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Marc-André J. Paquette, Ph.D.

LY —
*

ON CHE
**

ES ER
AU-DELÀ DE L’ESTHÉTIQUE:
La signification philosophique du sentiment

OS H
en regard de l’unité esthético-morale de la philosophie critique de Kant

RP EC
PU E R
Thèse du Ph. D. (philosophie)
soutenue avec succès, le 10 novembre 2008

CH S D
*
AR FIN **
SE À

Sous les savants auspices de


RE T,

MESSIEURS LES PROFESSEURS


D EN

Francis PEDDLE, Ph. D.


Gabor CSEPREGI, Ph.D.
AN M

du Collège universitaire dominicain


E LE
US SEU

*
**
AL EL
ON N

Collège universitaire dominicain


de philosophie et de théologie
RS ON

96, avenue Empress


Ottawa, Ontario
P E RS

CANADA K1R 7G3


R PE

*
FO E

**
AG
US

Chez l’auteur
le 08 mai 2009
RÉSUMÉ / ABSTRACT
de la Thèse du / of the Thesis for the
DOCTORAT EN PHILOSOPHIE (PH.D.)/ DOCTORATE IN PHILOSOPHY (PH.D.)

LY —
intitulée / entitled

ON CHE
AU-DELÀ DE L’ESTHÉTIQUE:
La signification philosophique du sentiment
en regard de l’unité esthético-morale

ES ER
de la philosophie critique de Kant

OS H
RÉSUMÉ: L’étude du jugement à l’intérieur de la troisième Critique engage l’approfondissement des rapports de la

RP EC
raison et de l’empirie et met en relief l’importance du sentiment pour la philosophie transcendantale. Non seulement
s’avère-t-il y être l’envers du jugement, en mobilisant et en conditionnant l’utilisation de la raison judiciaire ou en
recevant la détermination des principes, mais encore ouvre-t-il sur le principe capital de la vie, essentiel à la

PU E R
compréhension unifiée et intégrée du kantisme.

L’épistémologie kantienne inscrit la finalité essentielle de la rationalité à l’intérieur de la progression historique.

CH S D
La raison y trouve là un épanouissement complet, puisque l’exercice optimal de la liberté, en vertu de l’héautonomie
des facultés de l’esprit coopérant in foro interno, spontanément et harmonieusement, actualise l’imagination. Étant en
général congrue aux conditions de la nature, inclusive des êtres organisés et des choses inertes, celle-ci est parfois
AR FIN
amenée à devoir les surpasser. Le génie créateur de l’esprit se parachève lorsque la raison procure à l’imagination
fantaisiste, une règle qui en modèle l’usage et la rend adéquate au désir d’une transformation originale de la réalité.
L’autonomie rationnelle qui résulte est redevable autant à la substance objective de la nature qu’à l’activité unifiée de
SE À
l’esprit, constitutif de la réalité en théorie et en pratique, en assurant leur mutualité équilibrée avec l’exercice efficace
du jugement sain, que bonifient l’imagination et le sentiment en vue de la réflexion et/ou de la détermination.
RE T,

L’effectivité de la finalité rationnelle tient obligatoirement de la moralité, puisque toute activité personnelle
D EN

concourt au bien général, autant au plan phylogénique qu’au plan ontogénique. La complémentarité de leur synergie
concourt à la survie et à la promotion de l’espèce, en valorisant la nature individuelle et en suscitant son activité
AN M

appropriée.
E LE

Deux principes formels, la primauté du suprasensible sur le sensible et la primauté du pratique sur le théorique,
viennent compléter et subsumer les principes épistémologiques a priori de la finalité subjective de la nature pour
US SEU

l’usage de la raison et de la finalité constitutive de la rationalité objective pour la connaissance systématique de la


nature. Ensemble, ils illustrent la dimension vitale, objective et subjective, du principe téléologique et ils réconcilient la
hiérarchie unifiée des pouvoirs rationnels avec l’immanence de leur destination à opérer concrètement et
significativement sur la réalité. Lorsqu’elle exprime les fins particulières qui procèdent de sa finalité spécifique, la
AL EL

technique de la raison affirme la nécessité de réaliser l’impératif vital. Celui-ci s’avère alors la contrepartie physique de
l’impératif catégorique moral, sans rien enlever pourtant à son statut a priori.
ON N

La subsomption des énergies créatrices et des forces techniques de la vie sous la loi morale insère pleinement la
RS ON

raison à l’intérieur du mouvement historique et culturel qu’elle initie, constitue et transforme. La rationalité intégrale
requiert donc la faculté du coeur qui, en conformant les dynamismes du désir aux préceptes de la volonté, informée par
la loi morale, accrédite entièrement le principe de la vie à l’oeuvre dans la raison incarnée. Cette reconnaissance
P E RS

représente une dimension implicite, primordiale et nécessaire de la rationalité complexe et unifiée.


R PE

Si l’Idée et le concept en illustrent l’aspect noétique, le sentiment en révèle le registre psychique: ces trois
éléments trouvent leur complémentarité et leur complétude avec le concept de Gemüt, lequel prolonge l’unité
héautonomique de l’âme et de l’esprit avec l’extériorisation poématique de l’Idée esthétique.
FO E
AG

Le jugement de goût s’ancre à la fois dans le sens interne et dans le sens commun. En puisant aux forces vitales à la
source de l’expérience esthétique, l’esprit judiciaire illustre amplement leur signification ultime pour le processus
US

créatif. Car en associant la beauté à la vérité et à la bonté, la compréhension esthétique intégrale inclut la rationalité
pratique et ressuscite la triade des transcendantaux platoniciens. L’impératif de la loi morale se conjugue ainsi au plan
sensible à la vitalité du principe de créativité, tout en la subsumant nécessairement au plan suprasensible.

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le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page i de 302 ...


RÉSUMÉ / ABSTRACT

ABSTRACT: The study of judgment within the Third Critique delves into the relation between reason and the
empirical sphere and puts into perspective the importance of feeling for the discipline of transcendental philosophy.
Not only does feeling reveal itself to be the obverse of judgment, either in mobilizing and conditioning the use of

LY —
judicial reason or in receiving the direction of its principles, but it also leads to acknowledge the capital principle of life,
essential to a full and unified understanding of Kantism.

ON CHE
Kantian epistemology inscribes the intrinsic purposiveness of rationality within historical progression. Reason
finds therein a fulfilment, since the optimal exercise of freedom, in virtue of the heautonomy of the faculties of the
mind, harmoniously and spontaneously cooperating in foro interno, actualizes the imagination. Though generally

ES ER
congruent with the conditions of nature, inclusive both of organized beings and inert matter, the imagination is often
required to surpass them. Thus is perfected the mind’s creative genius, whenever reason procures a rule which moulds

OS H
the use of the fanciful imagination and approportions it to the desire for the original transformation of reality. The
resulting rational autonomy owes as much to the objective substance of nature as to the unified activity of the mind,

RP EC
constitutive of reality in theorety and in practice, through the balanced mutuality which the sound and effective exercise
of judgment provides for, to which contribute both the imagination and feeling, when it engages in reflection and/or

PU E R
determination.

The effectiveness of rational purposiveness necessarily involves morality, since every personal activity pursues

CH S D
the good in general within both the phylogenic and the ontogenic spheres. Their complementary synergy preserves and
promotes the advancement of the species, through the adequate appraisal of individual nature and the arousal of its
appropriate activity.
AR FIN
Two formal principles: the primacy of the supersensible over the sensible and the primacy of the practical over the
theoretical, complete and subsume the two epistemological a priori principles, the subjective purposiveness of nature
for rationality and the constitutive purposiveness of rationality for the systematic objective knowledge of nature.
SE À

Together, they illustrate the vital dimension, subjective and objective, of the teleological principle and they reconcile
RE T,

the unified hierarchy of the rational faculties in general with their immanent destination to operate significantly and
concretely upon reality. Whenever particular ends are specified for the expression of its purposiveness, the technic of
D EN

reason affirms the necessity of fulfilling the vital imperative. The latter is therefore the physical counterpart of the
moral categorical imperative, without however taking away from its a priori status.
AN M

The subsumption of the creative energies and of the technical forces of life under the moral law fully establishes
E LE

reason within the historical and cultural movements which it initiates, constitutes and transforms. The completeness of
rationality therefore requires the faculty of the heart which, in conforming the dynamic of desire to the precepts of the
will, informed by the moral law, wholly accredits the principle of life within incarnate reason. This recognition
US SEU

represents an implicit, necessary, and primordial dimension of a complex and unified rationality.

While the Idea and the concept illustrate the spiritual aspect of reason, feeling reveals its psychical register: these
three elements find their complementarity and completion with the concept of Gemüt, which continues the
AL EL

heautonomic unity of the soul and the spirit within the mind with the poematic expression of the aesthetic Idea.
ON N

The judgment of taste is rooted in both the inner sense and the common sense. In drawing from the vital forces at
RS ON

the origin of the aesthetic experience, the judicial mind amply illustrates their utmost significance for the creative
process. For, in associating beauty with truth and goodness, a thorough aesthetic understanding includes the concept of
practical rationality and resurrects the triad of platonic transcendentals. Thus, at the sensible level, the moral imperative
P E RS

conjoins with the vitality of the creative process while it necessarily subsumes the latter within the supersensible
dimension.
R PE

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FO E
AG
US

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page ii de 302 ...


ADRESSE AU JURY — OPENING REMARKS TO THE JURY
à l’occasion de la / on the occasion of the

LY —
SOUTENANCE / DEFENCE
de la / of the

ON CHE
THÈSE DU DOCTORAT (PH.D.) EN PHILOSOPHIE / DOCTORAL THESIS (PH.D.) IN PHILOSOPHY
intitulée / entitled

ES ER
AU-DELÀ DE L’ESTHÉTIQUE:
La signification philosophique du sentiment

OS H
en regard de l’unité esthético-morale
de la philosophie critique de Kant

RP EC
PU E R
Monsieur le président du Jury de la soutenance;
Messieurs les membres du Jury;

CH S D
Distingués invités et collègues étudiants.

AR FIN
Après cinq années d’un travail incessant, nous voilà maintenant devant l’ultime étape d’un
cheminement dont la longueur et la complexité appréhendées ne laissaient pas entrevoir à son début
qu’il ne pourrait jamais aboutir.
SE À

Cette thèse révèle en partie le fruit de ce travail: loin de voir en elle un accomplissement
RE T,

définitif, nous la situons devant l’immensité et l’inaltérabilité du paysage infini de la connaissance,


D EN

aussi vraie qu’elle est sublime. Or, loin de l’exhausser, le sommet de la connaissance fait apercevoir
la précarité du point de vue qui est le nôtre, lequel souhaiterait ardemment participer néanmoins de
la plénitude inépuisable du Vrai. Et malgré ses ambitions épistémologiques les plus louables, notre
AN M

effort devra donc se résigner peut-être à en être simplement une humble approximation qui autorise
E LE

à toutes les améliorations comme à tous les perfectionnements et qui plus est, dont les prémisses les
plus fondamentales risquent de s’éclipser devant les évidences éloquentes de l’insuffisance à savoir
US SEU

bien les démontrer et les étayer. «Sic transit gloria mundi», répètent à tour de rôle les cardinaux au
nouveau Pape le jour de son élection; «vanité des vanités, tout n’est que vanité», nous rappelle
Qohélet dans le livre de l’Ecclésiaste» : si sur la fin de sa vie, saint Thomas d’Aquin, en
réfléchissant sur son oeuvre, a pu voir en elle de la paille uniquement, quel n’est pas le jugement
AL EL

sévère et intransigeant susceptible d’être formulé à l’endroit d’un écrit académique dont le seul
mérite réel consisterait à reconnaître au départ qu’il est à peine une goutte dans le vaste océan de la
ON N

connaissance humaine.
RS ON

Avec cet effort cependant, nous avons tenté de réaliser quelques fins peut-être en quelques
P E RS

points estimables. La première d’entre elles fut de situer le sentiment à l’intérieur de l’espace
philosophique. Trop occulté peut-être par l’omniprésence de la raison, à l’intérieur d’une discipline
R PE

pour laquelle ses prétentions épistémologiques à réaliser l’universalité de la vérité se fondent pour
l’essentiel sur le mouvement de l’esprit, épuré de sa nature sensible, le sentiment risquait de déchoir
de son statut légitime pour être relégué au rang d’un surgissement aussi malvenu qu’incommode.
FO E

Pourtant, c’était alors compromettre l’unité de l’être de la personne qu’annonce le projet kantien,
AG

celui de retrouver celle de la raison, et avec cela l’unité de la pensée, et par conséquent de nier le
facteur fondamental de leur possibilité respective. Or, autant la raison que la pensée trouvent l’unité
US

de leur expression significative avec la reconnaissance de la valeur éminemment philosophique de


la Vie.
Le Vie est la cause et la fin de la rationalité, avons-nous affirmé à l’intérieur de notre thèse 1.
Elle en est aussi le moyen, avec le sentiment, puisque celui-ci constitue le moment initial d’une
hétéronomie de la raison, lorsqu’elle se laisse constater à l’intérieur de la dissonance qui souvent

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ADRESSE AU JURY — OPENING REMARKS TO THE JURY

caractérise l’interface de l’esprit et du monde. Comme il peut également en confirmer l’autonomie


avérée, lorsque son activité a réussi à rétablir un équilibre perturbé et produire une nouvelle
consonance avec le milieu ambiant, grâce au génie créateur qui, en se donnant une structure et une

LY —
règle qui ne peuvent cependant nier l’essence et la spontanéité propres à la substance de la raison,
révèle et confirme l’efficace de l’esprit actif dont il est la faculté tutélaire.

ON CHE
De la même manière que la raison témoigne de son intelligence à composer effectivement avec
les événements et les conjonctures d’un monde en évolution perpétuelle, le sentiment est le gage de

ES ER
l’intelligence rationnelle adéquate, en vertu de la conformité de la raison à l’a priori vital, lequel ne
saurait se satisfaire d’une finalité aléatoire, superficielle et éphémère. Car sous son expression la

OS H
plus pure, la Vie est la valeur fondamentale de la phylogénie et de l’ontogénie humaines, en même

RP EC
temps que de l’inscription durable et significative à l’intérieur de l’histoire cosmologique de
l’univers, de l’espèce et de ses constituants à qui revient le titre de maître de la Création. L’usage
adéquat et optimal de la raison est le gage et le garant de leur progrès, de leur continuité et de leur

PU E R
perfectionnement avec l’exacerbation réfléchie et anticipée de leur possibilité. Si la finalité de ce
mouvement est assurée avec l’illustration de la finalité judiciaire, laquelle réunit et conjugue

CH S D
l’association harmonieuse de la raison et du sentiment avec son accomplissement et son
épanouissement pleins et entiers, la nécessité pour la faculté et le pouvoir de juger de se conformer
au principe de la Vie requiert que la raison détermine son action en vertu du bien et que par
AR FIN
conséquent elle fonde son action sur la moralité qui en définit les exigences.
Or la vie est le plus grand bien concevable. Sans elle, qui est au fondement de toute réalité et de
SE À

toute conscience, la raison fait face à l’absurdité radicale de sa propre inexistence, puisqu’elle
RE T,

devrait alors admettre qu’elle tirerait son principe du nihilisme le plus complet. Admettant cela, elle
devrait non seulement se figurer elle-même comme étant désormais inexistante, mais encore se
D EN

représenter à elle-même qu’elle n’a jamais existé et que par conséquent la possibilité même
d’entretenir une fiction quant à sa possibilité actuelle serait a priori inconcevable. Ainsi, non
AN M

seulement est-ce vrai que «je pense, donc je suis», comme l’a démontré Descartes dans ses
E LE

Méditations métaphysiques, mais encore est-ce vrai que «je pense, car je suis», en vertu d’initier et
de finaliser spontanément une action qui est la spécification, voire élevée et sublime en
US SEU

reconnaissance du pouvoir directeur de la raison, de l’énergie et de la force vitales dont elle est la
réalisation. Et que, n’étant pas, la pensée risquerait en se niant ainsi d’envisager la négation ab
origino de sa possibilité même, une entreprise inconcevable et impensable, puisque contradictoire
et absurde en vertu du mouvement requis afin de produire une telle conclusion. Car aucune pensée
AL EL

inexistante ne serait susceptible de se procurer à elle-même ce que seule une pensée existante peut
accomplir: la tâche d’opérer actuellement et effectivement au plan de ce qui est.
ON N
RS ON

Le fondement de la moralité, issue de la raison, est donc la Vie — celle que l’homme préserve,
entretient et perpétue, autant en ses semblables que pour soi, autant par ses actions que par ses
réalisations techniques —. Or nous avons tenté de démontrer, à l’intérieur de celle-ci, notre thèse du
P E RS

Ph.D., que le sentiment est la raison de la vie 2, comme de façon analogue la raison spécifie le
moyen de l’enracinement pertinent et adéquat sujet moral à l’intérieur du monde, avec l’illustration
R PE

habile et réfléchie de la pensée et de l’action. D’un monde qui autorise à réaliser toutes les
possibilités inhérentes à la nature, pourvu que dans l’idéal celles-ci expriment à travers cet effort la
FO E

plus haute moralité concevable, celle qui fait la promotion excellente de la vie, puisqu’elle exprime
AG

la Vie elle-même.
*
US

**

1 Vide, infra, Chapître IV, Le sentiment et la vie, p. 163.


2 Vide, infra, Chapître IV, Le ceour et le sentiment, p. 195.

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ADRESSE AU JURY — OPENING REMARKS TO THE JURY

Our understanding of the thrust of Kant’s main underlying philosophical project is that, in his
three Critiques, and particularly in the Kritik der Urteilskraft, he attempts to reconcile the rational
with the irrational, which contemporary thinking has nevertheless rendered conceivable in terms of

LY —
the objectifiable intrinsic purposiveness, intimately inherent to the characteristic supersensibility of
human nature. In so doing, he is faced with defeating two opposing, mutually exclusive principles,

ON CHE
which the antinomy of taste illustrates: the exacerbation of reason to the exclusion of feeling which
the form of pure rationalism exemplifies; and conversely the exacerbation of feeling to the
exclusion of reason which a pure form of romanticism shall personify. Thus, as Schiller has

ES ER
remarkably stated, only the civilized man may hope to escape the inexorable dilemma of alternating
between the barbarity which excessively sacrifices feelings to principles and the savagery which

OS H
unduely sacrifices principles to feelings, through achieving a beneficial harmony with nature and

RP EC
realizing freedom with the sagacious and prudent curtailment of arbitrariness 3.
Unless the faculty of judgment accomplishes the integration of the expressible concept and the

PU E R
inexpressible subjective experience, the illustration of its power shall lead to a quandary. The
dilemma involves assent, which is the social dimension of judgment: either a consensus is extorted

CH S D
through opinions which are dictated to authoritatively; or it is achieved inexplicably through a
mysterious and immediate communication of inner feeling. Both solutions appear insufficient,
since they each constitute an alienation of human nature, either extraneously, through the blanket
AR FIN
privation of the personal freedom to conscientiously illustrate the exercise of judicial reason, or
inherently, through the distortion of the natural, moral, and social personhood of the individual.
Consequently, the indeterminacy of the supersensible realm, which subsumes both that which is
SE À

communicable and that which is implicit under the vague explicitness of its metaphysical concepts,
RE T,

constitutes the ground for a mutual understanding which allows both for that which may be
conceptualized and that which is merely actualized subjectively within the inner sense.
D EN

Thus the universal extension of the concept may meet with the singular subjectivity of the
AN M

individual who, as a result of partaking of a transcendental nature, common in principle to every


E LE

incarnate exemplar of humanity, may propose to experience in the common sense that which is
generally apt to be experienced by all, all other things being equal. This is accomplished in a way
US SEU

which is objectively expressible and exteriorized within the sphere of a common collective
experience, with the sublimation of feeling through its proper subsumption under reason. With the
subjective indeterminacy which the Idea accomplishes within the inner supersensible experience of
the moral subject, the possibility for achieving a form of consensual acquiescence is achieved. The
AL EL

latter respects both the objective principle of the freedom of action through cultural activity and the
subjective principle of the heautonomy of the inner sense through the conjoint operation of the
ON N

rational and the irrational faculties of the mind. Thus the supersensible subjective domain conjoins
RS ON

both feeling and reason and preserves the practical a priori principle of liberty as well as the judicial
a priori principle of intrinsic purposiveness, both of which are inherent to the sentient moral person,
as pertaining concurrently to the social dimension of the transcendental rational being, for whom
P E RS

the principle of Life is the original, foundational and final principle. It is the creative process which
serves as the evident testimony to this purposive synergy, upon manifesting itself both
R PE

ontogenetically and phylogenetically within the society of individuals and the culture of persons.
FO E

Both the freedom to be and the freedom to act are aspects of the autonomy for which Life is the
AG

foremost a priori supersensible principle, as well as the archetypical ideational principle which
reconciles the three Ideas of pure reason (God, the World, and the Soul or Person) and the fourth
Idea of practical reason (Liberty). Kant therefore reconciles the rational and the irrational principles
US

within the mind as possessing an explanatory potential for the durability of human society —
through the concept of the unsociable sociability of Man — and the individual’s responsible and
creative capacity to know, to judge, and to act. In so doing, he ensures a well-balanced theory which

3 SCHILLER (1992), p. 106-109.

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ADRESSE AU JURY — OPENING REMARKS TO THE JURY

sacrifices excessively neither to reason nor to feeling the importance which each other merit.
Furthermore, he supplies the principles for their harmonious synergistic relation: the primacy of the
supersensible over the sensible; and the primacy of the practical over the theoretical. Consequently,

LY —
Kant’s theory provides for the existence, within the mind, of an unifying order which
spontaneously initiates, preserves, and further accomplishes the unity of reason, while promoting

ON CHE
the confluence of the mind with nature. This order, which Kant names the heautonomy of reason, is
accomplished with the enhancement of nature through the active process of culture and the
edification and the cultivation of the supersensible possibilities of the mind which acculturation

ES ER
brings about in those who undergo its influence.

OS H
*
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RP EC
Messieurs les membres du jury, nul mieux que vous êtes en mesure d’apprécier quelle est la

PU E R
complexité du problème qui consiste à réconcilier toutes les facettes de la réalité, de sorte à
accréditer entièrement et adéquatement la place de l’Homme à l’intérieur de l’univers. Ce projet
requiert de comprendre et de justifier l’expérience objective autant que subjective, inclusive du

CH S D
donné naturel et du produit culturel, comme se trouvant à la jonction des deux dimensions
complémentaires, le sensible et le suprasensible, dont la personne humaine est l’ectype
AR FIN
représentatif par excellence, en vertu de sa constitution morale et de sa connaturalité sensible. Car si
celle-là est en définitive le fondement ontologique du statut de l’humanité comme étant la fin finale
de la Création, celle-ci en constitue le moyen de son efficace.
SE À

Notre thèse porte sur cette réalité et, si elle privilégie le sentiment et la Vie dont il procède
RE T,

comme étant le noeud de cette problématique, elle se donne pour fin première de transcender la
D EN

pensée kantienne afin de constituer et de structurer une théorie esthétique qui situe cette pensée au
coeur, c’est-à-dire au centre le plus intime de la moralité humaine. C’est d’une moralité qui est au
AN M

service de la Vie puisqu’elle émane de la Vie et qu’elle retourne à la Vie, en réalisant la plénitude
des possibilités que l’unité de la forme transcendantale archétype et primordiale contient en ses
E LE

virtualités. Plus encore, elle réalise ce mouvement sans nier pour autant tout ce qui d’elle se trouve
illustré à l’intérieur de la diversité historique de la nature et de la culture conjuguées, voire même de
US SEU

celle qui n’est pas encore réalisée et qui néanmoins trouve le germe de sa puissance à l’intérieur de
la possibilité de ce qui est toujours présentement actualisé. Sur ce, et sans plus tarder, nous nous
rendons disponible à recevoir, relativement à cette thématique générale, toutes les questions que
vous autorisent à formuler, selon votre bon plaisir, votre vaste érudition, votre expertise indéniable
AL EL

et votre intelligence insondable, maintes fois éprouvées et jamais épuisées.


ON N
RS ON

par Marc-André J. Paquette


P E RS

le 10 novembre 2008.

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R PE

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AG
US

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page vi de 302 ...


AVANT-PROPOS

LY —
«... nul ne peut fuir l’épreuve
si ce n’est pour aller chercher la force

ON CHE
nécessaire à la rencontre incontournable avec elle,
qu’exige la loi ontologique.»
[Annick DE SOUZENELLE 1]

ES ER
Les raisons qui motivent la rédaction d’une thèse académique et doctorale sont aussi nombreuses sans doute qu’il
y a d’étudiants pour en initier le projet et le mener à terme. Une telle entreprise peut avoir comme fin un objectif aussi
prosaïque que la nécessité de parcourir cette étape afin de satisfaire aux exigences du programme universitaire et aussi

OS H
poétique que celui de combler l’espoir d’une contribution à la substance mnémonique de l’esprit collectif universel, en

RP EC
apportant une perspective et un dessein qui en enrichissent le contenu et inspirent la direction que prendrait
éventuellement son mouvement.

PU E R
Nous ne nions pas l’importance du premier mobile afin d’apporter le sentiment rassurant que s’est accomplie une
réalisation qui permette de passer à autres choses, après avoir investi de nombreuses années à étudier un problème et à

CH S D
fournir un résultat dont il serait souhaité que la qualité fût à la hauteur des expectatives et des énergies déployées à les
rencontrer. Par ailleurs, étant arrivé au programme de philosophie du Collège dominicain après une expérience de vie
aussi variée qu’elle fut riche en épreuves et en sollicitations de toutes sortes, nous aimerions penser avoir modestement
AR FIN
participé à édifier un tant soit peu l’expérience spirituelle de l’humanité avec ce travail. Parmi toutes les expériences
vécues, les moindres en importance ne furent pas celles qui ont requis le recrutement d’un effort de maturité immense et
l’assistance de la réflexion intense, continue et approfondie afin d’y faire face. Ainsi s’agissait-il de ne pas se laisser
submerger par les inévitables contrariétés qui se sont présentées avec elles afin de procurer un sens complet et réel à ce
SE À

qui posait un défi, autant aux convictions profondes qui nous avaient été inculquées depuis notre enfance qu’aux
espérances les plus optimistes que celles-ci nous enjoignaient à couver.
RE T,
D EN

Or, un tel parcours réflexif et herméneutique ne peut se laisser réduire à l’expérience d’un seul, malgré que celle-ci
conservât la valeur unique, primitive et originelle propre à l’originalité des conjonctures et des personnes qui sont en
association. Car il interpelle en réalité tous ceux qui font un projet capital de la quête du sens fondamental aux choses de
AN M

la vie. Il requiert par conséquent une attitude profondément philosophique afin d’en retirer la «substantifique moelle»,
pour citer Rabelais. Une posture qui exige de transcender le plus complètement possible les aléas de l’expérience
E LE

individuelle afin de situer sa réflexion au plan de la vie de l’esprit que tous ont en partage. Si par là, le mystère de la
personne ne saurait se laisser épuiser avec les révélations que l’on en reçoit, puisque le mystère des êtres vivants, et a
US SEU

fortiori celui des êtres humains, se situe bien au-delà de la réduction phénoménologique sous laquelle ils se laissent
apercevoir et la réduction discursive que l’on en accomplit même involontairement, la bonne foi qui lève en partie le
voile sur l’intériorité sert d’assise à la dimension sociale qui se fonde sur une complémentarité des êtres et une mutualité
que seule la gratuité des motifs et des mobiles peut procurer réellement. Autrement, l’intérêt et l’ambition propres à
AL EL

l’amour de soi s’y substituent, lesquels voient en les relations humaines une matière à être ravalée au plan strict des
rapports utilitaires, par lesquels autrui devient uniquement un moyen parmi tant d’autres de réaliser l’expérience, en
vue d’une fin qui ne saurait en aucune façon le considérer telle que sa dignité réelle le commanderait. De cette cécité à
ON N

l’endroit d’autrui ne saurait procéder autre chose qu’une atomisation sociale radicale.
RS ON

Par ailleurs, dès lors que le niveau d’abstraction est trop élevé, dès lors que le degré de généralisation atteint un
plan qui fait oublier les contingences de l’expérience, le danger devient celui d’oublier le mobile originel de la
P E RS

démarche réflexive, à savoir l’intention de cerner adéquatement et complètement la réalité, pour se réfugier à l’intérieur
d’un univers de la pensée dont l’aspect et le déroulement sont parallèles à celui dans lequel tout philosophe se trouve
R PE

ancré, en raison de la nature sensible propre à tout être humain. Or, celle-ci exige de composer adéquatement avec les
exigences très réelles du quotidien de l’expérience en même temps qu’avec la lucidité des anticipations de la pensée
abstrayante, mais d’une façon qui ne déroge pas aux possibilités les plus sublimes de l’essence spirituelle, lorsqu’elle
FO E

inspire la conduite et les réalisations qui en procèdent.


AG

Autant la pensée exprime-t-elle l’effort de survoler le terre-à-terre des contraintes réelles, afin de les dépasser en
motivant le sujet moral à se surpasser lui-même et à progresser à travers elles, autant celles-là se proposent-elles à la
US

conscience de manière parfois décisive, pour exiger un travail d’adaptation et une remise en question des schémas de la
pensée qui obligent à redoubler d’effort afin de ne pas quitter le plan de la transcendance. Cette fin est d’autant plus
désirable qu’au départ, la pensée donnait tout à espérer, mais seulement en l’absence de l’épreuve révélatrice de la
dynamique qui caractérise la dimension physique de l’expérience. Nous oublions trop souvent que celle-ci inclut le

1 In Le féminin de l’être. Pour en finir avec la côte d’Adam. Albin Michel. Paris, 1997. p. 160.

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AVANT-PROPOS

facteur humain, présent à l’intérieur autant des rapports inter-personnels privés que des vastes mouvements
sociologiques de nature surtout publique.

LY —
Or, autant la pensée s’inspire-t-elle de la dimension physique pour alimenter le contenu qui transporte l’esprit
au-dessus de la nécessité des lois et des principes qui en déterminent l’actualité, afin de l’inscrire au plan de la

ON CHE
continuité qui s’esquisse toujours à l’intérieur d’un avenir plus ou moins rapproché, à partir d’un présent plus ou moins
englobant par la vastitude de son étendue et la hauteur de sa perspective, autant la dimension physique se nourrit-elle de
l’interférence qui voit l’esprit humain informer les composantes naturelles et co-exister parmi elles, sans omettre d’y
contribuer et de la transformer, en fournissant l’effort qui l’améliorera, ainsi que tous les êtres vivants qui la peuplent de

ES ER
manière autogène, autonome et interdépendante.

OS H
Il paraît désormais désirable de rechercher l’équilibre qui est obtenu et maintenu, entre d’une part, le plan
métaphysique, qui transcende d’une manière qui est à la fois significative, constitutive et régulatrice, et d’autre part, la

RP EC
dimension physique, qui conditionne, contraint et oblige l’esprit à fournir un effort continuel d’adaptation, de
surgissement et de créativité, en réponse à l’opacité, à l’imperméabilité et à l’inertie caractéristique de son état et de son

PU E R
mouvement. Car cette recherche d’un juste milieu devient la clef de l’épanouissement adéquat du premier, sans nier la
possibilité fondamentale de son exercice, et du développement intelligent et complémentaire du second, lequel non
seulement assure la possibilité du premier à se réaliser mais encore en favorise l’accession à la plénitude et à la

CH S D
complétude de sa perfection, en reconnaissance des lois et des principes de la matière qui la compose, dès lors que cette
entéléchie est concevable, possible et méritoire de l’effort qui permet à la conscience responsable d’y tendre.

AR FIN
Telle serait l’énonciation sommaire de la leçon philosophique que l’expérience nous a permis de retenir de la vie et
qui, croyons-nous, transpire à l’intérieur de chacune des pages de notre thèse, sans pour autant ne rien enlever à son
objectivité. Si le sentiment est le thème sous lequel nous formulons notre propos, c’est qu’il nous apparaît comme étant
le facteur primordial d’une entente par laquelle s’opère l’harmonie avec laquelle la raison agit continuellement sur la
SE À

nature, tout en étant perpétuellement aiguillonnée par elle, autant celle qui existe à l’état brut que celle qui, sous l’effet
de l’esprit, a été transformée et civilisée.
RE T,
D EN

En ayant à nommer tous ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à la réalisation de ce projet, nous nous
trouverions devant une énumération trop longue pour être adéquatement gérée, en courant en plus le risque d’oublier les
noms de ceux qui mériteraient de s’y trouver. Nous nous contentons pour cette raison d’exprimer notre plus entière
AN M

reconnaissance à tous ceux que nous avons côtoyés à toutes les étapes de notre vie et qui, en raison d’avoir été
E LE

simplement eux-mêmes, ont laissé une empreinte indélébile à notre souvenir pour nous avoir donné l’occasion de
progresser, de raffiner notre nature et de nous épanouir en leur présence, peut-être simplement en nous fournissant
l’occasion d’être auprès d’eux la personne la plus accomplie que nous puissions être alors. Notre désir le plus cher, c’est
US SEU

de n’avoir jamais manqué le courage d’apparaître ainsi à leurs yeux, tel que l’état intérieur actuel le rendait possible.

Nous aimerions ensuite exprimer notre gratitude envers les professeurs du Département de philosophie de
l’Université d’Ottawa qui nous ont accompagné tout au long de notre Maîtrise-ès-Arts en philosophie, et en particulier
AL EL

les professeurs Danielle LETOCHA, Jean THEAU et Guy LAFRANCE que nous avons côtoyés plus étroitement.
Leurs enseignements experts, judicieux et abondants ne cessent de peupler notre mémoire, pour ressurgir de nos
ON N

souvenirs et enrichir nos réflexions philosophiques à tous les stades de leur progression. Nous aimerions profiter de
l’occasion afin d’honorer la mémoire du regretté professeur Pierre LABERGE, dont le dévouement pédagogique et
RS ON

l’érudition kantienne ont largement inspiré notre démarche et dont nous souhaiterions ardemment que, de son vivant, il
pût autrement reconnaître un peu de cet esprit philosophique rigoureux qui fut le sien, à l’intérieur de la réflexion qui a
P E RS

présidé à l’élaboration de cette thèse. Nous souhaiterions que, si cela était du tout possible, notre propos puisse être vu
comme prolongeant en quelque manière le sien, sans que l’originalité substantielle de ce grand philosophe ni celle de
cet humble candidat au Ph.D. n’en souffrît.
R PE

Nous aimerions aussi formuler un merci tout particulier à l’endroit du professeur Catherine COLLOBERT, dont le
FO E

cours en archéo-philosophie homérique fut une véritable découverte dont nous recueillons encore aujourd’hui,
plusieurs années après, les fruits et les bienfaits. En prenant connaissance des premiers balbutiements de la philosophie,
AG

avant même que cette discipline ne se fût identifiée sous ce vocable, il y avait lieu de comprendre à quelle universalité
potentielle l’activité de l’esprit pouvait prétendre, avant que les aléas de l’histoire en vienne progressivement à
US

façonner et à limiter son propos. Car au départ, l’esprit et l’action étaient intimement liés, de sorte que les acteurs
sociaux agissaient selon les prémisses de leur pensée comme ils pensaient d’une manière qui était entièrement
congruente à leur action. En touchant à la pensée de l’homme, nous avions ainsi la certitude de toucher à l’homme dans
son intégralité. Depuis, nous savons tous en quoi la philosophie a gagné en complexité et combien la nature humaine
s’est diversifiée en se spécialisant, pour laisser aux uns le soin de réfléchir sur l’intrication de la réalité et aux autres
celui d’agir d’une manière à la fois pertinente et sublime.

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AVANT-PROPOS

Nous aimerions remercier ensuite les professeurs du Collège universitaire dominicain de philosophie et de
théologie d’Ottawa, de la contribution précieuse que chacun d’eux ont apporté envers cette thèse de doctorat. Bien
qu’un tel travail requière un investissement profond, durable, patient et constant de la part de l’étudiant qui en fait la

LY —
recherche et la rédige, après avoir suivi les cours et complété les travaux réglementaires qui en sont les prémices, les
piliers de l’oeuvre s’érigent cependant et principalement sur les fondations de l’enseignement dispensé et sur les

ON CHE
occasions d’un approfondissement futur qui en procèdent et qui doivent signifier l’accomplissement heureux de la
trajectoire parcourue. Nous aimerions par conséquent témoigner de notre sincère reconnaissance auprès des
professeurs Lawrence DEWAN, o.p., Maxime ALLARD, o.p., Leslie ARMOUR, Jean-François MÉTHOT, Francis
PEDDLE et James LOWRIE, dont la profondeur des idées n’avait d’égale que leur grande érudition. Nous nous en

ES ER
voudrions amèrement de passer sous silence la contribution inestimable apportée par le bibliothécaire du Collège, le
père Martin LAVOIE, o.p., dont la manière parfois effacée témoigne incomplètement de sa participation au succès de
cette réalisation.

OS H
RP EC
Nous aimerions aussi remercier les professeurs PEDDLE et Gabor CSEPREGI d’avoir eu la bienveillance de
superviser cette recherche et la confiance de nous laisser toute la latitude requise à l’accomplir, d’une manière autant
personnelle qu’elle révélera une qualité que nous espérons ne les portera pas à regretter la généreuse condescendance

PU E R
qui a animé leur choix d’accueillir favorablement notre invitation de s’associer à ce projet. Nous aimerions enfin
remercier nos parents, M. et Mme Del Val PAQUETTE, et tout particulièrement Francine, notre compagne de vie: en
l’absence de leur appui et de leur soutien incessants et indéfectibles, cette oeuvre n’aurait jamais pu voir le jour ni se

CH S D
confirmer avec le succès que signale une fin accomplie. De plus, sans la généreuse participation des professeurs
MÉTHOT, Peter McCORMICK et Eduardo ANDUJAR au processus de la soutenance de la thèse, nous n’aurions pu
expérer avoir l’occasion de faire valoir nos idées parfois osées dans leur originalité devant un auditoire aussi savant
qu’il fut critique. AR FIN
À tous ceux-là, à tous nos parents et amis, à Geneviève, à Claudine et à Annie, ainsi qu’au Dr. Susie DUFF, M.D.,
SE À

F.R.C.P., grâce à qui nous sommes redevable d’un niveau de santé suffisant à rencontrer les exigences incroyables
qu’impose un tel programme d’études à la physiologie de l’organisme, nous offrons nos plus chaleureux remerciements
RE T,

et formulons le souhait sincère et la conviction la plus profonde que l’amour, la bienveillance et la générosité dont ils
auront témoigné à notre égard tout au long de cette période leur sera retourné au centuple.
D EN

La sagesse populaire veut que le passé est le garant de l’avenir, en raison de la qualité judicieuse des choix et des
AN M

anticipations heureuses qui définissent, limitent, et orientent les possibilités à venir. Or, on oublie trop souvent que le
futur est aussi le garant du passé, en retenant, en valorisant, en faisant la promotion et en perpétuant les aspects
E LE

éminemment valables de ce qui fut, grâce auxquels devient possible le présent sur lequel s’édifie le futur. C’est à la
génération montante ainsi qu’à toutes celles qui suivront que nous dédions cette thèse du doctorat en philosophie: notre
US SEU

plus ardent souhait serait qu’elle contribue à améliorer ce monde afin de le rendre encore plus porteur de vie et par
conséquent digne d’être vécu pour les enfants de nos enfants. Parmi ceux-ci, nous aimerions désigner particulièrement
Marie-France, et ses adorables David-Nicolas et Audrey-Rose, Albani, et sa bellissime Isabelle, François, Catherine,
Isabelle, Matthew, Nicholas et Marie-Charlotte. Que la vie leur sourie toujours, ainsi qu’à tous leurs contemporains, et
AL EL

que leur lot soit rien moins que l’abondance et la plénitude inexhaustibles du bonheur.
ON N
RS ON

Marc-André J. Paquette.
P E RS

*
**
R PE
FO E
AG
US

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page ix de 302 ...


PRÉFACE
La relation entre le sentiment et la téléologie

LY —
«C’est déjB une grande et nécessaire preuve

ON CHE
de sagesse ou d’intelligence que de savoir
quelles questions on peut raisonnablement poser.»
(I. KANT 1)

ES ER
M. Renaut, admiratif devant la profondeur de la réflexion philosophique kantienne de la KU 2, voit dans cet
ouvrage «une oeuvre mystérieuse» 3 qui présente à l’exégèse trois défis: celui d’abord d’en comprendre la genèse; celui
ensuite d’en saisir l’unité externe et d’en situer la place à l’intérieur du système philosophique de Kant; et celui enfin

OS H
d’en préciser l’unité interne. Ce dernier défi interpelle à formuler adéquatement l’articulation des divers problèmes que

RP EC
ce texte développe. Or le problème de la réconciliation du sentiment et de la téléologie, étant central à la KU, engage la
perspective à laquelle renvoie chacun de ces défis.

PU E R
C’est l’analogie entre le jugement de connaissance et le jugement esthétique qui est au coeur de cette réflexion 4.
Puisque le jugement esthétique n’est pas un jugement de connaissance, puisqu’il n’engage pas, comme celui-ci, les

CH S D
catégories, c’est-à-dire les concepts a priori de l’entendement, lorsqu’ils déterminent les jugements théoriques portant
sur les intuitions et qu’ils forment les représentations significatives qui procèdent du rapport du sujet avec l’empirie, le
jugement esthétique possède par conséquent une identité propre. C’est l’identité par laquelle on reconnaît à l’objet,
AR FIN
d’une manière non-thétique, une présence au moyen de la représentation pré-conceptuelle que l’on en fait, lorsque
survient dans la conscience l’association d’une perception objective, d’un sentiment et d’une satisfaction. Cette
association devient la condition nécessaire du jugement de réflexion qui lui est implicite. Or, pour que ce jugement
reçoive un fondement, pour qu’il soit effectivement porteur de la nécessité qui en caractérise la vérité, cette base doit
SE À

être a priori. Autrement, l’aspect aléatoire de la production judiciaire ne permettrait pas d’attribuer à l’objet un concept,
dont la présence à l’intérieur de l’esprit est le gage d’une objectivité, laquelle est en même temps universelle et
RE T,

constante pour une même classe d’individus.


D EN

Que le jugement esthétique soit subjectif dans son intériorité consciente, on ne saurait en douter puisqu’à
l’intuition et au concept ainsi rendus possibles dans le sens intime, se surajoute le sentiment qui engage d’une manière
AN M

irrésistible la sensibilité intérieure du sujet, sans pourtant qu’il n’appartienne en propre à la représentation objective.
Qu’il soit a priori, voilà ce qui ressort de ce que le sentiment éprouvé prétende à l’universalité, une condition requise de
E LE

toute nécessité par une caractéristique commune et constante de sa formulation et de son expression, à savoir comme
«dépendant de la représentation de cet objet en tout autre sujet» 5.
US SEU

Ainsi, un parallélisme se laisse observer entre d’une part, le jugement de connaissance, universel et objectif, i.e.
portant sur la représentation d’un objet présent dans l’empirie, en vertu d’un principe épistémologique a priori,
tout-à-fait indépendant de l’expérience 6; et le jugement esthétique, universel et subjectif, i.e. portant sur l’expérience
AL EL

intime du sentiment, évoqué par un objet de l’expérience auquel la réflexion naturellement produite confère la nécessité
convenant à cette condition subjective préalable. La relation qui existe entre les deux types de jugement caractérise
ON N

donc, non pas l’identité, mais la similitude, et remplit les conditions de l’analogie, dont nous verrons dans le chapître de
l’Introduction le caractère bivalent, susceptible de réconcilier dans la distinction des essences la similitude des attributs
RS ON

particuliers 7.
P E RS

Kant tentera donc de fonder, avec cet argument, la nécessité d’une subjectivité intégrale, laquelle inclut tout ce qui
est du domaine de l’irrationnel, au même titre que celle d’une objectivité qui, tout en renvoyant à des représentations
intimes, recrute les conditions mathématiques et dynamiques des catégories fondées exclusivement sur une démarche
R PE

intellectuelle, tournée sur la matière des sens externes. Dans le second cas, c’est le jugement théorique, portant in foro
FO E

1 KRV; AK III, 79; IV, 52.


AG

2 RENAUT, A. Présentation à la Critique de la faculté de juger. (trad. de l’all. par A. Renaut). Flammarion.
Paris, 2000. p. 7.
US

3 Idem, p. 9.
4 KU, §36; AK V, 287-289.
5 Idem; AK V, 288.
6 KRV; IV, 17-18.
7 PKM, §58; AK IV, 357.

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PREFACE

externo sur l’objet, qui sollicite l’accord en tant que répondant aux catégories, les concepts a priori de l’entendement,
valables universellement. Dans le premier cas, c’est le jugement portant sur l’effet subjectif mystérieux que suscite in
foro interno cet objet en tant qu’il répond aux critères du sentiment (la satisfaction ou l’insatisfaction inhérentes au

LY —
plaisir ou au déplaisir ressenti 8), également valables de façon universelle, puisqu’ils sont susceptibles d’une évocation
à la conscience d’un ensemble de sujets distincts que rallie entre eux et en général d’une manière similaire la

ON CHE
conjoncture des sens externes et du sens intérieur en réponse à une expérience particulière.

Il semblerait donc que la KU réalisât son unité interne uniquement en présence de l’éventualité d’une
réconciliation dans l’universalité des multiples dimensions de la possibilité d’un jugement esthétique et théorique que

ES ER
caractérise l’unité de l’objectivité et de la subjectivité, et d’un accord qui respecte leur différence propre, tout en
affirmant et en confirmant la synergie qui est propre à une telle association. Or, s’il concerne uniquement l’objectivité
sensible de la nature et de la culture, de la nature que réalise idéalement la culture, un tel effort pourrait sembler au pire

OS H
superfétatoire — puisqu’il s’exercerait sur un objet accessoire de la conscience — et au mieux comme requérant un

RP EC
investissement philosophique trop important pour le justifier — puisque la réflexion philosophique qui s’y attarderait
serait mieux avisées à s’en tenir à un plan strictement objectif, indépendamment de toute considération affective —.
Mais voilà qu’il porte également sur le concept de nature que caractérise la possibilité systématique de son essence

PU E R
diversifiée, puisque l’unité de la nature est une condition a priori de la possibilité de toute connaissance objective 9, et
l’aspect de cette essence qui est inclusif des êtres organisés qui le peuplent selon une spécificité indéniable, celle de
l’individualité biologique, animée et vivante, irréductible à la simple matière.

CH S D
C’est par conséquent une spécificité qui est susceptible de produire une forme de connaissance distincte et
AR FIN
originale, dont ces organismes seraient spécifiquement la condition empirique, nécessaire et préalable. En ignorant ces
vastes domaines empiriques, on se trouverait donc à restreindre singulièrement la compréhension de l’activité
rationnelle que sont la réflexion et le jugement, une attitude qui en compromettrait sérieusement la prétention à
l’universalité. Car on ne saurait alors songer à construire avec succès une théorie de la nature qui, tout en étant globale,
SE À

serait également susceptible de réconcilier les oppositions radicales. De plus, seul un point de vue adéquat sur la vie est
susceptible de justifier la raison car seule la réalité des êtres organisés est passible d’être associée en tant qu’elle est le
RE T,

fondement existentiel concret à son illustration pleine et entière.


D EN

S’il s’agit bel et bien, comme le propose Renaut, d’opposer l’entendement métaphysique pur de la raison qui, dans
son activité idéelle et systématique, se passe de l’expérience et donc de la sensibilité pour agir uniquement sur les
AN M

concepts, et l’entendement scientifique, i.e. celui qui compose avec l’expérience au moyen de la synthèse a priori
productrice de concepts, le jugement apparaît alors comme un pouvoir rationnel polymorphe, se situant quelque part
E LE

entre les deux. Car d’une part, il ne saurait procéder de l’esprit sans l’expérience nécessaire à la formation synthétique
et donc unificatrice des concepts, et d’autre part, il renvoie à une faculté a priori qui est purement subjective,
US SEU

comportant un je-ne-sais-quoi, une impression ineffable que personne ne se refuserait à reconnaître comme étant
présente à l’intérieur de sa subjectivité propre, mais dont l’expérience du monde empirique ne saurait révéler aucune
évidence, sauf en ce qui concerne la matière d’une induction possible, réalisée grâce à l’activité idéelle de la raison.
D’une raison qui est productrice des notions telles que le sentiment, la vie, la finalité et le système puisque seules ces
AL EL

Idées sont susceptibles de traduire l’originalité radicale d’une expérience intime. En tant qu’elles appartiennent au plan
des valeurs métaphysiques, elles sont susceptibles uniquement d’être symbolisées dans l’imagination, sans pouvoir être
schématisées dans l’entendement concret, puisqu’elles ne comportent aucune contrepartie dans l’empirie. Bref, ce sont
ON N

des concepts qui apparaissent à la raison épistémologique comme étant originaux, puisque, tout en prétendant à une
RS ON

objectivité de bon aloi, ils font reposer celle-ci sur une subjectivité dont le contenu est objectivement invérifiable,
puisqu’il est strictement intime, et qui pourtant révèle une généralité étonnante, susceptible de générer l’accord et
l’assentiment.
P E RS

Si la raison se propose de transcender à la fois l’expérience et la sensibilité, pour s’adonner à son activité de
R PE

systématisation à partir de synthèses idéelles (ayant des concepts pour matière), et si l’entendement requiert à la fois la
sensibilité et l’expérience, pour donner lieu aux connaissances que fournissent les synthèses conceptuelles (ayant les
intuitions pour objet), le jugement quant à lui fait intervenir une sensibilité qui, étant engagée dans son activité
FO E

synthétique, ne saurait se passer de l’expérience, sans pour autant requérir, dans son opération, la médiation de
AG

l’intuition ni donner lieu à la production d’une résultante notionnelle (image ou concept), en dehors de l’activité propre
à un jugement logique de réflexion. Or, cette sensibilité est celle de l’imagination [Einbildung], un pouvoir unificateur
de synthèse portant sur l’intuition pure, susceptible de s’accorder avec la possibilité hic et nunc de l’entendement, ou
US

8 Nous traitons ici globalement, de manière unitaire, deux manières du sentiment, dont la distinction sera mieux
établie lorsque nous aborderons plus loin le complexe judiciaire (au chapître I) et le complexe boulétique (au
chapître VI). Pour l’instant, nous en restons à ce plan général qui nous sert de préambule et d’entrée en matière.
9 KRV; AK III, 184.

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PREFACE

d’en diverger, lorsqu’elle s’exerce selon l’une de ses deux activités majeures, la reproduction [Darstellung]
d’exemplaires, au moyen du souvenir, ou leur production [Vorstellung], au moyen de l’exercice de sa capacité originale
sur l’expérience empirique. Ce rapport des deux pouvoirs de la connaissance est celui qui devient l’occasion d’un

LY —
sentiment, lequel correspond au plaisir dans l’harmonie des facultés ou au déplaisir lorsqu’elles entrent en discordance.

ON CHE
Le jugement est le pouvoir intellectuel qui réalise cette synthèse, sur un mode qui n’est pas celui de la
détermination, mais bien de la réflexion. Et pour cette raison, il apparaît comme étant un pouvoir, immanent à l’esprit,
de transcender les règles et les produits de sa propre opération , en tant qu’il se recrute en même temps les sens externes

ES ER
et le sens interne, et de les orienter en fonction d’une finalité qui obéit autant à des exigences extérieures et subjectives
qu’à des contraintes sensibles et objectives, le tout selon un rapport par lequel le pouvoir suprasensible de l’esprit
subsume la nature, tout en s’enracinant à l’intérieur de celle-ci. Grâce à cette action intime à la conscience, le

OS H
mouvement implicite à une entéléchie de la raison reposant sur la finalité possible de cette faculté acquiert une

RP EC
effectivité réelle.

PU E R
Voilà donc dépassée cette définition du jugement contenue dans la première Critique et qui voyait en celui-ci, en
tant qu’il est une fonction de l’entendement, le pouvoir de subsomption du particulier dans son instance sous l’universel
de la règle 10: si le jugement possède toujours un éventuel pouvoir déterminant et constitutif, il devient par son rôle

CH S D
réfléchissant à la fois un pouvoir de distinction susceptible d’ouvrir sur l’irréel, dès lors que l’entendement réalise une
représentation inconcevable, et sur l’absurde, lorsqu’il présente un concept inimaginable. Ainsi se trouve frayé un
chemin, qui ne donne pas uniquement sur la vérité avérée que présuppose un jugement déterminant (ceci est ...) , mais
AR FIN
qui ouvre sur la vérité simplement possible (ceci serait ...) à laquelle l’entendement, en tant qu’il porte sur l’intuition, et
la raison, en tant qu’elle agit sur la connaissance, peuvent apporter respectivement le concept significatif d’une
connaissance théorique, non pas encore réalisée, à laquelle s’adjoignent l’Idée porteuse du désir, qui se transforme en la
volonté qu’une action éventuelle en découlerait effectivement .
SE À

Pourtant, ni l’entendement, ni la raison ne sont au départ donnés, si l’expérience et la connaissance à laquelle elles
RE T,

peuvent donner lieu sont nouvelles et donc en imposent par leur originalité sur une expérience déjà éprouvée et établie,
D EN

pour lui doner à la fois envergure et expansion. Car la représentation non-encore conçue ouvre sur un éventuel concept
comme le concept non-encore imaginé ouvre sur une présentation éventuelle. Voilà en quoi le jugement, de par son côté
réfléchissant, devient le moyen même de penser le particulier de l’universel, non pas sous le mode d’une mutualité des
AN M

rapports, tels qu’une coordination ou une subordination des termes pourraient permettre de les concevoir, mais sous
celui d’une heuristique qui les pense selon leur spécification mathématique et leur opposition dynamique. Or cette
E LE

réalisation requiert une activité simultanée double: dans l’entendement, la production de concepts nouveaux, et dans
l’imagination, la préparation à accueillir la représentation des intuitions qui seraient susceptibles de recevoir ces
US SEU

concepts. Bref, le jugement de réflexion est au coeur même du processus pratique ou poématique, dans ce que, par
essence, il réalise de plus distinctif et de plus singulier, autant au plan des conduites qu’au plan des créations.

D’où il appert que l’entendement et l’imagination sont entremêlés dans l’espace intérieur de l’esprit: celle-ci
AL EL

accomplit une démarche expectative qui entrevoit l’aperception originale et en confirme le bien-fondé, en s’inspirant
du concept non-encore éprouvé; et celui-là illustre la capacité d’inventer ce qui, en tant qu’il sera une connaissance, ne
ON N

lui appartient pas encore en propre, sous le mode consensuel du connu que spécifie et extériorise le discours . Le tout de
la puissance singulière de ces deux facultés s’inscrit à l’intérieur de la modalité d’une possibilité, d’une hypothèse
RS ON

rationnelle et régulatrice sur les choses, préalable à une présence effective et complète de la raison au monde, une
condition nécessaire à son activité unificatrice dans la formation de concepts, de règles, d’Idées et de propositions, se
référant en dernier ressort à l’expérience et à l’interprétation susceptible de s’en dégager, sans en être toutefois la
P E RS

condition suffisante. C’est par le postulat de la communication universelle directe du sentiment que se réalise la
médiation unificatrice et effective du jugement réflexif, lequel acquiert alors une dimension esthétique. Or cette
R PE

médiation s’exerce en réconciliant le jugement théorique et le jugement pratique et elle donne à l’oeuvre tout son sens, à
l’intérieur du projet critique kantien.
FO E

Toute représentation porte en elle, de toute nécessité, au moins la possibilité d’un sentiment. C’est la leçon que
AG

l’on doit retenir de la troisième Critique, comme en témoigne l’aptitude à reconnaître le Beau à l’intérieur du jugement
esthétique du goût, alors que la conscience conçoit comme étant nécessaire a priori le lien entre la satisfaction et
l’oeuvre 11: la satisfaction que ressent l’auteur devant son projet achevé; la plaisir qu’éprouve le spectateur devant la
US

qualité éminente d’une production exposée. Mais cette nécessité intervient de façon particulière, puisqu’elle est ni
théorique, en présupposant en chacun un état subjectif uniforme et immédiat pour un même objet, ni pratique, en

10 Idem; III, 131; IV, 96.


11 KU, §18; AK V, p. 236-237.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 3 de 302 ...


PREFACE

opérant sur la volonté pure de chacun une incitation invariable à l’action correspondante selon un loi identique, mais
simplement esthétique, en illustrant une règle universelle implicite et transcendantale qui, si elle n’est pas spécifiée
dans son contenu, requerra néanmoins l’adhésion en général de tous. Car, si une telle adhésion peut être supposée a

LY —
priori comme étant exigible, c’est qu’elle repose sur un principe commun à tous.

ON CHE
Or, ce principe est celui de l’assentiment, à ce point influent que l’accord de chacun serait susceptible de résulter
d’une diversité de jugements portant sur un même objetesthétique, lequel se trouve en puissance d’inclure et de
subsumer un cas particulier sous la généralité de son concept 12, sans toutefois au départ le déterminer. Or, une telle
condition ne saurait prévaloir, sauf si la substance du jugement de réflexion existe avant la formulation du concept qui

ES ER
est de son ressort propre, sans toutefois exclure la possibilité que cette opération se produise subséquemment dans le
jugement. Ainsi, l’ordre transcendantal de l’esprit veut que, de la même façon qu’un sentiment est présent
implicitement dans tout jugement, un jugement est associé implicitement à tout sentiment.

OS H
RP EC
Le principe grâce auquel l’accord ou l’assentiment se réalisent émane du sens commun (sensus communis), que les
êtres humains ont en partage et qui juge selon le sentiment dans le libre jeu des facultés de connaître. Il est un principe

PU E R
subjectif qui se distingue de l’entendement commun, qui est lui aussi un sens commun, mais qui n’engage pas
l’intégralité du sujet moral pour en rester uniquement au plan strictement théorique du sujet conscient. Il juge
objectivement selon des notions qui, existant à un stade pré-conceptuel, peuvent cependant ne pas figurer distinctement
à l’esprit sous la forme de concepts 13. Si le principe à l’origine de l’accord est subjectif, l’accord lui-même, qui est la

CH S D
condition subjective de l’acte de connaître en l’absence de tout ajout à l’édifice de la connaissance, ne saurait prévaloir
en l’absence de la possibilité pour le complexe synesthésique judiciaire de participer à la communication universelle,
AR FIN
dans la rencontre de l’état d’esprit et de l’activité de la raison, de la puissance rationnelle passive donc et de sa
réalisation dynamique 14.

Sans le sentiment par conséquent, nul assentiment n’est possible; et sans la possibilité générale pour le sentiment
SE À

de recevoir un aval universel dans la communication, l’accord présupposé par l’assentiment serait seulement fictif et
illusoire. Ainsi, la fondation de l’assentiment général requiert-elle un sentiment commun, dans l’illustration de la
RE T,

dimension éminemment sociale de la communication, en conformité avec l’exemplarité du sentiment particulier,


D EN

suscitant un jugement esthétique qui interpelle nécessairement un sentiment partagé par l’ensemble des consciences
morales, en raison de l’excellence essentielle et de la valeur normative de la raison judiciaire. Si le principe du jugement
est simplement subjectif, il est en même temps admis comme étant subjectivement universel, i.e. ayant la possibilité de
AN M

se recruter une adhésion universelle au même titre qu’un principe objectif 15. La raison en est qu’il se fonde sur un sens
commun, auquel chacun puise dans l’expérience distincte du sentiment éprouvé, lequel comporte cependant un aspect
E LE

suffisamment général que l’ensemble des sujets puisse en revendiquer, pour un objet similaire, la présence dans leur
intimité propre.
US SEU

Tel est, succinctement résumé, le postulat de la communication universelle et directe du sentiment qui effectue la
médiation entre le sensible et le suprasensible: puisque le sentiment, résultant du libre jeu des facultés de la
connaissance, s’enracine dans la sensibilité, il est susceptible de recevoir un discours au même titre que la connaissance
AL EL

théorique; mais puisque le sentiment présent dans le jugement esthétique en vient en symboliser un état transcendant
(v.g. le sentiment de la beauté qui en vient à préfigurer le Bien 16 ), il ouvre sur le suprasensible et anticipe en quelque
ON N

sorte sur la réalisation pratique (inclusive de l’activité poématique) par l’entremise de la loi morale, en tant que la
maxime spécifiant celle-ci selon les conjonctures particulières énonce les conditions de l’effectivité du Bien quant à
RS ON

celles-ci. Le point de jonction réside précisément dans cette exemplarité subjective qui, se sachant idéale malgré qu’elle
soit éprouvée intimement, prétend à l’universalité de l’assentiment autour d’un Idéal esthétique, que la raison pratique
et poématique lui permettra de réaliser, pour celle-là dans la subjectivité de l’action et de la conduite effectives et pour
P E RS

celle-ci dans l’objectivité de l’oeuvre réalisée.


R PE

Ainsi se voit jeté, grâce au jugement esthétique, un pont entre la nature et la liberté 17; entre le système d’une nature
finalisée en vue d’elle-même et de la connaissance susceptible d’en être acquise, et la liberté suprasensible dont la loi
morale en vue du Bien, réalisé effectivement selon les principes de l’autonomie et de la spontanéité, est l’expression
FO E
AG

12 Idem, § 19; AK V, 237.


US

13 Idem, § 20; AK V, p. 237-238.


14 Idem, § 21; AK V, p. 239.
15 Idem, § 22; AK V, p. 239-240.
16 Idem, § 59; AK V, p. 351-354.
17 Idem, Einleitung, § III; AK V, p. 176-179.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 4 de 302 ...


PREFACE

exemplaire dans la conduite et dans les réalisations de chacun. Car l’homme est d’une part un être phénoménal, et à ce
titre, il est la fin dernière de la nature vers laquelle converge la nature dans son ensemble comme illustrant un système
des fins 18, et d’autre part, il appartient à l’univers nouménal, ce qui lui vaut de revendiquer en même temps la

LY —
reconnaissance d’être la fin finale de la Création dont le principe est la liberté effective, laquelle trouve son archétype
avec l’Être providentiel de Dieu. Parallèlement, le droit devient l’évidence extérieure de la conformité de l’être et du

ON CHE
devoir-être, de la nature des libertés potentiellement anarchiques et mutuellement exclusives, se réalisant d’une
manière qui échappe à toute complémentarité, et de la culture de la liberté collective pleinement réalisée et épanouie,
laquelle ne saurait être achevée en l’absence d’une reconnaissance plénière de la liberté subjective bien comprise 19.

ES ER
Or, si le jugement esthétique est avant tout réactif quant à la subjectivité qui en définit pour l’essentiel le terrain
d’action privilégiée, avec la liberté normative des facultés de l’esprit en interaction, il ouvre néanmoins sur la
possibilité d’une action qui, en se fondant sur une prétention à l’universalité d’une subjectivité excellente et exemplaire

OS H
quant à la recherche du Bien que symbolise le Beau, parvient à fonder et à illustrer un sentiment commun, au plan

RP EC
pratique des conduites ou au plan poématique des oeuvres, celui d’un accord et d’un assentiment qui sont alors
révélateurs d’une confluence des coeurs et des consciences. Par ailleurs, si c’est le jugement esthétique qui réussit à
unifier entre eux les jugements théorique et pratique, rien ne laisse supposer au départ que l’un serait prioritaire par

PU E R
rapport à l’autre. Or une telle priorité est supposée, dès que l’on établit une hiérarchie entre les facultés de connaissance,
pour conférer à certaines de celles-ci, et principalement à la raison, une supériorité sur les autres.

CH S D
La présente thèse illustrera en quoi une telle priorité est nécessaire à la compréhension de la théorie
esthético-morale de Kant, alors que celui-ci accordera une primauté à la fois au pratique sur le théorique et à la raison
AR FIN
sur le sentiment, laquelle ascendance assurera à la fois l’éminence de la moralité à l’intérieur d’une compréhension
unifiée de la raison et un statut transcendantal au sentiment que fonde l’omniprésence de la finalité pour une
intelligence dynamique de la nature. Or le point d’intersection qui réunit la raison et le sentiment engagés dans leur
relation adéquate et complémentaire au monde appartient au champ esthétique, lequel associe l’objectivité du monde
SE À

empirique à la subjectivité du processus rationnel et requiert, pour en extérioriser le produit, une intégration
harmonieuse de toutes les facultés rationnelles, en vue d’un Idéal que fondent les trois principes transcendants — la
RE T,

Beauté, la Vérité et la Bonté — et qui satisfasse à leurs exigences respectives et corrélatives.


D EN

ANALYTICAL TABLE
AN M

Preface
E LE

The three challenges presented by an understanding of the Third Critique. — The analogy
between an epistemological judgement and an aesthetical judgement. — The aesthetical judgement
US SEU

as both subjective and a priori. — Epistemological and aesthetical judgements as analogs. —


Comparison between the epistemological and the analogical judgements. — The unity of the KU as
reconciling objectivity and subjectivity. — A theory of judgement may not ignore the heteronomy
AL EL

of nature. — The originality of notions such as feeling, life, purposiveness and system for the
thorough understanding of judgement. — The uniqueness of judgement as relying upon the
ON N

imagination. — judgement as reconciling the powers of knowledge (the understanding and the
imagination) through harmony and feeling. — Reflection as the power behind this synthesis. —
RS ON

With allowing for possibility, the notion of judgement of the KU amplifies upon and surpasses the
same notion as present in the KRV. — judgement as the power to invent concept and images. — In
P E RS

judgement, the powers of knowledge exist in a relationship of mutual complementarity, through the
postulate of universal communication. — An essential teaching of the KU: no representation exists
R PE

without feeling. — It is the aesthetical dimension of reason which deals with the latter principle. —
The relationship between representation and feeling is founded upon an a priori principle, which
FO E

supposes the possibility of grounding universal assent within subjectivity . — The sensus
AG

communis as the seat of universal, subjective assent. — Feeling as founding the possibility of
assent. — Feeling as the nodal point between the sensible and the supersensible. — The
US

18 Idem, § 83; AK V, p. 429-434.


19 IAG, Vierter Satz; AK VIII, 20-21. La thèse de l’insociable sociabilité des êtres humains [die ungesellige
Geselligkeit der Menschen] énonce le paradoxe grâce auquel l’humanité peut espérer atteindre à une
constitution politique et civile parfaites et ainsi parvenir à s’extraire de l’état de nature pour accéder à un monde
qui soit le meilleur possible.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 5 de 302 ...


PREFACE

reconciliation of nature and freedom within humanity: the point of convergence which realizes the
ultimate purpose of nature as a system of ends and of Creation as illustrating absolute freedom. —
Right as reconciling externally the natural and the cultural beingness of humanity. — Aesthetic

LY —
judgement as the faculty in which originates the possibility of the sensus communis. — Kant’s
aesthetico-moral theory as implying a hierarchy of the powers of knowledge. — The two

ON CHE
heautonomic principles ensure the eminence of morality within unified reason and the
transcendentality of feeling based upon the notion of purposiveness, as being legitimate requisites
for a dynamic understanding of nature. — The aesthetical field as reuniting the faculties of reason and of feeling

ES ER
as they adequately uinterrelate with the empirical world, in associating the objectivity of the latter with the subjectivity
of the rational process. — The exteriorization of the product of this association require the harmonious interaction of all
the rational faculties as they exemplify an Ideal, founded upon the three transcendent principles — Beauty, Truth, and

OS H
Goodness — and which adequately satisfy their respective and corellative exigencies.

RP EC
*
**

PU E R
CH S D
AR FIN
SE À
RE T,
D EN
AN M
E LE
US SEU
AL EL
ON N
RS ON
P E RS
R PE
FO E
AG
US

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 6 de 302 ...


INTRODUCTION
LIFE AS THE ORIGINAL A PRIORI OF REASON

LY —
«... la réflexion intellectuelle est un moment

ON CHE
du dynamisme général de la vie,
moment à certains égards essentiels
et dont on peut montrer qu’il est lié intelligemment

ES ER
à la solution ou à l’explication de l’ensemble».
M. BLONDEL 1.

OS H
Two opposing ways

RP EC
The problem of feeling is one which, from the strict perspective of the rational and objective discourse of
philosophy, poses a difficulty of such monumental proportions that caution would enjoin the better course of

PU E R
sidestepping it completely.

To illustrate this assertion from a contemporary perspective, let us turn to analytical philosophy and the linguistic

CH S D
turn which it has produced within philosophy in general, through the establishment of an inexorable and positivistic
relationship between the apprehension of the forms of thought and the linguistic and syntactic forms of its expression 2.
Thus, the substitution of a «way of words» to the more traditional «way of ideas» has tended somewhat to obfuscate the
AR FIN
whole area of feeling within the field of philosophy and to relegate this theme to its younger sister science, the discipline
of psychology. The main tendency in philosophy has thereby shifted toward a normative preference for relying on the
forms of transmitting publicly sanctioned, objectively neutral semantic fields, and in so doing has banished the sharing
SE À
of the more private and subjective forms of ideational content, both formaliter and materialiter, as they relate to moral
or aesthetic judgments 3.
RE T,
D EN

It may be interesting to consider that such an intellectual shift may perhaps have resulted from an attempt to
mitigate the particularizing effect which the discovery of the unconscious has had upon the discipline of philosophy,
whose objective sphere of theoretical activity par excellence concerns all aspects of consciousness, as well as to
AN M

preserve a vague historical link with its original sources and orientations, the expression of which belonged to a more
hermeneutic tradition, inherited from Antiquity. The hope therein would be to escape from the normative disposition
E LE

which the more recent anthropological emphasis has produced for philosophy since Kant, in the process which has seen
the premise of infinity, as encompassing the problematic finitude of the phenomenon of humanity, supplanted by the
US SEU

generalization of the principle of finitude to all that is included within the domain of scientific enquiry, inclusive of
mankind. The contemporary philosopher could then evade dealing with the difficulties which a close consideration of
the problem of finitude has engendered, though in the process the question of infinity would not be addressed 4. Yet, the
strict, objective, and universal formality which this defensive orientation has adopted, has led to a problematic of a
AL EL

different kind. The ensuing abstraction, in its inability to extract itself from the deterministic horizon to which it is
condemned following a strict application of the principle of finitude, only leads to a dehumanization of the human
being, through a process of objectification for which all forms of interiority and transcendence find themselves
ON N

evacuated from the public field of discourse. The only exception would be those forms which proceed from objective
RS ON

formal thought, and serve to ground them.

The aim of public discourse is of course to acquire and to propagate concerns which are universally valid with
P E RS

respect to their specific referential domain and therefore to promote a sense of community with which both the author of
the discourse and his audience may adequately identify. The neutral objectivity to which these areas of common interest
R PE

pretend is seen therefore as a means of achieving this sense of universality, through the adoption of a manner which
neither recruits subjective valuations, nor incites to a passionate response on the part of interlocutors. Whenever some
form of subjectivity on the part of the speaker in involved, there exists the possibility of jeopardizing an expected
FO E

universal assent, as a result of the particularization of feeling. The implicit purpose of strictly conveying conceptual
AG

thought would serve the sense of promoting an actual state of social equilibrium, with the discouragement of any
ensuing possible deviation from the essential content of the intended message, whereas an eventual shift from these
US

1 A. LALANDE (2002), p. 1231.


2 M. DUMMETT. The Linguistic Turn. In Origins of Analytical Philosophy. Duckworth. London, 1993. p. 4.
3 P. ENGEL. Philosophie et psychologie. Gallimard. Paris, 1996. p. 37.
4 M. FOUCAULT. Philosophie et psychologie (transcription révisée par les auteurs de l’entretien avec A.
Badiou). In Dits et Écrits (Vol. 1). Gallimard. Paris, 2001. p. 474.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 7 de 302 ...


INTRODUCTION

premises could constitute an eventual amplification and exaggeration, or maybe even a disruption, of the collective
homeostasis. The effective and escalating intensity of the passions aroused within the souls of the audience, which are
inherently characteristic of the reactive dynamic of emotion, could thereby preclude the presence and maintenance of

LY —
an effective intellectual community of minds, through an overwhelming of their receptivity. Consequently, there could
be produced an analogous split in the social fabric, which otherwise the mediating sensible thought had maintained

ON CHE
through uncommitted forms of communication. A concomitant parsing into separate and potentially conflicting
factions would only serve to finalize the detrimental affect of feeling on discourse.

The purpose of a neutral objective discourse is therefore to promote social unity through increasing the probability

ES ER
of achieving a consensus of minds, based upon a form of universal assent which is immune to compromise by specific
forms of subjective and irrational particularism. It achieves this unity through granting an exclusive privileg to the
abstract and asepticized forms of reason over the more specific, empirically conditioned forms of feeling, pervasive to

OS H
any communication which conveys objective experience, in the belief that a community of minds can only maintain its

RP EC
intactness if feeling is denied in the process. The grounds for such a position are that the latter constitutes a potential
contaminant for the fullness of reason, thereby depriving its wholesome and complete exercise. Thus could be thwarted
the achievement of the necessary extensive validity which is required to achieve the endgoal of universal assent. The

PU E R
underlying belief is that such a consensus may only be based upon an objective and disinterested consideration of truth
as dispassionately defined and upon which its undeniable and unshakeable premises may be founded with certainty.

CH S D
Within this purview, the consideration of feeling is set in opposition to that of reason, for which the former notion
then leads to a contentious concept. The perception is that feeling belongs to an irrational or to a non-rational dimension
AR FIN
within human nature and illustrates an aspect of subjectivity which is alien to the purity of reason, whose universal
essence manifests the truth and completeness of the supersensible form of integral abstraction, if not in actuality, then
at least potentially. Should feeling receive some recognition, as naturally belonging to the essence of humanity, and
therefore as warranting the status of a category of being — within Aristotelician philosophy, as belonging to the
SE À

accidental category of passion —, this accreditation may only be received as pertaining to the private and subjective
aspect of consciousness. The ideational content which finds its expression through the private person bespeaks of
RE T,

particular subjective judgments which engage only the private individual and which, by the same token, allow for the
presence of an intimate and inexpressible state within a self-revealing singular individual, rather than it pretends to
D EN

enounce solemn truths, to be universally publicized and ratified by all men endowed with a fully intact, universal
reason. Such a distinction does not of course provide for the possibility of a hybridization of discourse, wherein the
AN M

objective style of communication may be found to deviate from a precise and complete expression of truth, or when a
subjective, emotionally endowed enunciation of content may in fact conform with the precepts of an integral truth.
E LE

Thus, notwithstanding the difficulties which an unapparent falsification of content or a subjectively


US SEU

communicated truth hold for neutral objectivity 5, as detracting from its basic tenets, though not necessarily as in the
second case from its essential intent, or provoking an undesired emotional reaction with the discovery of falseness
where an expected truthfulness were expected to be found, the way of ideas, the private way of formulating and
communicating Ideas which allow for feeling, is «the psychological way par excellence» 6whose originality, in the
AL EL

usual sense of the term, consists in «the appreciation of the subjective, intimate phenomena of individuals» 7.
ON N

Objectivity and subjectivity in public discourse


RS ON

Yet, subjectivity is not to be perceived as generally conveying a univocal concept. In certain contexts, it may refer
to a percept which is exclusive of conceptualization — v.g. the private evocation in the imagination of an emotional
encounter between lovers —, whilst in others, the percept is necessarily inclusive of concepts which the engendered
P E RS

accompanying thought provides — v.g. the evocation through description, either directly in conversation or indirectly
in writing, of the same affectionate meeting, provided for in the previous example —. Thus, corresponding to the pure
R PE

rational objectivity of a universally valid discourse, there exists a pure emotional subjectivity from which a particularly
valid individual and shareable experience may not be separated.
FO E

Furthermore, though rational objectivity, pure and detached, may take on the formal status of a public ideal, being
AG

in principle devoid of any factor which may detract from its pristine truth-bearing nature, it is not in reality entirely
exclusive of feeling and may in practice even be accompanied with feeling, as when a public figure solemnly reflects
upon a painful and trying collective experience, in a fashion which, though rational and universally valid, nevertheless
US

conveys a very high degree of subjective, emotional involvement, with the express intent of doing so 8, 9.

The distinction in this respect is very great, if not extreme, between the exposition of Pythagoras’ Theorem and the
recitation of a love sonnet by Shakespeare, between the illustration in front of a classroom of students in physics of
Clausius’ Second Law of thermodynamics (which may in reality be attributable to Carnot) and the defence before a
court of the innocence of an individual wrongfully accused. Yet the propositions to which these examples refer rely
upon a capacity for discourse and rest upon abstract concepts for their production, thus establishing, though differently

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 8 de 302 ...


INTRODUCTION

for each, the claim to a rational universality under a variety of guises. What in reality distinguishes these examples from
one another is not the claim for objectivity to which they may pretend, but rather the claim for subjectivity which they
implicitly make.

LY —
If Pythagoras’ Theorem or Clausius’ Law may be formulated dispassionately and with complete disaffection, yet

ON CHE
still hold pretense to a claim for objective universality, one would be ill-advised to maintain this conclusion for either a
sonnet from Shakespeare or a charge by Wendell Holmes whose objectivity does not vary with the appropriate infusion
of sentiment, but whose very universality shall increase, as the depth and sincerity of the emotion which accompanies
the conceptual discourse is conveyed through the words which serve to enounce it. In which case, it would seem

ES ER
necessary to acknowledge the possibility for the communication of emotions through discourse, and thus through this
means of a non-rational form of thought which is also universally valid, a hypothesis which the form of a neutral,
detached public discourse, either does not entertain, or discredits a priori as being unworthy of a rational interlocutor.

OS H
RP EC
True, a mathematical or a physical law remains universally valid, whether one assents to it or not. Such a statement
admits to no possible relativization, whether one has the appropriate genius to appreciate its validity or whether one is

PU E R
devoid of the specific kind of intelligence which makes their appreciation possible. Pythagoras’ Theorem applies to
every rectangular triangle as does Clausius’ Law to every instance of thermodynamic disequilibrium, whether one
agrees with these generalizations or whether one refutes them, whether one’s feelings concur with the principles

CH S D
established or whether these be unfairly denied by them. Yet both the theorem or the law are apt to incur agreement only
conditionally, whether rationally claimed or intuitively accorded, i.e. if and only if the conditions of their veracity are
met.
AR FIN
Were one to discover for instance that there exist certain non-Euclidian geometries for which Pythagoras’ theorem
does not hold true, or certain physical worlds for which a true physical neguentropy is possible, then an attitude of
dissent and a feeling of displeasure would certainly be justified in reason. Thus both these non-rational, subjective
SE À

postures are apt to initiate a more accomplished rational stance, in seeking to adequately contain the exaggerated
breadth of generalization of their initial pronouncements, and of the application which may be effected of the resultant
RE T,

principles. Thus the pretense to a universal validity may be recognized for what it is, as expressing a validity which may
D EN

merely apply to extremely broad but by no means universal conditions; and which, though posing as a universal
statement, merely characterizes a totality. In which case therefore, the non-rational dimension of reason would
accompany a judgment which perceives a discrepancy between the claim to universality and the reality of merely
AN M

signifying a totality, however generalized and extensive the latter may be (though forever falling short of characterizing
a universe).
E LE
US SEU

5 In a true neutrally objective discourse, there appears in fact a tradeoff: in the attempt to escape the risks of
providing a content which may become emotionally sensitive, the choice may be to propose discursive
material, whose neutrality stems from the remoteness of its substance. thus removed from the immediate
preoccupations of the audience. This is achieved, either through a lofty abstractionism or the exposition of a
AL EL

generally dull and uninteresting thematic, the presence of which sacrifices the principle of the effective
significance of the discourse to the principle of objectivity.
ON N

6 «la voie psychologique par excellence» — P. ENGEL. Loc. cit.


RS ON

7 «l’étude de phénomènes subjectifs ou relatifs à l’”intériorité” des individus» — Idem, p. 59.


8 Lincoln’s Gettysburg address, pronounced on the 19th of November 1863, is a prime example of this
P E RS

synaesthetic complexity, in the association both of profound ideational content and strong emotional valence.
9 Maimon’s distinction between subjective truth as a truth which a particular individual recognizes and an
R PE

objective truth, which any rational individual in general must recognize (S. MAÏMON. Versuch über die
Transzendentalphilosophie; GW II, 151-154), may reveal itself productive in bridging the gap between private
discourse, based upon the free exchange of ideas, and public discourse, which through the use of words, seeks
FO E

to incur universal assent to the thoughts enounced, or at least prevent the rejection of established forms of
AG

discourse, for which some previous form of general concurrence exists. § Though subjective truth may indeed
reflect both a logical truth and a metaphysical truth, a critical threshold must be crossed for it to receive the
status of truthful objectivity, i.e. the recognition of at least another (rational) consciousness, the presence of
US

which testifies to a common rational nature and to shared forms of thinking. In the latter case, truth proceeds
from an adequate subsumption under the categories of the understanding (which for Maimon are not identical
to those of Kant), whereas in the former case, epistemological validity stems from the activity of the
understanding in conformity with its own laws, in obedience primarily to a form of internal consistency which
expresses merely a formal reality, a movement within reason for which the principle of non-contradiction is the
ultimate guarantor. § Whether public discourse does satisfy a priori the criterion for receiving universal
recognition or whether it merely sets the stage for the expression of subjective truths susceptible of receiving

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 9 de 302 ...


INTRODUCTION

Yet, is also true that the claim to universal validity which a classic love poem implicity makes, when it reflects
upon and reveals a genuine feeling, rooted in the emotional essence of humanity, or which a judicial charge
ostentatiously carries, as it exposes truthfully and argues forcefully in favour of the irrefutable innocence of a man

LY —
wrongfully accused, obtains essentially and necessarily and proceeds de jure from the fact of their presence, in the face
of disagreement or dissent, albeit for altogether different reasons. In the case of a scientific precept, the stated law or

ON CHE
theorem applies to a class of objects as they generally exist within a specified universe — rectangular triangles in an
Euclidian geometrical plane; empirical objects in a physical world where a disequilibrium in physical states, from rest
to motion, signifies a decrease in energy potential —; in the case of an instantiated event however — for instance, the
sincere love of two beings for one another; or the authentic innocence from wrongdoing of an individual —, the

ES ER
principle which the situation describes applies to particular subjects in a specific context following precise, though
analogously generalizable circumstances.

OS H
Thus what is susceptible to receive universal validity is not an objective, recurrent law, i.e. a law for which the

RP EC
occurrence and predictability of occurrence are objectively ascertainable, but a subjective law, i.e. a law for which the
criterion of truth may only be subjectively inferred, as it refers to the inner disposition of one or a set of individuals
relating to, and interacting with, each other or other beings, inert or living, within a distinct time-space continuum,

PU E R
under original and perpetually changing circumstances.This does not preclude however that it be positively asserted as
susceptible to verification by a mutuality of feeling, which is sensed and acted upon as such, through a process of
identification of a common nature which has at all times constituted an underlying presupposition, for the proper

CH S D
understanding of the social nature of human beings, and the possibility of sharing in a meaningful way a thought content
which, though relevant to a common experience, would otherwise remain private and unexplained.
AR FIN
In the case of scientific principles, both the validity of the perceived rule and the validation process are abstractive
of individual consciousness and sentiments and rely upon an objectively shared outer sense, to which they both refer; in
the case of subjective principles, validity and validation both rely on an intimate inner sense. Thus the validation
SE À

process rests upon hypothetical factors (due to the nature of intimacy whose immediate experience in consciousness is
inaccessible to the outer senses) for which exists a confluence of intellectual and emotional elements, present within a
RE T,

common inner sense, whilst simultaneously appertaining to the framework of a socially and historically determined
though perpetually evolving process. Furthermore, the perception of truth relies upon a subjective impression and the
D EN

probability of its presence, based upon a particular historical knowledge (that of a conjunction grouping specific,
original natures and circumstances) and on the intimate belief in the full adequacy and inalterability of this conviction.
AN M

The fact that the changing nature of the process may only underscore the gestation and the appearance of distinct, novel
situations argues for the mind’s possibility to effectuate generalizations which is founded upon the assumption of a
E LE

lasting, plastic, supersensible (and therefore immediately and empirically unverifiable) substance, whose essence is
common to all living rational beings. In the absence of the premise of a shared consciousness, the possibility of
US SEU

adequately agreeing upon any truth involving the input of a subjective estimation becomes extremely problematic, and
may in fact lead to the radical atomization of the epistemological dimension of the social process, involved in the task of
possibly achieving the pronouncement of an objective truth, upon which any and all rational, thinking beings must
necessarily agree. The end-result would then lead to a position of drastic skepticism, as to the eventuality of obtaining a
AL EL

consensus for an opinion which participates of truth.


ON N
RS ON

such a recognition remains to be established. We may perhaps surmise that, in this process, the principles of
P E RS

tradition and of authority may play a more important role than initially ascertained, in giving rise within free
rational minds, to a recognition which emanates either from history or from social status. Notwithstanding
R PE

these caveats and however fragile public discourse may appear as exemplifying ipso facto the condition of a
universally recognized objective truth, the requisite enunciative form, though expressing in reality merely
subjective truths, may also be perceived as establishing the principles from which may obtain a form of
FO E

universal assent, as well as expressing an underlying belief in the possibility for producing an objective truth, a
AG

truthful enunciation sufficiently forceful to receive a recognition based on the operation of a common sense. §
Such an eventuality would lead however to a greying of distinctions and an overlapping of denotations since as
a result, the common sense from which proceeds the founding of the possibility, within public discourse, to
US

accredit a subjective truth as being objective, would also provide for a subjective truth to be objective previous
to any publicity, since the common sense to which a subjective truth appeals is also present within the
individual consciousness, responsible for its initial formulation. Thus it appears that truth may not remain
satisfied with a formal criterion — a shared common sense —, for it to receive some form of public recognition,
but need also invoke a material principle — the expression of the inner content of thought through the
communicative process —, as well as the epistemological criteria upon which to base an evaluation of its
validity, both in comprehension and in extension.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 10 de 302 ...


INTRODUCTION

The ambiguity of nature


Since Descartes, the criterion of truth is self-evidence, the obviousness which proceeds from the clarity and the
distinction of perception. These attributes reveal two interrelated aspects of thought, its reality as subjectively
perceived and its relational dimension, as capable of producing propositions susceptible of receiving validation and

LY —
therefore of providing a possible ratification of the common sense as belonging to the realm of objective truth.
Notwithstanding this consideration however, most situations issuing from a natural environment, haphazardly evolving

ON CHE
insofar as the human mind may conclude, are ambiguous and indistinct. In order to make sense of these, the mind must
rely upon a capacity to distinguish what is essential from what is merely apparent, within a motley arrangement of
intermingling and often confusing traits which may mimic a variety of contradictory states, while varyingly signifying
one or the other, depending upon the empirical circumstances to which they refer, in separating that which is true from

ES ER
that which only carries with it the appearance of truth 10.

OS H
This is especially characteristic of evolving situations which involve a society of mutually relating animate beings,
as they interact with each other and with their changing environment, whose phylogenic degree of complexity as to the

RP EC
former increases as the organizing principles of the latter become more refined and less specialized, in their ontogenic
capacity to adapt to a greater variety of environments. As a result of the greater number of possible outcomes which

PU E R
ensues from these circumstances, the task of separating the wheat from the chaff becomes progressively more
demanding on the judicial faculty of the mind, involved in its attempt to discriminate essential qualities, those which
produce the greatest (either in quantity or in quality) and/or more durable effect, from merely incidental and distracting

CH S D
factors, those which are merely suggestive of a possibility, which either does not materialize or results in a more modest
realization than expected. Since the contribution of autonomous and spontaneous beings possessing a supersensible
capacity is neither foreign nor negligible to the transformation of the natural theatre, the mutuality of nature and
AR FIN
consciousness further compounds the complexities which underlie the historical movement of nature as it realizes its
open-ended entelechy.

This is due to the ambiguous and multiple possibility of nature as well as that of the form of consciousness as they
SE À

both actively and autonomously interest and relate to a complex diversity of dynamic and interrelated circumstances.
RE T,

What is morally unacceptable in times of peace may become desirable in times of war; and technologies which may be
used destructively in times of war can often be put to constructive use in times of peace. The same metal with which to
D EN

make ploughshares can be melted down and reshaped into swords; and the same peasant who tills and sows his fields
may shake his pitchfork at oncoming invaders. Thus is illustrated, within the confines of the human society, the
plasticity of human morality and of identical, tangible artefacts as they apply to distinct political, cultural and historical
AN M

contexts. Whether this represents an ideal moral situation is surely open to debate, as conforming to a moral imperative
such as the one Kant has deduced 11. Where however morality obeys to more fluid and maybe even conflicting
E LE

principles, one may only reflect upon the variability of conducts and actions, pertaining to distinctive opposite
situations.
US SEU

To further this point still, the confusion may appear even greater when social conditions transform from within the
intimate nature of a society, whose unity is only outwardly preserved as stress and strife, as well as a pervasive rivalry
and disposition to ruse, have come to replace the cooperative and emulative conviviality which optimally characterize
AL EL

peaceful, industrious, and harmonious societies. Within such a disturbed social entity, in which humane qualities
become falsely indicative of personal weakness and whose progressively evident disruption is exacerbated with the
ON N

passage of time, either into internecine factions or a hostile posturing towards its political neighbours, the distinction
between friend and foe becomes extremely problematic, as the effectivity of the foe acquires a greater possibility of
RS ON

success with an accomplished capacity to mimic friendship, just as the weary wariness of the friend may lead one to
conclude erroneously to the presence of a disguised enmity.
P E RS

Since the inner states of love, friendship, and innocence, as well as those of hate, enmity, and self-interest, to
which these examples refer, imply the presence or absence of subjective dispositions for which the external empirical
R PE

manifestations may be incorrectly construed as suggesting the expression, either intentional or mistaken, of an
FO E

10 Nowhere is this better illustrated than in the field of medicine, where a primary symptom, the symptom which
AG

figures prominently in the patient’s complaint, may point to a variety of distinct ailments, whose adequate
appreciation, leading to a clinical decision and to the precise identification of a particular illness, relies upon an
exact analysis of secondary symptoms, as they relate to and interact with particular circumstances.
US

11 Such an apparent relativism may be seen to clash with the universal formulation of Kant’s categorical
imperative which requires that one act according to a maxim, which at the same time may become a universal
law [«handle nach der Maxime, die sich selbst zugleich zum allgemeinen Gesetze machen kann.»] [GMS; AK
IV, 436-437]. For future discussions of the categorical imperative, as it relates to the subject of feeling and its
implications for morality, vide supra in this thesis Chapters I, 39; II, 58-59, 91; III, 112-113; IV, 275-276; and
VI, 371-372.

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INTRODUCTION

altogether different interior state, not only does the possibility become real, of a cleavage between the appearance in the
behaviour and the essence in the subjective experience of the autonomous intent, but also does the status of objectivity
become problematic, in the adequate distinction between that which verily is, and that which merely seems to be. And

LY —
though the problem is profoundly aesthetical, in the mind’s attempt to faithfully relate the externality of an object to its
internal nature — an effort which seems to confirm the assertion that truth essentially characterizes relations between
discourse and thought 12—, the implications are extremely important for existential concerns since the capacity to act

ON CHE
correctly and decisively rests upon the perspicacity to properly and accurately discern that which effectively is and to
distinguish the latter from what may be or even from what is falsely presented as effectively being. For though the
punishment of the truly guilty, a state which defines both the autonomous authorship of an action and the essential

ES ER
nature of an act as being inherently reprobative, becomes a salutary process for any form of imperfect society — on the
essential nature of crime and what constitutes a desirable punishment, there is still much thought and discussion to be
initiated and accomplished, as for a great number of philosophical concepts for that matter —, there exists probably no

OS H
one, save maybe hopefully rare, complicit, interested, and sociopathic natures, to rejoice in or otherwise condone, the

RP EC
iniquitous treatment of the innocent.

And though the clairvoyant appreciation of an inimical, hateful, albeit superficially appealing and amiable, yet

PU E R
crafty foe may not be considered inappropriate, and indeed may be esteemed extremely desirable for deciding upon the
quality of future relationships entered upon with such an individual, we may surmise that no one shall become devoid of
disparagement and self-deprecation, in failing to adequately and punctually recognize he who reveals himself to be, in

CH S D
the highest sense of the word, a true friend, whose loyal, disinterested, and ideally motivated actions find a
correspondence in the intimate experience of feelings of an overwhelming gratitude, which dictates that no level of
reciprocity in kind may be deemed sufficient.
AR FIN
A test for judgment
SE À
Judgment is the eminently comparative faculty which discerns the true from the false. When the object of
judgment is sensate and lifeless, as when the mind is called upon to distinguish between two types of rock or mineral,
RE T,

the implications for an error may reveal themselves of some importance, though they are never as great as when living
beings are involved. Though an expert mineralogist may not escape ridicule or humiliation if he confuses iron pyrites
D EN

with gold, or graphite with diamonds, the consequences are never so impressive as they would be within a contentious
situation, were he, being endowed with an equivalent emotional competence and life experience, to mistake a friend for
AN M

a foe, or to falsely adjudge guilt to an innocent person.


E LE

Both examples illustrate two principles: on one hand the practical limits of objectivity, and even possibly the
exclusive domain of strict objectivity (an objectivity devoid of any non-rational element), to apply merely to lifeless
US SEU

objects, in the consideration of their radically distinct natures, as being separate from those of living, autonomous, and
spontaneous, though nevertheless naturally conditioned living organisms; and, on the other hand, the subjective aspect
of judgment as being itself an exemplification of the supersensible qualities of animate and conscious beings, in their
capacity to experience and manifest sentiency. It is the moral nature of beings however whose sensible dimension
AL EL

escapes neither the scrutiny of perception nor the judgment of observers, in their appreciation of the conduct and actions
which emanate from this nature, which is apt to illustrate the fullness of subjectivity required in distinguishing truth
from falsehood within the supersensible domain. This inclusion is even more relevant when a perceived falsehood
ON N

belies an incipient truth, or when an occult falseness masquerades as an apparent truth.


RS ON

Yet, it is the metaphysical essence neither of truth nor falsehood which comes into question within these examples,
merely the capacity to correctly ascertain their presence, both as proceeding ontologically from the intrinsic
P E RS

subjectivity of complex, conscious, sentient, moral, living individuals, and as illustrating the subjective
epistemological capacity for adequately estimating the qualities of individuals similarly endowed 13. The nature of the
R PE

discerning activity reflects the empirical and essential distinctness of separate individuals in their own right; be that as it
may, it is the fundamental similarities in their internal natures, partaking of the nature of supersensible, moral, albeit
empirically conditioned sentient living beings, which supports a desire for both the adequate recognition in judgment of
FO E

the essence and quality of the intimate nature of the perceived other and for incurring experiences which are congruent,
AG

not only to the content of judgment but also and maybe foremost to the supersensible nature of the rational and sentient
individual. It is this latter congruence which ultimately defines, as to the latter, the inherent value of the particular act of
judging 14.
US

12 MAIMON. Op. cit.; GW II, 147.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 12 de 302 ...


INTRODUCTION

Interiority as an operational analogous notion


The problem lies therefore in establishing the essential criterion which enables the mind to distinguish, on one
hand, the act of fairly perceiving loose and disparate particles of gold contained within a stone and, on the other, that of
adequately discovering and sensing the presence of the true nature of the feeling present in the binding relationship

LY —
between two lovers. The notion of interiority may prove to be useful in ascertaining the act of evaluating both
situations: on one hand, the particles of gold may be said to inhabit the innermost part of the stone in such a way as to

ON CHE
solicit an effort within the mind to discover, hidden within the depth of its inner confines, the exceptionally and
eminently precious substance which proves to be desirable, when distinguished from the otherwise meaningful grains
of rock within which it inhabits. On the other, the mutual, disinterested, and irresistible attraction which emotionally
binds the supersensible soul of two inamorata, even when they are separated, conjures up jointly though distinctly

ES ER
within the bosom of the amorous pair a hidden dynamic potentiality, whose compounded effect in their mind’s eye is to
set each other apart from everyone else as well as to distinguish subjectively the actual experience of being in love from

OS H
every other preceding experience, and maybe even experiences which have yet to arise, were regrettably the love to
flounder from a reciprocally enamoured state. Yet, it must be remarked that the appropriateness of the concept of

RP EC
interiority to the context of the present argument rests nevertheless upon a very loose analogy.

PU E R
For how may one present as being equivalent a materially inert substance which is interior to the indistinct and
common piece of vile matter and a subjectively felt experience which is intimate to the supersensible nature of two
living, dynamic, unique, and spontaneous moral individuals. Furthermore, this experience characterizes their

CH S D
uniqueness in a fashion which, although often defying comprehension from a natural viewpoint, becomes the freely
assumed and shared focal point of their respective emotional lives, to the point of engendering a positive, durable, and
beneficent complicity, both with regards to their present existence and in view of their future, mutually concerted lives.
AR FIN
It could be argued that both experiences refer to a subjective experience, in that a precious object elicits a subjective
experience which is comparable to the kind of experience which proceeds from an emotional attachment to a cherished
person, in acquiring a profound meaningfulness which is present for both in foro interno.
SE À

Notwithstanding that this point addresses the consideration of price as it may become distinguishable from value,
RE T,

two further separate though complementary concepts must be proposed in order to further judicially characterize the
distinctness of the intimacy of lovers, when compared to the subjective experience which a precious material may
D EN

produce: the capacity for eliciting in experience a sense of identification and that of authorizing for a feeling of
sympathy. Both of these rest upon the potential for an intelligent though maybe only vicarious interaction between
involved actors and remote spectators, though nevertheless intent on fully interiorizing the experience of the former.
AN M

Whenever a mineralogist manipulates a rock or a stone, he surely manifests an expectancy through his action, with the
E LE

anticipation that his instrumental involvement with the object shall procure some evidence for the presence of a
precious mineral to which, being met, a concomitant feeling of a joy or satisfaction may become associated. Whenever
his effort successfully meets up with a genuine discovery, a sense of closure ensues. Yet, this achievement represents
US SEU

the limit of the mineralogist’s sentimental involvement with his sample, as there exists no experience of a shared and
reciprocal commonality between himself and the mineral-bearing ore. The purposive epistemological acquaintance
which defines the relationship of his consciousness to the object is purely unilateral: to the active aspect of the
epistemological relationship maintained with the object, there exists no possible mutuality of reciprocity, since no
AL EL

common measure between a living, conscious, sentient being and an inert substance incapable of either intelligence or
feeling may be justifiably discerned.
ON N

No possible area of confluence is perceived to exist in essence between the supersensible nature of a human being
RS ON

and the merely sensible nature of the stone, as concerns those qualities which characterize and define a living being.
There simply exists no common identity, no common ground to establish the existence of a profound analogy of natures
P E RS

between a rock and a human being. For the latter to be able to harbour a sense of identification with a form of opaque,
impenetrable matter, the former would need to harbour a potential for subjective experience; yet, if it is sensed, it has no
possibility for sensing; if it is known, it cannot know; if it is felt, it cannot itself feel. The mineralogist is eminently
R PE

13 For an illustration of the pertinence of this very consideration to Kantian epistemology, vide the concluding
FO E

chapter, p. 260-261, and table VII.2, on page 295 of the Annex.


AG

14 KU, §9; AK V, 219. Kant’s position seems to reprise E. Burke’s, as the following quotation bears out: «We do
and we must suppose that as the conformation of their organs are nearly and altogether the same in all men, so
US

the manner of perceiving external objects is in all men the same, or with little difference. [...] § But there will be
little doubt that bodies present similar images to the whole species, it must necessarily be allowed that the
pleasure and the pains which every object excites in one man, it must raise in all mankind, whilst it operates,
naturally, simply, and by its proper powers only; for if we deny this, we must imagine that the same cause
operating in the same manner, and on subjects of the same kind, will produce different effects, which would be
highly absurd.» E. BURKE. «Essay on the Sublime and Beautiful» (1757). In Essays. Ward, Lock, and Co.
London, n.d. p. 51.

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INTRODUCTION

conscious of a radical distinction existing between himself and his object of study which creates an unsurmountable
boundary between them, a frontier which divides the realm of natural being into animate organic beings and strictly
passive, inorganic matter. No possibility therefore exists for the gemologist to establish a subjective identification with

LY —
his sample and to sympathize in whatever fashion with the thing itself, other than maybe symbolically, whenever
exceptional circumstances obtain. If the rock is hit, it experiences no suffering; if the sample is broken, it does not hurt;

ON CHE
if gold or any other precious mineral is found, it has no feeling.

There exists for inert matter no possibility of any nature to experience any of these states and to acquire an
awareness of them, were there to be even a remote probability over time, for these to be even minutely enjoyed,

ES ER
whenever allowing for the most imaginative of spiritualist projections. To the absence of subjectivity, either rational or
non-rational, which characterizes the nature of simple inorganic matter, the scientist responds with total indifference,
with not the merest shred of a sense of shared identity or commonality of feeling, the possibility for the entertainment of

OS H
which would not even remotely exist, given even the most romantic of scientific dispositions. The knowledge which the

RP EC
scientist acquires is merely objective and expresses a strictly intellectual relationship with his object of enquiry,
characterized by an unemotional, detached, matter-of-fact, routine, and quasi habitual relational stance. Whatever
feeling may transpire from this type of relationship originates within the consciousness of the researcher and returns to

PU E R
the researcher, as a form of fetichism or an emotional projection of a different sort (as maybe satisfying the stuff of
dreams or perhaps as idiosyncratically representing to consciousness the only thing worth striving for). Only if there
exists the possibility of a non-reificatory relationship between himself and another living being, founded on the shared

CH S D
sense of experiencing a capacity for sentiency which finds its ultimate expression whenever a fellow human being is
involved, may one entertain for the rational mind of the ordinarily detached scientist, to eventually experience the
sincere, mutually reciprocal sharing of thoughts and feelings.
AR FIN
The subjective experience
SE À
For the subjective experience of a conscious identification and a felt sympathy to be present, there must exist a
priori a possible mutuality of minds and feelings, the effective and real expression of which occurs through the different
RE T,

forms of communication. And whenever the conscious mind is called upon to reflect upon a situation which belongs to
its immediate experience and opine about the subjective disposition of another, present within that same experience and
D EN

sharing its many aspects in an analogous fashion and from a similar perspective, this activity becomes possible only
through a meeting of individuated subjective natures which the shared sense of a common nature makes possible, and in
AN M

which the presence of the dual, conjoined, and complementary process of identification and sympathy becomes
operant.
E LE

The act of identification involves the recognition of a common supersensible nature which underlies any and all
US SEU

individual differences. Whenever these are present, they are sensed as variations, not of nature, but of degree; not of
essence, but of accident. Through the state of sympathy, there exists a projected confluence of minds and souls within
the subjective sense of being. This is accomplished through a special form of the sensate imagination and leads to an
implied ascertainment as to the presence, the general nature, and the content of another’s subjective state, which known
AL EL

singular dispositions acquired with past experiences shall hypothetically illustrate. This knowledge is based on one’s
own positive experience, as subjectively internalized under identical or more frequently similar circumstances,
conditions, and inner dispositions, whose objective cognizance rests upon a proper disinterestedness within the mind
ON N

and the possibility of experiencing a universality of feeling within the soul, a disposition which is present within the
RS ON

purview of the universal judging mind, and demonstrates the capacity for kenosis, the ability to graciously abnegate
from oneself in order to accomplish the total identification with and recognition of another’s positive or negative
singularity.
P E RS

Succinctly put, the process of identification and sympathy, subjectively operant within the empirical meeting of
R PE

supersensible natures, results in the sentiment as to the presence (or absence) of intimate, supersensible states (v.g. love,
friendship, innocence, good faith, etc.) experienced for a significant other, even despite the apparently conflicting
evidence to the contrary, and acts from the principle of a common nature. For such a state of evidence to be recognized,
FO E

the distinct other is considered as if he were an exemplar of the self through the subjective referral to an intimate
AG

common sense. Thus the other is provided with some form of social significance, in acknowledgment of the fact that
separate individualities are involved, and the mind extrapolates disinterestedly as to the state and supersensible matter
of another’s subjectivity based upon its own, as it relates to real or hypothetical experiences, either identical or similar
US

to the ones encountered by the perceived other, which the sensate imagination again makes present.

Thus it occurs that one’s own personal inclinations and dispositions, as well as one’s numerous particular
experiences, may help to establish, through the recognition of a common nature conjunct with a virtual meeting of
subjectivities, through the process of identification and sympathy, whether or not, when faced with inconclusive or
distracting evidence, there exists (or does not exist) a probable ground for recognizing in another, what would be
present within one’s own inner subjectivity, were one faced with identical or similar circumstances and conditions.

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INTRODUCTION

Two interrelated conclusions immediately result from this principle of a mutuality of minds and feelings, a
complex conjunction which the term Gemüt renders well in the full richness of its ambiguous denotation 15, 16, within
the subjective appreciation of individual circumstances which another endures: first of all, that it is the plenitude of

LY —
subjectivity upon which lie the adequate perception and the fairness of the ensuing judgment in relation to the perceived
other; and secondly, that two interwoven aspects comprise the most comprehensive notion of subjectivity, i.e. a fullness

ON CHE
of experience and a capacity for effective empathy, the latter being the projection of one’s subjective disposition into
the particular circumstances which have impinged upon another’s subjectivity, as if the latter were his own, in order to
decide as to the nature and quality of his subjective experience, with regards to all possible desirable subjective
experience, which the supposition of a common nature may, in imagination, reasonably obtain.

ES ER
Consequently to this understanding, we shall have a confirmation that a true objectivity is founded upon this
completeness, in its attempt to appreciate situations, whenever actively involving the participation of the supersensible

OS H
nature of another. Without a fullness of subjectivity, one may not pretend to achieve an adequate and complete

RP EC
understanding of events, involved in the interaction between autonomous, sentient, and spontaneous supersensible
minds and an infinitely diverse nature comprised of living organisms, manifesting progressively differentiated complex
and refined forms of life, as well as inert matter, whose manifoldness exceeds even that of the living biosphere.

PU E R
Furthermore, this conception constitutes the ipso facto admission to the existence of an uneven mutuality between, on
one hand, the active supersensible mind, reflecting and sentient, whenever it is engaged in relating purposively, though
in a disinterested kenotic manner, and on the other, matter which is passive, unresponsive and totally conditioned. It is

CH S D
this subjective and supersensible dimension of consciousness which is at the heart of the unifying intellectual process
through which the world becomes objectively thinkable and without which the very possibility of matter would in
effect be inconceivable.
AR FIN
Yet, inert objectifiable matter represents only a partial totality of the intellectualizable universe within which, at
the delineating point between the geometrically complex though lifeless crystals and the living, organically
SE À

complex,though parasitic virus, capable merely of reproducing, there is a mysterious and astounding leap which defies
the probability of an expected continuity and propels the mind into a distinctly different world, one in which matter,
RE T,

having acquired the mysterious force or energy for expressing autonomy and manifesting spontaneity, becomes
progressively spiritualized (within the perspective of a serialized time continuum), following the unified and
D EN

coordinated principles of autonomy, intelligence, sentiency, and spontaneity.


AN M

The experience of universality


E LE

To adequately comprehend the universe is to accomplish an act which is capable, not only of perceiving the
originality of totalities, but also of capturing the process and possibilities of interrelationships as they evolve
US SEU

dynamically and creatively, in the mind’s movement to discover their special originality. It therefore recognizes that the
universe unfolds with the production of a movement whose effect illustrates a paradoxical complexity. Though
exemplifying entropy from an ontogenic perspective, the relational universe is also capable of neguentropy from a
phylogenic point of view; though expressing a localized destructive capacity on selective surroundings, it also
AL EL

illustrates a capacity for transforming and refashioning nature; though impassibly and instrumentally objectifying,
through knowledge and action, things present to the mind as unfolding within the imaginable scope of their possible
effectuality, it is also apt at establishing bonds and ties which protect, nurture, share, educate, cooperate with and
ON N

generally co-exist with significant others 17, present within the diverse populations of the biosphere. This is
RS ON

accomplished in accreditation of a mutuality which is suggestive of, and intimately experienced as, a reciprocity based
upon a dimension whose manifestation and expression are available to the senses, yet whose possibility defies the strict
conditions appertaining to the plane of sensibility and projects the mutually shared consciousness of its reality into the
P E RS

realm of the supersensible.


R PE

15 In the XVIIIth century, this concept has a variety of meanings and may denote, as well as the thinking capacity
FO E

of the mind [animus, mens], the feeling capacity of the soul [Herz, Mut, Seele]. Originally, the term refers to
AG

that which constitues the inner dimension of the subject, as distinguishable from the body [unseres inneres
überhaupt im unterschied vom Körper oder Leib], and even more generally the unified inner being of the
person [die Einheit unseres inneren]. It is this holistic point of view which our thesis shall attempt to convey in
US

its many approaches to the philosophical significance of feeling for the integration of Kant’s theories, be they
contained within the purely rational, the practical, or the poematic spheres.
16 The etymologies have been extracted and derived from the following sources, respective to language: GRIMM
(2004) for XVIIIth century German; GEORGIN (1938) and LIDDELL and SCOTT (1901) for Ancient Greek;
and GOELZER (2001) for Classical Latin. All Greek translations are taken from Georgin, unless otherwise
specified.

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INTRODUCTION

The supersensible realm is essentially known through experience yet its very nature defies knowledge and
understanding. Its horizon is progressively expanded as individual experience becomes more diverse in its objective
extension and more profound in its subjective intension. The intricate complex of objective relations with the

LY —
surrounding world and subjective relations within oneself defines the universe of possible experience to which the
mutuality of subjective minds refer, in apprehending the intangible yet real domain of living beings as they interact

ON CHE
intelligently and intelligibly. The subjective experience of affecting and being affected by the naturalness of others,
immediately through socialization (which their conduct and communication define) and through the mediate
exteriorization of their acts (which their deeds and works produce), becomes the halmark of an individual presence to
the world, one which an anthropology and a sociology of Mankind attempts to objectively construe.

ES ER
The perception of universality therefore involves a balanced intermixture of objectivity and subjectivity in their
reciprocal interaction within consciousness, as the latter becomes immersed within the natural world, in complete

OS H
recognition of an analogous, complementary complex within the consciousness of other rational beings, equally though

RP EC
differently situated within an empirical context which provides for it a progressive definition. The epitome of this
conception finds its expression in the phylogenic species of Mankind and the ontogenic being of Man: such that the
greater the completeness of either and both, objectivity and subjectivity, within the consciousness of the individual

PU E R
person, the greater the possibility for this subject to have attained a higher form of cosmic intelligence and to have
evolved a corresponding capacity to subsume individual experience, that of oneself as well as that of others, under the
principles of an accomplished intellectual universality.

CH S D
Thus, the component sentient subjectivity and intellectual objectivity of the supersensible subjectivity of
AR FIN
judgment, both reflect, with rational experience, a dynamic purposive interaction of consciousness with the world in
view of learning and acting (the objective dimension of the former), as well as a capacity of establishing reciprocal and
cooperative social relationships between conscious beings in view of analogous purposive aims (the subjective
dimension of consciousness). Thus, it may not pretend to attain completion in the absence of either the objective or the
SE À

subjective dimensions of consciousness, nor may it defend its completeness with the concomitant underdevelopment of
either the objective or the subjective spheres, as a lack of this nature reflects either an underexposure to pertinent and
RE T,

significant experience, a deficient capacity specific to a particular individual nature, an inadequate commitment to fully
realize an innate potential, or a combination of these three aspects.
D EN

The fullness of subjectivity


AN M

Furthermore, in the same way that the purposive experience involving non-sentient empirical natures recruits the
E LE

objective epistemological faculties of consciousness, a purposeful experience involving a mutual and reciprocal
interaction between sentient supersensible natures is founded on the subjective epistemological faculties. The greater
US SEU

the subjective experience previously acquired in consciousness, both from an individual perspective and within a
society of congeners, engaged in an intensive and completive mutuality, the greater the asset to the faculty of judgment
in reflecting upon present experience and eventually subsuming the latter adequately under the Idea of universal
experience. Furthermore, the greater the plenitude of subjectivity in its appreciation of an experience in which the
AL EL

subjectivity of other conscious, sentient beings is involved, the greater the asset to judgment — a subjective faculty
from the point of view of its development in attaining completeness within theoretical understanding — in the adequate
and full, though merely implicit, intelligence of the subjective dimensions, constitutive of the conscious purposive
ON N

activity of distinct others, in their relationship to the real and concrete world of nature.
RS ON

If the fullness of experience is generally a necessary condition for the plenitude of subjectivity, it is not in itself a
sufficient condition as two other factors are involved, in the process which brings about an entelechy of the mind: both
P E RS

the capacity to identify, and the ability to sympathize with other conscious, sentient, living beings as representing
analogous selfsame beings, i.e. living beings partaking of a common universal nature. Both these powers rely on the
R PE

inner sense that every living being communes with and shares within a similar nature, though from two distinct yet
complementary perspectives: the objective perspective of a sensate knowledge of the other as being similar in nature to
FO E
AG

17 The notion of significant other may pose a difficulty as the usual psychosocial acceptation refers in a limited
sense to those individuals who inhabit a viable habitat and with whom strong emotional bonds and attachments
have been formed. Since however the point of view adopted in this dissertation is universal in scope and
US

involves a form of spritual consciousness in its own right, we shall employ the term in the broader acceptation
of any living individual, and even more especially so, of higher-order living beings (sentient and/or rational)
who, being engaged along the path of life, holds significance for every other as possessing a common nature
and the dignity corresponding both to the transcendental possibility of freedom and to the degree of
commitment in striving towards an adequate realization of this general nature through his own particular
nature. A future discussion of the second and third forms which the categorical imperative takes [GMS; AK IV,
421, 425, 429] shall make this principle clear.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 16 de 302 ...


INTRODUCTION

oneself, though expressing in his singular person an individual and integral difference from oneself; and the subjective
perspective of attraction to, or repulsion from, that which constitutes the true originality of the individual other, as
building upon a common nature however. Within the social experience, this amalgam of subjectivity and objectivity

LY —
within the mind as constituting an implicit motivating social element is further complicated by a possible lack of
mutuality, wherein the full awareness of another’s individual being, as a perceived entity susceptible of eliciting

ON CHE
sympathy or antipathy, only meets with a different or an incomplete sentient awareness in the other. The ensuing result
produces conflicting identities, unrequited desires, and asymmetrical relationships, or the possibility for an occurrence
thereof, either separately or in combination.

ES ER
The perspective of consciousness possesses both an objective and a subjective potential in its universality, that of
respectively conceiving totalities as the integral part of a universal whole and that of relating to these totalities in a
fashion which corresponds to the nature and the quality of the fit as realizing this whole. Yet, within the twofold

OS H
dimensional aspect of the mind, the mutuality of a distinct plurality of consciousnesses, analogously thinking and

RP EC
feeling through diverse yet similar natures, while at the same time belonging and contributing to this whole, gives
standing to the individual differences within a collectivity of similarities as essential to the true constitution of a
universality properly understood. However distinct from each other, and opposite to these, sensed perceptions and

PU E R
sympathies may be at the outset, these find themselves inscribed within a movement toward an undefined and
indeterminable term, whose realization is dependent upon the appropriate congruence and mutuality of the perceptions
of a self wholly inclusive of others, as well as an adequate sympathy toward the latter.

CH S D
The appropriate perception of a congener, as reflecting a conscious, sentient being involved in a historical
AR FIN
movement toward the perfection of an undisclosed yet generally foreseeable though precisely indeterminate end, rests
upon the possibility of accomplishing a disinterested projection of identification. Such an action results in the
perception of another as one senses he would like to be perceived, were he to be adequately, i.e. justly and fairly,
perceived. This perception would be of a self extant in his own integral right, both as to his actuality and to his
SE À

possibility, as seen through the eyes of the disinterested yet universal consciousness of another.
RE T,

As for an adequate sympathy towards the same connatural and historical individual, this disposition also rests on
D EN

the possibility of accomplishing a disinterested projection of feeling, as sympathizing with another in a special manner.
This condition is fulfilled, whenever one senses the sympathy the latter would like to elicit and receive, were the
sympathy he receives as a self, under the guise of the unconditional love, emanating from a disinterested yet universal
AN M

being, for the esential self which he instantiates in reality, i.e. actually and potentially. Such a feeling is therefore
expressed with regards to the undetermined yet foreseeable objective end which the concept of universality implies
E LE

within its essence, both intensively and extensively, as also inclusive of the essence of the distinct other.
US SEU

We may therefore formulate the principle that a complete appropriateness of perception, engaged in a
complementary conjunction with a plenary adequacy of sympathy, constitutes the plenitude of subjectivity, inasmuch
as both intimate activities achieve effectiveness, both as separate entities and as involved in a mutual, conjoined form of
interaction. For such a projection to be conceivable, both in thought and in feeling, one must invoke the presupposition
AL EL

of a common sense whose ultimate expression lies in a form of universal consciousness, inclusive of the self, of all
things inert and living, and of all others as representing distinct selves in their own right, whose participation within an
ON N

all-encompassing whole is accomplished harmoniously towards a foreseeable yet indeterminate end. An end whose
very possibility renders it foreseeable yet indeterminate; an end whose indeterminacy is predicated upon a conjunction
RS ON

of factors, the production of which remains problematic, as it rests upon an as-t-yet inactualization of effects.
P E RS

Life as the a priori condition of subjectivity


Since it follows from this argument that the effective accomplishment of subjectivity, as well as the wholesome
R PE

completeness of objectivity may only describe, in their ontological reality, the perfection of a universally conscious
being, as both existing and acting, one may not, from a strictly human perspective consider this universal and absolute
perfection as anything other than an Ideal worthy of the most intense striving, yet only relatively attainable as the
FO E

utmost possibility of a supersensible yet conditioned being.


AG

On the one hand, the fullness of experience finds a correspondence in a capacity for realizing a complete empathy,
i.e. a sympathy realized on an analogous basis, as proceeding from the adequate identification, in thought and in feeling,
US

with a connatural other who realizes through his own individual identity, a common universal nature to which however
the autonomous and spontaneous individuality is irreducible. On the other hand, though the moral subject realize the
principle of transcendance, he may only of his own power do so incompletely and relatively, since his spiritual nature
allies with the constraints of sensibility, only to be conditioned by that which limits his immediate capacity for both
knowledge and sentiency. More specifically, knowledge becomes contained within the horizons of experience and of
history, and expands, though never absolutely, the potential of the individual inscribed within a sociological
continuum; and sentiency is informed by wants and needs, by desires and drives, and by hopes and fears, whose radical

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 17 de 302 ...


INTRODUCTION

denial through absolute non-being would result in the negation of the very capacity upon which is founded the power of
both sentiency and knowledge, of subjectivity and objectivity. This fundamental and original power from which all
autonomous power emanates and to which it returns is the power of life itself.

LY —
Life is the alpha and omega of being: without life, being has neither reality nor meaning, both of which

ON CHE
possibilities may be entertained only if they proceed from a living consciousness, either creative or hermeneutic. From
the principle and the cause of life proceeds the act of life which in turn both provides life and provides for life.
Consciousness, thought and feeling are expressions of life, as are conduct and action, as well as creation and
destruction. From both the principle and the act of life emanate individuality, collectivity, experience, history, culture,

ES ER
right and might, monuments and institutions, whose forms implicitly and intrinsically idealize the perfection of life as
the necessary end and means of their existence, maintenance, and perpetuation.

OS H
Individuality as the monadic generation, preservation, sustenance and endurance of life through the paradoxical

RP EC
state of a conditioned autonomy, appropriate to a supernatural and supersensible existence, internalized within a
subjective mind, realizing a conjunction with the physical world; collectivity as realizing its social aspect through the

PU E R
social and teleological principles of concertation and cooperation and through the increased potentiality of individual
capacities as well as the proliferation of a manifold of possibilities for their development; experience as both a sense of
participation in, and contribution to, the movement of life as well as the conditioned setting into context, within the

CH S D
primitive and/or civilized nature of individuals as well as the forms which instantiate collective knowledge, values,
inclinations, dispositions, aspirations, hopes, and concrete intentions; history as the socially generated matter and the
transmitted collective forms which the memories of life receive, as they express the different tendencies of its
AR FIN
instantiation, manifest in its appearance, evolution and progression through the multitude of events, circumstances, and
peripeties which inhabit and shape its unfolding; culture as the cherished customs and ideals of various and distinct
collectivities as they identify and ensure the quality of the duration and the perpetuation of the social identity of its
individual members; right as it defines the socially sanctioned obligations and conduct of individuals or aggregates
SE À

thereof; might, as these are publicized and enforced; monuments as the concrete evidence of the spiritually inspired,
purposeful activity of encultured and rightfully governed societies; and institutions as purposive, collective subsets,
RE T,

determined in space and limited in time, constituting the manifestations of a society’s hierarchical ordainment and
perennial movement, in their growth, apogee and decline, though it be itself enclosed within geographical frontiers and
D EN

historical milestones.
AN M

Universality is itself devoid of significance in the absence of life, whose very real possibility is the necessary
condition for all realization and all being, as these are the repository of the actuality and the possibility of life itself, in its
E LE

most eminent illustration of the ultimate form which the unity of all existence takes, as it is no less than the principle for
enduring being. Life formally presenting itself under all of its guises is the greatest of all paradoxical enigmas, since it
US SEU

continually manifests itself under a dual nature, that of being a force when active, or an energy when its potential merely
resides within the inoperative intent. The result is that life is conditioned yet autonomous; directed yet spontaneous;
destructive in its transformational and creative activity, yet judicially conservative in its struggle against adverse and
hostile forces; capable of unleashing terrific power and yet remarkably restrained, gentle, and tender in the face of
AL EL

valued precariousness.
ON N

Life with all of its simplicities and complexities is both the leitmotiv and the purpose of all conscious and sentient
existence, as it expresses the state and the power of self-preservation and self-generation for a natural, moral being to
RS ON

which freedom and morality, freedom as morality realized, morality as freedom actualized, dictate above the
contingencies of the natural world and beyond. Thus life is worthy to be cherished and treasured as the most valuable of
natural possessions and yet at times freely though painfully sacrificed by its owner (as in times of conflict) for the sake
P E RS

of life itself, whenever appears the necessity of preserving at all cost the constitutive essence of its substance, i.e. the
inherent purity of its vivifying virtue, as well as the sanctity of the ground upon which this essence may grow, thrive,
R PE

perfect and multiply itself.

Thus feeling appears as the intimate, subjective revelation to consciousness of the movement of life as intimately
FO E

present within individual consciousness, as being the subjectively experienced advocate to awareness within the
AG

innermost dimension of personhood, of that which founds its very autonomous and spontaneous reality. Both the reality
and the meaning of life realize, or at least approximate with the attempt to reach the fullness of their possibility, the
essence of the person engaged in its continuous unfolding, as they proceed from the actuality of the living being into its
US

future life-fulfilling possibility, actually latent though nevertheless rife with promise. This is accomplished through the
preservation and amplification of life’s primordial entelechy in the direction of an unimpeded well-being, whose true
significance can only be met in the completed realization of the wholistic, multi-layered and multi-faceted, nature of the
generic Man, whose very future is predicated upon a harmonious ordainment of his faculties and powers.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 18 de 302 ...


INTRODUCTION

The unifying analogy


An underlying analogy indirectly reveals and offers a solution to the complexity of the problem of nature in which
so many apparently contradictory dimensions beg to achieve an ultimate unity. It is a solution in the absence of which
the single anticipated resolution would have produced an aggregate of dissimilar though co-existent elements, whose

LY —
boundaries initially precluded a satisfactory integration.

ON CHE
For how else may we understand the problem of reconciling the opposing principles of nature within life, of
reconciling non-rationality with rationality, than to propose that there exists a solution of continuity, wherein these
dimensions, which bespeak of the sensible and the supersensible, of the spirit and of matter, blend together rather than
stand out as foreign and antagonistic elements, within the purview of a generally harmonious universe. Thus the latter

ES ER
becomes the sphere within which life and rationality are not only compatible with nature and the non-rational, but are
interdependent with them on a grandiose scale. They may consequently derive sustention from these, while impressing

OS H
upon them the preeminent value of their respective essences for shaping the inform possibilities of inert substances and
blind forces, for curbing and bridling their overwhelming energies, and for providing an adequate and meaningful

RP EC
direction to the dynamic exteriorization which they forcefully and irresistibly impose upon the cosmological world.

PU E R
Analogies, following Kant, express «a full resemblance in certain respects between otherwise wholly distinct
things» 18. Despite their undeniable kinship, analogical reasoning is also distinct from inductive reasoning: on one
hand, both proceed from the reflective power of judgment, in its capacity to produce merely empirical universal

CH S D
judgments and build upon particular exemplars, in the eventual extraction from them of a universal principle; on the
other hand, whereas analogical reasoning yields a specification, inductive reasoning yields a generalization. Thus,
through the process of induction, proceeding a particulari ad universale, the essential attribute of an object is also
AR FIN
construed as belonging necessarily to another object of the same species, thus underlining a common, generic point of
identity within nature, despite a specific distinctness (v.g. the notion of circumference as characterizing both the
otherwise very different geometric forms of the sphere and the cylinder); and with the process of analogy, the essence of
an object is represented as belonging necessarily, under a certain guise, to an object of a totally separate species, thus
SE À

revealing a fundamental resemblance as to an identifiable principle (v.g. the heart as referring both to the essential
organ of life and the fundamental profound intent of an argument) 19.
RE T,
D EN

The analogy which underlies Kant’s attempt to reconcile sensible nature with the supersensible principle of life is
a complex analogy: it evokes a number of possibilities through which to arrive at the presupposition of an unknown
X-factor, based upon the logical principle which forbids that the analogy produce any conclusion beyond the tertium
AN M

comparationis 20, in contradistinction to induction whose progressive evolvement may yield an indefinite number of
E LE

conclusions. Through the analogical juxtaposition of a contraposition of analogical terms, nature with life and living
beings with rational beings, which defines the essence of a second-power analogy, an analogy of analogies of sorts,
there appears the possibility for extracting a principle which has the advantage of allowing both for the inclusion of
US SEU

inert nature and the concomitant presence of an autonomous entelechy, within a nature for which the teeming of life is
the most significant, if not the only true essential characteristic; within which also some living beings may illustrate, at
the more primitive level, merely the radical originality of sentient life while others present, at a further advanced stage,
the added and no less significant departure of the perfection of reason.
AL EL

This analogy we state graphically in the following manner:


ON N
RS ON

NATURE : LIFE : : LIVING BEINGS : RATIONAL BEINGS


P E RS

What is suggested in this meaningful juxtaposition of contraposited analogical terms is a common principle which may
explain a continuity within the empirical world of experience and which evokes an underlying unity, one which would
R PE

be inexistent, were the mind to stumble upon the irreducible distinctness of the genera invoked, though the second term
be separately less broad in extension than the first, on each part of the analogical equation.
FO E

For instance, it may be observed that the concept «Nature» is a much more general concept than that of «Life»,
AG

both of which possess a higher degree of abstraction than either «living Beings» or «rational Beings», with the former
being more inclusive than the latter. Thus there appears to exist, at the semantic level, a certain logical entropy wherein
exists a loss in comprehension in the movement of specialization upon which the analogy proceeds. And yet, though the
US

18 «eine vollkommene Ähnlichkeit zweier verhältnisse zwischen ganz unähnlichen Dingen». PKM, §58; AK IV,
357.
19 LOG, §84; AK IX, 132-133.
20 Idem.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 19 de 302 ...


INTRODUCTION

mind may perceive a depreciation of sorts, that of a dwindling generality, it also becomes clear that the terms in
opposition also reveal a totally different essence of being than originally comprised in the concept of «Nature». It is an
essence which, upon analysis, appears therefore to be somewhat complex in its denotative scope, being inclusive of

LY —
both non-living and living elements, to which belong both living and rational beings, whose specific essence however
is, for both of these, irreducible to that of the preceding substance. Thus reason may not be reduced to life, which is a

ON CHE
concept generally understood as also possessing non-rational aspects; and life may not be reduced to nature, which is a
concept generally understood as also possessing both non-rational and non-living aspects.

Furthermore, the logical entropy of meaning which may be observed is also complemented by an ontological

ES ER
neguentropy as the essence of the genera proceeding from the most general genus of nature seems to gain in a subtle yet
radical refinement and deployment of their specification, although it also incorporates the attributes of the previous
genus. Within this process, two complementary concepts are adjoined to the basic concept of nature: the concept of life

OS H
as revealing a mysterious supernatural dimension which is unexplainable based merely upon material principles and

RP EC
premises; and the concept of reason, an equally enigmatic supersensible dimension, as unexplainably exceeding the
supernatural principle and premises, inasmuch as these have been discovered and enunciated.

PU E R
Such that those possibilities which a subsequent level of perfection illustrates reveal themselves to be inaccessible
to the preceding levels, while generally replicating and transforming their principal material attributes, with the

CH S D
supersensible and supernatural reason exceeding the possibilities of the supernatural life and the latter those of the
merely natural, inert existence 21.

AR FIN
The parallel which exists between the left side and the right side of the proposed analogy may be further extended:
in the same way that nature radically differs from life, though from a different perspective, while nevertheless fully
comprising life, although through an unspecified selective process whose goal is to facilitate its phylogenic emergence
and continuation of life, while not necessarily expressing life itself in all of its elements, when considered from an
SE À

ontologic perspective, the living being radically differs from the rational being, as inclusive of the latter, yet merely
doing so as a substrate; and in the same way that the genus of life represents a significant leap from the broader genus of
RE T,

nature, thus gaining in intension what it loses in comprehension, in the same way the species of rational being improves
D EN

on the species of living being, as limiting the scope and diversity of a totality, while producing a totality whose
supersensible prospective possibility greatly exceeds the more immediate instantiation of life itself, though in a manner
which may not deny, which indeed must rather affirm and confirm, the essence of the latter.
AN M
E LE

The case for transcendence


The point of analogical equivalence therefore resides in the analogical transition from the genus of life to the
US SEU

species of living being, a passage which is not merely logical, but ontological as well. For if the genus of life implies the
possession of a distinguishing principle which sets apart the essence of life from that of inert matter devoid of life, the
species of living being, though constantly illustrating the distinctive principle, is capable also of realizing this principle
for an empirical substance, one which belongs to nature in its sensible precursory capacity of the rational power and yet
AL EL

one which has not yet achieved the determinant refinement of a totally transcendental supersensible being.
ON N

Being able to proceed along a continuum in leaps and bounds is suggestive both of distinction, following a
principle of differentiation (rather than a principle of radical negation), and a principle of projection within time
RS ON

following a principle of continuity. This principle holds especially true if the leap into a new, discrete and more
advanced stage of differentiation does not infirm the preceding stage. Thus it follows that, if the distinctive, irreducible
characteristic of the subsequent stage proceeds in a fashion which conforms both to a principle of continuity and to a
P E RS

principle of differentiation, the formal, efficient cause with regards to the latter process acts upon the material cause of
the preceding stage, in a manner both purposive and completive. As concerns the perfection of this cause, it is either
R PE

immanent, as proceeding immediately or remotely from the succeeding step, through some form of metamorphic
cooptation which incites to a progressive movement in the direction of an end-point; or transcendent, as existing outside
the series of effects, though illustrating a capacity for formally and efficiently producing the latter, both initially and
FO E

immediately. Were the transcendent cause to be the original cause of a series of immanent causes, then the causative
AG

action leading to the observed effects would appear immanent, in relation to the end-result, though in essence, its
ultimate efficiency, although mediated through intermediate causes, would nevertheless be transcendent.
US

21 The clarifying distinction which Kant makes opposes inert matter, as matter per se which is deprived of life,
capable merely of external determination through causation [also ist alle Veränderung einer Materie auf
äußere Ursache gegründet], and the living substance, illustrating the power of self-determination, in
conformity with an internal principle [«das Vermögen einer Substanz sich aus einem inneren Prinzip zum
Handeln»] [MAN; AK IV, 543-544].

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 20 de 302 ...


INTRODUCTION

Since that which lacks in perfection may not transmit that in respect of which it lacks perfection, this being
especially true when its target possesses a requisite perfection which is more complete 22, the efficient cause, purposive
and completive, is of all necessity more perfect than the object of its effect, in providing for the completion of the

LY —
differentiated, gradient continuum, following a principle of continuity in association with a process of differentiation.
Were this cause strictly immanent, however, it would still require an ultimate transcendent cause from which the

ON CHE
ultimate, immanent, efficient cause would proceed, as the principle and agent of perfection for the preceding immanent
cause, else the ultimate immanent cause would be identical to the transcendent cause as both the principle of its own
immanency and that of the transcendency with regards to subsequent causes. This would constitute an impossible
conjecture within the self-contained closure of the natural world, since the very essence of immanence precludes

ES ER
transcendency for itself, while nevertheless allowing for a principle evocative of the possibility of an infinite series of
successive immanent causalities, in defiance of the principle of finitude. Yet, all forms of contingent nature, however
refined and perfected, must of all necessity submit to the latter principle, since they possess a necessary beginning and a

OS H
necessary end, and therefore reveal the essential, inherent attributes of contingency. Thus is affirmed the need for the

RP EC
original transcendent unity of principle and cause for all immanence, whose essence is potentially and actually creative
of nature, since it does not partake of the nature which it transcends and subsumes, and whose perfection is supreme and
unassailable, since it is the cause for all intermediate and subordinate perfections.

PU E R
The transcendent cause is both creative of nature and other-than-nature: its essence is therefore insensible, since
nature, in its relation to consciousness, possesses the attribute of sensibility. It is therefore not a physical, living being,

CH S D
since, though embodying the supernatural principle of life, a physical being is also a sensate being as exemplifying in
the realm of nature the attribute of sensibility. And it may not be a physical, living, rational being since, though
embodying both the supernatural and the rational principle of life and of reason, a physical being is also, for the same
AR FIN
reason, a sensible being. Yet, since life and reason are insensible qualities, though they be extant within the physical
world to which they bring an originality of form, they are not a priori contrary in essence to that of the transcendent
cause. No justification exists therefore for stating that the principle of transcendence, capable of infusing the
SE À
supersensible within the world of nature, must somehow partake of the supersensible quality which it inspires, as a
metaphysical, living rational being 23.
RE T,

The transcendent cause therefore possesses the capacity to endow nature with existence, with life and with reason,
D EN

thus providing for these perfections within its own being — the postulate of a non-existent entity capable of producing
existence would be tantamount to the affirmation of an absurdity —, not only sufficiently, but eminently, as the
AN M

principle and agent of these perfections in all things, with no exception. Furthermore, this ultimate Being must also be
autonomous and possess a will and a desire for accomplishing the good, since the capacity of illustrating perfection
E LE

involves a capacity for realizing the good (with perfection so understood as the supreme illustration of naught else but
the good, since it is also the supreme illustration of the purity of unadulterated being); and specifically, that which
US SEU

illustrates ultimate perfection must also be supremely good, such that it may desire naught else that which is supremely
good and will to realize naught else than the supreme good 24.

And since to act willfully according to desire is to exteriorize oneself, whenever, when actualizing creation
AL EL

through the creative act stricto sensu, being is produced where no such being pre-existed, the living, rational Being,
ultimate and transcendent, is also capable in some way of feeling, of sensing and estimating as good as such the object
both of His desire and of His will, in addition to that which He realizes as such. And since the act of creation and the
ON N

correlative act of conserving creation is the ultimate purpose of His goodness, as being the supreme conceivable
RS ON

expression of His power for accomplishing the good, it is also the ultimate ground of His supreme perfection,
instantaneously and for all time, in all that He integrally is, as a Being unific in existing, living, reasoning, desiring,
willing, feeling and acting.
P E RS

Life as nexus
R PE

It is our contention notwithstanding that the nexus which separates the epistemological Idea (of nature, of life)
from the ontological Idea (of living being, of rational being) represents a quantum leap which eminently illustrates a
FO E

confluence of both immanence and transcendence. It is an amalgamation which proceeds from the very specialized and
AG

22 Supreme excellence being the attribute of that which is the first in its class, it is only by virtue of the illustration
US

of excellence that a being may pretend to having achieved completeness, since excellence is the fullest
expression of that for which excellence has been achieved. For completeness to become a transmittable quality,
it must therefore be present in the transmitter, save in asserting that being may derive from a deprivation of
being, which is other than a mere latency of being. Vide ARISTOTLE. Metaphysics L, 7; 1072a 35-36.
23 Idem; 1072b 25-30.
24 Idem; 1072b 17-19.

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INTRODUCTION

sensible nature of a rational being, although it also solicits the very transcendent faculty of reason, when it makes use of
the specific abstract form of intuition. This act comprises both judgment and the individual capacity to instantiate such
power. Thus reason demonstrates the capacity to transcend the conditions of space and time, within the conditioned

LY —
empirical experience for which these forms prevail. This surpassment is accomplished with the act of reflection, as it
proceeds to invent concepts and principles, maxims and propositions which partake of an unconditioned essence,

ON CHE
through the meaning which they convey.

Thus it may be asserted that the faculty of judgment originates from an unknown power X — both a power to be
and a power to become —, since it is much more than the power to merely reflect upon representations through the use

ES ER
of categories, and since it far exceeds either the capacity to subsume under principles (the determinant judgment of the
first Critique) or the possibility to discover and conceive of universals (the reflective judgment of the three Critiques, as
they are involved in the production of the concepts and principles of the Kant’s critical theory). The essence of the

OS H
faculty of judgment resides in the ability it possesses to relate both its epistemological activity and the innate living

RP EC
ability of the ontological being of which it is the expression, to a process, a technique, a dynamism, a movement, to
which the end and purpose of its mobilization respond and contribute, both intrinsically within the mind, in relying
upon its two basic functions of reflection and self-reflection, and extrinsically upon the world through the illustration

PU E R
and the instantiation of the purposive maxims of conduct and of action 25.

CH S D
The act of judgment, the externalized force [Kraft] which proceeds from an inherent and intrinsic potential energy
[Vermögen], defines an actuality which relates to and realizes a possibility, and whose evidence points to a necessary
though indeterminate concept. Judgment is therefore an action which is subsumed under and included within a broader
AR FIN
movement, whose respective purposes require a correspondence between a panoply of factors unified in a magnificent
array, to whit the mind with nature, and the components of the mind in their holistic relation to nature. The process of
judgment involves a dynamic which finds itself evolving within the all-inclusive yet subsumable process of history,
whose unequal, progressive, and at times painfully regressive moments and institutions attest either to a successful or to
SE À

a disrupted teleology.
RE T,

Such a purposiveness is illustrative of the principles of perfectibility and evolution, as natures interact with, and
D EN

are present within, a perfectible and evolving world, to which the mind collectively contributes in the multitude of
actions emanating from the multiplicity of exemplars which give reality to its multiple possibilities. Thus the mind
strives towards a perpetually elusive perfection which apparently allows for every and all hypothetical endeavours,
AN M

even the contradictory ones, inasmuch as an ultimate harmony survives as a definite ulterior possibility. These are
endeavours which in their radical opposition, dialectical philosophies attempt to explain as nevertheless furthering the
E LE

successful continuance of the process of life. And in so doing, they commit to the perfection and evolution both of the
world and of its constituent components.
US SEU

Judgment is a capacity of the mind whose action continually encompasses the terms of what is and of what could
be, of what was and of what should be, of what would have been and of what might be, of what merely is and of what
ought to be. In short, the operation of the judicial faculty of the mind is an act which adjudicates between the contingent
AL EL

and the necessary as they relate to a third, elusive and therefore indeterminate term, the transcendent Idea of life,
inclusive of the life of the mind, an Idea whose concept is employed in the fullest of its acceptations. For to give credit to
ON N

the Idea of life is also to acknowledge the reality of its principle as it reveals itself through the agency of the subject and
the possibility contained within the intellectual faculties to actualize this agency.
RS ON

To judge is to hold a perspective on life as it relates both to a continuity of the world and a continuity of self. Each
P E RS

involves a form of perfection, the possibility of which all forms of comparison and superlativeness attest to: as a
legitimate justification for the perpetual striving and search for recognition of the human being; as a foundational
principle and a protracted end for his realizations and achievements; and through these, as the exploration, the
R PE

discovery, the development, and the actualization, through self-reflection and conscious moral activity, of his
multi-faceted nature.
FO E
AG

25 S. MAÏMON [Op. cit.; GW II, 86n] establishes a distinction between the finite understanding (der endliche
Verstand) and the infinite understanding (der unendliche Verstand), both of these concepts being judgments as
to the possibility of things: for the first, through proceeding merely from a synthesis of predicates; and for the
US

second, through proceeding from a formal synthesis of subjects, preceding the act of predication, toward
predicates which may also be necessary consequents. Within the purview of universals as higher-order
concepts, whose eminent matter consists of noumena, i.e. transcendental objects thinkable as objects per se and
serving to produce predicates as their necessary consequents, the capacity of a power of judgment to insert
itself within an all-encompassing movement to which it contributes through its own transcendent spontaneous
activity most certainly defines the activity of an infinite understanding. It accomplishes this with the
formulation of Ideas and words and the initiation of deeds and actions.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 22 de 302 ...


INTRODUCTION

The mysterious and yet unexplained essence of humanity resides in the alchemical reconciliation of contraries: the
lifeless and living; the non-rational and the rational; the conditioned and the unconditioned; the determined and the
spontaneous; the natural and the supernatural; the sensible and the supersensible; with the latter terms of the antitheses

LY —
realizing a form of sublimation into a more refined and irreversible stage, of their coarser, less refined substrate. For
judgment to possess a form of ontological validity, it must both affirm its supersensible nature as proceeding from the

ON CHE
essence of reason and realize that which characterizes the dynamic and paradoxical aspect of life in its developmental
reconciliation of opposites.

Yet, to hold a perspective on something is not to define that thing. This principle becomes especially true

ES ER
whenever the object which provides for the centre of attention and curiosity is previous to the perspective, indeed
previous to any activity which may attempt to encompass it, however incompletely. Though it has been suggested at
this point that the unknown though unifying and transcendental power X, to which corresponds the conjoined power of

OS H
feeling and judgment within the conscious, living, rational mind, is naught else than the power of life itself, either as

RP EC
completely realized or merely potentially present, either as capable of perfection or merely perfectible 26, no intuition
has yet been provided which characterizes the essence or the origin of this archetypical dimorphic substance, either
form or energy, either activity or mere potentiality, from which proceeds all subsequent living forms in their illustration

PU E R
of its complete originality. Though transcendent in its notion, the enigmatic substance of life nevertheless immanently
infuses the state of being of those creatures which are endowed with its possibilities, with all that characterizes a
capacity for autonomy and freedom, even within the material and outward constraints of an inert nature. As for the main

CH S D
aspects of liberty — the possibility of realizing possible actions rationally defined and that of autonomously actualizing
and organizing the power, inherent within an organism, of achieving this end —, they appear to be the potential for the
actualization of life, rather than the proper definitions of its essence.
AR FIN
In order to adequately represent the essence of life, one needs to be able to transcend those contraries for which life
is the principle of their reconciliation, as attests to the very reality of an actuality projected into time, into a realm which
SE À

defies even the greatest intelligence, since it supposes a capacity for surpassing in breadth and in depth the very
substrate upon which intelligence is established. Succinctly put, life is always, de jure and de facto, ontologically prior
RE T,

to the conscious activity which attempts to circumscribe and capture its essence and yet which may only hope, in the
evident incompleteness of its results, to realize in the act of psychic communion with its own energies and
D EN

potentialities, what it fails to achieve in the act of self-reflection. In sum, life is an a priori principle which has at least an
equivalent standing to the a priori principles of nature, whose experience is receptive to the mind’s activity of
AN M

unification, in conformity to its fundamental epistemological interest, and of reason, for which the principles of
legality, of purposiveness and of obligation, a purposive purposiveness, are the three expressions 27. And since the
E LE

principle of life is basic to the very activity of reason, as both a priori and fundamental to its reality, then the importance
of the principle of life becomes apparent as the archetype of all moral and intellectual activity, for which the specific a
US SEU

priori principles become the illustration, the instantiation, and the specification.

What better term then to describe the power of life, the desire to comprehend as fully as possible the nature of life
and to further its progression, in thought as in action, in deed as in works, in foresight as in projection, than the supreme
AL EL

concept of Intelligence (which Kant names Witz and which translators render as «genius»). The vastness of its
comprehension would embrace a dual capacity to know and to sense; to intuit and to conceptualize; to comprehend and
to unify; to foresee and to hypothesize; to harmoniously relate with and to adequately fit within Nature, with all of these
ON N

vital yet rational actions being intimately inscribed within, yet nevertheless transcending, a vast movement too great to
RS ON

be understood yet soliciting every capacity and capability of humanity engaged in its relationship to it. It is a movement
which meets with the most spontaneous expression of his desire, within the wealth of his individuality, singly and/or
collectively, to partake of this cosmological entelechy, to share in its evolvement and to understand its principle
P E RS

fundaments and ends, while succeeding in escaping its determinism through a transformation of its predisposing and
often constraining conditions, and to provide for it a purposive inflection in the direction of a teleology for which an
R PE

ultimate spiritualization becomes the definitive end-point, the supreme perfection. Thus, as it becomes involved in
pursuing the insuperable finality of the Omega-point which Teilhard de Chardin has defined and whose four attributes
are autonomy, actuality, irreversibility, and transcendence 28, life may then be equated with the universal archetype
FO E
AG

26 This point is also developed, though independently and differently, in S. MAIMON [Op. cit.; GW II, 170-172]
for whom the possibility of a concept resides both in the principle of non-contradiction and in the principle of
US

generation, as illustrating the necessity of the possibility [die Notwendigkeit der Möglichkeit] of the concept.
The former principle takes on either a logical form, previous to any empirical determination, or an ontological
form, as compromising the foundation of its possibility through relational and perhaps antagonistic
incompatibilities.
27 EE, §xi; AK XX, 246; KU, Einleitung, §ix; AK V, 197.
28 P. TEILHARD DE CHARDIN. Le phénomène humain. Seuil. Paris, 1955. p. 272.

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INTRODUCTION

from which reason proceeds and to which reason returns, in the fullest exercise of its unified capacities, as illustrating
understanding, judgment, and reason.

LY —
Goal and plan of the present thesis
In the preceding sections, we have provided and developed the points which shall lead up to the main argument

ON CHE
which our thesis shall attempt to defend. Namely that the third Critique, Die Kritik der Urteilskraft, continuously finds
itself entrenched, either implicitly or explicitly, within a dialectic of opposites for which one, and only one resolution is
ultimately possible, the concept of life itself, both as actually present and potentially extant, in pursuing its thematic of

ES ER
the subjective nature of judgment, both as an aesthetic and as a logical power, in its apprehension of non-rational,
sentimental relations, as well as rational, purposive dynamics, characteristic respectively of the inner and outer sense as
they relate to a common sense. The Critique of Judgment implicitly and constantly identifies life as the only principle

OS H
and the sole justifiable purpose for the underlying action of the instantiation and of the unfolding of judicial reason,

RP EC
ensconced within the realm of natural being, as it is understood from a holistic perspective, and yet impinging upon it in
a most constructive fashion, as it illustrates the autonomy and the spontaneity of the living organism through freedom.
For such is the paradox of the extreme philosophical position which affirms a radical negativism of life that any such

PU E R
nihilism requires, for its very effectivity, the reality of life on which it is predicated, in order to negate the former’s
actuality, as it becomes involved in its destructive obsession. Were it not that a profound and hopeless desperation were
at the root of this antinomic ideational stance, a hopelessness which justifies all concrete examples of its own validity,

CH S D
the proposition which opposes life with the state of its negation, through an act which fundamentally illustrates the
power of life, would seem logically to resolve itself in the upholding and defence of that which ultimately makes its
destruction possible, and thus leads to the most radical of absurdities. Nihilism then becomes of all necessity a
AR FIN
counter-idealism, since the negation of the very Idea upon which is founded the possibility of defining any and all ideals
may not therefore legitimately constitute an idealism and may therefore only mimic this positive form of philosophy.
SE À
However bold the attempt may seem, which proposes a unifying concept for the KU, and indeed for the whole of
the three Critiques — though we shall remain satisfied with the more modest ambition in our demonstration —, as
RE T,

providing the ultimate notion for an encyclopaedic work whose purpose it was, in the eyes of its author, to complete the
exposition of the Idea of transcendental philosophy, as it progressively was revealing itself to the eyes of its inceptor, it
D EN

is surely not exclusive, nor may it pretend to a formal originality.


AN M

This goal was no less the goal which Schopenhauer pursued, a strict Kantian whose avowed purpose it was in his
monumental The World as Will and Representation, to further and to complete Kant, and to propose, as the ultimate and
E LE

definitive concept at the root of critical philosophy, the concept of Will. Whether or not one adheres to Schopenhauer’s
solution, which proposes that the Will be the fundamental metaphysical principle of life itself, and not merely, as Kant
US SEU

would have it, one, though not the least, of the faculties of the mind, it may not be denied that Schopenhauer did intend
to give an explicit unity to the critical project and did find in the Will the key metaphysical principle which provides for
a sufficient insight for pursuing his theoretical intent.
AL EL

Let us not however satisfy ourselves with such a broad generalization, and show a preferrence for the words of
Schopenhauer, as he defines both his philosophical relationship to Kant, and his own originality, in presenting the
latter’s «excellent idea» [seiner vortrefflichen Andeutung], to whit that
ON N

« ... with a more profound knowledge of Being itself [des Wesens an sich], for which the objects
RS ON

of nature are merely the appearances [Erscheinung], both in its purely mechanical effects and in
those which are apparently purposive [scheinbar absichtlichen], one would rediscover
P E RS

[wiederfinden] the one and only principle [ein und das selbe Prinzip], which may serve to provide a
general, fundamental explanation to one or the other order of phenomena. I believe to have identified
this principle, in representing the essence itself of the apparent purposiveness and of the harmonious
R PE

synergy [der Harmonie und Zusammenstimmung] within the whole of nature, the Will as [...]
[constituting] the only thing in itself.» 29
FO E

Inasmuch as this statement is both congruent with the unity of reason, a state which was of the paramount
AG

importance to Kant, and with Schopenhauer’s own pretension to have rediscovered in the Will the identity of the
metaphysical principle which alone is apt to account for this unity as the cause for the purposiveness and harmonious
movement of the whole of nature, it would only be reasonable, in all fairness to Kant, to understand wherein lies the
US

latter’s own solution to the problem of unity. For the unity of reason, which, in Kant’s view, is based on a complete
critique of reason’s possibilities and limits, constitutes the only true means of curing reason of its dogmatic inclinations
and of eradicating the ensuing woes to which they gave birth. In their inordinate ambition, particular reasons produce
contradictory doctrines, each possessing from its singular point of view, a valid claim for representing the ultimate

29 A. SCHOPENHAUER. Le monde comme volonté et comme représentation. Paris, 2006. p. 668.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 24 de 302 ...


INTRODUCTION

truth. Yet, this claim is belied by the very fact of a diversity of varying points of view which consistently pretend to
formulate a complete metaphysical Weltanschauung, faithful in all respect to the absolute Truth.

LY —
It would seem altogether improbable that Kant himself, after having posited the problem of unity and discussed at
lengths the totality of the concepts which he has identified as entering into the equation, and which subsequently would

ON CHE
prove useful in offering a positive and satisfactory solution to the questions raised by his project 30, would have balked
at proposing, or at least at suggesting, an archetypical principle for which the eventual supply of a philosophical
justification would be less than adequate to the task itself, as well as to the habitual methodological scrupulousness with
which Kant approaches the philosophical problems he contemplates. Though this assertion involves a leap of faith in

ES ER
Kant’s philosophical consistency, in pursuing to their utmost limits the ultimate consequents of his reflective
endeavour, it is one which we undertake freely to accomplish in our attempt to faithfully and truthfully propose a deep
and complete understanding of Kant’s thinking, in relation to the philosophical significance of feeling. Our theory is

OS H
that feeling not only supplies a possibility for anticipating the existence of an all-encompassing principle to account for

RP EC
the unity of reason, but also that it is the focal point for the expression of such a principle, in that it reveals the presence
of the principle of life within the actuality of reason.

PU E R
What appears clearly to this Ph.D. candidate, and what he shall endeavour to demonstrate in the course of his
thesis, is that the unifying and ultimate principle of unity, as capable of explaining nature from a holistic point of view

CH S D
and of resolving the basic antinomy to which the opposition of the sensible and the supersensible gives rise, is the
concept of life itself, as it communicates itself through every aspect of the possibility of consciousness, and most
especially the capacity for feeling. The latter appears as the non-rational, non-thetical though eminently eloquent
AR FIN
sensate channel through which the dynamic principle of life makes its intimate quality known to awareness, in a manner
which precedes the ordinary tools of reason — concepts, Ideas, rules, and principles —, though it be equally, but
differently capable of guiding conduct and action. This function is accomplished not merely contingently, as dealing
with a principle which defies the rational nature of a living, moral being, but necessarily though complementarily, as
SE À

acknowledging a transcendental a priori principle of reason, rooted in the very essence of the existence upon which
reason is founded.
RE T,
D EN

The required principle shall reveal itself to be doubly purposeful as specifically valid for the complex employment
and deployment of judgment, as it spans across the theoretical and the practical, the necessary and the hypothetic, the
sensible and the supersensible, as well as the conditioned and the unconditioned; but also as generally valid since it is
AN M

the unifying principle of nature itself, inclusive of the problematic nature of living organisms, whose exteriorization
ranges from sentient (animate) beings to rational (spiritual) humanity. Thus feeling, though it may be and often is
E LE

perceived as a restrictive dimension of the finite mind in its inability to escape the materialistic determinations of a
finite, predicated world, may also be considered as an essential aspect of the infinite mind, as reinforcing the sense of
US SEU

life without which both the supersensible capacity of the mind and the infinity of its essence would be realisically and
ontologically conceivable.

We propose to achieve this demonstration in a number of steps: in the FIRST CHAPTER, we shall define the
AL EL

synaesthesic judicial complex, in which both feeling and reason play a necessary and complementary role within the
unity of reason, as differently exemplifying the age-old philosophical transcendentals of truth, of beauty and of
ON N

goodness, though in a synergistic manner, neither negative nor exclusive of each other.
RS ON

In the SECOND CHAPTER, we shall examine feeling as the nodal point of human experience, in an attempt to
reconcile the inner and the outer dimensions of human consciousness, as legitimizing the complementarity of
P E RS

objectivity and subjectivity, through the adequate recognition of nature and interiority, as they each constitute, through
R PE

30 The main questions raised within the third Critique concern the three powers of the mind (the understanding,
reason, and feeling), their respective domain as they relate to each other and to a common end, implicating the
specific ends of each, and the a priori principle which corresponds to each of them; the particular nature of the
FO E

judgments (determinant and reflective) which they entertain; and the teleological principle which underlies all
AG

dimensions of nature (including incarnate moral nature), as either mechanistically or technically explaining its
own movement or the movement which may be imparted to it. One question which this classification begs
however arises from the omission to attribute a specific position to the imagination within these same powers:
US

such an oversight appears problematic as this protean faculty is irrefutably necessary to their respective and
conjunct activity. Such being the case, we may ask why its importance does not warrant that it receive a
promotion to the status of a power in its own right. Another question which is not specifically addressed is that
of the a priori principle for reason as a unified nature and power. This we take to be the suprasensible for which
the expression of its entelechy is absolute perfection. This conclusion then becomes the foundational premise
for the inclusion of perfection as a determining though virtual aesthetico-moral principle, despite Kant’s
reluctance to admit to this philosophical necessity.

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INTRODUCTION

the processes of intuition and of representation, a point of confluence for the benefit of the other, to which contribute the
process of reflection and self-reflection. Within this purview, the discourse on teleology becomes a key dimension as
illustrating the possibility for obtaining an Ideal point of convergence for all those opposites which may otherwise

LY —
confuse the mind and diffuse its energies away from a unified activity, both inherent to its ontogenic principles and
characteristic of its phylogenic, autonomic activity.

ON CHE
Our THIRD CHAPTER shall deal with the unity of feeling and reason and the definition of goodness as being the
final purpose of a unified mind, in which the all-important imagination and the prevailing state of the harmony of the
faculties play a truly undeniable and essential role.

ES ER
The FOURTH CHAPTER shall properly associate feeling and life within the moral rational subject, for which the

OS H
goodness of the moral end finds its resonance within the moral feeling of love. The latter supersensible feeling then
becomes the irrational expression of life as illustrating itself most rationally, in order to ground and instantiate its

RP EC
archetypical standing, and reveals the reality of life as belonging to a supersensible, transcendental essence.

PU E R
The FIFTH CHAPTER shall define a faculty for the act of feeling, one which is analogically to the irrational realm of
being that which reason is to the intellectual realm of thinking. Since reason is the power of possibility — the power to
appreciate the possibilities contained within substances and to devise the means (which are also possibilities) to realize

CH S D
and actualize them —, it may only acquire significance and meaning with the effectivity which its principles and duties
are apt to receive. The heart is the faculty at the centre of morality as it provides reality to beings of reason and as a
result, it elevates life to the standing of being the reason of reason.
AR FIN
The SIXTH CHAPTER shall consider the «bouletical 31» complex, wherein moral feeling, under the guise of
courage, becomes the motivational cause for the affective activity of the will within the moral person. The ultimate goal
being the plenitude of being within the rational subject, the necessity of practical feeling as providing efficiency to the
SE À

moral feeling of respect becomes evident whenever the desire for achieving the good pretends to achieve its manifest
RE T,

perfection.
D EN

In our CONCLUSION, we shall examine what seems to us the major Kantian problem, i.e. the reconciliation, within
consciousness, of the rational and the non-rational, as it further raises the question of the unity of consciousness. The
subjective knowledge of feeling, though relating primarily and immediately to a faculty which is non-cognitive in
AN M

nature, relates to a sense of self which does not deny rational knowledge but rather provides for it a perspective against
E LE

which to estimate the profound and radical meaning of a priority as constituting the simultaneous assertion of the
unified being of Mankind. This unity finds a resolution within a destiny, that of belonging diversely yet fully to the
complementary and reciprocal complex which includes and characterizes a rational-sentient self, nature (inclusive of a
US SEU

social and cultural nature), and the process which illustrates a necessary and enduring, historical, purposive, and
harmonious realization of these distinct concepts.

Illusion, which underlies both the radical skeptical tendency of the dilettante and the libertine way of life, becomes
AL EL

the illustration both of a dissociation between thinking and feeling and the inability to fulfill the requirements of either.
Yet, they found their respective premises upon the hope of achieving a unity wherein reason and life achieve a mutual
ON N

complementarity. As the mind combats the forces of illusion, through having recourse to the art of philosophy which
RS ON

uncovers its many aspects and successfully rises above them, the subsumption of reason under the ineffable and
sublime end of life ultimately appears to being the true underlying purpose of the Kantian project, as it shines through a
thorough understanding of his philosophy. The moral law, whose enunciation belongs to the realm of reason and whose
P E RS

entelechy is the ultimate purpose of life, takes on a new dimension as being the centrepiece of Kant’s criticism, as it
relates not only to the rational mind but also to the responsible, moral person.
R PE

Thus the movement which has led to this conclusion follows from the illustration of the paramount import of
morality, a form of moral feeling which leads to other forms of moral feeling as well, often ignored by Kantian theorists,
FO E

through which the mind’s reflective capacity reaches the metaphysical concepts of the universe and of the
AG

Unconditioned. This is accomplished with the discovery of an adequate and appropriate notion of respect, based upon
its apprehension by the supersensible power of the mind, when it is faced with the inadequacy which the finitude of
human nature may promote, in its relationship to the overwhelming and on occasion threatening power of nature.
US

Proceeding from the world of morality, the mind’s determinative power realizes the foundational principles of life
through love, the will to express it, and the courage to bring about its entelechy. As both the faculty of the intellect,
which provides for universal concepts with the activity of reflection, and the power of reason, which furnishes the
principles and maxims for the act of determination, are realized in judgment, it is only with the principle of liberty that

31 < boulhsiV, ewV, h: will desire; a willing: one’s will, intention, purpose [Liddell and Scott (1901), p. 290].

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INTRODUCTION

the mind may exercise the prime dimensions of autonomy and spontaneity within the theoretical and practical aspects
of reason, a reason which is unified harmoniously in the idealistic pursuit of the Idea of the perfection of life.

LY —
This is the process which this work has attempted to elucidate, reconstruct, call forth synthetically, and present. In
having so succeeded in bringing these aims to fruition, we hope to have truly demonstrated the veracity of the oft-stated

ON CHE
metaphor which sees in Kant’s Critique of Judgment the «jewel in Kant’s crown», as it bridges the otherwise salient gap
extant between theory and practice, through the invention of the complex and highly abstract exercise of the judicial
power. A power which communes both with the supersensible purity of reason and the empirical requirements of the
sensible and historical experience which life allows to accumulate, as it manifests itself through feeling, in unifying the

ES ER
uncommon strength of both, while never failing to acknowledge their respective and essential originality.

OS H
TABLE ANALYTIQUE

RP EC
Deux voies en opposition
Le tournant linguistique en philosophie. — Une préférence pour la voie des mots sur la voie des idées. — Les deux

PU E R
raisons de cette tendance: contrer la découverte de l’Inconscient et préserver contre une généralisation récente du
concept de finitude au détriment de la prévalence historique du concept de l’Infini. — Le rôle du discours public
requiert la promotion de l’unité collective en employant une forme d’universalité objective qu’une reconnaissance du

CH S D
sentiment pourrait compromettre. — Les formes abstraites et aseptisées de la raison importent B une défense du
discours objectif contre les influences éventuellement dissolvantes du sentiment. — Cette action est réalisée au nom de
la plénitude de la raison. — Les objections B l’encontre du sentiment se fondent sur son essence irrationnelle,
AR FIN
passionnelle et subjective qui le situe au plan privé des relations communicatrices. — La voie des idées comme étant la
voie par excellence de la communication intime entre les consciences particuliPres.
L’objectivité et la subjectivité du discours public
SE À

La subjectivité ne communique pas un concept univoque, puisqu’elle se fonde sur une perception qui est tantôt
RE T,

implicite et tantôt explicite. — La rationalité objective n’est pas exclusive au sentiment. — Comparaison entre le
discours scientifique et le discours poétique: les deux prétendent B l’universalité, mais elle est objective pour le premier
D EN

et subjective pour le second. — L’universalité objective fait abstraction du sentiment alors que l’universalité subjective
gagne en raison de la profondeur et de la sincérité du sentiment exprimé. — L’universalité objective se fonde sur la
communication d’une loi objective dont les effets se reproduisent; l’universalité subjective se fonde sur l’inférence B
AN M

partir des dispositions inhérentes B l’intériorité des personnes, que distinguent une situation et des circonstances
E LE

particuliPres. — Les sens externes et le sens interne distinguent l’objectivité et la subjectivité.


L’ambiguVté de la nature
US SEU

L’esprit comme procurant une signification au monde sensible, laquelle requiert l’illustration d’une capacité
discriminante. — L’activité intellectuelle s’exerce avec la conscience active et autonome chevauchant la frontiPre de la
possibilité naturelle multiple et des circonstances mouvantes et intrinsPquement liées qui la caractérisent. — La
conjoncture sociale sert parfois B compliquer davantage le processus discriminant. — Au plan subjectif, la séparation
AL EL

entre la nature de l’intentionnalité et la forme de sa manifestation rend problématique une compréhension adéquate du
concept de l’objectivité. — Le statut de l’objectivité est extrLmement important pour la fondation des distinctions
ON N

existentielles et morales.
L’épreuve du jugement
RS ON

L’essence du jugement: la distinction du vrai et du faux. — Cette distinction comporte des implications
différentes, selon que son objet est une matiPre inerte ou un Ltre vivant. — Si l’essence de la vérité est immuable, c’est
P E RS

la faculté d’en percevoir adéquatement l’expression qui pose problPme.


La notion de l’intériorité: analogue et opératoire
R PE

La notion d’intériorité en tant qu’elle est le critPre de la discrimination adéquate. — Cette notion diffPre selon que
l’objet concerné est inerte ou vivant. — Deux aspects d’une subjectivité propre au jugement discriminant portant sur le
FO E

vivant: le sens de l’identification et le sentiment de sympathie. — L’indifférence du scientifique s’oppose B la


AG

sensibilité sociale.
L’expérience subjective
La possibilité qu’existe une mutualité des esprits et des sentiments fonde l’identification et la sympathie. —
US

Définition de ces deux états subjectifs. — Autrui comme possédant une signification sociale que fonde le registre
suprasensible de l’Ltre vivant. — Le concept de Gemüt comme illustrant l’union de la raison et du sentiment. —
L’objectivité véritable suppose une plénitude de la subjectivité, laquelle est interpellée diversement, selon qu’il s’agit
de choses inertes ou d’Ltres vivants. — Le concept de la vie laisse néanmoins supposer une distinction radicale B
l’intérieur de la continuité naturelle, laquelle se fonde sur une force ou un énergie capable d’exprimer l’autonomie
comme la spontanéité.

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INTRODUCTION

L’expérience universelle
L’expérience de l’univers se fonde sur la perception B la fois de l’originalité essentielle de totalités particuliPres et
de la créativité dynamique de ces totalités engagées dans un rapport mutuel et interactif. — Entropie et néguentropie B

LY —
l’intérieur de la complexité universelle paradoxale. — La dimension suprasensible comme fondant cette expérience. —
La conscience: le point de rencontre et de confusion de l’objectivité et de la subjectivité B l’intérieur de l’expérience de

ON CHE
l’universalité. — La subjectivité judiciaire suprasensible implique une interaction dynamique finalisée de la conscience
avec la nature sensible ainsi qu’avec le monde social.
La plénitude de la subjectivité
La finalité de l’expérience sociale. — La plénitude subjective se fonde sur la plénitude de l’expérience. —

ES ER
L’entéléchie de l’esprit sur fonde sur l’identification et la sympathie, lesquelles sont une dimension du sens commun.
— Le sens commun n’existe pas au dépens du principe d’identité. — Le désintéressement fonde en mLme temps la

OS H
perception adéquate d’autrui et la sympathie appropriée B son égard. — La justesse de la perception et du sentiment
fondent la plénitude objective, ancrée dans le sens commun.

RP EC
La vie: la condition a priori de la subjectivité

PU E R
La perfection de l’Ltre possédant une conscience universelle représente un Idéal digne de réalisation. — La vie
comme étant le fondement et la fin de l’Ltre. — La vie est la source de toute émanation procédant de l’humanité. — Le
concept de l’universalité requiert le concept de la vie. — La vie est la source de toute existence consciente et sensible.

CH S D
— Le sentiment comme étant la conscience de l’entéléchie vitale.
L’analogie unificatrice
AR FIN
Une analogie est requise afin de résoudre les contradictions apparentes entre la rationalité et la non-rationalité B
l’intérieur d’un univers en général harmonieux. — Définition kantienne de l’analogie. — L’analogie sous-jacente B
l’unité qui prévaut B l’intérieur de l’oeuvre de Kant. — Explication de cette analogie.
SE À
Un argument en faveur de la transcendance
Du genre de la vie B l’espPce de l’Ltre vivant: un passage B la fois logique et ontologique. — Le continuum discret
RE T,

du principe et de son accomplissement suppose la combinaison du principe de différentiation et du principe de


continuité. — La gradation de la perfection étiologique. — La nature de la cause transcendante. — Aucune antinomie
D EN

ne sépare la transcendance et le sentiment.


La noeud de la vie
AN M

— La confluence de l’immanence et de la transcendance est au coeur de la distinction entre l’Idée épistémologique


E LE

et l’Idée ontologique. — Le pouvoir du jugement s’ancre dans un pouvoir qui associe l’Ltre et le devenir. — Le
jugement exprime le passage éventuel de la faculté [Vermögen] au pouvoir [Kraft] selon un concept indéterminé. —
Les principes de l’évolution et de la perfectibilité sont au fondement de la finalité. — L’Idée de la vie illustre la fin de
US SEU

l’acte B l’intérieur du principe de finalité, lequel suppose la continuité du monde et du sujet. — L’essence de l’humanité
repose sur la réconciliation d’essences contraires. — Le mystérieux pouvoir qui informe l’entéléchie cosmologique
participe B la fois de la transcendance et de l’immanence. — Le principe de vie précPde de jure et de facto l’activité
consciente qui tente d’en capturer l’essence. — Le concept d’intelligence exprime la plénitude biotique.
AL EL

But et plan de cette thPse


ON N

— La dialectique de termes opposés caractérise la KU. — Celle-ci présente implicitement le principe de vie
comme étant le seul B inspirer la raison judiciaire. — MLme une position nihiliste requiert le principe de vie pour
RS ON

s’exprimer, B défaut de conduire B ce principe dans sa résolution finale. — L’identification d’un principe unificateur de
la critique kantienne ne représente pas une ambition philosophique isolée. — A témoin, le projet philosophique de
P E RS

Schopenhauer cherche B faire de la Volonté un principe unificateur de la philosophie. — La question d’un principe
archétype est implicitement au coeur du projet critique kantien. — La présente thPse présentera une justification de la
thPse biotique comme étant fondatrice du jugement, lequel pouvoir est au centre de la problématique critique. —
R PE

Énonciation, chapître par chapître, du plan de la thPse. — Le principe de moralité, d’une importance capitale pour la
critique kantienne, conduit B la conclusion que la raison est au service de l’amour et donc de la vie.
FO E

*
AG

**
US

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 28 de 302 ...


CHAPÎTRE I
LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE 1

LY —
«L’action doit constituer la synthPse

ON CHE
de la spontanéité de la réflexion, de la réalité de la connaissance,
de la personne morale et de l’ordre universel,
de la vie intérieure de l’esprit et des sources supérieures oj elle s’alimente.»

ES ER
M. BLONDEL 2.

OS H
Le problème de l’unité judiciaire
La section VIII de la Première Introduction de la Critique de la faculté de juger, rédigée en 1789, est d’une

RP EC
complexité telle qu’elle met au défi de savoir poser un regard unifié sur la matièreprésentée. Il importe par conséquent
d’en entreprendre l’interprétation en suivant la méthode cartésienne du Discours et diviser l’objet du propos en autant

PU E R
de parties qu’il est nécessaire pour en résoudre les difficultés 3. Or, en regardant de près ce paragraphe, le lecteur
s’apercevra qu’il se découpe en quatre moments, lesquels incluent un texte principal que viennent préciser une
remarque et deux notes, ayant chacun une thématique spécifique: le jugement esthétique pour le corps central; le

CH S D
jugement téléologique pour la remarque; le défi que pose la distinction entre la dimension intellectuelle et la dimension
esthétique de l’esprit pour l’unité de la conscience, en ce qui concerne la première note; et le pouvoir de désirer pour la
seconde. Ainsi, l’architectonique de cette section, telle que conçue par Kant, comporte l’aspect que nous représentons
plus loin 4.
AR FIN
Si le titre du paragraphe distingue ce que serait l’intention de Kant à ce stade-ci de son exposition — le pouvoir de
porter des jugements appréciatifs et la clarification de son rapport à l’esthétique —, la division proposée afin de mener
SE À

son projet à bonne fin n’est pas sans faire problème par contre, dès que l’unité du discours et de la thématique est
recherchée. Si l’unité du discours paraît souffrir de la quadruple partition effectuée, cette difficulté tendra à disparaître
RE T,

lorsque l’on conviendra de rapporter et de subordonner le problème du jugement téléologique à celui du jugement
D EN

esthétique, pour voir en ces deux sous-thèmes, tels que la première et la seconde note les approfondissent, des
éclaircissements qui permettront de comprendre le sens du propos concernant le premier jugement.
AN M

La première note met en opposition deux types de distinction — la distinction esthétique et la distinction logique.
E LE

La première de ces distinctions opère sur le mode de la continuité dans la transformation, qui est soit qualitative, en ce
qu’elle suppose la métamorphose d’une substance (comme une chenille qui se transforme en papillon ou un embryon
qui devient un être vivant à part entière), soit quantitative, dénotant l’accroissement ou à la diminution des proportions
US SEU

reliées à l’aspect d’une chose dont l’essence demeure néanmoins invariable (comme pour un ballon qui se gonfle ou se
dégonfle ou une route qui se prolonge ou s’élargit). La seconde distinction s’articule autour du mode de l’essence et/ou
de la substance, comme procédant de deux facultés distinctes, l’intuition et l’entendement, lesquels doivent être tenues
séparées dans la compréhension que l’on en acquiert. Cette distinction fait ressortir l’énorme difficulté rencontrée dans
AL EL

la tentative de réconcilier le domaine de l’esthétique et celui de l’intellect. Car celui-là repose sur une gradation de la
conscience des marques distinctives qui se recrute l’attention et elle fait surgir la différence entre l’aperception claire ou
ON N

l’aperception confuse. Quant à celui-ci, l’opposition entre la clarté et la confusion repose non pas sur les perceptions,
mais sur la précision conceptuelle et sur les nuances qui s’en dégagent, dans la détermination d’un champ
RS ON

gnoséologique précis. Or nous trouvons là les éléments d’un dualisme que laisse déjà entrevoir le titre de cette section
VIII, lorsqu’elle oppose dans le jugement la dimension esthétique, relative au phénomène, et le pouvoir de connaître, en
P E RS

tant qu’il est une faculté transcendantale de l’esprit, exerçant éventuellement son effet épistémologique et poématique
sur ledit phénomène.
R PE

1 L’emploi de cet épithète pourrait soulever de nombreuses objections chez les lecteurs de cette thèse, en raison
de la connotation juridique que prend ce terme de nos jours. Pourtant, à une époque plus éloignée, ce mot était la
FO E

forme adjectivale du substantif «jugement» et recouvrait «tout ce qui était relatif au jugement», faculté que
AG

d’ailleurs l’on nommait par ellipse la «judiciaire» [Portail lexical du CNTRL, en-ligne à http://www.cnrtl.fr/].
Nous nous en référons à un usage vieilli du terme «judiciaire» pour dénoter le sens que le vocabulaire
contemporain ne nous permet pas autrement d’exprimer.
US

2 A. LALANDE (2002), p. 21 n.
3 DESCARTES, R. Discours de la méthode (édition G. Rodis-Lewis). Seconde partie. Flammarion. Paris, 1992.
p. 40.
4 Vide en annexe, p. 251, le Tableau I.1, intitulé «Division analytique du §viii de la Première introduction (1789)
de la Critique de la faculté de juger».

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

Mais on doit également constater que l’unité de la thématique pose problème en ce qu’elle soulève elle-même des
distinctions majeures dont la résolution au sein de l’unité épistémologique n’est pas acquise, même suite à une lecture
méticuleuse de la démonstration kantienne. Car au-delà de la triple barrière, que constituent la langue, le discours et

LY —
l’écart des intelligences pour une compréhension adéquate du propos, on se retrouve devant l’obstacle d’un nombre
d’oppositions parfois marquées entre les concepts. Cette difficulté invite alors à accomplir leur intégration adéquate et

ON CHE
complète, dès lors que certaines d’entre elles présentent des termes illustrent un mode d’appariement simplement
paradoxal, en proposant une unité fondamentale qui parvient à échapper à l’appréhension. La distinction est alors
simplement apparente et elle fait naître une confusion dans l’intellect, évocatrice d’une pluralité de principes là où un
seul prévaut en réalité. Autrement, les oppositions rapprochent leurs lemmes sous le mode de la contrariété extérieure et

ES ER
de la contradiction intérieure, produisant des situations que caractérisent le conflit ou l’antithèse, l’antinomie ou
l’absurdité. Or de telles occurrences sont problématiques pour la recherche épistémologique de l’unité qu’il est de
l’intérêt particulier de la raison de poursuivre 5.

OS H
RP EC
Ainsi en est-il des modes subjectif et objectif, des domaines du conditionnement sensible et de la liberté
suprasensible, des facultés théoriques et des pouvoirs pratiques, des puissances inférieures et supérieures de la
connaissance, et même plus fondamentalement de l’objet réel et de la représentation simplement idéelle. Considérés

PU E R
uniquement en eux-mêmes, selon les distinctions logiques qui s’offrent à nous pour se les représenter à l’esprit, ces
termes comportent quelque chose d’irréductible: l’univers intérieur et temporel de la pensée ne saurait se laisser
ramener au monde extérieur et extensif de la nature; le pouvoir de détermination que laisse supposer la liberté ne

CH S D
saurait, sous un même regard, se réconcilier avec l’état d’être déterminé; la connaissance théorique qui agit sur le mode
strictement intime et personnel de l’intelligence de l’esprit ne saurait se comparer à la connaissance qui aboutit à
l’action concrète et irréfléchie des formes de l’esprit, selon les contraintes d’une extériorisation qui tient du réflexe, de
AR FIN
l’habitude et de l’automatisme; l’être affecté par la nature, qu’elle existe à l’état brut ou qu’elle ait subi le raffinement
d’une acculturation, ne saurait se laisser confondre avec l’être qui transforme la nature avec l’effectivité de son action
et/ou de sa conduite; les facultés recrutées prioritairement dans l’état plus ou moins passif d’être affecté — la
SE À
sensibilité, l’émotivité, l’attention, l’aperception et l’imagination reproductive (souvenir ou image vive) — ne
sauraient être mises sur le même pied que les pouvoirs suscitant directement les actions et les conduites efficientes — la
RE T,

raison, l’entendement, la volonté et l’imagination productive —. Plus fondamentalement encore, aucune confusion ne
s’autorise à apparaître entre la chose réelle, étant telle qu’elle est hic et nunc et telle qu’elle deviendra à un moment et à
D EN

un lieu futurs de son existence, conformément au principe de la réalisation complète de sa nature intégrale, et la
représentation virtuelle que l’on s’en fait, susceptible (pour une variété de raisons) d’être caractérisée par les aléas de
AN M

l’incomplétude, de la fausseté, du perspectivisme, de l’adultération et de la corruption, autant quant à son essence que
selon les possibilités avérées de celle-ci.
E LE

Pourtant, s’il existe pour la réalité une série de dimensions qui logiquement apparaissent comme étant
US SEU

inconciliables, il existe aussi pour elle l’unité existentielle d’un moment qui se poursuit sous le mode temporel de la
continuité ontologique, qui se fonde sur une infra-structure existentielle possédant consistance et durée, sans laquelle
rien ni nulle possibilité n’existerait et qui elle-même est passible de transformation, soit en raison d’une entéléchie
inhérente à son essence, soit en conséquence de forces qui s’exercent sur elle pour en déterminer les configurations, les
AL EL

exclusions, les actualisations et les réalisations. Par ailleurs, on peut admettre que l’entéléchie endogène ou les forces
exogènes peuvent s’exercer sur elle et se réaliser d’une façon intentionnelle et/ou concertée, sous le mode de la
continuité mobilisant une durée plus ou moins prolongée, au plan des inévitables rapports qui caractérisent les
ON N

mouvements de l’infra-structure, et donc être éventuellement conditionnés autrement que d’une façon strictement
RS ON

aléatoire. Cela étant, il serait alors requis de postuler l’existence d’un principe spirituel, i.e. d’une réalité spirituelle
intangible et suprasensible, susceptible d’opérer sur l’infra-structure et d’informer ses directions, en façonnant son être
et son expression de façon constante (i.e. non-contradictoire), efficace (i.e. de manière à produire l’effet souhaité) et
P E RS

originale (i.e. sans pour autant reproduire à l’identique les actions antérieures ou les effets dont ils seraient la cause).
R PE

Même en présence de la dynamique qui procure d’une telle manifestation existentielle, on n’arrive pas pour autant
à découvrir la solution de la dichotomie radicale qui nous ramène toujours à la possibilité d’une opposition de termes
irréductibles. Car si la réalité peut se concevoir d’une manière systématique, en vue d’expliquer la continuité qui
FO E

sous-tend tout dualisme, possible en tant qu’elle est à la fois une hypothèse sur la réalité d’une chose ou d’un ensemble
AG

et un procès intellectuel menant à la quête d’une solution, nous voilà toujours situé devant l’objet sur lequel porte à la
fois l’hypothèse et le procès, ainsi que l’esprit susceptible de proposer l’un ou de réaliser l’autre. Par contre, c’est grâce
à une telle continuité qui, dans la réciprocité des activités et des forces émanant de part et d’autre, de l’infra-structure et
US

du principe archétype de la réalité, que se laisse dorénavant envisager la conjoncture durable d’une relation entre la
conscience et le monde, sous les formes respectives de la connaissance et de la nature, à laquelle s’ajoute la culture en
tant que celle-ci exprime une nature que transforme la conscience.

5 KRV; AK III, 237; IV, 191.

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Seule la conscience qui se connaît peut répondre d’elle-même adéquatement et complètement. Seule la conscience
qui connaît peut réaliser au moyen de l’action une intention qui résume à la fois la conscience de soi et la responsabilité
immanente à toute affectivité, en même temps qu’elle exprime la nature de sa relation au monde, en tant qu’elle est

LY —
affectée par celui-ci, et qu’elle possède un pouvoir de réalisation sur lui, en raison d’éprouver un désir à le réaliser,
d’illustrer une volonté le réalisant et d’exprimer une activité donnant corps à cette réalisation dans le façonnement

ON CHE
d’une matière sensible, opérant intérieurement quant à la conduite et extérieurement quant à l’oeuvre. Or, quant à
l’oeuvre, c’est au moment où se produit le passage entre l’état pour la conscience d’être affectée et celui de se constituer
en l’agent d’une effectivité, susceptible d’opérer la transformation de la patience vers l’agence, que semble se
manifester la distinction entre les deux attitudes fondamentales d’une conscience que caractérise la continuité de son

ES ER
rapport au monde. D’un rapport qui suppose simplement un changement plus ou moins soudain et général de
l’infra-structure existentielle, en conséquence d’un entrelacs de forces et d’activités subies par elle ainsi que d’actions
et de conduites initiées sur elle. Celles-ci s’en référeront au principe spirituel qui en spécifiera l’effort, sur le mode de

OS H
l’adaptation, de l’intelligence, de la composition et de la créativité, quant à la nature de la définition et de la formation

RP EC
qui les singularisent et occasionneront leur mise-en-contexte.

Or, l’ultime résolution de ces deux attitudes, de la réflexion tournée sur le monde et de l’auto-réflexion qui porte

PU E R
sur soi, résiderait dans l’action puisque toutes les deux s’inscrivent à l’intérieur de la continuité existentielle de
l’infra-structure réelle et du principe spirituel, selon une économie qui favoriserait le rendement optimal de l’effort
présent dans l’action. C’est un effort qui vise triplement à ne pas s’épuiser dans des actions inutiles et infructueuses, à

CH S D
pouvoir affronter avec constance les impondérables et les imprévus, tout en se prémunissant contre eux, et à garder en
réserve des énergies suffisantes de sorte à parer à leur éventualité. Elles seraient tantôt préparatoires à l’action, avec le
cumul des connaissances requises à en spécifier les paramètres, autant conjoncturels que structurels, et tantôt
AR FIN
initiatrices de l’action, suite à une détermination précise et ciblée des paramètres qui guideront l’action dans son
déroulement, son effectivité et son aboutissement. D’où la division fondamentale de la philosophie en philosophie
théorique et en philosophie pratique, dans la relation nécessaire de l’esprit à l’action sur laquelle elles ouvrent en raison
SE À
de leur possibilité et à laquelle, en bout de ligne, aboutit leur effectivité.
RE T,

Quant à l’action réalisée, il existe donc pour la conscience deux possibilités logiques «pures»: celle d’agir et celle
de subir, chacune d’elles comportant dans l’empirie une contrepartie ontologique, l’action et la passion. La fin de toute
D EN

conscience se découvre dans l’action, dont l’achèvement révèle à la fois une technique, i.e. un agencement de conduites
habiles selon des prescriptions que médiatisent soit les sens uniquement, soit une matière telle qu’elle peut recevoir
AN M

l’impression d’une activité, et une finalité au service de laquelle se déploie cette technique, appliquée en vertu d’un art
qui consiste à réaliser ce qui est voulu 6. Il en résulte que le plan logique de la passivité et le plan ontologique de la
E LE

passion s’avèrent les moments d’une gestation dans la généalogie de l’action et que l’acquisition d’une matière
épistémologique est un préalable à l’action, en réponse à une finalité dûment arrêtée. Celle-ci préside à une technique
US SEU

adéquatement menée selon les règles qui en assurent en même temps l’efficace et l’effectivité.

Toute action qui produit un accomplissement adéquat en vue d’une fin spécifiée selon l’utilisation de moyens
appropriés, aura une phase passive, une phase qui est préalable à toute activité et qui se transformera ultérieurement en
AL EL

celle-ci, puisqu’en préparant à la fois la définition, le déroulement et la conclusion. Cela s’effectuera en prévoyant pour
une mutualité de la conscience et du geste qui allouera pour une interaction, continue, constante et réciproque, de
l’activité et de la nature à l’intérieur de laquelle l’action s’inscrit et sur laquelle elle porte. C’est sur le fond d’un
ON N

va-et-vient aux directions multiples, de la conscience à l’activité, de l’activité à la nature et de la conscience à la nature,
RS ON

que se produit l’exercice du pouvoir judiciaire de l’appréciation et de la reconnaissance, i.e. du pouvoir de la conscience
subjective à juger tantôt de la nature, tantôt d’elle-même, en tant qu’elle agit sur la nature et qu’elle illustre le pouvoir de
l’agent à l’origine d’une telle action.
P E RS

Puisqu’il y a lieu de considérer la conscience comme étant tantôt l’expression d’un esprit inconditionné et tantôt
R PE

celle d’une nature sensible, on retrouve posées les trois formes du jugement que présente Kant dans sa Kritik der
Urteilskraft, le jugement esthétique des sens qui produit un jugement de plaisir immédiat; le jugement esthétique de
réflexion pour lequel le sentiment du plaisir est une composante essentielle et qui, lorsqu’il est suscité, évoque la
FO E

possibilité d’exercer le pouvoir de connaissance avant toute connaissance; et le jugement logique de réflexion, dit aussi
AG

simplement le jugement téléologique, qui caractérise uniquement un jugement de connaissance en l’absence de tout
plaisir, dans la reconnaissance de la finalité des choses, autant celle qui leur est intime que celle qui leur est surimposée.
Ainsi, selon Kant, tout jugement est soit esthétique, soit logique: dès lors qu’il est esthétique, il comporte une
US

dimension affective et se recrute une réaction sensible, éprouvée par le sens interne, dont les catégories génériques sont
le plaisir et le déplaisir; dès lors qu’il est logique, cette dimension affective serait absente

6 EE, §i; AK XX, 200.

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

7, 8
.

Par ailleurs, tout jugement peut également se concevoir comme étant soit réfléchissant, soit déterminant: étant

LY —
déterminant, il subsume le particulier sous l’universel alors qu’étant réfléchissant, il infère l’universel en se fondant sur
le particulier. Et en tant qu’il est un jugement réfléchissant, il est soit logique et donc susceptible de déterminer

ON CHE
l’essence des paramètres épistémologiques de l’expérience, quant à l’intension et à l’extension de la nature, et à ce titre,
il tient du domaine de la connaissance; soit esthétique et disposé par conséquent à épouser les conditions existentielles
d’une relation de la conscience à la nature, avant toute connaissance, mais sans exclure ni le pouvoir de la connaissance,
ni la possibilité de son exercice, actuel ou éventuel. Lorsque le jugement réfléchissant se conçoit lui-même dans la

ES ER
conscience, il prend alors l’aspect d’un jugement moral intérieur, un analogue du jugement moral extérieur. Ainsi se
perçoit-il comme étant tantôt logique et déterminant et tantôt esthétique et réfléchissant, c’est-à-dire comme portant
tantôt sur les paramètres de la nature, inclusifs de la nature sensible d’une conscience pleinement intégrée, à l’intérieur

OS H
d’un schéma existentiel dont les conditions réalisées de la spatialité se révèlent être contraignantes, et tantôt sur les

RP EC
actions et les réactions d’une essence suprasensible, éprouvées dans la conscience en tant qu’elle appartient à un sens
interne. Alors que la caractéristique principale du jugement moral objectif est de se fonder sur l’autonomie dynamique
de la conscience, le trait principal du jugement moral subjectif est de réaliser le principe tout aussi dynamique d’une

PU E R
conscience que fonde l’héautonomie.

CH S D
C’est que le sens externe possède également le pouvoir de s’extérioriser spontanément et de manière créative sous
le mode de la communication, de l’expression gestuelle, de la conduite ou de la réalisation poématique, en exprimant la
liberté que conditionnent les exigences d’une règle technique en raison d’une fin dûment délimitée, tout en fournissant
AR FIN
un contexte à sa présence au monde en vertu d’un principe dynamique inhérent. Dès qu’il devient agissant, celui-ci est
susceptible d’influer, et influe effectivement, sur une nature sensible que détermine la conscience suprasensible, de
manière à réaliser, de façon unifiée et morale, la conscience chez le sujet moral de sa présence au monde, sous le mode
de l’insertion intégrée selon une hiérarchie adéquate des valeurs, en vertu de possibilités et de fins qui conviennent
SE À

respectivement à ces deux registres.


RE T,

Dès qu’un jugement est uniquement objectif et qu’il porte seulement sur un objet naturel, sans que le jugement
D EN

n’engage en aucune façon la subjectivité individuelle, ni n’est pressenti comme comportant éventuellement une telle
effectivité, c’est alors qu’il peut opérer en l’absence de tout sentiment apparent, i.e. d’un sentiment éprouvé par le sujet
en tant qu’il est ressenti subjectivement ou perçu objectivement. C’est un jugement qui n’engage nullement le sujet
AN M

dans sa dimension ontologique: le jugement procède de lui certes, mais il n’est en aucune façon perçu par lui comme
comportant des conséquences véritablement significatives pour lui ou comme pouvant en avoir de manière prévisible.
E LE

Cela revient à dire que les conséquences anticipées d’un tel jugement sont congruents avec un état en tous points
conforme avec un état naturel objectif, tel qu’il se déroule et tel qu’il serait censé se dérouler, sans préjuger de l’intégrité
US SEU

actuelle ou future de l’individu et sans anticiper qu’il puisse produire un tel effet.

En d’autres mots, le jugement strictement objectif est un jugement qui s’insère à l’intérieur de paramètres qui
n’engagent pas la subjectivité dans sa présence au monde ou qui, le faisant, requièrent de l’individu qu’il fasse
AL EL

abstraction des enjeux existentiels pour en réaliser effectivement les conséquences. Dans sa plus simple expression, il
tient de l’habitude et de la routine; dans son expression la plus complexe, il dénote une compétence maintes fois
ON N

éprouvée à l’intérieur d’une conjoncture qui, si diverse fût-elle selon la multiplicité des possibilités qui pourraient en
surgir, ne serait pas censée comporter de risques qui soient au-delà des possibilités extrêmes du sujet, d’y parer et de les
RS ON

surmonter. C’est un jugement dont les enjeux existentiels sont négligeables pour le sujet, soit parce qu’ils le sont
effectivement, en raison d’une innocuité réelle de l’objet, soit parce qu’ils le seraient en raison d’une composition
structurelle, administrative ou architecturale du milieu, susceptible d’assurer une sécurité minimale à ceux qui entrent
P E RS

en interaction avec le monde sensible objectif qui en endosse ainsi la qualité inoffensive.
R PE

Puisque tout jugement réalise une finalité au moyen d’une technique, l’acte de juger constitue une action effective
au plan de l’intimité, distincte en cela de l’action évidente — une conduite ou une activité —, se réalisant in foro interno
au plan subjectif, mais exprimée in foro externo au plan objectif. Ainsi, comme pour toute action effective, le jugement
FO E

requiert un objet — ce sur quoi il porte —, une fin — ce en vertu de quoi il se porte —, une technique — ce comment il
AG

se porte —, et une conjoncture — ce à l’intérieur de quoi il se porte —. Comme pour toute action donc, le jugement est
conditionné par sa matière, sa finalité, sa forme et son efficience, puisque l’objet du jugement en est la matière; sa raison
US

7 «... wir von dem Zusammentreffen der Wahnehmungen mit den Gesetzen nach allgemeinen Naturbegriffen
(den Kategorien) nacht die mindeste Wirkiung auf das Gefühl der Lust in uns antreffen … ». KU, Einleitung,
§vi; AK V, 187.
8 Vide en annexe, p. 253, le Tableau I.2, intitulé «Illustration compréhensive du jugement et de ses formes, tels
qu’ils figurent à l’intérieur de la Critique de la faculté de juger.».

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

— ce vers quoi il tend en tant qu’efficience —, la finalité; le moyen entrepris pour réaliser cette raison, sa forme; et la
conjoncture, en tant qu’elle se prête à cette réalisation, son efficience.

LY —
liberté suprasensible nature sensible

ON CHE
jugement : pensée :: raison : action

ANALOGIE I.1: La continuité de la liberté et de la nature dans le rapport de la

ES ER
raison et de l’action.

OS H
Bref, le rapport entre le fait intime du jugement et le fait sensible de l’action se produit sur le mode de l’analogie,
en ce que le jugement est à la pensée comme l’action est à la motricité, tel que l’illustre le schéma supra, de sorte que le

RP EC
jugement illustre la pensée dans l’exacerbation technique et finalisée de sa possibilité, au même titre que l’action
exprime la motricité engagée selon des modalités et une voie analogues. Leur point de distinction réside en ce que le

PU E R
second terme, réalisant une action qui porte sur la nature, est sensible et donc observable, et le premier, réalisant une
action sur le registre spirituel de l’inconditionné, est suprasensible et donc simplement susceptible d’être éprouvé dans
le sens interne.

CH S D
Or, l’action n’est pas étrangère au jugement en ce qu’elle en est la réalisation, en vertu d’une détermination
concrète auquel donne lieu celui-là. Ainsi le problème de l’action apparaît-il en quelque sorte comme étant celui du
AR FIN
jugement, en même temps qu’il est celui de la possibilité d’une mise en rapport du jugement et de l’action. L’action
serait alors le reflet adéquat du jugement conformément à l’intention [Gesinnung] formulée intérieurement, en tant
qu’elle est une maxime de la volonté susceptible de procurer une action 9 et le jugement constituerait adéquatement
SE À
l’action selon une finalité et une technique exprimées sous des modalités adéquates — l’action poématique, en tant
qu’elle transforme la nature; la conduite morale (ou pratique), en tant qu’elle s’agence simplement avec celle-ci sous le
RE T,

mode de l’adaptation, de l’intégration et de la culture; la communication (qui étant en même temps compétence et
performance tient à la fois de la conduite et de l’action), en tant qu’elle révèle les contenus de l’intériorité sensible et
D EN

suprasensible, sous le mode de la transformation spirituelle réciproque des subjectivités. Par ailleurs le domaine de la
transformation du contenu idéel et sentimental en contenu empirique et sensible est celui du désir et de la volonté:
celui-là exprime la tension intérieure de l’être vers la réalisation d’une finalité, en tant qu’elle est estimée valable; et
AN M

celle-ci réalise la conversion de l’énergie désidérative en force actuelle au moyen d’une technique dont l’activité est
E LE

réglée en vue d’une perfection effective que révèle la finalité en tant qu’elle devient concrètement réalisée 10.
US SEU

Le sentiment et la faculté judiciaire:


le complexe synesthésique
En autant qu’ils ne soient pas conçus comme existant indépendamment l’un de l’autre, mais plutôt comme
AL EL

communiquant entre eux sur le mode de la complémentarité, deux plans s’offrent donc à une appréciation de la réalité
anthropologique de l’Homme: le plan subjectif de ce qui est conditionné et simplement éprouvé, constitutif du sens
interne; et le plan objectif de ce qui agit et donc détermine, constitutif des sens externes. Quant au rapport susceptible
ON N

d’exister pour réunir dans la complémentarité chacun de ces plans, de sorte qu’à l’objectivité déterminante corresponde
RS ON

une subjectivité conditionnée se sachant telle et qu’à la subjectivité déterminante se sachant telle corresponde une
objectivité conditionnée, c’est dans le sentiment ouvrant sur le jugement réfléchissant que se retrouve une telle
mise-en-relation, en ce qui concerne la subjectivité conditionnée, et dans le désir associé au jugement déterminant, en
P E RS

ce qui concerne la subjectivité inconditionnée. Or, si le jugement réfléchissant (inclusif du sentiment) reflète dans
l’esprit et dans son état subjectif correspondant, ce que serait une actualité constituée en tant que telle, sous la forme
R PE

d’une représentation adéquate à laquelle adhère la conscience, dans le plaisir, ou refuse d’adhérer celle-ci, dans le
déplaisir, le jugement déterminant (inclusif du désir) reflète ce que serait une conjoncture réalisable, sous la forme
d’une représentation éventuelle de l’anticipation et de la confiance en sa pertinence effective pour un état idéal, i.e.
FO E

hypothétique, et de l’espérance qu’elle fait naître quant à la possibilité que sa réalisation fût effectivement possible.
AG

Si le plaisir de la représentation ne fournit par ailleurs aucune incitation à une amélioration éventuelle de
l’actualité, et cela d’autant plus que le plaisir est complet, c’est que le déplaisir qui lui est associé a acquis une
US

préséance, en raison d’une dichotomie entre les possibilités idéelles de la représentation dans l’imagination et les

9 GMS; AK IV, 435.


10 Vide en annexe, p. 255, le Tableau I.3, intitulé «Spécification du jugement moral, implicite aux espèces du
jugement de réflexion, en vertu de la nature de leur rapport avec la sensibilité».

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

possibilités réelles de la nature, et incite à vouloir transformer l’actualité conformément à celles-ci plutôt qu’à celles-là.
Pour qu’une entéléchie se produise par conséquent, on doit respecter une triple condition relativement à la
représentation: elle reposera sur une expérience réelle; elle anticipera seulement sur une expérience possible, de sorte

LY —
que le désir apparaît comme étant la représentation d’une finalité réelle, susceptible par la suite de faire surgir un
sentiment de plaisir suffisant; et elle réalisera effectivement le passage entre ce qui est imaginé comme étant

ON CHE
simplement possible et ce qui est concrètement réalisable, étant susceptible d’être effectivement réalisé.

Kant fait continuellement la distinction entre le sentiment — ce qui est simplement éprouvé, la capacité du sujet à
éprouver quelque chose 11, dans l’expression d’une pure finalité formelle subjective 12, — et la connaissance — qui

ES ER
repose sur une simple relation de la représentation à l’objet. Or si ces deux états renvoient l’un et l’autre à la subjectivité
de la conscience, l’état pathologique d’être éprouvé situe cette subjectivité à un plan qui le distingue de l’état
épistémologique, lequel implique la capacité de percevoir adéquatement, non pas seulement ce qui appartient à la

OS H
nature, mais encore à ce qui en serait la transformation et le prolongement dans l’espace et dans le temps. Le tout se

RP EC
réalise en vertu d’un sentiment qui révèle à la subjectivité la qualité d’un rapport immédiat à l’actualité et la désirabilité
d’un nouveau rapport fondé sur une éventualité qui constitue une amélioration de l’actualité en vertu d’une qualité
estimée insuffisante pour l’instant, mais néanmoins susceptible d’acquérir, dans un délai plus ou moins rapproché, les

PU E R
attributs formels susceptibles de produire un assentiment qui se fonde sur le plaisir, là où auparavant le déplaisir
suscitait la désapprobation.

CH S D
La connaissance constitue la matière du jugement de l’objet que signifie pour la conscience une chose: elle révèle
à la conscience ce qui en est l’essence et la puissance, en vue d’une finalité dont la réalisation repose sur l’application
AR FIN
d’une technique spécifique selon une règle qui en assure l’efficace, relativement à la perfection de la finalité entrevue.
Par contraste, le sentiment révèle à la conscience, en raison de la qualité plaisante ou déplaisante de la chose, ce que
serait la désirabilité d’un jugement déterminant qui procède de la nature du sentiment éprouvé. Elle serait moindre si
l’essence d’une chose ou d’une conjoncture suscite du plaisir, puisqu’alors la raison tendrait à s’abstenir d’interrompre
SE À

ce qui en serait la source; et plus grande s’il en résulte un déplaisir, puisqu’alors la raison cherchetrait à se doner une
situation qui est plus plaisante ou à tout le moins moins déplaisante; elle serait moindre si la puissance de la chose laisse
RE T,

entrevoir, dans la diversité des possibilités qui lui appartiennent, une issue qui est aussi défavorable ou plus défavorable
que celle contenue dans la situation actuelle; et plus grande si l’issue en question représentait une amélioration. Ainsi,
D EN

se situant à l’intérieur de la subjectivité de ce qui est éprouvé, le sentiment renvoie soit à ce qui dans l’actualité se laisse
représenter; soit à ce qui, à l’avenir, se laisse imaginer comme étant possible et réalisable. Et si le concept du sentiment
AN M

se laisse ramener aux catégories générales du plaisir et du déplaisir, celles-ci renvoient nécessairement à une
détermination du sujet par son sentiment, laquelle apparaît alors comme étant soit plaisante, soit déplaisante.
E LE

Si on prend l’acquisition de la connaissance comme représentant un paradigme de l’action, il existe selon Kant
US SEU

deux déterminations possibles pour le sujet naturel: la détermination sensible, subie sous la médiation des sens; et la
détermination suprasensible, qui implique l’action libre des pouvoirs de connaître les uns sur les autres, tantôt pour se
concerter et tantôt pour s’entraver 13. Toutes les deux ont en commun que la détermination sensible implique le plaisir
ou le déplaisir selon une manière qui, étant appropriée à la nature des sens, suscitera l’un ou l’autre selon la règle d’une
AL EL

technique qui peut être, ou ne pas être, conforme à une finalité; la détermination suprasensible produira un effet
analogue selon que les pouvoirs de connaître seront favorisés dans leur concertation ou empêchés de l’être. Ainsi,
peut-on conclure que le sentiment médiatisé par les sens repose sur le registre d’une compatibilité immédiate et
ON N

ontologique de l’individu avec son entourage naturel, laquelle serait susceptible de favoriser ou de compromettre, sous
RS ON

le mode de la continuité et de la qualité ontologique de l’expérience, l’être du sujet en tant qu’il est une partie prenante
d’une nature amicale ou hostile; alors que le sentiment, tel qu’il est révélé à la conscience dans le jugement esthétique,
signifierait simplement quelle serait, dans leur complémentarité effective, l’adéquation des facultés de la connaissance
P E RS

entre elles, telles qu’ensemble elles sont sollicitées d’une manière qui affirme leur unité respective par une nature qui,
n’engageant pas l’être individuel dans son intégrité ontologique et objective, est néanmoins problématique d’un point
R PE

de vue épistémologique. Car elle engage la compréhension exacte du processus qui éveille, à des degrés différents et
selon les circonstances, les facultés de la connaissance — l’entendement, l’imagination, le jugement et le désir —,
lorsqu’elles sont engagées dans leur activité de décryptage, de représentation, de réalisation et de communication.
FO E
AG

Ainsi, selon que le processus de détermination opère sur le sens interne ou sur les sens externes, pour être éprouvé
par le sujet d’une façon originale, étant inconnue «pour aucun autre pouvoir de connaître» [ein Fall der [...] keines
US

11 KU, §01; AK V, 203-204.


12 Idem, Einleitung, §vii; p. 189-190.
13 KRV; AK III, 075.

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

andern Erkenntnisvermögens stattfindet] 14, cette épreuve, et la conscience que l’esprit en acquiert, se situe au plan du
mode relationnel, à la fois celui de l’être vivant au monde et celui des facultés de l’esprit entre elles, selon un découpage
qui oppose l’objectivité et la subjectivité ainsi que le sensible et le suprasensible. De plus, c’est une relation qui engage

LY —
(soit en la préservant, soit en la compromettant) le statut de l’être vivant dans sa présence au monde, ou encore celui
d’une opération adéquatement concertée des facultés de la connaissance entre elles, sur un mode de connaissance

ON CHE
entièrement original, celui d’un complexe synesthésique, impliquant le jugement et le sentiment, engagés au plan
dynamique de leur réalisation selon un rapport complémentaire et réciproque. Car si le jugement objectif correspond à
l’activité appartenant au schématisme transcendantal de la faculté de juger, en tant qu’elle est une activité qui
consisterait à procurer une dimension sensible aux concepts de l’entendement, cette actualisation du pouvoir du

ES ER
jugement n’est pas sans affecter le sujet. Cet effet se trouve alors représenté de manière sensible dans le sentiment et
révèle à la conscience l’état du sujet [als sinnliche Vorstellung des Zustandes des Subjekts], tel qu’il est déterminé dans
son intimité par l’action épistémologique de son propre esprit, en réponse à la matière de la connaissance ainsi produite

OS H
et à l’effet subjectif inhérent à cette détermination [nach [...] der subjektive Wirkung] 15. Le sentiment apparaît alors

RP EC
comme étant un élément essentiel et nécessaire de l’héautonomie, par laquelle la conscience se donner à elle-même une
loi dans le rapport qu’elle entretient avec la nature sous le mode de la réflexion 16

PU E R
La finalité judiciaire: l’entéléchie

CH S D
Si l’on peut proposer que, selon la perspective kantienne, la finalité de la connaissance est l’unité de la vérité 17, en
d’autres mots, l’appréhension intégrale de l’universel, c’est uniquement dans l’exercice de la réflexion et dans sa
technique organisée que l’on peut souhaiter atteindre cet objectif. Car dès lors que la connaissance n’est ni infuse, ni le
AR FIN
fruit d’une inspiration, elle requiert l’activité dirigée de l’esprit pour qu’elle se réalise. Ainsi, comme pour toute action,
l’activité de la connaissance réunit la finalité et la technique dans le sens d’une entéléchie dont la réalisation effective se
laissera observer avec l’accession de l’esprit à la vérité une et universelle. La réussite en vue de cette fin laisse supposer
l’exercice ininterrompu de la technique, grâce à laquelle l’Idéal révèle en même temps une possibilité multiple— la
SE À

possibilité de viser l’Idéal dans l’intention, la possibilité d’en faire l’approximation avec l’amélioration de la forme
RE T,

actuelle qui en est la matière, et la possibilité de réaliser cette fin dans le sens de la perfection —.
D EN

Ainsi, puisque l’aperception de la vérité dans son sens le plus complet et le plus sublime constitue le projet
théorique de la connaissance, un tel projet trouve une valeur pratique grâce à une technique. Cette technique repose sur
trois piliers complémentaires: la possibilité de l’Idéal en tant qu’il exerce un effet régulateur sur l’intellect; la possibilité
AN M

de l’activité en tant qu’elle est une technique menant à la réalisation de l’Idéal; et la possibilité d’une concertation de
E LE

tous les éléments (pouvoirs de l’intellect et puissances naturelles) dont la mobilisation est requise afin de réduire l’écart
entre l’Idéal conçu théoriquement et la réalité à laquelle aboutit une activité pratique dans l’actualisation de l’Idéal.
US SEU

Bref, l’action de connaître suppose, à l’instar de toute action, la confluence de l’Idéal, du mouvement et de la
perfection, lesquels éléments s’inscrivent à l’intérieur d’un procès. Cette entéléchie est circonscrite, puisqu’elle est
située à l’intérieur d’un ensemble d’entéléchies naturelles et sensibles dont certaines seulement relèvent d’un type
d’entéléchie que réalisent l’autonomie et la spontanéité rationnelles de la liberté. Ainsi, c’est un genre d’entéléchie dont
AL EL

seuls les êtres vivants peuvent revendiquer l’accomplissement, car la dynamique qui le leur procure requiert
l’actualisation du principe mystérieux et intangible de la vie. Or ce principe est susceptible d’illustrer uniquement une
ON N

évidence indirecte (par l’action que l’on en observe objectivement ou que subjectivement l’on en ressent) et de ne
RS ON

jamais se montrer passible d’une observation directe, à laquelle seule une contemplation immédiate du phénomène
nous permettrait de prétendre. De plus, en raison d’être doués du principe de vitalité, les êtres vivants possèdent la
faculté d’entrer en relation les uns avec les autres, en vertu de leur finalité respective et des moyens techniques
P E RS

employés pour la réaliser, non pas uniquement en facilitant, sous le mode de la concertation, la communauté et la
coopération en vue d’accéder à une finalité unifiée, mais aussi sous le mode de l’indépendance des moyens et de l’effort
distincts, en vue de réaliser des finalités séparées et pour l’essentiel singulières ou, au contraire sous le mode de
R PE

l’opposition et de l’antagonisme, en vue de produire des finalités contraires et mutuellement exclusives.


FO E

14 EE; AK XX, 223.


AG

15 Idem.
16 KU, Einleitung, § v; AKV, 185-186.
US

17 Cette affirmation, qui est en réalité une conclusion, mériterait qu’elle fît elle-même l’objet d’une thèse. C’est
pourquoi elle est présentée ici sous une forme hypothétique. Par ailleurs, l’image d’un pays de la vérité, quyi
serait comme une île entourée par un océan d’illusions [KRV; AK III, 202; AK IV, 155] ainsi que les notions de
l’inconditionné comme étant le principe ultime de la possibilité de l’unité rationnelle [KRV; AK III, 242; AK
IV, 196] et de l’ens realissimum, en tant qu’il est l’unique concept de l’unité absolue [REF 5729; AK XVIII,
338]], sont éminemment suggestifs de l’unité de la vérité vers laquelle tend toute connaissance.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 35 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

Il en résulte donc qu’à l’unité intégrale des fins réalisables correspond l’unité intégrale des moyens techniques
susceptibles d’être utilisés ainsi que l’unité intégrale des consciences qui, employant ceux-ci en fonction de celles-là,
réaliseront une concertation suprasensible (au plan individuel) des pouvoirs à l’intérieur de la communauté conative 18

LY —
des êtres (au plan collectif) en vue de l’unité intégrée et intégrale des rationalités que commande le principe de
l’entéléchie (selon les trois formes de la théorie, de la pratique et de la poématique 19).

ON CHE
Or, le concept de l’universel est celui qui représente cette unité suprême, inclusive de l’unité intégrée et intégrale
des rationalités ainsi que celles de toutes les fins possibles, de toutes les réalisations possibles et de toutes les
connaissances possibles, avec la réalisation de la plénitude des individualités et de la communauté, que procure la

ES ER
liberté d’un effort concerté, réciproque et complémentaire. L’actualité d’une telle unité suprême dépend alors sans
faute de chacune de ses espèces subalternes, à défaut de quoi elle tient soit de la fiction — d’un être de raison
entièrement hypothétique sans réalisation possible —, soit de la chimère — d’un être de raison complètement illusoire,

OS H
sans réalisation effective —. Il apparaît alors que le sentiment agit comme étant un révélateur de l’entéléchie, de la

RP EC
possibilité de l’unité suprême en tant qu’elle est susceptible de réalité et de réalisation, à toutes les étapes d’un
mouvement où entrent en confluence la finalité et la technique, définies de manière optimale et associées dans la liberté
de l’action, selon une réciprocité et une complémentarité mutuellement engagées à assurer l’accomplissement de la

PU E R
perfection effective de ce mouvement.

CH S D
En somme, le sentiment serait un indice d’harmonie, extrinsèque quant aux conditions extérieures agissant sur la
conscience et sur l’être naturel qui en est doué, et intrinsèque, quant aux déterminations intérieures d’une conscience
libre et agissante. Celles-là faciliteront ou compromettront la possibilité existentielle de participer de façon optimale à
AR FIN
l’entéléchie possible, effet dont la qualité du sentiment sera l’indice selon ses deux genres du plaisir et du déplaisir.
Quant à la conscience, elle recrute en son sein tous les pouvoirs (théorique, pratique et poématique) susceptibles
d’orienter la possibilité existentielle dans le sens d’une éventualité future, en tous points conforme, ou susceptible de le
devenir, aux principes essentiels de l’entéléchie.
SE À

D’un point de vue historique, le concept d’entéléchie recouvre deux réalités distinctes et donc deux points de vue
RE T,

séparés sur la téléologie: celui de la finalité réalisée (Aristote 20) et celui de la finalité se réalisant (Leibniz 21). Si l’on
D EN

considère que ce qui est réalisé est actuel — sauf lorsque la réalisation inclut la notion de dépérissement ou de
destruction accomplis —, la signification aristotélicienne devient fortement centrée sur la catégorie temporelle du
présent intemporel, qui confirme l’aboutissement d’un procès, alors que le sens leibnizien est tourné vers ce qui n’est
AN M

pas encore, mais qui sera, et engage donc la catégorie temporelle du futur. Puisque ni le monde d’Aristote, ni celui de
Leibniz ne sont immobiles, puisque ces deux mondes supposent le mouvement à partir du non-être qui accède à l’être,
E LE

une puissance qui se transforme en acte, on peut en conclure que la conception aristotélicienne de l’entéléchie est
rétrospective alors que celle de Leibniz est prospective. Car si ce qui réalise une finalité suppose une actualité présente
US SEU

(voire susceptible de se prolonger dans l’avenir), la réalisation implicite qui y est figurée renvoie à un mouvement
historique que seul un regard sur le passé parvient à capter alors que la finalité se réalisant (ou susceptible de se réaliser
puisqu’elle est contenue en germe dans un élément actuel, sans cependant que ne soit découvert le point initial du
mouvement à l’origine de son développement) suppose un mouvement qui, tout en n’étant pas arrivé à terme, serait
AL EL

susceptible d’une réalisation future, si n’en étant pas empêché ou interrompu par un mouvement (et donc une
entéléchie) contraire.
ON N

18 < conatus (latin): effort, élan. Les étymologies proviennent des sources suivantes, selon la langue: GRIMM
RS ON

(2004) pour l’allemand du XVIIIième siècle; GEORGIN (1938) pour le grec ancien; et GOELZER (2001) pour
le latin classique.
P E RS

19 < poihma, to (grec): «oeuvre»; «anything made or done»: generally, «a work»; specifically, «a poetical
work»; «a deed, act» [Liddell and Scott (1901), p. 1235]. Nous conservons la tripartition aristotélicienne de la
R PE

science, qui distingue la théorétique, la pratique et la poïétique [Vide Ph. BECK. «Logique de l’impossibilité».
In ARISTOTE. Poétique. Gallimard. Paris, 1996. p. 8-12] mais nous préférons adopter un néologisme pour
caractériser en général toute oeuvre produite par un agent et qui serait extérieure à celui-ci. Cette mesure a pour
FO E

avantage d’éviter la confusion présente chez Aristote entre la poïétique lato sensu, qui recouvre le même sens,
AG

et la poïétique stricto sensu qu’Aristote nomme la poétique et qui réfère uniquement à l’oeuvre d’art, par
opposition à toute autre forme de réalisation.
20 Vide Métaphysique, q, 8, 1050a 21-23: l’oeuvre est la fin et l’acte, l’oeuvre; l’acte (energeia) dérive du mot
US

oeuvre (ergon) et est synonyme d’entéléchie (enteleceia); et De Anima 412a: l’âme est l’entéléchie du corps,
en tant qu’elle en est le principe de la réalisation.
21 Vide Monadologie I, 18: les substances simples sont des entéléchies puisque elles sont créées avec une certaine
perfection; I, 48: les monades sont des entéléchies qui imitent plus ou moins la Divinité, selon le degré de leur
perfection; et Essai de théodicée, I, 87: l’entéléchie est en même temps la disposition à l’action et l’effort en ce
sens, pour autant que rien n’y fasse obstacle.

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

Dès lors qu’il s’agit d’une entéléchie, il s’agit d’un moment dans la réalisation de l’être, soit que celui-ci soit conçu
comme étant réalisé, soit qu’il le soit comme étant toujours en voie de réalisation, en vertu de l’actualisation effective
d’une puissance latente — ce qui représente une possibilité actuelle — ou d’une possibilité latente simplement

LY —
susceptible d’être actualisée — ce qui représente une possibilité virtuelle. Et dès lors qu’une entéléchie est considérée
comme étant finale ou efficiente, en tant qu’elle tend simplement vers une finalité, elle suppose dans son mouvement à

ON CHE
la fois la spécification d’une finalité, l’application d’une technique et le pouvoir d’effectuer l’une et l’autre, le tout
unifié en vertu de la finalité effectivement réalisée ou simplement en voie de l’être.

Nous voilà donc situé devant le noeud de la problématique kantienne (que spécifie ses quatre questions: que

ES ER
puis-je savoir? que dois-je faire? que m’est-il permis d’espérer? qu’est-ce que l’homme? 22) et la clef de la
compréhension de son oeuvre. Celle-ci s’insère à l’intérieur d’une cosmologie en perpétuel mouvement et d’une
téléologie incessante qui consiste à connaître la possibilité objective et idéale des choses (la philosophie théorique); à

OS H
définir les actions susceptibles de l’actualiser (la philosophie pratique); à comprendre les limites à l’intérieur desquelles

RP EC
se situe la conscience dans l’agencement réciproque et complémentaire de l’épistémologie et de la moralité (la
philosophie critique); et d’unifier le tout à l’intérieur de l’expérience humaine, laquelle constitue le carrefour et le point
nodal d’une rencontre et d’une résolution des antinomies, celles qui mettent en présence la physique et la

PU E R
métaphysique; la nature et la liberté; l’être et le non-être; le conditionné et l’inconditionné; la théorie et la pratique. Le
tout se produit en vue de l’unique réalité, qui paradoxalement est située au plan de l’Idéalité, car elle est la réconciliation
dans l’actualité de toutes les fins possibles [Einheit der Zwecke] 23. Ainsi, la philosophie poématique, laquelle trouve

CH S D
son point culminant dans la sagesse, est en tout temps suggestive d’une unité non-encore survenue, puisque sa
réalisation représente un Idéal pratique en état d’accomplissement perpétuel. Car si le discours kantien est proprement
métaphysique, sa fin est proprement physique — et donc esthétique selon la perspective de son accessibilité à la
AR FIN
conscience —, en tant qu’elle trouve sa contrepartie effective dans le monde phénoménal. C’est un monde en lequel le
réel du phénomène et l’idéel du noumène se retrouvent comme étant tout un, grâce à l’activité pratique et poématique de
l’homme qui, en réalisant d’une manière concertée et réciproque la perfection de la nature, réalise en même temps celle
SE À
de sa propre nature. Car alors, toute perfection naturelle devient en même temps le procès achevé de la perfection
humaine, en tant que celle-là réalise l’humanité qui est aussi la fin finale ultime de la nature 24.
RE T,

C’est que la nature humaine — l’essence suprasensible de l’homme qui entre dans un rapport unifié avec sa nature
D EN

sensible — représente en quelque sorte le point de l’intersection et de l’enchevêtrement du monde de la nature et du


monde de l’esprit. Car si la connaissance se fonde sur la dimension sensible et matérielle de l’espace, elle est par
AN M

essence non-sensible et immatérielle. Elle est donc susceptible de ne jamais être perçue objectivement de façon
immédiate mais uniquement d’être subjectivement éprouvée dans son activité spirituelle et seulement alors d’une
E LE

manière par laquelle les actions et les productions manifestes la médiatisent. Chez Kant, la rupture entre le sujet et
l’objet est complète à l’intérieur du principe de la connaissance: il s’agit alors pour la conscience d’interagir, au moyen
US SEU

de la faculté suprasensible, avec une nature sensible, de sorte que tout ce qui est subjectif réside au sein de l’esprit ainsi
que de ses multiples transformations intimes et que tout ce qui est objectif réside au sein du monde de la nature, à
l’intérieur du phénomène tel que représenté par l’intuition sur laquelle porte l’entendement, en vertu du principe: «Nil
est in intellectu quid non prius in sensu fuit» 25.
AL EL

Si la conscience kantienne est transcendantale, si elle plane au-dessus de la réalité un peu comme l’esprit de Dieu
au-dessus des eaux primordiales, elle alloue dans la connaissance ni pour la saisie immédiate de l’essence des choses
ON N

dans l’intuition (son noumène est une réalité suprasensible hypothétique quant à la possibilité phénoménale de la chose
RS ON

26
); ni pour une communion des subjectivités qui obvierait au processus d’une communication sensible; ni pour une
appréhension intime mais objective de la réalité métaphysique des formes pures qui par définition échappent à toute
aperception sensible, sans nier pour autant, ni leur essence immatérielle, ni leur réalité objective. Si la conscience
P E RS

kantienne agit comme l’esprit de Dieu planant au-dessus des eaux primordiales, ni Dieu, ni les eaux primordiales n’ont
de consistance réelle pour elle et comportent pour l’esprit une valeur uniquement idéelle, puisque les concepts qu’elle
R PE

en formule sont réfractaires à toute intuition sensible.

Or, c’est dans le rapport du sentiment et de la connaissance que se réalise la confluence du sens interne, susceptible
FO E

uniquement d’éprouver — de connaître phénoménalement, dans les sensations éprouvées — la vie de l’esprit, et des
AG

sens externes, lesquels réalisent dans l’intuition, l’aperception et l’appréhension d’une réalité que réunit (dans ses
US

22 KRV; AK III, 522-523, pour les trois premières questions; LOG; AK IX, 025, pour la quatrième interrogation.
23 Idem; AK III, 254.
24 KU, §82; AK V, 426.
25 Vide SENTROUL (1913), p. 12-14.
26 PKM, §32; AK IV, 315.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 37 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

dimensions temporelles) l’imagination triplement habilitée à évoquer à l’esprit ce qui fut, à représenter
synthétiquement ce qui est et à inventer (ou découvrir) ce qui sera. De plus, l’imagination unifie toutes ces données en
une synthèse complète (ou aussi complète que possible), le tout sous la gouverne de l’entendement constitutif,

LY —
conceptualisant et régulateur auquel la raison, dans son activité idéelle, fournit les éléments hypothétiques d’une
éventuelle unification systématique en vue d’une universalité possible 27.

ON CHE
Selon que la connaissance est plus ou moins présente ou selon que, en d’autres mots, la sensibilité occupe plus ou
moins entièrement la vie de l’esprit, on retrouvera dans le jugement une présence et une intensité variables du
sentiment. Dans la mesure où le jugement est conditionné uniquement par la sensibilité, au détriment de la conscience

ES ER
que l’on en a et qu’il subit par conséquent une détermination empirique, le sentiment devient le plus présent, jusqu’à
l’être immédiatement, alors que la détermination encourue remet en cause l’intégrité naturelle de l’être vivant. En ce
cas, le rapport au monde sensible suscitera les réactions viscérales du plaisir ou du déplaisir (les émotions) qui

OS H
s’articulent pour la personne autour des sentiments de sécurité ou de crainte, de bien-être ou de douleur.

RP EC
Dans la mesure où le sujet judiciaire est la cause d’une détermination, le sentiment est à toutes fins pratiques

PU E R
inexistant, en dehors d’une conjoncture empirique susceptible de faire naître des interactions, à l’intérieur de
l’expérience épistémologique, entre les forces dérivées procédant de la substance des êtres (les sentiments). L’absence
du sentiment caractérise donc le jugement, soit au plan de la conjoncture abstraite et hypothétique d’une activité pure

CH S D
susceptible de faire naître une passivité pure; soit à celui qui procure une conceptualisation abstraite sur la nature ou sur
la finalité substantielle, complètement séparées d’une expérience, actuelle ou éventuelle, susceptible d’être vécue et
éprouvée. Mais elle ne saurait en aucune façon caractériser le jugement, dès lors que celui-ci s’exerce à l’intérieur d’une
AR FIN
situation qui engage l’intégralité de l’individu, puisqu’alors les retombées effectives du jugement ne sauraient être
étrangères au sort de celle-ci.
SE À

Sentiment et entéléchie
RE T,

Or, si ces deux éventualités — le conditionnement et la détermination absolus — sont susceptibles d’être
envisagées à l’intérieur d’une appréciation théorique des possibilités, elles ne représentent en aucune façon
D EN

l’expérience individuelle typique. Celle-ci alloue pour une connaissance qui s’exerce sur un fond de sensibilité
possible, pour une détermination et un conditionnement qui se côtoient et pour une synthèse ontologique du registre
AN M

suprasensible et de la dimension sensible que réalise l’homme. Bref, de la même manière que la faculté de la
connaissance fait en tout temps partie intégrante de la conscience, ainsi en est-il du sentiment dans son rapport au désir,
E LE

en tant qu’il est la faculté qui en dérive, lesquels révèlent pour ceux-ci un lien avec les deux aspects de la détermination,
celle qui est subie et celle qui est produite par le sujet, opérant sur le mode de la réciprocité entre la présence que l’on
US SEU

préserve et le manque auquel on supplée, et la conscience que l’on en a de ces deux états, en tant qu’ils plaisent ou
déplaisent. Or, ce qui plaît, plaît en fonction de quelque chose et ce qui déplaît pareillement.

Pourtant, nous dit Kant, le sentiment comporte une caractéristique distinctive: s’il est une sensation, voire une
AL EL

sensation intime qui porte sur l’intuition et non sur l’objet sensible, il est la seule parmi toutes celles-ci qui n’est pas
susceptible d’une utilisation en vue d’acquérir une connaissance, en raison d’être uniquement subjective 28. Dès lors
qu’il s’agit d’une sensation pour l’essentiel subjective, on doit comprendre que cette sensation tient son principe et son
ON N

origine uniquement de l’intériorité suprasensible de la personne, sans référence préalable, directe et immédiate, à
RS ON

l’univers objectif de l’empirie. Il caractérise par conséquent la nature substantielle de l’être doué de la capacité de
ressentir.
P E RS

En somme, le sentiment serait le principe psychologique par excellence: on assiste avec le sentiment à une relation
qui engage uniquement l’être conscient avec lui-même, autant tel qu’il est actuellement qu’en raison de sa possibilité
R PE

éventuelle, dans l’unité profonde de son être tel qu’il se réalise, tel qu’il s’est réalisé et tel qu’il est enclin à se réaliser.
Car le sentiment pur selon l’essence ne résulte d’aucun rapport avec le monde empirique, en tant qu’il serait déterminé
par la sensibilité, et il révèle uniquement chez le sujet, un état de compatibilité, de congruence, de synergie, de
FO E

complémentarité et de conformité avec une possibilité engagée sur la voie de sa réalisation, à défaut d’être
AG

complètement réalisée, et dont le degré de perfection et de pureté (ou d’imperfection et de carence) se révèle en même
temps selon l’intensité et la qualité des nuances éprouvées à l’intérieur de la conscience. Bref, le sentiment renvoie à
une plénitude de l’être intérieur et prend, selon chacun de ces moments, le triple aspect de la satisfaction, de la beauté et
US

de la sublimité, auxquels s’ajoutent l’affect mixte de l’agrément, qui repose sur un rapport de l’intimité sensible avec
l’empirie, et la connaissance mixte — a priori quant aux principes, mais a posteriori quant aux conséquences — de

27 KRV; AK III, 091-092.


28 KU, Einleitung, §vii; AK V, 189.

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

l’entéléchie au sens leibnizien du terme 29.

Plénitude de l’être dans la satisfaction, en tant qu’elle réalise effectivement la puissance subjective de l’être

LY —
conscient de lui-même, en vertu d’une possibilité intrinsèque qui se sait telle, sans référence immédiate, ni au monde
sensible de l’empirie, ni au registre suprasensible de l’inconditionné complet, mais simplement à l’être transcendantal

ON CHE
du sujet. La conscience repose sur une connaissance intégrale, inclusive de la possibilité historique et culturelle, sans
pourtant s’en tenir uniquement à cette dimension, et qui, dans sa réalisation effective en fonction d’une propensité
innée, d’un désir qui l’accomplit et d’un conatus qui se dévoue en ce sens, peut s’autoriser à toutes les intensités, à
toutes les teintes et à toutes les nuances du sentiment, dont l’instance suprême serait le bonheur. Pour cette raison, le

ES ER
sentiment se situe non pas seulement au plan esthétique, mais aussi au plan de la moralité, avec l’extériorisation de la
raison pratique, conformément au désir et à la volonté qui en sont les deux pouvoirs actifs et déterminants.

OS H
Plénitude de l’être dans la beauté, en tant que celle-ci est associée à la conscience d’une réalisation effective et

RP EC
objective selon la connaissance et la représentation intégrale que l’on en possède, lesquelles révéleront une consonance
parfaite et harmonieuse du concept et de l’image selon l’actualisation suprême de ses possibilités effectives: le modèle,

PU E R
l’archétype et le prototype serviront pour elle d’une illustration privilégiée en des contextes différents, de l’Idée qui
inspire la matière de son Idéal accompli. Le modèle jouera ce rôle en informant l’actualité de l’Idée incorporée qui
préside à leur Idéal, de substances analogues engagées sur la voie d’un mouvement de perfection se perfectionnant, en

CH S D
fonction de son déroulement éventuel. Le prototype, en constituant l’entéléchie originaire d’un genre dont les espèces
se réalisent sans cesse et se constituent en de nouveaux modèles, qui sont une amélioration perpétuelle les uns sur les
autres et dont l’originalité et le degré de perfection trouvent entre eux un point de comparaison, à l’intérieur d’une
AR FIN
dynamique à laquelle président une volonté d’émulation que suscitent les circonstances et l’émulation effectivement
produite à l’intérieur de celles-ci. Pour cette raison, le sentiment du beau aurait une affinité essentielle avec l’ontologie,
avec l’illustration et l’usage de la raison poématique.
SE À

Plénitude de l’être dans le sublime, en tant qu’il est la conscience d’une réalisation objective selon des paramètres
qui dépassent toute conceptualisation et toute représentation définies. Le résultat sera de faire naître l’impression d’une
RE T,

grandeur mathématique et d’une puissance dynamique qui dépassent l’entendement et jusque l’expérience vécue, sans
D EN

pour autant exclure la possibilité pour le sujet de situer l’éventualité de l’entéléchie au plan de l’ineffable et de l’infini.
Celle-ci serait passible d’une représentation abstraite dans l’espace, susceptible d’être éprouvée subjectivement dans le
temps, sous le mode d’une continuité illimitée et d’une inclusion autorisant à toutes les possibilités existentielles, y
AN M

compris au plan de la durée. De sorte que le sentiment du sublime ouvre éventuellement sur l’épistémologie, en
suscitant et en contribuant à la mobilisation théorique des pouvoirs de la connaissance en vue de clarifier l’inexpliqué
E LE

sensible, et sur la téléologie, laquelle inclut à la fois le mouvement immanent de la mythologie et la direction
transcendante de la théologie, dans leur tentative pratique de conférer une signification qui, parce qu’elle ne saurait être
US SEU

entièrement hypostasiée dans le domaine du sensible, requiert une élévation de l’esprit au plan suprasensible de la
raison pour être adéquatement reçue.

En plus, deux formes mixtes s’ajoutent aux formes pures que prend le sentiment éprouvé subjectivement en vertu
AL EL

d’une essence qui convient proprement à la vitalité de l’âme. Ces formes renvoient à un autre genre de plénitude, celle
des sens dans le rapport de la conscience à la nature, selon une modalité exclusivement sensible pour l’une, et celle de
ON N

l’intellect dans le rapport de la conscience à la nature, selon une modalité suprasensible pour l’autre.
RS ON

Plénitude de l’être selon les sens, en raison d’une adéquation complète de la nature au sujet existentiel, éprouvant
subjectivement, sous le sceau de l’agrément, un rapport objectif au monde sensible qui laisse entrevoir l’abondance
P E RS

ininterrompue de l’expérience, telle qu’elle se vit avec une conjoncture qui assure la sécurité complète de la personne.

Plénitude de l’être selon l’intellect, en raison d’une adéquation complète du monde objectif à la conscience
R PE

réfléchissante qui entrevoit en toute lucidité, sinon la perfection accomplie des choses, du moins leur possibilité en
fonction de cette perfection, non plus simplement dans l’harmonie d’une représentation, mais aussi dans celle de
FO E

l’expérience que caractérise la confluence parfaite de l’une avec l’autre, de l’Idée et de sa réalité, du noumène et du
phénomène, de la possibilité et de sa réalisation.
AG

Le rapport entre le sentiment et le jugement laisse entrevoir une tension entre le jugement subjectif de l’un,
US

éprouvé sans être conceptualisé, et le jugement purement objectif de l’autre, conceptualisé sans être éprouvé, laquelle
tension renvoie à une dialectique dynamique et complémentaire du coeur et de la raison qui oblige à prendre partie en
faveur de l’un ou de l’autre, même dans le plus pur des équilibres les unissant, comme caractérisant le plus fidèlement

29 Vide en annexe, p. 256, le Tableau I.4, intitulé «Espèces majeures du sentiment, en regard de leur rapport aux
pouvoirs de l’intellect, à l’état de l’esprit et au domaine philosophique correspondant».

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LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

l’originalité proprement humaine, dans la distinction qui lui appartient en tant que participant au genre des êtres animés.
C’est Pascal qui a prononcé la thèse de l’autonomie du sentiment dans l’aphorisme maintenant fameux: «Le coeur a ses
raisons que la raison ne connaît pas» 30, auquel Kant oppose le point de vue de la primauté de la raison sur le sentiment,

LY —
du noologique sur le pathologique 31.

ON CHE
Dès lors que les impulsions du sentiment prévalent dans la conduite — activité ou action —, sans que
n’intervienne l’efficace de la logique de l’entendement ou de la raison en général afin d’en infléchir le cours, d’en
orienter les énergies et de l’insérer à l’intérieur d’une finalité extrinsèque, la conduite sera dite pathologique, étant alors
déterminée intérieurement par des mobiles qui relèvent uniquement du sentiment. Mais selon que la raison acquiert un

ES ER
ascendant sur le sentiment, selon qu’elle lui fournit une règle dans la conduite de façon à le plier à une technique qui
obéit à une finalité selon un mouvement de l’entéléchie au second sens, ayant pour aboutissement ultime une perfection
objective, on peut dire alors que la conduite est proprement noologique.

OS H
RP EC
Or voilà que, à l’intérieur du rapport complémentaire de la raison et du sentiment qui caractérise le jugement
esthétique, existe un équilibre complexe qui, dans la logique de Kant, reflétera nécessairement cette primauté

PU E R
noologique, susceptible de rallier le sentiment et de le mettre au service d’une fin qui est extérieure à sa propre finalité.
Cela aura pour effet de subsumer l’expression immédiate de la conduite subjective en fonction d’une nature singulière,
initiée selon une dynamique qui anticipe sur les notions extrêmes de refoulement et de sublimation rencontrées à
l’aurore du XXième siècle. Le sentiment sera ainsi marqué du sceau d’un principe de réalité, immanent à un espace

CH S D
architectonique et à un temps culturels, tout en s’inscrivant progressivement à l’intérieur du mouvement historique
qu’inspire la valeur objective de la perfection, à partie de valeurs et de choix originels. Ceux-ci seront valables pour
AR FIN
l’ensemble de la collectivité sur laquelle porte le leitmotif formel d’une définition historique originale. Bien que
celui-ci ait subi de nombreuses altérations et modifications, à l’intérieur d’une variété de formulations morales et de
codifications juridiques, qui ne sont pas sans améliorer parfois (et peut-être souvent) des formes antérieures mais qui
ont toujours pour but de composer adéquatement avec une situation actuelle, il se laisse reconnaître à la qualité et à la
SE À

direction que prend la vitalité de l’ensemble à l’intérieur de son expression historique.


RE T,

D’un côté, on retrouve le jugement qui, dans ses principes, ressort aux pouvoirs supérieurs de connaître; de l’autre,
D EN

le sentiment qui, selon l’un ou l’autre de ses genres, le plaisir ou le déplaisir, constitue un principe de détermination sur
le jugement. D’un côté, on aperçoit la réflexion sur une représentation qui est un principe de détermination sur le
sentiment, le faisant apparaître dès lors qu’est mis en branle l’acte de réflexion susceptible de produire ces pouvoirs de
AN M

connaître, avant tout concept et avant toute règle, non seulement en raison de la représentation, mais aussi en vertu du
sentiment susceptible d’être évoqué par elle. De l’autre, la finalité subjective du sentiment, pensée avant que d’être
E LE

éprouvée, logos donc avant que d’être pathos. D’où ressort de cette association privilégiée des deux aspects distincts de
la vie intérieure, la rationalité et la sensibilité, un complexe synesthésique qui unit la raison et le sentiment et subsume la
US SEU

représentation objective sous les conditions de la faculté de juger — qui devient alors le principe déterminant sur la
chose, avec l’identification du concept dans la réflexion et la schématisation de la règle dans la détermination active —,
lesquelles conditions sont alors en même temps subjectives (i.e. éprouvées dans le for intérieur) et universelles (i.e.
valables sauf exception in foro externo pour tous les cas d’espèce). C’est une détermination qui trouve son principe
AL EL

dans la spécification du concept et de la règle qui, même lorsqu’elle est appropriée, s’avère en même temps limitative
quant à l’extension et réductionniste quant à l’intension.
ON N
RS ON

Sentiment et pressentiment
Ce qui pose problème, c’est la synthèse, parfaitement équilibrée dans l’action du pouvoir de juger, de la
P E RS

subjectivité du sentiment dans son effet singularisant et de l’objectivité du jugement dans son résultat totalisant: car il
résulte de la thèse kantienne de la subjectivité qui peut prétendre en même temps à l’universalité que, étant valable pour
R PE

telle représentation spécifique, tel jugement serait néanmoins non pas particulier mais général. La question sera de
savoir de quelle universalité il s’agit, alors que la cause exogène du jugement n’a en elle-même aucune prétention à
l’universalité et peut à la rigueur s’offrir à la conscience judiciaire singulière en une seule occasion unique.
FO E
AG

Posons l’exemple d’un arbre dans la forêt que l’âge avancé pour son espèce rend particulièrement vulnérable aux
bourrasques de vent. Posons en plus un randonneur qui se promène à l’intérieur de cette même forêt, sur un sentier qui
longe le vieil arbre, situé à l’intérieur d’un rayon imaginaire que dessinerait sur le sol la hauteur de l’arbre, si celui-ci
US

venait à s’écraser. Ajoutons à cette conjoncture une journée particulièrement venteuse. Proposons ensuite deux
hypothèses concomitantes: celle d’une forte bourrasque, imprévue et imprévisible, et celle d’un randonneur prudent.

30 B. PASCAL. Pensées 329, 680. In Pensées (édition Sellier). Livre de poche. Paris, 1991. p. 224, 467.
31 KPV; AK V, 072-073.

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Dans la première hypothèse, le vent se lève soudainement, d’une force telle que le promeneur, arrivé à la hauteur
de l’arbre, entend un craquement net et intense suivi d’un froissement progressivement plus prononcé de feuilles dont
une estimation rapide de la provenance donne à entendre qu’il se trouverait en plein sur la trajectoire d’un arbre en

LY —
pleine chute. À peine a-t-il pris conscience de cette forte probabilité, en même temps que du sentiment de crainte quant
au péril auquel il est exposé, s’il ne change pas la trajectoire de sa marche, que le promeneur décide d’accélérer sa

ON CHE
marche au pas de course et réussit à franchir la distance qui le sépare de la course fatale d’un arbre qui s’abat à ses pieds.

Dans la seconde hypothèse, le promeneur est un habitué des longues marches en forêt et a remarqué qu’il se
trouvait à proximité d’un vieil arbre dont la stabilité toute précaire donnait à croire que, si les vents déjà forts se levaient

ES ER
et prédominaient dans une certaine direction, il courrait un danger mortel d’être happé par lui s’il tombait et s’il ne
modifiait pas en conséquence la trajectoire de sa randonnée. Peu de temps après, tel qu’anticipé, le vent se lève et, à son
grand soulagement, le promeneur constate que là où il se trouvait quelques instants auparavant, gît maintenant un arbre

OS H
qui s’est abattu avec violence et fracas.

RP EC
Si le scénario de chacune de ces deux hypothèses connaît une fin analogue, la compromission de la sécurité

PU E R
physique d’un promeneur en forêt, suite à un événement naturel fortuit, il diffère sur un point majeur alors que dans le
premier cas, le promeneur a réagi instantanément et de façon adéquate à un accident qui se produisait, pour éviter un
danger imminent et se mettre à l’abri de celui-ci, et que dans le second, le promeneur a anticipé un danger avant toute

CH S D
évidence claire et explicite de son éventuelle matérialisation, pour prendre les mesures hypothétiquement adéquates
afin d’assurer une sécurité non encore compromise, pour ensuite constater que sa prévoyance n’était pas inutile 32.

AR FIN
Dans la première hypothèse, le sinistre, aperçu suffisamment tôt pour éviter les conséquences de son entéléchie,
conduira à une appréciation qui évoque un complexe synesthésique judiciaire, se fondant sur une association dans
l’esprit subjectif [Gemüt] de la raison et du sentiment, dans lequel la crainte, qui procède du danger que représente pour
l’existence un sinistre en voie de se réaliser, détermine instantanément le jugement. La réaction qui s’ensuit obéit à une
SE À

finalité ontologique, celle de garantir la sécurité du promeneur autonome. Devant le succès de la mesure auquel il a
recours, celui-ci éprouve tantôt un sentiment intellectuel, la satisfaction d’avoir réagi adéquatement — et donc d’avoir
RE T,

accompli une fin désirée avec instance — et par la suite un sentiment sensible, le soulagement d’avoir ainsi échappé à
D EN

un péril certain.

Dans la seconde hypothèse, le sinistre ne donnait aucun indice de se produire au moment où l’action de l’éviter fut
AN M

entreprise. Il était seulement anticipé, de sorte que le facteur déterminant du jugement fut le pressentiment, le sentiment
E LE

vague d’un danger imminent, avant même l’évidence de sa manifestation, donnant lieu à une action qui se révèle
adéquate uniquement ex post facto. Ce n’est pas le moment initial d’un processus périlleux déjà engagé et l’action
d’évitement en résultant qui en affirment le bien-fondé, mais c’est l’éventualité de l’ensemble d’un événement auquel
US SEU

le promeneur a paré au moyen d’une action préventive qui par la suite en confirme la justesse.

Avec la notion de pressentiment, on entre chez Kant dans le domaine de l’incompréhensible, comme en attestent
les quelques références qui en traitent dans son oeuvre. Ainsi, grâce au pressentiment, la nature a-t-elle la possibilité de
AL EL

signifier par anticipation une fin naturelle que la raison est susceptible d’identifier en se fondant sur le principe des
causes possibles et en se fiant à une aptitude rationnelle à remonter la série des causes jusqu’à son point originel et à en
ON N

parer les effets, malgré que le concept de fin naturelle soit étranger aux sciences physiques 33. On retrouve un autre
exemple du pressentiment chez Kant, avec l’exposition du problème que procure la sensation anticipée d’un objet
RS ON

suprasensible — la vérité, le noumène, la Divinité — qui ne tombe pas sous la coupe des sens 34, mais qui fait surgir
l’opposition entre le pressentiment [ahnen] qui échappe au philosophe puisqu’il repose sur un savoir confus, mais dont
P E RS

la source demeure mystérieuse, et la conjecture [raten], qui appartient en propre à la philosophie en tant qu’elle illustre
l’expression d’une raison que guide uniquement la logique 35. Le destin présente un problème particulièrement épineux:
il semble prévaloir sur le libre arbitre et la connaissance que l’on en possède repose sur une des deux manifestations
R PE

possibles de la conscience, lesquelles reprennent la division entre ce qui est logique et ce qui échappe à son pouvoir.
D’une part, le pressentiment [Ahnung], un sens caché [einen verborgenen Sinn] s’exerçant préalablement à la réflexion
mais qui est susceptible de révéler ce qui arrivera avant que cela ne se réalise; de l’autre, la prescience
FO E

[Vorhererwartung], laquelle se fonde sur la réflexion et déduit de proche en proche les effets conformément au principe
AG
US

32 Vide en annexe, p. 258, le Tableau I.5, intitulé «Schéma illustrant la distinction entre le sentiment et le
pressentiment à l’intérieur d’une dynamique conjoncturelle analogue.».
33 KU, §72; AK V, 390.
34 EVT; AK VIII, 397-398.
35 Idem, p. 399.

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de causalité 36.

Pourtant, le principe de l’unité de la conscience dans la constitution unificatrice de l’Idéal de la vérité unique

LY —
semblerait faire échec a priori à la distinction radicale entre ce qui est simplement aperçu comme étant vrai et ce qui,
étant vrai, obéit aux lois de l’évidence discursive. Si on accepte cependant que l’expérience courante rend possible

ON CHE
d’anticiper parfois sur la production d’un événement, en raison de la conjoncture uniquement et en l’absence provisoire
d’une explication philosophique objectivement suffisante et adéquate pour justifier un tel fait (ce que Kant ne nierait
certes pas, comme l’attestent les propos qui ont précédé), nous pouvons proposer que l’action subséquente est soit
réactive, soit proactive, selon que le sentiment ou le pressentiment sont les principes déterminants du jugement.

ES ER
Or, en analysant l’un et l’autre cas, l’on s’aperçoit que, d’un point de vue phénoménologique uniquement, ce qui

OS H
distingue le sentiment et le pressentiment, c’est non pas la série objective des causes et des effets, mais la relation du
sujet à celle-ci, de sorte que, dans la première hypothèse, l’action procède d’une réaction adéquate à une cause aperçue,

RP EC
dans la médiation du complexe synesthésique impliquant le sentiment (v.g. la crainte devant la menace d’un danger
imminent), alors que dans la seconde hypothèse, cette action, tout en parant effectivement à un tel danger, sera initiée

PU E R
simplement dans l’anticipation qu’un sinistre se produise, avant que ne se révèle aux sens la cause efficiente qui en
signifie l’éventualité, par l’entremise d’un jugement impliquant le pressentiment. Celui-ci s’éprouve subjectivement
comme étant un je-ne-sais-quoi qui, malgré qu’il est inconcevable dans l’immédiat, détermine et incline

CH S D
impérieusement, voire adéquatement, à effectuer une action non pas en l’absence de toute cause efficiente, mais avant
que celle-ci ne se manifeste de façon sensible à l’intérieur d’une conjoncture qui en rend hautement probable
l’éventualité et qui présage son échéance imminente.
AR FIN
En d’autres mots, le sentiment et le pressentiment sont des analogues. D’une part, ils impliquent une action qui
intervient à l’intérieur d’une série où interviennent la cause efficiente et l’effet en résultant (en conformité au principe
naturel de causalité, auquel est associé celui de la spontanéité et de l’autonomie suprasensibles). D’autre part, ils se
SE À

distinguent en ce que le sentiment requiert la présence sensible d’une force naturelle déterminante à l’origine du
mouvement efficient selon un rapport de cause à effet; et que le pressentiment anticipe cette production d’une manière
RE T,

inexpliquée, avant toute manifestation explicite de la cause qui en déclenchera le déroulement. En somme, si
D EN

l’association du jugement et de la réaction s’exerce en fonction de la cause uniquement, en tant que celle-ci est le
principe de l’efficience spécifiée, celle du jugement et de la proaction s’exerce en fonction du principe à l’origine de la
cause gouvernant une efficience subséquente, laquelle sera susceptible d’une appréhension immédiate. De sorte que, si
AN M

le sentiment surgit devant la cause, en tant qu’elle est un principe d’efficience, le pressentiment naîtra face à la cause
considérée en elle-même, en tant qu’elle est elle-même un effet, sans qu’elle ne perde en cela son statut de principe
E LE

quant à l’effet objectif dont elle est subséquemment la cause. Il résulte de cette constatation que le statut de la cause sera
réévalué dans l’acte subjectif du jugement.
US SEU

Si la cause est entrevue simplement comme étant, à l’intérieur du complexe synesthésique du jugement, le
principe de l’efficience à laquelle doivent parer le jugement et l’action qui en résulte, c’est qu’elle est considérée
singulièrement, i.e. a posteriori, en tant qu’elle révèle un surgissement indépendant, sans égard pour la conjoncture à
AL EL

l’intérieur de laquelle elle s’inscrit. Dans l’exemple que nous proposons, cette cause est le coup de vent soudain et
imprévu qui rompt l’arbre dont il s’agit d’éviter la chute, sous peine d’être écrasé par lui. Le sentiment accompagne
ON N

alors la manifestation de cette cause et, s’il est un principe de détermination du jugement qui est suscité par lui, dont le
principe transcendantal fondamental se situe pour celui-là dans le pouvoir supérieur de connaître, c’est la cause
RS ON

objective qui est le principe déterminant du sentiment, en tant qu’il le fait naître, étant éprouvé dans la conscience du
sujet en vertu de l’occurrence sensible qui en est à l’origine.
P E RS

Par ailleurs, si à l’intérieur du complexe synesthésique, qui réunit dans la raison (assertorique ou hypothétique) le
jugement et le sentiment, la cause est un effet dont on a identifié le principe; si en d’autres mots, il existe une cause à la
R PE

cause dont l’aperception est suffisante pour déduire la mise en place de ce principe (selon la loi de la causalité), avant
même que l’action ne s’accomplît naturellement pour initier le mouvement qui associe une cause manifestée et une
efficience réalisée, on pourrait à juste titre dire que le pressentiment est le sens caché qui constitue d’une manière
FO E

inopinée et inattendue une aperception du principe originel de la cause, en tant que celle-là produit une anticipation sur
AG

la cause manifestée. Nonobstant qu’une telle disposition tient à une illustration de l’imagination propre au génie, dont
la créativité et l’originalité sont d’autant plus grandes qu’elles s’exercent loin de la contrainte des règles que lui
imposeraient les autres facultés de la connaissance 37, le statut du sens mystérieux qui permet d’anticiper sur le savoir
US

objectif fait problème.

36 APH, §36; AK VII, 186-187.


37 Idem, §57; AK VII, 224.

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Car au lieu de faire confiance simplement au plan sensible de fournir la matière du jugement et du sentiment,
co-existants à l’intérieur d’une relation concertée et mutuelle, l’esprit [Gemüt] repose son activité judiciaire sur le
principe de la causalité synergique, qui alloue pour la conjoncture d’une multiplicité de facteurs, exhausse le jugement

LY —
au plan de l’extrapolation suprasensible et lui adjoint le pressentiment. Le pressentiment est-il alors un sentiment?
Peut-on faire allusion, pour le pressentiment, à un complexe synesthésique judiciaire? La réponse est affirmative, car ce

ON CHE
que l’on nomme le pressentiment est en réalité un sentiment qui porte sur une cause d’un ordre supérieur (une forte
probabilité conjoncturelle), résidant à l’intérieur de la conjoncture dont la cause efficiente la plus immédiatement
perceptible serait une expression, et dont l’aperception adéquate est le principe déterminant du sentiment, en ce qui
concerne la seconde hypothèse.

ES ER
Si dans la première hypothèse (de l’homme prudent), la cause immédiate est considérée singulièrement, comme
surgissant naturellement, de manière spontanée et prévisible, elle reçoit dans la seconde hypothèse (de la forte

OS H
bourrasque) une considération intégrale, i.e. en tant qu’elle appartient à une conjoncture et qu’elle émane de celle-ci,

RP EC
étant l’effet d’une cause antécédente. La présence de celle-ci serait alors la raison suffisante et adéquate de la
production d’une cause efficiente immédiatement apparente sur laquelle porterait un jugement et une action en réaction
à cette cause. De sorte que si une cause efficiente immédiate est passible d’évoquer un sentiment, la cause antécédente

PU E R
qui serait à l’origine de celle-ci serait passible de faire naître un pressentiment, un sentiment suscité par une aperception
qui s’adresse à un ordre de causes plus abstrait, à l’intérieur duquel figurerait, non plus seulement la cause efficiente
immédiate, voire isolée par l’esprit qui n’en capte pas tous les principes et toutes les ramifications, mais une

CH S D
conjoncture qui est prise comme étant un ensemble dont procéderait cette efficience et qui en constituerait le principe,
en rassemblant les conditions suffisantes et en les retrouvant jusque dans les manifestations empiriques.
AR FIN
En percevant cet ensemble de conditions, il serait possible d’évoquer la nécessité (ou à tout le moins la forte
probabilité) de l’apparition d’une cause efficiente immédiate avant même que celle-ci ne devienne manifeste.
L’apparition du sentiment se produirait à l’intérieur de cette conjoncture suprasensible et en procéderait: le sentiment
SE À

qui correspond à l’aperception de cette cause supérieure deviendrait alors le principe déterminant du jugement et de
l’action subséquente. Ceux-ci se rapporteraient alors à une causalité d’un ordre supérieur (tout-à-fait conformément au
RE T,

principe de causalité), tout en semblant proactifs au processus qui repose simplement sur un jugement qui procède
d’une causalité efficiente dans l’immédiat, en l’absence de l’aperception adéquate d’une cause qui puisse être
D EN

supérieure à celle-ci dans l’esprit.


AN M

Ainsi, le pressentiment ressortirait à un jugement d’un ordre supérieur, i.e. un jugement qui considère
l’agencement des éléments d’une conjoncture dans la naissance éventuelle d’une cause efficiente immédiate (en vertu
E LE

d’un principe de nécessité ou de forte probabilité) et envisage l’hypothèse que, dans l’éventualité où l’agencement
suffisant et adéquat se produira, il en résultera l’apparition de la cause efficiente immédiate. Bref, il s’agirait , pour
US SEU

comprendre adéquatement le pressentiment, de le situer à l’intérieur du phénomène de la causalité multiple qui ferait
intervenir — nécessairement ou probablement — une multiplicité de causes individuelles dont c’est la combinaison
uniquement, selon la proportion adéquate et suffisante des éléments, qui serait le principe de la cause efficiente
immédiate. Le pressentiment serait alors l’expression de la capacité imaginative de l’esprit d’anticiper l’effet d’une
AL EL

telle causalité, en raison de la présence concurrente, dûment aperçue, des éléments qui, entrant en combinaison selon
des proportions judicieuses, seraient susceptibles de produire une issue prévisible. C’est alors cette connaissance qui
devient le principe déterminant du sentiment influant sur le jugement en vue d’une action, d’une réaction quant à
ON N

l’aspect complexe de la causalité multiple dont l’appréhension se situe au plan de la raison suprasensible mais
RS ON

cependant déterminante, et d’une proaction quant à l’apparition de la causalité efficiente immédiate à laquelle la
causalité multiple donne lieu, le tout à l’intérieur d’une série de causes, conformément au principe de causalité. Le
pressentiment recouvrirait alors un type particulier du sentiment dont l’origine est suprasensible, mais dont l’efficace
P E RS

est sensible, puisqu’il mène à la production d’un jugement déterminant.


R PE

Subjectivité et universalité
Vu que la perception réactive et l’anticipation proactive requièrent une technique judiciaire analogue, la question
qui relie la subjectivité et l’universalité dans le jugement peut recevoir par conséquent un traitement semblable et
FO E

suffisamment général pour que la solution apportée s’applique au jugement tel que présent dans chacune des deux
AG

hypothèses.
US

Tout repose sur la compréhension du bien-fondé de la prétention du jugement esthétique de réflexion à générer un
état subjectif dont la validité tient de l’universalité et de la nécessité 38. Revenons à notre exemple du vieil arbre dont la
chute imminente présage d’un danger important. Cette éventualité suscite chez le promeneur le jugement d’avoir à
l’éviter. Faisons remarquer que ce jugement, un fait subjectif de la conscience, vaut en ce cas uniquement pour le vieil

38 KU, Einleitung, §vii; AK V, 190-191.

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arbre en question et non pas pour tous les arbres proximaux dont la robustesse mitigerait grandement le risque que
survienne pour eux le sort de celui qui est susceptible de s’écrouler. En quoi un tel jugement, qui a tous les aspects d’un
jugement particulier peut-il comporter dans sa singularité apparente une validité universelle et nécessaire? Car ce

LY —
jugement est valable uniquement pour tel arbre, à un tel stade de sa maturité, présentant les caractéristiques d’une
précarité face à telle conjoncture précise, en un instant précis (celui où le randonneur se balade à proximité de lui).

ON CHE
Deux possibilités se rencontreront pour étayer une telle validité: une possibilité objective, applicable à tous les
arbres comportant les mêmes caractéristiques (ou des caractéristiques suffisamment semblables) et exposés à une
même conjoncture (ou à une conjoncture suffisamment semblable), à savoir un vieil arbre dont la fragilité le rend

ES ER
susceptible de s’écrouler sous l’effet d’une rafale forte et soudaine; et une possibilité subjective, susceptible d’une
généralisation à tous les randonneurs exposés au péril de se retrouver au pied d’un tel arbre lorsque les conditions sont
réunies pour qu’il s’écroule. Mais en réalité, ces deux possibilités n’en forment qu’une seule, puisque c’est la

OS H
conjoncture de la rencontre du péril et du promeneur qui est la cause du jugement et de l’action subséquente.

RP EC
Ni l’arbre seul, si vieux et si précaire fût-il; ni la conjoncture naturelle seule, d’un vieil arbre exposé à la tourmente

PU E R
de vents violents; ni l’action seule du randonneur, une marche dans la forêt; ni même cette action réalisée dans la
tourmente, mais sous d’autres conditions, soit dans un pâturage ou soit dans une forêt peuplée de jeunes arbres; aucune
de ces situations prises séparément ne conduiraient au jugement que cet exemple illustre, quant à la nécessité d’une

CH S D
action qui consisterait à éviter le trajectoire d’un arbre qui s’écroule avec fracas sur tout son long et de tout son poids.
D’autres périls dûs à d’autres conjonctures pourront nécessiter une action préventive analogue, mais celle-ci ne pourra
se revendiquer de la même causalité multiple qui réunira un randonneur expérimenté, un arbre âgé, un climat venteux et
AR FIN
une bourrasque soudaine, pour précipiter la cause du complexe judiciaire, entraînant une action d’évitement
appropriée, même en procédant d’un complexe judiciaire analogue, comportant un sentiment comparable dans la
détermination d’une décision semblable. Si celui-ci peut préparer l’illustration formelle du jugement portant sur une
multiplicité de conditions, dont c’est l’agencement précis qui détermine un effet spécifique, en aucun temps ne
SE À

saura-t-il autoriser à prévoir ce que sera cet effet, et donc le contenu du jugement, en l’absence des conditions spécifiées
qui en seront à l’origine. Puisqu’un jugement esthétique de réflexion vaut pour des conditions particulières impliquant
RE T,

des consciences singulières, ce jugement portera par conséquent sur une situation objective, une expérience qui est ni
universelle, ni nécessaire, qui est donc entièrement contingente, telle qu’elle sera éprouvée par une conscience
D EN

subjective aux attributs également contingents, dans l’action réciproque de cette conscience sur elle.
AN M

Or, pour qu’une chose puisse revendiquer une valeur universelle et nécessaire, elle doit posséder comme attribut
de représenter substantiellement ce qui incomberait à toute autre chose du même genre, sans quoi ni elle, ni cette chose
E LE

ne peuvent se reconnaître l’une dans l’autre, ou l’une par l’autre. Ainsi, un jugement qui serait valable de manière
universelle et nécessaire serait un jugement tel que tous les autres jugements du même genre se reconnaîtraient dans et
US SEU

par celui-là, en ce qu’ils participeront à une même essence, en présentant des attributs qui la révèlent adéquatement. Le
genre de jugement dont il s’agit en ce cas est un jugement subjectif, i.e. un jugement qui appartient à une conscience qui
se saurait telle, dans l’intimité d’une réalité subjective personnelle qui a certes la possibilité de s’extérioriser, mais dont
la propriété essentielle est de constituer une puissance d’autonomie, de spontanéité et de réactivité intérieures. C’est
AL EL

une puissance qui se fonde sur le sens interne [der innere Sinn] en tant qu’il est sensible aux mouvements de l’esprit
[Gemüt], et sur le sens intérieur [der inwendige Sinn], en tant qu’il est sensible aux mouvements de l’âme tels que le
sentiment le révèle 39.
ON N
RS ON

C’est donc à une nature que réfère le jugement subjectif, mais à une nature que caractérise une intimité qui se
sachant, renvoie à un principe rationnel, et qui, se ressentant, renvoie à un principe de vie. Un jugement subjectif qui
serait en même temps universel et nécessaire est par conséquent un jugement que s’autorise à formuler toute conscience
P E RS

douée d’intelligence et de vie, et plus encore qui s’impose à elles, pour les transformer matériellement en les orientant
formellement. C’est un jugement opéré au nom de l’intelligence et de la vie qui en sont le double principe fondateur,
R PE

mutuel et complémentaire, mais qui ne sont pas sans être intéressées ni par l’issue du jugement, ni par les conséquences
qui résulteront pour elles, lorsqu’elles émanent des fruits de ses déterminations. Par ailleurs, il est de la nature de tout
jugement d’exprimer une relation entre la conscience suprasensible et la nature sensible, selon un rapport où celle-ci est
FO E

la cause d’un sentiment qui, en raison de son effet déterminant sur le jugement 40, incline à formuler la règle d’une
AG

action appropriée qui, en s’inscrivant au plan sensible, produit un effet à son tour susceptible d’être apprécié.

C’est donc en réponse à une conjoncture spécifique, alors que l’expérience objective sollicite, au plan de la
US

subjectivité judiciaire, la définition d’une action spécifique et appropriée, que se révèle la validité subjective,
universelle et nécessaire, du jugement. Mais une telle conjoncture est par définition contingente de sorte que, dès lors

39 APH, §15; AK VII, 153.


40 KU, Einleitung, §vii; AK V, 191.

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qu’un jugement à portée universelle et nécessaire dût être formulé, l’universalité et la nécessité en question se
référeront à un critère autre qu’un critère empirique. Critère qui d’ailleurs peut être de deux espèces: soit que cette
universalité et cette nécessité soient valables pour toute conscience subjective, indépendamment des circonstances qui

LY —
présideront à sa formation; soit qu’elles seront valables uniquement pour toute conscience subjective, dès lors que
simplement des circonstances pertinentes seront responsables du jugement obtenu. Par contre, puisqu’un jugement

ON CHE
renvoie toujours à des circonstances contingentes, c’est la seconde espèce de celles-ci qui constituera l’occasion d’un
jugement subjectif, valable a priori, i.e. universellement et nécessairement, pour la conscience qui le formule en son for
intérieur, en raison du principe de finalité qui le fonde, et éventuellement l’énonce ou lui donne suite avec l’action
poématique, dont l’éventuelle valeur pour toute autre conscience argue en fonction d’un principe que toutes les natures

ES ER
intelligibles et subjectives ont en partage.

Par ailleurs, si la raison judiciaire singulière est contingente, l’essence suprasensible à laquelle elle renvoie ne

OS H
saurait l’être, puisque tous les hommes participent à une nature commune qui, tout en préservant la distinction de leur

RP EC
individualité propre, est néanmoins suffisamment identique pour assurer la mutualité des sentiments et des pensées,
dans la culmination des rapports interactifs sur une concertation sympathique et synergique, constitutive de la
dimension sociale et culturelle de l’humanité. C’est à l’intérieur de la communauté des pensées et des sentiments,

PU E R
révélatrice d’une analogie présidant aux natures humaines, que réside le critère de la validité universelle et nécessaire
du jugement subjectif. Car ce sont des natures qui, sous certains égards, sont identiques quant à leur possibilité
substantielle, mais dont la possibilité est distincte sous d’autres respects, quant à leur réalisation effective que

CH S D
conditionnent autant la nature des expériences qui les fondent que la disposition et l’engagement à les vivre selon une
certaine idéalité personnelle, laquelle n’exclut pas la dimension sociale et collective. Si un tel jugement peut et doit
valoir pour toutes les consciences qui le forment, c’est en raison de répondre à une Idée de l’humanité, laquelle
AR FIN
comporte une valeur sociale et culturelle du fait de réaliser adéquatement l’humanité réelle, autant eu égard à son
essence originale qu’aux moyens existentiels propres à celle-ci, tels qu’ils sont au service du progrès de son entéléchie
au second sens leibnizien. Bref, si le jugement subjectif engage les consciences particulières, c’est en vertu d’une
SE À
essence commune à tous les hommes que son genre judiciaire peut comporter une valeur universelle et nécessaire. Car
alors, il se révèle comme étant le seul jugement susceptible d’être formé, à l’intérieur d’une raison et d’une conscience
RE T,

qu’incarne une nature humaine et en manifeste les attributs et les possibilités, dans la pleine accréditation de la
complexité combinatoire et contingente des circonstances qui susciteront un tel jugement.
D EN

Or cette essence commune à tous les hommes est en même temps une essence dynamique, une essence qui tend
AN M

vers un achèvement et qui en fait la promotion active. C’est une essence qui, exprimant une autonomie et une
spontanéité propres à l’espèce, est engagée sur la voie d’une entéléchie qui constitue pour elle un Idéal, c’est-à-dire une
E LE

finalité qui en révèle la nature et en exprime le degré de la réalisation la plus élevée qu’il soit possible d’atteindre; et qui
lui confère à la fois le sens de l’effort à investir et la signification ultime de la valeur de la fin poursuivie. Toute
US SEU

conscience de soi est donc en même temps celle d’un achèvement qui se poursuit et se réalise, selon le niveau
d’expression le plus élevé qu’il est possible d’atteindre au sujet, en tant que celui-ci participe à l’essence individuelle et
sociale de la nature humaine, lorsque tous les efforts personnels tendent à réaliser la communauté des sujets et par elle,
les sujets eux-mêmes, eu égard aux possibilités initiales et aux finalités conjoncturelles susceptibles d’être envisagées.
AL EL

Par conséquent, un jugement subjectif peut prétendre recevoir une valeur universelle et nécessaire en autant qu’il
répond adéquatement au concept de l’idéalité humaine, lequel confère au plan social et culturel un sens et une
signification à l’essence de l’omme, commune à tous les hommes en vertu de l’humanité qu’ils ont en partage. Mais un
ON N

tel Idéal collectif ne saurait inspirer être réellement une source d’inspiration que si un Idéal personnel y contribue, en
RS ON

réalisant, selon les possibilités intérieures et extérieures inhérentes à la subjectivité intime de chacun, l’entéléchie
collective qui, sans le nier, résume, incorpore et assimile les entéléchies individuelles, sans lesquelles pourtant celle-là
ne saurait trouver aucune fondation réelle.
P E RS

En somme, le jugement subjectif remporte son pari de réaliser l’unité de l’intrinsécité, qui repose sur la découverte
R PE

de son sens et de sa signification véritables, et de l’extrincésité qui réfère au critère d’une éventuelle valeur universelle
et nécessaire, en réalisant l’essence de l’humanité à l’intérieur des consciences singulières que sollicitent les
expériences et les conjonctures empiriques particulières. En plus, le jugement subjectif peut être considéré d’autant
FO E

plus universel et nécessaire que, par l’exercice du libre arbitre et l’initiation des actions correspondantes, les principes
AG

de l’universalité et de la nécessité de la nature humaine sont préservés et affirmés alors que celle-ci est engagée sur la
voie d’une entéléchie au sens leibnizien, par l’entremise de natures particulières susceptibles d’une entéléchie au sens
aristotélicien.
US

OBJECTION

Une objection surgit immédiatement à l’esprit, à l’effet que le jugement auquel réfère l’exemple du promeneur
n’est pas un jugement esthétique pur, mais seulement un jugement esthétique des sens. Car un véritable jugement
esthétique de réflexion est uniquement transcendantal et par conséquent ne se préoccupe nullement de considérations

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 45 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

qui ressortissent à l’expérience, ni quant à la qualité immédiate de la sensation, ni quant à la réactivité spontanée
résultant d’une intuition présente à l’intellect. Car dès que le jugement que fondent les sens ou l’expérience trouve son
expression, soit pour estimer l’agrément de la sensation, soit pour faire naître une action appropriée à un sentiment qui

LY —
conditionne le jugement auquel il est intimement associé, ce qui constitue le propre du jugement, à savoir la réflexion,
serait alors sacrifié. Car, selon Kant, le jugement et la réflexion sont des termes analogues, en ce que le jugement

ON CHE
illustrerait le pouvoir de la réflexion et en exprimerait l’aboutissement, et la réflexion l’acte propre au jugement, par
lequel il réalise sa finalité, sans pour autant lui nier de pouvoir produire une détermination. Car tous les deux portent sur
une représentation: le jugement est la représentation épistémologique d’une représentation de l’objet 41 et la réflexion
constitue une disposition de l’esprit par laquelle se réalise l’unification épistémologique 42. Le rapport du jugement et

ES ER
de la réflexion appelle donc celui de la puissance et de l’acte: le rapport judiciaire figure au plan de l’intériorité d’une
manière analogue au rapport actif qui se produit avec l’extériorisation de l’action. Ainsi, ce rapprochement analogique
suggère le type de relation de la puissance à l’acte à l’intérieur de la raison, que schématise le tableau infra.

OS H
RP EC
Puisque le rapport éventuel de la puissance d’une faculté au pouvoir de sa réalisation qui en caractérise
l’originalité existe pour la conscience dans le jugement en général, en vertu de la fin objective présente dans la faculté
de juger, lorsque cette puissance est sollicitée par l’expérience empirique, la conceptualisation de sa possibilité dans la

PU E R
réflexion devient l’expression d’un cours normal, reposant sur une technique propre à la conscience et gisant dans
l’intimité de son expérience auto-réfléchissante. Celle-ci suscite une réflexion qui est nulle autre que l’action de juger
portant sur le principe subjectif de la conscience. C’est une réflexion qui comporte toutes les caractéristiques

CH S D
essentielles de la réflexion en général, puisqu’elle est une technique au service d’une fin en regard de laquelle le genre
du sentiment (le plaisir ou le déplaisir) éprouvé de manière concomitante révèle la nature de l’adéquation entre le
concept que l’intellect en réalise et la possibilité que l’imaginationen produit, dans la continuité de l’acte qui réalise
AR FIN
cette fin (ou qui tend en ce sens). C’est une fin qui s’inscrit à l’intérieur d’une finalité subjective globale, la plénitude
réelle du sujet épistémique, conscient à la fois de son pouvoir épistémologique et de la démarche intime qui en
parachève la finalité.
SE À

CONSCIENCE ACTION
RE T,

(intériorité de la puissance) (extériorisation de l’acte)


D EN

jugement : réflexion :: réflexion : action


AN M

ANALOGIE I.2: La continuité du jugement et de l’action, telle qu’elle est


E LE

asurée par la réflexion.


US SEU

Plus généralement encore, la conscience révèle une finalité holistique objective en même temps qu’une finalité
subjective plénière: celle-là se produit dans l’expérience selon un rapport à la nature sensible où l’on retrouve la
complémentarité de la réceptivité dans l’intuition et de l’activité dans l’action (pratique ou poématique). Cet effet
d’ensemble serait en même temps l’expression d’une finalité dont l’originalité se définit en fonction de la nature
AL EL

essentielle d’un être rationnel et conscient, i.e. l’humanité en chacun. Ainsi, l’être humain qui la réalise est l’expression
ni d’une réceptivité pure, ni d’une activité pure, ni d’une conscience pure, mais témoigne plutôt d’une synthèse et d’une
ON N

synergie de ces entéléchies qui s’effectuent d’une manière effective, réciproque et continue, en illustrant une
consécution usuelle qui, dans l’ordre de l’activité, procède de l’intuition des sens externes vers la conscience dans le
RS ON

sens interne et aboutit à l’action.


P E RS

Celle-ci procède du sens interne mais elle devient à nouveau intériorisée par les sens externes, lorsque s’effectue
l’aperception du phénomène réalisé par elle et qu’elle initie à nouveau la série des actions propres à l’intimité de la
conscience en général. S’il est possible que, dans l’immédiat et de façon perceptible pour les sens externes, une
R PE

réflexion ne débouche sur aucune activité qui est autre que celle lui appartenant, en tant qu’elle réalise la finalité
spécifique interne de la conscience, elle ne saurait pour autant se désolidariser de l’essence et du mouvement de la
conscience en général, lorsqu’elle s’exerce sur l’empirie subjective d’une manière théorique et/ou pratique. Autrement,
FO E

ce serait nier le principe et la cause de l’action en général, à la fois ceux de la réflexion dans le complexe synesthésique
AG

judiciaire en ce qui a trait à l’intimité du sujet, et de l’action évoluant dans l’expérience en conséquence de la réflexion.
Or, tel est le sens de la double figuration du concept de la réflexion dans l’équation analogique qui présente cette activité
judiciaire de l’esprit, comme étant tantôt le produit du jugement et tantôt le principe de l’action, sous l’effet médiateur
US

du désir et de la volonté.

41 KRV; AK III, 85; IV, 58.


42 Idem; AK III, 214; IV, 169.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 46 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

Maintenant, toute action est à la fois esthétique et morale, en tant qu’elle est susceptible de susciter un jugement
esthétique, se rapportant à l’intellect et aux conditions de son opération, et de procurer un jugement moral, se rapportant
à la désirabilité de la fin qu’elle tend à réaliser. De plus, et en même temps, elle serait susceptible d’un jugement

LY —
technique, i.e. d’un jugement qui se prononce sur la nature et sur la valeur de l’action qui réunit l’actualité et la
possibilité dans la réalisation. En somme, dès que l’on considère la conscience en général, ainsi que le pouvoir du

ON CHE
jugement s’exerçant à l’intérieur de celle-ci, ce serait sombrer dans l’incomplétude métaphysique de considérer cette
faculté uniquement de l’un de trois points de vue: le point de vue esthétique, le point de vue moral ou le point de vue
technique.

ES ER
La raison de cela est triple, puisque tout être est susceptible de manifester une complétude qui illustre la plénitude
de son essence, en tant qu’elle est passible d’une réalisation — ce qui implique dans la conscience esthétique une
hypostase de l’Idée d’harmonie portant de manière spécifique sur la talité ontologique objective, telle que

OS H
l’intuitionnent les sens externes —; que tout être est susceptible de réaliser une perfection objective, en raison d’une

RP EC
action finalisée qui vise à pallier à son incomplétude effective en procurant à l’être une plénitude, ou en fournissant un
effort en ce sens; et que toute action effective est susceptible de considération en tant qu’elle réalise cette finalité et
qu’elle suppose l’illustration de la plénitude (et donc de la perfection) requise, grâce à laquelle la possibilité se

PU E R
transforme en actualité selon la fin visée. Or, la première condition implique dans la conscience un jugement moral
quant à la désirabilité de la finalité imposée à la talité ontologique objective en vertu d’un Idéal de perfection, i.e. d’un
critère objectif dûment défini et suprêmement pertinent; et la seconde, un jugement technique quant à la pertinence et à

CH S D
la validité de l’action accomplie selon une visée objective idéale, tel que cette action devient susceptible d’une
estimation réflexive et objective que conditionnent les sens externes.
AR FIN
En somme, la recherche de l’unité kantienne implique nécessairement l’universalité dans la complémentarité des
rapports susceptibles d’être établis entre les puissances ontologiques objectives et leur réalisation, telles qu’elles
existent et telles qu’elles deviennent. Cet état compréhensif est requis autant à l’intérieur du monde sensible et du
SE À

registre suprasensible, que dans l’interaction harmonieuse et complémentaire entre ces dimensions que réalise, dans la
réceptivité et l’activité, l’essence de la conscience dans son intégralité bien comprise. Le jugement constitue le terrain
RE T,

privilégié de cet interface, que fondent effectivement la complémentarité entre la réflexion et la détermination à
l’intérieur du sens interne, lesquelles procurent respectivement la reconnaissance de l’universel dans le particulier et la
D EN

subsomption du particulier sous l’universel. Ces deux dimensions illustrent le pouvoir transcendant du registre
suprasensible tel qu’il existe dans le jugement, affecté à des degrés variables par le monde sensible selon ses deux
AN M

activités principales: quant à la réflexion, par la consistance phénoménale de la nature objective dans la constitution de
l’objet transcendantal; et quant la détermination, par ce même phénomène naturel en vertu de l’inertie qui le caractérise
E LE

dans l’expérience immédiate et sensible.


US SEU

Le jugement ne saurait cependant accepter d’être soumis à un processus réductionniste, de surcroît limité par une
perspective unique, et qui consisterait à considérer l’universalité uniquement en termes d’une totalité additive et
immobile des totalités. Comme il ne se rallierait en aucune façon à une conception qui, en tant qu’elle est elle-même un
jugement, le comprendrait comme étant ni distinct de la conscience qui lui procure à la fois un sens et une signification
AL EL

par l’entremise du concept de finalité et la possibilité héautonomique de réaliser entièrement son pouvoir; ni étranger à
la possibilité essentielle d’une nature qui est susceptible d’être entrevue au plan esthétique, comme étant passible de
recevoir une fin désirable au plan moral. Or, cette fin est suffisante uniquement à condition qu’elle connaisse une
ON N

actualisation effective en raison de l’application d’une technique appropriée et d’une réalisation qui, au plan
RS ON

déontologique, ne saurait échapper à la raison, laquelle en fera l’estimation, ou sera susceptible de le faire.
P E RS

Expérience esthétique et expérience morale


R PE

Une conception triple du jugement se révèle être fragmentaire cependant, lorsqu’elle tend à distinguer une de ses
éléments des autres, et peut-être même à isoler l’expérience esthétique (ouvrant sur la beauté en tant qu’elle est une
plénitude réalisée), de l’expérience morale (ouvrant sur le bien en tant qu’elle est une plénitude à réaliser) et de
FO E

l’expérience poématique (ouvrant sur la vrai en tant qu’il est l’adéquation intégrale du mouvement et de l’action dans la
AG

poursuite de l’entéléchie). Car une distinction trop radicale entre les formes diverses que prend l’expérience fournirait
une situation contradictoire: celle de l’expérience esthétique qui autoriserait à formuler le jugement d’un nec plus ultra,
simplement à partir de l’extériorité phénoménale d’une forme passible de recevoir un jugement de goût. Car si ce
US

jugement suggère la présence implicite de la notion d’une finalité relativement au substrat objectif du phénomène, il
révélerait en réalité uniquement ce qui, dans la subjectivité, plaît quant aux sens externes et produit une harmonie quant
au sens interne, sans que n’existe l’assurance d’une réalisation objective implicite qui illustrerait l’effectivité d’une
entéléchie. L’illusion se trouverait ainsi du même pied que la réalité à l’intérieur de l’expérience théorique que la raison
en réalise.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 47 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

L’impression phénoménale et le jugement esthétique conclusif qui en découle seraient alors purement subjectifs et
ne pourraient prétendre à aucune universalité effective. Car celle-ci ne saurait se réaliser dans le jugement qu’avec la
confirmation réelle de la relation implicite, suggérée par un jugement de goût superlatif, avec l’adéquation complète et

LY —
effective entre ce qui est (le phénomène présent dans l’intuition) et ce qui serait censé être (le noumène présent dans la
raison). Or, seule une entéléchie effective est susceptible de révéler l’ens rationis du noumène, sans quoi il serait

ON CHE
seulement un concept non pas impossible, un concept auquel on ne reconnaît aucune contrepartie exemplaire dans
l’expérience, sans qu’il ne soit contradictoire cependant 43. Or, un concept rationnel pur révèle uniquement le pouvoir
de l’imagination, en tant qu’elle exprime une hypotypose symbolique incomplète: si le concept auquel aucune intuition
sensible ne correspond est bien présent à l’esprit, c’est l’absence de l’intuition analogue qui pose problème puisque,
sans elle, l’intellect ne saurait présenter ce concept au sens commun 44.

ES ER
En tant qu’il révèle une perfection, le jugement de goût serait alors uniquement présomptif: car s’il révèle au sujet

OS H
ce qui, pour la conscience, est à la fois agréable (quant aux sens externes) et harmonieux (quant au sens

RP EC
épistémologique interne des facultés de la connaissance opérant conjointement), il ne peut en aucune façon devenir
l’indice ou le témoignage d’une perfection. Celle-ci ressort plutôt à une adéquation de l’existence effective du
phénomène et de la possibilité réelle du noumène dans la plénitude ontologique de la chose. Et la vérité d’une telle

PU E R
conclusion ressort en effet au jugement moral, lequel se fonde sur la connaissance objective et conceptuelle de la chose,
et non seulement sur l’expérience sensible que l’on en éprouve dans l’imagination. En confrontant l’actualisation de la
chose à sa possibilité et en concluant, le cas échéant, que nulle possibilité meilleure (quant à ce qui est suprêmement

CH S D
désirable) ne pourrait en être attendue ou requise, le jugement moral évoquerait alors un critère du Bien et statuerait
alors sur la réalité d’une entéléchie qui, étant bonne, devient en même temps une obligation.
AR FIN
La confrontation dans la conscience entre ce qui d’une chose est et ce qui de cette chose pourrait être engage à la
fois l’apparence, en tant qu’elle révèle ce qui serait; l’être, en tant qu’il est susceptible d’être révélé adéquatement dans
l’apparence; et l’être dans l’apparence, en tant qu’il révèle une réalisation effective dans le phénomène. Cette triple
SE À

opposition constitue une démarche qui met en présence l’actualité de l’être (telle qu’elle est révélée par l’imagination à
la conscience) au critère objectif de son essence la plus élevée (telle qu’elle est conceptualisée dans l’entendement), et
RE T,

même à conclure à la présence d’une proportionnalité qui signifie la correspondance simultanée dans l’expérience,
d’une harmonie des facultés au plan subjectif et d’une plénitude au plan objectif. Une proportionnalité dont l’absence
D EN

serait en même temps indicative d’une situation contraire — la dissonance des puissances chez le sujet rationnel et
l’incomplétude de l’être objectif éprouvé dans sa conscience —.
AN M

En somme, on ne saurait en réalité produire une dislocation radicale de l’expérience esthétique et de l’expérience
E LE

morale, car à l’intérieur de l’expérience esthétique on retrouve déjà, voire de manière embryonnaire, tous les éléments
de l’expérience morale, dès lors qu’il s’agit, même implicitement, de recruter les pouvoirs de la connaissance et, les
US SEU

opposant selon un processus comparatif, de conclure quant à la plénitude ontologique de la nature sensible selon des
critères immanents à l’entendement et à l’imagination opérant de façon concertée. De sorte qu’une harmonie de
l’imagination et de l’entendement signifie implicitement, avec l’illustration généreuse de leurs possibilités
complémentaires et respectives, que ce dont on devient objectivement conscient révèle une entéléchie, de la même
AL EL

manière qu’il est logique de prétendre à ce qu’une entéléchie objective puisse comporter au plan subjectif l’expérience
d’une harmonie des facultés à l’intérieur de la conscience. Étant l’expression objective d’une confluence maximale
entre l’être et le pouvoir être dans la réalisation optimale de l’être, l’entéléchie ne saurait alors révéler autre chose
ON N

qu’une concordance parfaite entre l’imagination représentant dans la conscience le phénomène de la chose, et
RS ON

l’entendement épistémologique, proposant à la conscience le concept possible de son noumène, en tant qu’il est un
objet non pas impossible — un objet dont la possibilité serait toujours à découvrir et pour lequel un symbole
conviendrait —, pour conclure à l’adéquation parfaitement effective de l’actualité et de la possibilité, telle que réalisant
P E RS

l’entéléchie. Or, si cette entéléchie est susceptible d’être constatée objectivement (ce qui en définit la dimension
esthétique), elle l’est également comme étant, ou n’étant pas, désirable (ce qui en illustre l’aspect moral).
R PE

OBJECTION
FO E
AG

Or, pourrait-on à nouveau objecter, une intelligence kantienne des choses prévoit que l’entendement est
uniquement la faculté des concepts et des règles et qu’il porte donc sur l’intuition qui provient de l’expérience sensible,
et non, comme la raison, la faculté des Idées, qu’intéressent exclusivement les possibilités nouménales qui sont
US

inhérentes à une chose. Comment peut-on alors attribuer à l’entendement ce qui serait pour l’essentiel une
caractéristique de la raison, à savoir de proposer à l’imagination ce qu’il ne saurait actuellement supposer en vertu de
son essence, i.e. ce qui d’une chose est simplement hypothétique et donc par définition irréel (sans exclure son

43 KRV; AK III, 232; AK IV, 186.


44 KU, §59; AK V, 351.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 48 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

éventuelle réalisation cependant, soit de façon imaginaire dans l’hypotypose symbolique, soit de façon sensible dans
l’expérience).

LY —
L’erreur serait de concevoir la raison kantienne (entendu au sens général comme étant la liaison des facultés de la
connaissance dans leur ensemble) comme s’exerçant de manière univoque dans le jugement en général, selon ses deux

ON CHE
activités prédominantes, i.e. la réflexion et la détermination. L’essence de la réflexion, vue comme étant la recognition
(ou l’appréhension) de l’universel dans le particulier, définit la nature du rapport existant entre l’imagination et
l’entendement afin de produire un concept 45, lequel serait alors la manifestation (ou la contrepartie) intellectuelle de cet
universel (qui recevrait alors la dénomination de totalité, en raison d’une limitation inhérente à son horizon). En ce cas,

ES ER
l’expérience esthétique trouverait sa résolution dans l’adéquation possible des deux facultés en vue d’une
conceptualisation possible, laquelle procurerait une satisfaction [Wohlgefallen] à la raison, ainsi soulagée de
l’inévitable tension résultant d’une représentation ou d’une présentation sans concept disponible, avec le

OS H
rétablissement du sentiment vital, tenu en suspens en raison de cette incomplétude 46. Paradoxalement, c’est au sublime

RP EC
qu’appartiendrait cette expérience qui voit s’interrompre, puis se rétablir en force, l’énergie vitale [Lebenskraft] qui est
au fondement de cette émotion 47, confirmant ainsi l’intimité du rapport entre la sublimité et la vie.

PU E R
Si par ailleurs on définit la détermination comme étant la subsomption du particulier sous l’universel, on peut alors
supposer que le concept sous lequel s’accomplit cette subsomption a été préalablement découvert. Le rapport entre

CH S D
l’imagination et l’entendement consistera alors à s’assurer que tout phénomène, tel qu’il est révélé par l’imagination à
l’entendement, non seulement sera susceptible d’être recouvert par un tel concept, mais le sera effectivement et plus
généralement, qu’aucun phénomène ne tombera sous un concept, qui ne serait pas susceptible de se le voir attribuer.
AR FIN
Toujours selon la pensée kantienne, tout concept n’est pas une Idée, puisque l’Idée portant sur les concepts purs —
les concepts qui ne renvoient à aucune intuition via la synthèse de l’imagination et qui par conséquent sont immatériels
48
— ne saurait être identique au concept référant toujours à la dimension naturelle et sensible via les facultés de la
SE À

connaissance, mais toute Idée est nécessairement un concept, puisqu’elle illustre la possibilité d’être subsumée par la
table des catégories. De sorte que, dans la démarche réflexive, même si le rapport de l’entendement et de l’imagination
RE T,

renvoie à une expérience qui conditionne l’empirie naturelle, dans la comparaison de l’image et du concept, ce rapport
D EN

peut impliquer une Idée, comme lorsqu’un phénomène jusqu’alors inconnu se révèle aux sens et suscite une
multiplicité d’hypothèses quant à son identité réelle, laquelle seule serait susceptible d’être caractérisée par un concept
unique. L’unique concept retenu — et qui serait le reflet constant et fidèle de l’identité réelle du phénomène en question
AN M

— fera alors ressortir et mettre en valeur la qualité hypothétique et idéelle des concepts provisoires qui furent par la
suite abandonnés.
E LE

Pourtant, si ces derniers concepts furent délaissés, ce n’est pas faute de contenu, mais bel et bien faute du contenu
US SEU

adéquat. Leur défaut fut, non pas de véhiculer aucune signification éventuelle, mais uniquement de véhiculer une
signification qui, dans le contexte qui s’offre à l’esprit, ne s’appliquait pas, ou s’appliquait incomplètement. Sauf s’ils
révélaient autrement une disposition à la légèreté ou à la superficialité intellectuelles, ces concepts ouvraient tous sur
une possibilité légitime. Si elle ne convenait pas, cette possibilité attestait néanmoins d’une valeur en tant qu’elle était
AL EL

simplement possible: cette valeur ne dépréciait pas pour autant du fait que cette possibilité fût rejetée en faveur d’un
autre possible, estimé plus juste dans le reflet épistémologique d’une identité objective.
ON N

À titre d’exemple, on a longtemps épilogué sur la parenté biologique de l’ornithorynque, lequel avait la curieuse
RS ON

propriété de ressembler, par certaines caractéristiques importantes, tantôt aux mammifères (par sa pilosité et l’habitude
pour la mère d’allaiter ses petits), tantôt aux oiseaux (par la morphologie faciale et palmipède) et tantôt aux reptiles (en
P E RS

tant qu’il est ovipare). Lorsque les taxonomistes décidèrent de l’inclure parmi ce premier genre, ce choix n’invalida en
aucune façon la possibilité que cette bête curieuse ait toujours ou ait eu un jour une parenté historique avec les deux
autres groupes. De plus, si cette possibilité multiple ne survit pas quant à l’exemple qui nous préoccupe, puisque le
R PE

consensus scientifique convient de ce que l’ornithorynque est un mammifère, rien n’empêche qu’elle possède toujours
une certaine pertinence méthodologique quant à des cas futurs analogues ou même entièrement nouveaux, non pas
quant au contenu des conclusions formulées, mais quant à la méthode formelle de l’attribution des genres. Cela permet
FO E

d’attribuer au concept une valeur épistémologique réelle pour des cas non encore attestés, dont la probabilité qu’ils le
AG

soient n’est pas éloignée, alors qu’entre-temps leur statut existentiel est simplement idéel et hypothétique, un peu à la
façon des cases vides de la table périodique des éléments en chimie, lesquelles préfigurent par anticipation et avec
US

45 LOG, §6, inclusif de 3.A.1; AK IX, 94.


46 REF 2702 (1780-1789); AK XIX, 276.
47 KU, §14; AK V, 226.
48 LOG, §3, inclusif de 3.A.1; AK IX, 92.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 49 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

justesse, comme des exemples concrets en témoignent, quelles seraient les caractéristiques atomiques des éléments
figurant à un endroit précis de cette table, s’ils s’avéraient exister un jour.

LY —
Ainsi, sous certains égards, le concept d’irréalité ne se prononce nullement sur la possibilité qu’une chose soit,
mais simplement sur le fait que cette chose serait effectivement, alors que la chose possible, si elle n’est pas

ON CHE
concrètement démontrée, serait néanmoins un être du fait de sa possibilité, voire un être de raison, à la façon d’un
animal mythique ou d’un personnage de bande dessinée. Et dès lors que l’on emploie le terme d’irréel en ce sens, qui
plus est en référence au prototype ou au modèle, on assistera à l’illustration dans l’idéal d’un principe, sans prétendre
nullement à sa réalisation, mais sans exclure cependant qu’une telle réalisation puisse s’effectuer. Vu sous cet angle, le

ES ER
concept serait effectivement hypothétique, mais il ne proposerait pas à l’imagination ce qu’il ne saurait supposer, pour
autant que l’on convienne que ce qu’il suppose est simplement possible en vertu d’avoir déjà été pensé, et non pas
nécessairement réel en vertu de constituer le concept sur un être parfaitement avéré. Les plans architecturaux abondent

OS H
qui n’ont jamais été retenus, sans pour autant qu’ils aient été estimés irréalisables.

RP EC
Relativement à un être de raison, un être réel et consistant, possède un degré de réalité, celui-ci révèle donc une

PU E R
perfection, laquelle illustre le passage de la simple possibilité à sa réalisation effective. Un jugement esthétique de
réflexion constaterait cette transformation (avec le jugement qui produirait le concept qui le désigne) alors qu’un
jugement déterminant serait à l’origine du mouvement qui, ayant entrevu une fin vers laquelle effectuer une

CH S D
métamorphose du possible en réalité, spécifierait cette transformation comme étant désirable et initierait avec la
volonté l’action qui représenterait l’effort requis, susceptible d’opérer cette transformation au moyen d’une technique,
soit immédiatement, dans l’oeuvre émanant du sujet, soit indirectement dans l’oeuvre qui procède d’une pratique
AR FIN
différente. Or, dès lors qu’elle formule un jugement de goût, la conscience considère le phénomène sous l’aspect
implicite d’une oeuvre susceptible d’entéléchie, de sorte que, la jugeant belle, elle voit en celle-ci un nec plus ultra et
elle en juge l’entéléchie complète. En mitigeant ou en nuançant son jugement esthétique, en comparant le produit à un
Idéal, pour voir un analogue ou un modèle en la réalisation de l’Idée qui a présidé à cet accomplissement, la raison
SE À

considère l’oeuvre comme étant encore susceptible de perfection, en tant qu’elle est une chose dont le potentiel complet
demeure encore à l’état latent sous certains égards.
RE T,
D EN

C’est dire alors que tout jugement esthétique de réflexion, dès lors qu’il implique la possibilité conceptuelle de
l’entendement et la possibilité de l’imagination, productive (quant à un Idéal original) ou reproductive (quant à un
analogue ou un modèle), suppose la perfection d’une entéléchie qui constitue le critère objectif d’une réalisation, telle
AN M

qu’elle accomplit la possibilité que l’imagination pourrait s’attendre de retrouver dans l’être sensible passible d’une
conceptualisation et donc d’un formulation typique idéelle, si celle-ci prétendait manifester un accomplissement
E LE

réalisé, c’est-à-dire le passage effectif et heureux du champ virtuel vers le domaine du réel existant et sensible.
US SEU

Bref, en énonçant un jugement esthétique de goût, on porte un jugement sur la beauté de ce que l’on valorise, en
tant qu’il est passible d’une réalisation, en raison de ce qu’il est désirable et donc digne d’être réalisé. À plus forte raison
le jugement estime-t-il comme étant beau le sujet réalisé ou ce dont le sujet est la cause de la réalisation, en fonction
d’une oeuvre susceptible d’être objectivement valorisée. C’est en vertu du rapport implicite entre l’entendement et
AL EL

l’imagination qu’une telle appréciation est émise car, pour un objet pensé de manière non-thétique, mais non encore
conceptualisé, ce rapport interpelle l’entéléchie qu’une convenance intime entre les deux pouvoirs de l’intellect
ON N

(néanmoins engagés à l’intérieur d’une expérience historique et culturelle) reconnaîtra avec un jugement de goût. Et si
l’expérience de la beauté se vit subjectivement, elle acquiert un statut objectif dès lors que, avec le processus de
RS ON

communication, l’esprit conceptualise cette expérience en la nommant.


P E RS

La beauté libre et indépendante


R PE

Mais il arrive également que l’on valorise ce que l’on trouve beau comme si, ou peut-être parce que, la beauté
possède un statut indépendant 49. En admettant que la beauté puisse posséder une telle caractéristique, ceci laisserait
supposer que le jugement de goût porterait uniquement sur la forme en tant que forme, sans égard pour aucune autre
FO E

considération 50. Or nous avons vu qu’une telle considération est illusoire puisque, toute forme étant le produit d’une
AG

réalisation, elle se réfère à une entéléchie qui en signifie l’accomplissement. Un jugement de goût devient alors l’acte
par lequel l’estimation de cet accomplissement se réalise: l’attribut de la beauté portant sur l,objet du jugement exprime
alors que l’entéléchie se produit selon un concept implicite, d’une manière telle que, relativement à ce principe, l’on ne
US

peut imaginer de représentation plus complète en son genre. Cela signifie également qu’autant le mouvement ayant
contribué à cette réalisation que l’effort qui en a constitué le principe efficient, se sont avérés parfaitement adéquats à
cette entéléchie. Bref, la beauté représente la qualité formelle d’une chose telle qu’elle est effectivement réalisée selon

49 KU, §15; AK V, 226-229.


50 Idem, §16, p. 229.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 50 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

la plénitude de son essence (laquelle renferme dans son intimité le comble de sa possibilité esthétique, telle qu’elle
puisse être représentée dans l’imagination productive). Ce qui explique que paradoxalement l’on puisse trouver belle
une chose laide (puisque l’on subodore une possibilité dans l’essence que l’apparence ne réussit pas à communiquer),

LY —
comme on peut trouver simplement superficielle — jolie, agréable, plaisante — la beauté d’une chose qui s’en tient à la
configuration, sans en aucune façon révéler une profondeur ontologique.

ON CHE
D’une part, si une chose laide renvoie à une entéléchie qui ne révèle rien qui puisse procurer un plaisir sensible
dans la réalisation de sa finalité essentielle, elle peut néanmoins contribuer à l’expérience subjective d’un plaisir
intellectuel, étant conforme dans l’imagination qui la représente à la possibilité conceptuelle qu’en possède

ES ER
l’entendement. Qu’une gargouille ou un dragon puissent paraître hideux et inspirer du dégoût quant à leur finalité
essentielle respective, en tant que signifiant quelque chose de monstrueux et de grotesque, cela semble aller de soi. Par
ailleurs, lorsque leur apparence est conforme à celle qui correspond à cette finalité essentielle, elle peut néanmoins être

OS H
estimée comme étant belle, en tant qu’elle est conforme à celle-ci. Ainsi, on peut faire correspondre une «belle»

RP EC
représentation de la chose à la laideur morale que la gargouille ou le dragon figurent en général dans l’objet esthétique,
en tant que celle-là est entièrement conforme au concept que l’on en possède et à l’image que l’on est autorisé de s’en
faire, sans égard pour sa valeur symbolique.

PU E R
D’ailleurs, cette opposition entre la beauté physique et la beauté morale illustre la distinction kantienne entre le

CH S D
jugement esthétique des sens, comme procurant simplement un agrément, et le jugement esthétique de réflexion,
comme étant susceptible de faire naître dans l’intellect une harmonie de l’entendement et de l’imagination, par un
rapport adéquat et réciproque de ces facultés de la connaissance entre elles. De plus, l’exemple fait ressortir la
AR FIN
distinction qui s’opère dans les différents types de jugement, selon qu’ils engagent, pour éventuellement la
compromettre, l’existence de la conscience, i.e. sa vitalité fondamentale, ou selon qu’ils interpellent simplement
celle-ci, en vertu d’une sollicitation à se prononcer uniquement d’un point de vue subjectif sur la qualité formelle
objective de la chose, de façon transcendantale et désintéressée, en l’absence de toute considération existentielle. D’une
SE À

part, le jugement engage la vitalité en tant qu’elle est immédiatement favorisée ou compromise dans l’espèce du
jugement; d’autre part, le jugement opère uniquement, mais d’un point de vue subjectif, sur la finalité objective d’un
RE T,

réel existant, indépendamment des considérations empiriques, ou en faisant abstraction de celles-ci, tout en allouant
pour l’exercice épanoui, plein et entier, d’une vitalité dans la réalisation du pouvoir synesthésique judiciaire de l’esprit.
D EN

Si pour un jugement de goût, on ne saurait omettre les considérations téléologiques, qu’elles réfèrent à une
AN M

effectivité achevée ou simplement à une possibilité susceptible de recevoir l’empreinte d’une activité que dirige la
conscience, rien ne présume a priori que la finalité impliquée dans le jugement de goût sera inhérente à l’objet sur
E LE

lequel porte le jugement, même si elle se recrute l’objet pour se réaliser. Et c’est précisément sur une distinction entre
les espèces de finalité que porte la valorisation de la chose en tant que belle et la valorisation de la chose parce que belle.
US SEU

Dans la valorisation de la chose en tant que belle, le jugement de goût réalise une finalité esthétique et porte sur
l’harmonie des facultés de la connaissance, de sorte à exprimer simplement une finalité formelle subjective de l’objet
[bloß eine subjektive formale Zweckmäßigkeit des Objekts ausdrücken] 51, même si le jugement suppose implicitement
AL EL

une entéléchie réalisant une finalité objective essentielle. Si le jugement esthétique de réflexion peut alors prétendre à
l’universalité, en se conjuguant avec la subjectivité à l’intérieur du complexe synesthésique judiciaire, c’est que la
ON N

finalité objective essentielle dont le jugement de goût reconnaît l’achèvement optimal est susceptible d’être aperçue par
l’ensemble des consciences suffisamment attentives pour la reconnaître en elle, en même temps qu’elles ont en
RS ON

commun une nature spirituelle analogue que les autorise à éprouver de manière subjectivement analogue l’expérience
intime qui en procède. Bref, avec la plénitude de sa réalisation, c’est l’objet lui-même qui constitue le critère d’un
ralliement des jugements de goût, dont le consensus se produit dans l’harmonie réciproque des consciences qu’une
P E RS

nature commune porte à réaliser autour d’un phénomène. Ses caractéristiques objectives amènent à une conclusion
identique, à savoir la réalisation effective et avérée du concept selon l’entièreté de sa possibilité, telle que suprêmement
R PE

confirmée au plan esthétique par l’imagination, la faculté esthétique par excellence.

Dans la valorisation de la chose parce que belle cependant, le jugement de goût ne porte plus sur la finalité
FO E

intrinsèque à la chose, mais sur une finalité extérieure à celle-ci en raison d’une utilisation que l’on serait susceptible
AG

d’en faire 52. Bref elle renvoie, non plus à sa propre possibilité objective en tant qu’elle est une substance séparée, mais à
une possibilité qui lui est attribuée subjectivement. En ce premier cas, elle peut prétendre à une réalisation pleine et
entière, étant un objet distinct de plein droit; mais dans le second, la possibilité subjective porte sur des attributs
US

accidentels ou contingents et ceux-ci sont mis à contribution selon une finalité qui ne ressortit pas à l’essence
individuelle de l’objet.

51 Idem, Einleitung, §vii, p. 189-190.


52 EE, §xii; AK XX, 249-250.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 51 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

Ainsi, lorsque l’oeuvre sur laquelle porte le jugement de goût est estimée belle, c’est en raison non pas de la qualité
de son essence mais de l’utilité anticipée qu’elle comportera en tant que belle. Cette utilité se voit en quelque sorte dotée
(faussement, par subreption) de l’attribut esthétique de l’oeuvre, alors qu’en réalité celle-ci est estimée uniquement en

LY —
fonction de la «désirabilité» des avantages que l’on souhaite en récolter. Bref la belle oeuvre devient, par cet exercice,
uniquement un moyen vers une fin, pour laquelle l’attribut de la beauté constitue une estimation de l’oeuvre

ON CHE
uniquement en raison de la perfection de l’utilisation que l’on en fera, i.e. en raison d’une finalité accessoire à la
considération esthétique. Ainsi, c’est le tableau estimé beau parce qu’il attire une foule de spectateurs dans tous les
musées où il est exposé; ou encore parce qu’il promet d’apporter un bénéfice appréciable au marchand en oeuvres d’art.

ES ER
Relativement à l’oeuvre qui est valorisée parce que belle, comme à celle qui est valorisée en tant que belle, il y a
une confluence du jugement esthétique de goût et du jugement moral de réflexion. Pour l’oeuvre valorisée en tant que
belle, c’est l’entéléchie de l’oeuvre qui est considérée comme étant désirable et le jugement de goût constitue un

OS H
jugement sur la complétion adéquate de la finalité en fonction des possibilités essentielles de la chose ainsi parfaite. En

RP EC
d’autres mots, la beauté de la chose confirme qu’elle est bonne, qu’elle réalise l’entière possibilité de sa substance,
qu’elle a procédé du non-être — non pas l’absence absolue de l’être mais simplement la possibilité latente de l’être et
non-encore réalisé —, vers l’être qui réalise la plénitude de cette possibilité simplement en tant qu’être. En somme, il y

PU E R
a une intersection au sein du jugement de réflexion du jugement esthétique et du jugement moral sur le mode de
l’intériorité extériorisée — la réalisation de la possibilité qui ressortit à la bonté — et de l’extériorisation de l’intériorité
— l’expression de cette réalisation dans le domaine sensible —, de sorte que la beauté — et le jugement esthétique

CH S D
correspondant — confirme au plan sensible ce que la bonté — et le jugement moral correspondant — représente au plan
moral.
AR FIN
Pour l’oeuvre qui est valorisée parce que belle, la beauté ne réside plus dans le jugement esthétique de goût,
portant sur tel objet idéalisé par l’action qui exprime l’Idée esthétique, mais dans le jugement moral par lequel cet objet
est amené à contribuer à une finalité extérieure, laquelle à proprement parler est la seule qui est susceptible de recevoir
SE À

un jugement moral. Autrement dit, ce qui en réalité est valorisé en tant qu’elle est belle et bonne, c’est la finalité pour
laquelle la belle oeuvre sera mise à contribution, et non pas la belle oeuvre prise en elle-même en tant qu’elle est une
RE T,

entéléchie à part entière (quoiqu’il soit possible d’attribuer un jugement moral à l’attitude du désintéressement par
lequel un jugement esthétique est susceptible d’être produit, en vertu de la nécessité de cette disposition pour la pureté
D EN

d’un tel jugement 53). De sorte que l’oeuvre ultime, celle qui est révélatrice d’une possibilité dont la désirabilité serait
censée en garantir l’entéléchie, est la seule qui est passible à la fois d’un jugement de goût et d’un jugement moral —
AN M

elle est bonne en tant qu’elle est l’extériorisation achevée d’une possibilité; et elle est belle en tant qu’elle est
l’expression adéquate de cette réalisation dans le domaine sensible. Quant à la belle oeuvre, dont l’entéléchie est
E LE

reconnue en raison d’une finalité extrinsèque, elle possède en réalité uniquement l’attribut de l’utilité, mais c’est d’une
utilité particulière qu’il s’agit, parce qu’elle repose sur la beauté universelle de l’oeuvre, reconnue d’une manière
US SEU

consensuelle par tout jugement désintéressé 54.

En somme, si une oeuvre est valorisée uniquement parce qu’elle est belle, le jugement esthétique qui lui reconnaît
l’attribut de la beauté subsume la beauté esthétique effective — le cas échéant — sous un jugement moral de bonté,
AL EL

portant sur la fin extérieure à laquelle doit servir la belle oeuvre, de sorte que c’est par trope — Kant utilise le concept de
subreption 55— que l’on valorise une chose parce qu’elle est belle, car alors sa beauté devient un substitut pour sa bonté.
C’est dans ce sens alors que pour Kant, la beauté est un symbole du bien 56, dans l’utilisation ultérieure qui est faite de la
ON N

belle oeuvre en vertu, non pas d’une finalité qui lui appartient essentiellement en tant qu’elle est une entéléchie, mais
RS ON

d’une finalité qui est surajoutée à celle-ci et qui lui est conférée en tant qu’elle contribue essentiellement à une
entéléchie, en vue de laquelle la nature essentielle de l’oeuvre est mise à contribution. En ce cas-ci, il s’agit d’une bonté
qui se fonde sur la beauté de l’oeuvre, compatible avec la bonté de la finalité extérieure proposée, en vertu d’une
P E RS

technique adéquate qui lui conférera un achèvement. Ainsi, avec cette symbolisation de la bonté par la beauté, tout
repose sur la sublimité morale de la conception du Bien dont la beauté devient l’ersatz, pour en justifier la pertinence
R PE

morale.
FO E
AG

53 KU, §02; AK V, 211.


US

54 Idem.
55 KPV; AK V, 117. Cet extrait présente le sentiment en tant qu’il est la cause de la détermination de l’action. Or,
si la conscience se situe au plan moral afin d’exercer un pouvoir déterminant, c’est à la moralité en tant qu’elle
est la cause de l’action que reviendrait le privilège de faire naître le sentiment. La subreption consiste à
privilégier la première attitude plutôt que la seconde au plan de la moralité.
56 KU, §59; AK V, 353.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 52 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

Le rapport entre le Beau et le Bien


Une dernière question concerne le rapport nécessaire et réciproque entre le beau et le bien, de sorte à permettre de
conclure péremptoirement du beau au bien et du bien au beau. Si l’expérience nous enseigne qu’il serait faux d’associer
directement et de manière décisive l’apparence formelle du beau et la valeur essentielle du bien, le simple fait de réunir

LY —
spontanément et librement ces deux qualités dans l’intellect pourrait nous laisser croire que le beau et le bien seraient
des prédicats complémentaires, existant de manière co-extensive. Cela nous mènerait à conclure que le beau serait en

ON CHE
quelque sorte l’aspect extérieur du bien, comme le bien serait de manière réciproque le fondement intime de la beauté.
Inversement, la laideur semblerait convenir naturellement à ce qui est mal ou vicié comme il semblerait procéder de ces
attributs, que seul ce qui est répugnant et révulsif pourrait en interpréter l’essence. Bref, cette question fait apparaître
toutes les complexités du rapport entre le phénomène réel et le noumène idéel en tant qu’ils se révèlent nécessairement

ES ER
l’un par l’autre. Une telle relation étant simplement fictive ou illusoire, elle pourrait porter l’esprit à se laisser tromper
en croyant (faussement) que de l’un (la joliesse du phénomène), on puisse conclure à l’autre (une bonté commensurable
et proportionnelle au noumène), selon un mécanisme de subreption.

OS H
RP EC
L’hypothèse de l’indépendance du beau devient, en regard de cette question, une solution économique. Si on
admet effectivement qu’aucun rapport nécessaire n’existe entre ce qui du phénomène en définit la beauté et ce qui, de
l’essence intime, en définit la bonté, non seulement la beauté devient-elle une caractéristique tout-à-fait indépendante

PU E R
de la bonté, mais encore est-elle accessoire à la bonté et peut-être même sert-elle de distraction à sa présence, ou à son
absence, de sorte qu’une beauté éclatante en viendrait à camoufler une bonté morale médiocre (comme dans
l’expression «la beauté du diable») ou qu’une laideur du physique masquerait une bonté morale exemplaire (comme en

CH S D
témoigne le personnage de Quasimodo dans le roman Notre-Dame-de-Paris de Victor Hugo, lorsqu’il sauve Esmeralda
du supplice auquel la justice la condamne).
AR FIN
Remarquons cependant que la confusion entretenue par l’équivoque qui fait de la beauté un trait tantôt physique
(un bel arbre, une belle statue, un bel objet) et tantôt moral (une belle âme, un beau caractère, une belle disposition) se
produit plus souvent dans l’esprit lorsqu’il s’agit de conclure du phénomène au noumène que dans le sens inverse, que
SE À

lorsqu’il s’agit de figurer le noumène dans le phénomène. Ainsi, la juste proportion des choses dans la beauté esthétique
pourrait faire croire en l’innocuité de l’objet qui la manifeste avant toute expérience effective de cet objet — la
RE T,

champignon qui malgré sa belle apparence serait vénéneux; un paysage tropical, serein et splendide, qui ne laisse pas
soupçonner la présence d’insectes venimeux et de reptiles dangereux —, mais rarement représentera-t-on comme étant
D EN

esthétiquement accompli dans la beauté ce qui ne correspond en rien à ce qui serait désirable et admirable. En somme,
ce que l’on pourrait nommer «le mensonge de la beauté», i.e. le plaisir formel, l’harmonie qu’une chose peut faire naître
AN M

à l’esprit, malgré qu’elle soit pour l’essentiel indésirable (parce qu’elle est estimée nocive et répugnante), et qui
porterait faussement à conclure de la beauté à la bonté, serait le fait pour l’essentiel d’un conditionnement sensible et
E LE

d’une perception résultante qui porterait à juger faussement de l’essence véritable d’une chose.
US SEU

Mais rien n’indique cependant que le mensonge de la beauté puisse aussi échapper à la dimension culturelle et à
l’intention qui préside à celle-ci, alors que l’on présenterait sous des traits esthétiques tout-à-fait classiques par leur
beauté ce que l’on saurait être déficient en bonté pour quelque raison que ce soit (l’opposition dans le statuaire entre «Le
Beau Dieu d’Amiens» et un «Pluton ravissant Proserpine» en témoigne éloquemment). Le fait que ces deux exemples
AL EL

appartiennent quant au thème à des époques distinctes de l’histoire culturelle de l’humanité pourrait simplement
attester d’une évolution dans les valeurs morales culturellement sanctionnées. Celles-ci pourraient posséder une
désirabilité analogue, malgré la distance historique, mais si l’on admet une invariabilité essentielle du Bien en même
ON N

temps que, dans la conscience de l’humanité, une capacité à en apprécier intellectuellement la valeur, on doit aussi
RS ON

accepter qu’en vertu d’une disposition constante de la nature humaine, il serait aussi possible d’en fausser la
perspective, même à l’intérieur d’un monde radicalement indifférencié, exacerbant le pluralisme moral et culturel, qui
dans sa tolérance verraient se côtoyer les archétypes et les modèles du Bien en même temps que les exemplaires d’une
P E RS

dépravation et d’un libertinage explicites.


R PE

Compte tenu du rapport, dans la représentation, entre le désir moral et la règle de beauté — les canons normatifs
qui, pour telle époque et telle culture, définissent ce que l’on considère comme illustrant cette qualité —, et de son
importance pour la définition de l’Idéal esthétique, on pourrait anticiper que plus on assistera à la promotion d’une
FO E

conception essentielle du Bien et de la vertu, grâce à laquelle elle est répandue, et plus le Bien acquerra une désirabilité
AG

culturelle généralisée dans la conscience collective des peuples, plus étroit sera le lien entre la Bonté que l’on saisit dans
l’essence et la Beauté qui en transmettra la forme. Plus encore, dans la mesure où on acquerra, toujours au plan d’une
conscience culturelle généralisée, la science d’une criminologie par laquelle se trafique la bonté pour en justifier la
US

viciation, sinon a priori, du moins ex post facto, pourra-t-on prévoir une rupture du rapport essentiel et nécessaire entre
la beauté et la bonté, pour embellir ce qui est mal et enlaidir ce qui est bon.

En somme, dès lors que l’on évoque le concept de l’unification de la raison, non seulement évoque-t-on pour elle
une entéléchie mais aussi la possibilité d’un choix entre une dérogation à l’unité de la raison et un parcours vers celle-ci,
en laquelle se résorbe de façon complémentaire et complète les dimensions intellectuelles, pratiques et poématiques,
sur lesquelles président les valeur et la idéaux de vérité, de bonté et de beauté. Il en résulte qu’une entéléchie de la raison

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 53 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

suppose une confluence de ces transcendantaux, de sorte que le vrai est en même temps beau et bon, et ainsi de suite
pour les autres transcendantaux. Et qu’une distinction ontologique radicale de ces idéaux, servant à qualifier
différemment les objets sur lesquels ils porteraient comme étant l’un sans égard pour les autres, ou l’un malgré la

LY —
négation ou l’absence des autres, caractériserait une déchéance (dont la cause intégrale serait susceptible d’être
découverte). De l’insatisfaction procédant de cette dévolution naîtrait une inclination à combler l’écart entre l’être

ON CHE
actuel et l’être possible susceptible d’un devenir, entre l’ordre du bien et la finalité, dans le rétablissement de ce qui fut
et la réalisation de ce qui sera, en vertu d’une technique qui réalise adéquatement la quiddité intégrale et unifiée de la
chose. Bref, c’est dans la réduction effective de cet écart, que réside la beauté (une chose est de plus en plus belle parce
que son effectivité et sa possibilité confluent de manière évidente vers l’unité du terme de leur réalisation); comme c’est

ES ER
dans la réalisation effective de la chose que réside la vérité (une chose est de plus en plus vraie puisque la plénitude de sa
possibilité se rapproche du moment de sa réalisation ultime); et dans l’entéléchie de l’être de la chose que réside le bien
(une chose est meilleure en vertu de rendre l’essence intime de son être plus conforme à la plénitude de sa possibilité).

OS H
De sorte que, à l’intérieur de l’entéléchie, l’unité représente la congruence adéquate des trois transcendantaux et l’unité

RP EC
partielle pour chacun de ceux-ci signifie une congruence se réalisant sous certains égards spécifiques, correspondant à
leur champ respectif.

PU E R
Que l’unité des transcendantaux se réalise dans l’unité des pouvoirs de la raison, ou qu’elle tende simplement à
s’accomplir ainsi, on doit alors convenir d’une confluence de la beauté, de la bonté et de la vérité dans l’unité de l’être
qui les actualise parfaitement, une unité qui non seulement fonde la symbolisation de l’un des transcendantaux par

CH S D
l’autre (sous le mode de l’incomplétude qu’inspire l’Idéal de perfection), mais encore permet de supposer que la
présence de l’un des transcendantaux présage celle de l’autre (au plan suprasensible et nouménal de la perfection
effective).
AR FIN
ANALYTICAL TABLE
SE À

The problem of judicial unity


RE T,

The plan of section VIII of the KU. — Kant expresses his intent of defining the power to produce judgments of
appreciation and to clarify its relationship to aesthetics. — The distinction between aesthetics and logic. — Further
D EN

conceptual difficulties, in the metaphysical oppositions which are called forth. — The principle of continuity as
requiring a fundamental unity. — The necessity of invoking a spiritual, intangible, and supersensible reality. —
Consciousness as the active moment for the furtherance of the cosmological entelechy. — Reflection and introspection
as the original activities of consciousness. — Action and passion as the two possible modes of consciousness. — The
AN M

judicial power as unifying all possible moments of consciousness in its relationship with nature. — Reflection and
determination as distinctive modes of this relationship within the active judicial consciousness. — Heautonomy as the
E LE

unifying interior principle in the autonomous and spontaneous externalization of the mind. — Objective judgment as
exclusively intellectual, with no implied reference to the ontological subjective dimension. — Judgment as an effective
action. — The analogy of judgment. — Action as proceeding from judgment. — Judgment as involving feeling.
US SEU

Feeling and judgment: the synaesthesic complex


The subjective and objective dimensions of Humanity. — Three necessary conditions of change within
representation as motivated through feeling. — Feeling and knowledge. — Sensible and supersensible determination.
AL EL

— The living being as basing its relationship to nature upon the relationship between the faculties of knowledge. — The
inner state of subjective consciousness. —
ON N

Judicial purposiveness: entelechy


RS ON

The unity of truth as the essential purpose of knowledge. — The three pillars of a technic of knowledge. — Life as
the practical principle of entelechy. — The unity of purposiveness, technic, and consciousness as realizing the unity of
rationality. — The universal as the supreme concept of unity. — Feeling as revealing harmony. — The Aristotelian and
P E RS

Leibnizian views on entelechy. — The key to understanding Kant’s critical work. — Humanity as the point of
intersection between the world of nature and the supersensible reality. — The relationship of knowledge and feeling as
realizing the confluence of the outer senses and the inner sense. — Feeling and empirical consciousness.
R PE

Feeling and entelechy


The typical individual experience. — Feeling as a non-epistemological principle. — Transcendental feeling as the
FO E

primary psychological principle. — Feeling as revealing the fullness of subjectivity, as concerns the pure forms of the
power of self-awareness, the experience of beauty, the experience of sublimity, and the mixed forms of the senses and
AG

of the intellect. — The tension between purely subjective judgment and purely objective judgment. — Kant’s view on
pathological conduct. — The priority of the supersensible over the sensible. — The tension between feeling and
judgment.
US

Feeling and premonition


The uniqueness of subjective judgment as it relates to the claim of universality. — The example of the tree and the
hiker. — Reaction as proceeding from empirical experience compared to proaction as resulting from the subjective
experience of premonition. — The consequence of this distinction for the principle of the unity of consciousness. —
Feeling and premonition within the synaesthesic judicial complex. — Premonition as proceeding from a higher abstract
form of judgment.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 54 de 302 ...


LE COMPLEXE SYNESTHÉSIQUE JUDICIAIRE

Subjectivity and universality — OBJECTION


Reaction and proaction being judicial analogs, the question of the universality of subjective judgment may be
considered. — The example of the tree and the hiker revisited. — The essence of a universally valid subjective

LY —
judgment. — Judgment as proceeding from a rational, sentient nature. — Judgment as founded upon a common
supersensible nature. — This nature as being both purposive and dynamic in its relationship to an Ideal. — Subjective
judgment as unifying the intrinsic dimension of meaning and the extrinsic dimension of necessity and universality. —

ON CHE
OBJECTION: The example called forth involves merely an aesthetic judgment of the senses and not a pure aesthetic
judgment. — Reflection as leading to a continuity between judgment and action. — Consciousness as thoroughly
involved in realizing a holistic purposiveness, both objective and subjective, within the human being. — Judiciality as
both the product of judgment and the principle of action (involving the faculties of desire and of the will). — Action as
both aesthetic and moral. — Moral judgment and technical judgment are mutual and complementary forms of the

ES ER
judicial faculty, present within action. — Judgment as reconciling reflection and determination through action. —
Determination and technic call forth a relationship between the moral experience and the aesthetic experience.

OS H
The moral experience and the aesthetic experience — OBJECTION

RP EC
A triple conception of judgment as leading to a fragmentation of consciousness, in the absence of a unifying
principle. — The concept of perfection, in realizing the adequacy of both the noumenon and the phenomenon with the
ontological fullness of the object, relies upon a moral judgment. — The opposition within consciousness between

PU E R
actual being and possible being leads to affirming the interior unity of reason and the exterior unity of the aesthetic and
moral experience. — The harmony of the faculties as the guarantor of this unity. — OBJECTION: The understanding
may not be confused with reason: how then to reconcile the former, which deals with intuition, with the faculty of Ideas,
which deals with the hypothetical and the unreal. — The activity of judgment is not univocal, through illustrating either

CH S D
a reflection or a determination, since these activities are complementary to one another. — A concept which acquires
adequacy within the activity of presentation is but one of a possible number of concepts. — The example of the
platypus. — The distinction between morality and possibility. — Real being suggests a perfection which implicitly
AR FIN
enters into an aesthetic judgment of taste, as belonging to an objective reality. — A judgment of taste reflects upon the
external entelechy of being as well as upon the internal harmony of the faculties.
Free and independent beauty
SE À
The notion of free beauty is illusory since all forms relate to an entelechy and to an accomplishment, with the
judgment of taste being implicitly an estimation of this realization. — Ugliness may also produce a subjective
RE T,

intellectual pleasure. — The opposition between physical beauty and moral beauty illustrates the distinction between
the aesthetic judgment of the senses and the aesthetic judgment of taste, as well as that between judgments relating to
D EN

existential concerns and judgments which abstract from these, though acknowledging the biotic principle involved in
the very act of judgment. — Instrinsic and extrinsic purposiveness as related to aesthetic valuation. — The valuation of
an object rests upon a teleological judgment. — A judgment of beauty as realizing the confluence of aesthetic and moral
judgments: the object valued as beautiful relates to its goodness and to an entelechy inherent to its substance. — The
AN M

object valued because of its beauty relates to its usefulness and to an exterior purposiveness for which its beauty is an
instrumental cause.
E LE

The relationship between beauty and goodness


US SEU

Beauty as the phenomenal aspect of the good and the good as the noumenal aspect of beauty. — The economy of
dissociating beauty and goodness. — The confusion of beauty with goodness. — The illusion of beauty. — Beauty as
relating to goodness within the process of cultural evolution. — Beauty as relating to goodness within a unified concept
of reason. — Beauty as reflecting a greater congruence between the actuality of an object and its possibility.
AL EL

*
**
ON N
RS ON
P E RS
R PE
FO E
AG
US

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 55 de 302 ...


CHAPÎTRE II
LE SENTIMENT COMME NOEUD

LY —
DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

ON CHE
«S’il est d’un homme avisé de poursuivre un but utile,
il est d’un homme de bien de se déterminer d’aprPs le beau.»
[ARISTOTE 1.]

ES ER
OS H
Finalité extrinsèque et finalité intrinsèque
Une question ultime concerne le rapport des finalités en vue du Bien, lequel comporte une influence sur une

RP EC
conception idéale du Beau, intimement reliée à une conception idéale de chacun des deux autres transcendantaux.

PU E R
Kant relève pour l’essentiel deux types de finalité objective, la finalité intrinsèque ou essentielle, laquelle ressort à
la nature d’un l’objet quant à la réalisation d’une perfection inhérente à son essence, et la finalité extrinsèque ou
relative, laquelle implique l’intention d’un agent en fonction de laquelle s’opère le mouvement vers une entéléchie dont

CH S D
les fins infléchissent la nature de la chose, en raison d’une utilité que l’on souhaiterait en retirer 2. Or, il appert que selon
la nature générique effective d’une chose, l’imposition d’une fin relative à laquelle elle devra se conformer peut
s’avérer plus ou moins problématique, car aucune finalité ne saurait exister en l’absence d’une fin qui la spécifie dans
l’objet 3.
AR FIN
Afin de mieux comprendre cette dimension, songeons à une conception quadripartite de la réalité selon deux axes,
l’axe de la vie et l’axe de la nature, telles qu’une analogie de l’art et de la nature le révélera. Si l’on accepte que tout part
SE À

de la nature, en tant qu’elle est le lieu originel de la possibilité de toute expérience sensible, on s’aperçoit néanmoins
que, avec le passage des éons, la nature se divise en nature brute et en nature artificielle, selon un axe horizontal qui
RE T,

illustre le mouvement d’une entéléchie, en laquelle les moments successifs reprennent les mouvements précédents; et
D EN

en nature inerte et en nature vivante, selon un axe vertical, alors que les mouvements successifs, s’ils semblent
reprendre les mouvements précédents, s’en distinguent radicalement par une caractéristique essentielle. Celle-ci
représente l’intrinsécité générique à la fois d’une qualité irréductible et d’un aspect distinct de la chose, dans
AN M

l’expression évidente d’une entéléchie particulière. Tel est l’axe de la vie qui, par certains côtés, prolonge la
composition de la nature inerte, sans participer toutefois d’une passivité intégrale en raison d’une spontanéité et d’une
E LE

autonomie possibles qui ressortissent à une dynamique autogène des natures qui en sont douées.
US SEU

On pourrait peut-être nommer l’axe de l’histoire celui de la nature, comme on pourrait désigner par l’axe de
l’esprit celui de la vie, si ce n’était qu’il existe à l’intérieur de chacun de ces axes une double compénétration, de l’esprit
et de l’histoire ainsi que de la vie et de la nature, qui en explique à la fois le mouvement et l’achèvement dans la diversité
innombrable des objets qui peuplent la réalité et qui sont conditionnés, d’une manière à la fois autonome et hétéronome,
AL EL

tantôt par les forces aveugles et tantôt par les énergies directrices que l’on y retrouve. Il est possible de considérer la
nature comme étant le point d’insertion de l’expérience et un mouvement nécessaire à la conscience, comme étant un
ON N

noeud en lequel se rencontrent parfois les principes de la causalité mécanique (nexus effectivus) et de la finalité
organique (nexus finalis), qui tantôt se confondent pour suggérer l’unité due à un intellect archétype et tantôt
RS ON

simplement renvoient au principe de l’unité rationnelle 4.


P E RS

Cela étant, il n’en demeure pas moins que deux séparations radicales permettent d’effectuer des distinctions
catégoriques sur lesquelles toute tentative de réduction achoppera: l’histoire en tant qu’elle réalise la possibilité d’une
action sciemment dirigée sur la matière inerte de sorte à la transformer de manière définitive, par la production
R PE

d’artefacts et la réorganisation structurelle du milieu qui peuvent certes être détruits ou annulés subséquemment, mais
qui pour l’un comme pour l’autre ne sauraient retrouver leur état antérieur, même en opérant un effort de transformation
FO E

régressive; et la vie en tant qu’elle est un mouvement mystérieux mais indéniable, intime à l’être qui en porte le
principe, le manifeste et rend possible l’expression créative de la conscience, engagée dans son rapport actif avec la
AG

nature 5. Ce sont les produits qui en émanent qui en sont les témoins aux yeux de l’histoire, des artefacts qui révèlent une
habitude et une compétence qui ne sauraient être dissociées d’une activité grâce à laquelle elles se réalisent
US

1 ARISTOTE. Rhétorique, III, 16, §IX, 1417a.


2 EE, §xii; AK XX, 249; KU, §15; AK V, 226-227.
3 Idem, p. 227.
4 KRV; AK III, 453.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 57 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

concrètement, sauf peut-être logiquement, en tant qu’ils révèlent de manière immédiate ni leur origine, ni la technique
qui a présidé à leur réalisation. Ils autorisent donc soit au scepticisme quant aux causes proposées, soit à l’agnosticisme
quant à la possibilité même que ces causes puissent faire l’objet d’une découverte. Pour cette raison, ces créations

LY —
rendent problématiques la question d’une cause efficiente autonome qui est au principe de leur finalité actualisée 6.

ON CHE
Avec cette rencontre de l’histoire et de la vie, on ne saurait s’empêcher de s’interroger sur les conditions ultimes de
leur possibilité: d’une part, l’histoire épistémologique de toute matière, qu’elle soit contemporaine ou non d’une vie et
d’une agence dont elle serait le substrat et qui lui confèrent son empreinte généalogique, évoque les termes d’un début
et d’une fin, d’un passé et d’un avenir dont la possibilité même, quant à l’apparition des choses qui en constituent

ES ER
l’évidence, requiert l’énonciation et l’explication d’une causalité. D’autre part, l’originalité de la vie elle-même, dans
cette démarcation radicale et irréductible qui la caractérise à partir de ce qui en ferait office d’une infrastructure,
requiert une conception qui est suffisante à justifier la plénitude irréductible de son essence, même en ce qui concerne

OS H
ses formes les plus élémentaires, pour ne pas s’accommoder d’une hypothèse qui en ferait simplement l’épiphénomène

RP EC
de celle-là. Car en ce qui concerne autant les qualités que les possibilités de l’être animé, du même ne saurait procéder
ce qui s’en distingue quant à l’essence 7.

PU E R
Or, dès qu’il s’agit d’évoquer la possibilité d’une finalité matérielle, quelle qu’en soit la nature, l’hypothèse d’une
raison susceptible d’imprimer une fin précise sur son objet apparaît immédiatement. Car toute finalité suppose une
causalité qui en réalise l’actualité 8, en vertu de laquelle une finalité trouve son sens réel, sur la voie qui la distingue

CH S D
d’une simple possibilité. La possibilité qu’une balle, en vertu de sa forme sphérique, puisse se mettre à rouler dans une
direction ou dans une autre, selon les lois de la physique et de la géométrie qui président à ce mouvement, lorsqu’une
AR FIN
direction lui est attribuée en vue d’une fin précise — la balle qui suit de façon adéquate le contour d’une surface
irrégulière et originale pour aller se nicher plus loin dans un trou à peine plus grand que l’objet —, laisse supposer à la
fois une force qui lui est impartie et qui ne trouve pas son origine dans la balle et une intelligence qui produit cette force
de sorte à défier absolument les lois du hasard et lui faire suivre l’unique trajectoire, grâce à laquelle un effet singulier
SE À

puisse être réussi.


RE T,

Or, toute finalité est de l’un de deux genres, comme l’a remarqué Kant: soit qu’elle est intrinsèque, et en ce cas elle
D EN

réalise la nature de l’objet pour l’inscrire à l’intérieur d’un mouvement dont l’entéléchie correspond adéquatement à
l’essence de la chose; soit qu’elle est relative, en ce que la perfection de la chose est réalisée, non pas en raison de son
essence propre, mais en vue d’une finalité extérieure 9.
AN M
E LE

S’il est le propre de toute matière inerte en général de se réaliser selon une finalité relative, on peut dire également
que c’est le propre de tout être vivant en général de se réaliser selon l’une ou l’autre des deux espèces de finalité —
intrinsèque ou relative —, selon une hiérarchie des espèces vivantes (que reprend d’une manière analogue celle que
US SEU

l’on retrouve à l’intérieur de chaque espèce). Le principe de la hiérarchisation suit en général un schéma de
complication phylogénique et de valorisation ontogénique, que définit et spécifie la moralité de l’homme en vertu de
constituer l’ultime fin de la nature, selon une conception judiciaire qui associe toutes les puissances rationnelles —
théoriques, pratiques et poématiques — de son être intégral, de manière unifiée et concertée en vue de l’unité a priori de
AL EL

la conscience 10. De sorte que, de tous les êtres vivants, seul l’homme peut revendiquer la possibilité et le droit d’être vu
et considéré tel que la raison le révèle à lui-même, en vertu de la nature propre à un être susceptible d’une réalisation en
ON N

vertu exclusivement d’une fin intrinsèque. D’où l’impératif moral kantien qui commande de lire l’impératif
catégorique fondamental — l’agir selon une maxime de la volonté qui serve de principe pour une législation universelle
RS ON

— comme valant universellement pour tout être raisonnable, à l’égard duquel chacun, en tant qu’il est un être
raisonnable, comportera la valeur d’une fin en soi, et la dignité correspondante, à l’intérieur d’un règne universel des
fins 11.
P E RS

Les êtres organisés reposent sur un principe de réciprocité ouvert: s’ils sont composés d’organes dont l’existence à
R PE

l’intérieur de l’organisme à la fois conditionne et est conditionnée par celle de tous les autres 12, en vertu du principe de
finalité 13, la causalité autonome dont l’être humain est la manifestation l’extrait de la simple motricité mécanique
FO E
AG

5 Voir en annexe, p. 259, le tableau II.1 intitulé «Les deux axes de la conception quadripartite de la réalité
qu’autorise à proposer la confluence du suprasensible et du sensible».
6 KU, §10; AK V, 220.
US

7 ARISTOTE. Physique, II, 1, 193b 9-11: l’homme naît d’un homme; V, I, 225a: la génération est un
changement du non-sujet vers un sujet; Métaphysique A, 3, 983b 8-12: la génération est le moyen d’une
persistance de la substance de l’être, sous la diversité de ses détermination; Z, 9, 1034a 21-25: à l’instar de la
génération naturelle, tout artefact provient de son homonyme; De Anima I, 2, 403b 29-30: ce qui ne serait
soi-même en mouvement ne saurait mouvoir autre chose (et par analogie, ce qui ne possède pas soi-même la vie
ne saurait procurer la vie à autre chose).

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

[bewegende Kraft] pour le situer au plan de la réalisation culturelle [bildende Kraft], selon une unité qui ne saurait être
exclusive de sa fin particulière, i.e. la vie 14.

LY —
Or, c’est le propre uniquement des êtres vivants organisés et doués de conscience et de libre arbitre, de posséder la
capacité d’agir sur la nature d’une manière autonome et spontanée et d’effectuer une action en vertu d’une fin double

ON CHE
qui est l’objet d’un désir, d’une volonté à le réaliser et d’un jugement quant à la valeur morale de la fin ainsi formulée,
autant quant à sa matière spécifique qu’à sa forme générale. Car la finalité peut être de deux sortes, extrinsèque ou
intrinsèque, auxquelles s’ajoute une espèce mixte, dans la transformation qui en résulte pour la nature d’être ainsi
soumise, à l’intérieur d’un mouvement qui en réalise l’entéléchie, à une action en vertu d’une fin qui trouve une

ES ER
résonance à l’intérieur de chacun des aspects majeurs de la raison, le théorique, le pratique et le poématique. Pour la
raison théorique d’abord, en tant que cette fin est une connaissance procédant de la nature objective et de la possibilité
effective d’une chose; pour la raison pratique ensuite, en tant qu’elle manifeste une conduite susceptible de répondre à

OS H
l’impératif catégorique et de réaliser l’Idée du bien, avec l’expression concomitante et effective du désir et de la volonté

RP EC
en résultant; et pour la raison poématique, en tant qu’elle recrute les capacités appropriées à un pouvoir subjectif et
s’illustre de façon autonome. Elle accomplit cela en s’inscrivant à l’intérieur d’un ensemble selon une complémentarité
des pouvoirs subjectifs et moraux, de manière à produire l’exemplaire concret d’une Idée esthétique jugée conforme à

PU E R
une intention et valable, puisqu’elle exprime l’essence de la dimension suprasensible rationnelle, laquelle est
synonyme de moralité.

CH S D
Dès que la raison envisage une entéléchie, l’action intentionnelle y contribue en vue d’une fin estimée bonne,
quant à une finalité interne, et/ou utile, quant à une finalité externe. Il en résulte un engagement subjectif de la
AR FIN
conscience autonome et spontanée à la réaliser en sollicitant l’efficace de la technique et en produisant l’effort requis à
réaliser cette fin. Ceux-ci ont pour effet non seulement de modifier l’objet sur lequel porte l’action mais en retour
d’interpeller la conscience dans le sens d’un jugement qui, à chaque moment décisif de son action, s’interroge sur la
validité de l’entreprise et de son résultat. Ainsi, non seulement les aboutissants de la finalité théorique seront-ils mis en
SE À

cause — en soulevant le problème de l’action dont la nature est censée correspondre à la définition de la fin telle que
conçue —; mais aussi les termes de la finalité pratique — en s’adressant au problème de l’action, dont l’effet est
RE T,

conforme à une fin qui se réconcilie avec l’Idée universelle du bien, susceptible d’une interprétation et d’une
application universelle —; et enfin ceux de la finalité poématique — en suscitant le problème de l’action dont la forme
D EN

satisfait à la fin d’une technique précise, susceptible d’exprimer adéquatement l’Idée esthétique et de réunir pour cela
ainsi que réaliser ensemble la fin théorique et la fin pratique —.
AN M

L’action devient alors le point focal d’une raison unifiée selon la plénitude de la réalisation de sa possibilité, autant
E LE

selon son déroulement qu’avec son accomplissement. Son entéléchie peut être envisagée par conséquent d’une manière
triple et conjuguée, selon une fin qui est compatible avec l’essence propre de l’objet sur lequel elle porte (la finalité
US SEU

intrinsèque ou essentielle); selon une fin qui ressortit à une essence qui est autre que celle de cet objet (la finalité
extrinsèque ou relative), et qui, trouvant son principe dans la conscience agissante, en servira les fins ou celles d’une
tierce conscience — un aspect qui, en autant que nous le sachions, n’est pas spécifiée chez Kant —; et selon une fin
mixte qui, tout en rencontrant les conditions d’une fin intrinsèque (le bois se prête infiniment mieux à la construction
AL EL

d’un navire qu’une roche), réalise en même temps une fin extrinsèque (le bateau en bois que l’on construit sert non pas
la fin finale du bois, mais celle des passagers qui le navigueront ou de l’armateur qui l’affrétera).
ON N

Or, on s’aperçoit après réflexion que la plupart des finalités auxquelles concourt la conscience dans sa poursuite
RS ON

d’une entéléchie sont du genre mixte. Cela ressort à l’unité organique de la vie qui, en recourant à son activité créatrice,
invente un espace culturel habitable et vivable, avec la manifestation pour elle d’une dynamique, d’une vitalité qui lui
est propre. S’il dépend de la présence, de l’existence et de la contribution de chacune des consciences vivantes et
P E RS

agissantes pour sa constitution et sa formation, cet espace réalise néanmoins un esprit qui se transmet dans la mémoire
collective d’une tradition et qui en constitue la substantialité culturelle, lorsqu’elle est associée aux connaissances, aux
R PE

valeurs (les conceptions du bien) et aux idéaux qui l’habitent et l’inspirent, lesquels sont incorporés prioritairement par
FO E
AG

8 REF 5920 (1776-1789); AK XVIII, 384.


9 EE, §xii; AK XX, 249; KU, §63; AK V, 367.
US

10 REF 5923 (1783-1784); AK XVIII, 386-387.


11 GMS; AK IV, 437-438.
12 KRV, Préface; AK III, 015.
13 GTP; AK VIII, 179.
14 KU, §65; AK V, 374-375.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

des individualités historiques et/ou mythiques. Cette substantialité est ce qui, à l’intérieur d’un espace territorial et
d’une durée historique, est le propre d’une civilisation particulière et identifiable.

LY —
La finalité extrinsèque caractérise surtout l’action formatrice et transformatrice des objets inertes. Étant dépourvus
de conscience et donc de possibilité morale, la soumission à une fin qui rallie leur essence exclusivement à une

ON CHE
intentionnalité extérieure en vue d’une utilité, laquelle procède d’une conscience agissante et retourne, soit à
elle-même, soit à un espace culturel, soit aux deux à la fois, n’est pas susceptible d’éveiller une remise en question au
nom de la dignité morale qui appartient à une raison douée d’une autonomie et d’une spontanéité. Car une telle critique
accorderait à celui-ci un statut moral a priori, équivalent à celui qui revient à la conscience agissante, au nom d’un

ES ER
principe d’égalité immanent à la substance rationnelle. Ainsi, l’intrincésité finale implique-t-elle déjà la question de la
finalité externe, puisque le simple fait d’agir à l’intérieur d’un espace historique et culturel implique la sollicitation des
consciences agissantes, lesquelles sont autant de raisons unifiées en fonction d’une triple capacité, théorique, pratique

OS H
et poématique, dans la conjugaison effective des fins transcendantales immémoriales, la Vérité, la Bonté et la Beauté,

RP EC
qui reviennent respectivement à chacune de ces dimensions de la raison, pour ensemble en caractériser la plénitude
spirituelle intégrale.

PU E R
Toute action en vertu d’une finalité extrinsèque, portant sur une existence dépourvue de vie, est susceptible de
produire un artefact, soit un outil, soit une oeuvre, en raison de la transformation sur la matière qui en résulte. Or aussi

CH S D
longtemps que ceux-ci ne constituent pas, lorsqu’ils sont au service d’une finalité extérieure, l’occasion de la
compromission d’un tiers moral, i.e. d’une raison agissante, ou susceptible de le devenir, en vertu de la possibilité d’une
plénitude rationnelle qui s’épanouit selon l’unité réalisée de ses pouvoirs: du pouvoir théorique en vue de la Vérité; du
AR FIN
pouvoir pratique en vue de la Bonté; et du pouvoir poématique en vue de la Beauté; les transcendantaux figurent
l’entéléchie adéquate d’un pouvoir spirituel se réalisant d’une manière complètement intégrée, en raison d ela
possibilité idéale que se propose la conscience à elle-même.
SE À

Car si les conditions de son activité tiennent de sa dimension inconditionnée, en tant qu’il parvient à transcender
l’actualité de la vie, en vertu d’une envergure qui s’extrait des limites de l’expérience phénoménale et reconstitue ce qui
RE T,

fut, tout en anticipant sur ce qui sera 15, elles se révèlent aussi entièrement immanentes à celle-là, puisqu’elles puisent à
D EN

même les possibilités de la vie, les ressources qui importent à sa subsistance particulière, en même temps qu’elles
retournent au mouvement de la vie les éléments transformés qui en assureront, même de manière hypothétique et
impondérable, la subsistance de la dimension collective. Dédoublement salutaire donc de l’esprit qui, tout en
AN M

reconnaissant ce qui n’est pas encore — et qui fut peut-être à une certaine époque —, sait proposer ce qui sera peut-être
— et qui représenterait peut-être un nouvel âge —, en vertu de critères métaphysiques qui permettent d’en estimer la
E LE

valeur.
US SEU

Au plan des fins, l’outil est ce qui réalise la plénitude de l’extrincésité, puisque sa raison d’être et l’emploi auquel
on le soumet se définissent exclusivement en fonction d’une essence qui est autre. Car sa valeur ultime réside, non pas
dans les possibilités de son essence propre, mais dans le produit qui résulte de leur mise à contribution en vertu de sa
commodité, de sa capacité passive à se prolonger entièrement dans une fin qui lui est attribuée, sans égard pour
AL EL

l’intrincésité d’une valeur qu’il reviendrait à son essence de recevoir, soit en vertu pour l’objet d’être ce qu’il est, soit en
vertu pour lui d’être selon une qualité formelle, indépendante de toute considération boulétique 16. Ayant épuisé la
ON N

possibilité usuelle, l’objet cesse de posséder tout intérêt.


RS ON

Quant à l’oeuvre d’art, elle commence déjà à illustrer une ambivalence des fins qui fait que la fin peut être à la fois
intrinsèque et extrinsèque, selon les circonstances et les occasions. Ainsi peut-elle valoir en raison d’un critère
P E RS

entièrement indépendant de son essence propre, comme elle peut être appréciée en raison d’un attribut global de son
essence universelle, celui de convenir à la plénitude de la raison en tant qu’elle est à la fois théorique, pratique et
poématique, selon son expression à l’intérieur d’une technique reposant sur l’Idée esthétique et sollicitant le jeu des
R PE

pouvoirs de l’imagination à réaliser de façon unifiée la Vérité, la Bonté et la Beauté. D’une part, le chef d’oeuvre qui,
pour un spéculateur, vaut uniquement en raison du bénéfice susceptible d’être réalisé au moment de sa vente et qui
reçoit une estimation subjective qui reflète une appréciation de l’oeuvre, non pas en tant que belle, i.e. reflétant dans son
FO E

apparence la plénitude de son essence et de sa finalité, mais parce que belle, i.e. possédant ces qualités extérieures
AG

susceptibles d’augmenter la marge du bénéfice que l’on escompte en retirer 17. D’autre part, le même chef d’oeuvre en
tant qu’il est une oeuvre originale 18, i.e. en tant qu’il illustre la plénitude du génie (individuel ou collectif) à imaginer et
US

15 KRV, Vorrede; AK III, 013-014.


16 Vide, supra, l’Introduction, note 31, p. 26.
17 Vide, supra, le chapître I, p. 51-52, pour une élaboration plus poussée de ce thème.
18 APH, §30; AK VII, 172; §54; AK VII, 220.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

à réaliser un Idéal esthétique, étant le lieu spirituel d’une rencontre des divers pouvoirs de l’esprit [Gemüt], dont
l’harmonie synergique est orientée en vue d’une finalité créatrice. La raison trouve alors sa complétude en réalisant
l’unification transcendantale et active de ses propres pouvoirs dans l’imagination 19, telle qu’ils s’inscrivent à l’intérieur

LY —
d’un esprit culturel, dont les caractéristiques générales s’implantent sur un espace géographique pour une durée
identifiable (mais seulement en rétrospective).

ON CHE
Il est évident que la conception et la fabrication effectives d’un outil constituent l’évidence d’une réalisation de
l’Idée esthétique, en raison de la finalité de la réalisation qui met à contribution une technique en vue de cette
entéléchie. Car c’est une Idée qui procède simplement de l’intention de réalisation une fin extrinsèque à laquelle l’objet

ES ER
doit contribuer en tant qu’il est la matière d’un outil. Nonobstant cela cependant, il y a dans la confection et l’usinage
d’un outil l’édification d’une substance inerte, en vue du pouvoir de transformation qu’implique la production de
l’outil, lequel trouvera son illustration avec l’usage que l’on en fera. En raison de cette activité et par son intermédiaire,

OS H
on parvient à un degré de complexité dans le processus de réalisation en général, auquel on pouvait seulement songer

RP EC
avant l’invention de l’outil approprié. En somme, l’outil constitue en quelque sorte l’extension de l’intentionnalité
humaine, en lui permettant de raffiner l’action à laquelle l’être humain est naturellement prédisposé en vertu de son
désir et à décupler les forces dont la nature l’a doué en tant qu’il appartient à une espèce vivante, susceptible de

PU E R
transformer la simple aspiration que représente le désir en volonté agissante. Le résultat de la conception et de
l’invention de nouveaux appareils sera de rendre possible l’application d’une technique qui auparavant aurait été
irréalisable.

CH S D
L’édification finalisée de la matière, brute ou raffinée, suppose en soi l’application d’une technologie, en vue
AR FIN
d’une fonction précise, susceptible de maximiser les possibilités de réalisation d’une conscience, lorsqu’elle agit sur
une matière inerte. On y voit par conséquent l’évidence au plan suprasensible, d’une spontanéité et d’une autonomie
rationnelles que limitent cependant, au plan sensible, les possibilités inhérentes à la nature de l’objet façonné (on ne
saurait commander à une poutre de rouler ou à une barre d’acier trempé de démontrer la même flexibilité qu’un bâton en
SE À

hêtre) ainsi que la fin entrevue dans l’utilisation éventuelle de l’outil (on ne choisira pas un métal identique, ni ne lui
donnera une forme semblable, pour produire une égoïne ou un pare-choc d’automobile). Mais il existe néanmoins, avec
RE T,

l’acte d’inventer et de confectionner un outil, l’évidence d’une synergie des facultés à l’intérieur de l’activité
rationnelle, lorsqu’elle rend une matière conforme à la fin que l’on imagine pour elle, en vertu du bien que l’on
D EN

souhaiterait en retirer, au moyen de la technique susceptible de produire l’effet souhaité. Ainsi peut-on comprendre
qu’à la vérité de l’entéléchie correspond une bonté à laquelle s’associe dans leur réalisation effective la beauté, le tout
AN M

en reconnaissance de la sublimité qui naît avec la prise de conscience de l’ampleur et de la profondeur de la fusiV, qui
procure la possibilité au pouvoir suprasensible de l’esprit [Gemüt], de conjuguer son action avec une nature sensible
E LE

aussi diverse qu’elle est immense et puissante.


US SEU

En réalité, la beauté dont il s’agit révèle deux ordres, car l’accord de l’entendement pré-conceptuel et de
l’imagination créatrice de la possibilité, entrevue en vertu d’un désir (et de la supposition par là qu’il y aurait un manque
à combler), autant celle qui est simplement existante que celle qui est effectivement possible, en raison de la réalité
d’une essence accessible à la conscience épistémologique, par l’entremise des catégories de l’entendement, suppose
AL EL

une harmonie qui préside à l’Idée esthétique, et au schème esthétique susceptible d’en résulter. Ce sentiment augure du
succès de l’entreprise visant à leur matérialisation et trouvera la plénitude de son épanouissement et de son expression
avec la réalisation du projet à laquelle la mise en oeuvre d’une technique adéquate donnera lieu 20.
ON N
RS ON

Ainsi ces deux types d’impressions tiennent chacun à un jugement de goût distinct, se suivant et se superposant
dans le temps: un jugement qui évoque une beauté idéelle et subjective; et celui qui énonce une beauté réelle. Le
premier prétend à l’universalité effective en raison de se conformer à des principes a priori et associe de manière
P E RS

hypothétique les trois aspects de la raison selon un désir à réaliser l’Idée esthétique en vue d’un bien possible, avant
toute activité opérée dans l’actualisation de cette fin. Quant au second, l’expérience effective en révèle l’éventualité en
R PE

tant qu’il est un jugement d’ensemble en vue de son actualisation et associe dans l’actualité de l’entéléchie ces mêmes
trois aspects rationnels, se conjuguant en vue de la connaissance concrète et sensible de l’oeuvre achevée; de
l’expérience durable du bien qui en résulte; et de l’appréhension effective p;ar la conscience de la perfection technique.
FO E

Grâce à celle-ci, l’unité de la conscience dans l’instant spirituel individualisé s’est transformée en conscience de l’unité
AG

de l’oeuvre réalisée dans la durée de l’espace culturel, pour une oeuvre planifiée dont l’esprit appréhende la réalisation.
Cela s’effectue de telle manière que l’esprit collectif serait susceptible d’en entériner l’accomplissement et de s’en
approprier l’appartenance selon les conventions, les normes, les traditions et les usages qui cautionnent les réalisations
US

subsumées par les canons et les principes, véhiculés et promus par ceux-là.

Ainsi peut-on affirmer avec justesse que deux types de goût coexistent en rapport complémentaire et réciproque,
sous un mode anagogique, au sens le plus large du terme, alors que les goûts individuels contribuent à façonner le goût

19 Idem, §56.C; AK VII, 225-226; §54; loc. cit.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

émanant d’un esprit collectif, lequel néanmoins fournit, au moyen de l’histoire, de la tradition et de l’éducation
esthétique constitutives de la mémoire collective, des balises, des barèmes et des normes implicites qu’il s’agirait de
compléter, de raffiner et de surpasser avec de nouvelles réalisations particulières. Cela donne lieu à une dynamique qui

LY —
met en présence les modèles et les oppose selon les critères d’une saine émulation, se produisant à l’intérieur d’un
espace culturel dont les limites sont implicitement mais péremptoirement définies, quant aux tendances, aux

ON CHE
orientations et aux écoles, par des exemplaires de créativité qui semblent défier tous les canons et toutes les règles, tout
en affirmant et en confirmant les principes les plus essentiels qui président à leur énonciation. Et surtout qui constituent,
quant à des projets futurs, un nec plus ultra qui a pour fonction de fixer un étalon estimé indépassable dans l’actualité,
que pourtant l’excellence du génie des cohortes et des générations subséquentes parviendra à franchir, pour proposer de

ES ER
nouveaux horizons et de nouveaux termes d’excellence à une étape ultérieure. C’est que toute oeuvre d’art est en même
temps une édification de la matière: elle est donc a priori éminemment sociale quant à sa finalité. Si celle-ci est
subjective, avec l’appréciation que l’on est susceptible d‘en réaliser, elle fait aussi appel à un sens commun grâce

OS H
auquel cette subjectivité est susceptible de se recueillir un aval universel.

RP EC
Qu’un outil serve à édifier la matière en vue d’une finalité qui rencontre les aspirations de plus en plus complexes
et spécialisées de l’esprit, voilà ce dont atteste l’évolution et le perfectionnement historiques des moyens techniques

PU E R
dont dispose l’humanité, dans la maîtrise de plus en plus polyvalente et poussée de la nature, en vue de la rendre
sécuritaire et habitable. Que la conception de l’outil constituât un progrès indéniable et irréductible de la manifestation
de l’esprit, en étant le moment originel de son efflorescence culturelle, voilà ce qui nous semble définitivement acquis,

CH S D
puisque son invention requiert la concertation des exigences techniques plus enracinées dans la réalité empirique et
d’une vision architectonique qui inscrit le tout à l’intérieur d’un mouvement général et durable. Car édifier la matière en
vue de mieux encore édifier l’esprit, lui conférer une élévation et le cultiver, le marquer du sceau d’un Idéal esthétique
AR FIN
digne du nom, représente le mouvement d’un esprit qui réalise l’unité de ses trois dimensions. Cette unité trouve son
fondement avec la réflexion qui ouvre sur l’action réussie en raison d’une finalité désirable (parce qu’elle est bonne et
non uniquement parce qu’elle est agréable). Elle appartient de ce fait, non pas au jugement esthétique des sens, mais au
SE À
jugement esthétique proprement dit, lequel repose sur l’expérience subjective paroxystique que conditionne
l’expérience sensorielle. Le plaisir et le déplaisir ressentis sont en lui la fonction de l’expérience intime fondée sur une
RE T,

intuition objective que subsume la catégorie a priori de la qualité 21.


D EN

Chacune de ces dimensions représente autant de moments à l’intérieur de la réalisation ontologique complète du
sujet engagé dans un rapport de mutualité avec la nature sensible. Cette interaction se résout par un genre de ballet
AN M

cosmique, pour lequel les forces de la nature enjoignent à une manifestation des énergies humaines, en vue d’en
solliciter, par l’immédiateté de l’attention qu’elles requièrent, les directions possibles et de constituer pour ces
E LE

puissances naturelles mais privilégiées, l’établissement, le rétablissement, l’amplification ou la continuation des


conditions sensibles et matérielles d’une intégration et d’une union avec le registre suprasensible. Grâce à celles-ci,
US SEU

l’esprit humain peut découvrir et reconnaître, dans l’intimité d’un sens interne, abritant les intuitions que nourrissent les
sens externes, un substrat exogène propice à son maintien, à son activité, à son développement, à son évolution et à sa
perfection, bref à un mouvement et à une conjoncture dont est redevable de sa réalisation de plus en plus abondante et
complète, l’entéléchie d’un esprit incarné, en raison de contribuer de façon propice et adéquate à la spontanéité et à
AL EL

l’autonomie d’une essence vitale, dont la véritable signification repose sur la subjectivité qui s’assume, et par là lui
donne tout son sens.
ON N
RS ON

20 La notion de schème est très complexe chez Kant, puisqu’elle réfère tantôt à la représentation du procédé
général qu’emploie l’imagination afin de procurer une image qui correspond au concept dont elle dispose
P E RS

[diese Vorstellung nun von einem allgemeinen Verfahren der Einbildungskraft, einem Begriff sein Bild zu
verschaffen] [KRV; AK III, 155; IV 100-101] et tantôt à la diversité et à l’ordonnance essentielles des parties,
déterminées a priori par le principe d’une fin et requises pour qu’une Idée se réalise dans l’oeuvre
R PE

correspondante [eine a priori aus dem Prinzip des Zwecks bestimmten wesentliche Mannigfaltigkeit une
Ordnung der Teile] [KRV; AK III, 539]. Le schème renvoie alors à une technique lorsque sa réalisation est
commandée pour l’essentiel par les contraintes de l’empirie, alors qu’il fonde une unité architectonique
FO E

lorsqu’il repose sur une unité a priori que lui confère la raison selon ses propres principes, indépendamment du
AG

monde sensible. Nous utilisons la notion de schème esthétique dans le second sens de schème architectonique,
puisque la technique à laquelle il donne lieu repose néanmoins sur une Idée abstraite avant toute transformation
de la nature. Par ailleurs, dès lors qu’il s’agira d’une matière sensible plutôt qu’une matière simplement idéelle,
US

le schématisme kantien alloue pour son degré de pureté qui d’une part tient exclusivement de la raison agissante
au plan suprasensible théorique et de l’autre au plan suprasensible poématique impliquant une transformation
de l’empirie que les moyens culturels rendent évidente. Il existe nul doute alors que le schème architectonique
appartienne à l’ordre poématique, de la même manière que le schème transcendantal tient de l’ordre théorique
et le schème moral (la maxime), de l’ordre pratique.
21 KU, §29A; AK V, 266.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

Or, c’est avec une telle compatibilité, pré-existante ou simplement désirable, entre l’organisme vivant et la nature
réalisant avec lui une heureuse complémentarité, que le sentiment prend tout son sens. Car il devient alors la
confirmation d’un état existentiel propice à l’entéléchie spirituelle, selon une perspective qui verrait en l’harmonie de

LY —
l’esprit, la contrepartie d’une réciprocité complémentaire gouvernant les rapports de l’esprit au monde. Ce procès serait
en plus redevable à la médiation d’une entité organique (le corps) qui résume et réconcilie, selon une édification

ON CHE
suprême des principes matériels, conformément aux lois et aux principes dynamiques de la vie, la possibilité inhérente
à une interaction qui, dans la chair, associe les conditionnements hétéronomes propres à la dimension naturelle et les
déterminations, émanant du monde de l’esprit, de l’inconditionné spontané, autonome et subsomptif du tout. Ainsi se
réaliserait le principe trimesgiste d’une continuité analogique entre la nature et l’esprit pour laquelle le pivot central du

ES ER
Ich sert de médiation selon une hiérarchie des natures et des essences, stratifiées en vertu d’un principe de complexité,
de raffinement et de subtilité. C’est un principe qui ferait de l’entéléchie naturelle dynamique, un miroir de l’entéléchie
spirituelle vitale qui à la fois la subsumerait et constituerait un principe d’attraction perfective sur elle, tout en assurant

OS H
aux membres et aux éléments de l’ensemble une situation qui est conforme à un ordonnancement hiérarchique sain.

RP EC
Plaire est un acte éminemment social, en ce sens qu’il exprime la disposition arrêtée pour l’esprit d’être pour autrui
la source d’un plaisir, lequel inscrit l’agent et le principe de son actualisation parmi les sujets qui ne sont en aucune

PU E R
façon une source de consternation et d’inquiétude pour lui. Le plaisir s’adresse donc à la dimension sécuritaire de
l’existence. Si la douleur constitue le signal d’alarme qui avertit d’une situation existentielle compromise par
l’inconfort remarquable qui en est à l’origine, le plaisir quant à lui tend à confirmer la stabilité d’un état existentiel sûr

CH S D
qui ne fournit aucune raison d’éprouver un doute quant à sa continuité ou sa persistance. De sorte que plaire, c’est
rassurer quant à une intention positive sur autrui — pour autant que cette action se fonde sur la sincérité et la droiture
désintéressées de l’intention —; et plaire éminemment, c’est vouloir confirmer autrui dans sa situation présente et
AR FIN
même attester de la valeur hautement désirable de celle-ci, autant pour l’agent du plaisir que pour son patient. En
somme, plaire c’est en même temps exprimer une participation à la vie d’autrui, telle que celle-ci est estimée bonne,
puisqu’elle est le reflet d’une dignité indéniable.
SE À

Ce qui est beau se communique par le plaisir esthétique que l’on en éprouve, en créant les conditions internes
RE T,

d’une harmonie par lesquelles le concept d’un objet est spontanément et de façon étonnante enrichi par une nouvelle
plénitude qualitative que procure à l’esprit — du spectateur ou de l’acteur — le génie d’une créativité qui passe par une
D EN

exacerbation de la capacité imaginative. En contrepartie, avec l’activité de l’ouvrier, de l’agent spirituel par lequel la
beauté se réalise concrètement, on retrouve une intention qui consiste à édifier la matière et en même temps à élever
AN M

l’esprit, par la qualité de l’oeuvre dont le spectateur est amené à en réaliser la contemplation et qui émane de la
transformation de la matière qui en est la cause active principale.
E LE

Toute activité poématique se définit par une expression qui réalise l’Idée comme étant une métamorphose de la
US SEU

matière afin de rendre celle-là sensible 22. Dès lors que l’Idée s’avère d’abord pratique lato sensu, étant au service d’une
fonction qui caractérisera l’emploi auquel sera mis à contribution l’objet qu’infuse cette Idée et qui assure que
l’édification ponctuelle et ciblée de la matière servira généralement à une édification encore plus élevée de la matière,
au moyen d’une technique qui vise l’accomplissement d’un dessein architectonique, l’activité poématique sera dite
AL EL

instrumentale et produira un artefact qui est en même temps un outil. Dès lors cependant que l’Idée s’avère
principalement esthétique, i.e. valant en soi en tant qu’elle est formatrice d’une matière en vue premièrement d’une
édification, non pas de la matière concrète et sensible, mais de l’esprit qui en apprécie la qualité formelle, en suscitant
ON N

l’harmonie à l’intérieur de l’esprit avec l’exemplarité libre, créatrice et imaginative du concept, l’activité poématique
RS ON

sera dite principalement esthétique. Elle produira un artefact qui est en même temps une oeuvre, laquelle ne comporte
pas la valeur utilitaire de l’outil, mais possèdera néanmoins une valeur extrinsèque en incorporant et en transmettant le
sens procédant de l’inspiration originale qu’elle reçoit de l’esprit créateur qui s’érige ainsi en éducateur de l’humanité,
P E RS

ou à tout le moins en promoteur des aptitudes et des préférences des consciences individuelles. En tant que celles-ci
incarnent l’humanité en leur personne, elles seront appelées à contempler l’oeuvre ainsi réalisée et à recevoir d’elle tous
R PE

les bénéfices spirituels, incombant à la perfection d’une oeuvre artistique et d’une réalisation poématique. Car la fin
explicite visée par le créateur est l’édification de l’esprit d’autrui — entendu au sens individuel ou collectif —, lorsqu’il
donne corps avec succès à une Idée inédite, avec la métamorphose d’une matière, avec l’effort et l’énergie qui réalisent
FO E

cette fin, ainsi rendue docile à recevoir la forme éminemment inspirante et saisissante de cette Idée.
AG

Ainsi, en effectuant la présentation originale qui la caractérise premièrement, l’oeuvre artistique ne se contente pas
de confirmer la valeur d’un état actuel digne d’être préservé, cela d’autant plus que l’oeuvre incarne plus hautement
US

encore l’Idéal artistique de favoriser l’harmonie profonde des facultés supérieures de la connaissance, lorsqu’elles
subliment les intuitions sensibles de la manière la plus élevée possible. Plus encore, elle fournit à l’esprit l’évidence
éminemment actuelle de l’insertion d’une possibilité qui anticipe sur l’avenir et l’engage au plus haut point, puisqu’elle
perpétue ce qui à l’intérieur de l’actualité serait censée en représenter dans le jugement, la valeur intime la plus

22 Idem, §72; AK V, 390.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

significative et la plus digne d’être valorisée, à savoir la vie. Celle-ci s’exprime avec la continuité individuelle et
collective par les sujets des valeurs transmissibles les plus éminentes au plan sociologique et elle fonde, non pas
seulement la possibilité esthétique de l’esprit, mais encore la possibilité eudémoniste de l’âme 23. Car le bonheur ultime

LY —
s’ancre dans l’actualisation possible de la Bonté suprême qui, en se réalisant, illustre la plénitude ineffable de l’esprit.
Celle-ci trouve à s’exprimer selon sa dimension vitale, qui comporte en même temps une visée éducative et formative

ON CHE
sur les consciences, en sublimant des énergies passionnelles et affectives en vue de leur harmonisation avec les visées
culturelles de la société qui ainsi en civilise l’expression. Car la culture dépasse le plan esthétique immédiat en se
mettant au service de la durée, de l’expansion et de la perpétuation de la société humaine, pour autant qu’elle sera digne
d’être valorisée par l’ensemble de ses membres et de recevoir l’émulation des sociétés avoisinantes, engagées avec elle

ES ER
sur la voie d’une coexistence complémentaire et pacifique, qui se fonde sur la préservation, la promotion et
l’exacerbation des possibilités éminentes de l’esprit.

OS H
Toute oeuvre appartient au temps, puisqu’elle est en principe constitutive de l’infrastructure matérielle et

RP EC
culturelle de la société qui en subsume la réalisation, en vue de sa continuation et de sa perpétuation. Elle devient alors
le réceptacle et le reposoir de l’esprit qu’incarne à des degrés différents chacun de ses membres. Elle ne peut par
conséquent nier son appartenance à l’espace en tant que celui-ci est le lieu de l’expression de l’Idée poématique —

PU E R
pratique ou esthétique —, telle qu’elle se découvre à l’intérieur des ressources objectives, tant humaines que vivantes
que tenant de la nature inerte, lesquelles ressources se portent garantes, mais différemment, de la possibilité matérielle
de l’édification spirituelle fondée sur l’édification matérielle. Or, ces paliers de l’édification définissent pour l’essentiel

CH S D
la finalité de l’esprit dans son rapport avec la nature sensible, selon un mouvement qui en réalise l’entéléchie, telle
qu’elle est concevable à l’intérieur d’un monde où se rencontrent de façon intime et complémentaire, cohérente et
multiple, tantôt le pouvoir contraignant de la matière de la nature et la puissance libératrice de l’esprit, tantôt la passivité
AR FIN
plastique et l’activitré créatrice du génie, et tantôt les uns et les autres.

C’est une union qui favorise l’éclosion de celles-ci sans nier totalement ceux-là, le tout en relation avec une
SE À

perfection dont les virtualités (que procurent quant à leur possibilité poématique l’imagination et la volonté engagées à
réaliser leur effectivité active) restent à découvrir, tout en fondant leur possibilité réelle sur l’espérance de pouvoir
RE T,

atteindre l’Idéal qui en découle et le désir de s’investir en ce sens, au nom d’une vie qui représente nulle autre chose que
la manifestation et l’expression sublimes et superlativement bénéfiques de l’esprit, au nom d’une fin ultime,
D EN

l’édification progressive et définitive du genre humain. Ainsi, la multiplicité et la diversité des sociétés et des cultures
deviendront les incitatifs à la croissance spirituelle de l’humanité, qui se voit ainsi investie de la mission grandiose et
AN M

infinie de réaliser l’expression et la manifestation les plus élevées concevables de l’énergie vitale, sinon en réalité, du
moins quant à sa possibilité, puisque les termes d’une telle entreprise échappent à tout horizon apercevable dans
E LE

l’immédiat, alors que cette opération facilite la participation du genre humain en entier à la métamorphose de la nature
sensible, en mettant à contribution la dimension suprasensible des consciences et des esprits.
US SEU

Héautonomie subjective
de l’expérience suprasensible
AL EL

De cette entéléchie ressort que le rapport existant entre les conditions de l’expérience et les trois transcendantaux,
tels qu’ils reçoivent la médiation des facultés de l’esprit, soit caractérisé par l’unité intime à l’activité de la conscience.
ON N

D’une part, celles-là maintiennent et perpétuent les énergies vitales dont les facultés de l’esprit recrutées dans le
complexe synesthésique sont les expressions nécessaires et spécialisées, puisqu’elles appartiennent à des sujets
RS ON

vivants, éminemment conscients et rationnels. D’autre part, ces pouvoirs n’auraient aucun intérêt à s’extérioriser, en
l’absence des fins susceptibles d’être formulées, dans la réalisation de la bonté propre à l’activité de l’esprit,
caractéristique de la désirabilité d’une fin, de la vérité qui est le reflet de la plénitude de son entéléchie et de la beauté
P E RS

expressive de la plénitude de l’être et par conséquent de la complétude universelle du tout, avec la réalisation effective
et phénoménale de la bonté et de la vérité. Or, l’aboutissement d’un tel mouvement implique l’identité parfaite ultime
R PE

de l’objet, susceptible de réaliser matériellement l’essence de la Bonté, de la Vérité et de la Beauté, puisque cette
identité réconcilie effectivement l’être et le devoir-être, l’actualité et la possibilité ainsi que la nature sensible et l’esprit
suprasensible, sans qu’elle ne déroge à cette unité.
FO E
AG

Considérant un à un chacun de ces transcendantaux, on peut définir la Bonté comme étant la plénitude de l’être, tel
que nul devoir-être ultérieur ne serait susceptible d’en être conçu et imaginé pour lui; la Vérité comme étant la plénitude
actuelle de l’être, telle que nulle autre possibilité puisse lui être adjointe; et la Beauté comme étant la plénitude de l’être,
US

en tant qu’elle reprend l’un dans l’autre, de façon complémentaire et mutuelle, la dimension sensible du conditionné
naturel et le registre suprasensible de l’inconditionné spirituel, selon l’unité des trois transcendantaux pleinement
enracinés dans l’essence et la destination de l’être. La beauté devient ainsi révélatrice d’une intégration par laquelle la
subjectivité de la conscience rencontre dans l’adéquation ressentie et éprouvée l’objectivité de la plénitude de la chose,

23 Cette considération deviendra plus évidente dans les chapitres qui suivent.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 64 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

que révèlent autant la bonté de la finalité réalisée que la vérité de l’entéléchie effective, en tant qu’ensemble, ils font la
promotion de l’unité organique d’une diversité irréductible, laquelle pourtant fonde et affirme cette unité et son pouvoir
de subsomption, au nom et en fonction de l’agence spirituelle dont il est le principe et la cause. Or, le jugement est le

LY —
pouvoir de l’esprit qui, en vertu de son activité fondée sur la liberté interactive des pouvoirs de la connaissance, procure
l’assurance de la manifestation réelle et effective d’une telle unité, dont l’expression subjective et pré-cognitive est le

ON CHE
sentiment d’une harmonie. Le pouvoir judiciaire, en raison d’appartenir aux facultés supérieures de la connaissance et
donc de l’esprit, illustre son autonomie et sa spontanéité, mais d’une façon qui est particulière à son essence propre 24.

Le thème de l’héautonomie porte sur la dimension, intime à la conscience, de l’autonomie quant à son

ES ER
déroulement au coeur de la subjectivité avant tout rapport objectif, tel qu’il se produit avant toute rencontre de la nature
et de l’entendement dans la constitution théorique de ses lois à partir des intuitions et précédant toute effectivité qui,
émanant de la conscience pratique, viserait à transformer le monde sensible, au moyen de l’action constituée en vue

OS H
d’une finalité morale 25. Bref l’héautonomie, qui par son étymologie renvoie à la notion d’exiV, et donc de l’état acquis

RP EC
de l’esprit et du corps 26, définirait l’essence de l’autonomie lorsqu’elle illustre une possibilité portant différemment sur
les dimensions afférente et efférente de la conscience. Par cette activité, elle définirait une forme particulière de

PU E R
législation, opérant exclusivement à l’intérieur du complexe synesthésique judiciaire, en vue d’extraire à partir des
possibilités intimes au concept, celles qui seraient les plus aptes à rencontrer effectivement une fin morale adéquate 27.

CH S D
La nature transcendantale de la conscience est le gage d’une autonomie pour celle-ci et se réalise sous deux formes
principales: celle qui, étant proprement autonome, attribue les concepts et les lois à partir de l’intuition; et celle qui,
tenant de la spontanéité, se fonde sur le désir et se manifeste dans l’effectivité de la conscience, engagée dans son
AR FIN
opération sur le monde 28. Elle ne saurait par conséquent se laisser comprendre entièrement sans la dimension
entièrement subjective, émanant de la dimension suprasensible, qui autoriserait le passage de l’une à l’autre, de
l’objectivité intellectuelle que procure une subjectivité théorique à une subjectivité pratique qui donne sur une
objectivité manifeste. En somme, l’héautonomie est le point crucial d’une autonomie intime à l’esprit qui, en présence
SE À

d’une conjoncture spatio-temporelle en général, permet de réaliser la réciprocité mutuelle des subjectivités, théorique
et pratique, en vertu d’une subjectivité qui, tout en participant à l’une et à l’autre, n’est proprement ni l’une, ni l’autre.
RE T,

Cette subjectivité est la subjectivité judiciaire, laquelle repose sur le complexe synesthésique, valable uniquement pour
D EN

un jugement qui procède d’un sentiment.

Or, le sentiment révèle le rapport de la conscience à la vie, dès qu’elle émane d’un mouvement qui illustre la
AN M

spontanéité conditionnée de l’esprit engagé dans son rapport au monde, selon le principe de finalité. Ainsi l’esprit
participe à une éventuelle unité en raison de ce principe, d’une unité dont l’entéléchie se reconnaît avec la plénitude de
E LE

l’être, à ce point réalisé que nul devoir-être, nulle possibilité ajoutée et nul effet mensonger ne sauraient en être conçus,
ni imaginés. Par la suite, l’héautonomie devient cet aspect de l’autonomie qui met en contexte l’activité spécifique de la
US SEU

conscience, telle qu’elle porte sur telle expérience, qu’elle donne sur telle effectivité, et qu’elle se produit selon le
mouvement général de l’esprit et de la nature. Ceux-ci sont engagés mutuellement sur une voie qui affirme leur être,
pour l’une comme pour l’autre: leur point de résolution est contenu dans la vitalité des espèces vivantes et leur
excellence culmine dans l’humanité qui (en autant que l’on puisse en conclure de manière définitive) en représenterait
AL EL

l’illustration suprême parmi toutes celles-ci.


ON N

S’agissant du sentiment, on doit comprendre qu’il appartient, non pas à l’ordre du particulier, en tant que tel
sentiment portant sur telle expérience, quoique cet aspect du sentiment se retrouvât nécessairement dans toute
RS ON

expérience subjective et judiciaire, mais à l’ordre transcendantal en tant qu’il se fonde dès l’origine sur des principes a
priori, en vertu desquels une prétention à la validité universelle s’avère possible. Puisqu’il tient de la nature expresse et
singulière du sentiment d’être éprouvé, on doit en conclure que le sentiment possède une valeur phylogénique en vertu
P E RS

du principe commun aux espèces vivantes, et que, par conséquent, il appartient au principe d’une insertion originelle de
l’Homme dans l’histoire (lequel ne saurait être étranger au principe de vie), et donc à une Agence qui puisse en
R PE

constituer la causalité première, puisque ce qui est d’une agence supérieure — celle qui tient de la vie et en manifeste
l’originalité essentielle — peut procéder uniquement d’une cause suprême qui en réalise la supériorité. Son incidence
est donc universelle au règne de la vie, et en particulier de la vie rationnelle et consciente, telle qu’elle s’exprime à
FO E
AG

24 Idem, §39; p. 292.


25 Idem, Einleitung, §v; p. 185-186.
US

26 exis, ewV: «a being in a certain state, a permanent condition as produced by practice; 1. a state or habit of body;
2. a state or habit of mind, opposed to dunamiV, esp. an acquired habit of acting, opp. to, but sometimes
including energeia; 3. skill as a result of practice, experience». — Liddell and Scott. op. cit. p. 502.
27 EE, §viii; AK XX, 225.
28 GMS; AK IV, 452, 454.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

l’intérieur de l’humanité. De plus, on peut supposer que cette Agence n’a pas causé le sentiment de manière aléatoire,
en raison de son association essentielle, nécessaire et constante au jugement en vue soit d’une détermination, soit d’une
réflexion, soit d’une combinaison de ces deux actions de la conscience. Il est alors légitime de présumer que la finalité

LY —
du sentiment s’exerce à l’intérieur de l’activité même du jugement, laquelle s’ancre dans l’expérience par son côté
afférent et retourne à celle-ci par son côté efférent.

ON CHE
La conscience ne peut revendiquer, par son aspect passif, aucune autonomie quant à l’expérience donnée sur
laquelle porte la conscience, sauf en ce qui concerne la réceptivité à l’édification de la nature en culture, laquelle
appartient en propre à la réflexion avant toute conceptualisation. L’autonomie revendiquée tient donc de l’ordre

ES ER
pratique et historique à la fois et ne peut en aucune manière concerner le moment présent de la perception actuelle, sauf
en tant qu’elle procéde d’une activité qui ressortit, non pas à la raison théorique, mais à la raison pratique. Elle peut par
ailleurs revendiquer toute l’autonomie de son effectivité sur l’expérience, en vertu de la réalisation effective du désir,

OS H
pour autant que cette intervention procède effectivement de son pouvoir tel qu’il est exprimé par l’action.

RP EC
Or, la justification d’un passage dans la subjectivité de la passivité réceptive vers la plénitude de l’autonomie

PU E R
requiert, pour la conscience qui en témoigne, l’identification d’un principe et d’une causalité effectives. On ne saurait
autrement expliquer l’occurrence d’un mouvement qui, à partir d’une autonomie absente, aboutit à un état qui participe
à l’expérience en se recrutant l’effectivité d’une activité moralement finalisée, alors qu’elle exprimait auparavant une

CH S D
simple possibilité de l’expérience. En somme, autant l’objectivité susceptible d’opérer une modification de la
conscience, que la subjectivité, dont l’action possible s’exerce sur le monde sensible en vue d’une finalité morale, que
la transformation subjective grâce à laquelle l’une se fond dans l’autre, reposent sur un principe et une causalité qui
AR FIN
expriment, à l’intérieur du complexe synesthésique judiciaire qui associe le jugement et le sentiment, des possibilités
primordiales originelles sans lesquelles cette association serait insensée et aléatoire.

Puisque ces concepts ontologiques renvoient à un éventuel fondement originel, ils sont phylogéniques et par
SE À

conséquent communs à la nature de tous les êtres susceptibles de les manifester. Leur présence en tel individu, sis à
l’intersection de tel moment de l’histoire et de telle culture spécifiques, augure en même temps d’une actualisation
RE T,

ontogénique, en vertu de l’unité d’une expérience subjective qui a la possibilité d’être partagée par d’autres
D EN

subjectivités dans la simultanéité des consciences. Cette actualité participe à une nature consciente raisonnable et
effective, qu’ont en partage, mais à des degrés et selon des modalités d’expression diverses, une généralité de
particuliers pour lesquels cette nature définit une communauté phylogénique. Celle-ci révèle en plus une puissance qui
AN M

singularise en vertu de possibilités et de réalisations diverses, que conditionnent des expériences irréductibles et
singulières. Une telle complexité multi-factorielle, requise en vertu de l’actualisation ontogénique, argue par
E LE

conséquent en faveur d’une identité ontogénique unique, caractéristique de la singularité phylogénique de chaque être
vivant.
US SEU

Or, le Ich constitue le concept objectif qui identifie cette unicité individuelle, telle que d’abord elle se découvre et
est ressentie subjectivement: c’est en lui que se manifestent le principe et la cause d’une autonomie qui non seulement
s’exprime objectivement, avec les conduites et les actions qui l’expriment, mais encore se sait et s’éprouve
AL EL

subjectivement, dans le procès par lequel le sujet individuel conscient recrute en lui-même le moyen d’un passage de
l’état simplement réceptif et réflexif à une disposition active et déterminante, de manière à représenter une mutation
ON N

dynamique de l’intériorité. Étant la manifestation du registre suprasensible présent à l’intérieur de la dimension


sensible, l’autonomie représente un attribut essentiel et évident de l’espèce vivante, comprise en tant qu’elle est une
RS ON

universalité phylogénique; l’héautonomie par contraste constitue l’alliance à l’intérieur de la personne intégrale,
pleinement assumée dans sa nature complète, agissante et morale, et ainsi singularisée dans l’histoire transcendantale
d’un mouvement qui lui est propre, de la quiddité ontogénique individuelle, à la fois passible et expressive d’une
P E RS

autonomie, et de la talité physique de son expérience, que caractérise de façon singulière l’histoire, la culture et
l’expérience particulières.
R PE

La spontanéité définit cette possibilité d’initier une démarche autonome, i.e. de s’en constituer le principe et la
cause 29, et la créativité en illustre l’expression à l’intérieur du complexe judiciaire 30, en recrutant à cet effet tous les
FO E

pouvoirs de la subjectivité. L’héautonomie décrit par contre le conditionnement suprasensible, intérieurement


AG

commandé et initié par la subjectivité particulière, d’une autonomie commune à tous les esprits qui sont doués de
vitalité, et caractérise l’énergie indéfinissable que l’on nomme la vie. Elle trouve sa résolution avec la possibilité
générale, culturellement fondée, de transcender les déterminismes de la nature dans le sens de sa transformation et de
US

son édification, ce qui suppose en même temps chez le sujet une aptitude à se maintenir, à perdurer et à se reproduire.
Sans cette possibilité fondamentale, le sujet ne saurait songer recevoir le sceau de la personnalité — le caractère d’un

29 KRV; AK III, 363.


30 KU, §49; AK V, 318.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 66 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

être vivant, singulier, raisonnable, libre et moral 31— que caractérisent une spontanéité et une créativité judicieusement
commandées, en vertu de l’héautonomie qui se réalise subjectivement et de l’autonomie qui est est la manifestation
objective et adéquate, avec la manifestation librement consentie du Ich, et selon une conjoncture qui réunit de façon

LY —
originale et précise les quiddités subjectives et les talités objectives, situées au croisement de la dimension historique et
de l’espace culturel.

ON CHE
L’expérience peut être envisagée, autant de son point de vue subjectif et judiciaire que d’une perspective objective
et ponctuelle. Grâce à celle-là, l’individualité irréductible de chacun est affirmée et confirmée, et l’intériorité de son
originalité se découvre dans la personnalité, ce qui lui confère un statut pleinement ontologique. Par ailleurs, la

ES ER
prétention à la validité universelle repose sur une essence spirituelle phylogénique, commune à tous en tant qu’elle
caractérise une nature à la fois individuelle et sociale: elle autorise la personne à se reconnaître en autrui, en tant que
l’un et l’autre illustrent des possibilités rationnelles analogues, et, au moyen de l’imagination, de se substituer

OS H
virtuellement à autre que soi, à l’intérieur de l’expérience effectivement vécue par celui-ci, telle qu’elle puisse se

RP EC
révéler à la connaissance et à l’appréciation adéquates du sens intime, susceptible d’une telle identification. Il
s’ensuivrait de la confluence virtuelle des subjectivités, la possibilité de reconnaître en soi la présence éventuelle d’une
attitude consciente plénière, que confirment la présence de l’être qui s’assume et réalise son devoir-être, l’évidence de

PU E R
l’actualité qui est en même temps la plénitude de la possibilité, ainsi que la subsomption des subjectivités comprises
selon tous leurs aspects, sous une finalité intégralement inclusive de ce qui, étant naturel et/ou suprasensible, serait le
gage effectif de l’entéléchie par excellence, celle de la plénitude de l’être.

CH S D
De toutes les activités judiciaires de l’esprit, l’héautonomie est celle qui exprime l’intimité et la profondeur du
AR FIN
pouvoir qui correspond à son essence, en tant que celui-ci révèle une capacité subjective qui, sans se dédoubler, porte et
agit sur elle-même, celle-ci en vertu d’une validité [Gültigkeit] suprasensible, inhérente à la personne. À défaut de cette
validité personnelle — ou même de sa possibilité —, l’esprit ne saurait aspirer à rencontrer complètement les critères
d’une validité commune à plusieurs consciences, susceptibles de vivre la confluence d’un assentiment partagé, puisque
SE À

l’occurrence d’une validité subjective, voire simplement sa possibilité, constitue la pierre de touche d’une prétention à
l’universalité. Car si le propre du jugement esthétique est de savoir prétendre à une telle généralité, c’est en raison d’une
RE T,

espèce de connaissance particulière a priori qui, tout en étant ni proprement intellectuelle, ni proprement morale, relève
néanmoins d’une aperception implicite par le sens interne d’un état subjectif et de sa qualité sensible — susceptible
D EN

d’évoquer le plaisir ou le déplaisir —, avant toute conceptualisation (soit par l’entendement ou par la raison). Cet état
fonde par conséquent toute activité rationnelle, qu’elle soit épistémologique ou morale, qu’elle s’adresse à la nature
AN M

sensible des choses telles qu’elles sont ou qu’elle engage celles-ci dans la réalisation d’une possibilité identifiée, parce
qu’elle est simplement désirable ou parce qu’elle est estimée nécessaire.
E LE

C’est un état intime qui associe le sentiment et l’activité de la conscience simplement réfléchissante, procédant du
US SEU

particulier dans le sens de l’universel jusqu’à la découverte d’un concept ou d’une règle qui s’accomplit avant toute
détermination, que celle-ci en présente la forme qui symbolise le schème correspondant ou qu’elle procède à la
subsomption du particulier sous l’universel du concept ou de la règle qui englobent à leur spécificité. Or, l’activité
réfléchissante qui préside à la connaissance est simplement comparative et repose sur le recrutement, à l’intérieur de
AL EL

l’imagination, de ses pouvoirs de présentation [Darstellung] dans l’intuition, procédant de son activité productrice, et
de représentation [Vorstellung], dérivant de son activité reproductrice, une forme de l’intuition sans contrepartie
objective actuelle. L’effet consiste à signifier a priori, mais d’une manière strictement subjective, que les conditions
ON N

existent quant à la possibilité d’établir leur liaison. Car le rapport de la présentation à la représentation est celui de la
RS ON

conception implicite d’une Idée, sur laquelle la raison fonde son activité in foro interno, quant aux nouveaux schèmes et
aux nouvelles figurations auxquelles il donne lieu avant toute tentative de l’extérioriser, soit par le concept en ce qui
concerne l’entendement, soit par l’image en ce qui concerne l’imagination 32.
P E RS

C’est à l’intérieur de la présentation que se constitue l’originalité de l’expérience immédiate, telle qu’elle se
R PE

construit à l’intérieur de la personnalité unique, mais c’est à l’intérieur de la représentation que s’en appréhende
éventuellement, dans le recoupement des souvenirs et des aperceptions, la pluralité sous des espèces et des genres
possibles, laquelle fonderait toute conceptualisation et toute définition normative. Maintenant, si l’originalité pure
FO E

devient immédiatement suspecte à la conscience engagée dans son oeuvre unificatrice, puisqu’elle pose un défi à
AG

l’effort de réaliser l’unité de la vérité, caractéristique de l’activité rationnelle, et qu’elle serait susceptible de réaliser
alors un «jamais-vu» qui dépasserait tout entendement possible et compromettrait l’assurance de la conscience
d’atteindre à la plénitude universelle, la conformation générale de l’intuition à un modèle préalable, implicite dans le
US

souvenir qui en dessine les contours, et qui ne nierait pas l’originalité de l’aperception singulière tout en lui déniant en

31 RGV; AK VI, 026.


32 EE, §vii; AK XX, 220.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

même temps le statut d’une étrangeté totale, deviendrait le gage d’une possibilité pour la raison d’exercer son activité
judiciaire, préalablement à toute activité théorique ou pratique.

LY —
C’est donc avec la relation de la sensation au sujet à l’intérieur de l’intuition que se réalise pleinement
l’héautonomie, alors qu’elle reflète, plus encore en tant qu’elle garantit, la possibilité pour cette relation de se

ON CHE
conformer à la possibilité générale de la raison — théorique ou pratique — et, par conséquent, de donner suite à son
activité intégrale dans le rapport qu’elle entretient avec l’expérience. De plus, c’est en réponse à un intérêt de la raison
que s’exerce l’héautonomie, en tant qu’elle est un jugement définissant quelle serait la possibilité effective de la raison
particulière à réaliser sa mission unificatrice pour telle expérience individuelle. Ainsi, constate-t-elle, sous le mode de

ES ER
l’épreuve subjective et constitutive du sentiment, s’il existe une conformité entre l’expérience casuelle acquise à la
conscience par l’intuition et la possibilité rationnelle de la conscience, selon une règle implicite, susceptible d’une
application possible à l’intuition. Cela étant, la raison subjective et personnelle se détermine elle-même face à

OS H
l’expérience unique, selon les possibilités afférentes à celle-là et que la philosophie critique se donne pour fonction

RP EC
d’identifier.

PU E R
En d’autres mots, l’héautonomie est à la raison subjective ce que l’autonomie est à la raison objective: la
réconciliation du sensible et du suprasensible, mais à un plan potentiel exclusif de tout apport afférent, comme dans la
connaissance théorique, ou efférent, comme dans la connaissance pratique, et à une dimension qui tient proprement du

CH S D
sens interne. C’est alors situer la raison individuelle à l’intérieur d’une dimension transcendantale où elle est à la fois
conditionnée avec l’aperception des cas particuliers et inconditionnée en ce qui concerne sa possibilité de les
déterminer en fonction d’une essence qui est propre à la nature de la raison en général et qui émane de sa constitution
AR FIN
interne. Quant à celle-ci, elle repose sur une capacité de comparer dans l’imaginaire ce qui est susceptible d’être
présenté dans l’intuition — l’imaginable possible — et ce qui est représenté dans la mémoire — l’imaginable probable,
susceptible de reprendre et de résumer tous les imaginaires préalables possibles —, le tout en vue d’un jugement
déterminant quant à la possibilité d’une action finalisée de la raison sur elle.
SE À

L’héautonomie représente ainsi le moment critique et ponctuel d’une conscience subjective et personnelle
RE T,

engagée sur le champ particulier de l’expérience possible, lorsqu’elle délibère au sujet de la possibilité implicite,
D EN

qu’elle statue sur celle-ci, de la raison à assumer le moment particulier (i.e. casuel), tel que cet instant se révèle à
l’intuition, en vue des finalités particulières à la raison. Le tout s’effectue en fonction du complexe synesthésique qui,
engagé à l’intérieur du mouvement historique de l’expérience subjective, appelée à composer avec une empirie
AN M

perpétuellement changeante, associe le sensible et le suprasensible in foro interno et mobilise le jugement au moyen du
sentiment. Bref, avec l’héautonomie, c’est l’être de la raison — la quiddité rationnelle — qui est mis en cause, en tant
E LE

qu’il est la réalisation — actuelle ou éventuelle — de sa possibilité, telle qu’elle se manifeste à l’intérieur de la
personnalité unique, laquelle entéléchie, dès lors qu’elle est pressentie, devient le critère de la possibilité d’une action
US SEU

rationnelle, adéquate à une situation particulière — la talité casuelle —.

En somme, une réflexion sur l’héautonomie constitue l’effort de comprendre la casuistique rationnelle,
c’est-à-dire les conditions transcendantales de l’implication rationnelle de la conscience individuelle, avec les aspects
AL EL

particuliers de l’expérience, à l’intérieur du rapport historique et culturel que la raison entretient avec elle. C’est une
casuistique qui se distingue d’une casuistique simplement existentielle, susceptible d’un jugement esthétique des sens,
ON N

et impliquant un rapport au sens interne qui tient de la sensation surtout et qui inclut l’épreuve du sentiment pour les
représentations occasionnées, mais sans que ne soit engagé dans cette démarche un principe de la faculté du jugement
RS ON

fondé sur le sentiment a priori, le sentiment transcendantal d’une finalité intime de la raison à laquelle se conforme,
grâce à son action unifiante, le champ empirique particulier. Or, pour Kant, le divorce du sentiment et de la raison, pour
lequel la sensation est susceptible de faire naître le sentiment en l’absence d’une finalité rationnelle, théorique ou
P E RS

pratique — en l’absence d’une validité universelle impliquant un consensus reposant sur un critère de vérité et/ou de
bonté — constitue à proprement parler l’hétéronomie de la conscience et ne saurait se prévaloir de la beauté en laquelle
R PE

culmine les trois transcendantaux, lorsqu’ils reçoivent une manifestation sensible.

Mais si une distinction logique s’impose, entre une conscience autonome, une conscience héautonome et une
FO E

conscience hétéronome, et si on accepte qu’une conscience autonome est celle qui réalise dans l’harmonie, la plénitude
AG

des possibilités de la raison en vue d’une finalité qui, portant sur le monde sensible, recrute à la fois la spontanéité
inconditionnée du registre suprasensible et l’éventail des possibilités intrinsèques à une nature historiquement située et
culturellement spatialisée, on peut fort bien s’interroger sur l’état d’une conscience pour l’essentiel hétéronome. Car ce
US

qui tient de l’association du sensible et du suprasensible tient du jugement qui, tout en se fondant sur le sentiment,
détermine l’implication de la conscience à cet effet, en raison d’une héautonomie réflexive, propre à la raison
transcendantale individuelle et personnelle et qui se sait actuellement sollicitée en vertu de ses possibilités intimes en
même temps qu’elle s’estime capable d’y répondre adéquatement. Pour autant que la condition d’une subsomption du
sensible par le suprasensible prévale, le critère de l’autonomie de la conscience se trouve rencontré dans le jugement
esthétique de réflexion, tel qu’il s’exerce effectivement lorsqu’kil dest enraciné à l’intérieur d’une conjoncture précise,
associant et actualisant l’effort de la conscience selon la nature de la raison en général et le mouvement de la structure

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

sensible, de manière à actualiser celle-là en donnant naissance à la culture qui en procède et en lui procurant une
continuité en l’enrichissant.

LY —
Hétéronomie subjective

ON CHE
de l’expérience sensible
La conscience est donc susceptible d’associer la sensation et le sentiment en l’absence des principes
transcendantaux du jugement. Mais c’est uniquement la technique appropriée à celui-ci qui donne lieu à un complexe
synesthésique par lequel l’association des facultés de la connaissance — l’entendement et l’imagination, en vue d’une

ES ER
conceptualisation et d’une production possibles — fait naître un sentiment qui est déterminant dans la mobilisation du
jugement: la beauté lorsque le rapport, étant équilibré et harmonieux, est la source d’un plaisir intellectuel; et le sublime

OS H
lorsque l’équilibre entre les pouvoirs se rompt dans le sens de la dissonance et procure par conséquent un déplaisir
intellectuel. Ainsi, l’hétéronomie résulte de ce que l’appariement de la sensation et du sentiment se produit en l’absence

RP EC
de l’efficace conceptuel et/ou iconique propre à la dimension intellectuelle, alors que la possibilité réflexive de
l’entendement se trouve mobilisée par l’expérience. Le plaisir (ou le déplaisir) obtenus avec l’expérience sensible et

PU E R
l’intuitkion correspondante apparaissent comme se rapportant uniquement aux sensations éprouvées, sans que
n’intervienne la raison, théorique ou pratique, et sans que n’existe pour ces sentiments une association avec ni la Vérité,
ni la Bonté, ni la Beauté transcendantales, en tant que (seules ou ensemble) celles-ci sont des finalités pour le complexe

CH S D
judiciaire transcendantal. En somme, l’hétéronomie de la conscience s’installe, dès lors que le plaisir devient le moyen
de sa propre finalité, puisque l’hétéronomie signifie pour elle, non pas l’absence d’une finalité possible, mais
simplement l’absence d’une finalité idéale. Selon son expression optimale, c’est une absence telle que nulle Idée
AR FIN
transcendantale (ni vérité, ni bonté, ni beauté) n’est réalisée par elle, sauf peut-être dans leurs formes les plus
élémentaires, puisqu’il s’agit de possibilités pouvant comporter dans la subjectivité les indices de manifestations
primitives, dans le sens des «petites perceptions» leibniziennes 33.
SE À

Dès lors surgit la question du plaisir dépourvu de finalité intellectuelle (la finalité sans fin de l’Analytique du beau
34
), i.e. du plaisir strictement sensible faisant l’objet d’un jugement esthétique des sens (un accord des représentations
RE T,

dans le sens interne), mais non pas d’un jugement esthétique de réflexion, impliquant la dimension épistémologique et
D EN

morale de la conscience rationnelle. Ainsi peut-on désigner proprement le plaisir corporel comme étant une jouissance
[Genuss], un plaisir qui surgit dans la conscience de la personne [Gemüt] par l’entremise des sens et qui repose sur une
attitude strictement passive de la part de l’individu 35 (quoiqu’une activité puisse être initiée pour favoriser la
AN M

conjoncture propice à son apparition). Un tel plaisir peut ne pas être réel cependant: car il est possible de s’interroger sur
la possibilité de cette essence à comporter une valeur ontologique réelle pour un être vivant et rationnel, puisque
E LE

supposant pour celui-ci une dimension entièrement aléatoire. Car s’il découle d’une activité cherchant à se le procurer,
en lequel cas le plaisir devient une fin en soi recherchée pour soi, cette activité qui est pourtant autogène ne répond en
US SEU

aucune façon, sauf peut-être de manière contingente, à la destination du sujet en tant qu’il est une personne morale 36.

Si le plaisir «pur», i.e. le plaisir ressortissant dans l’immédiateté aux sens, est un facteur de la passivité «pure», i.e.
d’une passivité antérieure à tout acte de la connaissance, y compris du jugement lorsqu’il illustre la dimension
AL EL

existentielle de la connaissance, tout en demeurant strictement une affaire du sens interne, c’est qu’il est exclusivement
un attribut de l’intuition en tant qu’elle est la matière de la pensée avant toute pensée et donc simplement celle d’une
sensation subjective. Elle suppose donc la présence d’un objet tel qu’il puisse se révéler à la conscience 37, mais
ON N

uniquement du point de vue de la sensation et de la qualité de l’effet produit en elle, sans intervention cependant de la
RS ON

dimension intellectuelle. De fait, avec cette séparation logique entre ce qui est susceptible d’être simplement éprouvé,
i.e. constitué simplement en objet des sens, et ce qui est susceptible d’être connu, i.e. constitué en objet de la
connaissance, on retrouve la distinction radicale entre la chose singulière [Sonderbarkeit] et l’universel, puisque toute
P E RS

connaissance repose sur la prémisse d’une diversité que chapeaute une généralité conceptuelle, en vertu du principe
d’une règle susceptible d’être connue et spécifiée.
R PE

La singularité constitue déjà une démarcation catégorique à l’intérieur de l’expérience quant au divers dont elle est
issue. Elle signale le passage entre une expérience simplement possible, susceptible d’une représentation hypothétique
FO E

dans la conscience, et l’expérience réelle, qui met la conscience en présence du divers pour lui en révéler la «choséité»,
AG

la possibilité d’une aperception en général, laquelle portera sur des phénomènes singuliers, tels qu’ils sont révélés à
l’intuition (et aux formes d’icelle) par la sensation. Or, c’est avec ce passage que précisément se réalise l’aperception
éventuelle selon les catégories de l’unité (dans la quantité) et de la réalité (dans la qualité), avec la présence de l’objet
US

dans l’intuition selon les formes a priori du temps et de l’espace. Que les jugements subséquents soient simplement
singuliers et affirmatifs, ils reposent néanmoins sur l’état subjectif intérieur, puisqu’ils sont l’expression du pouvoir du
sens interne à faire de ses représentations propres des objets de la pensée 38, et sur la constitution de la subjectivité, dont
le sens interne est la forme déterminée, quant à l’intuition possible que nous en avons 39. En tant qu’il est le lieu des

33 Vide, supra, note 56, page 82-83 du présent chapitre.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 69 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

représentations inhérentes aux phénomènes, et non pas en tant que l’esprit est affecté par sa propre activité, constitutive
d’une intuition intellectuelle émanant de la spontanéité du Ich, le sens interne apparaît comme étant le réceptacle intime
de la matière qui lui parvient au moyen des sens externes, selon les trois modalités temporelles de la succession, de la

LY —
simultanéité et de la permanence 40.

ON CHE
Par ailleurs, la notion de plaisir «pur» fait apparaître un autre ordre dans l’intuition qui serait à la fois sensible (en
tant qu’elle relève de la nature) et interne (en tant qu’elle appartient à l’esprit). Elle révélerait alors un état où l’esprit est
affecté, non pas par sa propre activité, comme dans l’intuition intellectuelle, mais par une activité qui convient à la
présence de l’être conscient dans son rapport au divers sous le mode catégoriel de l’unité et de la réalité. La production

ES ER
qui en résulte est une modification de l’état intérieur (que subsume la forme du temps et qui se recrute une certaine
capacité mnémonique) et révèle par conséquent une activité de la conscience. Celle-ci ressortirait pour l’essentiel d’un
sentiment propre à la représentation, puisque toute représentation [Vorstellung] dérive soit de l’intuition, soit du

OS H
souvenir, et appartient à la synthèse reproductive de l’imagination 41: il y aurait lieu par conséquent de référer à une

RP EC
intuition imaginative avant tout concept, laquelle comporterait en soi une contrepartie hédoniste. De sorte que, à
proprement parler, on peut distinguer un rapport étroit entre l’imagination et le plaisir, par lequel toute représentation
suppose un sentiment et tout sentiment une représentation, et qui serait antérieur aux conditions qui définissent un

PU E R
jugement esthétique de réflexion.

CH S D
Nous voilà ainsi mis en présence, avec le jugement esthétique des sens, d’un complexe fondamental de l’être
vivant, le complexe du plaisir qui associe la représentation et le sentiment dans l’actualité de la synthèse de
l’imagination, pour constituer un premier niveau de connaissance, celui du savoir implicite et immédiat, préalable à
AR FIN
toute réflexion, et qui comporte une finalité au même titre que toute autre connaissance. La connaissance du second
type — la connaissance réfléchie et déterminante de la plénitude de l’être dans la confluence des transcendantaux —
comporte comme finalité une entéléchie éventuelle, avec le mouvement qui fait progresser l’être rationnel d’un
moment actuel vers une fin dont la réalisation représente un aboutissement dans l’avenir (avec ou sans changement de
SE À

lieu géographique et/ou culturel). Par contraste, la connaissance du premier type possède comme finalité une entéléchie
effective, celle que représente pour elle l’être vivant et rationnel dans la continuité de son actualité, en fonction d’une
RE T,

conation, d’un maintien, d’une subsistance, d’une persistance et d’une durée, lesquels procèdent d’une énergie et d’une
force intimes à l’être vivant, engagé dans un rapport immanent avec la nature. Celui-ci suppose alors, pour l’être doué
D EN

de vie, l’activation immédiate et mutuelle des mécanismes de l’action et de la réaction, en réponse aux modifications du
monde sensible, que commandent des causes et des principes extérieurs à cet être.
AN M

En somme, le jugement esthétique des sens exprime une finalité implicite et fondamentale en termes d’une
E LE

harmonie régnant sur ses quatre composantes — la sensation, l’intuition, l’imagination et le sentiment — et présidant
aux destinées de l’être vivant, mais d’une façon simplement immanente, en raison d’une alternance mutuelle de l’action
US SEU

sur la nature et de la réaction à celle-ci, laquelle est régie par des causes ou des principes extérieurs à l’être vivant. Il est
donc le facteur primordial d’une valorisation de l’être, tel qu’il vit son rapport à la nature de manière superficielle,
intuitive et mnémonique, sans exclure toutefois la possibilité d’une réflexion et d’une connaissance, mais simplement
en tant que le sujet subit d’une manière hétérogène les modifications, les tendances, les récurrences et les événements
AL EL

du monde sensible, dont l’occurrence repose sur des principes et des causes exogènes.
ON N

Or, c’est précisément cette disposition à composer uniquement avec les aléas du monde sensible, en vue d’une
persistance dans l’actualité et d’une inscription durable dans le cours des événements, de façon naturelle, immédiate et
RS ON

immanente aux lois qui président à leur déroulement, qui constitue l’hétéronomie de la conscience. Selon cette
conjoncture, où les représentations sont susceptibles d’être comparées entre elles et jugées en fonction du plaisir (ou du
déplaisir) qui leur est associé, quant à l’intuition immédiate qui fait naître cette démarche, on reconnaît une
P E RS

héautonomie ontologique particulière qui oppose l’image à sa règle en fonction d’une finalité, dont l’entéléchie
effective est signalée par un plaisir correspondant, sans que celle-ci ne soit réfléchie, c’est-à-dire sue comme étant.
R PE

34 KU, §17; AK V, 236.


FO E
AG

35 Idem, §39; AK V, 292.


36 Idem.
US

37 PKM, §08; AK IV, 282.


38 SSF, §06; AK II, 060.
39 KRV, §05; AK III, 059.
40 Idem, §08; AK III, 070.
41 Idem; AK IV, 079.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 70 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

C’est avec ce passage de la conscience qui sait à la conscience qui se sait en tant que sachant, que se constitue la
distinction avérée entre l’être vivant, simplement conscient, et l’être rationnel qui est conscient de sa science.

LY —
Autonomie objective

ON CHE
de la conscience suprasensible
Car l’être conscient de sa capacité épistémologique est celui qui est capable de recruter son héautonomie
ontologique et de la subsumer sous le principe de l’autonomie, en vertu d’un désir qui transcende l’actualité et projette
la réalisation de sa finalité implicite à l’intérieur d’un avenir plus ou moins lointain, en faisant l’expérience subjective

ES ER
du sentiment qui correspond à la présence de l’entéléchie objective, dès lors qu’elle est conçue comme étant possible
(en lequel cas elle donne lieu à l’espérance) ou dès lors que le mouvement en révèle la perfection dans son

OS H
aboutissement (en lequel cas elle suscite la satisfaction). Vu sous cet angle, le sentiment de la beauté devient celui qui
est associé à une entéléchie qui représente, à travers l’oeuvre réalisée — qui peut être simplement une conduite

RP EC
construite en raison de l’édification spirituelle possible qui en résulterait pour soi comme pour autrui —, c’est-à-dire
l’expression d’une autonomie rationnelle qui trouve son origine dans une conscience sachant se constituer en principe

PU E R
et en cause du monde sensible. En façonnant ou en transformant la matière empirique, elle révèle ce qui d’une
réalisation poématique est proprement culturel, en vertu de l’édification de l’esprit qui résulte de son activité. Une
révélation qui passe en même temps par l’évidence de la présence rationnelle et responsable de l’homme, que procure la

CH S D
nature ainsi réalisée, et porteuse du signe de son activité, expressive d’une possibilité utilitaire ou d’une évocation
symbolique.

AR FIN
Il resterait alors à définir le moment critique du passage de l’hétéronomie sensible vers l’autonomie morale, de la
patience dans la participation immédiate et immanente du sujet aux forces et aux énergies physiques, en vue de sa
conservation ontogénique et de la préservation phylogénique de l’espèce, vers l’agence par laquelle la conscience
parvient à transcender ces forces et ces énergies de façon à imprimer sur elles, de manière spontanée et intentionnelle,
SE À

l’évidence formelle d’un désir, et de la volonté incombant à sa réalisation. Dans cette veine, elle réussit à faire déborder
l’actualité, en recentrant la conscience sur le passé, qu’elle interprète à nouveau pour s’en inspirer, et en la projetant sur
RE T,

l’avenir, pour le conditionner et s’en approprier les modifications qui procéderont de sont esprit. L’une et l’autre
D EN

extension participent alors à l’édification de la matière et par elle à celle des esprits, en conformant l’aptitude de la
finalité éducatrice de l’esprit à illustrer un principe et une cause évidents de la capacité suprasensible du sujet et de la
spiritualité que celle-ci illustre. Ce moment devient alors la découverte du bien conjointe à celle du pouvoir du sujet
AN M

moral à conformer son action et sa conduite aux principes de sa réalisation, avec la transcendance du plaisir dont il
émane et le déplacement du pôle de son expérience subjective, à partir des sens naturels jusque vers l’esprit
E LE

suprasensible. Ce faisant, l’esprit reconnaît l’importance effective pour la direction que prend l’entéléchie culturelle
qui en est la manifestation, l’achèvement et la perfection, pour qu’il constitue sur la nature et sur le monde un facteur de
US SEU

spontanéité, par son action créatrice, et d’autonomie, par le bienfait de sa conduite finalisée.

Ce qui rend désirable le passage de l’hétéronomie vers l’autonomie, c’est la possibilité d’exercer un effet sur la
nature qui, en transformant celle-ci, définira de façon prévisible les conditions d’un bien-être qui est à la fois constant et
AL EL

durable, alors qu’auparavant, il était aléatoire, intermittent et variable quant à sa durée. En somme, grâce à la
disposition de l’esprit à réaliser l’autonomie, l’être conscient et rationnel parvient à réduire l’écart entre l’imagination
ON N

simplement hypothétique et l’imagination concrètement réalisable, en vertu de la découverte d’une possibilité


inhérente à la nature objective, de supporter l’activité d’une faculté boulétique, apte à formuler des finalités désirables
RS ON

propres à réaliser celle-là et de mettre en branle la volonté à produire, dans et par l’effort, ce qui constituerait le
témoignage du succès de son initiative en ce sens. Bref, l’autonomie morale repose sur une double révélation à la
conscience, des possibilités objectives implicites au monde sensible ainsi que celles, subjectives, qui tiennent du
P E RS

pouvoir de l’agent à constituer avec succès, grâce à la raison assistée de la mémoire, une projection dynamique et
effective sur le monde, en vue de réaliser une fin qui est en même temps un bien-être objectif. Celui-ci est nul autre
R PE

qu’un service rendu à sa conation, à l’instinct de vie qui en est à la fois l’expression, la réalisation et la protection. À ce
titre, il ancre le sujet vivant dans une actualité qui témoigne d’une harmonie à la fois extérieure, quant au rapport de la
conscience suprasensible avec la nature conditionnée, et intérieure quant à l’intégration des facultés rationnelles
FO E

propres à assurer ce rapport. Par ailleurs, l’actualité peut aussi témoigner d’une rupture de l’harmonie, dont les effets se
AG

font ressentir à ces mêmes deux plans. Qu’à cela ne tienne, les mouvements dans l’état intérieur de la subjectivité vitale
se réalisent selon la perspective d’une relation dynamique et durable de la conscience rationnelle et de la nature, telle
que l’histoire de la culture peut l’exprimer.
US

Car c’est avec la perpétuation des formes culturelles que l’espèce se propage sur l’espace géographique et s’inscrit
dans le temps historique alors que l’accession au bien-être qui illustre la réussite économique de cette progression se
fait au prix de nombreux sacrifices individuels. Car en privilégiant certains choix et certaines activités sur ceux qui se
recruteraient une préférence immédiate chez le sujet, ceux-là engageront des individualités distinctes, tantôt en
réalisant différemment et de façon parfois incompatible leur autonomie, et tantôt en procédant soit du mouvement

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

naturel propre à l’essence de l’espèce; soit du choc entre les espèces, qu’opposent des mouvements antagoniques et
divergents; soit des collisions entre les espèces et la nature, lorsqu’elles sont confrontées à ses soubresauts violents et
imprévisibles. D’où les guerres, les maladies, les crimes, les accidents et les catastrophes que doit surmonter chaque

LY —
espèce dans sa quête d’un bien-être durable pour l’ensemble de ses membres particuliers, dont la validité est confirmée
quant aux fins recherchées par un consensus des collectivités et par un succès relatif à les rencontrer, parsemé d’aléas et

ON CHE
de détours historiques, qui peuvent mitiger le nombre et la qualité des expériences phylogéniques, telles qu’elles se
réalisent à l’échelle sociologique. C’est une quête qui par ailleurs n’est pas sans faire parfois des victimes en grand
nombre, au nom de raisons qui défient une conception uniquement matérialiste et hédoniste, lorsqu’elle est ancrée
exclusivement autour d’un idéal et d’une finalité inclusifs du bien-être sensible, par les idéaux défendus et le désir ainsi

ES ER
exprimé de vivre en toute indépendance selon ces idéaux, sauf à devoir cesser de vivre, face à un péril qui conjugue tous
les efforts dans le sens d’une survivance que compromet la conjoncture naturelle et culturelle.

OS H
C’est que la notion de finalité, du simplement possible qui réalise autre chose que ce qui est, transporte avec elle la

RP EC
notion implicite du bien, laquelle unit intimement la recherche de l’autonomie face aux contraintes naturelles à
l’accomplissement d’une finalité désirable. Celle-là consiste dans l’émancipation de l’affranchissement du sujet moral
devant des conditions aléatoirement subies, selon des lois propres à une expérience qui trouve sa genèse à l’intérieur du

PU E R
monde sensible et qui est étrangère à la dynamique intérieure, propre à la subjectivité de la conscience, telle qu’elle peut
se vivre à titre individuel ou collectif. La fin est non seulement définie négativement — parce qu’elle est un facteur de
compromission ni de l’existence, ni de la progression de l’espèce et des subjectivités qui la composent —, ou conçue

CH S D
positivement — parce qu’elle favorise l’une et l’autre pour l’ensemble ainsi que pour chacun de ses membres —, mais
encore réside-t-elle dans la faculté de choisir, parmi l’ensemble des finalités possibles celle qui serait la meilleure et la
plus excellente à réaliser — celle qui assure éventuellement une existence parfaite à l’ensemble des subjectivités, selon
AR FIN
une progression infinie qui affirme l’intégralité de la nature et de la disposition propres aux êtres organisés en général.
SE À
Le Bien suprême
En somme, dès lors que la recherche de l’autonomie devient désirable et que la foi en la possibilité d’une agence
RE T,

rationnelle prend le pas sur la disposition à l’hétéronomie qui se fonde sur le rapport sensible et dynamique avec la
nature, le problème pratique se pose de l’existence de la moralité effective qui se fonde sur l’interaction du registre
D EN

inconditionné de la raison avec la nature sensible conditionnée et contraignante, en raison des résistances qu’elle
impose à l’esprit suprasensible. Une telle relation se définit avec une série de déterminations qui infléchissent la nature
AN M

en vue du bien, lequel serait dans l’idéal le meilleur bien possible, à savoir le bonheur d’avoir en partage la possibilité de
vivre une existence parfaite qui s’inscrive à l’intérieur d’une progression infinie et éternelle, un bonheur que seraient
E LE

susceptibles de vivre et de connaître tous ceux qui en sont dignes. Bref, le concept du bonheur éternel est associé
intimement à l’Idée du bien suprême, puisqu’il révélerait la finalité la plus élevée qui puisse animer et unifier
US SEU

absolument les consciences engagées à l’intérieur de leur vie personnelle et collective, de leur vie personnelle au
service d’une collectivité justement reconnaissante des efforts et des contributions individuelles, apportés pour en
assurer le salut, la continuité et la préservation.
AL EL

Une telle conception n’est pas sans soulever la question de la possibilité de sa propre effectivité, comme elle n’est
pas sans s’interroger sur la condition essentielle de l’effectivité d’une autonomie qui tendrait résolument vers le Bien
suprême, ayant pour contrepartie subjective le bonheur éternel, lequel ferait tendre l’effort collectif et individuel vers
ON N

l’aboutissement d’une réalisation qui concerne autant l’ensemble des sujets moraux et que leur individualité propre.
RS ON

S’il importe que la réalisation sera pour soi, c’est qu’il serait absurde que personne ne puisse espérer récolter le fruit de
ses efforts, alors que chacun a concouru à réaliser le Bien suprême, en toute ingénuité et en toute sincérité, en mettant à
contribution toutes ses forces et toutes ses énergies. S’il importe que l’effort en vue de cette entéléchie soit collectif,
P E RS

c’est que la dynamique géo-historique d’une autonomie qui se met en même temps au service du bien engage tout le
genre humain, comme en atteste la pluralité des idéologies religieuses et politiques qui prolifèrent au nom du Bien
R PE

suprême diversement compris dans son essence, sa cause et son principe. Ceci n’est pas dire que cet engagement
mobilisera l’ensemble des êtres humaines d’une manière identique, dans la définition des finalités susceptibles de
contribuer de façon définitive au bien suprême ou même à l’aperception adéquate de son essence. C’est plutôt affirmer
FO E

simplement que le principe du Bien est à ce point infini dans ses possibilités qu’il autorise à autant de théories et de
AG

conceptions qu’il existe de consciences collectives pour le réaliser, pourvu que les fondements profonds sur lesquels il
est établi et les principes directeurs qui l’expriment dans chaque situation soient adéquatement perçus à l’intérieur de la
recherche que l’on en fait.
US

D’autant que la finalité du Bien suprême s’adresse autant à l’individu et à la collectivité, de manière à assurer une
complémentarité équilibrée: elle concerne une collectivité comme elle intéresse des individus, en tant que ceux-ci
constituent une collectivité. Car, sans une collectivité qui, avec sa dynamique propre, soit l’expression sociale du Bien
suprême, un Bien suprême strictement individuel serait insensé puisqu’il nierait alors la plénitude de la personne selon
sa dimension sociale. Car il revient à la collectivité d’assurer, même de façon implicite, les conditions générales de la
réalisation du Bien suprême, de sa conservation et de sa perpétuation, et une telle fin inclut la promotion et la culture de

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

la dimension sociale de chaque individu digne d’en faire partie. Par ailleurs, sans réalité individuelle pour incarner et
vivre le Bien suprême, la notion d’un ensemble existant en fonction d’un tel bien serait totalement vide. Puisque
l’entéléchie du Bien suprême trouve son complément au plan subjectif avec le bonheur éternel, autant la collectivité

LY —
bienfaisante que ses membres actifs à réaliser pratiquement le bien sont des réalités effectives, régies selon le principe
idéal d’un état eudémoniste, existant en dehors des contraintes du temps. En somme, le sujets moraux sont des

ON CHE
substances impérissables et immortelles, engagées sur la voie de la réalisation de la plénitude de leur essence sociale,
laquelle est l’expression idoine et complémentaire de leur nature personnelle.

Le concept du Bien suprême est admis dès lors comme étant une finalité qui est non seulement possible, mais

ES ER
également nécessaire, en plus d’être la seule qui est susceptible de réaliser la plénitude de la vie, d’une vie
complètement réalisée que caractérisent la protection immédiate et effective de son état ainsi que la possibilité de sa
course ininterrompue sur une durée infinie. De plus, il révèle implicitement l’inscription de la vie à l’intérieur d’un

OS H
ordre et d’une progression sériels, puisqu’elle est une entéléchie (au second sens) évoluant à l’intérieur d’un

RP EC
mouvement historique qui pose sa négation comme une éventualité possible, non pas simplement empiriquement,
comme en témoignent les événements malencontreux et funestes qui trop nombreux, de manière imprévue et
regrettable, parsèment les parcours existentiels, mais théoriquement, comme appartenant pour l’essentiel à une nature

PU E R
contingente, corruptible et/ou périssable. De sorte que la plénitude de la vie constitue en quelque sorte le point ultime
d’une édification de l’être de manière à dépasser, à surpasser et à transcender sa nature périssable en même temps que
celle du monde sensible et ainsi à accéder à un univers en lequel le malheur et la mort, leur cause et leur principe, sont

CH S D
inconnus parce que désormais inexistants.

AR FIN
Puisque cette édification de l’être passe également et surtout par celle de l’esprit, comme caractérisant un être
social, susceptible d’entrer en relation bénéfique et épanouissante avec ses congénères, avec les autres espèces vivantes
et avec le monde sensible en général, l’art prend ici tout son sens, en tant qu’elle révèle l’instauration d’une activité
transformatrice de la nature en vue de l’édification de l’esprit. Car son rôle est d’assurer une harmonie complète et
SE À

adéquate, autant au plan théorique que dans son expression pratique, entre le registre autonome de l’esprit et les
paramètres du monde sensible qui conditionne et qui limite, avec en vue la réalisation de la plénitude de la vie. Ce
RE T,

plérôme ne saurait plus alors être conçu simplement en termes du plaisir que procure l’amélioration maximale du
bien-être, qui assurerait la possibilité d’une existence au plus haut point confortable, sécuritaire et durable, mais plutôt
D EN

et surtout en termes d’un bonheur qui résulte de la dignité incombant à la mise-en-oeuvre technique d’une activité qui
vise à faire régner la suprématie du bien, lequel ne saurait être a priori exclusif d’autrui, ni de son bien-être personnel.
AN M

Car le principe de la plénitude de la vie inclut l’être social, grâce auquel cette possibilité devient effective, en raison de
son agence, et nécessaire, en vertu de sa dimension universelle, en même temps qu’il actualise la société à l’intérieur de
E LE

laquelle ce plérôme réalise sa possibilité. De plus, la subjectivité de tout être est le siège du jugement: cela étant, c’est en
vertu d’une nature commune à chacun et de la possibilité de la découvrir en autrui, que le jugement acquiert
US SEU

l’universalité qui lui confère le statut d’être véridique, valable de façon nécessaire et susceptible d’être reconnue
comme telle par tous. De sorte que c’est grâce à l’héautonomie mobilisatrice du complexe judiciaire, tel qu’il peut se
réaliser spontanément et librement en chaque sujet moral par l’entremise de sa participation réelle et effective à
l’ensemble, que la conjugaison des finalités ontogénique et phylogénique peut espérer parvenir à une entéléchie
AL EL

complète.

Le principe de société assure l’épanouissement de l’être particulier en fournissant les conditions de la réalisation
ON N

pleine et entière de l’être social, autant au plan du bien-être physique qu’à celui de sa bonté morale. En vertu de ce
RS ON

principe, le bonheur de chacun passe nécessairement par celui d’autrui, en tant qu’il est le signe évident de la possibilité
pour soi d’illustrer un état eudémoniste effectivement présent que cautionne une nature commune, laquelle repose sur
une réciprocité et une mutualité des rapports bénéfiques pour asseoir sa plénitude. S’il en était autrement, on assisterait
P E RS

à une situation contradictoire où le bonheur d’autrui auquel chacun contribue existerait au détriment de chacun. Ainsi,
la conscience d’autrui comme étant un autre soi-même 42, et la volonté d’entrer en rapport avec lui de façon uniquement
R PE

42 La notion d’un autre soi-même est comme telle étrangère à Kant, mais elle se laisse déduire aisément, dès lors
FO E

que l’on admet le principe kantien d’une nature commune à tous les hommes, dont chacun a la possibilité de
AG

prendre conscience. Or on retrouve un tel principe au fondement du jugement de goût et en particulier de son
universalité qui est à l’origine de l’adhésion judiciaire des consciences, étayée par un principe qui est commun
à tous [man dazu einen Grund hat, der allen gemein ist] [KU, §19; AK V, 238], lequel, étant nécessaire pour
US

qu’un assentiment se produise, s’ancre dans la subjectivité du sentiment exclusivement avant tout concept et
qui prend pour nom le sens commun [Idem, §20]. Or un principe subjectif commun qui s’ancre dans le
sentiment laisse entrevoir une nature commune qui alloue alors chez autrui, pour la présence possible d’un état
intérieur qui soit analogue au sien propre lorsqu’en présence de conjonctures similaires et par conséquent pour
la possibilité d’éprouver la compassion avec une conjoncture spécifique qui, si elle se produisait pour soi,
susciterait en soi un sentiment identique à celui que l’on suppose être présent dans la conscience d’autrui. À ces
moments, celui-ci devient comme un autre soi-même, non seulement en raison d’une nature que les hommes

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

bienfaisante, en réalisant en soi la vertu de la bonté qui est implicite à un être moralement complet, devient l’unique
gage d’une possibilité pour autrui de vivre l’expérience subjective qui définit un état eudémoniste. Elle deviendrait par
conséquent l’occasion de témoigner de cet état avec la mutualité et la réciprocité des rapports qu’entretient le sujet

LY —
moral avec ses congénères et avec la nature en général. De plus, elle est le fondement d’un contrat social par lequel ce
qui est exigible de soi, en tant que révélant au sujet moral une obligation qui est nécessaire à la participation au

ON CHE
mouvement qui procure l’entéléchie d’une société parfaite, le sera également d’autrui. C’est un principe qui fonde le
droit correspondant à l’obligation morale, laquelle trouve la plénitude de la signification avec l’accession à une société
où règnent partout les conditions objectives, puisqu’elles réalisent le Bien, du bonheur éternel susceptible d’être
éprouvé avec la plénitude vitale de chaque être particulier, en vertu d’une possibilité ontologique essentielle,

ES ER
pleinement réalisée dans sa dimension sociale.

Or, le sentiment par lequel se reconnaît en autrui un autre soi-même et qui trouve sa culmination dans la perception

OS H
d’autrui comme ayant en partage, selon sa particularité propre, une nature qui est commune à tous, une nature qui est

RP EC
donc semblable à celle de l’ensemble de l’humanité, et qui requiert par conséquent, au même titre que pour chacun, la
mise-en-place et la mise-en-oeuvre des conditions propres à son épanouissement moral et à son bien-être existentiel,
auxquels chacun possède l’obligation morale de contribuer, ce sentiment donc se nomme l’amour. C’est un sentiment

PU E R
dont l’expression la plus élevée serait de s’exprimer en toute gratuité, de manière inconditionnelle, en dehors de toute
évidence d’une mutualité et d’une réciprocité en ce sens, sans pour autant nier ni leur possibilité, ni même la nécessité
qu’au nom du principe de justice, elles se réalisent effectivement.

CH S D
Puisque le bien le plus élevé dont chacun puisse disposer est sa propre vie, l’amour le plus élevé dont peut
AR FIN
témoigner une personne morale, dans l’illustration de la plénitude individuelle et sociale de son être, serait de faire
librement le sacrifice de son existence en vue de préserver celle d’autrui, dès lors que les conditions et les circonstances
sont réunies pour rendre cette action à la fois requise et désirable. Nul don n’est plus révélateur d’une plénitude morale,
ni plus édifiant pour les êtres moraux qui le reçoivent ou en sont les témoins, ni plus susceptible de contribuer à la
SE À

constitution d’une société qui soit pleinement et éternellement eudémoniste, i.e. d’une société qui assure la mutualité et
la réciprocité des rapports entre des êtres vivants à la fois sociaux et moraux, qui soient motivés quant à leur aspiration
RE T,

finale par l’accession au Bien suprême et nullement découragés par le prix à verser afin de réaliser cette entéléchie. Or
la plénitude de l’essence du Bien suprême se découvrant subjectivement avec le sentiment du bonheur éternel, la
D EN

condition universelle et nécessaire de sa réalisation serait l’amour, qui est nulle autre chose que la considération
d’autrui comme étant un autre soi-même et le désir d’agir avec lui comme avec soi-même dans la réalisation, le
AN M

maintien, la protection et la continuation de la plénitude de l’être. Une société parfaite serait par conséquent celle où se
vit le double état dans la plénitude d’un bonheur éternel et d’un amour complet, dans la mutualité des êtres, en tant que
E LE

le bonheur et l’amour sont les entéléchies complémentaires d’une autonomie et d’une héautonomie réalisées, lesquelles
ne seraient finalisées par aucune autre considération que la réalisation, la promotion et la propagation du Bien. Ainsi ces
US SEU

états sont-ils, pour cette raison, des états entièrement et intégralement moraux.

Les deux conceptions de la liberté


AL EL

De tout ceci découle qu’il existe deux conceptions générales de la liberté, selon que celle-ci se définisse, soit en
vue du bien-être, soit en vue du bien suprême, quant à la finalité essentielle qui en oriente les exigences.
ON N

La première perspective révèle une conception minimaliste de la liberté pour laquelle le bien-être devient la fin
RS ON

principale de l’existence, entendons par là le cumul des biens susceptible d’assurer la subsistance et le prolongement
autant de l’individu que de l’espèce dans le temps et dans l’espace, de manière à créer les conditions d’un équilibre dans
les rapports entretenus avec la nature par l’être vivant et rationnel. C’est un équilibre qui favorise l’épanouissement de
P E RS

la vie, autant dans sa longévité que dans sa qualité, exprimée pour celle-ci en termes de la plénitude de l’être qui se
fonde sur la satisfaction que procure le comblement du désir, tel que celui-ci est conditionné par la conjoncture
R PE

sociologique.

Toute autonomie de l’expérience suppose une diversité de fins, se présentant soit en succession ou soit
FO E

simultanément, auxquelles correspondent respectivement les efforts requis afin de les réaliser. On peut en général
AG

formuler un principe, quant à la satisfaction éprouvée dans la réalisation de ces fins, lesquelles comportent comme
US

ont en partage, mais aussi en vertu de la possibilité que cette nature subjective et affective fût ressentie aussi
vivement et profondément pour chacun, telle que l’évidence de son expression en témoigne objectivement avec
les gestes et les conduites qui en procèdent consécutivement et dont la congruence avec l’état intérieur supposé
devient le gage de la sincérité. Ainsi, avec la sens commun, le sentiment devient-il non seulement le fondement
d’un assentiment possible quant à un jugement esthétique de goût, mais encore est-il celui d’un jugement quant
à la ressemblance de chaque personne à tout autre et à la possibilité d’entretenir des liens de sympathie avec
elle.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

caractéristique générale de favoriser d’une manière optimale la vie de l’individu et par elle la vie de l’espèce, selon un
modèle politique fondé sur la prudence qui, en regroupant les consciences sagaces et prévoyantes, définira les normes
d’une stabilité sociale. Ce principe est le suivant: devant un défi qui se présente au sujet moral, plus la fin est exigeante

LY —
et plus grand est l’effort déployé afin de la réaliser effectivement, plus l’intensité de la satisfaction personnelle sera
élevée, avec la réussite avérée à rencontrer l’objectif visé. Il résulte de cette conception que les valeurs en découlant

ON CHE
entraîneront à une promiscuité sociale qui encouragera, ou à tout le moins ne découragera pas, la poursuite et la
réalisation de ces fins, telles qu’elles s’inscrivent à l’intérieur d’un modèle existentiel typique. Celui-ci requiert pour
s’y conformer un effort adéquat à celui d’autrui, dont la collaboration, lorsqu’elle est indiquée, constituerait
l’expression mutuelle et complémentaire la plus élevée au plan social.

ES ER
Si la vie de l’espèce passe par celle des individus qui la composent, sa préservation et l’assurance de sa perpétuité
demeurent néanmoins une fin nécessaire, en autant que l’on puisse adéquatement anticiper sur les conditions qui

OS H
servent cet objectif. Car un ensemble d’individus vivant de façon indépendante et distincte, sans interaction unifiée en

RP EC
vue d’une destination sociale collective, si élémentaire fût-elle, ne saurait survivre aux défis que leur propose, le cas
échéant, une nature hostile. Avec la culture, celle-ci le serait devenu éminemment moins, malgré qu’elle ne cesse de
toujours révéler la puissance d’un dynamisme bien au-delà des mesures de l’homme à s’y opposer intégralement de

PU E R
manière efficace, car ce sont les projets et les efforts collectifs des particuliers qui, étant accomplis ponctuellement et
sélectivement selon des visées sociales, en favorisent la domestication et en réduisent la menace. L’état de quiétude
relative dans lequel croît et se développe actuellement l’humanité, grâce aux perfectionnements techniques millénaires

CH S D
de l’agriculture, de l’architecture, du génie, du transport, de la communication et de la navigation, qui sont toutes des
disciplines reposant sur l’art de l’homme et qui définissent en partie, par leur côté fonctionnel, sa culture, constitue un
argument ex post facto pour justifier la nécessité de la vie en société. Par ailleurs, celle-ci repose néanmoins sur l’a
AR FIN
priori du sentiment qui, en conjugaison avec le jugement qui érige ces activités en objets de connaissance possibles,
rapporte toutes les finalités extérieures et objectives de l’homme (qu’elles soient théoriques ou pratiques) à une finalité
subjective, la vie en tant qu’elle est l’expression de la plénitude ontogénique et phylogénique de l’humanité, laquelle
SE À
procède du rapport par lequel la dimension suprasensible de l’homme, engagée dans l’exercice créatif et autonome de
l’ensemble de ses facultés, rencontre la nature objective et sensible, dont la puissance du dynamisme, inclusif des
RE T,

dispositions et des entéléchies de collectivités vivantes, constitue dans l’ensemble un facteur déterminant et
contraignant pour le genre humain.
D EN

Nulle part ce sentiment reçoit-il une confirmation plus éclatante que sous son aspect social alors que, entrant en
AN M

interaction avec d’autres êtres vivants, la conscience autonome et sensible, susceptible d’exprimer la qualité subjective
de l’expérience subie sous le mode du plaisir ou du déplaisir, fait la rencontre de consciences autres mais similairement
E LE

douées, en communiant à l’expérience objective de l’infinité selon la diversité multiple et innnombrable des
possibilités théoriques, pratiques et poématiques susceptibles d’en émaner, auxquelles l’ensemble des consciences
US SEU

confère un ordonnancement et une consistance adéquats à la compréhension qu’elles en possèdent et qu’elles en


communiquent. Or, cette collégialité des consciences dans le partage d’un horizon illimité aura pour contrepartie
subjective une gamme tout aussi plurielle de possibilités, actives ou réactives, autant au plan de la raison qu’à celui du
sentiment, autant dans la profondeur de l’expérience subjective et de l’intensité de son degré que dans la vastitude de
AL EL

son extension et la diversité de ses nuances, que de la complexité de la composition en laquelle entrent à tous les plans
leur possibilité, leur mouvement, leur agencement et leur effectivité.
ON N

C’est donc avec l’équilibre que la normativité politique parvient à maintenir au plan social entre tous les aspects
RS ON

(objectifs et subjectifs) du déroulement de l’expérience subjective que les consciences unifiées réussissent à se donner
une direction qui, avec la sagacité requise, assurera la promotion du bien-être individuel en passant par la perpétuation
de l’espèce. Cela étant, une considération additionnelle s’impose cependant: s’il est possible de concevoir que le
P E RS

bien-être puisse avoir pour fin uniquement la subsistance et la longévité individuelles, on s’aperçoit après réflexion
qu’une telle atomisation s’avère factice, dès que l’on situe chaque individu à l’intérieur d’une série phylogénique, en
R PE

raison de la loi naturelle qui gouverne une telle insertion. Il en résultera la prise de conscience que, à défaut de continuer
indéfiniment la série, chacun en constitue un terme ontologique, lequel sera définitif si une progéniture et une fratrie ne
la prolongent pas.
FO E
AG

Or, c’est justement au moyen de la famille que se produit la phylogénèse, en même temps que la découverte et le
raffinement des propensions sociales de ses membres. Celles-ci illustrent la complémentarité et la synergie des facultés
rationnelles, non seulement en fonction des personnalités engagées à l’intérieur du processus de socialisation, mais
US

aussi en fonction de l’ensemble qui repose sur la connaissance intégrale d’autrui en tant qu’il est un être moral à part
entière, en même temps que sur l’identification et la poursuite d’une finalité collective et des fins communes tenues en
partage conformément à celle-ci. Une telle ouverture à l’être d’autrui repose sur le complexe synesthésique judiciaire,
qui ouvre sur le concept indéterminé de l’universel et non simplement sur la détermination catégorique réifiante de
l’individualité sociologique. En l’absence d’une telle réceptivité sociale, la réalisation des fins ne saurait se fonder sur
la complémentarité des dignités et des ressources personnelles susceptibles de les réaliser de manière optimale, lequel
optimum ressortit à une réussite effective du mouvement qui conduit à une entéléchie.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 75 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

S’il est empiriquement vérifié que la position d’une finalité collective peut servir parfois de prétexte à la
réalisation de fins particulières et ressort à une conception minimaliste et peut-être solipsiste de la liberté, une telle
éventualité laisse supposer soit une inégalité des autonomies, soit l’essence implicitement discriminatoire de la finalité

LY —
poursuivie. Dans le premier cas, certains individus seulement ont la possibilité de concourir activement et prudemment
à leur bien-être mutuel alors que les autres sont soumis aux aléas d’une dynamique naturelle qui rend conditionnelle et

ON CHE
hasardeuse la réalisation de leur bien-être. Dans le second scénario, malgré que tous soient en principe intégralement
impliqués au plan de la fin collective, d’une manière qui reflète adéquatement leur dignité et correspond à leurs facultés
particulières, l’accomplissement de la fin favorisera en réalité le bien-être de certains collaborateurs au détriment des
autres, que ce soit de façon contingente (en raison d’une finitude des ressources disponibles) ou de manière

ES ER
intentionnelle en vertu d’un objectif exclusif (susceptible de susciter une rivalité active). Cela n’est pas pour autant nier
le principe fondamental de justice à l’effet que, malgré l’héritage de facto par certains des fruits de la peine d’autrui, il
existe une reconnaissance et une récompense adéquates qui correspondent de jure à l’effort en vue d’une fin précise que

OS H
couronne une réussite effective. Or, une telle correspondance ressortit à la détermination (actuelle ou possible)

RP EC
procédant d’une conscience juste, i.e. objective, impartiale et désintéressée, qui reconnaisse adéquatement les efforts et
les contributions particulières au mouvement de l’ensemble qui ressort à une finalité bénéfique et qui en témoigne avec
l’éloquence du geste et de la conduite qui procéderont de cette reconnaissance.

PU E R
Il en résulte que la réalité sociale que constitue le principe de justice se fonde sur une triple mutualité de la
conjoncture, de la structure et de la personne. Enfin, cette dynamique se produit à l’intérieur d’un ensemble dont les fins

CH S D
sont définies en fonction d’une répartition équitable du bien-être résultant de l’unité des efforts individuels en vue
d’une entéléchie collective. Ce principe définit une harmonie de l’ensemble social qui procède uniquement d’un état de
justice bien compris. D’une part, il y a la reconnaissance de l’intrincésité d’autrui quant à l’illustration propre à des
AR FIN
talents particuliers et de sa dignité quant à l’autonomie propre à sa subjectivité, dans l’accomplissement d’un effort en
vue de la réalisation de la finalité collective — laquelle procède éventuellement d’une mise-en-commun des fruits de
multiples efforts réalisés individuellement en vue de bénéficier à l’ensemble —. En second lieu, on retrouve la
SE À
signification objective de cette reconnaissance avec l’octroi de la récompense qui constitue une sanction sociale
adéquate de la valeur de l’effort, accompli en vue de rencontrer en toute justesse les fins poursuivies, en même temps
RE T,

que celle de la dignité morale de celui qui, avec compétence, a réalisé cet effort, librement, généreusement et d’une
manière intentionnelle.
D EN

Quant au principe social, la nécessité de faire intervenir un facteur social dans la réalisation du bien-être des
AN M

particuliers révèle deux attitudes individuelles fondamentales. Car si le bien-être individuel semble posséder une
légitimation naturelle, ce concept n’a en réalité aucun sens, dès lors que la capacité phylogénique de l’espèce ne se
E LE

trouve en même temps orientée en vue de sa continuité et de son renouvellement sur les générations successives. D’un
côté, on peut cultiver la dimension sociale du sujet particulier, selon les mécanismes de collaboration, uniquement en
US SEU

vue du bien-être individuel qui en résulte pour soi; et de l’autre, on peut faire reposer exclusivement le bien-être
particulier sur le principe de coopération, lequel érige en finalité propre le principe social et assure en toute justice son
apport aux bien-être individuels.
AL EL

Le principe de collaboration vise le bien-être individuel avant tout et se recrute un agent pour le rechercher, selon
des lois qui sont inhérentes aux mécanismes transcendantaux mis en place par la société, au moyen desquels sont
reconnus le talent et la contribution envers l’entéléchie sociale, avec une récompense appropriée pour en faire foi. Il fait
ON N

reposer son efficace sur la constatation objective de la rémunération de ces facteurs, selon un principe économique qui
RS ON

octroie arbitrairement une valeur au mérite dont témoigne (dans les sociétés organisées en ce sens) un gage manifeste,
susceptible d’une conversion en biens. Le bien-être serait susceptible de se réaliser au moyen de ce témoignage, de
sorte que le particulier a tout le loisir de retirer sa participation, dès lors que la contrepartie apparente serait retenue, en
P E RS

total ou en partie.
R PE

Quant au principe de coopération, il repose sur l’immanence du principe de justice au nom duquel la
reconnaissance se réalise et la récompense est versée, en raison d’un désintéressement fondamental qui préside en
même temps à l’acte coopératif du particulier ainsi qu’à l’immanence judiciaire s’exerçant à l’intérieur du corps social.
FO E

La collectivité se doit de voir dans la coopération désintéressée de ses membres une affirmation de sa valeur propre, de
AG

sorte qu’en déniant à ceux-ci la reconnaissance et la récompense qui leur sont dues, la collectivité se subvertit et se nie à
elle-même, en tant qu’elle est un corps social dûment constitué et dirigé en vue de fins légitimes, pour ainsi établir en
quelque sorte le principe de sa propre déchéance. Car la dimension juridique est l’expression formelle du bien au plan
US

des relations sociales, informelles et organisées, et la participation des personnes morales à l’édification du projet social
par leur entremise, lequel projet garantit en même temps la durée de l’espèce, en assurant doublement l’inscription de la
collectivité à l’intérieur d’une dynamique historique et culturelle, et le bien-être suffisant des particuliers,
intégralement nécessaires au projet social en vertu de constituer le fondement de toute société, en raison d’une dignité
inhérente à leur personne, à leurs capacités uniques et à leurs talents respectifs. C’est ainsi que, malgré leur épopée
glorieuse et leur civilisation grandiose, la fin de Rome était déjà inscrite dans l’assassinat de Rémus; la fin de l’Égypte,
dans la trahison d’Osiris et celle du royaume d’Israël, dans le meurtre d’Abel. Car on ne saurait nier au principe le

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 76 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

moyen essentiel de sa réalisation, en la personne d’un agent qui, lui étant entièrement dévoué, possède la vertu et la
capacité de cette entéléchie, sans que n’en résulte pour celui-là une incomplétude essentielle au plan de sa possibilité et
que s’installe à l’intérieur de la structure socio-culturelle les conditions d’un terme éventuel, même éloigné dans le

LY —
temps, lesquels effets ne se seraient pas produits si la possibilité intégrale du principe avait été protégée en la personne
de celui qui en était le garant.

ON CHE
Le principe de collaboration réalise une démarche intéressée. Il suppose par conséquent une étrangeté du
particulier à l’ordre social, en raison d’une opposition marquée entre les fins particulières et celles de l’ensemble. On ne
retrouve pas cette aliénation avec le principe de coopération alors que, pour celui-ci, la participation à l’ordre social se

ES ER
fait en raison de la valeur intrinsèque du sujet, non pas conçue en raison d’une finalité relative mais en vertu d’une
finalité intrinsèque essentielle, puisque cette valeur repose sur le concept moral du bien, intégralement réalisé selon
l’Idéal du Bien suprême, avant celui du bien-être particulier de ceux qui réalisent et gouvernent l’ordre social, sans pour

OS H
autant nier cette forme du bien cependant. Car le pôle du Bien suprême, qu’il représente une entéléchie achevée ou

RP EC
simplement probable en raison de sa désirabilité, représente le terme d’une conception pleine de la liberté, puisqu’elle
repose sur la complétude de l’autonomie impliquée dans la pleine réalisation, subjective et objective, vivante et
rationnelle, de la nature héautonomique de l’homme et de la qualité de son rapport avec le monde sensible, selon

PU E R
l’excellence qu’en révèle la culture qui, émanant de la nature, en représente la transformation et l’édification en vertu
des lois et des finalités de l’esprit.

CH S D
Si l’on admet que le bien est la seule finalité de l’homme susceptible de recevoir a priori une justification
rationnelle, en tant qu’il procède, non pas d’un objet matériel, mais de la loi morale et qu’il ressort à une loi formelle qui
serait le principe déterminant de la volonté 43, on doit comprendre que sa réalisation est la seule condition grâce à
AR FIN
laquelle l’autonomie de l’homme ne comporte aucune absurdité. Autrement, l’usage de ses facultés rationnelles
opérerait selon le principe interne d’une héautonomie dont l’harmonie seulement illustrerait le parachèvement, et se
ferait en vertu de fins qui ignoreraient et peut-être même détruiraient les possibilités naturelles nécessaires à son
SE À

épanouissement — lesquelles sont en même temps un bien —, y inclus celles qui sont afférentes à son infrastructure
sensible, de manière à compromettre la possibilité même de son existence. Ainsi, la recherche du bien-être en tant que
RE T,

favorisant la plénitude de l’existence représente-t-elle l’essence d’un bien qui assure a posteriori, quant à l’ontogénèse
et à la phylogénèse, l’effectivité de l’autonomie en tant que celle-ci fonde sur une infrastructure naturelle avec laquelle
D EN

elle s’accorde adéquatement, autant avec l’expression organique de la vie qu’avec son maintien et sa durée, autant à
l’échelle individuelle qu’au plan collectif. Une telle recherche du bien ne saurait cependant présager d’une distinction
AN M

pour l’humanité qui serait plus haute que celle des autres espèces vivantes 44, puisque ce serait une conception du bien
qui reposerait sur le sentiment avant la raison 45, ce qui viendrait infirmer le principe kantien de la primauté de la raison
E LE

sur le sentiment 46.


US SEU

L’excellence sociale
Qu’à cela ne tienne cependant, le bien-être des particuliers passe par la vie de l’ensemble, laquelle exige souvent
des particuliers la kénose 47, l’abnégation subjective de leur propre bien-être individuel, en vertu d’une dynamique
AL EL

collective propre aux ensembles organisés qui sont exposés aux vicissitudes menaçantes ou destructrices en
provenance de forces physiques prépondérantes. Cet effacement produit en vue de favoriser une cohésion sociale et un
acquis culturel en réponse à un phénomène naturel à la fois grandiose — quant à la dimension mathématique qui ne
ON N

laisse entrevoir aucun terme quant à la durée ou à la grandeur — et intensive — quant à la dimension dynamique qui
RS ON

repose sur l’expression et forces et d’énergies parfois violentes —, un phénomène qui est donc susceptible d’en dicter à
la petitesse et à la précarité de l’être humain, et de faire naître en la raison le sentiment du sublime qui donne, selon l’un
ou l’autre, soit sur la connaissance qui perfectionne son héautonomie suprasensible, soit sur le désir qui exacerbe son
P E RS

autonomie sensible. Le choix de favoriser le bien-être individuel sur l’attitude du sacrifice signifie soit l’utilisation de la
dynamique sociale à des fins particulières, soit un consensus restreint à l’intérieur de la dynamique sociale quant au
R PE

service prioritaire des fins particulières à travers elle. Une telle situation devient alors l’expression d’un libre arbitre qui
est en même temps une exigence sur autrui de céder sur son propre bien-être individuel, tout en poursuivant au
maximum la finalité de l’ordre social et le bien-être collectif qui en résulte pour tous, sans que tous soient dans
FO E

l’immédiat destinés à en jouir 48.


AG
US

43 KPV; AK V, 064.
44 Idem, p. 061.
45 Idem, p. 063.
46 KU, §24; AK V, 247.
47 < kenosiV (gr.): as to persons, «void, destitute, bereft» [Liddell nd Scott. op. cit. p. 795].

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 77 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

Or, aucun ordre social ne peut exister sans modèles, sans cultiver l’exemple des individus qui illustrent, dans le
quotidien de leur vie, l’excellence qui constitue un idéal pour ses congénères et qui donne un sens à leur vie, en inspirant
leurs actions. Ces modèles deviennent pour eux à la fois un exemple à suivre et l’indice de la plénitude évidente de la

LY —
dimension sociale de la personne, avec l’émulation subséquente que susciteront et motiveront éventuellement pour
chacun d’eux l’expression et l’épanouissement de sa propre subjectivité. Cela étant, la question se pose maintenant de

ON CHE
savoir si le choix pour une personne de poursuivre la fin de son bien-être individuel avant toute autre considération, et
de lui assujettir les fins et la dynamique de l’ordre social, puisse constituer une position morale, susceptible d’inspirer
dans la mesure du possible l’action de tous et par conséquent d’ériger son auteur en modèle et en personne dignes
d’émulation. Car si persuasive que peut être la force de l’exemple, afin d’illustrer en quoi une maxime est praticable et

ES ER
peut-être même encourager à l’émulation, elle ne saurait fonder une maxime de vertu qui trouve son principe dans
l’autonomie subjective de la raison pratique [in der subjektiven Autonomie der praktischen Vernunft] et dans la force
incitative que prend la loi morale pour la personne réellement libre 49.

OS H
RP EC
Supposons par conséquent que la préférence d’agir uniquement en fonction de son propre bien-être soit une
attitude éminemment susceptible d’être valorisée par l’ensemble, de sorte qu’elle est désormais érigée en principe de
l’ordre social. En ce cas, s’il est possible qu’à l’occasion, la pluralité des fins particulières subjectives se combinent

PU E R
avec la disponibilité des moyens objectifs concrets susceptibles d’être employés à cet égard, avec par conséquent la
concentration et la concertation temporaires des énergies employées à les réaliser, l’exacerbation du principe du
bien-être individuel conduira inévitablement, soit à l’élimination, soit à l’asservissement de certains concurrents moins

CH S D
fortunés. Ceci mènera alors, d’une façon ou d’une autre, à une dissolution du principe de l’ensemble social — dont le
seul fondement possible repose sur la reconnaissance et sur la récompense de l’autonomie particulière des sujets,
lorsqu’elle s’accomplit dans la dignité — et à l’instauration d’une stratification sociale fondée a priori sur le principe
AR FIN
de la réciprocité de bien-être particuliers au détriment d’autres bien-être particuliers. Le résultat évident sera
l’installation d’un ordre social inégal ou, de manière plus subtile, celui d’un principe unifiant interne qui en
perpétueront les formes inégales coutumières, qui fonderont alors l’effectivité de l’ordre social et la cohésion qui
SE À
ressort à une harmonie des consciences et des volontés. Sauf à accepter qu’un tel principe social puisse être légitimé par
tous comme valant également pour chacun, le principe de l’égoïsme devient à toutes fins pratiques indéfendable et, en
RE T,

l’absence des moyens de contrôle pour continuer à la favoriser, en maintenant un semblant d’ordre, le principe qui
accorde la priorité au bien-être individuel au détriment du bien-être de l’ensemble, conduira à la dissolution plus ou
D EN

moins rapide du tissu social.


AN M

Plus ordinairement cependant, le principe du bien-être individuel est généralement répandu au sein de la
collectivité en tant qu’il est un principe coutumier: en favorisant l’exclusivité des considérations individuelles au
E LE

détriment de celles d’autrui, cette attitude collective généralisée produit une atomisation de la société en fonction de
fins particulières qui constituent en soi une négation du principe social, laquelle se fonde en définitive sur la mutualité et
US SEU

la réciprocité des intérêts légitimes. L’unique conséquence de cet état de faits sera de créer un amalgame social existant
selon le principe de l’égoïsme, en raison des rivalités poussées et des ostracismes intéressés qui en résulteront. Ainsi
l’appartenance sociale ne procèdera plus d’un principe central qui définira la gouvernance de l’ensemble social et de
chacun des sujets moraux, conformément aux critères de la récompense et de la reconnaissance, octroyées en vertu de la
AL EL

dignité morale avérée.

Le principe de la contribution sociale de l’ensemble, lorsqu’il repose sur un rapport exclusif au bien-être
ON N

particulier de ceux pour qui le bien-être individuel prévaut sur toute autre considération, sans égard pour un principe de
RS ON

justice fondamentale qui soit le reflet d’un engagement moral à contribuer au bien-être de l’ensemble et de ceux qui en
font partie, mènera droit à la tyrannie avec les mécanismes de répression et d’oppression qui seront mis en place pour
courber les aspirations légitimes à l’autonomie de ceux qui sont arbitrairement et capricieusement exclus des
P E RS

mécanismes de la justice sociale. En somme, sauf à justifier l’anarchie et la tyrannie auxquelles il mène
inéluctablement, le principe du bien-être individuel ne peut constituer le fondement d’une collectivité saine. Car c’est
R PE

seulement en reconnaissant adéquatement les talents et en assurant la juste récompense des efforts qu’une collectivité
peut espérer connaître une pérennité historique puisque, sans l’effectivité du principe de la réalisation et de
l’épanouissement de chacun au nom de tous, nul ensemble social ne saurait échapper au cycle inexorable des
FO E

civilisations qui naissent et qui meurent après avoir connu la période plus ou moins brève d’un apogée. Or, l’intégrité de
AG

l’ensemble social requiert que l’on affirmera les actions sociales qui se fondent sur la dignité morale des particuliers —
puisque seule celle-ci peut constituer la condition objective d’un ensemble social qui reçoit la contribution adéquate de
ses membres, tout en fondant la reconnaissance des individus sur un principe de justice réel et effectif —, tout en visant
US

l’entéléchie d’une ontogénèse et d’une phylogénèse optimales. En somme, le principe de l’égoïsme ne saurait
justement inspirer, chez un éventuel participant à l’ordre social, la résolution de fournir sa contribution sous le mode de

48 Les conscriptions en temps de guerre et, à un degré moindre, les enrôlements volontaires, illustrent
concrètement ce principe.
49 MAT, §52; AKVI, 479-480.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 78 de 539 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

l’exemplarité, sauf dans les cas d’un héroïsme et d’une abnégation telles que, en fournissant adéquatement le
contre-pied de l’égoïsme, le sujet moral risquera néanmoins de s’exposer à l’antagonisme ambiant, en même temps
qu’il défend l’Idéal de la société pleinement civilisée, en vertu de parcourir à l’instauration du meilleur monde possible.

LY —
L’excellence sociale, par laquelle l’ordre social acquiert sa signification et son sens doit passer par un autre

ON CHE
principe que le service intéressé et immédiat de chacun à son bien-être individuel. Car celui-ci ne saurait réaliser l’Idéal
social, celui d’atteindre à la complémentarité de la phylogénèse et de l’ontogénèse à l’intérieur de l’histoire et de la
culture, en vue de la mutualité et de la réciprocité des bien-être individuels et collectifs, lesquels s’inscriraient dans la
veine du respect de la dimension suprasensible de chaque subjectivité vivante et rationnelle. En réalité, le principe qui

ES ER
procure une harmonie complète du mouvement et de la réalisation humanitaires est le principe paradoxal de
l’abnégation, du service mutuel et désintéressé rendu à l’ordre social, opérant sous le mode de la coopération selon la
valeur transcendantale de la justice, par lequel la reconnaissance et la poursuite des bien-être individuels seront

OS H
néanmoins adéquatement assurées, avec les mécanismes de justice institués par la collectivité à cet effet. Il résultera du

RP EC
principe de l’altruisme que l’autonomie individuelle, en même temps que l’héautonomie des consciences, trouveront la
plénitude de leur expression et de leur épanouissement à l’intérieur d’une adhésion entière et complète aux valeurs et
aux finalités de l’ordre social (selon la plénitude d’une liberté individuelle, éclairée par la raison et spécifiée par le

PU E R
jugement), d’un engagement à réaliser la complémentarité de la phylogénèse et de l’ontogénèse bien comprises.
Celle-ci réalise dans l’histoire de la culture la longévité des individus et la permanence des institutions, sous le mode de
l’excellence des actions et des réalisations, en vertu de la dignité des sujets que fonde un bien-être individuel équitable

CH S D
et suffisant, pour lequel la justice de la collectivité et de ses institutions devient l’assurance d’une réelle effectivité.

AR FIN
Maintenant, vouloir la justice de l’ordre social en fonction des bien-être individuels que subsume celle-là, c’est en
même temps illustrer une confiance en l’ordre social et une conviction raisonnable, à savoir que la métaphysique de la
justice qui prévaut à l’intérieur de la société est suprêmement profonde et extensive et en même temps que la prudence
par laquelle le droit se réalise est au plus haut point équitable et désintéressée. C’est exprimer une foi inébranlable en la
SE À

constitution d’une définition jurisprudentielle du bien-être individuel et du processus qui y mène, dont l’ordre social est
la garantie puisqu’il est susceptible de reconnaître la dignité inhérente aux personnes, la présence et le développement
RE T,

de leurs talents et l’efficace de leurs contributions en même temps que, guidé par ces principes, récompenser de façon
adéquate les mérites et les réalisations.
D EN

En plus, c’est faire preuve d’une abnégation en ce sens que, dès lors que la justice et la prudence bien comprises
AN M

fondent l’ordre social — ainsi que l’action décisive de ses magistrats —, le bien-être d’autrui prend subjectivement
préséance sur le bien-être propre de chacun, en raison de faire passer les finalités de l’ensemble historique et culturel
E LE

avant les finalités propres de chacun, en vertu d’un engagement moral sincère et ferme en ce sens. Par ailleurs, il revient
à un ordre social organique d’alimenter la dynamique qui caractérise l’ensemble des consciences et de la diriger de
US SEU

façon excellente et désintéressée, en réconciliant la perspective intelligente de cet ensemble et le plus grand respect des
dignités. Il rendra ainsi opérant le principe de la répartition des responsabilités proportionnellement aux talents et aux
dispositions ainsi que celui de l’octroi des récompenses en vertu de l’effort déployé et du mérite qui incombe à la
constatation du succès des initiatives qui résulte du jeu des ressources personnelles et des facultés rationnelles des
AL EL

sujets moraux engagés socialement. En somme, toute conception d’un ensemble social harmonieux et adéquatement
finalisé se fonde sur la maximalisation judicieuse des possibilités internes qui sont inhérentes à son essence: elle se doit
donc d’opérer une fusion équilibrée entre ce qui tient de l’individuel et ce qui tient du social, pour trouver dans la
ON N

dimension sociale de l’être ce qui en réalise la dimension particulière et dans sa dimension particulière ce qui en
RS ON

actualise l’aspect social.


P E RS

L’amour et la vie
Bref, c’est uniquement dans la complémentarité de la subjectivité de la vie intérieure et de l’objectivité de la vie
R PE

sociale que devient réalisable une abnégation des désirs particuliers en vertu du bien-être collectif, non pas pour nier
radicalement le bien-être individuel mais bien pour le réaliser entièrement. Celui-ci est un bien-être que spiritualise,
perfectionne et achève dorénavant une conception adéquate du Bien suprême, à travers l’accomplissement intégral du
FO E

bien-être d’autrui dont l’ordre social se constitue le garant en même temps que le sien propre, en préconisant
AG

l’excellence de la justice qui y règne et en promouvant la prudence qui l’administre. Il en résulte que le bonheur d’autrui
réalisé par une mutualité des consciences présage en même temps du bonheur mutuel de chacun, car l’entéléchie du
bien-être, entendu dans son sens le plus élevé et le plus vaste, consiste dans la plénitude de l’être dont le bonheur
US

éprouvé témoigne subjectivement et dont la promotion devient la première considération pour la finalité d’un ordre
social auquel chacun participe également, d’une façon proportionnelle, désintéressée et mutuelle. Or cette finalité
trouve son aboutissement avec la réalisation historique et culturelle que caractérise la complémentarité phylogénique et
ontogénique.

L’amour est le sentiment qui autorise à une telle abnégation en raison de désirer avant le sien propre, le summum
du bien-être d’autrui dans la plénitude de son être, sans pour autant nier a priori sa propre plénitude ontologique. Mais

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 79 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

on ne doit pas non plus ignorer la possibilité qu’une attitude d’abnégation conséquente avec elle-même, non pas encore
généralisée à l’ensemble de la collectivité, puisse à l’occasion nier la plénitude subjective de l’agent moral autonome,
non pas en raison du principe de justice qui trouve sa réalisation effective, mais à l’intérieur du mouvement qui le fait

LY —
surgir de l’incomplétude d’un ordre social et l’instaure pour pallier à ses carences. Car, étant pris dans le magma d’un
ordonnancement qui peine à se réaliser, un ordre social indifférencié tente de réconcilier (dans l’exacerbation des désirs

ON CHE
particuliers qui sont considérés comme y contribuant prioritairement) les finalités incombant aux bien-être individuels
plutôt que d’unifier la mutualité et la réciprocité des consciences autonomes, sous la bannière spirituelle des finalités
collectives visant la réalisation historique du Bien suprême à l’intérieur d’une culture particulière.

ES ER
Car l’autonomie des consciences se réalise effectivement en surmontant les conditionnements naturels par une
spiritualisation de la matière et des esprits, en vue de la plénitude — théorique, pratique, poématique — de l’être de
chacun à travers celle de tous. L’abnégation complète des désirs particuliers devient alors le garant par excellence d’un

OS H
ordre social juste et prudent, lequel est mis au service d’une ontogénèse et d’une phylogénèse où se rencontrent

RP EC
l’éternité du bonheur — en tant que sentiment — et la plénitude de l’être — en tant qu’elle est une réalité à la fois
objective, puisqu’elle est susceptible de connaissance, et subjective, puisqu’elle est passible d’être éprouvée selon
l’harmonie intime du sens intérieur—. En somme, l’entéléchie ultime, c’est la plénitude de la vie que seule la plénitude

PU E R
de l’amour peut et sait réaliser, puisque seul l’amour est un mobile suffisamment fort pour apporter la kénose et inspirer
l’abnégation requise afin de réaliser la plénitude ontologique des subjectivités qui se fonde préalablement sur la
connaissance et la réalisation de la subjectivité d’autrui.

CH S D
Nous voyons ainsi se juxtaposer et se compléter l’énergie diffuse de la vie et la force dirigée de l’amour, sous le
AR FIN
mode conjoint du sujet en tant qu’il est une entéléchie se réalisant perpétuellement et du sujet en tant qu’il est la source
et le principe du mouvement qui réalise son entéléchie propre, en vertu des possibilités qui s’offrent à lui à l’intérieur
d’une expérience naturelle et culturelle qui réalise, au plan de la personne, le juste rapport du registre suprasensible et
de la dimension naturelle. Or, l’actualité suppose une certaine entéléchie, puisqu’elle est la réalisation achevée d’une
SE À

possibilité complexe mais distincte, dont le concept de la perfection ultime laisse entrevoir la suprême entéléchie, celle
de l’être suprême de Dieu en lequel se résorbe toute entéléchie, pour autant qu’elle affirme la plénitude de la possibilité
RE T,

et de la réalité de l’être. Elle participe alors autant de la perfection qui se réalise que de celle qui est acquise, selon un
mouvement qui découvre le principe à la fois d’une effectivité réalisable et d’une causalité active, avec le concept de la
D EN

perfection ultime . Car tout être vivant et rationnel se trouve inscrit sur une trajectoire qui implique à la fois un terminus
ad quem et un terminus a quo, non pas sur le mode de la stricte passivité, tel un objet inerte subissant les forces et les
AN M

énergies en provenance d’une nature susceptible d’en exprimer, mais sur celui du registre de l’autonomie relative qui
correspond à une réalité qui met l’esprit devant l’obligation d’avoir à composer avec les conditions naturelles et à les
E LE

réconcilier avec la dimension suprasensible et déterminante de sa propre nature, en les transcendant l’une et l’autre sous
l’inspiration de l’Idéal. Car c’est à cette condition seulement que peut s’effectuer le rapport positif et constructif de l’un
US SEU

avec l’autre, de manière à fonder leur perfection respective sur les conditions réelles qui en définissent l’essence sous sa
forme la plus pure, sans rien enlever à celle-ci.

L’esprit obtient ce résultat en infléchissant la nature sensible dans le sens d’une vitalité que réalise l’ontogénèse
AL EL

des existences particulières, précaires et périssables malgré leur longévité relative. Par ailleurs, celles-ci attestent, dans
leur mutualité collective, d’une persistance et d’une durée qui s’étendent au-delà de leurs virtualités apparentes, comme
en témoigne la succession des générations qui définit la phylogénèse, en même temps qu’elles façonnent l’histoire et la
ON N

culture qui en récapitulent et en résument les efforts et les monuments distinctifs, selon le principe biologique par lequel
RS ON

l’ontogénèse récapitule la phylogénèse, du moins dans un premier temps, tout en constituant le terrain de nouvelles
possibilités en ce sens. Si celles-ci trouvent à se concrétiser, c’est qu’une spontanéité créative parvient à les réaliser
avec l’édification de la matière (par l’exacerbation de la puissance poématique en vue du bien-être individuel) et par
P E RS

elle, celle de l’esprit (par l’élévation de la puissance pratique afin de réaliser le bien théorique qui la subsume et en
inspire la direction).
R PE

Or, c’est précisément cette dynamique finalisée qui représente la vie, en tant qu’elle est la plénitude insurpassable
d’un terminus ad quem réalisant avec succès la puissance infinie d’un terminus a quo, en même temps qu’elle est le
FO E

mouvement sensible, conscient, rationnel et responsable, engagé sur la voie qui oppose, dans l’effort qui caractérise une
AG

phylogénèse éventuellement triomphante, l’autonomie de l’esprit aspirant à la plénitude réalisée et participant de la


puissance infinie susceptible de le réaliser, et les déterminations d’une nature qui se spiritualise progressivement, grâce
en partie à cet effort. De sorte que, si la vie se présente à la conscience sous une variété de formes, de possibilités et de
US

gradations, la réflexion représente ce qui semblerait la possibilité la plus élevée que pourrait prendre l’être vivant, à
l’intérieur de cet interface vectoriel que dynamise l’esprit, de la raison qui, étant en présence de la nature, l’informe et la
forme, alors qu’elle a toutes les apparences d’être tout entier englobée et conditionnée par elle, puisqu’elle connaît en
même temps les avatars de la corporalité. Car la vie se présente à la conscience sous la forme également d’une capacité
réflexive sur le sens et la portée de cette entéléchie générale et même sur la possibilité d’en découvrir pour elle une la
dimension subjective (et les possibilités d’une réalisation intime), par les évidences impensées que l’entéléchie
naturelle offre à la sensibilité sous toutes ses formes. Ainsi, de tous les êtres naturels, l’homme serait celui qui, étant le

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 80 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

plus accompli parmi eux, voisine le plus près du terminus ad quem vital, tout en incarnant le mieux la puissance
originale du terminus a quo, puisque réalisant le plus complètement celui-là, il puise de la manière la plus efficace à
celle-ci.

LY —
Depuis le début, le schéma s’offre à nous d’un complexe synesthésique, par lequel la conscience de l’intellect actif

ON CHE
trouve son complément et sa contrepartie dans celle de la sensibilité passive, avec la constitution d’une faculté
judiciaire qui soit spontanée et créatrice quant à sa finalité poématique, tout en se revendiquant du sentiment dont la
finalité présente un aspect double mais unifié, en confirmant l’adéquation de la possibilité de l’Idée, susceptible d’être
présentée à la raison par l’imagination, et de l’effectivité de la réalisation, susceptible d’être réfléchie et déterminée par

ES ER
elle, et connue avec l’entendement, le tout en se rapportant à la dynamique vitale pour en ressentir la pertinence
relativement à celle-là. La capacité réflexive démontre la possibilité d’une prise de conscience quant à l’autonomie du
sens interne qui préside à son mouvement, selon une héautonomie subjective qui est propre à initier et conduire le

OS H
mouvement qui préside à l’entéléchie de la raison active: elle comporte en plus la possibilité d’évaluer la valeur

RP EC
objective de la direction que prend cette trajectoire, eu égard à la conation de l’être rationnel en lequel elle se réalise.

PU E R
Nonobstant cela, la rencontre effective, anticipée dans l’objectivité sensible, de l’Idée esthétique et de la
réalisation poématique qui tendent conjointement à l’affirmation pleine de l’être, fait naître dans la conscience que
l’esprit en acquiert un sentiment qui est celui de l’amour, en confirmation de la contribution appréhendée de l’effort

CH S D
adéquat à l’accomplissement éventuel de la plénitude de l’être, auquel son énergie contribue effectivement pour en
réaliser l’expression. C’est un sentiment qui, en procédant de la partie la plus intime de la vitalité du sujet moral, est
ordinairement réservé à des êtres vivants, comme en témoignent l’intensité et la qualité du sentiment que l’on éprouve
AR FIN
pour ceux-ci, et plus spécialement mais non exclusivement à des êtres vivants situés au même pallier générique. De
plus, il affirme, en les résumant, une adhésion à l’être d’autrui, pouvant aller jusqu’à un désir de fusion, en vertu des
conditions et des attributs propres aux genres et aux natures, qui confirme et promeut à la fois la plénitude relative de
son actualité (la raison de sa perfection actuelle); la promesse de sa possibilité à réaliser plus avant cette plénitude (en
SE À

vertu de sa perfection ultime future); et la manifestation concrète de son engagement, dont attestent l’effort manifesté et
l’activité poursuivie, à réaliser dans la mesure du possible le pont entre la perfection acquise et une perfection qui
RE T,

s’accompli (en vertu de la promesse que laisse entrevoir sa perfection éventuelle probable).
D EN

Ainsi se trouvent transposées, au plan de la plénitude de la vie humaine, laquelle réalise à l’intérieur de l’individu
la conjonction à la fois de la vie dans l’animalité, de la raison téléologique dans l’humanité et de la raison morale dans la
AN M

personnalité 50, les trois questions kantiennes du savoir, de l’espoir et du devoir, que viennent en même temps
déterminer une interrogation sur la nature de l’homme 51, qui réunit la faculté théorique du connaître, la faculté
E LE

poématique du jugement (quant à l’estimation de la réalisation possible et effective) et la faculté pratique du devoir
moral, en vertu de la possibilité héautonomique qui allie la spiritualité et la sensibilité, avec la mobilisation spontanée
US SEU

effective et réglée du mouvement de l’esprit. La conscience intellectuelle, et en particulier la capacité auto-réflexive qui
lui est propre, permet d’appréhender ces composantes dynamiques en tant qu’elles illustrent les possibilités réelles de
l’être selon une vitalité naturelle de l’esprit, sous le mode de l’édification de la matière, et par elle de l’esprit, que
fournissent l’occasion de réaliser les circonstances ambiantes et les dispositions suprasensibles à les rencontrer
AL EL

adéquatement.
ON N

Pourtant, c’est la conjonction de la raison théorique et de la conscience imaginative unies dans l’aperception des
réalisations objectives, y compris de soi-même en tant que réalisant la plénitude de l’être qui est en même temps celle de
RS ON

l’esprit vivant, qui fait naître l’expérience paroxysmique de l’amour. Cette naissance se produit en réponse à la
constatation réfléchie, remplie d’espoir et mobilisatrice du devoir, à l’effet que l’être inscrit dans son actualité est
susceptible de rencontrer l’être qui promet selon sa possibilité, selon la complémentarité, aux plans subjectif, des
P E RS

puissances intellectuelles, poématiques et pratiques, et objectif, des conjonctures naturelles, y compris de celles qui
émanent des activités humaines et résultent de ses réalisations correspondantes. Bref, de la même manière que la vie est
R PE

la manifestation objective de l’esprit, en tant qu’elle réalise la phylogénèse par l’ontogénèse, et l’ontogénèse par la
phylogénèse, l’amour en est l’expression subjective intime en tant qu’il est le principe mobilisateur efficient de la
connaissance, de l’assentiment, du pressentiment et de l’action quant à cette mutualité qui réunit en l’homme les
FO E

dimensions vitales, finales et morales d’une nature unique réalisant la complémentarité et la confluence des puissances
AG

naturelles, sensibles et suprasensibles, en vue de produire un effet intégré au plan pratique comme au plan poématique.
US

50 RGV; AK VI, 028.


51 Nous aborderons plus en profondeur cette question dans les chapîtres qui suivent.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 81 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

Esthétique du plaisir et logique de la perfection


Selon Kant, on ne doit en aucune façon confondre le plaisir esthétique et la perfection, malgré qu’un jugement
superficiel voulût voir dans celui-là la représentation sensible de celle-ci. Car l’on ne saurait voir dans un jugement

LY —
esthétique un jugement de connaissance, alors que le jugement de perfection, i.e. celui qui appréhende avec justesse la
perfection d’un objet, actuelle ou simplement possible, est un jugement logique reposant pour l’essentiel sur un concept
et, par conséquent, un jugement de connaissance, un jugement déterminant ayant au préalable requis la réflexion qui le

ON CHE
donna à l’origine 52. Dès lors que l’on fait intervenir la sensibilité dans l’appréhension et l’aperception de la perfection,
on ne parvient alors qu’à semer la confusion qui constitue un empêchement à distinguer adéquatement entre le plan
esthétique et le plan logique 53. Or, c’est le propre d’un jugement de connaissance d’être clair, de distinguer non quant
aux différences de degré qui président aux aperceptions qualitatives et qui reposent sur la simple intuition, mais quant

ES ER
aux différences de nature sur lesquelles reposent les concepts distinctifs, comportant entre eux une différence
spécifique, et qui se fondent sur l’entendement. De sorte qu’une distinction esthétique, se fondant sur les nuances et les

OS H
différences qualitatives, et reposant sur la catégorie de la qualité, ne saurait en aucune manière se trouver sur le même
plan que la distinction logique, lorsqu’elle se fonde sur les natures et les différences spécifiques et qu’elle repose sur la

RP EC
catégorie de la quantité. L’une tient de l’intuition et de l’imagination; l’autre de l’entendement et du concept.

PU E R
Il y aurait donc une contradiction à évoquer une «représentation sensible de la perfection» [sinnliche Vorstellung
der Vollkommenheit] 54, puisque seul le concept peut représenter ce qui en constitue l’essence, à savoir «l’accord du
divers en une unité» [die Zusammenstimmung des Mannigfaltigen zu Einem] 55, et que, si le concept est une

CH S D
représentation, son lieu dans la raison n’est pas l’intuition mais l’entendement. Ainsi, en prolongeant le raisonnement
de Kant, un jugement quant à la perfection d’une chose ne saurait être en aucune façon un jugement esthétique, mais
uniquement un jugement intellectuel. En proposant cependant que la distinction entre ces deux formes du jugement
AR FIN
réside non pas dans la présence ou l’absence du plaisir que l’on en éprouve dans la connaissance, mais dans celle de la
conscience des concepts qui accompagnent ces jugements, on affirmerait alors que le jugement intellectuel est celui
qui, tout en impliquant le sentiment qui le recrute, inclurait nécessairement en même temps la conscience de l’acte qui
produit ou reproduit le concept portant sur l’intuition alors que le jugement esthétique serait conscient du sentiment,
SE À

mais non pas de l’acte qui le fait naître, i.e. la sensation, puisque celle-ci n’aurait en contrepartie aucune représentation
dans l’entendement. D’où il ressortirait que le jugement esthétique serait intimement lié à ce que Leibniz nommera des
RE T,

«petites perceptions» 56, lesquelles deviendront plus tard ce que Bergson et Freud nommeront l’inconscient, avec des
D EN

acceptions différentes cependant.

Une telle distinction n’existerait pas en réalité puisque, en imputant la différence entre le jugement intellectuel et
AN M

le jugement esthétique au degré de conscience accompagnant l’acte de l’esprit à l’origine de la formulation judiciaire,
E LE

aucune différence réelle n’existerait entre les modes de représentation logique et esthétique et l’on verserait dans le
mysticisme, lequel confond les concepts et l’intuition, le schème et le symbole, pour situer la représentation esthétique
dans l’entendement intuitif uniquement 57. Une telle position nous semble à ce point-ci problématique puisqu’il y aurait
US SEU

lieu de concevoir le concept de perfection, tel que le propose Kant, au plan uniquement de l’irréel (du réel non-sensible
de l’Idée adéquate), avec pour résultat de produire une variété de points de vue divergents sur une même réalité et de
fournir en outre, par les ambiguïtés et les contresens susceptibles d’en être issus, une difficulté supplémentaire à
l’accession à une herméneutique consensuelle, susceptible de délimiter adéquatement la notion de perfection.
AL EL

Si l’on convient de la définition kantienne de la perfection comme étant l’accord du divers dans l’unité, tout
ON N

dépend alors du sens que l’on donne du concept d’unité. D’une part, tout concept repose sur une unité synthétique des
RS ON

substances en fonction des intuitions que l’on en a, de sorte à ordonner, dans l’unité de l’action intellectuelle spontanée
que cela suppose, des représentations diverses sous une représentation commune 58. Par ailleurs, il y a l’unité
systématique de la connaissance en fonction d’un principe 59 qui en constitue l’Idéal 60. Or, si cette seconde acception
P E RS

52 KU, §15; AK V, 228.


R PE

53 Idem, p. 227.
54 EE, §viii; AK XX, 227.
FO E

55 Idem.
AG

56 LEIBNIZ. Préface. Nouveaux essais sur l’entendement humain (1704). — Pour l’essentiel, les «petites
perceptions» de Leibniz sont des perceptions insensibles que caractérisent les variations de l’âme avant toute
US

aperception et toute réflexion, et qui pour cette raison échappent à la conscience que l’on pourrait en avoir.
Elles sont caractérisées par de petits intervalles et seraient responsables des impressions confuses qui seraient à
l’origine du sublime, puisqu’elles donneraient lieu au sentiment de l’infini (en raison de la multiplicité des
expressions qu’elles procurent au sujet conscient à son insu) et de l’éventualité (en préparant l’expérience
subjective du changement, se produisant en vertu du principe de continuité que reprendra plus tard Kant [KRV;
AK III, 194-195.]. § Si les «petites perceptions» étaient entièrement inconscientes, elles seraient passibles
d’aucune prise de conscience et donc d’aucun discours. Il serait plus juste de voir en elles des perceptions

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 82 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

semble rencontrer le concept de perfection tel que Kant le formule dans la section viii de la EE, en tant qu’il est
nullement susceptible d’une représentation sensible — ce qui en définitive caractérise l’Idéal comme étant un concept
irréel, puisqu’il est une réalisation que l’on tend toujours à produire, sans jamais réussir complètement à rencontrer

LY —
cette fin —, il existe nécessairement dans la formation du concept l’aboutissement d’une action telle que le concept est
non seulement possible, mais présente une effectivité. Or, un tel aboutissement représente en soi une perfection, voire

ON CHE
simplement relative, avec l’actualisation qui en résulte.

Qu’une telle conception relative soit admissible tient de l’essence même du concept: pris absolument [schlechtin
betrachtet], la perfection est l’«unité finalisée intégrale» [vollständige zweckmäßige Einheit] 61. Qu’à cela ne tienne

ES ER
cependant, une telle compréhension de la perfection suppose une dimension empirique — sa possibilité pour l’essence
des choses constitutives de l’expérience —; une dimension épistémologique — la possibilité d’en dériver les lois
universelles et nécessaires de la nature, constitutives d’une connaissance objectivement valable —; ainsi qu’une

OS H
dimension théologique — l’Idée de la perfection suprême et absolument nécessaire d’un être premier, qui est en même

RP EC
temps le principe de toute causalité 62. D’où une conception tripartite de la perfection, en tant qu’elle est ontologique
(étiologique), transcendantale (archétype) et transcendante (théologique).

PU E R
Nonobstant que ces trois perfections correspondent aux trois questions kantiennes: la perfection ontologique
constituant le fondement de la prétention à un savoir objectif; la perfection transcendantale, celui à un savoir pratique;
et la perfection théologique, celui à un savoir hypothétique ou «elpidétique» 63; leur énumération suggère la possibilité

CH S D
d’en établir une gradation le long d’un continuum sensible, qui pour le premier implique la réceptivité d’une sensibilité
objective, comportant une contrepartie subjective; qui pour le second implique l’activité d’une sensibilité subjective,
AR FIN
comportant une contrepartie objective; et qui, pour la troisième, implique la proactivité d’une sensibilité subjective
qu’atteste la réalisation objective, selon une conjoncture qui associe la détermination émanant de la spontanéité
suprasensible au déroulement aléatoire des circonstances procédant du conditionnement sensible.
SE À

Chacune de ces gradations procure la forme d’une perfection qui serait tantôt, quant au phénomène, la beauté qui
renvoie à une identité générique idéale; tantôt, quant à la conduite, la bonté que fonde une vérité essentielle intégrale; et
RE T,

tantôt, quant à l’effectivité, le bonheur (et sous sa forme superlative le bonheur suprême) quant à une disposition
D EN

providentielle favorable (plût au Ciel que...), ou à tout le moins une conjoncture heureuse (la chance, le hasard, la
fortune) dont la production, quant à ce qui en est la cause, échappe au pouvoir autonome de la raison particulière. Si par
conséquent on ne peut conclure de la beauté ni à la bonté, ni au bonheur; si à partir d’une espèce de perfection, on ne
AN M

peut postuler la présence d’une autre espèce, en raison d’une indépendance logique entre les dimensions phénoménale,
épistémologique, pratique et poématique, l’Idée d’une perfection suprême implique une confluence dans la réciprocité
E LE

de ces perfections, de sorte qu’au plan de cette entéléchie, le présence de l’une de celles-ci (de la beauté, de la vérité, de
la bonté, ou du bonheur) présage nécessairement des autres.
US SEU

Par ailleurs, compte tenu que la perfection superlative ne se trouverait qu’en l’archétype de Dieu, qui est le
principe et la cause de toute perfection, elle constituerait pour le sujet moral simplement un Idéal, pratiquement
inatteignable, ce qui préserve alors dans les faits la distinction entre le jugement relatif à la beauté et le jugement
AL EL

limitrophes qui, étant situées à la limite de la sensation et de la perception, procurent à l’âme le sentiment
ON N

confus de leur présence, sans que celle-ci ne fût accréditée à l’intérieur de la conscience, tellement elles
semblent peu importantes au produit final de la perception consciente, laquelle engage les activités conscientes
RS ON

de l’attention et de la mémoire. § Par contre, elles seraient à l’origine d’un «je-ne-sais-quoi» qui accompagne
l’expérience de la qualité distinctive d’une chose, comme elles seraient en général le facteur principal à
P E RS

l’origine de la perception des différences entre les individus d’un même genre, les autorisant à revendiquer une
identité singulière propre malgré leur participation d’une nature commune. Pour cette raison, les «petites
perceptions» seraient un concept essentiel à la compréhension du principe d’analogie, quant à sa possibilité et à
R PE

sa portée effective au plan des réalités ontologiques: elles permettraient d’établir des distinctions entre les
individus tout en conservant leur appartenance à une espèce commune. De la même manière, elles
autoriseraient à distinguer les espèces des genres et les sous-genres des genres majeurs.
FO E
AG

57 KPV; AK V, 070-071.
58 KRV; AK III, 085-086.
US

59 Idem, p. 428.
60 Idem, p. 383.
61 Idem, p. 456.
62 Idem.
63 < elpiV, -idoV, -h (grec): «espérance»; «hope, expectation» [Liddell and Scott. op. cit. p. 457-458].

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 83 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

téléologique qui se prononce sur la perfection. Ainsi voit-on que les concepts de beauté, de vérité, de bonté et de
bonheur ne sont pas synonymes, de sorte qu’ils seraient éventuellement les attributs distincts et séparés d’un être,
considéré sous certains égards. Ce qui n’est pas dire cependant qu’ils sont mutuellement exclusifs et qu’ils ne sauraient

LY —
exister simultanément chez le même être, en tant qu’ils appartiennent à son identité, pour être par conséquent aperçus
distinctement ou en concurrence par une conscience disposée, soit à réaliser l’aperception discriminatoire des concepts

ON CHE
de l’entendement, soit à formuler une conception synthétique et universelle des Idées de la raison. Or, de toutes
celles-ci, la plus élevée qui soit en même temps un concept transcendantal de la raison est sans doute la perfection: elle
demeure néanmoins pour l’homme un Idéal, puisque, pour être pleinement comprise dans son concept, elle subsume et
elle résume ensemble dans l’absolu la beauté (quant à l’appartenance phénoménale), la vérité (quant à l’essence

ES ER
nouménale) et la bonté (quant à la finalité ultérieure).

Comment alors ne pas voir en cette interdépendance mutuelle des trois transcendantaux, susceptible uniquement

OS H
d’être réalisée intégralement par un Être suprême, le gage pour l’humanité à la fois de la possibilité d’une réciprocité

RP EC
complète de ses virtualités, telles qu’elles s’actualisent, et du bonheur à réaliser, grâce à leur accomplissement
historique de plus en plus complet pour l’être humain, qui est un être fini au plan physique de sa nature sensible mais
infini quant à la possibilité suprasensible de son essence spirituelle. Car c’est en raison de celle-ci que l’humanité en

PU E R
chaque être moral réussit à se rapprocher de l’Idéal de la plénitude de l’être, autant quant à la connaissance de sa
possibilité qu’à la réalisation de sa capacité morale, qu’à son habileté judiciaire à discerner au plan objectif ce qui
réconcilie, dans l’apparence sensible, la plénitude de l’essence et celle de la finalité, l’une et l’autre étant mutuellement

CH S D
associées, et que la complétude de la personne renvoie à une notion de perfection, laquelle est relative cependant
puisqu’elle autorise à établir une distinction entre les notions transcendantales à l’intérieur de la complémentarité des
formes qui les expriment.
AR FIN
Aussi retrouve-t-on, pour la notion de finalité, la possibilité de choisir en vertu de deux acceptions majeures, selon
le point de vue sous lequel on conçoit le terme: entre la finalité objective de la perfection de la nature et la finalité
SE À

subjective du sentiment pris à l’intuition de cette perfection; comme on peut choisir également, quant à la notion de
perfection, entre deux acceptions majeures, selon la perspective qui prévaut: la perfection ontologique uniquement
RE T,

formelle ou la perfection finale en fonction d’un concept ontologique 64. Dans le premier cas, la distinction s’opère le
long des pôles de l’objectivité et de la subjectivité, du dehors de la connaissance épistémologique selon les sens
D EN

externes et du dedans de l’expérience en vertu du sens interne respectivement, le tout en affirmation d’une entéléchie
complète possible qui associe les perspectives selon le principe de la complémentarité. Dans le second cas, on aperçoit
AN M

la différence sous le mode de la réalisation: alors que la perfection de la première espèce renvoie à l’actualité d’un état
stable, et peut-être stationnaire, à la présence implicite d’une complétude que la conscience est en mesure d’apprécier
E LE

en vertu du rapport de simultanéité entretenu avec elle, celle de la seconde espèce fait intervenir à la fois un état à venir
et une puissance dynamique grâce à laquelle cet état reçoit une effectivité.
US SEU

La dimension du plaisir intervient dans les deux cas cependant, soit pour ratifier l’incidence de la perfection qui est
réalisée, soit pour cautionner l’existence objective d’un objet, en lesquels cas il s’agirait pour l’un de la constitution
d’un plaisir qui surgit de l’avenue heureuse d’une conjoncture complexe en général et pour l’autre du sentiment
AL EL

particulier qui correspond à la rencontre d’une instance singulière. De sorte que, si le plaisir est éprouvé en contrepartie
d’une entéléchie connue dont on prend conscience par ce sentiment, i.e. une perfection ontologique formelle,
susceptible de susciter un plaisir en réaction à l’existence explicite à laquelle elle renvoie dans la conscience, la
ON N

possibilité existe d’une représentation concomitante du moment initial d’un processus dont l’entéléchie signifie le
RS ON

terme et dont l’aboutissement a supposé l’application d’une technique. Or, ni le terme, ni la technique ne sont en soi des
concepts réductibles au sentiment, à l’intérieur de l’appréhension intellectuelle susceptible de procéder des premiers,
même s’ils évoquaient le sentiment en tant qu’il appartient à la conscience de l’entéléchie réalisée, ainsi que des
P E RS

moments discrets de cette réalisation, auxquels contribuent la technique et les découpages en étapes successives.
R PE

La perfection ontologique formelle repose sur quatre concepts distincts: l’unité, la totalité, la coordination et la
subordination. C’est la complétude du multiple qui réalise l’unité, laquelle renvoie également à une totalité, qui
compose ce divers en un agrégat par la coordination et l’inclut par la subordination à l’intérieur d’une série causale,
FO E

comportant un principe fondateur et les conséquences qui en découlent. Dès lors que la perfection ontologique est
AG

simplement possible, en tant qu’elle est une fin à réaliser, la technique définit une légalité, celle de la liaison possible du
divers en vertu de cette fin. Étant contingente, la liaison procède d’une volonté présidant à l’action qui confère
l’efficience de cette légalité. Bref, la perfection finale est celle dont l’achèvement, s’échelonnant sur une période de
US

temps, procure une perfection ontologique: celle-ci est susceptible de susciter le plaisir d’une manière double, d’une
part en signalant l’existence avérée de la chose qui la révèle et d’autre part en révélant le terme de l’action qui préside à
l’entéléchie l’ayant apportée.

64 EE, §viii; AK XX, 228.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 84 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

Telle est la théorie dont la complexité herméneutique requise pour la comprendre — et qui n’est pas sans être
étrangère à la densité du texte par lequel Kant l’expose — fait obstacle à une reconnaissance capitale, à savoir que la
substance de l’expérience dont il s’agit définit un noeud esthétique fondamental qui part de l’être pour retourner à l’être.

LY —
Cela s’effectue, non pas à la manière d’un diallèle qui représenterait en même temps une subreption, pour lequel la
simple possibilité devient la justification de la réalité en tant que celle-ci est possible, mais sous le mode réel d’une

ON CHE
perfection relative qui s’accomplit sans cesse dans l’Idéal, en raison d’une virtualité ultime, grâce à laquelle la réalité se
transforme progressivement et reçoit une nouvelle actualité.

Qu’une perfection ontologique soit une perfection, nul doute, puisque voilà ce qu’affirme ce terme. Puisqu’il

ES ER
n’existe cependant qu’une seule perfection ontologique suprême — que réalise l’être suprême de Dieu —, tout être qui,
étant réel, exprime en même temps une perfection formelle, représente un degré de perfection qui, relativement à la
perfection suprême, se situe nettement — qualitativement, diront peut-être certains — en-deçà du concept de celle-ci,

OS H
pour recevoir une considération uniquement en fonction du concept approprié dont elle réalise la perfection. Or, la

RP EC
perfection de Dieu est en même temps une perfection ontologique (autrement elle serait illusoire et il serait vain d’en
proposer le concept comme illustrant en même temps une réalité), de sorte que si la perfection est la commune mesure
de l’entéléchie de l’être en général en même temps qu’elle est celle de l’entéléchie divine, elle s’avère néanmoins

PU E R
relative d’un point de vue extensif, avec la comparaison hautement inégale, susceptible d’être établie entre le concept
de cet être et celui de l’être de Dieu. Ainsi, la perfection ontologique en général exprime, quant à la réalisation de son
essence, un rapport générique au concept mais non pas, quant à l’entéléchie effective, un rapport à tous les concepts

CH S D
sous le mode de l’extension, ou encore un rapport au concept suprême, dont elle se révèle tantôt simplement distincte à
l’intérieur d’un même genre (la perfection d’une sphère n’est pas celle d’un cube) et tantôt moins élevée, lorsque
l’analogie franchit le fossé qualitatif incommensurable entre deux réalités ontologiques (la perfection d’un cylindre
AR FIN
n’est pas celle d’un arbre).

En somme, la perfection ontologique est une perfection typique, dont la réalisation avec l’exemplaire particulier
SE À

représente un modèle pour tous les exemplaires du même genre alors que la perfection (ontologique) suprême est une
perfection archétype, dont l’entéléchie renvoie non seulement à son essence générique, mais encore à son être en tant
RE T,

qu’il est l’expression originelle du principe et de la cause. De sorte que, si la perfection archétype est à la fois plus
complète (quant à l’essence) et plus élevée (quant au genre), c’est qu’elle est plus complexe quant aux deux qualité qui
D EN

constituent la suprématie de sa réalité et plus diverse quant à sa possibilité ultérieure, laquelle inclut l’autonomie
suprasensible entière que réalise la spontanéité absolue de l’acte créateur ultime, puisqu’elle subsume tous les genres,
AN M

sans être réductible à aucun d’entre eux, et puisqu’elle génère toutes les espèces sans être générée, par aucune d’entre
elles. Ainsi l’acte de la perfection originale et originelle se confond, quant à son effectivité, avec l’intimité de son
E LE

essence, dont elle est la réalisation de l’entière possibilité de sa substance.


US SEU

L’analogie de l’Idéalité
Si, par conséquent, la perfection typique subsume toutes les réalités ontologiques d’un même genre, elle est
néanmoins subsumée par la perfection archétype originelle, laquelle illustre la Perfection divine suprême . De la même
AL EL

façon que les réalités ontologiques participent d’une certaine façon à la perfection typique, de la même façon le type
participe à l’archétype. D’une part, la participation de l’être à la perfection typique résulte d’une possibilité essentielle
en vertu de laquelle, sous un même genre, la réalité objective est comparable à celle du type, lequel réalise à la fois
ON N

l’unité et l’Idéal de chaque être réel. D’autre part, le type participe de l’archétype, non pas en tant que celui-ci
RS ON

proposerait simplement un Idéal factice parce qu’il est entièrement irréalisable, mais puisque celui-là réalise ce qui
serait l’actualisation ontologique accomplie de la possibilité effective de l’être, i.e. une actualisation pour laquelle on ne
saurait imaginer un degré de réalité plus accompli et qui pour cette raison est insurpassable. Or seule la perfection
P E RS

ontologique suprême est passible de se voir attribuer un tel degré de réalité, de sorte que l’unité de l’Idée réalisée par la
perfection divine devient une unité et un Idéal pour la perfection typique qui ainsi, en raison de son essence et de sa
R PE

possibilité, participe de la perfection divine, mais de façon incomplète cependant.

On assiste ainsi à la présence implicite d’une analogie, celle de l’Idéalité qui préserve à la fois la singularité et la
FO E

totalité ontologiques, en passant par la pluralité, pour fournir en même temps, à partir de l’unité réelle de l’être, celle de
AG

l’Être suprême, sans pour autant compromettre les possibilités intermédiaires de la pluralité et de la totalité.
Remarquons que cette équation anagogique suppose la réalité de l’être alors que les notions de singularité, de pluralité
et de totalité propres à la catégorie de la quantité réfèrent aux concepts rationnels portant sur la représentation, laquelle à
US

prime abord, selon le schéma kantien, constitue un affinement générique de la perfection — une représentation que
précise la conscience dans la conception qu’elle formule de son Idéalité — qui à son tour précise la sensation —
subjectivement — ou la connaissance — objectivement —, en raison d’une modification de son état dans le sens intime
de sa conscience et d’une activité subséquente, autant au plan pratique des conduites qu’au plan poématique des
réalisations. Or, on retrouve toujours dans la connaissance un rapport du concept à l’intuition, d’un caractère connu (ou

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 85 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

à découvrir), commun à plusieurs choses, que fournit l’intuition à la conscience perceptive, pour chacune d’elles
singulièrement 66. Ainsi, avec l’acte concret de la connaissance subsumant les catégories sous l’activité de l’esprit, il
existe toujours la supposition de l’objet singulier, lequel dans sa dimension concrète, i.e. sensible et phénoménale,

LY —
renvoie implicitement à l’être, lequel pour Kant est le gage de l’existence effective de l’objet, en vertu duquel la
position d’un concept empirique est possible 67.

ON CHE
RÉALITÉ

ES ER
être réel : être typique :: être typique : être archétype

OS H
(conceptuel et générique) (originel et suprême)

RP EC
ANALOGIE II.1: Analogie de l’Idéalité, par laquelle le type

PU E R
devient le garant d’une réalité unifiée, qui alloue pour une
continuité du sensible et du suprasensible.

CH S D
Là où, chez Kant, se trouve la difficulté, c’est avec l’élucidation de la relation qu’entretient le premier terme de
l’analogie (l’être singulier réel) avec les trois autres. Quant à ceux-ci, ce sont des abstractions progressivement plus
générales, lesquelles fournissent un concept pur, ayant sa source uniquement dans l’esprit [Gemüt], i.e. dans
AR FIN
l’entendement et/ou dans l’imagination, en prenant pour celle-ci la forme de l’image phénoménale et pour celui-là celle
de la notion nouménale, dont l’Idée serait l’entéléchie au sens aristotélicien, autrement dit, dont elle serait la forme
finalisée 68. Bref, dès lors que l’Idée de Dieu peut être démontrée en tant qu’elle est l’Idée suprême — et ne pas
SE À
constituer simplement un principe régulateur de la raison, en tant qu’elle est un Idéal, un principe qui, représentant
l’absolue causalité, nécessaire et suffisante, est le gage d’une unité suprême possible de la série des liaisons dans le
RE T,

monde 69 —, elle devient l’expression d’une existence en soi, d’une entéléchie au premier sens du terme. Or, cette
preuve réside pour Kant dans l’argument moral, lequel fonde subjectivement la nécessité que Dieu existe, puisqu’il est
D EN

la cause morale du monde 70, la source des lois naturelles et le principe suprême du règne moral des fins, omniscient,
tout-puissant et incommensurablement bon dans son inexorable justice 71. L’Idée de Dieu, en tant qu’il est l’Être
AN M

suprême existant, est donc établie selon Kant.


E LE

En tant qu’elle est la possibilité pratique sur les choses, toute Idée est soit réalisée, soit réalisable, soit irréalisable.
Et en tant qu’elle est cette Idée, elle est soit une Idée esthétique, issue de la faculté de connaissance de l’imagination
US SEU

productive, susceptible de faire surgir spontanément une pensée, laquelle demeure toujours inadéquate à la
représentation qui serait susceptible d’en procéder; soit une Idée de la raison, laquelle oppose un défi insurmontable à
toute représentation de l’imagination 72, en raison du contenu irréel que signifie la représentation idéelle et du degré
d’abstraction par lequel s’opère cette signification. Dès lors qu’une Idée existe simplement pour la raison, elle est
AL EL

transcendantale, puisqu’elle devient alors uniquement un principe régulateur, lequel institue une régression empirique
qui aboutit progressivement au concept complet d’un objet, en raison de la nécessité pour l’entendement de fonder sa
connaissance sur une intuition. Cette régression se résout dans une action dont le terme est soit infini, soit indéfini,
ON N

puisqu’elle aboutira toujours à l’absence de la réalisation effective de l’objet, telle qu’elle serait entrevue en vertu de
RS ON

l’Idée. C’est donc le propre de l’Idée rationnelle, étant régulatrice, de motiver à l’action, mais cet effet se produit
indépendamment de l’essence de la chose, dont elle demeure ignorante, ou de sa constitution, pour laquelle elle est
impuissante, puisqu’elle possède uniquement un statut hypothétique sans pouvoir de détermination. Elle requiert alors
P E RS

l’expérience dont elle exacerbe l’extension, sans constituer la possibilité, ni même l’éventualité de sa connaissance
empirique, i.e. connaturelle 73.
R PE

66 KRV; AK III, 249-250.


FO E
AG

67 Idem, p. 402.
68 Idem, p. 250.
US

69 Idem, p. 412-413.
70 KU, §87; AK V, 450.
71 Idem, §86; p. 444.
72 Idem, §49; p. 314.
73 KRV; AK III, 349.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 86 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

Bref, l’Idée transcendantale inspire le pouvoir pratique, alors même qu’elle existe en dehors de lui, soit en tant
qu’il est une action épistémologique en vue de la connaissance sensible, soit en tant qu’il est une action hypothétique en
vue d’une réalisation concrète. Une réalisation qui est simplement possible et indifférente au devoir, comme pour

LY —
l’initiative poématique, ou qui appartient au devoir comme étant une action morale, produite nécessairement
cependant, en vertu d’une loi qui est conforme à l’impératif catégorique. L’Idée irréalisable se distingue de l’Idée

ON CHE
transcendantale: celle-ci est une Idée irréelle de la raison en aucune manière pratique, puisqu’elle ne saurait résulter en
une activité pratico-pratique qui en procéderait et qui serait en même temps inscrite dans le réel. On peut dire par
analogie que l’Idée irréalisable se compare à l’Idée transcendantale, étant comme elle une Idée de la raison, mais elle en
diffère, puisqu’elle en est plutôt la contrepartie au plan esthético-pratique, à la manière du dessin d’une licorne qui peut

ES ER
avoir une valeur substitutive et occulte, dans sa référence à l’animal auquel elle fait allusion — peut-être le narval —,
mais aucunement une valeur réelle et actuelle. Cette distinction devient plus claire lorsqu’une Idée de la raison (v.g. la
licorne) acquiert une valeur symbolique et en vient à représenter une qualité métaphysique — la précarité sauvage de la

OS H
pureté et de l’innocence de l’âme —: elle accède ainsi au plan de l’Idée transcendantale, puisqu’elle motive et elle sert

RP EC
de règle à la conduite dans le sens que procure l’image. Pourtant, rares sont ceux qui se donneront la peine d’organiser
un safari afin de capturer une «vraie» licorne — ce qui représenterait une Idée irréalisable —, alors que plus
nombreuses seront les personnes qui tenteront d’incarner les vertus que représente ce symbole — et ainsi se laisser

PU E R
inspirer par une Idée transcendantale —.

En somme, l’Idéal rationnel suppose un concept pour lequel l’imagination ne peut jamais offrir de présentation

CH S D
adéquate et représente au plan pratique un principe régulateur de l’action sensible, engagée sur la voie d’un projet
indéfini sans fin apercevable, perpétuellement en quête de la réalisation d’une présentation qui l’inspire et dont la
sublimité assure que jamais il ne parviendra à cette entéléchie. Or cela n’est possible que si la nature de l’objet sur
AR FIN
lequel se trouve projetée l’Idée esthétique est seulement formellement malléable (à la façon d’un medium inerte et
plastique) ou si, tout en participant à la nature du concept qui lui sert de modèle, comporte une possibilité qui le situe
en-deçà de la possibilité réalisée de l’archétype (comme pour un être vivant, qui chercherait réaliser sa propre
SE À
perfection en se référant à l’excellence d’un autre être vivant, dont la perfection est reconnue, sans pouvoir la surpasser
en raison de la qualité superlative de celle-ci). Dans le premier cas, il s’agirait d’un ectype qui serait en même temps une
RE T,

oeuvre (le chef-d’oeuvre ou la pièce maîtresse); et dans le second, il s’agirait d’un ectype qui serait en même temps une
personne morale (le modèle) dont on pourrait dire qu’elle est, en raison de sa liberté, une oeuvre qui incarne son propre
D EN

principe de réalisation (en même temps qu’elle est indirectement le principe influent de la réalisation par osmose d’un
sujet moral tout aussi libre, dans la mutualité des consciences morales engagées à l’intérieur d’un rapport que
AN M

caractérisent l’interaction sociale et l’émulation personnelle de l’excellence contenue dans la conduite exemplaire
d’autrui).
E LE

Or, toujours au plan pratique, l’Idée n’a de valeur réelle que si elle est soit réalisée, alors que l’être qui la représente
US SEU

est adéquat à son concept — LA perfection déterminée —, soit réalisable, i.e. l’être qui la représente a la possibilité de
devenir adéquat à son concept, pourvu qu’une action efficace procure une effectivité à cette possibilité — UNE
perfection indéterminée — 74. Selon cette conception, la Perfection suprême ne saurait être simplement une réalisation,
puisqu’elle illustre la suprématie de la perfection et donc en constitue l’archétype originel. Elle ne saurait donc se
AL EL

contenter simplement de devenir ce qu’elle ne saurait prétendre être encore, ce qui constituerait une négation de son
identité organique foncière qui est de constituer le principe et la cause de toute entéléchie, y compris de la sienne propre.
Par conséquent, la Perfection divine est la perfection qui est le principe et la cause de toute perfection, y compris de
ON N

celle qui, au plan pratique, habilite toute possibilité réelle, par opposition à une possibilité simplement virtuelle, et dont
RS ON

l’Idée transcendantale ou l’Idéal esthétique sont l’expression.

Or, à défaut d’illustrer la Perfection suprême, tout objet soit réalise effectivement la perfection que l’essence de son
P E RS

concept contient en sa possibilité achevée, celle d’un être qui réalise effectivement l’accord du divers dans l’unité, soit
la réalise éventuellement avec l’accord non encore obtenu du divers dans l’unité, mais néanmoins proposé en tant que
R PE

fin. C’est en se mettant au service de cette fin qu’une technique énonce la légalité qui fournira la règle de la réalisation
de la possibilité aperçue d’une chose, laquelle trouve une spécification selon l’Idée qui préside à sa définition et
l’agencement des concepts qui précisent la technique de son accomplissement, tout en étant plurielle dans sa plasticité
FO E

substantielle.
AG

La quête de la personne morale, qui cherche à réaliser la perfection objective de sa propre essence, est en réalité
une quête sans fin, en vertu de l’amalgame ontologique d’une nature sensible conditionnée que détermine son essence
US

inconditionnée. C’est ce mélange organisé qui explique que la nature humaine, si morale fût-elle, ne peut jamais
réaliser complètement la Perfection suprême, tout en participant effectivement à celle-ci, cela étant. D’où il ressort que
la distinction entre la transcendance et ce qui est proprement transcendantal se révèle par la différence entre le terme
que l’esprit peut concevoir en tant qu’il est intellectuellement possible et celui que la personne morale peut envisager en

74 EE, §viii; AK XX, 228.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 87 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

tant qu’il est effectivement réalisable. Cela étant, l’Idée de perfection qui est pleinement et de manière superlative
réalisée en l’Être suprême, dont l’essence éminemment morale devient le gage de son existence pour l’être humain,
également doué d’une nature morale, devient pour l’être vivant, rationnel, humain et personnel, un Idéal que sa propre

LY —
nature n’autorise pas à voir autrement que manifestant un principe de réalisation. Celui-ci porte sur une essence a priori
incomplète, puisqu’elle est un composé qui associe, voire de manière harmonieuse et complémentaire, la nature

ON CHE
physique déterminée (y compris par d’autres natures) et la substance spirituelle déterminante (y compris des autres
natures). C’est donc en tant qu’il est un être humain que tout homme peut espérer réaliser le nec plus ultra de
l’Humanité, et non pas en tant qu’il est autre chose. Et c’est au plan moral, i.e. au plan pratico-pratique des conduites et
des réalisations, que cette entéléchie peut espérer recevoir son effectivité entière.

ES ER
Face à son être présent, toute chose est; mais face à son être tel que l’esprit peut se le représenter en général, dans
un avenir plus ou moins distant, tout être représente un devenir qui s’exerce sous le mode de la progression ou de la

OS H
régression, la stagnation étant une phase intermédiaire et temporaire qui présage l’une ou l’autre, d’une manière qui

RP EC
convient à son essence ainsi qu’à sa possibilité réelle. C’est ce double statut dans l’actualité que recouvre le concept de
l’être, lequel revêt tantôt l’acception de l’être qui est ce qui est et tantôt celle de l’être qui est ce qui devient. Ainsi, à
défaut de laisser supposer l’actualité d’une entéléchie au premier sens du terme — révélatrice d’un être pleinement

PU E R
accompli —, l’actualité suggère toujours un procès qui situe l’être à l’intérieur d’un mouvement dont le terme est soit
l’entéléchie — la plénitude de l’être —, soit son contraire — son annihilation, et dont le cours peut être tantôt constant
et tantôt variable, tantôt prévisible et tantôt imprévisible.

CH S D
Or, la plénitude de l’être se conçoit de l’une de deux façons: soit qu’il est un modèle dans la réalisation exacerbée
AR FIN
de son genre; soit en tant qu’il est la Perfection suprême, laquelle résume, subsume et transcende tous les genres, en
illustrant la plénitude de l’être constitutif du principe et de la cause, autant de ceux-là que de sa propre réalité agissante.
En ce premier cas, la réalisation porte sur la substance de l’être et elle en actualise la possibilité essentielle en même
temps qu’elle en illustre la limite — l’oiseau qui réalise sa perfection à travers le vol que son anatomie et sa physiologie
SE À

autorisent à accomplir naturellement, lorsqu’il est par comparé à l’être humain pour qui le vol, tout en constituant
l’illustration du génie créateur de son esprit, doit recourir à un artifice en raison d’une anatomie et d’une physiologie qui
RE T,

définissent naturellement les limites de son rapport avec les éléments physiques du monde sensible—.
D EN

Autrement, tout être se trouve inscrit à l’intérieur d’un mouvement dont l’entéléchie est la fin idéelle et pour lequel
il devient éventuellement, au plan individuel et/ou collectif, un principe et une cause déterminants, tout en demeurant
AN M

susceptible d’une soumission aux forces naturelles prépondérantes (lesquelles peuvent inclure celles qui expriment,
tout en les réalisant, les natures vivantes supérieures et/ou prédominantes). En plus, de tous ces êtres obéissant à la loi de
E LE

l’existence à l’intérieur de laquelle l’esprit se conjugue avec la nature en vue de contribuer aux réalisations de la vie,
lesquelles sont historiques quant aux événements et culturelles selon les productions, seul l’être humain a la possibilité
US SEU

(vivante, consciente, rationnelle et morale) la plus élevée de se constituer ordinairement en principe et en cause
déterminants sur le monde, sans pour autant nier à celui-ci — ni même avoir la possibilité physique de le faire — la
possibilité d’exprimer une dynamique phénoménale, en laquelle se conjuguent les masses, les énergies et les forces.
Car, à la précarité naturelle de l’homme, destiné à se voir éventuellement engouffrer par les forces physiques
AL EL

susceptibles d’émaner de la nature, correspond une légalité naturelle que l’être humain est susceptible d’apprendre à
connaître, à transcender, à maîtriser, à contrôler et à canaliser pour le plus grand bien de l’espèce et de la nature en
général, mais à l’intérieur de certaines limites cependant.
ON N
RS ON

Finalité objective et finalité subjective


Deux finalités s’opposent par conséquent: la finalité objective et la finalité subjective. Quant à la finalité objective,
P E RS

celle-ci ressortit aux choses de la nature [an Dingen der Natur] et en particulier aux êtres organisés [vornehmlich an
organischen Wesen], en tant qu’elle appartient de façon sensible à ces objets selon une démarche herméneutique qui
R PE

attribue à la nature une fin, laquelle autorise à leur conférer une perfection en vertu de son concept. Le jugement qui
donne lieu à une telle conclusion est un jugement téléologique, lequel découvre une simple liaison causale
[Kausalverbindung], exclusive de tout sentiment. Cette antinomie du concept de la perfection et de celui du sentiment,
FO E

présente dans l’acte d’appréciation propre au jugement téléologique, ne saurait être plus clairement énoncée par Kant:
AG

«en général le concept de perfection en tant que finalité objective et le sentiment de plaisir n’ont absolument rien à voir
l’un avec l’autre [überhaupt hat also der Begriff der Vollkommenheit als objektiver Zweckmäßigkeit mit dem Gefühle
der Lust und diese mit jenem gar nichts zu tun]» 75.
US

Que l’acte heuristique débouchant sur un jugement téléologique adéquat soit dénué de sentiment, voilà ce qui est
en soi problématique, en raison d’une théorie de la connaissance qui comporte l’expérience subjective d’une éventuelle
satisfaction [Befriedigung], lorsqu’elle en réalise adéquatement la perfection qui signifie l’entéléchie de l’acte

75 Idem.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 88 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

épistémologique 76. Qu’à cela ne tienne, nous accepterons provisoirement comme étant un artifice de l’exposition, cette
rupture entre le sentiment et le jugement dans la constatation d’une entéléchie au second sens, laquelle présuppose une
fin naturelle — réelle ou poématique — dont le degré de la réalisation dans la chose (selon un degré de perfection

LY —
intrinsèque à son essence) permet d’attribuer à cette chose un degré de perfection. Peut-être s’agirait-il simplement de
distinguer ce qui, à l’intérieur de l’imagination, est une simple présentation du concept, avec l’acte simple de nommer

ON CHE
ce qui est préalablement connu, et ce qui, pour cette même faculté, consiste en l’acte de produire un concept, lequel
portera sur une réalité ayant jusqu’à présent échappé à la conscience épistémologique. Car si la simple présentation
d’un concept est peu susceptible de faire naître un sentiment, en tant qu’elle réalise d’une manière routinière une
activité cognitive — et pourtant, on peut concevoir la nécessité d’une balise subjective qui signalerait la chose, lorsque

ES ER
l’habitus cognitif de l’héautonomie dérogerait à son caractère régulier —, celle par ailleurs qui consiste à repousser les
limites de la connaissance en proposant une conception entièrement originale de la réalité ou en découvrant une
formulation de celle-ci là où auparavant elle était passée inaperçue, peut rarement se contenter de rester indifférente.

OS H
RP EC
Toujours en est-il qu’il s’agit de comprendre que la finalité objective appartient en propre soit à une chose
naturelle, soit à un être organisé, et que l’entéléchie caractéristique de l’un ou de l’autre, susceptible de recevoir
l’attribut de la perfection, découle du principe de la finalité physique, quant au concept susceptible d’une telle

PU E R
attribution. C’est une finalité qui suppose un agent, c’est-à-dire un principe initial qui en soit en même temps la cause.
Ainsi remarque-t-on une opposition marquée entre la conscience qui énonce un jugement appréciatif quant à la
perfection d’une choses, présente en puissance dans son concept en raison d’une fin naturelle, et l’objet lui-même (une

CH S D
chose naturelle ou un être organisé) qui serait passible d’une appréciation judiciaire. Si un état de perfection devient
alors susceptible d’une appréhension, avec l’acte épistémologique qui conduit à un jugement téléologique, cette
perfection revient pour l’essentiel à l’objet en tant qu’il réalise, selon le degré de l’accomplissement passible d’être
AR FIN
constaté, une fin naturelle qui procède d’un principe et d’une cause originelles.

Or, on ne saurait découvrir une telle opposition dans le cas d’un jugement esthétique, lequel repose sur une
SE À

intuition qui évoque certes le sentiment, mais en l’absence de tout concept de perfection dont il constituerait une
antinomie, de sorte que l’état subjectif associé à l’expérience d’un sentiment que suscite une intuition accompagnerait
RE T,

uniquement l’être de l’objet antérieurement à toute entéléchie et par conséquent indépendamment de tout mouvement
susceptible de la réaliser, soit en tant qu’il se déroule, soit en tant qu’il est accompli. C’est donc dire que le jugement
D EN

esthétique s’adresse à ce qui, de la chose naturelle ou de l’être organisé, est éminemment actuel, indépendamment
d’une fin naturelle et du mouvement à l’intérieur duquel s’inscrit l’objet esthétique en raison d’un effort à rencontrer
AN M

cette fin, mais en même temps qu’un sentiment en résulte pour la conscience en vertu de cette actualité. Or, l’expérience
sensible du sentiment apparaissant comme étant une contrepartie de cette actualité, il s’agirait maintenant de
E LE

comprendre le rapport qu’entretient le sentiment dans la conscience avec le jugement téléologique de perfection, dès
lors que le jugement logique appréciatif se distingue aussi radicalement du jugement esthétique réflexif.
US SEU

Sauf si le constat d’une perfection réalisée s’impose, en raison du concept qui en constitue le critère requis d’un
objet pour rencontrer la condition de la perfection, quant à sa forme suprême possible, le jugement concluera
simplement d’une perfection à réaliser, dès lors qu’il s’agit d’une fin pratique qui n’a pas encore abouti (supposant un
AL EL

plaisir pris à l’existence de l’objet) ou que le terme escompté est la contrepartie d’une technique appliquée en vertu
d’une possibilité essentielle, laquelle technique est constitutive de la légalité d’une fin qui s’avère contingente, en
raison d’une pluralité de fins possibles que spécifie et délimite le désir en cette instance. Ainsi, dès lors qu’un objet est,
ON N

soit qu’alors il exprime une entéléchie qui est propre au genre qui le subsume (pour un ébéniste qui l’a façonnée, la
RS ON

chaise qui est une chaise et non une table), soit qu’il se compare à un accomplissement, en vertu de son degré
d’approximation générique au type ou au modèle qui en représente la perfection (la chaise qui, parce qu’elle est unique
en son genre, est la mieux réussie qu’un ébéniste peut espérer réaliser). Puisque, selon la perspective kantienne, il
P E RS

revient au jugement logique appréciatif de constater, soit la perfection effective d’une chose, soit une perfection de la
chose qui la situe face au type qui en réalise l’expression supérieure, et qu’un tel jugement exclut toute expérience
R PE

subjective du sentiment, en raison d’être strictement un jugement logique et objectif, on doit alors conclure que le
jugement esthétique s’inscrit dans le contexte de la reconnaissance, ni d’une perfection avérée, ni d’une étape le long de
la progression qui mène à cette perfection.
FO E
AG

Par ailleurs, tout objet en tant qu’il est un objet, soit réalise une entéléchie, soit se trouve engagé à l’intérieur d’une
démarche perfective, de sorte que le jugement esthétique, s’il demeure en quelque façon étranger à l’entéléchie aux
deux sens du terme, doit porter sur un autre aspect que le mouvement qui procure l’entéléchie. Et puisque le jugement
US

esthétique suppose un mouvement sensible présent dans l’intimité de la conscience judiciaire et auquel est redevable la
naissance d’un sentiment — le plaisir ou le déplaisir —, là où celui-ci était absent auparavant, l’impassibilité que
suppose l’absence de sentiment devant le mouvement présent à l’intérieur du jugement appréciatif d’une éventuelle
perfection, i.e. d’un rapport (accompli ou se réalisant) à une fin supposée de la nature, se voit alors supplanté par le

76 KRV; AK III, 552.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 89 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

mouvement du sentiment, présent dans l’intimité de la conscience, et l’actualité de l’objet en tant qu’il est tout
simplement, sans égard pour sa perfection, ni encore pour sa perfectibilité. Or, cela ne saurait se produire que si la
perception de l’objet esthétique repose sur une certaine immobilité des sens externes, tout en confirmant à l’intérieur du

LY —
sens interne, la présence d’un état subjectif qui soit cautionne l’appréciation que l’on fait de l’être de l’objet comme lui
étant favorable, ou qui soit le réprouve comme lui étant défavorable. Ainsi, la faveur ou la défaveur éprouvées avec la

ON CHE
faculté judiciaire esthétique se rapportent uniquement au sens interne.

Le sens interne, avons-nous dit, est la conscience que possède l’esprit de son état intérieur, par laquelle sont mises
en rapport les déterminations internes et la forme du temps 77. Ce qui est dire que, grâce au sens interne, l’esprit [Gemüt]

ES ER
se sait affecté proprement d’une manière diverse et consécutive, soit en raison de sa passivité, soit en raison de son
activité, lesquelles attitudes suscitent a priori, mais de manière distincte, une détermination phénoménale et temporelle
selon les trois modes que définit l’analogie de l’expérience (la durée, la succession et la simultanéité) 78. De sorte que le

OS H
sens interne gouverne le rapport de la conscience aux phénomènes quant à leur effet intériorisé et selon la conscience

RP EC
que l’esprit peut prendre de l’intuition qui procède de ceux-là.

PU E R
Si toute détermination éprouvée par le sens interne comporte une dimension phénoménale, celle-ci se comprend
diversement selon le degré de l’activité du sujet: étant simplement affecté par les sens, en tant qu’il est déterminé par un
jeu de forces exogènes — ce qui définit le sens métaphysique du phénomène —; ou s’affectant lui-même dans sa propre

CH S D
sensibilité, en vertu d’une activation endogène de ses propres forces motrices — ce qui précise le sens physique du
phénomène 79. L’objet sensible étant un concept métaphysique qui est en même temps un phénomène, il exerce, en
raison de son inertie, un effort dont la contrepartie est une modification subjective de la conscience. Or, la définition que
AR FIN
fournit Kant, de la force dont peut faire usage le sujet en vue d’apporter un changement à un objet sensible, est en réalité
une définition problématique. Car cette force serait la chose elle-même qui, tout en conservant un statut métaphysique,
serait en même temps considérée physiquement comme étant une substance toujours identique à elle-même 80. Une
telle conception aurait pour effet d’envisager la force, non pas selon le point initial et agissant d’un terminus a quo, mais
SE À

selon celui de l’effectivité d’un terminus ad quem, laquelle résulte toujours d’une action, en vertu du principe de
causalité, pour lequel Kant fournit deux formulations distinctes 81 et du principe de la production naturelle, qu’elle
RE T,

repose sur un mécanisme aveugle ou qu’elle suppose un entendement architectonique, telle que l’illustre l’antinomie de
la faculté de juger 82. Par contre, cette définition conserve néanmoins le mérite de proposer une cause endogène qui
D EN

assure à l’autonomie de la nature subjective un statut dans l’expérience qui serait, quant à son effet possible, équivalent
à celui que possède la nature objective lorsqu’elle entre en rapport avec la conscience sous le mode de la détermination.
AN M

De sorte que, de la même façon qu’un plaisir suscité dans le sens interne puisse avoir pour origine et pour principe
E LE

une détermination externe, en raison de l’hétéronomie que comporterait alors un objet sensible pour la conscience, de la
même façon un plaisir pourrait être suscité dans la conscience en raison d’une situation objective qui illustrerait
US SEU

nonobstant son autonomie. Il en résulte par conséquent que le sentiment ne saurait être de façon immédiate un facteur
de l’autonomie ou de l’hétéronomie du sujet, tel qu’il opère dans la détermination du sens interne, mais résultera d’une
autre chose qui est inhérente à cette détermination et à l’opération du sens interne en fonction de celle-ci.
AL EL

Toute détermination suppose, en même temps qu’une destination, ce en vertu de quoi s’opère cette action, à savoir
un principe et une cause. Or, l’effet sensible qui constitue l’évidence d’une destination comporte d’un point de vue
ON N

général trois aspects qui entrent en rapport de co-existence complémentaire: la fin visée en tant qu’elle est une fin
spécifique; la fin visée en tant qu’elle s’intègre à l’ensemble qui accueille cette fin; et la fin visée en tant qu’elle ressort à
RS ON

la nature de l’agent qui la détermine.


P E RS

Toute action ne saurait être isolée de l’ensemble ni divorcée de son agent de sorte qu’un jugement portant sur la
perfection de cette action implique à la fois l’accomplissement réussi d’une fin désirée et le rapport harmonieux de cette
fin avec le milieu phénoménal en même temps qu’avec l’agent de son accomplissement, en tant que la fin concerne un
R PE

phénomène sensible. De sorte que tout plaisir susceptible d’être éprouvé relativement au sens interne et à sa
FO E

77 Idem, p. 052.
AG

78 Idem, p. 184.
79 OP; AK XXII, 325.
US

80 Idem, p. 328.
81 Ce dont la contingence est conforme à une chose antérieure selon une règle [KRV; AK III, 138; IV, 103]; et ce
dont la contingence suppose une succession dans le temps en vertu d’une relation de cause à effet [Idem; AK
III, 166, IV 128.]
82 KU, §70; AK V, 387.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 90 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

détermination objective, qu’elle soit hétéronome à la conscience ou qu’elle exprime son autonomie, engagera qui la
nature de la fin désirée; qui l’insertion éventuelle possible de cette fin à l’intérieur d’une série de phénomènes, lesquels
seraient en même temps des fins, qui procèdent d’une finalité naturelle, le règne de la nature qui est en même temps un

LY —
règne des fins 83; et qui la signification de cette réussite pour l’esprit à qui elle serait imputable.

ON CHE
La question de l’attribut de l’une ou de ces trois considérations surgit alors, qui ferait en sorte que la détermination
objective du sens interne serait susceptible de faire naître le sentiment. Si telle fin spécifique est désirée, c’est qu’elle est
estimée bonne. Il en résulte que la détermination sensible du sens interne refléterait la bonté, objectivement avec la
réalisation de la fin, et subjectivement par le sentiment qui en résulte. Si l’insertion de la fin se produit de façon à

ES ER
l’harmoniser avec des fins préalablement accomplies, mais simultanées à la fin désirée, on peut alors supposer que
l’harmonie constatée se fonde sur une complémentarité des fins. Celles-ci étant bonnes en elles-mêmes, en tant qu’elles
n’excluent pas a priori la possibilité de la bonté de l’issue, en l’absence d’une bonté qui serait immédiatement

OS H
apparente, et qu’elles réalisent un objet estimé subjectivement comme étant au moins en quelque façon désirable, elles

RP EC
se subsumeraient en même temps sous la bonté générale d’une situation qui maintiendrait en équilibre la diversité des
bontés respectives, de sorte que la détermination du sens interne en fonction de cette harmonie produirait un sentiment
qui lui corresponde. Si, de plus, cette fin confirme de quelque façon l’être de la raison qui en serait responsable, puisque

PU E R
non seulement elle génère l’actualité de cette fin, mais aussi qu’elle est digne de poursuivre son action avec la
génération de fins futures, susceptibles également de s’accorder de façon harmonieuse (en autant que cela serait
prévisible) avec les autres fins actuelles et futures qui composent le tout des fins désirées et désirables, la détermination

CH S D
du sens interne en fonction de la destination de la conscience effective confirmera alors la bonté de sa nature active.

AR FIN
Bref, toute détermination réalise un désir, lequel dans l’idéal concourt à concrétiser la possibilité du bien dans la
fin proposée, non pas uniquement quant à cette fin en soi (v.g. la construction d’un aqueduc qui alimenterait en eau
potable les fontaines d’une ville), mais encore quant aux autres fins déjà en place (v.g. le conduit ne s’approvisionnerait
pas à une source de manière à causer une pénurie d’eau pour les habitants de la région en laquelle se trouve cette source,
SE À

ni n’occasionnerait par sa conception ou par les matériaux employés des inconvénients pour la flore et/ou la faune des
régions qu’elle traverse pour atteindre sa destination ultime) et quant à l’auteur de cette réalisation architecturale (v.g. la
RE T,

qualité de l’oeuvre sera suffisante à ne pas entacher sa réputation professionnelle et ainsi compromettre, non seulement
la possibilité pour l’architecte de contribuer à réalisations futures, mais encore sa situation présente de
D EN

maître-d’oeuvre).
AN M

De sorte que tout plaisir résultant d’une détermination du sens interne quant à la réalisation d’une fin désirée, i.e.
quant à la perfection d’une existence, renvoie au bien, lequel confirme la valeur en soi d’une chose subsistante. Cette
E LE

valeur est double puisqu’elle porte sur le rapport harmonieux de la chose aux autres choses existantes, selon les
perspectives de la durée, de la simultanéité et de la complémentarité (réalisée selon les principes architectoniques de la
US SEU

coordination ou de la subordination) et sur la signification qu’elle acquiert pour l’être moral qui en constitue le principe
originel et la raison effective, suite à une médiation naturelle et/ou culturelle. En somme, le sentiment résultant de la
détermination du sens interne, qu’elle procède de l’hétéronomie objective ou qu’elle exprime l’autonomie subjective,
renvoie exclusivement à la notion du bien (ou ce qui est tenu pour tel), en confirmant sa présence appréhendée par le
AL EL

plaisir ou en infirmant celle-ci dans le déplaisir.


ON N

Les deux pôles de la liberté


RS ON

Mais s’il n’existe aucun rapport immédiat du sentiment à l’autonomie, puisque c’est le rapport de l’expérience
interne du sujet conscient au bien réalisé ou espéré qui le fait naître, peut-on dire que n’existe aucun rapport direct quel
qu’il soit qui associe ces deux états à l’intérieur de l’esprit [Gemüt]?
P E RS

L’autonomie se distingue de l’hétéronomie en ce qu’elle illustre, pour la subjectivité, une possibilité pratique
R PE

émanant de la dimension suprasensible du sujet, de sorte à exprimer un désir et à produire éventuellement un effet
objectif qui résulte de l’action de la volonté et qui est la conséquence directe de la dynamique pratique. Ainsi, en ce qui
concerne un effet autogène qui résulte de l’expression subjective de l’autonomie, la détermination du sens interne
FO E

trouve son origine à l’intérieur de la conscience déterminante du sujet, de sorte que la réflexion esthétique du sujet,
AG

portant sur cet effet, est consécutive au jugement déterminant et à l’action qui en découlera subséquemment.

L’hétéronomie ne suppose en aucune façon la complémentarité consécutive de la réflexion esthétique et du


US

jugement déterminant dans la subjectivité. Si une réflexion esthétique, et avec elle la possibilité d’éprouver un
sentiment compatible avec la latence du pouvoir de l’entendement, procède d’un effet objectif présent dans
l’expérience, et si cet effet est éventuellement — mais non nécessairement — le produit d’un jugement déterminant
(comme procédant d’une autonomie autre que celle du sujet réfléchissant), il n’existe dans l’hétéronomie aucune

83 GMS; AK IV, 436, 436n.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

synergie complémentaire des jugements (déterminant et réfléchissant) pour l’identité d’une conscience qui agirait sur
l’une des formes consécutivement à l’autre. Alors que dans l’autonomie, le sujet est l’agent de sa propre passivité
réflexive, selon les trois termes — la durée, la consécution et la simultanéité — de l’analogie de l’expérience, l’agent de

LY —
cette passivité selon une fin naturelle est autre dans l’hétéronomie. Il en résulte par conséquent que le sentiment
inhérent à une réflexion esthétique est soit autonome, soit hétéronome, et révélera soit un bien (ou son contraire) dont le

ON CHE
principe et la cause sont endogènes à la connaissance et à la puissance active que génère celle-ci, soit un bien qui
manifeste l’origine exogène de ces facteurs. Or, c’est précisément l’exogénèse du bien qui fait problème.

En tant qu’il procède d’une agence qui opère son action en vue d’une fin naturelle, susceptible de se voir attribuer

ES ER
le concept de perfection en illustration de son degré de réalisation, tout bien est l’expression d’une liberté. Or, la liberté
associée au bien s’entend selon deux termes, selon que l’on favorise le pôle minimal de la liberté — celui qui consiste à
considérer le bien comme contribuant pour l’essentiel à l’édification de la matière de manière à assurer la préservation

OS H
et le bien-être existentiels du sujet — ou selon que l’on vise son pôle maximal — celui qui poursuit le bien selon une

RP EC
perspective qui préconise avant tout l’édification et la préservation de l’esprit — lorsqu’elles sont compromises, même
au prix de sa propre existence —. La plupart des actions sont susceptibles d’une situation intermédiaire entre ces
termes, en vertu des finalités particulières qui sont servies par elles.

PU E R
Si toute action représente la culmination d’une recherche qui vise le bien, tous les biens obtenus sont ni

CH S D
équivalents, ni même compatibles. Puisque l’esprit [Gemüt] possède éminemment plus de valeur que la matière, en ce
qu’il exprime par sa plénitude et sa perfection ce qui distingue l’homme des autres fins de la création, y compris des
autres espèces vivantes, et l’exhausse pour le constituer en la fin naturelle ultime de celle-ci; puisqu’en plus l’esprit est
AR FIN
le moyen par lequel la matière trouve à recevoir, avec la transformation formelle dont elle est passible, une réalité
nouvelle qui lui confère un statut culturel susceptible, non seulement de refléter une utilité fonctionnelle, mais en même
temps, avec l’art, de constituer la possibilité pure d’édifier d’autres esprits; l’édification et la préservation de l’esprit
sont des fins éminemment plus nobles et parfaites à poursuivre et à réaliser que ne le seraient celles de la matière que
SE À

l’on modifie et donc que l’on conserve, même dans la confirmation la plus sublime et la plus éclatante du pouvoir créatif
de l’esprit. Cela est simplement reconnaître, en même temps que la valeur suprasensible éminente de l’autonomie et de
RE T,

l’héautonomie qui les procurent, au moyen de l’harmonie des facultés et des pouvoirs par lesquels l’esprit s’accomplit à
l’intérieur des existences individuelles, le principe de la primauté du suprasensible sur le sensible ainsi que celui de la
D EN

primauté du pratique sur le théorique, lesquels sont les deux piliers de la morale kantienne.
AN M

Car il arrive aussi — ce qui amène à discuter la question de la compatibilité des conceptions du bien — que dans la
hiérarchisationempirique des valeurs, les biens existentiels et culturels peuvent, d’un point de vue objectif, engendrer
E LE

une convoitise supérieure à la poursuite du bien spirituel. Il en résulte alors que le bien des uns se voit subjectivement
préféré à celui des autres, au nom d’une conception qui favorise exclusivement leur existence sur celle d’autrui, et
US SEU

d’une présumée suprématie dont les fondements et la justification prétendent à l’irréfutabilité au plan des consciences
et des esprits qui en épousent les préceptes. Il en résultera paradoxalement que les défenseurs les plus ardents et les plus
convaincus de cette prétention puissent être appelés à devoir sacrifier le bien naturel le plus précieux qui est le leur, à
savoir leur existence même, au nom de la préservation et de l’édification de l’esprit qui anime leur convictionet devant
AL EL

la prépondérance des forces physiques qui leur sont opposées, même en l’absence d’une argumentation suffisamment
étayée, se fondant sur un concept de la justice adéquat et désintéressé.
ON N

La valeur supérieure de l’autonomie sur l’hétéronomie s’exprime et se réalise justement à travers l’incompatibilité
RS ON

des conceptions du bien. Car si une situation hétéronome peut à l’occasion, sous l’effet d’un gouvernement et/ou d’un
leadership éclairés, rencontrer le critère d’une conception maximale de la liberté, en raison du souverain bien qui est la
loi morale 84, émanant de la liberté vertueuse 85, et des efforts irréprochables à en refléter l’influence capitale dans la
P E RS

conduite et dans les réalisations, rien n’assure qu’il en sera ainsi. La moralité opère indéniablement une contribution à
l’édification et à la préservation de l’esprit qui en assure la possibilité, par la contribution que fait le sujet moral à
R PE

l’édification et à la préservation de sa propre spiritualité, comme à la possibilité existentielle pour lui de révéler
l’éminence de ses qualités personnelles à la conscience de ses congénères, au plan individuel comme au plan collectif.
Or, si louable que soit cet apport, personne n’est pour autant assuré de réaliser naturellement et intégralement sa propre
FO E

dimension morale, laquelle repose sur l’autonomie et la spontanéité de la raison, tellement les sollicitations sensibles
AG

qui prédisposent à l’hétéronomie sont pressantes. C’est par conséquent uniquement avec l’autonomie du désir et de la
volonté, qu’une synergie des pouvoirs réflexifs de la personne est susceptible de se réaliser, pleinement et au plus haut
point, dans la quête du bien suprême, dont un sentiment correspondant affirmerait le succès en même temps que
US

l’efficace de l’action en confirmerait la réalisation, selon les trois termes de l’analogie de l’expérience — la
permanence de la substance 86, la relation selon des lois fixes de la succession 87, ou la réciprocité de l’action entre les

84 KPV; AK V, 122.
85 Idem, p. 113.

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LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

substances en état de coexistence simultanée 88. Car la valeur éminente et la pertinence indéniable pour une conjoncture
précise, de l’autonomie qui s’extériorise avec l’action, engage le sujet moral à réaliser le souverain bien, dans la mesure
du possible, en accomplissant l’effort requis afin d’édifier et de préserver l’héautonomie de l’esprit engagé dans

LY —
l’action concrète. C’est une action d’ailleurs qui n’exclut pas, et même qui inclut, l’édification objective de l’esprit
collectif, avec la transformation de la matière qui procède de son activité selon l’art et dont la plus haute expression est

ON CHE
l’édification de l’esprit humain en vertu de la loi morale, alors qu’il spiritualise, habite, anime et dirige sa propre
matière incarnée.

Or l’unité de l’expérience accomplie en ces termes se réalise pleinement — et donc découvre sa perfection — dès

ES ER
lors que la permanence de la substance complète à la fois la suprématie de l’être, en vertu de l’exacerbation complète de
la possibilité que commande l’action concrète, et sa transcendance suprême, laquelle le situe en dehors et au-dessus du
temps, selon le schéma du partout et du toujours. Par conséquent, toute succession devient pour lui l’autonomie entière

OS H
d’une synergie de réflexions qui réalisent adéquatement la subsomption du particulier sous l’universel. Ainsi le sujet

RP EC
moral se trouve-t-il illustré en raison de son originalité légitime, en tant qu’elle se fonde sur une nature dont
l’accomplissement est le gage de son expression. Il en résulte pour la réflexion la constitution en concepts, en principes
et en lois unificateurs de l’expérience que la détermination a préalablement accompli en la transformant, dans la plus

PU E R
pure des simultanéités complémentaires des consciences et des esprits. La valeur même de la perfection morale
ontologique passe pour ceux-ci par l’édification réalisée (quant au temps historique) de la communauté (quant à
l’espace culturel), dont la poursuite de l’entéléchie devient la vocation des personnes, vivant dans la mutualité parfaite

CH S D
et sans réserve au plan de leurs existences accomplies et s’accomplissant sans cesse.

AR FIN
Or, cette conjoncture définit le point idéel d’une rencontre autour d’un centre unitaire, celui de l’entéléchie en
laquelle se résorbent et se réconcilient toutes les oppositions, en raison des contrastes qui, par les nuances apportées,
exacerbe la plénitude de l’être dans la diversité de sa manifestation et des circonstances qui en spécifient la
configuration. C’est une diversité qui repose sur la notion du non-être en tant qu’il constitue, non pas une absence de
SE À

l’être, mais la confirmation de la plénitude ontologique de la communauté de l’être se réalisant éternellement en chacun
de ses membres, perpétuellement en voie d’une réalisation intégrale. À la conscience qui fait l’expérience de cette
RE T,

sublimité en laquelle se résorbent tous les paradoxes de la contradiction, illustrés en vertu de la découverte de
complémentarités auparavant insoupçonnées, pour contribuer néanmoins à l’exacerbation plénière de l’être,
D EN

correspond un sentiment propre à ce sublime accomplissement. Car c’est l’effervescence de l’amour réellement
éprouvé qui l’a rendu possible avec l’adhésion inconditionnelle à la valeur suprême de l’esprit, ancrée dans la
AN M

spontanéité d’une héautonomie pleinement assumée, qui l’a fait radicalement préférer sur la matière, si raffinée fût-elle
devenue pour l’infra-structure existentielle qui le manifeste. Et seul ce sentiment peut être à l’origine du prix réel et
E LE

inestimable susceptible d’être versé à le réaliser, comme étant au coeur de la vertu qui procure le Bonheur suprême
(quant à la substance), inaltérable et éternel (quant à la succession), dans la convivialité harmonieuse implicite (quant à
US SEU

la simultanéité). Or, sans le rapport plénier de la raison et du sentiment, intégrés l’un à l’autre dans la plus parfaite des
complémentarités, en vertu du complexe synesthésique judiciaire qu’engagent les fins spécifiques parcourues et
réalisées; sans leur assortiment complémentaire avec les fins pré-existantes, inscrites quant à leur possibilité à
l’intérieur d’un règne naturel des fins; et sans la confirmation de leur validité et de leur dignité morales pour la
AL EL

conscience agissante, aucune compatibilité ne saurait réunir les possibilités intérieures aux conditions naturelles et les
pouvoirs intimes aux facultés rationnelles, pour les illustrer en vue d’une entéléchie accomplie. Or, cette finalité ultime
a pour condition première la subsomption double et complémentaire du sensible sous le suprasensible et du théorique
ON N

sous le pratique, laquelle condition est nécessaire à la réalisation de la plénitude de l’essence, de la nature et de
RS ON

l’expérience humaines.
P E RS

ANALYTICAL TABLE
Extrinsic and intrinsic purposiveness
R PE

An ultimate question concerns the relationship of purposiveness to the Good, as it relates to Beauty and the other
transcendentals. — Distinction between extrinsic and intrinsic purposiveness. — A quadripartite conception of reality.
— Nature and life as a fundamental distinction. — The ultimate conditions for the possibility of a confluence of life and
nature. — Reason and purposiveness. — Life and purposiveness. — The morality of intent. — Action as the focal point
FO E

of the fullness of reason. — Inert matter and purposiveness. — The work of art and the tool as exemplars of the artefact.
AG

— The aesthetic Idea. — Entelechy as realizing both beauty and goodness. — Ideal beauty and real beauty. — The
dynamic of individual and collective taste — The edification of the mind through the shaping of matter. — The fullness
of subjective being. — Feeling as expressing the ontological complementarity of life and nature. — The social
US

dimension of pleasure. — Pleasure and creativity. — The essence of the poematic activity. — Art as realizing
possibility. — Art and the collective spirit. — Art as realizing spirit while recognizing matter.

86 KRV; AK III, 162; IV, 124.


87 Idem, AK III, 166; IV, 128.
88 Idem; AK III, 180; IV, 141.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 93 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

The subjective heautonomy of supersensible experience


Existence and the three transcendentals. — Their essence. — Heautonomy as a purely subjective autonomy. —
Heautonomy as expressing the supersensible dimension of consciousness. — Heautonomy and life. — Feeling and
phylogeny. — Autonomy as belonging to practical reason. — Autonomy and the synaesthesic judicious complex. —

LY —
Ontogeny and phylogeny. — The Ich as a crucial concept. — Spontaneity and creativity. — Subjective and objective
experience. — Heautonomy as belonging to the judicious dimension of the mind. — Heautonomy as being the
association of reason and feeling. — Presentation and representation. — Heautonomy and intuition. — Comparison of

ON CHE
heautonomy and autonomy. — Heautonomy and casual experience. — Rational casuistics. — The question of
heteronomous consciousness.
The subjective heteronomy of sensible experience

ES ER
The technic of judgement and feeling. — Heteronomy as an experience exclusive of the effectivity of reason. —
The problem of purposeless purposiveness. — «Pure» pleasure. — Experience as a singularity. — «Pure» pleasure as
resulting from the heteronomy of experience — The pleasure complex. — Harmony of the interior faculties of

OS H
knowledge. — Heteronomy of consciousness defined. — Heautonomy and autonomy revisited.

RP EC
The objective autonomy of the supersensible consciousness
From sensate heteronomy to moral autonomy. — Well-being as the basic motive for autonomy. — Autonomy,

PU E R
conation, and culture. — The perpetuation of vitality as realizing phylogeny at the expense of individual ontogenies. —
Purposiveness and the notion of the Good.
The supreme Good

CH S D
Unconditioned reason and the conditioned sensible nature. — Happiness and the Good. — Desert as a principle of
reason. — The supreme Good as a plenary concept. — The plenitude of goodness and the fullness of life. — Life and art
as both expressing the edification of the mind through the shaping of matter. — Fullness of life and social being. — The
AR FIN
principle of society. — The feeling of love as grounding the common nature of humanity. — Supreme good and
supreme love.
Two conceptions of freedom
The purposiveness of freedom. — The minimal conception of freedom: well-being. — Satisfaction and
SE À

achievement. — The preservation of life. — The a priority of feeling as rooted in the principle of life. — The social
dimension of feeling. — Political equilibrium as both ontogenic and phylogenic. — The family as a crucial social
RE T,

element. — The minimal conception of freedom and the phenomenon of inequality. — The principle of justice and
social reality.
D EN

Social excellence
Individual well-being as resting upon a social dimension. — Collaboration and cooperation. — The fulfilment of
AN M

the moral law as providing a rational meaning to autonomy. — The interdepency of individual well-being and
collective life. — Models and the social order. — A critique of the principle of individual well-being as founding the
E LE

social order. — The atomization of society. — Social excellence and the principle of cooperation. — Justice as both
theoretical and practical. — Definition of the organic social order.
US SEU

Love and life


Abnegation and social well-being. — A definition of love. — The conjunction of love and life. — Life as realizing
a trajectory. — A definition of life. — The synaesthesic judicious complex revisited. — The problem of the fullness of
life as an anthropological transposition of the three Kantian questions. — Love and life as crucial mutual complements.
AL EL

Aesthetic of pleasure and logic of perfection


Pleasure and perfection as mutually exclusive. — The judgement of perfection as merely intellectual. — Aesthetic
ON N

pleasure as realizing partial consciousness. — Judgement, level of consciousness, and mystical confusion. —
Perfection and unity. — The tripartite conception of perfection. — Species of perfection and the transcendentals. —
RS ON

The interdependence of the transcendentals. — The Idea of God as a foundational principle for the fullness of being. —
Two acceptations of purposiveness. — Pleasure as relating to either. — The foundational concepts of ontological
perfection. — The substance of experience as fundamental to a nexus aestheticus. — The relativity of perfection. —
P E RS

Perfection as a type for which the exemplar is the realization. — The archetype of perfection.
The analogy of Ideality
R PE

The originality of the archetype of perfection. — The analogy of Ideality as realizing ontological unity. — Reality,
type, and archetype. — The Idea as a practical possibility. — The transcendental Idea and the unrealizable Idea. — The
rational Ideal. — Determinate perfection and indeterminate perfection. — The technical legality of reason and
determinate perfection. — Supreme perfection as an unattainable Ideal for humanity. — The double status of the
FO E

concept of being within actuality. — Two conceptions of a fullness of being. — Determinate perfection as realizing the
AG

fullness of natural being. — Indeterminate perfection as accomplishing the perfection of cultural being.
Objective and subjective purposiveness
US

Purposiveness and teleological judgement. — The problem of teleological judgement with respect to feeling. —
The concept of a purposiveness of nature rests upon the possibility of a perfective agency. — Aesthetic judgement as
distinct from teleological judgement. — Actual perfection and eventual perfection. — Aesthetic judgement as relating
to the movement of feeling. — Aesthetic judgement as proceeding from the inner sense. — The double status of the
phenomenon as both metaphysical and physical. — The origin of pleasure as being external to considerations
appertaining to the inner sense. — Three aspects of design. — Their implication for the concept of perfection. —
Harmony, design, and the inner sense. — Desire as appertaining to all aspects of design. — Feeling as related to the
Good, independently of autonomy.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 94 de 302 ...


LE NOEUD DE L’EXPÉRIENCE HUMAINE

The two poles of freedom


The issue of some form of relationship of feeling to autonomy. — Aesthetic reflection as related to subjective
determinacy. — Heteronomy as dissociating the aesthetic and determinant forms of judgement. — The problem of
feeling and the «exogenesis» of the Good. — The minimal and maximal poles of freedom. — The eminent value of the

LY —
mind. — A hierarchy of goodness. — The superior value of autonomy over heteronomy. — Supreme moral
accomplishment. — The ultimate plenary entelechy. — Love as its fundamental condition. — Love as the essential
feeling within the synaesthesic judicious complex.

ON CHE
*
**

ES ER
OS H
RP EC
PU E R
CH S D
AR FIN
SE À
RE T,
D EN
AN M
E LE
US SEU
AL EL
ON N
RS ON
P E RS
R PE
FO E
AG
US

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 95 de 302 ...


CHAPÎTRE III
L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

LY —
«C’est avec raison qu’on les nomme [les philosophes] pratiques,

ON CHE
puisque, B l’inverse du philosophe proprement dit,
qui transporte la vie dans le concept,
ils transportent le concept dans la vie.»

ES ER
[A. SCHOPENHAUER 1.]

OS H
Finalité et Idéal

RP EC
Quant à sa destination, la fin d‘un objet utilitaire révèle une finalité relative. Non pas à l’essence ou à l’autonomie
propres à l’objet, mais à celles qui résultent de la volonté du sujet en fonction du désir, et donc du bien, que celui-ci

PU E R
espère réaliser par l’entremise de l’objet et conformément à sa nature. Si, selon Kant, la finalité objective peut faire
l’objet d’une connaissance, en raison du concept de perfection exclusif de tout sentiment, la finalité subjective par
ailleurs fera naître un sentiment (de plaisir ou de déplaisir), avec la représentation qui en résulte, même en l’absence du

CH S D
concept abstrait qui porte sur la dimension finale. Ainsi, avec le jugement esthétique de réflexion, le jugement relatif à
une éventuelle perfection serait à toute fin pratique exclue 2. Le contraste entre le jugement logique de réflexion, portant
sur la finalité objective d’un objet, et le jugement esthétique de réflexion, portant sur son éventuelle finalité subjective,
AR FIN
apparaît donc totale 3.

Ainsi, dès lors qu’il s’agit du jugement esthétique de réflexion, il y a un surgissement du sentiment en l’absence de
tout concept, non pas de façon à nier la capacité conceptuelle de la raison cependant, mais préalablement à tout concept,
SE À

de façon à signifier l’assentiment (ou le dissentiment) de la conscience quant à une représentation en général. Par
ailleurs, la représentation de la destination d’un objet qui permet d’anticiper la réalisation d’un bien, émanant d’une
RE T,

conception minimale, maximale ou intermédiaire de la liberté, s’y associera avec le désir. Car si la position théorique du
D EN

désintéressement qui serait à l’origine du jugement esthétique de réflexion met en suspense la suspension du désir, elle
ne saurait pratiquement ni l’exclure, ni l’ignorer. C’est ainsi que le sentiment constitue le lieu pré-intellectuel d’une
confluence de l’actualité et de l’éventualité en raison non seulement de ce qui est, mais aussi de ce qui sera par
AN M

anticipation.
E LE

Par contre, dès qu’il s’agit d’un jugement logique de réflexion, lequel énonce le degré de perfection dans
l’accomplissement d’une fin propre à l’essence de l’objet, réalisée en vertu d’une dynamique naturelle ou d’une
US SEU

autonomie suprasensible propre à celui-ci, indépendamment du désir qui puisse en naître pour un tiers, aucun sentiment
n’est présent dans le choix du concept qui caractérise l’objet en raison de l’Idéal formulé, lequel devient le critère grâce
auquel sa position sur le continuum de sa réalisation finale devient déterminable. Il en résulte que, étant en présence
d’un jugement réfléchissant de type logique, le concept de perfection exclut le sentiment alors que, en ce qui concerne
AL EL

le jugement réfléchissant de type esthétique, le sentiment issu d’une représentation procurera une expérience intime en
l’absence de tout concept. Une telle distinction fait apparaître un schéma conceptuel à l’intérieur duquel figurent en
ON N

parallèle les deux types de jugement réfléchissant. La séparation entre le jugement téléologique et le jugement
esthétique fait alors figure d’une abîme [eine sehr große Kluft] 4. Il est alors légitime de se demander si deux
RS ON

prédispositions distinctes et séparées de l’esprit n’habitent pas une même conscience pour tantôt évacuer le sentiment
avec un jugement objectif, et tantôt écarter le concept avec un jugement subjectif.
P E RS

Pourtant, Kant ne se résout pas à voir en cette opposition une antinomie radicale et il n’exclut pas la possibilité
qu’en réalité, un même objet puisse comporter une finalité objective qui soit en même temps subjective. Avec l’effort
R PE

qui cherchera à réconcilier, pour une même chose, ce qui en révèle l’intrincésité, lorsqu’elle entre en relation
complémentaire avec son extrincésité, on doit s’attendre à une recherche qui réconciliera la philosophie pratique et la
philosophie poématique (lorsque celle-ci porte tantôt sur la nature et tantôt sur l’art) 5. Cet effort réalisera par
FO E
AG

1 Le monde comme volonté et comme représentation. (trad. de l’all. par A. Burdeau). I, 16. PUF. Paris, 2006. p.
131.
US

2 EE, §viii; AK XX, 228-229.


3 Voir en annexe, p. 261, le tableau III.1 intitulé: «Comparaison des caractéristiques principales des jugements
de réflexion, esthétique et logique».
4 Idem; p. 229.
5 Idem.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 97 de 302 ...


L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

conséquent l’unité de la philosophie, pour autant qu’il est admissible que ni l’une, ni l’autre de ces aspects distincts de la
philosophie ne puissent en définitive s’exercer au détriment de la philosophie théorique, ou même en faisant abstraction
de celle-ci.

LY —
Afin de constituer une théorie unifiée des choses, laquelle seule peut éviter de créer un cloisonnement de l’esprit

ON CHE
[Gemüt], qui tantôt représenterait le concept en l’absence du sentiment ou qui tantôt éprouverait le sentiment au
détriment de tout concept, ou simplement avant que celui-ci ne soit posé, peut-être s’agirait-il de comprendre que
l’exclusion mutuelle du concept et du sentiment se produit, non pas sur le mode de la contrariété mais sur celui de la
complémentarité. Plutôt que voir en la présence de l’une ou de l’autre de ces manifestations du sens interne l’occasion

ES ER
d’une abrogation, il serait judicieux de convenir en leur mise en latence afin de procéder à la caractérisation de
conceptions pures. Car l’exclusion du sentiment au profit de la raison, ou de la raison à l’avantage du sentiment, est
contraire à la nature du jugement en général, pour lequel existe dans l’idéal, la présupposition d’une harmonie de

OS H
l’entendement, avec la présentation objective du concept, et du sentiment, avec son rapport subjectif à la conscience

RP EC
sous l’effet du pouvoir médiateur de l’imagination.

PU E R
Le jugement qui conclurait à la perfection objective d’une chose quant à sa finalité intrinsèque, sans que cette
perfection ne comporte de valeur subjective, quant à une éventuelle finalité extrinsèque pour cette chose, nous semble
aussi improbable qu’un jugement qui, quant à la finalité subjective d’une chose pour le jugement esthétique en général,

CH S D
susciterait exclusivement un sentiment (simple comme dans celui qui annonce la beauté ou la laideur d’une chose ou
complexe comme dans celui qui concerne sa sublimité, laquelle fait successivement alterner le plaisir et le déplaisir) 6.

AR FIN
Il serait judicieux de faire remarquer d’abord que le concept de la perfection objective, implique la notion d’une
plénitude qui comporte une dimension tantôt mathématique, tantôt dynamique, tantôt les deux à la fois. Elle est
l’illustration absolue d’une grandeur et/ou d’un mouvement qui, avec la représentation d’une essence donnée, reconnaît
à la chose une qualité superlative telle qu’aucune amplification éventuelle ne pourrait se surajouter à elle, ni aucun
SE À

terme nouveau se rejoindre par elle. Cette situation procure à l’esprit la reconnaissance d’une perfection effectivement
réalisée, à laquelle s’ajoute la dimension sentimentale du sublime, susceptible d’ébranler les conceptions sceptiques, à
RE T,

l’effet que n’existerait aucune possibilité de réaliser une magnitude ou un pouvoir indépassables. Elle serait en plus apte
D EN

à susciter la découverte d’un pouvoir idéel (esthétique et/ou théorique) insoupçonné à l’intérieur de la conscience
esthético-morale et une capacité à mobiliser le désir d’agir en fonction de celle-ci, et ce faisant révéler la distinction
suprasensible de la raison 7. C’est précisément cette prise de conscience, conditionnée par l’origine sensible de toute
AN M

représentation cependant, y compris de celle qui se trouve en l’imagination mnémonique qui représente l’intuition en
l’absence de la sensation, qui donne naissance au sentiment du respect 8.
E LE

Il y aurait en plus, de façon corollaire, un apport subjectif présent avec la réalisation effective de la perfection,
US SEU

puisque l’entéléchie confirme une aspiration éminemment désirable au plan subjectif qui la réalise, qui y contribue, ou
qui simplement en prend conscience et en témoigne, laquelle trouve son analogue avec la possibilité mathématique et
dynamique inhérente à la substance de l’objet. Car toute perfection comporte une valeur ontologique intrinsèque,
laquelle suppose une entéléchie réalisable qui repose sur l’adéquation de l’Idée (ce qu’elle peut devenir dans
AL EL

l’appréhension de sa possibilité) et du concept objectif (ce que la chose est devenue), en raison du genre subsomptif de
la chose. Quant à la possibilité intégrale du sujet, elle est inhérente à son être vivant, rationnel et personnel, en tant qu’il
ON N

est considéré selon l’aspect générique de l’humanité, tel que chaque être humain est susceptible de la réaliser en sa
propre personne.
RS ON

Il résulte par conséquent que la perfection objective réalisée acquiert la possibilité d’être en même temps une
P E RS

perfection subjectivement désirable, puisqu’elle illustre un genre, et puisse désormais servir de modèle. Ce nouveau
statut ectypique se trouve autorisé en vertu du rapport analogique établi possiblement entre l’être de l’objet qui est
susceptible de réaliser l’entéléchie et la conscience qui le serait d’en avérer la présence. Or celle-ci suscite l’Idée
R PE

subjective de l’entéléchie réalisable, qu’entérine le désir, que réalise la volonté et que concrétise l’exemplaire,
subséquemment à l’excitation de l’action et de l’effort qui les manifestent. Car le prototype qui représente dans la
conscience la possibilité avérée qu’un genre s’exprimât permet d’entrevoir la possibilité que se réalisent
FO E

éventuellement d’autres genres, dès lors qu’existerait la conjoncture adéquate qui en produit l’effet. C’est avec
AG

l’émulation qui résulte de la foi effective en la possibilité que se réalise, avec l’acte qui en témoigne, la culture
éminemment sociale de la création poématique.
US

6 KU, §27; AK V, 258.


7 Idem, p. 259.
8 Idem, p. 257.

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L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

On retrouve ensuite le concept de la perfection ontologique, implicite à celui de la finalité subjective en général, en
ce que l’objet qui éveille le sentiment dans la conscience [Gemüt], en vertu de répondre ou non à la spécification d’une
finalité, exprime la relation entre deux perfections ontologiques possibles, non pas en tant qu’elles réalisent l’ultime

LY —
perfection quant au genre (et encore moins quant à l’universel), mais en tant qu’elles en illustrent la possibilité à
l’intérieur de l’être. Car toute expérience procédant du principe de la finalité subjective pour la réflexion en général

ON CHE
suppose à la fois l’extrincésité finale de l’objet et l’intérêt que cela se fût produit, en même temps que le détachement
requis pour en faire l’appréciation. Quant à la fin objective, elle réside en la capacité pour l’objet de rencontrer le désir
d’un esprit qui lui est hétéronome pour en actualiser une fin éventuelle, qui soit en même temps conforme aux
possibilités de sa nature objective.

ES ER
Un tel intérêt semble à première vue hétéronome, puisqu’il comporte l’apparence d’être entièrement conditionné
par l’objet, mais en réalité il se révèle être doué d’une complexité étonnante. D’une part, il y a la relation de la nature

OS H
vivante et de la raison: si celui-là est susceptible de réaliser une fin extrinsèque au mouvement essentiel de sa propre

RP EC
vitalité, cela s’accomplit au plan rationnel en ralliant dans l’expérience la fin extrinsèque objective possible de la nature
et une fin subjective propre à l’esprit [Gemüt]. Non seulement cette association confirmera-t-elle la finalité propre à
l’usage rationnel bien compris, mais elle conférera en même temps à cet usage une destination vitale [seiner

PU E R
Bestimmung im Leben], en vertu pour l’homme d’être la fin finale ultime de la nature 9, ce qui permet de proposer le
paradoxe d’une subsomption de la raison sous des mobiles irrationnels.

CH S D
D’autre part, il y a l’impératif moral qui dicte la priorité exclusive accordée à l’intérêt pratique sur l’intérêt
pathologique. Ce principe fonde la gouvernance de la volonté, la faculté qui cause les actions accomplies
AR FIN
conformément aux lois implicites à l’Idée de liberté, et assure que la volonté trouve sa direction avec les principes
universels et généralisables de la raison, plutôt qu’elle ne subisse l’effet strictement contingent de l’inclination,
susceptible de l’infléchir et de l’asservir aveuglément 10. Ainsi l’intérêt pratique repose, non pas sur l’action qui est
conditionneé impulsivement (et naturellement), mais sur les motifs qui donneront libre cours à l’action émanant de la
SE À

volonté pure — que conditionnent par devoir les principes de la raison pure —, à l’intérieur de situations concrètes,
dont le déploiement est exigé a priori avec l’usage pratique de la raison 11.
RE T,
D EN

Il y a lieu en effet d’élargir le principe de la finalité subjective de la raison. Celle-ci trouve son complément avec la
finalité extrinsèque des êtres vivants que subsume le principe de la fin finale ultime que l’humanité en chaque être
humain constitue pour la nature, parce que l’homme est le seul être organisé susceptible d’opérer un usage rationnel des
AN M

facultés de son esprit en vue de la construction d’un système de fins 12. De plus, le principe de la finalité de la nature
pour la conscience, le principe de l’unité légale de la nature qui en rend possible la liaison du divers à l’intérieur de la
E LE

conscience, en vue de constituer une expérience subjective cohérente avec la réflexion qu’elle autorise à faire,13 rend
possible la connaissance de l’originalité de l’humanité. Car celle-ci se distingue des autres espèces de la Création,
US SEU

lorsqu’elle leur est comparée, en raison non plus seulement de sa rationalité, mais aussi de sa moralité 14.

Le principe de l’unité légale de la nature énonce qu’il existe une unité systématique de la nature en raison de lois
strictement empiriques, tout-à-fait mystérieuses et pourtant nécessaires à l’activité unificatrice de la raison. Sans cette
AL EL

unité, aucune prétention gonflée de la raison ne suffirait à masquer son impuissance à réaliser la perfection de l’unité
épistémologique qui suppose la vérité, ni celle de l’unité esthétique dans la pratique, que réalisent la poursuite du devoir
ON N
RS ON

9 KRV; AK III, 277.


10 GMS; AK IV, 413n.
P E RS

11 Kant oppose la sensibilité et la raison, en ce que celle-ci se trouve parfois empêchée de faire simplement ce qui
serait issu de sa nature par des conditions qui procéderaient de celle-là, pour faire du devoir une nécessité
R PE

objective qui vienne contrecarrer ces facteurs dirimants [Idem, p. 449]. Or, ce drame intérieur semblerait se
fonder uniquement sur l’aptitude de la raison à se recruter une force suffisante qui lui permette de prévaloir sur
les penchants que lui opposent la sensiblité. Cela semble occulter cependant un autre drame qui met en
FO E

présence la nature et la volonté, un drame qui est illustré avec la troisième Antinomie de la raison pure, laquelle
AG

oppose la causalité physique des lois naturelles et la causalité métaphysique de la liberté [KRV; AK III,
308-309]. Elle trouve sa résolution dans la reconnaissance que l’usage empirique de la raison fait face à une
maxime fondamentale inviolable [nach einer unverletzlichen Grundmaxime], qui veuille que les actions, par
US

lesquelles la volonté s’exprime, dussent se conformer aux lois immuables de la nature au même titre que tous
les phénomènes [Idem; AK III, 519].
12 KU, §82; AK V, 426-427.
13 Idem, Einleitung; AK V, 183-184.
14 Idem, §86; p. 443-444.

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L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

en vertu de l’impératif catégorique, au plan des conduites, et la conception et la production de l’artefact au plan
poématique, avec la présentation sensible et concrète de l’Idée esthétique. Car si impénétrable que fût le secret de cette
unité, c’est néanmoins en raison même de la qualité ineffable de l’essence du pouvoir probatoire, lorsqu’il est engagé à

LY —
l’intérieur de son activité exploratrice, que l’unité est pensable comme étant nécessaire, sans toutefois qu’elle ne
reçoive a priori une consistance ontologique prévisible 15. Il importe par conséquent de penser comme étant a priori le

ON CHE
principe de la finalité subjective de la nature pour la réflexion, lorsque la conscience est engagée dans son action
épistémologique. D’où surgit la conception de la nature comme procédant de façon hétéronome du pouvoir actif et
unifiant d’un entendement autre, en vue uniquement de la possibilité qu’en résulte une activité systématique éventuelle
de la faculté de connaître, engagée dans son rapport épistémologique avec la nature sensible et avec ses lois pour en
constituer l’expérience subjective 16. Par ailleurs, le postulat de l’hétéronomie naturelle, comme illustrant une

ES ER
intentionnalité distincte qui procure au monde sensible une indépendance essentielle en raison de sa propre légalité, est
au fondement de l’harmonie possible, susceptible de caractériser le rapport existant entre le plan suprasensible de la

OS H
raison humaine et la dimension sensible de l’empirie.

RP EC
Aussi doit-on comprendre qu’à la possibilité rationnelle de l’homme correspond une nature qui, prise dans son
ensemble, réalise a priori une finalité intrinsèque, pensable comme étant possible en général, malgré que sa direction

PU E R
précise tienne toujours de l’inconnu — celle de constituer une unité systématique du divers en vue de la connaissance
réelle et de l’action sur elle qui émane des principes et des lois qu’elle réussit à en extraire —. Sans cette finalité, nulle
expérience ne serait possible. Car elle serait alors réfractaire à l’activité unificatrice et productive de la raison, en

CH S D
reconnaissance de ce que la nature constitue une possibilité extrinsèque pour son opération, en raison seulement d’une
finalité subjective et non pas objective. Par ailleurs, si la raison trouve un intérêt à cet ordre de choses, cet intérêt
concerne la réalisation de sa propre possibilité. C’est un intérêt héautonomique par conséquent, puisque sans la finalité
AR FIN
subjective de la nature pour la raison, celle-ci ne saurait réaliser sa destination première qui est celle d’unifier par la
réflexion le divers sous un concept universel (que présente l’imagination à l’entendement), une activité sans laquelle
aucune activité subséquente de la raison ne pourrait résulter. Mais il y a un autre aspect encore à l’héautonomie
SE À
rationnelle: si l’intérêt de la raison est vital quant à la poursuite de son activité essentielle, puisqu’elle réalise la
puissance réceptive et constitutive grâce à laquelle l’unité épistémologique correspondante sera produite, il est aussi
RE T,

crucial à sa destination active — pratique et/ou poématique — qui est celle de subsumer l’effectivité de son pouvoir
sous le principe de la vie, au nom d’un principe de non-contradiction implicite à la substance ontologique dont elle
D EN

émane.
AN M

L’ordre des fins, selon Kant, est en même temps un ordre de la nature: placée devant la confluence de l’objet
empirique, susceptible de recevoir un jugement assertorique avec la connaissance théorique, et de l’objet
E LE

transcendantal, passible de recevoir simplement un jugement hypothétique avec la connaissance pratique, le pouvoir
pratique de la raison se doit d’élargir celui-là, sans pour autant se nier à lui-même ce qui en constitue l’essence propre,
US SEU

en laissant limiter son pouvoir par les déterminations qui procèdent de l’ordre sensible. Ce faisant, la raison amplifie la
possibilité de projeter l’existence humaine au-delà des limites de l’expérience et de la vie, avec d’une part
l’approfondissement et l’extension de l’espace culturel, et d’autre part, avec la formulation des hypothèses qui
proposent d’envisager une vie future dans l’au-delà 17. De plus, la raison ne saurait entretenir et se justifier à elle-même
AL EL

une contradiction aussi flagrante que celle de concevoir, pour les êtres vivants en général, le principe d’une finalité qui
excluerait toute superfluité et qui proposerait plutôt qu’il existe une adéquation entre l’organe, le pouvoir et/ou
l’impulsion, dont l’usage éventuel se produirait en vue d’une destination vitale, tout en proposant du même souffle que
ON N

l’être humain serait redondant et en l’excluant de la finalité propre au reste de la création. Bien au contraire, car l’être
RS ON

humain possèderait le statut d’être le seul être vivant en lequel se découvrirait la fin finale ultime de la nature entière
[den letzten Endzweck] 18.
P E RS

Or, explique Kant, on retrouve une tension, présente au sein de l’intimité de la nature de l’homme, entre les
dispositions, les talents et les tendances qui le poussent à faire usage de ses facultés, en vertu du principe de la finalité
R PE

vitale, et d’autre part la loi morale qui le dispose à sacrifier et à transcender les mobiles utilitaires et les avantages de la
renommée que lui vaut sa conduite, au nom de la simple conscience de la probité du sentiment intérieur [das bloße
Bewußtsein der Rechtschaffenheit der Gesinnung], le tout afin de procéder à l’édification et à la mise en place de l’Idée
FO E

du meilleur monde possible 19. Remarquons d’ailleurs que c’est une Idée qui ne saurait se réaliser sans la faculté
AG
US

15 Idem, Einleitung; loc. cit.


16 Idem, p. 180.
17 KRV; AK III, 276-277.
18 Idem; AK III, 277.
19 Idem.

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L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

pratique de la raison, en association étroite avec le pouvoir du jugement et de l’activité poématique qui est susceptible
d’en résulter.

LY —
Ainsi, la tension dont il s’agit n’oppose pas la finalité naturelle vitale de l’homme et le pouvoir de la moralité, à la
manière d’un dilemme qui requiert la découverte d’une solution unique. Ainsi, l’usage adéquat des possibilités

ON CHE
humaines ne contredit pas une disposition nécessaire et inéluctable à illustrer une conduite déterminée abstraitement en
raison de principes arrêtés. Quant à ces possibilités, elles révèlent l’envergure et la complexité du défi qui se pose à la
raison, puisqu’elles tiennent tantôt de la constitution et de l’opération physiologiques de l’être organisé, tantôt des
pouvoirs efférents relatifs à sa volition consciente et tantôt encore des impulsions qui ressortissent à l’activation des

ES ER
instincts de base et qui sont suscités avant toute réflexion consciente.

OS H
Il s’agirait plutôt d’associer la finalité vitale de l’organisme humain avec tous les pouvoirs qui sont afférents à la
possibilité d’un être suprasensible, susceptible de se laisser conditionner par ses inclinations, mais également capable

RP EC
de les surmonter et de les dépasser. Cela étant, l’être moral laisse recruter sa conscience par les principes qui incombent
à la loi morale de sorte à éprouver une satisfaction intime et profonde de cette adéquation. Car ces principes procèdent

PU E R
du projet de cultiver l’Idée d’un monde qui soit le meilleur possible, auquel le sujet appartiendrait éventuellement, de
préférence à rechercher seulement les avantages susceptibles de résulter d’une conduite utilitaire et/ou socialement
ambitieuse, laquelle n’est pas sans offrir également une contrepartie dans le sentiment.

CH S D
Premier principe moral transcendantal:
AR FIN
la primauté de la raison pratique sur la raison théorique
Deux principes chers à Kant rendent possible la synergie de la nature et de l’esprit: la primauté du pratique sur le
théorique; et la primauté de la raison pure sur la raison sensible.
SE À

La primauté de la raison pratique sur la raison pure stipule simplement que, lorsque les deux aspects de la raison
RE T,

pure, la raison spéculative et la raison pratique, se trouvent réunies en vue de la connaissance qui associe la théorie et
l’action, on doit accorder le primat à la raison pratique, avec la réalisation du pouvoir de la raison, puisqu’une telle
D EN

union, loin d’être contingente et arbitraire, est fondée a priori sur l’essence de la raison elle-même, laquelle en constitue
le gage de la nécessité 20.
AN M

Cela résulte de deux choses, affirme Kant: de l’unité de la raison d’abord, puisqu’une raison divisée produirait une
E LE

raison en conflit avec elle-même, ce qui exclurait toute possibilité d’une action mutuelle et coordonnée entre ses
différents aspects; de la nature pratique de l’intérêt ensuite, qu’il convient à chacune des formes de la raison de
US SEU

revendiquer et qui, en définitive, exclut la prédominance de la raison spéculative sur la raison pratique.

En supposant la possibilité que l’activité des deux aspects de la raison se juxtaposent simplement, cela
n’empêcherait aucunement la présence d’un mouvement antagonique pour caractériser leur interaction. Car alors,
AL EL

même si la raison se réfugiait à l’intérieur de ses frontières théoriques, avec la mise en oeuvre d’une activité rationnelle
qui tiendrait uniquement de l’idéation, pour se garantir des influences distinctes de la raison pratique, la raison
spéculative s’exposerait alors à ce que la raison pratique, en vertu de sa prétention hégémonique, cherche à soumettre le
ON N

domaine purement conceptuel à ses conditions empiriques.


RS ON

Une raison intégrale s’inspire, par son côté pratique, des règles qu’elle se donne à elle-même par son côté
théorique et qui comportent une validité universelle. Ces règles — les maximes — se fondent sur l’impératif
P E RS

catégorique: elles sont susceptibles d’une déduction à partir du concept d’un être raisonnable en général et servent à
diriger la volonté d’une manière autonome, puisqu’elle procède, non pas des affinités avec la réalité empirique, ayant
R PE

leur source dans la sensibilité, mais plutôt de l’intelligence véridique du sujet réfléchissant (et susceptible d’accomplir
une auto-réflexion), qui parvient ainsi à subordonner de manière adéquate le phénomène à la chose en soi 21.
FO E

Dès lors cependant que la raison théorique refuse d’assumer son rôle capital pour la raison pratique, dès que ses
AG

principes universels cessent d’agir sur la volonté et éclairent uniquement l’intelligence sans égard pour un éventuel
effet produit sur le monde sensible, la volonté souffre non seulement de cécité spirituelle, quant aux principes légitimes
qui autrement inspireraient ses actions, mais encore devient-elle susceptible de succomber aux influences exogènes,
US

susceptibles de conditionner de manière hétéronome les dispositions et les inclinations propres du sujet. C’est à
condition seulement qu’elle prévale sur les influences déterminantes en provenance du monde sensible, lesquelles

20 KPV; AK V, 121.
21 GMS; AK IV, 461.

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L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

seraient susceptibles autrement d’infléchir la raison dans un sens qui serait étranger à ses propres principes, que la
raison peut alors prétendre se fonder sur la nature universelle de l’homme, puisque celle-ci trouve son siège dans
l’essence subjective véritable et intégrale du sujet moral. Autrement, le sujet moral sera passible d’illustrer une

LY —
conduite contingente et superficielle, que conditionnent exclusivement et aléatoirement les propriétés phénoménales
du monde sensible: c’est une conduite que caractérise le concept de l’aliénation, à partir autant de la dimension

ON CHE
nouménale et suprasensible de la réalité que des principes moraux universels susceptibles de procéder de la
compréhension adéquate que la conscience en acquiert.

En abdiquant de son intérêt fondamental, qui est celui d’éclairer a priori la conduite en vertu d’un principe

ES ER
universel et nécessaire, l’absence effective de la raison spéculative crée les conditions de l’hétéronomie que confirme
concrètement la raison pratique, lorsqu’elle est tournée exclusivement vers le monde sensible phénoménal. Il en résulte
alors pour l’homme un déni significatif de sa nature essentielle véritable,expressive de la spiritualité suprasensible, et

OS H
de la possibilité réelle qui est la sienne, de la réaliser avec la compréhension nouménale de la réalité et avec la

RP EC
formulation de principes universels susceptibles par conséquent de régir sa conduite. Car c’est en tant qu’elle est
pratique seulement que la raison pure démontre effectivement la réalité de son essence et de son produit, au moyen des
actes qu’elle spécifie et des concepts qui en procèdent 22. Seulement à ce prix parvient-elle à surmonter l’antinomie

PU E R
d’un inconditionné certes pensable, mais ne comportant aucune garantie de trouver une contrepartie véritable dans la
réalité. Ce faisant, elle parviendra à étayer ainsi le concept de la liberté transcendantale 23.

CH S D
Le premier aspect de l’argument, qui énonce le primat du pratique sur le théorique, souligne la nécessité, au nom
de l’autonomie effective, que la raison théorique ne trouve pas refuge à l’intérieur des confins de l’abstraction complète
AR FIN
et intégrale et songe plutôt son action en vue d’une effectivité pratique, conformément au principe de la liberté
transcendantale. La raison pratique oblige ainsi la raison théorique à ne pas abandonner sa relation unifiée et mutuelle
avec elle: ainsi démontre-t-elle l’importance pour la conscience d’illustrer une raison effective et unifiée qui ne se
contente pas seulement de produire ses concepts et ses principes dans l’intellect, mais qui aspire à leur procurer une
SE À

réalité à l’intérieur du monde sensible. La possibilité que triomphe l’autonomie suprasensible sur l’hétéronomie
sensible devient ainsi affirmée. Le primat du pratique sur le théorique assure ainsi la possibilité qu’existe une
RE T,

complémentarité réelle à l’intérieur de la raison, afin d’assurer que l’unité de son pouvoir puisse se réaliser de manière
optimale à tous les plans.
D EN

Une seconde considération vient s’ajouter à la précédente, laquelle entraîne à discuter le deuxième aspect de
AN M

l’argument, à savoir la nature pratique de l’intérêt qui exclut toute primauté du théorique sur le pratique. Si le premier
aspect de l’argument souligne toute l’importance pour la raison théorique de ne pas dissocier son exercice des
E LE

considérations pratiques, et par conséquent limiter son activité uniquement à un plan idéel, il n’exclut pas néanmoins la
possibilité qu’elle se réfugie dans une telle position. Une telle issue aurait pour effet de constituer ipso facto la condition
US SEU

négative de l’installation de l’hétéronomie sensible au détriment de l’autonomie nouménale, laquelle trouve sa source
dans la dimension suprasensible, responsable et morale, de la personne humaine, en l’absence d’une justification
théorique suffisante qui défende le bien-fondé du fait accompli.
AL EL

Voilà donc que, en plus de rendre éminemment souhaitable le rôle pratique de la raison, le deuxième aspect de
l’argument démontre en même temps que, en imputant à la nature de la raison théorique de se réaliser selon ce qui en
ON N

constitue l’intérêt, l’activité de la raison théorique pure actualisera une dimension pratique qui tantôt émane de son
intérêt et tantôt illustre, par son absence, l’impossibilité pour la raison spéculative de manifester pleinement son
RS ON

essence.
P E RS

Il est de l’essence de la raison théorique d’avoir la possibilité de formuler des principes et des concepts, comme il
est dans son intérêt d’actualiser cette possibilité et de donner effectivement lieu à de telles abstractions. L’intérêt
devient ainsi ce qui, en raison de l’autonomie rationnelle et de sa possibilité créatrice, constitue à la fois le motif et la
R PE

raison de la réalisation autonomique du sujet moral, telle qu’elle trouve son origine dans l’intimité de la conscience
qu’elle en prend. S’il advenait par contre que la raison ne découvrît pas en elle-même le mobile de sa propre activité,
elle demeurerait alors une simple possibilité sans l’éventualité d’une réalité effective. L’effectivité de la raison
FO E

constitue en quelque sorte la raison d’être d’une essence qui ainsi parvient à se donner la plénitude qu’une restriction au
AG

plan de la simple virtualité lui refuserait, parce que c’est dans l’intérêt de la raison de s’accomplir intégralement et ainsi
de révéler son efficace au plan pratique de la réalisation.
US

Être, quant à la puissance qui en réalise l’essence, c’est se réaliser selon cette puissance, selon les spécifications du
sens intérieur que conditionne, sans déterminer complètement, l’expérience [Erfahrung] qui fait l’objet de cette

22 KPV; AK V, 003.
23 Idem.

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L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

entéléchie. L’être autonome trouve en lui-même le principe de cette réalisation et celle-ci devient à la fois le révélateur
de sa possibilité, telle qu’elle caractérise son essence, et la confirmation de son surgissement au plan de l’être, lequel
trouve son origine avec un désir autogène et l’activation sans entraves de la volonté qui le concrétise. Or, puisque la vie

LY —
est le pouvoir du sujet moral de soumettre son action aux lois du désir, elle exprime sa capacité de concrétiser son désir,
de façon spontanée et autonome, en déterminant sa volonté adéquatement en ce sens 24. Mais elle suppose en même

ON CHE
temps l’exercice du pouvoir qui est conforme à sa possibilité, sauf à exclure la réalisation libre de la vie, avec l’absence
de l’effectivité qui autrement caractériserait la situation.

L’intérêt de la raison se découvre avec l’obtention de l’effectivité nécessaire à la pleine activation de son essence.

ES ER
Car l’intérêt renvoie à l’héautonomie de la raison qui assure la préservation de la possibilité vitale future en l’illustrant
actuellement, en raison d’un nombre de principes complémentaires qui veulent que ce qui devient est; que le désir, pour
être effectivement valide, doit trouver son actualisation avec les conditions émanant d’une volonté expresse; que le

OS H
désir le plus fondamental, pour tout être doué de vie, c’est de réaliser la plénitude de sa vitalité en conformité avec les

RP EC
conditions immédiates de son appartenance au monde sensible et en harmonie avec elles, pour autant qu’elles l’y
autorise; et que la première fin de la raison, puisqu’en principe elle exprime la vie, c’est de réaliser sa propre essence
rationnelle, d’où son intérêt indéniable à se conformer à cet impératif existentiel. De plus, la conjoncture de l’essence

PU E R
qui se réalise, du désir qui s’harmonise avec l’empirie et de la raison qui exprime pleinement la vitalité illustre un
caractère propre à l’essence vitale qui, à défaut d’être conservée par l’entretien de son activité continuelle, ne saurait
perdurer au-delà d’une existence momentanée et fugitive.

CH S D
C’est ainsi que la primauté de la raison pratique sur la raison théorique constitue, non seulement l’affirmation de la
AR FIN
dimension ontologique de la raison, mais en même temps sa spécification en vertu de l’identité de la liberté et de la vie,
de la vie qui est la liberté et de la liberté qui est la vie, avec l’autonomie et la spontanéité de l’être qui sont la
manifestation de cette unité. Cette spécification révèle la possibilité intime à l’essence même de la raison pure, avec
l’affirmation de l’unité de la raison pour laquelle serait en effet illusoire, la distinction entre la dimension théorique et le
SE À

registre pratique, malgré son utilité discursive au plan logique des distinctions, des analyses et des déductions.
RE T,

Dès lors que le concept de la volonté pure est possible; dès lors que les principes et les lois purement formels, issus
D EN

de la raison pure, comportent la possibilité de fonder et de déterminer la volonté, sans égard pour les conditions
empiriques avec lesquelles elle est dans l’obligation de composer et sur lesquelles elle est appelée à agir 25, la volonté,
qui est en même temps la faculté de désirer au nom de principes, devient effectivement un pouvoir réel des fins 26. De
AN M

fins que non seulement elle entrevoit comme étant possibles, mais dont elle concourt à concrétiser la nature spirituelle
de l’homme à l’intérieur du monde sensible, en vertu du pouvoir d’acculturation qui est le sien. Or, le principe au
E LE

fondement de la volonté que la raison théorique justifie a priori est nul autre que la possibilité effective de la raison pure
de s’illustrer, en tant qu’elle est une faculté législatrice. Cela étant, la volonté est alors pure de tout conditionnement
US SEU

empirique et par conséquent du sentiment qui procède de l’intuition et qui serait susceptible d’infléchir la faculté de
désirer. Se réalisant en vertu d’une règle pratique, elle procure une causalité pure au monde sensible: c’est une causalité
qui émane de l’essence suprasensible de la nature humaine et trouve son fondement a priori avec le principe formel de
l’impératif catégorique.
AL EL

On voit donc par là que la raison pratique réalise alors pleinement la finalité de la raison pure, non pas en tant
ON N

qu’elle serait seulement l’illustration d’un pouvoir transcendantal, apte à exercer une fonction idéelle et principielle,
mais en tant aussi qu’elle réalise, à l’intérieur des situations concrètes et conditionnelles de la nature sensible de la
RS ON

culture et de la nature conjuguées, la possibilité législatrice de la raison pure que subsume la loi morale. Étant une
causalité libre, celle-ci réalise à la fois la possibilité de la nature suprasensible dce l’être rationnel de l’homme, telle que
l’entendement pur la conçoit, et l’effectivité réelle du principe déterminant adopté par la raison réfléchissante comme
P E RS

étant obligatoire 27. D’où il ressort que l’on assiste, non pas à la juxtaposition des plans logique et ontologique, mais
plutôt à leur complémentarité et à leur complétude réciproque, alors que la portée immense et multiple de la raison
R PE

transcendantale devient l’assurance de la plénitude — et donc de la perfection — rationnelle. Or celle-ci ne saurait être
exclusive, bien plus elle est obligatoirement inclusive de la dimension pratique rationnelle, issue du pouvoir législateur
de la raison que déterminent uniquement des principes purs et une causalité libre.
FO E
AG

Du point de vue strictement transcendantal, la perfection de la raison impliquée à réaliser intégralement son
essence est simplement possible; mais en lui adjoignant la dimension pratique, sa perfection devient effectivement
US

24 KPV; AK V, 009n.
25 KPV; AK V, 015.
26 Idem, p. 059.
27 Idem, p. 043, 047.

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L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

réalisable. Il en résulte que l’entéléchie complète de la raison repose sur la dimension ontologique, laquelle devient fin
ultime et l’épreuve définitive de la vitalité rationnelle dont la réalisation complète reflète ainsi la situation de l’être
humain à l’intérieur de la création. Car, pour s’y établir adéquatement, le sujet moral doit effectivement trouver à

LY —
réaliser le monde sensible, conformément à sa nature générique ainsi qu’à son essence spécifique, et ainsi construire et
illustrer sa propre complétude avec cette oeuvre d’acculturation. L’exercice adéquat et approprié de la raison pratique

ON CHE
devient donc la confirmation de l’autonomie et de la spontanéité suprasensibles de la raison théorique, dont la pureté
essentielle est sans cesse éprouvée et exacerbée par les déterminations de la nature sensible. Celles-ci sont alors
susceptibles de comporter une contrepartie affective dans le sens interne et même servir de mobile à l’activation de la
faculté judiciaire, sans toutefois qu’il en résulte pour la raison d’avoir à démériter de son essence nouménale. Bien plus,

ES ER
grâce au lien étroit qui unit la raison théorique et la raison pratique et qui se résout en leur intégration complète, le
registre nouménal ne risque pas de se constituer en facteur de non-être pour la nature composée de l’homme, laquelle
procure à la sublimité de l’esprit, la possibilité d’un enracinement à l’intérieur de la création et d’une interaction,

OS H
finalisée, propice et judicieuse, avec tous les éléments, inertes ou vivants, qui la constituent. C’est un rapport qui,

RP EC
comme nous l’avons vu, s’établit sur le mode de l’intrincésité et de l’extrincésité.

C’est seulement en assumant qu’il existe pour elle la possibilité d’une réalisation effective et en accordant à la

PU E R
dimension pratique rationnelle toute son importance que l’entéléchie de la raison s’accomplit. Sans cet aspect de la
raison théorique, l’essence suprasensible de la raison demeure la substance d’un pouvoir simplement hypothétique. En
s’ancrant dans l’essence intime et nouménale de la raison et en révélant la possibilité que s’accomplisse effectivement

CH S D
l’entéléchie de sa nature incarnée, le principe de la primauté du pratique sur le théorique assure une consistance réelle à
un pouvoir autrement simplement idéel. Bref, en l’absence de ce principe, la raison demeure simplement une Idée
esthétique et subjective. Par contre, en reconnaissant effectivement l’importance de ce principe, elle acquiert alors la
AR FIN
plénitude de son statut poématique et moral et atteint à la plénitude de son essence suprasensible.
SE À
Second principe moral transcendantal:
la primauté de la raison pure sur la raison sensible
RE T,

Le primat du pratique sur le théorique ne diminue en aucune façon la pureté de la raison suprasensible, alors même
D EN

que ses principes demeurent conditionnés par des considérations empiriques. L’avantage dudit principe est d’allouer
pour l’illustration du concept de la causalité à l’intérieur du monde naturel de la création, concept qui procède de son
essence suprasensible pour en illustrer la vie et la liberté. On peut cependant s’interroger sur l’aspect sentimental du
AN M

jugement, sur cette dimension qui permet au jugement de prendre subjectivement conscience, sous le mode affectif du
plaisir et du déplaisir, de l’impact intime que comporte pour elle la mutualité de la subjectivité intellectuelle et de
E LE

l’objectivité du monde, lorsqu’elle entre en rapport avec la subjectivité transcendantale.


US SEU

La compréhension adéquate de cette question requiert de saisir ce qu’est la nature véritable de l’expérience,
lorsqu’elle réalise pleinement en l’homme l’intégration du registre suprasensible de la raison et de la dimension
sensible de la nature, en vue de fins que définit et réalise celle-ci à l’intérieur de l’espace culturel, étant soumise aux
trois conditions historiques de la durée, de la succession et de la simultanéité. Une réponse apportée à cette question
AL EL

n’est pas sans importance, puisqu’en réalité, elle engage le tout de la philosophie de Kant et qu’en elle se résorbent et se
réconcilient en principe les concepts de l’inconditionné et du conditionné, de l’objectif et du subjectif, de la nature et de
ON N

l’esprit, du sensible et du suprasensible, de la conscience et de la raison, de l’histoire et de la culture, de l’individu et de


la société, de l’actualité et de la finalité, lesquels deviennent marqués au sceau de l’unité avec l’accomplissement
RS ON

éventuel du sujet moral en sa propre personne, tel que se réalisant sous tous les aspects de son inépuisable diversité.
P E RS

Selon Kant, l’expérience résulte de la subsomption d’une perception sous une catégorie, laquelle est un concept a
priori pur de l’entendement 28. Elle accomplit cela en conférant au jugement qui en résulte, plus encore que simplement
la conscience subjective de l’état du sens interne dans l’unité du divers de la sensibilité, à savoir la possibilité d’établir
R PE

sa créance sur la validité universelle et nécessaire du jugement, lequel détermine les perceptions, telles qu’elles se
présentent au sens interne, de manière relative et réciproque 29.
FO E

Dès lors que naît une perception, on retrouve présente à l’intérieur de l’esprit une conscience empirique, i.e. une
AG

conscience que détermine immédiatement la sensation 30 et qui renvoie à une réalité objective, occupant la forme
intuitive de l’espace en tant qu’elle est la représentation d’une effectivité 31. Dès lors que la raison émet un jugement
US

28 PKM, §20; AK IV, 300.


29 Idem, p. 301.
30 KRV; AK III, 152.
31 Idem; AK IV, 234.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 104 de 302 ...


L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

cependant, et constitue par son entremise une expérience subjective, ladite perception est passible de recevoir une
généralisation, en raison de la valeur universelle et nécessaire de la catégorie qui la subsume et qui procure à la
perception l’appartenance à une communauté objective au même titre que toutes les perceptions analogues. Deux

LY —
principes président à ce mouvement: le principe efficient de l’entendement, grâce auquel la subsomption sous le
concept est rendue possible, et le principe de simultanéité qui veuille que, pour une expérience donnée, à laquelle

ON CHE
participe une diversité de substances sous le mode de la contiguïté spatiale existant à un moment identique, il existe la
supposition d’une action mutuelle et réciproque susceptible de se produire entre elles. Cette action est la condition
nécessaire de la possibilité que les choses perçues soient en même temps estimées comme étant des objets de
l’expérience 32. L’expérience sensible se réalise par conséquent, comme étant la simultanéité à la fois d’une totalité de

ES ER
perceptions hétérogènes, opérées par la conscience et situées par elle dans l’espace réel, et de la subsomption judiciaire
autogène que réalise l’entendement à l’intérieur de l’espace imaginaire, de perceptions communes, regroupées sous une
même catégorie 33. Cette subsomption caractérise une essence qui acquiert, grâce à l’action judiciaire de l’esprit, le

OS H
statut transcendantal de l’universalité et de la nécessité. L’expérience subjective se trouve ainsi située dans la

RP EC
conscience à l’intersection de la dimension logique de l’esprit suprasensible et du registre sensible propre à l’empirie:
elle ouvre par conséquent sur l’essence originale de la nature rationnelle de l’homme, susceptible d’intérioriser son
rapport avec la nature et d’agir sur elle au moyen de l’esprit, pour ainsi la transformer et l’acculturer, sans nier pour

PU E R
autant la dimension sensible et naturelle des choses, laquelle inclut, quant à l’homme lui-même, une nature sensible
susceptible d’être objectivée.

CH S D
Toute chose se conçoit selon l’une de deux perspectives: d’une part, selon sa singularité en tant qu’elle appartient à
l’essence de la chose, indépendamment de l’ensemble spatialisé auquel elle appartient, le cas échéant. Cette perspective
est celle de l’intension 34, laquelle se fonde sur une connaissance en profondeur de la chose, en tant qu’elle appartient à
AR FIN
une verticalité conceptuelle qui permet de constituer un espace imaginaire homogène selon les deux modes
mathématiques de la quantité et de la qualité. Ces modes renvoient aux sens externes et et au sens interne
respectivement, selon qu’il s’agit de distinguer les unités ou les degrés. Alors que ceux sont aptes à exister
SE À
individuellement ou à constituer des ensembles homogènes, ceux-là sont susceptibles, de manière positive, de
conditionner l’être ou, négativement, de lui imposer une restriction.
RE T,

D’autre part, l’esprit peut se figurer la chose selon son rapport à l’ensemble, en tant qu’elle appartient à un tout
D EN

hétérogène, indépendamment de la talité des natures particulières. Cette perspective est celle de l’extension 35qui se
fonde sur une connaissance superficielle de la chose, conçue comme appartenant à un horizon conceptuel qui permet de
AN M

reconstituer l’espace historique hétérogène, en vertu des deux modes dynamiques de la relation — selon la durée de la
substance; l’agence selon le principe étiologique et/ou la patience selon une répercussion effective —; et la
E LE

communauté selon la réciprocité simultanée des substances — coexistant sous le mode mutuel de l’action et de la
passion — et de la modalité — selon que les rapports sont simplement possibles, actuels ou nécessaires — 36.
US SEU

Ainsi, d’un point de vue strictement épistémologique, selon que le concept renvoie au particulier de la chose ou à
la totalité de l’ensemble, selon qu’il s’agit d’une homogénéité ou d’une hétérogénéité conceptuelles que procure la
spontanéité de la conscience, l’activité rationnelle qui en procède se prêtera de préférence à la démarche conceptuelle
AL EL

de l’entendement ou à l’activité productive et/ou reproductive de l’imagination. Dans le premier cas, il s’agit
d’enchaînements intellectuels précis sous le mode de l’actualité; dans le second, la raison se fonde sur des anticipations
de l’imagination quant à ses réalisations éventuelles. Celles-ci donneront soit sur une possibilité simplement entrevue,
ON N

conformément à l’essence plastique de la substance, en vertude l’application d’une technique dont la finalité est
RS ON

arbitraire ou aléatoire; soit à sur une nécessité en attente de la réalisation. Celle-ci présuppose alors l’existence d’une loi
a priori de la conscience susceptible d’appréhender le phénomène que subsume la loi de la causalité et de se
l’approprier dans l’expérience en effectuant l’unité de la synthèse du divers 37. Ayant perçu l’actualité de la cause
P E RS

physique ou, avec le principe, la raison métaphysique de l’occurrence physique anticipée, elle statue sur l’inéluctabilité
d’un effet pour des substances qui figurent de manière corrélative, selon respectivement l’agence et la patience, à
R PE

l’intérieur d’un procès final les réunissant, en vertu d’une volonté, réelle ou simplement présumée, exerçant son
FO E

32 Idem; AK III, 181.


AG

33 Idem, §10; AK III, 093.


34 LOG; AK IX, 049.
US

35 Idem; p. 040.
36 Voir en annexe, p. 263, le tableau III.2 intitulé: «Le concept dans son rapport aux conjonctures objectives, en
vertu des pouvoirs de la raison et de leur portée ontologique, et relativement à leur activité épistémologique
respective».
37 KRV; AK III, 125.

le 15 août 2009 Marc-André J. Paquette page 105 de 302 ...


L’UNITÉ DU SENTIMENT ET DE LA RAISON

intention et son effet en ce sens. Ainsi l’épistémologie phénoménologique débouche-t-elle sur la moralité en raison de
la bonté (ou de son absence) que caractérise lato sensu une finalité non pas aléatoire, mais intentionnelle 38.

LY —
Selon que la dimension particulière ou la perspective universelle se découvrent à l’avant-scène de la conscience,
tout ensemble peut être considéré sous trois égards, en manifestant une complexité organisée en plus en plus grande:

ON CHE
sous le mode de l’agrégat 39, lequel reflète l’uniformité conceptuelle des composants plus ou moins hétérogènes d’une
totalité; et sous ceux soit de la coordination, quant à l’agencement complémentaire et mutuel des membres disparates
d’un ensemble, finalisés en vue d’une entéléchie et du mouvement qui la procure; soit de la subordination, quant à
l’inclusion et le maintien de tels membres à l’intérieur d’un ensemble, en raison d’une volonté qui est au service d’une

ES ER
finalité et de sa réalisation. Cette volonté est soit intériorisée, lorsqu’elle procède d’une volonté hétéronome à
l’ensemble et transcende son mouvement, soit assumée, lorsqu’elle est immanente et signifie la subsomption, tantôt
sous une autorité horizontale, en vertu d’une relation idéologique, et tantôt sous une autorité verticale dont l’ascendant

OS H
provient d’un rapport hiérarchique. Et alors, la raison opère son action sur l’ensemble, en recourant à la réflexion

RP EC
heuristique ou à la détermination légale, pour lesquelles le problème de l’autonomie et de l’inconditionné suprasensible
prend tout son sens, selon que le principe et la cause à l’origine de son action sont immanentes aux raisons impliquées
ou hétéronomes à celles-ci 40.

PU E R
Étant immanentes aux raisons particulières et trouvant le principe et la cause de leur initialisation à l’intérieur du

CH S D
sens intime de la raison, la réflexion et la détermination illustrent une spontanéité créative qui se fonde alternativement
mais de manière complémentaire sur les deux pouvoirs de la raison. Sur l’imagination d’abord, lorsqu’elle inspire
l’expression de l’Idée esthétique, ineffable quant au contenu présenté 41, ou qu’elle propose l’Idée transcendantale
AR FIN
universelle (cosmologique, psychologique ou théologique), inénarrable quant aux possibilités qu’elle recèle et sublime
quant à sa représentation 42. Sur l’entendement ensuite, lorsqu’il exprime le concept qui renvoie à une représentation
particulière, dans l’aperception et l’appréhension de l’empirie, en vertu des catégories et des lois qui président à la
réalisation de cette forme de l’expérience.
SE À

Étant la manifestation intérieure de la spontanéité de la connaissance, au moyen du pouvoir de produire soi-même


RE T,

ses représentations, la raison réalise la plénitude de l’autonomie à l’intérieur de l’entendement 43. Étant l’extériorisation
D EN

de la spontanéité pratique, avec le pouvoir de produire la détermination et de faire apparaître une causalité qui, ne
s’inscrivant pas à l’intérieur d’un enchaînement causal, initialise un nouvel enchaînement 44, elle réalise la plénitude de
l’autonomie avec l’activation du désir et de la volonté. Ceux-ci trouvent leur principe avec le sujet nouménal, puisque le
AN M

monde physique de la nature conditionnée et sensible ne saurait produire aucune détermination qui en infléchisse la
direction 45. L’Idée de liberté consiste pour ce sujet dans la formulation de l’hypothèse d’un pouvoir d’absolue
E LE
US SEU

38 La thèse d’une volonté présumée, agissant sur le mécanisme naturel, mais non pas de manière intentionnelle
quant à son déroulement ponctuel, relève de l’idéalisme de la finalité naturelle, alors que celle d’une volonté
réelle, reposant sur la manifestation, immanente et/ou transcendante, d’une intentionnalité agissante sur la
nature, tient du réalisme de la finalité naturelle [KU, §72; AK V, 391-392].
AL EL

39 KANT propose que l’agrégat est le produit de la coordination comme la série est celui de la subordination
[LOG; AK IX, 059]. Ces activité logiques se distinguent comme étant pour l’une l’effet de la juxtaposition des
ON