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Le contrôle des rumeurs

In: Communications, 52, 1990. pp. 99-118.

des rumeurs In: Communications, 52, 1990. pp. 99-118. Jean-Noël Kapferer Citer ce document / Cite this

Citer ce document / Cite this document :

Kapferer Jean-Noël. Le contrôle des rumeurs. In: Communications, 52, 1990. pp. 99-118.

doi : 10.3406/comm.1990.1785 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1990_num_52_1_1785

Jean-Noël Kapferer

Le contrôle des rumeurs

Expériences et réflexions sur le démenti

Étudier l'anti-rumeur, les moyens de mettre fin à une rumeur, ne répond pas uniquement à un intérêt pragmatique, tourné vers l'action. Paradoxalement, on peut dire que l'anti-rumeur est à l'ori gine des bonds en avant faits dans la compréhension du phénomène de rumeur. Les premières recherches empiriques sur la rumeur, celles des chercheurs américains G. Allport, L. Postman (1), R. Knapp (11), ont été stimulées par le souhait du Département d'État à la Défense de mieux contrôler les innombrables rumeurs courant pendant la Seconde Guerre mondiale sur la situation exacte des Alliés sur les fronts japonais ou européen. Faute de connaître avec précision (pour des raisons de secret militaire) cette situation, le public américain était à l'affût du moindre bruit venant percer le silence et le mystère, colportant des informations alarmistes qui ne manquaient pas de susciter l'émoi des parents des boys envoyés sur le front. En 1969, c'est pour contrôler et mettre fin à une rumeur secouant Orléans que le Fonds social juif unifié sollicita une équipe de socio logues réputés (13) et leur offrit les moyens de mener des recherches empiriques sur le terrain. En 1980, c'est pour faire cesser la diffu sion d'un tract faussement attribué à l'hôpital de Villejuif - centre réputé de la recherche sur le cancer - que furent entrepris les pre miers travaux sur la circulation et la pénétration de cette forme écrite de rumeur (8). Le lien étroit unissant l'anti-rumeur et la recherche sur la rumeur est logique. A la différence du chercheur sur les mass media qui bénéficie désormais de bibliothèques et de vidéothèques lui per mettant d'étudier le matériau de son choix (par exemple, les infor mations télévisées en 1968), le chercheur en matière de rumeurs doit être prévenu de l'existence d'une rumeur pour pouvoir l'étudier pendant qu'elle vit et se déroule. La rumeur doit être étudiée pen-

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Jean-Noël Kapferer

dant son existence si l'on veut disposer d'informations de première main. Or, c'est précisément lorsqu'une rumeur pose un grave pro blème à un groupe social que celui-ci fait alors appel aux médias pour faire connaître son problème et trouver les moyens de l'en sort ir. Ce faisant, la rumeur quitte son caractère local et, accédant à une notoriété plus large, parvient aux oreilles des chercheurs. C'est l'anti-rùmeur qui alerte l'attention sur les rumeurs en cours. Par ailleurs, les organismes institutionnels de financement de la recherche ne peuvent être sollicités pour réagir du jour au lende main et fournir les moyens d'étude d'un événement inattendu, d'une rumeur inconnue il y a encore quelques jours et justifiant une analyse sur le terrain. Les groupes sociaux affectés par une rumeur et mobilisés pour son eradication fournissent en général les moyens indispensables à cette analyse événementielle. Outre ces raisons liées à l'économie de la recherche, l'anti- rumeur fournit un matériau irremplaçable pour la compréhension du phénomène de rumeur. En effet, le constat général tant de l'expé rience pragmatique des spécialistes de la communication (12) que des recherches scientifiques est celui de la difficulté de l'anti-

rumeur, révélant par contrecoup l'étonnant pouvoir de persuasion de la rumeur, dont tous les ressorts ne sont pas encore connus. Nous avons déjà consacré quatre chapitres à l'anti-rumeur dans l'ouvrage Rumeurs. Le plus vieux média du monde (7). Pour ne pas répéter leurs constats, cet article vise à présenter les résultats de recherches et expériences nouvelles menées spécifiquement sur l'anti-rumeur, et à en tirer les enseignements théoriques sur le fonctionnement de la rumeur, et pragmatiques sur son contrôle. Dans une première partie, nous analyserons les résultats de deux tentatives de démenti menées à grande échelle : celle d'Isabelle Adjani le 18 janvier 1987 à la télévision et celle du tract stupéfiant circulant depuis la mi-avril 1988 en France, mettant en garde contre la vente de timbres-tatouages pour enfants, prétendument imprégnés de LSD. Ayant mené l'évaluation quantitative de la cam

pagne

en milieu naturel sur le démenti des timbres LSD, nous en présente ronsles résultats les plus significatifs. Dans une seconde partie, nous tirerons les leçons d'expériences récentes menées en laboratoire, dans un contexte de recherche fon damentale sur la psychologie de la persuasion et du démenti.

anti-rumeur d'Isabelle Adjani et collaboré à une expérience

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Le contrôle des rumeurs

I. L'ANTI-RUMEUR EN ACTION

Les caveat et opinions ne manquent pas sur le contrôle de la rumeur, et en particulier sur le démenti, la forme la plus fréquente de réaction à la rumeur. Mais rares sont les données publiées. Récemment, deux rumeurs ayant acquis une large diffusion ont fourni l'occasion de mesurer l'efficacité des actions visant à les éteindre. Nous en présenterons l'historique, les principaux résultats ainsi que les enseignements.

1, Les timbres-tatouages au LSD: Véchec d'un démenti.

A la mi-avril 1988, on vit apparaître dans la région de Nice un tract, tapé sur une machine à écrire simple et se réclamant d'un hôpital Saint-Roch, mettant en garde contre une sorte de tatouage pour enfants, représentant des personnages célèbres tels que Mickey Mouse ou Superman. Le tract précisait que ces timbres prétendu mentdiffusés aux États-Unis et désormais au Canada — « pourraient

arriver plus vite qu'on le pense » en France (pour une analyse plus détaillée, voir l'article de Jean-Bruno Renard). Or, ces timbres

seraient imprégnés de LSD : la drogue pourrait être portée à

la

bouche de l'enfant. L'absorption pourrait aussi « se faire par les

pores », lors de l'application du tatouage.

Très vite, le tract se diffusa dans d'autres régions (Marseille,

Comme cela est fréquent en matière de

tracts, cette diffusion s'accompagna de l'adjonction sur le tract de labels et signatures lui fournissant une quasi-authenticité. On passa ainsi du tract anonyme à une note de service quasi officielle. Ainsi, très vite, on vit apparaître sur le tract :

- le nom du Pr Jasmin de la faculté de chirurgie dentaire de Nice ; - le tampon de la faculté de chirurgie dentaire de Paris-VII, rue

Garancière ; - une référence au commandant de la brigade de gendarmerie de

Montlhéry ;

-- lasans« confirmationcompter les innombrablesde la Brigaderelaisdes Stupéfiantsayant en toute» ; bonne foi

Montpellier, Paris, Évry

).

apposé leur sceau (écoles, entreprises, services médico-sociaux, sapeurs-pompiers, associations de parents d'élèves

message

dépendent de sa source (6) (est-elle perçue comme crédible, experte

Quand

on

sait

combien

les

effets

persuasifs

d'un

101

Jean-Noël Kapferer

ou désintéressée?), cette sédimentation de sceaux authentifiants

explique largement la diffusion du tract. Mais il faut alors expliquer pourquoi des personnes de renom, des universitaires, des gens culti vésont en premier lieu été convaincus par un tract anonyme, au point de le rediffuser instantanément en le marquant de leur propre signature. Ce fait prouve une fois encore combien il est erroné de croire que l'intelligentsia est imperméable aux rumeurs : c'est par fois tout le contraire, comme nous l'avons déjà démontré (7, p. 117). Nous en avons une nouvelle preuve ici. Interviewé sur le tract, le

Pr Jasmin a

bureau. J'ai été révolté. J'ai pensé aux jeunes, aux enfants dont je m'occupe. Ma spontanéité m'a empêché de vérifier le bien-fondé de cette "information"» (L 'Humanité du 7 juin 1988). Ayant publié dans le magazine Profils médico-sociaux du 29 septembre 1988 le tract dans son intégralité, présenté comme une vérité, le directeur de la publication s'en explique en disant que « les parents ne seront

déclaré : « Oui,

j'ai trouvé un jour ce texte sur mon

jamais trop sensibilisés au danger que leurs enfants courent, qu'il faut peut-être mieux les rendre vigilants à toute occasion plutôt que de les laisser dans un climat de confiance qui pourrait, éventuelle ment,se retourner contre eux un jour ».

Ayant rediffusé le tract avec

le

nom de

l'école

des sapeurs-

pompiers de Bollène, le lieutenant, chef de l'école, s'en explique

ainsi : « Moi, personnellement, je suis parti du principe que, dans la mesure où il y a eu une information comme cela, de toute façon, cela

La drogue,

ne pouvait pas être mauvais de prévenir les parents

c'est quelque chose d'actualité, cela fait peur à tout le monde. Nous

avons pensé qu'il valait mieux donner l'information au maximum plutôt que de l'étouffer, avec le risque que cela comporte si l'info rmation est fausse» (interview faite à Bollène le 18 janvier 1989). Comme on le constate, les interviewés ont avant tout réagi par rap

port

public, il dispense de vérifier l'information, surtout si elle parvient accompagnée de références authentifiantes. Quelle est l'origine de ce tract? Il semble qu'il ait été amené en France par une personne en déplacement au Québec. De fait, l'or igine canadienne du tract est accréditée par le fait :

à l'intérêt de la cause : si celui-ci est évident, voire

de salut

- qu'un hôpital Saint-Roch existe bien aussi au Québec (comme à

Nice) ;

- que certains exemplaires du texte, distribués essentiellement

dans la région niçoise, datés du 18 novembre 1987, font référence à deux entreprises canadiennes très importantes, spécialisées dans le traitement et le transport de l'aluminium. Quant au tract cana-

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Le contrôle des rumeurs

dien, il est lui-même une tardive version traduite d'un tract amér icain circulant en 1981-1982 et décrit dans les livres recueils de rumeurs (3). Quelles que soient les origines historiques de ce tract, son émer

gence visible à la mi-avril 1988 dans la région niçoise a suscité deux types dé commentaires dans la presse. Premier type : l'apparition de

ce tract alarmiste et insécuritaire correspond à une période électorale

cruciale, celle de l'élection présidentielle. Deuxième type : la ville de Nice esTÇ particulièrement sensibilisée aux problèmes de la drogue, et des mouvements ou ligues contre la drogue y sont très actifs. Quelles furent les réactions officielles à ce tract ? Après une pério dede silence pendant laquelle les DDASS étaient submergées de demandes de confirmation ou de démenti auxquelles elles ne répon daient pas, faute d'instructions, le ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale émit un démenti formel écrit et transmis aux préfets de département et aux directions des DDASS le

12 juillet 1988. Auparavant, la Brigade des stupéfiants et du proxé nétisme (BSP) avait affirmé que les tracts étaient « sans fondement » (communiqué AFP du 10 juin 1988). Le 24 juin 1988, Bernard Leroy, doyen des juges d'instruction d'Évry, un des principaux magistrats français spécialisés dans les affaires de stupéfiants, émett ait un démenti et dénonçait une « tentative de déstabilisation de l'opinion publique » (AFP, 21 juin 1988). Le Dr Olievenstein, spécial istenational de la toxicomanie, s'associa à ces démentis en parlant d'une « manœuvre politique » visant à affoler les parents avant les élections. Le Bulletin national de VOrdre des médecins publia aussi un démenti en octobre 1988. La presse se fit largement l'écho de ces démentis en les rediffu santdans de courts entrefilets en juin et en juillet 1988. Ces dément isfurent-ils suffisants? On peut en douter au vu de la question écrite au gouvernement du sénateur Roland Courteau, alertant les pouvoirs publics sur cette nouvelle forme de drogue (JO du 1er sep

tembre

1988).

L'inefficacité des démentis tient largement à leur non-circulation

(7, p. 272). Mue par ses règles propres, la presse ne publie le démenti qu'une seule fois : alors que la rumeur se répète chaque jour, le démenti souffre d'un handicap majeur : la presse, estimant qu' « elle

a déjà donné » ou qu'il n'y a rien de neuf, ne re-publie pas le

démenti. Or, tous les publicitaires le savent bien, ce n'est que par la répétition qu'un message fait le plein de son audience potentielle.

Mais la poursuite de la diffusion du tract hallucinogène s'explique-t-elle uniquement par l'absence de diffusion des démen-

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Jean-Noël Kapferer

tis? On peut en douter, comme en atteste l'expérience menée au lycée G.-Jaume de Pierrelatte du 17 au 25 mars 1989. A l'instigation du Pr J. Hadjian et de ses élèves, les professeurs d'histoire et géographie, de sciences économiques et sociales et de sciences et techniques économiques ont administré un question naireclans toutes les classes du lycée (4). Celui-ci mesurait le degré

de connaissance du tract et de la rumeur, la source de cette connais sanceet le degré de croyance en la rumeur. Puis les élèves lurent individuellement le texte du communiqué émis par le ministère de l'Éducation nationale au Bulletin officiel du 29 novembre 1988 pour démentir le contenu du tract des timbres-tatouages au LSD {voir figure 1). Après cette lecture, on mesura si le démenti avait ou non convaincu les élèves. En tout, 931 élèves participèrent à l'expérience, des classes de seconde, première et terminale, et ayant entre 15 et 20 ans (4). Quelle était la pénétration de la rumeur dans ce milieu lycéen?

58 % des élèves avaient déjà entendu parler de timbres-tatouages pour

enfants qui contiendraient du LSD. Sur ces 536 élèves : 108 (20 %)

avaient lu le tract; 312 (58 %) l'avaient appris par bouche à oreille;

207 (38 %) l'avaient appris des médias. Le fait que la somme des

réponses soit supérieure à 536 est dû aux réponses multiples, une même personne ayant rencontré la rumeur de plusieurs façons. Quand ils apprirent la rumeur, quelle fut leur opinion ? 269 (50 %)

pensèrent que la rumeur était fondée; 62 (11,5 %) ne la crurent pas;

205 (38 %) restèrent indécis, ne sachant si c'était vrai ou faux.

Lorsque l'on évalue la crédibilité de la rumeur selon la façon dont

on l'a connue {tableau i), on constate que le simple bouche à oreille est moins persuasif que la lecture du tract ou les médias (39 % de

convaincus vs 62 %

et

57 %).

Tableau 1 Crédibilité de la rumeur des tatouages au LSD selon le mode de connaissance de la rumeur

Opinion sur la rumeur Connaissance L'ont crue Ne l'ont Sont restés pas crue indécis par
Opinion sur la rumeur
Connaissance
L'ont crue
Ne l'ont
Sont restés
pas crue
indécis
par tract (108)
par bouche à oreille (312)
par les médias (207)
62%
6%
32%
(100 %)
39%
16%
45%
(100 %)
57%
9%
34%
(100 %)
Scmret: Hadjian et élèves du lycée de Pierrelatte (1989).

104

g

an

Rumeur sur la circulation de tatouages

au LSD

£ (Education nationale, jeunesse et sports : bureau DLC

E

16)

O.

—— — — --——---—-————_-

CM

Un tract anonyme circule en France depuis de nom breuses semaines mettant en garde parents, ensei-

^

gnants ou médecins sur la présence en France de

o. timbres-tatouages au LSO à l'effigie de Mickey, de

o . Superman ou encore en forme d'étoile,

00 Les responsables de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants précisent, après enquêt es,qu'il s'agit d'une rumeur ne reposant sur aucun fondement sérieux, aucun fait de cette nature n'ayant été recensé par les services de police qui demeurent toutefois très vigilants.

La Brigade des stupéfiants et du proxénétisme a éga lement démenti formellement cette information par un communiqué à l'Agencé France Presse le 10 juin dernier.

Le ministère de l'Education nationale, de la jeunesse et des sports a, pour sa part, dénoncé l'irréalité de ce tract à travers le réseau Edutel au mois de juillet.

Cette rumeur semble être partie en France de la région niçoise mais plusieurs éléments laissent à penser qu'elle

a

ses sources au Canada où elle circule depuis vingt ans.

Il

appartient aux recteurs et aux inspecteurs d'acadé

mieet chefs d'établissement de prendre toutes dispos itions utiles pour que l'ensemble des personnels placés sous leur autorité sachent que ces rumeurs ne sont pas fondées et soient à même de répercuter cette informat ionauprès des parents qui les interrogeraient. Il importe également que les représentants des associations de parents d'élèves soient pleinement informés.

paruDémentiau BOENofficiel(Bulletindudu 24ministèrenovembreofficieldede1988.l'Éducationl'Éducationnationale,nationale)

Jean-Noël Kapferer

Le tract jouit donc du meilleur potentiel de persuasion. En revanche, le chiffre de 57 % de croyance en la rumeur chez ceux qui l'ont apprise par les médias doit être considéré comme très révéla teur,si ce n'est inquiétant. En effet, dans la plupart des cas, les articles de presse ont été publiés pour diffuser le démenti! Ce résultat est moins paradoxal lorsque l'on examine le corpus des dizaines d'articles de presse consacrés au démenti, et faisant écho aux démentis officiels. Ils parlent certes du démenti dans le

corps du texte, mais leurs titres rendent saillante la rumeur (20) — comme en témoigne l'échantillon ci-dessous :

- « Mickey, Superman

et

LSD. »

- « Timbres au LSD : rumeur ou réalité ? »

- « Mickey au LSD ?»

- « Le timbre Mickey au LSD

- « Autocollants au LSD : une

- « Drogue :

- « Une rumeur à la gomme. »

- « La dernière rumeur : timbre Mickey au LSD. »

- « Intox : Mickey sous LSD. »

à

Paris ? »

rumeur hallucinante. »

LSD. »

la

rumeur

des Mickey au

Une minorité de titres associe la rumeur au démenti (« Timbres au LSD : démenti catégorique de la police » ; « Tracts antidrogue à la sortie des écoles : une fumisterie »). L'examen du contenu même des articles montre que ceux-ci commencent par rappeler en détail la rumeur avant de déclarer qu'elle a été démentie par le ministère de la Santé, le Dr Olieven- stein ou la BSP. Une lecture rapide de ces articles peut ne pas parve nirau démenti lui-même. Jusqu'à présent, nous avons examiné les écueils de l'anti-rumeur en termes de réception de message : le démenti ne circule pas assez ; les articles présentant rapidement le démenti peuvent produire l'effet inverse. Mais il reste à prouver que le démenti aurait bien convaincu, s'il avait effectivement atteint sa cible. Cela fut étudié en demandant aux 931 lycéens de lire pendant cinq minutes le texte intégral du démenti de l'Éducation nationale (4). Dans l'ensemble, ce démenti influença 48 % des lycéens et laissa non convaincus 52 % d'entre eux. Mais ce résultat cache une profonde disparité entre ceux qui connaissaient déjà la rumeur et ceux qui l'apprirent lors de l'expérience, en même temps que son démenti (tableau 2). Ce démenti convainc deux tiers des ignorants mais seulement un peu plus d'un tiers de ceux qui connaissaient la rumeur. Chez ceux qui,

connaissant la rumeur, y croyaient, seuls 17 % sont convaincus par le démenti. Chez ceux qui ne croyaient pas à la rumeur, 79 % sont

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Le contrôle des rumeurs

convaincus par le démenti. Paradoxalement, le démenti a donc eu

un effet boomerang sur 21 %

la

de ceux

qui ne croyaient pas à

rumeur : après le

démenti, ils y croient !

Tableau 2 Crédibilité d'un démenti de la rumeur des tatouages au LSD selon la connaissance de la rumeur

Opinion sur le démenti Connaissaient déjà la rumeur Croient le démenti Ne sont pas convaincus
Opinion sur le démenti
Connaissaient
déjà la rumeur
Croient
le démenti
Ne sont pas
convaincus
par ce démenti
Oui (536)
38%
62%
(100 %)
Non (395)
62%
38%
(100 %)

Source : Hadjian et élève* du lycée de PierreUtte (1989).

Pourquoi ceux qui croyaient à la rumeur ont-ils été si peu convaincus par le démenti ? L'analyse du contenu des commentaires qu'ils apportèrent à leur réponse révèle plusieurs lignes de résis

tance

au démenti, plusieurs axes de contre-argumentation :

- En premier lieu, les lycéens constatent l'absence de preuves dans

le démenti. Les autorités affirment mais ne démontrent rien (« ils n'ont pas de preuve tangible » ; « il y en a bien dans les bonbons » ;

« j'attends une preuve scientifique » ; « pas de preuve concrète, statis tique ou autre »). Il est vrai que, face à la rumeur qui détaille un processus nouveau pour absorber de la drogue, le démenti ne répond pas sur le fond et utilise un argument d'autorité : le Dr Olievenstein ou la Brigade des stupéfiants.

- En deuxième lieu, beaucoup de lycéens ont le sentiment d'une

affaire que l'on cherche à

« pour fermer les yeux sur

- En troisième lieu, la drogue est pour certains quelque chose de

très dangereux, aussi « toutes les raisons sont bonnes pour avertir

les jeunes, même si c'est faux », « on n'est jamais assez méfiant ».

- En quatrième lieu, la rumeur paraît trop importante pour ne

pas être fondée. Comment une telle diffusion, depuis vingt ans, « serait-elle possible s'il n'y avait un réel péril »? ; « Pourquoi n'y a-t-il pas de vrai démenti national ? »

- Enfin, un cinquième argument émerge : les interviewés pensent

que la rumeur est fondée, car ils n'imaginent pas qui pourrait avoir intérêt à diffuser la rumeur si elle était fausse. Faute de trouver d'autres motifs à la rumeur, il n'en reste qu'un par déduction : elle dit vrai et alerte les parents.

étouffer « pour éviter les paniques »,

la

réalité

de

la

drogue »

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Jean-Noël Kapferer

Une grande partie de ceux qui avaient cru à la rumeur avaient été sensibles à l'idée nouvelle d'une absorption de LSD en léchant le timbre ou par les pores. Le silence du démenti sur ce point crée chez eux un sentiment d'insatisfaction. Ceux qui découvrent la rumeur par le démenti n'ont pas reçu d'exposé précis sur le fonctionnement de ces timbres-tatouages : leur degré d'exigence cognitive est moins

élevé. En outre, les premiers font face à un dilemme : qui croire ? Il y a duel des sources : ce que des gens très bien intentionnés m'ont appris (l'hôpital Saint-Roch, etc.) ou ce que déclare l'Éducation nationale? Celle-ci est-elle une source crédible pour un lycéen? Ne représente-t-elle pas plutôt une figure d'autorité, maternelle ou paternelle, dont l'image se veut rassurante en toutes circonstances? Au contraire, chez ceux qui découvrent la rumeur et son démenti en même temps, les sources du démenti ont le monopole de la parole. Les raisons de résistance au démenti examinées ci-dessus ne sont pas spécifiques aux lycéens comme en témoignent les interviews sui

vantes.

latte déclare sa méfiance face au démenti : « Je n'ai pas été surpris que ce soit démenti, car si l'on assimile ça aux problèmes de la poli tique, c'est un peu la même chose. Lorsque quelqu'un dit quelque chose et que cela gêne, immédiatement l'on fait un démenti. Je ne sais pas si le démenti est très vrai ou si ça a été fait parce que cela inquiétait les gens. Je ne vois pas du tout pourquoi je croirais davan tagele démenti plutôt que le tract. » Le chef de l'école des sapeurs- pompiers de Bollène déclare, quant à lui : « Par expérience, j'ai pu constater que les organismes officiels minimisent les bruits pour ne pas affoler les gens. On prendra l'exemple de Tchernobyl voulu minimiser. » Que conclure de ce cas ? Le démenti fut trop discret et ne prit en compte aucun des cinq contre-arguments potentiels de ceux qui avaient déjà été touchés par la rumeur. En tout état de cause, le poids des sources dites « officielles », le seul argument d'autorité ont été largement insuffisants dans un domaine où beaucoup estiment que l'on ne fera jamais assez pour avertir parents et jeunes. Un autre démenti eût-il pu être plus efficace? La contre-rumeur ne doit-elle pas aller au-delà du démenti ? Nous l'examinerons dans la seconde partie de cet article.

Ainsi, le chef des travaux du lycée professionnel de Pierre-

on a

2. La rumeur Adjani : la réussite de Vanti-rumeur.

Le 18 janvier 1987, au journal télévisé de TF1, à l'heure de plus grande écoute, Isabelle Adjani vint en personne démentir les

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Le contrôle des rumeurs

rumeurs les plus folles courant sur son état de santé. Pour cer tains même, l'actrice serait bel et bien morte, d'aucuns allant jusqu'à citer le numéro de la chambre de la défunte star à l'hôpi talde La Timone ou à Montpellier. Depuis plusieurs semaines, les rédactions et les salles de presse étaient sous le coup de la rumeur, mais rien n'avait filtré à ce jour dans les médias. Pourt ant, la pression allait croissant. Après avoir disparu quelques semaines dans un black-out total, l'actrice décida de reparaître et de frapper un grand coup. La radio et le Journal du Dimanche avertirent de sa présence à la télévision ce soir-là. Accompagnée du Pr Raymond Villay, président de l'Ordre des médecins, Isabelle Adjani démentit toutes les rumeurs courant sur son état de santé (sans les citer) et annonça sa volonté de poursuivre en justice tous ceux dont l'enquête révélerait qu'ils furent à l'origine de la rumeur. Le Pr Villay confirma que, après examen, l'actrice était dans un état de santé satisfaisant. En tout, le démenti dura moins de dix minutes - d'une intensité rare, l'actrice étant visiblement émue d'être amenée à se présenter en public pour faire taire des itions et rumeurs. Dans les semaines qui suivirent, il n'est guère de télévision, de radio, de journal, de magazine grand public qui n'aient donné un large écho à ce démenti. Tous les médias, sans fausse note, se sont mobilisés pour défendre la star et fustiger les adeptes des fausses rumeurs. L'actrice bénéficia ainsi d'une couverture médiatique exceptionnelle, relayée involontairement par la sortie de l'ouvrage de l'auteur consacré à l'analyse des rumeurs. Beaucoup d'opinions divergentes ont couru sur l'efficacité de cette action anti-rumeur.

Or, trois semaines après l'intervention télévisée de l'actrice, entre le

9

sonnes

démenti national (10). Il est fréquent de constater que l'anti-rumeur n'atteint pas son

public. Dans le cas présent, au contraire, 38 % des Français avaient regardé Isabelle Adjani lors de son démenti télévisé, 22 % lurent

des articles de presse dans

entendirent aussi parler à la radio, 12 % se trouvèrent dans des dis

cussions

des interviewés déclarèrent ne rien connaître de cette rumeur. La campagne avait fait exploser l'abcès en diffusant largement la rumeur avec son démenti.

et le

20 février 1987,

un sondage était entrepris sur 1 823 per

de 18 ans et plus afin de mesurer les effets de ce cas rare de

les semaines qui suivirent, 28 % en

où le sujet fut abordé. Au moment de l'enquête, seuls 15 %

Nombreux sont ceux qui ont critiqué

cette campagne

ant

irumeur sur ce point : l'actrice n'allait-elle pas trop diffuser la

109

Jean-Noël Kapferer

rumeur auprès de ceux qui ne la connaissaient pas. Le démenti a effectivement fait connaître la rumeur à 57 % des Français. Au moment du démenti, la rumeur était déjà connue d'un quart des Français (26 %), mais ce chiffre n'en serait pas resté là, étant donné la croissance de la rumeur. Il était donc temps de réagir. La rumeur ayant une diffusion sélective, quelles étaient les personnes les plus au courant de celle-ci, avant le 18 janvier 1987? L'analyse des croisements socio-démographiques révèle que la rumeur était surtout connue chez les jeunes (36 % de connaissance chez les moins de 25 ans), dans les catégories aisées (41 % chez les professions libérales et cadres supérieurs), dans la région parisienne (35 %) et dans le Sud-Est (32 %). On constate à nouveau une plus forte pénétration de la rumeur chez les plus éduqués. La rumeur avait convaincu 23 % de ceux qui la connaissaient, 35 % n'y croyaient pas et près de 40 % n'avaient pas d'opinion. Comparée à la rumeur précédente sur les timbres- LSD, la rumeur Adjani était moins persuasive : elle ne reposait que sur le bouche à oreille et laissait la majorité dans l'indéci sion.C'étaient les plus jeunes qui y croyaient le plus (34 % de croyance chez les moins de 25 ans). Quels furent les résultats de la campagne anti-rumeur chez ceux qui avaient tout appris lors de celle-ci? 51 % d'entre eux crurent le

démenti, 7 % déclarèrent ne pas le croire et 39 % hésitèrent à se prononcer : l'actrice est-elle ou non en bonne santé ? Fait significat if,ces chiffres varient selon le média : 61 % de ceux qui ont tout appris en la regardant à la télévision crurent le démenti. Le fait de

voir la star et le Pr Villay fut plus persuasif

récit de l'émission ou d'en entendre parler. L'émotion visible de l'actrice a contribué à renforcer l'impression de véracité de son propos. Quels furent les effets de l'anti-rumeur chez ceux qui connais

saient la rumeur? Comme le montre le tableau 3, ces

dépendent de l'opinion des interviewés avant le 18 janvier 1987. Seule une moitié de ceux qui croyaient la rumeur change d'opinion. Le démenti, en revanche, emporte l'adhésion de trois quarts des indécis. On voit bien que l'effet du démenti porte surtout sur ceux qui, connaissant la rumeur, soit n'y croyaient pas, soit ne savaient que penser. Globalement, on retrouve avant et après le démenti le même pourcentage de personnes croyant la rumeur (23 % vs 27 %), mais ce ne sont pas les mêmes personnes. Le démenti a redistribué les opinions.

que le fait de lire un

effets

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Le contrôle des rumeurs

Tableau 3 La rumeur Adjani : les effets du démenti chez ceux qui connaissaient la rumeur (N = 483)

Opinion après le démenti Opinion avant le démenti Croient toujours la rumeur Ne croient plus
Opinion après le démenti
Opinion avant
le démenti
Croient toujours
la rumeur
Ne croient plus
la rumeur
Croyaient
la
rumeur
(23 %)
Sans opinion (40 %)
50%
50%
(100 %)
27%
73%
(100 %)
Ne
croyaient
pas
la
rumeur (35 %)
17%
83%
(100 %)
27%
69%

Quelles conclusions tirer de ces données? D'une part, l'anti- rumeur menée par l'actrice a pénétré largement dans la population. D'autre part, à la fin de la campagne, une minorité de personnes continuait à croire à la rumeur. Certes, le groupe des indécis et hési tants restait important en nombre, mais la majorité est désormais du côté de l'actrice. Surtout, en matière d'anti-rumeur, il convient de distinguer deux objectifs : convaincre et faire taire. La rumeur, rappelons-le, est un

parler collectif: son contraire est le silence. Si, par scepticisme ou manque d'intérêt, une partie des interviewés se présente comme indécise, la campagne d'Isabelle Adjani n'en a pas moins atteint son but comportemental : faire taire les rumeurs. En effet, en bénéfi ciantdu soutien unanime des médias, l'actrice parvint à reprendre l'initiative de la communication : la charge de la preuve est désor

mais dans

la rumeur Adjani en public : on en a tellement parlé qu'en reparler, c'est apparaître obsédé, malveillant ou commère. Le parler n'est donc plus socialement gratifiant sur ce sujet. De fait, on n'en parle plus depuis lors. L'action de la star a aussi impliqué les médias :

ayant pris parti contre la rumeur, ceux-ci ne risquent pas désormais de dire l'inverse. Quand on connaît le rôle des médias dans la diffu sion de rumeurs, cette source d'extension est désormais tarie. Pourquoi l'action d'Isabelle Adjani fut-elle plus efficace que celle relative au tract des timbres-LSD ? La première fit largement appel aux médias et préféra rendre publique la rumeur pour plus vite en terminer. Il est vrai que, lorsque dans un corps social tout le monde connaît la rumeur, un de ses motifs essentiels de circulation dispar aît.La première est aussi moins impliquante pour le public (9). Le problème est extérieur : croire ou ne pas croire n'engage pas les

la partie adverse. Or, il est devenu malséant de parler de

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valeurs centrales des individus. Les dangers de la drogue sont autre ment plus concernants. Très sensibilisé à ce problème, le public peut être prêt à admettre que le tract des timbres-LSD n'est pas la vérité, mais continuera à croire qu'il exprime bien une vérité : il faut se méfier de la drogue, et l'on ne sera jamais assez méfiant face à l'imagination des trafiquants. Enfin, alors que le démenti de l'Éducation nationale laissait inex pliquée l'origine du tract, ses motivations supposées, l'actrice avertit qu'elle poursuivrait ceux et celles qui étaient à l'origine de la rumeur. Le Pr Villay renchérit en annonçant qu'une enquête serait menée dans le milieu médical — qui ne manqua pas, il est vrai, de participer à la rumeur et de s'enorgueillir ici et là de détenir des informations confidentielles sur le diagnostic médical ou l'état d'avancement de la prétendue maladie.

II. QUELQUES EXPÉRIENCES CRUCIALES

Plusieurs courants de recherche psychosociologique, bien que ne portant pas spécifiquement sur les rumeurs, fournissent un éclai rage indispensable sur l'anti-rumeur et l'efficacité des démentis. Voici quelques expériences significatives, ainsi que leurs implicat ions.

7. La persévérance des fausses impressions.

En 1975, Lee Ross et ses collègues (15) demandèrent à leurs étu diants de juger vingt-cinq paires de lettres et d'indiquer chaque fois laquelle des deux avait été écrite par une personne qui s'était effe ctivement suicidée. Après chaque choix, l'étudiant recevait un feed back lui indiquant si son choix avait ou non été correct. A la fin de la tâche, chaque étudiant devait se noter lui-même en termes de capacité à distinguer les vraies et fausses lettres. Après cette réponse, l'expérimentateur annonçait qu'il s'agissait en fait d'une expérience dite de « faux feed-back », le feed-back donné après chaque choix étant totalement aléatoire et n'ayant aucun rapport avec le succès ou l'insuccès du choix. Après ce « debriefing », on demanda à nouveau à chaque étudiant de se noter en termes de capacité à distinguer les vraies et fausses lettres. Paradoxalement, les sujets continuèrent à se noter comme si le feed-back avait été vrai, alors même qu'ils décla-

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Le contrôle des rumeurs

raient croire le debriefing et le fait que le feed-back était faux. Cela a créé un courant de recherche connu sous le nom de « persistance des impressions reposant sur une information dont on sait qu'elle est fausse ». Entre le debriefing et le démenti, il n'y a qu'une différence de terminologie, aussi ces expériences ont-elles un intérêt crucial pour l'anti-rumeur. Constater un phénomène est une chose, l'expliquer en est une autre. Sur un plan théorique, la théorie du traitement de l'informa tionrend compte de ce phénomène (18). Pour celle-ci, lorsqu'ils sont interrogés sur eux-mêmes, les étudiants utilisent les informat ionsqui leur viennent en mémoire à cet instant. Or, le démenti ne supprime pas de leur mémoire les impressions qu'ils ont eues tout au long de l'expérience des vingt-cinq choix. Même s'ils savent que ces impressions ne sont pas fondées, elles sont le seul élément tan gible sur lequel fonder leur auto-évaluation. Elles ont une influence, de ce fait, malgré les réserves qui les entourent. Notons que dans cette expérience les étudiants doivent se noter sur une tâche nouv elle, à propos de laquelle ils n'ont d'autre information que celle qu'ils ont acquise pendant l'expérience. En matière de rumeurs, cela correspond à une situation où la seule chose que l'on connaît d'une personne, d'une société ou d'un produit, est ce qu'en dit la rumeur. C'est le cas des sociétés sans notoriété ou image (comme, par exemple, Procter and Gamble). La théorie de l'attribution rend aussi compte du phénomène de persistance des impressions, malgré le caractère faux des informat ionssur lesquelles elles se fondaient (16). Selon cette théorie, rece vant une information sur quelqu'un (par exemple, via la rumeur) les sujets génèrent en eux-mêmes des « attributions », des pensées visant à cerner avec précision la personnalité ou la vraie nature de ce quelqu'un. Ces elaborations cognitives partent certes de la rumeur, mais vont au-delà. Elles acquièrent une certaine indépen danceavec le temps et résistent donc quand on apprend que l'info rmation de départ était fausse. Cette théorie rend certainement compte d'une partie du phénomène de persistance des impressions, mais pas de son intégralité. En effet, récemment, D. Wegner et ses collègues (19) ont montré que les impressions étaient aussi affectées par un feed-back dont les étudiants savaient à Vavance qu'il était faux.

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2. La transparence des démentis»

Dans son expérience calquée sur celle de Ross et al., Wegner annonce aux étudiants avant l'expérience que les feed-back qu'ils recevront après chacun des vingt-cinq choix n'ont aucun rapport avec le résultat réel de leurs choix mais sont prédéterminés (19). En fait, la moitié des étudiants reçoit des feed-back d' « erreur », l'autre moitié des feed-back de « réussite ». Bien qu'ils surent à l'avance que ces feed-back étaient faux, ils furent influencés par ceux-ci : les étu diants du premier groupe se jugèrent moins habiles que ceux du second groupe. Cette expérience montre que la perméabilité du démenti ne dépend pas du moment où il est reçu : lorsque les sujets reçoivent le démenti avant les informations démenties (le feed-back), ils n'en sont pas moins influencés par elles. En matière de rumeurs, cela correspond à toutes les situations où le public entend d'abord le démenti, voire apprend la rumeur à l'occasion de son démenti. Tout se passe comme si le public lisait à travers le démenti. Comment expliquer ce phénomène? Constatons d'abord son caractère général. Dans une intéressante expérience, Snyder et White (17) présentèrent une personne X. de deux façons :

- affirmative (« X. est introverti »)

- et par démenti (« X. n'est pas extraverti »).

Puis ils proposèrent un ensemble d'informations au choix pour mieux connaître cette personne. Le groupe à qui on avait présenté X. de façon affirmative demanda surtout à consulter des informations confirmatoires (des preuves de son introversion). Le groupe à qui on avait présenté X. par démenti demanda surtout à consulter des informations infirmant le démenti (des preuves qu'il est bel et bien extraverti). Il semble donc que, pour évaluer les véritables qualités d'une personne, la stratégie d'acquisition d'informations ne soit pas la même dans le cas d'une présentation directe ou dans celui du démenti. Dans cette expérience, les sujets ont cherché à démentir le démenti, à confirmer l'impression démentie. Le démenti, loin de masquer l'impression (« X. est extraverti »), semble conduire au contraire à une focalisation sur ce trait. La source de cet effet tient en partie aux inferences faites par le public face à un démenti. Il se demande quelle en est la motivation ? C'est ce que montre l'expérience de B. Yandell (21). Celui-ci présenta à 160 étudiants l'une des deux cassettes suivantes : la première pré sentait une personne (M. X.) de façon neutre, la seconde accusait

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M. X. d'avoir volé une machine à écrire. Une partie des étudiants

entendit, après, M. X. confesser avoir volé la machine ; l'autre partie l'entendit nier avoir volé cet objet. En tout, quatre conditions expé rimentales avaient donc été créées : après avoir écouté ces cassettes, les étudiants devaient estimer le degré de culpabilité de M. X. Comme le montre le tableau 4, ce sont les confessions de M. X. qui le font percevoir le plus comme coupable. Les étudiants qui enten dirent M. X. démentir après qu'il eut été accusé le jugèrent moins coupable (4,84). En revanche, ceux qui l'entendirent démentir sans avoir été accusé (présentation neutre) le jugèrent presque aussi cou

pable

L'auteur constate ainsi que ceux qui clament leur innocence sans avoir été accusés sont perçus comme coupables. Cela s'explique par les inferences causales suscitées par le démenti. Lorsque le démenti suit une ~ accusation, celle-ci explique celui-là. En revanche, un démenti non causé par une accusation laisse un doute quant à sa raison d'être. Tout se passe comme si le sujet s'attendait à être accusé. Le fait d'être autant sur la défensive paraît suspect aux observateurs, qui n'hésitent pas alors à juger la personne coupable.

(7,05) que s'il avait avoué!

Tableau 4 Ceux qui clament prématurément leur innocence sont perçus comme coupables

Impression de culpabilité selon l'attitude de la personne Démentir Confesser Accusée 4,84 7,38 Non accusée
Impression de culpabilité
selon l'attitude de la personne
Démentir
Confesser
Accusée
4,84
7,38
Non accusée
7,05
7,16

(NoteSonne:: unYandelchiffre(1979).élevé indique une perception de culpabilité.)

Ainsi, le moment du démenti est un choix délicat. Démentir trop

tôt, alors

d'entraîner l'effet négatif ci-dessus. Démentir tard, alors que le corps social aura solidifié ses impressions, forgées par la rumeur qui aura eu le monopole de la parole, risque d'être inefficace. Les expériences sur les effets des insinuations publiées par la presse sur la réputation des hommes politiques sont aussi révélat rices. D. Wegner et ses collègues présentèrent quatre types de manc hettes de presse sur un homme politique fictif (20) :

que la rumeur

n'est qu'un

bruit localisé,

risquerait

- une manchette affirmatoire : « Bob Talbert est lié à la Mafia » ;

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- une insinuation : « Bob Talbert

est-il lié

à

la Mafia ?

» ;

- un - une manchette neutre : « Bob

démenti : « Bob

Talbert

n'est

pas lié

à

la

Mafia » ;

Talbert arrive en ville. »

Puis on mesura l'image de Bob Talbert auprès des quatre groupes ayant chacun vu une manchette différente. Comme le montre le tableau 5 ci-dessous, l'impression négative est bien créée par la déclaration affirmative, suivie par la question relative au lien entre Bob Talbert et la Mafia. Bien que moins négative, l'image laissée par une formulation sous forme de démenti n'en est pas moins dif férente de celle créée par la formulation neutre (différence significa tivesur le plan statistique). Le démenti laissa une trace négative.

Tableau 5 Influence des styles de présentation sur l'opinion du public

Image d'un homme politique induite par la forme du titre des articles de presse Crédibilité
Image d'un homme politique induite
par la forme du titre des
articles de presse
Crédibilité
du journal
Affirmation
Question
Démenti
Neutre
Forte
4,65
4,28
3,54
2,84
Faible
4,12
3,97
3,56
3,12

(PlusSourcela: Wegnernote est etélevée,d (1981).plus l'image de l'homme politique est négative.)

CONCLUSION

Fondamentalement, ces expériences démontrent que les impres sionsniées traversent les démentis. A la différence des ordinateurs, l'homme a du mal à effacer une information une fois celle-ci acquise. D'une façon générale, loin d'effacer une impression, le démenti accompagne, voire ajoute, une impression (qu'il cherche à cacher). La psychologie cognitive nous enseigne que l'homme ne soustrait jamais d'informations; il ne peut qu'en ajouter. L'anti- rumeur doit s'inspirer de ce constat essentiel. L'échec du démenti du tract des timbres-LSD tient à ce qu'il n'était qu'un démenti. La stratégie d'Isabelle Adjani fut d'ajouter au démenti une insinuation sur l'origine et les motivations de ceux qui seraient à l'origine de la rumeur (procès leur serait intenté). Les

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spécialistes des relations publiques le savent d'expérience : on attaque mieux une rumeur en lançant une contre-rumeur, c'est-à- dire d'autres hypothèses, d'autres thèses sur le sujet. A Orléans, en présentant la rumeur comme le produit des forces réactionnaires et antisémites, tapies depuis l'après-guerre, on a accrédité la thèse d'un quasi-complot : cela a modifié le statut de la rumeur. De porteuse de révélations, elle est devenue porteuse de honte. Les parleurs ont été ainsi réduits au silence.

Jean-Noël Kapferer HEC Fondation pour l'étude et l'information sur les rumeurs

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