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RECUEIL DE NOUVELLES FANTASTIQUES

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AUTEUR TITRE DATE PAGES


E.T.A. HOFFMANN La femme vampire 1821 2 – 10

T. GAUTIER La cafetière 1831 11 - 15

P. MERIMEE La Vénus d’Ille 1835 16 – 31

P. BOREL Gottfried Wolfgang 1843 32 – 36

E. A. POE Le chat noir 1843 37 – 43

A. DAUDET L’homme à la cervelle d’or 1860 44 – 47

A. DAUDET Wood’stown 1873 48 – 50

G. de MAUPASSANT La main d’écorché 1875 51 – 53

G. de MAUPASSANT Apparition 1883 54 – 58

G. de MAUPASSANT Qui sait ? 1890 59 – 66

M. SCHWOB L’homme voilé 1891 67 – 69

F. BOUTET Un fantôme 1903 70 – 73

G. APOLLINAIRE La disparition d’Honoré Subrac 1910 74 – 76

SAKI Sredni Vashtar 1910 77 – 79

R. BLOCH Un bonbon pour une bonne petite 1947 80 – 85

1
E.T.A. HOFFMANN

1821

LA FEMME VAMPIRE

1 Le comte Hyppolite était revenu exprès d’un voyage lointain


pour prendre possession du riche héritage de son père, qui venait de
mourir. Le château patrimonial était situé dans la contrée la plus
riante, et les revenus des terres adjacentes pouvaient amplement
fournir aux embellissements les plus dispendieux.
5
Or, le comte résolut de réaliser et de faire revivre à ses yeux
tout ce qui avait, en ce genre, frappé le plus vivement son attention
dans ses voyages, principalement en Angleterre, c’est-à-dire tout ce
qui pouvait se faire de plus somptueux, de plus attrayant et de
10 meilleur goût. Il convoqua donc autour de lui des artistes spéciaux
et tous les ouvriers nécessaires, et l’on s’occupa aussitôt de la
reconstruction du château et des plans d’un parc immense, conçu
dans le style le plus grandiose, dans lequel devaient être enclavés
l’église même du village, le cimetière et le presbytère, comme
autant de fabriques élevées à dessein au milieu de cette forêt
15 artificielle.

Tous les travaux furent dirigés par le comte lui-même initié aux
connaissances nécessaires et qui se consacra exclusivement, et de
corps et d’âme, à sa vaste entreprise, si bien qu’une année entière
s’écoula sans qu’il eût songé une seule fois à paraître dans la
20 capitale, suivant le conseil de son vieil oncle, pour y éblouir par un
train splendide les nobles demoiselles à marier, afin que la plus
belle, la plus sage et la plus aimable lui échût en partage pour
épouse.

25 Il se trouvait précisément un matin assis devant sa table de


travail , occupé d’esquisser le dessin d’un nouveau corps de
bâtiment, lorsqu’une vieille baronne, parente éloignée de son père,
se fit annoncer. Hyppolite se souvint aussitôt, en entendant
prononcer le nom de la baronne, que son père ne parlait jamais de
30 cette vieille femme qu’avec la plus profonde indignation, même avec
horreur, et qu’il avait recommandé à plusieurs personnes qui
voulaient se lier avec elle de se tenir sur leurs gardes, sans jamais
s’être expliqué du reste sur les dangers de cette liaison, répondant à
ceux qui insistaient à ce sujet : qu’il y avait certaines choses sur
lesquelles il valait mieux se taire que trop parler. Mais il était
35 notoire que mille bruits fâcheux circulaient dans la capitale sur une
affaire criminelle de la nature la plus étrange où la baronne avait
été impliquée, et qui avait amené sa séparation d’avec son mari, et
sa relégation dans une résidence étrangère. On ajoutait même
qu’elle ne devait qu’à la clémence du prince d’avoir échappé à des
2
40 poursuites judiciaires.

Hyppolite se sentit très péniblement affecté de la rencontre


d’une personne pour qui son père avait eu tant d’aversion, et, bien
qu’il ignorât encore les motifs de cette répugnance, cependant les
45 devoirs de l’hospitalité , impérieux surtout à la campagne , le
contraignirent à faire bon accueil à cette visite importune. Quoique
la baronne ne fût certainement pas laide, jamais aucune personne
n’avait produit sur le comte une impression aussi désagréable que
celle qu’il ressentit à sa première vue. Elle fixa d’abord en entrant
un regard étincelant sur lui, puis elle baissa les yeux et s’excusa de
50 sa visite dans des termes presque humiliants pour elle-même. — Elle
se confondit en lamentations sur l’inimitié que lui avait témoignée
toute sa vie le père du comte, imbu contre elle des préventions le
plus extraordinaires , accréditées par la haine de ses ennemis, et se
plaignit de ce que, malgré la profonde misère qui l’avait accablée et
forcée à rougir de son rang, il ne lui avait jamais fait parvenir le
55 moindre secours. Elle ajouta qu’à la fin , et par une circonstance
tout à fait imprévue, une petite somme d’argent qui lui était échue
lui ayant permis de quitter la capitale pour se retirer en province
dans une ville éloignée, elle n’avait pu résister au vif désir de visiter
sur sa route le fils d’un homme qu’elle avait toujours honoré,
60 nonobstant sa haine aussi injuste que déclarée.

C’était avec l’accent touchant de la franchise que la baronne


s’exprimait ainsi, et le comte se sentit doublement ému quand, ayant
détourné ses regards de l’aspect déplaisant de la vieille, il s’extasia
à la vue de l’être gracieux, ravissant et enchanteur qui
65 accompagnait la baronne. Celle-ci se tut, et le comte, absorbé dans
sa contemplation, n’y prit pas garde et gardait le silence. Alors la
baronne le pria de vouloir bien l’excuser si, dans le trouble de sa
première visite, elle ne lui avait pas d’abord et avant tout présenté
sa fille Aurélia.
70
Ce fut alors seulement que le comte recouvra la parole ; il
protesta en rougissant jusqu’au blanc des yeux, et avec l’embarras
d’un jeune homme épris d’amour, contre les scrupules de la
baronne, qui lui permettrait sans doute de réparer les torts
paternels qu’il ne fallait assurément attribuer qu’à un fâcheux
75 malentendu, et il la pria, en attendant, de vouloir bien agréer l’offre
d’un appartement dans son château. — Au milieu de ses assurances
de bonne volonté, il saisit la main de la baronne ; soudain un frisson
glacial intercepta sa parole, sa respiration, et pénétra jusqu’au fond
de son âme. Il sentit sa main étreinte par une pression convulsive
80 dans les doigts crispés de la vieille, dont la longue figure décharnée
avec ses yeux caves et ternes lui parut, sous ses laids vêtements
bigarrés, semblable à un cadavre habillé et paré.

« Oh ! mon Dieu ! quel déplorable accident ! et justement dans


3
85 un moment pareil ! » Ainsi s’écria Aurélia en gémissant. D’une voix
émue et pénétrante elle expliqua au comte que sa mère avait
quelquefois et à l’improviste de ces crises nerveuses, mais que cela
se passait ordinairement très vite et sans nécessiter l’emploi
d’aucun remède. Le comte ne s’en débarrassa qu’avec peine de la
main de la baronne, mais une douce et vive sensation de plaisir vint
90 ranimer ses sens quand il prit celle d’Aurélia qu’il pressa
tendrement contre ses lèvres.

Presque parvenu à la maturité de la vie, le comte éprouvait pour


la première fois l’ardeur d’une passion violente, et il lui était
d’autant plus impossible de dissimuler la nature de ses impressions.
95 D’ailleurs, l’amabilité enfantine avec laquelle Aurélia reçut ses
prévenances, l’enivrait déjà de l’espoir le plus flatteur. Au bout de
quelques minutes la baronne avait repris connaissance, et, comme
s’il ne se fût rien passé, elle assura au comte qu’elle était fort
honorée de l’offre qu’il lui faisait de séjourner quelque temps au
10 château, et que cela effaçait d’un seul coup tous les procédés
0 injustes de son père à son égard. — L’intérieur du comte se trouva
ainsi subitement modifié, et l’on eut lieu de penser qu’une faveur
particulière du sort avait conduit près de lui la seule personne du
monde faite pour assurer son bonheur et sa félicité, à titre d’épouse
chérie et dévouée.

10 La conduite de la baronne ne se démentit pas. Elle parlait peu,


5 se montrait fort sérieuse et même concentrée à l’excès ; mais elle
manifestait dans l’occasion des sentiments doux et un cœur ouvert
aux plaisirs purs et simples. Le comte s’était accoutumé à ce visage
pâle et ridé , à l’apparence cadavéreuse de ce vieux corps semblable
à un fantôme. Il attribuait tout à l’état maladif de la baronne , et à
11 son penchant vers les idées mélancoliques et sombres : car ses
0 domestiques lui avaient appris qu’elle faisait dans le parc des
promenades nocturnes, dont le cimetière était le but.

Il eut honte de s’être laissé subjuguer trop aisément par les


préventions de son père, et ce fut absolument en vain que son vieil
oncle lui adressa de pressantes exhortations pour l’engager à
11 surmonter la passion qui s’était emparée de lui, et à rompre des
5 relations qui devaient inévitablement, tôt ou tard, l’entraîner à sa
perte. Intimement persuadé de l’amour sincère d’Aurélia, il
demanda sa main en mariage, et l’on peut imaginer avec quelle joie
la baronne, qui se voyait par là tirée de l’indigence la plus profonde
pour jouir d’une brillante fortune, consentit à cette proposition.
12
0 Bientôt disparut du visage d’Aurélia, avec sa pâleur habituelle,
l’empreinte particulière du chagrin profond et invincible qu’elle
semblait nourrir ; on vit tout le bonheur de l’amour éclater dans ses
yeux et s’épanouir sur ses joues comme la fraîcheur de la rose.

4
12 Un accident affreux, qui arriva le matin même du jour fixé pour
5 la noce, vint traverser tout à coup les vœux du comte. On avait
trouve la baronne gisant inanimée la face contre terre, dans le parc,
près du cimetière, d’où on l’avait transportée au château, au
moment même où le comte , à peine levé et dans l’ardente ivresse
de son bonheur, jetait un regard radieux par la fenêtre de sa
chambre.
13
0 Il crut d’abord que la baronne n’avait qu’une attaque de son mal
ordinaire ; mais tous les moyens employés pour la rappeler à la vie
restèrent sans succès; elle était morte! — Surprise par ce coup
imprévu, et secrètement désespérée , Aurélia s’abandonna moins à
l’explosion d’une douleur violente qu’à une consternation muette et
13 sans larmes. Le comte, inquiet des suites de cet événement , n’osa
5 toutefois rappeler à sa bien-aimée qu’en tremblant , et avec
précaution, que sa position d’orpheline, d’enfant délaissée, lui faisait
un devoir d’abjurer certaines bienséances, pour n’en pas violer une
plus rigoureuse, c’est-à-dire qu’il fallait, malgré la mort de sa mère,
rapprocher, autant que possible, le moment de leur union. Mais
alors Aurélia se jeta dans les bras du comte, et pendant qu’un
14 torrent de larmes ruisselait de ses yeux, elle s’écria d’une voix
0 émue : « Oui, oui, au nom de tous les saints ! au nom de ma félicité,
oui ! »

Le comte attribua ce mouvement d’effusion , si vivement


exprimé par Aurélia , à la pensée amère de l’abandon et de
14 l’isolement où elle se trouvait ; car les convenances lui interdisaient
5 de demeurer plus longtemps au château. Du reste, il eut soin qu’une
matrone âgée et respectable lui servit de dame de compagnie
pendant quelques semaines, à l’expiration desquelles le jour des
noces fut arrêté de nouveau, et cette fois aucun obstacle fâcheux ne
s’opposa à la cérémonie, qui couronna le bonheur d’Hyppolite et
d’Aurélia.
15
0 Néanmoins l’état singulier d’Aurélia n’avait point changé; elle
paraissait incessamment tourmentée, non pas du regret de la perte
de sa mère, mais d’une anxiété intérieure mortelle et indéfinissable.
Un jour, au milieu d’un entretien amoureux des plus doux, elle
s’était levée brusquement saisie d’une terreur soudaine, plus pâle
15 qu’une ombre, et, serrant le comte dans ses bras, comme pour
5 conjurer, en s’attachant à lui, le funeste anathème d’une puissance
ennemie et invisible, s’était écriée en versant un torrent de larmes :
« Non, jamais! jamais!… » — Cependant, depuis son mariage, cette
irritation extrême s’était beaucoup affaiblie, et le calme paraissait
rentré dans l’âme d’Aurélia.

16 Le comte avait dû nécessairement supposer qu’un secret fatal


0 affectait aussi gravement l’esprit d’Aurélia ; mais il avait vu, et avec
raison, de l’indélicatesse à la questionner sur ce sujet, tant qu’avait
5
duré son état de souffrance et qu’elle-même gardait le silence. —
Devenu l’époux d’Aurélia, il hasarda enfin, avec beaucoup de
16 ménagements, certaines allusions touchant les motifs probables de
5 cette singulière perturbation morale. Alors Aurélia dit hautement
qu’elle regardait comme une faveur du ciel cette occasion d’ouvrir
son cœur tout entier à un époux chéri. Et quelle fut la surprise du
comte en apprenant qu’Aurélia ne devait cette sombre inquiétude,
et l’altération de ses facultés, qu’à l’influence et aux menées
coupables de sa mère ?

17 « Y a-t-il au monde, s’écria Aurélia, quelque chose de plus


0 épouvantable que d’être réduit à haïr, à abhorrer sa propre mère ! »
— Ainsi ni le père ni le vieux oncle d’Hyppolite n’avaient nullement
cédé à d’injustes préventions, et la baronne avait abusé le comte
avec une hypocrisie méditée. Il était donc obligé de regarder comme
un bienfait du sort que cette méchante femme fût morte le jour fixé
pour son mariage, et il ne dissimula pas cette pensée. Mais Aurélia
17 lui révéla que justement après cet événement , elle avait été frappée
5 par un affreux pressentiment de l’idée accablante et sinistre que la
défunte surgirait un jour de sa tombe pour l’arracher aux bras de
son amant et l’entraîner dans l’abîme.

Voici ce qu’Aurélia raconta à son mari, d’après les souvenirs


18 confus de son enfance. — Un jour, au moment même de son réveil,
0 un grand tumulte s’éleva dans la maison, elle entendit ouvrir et
refermer violemment les portes, et des voix étrangères crier avec
confusion.. Le calme enfin commençait à se rétablir, quand sa bonne
vint la prendre dans ses bras et la porta dans une grande chambre,
où beaucoup de monde était rassemblé autour d’une longue table,
sur laquelle elle vit couché un homme qui jouait habituellement avec
18 elle, de qui elle recevait maintes friandises, et qu’elle appelait du
5 nom de papa. Elle étendit ses petites mains vers lui et voulut
l’embrasser ; mais elle trouva ses lèvres, naguère si douces, sèches
et glacées, et Aurélia, sans savoir pourquoi, éclata en amers
sanglots. Sa bonne la transporta dans une maison inconnue, où elle
resta longtemps, jusqu’à l’arrivée d’une dame qui l’emmena en
19 carrosse avec elle : c’était sa mère, qui, peu de temps après, se
0 rendit dans la capitale, accompagnée d’Aurélia.

Aurélia avait environ seize ans, lorsqu’un jour un homme vint


voir la baronne, qui l’accueillit avec joie et familièrement, comme un
ancien ami. Ses visites devinrent de plus en plus fréquentes, et
bientôt un changement des plus sensibles s’opéra dans le train de
19 vie de la baronne. Au lieu de l’humble mansarde qui lui servait
5 d’asile, au lieu de ses vêtements misérables et d’une nourriture
malsaine, elle alla occuper un joli logement dans le plus beau
quartier de la ville, elle acheta des habits magnifiques, eut une table
supérieurement servie, qu’elle partageait avec l’étranger devenu
son commensal de tous les jours, et prit part enfin à tous les plaisirs
6
20
0 publics dont jouissait la capitale.

Toutefois cette amélioration de fortune de sa mère, ce bien-être,


qu’elle devait visiblement à l’étranger, n’apportèrent à Aurélia
aucun avantage: elle restait aussi chétivement vêtue qu’auparavant,
et tristement reléguée dans sa chambre, quand la baronne courait
20 avec son cavalier où le plaisir l’appelait.
5
L’étranger, quoiqu’il touchât presque à la quarantaine, avait
conservé une certaine fraîcheur de jeunesse ; il était grand, bien
pris dans sa taille, et sa figure pouvait passer pour une belle tête
d’homme. Malgré tout cela, il déplaisait à Aurélia, à cause de ses
21 manières toujours triviales, communes et basses, en dépit de ses
0 efforts pour se donner l’air distingué.

Peu-à-peu, il vint à poursuivre Aurélia de regards qui inspiraient


à celle-ci un effroi instinctif, et même une horreur dont elle ne
pouvait se rendre compte. Jamais, jusqu’alors, la baronne n’avait
daigné adresser à Aurélia un seul mot concernant l’étranger, quand
21 elle lui fit spontanément connaître son nom, en ajoutant que le
5 baron était un de ses parents éloignés et puissamment riche. Elle
vanta, à plusieurs reprises, sa figure et ses avantages devant
Aurélia, et finissait toujours par lui demander ce qu’elle en pensait
et s’il lui plaisait. Aurélia ne cachait nullement l’aversion profonde
qu’elle éprouvait pour l’étranger : sa mère alors lui lançait un
regard fait pour lui causer une impression de terreur, et, d’un air de
22 mépris, l’appelait une petite sotte !
0
Mais la baronne ne tarda pas à se montrer plus aimable qu’elle
n’avait jamais été ; elle donna à Aurélia de jolies robes, de riches
parures, et la fit participer à tous ses divertissements. L’étranger de
son côté s’appliquait de plus en plus à captiver ses bonnes grâces, et
ne parvint pourtant qu’à se rendre plus désagréable à ses yeux.
22 Mais Aurélia devait subir une épreuve bien plus révoltante pour sa
5 pudeur et ses sentiments délicats. Un hasard funeste l’obligea d’être
le secret témoin des rapports criminels de sa mère avec l’odieux
étranger, et quelques jours après, celui-ci, dans un accès de délire à
moitié causé par l’ivresse, osa la serrer elle-même dans ses bras
d’une manière qui ne pouvait laisser aucun doute sur ses intentions
abominables. Le désespoir lui donna dans cette circonstance une
23 force surhumaine ; elle repoussa l’agresseur si violemment qu’il
0 tomba à la renverse, et elle se sauva dans sa chambre où elle
s’enferma.

Alors la baronne lui déclara tout froidement et très positivement


que, l’étranger pourvoyant à leur entretien, elle n’avait nullement
23 envie de retomber dans sa première misère ; que toute minauderie
5 et tout scrupule étaient aussi inutiles que déplacés, et qu’enfin
Aurélia devait s’abandonner absolument à la volonté de cet homme,
7
qui menaçait autrement de les délaisser. Et, loin d’être touchée des
larmes amères de sa fille, au lieu d’avoir égard à ses supplications
lamentables, la mère dénaturée se mit à lui dépeindre, en riant
24 effrontément tout haut, les enivrants plaisirs auxquels elle allait être
0 initiée, et avec une telle licence d’expressions, avec une dérision si
affreuse de tout sentiment honnête, qu’Aurélia fut saisie malgré elle
d’une indicible frayeur.

Se voyant perdue et sans autre chance de salut qu’une fuite


24 immédiate, elle était parvenue à se procurer la clé de la porte
5 extérieure de la maison. Elle fit le soir un paquet d’un petit nombre
d’effets les plus indispensables, et, minuit déjà sonné, croyant sa
mère parfaitement endormie, elle traversait sans bruit le vestibule
faiblement éclairé, et était sur le point de sortir, quand la porte
s’ouvrit avec fracas, et elle entendit monter l’escalier d’un pas lourd
et bruyant. La baronne, vêtue d’un jupon sale et déchiré, s’élança
25 dans l’antichambre et se précipita aux genoux d’Aurélia.
0
Sa poitrine et ses bras étaient nus, ses cheveux gris flottaient en
désordre autour de sa tête ; sur ses pas entra l’étranger armé d’un
énorme bâton, et qui, la saisissant avec rage par les cheveux, se mit
à la traîner sur le parquet et à la maltraiter cruellement, en s’écriant
d’une voix perçante : « Attends ! attends, infâme sorcière ! monstre
25 infernal ! je vais te servir un digne repas de noces. » La baronne
5 terrifiée jeta un cri déchirant, et Aurélia, à peine maîtresse de ses
sens, s’élança vers une croisée ouverte en criant au secours !

Justement une patrouille armée passait dans la rue, et elle força


aussitôt l’entrée de la maison. « Saisissez-le, cria la baronne aux
soldats dans des convulsions de rage et de douleur, tenez-le ferme !
26 Regardez à son dos : c’est… » La baronne n’eut pas plutôt prononcé
0 le nom, que le sergent de police, qui commandait la patrouille, dit
avec un transport de joie : « Hoho ! nous te tenons donc à la fin ?
Urian ! » En même temps les autres maintenaient vigoureusement
l’étranger, et, en dépit de sa résistance énergique, ils l’emmenèrent
avec eux.
26
5 Malgré tout ce qui venait de se passer, la baronne avait
parfaitement deviné le projet d’Aurélia. Cependant elle se borna à la
prendre par le bras d’une manière assez rude, et à la faire rentrer
dans sa chambre, où elle l’enferma sans lui adresser la moindre
parole. Le lendemain, la baronne sortit de grand matin et ne rentra
que fort tard dans la soirée, de sorte qu’Aurélia, emprisonnée dans
sa chambre sans que personne pût la voir ou l’entendre, fut obligée
27 de passer toute la journée privée de nourriture.
0
Durant plusieurs jours ce fut à peu près le même manège de la
part de la baronne. Souvent elle regardait sa fille d’un œil étincelant
de colère, puis elle paraissait en proie à une lutte intérieure et dans
8
27 l’indécision de ce qu’elle devait faire. Enfin, un soir, elle reçut une
5 lettre qui parut lui causer une certaine joie. Après l’avoir lue, elle dit
à Aurélia : « Impertinente créature ! c’est toi qui es cause de tout
cela : mais enfin à présent le mal est réparé, et je souhaite même
que tu échappes à la malédiction terrible prononcée, pour la
punition, par le génie du mal. » Aurélia, séparée de l’homme affreux
28 qu’elle redoutait, ne songeait plus à s’enfuir, et sa mère lui rendit
0 quelque liberté.

Quelque temps s’était écoulé, lorsqu’un jour, Aurélia, se


trouvant seule et assise dans sa chambre, entendit un grand tumulte
s’élever dans la rue. La femme de chambre accourut et lui apprit
28 qu’on allait voir passer le fils du bourreau de ***, qui avait été
5 marqué pour crime de vol et d’assassinat, et qui s’était sauvé de la
maison de correction où il était détenu. Aurélia se leva en
chancelant, frappée d’un étrange pressentiment, et s’approcha de la
fenêtre :elle ne s’était pas trompée, elle reconnut l’étranger qu’on
ramenait à la prison étroitement garrotté dans une charrette et sous
bonne escorte. Mais elle tomba en arrière sur un fauteuil, et
29 presque inanimée, quand cet homme odieux jeta en passant, sur
0 elle, un regard des plus farouches, et de son poing fermé parut lui
adresser un geste menaçant.

La baronne continuait à faire des absences assez longues, et


laissait toujours seule à la maison Aurélia, qui menait ainsi une vie
triste et pénible, en proie à mille inquiétudes et dans l’appréhension
29 de quelque événement funeste, impossible à prévenir.
5
La femme de chambre, qui d’ailleurs n’était entrée dans la
maison que depuis la nuit fatale, et qui ne parlait sans doute que sur
ouï-dire, avait confirmé à Aurélia l’intimité des relations de sa mère
avec l’étranger, ajoutant que, dans toute la ville, on plaignait
vivement la baronne d’avoir été abusée d’une manière aussi indigne
30 et par un scélérat si infâme. Aurélia ne savait que trop bien que les
0 choses s’étaient passées tout différemment. Elle ne pouvait
admettre d’ailleurs que les gardes de police au moins, qui avaient
opéré l’arrestation, ne sussent pas à quoi s’en tenir sur les rapports
qu’avait eus le fils du bourreau avec la baronne, quand celle-ci
l’avait désigné par son véritable nom, et leur avait révélé la secrète
30 marque d’infamie qui devait constater son identité.
5
Il n’était donc pas extraordinaire que la femme de chambre fit
allusion quelquefois, d’une manière détournée, aux propos
équivoques qui circulaient à ce sujet. On prétendait même que la
cour de justice criminelle s’était livrée à une enquête sévère, et que
la baronne s’était vue menacée de l’emprisonnement, par suite des
31 étranges révélations de ce misérable fils du bourreau. — Et la
0 pauvre Aurélia n’avait-elle pas une nouvelle preuve des sentiments
corrompus de sa mère, qui persistait à séjourner dans la capitale
9
après cet horrible éclat.

31 À la fin pourtant, la baronne, forcée de se soustraire aux


5 soupçons les plus graves et les plus honteux, se décida à fuir dans
un pays éloigne. C’est dans ce voyage qu’elle arriva au château du
comte, et nous avons raconté plus haut ce qui s’y passa. Aurélia
devait se trouver au comble du bonheur d’être enfin délivrée de tant
de craintes et de soucis ; mais quelle fut, hélas! son extrême
épouvante, quand, ayant avec épanchement parlé à sa mère de son
32 amour, de son espoir dans son avenir doux et prospère, elle entendit
0 celle-ci s’écrier d’une voix courroucée, et les yeux enflammés de
rage : « Tu es née pour mon malheur, créature abjecte et maudite !
mais vas ! au sein même de ta félicité chimérique, la vengeance des
enfers saura t’atteindre, si une mort imprévue me ravit à la terre !
Dans ces crises horribles, qui me sont restées comme le fruit de ta
32 naissance, Satan lui-même… »Ici Aurélia s’arrêta, et, se jetant au
5 cou d’Hyppolite, elle le conjura de vouloir bien la dispenser de
répéter tout ce qu’avait inspiré à la baronne une frénésie enragée ;
car elle avait l’âme brisée au souvenir de l’horrible malédiction
proférée par sa mère dans l’égarement de son sauvage délire, et
dont l’atrocité surpassait toutes les prévisions imaginables. — Le
comte s’efforça, autant qu’il put, de consoler son épouse, quoiqu’il
33 se sentit pénétré lui-même d’un mortel frisson de terreur. Redevenu
0 plus calme, il fut obligé de s’avouer encore que, bien que la baronne
fût morte, la profonde abjection de sa vie jetait sur sa propre
destinée un sombre et lugubre reflet. Déjà la réalité de cette
influence sinistre lui semblait évidente et palpable.

33 Peu de temps après, un grave changement se manifesta dans


5 l’état d’Aurélia. Ses yeux éteints, sa pâleur livide semblaient des
symptômes d’une maladie particulière, tandis que l’agitation et le
trouble mêlé de stupeur de son esprit laissaient pressentir qu’un
nouveau secret était la cause de son anxiété et de ses souffrances.
Elle fuyait même la présence de son mari, tantôt s’enfermant dans
sa chambre des heures entières, tantôt cherchant la solitude dans
34 les endroits du parc les plus écartés. À son retour, la rougeur de ses
0 yeux témoignait des pleurs répandus, et, dans l’altération de tous
ses traits, on devinait qu’elle avait eu à lutter contre d’affreuse
angoisses.

Le comte chercha vainement à découvrir le véritable motif de ce


34 funeste dérangement. À la fin il tomba dans un morne
5 découragement, et les conjectures d’un médecin célèbre qu’il avait
mandé, ne parvinrent pas à le consoler. Celui-ci attribuait au
changement de position de la comtesse, c’est-à-dire à son mariage,
cette surexcitation de sensibilité et les visions menaçantes dont elle
était poursuivie, affirmant qu’on pouvait en augurer que bientôt un
doux fruit naîtrait de l’union fortunée des deux époux.
35
10
0
Un jour même, étant à table avec le comte et la comtesse, le
docteur hasarda plusieurs allusions a l’état de grossesse supposé
d’Aurélia. Celle-ci ne paraissait nullement s’occuper des discours du
médecin; mais elle manifesta tout d’un coup l’attention la plus vive,
lorsqu’il se mit à parler des envies extraordinaires que les femmes
35 éprouvent souvent dans cet état, et auxquelles il est impossible
5 qu’elles résistent sans préjudice pour leur enfant, et même quand
elles savent que leur santé en sera compromise. La comtesse
accabla le docteur de ses questions, et celui-ci ne se lassa pas de
raconter alors, et d’après l’expérience d’une longue pratique, les
faits de ce genre les plus singuliers et les plus comiques.

36 « Cependant, disait-il, on a des exemples d’envies bien


0 autrement inconcevables , et qui ont fait commettre à certaines
femmes les actions les plus atroces. C’est ainsi que la femme d’un
forgeron fut attaquée d’un désir si violent de manger de la chair de
son mari, qu’elle en perdit le repos, jusqu’à ce qu’un jour à la fin,
celui-ci étant rentré ivre à la maison, elle se jeta sur lui à
36 l’improviste, armé d’un grand couteau, et le déchira avec ses dents
5 si cruellement, qu’il survécut à peine quelques heures. » — Le
docteur parlait encore quand on vit la comtesse tomber évanouie
dans son fauteuil, et avec des convulsions telles qu’on pouvait
craindre pour sa vie. Le médecin dut reconnaître combien il avait
agi imprudemment en racontant cette histoire épouvantable devant
une femme dont les nerfs étaient aussi délicats.
37
0 Toutefois cette crise paraissait avoir produit un effet salutaire
sur la santé d’Aurélia, et elle avait recouvré en partie sa tranquillité.
Mais bientôt, hélas ! les bizarreries multipliées de sa conduite, son
excessive pâleur toujours croissante, et le feu sombre de ses regards
vinrent rejeter dans l’esprit du comte les soupçons les plus
37 alarmants. La circonstance la plus inexplicable de l’état de la
5 comtesse était l’abstinence complète qu’on lui voyait garder; bien
plus, elle montrait pour toute espèce de nourriture, et pour la
viande surtout, une répugnance invincible, au point qu’elle était
souvent réduite à se lever de table avec les signes les plus
énergiques de dégoût et d’horreur. — Les soins du médecin furent
sans aucun résultat; car les supplications les plus tendres et les plus
38 pressantes d’Hyppolite avaient été vaines pour décider la comtesse
0 à prendre une seule goutte des remèdes ordonnés.

Cependant plusieurs semaines, des mois s’étaient écoulés


depuis que la comtesse s’obstinait à ne point manger, et il restait
incompréhensible qu’elle pût continuer à vivre ainsi. Le docteur
38 pensa qu’il y avait là-dessous quelque chose de mystérieux et de
5 surnaturel, et il prit un prétexte pour quitter le château. Mais le
comte n’eut pas de peine à comprendre que ce départ subit n’avait
point d’autre motif que l’état presque phénoménal de sa femme qui
déroutait toute l’habileté de la science, et que le docteur s’éloignait
11
pour ne pas rester davantage spectateur inutile d’une maladie
énigmatique et indéfinissable, qu’il n’avait même pas la faculté de
combattre.

On peut imaginer de quels embarras et de quels soucis le comte


devait être accablé. Mais tout cela n’était pas encore assez. Un
matin, un vieux et fidèle serviteur d’Hyppolite saisit un moment
favorable pour l’entretenir en particulier, et il lui apprit que la
comtesse, chaque nuit, sortait du château pour n’y rentrer qu’à la
pointe du jour. Le comte resta confondu à cette nouvelle. Il se
souvint aussitôt que, depuis un certain temps, en effet, à l’heure de
minuit, il était surpris par un sommeil accablant, ce qu’il attribua
alors à quelque narcotique que lui faisait prendre Aurélia pour
pouvoir quitter, sans être aperçue, la chambre à coucher qu’elle
partageait avec le comte, contrairement à l’usage reçu parmi les
personnes d’un certain rang.

Les plus noirs pressentiments vinrent assiéger Hyppolite. Il


pensa au caractère diabolique de la mère d’Aurélia qui commençait
peut-être à se révéler maintenant dans la fille; il pensa à de
coupables intrigues, à un commerce adultère, enfin au maudit fils du
bourreau. Bref, la nuit prochain devait lui dévoiler le fatal mystère
qui pouvait seul occasionner l’étrange dérangement de la comtesse.

Celle-ci avait l’habitude de préparer elle-même, tous les soirs, le


thé pour son mari, et se retirait ensuite. Ce jour-là le comte s’abstint
d’en boire pendant la lecture qu’il avait coutume de faire dans son
lit, et, quand minuit vint, il n’éprouva point, comme à l’ordinaire,
l’espèce de léthargie qui le surprenait à cette heure; cependant il
feignit de s’assoupir, et parut bientôt après comme profondément
endormi. Alors la comtesse se glissa doucement hors de son lit, elle
s’approcha de celui du comte, et, après avoir passé une lumière
devant son visage, elle sortit de la chambre avec précaution.

Le cœur d’Hyppolite battait violemment ; il se leva, jeta un


manteau sur ses épaules, et s’élança sur la trace de sa femme, qui
déjà l’avait devancé de beaucoup. Mais la lune brillait dans son
plein, et il put aisément distinguer de loin Aurélia, enveloppée d’un
négligé de nuit blanc. Elle traversa le parc, se dirigeant vers le
cimetière, et près du mur qui lui servait d’enceinte elle disparut. Le
comte arrive au même endroit, et devant lui, à quelques pas de
distance, il voit aux rayons de la lune un cercle effroyable de
fantômes ou de vieilles femmes à demi-nues, échevelées et
accroupies par terre, autour du cadavre d’un homme dont elles se
disputent les lambeaux de chair qu’elles dévorent avec une avidité
de vautours. — Aurélia est au milieu d’elles!...

Le comte s’enfuit en courant au hasard, saisi d’une horreur


inouïe, stupéfait, glacé par un frisson mortel, et se croyant poursuivi
12
par les furies de l’enfer. À la pointe du jour, et baigné de sueur, il se
retrouva à l’entrée du château. Involontairement, et maître à peine
de ses idées, il monte rapidement l’escalier et se précipite, en
traversant les appartements, vers la chambre à coucher. Il y trouva
la comtesse, paraissant plongée dans un sommeil doux et paisible.
Alors il essaya de se persuader à lui-même qu’il avait été le jouet
d’un rêve abominable, et quand il reconnut, à son manteau mouillé
par la rosée du matin, la réalité de son excursion nocturne, il voulut
encore supposer qu’une illusion de ses sens, une vision fantastique
l’avait abusé et lui avait causé cet effroi mortel. Il quitta la chambre
sans attendre le réveil de la comtesse, s’habilla et monta à cheval.
Cette promenade équestre par une belle matinée, à travers des
bosquets odoriférants animés du chant joyeux des oiseaux,
rafraîchirent ses sens et dissipèrent l’impression funeste des images
de la nuit.

Reposé et consolé, il rentra au château à l’heure du déjeuner. Mais


lorsqu’il fut à table avec la comtesse, et qu’on eut servi de la viande
devant eux, Aurélia s’étant levée pour sortir avec tous les signes
d’une aversion insurmontable, le comte vit alors se représenter à
son esprit, avec toutes les couleurs de la vérité, le spectacle affreux
de la nuit. Dans le transport de sa fureur, il se leva et cria d’une voix
terrible : « Maudite engeance d’enfer ! je comprends ton aversion
pour la nourriture des hommes : c’est du sein des tombeaux, femme
exécrable, que tu tires les repas qui font tes délices ! » Mais à peine
le comte eut-il prononcé énergiquement ces paroles, qu’Aurélia,
poussant un hurlement effroyable, se précipita sur lui, et, avec la
rage d’une hyène, le mordit dans la poitrine. Le comte terrassa la
furieuse, qui expira sur-le-champ au milieu d’horribles convulsions…
Et lui tomba dans le délire.

13
Théophile GAUTIER

1831

LA CAFETIÈRE

J’ai vu de sombres voiles

Onze étoiles,

La lune, aussi le soleil,

Me faisaient la révérence,

Tout le long de mon sommeil.

La Vision de Joseph

1 L’année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes


camarades d’atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer
quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.
Le temps, qui, à notre départ, promettait d’être superbe,
5 s’avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les
chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d’un torrent.
Nous enfoncions dans la bourbe jusqu’aux genoux, une couche
épaisse de terre grasse s’était attachée aux semelles de nos bottes,
et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas que nous
10 n’arrivâmes au lieu de notre destination qu’une heure après le
coucher du soleil.
Nous étions harassés ; aussi, notre hôte, voyant les efforts que
nous faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux
ouverts, aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun
15 dans notre chambre.
La mienne était vaste ; je sentis, en y entrant, comme un
frisson de fièvre, car il me sembla que j’entrais dans un monde
nouveau.
En effet, l’on aurait pu se croire au temps de la Régence, à
20 voir les dessus de porte de Boucher représentant les Quatre
Saisons, les meubles surchargés d’ornements de rocaille du plus
mauvais goût ; et les trumeaux des glaces sculptés lourdement.
14
Rien n’était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes,
de houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois
25 robes de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes
d’argent, jonchaient le parquet bien ciré et, à mon grand
étonnement, une tabatière d’écaille ouverte sur la cheminée était
pleine de tabac encore frais.
Je ne remarquai ces choses qu’après que le domestique,
30 déposant son bougeoir sur la table de nuit, m’eut souhaité un bon
somme, et, je l’avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je
me déshabillai promptement, je me couchai, et, pour en finir avec
ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant du
côté de la muraille.
35 Mais il me fut impossible de rester dans cette position : le lit
s’agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient
violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans
l’appartement, de sorte qu’on pouvait sans peine distinguer les
40 personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés
pendus à la muraille.
C’étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer,
des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et
aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
45 Tout à coup le feu prit un étrange degré d’activité ; une lueur
blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j’avais
pris pour de vaines peintures était la réalité ; car les prunelles de
ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière ;
leurs lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens
50 qui parlent, mais je n’entendais rien que le tic-tac de la pendule et le
sifflement de la bise d’automne.
Une terreur insurmontable s’empara de moi, mes cheveux se
hérissèrent sur mon front, mes dents s’entrechoquèrent à se briser,
une sueur froide inonda tout mon corps.
La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup
retentit longtemps, et, lorsqu’il fut éteint tout à fait...
Oh ! non, je n’ose pas dire ce qui arriva, personne ne me
55 croirait, et l’on me prendrait pour un fou.
Les bougies s’allumèrent toutes seules ; le soufflet, sans
qu’aucun être visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le
feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les
pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les
60 cendres.
Ensuite une cafetière se jeta en bas d’une table où elle était
posée, et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça
entre les tisons.
Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à
65 s’ébranler, et, agitant leurs pieds tortillés d’une manière
surprenante, vinrent se ranger autour de la cheminée.

II

15
70 Je ne savais que penser de ce que je voyais ; mais ce qui me
restait à voir était encore bien plus extraordinaire.
Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d’un gros joufflu
à barbe grise, ressemblant, à s’y méprendre, à l’idée que je me suis
faite du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son
75 cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et
son ventre rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta
lourdement par terre.
Il n’eut pas plutôt pris haleine, qu’il tira de la poche de son
pourpoint une clef d’une petitesse remarquable ; il souffla dedans
80 pour s’assurer si la forure était bien nette, et il l’appliqua à tous les
cadres les uns après les autres.
Et tous les cadres s’élargirent de façon à laisser passer
aisément les figures qu’ils renfermaient.
Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats
85 à l’air grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres
en bas de soie, en culotte de prunelle, la pointe de l’épée en haut,
tous ces personnages présentaient un spectacle si bizarre, que,
malgré ma frayeur, je ne pus m’empêcher de rire.
Ces dignes personnages s’assirent ; la cafetière sauta
90 légèrement sur la table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon
blanches et bleues, qui accoururent spontanément de dessus un
secrétaire, chacune d’elles munie d’un morceau de sucre et d’une
petite cuiller d’argent.
Quand le café fut pris, tasses, cafetières et cuillers disparurent
95 à la fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que
j’aie jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait
l’autre en parlant : ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.
Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et
m’empêcher de suivre l’aiguille, qui marchait vers minuit à pas
10 imperceptibles.
0 Enfin, minuit sonna ; une voix, dont le timbre était exactement
celui de la pendule, se fit entendre et dit :
- Voici l’heure, il faut danser.
Toute l’assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur
propre mouvement ; alors, chaque cavalier prit la main d’une dame,
10 et la même voix dit :
5 - Allons, messieurs de l’orchestre, commencez !
J’ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un
concerto italien d’un côté, et de l’autre une chasse au cerf où
plusieurs valets donnaient du cor, des piqueurs et les musiciens, qui,
jusque-là, n’avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe
11 d’adhésion.
0 Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante
s’élança des deux bouts de la salle.
On dansa d’abord le menuet.
Mais les notes rapides de la partition exécutée par les
musiciens s’accordaient mal avec ces graves révérences : aussi
11 chaque couple de danseurs, au bout de quelques minutes se mit à
5 pirouetter comme une toupie d’Allemagne. Les robes de soie des
16
femmes, froissées dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons
d’une nature particulière ; on aurait dit le bruit d’ailes d’un vol de
pigeons. Le vent qui s’engouffrait par-dessous les gonflait
prodigieusement de sorte qu’elles avaient l’air de cloches en branle.
12 L’archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes,
0 qu’il en jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs
se haussaient et se baissaient comme s’ils eussent été de vif-argent ;
les joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout
cela formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes
ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que
12 les démons eux-mêmes n’auraient pu deux minutes suivre une
5 pareille mesure.
Aussi, c’était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour
rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds
de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut,
tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait
13 les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l’orchestre les
0 devançait toujours de trois ou quatre notes.
La pendule sonna une heure ; ils s’arrêtèrent. Je vis quelque
chose qui m’avait échappé : une femme qui ne dansait pas.
Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et
ne paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait
13 autour d’elle.
5 Jamais, même en rêve, rien d’aussi parfait ne s’était présenté
à mes yeux ; une peau d’une blancheur éblouissante, des cheveux
d’un blond cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et
si transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement
qu’un caillou au fond d’un ruisseau.
14 Et je sentis que, si jamais il m’arrivait d’aimer quelqu’un, ce
0 serait elle. Je me précipitai hors du lit, d’où jusque-là je n’avais pu
bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui
agissait en moi sans que je pusse m’en rendre compte ; et je me
trouvai à ses genoux, une de ses mains dans les miennes, causant
avec elle comme si je l’eusse connue depuis vingt ans.
14 Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je
5 marquais d’une oscillation de tête la musique qui n’avait pas cessé
de jouer ; et, quoique je fusse au comble du bonheur d’entretenir
une aussi belle personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.
Cependant je n’osais lui en faire la proposition.
Il paraît qu’elle comprit ce que je voulais, car, levant vers le
15 cadran de l’horloge la main que je ne tenais pas :
0 - Quand l’aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.
Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de
m’entendre ainsi appelé par mon nom, et nous continuâmes à
causer. Enfin, l’heure indiquée sonna, la voix au timbre d’argent
vibra encore dans la chambre et dit :
15 - Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait
5 plaisir, mais vous savez ce qui en résultera.
- N’importe, répondit Angéla d’un ton boudeur.
Et elle passa son bras d’ivoire autour de mon cou.
17
- Prestissimo ! cria la voix.
Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille
touchait ma poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son
haleine suave flottait sur ma bouche.
Jamais de la vie je n’avais éprouvé une pareille émotion ; mes
16 nerfs tressaillaient comme des ressorts d’acier, mon sang coulait
0 dans mes artères en torrent de lave, et j’entendais battre mon cœur
comme une montre accrochée à mes oreilles.
Pourtant cet état n’avait rien de pénible. J’étais inondé d’une
joie ineffable et j’aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose
remarquable, quoique l’orchestre eût triplé de vitesse, nous n’avions
16 besoin de faire aucun effort pour le suivre.
5 Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et
frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient
aucun son. Angéla, qui jusqu’alors avait valsé avec une énergie et
une justesse surprenantes, parut tout à coup se fatiguer ; elle pesait
sur mon épaule comme si les jambes lui eussent manqué ; ses petits
17 pieds, qui, une minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s’en
0 détachaient que lentement, comme s’ils eussent été chargés d’une
masse de plomb.
- Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.
- Je le veux bien, répondit-elle en s’essuyant le front avec son
mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous
assis ; il n’y a plus qu’un fauteuil, et nous sommes deux.
- Qu’est-ce que cela fait, mon bel ange ? Je vous prendrai sur
17 mes genoux.
5
III

Sans faire la moindre objection, Angéla s’assit, m’entourant de


ses bras comme d’une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon
18 sein pour se réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme
0 un marbre.
Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette
position, car tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation
de cette mystérieuse et fantastique créature.
Je n’avais plus aucune idée de l’heure ni du lieu ; le monde
18 réel n’existait plus pour moi, et tous les liens qui m’y attachent
5 étaient rompus ; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait
dans le vague et l’infini ; je comprenais ce que nul homme ne peut
comprendre, les pensées d’Angéla se révélant à moi sans qu’elle eût
besoin de parler ; car son âme brillait dans son corps comme une
lampe d’albâtre, et les rayons partis de sa poitrine perçaient la
19 mienne de part en part.
0 L’alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.
Aussitôt qu’Angéla l’aperçut, elle se leva précipitamment, me
fit un geste d’adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba
de sa hauteur.
Saisi d’effroi, je m’élançai pour la relever… Mon sang se fige
19 rien que d’y penser : je ne trouvai rien que la cafetière brisée en
18
5 mille morceaux.
À cette vue, persuadé que j’avais été le jouet de quelque
illusion diabolique, une telle frayeur s’empara de moi, que je
m’évanouis.

20 IV
0
Lorsque je repris connaissance, j’étais dans mon lit ; Arrigo
Cohic et Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.
Aussitôt que j’eus ouvert les yeux, Arrigo s’écria :
- Ah ! ce n’est pas dommage ! voilà bientôt une heure que je te
20 frotte les tempes d’eau de Cologne.
5 - Que diable as-tu fait cette nuit ? Ce matin, voyant que tu ne
descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je t’ai trouvé tout
du long étendu par terre, en habit à la française, serrant dans tes
bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c’eût été une jeune
et jolie fille.
21 - Pardieu ! c’est l’habit de noce de mon grand-père, dit l’autre en
0 soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà
les boutons de strass et de filigrane qu’il nous vantait tant.
- Théodore l’aura trouvé dans quelque coin et l’aura mis pour
s’amuser. Mais à propos de quoi t’es-tu trouvé mal ? ajouta
Borgnioli. Cela est bon pour une petite-maîtresse qui a des épaules
blanches ; on la délace, on lui ôte ses colliers, son écharpe, et c’est
une belle occasion de faire des minauderies.
- Ce n’est qu’une faiblesse qui m’a pris ; je suis sujet à cela,
répondis-je sèchement.
Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.
Et puis l’on déjeuna.
Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore
plus ; moi, je ne mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s’était
passé me causait d’étranges distractions.
Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n’y eut pas
moyen de sortir ; chacun s’occupa comme il put. Borgnioli
tambourina des marches guerrières sur les vitres ; Arrigo et l’hôte
firent une partie de dames ; moi, je tirai de mon album un carré de
vélin, et je me mis à dessiner.
Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon,
sans que j’y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent
représenter avec la plus merveilleuse exactitude la cafetière qui
avait joué un rôle si important dans les scènes de la nuit.
- C’est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla,
dit l’hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler
par-dessus mon épaule.
En effet, ce qui m’avait semblé tout à l’heure une cafetière
était bien réellement le profil doux et mélancolique d’Angéla.
- De par tous les saints du paradis ! est-elle morte ou vivante ?
m’écriai-je d’un ton de voix tremblante comme si ma vie eût
dépendu de sa réponse.
- Elle est morte, il y a deux ans, d’une fluxion de poitrine à la
19
suite d’un bal.
- Hélas ! répondis-je douloureusement.
Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le
papier dans l’album.
Je venais de comprendre qu’il n’y avait plus pour moi de
bonheur sur la terre !

La Vénus d’Ille

Prosper Mérimée

1837

Ἵλεως, ἢν δ'ἐγώ, ἔστω ὁ ἀνδριὰὰς

καὶ ὰ ἤπιος οὕτως ἀνδρεῖος ὤν.

ΛΟΥΚΙΑΝΟΥ ΦΙΛΟΨΕΥΔΗΣ

1 Je descendais le dernier coteau du Canigou, et, bien que le


soleil fût déjà couché, je distinguais dans la plaine les maisons de la
petite ville d’Ille, vers laquelle je me dirigeais.
« Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de guide depuis la
veille, vous savez sans doute où demeure M. de Peyrehorade ?
5 — Si je le sais ! s’écria-t-il, je connais sa maison comme la mienne,
et s’il ne faisait pas si noir, je vous la montrerais. C’est la plus belle
d’Ille. Il a de l’argent, oui, M. de Peyrehorade ; et il marie son fils à
plus riche que lui encore.
— Et ce mariage se fera-t-il bientôt ? lui demandai-je.
10 — Bientôt ! il se peut que déjà les violons soient commandés pour la
noce. Ce soir, peut-être, demain, après-demain, que sais-je ! C’est à
Puygarrig que ça se fera ; car c’est mademoiselle de Puygarrig que
monsieur le fils épouse. Ce sera beau, oui ! »
J’étais recommandé à M. de Peyrehorade par mon ami M. de P.
15 C’était, m’avait-il dit, un antiquaire fort instruit et d’une
complaisance à toute épreuve. Il se ferait un plaisir de me montrer
toutes les ruines à dix lieues à la ronde. Or je comptais sur lui pour
visiter les environs d’Ille, que je savais riches en monuments
antiques et du Moyen Âge. Ce mariage, dont on me parlait alors
20 pour la première fois, dérangeait tous mes plans.
Je vais être un trouble-fête, me dis-je. Mais j’étais attendu ;
20
annoncé par M. de P., il fallait bien me présenter.
« Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme nous étions
déjà dans la plaine, gageons un cigare que je devine ce que vous
25 allez faire chez M. de Peyrehorade ?
— Mais, répondis-je en lui tendant un cigare, cela n’est pas bien
difficile à deviner. À l’heure qu’il est, quand on a fait six lieues dans
le Canigou, la grande affaire, c’est de souper.
— Oui, mais demain ?… Tenez, je parierais que vous venez à Ille
30 pour voir l’idole ? j’ai deviné cela à vous voir tirer en portrait les
saints de Serrabona.
— L’idole ! quelle idole ? » Ce mot avait excité ma curiosité.
« Comment ! on ne vous a pas conté, à Perpignan, comment M. de
Peyrehorade avait trouvé une idole en terre ?
35 — Vous voulez dire une statue en terre cuite, en argile ?
— Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi faire des gros
sous. Elle vous pèse autant qu’une cloche d’église. C’est bien avant
dans la terre, au pied d’un olivier, que nous l’avons eue.
— Vous étiez donc présent à la découverte ?
40 — Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours, à
Jean Coll et à moi, de déraciner un vieil olivier qui était gelé de
l’année dernière, car elle a été bien mauvaise, comme vous savez.
Voilà donc qu’en travaillant Jean Coll qui y allait de tout cœur, il
donne un coup de pioche, et j’entends bimm… comme s’il avait tapé
45 sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je dis. Nous piochons
toujours, nous piochons, et voilà qu’il paraît une main noire, qui
semblait la main d’un mort qui sortait de terre. Moi, la peur me
prend. Je m’en vais à Monsieur, et je lui dis : ― Des morts, notre
maître, qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé. — Quels morts ?
50 qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plus tôt vu la main qu’il s’écrie : —
Un antique ! un antique ! — Vous auriez cru qu’il avait trouvé un
trésor. Et le voilà, avec la pioche, avec les mains, qui se démène et
qui faisait quasiment autant d’ouvrage que nous deux.
— Et enfin que trouvâtes-vous ?
55 — Une grande femme noire plus qu’à moitié nue, révérence parler,
monsieur, toute en cuivre, et M. de Peyrehorade nous a dit que
c’était une idole du temps des païens… du temps de Charlemagne,
quoi !
— Je vois ce que c’est… Quelque bonne Vierge en bronze d’un
60 couvent détruit.
— Une bonne Vierge ! ah bien oui !… Je l’aurais bien reconnue, si
ç’avait été une bonne Vierge. C’est une idole, vous dis-je ; on le voit
bien à son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs… On dirait
qu’elle vous dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant.
65 — Des yeux blancs ? Sans doute ils sont incrustés dans le bronze. Ce
sera peut-être quelque statue romaine.
— Romaine ! c’est cela. M. de Peyrehorade dit que c’est une
Romaine. Ah ! Je vois bien que vous êtes un savant comme lui.
— Est-elle entière, bien conservée ?
70 — Oh ! monsieur, il ne lui manque rien. C’est encore plus beau et
mieux fini que le buste de Louis-Philippe, qui est à la mairie, en
21
plâtre peint. Mais avec tout cela, la figure de cette idole ne me
revient pas. Elle a l’air méchante… et elle l’est aussi.
— Méchante ! Quelle méchanceté vous a-t-elle faite ?
75 — Pas à moi précisément ; mais vous allez voir. Nous nous étions mis
à quatre pour la dresser debout et M. de Peyrehorade, qui lui aussi
tirait à la corde, bien qu’il n’ait guère plus de force qu’un poulet, le
digne homme ! Avec bien de la peine nous la mettons droite.
J’amassais un tuileau pour la caler, quand, patatras ! la voilà qui
80 tombe à la renverse tout d’une masse. Je dis : Gare dessous ! Pas
assez vite pourtant, car Jean Coll n’a pas eu le temps de tirer sa
jambe…
— Et il a été blessé ?
— Cassée net comme un échalas, sa pauvre jambe ! Pécaïre ! quand
85 j’ai vu cela, moi, j’étais furieux. Je voulais défoncer l’idole à coups de
pioche, mais M, de Peyrehorade m’a retenu. Il a donné de l’argent à
Jean Coll, qui tout de même est encore au lit depuis quinze jours que
cela lui est arrivé, et le médecin dit qu’il ne marchera jamais de
cette jambe-là comme de l’autre. C’est dommage, lui qui était notre
90 meilleur coureur et, après monsieur le fils, le plus malin joueur de
paume. C’est que M. Alphonse de Peyrehorade en a été triste, car
c’est Coll qui faisait sa partie. Voilà qui était beau à voir comme ils
se renvoyaient les balles. Paf ! paf ! Jamais elles ne touchaient terre.
»
95 Devisant de la sorte, nous entrâmes à Ille, et je me trouvai
bientôt en présence de M. de Peyrehorade. C’était un petit vieillard
vert encore et dispos, poudré, le nez rouge, l’air jovial et goguenard.
Avant d’avoir ouvert la lettre de M. de P., il m’avait installé devant
une table bien servie, et m’avait présenté à sa femme et à son fils
10 comme un archéologue illustre, qui devait tirer le Roussillon de
0 l’oubli où le laissait l’indifférence des savants.
Tout en mangeant de bon appétit, car rien ne dispose mieux
que l’air vif des montagnes, j’examinais mes hôtes. J’ai dit un mot de
M. de Peyrehorade ; je dois ajouter que c’était la vivacité même. Il
parlait, mangeait, se levait, courait à sa bibliothèque, m’apportait
10 des livres, me montrait des estampes, me versait à boire ; il n’était
5 jamais deux minutes en repos. Sa femme, un peu trop grasse,
comme la plupart des Catalanes lorsqu’elles ont passé quarante ans,
me parut une provinciale renforcée, uniquement occupée des soins
de son ménage. Bien que le souper fût suffisant pour six personnes
au moins, elle courut à la cuisine, fit tuer des pigeons, frire des
11 milliasses, ouvrit je ne sais combien de pots de confitures. En un
0 instant la table fut encombrée de plats et de bouteilles, et je serais
certainement mort d’indigestion si j’avais goûté seulement à tout ce
qu’on m’offrait. Cependant, à chaque plat que je refusais, c’étaient
de nouvelles excuses. On craignait que je ne me trouvasse bien mal
à Ille. Dans la province on a si peu de ressources, et les Parisiens
11 sont si difficiles !
5 Au milieu des allées et venues de ses parents, M. Alphonse de
Peyrehorade ne bougeait pas plus qu’un Terme. C’était un grand
jeune homme de vingt-six ans, d’une physionomie belle et régulière,
22
mais manquant d’expression. Sa taille et ses formes athlétiques
justifiaient bien la réputation d’infatigable joueur de paume qu’on
12 lui faisait dans le pays. Il était ce soir-là habillé avec élégance,
0 exactement d’après la gravure du dernier numéro du Journal des
modes. Mais il me semblait gêné dans ses vêtements ; il était roide
comme un piquet dans son col de velours, et ne se tournait que tout
d’une pièce. Ses mains grosses et hâlées, ses ongles courts,
contrastaient singulièrement avec son costume. C’étaient des mains
12 de laboureur sortant des manches d’un dandy. D’ailleurs, bien qu’il
5 me considérât de la tête aux pieds fort curieusement, en ma qualité
de Parisien, il ne m’adressa qu’une seule fois la parole dans toute la
soirée, ce fut pour me demander où j’avais acheté la chaîne de ma
montre.
« Ah çà ! mon cher hôte, me dit M. de Peyrehorade, le souper
13 tirant à sa fin, vous m’appartenez, vous êtes chez moi. Je ne vous
0 lâche plus, sinon quand vous aurez vu tout ce que nous avons de
curieux dans nos montagnes. Il faut que vous appreniez à connaître
notre Roussillon, et que vous lui rendiez justice. Vous ne vous doutez
pas de tout ce que nous allons vous montrer. Monuments
phéniciens, celtiques, romains, arabes, byzantins, vous verrez tout,
13 depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. Je vous mènerai partout et ne vous
5 ferai pas grâce d’une brique. »
Un accès de toux l’obligea de s’arrêter. J’en profitai pour lui
dire que je serais désolé de le déranger dans une circonstance aussi
intéressante pour sa famille. S’il voulait bien me donner ses
excellents conseils sur les excursions que j’aurais à faire, je
14 pourrais, sans qu’il prît la peine de m’accompagner…
0 « Ah ! vous voulez parler du mariage de ce garçon-là, s’écria-t-
il en m’interrompant. Bagatelle ! ce sera fait après-demain. Vous
ferez la noce avec nous, en famille, car la future est en deuil d’une
tante dont elle hérite. Ainsi point de fête, point de bal… C’est
dommage… vous auriez vu danser nos Catalanes… Elles sont jolies,
14 et peut-être l’envie vous aurait-elle pris d’imiter mon Alphonse. Un
5 mariage, dit-on, en amène d’autres… Samedi, les jeunes gens
mariés, je suis libre, et nous nous mettons en course. Je vous
demande pardon de vous donner l’ennui d’une noce de province.
Pour un Parisien blasé sur les fêtes… et une noce sans bal encore !
Pourtant, vous verrez une mariée… une mariée… vous m’en direz
15 des nouvelles… Mais vous êtes un homme grave et vous ne regardez
0 plus les femmes. J’ai mieux que cela à vous montrer. Je vous ferai
voir quelque chose !… Je vous réserve une fière surprise pour
demain.
— Mon Dieu ! lui dis-je, il est difficile d’avoir un trésor dans sa
maison sans que le public en soit instruit. Je crois deviner la
15 surprise que vous me préparez. Mais si c’est de votre statue qu’il
5 s’agit, la description que mon guide m’en a faite n’a servi qu’à
exciter ma curiosité et à me disposer à l’admiration.
— Ah ! il vous a parlé de l’idole, car c’est ainsi qu’ils appellent ma
belle Vénus Tur… mais je ne veux rien vous dire. Demain, au grand
jour, vous la verrez, et vous me direz si j’ai raison de la croire un
23
16 chef-d’œuvre. Parbleu ! vous ne pouviez arriver plus à propos ! Il y a
0 des inscriptions que moi, pauvre ignorant, j’explique à ma manière…
mais un savant de Paris !… Vous vous moquerez peut-être de mon
interprétation… car j’ai fait un mémoire… moi qui vous parle… vieil
antiquaire de province, je me suis lancé… Je veux faire gémir la
presse … Si vous vouliez bien me lire et me corriger, je pourrais
16 espérer… Par exemple, je suis bien curieux de savoir comment vous
5 traduirez cette inscription sur le socle : CAVE… Mais je ne veux rien
vous demander encore ! À demain, à demain ! Pas un mot sur la
Vénus aujourd’hui !
— Tu as raison, Peyrehorade, dit sa femme, de laisser là ton idole.
Tu devrais voir que tu empêches monsieur de manger. Va, monsieur
17 a vu à Paris de bien plus belles statues que la tienne. Aux Tuileries,
0 il y en a des douzaines, et en bronze aussi.
— Voilà bien l’ignorance, la sainte ignorance de la province !
interrompit M. de Peyrehorade. Comparer un antique admirable aux
plates figures de Coustou !
Comme avec irrévérence
17 Parle des dieux ma ménagère !
5 Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse ma statue
pour en faire une cloche à notre église ? C’est qu’elle en eût été la
marraine. Un chef-d’œuvre de Myron, monsieur !
— Chef-d’œuvre ! chef-d’œuvre ! un beau chef-d’œuvre qu’elle a
fait ! casser la jambe d’un homme !
18 — Ma femme, vois-tu ? dit M. de Peyrehorade d’un ton résolu, et
0 tendant vers elle sa jambe droite dans un bas de soie chinée, si ma
Vénus m’avait cassé cette jambe-là, je ne la regretterais pas.
— Bon Dieu ! Peyrehorade, comment peux-tu dire cela !
Heureusement que l’homme va mieux… Et encore je ne peux pas
prendre sur moi de regarder la statue qui fait des malheurs comme
18 celui-là. Pauvre Jean Coll !
5 — Blessé par Vénus monsieur, dit M. de Peyrehorade riant d’un gros
rire, blessé par Vénus, le maraud se plaint.
veneris nec præmia noris.
Qui n’a été blessé par Vénus ? »
M. Alphonse, qui comprenait le français mieux que le latin,
19 cligna de l’œil d’un air d’intelligence, et me regarda comme pour me
0 demander : Et vous, Parisien, comprenez-vous ?
Le souper finit. Il y avait une heure que je ne mangeais plus.
J’étais fatigué, et je ne pouvais parvenir à cacher les fréquents
bâillements qui m’échappaient. Madame de Peyrehorade s’en
aperçut la première, et remarqua qu’il était temps d’aller dormir.
19 Alors commencèrent de nouvelles excuses sur le mauvais gîte que
5 j’allais avoir. Je ne serais pas comme à Paris. En province on est si
mal ! Il fallait de l’indulgence pour les Roussillonnais. J’avais beau
protester qu’après une course dans les montagnes une botte de
paille me serait un coucher délicieux, on me priait toujours de
pardonner à de pauvres campagnards s’ils ne me traitaient pas aussi
20 bien qu’ils l’eussent désiré. Je montai enfin à la chambre qui m’était
0 destinée, accompagné de M. de Peyrehorade. L’escalier, dont les
24
marches supérieures étaient en bois, aboutissait au milieu d’un
corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.
« À droite, me dit mon hôte, c’est l’appartement que je destine
à la future madame Alphonse. Votre chambre est au bout du corridor
20 opposé. Vous sentez bien, ajouta-t-il d’un air qu’il voulait rendre fin,
5 vous sentez bien qu’il faut isoler de nouveaux mariés. Vous êtes à un
bout de la maison, eux à l’autre. »
Nous entrâmes dans une chambre bien meublée, où le premier
objet sur lequel je portai la vue fut un lit long de sept pieds, large de
six, et si haut qu’il fallait un escabeau pour s’y guinder. Mon hôte
21 m’ayant indiqué la position de la sonnette, et s’étant assuré par lui-
0 même que le sucrier était plein, les flacons d’eau de Cologne
dûment placés sur la toilette, après m’avoir demandé plusieurs fois
si rien ne me manquait, me souhaita une bonne nuit et me laissa
seul.
Les fenêtres étaient fermées. Avant de me déshabiller, j’en
21 ouvris une pour respirer l’air frais de la nuit, délicieux après un long
5 souper. En face était le Canigou, d’un aspect admirable en tout
temps, mais qui me parut ce soir-là la plus belle montagne du
monde, éclairé qu’il était par une lune resplendissante. Je demeurai
quelques minutes à contempler sa silhouette merveilleuse, et j’allais
fermer ma fenêtre, lorsque, baissant les yeux, j’aperçus la statue sur
22 un piédestal à une vingtaine de toises de la maison. Elle était placée
0 à l’angle d’une haie vive qui séparait un petit jardin d’un vaste carré
parfaitement uni, qui, je l’appris plus tard, était le jeu de paume de
la ville. Ce terrain, propriété de M. de Peyrehorade, avait été cédé
par lui à la commune, sur les pressantes sollicitations de son fils.
À la distance où j’étais, il m’était difficile de distinguer
22 l’attitude de la statue ; je ne pouvais juger que de sa hauteur, qui me
5 parut de six pieds environ. En ce moment, deux polissons de la ville
passaient sur le jeu de paume, assez près de la haie, sifflant le joli
air du Roussillon : Montagnes régalades. Ils s’arrêtèrent pour
regarder la statue ; un d’eux l’apostropha même à haute voix. Il
parlait catalan ; mais j’étais dans le Roussillon depuis assez
23 longtemps pour pouvoir comprendre à peu près ce qu’il disait.
0 « Te voilà donc, coquine ! (Le terme catalan était plus
énergique.) Te voilà ! disait-il. C’est donc toi qui as cassé la jambe à
Jean Coll ! Si tu étais à moi, je te casserais le cou.
— Bah ! avec quoi ? dit l’autre. Elle est de cuivre, et si dure
qu’Étienne a cassé sa lime dessus, essayant de l’entamer. C’est du
23 cuivre du temps des païens ; c’est plus dur que je ne sais quoi.
5 — Si j’avais mon ciseau à froid (il paraît que c’était un apprenti
serrurier), je lui ferais bientôt sauter ses grands yeux blancs, comme
je tirerais une amande de sa coquille. Il y a pour plus de cent sous
d’argent. »
Ils firent quelques pas en s’éloignant.
24 « Il faut que je souhaite le bonsoir à l’idole, » dit le plus grand
0 des apprentis, s’arrêtant tout à coup.
Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. Je le vis
déployer le bras, lancer quelque chose, et aussitôt un coup sonore
25
retentit sur le bronze. Au même instant l’apprenti porta la main à sa
tête en poussant un cri de douleur.
24 « Elle me l’a rejetée ! » s’écria-t-il.
5 Et mes deux polissons prirent la fuite à toutes jambes. Il était
évident que la pierre avait rebondi sur le métal, et avait puni ce
drôle de l’outrage qu’il faisait à la déesse.
Je fermai la fenêtre en riant de bon cœur.
« Encore un Vandale puni par Vénus ! Puissent tous les
25 destructeurs de nos vieux monuments avoir ainsi la tête cassée ! »
0 Sur ce souhait charitable, je m’endormis.
Il était grand jour quand je me réveillai. Auprès de mon lit
étaient, d’un côté, M. de Peyrehorade, en robe de chambre ; de
l’autre, un domestique envoyé par sa femme, une tasse de chocolat
à la main.
25 « Allons, debout, Parisien ! Voilà bien mes paresseux de la
5 capitale ! disait mon hôte pendant que je m’habillais à la hâte. Il est
huit heures, et encore au lit ! Je suis levé, moi, depuis six heures.
Voilà trois fois que je monte ; je me suis approché de votre porte sur
la pointe du pied : personne, nul signe de vie. Cela vous fera mal de
trop dormir à votre âge. Et ma Vénus que vous n’avez pas encore
26 vue ! Allons, prenez-moi vite cette tasse de chocolat de Barcelone…
0 Vraie contrebande… Du chocolat comme on n’en a pas à Paris.
Prenez des forces, car lorsque vous serez devant ma Vénus, on ne
pourra plus vous en arracher. »
En cinq minutes je fus prêt, c’est-à-dire à moitié rasé, mal
boutonné, et brûlé par le chocolat que j’avalai bouillant. Je
26 descendis dans le jardin, et me trouvai devant une admirable statue.
5 C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse beauté. Elle
avait le haut du corps nu, comme les Anciens représentaient
d’ordinaire les grandes divinités ; la main droite, levée à la hauteur
du sein, était tournée, la paume en dedans, le pouce et les deux
premiers doigts étendus, les deux autres légèrement ployés. L’autre
27 main, rapprochée de la hanche, soutenait la draperie qui couvrait la
0 partie inférieure du corps. L’attitude de cette statue rappelait celle
du Joueur de mourre qu’on désigne, je ne sais trop pourquoi, sous le
nom de Germanicus. Peut être avait-on voulu représenter la déesse
jouant au jeu de mourre.
Quoi qu’il en soit, il est impossible de voir quelque chose de
27 plus parfait que le corps de cette Vénus ; rien de plus suave, de plus
5 voluptueux que ses contours ; rien de plus élégant et de plus noble
que sa draperie. Je m’attendais à quelque ouvrage du Bas-Empire ;
je voyais un chef-d’œuvre du meilleur temps de la statuaire. Ce qui
me frappait surtout, c’était l’exquise vérité des formes, en sorte
qu’on aurait pu les croire moulées sur nature, si la nature produisait
28 d’aussi parfaits modèles.
0 La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir été dorée
autrefois. La tête, petite comme celle de presque toutes les statues
grecques, était légèrement inclinée en avant. Quant à la figure,
jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le
type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique dont il me
26
28 souvienne. Ce n’était point cette beauté calme et sévère des
5 sculpteurs grecs, qui, par système, donnaient à tous les traits une
majestueuse immobilité. Ici, au contraire, j’observais avec surprise
l’intention marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’à
la méchanceté. Tous les traits étaient contractés légèrement : les
yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines
29 quelque peu gonflées. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce
0 visage d’une incroyable beauté cependant. En vérité, plus on
regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment
pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de
toute sensibilité.
« Si le modèle a jamais existé, dis-je à M. de Peyrehorade, et je
29 doute que le Ciel ait jamais produit une telle femme, que je plains
5 ses amants ! Elle a dû se complaire à les faire mourir de désespoir. Il
y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai
jamais vu rien de si beau.
— C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ! »
s’écria M. de Peyrehorade, satisfait de mon enthousiasme.
30 Cette expression d’ironie infernale était augmentée peut-être
0 par le contraste de ses yeux incrustés d’argent et très brillants avec
la patine d’un vert noirâtre que le temps avait donnée à toute la
statue. Ces yeux brillants produisaient une certaine illusion qui
rappelait la réalité, la vie. Je me souvins de ce que m’avait dit mon
guide, qu’elle faisait baisser les yeux à ceux qui la regardaient. Cela
30 était presque vrai, et je ne pus me défendre d’un mouvement de
5 colère contre moi-même en me sentant un peu mal à mon aise
devant cette figure de bronze.
« Maintenant que vous avez tout admiré en détail, mon cher
collègue en antiquaillerie, dit mon hôte, ouvrons, s’il vous plaît, une
conférence scientifique. Que dites-vous de cette inscription, à
31 laquelle vous n’avez point pris garde encore ? »
0 Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces mots :
CAVE AMANTEM.
« Quid dicis, doctissime ? me demanda-t-il en se frottant les
mains. Voyons si nous nous rencontrerons sur le sens de ce cave
amantem !
31 — Mais, répondis-je, il y a deux sens. On peut traduire : « Prends
5 garde à celui qui t’aime, défie-toi des amants. » Mais, dans ce sens,
je ne sais si cave amantem serait d’une bonne latinité. En voyant
l’expression diabolique de la dame, je croirais plutôt que l’artiste a
voulu mettre en garde le spectateur contre cette terrible beauté. Je
traduirais donc : « Prends garde à toi si elle t’aime. »
32 — Humph ! dit M. de Peyrehorade, oui, c’est un sens admirable ;
0 mais, ne vous en déplaise, je préfère la première traduction, que je
développerai pourtant. Vous connaissez l’amant de Vénus ?
— Il y en a plusieurs.
— Oui ; mais le premier, c’est Vulcain. N’a-t-on pas voulu dire : «
Malgré toute ta beauté, ton air dédaigneux, tu auras un forgeron, un
32 vilain boiteux pour amant ? Leçon profonde, monsieur, pour les
5 coquettes ! »
27
Je ne pus m’empêcher de sourire, tant l’explication me parut
tirée par les cheveux.
« C’est une terrible langue que le latin avec sa concision,
observai-je pour éviter de contredire formellement mon antiquaire,
33 et je reculai de quelques pas afin de mieux contempler la statue.
0 — Un instant, collègue ! dit M. de Peyrehorade en m’arrêtant par le
bras, vous n’avez pas tout vu. Il y a encore une autre inscription.
Montez sur le socle et regardez au bras droit. » En parlant ainsi il
m’aidait à monter.
Je m’accrochai sans trop de façons au cou de la Vénus, avec
33 laquelle je commençais à me familiariser. Je la regardai même un
5 instant sous le nez, et la trouvai de près encore plus méchante et
encore plus belle. Puis je reconnus qu’il y avait, gravés sur le bras,
quelques caractères d’écriture cursive antique, à ce qu’il me
sembla. À grand renfort de bésicles j’épelai ce qui suit, et cependant
M, de Peyrehorade répétait chaque mot à mesure que je le
34 prononçais, approuvant du geste et de la voix. Je lus donc :
0 VENERI TVRBVL…
EVTYCHES MYRO
IMPERIO FECIT.
Après ce mot TVRBVL de la première ligne, il me sembla qu’il
y avait quelques lettres effacées ; mais TVRBVL était parfaitement
34 lisible.
5 « Ce qui veut dire ?… » me demanda mon hôte radieux et
souriant avec malice, car il pensait bien que je ne me tirerais pas
facilement de ce TVRBVL.
« Il y a un mot que je ne m’explique pas encore, lui dis-je ; tout
le reste est facile. Eutychès Myron a fait cette offrande à Vénus par
35 son ordre.
0 — À merveille. Mais TVRBVL, qu’en faites-vous ? Qu’est-ce que
TVRBVL ?
— TVRBVL m’embarrasse fort. Je cherche en vain quelque épithète
connue de Vénus qui puisse m’aider. Voyons, que diriez-vous de
TVRBVLENTA ? Vénus qui trouble, qui agite… Vous vous apercevez
35 que je suis toujours préoccupé de son expression méchante.
5 TVRBVLENTA, ce n’est point une trop mauvaise épithète pour Vénus
», ajoutai-je d’un ton modeste, car je n’étais pas moi-même fort
satisfait de mon explication.
« Vénus turbulente ! Vénus la tapageuse ! Ah ! vous croyez donc que
ma Vénus est une Vénus de cabaret ? Point du tout, monsieur ; c’est
36 une Vénus de bonne compagnie. Mais je vais vous expliquer ce
0 TVRBVL… Au moins vous me promettez de ne point divulguer ma
découverte avant l’impression de mon mémoire. C’est que, voyez-
vous, je m’en fais gloire, de cette trouvaille là… Il faut bien que vous
nous laissiez quelques épis à glaner, à nous autres pauvres diables
de provinciaux. Vous êtes si riches, messieurs les savants de Paris !
36 »
5 Du haut du piédestal, où j’étais toujours perché, je lui promis
solennellement que je n’aurais jamais l’indignité de lui voler sa
découverte.
28
« TVRBVL…, monsieur, dit-il en se rapprochant et baissant la voix de
peur qu’un autre que moi ne pût l’entendre, lisez TVRBVLNERÆ.
37 — Je ne comprends pas davantage.
0 — Écoutez bien. À une lieue d’ici, au pied de la montagne, il y a un
village qui s’appelle Boulternère. C’est une corruption du mot latin
TVRBVLNERA. Rien de plus commun que ces inversions.
Boultemère, monsieur, a été une ville romaine. Je m’en étais
toujours douté, mais jamais je n’en avais eu la preuve. La preuve, la
37 voilà. Cette Vénus était la divinité topique de la cité de Boultemère ;
5 et ce mot de Boultemère, que je viens de démontrer d’origine
antique, prouve une chose bien plus curieuse, c’est que Boultemère,
avant d’être une ville romaine, a été une ville phénicienne ! »
Il s’arrêta un moment pour respirer et jouir de ma surprise. Je
parvins à réprimer une forte envie de rire.
38 « En effet, poursuivit-il, TVRBVLNERA' est pur phénicien,
0 TVR, prononcez TOUR… TOUR et SOUR, même mot, n’est-ce pas ?
SOUR est le nom phénicien de Tyr ; je n’ai pas besoin de vous en
rappeler le sens. BVL, c’est Baal, Bâl, Bel, Bul, légères différences
de prononciation. Quant à NERA, cela me donne un peu de peine. Je
suis tenté de croire, faute de trouver un mot phénicien, que cela
38 vient du grec γηρός, humide, marécageux. Ce serait donc un mot
5 hybride. Pour justifier γηρός, je vous montrerai à Boultemère
comment les ruisseaux de la montagne y forment des mares
infectes. D’autre part, la terminaison NERA aurait pu être ajoutée
beaucoup plus tard en l’honneur de Nera Pivesuvia, femme de
Tétricus, laquelle aurait fait quelque bien à la cité de Turbul. Mais, à
39 cause des mares, je préfère l’étymologie de γηρός. »
0 Il prit une prise de tabac d’un air satisfait.
« Mais laissons les Phéniciens, et revenons à l’inscription. Je
traduis donc : "À Vénus de Boultemère Myron dédie par son ordre
cette statue, son ouvrage." »
Je me gardai bien de critiquer son étymologie, mais je voulus
39 à mon tour faire preuve de pénétration, et je lui dis : « Halte-là,
5 monsieur. Myron a consacré quelque chose, mais je ne vois
nullement que ce soit cette statue.
— Comment ! s’écria-t-il, Myron n’était-il pas un fameux sculpteur
grec ? Le talent se sera perpétué dans sa famille : c’est un de ses
descendants qui aura fait cette statue. Il n’y a rien de plus sûr.
40 — Mais, répliquai-je, je vois sur le bras un petit trou. Je pense qu’il a
0 servi à fixer quelque chose, un bracelet, par exemple, que ce Myron
donna à Vénus en offrande expiatoire. Myron était un amant
malheureux. Vénus était irritée contre lui : il l’apaisa en lui
consacrant un bracelet d’or. Remarquez que fecit se prend fort
souvent pour consecravit. Ce sont termes synonymes. Je vous en
40 montrerais plus d’un exemple si j’avais sous la main Gruter ou bien
5 Orelli. Il est naturel qu’un amoureux voie Vénus en rêve, qu’il
s’imagine qu’elle lui commande de donner un bracelet d’or à sa
statue. Myron lui consacra un bracelet… Puis les barbares ou bien
quelque voleur sacrilège…
— Ah ! qu’on voit bien que vous avez fait des romans ! s’écria mon
29
41 hôte en me donnant la main pour descendre. Non, monsieur, c’est un
0 ouvrage de l’école de Myron. Regardez seulement le travail, et vous
en conviendrez. »
M’étant fait une loi de ne jamais contredire à outrance les
antiquaires entêtés, je baissai la tête d’un air convaincu en disant : «
C’est un admirable morceau.
41 — Ah ! mon Dieu, s’écria M. de Peyrehorade, encore un trait de
5 vandalisme ! On aura jeté une pierre à ma statue ! »
Il venait d’apercevoir une marque blanche un peu au dessus
du sein de la Vénus. Je remarquai une trace semblable sur les doigts
de la main droite, qui, je le supposai alors, avaient été touchés dans
le trajet de la pierre, ou bien un fragment s’en était détaché par le
42 choc et avait ricoché sur la main. Je contai à mon hôte l’insulte dont
0 j’avais été témoin et la prompte punition qui s’en était suivie. Il en
rit beaucoup, et, comparant l’apprenti à Diomède, il lui souhaita de
voir, comme le héros grec, tous ses compagnons changés en oiseaux
blancs.
La cloche du déjeuner interrompit cet entretien classique, et,
42 de même que la veille, je fus obligé de manger comme quatre. Puis
5 vinrent des fermiers de M. de Peyrehorade ; et pendant qu’il leur
donnait audience, son fils me mena voir une calèche qu’il avait
achetée à Toulouse pour sa fiancée, et que j’admirai, cela va sans
dire. Ensuite j’entrai avec lui dans l’écurie, où il me tint une demi-
heure à me vanter ses chevaux, à me faire leur généalogie, à me
43 conter les prix qu’ils avaient gagnés aux courses du département.
0 Enfin il en vint à me parler de sa future, par la transition d’une
jument grise qu’il lui destinait.
« Nous la verrons aujourd’hui, dit-il. Je ne sais si vous la
trouverez jolie. Vous êtes difficiles, à Paris ; mais tout le monde, ici
et à Perpignan, la trouve charmante. Le bon, c’est qu’elle est fort
43 riche. Sa tante de Prades lui a laissé son bien. Oh ! je vais être fort
5 heureux. »
Je fus profondément choqué de voir un jeune homme paraître
plus touché de la dot que des beaux yeux de sa future.
« Vous vous connaissez en bijoux, poursuivit M. Alphonse,
comment trouvez-vous ceci ? Voici l’anneau que je lui donnerai
44 demain. »
0 En parlant ainsi, il tirait de la première phalange de son petit
doigt une grosse bague enrichie de diamants, et formée de deux
mains entrelacées ; allusion qui me parut infiniment poétique. Le
travail en était ancien, mais je jugeai qu’on l’avait retouchée pour
enchâsser les diamants. Dans l’intérieur de la bague se lisaient ces
44 mots en lettres gothiques : Sempr’ ab ti, c’est-à-dire, toujours avec
5 toi.
« C’est une jolie bague, lui dis-je ; mais ces diamants ajoutés
lui ont fait perdre un peu de son caractère.
— Oh ! elle est bien plus belle comme cela, répondit-il en souriant. Il
y a là pour douze cents francs de diamants. C’est ma mère qui me l’a
45 donnée. C’était une bague de famille, très ancienne… du temps de la
0 chevalerie. Elle avait servi à ma grand-mère, qui la tenait de la
30
sienne. Dieu sait quand cela a été fait.
— L’usage à Paris, lui dis-je, est de donner un anneau tout simple,
ordinairement composé de deux métaux différents, comme de l’or et
du platine. Tenez, cette autre bague, que vous avez à ce doigt, serait
45 fort convenable. Celle-ci, avec ses diamants et ses mains en relief,
5 est si grosse, qu’on ne pourrait mettre un gant par-dessus.
— Oh ! madame Alphonse s’arrangera comme elle voudra. Je crois
qu’elle sera toujours bien contente de l’avoir. Douze cents francs au
doigt, c’est agréable. Cette petite bague-là, ajouta-t-il en regardant
d’un air de satisfaction l’anneau tout uni qu’il portait à la main,
46 celle-là, c’est une femme à Paris qui me l’a donnée un jour de mardi
0 gras. Ah ! comme je m’en suis donné quand j’étais à Paris il y a deux
ans ! C’est là qu’on s’amuse !… » Et il soupira de regret.
Nous devions dîner ce jour-là à Puygarrig, chez les parents
de la future ; nous montâmes en calèche, et nous nous rendîmes au
château éloigné d’Ille d’environ une lieue et demie. Je fus présenté
46 et accueilli comme l’ami de la famille. Je ne parlerai pas du dîner ni
5 de la conversation qui s’ensuivit, et à laquelle je pris peu de part. M.
Alphonse, placé à côté de sa future, lui disait un mot à l’oreille tous
les quarts d’heure. Pour elle, elle ne levait guère les yeux, et,
chaque fois que son prétendu lui parlait, elle rougissait avec
modestie, mais lui répondait sans embarras.
47 Mademoiselle de Puygarrig avait dix-huit ans ; sa taille
0 souple et délicate contrastait avec les formes osseuses de son
robuste fiancé. Elle était non seulement belle, mais séduisante.
J’admirais le naturel parfait de toutes ses réponses ; et son air de
bonté, qui pourtant n’était pas exempt d’une légère teinte de malice,
me rappela, malgré moi, la Vénus de mon hôte. Dans cette
47 comparaison que je fis en moi-même, je me demandais si la
5 supériorité de beauté qu’il fallait bien accorder à la statue ne tenait
pas, en grande partie, à son expression de tigresse ; car l’énergie,
même dans les mauvaises passions, excite toujours en nous un
étonnement et une espèce d’admiration involontaire.
« Quel dommage, me dis-je en quittant Puygarrig, qu’une si
48 aimable personne soit riche, et que sa dot la fasse rechercher par un
0 homme indigne d’elle ! »
En revenant à Ille, et ne sachant trop que dire à madame de
Peyrehorade, à qui je croyais convenable d’adresser quelquefois la
parole :
« Vous êtes bien esprits forts en Roussillon ! m’écriai-je ;
48 comment, madame, vous faites un mariage un vendredi ! À Paris
5 nous aurions plus de superstition ; personne n’oserait prendre
femme un tel jour.
— Mon Dieu ! ne m’en parlez pas, me dit-elle, si cela n’avait
dépendu que de moi, certes on eût choisi un autre jour. Mais
Peyrehorade l’a voulu, et il a fallu lui céder. Cela me fait de la peine
49 pourtant. S’il arrivait quelque malheur ? Il faut bien qu’il y ait une
0 raison, car enfin pourquoi tout le monde a-t-il peur du vendredi ?
— Vendredi ! s’écria son mari, c’est le jour de Vénus ! Bon jour pour
un mariage ! Vous le voyez, mon cher collègue, je ne pense qu’à ma
31
Vénus. D’honneur ! c’est à cause d’elle que j’ai choisi le vendredi.
Demain, si vous voulez, avant la noce, nous lui ferons un petit
49 sacrifice ; nous sacrifierons deux palombes, et si je savais où trouver
5 de l’encens…
— Fi donc, Peyrehorade ! interrompit sa femme scandalisée au
dernier point. Encenser une idole ! Ce serait une abomination ! Que
dirait-on de nous dans le pays ?
— Au moins, dit M. de Peyrehorade, tu me permettras de lui mettre
50 sur la tête une couronne de roses et de lis :
0 Manibus date lilia plenis.
Vous le voyez, monsieur, la charte est un vain mot. Nous n’avons
pas la liberté des cultes ! »
Les arrangements du lendemain furent réglés de la manière
suivante. Tout le monde devait être prêt et en toilette à dix heures
50 précises. Le chocolat pris, on se rendrait en voiture à Puygarrig. Le
5 mariage civil devait se faire à la mairie du village, et la cérémonie
religieuse dans la chapelle du château. Viendrait ensuite un
déjeuner. Après le déjeuner on passerait le temps comme l’on
pourrait jusqu’à sept heures. À sept heures, on retournerait à Ille,
chez M. de Peyrehorade, où devaient souper les deux familles
51 réunies. Le reste s’ensuit naturellement. Ne pouvant danser, on
0 avait voulu manger le plus possible.
Dès huit heures j’étais assis devant la Vénus, un crayon à la
main, recommençant pour la vingtième fois la tête de la statue, sans
pouvoir parvenir à en saisir l’expression. M. de Peyrehorade allait et
venait autour de moi, me donnait des conseils, me répétait ses
51 étymologies phéniciennes ; puis disposait des roses du Bengale sur
5 le piédestal de la statue, et d’un ton tragi-comique lui adressait des
vœux pour le couple qui allait vivre sous son toit. Vers neuf heures il
rentra pour songer à sa toilette, et en même temps parut M.
Alphonse, bien serré dans un habit neuf, en gants blancs, souliers
vernis, boutons ciselés, une rose à la boutonnière.
52 « Vous ferez le portrait de ma femme ? me dit-il en se penchant
0 sur mon dessin. Elle est jolie aussi. »
En ce moment commençait, sur le jeu de paume dont j’ai parlé,
une partie qui, sur-le-champ, attira l’attention de M. Alphonse. Et
moi, fatigué, et désespérant de rendre cette diabolique figure, je
quittai bientôt mon dessin pour regarder les joueurs. Il y avait parmi
52 eux quelques muletiers espagnols arrivés de la veille. C’étaient des
5 Aragonais et des Navarrois, presque tous d’une adresse
merveilleuse. Aussi les Illois, bien qu’encouragés par la présence et
les conseils de M. Alphonse, furent-ils assez promptement battus par
ces nouveaux champions. Les spectateurs nationaux étaient
consternés. M. Alphonse regarda à sa montre. Il n’était encore que
53 neuf heures et demie. Sa mère n’était pas coiffée. Il n’hésita plus : il
0 ôta son habit, demanda une veste, et défia les Espagnols. Je le
regardais faire en souriant, et un peu surpris.
« Il faut soutenir l’honneur du pays », dit-il.
Alors je le trouvai vraiment beau. Il était passionné. Sa toilette,
qui l’occupait si fort tout à l’heure, n’était plus rien pour lui.
32
53 Quelques minutes avant il eût craint de tourner la tête de peur de
5 déranger sa cravate. Maintenant il ne pensait plus à ses cheveux
frisés ni à son jabot si bien plissé. Et sa fiancée ?… Ma foi, si cela
eût été nécessaire, il aurait, je crois, fait ajourner le mariage. Je le
vis chausser à la hâte une paire de sandales, retrousser ses
manches, et, d’un air assuré, se mettre à la tête du parti vaincu,
54 comme César ralliant ses soldats à Dyrrachium. Je sautai la haie, et
0 me plaçai commodément à l’ombre d’un micocoulier, de façon à bien
voir les deux camps.
Contre l’attente générale, M. Alphonse manqua la première
balle ; il est vrai qu’elle vint rasant la terre et lancée avec une force
surprenante par un Aragonais qui paraissait être le chef des
54 Espagnols.
5 C’était un homme d’une quarantaine d’années, sec et nerveux,
haut de six pieds, et sa peau olivâtre avait une teinte presque aussi
foncée que le bronze de la Vénus.
M. Alphonse jeta sa raquette à terre avec fureur.
« C’est cette maudite bague, s’écria-t-il, qui me serre le doigt,
55 et me fait manquer une balle sûre ! »
0 Il ôta, non sans peine, sa bague de diamants : je m’approchais
pour la recevoir ; mais il me prévint, courut à la Vénus, lui passa la
bague au doigt annulaire, et reprit son poste à la tête des Illois.
Il était pâle, mais calme et résolu. Dès lors il ne fit plus une
seule faute, et les Espagnols furent battus complètement. Ce fut un
55 beau spectacle que l’enthousiasme des spectateurs : les uns
5 poussaient mille cris de joie en jetant leurs bonnets en l’air ;
d’autres lui serraient les mains, l’appelant l’honneur du pays. S’il
eût repoussé une invasion, je doute qu’il eût reçu des félicitations
plus vives et plus sincères. Le chagrin des vaincus ajoutait encore à
l’éclat de sa victoire.
56 « Nous ferons d’autres parties, mon brave, dit-il à l’Aragonais
0 d’un ton de supériorité ; mais je vous rendrai des points. »
J’aurais désiré que M. Alphonse fût plus modeste, et je fus
presque peiné de l’humiliation de son rival.
Le géant espagnol ressentit profondément cette insulte. Je le
vis pâlir sous sa peau basanée. Il regardait d’un air morne sa
56 raquette en serrant les dents ; puis, d’une voix étouffée, il dit tout
5 bas : Me lo pagarás.
La voix de M. de Peyrehorade troubla le triomphe de son fils ;
mon hôte, fort étonné de ne point le trouver présidant aux apprêts
de la calèche neuve, le fut bien plus encore en le voyant tout en
sueur, la raquette à la main. M. Alphonse courut à la maison, se lava
57 la figure et les mains, remit son habit neuf et ses souliers vernis, et
0 cinq minutes après nous étions au grand trot sur la route de
Puygarrig. Tous les joueurs de paume de la ville et grand nombre de
spectateurs nous suivirent avec des cris de joie. À peine les chevaux
vigoureux qui nous traînaient pouvaient-ils maintenir leur avance
sur ces intrépides Catalans.
57 Nous étions à Puygarrig, et le cortège allait se mettre en
5 marche pour la mairie, lorsque M. Alphonse, se frappant le front, me
33
dit tout bas :
« Quelle brioche ! J’ai oublié la bague ! Elle est au doigt de la
Vénus, que le diable puisse emporter ! Ne le dites pas à ma mère au
moins. Peut-être qu’elle ne s’apercevra de rien.
58 — Vous pourriez envoyer quelqu’un, lui dis-je.
0 — Bah ! mon domestique est resté à Ille. Ceux-ci, je ne m’y fie
guère. Douze cents francs de diamants ! cela pourrait en tenter plus
d’un. D’ailleurs que penserait-on ici de ma distraction ? Ils se
moqueraient trop de moi. Ils m’appelleraient le mari de la statue…
Pourvu qu’on ne me la vole pas ! Heureusement que l’idole fait peur
58 à mes coquins. Ils n’osent l’approcher à longueur de bras. Bah ! ce
5 n’est rien ; j’ai une autre bague. »
Les deux cérémonies civile et religieuse s’accomplirent avec
la pompe convenable ; et mademoiselle de Puygarrig reçut l’anneau
d’une modiste de Paris, sans se douter que son fiancé lui faisait le
sacrifice d’un gage amoureux. Puis on se mit à table, où l’on but,
59 mangea, chanta même, le tout fort longuement. Je souffrais pour la
0 mariée de la grosse joie qui éclatait autour d’elle ; pourtant elle
laissait meilleure contenance que je ne l’aurais espéré, et son
embarras n’était ni de la gaucherie ni de l’affectation.
Peut-être le courage vient-il avec les situations difficiles.
Le déjeuner terminé quand il plut à Dieu, il était quatre heure ;
59 les hommes allèrent se promener dans le parc, qui était magnifique,
5 ou regardèrent danser sur la pelouse du château les paysannes de
Puygarrig, parées de leurs habit de fête. De la sorte, nous
employâmes quelque heures. Cependant les femmes étaient fort
empressée; autour de la mariée, qui leur faisait admirer sa corbeille.
Puis elle changea de toilette, et je remarquai qu’elle couvrit ses
60 beaux cheveux d’un bonnet et d’un chapeau à plumes, car les
0 femmes n’ont rien de plus pressé que de prendre, aussitôt qu’elles
le peuvent, les parures que l’usage leur défend de porter quand
elles sont encore demoiselles.
Il était près de huit heures quand on se disposa à partir pour
Ille. Mais d’abord eut lieu une scène pathétique. La tante de
60 mademoiselle de Puygarrig, qui lui servait de mère, femme très
5 âgée et fort dévote, ne devait point aller avec nous à la ville. Au
départ, elle fit à sa nièce un sermon touchant sur ses devoirs
d’épouse, duquel sermon résulta un torrent de larmes et des
embrassements sans fin. M. de Peyrehorade comparait cette
séparation à l’enlèvement des Sabines. Nous partîmes pourtant, et,
61 pendant la route, chacun s’évertua pour distraire la mariée et la
0 faire rire ; mais ce fut en vain.
À Ille, le souper nous attendait, et quel souper ! Si la grosse
joie du matin m’avait choqué, je le fus bien davantage des
équivoques et des plaisanteries dont le marié et la mariée surtout
furent l’objet. Le marié, qui avait disparu un instant avant de se
61 mettre à table, était pâle et d’un sérieux de glace. Il buvait à chaque
5 instant du vieux vin de Collioure presque aussi fort que de l’eau-de-
vie. J’étais à côté de lui, et me crus obligé de l’avertir :
« Prenez garde ! on dit que le vin… »
34
Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre à l’unisson des
convives.
62 Il me poussa le genou, et très bas il me dit :
0 « Quand on se lèvera de table…, que je puisse vous dire deux
mots. »
Son ton solennel me surprit. Je le regardai plus attentivement,
et je remarquai l’étrange altération de ses traits.
« Vous sentez-vous indisposé ? lui demandai-je.
62 - Non. »
5 Et il se remit à boire.
Cependant, au milieu des cris et des battements de mains, un
enfant de onze ans, qui s’était glissé sous la table, montrait aux
assistants un joli ruban blanc et rose qu’il venait de détacher de la
cheville de la mariée. On appelle cela sa jarretière. Elle fut aussitôt
63 coupée par morceaux et distribuée aux jeunes gens, qui en ornèrent
0 leur boutonnière, suivant un antique usage qui se conserve encore
dans quelques familles patriarcales. Ce fut pour la mariée une
occasion de rougir jusqu’au blanc des yeux… Mais son trouble fut au
comble lorsque M. de Peyrehorade, ayant réclamé le silence, lui
chanta quelques vers catalans, impromptus, disait-il. En voici le
63 sens, si je l’ai bien compris :
5 « Qu’est-ce donc, mes amis ? Le vin que j’ai bu me fait-il voir
double ? Il y a deux Vénus ici… »
Le marié tourna brusquement la tête d’un air effaré, qui fit rire
tout le monde.
« Oui, poursuivit M. de Peyrehorade, il y a deux Vénus sous
64 mon toit. L’une, je l’ai trouvée dans la terre comme une truffe ;
0 l’autre, descendue des cieux, vient de nous partager sa ceinture. »
Il voulait dire sa jarretière.
« Mon fils, choisis de la Vénus romaine ou de la catalane celle
que tu préfères. Le maraud prend la catalane, et sa part est la
meilleure. La romaine est noire, la catalane est blanche. La romaine
64 est froide, la catalane enflamme tout ce qui l’approche. »
5 Cette chute excita un tel hourra, des applaudissements si
bruyants et des rires si sonores, que je crus que le plafond allait
nous tomber sur la tête. Autour de la table il n’y avait que trois
visages sérieux, ceux des mariés et le mien. J’avais un grand mal de
tête ; et puis, je ne sais pourquoi, un mariage m’attriste toujours,
65 celui-ci, en outre, me dégoûtait un peu.
0 Les derniers couplets ayant été chantés par l’adjoint du
maire, et ils étaient fort lestes, je dois le dire, on passa dans le salon
pour jouir du départ de la mariée, qui devait être bientôt conduite à
sa chambre, car il était près de minuit.
M. Alphonse me tira dans l’embrasure d’une fenêtre, et me dit
65 en détournant les yeux :
5 « Vous allez vous moquer de moi… Mais je ne sais ce que
j’ai… je suis ensorcelé ! le diable m’emporte ! »
La première pensée qui me vint fut qu’il se croyait menacé
de quelque malheur du genre de ceux dont parlent Montaigne et
madame de Sévigné :
35
66 « Tout l’empire amoureux est plein d’histoires tragiques »,
0 etc.
Je croyais que ces sortes d’accidents n’arrivaient qu’aux gens
d’esprit, me dis-je à moi-même.
« Vous avez trop bu de vin de Collioure, mon cher monsieur
Alphonse, lui dis-je. Je vous avais prévenu.
66 — Oui, peut-être. Mais c’est quelque chose de bien plus terrible. »
5 Il avait la voix entrecoupée. Je le crus tout à fait ivre.
« Vous savez bien, mon anneau ? poursuivit-il après un silence.
— Eh bien ! on l’a pris ?
— Non.
— En ce cas, vous l’avez ?
67 — Non… je… je ne puis l’ôter du doigt de cette diable de Vénus.
0 — Bon ! vous n’avez pas tiré assez fort.
— Si fait… Mais la Vénus… elle a serré le doigt. »
Il me regardait fixement d’un air hagard, s’appuyant à
l’espagnolette pour ne pas tomber.
« Quel conte ! lui dis-je. Vous avez trop enfoncé l’anneau.
67 Demain vous l’aurez avec des tenailles. Mais prenez garde de gâter
5 la statue.
— Non, vous dis-je. Le doigt de la Vénus est retiré, reployé ; elle
serre la main, m’entendez-vous ?… C’est ma femme, apparemment,
puisque je lui ai donné mon anneau… Elle ne veut plus le rendre. »
J’éprouvai un frisson subit, et j’eus un instant la chair de
68 poule. Puis, un grand soupir qu’il fit m’envoya une bouffée de vin, et
0 toute émotion disparut.
Le misérable, pensai-je, est complètement ivre.
« Vous êtes antiquaire, monsieur, ajouta le marié d’un ton
lamentable ; vous connaissez ces statues-là…, il y a peut-être
quelque ressort, quelque diablerie, que je ne connais point… Si vous
68 alliez voir ?
5 — Volontiers, dis-je. Venez avec moi.
— Non, j’aime mieux que vous y alliez seul. »
Je sortis du salon.
Le temps avait changé pendant le souper, et la pluie
commençait à tomber avec force. J’allais demander un parapluie,
69 lorsqu’une réflexion m’arrêta. Je serais un bien grand sot, me dis-je,
0 d’aller vérifier ce que m’a dit un homme ivre ! Peut-être, d’ailleurs,
a-t-il voulu me faire quelque méchante plaisanterie pour apprêter à
rire à ces honnêtes provinciaux ; et le moins qu’il puisse m’en
arriver, c’est d’être trempé jusqu’aux os et d’attraper un bon rhume.
De la porte je jetai un coup d’œil sur la statue ruisselante
69 d’eau, et je montai dans ma chambre sans rentrer dans le salon. Je
5 me couchai ; mais le sommeil fut long à venir. Toutes les scènes de
la journée se représentaient à mon esprit. Je pensais à cette jeune
fille si belle et si pure abandonnée à un ivrogne brutal. Quelle
odieuse chose, me disais-je, qu’un mariage de convenance ! Un
maire revêt une écharpe tricolore, un curé une étole, et voilà la plus
70 honnête fille du monde livrée au Minotaure ! Deux êtres qui ne
0 s’aiment pas, que peuvent-ils se dire dans un pareil moment, que
36
deux amants achèteraient au prix de leur existence ? Une femme
peut-elle jamais aimer un homme qu’elle aura vu grossier une fois ?
Les premières impressions ne s’effacent pas, et j’en suis sûr, ce M.
Alphonse méritera bien d’être haï…
70 Durant mon monologue, que j’abrège beaucoup, j’avais
5 entendu force allées et venues dans la maison, les portes s’ouvrir et
se fermer, des voitures partir ; puis il me semblait avoir entendu sur
l’escalier les pas légers de plusieurs femmes se dirigeant vers
l’extrémité du corridor opposé à ma chambre. C’était probablement
le cortège de la mariée qu’on menait au lit. Ensuite on avait
71 redescendu l’escalier. La porte de madame de Peyrehorade s’était
0 fermée. Que cette pauvre fille, me dis-je, doit être troublée et mal à
son aise ! Je me tournais dans mon lit de mauvaise humeur. Un
garçon joue un sot rôle dans une maison où s’accomplit un mariage.
Le silence régnait depuis quelque temps lorsqu’il fut troublé
par des pas lourds qui montaient l’escalier. Les marches de bois
71 craquèrent fortement.
5 « Quel butor ! m’écriai-je. Je parie qu’il va tomber dans
l’escalier. »
Tout redevint tranquille. Je pris un livre pour changer le cours
de mes idées. C’était une statistique du département, ornée d’un
mémoire de M. de Peyrehorade sur les monuments druidiques de
72 l’arrondissement de Prades. Je m’assoupis à la troisième page.
0 Je dormis mal et me réveillai plusieurs fois. Il pouvait être
cinq heures du matin, et j’étais éveillé depuis plus de vingt minutes
lorsque le coq chanta. Le jour allait se lever. Alors j’entendis
distinctement les mêmes pas lourds, le même craquement de
l’escalier que j’avais entendus avant de m’endormir. Cela me parut
72 singulier. J’essayai, en bâillant, de deviner pourquoi M. Alphonse se
5 levait si matin. Je n’imaginais rien de vraisemblable. J’allais
refermer les yeux lorsque mon attention fut de nouveau excitée par
des trépignements étranges auxquels se mêlèrent bientôt le
tintement des sonnettes et le bruit de portes qui s’ouvraient avec
fracas, puis je distinguai des cris confus.
73 Mon ivrogne aura mis le feu quelque part ! pensais-je en
0 sautant à bas de mon lit.
Je m’habillai rapidement et j’entrai dans le corridor. De
l’extrémité opposée partaient des cris et des lamentations, et une
voix déchirante dominait toutes les autres : « Mon fils ! mon fils ! »
Il était évident qu’un malheur était arrivé à M. Alphonse. Je courus à
73 la chambre nuptiale : elle était pleine de monde. Le premier
5 spectacle qui frappa ma vue fut le jeune homme à demi-vêtu, étendu
en travers sur le lit dont le bois était brisé. Il était livide, sans
mouvement. Sa mère pleurait et criait à côté de lui. M. de
Peyrehorade s’agitait, lui frottait les tempes avec de l’eau de
Cologne, ou lui mettait des sels sous le nez. Hélas ! depuis
74 longtemps son fils était mort. Sur un canapé, à l’autre bout de la
0 chambre, était la mariée, en proie à d’horribles convulsions. Elle
poussait des cris inarticulés, et deux robustes servantes avaient
toutes les peines du monde à la contenir.
37
« Mon Dieu ! m’écriai-je, qu’est-il donc arrivé ? »
Je m’approchai du lit et soulevai le corps du malheureux
74 jeune homme ; il était déjà roide et froid. Ses dents serrées et sa
5 figure noircie exprimaient les plus affreuses angoisses. Il paraissait
assez que sa mort avait été violente et son agonie terrible. Nulle
trace de sang cependant sur ses habits. J’écartai sa chemise et vis
sur sa poitrine une empreinte livide qui se prolongeait sur les côtes
et le dos. On eût dit qu’il avait été étreint dans un cercle de fer. Mon
75 pied posa sur quelque chose de dur qui se trouvait sur le tapis ; je
0 me baissai et vis la bague de diamants.
J’entraînai M. de Peyrehorade et sa femme dans leur
chambre ; puis j’y fis porter la mariée. « Vous avez encore une fille,
leur dis-je, vous lui devez vos soins. » Alors je les laissai seuls.
Il ne me paraissait pas douteux que M. Alphonse n’eût été
75 victime d’un assassinat dont les auteurs avaient trouvé moyen de
5 s’introduire la nuit dans la chambre de la mariée. Ces meurtrissures
à la poitrine, leur direction circulaire m’embarrassaient beaucoup
pourtant, car un bâton ou une barre de fer n’aurait pu les produire.
Tout d’un coup je me souvins d’avoir entendu dire qu’à Valence des
braves se servaient de longs sacs de cuir remplis de sable fin pour
76 assommer les gens dont on leur avait payé la mort. Aussitôt je me
0 rappelai le muletier aragonais et sa menace ; toutefois j’osais à
peine penser qu’il eût tiré une si terrible vengeance d’une
plaisanterie légère.
J’allais dans la maison, cherchant partout des traces
d’effraction, et n’en trouvant nulle part. Je descendis dans le jardin
76 pour voir si les assassins avaient pu s’introduire de ce côté ; mais je
5 ne trouvai aucun indice certain. La pluie de la veille avait d’ailleurs
tellement détrempé le sol, qu’il n’aurait pu garder d’empreinte bien
nette. J’observai pourtant quelques pas profondément imprimés
dans la terre : il y en avait dans deux directions contraires, mais sur
une même ligne, partant de l’angle de la haie contiguë au jeu de
77 paume et aboutissant à la porte de la maison. Ce pouvait être les
0 pas de M. Alphonse lorsqu’il était allé chercher son anneau au doigt
de la statue. D’un autre côté, la haie, en cet endroit, étant moins
fourrée qu’ailleurs, ce devait être sur ce point que les meurtriers
l’auraient franchie. Passant et repassant devant la statue, je
m’arrêtai un instant pour la considérer. Cette fois, je l’avouerai, je
77 ne pus contempler sans effroi son expression de méchanceté
5 ironique ; et, la tête toute pleine des scènes horribles dont je venais
d’être le témoin, il me sembla voir une divinité infernale
applaudissant au malheur qui frappait cette maison.
Je regagnai ma chambre et j’y restai jusqu’à midi. Alors je
sortis et demandai des nouvelles de mes hôtes. Ils étaient un peu
78 plus calmes. Mademoiselle de Puygarrig, je devrais dire la veuve de
0 M. Alphonse, avait repris connaissance. Elle avait même parlé au
procureur du roi de Perpignan, alors en tournée à Ille, et ce
magistrat avait reçu sa déposition. Il me demanda la mienne. Je lui
dis ce que je savais, et ne lui cachai pas mes soupçons contre le
muletier aragonais. Il ordonna qu’il fût arrêté sur-le-champ.
38
78 « Avez-vous appris quelque chose de madame Alphonse ? »
5 demandai-je au procureur du roi, lorsque ma déposition lut écrite et
signée.
« Cette malheureuse jeune personne est devenue folle, me dit-il
en souriant tristement. Folle ! tout à fait folle. Voici ce qu’elle conte :
Elle était couchée, dit-elle, depuis quelques minutes, les
79 rideaux tirés, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit, et quelqu’un
0 entra. Alors madame Alphonse était dans la ruelle du lit, la figure
tournée vers la muraille. Elle ne fit pas un mouvement, persuadée
que c’était son mari. Au bout d’un instant, le lit cria comme s’il était
chargé d’un poids énorme. Elle eut grand peur, mais n’osa pas
tourner la tête. Cinq minutes, dix minutes peut-être… elle ne peut se
rendre compte du temps, se passèrent de la sorte. Puis elle fit un
mouvement involontaire, ou bien la personne qui était dans le lit en
fit un, et elle sentit le contact de quelque chose de froid comme la
glace, ce sont ses expressions. Elle s’enfonça dans la ruelle,
tremblant de tous ses membres. Peu après, la porte s’ouvrit une
seconde fois, et quelqu’un entra, qui dit : Bonsoir, ma petite femme.
Bientôt après on tira les rideaux. Elle entendit un cri étouffé. La
personne qui était dans le lit, à côté d’elle, se leva sur son séant et
parut étendre les bras en avant. Elle tourna la tête alors… et vit, dit-
elle, son mari à genoux auprès du lit, la tête à la hauteur de
l’oreiller, entre les bras d’une espèce de géant verdâtre qui
l’étreignait avec force. Elle dit, et m’a répété vingt fois, pauvre
femme !… elle dit qu’elle a reconnu… devinez-vous ? la Vénus de
bronze, la statue de M. de Peyrehorade… Depuis qu’elle est dans le
pays, tout le monde en rêve. Mais je reprends le récit de la
malheureuse folle. À ce spectacle, elle perdit connaissance, et
probablement depuis quelques instants elle avait perdu la raison.
Elle ne peut en aucune façon dire combien de temps elle demeura
évanouie. Revenue à elle, elle revit le fantôme, ou la statue, comme
elle dit toujours, immobile, les jambes et le bas du corps dans le lit,
le buste et les bras étendus en avant, et entre ses bras son mari,
sans mouvement. Un coq chanta. Alors la statue sortit du lit, laissa
tomber le cadavre et sortit. Madame Alphonse se pendit à la
sonnette, et vous savez le reste. »
On amena l’Espagnol ; il était calme, et se défendit avec
beaucoup de sang-froid et de présence d’esprit. Du reste, il ne nia
pas le propos que j’avais entendu ; mais il l’expliquait, prétendant
qu’il n’avait voulu dire autre chose, sinon que le lendemain, reposé
qu’il serait, il aurait gagné une partie de paume à son vainqueur. Je
me rappelle qu’il ajouta :
« Un Aragonais, lorsqu’il est outragé, n’attend pas au
lendemain pour se venger. Si j’avais cru que M. Alphonse eût voulu
m’insulter, je lui aurais sur-le-champ donné de mon couteau dans le
ventre. »
On compara ses souliers avec les empreintes de pas dans le
jardin ; ses souliers étaient beaucoup plus grands.
Enfin l’hôtelier chez qui cet homme était logé assura qu’il avait
passé toute la nuit à frotter et à médicamenter un de ses mulets qui
39
était malade.
D’ailleurs cet Aragonais était un homme bien famé, fort connu
dans le pays, où il venait tous les ans pour son commerce. On le
relâcha donc en lui faisant des excuses.
J’oubliais la déposition d’un domestique qui le dernier avait vu
M. Alphonse vivant. C’était au moment qu’il allait monter chez sa
femme, et, appelant cet homme, il lui demanda d’un air d’inquiétude
s’il savait où j’étais. Le domestique répondit qu’il ne m’avait point
vu. Alors M. Alphonse fit un soupir et resta plus d’une minute sans
parler, puis il dit : Allons ! le diable l’aura emporté aussi !
Je demandai à cet homme si M. Alphonse avait sa bague de
diamant, lorsqu’il lui parla. Le domestique hésita pour répondre ;
enfin il dit qu’il ne le croyait pas, qu’il n’y avait fait au reste aucune
attention. « S’il avait eu cette bague au doigt, ajouta-t-il en se
reprenant, je l’aurais sans doute remarquée, car je croyais qu’il
l’avait donnée à madame Alphonse. »
En questionnant cet homme je ressentais un peu de la terreur
superstitieuse que la déposition de madame Alphonse avait
répondue dans toute la maison. Le procureur du roi me regarda en
souriant, et je me gardai bien d’insister.
Quelques heures après les funérailles de M. Alphonse, je me
disposai à quitter Ille. La voiture de M. de Peyrehorade devait me
conduire à Perpignan. Malgré son état de faiblesse, le pauvre
vieillard voulut m’accompagner jusqu’à la porte de son jardin. Nous
le traversâmes en silence, lui se traînant à peine, appuyé sur mon
bras. Au moment de nous séparer, je jetai un dernier regard sur la
Vénus. Je prévoyais bien que mon hôte, quoiqu’il ne partageât point
les terreurs et les haines qu’elle inspirait à une partie de sa famille,
voudrait se défaire d’un objet qui lui rappellerait sans cesse un
malheur affreux. Mon intention était de l’engager à la placer dans
un musée. J’hésitais pour entrer en matière, quand M. de
Peyrehorade tourna machinalement la tête du côté où il me voyait
regarder fixement. Il aperçut la statue et aussitôt fondit en larmes.
Je l’embrassai, et, sans oser lui dire un seul mot, je tombai dans la
voiture.
Depuis mon départ je n’ai point appris que quelque jour
nouveau soit venu éclairer cette mystérieuse catastrophe.
M. de Peyrehorade mourut quelques mois après son fils. Par
son testament il m’a légué ses manuscrits, que je publierai peut-être
un jour. Je n’y ai point trouvé le mémoire relatif aux inscriptions de
la Vénus.
P.-S. Mon ami M. de P. vient de m’écrire de Perpignan que la
statue n’existe plus. Après la mort de son mari, le premier soin de
madame de Peyrehorade fut de la faire fondre en cloche, et sous
cette nouvelle forme elle sert à l’église d’Ille. Mais, ajoute M. de P.,
il semble qu’un mauvais sort poursuive ceux qui possèdent ce
bronze. Depuis que cette cloche sonne à Ille, les vignes ont gelé
deux fois.

Petrus BOREL
40
1843

Gottfried Wolfgang

1 Je me trouvais depuis quelque temps à Boulogne, et comme le


jour de mon départ approchait, un matin, mon hôte m'aborde
gracieusement et me présentant un rouleau de paperasses assez
volumineux :
5 - Tenez, me dit-il, permettez-moi, monsieur, de vous offrir ceci,
vous en pourrez sans doute tirer un meilleur parti que moi. Un
jeune Anglais fort taciturne et fort bizarre logeait ici : il y a bien de
cela deux ans... Un soir, il sortit ; on le vit se diriger vers la jetée,
et depuis je n'ai plus eu de lui ni trace ni nouvelles. Ces papiers
10 sont restés en ma possession, ainsi que tout son bagage, assez
mince du reste, fort mince même... Hélas ! il passait toutes ses
journées et toutes ses nuits à penser ou à écrire, le pauvre jeune
homme !...
La fin si cruelle de ce jeune étranger qui comme tant d'autres
15 avait rêvé sans doute une mort bien douce après une carrière
pleine de gloire et de félicité... cette douleur si isolée, si obscure,
que les flots de la mer ou elle était allée s'éteindre en connaissaient
seuls le secret, m'avait touché vivement ; j'étais dans une émotion
pénible ; je m'enfermai dans ma chambre, et je me pris à parcourir
20 avec avidité, l'âme remplie de découragement, les papiers qui
venaient de m'être confiés, tristes et derniers vestiges d'une
intelligence qui avait succombé dans la lutte! - perdue sans retour,
anéantie!... Je me disais : au moins, s'il était possible de sauver de
l'oubli quelqu'une de ces pages, ce serait une consolation pour
25 l'ombre de cet infortuné jeune homme, qui sans doute est là
errante autour de moi, me trouvant bien hardi de porter la main
sur ses dépouilles !
Au milieu d'un monceau de poésies à peine ébauchées, parmi des
fragments de toute sorte, sans liaison et sans suite, mais toujours
30 empreints d'un certain caractère de grandeur et de superstition, je
ne tardai pas à découvrir un petit cahier sans date ni titre, sur
lequel était écrit d'une façon presque illisible l'étrange récit qui va
suivre.
Cette bizarre composition fut-elle l'ouvrage de ce pauvre inconnu
? N'était-ce simplement qu'une imitation ou une traduction qu'il
avait faite de quelque morceau fantasmagorique éclos dans le
cerveau vaporeux d'un Allemand, ou venu de France, et qui avait
35 séduit son esprit malade ? Je ne sais... le hasard me l'a mis entre
les mains ; comme le hasard me l'a donné, je le donne. - Que
l'insensé à qui cela pourrait appartenir, le déclare ! - Et sur-le-
41
champ il lui sera fait réparation.

40 II

C'était au temps de la Révolution française. Par une nuit


d'orage, à cette heure qu'on est convenu communément d'appeler
indue, un jeune Allemand traversait le vieux Paris et regagnait
45 silencieusement sa demeure. Les éclairs éblouissaient ses yeux, le
bruit du tonnerre! les éclats de la foudre retentissaient et
trouvaient de l'écho dans les rues tortueuses de la cité décrépite...
Mais souffrez, avant tout, que je vous dise quelque chose de mon
jeune Saxon.
50 Gottfried Wolfgang était un jeune homme de bonne famille. Il
avait étudié quelque temps à Gœttingue ; mais visionnaire et
enthousiaste, il s'était livré à ces doctrines spéculatives qui ont
égaré si souvent la jeunesse d'Allemagne. La vie retirée qu'il
menait, son application constante et la singulière nature de ses
55 études avaient affecté peu à peu toutes ses facultés morales et
physiques. Sa santé était altérée, son imagination malade. Il avait
poussé si loin ses rêveries abstraites sur les essences spirituelles,
qu'il avait fini par se former, comme Swedenborg, un monde idéal
gravitant autour de lui ; et il s'était persuadé, dans son égarement,
60 qu'une influence maligne, un esprit malfaisant, planait sans cesse
au-dessus de sa tête, cherchant l'occasion de le perdre. Une idée si
extravagante, agissant sur son idiosyncrasie déjà très mélancolique,
avait produit les plus déplorables effets. Devenu farouche et tombé
dans le plus morne découragement, la maladie mentale à laquelle il
65 était en proie, n'avait pas tardé à se trahir ; et comme le
changement de lieu avait pu devoir être le remède le plus efficace
dans sa cruelle situation, il avait été envoyé pour finir ses études,
au milieu des splendeurs et du tourbillon de Paris.
Au moment où Wolfgang arrivait dans la capitale, les premiers
70 troubles révolutionnaires éclataient. D'abord son esprit exalté,
captivé par les théories politiques et philosophiques du temps, avait
payé son tribut au délire populaire. Mais les scènes sanglantes qui
avaient suivi, ayant blessé sa nature sensible, dégoûté de la société
et du monde, et rendu bientôt à ses habitudes monastiques, il s'était
75 retiré dans un petit logement solitaire, choisi dans une rue obscure,
non loin de la vieille Sorbonne, au centre du quartier des étudiants.
Là Wolfgang avait donné de nouveau libre cours à ses spéculations
favorites. S'il quittait quelquefois sa chère cellule, c'était seulement
pour aller s'enfermer pendant des journées entières, dans les
80 grands dépôts de livres de Paris, ces catacombes des auteurs en
deliquium, ces Romes souterraines de la pensée, où il fouillait avec
ardeur, en quête de nourriture pour satisfaire son esprit maladif, les
bouquins les plus poudreux, les grimoires les plus surannés. Notre
étudiant était en quelque sorte (passez-moi cette légère absence de
85 goût) une manière de vampire littéraire s'engraissant au charnier
de la science morte et de la littérature en dissolution.
Malgré son penchant pour la retraite, Gottfried était d'un
42
tempérament ardent et voluptueux, qui d'ordinaire n'agissait guère
que sur son esprit. Il était trop réservé et trop neuf pour s'avancer
90 avec le sexe ; mais en même temps il s'avouait admirateur
passionné de la beauté. Souvent il se perdait dans des rêves infinis
sur des figures ou des formes qu'il avait vues, et son imagination lui
créait des idoles qu'elle ornait de perfections surpassant de
beaucoup toute réalité.
95 Dans le temps que son esprit se trouvait dans cet état de
surexcitation, il eut un songe qui l'affecta d'une manière
extraordinaire. La vision lui avait représenté une femme d'une
beauté transcendante, et l'impression que cette image avait faite
sur lui avait été si forte, qu'il la voyait sans cesse, à toute heure, en
10 tout lieu ; le jour, la nuit, son cerveau en était plein. Enfin il s'était
0 passionné tellement pour cette vapeur, et cette extravagance avait
duré si longtemps, qu'elle s'était changée en une de ces idées fixes
que l'on confond quelquefois, chez les hommes mélancoliques, avec
la folie.
Reprenons le récit que nous avons interrompu plus haut, et
10 suivons notre jeune Allemand dans sa course nocturne, Comme il
5 traversait la place de Grève, soudain il se trouva près de la g... Non,
jamais ma plume ne saura écrire ce mot hideux... Il recula avec
effroi... C'était au fort de la Terreur. Alors cet horrible instrument
était en permanence et le sang le plus pur et le plus innocent
ruisselait continuellement sur l'échafaud. Il avait été ce jour même
11 employé à l' œuvre de carnage et présentait encore, dans l'attente
0 de nouvelles victimes, à la cité endormie, son appareil lugubre et
menaçant.
Wolfgang se sentait défaillir, et il se détournait en frémissant,
quand il aperçut tout à coup un personnage mystérieux accroupi,
pour ainsi dire, au pied de l'échafaud. Une suite de vifs éclairs
11 rendit bientôt sa forme plus distincte aux yeux de l'étudiant : c'était
5 une femme habillée tout de noir, paraissant appartenir à la classe
supérieure. Plus d'une belle tête habituée aux douceurs de l'oreiller
de duvet se posait sur la pierre dans ces temps d'affreuses
vicissitudes. Elle était assise sur le plus bas degré, le corps penché
en avant et la figure cachée dans son giron. Ses longues tresses
12 épaisses pendaient jusque à terre, égouttant comme un toit de
0 chaume, la pluie qui tombait par torrents. Devant ce monument
solitaire du malheur, Wolfgang s'arrêta court : - Peut-être, se dit-il,
que du rivage de l'existence où cette infortunée gît le cœur brisé,
l'effroyable couteau a lancé dans l'éternité tout ce qui lui était cher
au monde !... Poussé par une puissance irrésistible, il s'avance alors
12 dans un timide embarras, et adresse à celle qui lui inspirait à la fois
5 tant de pitié et d'intérêt quelques paroles de sympathie. Elle lève la
tête et le fixe du regard d'un air égaré. Mais, quel est l'étonnement
de Wolfgang en reconnaissant à la lueur brillante des éclairs, la
réalité dont l'ombre subjuguait depuis longtemps toutes ses
facultés. La figure de l'inconnue, quoique couverte en ce moment
13 d'une pâleur mortelle, et portant l'empreinte profonde du
0 désespoir, était d'une ravissante beauté.
43
Les émotions les plus violentes et les plus diverses agitaient le
cœur passionné de Wolfgang. Tremblant, il lui adresse de nouveau
la parole. Il s'étonne de la voir ainsi exposée seule à une pareille
heure, dans un tel lieu, en butte à la furie de l'orage, et finit par lui
13 offrir gracieusement de la conduire en sûreté à sa famille ou à ses
5 amis. Mais elle, avec un geste épouvantablement significatif, et
d'une voix qui impressionna singulièrement son interlocuteur,
répondit :
- Je n'ai point d'amis sur la terre.
- Mais vous avez peut-être un asile ?
14 - Oui, dans la tombe !
0 L'âme de l'étudiant était déchirée.
- Si un simple bachelier, reprit-il avec une modeste hésitation,
pouvait, sans crainte d'être mal compris, offrir son humble
demeure pour abri et son bras pour protection... Je suis étranger
au sol de la France et aussi bien que vous sans amis dans cette
14 ville ; mais si ma vie peut vous être de quelque service, elle est à
5 votre disposition et serait sacrifiée avant qu'aucun mal ou que le
plus léger affront vous atteignît !
Il y avait dans la manière du jeune homme un honnête
empressement qui produisit son effet. Le véritable enthousiasme
possède une élégance particulière à laquelle on ne peut se
15 méprendre. La femme de l'échafaud se confia implicitement à la
0 protection de Gottfried.
L'orage avait perdu de son intensité, le tonnerre ne grondait plus
que dans l'éloignement. Tout Paris était encore dans le repos, le
grand volcan des passions humaines sommeillait pour quelques
instants, afin de rassembler de nouvelles forces pour l'éruption du
15 lendemain.
5 Nos deux héros marchèrent ensemble pendant plus d'une heure :
Gottfried soutenait les pas chancelants de sa compagne, et tous
deux gardaient un religieux silence. Enfin, après avoir longé les
murs sombres de la Sorbonne, ils arrivèrent au bout de leur course
à l'étroite et antique masure, demeure de l'étudiant. - Wolfgang
16 l'anachorète, dans la compagnie d'une femme ! À ce spectacle
0 extraordinaire, le vieux concierge qui s'était levé pour ouvrir resta
dans un étonnement indicible.
Comme il entrait dans son logement, notre jeune Allemand rougit
pour la première fois à la pensée de sa misérable apparence. Il
n'avait qu'une seule chambre, assez grande à la vérité, mais
16 encombrée de l'arsenal ordinaire de l'étudiant ; le lit occupait un
5 réduit profond à l'une des extrémités de la pièce.
Gottfried pouvait alors contempler à loisir sa compagne. Il se
sentit plus que jamais enivré de sa beauté. Son teint, d'une
blancheur éblouissante, était comme relevé par une profusion de
cheveux noirs comme du jais, qui flottaient négligemment sur
17 l'ivoire de ses épaules. Ses yeux étaient grands et pleins d'éclat ;
0 mais on remarquait dans leur expression quelque chose de hagard.
Sa taille, autant que son vêtement noir permettait d'en juger, était
d'une forme parfaite. L'ensemble de son extérieur était
44
extrêmement noble et distingué, en dépit de la simplicité de sa
mise. La seule chose qu'elle portât, ayant quelque apparence de
luxe ou de parure, était une large bande de velours noir, une sorte
17 de cravate, agrafée avec des diamants.
5 Cependant l'étudiant se trouvait quelque peu embarrassé sur le
moyen d'exercer convenablement l'hospitalité avec l'être infortuné
qu'il avait pris sous sa protection. Il avait bien pensé à lui
abandonner sa chambre et à aller chercher pour lui-même un autre
abri ; mais il était tellement fasciné ; mais son esprit et ses sens
18 étaient sous l'empire d'un charme si puissant, qu'il ne pouvait
0 s'attacher à sa présence. D'un autre côté, la conduite de l'inconnue
contribuait à le retenir. Elle paraissait avoir oublié sa douleur et les
effroyables circonstances auxquelles Wolfgang devait sa rencontre.
Les attentions du jeune homme, après avoir gagné sa confiance,
avaient apparemment aussi gagné son cœur.
18 Dans l'ivresse du moment, Wolfgang lui déclara sa passion. Il lui
5 raconta ses rêves mystérieux ; il lui dit comment elle avait possédé
son cœur avant qu'il l'eût jamais vue. Étrangement agitée à mesure
qu'il parlait, elle avoua à son tour qu'elle s'était sentie portée vers
lui par une impulsion tout aussi surnaturelle.
- Alors, pourquoi nous séparerions-nous ? s'écria Wolfgang au
19 comble du délire. Nos cœurs sont unis par une puissance
0 sympathique ; aux yeux de la raison et de l'honneur, nous ne faisons
plus qu'un... Est-il besoin de formules vulgaires pour lier deux
grandes âmes !. . .
La femme au collier noir écoutait attentivement et avec une
attention toujours croissante.
- Vous n'avez ni toit ni famille, continua Wolfgang, eh bien ! que je
sois tout pour vous, ou plutôt soyons tout l'un pour l'autre ! Voici ma
main, je m'engage à vous pour touJours.
19 - Pour toujours ? dit-elle solennellement.
5 - Pour toujours, affirma Wolfgang.
L'étrangère saisit la main qu'il lui présentait.
- Donc, je suis à vous, à jamais, murmura-t-elle.
En prononçant ces derniers mots, elle laissait tomber sur son
amant un long regard, plein de mélancolie et de tendresse.

Le lendemain matin, Gottfried sortit de bonne heure pour


chercher un appartement plus spacieux et plus convenable après le
changement qui venait de s'opérer dans sa condition. Il avait laissé
sa fiancée paisiblement endormie. À son retour, il la trouva encore
plongée dans un profond sommeil, mais sa tête pendait hors du
vaste fauteuil sur lequel elle avait voulu passer la nuit, enveloppée
pudiquement dans son manteau. Un de ses bras était jeté sur son
front d'une façon étrange. Il lui parle, mais ne reçoit point de
réponse. Il s'avance pour l'éveiller et lui faire quitter cette position
incommode et dangereuse ; mais sa main était froide ; mais son
pouls était nul, mais son visage était livide et contracté... Elle était
morte !!!
Éperdu, épouvanté, Gottfried pousse des cris aigus. Tout le
45
voisinage accourt ; -la scène était déchirante...
Requis par le concierge, enfin un officier de police se présente ;
mais en pénétrant dans la chambre, à la vue du cadavre il recule
d'effroi.. .
- Grand Dieu, s'écrie-t-il, comment cette femme est-elle ici ?
- La connaissez-vous donc ? demande vivement le pauvre
Gottfried.
- Si je la connaissais !... reprend l'officier. Moi !... cette femme !. ..
Hier elle est morte sur l'échafaud !
À ces mots, plus prompt que la foudre, Wolfgang s'avance et
détache la bande noire qui entourait le col si beau de son amie.
Et aussitôt se découvre à son regard la trace horrible et sanglante
du fatal couteau !!!
- Horreur ! Horreur !... s'écrie-t-il, dans un accès effrayant de
délire. Oh ! je le vois bien, le mauvais génie a pris possession de
moi, je suis perdu pour toujours. Mon ennemi a ranimé ce cadavre
pour me tendre le piège cruel dans lequel
je suis tombé. Affreuse déception...

III

L'invraisemblance de cette aventure, dont quelques détails


ont dû choquer, sans doute, l'esprit rigoureux de certains lecteurs,
s'expliquera d'une manière toute naturelle, lorsque nous aurons dit
que Gottfried Wolfgang, quelque temps après cette vision qu'il se
plaisait souvent à raconter, mourut pensionnaire dans une maison
de fous.

46
EDGAR ALLAN POE

1843

LE CHAT NOIR

1 Relativement à la très étrange et pourtant très familière


histoire que je vais coucher par écrit, je n’attends ni ne sollicite la
créance. Vraiment, je serais fou de m’y attendre, dans un cas où mes
sens eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne
5 suis pas fou, — et très certainement je ne rêve pas. Mais demain je
meurs, et aujourd’hui je voudrais décharger mon âme. Mon dessein
immédiat est de placer devant le monde, clairement, succinctement
et sans commentaires, une série de simples événements
domestiques. Dans leurs conséquences, ces événements m’ont
10 terrifié, — m’ont torturé, — m’ont anéanti. Cependant, je n’essaierai
pas de les élucider. Pour moi, ils ne m’ont guère présenté que de
l’horreur ; — à beaucoup de personnes ils paraîtront moins terribles
que baroques. Plus tard peut-être il se trouvera une intelligence qui
réduira mon fantôme à l’état de lieu commun, — quelque
intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup moins excitable
15 que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances que je raconte
avec terreur qu’une succession ordinaire de causes et d’effets très
naturels.

Dès mon enfance, j’étais noté pour la docilité et l’humanité de


20 mon caractère. Ma tendresse de cœur était même si remarquable
qu’elle avait fait de moi le jouet de mes camarades. J’étais
particulièrement fou des animaux, et mes parents m’avaient permis
de posséder une grande variété de favoris. Je passais presque tout
mon temps avec eux, et je n’étais jamais si heureux que quand je les
nourrissais et les caressais. Cette particularité de mon caractère
47
25
s’accrut avec ma croissance, et, quand je devins homme, j’en fis une
de mes principales sources de plaisirs. Pour ceux qui ont voué une
affection à un chien fidèle et sagace, je n’ai pas besoin d’expliquer la
nature ou l’intensité des jouissances qu’on peut en tirer. Il y a dans
l’amour désintéressé d’une bête, dans ce sacrifice d’elle-même,
30 quelque chose qui va directement au cœur de celui qui a eu
fréquemment l’occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de
gaze de l’homme naturel.

Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans


ma femme une disposition sympathique à la mienne. Observant mon
35 goût pour ces favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion
de me procurer ceux de l’espèce la plus agréable. Nous eûmes des
oiseaux, un poisson doré, un beau chien, des lapins, un petit singe et
un chat.

40 Ce dernier était un animal remarquablement fort et beau,


entièrement noir, et d’une sagacité merveilleuse. En parlant de son
intelligence, ma femme, qui au fond n’était pas peu pénétrée de
superstition, faisait de fréquentes allusions à l’ancienne croyance
populaire qui regardait tous les chats noirs comme des sorcières
45 déguisées. Ce n’est pas qu’elle fût toujours sérieuse sur ce point, —
et, si je mentionne la chose, c’est simplement parce que cela me
revient, en ce moment même, à la mémoire.

Pluton, — c’était le nom du chat, — était mon préféré, mon


50 camarade. Moi seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison
partout où j’allais. Ce n’était même pas sans peine que je parvenais
à l’empêcher de me suivre dans les rues. Notre amitié subsista ainsi
plusieurs années, durant lesquelles l’ensemble de mon caractère et
de mon tempérament, — par l’opération du Démon Intempérance, je
rougis de le confesser, — subit une altération radicalement
55 mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus irritable, plus
insoucieux des sentiments des autres. Je me permis d’employer un
langage brutal à l’égard de ma femme. À la longue, je lui infligeai
même des violences personnelles. Mes pauvres favoris,
naturellement, durent ressentir le changement de mon caractère.
Non seulement je les négligeais, mais je les maltraitais. Quant à
60 Pluton, toutefois, j’avais encore pour lui une considération suffisante
qui m’empêchait de le malmener, tandis que je n’éprouvais aucun
scrupule à maltraiter les lapins, le singe et même le chien, quand,
par hasard ou par amitié, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon
mal m’envahissait de plus en plus, car quel mal est comparable à
l’Alcool! — et à la longue Pluton lui-même, qui maintenant se faisait
65 vieux et qui naturellement devenait quelque peu maussade, —
Pluton lui-même commença à connaître les effets de mon méchant
caractère.

Une nuit, comme je rentrais au logis très ivre, au sortir d’un


48
70
de mes repaires habituels des faubourgs, je m’imaginai que le chat
évitait ma présence. Je le saisis; — mais lui, effrayé de ma violence,
il me fit à la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de
démon s’empara soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon
75 âme originelle sembla tout d’un coup s’envoler de mon corps, et une
méchanceté hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre
de mon être. Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l’ouvris; je
saisis la pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un
de ses yeux de son orbite! Je rougis, je brûle, je frissonne en
80 écrivant cette damnable atrocité !

Quand la raison me revint avec le matin, — quand j’eus cuvé


les vapeurs de ma débauche nocturne, — j’éprouvai un sentiment
moitié d’horreur, moitié de remords, pour le crime dont je m’étais
85 rendu coupable; mais c’était tout au plus un faible et équivoque
sentiment, et l’âme n’en subit pas les atteintes. Je me replongeai
dans les excès, et bientôt je noyai dans le vin tout le souvenir de
mon action.

Cependant le chat guérit lentement. L’orbite de l’œil perdu


présentait, il est vrai, un aspect effrayant; mais il n’en parut plus
90 souffrir désormais. Il allait et venait dans la maison selon son
habitude; mais, comme je devais m’y attendre, il fuyait avec une
extrême terreur à mon approche. Il me restait assez de mon ancien
cœur pour me sentir d’abord affligé de cette évidente antipathie de
la part d’une créature qui jadis m’avait tant aimé. Mais ce sentiment
fit bientôt place à l’irritation. Et alors apparut, comme pour ma
95 chute finale et irrévocable, l’esprit de PERVERSITÉ. De cet esprit la
philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi sûr que mon
âme existe, je crois que la perversité est une des primitives
impulsions du cœur humain, — une des indivisibles premières
facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère de
10 l’homme. Qui ne s’est pas surpris cent fois commettant une action
0 sotte ou vile, par la seule raison qu’il savait devoir ne pas la
commettre? N’avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré
l’excellence de notre jugement, à violer ce qui est la Loi, simplement
parce que nous comprenons que c’est la Loi? Cet esprit de
perversité, dis-je, vint causer ma déroute finale. C’est ce désir
10 ardent, insondable de l’âme de se torturer elle-même, — de violenter
5 sa propre nature, — de faire le mal pour l’amour du mal seul, — qui
me poussait à continuer, et finalement consommer le supplice que
j’avais infligé à la bête inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai
un nœud coulant autour de son cou, et je le pendis à la branche d’un
arbre; — je le pendis avec des larmes plein mes yeux, — avec le plus
amer remords dans le cœur; — je le pendis, parce que je savais qu’il
11 m’avait aimé, et parce que je sentais qu’il ne m’avait donné aucun
0 sujet de colère; — je le pendis, parce que je savais qu’en faisant
ainsi je commettais un péché, — un péché mortel qui compromettait
mon âme immortelle, au point de la placer, — si une telle chose était
49
possible, — même au-delà de la miséricorde infinie du Dieu Très-
Miséricordieux et Très-Terrible.
11
5 Dans la nuit qui suivit le jour où fut commise cette action
cruelle, je fus tiré de mon sommeil par le cri : Au feu! Les rideaux de
mon lit étaient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas
sans une grande difficulté que nous échappâmes à l’incendie, — ma
femme, un domestique, et moi. La destruction fut complète. Toute
12 ma fortune fut engloutie, et je m’abandonnai dès lors au désespoir.
0
Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre
l’atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je
rends compte d’une chaîne de faits, — et je ne veux pas négliger un
seul anneau. Le jour qui suivit l’incendie, je visitai les ruines. Les
murailles étaient tombées, une seule exceptée; et cette seule
12 exception se trouva être une cloison intérieure, peu épaisse, située à
5 peu près au milieu de la maison, et contre laquelle s’appuyait le
chevet de mon lit. La maçonnerie avait ici, en grande partie, résisté
à l’action du feu, — fait que j’attribuai à ce qu’elle avait été
récemment remise à neuf. Autour de ce mur, une foule épaisse était
rassemblée, et plusieurs personnes paraissaient en examiner une
13 portion particulière avec une minutieuse et vive attention. Les
0 mots : Étrange! singulier! et autres semblables expressions,
excitèrent ma curiosité. Je m’approchai, et je vis, semblable à un
bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure d’un gigantesque
chat. L’image était rendue avec une exactitude vraiment
merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l’animal.

Tout d’abord, en voyant cette apparition, — car je ne pouvais


13 guère considérer cela que comme une apparition, mon étonnement
5 et ma terreur furent extrêmes. Mais, enfin, la réflexion vint à mon
aide. Le chat, je m’en souvenais, avait été pendu dans un jardin
adjacent à la maison. Aux cris d’alarme, ce jardin avait été
immédiatement envahi par la foule, et l’animal avait dû être détaché
de l’arbre par quelqu’un, et jeté dans ma chambre à travers une
fenêtre ouverte. Cela avait été fait, sans doute, dans le but de
m’arracher au sommeil. La chute des autres murailles avait
14 comprimé la victime de ma cruauté dans la substance du plâtre
0 fraîchement étendu; la chaux de ce mur, combinée avec les flammes
et l’ammoniaque du cadavre, avait ainsi opéré l’image telle que je la
voyais.

Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout à


14 fait ma conscience, relativement au fait surprenant que je viens de
5 raconter, il n’en fit pas moins sur mon imagination une impression
profonde. Pendant plusieurs mois je ne pus me débarrasser du
fantôme du chat; et durant cette période un demi-sentiment revint
dans mon âme, qui paraissait être, mais qui n’était pas le remords.
J’allai jusqu’à déplorer la perte de l’animal, et à chercher autour de
50
15 moi, dans les bouges méprisables que maintenant je fréquentais
0 habituellement, un autre favori de la même espèce et d’une figure à
peu près semblable pour le suppléer.

Une nuit, comme j’étais assis à moitié stupéfié, dans un


repaire plus qu’infâme, mon attention fut soudainement attirée vers
un objet noir, reposant sur le haut d’un des immenses tonneaux de
15 gin ou de rhum qui composaient le principal ameublement de la
5 salle. Depuis quelques minutes je regardais fixement le haut de ce
tonneau, et ce qui me surprenait maintenant c’était de n’avoir pas
encore aperçu l’objet situé dessus. Je m’en approchai, et je le
touchai avec ma main. C’était un chat noir, — un très gros chat, —
au moins aussi gros que Pluton, lui ressemblant absolument,
16 excepté en un point. Pluton n’avait pas un poil blanc sur tout le
0 corps; celui-ci portait une éclaboussure large et blanche, mais d’une
forme indécise, qui couvrait presque toute la région de la poitrine.

À peine l’eus-je touché qu’il se leva subitement, ronronna


fortement, se frotta contre ma main, et parut enchanté de mon
attention. C’était donc là la vraie créature dont j’étais en quête.
16 J’offris tout de suite au propriétaire de le lui acheter; mais cet
5 homme ne le revendiqua pas, -ne le connaissait pas -, ne l’avait
jamais vu auparavant.

Je continuai mes caresses, et, quand je me préparai à


retourner chez moi, l’animal se montra disposé à m’accompagner. Je
17 lui permis de le faire; me baissant de temps à autre, et le caressant
0 en marchant. Quand il fut arrivé à la maison, il s’y trouva comme
chez lui, et devint tout de suite le grand ami de ma femme.

Pour ma part, je sentis bientôt s’élever en moi une antipathie


contre lui. C’était justement le contraire de ce que j’avais espéré;
17 mais, — je ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu, — son
5 évidente tendresse pour moi me dégoûtait presque et me fatiguait.
Par de lents degrés, ces sentiments de dégoût et d’ennui s’élevèrent
jusqu’à l’amertume de la haine. j’évitais la créature; une certaine
sensation de honte et le souvenir de mon premier acte de cruauté
m’empêchèrent de la maltraiter. Pendant quelques semaines, je
m’abstins de battre le chat ou de le malmener violemment, mais
18 graduellement, — insensiblement, — j’en vins à le considérer avec
0 une indicible horreur, et à fuir silencieusement son odieuse
présence, comme le souffle d’une peste.

Ce qui ajouta sans doute à ma haine contre l’animal fut la


découverte que je fis le matin, après l’avoir amené à la maison, que,
18 comme Pluton, lui aussi avait été privé d’un de ses yeux. Cette
5 circonstance, toutefois, ne fit que le rendre plus cher à ma femme,
qui, comme je l’ai déjà dit, possédait à un haut degré cette
tendresse de sentiment qui jadis avait été mon trait caractéristique
51
et la source fréquente de mes plaisirs les plus simples et les plus
purs.
19
0 Néanmoins, l’affection du chat pour moi paraissait s’accroître
en raison de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une
opiniâtreté qu’il serait difficile de faire comprendre au lecteur.
Chaque fois que je m’asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il
sautait sur mes genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je
me levais pour marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait
19 presque par terre, ou bien, enfonçant ses griffes longues et aiguës
5 dans mes habits, grimpait de cette manière jusqu’à ma poitrine.
Dans ces moments-là, quoique je désirasse le tuer d’un bon coup,
j’en étais empêché, en partie par le souvenir de mon premier crime,
mais principalement, — je dois le confesser tout de suite, — par une
véritable terreur de la bête.
20
0 Cette terreur n’était pas positivement la terreur d’un mal
physique, — et cependant je serais fort en peine de la définir
autrement. Je suis presque honteux d’avouer, — oui, même dans
cette cellule de malfaiteur, je suis presque honteux d’avouer que la
terreur et l’horreur que m’inspirait l’animal avaient été accrues par
une des plus parfaites chimères qu’il fût possible de concevoir. Ma
20 femme avait appelé mon attention plus d’une fois sur le caractère de
5 la tache blanche dont j’ai parlé, et qui constituait l’unique différence
visible entre l’étrange bête et celle que j’avais tuée. Le lecteur se
rappellera sans doute que cette marque, quoique grande, était
primitivement indéfinie dans sa forme; mais, lentement, par degrés,
— par des degrés imperceptibles, et que ma raison s’efforça
21 longtemps de considérer comme imaginaires, — elle avait à la
0 longue pris une rigoureuse netteté de contours. Elle était
maintenant l’image d’un objet que je frémis de nommer, — et c’était
là surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en
dégoût, et m’aurait poussé à m’en délivrer, si je l’avais osé; — c’était
maintenant, dis-je, l’image d’une hideuse, — d’une sinistre chose, —
l’image du GIBET! — oh! lugubre et terrible machine! machine
21 d’Horreur et de Crime, — d’Agonie et de Mort !
5
Et, maintenant, j’étais en vérité misérable au-delà de la
misère possible de l’Humanité. Une bête brute, — dont j’avais avec
mépris détruit le frère, — une bête brute engendrer pour moi, —
pour moi, homme façonné à l’image du Dieu Très Haut, — une si
grande et si intolérable infortune! Hélas! je ne connaissais plus la
22 béatitude du repos, ni le jour ni la nuit! Durant le jour, la créature
0 ne me laissait pas seul un moment; et, pendant la nuit, à chaque
instant, quand je sortais de mes rêves pleins d’une intraduisible
angoisse, c’était pour sentir la tiède haleine de la chose sur mon
visage, et son immense poids, — incarnation d’un Cauchemar que
j’étais impuissant à secouer, — éternellement posé sur mon cœur !
22
52
5
Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait
en moi succomba. De mauvaises pensées devinrent mes seules
intimes, — les plus sombres et les plus mauvaises de toutes les
pensées. La tristesse de mon humeur habituelle s’accrut jusqu’à la
haine de toutes choses et de toute humanité; cependant ma femme,
23 qui ne se plaignait jamais, hélas! était mon souffre-douleur
0 ordinaire, la plus patiente victime des soudaines, fréquentes et
indomptables éruptions d’une furie à laquelle je m’abandonnai dès
lors aveuglément.

Un jour, elle m’accompagna pour quelque besogne


23 domestique dans la cave du vieux bâtiment où notre pauvreté nous
5 contraignait d’habiter. Le chat me suivit sur les marches roides de
l’escalier, et, m’ayant presque culbuté la tête la première,
m’exaspéra jusqu’à la folie. Levant une hache, et oubliant dans ma
rage la peur puérile qui jusque-là avait retenu ma main, j’adressai à
l’animal un coup qui eût été mortel, s’il avait porté comme je le
voulais; mais ce coup fut arrêté par la main de ma femme. Cette
24 intervention m’aiguillonna jusqu’à une rage plus que démoniaque; je
0 débarrassai mon bras de son étreinte et lui enfonçai ma hache dans
le crâne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un
gémissement.

Cet horrible meurtre accompli, je me mis immédiatement et


très délibérément en mesure de cacher le corps. Je compris que je
24 ne pouvais pas le faire disparaître de la maison, soit de jour, soit de
5 nuit, sans courir le danger d’être observé par les voisins. Plusieurs
projets traversèrent mon esprit. Un moment j’eus l’idée de couper le
cadavre par petits morceaux, et de les détruire par le feu. Puis, je
résolus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis, je pensai à
le jeter dans le puits de la cour, — puis à l’emballer dans une caisse
25 comme marchandise, avec les formes usitées, et à charger un
0 commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je
m’arrêtai à un expédient que je considérai comme le meilleur de
tous. Je me déterminai à le murer dans la cave, comme les moines
du moyen âge muraient, dit-on, leurs victimes.

La cave était fort bien disposée pour un pareil dessein. Les


25 murs étaient construits négligemment, et avaient été récemment
5 enduits dans toute leur étendue d’un gros plâtre que l’humidité de
l’atmosphère avait empêché de durcir. De plus, dans l’un des murs,
il y avait une saillie causée par une fausse cheminée, ou espèce
d’âtre, qui avait été comblée et maçonnée dans le même genre que
le reste de la cave. Je ne doutais pas qu’il ne me fût facile de
26 déplacer les briques à cet endroit, d’y introduire le corps, et de
0 murer le tout de la même manière, de sorte qu’aucun œil n’y pût
rien découvrir de suspect.

Et je ne fus pas déçu dans mon calcul. À l’aide d’une pince, je


53
délogeai très aisément les briques, et, ayant soigneusement
appliqué le corps contre le mur intérieur, je le soutins dans cette
26 position jusqu’à ce que j’eusse rétabli, sans trop de peine, toute la
5 maçonnerie dans son état primitif. M’étant procuré du mortier, du
sable et du poil avec toutes les précautions imaginables, je préparai
un crépi qui ne pouvait pas être distingué de l’ancien, et j’en
recouvris très soigneusement le nouveau briquetage. Quand j’eus
fini, je vis avec satisfaction que tout était pour le mieux. Le mur ne
27 présentait pas la plus légère trace de dérangement. j’enlevai tous
0 les gravats avec le plus grand soin, j’épluchai pour ainsi dire le sol.
Je regardai triomphalement autour de moi, et me dis à moi-même:
Ici, au moins, ma peine n’aura pas été perdue !

Mon premier mouvement fut de chercher la bête qui avait été


27 la cause d’un si grand malheur; car, à la fin, j’avais résolu
5 fermement de la mettre à mort. Si j’avais pu la rencontrer dans ce
moment, sa destinée était claire; mais il paraît que l’artificieux
animal avait été alarmé par la violence de ma récente colère, et qu’il
prenait soin de ne pas se montrer dans l’état actuel de mon humeur.
Il est impossible de décrire ou d’imaginer la profonde, la béate
sensation de soulagement que l’absence de la détestable créature
détermina dans mon cœur. Elle ne se présenta pas de toute la nuit,
et ainsi ce fut la première bonne nuit, — depuis son introduction
dans la maison, — que je dormis solidement et tranquillement; oui,
je dormis avec le poids de ce meurtre sur l’âme !

Le second et le troisième jour s’écoulèrent, et cependant mon


bourreau ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme
libre. Le monstre, dans sa terreur, avait vidé les lieux pour toujours!
Je ne le verrais donc plus jamais! Mon bonheur était suprême! La
criminalité de ma ténébreuse action ne m’inquiétait que fort peu. On
avait bien fait une espèce d’enquête, mais elle s’était satisfaite à bon
marché. Une perquisition avait même été ordonnée, — mais
naturellement on ne pouvait rien découvrir. Je regardais ma félicité
à venir comme assurée.

Le quatrième jour depuis l’assassinat, une troupe d’agents de


police vint très inopinément à la maison, et procéda de nouveau à
une rigoureuse investigation des lieux. Confiant, néanmoins, dans
l’impénétrabilité de la cachette, je n’éprouvai aucun embarras. Les
officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne
laissèrent pas un coin, pas un angle inexploré. À la fin, pour la
troisième ou quatrième fois, ils descendirent dans la cave. Pas un
muscle en moi ne tressaillit. Mon cœur battait paisiblement, comme
celui d’un homme qui dort dans l’innocence. J’arpentais la cave d’un
bout à l’autre; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais
çà et là avec aisance. La police était pleinement satisfaite et se
préparait à décamper. La jubilation de mon cœur était trop forte
pour être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu’un
54
mot, en manière de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue
leur conviction de mon innocence.

- Gentlemen, — dis-je à la fin, — comme leur troupe remontait


l’escalier, — je suis enchanté d’avoir apaisé vos soupçons. Je vous
souhaite à tous une bonne santé et un peu plus de courtoisie. Soit
dit en passant, gentlemen, voilà, voilà une maison singulièrement
bien bâtie (dans mon désir enragé de dire quelque chose d’un air
délibéré, je savais à peine ce que je débitais); — je puis dire que
c’est une maison admirablement bien construite. Ces murs, — est-ce
que vous partez, gentlemen? — ces murs sont solidement
maçonnés !

Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement avec


une canne que j’avais à la main juste sur la partie du briquetage
derrière laquelle se tenait le cadavre de l’épouse de mon cœur.

Ah! qu’au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de


l’Archidémon! — À peine l’écho de mes coups était-il tombé dans le
silence, qu’une voix me répondit du fond de la tombe! — une plainte,
d’abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant,
puis, bientôt, s’enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à
fait anormal et antihumain, — un hurlement, — un glapissement,
moitié horreur et moitié triomphe, — comme il en peut monter
seulement de l’Enfer, — affreuse harmonie jaillissant à la fois de la
gorge des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans
la damnation !
Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir,
et je chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les
officiers placés sur les marches restèrent immobiles, stupéfiés par la
terreur. Un instant après, une douzaine de bras robustes
s’acharnaient sur le mur. Il tomba tout d’une pièce. Le corps, déjà
grandement délabré et souillé de sang grumelé, se tenait droit
devant les yeux des spectateurs. Sur sa tête, avec la gueule rouge
dilatée et l’œil unique flamboyant, était perchée la hideuse bête
dont l’astuce m’avait induit à l’assassinat, et dont la voix révélatrice
m’avait livré au bourreau. J’avais muré le monstre dans la tombe !

55
Alphonse DAUDET

1860

L'HOMME À LA CERVELLE D'OR

(Version première)

1 Je suis né dans une petite ville de l'ancienne Souabe, chez le


greffier au tribunal, un jour de soleil et de Pentecôte. Ma venue au
monde fut accompagnée de quelques signes étranges qu'il est bon
de raconter. Toute la famille étant réunie autour du lit de
5 l'accouchée, mon oncle, l'inspecteur aux douanes, me prit
délicatement entre ses doigts et m'apporta près de la fenêtre pour
me contempler à son aise; mais la pesanteur de mon petit être le

56
surprit à ce point que le bonhomme effrayé me lâcha et que je m'en
allai tomber lourdement sur le carreau, la tête la première. On me
10 crut mort sur le coup, et vous pensez les cris qu'on poussa ; le crâne
d'un nouveau-né est quelque chose de si débile, le tissu en est si
frêle, la pelure si délicate ; une aile de papillon glissant là-dessus
peut causer les plus grands ravages ! Ô surprise ! la ténuité de mon
crâne se ressentit à peine de cette terrible secousse, et ma tête, en
15 touchant le sol, rendit un son métallique et connu de tous qui fit
dresser vingt oreilles à la fois. On m'entoure, on me relève, on me
palpe, et grande fut la stupeur, quand le docteur déclara que j'avais
le sommet de la tête et la cervelle en or, à preuve un fragment qui
s'en était détaché dans ma chute, et qu'on reconnut être un morceau
20 d'or très pur et très fin.
- Singulier enfant ! dit monsieur le docteur en hochant la tête.
- Destiné à de grandes choses ! fit judicieusement observer
mon oncle.
Avant de se séparer, on se promit le plus grand secret sur
25 l'aventure : ce fut là la première pensée de ma mère, qui craignait
que ma valeur une fois connue ne vînt à tenter la cupidité de
méchantes gens. J'étais, du reste, un enfant comme tous les autres,
mangeant ou plutôt buvant bien, avec cela très précoce et porteur
d'allures drôlettes à dérider le front le plus sévère. Crainte
30 d'accident, ma mère voulut me nourrir elle-même ! Je grandis donc
dans notre vieille maison de la rue des Tanneurs, ne mettant
presque jamais le nez dehors, toujours caressé, choyé, surveillé,
talonné, n'osant faire un pas à moi seul de peur d'abîmer ma
précieuse personne, et regardant tristement à travers les vitres mes
petits voisins jouer aux osselets dans la rue et cabrioler à leur aise
dans les ruisseaux. Comme vous pensez, on se garda bien de
m'envoyer à l'école, mon père fit venir à grands frais des maîtres à
35 la maison, et j'acquis en même temps une instruction présentable.
J'avouerai même que j'étais doué d'une intelligence qui surprenait
les gens, et dont mes parents et moi avions seuls le secret. Qui n'eut
été intelligent avec une cervelle riche comme la mienne ? Un jour ne
se passait pas sans que chez nous on ne bénît le ciel d'avoir fait un
40 miracle en ma faveur et d'avoir honoré d'un enfant prodige l'humble
demeure du greffier.
Ah ! faveur maudite, exécrable présent ! ne pouviez-vous donc
tomber sur la maison d'en face !

45 II

Mon père était loin d'être riche : c'était un modeste greffier


gagnant avec peine quelques misérables florins par année à copier
et enregistrer les actes de tribunal. Les dépenses qu'il avait faites
50 pour mon éducation étaient de beaucoup au-dessus de ses forces ;
aussi, mes études finies et comme je prenais pied sur mes dix-huit
ans, se trouva-t-il à bout de ressources.
Un soir, en rentrant d'une promenade sur l'esplanade, je
trouvai quatre gaillards, fort laids, en train d'inspecter la maison et
57
55 de tâter le pouls à nos pauvres meubles pour s'assurer de leur santé
et de leur valeur. Ma mère pleurait dans un coin, accroupie sur un
escabeau, la tête dans ses mains ; mon père, pâle comme un linceul
blanc, faisait visiter l'appartement à ces messieurs et se retournait
de temps à autre pour essuyer une grosse larme honteuse. Je
60 compris que j'assistais à une lugubre scène du drame de M. Loyal.
Les hommes sortis avec promesse de revenir le lendemain, nous
restâmes seuls dans la chambre assombrie, et je n'entendis que des
pleurs et des sanglots.
Mon père se leva et se promena quelques instants par la salle.
65 « - Ah ! malheureux enfant ! fit-il en s'arrêtant tout à coup, que de
douleurs tu nous vaux, et comment t'acquitteras-tu jamais envers
moi des larmes que tu fais verser à ta mère ! » Je voulus parler, les
pleurs m'en empêchaient ; - ma mère priait à voix basse dans un
coin.
70 Mon père reprit, en s'approchant de moi : « - Dire que nous
mourons de misère à côté de cet or ! » Et d'un geste fébrile, il
appuya sa main sur mon front. De l'or ! À ce mot, un frisson fit
claquer ses membres, en même temps qu'une idée terrible fondait
sur moi et m'envahissait. Je songeai aux richesses immenses que
contenait mon cerveau : « - Oh! si je pouvais !... » Et plein de cette
pensée, je courus m'enfermer avec elle dans ma chambre.
Maintes fois on m'avait conté la scène qui accompagna ma
75 naissance : et puisque j'avais survécu à la perte d'un morceau de ma
cervelle, il me parut que je pouvais sans péril en détacher encore un
brin pour venir en aide à mes malheureux parents. Ici, une affreuse
objection se dressait devant moi : ce lambeau de cervelle que j'allais
m'arracher, n'était-ce pas pour autant d'intelligence dont je me
80 privais ? L'intelligence, ce levier, cette force, cette puissance ;
l'intelligence, ma seule richesse à moi ! Avais-je le droit de disposer
ainsi d'un bien que je n'avais acquis au prix d'aucun travail,
d'aucune fatigue ? Et que deviendrais-je, juste Dieu, si j'allais
tomber dans l'imbécillité et l'abrutissement ?... D'un côté, je voyais
85 le désespoir de ces pauvres gens qui avaient trouvé bon de se
sacrifier pour moi: mon cœur s'en émut, mes yeux se mouillèrent, je
n'y tins plus, et, prenant une décision soudaine... L'horrible
souffrance, je crus que ma tête éclatait.
J'entrai dans la salle ou se tenaient mes parents : « Tenez, leur dis-
90 je, ne pleurez plus ! » et je jetai sur leurs genoux un morceau d'or
gros comme une noisette, tout saignant encore et tout palpitant.
Tandis qu'ils me couvraient de leurs caresses, moi j'étais en proie à
une profonde tristesse, et à une sensation singulière : mes idées me
semblaient moins nettes, moins lucides ; c'était comme un voile qui
95 s'étendait sur mon esprit. - Je secouai tout cela : « Bah! me dis-je,
c'est pour la maison; et puis j'en ai donné si peu !... »

III

À quelque temps de là, de misérables compagnons de


débauche m'entraînèrent à une orgie qui devait me coûter cher. La
58
chose se passait à l'Hôtel de France : on y fit un vacarme du diable,
on mit la cave à sec et la vaisselle à sac ; nous nous amusâmes
10 considérablement. Quand le fatal quart d'heure sonna, mes
0 excellents amis, profitant de mon ivresse, jugèrent à propos de
s'évader sans m'avertir et sans payer. Je passai ma nuit à dormir sur
les divans de l'Hôtel et, le lendemain au réveil, je me trouvai face à
face avec une interminable addition qu'il fallait solder sur-le-champ.
Je n'avais pas un kreutzer en poche, et si grand que fût mon crève-
10 cœur, je dus recourir encore à ma cervelle et lui faire un second et
5 terrible emprunt... Dès ce jour, un amer découragement s'empara de
mon être ; encore quelques emprunts de ce genre, et j'en aurais fini
avec cette intelligence dont j'étais si fier. Cette pensée, qui me
faisait frémir, se dressait sans cesse devant mes yeux ; je devins
sombre, misanthrope ; de tous mes amis, je n'en avais gardé qu'un
11 seul, le plus ancien et le plus sûr de tous, qui connaissait depuis
0 longtemps mon secret et me prêchait à toute heure du jour de
ménager précieusement ce trésor ; ce cher ami avait ses raisons
pour cela ; une nuit qu'il pleuvait et que le mauvais temps le fit
coucher à la maison, il s'en vint furtivement et pendant mon
sommeil il m'arracha un énorme quartier de cervelle.
11 La douleur me réveilla, et je me dressai en hurlant sur ma
5 couche, le misérable, pris en flagrant délit, ne sut que pâlir,
balbutier et trembler de tous ses membres. En fin de compte, il
s'enfuit, emportant son butin. Je ne sais comment j'aurais supporté
ce dernier coup, si une passion violente n'était venue me distraire
un temps des rêves sinistres où je m'abîmais ; je devins amoureux et
12 je résolus de me marier, persuadé que dans un intérieur tranquille
0 et aimant, je parviendrais à échapper à la complète destruction du
meilleur de moi.

IV
12
5 La femme que je choisis était, certes, faite pour charmer ; elle
avait des yeux, de l'esprit et du cœur, un nom qui me plaisait, de
fines attaches et de l'économie ; nous entrâmes en ménage et je me
crus heureux pour toujours. Hélas ! du jour de mon mariage
datèrent seulement mes vraies souffrances, et c'est là que je devais
13 engloutir le beau lingot d'or qui me restait encore dans le crâne.
0 Ma femme, avec des goûts modestes, était pourtant
aiguillonnée par le désir immodéré de la toilette; le soir, à la
musique, je l'entendais maintes fois soupirer et regarder
douloureusement, en passant à côté des dames de la ville, toutes
somptueusement habillées. Je voyais clair dans ses soupirs, et, bien
qu'elle n'osât me les avouer, je sentais les regrets que faisait naître
en elle cet étalage de luxe. Peu à peu je crus m'apercevoir que la
froideur se glissait dans la maison : plus d'effusion de cœur, plus
d'épanchements, plus de longues et douces causeries. Je compris
13 qu'on commençait à m'accuser de beaucoup d'égoïsme.
5 - « Pourquoi, se disait-on, me laisser dans un pareil dénuement et
59
puisqu'il a le moyen de me rendre heureuse pourquoi ne pas s'en
servir ? Que fera-t-il de ses richesses, s'il ne les dépense pour moi. »
Je lisais toutes ces choses et bien d'autres encore dans l'azur d'une
paire d'yeux trop beaux pour mentir et tandis que j'observais de
14 mon côté, l'amour s'en allait de l'autre. Il fallait prendre un parti ;
0 j'aimai mieux laisser faire mon cœur. Ma femme eut des diamants,
ma femme me rendit ses plus doux sourires : mais non ! vous ne
saurez jamais de quel prix je payai tout cela... Comment faire
autrement, puisque je n'avais pas de fortune ? Pouvais-je entrer en
boutique, mesurer du drap à l'aune, fabriquer des cornets de
14 papier ? Quelque chose de divin que je sentais en moi me défendait
5 obstinément des métiers pareils. Il me fallait de l'argent ; ma
cervelle valait de l'argent, et ma foi, je dépensai ma cervelle. -
Dépense de tous les jours, torture de toutes les heures, pour les
besoins de la vie, pour les joies de la vanité, ce soir pour un bal,
demain pour le dîner, hier pour une robe, aujourd'hui pour du pain ;
15 le trésor y passait tout entier. Parfois, aux heures de solitude et des
0 regards intérieurs, il me prenait de soudaines rages, je saisissais ma
tête à deux mains, comme pour arrêter les flots d'or qui s'en
échappaient ; je criais: « Ne t'en va pas ! ne t'en va pas ! » Un
instant après, je m'acharnais à me meurtrir le crâne pour en
extraire le divin minerai. Sur ces entrefaites, un bonheur imprévu
15 vint apporter quelque soulagement à mon affreuse position, poser
5 un baume sur mes plaies toujours saignantes. Un enfant nous
naquit, un bijou de petit garçon, vraie miniature de la mère. Mon
premier soin fut de m'assurer qu'il n'aurait pas la cervelle de son
père, et quand je vis qu'il n'avait pas hérité de cette infirmité royale,
j'eus de la joie pour quelque temps.
16
0
V

L'enfant grandit ; ô douleur ! C'était un être de plus à faire


vivre de mon cerveau. Des nourrices, des médecins, des éleveurs.
Que sais-je encore ? tout autant de misérables qui vinrent
s'acharner sur ma mine d'or, si souvent et si cruellement exploitée.
Je n'épargnai rien à la chère créature ; et ce qui m'étonnait surtout,
c'était la quantité de richesses contenues en ma cervelle, et la peine
que j'avais à les épuiser. Il fallait pourtant en finir, une bonne fois...
Nous étions au premier jour de l'année ; au-dehors, un gai soleil se
jouait sur la neige ; chez moi, les fronts étaient moroses et les yeux
gonflés. L'enfant soupirait dans son lit ; à l'air de misère qui régnait
dans la maison il devinait bien qu'il ne devait pas songer aux
étrennes, et que cette journée de joie serait toute de larmes pour
lui. Triste de cette tristesse, la mère se taisait et, volontiers, eût
donné son sang pour voir un rayon de gaieté dans les yeux du
bambin ; mais, sachant mes nombreux sacrifices, elle n'osait me
demander encore celui-là. De ma place, je voyais ce drame de
famille poignant et désolé... Enfin, n'y tenant plus, je passai dans la
chambre voisine et j'allai à ma cervelle. - Dieu vivant ! le trésor avait
60
fui ; - il en restait à peine un débris gros comme la moitié de mon
petit doigt :
« Non, jamais ! » m'écriai-je en frémissant. Au même moment,
j'entendis dans la pièce à côté l'enfant, que ma présence ne retenait
plus, partir d'un long sanglot. Je n'hésitai pas... Le sacrifice
accompli, je revins près de ma femme et je lui dis d'aller avec son
fils acheter des étrennes ; l'enfant battit des mains, elle, pleurant de
joie, se jeta dans mes bras et se serra sur ma poitrine avec amour : «
Ah! cher homme, que tu es bon ! »
Quand ils furent sortis, je me laissai tomber sur une chaise,
et là je songeai amèrement à ces splendides richesses, - dont il ne
me restait plus désormais la moindre parcelle et qu'il ne m'était plus
donné de revoir. Je récapitulai toutes les circonstances de ma vie où
j'avais perdu mon or brin par brin, tous les buissons de la route où
j'avais laissé un lambeau de ma toison ; la maladresse de mon oncle,
mon amour pour mes parents, le mauvais tour de mes camarades à
l'Hôtel de France, l'horrible conduite de mon ami, mes devoirs
d'époux et de père, tout me passa devant les yeux. Que faire
désormais ? que désirer ? un lit d'hôpital ou bien encore une place
de garçon mercier quelque part, à la Bobine d'argent, par exemple ;
voilà l'avenir qui m'était réservé, et je n'avais pas quarante ans.
Puis, tandis que je me désolais et que je pleurais toutes mes larmes,
je vins à songer à tant de malheureux qui vivent de leur cervelle
comme moi j'en avais vécu, à ces artistes, à ces gens de lettres sans
fortune, obligés de faire du pain de leur intelligence, et je me dis
que je ne devais pas être seul ici-bas à connaître les souffrances de
l'homme à la cervelle d'or.

ALPHONSE DAUDET

1873

WOOD’ STOWN

1 L'emplacement était superbe pour bâtir une ville. Il n'y avait


qu'à déblayer les bords du fleuve, en abattant une partie de la forêt,

61
de l'immense forêt vierge enracinée là depuis la naissance du
monde. Alors abritée tout autour par des collines boisées, la ville
5 descendrait jusqu'aux quais d'un port magnifique, établi dans
l'embouchure de la Rivière-Rouge, à quatre milles seulement de la
mer.

Dès que le gouvernement de Washington eut accordé la


concession, charpentiers et bûcherons se mirent à l'œuvre ; mais
10 vous n'avez jamais vu une forêt pareille. Cramponnée au sol de
toutes ses lianes, de toutes ses racines, quand on l'abattait par un
bout elle repoussait d'un autre, se rajeunissait de ses blessures ; et
chaque coup de hache faisait sortir des bourgeons verts. Les rues,
les places de la ville à peine tracées étaient envahies par la
végétation. Les murailles grandissaient moins vite que les arbres et,
15 sitôt élevées, croulaient sous l'effort des racines toujours vivantes.

Pour venir à bout de cette résistance où s'émoussait le fer des


cognées et des haches, on fut obligé de recourir au feu. Jour et nuit
une fumée étouffante emplit l'épaisseur des fourrés, pendant que les
grands arbres au-dessus flambaient comme des cierges. La forêt
20 essaya de lutter encore, retardant l'incendie avec des flots de sève
et la fraîcheur sans air de ses feuillages pressés. Enfin l'hiver arriva.
La neige s'abattit comme une seconde mort sur les grands terrains
pleins de troncs noircis, de racines consumées. Désormais on
pouvait bâtir.
25
Bientôt une ville immense, toute en bois comme Chicago,
s'étendit aux bords de la Rivière-Rouge, avec ses larges rues
alignées, numérotées, rayonnant autour des places, sa Bourse, ses
halles, ses églises, ses écoles, et tout un attirail maritime de
hangars, de douanes, de docks, d'entrepôts, de chantiers de
30 construction pour les navires. La ville de bois, Wood'stown - comme
on l'appela, - fut vite peuplée par les essuyeurs de plâtres des villes
neuves. Une activité fiévreuse circula dans tous ses quartiers ; mais
sur les collines environnantes, dominant les rues pleines de foule et
le port encombré de vaisseaux, une masse sombre et menaçante
s'étalait en demi-cercle. C'était la forêt qui regardait.
35
Elle regardait cette ville insolente qui lui avait pris sa place au
bord du fleuve, et trois milles d'arbres gigantesques. Tout
Wood'stown était fait avec sa vie à elle. Les hauts mâts qui se
balançaient là-bas dans le port, ces toits innombrables abaissés l'un
vers l'autre, jusqu'à la dernière cabane du faubourg le plus éloigné,
40 elle avait tout fourni, même les instruments de travail, même les
meubles, mesurant seulement ses services à la longueur de ses
branches. Aussi quelle rancune terrible elle gardait contre cette ville
de pillards !

Tant que l'hiver dura, on ne s'aperçut de rien. Les gens de


45 Wood'stown entendaient parfois un craquement sourd dans leurs
62
toitures, dans leurs meubles. De temps en temps, une muraille se
fendait, un comptoir de magasin éclatait en deux bruyamment. Mais
le bois neuf est sujet à ces accidents, et personne n'y attachait
50 d'importance. Cependant, aux approches du printemps, - un
printemps subit, violent, si riche de sèves qu'on en sentait sous terre
comme un bruissement de sources, - le sol commença à s'agiter,
soulevé par des forces invisibles et actives. Dans chaque maison, les
meubles, les parois des murs se gonflèrent, et l'on vit sur les
planchers de longues boursouflures comme au passage d'une taupe.
55 Ni portes, ni fenêtres, rien ne marchait plus. - "C'est l'humidité,
disaient les habitants. Avec la chaleur, cela passera".

Tout à coup, au lendemain d'un grand orage venu de la mer,


qui apportait l'été dans ses éclairs brûlants et sa pluie tiède, la ville
60 en se réveillant eut un cri de stupeur. Les toits rouges des
monuments publics, les clochers des églises, le plancher des
maisons et jusqu'au bois des lits, tout était saupoudré d'une teinte
verte, mince comme une moisissure, légère comme une dentelle. De
près, c'était une quantité de bourgeons microscopiques, où
l'enroulement des feuilles se voyait déjà. Cette bizarrerie des pluies
65 amusa sans inquiéter ; mais, avant le soir, des bouquets de verdure
s'épanouissaient partout sur les meubles, sur les murailles. Les
branches poussaient à vue d'œil ; légèrement retenues dans la main,
on les sentait grandir et se débattre comme des ailes.

Le jour suivant, tous les appartements avaient l'air de serres.


70 Des lianes suivaient les rampes d'escalier. Dans les rues étroites,
des branches se joignaient d'un toit à l'autre, mettant au-dessus de
la ville bruyante l'ombre des avenues forestières. Cela devenait
inquiétant. Pendant que les savants réunis délibéraient sur ce cas de
végétation extraordinaire, la foule se pressait dehors pour voir les
75 différents aspects du miracle. Les cris de surprise, la rumeur
étonnée de tout ce peuple inactif donnaient de la solennité à cet
étrange événement. Soudain quelqu'un cria : "Regardez donc la
forêt !" et l'on s'aperçut avec terreur que depuis deux jours le demi-
cercle verdoyant s'était beaucoup rapproché. La forêt avait l'air de
descendre vers la ville. Toute une avant-garde de ronces, de lianes
80 s'allongeait jusqu'aux premières maisons des faubourgs.

Alors Wood'stown commença à comprendre et à avoir peur.


Évidemment la forêt venait reconquérir sa place au bord du fleuve ;
et ses arbres, abattus, dispersés, transformés, se déprisonnaient
85 pour aller au-devant d'elle. Comment résister à l'invasion ? Avec le
feu, on risquait d'embraser la ville entière. Et que pouvaient les
haches contre cette sève sans cesse renaissante, ces racines
monstrueuses attaquant le sol en dessous, ces milliers de graines
volantes qui germaient en se brisant et faisaient pousser un arbre
partout où elles tombaient ?
90
63
Pourtant tout le monde se mit bravement à l'œuvre avec des
faux, des herses, des cognées ; et l'on fit un immense abattis de
feuillages. Mais en vain. D'heure en heure la confusion des forêts
vierges, où l'entrelacement des lianes joint entre elles des pousses
95 gigantesques, envahissait les rues de Wood'stown. Déjà les insectes,
les reptiles faisaient irruption. Il y avait des nids dans tous les coins,
et de grands coups d'ailes, et des masses de petits becs jaseurs. En
une nuit les greniers de la ville furent épuisés par toutes les couvées
écloses. Puis, comme une ironie au milieu de ce désastre, des
10 papillons de toutes grandeurs, de toutes couleurs, volaient sur les
0 grappes fleuries, et les abeilles prévoyantes qui cherchent des abris
sûrs, au creux de ces arbres si vite poussés installaient leurs rayons
de miel comme une preuve de durée.

Vaguement, dans la houle bruyante des feuillages, on


entendait les coups sourds des cognées et des haches ; mais le
quatrième jour tout travail fut reconnu impossible. L'herbe montait
trop haute, trop épaisse. Des lianes grimpantes s'accrochaient aux
bras des bûcherons, garrottaient leurs mouvements. D'ailleurs les
maisons étaient devenues inhabitables ; les meubles, chargés de
feuilles, avaient perdu leurs formes. Les plafonds s'effondraient,
percés par la lance des yuccas, la longue épine des acajoux ; et à la
place des toitures s'étalait le dôme immense des catalpas. C'était
fini. Il fallait fuir.

A travers le réseau de plantes et de branches qui se


resserraient de plus en plus, les gens de Wood'stown épouvantés se
précipitèrent vers le fleuve, emportant le plus qu'ils pouvaient de
richesses, d'objets précieux. Mais que de peine pour gagner le bord
de l'eau ! Il n'y avait plus de quais. Rien que des roseaux
gigantesques. Les chantiers maritimes, où s'abritaient les bois de
construction, avaient fait place à des forêts de sapins ; et dans le
port tout en fleurs, les navires neufs semblaient des îlots de verdure.
Heureusement qu'il se trouvait là quelques frégates blindées sur
lesquelles la foule se réfugia et d'où elle put voir la vieille forêt
joindre victorieusement la forêt nouvelle.

Peu à peu les arbres confondirent leurs cimes, et, sous le ciel bleu
plein de soleil, l'énorme masse de feuillage s'étendit des bords du
fleuve à l'horizon lointain. Plus trace de ville, ni de toits, ni de murs.
De temps en temps un bruit sourd d'écroulement, dernier écho de la
ruine, ou le coup de hache d'un bûcheron enragé, retentissait sous
la profondeur du feuillage. Puis plus rien que le silence vibrant,
bruissant, bourdonnant, des nuées de papillons blancs tournoyant
sur la rivière déserte, et là-bas, vers la haute mer, un navire qui
s'enfuyait, trois grands arbres verts dressés au milieu de ses voiles,
emportant les derniers émigrés de ce qui fut Wood'stown...

64
GUY DE MAUPASSANT

1875

LA MAIN D'ÉCORCHÉ

1 Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R..., avait réuni,


un soir, quelques camarades de collège ; nous buvions du punch et
nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de
temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans
5 les réunions de jeunes gens. Tout à coup la porte s'ouvre toute
grande et un de mes bons amis d'enfance entre comme un ouragan.
"Devinez d'où je viens, s'écria-t-il aussitôt. - Je parie pour Mabille,
répond l'un, - Non, tu es trop gai, tu viens d'emprunter de l'argent,
d'enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante, reprend
10 un autre. - Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme tu
as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. - Vous
n'y êtes point, je viens de P... en Normandie, où j'ai été passer huit
jours et d'où je rapporte un grand criminel de mes amis que je vous
demande la permission de vous présenter." A ces mots, il tira de sa
15 poche une main d'écorché ; cette main était affreuse, noire, sèche,
très longue et comme crispée, les muscles, d'une force
65
extraordinaire, étaient retenus à l'intérieur et à l'extérieur par une
lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient
restés au bout des doigts ; tout cela sentait le scélérat d'une lieue.
20 "Figurez-vous, dit mon ami, qu'on vendait l'autre jour les défroques
d'un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée ; il allait au
sabbat tous les samedis sur un manche à balai, pratiquait la magie
blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur faisait
porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine.
25 Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour
cette main, qui, disait-il, était celle d'un célèbre criminel supplicié
en 1736, pour avoir jeté, la tête la première, dans un puits sa femme
légitime, ce quoi faisant je trouve qu'il n'avait pas tort, puis pendu
au clocher de l'église le curé qui l'avait marié. Après ce double
30 exploit, il était allé courir le monde et dans sa carrière aussi courte
que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une
vingtaine de moines dans leur couvent et fait un sérail d'un
monastère de religieuses. - Mais que vas-tu faire de cette horreur ?
nous écriâmes-nous. - Eh parbleu, j'en ferai mon bouton de sonnette
35 pour effrayer mes créanciers. - Mon ami, dit Henri Smith, un grand
Anglais très flegmatique, je crois que cette main est tout simplement
de la viande indienne conservée par le procédé nouveau, je te
conseille d'en faire du bouillon. - Ne raillez pas, messieurs, reprit
avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois
40 quarts gris, et toi, Pierre, si j'ai un conseil à te donner, fais enterrer
chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire
ne vienne te le redemander ; et puis, elle a peut-être pris de
mauvaises habitudes cette main, car tu sais le proverbe : "Qui a tué
tuera." - Et qui a bu boira", reprit l'amphitryon. Là-dessus il versa à
45 l'étudiant un grand verre de punch, l'autre l'avala d'un seul trait et
tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut accueillie par des
rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la main : "Je
bois, dit-il, à la prochaine visite de ton maître", puis on parla d'autre
chose et chacun rentra chez soi.
50 Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j'entrai
chez lui, il était environ deux heures, je le trouvai lisant et fumant.
"Eh bien, comment vas-tu ? lui dis-je. - Très bien, me répondit-il. - Et
ta main ? - Ma main, tu as dû la voir à ma sonnette où je l'ai mise
hier soir en rentrant, mais à ce propos figure-toi qu'un imbécile
55 quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu
carillonner à ma porte vers minuit ; j'ai demandé qui était là, mais
comme personne ne me répondait, je me suis recouché et
rendormi."
En ce moment, on sonna, c'était le propriétaire, personnage
60 grossier et fort impertinent. Il entra sans saluer. "Monsieur, dit-il à
mon ami, je vous prie d'enlever immédiatement la charogne que
vous avez pendue à votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai
forcé de vous donner congé. - Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup
de gravité, vous insultez une main qui ne le mérite pas, sachez
65 qu'elle a appartenu à un homme fort bien élevé." Le propriétaire
tourna les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit,
66
décrocha sa main et l'attacha à la sonnette pendue dans son alcôve.
"Cela vaut mieux, dit-il, cette main, comme le "Frère, il faut mourir"
des Trappistes, me donnera des pensées sérieuses tous les soirs en
70 m'endormant." Au bout d'une heure je le quittai et je rentrai à mon
domicile.
Je dormis mal la nuit suivante, j'étais agité, nerveux ;
plusieurs fois je me réveillai en sursaut, un moment même je me
figurai qu'un homme s'était introduit chez moi et je me levai pour
75 regarder dans mes armoires et sous mon lit ; enfin, vers six heures
du matin, comme je commençais à m'assoupir, un coup violent
frappé à ma porte, me fit sauter du lit ; c'était le domestique de mon
ami, à peine vêtu, pâle et tremblant. "Ah monsieur ! s'écria-t-il en
sanglotant, mon pauvre maître qu'on a assassiné." Je m'habillai à la
80 hâte et je courus chez Pierre. La maison était pleine de monde, on
discutait, on s'agitait, c'était un mouvement incessant, chacun
pérorait, racontait et commentait l'événement de toutes les façons.
Je parvins à grand-peine jusqu'à la chambre, la porte était gardée, je
me nommai, on me laissa entrer. Quatre agents de la police étaient
85 debout au milieu, un carnet à la main, ils examinaient, se parlait bas
de temps en temps et écrivaient ; deux docteurs causaient près du
lit sur lequel Pierre était étendu sans connaissance. Il n'était pas
mort, mais il avait un aspect effrayant. Ses yeux démesurément
ouverts, ses prunelles dilatées semblaient regarder fixement avec
90 une indicible épouvante une chose horrible et inconnue, ses doigts
étaient crispés, son corps, à partir du menton, était recouvert d'un
drap que je soulevai. Il portait au cou les marques de cinq doigts qui
s'étaient profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de
sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose me frappa, je
95 regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main d'écorché n'y
était plus. Les médecins l'avaient sans doute enlevée pour ne point
impressionner les personnes qui entreraient dans la chambre du
blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne m'informai point
de ce qu'elle était devenue.
10 Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit
0 du crime avec tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce
qu'on y lisait :
"Un attentat horrible a été commis hier sur la personne
d'un jeune homme, M. Pierre B..., étudiant en droit, qui appartient à
une des meilleures familles de Normandie. Ce jeune homme était
10 rentré chez lui vers dix heures du soir, il renvoya son domestique, le
5 sieur Bouvin, en lui disant qu'il était fatigué et qu'il allait se mettre
au lit. Vers minuit, cet homme fut réveillé tout à coup par la
sonnette de son maître qu'on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma
une lumière et attendit ; la sonnette se tut environ une minute, puis
reprit avec une telle force que le domestique, éperdu de terreur, se
11 précipita hors de sa chambre et alla réveiller le concierge, ce
0 dernier courut avertir la police et, au bout d'un quart d'heure
environ, deux agents enfonçaient la porte. Un spectacle horrible
s'offrit à leurs yeux, les meubles étaient renversés, tout annonçait
qu'une lutte terrible avait eu lieu entre la victime et le malfaiteur. Au
67
milieu de la chambre, sur le dos, les membres raides, la face livide
11 et les yeux effroyablement dilatés, le jeune Pierre B... gisait sans
5 mouvement ; il portait au cou les empreintes profondes de cinq
doigts. Le rapport du docteur Bourdeau, appelé immédiatement, dit
que l'agresseur devait être doué d'une force prodigieuse et avoir
une main extraordinairement maigre et nerveuse, car les doigts qui
ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle s'étaient presque
12 rejoints à travers les chairs. Rien ne peut faire soupçonner le mobile
0 du crime, ni quel peut en être l'auteur. La justice informe."
On lisait le lendemain dans le même journal :
"M. Pierre B..., la victime de l'effroyable attentat que nous
racontions hier, a repris connaissance après deux heures de soins
assidus donnés par M. le docteur Bourdeau. Sa vie n'est pas en
12 danger, mais on craint fortement pour sa raison ; on n'a aucune
5 trace du coupable."
En effet, mon pauvre ami était fou ; pendant sept mois j'allai
le voir tous les jours à l'hospice où nous l'avions placé, mais il ne
recouvra pas une lueur de raison. Dans son délire, il lui échappait
des paroles étranges et, comme tous les fous, il avait une idée fixe, il
13 se croyait toujours poursuivi par un spectre. Un jour, on vint me
0 chercher en toute hâte en me disant qu'il allait plus mal, je le
trouvai à l'agonie. Pendant deux heures, il resta fort calme, puis tout
à coup, se dressant sur son lit malgré nos efforts, il s'écria en
agitant les bras et comme en proie à une épouvantable terreur :
"Prends-la ! prends-la ! Il m'étrangle, au secours, au secours !" Il fit
deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il tomba mort, la
face contre terre.
Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps
au petit village de P... en Normandie, où ses parents étaient
enterrés. C'est de ce même village qu'il venait, le soir où il nous
avait trouvés buvant du punch chez Louis R... et où il nous avait
présenté sa main d'écorché. Son corps fut enfermé dans un cercueil
de plomb, et quatre jours après, je me promenais tristement avec le
vieux curé qui lui avait donné ses premières leçons, dans le petit
cimetière où l'on creusait sa tombe. Il faisait un temps magnifique,
le ciel tout bleu ruisselait de lumière, les oiseaux chantaient dans les
ronces du talus, où bien des fois, enfants tous deux, nous étions
venus manger des mûres. Il me semblait encore le voir se faufiler le
long de la haie et se glisser par le petit trou que je connaissais bien,
là-bas, tout au bout du terrain où l'on enterre les pauvres, puis nous
revenions à la maison, les joues et les lèvres noires de jus des fruits
que nous avions mangés ; et je regardai les ronces, elles étaient
couvertes de mûres ; machinalement j'en pris une, et je la portai à
ma bouche ; le curé avait ouvert son bréviaire et marmottait tout
bas ses oremus, et j'entendais au bout de l'allée la bêche des
fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout à coup, ils nous appelèrent,
le curé ferma son livre et nous allâmes voir ce qu'ils nous voulaient.
Ils avaient trouvé un cercueil. D'un coup de pioche, ils firent sauter
le couvercle et nous aperçûmes un squelette démesurément long,
couché sur le dos, qui, de son œil creux, semblait encore nous
68
regarder et nous défier ; j'éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi
j'eus presque peur. "Tiens ! s'écria un des hommes, regardez donc,
le gredin a un poignet coupé, voilà sa main." Et il ramassa à côté du
corps une grande main desséchée qu'il nous présenta. "Dis donc, fit
l'autre en riant, on dirait qu'il te regarde et qu'il va te sauter à la
gorge pour que tu lui rendes sa main. - Allons mes amis, dit le curé,
laissez les morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons
autre part la tombe de ce pauvre monsieur Pierre.
Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris
après avoir laissé cinquante francs au vieux curé pour dire des
messes pour le repos de l'âme de celui dont nous avions ainsi
troublé la sépulture.

GUY DE MAUPASSANT

1883

APPARITION

1 On parlait de séquestration à propos d'un procès récent. C'était à


la fin d'une soirée intime, rue de Grenelle, dans un ancien hôtel, et
chacun avait son histoire, une histoire qu'il affirmait vraie.
Alors le vieux marquis de la Tour-Samuel, âgé de quatre-vingt-
5 deux ans, se leva et vint s'appuyer à la cheminée. Il dit de sa voix un
peu tremblante :
- Moi aussi, je sais une chose étrange, tellement étrange, qu'elle a
été l'obsession de ma vie. Voici maintenant cinquante-six ans que
cette aventure m'est arrivée, et il ne se passe pas un mois sans que
10 je la revoie en rêve. Il m'est demeuré de ce jour-là une marque, une
empreinte de peur, me comprenez-vous ? Oui, j'ai subi l'horrible
épouvante, pendant dix minutes, d'une telle façon que depuis cette
69
heure une sorte de terreur constante m'est restée dans l'âme. Les
bruits inattendus me font tressaillir jusqu'au cœur ; les objets que je
15 distingue mal dans l'ombre du soir me donnent une envie folle de
me sauver. J'ai peur la nuit, enfin.
Oh ! je n'aurais pas avoué cela avant d'être arrivé à l'âge où je
suis. Maintenant je peux tout dire. Il est permis de n'être pas brave
devant les dangers imaginaires, quand on a quatre-vingt-deux ans.
20 Devant les dangers véritables, je n'ai jamais reculé, Mesdames.
Cette histoire m'a tellement bouleversé l'esprit, a jeté en moi un
trouble si profond, si mystérieux, si épouvantable, que je ne l'ai
même jamais racontée. Je l'ai gardée dans le fond intime de moi,
dans ce fond où l'on cache les secrets pénibles, les secrets honteux,
25 toutes les inavouables faiblesses que nous avons dans notre
existence.
Je vais vous dire l'aventure telle quelle, sans chercher à
l'expliquer. Il est bien certain qu'elle est explicable, à moins que je
n'aie eu mon heure de folie. Mais non, je n'ai pas été fou, et vous en
30 donnerai la preuve. Imaginez ce que vous voudrez. Voici les faits
tout simples.
C'était en 1827, au mois de juillet. Je me trouvais à Rouen en
garnison.
Un jour, comme je me promenais sur le quai, je rencontrai un
35 homme que je crus reconnaître sans me rappeler au juste qui c'était.
Je fis, par instinct, un mouvement pour m'arrêter. L'étranger aperçut
ce geste, me regarda et tomba dans mes bras.
C'était un ami de jeunesse que j'avais beaucoup aimé. Depuis cinq
ans que je ne l'avais vu, il semblait vieilli d'un demi-siècle. Ses
40 cheveux étaient tout blancs ; et il marchait courbé, comme épuisé. Il
comprit ma surprise et me conta sa vie. Un malheur terrible l'avait
brisé.
Devenu follement amoureux d'une jeune fille, il l'avait épousée
dans une sorte d'extase de bonheur. Après un an d'une félicité
45 surhumaine et d'une passion inapaisée, elle était morte subitement
d'une maladie de cœur, tuée par l'amour lui-même, sans doute.
Il avait quitté son château le jour même de l'enterrement, et il
était venu habiter son hôtel de Rouen. Il vivait là, solitaire et
désespéré, rongé par la douleur, si misérable qu'il ne pensait qu'au
50 suicide.
"Puisque je te retrouve ainsi, me dit-il, je te demanderai de me
rendre une grand service, c'est d'aller chercher chez moi dans le
secrétaire de ma chambre, de notre chambre, quelques papiers dont
j'ai un urgent besoin. Je ne puis charger de ce soin un subalterne ou
55 un homme d'affaires, car il me faut une impénétrable discrétion et
un silence absolu. Quant à moi, pour rien au monde je ne rentrerai
dans cette maison.
"Je te donnerai la clef de cette chambre que j'ai fermée moi-même
en partant, et la clef de son secrétaire. Tu remettras en outre un
60 mot de moi à mon jardinier qui t'ouvrira le château.
"Mais viens déjeuner avec moi demain, et nous causerons de
cela."
70
Je lui promis de lui rendre ce léger service. Ce n'était d'ailleurs
qu'une promenade pour moi, son domaine se trouvant situé à cinq
65 lieues de Rouen environ. J'en avais pour une heure à cheval.
A dix heures, le lendemain, j'étais chez lui. Nous déjeunâmes en
tête à tête ; mais il ne prononça pas vingt paroles. Il me pria de
l'excuser ; la pensée de la visite que j'allais faire dans cette
chambre, où gisait son bonheur, le bouleversait, me disait-il. Il me
70 parut en effet singulièrement agité, préoccupé, comme si un
mystérieux combat se fût livré dans son âme.
Enfin il m'expliqua exactement ce que je devais faire. C'était bien
simple. Il me fallait prendre deux paquets de lettres et une liasse de
papiers enfermés dans le premier tiroir de droite du meuble dont
75 j'avais la clef. Il ajouta :
"Je n'ai pas besoin de te prier de n'y point jeter les yeux."
Je fus presque blessé de cette parole, et je le lui dis un peu
vivement. Il balbutia :
"Pardonne-moi, je souffre trop."
80 Et il se mit à pleurer.
Je le quittai vers une heure pour accomplir ma mission.
Il faisait un temps radieux, et j'allais au grand trot à travers les
prairies, écoutant des chants d'alouettes et le bruit rythmé de mon
sabre sur ma botte.
85 Puis j'entrai dans la forêt et je mis au pas mon cheval. Des
branches d'arbres me caressaient le visage ; et parfois j'attrapais
une feuille avec mes dents et je la mâchais avidement, dans une de
ces joies de vivre qui vous emplissent, on ne sait pourquoi, d'un
bonheur tumultueux et comme insaisissable, d'une sorte d'ivresse de
90 force.
En approchant du château, je cherchai dans ma poche la lettre
que j'avais pour le jardinier, et je m'aperçus avec étonnement qu'elle
était cachetée. Je fus tellement surpris et irrité que je faillis revenir
sans m'acquitter de ma commission. Puis je songeai que j'allais
95 montrer là une susceptibilité de mauvais goût. Mon ami avait pu
d'ailleurs fermer ce mot sans y prendre garde, dans le trouble où il
était.
Le manoir semblait abandonné depuis vingt ans. La barrière,
ouverte et pourrie, tenait debout on ne sait comment. L'herbe
10 emplissait les allées ; on ne distinguait plus les plates-bandes du
0 gazon.
Au bruit que je fis en tapant à coups de pied dans un volet, un
vieil homme sortit d'une porte de côté et parut stupéfait de me voir
Je sautai à terre et je remis ma lettre. Il la lut, la relut, la retourna,
me considéra en dessous, mit le papier dans sa poche et prononça :
10 "Eh bien ! qu'est-ce que vous désirez ?"
5 Je répondis brusquement :
"Vous devez le savoir, puisque vous avez reçu là-dedans les ordres
de votre maître ; je veux entrer dans ce château."
Il semblait atterré. Il déclara :
"Alors, vous allez dans... dans sa chambre ?"
11 Je commençai à m'impatienter.
71
0 "Parbleu ! Mais est-ce que vous auriez l'intention de m'interroger,
par hasard ?"
Il balbutia :
"Non... Monsieur... mais c'est que... c'est qu'elle n'a pas été
ouverte depuis... depuis la... mort. Si vous voulez m'attendre cinq
11 minutes, je vais aller... aller voir si..."
5 Je l'interrompis avec colère :
"Ah ! ça voyons, vous fichez-vous de moi ? Vous n'y pouvez pas
entrer, puisque voici la clef."
Il ne savait plus que dire.
"Alors, Monsieur, je vais vous montrer la route.
12 - Montrez-moi l'escalier et laissez-moi seul. Je la trouverai bien
0 sans vous.
- Mais... Monsieur... cependant..."
Cette fois, je m'emportai tout à fait :
"Maintenant, taisez-vous, n'est-ce pas ? ou vous aurez affaire à
moi."
12 Je l'écartai violemment et je pénétrai dans la maison.
5 Je traversai d'abord la cuisine, puis deux petites pièces que cet
homme habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand
vestibule, je montai l'escalier et je reconnus la porte indiquée par
mon ami.
Je l'ouvris sans peine et j'entrai.
13 L'appartement était tellement sombre que je n'y distinguai rien
0 d'abord. Je m'arrêtai, saisi par cette odeur moisie et fade des pièces
inhabitées et condamnées, des chambres mortes. Puis, peu à peu,
mes yeux s'habituèrent à l'obscurité, et je vis assez nettement une
grande pièce en désordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses
matelas et ses oreillers, dont l'un portait l'empreinte profonde d'un
13 coude ou d'une tête comme si on venait de se poser dessus.
5 Les sièges semblaient en déroute. Je remarquai qu'une porte,
celle d'une armoire sans doute, était demeurée entrouverte.
J'allai d'abord à la fenêtre pour donner du jour et je l'ouvris ; mais
les ferrures du contrevent étaient tellement rouillées que je ne pus
les faire céder.
14 J'essayai même de les casser avec mon sabre, sans y parvenir.
0 Comme je m'irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux
s'étaient enfin parfaitement accoutumés à l'ombre, je renonçai à
l'espoir d'y voir plus clair et j'allai au secrétaire.
Je m'assis dans un fauteuil, j'abattis la tablette, j'ouvris le tiroir
indiqué. Il était plein jusqu'aux bords. Il ne me fallait que trois
14 paquets, que je savais comment reconnaître, et je me mis à les
5 chercher.
Je m'écarquillais les yeux à déchiffrer les suscriptions, quand je
crus entendre ou plutôt sentir un frôlement derrière moi. Je n'y pris
point garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque
étoffe. Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque
15 indistinct, me fit passer sur la peau un singulier petit frisson
0 désagréable. C'était tellement bête d'être ému, même à peine, que
je ne voulus pas me retourner, par pudeur pour moi-même. Je venais
72
alors de découvrir la seconde des liasses qu'il me fallait ; et je
trouvais justement la troisième, quand un grand et pénible soupir,
poussé contre mon épaule, me fit faire un bond de fou à deux mètres
15 de là. Dans mon élan je m'étais retourné, la main sur la poignée de
5 mon sabre, et certes, si je ne l'avais pas senti à mon côté, je me
serais enfui comme un lâche.
Une grande femme vêtue de blanc me regardait, debout derrière
le fauteuil où j'étais assis une seconde plus tôt.
Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis
16 m'abattre à la renverse ! Oh ! personne ne peut comprendre, à
0 moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides
terreurs. L'âme se fond ; on ne sent plus son cœur ; le corps entier
devient mou comme une éponge, on dirait que tout l'intérieur de
nous s'écroule.
Je ne crois pas aux fantômes ; eh bien ! j'ai défailli sous la hideuse
16 peur des morts, et j'ai souffert, oh ! souffert en quelques instants
5 plus qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irrésistible des
épouvantes surnaturelles.
Si elle n'avait pas parlé, je serais mort peut-être ! Mais elle parla ;
elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les
nerfs. Je n'oserais pas dire que je redevins maître de moi et que je
17 retrouvai ma raison. Non. J'étais éperdu à ne plus savoir ce que je
0 faisais ; mais cette espèce de fierté intime que j'ai en moi, un peu
d'orgueil de métier aussi, me faisaient garder, presque malgré moi,
une contenance honorable. Je posais pour moi et pour elle sans
doute, pour elle, quelle qu'elle fût, femme ou spectre. Je me suis
rendu compte de tout cela plus tard, car je vous assure que, dans
17 l'instant de l'apparition, je ne songeais à rien. J'avais peur.
5 Elle dit :
"Oh ! Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service !"
Je voulus répondre, mais il me fut impossible de prononcer un
mot. Un bruit vague sortit de ma gorge.
Elle reprit :
18 "Voulez-vous ? Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre
0 affreusement. Je souffre, oh ! je souffre !"
Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait :
"Voulez-vous ?"
Je fis : "Oui !" de la tête, ayant encore la voix paralysée.
Alors elle me tendit un peigne en écaille et elle murmura :
18 "Peignez-moi, oh ! peignez-moi ; cela me guérira ; il faut qu'on me
5 peigne. Regardez ma tête... Comme je souffre ; et mes cheveux
comme ils me font mal !"
Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il,
pendaient par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.
Pourquoi ai-je fait ceci ? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce
19 peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui
0 me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si
j'eusse manié des serpents ? Je n'en sais rien.
Cette sensation m'est restée dans les doigts et je tressaille en y
songeant.
73
Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de
19 glace. Je la tordis, je la renouai et la dénouai ; je la tressai comme on
5 tresse la crinière d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tête,
semblait heureuse.
Soudain elle me dit : "Merci !" m'arracha le peigne des mains et
s'enfuit par la porte que j'avais remarquée entrouverte.
Resté seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effaré
20 des réveils après les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens ; je
0 courus à la fenêtre et je brisai les contrevents d'une poussée
furieuse.
Un flot de jour entra. Je m'élançai sur la porte par où cet être
était parti. Je la trouvai fermée et inébranlable.
Alors une fièvre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique
20 des batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur
5 le secrétaire ouvert ; je traversai l'appartement en courant, je sautai
les marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors et
je ne sais par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je
l'enfourchai d'un bond et partis au galop.
Je ne m'arrêtai qu'à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la
bride à mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je
m'enfermai pour réfléchir.
Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je
n'avais pas été le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de
ces incompréhensibles ébranlements nerveux, un de ces affolements
du cerveau qui enfantent les miracles, à qui le Surnaturel doit sa
puissance.
Et j'allais croire à une vision, à une erreur de mes sens, quand je
m'approchai de ma fenêtre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur
ma poitrine. Mon dolman était plein de longs cheveux de femme qui
s'étaient enroulés aux boutons !
Je les saisis un à un et je les jetai dehors avec des tremblements
dans les doigts.
Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop ému, trop
troublé, pour aller le jour même chez mon ami. Et puis je voulais
mûrement réfléchir à ce que je devais lui dire.
Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un reçu au soldat. Il
s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'étais souffrant, que
j'avais reçu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.
Je me rendis chez lui le lendemain, dès l'aube, résolu à lui dire la
vérité. Il était sorti la veille au soir et pas rentré.
Je revins dans la journée, on ne l'avait pas revu. J'attendis une
semaine. Il ne reparut pas. Alors je prévins la justice. On le fit
rechercher partout, sans découvrir une trace de son passage ou de
sa retraite.
Une visite minutieuse fut faite au château abandonné. On n'y
découvrit rien de suspect.
Aucun indice ne révéla qu'une femme y eût été cachée.
L'enquête n'aboutissant à rien, les recherches furent
interrompues.
Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de
74
plus.

Guy de MAUPASSANT

1890

75
Qui sait ?

1 Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais donc écrire enfin ce qui m'est arrivé ! Mais le
pourrai-je ? l'oserai-je ? cela est si bizarre, si inexplicable, si incompréhensible, si fou !
Si je n'étais sûr de ce que j'ai vu, sûr qu'il n'y a eu, dans mes raisonnements, aucune
défaillance, aucune erreur dans mes constatations, pas de lacune dans la suite inflexible
5 de mes observations, je me croirais un simple halluciné, le jouet d'une étrange vision.
Après tout, qui sait ?
Je suis aujourd'hui dans une maison de santé ; mais j'y suis entré volontairement, par
prudence, par peur ! Un seul être connaît mon histoire. Le médecin d'ici. Je vais
l'écrire. Je ne sais trop pourquoi ? Pour m'en débarrasser, car je la sens en moi comme
10 un intolérable cauchemar.
La voici :
J'ai toujours été un solitaire, un rêveur, une sorte de philosophe isolé, bienveillant,
content de peu, sans aigreur contre les hommes et sans rancune contre le ciel. J'ai vécu
seul, sans cesse, par suite d'une sorte de gêne qu'insinue en moi la présence des autres.
15 Comment expliquer cela ? Je ne le pourrais. Je ne refuse pas de voir le monde, de
causer, de dîner avec des amis, mais lorsque je les sens depuis longtemps près de moi,
même les plus familiers, ils me lassent, me fatiguent, m'énervent, et j'éprouve une envie
grandissante, harcelante, de les voir partir ou de m'en aller, d'être seul.
Cette envie est plus qu'un besoin, c'est une nécessité irrésistible. Et si la présence des
20 gens avec qui je me trouve continuait, si je devais, non pas écouter, mais entendre
longtemps encore leurs conversations, il m'arriverait, sans aucun doute, un accident.
Lequel ? Ah! qui sait ? Peut-être une simple syncope ? oui ! Probablement !
J'aime tant être seul que je ne puis même supporter le voisinage d'autres êtres
dormant sous mon toit ; je ne puis habiter Paris parce que j'y agonise indéfiniment. Je
25 meurs moralement, et suis aussi supplicié dans mon corps et dans mes nerfs par cette
immense foule qui grouille, qui vit autour de moi, même quand elle dort. Ah! le
sommeil des autres m'est plus pénible encore que leur parole. Et je ne peux jamais me
reposer, quand je sais, quand je sens, derrière un mur, des existences interrompues par
ces régulières éclipses de la raison.
30 Pourquoi suis-je ainsi ? Qui sait ? La cause en est peut-être fort simple : je me
fatigue très vite de tout ce qui ne se passe pas en moi. Et il y a beaucoup de gens dans
mon cas.
Nous sommes deux races sur la terre. Ceux qui ont besoin des autres, que les autres
distraient, occupent, reposent, et que la solitude harasse, épuise, anéantit, comme
l'ascension d'un terrible glacier ou la traversée du désert, et ceux que les autres, au
35
contraire, lassent, ennuient, gênent, courbaturent, tandis que l'isolement les calme, les
baigne de repos dans l'indépendance et la fantaisie de leur pensée.
En somme, il y a là un normal phénomène psychique. Les uns sont doués pour vivre
en dehors, les autres pour vivre en dedans. Moi, j'ai l'attention extérieure courte et vite
épuisée, et, dès qu'elle arrive à ses limites, j'en éprouve dans tout mon corps et dans
40 toute mon intelligence un intolérable malaise.
Il en est résulté que je m'attache, que je m'étais attaché beaucoup aux objets inanimés
qui prennent, pour moi, une importance d'êtres, et que ma maison est devenue, était
devenue, un monde où je vivais d'une vie solitaire et active, au milieu de choses, de
meubles, de bibelots familiers, sympathiques à mes yeux comme des visages. Je l'en
45 avais emplie peu à peu, je l'en avais parée, et je me sentais, dedans, content, satisfait,
76
bien heureux comme entre les bras d'une femme aimable dont la caresse accoutumée
est devenue un calme et doux besoin.
J'avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui l'isolait des routes, et à la
porte d'une ville où je pouvais trouver, à l'occasion, les ressources de société dont je
50 sentais, par moments, le désir. Tous mes domestiques couchaient dans un bâtiment
éloigné, au fond du potager, qu'entourait un grand mur. L'enveloppement obscur des
nuits, dans le silence de ma demeure perdue, cachée, noyée sous les feuilles des grands
arbres, m'était si reposant et si bon, que j'hésitais chaque soir, pendant plusieurs heures,
à me mettre au lit pour le savourer plus longtemps.
55 Ce jour-là, on avait joué Sigurd au théâtre de la ville. C'était la première fois que
j'entendais ce beau drame musical et féerique, et j'y avais pris un vif plaisir.
Je revenais à pied, d'un pas allègre, la tête pleine de phrases sonores, et le regard
hanté par de jolies visions. Il faisait noir, noir, mais noir au point que je distinguais à
peine la grande route, et que je faillis, plusieurs fois, culbuter dans le fossé. De l'octroi
60 chez moi, il y a un kilomètre environ, peut-être un peu plus, soit vingt minutes de
marche lente. Il était une heure du matin, une heure ou une heure et demie ; le ciel
s'éclaircit un peu devant moi et le croissant parut, le triste croissant du dernier quartier
de la lune. Le croissant du premier quartier, celui qui se lève à quatre ou cinq heures du
soir, est clair, gai, frotté d'argent, mais celui qui se lève après minuit est rougeâtre,
65 morne, inquiétant ; c'est le vrai croissant du Sabbat. Tous les noctambules ont dû faire
cette remarque. Le premier, fût-il mince comme un fil, jette une petite lumière joyeuse
qui réjouit le cœur, et dessine sur la terre des ombres nettes ; le dernier répand à peine
une lueur mourante, si terne qu'elle ne fait presque pas d'ombres.
J'aperçus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d'où me vint une sorte
70 de malaise à l'idée d'entrer là-dedans. Je ralentis le pas. Il faisait très doux. Le gros tas
d'arbres avait l'air d'un tombeau où ma maison était ensevelie.
J'ouvris ma barrière et je pénétrai dans la longue allée de sycomores, qui s'en allait
vers le logis, arquée en voûte comme un haut tunnel, traversant des massifs opaques et
contournant des gazons où les corbeilles de fleurs plaquaient, sous les ténèbres pâlies,
75 des taches ovales aux nuances indistinctes.
En approchant de la maison, un trouble bizarre me saisit. Je m'arrêtai. On n'entendait
rien. Il n'y avait pas dans les feuilles un souffle d'air. "Qu'est-ce que j'ai donc ?" pensai-
je. Depuis dix ans je rentrais ainsi sans que jamais la moindre inquiétude m'eût effleuré.
Je n'avais pas peur. Je n'ai jamais eu peur, la nuit. La vue d'un homme, d'un maraudeur,
d'un voleur m'aurait jeté une rage dans le corps, et j'aurais sauté dessus sans hésiter.
80
J'étais armé, d'ailleurs. J'avais mon revolver. Mais je n'y touchai point, car je voulais
résister à cette influence de crainte qui germait en moi.
Qu'était-ce ? Un pressentiment ? Le pressentiment mystérieux qui s'empare des sens
des hommes quand ils vont voir de l'inexplicable ? Peut-être ? Qui sait ?
A mesure que j'avançais, j'avais dans la peau des tressaillements, et quand je fus
85 devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure, je sentis qu'il me faudrait
attendre quelques minutes avant d'ouvrir la porte et d'entrer dedans. Alors, je m'assis
sur un banc, sous les fenêtres de mon salon. Je restai là, un peu vibrant, la tête appuyée
contre la muraille, les yeux ouverts sur l'ombre des feuillages. Pendant ces premiers
instants, je ne remarquai rien d'insolite autour de moi. J'avais dans les oreilles quelques
90 ronflements; mais cela m'arrive souvent. Il me semble parfois que j'entends passer des
trains, que j'entends sonner des cloches, que j'entends marcher une foule.
Puis bientôt, ces ronflements devinrent plus distincts, plus précis, plus
reconnaissables. Je m'étais trompé. Ce n'était pas le bourdonnement ordinaire de mes
artères qui mettait dans mes oreilles ces rumeurs, mais un bruit très particulier, très
95 confus cependant, qui venait, à n'en point douter, de l'intérieur de ma maison.
77
Je le distinguais à travers le mur, ce bruit continu, plutôt une agitation qu'un bruit, un
remuement vague d'un tas de choses, comme si on eût secoué, déplacé, traîné
doucement tous mes meubles.
Oh! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sûreté de mon oreille. Mais
10 l'ayant collée contre un auvent pour mieux percevoir ce trouble étrange de mon logis, je
0 demeurai convaincu, certain, qu'il se passait chez moi quelque chose d'anormal et
d'incompréhensible. Je n'avais pas peur, mais j'étais... comment exprimer cela... effaré
d'étonnement. Je n'armai pas mon revolver - devinant fort bien que je n'en avais nul
besoin. J'attendis.
J'attendis longtemps, ne pouvant me décider à rien, l'esprit lucide, mais follement
10 anxieux. J'attendis, debout, écoutant toujours le bruit qui grandissait, qui prenait, par
5 moments, une intensité violente, qui semblait devenir un grondement d'impatience, de
colère, d'émeute mystérieuse.
Puis soudain, honteux de ma lâcheté, je saisis mon trousseau de clefs, je choisis celle
qu'il me fallait, je l'enfonçai dans la serrure, je la fis tourner deux fois, et poussant la
porte de toute ma force, j'envoyai le battant heurter la cloison.
11 Le coup sonna comme une détonation de fusil, et voilà qu'à ce bruit d'explosion
0 répondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable tumulte. Ce fut si subit, si
terrible, si assourdissant que je reculai de quelques pas, et que, bien que le sentant
toujours inutile, je tirai de sa gaine mon revolver.
J'attendis encore, oh! peu de temps. Je distinguais, à présent, un extraordinaire
piétinement sur les marches de mon escalier, sur les parquets, sur les tapis, un
11 piétinement non pas de chaussures, de souliers humains, mais de béquilles, de béquilles
5 de bois et de béquilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voilà que j'aperçus
tout à coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon grand fauteuil de lecture, qui
sortait en se dandinant. Il s'en alla par le jardin. D'autres le suivaient, ceux de mon
salon, puis les canapés bas et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes,
puis toutes mes chaises, avec des bonds de chèvres, et les petits tabourets qui trottaient
12 comme des lapins.
0 Oh! quelle émotion ! Je me glissai dans un massif où je demeurai accroupi,
contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s'en allaient tous, l'un derrière
l'autre, vite ou lentement, selon leur taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano à
queue, passa avec un galop de cheval emporté et un murmure de musique dans le flanc,
les moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les brosses, les cristaux,
les coupes, où le clair de lune accrochait des phosphorescences de vers luisants. Les
12
étoffes rampaient, s'étalaient en flaques à la façon des pieuvres de la mer. Je vis paraître
5
mon bureau, un rare bibelot du dernier siècle, et qui contenait toutes les lettres que j'ai
reçues, toute l'histoire de mon cœur, une vieille histoire dont j'ai tant souffert ! Et
dedans étaient aussi des photographies.
Soudain, je n'eus plus peur, je m'élançai sur lui et je le saisis comme on saisit un
voleur, comme on saisit une femme qui fuit ; mais il allait d'une course irrésistible, et
13 malgré mes efforts, et malgré ma colère, je ne pus même ralentir sa marche. Comme je
0 résistais en désespéré à cette force épouvantable, je m'abattis par terre en luttant contre
lui. Alors, il me roula, me traîna sur le sable, et déjà les meubles, qui le suivaient,
commençaient à marcher sur moi, piétinant mes jambes et les meurtrissant ; puis,
quand je l'eus lâché, les autres passèrent sur mon corps ainsi qu'une charge de cavalerie
sur un soldat démonté.
13 Fou d'épouvante enfin, je pus me traîner hors de la grande allée et me cacher de
5 nouveau dans les arbres, pour regarder disparaître les plus infimes objets, les plus
petits, les plus modestes, les plus ignorés de moi, qui m'avaient appartenu.
Puis j'entendis, au loin, dans mon logis sonore à présent comme les maisons vides,
78
un formidable bruit de portes refermées. Elles claquèrent du haut en bas de la demeure,
jusqu'à ce que celle du vestibule que j'avais ouverte moi-même, insensé, pour ce départ,
14 se fût close, enfin, la dernière.
0 Je m'enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon sang-froid que dans les
rues, en rencontrant des gens attardés. J'allai sonner à la porte d'un hôtel où j'étais
connu. J'avais battu, avec mes mains, mes vêtements pour en détacher la poussière et je
racontai que j'avais perdu mon trousseau de clefs, qui contenait aussi celle du potager,
où couchaient mes domestiques en une maison isolée, derrière le mur de clôture qui
14 préservait mes fruits et mes légumes de la visite des maraudeurs.
5 Je m'enfonçai jusqu'aux yeux dans le lit qu'on me donna. Mais je ne pus dormir, et
j'attendis le jour en écoutant bondir mon cœur. J'avais ordonné qu'on prévînt mes gens
dès l'aurore, et mon valet de chambre heurta ma porte à sept heures du matin.
Son visage semblait bouleversé.
- Il est arrivé cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il.
15 - Quoi donc ?
0 - On a volé tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu'aux plus petits objets.
Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi ? Qui sait ? J'étais fort maître de moi, sûr de
dissimuler, de ne rien dire à personne de ce que j'avais vu, de le cacher, de l'enterrer
dans ma conscience comme un effroyable secret. Je répondis :
- Alors, ce sont les mêmes personnes qui m'ont volé mes clefs. Il faut prévenir tout
15 de suite la police. Je me lève et je vous y rejoindrai dans quelques instants.
5 L'enquête dura cinq mois. On ne découvrit rien, on ne trouva plus le plus petit de
mes bibelots, ni la plus légère trace des voleurs. Parbleu ! Si j'avais dit ce que je
savais... Si je l'avais dit... on m'aurait enfermé, moi, pas les voleurs, mais l'homme qui
avait pu voir une pareille chose.
Oh! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C'était bien inutile. Cela
16 aurait recommencé toujours. Je n'y voulais plus rentrer. Je n'y rentrai pas. Je ne la revis
0 point.
Je vins à Paris, à l'hôtel, et je consultai des médecins sur mon état nerveux qui
m'inquiétait beaucoup depuis cette nuit déplorable.
Ils m'engagèrent à voyager. Je suivis leur conseil.

II
17
0
Je commençai par une excursion en Italie. Le soleil me fit du bien. Pendant six mois,
j'errai de Gênes à Venise, de Venise à Florence, de Florence à Rome, de Rome à
Naples. Puis je parcourus la Sicile, terre admirable par sa nature et ses monuments,
reliques laissées par les Grecs et les Normands. Je passai en Afrique, je traversai
pacifiquement ce grand désert jaune et calme, où errent des chameaux, des gazelles et
17
des Arabes vagabonds, où, dans l'air léger et transparent, ne flotte aucune hantise, pas
5 plus la nuit que le jour.
Je rentrai en France par Marseille, et malgré la gaieté provençale, la lumière
diminuée du ciel m'attrista. Je ressentis en revenant sur le continent, l'étrange
impression d'un malade qui se croit guéri et qu'une douleur sourde prévient que le foyer
du mal n'est pas éteint.
18 Puis je revins à Paris. Au bout d'un mois, je m'y ennuyai. C'était à l'automne, et je
0 voulus faire, avant l'hiver, une excursion à travers la Normandie, que je ne connaissais
pas.
Je commençai par Rouen, bien entendu, et pendant huit jours, j'errai distrait, ravi,
enthousiasmé, dans cette ville du moyen âge, dans ce surprenant musée
d'extraordinaires monuments gothiques.
79
18 Or, un soir, vers quatre heures, comme je m'engageais dans une rue invraisemblable
5 où, coule une rivière noire comme de l'encre nommée "Eau de Robec", mon attention,
toute fixée sur la physionomie bizarre et antique des maisons, fut détournée tout à coup
par la vue d'une série de boutiques de brocanteurs qui se suivaient de porte en porte.
Ah! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides trafiquants de vieilleries, dans
cette fantastique ruelle, au-dessus de ce cours d'eau sinistre, sous ces toits pointus de
tuiles et d'ardoises où grinçaient encore les girouettes du passé !
Au fond des noirs magasins, on voyait s'entasser les bahuts sculptés, les faïences de
Rouen, de Nevers, de Moustiers, des statues peintes, d'autres en chêne, des christs, des
19 vierges, des saints, des ornements d'église, des chasubles, des chapes, même des vases
0 sacrés et un vieux tabernacle en bois doré d'où Dieu avait déménagé. Oh! les
singulières cavernes en ces hautes maisons, en ces grandes maisons, pleines, des caves
aux greniers, d'objets de toute nature, dont l'existence semblait finie, qui survivaient à
leurs naturels possesseurs, à leur siècle, à leur temps, à leurs modes, pour être achetés,
comme curiosités, par les nouvelles générations.
19 Ma tendresse pour les bibelots se réveillait dans cette cité d'antiquaires. J'allais de
5 boutique en boutique, traversant, en deux enjambées, les ponts de quatre planches
pourries jetées sur le courant nauséabond de l'Eau de Robec.
Miséricorde ! Quelle secousse ! Une de mes plus belles armoires m'apparut au bord
d'une voûte encombrée d'objets et qui semblait l'entrée des catacombes d'un cimetière
de meubles anciens. Je m'approchai tremblant de tous mes membres, tremblant
20 tellement que je n'osais pas la toucher. J'avançais la main, j'hésitais. C'était bien elle,
0 pourtant : une armoire Louis XIII unique, reconnaissable par quiconque avait pu la voir
une seule fois. Jetant soudain les yeux un peu plus loin, vers les profondeurs plus
sombres de cette galerie, j'aperçus trois de mes fauteuils couverts de tapisserie au petit
point, puis, plus loin encore, mes deux tables Henri II, si rares qu'on venait les voir de
Paris.
20 Songez ! songez à l'état de mon âme !
5 Et j'avançai, perclus, agonisant d'émotion, mais j'avançai, car je suis brave, j'avançai
comme un chevalier des époques ténébreuses pénétrait en un séjour de sortilège. Je
retrouvais de tas en tas tout ce qui m'avait appartenu, mes lustres, mes livres, mes
tableaux, mes étoffes, mes armes, tout, sauf le bureau plein de mes lettres, et que je
n'aperçus point.
J'allais, descendant à des galeries obscures pour remonter ensuite aux étages
21
supérieurs. J'étais seul. J'appelais, on ne répondait point. J'étais seul; il n'y avait
0
personne en cette maison vaste et tortueuse comme un labyrinthe.
La nuit vint, et je dus m'asseoir, dans les ténèbres, sur une de mes chaises, car je ne
voulais point m'en aller. De temps en temps je criais: - Holà! holà! quelqu'un !
J'étais là, certes, depuis plus d'une heure quand j'entendis des pas, des pas légers,
lents, je ne sais où. Je faillis me sauver; mais, me raidissant, j'appelai de nouveau, et
21 j'aperçus une lueur dans la chambre voisine.
5 - Qui est là? dit une voix.
Je répondis :
- Un acheteur.
On répliqua :
- Il est bien tard pour entrer ainsi dans les boutiques.
22 Je repris :
0 - Je vous attends depuis plus d'une heure.
- Vous pouviez revenir demain.
- Demain, j'aurai quitté Rouen.
Je n'osais point avancer, et il ne venait pas. Je voyais toujours la lueur de sa lumière
80
éclairant une tapisserie où deux anges volaient au-dessus des morts d'un champ de
22 bataille. Elle m'appartenait aussi. Je dis :
5 - Eh bien! Venez-vous ?
Il répondit :
- Je vous attends.
Je me levai et j'allai vers lui.
Au milieu d'une grande pièce était un tout petit homme, tout petit et très gros, gros
23 comme un phénomène, un hideux phénomène.
0 Il avait une barbe rare, aux poils inégaux, clairsemés et jaunâtres, et pas un cheveu
sur la tête ! Pas un cheveu ! Comme il tenait sa bougie élevée à bout de bras pour
m'apercevoir, son crâne m'apparut comme une petite lune dans cette vaste chambre
encombrée de vieux meubles. La figure était ridée et bouffie, ses yeux imperceptibles.
Je marchandai trois chaises qui étaient à moi, et les payai sur-le-champ une grosse
23 somme, en donnant simplement le numéro de mon appartement à l'hôtel. Elles devaient
5 être livrées le lendemain avant neuf heures.
Puis je sortis. Il me reconduisit jusqu'à sa porte avec beaucoup de politesse.
Je me rendis ensuite chez le commissaire central de la police, à qui je racontai le vol
de mon mobilier et la découverte que je venais de faire.
Il demanda séance tenante des renseignements par télégraphe au parquet qui avait
24 instruit l'affaire de ce vol, en me priant d'attendre la réponse. Une heure plus tard, elle
0 lui parvint tout à fait satisfaisante pour moi.
Je vais faire arrêter cet homme et l'interroger tout de suite, me dit-il, car il pourrait
avoir conçu quelque soupçon et faire disparaître ce qui vous appartient. Voulez-vous
aller dîner et revenir dans deux heures, je l'aurai ici et je lui ferai subir un nouvel
interrogatoire devant vous.
24 - Très volontiers, monsieur. Je vous remercie de tout mon cœur.
5 J'allai dîner à mon hôtel, et je mangeai mieux que je n'aurais cru. J'étais assez
content tout de même. On le tenait.
Deux heures plus tard, je retournai chez le fonctionnaire de la police qui m'attendait.
- Eh bien! monsieur, me dit-il en m'apercevant. On n'a pas trouvé votre homme. Mes
agents n'ont pu mettre la main dessus.
Ah! Je me sentis défaillir.
25
- Mais... Vous avez bien trouvé sa maison ? demandai-je.
0
Parfaitement. Elle va même être surveillée et gardée jusqu'à son retour. Quant à lui,
disparu.
- Disparu ?
- Disparu. Il passe ordinairement ses soirées chez sa voisine, une brocanteuse aussi,
une drôle de sorcière, la veuve Bidoin. Elle ne l'a pas vu ce soir, et ne peut donner sur
25
lui aucun renseignement. Il faut attendre demain.
5
Je m'en allai. Ah! que les rues de Rouen me semblèrent sinistres, troublantes,
hantées.
Je dormis si mal, avec des cauchemars à chaque bout de sommeil.
Comme je ne voulais pas paraître trop inquiet ou pressé, j'attendis dix heures, le
lendemain, pour me rendre à la police.
26 Le marchand n'avait pas reparu. Son magasin demeurait fermé.
0 Le commissaire me dit :
- J'ai fait toutes les démarches nécessaires. Le parquet est au courant de la chose;
nous allons aller ensemble à cette boutique et la faire ouvrir, vous m'indiquerez tout ce
qui est à vous.
Un coupé nous emporta. Des agents stationnaient, avec un serrurier, devant la porte
26 de la boutique, qui fut ouverte.
81
5 Je m'aperçus, en entrant, ni mon armoire, ni mes fauteuils, ni mes tables, ni rien,
rien, de ce qui avait meublé ma maison, mais rien, alors que la veille au soir je ne
pouvais faire un pas sans rencontrer un de mes objets.
Le commissaire central, surpris, me regarda d'abord avec méfiance.
- Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, la disparition de ces meubles coïncide étrangement
27 avec celle du marchand.
0 Il sourit :
- C'est vrai ! Vous avez eu tort d'acheter et de payer des bibelots à vous, hier. Cela lui
a donné l'éveil.
Je repris :
- Ce qui me paraît incompréhensible, c'est que toutes les places occupées par mes
27 meubles sont maintenant remplies par d'autres.
5 - Oh! répondit le commissaire, il a eu toute la nuit, et des complices sans doute.
Cette maison doit communiquer avec les voisines. Ne craignez rien, monsieur, je vais
m'occuper très activement de cette affaire. Le brigand ne nous échappera pas
longtemps puisque nous gardons la tanière.

28 ...........................................................
0 Ah! mon cœur, mon cœur, mon pauvre cœur, comme il battait !

...........................................................
Je demeurai quinze jours à Rouen. L'homme ne revint pas. Parbleu ! parbleu ! Cet
homme-là qui est-ce qui aurait pu l'embarrasser ou le surprendre ?
28 Or, le seizième jour, au matin, je reçus de mon jardinier, gardien de ma maison pillée
5 et demeurée vide, l'étrange lettre que voici :
"MONSIEUR,
"J'ai l'honneur d'informer monsieur qu'il s'est passé, la nuit dernière, quelque chose
que personne ne comprend, et la police pas plus que nous. Tous les meubles sont
revenus, tous sans exception, tous, jusqu'aux plus petits objets. La maison est
29 maintenant toute pareille à ce qu'elle était la veille du vol. C'est à en perdre la tête. Cela
s'est fait dans la nuit de vendredi à samedi. Les chemins sont défoncés comme si on
0
avait traîné tout de la barrière à la porte. Il en était ainsi le jour de la disparition.
"Nous attendons monsieur, dont je suis le très humble serviteur.
"RAUDIN, PHILIPPE."
Ah! mais non, ah! mais non, ah! mais non. Je n'y retournerai pas !
Je portai la lettre au commissaire de Rouen.
29
- C'est une restitution très adroite, dit-il. Faisons les morts. Nous pincerons l'homme
5
un de ces jours.

...........................................................
Mais on ne l'a pas pincé. Non. Ils ne l'ont pas pincé, et j'ai peur de lui, maintenant,
comme si c'était une bête féroce lâchée derrière moi.
30 Introuvable ! Il est introuvable, ce monstre à crâne de lune ! On ne le prendra jamais.
0 Il ne reviendra point chez lui. Que lui importe à lui. Il n'y a que moi qui peux le
rencontrer, et je ne veux pas.
Je ne veux pas ! je ne veux pas ! je ne veux pas !
Et s'il revient, s'il rentre dans sa boutique, qui pourra prouver que mes meubles
étaient chez lui ? Il n'y a contre lui que mon témoignage, et je sens bien qu'il devient
30 suspect.
5 Ah! mais non ! cette existence n'était plus possible. Et je ne pouvais pas garder le
secret de ce que j'ai vu. Je ne pouvais pas continuer à vivre comme tout le monde avec
82
la crainte que des choses pareilles recommençassent.
Je suis venu trouver le médecin qui dirige cette maison de santé, et je lui ai tout
raconté.
31 Après m'avoir interrogé longtemps, il m'a dit :
0 - Consentiriez-vous, monsieur, à rester quelque temps ici ?
- Très volontiers, monsieur.
- Vous avez de la fortune ?
- Oui, monsieur.
- Voulez-vous un pavillon isolé ?
31 - Oui, monsieur.
5 - Voudrez-vous recevoir des amis ?
- Non, monsieur, non, personne. L'homme de Rouen pourrait oser, par vengeance,
me poursuivre ici.

...........................................................
32 Et je suis seul, seul, tout seul, depuis trois mois. Je suis tranquille à peu près. Je n'ai
0 qu'une peur... Si l'antiquaire devenait fou... et si on l'amenait en cet asile... Les prisons
elles-mêmes ne sont pas sûres...

6 avril 1890

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MARCEL SCHWOB

1891

L'HOMME VOILE

1 Du concours de circonstances qui me perd, je ne puis rien dire


; certains accidents de la vie humaine sont aussi artistement
combinés par le hasard ou les lois de la nature que l'invention la
plus démoniaque : on se récrierait, comme devant le tableau d'un
5 impressionniste qui a saisi une vérité singulière et momentanée.
Mais si ma tête tombe, je veux que ce récit me survive et qu'il soit
dans l'histoire des existences une étrangeté vraie, comme une
ouverture blafarde sur l'inconnu.
Quand j'entrai dans ce terrible wagon, il était occupé par deux
10 personnes. L'une, tournée, enveloppée de couvertures, dormait
profondément. La couverture supérieure était mouchetée de taches,
à fond jaune, comme une peau de léopard. On en vend beaucoup de
semblables aux rayons d'articles de voyage : mais je puis dire tout
de suite qu'en la touchant plus tard je vis que c'était vraiment la
15 peau d'un animal sauvage ; de même le bonnet de la personne
endormie, lorsque je le détaillai avec la puissance de vision suraiguë
que j'obtins, me parut être d'un feutre blanc infiniment délicat.
L'autre voyageur, d'une figure sympathique, paraissait avoir juste
franchi la trentaine ; il avait d'ailleurs la tournure insignifiante d'un
20 homme qui passe confortablement ses nuits en chemin de fer.
Le dormeur ne montra pas son billet, ne tourna pas la tête, ne
remua pas pendant que je m'installais en face de lui. Et lorsque je
me fus assis sur la banquette, je cessai d'observer mes compagnons
de voyage pour réfléchir à diverses affaires qui me préoccupaient.
25 Le mouvement du train n'interrompit pas mes pensées ; mais il
dirigeait leur courant d'une curieuse façon. Le chant de l'essieu et
des roues, la prise des rails, le passage sur les jonctions des rails,
avec le soubresaut qui secoue périodiquement les voitures mal
suspendues se traduisait par un refrain mental. C'était une sorte de
30 pensée vague qui coupait à intervalles réguliers mes autres idées.
85
Au bout d'un quart d'heure, la répétition touchait à l'obsession. Je
m'en débarrassai par un violent effort de volonté ; mais le vague
refrain mental prit la forme d'une notation musicale que je
prévoyais. Chaque heurt n'était pas une note, mais l'écho à l'unisson
35 d'une note conçue d'avance, à la fois crainte et désirée ; si bien que
ces heurts éternellement semblables parcouraient l'échelle sonore la
plus étendue, correspondant, en vérité, avec ses octaves
superposées que le gosier d'aucun instrument n'eût pu atteindre,
aux étages de suppositions qu'entasse souvent la pensée en travail.
40 Je finis par prendre un journal pour essayer de rompre le
charme. Mais les lignes entières se détachaient des colonnes,
lorsque je les avais lues, et venaient se replacer sous mon regard
avec une sorte de son plaintif et uniforme, à des intervalles que je
prévoyais et ne pouvais modifier. Je m'adossai alors à la banquette,
45 éprouvant un singulier sentiment d'angoisse et de vide dans la tête.
C'est alors que j'observai le premier phénomène qui me
plongea dans l'étrange. Le voyageur de l'extrémité du wagon, ayant
relevé sa banquette et assujetti son oreiller, s'étendit et ferma les
yeux. Presque au même moment le dormeur qui me faisait face se
50 leva sans bruit et tendit sur le globe de la lampe le petit rideau bleu
à ressort. Dans ce mouvement, j'aurais dû voir sa figure, - et je ne la
vis pas. J'aperçus une tache confuse, de la couleur d'un visage
humain, mais dont je ne pus distinguer le moindre trait. L'action
avait été faite avec une rapidité silencieuse qui me stupéfia. Je
55 n'avais pas eu le temps de voir le dormeur debout que déjà je
n'apercevais plus que le fond blanc de son bonnet au-dessus de la
couverture tigrée. La chose était insignifiante, mais elle me troubla.
Comment le dormeur avait-il pu comprendre si vite que l'autre avait
fermé les yeux ? Il avait tourné sa figure vers moi, et je ne l'avais
60 pas vue ; la rapidité et le mystère de son geste étaient
inexprimables.
Une ombre bleue flottait maintenant entre les banquettes
capitonnées, à peine interrompue de temps à autre par le voile de
lumière jaune jeté du dehors par un fanal à l'huile.
65 Le cercle de pensées qui me hantait revint à mesure que le
battement du train croissait dans le silence. L'inquiétude du geste
l'avait fixé, et des histoires d'assassins en chemin de fer surgissaient
de l'obscurité, lentement modifiées à la façon de mélopées. La peur
cruelle m'étreignait le cœur ; plus cruelle, parce qu'elle était plus
70 vague, et que l'incertitude augmente la terreur. Visible, palpable, je
sentais se dresser l'image de Jud - une face maigre avec des yeux
caves, des pommettes saillantes et une barbiche sale - la figure de
l'assassin Jud, qui tuait, la nuit, dans des wagons de premières et
qu'on n'a jamais repris après son évasion. L'ombre m'aidait à
75 transporter cette figure sur la forme du dormeur, à peindre des
traits de Jud la tache confuse que j'avais vue à la lampe, à
m'imaginer sous la couverture tigrée un homme tapi, prêt à bondir.
J'eus alors la tentation violente de me jeter à l'autre bout du
wagon, de secouer le voyageur endormi, de lui crier mon péril. Un
80 sentiment de honte me retenait. Pouvais-je expliquer mon
86
inquiétude ? Comment répondre au regard étonné de cet homme
bien élevé ? Il dormait confortablement, la tête sur l'oreiller,
soigneusement enroulé, ses mains gantées, croisées sur sa poitrine :
de quel droit irais-je le réveiller parce qu'un autre voyageur avait
85 tiré le rideau de la lampe ? N'y avait-il pas déjà quelque symptôme
de folie dans mon esprit, qui s'obstinait à rattacher le geste de
l'homme à la connaissance qu'il aurait eue du sommeil de l'autre ?
N'étaient-ce pas deux événements différents appartenant à des
séries diverses, qu'une simple coïncidence rapprochait ? Mais ma
90 crainte s'y butait et s'y obstinait ; si bien que, dans le silence rythmé
du train, je sentais battre mes tempes ; une ébullition de mon sang,
qui contrastait douloureusement avec le calme extérieur, faisait
tournoyer les objets autour de moi, et des événements futurs et
vagues, mais avec la précision devinée de choses qui sont sur le
point d'arriver, traversaient mon cerveau dans une procession sans
95 fin.
Et tout à coup un calme profond s'établit en moi. Je sentis la
tension de mes muscles se relâcher dans un abandon entier. Le
tourbillonnement de la pensée s'arrêta. J'éprouvai la chute
intérieure qui précède le sommeil et l'évanouissement, et je
10 m'évanouis véritablement les yeux ouverts. Oui, les yeux ouverts et
0 doués d'une puissance infinie dont ils se servaient sans peine. Et la
détente était si complète que j'étais à la fois incapable de gouverner
mes sens ou de prendre une décision, de me représenter même une
idée d'agir qui eût été à moi. Ces yeux surhumains se dirigèrent
d'eux-mêmes sur l'homme à la figure mystérieuse, et, bien que
10 perçant les obstacles, ils les percevaient. Ainsi je sus que je
5 regardais à travers une dépouille de léopard et à travers un masque
de soie couleur de peau humaine, crêpon couvrant un face basanée.
Et mes yeux rencontrèrent immédiatement d'autres yeux d'un éclat
noir insoutenable : je vis un homme vêtu d'étoffes jaunes, à boutons
qui semblaient d'argent, enveloppé d'un manteau brun : je le savais
11 couvert de la peau de léopard, mais je le voyais. J'entendais aussi
0 (car mon ouïe venait d'acquérir une acuité extrême) sa respiration
pressée et haletante, semblable à celle de quelqu'un qui ferait un
effort considérable. Mais l'homme ne remuant ni bras ni jambes, ce
devait être un effort intérieur ; c'en était un, à coup sûr - car sa
volonté annihilait la mienne.
11 Une dernière résistance se manifesta en moi. Je sentis une
5 lutte à laquelle je ne prenais réellement pas part ; une lutte
soutenue par cet égoïsme profond qu'on ne connaît jamais et qui
gouverne l'être. Puis des idées vinrent flotter devant mon esprit -
idées qui ne m'appartenaient pas, que je n'avais pas créées,
auxquelles je ne reconnaissais rien de commun à ma substance,
perfides et attirantes comme l'eau noire vers laquelle on se penche.
L'une d'elles était l'assassinat. Mais je ne le concevais plus
comme une œuvre pleine de terreur, accomplie par Jud, comme
l'issue d'une épouvante sans nom. Je l'éprouvais possible, avec
quelque lueur de curiosité et un anéantissement infini de tout ce qui
avait jamais été ma volonté.
87
Alors l'homme voilé se leva, et, me regardant fixement sous
son voile couleur de chair humaine, il se dirigea à pas glissants vers
le voyageur endormi. D'une main il lui saisit la nuque, fermement, et
lui fourra en même temps dans la bouche un tampon de soie. Je
n'eus pas d'angoisse ; ni le désir d'un cri. Mais j'étais auprès et je
regardais d'un œil morne.
L'homme voilé tira un couteau du Turkestan mince, effilé, dont
la lame évidé avait une rigole centrale, et coupa la gorge au
voyageur comme on saigne un mouton. Le sang gicla jusqu'au filet.
Il avait enfoncé son couteau du côté gauche, en le ramenant vers lui
d'un coup sec. La gorge était béante : il découvrit la lampe, et je vis
le trou rouge. Puis il vida les poches et plongea ses mains dans la
mare sanglante. Il vint vers moi, et je supportai sans révolte qu'il
barbouillât mes doigts inertes et ma figure, où pas un pli ne
bougeait.
L'homme voilé roula sa couverture, jeta autour de lui son
manteau, tandis que je restais près du voyageur assassiné. Ce mot
terrible ne m'impressionnait pas - lorsque soudain je me sentis
manquer d'appui, sans volonté pour suppléer la mienne, vide
d'idées, dans le brouillard. Et me réveillant par degrés, les yeux
collés, la bouche glaireuse, avec ma nuque serrée d'une main de
plomb, je me vis seul, au petit jour gris, avec un cadavre ballotant.
Le train filait dans une campagne rase, à bouquets d'arbres
clairsemés, d'une monotonie intense, - et lorsqu'il s'arrêta après un
long sifflement dont l'écho traversait l'air frais du matin, j'apparus
stupidement à la portière, avec ma figure barrée de caillots de sang.

Frédéric BOUTET
88
1903

Un fantôme

1 Il était dix heures du soir lorsque, plein de résolution et prêt à


affronter les plus extraordinaires périls, Anatole Douvre arriva
devant la maison hantée.
Grâce aux descriptions qu'on lui en avait faites, il l'identifia
5 sans peine - isolée qu'elle était dans la petite rue déserte par les
murs de jardins adjacents, et portant ce vaste écriteau « À louer »
qui ne tentait plus personne.
«C'est ici ! se dit Anatole qui semblait un peu excité et qui
examinait l'ensemble d'un œil investigateur. C'est ici ! Attention aux
10 blagues !...»
Il avait une clef pour ouvrir la porte en haut du perron. Dans
le grand vestibule, aux lueurs d'une allumette bougie, il se dirigea
vers l'escalier de pierre.
«Dans la grande pièce, à droite, au premier, murmurait-il en
15 gravissant les marches. C'est leur rendez-vous, paraît-il... Allons-y...
S'ils pensent me faire peur, avec tous leurs sacrés tours de
sorciers... »
Il était au premier étage, et, dans la clarté mourante de son
allumette, il tâtonna sur une porte, aux alentours d'un bouton de
20 cuivre qui ne voulait pas tourner.
«Entrez ! dit, de l'intérieur, une voix affable.
- Tiens, il y a quelqu'un », murmura Anatole étonné en ouvrant
la porte.
Un grand feu, dans une grande cheminée, et deux candélabres
25 sur une table, éclairaient la chambre qui était vaste et confortable.
Sur la table, il y avait des bouteilles de liqueurs et des verres.
Auprès de la table, qui occupait le milieu de la pièce, assis dans un
fauteuil vert, un vieux petit monsieur chauve et bien mis se chauffait
les pieds et tenait un journal déplié tout en considérant Anatole à
30 travers ses lunettes. Il avait posé son chapeau haut de forme près de
lui, avec dedans son foulard et ses gants, et, à côté, sa canne à
pomme d'argent. Son pardessus reposait sur le dos d'une chaise.
Le vieux monsieur fumait un cigare et souriait agréablement.
«Entrez donc, cher monsieur Douvre, dit-il à Anatole.
35 - Tiens, il me connaît, qui est-ce donc ? se dit celui-ci en
entrant un peu décontenancé. Je... je vous demande pardon, dit-il
tout haut, j'ignorais...
- Asseyez-vous donc, dit le vieux monsieur.
- Merci, et Anatole prit place dans un fauteuil qui semblait
40 l'attendre. Excusez-moi de vous déranger, continua-t-il. J'ignorais...
En fait, on dit, ainsi que vous le savez sûrement, que la maison est
hantée, et comme elle appartient à mon ami Pont... Vous connaissez
Pont ?
- Beaucoup, dit le vieux monsieur, beaucoup... Mais prenez
89
45 donc un verre de cognac.
- Alors, dit Anatole, ça m'étonne de ne vous avoir jamais
rencontré chez lui... Non, pas de sucre, merci... Et vous êtes ici ?...
- Un cigare ? offrit le vieux monsieur, en poussant une boîte.
- Volontiers. Je disais donc que je venais, n'est-ce pas ? pour la
50 maison hantée... Pont ne m'avait pas dit que nous serions deux à
passer la nuit... Je suis charmé, du reste, ajouta-t-il en vidant son
verre et en le remplissant aussitôt, car il aimait assez les
spiritueux... Est-ce que vous m'attendiez ? demanda-t-il au vieux
monsieur.
55 - Oui, dit l'autre.
- Pont aurait vraiment dû me prévenir, constata Anatole dans
un nuage de fumée. Vraiment il aurait dû...
- Mais, il l'a fait, dit le vieux monsieur.
- Ah! eh bien, je n'ai rien reçu... Et c'est un peu gênant
60 d'arriver en intrus...
- Pas du tout, voyons, pas du tout... »
Et le vieux monsieur souriait plus agréablement que jamais.
« Si, déclara Anatole, avec dignité, si, c'est gênant, quand on
ne se connaît pas. .. »
65 Il fit une pause avec l'espoir que son interlocuteur se
nommerait. Celui-ci n'en fit rien et Anatole, pour cacher son trouble,
vida son verre et le remplit.
« Exquis, dit-il, ex... quis... Mais, puisque nous sommes ici en
expérience... scientifique... Je puis vous demander si vous avez une
70 opinion sur ces histoires de revenants ?... On m'a parlé du fantôme
d'un vieil imbécile d'ancien locataire... Toujours est-il que personne
ne veut louer et que ceux qui ont essayé de passer la nuit ici, comme
nous le faisons, n'ont jamais recommencé... Mais qu'y a-t-il au
juste... Que dit-on ? Par quoi ou par qui est-elle hantée, cette maison
75 ?
- Par moi, dit tranquillement le vieux petit monsieur en
regardant Anatole par-dessus ses lunettes.
- Par... vous! sursauta Anatole. Quelle plaisanterie !
- Non, dit le vieux monsieur. Ce n'est pas une plaisanterie.
80 C'est la vérité. C'est moi que vous avez appelé tout à l'heure le
«fantôme d'un vieil imbécile d'ancien locataire».
- Diable... dia... ble ! murmura Anatole en regardant son verre.
- Non, dit le vieux monsieur.
- Comment, non ? demanda Anatole.
85 - Non, je ne suis pas le diable. Je suis un spectre, voilà tout, un
fantôme, une ombre, un esprit... Tout ce qu'il vous plaira... mais pas
le diable.
- Ca... ça ne me plaît pas, avoua Anatole inquiet. Et puis je ne
comprends pas... »
90 Et il reprit un verre de cognac.
« Vous allez comprendre, dit le spectre avec condescendance.
Je suis venu, il y a quinze ans, et bien vivant, habiter ce petit
hôtel.
J'y suis mort il y a quatre ans. Alors j'ai été dans l'autre
90
95 monde, mais, pour des raisons personnelles, je n'ai pas pu y rester ;
alors, n'est-ce pas ? je suis revenu ici et, pour être tranquille, j'ai
bien été obligé de faire peur aux gens qui voulaient y habiter...
- Je... je comprends, dit Anatole.
- Ça ne m'étonne pas, dit le fantôme, vous êtes très intelligent
10 et c'est pourquoi j'ai cru pouvoir vous accueillir comme ça,
0 gentiment, en ami, sans façons, en évitant toutes ces stupidités de
chaînes et de flammes, bonnes à épouvanter des portières... Mais
vous ne buvez pas, voyons...
- Si... si... dit Anatole en opérant dans son verre un funeste
mélange de kirsch et de chartreuse. Mais, pardon, vous dites que
10 vous n'avez pas pu rester dans l'autre monde. Pourquoi ?...
5 - J'ai dit que c'étaient des affaires personnelles, observa le
spectre avec réserve. Tout de même je veux bien les confier, sous le
sceau du secret, à un galant homme... Quand je suis mort, n'est-ce
pas ? l'on m'a donné un billet pour le Paradis. Car j'ai été, dans ma
vie, un homme juste, de cœur vertueux, de mœurs pures, protégeant
11 la veuve et l'orphelin. Ainsi je suis allé au Paradis... Et...
0 - Et ? interrogea Anatole en fixant sur son interlocuteur des
yeux que commençaient à mouiller les larmes de l'ivresse.
- Et, dit le complaisant fantôme, le Paradis, ce n'est pas
tenable. De la musique, toujours et tout le temps, sans relâche ni
pitié... Et rien que du grand art ! De l'opéra, mon cher, le plus
11 terrible opéra, avec je ne sais combien d'exécutants, qui vont tous
5 en mesure, sans même, de temps en temps, l'agrément d'une fausse
note... Affreux ! Et l'auditoire ! - tout ce qu'il y a de pire comme
vertu, des gens à fuir n'importe où... Ça m'a dégoûté de ma vie
honorable... Enfin j'ai duré tant que j'ai pu, quatre mois et huit jours,
mais je devenais enragé, j'ai fichu le camp... Et ce pauvre saint
12 Pierre, qui m'a ouvert, j'ai bien vu qu'il aurait voulu pouvoir faire
0 comme moi. Comme je sortais il m'a dit avec tristesse et envie :
«Vous en avez assez hein ?.. vous filez ? ... Ce que je voudrais
en faire autant... Écoutez-les, là-bas avec leur satané orchestre, il y
a dix-huit-cents ans qu'ils me cassent la tête avec ça..."
«Alors, je suis descendu en Enfer...
12 - Ah, ah ! dit Anatole, très intéressé, qui nageait dans les
5 délices d'un kummel glacé des plus exquis. Et c'est amusant
l'Enfer ?
- Oui, dit le spectre avec amertume, très amusant, mais
naturellement il n'y a pas de place. Tout est comble. J'avais une
recommandation très sérieuse et j'ai fait ma demande pour obtenir
13 une place de sous-démon, mais le chef du personnel m'a dit
0 franchement qu'il ne fallait pas y compter. II y a, avant moi, onze
millions sept cent dix-huit mille deux cent douze candidats à passer -
pour ne parler que de ceux qui ont des titres sérieux...
- Tu parles, approuva avec sympathie Anatole, sur qui le
kummel agissait fortement.
13 - Alors, continua le pauvre revenant, chassé du Paradis par la
5 musique, évincé de l'Enfer par l'encombrement de la carrière...
- Et le Purgatoire ? observa Anatole.
91
- C'est fermé depuis longtemps, dit l'autre. II s'y passait des
choses impossibles. Alors, je n'ai rien eu de mieux à faire que de
revenir sur la terre, et dans cette maison, que j'ai dû défendre
14 contre tous les idiots qui voulaient l'habiter. Je me suis livré aux
0 farces les plus plates pour gagner un peu de tranquillité. J'ai fait le
mort avec un crâne et des voiles pour une vieille dame entêtée, et ça
l'a fait mourir elle-même. J'ai trimbalé des chaînes et écrit sur les
murs avec du feu pour un docteur vantard. II est parti, ou plutôt on
l'a emmené, très malade. II est vrai que ce que j'écrivais devait le
14 troubler. J'ai éteint les lumières et ouvert les portes silencieusement
5 devant les pas d'un Anglais flegmatique qui me cherchait dans le
grenier. À la troisième bougie et à la sixième porte, il n'était plus
flegmatique ni dans la maison. J'ai parlé à l'oreille d'une jeune fille
qui jouait du piano (l'horreur !) et j'ai tiré les pieds de son vieux
colonel en retraite de père, pendant qu'il dormait. Ils ont fui aussi...
15 Tout ça, n'est-ce pas, c'est pauvre et banal, mais ce n'est pas
0 fatigant, et puis, quand on le fait bien, ça porte toujours... Ainsi, je
suis arrivé à gagner un peu de quiétude et, ce soir, je vous raconte
tout cela, cher monsieur, comme à un homme intelligent, bien qu'un
peu saoul...
- Je n'ai rien bu, dit Anatole, ivre et offensé...
15 - Intelligent bien qu'un peu saoul, reprit le spectre, afin que
5 vous convainquiez votre ami Pont que sa maison est inhabitable à
cause des esprits qui l'infestent.
- C'est pas vrai, dit Anatole, devenant familier, t'es pas un
esprit !
- Comment ? dit le spectre.
- Non, déclara majestueusement Anatole, qui parlait avec
peine, les spectres... c'est... pas comme toi... ça fait peur... et toi... tu
ne me fais... pas peur...
- Je ne te fais pas peur, imbécile ? dit le fantôme irrité.
- Non, dit Anatole, pas la moindre... Mais... me dis pas... de
gros mots... ça me fait... de la peine... T'es bien gentil... T'es un peu
ivrogne mais bien gentil...
- Quelle brute! murmurait le fantôme, il est aussi idiot que les
autres. Il faut encore que je fasse le pitre... »
Et, subitement, se retirèrent les lumières du foyer et des
bougies. Tout bruit s'éteignit dans un mortel silence. Et, devant
Anatole, il y eut le vieux monsieur grandi au point qu'il touchait au
plafond. Et sa tête était celle d'un mouton écorché aux sinistres
dents. Et ses yeux rouges brillaient comme des phares maudits dans
l'horrible ténèbre qui roulait par la chambre.
Anatole, dégrisé, les cheveux hérissés, la face convulsée, un
moment resta immobile et muet, suffoqué par la terreur.
Le fantôme étendit une main livide et tentaculaire. Mais
Anatole, déjà, avec une voix qui n'était pas de ce monde, hurlait de
peur et se ruait pour sortir. Il rebondit sur l'angle de la cheminée, se
démolit l'épaule au coin d'un buffet et, ne trouvant pas la porte,
sauta à travers la fenêtre. Il atteignit facilement le pavé par ce
procédé et s'y évanouit sans autre mal qu'un fémur cassé et de
92
multiples et notables contusions.
« Quand je pense, murmurait le spectre du vieux monsieur, qui avait
repris une forme convenable, quand je pense qu'il faut toujours
revenir aux vieux moyens de mélodrame... Et on dit que l'homme est
devenu sceptique ! »

93
SAKI

1910

SREDNI VASHTAR

1 Conradin avait dix ans quand le médecin décréta qu'il ne lui


en restait pas cinq à vivre. L'opinion de ce docteur mielleux et
incompétent ne comptait guère, pourtant Mrs. De Ropp s'y était
rangée. Or Mrs. De Ropp régentait pratiquement tout.
5 Mrs. De Ropp, cousine et tutrice de Conradin, représentait aux
yeux du garçon les trois cinquièmes de ce que le monde comptait
d'inévitable, de désagréable et de réel; en perpétuel conflit, les deux
autres cinquièmes se résumaient à lui-même et à son imagination.
Un de ces jours, songeait Conradin, il finirait par succomber sous le
10 poids écrasant de ces choses inévitables et pénibles - telles que les
maladies, la surveillance étouffante dont il était l'objet, et l'ennui
mortel qui l'accablait. D'ailleurs, sans cette imagination débridée
que stimulait la solitude, il aurait succombé depuis longtemps.
Même lorsqu'elle s'efforçait d'être honnête avec elle-même,
15 Mrs. De Ropp ne se serait jamais avoué qu'elle n'aimait pas
Conradin, bien qu'elle eût peut-être vaguement conscience que le
contrarier «pour son bien» était un devoir dont elle s'acquittait sans
peine. Conradin, quant à lui, la haïssait du fond du cœur, ce qu'il
parvenait fort bien à dissimuler. Les quelques menus plaisirs qu'il
20 s'inventait prenaient une saveur toute particulière dès lors qu'il
savait qu'ils déplairaient à sa tutrice, cet être impur qu'il avait exclu
à tout jamais de son royaume imaginaire.
Le jardin, morne et sans vie, sur lequel donnaient tant de
fenêtres prêtes à s'ouvrir pour des rappels à l'ordre - ne pas faire
25 ceci ou cela, venir prendre ses médicaments -, ne l'attirait guère.
Les quelques arbres fruitiers qui y poussaient étaient jalousement
gardés hors de sa portée, comme s'il s'agissait de spécimens rares
qui eussent fleuri au milieu d'un désert. Pourtant il eut été bien
difficile de trouver un marchand de quatre-saisons prêt à offrir plus
30 de dix shillings pour toute la récolte de l'année. Toutefois, dans un
coin oublié, presque masquée par un triste bosquet, se dressait une
remise à outils abandonnée mais de proportions respectables, où
Conradin s'était créé un havre, un refuge qui, selon son humeur, se
transformait en salle de jeux ou en cathédrale. Il l'avait peuplée
35 d'une légion de fantômes familiers, évocations issues d'histoires
anciennes ou de sa propre imagination. La remise pouvait aussi
s'enorgueillir de deux pensionnaires en chair et en os. Dans un coin
94
vivait une poule de Houdan à moitié déplumée. Le garçon lui prodi-
guait une affection qui par ailleurs avait rarement l'occasion de
40 s'exprimer. Plus loin, dans l'obscurité, il y avait une grande caisse à
deux compartiments dont l'un était fermé sur le devant par des
barreaux en fer. Elle abritait un furet.
Cage et animal avaient été introduits clandestinement par un
jeune et sympathique garçon boucher en échange d'un petit tas de
45 pièces d'argent amassées en secret par Conradin depuis fort
longtemps. Il avait terriblement peur de cette bête souple aux dents
pointues, mais c'était son bien le plus précieux. Sa présence dans la
remise le remplissait d'une joie secrète mêlée de crainte, et ne
devait jamais être connue de « la Femme » - c'est ainsi qu'en son for
50 intérieur il appelait sa cousine. Un jour, et Dieu seul sait d'où lui vint
cette inspiration, il trouva pour la bête un nom merveilleux. Alors,
elle fut élevée au rang de divinité à laquelle il voua un véritable
culte. Une fois par semaine, la Femme se rendait à l'église voisine et
y emmenait Conradin. Pour lui, cependant, le service religieux
55 n'était qu'un rite étrange et incompréhensible. En revanche, tous les
jeudis, dans la pénombre et l'odeur de moisi de la remise
silencieuse, il s'agenouillait devant la cage de bois et adorait Sredni
Vashtar, le Grand Furet. Il avait élaboré un cérémonial complexe
empreint de mysticisme. En guise d'offrande, il disposait sur l'autel
60 des fleurs rouges à la belle saison et des baies écarlates en hiver,
car Sredni Vashtar était un dieu qui incarnait la férocité et
l'impatience, alors que celui de la Femme, d'après ce que Conradin
avait pu observer, professait exactement l'inverse. Lors de fêtes spé-
ciales, il répandait également de la muscade râpée devant la cage et
65 le rite voulait que les noix fussent volées. Ces cérémonies ne
respectaient pas de calendrier précis et avaient généralement lieu à
l'occasion d'un événement exceptionnel. Ainsi, quand Mrs. De Rapp
souffrit pendant trois jours d'une épouvantable rage de dents,
Conradin prolongea la fête durant toute la période et parvint
70 presque à se persuader que Sredni Vashtar était personnellement
responsable de l'infortune de sa cousine. Si la douleur avait persisté
un jour de plus, la réserve de noix de muscade eut été épuisée.
La poule de Houdan ne fut jamais conviée à participer au culte
de Sredni Vashtar. Conradin avait décrété depuis longtemps qu'elle
75 était anabaptiste. Il ne prétendait pas avoir la moindre idée de ce
que pouvait être l'anabaptisme, mais espérait secrètement que
c'était extravagant et pas très respectable. Mrs. De Rapp
représentant pour lui l'image même de la respectabilité, toute
respectabilité était haïssable.
80 Au bout d'un certain temps, l'intérêt de Conradin pour la
remise à outils finit par attirer l'attention de sa tutrice. « Ce n'est
pas bon pour lui d'y rester enfermé par n'importe quel temps »,
décréta-t-elle aussitôt, et, un beau matin, elle annonça au petit
déjeuner que la poule de Houdan avait été vendue et emportée
85 pendant la nuit. De ses yeux myopes, elle fixait Conradin,
s'attendant à une explosion de colère et de chagrin qu'elle
s'apprêtait à réprimer sous un déluge d'excellents préceptes et de
95
recommandations. Mais Conradin ne dit rien: il n'y avait rien à dire.
Quelque chose, peut-être, dans son visage pâle et déterminé, fit
90 naître en elle un remords fugitif car, l'après-midi, il y eut des toasts
pour accompagner le thé, friandise qu'elle bannissait généralement
sous prétexte que ce n'était pas bon pour lui. Mais aussi parce que
leur confection causait un « dérangement », grave atteinte à la
dignité d'une femme de la bourgeoisie. Comme il n'y touchait pas,
95 elle s'exclama, l'air offensé :
« Mais je croyais que tu aimais les toasts !
- Oui, quelquefois », répondit Conradin.
Ce soir-là, il introduisit une innovation dans le culte du dieu de
la cage. Conradin avait coutume de chanter ses louanges, mais cette
10 fois, il lui demanda une faveur.
0 « Fais une chose pour moi, Sredni Vashtar. »
Il ne précisa pas laquelle: Sredni Vashtar, en tant que dieu, se
devait de la connaître. Alors qu'il regardait dans l'autre coin,
maintenant vide, Conradin ravala un sanglot et retourna dans le
monde qu'il haïssait tant.
Et chaque nuit dans la chaude obscurité de sa chambre, et
10 chaque soir dans le crépuscule de la remise, l'amère litanie de
5 Conradin s'élevait: « Fais une chose pour moi, Sredni Vashtar. »
Mrs. De Ropp remarqua que les visites dans la cabane
n'avaient pas cessé, aussi décida-t-elle un jour de se livrer à une
nouvelle inspection.
- Que gardes-tu enfermé dans cette cage ? lui demanda-t-elle.
Des cochons d'Inde, n'est-ce pas ? Je vais les faire enlever.
11 Conradin ne desserra pas les dents, mais la Femme fouilla sa
0 chambre jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la clé si soigneusement
cachée. Sur-le-champ, elle descendit dans la remise pour parachever
sa découverte. Il faisait froid, cet après-midi-là, et Conradin n'avait
pas le droit de sortir de la maison. Il se posta à la dernière fenêtre
de la salle à manger, d'où l'on apercevait la porte de la remise
11 derrière le massif d'arbustes. Il vit la Femme y pénétrer, puis il
5 l'imagina ouvrant la porte de la cage sacrée et scrutant de ses yeux
de myope l'épais lit de paille où son dieu reposait caché. Peut-être
même fouillerait-elle dans la paille à coups de bâton, impatiente et
maladroite... Pour la dernière fois, Conradin murmura sa prière avec
ferveur. Il priait, mais il n'y croyait pas. Il savait que la Femme allait
12 bientôt ressortir, avec ce sourire pincé qu'il détestait tant, et que
0 d'ici une heure ou deux, le jardinier emporterait son dieu
merveilleux, qui ne serait plus un dieu mais un simple furet brun
dans une caisse. Il savait aussi que toujours la Femme triompherait,
comme à présent, et qu'il serait de plus en plus malade, à force
d'être harcelé, tyrannisé par son implacable sagesse. Jusqu'au jour
12 où plus rien n'aurait d'importance pour lui, et alors on s'apercevrait
5 que le médecin avait raison. Dans la souffrance et la résignation de
la défaite, il se mit à psalmodier l'hymne à l'idole menacée. Et sa
voix était forte et lançait comme un défi.

Sredni Vashtar s'avança.


96
13 Ses pensées étaient de sang et ses crocs étaient
0 blancs.
Ses ennemis imploraient sa miséricorde, il leur
apporta la mort.
Sredni Vashtar le Magnifique.

Brusquement, il se tut et se rapprocha de la vitre. La porte de


la remise était toujours entrebâillée et les minutes s'écoulaient
lentement. Le temps semblait s'être arrêté et pourtant les minutes
passaient. Conradin regardait les étourneaux courir ou voleter par
petits groupes au-dessus de la pelouse ; il les compta, les recompta,
tout en gardant un œil sur la porte de la remise. Une servante à l'air
revêche entra et
dressa la table pour le thé tandis que, toujours immobile, Conradin
attendait, scrutant la porte.
L'espoir se creusait peu à peu un chemin dans son cœur et
une lueur de triomphe s'alluma dans ses yeux qui jusqu'à présent
n'avaient connu que la morne résignation de la défaite. Une fois
encore, avec une exultation furtive, il chuchota l'hymne de victoire
et de destruction. Et cette fois, il fut récompensé : dans l'embrasure
de la porte apparut une longue bête sinueuse, à la fourrure rousse.
Ses yeux clignaient dans la lumière déclinante du jour et des taches
humides et sombres maculaient son pelage autour de la mâchoire et
sur le cou. Conradin tomba à genoux. Le furet se faufila vers le
ruisseau au fond du jardin, but un long moment puis traversa le
petit pont de bois et disparut dans les broussailles. Ainsi passa
Sredni Vashtar.
« Le thé est prêt, annonça la servante à l'air revêche. Où est
donc Madame ?
- Elle est descendue dans la remise, il y a un bon moment »,
répondit Conradin.
Tandis que la servante appelait sa maîtresse, Conradin attrapa
une fourchette à toasts dans le tiroir du buffet et fit griller une
tranche de pain. Et pendant tout le temps qu'elle grillait puis qu'il la
beurrait généreusement, avant de la savourer lentement, il écoutait,
derrière la porte de la salle à manger, les bruits entrecoupés de
brusques silences, les cris hystériques de la servante, l'écho
d'exclamations incrédules en provenance de la cuisine, les pas
précipités et les appels au secours. Et, enfin, après une accalmie, les
sanglots d'effroi et les pas traînants de quelqu'un portant un lourd
fardeau dans la maison.
« Qui va l'annoncer au pauvre enfant? Moi je n'en aurai jamais
le courage ! » s'exclama une voix aiguë.
Et tandis qu'ils en débattaient entre eux, Conradin se prépara
un autre toast.

97
La Disparition d'Honoré Subrac

(1910)

par Guillaume Apollinaire

1 En dépit des recherches les plus minutieuses, la police n'est


pas arrivée à élucider le mystère de la disparition d'Honoré Subrac.
Il était mon ami, et comme je connaissais la vérité sur son cas, je
me fis un devoir de mettre la justice au courant de ce qui s'était
5 passé. Le juge qui recueillit mes déclarations prit avec moi, après
avoir écouté mon récit, un ton de politesse si épouvantée que je
n'eus aucune peine à comprendre qu'il me prenait pour un fou. Je le
lui dis. Il devint plus poli encore, puis, se levant, il me poussa vers la
porte, et je vis son greffier, debout, les poings serrés, prêt à sauter
10 sur moi si je faisais le forcené.
Je n'insistai pas. Le cas d'Honoré Subrac est, en effet, si étrange
que la vérité paraît incroyable. On a appris par les récits des
journaux que Subrac passait pour un original. L'hiver comme l'été, il
n'était vêtu que d'une houppelande et n'avait aux pieds que des
15 pantoufles. Il était fort riche, et comme sa tenue m'étonnait, je lui en
demandai un jour la raison :
— C'est pour être plus vite dévêtu, en cas de nécessité, me
répondit-il. Au demeurant, on s'accoutume vite à sortir peu vêtu. On
se passe fort bien de linge, de bas et de chapeau. Je vis ainsi depuis
20 l'âge de vingt-cinq ans et je n'ai jamais été malade.
Ces paroles, au lieu de m'éclairer, aiguisèrent ma curiosité.
Et je faisais un grand nombre de suppositions...
Une nuit que je rentrais chez moi — il pouvait être une heure,
une heure un quart — j'entendis mon nom prononcé à voix basse. Il
25 me parut venir de la muraille que je frôlais. Je m'arrêtai
désagréablement surpris.
— N'y a-t-il plus personne dans la rue ? reprit la voix. C'est moi,
Honoré Subrac.
— Où êtes-vous donc ? m'écriai-je, en regardant de tous côtés
30 sans parvenir à me faire une idée de l'endroit où mon ami pouvait se
cacher.
Je découvris seulement sa fameuse houppelande gisant sut le
trottoir, à côté de ses non moins fameuses pantoufles.
— Voilà un cas, pensai-je, où la nécessité a forcé Honoré Subrac à
35 se dévêtir en un clin d'œil. Je vais enfin connaître un beau
mystère.
Et je dis à haute voix :
— La rue est déserte, cher ami, vous pouvez apparaître.
Brusquement, Honoré Subrac se détacha en quelque sorte de la
40 muraille contre laquelle je ne l'avais pas aperçu. Il était

98
complètement nu et, avant tout, il s'empara de sa houppelande qu'il
endossa et boutonna le plus vite qu'il put. Il se chaussa ensuite et,
délibérément, me parla en m'accompagnant jusqu'à ma porte.
— Vous avez été étonné ! dit-il, mais vous comprenez maintenant
45 la raison pour laquelle je m'habille avec tant de bizarrerie. Et
cependant vous n'avez pas compris comment j'ai pu échapper aussi
complètement à vos regards. C'est bien simple. Il ne faut voir là
qu'un phénomène de mimétisme... La nature est une bonne mère.
Elle a départi à ceux de ses enfants que des dangers menacent, et
50 qui sont trop faibles pour se défendre, le don de se confondre avec
ce qui les entoure... Mais, vous connaissez tout cela. Vous savez que
les papillons ressemblent aux fleurs, que certains insectes sont
semblables à des feuilles, que le caméléon peut prendre la couleur
qui le dissimule le mieux, que le lièvre polaire est devenu blanc
55 comme les glaciales contrées où, couard autant que celui de nos
guérets, il détale presque invisible.
C'est ainsi que ces faibles animaux échappent à leurs ennemis
par une ingéniosité instinctive qui modifie leur aspect.
Et moi, qu'un ennemi poursuit sans cesse, moi, qui suis peureux
60 et qui me sens incapable de me défendre dans une lutte, je suis
semblable à ces bêtes : je me confonds à volonté et par terreur avec
le milieu ambiant.
J'ai exercé pour la première fois cette faculté instinctive, il y a un
certain nombre d'années déjà. J'avais vingt-cinq ans, et,
65 généralement, les femmes me trouvaient avenant et bien fait. L'une
d'elles qui était mariée, me témoigna tant d'amitié que je ne sus
point résister. Fatale liaison !... Une nuit, j'étais chez ma maîtresse.
Son mari, soi-disant, était parti pour plusieurs jours. Nous étions
nus comme des divinités, lorsque la porte s'ouvrit soudain, et le mari
70 apparut un revolver à la main. Ma terreur fut indicible, et je n'eus
qu'une envie, lâche que j'étais et que je suis encore: celle de
disparaître. M'adossant au mur, je souhaitai me confondre avec lui.
Et l'événement imprévu se réalisa aussitôt. Je devins de la couleur
du papier de tenture, et mes membres s'aplatissant dans un
75 étirement volontaire et inconcevable, il me parut que je faisais corps
avec le mur et que personne désormais ne me voyait. C'était vrai. Le
mari me cherchait pour me faire mourir. Il m'avait vu, et il était
impossible que je me fusse enfui. Il devint comme fou, et, tournant
sa rage contre sa femme, il la tua sauvagement en lui tirant six
80 coups de revolver dans la tête. Il s'en alla ensuite, pleurant
désespérément. Après son départ, instinctivement, mon corps reprit
sa forme normale et sa couleur naturelle. Je m'habillai, et parvins à
m'en aller avant que personne ne fût venu... Cette bienheureuse
faculté, qui ressortit au mimétisme, je l'ai conservée depuis. Le
85 mari, ne m'ayant pas tué, a consacré son existence à
l'accomplissement de cette tâche. Il me poursuit depuis longtemps à
travers le monde, et je pensais lui avoir échappé en venant habiter à
Paris. Mais, j'ai aperçu cet homme, quelques instants avant votre
passage. La terreur me faisait claquer les dents. Je n'ai eu que le
90 temps de me dévêtir et de me confondre avec la muraille. Il a passé
99
près de moi, regardant curieusement cette houppelande et ces
pantoufles abandonnées sur le trottoir. Vous voyez combien j'ai
raison de m'habiller sommairement. Ma faculté mimétique ne
pourrait pas s'exercer si j'étais vêtu comme tout le monde. Je ne
95 pourrais pas me déshabiller assez vite pour échapper à mon
bourreau, et il importe, avant tout, que je sois nu, afin que mes
vêtements, aplatis contre la muraille, ne rendent pas inutile ma
disparition défensive.
Je félicitai Subrac d'une faculté dont j'avais les preuves et que je
10 lui enviais...
0 Les jours suivants, je ne pensai qu'à cela et je me surprenais, à
tout propos, tendant ma volonté dans le but de modifier ma forme et
ma couleur. Je tentai de me changer en autobus, en Tour Eiffel, en
Académicien, en gagnant du gros lot. Mes efforts furent vains. Je n'y
étais pas. Ma volonté n'avait pas assez de force, et puis il me
manquait cette sainte terreur, ce formidable danger qui avait
réveillé les instincts d'Honoré Subrac...
Je ne l'avais point vu depuis quelque temps, lorsqu'un jour, il
arriva affolé :
— Cet homme, mon ennemi, me dit-il, me guette partout. J'ai pu
lui échapper trois fois en exerçant ma faculté, mais j'ai peur, j'ai
peur, cher ami.
Je vis qu'il avait maigri, mais je me gardai de le lui dire.
— Il ne vous reste qu'une chose à faire, déclarai-je. Pour
échapper à un ennemi aussi impitoyable : partez! Cachez-vous dans
un village. Laissez-moi le soin de vos affaires et dirigez-vous vers la
gare la plus proche.
Il me serra la main en disant :
— Accompagnez-moi, je vous en supplie, j'ai peur !
Dans la rue, nous marchâmes en silence. Honoré Subrac tournait
constamment la tête, d'un air inquiet. Tout à coup, il poussa un cri et
se mit à fuir en se débarrassant de sa houppelande et de ses
pantoufles. Et je vis qu'un homme arrivait derrière nous en courant.
J'essayai de l'arrêter. Mais il m'échappa. Il tenait un revolver qu'il
braquait dans la direction d'Honoré Subrac. Celui-ci venait
d'atteindre un long mur de caserne et disparut comme par
enchantement.
L'homme au revolver s'arrêta stupéfait, poussant une
exclamation de rage, et, comme pour se venger du mur qui semblait
lui avoir ravi sa victime, il déchargea son revolver sur le point où
Honoré Subrac avait disparu. Il s'en alla ensuite, en courant...
Des gens se rassemblèrent, des sergents de ville vinrent les
disperser. Alors, j'appelai mon ami. Mais il ne me répondit pas.
Je tâtai la muraille, elle était encore tiède, et je remarquai que,
des six balles de revolver, trois avaient frappé à la hauteur d'un
cœur d'homme, tandis que les autres avaient éraflé le plâtre, plus
haut, là où il me sembla distinguer, vaguement, les contours d'un
visage.

100
ROBERT BLOCH

1947

Un bonbon pour une bonne petite

1 Avec ses traits menus et réguliers, son teint de lis et de rose,


ses yeux bleus, ses cheveux blond cendré, Irma ne ressemblait en
rien à une sorcière.
De plus, elle n'avait que huit ans.
5 - Pourquoi la taquine-t-il ainsi ? dit Mlle Pal d'une voix entrecoupée

101
de sanglots. C'est pour ça qu'elle s'est mis cette idée dans la tête -
parce qu'il la traite tout le temps de petite sorcière.
Sam Steever se carra dans son fauteuil de bureau aux ressorts
fatigués, et croisa ses lourdes mains sur ses genoux, que
10 surplombait une panse respectable. En bon avoué qu'il était, il
gardait un visage impassible, mais, en fait, il se sentait fort mal à
l'aise.
« Des femmes comme Mlle Pal ne devraient jamais sangloter,
songeait-il. Leurs lunettes tressautent, leur nez se fronce, leurs
15 paupières ridées rougissent, leurs cheveux raides s'ébouriffent. »
- Je vous en prie, calmez-vous, Mademoiselle, déclara-t-il d'un
ton apaisant. Si nous pouvions discuter cette affaire sans passion...
- Ça m'est égal! s'exclama Mlle Pal en reniflant. Je ne
reviendrai pas dans cette maison. Je ne peux plus supporter cet état
20 de choses. D'ailleurs, je ne peux rien faire. M. John Steever est votre
frère, et Irma est sa fille. Moi, je dégage ma responsabilité. J'ai
essayé...
- Bien sûr, bien sûr, dit Sam Steever en arborant un sourire
bénin, comme si Mlle Pal eût été le chef d'un jury. Je comprends tout
25 cela, chère Mademoiselle, mais je ne vois pas pourquoi vous êtes
bouleversée à ce point.
Mlle Pal ôta ses lunettes et se tamponna les yeux avec un
mouchoir parsemé de fleurs. Puis, elle plaça la boule de toile humide
dans son sac qu'elle referma avec un bruit sec, remit ses lunettes et
30 se redressa sur son siège.
- Très bien, Monsieur Steever, déclara-t-elle. Je vais faire de
mon mieux pour vous exposer les motifs qui me poussent à quitter le
service de votre frère.
Elle réprima un reniflement attardé.
35 - Comme vous le savez, je me suis présentée chez M. John il y
a deux ans, sur la foi d'une annonce demandant une femme de
charge. Quand je m'aperçus que je devais être la gouvernante d'une
petite fille de six ans, orpheline de sa mère, je me trouvai dans un
extrême embarras car j'ignore tout de la façon dont on élève les
40 enfants.
- John avait eu une nurse jusqu'alors. Vous n'ignorez pas que'
la mère d'Irma est morte en couches.
- Je ne l'ignore pas, en effet, répliqua Mlle Pal d'un air pincé.
Naturellement, on se prend d'affection et de pitié pour une fillette
45 livrée à elle-même. Vous ne sauriez imaginer combien cette pauvre
petite était seule, Monsieur Steever ! Si vous l'aviez vue en train de
languir dans cette grande maison si vieille et si laide !...
- Je l'ai vue, Mademoiselle, se hâta de dire Sam Steever, dans
l'espoir de prévenir une autre crise de sanglots. Et je sais ce que
50 vous avez fait pour elle. Mon frère est enclin à l'indifférence, parfois
même à l'égoïsme. Il y a des choses dont il ne se rend pas compte.
- Il est cruel ! s'exclama Mlle Pal avec une brusque
véhémence. Cruel et pervers. Il a beau être votre frère, ça ne
m'empêchera pas d'affirmer que c'est un père indigne. Quand je suis
55 arrivée chez lui, la petite avait les bras pleins de bleus. Il prenait
102
une ceinture et...
- Mais oui, mais oui... Voyez-vous, Mademoiselle, je crois que
John ne s'est jamais remis de la mort de sa femme. C'est pourquoi
j'ai été très heureux de votre arrivée chez lui. J'espérais que vous
60 arrangeriez la situation.
- J'ai essayé, dit Mlle Pal en pleurnichant. Vous savez bien que
j'ai fait tout mon possible. Pendant deux ans, je n'ai jamais levé la
main sur cette petite, quoique votre frère m'ait souvent invitée à la
punir. « Flanquez donc une raclée à cette petite sorcière, médisait-il,
65 ça lui fera le plus grand bien. » Alors, la pauvre enfant se cachait
derrière moi et me demandait à voix basse de la protéger. Mais elle
ne pleurait pas, Monsieur Steever. En vérité, je ne l'ai jamais vue
pleurer.
Sam Steever sentait naître en lui une vague irritation. Cette
70 entrée en matière l'ennuyait prodigieusement, et il souhaitait que la
vieille pie en arrivât au but de sa visite sans plus attendre. En
conséquence, il lui adressa un sourire tout sucre et tout miel, et lui
dit :
- Mais quel est au juste le problème qui vous tourmente, chère
75 Mademoiselle ?
- Au début, tout a très bien marché. Irma et moi, nous nous
sommes entendues à merveille. J'ai voulu lui apprendre à lire, mais
je me suis aperçue avec étonnement qu'elle savait déjà. Votre frère
affirmait ne lui avoir jamais rien enseigné, et pourtant elle passait
80 des heures pelotonnée sur le divan, plongée dans un livre. « Ça lui
ressemble bien, disait-il. Cette petite sorcière n'est pas normale.
Elle ne joue jamais avec les autres enfants. Fichue petite sorcière ! »
Voilà ce qu'il répétait sans arrêt, Monsieur Steever. Comme s'il avait
parlé d'une espèce de... je ne sais quoi. Alors qu'Irma est si douce, si
85 sage, si jolie !
« Ça n'avait rien d'étonnant qu'elle aime la lecture. Moi-même,
j'étais comme elle dans mon enfance, parce que... mais peu importe.
» N'empêche que ça m'a donné un coup le jour où je l'ai
trouvée avec un volume de l'Encyclopœdia Britannica sous les yeux.
90 » "Qu'est-ce que tu es en train de lire, Irma ?" lui ai-je
demandé. Elle me l'a fait voir: c'était l'article sur la sorcellerie.
» Cela vous montre quelles pensées morbides votre frère a
inculquées dans l'esprit de cette pauvre enfant.
» Une fois encore, j'ai fait de mon mieux. Je lui ai acheté des
95 jouets: elle n'en avait pas un seul, pas même une poupée ! Figurez-
vous, Monsieur, qu'elle ne savait pas jouer ! J'ai essayé de la mettre
en rapport avec des fillettes du voisinage, mais ça n'a rien donné de
bon. Elles ne la comprenaient pas, et Irma ne les comprenait pas. Il
y a eu des scènes pénibles. Les enfants peuvent être cruels à
10 l'occasion. Et son père ne voulait pas l'envoyer à l'école. C'est moi
0 qui devais l'instruire...
» Alors, je lui ai apporté de la pâte à modeler, et ça lui a
beaucoup plu. Elle passait des heures entières à façonner des
visages. Pour une enfant de son âge, elle avait vraiment du talent.
Nous faisions ensemble de petites poupées pour lesquelles je
103
10 cousais des vêtements.
5 » Cette première année m'a apporté bien des satisfactions,
Monsieur Steever. Surtout pendant les mois que votre frère a passés
en Amérique du Sud ; mais, cette année, dès qu'il a été de retour...
oh, je ne peux même pas en parler !
- Chère Mademoiselle, vous devez essayer de comprendre.
11 John n'est pas un homme heureux : la mort de sa femme, le
0 ralentissement de ses affaires d'importation, son penchant pour
l'alcool..., mais vous savez tout cela.
- Tout ce que je sais, c'est qu'il déteste Irma, répliqua Mlle Pal
d'un ton sec. Il la hait. Il veut qu'elle fasse des sottises afin d'avoir
l'occasion de la fouetter. « Si vous ne voulez pas dresser cette petite
11 sorcière, je m'en charge », me dit-il toujours. Après quoi, il la fait
5 monter dans sa chambre et la frappe à coups de ceinture. Il faut que
vous fassiez quelque chose, Monsieur Steever ; sans quoi j'irai moi-
même avertir les autorités.
« La vieille folle en est bien capable », songea Sam Steever. Et,
recourant une fois de plus à son sourire tout sucre et tout miel, il
12 demanda :
0 - Mais que devient Irma, chère Mademoiselle?
- Elle a beaucoup changé depuis le retour de son père. Elle
refuse de jouer avec moi. Elle feint d'ignorer ma présence. On dirait
qu'elle m'en veut de ne pas réussir à la protéger contre cet homme.
De plus, elle se prend pour une sorcière.
12 Cinglée ! Complètement cinglée !... Sam Steever se redressa
5 dans son fauteuil dont les ressorts grincèrent plaintivement.
- Ce n'est pas la peine de me regarder comme ça, Monsieur
Steever. Elle vous le dirait elle-même si vous veniez de temps en
temps à la maison.
Ayant discerné dans sa voix un ton de reproche, il fit un signe
13 de tête repentant.
0 - En ce qui me concerne, Monsieur Steever, elle me l'a dit tout
net : puisque son père le veut, elle sera une sorcière. Et elle refuse
de jouer avec moi ou avec n'importe qui d'autre, parce que les
sorcières ne jouent pas. La veille de la Toussaint, elle m'a demandé
de lui donner un manche à balai. Oh, ce serait drôle si ce n'était pas
13 si dramatique : cette enfant est en train de perdre la raison.
5 « Un dimanche, il y a quelques semaines, elle m'a priée de
l'emmener à l'église parce qu'elle voulait assister à la cérémonie du
baptême. Vous vous rendez compte, Monsieur Steever ? Une enfant
de huit ans qui s'intéresse à la cérémonie du baptême ! Tout ça
parce qu'elle lit beaucoup trop.
14 « Bref, nous sommes allées à l'église. Elle était ravissante avec
0 sa robe bleue, et elle a été sage comme une image. Vraiment,
Monsieur Steever, j'étais très fière d'elle.
« Mais, après ça elle est rentrée dans sa coquille. Elle a
recommencé à lire à longueur d'heure, à courir dans la cour au cré-
puscule et à se parler à voix basse.
14 « Peut-être parce que votre frère a refusé de lui donner un
5 petit chat. Elle voulait à toute force avoir un chat noir, et lorsqu'il lui
104
a demandé pourquoi, elle lui a répondu que les sorcières étaient
toujours accompagnées d'un chat noir. Là-dessus, il l'a fait monter
dans sa chambre.
« Je ne peux rien y faire, bien sûr. Il l'a encore battue le jour
15 où nous avons eu une panne d'électricité et où nous n'avons pas pu
0 trouver les bougies. Vous vous rendez compte, Monsieur Steever ?
Accuser une enfant de huit ans d'avoir volé des bougies !
« Ça a été le commencement de la fin. Aujourd'hui, quand il
s'est aperçu de la disparition de sa brosse à cheveux...
- Irma la lui avait volée ?
15 - Oui, elle l'a reconnu. Elle a déclaré qu'elle en avait eu besoin
5 pour sa poupée.
- Mais vous m'avez dit qu'elle n'avait pas de poupée, ce me
semble.
- Elle s'en est fait une. Du moins, je le pense, car elle ne veut
plus rien nous montrer ; de même qu'elle ne nous adresse plus
16 jamais la parole à table...
0 « En tout cas, cette poupée doit être très petite, car, parfois,
elle la porte cachée sous son bras. Elle lui parle et elle la caresse,
mais refuse obstinément de nous la laisser voir.
« Quand elle a eu avoué à votre frère qu'elle avait pris sa
brosse à cheveux pour sa poupée, il s'est mis dans une colère folle (il
16 avait bu toute la matinée, enfermé dans sa chambre) ; mais elle s'est
5 contentée de lui dire en souriant qu'elle n'en avait plus besoin et
qu'elle allait la lui rendre. Elle est allée la chercher sur sa commode
et la lui a tendue. Elle ne l'avait pas du tout abîmée, et il y avait
encore, accrochés aux poils, quelques cheveux de son père.
Mais il la lui a arrachée des doigts et lui en a donné de
17 grands coups sur les épaules ; après quoi, il lui a tordu le bras et...
0 Mlle Pal se recroquevilla dans son fauteuil, tandis que de gros
sanglots secouaient sa frêle poitrine.
Sam Steever lui tapota le dos et s'empressa auprès d'elle, - tel
un éléphant auprès d'un canari mal en point.
- C'est tout, Monsieur Steever, conclut-elle. Je suis venue vous
17 trouver pour vous dire que je ne retournerai jamais chez votre frère.
5 Je ne peux plus supporter la façon dont il bat la petite... et sa façon à
elle de ricaner d'un air moqueur au lieu de pleurer !... Au point qu'il
m'arrive de croire qu'Irma est bel et bien une sorcière... que votre
frère en a fait une sorcière...
Sam Steever décrocha le téléphone, dont la sonnerie avait
18 rompu le silence bienfaisant de la pièce après le départ brusqué de
0 Mlle Pal.
- Allô, c'est toi, Sam ?
Il reconnut la voix de son frère, un peu empâtée par l'ivresse.
- Oui, John.
- Je suppose que la vieille chauve-souris est allée te voir pour
18 déblatérer contre moi ?
5 - Si tu fais allusion à Mlle Pal, je reconnais qu'elle sort d'ici.
- N'accorde pas la moindre attention à ce qu'elle t'a raconté.
Je peux tout t'expliquer.
105
- Veux-tu que j'aille chez toi ? Il y a des mois que je ne t'ai pas
rendu visite.
19 - Ma foi, pas aujourd'hui. J'ai rendez-vous ce soir avec mon
0 médecin.
- Ça ne va pas ?
- J'ai une douleur au bras. Je suppose que c'est du
rhumatisme. Je vais essayer des séances de diathermie. Mais je te
rappellerai, et nous tirerons au clair cette sale affaire.
19 - D'accord.
5 John Steever n'ayant pas téléphoné le lendemain, Sam l'appela
vers l'heure du dîner.
Chose curieuse, ce fut la petite voix aiguë d'Irma qui lui
répondit.
- Papa est là-haut dans sa chambre. Il dort. Il vient d'être
20 malade.
0 - Dans ce cas, ne le dérange pas. Il souffre toujours de son
bras ?
- Non, maintenant c'est son dos. Il faudra qu'il retourne chez
son médecin dans quelque temps.
- Bon. Dis-lui que j'irai le voir demain. Et, à part ça, Irma,
20 heu... tout va bien ? Tu ne regrettes pas trop Mlle Pal ?
5 - Non. Je suis très contente de son départ. Elle est idiote.
- Ah oui, je vois... Téléphone-moi si tu as besoin de quelque
chose. J'espère que ton papa va aller mieux.
- Moi aussi, répondit Irma.
Après quoi, elle eut un petit rire moqueur et raccrocha.
21 Le lendemain, dans l'après-midi, John Steever appela son frère
0 à son étude.
- Sam, dit-il d'une voix empreinte de souffrance, pour l'amour
du Ciel, viens tout de suite. Il m'arrive quelque chose d'affreux !
- Quoi donc ?
- Je ressens une douleur... qui me tue ! Il faut que je te voie le
21 plus tôt possible.
5 - J'ai un client à recevoir, mais je vais l'expédier en cinq
minutes. En attendant, pourquoi ne fais-tu pas venir ton médecin ?
- Ce charlatan ne peut m'être d'aucun secours. Il m'a déjà fait
deux séances de diathermie, avant-hier pour mon bras, hier pour
mon dos.
22 - Et ça ne t'a rien fait ?
0 - Je me suis senti soulagé sur le moment, mais, à présent, la
douleur est revenue: j'ai l'impression d'avoir la poitrine serrée dans
un étau ; j'ai du mal à respirer.
- Ce doit être de la pleurésie. Qu'en pense ton médecin ?
- Il m'a ausculté soigneusement, et il affirme que ce n'est pas
22 de la pleurésie. Tous mes organes sont en parfait état...
5 Naturellement, je n'ai pas pu lui révéler la cause réelle du mal.
- La cause réelle ?
- Mais oui : les épingles ; les épingles que cette petite
diablesse enfonce dans la poupée qu'elle a fabriquée. D'abord dans
le bras, puis dans le dos. Et maintenant, Dieu seul sait comment elle
106
23 s'y prend pour m'infliger cette douleur épouvantable.
0 - John, il ne faut pas...
- Oh, à quoi bon tous ces discours ? Je suis cloué dans mon lit.
Elle me possède maintenant. Je ne peux pas descendre l'empêcher
de continuer sa maudite besogne en lui prenant la poupée. Et
personne d'autre que toi ne voudrait me croire. Pourtant, c'est bel et
23 bien la poupée qui est cause de tout : cette poupée qu'elle a
5 fabriquée avec la cire des bougies et les cheveux de ma brosse. Oh,
la sale petite sorcière !... Ce que ça me fait mal de parler ! Dépêche-
toi, Sam... Promets-moi de faire quelque chose... n'importe quoi...
Arrache-lui cette poupée... cette fichue poupée...
Trente minutes plus tard, à quatre heures et demie, Sam
24 Steever arrivait devant la maison de son frère.
0 Irma ouvrit la porte.
Sam fut tout saisi en la voyant sur le seuil, calme et souriante.
Avec ses cheveux blond cendré impeccablement brossés en
arrière et son visage ovale aux joues roses, elle ressemblait
beaucoup à une poupée... à une petite poupée...
24 - Tiens, bonjour, oncle Sam.
5 - Bonjour, Irma. Ton papa m'a demandé de venir le voir, tu es
au courant, je suppose ? Il ne se sentait pas très bien et...
- Oui, je sais. Mais à présent, il va beaucoup mieux. Il dort.
Sam Steever eut l'impression qu'une goutte d'eau glacée roulait le long
de sa colonne vertébrale.
25 - Tu dis qu'il dort ? murmura-t-il d'une voix étranglée. Où ça ?
0 Là-haut ?
Sans laisser à la fillette le temps de répondre, il monta
l'escalier quatre à quatre jusqu'au second étage, puis gagna à
grands pas la chambre de son frère.
John Steever, couché sur son lit, dormait paisiblement. Il
25 respirait de façon régulière, et son visage était parfaitement
5 détendu.
Sam sourit de la frayeur qu'il avait éprouvée, murmura : « Je
suis stupide ! », et sortit de la chambre.
Tout en descendant l'escalier, il se mit à échafauder des
projets : six mois de repos pour son frère (en évitant soigneusement
26 d'appeler cela « une cure») ; pour Irma, un séjour dans un
0 orphelinat, qui permettrait à la fillette d'échapper à l'atmosphère
morbide de cette maison, à l'influence pernicieuse de tous ces
livres...
Parvenu à mi-étage, il s'arrêta et, regardant par-dessus la
rampe, il vit, dans la pénombre, la fillette pelotonnée sur le divan
26 comme une petite boule blanche. Elle parlait à un objet
5 indiscernable qu'elle berçait dans ses bras.
Donc, il y avait bel et bien une poupée dans cette affaire. Sam
descendit les dernières marches sur la pointe des pieds et
s'approcha furtivement de sa nièce.
- Tiens, te voilà, dit-il.
27 Elle sursauta violemment, souleva ses deux bras de façon à
0 dissimuler l'objet qu'elle avait caressé jusqu'alors, et l'étreignit de
107
toutes ses forces.
Dans l'esprit de Sam Steever surgit l'image d'une poupée dont
on comprimait la poitrine...
Irma tourna vers son oncle un visage empreint d'innocence,
27 qui, dans la pénombre, ressemblait étrangement à un masque : le
5 masque d'une petite fille, recouvrant... quoi donc ?
- Papa va mieux à présent, n'est-ce pas ? dit-elle.
- Oui, beaucoup mieux.
- Je le savais.
- Mais je crois qu'il va être obligé de quitter la maison pour
28 prendre du repos, - un long repos.
0 Un léger sourire filtra à travers le masque.
- Très bien, dit la fillette.
- Naturellement, tu ne resterais pas ici toute seule. Peut-être
pourrions-nous t'envoyer dans une école... un pensionnat.
- Oh, tu n'as pas besoin de t'inquiéter à mon sujet, déclara-t-
28 elle en riant.
5 Sam ayant pris place sur le divan, elle s'écarta de lui ; puis,
comme il tentait de se rapprocher, elle se dressa d'un bond.
Ce faisant, elle releva les bras, et Sam Steever vit deux jambes
minuscules pendiller sous un de ses coudes. Elles étaient revêtues
d'un pantalon d'homme et avaient à leur extrémité deux petits bouts
de cuir en guise de souliers.
- C'est une poupée que tu as là, Irma ? demanda Sam en
tendant sa main potelée avec une prudente lenteur.
La fillette se rejeta en arrière.
- Tu ne la verras pas, déclara-t-elle. C'est défendu.
- Mais je voudrais bien la voir, Irma. Mlle Pal m'a dit que tu en
faisais de très jolies.
- Mlle Pal est stupide, et toi aussi. Va-t-en.
- Je t'en prie, Irma, laisse-moi la voir.
Au moment même où il prononçait ces mots, il aperçut la tête
de la poupée, qu'Irma avait décelée en reculant. Car c'était bel et
bien une tête, avec des mèches de cheveux surmontant un visage
blême. L'ombre croissante estompait les traits, mais Sam reconnut
les yeux, le nez, le menton...
Il ne put continuer à feindre.
- Donne-moi cette poupée, Irma ! ordonna-t-il d'un ton sec. Je
sais ce qu'elle est. Je sais qu'elle représente...
L'espace d'un instant, le masque se détacha du visage de la
fillette, et Sam vit devant lui la grimace d'une terreur panique.
Puis, tout aussitôt, le masque fut remis en place, et Irma
redevint une charmante petite fille, un peu gâtée, qui secouait
gaiement la tête, tandis qu'une lueur espiègle dansait dans ses yeux.
- Oh, oncle Sam, dit-elle en riant. Ce que tu es nigaud ! Ça
n'est pas une vraie poupée !
- Et qu'est-ce que c'est alors ?
Irma rit de plus belle, en tendant à bout de bras l'objet qu'elle
avait si bien caché.
- Du sucre d'orge, voilà tout ! dit-elle.
108
- Du sucre d'orge ?
Irma fit un signe de tête affirmatif : puis, d'un geste rapide,
elle fourra la tête minuscule dans sa bouche, et la détacha d'un coup
de dent.
Un cri perçant retentit au second étage. Un seul cri, suivi d'un
affreux silence.
Pendant que Sam Steever faisait vivement demi-tour et grimpait
l'escalier en courant, la petite Irma, sans cesser de mâchonner avec
application, franchit le seuil de la porte d'entrée et s'éloigna en
sautillant dans les ténèbres.

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