Sie sind auf Seite 1von 14
Madame Raymonde Moulin Un type de collectionneur : le spéculateur In: Revue française de sociologie.

Un type de collectionneur : le spéculateur

In: Revue française de sociologie. 1964, 5-2. pp. 155-165.

Citer ce document / Cite this document :

Moulin Raymonde. Un type de collectionneur : le spéculateur. In: Revue française de sociologie. 1964, 5-2. pp. 155-165.

1964, 5-2. pp. 155-165. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1964_num_5_2_6323

Zusammenfassung Raymonde Moulin : Ein Sammlertyp : der Spekulant. In diesem Aufsatz finden sich : - eine kurze Darstellung der Untersuchungsmethoden und Techniken; - die Beschreibung der Marktmerkmale, die zum Teil das Spekulative in den Gescháften erklären; - die Analyse der psychologischen Motive des spekulierenden Sammlers (diese Motive sind vielseitig und zweideutig ; die Gewinnsucht schliesst nämlich keineswegs Spiel, Prestigesucht oder ásthetische Empfndlichkeit aus) ; - die Analyse des ökonomischen Verhaltens des Spekulanten (Logik der rationnellen ökonomischen Vorausberechnung) ; - eine Untersuchung der Funktion des spekulierenden Sammlers (die Verhältnisse des Kunstlers hängen von den Zufällen der Spekulation ab ; wenn 10 Jahre lang, etwa von 1952 bis 1962, das Spekulationsfieber und die Steigerung der Preise das Geschäft und damit auch die Lebensbedingungen der Kunstler begünstigt haben, so wirkt sich die heutige Flaute umgekehrt nachteilig aus. Der Einfluss des Sammlers auf die Entwicklung der Kunst selbst lässt sich beiweitem nicht so leicht heraustellen). - Spekulation und Gemâldemarkt sind untrennbar. Ueber sie ein Urteil aussprechen hiesse den Markt selbst beurteilen wollen, was ohne eine vergleichende Analyse mit anderen Gesellschaftstypen unmöglich ist.

Resumen Raymonde Moulin : Un tipo de coleccionista: el especulador. Este estudio contiene : una breve exposición de los métodos y de las técnicas de investigació ; la descripción de los aspectos originales del mercado que contribuyen a explicar el caracter especulativo de las transacciones ; el análisis de las motivaciones psicológicas del coleccionista especulador (complejidad y ambiguedad de las motivaciones : el incentivo de las ganancias no excluye ni el juego, ni el deseo de prestigio, ni la sensibilidad respecto al objeto estético) ; el análisis de la conducta economica del coleccionista especulador (la logica del cálculo económico racional) ; el estudio de la función del coleccionista especulador (la condición del artista depende del azar de la especulación :

durante una decena de años, de 1952 a 1962, la fiebre especulativa y el alza de los precios favorecieron la promoción comercial del arte y los artistas se beneficiaron de ello ; de la misma manera, el actual malestar del mercado se repercute en la condición material de los pintores. La influencia de los coleccionistas en la evolución del arte es mucho menos évidente). La especulación es inseparable del mercado de la pintura, sin embargo, no se la puede juzgar sin juzgar al mercado en si mismo.

Abstract Raymonde Moulin : A Type of Art-Collector: the Speculator. In this study we find : a brief account of the methods and techniques of inquiry ; the description of the original aspects of the market that help to explain the speculative character of the transactions ; the analysis of the psychological motivations of the collector-speculator (complexity and ambiguity of the motivations : the incentive of profit excludes neither gambling, nor the desire of prestige nor sensibility to a work of art) ; the analysis of the economic behavior of the colector-speculator (the logic of rational economic calculation) ; the study of the function of the collector-speculator. (The artist's condition depends on the pressure of speculation. During the past 10 years, from 1952 to 1962, the fever of speculation and rising prices favoured the commercial progress of living art and artists benefited from this ; the present uneasiness of the market, acts in the same way on the material wellbeing of artists. The influence of collectors on the evolution of art itself is much less evident.) Speculation is inseparable from the art-market ; one cannot make judgment on art without also judging the art market.

резюме Рэмонд Мулэн : Идеальный тип коллекционеоа: спекулятор. Это исследование заключает в себе: краткое изложение методов и техники расследования; описание подлинных видов рынка, которые способствуют объяснению спекулятивного характера сделок; анализ психологических мотировок коллекционера-спекулятора (сложность и двусмысленность мотировок: погоня за барышом не исключает ни всякого рода уловок, ни желания иметь престиж, ни чувства к эстетическому предмету) ; анализ экономических ведений коллекционера - спекулятора (логика экономического рационального рассчета) ; изучение функции коллекционера - спекулятора (положение артиста зависит от риска спекуляции: за каких-

нибудь десять лет, с 1952 г. по 1962 г., спекулятивная лихорадка и повышение цен способствовали коммерческому поднятию живого искусства и артисты извлекли из этого прибыль, нынешнее стесненное положение рынка отражается одинаковым образом и на материальном положении художников. Влияние коллекционеров на эволюцию самого искусства менее явно). Спекуляция неотъемлемо связана с рынком живописи. Однако, трудно высказываться об этой живописи не принимая по внимание суждения о самом рынке.

об этой живописи не принимая по внимание суждения о самом рынке.

R. franc. Sociol.,

1964,

V,

155-165.

Un type de collectionneur :

le spéculateur

par Raymonde Moulin

Nos recherches sur les collectionneurs de tableaux s'inscrivent dans une

étude plus vaste portant sur le marché de la peinture en France. Le fait

nouveau n'est pas que l'art soit associé à l'argent. La spéculation

œuvres d'art n'est pas récente et on en trouve de nombreux exemples dans

des sociétés qui ont connu le mécénat. Mais, au cours du xix*

transformation capitale s'est accomplie au niveau

miques et sociales de la création artistique : celle-ci qui avait répondu longtemps à la commande de l'Etat, de l'Eglise et des Grands, est devenue de plus en plus dépendante des mécanismes d'un marché. Ce n'est plus seulement l'œuvre faite qui est entrée dans un circuit économique d'offre et de demande, mais, dans la mesure où la condition de l'artiste dépendait exclus ivement du marché, l'œuvre à faire. Depuis 1870, l'enchevêtrement des valeurs esthétiques et des valeurs financières est devenu de plus en plus inextricable au fur et à mesure que le marché s'épanouissait dans le monop ole et la spéculation. Les collectionneurs représentent, à côté des peintres et des marchands, une des trois grandes catégories de sujets économiques intervenant dans le

sur

les

siècle, une

écono

des

conditions

marché : ils constituent sinon la fraction la plus nombreuse de la clientèle,

du moins celle qui,

exerce une influence déterminante sur la condition des artistes contemporains. L'appropriation accumulative par un propriétaire unique d'une collection de tableaux est aussi ancienne que l'existence même du tableau de chevalet; cependant chaque société tend à faire prévaloir un ou plusieurs types or iginaux de collectionneurs. Notre propos est ici de décrire les motivations, les conduites et la fonction d'un des types de collectionneurs suscité par le fonctionnement actuel du marché de la peinture : le collectionneur spécul ateur.

par

ses choix, par

son

pouvoir et son

rythme d'achat,

Uenquête

Notre objectif a été la compréhension des conduites des hommes, sujets sociaux concrets. Pour l'atteindre, nous n'avons pas eu le choix des

méthodes. Les collectionneurs

français, soucieux de

dissimulation fiscale,

155

Revue française de sociologie

n'étant pas repérables statistiquement, leur recensement était impossible et une enquête représentative par sondage exclue. Nous avons dû orienter notre attention, à la façon des ethnologues, sur des types de comportement définis cliniquement. Un projet de cet ordre, qui élimine la problématique du nombre, privilégie de parti pris les cas les plus typiques, compte non tenu de leur degré de représentativité statistique. La majeure partie de notre documentation relève de l'observation parti cipante (et nous ne méconnaissons pas le caractère contradictoire des démarches que nous avons tenté d'accomplir : d'une part nous plonger dans un certain milieu pour y être le moins étrangère possible, d'autre part nous

en détacher pour le décrire) et d'une série de quatre-vingt cinq interviews de

sujets tirés au sort sur une liste de huit cent

ctionneurs français (i). Pour restreindre, sinon éviter, le risque de céder

aux illusions de perspective, nous avons cherché à valider les réponses indi

viduelles

et les renseignements sur les mêmes thèmes provenant d'autres sources :

témoignages oraux des marchands, des courtiers, des artistes (2) ; statistiques économiques résultant de l'observation des prix en vente publique (3) ; docu ments écrits allant des souvenirs autobiographiques aux catalogues d'expo sitions (4). Les interviews, précis dans l'orientation des questions, sont demeurés très libres dans la forme et se sont déroulés sous l'aspect de longues conversations indispensables à l'établissement de contacts humains. Les thèmes de l'interview concernant plus ou moins directement la spéculation ont été les suivants :

cinquante noms de colle

en comparant les informations recueillies de la bouche des sujets

tiques;

chands;

gement;

L'histoire de la collection (les débuts; l'évolution des choix esthé les toiles éliminées; les échanges). Les méthodes d'achat (achats en vente publique; achats à des mar à des courtiers; achats faits directements aux artistes). L'accrochage des toiles (entassement ou sélection; permanence ou chan réserves; prêts éventuels à des expositions).

— L'aspect financier de la collection (5).

— Le soutien apporté à certains artistes (lesquels et sous quelle forme ? Achats ? Contrats ?).

— Les réactions suscitées par la collection (dans l'entourage familial

(1) (Cette liste a été établie à partir des noms des prêteurs figurant dans les catalogues d'expositions (en particulier les expositions organisées par le Musée National d'Art Moderne, le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, le Musée des Arts Décoratifs, la Galerie Charpentier), et à partir des renseignement fournis par les associations d'ama teurs d'art, les galeries de tableaux, les courtiers et les artistes. N'y figurent pas les marchands de tableaux, artistes et critiques d'art professionnels possédant une collection. (2) Notre travail sur le marché de la peinture comportera l'analyse comparée des réponses fournies sur les mêmes thèmes par les trois grandes catégories de sujets (pein tres, marchands, collectionneurs). (3) L'élaboration des courbes de prix pose des problèmes dont aucune solution n'est pleinement satisfaisante. Les seules comparaisons indiscutables devraient porter sur les prix successifs d'un même tableau, ce qui est assez rarement observable. Faute de mieux et en prenant le maximum de précautions quant aux critères choisis pour l'établissement des courbes, nous avons cru pouvoir saisir au moins l'ordre de grandeur des variations

et les relations significatives entre l'évolution des prix et les caractères de la demande.

cet

article. (5) La tolérance des sujets à ce thème d'interview s'est comme de juste avérée très faible, et des éléments précis d'information n'ont pu être obtenus que par la corrélation entre différentes questions, plus lénifiantes, dispersées au cours de l'entretien, telles

(4) Une bibliographie sommaire des

textes utilisés est renvoyée

à

la

fin

de

156

Un type de collectionneur : le spéculateur

du collectionneur, dans son milieu professionnel et dans son milieu mondain).

— Les relations des collectionneurs avec les marchands, les artistes, les

critiques. Pour donner une idée de la complexité de la tâche de l'observateur, nous nous contenterons de signaler deux sortes de difficultés. La collection elle- même, qui peut être tenue pour un document sociologique objectif et haute ment significatif (indice non seulement du statut du collectionneur, mais encore de sa culture, de son goût et de la philosophie mise en œuvre dans l'acte même d'acheter de la peinture) est rarement offerte dans son intégral itéau regard du visiteur. Les grands collectionneurs possèdent souvent plu sieurs demeures (dont certaines hors de France) et leurs tableaux sont

dispersés en des lieux fort éloignés les uns des autres. D'autre part, dans le même appartement, toutes les toiles ne sont pas accrochées en même temps et les tableaux serrés verticalement les uns contre les autres dans des « réserves », comme des livres dans une bibliothèque, restent fréquemment dissimulés à l'observateur. Enfin, la collection évolue dans le temps. Les collectionneurs interviewés, dans la mesure où ils appartiennent à des groupes sociaux élevés, redoutent l'indiscrétion offensante et réductrice de l'interview sociologique et l'interprétation de leurs réponses doit tenir compte à chaque instant des justifications auxquelles ils ont recours. Les collectionneurs n'ignorent pas en effet que la perversion par l'argent des activités désintéressées est une des conséquences possibles du système de marché et qu'elle met en cause leurs propres attitudes : aussi élaborent-ils, contre d'éventuelles accusations de cet ordre, tout un système de défense. D'autre part, invités à faire, devant témoin, une autobiographie de leur

goût, ils ont la conscience

par là leur projet fondamental, et ils

à autrui l'image d'eux-mêmes la plus honorable, la plus prestigieuse.

plus ou moins claire qu'ils risquent de dévoiler

ont le souci de

se donner et de donner

Les préalables du marché

Le

marché de la

peinture a connu, dans les années

1952-62, une fièvre

« tulipo-

sociale a

spéculative qui a dégénéré en une « pictomanie » comparable à la

du xvii* siècle.

L'état de la conjoncture économique et

manie »

sans doute contribué à orienter vers l'art la spéculation capitaliste. La satu ration des biens de consommation dans les groupes privilégiés d'une société opulente a entraîné la transformation des désirs et la recherche des biens de jouissance, particulièrement de ceux, parmi ces biens, qui sont consi dérés comme supérieurs. Une conjoncture économique heureuse et une légis lation fiscale qui n'impose pas la plus-value de capital ont joué en faveur de la spéculation. Ces phénomènes, dont les répercussions sur le marché

que, à titre d'exemples, les questions suivantes, modifiables en fonction, du contenu apparent de chacune des collections :

ayez

éprouvé une émotion esthétique ?

— Vous souvenez-vous quel a

été le premier tableau devant

lequel

vous

— Quelle a été votre première acquisition ? L'avez-vous conservée ?
— Avez-vous eu le souci d'améliorer le niveau artistique de votre collection en pro à des échanges ?
— A quel moment avez-vous acheté tel ou tel tableau ?
— Quel est le peintre le mieux représenté dans votre collection et par combien de Depuis quand ?

cédant

toiles ?

Revue française de sociologie

des tableaux sont inconstestables, ne sauraient cependant faire perdre de

vue un fait essentiel : le marché auquel la peinture donne lieu est, de par sa nature même, voué à la spéculation.

de circulation, le

tableau de chevalet se prête aisément aux manipulations financières. Il n'en

est pas pour autant un bien économique ordinaire. Appartenant à l'univers

de l'art, le tableau est unique, irremplaçable, improductif. Sa valeur écono mique ne dépend, de toute évidence, ni du coût de production ni de la valeur

travail, mais de la demande finale, c'est-à-dire de l'utilité subjective,

besoins et des désirs

Bien meuble, caractérisé par sa

fluidité, sa capacité

des

les

des acheteurs, lesquels varient avec

les

goûts

et

habitudes, avec le système de valeurs des individus. La prépondérance des

facteurs subjectifs dans l'évaluation de la valeur économique du tableau est

à l'origine de la spéculation : l'engouement provoque la hausse fiévreuse

des prix et la panique engendre leur chute brutale. Le caractère spéculatif des transactions suggère immédiatement le rapprochement entre le marché de la peinture et le marché des valeurs boursières. La prolifération des études

conçues sur le modèle des analyses de prévision boursière et traitant de l'art en tant qu'investissement, comme aussi les emprunts faits au vocabulaire de

la banque par les milieux de la peinture (la « cote », la « plus-value »,

« pari », les « arbitrages », le « boom », le « krach », etc.) entretiennent la confusion. Quelle que soit la portée publicitaire d'une assimilation entre le marché des tableaux et la Bourse, elle n'est objectivement fondée que dans

la stricte limite

demandes se rencontrent et s'ajustent pour aboutir à un prix représentatif de l'état du marché : une telle définition implique que, sur un marché donné, pour une marchandise donnée, à un moment donné, il n'existe qu'un seul prix,

autrement dit que toutes les unités de la marchandise soient interchangeables. La valeur économique de l'action boursière se mesure, au-delà du court terme,

à

la valeur économique de l'œuvre d'art est constitué par sa valeur esthétique, laquelle, sans recul de temps, et tout particulièrement dans une époque où les normes esthétiques ne sont pas unanimes, demeure contestable, quelle que soit la cote obtenue. L'incitation aux conduites spéculatives est plus ou moins forte selon les secteurs du marché. Le secteur de la peinture ancienne n'offre pas les mêmes

possibilités que celui de la peinture actuelle. Certes, il n'est pas exclu qu'il

puisse y avoir spéculation sur des

l'histoire, mais elle ne s'exerce pas selon les mêmes données et n'entraîne pas les mêmes conséquences que la spéculation sur l'art d'aujourd'hui. Si la valeur économique d'une œuvre d'art dépend de la demande, cette dernière n'est pas indépendante de l'estimation de la valeur esthétique qui, dans le cas des œuvres anciennes, bénéficie du décalage chronologique du jugement :

la spéculation a posteriori minimise la part de l'aléa. En jouant sur la fluctuation des prix (lesquels dépendent partiellement de l'évolution du goût,

de la succession des modes, de la conjoncture économique d'ensemble), il n'est pas impossible d'acheter et de revendre des tableaux anciens avec profit. La réhabilitation d'artistes oubliés, la récupération des arts de tous les pays et de tous les temps, le « ratissage » de toutes les queues d'école donnent lieu à des opérations fructueuses. Cependant, une remarque s'impose avec évidence : acheter des Poussin quand la demande générale porte sur l'art du xviii* siècle, acheter des Sous-Impressionnistes parce qu'on pré sume qu'ils « monteront » dans la foulée des maîtres dont l'œuvre est épuisée sur le marché, constituent des choix stratégiques aux conséquences

le

et

du court terme.

La

Bourse

est un marché

où offres

un critère objectif : le dividende. Au contraire, le seul critère objectif de

œuvres du passé, déjà consacrées par

158

Un type de collectionneur : le spéculateur

prévisibles. Les valeurs les plus hautement spéculatives étant les plus incer taines, elles sont représentées par les œuvres les plus rigoureusement contemporaines. Par rapport à elles, les œuvres du passé n'échappent pas nécessairement à une visée économique, mais elles apparaissent comme des valeurs sûres, des valeurs refuges. Le secteur de la peinture contemporaine comporte lui-même deux grands circuits commerciaux : celui de la peinture traditionnelle et celui d'une peinture qui se définit par sa volonté de renouvellement thématique et tech nique. Les tableaux qui, à des degrés divers de conformisme, se réclament de la tradition et du métier n'ont pas échappé à la spéculation. Les pro cédés pour devenir un peintre cher (procédés au nombre desquels figurent

les manipulations spéculatives) ont un caractère commercial et publicitaire qui se retrouve quel que soit l'artiste en cause et quelle que soit la nature de l'œuvre accomplie. Cependant l'art novateur s'est avéré plus apte que l'art traditionnel à susciter des vocations de collectionneurs spéculateurs. L'expérience des trente dernières années du dix-neuvième siècle a démontré avec éclat les vertus spéculatives d'un art de défi. Cette période, où devint manifeste ce qui fut justement appelé le divorce entre l'art et la société constitue la préhistoire de l'époque actuelle et un élément

indispensable à sa compréhension. Les

siècle, qui étaient souvent de nouveaux riches, ont vécu dans un monde où les valeurs esthétiques de l'avenir furent méprisées. Le décalage entre l'art officiel et l'art qui est apparu a posteriori comme l'art véritable a accentué

l'antithèse entre l'homme d'argent et l'homme de goût, entre le bourgeois capitaliste, homme du calcul économique rationnel, et l'homme de qualité des sociétés aristocratiques. En même temps, les rares amateurs éclairés de l'art novateur se sont révélés, après coup, avoir été, objectivement sinon subjectivement, des spéculateurs de génie. Aujourd'hui, les collectionneurs cherchent à ne pas perdre, comme leurs prédécesseurs malheureux du siècle dernier, une occasion de gagner à la fois du prestige et de l'argent. Us éprouvent le désir combiné de légitimer leur fortune par le goût de l'art, typique des hommes de qualité, et d'opérer des paris esthétiques qui puissent se traduire par des plus-values financières. L'évolution autonome de l'art contemporain a contribué également à stimuler les attitudes spéculatives. Cet art se caractérise par une continuelle mise en question des valeurs acquises et par une volonté de rénovation perpétuelle. Dans un monde conçu non plus comme une nature mais comme une histoire, la priorité de l'invention est devenue un des éléments de l'appréciation esthétique. Le « grand » peintre se confond, dans l'esprit

qui

en tant

que tel et justifié à l'avance par la fonction qu'il assume dans l'élaboration

sont

succédé les « inventions » a favorisé les spéculations à court terme, tandis

bourgeois riches

de

la

fin

du

xixe

du spectateur

marque un

le

plus avancé,

avec

le

peintre

« important »,

celui

« tournant », une

« étape » ; le changement est valorisé

rythme accéléré

d'un futur que Ton ne connaît pas. Le

auquel se

que,

recherches, tous les exercices, toutes les nouveautés. L'innovation artistique a alimenté la spéculation et réciproquement. Si la distinction majeure se situe, pour les collectionneurs comme pour

(une fois

abouti un mouvement de recherches artistiques, une fois la sanction du public

les marchands, entre ceux qui achètent la peinture « après coup »

obtenue) et ceux qui soutiennent, dans son déroulement même, la création artistique, c'est dans la seconde catégorie que se recrutent les spéculateurs qui peuvent faire l'économie de l'estimation de la valeur esthétique en pro-

grâce à

ces

dernières, le marché assimilait

rapidement toutes les

159

Revue française de sociologie

cédant à des paris à court terme. Ils agissent dans la zone du marché où l'incertitude de l'appréciation esthétique est à son comble, où les connais seurseux-mêmes ne s'entendent pas sur un jugement unanime, où des coali tions d'intérêts qui s'appuient sur des facteurs extra-esthétiques (la mode, le snobisme, la publicité, Г « aura » autour d'un artiste, la multiplication des paris spéculatifs) interviennent pour accélérer le rythme des profits. La spéculation effectuée « à chaud » exerce des répercussions immédiates sur le fonctionnement du marché, sur la condition de l'artiste et, éventuelle ment,sur la création artistique elle-même. C'est sur les collectionneurs pra tiquant ce dernier type de spéculation que nous concentrerons ici notre attention.

U ambiguïté des motivations du collectionneur spéculateur

Les collectionneurs spéculateurs sont animés par l'esprit même du capi talisme, l'esprit d'entreprise. Leurs appréciations sont quantitatives. L'argent représente pour eux « un moyen remarquablement commode de transformer en quantités toutes

les valeurs qui, par leur nature, ne se laissent ni peser ni mesurer et de les

Dorénavant on

peut dire : ce tableau, ce bijou a une valeur double de celle de tel autre tableau ou bijou » (6). L'innovation constitue leur principal critère de choix. Cette recherche de l'innovation (avec les risques d'erreur qu'elle comporte, la confusion possible entre la découverte authentique et le faux-semblant), si elle manifeste l'esprit spéculatif, n'exclut pas le snobisme de l'inédit, lui-même facteur de prestige social.

artiste au moment où elle démarre,

acheter un art nouveau au moment où il pointe »

rendre ainsi justifiables de nos jugements de grandeur. [

]

« Spéculer, c'est acheter la peinture d'un

«

[71]

(7).

II faut choisir un peintre qui n'imite pas un autre. Spéculer sur les suiveurs,

loin »

[77].

c'est possible, mais ça ne va pas

L'esprit d'entreprise implique le goût du jeu : on joue à la roulette, et on joue sur les tableaux. « L'élément de passion, de chance, de risque est aussi propre à l'activité économique qu'au jeu. La cupidité pure n'agit et ne joue pas. Risque, chance, incertitude du résultat, tension forment l'essence du comportement ludique » (8). L'esprit d'entreprise se nourrit enfin de l'appât du gain. Ils ne sont pas légion les collectionneurs qui avouent : « Ce qui m'intéresse c'est d'acheter un tableau 50.000 A.F. pour le revendre 500.000 » [35]. Même quand l'acti vité lucrative est reconnue, l'argent ne doit pas apparaître comme le but poursuivi : c'est à ce niveau qu'interviennent, pour des raisons multiples et évidentes, les rationalisations. La spéculation, c'est le jeu, et l'enjeu n'est que la compensation d'un risque et le salaire d'une victoire. Le bon place ment, c'est la bonne conscience du collectionneur : une collection qui n'a

(6) Sombart, W. Le Bourgeois. Contribution à l'histoire morale et intellectuelle de l'homme économique moderne. Paris, Payot, 1926, p. 210. (7) Les nombres entre crochets correspondent aux numéros de code des interviews dont sont extraites les citations. (8) Huizinga, J. Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu. Paris, Gallimard, 195 1, p. 92.

160

Un type de collectionneur : le spéculateur

elle est le contraire

d'une folie dispendieuse; elle est la récompense de l'amateur averti, la consécration de ses choix, la sanction d'un mérite. L'entretien dont nous reportons ci-dessous un extrait nous a été accordé par un collectionneur dont les secteurs d'acquisition sont multiples. La

peinture actuelle sur laquelle s'exerce son activité spéculative ne constitue

nous ont

rien coûté ne choque pas

le sens

de la justice sociale;

qu'un des aspects de ses collections d'objets d'art. Ses réponses

paru néanmoins exprimer le lyrisme enthousiaste qui caractérise le spécu lateur.

Je refuse d'acheter mon père a fait à

coups de centimes. J'achète des peintres jeunes. Cela m'amuse de découvrir. Il n'est pas intéressant d'acheter de la Royal Dutch, mais de découvrir des petites sociétés de pétrole. Le jeu entre pour une grande part dans ce qu'on appelle la spéculation. Evidemment, j'achète uniquement dans la mesure où un peintre me plaît mais j'en achète plusieurs. Si j'ai raison, je revends ensuite ce que j'aime le moins.

les choses seulement si

« Je ne collectionne pas seulement

la peinture moderne

cher; j'ai de la répugnance à refaire à coups de millions ce que

Des

arbitrages ?

J'en fais

tout le temps,

mais

j'achète

elles me plaisent Je tiens des comptes.

collection de tableaux modernes qui ne m'aura rien coûté. X avait besoin d'argent.

Je lui ai acheté trois millions de tableaux d'un

ai revendu trois,

millions. C'est un jeu de l'esprit. Spéculer c'est réfléchir, c'est prévoir; c'est aussi s'amuser » [44].

Les collectionneurs spéculateurs considèrent, à la limite, le tableau comme l'équivalent d'une action boursière et ils tirent leur prestige du fait que leur collection ne leur a rien coûté. Beaucoup d'entre eux sont des banquiers et

des hommes d'affaires. Ils

appréhension de l'art, et, en même temps,

principale relève, comme leur activité de divertissement, de l'ordre du pari, ils anoblissent leurs activités professionnelles en leur donnant un aspect de jeu et d'apparente gratuité. Les tendances contradictoires de la bourgeoisie capitaliste paraissent trouver leur dépassement dans la conception que les collectionneurs spéculateurs se font de la collection de tableaux : la jouis sance esthétique n'exclut pas le gain, la consommation ostentatoire n'est pas indépendante du calcul rationnel, l'anoblissement conféré par l'art à celui qui le possède pouvant se conjuguer avec le prestige associé à l'activité capitaliste elle-même. Une classification trop systématique des types de motivations aboutirait à trahir la réalité. Le besoin d'appropriation, le désir de prestige, l'esprit de spéculation qui nous sont apparus, au cours de notre enquête, comme les motivations essentielles des collectionneurs contemporains ne sont pas simples et se combinent plus souvent qu'ils ne s'excluent. On ne saurait refuser a priori au spéculateur toute sensibilité à l'art en tant que tel. Si la passion de posséder l'objet esthétique et le calcul économique sont des objectifs hétérogènes, ils ne sont pas nécessairement incompatibles. C'est déjà faire un choix que faire une place à l'art, à côté des valeurs immobilières ou boursières, dans ses placements. Et on peut constater aussi que la fréquentation des œuvres acquises à des fins spéculatives peut éveiller la sensibilité esthé tique. Réciproquement, les collectionneurs les plus désintéressés au point de départ se montrent rarement indifférents à la plus-value financière de leur collection, même si le profit demeure virtuel. L'art est à ce point intégré dans l'économie qu'on peut, dans une hypothèse pessimiste, se demander s'il est possible que la peinture soit, au moins au niveau de la conscience

Mon propos : léguer

ce

qui

à

mes

enfants une

plus

seul coup, vingt ou dix-huit. J'en

de deux

tout petits, que je n'aimais pas,

fait déjà

introduisent

le

calcul

rationnel dans leur

dans la

mesure où leur activité

161

Revue française de sociologie

profonde, appréhendée par ceux qui l'achètent, sans qu'intervienne sa signification monétaire. Du même coup, il est exceptionnellement rare, sinon tout à fait impossible, de rencontrer des collectionneurs dont la spécu lation soit la motivation simple et unique.

ha rationalité des conduites du collectionneur spéculateur

L'analyse des conduites des collectionneurs en tant que sujets écono

miques

permet plus sûrement d'identifier les spéculateurs que celle des moti

vations

psychologiques, complexes, subtiles et nuancées. Les mécanismes du

marché imposent en effet aux spéculateurs un type particulier de conduite.

Gagner, avec des tableaux, beaucoup d'argent repose sur une stratégie

banale : acheter des toiles très bon marché pour les revendre

acheter un assez grand nombre pour acquérir, sur le marché, un pouvoir

de décision. La différence est immédiatement saisissable entre les collection neursqui pratiquent systématiquement une telle politique, opérant régulièr ementdes profits sur la revente des toiles préalablement stockées et les collectionneurs qui, occasionnellement et pour des raisons extérieures à la spéculation, se séparent de certains tableaux. Les spéculations posthumes sur les œuvres d'artistes morts prématurément, comme celles qui ont eu lieu sur les tableaux de Nicolas de Staël, Wols ou Pollock, constituent de beaux « coups de bourse ». Les œuvres d'artistes déjà avancés en âge mais non encore « arrivés » commercialement peuvent faire l'objet de spéculation, à condition toutefois que trop de tableaux n'aient pas déjà été mis en circulation, ce qui impliquerait leur rachat aux nouveaux prix. La méthode la plus répandue cependant consiste à monopol iser,moyennant le versement d'une pension, la production d'un peintre plus ou moins jeune, dont le nom est inconnu en dehors d'un milieu restreint de spécialistes. Un contrat peut éventuellement être signé entre un ou plu

sieurs

soit fructueuse, il faut, après que le (ou les) collectionneur(s) ai(en)t « fait le plein », que l'œuvre soit divulguée, qu'une galerie prenne l'artiste en charge, l'expose, que l'appui des experts soit obtenu, qu'un engouement soit suscité, une espèce de folie qui met en ebullition le monde des collec

tionneurs,

très cher; en

collectionneurs d'une part et l'artiste d'autre part Pour que l'affaire

provoque les achats en chaîne et, au terme, la demande ostentatoire

pour laquelle joue la magie du prix fort. Une certaine cote ayant été obtenue,

il convient de vendre, sans

tion)ou partie (si les motivations sont plus complexes). A court terme, le risque assumé est minime : ce qui compte en effet, ce n'est pas ce que les choses seront effectivement, mais ce que les spéculateurs pensent qu'elles seront. A long terme, tout se joue sur la qualité des œuvres sélectionnées. Aussi les spéculateurs les plus inquiets sur la validité de leur jugement esthétique, ou simplement les plus rationnels dans leur conduite économique n'attendent-ils pas.

Les gens qui venaient

chez moi et qui étaient peu sensibles à la peinture abstraite se disaient qu'on devait

faire des affaires avec elle.

il y a deux ans, maintenant il vaut 250.000

temps.

pas

On m'a proposé avant l'été

trop attendre, tout (s'il

s'agit de pure spécula

« La peinture ne m'intéressait pas en tant que telle.

[

]

Il y a une folie Y

pour un

[

]

Un

dessin en couleurs

de

ou plus, mais

folie

Z

comme il y a une

Y

tableau de

J'en voulais

Y

ça

valait 15.000 A.F. ne tiendra pas long

ne

l'ai

1.200.000 A.F.

1.500.000 et je

162

Un type de collectionneur : le spéculateur

donné. Je le regrette maintenant Quand c'est au sommet il faut vendre, parce que ça ne dure pas longtemps, et acheter des valeurs sûres » [77]

Pendant une dizaine d'années, de 1952 à 1962, l'euphorie du marché de la peinture, la montée rapide des prix ont favorisé la confusion entre deux systèmes de valeurs : l'assimilation du marché de l'art à un marché boursier. Le malaise qui sévit dans le marché de la peinture depuis 1962, pour tout un

faisceau de raisons que nous ne saurions analyser ici, a remis en cause cette assimilation et amené les collectionneurs à réviser leur comportement. La baisse des prix a suscité la méfiance à l'égard de l'art contemporain en

tant que valeur boursière chez ceux qui

contemporain en tant que valeur esthétique. Les collectionneurs ont tenté de revendre (9), ou simplement cessé d'acheter. Certains ont opéré une recon version et abandonné les valeurs économiques trop spéculatives pour des valeurs plus solides, les valeurs esthétiques incertaines pour les valeurs consacrées; d'autres, spéculateurs impénitents, ont cherché de nouveaux sec

teurs

pour les objets ethnologiques et la sculpture moderne. L'idée d'une sanction morale s'exerçant, par l'intermédiaire de la baisse

des prix, sur les collectionneurs spéculateurs serait une illusion naïve. Les spécialistes du calcul économique rationnel, ceux qui, en achetant des tableaux, sont demeurés dans l'univers de l'économie et se sont conformés

ne faisaient pas confiance à l'art

où pouvaient être envisagés risques et profits —

ils se passionnent

à ses

ceux qui, pratiquant des achats désintéressés, se sont cantonnés dans l'univers de la peinture. Ce que la crise récente a fait ressortir avec éclat, c'est l'hétérogénéité essentielle de ces deux univers, hétérogénéité que la fièvre spéculative des années cinquante avait contribué à voiler.

règles n'ont pas

été atteints, pas plus d'ailleurs qu'à l'autre pôle

La spéculation, les artistes et Vart

La fonction du collectionneur est décisive dans le système actuel de

commercialisation de la peinture. « Les collectionneurs font l'effort essentiel », remarque judicieusement un artiste interviewé, « puisque ce sont eux qui payent ». C'est d'eux que dépend en dernière analyse la condition matérielle du peintre. La promotion commerciale de l'art vivant, au cours des années cinquante, est due en partie à la spéculation qui a atténué les effets de l'incompréhension du collectionneur moyen. La spéculation, dans la mesure où elle suscite, comme le snobisme, un élan à l'égard des formes d'art qui contrarient les habitudes acquises de perception, a la vertu d'un stimulant « Nul n'oserait prétendre que la spéculation commerciale, l'amour du gain,

le goût du jeu et la publicité la plus éhontée n'ont joué aucun rôle dans le

Mais ces formes malsaines n'ont pas toujours

agi dans le mauvais sens » (10). L'attitude spéculative des collectionneurs

succès de l'art moderne. [

a favorisé la haute prospérité du marché de la peinture contemporaine et,

]

(9) Nous citerons à cet égard le témoignage d'un courtier influent : « Ils sont vingt-

Ils stockent, revendent ensuite aux court

iers,

pas. Au moment de la crise de Wall

voulaient vendre à toute

confirmé par d'autres témoignages et correspond à nos propres observations ; mentionné dans cette citation à propos des collectionneurs spécialisés dans l'art dit « abstrait », il serait valable également à propos des collectionneurs dont l'intérêt est orienté vers l'art dit « figuratif ». (10) GiLSON, E. Peinture et réalité. Paris, Vrin, 1958, p. 161.

cinq à peu près à acheter pour faire la cote.

force et à n'importe

à l'étranger. C'est la vermine du marché. Quand c'est la panique, ils ne tiennent

Пэ

Street, c'est fou ce qu'ils étaient dégonflés.

ici

quel prix. »

Le

chiffre avancé

est

163

Revue française de sociologie

dans l'ensemble, la condition des artistes en a bénéficié. Van Gogh n'a pu vendre qu'une toile de son vivant. Les peintres nés aux alentours de 1900 ont atteint le succès commercial à la cinquantaine. Les peintres nés dans les années vingt l'ont obtenu plus facilement entre trente et quarante ans. Mais les excès de la spéculation n'ont-ils pas contribué au malaise actuel du marché dont les peintres sont les premiers à subir les répercussions ? N'y

eut-il pas quelque imprudence à spéculer sans frein à la hausse, à « gonfler » les prix des œuvres d'artistes encore vivants dont certains pouvaient ne pas résister à la tentation de produire beaucoup ? Dans les marchés où dominent les facteurs psychologiques, l'engouement et la hausse appellent, comme une inévitable contrepartie, la panique et la baisse. Les collectionneurs spécula teursont pendant une dizaine d'années, contribué à l'amélioration de la condition des artistes. Il n'empêche que ceux qui sont arrivés trop tard pour en profiter risquent de subir douloureusement le choc en retour. Des attitudes et des choix des collectionneurs dépendra nécessairement

— tant que fonctionnera le système actuel du marché —

artistes. Peut-on aller jusqu'à admettre que, les collectionneurs disparus,

la condition des

« il n'y aurait peut-être

plus d'art du tout,

ou

il

y en

aurait un tout autre,

La rela

mais pas celui que nous voyons prospérer sous nos yeux» ? (11).

tion ne semble pas simple. De l'impressionnisme aux premiers maîtres de l'abstraction, l'art s'est déroulé selon sa propre logique, antérieurement à tout succès commercial. Il n'est pas démontré que l'art contemporain, autre ment que dans ses aspects les plus extrinsèques et les plus contingents, dans ses bavures et ses échecs, soit, vis-à-vis de la demande, dans un rapport nécessaire d'effet à cause. Ce qui paraît plus probable, c'est qu'artistes et collectionneurs se sont trouvés rapprochés par une commune vision du monde, d'ailleurs largement répandue dans les sociétés modernes, vision qui privilégie l'histoire et le changement. Une telle conception qui valorise les idées de progrès et de développement, poussée à la limite, remet inévitabl ementen question l'essence même de l'art et incite à réfléchir sur elle. De toute évidence, la réponse qui peut être donnée à cette interrogation dépend des artistes et d'eux seuls.

La spéculation est associée au fonctionnement du marché de la peinture.

le marché lui-

On ne saurait

même. Et, pour porter sur ce dernier un jugement équitable, il conviendrait de comparer la situation faite à l'artiste par notre société et par des sociétés d'un autre type — ce qui nous conduirait vraisemblablement à confronter des imperfections. Ce que l'artiste gagne en sécurité, il le perd en liberté et réciproquement. Le mécénat, le dirigisme artistique, le marché constituent trois solutions, dont aucune ne peut être tenue comme entièrement satisfai sante, d'un problème identique.

se prononcer sur elle sans

mettre en cause

R. Moulin, CentreCentreNationalde deSociologiela RechercheEuropéenne.Scientifique,

(11) Piel, J. «La fonction sociale du collectionneur» Critique, (183-184), août-sep tembre 1962, p. 800.

164

Un type de collectionneur : le spéculateur

Bibliographie succincte

Compte non tenu des nombreux ouvrages portant sur des collectionneurs du passé ou sur les collections étrangères contemporaines, nous nous bornerons à citer :

— Parmi les témoignages des marchands de tableaux,

Guimpel, R. Journal d'un collectionneur marchand de tableaux, Paris, Calmann-Lévy,

1963.

Kahnweiler, D.-H. Mes galeries et mes peintres. Entretiens avec Francis Crêmieux, Paris, Gallimard, 1961. Loeb, P. Voyages à travers la peinture, Paris, Bordas, 1946.

Vollard, A. Souvenirs d'un marchand de tableaux, Paris, Club des Libraires de France,

1957-

— Parmi les témoignages de collectionneurs,

Level, A. Souvenirs d'un collectionneur, Paris, Alain C. Mazo, 1959.

— Parmi les études récentes,

Cabanne, P. Le roman des grands collectionneurs, Paris, Pion, 1961. Cooper, D. (sous la direction de), Les grandes collections privées, Paris, Pion, 1963. Piel, J. « La fonction sociale du collectionneur », Critique, (183-4), août-septembre 1962. Rheims, M. La vie étrange des objets, Paris, Pion, 1959.

— Parmi les catalogues d'exposition,

Cent tableaux de collections privées, de Bonnard à de Staël, Galerie Charpentier, i960.

Chefs-d'œuvre de collections françaises (Dix-neuvième - Vingtième siècle), Galerie Charp

entier,

1962.

Collections d'expression française, juillet-octobre 1962, Musée des Arts Décoratifs.