Sie sind auf Seite 1von 60

14
du 12 au 16 février 2018


TRIBUNE EXPOSITION
Sélection à l’université : « Pire que le Joost Swarte : New York Book & New
tirage au sort ! » Page 3 Yorkers, par Christian Rosset Page 35

ENTRETIEN INEDIT LITTERAIRE


Rémy Soubanère : « La photographie Déplacements (extrait), par Claude
potentialise le réel », par Jean-Philippe Favre Page 42
Cazier Page 6
DOCUMENTAIRE
LIVRES
Kurt Cobain, Montage of Heck, par
Apocalypse baby : La fin d’où nous Christine Marcandier Page 45
partons (Megan Hunter), par Christine
Marcandier Page 13 HOMMAGE
Aliocha Wald Lasowski : vive la Antoine Culioli (1924-2018), figure
ritournelle !, par Jacques Dubois majeure de la linguistique
Page 16 contemporaine, par Jean-Louis
Legalery Page 47
Les chemins de la haine : dans l’espace
européen, personne ne vous entend
crier, par Dominique Bry Page 18 FESTIVAL

Pulpe non fiction : L’Empire de l’or Pour une astropoétique : Actoral


rouge, par Christine Marcandier Page 20 (Arno Calleja, Laura Vasquez, Elitza
Gueorguieva), par Anna Proto Pisani
« Je » est tout sauf un autre ; Stéphane Page 49
Sangral, Des Dalles posées sur rien,
par Aurélien Barrau Page 24 DESSIN DE PRESSE

Personnages en quête d’auteur : La Les aventures de Perlimtintin (38),
Dissipation de Nicolas Richard, par Rodho Page 59
Christine Marcandier Page 26

Le pari de l’échange : Lectures sur


l’islam, le monde arabe et l’Europe,
par Christiane Chaulet Achour - Page 29

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 2


Nous constatons aujourd’hui que le nouveau système ParcourSup propose une sélection
encore plus injuste que ce tirage au sort pourtant si décrié. En effet, cette sélection va
s’opérer à partir des pires préjugés sociaux. Un premier écrémage s’est déjà effectué sur
la base d’une intimidation et d’une autocensure des élèves qui manquent d’un capital
culturel que ne peut malheureusement pas leur donner l’école : comment répondre sans
l’arrogance et sans l’aplomb qui sont le privilège des privilégiés à des questions qui
demandent notamment ce que l’on sera dans 10 ans quand on n’a parfois pas même 18
ans ? Comment compléter pour chacun des 10 vœux, en prépa comme dans la moindre
des licences, le dossier exigé comprenant un CV, une lettre de motivation de 300 signes,
des justificatifs d’une activité socialement valorisable (BAFA, délégué de classe, porte-
drapeau, clubs sportifs, etc.) ? Cette exigence a d’ailleurs favorisé l’apparition de petites
entreprises hautement lucratives et cyniques qui se proposent, en échange de la somme
de 320 euros, de monter, mener et boucler un dossier aussi titanesque. Qui, plus

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 3


trivialement, dispose des moyens matériels nécessaires et des réseaux pour le finaliser
(scanner pour restituer copie des bulletins et autres lettres de recommandation glanées
ici ou là auprès de connaissances plus ou moins haut placées et incidemment
valorisantes) ?

Pour ceux qui auraient franchi avec succès cette première étape, dont la discrimination
sociale et territoriale ne fait pas grand mystère, vient à présent le moment de l’examen
des dossiers par les établissements du Supérieur. C’est maintenant grâce à nos collègues
universitaires que nous sommes informés de la monstruosité absolue de la sélection et
de ses modalités. Effectivement, étant donné qu’aucun moyen supplémentaire humain
n’a été alloué, la simple lecture et consultation des dossiers dûment complétés s’avèrent
impossibles. Ainsi ceux-ci nous ont appris qu’aurait été mis à disposition un algorithme
applicable sur les bulletins de notes des élèves qui permet leur pondération en fonction
des établissements d’origine. Ainsi pour prendre l’exemple de la région parisienne, une
note 14/20 obtenue dans un lycée du 93 vaudrait 12 alors que la même note obtenue
dans un grand lycée parisien vaudrait 18. La chose est aisée à croire car, en l’état de
pénurie de moyens, comment ne pas réinstaurer un arbitraire en sélectionnant sur la
dernière réalité objective, la terrible inégalité sociale et territoriale ? Comme nous l’ont
dit certains élèves conscients de ce que toute leur classe d’âge allait être sacrifiée, « c’est
pire que le tirage au sort » qui, de fait, leur laissait la chance de la chance.

Partant, l’unique problème qui devrait préoccuper les professeurs tant du lycée que de
l’université, c’est de trouver les moyens pratiques de ne pas collaborer à cette vaste
entreprise, proprement dégueulasse, de numérisation des inégalités. Nous appelons tous
les professeurs de lycée à renseigner la « Fiche Avenir », cette antiphrase, en
garantissant un avis favorable et des items positifs à chacun de leurs élèves pour que ce
ne soit pas avec notre aval que tout avenir leur soit purement et simplement nié. Nous
appelons chacun à participer au mouvement de grève et de manifestation et à lever des
actions pour empêcher la mise en place de ce système qui, sous couvert de
modernisation et de nouveauté, va nous faire retourner au 19e siècle sinon à l’Ancien
Régime. C’est pourquoi, à l’instar de ces prisonniers condamnés à de longues peines, ou
mis à l’isolement qui, l’année du 35e anniversaire de l’abolition de la peine de mort,
réclamaient qu’on leur « rende la guillotine », nous réclamons qu’on nous rende le tirage
au sort. Ou alors qu’on construise de nouvelles universités et de nouveaux lycées. À
moins qu’avec le retour du 19ème siècle n’arrive aussi la révolution, qui mettra à bas
l’ensemble de l’ordre social actuel.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 4


Signataires

Marie-Fleur ALBECKER, Lycée de L’Est Parisien, Noisy-Le-Grand


Marie-Laure ARCHAMBAULT-KÜCH, Lycée Adolphe Chérioux, Vitry-sur-Seine
Charlotte BEAUBEAU, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Clément BEAULANT, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Charlotte BECQUART, enseignante interrogatrice, Lycée Louis-le-Grand, Paris
Jean-Marc BEDECARRAX, Lycée Victor Duruy, Paris
Aline BERARDI, professeur retraitée du Lycée Voltaire, Paris
Solène BILLAUD, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Janos BOROVI, professeur retraité du collège Guy Moquet, Genevilliers
Ludovic BRUMANT, professeur de philosophie TZR, Paris
Sabrina CERQUEIRA, Lycée Louis Armand, Paris
Gaëtan CHAUBERT, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Frédérique CLEMENÇON, Lycée Aliénor d’Aquitaine, Poitiers
Sylvain COATLEVEN, Lycée Louis Armand, Paris
Stéphanie COLLEMARE, Lycée Léonard de Vinci, Levallois-Perret
Laetitia CORRE-LESPINE, Lycée Bernard-Palissy, Agen
Gaetan DIDELOT, Lycée Arthur Rimbaud, Garges-lès-Gonesse
Aurore DOURTHE, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Isabelle DUBOS, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Margot EUSTACHE, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Johan FAERBER, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Marinette FAERBER, Lycée Olympe de Gouges, Noisy-Le-Sec
Gerri FERRARA, Lycée René Descartes, Champs-sur-Marne
Nicolas LAURENT, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Hélène LING, Lycée Jules Ferry, Paris
Antonio MOLFESE, Lycée Auguste Renoir, Cagnes-sur-mer
Carlos NAVARRO, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Lucile PELLETIER, Lycée Blaise Cendrars, Sevran
Vincent POUILLE, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
David RUFFEL, Lycée Louise Michel, Bobigny
Jean-Marc SALINAS, Lycée Simone de Beauvoir, Garges-lès-Gonesse
Julie SCASSO, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Fanny SENIMON, Lycée Voillaume, Aulnay-sous-Bois
Valérie SOURISSEAU, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil
Christine XAVIER, Lycée Joffre, Montpellier
Siryne ZOUGHLAMI, Lycée Mozart, Le Blanc-Mesnil

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 5


A quelle occasion avez-vous commencé à faire de la photographie et avec


quelle intention ?

Aussi loin que je me souvienne, j’avais un appareil photo dans les mains. Je ne sais pas si
on peut qualifier cela de « langue maternelle » mais l’idée est là. C’est sans doute une
grande chance pour l’enfant solitaire et taiseux que j’étais, d’apercevoir que le langage
ne se limite pas aux mots. Mais la photographie, c’est un langage incomplet. Si l’on veut
affirmer ou communiquer avec, on a souvent besoin de lui adjoindre un texte, une autre
photo, une légende, un hors-champ. La photographie n’est, pour moi, pas un langage qui
dit, mais un langage qui fait sentir. Je l’ai donc longtemps considérée comme un simple
outil parmi d’autres, dans des dispositifs artistiques plus complets et collectifs. Je me
suis recentré sur la photographie en 2015, après avoir fait le constat qu’il était
matériellement très difficile de produire des dispositifs exigeants dans leurs formes ou
leur propos dans une économie marchande ou, à l’inverse, mobilisant des codes

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 6


populaires dans une économie subventionnée. En clair, pour n’avoir besoin de personne
pour produire mon travail.

Votre exposition s’intitule « Ritournelles ». Ce terme vient de la musique,


mais aussi, pour moi, des textes de Deleuze et Guattari : la ritournelle
comme création d’un territoire existentiel, d’un territoire où exister et qui
n’est pas nécessairement matériel. Dans la présentation que vous faites de
votre exposition, c’est peut-être ce sens-là que l’on retrouve : la ritournelle
« redessine du connu dans l’inconnu », écrivez-vous. Comment entendez-
vous ici « ritournelle » et en quel sens ce terme s’applique-t-il au travail que
vous présentez ?

L’intitulé de l’exposition rend effectivement hommage au concept de Deleuze et Guattari.


Je lis la philosophie avec un œil profane, et souvent de manière oblique, pour la poétique
cachée derrière un concept par exemple, et sans nécessairement déduire un système
derrière. Les concepts philosophiques dont je peux me servir dans mon travail ne sont
que des déclencheurs. La ritournelle que se chante l’enfant plongé dans le noir le rassure
parce qu’il la connaît bien. Ce noir, cette nuit, c’est l’inconnu. La ritournelle, c’est une
façon de voir, de deviner, de réagencer ce que nous voyons pour fonder notre réalité.
Nous avons toutes et tous, tant comme individus que comme groupes sociaux, nos
ritournelles symboliques quand il s’agit d’appréhender le monde, des petites musiques,
des ritournelles visuelles, conceptuelles, politiques, sociales, médiatiques, etc. Dès qu’il y
a du langage, il y a de la ritournelle. Autant de façons de recomposer le réel pour se le
représenter avec les maigres outils langagiers à notre disposition. Il y a un malentendu
fondamental autour de la photographie qui vient de son effet de réel. Une photographie
ne montre jamais le monde tel qu’il est, mais toujours une façon de le voir.

© Rémy Soubanère

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 7


En regardant vos photographies, j’ai l’impression inverse de celle à laquelle
vous renvoyez lorsque vous parlez de la ritournelle comme de ce qui
permet de se rattacher à du connu face à l’inconnu – à moins que le connu
dont vous parlez soit ce qui est habituellement l’inconnu, ce qui pour
beaucoup de gens est l’inconnu car le non perçu, le non fréquenté, le non
parcouru. Vos photos montrent la ville telle qu’on ne la connaît pas, une
ville en quelque sorte nouvelle, en dehors de la lumière du jour, des zones
les plus arpentées. Vos photos sont très souvent nocturnes, avec une
lumière très spéciale, très belle, tout ceci rendant les paysages étranges,
intrigants, en tout cas en décalage par rapport à nos habitudes dans la ville.
Est-ce que vos photographies sont le fruit de déambulations au hasard ou
de projets précis, prévus à l’avance ? En regardant vos photos, je me suis
également dit qu’à travers elles vous présentiez une sorte de temps et de
topologie distincts, comme si en tant que photographe il vous fallait
regarder non pas ailleurs mais là où on ne regarde pas d’ordinaire. Donc, il
y a dans cette démarche une forme de rejet ou de contestation du monde
habituel – monde habituel qui resterait d’ailleurs à définir… Est-ce que vous
considérez votre démarche comme une forme de contestation, de critique ?
En tout cas, avez-vous besoin de vous écarter du monde d’une certaine
quotidienneté pour créer vos images ?

C’est plutôt l’inverse, c’est créer ces images qui rend possible ce détachement par
rapport à cette quotidienneté. Je me sens très mal à l’aise dans les foules quotidiennes,
aux heures de pointe. Lorsqu’on a un rapport d’usager à la ville, elle a vite fait de faire de
vous un automate. Je me suis toujours arrangé pour travailler en horaires décalés, et ces
déambulations nocturnes sont autant de respirations par rapport à un quotidien parfois
perçu comme oppressif, le climat sécuritaire ambiant n’arrangeant rien.
Ce travail nocturne autour de Paris est né comme ça, comme des ruptures de rythme
salutaires. La ville des foules, la ville du jour, je la perçois comme une ville-machine où
tout est prévu, chronométré, où le hasard n’est pas permis, où l’aléa est un risque. Dans
cette ville-là, on perd son temps à être pressé. À l’inverse, quand les foules s’endorment,
quand la nuit envahit tout, sortir est synonyme d’incertain, d’inconnu, la ville change,
elle perd son utilitarisme, on ne sait pas ce qu’elle nous réserve. Cet incertain, il faut y
consentir. Ce qui est connu ou inconnu dans la ville, n’est pas une affaire de lieu, mais de
temporalité. C’est dans cette ville en quelque sorte hors-saison, dans ce temps « autre »,
vidée de ses foules et remplie d’imaginaire que j’aime me perdre. Est-ce que cela est une
contestation, une critique, de ce que vous appelez le monde habituel ? Deleuze, qui vous
est cher, disait que tout acte de création est, en soi, un acte de résistance, parce qu’il est
une réponse à une certaine « honte d’être un homme ».

Vos photographies montrent du visible mais font sentir de l’invisible, du


temps, un temps suspendu mais pas vide. J’ai l’impression que ces nuits que
vous photographiez, ces zones désertées, correspondent à des moments
hors du temps quotidien mais aussi hors du temps qui passe pour proposer
un moment chargé de possibles divers, indéterminés. De même pour
l’espace qui est étrange, ouvert, chargé peut-être d’autres possibles. Est-ce
que vous reconnaissez dans ce rapport au temps et à l’espace quelque chose
de votre travail ? Qu’est-ce qui vous intéresserait dans cette façon de rendre

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 8


sensible un possible pluriel et indéterminé ? Est-ce que ceci rejoindrait les
photographies que vous avez faites de « Nuit debout » et des manifs ?

Si on étudie le procédé photographique par sa technique, on se rend compte que pour


que l’image s’imprime sur une pellicule ou un capteur numérique, il faut une certaine
quantité de lumière. Selon la luminosité ambiante cela met plus ou moins de temps,
d’une fraction de seconde à plusieurs minutes. On voit que prendre une photographie, ce
n’est pas figer un instant T mais concentrer une durée dans une seule image. Une durée
d’ores et déjà débarrassée de sa chronologie. Or, une durée sans chronologie, pas dans le
désordre mais littéralement sans ordre, c’est déjà une multitude de possibles. Et plus la
lumière vient à manquer, la nuit par exemple, plus cette durée s’allonge. Il en va de
même pour l’espace, un volume en trois dimensions vient se projeter sur un espace
réduit à deux dimensions. Une photo, c’est donc un bloc d’espace-temps projeté sur une
surface sensible, où le réel n’est pas transcrit mais potentialisé. Ce que vous décrivez est
en fait déjà contenu dans le dispositif photographique lui-même. La photographie
potentialise le réel, c’est cela qui la rend fascinante et à cela qu’il faut, à mon sens,
l’employer.

© Rémy Soubanère

Puisque j’évoquais la série que vous avez faite sur « Nuit debout » et les
manifs, quel lien faites-vous entre cette série et les photographies que vous
réalisez la nuit dans la rue ? Est-ce qu’il s’agit dans les deux cas de porter un
regard sur l’espace commun, ou plutôt sur l’espace public, et de
questionner cet espace ?

J’ai commencé cette série un peu par hasard, avec la seule sensation qu’il se passait
quelque chose, un événement aux composantes à la fois sociales, politiques, un élan
collectif que l’on n’avait pas vu depuis longtemps. Et j’étais bien remonté après m’être

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 9


fait tirer dessus au Flash-Ball par un CRS pour avoir fait des photos ! J’ai vite abandonné
la partie informative de ma démarche pour me concentrer sur la recherche de ce qui
pourrait être une imagerie contemporaine de la révolte. La ville passe au second plan. Ce
que j’ai trouvé frappant au cours de ces plusieurs mois au milieu de ce qu’on appelait
alors le « cortège de tête », qui comptait parfois plus de 2000 personnes, c’est le double
mouvement de profanation auquel on a assisté. Giorgio Agamben parle de « profanation
» quand il s’agit de rendre au commun une chose qui avait été auparavant séparée dans
la sphère du sacré. D’abord par une réappropriation par la foule de la violence politique,
puis par celle de l’imagerie attachée à l’événement, autrefois monopoles de l’État, de la
presse et de leurs obligés. Il y avait autant de manifestants armés de pierres que d’autres
armés d’appareils photos et caméras, les profils sociologiques étant souvent proches. Si
bien qu’il était toujours difficile de discerner ce qui relevait de la destruction ou de la
création. S’il y a un lien avec mon travail de nuit, c’est que la manifestation, l’occupation,
l’émeute, ou plus largement un événement, induisent une rupture dans l’habitude de la
ville. On coupe la circulation, on interrompt la représentation d’un théâtre, on occupe
une place. Un événement, parce qu’il fait date, est en lui-même un temps « autre ».

Dans vos photographies, vous vous intéressez à l’architecture urbaine, aux


gens, à la lumière mais aussi aux signes d’un espace qui n’est pas l’espace de
la ville riche et fonctionnelle. Vous recherchez plutôt des lieux qui sont ceux
des cités ou des quartiers moins favorisés de la ville, avec des murs
lézardés, des lieux périphériques dont on a l’impression parfois qu’ils sont
abandonnés. C’est l’inverse ou l’envers de la start up nation… Votre
démarche photographique concerne donc la mise en évidence, l’exploration
d’un espace urbain qui serait presque celui des interstices de la ville, des
formes d’hétérotopie. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce rapport à la ville,
à l’espace urbain ? Est-ce le fait qu’il s’agit justement d’espaces « autres »
par rapport à l’espace commun habituel, et donc qu’ils sont en ce sens, là
encore, porteurs d’une contestation, d’un regard critique, autant que
d’autres possibles ?

Michel Foucault a introduit la notion d’hétérotopie lors d’une émission radio en 1967. Il
considère que les utopies sont des lieux sans lieux, mais qu’il existe aussi des lieux dans
la ville, bien réels, qui ont une matérialité, que l’on peut localiser sur une carte, qui sont
des lieux « autres » : les hétérotopies. Ces hétérotopies, ces espaces dans la ville, contre
la ville, ont une fonction de déviation, de recomposition du réel, d’exclusion. Les jardins,
les prisons, les asiles, les cimetières, les bordels, les squats, les fêtes foraines, les hôtels,
les théâtres, autant de lieux dans la ville qui ont à la fois une fonction en rapport à la ville
mais aussi une temporalité propre, un imaginaire qui leur est propre. Ce sont en effet ces
lieux qui sont l’objet de mon travail actuel.

Il me semble que vos photos croisent le style documentaire, voire la


photographie d’actualité mais qu’en même temps elles ne s’y réduisent pas,
qu’il y a une esthétique et un imaginaire à l’œuvre qui les démarquent de
ces classifications. Comment définiriez-vous votre travail par rapport au
documentaire, sachant que le documentaire est aussi, en un sens, toujours
de la fiction ?

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 10


Le propre de la photo d’actualité, voire documentaire, c’est de s’attacher à retranscrire le
plus fidèlement possible le réel. Entreprise un peu vaine tant cadrer, c’est déjà choisir.
Le problème de cette photographie-là, c’est qu’elle croit dire le vrai, ou du moins elle le
prétend encore. Plus largement, la photographie de témoignage, qui consiste à sauver
quelque chose de l’oubli, ou même celle qui cherche à transcrire une réalité ou créer du
souvenir, m’intéressent peu en tant que photographies. Parce que cela fait de la
photographie un vecteur de nostalgie, alors que c’est un medium jeune, plein de vitalité
où beaucoup reste à inventer. Dans mon travail, le réel est présent mais souvent comme
un point de départ inconfortable dans lequel il s’agit de déceler un imaginaire fictionnel
pour s’en extraire. Trouver une ritournelle à se chanter, et avancer pas après pas, dans la
nuit.

Ritournelles, photographies de Rémy Soubanère, jusqu’au 28 février 2018,


Bibliothèque Claude Lévi-Strauss, 41 avenue de Flandre, 75019 Paris.


© Rémy Soubanère

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 11


Tout début est une fin, l’apocalypse une renaissance, comme le soulignent les vers des
Quatre Quatuors de T.S. Eliot auquel Megan Hunter emprunte le titre de son récit, des
vers rappelés en épigraphe :

Ce que nous nommons le commencement est souvent la fin / Faire une fin c’est
commencer. / La fin est là dont nous partons. (What we call the beginning is often the
end./ And to make an end is to make a beginning. / The end is where we start from)

La narratrice est sur le point de donner naissance à un bébé, ses amis ont peur de ses
cris et lui tendent des bananes « comme si j’étais un animal imprévisible, un gorille lourd,
au ventre bas ». L’eau monte à Londres, déluge annoncé, aux accents bibliques, tous sont
face à « l’inévitable, planqué et qui attend quelque part au-dehors ». Notre présent est « le
temps de ce qui finit ». Ce n’est pas seulement la crue du siècle qui menace mais bien
l’apocalypse, et dire ce présent cataclysmique ne peut se faire qu’en citant, en italiques,
les textes de fin du monde, empruntés à la Bible comme aux mythologies les plus
diverses. Tout est écrit, à la fois imprévisible et annoncé. Ce qui fut début, dans les textes
fondateurs, eau, arche, sera-t-il cette fois la fin ? Les invariants sont là : fuir et survivre,
pour une humanité que la nature s’attache en retour à décimer. Les métaphores sont

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 12


appelées, l’hôpital est une « arche », son couffin fait de Z qui vient de naître un nouveau
Moïse malgré lui, la narratrice doit fuir, tout n’est plus qu’instinct bestial.

Le récit qui couvre une année avance par courts paragraphes, dans un morcellement qui
serait celui d’un deuil de tout vers possible quand tout est décimé, dans la fragmentation
d’un journal construit sur des ellipses, celles des noms réduits à des initiales, celles des
dates. Tout est brouillé, tout « flotte », identités, lieux et moments, dans cette histoire qui
a perdu tout repère. Le minimalisme est une puissance de suggestion exponentielle,
l’ellipse le creuset d’un récit qui tient de la légende, atemporel, aux accents de fable.
L’humanité est réduite à sa part d’animalité, l’homme est-il autre chose qu’un animal ?

La narratrice, accompagnée de R et de Z, l’enfant à l’initiale de fin alors qu’il est l’espoir


d’un renouveau, fuit, parents et enfant sont repoussés de halte en halte par les eaux qui
montent et la guerre qui gronde. Les éléments se déchaînement, eau puis feu. C’est le
retour à une vie animale (« je dors comme un requin, traverse la nuit en nageant »), à une
survie à la Robinson (« nous faisons pousser nos propres légumes (…) nous sommes des
héros éco-durables »), à un rapport au temps qui n’est plus fait que de provisoire (« le
voyage sans fin qu’est devenue notre vie »). Peu à peu le monde d’avant perd tout contour,
les souvenirs s’estompent, « les années s’étirent devant ou derrière nous, ce n’est pas
clair ».

La narratrice, R et Z sont toujours


poussés plus haut vers le Nord,
une île écossaise.
« Quand je me réveille, R est assis
plus droit et il y a un minuscule
frottement rose sur ses joues.
On a passé la frontière, dit-il, et il
sourit. Les mots sont un vide, une
distance signifiante que je ne peux
pas traverser ».

La présence du bébé, dont la


croissance suit la montée des eaux,
démultiplie la peur, la rage de
survivre, malgré pertes et
arrachements, la disparition (ou la
fuite ?) de R. Partout « des gens sur le bord de la route, qui marchent en groupes. Comme
une opération massive d’auto-stop et personne pour les prendre ».

Le monde n’est plus qu’eaux et mots, les souvenirs qu’on se raconte pour tenter de
reprendre pied, les récits apocalyptiques qui donnent un sens à l’inexplicable, des
chansons qui font retour dans le « terne-froid » qu’est devenu le monde. Dans la course
en avant, des gens disparaissent et des solidarités s’organisent, des bateaux pris avec
des amis d’avant et toujours les mots pour tenir qui « prennent forme dans le paysage
que nous traversons, s’enroulent telle de la gaze autour des arbres, se posent sur des
maisons abandonnées, nouvelles toiles d’araignée ».

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 13


Le roman de Megan Hunter est singulier, tout entier construit sur le fil étroit qui unit
d’apparents contraires : prose et poésie, fragments et unité narrative, avant et après, fin
et recommencement, évidence jusqu’à l’absurde (la rupture des eaux de la narratrice qui
inaugure la crue du siècle) et recomposition du monde : « Nous nous y sommes faits si
facilement, comme si nous savions depuis le début ce qui allait arriver », l’apocalypse est
face à nous, évidente, annoncée depuis le fond des âges, immémoriale et pourtant d’une
actualité si brûlante. Qui n’a pas vu, déjà, ces eaux qui engloutissent ceux qui fuient, qui
recouvrent nos présents et ces groupes qui suivent des routes avec « personne pour les
prendre » ?

Megan Hunter, La fin d’où nous partons (The End We Start From), trad. de l’anglais
par Aurélie Tronchet, Gallimard, février 2018, 176 p., 16 € 50 (11 € 99 en version
numérique) — Lire un extrait

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 14


Mais pourquoi Deleuze ? C’est que, en chacun de ses chapitres, Wald Lasowski
s’interroge sur le rapport qu’entretint avec la musique tel philosophe ou tel écrivain et
que, plus que tout autre, Gilles Deleuze fut un passionné de ce qui fait retour ou
répétition dans la composition musicale. Soit un domaine ou Félix Guattari allait
facilement le rejoindre à la veille d’écrire ensemble l’Anti-Œdipe.
Mais, avant d’en venir au duo Deleuze-Guatarri, nous rencontrerons dans le volume
Sigmund Freud, André Gide et Roland Barthes, souvent assortis de leurs proches,
inspirateurs ou disciples. « Chacun d’eux, à sa façon, écrit Wald Lasowski, questionne un
aspect de la ritournelle : pour Freud, ce qui caractérise son approche du musical relève
plutôt du scherzando, l’aspect dansé et enlevé de la répétition. Du côté de Gide, il s’agit
davantage du rondo, jeu d’alternance entre les couplets (le différent) et le refrain
(l’identique). La pulsation singulière de Barthes renvoie à l’idiorythmie ou à la syncope,
par effet de déstabilisation haletante. Avec Deleuze, l’approche de la variation évoque
l’ostinato et le travail du répétitif, lancinant, obsessionnel. » (p. 33) Partant de quoi, on ne
s’étonnera pas de savoir que Gide fut un pianiste amateur tout acquis à Chopin, que
Barthes fit de Schumann sa passion et que Deleuze s’enticha de l’école française avec
Ravel, Debussy et Fauré.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 15


Mais quelques mots d’abord de la ritournelle qui est fil rouge dans tout le livre. Ses
variétés sont nombreuses mais la répétition alliée à une certaine légèreté ou naïveté est
sa forme de base. Par ce qui fait son retour entre les couplets, elle nous hante et nous
occupe l’oreille et l’esprit. Comme le note Wald Lasowski, nous pouvons même croire la
reconnaître alors que nous l’entendons pour la première fois. C’est à ce titre qu’elle fait
d’ailleurs le lien entre le classique et le populaire, la rengaine pouvant apparaître en
citation dans un morceau de grande musique.

Paradoxalement, l’ouvrage consacre son premier chapitre


à Freud. C’est que Sigmund bannit de son logis viennois
toute ambiance musicale, allant jusqu’à proscrire les
pianos sur lesquels s’exerçaient ses enfants. Et puis allait
tout de même se produire la révélation lorsque le même
Sigmund assista à la représentation des Noces de Figaro et
fut conquis durablement par Mozart. Ce fut en particulier
le merveilleux refrain « Se vuol ballare, signor contino, il
chitarrino le suonero », qui conquit le maître. Or, c’est
avant tout l’acte de résistance que perçoit Sigmund dans
la ritournelle d’opéra. Cette passion un peu tardive allait
déterminer un lien tout naturel entre psychanalyse et
musique, autrement dit entre inconscient ou rêve et tout
ce qui fait retour dans la cure. Maints collègues et
disciples de Freud vont en témoigner.
Survient pour suivre dans le livre la longue silhouette
d’André Gide tout éprise de Frédéric Chopin. L’écrivain jouait pour lui-même, ce pour
quoi il jouait avec lenteur et naturel, caressant les touches du clavier. « La ritournelle,
note le critique, est ici sensible, indiscrète et clandestine. » (p. 137). Pour Gide, jouer
Chopin, c’est entendre, d’une œuvre à l’autre, une goutte de pluie qui tombe
obstinément. Mais l’auteur des Faux-monnayeurs est épris tout autant des fugues de
Bach qui vont jusqu’à inspirer le canevas de ses romans.

Roland Barthes, 1978 — Photo : Sophie Bassouls / Sygma / Corbis

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 16


Le chapitre réservé à Barthes est sans doute le plus brillant du volume. Il nous rappelle
que la musique est liée depuis l’enfance à toute la vie affective du sémiologue. Ce qui le
conduisit à se donner éperdument à l’œuvre d’un Schumann et à perfectionner son
propre jeu au piano. La musique satisfait en lui tout un rapport au corps, à ses rythmes, à
ses pulsations. Mais où est passée la ritournelle en ce contexte ? Car on ne peut
demander à l’adversaire de toute stéréotypie et de tout lieu commun de s’en réclamer
ouvertement. Cependant là où la musique par des rythmes parfois souterrains fait
communauté, on retrouve forcément quelque chose qui est au principe des rengaines.

Enfin voici Deleuze qui, au plus près de la musique, développe une pensée de cet art
unique, comme en atteste ses enseignements. Deleuze fréquente Boulez ou bien encore
Dusapin et est rejoint par Guattari dans son amour de la ritournelle. Avec le duo, cette
dernière est partout : dans le fredonnement de l’enfant que l’on berce, dans le
sifflotement du gamin de Paris, dans le chant révolutionnaire. En fait, elle traverse,
résume Aliocha Wald Lasowski, l’histoire depuis le Moyen Âge, toujours prête tantôt à
rassurer et tantôt à générer le nomadisme, sac au dos.

Mais concluons de quelques lignes un


ouvrage à la fois superbe effervescent. Et
c’est encore Deleuze qui nous le permet : « Le
philosophe invite, écrit notre critique et
historien, à vivre ce voyage, fait d’errance et
de découverte : de la chanson populaire aux
chants du peuple, il invite chacun à devenir le
nomade, l’immigré ou le Tzigane de sa propre
culture, de sa propre langue. » (p. 308).

Aliocha Wald Lasowski, Le Jeu des


ritournelles, Gallimard, “Arcades”,
novembre 2017, 384 p., 24 € (16 € 99 en
version numérique) — Lire un extrait

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 17


Avec une écriture sèche, presque clinique, Eva Dolan tutoie la


fiction télévisée britannique, de Broadchurch à The Bill, en
passant par Happy Valley. Nuls artifices dans cette peinture
d’une petite ville où les grues et les chantiers envahissent le
paysage et constituent le seul horizon d’ouvriers sous payés.
Eva Dolan fait de Peterborough une ville mirage, avec sa lande
périphérique, ses quartiers qui se vident ou se transforment à
l’aune d’un ascenseur social qui descend plus vite qu’il ne
monte. Et la prose froide permet de visualiser, d’éprouver la
misère et le chaos inévitables.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 18


Une petite ville, ses pubs, ses trafics, sa délinquance ordinaire, un poste de police qui
possède une unité spécialisée dans les crimes de haine : il faut dire que la crise n’a pas
fait que passer par Peterborough. Elle s’y est installée. Le miracle n’a pas duré, laissant
ceux qui aspiraient à une vie meilleure à leur sort peu enviable de déplacés
économiques : jeunes filles de l’Est devenues serveuses dans les bars par facilité et se
prostituant par obligation, travailleurs de force indiens, chinois, portugais, estoniens… la
liste des nationalités est longue comme une directive européenne et celle des affameurs,
employeurs sans scrupules ou modèles économiques légaux profitant de l’effet
d’aubaine induit par des flux migratoires non moins vaste.

Les chemins de la haine est un polar nerveux au pays du


flegme, une enquête au cœur d’une ville dans laquelle le
brassage culturel et ethnique est à la fois la solution et
le problème. Pour son premier roman, Eva Dolan ose
beaucoup : les migrants, la crise, l’emploi temporaire et
les marchands de sommeil, l’exploitation jusqu’à
l’esclavage, une enquête menée par un policier d’origine
polonaise, assisté d’une inspectrice aux racines
portugaises…
L’inspecteur Zigic doit enquêter chez les Barlow, couple
ordinaire d’Anglais communs. L’incendie de leur abri de
jardin est assurément et doublement criminel : le corps
d’un homme est retrouvé calciné à l’intérieur, a priori
celui d’un immigré estonien qui squattait là depuis des
jours contre leur gré. Les Barlow sont les premiers
suspects, leur version des faits est trop nette, trop

accordée. Leur réaction face aux questions des
enquêteurs n’en fait pas pour autant des coupables mais Zigic doute évidemment de leur
sincérité. Ce qui pouvait sembler un simple drame de voisinage met dès lors en évidence
une réalité autrement plus complexe : la police suit les chemins que ces immigrés, légaux
ou clandestins, ont emprunté en quête de jours meilleurs. Pour ne rencontrer à l’arrivée
que l’esclavagisme moderne sans ticket de retour.

Avançant par ellipses et non-dits, Les Chemins de la haine est loin d’être une uchronie à
la P.D. James et encore plus éloigné du quotidien feutré d’une Miss Marple ou de la
bourgeoisie ouatée dans laquelle baigne un Hercule Poirot, c’est une plongée dans la
réalité crue contemporaine. En filigrane, Eva Dolan pointe les conséquences d’un monde
globalisé et donne matière à réfléchir sous couvert d’une littérature de genre : elle relève
et révèle les peurs et les errements d’une époque, la nôtre.

Eva Dolan, Les chemins de la haine (Long Way Home), traduit de l’anglais par Lise
Garond, éd. Liana Levi, 480 p., 22 € (16 € 99 en version numérique) —
Télécharger un extrait en pdf

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 19


L’inciting event du livre et du documentaire est le même : Jean-Baptiste Malet apprend


que l’entreprise provençale Le Cabanon a été rachetée par des Chinois, et découvre
derrière la conserverie des fûts métalliques de la taille de barils de pétrole. Il décide
alors de mener l’enquête, avec pour seule arme une coupure de presse de Libé, un article
de Pierre Haski, « Les Chinois croquent la tomate transformée en France ». Voilà les
deux journalistes, Jean-Baptiste Malet et Xavier Deleu, remontant la piste de la tomate
d’industrie autour du globe, de la Chine à l’Afrique en passant par les USA et l’Europe
pour comprendre quelle guerre économique se joue autour de la tomate et ce qui se
cache derrière les étiquettes des produits que nous consommons quotidiennement.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 20


Première surprise, et de taille, la tomate consommée n’a rien à voir avec les images
d’Épinal d’un fruit rouge et juteux, poussant en plein air sous le soleil italien, même si les
étiquettes des produits jouent, jusqu’en Chine et en Afrique, de cette représentation
iconique. La tomate d’industrie est « à la tomate fraîche ce qu’une pomme est à une poire.
C’est un autre fruit, une autre géopolitique, un autre business. La tomate d’industrie est un
fruit artificiellement créé par des généticiens, dont les caractéristiques ont été pensées
pour être parfaitement adaptées à sa transformation industrielle. Elle est une marchandise
universelle qui, une fois transformée et conditionnée en baril, peut parcourir en distance
plusieurs fois le tour de la Terre, avant d’être consommée. Ses circuits économiques sont
tentaculaires. Partout, sur tous les continents, on la distribue, on la commercialise, la
consomme. Cette tomate d’industrie n’est pas ronde ; elle est oblongue. Elle est aussi plus
lourde, plus dense qu’une tomate fraîche, car elle contient moins d’eau. La peau d’une
tomate d’industrie est très épaisse, elle résiste et croustille sous la dent quand on essaie de
la mâcher fraîche. Le fruit est si dur qu’il peut supporter de longs voyages en camion, puis
son maniement par les machines. La tomate d’industrie ne se gâte pas si facilement » (p.
31-32). D’ailleurs quand la Californie, pour faire face à une pénurie de main d’œuvre
dans ses immenses champs de tomates, a dû mécaniser la récolte, c’est la tomate qui a
été adaptée à la machine et non l’inverse…

Aujourd’hui, pour baisser les coûts, à la pulpe de tomate


industrielle concentrée, sont ajoutés de la fibre de soja, des
féculents, du maltose — certaines boîtes ne contiennent
que 50 % de tomates, ce qui n’apparaît pas sur les
étiquettes. Des marques mettent en valeur le « made in Italy
» alors que seuls de l’eau et du sel sont venus délayer du
triple concentré… chinois dans une usine de la péninsule. Et
l’enquête révèle des pratiques encore plus préoccupantes
sur un plan sanitaire : des fûts à la date de consommation
largement dépassée sont retravaillés, la pâte noire
redevenant rouge avant d’être expédiée en Afrique,
véritable continent poubelle de l’ensemble de la production
mondiale. C’est donc bien tout un « univers inconnu du
consommateur » qui se voit mis en lumière via ces boîtes de
tomates qui sont « autant de métaphores du capitalisme ».

La tomate est d’abord le marqueur de nos évolutions culinaires, de nos conceptions de la


modernité, dans notre alimentation, comme dans la production de cette nourriture
supposée rendre les repas plus rapides et simples à préparer : tel était le slogan des
grandes marques iconiques américaines de la tomate, Heinz et son ketchup, Campbell et
ses soupes ; c’est le même message qui est aujourd’hui martelé en Afrique (et qui peine à
prendre en Chine, avec le paradoxe que le poids lourd de la production de concentré est
aussi le pays dont les habitants ne consomment quasiment pas de tomate industrielle).
Suivre l’histoire de la tomate, c’est apprendre que Heinz fut un pionnier de la production
à la chaîne et de la mécanisation, bien avant les usines automobiles ; c’est suivre les
mutations de nos habitudes alimentaires, le poids de l’industrie dans la disparition des
petits producteurs locaux.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 21


Cela pourrait sembler un épiphénomène, voire un drame nécessaire, lié à la
globalisation, aux échanges internationaux, au libéralisme : mais le documentaire
comme le livre sont glaçants. Tous deux suivent des Ghanéens ruinés par l’implantation
d’usines chinoises dans leur pays, contraints de quitter leur pays pour gagner l’Europe
et en particulier les Pouilles où ils travaillent dans des champs trop petits pour être
mécanisés : 20 € pour 10 heures de travail par jour, des conditions sanitaires
effroyables, la main mise de caporaux qui les réduisent en esclavage et ces réflexions
amères, insoutenables, de l’un de ces hommes, face caméra, sur son travail d’esclave, la
prostitution des femmes du ghetto, un camp sans électricité ou eau courante, le regret
d’avoir quitté son pays : « l’or rouge, c’est notre sang ».

Le livre comme le documentaire détaillent les conséquences humaines de la production


intensive de tomates, de la bataille sans merci que se livrent les trois poids lourds de la
tomate industrielle — Chine, Italie, USA —, les groupes et traders qui concentrent le
marché : les champs du Xinjiang, avec des travailleurs exploités qu’il s’agisse de
prisonniers ou de populations pauvres (hommes, femmes et enfants ramassant des sacs
de tomates couvertes de pesticides pour un salaire de misère) ; les champs en Italie du
Sud avec des populations de migrants esclavagisés, l’agromafia ; les fermetures d’usines
en Amérique du Nord, depuis le rachat de Heinz par un multimilliardaire qui a fermé
1/4 des centres de production au nom de la rentabilité. Les deux documents disent les
arrangements avec les douanes, avec les conditions sanitaires, avec le droit du travail
comme avec les droits de l’homme ; des pratiques scandaleuses, documentées et
volontairement ignorées par la grande distribution dont le seul mot d’ordre est de
vendre plus et moins cher à des consommateurs qui ignorent tout des conditions dans
lesquelles leurs sauces et leurs ketchups sont produits.


Champs de tomate en Chine (image extraite du documentaire)


Il faut lire L’Empire de l’or rouge, regarder le documentaire que France 2 diffuse ce soir,
pour ne plus ignorer la face cachée du fruit rouge et ne plus être le dindon de la farce, ici
sous forme de triple concentré. En gardant en mémoire que derrière ces produits
manufacturés se cache une forme moderne d’esclavagisme. Et en gardant à l’esprit la
page 191 du livre de Jean-Baptiste Malet :

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 22


« Au terme d’un processus de concentration, fait d’économies d’échelle, des méga-usines
produisent aujourd’hui un type de marchandise, conditionné dans une multitude
d’emballages. Mais c’est bien la même boîte contenant le même concentré qui sera
consommée dans le monde entier. La variété de l’emballage maintien vivante l’illusion du
choix. Tel est le capitalisme : en apparence, il porte la promesse de « diversité », de
« concurrence », de « liberté » pour le consommateur, mais dans les faits, il ne sert que des
intérêts particuliers. Pendant combien de temps encore faudra-t-il accepter de consommer
des produits opaques ? Puisque l’industrie est un pouvoir, pourquoi l’industrie ne serait-elle
pas contrôlée par des contre-pouvoirs démocratiques ? »

Jean-Baptiste Malet, L’Empire de l’or rouge. Enquête mondiale sur la tomate


d’industrie, Fayard, mai 2017, 287 p., 19 € (13 € 99 en version numérique) — Lire
un extrait

L’Empire de l’or rouge, documentaire diffusé sur France 2, 13 février 2018, 69 mn.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 23


• Un style qui semble, quand on feuillette l’ouvrage, souvent


ésotérique pour ne pas dire amphigourique.

• Un jeu de typographie presque convenu dans son étrangeté


revendiquée…

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 24


• Un titre faussement énigmatique.

• Des recours bien trop récurrents aux aphorismes apparemment désuets qui agacent
presque instinctivement.

• Des jeux de mots usés dans leurs échos poststructuralistes.

• Et … même le trop luxueux papier des éditions Galilée qui plaide pour une
superficialité presque annoncée.

Mais le livre a complétement raté son ratage.

Stéphane Sangral propose ici un essai stupéfiant. Un météore.


Il serait aisé d’y déceler un écrire qui, à partir d’une analyse
scientifique se désagrège peu à peu sur tous les modes du
poétique pour, in fine, se recondenser dans la forme
syncrétique d’une littérature protéiforme, presque infectée de
diffraction.

Et il en est effectivement ainsi. Mais, en réalité, l’ouvrage de


Sangral va bien au-delà. Il récuse dès l’ouverture ces
taxinomies artificielles et invente une forme nouvelle de
précision extrême. De rigueur implacable. D’exactitude quasi-
angoissante. Derrière l’apparence de la complexité surjouée,
les Dalles posées sur rien nous livrent en fait la simplicité la plus
extrême d’une parole qui ne transige avec aucune des nuances
de son objet.

Vivre dans l’impansé …

Le livre de Stéphane Sangral tente de dire ce qui ne peut pas l’être. Il écrit l’ineffable. Il
est un « je » qui veut penser le « je » en s’extrayant de son emprise. Sans nier
l’impossibilité structurelle de ce geste intrinsèquement aporétique. Mais il n’y a ici
aucun narcissisme de l’abyme, il s’agirait plutôt d’un altruisme de l’illégitime : donner sa
chance à une pensée inter-dite qui crée l’objet qu’elle tente de cerner.

Livre fou, littéralement extra-lucide, d’un guérisseur de fous : égologie déconstruite et


par là-même extasiée. Comme en syncope de sa chute.

J’en ai déjà trop dit, il faut le lire.

Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien, éditions Galilée, 2017, 208 p., 17 € —
Lire un extrait en pdf

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 25


Il est d’ailleurs délicat de définir le genre de La Dissipation qui s’affiche, en sous-titre,
comme un « roman d’espionnage ». C’est une enquête, en effet, à multiples étages, selon
le tropisme panoptique de nos sociétés depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le
diktat de transparence contemporain : tout le monde épie tout le monde, l’œil écoute,
scrute, enregistre, qu’il s’agisse dans le roman même d’agences étatiques cherchant à
enrôler des personnalités, d’universitaires en quête du moindre indice sur l’énigmatique
écrivain qui refuse la part de médiatisation désormais jugée nécessaire à l’exercice de
son art ou de simples amateurs, obsédés par P, tentant de reconstituer son itinéraire
biographique depuis ses adresses, les lieux dans lesquels il a été vu ou les êtres qui ont
pu le croiser.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 26


Chaque pièce est une forme d’hommage à la manière dont P
travaille, selon celle qui fut son agent littéraire — « ce qu’il fait
c’est qu’il choisit de créer de la fiction à partir de ce qu’il
apprend » — ou comme l’énonce cette fois le traducteur : « j’ai
parfois l’impression que P désigne un virus vertigineux qui
déborde des romans publiés, et que tout enquêteur (ou
enquêtrice), quelle que soit sa vocation initiale, se métamorphose
malgré lui (malgré elle) en personnage d’un récit dérivé de P,
que P n’a pas écrit ». Le lecteur de La Dissipation comprendra,
dans les dernières pages du roman, combien cette hypothèse
est une clé.

La Dissipation retranscrit donc des fragments d’enquête, croise voix et témoignages,


échanges de lettres : le lecteur entre ainsi dans la quête polyphonique et dispersée d’un
mystérieux P qui a disparu des radars au point de rendre hypothétique tout indice et
hautement contestable toute trace. Comme l’énonce le cinéaste, constatant « qu’il y a
toujours cette ambiance particulière quand on mentionne le nom de P », « c’est une
démarche de détective, dans la mesure où il y a une grande part de hasard. Tout, à tout
moment, peut devenir significatif ». Ou paraître totalement dingue. Les théoriciens anglo-
saxons de la fiction aiment à mettre en exergue le « unreliable narrator », un narrateur
non fiable sapant tous les référents potentiels du lecteur. Tous les personnages de La
Dissipation, en quête d’un même auteur, sont unreliable. Pourtant le lecteur tente coûte
que coûte de construire une cohérence depuis les fragments collectés et rapportés, il
tisse sa version de la fiction depuis l’épars, autour de l’énigme d’une initiale sans doute
multiple.

Si nombre d’éléments du récit peuvent être reliés à Pynchon, à ses exceptionnels romans
cryptés et ludiques, fondant leur poétique sur l’équivoque, d’autres font signe vers Perec
(dès l’épigraphe), d’autres encore vers Claro — lui aussi traducteur et écrivain, maître
d’œuvre de la collection « Lot 49 », titre pynchonien ironisé lorsqu’un journaliste « croit
se souvenir d’avoir assisté à l’unique conférence de presse de P ». A la question de savoir
combien, selon lui, d’écrivains américains peuvent être considérés comme post-
modernes, P répond qu’il « y en a quarante-neuf » et que oui « ça fait beaucoup (a lot) ».
La référence est le versant potache d’une ironisation généralisée puisque nombre
d’éléments de l’enquête renvoient aux expérimentations du gouvernement américain
autour du LSD, au centre d’un roman de l’autre grand traducteur de Pynchon, Claro, Tous
les diamants du ciel (Actes Sud, 2012).

Ce sont donc plusieurs galaxies qui entrent en résonance, dont la reconnaissance dépend
en grande partie de la culture du lecteur. A chacun, une lecture différente de La
Dissipation, à chacun un décryptage autre de ce roman stéganographique : l’art du secret
est une poétique, un horizon de réception aussi. Les lecteurs atteints du virus Pynchon le
verront partout, les fous de Perec liront son nom derrière l’initiale, les aficionados de
Claro une mise en abyme de son œuvre, d’autres y liront un roman sous le signe de Carlo
Ginzburg, avec une figure énigmatique en son centre, mythe et emblème dont on suit les
traces, selon une enquête morphologique. Et tant d’autres pistes sont possibles, chaque
lecteur est un révélateur, de même que chaque personnage du livre (le traducteur, le
cinéaste, le documentaliste, celui qui en savait trop, la bibliothécaire, la doctorante en
histoire, etc.) développe sa version singulière d’une même énigme, le protagoniste

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 27


absent de ce récit troué dont l’intrigue avance par croisements et extrapolations, jusque
dans le blanc des pages. Toute tentative de saisie de P est à l’image des notes du
traducteur entre parenthèses, du documentaire que tentent de tourner les frères
cinéastes ou de la thèse qu’espère rédiger l’étudiante en histoire : un work in progress
qui se défait à mesure que des éléments nouveaux réorganisent l’ensemble, la
dissipation de tout sens englobant et certitude. Ainsi est tout récit biographique : un
montage imaginaire, la mise en lumière de la part fictionnelle de nos existences et plus
encore celle d’un écrivain qui a refusé de se laisser enfermer dans une image
l’identifiant.

Enquête romanesque, mise en abyme ironique de toute érudition, jeu sur la forme
biographique et montage documentaire, La Dissipation est un puzzle, terme d’ailleurs
récusé dans le texte. Ce serait plutôt une « arborescence », celle « basique des jeux vidéo »
ou un « casse-tête ». C’est surtout un assemblage ludique, une plongée fascinante dans
les années 50-70 aux USA, ses mouvements contestataires, son contexte culturel et
social, une réflexion de haute volée sur la définition même d’un auteur. Qui est l’écrivain
ici, qui est le maître de la fiction ? Est-ce le traducteur, ce que le lecteur croit jusqu’à la
dernière page du roman, retournement abyssal de nos dernières certitudes ? Est-ce ce
sujet dissipé, dans tous les sens du terme — « P s’est dissipé tout en optant pour
l’autodérision (A l’évidence, P s’est dissipé.) » —, autre nom de la fiction tant il cristallise
d’autres figures et récits (Dylan, Kennedy, etc.) ? Est-ce le lecteur qui (dé)construit ?
Toutes les histoires racontées au sujet de P, toutes rumeurs et légendes urbaines
collectées en révèlent bien plus sur qui les invente que sur P lui-même, véritable
« surface de projection » (comme l’était Nico dans Vous n’étiez pas là d’Alban Lefranc,
comme l’est Dylan dans I’m not there). Le roman de l’absent est « une manière
d’autoportrait » oblique de l’auteur comme du lecteur, soit un jeu sur les frontières
équivoques du vrai et du faux, du réel et de la fiction, par « cercles désaxés, zigzags,
dérives ».

P est aussi l’initiale de pluriel, ce qu’est cette figure diffractée et insaisissable, autre nom
du récit fascinant de « l’invisible en plein jour ».

Nicolas Richard, La dissipation, Inculte Dernière Marge, janvier 2018, 189 p., 17 €
90

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 28


Une exposition a pris fin à Bruxelles ce 21 janvier 2018 ; elle avait ouvert ses portes le
15 septembre. Sous le titre « L’Islam c’est aussi notre Histoire ! L’Europe et ses héritages
musulmans », elle a proposé pour un large public – sous la coordination de Tempora le
Musée de l’Europe, avec dix partenaires dont le Musée national de l’histoire de
l’immigration, neuf experts, de nombreux conseillers scientifiques, une trentaine

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 29


d’artistes et des prêts de nombreux musées et institutions –, une somme de
connaissances accessibles, sérieuses, ludiques, parfois dérangeantes constituant une
plongée dans « les héritages musulmans » de l’Europe, de quoi faire dresser les cheveux
à bien des citoyens européens ! Mais de quoi aussi espérer qu’elle soit « transportée »
dans d’autres pays d’Europe que la Belgique !

Un très beau catalogue donne à la fois les étapes de la longue marche du projet et des
compléments de l’exposition ; et, bien entendu, les temps forts de l’exposition avec de
nombreuses reproductions photographiques et tableaux chronologiques. Antoinette
Spaak, présidente du Musée de l’Europe, définit cette ensemble comme « un projet
urgent d’utilité publique » : « Non que nous cédions à l’illusion de croire qu’une
exposition pourrait à elle seule venir à bout de l’intolérance, de la tentation de la
violence, du déni des faits, de la méfiance de l’Autre. Mais nous ne doutons pas qu’elle
puisse y contribuer. C’est dans ce sens que cette exposition est un acte politique, au sens
noble de gestion des affaires de la cité dans l’intérêt des citoyens ».

Qui a eu la chance, comme moi, de voir cette exposition, adhère à ces propos après avoir
parcouru les deux étages de L’Islam c’est aussi notre histoire ! Et comme il faut bousculer
les frilosités même dans la mise en espace des étapes de l’expo, celle-ci commence par le
second étage pour se terminer au premier : « Ces deux civilisations ne sont pas
étrangères l’une à l’autre. Elles sont issues d’un tronc spirituel et intellectuel commun, se
rattachent à une même origine scripturaire et se réclament du même héritage
philosophique. L’histoire treize fois séculaire de leur imbrication a été tantôt violente et
tantôt pacifique, mais toujours riche d’influences mutuelles. Sans leur rencontre, ni
l’Europe ni l’Islam ne seraient ce qu’ils sont ». Les concepteurs de l’exposition sont partis
de « La souche abrahamique » avec textes et tableaux à l’appui. Le premier étage de
l’expo multiplie les panneaux à lire et les légendes des illustrations. Ils se consacrent
ensuite aux trois temps retenus pour être précis tout en restant accessible.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 30


Tout d’abord, « L’Héritage arabe », de la conquête de l’Espagne de 711 aux huit siècles
qui ont suivi, en s’attardant sur l’Andalousie et la Sicile. Les cartes aident bien à fixer les
repères historiques. A cette étape comme aux deux suivantes, une belle idée est mise en
pratique : des cabines où le visiteur s’isole pour regarder et écouter une vidéo dans
laquelle une personnage raconte son histoire : Aïcha, une des quatre femmes d’Ali Ibn
Bakr, marchand orfèvre à Cordoue au Xe siècle : « je suis une Saqâliba, une slave née au
royaume des Croates » ; Samuel ibn Nagrela, juif de Cordoue et de Grenade au XIe siècle ;
enfin, Ibn Jubayr, musulman de Grenade au XIIe siècle, qui fit naufrage au large de la
Sicile et vécut plusieurs années dans cette île. Leurs récits brassent la complexité
ethnique, religieuse et politique de l’époque.

Vient ensuite « L’Héritage ottoman », à partir du XIVe siècle jusqu’à la première guerre
mondiale, étape où on confond peut-être culture arabe et culture ottomane, liées bien
entendu par la religion. Ce qui est mis en valeur, ce sont les armes et la diplomatie, le
commerce, l’importation de la tulipe, du café et toutes sortes de « turqueries » : même si
cette influence est superficielle, elle est très présente dans les Lettres et les Arts. La
circulation des textes, des idées et de l’architecture est remarquable. Les vidéos-récits
sont cette fois consacrées à Jacopo Silvani, chrétien du XIVe siècle, venu de Florence et
établi près de Constantinople, commerçant en draps ; François de la Porte, gentilhomme
français, au XVIe siècle, enlevé et captif du dey d’Alger et qui finira par se convertir, y
gagnant une situation enviable ; Mustafa Aghol, musulman de Constantinople au XVIe
siècle, marchand faisant le lien entre Constantinople et la Pologne ; Altan, musulman de
Sarajevo au XVIIe siècle, janissaire ; Abraham ibn Ezra, juif de Constantinople au XVIe
siècle, fonctionnaire des douanes, arrivé là comme d’autres juifs après leur expulsion
d’Espagne.

Enfin, la troisième époque retenue est celle de « L’Héritage colonial » aux XIXe et XXe
siècle — « La colonisation des espaces anciennement ottomans s’accompagne de la mise
en place d’un système de tutelle qui prend des formes diverses – indépendance
nominale (Égypte), protectorat (Tunisie, Maroc), colonie de peuplement (Algérie),
colonie (Libye), mandat international (Liban, Syrie, Palestine, Irak) » — époque la mieux
connue et où, précisément, « l’héritage » suscite le plus de polémiques et où la
condensation des faits et documents était la plus difficile à réaliser. Soulignant que
« l’échange fut brutal mais riche », l’exposition rappelle qu’elle ne s’attarde pas aux effets
des colonisations dans ces pays mais à ce que l’Europe a importé : « des richesses et des
hommes, ainsi que des influences littéraires et artistiques que l’on groupe sous le terme
vague d’orientalisme ». Beaucoup de choses sont montrées et beaucoup sont tues et dans
le domaine des Arts et des Lettres, ce sont les écrivains ou peintres les plus connus qui
sont visibles, en des panneaux réunissant pas mal de clichés.

Revenons aux vidéos-récits, au nombre de cinq : Ahmed Rouadjia habitant en Alsace en


1964, musulman, ancien tirailleur sénégalais de la première guerre mondiale ; Jane
Woolf, en 1936 à Londres, juive, amie d’une musulmane libanaise ; Aïcha Benhadj,
musulmane en Belgique en 1998, médecin urgentiste, d’origine marocaine ; Kabeer
Kahn, musulman en Grande-Bretagne en 2002, épicier né au Pakistan ; Mehmet Erdun,
musulman vivant aux Pays-Bas en 2003, venu de Turquie. On pourrait ergoter sur les
choix des vidéos-récits mais l’idée en elle-même est un très beau moyen de
transmission ; elle permet d’échapper aux statistiques et invite à réfléchir à des destins.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 31


Après cette immersion dans l’Histoire et le rappel ou, le plus souvent, la découverte
d’éléments sur cette longueur temporelle, le première étage est entièrement consacré
aux artistes contemporains avec des œuvres ou des installations très disparates et très
variables en termes de réussite esthétique. L’artiste peintre belge, Isabelle de
Borchgrave, a réalisé le décor de « L’Héritage ottoman » avec ses costumes en papier
peint.

La première installation de Karim Ghelloussi est saisissante : dans la pénombre, nous


passons au milieu de personnages (résine et mortier) en mouvement dans leur
immobilité qui traversent l’espace : émigrants, main-d’œuvre venant des pays du Sud,
migrants. De Naji Kamouche, deux installations, dressées sur un tapis marocain où sont
éparpillées sur l’une, des chaussures d’adultes et d’enfants, comme perdues dans la
course ; sur l’autre, des gants de boxe à terre alors qu’une multitude de gants de boxe
sont suspendus avec, en leur centre, un punching ball. Tous les objets sont recouverts du
même tissage que le tapis. De Kamel Yahioui, une « Prière de l’absent » réalisée à Alger
pendant la décennie noire : « Me concernant, je continue de prier avec mon art et de
lutter de toutes mes forces contre l’intégrisme et me refuse même de citer le mot islam
dans ce que je nomme barbarie contraire aux principes de l’islam et toute l’humanité
qu’il porte ». On pourrait citer aussi le « Mantra » de l’artiste-actrice Gordana Andjelic-
Galic qui donne à voir un vidéo de plus de cinq minutes, sur une route déserte près de
Sarajevo. Elle porte d’abord un drapeau bosniaque ; peu à peu vont tomber sur elle
d’autres drapeaux représentant historiquement la Bosnie-Herzégovine… 22 au total :
« pouvons-nous choisir notre identité ethnique, politique, religieuse, sociale, culturelle,
de genre ou toute autre identité ? Très souvent, la société, l’Etat, l’école, la politique, les
médias, la culture d’entreprise sont ceux qui définissent l’identité que nous appelons
nôtre ». Une installation sonore clôt l’expo composée d’une trentaine de fragments
musicaux nés d’une rencontre entre l’Europe et l’Islam. C’est tout à fait saisissant, le
musique ayant le pouvoir de diluer les frontières et de réunir les sensibilités.

Finissons sur le visuel choisi pour l’affiche. Yves Fonck s’explique : « Le jeu d’échecs
nous semblait le mieux approprié pour exprimer l’idée général de L’Islam, c’est aussi
notre histoire ! Jouons cartes sur table et parlons sans tabou des influences croisées de la
culture musulmane sur notre Europe […] Sur l’affiche, les enfants représentent l’avenir.
L’arrière-plan symbolise l’accueil de l’un chez l’autre, les vêtements sont neutres, juste
les regards sont défiants, mais amicaux, car le désir est de construire ensemble ».

Une telle exposition ne peut que faire naître le désir d’en savoir plus, d’aller un peu plus
loin. Et précisément, une encyclopédie grand public, que chacun devrait avoir dans sa
bibliothèque, peut permettre d’approfondir. Évoquant sur Diacritik l’ouvrage de Jean
Pruvost sur la présence de la langue arabe dans la langue française, j’orientais déjà les
lectures vers la somme, dirigée par le regretté Mohammed Arkoun, Histoire de l’islam et
des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours, en 2006 et réédité dans La
Pochothèque en 2010 (1240 p.).

Dans son introduction générale, Mohammed Arkoun – savez-vous qu’une des


bibliothèques de la ville de Paris, rue Mouffetard, porte son nom ? – précisant l’objectif
de l’entreprise, affirmait cette nécessaire écriture « d’une véritable histoire solidaire des
peuples » : « C’est la première fois que l’on tente de présenter au public francophone les
modes et les niveaux de présence en France de l’islam et des musulmans, en remontant

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 32


jusqu’au Moyen Âge […] nous mesurons depuis longtemps les graves ignorances
réciproques qui ensevelissent les acquis émancipateurs des sciences de l’homme et de la
société sous les représentations imaginaires des idéologies de combat et d’exclusion de
l’Autre. Ainsi se trouve retardé l’avènement d’une véritable histoire solidaire des
peuples, par-delà la violence systémique que continuent de nourrir les stratégies
géopolitiques et économiques des grandes puissances, notamment depuis 1945 ».
L’ensemble propose bien « des approches novatrices d’un sujet conflictuel », il n’est
évidemment pas question de les présenter toutes mais de pointer celles qui m’ont le plus
aimantée. Libre à chacun de faire son parcours personnel, la table des matières bien
détaillée l’y aidera.

L’ensemble est divisé en quatre parties de plusieurs chapitres


chacune avec, à la fin de chaque article conséquent, deux textes plus
courts nommés, « contrepoint » et « nota bene », introduisant des
points de vue différents, parfois même divergents : Période
médiévale, Période moderne, Période contemporaine et Temps
présent. Chacune est précédée d’un tableau très utile de « dates et
repères » et d’un prologue.

Le prologue de la Période médiévale remet en discussion ce que l’on



a appris à l’école : « en 732, Charles Martel repoussa les Arabes à
Poitiers », sous le titre « La bataille de Poitiers, de la réalité au
mythe ». Les deux historiens s’interrogent, en redonnant avec précision les faits, aux
raisons qui font choisir un événement plutôt qu’un autre comme jalon de la mémoire
collective dans l’histoire nationale. Et ils concluent : « (…) bien des voix se sont élevées
pour tenter de ramener la bataille de Poitiers à sa juste place. En vain, car, érigé en
symbole, l’événement est passé à la postérité et avec lui, son héros, Charles Martel. Il
appartient à ce fonds idéologique commun qui fonde la nation française, la civilisation
chrétienne, l’identité européenne sur la mise en scène du choc des civilisations et
l’exclusion de l’Autre ». Sont mis ensuite à l’honneur, le Sud de la France aux XIIe-XVe
siècles, avant de passer aux Croisades en une série d’articles passionnants. Un des
contrepoints est signé Amin Maalouf, « Le souvenir des croisades dans le monde
musulman ». Les trois derniers chapitres s’intéressent à la naissance progressive d’une
image hostile, à l’apologétique chrétienne contre l’islam aux XIIe-XIIIe siècles et à
l’apport des sciences arabes.

La seconde partie est consacrée à l’Europe et l’empire ottoman (comme l’a fait
l’exposition précédemment citée). Elle étudie à la fois les faits historiques et les hommes
avec les ambassadeurs, les théologiens, les penseurs et les scientifiques. La troisième
partie commence par un prologue remarquable d’Henry Laurens, « L’islam dans la
pensée française des Lumières à la IIIe République ». Inévitablement est étudiée la
colonisation des terres d’Islam et des portraits forts comme celui de « Bonaparte et
l’islam » signé par Robert Solé et celui de « Lyautey l’Africain » par Jacques Frémeaux.
On lit aussi la théorie pour l’Algérie d’Alexis de Tocqueville et la conception coloniale du
Cardinal Lavigerie. Les musulmans séjournent en France et on retiendra, en particulier,
un sujet qui fait encore polémique, signé par Bruno Etienne, « Le rayonnement d’Abd el-
Kader dans les milieux chrétiens et francs-maçons ». Daniel Reig s’intéresse à
« l’orientalisme savant » pour lequel on trouve des compléments à propos du saint-
simonisme, d’Ismaÿl Urbain, d’Isabelle Eberhardt et de Charles de Foucault. Le chapitre

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 33


IV, une cinquantaine de pages, est consacré à la perception de l’islam à travers la
littérature et les arts. Tout est à lire pour les amateurs des Lettres et des Arts :
l’importance des Mille et une nuits (complété en nota bene de la 4ème partie par leur
influence sur Proust), les voyages en Orient, la stature de Pierre Loti, la fascination pour
le harem, les peintres de ces époques. Tout se conclut par un extrait de l’ouvrage de
Michel Ragon consacré à Gustave Courbet (« L’escale musulmane de L’Origine du monde
de Gustave Courbet »).

La quatrième et dernière partie commence par un prologue d’Alain Boyer, d’une grande
actualité, dès son titre : « La laïcité de 1905 et l’islam », complété
par un contrepoint de Jean Baubérot, « Laïcité française et islam ».
Ensuite sont exposés des lieux d’observation architecturaux,
littéraires, picturaux et musicaux ; ainsi de la construction de la
Mosquée de Paris ou la création de l’Institut du monde arabe à
Paris, deux mises au point très intéressantes à découvrir.
L’épilogue de l’ensemble est signé par Abdelwahab Meddeb,
écrivain et poète, « La double généalogie à l’épreuve de la langue
française » où il déroule ses apprentissages et ses influences et les
usages qu’il en a fait au cours de sa vie : « C’est ma propre
biographie qui m’a prédisposé à me construire à travers une double
généalogie entre l’Europe et l’Islam, le Maghreb et la France, Tunis
et Paris. Cette situation est due à une formation ».

Ce texte qui clôt l’immense travail de cette encyclopédie est


rejoint, à mon sens, par la très belle thèse de Thomas Brisson, Les
Intellectuels arabes en France (La Dispute, 2008) dont
l’introduction sous le titre « Le Savoir de l’Autre ? » donne l’objet
de la recherche : « Ce livre s’intéresse aux migrations
intellectuelles arabes à Paris et aux échanges de savoir qu’elles
ont entraînés. Il se situe à la croisée de deux histoires. Celle, tout
d’abord, qui a vu se fixer des intellectuels maghrébins et moyen-
orientaux dans la capitale française, au point qu’un écrivain
saoudien, Abd-el-Rahman Mounif, a pu parler de Paris comme de
la capitale des Arabes. Celle, également, non plus simplement des

migrations humaines mais des échanges d’idées dont sont
coutumiers, de manière parfois conflictuelle mais néanmoins ancienne, l’Europe et le
monde arabe ».

En 2012, l’historienne Lucette Valensi signait un ouvrage sur les siècles précédents, Ces
étrangers si familiers – Musulmans en Europe (XVIe-XVIIIe siècles) chez Payot. Elle y
montre l’ancienneté des échanges sur fond de tensions et de luttes, de rencontres aussi.
Prenant la mesure du présent, elle montre des germes d’aujourd’hui mais aussi de
profondes différences. Dans cette enquête systématique, elle a souhaité : « en finir avec
la vision nationaliste (et a fortiori xénophobe) du passé de l’Europe et, dans le même
mouvement, infléchir l’historiographie vers une pratique moins nationale de notre
discipline ». Y a-t-il un meilleur souhait pour terminer notre propos ?

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 34


© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 35
La publication en langue française de New York Book
chez Dargaud est le prétexte de cette chronique.
L’exposition Joost Swarte New Yorkers qui se tient
jusqu’au 17 mars 2018 à la Galerie Martel en est un
autre, éminemment solidaire. Commençons par le
commencement, c’est-à-dire en relevant les liens qui
se sont tissés depuis près d’un quart de siècle entre le
dessinateur hollandais et le New Yorker – magazine
qu’il est probablement inutile de présenter, tant il est
devenu légendaire, notamment (puisque c’est d’abord
cela qui nous retient ici) pour la qualité de ses
illustrations. L’ombre de Saul Steinberg y plane
toujours (comme celles de Chas Addams, Peter Arno,
William Steig, etc. pour ne citer que quelques grands
anciens, auxquels j’ajouterais volontiers, côté
européen, Jean-Jacques Sempé). Swarte a publié ses

premières illustrations dans ce magazine en 1994 et
sa première couverture en 1998. Mais bien avant d’obtenir ce rude privilège, un lien
s’était déjà établi entre la ville d’Art Spiegelman et Françoise Mouly (future directrice
artistique du New Yorker, responsable des unes) et lui, à travers une collaboration à Raw,
la revue non moins mythique fondée par ces derniers (il a notamment réalisé en 1980 la
couverture du n°2, “une des meilleures images jamais créées qui illustre à la perfection la
maturité stylistique de Joost Swarte” – Chris Ware). L’homme de Haarlem (en Hollande,
où se situe son atelier) a toujours travaillé pour la presse (certaines de ses couvertures
pour le magazine belge néerlandophone Humo, ou celle, inévitablement déjantée, de
Métal Hurlant pour le numéro de noël 1979, sont restées fameuses). Il est considéré par
certains comme un auteur – parmi les plus grands – de bande dessinée, alors qu’il est
peut-être avant tout (et simultanément) illustrateur, architecte, designer, scénographe.
Il est vrai qu’il a solidement marqué ce domaine, surtout dans les années 1970. On se
souvient que son compatriote Willem avait introduit son travail en France (en 1973
dans Charlie mensuel). On retrouve aussi, un peu plus tard, sa signature dans le journal
pour enfants Astrapi qui a mis en circuit au début des années 1980 certains épisodes de
sa série Coton + Piston (créée en 1977 pour le journal Jippo), sans pour autant les publier
en album (Casterman s’y emploiera en 1995-1997 sans que cela fasse grand bruit, avant
jeter l’éponge après le troisième épisode). Le livre en bande dessinée le plus réussi de
Joost Swarte est L’Art moderne, composé d’histoires courtes et publié en 1980 par les
Humanoïdes Associés avec d’étranges inversions de films couleurs, occasionnant entre
autres de très savoureux ciels orangés (se métamorphosant ainsi presque en livre pour
daltoniens). Cette erreur sera corrigée cinq ans plus tard par Futuropolis (le lien de
l’esthète hollandais avec le couple Étienne Robial/Florence Cestac s’avérant aussi solide
que celui établi avec le couple Spiegelman/Mouly). Tout au long des années 1980,
Futuro (comme on disait alors) éditera merveilleusement tout (ou quasiment) de
Swarte, aussi bien en grand format (le 30/40 ou le portfolio Enfin !) qu’en très petite
dimension (comme Les timbres), une dizaine d’ouvrages à chaque fois différents,
s’éloignant de plus en plus de la forme bande dessinée pour atteindre le statut de livre
d’art (comme le fameux Hors-série, manifestant un sens aigu de l’agencement des
images, des mots, des lettres, de tout ce qui contribue à composer un livre imprimé

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 36


jusqu’à ce qui apparait quasi-invisible à l’œil nu). Dernièrement, Denoël Graphic a publié
l’édition française de Total Swarte, un recueil un peu plus épais (144 pages) qui
rassemble la “totale” de ses histoires en bande dessinée, du moins celles destinées aux
adultes (pour les enfants, comme déjà dit, il y encore à faire). Quoique indispensable,
Total Swarte se déploie malheureusement sur un format trop réduit (17,5/24) qui
décevra les heureux possesseurs des versions Futuropolis. Mais il faut noter qu’il
bénéficie d’une excellente introduction due à la plume aussi amicale qu’acérée de Chris
Ware. Recopions pour le plaisir son incipit : “Si peu d’artistes de ma connaissance
méritent d’être qualifiés de « princes parmi les hommes », Joost Swarte le peut
assurément”, ainsi que son excipit : “C’est un homme merveilleux et chaleureux qui a rendu
le monde meilleur depuis qu’il l’a délicatement altéré.” Chris Ware (vous noterez au
passage que les noms de ces deux dessinateurs ont quatre lettres en commun) relève
aussi une chose particulièrement juste à propos de la couverture du n°2 de Raw (déjà
citée – mais il serait facile de généraliser à bien d’autres) : “chaque trait, y compris
d’humour, y est aussi soigneusement choisi et agencé que dans une partition musicale.”
Altération, partition : tout – ou presque – est dit, et avec quelle simplicité !

Dargaud vient donc de publier la version française du New York Boek (Scratch Books,
Amsterdam, 2017). Le livre est structuré en trois volets. Le premier est une chronologie
présentant de nombreux croquis des dessins commandés par le New Yorker, lesquels
sont numérotés de 1 à 78. Ils sont tous reproduits dans leur achèvement, parfois pleine
page, et commentés dans un deuxième volet, mais de manière cette fois “associative”
(donc selon un savant désordre dont l’auteur est maître). Le troisième et dernier
propose deux textes du graphiste Éric Fauchère et de Jean-Louis Roux (repris d’une
première publication sur Joost Swarte in The New Yorker pour le festival Le Mois du
Graphisme à Échirolles en 2009) suivis d’une douzaine de pages de dessins inédits et de
quelques photos de l’atelier de Swarte (on peut apercevoir furtivement un jardin où
l’artiste nous confie qu’il a “planté douze bouleaux”.)

Parcourant ce livre où nul détail n’est à négliger, surtout si on a en tête l’idée de faire
passer le torrent d’idées qui s’y agitent, la tentation décrire avec la plus grande
exactitude les images une par une se fait parfois pressante : ce pourrait être une sorte
d’exercice de style amusant. Mais, au bout du compte, il me semble préférable de n’en
rien faire car cela ne contribuerait qu’à prouver une fois de plus qu’un bon dessin vaut
infiniment mieux qu’un long discours (car une pure description, même la plus
distanciée, le plus minimaliste, n’échapperait pas à la tentation du commentaire). Swarte
exhorte à la retenue. Même très fouillées, ses images relèvent d’abord d’un travail de
condensation, donc d’épuration, allant toujours à l’essentiel (c’est cela que signifie
l’expression Ligne claire). Alors comment s’y prendre pour rendre compte de ce livre de
120 pages cartonnées dont le format, identique à celui de Leporello (paru en version
française chez Glénat) ou des Coton + Piston, est très précisément celui d’un album de
Tintin ?

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 37


Une fois de plus, en ouvrant le livre au hasard, les yeux fermés, désignant d’un doigt
prétendument innocent une image. Je tombe sur celle numérotée 75 (dans la
chronologie, on apprend qu’elle a été publiée le 2 novembre 2015 en illustration d’un
article d’Alex Ross, The Thrill of Doom). Coup de chance, il s’agit d’un dessin représentant
le pianiste András Schiff que j’admire depuis longtemps, notamment pour ses
interprétations de Schumann. Swarte le dessine jouant du Haydn – mais pas au
pianoforte : Schiff dispose d’un très classique piano de concert dont le couvercle
redressé se trouve judicieusement pourvu d’une sorte de lucarne d’où le compositeur
viennois écoute son jeu avec pénétration (et ravissement précise le dessinateur). Dans la
même page, au-dessus de cette image, on trouve une série de spots (autrement dit : des
culs-de lampe, mais pouvant circuler librement à l’intérieur des pages de tel ou tel
article – on en trouve plusieurs esquisses dans la chronologie). Que ce soit un petit
dessin en noir et blanc à la plume ou une grande image en couleurs à l’écoline (enfin
grande… Disons : relativement, les dimensions des dessins de Joost Swarte n’étant que
rarement de format supérieur à celui d’une page de journal imprimé), on trouve
toujours, non seulement une, mais plusieurs idées. Le compositeur américain John Cage
disait qu’il admirait Mozart car “regardez n’importe quelle page de Mozart, vous y
découvrirez non pas une idée mais plusieurs. Je pense qu’il y a chez Mozart une tendance
inhérente à la multiplicité. » « Qu’il ait laissé les portes ouvertes à l’inconnu et à la surprise,
à l’affirmation de la vie plutôt qu’à l’affirmation de l’ordre, c’est ce que j’aime chez
Mozart”. En ce sens Joost Swarte, même s’il se prétend parfois “héritier du punk”, est un
parfait mozartien !

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 38


Je me souviens de ma première longue rencontre avec Swarte. C’était il y a neuf ans,
au moment de l’exposition Quintet au MAC-Lyon pour laquelle il avait notamment
composé l’affiche (il était un des cinq artistes exposés, en compagnie de Stéphane
Blanquet, Francis Masse, Gilbert Shelton et Chris Ware). Saisissant l’occasion
d’intervenir en lien avec un aussi beau projet (dont on attend encore aujourd’hui un
équivalent), j’avais répondu plus que favorablement à la commande d’écrire
l’introduction du catalogue et de dialoguer avec lui. Extrait :

“Ch.R. : – Y a-t-il une chronologie à respecter dans la présentation de votre travail ?

J.S. : – Non, je ne crois pas, la chronologie sert juste à voir évoluer la manière de
dessiner. Le livre L’art moderne est dessiné différemment de ce que je fais maintenant.
Donc, au niveau des techniques, il y a une chronologie, mais au niveau des pensées, je ne
crois pas.

Ch.R. : – Et cette pensée, comment la caractérisez-vous ? Une manière de mettre de l’ordre


dans le chaos ou, au contraire, de jouer avec le chaos ?

J.S. : – C’est plutôt jouer avec le chaos. La pensée, c’est de


relativiser les choses. Un ami m’a raconté l’histoire d’un
avocat qui avait installé son bureau dans une très belle
grande pièce. Sur la cheminée, il avait mis un texte écrit à
la main sur un papier assez moche qui disait : c’est
différent. Et chaque client qui entrait dans le bureau lisait
ça : c’est différent ! C’est une phrase très importante pour
moi, une inspiration. Souvent on explique les choses et les
gens finissent par penser : c’est comme ça ; et moi, je
préfère dire : oui, ça semble comme ça, mais c’est
différent.”

Au New Yorker, Joost Swarte est vraiment “the right man



in the right place”. Il confie d’ailleurs que “lorsqu’on est
invité à jouer un rôle dans une publication de ce genre, il n’y a qu’une réponse possible :
Yes !” La partie de ping-pong entre tel ou tel conseiller artistique du magazine et notre
esthète hollandais s’accomplit toujours d’un bras ferme, avec plaisir et recherche des
meilleurs coups. Si les deux se montrent rivaux, ce ne sera que dans l’activation de leurs
sens critique. N’y aurait-il jamais de faux pas graphiques dans ce fameux journal ? Si,
bien sûr, tout arrive, mais pas avec Swarte. Comment le vérifier ? C’est simple :
procurez-vous ce livre et vous verrez. Et, me direz-vous, l’impression sur papier, c’est
très beau, mais comment toucher des yeux, comment caresser du regard, les originaux ?
En ce moment, c’est aisé, à condition de vivre en Ile de France, ou de se décider à faire un
tour dans la capitale, car la Galerie Martel, bien inspirée par cette sortie éditoriale, a
ouvert ses murs à notre “illustrauteur”.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 39


Cette galerie est située au 17 de la rue Martel dans le dixième arrondissement de Paris,
non loin de la Gare de l’Est. Joost Swarte y est exposé pour la seconde fois. Le New York
Book est le prétexte de ce nouvel accrochage, mais les originaux reproduits dans ce livre
n’occupent qu’un des murs de la galerie, l’autre étant recouvert de dessins réalisés pour
d’autres supports (puisqu’il travaille essentiellement, voire uniquement, sur
commande). Toutes les images exposées sont reproduites sur le site de la galerie, leur
accès est donc ainsi facilité. Certaines ont été publiées dans d’autres ouvrages de
“compilation” comme Leporello. D’autres sont peut-être encore scotchées dans les têtes
des lecteurs de cette presse vouée à l’éphémère, tant leur force d’impact est instantanée
(même s’il faut du temps pour pénétrer les plus infimes détails du dessin). J’ai
personnellement éprouvé un grand plaisir à retrouver une image parue dans Libération
pour illustrer un article relatif à la mort de Stephan Kudelski, l’inventeur du Nagra, en
janvier 2013. On y découvre un reporter, magnétophone (aujourd’hui numérique) en
bandoulière et micro à la main (la manière dont la câble s’enroule autour de son bras
n’étant pas très orthodoxe, il y a un sérieux risque de parasitage du son, mais c’est une
image qui véhicule très justement ce que les auditeurs ont en tête quand ils imaginent
un reporter radio en action), interviewant un être à tête de Nagra (et qui ressemble
effectivement pas mal à Stefan Kudelski). Image formidable : bien qu’ayant trimballé un
peu partout des Nagra, surtout au temps de l’analogique, et ce durant plusieurs
décennies, je ne m’étais jamais rendu compte à quel point le design de ce magnétophone
pouvait figurer un visage, de plus aussi souriant que le journaliste représenté semble
avenant (les petites bobines figurant les yeux, les têtes d’effacement, d’enregistrement et
de lecture, la bouche avec ses dents, etc.). Regard précieux, intelligence du signe, une
seule image suffit. L’art séquentiel ne fait pas ici défaut.

Une dernière – pour la route. Elle date de 1995 et s’intitule Book versus Television. Si
j’avais les moyens d’acquérir une des pièces exposées, ce serait peut-être celle-ci que je
choisirai. Pourquoi ? Parce qu’elle condense parfaitement tout ce qui fait le génie de son
auteur : humour, précision du trait, sens de la composition, finesse de la mise en
couleurs – tout cela sur un format à peine plus grand qu’une feuille A4. Regardez
comment il trace les plis de la couverture. Ou la manière dont il arrête le mouvement (le
tomber de cactus !). Complexité remarquable de cette image qui peut en même temps

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 40


paraître si simple (à chaque nouveau regard posé sur cette image, le sens diffère un peu ;
on l’explore en suivant d’autres pistes et, à chaque fois, on est charmé par ce qu’on y
trouve – d’où ce désir de l’avoir en permanence chez soi. J’ai sur mes murs, depuis assez
longtemps, quelques affiches de Swarte et je peux affirmer qu’on vit très bien avec).

Quoi de mieux pour prendre congé qu’un dernier échange :

“J.S. : – Improviser, c’est très important. Suivre ses


intuitions. On ne sait jamais comment une idée arrive. Il y a
certaines techniques que je pratique : chercher des
métaphores, réfléchir avec le crayon à la main, dessiner de
petites associations d’idées ; et, en faisant ça, la tête est
poussée dans une certaine direction, mais laquelle, je ne
sais pas… Et à un certain moment, on se dit : ah, ça c’est la
bonne idée !

Ch.R. : – Si on associe n’importe quel dessin à n’importe


quel autre, au hasard, ça fonctionne ? Il se passe toujours
quelque chose ? Autrement dit, ça finit toujours par former
une histoire qui a du sens ?

J.S. : – Oui, oui. Le dessin, ce n’est pas un problème de



réalisme. De temps en temps, l’été, quand je suis en France
avec la famille, je fais des petits dessins de ce que je vois en face de moi : l’appartement, la
belle vue dehors ou juste une petite chose dans un coin de la cuisine. Mais ce n’est pas trop
important pour moi parce qu’il n’y a pas d’histoire. C’est juste pour que ma main dessine. Et
aussi par jeu, pour m’exercer à bien regarder les choses et les traduire en lignes par le
dessin. C’est juste un petit plaisir.”

Ch.R. : – Vous trouvez que votre œuvre est calme ?

J.S. : – Oui, peut-être.

Ch.R. : – Mais n’est-ce pas le calme avant la tempête ?

J.S. : – Sous chaque calme, il y a beaucoup de tempêtes (rires), mais c’est … je cherche le
mot… c’est différent ! Si les gens réfléchissent, ils vont trouver beaucoup de choses sous le
dessin.”

Joost Swarte, New York Book, éd. Dargaud, 120 p., 24 € 99 — Feuilleter le livre
Exposition du 18 janvier au 17 mars 2018, Galerie Martel, 17 rue Martel, 75010
Paris, du mardi au samedi, 14 h 30-19 h 00

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 41


4. que mes enfants puissent aller à l’école
5. le choix des médecins, à Alep, qui mourra ou vivra
6. enfants fantômes, enfants soldats, plus de 250 000 dans le monde
7. c’est où Alep
8. étouffer dans un conteneur
9. plus un endroit sur terre vierge de plastiques
10. Shakespeare interdit par Recep Tayyip Erdoğan en Turquie
11. emprisonné dans les glaces, l’ambre, des histoires
12. même scénario, des mouches entières
13. il a fallu alertes et conséquences, et sous nos yeux
14. naufrages, disparitions, zones d’ombres, etc., etc.
15. de ça que j’ai peur, de la foule, je préfère la prison
16. fermer les yeux
17. les jours les pires sont à venir
18. sentinelles, la rentrée, embouteillages, miradors, etc.
19. Turquie, corps refusés
20. transportés sans produits de conservation ni corbillard ni pelles
21. que s’il devait être enterré ce serait dans le cimetière des traîtres
22. si on ne respecte pas leurs différences
23. et donc on estime, ça ne sert à rien d’ouvrir le procès Galilée
24. mains accrochées aux fils barbelés des camps de réfugiés
25. ça ne sert à rien, on ne sait pas tout
26. mains tendues vers un morceau de pain
27. créances douteuses

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 42


28. on fabrique une harmonique toujours artificielle
29. est-il seulement possible
30. mains agrippées, de l’eau, de l’eau, se laver
31. attentes de la population
32. Allemagne, percée de l’extrême-droite
33. de l’eau chaude pour laver un enfant mort
34. Calais, réveillés par la destruction des cabanes
35. routiers, agriculteurs, restaurateurs, chiffres d’affaires, etc.
36. hostiles à l’Europe hostile à
37. pagaille, anarchie, la Jungle, requins, etc.
38. à ne plus savoir ce qu’on est devenus
39. un petit effort de terminologie
40. un enfant mort est un enfant mort
41. sans solution de rechange
42. l’histoire ne préexiste pas
43. et aussi du nationalisme en France, c’est où la France
44. première guerre mondiale, plus de 18 millions de morts
45. ils s’habitueront
46. une histoire représentée, zones de confort
47. jamais ils ne s’adapteront
48. comment s’en sortir
49. collés écrans
50. Calais, envahie par les migrants, etc.
51. collés écrans
52. préjudices, etc.
53. ping-pong médiatique
54. avec autant d’agitation que de surprise
55. tentés d’éviter Calais
56. entassés dans des hangars
57. aux fosses communes de l’Europe
58. avec sur des cartons, hope
59. troubles, lignes rouges
60. bouteilles à la mer, rouages économiques
61. feu dans les calanques, par météo défavorable
62. flot de dépêches, bateaux de papier
63. et tous les auteurs non-turcs et Shakespeare, au ban
64. bateaux de papier, zones d’indétermination
65. à l’est d’Alep, hélicoptères, barils de gaz de chlore
66. Damas déjà, 2013, c’est où Damas, c’est où Alep
67. ligne route franchie, alertes, un point sur l’information, flux
68. bombes artisanales larguées loin des fronts
69. il paraît que c’est normal
70. l’opposition n’est pas en reste
71. le cerveau fait ce qu’il rêve, ou l’inverse
72. la violence comme divertissement
73. il paraît que c’est normal, zones d’indéfinition
74. si la substance est modifiée, les accidents sont modifiés
75. c’est le corps qui cherche
76. sur les trottoirs de Paris, de fortune

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 43


77. démantèlement, grillages, bâches, plastiques, etc., etc.
78. internement dans des camps
79. j’ai la dette en moi
80. tout le fruit de migrations depuis Neandertal
81. parfois on entend des voix
82. érection de murs, régimes d’exception, calendriers électoraux, etc.
83. on entend des voix
84. souffles des corps réanimés, et les animaux
85. les mêmes questions, d’un pays l’autre, pas les mêmes questions
86. pèlerinage à la Mecque, gestion des lieux saints
87. nous n’allons pas bien
88. au terme de la lutte, je n’ai aucun doute
89. jusqu’à preuve du contraire
90. un homme est mort ce matin
91. troubles de l’ordre public
92. la photographie d’une femme échouée sur le sable
93. Calais, érection d’un mur en béton, 4m/haut
94. Bulgarie déjà, août 2015
95. un mur de têtes
96. Assez vu, écrit Rimbaud
97. comment s’en sortir
98. un mur de béton, végétalisé
99. on a le droit de changer de pays
100. c’est de la vie

Claude Favre (extrait d’un manuscrit inédit)

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 44


Vendu comme une plongée dans un cerveau torturé, le documentaire est un assemblage
chronologique d’archives intimes. Kurt soufflant la bougie de son gâteau d’anniversaire,
Kurt avec une guitare dans les bras, Kurt dessinant, débordant d’énergie, incontrôlable,
très tôt sous Ritaline, mais si charismatique selon sa mère qui va pourtant rapidement le
placer chez son père dont elle se sépare, chez des oncles, tantes, grands-parents. Kurt et
ses tentations du suicide, la beuh, la découverte problématique du sexe, puis du punk
rock, la détestation des années Reagan, la marge comme revendication depuis une
malédiction toujours plus grande. La première petite amie, etc.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 45


Montage of Heck est documenté, trop, trop long, trop exhibitionniste, trop
hagiographique, benoîtement laudatif : rien sur les influences du chanteur, ce qui a pu le
construire, le façonner au-delà d’une vie, certes compliquée… mais en quoi ces épisodes
biographiques, mis bout à bout expliquent-ils une singularité musicale ?

© 2014 End of Movie, LLC.

Diffusé au festival de Sundance en 2015, accompagné de la sortie d’un album reprenant


les cassettes enregistrées par Cobain en 1988 (Montage of Heck, the Home Recordings), le
documentaire ennuie, profondément, au point d’anesthésier la colère qui monte devant
la relecture simpliste d’une vie qui expliquerait, à elle seule, le génie par ailleurs
incontestable d’une légende de la musique et faisant des témoignages de ses proches
comme des propres déclarations publiques du musicien le livre d’or d’une vérité.

Kurt Cobain: Montage of Heck Documentaire de Brett Morgen (États-Unis, 2015,


2h06mn) – Production : End of Movie, HBO Documentary Films, Universal Pictures
International, Entertainment Content Group — Arte 16 février 23 h 00

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 46


Le but de cette théorie, popularisée sous l’appellation de Théorie des opérations
énonciatives, était de concevoir une linguistique qui ne dissocierait pas sémantique,
syntaxe et pragmatique, tout en fondant l’approche générale sur des concepts tels que le
repérage et le domaine notionnel. Ces travaux et recherches sont restés longtemps, trop
longtemps pourrait-on dire, le privilège de happy few qui assistaient à ses cours et
séminaires, dont Jean Chuquet et Jean-Louis Duchet qui publieront les textes des
séminaires de DEA en 1980 puis en 1983. Cette approche théorique du langage trouva
un plus large écho à partir de 1990, année de la publication aux éditions Ophrys de trois
tomes rassemblant les articles majeurs publiés par Antoine Culioli, Pour une linguistique
de l’énonciation.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 47


Le mot d’ordre en quelque sorte était de cheminer en
linguistique de l’empirique au formel, ce qui est
d’ailleurs le titre d’un des chapitres du premier tome.
L’honnêteté intellectuelle conduisit Culioli à poser
essentiellement des questions sur la linguistique et sa
place globale, ce qui permit de tisser des liens assez fort
avec d’autres domaines de recherche tels que
l’anthropologie, les neurosciences, ou plus simplement
les sciences humaines, en particulier la philosophie, et
de bâtir des passerelles avec les travaux de Husserl et
Wittgenstein notamment.

En 2005 un colloque avait été organisé en son honneur


à Cerisy-la-salle, à l’initiative de Dominique Ducard et
Claudine Normand, sur le thème Antoine Culioli, un
homme dans le langage et dont l’objet était de mettre
l’accent sur l’étude de l’activité de langage à travers la
diversité des langues, des textes et des situations, précisément ce qui a motivé la
recherche d’Antoine Culioli toute sa vie durant. Dans l’avant-propos du tome 3, Antoine
Culioli écrivait :

« Pas de linguistique sans observations profondément détaillées ; pas d’observations sans


théorie des observables ; pas d’observables sans problématique ; pas de problématique qui
ne se ramène à des problèmes ; pas de problèmes sans la recherche de solutions ; pas de
solutions sans raisonnement ; pas de raisonnement sans système de représentation
métalinguistique ; pas de système de représentation métalinguistique sans opérations, en
particulier sans catégorisation ; pas de catégorisation sans transcatégorialité. » Un
magnifique testament…

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 48


Dans le noir de la salle de Montévidéo, des messagers des étoiles sont présents cette
année, ils racontent leur exploration des rapports entre le ciel et la terre et leurs
écritures. Je suis immédiatement projetée vers les étoiles et le Cosmos. Dans le noir de la
salle, en apesanteur, la navigation débute. A nouveau, le regard porté sur le ciel peut
changer la vie terrestre.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 49


Orbite numéro 1: Astropoèmes

Les chiromanciens entrent dans le noir. Ils s’assoient à la petite table noire, coude à
coude, en faisant de la place l’un à l’autre. Ils entonnent un chant à deux voix.

Laura Vazquez, Arno Calleja, Astropoèmes (Montévidéo)

Les voix alternent avec des variations infinies, j’essaye d’identifier la logique de ce
discours. C’est le fil d’une complicité indéfectible qui me guide dans cette exploration de
la parole. Soudain, le nom du premier Signe du Zodiaque est scandé. Ce n’est pas mon
Taureau, mais ce n’est pas non plus le Bélier, le premier signe de l’Horoscope. Voici que
les mages-astrologues, Arno Calleja et Laura Vazquez, récitent impassiblement tout
l’Horoscope, Signe par Signe, rubrique après rubrique, mais la logique est décomposée
depuis le début. Si les douze Signes sont bien ceux de l’Horoscope, si demeurent des
rubriques classiques (travail, amour, amitié, santé), l’inattendu et l’étrangeté rompent
nos habitudes et nos attentes. Avec gravité et ironie, le duo énonce des constatations
ironiques (Gémeaux « Personne / ne vous manque »), de petites épiphanies
quotidiennes ou des événements extraordinaires (Taureau « vous serez témoin / d’une
chose remarquable »), des désirs inavouables (Vierge « Est-ce que / vous voulez un
fantôme / pour votre anniversaire? »), des prédictions (Sagittaire « Amour :/ préparez
vous/ vous allez reconnaître quelqu’un / qui ne vous reconnaîtra pas »), des
recommandations ou prescriptions (Vierge « dans la rue /regardez n’importe qui /vous
voulez /un peu trop longtemps »)…

Mais les affirmations des poètes ne peuvent pas être enfermées dans une catégorie
plutôt que dans une autre : cataloguer ou classer ce flux d’astropoésie est une opération
impossible. Cette poésie est à la fois poncif, événement insignifiant, épiphanie, drame,
désir, pronostic, prescription, remède et soin. La poésie horoscopique est surtout un
journal du quotidien, dans toute sa texture infra-ordinaire qui s’ouvre, à travers

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 50


l’expérience de la parole, à la décomposition de la logique commune, à la déconstruction
du sens du réel et du discours qui est susceptible de le dire. Ainsi, un dévoilement
brusque de la réalité, ou même un changement violent ou ironique du monde devient
possible.

Voici que dans le noir de l’espace, j’assiste à une nouvelle modalité d’incantation. Les
mots sont scandés, les fragments des phrases se succèdent, des nouveaux réseaux de
signification sont créés les uns après les autres :

Balance « pris / sous le marteau / des sentiments /il faut parfois/ se laisser aplatir » ;
Lion « allez lentement/ plus lentement/ une vie par jour/ pas plus ». A partir du
quotidien, par des associations imprévues et par le dévoilement de l’absurdité ordinaire,
les Signes astrologiques deviennent signes linguistiques, en se succédant. Sous l’emprise
du Zodiaque et des étoiles, l’expérience d’une création a lieu : je suis sidérée.

La relation entre Poésie et Horoscope est vivante, forte, productive. Ces poèmes
s’écrivent dans la relation entre parole, astres et affaires humaines. La Poésie naît
comme Cosmogonie, récit de la création de l’Univers à partir du quotidien. La Poésie est
une forme d’Horoscope dans sa capacité à projeter la vie humaine dans le ciel, à con-
sidérer, à être avec le Cosmos pour dire le quotidien, raconter les influences des
révolutions astrales sur la vie quotidienne, pré-dire l’avenir, exaucer un désir ;
l’Horoscope est une forme de poésie, dans sa possibilité de parole qui surgit de la
contemplation des planètes. Si le désir naît de l’absence de la contemplation des astres,
en comblant ce manque d’étoiles, la poésie écrit les désirs. Les limites entre Horoscope
et Poésie se révèlent fragiles. Des métaphores puissantes, des images corrélatives et une
construction narrative élaborée modèlent l’écriture de l’Horoscope de l’astrologue
américain Rob Brezsny, publié en France par l’hebdomadaire Courrier International. Les
Astropoèmes sont proches de l’Horoscope de Brezsny, qui se lit d’une semaine à l’autre
comme un roman.

Les deux expériences de parole sont pourtant différentes dans leur modalité d’écriture,
liée à l’aléatoire des mots, à la force de la langue et à la dimension de la subjectivité dans
le premier cas, fondée sur l’étude des configurations astrales dans le second. La
fréquence d’apparition est aussi différente : épisodique pour les Astropoèmes,
hebdomadaire pour l’Horoscope de Brezsny, pourtant dans les deux cas, elle est à
chaque fois unique et singulière. Même dans les Astropoèmes la force des Signes du
Zodiaque guide souvent l’émergence des images : le Lion est le symbole de la raison
(« vous avez raison ») et de la force (« marquez / les personnes de votre vie / en les
giflant »). Chaque fois, cependant, nous sommes induits en erreur par rapport à toute
prévision possible et à toute concaténation logique. Si le bestiaire du Zodiaque est la
source de cet imaginaire, la langue, avec ses associations imprévisibles et la capacité de
perturbation de la logique commune, ou d’immersion exaspérée dans la logique
commune, constitue le cœur de ces poèmes : Scorpion « Les enfants pensent / quand
vous étiez enfant / vous pensiez ». Les images sont générées par les mots et par la
langue, à travers la création de phrases qui se muent en une litanie hypnotique, récitées
par ce fil de complicité sans faille entre les deux poètes. Combustible primaire, la parole
progresse par la répétition, l’anaphore, l’assonance, l’allitération, le contraste, le
contrepoint. Le langage crée le lien et le mouvement de la parole. J’avance dans l’espace

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 51


de l’Astropoésie comme une cosmonaute, sans chemins ni sentiers tracés. Et je reste en
orbite, entre un Signe et l’autre, en sidération.

Peut-on lire cette poésie ? Pas à en juger par le site d’Arno Calleja et Laura Vazquez,
puisque chaque espace du Zodiaque est pour l’instant blanc. Pourquoi les textes n’y sont
pas ? Espace en construction ? Je me perds dans ce vide. C’est à ce moment là que Piotr
Ivan Illich, cosmonaute co-équipier, me fait signe en me rappelant à bord de notre
vaisseau. La découverte est extraordinaire : l’espace vide n’est pas vraiment vide, le
pronostic du Zodiaque est caché, sous le blanc : il est écrit blanc sur blanc. Une écriture
blanche sur une feuille blanche, la lecture devient cartomancie. Cette écriture devenue
invisible semble suggérer que la réalité n’est pas celle que nous croyons, elle est cachée,
comme la voie lactée, désormais invisible à nos yeux. Nous pouvons finalement lire
notre Horoscope, celui de l’année dernière, tout les deux Taureau, deux taureaux dans
l’espace :

Amour : Vous faites le tour d’un grand rectangle vert /vous êtes flexible on adore
toucher votre corps/ on partage le goûter avec vous / les oranges s’ouvrent / votre vie
est bonne /mais il ne faut pas éclairer toutes les pièces/ vous le savez / vous risquez de
vous couper ; Travail : Photocopiez-vous / Diminuez / Soyez fatigué parfois doutez du
mal/ Tendez vos branches et vos oreilles ; Santé : Imaginez Dieu sur un canapé en train
de pleurer/ à cause du sommeil à cause de la pluie, / faites surveiller vos grains de
beauté/ un homme frappe à la porte, personne ne répond / est-ce qu’il attend ? Est-ce
qu’il part ? Il aime la glace ou il aime le verglas ? / faites plaisir à vos organes / comparez
la peine et la pluie.

Dans le site des Astropoèmes à chaque Signe est aussi associée une vidéo de sujet
imprévisible : des pierres qui marchent pour le Taureau, une explosion dans le ciel
nocturne de la Russie pour les Poissons, une chanson, Mowgli de PNL, pour le Sagittaire,
une vidéo de six heures, toute noire avec un petit point blanc au centre, six heures de
silence pour le Verseau, alors que pour le Signe de la Vierge est proposée une vidéo de
quatre heures d’un homme assis en souriant. Là aussi l’expérience contingente et
quotidienne est reliée aux éléments du Cosmos (vent, ciel, étoiles…) et dévoilée par ses
limites extrêmes, proches de l’absurde. Le site se construit comme un objet de lecture et
d’expériences hors du commun.

Mais peut-t-on répéter le vol ? Écouter les Astropoèmes a été une expérience
performative, profondément différente de la lecture solitaire : j’ai assisté à un Oracle.
Les mots ont traversé l’obscurité de la salle, comme les réponses le long du couloir de la
Sibylle de Cumes. J’ai lu dans des feuilles. J’ai assisté au drame du référent. L’ordre
logique et quotidien de nos vies n’est plus le même. Le poète et la poétesse étaient des
Sibylles contemporaines. Je sors et je regarde le ciel, en apercevant lo squarcio, la
déchirure, l’éclaircie.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 52


Orbite n. 2 : Astroroman

Dans le noir du même espace, l’auteure Elitza Gueorguieva est déjà là, comme depuis
toujours.

Elitza Gueorguieva, Montevidéo

Iouri Gagarine qui atterrit dans une cour d’école en Bulgarie. Il enlève son casque et il
plante un arbre. Et puis, chaque année, un astronaute différent enlève son casque et
plante à son tour un arbre. Une forêt d’arbres plantés dans une petite école de Bulgarie
par des astronautes soviétiques. Et voilà comment grandir avec le nez planté dans le
Cosmos et le cœur qui bat au rythme de l’URSS. C’est ainsi que commence la
performance d’Elitza Gueorguieva, autour du processus de création de son « roman par
erreur » : Les Cosmonautes ne font que passer. Je suis tout de suite en orbite.

Tout va très vite. La petite fille grandit, devient une femme,


déménage à Paris, fait des films, et décide de raconter sa
vie, qui n’est vraiment pas sa vie et qui est pourtant sa vie.
D’ailleurs, comment faire pour raconter sa vie ? L’auteure
raconte qu’elle s’est donnée plusieurs missions. Par les
films d’abord, et voilà la cinéaste qui fait des repérages
dans l’école de son enfance, dans le souci d’établir un
rapport fort avec le réel. Des images vidéo montrent la cour
de son école à travers les fentes du volet roulant d’une salle
de cours. Je vois les arbres des cosmonautes : premier
enracinement de cette histoire. Et puis un plan d’ensemble
sur les tables d’écoliers. Elles sont vides. Les salles de cours
ne sont pas différentes de celles du reste de l’Europe…
Pourtant j’avais imaginé différemment l’Est. Mais dans
l’Ouest de l’Europe, les astronautes n’ont pas planté

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 53


d’arbres dans les cours d’école… Parfois dans l’Ouest, quelque auteur a inauguré l’école
qui porte son nom, comme Marcel Pagnol qui, dans les mêmes années qu’Iouri Gagarine,
a participé à la cérémonie d’ouverture du lycée qui lui est dédié, près de la montagne du
Garlaban, toujours dans l’Est… cette fois l’Est de Marseille. Mais ceci est une autre
histoire, bien plus terrestre. Reprenons notre fil spatial.

Une fois qu’Elitza Gueorguieva a atterri – elle aussi – dans


sa cour d’école, la narration de sa vie ne sera plus
exclusivement confiée aux images et aux films et prendra
rapidement la forme de l’écriture, alors qu’elle ne l’avait
pas prévu. Elle montre au public le premier objet de la
série qu’elle dévoilera pendant sa performance : le livre
N’être personne de Gaëlle Obiégly. Un récit qui est une
feinte d’autobiographie et qui montre comment en
s’approchant de la vérité, elle recule. Ce livre, initiateur de
l’écriture d’Elitza Gueorguieva, vient prendre spatialement
sa place, dans cet espace noir, appuyé sur le côté de son
ordinateur mac, pendant le temps de la performance.
Pourtant, par la suite, l’auteur dit que ce texte, présenté
comme un classique à l’origine de sa narration, a été
publié seulement après le sien … Confusion dans l’espace-
temps. Les pistes sont brouillées depuis le début. Voilà que l’auteure vient délicatement
semer le doute sur la vérité de tout ce qu’elle est en train de nous raconter. L’écriture
commence à manipuler le réel de sa vie. L’auteure raconte la crise : écrire un roman
malgré elle. Le roman surgit comme une sorte d’erreur. Dans ce souci d’héroïser le
destin individuel de la petite Elitza personne-personnage, à côté de Iouri Gagarine et
d’elle-même, il faut créer d’autres héros et voilà la figure du grand père « vrai
communiste » que campe le livre. L’intime se construit par le collectif, le collectif et
l’intime construisent le quotidien. La vie de chacun est héroïsée par la vie de la Nation et
par l’épopée soviétique, les héros de la Nation sont à l’origine de cette fiction, comme les
planètes de l’Horoscope pour les Astropoèmes.

L’une des nombreuses missions de cette auteure dont la langue maternelle est le
bulgare, la 4è pour l’exactitude, est d’ « arriver à se faire comprendre par les citoyens
français ». Je suis sensible à la question. Elle décrit son écriture faite d’astérisques et
d’espaces blancs qui énerve pas mal ses professeurs, que je découvre par la suite être
ceux du master Création littéraire de la faculté de Paris VIII. Les astérisques ne sont pas
des étoiles tombées sur la page blanche, des repères spatiaux pour trouver une langue et
des pistes dans la narration ? En tout cas, la langue aussi, comme la vie, n’est plus
l’authentique.

L’écriture entre en résonance avec les images et pendant sa performance, l’auteure, qui
est aussi cinéaste, nous montre des bribes de documentaires et d’images télé de l’épopée
soviétique, soigneusement repérées. Tout d’abord la vidéo de la chanson Petit nuage
blanc, de la chanteuse bulgare Sylvie Vartan, exilée en France. J’écoute plusieurs fois
cette chanson en bulgare, dont je ne comprends pas un seul mot, envoûtée par le kitsch
des années 1990. Une sorte de Dalida ou de Raffaella Carrà exfiltrée du bloc soviétique ?
Mais peut-on comparer les deux blocs ? Non. Je suis à l’Est, avec tout son exotisme qui
me ravit depuis ici, l’Ouest. Avec ce petit nuage blanc, je suis toujours dans le ciel et dans

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 54


l’air. Premier moment d’apothéose. Mais cette fois-ci le vol est moins ardu, et l’auteure –
personnage Elitza décide de regarder plusieurs fois la vidéo pour comprendre comment
redescendre sur terre, c’est à dire, en tant que Bulgare exilée en France, ne pas devenir
elle aussi Sylvie Vartan.

La chute. Le moment topique de la performance de cette vie est lié au cœur de la vie de
la Nation et de l’histoire de l’Est : la chute du mur de Berlin. Deuxième moment
d’apothéose. Encore une fois, la narration-performance est complétée par des images
documentaires. Sidération : à l’occasion de la chute du mur, la jeune Elitza voit ses
parents s’embrasser pour la première fois de sa vie, c’est ainsi qu’elle comprend que le
moment est extraordinaire et que Berlin n’est pas un homme. Encore une fois la
narration se structure à partir de l’impact de l’histoire collective sur l’histoire
quotidienne et sur l’infra-ordinaire : l’attente, la logique et le mythe sont déroutées par
l’intime. Déconstruire le réel, avec tout ce discours qui le raconte, devient un jeu très
plaisant.

Après quelques autres péripéties, la tension redescend. Le livre est abouti et la


performeuse nous montre les cadeaux qu’elle a reçus à la suite de son écriture, un porte-
clés en forme de cosmonaute, un t-shirt spatial, une pièce que Gagarine aurait emportée
avec lui dans son voyage spatial…

Finalement, Elitza Gueorguieva confesse que tout ce qu’elle a raconté n’est pas vrai, mais
n’est pas faux non plus. Grand final : « Le monde n’existe pas et toute la vie humaine se
déroule dans la fiction ». Dans le sillon de l’autofiction, la perfo-romancière sème le
doute sur la vérité de tout ce que nous venons d’écouter. Le récit autobiographique
devient la fiction d’une vie ou le discours d’une vie potentielle, comme une des
contingences offertes par un Horoscope, sous le Signe du Communisme cette fois-ci.
C’est ainsi que la créatrice d’une autofiction cosmique vient introduire le doute sur
l’existence même du Cosmos et parler du caractère fictionnel de toute vie. Maintenant, je
ne sais plus où je suis.

Performance ou présentation d’un livre ? Je suis dans le noir, dans un silence absolu, une
écrivaine devenue performeuse a créé un monde fait d’images, d’objets, d’émotions, de
climax, d’un dénouement. Un espace nouveau s’est ouvert à moi à partir des images
spatiales de Gagarine, et d’un défilé d’extraits de films documentaires du bloc
communiste. J’ai participé à l’apothéose des mythes de la Nation et à leur déchéance. J’ai
assisté à une mise en scène du livre, dans un espace théâtral. Je sors enchantée du
spectacle pour … acheter le livre. Catharsis ou chute finale ? Fin du communisme et fin
de l’apothéose. Je quitte Montevideo avec la sensation que le spectacle l’emportera sur la
lecture. Si l’adresse au public qui a soutenu toute la performance m’a tenue en apnée
dans cet espace noir, devenu sidéral pour l’occasion, je me demande quel sera mon
degré de liberté face à une adresse à la deuxième personne qui se présente comme
beaucoup plus coercitive dans la lecture d’un livre. Exploration à suivre.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 55


Atterrissage n. 1

L’astroroman dans mes mains, je poursuis cette exploration spatiale. Voici que je
traverse maintenant un univers qui se développe tout dans le ciel, dans la première
partie du roman, tout sur terre, dans sa deuxième partie. Je suis entièrement projetée
dans ce monde narratif par un récit à la deuxième personne, cette adresse directe qui me
rend non seulement lectrice, mais aussi protagoniste. Une drôle de propulsion à vraie
dire : j’essaye de m’immerger dans un livre qui m’éjecte à son extérieur, je ne sais plus
où je suis, où est mon espace entre le livre et moi-même, lire n’est pas si confortable.
Cette adresse narrative me déstabilise : l’affirmation du « tu » est forte comme une
injonction, je me dois de devenir ce personnage principal, et du coup, moi, je ne sais plus
qui suis-je. Je découvre un monde qui est tout de suite posé comme mon monde,
pourtant y rentrer n’est pas si facile : je ne suis pas l’instance narrative et je ne peux
point y intervenir ou changer quelque chose. Mon identité se morcelle et se recompose à
l’instar de la mosaïque de ma cour d’école au début du livre qui devient la « mosaïque
générale » d’une vie à la fin du roman. Ce « tu » devient le seuil d’un mouvement vers
l’autre nécessaire à la construction du soi.

Me voilà ainsi précipitée dans ce roman de construction qui décrit mon passage de
l’enfance à l’adolescence, pendant le moment historique du passage de la Bulgarie
communiste à celle de la « transition démocratique ». En tant que petite fille bulgare, je
vis toute mon enfance la tête levée vers le ciel. Et je ne suis pas la seule. Tout mon
monde est constellé de symboles spatiaux : la mosaïque de mon école représentant Iouri
Gagarine en plein milieu d’une conquête spatiale, les sapins de mon école plantés par les
cosmonautes, la Journée internationale de la cosmonautique le 12 avril qui célèbre la
première expédition dans l’espace de la part de notre héro Iouri Gagarine, des fusées et
des astronefs en métal rouillé comme jeux dans les jardins d’enfants, l’amitié qui se
définit éternelle, les noms des rues et des écoles qui portent les noms des cosmonautes…
Le livre s’ouvre sur cet espace spatial apprivoisé par moi-même, petite fille découvrant
pour la première fois ce mot, comme un espace spécial. Le 12 Avril est la date autour de
la quelle s’organise la ritualité du pays et s’expriment les rêves de chaque enfant : se
transformer en cosmonaute. Devenir Iouri Gagarine est aussi mon rêve et ma mission.
Tout se construit dans cette projection céleste : le ciel et l’espace représentent une
perspective de progrès mais surtout d’élévation et d’enchantement proposée par le
monde communiste. Dans les cieux il n’y a plus de dieux, mais il y a des hommes et
même des femmes, comme Valentina Terechkova, soviétiques et même bulgares, comme
Gueorgui Ivanov, tous et toutes cosmonautes. Le monde tient, avec ses héros sur terre et
la possibilité de les propulser dans l’éther.


Cosmos espace Gagarine « Gloire à la terre des héros ! »
56
© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés.
Mais un jour un mur tombe et le ciel s’effondre.

Le séisme qui suit la chute du mur de Berlin aura des conséquences inédites. Tout se
retourne et la voûte céleste s’écroule. Mes parents s’embrasseront pour la première fois,
par exemple. Et puis, total changement de programme. Mon école ne s’appellera plus
Iouri Gagarine, mon amitié ne sera plus éternelle et n’aura plus aucun intérêt en
commun, l’intérêt commun se transformera en intérêts individuels, l’on découvrira que
les voisins disparus étaient des anarchistes déportés dans des camps et jamais revenus,
mon amie m’apprendra que Iouri Gagarine n’était pas le premier homme dans l’espace
et que le sapin planté par lui-même n’avait pas survécu, mais avait été remplacé par une
copie conforme. Les cosmonautes sont passés, les groupes rock les remplaceront. Mon
idole devient désormais Kurt Cobain des Nirvana, mes missions ne sont plus spatiales
mais musicales. Il est maintenant difficile de demeurer un héros à l’Est, les héros sont
tous virés, y compris un héros réel et vivant comme mon professeur de littérature…
Même le premier vol dans l’espace se révélera un vol fictif, l’orbite était trop haute, le
vaisseau Vostok avait pris feu et Iouri Gagarine avait dû être éjecté et atterrir avec son
parachute. Le vrai se transforme en faux, les icônes se révèlent des images, rien n’est
plus vraiment vrai : « comme avec les communistes, les baskets Nike, les sapins et les
cassettes de Nirvana : en fait rien n’est vraiment vrai ». C’est maintenant que les spectres
et les ombres des fascistes se réveillent dans l’esprit de mon grand-père communiste
émérite placé à l’hôpital. L’apothéose devient l’apocalypse.

Les cosmonautes ne font que passer, c’est le premier roman d’une jeune écrivaine. On y
retrouve quelques tics de jeunesse comme quelques formes complaisantes et un peu
gadget, un foisonnement adjectival parfois excessif et virtuose, ou toutes ces listes en
trois parties, sur lesquelles je m’interroge encore. Mais ce livre tient le pari de la lecture.
Le système d’apposition en forme ternaire, même si parfois un brin trop répétitif,
construit tout un système de références internes et des concepts qui suivent avec esprit
et humour la description de la rupture d’un système politique et sociale : ainsi par
exemple le « grand-père vrai communiste » qui devient « communiste désespéré » et
« communiste émérite », ou alors le « placard connu pour ses difficultés d’accès »
remplacé dans la deuxième partie du roman par un « placard très facile d’accès » et ainsi
de suite, tout le long de la narration. Écrit dans une langue étrangère, le français, avec un
choix narratif à la deuxième personne, ce roman pose une distance qui permet
d’explorer un monde en rupture. L’effondrement d’une identité nationale et collective
est décrit en écho avec la construction personnelle et individuelle du personnage
principal. L’auteure nous amène avec elle, en montrant d’être préoccupée par l’urgence
de la rencontre avec le lecteur. Après mes résistances de lectrice, une fois que la lecture
est terminée, je suis euphorique d’avoir vécu de l’intérieur ce moment historique crucial
de l’Europe de l’Est, d’avoir traversé ce monde exotique et réuni nos deux Europe, grâce
à ce récit à la deuxième personne. L’ironie puissante qui traverse ce roman d’un bout à
l’autre me tient en suspension. J’ai encore une fois envie de me retrouver en orbite pour
mettre à nouveau le ciel à sa place.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 57


Toujours en orbite : pour une Astropoétique

Après ces deux premières explorations, l’aventure d’une Astropoétique s’ouvre à moi.
Face à un langage, à une littérature et une filmographie qui regorgent de réalisme, en se
noyant souvent dans les limites du réel, d’un langage fonctionnel écrasé sous le poids de
l’existant et sous l’impulsion à le reproduire, j’ai envie de continuer ce périple spatial qui
permet de voir la terre au sein de sa galaxie. Cet envol permet de voir à nouveau
l’invisible, observer les projections humaines éjectées dans le ciel, à côté des satellites et
des déchets, découvrir des textes cachés, voir des constellations. Partir en orbite pour
voir la « terre orange », comme disait Iouri Gagarine, ou comme un « petit point bleu »,
comme disait Neil Armstrong, ou alors « bleu comme une orange », selon le mots du
poète visionnaire Paul Éluard, qui avait anticipé et synthétisé les visions de deux
cosmonautes déjà en 1929, à une époque où l’espace ne regorgeait pas de satellites.
Rétablir le lien entre la terre et le ciel pour ne pas mourir sans paroles, pour retrouver le
possible face au réel, pour repousser les limites de l’impossible, pour redonner au ciel sa
place de ciel, et y remettre les étoiles. Un envol extra-terrestre pour créer un nouveau
langage poétique, pour traverser la sidération et projeter à nouveau l’Utopie et l’action
dans nos considérations terrestres.


Elize, Pigmetropie

Astropoèmes est une lecture qui s’est tenue le 27 septembre 2017 dans le cadre du
festival Actoral, à Montévidéo à Marseille; mais aussi un site internet et un espace
facebook.

Elitza Gueorguieva, Les cosmonautes ne font que passer, éd. Verticales, 2016, 16 €
— Lire un extrait

Ce texte d'Anna Proto Pisani a été écrit dans le cadre du séminaire Factored du Master RED, Aix-Marseille
Université

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 58


© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 59



Ont participé à ce numéro :

Aurélien Barrau, Dominique Bry, Jacques Dubois, Jean-Philippe Cazier,


Christiane Chaulet Achour, Claude Favre, Jean-Louis Legalery,
Christine Marcandier, Anna Proto Pisani, Rodho, Christian Rosset


© Christine Marcandier

Diacritik est une marque déposée à l’INPI, n° 15 4 209 913. N° ISSN : 2490-7324.
Le site www.diacritik.com est protégé par la législation en vigueur sur les droits de propriété intellectuelle.

© DIACRITIK 2015 – 2018 – Tous droits de reproduction réservés. 60