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Enter the Void – G.

Noe

Gros buzz depuis - au moins - le dernier Cannes, attendu avec fébrilité par les uns, envie
d’en découdre pour les autres, mais toujours avec grande curiosité, le dernier film de
Gaspar Noé sort donc sa frimousse idiosyncratique ces jours-ci. Si la comparaison
rebattue avec 2001 est très abusive, ça ne ressemble en effet à rien d’autre en tant
qu’objet. Mais à trop serrer son film contre lui, Noé lui refuse au final son envolée, qu’on
espère en vain tout au long de la projection.

Un peu dealer, un peu junkie, Oscar vivote à Tokyo avec sa sœur Linda. Après quelques
considérations avec un ami artiste sur la vie, la mort, la philosophie tibétaine et les hallucinogènes,
ses magouilles et coucheries le rattrapent bientôt et il ramasse un pruneau dans le crasse chiotte
d’un club quelconque. De là, on suivra les pérégrinations de son esprit autour de la sœur sur qui il
a juré de veiller, via divers flashes-back et élévations successives de conscience vers une ataraxie,
disons, relative.

Le but revendiqué de Noé était de faire un film authentiquement psychédélique, de l’ordre donc
du totalement immersif et de l’inédit sensoriel (pour la grosse majorité de la population en tous
cas, qui n’a pas forcément connu les bons plans peutri des glorieuses nineties. Ah, le peyotl de
nos jeunesses!). Le pari est gagné haut la main à ce niveau : la construction en plan-séquence
subjectif systématique s’admet sans effort avec un code fluide entre dispositif du flash-back (où le
personnage se tient derrière sa propre tête) et dispositif de l’errance de l’âme (en occularisation
directe). En termes de travail de conteur, c’est magistral, et la beauté plastique de pas mal de
séquences est incroyable (Benoît Debie est en grâce, même si on peut trouver quelques options
discutables, nous y reviendrons). Loin d’être un simple gimmick, la vue subjective est pleinement
légitimée, sans qu’on ait besoin de lui trouver une justification, et en parfaite adéquation avec le
sujet là où, parfois, les contorsions d’Irreversible pouvaient paraître brouillonnes. A ce propos,
Enter the Void et ses prises de vue en caméra libre constituent une belle réponse au train de
Tartuffes qui se paumoient depuis quelques mois sur la "révolution" de la 3D, qui avouons-le
n’apporte rien de fondamental au trio image-découpage-son du medium. Il y a plus de vertige
dans deux minutes d’Enter the Void que dans une heure du Choc des Titans. Ou du dernier
Burton.

On louera aussi Noé de s’essayer enfin à un certain optimisme, relatif certes mais indéniable.
Dommage alors, et Ô combien, que le script ne suive pas. La simplicité du pitch de base n’est pas
en cause, elle est même plutôt bien vue étant donné la masse d’informations visuelles et sonores
que doit par ailleurs admettre le spectateur. Après tout, à notre époque, ne pas céder à la tendance
du script à tiroirs à tous propos est une qualité. Le souci vient plutôt de protagonistes mal
dégrossis, d’une insuffisance de relectures du scénario, et d’un certain ethnocentrisme fortuit.

Qu’on s’entende bien : les films de Noé se ressemblent beaucoup d’un point de vue structurel et
partagent qualités et défauts. On sera donc ici en terrain connu. Ce seront, pêle-mêle, la grande
élégance visuelle, le montage séquentiel indiscutable, l’abus d’un grand tube de musique
symphonique, toujours un seul par film (ici l’Aria de Bach), le goût d’une subversion souvent
déplacée et finalement bien peu choquante (ici l’on trouvera matière à des débats creux sur
l’inceste suggéré ou le fait de se taper des MILF, bigre, j’en suis tout retourné), et un recours au
sur-signifiant qui commence à devenir agaçant. A certaines voix-off "Captain Obvious to the
rescue !" de Seul Contre Tous, ou au carton « Le temps détruit tout » (Non, sans blague ?)
d’Irreversible, se substitue ici une surdose de répétitions inutiles des séquences les moins
intéressantes du métrage. Si montrer à plusieurs reprises l’accident de voiture se justifie (Selon le
livre tibétain des morts, l’esprit doit en premier lieu se débarrasser de ses peurs les plus
profondes), quid de celle du parc, à laquelle on a droit trois ou quatre fois, où les personnages se
répètent ce qu’ils savent pertinemment pour l’information du spectateur ?

En schématisant un peu, on pourrait dégager un embryon de théorie en extrapolant sur les


qualités argentines (disons sud-américaines) et les défauts français (disons européens) de l’auteur.
D’un côté un esprit désinvolte, emprunt de poésie et de vie (à la manière d’un Jodorowski, ou
même d’un Jose Mojica Marins par exemple), sanguin et impétueux. De l’autre un intellectualisme
de posture (la face godardienne), qui cherche à tout de même donner des signes lisibles
d’intelligence ou en tous cas de réflexion, parce qu’il faut quand même pas pousser Mémère dans
les arbres chuis un garçon qu’a d’l’instruction moi. En résultent les objets uniques mais hybrides
que l’on connaît, qui rembrunissent autant qu’ils enthousiasment.

Ici Noé commet trois de ces fautes de goût : le manque de confiance au spectateur qui rend pas
mal de moments très lourds (avait-on besoin de revoir TOUT le cast dans le love hotel ?) et ruine
toute surprise (en gros, le film se présente comme un mémoire de maîtrise, avec présentation du
plan en avant-propos). A trop vouloir enfoncer le clou de son propos ("la vie la mort et le cycle
des réincarnations, oh là là ce n‘est qu’une seule et même roue ma bonne dame"), Noé flanque là
des séquences totalement inutiles comme celle de l’avortement, doublée d’un plan assez
scandaleux de fœtus parfaitement formé digne d’un tract pro-life (disons que si la dame dépote ce
type de gluon après 5 à 6 semaines d’aménorrhée, c’est carrément un remake de Hidden).
Deuxièmement, le propos est affreusement hermétique par moments et ça se regarde un peu
filmer en oubliant qu’il y a des gens qui vont venir, un jour, voir le film. Ainsi, un bon quart du
métrage est carrément flou…

Enfin, et c’est ce qui pose le plus problème, le propos est très fermé sur lui-même notamment en
termes ethniques. On a le sentiment de voir le fantasme de jeune cinéaste de bonne famille (ou de
bonne école, c’est selon la foi qu’on a dans le système français) : Voyager parce qu’on peut se le
permettre, mais sans jamais sortir de sa tête, de son identité et de ses fréquentations. On n’en
ramènera que des photos-souvenir et la bonne prononciation de "kawaï". Encore pire dans
l’ethnocentrisme qu’un Lost in Translation, Enter the Void ne nous montre que des caucasiens
qui traînent avec des caucasiens à part un coloc qui fait de la figuration, une ou deux accortes
donzelles peu avares de leurs nichons d’extrême orient (quel exotisme !), et le mec de Linda,
nommé Mario (il aurait eu un frangin, il se serait appelé Luigi ?) ! L’honneur est sauf puisqu’elle
choisira, enfin, un blanc il est vrai présenté comme plus sympathique. Le reste est à l’avenant :
ainsi aucune réplique en japonais n’est sous-titrée, ce qui sous-entend que les personnages
principaux vivent à Tokyo mais n’ont appris aucune formule de conversation, par mépris ou par
paresse peut-être. Joli. Il aurait été plus pertinent de sous-titrer partiellement ces répliques, à la
manière de la compréhension d’une langue dont le protagoniste n’aurait que des notions ; mais ce
n’est qu’une proposition.

Tout ceci, bien entendu, est fortuit (l’idée d’un Gaspar Noé raciste ou xénophobe est en soi
ridicule). C’est le sous-produit collatéral d’un œil situé trop près du lorgnon, et qui par là même
ne voit pas l’ensemble de ce qu’il prétend raconter. Et c’est bien la virtuosité de l’objet qui rend,
par contraste, ses scories d’autant plus grotesques et gênantes. Il faut dire que le film est très long
en regard de ce qu’il raconte, et que 40 bonnes minutes de moins ne seraient pas du luxe. Sans
compter que comme on l’a remarqué plus haut, cela permettrait de sabrer dans les répétitions de
flashes-back et les sous-pitches inutiles… Maintenant dans le cinéma dit d’auteur de notre pays,
Noé est l’un des très rares à être, effectivement, un auteur, c’est-à-dire à avoir un point de vue. Et
ça donne toujours quelque chose d’intéressant à voir.

FL

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