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Quaderni <a href=La fragilité de la puissance : se libérer de l'emprise technologique d'Alain Gras, Fayard 2003 Pierre Musso Citer ce document / Cite this document : Musso Pierre. La fragilité de la puissance : se libérer de l'emprise technologique d'Alain Gras, Fayard 2003. In: Quaderni, n°52, Automne 2003. Secret et pouvoir : les faux-semblants de la transparence. pp. 119-121. http://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_2003_num_52_1_1587 Document généré le 29/09/2015 " id="pdf-obj-0-2" src="pdf-obj-0-2.jpg">
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Musso Pierre. La fragilité de la puissance : se libérer de l'emprise technologique d'Alain Gras, Fayard 2003. In: Quaderni, n°52,

Automne 2003. Secret et pouvoir : les faux-semblants de la transparence. pp. 119-121.

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Quaderni <a href=La fragilité de la puissance : se libérer de l'emprise technologique d'Alain Gras, Fayard 2003 Pierre Musso Citer ce document / Cite this document : Musso Pierre. La fragilité de la puissance : se libérer de l'emprise technologique d'Alain Gras, Fayard 2003. In: Quaderni, n°52, Automne 2003. Secret et pouvoir : les faux-semblants de la transparence. pp. 119-121. http://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_2003_num_52_1_1587 Document généré le 29/09/2015 " id="pdf-obj-0-25" src="pdf-obj-0-25.jpg">

Livre

lafragilité

de la puissance.

Se libérer de

l'emprise

technologique

Alain Gras

Fayard, 2003

Voici un livre clair, argumenté et truffé de nombreux exemples, dont l'objet est une critique salutaire de l'idéologie dominante du progrès technique. Cet ouvrage complète la critique du déterminisme technique par celle du "progressisme technique", car les deux ont partie liée.

Alain Gras présente une approche critique de la

technique et du progrès technique. Pour cela il questionne cette énigme qu'est l'avènement de

la machine industrielle,

"la machine

automate, celle qui grâce à un moteurfonctionne toute seule et fournit un travail sans l'aide de la force de l 'homme " (p. 1 3). En effet, la machine à

vapeur marque le véritable "tournant", une bifurcation dans l'histoire des techniques, parce que la machine est désormais associée à un moteur disposant d'une ressource énergétique propre.

par Pierre Musso

Alain Gras part de cette interrogation simple : "La machine est-elle bien le fruit d'une nécessité historique ? " (p. 1 6). Pourquoi ce choix a-t-il été opéré, alors qu'il n'avait rien d'obligatoire et ne répondait à aucune "tendance technique", comme le prétend la doxa dont il fait ici le procès ? Gras propose donc de raisonner en termes de "trajectoires technologiques" pour souligner les choix alors opérés, plutôt que de penser en termes de progressisme technologique naïf. Sa notion de "trajectoire technologique" est pertinente : elle sert moins à expliquer le choix de telle ou telle technologie, qu'à définir une "nMcro-évolution orientée". Elle permet de penser l'aléatoire et de critiquer la pensée évolutionniste. Ainsi, écrit Gras, "La machine utilisant l'énergie fossile ouvre par hasard" une nouvelle trajectoire technologique : c'est un "aiguillage de l'Histoire". À la fin du XVHP siècle, il y a bien une bifurcation,

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et non une progression linéaire ; et cette "bifurcation technologique vers la machine à vapeurfut une rupture anthropologique " (p.276). Dans son élan, Alain Gras propose de réinterpréter le rôle attribué à Galilée dans l'histoire des sciences et de repenser la Renaissance, "comme le moment d'un labyrinthe ouvert à tous les possibles "(p.125).

La critique de Gras, conduite méthodiquement,

montre que cette idée de progrès technique a

"des

racines imaginaires" qui lui donnent une dimension métaphysique. Car c'est la façon même de concevoir le temps historique dans notre civilisation qui doit être questionnée. Cette conception qui relève du récit, voire de la fable, soutient tout cet édifice progressiste. "Quelle belle histoire, dit Gras, que celle de ce processus continu qui s 'étale sur une durée de quelques millions d 'années " (p. 1 84).

Pour conduire sa critique, Alain Gras est conduit à revisiter plusieurs concepts. Ainsi il propose d'élargir le concept de "système technique" de Bertrand Gille, car "L 'usage des machines ne peut se comprendre hors du système éthique dans lequel elles font sens" (p.78). Mais surtout, l'auteur en vient logiquement à critiquer les notions omniprésentes d'efficacité et de complexité qui légitiment et supportent tout l'édifice discursif du progrès technique. "La valorisation aussi bien que la validation du progrès technique s 'appuie sur une notionjamais explicitée mais omniprésente dans les argumentaires : l'efficacité". Or ce discours de l'efficacité ne "tient" qu'à deux conditions : d'une part, séparer "/ 'objet de son contexte " (extériorité du technique et du culturel) et d'autre part, ne

s'intéresser qu'à la "fonctionnalité apparente ". Le progressisme technique, tout comme le déterminisme, fonctionne tant qu'on reste enfermé dans le paradigme de l'efficacité qui renvoie nécessairement à l'utilité. Or, Gras cite à eux reprises, la question de Lessing, "À quoi sert l'utilité ? ". Finalement, il conclut à la vacuité du concept d'efficacité ; quant à la "complexité", il la qualifie de "notion boiteuse".

L'auteur accompagne sa critique du progressisme technique de la proposition d'une autre vision de la technique qu'il résume ainsi : "L'artefact ne peut être saisi indépendamment de l'ensemble

sociotechnique où il fait sens, et il

ne fait pas

que s'insérer passivement dans un milieu. Il le transforme. Il appartient à un dispositif qui est à la fois symbolique, cognitif, éthique et pratique. Mais l 'utilité de la pratique précisément ne peut se mesurer sans référence au système de valeurs " (p.222). Proposition solide qui écarte rextériorité, la "complexité", voire la neutralité, de la technique par rapport à la société qui l'a fait naître et l'a même choisie parmi plusieurs trajectoires possibles. La leçon principale de Gras est donc que "La technique appartient à l'ordre culturel" (p. 274) et qu'il ne peut y avoir d'histoire technologique en soi. Tout objet technique porte une symbolique qui le dépasse : par exemple, la voiture dira l'individualisme ou internet signifiera l'égalité, etc. Gras rejoint ici l'approche de Georges Balandier qui avait proposé de substituer la notion de "techno-imaginaire " à celle de technique. La technique porte-elle un imaginaire, une symbolique ou une simple imagerie ? La critique conduite dans cet ouvrage est aussi convergente avec les thèses de Technique et idéologie de Lucien Sfez (Le Seuil, 2002).

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On pourrait interroger la critique d'Alain Gras sur le point de savoir si le récit dominant du progressisme technologique, construit pour l'essentiel au début du XIXe siècle, n'a pas eu une fonction ambivalente : à la fois déconstruire le récit religieux et construire le discours de la technoscience. La production du récit idéologique du progrès technique qu'Alain Gras critique, y compris chez Galilée ou Darwin, ne faisait-elle pas partie de leurs objectifs anti-théologiques ? Le récit du progrès technique a contribué à désenchanter le monde religieux et a lutté contre l'obscurantisme. En voulant se substituer au récit religieux du monde, n'a-t-il pas été victime de ce qu'il critiquait, devenant à son tour un discours idéologique. Toutefois, si le récit religieux désenchanté ne posait que la question du "pourquoi", le récit du réenchantement techniciste ne traite plus que du "comment". En faisant de l'efficacité un dogme, le progressisme technique est bien la figure majeure du nihilisme contemporain, selon la conclusion de l'auteur.

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