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Reconstituer l’histoire de l’émigration française au Pérou au XIXe siècle :

les sources en question

Pascal Riviale

(Musée d’Orsay)

Comme toute reconstruction historique, la possibilité de reconstituer l’histoire et les grandes caractéristiques de l’émigration française au Pérou dépend grandement des sources disponibles. C’est donc à une évaluation des sources utiles que je me propose de procéder dans le cadre de cette intervention, en me focalisant plus particulièrement sur le XIXe siècle. Après avoir donné un bref aperçu du contexte dans lequel a évolué la présence française au Pérou au cours du temps, j’évoquerai les principales catégories de sources utiles pour une telle étude, en en soulignant les apports les plus notables mais aussi les faiblesses et les contraintes liées à ces sources.

I. Survol chronologique de la présence française au Pérou Certains témoignages attestent de la présence isolée de quelques Français au Pérou dans les premiers temps de la période coloniale : Jean-Pierre Tardieu relève ainsi le cas de quelques Français accusés d’hérésie au XVIIe siècle (Tardieu 1995 : 104). Mais cette présence demeure extrêmement résiduelle. Par contre, les circonstances politiques et économiques allaient occasionner au cours des premières décennies du XVIIIe siècle un afflux particulièrement remarquable de navires français lors de la période de la contrebande malouine (entre 1700 et 1725). Les négociants français effectuaient déjà depuis longtemps un commerce indirect avec les Amériques, par l’intermédiaire d’homologues espagnols (voire des Français ayant pris la nationalité espagnole) établis à Cadix. Toutefois, l’émergence d’un nouveau contexte géopolitique et économique allait orienter les hommes d’affaires français vers de nouvelles pratiques commerciales. C’est ainsi que le négociant de Saint-Malo Noël Danycan s’associa avec l’homme d’affaires parisien Jean Jourdan, afin d’organiser une expédition maritime à destination des côtes américaines du Pacifique ayant pour objectif de tester l’intérêt qu’il y aurait à exploiter ces nouveaux marchés commerciaux. À cet effet, une « compagnie de la Mer du Sud » était fondée à l’été 1698. Une première expédition, menée entre 1699 et 1701, laissait entrevoir les possibilités commerciales de ces colonies espagnoles pour la recherche de nouveaux produits manufacturés. Après quelques nouvelles explorations commerciales à destination des mers du Sud, les négociants malouins furent convaincus à partir de 1703 du potentiel financier de ces opérations. Dès lors un nombre croissant de navires allaient être

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armés pour se rendre dans le Pacifique en empruntant une nouvelle route transocéanique passant par le Cap Horn, développant ainsi un système de commerce interlope avec les colonies de la côte pacifique de l’Amérique du Sud. En l’espace de quelques années les échanges commerciaux y furent si intenses que les négociants français allèrent jusqu’à faire construire dans les ports les plus avantageux pour leur trafic des entrepôts pour y stocker leurs marchandises, mais aussi des maisons pour y loger les équipages venant d’affronter les rudes éléments de l’hémisphère sud. On peut ainsi considérer qu’entre 10 000 et 15 000 marins et négociants français ont touché les côtes du Pérou au cours de la période 1700 - 1725 (soit un minimum de 140 navires). Un nombre sans doute non négligeable - mais non quantifiable - de marins et commerçants ont pu s’installer sur place, notamment si l’on tient compte du grand nombre de désertions généralement constatées sur les navires dans ce type de situation. Bien que les autorités coloniales se soient efforcées d’expulser ces étrangers, quelques uns d’entre eux semblent avoir été autorisés à rester sur le territoire. Une enquête diligentée par la vice-royauté en 1776 relève la présence de 163 étrangers (dont 31 Français) dans tout le pays. Ce sont surtout des petits commerçants et des artisans (Campbell 1972). Cette enquête n’est sûrement pas exhaustive, mais elle nous fournit une indication intéressante.

Les mouvements d’émancipation vont radicalement modifier les relations entre les nations sud-américaines et européennes. Au Pérou, des témoignages contemporains attestent de la présence de quelques aventuriers issus des armées napoléoniennes venus encadrer les armées indépendantistes et qui formeront - avec les quelques commerçants et artisans déjà présents ou arrivés dans ces mêmes années - le noyau initial de la communauté française. A la suite de la déclaration de l’indépendance, on assiste à l’ouverture des frontières et, par conséquent, aux premiers contacts commerciaux et diplomatiques officiels et à un début de circulation de commerçants et d’artisans. Dans un rapport, un officier de marine (Alphonse de Mogel) évalue à 300 le nombre de Français à Lima en 1825 (artisans et petits commerçants). En province on signale quelques Français investis dans des activités minières, l’exportation de la laine et la représentation de maisons commerciales européennes. C’est au milieu du XIXe siècle que l’on observe le réel développement de l’émigration à destination du Pérou. Alors que les activités économiques étaient restées jusqu’alors relativement restreintes et n’avaient attiré qu’une petite frange de négociants et d’aventuriers, les importantes rentrées d’argent générées par l’exportation du guano à partir des années 1830-40, puis des nitrates, vont entraîner d’importants bouleversements dans l’économie et la société péruvienne. L’enrichissement d’une partie des élites commerçantes et des propriétaires terriens va modifier le mode de vie et les habitudes de consommation d’une partie croissante

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de la population (goût pour de nouveaux produits plus dans le style de ce qui faisait dans

l’Europe « moderne »), tandis que les gouvernements successifs se lancent dans d’ambitieux projets de modernisation des infrastructures industrielles et urbaines (aménagements

portuaires, constructions de ponts et de chemins de fer

d’éducation, de santé, etc. Autant de nouvelles pratiques et de projets qui vont attirer un nombre considérable d’étrangers. Cette forte dynamique économique va en l’espace de quelques décennies motiver une immigration importante, notamment d’Européens venant proposer leurs services ou y chercher fortune. Outre les artisans et négociants attirés par une conjoncture économique favorable - source d’une possible réussite sociale difficilement accessible chez eux -, de nombreux techniciens, ingénieurs, experts de toutes sortes furent également engagés par le gouvernement péruvien (ou par des propriétaires d’exploitations agricoles) pour mettre en œuvre les modernisations projetées au cours de cette période faste. Si parfois cette immigration fut organisée à l’instigation du gouvernement (parfois à son corps plus ou moins défendant), comme dans le cas de l’importation de coolies chinois ou des divers projets pour faire venir une main d’œuvre européenneTPF 1 FPT, dans les cas les plus fréquents il s’agissait d’une émigration volontaire et individuelle. C’est ainsi qu’il convient d’appréhender cette venue progressive de Français désireux de trouver un avenir meilleur sur le sol du Pérou. Le milieu du XIXe siècle correspond au pic de l’immigration européenne. Le recensement fait pour Lima en 1857 par Manuel A. Fuentes confirme cet afflux migratoireTPF 2 FPT : cette année-là, 2693 Français sont comptabilisés dans la capitale (sur un total de 21557 étrangers, soit 12,5% de ce total). Fait intéressant, sur ces 2693 personnes on recense 595 femmes, preuve que cette immigration n’est plus seulement masculine, mais que des familles entières émigraient. Se trouvent également parmi cette population féminine des femmes seules (veuves ou célibataires) venues chercher une vie meilleure sur les rives du Pacifique. Un nouveau recensement effectué en province en 1860 vient confirmer ce développement de la colonie française, en apportant un éclairage nouveau sur sa répartition spatiale dans le pays. Ce ne sont pas moins de 133 Français qui sont alors enregistrés dans le département de Moquegua (alors en pleine exploitation des nitrates), tandis que l’on en dénombre 40 dans le département de Junín (dont 16 mineurs). Viennent ensuite la province littorale d’Ica (21 Français

) et de son système d’administration,

TP 1 PT Divers projets imaginés tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle indiquent à quel point était forte cette idée selon laquelle la seule solution pour moderniser le pays était d’y introduire une main d’œuvre européenne, censée être (selon des critères très idéalisés) plus compétente ou plus apte à répondre à une demande spécifique des employeurs. L’absence de moyens généralement mis à la disposition des candidats à l’émigration, le manque d’organisation des plans imaginés, la difficulté d’adaptation à des milieux parfois difficiles (comme ce fut le cas dans l’oriente péruvien) aboutirent le plus souvent à un échec dramatique des ces immigrations organisées officiellement. TP 2 PT Voir l’analyse du recensement de 1857 dans Bonfiglio (1987: 31-78) et son tableau n°4.

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recensés), puis les départements d’Ancash (16), d’Aréquipa (14) de Piura (10) et de Cuzco (8)TPF 3 FPT. Ces chiffres ne sont toutefois pas à considérer avec une confiance absolue : les informations relatives à certains points de la république manquent et quand elles nous sont fournies, elles ne prennent en compte que la population masculine (les chefs de famille). Nous en voulons pour exemple le recensement des étrangers établi en 1866 pour le département de Moquegua. Ce document enregistre, rue par rue, les résidents des différentes localités du département (Tacna, Arica, Iquique, Mejillones, Ilo, etc.), avec leur nationalité, leur temps de résidence dans le pays et dans la localité, leur profession. On arrive alors à un total de 168 hommes adultes, 35 femmes et 35 enfants (dont 11 nés en France), soit environ 70 adultes de plus qu’en 1860. Que cela corresponde à une réelle progression quantitative ou simplement à

plus grande précision de l’enquête, cette dernière confirme en tout cas l’importance de ce pôle d’activités économiques qui attirait alors un grand nombre d’étrangers. Il convient également de noter que c’est à partir de cette époque que la communauté française commence à s’organiser formellement, par le biais de diverses associations d’entraide et de divertissement, indice supplémentaire d’une mutation en cours dans sa relation à la société péruvienne. Le premier tableau général de la communauté française du Pérou date de 1872, lorsque

M. de Saint-Quentin, chargé d’affaires de France au Pérou adresse au ministère des Affaires étrangères, en France, un « état numérique des Français domiciliés au Pérou au mois de décembre 1872 »TPF 4 FPT. Si les localités les plus fréquentées sont toujours Lima (1861 résidents, dont 478 femmes et 160 enfants) et le Callao (275, dont 61 femmes et 67 enfants), d’autres villes se signalent par une concentration non remarquée jusqu’alors. Tel est le cas de Trujillo, où le diplomate relève la présence de 126 Français, ou d’Aréquipa (avec 99 résidents d’origine française). Le nombre total de Français vivant au Pérou est alors estimé à 2625 (1734 hommes, 586 femmes et 305 enfants). De l’aveu même du diplomate qui avait dressé ce tableau statistique, le résultat de son travail était incertain et probablement sous-évalué :

« Ce chiffre n’est qu’approximatif et je suis porté à croire qu’il est au dessous de la vérité. Il y

a en effet dans les environs de la capitale et des principales villes de la république et même dans les campagnes un certain nombre de Français employés aux travaux des haciendas, et qu’il est impossible de déterminer. Il y en a aussi qui pour divers motifs préfèrent rester inconnus. Il me paraît donc que l’on pourrait, sans exagérer, porter à 3000 le total de nos nationaux au Pérou. »TPF 5

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TP 3 PT Archivo del ministerio de Relaciones Exteriores. 2 O.E.: Prefecturas (1860). À noter que les données pour le Callao et le département de La Libertad n’y ont pas été trouvées. TP 4 PT Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris. Correspondance consulaire. Pérou 35 (1873). TP 5 PT Lettre de Saint-Quentin au ministre des Affaires étrangères. Ibid, p.8.

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Le recensement national établi en 1876, sous la direction de Manuel Atanasio Fuentes, arrive à un résultat quasiment similaire : 2658 individus de nationalité française sont dénombrés sur le sol péruvien (1935 hommes, 723 femmes), même si pour certains départements les différences numériques apparaissant à la lecture de ces deux documents statistiques sont difficiles à expliquer. De même que l’estimation faite par le diplomate français en 1872 est sans doute en dessous de la vérité, on sait que le recensement de 1876 est entaché de quelques erreurs ou approximationsTPF 6 FPT : ainsi, des lacunes dans les informations transmises par certains agents recenseurs aboutissent à l’impossibilité d’identifier la nationalité de 5184 personnes reconnues comme étrangères (Bonfiglio 1987 : 42).

Les sources manquent également pour estimer la part de la population étrangère dans le Pérou de la fin du XIXe siècle, il semblerait néanmoins, que les difficultés économiquesTPF 7 et l’instabilité politique du pays après la guerre du Pacifique, aient non seulement amoindri l’intérêt des candidats à l’émigration pour cette possible terre d’accueil, mais aient également provoqué le départ d’un certain nombre d’étrangers résidant au Pérou. Cela a été apparemment le cas de négociants et d’industriels. Signe de cette régression de la présence française on ne recense plus en 1905 que 167 Français au Callao (contre 375 en 1876) et en 1908 on en dénombre 872 à Lima (contre 1479 en 1876)TPF 8

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II. Les sources utiles : usages et limites 1) sources consulaires De par son contexte historique (la colonisation espagnole, puis après l’Indépendance la faible emprise de la France sur le Pérou), l’extrême éloignement et le coût important d’un tel voyage, le Pérou n’a jamais été pour les Français un lieu d’implantation important: par comparaison avec des nations telles que les États-Unis d’Amérique du Nord, l’Uruguay, l’Argentine et même le Mexique ou le Chili (pour rester sur le continent américain), le Pérou a constitué au XIXe siècle une destination relativement marginale en terme d’émigration ; les chiffres mentionnés dans la première partie en donnent une idée assez éloquente. De ce fait, les sources pour cerner et analyser le mouvement migratoire de la France vers ce pays demeurent assez ténues et fragmentées. Dès lors, les registres d’immatriculation et d’état civil du Consulat général de France à Lima paraissent une source beaucoup plus intéressante

TP 6 PT Il y a en outre une incertitude concernant le recensement des enfants. TP 7 PT Notamment dues à l’immense endettement issu du contrat Dreyfus sur le guano, ainsi qu’aux conséquences de la guerre contre le Chili (instabilité politique, récession économique, perte des ressources des nitrates, etc.)

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que l’on pourrait le croire au premier abord. Ces registres permettent, quand même, de constituer des listes conséquentes d’individus qui, sinon, n’auraient laissé aucune trace de leur présence sur place : la base de données que j’ai établie compte 3790 noms différents pour la période 1840-1895TPF 9 FPT. Cette base, sans être bien sûr exhaustive, paraît suffisamment représentative au moins de la population masculine présente à un moment donnée au Pérou. Elle nous fournit un grand nombre d’informations sur les lieux origines, les métiers, les pics d’immatriculation :

Pour ce qui concerne les lieux d’origine des émigrants, les départements les plus représentés sont les suivants :

Gironde : 12, 47% Seine : 9,33% Pyrénées Atlantiques : 9,27% Et loin derrière :

Haute Garonne : 4,30% Lot : 3,32% Bas-Rhin : 2,44% Hautes-Pyrénées : 2,38% Bouches-du-Rhône : 1,77% Loire-Atlantique : 1,49% Rhône : 1,43% Dans son étude sur l’émigration depuis le port de Bordeaux, Philippe Roudié souligne le fait que, toutes destinations confondues, les migrants provenant des Basses et des Hautes- Pyrénées occupent les deux premières places, devant les Girondins (Roudié 1983 : 178). Il est intéressant de noter dans le cas des émigrants vers le Pérou la prédominance des personnes ayant déclaré la Gironde comme lieu d’origine. La Gironde devance ici les Pyrénées- Atlantiques. En effet, les premiers à avoir émigré en masse vers ce pays sont des gens originaires de la région de Bordeaux : ils représentaient 14% des personnes inscrites au consulat de France à Lima pour la période 1840-1844, 27% en 1845-1849 et plus de 16% de ceux inscrits entre 1850 et 1854. Par la suite, la proportion devint beaucoup moins marquante, oscillant entre 7,5% et 10% entre 1855 et 1874, pour baisser jusqu’à 5% du total dans le dernier quart du XIXe siècle. Parmi ces Girondins on pouvait compter, toutes périodes confondues, un nombre particulièrement considérable de commerçants. On connaît les

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contacts commerciaux importants qui liaient le port de BordeauxTPF 10 FPT (et plus largement la région bordelaise) avec l’Amérique du Sud. Il convient toutefois de remarquer que le nombre d’artisans inscrits au consulat est encore légèrement supérieur à celui des individus versés dans des activités commerciales (respectivement 32 et 31%). L’importance considérable du contingent des personnes originaires du département de Gironde doit néanmoins est analysée avec précaution. La mention « lieu d’origine » telle qu’elle apparaît dans les registres d’immatriculation du consulat de France pourrait nous abuser : il est n’est en effet pas impossible que certains nouveaux arrivants aient déclaré Bordeaux comme lieu d’origine, en pensant à leur dernier lieu de résidence (ou lieu d’établissement de leur passeport) et non pas en faisant référence à leur lieu de naissance. Bordeaux étant durant la plus grande partie du XIXe siècle le principal lieu d’émigration vers l’Amérique du Sud, il est évident que la plupart des individus arrivant au Pérou avaient transité par Bordeaux. Le deuxième groupe remarquable par son nombre est celui des personnes originaires du département des Pyrénées-Atlantiques. C’est le pays traditionnel de l’émigration française vers l’Amérique latine. On connaît le rôle considérable joué par les Basques dans la colonisation de la région de La Plata et, plus largement, de tout le cône sud, depuis le tout début du XIXe siècle, jusqu’au milieu du XXe siècle. Entre 1835 et 1842, l’Uruguay aurait ainsi attiré 13765 immigrants français, en majorité originaires des Pyrénées-Atlantiques, tandis qu’en 1860 on comptait déjà 40000 Basques et Béarnais en ArgentineTPF 11 FPT. Le Chili devait également attirer plusieurs milliers d’individusTPF 12 FPT dont un nombre considérable de Girondins et de Basques qui, pour certains d’entre eux, firent souche sur place (Blancpain, 1999 :134-135). L’image traditionnelle (donnée par exemple par Charnisay 1996) nous montre en effet des migrants originaires du département des Pyrénées-Atlantiques qui seraient d’une part des ouvriers, des artisans, des journaliers et des petits propriétaires partant en famille, abandonnant le pays à la suite de difficultés économiques conjoncturelles (mauvaises récoltes et ruine du petit artisanat face au développement de l’industrie), et d’autre part des cadets de familles paysannes ou bourgeoises s’exilant pour échapper à la conscription ou pour chercher un avenir meilleur dans un monde nouveauTPF 13 FPT. Si ce schéma se vérifie notamment

TP 10 PT Le nombre de marins originaires de Bordeaux (notamment dans la première moitié du XIXe siècle) apparaissant dans les registres du consulat est un indice supplémentaire de ces relations portuaires. TP 11 PT Henry de Charnisay Emigration basco-béarnaise en Amérique. Biarritz, J&D Editions, 1996 :198-199. Bien que publié récemment, il s’agit en fait d’un ouvrage écrit en 1947, dont les statistiques demeurent malheureusement lacunaires. Pour sa part, Guy Bourdé indique qu’entre 1857 et 1927, 226000 Français seraient entrés en Argentine avec l’intention de s’y installer, une majorité d’entre eux étant Basques ou Béarnais. (Bourdé, 1974 : 169). TP 12 PT Les chiffres officiels (1654 Français en 1854, 3192 en 1875, 8266 en 1895 et 9800 en 1907) sont sans doute nettement inférieurs à la réalité (Blancpain 1999 : 130-131). TP 13 PT Le droit d’aînesse en vigueur laissait en effet un grand nombre de cadets sans ressources et sans perspective d’avenir (Charnisay, 1996: 115 et 150).

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dans les pays du Cône Sud, il n’est qu’en partie vrai pour le Pérou où les activités agricoles ou d’élevage n’ont pas mobilisé une main d’œuvre aussi considérable. Si comme leurs compatriotes partis pour l’Argentine ou l’Uruguay les Basques et Béarnais établis au Pérou n’avaient pas nécessairement de moyens importants, ils se sont souvent tournés vers des activités artisanales urbaines, ou se sont mis au service d’un parent, d’un ami ou d’un compatriote. La part notable d’employés (en comparaison avec ce que l’on constate pour l’Aquitaine) s’explique sans doute à la lumière de ce contexte particulier. Si une proportion notable d’individus originaires du Pays Basque avait choisi d’émigrer (notamment en Amérique du Sud) pour quitter une situation locale difficile, ce motif est loin d’être le seul. Un certain nombre d’entre eux s’intégraient vraisemblablement dans un réseau de parentèle ou de relations qui les avait amené à quitter la France pour s’établir en Amérique du Sud, sans doute déjà avec, sinon un projet défini, du moins des repères suffisants pour ne pas partir dans un inconnu total et un avenir incertain. Les chiffres fournis par les registres d’immatriculation du consulat illustrent clairement la situation des émigrants originaires des Pyrénées- Atlantiques venus s’établir au Pérou. On note une très forte majorité de commerçants (34,5%) et d’artisans (25%), à quoi il faut ajouter un nombre très considérable d’« employés » (de commerce ou dans un atelier) et de personnes dédiées aux activités de l’hôtellerie et de la restauration (plus de 5%). Remarquons enfin quand même le pourcentage non négligeable d’individus provenant du secteur agricole (près de 5%) – image de l’origine rurale de ces Basques qui se sont illustrés ailleurs dans la colonisation et l’exploitation des terres en friches de l’Amérique du Sud. On connaît le rôle majeur joué par les agences d’émigration en pays basque pour attirer les candidats à l’émigration. Ces agences œuvraient essentiellement à la demande des gouvernements argentin, uruguayen, paraguayen et – sans doute dans une moindre mesure – chilien. Il n’est pas du tout certain qu’il en ait été de même pour ce qui concerne le Pérou. Le faible attrait des émigrants pour ce pays n’a certainement pas encouragé l’intérêt des agents d’émigration pour travailler vers cette destination. Il est bien plus probable que nous avons affaire ici à une émigration motivée par la réussite de quelques « pionniers » qui a dû attirer des membres de la famille élargie, des groupes d’amis, des personnes originaires d’un même canton. La solidarité a dû jouer pour aider les nouveaux arrivants à s’établirTPF 14 FPT ; solidarité que l’on retrouve dans les registres du consulat. Ainsi lors du décès d’un certain Junquet en 1868, ce sont sept personnes originaires des Pyrénées Atlantiques qui servent de témoins. Ou lors du

TP 14 PT Le nombre considérable d’employés pourrait être un indice de cette solidarité, amenant une personne déjà bien établie à prendre comme employé un jeune ou un nouvel arrivant originaire du même « pays ».

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mariage de Michel Sallaberry avec Gracienne Larrabure en 1865, on retrouve parmi les témoins les noms d’autres Basques, tels que Bidegaray, Athano, Otheguy, GaillourTPF 15 La proportion écrasante de migrants originaires du sud-ouest de la France est renforcée par la contribution d’autres départements souvent représentés ailleurs en Amérique latine : la Haute-Garonne, le Lot, les Hautes-Pyrénées. Il est d’ailleurs à relever que la récurrence de certaines localités permet de supposer des réseaux d’immigration, sans doute tout à fait informels et ponctuels, mais illustrant des microphénomènes bien réels. On trouve ainsi mention à plusieurs périodes du XIXe siècle de petits villages du canton de Saint-Gaudens (par exemple Labarthe-Rivière, Pointis de Rivière ou Labroquère). Tel est le cas de ces différentes personnes portant les noms de famille Save et Save de Pujolle, originaires de Pointis-de-Rivière, ainsi que cette famille de bouchers du nom de Betmal (ou Betmalle), apparemment tous originaires du village de Labroquère. Toutes ces personnes apparaissant au fil des années dans les registres d’immatriculation du consulat. C’est, en définitive, toute cette région pyrénéenne qui constitue une forte zone d’émigration. Rolande Bonnain, dans son étude de cas, relève cette même présence pyrénéenne (avec des liens de parentèle dans les mécanismes migratoires) pour l’Uruguay et le Vénézuéla (Bonnain 2000). La très forte proportion d’immigrants français ayant déclaré comme lieu d’origine le département de la Seine ne doit pas nous surprendre, même si l’interprétation de ce constat reste incertaine. Paris et sa région présentaient une densité de population qui peut déjà en soi justifier cette forte présence au sein de la communauté française du Pérou. Tous ces individus n’étaient peut-être pas non plus des Parisiens de souche. La capitale exerçait depuis les premières décennies du XIXe siècle un grand pouvoir d’attraction sur des provinciaux (souvent des petits artisans et des ruraux) sans travail, qui espéraient trouver là une embauche souvent devenue difficile près de chez eux. Paris pourrait donc être perçu ici comme une étape intermédiaire dans le parcours de provinciaux ayant tenté de s’établir dans la capitale, puis ayant décidé de tenter leur chance à l’étranger. Le dernier cas relevé ici sera celui des Alsaciens, en nombre relativement considérable parmi les immigrants au Pérou (près de 2,5% du total). La tradition migratoire des départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin vers les Amériques (surtout bien sûr l’Amérique du Nord) semble remonter au XVIIIe siècle, où des individus natifs de cette région de l’Est auraient suivi les importants contingents de protestants et de juifs allemands fuyant les persécutions subies chez eux et partis se réfugier en Amérique. Au XIXe siècle, les troubles politiques et les difficultés économiques de la région encouragèrent aussi ce mouvement

FPT.

TP 15 PT Plusieurs d’entre eux s’étaient d’ailleurs immatriculés ensemble au consulat en 1858. On constate en outre que certains étaient également liés par mariage (un Gaillour marié avec une Larrabure).

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migratoire. Celui-ci fut encore accentué après la défaite de la France contre la Prusse en 1870. L’Alsace et la Moselle furent cédées au nouvel empire germanique en 1871, tandis qu’il était demandé à leurs habitants d’opter soit pour la nationalité française, soit pour la nationalité allemande. Nombre d’entre eux, préférant rester FrançaisTPF 16 FPT, s’exilèrent, notamment vers les

Amériques.

Les principaux secteurs d’activité professionnelle :

La répartition des Français par grands secteurs d’activité telle qu’on peut l’apercevoir à travers les registres du consulat souligne la forte prédominance des artisans (près de 28% du total des individus apparaissant dans les registres, 33% des actifs dont on connaît la profession). On notera tout d’abord parmi eux le grand nombre d’artisans spécialisés dans le travail du bois (104 menuisiers, 68 charpentiers, 44 ébénistes), ainsi que d’autres activités liées au bâtiment (peintres en bâtiment, tailleurs de pierre, serruriers, maçons), puis les métiers du fer (forgerons, charrons, chaudronniers, ferblantiers). L’habillement et la parure occupent aussi bien évidemment un nombre considérable d’artisans français (chapeliers, tailleurs, couturières, cordonniers, teinturiers, puis coiffeurs et bijoutiers). Enfin les métiers de bouche sont là pour confirmer la réputation française, avec tout particulièrement les boulangers et pâtissiers (72 artisans, soit près de 7% d’entre eux), les bouchers (35) et charcutiers (7) et enfin les confiseurs (11). Lorsqu’au milieu du XIXe siècle l’émigration européenne a commencé à devenir importante, l’afflux d’artisans répondait d’une certaine manière à l’évolution du goût et des pratiques de consommation (goût pour le luxe et les produits « à l’européenne »). Le second grand secteur représenté est celui des commerçants (avec 24,5% du total des inscrits et 29% des actifs – chiffre auquel il faudrait adjoindre une partie des individus inscrits dans la catégorie des « employés »). S’il y a parmi eux quelques personnalités liées au monde international des affaires, ainsi que quelques autres pouvant être considérées comme des négociants de stature respectable, la majorité des Français répertoriés dans la catégorie des commerçants se consacrent plutôt au commerce de détail. La spécialité de ces commerçants est rarement connue. Quand elle apparaît, il s’agit souvent de commerces liés à l’habillement, à la mode, à la parure. Citons également les libraires, les armuriers et les épiciers. À ce grand ensemble relevant des activités commerciales peut aussi être ajouté un secteur spécifique : celui de l’hôtellerie et de la restauration. On ne s’étonnera pas de

TP 16 PT Sur les 80 individus originaires du Bas-Rhin apparaissant dans les registres du consulat de France entre 1840 et 1895, 18 sont arrivés (ou sont mentionnés pour la première fois) en 1872 et 7 en 1873. À noter que les Alsaciens et Lorrains résidant déjà en Amérique furent également invités en 1872 à opter pour l’une ou l’autre

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constater que ce secteur est très largement représenté (avec 6,7% des actifs, auxquels on peut rajouter une partie des employés de serviceTPF 17 FPT). On ne recense pas moins de 147 cuisiniers ! (mais tous ne travaillaient pas nécessairement dans un restaurant ou un hôtel). Quelques hôtels d’origine française appartiennent à l’histoire de la Lima républicaine, tels l’hôtel Maury ou l’hôtel Morin. Pour en terminer avec les activités professionnelles occupées par les migrants français, mentionnons la présence relativement marginale de personnes se consacrant aux métiers de la terre (4% des actifs ; on y trouve notamment des laboureurs, mais aussi des jardiniers et déjà des vignerons), d’ouvriers (3% des actifs ; les mécaniciens sont largement représentés) et de marins (2% des actifs identifiés). Enfin, il convient de souligner le fait que certaines catégories professionnelles bien que numériquement très peu représentées (cadres industriels, administrateurs, enseignants, médecins, artistes) offrent portant une visibilité beaucoup plus marquante au sein de la société péruvienne de l’époque, autant dans les sources contemporaines que dans l’historiographie actuelle.

Quelques autres observations à partir de ces sources :

Outre ces analyses statistiques classiques, on peut faire un grand nombre d’observations beaucoup plus fines et ponctuelles. Par exemple la récurrence de certains noms de famille, qui laisse supposer des regroupements familiaux à travers le temps, ou bien la récurrence de certains lieux d’origine, qui permettent d’imaginer des réseaux d’immigration, sans doute tout à fait informels et ponctuels, mais illustrant des microphénomènes bien réels (cf. l’exemple évoqué plus haut des villages de Labarthe-Rivière, Pointis de Rivière et Labroquère, du canton de Saint-Gaudens). Dans un premier temps, cette base ne reposait que sur les registres d’immatriculation (qui compte quand même la majorité des individus apparaissant désormais dans cette base), mais évidemment l’information obtenue souffre de son caractère un peu « figé » (un nom mentionné à un moment donné). Je l’ai complétée avec les informations contenues dans les registres d’état civil du consulatTPF 18 FPT. C’est d’abord un complément numérique (puisque l’on y voit mentionnés des gens qui ne se sont pas fait immatriculer ou qui l’ont parfois fait quelques années plus tard). C’est aussi un complément dans la nature des informations (prénoms complets, lieu d’origine, autre métier, éventuels liens de parenté). Cela permet parfois de suivre des individus dans le temps : par exemple Sylvestre Guiroy, immatriculé en 1842

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comme capitaine au long cours, est mentionné dans un acte d’état civil en 1867 comme commerçant. On peut également identifier par ce biais-là des groupes d’amis, des personnes originaires d’un même canton qui apparaissent ensemble dans les actes d’état civil. Par exemple lors du décès d’un certain Junquet en 1868, ce sont sept personnes originaires des Pyrénées-Atlantiques qui servent de témoins ; ou lors du mariage de Michel Sallaberry avec Gracienne Larrabure en 1865, on retrouve parmi les témoins les noms de Bidegaray, Athano, Otheguy, Gaillour (plusieurs d’entre eux s’étaient d’ailleurs fait immatriculer ensemble au consulat en 1858 et certains sont liés par mariage, comme Gaillour marié avec une Larrabure). Dans ces registres d’état-civil certains noms reviennent très souvent : par exemple Jean Félix Rémy et Pierre Ernest Dupeyron, deux pharmaciens qui comptaient parmi les plus anciens de la communauté française, enregistrés dans les années 1840. On peut y voir sans doute un indice de leur importance ou des responsabilités qu’ils occupaient au sein de cette communauté, notamment dans des associations d’entraide telles que la Société Française de Bienfaisance. Enfin, ces registres permettent d’identifier d’éventuels pics dans la mortalité. C’est le cas avec l’épidémie de fièvre jaune de 1868 : en 1867 on déclare 21 décès, 77 en 1868, 26 en 1869TPF 19

FPT.

Si ces registres constituent incontestablement une des sources majeures pour nous renseigner sur l’histoire et sur les caractéristiques générales de l’émigration française au Pérou, ils présentent quelques difficultés d’exploitation. En premier lieu ces registres d’immatriculation ne sont nullement exhaustifs. De fait, beaucoup de personnes ne jugeaient pas utile de se faire enregistrer au consulatTPF 20 FPT, voire préféraient l’éviter. Il faut savoir qu’un nombre non négligeable de jeunes hommes s’exilaient afin d’éviter la conscription ; le phénomène est particulièrement connu pour le pays basque, mais il ne s’observe certainement pas que là. Il y avait sans doute bien d’autres motifs pour ne pas faire les démarches auprès du consulat. Il doit donc être bien clair pour l’historien que ces registres d’immatriculation ne sont qu’une source fragmentaire. N’y apparaissent que ceux qui ont bien voulu se signaler. Il faut donc compter sur bien d’autres types de source pour compléter les informations disponibles. Certains événements exceptionnels mettent en lumière les lacunes de ces registres. Tel est le cas pour la guerre survenue en 1879 entre le

TP 18 PT Consultables sous forme de microfilms aux archives du ministère des Affaires étrangères (Quai d’Orsay). TP 19 PT Ces chiffres ne concernent que les décès déclarés au consulat de France à Lima : on ne peut donc leur accorder une valeur absolue (beaucoup de décès survenus sur d’autres points de la côte lors de cette épidémie ne furent vraisemblablement déclarés que dans les registres paroissiaux locaux), mais ils donnent quand même une tendance intéressante. TP 20 PT Les enregistrements effectués en 1880 montrent qu’un grand nombre de ces « nouveaux inscrits » résidaient parfois au Pérou depuis très longtemps. Tel est le cas du négociant Félix Dibos, qui pourtant n’avait rien d’un petit émigrant préférant rester dans l’ombre ! (Riviale 2005).

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Pérou et la Bolivie contre le Chili. Alors que les troupes chiliennes s’approchent de Lima, les résidents français sont invités à se déclarer auprès du consulat afin de garantir leur neutralité (et éviter ainsi qu’ils ne soient enrôlés de force dans l’armée). On constate un pic dans les immatriculations, amorcé en 1879, qui trouve son sommet en 1880. Le chargé d’affaires Domet de Vorges déclarait ainsi en juillet 1880 :

« J’en profite pour faire immatriculer un grand nombre de Français qui n’avaient jamais rempli cette formalité. Le nombre des individus immatriculés monte, en ce moment, à plus de 1100, ce qui, en tenant compte des femmes, des enfants et des personnes qui ne se sont pas encore présentées, doit porter à plus de 3000 individus la colonie française de Lima. »TPF 21 Quelques chiffres pour éclairer ce fait : En 1878 on relève 51 premières mentions d’un nom dans ces registres, 90 en 1879 et 447 en 1880. On voit là une illustration évidente de cette explosion des enregistrements. On constate en outre que beaucoup de ces personnes sont installées au Pérou depuis parfois très longtemps. Exemple du négociant Félix Dibos qui, bien que faisant partie des personnalités les plus en vue de la communauté nationale, ne s’est fait enregistrer qu’en 1880 alors qu’il est présent depuis 1858. Il convient de souligner une autre cause de lacune dans ces registres d’immatriculation. Généralement seuls les hommes adultes viennent s’inscrire au consulat, soit des hommes seuls, soit des chefs de famille. Les femmes n’apparaissent que rarement, de même que les enfants. On a vu que les données des registres d’immatriculation avaient été complétées par celles des registres d’état civil. La question se pose de déterminer s’il ne serait pas intéressant de verser également dans cette base tous les individus identifiés dans d’autres sourcesTPF 22 FPT. On se trouverait cependant confronté à un manque de cohérence et de systématisation des données, compte tenu de l’hétérogénéité des informations produites par les sources exploitées.

FPT

Ces registres posent aussi des problèmes d’interprétation dans la nature même des informations qui y apparaissent. On n’est pas toujours certain d’avoir affaire à la même personne, même s’il s’agit du même nom de famille : par exemple Jean Fontan (immatriculé en 1854 comme maître d’hôtel) et J. Fontan (immatriculé successivement en 1860, 1870 et 1880) apparaissent sous des professions différentes (boulanger, puis restaurateur). Il n’est pas exceptionnel de voir la même personne se faire inscrire plusieurs fois à des époques

TP 21 PT Lettre de Domet de Vorges au ministre Freycinet (Lima, 25 juillet 1880). Archives du ministère des Affaires étrangères. Correspondance consulaire. Pérou 38 (1879-1880), p.346.

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différentes (correspondant à deux séjours différents ou pour d’autres motifs), mais s’agit-il ici du même ? On ne dispose pas toujours des éléments (lieu d’origine, notamment) qui permettraient de résoudre la question. Il y a aussi des incertitudes concernant les noms de famille. On voit ainsi mentionnés un Emile Duval de Kermader (registre d’immatriculation 1853), un Gustave Duval Kermoda (registre d’immatriculation 1857) et un Gustave Kermoda Duval (registre d’état civil Lima 1867), tous trois du Finistère. Il s’agit vraisemblablement de la même personne, mais quel est son prénom principal et quel est son vrai nom de famille ? L’ambiguïté de la rubrique « lieu d’origine » complique parfois les choses : on rencontre parfois des individus de même nom indiquant deux lieux différents à des époques différentes. S’agit-il d’un simple homonyme, ou bien est-ce la même personne qui indiquerait par exemple dans un cas son lieu de naissance et dans un autre le lieu de sa dernière résidence ? Par exemple un certain Gustave Oliver Lefresne indique la Manche en 1865 quand il se fait immatriculer, puis Paris dans un acte d’état-civil en 1871. Autre exemple, Thadée Claret indique l’Algérie comme lieu d’origine quand il déclare la naissance de son fils en 1862. Sans doute est-ce le même T.P. Claret qui mentionne les Pyrénées-Orientales quand il se fait immatriculer en 1869. En définitive, je ne suis pas sûr de la pratique courante dans ces registres. Lieu de naissance ou lieu de résidence ? Y avait-il une norme ? Depuis l’époque où j’ai dépouillé ces registres (il y a plus de 15 ans), je n’ai pas eu l’opportunité de retourner les consulter pour vérifier la nature des informations qui y étaient portées…

Les autres types de sources utiles :

Hormis les registres évoqués plus haut, d’autres sources émanant des consulats et des ambassades sont extrêmement utiles pour les études menées sur les communautés nationales à l’étranger. La correspondance consulaire et diplomatique donne évidemment un grand nombre d’informations sur la communauté nationale établie au Pérou, ses activités, avec parfois un éclairage particulier sur une activité ou une entreprise (par exemple une société minière ou une société consignataire du guano). Mais la consultation de ce genre de papiers constitue un investissement de temps considérable, pas toujours en rapport avec l’apport final. Je l’ai un peu fait pour le Pérou, mais essentiellement dans la perspective de recherches ponctuelles. Je l’ai aussi fait pour la Bolivie, avec des résultats plus intéressants (Riviale 2004), car la présence française y était très restreinte et la production de documents diplomatiques et consulaires est suffisamment circonscrite pour que l’on envisage de la consulter dans son

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intégralité. A noter que dans les correspondances envoyées depuis Lima, il est parfois fait mention « d’état numérique de la colonie française » dressé par le chargé d’affaires (mais en général je n’ai pas pu retrouver ces documents)

2) Recensements des étrangers par les autorités péruviennes (recensements départementaux ou nationaux) et autres documents officiels. Depuis les premiers temps de la République, le Pérou a régulièrement dressé des recensements des étrangers résidant sur son sol. Ces documents ne sont pas toujours très précis et posent des problèmes de concordance avec des sources à peu près contemporaines. Par exemple le recensement fait en 1840 paraît donner des chiffres complètement sous- estimés. Il indique la présence de seulement 1025 étrangers (dont 64 Français) hors Lima. Les recensements ultérieurs donnent une moyenne de 60 à 70% des Français du Pérou résidant à Lima, ce qui signifierait dans ce cas-là, que l’ensemble de la communauté monterait à un total d’environ 200 à 250 personnes, dont 100 à 150 à Lima. Rappelons que le recensement de 1857 mentionnait l’existence de 2693 Français uniquement à Lima. Certains historiens utilisent ce recensement de 1840 et celui de 1860 pour conclure à une progression foudroyante de l’immigration au Pérou, mais je reste circonspect sur les inférences que l’on peut faire de documents incomplets (tous les départements n’ont pas été pris en compte et on ne sait pas dans quelles conditions ont été réalisés les recensements). De même l’évaluation faite par un diplomate français en 1872 et le recensement national de 1876, s’ils donnent des chiffres totaux assez proches, présentent des distorsions que l’on a du mal à expliquer. On a également un doute sur la comptabilisation des enfants (il n’est pas certain qu’ils aient été pris en compte dans celui de 1876). Ces documents sont néanmoins intéressants, dans la mesure où ils indiquent des tendances dans la répartition géographique de la communauté sur l’ensemble du territoire. Par contre certains recensements locaux sont très instructifs. Par exemple celui du département de Moquegua en 1866, qui indique, ville par ville et rue par rue, le nom des étrangers, leur épouse, leurs enfants, le temps de résidence au Pérou et dans la ville, leur religion, leur profession. Cela peut permettre d’établir une cartographie de la présence française à Tacna, à Arica, etc. Il existe également dans les archives municipales de Lima un recensement similaire pour la capitale en 1866 ; j’avais commencé à la consulter mais j’ai renoncé faute de temps.

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On peut aussi mentionner pour mémoire d’autres sources utiles, par exemple les matriculas de patentes, annuaires et guides officiels. Ils donnent parfois des listes intéressantes par secteur d’activité, notamment les représentants les plus importants de chaque catégorie professionnelle.

3) Autres sources Il n’est bien sûr pas question d’énoncer ici toutes les sources susceptibles d’apporter des éléments utiles, mais dans le cadre d’une contribution à la méthodologie de la recherche sur les émigrations, il peut s’avérer intéressant d’évaluer l’intérêt de cette documentation. Les actes notariés donnent des informations intéressantes sur certaines personnalités (contrats entre personnes, testaments). Mais l’utilisation de ce type de source est très fastidieuse et assez aléatoire quant aux résultats. Pour avoir fait quelques sondages sur ces archives, je suis un peu hésitant à en recommander l’exploitation, sauf si l’on sait précisément où l’on va… La communauté française du Pérou est à l’origine d’un nombre notable de publications, qui nous éclairent sur certains aspects de leur vie au sein de la société péruvienne et notamment sur leur sociabilité. On relève ainsi l’existence de diverses brochures publiées par les associations françaises suivantes : la Société Française de Bienfaisance (1860) ; L’Union française (société d’entraide mutuelle fondée dans ces mêmes années ; il semblerait qu’il y ait eu d’autres associations du même type un peu plus tard) ; la Compagnie française de pompiers « France n°2 » (1866) ; la loge maçonnique « La Vallée de France » (vers 1873) ; l’orphéon français (vers 1874). Ces brochures sont extrêmement difficiles à trouver (la Bibliothèque nationale du Pérou, à Lima, a brûlé en 1948 et une partie importante du fonds ancien a disparu). Ainsi, il a dû exister une brochure établissant les règles de fonctionnement du club connu sous le nom de « Cercle français » à Lima, mais je n’en ai pu en retrouver le moindre exemplaire. Dans le même ordre d’idée, on peut également retrouver la trace de quelques journaux fondés par des Français à l’attention de leurs compatriotes. En voici quelques titres : Le Corsaire de Lima (1866) ; L’Union nationale (1872) ; Le Journal du Pérou (1872) ; L’Etoile du Sud (1874). Ces périodiques n’ont eu généralement qu’une existence extrêmement éphémère (quelques mois, au mieux un ou deux ans). Il est sans doute superflu de préciser que les vestiges de ces journaux sont rarissimes… En étendant un peu plus largement le champ d’investigation, il faut bien sûr se tourner vers la presse péruvienne qui évoquait souvent la communauté française, soit au travers de ses manifestations patriotiques ou de sociabilité, soit en publiant une information relative à tel ou tel membre de la communauté nationale. Citons les grands quotidiens nationaux : El

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Comercio, El Nacional, La Patria, La Opinión Nacional. Certaines revues plutôt à vocation culturelle et de divertissement, sont à noter également : El Correo del Perú, El Perú Ilustrado, la Ilustración Peruana, Variedades, etc. A l’exception, éventuellement, des périodiques publiés dans les zones de forte présence européenne (l’extrême sud de la côte péruvienne avec ses exploitations de nitrates ; la région de Cerro de Pasco et ses mines), la presse régionale n’est pas vraiment une source recommandable. Des travaux de dépouillement effectués à l’occasion de missions à Piura en 1992 et à Cuzco en 1994, m’ont montré que si la presse est un type de source très intéressant pour certaines thématiques, elle se révèle peu utile pour nous renseigner sur les communautés étrangères établies localement : la présence européenne, extrêmement diluée, passe généralement inaperçue. Enfin, dans les nombreux récits et souvenirs publiés au XIXe siècle, les voyageurs sont rarement sans s’intéresser à leurs compatriotes. Ils donnent le plus souvent des informations ponctuelles et anecdotiques, mais celles-ci permettent parfois de compléter la documentation sur des personnalités, une ville ou un secteur d’activité. Dans la mesure où elles sont très subjectives, les considérations générales sur la communauté française, son importance et son intégration au sein de la société péruvienne sont évidemment à prendre avec distance et avec les précautions d’usage.

En définitive, compte tenu de la rareté des sources primaires relatives à la communauté française du Pérou et à l’histoire de son immigration, on peut considérer que les registres tenus par le consulat de France à Lima depuis au moins les années 1840 constituent une ressource documentaire essentielle pour saisir le mouvement dans sa globalité et tenter quelques analyses statistiques. On doit cependant prendre en compte les limites de ce type de source (inscriptions non exhaustives, flou de certaines informations, etc.) pour ne pas se laisser entraîner trop loin dans l’analyse. D’autres types de source permettent de relativiser les conclusions quantitatives et qualitatives que l’on peut tirer de ces registres et viennent en outre utilement combler certaines de leurs lacunes. Enfin, une documentation très hétérogène et éparpillée (et souvent difficile d’accès) peut être exploitée par l’historien pour y puiser des informations ponctuelles susceptibles d'affiner sa vision de la communauté française du Pérou au XIXe siècle.

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