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Magazine à dessein philosophique • N°6, Mars 2009

Les Passions Les Passions


Les Passions
Sommaire
3 L'É d
it orial de Marc He
nry
4 Le cou
rrier des lecteurs
Qu
6 i sont-elles par Julia Vallet

9 À l
e
'écoute d s Passions par Benjamin Racine
P a ssi
11 on par Astrid Schumacher

13 B e r t ra n
d Russell par Pierre Wi
llaime

15 Fr u it d e la P a s si on p a r Ma
rc Henry

19 Le jeu d es p
as s ions d a ns
la t rag é d ie
gr e c qu e p a r
C y r il Sallio
21 L'amo Passion Benjamin Racine
ur par
t

26 Un article de Loïc Sautron


27 Un article de Julia Vallet

29 e f fable par Astrid S


L 'i n chumacher

30 ssions par Louis Ramos-Ibanez


Bann es soient les pa
i
Exer o p hi e »
32 cice de style «E x é c r a bl e p h i l o s
P e tr a
3
33 Werlé "histoires naturelles"

Louis Ramos-Ibanez
Rédaction :
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

Jean-Éric Gerardin
Conception graphique et
Directeur de la publication : Noé réalisation :
Hocquard Pierre Willaime
Rédacteurs : Louis Ramos-Ibanez (image pour la
Astrid Schumacher première de couverture)
Cyril Salliot
Édité par l'Association Rayon Philo Julia Vallet Impression :
Marc Henry
regroupant des étudiants en philosophie MGEL (Mutuelle générale des
Loïc Sautron Étudiants de l'Est)
à l'université de Nancy2 Pierre Willaime 44, cours Léopold
Benjamin Racine 54 000 Nancy
2
Éditorial

« Il ouvre, lève, suspend la séance ;


il mène les débats […], détermine
l'ordre des orateurs ; il donne seul la
parole ; il peut ordonner la réserve des
Qui a déjà consacré ne serait-ce qu’une
heure de son précieux temps à l’écoute
ou à la vision d’un débat réunissant des
hommes politiques a certainement
articles et amendements ; il veille au ressenti une douce amertume citoyenne
respect du Règlement, ainsi que des l’envahir. Les passions des hommes,

Marteau
dispositions constitutionnelles ou lorsque ceux-ci s’assemblent afin
organiques ; il veille à la discipline dans d’éprouver leurs vues respectives sur ce
l'hémicycle ». Cette définition est celle que pourrait être le bien commun, sont
du président de l’Assemblée Nationale. généralement trop acerbes, trop présentes
Ce fonctionnaire est chargé, notamment, ou trop futiles pour qu’un quelconque
de veiller à la discipline au sein des effet bénéfique ne puisse en sortir. Si les
séances publiques. Chose étrange s’il en passions corrompent l’esprit des hommes,
est, cette personne, afin de lutter contre elles n’en corrompent pas moins leurs
les passions démocratiques, est armée… échanges. Peut-on dès lors concevoir
… d’un marteau. La conception idéale de l’échange politique sur un mode
l’échange politique rationnel est devenue dépassionné ? Pourquoi arme-t-on le
un lieu commun : la seule présence du bras du président d’un objet usuel si
marteau en la chaire d’un président grotesque ? Présence mystérieuse de cet
d’assemblée nous rappelle que les instrument au sein d’une assemblée
hommes sont faillibles, s’emportent et se composée d’âmes rationnelles. Cet objet
plaisent à cela. Mais, à l’heure de la insignifiant, servant à clouer au pilori le
brouhaha incessant d’une assemblée
vociférante, réifie tout le paradoxe
politique du genre humain.
Le jour où nous regarderons le marteau
du président d’assemblée avec le même
étonnement que l’on peut avoir face à
une relique du passé n’est pas encore
arrivé. J’espère le vivre. Après
l’enterrement de la hache, puis, plus
récemment, celui de la faucille, viendra
certainement l’heure funeste du marteau.
Béni sera ce jour.
Rassurons et, mieux, encourageons
l’homme désirant se dessaisir de son
outil : qu’il sache que l’obstacle ultime
du genre humain sera certainement
moins technique que politique.
Marteau

Marc Henry
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

médiatisation de la parole politique, la


question d’une éthique, d’un idéal de
bienséance est sans nul doute à poser.

3
Réaction à propos du précédent numéro Courrier des lecteurs

Bonjour, prophète révolté de la Beat Generation".


Je suis au regret de vous dire qu'à travers ce magazine,
Mon propos n'aura pour unique but que de souligner le vous ne faites que confirmer l'idée communément
caractère excessivement pédant de votre magazine. Je admise que la philosophie est un domaine réservé aux
vous prie cependant de ne voir aucune animosité dans petits bourgeois et fils à papa capricieux pour qui le
mes critiques. summum de la révolte consiste à voter à gauche quand
J'ai bien conscience du fait que vous êtes apprentis ses parents penchent à droite.
philosophes et que vous avez à coeur de partager et
d'étaler votre savoir. Mais, est-il nécessaire d'employer Cordialement,
un ton si prétentieux, d'user de terminologies qui n'ont
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

de sens que dans votre domaine d'étude, et auxquels J.K.


nous autres, pauvres profanes, n'y entendons
absolument rien. Me considérant moi-même, je l'espère
à raison, comme un tant soit peu érudit, vos articles
m'ont ainsi agacé, et particulièrement celui intitulé "le

Réponse
4
Pédante, la Flèche du Parthe ?

La critique porte semble-t-il sur deux points Relativement au ton employé, nous
radicalement différents bien qu’ils paraissent liés : pouvons tout d’abord garantir qu’être méprisants ou
d’une part l’emploi d’un jargon philosophique pédants n’est évidemment nullement notre intention.
difficilement accessible aux non initiés, d’autre part le Deux raisons peuvent expliquer ce sentiment ressenti
ton général du journal qui manifestement peut être lors de la lecture. Tout d’abord, nous sommes tous
perçu par les lecteurs comme prétentieux, voire
des rédacteurs amateurs, souvent plus compétents en
méprisant… Nous allons tenter ici de vous apporter
philosophie que dans la maitrise de l’écriture, c’est
des réponses satisfaisantes.
dire… Aussi, ce qui peut être perçu comme du mépris
La flèche ne cessera pas d’employer une
n’est peut être que de la maladresse, des tentatives
terminologie qui n’a de sens qu’en philosophie du fait
infructueuses d’introduire du style dans nos articles.
même qu’elle est une revue de philosophie. On ne

Réponse
Ensuite, en philosophie, défendre une thèse est un
reprocherait pas à un magazine de médecine de parler
engagement fort, pour convaincre, la pertinence des
d’ hallus valgus ou d’algodystrophie. La philosophie,
arguments doit être affirmée avec vigueur, ainsi
contrairement à une idée répandue, n’est pas une
l’auteur doit être dans une large mesure sûr de lui et
divagation de l’esprit au sein de laquelle il est possible
de son argumentation, de sorte que des expressions
de tout dire, de la façon que l’on veut ; elle est une
du type « je pense humblement que… » ou encore
activité rationnelle qui, dans la mesure du possible,
«… mais je peux me tromper » n’ont guère leur place
prétend accéder à la vérité. Aussi, même une
au sein d’un texte philosophique, si ce n’est dans un
vulgarisation de la discipline ne pourrait faire
but rhétorique peut être moins respectueux encore du
l’économie de l’emploi rigoureux de certains concepts
lecteur que l’objet du reproche qui nous est fait.
dont la maitrise nécessite apprentissage et réflexion
Cela étant dit, l’ensemble de la rédaction
sous peine de ne plus être de la philosophie. Un texte
vous remercie de lui avoir fait part de votre
philosophique ne se comprend jamais à la première
sentiment, le regard critique de l’ensemble des
lecture. Cependant nous retiendrons de cette critique
lecteurs étant le bienvenu.
la nécessité de mieux expliquer certains termes
compliqués en les reformulant (dans la mesure du
La rédaction de la flèche
possible) ou encore en leur associant des exemples.

«Si on ne comprend pas ce que disent un mathématicien ou un physicien,


on admettra généralement que c'est peut-être faute de disposer de la

Si vous aimez la pédanterie, rendez-vous p.32


formation et des connaissances techniques nécessaires. Mais si on ne
comprend pas ce que dit un philosophe, cela ne peut être que parce
qu'il ne fait pas ce qu'on est en droit d'attendre de lui.»

Jacques Bouveresse, La demande philosophique - Que veut la philosophie


et que peut-on vouloir d'elle ?, L’Éclat, 1996, p.24

Des remarques, réactions, désaccords ?


Lecteurs, cette rubrique est vôtre.
Adressez vos lettres au
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

Courrier des lecteurs, La


Flèche du Parthe - Rayon Philo
Université Nancy 2,
23 Boulevard Albert 1er,
54 015 NANCY CEDEX
Ou envoyez un courriel à rayonphilo@yahoo.fr
5
Dossier : Les Passions

Par Julia Vallet


Qui sont-elles ?
Sans elles, tu serais oubli, tu ne te possèdes pas.
Sans elles, tu serais barque sans rame sur rivière déchaînée.
Avec elles, tu serais maîtrise au bonheur d’un regard.

Chacun de nous sait qu’il en possède au moins une…


Tu les as enterrées si profondément que tu pourrais penser ne plus jamais pouvoir les
retrouver. Tu pourrais même croire qu’elles sont mortes. Que tu les as assassinées alors
qu’elles dormaient encore. Tu penses peut-être qu’elles ont pourri à cause des excessifs
interdits que tu imposes à ton imagination, que tu exerces sur tes désirs et sur tes rêves.
Evanouies, avec le temps pris pour apprendre à ne plus les voir.
Fanées et fétides, tu as réussi à les oublier. A les perdre dans un coin de toi-même.
Elles sont bannies, emprisonnées, cachées, chassées, barrées, interdites.
Pourtant elles sont toujours là…. Impérissables. Elles coulent sous ta peau… Même
si tu es devenu aveugle.

En cas d’échec de la procédure d’oubli,


Elles ont, petit à petit, pris toute la place, écrasant tout ce qu’il y avait autour. Sans
laisser la possibilité à d’autres choses d’évoluer avec elles : tu as négligé l’ampleur qu’elles
pouvaient prendre.
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

6
Qui sont-elles ?

Quand elles t’envahissent, elles ne transportent que la douleur d’une vie passive. La
souffrance d’un souffle qui ne respire plus par lui-même.
Quand tu les as laissées t’enivrer, elles s’accaparent du pouvoir sur ta vie. Elles
gouvernent tes pensées, dirigent tes actions. Tu es dominé par l’incontrôlable de la
violence qu’elles atteignent. Elles te noient, te broient, t’étouffent et te soumettent à
leurs irrésistibles caprices. Sans même t’en rendre compte, elles t’éloignent de ta
réalité/ vérité. Elles t’aveuglent, te bornent.
Prisonnier dans leur théâtre d’illusion, tu es réduit à jouer un rôle qui n’est pas le
tien.
Tu ne peux vivre constamment dans la fantaisie et l’insupportable confusion qui ne te
montrent qu’un mirage de ce que peut t’apporter la vie.
Sous leur contrôle total : tu es traîné par tes désirs voilés. Entraîné par tes envies
vides de/sans raison.

En cas de maîtrise d’un processus d’intégration,


Elles déversent patiemment ses lentes coulées d’essence…
Tout le monde ressent la chaleur de leur énergie, blottie au plus profond. Sa source
jaillissante.
Elles sont le tremplin qui te projette là où tu n’aurais jamais osé espérer atterrir un
jour.
Si tu les comprends, si tu les maîtrises, elles deviennent plus qu’une simple force…
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

Tu les verras grandir, évoluer vers plus puissant qu’elles-mêmes. Elles te donneront le
pouvoir de te surpasser. De te porter à l'excellence et au bonheur. Si tu en uses avec
tact, elles te poussent à jouer la vie plutôt qu’à la subir. A prendre des risques, à
t’épanouir dans ton identité. Elles sont la différence que l’on voit briller au fond de
ton regard. Elles sont l’impulsion et la spontanéité qui te fait aimer vivre. Elles sont
l’élan qui te pousse, toi, homme, à te réaliser.

7
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

8
par Benjamin Racine
À l'écoute des
Passions

Q
ue nous disent nos ce qu'il m'arrive car connaître le mal qui nous affecte, c'est
passions ? J'entends déjà déjà commencer à le maîtriser. Voyant que mon angoisse
ricaner les plus monte sans raison apparente, je cesse toute activité, prend
analytiques cerveaux : mon pouls, m'allonge, du Sigur Ros dans les oreilles, et
mais qu'est-ce qu'une tâche de respirer de manière ample et profonde. Je me
passion ? De plus une calme. Tenter d'ignorer mon angoisse n'aurait rien arrangé,
passion ne peut rien dire, lorsque le corps nous fait signe, mieux vaut l'écouter, car
elle n'a pas de bouche ! A nous sommes les plus à même de le comprendre. Mon
ceux là, je leur réponds médecin ne voit en moi qu'une équation de symptômes
qu'une passion n'a pas qu'il tente de résoudre, il ne connait ni l'histoire ni
non plus d'oreille pour l'environnement dans lesquels j'évolue.
entendre leurs Attention, je ne dis pas que la médecine est un
divagations absurdes. Et charlatanisme, ni que le pouvoir de la volonté peut
pour ce qui est de la définition de la passion, en voici une nettoyer les métastases. La connaissance que j'ai du mal
parmi tant d'autres : passion, du latin passio, action de qui m'affecte me permet de le cerner et donc de composer
supporter, de souffrir : passion comme phénomène passif de avec en identifiant son rayon d'action. Toutes les thérapies
l'âme, c'est à dire qui est subi. Nous étendrons le concept peuvent expliquer un même mal de leur point de vue. Allez
jusqu'au corps, en tant que le corps subi un affect voir un cardiologue, il vous dira que c'est le cœur, un
(pathologique, physiologique, ou autre manifestation homéopathe, il vous donnera des placebos, un
somatique). psychanalyste vous dira que cela prend source dans le
Mais trêve de bavardage, cette causerie porte plus refoulement de vos pulsions, Schwartzenberg vous dira que
sur ce que nous pouvons faire des passions que de ce que vous allez mourir... Ma connaissance de ce que je subis ne
nous en savons, d'où une définition large. Nous avons vu, sert pas tant à guérir qu’à pouvoir continuer de réaliser
lors de la passion amoureuse, que nous pouvions ranger mes potentialités malgré la maladie.
dans la case des passions diverses excitations de notre Évidement, il est des cas où la maladie est
passivité comme l'angoisse, la joie, la tristesse, en un mot : irréversible, mais pour le reste, il nous est possible de
nos humeurs, nos états d'âme. Et quelle est la passivité du sublimer nos perturbations. Il en va ainsi dans la sagesse
corps ? Maladie, virus, infection bactérienne, lupus... stoïcienne (1) à travers l'epimeleia heautou (le « souci de
Toutes les agressions contre lesquelles soi-même »). Être au courant de ce qui me perturbe est un
premier pas dans le
notre corps tente de nous prémunir.
Notre être est constamment
«Le Hammering Spleen (...) contrôle de l'affect.
sujet à transformations internes. J'en lorsque le sujet plonge dans Et cela peut se faire
de diverses manières
fis l'expérience il n'y a pas si
longtemps que cela. Je tombai alors l'Hadès de sa mélancolie pour possibles, selon les
inclinations de
malade, sujet à un stress chronique et y vaincre ses démons.» chacun. Montaigne
à des montées d'angoisses. Que m'ont
appris ces « passions » d'anxiété ? écrivait un journal au
Que notre corps ne cesse de nous envoyer des signaux sur travers duquel il conjurait ses maux. Tous les écrits de
nous-mêmes, nos états d'âmes, notre santé, nos sentiments. Nietzsche sont des victoires sur la maladie qui le plombait.
Est-ce psychologique ou biologique, je n'en sais rien, mais Robert Wyatt, batteur de Soft Machine devenu
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

les faits sont là. Lorsque mon cœur accélère son rythme, paraplégique, a changé d'instrument et s'est consacré au
que ma respiration se fait difficile, que l'angoisse stresse piano et au cornet à pistons. « Ce qui ne me tue pas me
l'ensemble de mon corps, mon cerveau comme mes rend plus fort » écrit Nietzsche. L'écriture, l'art, est un
muscles, mon corps me signale que quelque chose ne va moyen comme un autre, la danse, le sport peuvent en être
pas, certes, mais surtout il me fait voir qu'il réclame de un. Personnellement, dans cette période de stress, je n'ai
l'attention. jamais été aussi apaisé que lorsque je faisais de la musique.
Mon corps me fait violence et me force à me On peut combattre un mal par une action mais
concentrer sur lui, prendre conscience de ma respiration, aussi au travers d'une autre passion plus forte. Ainsi, le mal
des palpitations de mon cœur, pour m'aider à comprendre peut être mis en parenthèse par la joie. Lorsque l'âme est

9
À l'écoute des Passions

«Ma connaissance de ce
que je subis ne sert pas
tant à guérir qu’à pouvoir
continuer de réaliser mes
potentialités malgré la
maladie.»
joyeuse, elle est moins encline à pâtir donner une plus grande lucidité sur meilleur moyen de ne pas décliner.
des « passions tristes », des affects ce qui nous affecte. J'appelle cela le Quant aux romantiques qui
négatifs, ou de la maladie. Le rire est Hammering Spleen, « le spleen à voudront vivre au travers de leurs
de fait un moyen d'écarter, au moins coup de marteaux », lorsque le sujet passions, ils le pourront, mais qu'ils
temporairement, la maussade gravité plonge dans l'Hadès de sa mélancolie soient avertis : ce style de vie est
d'une dépression ou d'une maladie pour y vaincre ses propres démons. extrêmement éprouvant. Exposer le
(de même, on ne répétera jamais L'art, la musique, est un moyen corps aux courants violents des
assez que le rire devrait être un privilégié pour faire violence à notre passions peut s'avérer destructeur. Je
impératif sur tout point de vue, émotivité et nous plonger dans laisse le mot de la fin à Voltaire, qui
autant moral que médical. On l'ivresse de notre sensibilité profonde. écrit dans Zadig : « Les passions sont
rappellera que le rire quotidien Ce n'est pas chercher la tristesse pour les vents qui enflent les voiles du
améliore la santé et l'humeur. Prenez être triste, mais c'est pouvoir être navire ; elles le submergent
la vie avec humour !). Ou encore, le plus fort que cette tristesse pour quelquefois, mais sans elles il ne
simple fait de se savoir bien l'affirmer, la transfigurer pour y faire pourrait voguer. ».
accompagné, entouré de proches, ou triompher les « passions joyeuses ».
d'être auprès de l'être aimé, peut-être On pourra m'objecter que
un moyen d'apaisement de l'âme. De cette pratique d'écoute des passions Notes :
même l'érotisme, la sensualité, au est une forme d'ascèse, qu'elle
travers du toucher peut calmer une privilégie la domination des passions, (1) stoïcienne : sagesse des stoïciens,
mauvaise humeur. qu'elle ne laisse pas la place au libre philosophes de la Grèce antique tels
De la même manière, la cours de notre sensibilité. En effet, on que Zénon, Epictète ou Marc Aurèle
tristesse peut être effacée par la est loin d'un hédonisme débridé. Mais qui pensaient trouver le bonheur dans
tristesse, ou l'évocation forcée de la j'y introduis une nuance. Ce n'est pas la culture de la vertu et une certaine
tristesse. En effet plutôt que de rester tant la domination totale des passions maîtrise du corps par l'esprit ainsi
dans la négation, il est parfois, pour qu'il faut chercher, que la discipline qu'une indifférence devant ce qui
certaines personnes assez fortes, pour ne pas qu'elles nous consument. touche la sensibilité. Par extension,
préférable de s'engouffrer plus au D'ailleurs, l'hédonisme cyrénaïque(2) être "stoïque", rester impassible, sans
fond dans la tristesse pour mieux la n'est pas une vulgaire débauche de rien craindre ni désirer.
comprendre et donc, mieux l'affirmer plaisirs, il suppose une maîtrise de ses
et lui retirer son caractère plaisirs, de même pour l'épicurisme (2) Hédonisme cyrénaïque : du
préjudiciable. Lorsque parfois le blues qui suggère un contrôle des désirs... philosophe grec Aristippe de Cyrène,
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

plombe l'esprit mais qu'il ne Je ne dis pas que les passions sont sagesse trouvant le bonheur dans
comprend pas d'où il vient, si on y absolument bonnes ou mauvaises, l'accumulation des plaisirs
superpose volontairement une mais qu'il faut privilégier les passions particuliers, identifiant le bien au
mélancolie plus violente, la force de joyeuses et ne pas nier les passions plaisir et le mal à la souffrance, sans
l'émotion ressentie peut faire ressortir tristes. Il ne faut pas fuir le malheur pour autant se faire l'esclave du
le tourment qui était jusque là caché mais l'accueillir comme l'agriculteur plaisir et de la débauche, suggère une
par le manque d'attention, car accueil la pluie pour rendre ses terres certaine maîtrise de soi.
l'excitation de la sensibilité peut nous fertiles au renouveau : c'est le

10
par Astrid Schumacher
Passion

« Être
passionné de quelque chose,
c’est reconnaître à la fois sa
force et sa faiblesse, sa
souffrance et
son plaisir. »
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

11
« Passion » est un mot intense et dur à la s’ajoutent une douleur lancinante, de la
fois. mélancolie, de la jalousie, de la colère, de
la rage, de la haine et même de la folie.
Il incarne ce que la vie a de plus riche et
de plus terrible, ce qui peut nous pousser Une passion est magnifique dans ce qu’elle
vers la mort ou nous faire redouter de a de puissance et de vie, mais elle est
perdre la vie à chaque instant. terrifiante quand cette puissance n’est plus
Mais bien souvent être passionné, c’est contrôlée, quand elle dérive, quand elle va
avoir découvert quelque chose ou dans l’excès, dans les extrêmes, quand elle
rencontré quelqu’un qui nous fait ressentir devient absolue (et quand on est passionné
toutes les dimensions de l’existence, qui de modération ?) et peut nous conduire à
donne l’occasion à ce « moi » de la mort.
s’exprimer, de s’affiner, nous console, nous Une passion est fascinante mais elle ne
inspire, nous émeut et j’en passe… doit pas nous aveugler.
Être passionné de quelque chose (que ce
Être passionné, c’est aller au-delà de la soit de beat box, de danse, de littérature,
mesure, c’est vouloir toujours plus, savoir de foot, d’animaux, de jardinage, de
toujours plus et mieux, aimer toujours cuisine, de cinéma, de mode…), c’est
plus et mieux, on dépasse ses propres prendre conscience et reconnaître à la fois
limites. sa force et sa faiblesse, sa souffrance et son
Comme il voit toujours plus loin, le plaisir.
passionné n’est jamais comblé !
Une passion est un moteur, une
dynamique, un tremplin, un souffle…qui
nous pousse vers un idéal hors de portée.
Ce souffle peut vite devenir trop violent et
les sentiments prennent alors le dessus sur
la raison…
Dans ce cas, aux déceptions, aux doutes et
à la tristesse que l’on ressent même dans
un domaine qui ne nous passionne pas
forcément mais qui nous intéresse,

« Une passion est fascinante


mais elle ne doit pas nous
aveugler. »
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

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Dossier : Les Passions

Par Pierre Willaime


Bertrand Russell ?
Dans un numéro sur les passions ????

philosophe britannique (1872-1970) n'est rationaliste et même hyperrationaliste


pas, en effet, ce qu'on pourrait appeler un (n'admettre que la raison).
philosophe des passions. Ce philosophe, l'un À la lumière de cette petite
des plus importants du XXème siècle, est présentation de Russell, nous n'avons pas
entré dans l'histoire de la philosophie en de mal à nous l'imaginer : personnage
révolutionnant la logique aristotélicienne détaché de son époque, rejetant tout
que l'on croyait alors immuable. À Kant sentiment, toute passion, absorbé par le
qui pense que la logique d'Aristote « formalisme logique et les mathématiques.
semble close et achevée », Russell répond Et c'est là que nous nous trompons.
(dans Histoire de la philosophie occidentale) Bertrand Russell n'était absolument pas à
avec son habituelle ironie : « Je conclus en l'image de nos stéréotypes du penseur
affirmant que les doctrines d'Aristote que rationaliste et positiviste. L'homme est
nous avons examinées sont complètement connu pour son engagement moral et social.
fausses, à l'exception de la théorie formelle Le philosophe analytique a pris position
du syllogisme qui n'a aucune importance. contre la participation de la Grande-
Quiconque voudrait à l'heure actuelle Bretagne à la première guerre mondiale, ce
apprendre la logique perdrait son temps en qui lui valut de perdre son poste de
lisant Aristote ou l'un de ses disciples ». professeur à Cambridge et de faire six mois
Bertrand Russell (avec G.E. Moore) de prison. Il s'éleva contre les armes
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

est l'un des fondateurs de la philosophie nucléaires avec Albert Einstein (il sera à
analytique (mouvement philosophique qui nouveau emprisonné) et créa un tribunal
met l'accent, entre autres, sur l'analyse d'opinion avec Jean-Paul Sartre pour juger
logique des problèmes philosophiques) ; il a (fictivement) les crimes de l'armée
développé, avec Alfred North Whitehead, la américaine au Viêt Nam. Les opinions
théorie du logicisme selon laquelle les pacifistes de Russell peuvent être illustrées
mathématiques sont réductibles à la par une citation : « War does not
logique. Dans Notre connaissance du monde determine who is right, only who is left. »
extérieur, Russell prône le passage de la que l'on pourrait traduire (en respectant le
philosophie au statut de science. Nous jeu de mots sur le double sens en anglais de
sommes donc en présence d'un philosophe left/right) par : « La guerre ne sert qu'à
13
Bertrand Russell

savoir qui passe l'arme à gauche, pas qui est de l'humanité (la nécessité de la lutte pacifiste).
dans son bon droit. ». Ce penseur réfléchit aussi C'est dire si l'œuvre de ce philosophe
sur la morale et l'amour, militant pour la rationaliste est une œuvre de passion.
disparition de la jalousie et admettant l'adultère D'ailleurs, Bertrand Russell lui-même
; il fréquenta de nombreuses femmes, toujours à était conscient de l'influence des passions sur sa
la recherche de l'amour et ne supportant pas la vie et son œuvre. Ce philosophe, pour qui « la
routine dans la vie conjugale. Bertrand Russell a vie bonne est celle qui est inspirée par l'amour et
montré beaucoup de passions dans sa vie : le guidée par la connaissance » réconcilie raison et
désespoir, face à la guerre, l'amour, avec ses passion. On peut suivre une passion (le désir de
nombreuses compagnes en sont deux exemples. connaître) en n'utilisant que la raison. Après
On voit bien que Bertrand Russell est Kant, après le stoïcisme, ... Russell montre que
loin de l'image occidentale du philosophe l'on peut philosopher en étant guidé par des
rationaliste. On pourrait nous rétorquer que les passions. D'ailleurs pour être philosophe, ne faut-
passions n'interviennent pas dans l'œuvre il pas être avant tout passionné ?
philosophique de Russell et détacher ainsi le En guise de conclusion, voici un extrait
personnage du philosophe. Mais toute son œuvre du prologue à l'autobiographie de Bertrand
provient d'une passion : le désir de connaissance. Russell (on ne peut que regretter que cet
Toute la rigueur analytique, la rude et ardue ouvrage, comme encore toute une partie de
formalisation logique ne sont que des outils au l'œuvre de Russell ne soit pas traduit en
service de cette passion. Passion d'ailleurs si français).
forte qu'elle faillit conduire Russell au suicide par
deux fois : lorsqu'il découvrit sa célèbre
antinomie des classes et que son projet de fonder
les mathématiques et la physique théorique sur
la logique s'effondra et lorsque Wittgenstein
critiqua sa théorie du jugement. Deux autres
passions l'empêchèrent de commettre cet acte :
l'amour d'une femme (Ottoline Morell) et celle

« Three passions, simple but overwhelmingly strong,


have governed my life: the longing for love, the search
for knowledge, and unbearable pity for the suffering of
mankind. These passions, like great winds, have blown
me hither and thither, in a wayward course, over a
great ocean of anguish, reaching to the very verge of
despair. »

Proposition de traduction :

« Trois passions, simples mais incroyablement fortes,


ont gouverné ma vie : le désir d'amour, la recherche de
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

la connaissance et une insupportable compassion pour


la souffrance de l'humanité. Ces passions, comme de
violentes tempêtes, m'ont emporté ici et là, dans une
course effrénée sur un grand océan d'angoisse,
s'étendant jusqu'au bord même du désespoir. »
14
ruit

De la Passion

Par Marc Henry


La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

15
L a passion a mauvaise réputation. Cause de
biens des maux, dérèglement de l’esprit, on
lui attribue la perte de nombreuses âmes. La
La passion ainsi accusée de tous les
maux sait donc se défendre : ne contribue-t-elle
pas à l’évolution du genre humain, n’est-ce pas
passion est une souffrance : souffrance, car elle grâce à elle que l’homme se détache de ses
dirige le corps de l’individu à l’encontre de son origines animales ? Sans passions, point de
âme, souffrance, car elle en engendre sur son société, car ce n’est certainement que par elles
passage. L’homme passionné voit sa volonté que se rend nécessaire l’établissement de tout
annihilée, déviée, préoccupée par l’objet de son contrat social. Elles sont également, au sein de
manque. La passion en ce sens est considérée toute société, à l’origine de la culture comme du
comme une drogue, moteur des actions : épuisant progrès. Les passions excitent l’âme, poussent
jusqu’à l’achèvement l’individu, orientant son l’homme à se dépasser.
intellect, tordant sa personnalité, réveillant ses L’homme dépassionné n’entreprend rien,
pulsions. ne désire pas autre chose que ce qu’il a toujours
La haine, l’amour, la colère, la cruauté, déjà. L’homme épris de son désir le plus fort va
la jalousie : toutes ces passions sont le signe lui, au contraire, s’armer de force et de courage,
d’une force aveugle à l’œuvre, d’une part de nous va entreprendre grâce à la passion ce qui n’aurait
qui s’affranchit de toute maîtrise. La passion est jamais pu être du fait de la simple raison. La
l’expression d’un désir absolu, l’expression d’une passion déraisonne, fait un pied-de-nez à la
affirmation de soi, d’un désir de vivre trop rationalité : toute la démesure de l’homme que
pressant, d’une peur de l’absence de sens. sont les produits de la passion en fait
L’homme passionné est un homme qui s’oublie, certainement sa grandeur. L’homme passionné
qui se jette dans le vide de la vie avec pour seul est un homme ambitieux : seule, la raison ne
guide la haine de la contradiction, la peur de la peut rendre aussi tenace et volontaire. La raison
frustration : les choses doivent se soumettre à ses n’a souvent que pour amis l’ennui, la
penchants. Il n’y a pas de passions heureuses, quotidienneté et la peur de la nouveauté. Tous
leurs appétits sont insatiables, et augmentent à les hommes, passionnés ou non, se posent eux-
proportion des obstacles qu’elles rencontrent. On mêmes leurs propres limites ; mais tandis que
ne tue pas une passion naissante, on ne la rend certains respectent celles-ci, les autres les
que plus vigoureuse. La mort, d’ailleurs dépassent. Les passions emploient les hommes et
secrètement invoquée comme cause et effet de les sciences pour subsister, et remercient leurs
telles ardeurs, est la seule fin des passions. Celles- employés par l’honneur, le respect, le sentiment
ci prennent l’ennui comme ennemi, l’approche d’avoir agi tel qu’il le fallait. Ainsi, certains fruits
certaine d’une mort toujours trop proche : fuite de la passion sont à trier : certains bons à jeter,
en avant, elle distrait l’homme d’un avenir trop d’autres à conserver. Les passions se divisent en
certain, le fait sur-vivre, confère une consistance catégories, et si elles ne sont pas toutes bonnes à
à l’avenir. suivre, certaines d’entre elles mériteraient sans
nul doute notre approbation. Il n’y a pas de
vraies, de fausses passions : toute passion est
authentique. Je n’en connais que de véritables.

La passion n’a que faire de la vérité, ne


peut être lucide, ne peut s’arrêter en chemin. La
vérité le sait, et n’a d’ailleurs aucun intérêt à
rechercher le conflit. Si la vérité est impuissante,
si elle ne peut assurer l’individu d’un quelconque
sens absolu de l’existence, alors la vérité n’est pas
guide. Pour preuve, prenons la passion de la
vérité : n’est-elle pas déraisonnable, n’est-elle pas
dangereuse ? Existe-t-il seulement un amour de
la vérité qui ne soit pas un amour déraisonné ?
Nous sommes dès lors en droit de
supposer que seule la passion de la vérité donne
de la consistance au vrai et au faux, et non la
seule vérité, car derrière celle-ci, se cache
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

toujours une passion à l’œuvre. La raison est


l’outil des passions, et ces dernières, afin de
flatter les plus raisonnables, empruntent souvent
le masque de la vérité. La vérité n’est-elle pas
passionnante ? Un passionné de la vérité, s’il
lisait ces quelques lignes, s’offusquerait
certainement de voir la raison et la vérité
réduites au vulgaire exercice des passions. Il
pourrait soutenir l’évidente indépendance de la
16
vérité eu égards aux passions, et protester ainsi : « le vrai
ne dépend pas du désir, la vérité n’a que faire du désir ».
Mais que ce lecteur prenne garde, et se répète cette
dernière affirmation. N’est-elle pas paradoxale ? La vérité
ne dépend-elle pas d’un désir de vérité ? Pourquoi désire-t-
on la vérité ? Pourquoi la vérité est-elle la cause de tant
de débats passionnés ?

« La vérité n’est qu’une passion » : si j’affirme


cela, c’est par amour de la vérité. Si je le nie, c’est
également par amour de la vérité. Ainsi, que l’on admette
ou que l’on nie cette proposition, cela ne serait finalement
que l’expression d’une même passion, celle de la vérité.
Rendons aux passions ce qui leur revient, et respectons-les
telles qu’elles sont : utiles ou nuisibles, apprenons à les
identifier, non pas pour mieux les combattre, mais pour
mieux les employer. Car seule une passion est à même de
combattre une passion.

"Pourquoi
désire-t-on
la vérité ?"
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

17
La Naissance du Régime de Sécurité Sociale Etudiant

La MGEL, toute une histoire... Au service des étudiants depuis 1948,


elle s'est considérablement développée ces vingt dernières années. Et
si vous faisiez plus ample connaissance avec votre mutuelle étudiante.
Créée par des étudiants Nancéens en 1948 lors de la mise en place du régime de
Sécurité Sociale Etudiante, la MGEL, Association Loi 1901à but non lucratif, ne couvrait
à l’origine comme zone de compétence que la Lorraine et s’appelait Mutuelle Générale
des Etudiants Lorrains.
C’est en 1970 que 9 autres mutuelles régionales ont été créées afin de couvrir
l’ensemble du territoire. La MGEL couvre désormais en plus de la Lorraine, l’Alsace et la
Champagne-Ardenne et devient Mutuelle Générale des Etudiants de l’Est.
Toujours plus proche de l’étudiant, la MGEL accentue la création d’agences dans
11 villes étudiantes de l’Est de la France et développe des services en réponse aux
problématiques quotidiennes des étudiants : complémentaires santé, aide à la recherche
de logements, d’emploi, assurances, accès à la culture… En 2000, la MGEL voit la
création d’un service entièrement dédié à la promotion de la santé et depuis, met en
places des campagnes de prévention notamment sur les risques liés à l’alcool lors des
Gala Etudiants.
Avec 100 000 affiliés, la MGEL gère les frais de santé de près de 80% de la population
étudiante du Grand Est.

60 années, au service des étudiants et de leur santé donnent aujourd’hui à


la MGEL le statut de plus vieille mutuelle étudiante de France. Son
anniversaire marque également celui du régime de sécurité sociale étudiant
et de la mutualité étudiante.
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

Une exposition retraçant l’histoire de la Sécurité Sociale en France


se déroule jusqu’au 7 mars à l’agence BNP Paribas Rue Saint Jean à
Nancy

18
par Cyril Salliot
Le jeu des passions
et la tragédie
grecque.

Depuis Hésiode au moins, à travers sa


Théogonie (1), toute une partie de la pensée
grecque s'organise à partir de deux pôles : la Dikè,
la justice divine et éternelle, principe de raison et de
sagesse, et l'hubris, la démesure, le « sur-droit », qui
pousse au contraire à essayer de s'élever iniquement au
dessus des lois et des normes posées par la Dikè. C'est,
d'après Jean-Pierre Vernant, ce que tend à présenter le
mythe des cinq âges de l'homme, qui, vu ainsi, n'est pas sans
rappeler la tripartition de l'âme opérée par Platon. Les âges
de l'or et de l'argent présenteraient alors une allégorie de l'âme
intellective raisonnable et déraisonnable, les âges des héros et
du bronze l'âme irascible source du courage guerrier menée par
la justice ou égarée dans ses propres fureurs, et enfin, la dernière
âme, le fer, seule à son niveau et toute entière désir, face à
laquelle s'ouvre toute l'étendue de la réalité dans ses divers
opposition et sa diversité. Son monde a en partage le
foisonnement de la vie et l'aridité de la mort, le bonheur et la
douleur, la raison et la démesure, la justice ordonnatrice ou les
fureurs destructrices de tout ordre. Étant désir, elle peut tout
devenir, mais elle doit bien veiller à ne pas oublier sa condition :
si elle a l'ordre et la démesure en partage, cette dernière
représente toujours pour elle la source des plus grands maux et
s'accompagne toujours d'une sanction à la hauteur des troubles
qu'elle provoque. Par conséquent, le désir doit toujours suivre
les prescriptions de la raison.

hubris
La tragédie grecque reprend à son compte cette dualité et
dévoile les développements funestes de la démesure qui se
retrouve en chaque instant, du tout début au dernier
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

dénouement des histoires qu'elle présente, presque en


chaque décision des protagonistes. Cette hubris est
de deux natures :

19
-premièrement, elle est l'illusion manière tout aussi violente et de commentateur, il guide
des protagonistes ou personnage fatale. L'homme mû par ses l'attention des spectateurs avec
originel de pouvoir se dresser au passions contrevient lesquels il se confond, oriente son
dessus des décrets des dieux (et inévitablement aux lois de sa cité interprétation des faits. Il a besoin,
donc au dessus des lois qui et subit donc le jugement et la pour entrer en communication
régissent le monde). Ce sens est sentence que la cité lui impose, et avec ces personnages déréglés, d'en
démesure au sens où les qui peut s'exprimer de manière rajouter d'autres autour,
personnages perdent de vue la surnaturelle, créant un parallèle, secondaires, qui viennent essayer,
faiblesse de l'homme face aux presque une identité, entre les lois par touches, de ramener
forces cosmiques ou divines, perd du monde et celles de la cité, personnages déréglés dans le rang,
de vue sa condition et perturbe conférant aux unes le caractère mais qui se révèlent toujours
l'ordre du monde et sa perfection éternel et inviolable des autres, qui impuissants. On voit ainsi la scène
en se dressant au dessus de ce qui en contrepartie gagnent une comme une sorte de tribunal, où
lui est infiniment supérieur. Sa nouvelle proximité avec les des personnages qui peuvent à
mort, la mort de ce qu'il a de plus hommes et une expression toute chaque instant se sauver par une
cher, l'extinction progressive de sa théâtrale qui correspond bien à ses seule décision, que cependant ils ne
descendance représente le sacrifice ambitions; il est vrai qu'une prendront jamais, sont placés face
expiatoire nécessaire pour rétablir sanction délivrée par la aux citoyens comme autant de

« Les passions sont


l'ordre du monde : il détruit ce communauté des
qu'il a gagné ou ce qui n'a pu être hommes est moins
tel qu'il est que par son péché. dissuasive que la même
Certaines tragédies commencent
par un tel sacrifice, voire
commence une fois celui-ci
délivrée par le biais d'un
dieu, qui a pouvoir
absolu ou presque sur
toujours critiquées et
accompli (2). Oedipe voit son
destin scellé non par sa fuite,
horrifié qu'il est d'apprendre qu'il
les destinées humaines.
Les passions
toujours critiquées et
sont honnies dans la
va tuer son père et partager la
couche de sa mère, mais bien par
honnies dans la tragédie
grecque. tragédie grecque. »
les actes de son père, Laïos, qui,
après avoir appris que sa femme La représentation des
portait un enfant qui signerait leur passions modèles parfaits de ce qu'il ne faut
perte à tous deux (chose que Ces passions individualisent (les pas être. La tragédie grecque offre,
l'oracle lui avait enseigné), crû acteurs portaient des masques, qui à travers de nombreuses
pouvoir s'en débarrasser et assurer les rendaient uniques et clairement « répliques » une critique
son trône sans que cela ne prête à identifiables), elles amènent les virulente de ces contre-exemples,
conséquences. personnages à sortir du rang, à une sorte de morale minimale qui
-mais elle est aussi—et même dans s'opposer à toute justice ou raison, sans cesse fait écho à la
certaines pièces, surtout—le qu'ils ne peuvent plus entendre, philosophie, dont elle offre une
manque de mesure dans les actions justice et raison qui se trouvent sorte de résumé condensé en
et les sentiments, le désordre non toutes incarnées par le choeur courtes maximes.
plus cosmique mais cette fois (dont les acteurs, eux, portaient un Cette morale se contente de
intérieur, psychologique, c'est à même uniforme), qui juge et quelques règles répétées comme
dire la passion. Cette passion condamne les personnages dont les des leitmotivs. Elle cherche à offrir
amène les individus à se heurter passions sont exhibées sur scènes. des garde-fous contre la démesure,
contre d'autres lois, mais de Le choeur fait généralement office les passions : respecter les lois de la
cité, rester pieux, ne pas se fermer
« Elle cherche à offrir des garde-fous à l'avis des autres qui peuvent
nous éclairer sur nos propres
contre la démesure, les passions : erreurs, etc, à travers l'avis du
choeur et des personnages

respecter les lois de la cité, rester


secondaires, autant de conseils
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

destinés aux spectateurs afin


d'assurer la paix dans la cité, et de
pieux, ne pas se fermer à l'avis des remplacer les conduites
délictueuses et génératrices des
autres qui peuvent nous éclairer sur troubles
politiques).
(essentiellement

nos propres erreurs, etc »


20
Les passions sauvées ? qu'ils vivent peut nous arriver. correctement de la raison, qu'elles
Il semble donc que la tragédie L'insistance qui est faite sur la aveuglent celui qui se trouve être
représente un rejet des passions raison au sein même des oeuvres sous leur emprise. Seulement deux
qui soit aussi catégorique que chez peut apparaître suspecte si tout d'entre elles sont tolérées parce
de nombreux philosophes. Les n'est que passion, les deux qu'exploitées au sein de l'art
passions seraient entièrement à semblant se repousser l'un l'autre tragique, elle peuvent s'avérer
proscrire. Mais, si utiles en cela
en effet
représente un rejet
elle
« la raison n'est qu'une sorte de qu'elles
permettent de
total des passions,
il faut bien veiller protection que la passion nous sauvegarder
autant que

pousse à adopter. La raison ici


à cantonner ce possible la paix
rejet total au seul dans la cité et
espace de la scène, qu'elles ouvrent à
car, prise dans son
rapport au public,
n'est pas sagesse, mais instrument la réflexion. Mais
fondamentalement
le projet qui est le
sien ne peut se
secondaire dans une mécanique , elles restent
passions, et en
réaliser sans les
faire entrer en jeu. essentiellement basée sur le jeu de cela, mauvaises.
Elles ne peuvent

passions contraires. »
La tragédie, dans servir qu'à la
sa représentation, masse des
s'oppose aux citoyens qui ne
passions, mais dans sa mécanique, sans espoir de conciliation. Il sont pas sages par eux-mêmes et
au contraire, elle les exploite. Mais semble évident que la Crainte ne qui ne peuvent se gouverner en
il n'est toutefois pas ici affaire des naît pas des arguments sages qui tout temps et situation par la seule
mêmes passions. Nulle haine sont dispensés tout au long des raison. Elles ne peuvent servir qu'à
irascible, nulle piété poussée pièces, et qu'elle ne peut naître que la masse toujours guidée par ses
jusqu'à la folie, nul amour qui du récit même, par sa structure et passions, et en cela toujours
pousse au crime, au parjure ou son dénouement. La raison, dans capables de faire le meilleur comme
force à agir contre l'intérêt de la cette mécanique, est absente au le pire non par eux-même, mais
cité. Ici, il n'est question que de la départ, et n'intervient que bien par l'action des causes extérieures
Crainte et de la Pitié, comme le plus tard. La crainte suscitée par le sur leur esprit. Les tragédies leur
dit Aristote dans sa Poétique (3). récit le fixe dans la mémoire des permettent de se laisser guider par
Crainte et Pitié ici ne sont pas de spectateurs, ainsi que les règles les passions qui seules ouvrent
simples sentiments, ils doivent, minimales de morale qui les toujours sur les bonnes actions, et
pour pouvoir être efficaces et accompagnent et qui en par là d'être de bons citoyens, à
contrebalancer les passions jugées constituent le contrepoint parfait travers la Crainte, qui les pousse à
mauvaises, en avoir toutes les afin que, quand ils se retrouvent se référer à une morale minimale
qualités, car, dirons-nous pour dans une situation qui ranime leur spécialement formulée pour eux,
paraphraser quelque peu Spinoza Crainte, se souvenant des possibles un résumé de philosophie morale.
(4), seule une passion peut désastres dont leurs choix peuvent
contrarier ou supprimer une autre être la cause, ils se les remémorent Notes :
passion. Le sentiment naît en effet et s'y plient. Mais ce n'est alors pas
sous l'effet d'une cause qui est la raison qui est essentielle, mais la 1) Hésiode dans ce long poème
présente et s'efface peu après. La passion, la raison n'étant qu'une présente les origines du monde, la
Crainte serait donc un sentiment sorte de protection que la passion naissance des dieux et des hommes
d'effroi ressenti lors du spectacle, nous pousse à adopter. La raison et les mythes de la création.
mais si puissant qu'il se ici n'est pas sagesse, mais 2) Oedipe Roi de Sophocle
poursuivrait indéfiniment et, instrument secondaire dans une commence une fois que les deux
devenu passion, toujours agirait mécanique essentiellement basée « forfaits » aient été accomplis et
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

en nous par la suite afin de nous sur le jeu de passions contraires. qu'une épidémie se soit abattue sur
faire redouter que nos actions et Thèbes.
nos choix n'entraînent de pareilles 3) Dans ce court traité dont il nous
conséquences, ne nous mettent La critique et le rejet des passions reste que des fragments, Aristote
dans des situations analogues à n'est donc, on le voit, pas si passe en revue les différents arts
celles que présentent les pièces, radical. Seulement, les passions dramatiques. Il y présente la
mais cette Crainte elle-même n'est n'en sont pas pour autant tragédie comme l'instrument d'une
possible que par la Pitié, par valorisées, et on voit que par purge des passions (catharsis)
laquelle on se met à la place des nature elles posent problème en permise par la crainte et la pitié.
protagonistes et comprend que ce cela qu'elles interdisent d'user 4) Spinoza (1632-1677) affirme

21
dans l'Éthique que seules deux choses de même ordre peuvent s'opposer l'une à l'autre, qu'un sentiment ne peut
s'opposer qu'à un autre sentiment. Ce n'est là qu'une paraphrase qui ne trouve pas d'équivalent véritable dans
l'oeuvre de Spinoza, puisqu'il y oppose la passion (sentiment qui trouve sa source dans un objet extérieur) au
sentiment actif qui ne découle que de notre nature. Le rapprochement ne semble malgré ça pas totalement vide de
sens.
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

22
par Benjamin Racine
L'amour Passions

uand je ne
sais pas
précisément de quel sujet
parler, ni comment
l'appréhender, je prend mon
« Dictionnaire des proverbes, sentences et
maximes », réservoir de sagesse de tous lieux
et toutes époques. Ouvrons-le à la page, ou
plutôt, les pages « Amour ». Outre l'abondance de
proverbes à ce sujet comparé aux autres notions, un
détail m'interpelle. En effet, les proverbes français sont
largement plus nombreux que ceux des autres pays.
Comme quoi la réputation de la France en tant que pays de
l'amour est fondée, même si ce n'est pas la première chose
qui frappe l'esprit lorsque nos petits yeux humides de
romantique se tournent vers la disgracieuse farandole des
pantomimes populaciers qui, pareils à des reflets désincarnés
d'eux-mêmes tournent au son de la dernière rengaine du top 50,
à la recherche du morceau de néant qui complètera leur parcelle
de vide crépusculaire.
Mais prenons une de ces citations aux milles vérités. Racine (pas
moi, le dramaturge, vous l'aurez compris) a écrit dans le
Mithridate : « L'amour croit avidement tout ce qu'il
souhaite ». Quoi ? L'amour ne serait donc pas ce sentiment
généreux et beau, avec lequel tout finit en chanson, lorsque le
beau soldat tombe dans les bras de la belle infirmière et qu'ils
se promettent un amour transcendant les âges ? Il semble
que non, autrement le poète romantique n'aurait pas cette
allure d'homme torturé et ravagé par un sentiment qui le
fait se jeter contre les murs non capitonnés de sa raison.
Quid alors de ce sentiment dont tout
le monde parle tant et de
milles façons différentes
? Quid de cette
passion amo
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

23
ureuse que l'on place sur un piédestal de dire, sans même comprendre nécessairement
cristal ? A en croire les grands philosophes ce qui m'affecte. Et pourtant, cette passion
que sont les compositeurs de comédies ne serait-elle pas cet élan de l'âme qui le
musicales « aimer c'est ce qu'il y a de plus pousse à s'investir dans l'existence comme le
beau ». Une bonne partie de la population musicien romantique et passionné noircit sa
semble tomber en accord avec cette partition des larmes de son spleen ? De plus,
définition. Je trouve cette définition l'amour, s'il est une passion, me semble être
décevante et plus qu'avare en informations. la source de multiples passions qui prennent
Lorsque l'on a le droit de vote, j'ose estimer racine dans le même objet. Mais rien de tel
que l'on est en droit d'en savoir plus. que l'expérience pour démêler l'ambiguïté de
D'autre part, on me stoppe dans ma révolte la passion amour unique/multiple,
épistémologique, me déclarant qu'on ne peut passive/active.
définir comme cela l'amour, qu'on ne badine Monsieur X marche dans la rue, s'étonne de
pas avec ces choses là, que ce n'est pas qu'un tout et de rien comme de la météo :
simple noumène auquel aurait accès le sujet « Mince, il va encore faire un drôle de plat
aujourd'hui ! » s'exclame-t-il
«Mélange de joie, de à la vue des nuages gris.
Monsieur X est donc dans un
transport niais, d'angoisse, état affectif neutre. Soudain
ses yeux se fixent sur un
de tristesse et de colère, il objet improbable.
rencontre Mademoiselle Y.
Il

est à la fois l'affect de notre « Vé la pitchoune ! » s'écrie-


t-il intérieurement, car

passivité émotionnelle et le Mademoiselle Y est en effet


très jolie, il la connaît, ils

moteur passionné de notre travaillent au même endroit.


Le cœur de Monsieur X bat

action.»
alors un tempo légèrement
plus rapide, mais pas de quoi
s'inquiéter. Monsieur X
transcendantal par un jugement synthétique présente donc les politesses de convenance à
a priori... Nouvelle déception. Je ne saurai Mademoiselle Y et lui propose de faire route
donc jamais ce que c'est avant de ensemble jusqu'au lieu de travail
l'expérimenter ? Mais comment savoir si susmentionné.
jamais j'expérimenterais cette passion Chemin faisant, ils parlent de tout et de rien,
amoureuse, comment la reconnaîtrai-je si je en effet, bien que collègues, ils ne se
n'en ai pas une quelconque définition ? On connaissent pas tellement. C'est alors qu'ils
me répond que je réfléchis trop et que ces se découvrent de nombreux points communs,
choses se reconnaissent naturellement. Mais tellement que c'en est suspect. Et plus il lui
au diable les interdits, je rassemble le peu de parle, plus il la regarde, plus il a envie de la
mes 20 ans dont je me souviens et mes connaître un peu plus. Il ne se doute de rien.
lectures à ce sujet et me jette à l'eau, quitte Et lorsqu'au détour de la conversation, elle
à devoir essorer un échec. lui sourit en riant généreusement, alors
On a tendance généralement à définir hypnotisé par le bleu de ses yeux, Monsieur
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

l'amour comme un sentiment, une passion, X sent une douleur sourde lui assaillir le
une affection de l'âme (et/ou du corps) ventre. Ses intestins se nouent en un
unique, un bouleversement interne causé par scoobydoo déjanté. Il sait que ce ne sont pas
un objet extérieur. Je ne serais alors que les flageolets du midi et que la cause est
l'esclave de ma passion, n'ayant d'autre extérieure à lui-même. Ses jambes se font
choix que de la subir sans avoir mon mot à lourdes et faibles, son rythme cardiaque

24
accélère au pas d'une musique militaire d'abord choquée par l'outrecuidance de
allemande dont seule la grosse caisse fait Monsieur X, puis daigne donner une réponse.
vibrer son corps. Dans un premier cas, elle peut fondre en
Monsieur X est amoureux de Mademoiselle larmes dans un « moi aussi » de compassion
Y. Il le sait mais n'en a cure, en effet, bien débordante, elle l'aime, il l'aime, ils vécurent
que son corps soit stressé, comme pour le heureux etc... Mais on sait très bien qu'on ne
prévenir du danger qui l'attend, il est voit cela que dans les films, le deuxième cas
transporté dans une douce légèreté candide : est plus intéressant car plus réaliste.
il se sent mièvre, il est joyeux. L'amour Mademoiselle Y bafouille, elle est
serait donc la joie ? Un peu trop terriblement gênée du fait d'annoncer à
hollywoodien comme concept. Dès lors, l'autre que son sentiment n'est pas partagé.
Monsieur X est obnubilé par Mademoiselle Cela l'attriste d'avantage qu'elle voyait en
Y, le moindre de ses gestes est sujet Monsieur X un ami. Finalement, elle lui dit
d'interprétation, le moindre fait déchiffré, en des mots lourds d'euphémismes pour le
puis crypté par l'enigmachine de son cerveau ménager. Mais
délirant et amoureux. Stendhal appelle cela ça ne sert à « L'amour... il y a
la cristallisation, lorsque la moindre rien, toute
imperfection de l'être aimé devient un femme se ceux qui en
diamant éclatant aux yeux de l'amant. refusant à un parlent, et ceux
L'amour rend joyeux, mais également idiot. amant a
C'est pour cela que Colin, dans L'Ecume des quelque chose qui le font. Après
Jours de Boris Vian, en vient à demander à
Chloé si elle est arrangée par Duke
d'un
Schwartzenberg
quoi il m'apparaît
Ellington... Monsieur X aussi est idiot, il en elle. Il est urgent de me
croit que Mademoiselle Y est forcément amoureux, lui
amoureuse de lui, il en vient à faire des dire que ce taire. » Desproges
déductions logiques de tous ses mots qui sentiment est vain ne le lui fera pas
deviennent à ses oreilles, l'objet d'une abandonner pour autant, rappelons-nous
intention particulière. Plus égocentrique et encore que l'amoureux est vraiment idiot.
paranoïaque tu meurs. Il est idiot oui mais Monsieur X, orgueilleux, couvre sa dignité en
c'est pour le préserver du doute, car quand il prétendant que c'était une blague, mais il
est lucide, il est terrifié. L'idée même qu'elle n'en n'est pas moins terrassé pour autant. La
ne puisse pas l'aimer lui est insupportable et joie et l'angoisse sont parties, remplacées
il préfère se mentir à lui-même. Mais cela ne alors par une profonde tristesse et même
lui retire pas l'angoisse languissante tapie au parfois une grande colère envers lui-même. Il
fond de son être. On est bien loin de la joie s'en veut d'avoir été si idiot et d'avoir mis
du début. Ses nuits sont cauchemardesques, en péril une amitié qui restera désormais
quand elle n'est pas là, il se demande sans engluée dans l'ambiguïté.
cesse ce qu'elle fait, ce qu'elle pense, et si On l'a donc vu, l'amour semble être un
elle en aimait déjà un autre ? Impossible se sentiment bien trop complexe pour être
dit-il, et il le prouve par des interprétations rangé sous une passion particulière. Mélange
délirantes. de joie, de transport niais, d'angoisse, de
Un jour, il n'en peut plus, il faut que cela tristesse et de colère, il est à la fois l'affect
cesse, tiraillé par l'angoisse et la joie il va lui de notre passivité émotionnelle et le moteur
raconter l'absurdité qui lui taraude l'esprit. passionné de notre action. Sans doute la
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

« Je t'aime » dit-il. A-t-on idée, raconter ce philosophie peut-elle se targuer de définitions


genre de choses. Mais rappelons-le, aimer obscures et plus abouties de l'amour et de la
rend idiot, et c'est poussé par sa passion passion, c'est pourquoi je conclurai
qu'il le déclare, à la fois conquérant et simplement cette causerie en citant
terrifié, le corps excité de toute part. La Desproges (que Dieu lâche son âme, et la
tension devient insupportable, ses muscles mienne par la même occasion) « L'amour...
vont lâcher, son cœur est au bord de la il y a ceux qui en parlent, et ceux qui le
tachycardie, l'attente se fait dans des font. Après quoi il m'apparaît urgent de me
secondes d'éternité. Mademoiselle Y est tout taire ».
25
Un article de Loïc Sautron

Les passions passent.


Elles ne sont que des moyens de les dépasser afin d’atteindre
autre chose. Ainsi, nous ne faisons d’elles que ce qu’elles sont.
Quelles qu’elles soient, elles nous transportent à nous-mêmes.
Et nous brandissons notre flèche, comme si elles étaient nous-
mêmes. Mais que faire de ceux qui n’en ont pas ? Existent-il
moins que les autres ? Ou est-ce leur marque de définition ?
Prends garde, Je suis, j’existe! En voici la preuve !
On leur donne notre temps, pour leur prendre leurs lumières.
Assis au fond de notre caverne, nous nous sentons mieux, car
nous avons. Certes, peu pour certain. Dieu, pour les autres. Et
quand elles se brisent, c’est la colère qui nous guide. Nous ne
sommes pas l’objet, nous le devenons.
« Et je marque, à la pierre, mon cœur, afin de mieux sentir
qui je suis ! Car c’est dans sa douleur que nous sentons leur
être. A croire que l’avoir, c’est être ! »
Subtil destin, que celui qui nous sourit …
Battez des ailes nos cœurs, vous savez.
Et même si vous êtes plusieurs, ne craignez pas pour votre
qualité, elles sont les mêmes. Et le Temps ne fait que
quantifier.
Nous aimons vous savoir. Près de nous, vous nous sortez de
notre caisse noire dans laquelle nous sommes enfermés. N’en
doutez pas, nous nous y sommes mis nous-mêmes. Comme à
l’abri, nous attendons un nid. Car tous les arbres n’en ont pas.
Malheureusement, il n’y a que nos feuilles qui vous protègent,
pas nos racines, mais ça, c’est vous qui l’avez choisi.
Mer, Ange, Gardien, Colombe, Papillon, Sœur, ou
Amies…Nous vous Aimons passions, et dans l'exercice, nous
l'exprimons. Quant à celles qui viendront, nous passionnons de
vous connaître. Et pourtant, toujours aussi fidèles... Que
serions-nous sans le reflet de vos âmes… Pardon pour l’aile
brisée ! Amour ! Ce n’est qu’une cage, Colombe! Vole !
Chrysalide !
Goutte-à-goutte, nous tombons. Amoureux du temps qui
passe, on vous entend rire de loin, et nous en sommes
heureux. Qui comme Ulysse ? Hé bien nous, les enfants
des femmes…
C’est souvent vos larmes qui font vibrer nos branches,
nous croyons que nos maux vous apaisent, mais ce sont
bien vos silences qui nous font peur. Et notre écorce
nous le fait comprendre.
Triste sourire de celui qui pleure. À l’intérieur, nous
sommes rongés de mots, que nous cherchons tous à
faire taire. Les passions, il faut bien le dire, le font.
Le malheur, lui, n’a que cet avantage de nous
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

faire parler. Et les sages, eux, nous le


confirment.

26
Un article de Julia Valet

genoux.
Ils ne pensent plus à se relever.
La beauté est en haut. Ils le savent.
Ils ne trouvent pas le courage.
Ils ne le cherchent plus.
Sourds d’eux-mêmes.
Ils ont arrêté d’écouter la voix de leur coeur.
De leur source véritable.
La passion a déserté leur vie.

Elle s’est oubliée, en eux. Par eux.


Aveugles qu’ils étaient. Elle a été abandonnée.
Laissée à la dérive, sur un rivage encombré.
Au fond de leur crâne.
Plongés dans la tristesse paresseuse.
Qui anesthésie l’esprit et engourdit le corps.
Ils sont devenus narcoleptiques.
Les moments où ils se réveillent sont ponctués par le rythme de leur énergie qui s’essouffle.
Accablés, ils n’ont qu’une envie. Se rendormir dans le malheur artificiel.
Éviter la possibilité de devenir heureux.
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

Les conseils et consolations tombent sur eux comme une pluie acide qui déchire,
Une blessure qu’on maltraite. Ils y sont devenus insensibles. Imperméables.
Jaloux des mots qu’ils ne veulent plus comprendre.
Comme des souvenirs qu’on tente de remonter à la surface.
Douleurs et tracas sont les seules lettres de ce remous.
En eux, s’éveille la faible lueur de volonté qui,
Autrefois les avait portés, et emportés dans la joie, et le bonheur de l’estime de soi.
Sa seule arme pour abattre le mur de lamentations derrière lequel ils se réfugient,
Est la culpabilité qui résonne comme l’écho de leur conscience.
Cette culpabilité qu’ils apprennent à ne plus percevoir. 27
Ils savent pourtant.
Ils savent que ça ne tient qu’à eux.
Ils savent qu’ils sont capables de remonter sur leurs jambes.
Ils savent que le bonheur se trouve à l’intérieur.
Mais,
Ils savent que cela demande plus d’effort que de rester enfermé dans une misère qu’ils ont
laissée s’étaler. A laquelle ils ont offert leur force, leur dignité.
Ils l’ont si bien nourrie qu’elle s’est installée confortablement.
Elle a fini par s’imposer en tant que souveraine
Au détriment des passions.
Ils s’acharnent à croire qu’aucun retour en arrière n’est possible.
Qu’aucun élan en avant n’est concevable.
En réalité, ils ne trouve pas le point de départ d’une telle manœuvre.
Il leur manque le levier qui les poussera à se relever.
A s’emplir de la puissance et de la vivacité qu’apporte une vie passionnée.
A soulever leur corps meurtri par de longues années de déchéance. Par des instants saturés
d’un temps vide. Ils écument leur tristesse et la laisse s’échouer sur un banc de désespoir.
Et laisse traîner leur noir. Indifférents à ce qu’ils sont en train de recouvrir.

Ils ont ignoré la première des passions : Vivre .


La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

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Poésie

par Astrid Schumacher


L'ineffable

Je marche pieds nus


Dans les saisons qui passent,
Et cherche en vain
Un sens à la fuite des jours.

Dans l'embrasure de chaque instant qui naît,


Je retiens l'instant qui meurt au creux de ma
main.
Et j'en garde le souvenir,
Qui bien des années plus tard
Dévoilera une indicible douceur.

Exaltation de l'ineffable.
Immobile,
En suspens,
Je contemple.

J'attends l'éveil du spontané,


La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

Pour m'épanouir,
Enfin.

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Par Louis Ramos-Ibanez
Bannies soient les passions

Voici les propos tenus par un ingrat personnage que je ne nommerai pas, au risque
de le faire jaser de plaisir passionnel. Telles furent ses paroles:

« Souvent synonymes de souffrances morales et sources de condamnations, les passions se


voient attribuées tous les maux du monde. Antinaturelles, elles sont nuisibles. Malsaines, elles
avilissent. Inciviques, la société en pâtie. Profanes, Dieu les condamnent. Et dévastatrices, le
monde court à sa perte.

Certes, et alors ?

Devrait-on se contenter d’une telle censure frontale ; à notre tour les condamner et s’auto-
couronner du laurier de la sage raison salvatrice ? Facile. Trop facile. La spéculation à ce sujet
a pris une ampleur trop démesurée pour qu’un jugement trop tranché en découle. Le problème
à beau avoir été réglé, une question ne reste pas moins posée. Pourquoi sommes-nous des êtres
regorgeant de passions toutes plus obscènes les unes que les autres ? À quoi bon condamner ces
passions si telle est faite la nature humaine ?

Certes, le duo ‘contrôle-condamnation’ reste à bien des égards, un sédatif fort efficace.
Pourtant, il n’agit que sur les effets de nos prédispositions passionnelles. L’acte en lui-même est
canalisé, puisque condamné, mais l’intention demeure. L’invitation au péché est plus que
présente. Omniprésente, la fourche de Satan ne s’abat point. Mais, la main pétrifiée sur son
manche, le Démon n’envisage rien d’autre que l’Anathème. Que le péché passionnel soit
accompli et qu’on le proscrive. Le déchainement de violence sur l’hérétique suintant de passions
doit avoir lieu. À l’infâme déchu assez vicieux pour se complaire dans la tentation, jugement
sera rendu. L’impardonnable, qui refusera tout mea-culpa, sera pendu avant d’être torturé.

Tentation, péché, condamnation et le tour est joué. L’heureux élu est sacrifié et ses congénères
purifiés. Les bienséances vont bon train, tout à chacun s’est soulagé et la vie continue…

C’en est ainsi, tel qu’il y paraît. Pourtant, quelque chose a changé. De cette purge, une leçon
n’a pas été tirée. Un infime détail demeure : le coupable, ce monstre de l’indécence, a fait acte.
Sa passion, il l’a concrétisée. Aussi morbide, salace ou licencieuse qu’elle soit, elle a eu lieu. Et
la réaction en chaîne a pris le dessus. A l’acte fondateur passionnel s’est soustrait le phénomène
de contagion. Les passions accomplies du coupable ont ravivé la flamme moralement piétinée
des victimes. Par la condamnation au bûcher, la foule a expulsé – et donc réalisé - ses propres
passions. Condamnant le malchanceux, elle devient condamnable.
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

Le pauvre petit qui souhaitait simplement se titiller sur la voie publique parce qu’il trouvait le
geste agréable est maintenant insulté avec vigueur sur cette même place. Le bon samaritain
qui, vêtu de bas résilles camouflées, allait rejoindre ses compagnons de sexe identique pour une
orgie dionysiaque, est consécutivement accusé de toutes parts par les mêmes qui s’y étaient
plus. L’enfant de chœur qui rêvait profane d’une joute dans le confessionnal en compagnie de sa
jolie nonne, est dorénavant relégué au ban de la société. La jeune prêtresse qui trouvait un

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point d’appui dans une saine délectation morose – approfondir l’éthologie, toute secouée par
la cadence du meilleur ami de l’homme – croule désormais sous le poids des accusations. Et
ce monsieur tout-le-monde qui aimait croquer à pleines dents ses propres créations pour le
goûter, sans qu’il ne soit porté atteinte à personne, si ce n’est à son propre estomac, est
aujourd’hui assigné en justice.

Tous, ils immolent sur le bûcher. Et pour la foule, c’est un véritable feu de joie. Mais je m’y
refuse, il m’est impossible d’admettre autant d’atrocités. Car, les passions de nos coupables
étaient on ne peut plus privées, tandis que celles des victimes n’avaient-elles pas un caractère
bien trop public ? Ce déchaînement de violences n’est-il pas inadmissible aux yeux de la
morale qui condamne l’acte passionnel ? Ne peut-on pas parler de bouc émissaire à l’égard
du maigre tas de cendre qu’il reste de ces corps grivois ? Les torts refoulés des uns n’ont-ils
pas été attribués à l’Autre ; cet étranger aux bonnes mœurs ? N’est-ce pas là une méthode
bien connue que de condamner pour mieux se délester ?

Punir les passions de l’un pour mieux satisfaire les siennes. Stigmatiser le passionné et faire
œuvre de passion meurtrière à son égard. Flétrir notre égal. Voilà tout.

L’inversement des rôles et des étiquettes est une tentation fort pratiquée, mon cher ami. Mais
il faut s’en méfier, car il s’agit plus là d’un déchaînement de passions dévastatrices - du
même coup condamnables - que d’une simple punition des passions d’autrui, exercées a
minima. Attention à toi qui te prêtes aux jeux de la foule, il en va de ton intégrité. Amuse
toi à entretenir tes propres passions - tu le peux et tu le dois – mais ne sois pas de ceux qui
contribuent au suicide sacrificiel. Frotte toi lascivement contre quelque objet licencieux qu’il
soit et met tous tes fantasmes personnels à exécution. »

Ainsi pris fin le monologue de cet envoyé du mal. Pourtant, aussi passionnant qu’ils
soient, les propos passionnés de ce dégénéré ne tiendront pas tête à la passionnante
critique blâmant les infâmes passions du malin génie. Que je condamne évidemment.
Alors, gare à celui ou celle qui chercherait à en découdre passionnellement.
La foule vous guète …

La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

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Le caractère abscons ainsi qu’un style aussi touffu qu’alambiqué est un
reproche courant adressé à la philosophie ; si cela, en réalité, ne concerne
qu’une certaine philosophie, cette critique n’en reste pas moins pertinente. La
philosophie n’étant pas qu’un simple étalage de pensées personnelles, elle se
doit de pouvoir être lue et comprise. Néanmoins, l’« exercice de style
philosophique » peut se révéler, espérons-le, aussi plaisant à écrire qu’à lire –
au lecteur d’en juger :

Exercice de style :
« exécrable-philosophie »

Passions et autres syntagmes de la langue équivoque : que nul ici ne trouve un sens
qu’il n’a pas d’abord, d’ores et déjà, donné à l’intuition de cet idiome. Conférant ainsi à cette
poussée du corps en acte une volonté préconsciente d’un mal en devenir, la quête des sens ne
peut se poursuivre, au sein d’une idiosyncrasie tant volubile qu’esthète, qu’au préalable par le
nécessaire sursaut de la quête d’une identité d’un toujours-déjà, (l’« Eingetaucht » chère à nos
confrères teutons) en devenir. Ab imo pectore… Ainsi, si la cause d’une stupéfaction ne s’ancre
en-soi (et par-soi ( !) cf. Mimnerme de Colophon) que dans l’expression d’un cœur à demi
ouvragé, la concaténation d’un désir pulsionnel, formé d’abacules reflétant pour chacune
d’entre elles l’accession de la conscience à l’attrait d’un pancosmisme par trop usité, cela n’est
sans nul doute que du seul fait de cet entrelacs wyvernien qu’autrefois un simple philosophe,
taxé par la plèbe doxatique de « sycophante », ne s’est par trop point enquis de la qualité
incomplète que l’on rattache si souvent par mégarde à son soliloque. (Nous retrouvons
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

certainement ici l’ancrage élégiaque grec que Mimnerme défendait dans ses célèbres élégies
patriotiques).
Forfanterie grotesque que de telles palabres passionnées entachées de mièvrerie ? La
question, irréfragable tant par son imago que par sa forme galimatique, n’en est pourtant pas
rendue absconde, et mérite toujours d’être ratiocinée, à nouveaux frais.

O. S.
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Petra Werlé
"histoires naturelles"
sculptures

Pétra pétrit la mie de pain. Il en émerge des petits personnages


facétieux, chargés, entourés de la beauté d'un monde naturel qui a
déposé dans le passage de sa vie des vestiges merveilleux : ailes de
papillon, sauterelle de mousse, coquillages, carapaces irisées d'insectes...
Leçon de la prodigalité éphémère, de la générosité prodigieuse de ce
monde et de l'imaginaire de l'artiste

Les oeuvres sont protégées dans leur boîte vitrées - à voir absolument

Pro
la l
iber
cha
in n
té d
um ession
'exp
éro
r
sur

Du 19 Février jusquau 29 Mars

Galerie Ovadia,
La Flèche Du Parthe N°6 Mars 2009

14 Grande Rue Nancy

Ouvert Mercredi, Jeudi, Vendredi et Samedi


de 14H à 19H
Dimanche de 15H à 19H

www.galerieovadia.net

A.A.D.R.A. - loi 1901


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