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KRISHNAMURTI

Liberté signifie espace

S 'il n'y a pas de liberté pour l'homme, il n'y a pour lui aucun espace. Nous ne connaissons d'espace que visuel, la distance qui s'étend d'ici jusqu'à notre maison, de

l'endroit où nous nous trouvons à la ville de Londres, ou à la planète Mars, ou à la lune ; l'espace qui existe entre les objets, l'espace physique. Un homme prisonnier d'un petit espace dans un petit appartement, qui vit dans cet espace, de jour en jour pendant trente années, a soif d'espace, d'espace physique. Il va à la campagne, il prend des vacances lointaines où il trouve de grands espaces vides, où il peut voir un ciel sans limites, le vaste océan, de profondes forêts, des ombres, le mouvement du vent, des oiseaux, du fleuve. Physiquement il a besoin d'espace. Vivant dans une ville, dans une cité, marchant constamment sur des trottoirs et voyant la fenêtre et les cheminées d'en face, il a besoin d'espace physique, mais jamais il n'a soif d'espace psychologique. Là, il se contente d'être un prisonnier. Il est pris au piège. Il est dans la prison de ses propres idées ; de ses conclusions, de ses croyances, de ses dogmes. Il est dans la prison de sa propre activité autocentrique, avec ses alternatives de réussites et de frustrations ; il est le prisonnier de son propre talent. Psychologiquement, intérieurement, dans sa peau, il vit dans une prison où n'existe aucun espace du tout. Privé d'espace, prisonnier, il se met à penser à la liberté. Il est un captif vivant entre quatre murs, assoiffé de liberté ; comme un aveugle cherchant désespérément à voir la couleur. N'ayant aucun espace psychologique, aucune liberté psychologique, il n'a aucun espace du tout, il est toujours prisonnier. Il y a toujours un espace entre deux notes, et c'est pourquoi nous aimons écouter la musique. Il y a un intervalle entre deux pensées ; cet intervalle est espace, et pour la plupart d'entre nous l'intervalle existe à cause de l'objet. L'objet crée un intervalle autour de lui-même. Ce microphone a créé un espace qui l'entoure, et il existe dans l'espace des quatre murs. Du fait qu'il existe, le penseur, le moi, celui qui agit, crée autour de soi un espace psychologique. Son espace il l'a conçu, il l'a formulé lui-même, et cet espace est par conséquent limité. Lui, n'est jamais libre. Ceci est-il trop difficile ou trop abstrait ? A moins d'examiner cette question en soi-même et assez profondément—, ce qui est méditation—, il n'y a pas de liberté du tout. En chaque être humain il y a un centre ; ce centre crée un espace autour de soi, comme ces quatre murs créent un espace en eux. Cette salle, à cause des murs, a créé un espace dans lequel nous existons, dans lequel nous sommes assis, dans lequel nous parlons. Le centre, qui est le moi, a créé un espace autour de soi et dans cet espace, qui est sa conscience, il vit, il fonctionne, il agit, il se modifie, et par conséquent il n'est jamais libre. Cette question vaut vraiment et profondément la peine d'être examinée, parce que la liberté ne peut exister que là où il y a espace, mais un espace qui n'est pas créé par un objet. Si l'espace est créé par le moi, le penseur, celui-ci élève encore des murs autour de soi à l'intérieur desquels il se figure être libre. Il pourra faire tout ce qu'il voudra dans cet espace créé par le centre, il sera sans aucune liberté.

Il est comme un homme condamné à vivre en prison. Il peut dans sa prison modifier le décor, rendre celle-ci un peu plus confortable, peindre les murs, faire toutes sortes de choses pour orner sa vie, mais entre les quatre murs il n'est jamais libre. Psychologiquement, nous avons dressé des murailles autour de nous, des murailles de résistance, d'efforts, de crimes, d'avidité, d'envie, d'ambition, de désirs d'une haute situation, de puissance, de prestige. Toutes ces choses sont la création du penseur. Celui-ci a créé l'espace qui l'entoure, et par conséquent il n'est jamais libre. La beauté n'est pas seulement celle que vous voyez ; elle n'en est qu'une très petite partie. La beauté n'est pas le résultat de la pensée, elle n'a pas été élaborée par la pensée. Comme l'amour, l'affection n'a pas de place là où il y a la pensée. Il y a cette jalousie, cette envie, cette avidité, cette ambition, cet orgueil, et l'amour n'est pas ; tout cela, nous le savons. Mais pour découvrir ce que cela veut dire que d'aimer, il faut certes qu'existe un affranchissement de toute lutte, de toute jalousie, de toute envie. Alors nous connaîtrons. De même, la liberté implique qu'il n'y ait aucun mur psychologique dressé par le centre. Liberté signifie espace. La liberté implique aussi la fin du temps, non pas dans l'abstrait, mais effectivement. La liberté signifie vivre complètement aujourd'hui parce que nous avons compris toute la structure, la nature et la signification du passé, celui-ci comprenant le conscient tout comme l'inconscient. Tout cela nous l'avons compris. Et, grâce à cette compréhension, existe le présent actif, ce qui signifie vivre. Ceci peut-il réellement exister dans notre vie quotidienne ? Suis-je capable d'aller à mon bureau sans vivre dans le champ du temps psychologique, sans être prisonnier de l'avidité, de l'envie, de l'ambition ? Si je n'en suis pas capable, je suis un esclave à tout jamais. Une vie routinière, ennuyeuse, dépourvue de toute espèce de sens, passée dans un affreux petit bureau, ou dans une usine où l'on produit des voitures ou des boutons, ou tout autre chose, pendant tout le reste de son existence, est une perspective épouvantable. Bien que l'automation et la cybernétique améliorent la condition humaine, il nous faudra tout de même mener cette vie routinière et dépourvue de sens. Et parce qu'elle est dépourvue de sens, nous cherchons à nous évader par des distractions de toutes sortes, parmi lesquelles il faut comprendre les églises. Mais si nous avons conscience de ce processus de la vie dans sa totalité, si nous voyons la signification du temps qui est pensée, celui-ci prend fin. Ceci se produit non pas par un effet de la volonté, non pas parce que nous le désirons ou que nous l'exigeons, mais parce que nous voyons d'un seul coup la portée et la signification du temps. Cette prise de conscience se produit non pas à l'égard d'un observateur, mais par une lucidité et une attention totale. Comme nous le disions l'autre jour, quand existe une attention totale, c'est-à-dire quand vous donnez votre corps, votre esprit, votre cœur, tout ce que vous avez, complètement—, quand il n'y a plus aucune résistance, aucune pensée, mais une attention complète—, vous vous apercevrez qu'il n'y a plus d'observateur du tout. L'observateur ne prend naissance que dans un état d'inattention. C'est celle-ci qui engendre l'observateur. Mais prendre conscience de l'inattention et être attentif sont deux états différents. Malheureusement, je ne crois pas que nous puissions entrer dans plus de détails. Ce n'est peut-être pas le moment de le faire, mais si l'homme veut être libre—, et il faut qu'il soit libre s'il veut découvrir, s'il veut vivre—, il faut que le temps prenne fin ; il faut qu'il y ait espace, non plus l'espace entre l'observateur et la chose observée, mais l'espace qui règne quand il n'y a plus d'observateur du tout.

Paris, 5 e causerie publique,

le 29 mai 1966 Collected Works, Vol. XV

le 29 mai 1966 Collected Works, Vol. XV