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© ERES Document téléchargé depuis www.cairn.info - - DES APPARTENANCES AUX IDENTITÉS : VERS UNE CITOYENNETÉ

DES APPARTENANCES AUX IDENTITÉS : VERS UNE CITOYENNETÉ POLITIQUE EUROPÉENNE

Margarita Sanchez-Mazas et Raphaël Gély

ERES | Connexions

2005/2 - no 84 pages 73 à 86

ISSN 0337-3126

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-connexions-2005-2-page-73.htm

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Pour citer cet article :

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Sanchez-Mazas Margarita et Gély Raphaël, « Des appartenances aux identités : vers une citoyenneté politique

européenne »,

Connexions, 2005/2 no 84, p. 73-86. DOI : 10.3917/cnx.084.0073

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Margarita Sanchez-Mazas Raphaël Gély

Des appartenances aux identités :

vers une citoyenneté politique européenne

Sous l’expression de « montée des identités » se résume un phéno- mène marquant de notre époque, celui de la multiplication des aspirations et des demandes formulées sur base d’une appartenance catégorielle. Ce phénomène comporte deux caractéristiques notables ayant trait, d’une part, au mode de constitution des groupes, et, d’autre part, au fait que ces demandes et revendications sont le plus souvent formulées au nom de l’exigence d’un véritable exercice de la citoyenneté. Cette diversifica- tion des revendications identitaires a attiré l’attention de nombreux pen- seurs et impulsé des réflexions nouvelles sur les rapports individu- groupe et sur les rapports universalité-particularité, notamment en regard à la question qui va nous occuper dans cet article, celle de la cons- titution d’un véritable espace de citoyenneté politique. Nous n’allons pas nous attarder ici sur toutes ces critiques qui, face à l’émergence de ces nouveaux types de revendications, agitent le spectre du particula- risme et de la fragmentation du corps social. Il s’agira plutôt de montrer de quelle façon la recherche en psychologie sociale peut venir éclairer la dimension moderne et inédite de cette « montée des identités », laquelle ne peut manquer de remettre en question certaines approches de la citoyenneté. On introduira ici le concept de « citoyenneté réflexive » pour rendre compte des enjeux spécifiques de cette expérience contem- poraine de la citoyenneté. Tout se passe en effet aujourd’hui comme si l’exercice effectif de la citoyenneté impliquait une remise en question per- pétuelle de ses propres présuppositions et de ses propres modalités. Cette citoyenneté serait réflexive au sens donc où elle ne pourrait s’exercer

Margarita Sanchez-Mazas, Université Libre de Bruxelles, Institut de sociologie. 47 rue du Taciturne, 1000 Bruxelles, Belgique. Raphaël Gély, Université Catholique de Louvain, FNRS, Centre de philosophie du droit.79/001 avenue Albert I er , 1342 Limelette, Belgique.

CONNEXIONS 84/2005-2

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qu’en revenant en même temps sur les conditions mêmes de son exer- cice. La citoyenneté contemporaine n’est pas seulement ce qui s’exerce. C’est ce qui s’exerce en se réfléchissant. Une telle réflexivité de la citoyenneté ne peut manquer de changer la façon dont les acteurs se rap- portent à leurs appartenances et participent à l’instauration d’un espace de confiance sociale (Giddens, 1994). Selon nous, la chance de la citoyenneté européenne est de permettre d’instaurer ou d’intensifier l’exercice d’une telle citoyenneté réflexive. Mais il importe pour ce faire que l’on cesse de vouloir tenir de la citoyenneté pour une réalité qui irait absolument de soi. Il faut au contraire faire de cette interrogation inces- sante sur la citoyenneté le cœur même d’un véritable exercice politique de la citoyenneté. C’est pour cette raison, nous semble-t-il, qu’il importe de dépasser toute approche de la citoyenneté européenne en termes d’appartenance. Si la citoyenneté européenne doit être une citoyenneté véritablement post-nationale, ce n’est pas seulement au sens où elle relè- verait d’un niveau politique dépassant sur un mode fédéral ou confédéral la seule souveraineté des États. Le patriotisme constitutionnel d’un auteur comme Habermas ne peut pas se réduire à la simple allégeance aux principes formels de la démocratie et de l’État de droit (Habermas, 2000). Ceux-ci ne peuvent stabiliser une communauté politique. Cette communauté ne peut en effet être générée que par l’activité démocrati- que elle-même (Lacroix, 2002). C’est pour cette raison que l’on peut montrer avec Jean-Marc Ferry que le patriotisme constitutionnel se dis- tingue radicalement d’un patriotisme juridique réduisant la citoyenneté aux règles formelles d’un État de droit (Ferry, 2000). C’est un tel patrio- tisme juridique qu’on est en train de construire lorsque la question de la citoyenneté européenne est réduite à des problématiques de procédure. On pense en fait alors l’exercice de la citoyenneté européenne selon l’esprit qui prévaut dans l’État-nation. Ce faisant, on s’empêche de penser aux conditions sociales et politiques de l’exercice réflexif d’une véritable citoyenneté politique. Dans cette dernière perspective, l’enjeu ne peut plus être celui d’une nouvelle communauté d’appartenance à forger, mais celui d’un nouveau type d’exercice public à déterminer (Tassin, 1994 ; Lacroix, 2004), cet exercice devant être conçu de façon dynamique et réflexive.

L’espace mouvant de la citoyenneté

Notre hypothèse est que l’instauration d’une telle citoyenneté réflexive et dynamique implique que l’on modifie notre approche de la signification des revendications identitaires. Toute la question est en effet de réfléchir aux conditions psychosociales qui peuvent inscrire ces revendications identitaires dans l’exercice réflexif d’une véritable citoyenneté politique. Il est vrai que certaines revendications identitaires ne peuvent être comprises que comme des réactions substantielles à une identité européenne elle-même complètement substantialisée. Mais ces appartenances peuvent en sens inverse faire l’objet d’une appropriation

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réflexive et participer à l’élaboration d’un espace politique post-natio- nal. Nous pensons que la psychologie sociale offre des ressources inté- ressantes pour penser l’exercice d’une telle mobilisation réflexive des appartenances. Nous allons plus précisément inscrire notre interrogation dans la mouvance des recherches inaugurées par Tajfel et Turner (1979, 1986). Les travaux menés par Tajfel et Turner dans la théorie de l’iden- tité sociale et dans la théorie de l’autocatégorisation (Turner, Hogg, Oakes, Reicher, et Wetherell, 1987), offrent en effet des arguments très intéressants pour penser les conditions de possibilité d’une telle identi- fication réflexive. Il n’est bien entendu pas question de réduire les tra- vaux des Tajfel et de Turner à ce que nous allons en faire. Si ces travaux nous intéressent ici, c’est parce qu’ils permettent de penser un mouve- ment du sujet vers le groupe plutôt que son inclusion passive dans ce dernier. S’identifier, c’est bien plus que se catégoriser. Alors que la caté- gorisation relève d’un processus qui subsume des individus sous une catégorie – cette catégorisation fonctionnant davantage sur le mode d’une collection ou d’un agrégat selon les positions sociales des groupes et des individus (Lorenzi-Cioldi, 2002) –, l’identification relève quant à elle du processus par lequel un individu s’approprie son appartenance, l’habite d’un sentiment de distinctivité. Il faut penser avec radicalité les enjeux d’une telle théorie de l’identification, laquelle permet en effet de montrer que dans certaines conditions l’identité sociale peut être le lieu d’une véritable affirmation de soi. Il va sans dire qu’il y a des identifi- cations sociales qui se font de façon quasi automatique et qui sont direc- tement liées au contexte concret dans lequel se trouvent les individus. Mais même lorsque ces identifications se réalisent de façon très passive, voire inconsciente, il reste qu’elles impliquent au moins potentielle- ment un acte, celui par et en lequel l’individu vient vers une de ses appartenances pour se l’approprier. En écho à cette conceptualisation de l’identification, Wieviorka souligne la dimension de relative autonomie de l’individu dans son adhésion à des groupes d’appartenance ou de référence. C’est ce qui « fait des identités le produit d’un choix et pas seulement la reproduction d’héritages culturels » (Wieviorka, 2001). Nous n’avons pas affaire ici à des appartenances qui mettraient sous leur coupe les individus qui les mobilisent. Nous sommes au contraire en pré- sence d’individus qui viennent activement et créativement mobiliser des appartenances dans un contexte donné. La signification de la montée contemporaine des identités ne peut pas en ce sens être l’objet d’une seule lecture communautarienne. L’expérience contemporaine de la citoyenneté n’est pas seulement couplée à une logique de mobilisation par les individus de leurs différen- tes appartenances. Cette dimension fondamentalement active du proces- sus d’identification implique qu’il est impossible de clôturer la liste des acteurs concernés par une problématique politique donnée. Il est plus encore impossible de clôturer ce qui est susceptible de devenir ou non un objet de débat politique, une question commune. Cette montée en puis-

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sance des identités renvoie à l’expérience d’un espace démocratique ne cessant de s’ouvrir à de nouveaux actants (Latour, 1999, 2005). Ce phé- nomène tout nouveau vient précisément mettre radicalement en question un exercice démocratique censé ne pouvoir avoir lieu que dans des sphè- res d’appartenance clairement définies. C’est ainsi que la citoyenneté est marquée de nos jours par un véritable tournant réflexif. Elle ne s’exerce qu’en faisant l’épreuve de sa perpétuelle remise en question. L’exercice d’une telle citoyenneté réflexive ne peut manquer d’inclure en elle une attention à la fragilité des espaces communicationnels (Ferry, 1996). Dans cette perspective, il semble clair qu’une Europe comprise dans les seuls termes d’un patriotisme juridique occulte l’exigence d’un tel exer- cice réflexif de la citoyenneté. En réduisant la citoyenneté post-nationale à une question de procédures formelles, un premier paradoxe est ainsi généré. On reste en effet complètement prisonnier ce faisant d’une logi- que typique de l’État de droit où l’exercice de la citoyenneté repose sur l’établissement de frontières rigides, celles-ci permettant de faire une ségrégation entre ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors, dans la logique typique de l’État-nation. Même s’il est important que l’Europe soit dotée d’une structure juridico-politique, elle ne peut toutefois deve- nir l’occasion d’une citoyenneté véritablement post-nationale que si sont rassemblées les conditions de partage d’un espace public véritablement ouvert, c’est-à-dire mis au risque communicationnel d’appartenances réflexivement mobilisées : « Le signe le plus net de l’européanité ne réside donc pas dans un héritage culturel particulier, ni même dans l’adhésion aux principes universels de la démocratie et de l’État de droit – dont l’Union européenne n’a pas le monopole –, mais dans la capacité des pays européens à se distancier d’eux-mêmes en intégrant le point de vue des “autres” » (Lacroix, 2004, 186).

Quand une citoyenneté mince fait une grosse différence

Nous avons suggéré qu’une citoyenneté post-nationale implique une approche communicationnelle des identités, l’instauration d’un espace de politisation des appartenances. Loin que la mobilisation de toutes ces appartenances contrevienne à l’instauration d’un véritable espace de délibération publique, nous pensons qu’elle participe à l’émergence d’une véritable citoyenneté politique. À l’encontre d’une telle approche de l’espace public, le patriotrisme juridique conduit à faire de la citoyen- neté européenne une citoyenneté « mince », « plus propice à l’établisse- ment d’une société civile internationale qu’à une collectivité politique transnationale » (Linklater, 1998, p. 130). Ceci se révèle dans la nature des droits accordés, qui concernent seulement les éléments « périphéri- ques » de la citoyenneté et non son élément central : la participation aux décisions politiques au niveau de la communauté (Lochak, 1995). En raison des carences qu’elle présente sur le plan politique (absence de débats dans une sphère publique élargie), on peut se demander si la

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citoyenneté européenne peut signifier beaucoup plus pour les citoyens que la liberté de circulation, l’équivalence des diplômes et la poursuite de sa carrière ailleurs que dans son pays d’origine, si elle peut concerner les citoyens comme acteurs et non seulement comme consommateurs, comme sujets politiques et non seulement comme sujets économiques. La minceur politique de cette citoyenneté risque en corollaire d’hyper- trophier son caractère symbolique, qui, n’offrant rien de palpable à ses détenteurs, ne peut acquérir de valeur que par des processus de différen- ciation négative. L’absence de véritable citoyenneté politique et d’un espace démocratique européen comme lieu de confrontation et de déli- bération, ainsi que le caractère essentiellement symbolique de la citoyenneté européenne, vont en effet contribuer à favoriser l’élabora- tion d’une identité européenne issue d’un avantage différentiel des citoyens par rapport aux non-citoyens (Lochak, 1995 ; Licata et Klein, 2002 ; Withol de Wenden, 1998). Le modèle de citoyenneté qui a été adopté entend promouvoir une identité européenne essentiellement issue de processus de comparaison sociale et faisant signe par là vers la cons- truction d’un Autre avec qui on n’est pas en interaction (Sanchez-Mazas, Van Humskerken et Gély, 2005). Dans le cadre de l’Europe d’aujourd’hui, ce point est particulière- ment problématique car le groupe de comparaison à partir duquel va s’affirmer la distinctivité de l’identité européenne risque d’englober aussi bien ceux qui sont juridiquement non européens (c’est-à-dire qui n’ont pas la nationalité d’un pays membre) que ceux qui sont perçus comme culturellement non européens (même s’ils ont la nationalité d’un pays membre). Cet amalgame est d’autant plus probable que le critère de séparation entre citoyens et non-citoyens est un critère d’origine excluant de la citoyenneté européenne les membres résidents originaires de pays extra-communautaires. L’usage indiscriminé du terme « immi- gration » pour désigner toutes les populations d’origine extra-euro- péenne en faisant abstraction de leur citoyenneté contribue à confondre dans une catégorie indistincte des populations aux statuts juridiques dif- férents (Sanchez-Mazas, 2004). Or les discours qui portent sur l’« immigration » comme catégorie globalisante mobilisent souvent les registres culturel et juridique, ce qui brouille les distinctions de statut et favorise l’application de la qualité d’étranger, y compris aux nationaux issus de l’immigration. Dès lors, c’est la simple apparence des individus tenus pour non-européens à divers titres, qui va livrer ceux-ci à la méfiance et au contrôle quand bien même ils sont citoyens de jure, menacer leurs droits à la protection juridique et leur liberté de circulation dans l’espace européen. Parce qu’elle est abstraite et ne peut ainsi s’affirmer que par contraste, que par négation de ce qui n’est pas elle, la citoyenneté européenne est susceptible de favoriser des processus de construction d’un Autre de l’Europe. Ainsi, nous avons affaire ici à un second paradoxe selon lequel l’insignifiance politique de la citoyenneté européenne, son caractère fondamentalement abstrait, contraint les indi-

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vidus à ne pouvoir lui donner du sens qu’en l’investissant d’une impor- tance symbolique considérable. Sa minceur même est propice à établir une division entre les Européens et les Autres qui déborde le cadre stric- tement juridique de la citoyenneté, un tel processus contribuant bien entendu à essentialiser leurs différences plutôt qu’à les inscrire dans un espace d’influence réciproque.

Quand Demos devient Ethnos

L’Europe comprise en termes de patriotisme juridique mise implici- tement sur la compétition symbolique entre groupes pour susciter un sentiment d’appartenance. Mais il importe ici de bien saisir que cette opposition identificatoire dépasse la question d’une compétition symbo- lique entre des groupes pré-existants (Tajfel et Turner, 1979, 1986). Il s’agit pour l’Europe de se faire exister en générant d’elle-même son pro- pre Autre. L’Autre est construit comme l’envers strict de ce que nous sommes ou voulons être (Sanchez-Mazas et Licata, 2005). Dans cette perspective, l’Autre ne peut donc être saisi qu’au travers des contenus assignés au Nous et dont le contrepied est projeté sur le Eux, ce qui se révèle dans la présence de contraires, dans l’inversion de polarité et de sens. Ainsi, l’altérité renvoie au dualisme, à la pensée en dichotomies, à une opposition entre deux termes (Markovà, 2003), plutôt qu’à un pro- cessus de catégorisation sociale qui ordonne un monde social pluriel et établit des classements en termes de valeurs. Comme elle suppose à la fois la construction et l’exclusion d’un Autre sur qui l’on projette l’inverse des contenus constitutifs du Nous (Jodelet, 2005), l’altérité signifie ici non pas seulement l’accès et le maintien d’une identité sociale positive par comparaison avec un hors-groupe, mais la construc- tion même de l’identité à partir d’une altérité négative. Cette dernière thèse invite à ressaisir et à repenser une distinction courante établie entre deux conceptions de la citoyenneté. On s’accorde habituellement à distinguer deux dimensions qui se trouvent être asso- ciées plus ou moins étroitement à la citoyenneté, une dimension ethni- que/culturelle et une dimension civique/politique. On parlera encore de la distinction Ethnos/Demos. La connexion traditionnelle entre les iden- tités nationales et les droits de citoyenneté a maintenu l’association entre ces deux dimensions dans le cadre des États-Nations, bien que la priorité donnée à l’une et à l’autre varie, voire s’inverse, suivant les pays. La recherche empirique que nous avons menée sur les représentations sociales de la citoyenneté (Sanchez-Mazas, Van Humskerken, et Casini, 2003) montre que le sens de la citoyenneté semble se construire alternati- vement à partir d’un cadre de référence ethnique/culturel ou civique/poli- tique et que ces orientations correspondent à des prises de position sur d’autres objets tels que les prérogatives attribuées à l’État et à des posi- tionnements politiques. De vifs débats entourent la question de savoir dans quelle mesure l’adhésion aux principes démocratiques, l’implica-

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tion politique et les pratiques citoyennes (Demos) ont besoin d’être accompagnées d’un sentiment national, d’un attachement à une culture partagée et d’une mémoire historique (Ethnos). Le débat oppose globa- lement ceux qui défendent l’argument selon lequel les processus démo- cratiques ne peuvent fonctionner que dans le cadre national comme cela a été le cas jusqu’ici et ceux qui défendent l’argument selon lequel un espace public post-national peut émerger sur la seule base d’un attache- ment des citoyens à des principes constitutionnels fondés sur une culture politique commune. La question fondamentale qui se pose dans le cadre d’un tel débat est celle des conditions d’un exercice ouvert et dynamique de la citoyen- neté. Selon la priorité donnée à Demos ou Ethnos, l’espace de la citoyen- neté s’ouvre-t-il ou se ferme-t-il ? On convient généralement qu’une approche ethnique de la citoyenneté est plus exclusive qu’une approche civique/politique. Toutefois, si les critères de fermeture de la première apparaissent explicites (le sang, les ancêtres, etc.), cela ne signifie pas que la seconde corresponde automatiquement à une conception vérita- blement ouverte et politique de la citoyenneté. En repartant de notre réflexion sur le processus psychosocial de mise en altérité, on proposera ici l’hypothèse que tout cadre d’appartenance, aussi bien ethnique que juridique, peut constituer la matrice à partir de laquelle se réalise une telle altérité. L’identité fondée sur des principes plutôt que sur des qua- lités ne nous garantit pas contre ces processus de mises en altérité, l’Autre pouvant alors être investi des contenus contraires à ceux qui définissent le citoyen démocratique universaliste et autonome. Une telle possibilité se doit d’être envisagée si l’on ne veut pas réduire les formes de mise en altérité à ses variantes « ethniques » et oblitérer celles qui correspondent aux modalités de « racisme subtil » ou « voilé » distin- gués en psychologie sociale (Pettigrew et Mertens, 1993). Un troisième paradoxe serait alors celui qui verrait en Europe l’émergence d’une identité « démocratique » fortement attachée aux principes universalis- tes, mais qui, en l’absence de tout espace politique dans lequel s’expri- mer et s’exercer, se prêterait à une essentialisation, une rigidification dans le symbolisme, cette rigidification conduisant l’Europe à contredire ses propres idéaux (Balibar, 2001 ; Licata et Klein, 2002).

Vers une pragmatique des identifications sociales

Notre hypothèse est qu’il est possible de dépasser tous ces para- doxes liés à une approche unilatéralement juridico-symbolique de l’Europe si on passe d’un questionnement centré sur l’intégration des appartenances (qu’elles soient conçues sous le mode d’Ethnos ou sur le mode de Demos) à un questionnement centré sur la composition des identités. L’appartenance est ce qui est là tandis que l’identité procède dynamiquement d’un acte d’identification. Rappelons encore une fois qu’il est évident que toute identification sociale n’est pas vécue explici-

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tement dans son caractère d’acte. Elle peut être quasi automatique. Mais elle ne peut pas être pensée véritablement si on omet d’y saisir cet agir constitutif. On pourrait ainsi dire que la modernité, en promouvant une approche plus communicationnelle des identités, explicite ce caractère d’acte qui est au cœur de toute identification. Nous dirons ici que les identités renvoient au moins potentiellement à l’expérience communica- tionnelle que les individus peuvent faire de leurs différentes appartenan- ces. Selon le contexte communicationnel dans lequel se trouve l’individu, celui-ci va non seulement s’identifier de façon différente, mais il va plus encore se rapporter de façon différente à son acte même d’identification (Klein, Azzi, Brito, et Berckmans, 2000 ; Klein et Azzi, 2001; Klein, Licata, Azzi et Durala, 2003). La communication ne doit pas être enten- due ici comme une activité consistant simplement à informer l’autre de la manière dont on entend être perçu. Elle implique une négociation tacite ou explicite, une exposition, l’ouverture d’un espace potentiel de débat. Il importe également de ne pas entendre la communication comme une activité qui viendrait pour ainsi dire de l’extérieur permettre

à des identités fermées ou statiques de se fluidifier. Il faut au contraire

concevoir les identités comme ce qui est toujours déjà inscrit tacitement ou explicitement dans des espaces communicationnels. Il n’y a pas d’identité qui serait fermée en soi. Il y a bien plutôt des individus qui se positionnent de façon plus ou moins fermée dans un espace d’influence donné.

Une telle perspective nous invite à élargir la perspective posée par la théorie de l’autocatégorisation. Un des postulats centraux de celle-ci est que l’acte d’identification intervient dans un contexte intergroupe où l’individu sélectionne son appartenance sur la base d’un processus de comparaison sociale maximisant la différence perçue entre les groupes. En se focalisant sur le sujet percevant plutôt que sur le sujet communi- quant, cette approche ne donne pas toute sa portée à la signification expressive que l’acteur donne à l’identité qu’il mobilise. L’acte même

par lequel nous nous approprions nos appartenances et les mobilisons implique toujours déjà une exposition à d’autres dans un espace de com- munication sociale. C’est ainsi qu’on peut comprendre l’importance que peuvent acquérir ces signes extérieurs qui marquent l’identité en la ren- dant signifiante aux yeux d’autrui. Il nous faut en effet prendre distance

à l’égard d’une conception restrictive de l’interaction soi-autrui en la

réduisant à la seule dimension de l’échange verbal. L’acte de s’identifier ne se réalise pas uniquement par le medium du langage, mais aussi par un faisceau toujours renouvelable de signes, d’attitudes, de comporte- ments, d’actions. Mais veillons surtout ici à bien voir que ces signes peu- vent avoir une autre fonction que celle de s’assurer soi-même et assurer

les membres de son groupe d’appartenance qu’on fait bien partie des leurs, ou de faire savoir aux autres qu’on fait partie de tel groupe d’appartenance. Ils peuvent en effet participer au processus réflexif par lequel on s’approprie une appartenance au sein d’un espace d’influence

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sociale. L’appartenance devient une identité de positionnement. Loin alors que l’acte d’identification puisse être conçu comme un acte de ral- liement à une appartenance figée, il ne peut manquer de participer à l’élaboration et à la transformation même de son sens. Un même indi- vidu peut se rapporter de façon fondamentalement différente à telle ou telle de ses identités selon le contexte communicationnel dans lequel il se trouve. Il peut également mobiliser cette appartenance dans des contextes inédits, la mettre en contact avec des identités par rapport aux- quelles elle n’est pas traditionnellement située (Gély, 2004a). Que l’épreuve communicationnelle fasse partie de l’expérience identitaire est précisément un des apports fondamentaux de la pragmatique dans la pensée de notre temps. C’est bien ce qui conduit Jean-Marc Ferry à affir- mer qu’il y a une supériorité ontologique de la communication sur la représentation, au sens où l’appropriation par l’individu de ses identités, sa capacité à les faire siennes, implique de manière intrinsèque un acte de s’adresser à l’autre (Ferry, 2004, p. 11). Lorsque l’acte d’identification se réalise de façon communicationnelle, il expose l’appartenance mobi- lisée, il l’inscrit dans un espace d’influence. Des individus peuvent cer- tes mobiliser une identité de façon apparemment très rigide, mais cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de distance par rapport à cette identité. Même en admettant que nous ne sommes pas entièrement libres de nos différentes appartenances, il importe de reconnaître que nous pouvons nous les approprier et les mobiliser de différentes façons au sein de dif- férents espaces communicationnels. Si l’on comprend l’identification sociale dans une perspective communicationnelle, quelque chose du mythe d’individus qui seraient purement et simplement enfermés dans des appartenances figées est en train de tomber. Lorsque l’identification est comprise comme un acte communicationnel, il n’y pas de sens à faire comme si l’individu était complètement pris et assujetti à l’appartenance qu’il mobilise (Brion, 2004).

La mobilisation réflexive des appartenances

On aurait tort de croire que c’est seulement aujourd’hui, en régime post-conventionnel, que les identités peuvent être vécues comme des identités négociables, cette négociabilité assurant la possibilité de vivre ensemble dans un monde constitutivement déterminé par la pluralité. Par essence, pourrions-nous dire, l’identité est relationnelle. Même lorsque l’acte d’identification ne se déploie pas de façon effectivement communi- cationnelle, il est de toute façon déjà un acte d’exposition devant une alté- rité. Les recherches déjà citées menées par Olivier Klein et ses collègues permettent précisément de montrer de quelle façon les appartenances changent de signification selon le contexte psychosocial au sein duquel elles sont construites et mobilisées. Je peux partager avec d’autres tel ensemble de croyances, telle langue, tel territoire, tel ensemble de prati- ques sociales, tel système d’organisation politique. Tout cela, ce sont des

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appartenances, mais elles ne deviennent des identités au sens fort du terme que lorsque nous les mobilisons dans un espace communicationnel donné. À l’égard de l’appartenance, l’identité a ainsi une qualité distinctive qui est son caractère fondamentalement réflexif. Toujours mobilisée dans un contexte psychosocial donné, elle est dans un même mouvement appropriation d’une appartenance et prise de distance par rapport à celle- ci. D’où l’erreur que l’on commet souvent en dissociant chez les indivi- dus leur capacité à s’approprier une appartenance et leur capacité à la mettre en question. Dans une approche communicationnelle, ces deux mouvements d’appropriation et de distanciation sont noués l’un à l’autre. S’identifier, c’est mobiliser une appartenance, c’est se l’appro- prier mais en la mettant en jeu devant des autres. S’identifier, ce n’est pas se fondre dans une appartenance. L’identification sociale ainsi com- prise est bien dotée d’un véritable pouvoir d’individuation. Une réflexion sur les conditions communicationnelles de production et de rencontre des identités est bien en ce sens de toute première importance. Nous pourrions dire ici que c’est l’espace communicationnel lui-même qui définit les conditions mêmes de possibilité des identités. Que som- mes-nous en train de faire lorsqu’on se rapporte à des individus exhibant tel ou tel signe d’appartenance ? On peut en effet interpréter davantage ces symboles comme des marqueurs d’appartenance ou comme des mar- queurs d’identité, comme ce qui atteste de l’inclusion de l’individu dans une appartenance donnée ou comme ce qui atteste d’une volonté de ce dernier de se positionner dans un débat social en la mobilisant. Dans ce dernier cas, le signe peut être vécu comme participant à une inscription de soi et de son appartenance dans un espace d’influence sociale. L’appartenance de l’individu cesse d’être une simple appartenance figée. Elle est habitée d’un dynamisme. Elle est susceptible d’être influencée. Mais elle est susceptible aussi d’influencer. C’est ainsi que les femmes ont pu investir une appartenance selon le sexe vécue comme minorisante pour la transformer en une identité de genre. C’est dans cette perspective que l’on pourrait de façon plus générale montrer que le pouvoir des minorités actives étudié par Serge Moscovici et ses collè- gues repose sur une transformation de l’appartenance minoritaire en une identité (Moscovici, 1996). Cette transformation a la vertu de faire de cette appartenance quelque chose qui doit compter. L’appartenance est constituée en un point de passage obligé au sein d’un espace de débat social. C’est précisément lorsque l’appartenance est ainsi mobilisée que les individus peuvent véritablement s’y identifier, c’est-à-dire se l’approprier mais au sein d’une distance réflexive.

Identités et citoyenneté politique

Dans la recomposition contemporaine de l’espace public, on peut voir clairement à l’œuvre des processus de transformation des apparte- nances en identités. La pluralisation des aspirations à la reconnaissance, lorsqu’elle s’exprime en termes de citoyenneté, fait signe vers un élar-

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gissement de l’accès à l’espace du politique, vers une transformation des critères à partir desquels une demande peut être considérée comme poli- tique, c’est-à-dire comme porteuse d’un enjeu véritablement collectif. L’espace public peut en ce sens être compris comme le medium de la transformation des appartenances en identités. Dans cet espace public, les acteurs s’approprient leurs appartenances, mais en les inscrivant dans un espace de débat ; ils les mobilisent réflexivement. Ils entrent les uns avec les autres dans des champs communicationnels d’influence réciproque. Une telle approche communicationnelle des identités nous fait ainsi échapper à l’opposition abstraite qui ferait qu’il y aurait soit des appar- tenances soit des individus prenant distance par rapport à celles-ci. Demander à des individus de prendre par eux-mêmes distance par rap- port à leur appartenance revient à occulter la dimension originairement communicationnelle des identités réflexives. C’est en opposant apparte- nance et prise de distance réflexive qu’on manque à saisir le potentiel émancipateur que peut revêtir pour certaines jeunes femmes musulma- nes le fait de porter le voile. Sans entrer ici dans toute la complexité du débat (Nordmann, 2004), il importe de souligner que cet acte d’identifi- cation peut être décrit comme un acte véritablement communicationnel. Au lieu de subir son appartenance, la jeune femme se l’approprie par un acte d’identification qui l’expose devant d’autres et exige de sa part une certaine distance réflexive. Nous n’avons donc pas affaire soit à un indi- vidu purement réflexif mais sans appartenance soit à un individu absorbé dans son appartenance. Si trouver une identité, c’est produire un acte à la fois d’appropriation et de distance réflexive, on peut comprendre que le signe identitaire ne soit pas nécessairement un signe de soumission à une appartenance et puisse au contraire être le signe d’un engagement réflexif dans un espace de débat social (Pourtois, 2002). Nous avons alors affaire à la construction communicationnelle d’identités parvenant à faire se nouer l’un à l’autre un mouvement d’appropriation et un mou- vement de distanciation. La question du rapport entre citoyenneté et identités en contexte post-national exige que l’on interroge l’identification comme un acte communicationnel, comme une prise de position devant d’autres. On peut ressaisir à partir de cet angle de vue les paradoxes dans lesquels se voit enfermée aujourd’hui la citoyenneté européenne. Les paradoxes que nous avons signalés s’alimentent tous, telle est notre hypothèse, au fait que l’on réfléchit encore l’espace européen comme un lieu d’apparte- nance et non comme un espace communicationnel de construction d’identités. Ulrich Beck avance au contraire qu’il nous faut penser les sociétés même nationales comme des sociétés cosmopolitiques impli- quant une articulation entre des acteurs de différents niveaux (Beck, 2002). De ce point de vue, cela n’a pas de sens de penser la citoyenneté européenne comme relevant d’un nouveau niveau d’appartenance qui devrait être alors articulé à d’autres niveaux sur le mode d’une intégra- tion ou d’une hiérarchisation.

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Une telle logique ne peut conduire qu’aux paradoxes inextricables que nous avons mis en évidence : le fait que la citoyenneté européenne demeure arrimée à la citoyenneté nationale dans une sorte de cumul d’appartenances ; le fait que l’insignifiance politique de la citoyenneté européenne vienne gonfler son caractère symbolique ; le fait que l’atta- chement aux principes démocratiques puisse se transformer en une appartenance de type quasi substantiel à une communauté de valeurs. Ces divers paradoxes révèlent une conception particulière de l’articula- tion entre citoyenneté et identités. Ils présupposent qu’on est soit pleine- ment dans telle appartenance soit pleinement dans telle autre, soit dans sa minorité, soit dans la République française, soit dans l’Europe. Au lieu de réfléchir le lien social en termes de composition horizontale des iden- tités (Callon, Lascoumes et Barthes, 2001), on réfléchit en termes d’inté- gration verticale des appartenances avec les paradoxes que cela génère. Dans une approche communicationnelle de l’espace social compris comme champ d’influence réciproque, il ne s’agit plus d’intégrer des appartenances, mais au contraire de composer ensemble des identités de différents niveaux (Gély, 2004b). La citoyenneté européenne comme citoyenneté réflexive se caracté- riserait ainsi par sa volonté de faire se rencontrer des identités hétérogè- nes (Amin, 2004). Mais nous serions toutefois dans l’erreur en pensant qu’une véritable culture politique post-nationale pourrait émerger pour ainsi dire naturellement de ces nouvelles formes connexionnistes de rap- ports sociaux. Encore faut-il en effet que le processus de mobilisation réflexive des appartenances n’aboutisse pas seulement à un espace de ren- contre et d’influence. L’espace communicationnel ne devient un vérita- ble espace politique que lorsqu’il s’oriente activement autour d’enjeux communs. Pour ce faire, il ne s’agit bien entendu pas de revenir à une approche substantialiste de la communauté politique. Mais il ne peut non plus être question de faire de cet espace de mobilisation des identités un espace qui ne serait pas habité par la dynamique d’enjeux communs. Il ne s’agit pas seulement de se rencontrer. C’est en ce sens que l’on pour- rait dire que les appartenances deviennent des identités au sens fort lors- que le processus même de leur composition ouvre l’espace d’une histoire ouverte.

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