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Gaston Bachelard (1934) La formation de l’esprit scientifique 16

[13]

CHAPITRE I
La notion d'obstacle épistémologique

Plan de l'Ouvrage

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Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la


science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obs-
tacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et
il ne s'agit pas de considérer des obstacles externes, comme la com-
plexité et la fugacité des phénomènes, ni d'incriminer la faiblesse des
sens et de l'esprit humain : c'est dans l'acte même de connaître, inti-
mement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des
lenteurs et des troubles. C'est là que nous montrerons des causes de
stagnation et même de régression, c'est là que nous décèlerons des
causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques.
La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque
part des ombres. Elle n'est jamais immédiate et pleine. Les révélations
du réel sont toujours récurrentes. Le réel n'est jamais « ce qu'on pour-
rait croire » mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. La pensée
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empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis
au point. En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la [14] vérité
en un véritable repentir intellectuel. En fait, on connaît contre une
connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en
surmontant ce qui, dans l'esprit même, fait obstacle à la spiritualisa-
tion.
L'idée de partir de zéro pour fonder et accroître son bien ne peut
venir que dans des cultures de simple juxtaposition où un fait connu
est immédiatement une richesse. Mais devant le mystère du réel, l'âme
ne peut se faire, par décret, ingénue. Il est alors impossible de faire
d'un seul coup table rase des connaissances usuelles. Face au réel, ce
qu'on croit savoir clairement offusque ce qu'on devrait savoir. Quand
il se présente à la culture scientifique, l'esprit n'est jamais jeune. Il est
même très vieux, car il a l'âge de ses préjugés. Accéder à la science,
c'est, spirituellement rajeunir, c'est accepter une mutation brusque qui
doit contredire un passé.
La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son princi-
pe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point parti-
culier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui
fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort.
L'opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en
connaissances ! En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit
de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord
la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas,
par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant,
comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire
provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur
des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous
ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des
problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes
ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème
qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit
scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il
n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique.
Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit.
Une connaissance acquise par un effort scientifique peut elle-
même décliner. La question abstraite et franche s'use : la réponse
concrète reste. Dès lors, l'activité spirituelle s'invertit et se bloque. Un
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obstacle épistémologique s'incruste sur la connaissance non question-


née. Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et saines peuvent, à
la longue, entraver la recherche. « Notre esprit, [15] dit justement M.
Bergson 2 a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire
l'idée qui lui sert le plus souvent ». L'idée gagne ainsi une clarté in-
trinsèque abusive. À l'usage, les idées se valorisent indûment. Une
valeur en soi s'oppose à la circulation des valeurs. C'est un facteur
d'inertie pour l'esprit. Parfois une idée dominante polarise un esprit
dans sa totalité. Un épistémologue irrévérencieux disait, il y a quelque
vingt ans, que les grands hommes sont utiles à la science dans la pre-
mière moitié de leur vie, nuisibles dans la seconde moitié. L'instinct
formatif est si persistant chez certains hommes de pensée qu'on ne doit
pas s'alarmer de cette boutade. Mais enfin l'instinct formatif finit par
céder devant l'instinct conservatif. Il vient un temps où l'esprit aime
mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit, où il aime
mieux les réponses que les questions. Alors l'instinct conservatif do-
mine, la croissance spirituelle s'arrête.
Comme on le voit, nous n'hésitons pas à invoquer les instincts pour
marquer la juste résistance de certains obstacles épistémologiques.
C'est une vue que nos développements essaieront de justifier. Mais,
dès maintenant, il faut se rendre compte que la connaissance empiri-
que, qui est celle que nous étudions presque uniquement dans cet ou-
vrage, engage l'homme sensible par tous les caractères de sa sensibili-
té. Quand la connaissance empirique se rationalise, on n'est jamais sûr
que des valeurs sensibles primitives ne coefficientent pas les raisons.
D'une manière bien visible, on peut reconnaître que l'idée scientifique
trop familière se charge d'un concret psychologique trop lourd, qu'elle
amasse trop d'analogies, d'images, de métaphores, et qu'elle perd peu à
peu son vecteur d'abstraction, sa fine pointe abstraite. En particulier,
c'est verser dans un vain optimisme que de penser que savoir sert au-
tomatiquement à savoir, que la culture devient d'autant plus facile
qu'elle est plus étendue, que l'intelligence enfin, sanctionnée par des
succès précoces, par de simples concours universitaires, se capitalise
comme une richesse matérielle. En admettant même qu'une tête bien

2 BERGSON, La Pensée et le Mouvant, Paris, 1934, p. 231. [Livre disponible


dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]
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faite échappe au narcissisme intellectuel si fréquent dans la culture


littéraire, dans l'adhésion passionnée aux jugements du goût, on peut
sûrement dire qu'une tête bien faite est malheureusement une tête fer-
mée. C'est un produit d'école.
En fait, les crises de croissance de la pensée impliquent un [16] re-
fonte totale du système du savoir. La tête bien faite doit alors être re-
faite. Elle change d'espèce. Elle s'oppose à l'espèce précédente par une
fonction décisive. Par les révolutions spirituelles que nécessite l'inven-
tion scientifique, l'homme devient une espèce mutante, ou pour mieux
dire encore, une espèce qui a besoin de muter, qui souffre de ne pas
changer. Spirituellement, l'homme a des besoins de besoins. Si l'on
voulait bien considérer par exemple la modification psychique qui se
trouve réalisée par la compréhension d'une doctrine comme la Relati-
vité ou la Mécanique ondulatoire, on ne trouverait peut-être pas ces
expressions exagérées, surtout si l'on réfléchissait à la réelle solidité
de la science anté-relativiste. Mais nous reviendrons sur ces aperçus
dans notre dernier chapitre quand nous aurons apporté de nombreux
exemples de révolutions spirituelles.
On répète souvent aussi que la science est avide d'unité, qu'elle
tend à identifier des phénomènes d'aspects divers, qu'elle cherche la
simplicité ou l'économie dans les principes et dans les méthodes. Cette
unité, elle la trouverait bien vite, si elle pouvait s'y complaire. Tout à
l'opposé, le progrès scientifique marque ses plus nettes étapes en
abandonnant les facteurs philosophiques d'unification facile tels que
l'unité d'action du Créateur, l'unité de plan de la Nature, l'unité logi-
que. En effet, ces facteurs d'unité, encore agissants dans la pensée
préscientifique du XVIIIe siècle, ne sont plus jamais invoqués. On
trouverait bien prétentieux le savant contemporain qui voudrait réunir
la cosmologie et la théologie.
Et dans le détail même de la recherche scientifique, devant une ex-
périence bien déterminée qui pourrait être enregistrée comme telle,
comme vraiment une et complète, l'esprit scientifique n'est jamais à
court pour en varier les conditions, bref pour sortir de la contempla-
tion du même et chercher l'autre, pour dialectiser l'expérience. C'est
ainsi que la Chimie multiplie et complète ses séries homologues, jus-
qu'à sortir de la Nature pour matérialiser les corps plus ou moins hy-
pothétiques suggérés par la pensée inventive. C'est ainsi que dans tou-
tes les sciences rigoureuses, une pensée anxieuse se méfie des identi-
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tés plus ou moins apparentes, et réclame sans cesse plus de précision,


ipso facto plus d'occasions de distinguer. Préciser, rectifier, diversi-
fier, ce sont là des types de pensées dynamiques qui s'évadent de la
certitude et de l'unité et qui trouvent dans les systèmes homogènes
plus d'obstacles que d'impulsions, En résumé, l'homme animé par l'es-
prit scientifique désire sans doute savoir, mais c'est aussitôt pour
mieux interroger.
[17]

II

La notion d'obstacle épistémologique peut être étudiée dans le dé-


veloppement historique de la pensée scientifique et dans la pratique de
l'éducation. Dans l'un et l'autre cas, cette étude n'est pas commode.
L'histoire, dans son principe, est en effet hostile à tout jugement nor-
matif. Et cependant, il faut bien se placer à un point de vue normatif,
si l'on veut juger de l'efficacité d'une pensée. Tout ce qu'on rencontre
dans l'histoire de la pensée scientifique est bien loin de servir effecti-
vement à l'évolution de cette pensée. Certaines connaissances même
justes arrêtent trop tôt des recherches utiles. L'épistémologue doit
donc trier les documents recueillis par l'historien. Il doit les juger du
point de vue de la raison et même du point de vue de la raison évo-
luée, car c'est seulement de nos jours, que nous pouvons pleinement
juger les erreurs du passé spirituel. D'ailleurs, même dans les sciences
expérimentales, c'est toujours l'interprétation rationnelle qui fixe les
faits à leur juste place. C'est sur l'axe expérience-raison et dans le sens
de la rationalisation que se trouvent à la fois le risque et le succès. Il
n'y a que la raison qui dynamise la recherche, car c'est elle seule qui
suggère au delà de l'expérience commune (immédiate et spécieuse)
l'expérience scientifique (indirecte et féconde). C'est donc l'effort de
rationalité et de construction qui doit retenir l'attention de l'épistémo-
logue. On peut voir ici ce qui distingue le métier de l'épistémologue
de celui de l'historien des sciences. L'historien des sciences doit pren-
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dre les idées comme des faits. L'épistémologue doit prendre les faits
comme des idées, en les insérant dans un système de pensées. Un fait
mal interprété par une époque reste un fait pour l'historien. C'est, au
gré de l'épistémologue, un obstacle, c'est une contre-pensée.
C'est surtout en approfondissant la notion d'obstacle épistémologi-
que qu'on donnera sa pleine valeur spirituelle à l'histoire de la pensée
scientifique. Trop souvent le souci d'objectivité qui amène l'historien
des sciences à répertorier tous les textes ne va pas jusqu'à mesurer les
variations psychologiques dans l'interprétation d'un même texte. À
une même époque, sous un même mot, il y a des concepts si diffé-
rents ! Ce qui nous trompe, c'est que le même mot à la fois désigne et
explique. La désignation est la même ; l'explication est différente. Par
exemple, au téléphone correspondent des concepts qui diffèrent tota-
lement pour l'abonné, pour la téléphoniste, pour l'ingénieur, pour le
mathématicien préoccupé des équations différentielles du courant
[18] téléphonique. L'épistémologue doit donc s'efforcer de. saisir les
concepts scientifiques dans des synthèses psychologiques effectives,
c'est-à-dire dans des synthèses psychologiques progressives, en éta-
blissant, à propos de chaque notion, une échelle de concepts, en mon-
trant comment un concept en a produit un autre, s'est lié avec un autre.
Alors il aura quelque chance de mesure rune efficacité épistémologi-
que. Aussitôt, la pensée scientifique apparaîtra comme une difficulté
vaincue, comme un obstacle surmonté.
Dans l'éducation, la notion d'obstacle pédagogique est également
méconnue. J'ai souvent été frappé du fait que les professeurs de scien-
ces, plus encore que les autres si c'est possible, ne comprennent pas
qu'on ne comprenne pas. Peu nombreux sont ceux qui ont creusé la
psychologie de l'erreur, de l'ignorance et de l'irréflexion. Le livre de
M. Gérard-Varet est resté sans écho 3. Les professeurs de sciences
imaginent que l'esprit commence comme une leçon, qu'on peut tou-
jours refaire une culture nonchalante en redoublant une classe, qu'on
peut faire comprendre une démonstration en la répétant point pour
point. Ils n'ont pas réfléchi au fait que l'adolescent arrive dans la clas-
se de Physique avec des connaissances empiriques déjà constituées : il

3 Gérard VARET, Essai de Psychologie objective. L'Ignorance et l'Irréflexion,


Paris, 1898.
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s'agit alors, non pas d'acquérir une culture expérimentale, mais bien
de changer de culture expérimentale, de renverser les obstacles déjà
amoncelés par la vie quotidienne. Un seul exemple : l'équilibre des
corps flottants fait l'objet d'une intuition familière qui est un tissu d'er-
reurs. D'une manière plus ou moins nette, on attribue une activité au
corps qui flotte, mieux au corps qui nage. Si l'on essaie avec la main
d'enfoncer un morceau de bois dans l'eau, il résiste. On n'attribue pas
facilement la résistance à l'eau. Il est dès lors assez difficile de faire
comprendre le principe d'Archimède dans son étonnante simplicité
mathématique si l'on n'a pas d'abord critiqué et désorganisé le com-
plexe impur des intuitions premières. En particulier sans cette psycha-
nalyse des erreurs Initiales, on ne fera jamais comprendre que le corps
qui émerge et le corps complètement immergé obéissent à la même
loi.
Ainsi toute culture scientifique doit commencer, comme nous l'ex-
pliquerons longuement, par une catharsis intellectuelle et affective.
Reste ensuite la tâche la plus difficile : mettre la culture scientifique
en état de mobilisation permanente, remplacer le savoir fermé et stati-
que par une connaissance ouverte et dynamique, [19] dialectiser toutes
les variables expérimentales, donner enfin à la raison des raisons
d'évoluer.
Ces remarques pourraient d'ailleurs être généralisées : elles sont
plus visibles dans l'enseignement scientifique, mais elles trouvent pla-
ce à propos de tout effort éducatif. Au cours d'une carrière déjà longue
et diverse, je n'ai jamais vu un éducateur changer de méthode d'éduca-
tion. Un éducateur n'a pas le sens de l'échec précisément parce qu'il se
croit un maître. Qui enseigne commande. D'où une coulée d'instincts.
MM. von Monakow et Mourgue ont justement noté cette difficulté de
réforme dans les méthodes d'éducation en invoquant le poids des ins-
tincts chez les éducateurs 4. « Il y a des individus auxquels tout
conseil relatif aux erreurs d'éducation qu'ils commettent est absolu-
ment inutile parce que ces soi-disant erreurs ne sont que l'expression
d'un comportement instinctif. » À vrai dire, MM. von Monakow et
Mourgue visent « des individus psychopathes » mais la relation psy-

4 VON MONAKOV et MOURGUE... [Introduction biologique à l'étude de la


neurologie et de la psychopathologie, p. 89].
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chologique de maître à élève est une relation facilement pathogène,


L'éducateur et l'éduqué relèvent d'une psychanalyse spéciale. En tout
cas, l'examen des formes inférieures du psychisme ne doit pas être
négligé si l'on veut caractériser tous les éléments de l'énergie spirituel-
le et préparer une régulation cognito-affective indispensable au pro-
grès de l'esprit scientifique. D'une manière plus précise, déceler les
obstacles épistémologiques, c'est contribuer à fonder les rudiments
d'une psychanalyse de la raison.

III

Mais le sens de ces remarques générales ressortira mieux quand


nous aurons étudié des obstacles épistémologiques très particuliers et
des difficultés bien définies. Voici alors le plan que nous allons suivre
dans cette étude :
La première expérience ou, pour parier plus exactement, l'observa-
tion première est toujours un premier obstacle pour la culture scienti-
fique. En effet, cette observation première se présente avec un luxe
d'images ; elle est pittoresque, concrète, naturelle, facile. Il n'y a qu'à
la décrire et à s'émerveiller. On croit alors la comprendre. Nous com-
mencerons notre enquête en caractérisant cet obstacle et en montrant
qu'il y a rupture et non pas continuité entre l'observation et l'expéri-
mentation.
[20]
Immédiatement après avoir décrit la séduction de l'observation par-
ticulière et colorée, nous montrerons le danger de suivre les générali-
tés de premier aspect, car comme le dit si bien d'Alembert, on généra-
lise ses premières remarques, l'instant d'après qu'on ne remarquait
rien. Nous verrons ainsi, l'esprit scientifique entravé à sa naissance par
deux obstacles en quelque manière opposés. Nous aurons donc l'occa-
sion de saisir la pensée empirique dans une oscillation pleine de sac-
cades et de tiraillements, finalement toute désarticulée. Mais cette dé-
sarticulation rend possible des mouvements utiles. De sorte que l'épis-
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témologue est lui-même le jouet de valorisations contraires qu'on ré-


sumerait assez bien dans les objections suivantes : Il est nécessaire
que la pensée quitte l'empirisme immédiat. La pensée empirique prend
donc un système. Mais le premier système est faux. Il est faux, mais il
a du moins l'utilité de décrocher la pensée en l'éloignant de la connais-
sance sensible ; le premier système mobilise la pensée. L'esprit consti-
tué dans un système peut alors retourner à l'expérience avec des pen-
sées baroques mais agressives, questionneuses, avec une sorte d'ironie
métaphysique bien sensible chez les jeunes expérimentateurs, si sûrs
d'eux-mêmes, si prêts à observer le réel en fonction de leur théorie. De
l'observation au système, on va ainsi des yeux ébahis aux yeux fer-
més.
Il est d'ailleurs très remarquable que, d'une manière générale, les
obstacles à la culture scientifique se présentent toujours par paires.
C'est au point qu'on pourrait parler d'une loi psychologique de la bipo-
larité des erreurs. Dès qu'une difficulté se révèle importante, on peut
être sûr qu'en la tournant, on butera sur un obstacle opposé. Une telle
régularité dans la dialectique des erreurs ne peut venir naturellement
du monde objectif. A notre avis, elle provient de l'attitude polémique
de la pensée scientifique devant la cité savante. Comme dans une acti-
vité scientifique, nous devons inventer, nous devons prendre le phé-
nomène d'un nouveau point de vue. Mais il nous faut légitimer notre
invention : nous pensons alors notre phénomène en critiquant le phé-
nomène des autres. Peu à peu, nous sommes amenés à réaliser nos ob-
jections en objets, à transformer nos critiques en lois. Nous nous
acharnons à varier le phénomène dans le sens de notre opposition au
savoir d'autrui. C'est naturellement surtout dans une science jeune
qu'on pourra reconnaître cette originalité de mauvais aloi qui ne fait
que renforcer les obstacles contraires.
Quand nous aurons ainsi bordé notre problème par l'examen de
l'esprit concret et de l'esprit systématique, nous en viendrons à des
obstacles un peu plus particuliers. Alors notre plan sera [21] nécessai-
rement flottant et nous n'éviterons guère les redites car il est de la na-
ture d'un obstacle épistémologique d'être confus et polymorphe. Il est
bien difficile aussi d'établir une hiérarchie de l'erreur et de suivre un
ordre pour décrire les désordres de la pensée. Nous exposerons donc
en vrac notre musée d'horreurs, laissant au lecteur le soin de passer les
exemples fastidieux dès qu'il aura compris le sens de nos thèses. Nous
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examinerons successivement le danger de l'explication par l'unité de


la nature, par l'utilité des phénomènes naturels. Nous ferons un chapi-
tre spécial pour marquer l'obstacle verbal, c'est-à-dire la fausse expli-
cation obtenue à l'aide d'un mot explicatif, par cet étrange renverse-
ment qui prétend développer la pensée en analysant un concept au lieu
d'impliquer un concept particulier dans une synthèse rationnelle.
Assez naturellement l'obstacle verbal nous conduira à examiner un
des obstacles les plus difficiles à surmonter parce qu'il est soutenu par
une philosophie facile. Nous voulons parler du substantialisme, de
l'explication monotone des propriétés par la substance. Nous aurons
alors à montrer que le réalisme est, pour le Physicien et sans préjuger
de sa valeur pour le Philosophe, une métaphysique sans fécondité,
puisqu'il arrête la recherche au lieu de la provoquer.
Nous terminerons cette première partie de notre livre par l'examen
d'un obstacle très spécial que nous pourrons délimiter très précisément
et qui, en conséquence, donnera une illustration aussi nette que possi-
ble de la notion d'obstacle épistémologique. Nous l'appellerons dans
son titre complet : l'obstacle animiste dans les sciences physiques. Il a
été presque entièrement surmonté par la Physique du XIXe siècle ;
mais comme il est bien apparent au XVIIe et au XVIIIe siècles au
point d'être, d'après nous, un des traits caractéristiques de l'esprit prés-
cientifique, nous nous ferons une règle presque absolue de le caracté-
riser en suivant les physiciens du XVIIe et du XVIIIe siècles. Cette
limitation rendra peut-être la démonstration plus pertinente puisqu'on
verra la puissance d'un obstacle dans le temps même où il va être sur-
monté. Cet obstacle animiste n'a d'ailleurs que de lointains rapports
avec la mentalité animiste que tous les ethnologues ont longuement
examinée. Nous donnerons une grande extension à ce chapitre préci-
sément parce qu'on pourrait croire qu'il n'y a là qu'un trait particulier
et pauvre.
Avec l'idée de substance et avec l'idée de vie, conçues l'une et l'au-
tre sur le mode ingénu, s'introduisent dans les sciences physiques d'in-
nombrables valorisations qui viennent faire tort aux véritables valeurs
de la pensée scientifique. Nous proposerons [22] donc des psychana-
lyses spéciales pour débarrasser l'esprit scientifique de ces fausses va-
leurs.
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Après les obstacles que doit surmonter la connaissance empirique,


nous en viendrons, dans l'avant-dernier chapitre, à montrer les diffi-
cultés de l'information géométrique et mathématique, les difficultés de
fonder une Physique mathématique susceptible de provoquer des dé-
couvertes. Là encore, nous amasserons des exemples pris dans les sys-
tèmes maladroits, dans les géométrisations malheureuses. On verra
comment la fausse rigueur bloque la pensée, comment un premier
système mathématique empêche parfois la compréhension d'un systè-
me nouveau. Nous nous bornerons d'ailleurs à des remarques assez
élémentaires pour laisser à notre livre son aspect facile. D'ailleurs
pour achever notre tâche dans cette direction, il nous faudrait étudier,
du même point de vue critique, la formation de l'esprit mathématique.
Nous avons réservé cette tâche pour un autre ouvrage. A notre avis,
cette division est possible parce que la croissance de l'esprit mathéma-
tique est bien différente de la croissance de l'esprit scientifique dans
son effort pour comprendre les phénomènes physiques. En fait, l'his-
toire des mathématiques est une merveille de régularité. Elle connaît
des périodes d'arrêt. Elle ne connaît pas des périodes d'erreurs. Aucu-
ne des thèses que nous soutenons dans ce livre ne vise donc la
connaissance mathématique. Elles ne traitent que de la connaissance
du monde objectif.
C'est cette connaissance de l'objet que, dans notre dernier chapitre,
nous examinerons dans toute sa généralité, en signalant tout ce qui
peut en troubler la pureté, tout ce qui peut en diminuer la valeur édu-
cative. Nous croyons travailler ainsi à la moralisation de la science,
car nous sommes intimement convaincu que l'homme qui suit les lois
du monde obéit déjà à un grand destin.