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FOCUS

#4

MAXIME

CHANSON

MAXIME CHANSON ANALYSE ICI SON PROPRE PROCESSUS CRÉATIF – SON « MOTEUR » ET SON « MOYEN » – SELON LE SYSTÈME

DE CLASSEMENT DES DÉMARCHES D’ARTISTES QU’IL DÉVELOPPE DEPUIS

2010. REPOUSSANT LES LIMITES

DE NOTRE PERCEPTION, L’ARTISTE ABORDE L’ART ET SES RÈGLES DU JEU SANS RESTRICTION…

MAXIME CHANSON ANALYZES HERE HIS OWN CREATIVE PROCESS—HIS “DRIVING FORCES” AND “MEANS”—ACCORDING TO THE ARTISTS’ STATEMENTS CLASSIFICATION SYSTEM HE HAS BEEN DEVELOPING SINCE 2010. PUSHING BACK THE LIMITS OF OUR PERCEPTION, THE ARTIST DISCUSSES ART AND THE RULES OF THE ART GAME WITHOUT RESTRICTIONS…

Sinziana Ravini

J’ai l’impression que ton travail n’est pas loin de la folie oulipienne de Perec et ses condisciples qui pensaient que toute œuvre d’art se fait par des restrictions. Quelles ont été les tiennes ?

Maxime Chanson

Aucune restriction. Chez les oulipiens, il me semble que les contraintes sont un prétexte pour le jeu. Pour jouer, il faut des règles. Certains voient mon travail comme un jeu ayant ses propres règles, mais je le considère plutôt comme une investigation.

SR

Julien Prévieux se moque beaucoup de notre besoin de classification et d’« ency- clopédisation ». Est-ce qu’on pourrait dire que tu te moques aussi de notre désir de comprendre la totalité des courants artistiques dans le monde de l’art ?

MC

Un peu d’humour peut-être, de la moque- rie non. Oui, je porte un regard critique sur notre société qui veut tout maîtriser et clas-

sur notre société qui veut tout maîtriser et clas- sifier. Cette soif de rationalisation opère dans

sifier. Cette soif de rationalisation opère dans tous les domaines aujourd’hui. Dans le monde de l’art, il me semble en revanche qu’il y a un déficit d’explicitation, de clarté et d’esprit de rigueur, comme si c’était l’unique domaine dans lequel il fallait à tout prix cultiver l’ambiguïté et le f lou. Bien sûr, l’art est le terrain privilégié de l’expression de la sensibilité, mais il ne doit pas être sacralisé au point qu’on ne puisse plus le soumettre à notre raison.

SR

Est-ce

t’échappe ?

qui

qu’il

y

a

quelque

chose

MC

Le futur et le sens de l’autodérision.

SR

Dis-m’en un peu plus sur cette machine de guerre contre le flou dont tu parles dans un texte. Pourquoi le flou te fait-il si peur ?

MC

Le flou ne me fait pas peur, c’est presque un fil conducteur de l’art du XX e siècle. J’es- time que les artistes sont là pour proposer une vision singulière, mais qu’être singu- lier aujourd’hui s’exprime par la volonté de fuir l’ambiguïté, synonyme selon moi de « flou artistique ».

SR

Est-ce que tu aimes bien être interprété et mis dans une case à laquelle tu ne penses pas appartenir : curateurs, cri- tiques ?

MC

J’aime bien essayer de limiter le nombre d’interprétations possibles de mon tra- vail. Au risque d’un paradoxe : fuir l’am- biguïté, être contre le flou artistique, c’est être moins « artiste » aux yeux des gens, et donc plus ambigu au final.

SR

Parlons de la scène artistique fran- çaise. Selon toi, d’où vient cette fasci- nation, s’il y en a une, pour le monde bureaucratique, pour les schémas et les maquettes, pour l’« encyclopédisa- tion » (par exemple le travail de Claude Closky, Julien Prévieux ou Jean-Yves Jouannais) ?

MAXIME CHANSON

L’OMNISCIENT OBSOLÈTE

[2012]

IMPRESSION SUR DIBOND (CIMAISE CONÇUE PAR MATALI CRASSET) / PRINTING ON DIBOND (WALL DESIGNED BY MATALI CRASSET) 200 X 280 CM

Courtesy de l’artiste / of the artist

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MC

Je ne crois pas qu’il y ait fascination. Je suis en revanche d’accord sur le fait que des artistes tels que Claude Closky et Julien Prévieux incarnent quelque chose de spé- cifique à l’art français dans leur manière de vouloir, par la dérision, montrer en quoi la société « conditionne ». Il y a ici un com- portement assez français qui consiste à valoriser avant tout l’idée d’une indépen- dance intellectuelle, d’un esprit critique, et de montrer, en gros, que l’on n’est pas dupe de ce que veut véhiculer la société (les médias, les politiques, etc.).

SR

Je trouve que dans la scène française, il y a un déficit d’activisme – celui où l’on se salit vraiment, où l’on s’implique avec son corps. Dans une image, disons à la Delacroix, on ne court plus sur les bar- ricades…

MC

Je suis d’accord. Cela peut s’expliquer par le fait qu’en France on valorise un rapport aux choses distancié, critique et individua- liste. Un artiste français qui parle du « sys- tème » (la société et ses codes) adopte une attitude d’observateur. Il montrera en quoi ce système est conditionnant, et il présup-

18 pose que si le spectateur prend conscience de ce que l’artiste met en lumière, alors il reste libre de réagir. Pour ces raisons, les notions d’artiste « engagé » ou de militan- tisme actif ne sont pas très caractéristiques de l’art français.

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nous affranchir de ces limitations ? Cela a donc plus à voir avec l’idée de développer, en soi, une capacité à analyser sa propre vision du monde qu’avec sa capacité d’agir directement sur le monde lui-même.

SR

C’est presque un travail autopsychana- lytique ?

MC

D’autoanalyse et d’analyse des autres, oui. Mais pas de psychanalyse, car elle ajoute des strates de sens. C’est à l’opposé de mon souci d’explicitation et de clarté.

SR

Mais alors, si ta quête ne va ni dans le sens psychanalytique ni dans le sens d’une analyse de la société, quelle direc- tion prend-elle ?

MC

Repousser les limites de ma propre per- ception.

SR

Tu es un véritable cartésien ! Doutes-tu de quelque chose ?

MC

Oui, je pense que notre perception est limi- tée. Comprendre cela, c’est douter de sa capacité à bien voir, et donc, fondamenta- lement, faire l’apologie du discernement. C’est le début d’une sorte de quête utopique d’omniscience… Platon ou Descartes sont des philosophes de la quête de la vérité :

même s’ils savent qu’ils ne peuvent la connaître, ils ont essayé d’approcher au plus près d’une vision qu’ils considére-

Pourquoi ?

SR

raient comme « juste ». Ce sont des philo- sophes du doute.

MC

La dénonciation, la victimisation, la révolte à titre collectif (en dépit de l’héri- tage de Révolution française) sont moins représentatives de la société actuelle. Cha- cun, s’il se révolte, le fait à titre individuel. Il n’y a pas de sentiment de responsabilité commune ni de besoin de s’engager pour une cause collective.

SR

J’ai lu que tu voulais démontrer le carac- tère conditionnant de la société ?

SR

Descartes finit par appeler Dieu à son secours pour sortir de ses doutes. Toi tu n’as pas besoin d’un dieu.

MC

Dieu est omniscient. Je ne le suis même pas dans le domaine limité de l’art.

SR

Oui, mais l’art est un vaste champ quand

MC

même !

Cette lecture de mon travail implique que

MC

je voudrais avant tout critiquer des idéolo-

Vaste, mais fini.

gies dominantes. En fait, comme je l’ai évo-

SR

qué précédemment, le fait que la société nous formate m’intéresse moins que les

Hé hé, tu vas te faire tuer par les histo- riens d’art.

raisons pour lesquelles nous ne nous en

MC

rendons pas compte. Pourquoi avons-nous une vision partielle ? En quoi sommes- nous limités et comment pouvons-nous

Devenir un martyr, ça me rapprocherait de Dieu… On ne peut tout de même pas dire que l’art occupe entièrement notre

MAXIME

CHANSON

champ de conscience. Beaucoup d’activités humaines ne sont pas du ressort de l’art. C’est prétentieux, il est vrai, de prétendre pouvoir penser l’art dans son ensemble. Disons plus modestement, avec les mots de mon inspecteur des impôts, que j’essaie de penser le champ des « activités relevant des arts plastiques ».

SR

La grande question qui s’impose en face de ton travail est : une fois qu’on a com- pris les règles des jeux du monde de l’art et des tendances, que fait-on après ? On

les accepte ou on essaie de les changer ?

MC

J’ai beaucoup de prétentions, mais changer les règles… Ça dépend à quel niveau. Pour les changer, il faut d’abord les identifier. S’il y a bien une règle dont je suis sûr, c’est que l’art fonctionne parce qu’il est isolé. Cette règle, certains artistes du mouve- ment Fluxus ont cru pouvoir la changer, en tentant de rompre la frontière entre l’art et la vie quotidienne. On ne peut pas dire que cela ait marché auprès du grand public, qui, en général, pense que l’art est fait pour s’évader du quotidien et non pour être un miroir de la société.

qui, en général, pense que l’art est fait pour s’évader du quotidien et non pour être

SR

Peut-on dire alors que tu tends ce miroir vers le monde de l’art lui-même ?

MC

Oui, c’est une bonne question. Suis-je condamné à faire de l’art sur l’art ? On verra bien.

MAXIME CHANSON

Né en 1983, Maxime Chanson vit et travaille à Paris. En 2007, il est diplômé de l’ENSBA de Paris. Des expositions personnelles et collectives ont présenté son travail, notamment « Docks en ciels » à la Cité de la mode et du design (Paris) et « Diurne » à l’église Saint-Germain- des-Près (Paris) en 2010. Il est le lauréat du grand prix du 57 e Salon de Montrouge en 2012. —— Exposition personnelle dans le cadre des Modules Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, du 07/12/12 au 21/01/12, au Palais de Tokyo.

SINZIANA RAVINI

est critique d’art, commissaire d’exposition et l’un des rédacteurs en chef de Paletten.

MAXIME CHANSON

TABLES DE LA LOI

[2012]

BRONZE / BRONZE 134 X 153 X 13 CM

Courtesy de l’artiste / of the artist Photo : Maxime Chanson

MAXIME CHANSON

>

WWW.MAXIMECHANSON.COM

2012

LOGICIEL / SOFTWARE

Courtesy de l’artiste / of the artist

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sinziana Ravini

My impression is that your work is not so far from the Oulipian madness of Perec and other members of the OuLiPo who thought that a work of art is the result of its restrictions. What were your restrictions?

Maxime Chanson

No restrictions. For the Oulipians, it seems to me that the constraints were a pretext for the game. To play, you need rules. Some see my work as a game with its own rules, but to me, it’s more like an investigation.

SR

Julien Prévieux is quite dismissive of the current need to classify and inven- tory. Can it also be said that you deride this desire to understand the totality of artistic currents in the art world?

MC

I regard it with a little humor, perhaps, but

not with derision. But yes, I am critical of our society and its need to control and clas-

sify everything. This desire for rationaliza- tion operates on every level today. In the art world, however, I feel instead that there is

a deficit in explanation, clarity and strin-

gency, as if this were the only area in which cultivating ambiguity and vagueness is seen as an asset. Of course, art is the spe- cial domain of self-expression and sensi- bility, but it should not be enshrined to the point that we can no longer apprehend it with reason.

SR

Is there something you are unable to grasp there?

MC

MC

I like to try to avoid the number of possi-

ble interpretations of my work, at the risk of arriving at a paradox: avoiding ambigu- ity and standing against vagueness is to be less an “artist” in people’s eyes, and there- fore more ambiguous in the end.

SR

Let’s discuss the French art scene. In your opinion, where does this fascina- tion—if it can be called that—for bureau- cracy, diagrams, models, and this encyclopedic approach (prevalent in the work of Claude Closky, Julien Prévieux or Jean-Yves Jouannais, for example)

come from?

MC

I wouldn’t say there’s a fascination for these things. However, I agree on the fact that artists such as Claude Closky and Julien Prévieux epitomize something that’s specific

to French art through their will to show—in

a derisive manner—the way in which society

molds us. This is a rather French approach that upholds above all the idea of intellec- tual independence, critical thinking and that strives to show, more or less, that we are not taken in by what society wants to convey (through the media, politicians, etc.)

SR

I find that the French scene lacks activ- ism of the sort that requires you to really get dirty, to implicate the body. In an image—let’s say of the Delacroix type— no one storms the barricades anymore…

MC

I agree. This can be explained by the fact

that in France, we promote a distanced, crit- ical and individualistic approach to things.

A French artist that talks about the “system”

The future. A sense of self-derision.

(society and its codes) is in the position of

SR

 

SR

observer. He or she will show how the sys-

Tell me more about this weapon against vagueness that you mention in one of your texts. What is it about vagueness that you fear?

tem molds the individual with the assump- tion that if the spectator is aware of what the artist is highlighting, then he or she is free to react. For these reasons, the notions

 

MC

of a politically and socially conscious artist

I

don’t fear vagueness; to a certain extent,

or activism aren’t very characteristic of the

it’s one of the underlying themes of 20 th cen- tury art. I think that artists are here to pro-

French art scene.

pose an original point of view, but that today,

mous with the intentional vagueness inher-

Why?

this originality should express itself through

MC

the will to avoid ambiguity which is synony-

ent to some art, in my opinion.

Denunciation, victimization, collective revolt (despite the heritage of the French rev- olution) are less representative of our society

 

SR

today. Revolt is a matter of the individual,

Do you enjoy being interpreted and labeled in a way you didn’t expect, as a curator or a critic for instance?

there is no longer a sense of common respon- sibility nor the need to commit to a collec- tive cause.

MAXIME

CHANSON

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FOCUS

#4

20 FOCUS #4 SR I read somewhere that you wanted to demonstrate the conditioning nature of

SR

I read somewhere that you wanted to demonstrate the conditioning nature of society…

MC

This interpretation of my work implies that my main intention is to criticize the domi- nant ideologies. In fact, as I said earlier, I find the idea that society molds us less interest-

Plato and Descartes were philosophers striv- ing for truth: even if they knew they could never attain it, they tried to come as close as possible to a vision they considered “right”.

Theirs was a philosophy of doubt.

SR

Descartes ends up calling on God for help to find a way out of his doubts. You don’t need a god.

MAXIME CHANSON

600 DÉMARCHES D’ARTISTES

[2011]

LIVRE DE 80 PAGES / BOOK OF 80 PAGES 33 X 24 CM

Courtesy de l’artiste / of the artist

there’s one rule I’m sure of, it’s that art func- tions because it is isolated. Certain Fluxus artists thought they could change this rule, by trying to break down the barrier between art and everyday life; although it can’t be said that this strategy worked with the public at large which generally thinks that art is meant as an escape from everyday life and not as a mirror held up to society.

ing than the reasons why we don’t realize it.

MC

SR

Why is our vision partial? What are our limi- tations and how can we transcend them? This

God is omniscient. I, on the other hand, am far from it in the limited field of art, even.

Can it be said that you hold this mirror up to the art world itself?

has more to do with the idea of developing in

SR

MC

oneself the ability to analyze one’s own view

Yes, although art is still a vast realm!

That’s a good question. Am I doomed to make

of the world rather than the ability to directly

MC

art about art? I guess we’ll see.

affect the world.

Vast, but finite.

Translated by Caroline Burnett

SR

SR

It could almost be considered self psy- choanalysis?

MC

Self-analysis and analysis of others, yes. But not psychoanalysis, because that term adds layers of meaning and is contrary to my incli- nation for explanation and clarity.

SR

In that case, if your search is neither psy- choanalytical nor attempting to analyze society, what is it actually striving for?

MC

To push back the limits of my own perception.

SR

You are truly a disciple of Descartes! Do you harbor any doubts?

MC

Yes. I think our perception is limited. To understand that is to doubt your own abil- ity to truly see and therefore fundamentally vindicate the notion of discernment. It’s the first step in a utopian quest for omniscience…

Ha ha, art historians will kill you!

MC

Becoming a martyr would bring me closer to God… It wouldn’t be truthful to say that art occupies the entire scope of our conscience. Many human activities are unrelated to art. It’s true that it’s pretentious to claim that one can apprehend art in its entirety. More mod- estly put, in the words of my income tax audi- tor, I try to apprehend the field of “activities pertaining to the visual arts.”

SR

The main question that arises when confronted with your work is the fol- lowing: Once we understand the rules of the art world game and its trends, what next? Do we accept them or do we try to change them?

MC

I have many conceits. But to change the rules… It depends on what level. To change them, you need to identify them first. If

MAXIME

CHANSON

MAXIME CHANSON

Born in 1983, Maxime Chanson lives and works in Paris. In 2007 he graduated from ENSBA Paris (School of Fine Arts). His work has been presented in solo and group exhibitions, such as “Docks en ciels” at the Cité de la mode et du design (Paris) and “Diurne” at Saint-Germain-des-Près church (Paris) in 2010. He is the recipient of the Grand Prize at the 57 th Salon de Montrouge in 2012. —— Solo exhibition as part of Modules – Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, from 07/12/12 to 21/01/2012, at the Palais de Tokyo.

SINZIANA RAVINI

is an art critic, curator and one of the editors-in-chief of Paletten.