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135 Κ ΡΕ0

PARLEMENT EUROPÉEN

Commission d'enquête sur la montée du fascisme et du racisme en Europe

Rapport sur les résultats des travaux

Décembre 1985

Commission d'enquête sur la montée du fascisme et du racisme en Europe

Rapport sur les résultats des travaux Rapporteur: M. Dimitrios Evrigenis

décembre 1985

INTRODUCTION de M. Pierre PFLIMLIN

Président du Parlement européen

Le Parlement européen a, depuis sa création, porté une attention toute particulière à la protection des droits de l'homme et du citoyen. Parmi ses nombreuses initiatives dans ce domaine on peut citer la déclaration commune Par- lement-Conseil-Commission de 1977 sur les droits fonda- mentaux, le rapport annuel de notre Assemblée sur la situa- tion des droits de l'homme dans le monde, de nombreuses résolutions concernant des situations incompatibles avec le respect des droits de l'homme existant dans bon nombre de pays soumis à des régimes politiques différents et des cas de violation de ces droits, particulièrement flagrants.

Le présent rapport, rédigé par le très regretté Dimitrios EVRIGENIS, constitue une nouvelle étape marquante de cet effort. Il contient, ainsi que la résolution qui l'accompa- gne et qui a été votée par une très forte majorité de notre As- semblée, de nombreuses analyses, recommandations et pro- positions susceptibles de faire avancer la cause de la démo- cratie et de l'humanisme, bases de notre civilisation euro- péenne et de l'entreprise communautaire elle-même.

Résolution du 16 janvier 1986 sur la montée du fascisme et du racisme en Europe

Le Parlement européen.

— vu la question orale avec débat sur les recommandations de la commission d'enquête (doc. B2-1379/85) et la réponse de la Commission,

— vu les résultats de la commission d'enquête racisme en Europe,

sur la montée du fascisme et du

— vu la résolution du Parlement européen du 9 mai 1985 sur la politique com- munautaire des migrations, ( ] )

— vu la déclaration commune du 5 avril 1977 sur les droits fondamentaux,

— vu la proposition de la Commission pour une déclaration commune des trois institutions communautaires contre le racisme et la xénophobie;

1. prend acte des recommandations contenues dans le rapport de la commission d'enquête et invite la Commission, le Conseil, les autres institutions commu- nautaires, les commissions parlementaires, le Bureau du Parlement européen et les gouvernements et parlements des Etats membres à entreprendre les actions necessaires pour leur mise en œuvre;

  • 2. se félicite du large consensus qui s'est créé à l'intérieur de la commission d'enquête, ce qui souligne l'importance primordiale de la défense de la société européenne démocratique et pluraliste, et du respect de la dignité des hommes et des femmes, quelles que soient leur race, leur tendance sexuelle, leur reli- gion, leur nationalité ou leur origine ethnique;

  • 3. se félicite de ce que la Commission a déjà pris l'initiative d'un projet de décla- ration commune des trois institutiones «relative aux attitudes et aux mouve- ments inspirés par le racisme et la xénophobie», et demande à être associé à la rédaction de ce document par une représentation appropriée afin que le projet de déclaration soit soumis au Parlement à l'issue des procédures officielles appropriées;

  • 4. invite le Bureau élargi du Parlement europeen à préparer les actions nécessai- res pour la mise en œuvre des recommandations du rapport et la publication du rapport afin de les porter à la connaissance du public des pays d'Europe;

  • 5. charge son Président de transmettre la présente résolution à la Commission, au Conseil, à la Cour de Justice, à la Cour des Comptes et au Comité écono- mique et social.

(')

JOn° C 141 du 10 juin 1985, p. 462

A la mémoire de

Dimitrios Evrigenis

10.9. 1925-25. 1. 1986

Eloge funèbre du Président

Eloge funèbre, en séance plentere de M. Pierre Pflimlin, Président du Parle- ment européen la lundi 13 février 1986:

Mes chers collègues, notre Assemblée a été frappée d'un deuil depuis notre dernière période de session: notre collègue M. Dimitrios Evrigenis est décède le 25 janvier 1986.

Il a été atteint d'un mal inexorable, alors qu'il se trouvait à Strasbourg pour participer à une session de la Cour européenne des droits de l'Homme dont il était un membre très estimé, et il m'a été donné d'assiter à la cérémonie qui a été, en présence du corps, organisée par cette Cour des droits de l'Homme.

Né le 10 septembre 1925 à Thessalonique, M. Evrigenis a assumé les plus hautes fonctions juridiques en Europe. Juriste eminent, de grande renommée, juge à la Cour des droits de l'Homme mais aussi à la Cour d'arbitrage de la Haye, membre du Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimina- tion raciale, cet ancien doyen de la faculté de droit et des sciences économiques de l'université de Thessalonique a enseigné dans plusieurs universités en Europe et publié plus de deux cents ouvrages.

Il a été, par ailleurs, emprisonné, assigné à résidence surveillée, privé de toutes ses fonctions durant la dictature militaire.

Il a servi ensuite son pays comme député de 1974 à 1977, comme secrétaire d'Etat à l'éducation de 1974 à 1975, avant d'être élu membre de notre Assemblée en juin 1984.

Membre du Groupe du parti populaire européen, M. Evrigenis siégeait com- me vice-président à la commission juridique; il était aussi membre de la commis- sion institutionelle.

Vous vous souvenez tous, mes chers collègues, de la manière remarquable- ment objective, consciencieuse, scrupuleuse avec laquelle il a exercé ses difficiles fonctions de rapporteur de la commission d'enquête sur la montée du fascisme et du racisme en Europe. Le travail qu'il a ainsi accompli, travail particulièrement délicat, difficile, a, je crois, recueilli un assentiment général. Et les membres de cette commission d'enquête, plus que d'autres, ont été les témoins et les bénéfi- ciaires des efforts qu'il a accomplis.

Notre Assemblée a donc subi une grande perte. En votre nom à tous, j'expri- me des très sincères concoléances à la famille de M. Evrigenis ainsi qu'au groupe politique dont il faisait partie. Je vous invite à observer une minute de silence pour honorer mémoire de ce grand parlementaire européen.

(L'Assemblée, debout, observe une minute de silence)

SOMMAIRE

1. GÉNÉRALITÉS

Page

Para

1.1.

Contexte

  • 9 1-23

  • 1.1.1. La création de la commission

  • 3 1-6

  • 1.1.2. Base juridique et interprétation du mandat de la commission

10

7-11

  • 1.1.3. Mandat

12

12

  • 1.1.4. Méthodes de travail

11

13-19

  • 1.1.5. Documentation

12

20

  • 1.1.6. Témoignages écrits

13

21

  • 1.1.7. Auditions et réunions publiques

13

22

 
  • 1.1.8. Visites

14

23

  • 1.2. Remerciements

15

24

  • 1.3. L'intérêt de l'enquête. La sensibilité communautaire

15

25

  • 1.4. Délimitation du sujet et limites de l'enquête

16

26

  • 1.5. Définitions

18

27-44

  • 1.5.1. Fascisme: définitions

18

27-35

  • 1.5.2. Racisme: définitions

22

36-44

  • 1.6. Le lien entre les phénomènes fascistes et racistes.

25

45-47

2. LA SITUATION ET SES CAUSES

 
  • 2.1. Avertissement

27

48-51

  • 2.2. La Communauté européenne

28

52-166

  • 2.2.1. République fédérale d'Allemagne.

28

52-74

  • 2.2.2. Belgique

35

75-84

  • 2.2.3. Danemark

37

85-88

 
  • 2.2.4. France

37

89-104

  • 2.2.5. Grèce

44

105-110

  • 2.2.6. Irlande

45

110-113

 
  • 2.2.7. Italie

46

114-119

  • 2.2.8. Luxembourg

48

120

  • 2.2.9. Pays Bas

48

121-130

  • 2.2.10. Royaume Uni

50

131-153

  • 2.2.11. Espagne

59

154-165

  • 2.2.12. Portugal

60

166

2.3.

Autres pays européens

61

167-198

  • 2.3.1. Autriche

61

167-177

Norvège

  • 2.3.2. ,

63

178

 
  • 2.3.3. Suède

  • 63 179-180

  • 2.3.4. Suisse

  • 63 181-183

 

Page

Para

  • 2.3.5. Turquie

64

184-186

  • 2.3.6. Europe de l'est

65

187-198

  • 2.4. Les contacts internationaux

68

199-200

  • 2.5. La situation: bilan

69

201-209

  • 2.6. Approche des causes

71

210-220

2.6.1.

Situation économique et montée des mouvements extrémistes

74

218-220

  • 2.7. Y-a-t-il montée du fascisme et racisme?

75

221-226

  • 3. L'ACTION A L'ENCONTRE DU FASCISME ET DU RACISME

 
  • 3.1. Introduction

77

227-228

  • 3.2. La dimension internationale

77

229-242

  • 3.2.1. Racisme et discrimination raciale

77

230-241

  • 3.2.2. Extrémisme de droite et régimes autoritaires

80

242

  • 3.3. La dimension européenne

81

243-249

  • 3.4. La dimension communautaire

83

250-257

  • 3.4.1. Extrémisme de droite

83

252-254

  • 3.4.2. Racisme et discrimination raciale

84

255-257

3.5.

La Dimension nationale

85

258-273

  • 3.5.1. Introduction

85

258

  • 3.5.2. Extrémisme de droite

85

259-264

  • 3.5.3. Racisme et discrimination raciale

87

265-271

  • 3.5.4. Observations générales

89

272-273

  • 3.6. L'éducation — L'éducation civique

89

274-281

  • 3.7. Les moyens d'information

93

282-285

  • 3.8. La réaction sociale organisée

94

286-290

  • 3.9. La réaction culturelle

96

291-294

  • 4. REFLEXIONS GENERALES —

RECOMMANDATIONS

4.1.

Réflexions générales

98

295-308

  • 4.2. Recommandations du rapporteur

101

309-344

  • 4.2.1. Au niveau institutionnel

101

310-323

  • 4.2.2. Au niveau

de l'information

102

324-329

  • 4.2.3. Au niveau

de l'éducation

103

330-335

  • 4.2.4. Au niveau de l'action des forces sociales

104

336-339

  • 4.2.5. Orientations d'un débat général

104

340-344

  • 5. CONCLUSIONS

106

345-365

 

Page

Para

  • 6. RECOMMENDATIONS DE LA COMMISSION D'ENQUETE

  • 6.1. Au niveau institutionnel

100

366-407

  • 6.2. Au niveau

de l'information

112

367-383

  • 6.3. niveau

Au

de l'éducation

113

384-389

  • 6.4. de la vie de la vie économique

Au niveau

114

398-402

et de l'action des forces sociales

  • 6.5. Orientations d'un débat général

114

403-407

ANNEXES:

  • 1. Notes

114

  • 2. Listz des sujets de réflexion soumis aux experts et aux invités de la commission d'enquête

 

150

  • 3. Documentation et bibliographie

152

  • A. Listz, de témoignages présentés par des experts et invités aux auditions et réunions publiques

152

  • B. Liste des experts et organisations qui ont soumis des témoignages écrits

155

  • C. Documentation des parlements nationaux et du Parlement européen

 

156

  • D. Liste des ouvrages consultés

162

  • E. Liste des autres documents, journaux, revues et publications consultés

174

  • F. Déclaration contre le racisme par des organisations françaises

 

175

  • 4. Témoignages des experts aux auditions. Cette annexe est publiée séparément, et est disponible au

Parlement européen, Service de la Distribution, Secretarial Général, L-2929 LUXEMBOURG (Grand-Duché)

1. GENERALITES

1.1.

Contexte

  • 1.1.1. La création de la

commission

  • 1. Par lettre du 12 septembre 1984, M. Rudi Arndt, président du groupe socia-

liste du Parlement européen, informa le Président du Parlement européen que plus de 109 députés avaient signé la proposition tendant à créer une commission d'enquête pour examiner la montée du fascisme et du racisme en Europe. Le Pré- sident accepta de mettre en œuvre la proposition le plus rapidement possible, conformément à l'article 95 du Règlement. A la lettre était jointe la demande, signée par 113 députés, précisant le mandat de la commission (voir 1.1.3. ci-des- sous).

  • 2. Cette demande et la lettre furent examinées par le Bureau du Parlement

européen au cours de la réunion que celui-ci tint le 28 septembre 1984. A l'issue d'un large échange de vues sur la conformité de la demande avec l'article 95 para- graphe 1 du Règlement, le Président décida, conformément à l'interprétation de l'article 95 paragraphe 1 donnée par la commission du règlement et des péti- tions, que la demande était conforme aux critères fixés dans le Règlement et qu'elle était donc recevable. Le Bureau décida que la commission d'enquête ne devait pas se composer de plus de quinze membres et que le rapport définitif devrait être présenté à l'Assemblée plentere pour le 30 juin 1985 ('). Il invita les groupes politiques à présenter des propositions relatives à l'attribution des sièges au sein de cette commission et à présenter leurs listes de candidats en temps utile pour la réunion du Bureau du 9 octobre 1984.

  • 3. Le problème fut de nouveau examiné au cours des réunions du Bureau des 9

et 23 octobre. C'est au cours de cette dernière réunion que furent présentés les noms des candidats à la désignation à cette commission. Le mercredi 24 octobre 1984, le Président annonça en séance plentere que le Bureau avait reçu, confor- mément à l'article 95 paragraphe 2, des propositions concernant la composition de la commission d'enquête sur la montée du fascisme et du racisme dans la Communauté et ailleurs en Europe. La liste des candidats est insérée dans l'annexe I du procès-verbal ( 2 ). Le Président indiqua que, si cette liste n'avait fait l'objet d'aucune objection avant l'adoption du procès-verbal, les désignations seraient considérées comme entérinées. Aucune objection ne fut élevée, et le pro- cès-verbal fut adopté le jeudi 25 octobre 1984. La réunion constitutive de la commission eut lieu le jeudi 25 octobre 1984.

  • 4. L'article 92 du Règlement prévoit que les élections des membres des com-

missions doivent assurer une représentation équitable des Etats membres et des

tendances politiques. Les groupes politiques respectèrent ce principe dans les propositions qu'ils présentèrent au Bureau élargi, propositions qui furent par la suite approuvées par le Parlement.

  • 5. Furent nommés membres de cette commission, quatre membres du groupe

socialiste (lequel compta 130 députés provenant de tous les Etats membres de la

Communauté sauf l'Irlande); quatre membres du groupe du Parti populaire européen (groupe démocrate-chrétien), qui compta 110 députés appartenant à

des partis de tous les Etats membres de la Communauté sauf le Royaume­Uni; deux membres du groupe des démocrates européens (qui compta 50 députés des partis conservateurs du Royaume­Uni et danois); un membre du groupe commu­ niste et apparentés (qui regroupa 43 membres de partis d'Italie, de France, de Grèce et du Danemark); un membre du groupe libéral et démocratique (qui compta 31 membres de partis de tous les Etats membres de la Communauté sauf la République fédérale d'Allemagne et le Royaume­Uni), un membre du groupe du rassemblement des démocrates européens (qui compta 29 membres de partis de France, d'Irlande et d'Ecosse); un membre du groupe arc­en­ciel, Fédération de l'alliance verte alternative européenne, d'Agalev­Ecolo, du mouvement popu­ laire danois contre l'appartenance à la Communauté européenne et de l'Alliance libre européenne au sein du Parlement européen (qui regroupa 19 membres de partis de la République fédérale d'Allemagne, du Danemark, de Belgique et des Pays­Bas) et un membre du groupe des droites européennes (qui compta 16 membres du Front national français, du MSI­DN italien et de ΓΕΡΕΝ grec), ain­ si qu'un observateur du groupe des non inscrits.

  • 6. Furent nommés membres de cette commission les députés dont les noms sui­

vent:

MM. Glyn Ford (président élu), Derek Prag (premier vice­président élu), Robert Chambeiron (deuxième vice­président élu), Mmes Anglade, Charzat, MM. Ducarme, Evrigenis, Mme Fontaine, MM. Habsburg, van der Lek, d'Ormes­ son, Prout, Rothley, Selva, Mme van Hemeldonck. Par lettre du 25 avril 1985 et du 13 novembre, 1985, respectivement, Mme Charzat fut remplacée par Mme Fuillet, et M. Ducarme par Mme Larive­Groenendaal.

Suppléants: Mme d'Ancona, MM. Avgerinos, de Camaret, Casini, Croux, Mme Dury, MM. Gawronski, Malaud, Newton Dunn, Penders, Price, Rossetti, Schwalba­Hoth, Stauffenberg et Zagari.

Observateur: M. Ulburghs.

  • 1.1.2. Base juridique et interprétation

du mandat de la

commission

  • 7. Un certain nombre de députés formulèrent des réserves au sujet de la confor­

mité, quant au fond, de l'acte créant la commission d'enquête avec l'article 95 paragraphe 1 du Règlement, eu égard à l'ampleur et à la nature de l'enquête. Ces réserves furent exprimées au cours de la réunion des 28 et 29 novembre 1984 (PE94.269/rev.,p. 4).

  • 8. M. le Pen, président du groupe des droites européennes, écrivit au Président

du Parlement européen le 27 décembre 1984, mettant en question l'interpréta­ tion de l'article 95 sur la base duquel la commission avait été créée et demandant que les travaux de la commission d'enquête soient suspendus sans délai, que la commission du règlement et des pétitions soit saisie du problème et suggérant que, faute de cela, la Cour de justice pourrait être invitée à statuer qu'il ne peut être créé de commission d'enquête dont les objectifs ne relèvent pas clairement des activités des trois Communautés européennes ( ).

3

  • 9. Le 16 janvier 1985, M. le Pen écrivit à M. Ford dans le même sens, l'infor­

mant que le groupe des droites européennes contesterait par tous les moyens la

légitimité de cette commission, n'assisterait plus à ses réunions, lui dénierait tou- te autorité ou importance et se réservait d'intenter toute action en diffamation ou en prévarication qui s'avérait nécessaire. Le 18 janvier 1985, M. Ford demanda par écrit l'avis du Président sur cette lettre. Par lettre du 22 janvier, le Président indiqua qu'il avait à contrôler l'exécution de la décision du Bureau et du Parle- ment qui avaient fixé la composition de la commission d'enquête conformément à l'article 95 du Règlement. Il souligna que la commission devait présenter son rapport dans le délai fixé.

  • 10. Le 1 er avril 1985, un recours fut déposé au greffe de la Cour de justice des

Communautés européennes à Luxembourg par le groupe des droites européen- nes représenté par son président, M. Le Pen. Le requérant demandait à la Cour d'invalider la décision du Parlement européen et de son Président aux motifs que:

— la commission n'était pas une commission d'enquête; — l'objet de l'enquête n'entrait pas dans le cadre des activités des Communautés; — l'objet de l'action constituait une discrimination contre un groupe politique du Parlement européen.

  • 11. Le 2 mai 1985, le Parlement européen souleva une exception d'irrecevabili-

té à ce recours. Le requérant présenta ses observations le 4 juin 1985.

1.1.3. Mandat

  • 12. Les attributions de la commission d'enquête étaient celles proposées par les

113 signataires. Ni le Président ni le Bureau du Parlement européen n'y apportè- rent de modification au cours des discussions relatives à la création de la com- mission d'enquête. La commission d'enquête fut chargée de faire rapport d'urgence sur:

  • 1. L'expansion et l'importance des groupes fascistes, racistes et assimilés en Europe, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Communauté;

  • 2. les relations et les liens existant entre ces groupes;

  • 3. le rapport existant entre leurs activités et le racisme dans les Etats membres;

  • 4. le rapport existant entre la montée du fascisme et du racisme et l'aggravation de la situation économique et sociale, par exemple la pauvreté, le chômage, etc.;

  • 5. L'examen des moyens déjà mis en œuvre par les gouvernements des Etats membres pour faire face à ces organisations;

  • 6. Les moyens de les combattre.

Au cours de ses réunions des 28 et 29 novembre et des 17 et 18 décembre 1984, la commission examina et adopta une liste en trois pages de points à examiner par les experts (PE 94 424/déf.), liste basée sur ses attributions (voir annexe 2).

1.1.4.

Méthodes

de tra vail

  • 13. Compte tenu du peu de temps dont elle disposait ainsi que de son budget

limité, la commission décida de recueillir des informations

— par le biais de réunions publiques ordinaires à Bruxelles; — par le biais d'auditions publiques à Bruxelles; — en encourageant la présentation de témoignages écrits; — dans la mesure du possible, par des visites à des endroits précis.

14.

La commission tint neuf réunions publiques entre le 1 er novembre 1984 et

le 30 juin 1985 dans les locaux du Parlement européen, 97-113 rue Belliard à

Bruxelles. Ces réunions permirent notamment des échanges de vues avec diffé- rents représentants d'organismes des Communautés, parmi lesquels le commis- saire chargé des affaires sociales. M. Ivor Richard, le 18 décembre 1984, un représentant du Conseil de ministres en avril 1985 et des représentants des servi- ces compétents de la Commission en janvier et en avril 1985.

15.

Au cours de cette première réunion, la commission décida d'organiser à

Bruxelles trois auditions publiques d'experts sur des problèmes relevant de ses attributions. Ces auditions publiques eurent lieu les 30 et 31 janvier, 25 et 26 février et 18, 19 et 20 mars 1985. Elles permirent aux membres de la commis- sion de s'entretenir avec 23 eminents experts, spécialistes des problèmes relevant des attributions de la commission. Un public nombreux a assisté aux auditions.

16.

La commission s'entretint avec des représentants de la Confédération euro-

péenne des syndicats et de SOS Racisme les 25 et 26 avril 1985. Au cours de sa réunion des 13 et 14 mai, elle procéda à un échange de vues avec un certain nom- bre de représentants d'organisations de Bruxelles et du Limbourg au sujet des réfugiés politiques et des travailleurs migrants. Elle s'entretint également avec M. Aldo Aniasi, vice-président de la Chambre des députés d'Italie.

17.

La commission invita un certain nombre d'autres experts à remettre des

témoignages écrits et encouragea ses membres à présenter des rapports informels au rapporteur pour l'aider à élaborer son rapport. Certains des experts invités à assister aux auditions présentèrent des contributions écrites. D'autres contribu- tions furent fournies, sans invitation particulière, par des particuliers et par des organisations. Des données provenant de sondages d'opinion et d'enquêtes furent demandées à des organisations dans toute l'Europe ainsi qu'à l'Eurobaro- mètre.

18.

Des contacts furent pris avec différentes organisations internationales, et

un certain nombre d'organisations non gouvernementales qui avaient eu con-

naissance des travaux de la commission prirent contact avec celle-ci.

19.

Le matériel recueilli, particulièrement abondant, fut mis à la disposition du

rapporteur de la commission. Les membres de la commission eurent la possibili-

 

té de le consulter.

1.1.5.

Documentation

20.

Les services du Parlement européen fournirent une documentation de

départ sur les grands thèmes des travaux de la commission d'enquête. Ce maté- riel fut distribué à tous les membres de la commission au cours des premières réunions (4). Les parlements nationaux furent invités à envoyer de la documen-

tation. Une vaste documentation fut fournie notamment par les Nations unies et leur Centre pour les droits de l'homme, par le Comité pour l'élimination de tou- tes les formes de discrimination raciale, par le Conseil de l'Europe, son Assem- blée parlementaire, le Comité des ministres, la Commission et la Cour européen- ne des droits de l'homme ainsi que l'Organisationlnternationale du Travail. L'Institute of Jewish Affairs de Londres ouvrit à la commission l'accès à ses riches archives.

1.1.6.

Témoignages

écrits

  • 21. Nombre d'organisations et de particuliers présentèrent des témoignages

écrits à la commission d'enquête. Une liste figure en annexe 3.B.

  • 1.1.7. Auditions et réunions

publiques

  • 22. La commission d'enquête organisa trois auditions publiques qui lui permi-

rent d'entendre:

  • a) Les 30 et 31 janvier

1985

Mme Marie-José Chombart de Lauwe, Centre national de la recherche scientifi- que (CNRS), Paris, France; Mme Brigitte Galanda, Dokumentationsarchiv des Österreichischen Widerstan- des, Vienne, Autriche; Mrs. Joke Kniesmeyer, Anne Frank Stichting, Amsterdam, Pays-Bas; Le Professeur Bhiku Parekh, Université de Hull, Royaume-Uni;

  • M. Jean-François Revel, journaliste, Paris, France;

Le Professeur Erwin K. Scheuch, Université de Cologne, République fédérale d'Allemagne.

  • b) Les 25 et 26 février

1985

Mme Ann Dummett, directeur de Runnymede Trust, Londres, Royaume-Uni; Mme Philomena Essed, auteur de «Alledaags Racisme», Amsterdam, Pays-Bas; Le Professeur Raoul Girardet, Institut d'études politiques, Paris, France Le Professeur Franz Gress, Université de Francfort, République fédérale d'Alle- magne;

  • M. Mervyn Kohler, Help the Aged, Londres, Royaume-Uni;

Le Professeur Olivier Passelecq, Institut d'études politiques, Paris, France; Mme George Pau-Langevin, Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP), Paris, France;

  • M. Simon Wiesenthal, directeur du Jüdischen Dokumentationszentrums, Vien-

ne, Autriche;

c) Les 18,

19 et 20 mars

1985

  • M. André Glucksman, auteur, Paris, France;

Le Professeur Ernest Mandel, Université libre de Bruxelles, Belgique;

  • M. Günter Müller, Bundestag, Bonn, République fédérale d'Allemagne;

  • M. Michael May, directeur adjoint de î'Institute of Jewish Affairs, Londres,

Royaume-Uni; Le Professeur Marco Revelli, Université de Turin, Italie;

Le Professeur Stephen Rose, professeur de biologie à l'Open University, Milton Keynes, Royaume-Uni;

  • M. Martin Såvitt, Board of Deputies of British Jews and World Jewish Con-

gress-Europe, Londres, Royaume-Uni; Le Professeur Michail Voslensky, Forschungsinstitut für Sowjetische Gegen-

wart, Munich, République fédérale d'Allemagne;

  • M. Oscar Luigi Scalfaro, ministre de l'Intérieur

de la République

italienne,

accepta de participer à cette audition en tant qu'expert.

  • d) Au cours de sa réunion publique

entendit:

des 17 et 18 décembre 1984, la commission

  • M. Ivor Richard, membre de la Commission des Communautés

chargé des affaires sociales, Bruxelles.

européennes

  • e) Au cours de sa réunion publique

entendit:

des 22

et

23 janvier 1985, la commission

  • M. George William O'Brien, fonctionnaire de la Commission,

Mme Daniela Napoli, fonctionnaire de la Commission.

  • f) Au cours de sa réunion publique des 25 et 26 avril 1985, la commission enten- dit:

MM. Paolo Adourno et Peter Coldrick, Confédération européenne des syndi- cats, Bruxelles, Belgique;

  • M. Harlem Désir, SOS-Racisme, Paris, France;

Mme Daniela Napoli, fonctionnaire de la Commission;

  • M. William Nicoli, directeur général du secrétariat du Conseil des ministres;

  • M. Yannick Samsun, SOS-Racisme, Belgique.

    • g) Au cours de sa réunion publique des 13 et 14 mai 1985, la commission enten- dit:

      • M. Aldo Aniasi, vice-président de la Chambre des députés d'Italie;

      • M. Bruno Angelo et Mme Marie-Claire Rosiers, Provinciale Dienst voor

Onthaal van Gastarbeiders, Limbourg, Belgique;

  • M. Jef Cleemput, Caritas Catholica, Bruxelles, Belgique;

  • M. Bruno Ducoli, Centre socio-culturel des immigrés de Bruxelles;

  • M. Gaétan de Moffarts, Vlaamse Overleg Comité over Migratie (VOCOM),

Bruxelles;

Le Professeur André Nayer, Université libre de Bruxelles, représentant le mouve- ment contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (MRAX), Bruxelles;

  • M. Jacques Zwick, Ligue des familles, Bruxelles.

1.1.8. Visites

  • 23. En raison de la situation budgétaire du Parlement européen, des visites de

la commission en dehors des trois lieux de travail du Parlement ne purent être

effectuées. Les membres socialistes de la commission organisèrent des conféren- ces à Londres et à Manchester, conférences auxquelles assistèrent des membres de certains autres groupes politiques. Plusieurs organisations et groupes repré- sentant des minorités ont assisté à ces réunions. Quelques-uns ont soumis des

témoignages. Des rapports sur ces conférences et les témoignages ont été trans­ mis au rapporteur (voir les listes en annexes 3 Β et D).

1.2.

Remerciements

  • 24. Le rapporteur entend remercier ici tous ceux qui lui ont apporté leur

secours dans l'accomplissement de sa tâche; les experts et les représentants d'ins­ titutions ou d'organisations qui sont venus déposer devant la commission; les organisations et institutions qui ont fourni une riche documentation et, en parti­ culier, i'Institute of Jewish Affairs, de Londres, pour avoir mis à la disposition de la commission ses archives et sa bibliothèque, sources uniques d'information sur le sujet de l'enquête; les membres du secrétariat de la commission et les conseil­ lers techniques qui n'ont ménagé aucun effort pour mener à bien le travail de la commission; enfin et surtout ses collègues de la commission pour leur contribu­ tion à une réflexion commune.

  • 1.3. L'intérêt de l'enquête, la sensibilité communautaire

  • 25. L'objet de l'enquête revêt une importance que l'on ne saurait trop souli­

gner. Essayons de l'évaluer par rapport à chacun des concepts qui le composent:

a) Nous nous pencherons tout à l'heure sur le concept de fascisme. Toutefois, on serait fondé, d'ores et déjà, à supposer que ce terme évoque directement dans le libellé de l'enquête les doctrines et les réalités politiques totalitaires ayant dominé l'Europe avant et durant la dernière guerre. Si tel est bien le trait sail­ lant de ce concept, on s'expliquera aisément que l'Europe démocratique, dans son expression communautaire et à travers son institution parlementaire, soit particulièrement sensible à une éventuelle résurgence des tendances fascistes. Le fait que l'enquête se conclue durant le quarantième anniversaire de la fin de cette aventure horrible et douloureuse, est une coïncidence qui, au­delà d'un symbolisme instructif, ne manque pas de conférer une responsabilité histori­ que à la réflexion qui est à la base du travail confié à notre commission. De ce point de vue, l'enquête se présente comme un devoir de prise de conscience et de vigilance démocratiques. ( )

5

b) L'Europe gardera toujours vive dans la mémoire la sanglante et humiliante dimension raciste de l'expérience qu'elle a connue sous les régimes totalitaires. Il est significatif qu'elle entende maintenant construire son avenir sur le rap­ prochement et la coopération des nations qui la composent. La perspective communautaire est, par définition, la négation des rivalités nationalistes. A plus forte raison, elle est la conjuration des tendances racistes dans le contexte proprement européen. Ouverte, cependant, surtout depuis la fin de la guerre, à des groupes et individus de toutes origines ethniques, venus pour s'associer à ses efforts de reconstruction et de développement ou pour y trouver une terre d'asile, la liberté et la justice, l'Europe voit aujourd'hui sa physionomie ethni­ que et culturelle s'enrichir de nouveaux traits. Le pluralisme, caractéristique fondamentale de la communauté des peuples européens, prend graduellement une nouvelle connotation dans un monde qui devient de plus en plus univer­ sel. Comme toutes les grandes mutations historiques, ce passage ne se réalise

pas sans contradictions, sans à-coups, ni sans douleurs. Une crise économi- que et sociale ajoutée aux tensions et aux frictions que comporte la mise en commun d'expressions ethniques, culturelles et religieuses différentes, voire parfois opposées de par leur substance, leurs traditions ou leurs orientations politiques particulières, risque de créer une ambiance d'intolérance et de xénophobie susceptible de prendre ici et là des dimensions alarmantes. Cons- ciente de ses responsabilités, l'Europe se doit de faire face à ce défi avec la perspicacité, la franchise, l'honnêteté politique et le courage moral qui ont marqué les meilleures heures de son histoire. La synthèse européenne en fer- mentation ne peut qu'être conforme aux principes dont l'Europe historique, aujourd'hui réunie en partie dans la Communauté, prétend être à la fois l'ins- piratrice, la créatrice et la gardienne. Le Parlement européen, représentation directe des forces et des tendances politiques de l'Europe d'aujourd'hui doit, dans ce domaine aussi, assumer pleinement ses responsabilités sur le plan de l'information, de la réflexion et de l'action. C'est dans ce cadre et cette pers- pective que s'insère notre enquête.

  • 1.4. Délimitation du sujet et limites de l'enquête

26.

a) On comprendra aisément, en fonction des remarques qui précèdent que l'une des difficultés inhérentes à l'enquête et, par conséquent, à la rédaction de ce rapport, a été la délimitation de son objet. Ses deux axes conceptuels — fas- cisme et racisme — ne sont pas des termes faciles à définir et à circonscrire. A la multitude et variété de leurs définitions scientifiques — politique, histori- que, sociologique, psychologique, anthropologique — s'ajoutent les accep- tions souvent différentes que ces termes revêtent lorsqu'ils sont adoptés par tel ou tel jargon politique, acceptions parfois inspirées, il est vrai, par des inten- tions politiciennes implicites. Les définitions qui se dégagent de l'analyse de la vie politique et sociale sont ainsi très souvent sémantiquement perturbées par une sloganisation' de ces termes. Eviter les écueils que comporte nécessaire- ment une manipulation partisane des termes du sujet était ainsi l'une des préoccupations prioritaires du rapporteur.

b) Une autre difficulté, ayant cette fois sa source dans les termes mêmes du man- dat imparti à notre commission, consiste dans l'interdépendance entre fascis- me et racisme que suggère son libellé. Si l'hypothèse d'une telle interdépen- dance est confirmée dans un sens et dans une mesure qui restent à préciser dans la suite du rapport, il n'en est pas moins vrai que l'examen du fascisme à travers ses traits racistes, et surtout l'analyse du racisme en tant que partie intégrante ou sousproduit d'un certain fascisme organisé, finiraient par rétré- cir les limites de l'enquête et détermineraient arbitrairement le choix des don- nées de la réflexion. La conduite des travaux a démontré à la commission qu'il fallait sur ce point élargir et assouplir les hypothèses de travail afin de pouvoir capter les phénomènes visés par l'enquête dans leurs vraies dimen- sions et essayer d'évaluer leurs causes d'une façon non tendancieuse. La mise en relief, par exemple, d'attitudes xénophobes généralisées — une des conclu- sions les plus significatives de l'enquête — ne saurait être réalisée si le raison- nement de la commission était renfermé dans les schémas de pensée préconsti-

tués que pourraient suggérer les termes de référence de l'enquête. De même, la mise sur pied d'un ensemble de recommandations relatives à une éventuelle action communautaire, nationale et internationale, se serait heurtée à des limites artificielles et politiquement injustifiables si elle obéissait à une con- ception partielle ou dogmatique du sujet.

c) Comme tout phénomène politique et social, le fascisme et le racisme se mani- festent dans ce milieu pluridimensionnel qu'est la vie en société. Il serait aber- rant, dans le cadre d'une enquête parlementaire, de vouloir les isoler et les examiner dans des conditions d'asepsie artificielle qui conviendraient à une recherche de laboratoire. On ne saurait perdre de vue qu'il s'agit d'expressions de comportement humain et social qui s'insèrent dans le passé et le présent et qui ne peuvent guère être perçues, conçues et appréciées que par référence à et en fonction de l'histoire. Or, la tâche de la commission et, en particulier, de son rapporteur, ne pouvait évidemment pas consister en une tentative de réé- criture de l'histoire politique de l'Europe. Sachant bien que la recherche de l'exhaustivité dans la quête de l'information comme celle de l'accomplisse- ment théorique du sujet de l'enquête seraient à la fois irréalistes et déplacées, le rapporteur s'est contenté de se donner pour règle de méthode le souci cons- tant de bien tenir compte, dans la mesure du possible, du cadre historique et politique des phénomènes examinés. Il a bien conscience des limites de l'entre- prise.

  • d) L'étendue spatiale de l'enquête n'était pas la moindre des difficultés. Vouloir décrire et apprécier la situation dans l'ensemble des pays européens, était une tâche incommensurable. Il en est résulté des variations quantitatives et quali- tatives d'un pays à l'autre dans l'établissement, aussi bien des situations de fait (Chapitre 2) que des mécanismes d'action (Chapitre 3). Certains pays sont absents de cet inventaire et d'autres ont reçu un traitement privilégié grâce à l'existence d'informations et à leur accessibilité. Ces variations sont attribua- bles, non seulement aux dimensions géographiques trop larges de l'enquête, mais également à une série d'autres facteurs dont le lecteur voudra bien se ren- dre compte dans l'avertissement qui introduit le Chapitre 2 du rapport (cf. paragraphe 48 infra).

  • e) L'enquête a dû, conformément au Règlement (cf. paragraphe 2), être réalisée dans des délais relativement brefs. En particulier, le temps dont a disposé le rapporteur pour la rédaction de son projet de rapport après la clôture de la phase inquisitoire était très limité par rapport à la nature et l'étendue de l'objet et à l'énorme masse d'informations qu'il devait prendre en considéra- tion. Ce facteur, parmi plusieurs autres, n'a certes pas manqué d'avoir des répercussions sur la qualité du présent texte.

  • f) Le rapporteur tient également à faire la précision suivante: s'occupant, dans son rapport, de l'analyse des phénomènes qui touchent au fond même des réa- lités politiques et sociales contemporaines, il a été nécessairement amené à se référer à des formations ou organisations et parfois à des personnes actives dans la vie politique nationale ou européenne. Encore que ces références ne peuvent que comporter, même de façon latente, des jugements de valeur poli- tique par rapport au sujet de l'enquête, une mention faite à un groupement ou à une personne ne saurait être considérée comme constituant de soi une

appréciation ou un jugement. D'aucuns trouveront peut-être certaines de ces références peu explicites. D'autres penseront le contraire. L'équilibre qu'impose ici le devoir d'objectivité n'était pas facile à atteindre et le rappor- teur en a pleinement conscience. Il a, en tout cas, tout au long de son travail essayé d'éviter que son rapport véhicule un discours accusateur, lequel peut trouver place dans des contextes autres que celui constitué par le rapport d'une commission d'enquête.

g) Enfin, le rapporteur doit certaines explications sur la ligne qui se dégage de l'ensemble du rapport. Comme il l'a soutenu dès la première réunion de la commission, un sujet aussi vaste dans le temps et dans l'espace et, en même temps, largement théorique et, de par sa nature, sujet à controverses politi- ques, ne se concilie pas aisément avec la mission d'une commission d'enquête telle qu'elle est définie à l'article 95 du Règlement. L'expérience de notre com- mission devrait dans l'avenir servir de guide à une interprétation de cette dis- position plus conforme à son libellé et à son objectif, et plus adaptée aux outils d'investigation dont dispose le Parlement européen. Des observations sur le système des commissions d'enquête seront soumises au Président du PE à la lumière de l'expérience de cette commission (voir PE 101 760).

Toujours est-il qu'une fois constituée, notre commission devait s'acquitter de sa tâche dans les meilleures conditions possibles. Le rapport clôturant ses tra- vaux exprime, comme son auteur l'espère, un souci d'objectivité dans la recherche et l'appréciation des informations recueillies, mais également une volonté d'arriver à des conclusions qui, sans tomber jusqu'à des généralités inoffensives dont chacun serait à même de s'accomoder, puissent faire l'objet d'un consensus aussi large que possible au sein de la commission et dans l'ensemble du Parlement. Cela vaut particulièrement pour la partie du rapport relative aux recommandations quant aux éventuelles actions à entreprendre sur le plan communautaire, national et international. Si le travail accompli pouvait révéler l'existence d'un terrain d'entente situé au-delà des clivages politiques, naturels et légitimes dans l'Europe démocratique, le rapporteur en éprouverait une satisfaction particulière.

1.5.

Définitions

1.5.1.

Fascisme: définitions

  • 27. Les experts invités et les auteurs ayant communiqué une contribution écrite

ont fourni à la commission une grande variété de définitions et de pistes de

recherche. Certains experts ont identifié le fascisme aux thèmes développés par les groupements extrémistes de droite: nationalisme virulent, rejet violent de la démocratie et des forces politiques et syndicales traditionnelles, xénophobie, supériorité d'une 'race' arbitrairement définie, antiégalitarisme, culte du chef, falsification de l'histoire, exaltation de certaines dictatures, tels ont été les traits les plus souvent évoqués par Mmes Galanda et Chombart de Lauwe notamment.

  • 28. L'on a généralement insisté sur la nécessité de situer les phénomènes étu-

diés dans une perspective historique, certains experts estimant même que le ter- me devait être réservé aux mouvements de l'Europe de l'entre-deux-guerres dési- gnés sous ce vocable (MM. Girardet, Passelecq et Gress). Les méthodes d'accès

au pouvoir constituaient un autre critère définitionnel, lequel légitimait, selon M. Mandel, l'établissement d'analogies entre différentes périodes historiques. Les objectifs du fascisme, enfin, constituaient une autre ligne de démarcation:

MM. Såvitt et Revel notamment estimaient que toute organisation qui vise à subvertir l'ordre démocratique mérite la qualification de fasciste. Dans cet esprit, M. Voslensky mettait en garde contre les distinctions trop élaborées, en tant qu'elles risquent de camoufler la perversion et les nuisances des organisations et des systèmes anti-démocratiques. Lui-même, et tout autant M. Glucksman, pré- fèrent donc au concept de fascisme celui de totalitarisme, dans la ligne de pensée représentée par Hannah Arendt et ses successeurs.

  • 29. Les recherches des historiens et des politologues témoignent d'un ensemble

d'intérêts et d'approches aussi varié que celui auquel la commission s'est trouvée confrontée. Se dégage cependant un «idéal-type» de l'étude des régimes autoritai- res des années Trente de l'Europe occidentale et centrale. Le fascisme historique, suivant J. Linz, combine l'hypernationalisme, l'anti-parlementarisme, Panti-libé- ralisme, l'anti-communisme, le populisme, un anti-capitalisme partiel, avec un objectif d'intégration sociale au travers d'un parti unique et une représentation de type corporatif. Un style et une rhétorique distinas (appel à l'émotion, au mythe et à l'action), l'activisme des cadres (trouvés le plus souvent dans les sec- teurs sociaux les moins intégrés ou à forte mobilité ascensionnelle ou descension- nelle), la combinaision de l'action violente et de la participation électorale en for- ment les traits essentiels ( 6 ). A un niveau plus théorique, un auteur a pu relever jusqu'à neuf catégories définitionnelles. Le fascisme serait, au choix: un agent violent et dictatorial du capitalisme bourgeois; le produit d'une rupture morale et culturelle; la conséquence d'impulsions psychosociales à caractère névrotique; le produit de la montée de masses auparavant amorphes; le résultat d'une séquence historique de la croissance économique; une manifestation typique du totalitarisme du vingtième siècle; un combat contre la «modernisation»; l'expres- sion d'un radicalisme particulier des classes moyennes; une imposture concep- tuelle, le «fascisme générique» n'existant pas, tant les différences entre les mou- vements ainsi classifies seraient grandes. Le même auteur distingue ensuite plu- sieurs variétés de fascisme: le fascisme italien paradigmatique, avec des dérivés en France, Grande-Bretagne, Belgique, Pays-Bas, Hongrie, Autriche, Roumanie, et même Brésil; le national-socialisme allemand avec des dérivés en Scandinavie, Belgique et Hongrie; le phalangisme espagnol, marqué par le catholicisme; la Légion Roumaine et la Garde de Fer, fascisme mystique, semi-religieux; le mou- vement hongrois de Szalasi; les mouvements avortés, qu'on essaya d'imposer en Europe de l'Est par des moyens autoritaires et bureaucratiques ( ).

7

  • 30. Outre les éléments précédemment mentionnés, quatre questions plus spéci-

fiques ont été débattues au cours des travaux de la Commission, en vue de parve-

nir à une définition opératoire des phénomènes étudies: quelles sont les principa- les victimes des doctrines et mouvements fascistes? Y a-t-il une liaison organique entre le fascisme et certains phénomènes économiques? Quelle importance don- ner aux attitudes et doctrines de «culte du chef»? Quelles sont les similitudes et différences entre nazisme et fascisme?

  • 31. Historiquement, les mouvements fascistes et nazis ont eu des cibles privilé-

giées: les juifs (voir aussi par. 34 et 44), les tziganes, mais aussi (comme M. van

der Lek et Mme d'Ancona, membres de la Commission, l'ont rappelé dans un document ( 8 ) ), les homosexuels, et les personnes souvent considérées comme marginales, faibles ou «déviantes». La dévalorisation de la femme, dont le rôle social est réduit à sa «fonction reproductrice», a été soulignée par le Professeur Rose et par Mme Essed. Les groupements fascistes contemporains font toujours de ces catégories sociales un objet particulier de leur animosité, au même titre que les travailleurs et les réfugiés étrangers, les forces syndicales et politiques tra- ditionnelles et les organisations qui consacrent leurs efforts au soutien des plus démunis et des plus marginaux. On n'en constate pas moins, toutefois, que les plus extrémistes de ces groupes sont eux-mêmes composés essentiellement de marginaux. En résumé, et quelles que soient les fixations particulières de tel ou tel groupuscule, la discrimination entre les êtres humains et le déni des mêmes droits fondamentaux à tous restent une composante essentielle du fascisme.

  • 32. La question de la relation entre le fascisme et les structures économiques a

également été évoquée au cours des travaux de la commission. A priori, cette question ressort plutôt de l'analyse des causes, et, de fait, nous y reviendrons par la suite (par. 210-220). Mais elle est ici pertinente si on considère, avec certaines théories, que la position du fascisme par rapport à l'économie constitue son trait conceptuel essentiel. Telle a été la thèse défendue par le Professeur Mandel, lequel voit dans l'avènement du nazisme le résultat de la stratégie des secteurs industriels allemands pour maximiser leur taux de profit et éviter la formation d'un Etat qui répondrait aux aspirations syndicales ( ). Cette thèse a parfois été discutée au cours des travaux de la Commission. On la trouve, avec telle ou telle variante, chez de nombreux auteurs ( 10 ), et cela dès les années 1935-1936 ("). Il nous semble difficile de la retenir comme un élément d'une définition opératoire, et cela pour plusieurs raisons:

9

  • (a) l'établissement des faits sur lesquels cette hypothèse se fonde est toujours

extrêmement contesté. La contribution à l'avènement du nazisme effectuée par les petits industriels et les classes moyennes est de plus en plus réévaluée, par rap- port à la thèse d'une action décisive du «big business» ( 12 ).

  • (b) une explication «économiste» du fascisme devrait rendre compte des diffé-

rences de développement entre les pays soumis à son influence. Ainsi, l'Italie de

1921 n'employait que 24% de sa population active dans l'industrie, tandis que l'Allemagne en employait déjà 42% en 1925 (").

  • (c) elle devrait également rendre compte de la diversité et des contradictions des

politiques économiques des fascismes: objectifs autarciques de l'Allemagne ver- sus ouverture aux marchés extérieurs dans le cas italien; intensités différentes posées sur le développement agricole ou sur le rôle de la bureaucratie; diversité des mécanismes de planification et de la représentation corporatiste; paradoxes de l'économie de guerre, etc.

  • (d) enfin et surtout, il est difficile de transporter cette thèse dans le contexte éco-

nomique et social d'aujourd'hui.

Le rapporteur estime que les soubassements et les conséquences économiques des fascismes sont équivoques, et ne constituent pas des phénomènes linéaires. Quoi qu'il en soit, il ne porte pas ici un jugement sur la validité des théories économis-

tes du fascisme, mais n'estime pas possible de les retenir comme une dimension d'une définition technique opératoire des phénomènes étudiés.

  • 33. Le culte du chef doit-il être retenu comme un élément générique de la défi-

nition du fascisme? Tel est le cas lorsqu'on traite des fascismes historiques. Il n'en est pas ainsi lorsque l'on s'intéresse aux mouvements contemporains ras- semblés sous ce label. Au vrai, et c'est là l'une des constatations de notre enquê- te, qui apparaîtra au moins «en creux» dans le compte-rendu des situations nationales, nous n'avons perçu que des échos extrêmement assourdis d'un quel- conque culte du chef dans les groupements étudiés. Il faut sans doute se rappor- ter, pour expliquer ce fait, à la différence de contexte social entre les années tren- te et l'époque actuelle. Dans le premier cas, le culte du chef représentait une ten- tation même pour les mouvements démocratiques. Aujourd'hui, même une gran- de partie de l'extrême droite afficherait plutôt une forme d'aggressivité voisine de l'agressivité libertaire, qui explique pour partie les innombrables scissions inter- nes. Est-ce à dire que toute forme de «pathologie de groupe» ait disparu? Certai- nement pas. Mais ce qu'on demande au groupe, désormais, ce n'est plus l'assu- rance donnée par le gigantisme, doublé d'un culte de la personnalité, mais une forme de réconfort affectif mutuel.

  • 34. La question des similitudes et des différences entre nazisme et fascisme a

été également soulevée au cours des débats de la commission. Certains mettent en avant l'importance de l'influence mussolinienne dans la marche au pouvoir et les commencements du régime hitlérien, comme le partage de certaines sources idéologiques et la commune ambition totalitaire. D'autres insistent sur la diffé- rence d'échelle en ce qui concerne les assassinats politiques notamment, ainsi que

l'a fait M. Wiesenthal, ou sur les conséquences de la dimension antisémite du

nazisme quant à la nature du régime (

14

). Dans l'optique qui est celle de ce rap-

port, à savoir les manifestations contemporaines des phénomènes étudiés, il nous faut remarquer que la confusion idéologique de la plupart des groupes extrémistes rend les distinctions difficiles. Cela dit, la «fascination du mal» que continue à exercer le nazisme, avec son attirail de symboles propres à nourrir une violence paroxystique et la dispersion des anciens nazis sur plusieurs points du globe contribuent à donner au phénomène «néo-nazi» une coloration spécifi- que ainsi qu'une extension géographique beaucoup plus large. Il faut remarquer encore que l'appel au nazisme, plus ou moins camouflé sous la référence aux S.A. et au «strasserisme» ( ls ) nourrit un discours spécifique à l'intérieur de l'extrémisme de droite, discours qui enferme les Etats-Unis et l'Union soviétique dans une exécration commune, développe une rhétorique à la fois anticommu- niste, anti-atlantiste et antisioniste. Le discours «strasseriste» sert bien souvent à justifier la perpétration d'actes terroristes dont l'origine exacte est malaisée à déterminer.

  • 35. En présence de ces variations définitionnelles, la tâche de la commission

n'est évidemment pas de résoudre des problèmes théoriques et d'opérer des choix subtils qui sont du domaine de la science politique. Si dans le libellé du mandat de la commission il est question de «fascisme», ce terme devrait être entendu comme une expression générique qui incorpore une série de termes interchangea- bles utilisés dans ce contexte, termes tels que l'extrémisme ou le nationalisme de droite, le néo-nazisme et le néo-fascisme. Il nous faut également ici dépouiller le

terme de fascisme de certains traits que lui confère son utilisation comme «con- cept de lutte» (Kampfbegriff) dans le vocabulaire de certains secteurs de la gau- che. Compte tenu de ces considérations, le rapporteur estime que le trait fonda- mental du fascisme, en tant que concept technique de l'enquête, consiste en une attitude nationaliste essentiellement hostile aux principes de la démocratie repré- sentative, de la primauté du Droit et des droits et libertés fondamentales, ainsi qu'en une exhaltation irrationnelle d'une communauté par rapport à laquelle

sont opérées des exclusions et des discriminations systématiques (

16

). Cette atti-

tude se manifeste sur le plan des idées, du discours, de l'action et des objectifs.

C'est sur cette définition — hypothèse de travail — que sera fondée l'analyse qui sous-tend le contenu du rapport.

1.5.2. Racisme:

définitions

  • 36. Contrairement au terme «fascisme», le terme «racisme» a été défini d'une

manière relativement consensuelle par les organisations internationales, ONU et UNESCO notamment. En quatre occasions différentes, l'UNESCO a invité les experts à analyser les concepts de race et de préjugé racial. Les experts parve- naient à la conclusion que:

«Il n'y a de justification de la notion de race «inférieure» ou «supérieure» ni dans le domaine des possibilités héréditaires relevant de l'intelligence générale ou de la capacité de développement culturel ni dans celui des caractéristiques physiques.» ( 17 )· Conséquemment:

«Les théories racistes ne sauraient en aucune manière prétendre disposer d'un fondement scientifique».

Selon l'UNESCO, le racisme est fait de croyances et d'actes anti-sociaux fondés sur l'illusion que des relations discriminatoires entre les groupes sont justifiées par des raisons d'ordre biologique ( 18 ).

  • 37. Dans cette optique, l'objectif social du racisme est: de faire en sorte que les

différences existantes apparaissent comme intangibles, cela étant le moyen de maintenir de manière permanente les relations existant entre les groupes.

  • 38. Sur ces bases, la Conférence Générale de l'UNESCO du 27 novembre 1978

a adopté la déclaration sur «race et préjugé racial». Les éléments constitutifs du racisme, suivant l'article 2 de cette Déclaration, sont décrits et jugés comme suit:

«Toute théorie comportant l'affirmation que des groupes raciaux ou ethniques sont intrinsèquement supérieurs ou inférieurs, ce qui implique que certains pour- raient prétendre à dominer ou à évincer les autres, réputés inférieurs, ou qui fon- de des jugements de valeur sur des différences raciales est dépourvue de tout fon- dement scientifique et contraire aux principes moraux et éthiques de l'humanité. Le racisme englobe des idéologies racistes, des préjugés, un comportement dis- criminatoire, des dispositions structurelles et des pratiques institutionnalisées entraînant l'inégalité raciale ainsi que la notion erronée que des relations discri- minatoires entre groupes sont justifiables des points de vue moral et scientifique;

39.

Il faut enfin ajouter que l'article 1 de la Convention internationale sur l'Eli-

mination de toutes les formes de Discrimination Raciale ajoute, pour les buts de la Convention, à la discrimination fondée sur la race et sur la couleur, celle fon- dée sur la «descendance», «l'origine nationale» et «l'origine ethnique».

  • 40. Nos experts n'en ont pas moins proposé plusieurs pistes complémentaires:

Mme Essed et Mme Kniesmeyer ont insisté sur l'importance et sur la généralité du racisme quotidien, de la xénophobie, des attitudes de discrimination plus ou moins explicites. Le Professeur Rose a détaillé les prétentions du racisme «scien- tifique» et les conclusions abusives qu'il tire des recherches en biologie, ethnolo- gie ou psychologie. Le Professeur Girardet a rappelé la continuité et la force de la tradition du «darwinisme social». MM. Wiesenthal, Såvitt et May ont décrit quelques unes des formes actuelles prises par l'antisémitisme. Les effets raciale- ment discriminants des législations nationales ont été plusieurs fois évoqués. De manière plus générale, le racisme a été décrit et appréhendé à trois niveaux bien distincts, au demeurant complémentaires: comme phénomène universel et spon- tané de méfiance ou même d'hostilité envers les groupes étrangers; comme phé- nomène culturel, dont les formes spécifiques sont déterminées par les préjugés et les modes de pensée hérités du passé; comme justification d'une agression ou d'une domination. Par ailleurs, le Professeur Parekh a insisté sur l'importance que pouvaient revêtir les formes institutionnalisées de discrimination, même si ces dernières ne pouvaient être identifiées au «racisme d'Etat» au sens fort de ce terme.

  • 41. Parmi les pistes complémentaires, la question de 'racisme scientifique' a été

évoquée plusieurs fois, notamment par le Professeur Rose. L'usage du langage et de certaines des techniques de la science pour «prouver» que certains hommes ou certaines populations sont de manière innée supérieurs à d'autres représente une imposture tant scientifique qu'épistémologique, et cela à plusieurs titres:

— parce qu'il repose souvent sur de simples manipulations dans la sélection, la présentation, voire sur l'invention des faits; (")

— parce qu'il est fondé sur un préalable: la définition arbitraire de la «supériori- té» recherchée (voir le cas des tests d'intelligence); ( 20 )

— parce que le développement humain mêle et transforme qualitativement les inextricables composantes sociales et biologiques. Dans les termes de Pascal:

«Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une secon- de nature, qui détruit la première. Mais qu'est-ce que nature? Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle? J'ai grand peur que cette nature ne soit elle- même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature»

( 21 ). Au-delà de ses impostures conceptuelles et pratiques, le «racisme scientifique» fait preuve d'un déterminisme réducteur en admettant implicitement que le sort de chacun, résultat de mécanismes irrésistibles, est déjà scellé. Albert Jacquard

observe: «L'essentiel est à construire. La personne que je serai n'est pas dans mes

gênes (

);

la statue de Moïse n'était pas dans le bloc de marbre qu'un jour

... Michel-Ange a introduit dans son atelier» ( n ).

  • 42. Il a été remarqué, par ailleurs, que les modalités du racisme, en Europe,

sont dépendantes, par plus d'un côté, de son passé colonial. La colonisation a

fortement marqué la vision européenne du monde extérieur, en cela qu'elle a imposé un style de découverte et de contacts qui ne pouvait qu'influer sur les images et le discours véhiculés. L'européo-centrisme dominant marque encore nos imaginaires, quelles qu'aient pu être les vicissitudes historiques. En second lieu, la décolonisation a imposé dans plusieurs cas des rapports conflictuels dont on peut retrouver les traces. Enfin, les mouvements de population ont étroite- ment dépendu des relations avec les anciennes colonies, et, à ce titre, le passé colonial comme d'ailleurs l'existence de certains liens bilatéraux privilégiés à l'intérieur et à l'extérieur du territoire européen ont déterminé la structure des relations ethniques dans l'Europe d'aujourd'hui.

  • 43. On peut rappeler que les suggestions de nos experts visent en général à

insister sur les comportements d'intolérance et les attitudes de discrimination qui, le plus souvent, précèdent ou accompagnent toute manifestation de racisme explicite. L'intolérance et la discrimination sont les traits distinctifs d'une «socié- té close», d'une société qui se renferme en elle-même, qui rejette à priori les indi- vidus, les valeurs, les comportements provenant d'environnements différents ou qui fait de ces individus et de la culture dont ils témoignent un usage irrespec- tueux et de leur histoire et de leur dignité propres. Il s'agit là d'une dimension de l'analyse dont il faut tenir compte pour comprendre réellement les situations actuelles des sociétés européennes. Emprunter une définition trop étroite du racisme, c'est courir le risque de limiter arbitrairement le nombre des phénomè- nes pertinents pour l'analyse des relations intercommunautaires. Le danger inverse consiste évidemment, en se servant d'une définition du racisme trop élar- gie, de diluer le phénomène dont on entendait rendre compte. Faire du terme un usage trop généralisé, c'est affaiblir la cause dont on se prétend le champion comme la portée de l'analyse. Le respect et la défense de ses traditions propres, et de ses droits naturels et légitimes ne suffisent pas à faire peser sur quelque groupe que ce soit le soupçon de racisme, de discrimination raciale ou de xénophobie (")·

  • 44. Prenant en compte l'ampleur des faits et des situations évoqués au cours

des travaux de la commission, mais sans souhaiter pour autant que la définition

utilisée s'écarte substantiellement de celle acceptée par les organismes internatio- naux, le rapporteur entend donc traiter sous cet angle des phénomènes tels que:

les idéologies comprises sous le terme de racisme dans les travaux de l'ONU et de l'UNESCO mentionnées ci-dessus ( 24 );

— les régimes racistes, notamment dans leur exemplification la plus abomina- ble, le régime nazi, mais également sous la forme de régime d'Apartheid d'Afrique du Sud, dont les conséquences douloureuses et sanglantes viennent encore d'être dénoncées par l'ensemble de la communauté internationale, ain- si que les actes de persécution raciale massive perpétrés par certains régimes de l'Afrique et de l'Asie;

— les groupements ou organisations qui diffusent les doctrines ou justifient les régimes précédemment mentionnés ou reprennent leur idéologie;

— la discrimination raciale institutionnelle, directe ou indirecte, explicite ou implicite, dont des traces peuvent être trouvées dans les pays européens;

— les manifestations sociales courantes d'une discrimination à caractère racial, ethnique ou religieux (expression des préjugés, comportements discriminatoi- res, et, sous leurs formes les plus graves, violence raciale), que ces manifesta- tions soient ou non effectivement sanctionnées par la loi.

  • 1.6. Le lien

entre les phénomènes f ascites et racistes

  • 45. Historiquement, la très grande majorité des mouvements à caractère fascis-

te, quelle que soit leur physionomie particulière, ont eu des caractéristiques racistes, et spécialement antisémites. Le lien n'est pourtant pas organique: c'est avec la victoire du nazisme en Allemagne que fascisme et antisémitisme tendent à se confondre partout en Europe, une identification initialement ignorée par plu- sieurs partis fascistes, y compris les Italiens. Il y a eu, d'autre part, à la fin du dix- neuvième siècle, des partis antisémites en Allemagne, en Autriche et dans les Bal- kans qui n'étaient pas fascistes. A la même époque, en France, l'antisémitisme traverse une large part du spectre politique (antisémitisme bien plus souvent associé à l'anti-capitalisme, réactionnaire ou ouvrier, qu'à des motifs religieux) ( 23 ). Ainsi, le racisme, et spécialement l'antisémitisme, débordent largement le cadre du fascisme historique, et ce dernier ne comporte pas absolument toujours le racisme dans ses composantes originelles.

  • 46. Cela dit, dans une large mesure, les deux tendances historiquement se

recoupent. Presque tous les mouvements extrémistes de droite ont aujourd'hui une composante raciste, et les idéologies explicitement racistes se rapprochent systématiquement d'un mode de pensée autoritaire.

  • 47. Quelques remarques complémentaires méritent encore d'être faites:

    • a) Les régimes qui pratiquent un racisme d'Etat risquent d'être entraînés vers des formes de gouvernement autoritaire. L'exemple en a été donné par les mesu- res prises par Pretoria et condamnées par l'ensemble de la communauté inter- nationale (").

    • b) Au niveau des systèmes sociaux, les régimes totalitaires montrent une aptitu- de puissante à désigner, à un moment ou à un autre, un bouc émissaire à une vindicte populaire artificiellement suscitée: le racisme, l'exclusion sont alors susceptibles de remplir une fonction dans l'équilibre du régime. On peut trou- ver diverses motivations à ce «racisme fonctionnel» des régimes totalitaires: jouer sur les animosités traditionnelles de leurs peuples; présenter un modèle d'«anormalité» et, par contrecoup, de normalité; faire de la terreur de «l'exemple» un moyen de gouvernement.

    • c) Au niveau individuel, des comportements racistes ont toutes les chances d'être fortement córreles avec une attraction pour les comportements autoritaires et non-démocratiques. On ne peut pas être un «vrai raciste» et, en même temps, un vrai démocrate.

    • d) Toutefois, il ne serait pas exact de voir dans l'association entre tendances racistes et extrémistes une règle inflexible ne comportant pas des exceptions ou des nuances. La réalité politique est, ici encore, plus complexe. Des formes moins aiguës d'attitudes racistes ou de comportement racialement condition- né peuvent coexister avec l'absence de penchants autoritaires. Elles peuvent se

manifester dans le cadre de formations politiques ou dans des couches sociales qui ne sauraient être incriminées de fascisme, ou même d'autoritarisme. A plus forte raison, les sentiments xénophobes très répandus que rélèvent les sondages effectués dans les pays européens de forte immigration ne sauraient être attribués à un substrat social antidémocratique ni nécessairement liés à des attitudes laxistes du corps social pour ce qui est de la défense de l'ordre démocratique et libéral. Il n'en reste pas moins que la persistance et la pro- gressive légitimation d'attitudes xénophobes généralisées risquent fortement de conduire à un affaiblissement de l'adhésion à la culture démocratique des sociétés européennes et même à sa contestation ouverte.

2.

LA SITUATION ET SES CAUSES

2.1. Avertissement

  • 48. Nous nous sommes référés plus haut (paragraphe 26) aux limites qui

étaient imposées à l'enquête, aussi bien par la nature et la définition de son objet,

que par les conditions de travail de la commission et du rapporteur. Avant de présenter, dans les paragraphes qui suivent (paragraphes 52 - 166), le tableau que nous avons pu dresser de la situation et de ses causes, nous souhaiterions informer le lecteur des conditions dans lesquelles ont été effectuées la quête et l'élaboration des informations qui concernent cette partie du rapport:

  • a) Les informations relatives à la présence du fascisme et du racisme dans la société européenne contemporaine représentent une énorme masse de don- nées de toutes sortes, difficile à saisir et à contrôler. Faire un inventaire com- plet des groupements et organisations concernés, décrire leurs origines et leur histoire et les insérer dans le contexte politique national et européen, serait une ambition irréaliste. Il suffit de mentionner, pour prendre un seul exemple, que le rapport national annuel sur l'extrémisme et l'espionnage publié par la République Fédérale d'Allemagne sous le titre Verfassungsschutzbericht, con- sacre plusieurs dizaines de pages aux activités de l'extrémisme de droite dans ce pays (

27

). Par ailleurs, l'accès aux informations pertinentes n'est pas tou-

jours aisé. Dans certains cas, cet accès est même impossible, faute de docu-

mentation systématique. La commission, son secrétariat et le rapporteur n'ont épargné aucun effort pour recueillir toutes les informations dont on a pu leur signaler l'existence. L'élaboration et surtout la présentation de ces infor- mations ne pouvaient finalement se faire que sur une base sélective. Le rap- porteur s'est efforcé d'esquisser un tableau qui, s'il est sommaire et forcément elliptique, ne trahit pas, il l'espère, la réalité.

  • b) Il en est de même de la littérature sur le sujet. Elle est immense, multilingue et en constante prolifération. S'y ajoute une presse quotidienne et périodique qui tend à consacrer une rubrique permanente à l'extrémisme et, surtout, au racisme et aux manifestations xénophobes. On s'est efforcé, dans toute la mesure du possible, de faire justice à pareille richesse d'information.

  • c) La commission n'a pas disposé des moyens matériels suffisants pour l'accom- plissement de sa tâche (voir supra paragraphe 23). Elle n'a pas pu faire de «descentes sur les lieux», autrement dit, rechercher les informations directes et de première main à la source. De ce point de vue, une commission d'enquê- te du Parlement européen comme la nôtre a, par rapport aux commissions d'enquêtes parlementaires nationales, des compétences institutionnelles et des possibilités d'action beaucoup plus restreintes.

    • 49. En effet, une commission d'enquête du Parlement européen ne peut pas

convoquer des personnes pour venir déposer devant elle; elle ne peut pas non

plus ordonner des perquisitions de documents ou d'autres éléments de preuve.

  • 50. Il faudra sans doute réfléchir sur ces questions dans le cadre du renforce-

ment institutionnel du Parlement. A présent, les informations non communau-

taires dont peut prendre connaissance une commission d'enquête du Parlement européen ne sont pas exigibles. Elles doivent être sollicitées (

28

).

51.

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que l'accès direct aux sources

d'information était, dans une large mesure, exclu par la nature même de ces

sources. On comprendrait mal, en effet, que la commission ou le rapporteur puissent prendre des contacts directs avec les personnes sensées appartenir à des groupements fascistes et racistes.

  • 2.2. La Communauté européenne

2.2.1. République fédérale d'Allemagne

  • 52. L'expérience national-socialiste a, comme on sait, profondément marqué

la société allemande. Ses traces ont pu survivre dans une certaine mesure aux efforts entrepris dès la fin de la guerre pour dénazifier le nouvel Etat allemand et l'ériger en une démocratie parlementaire et libérale fondée sur la primauté du droit et le respect des droits fondamentaux. De fait, tout au long de l'histoire de la République fédérale d'Allemagne, depuis sa fondation jusqu'à nos jours, on peut constater l'existence d'un courant d'extrémisme de droite qui se caractérise globalement par les traits suivants:

a) Sur le plan idéologique: par le rejet des principes de la démocratie représenta- tive parlementaire, par un nationalisme intransigeant qui valorise à l'excès les intérêts de la «communauté nationale» («Volksgemeinschaft») et est hostile à l'idée d'un rapprochement des peuples; par des tendances racistes et en parti- culier antisémites; par une hostilité de principe aux mutations sociales et cul- turelles en cours dans la société allemande; par un mépris des droits et libertés fondamentales; par une tentative systématique de réhabilitation du régime nazi.

b) Sur le plan de l'organisation: par la mise sur pied de nombreux groupes de militants; par la perpétration d'actes de violences; par la création de structu- res paramilitaires; par la diffusion d'une presse extrémiste, raciste et xéno- phobe, et, dans le cas de certaines formations, par le développement de struc- tures de masse et la participation aux procédures électorales.

  • 53. Il n'est pas possible, compte tenu des limites du rapport, de faire l'exposé

historique des tentatives entreprises en République Fédérale d'Allemagne pour donner une expression politique aux tendances extrémistes de droite. Sur ce

point, le rapporteur ne peut que se contenter de renvoyer à la littérature abon-

dante qui existe en la matière (

29

), ainsi qu'aux contributions adressées oralement

ou par écrit à notre commission ( 30 ). Son objectif sera de donner un aperçu suc-

cinct de la situation actuelle et puisant pour l'essentiel son information dans les deux derniers «rapports sur la protection de la Constitution» (Verfassungs-

schutzberichte, VS Berichte) relatifs aux années 1983 et 1984 (

31

), ainsi qu'aux

récents ouvrages de MM. F. Gress et H.-G. Jaschke ( 32 ) et P. Dudek et H.-G.

 

33

Jaschke (

commission ( 34 ).

), ainsi qu'aux contributions écrites et orales des experts invités par la

54.

Groupes et organisations d'extrême droite Recensement 1981 à 1984 ( 35 )

Type

d'organisation

Groupes

neo­nazis

Organis.

«nationales

démocrates»

Organis.

«nationales

libérales»

Autres

Total

1981

Organ.­

Membres

18

1.250

1982

Organ.­

Membres

21

1.050

1983

Organ.­

Membres

16

1.130

1984

Organ.­

Membres

34

1.150

7

7.350

7

6.500

9

6.700

7

6.700

4

10.400

3

10.400

3

11.400

3

12.400

44

73

3.300

22.300

43

74

2.800

20.750

41

68

2.600

21.830

45

89

3.200

23.450

  • 55. Maisons d'édition et de diffusion de presse extrémiste de droite non affiliées à des organisations

Editeurs de livres Editeurs de journaux et d'essais Services de diffusion

Total

1981

1982

1983

1984

  • 15 10

    • 14 11

  • 27 20

    • 19 17

    • 17 17

      • 17 17

  • 59 47

50

45

Revues d'extrême droite

  • 56. Ont paru, en 1984, 87 revues (1983: 82; 1982: 89) avec un tirage annuel

total de 8 457 000 (1983: 8 028 000) exemplaires ( 3é ).

Les organisations néo­nazies

57

(i) Selon le VS­Bericht 1984, l'augmentation du nombre des organisations néo­ nazies de 1983 (16) à 1984 (34), s'explique par l'interdiction, en 1983, de l'organisation ANS/ΝΑ (Aktionsfront Nationaler Sozialisten/Nationale Aktivisten, Front d'action des nationaux­socialistes /activistes nationaux) ( 37 ). De nombreux membres de cette organisation, dirigée par Michael Küh­ nen, se sont regroupés dans de nouvelles formations qui comptent de 5 à 25 membres. L'organisation dissoute comptait 270 membres organisés dans des «camaraderies» («Kameradschaften») locales, qui se sont ensuite transfor­ mées en «cercles de lecteurs» («Leserkreise») ayant pour mission de maintenir actifs les membres de l'organisation interdite et de passer son message. Michael Kühnen et son collaborateur Heinz Marx ont été condamnés en 1985, à des peines privatives de liberté (3 ans et 4 mois, 2 ans et 6 mois

respectivement) avec privation de leurs droits civiques (pour une période de 5

et 3 ans respectivement) (

38

).

(ii) La FAP (Freiheitliche Deutsche Arbeiterpartei, Parti ouvrir allemand libéral) ( 39 ) est utilisée comme couverture de l'activité de la ANS/ΝΑ après l'inter­ diction de cette dernière. Elle a pris part, en 1983, aux élections régionales au Baden­Wurtemberg et aux élections communales dans le même Land et dans le Nordrhein­Westfalen sans succès appréciable. La section de Nordr­ hein­Westfalen de ce parti a assuré la création d'un «comité pour la prépara­ tion des festivités à l'occasion du lOOème anniversaire d'Adolf Hitler» (KAH) en 1989.

(iii) Des liens de coopération existent également entre les effectifs de l'ANS/NA désormais interdite et la HNG (Hilfsorganisation für nationale politische Gefangene und deren Angehörige e. V., Organisation d'assistance aux pri­

sonniers politiques nationaux et leurs familles, association enregistrée) (

40

).

C'est sur cette base qu'une instruction judiciaire a été ouverte contre certains

membres du bureau de cette organisation qui, sous la couverture d'une acti­ vité sociale, poursuit une action d'endoctrinement. La HNG maintient des rapports de coopération avec des organisations soeurs en France, en Belgi­

que et aux Etats­Unis d'Amérique (

41

).

(iv) La NSDAP/AO (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei — Auslands­ und Aufbauorganisation, Parti ouvrir allemand national­socialis­ te — organisation pour l'étranger et le développement) ( 42 ) dispose d'un réseau de points de diffusion de matériel de propagande néo­nazie, expédié par le centre bien connu de Lincoln/Nebraska, Etats­Unis, que dirige Gary Rex Lauck. Certaines des organisations locales de la NSDAP/AO comme celle de Reutlingen, ont été très actives dans la distribution de matériel de propagande, y compris d'autocollants portant la croix gammée et des mots d'ordre néo­nazis.

  • (v) Parmi les organisations néo­nazies, il faut aussi mentionner la NF (Nationa­ listische Front, Front nationaliste), le BBI (Bürger­ und Bauerninitiative, Ini­ tiative des citadins et paysans), dirigée par Th. Christophersen, expulsé en

    • 1983 de Belgique, arrêté à la frontière allemande et condamné le 14 août

    • 1984 à 8 mois d'emprisonnement avec sursis pour outrage à l'Etat et à la

mémoire de personnes décédées) et la DBI (Deutsche Bürgerinitiative, diri­

gée d'abord par M. Roeder et après sa condamnation à 13 ans d'emprison­ nement ferme pour participation à l'organisation terroriste «Deutsche

Aktionsgruppen», par son épouse G. Roeder) (

43

).

Le NPD (Nationaldemokratische d'Allemagne) et ses organisations

Partei Deutschlands,

affiliées.

parti

national­démocrate

  • 58. Fondée en 1964, cette formation prend le relais de la DRP (Deutsche

Reichspartei, Parti Allemand du Reich) ( 44 ). Elle fait encore partie, bien que de

façon marginale, du spectre politique allemand et participe de manière sélective

aux procédures électorales. Son discours politique est centré sur les thèmes sui­ vants: diffamation systématique des partis et des leaders politiques démocrates, xénophobie, indépendantisme nationaliste, hostilité prononcée à l'égard de la

Communauté européenne. (

45

)

59.

Le NPD a obtenu aux dernières élections législatives fédérales (1983)

91 095 (0,23%) des voix (1980: 68 096 = 0,18%). Ayant mené une campagne violemment anti-communautaire, elle a pu enregistrer aux élections européennes de 1984 un succès inattendu en obtenant 198 633 (0,8%) des voix. Ce résultat n'a pas été suffisant pour élire un député au Parlement européen, mais le parti a pu franchir la limite des 0,5 % et avoir ainsi droit au remboursement de ses dépenses électorales par des fonds publics. ( 46 ). Cette progression s'est confirmée aux élections pour le Landtag de la Sarre du 10 mars 1985 où le NPD a obtenu 0,7% des voix. Il faut aussi signaler que le nombre des membres effectifs du NPD était en 1984 d'environ 6 100 (légère augmentation par rapport à 1983:

6 000).

  • 60. Deux organisations sont affiliées au NPD : les JN (Junge Nationaldemokra-

ten, jeunes nationaux-démocrates, 1984: 550 membres, 1983: 500) et la NHB

(Nationaldemokratischer Hochschulbund, Association universitaire nationale- démocrate) dont les effectifs sont très limités.

  • 61. Pour évaluer la position actuelle de la NPD, il y a lieu de se référer à ses

prestations passées: aux élections législatives fédérales de 1969 il a failli franchir la limite des 5% (pourcentage minimum nécessaire pour la représentation d'un parti au Bundestag) en obtenant 4,3% des voix. Le nombre de ses membres rele- vait en 1965, à 13 700 (1966: 25 000, 1969: 28 000, 1982: 5 900) ( 47 ). Les membres des JN s'élevaient, en 1970, à 1 100 (1976: 1 800, 1980: 1. 000).

  • 62. Il est significatif que MM. Dudek et Jaschke parlent dans le titre du chapi-

tre consacré à la NPD de «montée et déclin» ( 48 ) de cette formation, mais les der-

niers résultats électoraux démontrent une consolidation sinon une amplification de son audience électorale par rapport, il est vrai, au point le plus bas de son évo- lution.

La droite «national-libérale»

  • 63. Les VS Berichte citent parmi les groupements extrémistes de droite et sous

le titre de droite «national-libérale», les organisations et activités dont l'anima-

teur est l'éditeur munichois Dr Gerhard Frey. Il s'agit d'une organisation de base, connue sous le nom DVU (Deutsche Volksunion, Union du peuple allemand)

qui compte, selon les affirmations de ses représentants, 14 000 membres (

49

) et

sert d'organisation-mère à un certain nombre de «communautés d'action» (Aktionsgemeinschaften) satellites ( 50 ). En novembre 1984, fut créée la sixième de ces «communautés», dénommée «Schutzbund für Leben und Umwelt» (Asso- ciation pour la protection de la vie et de l'environnement). Ses objectifs statuaires sont la lutte contre Pavortement abusif, une protection de l'environnement ren- forcée et la protection des citoyens contre la criminalité. L'appartenance à une des «communautés d'action» confère automatiquement la qualité de membre de laDVU( 51 ).

  • 64. L'action de ce conglomérat se manifeste surtout à travers ses exploits dans

le domaine de la presse. Propriétaire de l'entreprise «Druckschriften- und Zei- tungsverlag, GmbH» (DSZ-Verlag, Maison d'édition d'imprimés et de journaux s.a.r.l.) le Docteur Frey est, entre autres, éditeur de deux publications hebdoma- daires, la Deutsche National-Zeitung (DNZ, Journal National Allemand) et le

Deutscher Anzeiger (DA, Journal d'Annonces Allemand), qui ont ensemble un

tirage de 100 000 exemplaires ( 52 ). L'épouse du Docteur Frey, propriétaire de la Maison d'édition «Freiheitlicher Zeitungsverlag, GmbH, FZ-Verlag» (Maison d'édition de journaux libérale) met en vente, à côté de ses publications, des médailles commémoratives en or et en argent, parmi lesquelles on signale en par- ticulier deux médailles (1981, 1984) dédiées à Rudolf Hess. Dans les dernières années, le Docteur Frey a proclamé et décerné divers prix. Parmi les lauréats on

trouve l'historien «révisionniste» ( 53 ) David

Irving et la famille de Luis Amplatz,

originaire du Tyrol du Sud qui, condamné en Italie à une lourde peine d'empri- sionnement pour avoir perpétré des attentats à l'explosif, fut assassiné en 1964, dans des circonstances mal élucidées ( 54 ). Les journaux du Dr. Frey invitent cons- tamment leurs lecteurs à faire preuve de leur générosité en faveur de sa lutte pour la «cause du droit». Les aptitudes d'entrepreneur que démontre l'éditeur muni- chois (") soulèvent des commentaires dans d'autres milieux de l'extrême droite ( 56

  • 65. Le discours que propage la presse dont il est question a pour sujets priori-

taires la réhabilitation du troisième Reich ( 57 ), la xénophobie et l'antisémitisme

placé sous la couverture de l'antisionisme ( S8 ).

Autres groupements d'extrême droite

  • 66. Pour les 45 «autres» groupes indiqués au tableau reproduit plus haut

(Paragraphe 54), le VS Bericht de 1984 fournit les informations suivantes: leurs effectifs s'élèvent à environ 3 200 membres (1983: 2 600). Il s'agit de 12 (1983:

10, 1982: 11) organisations de jeunesse et d'étudiants groupant environ 1 200 (1983: 1 000 membres). Tandis que leurs dirigeants sont des extrémistes de droite engagés, on peut cependant trouver parmi leurs membres de nombreux jeunes qui y sont attirés par un esprit de camaraderie ou d'aventure, par l'amour de la nature ou des sports ( 59 ). On signale aussi, depuis 1982, un effort d'infiltra- tion de ces groupes dans certaines couches jeunes socialement marginales (skin- heads, football-fans agressifs) par l'exploitation d'un certain style de vie et d'une sous-culture ( 60 ). Le plus important de ces groupes paraît être la Wiking Jugend dont les tendances néo-nazis sont apparues avec clarté lorsqu'en 1984, ella a hébergé de nombreux membres de l'ANS/NA interdite ( 6I ). Il existe aussi un cer- tain nombre de «groupes culturels» ( 62 ).

  • 67. Maisons de presse

L'année 1984 a vue une augmentation du nombre des maisons de presse d'extrê-

me droite non dépendantes d'organisations ou de partis, qui sont passées de 17 à

  • 20. Les principales publications émanant de ces maisons sont la Deutsche

Wochenzeitung (DWZ, hebdomadaire allemand, tirage 15 000 exemplaires), le mensuel Neues Europa (Nouvelle Europe, tirage: 10 000 exemplaires), les Deutsche Monatshefte (Cahiers mensuels allemands, tirage: 6 000 exemplaires) et le bi-hebdomadaire Mensch und Maß (Homme et mesure, son tirage dépasse les 1 000 exemplaires). Un réseau de points de diffusion de matérial de commu- nication distribue, à côté de livres et d'autres imprimés, des disques, des casset- tes, et des films reproduisant des discours et des manifestations de l'ère nazie (").

68.

Liens

internationaux

Des liens de coopération se maintiennent entre groupements allemands et orga­

nisations étrangères situées, en particulier, en France, en Belgique, en Autriche, en Suisse, au Royaume­Uni, en Irlande, en Espagne, aux Etats­Unis ( 64 ). Les suc­ cès électoraux récents du Front National en France ont été accueillis par l'extrê­ me droite allemande comme signe d'un changement imminent de la scène politi­ que européenne. Le président du Front National a, en tout cas, rejeté l'hypothèse d'une coopération avec les extrémistes de droite de la République fédérale

d'Allemagne (

65

). L'organisation paramilitaire Wehrsportgruppe Hoffmann

(WGH, Groupe de sport défensif Hoffmann), interdite en 1980, avait collaboré avec l'OLP et le FATAH. Le chef de ce groupe, K­Η. Hoffmann est actuellement poursuivi comme co­auteur du meurtre de l'éditeur juif S. Lewin et de sa compa­ gne F. Pôschke, meurtre commis, en 1980, à Erlangen et attribué à l'ancien membre de la WGH W. Behrends, qui est mort en 1981 au Liban dans des cir­ constances mal connues ( 66 ).

Violence

  • 69. Les extrémistes de droite ont commis ou sont censés avoir commis, en

1984, 11 (1983: 11) actes terroristes. Ont été commises, durant la même année

1 137 (1983: 2 169, 1982: 2 475) infractions à la loi attribuables à l'extrême droite. Des quantités d'armes et de munitions ont été découvertes dans des cir­ constances qui permettent d'impliquer des activistes appartenant à l'extrême

 

67

droite (

mistes étrangers ( 6S ).

). Des actes de violence ont été aussi commis par les groupements extré­

Organisations de vétérans

  • 70. Des rencontres de vétérans des Waffen­SS sont régulièrement organisées en

République fédérale, soit ouvertement, soit sous des dénominations de couvertu­

re (

69

). D'après des informations fournis par M. Schwalba­Hoth, Membre de la

commission d'enquête, les possibilités d'allégements fiscaux offertes aux organi­ sations de bienfaisance seraient utilisées par certaines des organisations de vété­ rans. Des propositions de résolution demandant au gouvernement de la Républi­ que fédérale d'Allemagne d'interdire ces réunions ont été déposées par des mem­ bres du Parlement européen ( 70 ).

Réflexions générales

  • 71. Dans une évaluation rétrospective sur le long terme, la situation en Répu­

blique fédérale d'Allemagne se caractérise sans doute par une diminution consi­ dérable du potentiel humain de l'extrême droite. De 76 000, en 1954, les effec­ tifs se stabilisent vers le milieu des années soixante, autour de 20 000 ( 7I ) et cette tendance numérique à la baisse ne paraît pas avoir subi de fluctuations dues à la difficile conjoncture économique et sociale qui a suivi. Les tentatives électorales menées par les forces d'extrême droite leur permettent de moins en moins d'enre­ gistrer des résultats notables. A l'intérieur de ce secteur on observe une grande mobilité ( 72 ) exprimée surtout par les multiples appartenances de nombreux adhérents et, en particulier, le changement continu des étiquettes politiques,

conséquence des querelles aussi bien personnelles qu'idéologiques, mais égale- ment des réadaptations tactiques à l'environnement politique et des pressions institutionnelles exercées à travers l'interdiction d'organisations et les sanctions judiciaires infligées à certains de leurs dirigeants. On peut également discerner

une certaine radicalisation ( 73 )dans le style et les moyens d'action: retour aux

sources d'un «socialisme allemand» de type strasserien (

74

), recours plus systéma-

tique et plus organisé à la violence verbale et matérielle, ainsi qu'au terrorisme,

ce dernier poussant à la recherche d'appuis étrangers pas toujours en conformité idéologique.

  • 72. S'il y a sur ces constatations un certain consensus chez les observateurs

politiques, par contre les derniers sont divisés quant à l'évaluation de l'importan-

ce politique générale du phénomène: d'aucuns estiment que ces indices essentiel- lement quantitatifs n'en cachent pas moins la menace que représente toujours

l'extrême droite pour la démocratie allemande ("). D'autres, par contre, pensent

que le danger est surestimé ( 76 ) et que les très

larges couches démocratiques de

l'électorat sont efficacement protégées contre la tentation extrémiste qui s'inspire

d'un passé repoussant et douloureux, par le cordon sanitaire politique fait d'une structure institutionnelle efficace et d'une conscience civique éveillée. La ques- tion s'est posée récemment de façon particulièrement aiguë lorsqu'une recherche

démoscopique conduite par SINUS (

77

) a conclu à l'existence de zones non négli-

geables de la population qui seraient ouvertes ou sensibles aux idées de l'extrême droite ou même sympathisent avec elles ( 78 ). Il est vrai que certains aspects de la conception de cette recherche, et partant, plusieurs de ses constatations restent fort contestés ( 79 ). Pourtant, même si l'on réduit leur portée, ces conclusions n'en constituent pas moins un sujet de réflexion.

  • 73. Quoi qu'il en soit, si l'extrémisme de droite est une composante, ne serait-

ce que mineure, de la vie politique allemande, comme c'est d'ailleurs le cas pour d'autres pays européens, il n'en demeure pas moins que son soubassement histo- rique rend légitime l'attention particulière qu'on lui prête et explique, dans une certaine mesure, un penchant vers une amplification de son importance. Toute- fois, le rapporteur ne peut que faire sienne la conclusion de MM. Dudek et

Jaschke selon laquelle «l'extrémisme de droite allemand organisé n'aura aucune chance à moyen terme sur le plan de la politique électorale», et qu'il «ne consti- tue pas ni n'a constitué un problème politique de pouvoir mais un ferment anti- démocratique de la culture politique dont les effets ne peuvent être lus dans les

seuls résultats électoraux» (

80

). Reste, certes, à définir le comportement qu'il

importe d'adopter à l'égard de ce phénomène.

  • 74. A côté de l'endoctrinement raciste et de la violence raciale pratiqués par les

groupements d'extrême droite, on a pu constater en République fédérale d'Alle-

magne une montée des sentiments xénophobes: ils s'adressent en principe aux

travailleurs immigrés et, en particulier, aux immigrés d'origine turque qui sont

les plus nombreux (

81

) sans oublier les immigrés d'origine asiatique et autres. Le

professeur Scheuch ( 82 ) n'y voit pas un conflit racial mais plutôt l'effet d'un

affrontement de cultures et d'une difficulté d'intégration de certaines catégories d'immigrés et, en particulier, de celles exposées à l'influence d'un intégrisme isla- mique. Il reste que cette situation est susceptible d'élargir virtuellement l'audien- ce des partis et organisations qui misent sur l'intolérance raciale.

2.2.2. Belgique

  • 75. D'une importance politique marginale, l'extrémisme de droite n'en connaît

pas moins en Belgique un foisonnement de groupuscules, de cercles et publica- tions. En Wallonie, l'influence de l'Action française et le Rexisme de Léon Degrelle poursuivi après la guerre par le Mouvement Social Belge, en constituent les sources historiques principales, renouvelées désormais par les théories de la Nouvelle Droite Française. Parmi les groupes actifs en Wallonie, on compte:

Nouvel Ordre Européen, Nouvelle Sparte, Delta, Euro Droite, REX, GRECE, Front National, Forces Nouvelles, Zwarte Order — Ordre Noir (ZOON), Con- sortium Européen, «3A» Diffusion, Front de la Jeunesse et Westland New Post (WNP). Durant la dernière décennie, le plus actif et le plus violent de ces groupes a été le Front de la Jeunesse, qui avait fini par être dissous, en mai 1981, en tant qu'organisation paramilitaire. A la suite de quoi, certains de ses membres avaient contribué à fonder «Westland New Post». Les activités de ce groupe, sa prétention à constituer une organisation secrète, ses collusions éventuelles avec quelques militaires de carrière ont attiré l'attention sur cette organisation, dont on ignore si elle existe encore ( 83 ).

  • 76. En Flandre certains mouvements flamingants et nationalistes ont épousé

les thèses de l'extrême-droite, comme par exemple: Were Di, Delta et De Vlaam- se Militanten Orde (VMO)-Odal. Ce dernier est le plus important. Le Groupe Odal a surgi après la condamnation, le 25 mai 1983, du VMO comme milice privée. Dans les milieux néo-nazis de l'après-guerre VMO-Odal est le groupe le plus actif et le plus violent ( 84 ). Jusqu'en juin 1985 VMO-Odal était mené par Bert Eriksson. Actuellement VMO-Odal est dirigé par Jef Eggermont. Sous la conduite de Eriksson, la VMO organisait des camps d'exercice où les partici- pants, en uniforme, s'entraînaient au maniement d'armes. Le groupe Odal est actuellement étroitement lié au Vlaams Blok. Ils prêtent leurs services à ce parti politique en tant que «service d'ordre» et ils fournissent des équipes de collage d'affiches contre l'immigration. La propagande de ces groupes est diffusée par des périodiques comme Alarm, Delta-Pers, Storm, Rebel, Dietsland-Europa, Berkenkruis, Taboe, Bormsberichten, Revolte, Viking, Branding, Signaal, l'Accent, Nieuwe Gudrun, Une Belgique à neuf ( 85 ).

  • 77. Certains groupements extrémistes ne reculant pas devant le recours à la

violence, l'attention sur ces agissements avait été attirée par le meurtre d'un marocain, commis dans la banlieue de Bruxelles, par un militant de 21 ans du Front de la Jeunesse, qui avait pris part peu auparavant à des exercices de tir de son organisation. A la suite de quoi, le Front de la Jeunesse avait été condamné le 14 mai 1981, en tant qu'organisation paramilitaire. En janvier 1981, 107 mili- tants du VMO avaient comparu devant le Tribunal d'Anvers pour infraction à la loi du 24 juillet 1934 sur les milices privées. Une Cour d'appel belge a cependant levé, en 1982, l'interdiction qui pesait sur le VMO, lequel a désormais partie liée avec le Vlaams Blok. Le dernier mouvement est constitué de tendances diverses et souvent divisées entre elles.

  • 78. La «question immigrée» en Belgique, et plus spécialement à Bruxelles, a été

longuement évoquée par la commission. La montée de sentiments xénophobes dans les comportements quotidiens est particulièrement ressentie ( 8S ). Mais, c'est le problème général de la «condition immigrée» à Bruxelles qui a spécialement

retenu l'attention de la commission, parce qu'il illustre bien les difficultés ren- contrées dans de nombreuses villes de la Communauté ( 87 ).

  • 79. Les conditions d'accueil et l'obtention du droit de séjour posent, dès

l'abord, des problèmes spécifiques, ainsi qu'il a été rappelé par M. Gaétan de Moffarts du Vlaams Overleg Comité over Migratie (VOCOM) et M. André Nayer du Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX). Ces conditions ont fait l'objet d'une loi générale adoptée à l'unanimité moins une voix, le 15 décembre 1980 au Parlement. Par ailleurs, a été adoptée la loi sur le racisme et la xénophobie, dite «Loi Moureaux» le 30 juillet 1981, qui tend à réprimer certains actes inspirés par le racisme et la xénophobie. Le 28 juin 1984, à l'initiative du Ministre de la Justice, M. Jean Gol, une loi modifiant cer- tains aspects de la condition des étrangers et instituant le code de la nationalité belge a été adoptée. Cette loi (qui, par ailleurs, assouplit les conditions d'accès à la nationalité belge) limite le regroupement familial et donne la possibilité, sous certaines conditions, aux communes qui le souhaitent de refuser l'inscription d'étrangers. Six communes bruxelloises ont demandé de pouvoir utiliser cette disposition, et sont maintenant en mesure de la faire. Depuis cette date, une «Commission d'Etudes de l'Immigration» a été mise en place.

  • 80. Beaucoup de difficultés tiennent aussi aux rapports avec l'administration:

difficultés de compréhension, retards dans la délivrance des cartes de séjour, nombreux documents exigés, taxes excessives sur les documents administratifs délivrés (les contributions perçues peuvent s'élever jusqu'à 5 000 FB) ( 8S ).

  • 81. Il a aussi été évoqué la question des aides auxquelles les immigrés n'ont pas

droit, assistance judiciaire notamment. M. Jef Cleemput, représentant de Cari- tas Catholica, a rappelé que le droit au minimum vital n'était valable qu'après 5 ans de présence en Belgique ou comme réfugié politique (mais le droit à l'assis- tance est garanti par la loi organique du 8 juillet 1976).

  • 82. Le logement constitue également un problème de taille. Les familles immi-

grées sont rejetées du secteur privé, et s'intègrent mal dans le secteur social

(crainte de ghettos, des mauvais payeurs, logements peu adaptés à la réalité familiale). 70% des travailleurs masculins immigrés sont non-qualifiés. Des 52 000 chômeurs de Bruxelles, 12 800 sont étrangers. Les représentants de la Confédération Européenne des syndicats ont en outre évoqué devant la commis- sion le caractère pénible et dangereux des tâches habituellement remplies par les travailleurs immigrés.

  • 83. La grave question de l'enseignement sera évoquée plus bas. Le représentant

de la Ligue des Familles a rappelé également le droit des immigrés à l'éducation

affective et sexuelle ainsi qu'à la parenté responsable.

  • 84. Le cas bruxellois aura ainsi permis à la commission d'appréhender la réali-

té non seulement des sentiments xénophobes mais encore et surtout des contrain- tes objectives qui déterminent la «condition immigrée». Les témoignages des experts ont illustré l'ampleur des difficultés rencontrées par les immigrés, la com- plexité des problèmes de formation et d'insertion, mais aussi, comme le cas du Limbourg a permis de le constater, qu'une politique volontaire et de long terme est susceptible de produire des résultats positifs.

2.2.3. Danemark

  • 85. L'extrémisme de droite est très faible au Danemark. Il existe bien, un parti

nazi danois, tout à fait insignifiant, dirigé par Paul Heinrich Riis-Knudsen, par ailleurs Secrétaire Général de la «World Union of National Socialists». Sa nomi- nation à un poste universitaire avait provoqué de nombreuses protestations.

  • 86. On observe en revanche une montée des sentiments xénophobes. Elle sem-

ble due pour l'essentiel à la récente libéralisation des conditions d'accueil des réfugiés politiques, qui a provoqué l'arrivée d'environ 5 000 d'entre eux, essen- tiellement des Iraniens, en un an (au cours des vingt-cinq dernières années, le Danemark n'avait accueilli que 18 000 réfugiés politiques, dont tous, loin de là, n'y sont pas restés). La concentration de ces réfugiés dans des centres d'héberge- ment situés dans de petites villes s'est accompagnée de tensions. Les 26 et 27 juil- let 1985, à Kalundborg, deux cents jeunes environ s'en sont pris à un foyer d'Ira- niens, s'affrontant à des résidents puis à la police.

  • 87. Mogens Glistrup, fondateur d'un parti populiste, qui, sur ce point, ne sem-

ble pas l'avoir entièrement suivi, a donné voix à certains sentiments xénophobes

latents, provoquant un débat dans l'ensemble du pays. ( S9 )

  • 88. Les attentats de fin juillet à Copenhague contre une synagogue et une com-

pagnie d'aviation ont éveillé une réelle inquiétude dans un pays épargné jusque là

par le terrorisme. De nouveaux attentats antisémites, en septembre, ont contri- bué à nourrir cette inquiétude, d'autant que l'origine de ces actes reste inconnue et pourrait aussi bien être nationale qu'internationale.

2.2.4. France

  • 89. La tradition française d'extrême droite est particulièrement nourrie, même

si ses courants sont le plus souvent opposés entre eux et si le discrédit du régime

de Vichy a constitué un tabou durable et difficile à surmonter (alors même que Vichy ne représentait pas seulement l'extrême droite française ni la totalité de cette dernière).

La question de la spécificité d'un fascisme français est, elle, difficile à trancher. Si les «Faisceaux» étaient créés dès 1925 par Georges Valois, ni l'Action Française,

ni les Croix-de-Feu et la plupart des ligues ne peuvent être identifés avec le fascis- me mussolinien. Aussi, certains historiens dénient-ils l'existence d'un fascisme français spécifique ( 90 ), tandis que d'autres soutiennent que, malgré la faiblesse de ses expressions politiques, il existe en France une idéologie fasciste profonde

et permanente ( 91 ).

  • 90. Après la seconde guerre mondiale, on note, ainsi que l'a observé Madame

Chombart de Lauwe, deux phénomènes spécifiques: l'apparition d'un courant populiste, nourri d'une rhétorique antiparlementaire, et qu'exemplifiera, en 1956, le Mouvement Poujade; la cristallisation d'une violence activiste autour de l'Organisation de l'Armée Secrète (OAS) après l'échec du putsch d'Alger. C'est dans la même ligne que se situeront Occident (dissous en 1968), Ordre Nouveau (créé en 1969), des mouvements étudiants du type du «Groupe Union Défense» (GUD), la FANE, organisation néo-nazie dirigée par Marc Frederiksen, etc. ( 92 ). La violence de ces groupes est réelle, encore que son impact ne doive pas être

surestimé. Un rapport du Sénat français observe: «Depuis la fin de l'OAS, le ter-

rorisme d'extrême droite en France est très faible (

...)

il se concentre sur deux

cibles privilégiées: les Nord-Africains, et plus particulièrement les Algériens, et la communauté juive française» ( 93 ).

  • 91. Le même rapport nous livre, au printemps 1984 les chiffres indiqués au

tableau.

  • 92. L'apogée de la violence extrémiste de droite, dans la période récente, sem-

ble avoir été l'année 1980: on y compte plus de soixante actions revendiquées par des groupuscules comme la FANE, Occident Chrétien, Commandos Delta, Front de la Jeunesse, Honneur de la Police, Groupe d'intervention Nationaliste, Commando Mario Tuti, etc. On observe, entre autres, diverses déprédations et agressions, des attentats contre des magasins et des librairies ( 94 ). En ce qui con- cerne spécifiquement l'antisémitisme, la LICRA dénombrait en 1980, 235 inci- dents et attentats, dont 75 particulièrement graves respectivement 53 et 17 en 1975. M. Revel remarquait cependant que, dans cette période, on a attribué trop rapidement à l'extrême droite des actions pour lesquelles ont été ensuite mis en cause des extrémistes palestiniens. Quoi qu'il en soit, la forme organisée de la violence extrémiste de droite semble être, depuis cette date, en régression.

  • 93. Le phénomène de la «Nouvelle Droite» est de nature différente. Il prend

son essor après 1986, et entend se distancier des méthodes activistes de l'extrê-

me-droite traditionnelle. La Nouvelle Droite se veut essentiellement un courant culturel et idéologique, dans la ligne du «nationalisme européen». Le Professeur Girardet a observé que, même sous une forme dérogée, elle participait du grand mouvement anti-consumériste et romantique de cette période. M. Revel tirait les mêmes conclusions de la lecture des articles d'Eléments consacrés aux thèmes de

l'argent, de la démocratie ou des relations Est-Ouest. Dans cette ligne idéologi- que, le mouvement le plus cité au cours des travaux de cette commission a été sans conteste le «Groupement de Recherche et d'Etude pour la Civilisation Euro- péenne (GRECE): Le mouvement est à l'origine de la revue «Nouvelle Ecole», créée en 1969, et dont Alain de Benoist est l'animateur principal. Le magazine «Elements» est également édité par le GRECE. La maison d'édition «Copernic» en publie les ouvrages. Les thèmes de ces organes de la Nouvelle Droite tournent autour de l'évocation de la race indo-européenne, du paganisme, des lois natu- relles du nominalisme, des méfaits de l'universalisme humaniste. La revue Nou- velle Ecole s'emploie à réactiver et à enrichir une véritable mythologie politique, fournissant une vision du monde totalisante. La revue est surchargée de photos et de reproductions aux légendes très travaillées. Elle s'accompagne de la mise en valeur de figures: héros collectifs (les Vikings, les Indo-Européens et les «païens» en général), écrivains-prophètes (Mishima, Montherlant), artistes (Wagner, en premier lieu), penseurs (Sorel, Heisenberg, Van der Brück, Gobineau, Pareto)

ou même tout simplement

divinités (Apollon, figure exemplaire). Le recours

.... à la science est constant. Maints commentateurs ont dénoncé les considérations abusives tirées de la génétique, de l'anthropologie, de la micro- ou de l'astro-phy- sique ( 9S ). Une grande partie de l'extrême-droite se reconnaît dans cette idéolo- gie.

  • 94. La nature et la montée du Front National dirigé par M. J.M. Le Pen ont été

évoquées plusieurs fois au sein de la commission. L'élection de 10 membres

Bilan des actions terroristes depuis 1975

1975

1976

1977

1978

1979

1980

1981

1982

1983

1984

au 23/3

Total

Terrorisme

international

Attentats

contre

Victiones

Biens

Pers.

(1)

51

5

M

(2)

1

B

(3)

3

Autonomisme

Racisme

Attentats

contre

Biens

Pers.

(1)

264

18

Victiones

Attentats

contre

M

(2)

3

B

(3)

25

Biens

Pers.

(1)

-

-

Victiones

M

(2)

-

B

(3)

-

63

4

2

2

305

18

1

2

-

-

-

-

23

6

4

3

284

12

-

1

-

-

-

-

15

20

23

45

31

0

1

272

8

6

3

6

10

7

2

57

11

5

3

5

19

15

3

70

3

437

21

35

383

21

50

469

38

23

259

26

190

103

797

736

27

30

2

132

7

414

4

066

218

2

4

6

2

6

15

6

45

6

3

30

17

19

39

8

150

13

23

38

26

45

36

1

184

0

5

16

7

10

9

-

47

0

0

4

1

-

1

-

6

0

23

14

4

17

8

4

70

(1) Pers. = Persones

(2) M = Morts

Source: Rapport du Sénat sur le terrorisme,

(3) B = Blessés imprimerie du Sénat 1984 annexe n. 6 - p. 217

Extrême

Droite

Attentats

contre

Victiones

Biens

Pers.

(1)

7

1

M

(2)

0

B

(3)

5

Extrême

Gauche

Attentats

contre

Victiones

Biens

6

Pers.

(1)

2

M

(2)

1

B

(3)

2

9

38

12

13

36

30

12

12

-

169

5

3

3

9

9

8

7

3

-

48

0

2

I

1

1

0

-

0

-

5

6

14

8

0

18

6

12

4

-

73

14

72

74

131

111

94

105

45

5

657

1

4

1

1

1

5

3

1

-

19

-

1

-

-

-

1

-

1

-

4

5

2

3

1

-

24

1

1

-

39

Total

eff.

354

419

442

5X4

614

744

506

1

047

879

148

5

737

VC

du mouvement au Parlement européen (il recueille, le 16 juin 1984, 10,95% des voix) a manifestement causé un certain émoi. A cet égard, le rapporteur voudrait rappeler l'avis exprimé par M. Glucksman, à savoir que le fait de parler autant de M. Le Pen était peut-être l'indice que l'on n'avait rien d'autre à dire. Certains de nos experts, Mme Chombart de Lauwe notamment, ont insisté sur la ques- tion des origines du Front National, créé en 1972 par M. Le Pen, Pierre Bous- quet du Militant ( 96 ), Alain Robert d'Ordre Nouveau, François Brigneau, ancien membre de l'OAS et rédacteur en Chef de Minute, Roger Holeindre, Secrétaire général du Mouvement nationaliste du progrès, François Duprat, animateur avec Alain Renault des Cahiers Européens, qui meurt dans l'explosion de sa voi- ture piégée le 18 mars 1978. M. May a en outre évoqué le journal Présent, dont le fondateur, M. Romain Marie, est député européen. Présent s'en prend fré- quemment à Mme Simone Veil et à M. Robert Badinter, décrit, dans son numé- ro du 23 juin 1983, comme «un bohème à la bouche maculée de sang» ( 97 ). Ainsi, le Front National apparaît aux yeux de plusieurs de nos experts comme une ten- tative de rassemblement des divers courants de l'extrême-droite nationaliste. D'autres experts font observer que le problème principal est de situer le Front National dans le spectre idéologique français: les professeurs Revel, Girardet et Passelecq ont mis en garde contre un amalgame trop facile avec les phénomènes des années trente, les deux derniers voyant dans le Front National l'héritier d'une droite maurrassienne et légitimiste mâtinée de poujadisme. M. J.M. Le Pen lui- même en tant qu'individu, se situe manifestement dans cette ligne lorsqu'il insiste sur le fait qu'il est situé dans une «longue chaîne» ( 98 ), notation typiquement maurrassienne. De même la phrase qu'il aime à répéter «je préfère mes filles à mes cousines et mes cousines à mes voisines et mes voisines aux inconnues» (") s'insère dans la définition. En revanche, il exploite des sentiments xénophobes primaires, quand; par exemple, interrogé sur le livre de Bernard Stasi, L'immi- gration, une chance pour la France, il déclare: «Bernard Stasi est un Français de fraîche date» ( 10 °).

  • 95. Comme l'a noté Mme Chombart de Lauwe, la réalité des contacts interna-

tionaux entre les groupes extrémistes est manifeste à la seule lecture des publica-

tions telles Notre Europe (organe de la FANE) qui rend compte régulièrement

des activités des groupes néo-nazis étrangers. (La FANE avait par ailleurs héber- gé le néo-nazi Michael Kühnen récemment condamné) (""). Cela dit, il ne serait pas exact de faire de la France le centre d'une quelconque «international noire». L'arrestation récente, pour cambriolage, de Michel Faci, ancien secrétaire géné- ral de la FANE, et, présumément, l'un des pivots des contacts internationaux des

groupes néo-nazis, en illustre surtout

l'aspect «artisanal» f 02 ).

  • 96. Beaucoup plus importante est apparue, aux yeux de la plupart de nos

experts et des membres de cette commission, la question d'une éventuelle montée des sentiments xénophobes en France. Sans doute faut-il observer dès l'abord que l'histoire politique française est traversée d'innombrables mouvements nationalistes au sens le plus étroit du terme, un nationalisme qui, au demeurant, constitue une tradition trans-partisane ( 103 ).

  • 97. La xénophobie n'en connaît pas moins des hauts et des bas qui ne sont pas

tous explicables par la seule culture politique. Plusieurs experts invités, et notamment Madame Chombart de Lauwe, ont parlé de «cycles». Sur la courte

période, en tout cas, ces cycles paraissent d'une ampleur assez faible. Sollicités de marquer leur accord ou leur désaccord avec l'affirmation «Il y a trop de travail- leurs immigrés», les Français exprimaient leur accord comme suit: - 54,6% en

1977, - 56,9% en 1978, - 58,5% en 1981, - 60%

en 1982, - 50,6% en 1983, -

57,9% en 1984 ( 104 ). Aussi aléatoire que soit toute enquête procédant, sur un tel

sujet, par des questions directes, l'évolution révélée semble bien traduire une légère montée des sentiments xénophobes.

  • 98. La perception de la xénophobie est, de fait, plus aiguë qu'auparavant, et

cela particulièrement chez ceux qui en sont les victimes: selon un sondage MRAP de mars 1984,45% des immigrés pensent que le racisme se renforce aujourd'hui; le même pourcentage trouve les Français être en général «plutôt racistes»; 30% affirment avoir été pris à partie en public, 6% bousculés, 7% attaqués. Les manifestations de xénophobie ne tiennent pourtant qu'une très faible part dans les maux dont les immigrés disent souffrir: les conditions de logement (53%) et les conditions de travail (44%) l'emportent de loin. Enfin 66% des personnes

interrogées se disaient assez ou très satisfaites de vivre en France, et 52% souhai-

taient y rester ( los ). Outre les précautions d'usage quant à la valeur

de l'enquête,

il nous faut également nous demander si le tableau n'a pas changé au cours des derniers dix-huit mois, où l'on constate semble-t-il, un accroissement des inci- dents violents. Ces derniers, certes, ont toujours été relativement fréquents. L'opinion avait été marquée, en octobre 1982, par l'assassinat d'un jeune Arabe Abdemmbi Guemiah d'une cité de transit de Nanterre, perpétré par l'habitant d'un pavillon tout proche. Le meurtre proprement insensé de deux Turcs par un jeune chômeur de 22 ans à Chateaubriant, en Loire Atlantique, en novembre 1984, provoquait une vive émotion. L'augmentation du nombre d'affaires simi- laires était à l'origine de l'organisation, successivement, de la «Marche des Beurs», de l'opération «Convergences», de «SOS-Racisme» avec son fameux «Touche pas à mon pote». Les incidents n'en continuent malheureusement pas moins: dans les seuls mois de mars et avril 1985, on en compte plusieurs: le 6 mars, trois lycéens, dont l'un armé d'un revolver à grenaille, agressent deux jeu- nes Maghrébins à Neuville-sur-Saône, à une quinzaine de kilomètres de Lyon C 06 ). Le même jour, à une vingtaine de kilomètre de là, à Vaux-en-Velin, un col- légien, Bardek Barka trouvait la mort dans des circonstances mal élucidées. Le 23 mars, un Marocain de 28 ans était tué et un jeune Martiniquais blessé à Men- ton, par deux Français, «n'aimant pas les Arabes». Des actes de vandalisme raciste, lequel connaît des flux et reflux sont également mentionnés. L'action la plus récente a été l'assassinat d'un algérien de 23 ans, le 28 septembre, à Lyon, par des membres d'un service d'ordre privé se prévalant explicitement de motiva- tions racistes ( 107 ).

  • 99. Un tabou semble avoir sauté, comme le remarque M. Théo Klein, prési-

dent du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF): «Je ne crois pas que des gens qui n'étaient pas antisémites le soient devenus, mais cer- tains sentiments se libèrent plus facilement aujourd'hui. Quand des sentiments de discrimination, de mépris, voire de haine s'expriment à l'égard d'une catégorie quelconque de la population, d'autres sont menacées. C'est en cela que notre solidarité de juifs est effective avec les immigrés arabes» ( 108 ). Nous analyserons plus loin les causes de la tombée des «tabous»: qu'il nous soit permis cependant,

de mentionner dès à présent, le phénomène générationnel (quarante ans écoulés depuis la chute des fascismes) et une réévaluation sociale de la violence. Dans cette optique, la tentation d'un discours exagérément simplificateur a pu affecter

quelquefois jusqu'aux forces politiques parlementaires (

109

).

  • 100. On manquerait de saisir la nature exacte du phénomène si l'on ne voyait

pas que la xénophobie concernait en tout premier lieu les travailleurs maghré- bins. Le fait est d'autant plus préoccupant que la proportion d'immigrés d'origi- ne arabe est en constante augmentation, tant dans la population immigrée que dans la population française totale ( uo ):

 

1954

1982

%

%

Etrangers originaires du continent -asiatique

2,5

8,0

- africain

13,5

43,5

-européen

84,0

48,5

dans la population totale

4,1

6,8

  • 101. Aux 1,5 millions d'étrangers originaires de Maghreb s'ajoutent, pour

l'opinion publique, les familles des Algériens admis par les accords d'Evian au bénéfice de la citoyenneté française ( m ), ainsi que les Maghrébins de la deuxième génération, devenus français par leur naissance. Dans son ensemble, la commu- nauté d'origine maghrébine peut être estimée à près de trois millions de person- nes. C'est elle qui est principalement en butte aux manifestations de xénophobie et de racisme, et cela par le fait d'une véritable conjonction de facteurs: arrivée des jeunes Maghrébins sur le marché du travail au moment de la raréfaction des emplois, alors que les vagues d'immigration précédentes bénéficiaient d'une con- joncture économique favorable; acculturation effectuée au moment même de la crise du système éducatif; poids de toutes les incompréhensions accumulées au cours de la guerre d'Algérie; image dégradée de l'Islam, déjà très fortement biai- sée. Les problèmes rencontrés par la communauté maghrébine ne sont pas iden- tifiables seulement en termes généraux et abstraits, ils s'insèrent à chaque fois dans les difficultés propres à une communauté urbaine spécifique, avec sa tradi- tion d'immigration, sa structure industrielle, son système de pouvoir et son réseau associatif, sa configuration urbanistique, ses particularités sociales, reli- gieuses, politiques. André Diligent, maire de Roubaix et ancien membre du Parlement Européen, a bien voulu faire parvenir à cette commission un docu- ment qui fait le point sur les problèmes rencontrés dans sa ville.

  • 102. «Une vague migratoire a réalisé son projet quand elle parvient à produire

une élite, des classes moyennes en son sein même, bref qu'elle 'dispatche' ses des-

cendants à travers tout le tissu social de la ville (

...)

L'image de marque de chaque

immigré nouvellement arrivé n'est pas fameuse (

...)

Ainsi, des Belges, ces 'Pot

Beurr' comme on les appelait, misérables et rejetés parce que, disait la chanson,

ils ne dépensaient pas leur argent en France et amenaient avec eux jusqu'à leur

beurre, qu'ils étaient sales et sentaient mauvais, etc

Ainsi des 'macaronis', des

Est-ce du

.... 'pollak', tous sales et ivrognes, des 'pingouins', des 'bougnoules', etc

.. racisme, cette xénophobie qui prélude à chaque nouvelle intégration? En tout cas, cette négation, ce rejet de l'identité d'origine de l'autre jaillit certainement

d'une conscience aigüe mais refoulée de sa propre différence d'origine.» ( 112 ). Ce constat semble valable non seulement pour Roubaix mais pour la France entière, si l'on observe qu'aujourd'hui un Français sur trois descend d'immigrants des cent dernières années. On assisterait donc, dans cette logique, à une simple crise d'assimilation, qui atteindrait son apogée, avant de s'évanouir. Déjà le succès des initiatives de SOS-Racisme, le rassemblement opéré autour de nouvelles valeurs (musique et aventure), la montée de cinéastes et écrivains «beurs» (de la «deuxiè- me génération») représenteraient des signes convaincants d'une nouvelle synthè- se culturelle. Reste la question de la spécificité religieuse (Islam) de la nouvelle immigration, une question abordée par plusieurs membres de la commission et certains experts invités, mais aussi par des auteurs par ailleurs aussi différents que Bernard Stasi, Alain Griotteray, Eric Roussel, même s'ils n'en tirent pas les mêmes conclusions ( 113 ).

  • 103. Le débat sur la «spécificité islamique» connaît en France une acuité parti-

culière, et mérite qu'on s'y attarde. A cet égard, ceux qui s'inquiètent d'une pré- tendue «coupure radicale» entre l'islam et nos sociétés feraient bien de méditer sur ces lignes d'un excellent spécialiste, Michael Barry: «Malgré les apparences, l'islam n'est pas une culture exotique et n'appartient même pas à l'Orient, le vrai,

celui de l'Inde et de la Chine. Il s'abreuve aux deux mêmes sources que le christia- nisme médiéval: les Ecritures sémitiques et la philosophie grecque. Il croît dans les anciennes provinces méridionales de l'Empire romain. Sa théologie s'articule selon la logique d'Aristote. Sa mystique prolonge la spéculation néoplatonicien-

ne de Byzance. ( ...)

La philosophie grecque n'est même pas un 'emprunt' mais

plutôt une aïeule de la pensée musulmane: dès l'époque d'Alexandre, les foyers

de spéculation hellénique deviennent Antioche et Alexandrie, dont les popula-

tions se convertiront quelques siècles plus tard à l'Islam en s'exprimant non plus

en grec mais en arabe (

...)

On ne saurait assez insister aujourd'hui en Occident

sur la composante grecque de l'Islam, afin de souligner sa parenté avec notre propre culture. Et ce n'est pas nier là son incontestable originalité, mais au con- traire la mettre en relief et en saisir la portée» ( 114 ). Ce ne serait pas le moindre des mérites d'une rencontre de nos sociétés avec la culture islamique que de leur faire retrouver leurs sources propres!

  • 104. Le même auteur remarque, il est vrai: «Mais mettre l'accent sur la filia-

tion hellène de la pensée musulmane permet aussi d'accuser le caractère stérile, pathétique de ce combat mené par l'intégrisme islamique pour s'arracher à un Occident dont il veut ignorer qu'il fait, tragiquement, partie» ( u s ). Et, ajoute-t-il, si l'on garde en mémoire la similarité des cultures des religions abrahamiques, le combat de Khomeyni rappelle celui d'un Savonarole ( 116 ). A cet égard, le discours

véhiculé par les enseignants venus des pays d'origine a également son importan- ce, il serait absurde de le nier. L'un des invités de la commission, M. Zwick, de la Ligue des Familles de Bruxelles, a noté l'importance que revêt la coopération de certains leaders ou chefs religieux, et les difficultés occasionnées par le refus de

certains

d'entre eux ( U7 ). Mais cela ne saurait constituer une excuse — au con-

traire — pour le maintien de l'ignorance et de l'incompréhension. La méconnais-

sance réciproque des cultures les dresse immanquablement les unes contre les autres.

2.2.5. Grèce

  • 105. Il est aisément compréhensible que l'histoire récente de la Grèce, marquée

par deux dictatures (celle du 4 août,

1936 ­ 1941, et le régime militaire du 21

avril, 1967 ­ 1974), une guerre civile (1947 ­ 1949) et leurs conséquences dou­ loureuses et prolongées, fasse l'objet d'analyses politiques variées et souvent con­ tradictoires. On serait, toutefois, fondé à affirmer que l'extrémisme de droite, et à plus forte raison, le fascisme et le nazisme, n'ont jamais pu s'enraciner dans la vie politique du pays. A cet égard, il est significatif que la Grèce, qui se trouvait alors sous un régime de dictature nationaliste, non dépourvue d'un certain sym­ bolisme fascisant, ait dû affronter successivement, en 1940 et 1941, seule dans l'Europe continentale, l'agression de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie. La guerre, et la résistance qui a suivi, ont renforcé les traditions démocratiques et libérales du peuple grec et corroboré son attitude foncièrement hostile à l'égard des doctrines et réalités totalitaires de l'Europe de l'entre­deux­guerre ( U8 ).

  • 106. Il n'empêche que la Grèce ne fait pas exception à la règle, valable pour

l'ensemble de l'Europe démocratique, règle selon laquelle une petite minorité du

corps social est susceptible d'être atteinte par les doctrines politiques extrémistes. Comme toujours en pareil cas, on peut signaler en Grèce l'existence d'un nombre de groupements d'extrême droite, dont l'importance varie selon les cas et dans le

temps (

u9

). Il s'agit pour l'essentiel de groupes aux effectifs très limités qui pro­

fessent un nationalisme intransigeant, à la fois anticommuniste, anticapitaliste et antilibéral, doté de tonalités nostalgiques à l'égard des dictatures révolues. Les références ouvertes au nazisme et au fascisme ne sont pas toujours absentes de leurs discours où l'on peut parfois trouver des traits racistes, exprimés surtout par l'exaltation d'une supériorité de la race hellénique mais parfois également par un antisémitisme agressif. Deux organisations en particulier sont représenta­ tives de cette tendance:

(a) le K4A (Parti du 4 août) dont le titre fait référence à la dictature du 4 août 1936. Fondé en 1965 et de nouveau en 1974, ce groupement se réclame, dans son programme, de principes puisés dans la doctrine national­socialiste ( 12 °). Sa présence dans la vie politique a été insignifiante et son action paraît actuellement suspendue. Certains de ses jeunes adhérents se sont regroupés dans la FEP (Fititiki Ethniki Protoporeia, Avant­garde nationale estudianti­ ne), organisation active depuis 1984 dans le milieu universitaire.

(b) L'ENEK (Mouvement nationaliste unifié), fondé en 1979. Il proclame, dans sa plate­forme, la primauté de la nation, la création d'une civilisation fondée sur le concept de race, la valeur de la force et d'une conception «héroïque» de la vie et accuse de corruption le système politique établi. L'ENEK a participé aux élections européennes de 1984 et a obtenu sur l'ensemble du territoire 0,09% des voix. Il ne s'est pas présenté aux élections nationales de 1985.

  • 107. La formation de tendance nationaliste la plus importante est actuellement

ΓΕΡΕΝ (Union politique nationale), représentée au Parlement européen par un député (M. Ch. Dimitriadis) appartenant au groupe des Droites Européennes. Fondé au début de l'année 1984, ce parti milite, selon son programme, pour un assainissement du système parlementaire, pour une économie fondée sur l'initia­ tive privée et sur une politique sociale équilibrée, et se déclare opposé au totalita­

risme. Mais en même temps, il ne fait pas mystère de ses liens idéologico-politi- ques avec la dictature militaire de 1967-1974. La réhabilitation de ce régime et l'élargissement de ses protagonistes, purgeant actuellement de lourdes peines pri- vatives de liberté, constituent son objectif prioritaire. Ses dirigeants affichent leurs rapports privilégiés avec le dictateur G. Papadopoulos, dont un message enregistré clandestinement, fut diffusé lors de la réunion des membres fonda-

teurs du parti ( U1 ). L'EPEN a obtenu aux élections européennes de

1984 2,29%

des voix. Sa présence au Parlement européen lui a assuré depuis une certaine publicité, qui ne lui a cependant pas permis de consolider son audience électora- le: aux élections nationales de 1985, elle n'a obtenu que 0,59% des suffrages exprimés, pourcentage insuffisant pour lui ouvrir la voie d'une représentation parlementaire nationale.

  • 108. A l'heure actuelle, l'action des groupements d'extrême droite se manifeste

surtout par la publication de livres et de revues. On ne dispose pas d'informa- tions sur le circuit de ces publications, qui, toutefois, ne saurait être que très limité.Certains de ces groupements ou des personnes notoirement actives dans l'extrême droite ont été impliqués dans la perpétration d'actes de violence, p. ex. des attentats à l'explosif contre des librairies vendant de préférence de la littéra- ture politique de gauche. Mais la grande majorité des actes terroristes commis en Grèce depuis 1975, y compris une série de meurtres, sont revendiqués par ou attribués à des organisations terroristes gauchistes.

  • 109. Il ne semble pas qu'il existe des liens de coopération permanents entre les

groupements grecs d'extrême droite et des centres étrangers. Certains contacts

entre militants grecs et l'Ordine Nuovo italien ont pu être signalés immédiate-

ment après la chute de la dictature militaire de 1967-1974 (

122

). Mais il n'existe

pas d'informations permettant de supposer que de tels rapports se sont mainte- nus par la suite.

  • 110. La faiblesse numérique des immigrants ne permet pas de mettre à l'épreu-

ve les comportements individuels et sociaux en ce qui concerne les relations raciales. Une importante colonie d'étudiants africains fréquentant depuis long- temps les établissements d'enseignement supérieur grecs a pu s'insérer harmo- nieusement aussi bien dans le milieu universitaire que, plus généralement, dans la société. L'attitude de la population autochtone à l'égard des minorités ethni- ques ou religieuses se caractérise par un esprit de tolérance et de xénophilie et est dépourvue, en général, de préjugés raciaux. On peut aussi affirmer que les nom- breux Juifs établis depuis très longtemps dans le pays — mais dont la grande majorité a été exterminée dans les camps de concentration nazis ( 123 ) — n'ont pas été généralement confrontés avec des attitudes antisémites ( 124 ).

2.2.6. Irlande

  • 111. L'existence de mouvements extrémistes de droite en Irlande n'a pas été

évoquée par la commission ( 125 ). L'Irlande étant, historiquement, un pays d'émi-

gration, l'attitude à l'égard des étrangers n'est pas comparable à celle enregistrée dans les autres pays de l'Europe du Nord. Par ailleurs, des 232 400 étrangers vivant en Irlande en 1981, 187 000 étaient originaires de Grande-Bretagne (à la même époque, 470 000 citoyens d'Irlande du Sud vivaient sur le territoire bri-

tannique) ( 126 ).

112.

Cela dit, un sondage effectué en février 1981 indiquait que 24% des

Irlandais pensaient que les personnes de race et couleur différentes devaient vivre

dans des quartiers séparés et 12% des Irlandais indiquaient d'eux-mêmes nourrir

des préjugés d'ordre racial (contre 30% des Britanniques selon un sondage

publié trois ans auparavant) (

127

).

  • 113. Enfin, il faut noter que l'Irlande est le seul pays de la Communauté à ne

pas avoir ratifié la Convention pour l'élimination de toutes les formes de discri-

mination raciale ( 128 ).

2.2.7. Italie

  • 114. L'extrémisme de droite italien reste marqué par la mémoire du régime

mussolinien et de son idéologie, en d'autres termes par l'expression archétypale du fascisme. La loi no 645 du 20 juin 1952, «dispositions d'application de la Vllème disposition transitoire et finale (premier alinéa de la Constitution)» vise à réprimer la reconstitution sous quelque forme que ce soit, du parti fasciste dis- sous. La référence au régime défunt est entretenue par le Movimento Sociale Ita- liano (MSI), fondé en 1946. M. Giorgio Almirante, qui dirige le MSI depuis sa fondation, a été chef de cabinet du ministre de la Propagande, de la République de Salo. Selon le Professeur Revelli, expert invité par la commission, le MSI est un parti «anti-système», à l'idéologie violemment anti-égalitaire, hiérarchique, elitiste, fondamentalement opposé au modèle constitutionnel italien. Le MSI est représenté au Parlement italien, ainsi qu'au Parlement européen où il a obtenu 6,5% des voix en 1984 (5,4% en 1979) et cinq élus. Le mouvement dispose d'une organisation de jeunesse («Fronte della Gioventù»). De nombreux grou- puscules fascistes et extrémistes ont été créés par des militants en rupture du MSI.

  • 115. Aussi bien M. Aniasi, vice-président de la Chambre italienne, que le Pro-

fesseur Revelli ont souligné la permanence d'une tradition «golpiste» dans cer- tains secteurs de la société italienne d'après-guerre: tentatives de 1964, où était impliqué le général Giovanni de Lorenzo, de 1970, conduite par Valerio Borghe- se, de janvier 1974; mise en cause, en octobre 1974, du chef des services secrets (SID), le général Miceli ( 129 ), une permanence qui permet de mieux saisir la natu- re du phénomène «P2» évoqué à plusieurs reprises par notre commission. Le nom de Licio Gelli, le grand-maître de la loge incriminée, se retrouve (comme il a été établi par la commission parlementaire d'enquête présidée par le député démocrate-chrétien Tina Anselmi) dans les tentatives évoquées plus haut depuis 1970. Si la collusion entre «Propaganda Due» et la subversion de droite est géné- ralement admise, le ministre Scalfaro a rappelé, devant la commission, que, dans tout Etat de droit, le passage de constatations d'un sérieux indéniable à l'aboutis- sement de procédures judiciaires exigeait toutes les garanties de mise.

  • 116. La difficulté d'aboutir à des conclusions judiciaires préoccupait au

demeurant l'ensemble de nos experts, qui ont rappelé les cinq plus graves atten- tats généralement attribués au terrorisme d'extrême droite: attentat de Piazza Fontana à Milan le 12 décembre 1969 (17 morts, 88 blessés); attentat de la Piaz- za della Loggia à Brescia le 28 mai 1974 (8 morts, 94 blessés); attentat contre le train Italicus sur la ligne Bologne - Florence le 2 août 1974 (12 morts, 105 bles- sés); attentat de la gare de Bologne le 2 août 1980 (85 morts, 200 blessés); atten-

tat contre le rapide Naples-Milan le 23 décembre 1984 (15 morts et 100 blessés). Si le Professeur Revel mettait la commission en garde contre les identifications abusives (rappelant les cas des attentats de la rue des Rosiers et de la rue Coper-

nic ainsi que le vol d'armes à Foix en novembre 1981), dans le cas italien l'attri- bution au terrorisme noir des actions précitées et de très nombreuses autres est extrêmement probable, comme le soulignait, pour la tragédie du train italien, la commission Anselmi. L'émulation provoquée par le retentissement des actions des Brigades Rouges et la stratégie de la tension poursuivie à partir de 1974 envi-

ron (

13

°) ont été à la source d'un terrorisme aveugle et particulièrement meurtrier.

Il faut souligner en outre que le meurtre de magistrats (les juges Occorsio et Amato), d'agents des forces de l'ordre (Ranco Straullu et Ciriaco di Roma), de militants susceptibles de «trahir» (Ermanno Buzzi et Luca Perucci) a compliqué encore la recherche de la vérité. Aussi les aboutissements judiciaires ne corres- pondent-ils pas encore à la gravité des présomptions. La procédure judiciaire relative à l'attentat de la Piazza Fontana, à Milan, procédure qui s'est terminée par le procès devant la Cour d'Appel de Bari, n'a pas pu arriver à l'identification des coupables. Alors que le Professeur Revelli s'est inquiété des défaillances et éventuelles compromissions de l'appareil de sécurité de l'Etat, le ministre Scalfa- ro a tenu à situer la question dans celle, plus vaste, de la difficulté du processus d'extradition, des garanties propres à toute procédure judiciaire et des imbrica- tions entre les divers terrorismes. Il n'en a pas moins exprimé sa préoccupation, comme citoyen, d'avoir constaté la présence de deux chefs de sécurité parmi les adhérents de la loge P2.

  • 117. Plusieurs mouvements ont été spécialement mentionnés au cours des

diverses auditions et dans les documents reçus: Ordine Nuovo, créé en 1956 par

une fraction dissidente du

MSI, s'inspire des théories de Julius E vola, un point de

référence obligé de l'extrême-droite italienne. Des contacts internationaux ont été instaurés avec la France, l'Allemagne, la Belgique, ainsi qu'avec la Grèce,

l'Espagne, le Portugal, avant la restauration de la démocratie. Dissous en 1974

par le Tribunal

de Rome ( 131 ) Ordine Nuovo

est entré dans la clandestinité. Une

composante du mouvement, Ordine Nero, est accusée des attentats du train Ita- licus et de Brescia. Auparavant, en 1960, Stefano Delle Chiaie avait fondé Avan- guardia Nazionale, dissous en 1976, et impliqué dans l'assassinat de Vittorio Occorsio (10 juillet 1976). La présence de Delle Chiaie fut signalée en Espagne, où il tenait un restaurant — «El Apuntamiento», un refuge pour ceux qui parta- geaient ces idées — au Portugal, en Argentine, au Chili, au Paraguay et en Boli-

vie, et son nom est apparu dans le contexte du trafic de l'héroïne ainsi que des activités de Klaus Barbie en Bolivie. Les contacts internationaux de Delle Chiaie, y compris ceux avec Guérin-Serac, un vétéran de l'organisation de propagande

de droite Aginterpress, firent qu'on les dénomma «l'Orchestre noir» (

132

). Terza

Posizioni et les Nuclei Armati Rivoluzionari, apparus vers 1976 — 1977 appa- raissent marqués par l'évolution tant idéologique que stratégique du terrorisme, avec une forte composante anti-américaine et anti-sioniste. Les NAR sont impli- qués dans l'attentat de Bologne d'août 1980, et la plupart de leurs membres, dont leur chef, Giusva Fioravanti, sont actuellement emprisonnés ( 133 ).

  • 118. Le Professeur Revelli a mis en évidence le dynamisme d'une «nouvelle

droite» dont le thème dominant est l'opposition à la «société mercantile» et qui

se réclame de la socio-biologie, de la génétique, de l'éthologie pour développer

un discours radicalement anti-égalitaire. Le renouveau du racisme scientifique rejoint ici la tradition italienne d'une forme de «nationalisme européen» qui fait de l'Europe romaine une entité supérieure par essence au reste des configurations historiques. Dans cette optique, c'est la recrudescence des phénomènes de violen- ce de toute nature qui, selon le ministre Scalfaro, doit particulièrement retenir l'attention, quels que soient les termes et les masques dont cette violence s'affu- ble, une violence qui s'attaque aux droits de l'homme tels qu'ils sont garantis par la constitution italienne et compris dans l'ensemble de nos pays. C'est l'ampleur et la facilité de la collaboration entre terrorisme noir, terrorisme rouge, crimina- lité organisée, filières de drogue, criminalité commune qui doit faire l'objet d'une attention toute particulière. De cette facilité de collaboration témoigne la variété des contacts internationaux établis par l'extrême-droite italienne. La Grèce des colonels, les dictatures latino-américaines, les réseaux de traficants de drogue ont déjà été mentionnés. Il faut y ajouter les controverses ouvertes à la suite de l'attentat manqué contre le Pape, la présence supposée de terroristes italiens à Madrid et à Barcelone, comme il a été rappelé par le député Aniasi ( 134 ). La ques- tion évoquée par le ministre Scalfaro, de la place de l'Italie au centre du bassin méditerranéen, avec le rôle joué par le gouvernement lybien ( 135 ).

  • 119. Par ailleurs, l'opinion publique a été choquée par le meurtre raciste com-

mis en juillet 1983. La victime est un lycéen de mère somallenne, meurtre com-

mis par deux de ses condisciples. Nonobstant ce fait récent et isolé, l'Italie est certainement l'un des pays d'Europe où on signale un nombre des plus restreints

d'incidents à caractère racial (

136

).

2.2.8. Luxembourg

  • 120. Le cas de Luxembourg n'a jamais été évoqué devant la commission. Il a

été cependant signalé l'envoi, en novembre 1984, de menaces de mort flanquées

de la croix gammée au siège de journaux et d'hommes politiques, parmi lesquels

le Président du Parti communiste luxembourgeois, M. René Urbany (

137

). La sec-

te Nouvelle Acropole s'est signalée récemment à Luxembourg; elle a organisé des

conférences et réunions, (sur l'idéologie de cette organisation, voir para. 162

infra, et la note y afférente

( 138

)). Par ailleurs, les députés luxembourgeois ont

adopté, en avril 1985, une résolution visant à combattre efficacement toute for- me de racisme et de xénophobie, ainsi qu'à faciliter l'intégration dans la société luxembourgeoise des immigrés, proportionnellement plus nombreux que dans les autres pays de la Communauté européenne.

2.2.9. Pays-Bas

  • 121. La scène politique néerlandaise d'après-guerre a vu la création successive

d'un nombre de formations à tendance, plus ou moins, ouvertement pro-nazies et racistes. Le tableau dressé ci-après, nécessairement sommaire et comportant,

sans aucun doute, des lacunes, fait état des développements les plus significatifs

dans ce secteur du spectre politique néerlandais (

139

).

  • 122. Parmi les premières tentatives de donner une expression politique organi-

sée aux courants pro-nazis ayant survécu à la guerre et l'occupation des Pays- Bas, il y a lieu de signaler la création, en 1953, du N.E.S.B. (Nationaal Europese

Soziale Beweging, Mouvement Européen Social National), interdit en 1955 lors- qu'il rendit public son dessein de participer aux élections législatives. Le thème central de la campagne de ce groupement fut l'opposition à l'immigration d'Indo- nésiens, généralement des vétérans de l'armée néerlandaise, leur présence étant qualifiée de menace à l'encontre de la «communauté nationale européenne» ( 14 °).

  • 123. D'anciens membres du N.E.S.B. ont ensuite rejoint, en 1956, la N.O.U.

(Nederlandse Oppositie Unie, Union d'opposition néerlandaise) qui a pris part aux élections législatives de 1956, avec, comme mot d'ordre, l'idée d'une Europe «racialement pure». La révélation que son leader, Paul van Tienen, était un ancien membre des SS paraît avoir scellé le sort de cette formation: elle n'a obte- nu qu'environ 20 000 voix, pourcentage insuffisant pour faire élire un député, et a finalement disparu de l'arène politique ( 141 ).

  • 124. En 1958, d'anciens cadres de la N.O.U. ont fondé le Boerenpartij (parti

des paysans), qui, dans une ligne plus ou moins poujadiste, exprimée surtout par l'opposition à l'immigration et au système fiscal, a su s'assurer d'une popularité et obtenir 7 sièges, sur les 150 au total, du Parlement ( 142 ). Le Boerenpartij a per- du graduellement, au cours des années «70», sa puissance électorale pour dispa- raître pratiquement de la vie politique.

  • 125. Un autre groupement, proclamant ouvertement des vues pro-nazies, a été

fondé, en 1971, sous le nom de Nederlandse Volksunie (N.V.U., Union du peu- ple néerlandais). Idéologiquement contrôlé par des admirateurs du régime hitlé- rien, il en vantait les idées et les solutions politiques, entre autres, en mettant en question l'extermination de millions de Juifs dans les camps de concentration. Ses effectifs sont restés extrêmement limités, ne dépassant pas, selon une estima- tion, les 150 personnes, et son audience dans l'opinion publique ne paraît pas avoir acquis d'importance ( 143 ).

  • 126. Ce dernier fait peut, selon Mme Kniesmeyer ( 144 ), expliquer la création,

avec la participation de certains anciens membres de la N.V.U., d'un nouveau parti, le Centrum Partij (Parti du centre), formation qui a accordé dans son pro- gramme une place prépondérante au problème de l'immigration en le présentant sous un langage nouveau. Selon ce programme, les Pays-Bas devraient ne pas être un pays d'immigration et favoriser le départ volontaire des immigrés. Invo- quant à l'appui de ces thèses une série d'arguments qui ne manquent pas, dans la conjoncture actuelle, d'une certaine popularité — arguments selon lesquels, par exemple, la présence d'un demi-million d'immigrés ferait obstacle à la solution du problème du chômage, en même temps qu'elle constituerait un facteur d'aug- mentation de la criminalité, ainsi qu'une menace pour le système écologique national et un danger de «libanisation» de la société néerlandaise — le Centrum Partij, bien que ses membres effectifs dépassent à peine le millier, a pu s'assurer d'une certaine audience électorale, surtout dans les couches de la population ouvrière urbaine, et a réussi à s'adjuger un siège au Parlement ( 145 ).

  • 127. Toujours est-il qu'il serait inexact, selon Mme Kniesmeyer, d'attribuer

l'influence de ce parti uniquement à l'attraction que ses thèses et slogans sur l'immigration ont pu exercer dans certaines zones du corps électoral. Une partie considérable de ses adhérants ou sympatisants paraît se composer d'électeurs qui voient dans l'expression de leur préférence, un vote de protestation, mal pré-

eise, il est vrai, quant à son sens et ses objectifs. Il faut enfin signaler qu'en 1984, un certain nombre de cadres et d'adhérants ont quitté ce parti pour former un nouveau groupement, des Centrum Democraten (Démocrates du Centre) qui

semble se servir du même langage en matière d'immigration (

14é

).

  • 128. Nonobstant la constante marginalité électorale, des groupements qui font

place, dans leurs programmes, aux tendances pro-nazies ou racistes, l'impact de ce discours politique sur l'opinion publique néerlandaise peut être relativement plus large. MM. Van Donselaar, Smeets et Van Weezel ( 147 ) citent une recherche démoscopique, effectuée, en 1981-1982, auprès des élèves de l'enseignement pré-universitaire, dont les résultats devraient appeler à la réflexion: 1,5% des lycéens («voortgezet onderwijs») interrogés se sont déclarés prêts à voter en faveur d'un parti a tendance raciste, 8% ont exprimé des penchants favorables à l'extrême droite et 35% n'ont pas caché leur sympathie pour des idées nettement autoritaires.

  • 129. Comme on devait s'y attendre, des contacts entre extrémistes de droite

néerlandais et groupements étrangers de la même tendance n'ont pas fait et ne

font pas défaut. De façon explicable ces liens se nouent prioritairement avec des organisations allemandes et flamandes. Il ne paraît pas, cependant, que ces rap-

prochements ont pu prendre la forme d'une coopération politique organisée (

148

).

On a, en particulier, cité, devant la commission, le cas d'une rencontre, il y a dix

ans, entre la Nederlandse Volksunie et le MSI, qui s'est terminée par le constat d'un désaccord lorsque les interlocuteurs néerlandais ont posé la question du rapatriement des immigrés d'origine italienne ( 149 ).

  • 130. Des attitudes xénophobes pourraient être constatées indirectement, à tra-

vers l'écho que le discours raciste politiquement organisé rencontre au sein de la

société néerlandaise. Une telle vue méconnaîtrait, néanmoins, le fait que des cou-

ches sociales plus larges, qui ne seraient pas disposées à s'associer ouvertement à ce discours, habituellement porteur de messages d'extrémisme ou d'autoritaris- me, laissent glisser dans leur comportement quotidien une intolérance, voire par- fois une hostilité à l'égard des groupes ethniques minoritaires, en particulier à l'encontre des noirs. Le «racisme au quotidien» (alledaags racisme, selon le terme

suggestif proposé par Mme Essed) (

lso

) paraît être un phénomène beaucoup plus

répandu, exprimant un certain rapport de forces sociales et identifiable — avec

difficulté au demeurant, en raison de son caractère latent et moins agressif — dans presque toutes les manifestations de la vie interpersonnelle et sociale. La lutte contre ce type de xénophobie active suppose une stratégie qui se développe

aussi bien sur le plan institutionnel que sur celui du climat idéologique (

l51

).

2.2.10 Royaume-Uni

  • 131. Un certain nombre de farteurs propres au Royaume-Uni colorent les

manifestations du fascisme et du racisme dans le pays: les liens coloniaux ont favorisé une forte immigration au Royaume-Uni, laquelle s'est poursuivie pen- dant et après la transition de l'empire au Commonwealth. Ces liens ont influe sur l'attitude de public à l'égard de différentes minorités ethniques vivant dans le pays. Le système électoral du Royaume-Uni prive les groupes extrémistes de presque toute chance d'être représentés, accentuant de ce fait le caractère radical

de leur extrémisme, déjà exacerbé par la marginalité de leurs conceptions par rapport à la vigueur et à la continuité de la démocratie britannique. La révolu- tion industrielle précoce et les traditions qu'elle a engendrées dans plusieurs régions du pays ont contribué à modeler une société urbaine qui est parfois vul- nérable, notamment en période de crise, à la propagation de comportements vio- lents déclenchés par des minorités réduites dans ces régions.

  • 132. En dépit du fait que la situation en Irlande du Nord présente des aspects

qui pourraient apparaître intéressants au regard du présent rapport, elle n'est pas abordée ici, et ce pour deux raisons: premièrement, le conflit présente de nom-

breux éléments qui n'ont rien à voir avec l'objet du rapport. Deuxièmement, le problème de l'Irlande du Nord a été examiné en détail dans le rapport Haagerup (doc. 1-1526/83) adopté à une majorité écrasante, le 19 mars 1984, par le pre-

mier Parlement élu directement (

152

).

  • 133. La dimension et la diversité des minorités ethniques au Royaume-Uni

sont dues non seulement aux liens existants entre le pays et ses anciennes colo-

nies, mais aussi aux politiques relativement libérales, selon les critères euro- péens, menées en matière d'immigration par les gouvernements conservateurs et travaillistes qui se sont succédé ainsi qu'à la définition initialement large de la citoyenneté du Royaume-Uni. En raison de ces facteurs, le Royaume-Uni a défi-

ni sa politique en matière de relations raciales dans une succession de Race Rela-

tions Arts (lois relatives aux

relations

raciales) ( ls3 ). Les moyens de gérer les rela-

tions raciales sont importants et accessibles à l'examen du public. De plus, les institutions démocratiques semblent plus disposées que dans nombre d'autres pays européens à aborder et à examiner ces problèmes. En outre, le Royaume- Uni avait une riche tradition en ce qui concerne l'octroi de l'asile aux victimes de persécutions politiques, tradition issue d'une pratique appliquée sur une échelle relativement grande au cours des années 1930.

Groupes extrémistes

  • 134. D'un point de vue historique, l'extrémisme de droite est davantage associé

à des problèmes d'immigration qu'à des modifications socio-économiques com- me le chômage. Taylor fait remonter la naissance de l'extrême-droite en Grande- Bretagne à 1902, année au cours de laquelle fut constituée la British Brothers League (BBL) ( 154 ). Au cours de ses premières années d'existence, la BBL a joué le rôle de groupe de pression réclamant la réduction ou l'arrêt de l'immigration en provenance d'Europe de l'Est. C'est surtout dans la partie orientale de Londres

qu'elle a été soutenue. La loi relative aux étrangers de 1904 ( 1S5 ), qui limitait dans une certaine mesure l'accès des réfugiés politiques en Grande-Bretagne, priva en partie la BBL de sa raison d'être, et le mouvement prit un caractère plus margi- nal, nationaliste, antisémite et conservateur avant d'être finalement organisé comme mouvement paramilitaire raciste et nationaliste. Il ne survécut pas à la

première guerre mondiale (

156

).

  • 135. Depuis lors, l'extrême-droite en Grande-Bretagne se signale par sa grande

diversité, par les querelles fratricides qui opposent différents groupes en son sein, par le faible nombre de ses partisans et par son manque de soutien électoral ou populaire. Même à son apogée, sous la direction charismatique de Sir Oswald

Mosley au cours des années 30, la British Union of Fascists (BUF) ne compta

vraisemblablement pas plus

de 40 000 adhérants ( 157 ) et les résultats qu'elle

obtint dans des scrutins locaux après l'adoption de la loi relative à l'ordre public en 1936 montrèrent qu'elle n'avait pas plus de 20% d'appui dans les différentes parties de son fief d'East London et beaucoup moins ailleurs ( 158 ). D'autres orga- nisations fascistes furent également constituées avant la deuxième guerre mon- diale, mais leurs activités furent réduites après que nombre de leurs dirigeants eurent été emprisonnés en 1940. Fait qui ne laisse pas d'étonner, le rétablisse- ment de groupes d'extrême-droite suivit de près la fin de la guerre. De nombreu- ses organisations distinctes apparurent, qui ne comptaient que peu de membres et ne disposaient que d'un soutien restreint, s'associant et se scindant.

  • 136. Un problème qui a inspiré leurs activités au cours des années '50 et leur a

permis d'exploiter l'insularité des habitants des îles britanniques fut l'immigra- tion croissante, notamment d'Asiatiques et d'Indiens de l'ouest en provenance du «nouveau Commonwealth». Le problème atteignit son paroxysme lors des émeutes raciales de Nottingham et de Notting Hill en août et en septembre 1958. Le Union Movement de Mosley, le National Labour party de John Bean et Andrew Fountaine et la White Defence League formés d'anciens dirigeants déçus de la League of Empire Loyalists regroupaient à l'époque les militants d'extrême droite et c'est de ces mouvements ou de leurs descendants ou encore d'organisa- tions similaires comme la Racial Preservation Society, le British National Party (et son corps d'élite paramilitaire Spearhead) et par la suite (en 1968) le Greater Britain Movement (que dirigeait John Tyndall et qui publiait Spearhead) et le National Socialist Movement, qui devint ie British Movement en 1968, moment où, pour se conformer à la Race Relations Act de l'époque, les mots «National Socialist» furent supprimés de sa dénomination, que le National Front naquit en 1967. Cette dernière organisation a été très souvent citée par les experts partici- pant aux auditions ainsi que dans les contributions écrites reçues par la commis- sion comme étant la principale organisation d'extrême droite des années '70 et

du début des années '80. Née en 1967 et comptant alors environ 2 000 membres

( ls9 ), elle se développa

et atteignit le sommet de sa popularité au cours de la

période comprise entre 1975 et 1977, se targuant à l'époque de compter 20 000 membres, et recueillit 230 000 suffrages aux élections locales de 1977, après avoir obtenu 16,2% des suffrages au cours d'une élection partielle à West Brom- wich en 1976 et 18% aux élections locales à Leicester la même année. D'anciens membres du Front national obtinrent 2 sièges à Blackburn cette année-là. Des divisions internes et des conflits d'autorité entraînèrent des scissions, et sa popu- larité électorale tomba à 0,6% en 1979 et, alors qu'il présentait moins de candi- dats, à 0,1% aux élections générales de 1983, son effectif tombant alors à envi- ron 2 000 unités. En 1983, il fut moins malchanceux en ce qui concerne les siè- ges du centre d'East London, obtenant 3,7% des suffrages à Newham South ( 160 ). Le National Front publie un certain nombre de journaux et de tracts parmi lesquels Bulldog (condamné en 1981 pour incitation à la haine raciale), New Nation, National Front News et Rising. Des publications et des documents four- nis par les experts, notamment par M. Martin Såvitt, illustrent la virulence de ses thèmes racistes et de son éloge de la violence (il emploie par exemple les ter- mes de «guerre raciale») et donnent à penser que les jeunes militants ont été recrutés plus particulièrement dans le centre des villes. L'«idéologie» du Front

national doit beaucoup à la Terza Posizione des Nuclei Armati Rivoluzionari d'Italie que l'on qualifie aussi de «strasserisme» ( 161 ).

  • 137. Le British Movement (de Colin Jordan, dont Michael McLaughlin devint

président en 1975) que d'aucuns considèrent comme le deuxième plus grand mouvement d'extrême droite de Grande-Bretagne après le Front national — il possède un cadre paramilitaire et a publié notamment British Patriot, qui est antisémite, et, ultérieurement, British Tidings. D'autres groupes d'extrême droi- te cités par les experts ou dans des contributions écrites sont le British Democra- tic Party (issu du National Front et dirigé par Anthony Read Herbert), Column 88, constitué en 1970 par des vétérans du National Socialist Movement opposés

à la suppression des termes «National Socialist» de la dénomination du mouve- ment et qui s'emploie à constituer un cadre armé de l'extrême droite, est mêlé au trafic d'armes et constitue un arsenal ( 162 ), la League St. George, constituée en 1974 par d'anciens membres du Union Movement de Sir Oswald Mosley et qui compte parmi ses adhérents des membres d'autres groupes britanniques d'extrê- me droite. Cette ligue joue le rôle de trait d'union entre groupes d'extrême droite britanniques, européens et américains. Elle publie la League Review (qui est devenue la National Review). Le National Party, dirigé par John Kingsley Read est constitué d'anciens membres du National Front qui entendent «rapatrier à

l'étranger tous les immigrés de couleur ou de race inconciliables (

163

), le New

National Front, qui compte d'autres anciens membres du National Front parmi lesquels John Tyndall, le Constitutional Movement, issu du National Front et auquel sont liés les noms de Paul Kavanagh et Andrew Fountaine et qui prône une politique plus populiste pour accroître l'audience électorale, le National Action Party, dirigé par Eddy Morrison puis par Kevin Randall, qui, si son effec-

tif est limité, n'en est pas moins actif à Londres, où il pratique les attentats et la violence. SS Wotan, groupe terroriste de droite, et enfin la British League of

Rights, affiliée à la World Anti-Communist League ( 164 ) dont

le chef, le général

de division d'armée aérienne en retraite Donai Bennett, obtint 6% des suffrages aux élections européennes de 1979 dans la circonscription sur une liste d'union Anti-Common Market.

  • 138. Ces groupes ont en commun l'antisémitisme et le racisme ainsi que l'adhé-

sion à la doctrine de la conspiration. Si l'effectif de ces groupes extrémistes est peu nombreux et s'ils sont incapables d'obtenir un appui électoral important (certains n'essayent même pas de l'obtenir), il n'en reste pas moins que des experts ont recommandé la vigilance à l'égard de la montée de la violence et des persécutions raciales encouragées et parfois suscitées par les groupes extrémistes. Le climat politique général déterminé par les grands partis politiques peut entra- îner l'essor ou le déclin de ces groupes extrémistes dans la mesure où certaines idées auxquelles adhèrent les grands partis trouvent des échos parmi les extré- mistes et vice versa. Un exemple de ce phénomène est fourni par le discours d'Enoch Powell d'avril 1968 sur les relations entre les races et l'immigration, dis- cours qui abordait les thèmes de la désapprobation populaire de l'immigration avec sympathie, parce qu'il considérait que la guerre raciale était malheureuse- ment inéluctable si l'immigration de gens de couleur se poursuivait. Le retrait de son portefeuille ministériel fictif n'empêcha pas une reprise du soutien électoral du Front national ( 165 ). Un autre aspect de ce problème est l'infiltration — thème évoqué par plusieurs experts. Au cours de l'émission World Tonight de la BBC

du 5 août 1982, fut examinée une étude confidentielle des jeunes conservateurs du grand Londres sur l'infiltration du parti conservateur par l'extrême-droite. Le rapport fut présenté au président du parti conservateur en janvier 1984. Il indi- quait que des groupes d'extrême-droite comme Tory Action, WISE, le Swinton Circle et le Focus Policy Group de David Irving avaient infiltré le parti. La mon- tée de la nouvelle droite en Grande-Bretagne et ailleurs suscita les commentaires d'un certain nombre d'experts. La Salisbury Review et le groupe de Peterhouse (Cambridge) furent décrits comme composés d'intellectuels anti-égalitaires, autoritaires et parfois nationalistes, favorables à l'extrême-droite. L'infiltration du Labour Party par des groupes trotskistes fut également évoquée par M. Såvitt et par M. May, certains de ces groupes ayant développé des vues antisémites. M. Kohler fit observer que les succès enregistrés par le Front national entre 1976 et 1979 l'avaient été principalement dans des fiefs travaillistes; il y voit donc une protestation plutôt qu'un vote raciste. Le Social Democratic Party — SDP — est également critiqué à cet égard ( lé6 ).

Liens internationaux

  • 139. Les experts ont décrit deux aspects des liens internationaux: le rôle ambi-

gu joué par certaines ambassades arabes et certains groupes palestiniens à l'égard

des groupes d'extrême-droite et la collusion entre les Noyaux armés révolution-

naires d'Italie et le Front national, la Ligue de St-Georges, etc. ( 167 ), ainsi qu'entre

des groupes néo-nazis allemands et belges et le British Democratic Party (

168

) et

Column 88 ( 169 ). David Irving, du Focus Policy Group, reconnaît avoir assisté à

des réunions de la Deutsche Volksunion nazie et entretient des liens, par le tru- chement de son secrétaire particulier, avec le terroriste recherché des Noyaux armés révolutionnaires italiens Roberto Fiore ( 17 °), liens également cités par le professeur Revelli et par M. Aniasi et par M. Scalfaro qui a souligné les problè- mes de l'extradition.

Antisémitisme et discrimination raciale

  • 140. L'antisémitisme est un phénomène minoritaire et limité en Europe. M.

Såvitt a avancé qu'il y avait en Grande-Bretagne une moyenne mensuelle de quin- ze incidents antisémites. En dehors d'appels téléphoniques et d'actes de violence visant des écoliers ou des étudiants, les synagogues et les cimetières constituent des cibles priviligiées pour de tels incidents. M. May cite un relevé des incidents antisémites en plusieurs pays européens ( 171 ).

  • 141. Les publications de certains ouvrages comme The Hoax of the Twentieth

Century (La mystification du vingtième siècle) (Arthur Butz) ou Did Six Million Really Die? (Six millions de personnes ont-elles réellement péri? (Richard Har- wood, pseudonyme de Richard Verrall) sont également préoccupantes ( 172 ). Toutefois, plus inquiétant que l'existence de groupes marginaux sont les efforts systématiques entrepris pour exploiter les manifestations spécifiques d'inégalité sociale, de défiance, de xénophobie et parfois de violence. Le rapport de 1984 de la commission pour l'égalité raciale citait la dernière étude du Policy Studies Ins- titute — PSI —, de laquelle il ressortait que, s'il y avait eu certaines améliora- tions, il persistait de graves inégalités en matière d'emploi, de logement, d'éduca- tion et d'autres services, inégalités auxquelles ont contribué les discriminations

fondées sur des raisons d'ordre racial. Ces constatations ont été confirmées dans le rapport de la commission Swann Education For AU. Commentant un récent

rapport du PSI, The Economist qualifiait de «très sombre» l'état actuel des

relations raciales en Grande-Bretagne (

I73

).

142.

Le témoignage écrit du Dr Layton-Henry sur les attentats racistes com-

mence par un rappel: «La violence contre les personnes et contre les habitations

privées est généralement considérée comme un des crimes les plus graves

...

Une

violence d'inspiration raciale non provoquée, la persécution et l'intimidation doivent être considérées comme comptant parmi les manifestations les plus gra- ves du racisme et du préjugé racial.» En Grande-Bretagne, en octobre 1985, ces mots prennent une signification particulière après les émeutes et les morts à Bir- mingham Handsworth, à Londres, (Brixton, Peckham et Tottenham) et à Liver- pool (Toxteth), la violence et les morts au cours d'incidents ponctuels à East London et ailleurs. Avant l'étude du ministère de l'Intérieur sur la fréquence des attentats racistes en 1981, différentes organisations avaient élaboré des rapports ou des dossiers dont les plus remarquables furent le document intitulé Blood on the Streets (Du sang dans la rue) (1978) du Bethnal Green and Stepney Trades Council, le dossier de la commission contre le racisme, qui regroupait tous les partis politiques, dossier relatif à plus de 1 000 attentats racistes sur tout le terri- toire du Royaume-Uni, et le rapport du Dr. Kahn, secrétaire général de la Fédé- ration des organisations du Pakistan, ces deux derniers documents datant de 1981. Dans un rapport datant de 1981 du ministère de l'Intérieur, on pouvait lire ( 174 ):

 

Les vues exprimées par des représentants des minorités ethniques au sujet des attentats raciaux reflètent un sentiment général de peur et d'appréhension du

futur (

).

Dans tous les endroits où nous nous sommes rendus, on nous a

 

).

En de nom-

 

breux endroits, il nous a été signalé que les familles asiatiques avaient trop peur pour quitter leur logement le soir afin de se rendre dans les principaux centres commerciaux en ville en fin de semaine lorsque des bandes de jeunes

skinheads se rassemblent (

).

En termes absolus, le nombre des attentats

raciaux a augmenté.»

143.

Dans sa contribution écrite, le Dr Layton-Henry conclut qu'«il ne fait pas

de doute que les attentats racistes, la violence et les persécutions sont répandues dans toutes les régions d'Angleterre où les Asiatiques et les Noirs se sont établis. La situation est particulièrement grave à Londres, notamment dans l'East End ...

Il est certain que ces incidents sont plus nombreux que ceux qui sont signalés et

recensés

Nombre de victimes ont le sentiment que la police accueille défavora-

blement de telles plaintes

Le rôle de la police (dans la lutte contre ces atten-

tats) est essentiel».

144.

Des flambées de violence présentant des aspects raciaux semblent être

assez fréquentes et, bien qu'elles soient limitées à certaines régions, elles créent cependant un climat de malaise. Elles constituent la base d'une sous-culture de machisme et de vandalisme, favorisent l'agressivité de groupes de skinheads et de voyous et, surtout, permettent aux groupes susmentionnés d'exploiter de telles situations ( 175 ). Les difficultés auxquelles se heurte la police pour contrôler ces phénomènes, la défiance des minorités ethniques à l'égard de la police, les préju-

gés affichés par certains membres des forces de police elles-mêmes ( 176 ) sont les facteurs qui favorisent le recours à la violence. Des incidents mineurs traités de manière inappropriée peuvent déboucher sur des confrontations de grande ampleur. Les émeutes qui ont eu lieu récemment à Birmingham Handsworth, à Brixton, à Peckham et à Tottenham (septembre/octobre 1985) le confirment de manière tragique. Le rapport pénétrant de Lord Scarman sur les troubles surve- nus à Brixton en 1981 aborde ces problèmes ( 177 ). Plusieurs observateurs esti- ment que l'on a assisté au cours des dernières années à une augmentation des attentats racistes, y compris des meurtres, dans certaines parties du pays, en par- ticulier l'East End de Londres. M. Douglas Hurd, ministre de l'Intérieur, a annoncé à l'issue d'une rencontre avec les hauts commissaires de l'Inde et du Ban- gladesh et l'ambassadeur du Pakistan, le 25 septembre 1985, que l'une des pre- mières priorités du commissaire de la police métropolitaine de Londres résidait dans des mesures de lutte contre les attentats racistes.

  • 145. Sans excuser en aucune manière ces incidents violents, le Dr Layton-

Henry les explique par la culture chauvine qui est particulièrement forte dans les quartiers où la classe ouvrière d'origine anglaise est établie de longue date et où la frustration et la rancoeur sont particulièrement développées en raison du chô- mage et de la crise économique. Pour les minorités ethniques qui sont particuliè- rement touchées par le chômage et victimes de chauvinisme, la pression se fait parfois explosive.

  • 146. On peut dire que les émeutes qui ont eu lieu à Handsworth, à Brixton et à

Tottenham en 1985 ont commencé dans des circonstances semblables (un inci- dent auquel la police était mêlée). A côté de la police, certains intérêts sont deve- nus la cible de la violence. Les propriétés de certaines autorités ou organisations ont été relativement épargnées, ce qui n'est peut-être pas indifférent. Sans vou- loir analyser cela en détail, ni recommander des solutions, le Conseil de recher- che économique et sociale attirait l'attention, dans son récent rapport sur les cen- tres villes, sur des possibilités de mettre fin à la dégradation de la situation dans ces quartiers. Bien que la police mette en application nombre des recommanda- tions de Lord Scarman, le fossé de suspicion et de défiance existant entre certai- nes minorités et la police reste infranchissable.

  • 147. La violence dans le sport, et en particulier dans les stades de football, est

une des manifestations inquiétantes qui ont attiré l'attention de notre commis- sion sous l'angle des termes de son mandat. Simon Wiesenthal avait signalé ce problème au cours de l'audition de février 1985. Les événements tragiques du 29

mai 1985, survenus au stade du Heysel, à Bruxelles, ont hâté la remise du rap- port intérimaire de Mme Larive-Groenendaal en juillet 1985 et ont provoqué le

vote de deux résolutions d'urgence en juin 1985 (

178

). Le président et le rappor-

teur de notre commission d'enquête ont eu la possibilité de prendre contact avec la commission parlementaire belge qui, sous la présidence de M. R. Collignon, a mené une enquête sur la tragédie. Le président de notre commission d'enquête a reçu du club de football de Liverpool, de Searchlight et d'autres sources des preu- ves que des partisans du British Movement et de l'organisation extrémiste italien- ne Ordine Nuovo étaient présents et n'étaient pas restés inactifs lors du match.

  • 148. Phénomène complexe quant à ces causes, la violence manifestée lors ou à

l'occasion des rencontres de football risque d'acquérir un caractère endémique et

crée des conditions propices à l'action des formations ou de groupuscules extré- mistes ainsi que d'autres catégories d'individus socialement marginaux (hooli- gans, skinheads). Ces formations cherchent à recruter des adhérents dans la mas- se des jeunes spectateurs en même temps qu'elles s'efforcent d'entretenir une cul- ture de violence à travers le contrôle de «footballfans» militants. D'un autre côté, une certaine couverture politique, limitée en principe à l'utilisation d'insignes et des paroles nazis ou fascistes permet aux auteurs des actes de violence d'atteindre un degré de paroxysme psychique et de se donner une physionomie propre dans le cadre d'une masse politiquement amorphe mais potentiellement explosive ( 179 ).

  • 149. La commission parlementaire belge ne fait pas état dans les conclusions

de son rapport d'une éventuelle complicité de groupements extrémistes, bien que certains intervenants aux auditions aient soulevé ce point ( 18 °). Par contre, le rap- port intérimaire du juge Popplewell, chargé de l'enquête sur les événements de Bradford et de Birmingham (11 mai 1985) se réfère à des témoignages des per- sonnes responsables impliquant des «activistes politiques» dans ces événements (diffusion des tracts du National Front, spectateurs portant des insignes nazis). M. Popplewell estime que plusieurs jeunes «footballfans» participant à des mani- festations de racisme durant les matches ont une connaissance extrêmement fai- ble de la politique des groupements tels que le National Front ou le British Movement et il ajoute qu'il se propose d'enquêter plus profondément sur cet

aspect de la situation (

1S1

).

150.

Le

fait

n'est pas neuf. En février 1981, l'Association de football du

Royaume-Uni s'était engagée à mener une enquête sur le nombre croissant d'affirmations selon lesquelles de groupes racistes recrutaient parmi les jeunes supporters de football. Le Front national avait entrepris des campagnes de distri- bution de tracts à l'entrée des stades de football en 1978, et son journal Bulldog comporte depuis 1980 une rubrique intitulée «Sur le front du football». Dans Hooligans Abroad ( 182 ), Williams et consorts énumèrent les agissements des par- tisans du Front national, du British Movement et du British National Party — BNP — pendant les matches de la coupe du monde en Espagne, lors de matches au Danemark et ailleurs.

Discrimination raciale

  • 151. Certains des experts ont avancé que le racisme d'Etat ou le racisme insti-

tutionnalisé existe en Grande-Bretagne, assertions qui ont suscité une discussion en commission, notamment pendant l'audition du professeur Parekh et de M. Kohler. Le premier a cité cinq questions qui doivent retenir l'attention: 1) la défi- nition de la nationalité; 2) le fait que les migrants féminins ne sont pas autorisés à faire venir leur conjoint ou leur fiancé de leur pays d'origine; 3) le fait que les personnes à charge de citoyens installés en Grande-Bretagne ne sont pas autori- sées à entrer dans le pays comme cela devrait se faire; 4) l'augmentation considé- rable des expulsions de Grande-Bretagne; 5) le maintien du rapatriement comme une option politique en Grande-Bretagne. De l'avis du professeur Parekh, cha- cun de ces problèmes découle de pratiques de l'Etat ou du gouvernement. Pour lui, si l'Etat offre un profil raciste à la collectivité, il tend à légitimer les attentats racistes. Le rapatriement ne compte parmi les options politiques d'aucun grand parti du Royaume-Uni, mais il a été préconisé par les groupes extrémistes margi-

naux. A la suite des récents incidents de Brixton, M. Enoch Powell a évoqué la formule du rapatriement. Le Premier ministre, Mme Thatcher, a officiellement rejeté la possibilité d'envisager cette solution ( 183 ). Plusieurs experts ont estimé que la discrimination étant inhérente de certaines lois ou pratiques administrati- ves et que l'interprétation de dispositions non discriminatoires peut également être discriminatoire. L'attention de la commission a été attirée sur des points

comme la quasi-absence de magistrats noirs (

184

), le faible nombre de policiers

noirs ( 185 ) et de cadres syndicaux noirs. De l'avis de Stephen Rose, les migrants

font l'objet de discriminations semblables dans toute l'Europe. «Les minorités ethniques d'Europe sont casées dans les écoles et dans les logements les plus médiocres, dans les régions socialement les plus démunies, et elles se voient

dénier les droits fondamentaux du citoyen

...»

(

186

). Martin Såvitt cita le cas de la

persécution et de la non-reconnaissance d'une association d'étudiants juifs liée au refus de l'Union des étudiants d'entériner la constitution de cette association pour le motif que cela était contraire à la politique de l'Union, celle-ci ayant

adopté une résolution aux termes de laquelle sionisme est synonyme de racisme, ce qui étant dans le droit fil de la résolution semblable et vivement contestée de l'Assemblée générale des Nations unies. De l'avis de M. Såvitt, il s'agissait en l'espèce d'un exemple des «occasions saisies par la droite fasciste et par la gauche fasciste pour discréditer les communautés juives». Des divergences apparuent entre les experts au sujet du degré d'amélioration de cette situation: les lois sur l'égalité raciale, adoptées depuis 1965, n'ont pas fait passer le message de l'enga- gement du gouvernement contre les inégalités parce que le message du rejet de l'immigrant contenu dans les lois relatives à l'immigration était beaucoup plus fort. Quoi qu'il en soit, l'observateur objectif reconnaît que les efforts déployés par les gouvernements qui se sont succédé pour mettre en place un cadre institu- tionnel pour l'égalité raciale ont été tenaces et constructifs. En fait, la plupart des experts reconnurent que les institutions et les structures mises en place au Royaume-Uni dans le domaine des relations raciales n'exigent pas de change-

ments profonds, même s'ils sont susceptibles d'amélioration (

187

).

152.

races (

).

niveau actuel

153.

L'attitude du public à l'égard des minorités ethniques et de l'immigration

n'a pas été mesurée de manière régulière en Europe, mais la Grande-Bretagne est

mieux observée que nombre d'autres pays. Michael Billig a étudié les vues xéno- phobiques des jeunes de 15-16 ans du West Midlands. Il a observé entre 1980 et 1984 un doublement de la sympathie exprimée à l'égard du Front national, sym-

188

). Une étude de 1984 indi-

pathie explicitement liée à la menace du chômage (

que qu'une large frange du public estime que la Grande-Bretagne est loin d'être

une société où règne l'égalité des chances. Les préjugés de race et de classe et les discriminations sont considérés comme des réalités existant à un degré élevé. On y voit des obstacles importants à la promotion. Environ 90% de la population

...

).

Environ un tiers

estime qu'il y a un préjugé contre les Asiatiques et les Noirs (

de l'échantillon se présente comme ayant un préjugé contre les gens des autres

Plus de 40% de la population estiment que les préjugés raciaux

s'accroîtront au cours des années 80 et un tiers qu'ils se maintiendront à leur

...

( 189 ).

Le racisme peut paraître à première vue plus répandu au Royaume-Uni

que dans nombre d'autres pays d'Europe occidentale. La volonté de procéder à un large débat public sur les relations entre les races à tous les niveaux politiques

et de la société peut parfois donner une idée disproportionnée du développement des problèmes relevant de ce domaine. Cela dit, la réponse apportée à ces problè- mes par la politique générale des gouvernements semble plus approfondie et plus cohérente au Royaume-Uni que dans d'autres pays.

2.2.11 Espagne

  • 154. La relative facilité avec laquelle l'Espagne est sortie du régime franquiste,

corporatiste et autoritaire, a surpris bien des observateurs. La mémoire de la déchirure engendrée par la guerre civile a occulté le fait central, à savoir que, socialement et politiquement, l'Espagne partageait l'ensemble des caractéristi- ques des démocraties voisines.

  • 155. Toutes les enquêtes menées dès 1974 - 1975 trahissaient une aspiration

générale vers une transition pacifique, le rejet des organes représentatifs de

l'ancien régime mais aussi des mouvements extrémistes en général (

I90

).

  • 156. Tout aussi important était le désir clairement exprimé de défendre la

démocratie, une différence importante par rapport à la situation de la Seconde République où, si le fait républicain était accepté par la plupart des citoyens, peu

d'entre eux en revanche s'affirmaient prêts à prendre fait et cause en sa faveur, du

moins dans la première moitié des années trente (

191

).

  • 157. On a observé certes des convulsions dues à certaines tentatives putschis-

tes, dont la plus notable reste celle du 23 février 1981 conduite par le lieutenant-

colonel Tejero. Un autre complot a été déjoué en octobre 1982. Malgré certaines analyses alarmistes ( 192 ) un putsch militaire semble désormais exclu.

  • 158. Sur le plan électoral, le franquisme a vu sa disparition consacrée par les

élections de 1982. Celles de 1979 voyaient l'association, sous le sigle «Union Nationale» de Fuerza Nueva, fondé en 1976 par M. Blas Pinar, alors procura- teur aux Cortes franquistes, et de la Phalange. Elles obtenaient ensemble 2% des voix. On notera que les moins mauvais scores de l'Union Nationale (Castille, Santander, Valladolid) correspondaient aux «points forts» de la Phalange en 1936 (laquelle avait obtenu alors moins de 1% des suffrages) ( 193 ). L'extrême droite n'en dispose pas moins de militants jeunes et actifs, et peut encore rassem- bler des milliers de personnes à certaines occasions. Par ailleurs, des cas judiciai- res de caches d'armes ou des incendies de sièges de partis politiques et de syndi- cats surviennent périodiquement ( 194 ).

  • 159. La naissance d'un nouveau parti d'extrême droite, Juntas Españolas, pré-

sidé par le directeur du journal El Alcazar, M. Antonio Izquierdo, a été récem-

ment signalée.

  • 160. Une parenthèse s'impose peut-être à propos de la participation de nom-

breux anciens ministres et personnalités de la période franquiste à la vie politique actuelle. C'est le cas de M. Fraga Iribarne, président du parti conservateur Alian- za Popular, de M. Suarez, ancien premier ministre et président du Centro Demo- cràtico y Social ou encore du nouveau ministre des affaires étrangères, M. Fran- cisco Fernando Ordonez. Alors que la question est quelquefois posée dans le res- te de l'Europe, la légitimité démocratique de cette participation n'est aucunement

mise en question en Espagne. En conséquence, les tentatives de jauger l'évolu- tion démocratique espagnole en fonction de l'évolution de la popularité desdites personnalités est absolument injustifiée ( 195 ).

  • 161. En ce qui concerne les connections internationales de l'extrême droite

espagnole, Mme Chombart de Lauwe a mis l'accent sur le rôle joué par la

CEDADE (Circulo Español de Amigos de Europa). Fondée en RFA en août 1965, sous l'égide d'une société wagnérienne, par plusieurs responsables militai- res et professionnels des régimes hitlériens et mussoliniens, elle a pris ensuite son

essor en Espagne, Madrid constituant son siège et sa principale filiale. Elle servi- rait de couverture à d'autres organisations aux sigles explicitement nazis, serait organisée en trois échelons distincts, l'ensemble regroupant environ 2 500 adhé- rents. L'organisation, qui cultive le «pan-européanisme» et l'antisémitisme ( 19é ) entretiendrait des représentations en Amérique latine et des relations avec les

groupes extrémistes «durs» de toute l'Europe (

197

).

  • 162. Mérite également d'être signalée, l'activité de la secte Nouvelle Acropole,

qui serait active en 27 provinces espagnoles et y compterait environ 1 000 mem- bres. Le journal Tiempo a dénoncé le fait que Nouvelle Acropole reçoive, par le biais de diverses filiales, des subventions venant de la communauté de Madrid ( 198 ). Fondée au Pérou, dirigée en Espagne par une citoyenne argentine, la secte a son siège international à Bruxelles et serait active dans 17 pays européens et 17 pays lationo-américain. Sous couvert de spéculations philosophiques, elle déve- loppe une idéologie néo-nazie ('").

  • 163. Le problème basque exige une mention particulière. On sait que le terro-

risme exercé par l'ETA-militaire, mais aussi, à un moindre degré, le contre-ter- rorisme déclenché par le GAL («Grupos Antiterroristas de Liberación»), consti- tuent sans doute la principale menace à l'encontre de la démocratie espagnole. Le terrorisme noir du GAL envers des militants de l'ETA ou du GRAPO réfugiés sur le territoire français a provoqué, entre juillet 1978 et mars 1985, la mort de 27 personnes ( 200 ). Un autre attentat, fin septembre à Bayonne, a causé la mort de quatre autres réfugiés basques. Cet attentat a également été attribué au GAL. Des arrestations récemment opérées laissent à penser que le GAL a largement recruté dans le milieu du petit banditisme ( 2tn ).

  • 164. Quant au terrorisme inspiré par l'ETA plusieurs experts considèrent qu'il

est historiquement un produit de l'intégrisme carliste

( 202

), doublé d'une théorie

de la «pureté du sang» inspiré des thèses de Gobineau (Caro Baroja parle de

«racisme démocratique») (

203

). Dans le cas qui nous intéresse ici, le racisme a par-

tie liée avec la violence et son rejet constitue certainement le meilleur antidote

contre cette même violence.

  • 165. Enfin, des relents de racisme paraissent persister à l'encontre des commu-

nautés gitanes. A titre d'exemple, l'entrée d'enfants gitans au collège Severo Ocha de Madrid avait dû s'effectuer sous protection policière ( 204 ).

2.2.12. Portugal

  • 166. La situation actuelle au Portugal n'a guère été évoquée devant la commis-

sion, ni dans les documents qui lui sont parvenus. Une analyse de l'évolution de

la démocratie portugaise ayant succédé à la dictature salazariste (1933-1974) déborderait par trop le mandat de cette commission. L'extrémisme de droite y recueille un pourcentage électoral totalement négligeable. Le groupement le moins insignifiant est Ordem Nova, fondé en 1980 par Gilbert Santos e Castro, ancien chef de commando en Angola. Ce groupement se réclame d'un fascisme révolutionnaire et d'un hyper-nationalisme. Il maintiendrait des liens étroits avec Fuerza Nueva en Espagne. Désormais dissous, il n'en continuerait pas moins dans la clandestinité, traduisant les publications de la CEDADE à destination du Brésil. Par ailleurs, a été signalée l'apparition d'un groupuscule néo-nazi, Moci- dades Patriótica, présent lors des quelques rencontres internationales.

  • 2.3. Autres pays européens

2.3.1. Autriche

  • 167. L'extrémisme de droite autrichien possède, selon B. Galanda, un soubas-

sement historico-politique inédit: le concept de la «nation allemande» (Deuts- ches Volk). Ce concept, dont la conséquence est la négation de l'existence d'une nation autrichienne propre, s'exprime, entre d'autres, par la légitimation de

l'annexion, en 1938, de l'Autriche par l'Allemagne («Anschluss») et de la présen- ce et action de l'Allemagne nazie en Autriche, de 1938 à 1945 (

205

).

  • 168. Il existe actuellement au moins cinquante groupements d'extrême droite

dont l'importance varie selon le cas ( 206 ). Comme exemple de formation radicale

à tendance néo-nazie on peut citer l'AUS (Ausländer-Halt-Bewegung, Mouve- ment pour l'interdiction des étrangers), dont le noyau activiste se compose pour l'essentiel de membres d'une organisation dissoute par les autorités en 1980 pour exercice de propagande néo-nazie contre l'Etat (Kameradschaft Babenberg). A l'aide d'un discours raciste agressif souvent assorti de chants national-socialistes interdits, l'AUS cherche à recruter des adhérents surtout parmi les jeunes, dans les écoles ou dans les stades de football, en attribuant les difficultés économiques

et sociales à la présence de certaines catégories d'immigrés. Son audience dans l'opinion publique et surtout dans le corps électoral paraît, en tout cas, très limi- tée. En effet, lors des élections de 1981 pour la Première Chambre (Nationalrat), cette organisation se présenta dans la circonscription de Vienne et n'y obtint que

0,4% des voix ( 207 ).

  • 169. Deux autres groupements, d'une certaine importance, paraissent avoir

des liens étroits avec AUS. Il s'agit, tout d'abord, du NDP (National Demokra-

tische Partei, Parti démocrate national), créé en 1966, à la suite d'une scission du

Freiheitliche Partei Österreichs (

208

).

  • 170. Le NDP a participé plusieurs fois à des élections communales et régiona-

les sans jamais parvenir à obtenir les voix nécessaires pour s'adjuger d'un man- dat. Il y a lieu toutefois de rappeler que le dirigeant de ce parti, N. Burger, fut, en 1980, candidat à la présidence de la Fédération et a obtenu 140 000 (3,2%) des

voix, résultat qui a choqué l'opinion publique démocratique du pays (

209

).

  • 171. Le deuxième groupement est l'ANR (Aktion Neue Rechte, Action nouvel-

le droite), actif depuis 1974 dans les établissements d'enseignement supérieur

autrichiens; qui a réussi à obtenir, lors des dernières élections pour la représenta- tion nationale des étudiants, un mandat. Il est à signaler qu'un recours a été introduit contre ce groupement devant la Cour constitutionnelle autrichienne, par deux organisations estudiantines contestant la constitutionnalité de la parti- cipation à ces procédures électorales de formations à tendance néo-nazie ( 210 ).

  • 172. On peut affirmer que l'action de l'extrémisme de droite organisée est iso-

lée dans la société autrichienne. Les groupements de droite extrémistes qui se

sont officiellement enregistrés en tant que partis politiques, ne rencontrent guère d'écho dans le corps électoral ( 2n ).

  • 173. Les deux grands partis du pays, le parti socialiste (Sozialistische Partei) et

le parti populaire (Volkspartei) ont des positions clairement antifascistes (

212

). Il

en est, dans une certaine mesure, autrement du parti libéral autrichien (Freihei- tliche Partei Österreichs) où, à côté d'une aile libérale, qui parait à présent prédo- minante dans la formation, il existe des courants nationalistes prononcés infil- trés par l'idéologie d'une communauté nationale et culturelle pangermanique ( 213 ). C'est peut-être sur cette toile de fond qu'il faut situer le récent incident de l'accueil réservé par le ministre de la défense autrichien, M. F. Frischenschläger, membre de ce parti, au criminel de guerre Walter Reder, qui venait d'être gracié par les autorités italiennes après une longue détention. On sait que l'affaire a sus- cité de vives protestations en Autriche, comme ailleurs en Europe, et le geste du ministre autrichien de la défense a été critiqué par presque l'ensemble de l'opi- nion publique de son pays ( 214 ). Une lettre exprimant la réaction en ce sens des parlementaires européens a été adressée au gouvernement autrichien par des membres, sur proposition de M. D. Ducarme, député du Parlement européen et membre de la commission ( 215 ).

  • 174. Les groupements d'extrême droite autrichiens disposent de contacts plus

au moins traditionnels avec les organisations parallèles existant en République Fédérale d'Allemagne ( 216 ). On peut également observer que les phénomènes se manifestant dans cette partie du spectre politique allemand se répercutent, si ce n'est qu'avec un certain décalage de temps, sur la scène politique autrichienne. Du matériel de propagande néo-nazie, en provenance de la République fédérale, est diffusé en Autriche.

  • 175. Des liens de coopération existent aussi entre les groupements d'extrême

droite autrichiens et des organisations de tendance similaire ayant leur siège sur-

tout en Espagne et aux Etats-Unis. De surcroît, l'Autriche a été le théâtre de manifestations internationales néo-nazies, sous forme de réunions de vétérans des SS ou de séminaires organisés avec la participation d'adhérents d'organisa- tions étrangères. L'historien révisionniste britannique David Irving, invité pour des conférences par des extrémistes de droite à la fin de l'année précédente, fut

toutefois immédiatement expulsé du territoire autrichien par les autorités (

217

).

  • 176. Si on peut dire que l'extrémisme de droite organisé traverse une période

de régression an Autriche, par contre on y observe la présence de tendances xénophobes assez répandues. Officiellement non articulées, ces tendances ont pour cible les travailleurs immigrés, bien que le nombre de ces derniers se trouve en diminution. On attribue à leur présence le chômage, d'ailleurs non considéra- ble en Autriche, et, en général, les difficultés économiques et sociales. C'est sur

ce sentiment diffus qu'essaye de se greffer l'activisme des groupements racistes ( 218 ).

  • 177. Comme par le passé, on peut également constater en Autriche un certain

antisémitisme, bien que les juifs ne représentent dans ce pays que 0,1% de la

population. Cet «antisémitisme sans juifs» reste en tout cas une attitude intellec- tuelle et psychologique sous-jacente qui paraît se réduire de plus en plus en importance, surtout dans les jeunes générations et dans les couches sociales les plus instruites sous l'influence d'une éducation civique démocratique et d'un dia- logue politique et historique éclairé ( 219 ).

  • 2.3.2. Norvège

    • 178. En 1981, le meurtre de deux sympathisants néo-nazis avait mis en éviden-

ce l'existence de deux groupes rivaux, dont l'un aurait eu des liens avec le groupe Hoffmann de RFA ( 220 ). En mai 1984, des menaces adressées à une vingtaine d'écoles de la capitale norvégienne ont amené la police à protéger plus spéciale- ment les enfants immigrés lors de la célébration de la fête nationale. Les autres manifestations sporadiques d'activité comprennent, en juin 1985, l'inscription de symboles nazis sur la synagogue d'Oslo.

  • 2.3.3. Suède

    • 179. Les groupements extrémistes de droite ont une audience insignifiante en

Suède. L'un des principaux problèmes rencontrés y a sans doute été la publica- tion de documents antisémites blasphématoires distribués dans toute l'Europe et en Amérique du Nord («Jewish Information», «Arab News», «Bible Research»). Leur responsable, Dietlieb Clüwer-Felderer, adhérent de l'«Institute for Histori- cal Review» (USA) (cf. note 53 supra), a été condamné, le 20 décembre 1982, à 10 mois de prison. Des actes de vandalisme organisé avaient suivi sa condamna- tion ( 221 ). Par ailleurs, la Suède compte un parti national-socialiste {Nordiska Rikspartiet ou Nasjonalt Rikspartiet) fondé en 1956 et dirigé par Görun Assar Oredsson (parti qui a organisé deux manifestations avant les dernières élec- tions), et un parti «national-démocrate» dont serait proche un petit mouvement anti-immigration (BSS) fondé en 1979.

  • 180. Il faut enfin noter qu'une irruption d'affrontements de caractère racial en

août 1982 à Stockholm, affrontements auxquels de nombreux skinheads avaient été mêlés, a conduit le gouvernement suédois à mettre en place un programme éducatif spécial contre la xénophobie.

  • 2.3.4. Suisse

    • 181. La présence en Suisse d'un nombre important d'étrangers (14,5% de la

population totale) a fait l'objet d'un certain nombre de référendums depuis 1970. En 1970,1974,1977 et 1981, l'électorat a rejeté des propositions visant à réduire la population étrangère résidant en Suisse ou à modifier de nouveau dans un sens défavorable le statut spécial des travailleurs saisonniers. En 1982, l'élec- torat helvétique a rejeté à une étroite majorité une proposition visant à assouplir la réglementation concernant les travailleurs étrangers en Suisse — contraire-

ment aux recommandations de tous les grands partis politiques et prenant le contre-pied d'une loi adoptée par le Parlement helvétique en 1981. A l'origine de nombre de ces actions, se trouvent deux partis politiques, Nationale Aktion gegen Überfremdung von Volk und Heimat (Action nationale contre l'emprise étrangère sur le peuple et la patrie), parti de protestation nationaliste créé en 1961, et Republikanische Bewegung (Mouvement républicain) dirigé par M. James Schwarzenbach, qui était antérieurement à la tête d'Action nationale, qui se réclame de l'ancienne tradition helvétique de républicanisme, c'est-à-dire l'opposition à l'influence et aux ingérences étrangères dans les affaires helvéti- ques, qui fut créé en 1970. Ces deux partis sont représentés au Parlement helvéti-

que depuis 1969. Ils ont obtenu ensemble 3,4% des suffrages au cours des élec- tions de 1983, soit 5 des 200 sièges du Conseil national. Ce résultat a marqué une progression par rapport à 1979, quand, avec 2% des suffrages et 3 sièges, ils

avaient atteint le niveau le plus bas de leur soutien électoral (

222

).

  • 182. Le Nouvel Ordre Européen (NOE, parfois dénommé Nouvel Ordre

Social), l'une des associations néo-nazies transnationales, a son siège à Lausanne

  • 223 ). La commission a reçu des notes détaillées sur les activités des Loups gris en Suisse (voir point 2.3.5. ci-dessous).

i

  • 183. D'intéressantes études effectuées en 1980-1981 ont montré qu'en Suisse

comme dans plusieurs autres pays européens demeurait une latence antisémite

(préjugés très marqués pour 5 à 6% de la population, préjugés caractéristiques

pour 21 à 22%) (

224

). Le rapport de M. Krieps pour le Conseil de l'Europe rap-

pelle le grand débat qu'avait provoqué la projection d'«Holocauste» et les mena- ces et attaques qui s'étaient ensuivies contre plusieurs objectifs juifs ( 225 ).

2.3.5. Turquie

  • 184. Les experts abordèrent le problème de l'extrémisme de droite en Turquie

en faisant principalement mention des activités des Loups gris en Allemagne, en Suisse et en Italie. Toutefois, ce groupe n'est qu'un des huit mouvements d'extrê- me-droite, des vingt-cinq mouvements d'extrême-gauche et des vingt groupes

d'intégristes islamiques, de nationalistes arméniens ou kurdes que compte le pays
226

(

). Parmi les raisons invoquées le plus souvent par les partisans du régime turc

pour expliquer le coup d'Etat militaire du 12 septembre 1980 et le rythme actuel du retour à la démocratie parlementaire multipartite figure le glissement vers l'anarchie dû aux activités des groupes terroristes de gauche et de droite. Sous le régime militaire, le Parlement fut dissous, les partis politiques furent interdits et les droits fondamentaux furent suspendus. Plusieurs milliers de personnes furent arrêtées en Turquie au cours de cette période et des procès aboutissant dans nombre de cas à des condamnations à la peine capitale et à des exécutions furent menés en vertu des dispositions de la loi martiale relatives aux actes de félonie commis contre l'Etat, dispositions reprises directement au code criminel du régi- me fasciste italien de l'entre-deux guerres. Bien que les élections législatives de novembre 1983 et les élections locales de mars 1984 aient révélé un relâchement des restrictions frappant les activités des partis politiques ( 227 ), la Turquie vit tou- jours sous un régime autoritaire, ce qui confirme la survivance de tendances d'extrême-droite dans l'Europe contemporaine.

  • 185. Le Parti d'action nationale (Milliyetci Hareket Partisi — MHP), qui n'a

plus de statut officiel, se targuait de compter 300 000 membres et disposait de seize sièges à l'Assemblée avant le coup d'Etat militaire. Un certain nombre de ses membres furent impliqués dans des actes de violence mais furent aussi eux- mêmes la cible de tels actes. Différentes organisations doivent leur constitution à ce parti. Parmi celles-ci, la Fédération des associations idéalistes démocratiques turques, la Grande société idéale et les Loups gris. De l'avis de Wilkinson, ces derniers constituent une menace de violence, de haine entre communautés et de conflits plus substantielle que les groupuscules marginaux qui se rassemblent à Dixmude ( 228 ), car ce sont eux qui ont créé des organisations dans différents pays d'Europe occidentale, notamment en République fédérale d'Allemagne. Certai- nes de ces organisations entretiennent des liens étroits avec les néo-nazis alle- mands. Les Loups gris ont atteint un niveau de notoriété peut-être sans commu- ne mesure avec leur importance numérique à la suite de la tentative d'assassinat du Pape Jean-Paul II par Ali Agça. Il n'empêche que, selon une accusation lancée par le procureur militaire au procès du colonel Turkes (dirigeant du MHP), les Loups gris sont responsables d'avoir organisé ou perpétré 694 meurtres au cours des années 1974 à 1980. Leur notoriété a été renforcée par les affirmations fai- sant état de liens entre cette organisation et les services secrets bulgares et peut- être d'autres centres d'Europe de l'Est dans la tentative d'assassinat du Pape. L'existence de la filière bulgare est contestée, et on attend les résultats du procès. La commission d'enquête a reçu une documentation volumineuse sur les activités des Loups gris en Allemagne, par le canal d'IG Metall, le syndicat des métallos de République fédérale d'Allemagne, ainsi qu'en Suisse. Des informations parues dans Info-Türk de juin 1985 donnent à penser que l'organisation est également active en Belgique par le truchement de la Türk-Federasyon basée à Francfort et dont la dernière réunion a eu lieu en Allemagne le 18 mai 1985, à Castrop- Rauxel. Au cours de cette réunion, ella a adopté une résolution appuyant son ancien président Serdar Celebi (actuellement jugé à Rome pour avoir participé à la tentative d'assassinat du Pape).

  • 186. Constituant une importante communauté migrante, les Turcs sont plus

souvent les victimes que les instigateurs de discriminations raciales. Toutefois, le

cas des Arméniens et des Kurdes et celui de la persécution et de la dislocation d'une communauté grecque nombreuse et florissante en Turquie montrent que ces minorités ont gravement souffert au cours des siècles, ces souffrances allant jusqu'au génocide des Arméniens en 1915. Bien qu'elles soient étayées par des preuves, les accusations relatives à ce génocide n'ont jamais été reconnues par les

gouvernements turcs qui se sont succédé (

229

). Des groupes arméniens se sont

montrés actifs dans de nombreux pays d'Europe occidentale, revendiquant des attentats contre des diplomates turcs et contre des particuliers et des organisa- tions favorables au gouvernement turc.

2.3.6. Europe de l'Est

  • 187. Le rapporteur n'entend pas se livrer pour les pays de l'Europe de l'Est à

une analyse du même type que celle conduite pour les autres pays européens. Il

estime que nous sommes ici confrontés à une situation fondamentalement diffé- rente: alors qu'il s'agissait jusqu'à présent d'identifier certaines des menaces qui pèsent sur l'ordre et les valeurs démocratiques pluralistes, nous nous trouvons

maintenant devant des sociétés où cet ordre et ces valeurs mêmes ne sont pas acceptés. Avec M. Glucksman, il pense que le concept de totalitarisme est ici celui qui s'impose. Comme le professeur Voslensky, il estime que le totalitarisme échappe au spectre démocratique droite/gauche. Les termes mêmes du mandat de la commission souffrent ici d'une inadaptation par rapport aux situations qu'il s'agirait de décrire et d'évaluer.

  • 188. Parce qu'il a été souvent évoqué tant dans les débats de la commission que

dans les mémoires reçues, le rapporteur entend cependant attirer l'attention sur une situation spécifique: celle des Juifs d'Union soviétique, évoquée notamment par M. Wiesenthal. Les 1,18 million de Juifs d'URSS n'ont droit ni à leur histoi-

re, ni à leur religion, ni à leur langue. En 1984 et dans les deux premiers mois de 1985, la police soviétique a arrêté, sous diverses allégations, plusieurs personnes enseignant en privé l'hébreu. Ces enseignants ont été condamnés à des peines de prison allant de 18 mois à 4 ans, à quoi se sont ajoutées, pour plusieurs d'entre eux (Yakov Mesh, Yosef Berenstein, Mark Nepomniashchy), de sévères souf- frances tant mentales que physiques ( 230 ). A de multiples reprises, le Parlement

européen a dénoncé ces pratiques (

231

).

  • 189. Un rapport de M. Hugosson, adopté par l'Assemblée parlementaire du

Conseil de l'Europe le 26 septembre 1985, indiquait notamment: «La situation des Juifs en URSS ne s'est pas améliorée depuis 1982; certains signes donnent au contraire à penser qu'elle a empiré: 896 Juifs seulement ont pu quitter l'Union

soviétique l'année dernière, la répression des activistes juifs s'est intensifiée sur- tout depuis le mois de juillet 1984; la culture juive — au sens le plus large du ter- me — est en péril; une campagne antisémite, sous le couvert de la lutte contre le

sionisme, bat son plein dans les media (

...

).

On a constaté que le nombre de Juifs

exerçant une activité dans les soviets locaux en 1983 a baissé de plus de moitié

par rapport à 1967. (

...)

Certains publicistes soviétiques ont même été jusqu'à

accuser «les sionistes» d'avoir aidé Hitler à accéder au pouvoir et d'avoir collabo- ré à l'extermination des Juifs par les nazis au cours de la seconde guerre mondia- le» t 232 ).

  • 190. Les Juifs ne constituent pas la seule communauté qui ait à souffrir, en

Union Soviétique, de pratiques discriminatoires. La politique de «russification» a touché plusieurs autres nationalités et a constitué l'un des motifs de protesta- tion souvent évoqués par plusieurs dissidents. Ainsi, M. Vladimir Bukovsky avait envoyé de prison, en décembre 1973, une lettre à M. Alexei Kosygin, alors Président du Conseil des Ministres, pour protester contre la «russification» qui

avait conduit à la détention de «nombreux Arméniens, Lituaniens, Ukrainiens, Juifs, Tattares et autres dans des camps de concentration et en prison ( 233 ). En 1982, le Parlement européen s'est plus part