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LES ANNONCES DE LA SEINE
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Jeudi 22 août 2013 - Numéro 49 - 1,15 Euro - 94e année

Académie des Sciences Morales et Politiques
Installation du Juge Stephen Breyer
VIE

DU DROIT

Académie des Sciences Morales et Politiques

Le juge entre liberté et démocratie par Gilbert Guillaume ...................................................... 2

IIIème anniversaire de la QPC
Les QPC font avancer le droit par Christiane Féral-Schuhl
QPC : originalité et perspectives par Robert Badinter ................................................................ 6
Contrôle par le citoyen de ses représentants élus par Christian Charrière-Bournazel ........................ 7
Le contrôle juridictionnel de la loi par Jean-Louis Debré ......................................................... 8
Interruption de la prescription acquisitive d’une peine par des actes d’exécution ... 16

CHRONIQUE

Un regard sur la crise institutionnelle du
Conseil National des Barreaux par Nathalie Kerdrebez ........................................... 10

AGENDA ......................................................................................................................... 11
DÉCORATION

50ème anniversaire de l’ordre national du Mérite

Encourager le civisme par François Hollande ....................................................................... 12

SOCIÉTÉ

Une stratégie pour la France
Les grands défis de la France à l’horizon 2023 par François Hollande
Porter une ambition pour l’avenir de la France par Jean-Marc Ayrault ........................... 15

ANNONCES LÉGALES ........................................................................................... 16
ADJUDICATIONS................................................................................................ 28/29
IN MEMORIAM
Jacques Vergès nous a quittés .................................................................................... 31

’est une brillante et émouvante cérémonie qui s’est
déroulée sous la Coupole de l’Institut de France le
lundi 8 avril 2013 : pour la première fois dans
l’histoire de cette prestigieuse institution créée par
la loi du 3 Brumaire An IV, un membre de la Cour suprême
des Etats-Unis était reçu au sein de l’une des cinq Académies,
l’Académie des Sciences morales et politiques. Sous le
roulement des tambours de la Garde Républicaine et devant
une assemblée composée de hautes personnalités, au premier
rang desquelles figurait le Président Robert Badinter, ami
personnel du récipiendaire, plusieurs membres du Conseil
constitutionnel, le Premier Président Vincent Lamanda et le
Président Bernard Stirn, l’Honorable Justice Stephen Breyer
a été installé au fauteuil de l’Archiduc Otto von HabsburgLohtringen, fils ainé de Charles 1er, dernier Empereur
d’Autriche, décédé en juillet 2011.
Le Juge Stephen Breyer, dont la vie et les engagements ont été
remarquablement exposés par le Président Gilbert Guillaume,
Membre de l’Institut, Conseiller d’Etat honoraire, ancien
Président de la Cour internationale de Justice, est un fervent
francophile. Grand admirateur de la culture de notre pays, et
en particulier de sa littérature (dans laquelle il se plonge

C

quotidiennement avant les audiences de sa Cour), le juge Breyer
est un fin connaisseur de la France et de son identité. Le système
politique français, le droit continental, les juridictions françaises
et la complexité de l’enchevêtrement des normes en Europe
n’ont pas de secret pour lui. Partisan d’un dialogue actif entre
l’Europe et les Etats-Unis d’Amérique, notamment pour
l’accomplissement du modèle fédéral, et à l’image de Thomas
Paine, Benjamin Franklin, Gilbert du Motier, Marquis de La
Fayette et tant d’autres héros des Deux Mondes, il est
l’incarnation de cette relation unique nouée voici plus de deux
siècles entre les deux nations messianiques que sont la France
et les Etats-Unis. Qui mieux que ce juriste exceptionnel méritait
un tel honneur ? L’Académie des sciences morales et politiques
peut désormais s’enorgueillir de compter parmi les siens un
esprit hors du commun, qui contribuera au rayonnement de
ce « Parlement des savants » qu’est l’Institut de France ainsi
qu’à la poursuite de l’union franco-américaine, que Charles
Gravier, Comte de Vergennes décrivait comme n’étant pas
« une de ces liaisons passagères que le besoin du moment fait
naitre et évanouir », mais bien comme une union permanente,
ordonnée à l’idéal de liberté que partagent depuis 1776 les
Français et les Américains.
François-Henri Briard

J OURNAL O FFICIEL D ’A NNONCES L ÉGALES - I NFORMATIONS G ÉNÉRALES , J UDICIAIRES ET T ECHNIQUES
bi-hebdomadaire habilité pour les départements de Paris, Yvelines, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val de Marne

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Vie du droit

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1, place Paul-Verlaine, 92100 BOULOGNE
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Directeur de la publication et de la rédaction :
Jean-René Tancrède
Comité de rédaction :

Thierry Bernard, Avocat à la Cour, Cabinet Bernards
François-Henri Briard, Avocat au Conseil d’Etat
Agnès Bricard, Présidente de la Fédération des Femmes Administrateurs
Antoine Bullier, Professeur à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne
Marie-Jeanne Campana, Professeur agrégé des Universités de droit
André Damien, Membre de l’Institut
Philippe Delebecque, Professeur de droit à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne
Bertrand Favreau, Président de l’Institut des Droits de l’Homme des Avocats Européens,
ancien Bâtonnier de Bordeaux
Dominique de La Garanderie, Avocate à la Cour, ancien Bâtonnier de Paris
Brigitte Gizardin, Magistrat honoraire
Régis de Gouttes, Premier avocat général honoraire à la Cour de cassation
Chloé Grenadou, Juriste d’entreprise
Serge Guinchard, Professeur de Droit à l’Université Paris II Panthéon-Assas
Françoise Kamara, Conseiller à la première chambre de la Cour de cassation
Maurice-Antoine Lafortune, Avocat général honoraire à la Cour de cassation
Bernard Lagarde, Avocat à la Cour, Maître de conférence à H.E.C. - Entrepreneurs
Jean Lamarque, Professeur de droit à l’Université Paris II Panthéon-Assas
Christian Lefebvre, Président Honoraire de la Chambre des Notaires de Paris
Dominique Lencou, Président d’Honneur du Conseil National des Compagnies
d’Experts de Justice
Noëlle Lenoir, Avocate à la Cour, ancienne Ministre
Philippe Malaurie, Professeur émérite à l’Université Paris II Panthéon-Assas
Jean-François Pestureau, Expert-Comptable, Commissaire aux comptes
Gérard Pluyette, Conseiller doyen à la première chambre civile de la Cour de cassation
Jacqueline Socquet-Clerc Lafont, Avocate à la Cour, Présidente d’honneur de l’UNAPL
Yves Repiquet, Avocat à la Cour, ancien Bâtonnier de Paris
René Ricol, Ancien Président de l’IFAC
Francis Teitgen, Avocat à la Cour, ancien Bâtonnier de Paris
Carol Xueref, Directrice des affaires juridiques, Groupe Essilor International
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Légale et judiciaire :
Commerciale :

Le juge entre
liberté et démocratie
par Gilbert Guillaume

Didier Chotard
Frédéric Bonaventura

Commission paritaire : n° 0713 I 83461
I.S.S.N. : 0994-3587
Tirage : 13 159 exemplaires
Périodicité : bi-hebdomadaire
Impression : M.I.P.
3, rue de l’Atlas - 75019 PARIS

2012

Copyright 2013
Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. Sauf dans les cas où elle est autorisée
expressément par la loi et les conventions internationales, toute reproduction, totale ou
partielle du présent numéro est interdite et constituerait une contrefaçon sanctionnée
par les articles 425 et suivants du Code Pénal.
Le journal “Les Annonces de la Seine” a été désigné comme publicateur officiel pour
la période du 1er janvier au 31 décembre 2013, par arrêtés de Messieurs les Préfets :
de Paris, du 27 décembre 2012 ; des Yvelines, du 31 décembre 2012 ; des Hauts-deSeine, du 31 décembre 2012 ; de la Seine-Saint-Denis, du 27 décembre 2012 ; du
Val-de-Marne, du 27 décembre 2012 ; de toutes annonces judiciaires et légales prescrites
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- Vente au numéro :
1,15 €
- Abonnement annuel :
15 € simple
35 € avec suppléments culturels
95 € avec suppléments judiciaires et culturels
COMPOSITION DES ANNONCES LÉGALES
NORMES TYPOGRAPHIQUES
Surfaces consacrées aux titres, sous-titres, filets, paragraphes, alinéas

Titres : chacune des lignes constituant le titre principal de l’annonce sera composée en capitales (ou
majuscules grasses) ; elle sera l’équivalent de deux lignes de corps 6 points Didot, soit arrondi à 4,5 mm.
Les blancs d’interlignes séparant les lignes de titres n’excéderont pas l’équivalent d’une ligne de corps
6 points Didot, soit 2,256 mm.
Sous-titres : chacune des lignes constituant le sous-titre de l’annonce sera composée en bas-de-casse
(minuscules grasses) ; elle sera l’équivalent d’une ligne de corps 9 points Didot soit arrondi à 3,40 mm. Les
blancs d’interlignes séparant les différentes lignes du sous-titre seront équivalents à 4 points soit 1,50 mm.
Filets : chaque annonce est séparée de la précédente et de la suivante par un filet 1/4 gras. L’espace blanc
compris entre le filet et le début de l’annonce sera l’équivalent d’une ligne de corps 6 points Didot soit
2,256 mm. Le même principe régira le blanc situé entre la dernière ligne de l’annonce et le filet séparatif.
L’ensemble du sous-titre est séparé du titre et du corps de l’annonce par des filets maigres centrés. Le
blanc placé avant et après le filet sera égal à une ligne de corps 6 points Didot, soit 2,256 mm.
Paragraphes et Alinéas : le blanc séparatif nécessaire afin de marquer le début d’un paragraphe où d’un
alinéa sera l’équivalent d’une ligne de corps 6 points Didot, soit 2,256 mm. Ces définitions typographiques
ont été calculées pour une composition effectuée en corps 6 points Didot. Dans l’éventualité où l’éditeur
retiendrait un corps supérieur, il conviendrait de respecter le rapport entre les blancs et le corps choisi.

2

Gilbert Guillaume

’Académie des sciences morales et
politiques comporte deux catégories de
membres : les membres de nationalité
française au nombre de 50 et les membres
associés étrangers au nombre de 12.
Au nom de mes confrères, je suis heureux de vous
accueillir aujourd’hui en notre sein en cette seconde
qualité. Depuis Jefferson, de nombreux citoyens
des Etats-Unis d’Amérique vous ont précédé
comme membre associé de notre compagnie, mais
aucun n’appartenait à la Cour suprême.
Après avoir rendu hommage à plusieurs Présidents
de votre pays, c’est aujourd’hui à la Cour que nous
rendons hommage à travers vous.
1. Je le ferai en évoquant à la fois votre parcours,
votre pensée et votre œuvre.
Fils d’un avocat de San Francisco, vous êtes un
brillant étudiant à Stanford, puis vous obtenez une
bourse Marshall pour poursuivre ces études en
philosophie et en science politique à Oxford. De
retour aux Etats-Unis, c’est à l’école de droit de
Harvard que vous terminez votre cursus
universitaire magna cum laude.
Vous vous engagez alors dans la vie active comme
référendaire d’un Juge à la Cour Suprême, le Juge
Goldberg. Observons au passage que ceci ne vous
prédestinait en rien à y siéger par la suite comme
Juge, puisque statistiques à l’appui, j’ai constaté qu’au
cours de l’histoire de la Cour, quatre référendaires
seulement y sont revenus comme membres de la
haute juridiction. C’est à cette époque que vous
rencontrez Joanna, qui allait devenir votre épouse
et dont je salue la présence ici parmi nous, avec vos
enfants et petits enfants.
Après ce bref passage par Washington, vous
repartez pour Harvard pour y professer le droit
administratif et le droit de la concurrence. Puis après
plusieurs années heureuses d’enseignement,
l’occasion vous est donnée de vous lancer dans une
nouvelle expérience. Vous retournez à Washington

L

pour y travailler au Sénat comme conseil juridique
du Sénateur démocrate Ted Kennedy, puis, lorsque
celui-ci est porté à la présidence du comité judiciaire
du Sénat, comme conseil juridique du comité luimême. A cette époque les relations entre
Républicains et Démocrates étaient moins tendues
qu’elles ne le devinrent par la suite. Presque chaque
matin, vous preniez votre petit déjeuner avec le
conseil juridique du Sénateur Thurmond, doyen
des Sénateurs républicains du comité et vous
organisiez ensemble les travaux de ce dernier dans
une atmosphère cordiale. Vous réussirez ainsi à
mener à bien plusieurs réformes fondamentales
concernant le transport aérien intérieur, le transport
de marchandises par route et l’industrie du gaz
naturel, ouverts à la concurrence à la suite de ces
réformes. Ce fut une époque fructueuse dans votre
carrière qu’il vous arrive d’évoquer avec quelque
nostalgie.
Vous étiez cependant voué à rejoindre un jour le
cercle d’élite des Juges fédéraux. Aussi est-ce tout
naturellement que le Président Carter proposa en
1980 votre nomination comme Juge à la Cour
d’appel fédérale du premier circuit à Boston. Vous
étiez si populaire au Sénat que celui-ci confirma
cette nomination alors même que Jimmy Carter
venait d’être battu aux élections présidentielles par
Ronald Reagan.
2. Quatorze ans plus tard, le Président Clinton vous
choisissait pour siéger à la Cour suprême. Cette
nomination suscita à nouveau un accord presqu’un
anime au Sénat qui la ratifia à l’écrasante, et
inhabituelle, majorité de 87 voix contre 9. Vous
arriviez à la Cour avec une triple expérience de
l’enseignement, du Congrès et de la Justice. Vous y
siégez maintenant depuis près de vingt ans.
Que fait un juge à la Cour suprême ? Cette question
vous fut posée un jour et votre réponse fut claire,
encore qu’elliptique ; « Il lit et il écrit». C’est là le sort
de tous les juges et plus encore des Juges américains
auxquels les avocats fournissent de copieuses
occasions de lecture. Mais à ces travaux d’étude de
dossier et de rédaction de jugement, vous avez
ajouté, hors du prétoire, d’autres travaux d’écriture
destinés à mieux faire connaître la Cour et les
principes qui, selon vous, doivent guider son action.

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:18 Page3

Vie du droit
Dans un premier ouvrage intitulé en anglais «Active
Liberty », vous avez développé votre conception
du Juge en démocratie. Quelques années plus tard,
vous avez, dans un second livre, présenté la Cour
suprême et son histoire à vos concitoyens.
Ces deux ouvrages ont très heureusement été
traduits en français et publiés par les soins des
éditions Odile Jacob. Vous avez en outre été amené
à de nombreuses reprises à développer votre pensée
dans notre pays, au collège de France, à l’université,
et dans bien d’autres enceintes. C’est ainsi que j’ai
eu le plaisir de vous rencontrer pour la première
fois à Clos-Vougeot. Notre réunion n’avait
malheureusement pas pour objet la dégustation
des crus de la confrérie du tastevin. Il s’agissait d’un
colloque sur l’arbitrage international en matière
d’investissement. Par la suite nous nous sommes
retrouvés au sein de l’un des réseaux sur
l’internationalisation du droit crée par notre
confrère, le professeur Mireille Delmas-Marty. C’est
dire que vous êtes ici un peu chez vous et que nous
accueillons aujourd’hui sous la coupole un associé
qui, s’il est étranger, est loin de nous être étranger.
Il l’est d’autant moins que vous pratiquez notre
langue avec la précision du juriste et l’élégance de
l’écrivain. Familier de notre littérature, vous avez
ainsi un jour évoqué devant moi « El desdichado »
de Gérard de Nerval, « le ténébreux, le veuf,
l’inconsolé, le prince d’Aquitaine à la tour abolie ».
Ce sonnet des Chimères baigne dans un climat
d’imaginaire onirique habituellement étranger aux
juges. Il souligne l’éclectisme de vos goûts et illustre
la profondeur de votre culture française.
3. Votre ouvrage sur la Cour suprême est né d’une
constatation : un tiers seulement des américains
sont capables de nommer les trois instances du
pouvoir, exécutif, législatif et judiciaire. Les trois
quart ne comprennent pas la différence entre le
juge et le législateur. Je ne suis pas certain que les
connaissances des Français en ce domaine soient
meilleures. M’adressant cependant à un auditoire
plus averti, je ne saurais lui infliger aujourd’hui un
cours de droit sur la Cour suprême. Il n’en reste pas
moins que, pour comprendre votre pensée et votre
action, il n’est pas inutile de revenir sur la description
que vous en avez faite.
La Cour suprême est composée, on le sait, de neuf
juges nommés par le Président, avec l’assentiment
du Sénat. Ces juges, dit la Constitution, siègent
« aussi longtemps qu’ils en sont dignes ».

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Stephen Breyer et Bertrand Collomb

C’est dire qu’en fait ils sont nommés à vie. Jefferson
s’en plaignait en relevant que les juges à la Cour ne
prennent jamais leur retraite et meurent rarement.
C’était là leur prêter une immortalité à laquelle
même les Académiciens ne sauraient réellement
prétendre. Mais il est de fait que les membres de la
Cour sont généralement nommés vers la
cinquantaine et siègent par suite pendant plusieurs
décennies.
La Cour ainsi composée a compétence pour
interpréter et appliquer les lois fédérales. Elle juge
en outre de la constitutionnalité de ces lois et des
lois des Etats qui composent la fédération. Sur 4 à
5 millions de procès engagés chaque année aux
Etats-Unis, une centaine remonte jusqu’à elle. Elle
les choisit par décision de quatre de ses membres.
Dans nombre de cas, son rôle consiste simplement
à assurer la cohérence de la jurisprudence des
Tribunaux fédéraux. Mais certaines affaires
touchent à la vie même de la nation et la Cour a, au
cours des dernières décennies, eu à se pencher sur
des questions aussi controversées que le droit à
l’avortement, la lutte contre la ségrégation raciale
dans les écoles, les rapports entre l’Etat et les églises,
le financement des campagnes électorales ou la
situation des détenus de Guantanamo.
Au total, l’histoire de la Cour, telle que vous la
présentez dans votre livre, a connu des succès et
des échecs qui vous semblent porteurs de leçons.
L’institution judiciaire fédérale était initialement
une institution faible. Elle s’imposa grâce à
l’intelligence et à l’habileté de son premier Président,
le Chief Justice Marshall dans une affaire bien
connue des juristes, Marbury v. Madison. Ce qui
est moins connu, c’est que dans cette affaire, la Cour
réussit en 1803 à la fois à relever l’illégalité de l’action
du Président Jefferson et ne pas la censurer en
déclarant inconstitutionnelle la loi qui lui donnait
compétence pour ce faire. Etait ainsi évitée une crise
politique grave et assuré le contrôle de
constitutionnalité des lois.
La Cour attendit cependant 50 ans avant d’user du
pouvoir qu’elle s’était ainsi reconnu. Elle le fit en
1857 à propos de l’esclavage à la veille de la guerre
de sécession dans l’affaire Dred Scott. Dans cette
affaire, le requérant se prévalait d’une loi du Congrès,
dite compromis du Missouri qui réglait depuis 1820
le sort des esclaves dans les territoires nouvellement
rattachés à l’Union. La Cour jugea cette loi
inconstitutionnelle et estima qu’un esclave ne

pouvait devenir libre du fait de son séjour dans un
Etat abolitionniste et qu’un ancien esclave n’avait
en tout état de cause pas la qualité de citoyen capable
de saisir une cour fédérale. Ce jugement très critiqué
ne fut pas étranger au déclenchement de la guerre
de sécession.
Au lendemain de cette dernière et pendant plus
d’un siècle, la Cour développa une jurisprudence
restreignant les pouvoirs des autorités publiques.
Elle s’opposa de ce fait dans les années 1930 à la
politique du New Deal du Président Roosevelt.
Menacée d’une fournée de Juges, elle s’inclina et au
lendemain de la seconde guerre mondiale, elle
développa sous la présidence du Chief Justice
Warren, une jurisprudence nouvelle.
Celle-ci trouva son point culminant un siècle
exactement après l’affaire Dred Scott dans l’affaire
Brown concernant l’intégration raciale. Dans cette
affaire, la Cour, renversant sa jurisprudence
antérieure, décida que la ségrégation scolaire
appliquée à l’époque dans de nombreux Etats du
sud des Etats-Unis était incompatible avec le 16ème
amendement à la constitution selon lequel « Aucun
Etat ne privera une personne de l’égale protection des
lois ». L’application de cette décision se heurta à de
fortes résistances et le Président Eisenhower dut
envoyer à Little Rock dans l’Arkansas la 11ème division
aéroportée pour que force reste à la loi.
Ces trois affaires et plusieurs autres, que je
n’analyserai pas ici, vous ont amené à vous poser
une question fondamentale, que se posent tous les
Juges, nationaux ou internationaux, celle de leur
légitimité. En d’autres termes, sur quoi est fondée
l’autorité du Juge dans nos démocraties ?
Vous avez longuement réfléchi à cette question et
en avez conclu que, dans nos pays, l’autorité du Juge
repose sur la confiance du peuple. Vous vous êtes
par suite interrogé sur les moyens de gagner cette
confiance.
Votre réflexion à cet égard est partie de Benjamin
Constant. Celui-ci, rappelez-vous dans votre ouvrage
« Active Liberty », distinguait entre deux libertés qu’il
estimait, toutes deux nécessaires, la liberté des
anciens et la liberté des modernes. La première, dont
les cités grecques nous avaient donné l’exemple en
organisant la délibération sur la place publique,
implique, disait Benjamin Constant, une
« participation active et constante au pouvoir
collectif».La seconde permet aux citoyens de « jouir
de leur indépendance et de poursuivre leurs intérêts
individuels ». Il nous faut, ajoutait-il, « apprendre à
conjuguer les deux ensemble »
Dans cette perspective, vous lancez dans vos livres
un appel aux Juges afin que, dans l’interprétation
des normes et notamment des normes
constitutionnelles, ils accordent une égale
considération à la liberté des anciens, la « liberté
active », qui fonde la démocratie et à la liberté des
modernes, c’est-à dire aux droits de l’individu face
à l’Etat.
Ceci implique en premier lieu que les Tribunaux
échappent à la tentation de l’activisme judiciaire. Ils
ne peuvent, ni ne doivent se substituer aux
assemblées et aux Gouvernements légitimement
élus qui, pensez-vous, sont mieux placés qu’eux
pour peser les avantages et les inconvénients des
solutions à retenir. Ils doivent par exemple laisser
le Président mener la politique étrangère et de
défense qu’il entend mener et laisser le congrès
mener les réformes sociétales qu’il estime
nécessaires. Ils ne doivent intervenir, pour reprendre
les mots d’Alexander Hamilton, que lorsque les
« passions publiques » mènent à des décisions
portant atteinte aux droits fondamentaux de

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:18 Page4

Vie du droit
l’individu. Si le Juge ne doit pas être aveugle, il doit
aussi rester modeste. Concilier la liberté active du
citoyen et la liberté reconnue à l’individu face à l’Etat
implique en outre pour vous, non seulement que
soit respectée la séparation des pouvoirs, mais encore
– et ceci est plus original- que le Juge tienne la balance
égale dans ses jugements entre ces deux libertés.
En effet, rappelez-vous, les pères fondateurs de la
nation américaine poursuivaient un double
objectif : créer un régime démocratique fondé sur
la souveraineté du peuple exercée à travers ses
représentants élus ; et en même temps protéger
la liberté privée à travers une déclaration des droits.
Protecteur de cette liberté, le Juge doit fournir de
cette déclaration une interprétation qui ne porte
pas atteinte au bon fonctionnement de la
démocratie.
Vous vous êtes inspiré de ces considérations dans
deux affaires récemment tranchées par la Cour
suprême. La première concernait le financement
des campagnes électorales. Diverses lois avaient
depuis 1907 limité les possibilités de financement
de ces campagnes par les entreprises. La Cour les
avait jugées compatibles avec le premier
amendement à la constitution garantissant la liberté
d’expression. Elles étaient cependant d’une faible
efficacité et les dépenses de publicité télévisée en
faveur des candidats auxquelles participent les
entreprise avaient augmenté dans les dernières
décennies jusqu’à atteindre des centaines de millions
de dollars. Une nouvelle loi, d’ailleurs modeste,
intervint en 2002 pour réduire ces dépenses dans
les semaines précédant immédiatement les scrutins.
Elle fut déférée à la Cour suprême. Revenant sur sa
jurisprudence antérieure, celle-ci en 2010 donna
une valeur absolue à la liberté d’expression garantie
par le premier amendement et déclara cette loi
inconstitutionnelle.
Vous vous êtes ce jour là dissocié de la majorité de
la Cour en soulignant que le premier amendement
vise principalement à encourager l’échange
d’information et d’idées dont les citoyens ont besoin
pour former l’« opinion publique qui est la source
ultime du Gouvernement dans un Etat
démocratique ». Dès lors le Congrès est en droit,
disiez-vous, de réglementer le financement des
campagnes électorales dans l’intérêt même de la
démocratie, de la liberté active, dès lors qu’un
équilibre satisfaisant est assuré entre l’extension ainsi
apportée à cette liberté et les restrictions en résultant

pour la liberté d’expression individuelle. Pour vous,
iI appartenait à la Cour suprême de se livrer au
contrôle de proportionnalité qu’un tel équilibre
implique entre ces deux formes de liberté. En
l’espèce cet équilibre vous est apparu assuré et vous
avez été conduit à exprimer avec trois de vos
collègues une opinion dissidente.
Vous avez adopté une attitude comparable lorsque
la question de la ségrégation raciale à l’école s’est à
nouveau posée devant la Cour. Depuis l’arrêt
Brown, de multiples formules avaient été imaginées
par les autorités scolaires et universitaires en vue
de lutter contre cette ségrégation et ces autorités
avaient pris à cet effet diverses mesures de
discrimination positive en faveur des noirs.
La Cour avait estimé ces mesures conformes au
16ème amendement garantissant l’égalité devant la
loi dès lorsqu’il ne s’agissait pas de quotas appliqués
de manière mécanique. Elle renversa, là encore, sa
jurisprudence en 2007 et releva, sous la plume du
Chief Justice que « la meilleure manière de mettre
fin à la discrimination raciale est de mettre fin à toute
discrimination fondée sur la race » et en censurant
les mesures prises en vue d’assurer un minimum
de mixité dans les écoles de Seattle et de Louisville.
Vous vous êtes alors vigoureusement élevé contre
cette décision, rendue une fois encore par 5 voix
contre 4, en soulignant avec une éloquence que la
traduction ne saurait rendre que « la constitution
n’autorise pas les Juges à dicter la solution à donner
aux problèmes nés de la discrimination ». Il convient
de laisser cette tâche au peuple et la Cour suprême
doit se borner à s’assurer que les décisions prises
par les autorités scolaires ne sont pas déraisonnables,
compte tenu du but poursuivi, ce qui vous a semblé
le cas dans les espèces dont la Cour était saisie.
Les principes que vous avez ainsi dégagés vous
paraissent devoir être appliqués non seulement
à l’occasion du contrôle de constitutionalité, mais
plus généralement dans l’interprétation des textes
législatifs et réglementaires, quelle qu’en soit la
nature. Certes le Juge doit, dans son interprétation
des textes, partir des textes eux-mêmes. Mais que
faire en cas de doute ?
Vous illustrez le problème en évoquant un exemple
pittoresque advenu dans un train en France en 2008.
Lors d’un contrôle des billets, le chef de train
constata qu’un passager voyageait avec un panier
contenant une douzaine d’escargots vivants qu’il
rapportait de la campagne en vue d’illustrer un cours

Photo © Jean-René Tancrède - Téléphone : 01.42.60.36.35

Stephen Breyer

4

qu’il devait donner le lendemain à ses élèves. Le
règlement de la SNCF prévoit que l’achat d’un billet
est obligatoire pour tous les animaux. Cependant
ceux-ci voyagent à demi-tarif. Mais, s’ils pèsent
moins de six kilos et s’ils sont transportés dans un
panier, le prix par animal ne peut excéder 5,10 euros.
Le contrôleur crut devoir réclamer cette somme
au voyageur qui, après avoir protesté, la régla. L’affaire
fut évoquée dans la presse et la SNCF remboursa
l’instituteur. Mais qui avait raison et pourquoi ?
A travers cet exemple inattendu, vous soulevez une
difficile question, celle des méthodes d’interprétation
des textes.
Deux écoles s’opposent à cet égard jusqu'au sein
de la Cour suprême.
Les uns ont une approche axée sur le texte. Ils en
examinent soigneusement les termes. Le cas
échéant, ils consultent un dictionnaire et étudient
attentivement le contexte. Ils recherchent si
l’interprétation à laquelle ils aboutissent de la sorte
peut être confortée par l’histoire et la jurisprudence.
Les autres,sans renier complètement les méthodes
d’interprétation ainsi évoquées, mettent l’accent sur
les intentions des auteurs des textes et les
conséquences des interprétations envisagées. Vous
appartenez à cette école, car, pensez-vous, l’examen
judiciaire des intentions du législateur contribue à
renforcer les buts démocratiques de la constitution.
Il permet de placer les responsabilités là où elles
sont et de rendre les élus directement comptables
de leurs décisions devant les électeurs.
Dans cette perspective, prendre en compte les
conséquences d’une décision de Justice ne
revient pas à se demander si cette décision sera
est bonne ou mauvaise, du point de vue du Juge,
mais en fonction du but recherché par l’auteur
de la loi. C’est au coup par coup qu’il convient
de procéder à cette recherche.
Une approche de ce type, fidèle aux intentions du
législateur et attentive aux conséquences des
jugements, vous parait la seule de nature à éviter la
rigidité du Juge littéraliste comme le subjectivisme
du Juge qui, sous couvert d’interprétation
téléologique s’arroge des pouvoirs qui ne sont pas
les siens. Respectueuse de la démocratie, elle crée
la confiance.
Au total, la question initialement posée vous parait
donc appeler une réponse simple : le Juge sera
respecté en démocratie s’il respecte lui-même la
volonté du peuple et de ses représentants, tout en
censurant les excès. Il y parviendra par une
approche pragmatique, sans dogmatisme, au coup
par coup.
Je ne saurais cependant mettre un terme à ce
propos sans aborder un autre élément de votre
réflexion et de votre action concernant non plus
les rapports entre la liberté et la démocratie, mais
les rapports entre la nation et la société des nations,
c’est-à dire, pour le Juge, les rapports entre d’une
part le droit interne et d’autre part les droits
étrangers ou le droit international.
Le Juge français, comme le Juge américain n’a pas
toujours réservé un accueil empressé au droit
comparé. Vous vous êtes constamment élevé contre
ce provincialisme et la Cour suprême vous a suivi
lorsqu’en 1999, elle a été amenée à s’interroger sur
la constitutionnalité de la peine de mort pour les
crimes commis par des mineurs de moins de 18
ans. Elle releva alors que la peine capitale était en
pareil cas contraire au huitième amendement qui
prohibe les peines cruelles et exceptionnelles. Mais
à l’appui de son raisonnement elle ajouta que les
Etats-Unis étaient le seul pays au monde qui
appliquait la peine de mort pour des infractions

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:19 Page5

Vie du droit

commises par des mineurs et que l’opinion de
la communauté internationale appelait le respect
et confirmait la solution retenue. De même en2003,
la Cour, en s’appuyant notamment sur la
jurisprudence de la Cour européenne des droits de
l’homme, invalida une loi texane qui faisait en toutes
circonstances de l’homosexualité un crime.
Ces solutions ont cependant été vivement
critiquées dans les milieux conservateurs et le
Congrès alla même jusqu’à voter une résolution
interdisant en principe aux tribunaux de fonder
leurs décisions sur le droit de pays étrangers ou sur
le droit international.
Quoiqu’il en soit de la valeur constitutionnelle de
cette résolution, les Tribunaux américains, comme
les Tribunaux européens sont nécessairement
amenés à appliquer les multiples conventions
internationales auxquelles leur pays est partie. Ainsi
la Cour suprême a constaté que les conventions de
Genève étaient applicables aux prisonniers de
Guantanamo. Mais l’application des traités peut bien
évidemment donner lieu à des difficultés sérieuses
dont l’affaire Medellin offre une illustration éclatante.
Cette affaire sera la dernière que j’évoquerai, mais
je ne peux manquer de le faire, car vous y avez
développé une opinion d’une grande portée et elle
est très sensible à mon cœur, puisqu’elle porte sur
l’exécution par les Etats-Unis d’un jugement de la
Cour internationale de Justice auquel j’ai participé.
L’Allemagne et le Mexique s’étaient en effet plaints
devant la Cour internationale de la méconnaissance
par les Etats-Unis des dispositions de la convention
de Vienne sur les relations consulaires. Celle-ci fait
obligation aux Etats parties d’informer les étrangers
arrêtés sur leur territoire du droit dont ils disposent
d’entrer en contact avec leur consul. Cette obligation
n’avait pas été respectés par les Etats Unis dans le
cas de 51 ressortissants mexicains condamnés à
mort sans avoir pu en temps utile bénéficier de la
protection consulaire. La Cour internationale de
Justice avait en 2004 constaté cette violation, puis,
à l’unanimité, prescrit aux Etats Unis « par les
moyens de leur choix, d’assurer le réexamen et la
révision des verdicts de culpabilité et de la peine »des
intéressés. A la suite de ce jugement le président
Georges Bush adressa un mémorandum à
l’Attorney General lui précisant que les Tribunaux
des Etats fédérés étaient dans l’obligation de donner
effet au jugement de la Cour de La Haye.
En exécution de ce jugement et conformément au
mémorandum du Président, la situation des

condamnés fut réexaminée tantôt par ces
Tribunaux, tantôt par les Gouverneurs agissant
dans l’exercice de leur droit de grâce. La cour
suprême du Texas s’y refusa cependant dans l’affaire
Medellin et son jugement fut déferré à la Cour
suprême. Par une majorité de 5 voix contre 4,
la Cour estima que l’arrêt de la Cour internationale
et le mémorandum du président ne s’imposaient
ni aux Etats-Unis, ni au Texas et rejeta le recours.
L’opinion des Juges minoritaires fut rédigée par vos
soins. Vous y relevez que, selon la constitution
américaine « Treaties shall be the supreme law of the
land », les traités sont la loi suprême de la nation.
Vous rappelez que, selon la jurisprudence de la Cour,
cette clause doit être interprétée comme donnant
aux traités une valeur inférieure à la constitution et
les plaçant sur un pied d’égalité avec les lois fédérales.
Vous relevez que, selon cette même jurisprudence,
un traité ne peut être invoqué devant les Tribunaux
que si le Congrès a adopté les lois nécessaires à son
application ou si ses dispositions sont suffisamment
précises pour pouvoir être appliquées en l’absence
d’intervention du législateur, c’est-à-dire pour user
du jargon des juristes, si elles sont auto-exécutoires.
Vous estimez qu’il en est bien ainsi des dispositions
de la convention de Vienne invoquées, puis, à la
lumière de la Charte des Nations Unies et du statut

de la Cour internationale de Justice, vous précisez
qu’il en est de même du jugement de cette dernière.
Vous notez qu’en arrivant à une conclusion
différente, la majorité de la Cour n’a pas été fidèle
à sa jurisprudence et qu’elle a méconnu le droit
applicable. Vous ajoutez que du fait de cette décision
et de cette seule décision, la nation américaine aura
manqué à la parole donnée, alors que le Président
avait cherché à en assurer le respect et que rien
n’indiquait que le Congrès ait été d’un avis différent.
Cette opinion me parait refléter votre philosophie
juridique de manière particulièrement nette.
Elle traduit tout d’abord une véritable audace,
car la solution que vous préconisiez en ce qui
concerne la portée du jugement de la Cour
internationale de Justice n’allait pas de soi. Mais
l’audace est nécessaire pour faire progresser le
droit, comme elle est nécessaire pour faire
progresser les nations. Dans un contexte
différent, vous le faisiez observer un jour à notre
confrère, l’ambassadeur Jean David Levitte, en
vous étonnant que le pays de d’Artagan et de
Napoléon ait inscrit dans sa constitution le
principe de précaution et non le principe
d’audace.
En l’espèce, dans votre opinion, vous manifestiez
hardiment votre souci de contribuer au progrès
du droit et de la Justice internationale, encore bien
fragiles dans un monde dominé par les intérêts des
agents économiques, les passions des hommes et
l’égoïsme des Etats.
Cette opinion demeure en outre fidèle aux valeurs
fondamentales de la constitution américaine,
démocratie et liberté. Elle s’appuie en effet sur
l’attitude adoptée par le Président et le congrès des
Etats-Unis et elle observe qu’au cas particulier
étaient en cause les droits individuels des
personnes condamnées. Enfin, si elle relève que
le jugement de la Cour de La Haye s’imposait au
Juge américain, elle ne fait pas de cette obligation
une règle générale et absolue.
Le monde, disait Paul Valéry, progresse par les
extrêmes et dure par les moyens. Le Juge a pour
mission de faire durer le monde et parfois de le
faire progresser. Vous vous êtes attaché à
rechercher les voies par lesquelles ce double
objectif peut être atteint. Puisse votre réflexion
inspirer les Juges dans votre pays, dans le nôtre
et de par le monde et puisse votre entrée dans
notre compagnie y contribuer.
2013-597

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

Photo © Jean-René Tancrède - Téléphone : 01.42.60.36.35

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Stephen Breyer et François-Henri Briard

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Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:19 Page6

Vie du droit

Question prioritaire de constitutionnalité - QPC

Christiane Féral-Schuhl

Les QPC font
avancer le droit
par Christiane Féral-Schuhl
1. J’ose affirmer que la QPC est sans nul doute
l’une des réformes les plus importantes de ces
dernières décennies.
Elle constitue comme l’a fort justement fait
remarquer Jean-Louis Debré, « la principale
avancée des droits et des libertés dans notre pays
depuis l’abolition de la peine de mort ».
Son existence démontre que nous sommes un
Etat de droit.
Sous certaines conditions,
Le citoyen français s’est vu octroyé la faculté de se
réapproprier la constitution.
2. Ce succès,
C’est à vous, mes chers confrères,
Que nous vous le devons.
Vous avez adopté cette loi dès son entrée en
vigueur.
3. Les secrétaires de la Conférence du Barreau de
Paris ont été les premiers à faire poser une QPC.
Elles se sont succédé à un rythme soutenu, qu’il
s’agisse de l’insalubrité du dépôt, de la garde à vue,
du respect des droits de la défense.
4. Je rappellerai brièvement que :
« Lorsque, à l’occasion d’une instance en cours
devant une juridiction, il est soutenu qu’une
disposition législative porte atteinte aux droits et
libertés que la Constitution garantit, le Conseil
constitutionnel peut être saisi de cette question
sur renvoi du Conseil d’Etat ou de la Cour de
cassation qui se prononce dans un délai
déterminé ».
5. Ainsi, cette réforme comporte trois aspects :
● Tout justiciable peut désormais soutenir devant
le Juge qu'une disposition législative applicable au
litige porte atteinte aux droits et libertés que la
Constitution garantit ;
● Le Conseil d'État et la Cour de cassation ont

6

compétence pour décider si le Conseil
constitutionnel doit être saisi de cette question ;
● Le Conseil constitutionnel a le pouvoir de
trancher la question et, le cas échéant, d'abroger
la disposition législative jugée contraire à la
Constitution.
6. Dès lors :
Cette réforme est l’occasion d’étendre le champ
d’intervention des Avocats.
Elle les invite, en effet, à s’interroger, dans chaque
dossier, sur l’éventuelle contrariété entre les
dispositions législatives en cause et le bloc de
constitutionnalité.
7. Depuis mars 2010 :
● 516 décisions ont été rendues par le Conseil
d’Etat,
● 1208 par la Cour de cassation,
● 255 par le Conseil constitutionnel.
Enfin :
● S’agissant du Conseil d’Etat, les QPC représentent
39 % des décisions rendues depuis 1959.
8. Ces chiffres sont édifiants !
Ils démontrent que notre Barreau est dynamique.
Un Barreau qui a le regard tourné vers l’avenir !
Tous les types de normes ont été contestés.
Quelle bonne nouvelle pour notre démocratie.
9. Je veux que chaque Avocat ait le réflexe QPC,
que chacun d’entre nous puisse penser qu’une
QPC est un moyen de faire avancer le droit.
10. Aujourd’hui, cela fait 3 ans que la QPC existe.
Quel bilan pouvons-nous en dresser ?
Y-a-t-il des améliorations à apporter ?
11. Oui, le Bilan est positif et nous nous en
réjouissons
● La QPC a été comprise et adoptée partout et
par tous : Avocats, Juges judiciaires et
administratifs,,
● Le traitement de la procédure est rapide,
● La QPC renforce la protection des droits et des
libertés, sans pour autant remettre en cause la
sécurité juridique,
● Ce bon fonctionnement procédural a permis au
Conseil constitutionnel de remplir la nouvelle
fonction qui lui a été confié,
● La QPC renforce le Parlement, et, à travers lui,
la représentation nationale au sein d’un Etat de
droit
● Un dialogue constructif s’est instauré entre les
juridictions.
Conformément à l’objectif recherché, la
Constitution est ainsi effectivement entre les mains
des justiciables et elle est appliquée, au regard de
la jurisprudence du Conseil constitutionnel, par
tous les Juges.
12. Permettez-moi néanmoins d’attirer votre
attention sur trois points qui méritent réflexion
et qui pourraient être débattus au cours de cet
après-midi :
● Premièrement, il n’est pas contestable que les
Avocats sont bénéficiaires de cette réforme.
Cependant, ne pourrions-nous pas envisager que
les Avocats à la Cour qui soulèvent des QPC
devant les Tribunaux soient habilités à présenter
des observations devant le Conseil d’Etat ou la
Cour de Cassation ? Ils peuvent le faire devant le

Conseil constitutionnel, pourquoi ne pourraientils pas le faire à toutes les étapes de la QPC ?
● Deuxièmement, le filtrage opéré par la Cour de
Cassation est jugé encore trop étroit par nos
praticiens. Il conviendrait de sensibiliser davantage
les conseillers de la Cour de Cassation aux
questions prioritaires de constitutionnalité afin
qu’ils puissent davantage prendre en compte les
préoccupations de nos justiciables.
● Troisièmement, malgré les très grandes avancées
opérées par les centaines de QPC qui ont été
déposées, la violation de certains principes
constitutionnels perdure encore, trois ans après
la création de la QPC. C’est le cas en matière de
fiscalité où il existe encore trop de textes
réglementaires relatifs à l’impôt édictés en totale
contradiction avec le principe constitutionnel
selon lequel l’impôt tire sa source de la loi.
Cette inflation de textes est nuisible à notre
démocratie. Une réflexion doit être menée à ce
sujet afin que ce domaine relève exclusivement
de la compétence du législateur. Je vous laisse
méditer sur ces sujets et vous souhaite à tous un
excellent après-midi.

Robert Badinter

QPC : originalité
et perspectives
par Robert Badinter
i la QPC a suscité un intérêt très vif dans le
monde judiciaire, et donc une pratique
importante, sa spécialité, son originalité, sa
complexité ont suscité un intérêt tout aussi
vif dans la doctrine et les cercles universitaires. D’où
un foisonnement d’ouvrages, articles, chroniques
et notes de jurisprudence, colloques… consacrés à
la QPC. J’ai donc le sentiment que tout a été dit et
redit excellemment à propos de la QPC par les
meilleurs esprits.
S’agissant de ma contribution, comment trouver
un angle original pour traiter de la QPC ? A dire

S

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

Photo © Jean-René Tancrède - Téléphone : 01.42.60.36.35

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3ème anniversaire. Assemblée Nationale, Paris - 5 avril 2013

Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:19 Page7

Vie du droit

Le lointain passé fut caractérisé par une hostilité
profonde, culturellement enracinée, des
parlementaires français au contrôle de
constitutionnalité des lois. Le dogme républicain
de la souveraineté populaire s’exprimant dans les
élections et de la volonté générale s’incarnant dans
le Parlement élu a classiquement fondé le refus du
contrôle par des Juges de l’œuvre législative du
Parlement, et la dénonciation du « Gouvernement
des Juges». Tocqueville seul avait analysé le
renforcement de l’Etat de droit par la Cour suprême,
mais les parlementaires des 4 Républiques
successives refusaient le principe même du contrôle
constitutionnel. Il a fallu attendre la Vème et la
défiance de son fondateur à l’égard du Parlement
pour que naisse le Conseil constitutionnel. Toutes
les précautions étaient prises pour que le Conseil
constitutionnel soit le bras armé du Gouvernement
pour interdire au Parlement de s’affranchir des
limites- étroites- fixées par la Constitution.
On connaît les progrès successifs réalisés depuis :
par le Conseil lui-même avec l’inclusion de la
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
de 1789 et du Préambule de la Constitution de 1946
au bloc de constitutionnalité (décision de 1971);
par le constituant ensuite avec l’ouverture de la
saisine du Conseil aux parlementaires en 1974,
transformant l’institution en une juridiction
constitutionnelle produisant un corpus de
décisions. Mais le Conseil lui-même, comme le
Parlement, était toujours réticent à en tirer les
conséquences : la procédure utilisée devant le
Conseil, sui generis, s’écartait à dessein des principes
judiciaires, pas de parties, pas de débat public donc
de contradictoire.
C’est pourquoi, à mon arrivée au Conseil
constitutionnel, je n’ai eu de cesse de poursuivre
l’objectif d’un Conseil devenu juridiction
constitutionnelle, à l’instar de bien d’autres sur le
continent américain mais aussi européen. Mais
toutes mes tentatives pour cette transformation se
heurtaient à une résistance ou réticence culturelle
profonde des parlementaires, qui n’aimaient pas le
Conseil même s’ils le saisissaient régulièrement.
Ils refusaient d’envisager tout contrôle de
constitutionnalité à posteriori et concret, c’est-àdire l’exception d’inconstitutionnalité. Je rêvais
pourtant de celle-ci comme moyen décisif de
« juridictionnaliser » le Conseil constitutionnel.
Le Bicentenaire de la Révolution française me
fournit une occasion de saisir l’opinion publique,
et surtout de convaincre François Mitterrand, par
tempérament parlementaire et très réticent à l’égard
du Conseil, qui accepta de proposer la réforme
parce qu’il était convaincu que le Sénat la
bloquerait… Au Palais Royal, pendant l’été 1989
nous avons mis au point, avec le Premier Président
Drai et le Vice-Président Marceau-Long, une
procédure complexe de filtre judiciaire pour limiter
les procédures soumises au Conseil et pour
imprégner la Justice judiciaire et administrative de
culture constitutionnelle. Puis la prophétie du
Président Mitterrand se réalisa, le Sénat dénaturant
à un point tel le projet de révision constitutionnelle
soumis par le gouvernement en juin 1990 qu’il fallut
abandonner la procédure de révision et attendre
des jours meilleurs…

Deux décennies ! Rien de moins pour que soit enfin
mis en œuvre sous la forme de la Question
Prioritaire de Constitutionnalité, le contrôle a
posteriori de la constitutionnalité des lois. Que de
temps perdu ! Mais comment ne pas se réjouir de
cette conversion du Parlement : de l’hostilité à
l’acceptation puis au renforcement du contrôle de
la constitutionnalité des lois.
Rendons grâce aux auteurs de la loi organique – et
aussi au Président Jean-Louis Debré et au Secrétaire
général Marc Guillaume. Leur conviction et leur
énergie ont permis de mettre en place une
procédure nouvelle au Conseil constitutionnel,
qui respecte les principes du procès équitable
et s’avère un modèle pour la procédure de
contrôle de constitutionnalité a priori.
Constatons aussi, pour en féliciter les magistrats,
qu’après quelques difficultés initiales à la Cour de
cassation – excessivement grossies à mon sens- la
mise en œuvre de la procédure de filtre et de renvoi
fonctionne de façon satisfaisante. Et surtout, le bilan
de la jurisprudence dans le domaine des libertés de
la QPC est déjà impressionnant : pensons par
exemple à la garde à vue ou à l’hospitalisation d’office.
Quelles perspectives de succès de la QPC ouvrentelles pour l’avenir du Conseil constitutionnel ?
J’ai déjà évoqué l’influence que la procédure
juridictionnelle de la QPC exercera sur la procédure
du contrôle a priori. D’autres modifications me
paraissent dans un proche avenir souhaitables voire inévitables- que commande le caractère
juridictionnel du Conseil renforcé par la QPC.
D’abord la disparition au sein du Conseil
constitutionnel des membres de droit, anciens
Présidents de la République. Tout a été dit sur cette
bizarrerie française que seule l’histoire explique.
Rien ne justifie que les anciens Présidents soient
membres à vie d’une institution de nature
juridictionnelle, bénéficiant d’un statut spécial, dès
lors qu’ils jouissent à présent d’une confortable
retraite que la République leur refusait avant 1958.
A cet égard, le récent projet de loi constitutionnelle
déposé au Parlement va dans ce sens, mais excepte
de cette disposition les anciens Présidents de la
République déjà membres à vie. Je conçois le désir
de se montrer élégant à l’égard de ses prédécesseurs.
Mais rien ne justifie en raison cette disposition. Ni
le niveau des retraites et avantages assurés aux
anciens Présidents de la République, ni la nécessité
de conserver un régime exceptionnel à des
membres de droit qui ne tombent sous le coup
d’aucune obligation de réserve ou de discipline qui
s’imposent aux autres membres.
Rien de surcroît n’empêcherait un ancien Président
de la République d’être nommé membre du Conseil
constitutionnel, - si les autorités de nomination le
jugent bon- et de devenir ainsi membre du Conseil,
comme tous les autres, avec les mêmes droits et les
mêmes devoirs.
L’exception française est à cet égard mal venue.
Enfin, il convient d’en finir avec la dénomination
déceptive de « Conseil » constitutionnel : le Conseil
ne donne pas de conseils, comme il l’a rappelé –
contrairement au Conseil d’Etat qui assure cette
fonction auprès du gouvernement. Il rend des
décisions de justice ayant autorité de la chose jugée.
Et puisqu’il est une juridiction, qu’il prenne l’exacte
dénomination de « Cour constitutionnelle ». Le
Sénat, à ma demande, avait voté en 2008 un
amendement en ce sens. L’Assemblée, à la demande
du gouvernement, avait refusé. Je ne vois pas
d’avantage à cette dénomination, adoptée en 1958,

à une époque où nul n’envisageait l’évolution
radicale du Conseil et sa transformation en
juridiction. Il faut là aussi mettre les pendules à
l’heure, à celle d’une justice constitutionnelle.
Ainsi lentement, mais irrésistiblement, la
transformation du Conseil constitutionnel en
instance juridictionnelle de contrôle de la
constitutionnalité des lois se poursuit. La mise en
œuvre de la QPC marque un moment essentiel
de cette évolution.
En soumettant la procédure du contrôle a priori
aux principes du procès contradictoire, en
supprimant la catégorie extravagante des anciens
Présidents de la République membres à vie et en
adoptant une dénomination de « Cour
constitutionnelle » conforme à la réalité, le long
cheminement sera pour l’essentiel achevé.
Et la Cour constitutionnelle aura toute sa place au
sein des Institutions de la République, à l’instar des
autres juridictions constitutionnelles en Europe,
pour le plus grand bien de l’Etat de droit en France.

Christian Charrière-Bournazel

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vrai, je n’en vois qu’un : élargir le champ de vision
au maximum et remettre la QPC en perspective
dans l’histoire mouvementée du Conseil
constitutionnel : comment elle est née mais aussi
quelles perspectives d’avenir pour le Conseil
constitutionnel avec la QPC.

Contrôle par le citoyen
de ses représentants élus
par Christian Charrière-Bournazel
e Professeur Denys de Béchillon, qui anime
notre table ronde, a défini un jour la
Constitution comme « le pôle véritable de
la transcendance juridique». C'est le mérite
du législateur que d'avoir permis le recours de tout
citoyen au Conseil constitutionnel afin de lui
demander si la loi qu'on lui oppose est conforme à
notre Constitution.
En réalité, l'Ordre supérieur du droit qu'il
appartient au Conseil constitutionnel de faire
prévaloir sur la loi contingente, c'est celui de la
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen
de 1789. Les principes fondateurs qui y sont
énoncés ont ensuite été repris et développés dans
la Convention européenne des droits de l'homme
du 4 novembre 1950. Si la France n'est pas toujours
la patrie des droits de l'homme, du moins est-elle
la patrie des Déclarations des droits de l'homme
comme l'a souligné fort opportunément Robert
Badinter.

L

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page8

Vie du droit
l'ancienne chambre des requêtes de la Cour de
cassation ou à la Commission d'admission des
recours à la Cour Européenne des Droits de
l’Homme.
Qu'il me soit permis de dire au Président JeanLouis Debré et au Secrétaire général, Marc
Guillaume, la gratitude du Barreau français pour
l'accueil que le Conseil constitutionnel leur a
réservé et la considération qu'il leur manifeste
ostensiblement, là où d'autres juridictions croient
devoir garder pour elles-mêmes l'estime qu'elles
leur portent.
Grâce à la question prioritaire de constitutionnalité,
se renforce le socle des droits et des libertés rendant
toujours plus assuré le triomphe de l'ordre du droit
sur le désordre des forces.

Montesquieu déplorait l'empilement de lois
inutiles affaiblissant les lois nécessaires: le Conseil
constitutionnel est fondé à constater qu'une loi
contre laquelle naguère il n'avait pas formulé de
grief pouvait devenir inconstitutionnelle, combiné
à des textes qui lui étaient postérieurs ou à des
pratiques qui la dénaturaient.
Ainsi va notre vie temporelle: la loi n'est qu'un
moment de la conscience collective. Les valeurs
essentielles et les droits fondamentaux ne peuvent
en aucune façon céder aux caprices du temps.
Cette Cour constitutionnelle que devient notre
Conseil prend soin, en même temps, de ne pas
étendre sa compétence au-delà de ce qui est
possible : par un arrêt du 4 avril dernier, le Conseil
constitutionnel a décidé d'interroger la Cour de
justice de l'Union européenne sous la forme d'une
question préjudicielle avant de se déterminer. De
même, les sages de la rue de Montpensier savent
et disent qu'un recours contre une de leurs
décisions pourrait être un jour introduit devant
la Cour européenne des droits de l'homme de
Strasbourg...
On ne peut méconnaître, en même temps, le
problème qu'induit cette modestie: lorsque le
Conseil juge qu'une loi est anticonstitutionnelle,
donc illégitime, puisqu'illégale, il laisse cependant
le temps au parlement d'en voter une nouvelle.
Il en résulte un véritable inconfort intellectuel :
entre la décision de juillet 2010 déclarant
inconstitutionnelles les gardes à vue à la française
et le mois de juillet 2011, date butoir que le Conseil
avait laissé au parlement pour adopter une
nouvelle loi, se trouvait ainsi tolérée l'illégalité de
pratiques qui n'avaient plus de fondement
juridique en attendant que le parlement
réglemente autrement la garde à vue. Cette
tolérance à une situation juridique contraire aux
droits fondamentaux est le signe du respect que
le Conseil veut garder à l'égard des législateurs
auxquels il ne veut pas se substituer, tout en laissant
perdurer des comportements qu'il vient de juger
contraires à la Constitution. Il lui faudra, un jour
ou l'autre, résoudre ce paradoxe.
De même, faudra-t-il dans l'avenir s'interroger sur
le filtre que constituent la juridiction du premier
degré, puis, ensuite, la Cour de cassation ou le
Conseil d'État. Il est difficile pour une juridiction
d'admettre comme pertinente la question posée
à propos d'une loi dont sa propre jurisprudence a
explicité la portée et, à plusieurs reprises, validé le
bien-fondé.
L'idéal serait une Chambre des requêtes au sein
même du Conseil constitutionnel semblable à

8

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Cette réaffirmation sans cesse sollicitée de la
prééminence des droits fondamentaux de la
personne humaine et des libertés sur la loi toujours
temporaire, constitue une très remarquable
avancée.
La question prioritaire de constitutionnalité permet
en permanence le contrôle par le citoyen de ses
représentants élus. Comme l'a rappelé le Président
Bartelone, ils n'ont pas juridiquement raison sous
prétexte qu'ils sont politiquement majoritaires.
Désormais, Antigone l'emporte sur Créon grâce
au Juge constitutionnel qui, s'il n'a pas pour vocation
d'en appeler à la loi des dieux, a pour rôle de
rappeler que toute loi qui porterait atteinte aux
droits et libertés fondamentaux serait illégitime.
La question prioritaire de constitutionnalité a
également le mérite de permettre dans un temps
qui n'est plus le temps politique de faire s'interposer
un Juge entre le citoyen et son représentant.

Jean-Louis Debré

Le contrôle
juridictionnel de la loi
par Jean-Louis Debré
n premier lieu je voudrais insister avec
vous sur les considérables progrès qu’a
permis la QPC dans la protection des
droits et libertés.
Il faut dire ici avec force que cette réforme a permis
une vague de progrès de l’État de droit sans
précédent dans notre pays depuis des dizaines
d’années. Ce mouvement a concerné toutes les
branches du droit et de très nombreuses
dispositions, générales ou ponctuelles. Ainsi,
en trois ans, le Conseil a rendu 102 décisions de
non-conformité totale ou partielle ou de censure
parmi ses 255 décisions QPC. Ce sont donc
102 dispositions législatives qui ont cessé de
produire leurs effets contraires aux droits et libertés
que la Constitution garantit.
Parmi ces 102 décisions, je ne veux prendre avec
vous que deux types d’illustration.
En premier lieu, le Conseil constitutionnel a eu à
connaître des deux principaux régimes juridiques
de privation de liberté, celui de la garde à vue et
celui de l’hospitalisation sans consentement. Ces
deux régimes concernent respectivement des
centaines de milliers et des dizaines de milliers de

E

personnes chaque année. Le Conseil
constitutionnel a censuré ces deux régimes de
privation de liberté par ses décisions du 30 juillet
2010 et 26 novembre 2010. Il ne s’est bien sûr pas
substitué au législateur pour définir le nouveau
régime, j’y reviendrai, mais a imposé que le juge
judiciaire, gardien de la liberté individuelle, soit
replacé au cœur de ces dispositifs et que l’avocat
y trouve également sa place.
En second lieu, je voudrais prendre comme
illustration, non plus ces deux régimes de privation
de liberté, mais les très nombreuses autres QPC
de droit pénal ou de procédure pénale.
En effet le Conseil constitutionnel a eu à
connaître, en trois ans, d’une quarantaine de QPC
dans ces matières. Il a prononcé plus d’une
vingtaine de censures et de réserves.
Pour vous faire percevoir la variété des progrès
réalisés, je veux citer certaines des censures opérées
qui ont porté sur :
● le pourvoi en cassation de la partie civile ;
● l’enregistrement audiovisuel des interrogatoires
de garde à vue et des confrontations des personnes
mises en cause en matière criminelle ;
● la désignation de l’avocat dans le cadre d’une garde
à vue en matière de terrorisme ;
● la définition des crimes et délits incestueux ;
● la rétention douanière…..
Parmi les dispositions dont le Conseil a assuré la
conformité aux droits et libertés grâce à des
réserves, je voudrais citer :
● le recueil des déclarations des prévenus à
l’occasion de la notification de la mise en œuvre de
l’action publique ;
● la communication de l’avis du Juge d’instruction
et des réquisitions du ministère public lors d’une
demande au Juge des Libertés et de la Détention
de mise en liberté ;
● l’exécution du mandat d’amener et du mandat
d’arrêt ;
● la procédure relative au « petit dépôt ».
Toutes ces décisions d’annulation ou de réserve
ont visé à faire respecter les principes
constitutionnels qui encadrent le droit pénal et la
procédure pénale : la légalité des délits et des peines
; la compétence de l’autorité judiciaire, gardienne
de la liberté individuelle ; les droits de la défense ;
la procédure juste et équitable ; l’indépendance et
l’impartialité des juridictions ; le principe du
contradictoire ; la nécessité et l’individualisation
des peines ; le droit à un recours juridictionnel
effectif…
Cette quarantaine de décisions de QPC en matière
pénale et de procédure pénale marque un
formidable progrès des droits et libertés dans notre
pays. Elle souligne la force de la protection
constitutionnelle de ces droits qui conduit à la
disparition erga omnes de la norme censurée.
Je ne reviens pas avec vous sur toutes les autres
décisions rendues par le Conseil constitutionnel
sur des QPC en matière de droit de
l’environnement, de droit fiscal, de santé publique,
de droit des pensions…. Leur variété souligne le
succès de la QPC que nos concitoyens se sont
appropriée en très peu de temps.
Pour conclure sur cette première partie, je veux
seulement relever que les progrès réalisés en trois
ans ont été très au-delà de ceux qu’avait permis
jusqu’à présent le contrôle de conventionnalité.
Le Conseil constitutionnel a ainsi été amené à
censurer plusieurs dispositions préalablement
jugées compatibles avec la Convention européenne
des droits de l’homme. Il en a été ainsi dans de
nombreux cas, par exemple pour la cristallisation

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page9

Vie du droit

J’en viens au deuxième temps de mon propos sur
le renforcement de la démocratie parlementaire.
Chacun sait ici que le contrôle juridictionnel de
la loi ne s’est pas développé en France de manière
naturelle.
D’une part, c’est dû à des raisons historiques et
philosophiques. Nous sommes le pays de
Rousseau et de Carré de Malberg. Il nous a fallu
sans doute un effort plus grand que dans d’autres
démocraties occidentales pour renoncer à l’idée
que la loi ne saurait mal faire.
D’autre part, la France, mal préparée par ce
contexte historique et philosophique, a également
mal abordé le contrôle juridictionnel de la loi.
Elle n’a pas mis en place un contrôle de
constitutionnalité de la loi promulguée et a laissé
se développer un contrôle de conventionnalité.
Or les défauts de ce dernier ont rendu plus difficile
l’acclimatation du contrôle juridictionnel de la loi
dans une claire séparation des rôles entre le Juge
et le législateur.
Le contrôle de conventionnalité emporte des effets
limités puisque la loi est seulement écartée dans
un cas d’espèce et non abrogée erga omnes.
En outre, il produit des effets immédiats sans laisser
le cas échéant le temps au Parlement de voter une
nouvelle loi. En ce sens, il brouille la répartition
pourtant claire entre le Juge et le législateur. Seul
le Parlement a en effet le pouvoir d’édicter la loi.
Tel ne peut être le cas ni du Juge administratif ou
du juge judiciaire qui est la bouche de la loi
ordinaire ou du Conseil constitutionnel qui est
celle de la Constitution.
Avec la QPC, le constituant a défini des règles
sages aux articles 61-1 et 62 de la Constitution.
Le Conseil constitutionnel peut abroger une
disposition sur le fondement de l’article 61-1
de la Constitution mais, respectueux des
prérogatives du Parlement, il peut décider, sur
le fondement de son article 62, de reporter
cette abrogation dans le temps. Le législateur
peut alors, dans l’intervalle, remédier à
l’inconstitutionnalité censurée. Ainsi, peuvent
être conciliées la séparation des pouvoirs et la
sécurité juridique, soit autant de garanties d’un
État de droit que la procédure de QPC est
venue renforcer.
Le Conseil constitutionnel a utilisé cette faculté
constitutionnelle pour différentes décisions de
non-conformité. Il en a été ainsi pour la
« décristallisation » des pensions des anciens
combattants, la garde à vue, la retenue douanière
ou encore l’attribution des noms de domaine sur
internet. Toutes ces décisions nécessitaient une
nouvelle intervention du législateur.
À la suite de la censure du Conseil
constitutionnel, il peut en effet appartenir au
Parlement de faire des choix. Par exemple, de
décider du niveau de « décristallisation » dans le
respect du principe d’égalité. Ou de fixer de
nouvelles règles de la garde à vue dans le respect
des exigences constitutionnelles.
Le Conseil constitutionnel exprime cette
répartition des rôles par des formules aujourd’hui
bien connues :
● D’un côté, la loi « n’e xprime la volonté générale
que dans le respect de la Constitution » ;
● D’un autre côté, la Constitution « ne confère pas
au Conseil constitutionnel un pouvoir général
d’appréciation et de décision de même nature que

celui du Parlement, mais lui donne seulement
compétence pour se prononcer sur la conformité à
la Constitution des lois déférées à son examen ».
Au total, la QPC est la démonstration qu’une
réforme bien conçue permet de combiner le
nécessaire contrôle de la loi par le Conseil
constitutionnel et le renforcement de la
démocratie parlementaire.
Dans le troisième et dernier temps de mon propos,
je voudrais insister avec vous sur le nécessaire
dialogue des juges qui doit accompagner la QPC.
Ce dialogue doit s’organiser autour des choix
opérés par le constituant. D’une part, celui-ci n’a
pas fait du Conseil constitutionnel une cour
suprême au-dessus du Conseil d’État et de la
Cour de cassation. D’autre part, il a voulu la priorité
de la QPC, que la Cour de Luxembourg a
ultérieurement jugée conforme au droit de
l’Union européenne.
Cette priorité conduit le Conseil constitutionnel
à juger, sur renvoi du Conseil d’État et de
la Cour de cassation, de la conformité de la loi
à la Constitution. Chaque décision du Conseil
constitutionnel est prise en examinant les
jurisprudences européennes et notamment celle
de la Cour européenne des droits de l’homme.
Ces droits et libertés garantis par la Constitution
et ceux garantis par la Convention sont
aujourd’hui proches. Les deux textes englobent
à peu près les mêmes droits fondamentaux.
Cette proximité très grande des droits et
libertés constitutionnels et conventionnels
a des conséquences.
Bien sûr, si le Conseil constitutionnel censure la loi
pour inconstitutionnalité, la question de la
conventionnalité ne se pose plus devant le juge
administratif et judiciaire. En revanche si le Conseil
la juge conforme à la Constitution, cette décision
comme la prise en compte de la jurisprudence de
la CEDH doivent créer une présomption de
conventionnalité. Seuls de très sérieux motifs
peuvent conduire à envisager de les renverser pour
opposer protections constitutionnelle et
conventionnelle.
Cette logique est celle qui a guidé la Cour
européenne des droits de l’homme à l’égard de
la protection des droits fondamentaux par le
droit de l’Union européenne. Dans son arrêt
Bosphorus de 2005, elle a posé une présomption
de protection équivalente. Cette orientation
permet une harmonie dans les rapports de
système. Il doit en être de même en France.
Cette question est, à mes yeux, beaucoup plus
importante que celle des péripéties qu’a pu
connaître depuis trois ans la QPC. Bien sûr, il est
possible que certaines QPC ne soient pas arrivées
jusqu’au Conseil constitutionnel alors qu’il eut
sans doute été souhaitable que ce dernier se
prononce sur la conformité à la Constitution des
dispositions législatives contestées. Bien sûr, on
ne peut que noter des difficultés depuis un an
dans l’examen de certaines QPC.
Il en va notamment ainsi en matière
correctionnelle devant les juridictions du fond.
Mais ces points sont à mes yeux secondaires
au regard de celui que j’aborde ici avec vous.
Vous savez que la plupart des pays d’Europe ont
réuni dans les mains de leur Cour constitutionnelle
les contrôles de conventionnalité et de
constitutionnalité. Le constituant français a fait le
choix de dissocier ces contrôles. Une telle
dissociation ne peut fonctionner qu’à deux
conditions.

D’une part le Conseil constitutionnel ne peut
exercer son contrôle de constitutionnalité sans
prendre en compte les rapports entre ordres
juridiques. Il s’est engagé avec résolution sur cette
voie en 2004 avec sa jurisprudence dite
« économie numérique » sur l’exigence
constitutionnelle de transposition des directives.
Il vient de donner hier une preuve supplémentaire
et éclatante de sa volonté de dialogue des Juges.
Il a en effet saisi la Cour de Justice de l’Union
européenne, dans le cadre de son office de Juge
constitutionnel, d’une question préjudicielle
portant sur la décision-cadre instituant le mandat
d’arrêt européen.
D’autre part, le choix de la dissociation des
contrôles impose qu’une fois la constitutionnalité
de la loi jugée par le Conseil, cette loi bénéficie
d’une très solide présomption de conventionnalité.
Ni nos concitoyens, ni le Parlement ne pourraient
admettre l’insécurité juridique qui verrait des juges
différents et successifs avoir des appréciations
divergentes sur des principes fondamentaux
analogues. Si tel était le cas, se poserait la question
de l’organisation de la dissociation des contrôles.
J’avais déjà évoqué cette question en 2007 lors de
mon audition devant le comité Balladur.
Monsieur le Président de l’Assemblée nationale,
Monsieur le Président de la Commission des lois,
Je vous remercie de l’occasion que vous m’avez
fournie de vous dire combien la QPC a permis
de considérables progrès des droits et libertés
tout en renforçant la démocratie parlementaire.
La QPC doit aussi s’accompagner d’un nécessaire
dialogue des Juges. Le Conseil constitutionnel
vient de souligner qu’il prend toute sa part dans
ce dialogue.
2013-598

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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des pensions, l’inéligibilité instituée par l’article L. 7
du Code électoral, le pourvoi en cassation de la
partie civile ou encore la cession gratuite de terrain.

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Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page10

Chronique

Un regard sur la crise institutionnelle
du Conseil National des Barreaux (CNB)
Début mai 2013, l’actualité au Barreau est renversante : la transparence de la vie publique, l’action de groupe, la taxe fiscale
sur le chiffre d’affaires pour la contribution à l’aide juridictionnelle… Dans ce contexte difficile pour la profession d’avocats, le
CNB est soudainement frappé d'une crise institutionnelle sans précédent, à l’occasion des travaux sur la réforme de la gouvernance.

L

10

Nathalie Kerdrebez

D.R.

ACTE I
e 21 mai 2013, le Barreau de Paris rompt
ses relations avec le CNB, en dénonçant
la méthodologie de travail, les
dysfonctionnements de la gouvernance,
l’absence d’unité et de volonté commune des
différentes composantes de l’institution
nationale, qui « rendent impossible à notre
profession d’occuper toute sa place dans le monde
de concurrence auquel nous sommes confrontés ».
Le 22 mai 2013, le Président du CNB interroge
publiquement le Barreau de Paris sur l’objectif
politique réellement visé, en exprimant sa crainte
de « comprendre qu'en réalité, hors la réforme
proposée par le rapport Castelain, le conseil de
l'Ordre de Paris a l'intention de ne s'associer à
aucune réflexion sur l'avenir de l'organisation
professionnelle ».
Dans sa réponse du 24 mai, le Barreau de Paris
exprime sa profonde inquiétude sur la gouvernance
actuelle du CNB, accueille avec satisfaction le
principe d’un référendum pour solliciter les avocats
de France sur la réforme de la gouvernance.
Le Barreau de Paris exprime également un
vœu au sujet de « la création d’une commission
mixte qui sera chargée de recenser et de
préparer les propositions que le CNB soumettra
au vote des 55 000 avocats de France, sur la
composition de laquelle nous sommes tout à
fait ouverts dès lors qu’elle intègre les acteurs
principaux de la profession (ordres et syndicats)
ainsi que des personnalités spécialement
qualifiées sur le sujet de la gouvernance
institutionnelle ».
Dans l'esprit d'un confrère pragmatique, cet
échange épistolaire semble révéler la volonté
ferme (1) du Barreau de Paris de rompre avec
le passé sur au moins deux points : la
méthodologie de travail au sein du CNB et les
dysfonctionnements du CNB.
Sur la méthodologie, la proposition concrète du
Barreau de Paris apparaît pertinente.
La composition de la commission souhaitée
n'exclurait aucune composante de la profession,
et favoriserait une réflexion plus exhaustive
grâce au regard de personnalités extérieures
qualifiées; ainsi le fruit de sa réflexion serait un
outil de travail précieux pour le CNB lors des
débats sur la réforme de la gouvernance en
assemblée générale.
Sur les dysfonctionnements du CNB, la position
du Barreau de Paris semble être une expression
réaliste d'un constat d'échec du CNB dont la voix
est de plus en plus inaudible dans la vie publique
et incomprise au sein des barreaux.
Il est intéressant de rappeler l'intervention de
Madame le Bâtonnier du Barreau de Paris, lors
de la présentation de la première note de
synthèse provisoire du bureau du CNB à
l'assemblée générale des 16 et 17 novembre 2012 :
« …si le barreau de Paris s'est déjà prononcé à

deux reprises, il le fera de nouveau sur un
document à l'élaboration duquel elle n'a pas
participé en raison de son agenda et de la rapidité
avec laquelle les choses se sont déroulées. Il faut
intégrer dans le document les causes des
dysfonctionnements constatés et qu'il ne faut pas
reproduire. Construire la nouvelle gouvernance
que tous appellent de leurs vœux nécessite du
temps et de la réflexion. »
Il semblerait que le CNB ait déjà été alerté sur
le problème de la méthodologie et des
dysfonctionnements courant 2012.
Cette analyse est certes silencieuse sur les enjeux
politiques, mais elle n'en demeure moins
vraisemblable d'un point de vue pragmatique.
ACTE II
Si la réponse du Barreau de Paris peut rassurer
un confrère pragmatique, elle ne suffira pas à
apaiser les esprits au sein du CNB.
Le 24 mai 2013, l’assemblée générale du CNB
commence par la lecture d’une motion des
organisations syndicales répondant à la
proposition du Barreau de Paris en ces termes :
« L’assemblée générale du Conseil national des
barreaux a pris connaissance avec stupéfaction
de la décision brutale de Madame le Bâtonnier
de Paris de suspendre la participation du collège
ordinal parisien aux travaux du Conseil national.
Cette décision regrettable et contestable n’entrave
en rien le fonctionnement du Conseil national
des barreaux qui poursuit naturellement
l’ensemble de ses travaux.
Concernant la réforme de la gouvernance, ce
comportement démontre qu’en aucun cas

l’institution nationale ne peut reposer sur la seule
représentation ordinale.
Le Conseil national des barreaux, par sa
composition et sa représentativité, est la seule
institution légitime à mener la réforme de la
gouvernance de la profession, mission qui ne
saurait être confiée à une commission externe.
Le Conseil national des barreaux est résolu à
aboutir à une réforme répondant à l’intérêt général
et préservant l’unité de la profession. »
Cette motion est adoptée dans des circonstances
singulières: les élus du collège ordinal Province
ont décidé de ne pas prendre part au vote, le
président s’est abstenu.
Pour essayer de comprendre la situation, il faut
malheureusement prendre en considération les
luttes de pouvoir au sein de notre profession.
Il existe deux rapports de force très anciens entre
d'une part Paris/Province et d'autre part
Ordres/Syndicats, qui semblent omniprésents
dans l'esprit des élus au CNB.
En l'absence des élus parisiens, le collège général
a voté une motion qui va au-delà d'une simple
réponse à la sortie du Barreau de Paris.
A la lecture de cette motion, une première pierre
dans l'édifice de la future gouvernance est posée:
la composition de l'institution nationale ne
pourra être exclusivement ordinale.
Il s'agit d'une garantie pour le devenir des
syndicats dans la réforme de la gouvernance.
L'adoption de cette motion a très
vraisemblablement été rendue possible en raison
des affrontements anciens entre Paris/Province
et Ordres/Syndicats.
Dans un climat de crise institutionnelle, le CNB

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page11

Chronique
a pris une position sur une question importante
prévue dans la discussion sur le projet de
réforme de la gouvernance.
Est-ce que cela signifie que la question relative
à la composition de l'institution nationale ne sera
pas soumise à l'avis des bâtonniers, ni à l'avis des
55 000 avocats de France par référendum ?
ACTE III
Le 10 juillet 2013 est diffusé le communiqué de
presse commun du Président du CNB et du
Bâtonnier de Paris, annonçant le retour des élus
parisiens au sein du Conseil et la mise en place
d’une commission.
Les membres de la commission sont nommés
précisément; il s'agit des anciens présidents du
CNB, du Président du CNB, des deux vices
présidents de droit, du vice-président de la
Conférence des Bâtonniers et du Bâtonnier
désigné du Barreau de Paris.
La mission de la commission est de définir les
méthodes de travail pour conduire le projet de
réforme sur la gouvernance et auditionner les
différents acteurs de la profession et des
personnalités de la société civile.
Un regard pragmatique constatera la fin du
conflit entre le Barreau de Paris et le CNB, avec
le concours des personnalités qui ont accepté
d'intégrer la commission annoncée.
Un regard politique constatera également la fin
de la crise institutionnelle et remarquera l'absence
des syndicats au sein de la commission.
ACTE IV
Le 11 juillet 2013, les membres du bureau
dénonce le communiqué commun qui « tend,
s'agissant de la gouvernance de notre profession,
à dessaisir le Conseil national des barreaux au
profit d'une commission de travail qui ne peut
tirer aucune légitimité de sa désignation. »
Dans des termes forts et répétés, le Président du
CNB est accusé de ne pas avoir respecté le
mandat donné par l’assemblée générale au
bureau pour « dégager un certain nombre de
propositions pour ladite réforme (PV des
14 - 15 mai 2012) ».(2)
Ce coup de théâtre est un mystère pour un esprit
pragmatique.
Quelles que soient les divergences politiques,
il apparaît urgent que le CNB occupe toute la
place dans la vie publique pour affronter
notamment des projets de réforme, lourds de
conséquences pour la profession.
La forme choisie par le bureau pour partager sa
désapprobation (diffusion sur le site ouvert du
CNB) semble inopportune voire disproportionnée.
Mais le plus surprenant est l'argumentation
choisie.
Il est difficilement envisageable sur un plan
juridique qu'une commission de travail puisse
dessaisir le CNB de ses attributions légales, et
avoir un pouvoir «surnaturel» de lier la liberté
de pensée, d'expression et de vote des 82 élus
qui siègent au Conseil.
La crainte exprimée par les membres du bureau
semble irrationnelle.
Mais, la lecture de l'intégralité des procèsverbaux de l'année 2012 donne un sens
politique à la réaction du bureau: l’assemblée
générale du CNB n’a pris aucune décision sur
un mandat au profit du bureau pour mener la
réforme de la gouvernance.
Lors de l’assemblée générale des 4 et 5 mai 2012,
le Président du CNB ouvre le forum sur

l’organisation professionnelle en exposant la
méthodologie dans les termes suivants :
« …Le bureau du Conseil national effectuera une
synthèse de ce forum pour dégager un certain
nombre de propositions qui seront ensuite
débattues lors de l’a ssemblée générale des 6 et
7 juillet 2012. L’ensemble des réflexions sera alors
mis à la disposition de la profession afin de
recueillir les réactions auprès des bâtonniers et
des syndicats ou associations… »
Le bureau a donc été chargé par le président de
réaliser une note de synthèse sur l'organisation
professionnelle; cette mission ne peut être
confondue avec un mandat voté par l'assemblée
générale du CNB.
La réaction du bureau apparaît comme étant
une réponse exclusivement politique à un
communiqué qui annonçait la fin de la crise
institutionnelle.
Cette réaction est inquiétante; elle laisse
présumer qu'à l'intérieur du CNB, la fragilité de
l'institution nationale serait utile à certains, et
que l'adage « la fin justifie les moyens » serait un
usage compatible avec notre déontologie.
ACTE V
Le 12 juillet 2013, le Président du CNB dément
les accusations émises par le Bureau, prend acte
de la position de ce dernier et exprime sa
décision de ne plus exercer ses fonctions.
L’enchaînement des actions politiques menées
durant la crise institutionnelle a abouti à la
démission du Président Charriere-Bournazel.
C'est un constat d'échec pour les avocats: notre
représentation nationale est affaiblie
dangereusement, dans un contexte de réformes
législatives agressives à l'égard de notre
profession.
Mais un échec ne mène pas inéluctablement à
la défaite.
La tâche qui attend nos élus à la rentrée est
grande ; il ne suffira pas d’élire un nouveau
président.
L’élection d’un nouveau bureau est nécessaire ;
le mandat imaginaire ne peut demeurer sans
réponse.
La prise de conscience des causes de l’échec est
incontournable et ne devra en omettre aucune.
Le rapport de force entre Ordres/Syndicats et
Paris/Province, omniprésent dans l’esprit de nos
élus, prend en otage les avocats de France, la
défense de leurs intérêts est secondaire.
L’application à géométrie variable du règlement
intérieur du CNB et l’interprétation parfois
fantaisiste des règles régissant notre profession
concourent également aux dysfonctionnements
de l’institution.
Il ne suffira pas de mener à terme la réforme de
la gouvernance, il faudra que l’ambition de nos
élus soit commune à tous les avocats de France,
et non l’expression d’une lutte de pouvoir.
Et la mobilisation générale des avocats de France
sera essentielle.
C’est au prix de ces efforts communs que notre
représentation nationale pourrait devenir forte,
efficace et respectée.
2013-599
Nathalie Kerdrebez

(1) Les lettres des 21 et 24 mai 2013 sont signées par
Christiane Féral-Schuhl, Jean Castelain et Pierre-Olivier Sur
(2) Erreur matérielle dans la lettre du bureau, l’assemblée générale
s’est tenue le 4 et 5 mai 2012.

Agenda

UNIVERSITÉ D’ÉTÉ DU MEDEF

« Crise : du danger à l’opportunité »
Du 28 au 30 août 2013
Campus HEC Paris
1, rue de la Libération
78350 JOUY-EN-JOSAS
Renseignements : 01 53 59 17 32
presse@medef.fr

2013-600

RENTRÉE JUDICIAIRE
DU BARREAU DE QUÉBEC

Colloque Québec-Versailles
Le 13 septembre 2013
Palais de justice de Québec
300, boulevard Jean-Lesage, bureau RC-21
Québec (Québec) G1K 8K6
Renseignements : 418 529-0301
2013-601
www.barreaudequebec.ca

CONFÉDERATION NATIONALE
DES AVOCATS

2ème Semestre du Forum de la
Confédération Nationale des
Avocats
Le 13 septembre 2013
Campus de la Nive
8, allée des Platanes
64100 BAYONNE
Renseignements : 01 43 54 65 48
cna-anased@wanadoo.fr

2013-602

ASSOCIATION INTERNATIONALE
DES JEUNES AVOCATS - AIJA

51ème congrès
Du 17 au 21 septembre 2013
Hôtel Hilton
Avenue Macacha Guemes 351
BUENOS AIRES - ARGENTINE
Renseignements : 01 45 02 38 38
taballea@artuswise.com

2013-603

AGENCE FH CONSEIL

3ème Salon Virtuel des Franchises
Les 21 et 22 octobre 2013
Internet : un salon 100% on line
Préinscriptions gratuite sur le site
Renseignements : 09 67 05 51 67
salondelafranchisevirtuel.com

2013-604

REVUE EXPERTS

« Le secret et son partage »
Symposium le 24 octobre 2013
Maison du Barreau
2/4, rue de Harlay
75001 PARIS
Renseignements : 01 42 60 52 52
symposiums@revue-experts.com

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

2013-605

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Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page12

Décoration

Ordre national du Mérite
50ème anniversaire. Hôtel de Salm, Paris - 13 juillet 2013
Le musée de la Légion d’Honneur salue le cinquantenaire de l’ordre national du Mérite dans une exposition présentée
du 14 juillet 2013 au 26 janvier 2014. De Gaulle et le Mérite, création d’un ordre républicain dévoile les coulisses de la
fondation du second Ordre National, pilier d’une large réforme du système de décorations françaises voulue par le Général
dans une France en pleine modernisation.

Encourager le civisme
par François Hollande
’est un jour important que de célébrer
un anniversaire la veille d’un 14 juillet.
Ce n’est pas n’importe quel
anniversaire puisque c’est le 50ème de
l’Ordre nationale du mérite.
Le 14 juillet est le jour qui est dédié au service
de la patrie et ce sera l’état d’esprit de nos soldats
lorsqu’ils défileront demain. Le 14 juillet est aussi
un jour qui consacre l’engagement. L’engagement
peut être militaire, il peut – et même, il doit –
être aussi civil. C’est le sens de la célébration du
50ème anniversaire de votre ordre.

l’œuvre maitresse de l’exposition, c’est-à-dire la
maquette en plâtre de la statue du Général de
Gaulle qui se situe sur les Champs-Elysées.
Françoise Branca qui a mis à la disposition du
musée les archives de Max Leognany, son père,
dessinateur de la décoration du mérite.
L’Ordre national a donc 50 ans et lorsque le
Général de Gaulle en fait le choix et décide de
sa création, il souhaite à travers cette distinction,
consolider l’unité nationale cinq ans après la
fondation de la Vème République. Il veut
également créer une forme d’adhésion à l’esprit
de la République mais aussi de la patrie.
Comme la Légion d’honneur quand elle fut
fondée par Bonaparte, l’ordre de la Libération
lorsqu’il fut créé après la tourmente de la guerre

D.R. / Les bons faiseurs

C

Le mérite national est l’un des plus beaux
symboles du dévouement, en tout cas il le
récompense.
L’exposition qui m’a été présentée – et j’en
félicite les organisateurs, en l’o ccurrence
l’organisatrice – illustre la jeunesse de cet ordre
et la volonté de deux hommes – vous les avez
rappelés mon Général – deux généraux aussi.
C’est-à-dire d’abord le Général Catroux qui a
eu cette volonté déjà exprimée sous la IVème
République, mais un régime finissant ne
pouvait pas avoir la capacité de décider, et
ensuite qui convainc le Général de Gaulle qui
lui-même en décide.
Je veux également rendre hommage à deux
autres personnalités. Jean Cardot qui a prêté

12

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page13

Décoration
et de l’o ccupation, le mérite – lui – devait
insuffler une nouvelle énergie au régime qui se
mettait en place et donc, à la Vème République.
Le Général de Gaulle a fixé les objectifs
suivants à l’ordre national du Mérite :
- le premier était de donner des exemples à la
nation, c’est-à-dire des visages aux valeurs de
la République. L’Ordre national devait être
conçu comme une forme d’émulation. Ses
récipiendaires, dont le nombre – vous l’avez
rappelé – s’élève à plus de 306 000 depuis la
création, devaient donner l’image de ce que
représente l’esprit civique de notre pays. Le
mérite national encourageait les citoyens à
donner le meilleur d’eux-mêmes, quels que
fussent les services qu’ils avaient pu rendre.
- le deuxième objectif assigné à l’ordre national
du Mérite était de s’imposer comme une
reconnaissance de la France dans toutes ses
dimensions ; c’est-à-dire de représenter les
forces vives du pays à commencer par la parité,
même si elle a mis du temps avant de s’établir,
convenons-en. J’y suis donc particulièrement
attentif et s’il avait fallu néanmoins plus d’un
demi-siècle à la Légion d’Honneur pour
accueillir une femme, la première en la
personne de Marie-Angélique Duchemin,
grand nom de la Révolution française – je
rappelle que les femmes étaient présentes dès
la première promotion du mérite et je salue ici
la mémoire de la pianiste Marguerite Long qui
fut donc la première citoyenne française à
accéder en 1965 à la dignité de Grand-Croix
dans un Ordre national.
Diversité, donc, des générations aussi. Dans la
dernière promotion, le plus jeune récipiendaire
avait 31 ans. C’était le champion de handball
Michaël Guigou. Le plus âgé – comme quoi
l’ordre permet de laisser espérer jusqu’à la fin
même de l’existence – 94 ans, Emile Reinbolt,
ancien combattant et responsable associatif.
Je souhaite que cette diversité se retrouve dans
les promotions, que les forces de la jeunesse
soient davantage reconnues et mieux
honorées. C’est la jurisprudence qui a fixé la
règle de 15 ans de service pour pouvoir être
distingué par l’ordre national du Mérite. Je
souhaite que nous revenions à la lettre du Code
-j’en fais donc la proposition au Conseil- qui
impose 10 ans de service. Cela ne va pas être
un abaissement du niveau mais au contraire

une stimulation pour les jeunes générations à
pouvoir prétendre à un ordre national. Je ne
parle pas simplement des sportifs qui sont
souvent ceux auxquels on pense pour une
distinction à un âge précoce, je pense aussi à
toutes celles et à tous ceux qui servent à un
moment la France et dont la valeur n’attend
pas le nombre des années.
La diversité, c’est aussi celle des activités
professionnelles qui ont toutes leur importance,
leur dignité, leur histoire. C’est l’occasion de
saluer les meilleurs ouvriers de France qui nous
ont préparé – je pense – la collation qui nous
attend et dont beaucoup sont membres de
l’Ordre national. Je sais Monsieur le grand
Chancelier que vous êtes également leur
Président d’honneur, comme s’il y avait un
forme de cohérence dans les activités.
Diversité enfin, dans les conditions sociales ;
c’est-à-dire dans les origines. L’ordre national
du Mérite est une distinction, mais une
distinction n’est pas une hiérarchie, n’est pas
une séparation. Cela doit être une véritable
égalité dans l'accès à l’honneur, à la
reconnaissance, à la récompense. Tous nos
concitoyens, quels que soit leur place dans la
société, doivent pouvoir penser qu’à un
moment elle peut les récompenser par un acte
de bravoure, par un acte de générosité.
Je pense à cet instant à la tragédie de Brétignysur-Orge et où – au-delà de ce qu’ont fait les
services de secours, ce qu’ont pu faire
immédiatement les médecins, les infirmières
qui se sont projetés immédiatement sur les
lieux, de ce qu’ont pu faire les cheminots – il
y a eu aussi des femmes et des hommes qui
sont venus prêter leur concours, porter
assistance, être utiles sans qu’il leur soit
demandé quoi que ce soit, sans qu’ils soient
venus chercher quoi que ce soit. Ce sont aussi
ces actes là qu’il convient de saluer.
C’est le rôle de l’ordre national du Mérite que
de pouvoir distinguer, c’est-à-dire aller
chercher ceux qui n’ont rien demandé et qui
a un moment ont donné, ont eu le sens du
sacrifice, tout simplement de la solidarité. Ce
que j’appelle plutôt la fraternité. Votre ordre
doit être aussi celui de la République dans
toutes ses dimensions.
L’Ordre national du mérité a trouvé sa juste
place – ce n’était pas facile – à côté de l’ordre

qui paraissait plus prestigieux, la Légion
d’honneur, permettant à celle-ci – et c’était
l’objectif du Général de Gaulle – de réduire ses
effectifs et de conserver tout son prestige d’être
la première distinction nationale.
La Légion d’honneur, l’ordre national du Mérite
participent au même objectif : être une source
d’exemplarité pour celles et ceux qui
accompagnent les récipiendaires, les ont suivis
dans leur parcours et peuvent les trouver
chaque fois sur leur route comme des modèles.
Comme Président de la République, j’ai eu
l’occasion de remettre à plusieurs reprises les
insignes de l’ordre national du Mérite à des
militaires, à des civils. A chaque fois, lorsque
j’é voque le parcours des récipiendaires, je
mesure ce que signifient, ce qu’exigent des
existences dévouées au progrès, au
rayonnement de notre pays, au service des
autres. A chaque fois je vois sur les visages,
lorsque sont rappelés un certain nombre d’actes
qui ont fondé une vie, l’émotion d’être reconnu
à un moment par la République devant les
proches, devant la famille. Ce moment
irremplaçable où tous se retrouvent derrière
celui qui est ainsi distingué. C’est une fierté pour
celui ou celle qui reçoit cette récompense, c’est
une fierté pour la famille, c’est une fierté aussi
pour l’ensemble de la communauté nationale.
Ce ruban bleu qui a été choisi par le Général de
Gaulle – j’en ai eu ici confirmation en lisant les
textes officiels – réunit le passé et l’avenir. Il est
un trait d’union entre tous ceux qui ont déjà été
reconnus pour leur mérite et d’autres qui
attendent de recevoir cette distinction. Ce ruban
bleu qui demain se déploiera sur la Place de la
Concorde, porté par des jeunes engagés dans
le service civique, est un beau symbole.
Ce service civique qui connait un succès – sans
qu’il soit d’ailleurs possible d’y répondre autant
que nous le voudrions, tant il y a de demandes
et tant les contraintes budgétaires nous
empêchent de leur faire à chaque fois le meilleur
accueil – est aussi un service qui mérite d’être
reconnu et distingué. Voilà pourquoi il était
important qu’il porte le ruban bleu.
Mesdames et Messieurs, je veux saluer ce que
vous faites pour cet ordre, saluer tous ceux qui
en ont été membres et qui le sont encore.
Vive l’ordre national du Mérite.
Vive la République et vive la France.

Création de l’ordre
national du Mérite

modernise tout d’abord sa réglementation : c’est
la publication en 1962 du Code de la Légion
d’Honneur qui impose notamment un seuil
maximum de 125 000 légionnaires vivants.
Il institue ensuite un second Ordre national,
l’ordre national du Mérite destiné à récompenser
les mérites distingués de citoyens ne présentant
pas toutes les qualifications requises pour la
Légion d’Honneur*, notamment la durée de
service qui est ici moindre (15 ans contre 20).
Dans le même temps, la plupart des Ordres
spécialisés (13 ordres ministériels et les trois
ordres de la France d’Outre-mer) sont
supprimés.
Seuls sont conservés les Palmes académiques,
le Mérite agricole, le Mérite maritime et les Arts
et lettres, en raison de leur ancienneté et de leur
caractère propre, selon l’appréciation du Général
de Gaulle. En se substituant partiellement aux

ordres disparus, l’ordre national du Mérite
permet d’harmoniser le système des décorations
françaises. Parachèvement de la réforme
entamée avec la publication du Code en 1962,
il vient seconder la Légion d’Honneur et facilite
en outre l’attribution d’une décoration nationale
aux étrangers. Une échelle des récompenses se
met ainsi en place, conforme à l’idée que le
Général Catroux expose au Président de la
République en octobre 1963 : (…) la hiérarchie
des mérites doit être respectée et se traduire dans
la hiérarchie des distinctions (…) La Légion
d’Honneur étant le privilège des mérites de haute
qualité, le Mérite de France futur ordre national
du Mérite doit être celui des mérites distingués (…)
des décorations distinctes doivent récompenser
les mérites modestes.

’ordre national du Mérite a été créé le
3 décembre 1963 par le Général de
Gaulle, à l’initiative du Général Catroux
alors grand Chancelier.
C’est l’aboutissement d’un plan d’ensemble de
revalorisation des décorations françaises.
Cette réforme a été entreprise au vu de la
multiplication des récompenses sous les IIIe et
IVe Républiques et de leur hétérogénéité, mais
surtout face au constat de l’inflation des décorés
de la Légion d’Honneur. Au début des années
1960, l’Ordre compte en effet près de 320 000
membres après avoir accompagné les conflits
des cinq décennies précédentes.
Pour défendre la valeur de la plus haute
distinction française, le Général de Gaulle

L

* décret du 3 décembre 1963 portant création
d’un ordre national du Mérite.

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

13

Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page14

Décoration

lève à l’Ecole des beaux-arts d’Henri
Bouchard (sculpture) et d’Henry
Dropsy (gravure en médailles), Max
Léognany (1913-1994) obtient un
grand prix de Rome de médaille en 1945.
Employé dans un atelier de joaillerie, il allie
sculpture, gravure et création de bijoux. Il
réalise de multiples projets: épées
d’académiciens, bijoux et nombreux insignes
d’ordres français et étrangers. L’artiste est très
tôt impliqué dans la création des insignes du
Mérite. Soucieux du moindre détail, il multiplie
les esquisses de travail avant de fixer, par une
gouache lumineuse, le projet définitif pour la
Monnaie de Paris en 1963.
Les insignes sont codifiés dans le décret du
3 décembre 1963 portant création d’un ordre
national du Mérite, article 25 : La décoration
du Mérite est une étoile à six branches doubles
émaillées de bleu, surmontée d’une bélière formée
de feuilles de chêne entrecroisées. Le centre de

E

l’é toile est entouré de feuilles de laurier
entrecroisées; l’avers présente l’e ffigie de la
République avec cet exergue: «République
française» et le revers deux drapeaux tricolores
avec l’inscription : « ordre national du Mérite »
et la date « 3 décembre 1963 ».
2013-606

D.R.

Max Léognany,
créateur des insignes

Chiffres clefs
Nombre de membres de l’ordre national du Mérite :
environ 187.000 (80 % sont chevaliers) 304 000
personnes ont été distinguées dans l’ordre national
du Mérite depuis sa création le 3 décembre 1963.
Nombre de personnes décorées chaque année :
environ 4 600, 2 600 à titre civil réparties en
deux promotions paritaires hommes-femmes
publiées en mai et novembre ; 2 000 à titre militaire,
également réparties en deux promotions publiées
en mai et novembre mais à des dates distinctes
des promotions civiles.
Age moyen d’entrée dans l’ordre national
du Mérite pour un civil : on devient chevalier
de l’ordre national du Mérite à 54 ans en moyenne.
Nombre de dossiers ajournés au Conseil de l’Ordre :
le Conseil de l’Ordre ajourne chaque année environ
14 % de dossiers, notamment pour des raisons
de mérites insuffisants.

Au fil des pages
’ouvrage retrace étape après étape la
création du second ordre national
français conçu comme le pilier de la
réforme du système de récompenses mis
en chantier par la grande Chancellerie de la
Légion d’Honneur avec l’appui du Général de
Gaulle. Sur la base de documents originaux et
inédits sont racontées la genèse du projet, sa mise
en œuvre, ainsi que l’élaboration minutieuse des
textes définitifs établis en étroite collaboration
avec la Présidence de la République et Matignon.
Le rôle primordial du Général de Gaulle et son
implication personnelle dans le projet et la
rédaction des textes fondateurs sont
particulièrement mis en lumière.
Une étude sociologique comparée de la
première promotion et de la plus récente
permet de dessiner le visage sociétal de l’Ordre
et de comprendre son rôle et ses spécificités. ce

D.R.

L

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95 Euros : Abonnement (bi-hebdomadaire)
avec suppléments juridiques et judiciaires
(hebdomadaire) et suppléments culturels (mensuel)

Abonnez-vous aussi par téléphone (*)
en composant le 01.42.60.36.35.
(*) Règlement à la réception de la facture

14

livre est également l’occasion d’étudier
l’ensemble des Ordres spécialisés existants sous
la IVe République et de déterminer comment
fut définitivement fixé leur sort à la naissance
du nouvel ordre national.
La création de l’insigne fait en outre l’objet d’une
étude complète des premiers projets à leur
modification de dernière minute, ainsi que les
techniques de fabrication et les différents types
de décorations qui peuvent aujourd’hui être
déjà collectionnés.
Les auteurs : ouvrage collectif sous la direction
d’Anne de Chefdebien, conservateur du musée,
assistée de Nicolas Botta-Kouznetzoff.
L’ouvrage : édité par HM éditions, avec le soutien
de la société des amis du Musée de la Légion
d’Honneur et de la Fondation de Gaulle.
112 pages, 15 euros

2013-607

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Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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Société

Une stratégie pour la France
Palais de l’Elysée, séminaire de réflexion stratégique - 19 août 2013

Les grands défis de la
France à l’horizon 2023
par François Hollande
’est la vocation du pouvoir politique
que de définir une stratégie nationale,
dans le même temps où il prend en
charge les problèmes du quotidien.

C

Quels sont les grands défis que notre pays doit
relever d’ici dix ans ? J’en vois trois.
1. Le premier est celui de notre souveraineté.
D’abord notre souveraineté politique,
diplomatique, militaire. Non pour des arguments
de puissance, de domination ou de contrôle.
Mais pour promouvoir le message, les valeurs et les
intérêts de la France. C’est le choix que nous avons
fait avec la loi de programmation militaire. C’est le
sens de notre présence partout dans le monde.
C’est l’enjeu de la francophonie. Mais la
souveraineté, elle est surtout budgétaire,
économique, industrielle, agricole, énergétique.
Nous ne pèserons sur les orientations de
l’Europe et la régulation mondiale que si nous
retrouvons une compétitivité élevée, un niveau
de dette publique soutenable et une moindre
dépendance énergétique.
Cette souveraineté n’est pas un repli, un
enfermement. Elle s’inscrit dans nos choix

Porter une ambition
pour l’avenir de la France
par Jean-Marc Ayrault
enser la France dans dix ans, c’est poser
les problèmes qui se posent en 2013 et,
donc, c’est travailler aux solutions pour
les résoudre. Je vous ai parlé de la France
dans dix ans. Lors de la première conférence
sociale, nous avons créé un Commissariat
général qui s’inspire de ce qu’était, après la
Seconde Guerre mondiale, où la France
justement se projetait dans l’avenir, se
reconstruisait, le Commissariat Général au
Plan. C’est maintenant le Commissariat
Général à la Stratégie et à la Prospective, dirigé
par Jean Pisani-Ferry.
Nous avons décidé à la fin de ce séminaire de
confier au Commissariat Général à la Stratégie
la rédaction d’un projet pour la France pour les
dix ans qui viennent et qui portera sur toutes
les grandes questions qui se posent,
notamment les cinq enjeux essentiels :
le premier concerne l’avenir de notre modèle
de production. La mondialisation, c’est un fait,
elle ne nous fait pas peur à condition de ne pas
subir. Quelle organisation de notre production

P

européens et dans notre ouverture au monde.
L’Europe a besoin d’une France forte. Et le monde,
d’une France influente.
2. Le second est celui de notre excellence.
L’excellence c’est de pouvoir élever le niveau de
la France dans la mondialisation par l’innovation,
la spécialisation et l’adaptation aux besoins de
l’économie de demain et notamment des classes
moyennes des pays émergents. C’est d’être un
pays de premier rang.
Mais nous avons deux choix à faire : élever la part
de l’industrie dans la production nationale et
amplifier les gisements de l’économie de services.
Ils ne sont pas contradictoires. Sans industrie
forte, l’équilibre de nos échanges ne peut être
retrouvé. Sans le développement des services, il
ne peut y avoir de création d’emplois.
L’excellence, c’est de rendre plus efficace et plus
juste notre système de protection sociale et
d’organisation territoriale.
L’excellence, c’est aussi une France capable d’être
en avance dans les domaines de la recherche, de
la connaissance et de la culture. L’excellence, c’est
d’être un pays où l’exigence environnementale
assure sobriété énergétique, performance
économique et solidarité territoriale.
3. Enfin, le troisième défi est celui de notre unité.
Unité des générations face à l’avenir des retraites
et la priorité à l’emploi. Unité des catégories
sociales face à la lutte contre les inégalités et aux
exigences de la solidarité. Unité des modes de

vie et des cultures face à la communautarisation,
à la fragmentation, à l’individualisme.
Si nous voulons prévenir les risques du
déclassement et de la désintégration, nous
devons porter des politiques de cohésion et des
projets qui rassemblent le pays tout entier.

industrielle ? Quelle avant-garde technologique
devons-nous choisir ?
Le deuxième enjeu, c’est la réforme de notre
modèle social, qui nous a permis d’amortir plus
que d’autres les crises que nous avons
traversées, mais, en même temps, ce modèle
social peut connaître des difficultés, il peut
connaître des problèmes de financement, il faut
donc le renouveler sans pour autant le détruire,
avec un objectif qui est la meilleure lutte contre
les formes d’inégalités nouvelles, le
développement de nouvelles solidarités avec
le vieillissement de la population et puis aussi
le refus des inégalités croissantes de revenus.
Le troisième, c’est le modèle de croissance et
de financement, qui doit être durable : à la fois
lutte contre les déficits mais aussi un pays qui
se projette dans l’avenir avec force, qui est
capable d’assumer le défi de la transition
écologique, du respect de la biodiversité, celui
de la construction de vie dans lequel le vivre
ensemble et la qualité de vie, de la modalité,
avec des services publics accessibles, seront au
rendez-vous. Donc, c’est une croissance
soutenable, un nouveau modèle qu’il nous faut
préparer.
Le quatrième enjeu, ce sont les mutations de
la société française. Nous sommes très attachés

au modèle républicain, le modèle républicain
du vivre ensemble, le modèle républicain de
l’intégration. Force est de constater que, parfois,
ce modèle est à la peine, que, parfois, le modèle
d’intégration est en difficulté. Faut-il pour
autant abandonner nos valeurs, nos principes,
la laïcité ? Non ! Mais il faut répondre à la
question de cette nouvelle donne liée à l’époque
dans laquelle nous sommes avec clairvoyance,
c’est donc le quatrième enjeu de ce projet.
Et puis, le dernier, c’est le projet européen.
François Mitterrand avait dit : la France est
notre patrie, l’Europe est notre avenir.
Eh bien, cette ambition avait convaincu, elle
avait même convaincu les Français au moment
du référendum de Maastricht qui avaient
approuvé par un « oui » à cette nouvelle étape
de la construction européenne. Mais l’Europe
a ensuite abandonné son ambition. Son projet
n’est plus lisible, n’est plus rassurant, n’est plus
convaincant. En 2005, il y a eu ce rejet au
référendum sur la constitution de l’Europe. Le
projet européen qui protège, le projet européen
qui permet aux nations européennes de jouer
leur rôle avec confiance dans la mondialisation
doit être repris et la France, pays fondateur,
prendra ses responsabilités pour de nouvelles
initiatives.
2013-608

Une stratégie à dix ans pourrait s’articuler
autour de cinq objectifs.
1. Utiliser pleinement notre avantage
démographique.
2. Gagner la bataille de la mondialisation.
3. Réussir la transition énergétique et écologique.
4. Faire de notre territoire un levier de
développement.
5. Inclure tous les citoyens dans la République.
Notre réunion d’aujourd’hui est la première étape
d’un processus qui se poursuivra, sous la
responsabilité du Commissariat général, jusqu’à
la fin de l’année et fera une large place à la
consultation. Il commence avec le travail
introductif de Jean Pisani-Ferry et le rapport de
Anne Lauvergeon. Il se conclura avec l’adoption
par le Gouvernement de « la stratégie pour la
France ».
« L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que
nous allons faire », nous a enseigné Bergson.
Bref, l’enjeu c’est de ne pas subir mais de choisir.
C’est le sens de la démarche engagée
aujourd’hui.

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page16

Vie du droit

Interruption de la prescription acquisitive
d’une peine par des actes d’exécution*
Communiqués du Ministère de la Justice
12 AOÛT 2013
’ensemble des 37 cours d’appel ont achevé
l’examen des condamnations. Ainsi, sur
un total de 3 499 condamnations,
22 personnes ont été remises en liberté,
ce qui représente un taux de 0,63% par rapport au
nombre total de situations à vérifier. 15 d’entre elles
purgeaient des peines inférieures ou égales à
8 mois, 5 inférieures ou égales à 1 an et 2 inférieures
ou égales à 3 ans.
19 autres condamnés ont été maintenus sous écrou
pour purger d’autres peines d’emprisonnement.
Les personnes libérées avaient été condamnées
pour des délits : faits de violences par conjoint, vol
aggravé, abus de confiance, falsification de chèque
et usage de chèque falsifié, conduite en état
alcoolique, vol avec violence, recel, extorsion avec
violence, vol en réunion, faux et usage de fausses
plaques, menace ou acte d’intimidation, trafic de
stupéfiant, usage de stupéfiants, refus de se
soumettre aux vérifications relatives à l’état
alcoolique, refus de se soumettre aux prises

L

d’empreintes digitales et de photographies,
conduite sans permis, transport d’arme de sixième
catégorie, exécution d’un travail dissimulé,
dégradation légère commise en réunion.
La Garde des Sceaux remercie l’ensemble des
personnels, magistrats et fonctionnaires de Justice,
qui se sont rapidement mobilisés pour effectuer
ce travail de vérification et souligne leur
engagement au service de la Justice et des
justiciables.
14 AOÛT 2013
onformément à l’engagement de la
Garde des sceaux, le ministère de la
Justice communique un point de
situation des vérifications déjà effectuées.
Sur 37 cours d’appel, 34 ont achevé l’examen des
condamnations.
Ainsi, sur un total de 3.499 condamnations
susceptibles d’entrer dans le champ des décisions
de la Cour de cassation, 3.313 ont été examinées
(94,7% du nombre total de condamnations à vérifier).

C

20 personnes ont été remises en liberté, ce qui
représente un taux de 0,60% par rapport au nombre
de situations effectivement vérifiées. 15 d’entre elles
purgeaient des peines inférieures ou égales à 8 mois,
4 inférieures ou égales à 1 an et 1 égale à 3 ans.
17 autres condamnés ont été maintenus sous écrou
pour purger d’autres peines d’emprisonnement.
Les personnes libérées avaient été condamnées
pour des délits : faits de violences par conjoint, vol
aggravé, abus de confiance, falsification de chèque
et usage de chèque falsifié, conduite en état
alcoolique, vol avec violence, recel, extorsion avec
violence, vol en réunion, faux et usage de fausses
plaques, menace ou acte d’intimidation, trafic de
stupéfiant, usage de stupéfiants, refus de se
soumettre aux vérifications relatives à l’état
alcoolique, refus de se soumettre aux prises
d’empreintes digitales et de photographies, conduite
sans permis, transport d’arme de sixième catégorie.
Un nouveau point d’actualisation sera
communiqué dès la fin des vérifications. 2013-609
* Voir les Annonces de la Seine numéro 48 du 8 août page 9

Annonces judiciaires et légales

16

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

Les Annonces de la Seine 49-2014_Mise en page 1 21/08/13 22:20 Page17

Annonces judiciaires et légales

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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Annonces judiciaires et légales

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Annonces judiciaires et légales

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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Annonces judiciaires et légales

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Annonces judiciaires et légales

Les Annonces de la Seine - jeudi 22 août 2013 - numéro 49

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In Memoriam

D.R.

Jacques Vergès nous a quittés
5 mars 1924 - 15 août 2013
e mardi 20 août 2013, il y avait foule dans l’église Saint Thomas d’Aquin de Paris pour assister aux obsèques de Jacques
Vergès, Monseigneur Alain de La Morandais, assisté de trois prêtres, a célébré une messe particulièrement émouvante en
raison de l’e xceptionnelle personnalité du défunt et de son extraordinaire carrière professionnelle d’avocat.
Madame le Bâtonnier de Paris, Christiane Féral-Schuhl, a salué en premier la mémoire de Jacques Vergès, son discours est
publié page 32. C’e st ensuite Thierry Lévy qui a rendu un vibrant hommage à son confrère souvent surnommé « l’avocat du
diable ». Il a brossé avec une infinie justesse les traits de la personnalité de Jacques Vergès qui avait « l’art de s’engouffrer
dans la brèche de l’accusateur avec arrogance et une insupportable vanité ; au-delà de l’enceinte judiciaire, elle cessait d’irriter
car elle devenait joyeuse en prenant la forme d’un renouveau du savoir ». Il a conclu ses propos en le comparant à « un
Prince de la Renaissance qui ne s’était pas trompé en choisissant le rituel de l’Eglise pour demander à ses amis de le regarder
partir en souriant ».
Parmi les personnalités et amis, on a pu relever la présence de deux intimes du défunt : Roland Dumas et Jean-Gaston
Moore mais aussi celle de Christian Charrière-Bournazel.
Avant la bénédiction, la Marquise Marie-Christine de Solages a prononcé l’é loge de celui qu’e lle aimait en termes
particulièrement choisis :

C

Avec la disparition de Jacques Vergès, les avocats de France se trouvent privés d’un bel esprit dont l’érudition peu commune
l’amenait à considérer que défendre était un art de vivre. Son autorité et sa culture en « imposaient », fidèle à sa patrie il a écrit
une page de l’histoire de la vie judiciaire française et marqué son époque tout en suscitant des vocations. Faire résonner
bien au-delà de nos frontières les droits de la défense et porter haut les couleurs du droit français était un devoir qu’il s’imposait.
Ayant plaidé des causes désespérées, il était un maître pour « retourner les cartes du destin et confronter les crimes les plus
abominables aux culpabilités rampantes des sociétés policées » ; dans son dernier ouvrage intitulé : « De mon propre aveu »
il écrivait : « loin d’être morne, le soir de ma vie sera un grand soir où l’amour rejoindra l’é vocation d’ombres innombrables
et bouleversantes » (Les Annonces de la Seine du 28 février 2013 page 11).
Il tenait, de sa culture juridique encyclopédique, une idée très élevée de « la cérémonie judiciaire et de la littérature qui avaient
une parenté formelle » (Les Annonces de la Seine du 14 juin 2007 page 2).
Doué d’un sens critique rare et fécond, ce travailleur infatigable portait ses convictions avec fierté et sincérité ; il a su incarner,
tout au long de ses combats, des valeurs de justice et de progrès.
Nous adressons aux membres de sa famille nos condoléances attristées et nous associons à leur douleur.
La perte de Jacques Vergès endeuille la famille judiciaire qui conservera très longtemps sa mémoire et continuera de faire vivre son
espérance pragmatique et son volontarisme : il a tracé un chemin contre la résignation et pour la liberté.
Jean-René Tancrède
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In Memoriam
Jacques Vergès aime
mettre en lumière,
Jacques Vergès est
Maître en lumières…
par Christiane Féral-Schuhl
esdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
chers Confrères, Jacques Vergès aime
mettre en lumière, Jacques Vergès est
Maître en lumières… et Jacques Vergès est un
récidiviste heureux : il se soustrait à nouveau à nos
regards, conservant intacte sa part d'ombre !
Thierry Lévy, notre confrère, va dans un instant
prononcer son éloge.
En ma qualité de Bâtonnier de Paris, je veux
simplement exprimer mes condoléances à sa famille
et signifier l'hommage que lui doivent les avocats
de son Barreau.
Je l'ai vu quand il a donné une pièce qui témoignait
de sa trajectoire.
C’est dans sa neuvième décennie qu’il avait choisi
d’évoquer sa vie en sept jours. Après Serial plaideur,
analyse de trois grands procès, 7 jours 7 vies,
promenade dans ses souvenirs : chaque jour conçoit
une évocation et voit un souvenir apparaître. Il était
bon de l’écouter, se laisser porter, le laisser nous
emmener dans son for intérieur et rieur. C’était
émouvant, intéressant et joyeux, car beaucoup
d’événements et de figures connus ou non étaient
convoqués. Et à travers les êtres ou les moments
décrits on relisait l’histoire de France de l’aprèsguerre à nos jours. L’histoire des idées aussi.
L’histoire d’un engagement surtout. Celui d’un
avocat acteur engagé dans l’histoire du XXe siècle
en marche. Jacques Vergès ou le mystère du cœur
des hommes et de ses éclipses.Il s’agissait donc aussi
de la chronique d’une vision du monde pétrie d’une
distance élégante et souriante.
Notre confrère ne boudait jamais le plaisir de prendre
un moraliste à son propre jeu et le renvoyer à ses
contradictions.
N’attendez pas de lui qu’il moque la morale… elle
appartient à un monde qu’il connaissait, et ce qu’il
en connaissait ne le convainquait pas.
Le recours à la vis comica devenait alors stratégie
quand la situation devenait farce.
Ce n'étaient pas tant la vie ou l’histoire qui
animaient cette vue mais les comportements
des personnes, des institutions ou des Etats.

L’homme de la
plaidoirie de rupture
par Pierre-Olivier Sur
vez-vous déjà refusé une cause ?
- Oui une fois... L'assassin d'un avocat,
ancien bâtonnier de Tours. J'ai alors
demandé à Benoît Chabert, qui était premier
secrétaire de la Conférence (1990), de prendre le
dossier à ma place. »
Jacques Vergès ne respectait rien, ni personne,
sauf les avocats. Impossible pour lui de défendre
l'assassin d'un avocat !
Il respectait aussi la jeunesse, c'est-à-dire la
liberté. Donc, le souvenir de son père devant
renoncer à la carrière de haut fonctionnaire
parce qu'il épousait au bout du monde une jeune
vietnamienne rencontrée en mission.
La culture classique, les vers, le théâtre… et la posture
iconoclaste, avec beaucoup de génie et de talent.
« La fumée du cigare, disait-il à Carbon de Sèze
sur son lit d'hôpital, n'a pas pour seule vertu de
faire fuir les moustiques, elle écarte aussi de moi
les humanistes ! »
Il était l'homme de la plaidoirie de rupture. Non
qu'il l'ait inventée – on n’ invente pas le procès
de Socrate, le procès du Christ ou le procès
de Julien Sorel - mais c'est lui qui l'a théorisée.
Ainsi a-t-il été reconnu dans le monde entier.
Il n'a pas obtenu la liberté d'Omar Raddad à la
barre, mais par une formule assénée dans la salle
des pas perdus : « Il y a cent ans, on condamnait
un officier car il avait le tort d'être juif, aujourd'hui
on condamne un jardinier car il a le tort d'être
maghrébin » !

A

Adieu Jacques Vergès
par Jean-Luc Forget

J

D.R.

M

A cet instant précis la presse bascule en faveur
d'Omar, puis l'Académie, et même la Présidence
de la République ... Alors Omar sera libéré !
La justice, elle, se ridiculisera en faisant à Vergès
un procès à contre-temps pour sa défense en
creux, ce qui lui donnera l'occasion de désigner
une cinquantaine d'avocats aux côtés de Luc
Brossollet et Grégoire Lafarge. Il restera de sa
première comparution un procès-verbal
d'anthologie (cf. Légicom, Les renouvellements
de la liberté d’expression, mars 2013).
Ceux qui aujourd'hui saluent le talent de Vergès,
mais regrettent qu'il ait été « trop souvent
du mauvais côté », ne comprennent pas son
métier car pour un avocat il n'y a pas de bon
ou de mauvais côté. Ils dénoncent toutefois à
juste titre, certains propos outrageants et
impardonnables dans la défense de Barbie.
Alors que restera- il ? Lui qui a déjà disparu dans
les années 70, sans jamais dire où il est allé,
ne nous en dira pas davantage cette fois...
Relisons « La stratégie judiciaire », « Beauté du
crime », « Le salaud lumineux », et revoyons-le,
photographié par Paris-Match dans sa baignoire
entre mousse et cigare, ou à genoux dans le
confessionnal du Père de La Morandais, pour
rechercher ni la vérité, ni les causes du crime, mais
ce qui l'attirait plus encore : une certaine idée de
la justice en tant qu’expérience esthétique.
Ou revoyons-le une dernière fois dans son hôtel
particulier de la rue de Vintimille, vous recevant
dans un immense bureau dont les rideaux sont
déjà tirés. Au mur la tapisserie d'Aubusson,
et les bibliothèques avec des livres qui débordent.
Face à lui ses derniers clients, venus du bout du
monde. Ils sont assis devant lui en arc de cercle.
Il ne les écoute pas. Il ne leur parle pas. Juste pour
vous, il offre en rythme haletant d'une voix
métallique les répliques de sa pièce de théâtre,
puis il se lève et va, jusqu'au somptueux échiquier
qui est au bout de la pièce, pour jouer. Un dernier
coup, contre personne. Il n'a plus d'adversaire.
Alors dans un geste très lent et d'une élégance
de félin, il tire sur son cigare et soulève la pièce
la plus proche du roi : le fou ...

Jacques Vergès n'était pas avare de son talent pour
ses confrères : quand une soirée du Barreau fut
consacrée à Romain de Sèze, avocat de Louis XVI,
il vint évoquer longuement le rôle de l'avocat dans
les crises politiques, avec sa maestria et son
érudition peu communes.
Cet épicurien exigeant était doué de beaucoup de
talent et de rigueur personnelle : défendre est un
art de vivre.
Dans La Bandera, Mac Orlan dresse un portrait
transposable à Jacques Vergès : « il glissait entre les
doigts les mieux fermés comme un poisson farceur ».
Ne cherchons pas à le saisir, laissons-le encore nous
charmer.

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acques Vergès était déjà un personnage qui,
au-delà des sentiments de sympathie ou de
détestation, interpellait au point de faire naître
une véritable fascination. Mais, Jacques Vergès,
c'était aussi un avocat. Un avocat qui assurait son
indépendance jusqu'à la provocation. Un avocat
courageux capable de se réfugier dans les secrets
et silences.
J'ai le souvenir d'avoir plaidé à ses côtés il y a près de
20 ans devant les assises du Tarn. Mais je ne le
connaissais pas. Et d'ailleurs qui pourrait se targuer
de connaître Jacques Vergès ?
Il s'était attaché à construire un personnage hors
du commun, un "salaud lumineux" comme il se
désignait lui-même dans l'un de ses ouvrages au
titre éponyme.
Et lorsque l'une de ces personnalités disparaît,
on a un sentiment de vide car de tels esprits qui
s'évertuent à poser des questions que l'on ne veut
pas entendre ou à défendre des causes que l'on
aimerait imaginer ne jamais avoir à défendre sont
indispensables à l'exercice judiciaire et à la vie
démocratique.
Jacques Vergès manque déjà.
2013-610

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