Sie sind auf Seite 1von 2

Sokrazy Magazine – www.sokrazy.

fr

Shoah, Guy Môquet... : l'éducation par l'émotion ?


Telle était la volonté de Nicolas Sarkozy ou, plus précisément, de ses (nombreux) conseillers
en communication : orchestrer la lecture de la lettre de Guy Môquet dans l’ensemble des
établissements du secondaire. Cette volonté de « faire l’événement », comme si nous étions
dans une campagne électorale sans fin, s’exerce sur bien d’autres sujets dont certains médias
s’emparent avec délectation, sans aucune réflexion de fond. La polémique sur l'enseignement
de la Shoah, par l'émotion, fait partie du même projet. Il n'y a là ni maladresse du président,
ni faute hasardeuse.

STRATEGIE

La stratégie est toujours la même. Au lieu de s’interroger sur les cadeaux fiscaux du
gouvernement Fillon aux millionnaires ; une attaque ciblée est menée contre les prétendus
« privilégiés » des régimes spéciaux. Au lieu de faire le bilan international - catastrophique -
de l’administration Bush ; un ministre lance une quasi menace de « guerre » contre l’Iran. Au
lieu de se préoccuper de cette part de misère du monde que les pays dits développés refusent
d’assumer ; une « loi ADN » est votée, inquiétante, déroutante, si loin des valeurs
traditionnelles de la France. Au lieu de lutter contre la terrible diminution du pouvoir d'achat
des Français ; on attaque directement la Constitution et le droit dans une sorte de volonté de
réécriture inacceptable.

Comment garder notre système de retraite par répartition, dont 95 % ne sont pas liés au destin
des régimes spéciaux ? Comment investir pour demain, développer les infrastructures, les
universités si notre budget est déjà grevé de milliards d’euros en cadeaux fiscaux à ceux qui
n’en ont pas besoin ? Comment réduire les inégalités sociales, les discriminations, les
fractures sociales si on stigmatise les plus faibles ? Comment conserver la nature même des
libertés individuelles ?

COUP D’ETAT DE L’EMOTION

Ces questions ne sont pas oubliées : des chercheurs, des professeurs, mais aussi des
entrepreneurs de tous bords politiques y réfléchissent. Mais aucun n’est réellement en mesure
de lutter contre ce véritable « coup d’Etat médiatique permanent » qui préfère lancer des
problématiques de surface et opposer les citoyens perdus dans des dialogues de sourds.
Certains se lancent dans la critique forte, la condamnation sans appel, voire l'insulte inversée :
ils ont tort. L’émotion est désormais la base de notre éducation. On peut le regretter. La
lecture de la lettre de Guy Môquet en est le plus amer exemple. La proposition du président de
la République de « donner » la mémoire d'un enfant victime de la Shoah à chaque écolier du
CM2 la plus incroyable et inacceptable.

L’émotion a divers « avantages » face à une éducation républicaine. Elle coûte moins cher,
n’a pas besoin d’être égale pour tous, n’a pas l’obligation de former des élites issues de tous
milieux sociaux. L’émotion touche plutôt l’individu, seul, isolé, qui n’a plus ses repères pour
défendre ses propres intérêts avec raison. N’importe quel historien sait que sa discipline
s’apprend avec discernement, demande en-quête et réflexion. Laisser l’enseignement de
l’histoire aux manipulateurs de symboles, c’est considérer que chacun n’a pas le même besoin
d’être éclairé sur le passé, comme pour mieux être conditionné dans son avenir. Dans ce
système néfaste, les jeunes peuvent bien entrer en formation à 14 ans : ils verront à la
télévision les grotesques mises en scènes historiques d’Etat pour soi-disant « ne pas oublier ».
Les risques d’oublier sont pourtant bien plus forts lorsqu’on supprime des milliers de postes
d’enseignants. L'oubli est bien présent lorsqu'on ne peut plus penser par soi-même, mais être
simplement -comme au cinéma- être influencé par l'émotion qui fatalement sera remplacée
par une autre. A la rentrée prochaine, on vous parlera encore de la lecture de la lettre de Guy
Môquet, devenue marronnier pour les journalistes. L'enseignement de la Shoah fera toujours
débat. Mais vous parlera-t-on des moyens d’apprendre diminués ?

SIMONE WEIL

Cette nouvelle conception de l'éducation est en adéquation avec une nouvelle manière de faire
de la politique. Elle veut résoudre le destin de millions de personnes, leur promettant non de
comprendre ou d'éveiller et d'éclairer leur réflexion propre, mais en les faisant vibrer
sensiblement pour mieux les satisfaire dans leur situation sociale devenue atone, sans
perspective de développement, dédiée au mieux à la consommation. Combien reste-t-il de
gardiens de la raison, comme Simone Weil, capable de remettre les choses en place, faire
l’éloge du bon sens et lutter contre de tels funestes projets ? De nouveaux débats doivent être
lancés. Ils ne doivent pas être purement intellectuels, mais convaincre chaque futur électeur
que son intérêt, que l'intérêt de ses enfants, n'est pas dans la dictature de l'émotion.

Chaque parent, lorsqu'il raconte des contes aux enfants, espère bien qu'un jour ceux-ci
puissent les lire eux-mêmes et en écrire de nouveaux. Il faut échapper à ce qui devient
aujourd'hui un grand conte sans fin, sorte de série télévisée aux multiples saisons dont toutes
se ressemblent, destiné à nous endormir.

LG pour Sokrazy Magazine