You are on page 1of 2

L'actualité internationale en note critique

Passage au crible
Pour une analyse transnationaliste
de la scène mondiale
N°10 · 26 décembre 2009 · www.chaos-international.org

Une gouvernance mondiale des migrations


Le Forum Mondial Migrations et Développement, Athènes, novembre 2009

Par Catherine Wihtol de Wenden


Au cours de la première semaine de novembre 2009, s’est tenu à Athènes le troisième Forum
Mondial sur les Migrations et le Développement. Il succède à ceux tenus sur le même thème à Bruxelles
en 2007 et Manille en 2008. Ce sommet traduit un projet de gouvernance mondiale des migrations
associant pays de départ, pays d’accueil, OIG, ONG, associations, syndicats, patronats et experts.

Rappel historique
En 1994, la Conférence mondiale du Caire sur la population a mentionné, pour la première fois,
les migrations comme sujet d’intérêt international. Dix ans plus tard, à la suite du GMG (Geneva
Migration Group, devenu Global Migration Group), le Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a
soutenu cette initiative avec l’instauration du dialogue de Haut Niveau qui s’est tenu à New York en 2006
et qui a ensuite permis la création des Forums annuels migration et développement. En l’espèce, il
s’agissait de faire obstacle aux dérives des politiques intergouvernementales des seuls pays d’accueil. En
effet, ces derniers ont toujours mis l’accent sur le contrôle des frontières, ce qui a produit de multiples
effets pervers et a gravement porté atteinte aux droits de l’Homme.
Dès 2004, des organisations internationales – le GMG, le HCR (Haut Commissariat des Nations
unies pour les Réfugiés), l’OIT (Organisation Internationale du Travail et l’OIM (Organisation
Internationale pour les Migrations) – ont proposé d’élaborer un mécanisme multilatéral visant à
développer une plateforme commune en matière de politiques migratoires. En l’occurrence, considérant
les entraves à la mobilité comme une perte économique, sociale, culturelle pour les pays d’accueil, de
départ et les migrants eux-mêmes, elles entendaient sécuriser la mobilité à l’échelle mondiale et
transformer celle-ci en facteur de développement.

Cadrage théorique
Le processus apparaît double. D’une part, il définit les migrations comme un BPM (Bien Public
Mondial), enjeu de gouvernance globale. D’autre part, il promeut le multilatéralisme comme méthode de
négociation entre des acteurs aux intérêts opposés.
1 Les migrations, Bien Public Mondial. Les travaux d’experts ont montré que la mobilité
constituait un élément essentiel du développement humain. Afin de réduire les inégalités à l’échelle de la
planète, ils ont indiqué qu’il conviendrait par conséquent d‘accompagner politiquement la mobilité pour
en faire un BPM (Bien Public Mondial).
2 Le multilatéralisme, comme méthode. Dans le cadre des Nations unies, le compromis a
consisté en 2006 à associer migration et développement, deux notions au cœur des forums mondiaux qui
ont suivi. Soulignons trois lignes de force : 1) Un dialogue sur les migrations et le développement peut
s’engager à condition qu’existe un échange entre des positions contradictoires. 2) La migration doit être
traitée en lien avec le développement, sans se centrer exclusivement sur les retombées économiques des
transferts de fonds des migrants, mais en s’attachant plutôt à l’innovation et à la liberté, facilitées par la
mobilité. 3) Il importe de se concentrer sur les mesures opérationnelles qui permettent de gérer les
migrations de manière positive, dans une démarche gagnant-gagnant-gagnant aussi bien pour les pays
d’accueil et de départ que pour les migrants eux-mêmes. Le multilatéralisme offre aussi l’occasion pour
les différents protagonistes de mettre en avant la dimension largement transnationale des flux
migratoires et des comportements des migrants qui en résultent. Ce faisant, il met également en relief la
constitution de réseaux économiques, familiaux, sociaux et culturels. Cette diplomatie des migrations

Migrations internationales Page 1 26/12/2009


permet de dépasser l’approche sécuritaire qui ne veut voir dans les migrations que le passage et le
contrôle des frontières, que les atteintes à la souveraineté étatique.

Analyse
Les trois forums tenus respectivement à Bruxelles, Manille et Athènes ont réuni séparément les
États d’immigration et d’émigration et le monde associatif – 1000 participants à Athènes, associations de
migrants, associations de défense des droits, experts, syndicats, employeurs, associations de
développement. Quant aux intérêts de ce dernier, ils demeurent dispersés, voire contradictoires. Aussi, la
plupart des associations ainsi que les pays de départ ont-ils concentré l’essentiel de leur mobilisation
autour de la signature, par les États du Nord, de la Convention de 1990. Ce traité, qui inclut également
des droits pour les migrants en situation irrégulière, énonce ceux de tous les travailleurs migrants – y
compris les sans-papiers – et de leurs familles. Entré en vigueur en 2003, il comporte par ailleurs des
articles propres à la coopération internationale. Mais il s’agit pour l’heure d’un échec, car les 42 États
signataires sont tous du Sud. Les syndicats considèrent en outre qu’il procède d’une diplomatie parallèle
au terme de laquelle les représentants des sociétés civiles ont été cooptés et marginalisés. Enfin, ils
estiment que les discussions entre les associations de diasporas et les ONG ont manqué de clarté et
dénoncent un processus organisé en dehors des Nations unies.
Cependant, de grandes organisations telles que le HCR, l’OIM, l’ICMC (Comité International
Catholique pour les Migrants) et l’OIT (Organisation Internationale du Travail) ont tiré un bilan positif de
l’exercice, mettant plutôt l’accent sur sa dimension progressive. En effet, alors que le Forum de Bruxelles
avait souligné la pertinence de la démarche en termes de droits de l’Homme, celui de Manille s’est, pour
sa part, penché sur leur mise en pratique. Quant au sommet d’Athènes, il a posé la question sous l’angle
du développement des pays d’origine et de destination.
Les principales propositions qui ont été avancées par les protagonistes à Athènes sont les
suivantes : 1) Intégrer la migration parmi les stratégies de réduction de la pauvreté. 2) Assurer une
cohérence et une meilleure coordination entre migration et développement à l’échelon des politiques
nationales. 3) Collecter des données sur les migrations circulaires dans les pays d’origine et d’accueil. 4)
Réunir les profils migratoires et les expériences de réintégration au pays, en y incluant les diasporas. 5)
Comparer les pratiques d’intégration et de protection sociale les plus satisfaisantes. 6) Baisser le coût des
transferts de fonds. 7) Étudier l’effet de ceux-ci sur le mieux être des populations restées au pays. 8)
Analyser l’impact du changement climatique sur la migration. 9) Traiter de l’ensemble de ces points dans
un souci de bonne cohérence institutionnelle.
Pour autant, quelles peuvent être les perspectives d’un tel Forum ? A minima, les acteurs de la
société civile, se sont entendus pour éviter à l’avenir la politique de la chaise vide. Pour le prochain Forum,
qui se tiendra à Mexico en 2010, ils envisagent de créer un espace de débat global, plus légitime et plus
crédible. Dans la même logique, la requalification de certains concepts devenus trop flous –notamment
ceux de pays de départ, d’accueil et de transit – sera inscrite à l’ordre du jour. Mais, comme en matière
migratoire, la symbolique reste capitale, l’inclusion des Nations unies – et donc du HCR – sera
déterminante pour donner plus de poids à cette initiative. D’ores et déjà, on comprend bien qu’une
gouvernance mondiale des migrations ne pourra se réaliser qu’à ce prix.

Références
ICRMW – International Steering Committee for the Campaign for Ratification of the Migrants Rights Convention)
(Ed.), Guide on Ratification International Convention of the Rights of all Migrant Workers and Members of their
Families, Geneva, April 2009.
PNUD – Programme des Nations Unies pour le Développement (Éd.), Rapport mondial sur le développement humain.
Lever les barrières : mobilité et développement humains, New York, PNUD, 2009.
Wihtol de Wenden Catherine, La Globalisation humaine, Paris, PUF, 2009.

Migrations internationales Page 2 26/12/2009