Sie sind auf Seite 1von 20

SCIENCES POLITIQUES I

Faculté de Géoscience et Environnement


Semestre printemps 2009
Prof. Moncef Djaziri

Mardi 7 avril 2009


8ème séance

LES PARADIGMES SOCIOLOGIQUES ET LES MODELES


D’EXPLICATION DANS LES SCIENCES SOCIALES
(Suite)

C. L’INTERACTIONNISME
Après avoir présenté les paradigmes holistes et individualistes, nous voudrions
présenter l’approche interactionniste, puis terminer cette deuxième partie par la
présentation des paradigmes de l’interdépendance, en particulier la sociologie de
Pierre Bourdieu et celle de Norbert Elias. Nous aurons ainsi achevé la présentation
générale des différentes théories sociologiques en en donnant un aperçu assez
complet, ce qui aura permis d’illustrer ce que nous appelons le pluralisme théorique
ou encore le pluralisme des paradigmes dans les sciences sociales.

C. 1. Quelques éléments de définition


Pour dépasser le holisme et l’individualisme, certains auteurs ont développé
l’interactionnisme ou ce que d’autres appellent le situationnisme méthodologique1.
L’interactionnisme focalise sur les acteurs et les relations sociales qu’ils tissent entre
eux ; par exemple, l’identité est produite au contact d’autrui, dans le face à face
interactionnel (Lallement, 2007 : 199 ; Strauss, 1992)2. C’est un courant théorique qui
a pris naissance aux Etats Unis dans les années cinquante au sein de l’université de
Chicago, qui est héritier de Max Weber, de George Simmel, de Georges Herbert
Mead (1863-1931) et de la première école de Chicago. Ce courant est loin d’être
homogène parce que s’y entremêlent, entre autre, la sociologie compréhensive
wébérienne, la théorie de l’interaction symbolique d’Irving Goffman,
l’ethnométhodologie de Garfinkel et la sociologie cognitive de A. V. Cicourel (Durand
et Weil, 2006 : 269)3. Pour le courant interactionnisme, la société est un système de
communications interindividuelles et signifiantes. Dans cette perspective, la société
se construit sans cesse à travers la dynamique des acteurs sociaux et les échanges
(symboliques) entre les personnes et à travers les interactions.

C. 2. La problématique interactionniste
Selon Jean-Pierre Durand et Robert Weil, l’interactionnisme procède du point de vue
méthodologique selon lequel le fonctionnement des interactions quotidiennes
observables contient tous les éléments de la théorie sociale. Il suffit de savoir
observer, sans vouloir chercher à découvrir un sens caché comme tendent de le
faire les théoriciens « holistes ». En réalité le sens de l’action sociale n’est pas donné
déjà ; il est le produit de l’action elle-même. De ce point de vue, l’intérêt du
chercheur se porte moins sur l’établissement d’une collection de faits, que sur
l’observation attentive des processus sociaux qui se réalisent à travers les
interactions directes des acteurs sociaux.

Aussi, la sociologie interactionniste ne cherche pas à vérifier des théories par des
faits objectifs mais à observer ce qui se déroule, d’où le parti pris pour l’observation
participante comme H. S, Becker ou Irving Goffman qui a vécu une année dans un

1
L’expression vient de K. Knorr-Cetina et A. V. Cicourel, Towards an Integration of Micro and
Macro Sociologies, Boston, Routledge and Kegan Paul, 1981.
2
Michel Lallement, Histoire des idées sociologiques de Parsons aux contemporains, Paris, A.
Colin, 2007, 3e ed.
3
Jean-Pierre Durand, Robert Weil, Sociologie contemporaine, Paris, Vigot, 2006.
1
hôpital psychiatrique pour analyser son fonctionnement, ce qui a donné un livre
classique appelé Asiles. Le principe est le suivant : écartons les théories, et
observons les significations qui s’engendrent au cours des interactions singulières et
qui mobilisent les savoirs véhiculés par les acteurs eux-mêmes durant les échanges
(2006 : 274). L’unité d’analyse est donc l’interaction et ses effets sur les individus.

L’inspiration de l’interactionnisme remonte à l’influence de G. H. Mead qui s’était


attaqué au schéma béhavioriste stimulus-réponse et avait insisté sur le caractère
symbolique des échanges interindividuels ; tout échange implique une
interprétation. On retrouve là l’influence de Max Weber dont les travaux ont été
diffusés aux Etats-Unis par Alfred Schütz et l’influence de Georges Simmel et sa
sociologie des formes. Les significations doivent être partagées dans des situations
particulières pour que les activités soient régulées. Cette approche repose sur une
critique du fonctionnalisme qui a trop exagéré l’importance de la socialisation et la
conformité. L’interaction met l’accent sur le processus, le flou et une certaine
improvisation. Elle introduit une distinction entre adaptation primaire et adaptation
secondaire. Une institution fonctionne en raison de l’adaptation primaire des
individus la constituant, mais également en fonction des adaptations secondaires de
ces mêmes individus.

On distingue parmi les orientations théoriques interactionnistes, l’interactionnisme


symbolique qui valorise la culture et les symboles, ainsi que l’ethnométhodologie qui
est une approche visant à étudier les petites communautés.

C. 3. L’interactionnisme symbolique
C’est celui de la 2e école de Chicago qui s’est développée au début des années 1940
sur la base du pragmatisme et d’une conception non « holiste » du monde social.
Selon le sociologue Michel Lallement, l’expression interactionnisme symbolique date
de 1937 et a été utilisée pour la première fois par Herbert Blumer (1900-1987),
professeur à Chicago. Largement influencé par les thèses de Georges-Herbert Mead,
Blumer était un anti-durkheimien résolu et critique du holisme.

Pour les tenants de ce courant, la réalité sociale est une réalité individuelle ; les
individus ne subissent pas le monde social, ils ne cessent de le produire et de le
reproduire jamais à l’identique. En interprétant la situation dans laquelle ils se
trouvent, les acteurs conçoivent et construisent leur action mais sans que celle-ci ne
revête un caractère extrêmement rationnel. Par les interactions au sein d’un groupe,
les membres du groupe acquièrent une connaissance et une compréhension
semblable d’une situation. Il en découle, selon Herbert Blumer, que les points de vue
et les représentations des acteurs constituent l’objet essentiel de la sociologie. Sur
le plan méthodologique, il y a donc un refus des méthodes positivistes, des
questionnaires et des traitements statistiques qui éloignent le chercheur du monde
social « réel ». Ce qui est valorisé dans cette démarche, c’est l’observation in situ
qui permet de restituer l’expérience immédiate et la façon dont les acteurs par
l’interaction assignent du sens aux objets, aux situations et aux symboles
(Lallement, 2007 : 201)4.

L’interactionnisme a conduit à envisager l’étude des acteurs et des organisations


dans une perspective processuelle, sans début ni fin. Les acteurs agissent,
s’organisent pour stabiliser institutionnellement une situation. Tout cela se passe
dans la négociation qui est un des maîtres mots de ce courant. La société est une
structure en procès et l’ordre social n’est jamais complètement prédéterminé. Cela
va dans le sens des études de cas et des analyses des discours (The Discovery of
Grounded Theory, 1967).

4
Michel Lallement, Histoire des idées sociologiques de Parsons aux contemporains, Paris, A.
Colin, 2007, 3e (Nathan 1993).
2
La démarche interactionniste emprunte à l’ethnologie son goût pour le terrain et
pour les petites communautés. Un des terrains privilégiés c’est l’étude des milieux
déviants (toxicomanie et les outsiders). Pour les interactionnistes, la déviance n’est
pas simplement le fait de ne pas se conformer aux normes (interprétation
fonctionnaliste), mais tout autant la conséquence d’une étiquette (théorie de
l’étiquetage de H. S. Becker) qui est collée au dos du déviant par ceux qui le
repèrent et le traitent. Ainsi, E. Goffman (qui a vécu une année à l’hôpital
psychiatrique St Elizabeth de Washington et a écrit Asiles, 1961) a montré que
l’institution totale que constitue l’asile psychiatrique (comme d’ailleurs les prisons et
les hôpitaux), réalise un ensemble d’interactions spécifiques qui contribue à
produire le label malade mental, conclusions qui avaient déplu aux psychiatres. E.
Goffman avait récidivé en 1963 avec Stigmates où il essaie de comprendre les types
de relations qui peuvent s’instaurer entre les normaux et les handicapés et les
stratégies mises en œuvre par ces derniers pour ne pas être déconsidérés (Durand
et Weil, 2006 : 273).

Cette approche a permis d’envisager l’étude de la déviance dans une nouvelle


perspective ; c’est un des points d’application de cette orientation. Cela a donné
naissance aux théories dites de l’étiquetage social (label theory). La thèse avancée
par les théoriciens de l’interactionnisme symbolique parmi lesquels Howard Becker
et Erving Goffman, est la suivante : la déviance n’est pas en soi le fait de
transgresser des normes, mais celui d’être qualifié comme déviant par Autrui. Donc
la déviance est une construction sociale par laquelle certains individus en viennent à
être désignés comme délinquants, marginaux, etc.

Pour Herbert Becker, la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une
personne, mais plutôt une conséquence de l’application par les autres, de normes et
de sanctions à un « transgresseur ». Le déviant est celui auquel cette étiquette a été
appliquée avec succès et le comportement déviant est celui auquel la collectivité
attache une étiquette (H Beker, Outsiders, 1963, Paris, Métailié, 1985). La déviance
doit donc être analysée comme un processus; c’est une construction sociale par
laquelle certains individus en viennent à être désignés comme délinquants,
marginaux, voire malades On construit les règles de conformité, puis on désigne le
déviant. L’important n’est donc pas la déviance mais le marquage social ; le
processus social par lequel des individus en viennent à être désignés comme
« marginaux ». C’est lui en effet qui donne aux groupes l’illusion de posséder des
règles de vie commues, et qui par voie de conséquence, leur procure le sentiment
d’exister en tant que groupes. En désignant les règles de la normalité, on désigne
les « fous », « les marginaux », « les déviants », ce qui a pour conséquence de
consolider le groupe des bien portants.

C. 4. L’ethnométhodologie
L’ethnométhodologie s’inscrit dans la perspective interactionniste de Schütz. La
démarche procède de l’analyse interne de l’ordre social. Pour expliquer, il convient
d’utiliser le savoir véhiculé par les acteurs eux-mêmes. Selon Durand et Weil, le
terme d’ethnométhodologie, utilisé à partir de 1965 (2006 :279).
L’ethnométhodologie est à rattacher aux travaux précurseurs de Harold Garfinkel
(né en 1917), formé à Harvard, élève de Parsons, et professeur à Chicago 5.
L’attention est focalisée sur les savoirs pratiques et les compétences pratiques dans
les relations sociales. H. Garfinkel rompt avec la tradition positiviste qui fait de la
société une réalité objective et de l’acteur un agent sans histoire ni passion et
largement englué dans un ensemble de valeurs qui prédéterminent ses
comportements. Pour Garfinkel, le social est un processus. Il est le fruit de l’activité
permanente des membres de la société. Ces derniers sont munis d’un sens commun
et d’un réservoir de savoirs pratiques qu’ils mettent à l’épreuve de façon routinière
dans les activités les plus courantes de la vie de tous les jours. Les ethno
5
H. Garfinkel, Studies in Ethno methodology, Prentice Hall, Inc, Englewood Cliffs, New Jersey,
1967.
3
méthodologues portent un intérêt aux actes de la vie quotidienne qui peuvent nous
paraître les plus banals. Ils privilégient pour se faire une démarche ethnographique
(observation directe, observation participante, entretiens, études de dossiers
administratifs et scolaires, entretiens avec les acteurs (Lallement, 2007 : 210-211).

C. 4.-a. A. Schütz et la sociologie compréhensive


Alfred Schütz (1899-1959), qui avait suivi les enseignements de Husserl, s’est inspiré
à la fois de la sociologie compréhensive de Max Weber et de la phénoménologie
comme théorie de l’intersubjectivité élaborée par Edmund Husserl (1859-1938). En
1932 paraît à Vienne l’unique livre de Schütz publié de son vivant et intitulé, La
structure intelligible du monde social dans lequel il prône une sociologie
phénoménologique. Schütz pensait l’intersubjectivité comme un fait social
constitutif de l’expérience même du monde social. Il s’est opposé au behaviorisme
ou science du comportement. Selon lui, la méthode des sciences naturelles est
inadéquate pour comprendre les conduites humaines et le phénomène de
l’intersubjectivité. Entre l’objectivisme et le subjectivisme, il y a une troisième voie
qui consiste à accepter naïvement le monde social tel qu’il est, comme un univers
signifiant pour l’observateur dont la tâche scientifique consiste à décrire et à
expliquer l’expérience vécue. Il s’agit aussi de trouver la signification des conduites
et des phénomènes sociaux (Schütz, 19846 ; Durand et Weil, 2006 : 273-278).

C. 4.-b. Garfinkel et l’invention de l’ethnométhodologie


Garfinkel (élève de Parsons à Harvard en 1946 et de Schütz à New York School for
Social Research auquel il a emprunté la notion de sociologie du savoir ordinaire).
Garfinkel s’est opposé au positivisme de Durkheim caractérisant les faits sociaux
par l’extériorité à la conscience individuelle et la contrainte. En réalité, les faits
sociaux sont toujours des accomplissements pratiques irréductibles à la pure
objectivité. Le savoir pratique à trois propriétés : réflexivité (le savoir du sociologue
est la transposition du savoir primitif de l’acteur auquel s’ajoute une réflexion par les
méthodes) ; descriptibilité (expérience visible, rapportable et donc descriptible) et
indexicalité (le langage doit être indexé à une situation ou à un individu concret. A
cela s’ajoute 5 autres propriétés : localisation et contextualisation, la mise en scène,
membre et compétence (Durand et Weil, 2006 : 280-282).

C. 4.-c-. Ethnométhodologie et sociologie cognitive


La sociologie cognitive, comme une des composantes de l’interactionnisme, a été
élaborée par A. Cicourel. Il s’agit d’une tentative pour expliquer la société en termes
d’interaction, en utilisant un modèle linguistique inspiré de N. Chomsky pour
comprendre comment les individus peuvent maîtriser les processus interactionnels.
Cicourel a repris l’analyse goffmanienne du rôle par rapport au statut (A. Cicourel,
1979 : 33)7.

C. 5. Limites et critiques de l’interactionnisme


Au-delà de la dimension transdisciplinaire des approches interactionnistes, Durand
et Weil font remarquer que le thème de la compréhension interne des phénomènes
sociaux constitue le fond commun des approches interactionnistes. On suppose que
les acteurs ne sont pas confrontés à la société, ne sont pas simplement des porteurs
de normes intériorisées ; on fait l’impasse sur les déterminants sociaux des
conduites individuelles.

Une autre critique adressée aux théoriciens interactionnistes c’est de s’en tenir à ce
que disent, pensent et interprètent les acteurs et à partir du savoir pratique de ces
acteurs pour expliquer le social. Durand et Weil se réfèrent à Pierre Bourdieu pour
articuler la critique de l’interactionnisme. Comme le souligne Bourdieu (1987:148-

6
A. Schütz, « Le monde social et la théorie de l’action sociale », Sociétés, n°O, 1984, pp. 6-
10
7
Aaron V Cicourel, La sociologie cognitive, Paris, PUF, 1979 (1972), 239p.
4
150)8, l’opposition des interactionnistes et des ethno méthodologues au modèle
positiviste de Durkheim qui consiste à traiter les faits sociaux comme des choses,
c’est-à-dire en faisant abstraction des représentations des agents, les conduit à
réduire le monde social aux représentations que s’en font les acteurs, et à
transformer la science en un compte rendu des comptes rendus produits par les
sujets sociaux. Dans cette voie, ils ne font que suivre la perspective
phénoménologique d’Alfred Schütz, pour lequel les objets de pensée construits par
le social scientist se fondent sur les objets de pensée construits par le sens
commun. Mais la vérité de l’interaction est-elle bien donnée dans l’interaction elle-
même ? On peut en douter lorsqu’on sait que les agents occupent des positions
dans un espace objectif de propriétés dont les règles s’imposent à eux » (Durand et
Weil, 2006 : 284).

Enfin, s’il est important de souligner la liberté des acteurs, capables de jouer avec
les règles, comment peut-il réduire à un ensemble cohérent la poussière des
activités individuelles tout en refusant d’analyser l’effet d’imposition du pouvoir
assuré par la médiation des institutions ; comment ne pas prendre en compte le
poids des institutions. C’est le sens des critiques énoncées par M. Crozier et E.
Friedberg (1971 : 83-84). On se donne ainsi le moyen de rompre avec les théories
rationnelles et normatives qui expliquent l’action par la conformité aux objectifs des
organisations, mais pour autant on ne comprend pas les « mécanismes régulateurs
assurant l’intégration des comportements des acteurs au sein des structures
collectives ». L’intersubjectivité ne peut expliquer le phénomène du pouvoir. Chez E.
Goffman, la solution du problème repose sur l’ajustement mutuel des interactions
grâce au travail de l’acteur sur son rôle, ce qui supposerait l’existence d’un marché
des interactions et des significations. A moins de supposer que les rapports de
pouvoir de la société au sens large se retrouvent tels quels au niveau des
interactions quotidiennes ! Comment prendre en compte les modes de domination si
l’analyse se limite aux interactions quotidiennes entre acteurs individuels (Durand et
Weil, 2006 : 284).
Conclusion
La perspective interactionniste rompt à la fois avec le holisme et dans une certaine
mesure avec l’individualisme. Elle met l’accent sur les interactions et les échanges
entre acteurs situés dans des contextes précis. Elle apporte une méthode d’analyse
qui prend en compte la dimension culturelle et symbolique et l’échange entre
acteurs individuels. L’objection qui demeure ce sont les origines de la culture et des
valeurs et le rôle des institutions dans la production de ces mêmes valeurs.

D. LES PARADIGMES DES INTERDEPENDANCES


Après la présentation de la théorie interactionniste, il est important de donner un
aperçu des approches théoriques qui mettent l’action sur l’interdépendance entre
l’individu et le système social. La différence entre cette approche et
l’interactionnisme, c’est le fait que la notion d’interdépendance met l’accent,
comme l’interactionnisme, sur les interrelations entre les individus et prend en
compte leur insertion dans un système social ou dans des structures sociales.
L’interdépendance doit être comprise dans le sens d’un rapport de dépendance de
l’acteur au système ou de l’acteur aux structures sociales, dépendance qui
sauvegarde une certaine autonomie. Trois auteurs ont développé des approches
théoriques divergentes mais utiles pour décrire les phénomènes d’interdépendance.
Il y a d’abord Michel Crozier et son interprétation du rapport de l’acteur au système.
Il y a également la théorie de Norbert Elias et sa conception de l’interdépendance et
de la configuration puis enfin la théorie sociologique de Pierre Bourdieu qui à sa
manière a mis l’accent sur le phénomène d’interdépendance.

D. I. L’acteur et le système selon Michel Crozier

8
Pierre Bourdieu, Choses dites, Paris, Minuit, 1987, 231p.
5
D. I. 1. Quelques éléments de la théorie des systèmes
Né d’une synthèse intellectuelle entre la cybernétique, la théorie des systèmes9 et le
structuralisme, le systémisme s’affirme au milieu des années soixante-dix et se
positionne d’emblée comme une remise en cause radicale des conceptions
atomistes issues de la science newtonienne. A la suite de la cybernétique, le
systémisme abandonne l’étude des phénomènes en eux-mêmes pour ne s’intéresser
qu’aux interactions entre des ensembles structurés. Fidèle à la logique cybernétique,
l’information apparaît alors comme le principe fondamental d’organisation, de
différentiation et de régulation des systèmes (Lafontaine 2004 : 121)10.

a.- Définition d’un système


« Un système est un ensemble d’éléments en interaction, une totalité organisée,
plus ou moins ouverte sur l’environnement. Le terme de système intègre trois idées
clés : la complexité, le rôle essentiel des interactions, et enfin l’organisation. Un
système est donc plus que la somme de ses éléments. Il affiche des qualités
qualifiées d’émergentes, nées de l’interaction de ses composantes. En géographie,
dit Dauphiné, un torrent est un système composé de trois compartiments en
interaction: un bassin de réception, le chenal d’évacuation, et le cône de
remblaiement. Les interactions entre ces trois compartiments sont matérialisées par
des flux d’eau et de matière. L’ensemble est un tout organisé, qui constitue un
système érosif. Enfin, un système se distingue de son environnement, qui comprend
tout ce qui est autour du système. L’environnement d’un système géographique
possède donc des dimensions aussi bien naturelles que sociales. Généralement, on
distingue l’environnement passif sur lequel le système agit, et l’environnement actif,
celui qui influence le système (Dauphiné, 2003 : 83)11.

Partant de cette définition du système, il est important de bien distinguer l’analyse


de système, de la dynamique de système et de la théorie des systèmes. L’analyse
de système est en soi une méthode. Elle implique trois phases: l’étude des
éléments, puis celle des structures, des relations entre les variables (structure
fonctionnelle) et entre les espaces (structure spatiale), et enfin l’étude de la
dynamique du système, c’est-à-dire de ses relations avec son environnement. La
dynamique de système est une technique, un langage pour simuler un ensemble
d’équations de stocks et de flux. La dynamique de système ne doit pas être
confondue avec l’étude des systèmes dynamiques que mettent en application les
dynamiciens. Enfin la théorie des systèmes est comme toutes les théories un
ensemble de lois. Ces lois dépassent les frontières disciplinaires (Dauphiné, 2003 :
84).

b.- Les relations le système et son environnement

- La première distinction, c’est celle entre système fermé et système ouvert. Un


système ouvert échange de l’énergie, mais aussi de la matière et des informations
avec son environnement. Ainsi, tous les systèmes vivants et sociaux, et donc les
systèmes géographiques, sont des systèmes ouverts.

- La deuxième distinction, utile pour la géographie car elle prend en compte


l’espace, est celle qui oppose les systèmes exotropes où l’échange se fait dans le
sens du système à l’environnement, et les systèmes endotropes où les flux circulent
de l’environnement vers le système ; les systèmes mixtes qui ont des échanges
dans les deux sens et qui sont les plus nombreux en géographie. Mais certains
9
C. L. Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, Paris, Dunod 1973 (General Systems
Theory, New York, 1968).
10
Céline Lafontaine, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine,
Paris, Seuil, 2004.
11
André Dauphiné, Les théories de la complexité chez les géographes, Paris, Anthropos,
2003.

6
systèmes géographiques sont plutôt exotropes tandis que d’autres sont avant tout
endotropes (Dauphiné, 2003 : 84).

- La troisième distinction concerne les systèmes équilibrés, stationnaires ou


stables: les trois notions ne doivent pas être confondues. Un système en équilibre,
dit Dauphiné, « conserve son état. Les variables d’état qui décrivent le système ne
croissent pas, et leur dérivée par rapport au temps est nulle. Cette conservation
peut être statique si les relations entre le système et l’environnement sont
constantes, ce qui est exceptionnel en géographie, ou dynamique quand la
transformation est constante entre les entrées et les sorties. C’est le cas d’un lac
alimenté par une rivière et des pluies, qui vidangent une rivière en aval et
l’évaporation en surface. Cet équilibre est stable ou instable. Un système stable est
un système qui, recevant une perturbation de son environnement, revient à son état
antérieur. Enfin, un système stationnaire est invariant dans le temps (Dauphiné,
2003 : 84).

Un système qui subit une agression externe, peut adopter différents comportements
pour s’adapter. La régulation passive consiste à imposer un filtre aux entrées. C’est
le rôle des frontières entre les Etats. La géographie des frontières est une
géographie des régulations passives. La régulation active se fait à l’intérieur même
du système, soit par anticipation (feedforward) soit par rétroaction (feedback). Pour
réguler le trafic urbain, on utilise un plan d’orientation, qui constitue un essai de
régulation anticipatrice, et des amendes qui sont une forme de rétroaction
(Dauphiné, 2003 : 85). Les rétroactions ou feedbacks sont positives ou négatives.
Les rétroactions positives amplifient les entrées et provoquent généralement des
phénomènes de croissance, tandis que les rétroactions négatives tendent à ramener
le système à son état antérieur, proche de l’équilibre. En démographie, les relations
entre la population et les naissances constituent une boucle de rétroaction positive,
tandis que les relations entre la population et les décès composent une rétroaction
négative (Dauphiné, 2003 : 85).

c.- Les limites de l’approche systémique


Bien qu’elle présente un intérêt en raison de l’intégration de la complexité,
l’approche systémique ne prend pas compte le rôle des acteurs individuels. En ce
sens, elle est une approche holiste. Pour la rendre plus performante, Michel Crozier a
tenté de théoriser le systémisme en y intégrant des éléments de l’individualisme.

D.I. 2. L’acteur et le système selon Michel Crozier


L’analyse stratégique de Michel Crozier « La rationalité limitée » de l’acteur
selon Crozier
L’analyse de Michel Crozier (1922--)12 s’écarte de la théorie du choix rationnel et
tente de concilier individualisme et systémisme. Elle s’intéresse aux rapports entre
l’acteur et le système et développe une analyse stratégique s’appuyant sur la
théorie de la rationalité limitée. Dans leur livre, M. Crozier et Erhard. Friedberg 13
s’accordent avec l’économiste Herbert Simon pour reconnaître que l’homme est
doté d’une rationalité qui n’est pas absolue mais limitée. « Autrement dit, l’homme
est un animal qui ne cherche pas nécessairement à atteindre le résultat optimal
mais opte souvent pour la solution qui lui procure une satisfaction qu’il juge
convenable. Rarement dotés d’objectifs précis, les individus profitent davantage des
opportunités qui se présentent à eux plutôt qu’ils ne mènent à bien un projet
cohérent et mûri de longue date. Le deuxième postulat est que l’organisation ne
12
Michel Crozier est un sociologue français des organisations qui s’est illustré à ses débuts
par des recherches de terrain présentées et théorisées dans le Phénomène bureaucratique
(1963). Pour lui, la société française est bloquée par un Etat qui limite l’innovation et qui
devrait accepter la décentralisation, s’ouvrir aux conseils exprimés par les usagers,
reconnaître les bénéfices de la concurrence dans certains domaines » La société bloqués,
1970 ; Etat modeste, Etat moderne, 1987.
13
M. Crozier, E. Friedberg, L’Acteur et le système, Paris, Seuil, 1977.
7
contraint jamais totalement. Quels que soient leurs statuts, tous les individus
bénéficient toujours d’une marge de liberté et de négociation, même la plus
minime » (Lallement, 2007 : 193)14. Les deux auteurs développent les fondements
théoriques de l’analyse stratégique
Crozier part du concept de « système d’action » auquel l’acteur appartient et dont
les choix sont dictés par le contexte. Le système d’action exerce une contrainte sur
l’individu et oriente son comportement. Pour Crozier et Friedberg, le système
d’action est « un ensemble humain structuré qui coordonne les actions de ses
participants par des mécanismes de jeux relativement stables et qui montrent sa
structure, c’est-à-dire la stabilité de ses jeux, et les rapports entre ceux-ci par des
mécanismes de régulation qui constituent d’autres jeux » (Crozier et Freidberg,
1977)15. Dans chaque système, il y a des « zones d’incertitude » qui permettent à
l’acteur d’utiliser celui-ci à son profit : la détention d’une « expertise », la captation
et/ou l’accès à l’information, l’utilisation des règles organisationnelles, les relations
avec l’environnement. La liberté de l’acteur est donc restreinte mais aucun acteur
n’est jamais totalement démuni quelle que soit sa position dans le jeu.
D. II La sociologie selon Norbert Elias (1897-1990)

Comme tout grand sociologue, Norbert Elias a posé les problèmes que la sociologie
se pose depuis sa création par Auguste Comte : qu’est-ce qui lie les êtres humains
entre eux ; comment et par quels mécanismes se tisse la trame du lien social ; où se
situe l’individu : est-il acteur, sujet, ou marionnette ; Comment concevoir la
sociologie, cette discipline qui a pour but d’analyser le fonctionnement, le
changement ou la reproduction des sociétés ?

Pour Norbert Elias, la sociologie doit être processuelle16, pluridimensionnelle et


pluridisciplinaire, son objet c’est la « société des individus »17. Prenant en compte
l’importance des structures sociales, Elias tend également à prendre en
considération le rôle de l’individu ; son ambition est d’intégrer à l’analyse
sociologique la dimension individuelle des êtres humains, c’est-à-dire les
interdépendances personnelles et les liaisons émotionnelles conçues comme
facteurs de liaison sociale.

D. II. 1. Déterminisme et liberté: une fausse dichotomie


Norbert Elias refuse tout autant le déterminisme absolu que les théories qui
postulent l'indétermination des relations sociales. En effet, la conception éliasienne
de la liberté individuelle est à l'opposé de ce qu'il appelle la conception bourgeoise
de l'individu libre et souverain, conception utopique selon lui et qui ne correspond
pas à la réalité sociale. Il considère en effet qu'il y a un ordre invisible que les
acteurs sociaux ne perçoivent pas et qui n'offre à l'individu qu'une gamme très
restreinte de comportements et de fonctions possibles. Dès sa naissance, l'individu
se trouve placé dans un réseau de structures interdépendantes. Chaque individu vit
au sein d'un dispositif de dépendances qu'il ne peut ni rompre ni annuler d'un coup
de baguette magique, mais qu'il peut uniquement changer dans la mesure où la
structure même de ce dispositif le permet. Ce réseau de dépendances constitue ce
que Elias appelle la configuration partielle socialement déterminée et
historiquement située qui est en relation avec la chaîne des fonctions où se trouve
inséré l'individu.

14
Michel Lallement, Histoire des idées sociologiques de Parsons aux contemporains, Paris, A.
Colin 2007.
15
Michel Crozier et Erhard Freidberg, L’acteur et le système, Paris, le Seuil 1977.
16
Sabine Delzescaux souligne que vers la fin de sa vie, Norbert Elias a pris le parti « de
subsumer sa sociologie sous le terme de sociologie processuelle, une sociologie dont il se
voulait l’initiateur, sinon le fondateur » Cf. Sabine Delzescaux, Norbert Elias. Une sociologie
des processus, Paris, L’Harmattan 2001 : 37.
17
Norbert Elias, La société des individus, (trad. par Jeanne Ettoré), Paris, Fayard, 1991.
8
Selon Norbert Elias, le principe fondamental des relations sociales est celui de
l'interdépendance, (et non pas de la liberté qui n'est que la «chance de
puissance»)18 condition vitale pour les individus. Sans qu'ils le sachent, ces derniers
sont contraints de vivre dans l'interdépendance mutuelle, car ils dépendent les uns
des autres pour leur sécurité et pour la satisfaction de leurs besoins. Ce processus
n'est ni planifié, ni compris par les acteurs eux-mêmes. Dans un passage célèbre, il
écrit: tout se passe comme si des «millions d'hommes parcourent ce monde, pieds
et mains liés par des fils invisibles. Il n'y a pas de conducteurs. Personne ne se tient
à l'écart. Les uns veulent aller dans une direction, les autres dans une autre. Ils se
tombent dessus mutuellement et, vaincus ou vainqueurs, demeurent attachés les
uns aux autres» (Elias, 1993: 20). C'est dire combien il est important de prendre en
considération les «processus sociaux non planifiés» résultant de l'interaction
dynamique entre les individus et leur compréhension affective et imaginaire des
configurations sociales dont ils dépendent (Elias, 1993)19.

Si la liberté humaine d'un être rationnel indépendant et autosuffisant est en quelque


sorte un leurre et un mythe, en raison du phénomène d'interdépendance, il n'est pas
moins vrai, explique Norbert Elias, que l'individu jouit d'une certaine autonomie et
peut exercer un pouvoir relatif, en fonction de sa position sociale: si la «constellation
humaine» est incomparablement plus puissante que les individus, pour autant tous
les individus ne sont pas équivalents et interchangeables. L'observation la plus
élémentaire, explique N. Elias, permet de constater que tous les individus n'ont pas
la même importance pour le cours des événements et que donc la personnalité et la
détermination personnelle exercent, dans certaines situations et pour des individus
occupant certaines positions sociales, une influence considérable sur la marche des
événements historiques. La marge de décision individuelle est donc toujours limitée;
elle varie beaucoup, dans sa nature et dans ses proportions, en fonction des
instruments de pouvoir dont dispose l'individu situé dans une configuration (Elias,
1991: 96).

D. II. 2. Individu et société (l’interdépendance)


L’homme est un être fondamentalement dépendant, soumis à des contraintes et à
des autocontraintes de tout genre, et ce quelle que soit sa position sociale et la
puissance qui lui est rattachée. C’est exactement ce qu’exprime la notion
d’interdépendance (der Begriff der Interdependenz). Comme au jeu d’échec, toute
action accomplie dans une relative indépendance représente un coup sur l’échiquier
social, qui déclenche infailliblement un contre-coup d’un autre individu (sur
l’échiquier social il s’agit en réalité de beaucoup de contrecoups exécutés par
beaucoup d’individus) limitant la liberté d’action du premier joueur.(…). La liberté
absolue (absoluten Freiheit) de chaque individu a pour elle qu’elle flatte la sensibilité
de l’homme. Si l’on écarte les spéculations métaphysiques ou philosophiques sur
« le problème de la liberté », qui se situent au-delà de tous les phénomènes
observables et vérifiables, on se trouve confronté au fait qu’on peut déterminer les
différents degrés de dépendance et d’indépendance des êtres humains » (Elias,
1975: 152-153)20. L’interdépendance n’est ni planifiée, ni comprise par les acteurs :
« Tout se passe comme si des millions d’hommes parcourent ce monde, pieds et
mains liés par des files invisibles. Il n’y a pas de conducteurs. Personne ne se tient à
18
Elias conçoit l'homme comme un être fondamentalement dépendant, soumis à des
contraintes et à des autocontraintes de toute genre, et ce, quelle que soit sa position sociale
et la puissance qui lui est rattachée. A cet égard, l'étude de la position social du roi Louis XIV
sous la monarchie absolutiste servira de paradigme à Elias, car la position du puissant Roi
Soleil reste, selon lui, incompréhensible si l'on ne détermine pas comment se structure, à
cette époque, la société de cour à laquelle il appartient. (..). Un roi puissant dispose grâce à
ses chances de puissance (Machtchancen, littéralement ses chances de pouvoir) une marge
de décision plus grande que chacun de ses sujets. Le souverain est plus libre de que ses
sujets, mais il n'est pas indépendant des autres (Delzsescaux 2001: 87).
19
Norbert Elias Elias, Engagement et distanciation, (trad. M. Hulin), Paris, Fayard 1993.
20
Norbert Elias, La Dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975.
9
l’écart. Les uns veulent aller dans une direction, les autres dans une autre. Ils se
tombent dessus mutuellement et, vaincus ou vainqueurs, demeurent attachés les
uns aux autres » (N. Elias, Engagement et distanciation, Fayard 1993).

D. II. 3. Sociologie des configurations : structure des interrelations


humaines
Pour Elias, l’individu n’est pas un être isolé et la notion d’homo clausus ne résiste
pas à l’épreuve de l’observation empirique des faits sociaux. Parce que les hommes
ne sont pas ces monades sans fenêtres, ces « sujets » isolés auxquels s’oppose le
monde entier, et par conséquent aussi tous les autres hommes qui constituent le
monde extérieur21, le sociologue doit, en premier ressort, chercher à analyser la
structure des interrelations humaines (Delzescaux 2001 : 92). Dans Engagement et
distanciation (Fayard 1993), Norbert Elias écrit : « Les processus sociaux sont
aveugles, incontrôlables : la tâche de la recherche est de rendre ces processus plus
accessibles à l’entendement humain » (1993 : 4).

D. III. Le structuralisme génétique de Pierre Bourdieu

D. III. 1. Les apports de Pierre Bourdieu


Comme Norbert Elias, mais de manière différente, Pierre Bourdieu (1930-2000)22 est
une « grande figure des sciences sociales contemporaines » (Lallement, 2007 : 126),
mais une figure très controversée en raison de sa théorie et de ses prises de
position. Sa sociologie constitue une sorte de synthèse créatrice de plusieurs
courants théoriques (Marx, Weber, Durkheim, l’individualisme, le structuralisme,
etc.). C’est une sociologie de l’action, des interactions et des interdépendances 23
qui, pour se démarquer du structuralisme et du marxisme, a pris en considération le
rôle de l’acteur social considéré comme un agent social. C’est également une
sociologie qui prend en compte les « visions et les interprétations des agents qui
sont des acteurs sociaux compétents car ils construisent continûment leur monde
social à travers les pratiques organisées de la vie quotidienne. En outre, la théorie
sociologique de Pierre de Bourdieu tant à dépasser ce qui semble être une
opposition irréductible entre holisme et individualisme. Ce dépassement peut être
saisi au niveau d’une manière de mettre en parallèle l’inconscient individuel et
l’inconscient social24. Bourdieu a montré l’articulation entre l’histoire personnelle,
l’histoire familiale et l’histoire sociale. Cela s’observe dans sa notion
d’habitus (Bourdieu, 1980 : 75)25.

Pour Pierre Bourdieu, la société est en fait un macro espace social (Marx parlait de
formation sociale) constitué d’une multitude de micro espaces sociaux qu’il appelle
des champs sociaux. Les acteurs sociaux sont insérés dans des groupes sociaux et
ces groupes se distinguent en fonction de leurs origines sociales, des ressources
dont ils disposent et des activités qui sont les leurs ; ils sont donc insérés dans des
champs sociaux divers. Leur insertion est fonction des ressources dont ils disposent
que Bourdieu appelle des capitaux (la notion de capital a une signification plus large
que la signification économique marxienne). Elle est fonction également d’une
certaine aptitude socialement acquise qu’il appelle habitus. Capital, habitus et
champ, ce sont là les trois concepts clés de la sociologie de Bourdieu.

D. III. 2.- Qu’est-ce qu’un capital ?

21
Norbert Elias La solitude des mourants, Paris, Christian Bourgeois 1987 : 71.
22
Sociologue de formation, il fut titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France.
23
Cf. Philippe Corcuff, « Théorie de la pratique et sociologies de l’action. Anciens problèmes et
nouveaux horizons à partir de Bourdieu », in Actuel Marx, N° 20, Paris, PUF, 1996.
24
Vincent de Gaulejac, « De l’inconscient chez Freud à l’inconscient selon Bourdieu : entre
psychanalyse et socioanalyse», pp. 75-86, in Pierre Bourdieu : les champs de la critique,
Bibliothèque du Centre Pompidou, 2004.
25
Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980.
10
Le concept de capital, tel qu’il est utilisé par Pierre Bourdieu dépasse l’acception
marxiste, dans la mesure où chez Bourdieu il renvoie à une « ressource » rare dont
dispose l’agent et qui peut être une ressource économique (capital économique),
culturelle (capital culturel), sociale (capital social), ou symbolique (capital
symbolique). Il y a donc différentes sortes de capitaux qui sont efficients selon la
position de l’acteur dans un espace social ou ce que Bourdieu appelle « un champ
social ». Ses capitaux sont acquis dans le processus de socialisation et sont fonction
de l’origine sociale des individus.

D. III. 2. a.-. Le capital économique


- Le capital financier et économique
- Le capital immobilier

D. III. 2- b.-. Le capital culturel


Le capital culturel26 représente toutes les qualifications intellectuelles produits par le
système scolaire ou transmises par la familial. Il existe sous trois formes :
- Le capital culturel à l’état objectif : les tableaux, les livres, les instruments
musiques.
- Le capital culturel institutionnalisé : c’est un capital culturel socialement
sanctionné par des institutions (titres scolaires ou capital scolaire).
- Le capital culturel incorporé comme disposition durable du corps (comme
l’aisance d’expression en public).

D. III. 2. c-. Capital social27


Ce concept désigne un ensemble des relations sociales dont dispose un agent social
et qui constituent autant de ressources et de pouvoir qu’un agent peut mobiliser.
Bourdieu expliquait en 1980 que le « capital social c’est l’ensemble des ressources
ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus
ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance ; ou, en
d’autres termes, à l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne
sont pas seulement dotés de propriétés communes (..), mais sont aussi unis par des
liaisons permanentes et utiles (…). Le volume du capital social que possède un
agent particulier dépend donc de l’étendue du réseau des liaisons qu’il peut
effectivement mobiliser et du volume du capital (économique, culturel ou
symbolique) possédé en propre par chacun de ceux auxquels il est lié. Ce qui signifie
que, quoiqu’il soit relativement irréductible au capital économique et culturel
possédé par un agent déterminé ou même par l’ensemble des agents auxquels il est
lié (..), le capital social n’en est jamais complètement indépendant du fait que les
échanges, l’inter-reconnaissance, supposent la reconnaissance d’un minimum
d’homogénéité « objective » et qu’il exerce un effet multiplicateur sur le capital
possédé en propre » (Bourdieu 1980)28.

D. III. 2.- d. Un capital symbolique (qui est le capital culturel ou social


converti) :
Il n’existe pas en soi mais correspond à l’ensemble des rituels (comme l’étiquette ou
le protocole) liés à l’honneur et à la reconnaissance. Il n’est finalement que le crédit
et l’autorité que confèrent à un agent la reconnaissance et la possession des trois
autres formes de capital. En fait, expliquait Bourdieu en 1997, « Toute espèce de
capital (économique, culturel, social) tend (à des degrés différents) à fonctionner
comme capital symbolique (en sorte qu’il vaudrait peut-être mieux parler, en toute
rigueur, d’effets symboliques du capital) lorsqu’il obtient une reconnaissance
explicite ou pratique, celle d’un habitus structuré selon les mêmes structures que
26
P. Bourdieu, « Les trois états du capital culturel », Actes de la recherche en sciences sociales,
N° 30, 1979, pp. 3-6.
27
P. Bourdieu, « Le capital social », Actes de la recherche en sciences sociales, N° 31, 1980,
pp. 2-3.
28
Cf. Pierre Bourdieu, « Le capital social. Notes provisoires », in Actes de la recherche en
sciences sociales, N°. 31, janvier 1980.
11
l’espace social où il s’est engendré » (Bourdieu, 1997 : 285)29. D’une façon générale,
dit Pierre Bourdieu, le capital symbolique assure des formes de domination qui
impliquent la dépendance à l’égard de ceux qu’il permet de dominer : il n’existe en
effet que dans et par l’estime, la reconnaissance, la croyance, le crédit, la confiance
des autres, et il ne peut se perpétuer qu’aussi longtemps qu’il parvient à obtenir la
croyance en son existence » (Bourdieu, 1997 : 200).

D. III. 3.- Le concept d’habitus (à ne pas confondre avec habitude)


Gérard Mauger indique que le concept d’habitus (qui appartient à une longue
tradition sociologique) est le centre névralgique des critiques formulées contre la
théorie du monde social de Pierre Bourdieu. Il est le produit d’une double rupture.
Rupture avec l’objectivisme d’un « structuralisme » décrétant la « mort du sujet »
(réduit à l’état de « porteur de structures ») et avec une conception mécaniste de la
pratique. Rupture symétrique avec le subjectivisme de la « philosophie du sujet »
qui heurte de front le point d’honneur spiritualiste des intellectuels » et l’idée que
« les créateurs » se font d’eux-mêmes, de leur identité, de leur singularité, rupture
avec la philosophie intellectualiste de l’action dont la forme dominante est
aujourd’hui le paradigme de l’action dont la forme dominante est aujourd’hui le
paradigme de l’homo oeconomicus emprunté à la théorie économique standard,
théorie de l’action rationnelle ou du choix rationnel (choix intentionnel d’un acteur
libre de tout conditionnement économique et social) (Mauger 2004 : 68)30.

Dans l’habitus, écrit Gérard Mauger, il y a un « système de schèmes de perception,


de pensée, d’appréciation et d’action » qui sont le produit des structures
caractéristiques d’une classe déterminée de conditions d’existence ». Mais il y a
aussi L’hexis, qui désigne plus spécifiquement les attitudes du corps, « disposition
permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir
et de penser »31 ; il désigne aussi l’aspect corporel de l’habitus : l’intériorisation (des
expériences successives) qui est une incorporation. Cette intériorisation de la
condition est le produit d’une pédagogie à la fois implicite (inculcation inconsciente
de principes qui ne se manifestent qu’à l’état pratique : «Tiens toi droit ! ») et
explicite (inculcation méthodiquement organisée en tant que telle de principes
formulées et même formalisés : catéchisme, instruction civique, etc.) et de formes
d’inculcation intermédiaires qui, sous les apparences de la spontanéité, constituent
autant d’exercices structuraux tendant à transmettre telle ou telle forme de maîtrise
pratique.

L’habitus est le produit de rites d’institution, actes de marquage instituant un


individu comme aîné, héritier, successeur, chrétien, « tout le portrait de son grand-
père »32, out tout simplement comme homme (par opposition à femme) avec tous
les privilèges et toutes les obligations corrélatives et de l’ensemble des
apprentissages liés à la vie quotidienne : acquisition de la langue maternelle et de
dispositions logiques, acquisition de dispositions à l’égard de l’avenir (constituées
dans la confrontation prolongée avec un champ des possibles et un univers de
probables), apprentissage du repérage de l’accessible et de l’inaccessible, du « pour
nous » et du « pas pour nous ». Les expériences originelles sont déterminantes :
c’est, en effet, l’habitus acquis dans la famille d’origine qui oriente la réception et
l’assimilation du message scolaire et c’est l’habitus acquis à l’école (qui retravaille
l’habitus familial) qui oriente la réception des messages produits et diffusés par
l’industrie culturelle. Si les expériences primitives ont une importance décisive c’est
aussi parce que « l’habitus tend à se mettre à l’abri des crises et des mises en
29
Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, coll. « Liber », 1997.
30
G. Mauger et L. Pinto (sous la direction de), Lire les sciences sociales, 1989-1992, vol. I,
Paris, Belin, 1994, pp. 326-329.
31
P. Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève, Droz, 1972 : 193.
32
Sur les effets de marquage de l’attribution des prénoms et des taxinomies populaires sur
les ressemblances entre parents, cf. Bernard Vernier, Le Visage et le Nom. Contribution à
l’étude des systèmes de parenté, Paris, PUF, 1999.
12
question critiques en s’assurant un milieu auquel il est aussi adapté que possible,
c’est-à-dire un univers relativement constant de situations propres à renforcer ses
dispositions »33. Structure durable, l’habitus n’est pas néanmoins immuable : il est
affecté par les expériences nouvelles auxquelles il est confronté (bien que les
expériences socialement les plus probables tendent à le renforcer).

L’individu sociologiquement construit est à la fois socialement désigné et reconnu


(par un nom propre, une personnalité juridique, etc.), défini par une trajectoire
sociale en toute rigueur irréductible à une autre et par « l’habitus individuel » qui est
associé à cette trajectoire : chaque habitus réalise une intégration unique, dominée
par les premières expériences, des expériences chronologiquement ordonnées qui
définissent chaque trajectoire singulière. L’appartenance à une même classe
augmente les chances pour les individus d’être exposés aux mêmes situations, sans
pour autant qu’on puisse qu’ils vivent cette situation de la même manière34. C’est
pourquoi, dit Mauger, « tout habitus individuel est une variante structurale d’un
habitus de groupe ou de classe : tout membre de la même classe a, en effet, des
chances plus grandes de faire l’expérience des situations caractéristiques de cette
classe que n’importe quel membre d’une autre classe (il y a donc une homologie
structurelle entre le système de dispositions individuels et la variante structurale de
classe.

L’habitus renvoie aux schèmes mentaux (ou structures cognitives) (appelées aussi
structures structurantes (Bourdieu 1997 : 206) qui sont structurellement
homologues aux structures objectives, parce qu’ils sont génétiquement liés. Ces
schèmes résultent de l’incorporation des structures. Le mécanisme de cette
incorporation consiste en une exposition répétée à des conditions sociales définies,
qui imprime au sein des individus un ensemble de dispositions durables qui sont
l’intériorisation de la nécessité de leur environnement social. Cette exposition
répétée inscrit à l’intérieur de l’organisme des individus l’inertie structurée et les
contraintes de la réalité extérieure. La correspondance entre les structures sociales
et les structures mentales est produite notamment, mais pas uniquement par le
système scolaire (Wacquant 1992 : 18-24). Les structures cognitives, dit Bourdieu
dans Les Méditations pascaliennes « ne sont pas des formes de la conscience mais
des dispositions du corps, des schèmes pratiques » ; ces structures que l’histoire
collective (phylogenèse) et individuelle (ontogenèse) a inscrites dans les corps
(Bourdieu 1997 : 210).

L’habitus n’a pas de réalité propre, n’a pas de pouvoir autonome pour diriger
l’action, au sens du « soi » (self) développé par Herbert Mead ou de la
« personnalité » chez Talcott Parsons. La théorie de l’habitus n’aboutit pas à une
psychologie sociale, ne mène pas aux théories de l’identité, du caractère, du
conformisme et de l’autonomie. En lieu et place, elle suscite une prise en compte
sans fin et circulaire des structures objectives structurant les structures subjectives,
qui a leur tour, structurent des structures objectives» (Alexander 2000 : 43). Pour
Bourdieu, «le sujet» que constitue l’habitus né du monde des objets ne se donne pas
comme une subjectivité face à une objectivité (…). L’habitus est une métaphore du
monde des objets » (Bourdieu, Sens pratique : 130).

Pour Bourdieu, l’habitus est ce qui permet de comprendre comment des conduites
peuvent être orientées par rapport à des fins sans être consciemment dirigées vers
ces fins, dirigées par ces fins (..). L’habitus entretient avec le monde social dont il
est le produit une véritable complicité ontologique, principe d’une connaissance
sans conscience, d’une intentionnalité sans intention et d’une maîtrise pratique des
régularités du monde qui permet d’en devancer l’avenir sans avoir seulement besoin
de le poser comme tel». L’habitus, dit encore Bourdieu, « est le produit de
l’incorporation de la nécessité objective : l’habitus, nécessité faite vertu, produit des
33
P. Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980 : 102.
34
P. Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève, Droz, 1972 : 187.
13
stratégies qui, bien qu’elles ne soient pas le produit d’une visée consciente de fins
explicitement posées sur la base d’une connaissance adéquates des conditions
objectives, ni d’une détermination mécanique par des causes, se trouvent être
objectivement ajustées à la situation. L’action qui guide le «sens du jeu» a toutes les
apparences de l’action rationnelle que dessinerait un observateur impartial, doté de
toute l’information utile et capable de la maîtriser rationnellement. Et pourtant elle
n’a pas la raison pour principe» (Bourdieu 1987 : 20-22).

Bien qu’il y ait une cohérence entre habitus de classe et habitus individuels,
certaines trajectoires ou situations peuvent engendrer des habitus clivés, divisés,
voire déchirés (lorsqu’il y a des déplacements dans l’espace social comme c’est le
cas des déclassés par le haut ou par le bas ; ou dans l’espace géographique ceux
des émigrés-immigrés). L’habitus peut être ajusté au champ, et donc cela souligne
le facteur d’adaptation et de reproduction : dans ce sens, les structures engendrent
les habitus qui engendrent des pratiques qui reproduisent les structures (c’est ce
qu’on appelle le « fatalisme » de la sociologie de Pierre Bourdieu (Mauger 2004 : 70-
71).

L’habitus peut être décalé par rapport au champ et donc il y a inadaptation parce
que les conditions sont révolues ou parce qu’il y a un changement rapide des
structures qui fait que les agents sont « dépassés par les évènements ». Ces
situations induisent une forme de réflexivité forcée, de délibération et de choix
stratégiques (« rationnels ») qui apparaissent comme une modalité possible de
l’action : ainsi, l’habitus peut être au principe de l’inadaptation que de l’adaptation,
de la révolte comme de la résignation, de la reproduction comme de la
transformation. D’une certaine manière, l’habitus c’est « l’inconscient social » en
chacun de nous ». Les pratiques produites par l’habitus présentent les
caractéristiques des conduites instinctives, mais il y a cependant une possibilité de
prise de conscience et donc une possibilité de décalage entre pratique et habitus. Il
y a une part d’indétermination, d’ouverture, d’incertitude, mais, pour Bourdieu, « les
agents ne sont jamais libres, mais ils n’ont jamais autant l’illusion de la liberté (ou
de la non-contrainte) que lorsqu’ils agissent conformément aux schèmes de leur
habitus, c’est-à-dire conformément aux structures objectives dont cet habitus est le
produit et dont ils ne ressentent pas plus la contrainte en ce cas qu’ils ne ressentent
la pesanteur de l’air » (Bourdieu, 1972: 25935, cité par Mauger, 2004 : 73-74).

L’un et le multiple ou la critique de l’habitus : la grappe identitaire


L’habitus pose le problème de l’unicité de l’individu, contestée par certains comme
B. Lahire dans L’homme pluriel (Nathan, 1998). Or c’est cette unicité, supposée avoir
été posée par Bourdieu, que Philippe Corcuff tente de nuancer en soulignant que P.
Bourdieu a assoupli sa position dans les Méditations pascaliennes lorsqu’il a parlé de
« habitus déchirés, livrés à la contradiction et à la division contre soi-même,
génératrice de souffrances » (Bourdieu 1997 : 19036, cité par Corcuff 1999 : 16737).
Ph. Corcuff parle donc de « co-présence de dispositions plus ou moins durables et
pas nécessairement intégrées. Il se réfère à un autre auteur pour souligner le fait
que l’individu n’a pas qu’une identité mais plusieurs qu’il active en fonction de
l’espace social dans lequel il est inséré : « En prenant au sérieux la notion de
dispositions intériorisées, mais en ne postulant ni l’unité des dispositions, ni le degré
de leur durabilité, ni même leur activation dans toutes les circonstances de la vie
quotidienne, Jean-Claude Kaufmann38 a amorcé des analyses empiriques et
théoriques tout a fait stimulantes. Il a appréhendé les individus comme des
« grappes identitaires composites portées par des cadres de socialisation
contrastés ». Selon l’espace social qui peut être à la fois espace professionnel,
35
P. Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève, Droz, 1972 : 259.
36
Cf. P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997.
37
Philippe Corcuff, « Acteur pluriel contre habitus ? », Politix, 48, 1999 : 157-173.
38
Cf. J. Cl. Kaufmann, « Rôles et identité : l’exemple de l’entrée en couple », Cahiers
internationaux de sociologie, 1994.
14
espace familial, espace conjugal, espace ludique, etc., l’agent social met en œuvre
une ou l’autre de ses éléments d’identité ; il peut activée une et désactivée l’autre,
etc.

D. III. 4.- Le concept de champ


D. III. 4.- a. - Qu’est ce qu’un champ: les problèmes de définition ?
Pour Lallement, un champ « est la projection, sur un espace social localisé, de
l’opposition entre dominants et dominés. Directement redevable sur ce point à Max
Weber et à Norbert Elias, Bourdieu définit plus exactement un champ comme un
univers dans lequel les caractéristiques des agents sont définies par la place qu’ils
occupent dans un certain espace de relations objectives. Qu’il s’agisse de la mode,
de la science ou de la politique, la structure du champ est un état des rapports de
force entre les agents (dominants et dominés) et les institutions engagés dans la
lutte. Les luttes, dont le champ est le lieu, ont pour enjeu l’appropriation d’un profit
spécifique (politique, scientifique..) ainsi que le monopole de la légitimité ou, si l’on
préfère, la conservation et/ou la subversion de la structure de distribution du capital
propre au champ. Tous les agents engagés dans un champ ont donc en commun un
certain nombre d’intérêts fondamentaux. De ce fait, ceux qui participent à la lutte
contribuent à la reproduction du jeu puisque, dominant ou dominés, ils entretiennent
la croyance en la valeur des enjeux (Lallement, 2007 : 131). L’enjeu implique à la
fois un intérêt et une illusion (au sens d’illusio, mot latin qui signifie le fait de se
livrer à un jeu, de jouer et d’être le joué de). Il implique un investissement dans le
jeu qui est fonction des enjeux du champ et du système de dispositions ajustés au
jeu à l’intérieur d’un champ (habitus) (Bourdieu, 1980)39.

Bourdieu lui-même définit ainsi un champ : « J’appelle champ un espace de jeu, un


champ de relations objectives entre des individus ou des institutions en compétition
pour un enjeu identique ». Il prend l’exemple du « champ de la haute couture », et
dit que « les dominants dans ce champ particulier qu’est le monde de la haute
couture sont ceux qui détiennent au plus haut degré le pouvoir de constituer des
objets comme rares par le procédé de la « griffe » ; ceux dont la griffe a le plus de
prix. Dans un champ, et c’est la loi générale des champs, les détenteurs de la
position dominante, ceux qui ont le plus de capital spécifique, s’opposent sous une
foule de rapports aux nouveaux entrants (j’emploie à dessein cette métaphore
empruntée à l’économie), nouveaux venus, tard venus, parvenus qui ne possèdent
pas beaucoup de capital spécifique. Les anciens ont des stratégies de conservation
ayant pour objectif de tirer profit d’un capital progressivement accumulé. Les
nouveaux entrants ont des stratégies de subversion orientées vers une
accumulation de capital spécifique qui suppose un renversement plus ou moins
radical de la table des valeurs, une redéfinition plus ou moins révolutionnaires des
principes de production et d’appréciation des produits, et, du même coup, une
dévaluation du capital détenu par les dominants » (Bourdieu, 1980 : 196-199)40.

Un champ est une configuration de relations objectives entre des positions occupées
par des agents sociaux dont les propriétés dépendent des formes de capitaux qu’ils
possèdent. Un champ est un espace dans lequel les agents luttent en fonction de la
position qu’ils occupent pour obtenir le monopole du capital spécifique légitime du
champ. Il est structuré par la distribution inégale du capital spécifique légitime entre
dominants et dominés : les uns ont des stratégies de conservation alors que les
autres sont des stratégies de subversion. Le champ se caractérise par le fait que,
par delà les luttes qui les opposent, les agents qui composent un champ ont un
intérêt commun à le faire exister. Le champ est mu par des jeux et des enjeux
propres qui ne peuvent être perçus que par un agent qui a un habitus lui permettant

P. Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980.


39

40
P. Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, cité par Lallement, 2007 : 131-
132.
15
de reconnaître les logiques propres de ces jeux. Le champ possède une autonomie
relative41.

Il y a un champ à partir du moment où les individus exerçant une activité dans un


même domaine entrent en concurrence les uns avec les autres pour entrer dans le
champ et y conquérir une position dominante qui leur permet d’influer sur la
définition légitime des règles de répartition des biens rares au sein d’un espace
social. Il faut donc que ces individus possèdent des intérêts communs et qu’ils
entrent en lutte pour la possession d’un capital spécifique au champ considéré. Il
faut aussi une conscience relative de l’autonomie du champ. Un champ est aussi un
espace ou les agents se comportent en joueurs. Il peut être défini « comme un
réseau, une configuration de relations objectives entre des positions. Ces positions
sont définies objectivement par le type de distribution des différentes espèces de
pouvoir ou de capitaux dont la possession commande l’accès aux profits spécifique
du champ.

Le champ est un espace de positions et de stratégies sociales doté d’une logique


propre. Il présente deux propriétés fondamentales : c’est un système de forces qui
pèsent sur tous ceux qui s’y engagent, qu’ils les perçoivent ou non, et quelle que
soit la place qu’ils y occupent, quelle soit centrale ou marginale. C’est également un
champ est un terrain de luttes visant à modifier ou à conserver l’état des rapports
de force en présence dont dépend la distribution du capital spécifique qui le fonde.
Le champ est un réseau de relations ou d’interrelations ; une configuration de
relations objectives entre des positions des agents, relations définies par la structure
de distribution des différents capitaux. C’est aussi un système structuré de forces
objectives, une configuration relationnelle dotée d’une gravité spécifique. C’est
aussi un espace de conflit et de concurrence entre agents dans le but d’établir un
monopole sur l’espèce de capital qui est efficiente dans le champ considéré.

Dans le champ, il y a des agents, des sortes de joueurs qui investissent dans le jeu
et qui sont donc en compétition autour d’enjeux propres à un champ donné. Les
joueurs sont à la fois en coopération mais aussi en opposition. Et s’ils s’opposent
c’est parce qu’ils ont en commun d’accorder au jeu, et aux enjeux, une croyance
(doxa), une reconnaissance qui échappe à la mise en question (les joueurs
acceptent, par le fait de jouer le jeu, et non pas par « contrat » que le jeu vaut la
peine d’être joué, que le jeu en vaut la chandelle) et cette collusion est au principe
de leur compétition et de leurs conflits (Wacquant 1992 : 74 -75)42. Un champ est
donc un espace de jeu où il y a des enjeux, un investissement dans le jeu (illusio),
une stratégie des joueurs, des règles et des régularités, et une lutte pour
l’imposition d’une définition légitime (acceptée comme nécessaire) des conditions
d’accès au champ.

Ainsi, explique Bourdieu, «Chaque champ se caractérise en effet par la poursuite


d'une fin spécifique, propre à favoriser des investissements tout aussi absolus chez
tous ceux (et ceux-là seulement) qui possèdent les dispositions requises (par
exemple, la libido sciendi). Participer de l'illusio, scientifique, littéraire, philosophique
ou autre, c'est prendre au sérieux (parfois au point d'en faire, là aussi, des questions
de vie et de mort) des enjeux qui, nés de la logique du jeu lui-même, en fondent le
sérieux, même s'ils peuvent échapper ou paraître «désintéressés» et «gratuits» à
ceux que l'on appelle parfois les «profanes», ou à ceux qui sont engagés dans
d'autres champs (l'indépendance des différents champs n'allant pas sans une forme
d'incommunicabilité entre eux)» (Bourdieu, 1997: 22-23)43.

41
Ces éléments sont développés par Thomas Gay, L’indispensable de la sociologie, Paris,
Studyrama, 2004, pp. 51-52.
42
Loïc Wacquant, Réponses. Pour une anthropologie réflexive : 71-90.
43
Cf. P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997.
16
Conclusion
L’approche par l’interdépendance se décline différemment selon les auteurs. Chacun
des trois auteurs lui donne un contenu différent. Chacune de ces interprétations
renvoie elle-même à une théorie spécifique de la société et de l’individu. Les
individus sont interdépendants entre eux, voire vis-à-vis d’eux-mêmes 44 puis ils sont
dépendants, dans une certaine mesure, des structures sociales et de leur
intériorisation sous forme d’habitus. Chacune de ces interprétations donne à l’acteur
individuel, ou à l’agent social, une part d’autonomie et d’initiative qui varie en
fonction des postulats de base.

Programme du mardi 22 avril 2009


Introduction à l’étude du pouvoir : quelques problèmes de
définition

A lire
- Jean-Philippe Lecomte, « Qu’est-ce que le politique ? », In Sociologie politique,
Paris, Gualino Editeur, 2006, pp. 39-63 (24p).
- Jean-Philippe Lecomte, « Les fondements du pouvoir politique. Pourquoi
obéissons-nous au pouvoir politique ? », In Sociologie politique, Paris, Gualino
Editeur, 2006, pp. 39-63 (24p).

MD/5/04/09

44
Ceci renvoie à la distinction de N. Elias entre contrainte et autocontrainte.
17
18
19
20