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Extraits du Divan de

Rahman Bâbâ

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2
Introduction

Rahman Baba est un poète mystique né en 1632, 1000 ans après la disparition du
prophète Mahomet (Sali Ullah ‘Aliya Wâlah-u Muhammad-u Salâm). De son vrai nom ‘Abd-
ur-Rahmân, ce célèbre poète afghan mourut à l’âge de 83 ans (en 1715, année de la mort de
Louis XIV). Cette rare longévité n’est vraisemblablement pas le fruit d’une ascèse
intransigeante. C’était un hédoniste, célébrant le vin, le haschisch et les femmes.
Rahman est enterré non loin de Peshawar (Province Frontière Nord-Ouest du
Pakistan). En 2009, les Talibans pakistanais ont dégradé son sanctuaire. Le traducteur de ces
fragments était allé y passer une après-midi avec des amis en 1991. Planté d’arbres chargés
de filets, le lieu était encore un havre de paix et un lieu de rencontre pour les poètes, les
musiciens, les mystiques, les danseurs ou même de simples spectateurs qui animaient le parc
dans la douceur de l’été. Les feuillages agités par le vent et chargés de présents pour les
oiseaux des environs bruissaient des trilles et des appels de la gent ailée .
L’œuvre dont je présente ici des extraits est un divan, ou recueil de poèmes. Il porte
profondément, dans sa thématique et dans son vocabulaire, l’empreinte de la culture persane
et le sceau de la tradition philosophique qui se perpétua en Iran sous les dehors d’une
mystique friande de symbolisme et férue de mots à sens caché.
Rahman affirme nonobstant sa croyance en une divinité unique et son obéissance aux
préceptes de Mahomet, son "guide" secourable. La richesse du texte se révèle dans la
profondeur de la réflexion et le sens de l’humour, alliant un stoïcisme héroïque à la plus
corrosive autodérision. Bien sûr, chacun y pourra trouver ce qu’il est à même d’y chercher et
les plus subtiles allusions échapperont aux esprits grossiers, qui n’y verront que des
provocations morales ou des allusions insolentes. Le fait est que ce poète n’était pas soucieux
de reconnaissance officielle et ne travaillait pas au service d’un souverain, mais se consacrait
entièrement à l’amour divin, équivalent du bel amour, s’adressant à l’aimée, qui n’est autre
que la divinité en personne (rab-ol-na‘a), sinon la déesse1 (rabat-ol- na‘wa).
L’œuvre de Rahman Baba est l’objet d’une grande vénération de la part des
intellectuels afghans et pakistanais. Elle est citée ou interprétée par les grands noms de la
chanson, témoin la divine Mahwash. Elle restera aussi fredonnée ou récitée par les amateurs,
tant qu’il restera des poètes dans le monde pachtoune.

1
Le soufisme afghan est à la croisée de deux civilisations et deux courants de haute spiritualité, l’Inde et l’Iran.
Nul doute que la Grande Déesse ait pu rencontrer le Très-Haut lors des pérégrinations des ascètes et saints
hommes qui sillonnaient les chemins de la connaissance et les routes du sous-continent indien, où l’empereur
Akbar lui-même avait tenté de faire fusionner les religions et les mystiques présentes dans l’Inde moghole

3

Un problème récurrent dans la traduction de la poésie persane ou orientale, à laquelle


se rattache la tradition pachtoune, tient au fait que certaines structures poétiques comportent
une rime fixe sur les deux dernières syllabes du vers. Elle est obligatoire lorsqu’il s’agit du
ghadif, situé à la fin du deuxième vers (mesra) composant un distique (bayt), mais facultative,
portant alors le nom de qafiya sur le premier vers. La rime de type ghadif est donc répétée
tout au long du poème. Le plus souvent, cette rime est tenue par un et parfois plusieurs mots,
qui figurent donc à chaque ligne, voire deux fois ou même trois fois par ligne (qafiya), dans le
texte original. Cette contrainte formelle, dans la traduction française, ne pouvait être
appliquée systématiquement, ce qui aurait entraîné une certaine lourdeur, pénible pour un
lecteur formé à l’élégance des canons de la littérature occidentale.
Cependant, sur le plan sémantique, cette particularité a été autant que possible,
respectée, car elle constitue deux piliers communs à toute poésie orientale obéissant à ce
schéma. Tout d’abord, sur le plan formel, la répétition du même mot, ou des mêmes
sonorités2, génère un rythme lancinant et régulier, comparable, en musique, au soutien de la
mélodie jouée à la flûte ou au violon, par l’accompagnement syncopé, le bruit sourd et
régulier du tambour ou du tabla.
Sur un autre plan, spirituel, mystique, car il s’agit, dans ce divan, de poésie codée
selon les subtiles correspondances des arcanes philosophiques de la tradition persane, la
répétition, à la fin de chaque distique, du même ensemble syllabique suscite une sorte
d’ascension. Cette montée, progressive, du contenu du mot ou du groupe de mots du ghadif
dans les hauteurs de l’esprit fait que la formule ou le mot s’enrichit de multiples facettes.
À l’issue du poème, la signification des composants du ghadif, qui s’est, peu à peu,
élargie, explose dans le bouquet final, sous la forme d’une chute assez spirituelle et parfois
énigmatique. Le dernier distique comporte obligatoirement une signature du poème par le
nom de l’artiste, raccourci, généralement à deux, en tout cas pas plus de trois, syllabes.
L’habitude de signer une poésie a été conservée dans la littérature pachtoune jusqu’au
vingtième siècle.

2
Dans la poésie populaire, de tradition orale, la contrainte est moindre : seules les sonorités doivent être
identiques. La rime peut alors ainsi, comme dans notre tradition littéraire occidentale, être portée par des mots
différents, aux sonorités semblables.

4
La ponctuation, dans cet échantillon de poème, est quasiment absente. Nous avons
essayé de respecter cette convention, mais le travail de compréhension du texte en eût été
formidablement compliqué, dans certains cas. De même pour le style volontiers elliptique
(pour ne pas dire télégraphique) de certains poèmes : il a été tenté de conserver la nudité et le
dépouillement, même, parfois, de l’expression. Rahmân est un auteur populaire et certains de
ses poèmes le reflètent par ce trait : il utilise les mots du commun et les assemble parfois sans
effet de style, les jetant parfois sans précision syntaxique "en touffe et sans faire de bouquet",
comme dit Cyrano.
Cependant, le traducteur, en de rares occasions, a préféré ajouter un mot qui ne figure
pas dans l’original, plutôt que plonger le lecteur dans des interrogations ou le fatiguer par des
formules trop sèches. Libre au puriste de rétablir l’original de ce fragment, par exemple :
« Aucun de ceux qui n’ont pas [escaladé] les degrés de la science » (ma traduction), alors que
l’auteur a écrit : « Aucun de ceux qui n’ont pas les degrés de la science » (verset du poème 9,
Les savants sont de ce monde la lumière). Le mot ajouté figure entre crochets, ce qui permet
de le lire ou de l’oublier.
Poète de l’allusion, Rahmân Baba se joue des conventions grammaticales et des
complications stylistiques, mais il sait aussi jouer avec elles. S’il veut paraître savant, il sait
l’être et devient alors totalement abscons aux oreilles d’un locuteur pachtoune qui ne serait
pas frotté de culture persane. Le poème 605 (Ô sérénité de mon cœur, approche, approche !)
en est une parfaite illustration.
Khodây (Khodâ en persan) signifie Dieu. Il n’est pas traduit, non plus qu’Allah,
homonyme arabe. Rahman, nom du poète, signifie "Le Clément", "Le Miséricordieux".C’est
aussi, comme de nombreux noms arabo-musulmans, un des beaux noms de Dieu, qui figure
dès les premiers mots de l’exergue de la kalima, c’est-à-dire la profession de foi musulmane :
« Au nom d’Allah (Jalal Jalallah), Le Clément, Le Très-Clément. Point de Dieu, hormis La
Divinité Allah (Jalal Jalallah) et Mahomet (Sali Ullah ‘Aliya Wâlah-u Muhammad-u Salâm)
est Son Prophète ».

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Extraits du Divan de Rahman Bâbâ

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1

Vois quel Créateur il est, il est mon seigneur


(1)
Vois quel Créateur il est, il est mon seigneur
Maître de toute autorité, il est mon seigneur
(2)
De tous les Grands dont on a parlé
Plus qu’eux tous réunis il fut Grand, il est mon
seigneur
(3)
Il ne dépend de personne pour aucun besoin,
Il n’est l’obligé de personne, il est mon seigneur
(4)
À partir de rien, il a fait naître la forme de
l’existant,
C’est une Providence nourricière, il est mon
seigneur
(5)
Il est le façonneur de toutes choses qui furent
façonnées
Il est celui qui entend toutes les paroles, il est
mon seigneur
(6)
De ceux dont nulle part il n’y a ni équivalent ni
précédent
Auteur de la composition de tels parfums, il est
mon seigneur
(7)
De toute construction comme de toute réfection
de ce monde ou de l’autre,
De toutes ces choses l’architecte et l’artisan, il
est mon seigneur
(8)
Lecteur des pages blanches d’écrivains

9
analphabètes,
Connaisseur de tous les secrets, il est mon
seigneur
(9)
Qu’elle soit du monde visible ou du monde
invisible ou des mondes intermédiaires
Aucune nouvelle ne lui échappe, il est mon
seigneur
(10)
Qu’il soit apparent ou occulté, ou même entre les
deux,
Tout savoir est en sa possession, il est mon
seigneur
(11)
Il n’a pas d’associé, dans son royaume,
Il est roi sans associés, il est mon seigneur
(12)
Il n’est pas victime de son unicité,
Par la grâce de l’Un, l’existence est nombreuse, il
est mon seigneur
(13)
Quel besoin y a-t-il que je le veuille en un autre
lieu
Puisque à côté de ma propre maison, il est mon
seigneur
(14)
Ils n’ont besoin de l’amitié de personne
Ceux dont il est l’ami, il est mon seigneur
(15)
Il n’a ni variation ni permutation, ô Rahman,
Toujours et à jamais il reste stable et immuable

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2

Si la figure de Mahomet n’était pas apparue


(1)
Si la figure de Mahomet n’était pas apparue
Khodây n’aurait sans doute pas créé ce monde
(2)
Le monde dans sa totalité devint apparent pour
la face de Mahomet
Il est Mahomet, le père du monde entier
(3)
La carrière de Prophète s’est arrêtée sur
Mahomet
Des prophètes venus après Mahomet, il n’y en a
pas
(4)
La lumière de Mahomet était apparue
Qu’il n’existait encore ni Trône Divin, ni trône ni
ciel
(5)
La senteur de Mahomet flottait dans le monde
Que l’effluve d’Adam et d’Ève n’y était pas
(6)
Si la forme de celui-là est bien apparue en
dernier
En Réalité, il fut le premier d’entre tous
(7)
Qu’il soit Prophète, qu’il soit Saint ou encore
Pécheur
Il est Mahomet, le Guide de tous et de toutes
(8)
Quiconque a embrassé la foi de Mahomet
Est du paradis, qu’il soit hypocrite ou qu’il soit
pieux

11
(9)
Mahomet est le phare des égarés
Il est Mahomet, une canne pour la main des
aveugles
(10)
S’il existe une clarté, il existe une obéissance à
Mahomet
Sinon il n’y a pas dans le monde d’autre clarté
(11)
Mahomet était pour les démunis et il est pour eux
un Sauveur
Il est Mahomet, le remède pour tous ceux qui
souffrent
(12)
Ne l’estime pas comme Khodây – sans nul doute il
est une créature humaine
Tous les autres attributs, en vérité, lui
conviennent
(13)
Moi Rahman, qui balaie la poussière devant la
porte de Mahomet,
Que Khodây ne me sépare pas de cette porte !

12
9

Les savants sont de ce monde la lumière


(1)
Les savants sont de ce monde la lumière
Les savants sont pour le monde entier des phares
(2)
Quelqu’un cherche-t-il la voie conduisant à
Khodây ou au Prophète ?
Les savants sont là pour indiquer le chemin
(3)
L’alchimiste qui progresse dans l’étude de la
chimie,
Chemine en compagnie des savants chimistes
(4)
De l’assemblée réunie des savants, il surviendra
de l’or
Qu’il provienne du désert, d’un caillou ou d’une
motte de terre
(5)
Les ignorants sont comme des cadavres
Les savants sont à l’image du Rédempteur, du
Messie
(6)
Leur souffle fait revivre les morts
Ce sont des savants, ils sont pareils à des Saints
(7)
Aucun de ceux qui n’ont pas [escaladé] les
degrés de la science
N’a le rang d’un homme, il n’est qu’une image
vide parlant
(8)
Moi, Rahman, prête l’oreille aux assemblées et
suis l’esclave des savants,
Qu’ils soient supérieurs, moyens ou même des

13
plus bas.

14
44
L’amour a de nouveau traversé le gué à bord de
mon cœur
(1)
L’amour a de nouveau traversé le gué à bord de
mon cœur
Et les affres de la séparation ont, de nouvelles
flammes, embrasé ma tête
(2)
Si le registre de mon propre destin était entre
mes mains,
J’aurais, encore une fois, en raison de tes
souffrances, anéanti ce registre
(3)
Je n’avais pas même saisi le nom de l’amitié
Que la séparation avait encore rassemblé ses
troupes en direction de moi
(4)
Après ma mort, je le sacrifierais à nouveau pour
toi
Si Khodây, au Jour Dernier, faisait renaître ce
corps mien
(5)
Toutes, les peines de la séparation se sont
évanouies de mon cœur,
Lorsque je vis, de mes yeux vis, à nouveau, ta
forme humaine
(6)
Dont le ciel avec des nuages avait caché la face,
Ce soleil, Khodây me le révéla à nouveau
(7)
Cette porte que mon rival avait bardée de
chaînes,
Mon propre ami me l’a ré-ouverte
(8)

15
Elle a raflé mon cœur, m’en privant par un seul
regard
Que Khodây me gratifie et me protège d’un autre
de ses regards !
(9)
Demeure obligé, Rahman, par la faveur de cette
union avec elle !
A-t-on vu la perle rentrer dans l’huître ?

16
62

De qui ai-je vu le visage ce matin


(1)
De qui ai-je vu le visage le visage ce matin
Que, de toute la journée, je n’ai plus vu ce visage
qui est le tien ?
(2)
Ce fut bien mon visage dont Dieu réduisit
l’enjouement à néant
Considérant que tout ami regarde la face de
l’ami.
(3)
Tu m’as montré de nombreux visages de la
malveillance et de la perfidie
Même lorsque tu me ferais paraître le visage de
la fidélité et de la loyauté
(4)
Tant que, sous l’effet de la gifle de la mort, il ne
se sera pas détourné
Ce visage mien ne t’aura pas quittée des yeux
(5)
Courant après toi je t’attrapai par ce visage
Si tu n’existais pas, quel usage faire de ce
visage ?
(6)
À qui à quoi, courant après toi, ai-je bien pu
adresser mes pleurs ?
S’il se trouvait un autre visage aussi ravissant
que le tien,
(7)
La convoitise du rival ne serait pas devant ta
porte
Tu m’as appris le visage de la Bête dans
l’enceinte du paradis

17
(8)
De quelle façon puis-je regarder le visage du
rival ?
Les gens de la tradition musulmane regardent-ils
jamais les chrétiens ?
(9)
La séparation du couple du canard brahmane et
de l’oie renard survient à minuit
Cancanage et espionnage advinrent entre toi et
moi à cause du visage du matin
(10)
Moi, Rahmân, regarde ce monde dévasté par
l’effet de ton visage
Que Khodây veuille ne surtout pas montrer sans
toi le visage du monde

18
86

Le désir des amantes a emporté mon cœur


dévasté
(1)
Le désir des amantes a emporté mon cœur
dévasté
Qui s’instruit du destin de ceux que le vent de la
sensualité a emportés ?
(2)
Çà et là, les Belles ont tordu mon cœur
Sur laquelle diré-je que je l’ai emportée ?
(3)
Alors que je voulais pour mon cœur une place
dans les tresses noires
Ce cœur, beaucoup de pleurs l’ont emporté loin
de moi !
(4)
Confronté au déluge, en ces circonstances, à qui
le sommeil viendrait-il ?
Gentil sommeil, beaucoup de pleurs l’ont
emporté loin de moi !
(5)
En échange de ces biens, qui m’étaient acquis : la
patience, la tranquillité…,
Elles n’ont rien donné. Les Belles au visage de
lune ont tout emporté gratis !
(6)
Cette intelligence qui se targuait d’amour-
propre,
D’une seule coupe, le flacon de vin l’a emportée !
(7)
Si elles l’ont emporté, que mon cœur blessé leur
soit offert en sacrifice !
Ce n’est pas un inconnu, ni untel, mais une

19
intime relation qui l’a emporté
(8)
Elles n’ont commis aucune injustice, si je dis la
vérité,
Les amantes ont emporté le cœur de Rahmân
avec son consentement

20
109

Loué sois-tu, Khodây, qu’est-il advenu des belles


et bonnes gens ?
(1)
Loué sois-tu, Khodây, qu’est-il advenu des belles
et bonnes gens,
Gens purs et immaculés de ce monde et du
monde invisible ?
(2)
Je ne puis plus partager le moindre rire avec ces
gens chéris,
Je pleure tous ces gens qui ont pris leurs cliques
et leurs claques
(3)
Je ne suis pas informé des confins vers lesquels
ils sont partis
Elles ne sont plus visibles, ces bonnes gens [de
bien 3] que j’ai vues
(4)
Tout comme l’écume qui s’en va à la face des
eaux,
Ainsi les gens venus à moi par le monde sont
partis
(5)
Hélas, que ne peuvent-ils, ces gens sortis du
monde sur l’aile d’un vif désir
Venir à moi une bonne fois, mais, à nouveau,
[afin de] pétiller4 au monde ?
(6)
3
Jeu de mots difficile à traduire : [mâ lédeli xaleq] "j’[ai] vu gens" ⇒ "gens vu par moi" évoque par
homophonie un mot non attesté dans le lexique, mais qui aurait pu exister, faisant pendant à [mâldâr] "possédant
du bien", "nomade pasteur" : mâlédel* (périphrase ou néologisme supposés) dont la signification pourrait être,
"qui est [dans les] biens", d’où [mâlédeli xalek] pouvant signifier "gens investis par les biens".
4
[jela] ("fois") est normalement écrit et prononcé [jel]. L’ajout d’un a bref en final (qui signifie normalement
une nuance vocative, une adresse caritative, rapproche ce mot de [djal / djalâ] qui signifie "clarté / scintillement /
splendeur" un terme réservé en principe à l’excellence divine (et entrant dans la composition de la formule
consacrée /djalâ djalâlah/ "infinie splendeur").

21
C’est mille fois dommage qu’ils soient dispersés
en poussière
Les gens partis en de riantes vallées tressées5
d’écorce de santal
(7)
Ainsi Rahman retrouve le goût de la
fréquentation des gens en restant à l’écart
Ce goût tel qu’il n’est jamais, les gens, trouvés.6

5
Tentative de rendre la polysémie de [chawa /pl. obl. chawo], qui signifie à la fois "ouvrage tressé", "panier",
etc. mais aussi "vallon vert" et "canal d’irrigation". Par contre, nous n’avons pas retenu, bien que l’orthographe
soit identique [chewu] : "vent avec humidité ou neige".
6
Cette phrase est énigmatique. Sa syntaxe présente un problème impossible à résoudre, On pourrait croire à une
faute grammaticale, mais le traducteur préfère conserver le style elliptique de l’auteur, plutôt qu’interpréter « Un
goût tel que les gens trouvés ne l’ont jamais » ou « Ce goût tel qu’il n’est jamais aux gens trouvés » en suivant le
sens probable ou, autre option, en respectant l’aberration grammaticale « Les gens – la création, le peuple –
l’humanité – le monde – n’a jamais trouvé de goût pareil », ce qui revient à traduire : « Ce goût introuvable. ».

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128

Si, de la main de cette amie de cœur, je prends


une pierre,
(1)
Si, de la main de cette amie de cœur, je prends
une pierre,
Que Khodây ne fasse pas que je prête le flanc
d’un autre côté
(2)
Les choses de l’amour divergent des affaires
d’honneur
À quoi bon garantir sa réputation toute sa vie
durant ?
(3)
Dieu me les a faites plus suaves que la canne à
sucre
Les flèches de bois de peuplier que je reçois des
mains de l’aimée
(4)
Quant au business de la séparation d’une
compagne,
Je prends invariablement des coups d’épée
franque sur le front
(5)
Dans l’œuvre d’amour, j’assure le service de ces
bien-aimées
Je ne perçois d’émoluments ni de Bahlol ni
d’Awrang7
(6)

7
Ils furent souverains de Delhi. Châh Bahlol, successeur d’Ibrahim Lodi, anima la dynastie royale expatriée
afghane des Lodi (1451-1526). Awrangzeb – le poète, comme pour l’épigraphe de sa signature en bas du poème,
a raccourci son nom – (1658-1707) détrôna et emprisonna son père, Châh Jahân, et commit des crimes fratricides
sur les princes de sang de l’empire moghol. De plus, il traita rudement l’aristocratie de son prédécesseur, y
compris Khoshhal Khan Khattak, plume prestigieuse de la littérature classique pachtoune, qu’il fit jeter en
prison.

23
La fumée bleue est un dais sur ma tête et le
doha8 est mon trône
Je consomme la poussière et la fumée de ma
propre richesse comme un malang
(7)
Aussi pour que je devienne inconscient de mon
propre ego
Tourmenté par la séparation, j’aspire le bang à
pleines poignées
(8)
Comme celui qui apprécie les bonnes choses en
ce monde,
En bon vivant je consomme les poisons de la
cruauté de l’âme chérie
(9)
Sans une amante chérie, que tout devienne
poison en passant par ma gorge
Alors même que je ne mange que la cardamome
et le clou de girofle
(10)
Moi Rahman combien de temps tournerais-je
vivant dans le monde,
En ma ronde de papillon autour de la flamme
allumée ?

8
Lieu public où l’on enfouit la cendre, lieu béni pour les vagabonds, les malangs les premiers.

24
129

Ma tête ne sert plus à rien puisque je te l’ai


offerte en sacrifice
(1)
Ma tête ne sert plus à rien puisque je te l’ai
offerte en sacrifice
Je n’ai pas d’or pour l’entasser à tes pieds
(2)
L’œuvre d’amour, au commencement, m’était
facile
Désormais, je suis si inquiet que je ne sais
comment réaliser cette tâche.
(3)
Beaucoup de gens s’enflent d’orgueil au sujet de
ton amour
Je ne souhaite à personne d’être comme moi, qui
l’éprouve en personne.
(4)
Elle n’a aucun remède, la plaie de l’amour, sauf la
soumission
Ce n’est pas un mal comme un autre, auquel je
puisse remédier.
(5)
Aucun ennemi d’entre les ennemis ne recourt à
de tels procédés
Dans l’amour pour toi si redoutables qu’ils m’ont
désarçonné.
(6)
Mais infidèle ne serait plus, musulman
deviendrait, si Khodây le décrétait
Celui à qui, quel qu’il soit, au sujet de ton insigne
beauté, je bâillerais un mot.
(7)

25
Un jour ou l’autre, fin inéluctable,
Face à tes atrocités, moi, Rahmân, j’implorerai la
Grâce Divine.

26
1086

Si mon amour est vers toi, ce n’est pas une bévue


(1)
Si mon amour est vers toi, ce n’est pas une bévue
S’il est à toi, il est licite, il n’est pas illicite
(2)
Quelqu’un qui regarde une autre face que la
tienne
Le miroir de son cœur est impropre, il n’est pas
propre
(3)
Tout amant qui répand des pleurs sur son aimée
Ces pleurs, tous, sont des rires, ce ne sont pas
des pleurs
(4)
Quelqu’un s’absorbe dans la contemplation du
monde
Mais au même instant, le spectacle commence,
aujourd’hui et non pas demain.
(5)
Quand bien même cent fois tu ferais des coups
tordus à mon encontre
Tes coups tordus sont des preuves de fidélité, ce
ne sont pas des infidélités.
(6)
C’est passé, finis la dissimulation et le
secret autour de mes amours!
Désormais le scandale est de notoriété publique
dans le monde entier,
les cachotteries ne sont plus !9
9
Jeu de mots subtil et intraduisible entre [pe γla], qui signifie "en cachette" et [péγla], "jeune fille". Ces deux
entités, bien que phonétiquement très proches, sont, graphiquement, tout à fait distinctes. On ne peut donc
absolument pas les confondre, mais il est impossible que ne se produise chez l’auditeur pachtophone, une sorte
d’association d’idée entre les deux, du fait de l’homophonie entre ces deux formules : « Les cachotteries ne sont
plus » ou « Ce n’est pas une jeune fille (vierge) ». Si nous voulons télescoper les deux membres de phrase et y

27
(7)
S’il faut, afin de retrouver l’aimée, le payer au
prix de sa tête,
Pour Rahman, c’est comme si c’était gratuit, le
prix n’est pas.

trouver un sens caché, sans doute l’aimée concernée (mais ne s’agit-il pas plutôt d’une hypostase divine ?)
n’était-elle plus une jeune fille à l’âge où Rahman écrivit ce poème. D’autres associations de ce type
apparaissent dans ce poème, dont l’une est assez intéressante sur le plan culturel : [rawâ], traduit, dans les deux
premiers vers, par "licite", est l’homographe d’un terme [r’wâ] qui signifie "The marriage procession of women
who accompany the bridgeroom to the house of the bride" (la procession des femmes qui accompagnent le futur
époux – ou prétendant – vers la maison de la future mariée, traduit d’après RAVERTY). Ce terme vient aussi,
forcément, à l’esprit du lettré, d’autant qu’il connaît une variante par inversion des consonnes [warâ], lequel
évoque [wârra], "tous", répété deux fois dans le poème (3-2 & 5-2 : "tous ces pleurs" et "toutes ces infidélités").

28
601

Il advint à moi que Khodây créa un amour portant


sur toi
(1)
Il advint à moi que Kkhodây créa un amour
portant sur toi
De ce jour, j’acquiesçai pour l’abdication.
(2)
Maintenant ton bon plaisir te fera choisir entre la
sincérité et la tyrannie
Quant à moi j’agrée ta tyrannie au titre de la
sincérité
(3)
Il acquiert les fleurs contre des grenats, des
perles…
C’est bien moi ! Quand tu riais, je me morfondais.
(4)
C’est bien moi ! J’acquiers ces tiens griefs en
renonçant à mon désir.
Mais quel est ce type qui fait commerce de
chagrin par concupiscence ?
(5)
Il n’y aura pas deux larrons de ce genre,
personne n’en a vu de pareils !
L’une noie celui-ci sous les injures et l’autre
incendie celle-là de prières !
(6)
J’ai tourné le dos au monde entier et je t’ai
regardée en face
Et toi tu as dévoilé ton visage au monde entier et
tu m’as montré ton dos…
(7)
Beaucoup d’Indiens se baladent de par le monde,

29
mais qui se souvient d’eux ?
Or l’amour fit accéder Hîrâ et Rândja à une
éminente dignité.10
(8)
C’est ainsi que, les surpassant tous, lui fut
acquise la plus haute renommée
À lui, le rossignol, parce qu’il accepta la tyrannie
des fleurs…
(9)
Qu’as-tu appris des peines de la séparation de
l’aimée ?
Khodây a donné cette misère en partage aux
âmes soeurs.
(10)
Les amants implorent jusqu’aux chiens de leur
compagnon.
Qu’ai-je à faire du recensement de mes rivaux ?
(11)
Dès lors que moi, Rahmân, suis devenu le chantre
de ta beauté,
Grâce à toi le monde entier m’a couvert d’éloges.

10
L’idylle de ces personnages fait l’objet d’un conte. Hîrâ, petit dernier de la maison, quand survient la mort de
ses parents, continue à vivre aux dépens de ses frères. Ceux-ci décident de partager l’héritage. Ils lui attribuent
la plus mauvaise part. Rejeté par les siens, il part à l’aventure et croise les cinq Pirs, saints hommes et
magiciens. Ils lui demandent à boire et font apparaître une vache qu’il va traire pour eux. Les Pirs, en échange,
lui promettent la main de la princesse Hîr (Rândja). Engagé, plus tard, au service d’un roi, c’est alors qu’il la
rencontre. Inspirée par un rêve, elle entend Jésus lui annoncer qu’elle aimera Hîrâ. Hîr et son amant Hîrâ
s’enfuient alors sur une île. Mais le père de la princesse parvient à l’arracher des bras de Hîrâ afin de la marier
à un prince de son rang. Lorsqu’elle arrive en palanquin sur les lieux de la noce, les Pirs l’enlèvent et
l’emmènent avec son amant à La Mekke, où ils vécurent heureux. Cette histoire, attestée au XVI° s., provient du
Penjab, riche province située sur le cours supérieur de l’Indus, coupée en deux par la frontière indopakistanaise.

30
605

Ô sérénité de mon cœur, approche, approche !11


(1)
Ô sérénité de mon cœur, approche, approche !
Stature de cyprès, membres déliés et traits
délicats, approche, approche !
(2)
Toi qui a pour suivantes toutes les qualités
Ô phare de toutes les qualités,
approche, approche !
(3)
Il n’est point de révérence des amants en ton
absence
Insigne dignité des amoureux, approche,
approche !
(4)
Khodây et lui seul sait si de tels instants
adviendront ou non
J’ai peur du Temps, approche, approche !
(5)
Maintenant il est de saison que tu exerces ta
tyrannie ou que tu sois loyale
Les agissements et les actes surviennent au
moment propice, approche, approche !
(6)
Ce monde est un caravansérail pour les
voyageurs
S’en sont allés, s’en sont allés de ce bled12,
approche, approche

11
Tout ce texte est truffé de substantifs et d’adjectifs substantivés étrangers, principalement persans ou arabes,
introuvables dans un dictionnaire de pachto. Ils introduisent un certain mystère dans l’atmosphère intimiste du
poème. La spiritualité iranienne l’imprègne très fortement, tandis que, lancinante, la musique des verbes
pachtounes rythme cette incantation dont le sen profond n’est accessible qu’aux lettrés férus de soufisme.
12
Dans le texte original figure un mot hindi (langue officielle de l’Inde / Bharat), signifiant à la fois "pays" et
"village".

31
(7)
Visage de fée, sanglots de jacinthe, prestance de
l’ange
Odeur d’ambre, couleur de tulipe, approche,
approche !
(8)
Permets jusqu’à la nuit durant, sans toi, le jour
devient nuit pour moi
Pleine lune de Rahman, approche, approche !

32
227

Je ne sais pas d’où il m’a amené


(1)
Je ne sais pas d’où il m’a amené
Ni vers quel lieu il m’envoie (, disant): « Pars ! »
(2)
Pareil à l’aveugle qui met la main sur l’épaule
d’un autre,
À qui la descente, non plus que la montée, ne
sont connues.
(3)
Khodây me destina pour un chemin étroit, sans
vues
Comme un écheveau dévasté aux extrémités
emmêlées
(4)
Mon cœur se détériore dans le désir des tresses
noires,
Une fois pris, comme le faisan, dans les mailles
du filet
(5)
La passion a fait peser sur moi de tels sortilèges
Que mon cœur, [jadis] dur comme la pierre, est
devenu mou comme la cire
(6)
Comme nulle peur ni frayeur de Khodây ne
subsiste en elles
Contre les mœurs et coutumes des belles, appelle
le secours divin
(7)
Qu’elle m’offre le vin rubis de ses lèvres
Ou plutôt la coupe des poisons (, disant) :
« Bois ! »

33
(8)
Puisque tu te comptes au nombre des
13
chercheurs de ce qui est recherché
Ô Rahman, d’abord sois-en digne, ensuite trouve-
le !

13
Le mot traduit par "chercheur" se dit en pachto /tâléb/, mot qui vient de l’arabe /tâlib/ et que l’on a de nos
jours coutume de traduire par "étudiant en religion". Dans l’esprit de la plupart de nos contemporains, il signifie
tout bonnement "terroriste". L’évolution sémantique d’un mot a rarement connu des voies aussi chaotiques...

34
323

La compagnie est une monstruosité malfaisante,


ne sois pas un compagnon !
(1)
La compagnie est une monstruosité malfaisante,
ne sois pas un compagnon !
La séparation te mènera à l’extinction14, puisses-
tu ne pas être éteint !
(2)
Cette peine tranchera les racines de ton cœur.
Puisses-tu ne pas être prisonnier des tourments
et des peines de l’aimée !
(3)
Des larmes rouges couvriront ton teint jauni.
Ne sois pas comme la fleur bicolore à la taille
élancée !
(4)
Pour cela même que le menteur est ennemi de
Khodây,
À personne, jamais, n’adresse des propos
mensongers !
(5)
Si tu veux une distinction suprême, c’est la fine
amour15
Toutes les autres sont triviales, ne sois pas
trivial !
(6)
En permanence, tu es immobile, la tête à
l’envers, en méditation

14
Dans la typologie du cheminement mystique des soufis, c’est l’étape ultime : la disparition, l’évaporation, la
volatilisation du sujet, totalement uni à la divinité, avec laquelle il ne fait plus qu’un.
15
Ou si l’on veut, l’amour courtois, c’est-à-dire la plus grande abnégation envers l’aimée, à qui l’on adresse une
affection proche de la dévotion. Façon plus élégante de rendre le sens du mot pachto (‘âshéqi) qui signifie "chose
des amants", "situation des amants" "condition des amants". Le français, pauvre en la matière n’a qu’un mot,
"amour", qui restitue bien mal le caractère spécifique du lien qui nit deux amants.

35
Puisses-tu ne pas être absorbé dans la
contemplation, à la façon de Rahman !

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