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L'IDENTITÉ

Jean-Claude Kaufmann

in Joyce Aïn , Identités

ERES | Hors collection

2009

pages 55 à 63

, Identités ERES | Hors collection 2009 pages 55 à 63 Article disponible en ligne à

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/identites---page-55.htm

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Pour citer cet article :

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Kaufmann Jean-Claude, « L'identité », in Joyce Aïn , Identités

ERES « Hors collection », 2009 p. 55-63.

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Jean-Claude Kaufmann

L’identité

Le mot identité se retrouve partout, c’est une espèce de mot valise dans lequel chacun met son propre contenu. Il est impor- tant de définir ce que l’on comprend derrière ce terme, ce qui nous amène à cette interrogation : l’identité, qu’est-ce que c’est ? En étudiant cette question, on se rend compte qu’on y découvre des contenus complètement différents, voire presque totalement opposés.

DES MARQUEURS DE LA SINGULARITÉ INDIVIDUELLE

La première chose, ce sont les marqueurs de la singularité

C’est au Moyen Âge, au XI e -XII e siècle que l’on voit

apparaître ces marqueurs, à travers l’art du portrait, la signature, puis progressivement le nom et les papiers d’identité, qui vont surtout s’adresser aux personnes déracinées de leur territoire : les nomades, les tziganes, les ouvriers qui circulent de ville en ville… Avant cela, le simple fait que chaque individu connaisse les membres de son village suffisait. Les papiers apparaissent à partir du moment où l’État apparaît. L’État se sépare de la société civile et a besoin de connaître ses administrés. Il doit savoir « qui est

individuelle.

Jean-Claude Kaufmann, sociologue, directeur de recherches au CNRS.

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Identités

qui ? », non pas dans le sens de « qui suis-je ? » mais dans le but de « marquer » les individus, de les identifier pour gérer. Ce n’est que très récemment, en 1940, que le régime de Vichy instaure la carte d’identité. Ces papiers représentent une illusion phénoménale, une illusion fondatrice, qui est de croire que l’on peut faire le tour d’une personne à partir de ce que l’on a résumé dessus : une photo, quelques définitions, la date de nais- sance, etc. Prenons pour exemple cette scène de la vie quoti- dienne : un policier demande à un jeune ses papiers d’identité. À ce moment précis, ce simple papier fait preuve de l’individualité de ce jeune, qui n’est alors que le pauvre double de la preuve figu- rant sur le papier : c’est cela la preuve de l’individualité. Plus récemment, l’on a vu se développer d’autres marqueurs, les marqueurs biologiques. Le fonctionnement est le même. Un seul numéro peut suffire à identifier, c’est une fixation, une réduc- tion qui permet notamment à l’État de gérer ses administrés. À ce stade là, a-t-on tout dit de l’identité ? Suffit-il de dire que je suis un sociologue pour avoir fait le tour de mon identité ? Eh bien non, je suis un certain nombre d’autres choses. Du point de vue disciplinaire, par exemple, le travail que je réalise comme anthropologue explorant de plus en plus le domaine des pensées et des rêves ne peut être révélé uniquement par la fonction de sociologue que l’on m’attribue. En fait, la question que l’on doit se poser n’est pas : qui suis-je ? Mais plutôt, dans telle circons- tance, que vais-je faire ? Quelles sont mes valeurs ? Comment vais- je agir ? Quels sont mes choix ?

LE QUESTIONNEMENT IDENTITAIRE

Ce questionnement identitaire est extraordinairement récent. C’est effectivement dans les années 1950-1960 que l’on voit apparaître et se généraliser le questionnement identitaire que l’on retrouve dans les travaux d’Erikson. Parce que ces dates marquent un changement d’époque, le passage d’une époque où de grandes institutions cadraient et portaient les individus à une période nou- velle, que certains appellent la seconde modernité ou la modernité avancée… Là, l’individu est de plus en plus au centre de sa vie comme si on voyait s’approfondir la démocratie, comme si la démocratie, qui au début n’était qu’un système politique, s’inscrivait de plus

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L’identité

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en plus dans le quotidien de l’individu. Celui-ci éprouve le besoin de s’informer dans tous les domaines afin de prendre les meilleures décisions. Les choix deviennent de plus en plus diffi- ciles, les questionnements de plus en plus importants. Choisir son conjoint, sur un site de rencontre Internet, entre 2 000 ou 3 000 profils n’est pas chose facile ! Comment choisir ? Comment choisir l’alimentation la plus bénéfique alors que le professeur X dit ceci tandis que le professeur Y dit le contraire ? Nous sommes rentrés dans un univers de questionnement généralisé qui nous complique l’existence, qui rendrait la vie impossible si le fonctionnement mental n’opposait pas à cela d’autres logiques. La première logique est celle de l’ouverture cri- tique, du questionnement. J’essaie de m’informer, d’être réflexif, c’est ce qu’on appelle la réflexivité : raisonner par rapport à sa propre existence pour prendre les meilleures décisions. Mais en faisant cela, on déconstruit toutes ses certitudes. Or, nous ne pou- vons pas vivre sans certitudes. C’est impossible. L’action elle- même n’est possible que si elle est fondée sur un certain nombre de certitudes. Dans un autre temps, la vie mentale va s’employer à reconstituer des certitudes, à refabriquer, à chaque instant, une totalité significative.

CROYANCES ET PROCESSUS IDENTITAIRE

C’est cela qui est au cœur du processus identitaire. À tout moment, il faut recoller les morceaux du sens, sinon l’action est impossible. C’est là que peut arriver la dépression, lorsqu’on décroche de l’évidence du sens qui fonde l’action. Chacun a sa propre méthode : par exemple, en retissant son histoire person- nelle qui ne suit pas toujours une très grande logique, ce que décrit Ricœur dans ses travaux sur l’identité narrative. Et au-delà du déroulé biographique, de l’histoire, c’est à chaque instant, dans chaque contexte, que l’individu doit reconstruire cette petite totalité. Or, nous traversons des territoires, des groupes sociaux qui sont extrêmement divers et dans lesquels le système de valeurs dif- fère. La moindre décision s’appuie sur un système de valeurs qui peut varier très fortement d’une minute à l’autre. Nous sommes donc obligés, d’une certaine manière, de produire des petites cer- titudes, voire des petites croyances laïques.

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Identités

Sur l’exemple de l’alimentation, je me suis « amusé » à décons- truire les arguments de mes interlocuteurs pour analyser le pro- cessus par lequel ils refabriquaient ces petites croyances de chaque instant. Ainsi Hortense habite une ville de 200 000 habitants, fait le tour de la ville pour aller chercher chez un petit producteur bio un poulet bio, qu’elle cuisinera avec des haricots en conserve. Observant ces petites incohérences dans son système de valeurs, je lui fais remarquer gentiment. Elle me répondra sur un ton agacé que ses conserves sont des bocaux et non en tôle, et qu’elle n’utilise « jamais de surgelé ». Ce qui s’avère également incohérent puis- qu’elle consomme du poisson surgelé mais trouve cela différent car le poisson frais est conditionné directement sur le bateau… J’ap- prendrai un peu plus tard qu’elle avait, une quinzaine d’années auparavant, un petit potager où elle faisait pousser ses haricots et qu’elle les mettait elle-même en conserve. Elle avait donc construit le goût et la sensation du naturel, de l’authentique, par rapport à ses propres conserves, ce qui justifiait, à ses yeux, leur utilisation. Dans sa vie quotidienne, Hortense ne se pose jamais ces questions, c’est l’enquêteur qui l’obligera à argumenter ces petites croyances. Il en est de même pour chacun de nous, ces petites croyances nous rassurent. Nous voyons là l’intensité du travail. À chaque instant, il faut reconstruire la totalité et y croire, se raconter l’histoire de soi-même à partir des événements que nous sommes en train de vivre et y croire, adhérer à cette histoire. En plus de cela, l’individu, éprouvé mentalement par ce tra- vail, rêve. Alain Erhenberg 1 l’illustre très simplement et si juste- ment lorsqu’il dit « la fatigue d’être soi ». Qu’est-ce que le rêve ? G. Bachelard 2 nous dit que l’étude des rêves nocturnes est extrê- mement importante, mais a-t-on étudié la petite rêverie éveillée à sa juste mesure ? A-t-on décelé tous les trésors qu’elle cache ? Nous pouvons observer différentes catégories de rêves. Il y a le simple rêve de consolation, ces envols identitaires qui nous per- mettent d’atténuer la dure réalité de la vie et que nous construi- sons à l’aide de contes, d’images supports matériels, d’images papier, d’images télé, ou de quelconques images vidéo, pour nous créer un petit monde virtuel où tout se passe bien. Nous pensons alors être en dehors du réel, la limite est pourtant très proche.

1. A. Erhenberg, La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998. 2. G. Bachelard, L’eau et les rêves, Paris, José Corti, 1942.

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L’identité

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Walter, que je vais interroger sur le football à la télé, ne manque jamais un match avec l’équipe de France. Pourtant, il se sent quelque peu agacé d’éprouver autant d’intérêt pour un simple match. Il est vrai que les femmes s’étonnent souvent en voyant leur conjoint, pas très démonstratif dans la vie conjugale, éprouver des choses très fortes sur le plan émotionnel en regar- dant un match de football à la télévision. Mais, comme le dit si bien Christian Bromberger 3 dans ses travaux, il ne faut pas voir ça comme une futilité. En effet, chacun a ses objets de passion extrêmement divers. Que va éprouver si fort Walter en regardant ce match si important ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne va pas s’identifier à tel ou tel joueur, à ce moment- là, il va devenir français. Pensons aux débats actuels sur l’iden- tité nationale… Habituellement, Walter ne se revendique pas français, ne porte pas d’intérêt particulier à la France, et pourtant à ce moment précis, il se sent fortement français, davantage encore si d’autres nationalités sont présentes. Ce qui devient intéressant, c’est sa réaction face à l’issue du match. Si les Fran- çais gagnent, il est heureux et se réjouit. En revanche, lorsque les Français perdent, il n’a plus envie de s’identifier, il souhaite se retirer de cette identification virtuelle qui finalement ne lui crée que des désagréments. Il préfère retourner dans sa vraie vie qu’il ne trouve pourtant pas si extraordinaire. Il n’y parvient pas, se sent toujours impliqué dans cette image. C’est là, alors, ce qui fait sens pour lui, ce qui construit le sens de son existence. Voilà pourquoi toutes ces images que nous nous projetons nous-même dans notre petit cinéma intérieur prennent toute leur importance et méritent toute notre considération. On ne peut pas vraiment dissocier la réalité de l’individu et les images qu’il utilise, qu’elles soient supports ou images virtuelles, pour construire son identité, bien sûr sous le regard des autres, dans l’échange avec les autres. Un autre degré de l’identité virtuelle dépasse un peu le simple rêve de consolation : c’est le rêve de consolation qui a une hypothèse de réalisation. Là, se dessine un schéma de tra- vail. Comme disent Sheldon Stryker et Hazel Markus, qui tra- vaillent sur ces aspects, le degré supérieur, c’est celui des sois

3. C. Bromberger, Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, Paris, Bayard,

1998.

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Identités

possibles. On commence à placer cette identité virtuelle dans des scènes un peu plus réalistes avec des personnes que l’on connaît… On teste virtuellement ce qui pourrait passer à un stade de concrétisation que l’on va évaluer par un perçu émo- tionnel. Alors bien sûr, on est encore loin de la réalisation. Il faut passer au stade suivant, le projet. Là, le fonctionnement du cer- veau devient beaucoup plus rationnel. On commence à calculer, on se renseigne sur les coûts, on en discute avec les autres par- tenaires du projet et ensuite on essaie de réaliser. S’opposent alors une résistance du réel, le poids du social absolument consi- dérable. L’individu est pétri de social, sa manière de penser, le langage qu’il emploie, les institutions informelles dans lesquelles il s’inscrit le formatent de toutes parts. S’ajoute à cela l’histoire de l’individu, pas seulement l’histoire renvoyant à son enfance mais toute une histoire sociale multiséculaire, multimillénaire. Nous portons en nous un poids tout à fait essentiel. Je prendrai un dernier exemple pour illustrer ces notions quelque peu abstraites. J’ai travaillé sur le linge et le repassage :

que doit-on repasser ? Voilà une question du quotidien sur laquelle on ne réfléchit pas. Notre comportement est guidé par des évidences que nous nous construisons et qui viennent de très loin dans notre histoire. J’interrogeais à ce sujet une dame qui me dit : « En ce qui concerne le repassage, je ne repasse presque rien, trois choses seulement, les chemises, les taies d’oreiller et les mou- choirs. » Très bien, mais pourquoi les taies d’oreiller et les mou- choirs ? Ce qui est fabuleux dans sa réponse, c’est qu’elle n’arrivait pas à entrer dans la question. Je la vois alors se tasser sur elle- même, écarquiller les yeux et me répéter ma question : « Pourquoi les taies d’oreiller et les mouchoirs ? » Au bout d’un moment, c’est la délivrance, elle me dit : « parce que c’est comme ça ». Malgré mon obstination pour en savoir davantage, ce sera sa seule réponse : « C’est comme ça parce que c’est comme ça. » Sans employer évidemment de tels termes, elle veut en fait me dire ceci : « J’ai quelque chose en moi, j’ai une évidence constituée, un schème de pensée, une mémoire implicite. » C’est seulement un an plus tard que je comprendrai sa réponse, le résultat théorique de mon livre Le cœur à l’ouvrage 4 .

4. J.-C. Kaufmann, Le cœur à l’ouvrage, Paris, Nathan, 1997.

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L’identité

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Je me suis ainsi amusé à essayer de doser ce qui est guidé par

la mémoire implicite dans le fonctionnement de la vie quotidienne.

Plus de 90 % de nos gestes le sont, reste une infime minorité qui passe par la conscience. Et quand c’est le cas, les gens alors essaient de trouver l’évidence le plus rapidement possible sans ouvrir la boîte

à questions : c’est déjà tellement plein dans la tête ! Le poids social et cette fabrique du rêve où l’on travaille sur des identités virtuelles, sur des identités possibles, sont deux uni- vers que je nomme la double hélice, deux processus incroyable- ment différents qui se croisent sans cesse au plus précis de la vie quotidienne.

IDENTITÉ ET RELATION À L’AUTRE

On ne se construit son identité que sous le regard de l’autre et des autres, des différents autres, car selon les cercles de socia- lisation, on n’affiche pas la même facette identitaire, que ce soit avec les collègues de travail, le patron, les amis, la famille, etc. C’est encore plus vrai lorsqu’il y a un changement dans la vie, lorsqu’il y a un événement extérieur qui bouscule tout ça, il faut renégocier toutes ces évolutions de facettes avec les différents cercles. On peut y parvenir, l’individu y arrive merveilleusement, mais c’est un immense travail. Cela peut faire peur et pour faire face, on se protège dans l’idée que quelque part, à l’intérieur, il

y a un vrai soi dont certains sont en quête – quête que je pense

perdue d’avance. Cela peut amener des situations parfois dramatiques, celles des enfants qui sont nés sous X par exemple. Peut-être que quelque part, dans un dossier, il existe des informations sur leur histoire qu’on leur cache, auxquelles ils n’ont pas accès. Peut-être n’y en a-t-il pas, le doute est intolérable. Ils rentrent donc dans une quête angoissée avec une puissance d’émotion absolument énorme et complètement légitime. Le problème c’est que dans cette quête, ils sont à la recherche du vrai soi. Ils se disent que lorsqu’ils auront les informations, ils sauront qui ils sont. Eh bien non. Et quand ils découvrent leurs parents biologiques, c’est sou- vent une richesse, mais bien souvent, plus de complications. Cela peut paraître provocateur, mais il faudrait se débarrasser de cette idée qui nous vient de très loin dans l’histoire qu’il y a un vrai soi en bloc quelque part.

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« ÊTRE SOI-MÊME »

Identités

Je terminerai sur ce paradoxe tout à fait étrange que l’on entend fréquemment : être soi-même, rester soi-même. Tout d’abord, où est ce soi ? Référons-nous aux travaux de William James qui parle de ces flux de conscience, de la multiplicité des contenus mentaux. Nombre de chercheurs, comme Daniel Den- nett, David Chalmers, Bernard Bars, etc., travaillent actuellement sur cet angle-là, sur ce qu’ils appellent l’atelier mental global. Nous avons dans la tête toute une série d’identités, de can- didats moi qui tournent de manière plus ou moins imaginaire pour essayer de s’imposer au centre, et lorsqu’il y en a un qui s’impose, c’est à partir de lui que nous agissons et que nous déci- dons, que nous voyons les choses. Lorsqu’on rentre dans ce petit manège intérieur, qu’analyse également Francisco Varela dans ses travaux, on se rend compte qu’il n’y a pas de soi en bloc ; un centre de soi, pas si évident que ça. Être soi, rester soi : qu’est-ce que cela veut dire ? Bien sûr, il peut y avoir différentes définitions de cette phrase. Cela peut vou- loir dire : résister aux injonctions sociales, être original, personnel. Mais si ça veut dire trouver le soi qui est en soi, alors je suis de plus en plus convaincu qu’on fait une fausse route totale. Il n’y a pas de soi en soi, il n’y a pas de centre du soi. Le centre est tou- jours construit par le contexte du moment, par les décisions que l’on prend : on construit à un certain moment cette totalité signi- ficative. On peut observer de façon très intéressante que l’on a une suite biographique en nous. Le « rester soi-même » peut s’ins- crire plus facilement dans certaines trajectoires biographiques plus régulières où les individus vont rester fidèles à eux-mêmes, se placer dans une position particulière par rapport à l’existence. Ils se laissent porter par elle et laissent jouer la force des déter- minismes sociaux et de la socialisation. Jean-Didier Urbain en fait une très belle analyse dans son livre Paradis verts 5 , décrivant des individus de milieu modeste qui ont un tout petit patri- moine, une maison, et qui vont répéter, tous les week-ends, tout au long de leur existence, les mêmes activités de jardinage, d’en-

5. J.-D. Urbain, Paradis verts, Paris, Payot, 2002.

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L’identité

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tretien, etc. On peut dire que ces individus restent eux-mêmes de manière très forte. Au contraire, quand le je du sujet s’implique pour créer un décalage avec ces attendus de la socialisation, il ne peut le faire qu’en fabriquant un autre, à partir d’une identification virtuelle. Cela est extrêmement intrigant. Je n’est jamais autant je, c’est-à- dire sujet, que lorsqu’il se fabrique autre. Nous arrivons aujourd’hui à une évidence que le soi est changeant, non pas par des variations extérieures, mais par des variations qui sont au centre, parce que le cœur du soi en tant que sujet se réalise dans le mouvement et dans la production d’un autre. Rendons hommage au poète, à ces grands poètes géniaux dans leurs intuitions, notamment Rimbaud à qui j’emprunte sa phrase célèbre pour le titre de mon livre 6 , parce que je est vrai- ment un autre.

6. J.-C. Kaufmann, Quand je est un autre, Paris, Armand Colin, 2008.