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LE CAPITALISME TOTAL

Jean Peyrelevade

Mots clés:

• Gouvernance d’entreprise
• Marchés financiers
• Finance intermédiée
• Offre Publique d’Achat (OPA)
• Gestionnaire-Actionnaire

Jean Peyrelevade a été directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy (1981-1983). Il est
nommé en 1983 Président de la Compagnie Financière de Suez et, parallèlement, de la banque
Indosuez. Il est ensuite nommé Président-directeur général de la Banque Stern puis en 1988
Président de l’UAP, avant de prendre, en 1993, pour dix ans, la présidence du Crédit
Lyonnais, qu’il sauva de la faillite. Il est actuellement banquier d’affaires au sein du groupe
Banca Leonardo.Longtemps professeur d’économie à l’Ecole polytechnique, il a écrit
plusieurs ouvrages sur l’évolution du capitalisme contemporain.

THESE DE L’OUVRAGE:

Le capitalisme moderne est organisé comme une gigantesque société anonyme. Le but
des gestionnaires d’entreprise est d’enrichir les actionnaires. Les techniques pour y
parvenir s’appuient sur les règles du « gouvernance d’entreprise » et conduisent à des
exigences de rentabilité excessives. Elles transforment les chefs d’entreprise en serviteurs
zélés des actionnaires.
Ainsi le capitalisme n’est pas seulement le modèle unique d’organisation de la vie
économique mondiale: il est devenu « total » car il règne sans partage ni contre-pouvoir sur le
monde et ses richesses. Selon J.Peyrelevade, les actionnaires apparaissent donc comme de
véritables privilégiés, dans la mesure où tous les gestionnaires d’entreprises mettent tout en
œuvre pour satisfaire la demande de rentabilité exigée par les détenteurs de capitaux.

L’auteur démontre la légitime supériorité des actionnaires puisque ce modèle d’organisation


économique permet une croissance économique qu’aucune autre théorie n’a su égaler.

Pour défendre sa thèse, J.Peyrelevade va s’appuyer sur des exemples concrets de rapport de
force entre dirigeants d’entreprises et actionnaires, qui tournent toujours à l’avantage de ces
derniers, au point de pouvoir recourir à la destitution de ces chefs d’entreprises. Ce pouvoir va
être conquis en premier lieu par la faillite du système intermédié. Pour asseoir la domination
des actionnaires, des théories vont être proposées au sein desquelles actionnaires, dirigeants et
salariés ont intérêt à recourir au système financier pour y trouver leur compte. L’auteur s’est
intéressé aux actionnaires eux même, et aux inégalités existantes au sein de ce groupe, soit en
fonction du pays d’origine de ceux-ci, soit en fonction de leur implication actionnariale.
Malgré ces disparités, les actionnaires réunis par la commune envie de s’enrichir, forment un
groupe puissant qui tend à dominer la vie économique.

INTRODUCTION:

Nous sommes entrés dans l’ère d’un capitalisme triomphant mais dissocié: les
dirigeants d’entreprise ne sont plus que les serviteurs des actionnaires dont ils poursuivent
l’enrichissement.
Les Etats-Unis ont-ils imposé leur vision fondée sur le primat d’une liberté absolue
d’entreprendre au service de l’enrichissement sans borne des détenteurs du capital. Ainsi, le
modèle européen, qui cherche à concilier dynamisme économique et progrès social
semble menacé.

300 millions d’actionnaires, concentrés à 90% en Amérique du nord, Europe


occidentale et au Japon, contrôlent la quasi-totalité de la capitalisation boursière mondiale.
Pour cela, les gestionnaires utilisent la gouvernance d’entreprise, qui permet une mise
en valeur des actionnaires. Animés par un jeu de plus en plus spéculatif, les marchés
financiers connaissent une volatilité accrue, ce qui permet la formation de manière aléatoire
de gains et pertes.

Malgré la croissance économique qui justifie aux yeux des gouvernants la pérennité de ce
système, il existe des effets pervers redoutables, tels que l’absence de pouvoir pour lutter
contre la pollution, qui remettent en question la toute puissance du capitalisme.

I) LA FIN DU MODELE RHENAN:

− L’économie de marchés est la libre confrontation de l’offre et de la demande pour


chaque bien ou service donnant lieu à l’échange, dont l’ajustement se fait par le prix.
Mais ce modèle s’est étendu bien au-delà de la sphère économique réelle. C’est sur les
marchés que les entreprises trouvent leurs fonds propres détenus par les ménages ou des
institutions, afin de pouvoir réaliser des investissements: il s’agit du capitalisme financier.

Ce capitalisme financier était traditionnellement assuré par le système intermédié (modèle


rhénan): système dans lequel, les épargnants confient leurs économies à des institutions
spécialisées (telles que les banques, compagnies financières...), qui, à partir des dépôts
constitués, apportent à leurs risques et périls les fonds pour les entreprises. Ces institutions
spécialisées sont des « establishments » puissants, puisqu’il s’agit d’un petit nombre de
grandes maisons en étroite liaison avec le pouvoir politique.
Le but du système bancaire est de gérer le risque pour le compte de l’ensemble de la
collectivité, faire en sorte que les inévitables faillites d’entreprises ne s’étendent pas de
proche en proche dans toute l’économie.
− Mais, partout dans le monde, le système intermédié, modèle rhénan, a échoué
puis disparu. Il y a 2 raisons de cet échec:
 La première raison est le coût élevé de l’intermédiation, qui correspond aux frais
de fonctionnement de l’institution et de couverture statistique du risque de crédit: les
banquiers coûtent trop chers aux yeux des particuliers, qui vont trouver un autre système
d’une part plus rémunérateur, d’autre part moins onéreux;
 La deuxième raison est le manque de confiance envers la capacité d’analyse de
ces institutions. Le coût d’intermédiation eut été supportable pour les agents, si les
institutions spécialisées avaient pu témoigner d’une incontestable supériorité dans l’analyse et
la sélection des risques. Partout dans le monde, les systèmes bancaires ont connu des crises
graves, dues à la mauvaise qualité de leurs portefeuilles de crédit.

− La finance intermédiée ayant failli, le marché financier a partout affirmé sa


primauté. 3 points principaux fondent sa particularité par rapport au système intermédié.
1: La mise en contact direct de l’épargnant et de l’entreprise qui cherche à mobiliser les
capitaux. Désormais, quelle est la légitimité des dirigeants à occuper la place centrale d’un
lieu de pouvoir dont ils ne sont en rien propriétaires?
Pour l’actionnaire premier, seule comptera la recherche des profits les plus élevés possibles.
Le but de la gouvernance d’entreprise est en effet, de faire respecter partout et par tous, le
principe de la création de valeur au bénéfice de l’actionnaire.

2: L’apporteur de capital entend que son épargne demeure liquide et donc pouvoir la
mobiliser à tout moment. Un degré excessif de transformation dans un système intermédié
peut se traduire par de véritables catastrophes, comme l’ont montré de multiples crises
bancaires, comme celle de 1929.
Cela disparaît lorsque l’apporteur de capital fait directement affaire avec l’entreprise. Il doit
s’assurer lui-même que les actifs dans lesquels il investit, peuvent être aisément transformés
en bel et bon argent. L’action dès lors qu’elle est cédée, est tout à fait liquide. Ainsi, la durée
moyenne de détention d’un même titre par investisseur est seulement d’une année.

3: Le système financier entend que soit établie la théorie même de sa propre existence
comme fondement de sa pérennité et de sa supériorité morale. Ainsi, exister dans l’ordre
matériel ne lui suffit pas. Son but est de systématiser son recours, ce qui nécessite la
théorisation de son fonctionnement, indispensable pour assurer sa mainmise sur le
fonctionnement économique.

Le capitalisme financier a donc triomphé face au système intermédié, et va pouvoir s’imposer


dans le domaine politique.

II) THEORIE ET PRATIQUE DU POUVOIR ACTIONNARIAL:

− Dès l’affirmation du capitalisme triomphant, le but était de justifier la


convergence actionnaires dirigeants, c’est-à-dire masquer la supériorité des premiers sur les
seconds. Ainsi, 2 théories ont émergé pour justifier d’une hypothétique égalité.
Aux Etats-Unis, assimilation de la direction d’une entreprise au gouvernement d’une nation,
où l’actionnaire est vu comme un électeur dans un système de démocratie économique.
Principe d’une action = une voix et, où la direction générale apparaît comme l’exécutif.
Mais, cette comparaison semble être un détournement intellectuel. En effet, le petit
actionnaire isolé n’a jamais eu aucun pouvoir; le droit de vote ne l’intéresse pas. L’actionnaire
mécontent ne fait pas entendre sa voix, mais vend son titre.
Seuls les actionnaires puissants, disposant de capitaux importants ont la faculté de se faire
entendre des directions de société, voire de leur tenir tête. Le capitalisme populaire est la
plupart du temps une illusion.

En Europe, existence d’une vraie liberté d’action à une élite des affaires sûre d’elle, de la
légitimité de ses privilèges. D’un coté, cercle étroit de quelques grands féodaux souvent en
connivence avec les pouvoirs publics, de l’autre, l’actionnariat populaire.
La distinction subtile mais confuse entre intérêt actionnarial et de l’entreprise a permis de
concilier les volontés contradictoires. Pour cela, mise en avant de l’intérêt social d’une
entreprise qui transcende les intérêts des particuliers et souvent divergents des salariés,
fournisseurs, clients, actionnaires.
L’avantage de cette conception est que le management doit certes prucurer au propriétaire du
capital un enrichissement convenable. Mais pour le reste, dès lors que la plus value est
suffisante, le contrôle des dirigeants ne relève que du seul Conseil d’Administration.

− Mais, dans les deux cas, le dogme a éclaté: le système capitalisme, l’économie
mondiale elle-même, sont clairement apparu comme un désir d’enrichissement de
l’actionnaire, et de lui seul. Ces théories n’ont pour but que de faire naître l’illusion des
bienfaits du système actionnarial, en faisant apparaître des privilèges de situation pour
l’ensemble des acteurs, actionnaires, dirigeants, salariés.

Comment expliquer que l’harmonie d’intérêts des dirigeants et de leurs actionnaires,


longuement admise comme allant de soi, ait soudain suscité le doute ? La remise en cause
de ces théories est apparue suite à la multiplication de dérives qui ont mis en avant la
supériorité des actionnaires sur les autres intervenants.

Aux Etats-Unis, cet éclatement du dogme s’explique par la floraison dans les années 1980
d’OPA hostiles se traduisant par un changement des équipes dirigeantes des sociétés cibles,
afin de profiter de gains substantiels pour les actionnaires. Cela démontre le pouvoir des
actionnaires de faire valoir leurs intérêts au détriment des dirigeants.
Au Royaume-Uni, succession de faillites qui jetèrent un doute sur la fiabilité des comptes, et
donc du contrôle exercé par les Conseils d’Administrations qui n’avaient rien vu de la
conduite condamnable de leurs présidents.

Morte était l’utopie qui faisait de l’entreprise un ensemble homogène, où se rejoignaient


les intérêts des dirigeants, actionnaires, salariés…

− La difficulté naît de la séparation que la structure de la société anonyme


organise juridiquement entre propriété du capital et pouvoir de gestion. L’actionnaire
confie ses fonds à un entrepreneur qui les fait fructifier en les affectant à des emplois
supposés productifs. Le chef d’entreprise met son talent au service de l’actionnaire. Ainsi,
le conflit peut naître si le gestionnaire exerce cette liberté dans son intérêt plutôt qu’au profit
des actionnaires.
La gouvernance d’entreprise a eut pour objet de fortifier le lien entre les intérêts des
mandataires et ceux de leurs mandants. Tout fut fait pour que la rémunération des premiers
évolue parallèlement à l’enrichissement des seconds.
Mais, la tentation était forte de truquer avantageusement les résultats, puisque la richesse des
dirigeants était strictement liée aux résultats de l’entreprise. Ainsi, les patrons voyous furent
traînés en justice afin de renforcer la transparence et la loyauté. Pour cela, multiplication des
systèmes de contrôle envers les chefs d’entreprise afin d’assurer les droits des actionnaires.

− Le manager est lui-même un salarié de luxe: soumis aux règles de la gouvernance


d’entreprise, contrôlé par un conseil largement composé d’administrateurs indépendants,
surveillé par un président non exécutif, dépendant pour sa condition matérielle d’un comité de
rémunération dont les décisions seront bientôt soumises au vote formel de l’Assemblée
Générale, devant présenter ses comptes à un comité d’audit, sa marge de liberté est réduite
à peu de choses. Il n’est plus que le serviteur zélé de la collectivité des actionnaires dont
il lui revient d’assurer l’enrichissement.

Cependant, le dirigeant a quand même des avantages: alors qu’en 1945 le revenu
moyen des chefs d’entreprise était de 44 fois le salaire moyen des ouvriers (aux Etats-Unis), il
est aujourd’hui de 500 fois.
En France, la rémunération annuelle moyenne des présidents des sociétés du CAC 40,
supérieures à 6 millions d’euros, est égale à plus de 200 fois le salaire moyen et 400 fois du
SMIC. A condition que ces gestionnaires se montrent suffisamment dociles: le taux de
rotation des chefs d’entreprise ne cesse d’augmenter. Ere des « managers éphémères » dont la
durée de mandat est aujourd’hui de 6,5 ans.

Le succès personnel du manager dépend de la création de valeur au profit des détenteurs du


capital: Le règne des actionnaires est devenu absolu.

III) LES ACTIONNAIRES: QUI SONT-ILS ?

− La capitalisation boursière était égale en 2003 à 31.000 milliards de dollars en


2003, soit 86% du PIB annuel de la planète qui s’élevait à 36.000 milliards de dollars. Les
détenteurs d’actions possédaient donc un patrimoine boursier représentant la valeur de
presque une année de production de l’univers.
La richesse boursière est concentrée dans un petit nombre de pays développés. Avec 5% de la
population du globe, les Etats-Unis représentent un quart de la production et presque la
moitié (46%) de la capitalisation mondiale. Un ménage sur deux y détient des actions.
L’Europe des 15 pays les plus riches, regroupe un quart de la capitalisation boursière
mondiale, soit la moitié des Etats-Unis. Entre 20 et 25% des ménages y sont actionnaires soit
une centaine de millions de personnes.
Le Japon détient 15% de la capitalisation mondiale.

− Il y a dans le monde prés de 300 millions d’actionnaires: 5% de la population


mondiale, dont la moitié aux Etats-Unis, ont la quasi-totalité de la richesse boursière de la
planète.
Outre cette inégalité entre pays, il existe une inégalité entre les actionnaires eux-mêmes,
puisqu’il y a une extrême concentration des actifs boursiers au sein de la tribu des
actionnaires. En France, 1% des ménages détiennent presque la moitié du patrimoine en
actions. Au niveau mondial, 10 à 12 millions d’individus contrôlent la moitié de la
capitalisation boursière. Pire, 77.000 ménages, les « ultras-riches » détiennent 15% de la
richesse boursière mondiale.

Les actionnaires ordinaires, petits porteurs, résident à 90% en Amérique du nord, Europe
occidentale et Japon. Le point culminant de la détention d’actions est atteint dans la tranche
d’âge qui va de 50 à 60 ans, de formation supérieure.

− Sur longue période, le rendement des actions est systématiquement supérieur à


celui des produits de taux (obligations et placement monétaire) et de l’immobilier. En
cela, le rendement réel des actions françaises s’est établi en moyenne à 8,6% par an sur la
période 1951-2000, contre 4,9% pour les obligations.
Le revenu des mêmes actionnaires n’a cessé de croître rapidement, au point de doubler, dans
chaque pays, tous les 25 ans, par rapport au revenu national. Cela justifie donc le recours au
système financier, et à délaisser le système intermédié, beaucoup moins profitable.

− Le pouvoir des actionnaires est, en tant que tel, invulnérable. On ne s’en


débarrasse pas comme quelques plants de maïs génétiquement modifiés. Comment attaquer ce
pouvoir et par quelle voie ?
Les actionnaires eux-mêmes échappent à toute appréhension. Chez eux, ni hiérarchie, ni
structure, ni dirigeant. Une seule chose les rapproche par delà les frontières: le désir
d’enrichissement. L’efficacité de ce système rend le pouvoir des actionnaires légitime puisque
ce mode d’organisation permet pour la première fois, de créer de la croissance économique
sur l’ensemble de la planète, et parfois de manière abondante.

Face au problème aigu du financement des retraites dans les pays développés, où l’espérance
de vie ne cesse de grandir, et où le rapport actif et inactif se détériore, la capitalisation
boursière va se développer. Les fonds de pension constituent ainsi aujourd’hui le troisième
pilier de retraite, et jouent un rôle central dans l’animation des marchés financiers.
Les fonds de pension américains gèrent aujourd’hui près de 10.000 milliards de
dollars, dont la moitié en actions, ce qui fait qu’ils détiennent plus de 30% de la capitalisation
boursière des Etats-Unis.
Plus généralement, les actifs des fonds mutuels (fonds de pension, Sicav) ont vu leur valeur
multipliée par douze depuis vingt ans. De ce fait, la détention directe d’actions par les
ménages est devenue minoritaire.
C’est à travers ces investisseurs institutionnels qui en font profession que s’exerce de
plus en plus la défense des intérêts des actionnaires. Le capitalisme moderne est à la fois
désintermédié et institutionnalisé.

La situation est relativement similaire dans les autres pays développés. Partout le
pourcentage du capital des sociétés cotées détenu directement par les ménages est tombé
en dessous de 25%, sauf aux Etats-Unis (45%).
Cependant, il convient de faire une distinction au sein de cette tendance entre deux formes de
capitalisme. Le capitalisme du grand large, où la domination des retraites par capitalisation
favorise les fonds de pension: cela est le cas en Australie, Canada, Etats-Unis, Grande-
Bretagne. Le capitalisme continental dans lequel les actions détenues par l’Etat, les
collectivités publiques, les banques, jouent encore un rôle important: la subsistance de
l’intermédiation bancaire s’explique par l’existence de la retraite par répartition. Ce système
est présent en France, Allemagne, Italie, Japon. Le taux de détention indirecte (en passant par
les fonds de pension) est donc plus faible, de l’ordre de 30 à 40% de la capitalisation
boursière.
En France, les investisseurs étrangers, qui ne sont autres que les fonds de pension, tiennent
près de 50% de la Bourse de Paris.

Globalement, près de la moitié des actions détenues dans le monde le sont de manière
indirecte. Dans cet univers renouvelé, la domination américaine est toujours écrasante.

− Le capitalisme moderne est ainsi constitué en une gigantesque société anonyme.


Citoyens ordinaires de pays riches, ils préparent leur retraite en capitalisant leur épargne. Une
bonne moitié de celle-ci est confiée à quelques dizaines de milliers de gestionnaires d’actifs,
dont le métier consiste à faire prospérer les économies qui leur sont confiées.
Les entreprises qui ne se plieront pas au jeu de la gouvernance d’entreprise verront
leurs actions délaissées, et ainsi auront de plus en plus de mal à trouver les fonds propres,
nécessaires à leur expansion.
La démarche systématique de création de valeur élevée pour l’actionnaire ne serait alors que
l’habillage idéologique d’une démarche de rentiers. Serions nous déjà soumis à une nouvelle
forme d’aliénation ? En chacun de nous, le vieux en devenir commande à notre activité
présente.

IV) MARCHES ET CROISSANCE:

−Au XIXème siècle, les capitalistes existaient de manière visible: Rockefeller avec le
pétrole, Duke pour le tabac, JP Morgan pour les banques…
Aujourd’hui, la victoire impériale de l’économie de marché la rend difficilement
contestable. Devenu commun, le capitalisme est accepté par la majorité, car tous
espèrent en profiter.
De plus, aucun autre système n’a été capable de produire autant de croissance
économique au bénéfice de l’humanité toute entière.
Ainsi, chacun trouve avantage des échanges internationaux: les pays riches, dont le revenu
par habitant a été multiplié par 2,5 depuis 1965 ; les pays en développement qui ont su
participer au jeu tels que l’Inde, la Chine, Corée du sud, Taiwan…: le revenu par habitant a
augmenté deux fois plus vite que celui des pays développés.
Malgré les bienfaits du capitalisme, il existe des limites, tels que l’absence des contre-
pouvoirs, les multiples déséquilibres et la primauté donnée à la seule rémunération du capital.

− Cette mondialisation présente plusieurs caractéristiques, en faveur de la


capitalisation boursière:
 L’effondrement du pouvoir de régulation des Etats nationaux. Depuis une vingtaine
d’années, la mondialisation permet une liberté totale des mouvements de capitaux. Ces
capitaux vont être investi là où leurs détenteurs espèrent trouver la rentabilité la plus forte. Ce
faisant, ces derniers imposent en même temps leurs règles, ce qui induit à une
homogénéisation du monde: l’espace capitaliste devient uniforme.
Les Etats ont donc perdu une large part de leur capacité de régulation. Seuls les Etats-Unis
peuvent encore se comporter comme un Etat classique, c’est-à-dire souverain chez soi.
Le capitalisme financier ayant vaincu, s’est partout libéré du pouvoir politique et de ses
variations nationales pour devenir le principe indiscuté de l’organisation économique
des sociétés.
 La mondialisation entraîne sur les places financières un accroissement de la volatilité.
Marché parfait, efficience des marchés, autant d’expressions positives pour qualifier une
réalité qui l’est moins. En effet, il y a une instabilité des marchés, car la valeur d’un actif
financier est fondée sur des anticipations. Ainsi, exprime-t-elle un phénomène d’opinion. Cela
peut rapporter beaucoup aux actionnaires, comme cela peut les ruiner. Les actionnaires se
nourrissent de cette instabilité, et la trouve indispensable pour réaliser un maximum de profit
en un temps record. Cependant cette instabilité est très dangereuse car le risque absolu est la
chute de la valeur des parts de l’entreprise, et donc de la rémunération de l’actionnaire.

− L’uniformité des rendements affirmée par la théorie est insupportable pour les
acteurs professionnels qui n’ont de cesse de se dégager d’une situation aussi
inconfortable. Les investisseurs institutionnels visent à grandir et accroître leurs profits en
même temps que leur puissance, par l’exercice rémunéré de leurs talents.
La référence personnelle s’efface devant la publicité comparative: « investissez à travers ma
structure, vous gagnerez plus d’argent qu’ailleurs, plus que la moyenne du marché, puisque la
gestion que je vous offre est de qualité supérieure. Mais, comment se distinguer du voisin,
comment atteindre un rendement distinctement supérieur ? L’uniformité, voila l’ennemi.
Ainsi, il faut créer de l’évènement, de l’inattendu. La Bourse est un endroit où l’on peut
gagner ou perdre en fonction des seuls pronostics des spécialistes, sans attendre le résultat réel
des courses.
Toute annonce de rentabilité future d’une entreprise supérieure à ce qui était prévu jusque là,
fait immédiatement monter son cours: les actionnaires s’en réjouissent. La stabilité des
prévisions signifierait la disparition de leur métier dans l’uniformité des rendements. Ils
font donc négoce profitable de la volatilité qu’ils suscitent.

− La volatilité des cours est nécessaire, mais ne suffit pas au bonheur des
marchés. Un gestionnaire de fonds qui achète un titre et le garde en portefeuille touche un
dividende qui ne représente annuellement que 3 à 4% des sommes investies. Un gain si
modeste ne saurait satisfaire ses clients. Toute action acquise est donc aussitôt destinée à
être cédée avec l’espoir d’une plus-value: c’est l’acte de revente qui crée l’enrichissement.
Avec la Bourse, la rentabilité du capital est de l’ordre de 15% par an.
Mais de tels niveaux de rentabilité sont dans la durée impossibles à tenir. On ne voit pas
comment les marchés boursiers pourraient continuer à croître de 10 à 15% par an, quand les
taux de croissance annuels des économies occidentales sont de l’ordre de 2 à 3%. Les profits
prendraient peu à peu toute la place disponible pour ne rien laisser aux revenus du travail.

− Ce nouveau système de pouvoir où le capital commande a trois effets


principaux:
 1: Ce système basé sur la volatilité des cours accélère le mouvement de mondialisation et
encourage l’implantation des unités productives dans les régions du monde à bas
salaires. L’exigence d’une rentabilité trop élevée oblige souvent à utiliser les facteurs de
production les moins onéreux. Dans cette course à la rentabilité, les territoires sont en
concurrence les uns avec les autres comme lieux d’attraction d’un capital mobile. Cette
recherche de la production à moindre coût explique la multiplication des délocalisations. Le
but de cette manœuvre des chefs d’entreprises est de satisfaire les actionnaires, en leur
assurant un plus grand profit puisque les coûts relatifs au travail vont être amoindris:
rémunération des salariés, charges salariales, prix d’implantation de l’entreprise…

 2: Apparition du « capitalisme sans projet ». A 15% de rendement voulu par les


actionnaires, les grands groupes cotés n’ont plus la possibilité de procéder à tous les
investissements souhaitables. En effet, risque à terme de créer une situation structurelle de
sous-emploi, car refus d’investir dans les entreprises les moins rentables.
« Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain qui créeront les emplois
d’après demain » disait l’ancien chancelier social-démocrate allemand Helmult Schmidt.
Quelle est la justification du profit si cette règle n’est plus respectée? En effet, dans ce mode
d’organisation qui fait primer la volonté des actionnaires, le facteur travail va être compressé
autant que faire ce peut, afin de satisfaire la désir d’enrichissement de ces actionnaires.
Cependant, maints chefs d’entreprises, soit par conviction, soit par souci de ne pas déplaire à
des actionnaires trop puissants, s’obstineront par tous les moyens à donner satisfaction à ces
derniers, et donc à limiter l’utilisation du capital travail.

 3: Création d’un mouvement de concentration dont la vitesse s’accélère. La


concentration a pour but d’assouvir le désir d’enrichissement de l’actionnaire: volonté
d’étendre à une société cible les techniques de gestion afin de conduire à une hausse de la
rentabilité. Le but est d’avaler les médiocres pour les porter au même niveau d’excellence que
la société mère.
Mais, la concentration continue ne va pas de soi, et la pure logique industrielle devrait inciter
les chefs d’entreprise à garder le sens de la mesure. En effet, le monde concentré n’est pas
nécessairement plus productif.

− Ce mouvement de concentration a conduit à la réglementation des Bourses afin


de supprimer les obstacles aux fusions. Les sociétés qui sont l’objet de tentative d’Offre
Publique d’Achat (OPA) se voient interdire toute mesure de défense. Tout se passe comme si
le marché financier devait être parfait, complètement fluide. La rentabilité du capital
financier nourrit un fétichisme de l’argent qui justifie n’importe quelle concentration.
Sans cesse sont émises des idées de rapprochement, de fusions par les spécialistes. Ce
capitalisme pousse à ce que dans chaque grand métier, il n’y ait plus à l’échelle mondiale
qu’un tout petit nombre d’opérateurs dominants. Ainsi, il semble que tout est organisé pour
que l’actionnaire puisse mener à bien sa mission d’enrichissement. Les moyens pour y
parvenir, parfois critiquables, sont de plus en plus acceptés par les individus, les acteurs
politiques.

L’Etat occidental s’est retiré devant le capitalisme actionnarial. Il dissimule son


impuissance sous le manteau de la neutralité.

V) QUE FAIRE FACE A LA TOUTE PUISSANCE DU CAPITALISME ?

Que faire pour rendre la croissance sous contrôle, la rendre plus soucieuse des
cohésions sociales et de la nécessité de préserver notre environnement naturel ?
− Le capitalisme a fait naître plusieurs illusions:
 Nous serions en train de passer de l’âge industriel à celui des services. Se développerait
un capitalisme soucieux du bonheur de ses clients et de la valeur de ses marques.
Cependant, la marque est un gage de rentabilité. Elle est un moyen d’échapper partiellement
aux dures contraintes de la concurrence frontale, ce qui explique la volonté des entreprises
d’apporter un service de qualité, et non pour s’assurer du bien être des individus.
De plus, une société demeurera indifférente aux problèmes engendrés par sa production, tant
qu’ils n’engendreront pas de boycottage de ses produits. Dans ce cadre, seule la règle de
droit peut faire respecter l’intérêt général si on l’estime mis en cause par le comportement des
firmes.
Le fait que les entreprises donnent en apparence la volonté de répondre au bonheur des
individus n’a que pour unique objectif d’assurer la pérennité de sa marque, permettant ainsi de
dégager de forts profits exigés par ses actionnaires.

 Illusion de l’efficacité du pouvoir de contestation de la rue contre les conseils


d’administration. Chaque crise qu’a connu le capitalisme, dont on aurait pu penser
qu’elle fut cause de son ébranlement, l’est au contraire de son renforcement. Chaque
erreur, accident de parcours fournit l’occasion, non d’une remise en cause, mais d’un
durcissement. Le modèle actionnarial paraît donc encré dans le système économique, et rien
ne peut remettre en cause sa position centrale. Les contestations qu s’élèvent sont un moyen
pour les entreprises de démontrer leurs capacités d’écoute et d’adaptation, en faisant naître
l’illusion d’une prise en compte des intérêts des individus exclus des bienfaits du système
financier.

−L’espace de la décision est sans recours, irréversible, définitive pour plusieurs


raisons. Le discours de l’intellectuel est fragmenté quand le nouvel espace économique est
mondialement homogène. Aujourd’hui le marchand a étendu partout ses réseaux, quand le
sage n’est pas encore sorti de son village. De plus, la condamnation au nom de l’éthique est la
plus commode à nos grands esprits: s’arrêtant là, elle est signe d’impuissance. Le modèle
capitaliste a su s’étendre à la quasi-totalité de la planète, adopté par les individus, conscients
que l’enrichissement par cette voie est possible. Au contraire, les contestations intellectuelles
sont disparates, sans organisation, ce qui fragmente son désir de remise en cause de ce modèle
considéré comme profondément inégalitaire et totalement immoral.

− Le capitalisme financier continue-t-il de s’étendre. A quelle fin autre que son


propre enrichissement, nul ne sait. Chacun ignore jusqu’où la construction va monter, au
risque inexploré d’un effondrement meurtrier.
Afin d’éviter cette chute brutale, le système peut trouver en lui-même les freins de sa course.
La Bourse a tendance à progresser plus vite que le reste de l’économie, ce qui explique que le
taux de rentabilité du capital financier puisse rester dans la durée supérieur au taux de
croissance, et nourrir ainsi l’illusion d’un enrichissement sans bornes. Mais, ce rapport va
s’inverser. Bientôt les fonds de pension devront verser davantage d’argent aux retraités qu’ils
n’obtiendront de souscription des actifs. Ainsi, pourrait-on espérer une évolution pacifique et
spontanée vers une croissance plus douce, qui éviterait l’apparition de ruptures sur d’autres
terrains: affrontement géopolitique, catastrophes écologiques…

− La mondialisation a désagrégé les Etats nations. Dans ce cadre, la seule solution


pour fabriquer de la régulation est de réinventer le politique.
La régulation parait nécessaire dans le but de lutter contre les effets pervers du désir
d’enrichissement. Pour cela, il faut se situer au niveau international, afin de mettre en place
une coopération intergouvernementale. De plus, il faut que la société civile s’organise en
réseaux d’informations, de discussions, de débats.
Deux volets pour mettre en place une régulation espérée: d’une part, une protection de la
planète, de ses ressources naturelles. Pour cela, les décisions que commande l’intérêt général
devront être politiquement imposées à force de lois et de traités internationaux. D’autre part,
l’atténuation souhaitable du poids du capitalisme financier sur l’économie réelle, afin là
encore, de lutter contre la situation privilégiée des actionnaires.
Si les gestionnaires d’actifs sont les fabricants des normes excessives de rentabilité, il faut
eux-mêmes les soumettre à la norme du politique. Le contrôle purement administratif du
bon fonctionnement des marchés des valeurs mobilières par les autorités régulatrices, est
insuffisant.

D’autres voies, pour limiter la mainmise du capitalisme dans l’économie peuvent être
envisagées. Encourager par la fiscalité le réinvestissement des bénéfices plutôt que la
distribution, et rendre plus coûteux les rachats d’actions; autoriser des dividendes beaucoup
plus élevés pour les titres détenus plus longtemps, de façon à stabiliser les actionnariats; enfin,
par la fiscalité, favoriser les détentions longues et décourager les allers-retours.
La solution passe donc par des mesures de contraintes, et non par de simples contrôles exercés
par des autorités administratives indépendantes. Le recours à la contrainte financière pour
limiter les abus de achat-vente paraît être une mesure efficace, mais cela nécessite-t-il une
régulation au niveau international, et donc une convergence des politiques nationales. Dans ce
cas, un pays qui met seul en place des rétorsions financières verrait ses entreprises s’implanter
vers d’autres territoires afin de contenter les actionnaires.

− Mais, l’essentiel est sans doute ailleurs: les dirigeants ont perdu toute autonomie,
toute liberté de pensée. Comment leur redonner de la marge de jeu, les faire échapper à
une certaine forme de dictature actionnariale? Il faut affaiblir les codes de gouvernances
d’entreprise et en particulier interdire que l’enrichissement des dirigeants soit la conséquence
strictement parallèle de celui des actionnaires.

CONCLUSION:

Le capitalisme total est le produit d’une formidable machinerie. Il a deux faces: l’une,
l’économie de marché, séduit par sa capacité inégalée à produire richesse et progrès. L’autre,
l’ultralibéralisme, fait de l’argent la mesure de toute valeur et installe la cupidité au cœur des
sociétés.
Ce système n’est pas capable d’autorégulation. Les Etats nations ne contrôlent plus
individuellement ce phénomène car le souverainisme est économiquement insupportable.
L’actionnaire est aujourd’hui mondial. De même, le consommateur se préoccupe fort
peu du lieu de production des biens qu’il achète, et privilégie les fournisseurs aux prix les plus
bas, ce qui tend à renforcer ce capitalisme. Les citoyens sont donc otage et complice du
capitalisme mondialisé.
La mondialisation nie l’Etat nation, et n’accepte spontanément le politique que dans la mesure
où celui-ci l’aide à s’étendre.

L’objectif n’est donc pas de supprimer le marché, mais de le ré inclure dans le champ
du politique, de l’intégrer dans un espace de citoyenneté afin de faire émerger les valeurs de la
démocratie.
Raymond Aron: « L’expansion économique ne garantit jamais le respect des valeurs
politiques. L’accroissement de la richesse globale n’implique ni la sauvegarde de la liberté
personnelle ou intellectuelle, ni le maintien des institutions représentatives. Bien plus, les
sociétés sans aristocratie, animées par l’esprit de négoce et le désir illimité de richesses, sont
guettées par la tyrannie conformiste des majoritaires. »
Monde menacé par un totalitarisme anonyme, d’un paradigme impossible où triompherait le
rêve d’un enrichissement individuel sans limite.