Tchad - Enquête Jeune Afrique (n°2457)

24 L’ÉVÉNEMENT

LE CANCER T

N’Djamena, le 5 février.
La ville a été le théâtre de combats
violents deux jours auparavant.
P. GUYOT/AFP

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R TCHADIEN

Entre Idriss Déby Itno et ses frères ennemis, pour se déverser ensuite vers le
Niger, le Nigeria, le Cameroun
cʼest une lutte à mort pour le pouvoir. et la Centrafrique. Tertio : face
à cette vague verte, je suis, moi,
Jusquʼà quand un clan continuera-t-il Idriss Déby Itno, le seul rempart,
de prendre en otage tout un peuple? car le seul en mesure de m’élever
au-dessus des groupes ethniques
qui composent mon pays, bref le

D
FRANÇOIS SOUDAN seul vrai Tchadien. Discours clos,
rodé, séduisant comme la méthode
eux phrases et glace, les mains se crispent sur le Coué. Mais qui sonne faux tant il
tout est dit. Mer- pommeau de la canne qui ne le élude l’essentiel : la responsabilité
credi 6 février, en quitte plus. En deux phrases donc, cruciale, dans le cancer qui mine
battle dress, ran- Idriss Déby Itno vient de résumer le Tchad, d’une petite minorité de
gers aux pieds, l’état exact de son régime : mili- Tchadiens, adossée sur des com-
chèche brun tairement vivace et politiquement munautés elles-mêmes marginales
noué autour du cou, le président moribond. – 15 % à 20 % de la population,
Idriss Déby Itno, 55 ans, reçoit En dix-sept années de pou- tout au plus – et qui depuis près de
la presse en son palais de N’Dja- voir souvent chaotique, le chef trente ans ont pris l’ensemble de
mena comme Napoléon après la de l’État tchadien a vécu tant de la population de ce pays en otage
bataille : triomphant et revan- crises, de tentatives d’assassinat, de leurs déchirements claniques et
chard. Dehors, les stigmates cal- de maladies données pour incu- familiaux.
cinés d’un siège de quarante-huit rables et de rezzous hostiles que Sous Goukouni Weddeye puis
heures au cours duquel il a bien son argumentaire est devenu Hissein Habré, entre 1979 et
failli laisser sa peau de chef de aussi répétitif qu’un lever du jour 1990, la lutte fratricide pour le
guerre. Dedans, le choc des mots sur le f leuve Chari. Primo : les pouvoir opposa les Toubous aux
et le poids des menaces. « J’ai été agresseurs d’aujourd’hui, comme Goranes, soit une centaine de
un soldat et je le suis encore. J’ai ceux d’avril 2006, ne sont pas des milliers de personnes au total,
ça dans le sang », martèle-t-il, rebelles mais des mercenaires à la en comptant les femmes et les
avant d’ajouter : « Oui, il y a eu solde du Soudan, voire des étran- enfants, sur une population glo-
des trahisons au sein de la Répu- gers tout court. Secundo : tout bale d’environ 7 millions de Tcha-
blique. Le monde est fait de trahi- cela participe d’un plan machia- diens. Sous Idriss Déby Itno, elle
sons. Pas seulement dans l’armée, vélique ourdi par le président s’est déplacée vers le nord-est,
mais aussi dans la classe politi- Omar el-Béchir et les arabo-isla- sans quitter pour autant la même
que et la population. On va bien mistes de Khartoum, qui, après aire géographique et culturelle
savoir qui a flirté avec l’ennemi, avoir nettoyé le Darfour, rêvent du Borkou-Ennedi-Tibesti, englo-
avec les Soudanais. » Le regard se de faire main basse sur le Tchad bant au passage d’autres


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groupes – notam-


ment les Arabes tchadiens
– tout en se réduisant enco-
re et toujours. Ces derniè-
res années, les Zaghawas
contrôlent à la fois la pré-
sidence, avec Déby, et l’un
des principaux mouve-
ments de rébellion, avec
ses neveux Timane et Tom
Erdimi. Or ce groupe, qui
tient en quelque sorte les
deu x bouts du k a lac h-
nikov, représente moins de
3 % d’une population esti-
mée aujourd’hui à 9 mil-
lions de personnes, soit
B. KURZEN/THE NEW YORK TIMES

moins de 30 000 individus.
Quand on sait par ailleurs
que les autres chefs rebel-
les ont tous, par le passé,
travaillé avec Idriss Déby
Itno, lequel f ut le chef
d’ét at-major d’ H i s sei n Conférence de Idriss Déby Itno, le 6 février, au Palais présidentiel.
Habré, lui-même ex-col-
laborateur au maquis de des forces de l’ordre, vit sur la popu- au cas où. La France enfin, qui, en dépit
Goukouni Weddeye, on mesure mieux lation, qui tient lieu d’administration des précautions sémantiques, ne cesse
l’aspect quasi incestueux de cette tra- réelle. L’Armée nationale tchadienne depuis le début de jouer la carte Déby,
gédie à répétition ainsi que la faible (ANT) comptent ainsi presque autant allant jusqu’à cautionner officiellement
légitimité de ses acteurs, pour ne pas d’officiers et de sous-officiers que de des élections douteuses et une réforme
dire la franche antipathie suscitée au soldats, Idriss Déby Itno ayant tou- de la Constitution dont la principale
sud du 13e parallèle, là où vivent 60 % jours, plutôt que de réformer, préféré conséquence a été de verrouiller de
des Tchadiens, par ces condottieri, de promouvoir les mécontents. Résultat : facto toute perspective d’alternance
quelque bord qu’ils soient. cette politique n’a fait que renforcer par les urnes. « Déby est ce qu’il est,
C’est à partir de la fin des années l’idée ancrée chez tous les seigneurs de soupire-t-on à Paris. Mais où est l’al-
1990, avec l’apparition des perspecti- la guerre que seule une revendication ternative ? En face de lui, il n’y a per-
ves pétrolières du Sud et les prémices par les armes avait quelque chance sonne. » Peut-être. Mais depuis quand,
d’être satisfaite. Et que la a-t-on envie de répondre, un autocrate
transition n’existait que laisse émerger une alternative ?
« Déby est ce qu’il est, par la violence. Dans N’Djamena exsangue, Idriss
Certes, la responsabi- Déby Itno savoure sa nouvelle victoi-
soupire-t-on à Paris. lité cardinale des Tcha- re. Son courage physique est indénia-
diens eux-mêmes dans ble, tout comme ses capacités de chef
Mais où est l’alternative ? » ce système de conf lits de guerre. Ses frères ennemis rebel-
n’exclut pas celle des voi- les, qui ne sont pas moins tchadiens
du conflit du Darfour, que les cho- sins et de l’ex-puissance coloniale. Les que lui – même s’ils se sont fait quel-
ses ont commencé à mal tourner au Soudanais, pour qui la « solution » au que part, par pur appât du pouvoir,
sein de la famille zaghawa. Les clans Darfour passe par l’instauration d’un les agents d’un pays voisin –, peuvent
rivaux reprochent alors de plus en plus régime affidé à N’Djamena, instrumen- toujours se consoler en se disant qu’ils
vivement au président de favoriser les talisent les rebelles d’aujourd’hui avec reviendront et qu’ils ont une nou-
Zaghawas-Bideyat de la région de plus de moyens et de détermination velle fois établi que, sans l’aide de
Fada dont il est originaire, l’impunité, qu’ils ne le firent hier quand ils aidè- la France, ce président n’aurait vrai-
la corruption de l’entourage, la mise rent – on l’a un peu oublié – Hissein semblablement pas tenu longtemps.
en danger des acquis de l’ensemble Habré puis Déby lui-même à s’emparer Reste le peuple tchadien, spectateur
du groupe et, surtout, son incapaci- du pouvoir. Les Libyens jouent aussi, et victime de cette version sahélienne
té – réelle ou supposée – à partager depuis trente-cinq ans, leur propre des Atrides et dont le calvaire se
les richesses. Au-delà, on s’aperçoit partition au Tchad, dont ils se veulent résume en trois indicateurs : 173e sur
que dix années de paix relative n’ont un acteur incontournable à géométrie 177 au classement des pays en fonc-
jamais été synonymes de réconcilia- variable. Allié de Déby et des Français tion de leur développement humain,
tion, que le gouvernement n’a aucun au cours de la dernière crise, Kaddafi 43 ans d’espérance de vie à la nais-
pouvoir réel et que c’est l’armée, une laisse ses services manipuler quelques sance et trois quarts d’analphabètes.
armée pléthorique, laquelle, à l’instar sous-groupes rebelles de second ordre, Qui dit pire ? ■

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LE CANCER TCHADIEN 27

Palais du
idou ( dit « rue des 40 » ) 15-Janvier
Aéroport Boulevard Georges-Pomp

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Gendarmerie
N'Djamena

Avenue Nimeiri
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Mosquée des rebelles
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Musée National l'Indépendance Avenu e Charles-de-Gaulle
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Avenue Vers Kousséri
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Radio (Cameroun)
le 3 février Mobutu
Tchad
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300 m
iche

La bataille de NʼDjamena
Battue par les rebelles à Massaguet, lʼarmée de Jeudi 31 janvier
Déby Itno a résisté près du Palais, en pleine ville. LA VEILLÉE D’ARMES
Voici le récit exclusif des violents combats qui ont Les rebelles sont maintenant à Ati, à
fait plus de 160 morts et un millier de blessés. 400 km de la capitale. À leur arrivée,
tous les représentants de l’État ont fui.
Les colonnes de tout-terrain avancent
CHRISTOPHE BOISBOUVIER, pour J.A. très vite. Rien ne semble pouvoir les
arrêter. L’armée française les observe
du ciel, avec deux avions Bréguet Atlan-
de l’aviation française sont inquié- tique et un satellite, Hélios. Mais ils pro-
Mercredi 30 janvier tants. Les rebelles sont très nombreux. gressent de nuit ou par petits groupes.
LE SERMENT Trois cents véhicules. Donc au moins Ils sont très difficiles à repérer.
trois mille hommes. Surtout, ils sont À N’Djamena, on sait que la bataille
« Je sais qu’il y a en ville un mar- très déterminés. Abéché, la grande est inévitable le lendemain. Déby Itno
ché qui s’appelle Hissein-a-fui. Je ne ville de l’Est, ne les intéresse même rassemble ses forces. Le problème, c’est
veux pas qu’un jour on aille faire ses pas. Ils l’ont contournée par le sud. qu’il n’a pas le temps de faire revenir
courses au marché Idriss-a-fui », lâche L’objectif est clair : N’Djamena. Le 30 à les troupes de l’Est sur la capitale. Dans
Idriss Déby Itno, le jour de la chute midi, le président tchadien annule à un combat en terrain découvert, il ris-
d’Oum Hadjer, à 550 km de N’Dja- la dernière minute son départ pour le que d’être submergé. Il choisit pour-
mena. Depuis deux jours, des colon- sommet de l’Union africaine (UA) à tant d’aller à la rencontre de l’ennemi.
nes rebelles venues du Soudan sont Addis-Abeba. Il est résolu à se battre. Le combat se déroulera à Massaguet, à
entrées au Tchad. Les renseignements Plutôt mourir que partir. 80 km au nord de N’Djamena.


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À Paris, le Quai d’Orsay s’orga-


nise. « Il faut tirer un coup de semonce
au-devant des rebelles, comme il y a
deux ans », plaident des conseillers de
Bernard Kouchner. En fin de matinée,
Nicolas Sarkozy convoque une premiè-
re réunion de crise à l’Élysée. « Faut-il
un coup de semonce ? » demande-t-il.
« Ce serait mal vu par nos partenaires
européens d’Eufor. Et en plus, à l’épo-
que, ça n’avait servi à rien », lance un
conseiller. Sarkozy acquiesce.

Vendredi 1er février
MASSAGUET TOMBE,
PARIS S’AFFOLE
ECPAD/SIPA

Parti à l’aube avec 250 véhicules, le
« comchef » Déby Itno tente de détrui-
re une colonne rebelle au nord de Mas- Patrouille de char français, le 3 février, devant la carcasse d’un pick-up rebelle.
saguet. La première bataille tourne à
son avantage. « Nous avons détruit la A-t-il failli être capturé? « Oui. Nous français. « Pas de problème », répondent
colonne des mercenaires », clame à la avons détruit tous les véhicules de sa les deux Tchadiens. « Non seulement
radio le ministre de l’Intérieur et de garde. Mais il a rusé. Il est monté à nous ne toucherons à aucun cheveu
la Sécurité publique, Ahmat Maha- bord d’un véhicule administratif, un français, mais nous vous demandons
mat Bachir. Mais, en retournant vers double-cabine blanc. Et les enfants n’y de sécuriser pour nous la Présidence et
le sud, il tombe nez à nez avec une ont pas fait attention », dit aujourd’hui la Banque centrale, le temps que nous
seconde colonne rebelle. Les combats l’un de ses adversaires, Timane Erdimi. arrivions. »
sont très rapprochés. Le chef d’état- « Totalement faux. C’est de l’intoxica- Dans l’après-midi, Déby Itno remonte
major, le général Daoud Soumaïn, est tion », réplique la présidence. En tout au front avec seulement soixante-dix
tué. Déby Itno tente des manœuvres cas, la menace a été assez sérieuse pour véhicules. Les autres ont été détruits
d’évitement mais, à chaque fois, il se que ses officiers lui recommandent de ou leurs servants ont tout simplement
heurte à une nouvelle force rebelle. décrocher. À midi, Déby Itno rentre à déserté. En face, les rebelles lui oppo-
Comme si ses adversaires connais- N’Djamena. sent cent cinquante pick-up. L’ANT
saient tous ses déplacements. En fin de À partir de là, tout s’emballe. Paris (Armée nationale tchadienne) est sub-
matinée, la situation devient critique. comprend que Massaguet va tomber. mergée. Le soir, de retour dans la capi-
Sa garde rapprochée et son véhicule La route de la capitale sera donc ouver- tale, il réunit son état-major au Palais.
radio sont menacés. Son opérateur te. En fin de matinée, le Quai d’Orsay Silence de plomb, têtes d’enterrement.
radio est tué. Il s’aperçoit alors que appelle les deux principaux chefs rebel- « Gardez confiance. Nous sommes assez
quelqu’un a indiqué aux rebelles la les, Mahamat Nouri et Timane Erdimi, organisés pour tenir dans N’Djamena.
fréquence sur laquelle il communique pour s’assurer qu’en cas de victoire ils J’attends des renforts de l’est, et du
avec ses troupes. Trahison. ne toucheront pas aux ressortissants soutien de Kaddafi et Bongo. » Après
VAN DES STOCK/GAMMA/EYEDEA

Dès le 2 avril, les N’Djaménois fuient la capitale. Direction: la ville camerounaise de Kousséri, de l’autre côté du fleuve Chari.
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LE CANCER TCHADIEN 29

la réunion, un dignitaire du régime, les Kousséri, au sud-est. La rumeur enfle : d’essence. L’explosion ne laisse pas de
larmes aux yeux, lâche: « Je sais que je « Déby a fui le Palais. Il a demandé asile survivants.
vais mourir demain. » au Cameroun. » Au passage des pick-up Au même moment, à Paris, Sarkozy
Dans la soirée, nouvelle réunion de de la rébellion, beaucoup de N’Djamé- s’apprête à dire « oui » à Carla Bruni. Le
crise à Paris autour de Sarkozy. Les nois applaudissent. Boulevard Pompidou mariage est prévu à 11 heures, au pre-
rapports de l’armée française sont alar- au nord, et avenue Mobutu au sud-est, mier étage de l’Élysée. À 9 h 30, il s’en-
mants. À minuit, la décision est prise les assaillants foncent vers la Présidence. ferme dans son bureau au même étage
d’évacuer les expatriés. À 9 heures, après un premier accrocha- avec ses collaborateurs et téléphone à
ge à la hauteur de la gendarmerie, les Déby Itno. Celui-ci est au Palais, dans
Samedi 2 février rebelles venus du nord atteignent l’ave- une salle de commandement tapissée de
CHARS CONTRE PICK-UP nue Charles-de-Gaulle, l’artère la plus cartes du Tchad et de la ville. Sarkozy lui
À N’DJAMENA, commerçante de N’Djamena. Au bout, propose l’évacuation. C’est non. « Mais
MARIAGE À L’ÉLYSÉE à 800 mètres, ils aperçoivent la place de est-ce que tu pourras tenir ? » « Oui, je
l’Indépendance. La Présidence est juste suis en mesure de les repousser. »
Au lever du jour, les rebelles entrent derrière. Mais un char T55 de l’ANT est Les rebelles attaquent de tous côtés.
en ville. Ils arrivent par l’avenue Nimeiri, dans l’axe. Il tire sur les pick-up. Cer- Ceux du Sud-Est visent la radio. En
au nord, et le carrefour de la route de tains sont chargés de fûts de 200 litres milieu de matinée, ils sont stop-




LE TRIUMVIRAT DE LA RÉBELLION
MAHAMAT NOURI, LE PIVOT
À 61 ans, l’ancien fonctionnaire des postes Maha-
mat Nouri est l’homme le plus puissant de la rébellion
tchadienne. Son mouvement, UFDD (Union des forces
pour la démocratie et le développement), rassemble
trois mille combattants équipés et motorisés par le
Soudan. Né à Faya-Largeau, la grande palmeraie du
Nord, ce musulman lettré est gorane, comme Hissein
Habré. Après avoir combattu avec le rebelle Habré,
il devient en 1982 l’un de ses ministres, puis le chef
du parti unique Unir. Pour Habré, cet homme posé et
cultivé est de toute confiance. Après 1990, il se rallie
L. CORREAU/RFI

à Idriss Déby et occupe des postes clés. Il est succes-
sivement préfet, ministre de la Défense (2001-2003) De g. à dr.: Abdelwahid Aboud Mackaye,
et ambassadeur en Arabie saoudite. C’est à partir de Timane Erdimi et Mahamat Nouri.
Riyad qu’il rejoint la rébellion en mai 2006, un mois
après l’échec du raid de Mahamat Nour sur N’Dja- suscite aussi la méfiance de Khartoum. Le soutien du
mena. A-t-il été « démarché » par les services secrets Soudan lui est donc mesuré.
soudanais qui cherchaient un rebelle de rechange ?
En tout cas, il est le Tchadien préféré du président ABDELWAHID ABOUD MACKAYE,
Béchir. LE COMBATTANT
Moins connu que ses deux alliés, Abdelwahid
TIMANE ERDIMI, LE NEVEU Aboud Mackaye, 55 ans, est pourtant un vétéran de la
Pour Idriss Déby Itno, c’est l’ennemi intime. Pis, le rébellion. En 1980, il est blessé par balles pendant la
traître. Né près de Fada, au nord-est du Tchad, cet bataille de N’Djamena qui oppose Goukouni Oueddeye
homme instruit et fin d’esprit est zaghawa, comme le à Hissein Habré. Depuis, il boite légèrement. Né près
président. Mieux, il est son neveu ! La force de Tima- d’Oum Hadjer, dans l’est du pays, cet homme déter-
ne, 53 ans, c’est l’association redoutable qu’il forme miné – et pas toujours diplomate – est un Arabe tcha-
avec son jumeau, Tom. De 1990 à 2005, les deux frères dien qui a longtemps combattu dans le CDR (Conseil
sont les éminences grises du chef de l’État. Quand démocratique révolutionnaire). Quand il n’était pas
l’un est directeur de cabinet, l’autre est secrétaire au maquis, il travaillait comme administrateur civil
général de la présidence. Mais, en 2005, Idriss Déby à l’intérieur. Sous-préfet sous le régime Déby Itno,
Itno décide de réformer la Constitution pour se repré- il repart en rébellion en 2003. Aux côtés de Maha-
senter, et c’est la rupture. Timane prend le maquis mat Nour, il prépare alors le raid fou d’avril 2006 sur
tandis que Tom finance l’opération depuis Houston, N’Djamena. Puis il se rapproche de Mahamat Nouri.
au Texas. Pour Timane Erdimi, l’appartenance au clan Mais, en 2007, l’Arabe, jaloux de son indépendance,
zaghawa est à la fois une force et une faiblesse. Il est supporte de moins en moins la tutelle du Gorane. Il
informé de tous les faits et gestes de son oncle. Il crée alors l’UFDD-Fondamentale avec son compagnon
suffit que ses combattants du RFC (Rassemblement de toujours, Acheikh Ibn Oumar. Ce n’est que sous la
des forces pour le changement) appellent leurs cou- pression de Khartoum qu’il s’est rapproché à nouveau
sins de la garde présidentielle au téléphone ! Mais il de Nouri en décembre dernier. ■ C. B.

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30 L’ÉVÉNEMENT

pés net sur l’avenue Mobutu par


un T55 qui tire à 200 mètres et détruit
quatre pick-up. À 13 heures, ceux du
Nord lancent un nouvel assaut par les
rues adjacentes à Charles-de-Gaulle.
Mitrailleuses lourdes et lance-roquettes
contre chars et canons de 155. Mais ça
ne passe pas. À 14 h 30, le ministre des
Mines, le général Mahamat Ali Abdal-
lah, affirme: « Nous avons repris les cho-
ses en main. » À la tombée de la nuit,
les rebelles se replient sur le palais du
15-Janvier, au nord-est de la ville, pour
préparer l’assaut du lendemain. Il doit
être décisif.
B. KURZEN/THE NEW YORK TIMES

Dimanche 3 février AFFRONTE-
MENT À LA RADIO, « SAUVE-
QUI-PEUT » DES AMÉRICAINS

Cette fois, les rebelles ont décidé de
concentrer leurs forces et d’attaquer par Au milieu des ruines du marché central, le 6 février.
un seul axe: l’avenue Mobutu. Objectif:
la radio – une déclaration à la nation pas la mort d’un seul citoyen américain. éventuel. À l’hôpital, le verrou de l’ANT
est déjà prête – et la Présidence. L’as- Le choc entre les rebelles et l’ANT se tient bon. En début d’après-midi, les
saut commence à 6 heures. Sous la produit quelques centaines de mètres rebelles décrochent.
violence de l’attaque, le char loyaliste plus loin, près de l’hôpital central. Face « La leçon de cette bataille, c’est que
posté depuis la veille doit faire machine aux assaillants, Déby Itno a mis en place les pick-up ne peuvent rien contre un
arrière. À l’intérieur des locaux de la ses blindés et toute son artillerie lourde. char d’assaut », reconnaît aujourd’hui
radio, les soldats sont à cours de muni- Pour contourner ce verrou, les rebelles Mahamat Nouri. En fait, les rebelles
tions. Ils réclament du ravitaillement tentent une percée par le Grand Mar- ont cru que l’essentiel des combats se
par talkie, mais les rebelles écoutent ché. Un hélicoptère de combat MI-17 les déroulerait en terrain découvert, en
leur fréquence et s’emparent du bâti- repère et tire à la roquette. Le marché brousse ou aux portes de N’Djamena,
ment. Manque de chance, les combats prend feu et des centaines d’habitants comme en 2006. Ils ne s’attendaient
provoquent un incendie. La radio est du quartier se précipitent sous les balles pas à une bataille en pleine ville, là où
hors service. pour piller les échoppes. un char peut prendre une avenue en
Portés par leur victoire, les assaillants L’aéroport, sous contrôle français, enfilade sans que les pick-up ne puis-
franchissent le rond-point de l’Union. À devient alors un enjeu stratégique. sent l’attaquer par les côtés ou par-der-
l’ambassade des États-Unis toute pro- Dans la matinée, les rebelles se fâchent. rière. Manque d’imagination? Peut-être
che, c’est la panique. L’ordre d’évacua- Ils menacent de tirer sur la piste si les Nouri, Erdimi et Aboud Mackaye ont-ils
tion totale est donné. Trois jours plus hélicoptères de Déby Itno continuent de cru qu’il suffisait que leurs combattants
tard, le département d’État à Washing- l’utiliser. Les Français ne cèdent pas et entrent en ville pour que Déby Itno s’en-
ton expliquera, sur un ton embarrassé, font décoller leurs six avions de chasse fuie. Ils sont tombés sur un adversaire
que la défense d’un bâtiment ne valait pour les protéger d’un bombardement coriace. ■

Vu dʼAddis, Déby Itno était fini
T
Les chefs dʼÉtat africains, a nd i s q ue le s r e b e l le s plénière, cependant, les leaders
tchadiens s’attaquaient africains se sont bien gardés d’en
réunis en sommet du à la capitale et au palais di re t rop et l’épi sode tc hadien
31 janvier au 2 février dans p r é s i d e n t i e l , l a m aj o - n’aura pas finalement bouleversé
rité des chefs d’État du continent l’ordre du jour de la conférence.
la capitale éthiopienne, étaient réunis à Addis-Abeba pour L’Union africaine évite de s’immis-
sont divisés sur la le 10 e sommet de l’Union africaine. cer dans des conflits qui opposent
question tchadienne. Les déboires de leur homologue deu x de ses États membres. Et,
Idriss Déby Itno étaient évidem- cette fois-ci, le président souda-
ment sur toutes les lèvres, les délé- nais, Omar Hassan el-Béchir, que
gués faisant circuler informations, son homologue tchadien accuse
rumeurs et conjectures. En séance de nourrir et d’armer la rébellion,

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LE CANCER TCHADIEN 31

s’est arrangé pour qu’il n’y ait pas de l’UA à l’issue du mandat de John Oumar Konaré fait le tour des délé-
d’exception à la règle. Kufuor. Le choix que vous allez por- gations. « Les Français me disent que
Le 31 janvier, les chefs d’État arri- ter sur Jakaya Kikwete est judicieux, les rebelles ont pris N’Djamena. » Le
vent au Centre de conférences des mais il constitue un impair vis-à-vis huis clos commence. Deux camps se
Nations unies d’Addis. En l’absence du Soudan. » Silence gêné dans la forment. L’un privilégie l’envoi immé-
d’Idriss Déby Itno, la délégation tcha- salle. Béchir se veut compréhensif. diat de troupes pour soutenir le prési-
dienne est conduite par le ministre « Vous savez que je ne vous en tiendrai dent et préconise une condamnation
des Affaires étrangères, Ahmat Allam- pas rigueur. » Mais la mansuétude a ferme du gouvernement de Khartoum
mi. Tantôt il informe sur l’avancée ses revers et toute velléité d’hostilité pour son soutien aux rebelles. L’autre,
des troupes rebelles qui traversent à l’égard de la politique régionale de composé essentiellement de l’Égypte
son pays, tantôt il accuse leur par- Khartoum devra se faire discrète. et de l’Éthiopie, s’oppose à toute idée
rain soudanais et tente de rassurer Le lendemain, 1er février, Ahmat d’incriminer, « sans preuve tangible »,
tout le monde quant aux capacités de Allam-mi, le téléphone satellite collé un État membre. Yoweri Museveni
résistance des troupes régulières loya- à l’oreille, est en contact permanent fustige la « désertion » du Soudan,
listes. Omar el-Béchir prend alors la avec Déby Itno et informe le Séné- qui a laissé son siège vide. Kikwete,
parole pour s’adresser à l’assistance – galais Abdoulaye Wade, le Gabonais président de séance, tente de déten-
événement rare dans une assemblée Omar Bongo Ondimba et l’Ougandais dre l’ambiance. Il rappelle à Museveni
Yoweri Museveni. C’est que lui-même avait pris le pouvoir,
à l’issue de l’interven- en 1984, avec l’aide de la Tanzanie
Museveni, aidé de Wade et de tion de ce dernier que le de Julius Nyerere. « C’était un autre
chef de l’État tanzanien, temps », réplique l’Ougandais. Le
Bongo Ondimba, fait inscrire qui préside les travaux, « Guide » libyen se propose de repren-
inscrit la question tcha- dre la médiation, à laquelle on associe
la crise à l’ordre du jour. dienne à l’ordre du jour Denis Sassou Nguesso. Konaré plaide
de la séance du lende- en faveur d’une condamnation ferme
informelle, quelques minutes avant main consacrée aux conflits. Dans les de la tentative de prise du pouvoir
l’ouverture officielle du sommet. couloirs, observateurs et diplomates par la force. Un compromis minima-
« Mes chers frères, je tenais à vous sont formels : Idriss Déby Itno est fini. liste grâce auquel le sommet de l’UA
rappeler l’engagement que vous aviez Le plaidoyer d’Allam-mi sonne comme a donné l’illusion de s’être intéressé à
pris à Khartoum, en janvier 2006, de un chant du cygne. la bataille de N’Djamena. ■
me confier la présidence en exercice Dernier jour du sommet. A lpha CHERIF OUAZANI , envoyé spécial

CONTÉ, EYADÉMA, HASSAN II... CEUX QUI ONT FAIT FRONT
EN DÉCIDANT DE RESTER à N’Djamena au plus fort sident togolais survit, cette fois, grâce aux pré-
du putsch dont il a été la cible, les 1er et 2 février, cautions que sa sécurité lui impose. Alors qu’un
Idriss Déby Itno a sans doute fait un choix crucial, commando attaque à la roquette le bâtiment du
qui lui a permis de conserver le pouvoir. En Afrique, camp militaire où il est censé se reposer, il a pris
il n’est pourtant pas le seul à avoir opté pour cette soin de changer de lit. Et engage une fusillade qui
stratégie, dont il avait déjà usé le 13 avril 2006, lors contraint ses agresseurs à la fuite.
d’un précédent coup d’État. Parmi ses pairs, le Gui- Le 8 juin 2003 en Mauritanie, le président
néen Lansana Conté (le 3 février 1996), le Nigérian Maaouiya Ould Taya préfère, lui aussi, prendre per-
Ibrahim Badamosi Babangida (le 22 avril 1990), le sonnellement en main la contre-attaque contre les
Camerounais Paul Biya (le 6 avril 1984) le Centra- mutins qui ont tenté de le renverser quelques heu-
fricain Ange-Félix Patassé ou encore le Togolais res plus tôt. À la tête des gendarmes et de la garde
Gnassingbé Eyadéma ont fait preuve de la même présidentielle loyaliste, il parvient à tenir le centre-
détermination. ville de Nouakchott envahi par une quinzaine de
Comme Déby, ces deux derniers ont, notamment, blindés, jusqu’à l’arrivée en renfort de ses troupes
résisté à deux tentatives de coup d’État. Assiégé d’élite qui prennent en chasse les insurgés.
les 28 mai 2001 et 28 octobre 2002 dans sa rési- Au Maroc enfin, le 10 juillet 1971, le roi Hassan II
dence officielle de Bangui avec femme et enfants, s’en tire grâce à sa baraka. Victime d’une tentative
Patassé s’en sort, chaque fois, grâce au sang-froid de putsch le jour de son 42e anniversaire célébré
de son Unité de sécurité présidentielle (USP), qui au palais de Skhirat, il est habillé de façon décon-
parvient à desserrer l’étau avant de mettre en tractée, si bien que les hommes chargés de l’exé-
déroute les assaillants. cuter ne le reconnaissent pas. Ils lui demandent
Surpris une première fois dans sa résidence de alors s’il est bien le sultan. « Non, je suis Sidna
Lomé II le 23 septembre 1986, Eyadéma prend le [ainsi appelle-t-on, au Maroc, le Commandeur des
dessus en organisant personnellement la riposte croyants] », répond Hassan II, qui leur tend la main
des gendarmes et des soldats loyalistes depuis à baiser. Sans hésitation, les régicides s’exécutent
le camp militaire de Lomé-Tokoin, qu’il parvient et redeviennent de loyaux sujets…. ■
à gagner. À nouveau visé le 25 mars 1993, le pré- JEAN-BAPTISTE MAROT

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