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Revue française de sociologie

Les systèmes de représentation d'un groupe social : les « cadres »


Luc Boltanski

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Boltanski Luc. Les systèmes de représentation d'un groupe social : les « cadres ». In: Revue française de sociologie, 1979, 20-
4. pp. 631-667;

http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1979_num_20_4_6726

Document généré le 02/05/2016


Zusammenfassung
Luc Boltanski : Die VorsteHungssysteme einer Gesellschaftegruppe : die « Kader ».

Die Debatten, die, besonders mit den sechsziger Jahren anfangend, sich mit den Mittelklassen
bescháftigen, vor allem mit den « Kadern », werfen zwei immer wiederkehrende Fragen auf : die Frage
der Gruppenzugehorigkeitskriterien und die Frage der Gruppengrenzen. Zweck der scheinbar
weitauseinander- gehenden Thesen ist offenbar immer, eine vorausgehende substantielle Definition
der Gruppe aufzustellen (statt diese Gruppe als ein sozialgefiigtes und -definiertes Objekt zu
untersuchen) . Um die formalen Eigenschaften der Problematik der Mittelklassen und Kader zu
verstehen und die gemeinsamen Gedankenschemata zu sehen, die den scheinbar widersprüchlichen
Ausserungen zugrundeliegen, muss das Produktionsfeld der Vorstellungen zur sozialen Welt
untersucht werden. Die aus diesen Vorstellungen hervorgegangenen Ausserungen zeichnen sich
durch die Doppelabhängigkeit aus, die sie mit dem intellektuellen und dem politischen Feld verbindet.

Abstract
Luc Boltanski : The representation system of a social group : the "executives".

Mostly from the sixties, the debates on the middle classes, and especially on the executives, dealt with
two recurrent questions: the question of the criteria proving group membership and that of the fontiers
of the group. The subject-matter of the apparently most divergent theories thus always seems to be the
establishing of an a priori substantial definition of the group (instead of analysing it as a socially built
and defined object). The factors should be analysed that preside over the social world representations
which are characterised by their double dépendance on the intellectual and political fields, so as to
understand the formal characteristics of the middle classes and executives problematic, and so as to
scketch the common thinking schemes that underlye apparently inconsistent dicourses.

Resumen
Luc Boltanski : Los sistemas de representation de un grupo social : los "cuadros".

Los debates que, sobre todo desde el ano 1960, tiene como objeto las clases medias y peculiarmente
los "cuadros" se organizan alrededor de dos temas que vuelven de modo obsesional : el problema de
los criterios de pertenencia al grupo, y el de las fronteras del grupo. El objeto de las "tesis"
aparentemente más divergentes parece asi establecer siempre una definition previa y substancial del
grupo (en vez de analizarlo como objeto socialmente construido y socialmente definido). Para
comprender las propiedades formales de la problemática en las clases médias y en los cuadros y para
ver los esquemas de pensamiento comunes que sobreentienden discursos de apariencia
contradictoria, hay que analizar el campo de producción de las representaciones del mundo social que
tienen esos discursos como resultado caracterizado por la doble dependencia que lo une a lo
intelectual y a lo politico.

Résumé
Luc Boltanski : Les systèmes de représentation d'un groupe social : les « cadres ».

Les débats qui, surtout à partir des années soixante, ont pour objet les classes moyennes et,
particulièrement, les « cadres », s'organisent autour de deux questions qui reviennent de façon
obsessionnelle : la question des critères d'appartenance au groupe, et celle des frontières du groupe.
L'objet des « thèses » en apparence les plus divergentes semble être ainsi toujours d'établir une
définition préalable et substantielle du groupe (au lieu de l'analyser comme un objet socialement
construit et socialement défini). Pour comprendre les propriétés formelles de la problématique sur les
classes moyennes et sur les cadres, et pour voir les schemes de pensée communs qui sous-tendent
des discours en apparence contradictoires, il faut analyser le champ de production des représentations
du monde social, dont ces discours sont le produit, lui- même caractérisé par la double dépendance
qui le lie au champ intellectuel et au champ politique.
R. iranç. sociol., XX, 1979, 631-667

Luc BOLTANSKI

Les systèmes de représentation

d'un groupe social : les " cadres

L'analyse, dont on trouvera ici une première ébauche, vise à ressaisir


certaines des propriétés de la problématique sociale qui, surtout à partir
des années soixante, se constitue autour des « classes moyennes » et,
particulièrement, des « cadres ». Comment et selon quelle logique se sont
opérées la production et la diffusion de la masse considérable de discours
dont les « cadres » ont été l'objet ? Où situer le champ de production de
ces discours qui, pour la plupart, renferment indissociablement des énoncés
constatatifs à prétention « scientifique » et des prises de position politique
(voire éthiques) ? Comment rendre compte des propriétés que ces discours
ont en commun, même et surtout lorsqu'ils se contredisent, l'accord sur
les questions étant peut-être ici plus important que le désaccord sur les
réponses ?
Mais pour pouvoir questionner cette problématique, l'interroger de
l'extérieur, sur sa genèse, sur ses fonctions et sur la logique qui l'habite
(ce qui est différent de l'opération consistant à discuter la pertinence des
différentes thèses qui s'y opposent), il faut rompre avec la conception
substantialiste des groupes sociaux qui lui est sous-jacente et qui, en
nombre de cas, sous-tend peut-être aussi (au moins implicitement) la
« sociologie du travail ». Pour se donner des objets délimités et palpables,
la sociologie des groupes professionnels balance souvent entre deux
procédés qui ne sont d'ailleurs pas exclusifs l'un de l'autre : définir le
groupe sur lequel porte l'étude par référence à une typologie formelle
construite pour les besoins de la « recherche » ou prendre l'objet tel qu'il
se donne avec son nom commun et ses représentations communes et le
rationaliser en cherchant au groupe un fondement ailleurs que dans lui-
même, dans les choses, c'est-à-dire, le plus souvent, dans l'évolution
technique et dans la division technique du travail, de façon à lui donner
une unité substantielle et des contours objectifs et précis (ce qui revient,
comme dit Wittgenstein (1) , à « essayer, derrière le substantif, de trouver
la substance ») . Cela un peu à la façon dont l'ancienne philosophie du

(1) L. Wittgenstein, Le cahier bleu et le cahier brun, Paris, Gallimard, 1965, p. 25.

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droit ambitionnait de fonder en nature l'unité d'une nation et de


démontrer le caractère naturel des frontières que l'histoire lui avait tracées. Or,
de même que dans le domaine du corps la logique naturaliste des
« besoins » oublie (lorsqu'elle « explique », par exemple, les consommations
alimentaires par les besoins énergétiques et par eux seuls) que les besoins
les plus liés en apparence à la nature physique de l'homme n'accèdent
à l'existence sociale que retraduits dans l'ordre de la culture (sous forme
de goûts et de dégoûts) (2), de même les conceptions naturalistes de la
relation entre le monde technique et le monde social oublient peut-être
que la division du travail potentiellement inscrite dans l'univers objectivé
de la technique ne se réalise dans l'ordre proprement social, sous forme
de divisions explicites entre groupes et, indissociablement, dans l'ordre
du langage en l'espèce de mots, de représentations, de taxinomies, etc.,
que médiatisée par les conflits qui opposent les agents dotés de propriétés
objectives partiellement différentes (ce qui veut dire aussi, de propriétés
partiellement communes), par les stratégies que, dans ces conflits, les
agents déploient et par la conscience qu'ils prennent de ces luttes et des
intérêts qui s'y jouent. Il ne s'agit pas de nier, ce qui serait absurde, la
relation entre les divisions techniques et les divisions sociales. Mais
seulement de rappeler, d'une part, que la technique ne jouit pas d'un
statut d'extériorité par rapport au social et, d'autre part, qu'entre les
contraintes techniques et les assemblages sociaux, il y a place pour un jeu
pour des stratégies de « classement et de déclassement » (3) qui restent
occultées tant que l'on se donne une définition naturaliste des groupes (4).
Les « cadres » constituent un terrain privilégié à la fois pour chercher
à lever l'obstacle substantialiste et pour analyser les raisons qui confèrent
au substantialisme sa force et sa prégnance, parce que les résistances,
très vives, que cet objet socialement construit oppose à tout effort de
définition substantielle, n'ont pas empêché la constitution d'une
problématique où se contredisent des thèses qui ont malgré tout en commun de
proposer des définitions substantielles du groupe. Le problème est, on le
voit, celui de la relation entre la formation du groupe dans le monde
social objectif et l'apparition, dans la philosophie sociale, d'un discours
(2) Cf. L. Boltanski, « Taxinomies tion des structures objectives de la caté-
populaires, taxinomies savantes : les gorie qui sous-tend l'analyse proposée
objets de consommation et leur classe- ici. Cela, en utilisant les nombreuses
ment», Revue française de sociologie, enquêtes statistiques aujourd'hui dispo-
11 (1), 1970, pp. 34-44. nibles bien qu'elles soient construites
(3) Cf. P. Bourdieu, L. Boltanski, «Le pour la plupart à partir de définitions
titre et le poste », Actes de la recherche différentes de la catégorie; non par
en sciences sociales, 1 (2), 1975, pp. 95- éclectisme ni dans le but de déterminer
107. quelle est la « bonne » enquête qui
(4) C'est dire aussi — faut- il le rappe- fournit le « bon chiffre » mais, au con-
ler ? — que l'analyse des propriétés traire, pour porter au jour l'information
objectives des agents qui «appartien- spécifique sur la catégorie qu'apporte
nent» au groupe (qui s'en réclament ou l'existence d'un grand nombre de des-
que le groupe revendique) constitue le criptions statistiques divergentes (sur
préalable indispensable sans lequel on l'illusion du « bon chiffre », cf. L. Thé-
ne peut comprendre ni le processus de venot, « Une jeunesse difficile. Les fonc-
regroupement dont le groupe est le pro- tions sociales du flou et de la rigueur
duit ni les conflits qui ont pour objet dans les classements », Actes de la re-
la définition et la représentation du cherche en sciences sociales, 26/27, 1979,
groupe. On donnera ailleurs la descrip- pp. 3-18).

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sur le groupe. On voudrait suggérer l'hypothèse suivante : le groupe n'a


pas augmenté mécaniquement et ne s'est pas imposé mécaniquement à
l'attention des « sociologues » et autres spécialistes de la représentation
du monde social qui, surtout à partir des années soixante, entreprennent
de dire ce qu'il est et de définir la place qu'il occupe ou souvent, dans
une logique normative, qu'il doit occuper dans l'espace social. En effet,
d'une part, la croissance du groupe n'est pas explicable uniquement par
la multiplication, sous la pression de forces strictement techniques de
« postes d'encadrement > et, d'autre part, le fait que le groupe ait «
augmenté » ne suffit pas à rendre compte de la forme qu'a revêtue son accès
au champ de la représentation où il s'est imposé à la fois comme allant-
de-soi et comme problématique : ainsi, par exemple, pour pouvoir, comme
le fait Jean-Paul Bachy (5) , déclarer sans rire que les « cadres з> sont
« une catégorie montante mais impossible à situer » (c'est le titre qu'il
donne à l'un des paragraphes de son livre) , il faut tenir la « montée des
cadres » pour une évidence antérieure à tout examen. Mais
l'administration de la preuve n'est pas la préoccupation première du discours
prophétique sur la « montée des cadres » et, thème connexe, sur 1* «
intellectualisation générale de la force de travail » qui prolifère dans les années
1960-1970 et qui, suspendu entre le constatatif et le performatif, ne dit
jamais si les cadres « montent » ou s'ils doivent « monter », ni si « monter »
signifie augmenter ou accéder à une position dominante (ce qui, les
positions dominantes étant par définition réduites en nombre, est
relativement contradictoire). D'ailleurs la croissance du groupe et l'attention
qui lui est portée dans le champ de la représentation du monde social
sont dans une relation dialectique. La croissance du groupe augmente,
bien sûr, l'attention qui lui est portée. Mais, inversement, pour que la
« croissance » du groupe se manifeste avec la force de l'évidence, il faut
qu'ait été formé son concept et qu'aient été construits les instruments
d'enregistrement statistique (taxinomies, nomenclatures, etc.) propres à
constituer le groupe dans sa matérialité comme être social différencié et
autonome séparé des groupes voisins dans l'espace de la taxinomie avec
lesquels ses membres sont confondus tant qu'ils ne peuvent être rassemblés
et distingués par une définition et par un nom. Loin d'être une concrétion
naturelle soumise à une multiplication mécanique, les « cadres » sont, en
tant que groupe reconnu et nommé, le produit d'un travail social de
regroupement (et de recodage) qui a conduit, dans un processus historique,
des agents relativement dispersés sous nombre de rapports à se rassembler
autour d'un noyau déjà constitué socialement (les ingénieurs d'usine) et
d'un nom, celui de « cadre », et à se redéfinir en célébrant les propriétés
communes et en refoulant les traits divergents. Dans cette hypothèse, la
formation du groupe est indissociable d'un processus ^unification
symbolique qui a exigé l'accomplissement d'un travail de représentation, cela
aux différents sens que l'usage confère au terme : à l'origine, simple
agrégat silencieux, le groupe s'est doté de représentations mentales
associées au nom; ses membres donnent à eux-mêmes et aux autres des

(5) J.P. Bachy, Les cadres en France, Paris, Armand Colin, 1971.

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représentations sociales du groupe (au sens de Goffman et de la


psychologie sociale); enfin, le groupe est parvenu à se faire représenter sur
la scène politique où se rejouent, dans un registre particulier comportant
ses règles propres, les luttes quotidiennes entre groupes et entre classes.
L'analyse de la composition et de la formation de la catégorie des
« cadres » montre ainsi (6) :
(1) Que la catégorie est très fortement hétérogène; elle réunit des agents
objectivement dispersés sous les principaux rapports : revenu, niveau
d'instruction, nature et degré de compétence, tâches accomplies et fonctions exercées,
chances de carrière, etc., en sorte que son unité et son existence même ne vont
pas de soi et demandent à être justifiées.
(2) Que l'accroissement, très important dans les années 1960-1970 (7) , du
nombre des agents recensés sous le titre de cadre, souvent décrit dans la seule logique
de l'évolutionnisme technologique comme le résultat d'une «mutation» fatale,
est partiellement le produit de la diffusion du titre (8) de «cadre» dans le
champ des entreprises, des zones de capitalisme concentré aux zones de
capitalisme dispersé (9) et aussi de sa vulgarisation à l'intérieur des entreprises et
particulièrement des grandes entreprises, du haut vers le bas de la hiérarchie. Il
apparaît ainsi qu'une fraction notable des « cadres » sont de grands et, surtout,
de petits patrons d'entreprise qui ont opéré une reconversion, parfois purement
nominale, ou encore des agents occupant des positions subalternes dans les
entreprises (maîtrise, techniciens, représentants de commerce, etc.), auxquels le nom
de « cadre » a été décerné à titre de gratification symbolique. Bref, l'accroissement
du volume de la catégorie tient bien, sans doute, à la multiplication des postes
d* « encadrement », mais aussi, pour une part importante, à la réunion autour
du titre et des représentations qui lui sont liées d'agents qui, en un. autre état
du champ des entreprises (et du champ des classes sociales), ne se seraient pas
reconnus dans le nom de « cadre », ne se seraient pas déclarés « cadres » et,
n'étant pas enregistrés comme tels par les organismes de production statistique,
se seraient trouvés répartis entre d'autres catégories (10).

(6) On ne peut, dans cette introduction, étant pour le droit (et sans doute pour
que résumer très sommairement les les agents eux-mêmes) l'indice le plus
hypothèses et les résultats d'un travail sur sûr de l'appartenance à la catégorie (Cf.
les « cadres » dont le texte qu'on va A. Le Bayon, Notion et statut juridique
lire constitue un chapitre. On a dû des cadres de l'entreprise privée, Paris,
renoncer à apporter ici la démonstration Librairie générale de droit et de
d'affirmations qui pourront paraître jurisprudence, 1971, pp. 76-80).
hâtives ou gratuites, mais sans lesquelles (9) Selon l'opposition utilisée par J.P.
la suite de l'exposé ne serait pas Gorgé et A. Tandé, « Une étude du
intelligible. Ministère de l'Industrie sur la
(7) Cf. L. Thévenot, «Les catégories concentration industrielle entre 1970 et 1972»,
sociales en 1975 : l'extension du salariat », Economie et statistique (68), 1975, pp. 39-
Economie et statistique (91), 1977, pp. 3- 58.
31. (10) Ainsi, par exemple, parlant des
(8) Etre « cadre », ce n'est pas difficultés que rencontrent ses efforts
seulement occuper un poste déterminé, c'est pour faire une évaluation du nombre
d'abord (en l'absence d'une définition des cadres en France, François Jacquin
rationnelle du poste) être investi d'un (un cadre de la Régie Renault dont
titre, même si ce titre (à la différence, l'ouvrage, publié en 1953, reflète bien l'état
par exemple, de la plupart des titres et les représentations de la catégorie
scolaires) est décerné par une instance dans les années d'après-guerre) note
locale (l'entreprise) et non par une que le recensement de 1946 n'est pas
instance nationale : est « cadre » celui que utilisable, d'abord parce qu'il «ne
le ou les chefs d'entreprise ont désigné distingue pas nettement les cadres supérieurs
comme tel, la «reconnaissance des des patrons » et, surtout, parce que « la
parties » (forme moderne de l'adoubement) notion de cadre étant encore, en 1946,

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(3) Enfin, l'étude de la formation de la catégorie et de ses origines montre


que l'utilisation du terme de «cadre», comme concept unificateur, et la
constitution des « cadres » en groupe de pression prétendant à la reconnaissance
officielle dans l'espace des luttes politiques sont inséparables des tentatives de reprise
en main et de réinstauration de l'ordre social qui se multiplient après les grèves
de 1936. Les « cadres » se constituent en groupe, contre le mouvement ouvrier,
contre la CGT et le Parti communiste. L'autonomisation des « cadres »,
l'apparition de porte-parole agissant au nom du groupe et d'instances de représentation,
sont indissociables de l'entreprise qui, surtout, semble-t-il, à l'initiative du petit
patronat terrifié par les grèves, et, plus encore, par l'espèce d'officialisation que
les Accords Matignon confèrent au mouvement ouvrier, vise à constituer un
«mouvement des classes moyennes», à l'image du mouvement ouvrier mais
contre lui : il faut regrouper les « couches moyennes » et, en leur fournissant
explicitement des principes d'identité et d'unité et des instances de représentation
unifiées, transformer ces masses incertaines et inertes en une classe capable, par
sa force et par son nombre, d'endiguer et de vaincre la classe ouvrière.
Ainsi, l'apparition des « cadres » ne peut être dissociée du fantasme de la
troisième classe, du « tiers-parti » comme incarnation dans un groupe de
l'idéologie de la troisième voie qui doit résoudre magiquement par une double négation
(au moins ostentatoire et formelle), celle du «socialisme» et du «capitalisme»,
du «pouvoir des trusts» et de la «dictature du prolétariat», les contradictions
de la société de classe (11). Le Mouvement des classes moyennes et les « cadres »
comme groupe autonome recevront, on le sait, de la part du gouvernement de
Vichy une reconnaissance officielle (12) . C'est cet héritage que recueille la
Confédération générale des cadres (directement issue du Mouvement des classes
moyennes et dirigée au début par les mêmes hommes) dont l'action contribuera très
fortement, après 1945, à faire intégrer aux taxinomies officielles, à faire objectiver
dans le droit et, par l'oubli de la genèse, à constituer sur le mode du cela-va-de-
soi une catégorie dont l'unité essentiellement réactionnelle (réactionnaire) n'existe,
au moins à l'origine, que par référence et par opposition au mouvement ouvrier.

On voit, dès lors, que si, avant 1936, les cadres n' « existaient pas », si
le terme n'était pas utilisé et si aucun principe unificateur n'associait, au
moins explicitement, ceux que le concept allait réunir (13), c'est d'abord
que ceux que l'on nommait alors souvent les « collaborateurs » ou les
« collaborateurs appointés », pour marquer les relations privilégiées qu'ils
assez mal connue des intéressés eux- Mouvement des classes moyennes au
mêmes, il est difficile de faire confiance courant catholique et particulièrement
en la matière à la somme des au catholicisme social (Mouvement
déclarations individuelles, base du recence- Esprit, Equipes sociales de Robert Gar-
ment » (.Les cadres de l'industrie et du ric, etc.). Cf. P. Bourdœu, L. Boltanski,
commerce en France, Paris, Armand «La production de l'idéologie
Colin, 1955, p. 64). Ainsi, en 1946, nombre dominante », Actes de la recherche en
de « cadres », étaient encore « cadres » sciences sociales, 2 (2/3) 1976, pp. 3-73.
sans le savoir : ils constituaient, en (12) Cf. R. Paxton, La France de
quelque sorte, pour la catégorie, un public Vichy, Paris, Le Seuil, 1972, pp. 204-214.
potentiel, soit que, aspirant au titre, ils (13) Cf. A. Desrosières, «Eléments
ne disposaient pas encore du pouvoir de pour l'histoire des nomenclatures
se faire reconnaître comme tels, soit socioprofessionnelles » dans Pour une histoire
que, munis de titres différents, encore de la statistique, INSEE, 1977, T. I, pp.
investis à leurs yeux d'une valeur 155-231. Jusqu'en 1936, les recensements
supérieure, rien ne les incitait à adopter une rassemblaient sous la rubrique
nouvelle définition de leurs fonctions et «employés» tous les «salariés non manuels
de leur essence sociale. incluant donc le personnel
(11) Sur l'idéologie de la «troisième d'encadrement ».
voie », très liée à l'origine, comme le

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entretenaient avec le patronat, n'avaient pas accédé au principe de leur


unité; tout se passe comme si les conditions objectives de la lutte des
classes ne réclamaient pas que soit explicitement constituée la part
d'intérêt qu'ils avaient en commun et que soient, du même coup, refoulés
les conflits d'intérêt qui les opposaient (14).
Il fallait, on le voit, que le groupe accomplisse sur lui-même un travail
de constitution, d'unification symbolique et de représentation, qu'il
s'objective dans des institutions agissant et parlant en son nom collectif et qu'il
impose sa reconnaissance officielle et légale (le droit du travail reconnaît
les « cadres ») ; bref, qu'il accède au champ des luttes politiques pour qu'il
devienne à son tour objet de discours savants et que se constitue à son
propos une «problématique». En effet, à mesure que, le temps passant,
s'accumulaient les discours dont la catégorie des « cadres » était l'objet
et les actions qui lui étaient imputées à titre de sujet collectif, les
différentes instances socialement qualifiées pour produire un discours total sur
le monde social et pour en donner des représentations cohérentes —
syndicats, partis, clubs, etc. — , et ceux qui, à l'intersection du champ intellectuel
et du champ politique, étaient leurs porte-parole ou leurs «penseurs»
attitrés (souvent des «sociologues»), étaient sommés de prendre position
par rapport à elle et de dire qui elle était. Car une fois constituée et
objectivée, la catégorie des « cadres » s'imposait avec la force et la
prégnance d'une chose, y compris à ceux — agents et institutions
(notamment la CGT) — contre lesquels elle s'était à l'origine formée : il a fallu
savoir qu'en faire.
On voudrait montrer dans les pages qui suivent comment la remise en
ordre symbolique de la représentation du monde social qu'imposait ce
nouvel arrivant a obéi à une double logique. D'une part, à une logique
substantialiste : on a cherché à conférer une substance à ce groupe déjà
réifié pratiquement par l'appropriation dont il faisait l'objet dans le champ
politique en lui définissant des critères d'appartenance et en l'enracinant
dans l'ordre des choses, c'est-à-dire non pas dans l'histoire des luttes
entre groupes et entre classes, d'où il était issu, mais dans l'ordre technique
comme principe extérieur et objectif de détermination sociale. Et, d'autre
part, à une logique quasi-fantasmatique : chaque instance trouvait, pour
définir les « cadres », les critères les mieux ajustés à ses propres
présupposés et redéfinissait la catégorie selon ses intérêts spécifiques et la position
de ses porte-parole dans le champ intellectuel et/ou politique.

(14) C'est dire que, comme c'est le cas objectivement dispersés autour de cet
chaque fois qu'un groupe se constitue attracteur (processus qui accompagne,
explicitement pour lui-même et pour les sans doute dans la plupart des cas, la
autres, la prise de conscience des pro- formation de groupes étendus) interdit
priétés et des intérêts communs enferme de décrire la « prise de conscience »
implicitement le refoulement des diffé- dans la logique de la révélation comme
rences et des divergences. La réunion accès direct et transparent à la vérité
autour d'une position paradigmatique objective de la position et des intérêts
déjà nommée et représentée qui joue le qui lui sont liés. (Cf. L. Boltanski, «Les
rôle d'attracteur (dans l'exemple adopté cadres autodidactes », Actes de la re-
ici, celui de la formation de la catégorie cherche en sciences sociales (22) 1978;
des cadres, Y attracteur était constitué pp. 3-24).
par les ingénieurs d'usine) d'agents

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Luc Boltanski

La double dépendance

Mais pour rendre compte des multiples discours prononcés sur les
« cadres » (cas particulier du discours commun sur les « classes » qui doit
peut-être son caractère exemplaire à la position ambiguë de la catégorie
dans l'espace des taxinomies usuelles) et pour rendre intelligibles les
questions qui s'y retrouvent de façon obsessionnelle, celles des frontières
du groupe et des critères d'appartenance au groupe, il faut rappeler, même
sommairement, ce que les schemes de pensée sur lesquels ils reposent
doivent aux propriétés du champ où ils sont engendrés. Le champ de
production des représentations du monde social est caractérisé par la double
dépendance qui le lie au champ intellectuel et au champ politique : biens
symboliques, enjeux et instruments de la concurrence dans le champ
intellectuel, et plus particulièrement dans le champ des sciences sociales, les
représentations du monde social et les systèmes de classement sociaux
sont aussi des enjeux et des instruments essentiels des luttes sociales et
politiques (15). L'autonomie dont dispose le champ de production des
représentations du monde social par rapport aux déterminations externes
est par conséquent très faible. Il est, en effet, le lieu d'une transaction entre
des demandes d'origine différente solidaires de principes différents de
légitimation et d'action. Soit, pour dire vite, en provenance du champ
politique, des demandes de rationalisation (surtout au sens de la
psychanalyse) et de légitimation et, du côté des intellectuels (ou d'une fraction
d'entre eux), des demandes qui peuvent être tacites, voire honteuses, de
diffusion externe et d'intervention dans le champ de la pratique par la
reconversion du pouvoir symbolique en pouvoir politique (que le pouvoir
symbolique soit mis au service des agents détenteurs du pouvoir
économique et politique ou, l'un n'étant pas exclusif de l'autre, qu'il soit utilisé,
dans la logique du prophétisme, pour détourner et capter la force de
subversion des agents et des groupes mobilisés pour une action pratique) .
Le discours commun sur le monde social et les classements sociaux est
ainsi le produit d'un travail collectif (comme on le voit bien dans le cas
particulier des « lieux neutres ») réunissant dans et par la concurrence qui
les oppose des agents hétérogènes sous nombre de rapports (et notamment
sous le rapport de la position qui a le poids le plus élevé dans la structure
de leur espace positionnel) (16), mais qui ont au moins en commun la
diversification de leurs placements distribués (selon des proportions
différentes en chaque cas) entre différents champs.

(15) Cf. P. Bourdiett, «La spécificité entretiennent avec le champ politique


du champ scientifique et les conditions selon leurs propriétés, leurs positions
sociales du progrès de la raison », Socio- dans le champ savant, etc.
logie et sociétés, 7 (1) 1975, pp. 91-118. (16) Cf. P. Botjrdiett, «Les doxoso-
On ne peut que rappeler les principes phes», Minuit, 1 (1) 1973, pp. 26-45, et
les plus généraux du fonctionnement L. Boltanski, «L'espace positionnel.
du champ savant. Une analyse plus fine Multiplicité des positions institutionnel-
devrait, cela va de soi, rendre compte les et habitus de classe », Revue françai-
des modalités différentes selon lesquelles se de sociologie, 14 (1) 1973, pp. 3-26.
s'opère la relation que les intellectuels

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Ainsi, par exemple, la construction systématique du champ où s'engendre,


dans les années soixante, la problématique sur les « cadres » (qui fera l'objet d'un
travail ultérieur) (17) conduirait à ressaisir les relations objectives entre des
agents dotés de propriétés très différentes et occupant des positions institution-'
nelles très dispersées : soit, par exemple, des universitaires investis des marques
les plus hautes et les plus traditionnelles d'appartenance à l'institution, Ecole
Normale, agrégation, etc. (comme Alain Touraine); des « chercheurs » liés aux
écoles du pouvoir (Sciences Po) et aux instances technocratiques qui se mettent
en place à la même époque (comme Michel Crozier); des syndicalistes (comme
Pierre Belleville); des politiques tard venus à la recherche en passant par le
journalisme (comme Serge Mallet ou, avec une trajectoire différente, André
Gorz), etc. Mais aussi, en des horizons plus lointains, rarement explicitement
désignés mais toujours présents, des instances proprement politiques et leurs porte-
parole, la CGC et les tendances « tiers-partistes », le Parti communiste et la CGT,
la CFDT et le PSU, etc. A ne s'en tenir qu'aux références obligées et aux
polémiques explicites (on pense, par exemple, aux critiques que Poulantzas adresse à
Mallet) (18) telles qu'elles se donnent dans la logique du champ savant et dans
le jargon savant, comme des « querelles de spécialistes », on manquerait les
références implicites, d'autant plus prégnantes qu'elles sont moins avouables (surtout
dans les produits destinés à une circulation interne au champ des sciences sociales)
qui désignent, derrière des personnes et des œuvres, les instances dont elles sont
la personnification, au moins pour leurs concurrents dans le champ intellectuel,
le PSU et la CFDT, quand on parle de Mallet, le « libéralisme avancé », quand on
parle de Crozier, etc. (sans même parler des intellectuels communistes auxquels
leurs collègues n'appartenant pas au Parti ne reconnaissent habituellement pas —
telles sont les limites du savoir-vivre universitaire — l'autonomie minimum
nécessaire pour qu'ils soient dissociés, dans les débats internes au champ intellectuel,
de l'instance politique externe à laquelle ils sont attachés). Oublier les demandes
externes, c'est donner au champ intellectuel la forme d'adhésion qu'il réclame et
lui reconnaître Г «apparence d'indépendance» (19) qu'il revendique. C'est trop
accorder à la bienséance, même s'il faut, pour redonner sens aux débats en
apparence les plus abstraits et les plus théoriques, renoncer à traiter les conflits
intellectuels entre intellectuels d'appareils sans faire référence aux conflits d'appareils.
Sans ignorer les connotations mécanistes d'un mot usé par la lutte politique et
plus proche, dans la plupart de ses usages, de l'injure que du concept, il faut
néanmoins reconnaître au terme d'appareil la vertu de rappeler que les instances
politiques, les plus informelles et les plus floues, comme les plus
institutionnalisées, ne sont pas seulement des points dans l'espace abstrait des prises de position
et des distinctions symboliques, mais qu'elles sont aussi « dans le monde des
chodí) On a notamment renoncé ici à ticulièrement l'œuvre de Lipset), dont
décrire les positions qui, dans le champ on peut trouver un équivalent national
intellectuel, sont l'homologue des posi- dans certains écrits de Michel Crozier
tions tiers-partistes (Mouvement des (cf., par exemple, «Classes sans
classes moyennes, CGC, etc.) et à analy- conscience ou préfiguration de la société
ser les discours « théoriques » engendrés sans classes », Archives européennes de
dans ces positions, qui formulent, dans sociologie, 1 (2) 1960, pp. 233-247. Quant
le jargon savant, l'idéologie politique de aux produits vulgaires, ils se fondent
la « montée des classes moyennes » et de dans l'idéologie dominante (Cf. P. Bora-
l'avènement d'une « société sans clas- dieu, L. Boltanski, « La production de
ses ». L'analyse des produits « savants » l'idéologie dominante », hoc. cit.) .
sur Г «homme des classes moyennes» (18) Cf. N. Poulantzas, Les classes so-
dans la « société d'abondance », ou sur ciales dans le capitalisme d'aujourd'hui,
les « nouvelles » classes moyennes, de- Paris, Editions du Seuil, 1974, p. 246.
manderait que soit passée en revue une (19) P. Bourdœu, «La spécificité du
grande partie de la « science politique » champ scientifique », loc. cit.
américaine des années 1950-1960 (et par-

638
Luc Boltanski

ses», comme aurait dit Halbwachs, définies par leur pouvoir de mobilisation et
leur capacité d'appropriation, c'est-à-dire par la possession d'un capital d'hommes
et d'un capital d'institutions, y compris, bien entendu, d'institutions appartenant
au champ intellectuel et/ ou utiles aux intellectuels, comme les revues, les maisons
d'édition, les lieux institutionalises de parole, etc. Que l'on pense à tout ce qu'un
intellectuel doit au fait d'être « communiste » (ou, dans une logique assez proche,
au fait d'être «catholique») en instruments de diffusion et d'auto-divulgation,
•en publics, et peut-être surtout en problématiques obligées — bonne occasion
de se dispenser d'en produire. Mais que l'on pense aussi à ce que nombre
d'intellectuels «sans attache» doivent à l'appartenance à des groupes diffus, clubs,
lobbies, réseaux informels de cooptation et d'alliance, d'autant mieux fermés qu'ils
ne comportent pas de limites explicites. A côté des appareils reconnus et nommés
figure, en effet, un ensemble d'instances externes qui peuvent n'avoir ni sigle,
ni contour, et qui dotées d'un pouvoir de contrôle et d'appropriation pratique sur
les instances propres au champ intellectuel contribuent à la retraduction des
intérêts pratiques en discours savants.
Le miracle qu'opèrent ces appareils invisibles, si l'on peut dire, est de rendre
possible l'engendrement de produits homogènes (au prix de différences secondaires
qui dissimulent l'accord sur l'essentiel) et ajustés aux demandes extérieures en
faisant l'économie des règles coercitives que les appareils, au sens strict, doivent
se donner pour obtenir un discours conforme. Entre l'appareil en sa forme para-
digmatique, où le travail intellectuel est directement assujetti à des consignes
politiques et où les intellectuels s'expriment directement au nom de l'institution,
et les réseaux d'amitié et d'alliances fonctionnant comme des clubs informels
(chacun n'étant censé parler qu'en son nom propre et engager sa propre
«personne» dans ce qu'elle a de plus singulier), il existe ainsi tout un continuum,
l'apparence d'indépendance (et, par conséquent, les profits de légitimation) étant
ďautant plus forts que la relation aux instances externes est moins explicite.

Les produits du champ savant doivent satisfaire ainsi à deux ordres


d'exigences définies par des systèmes de valeurs partiellement distincts
correspondant à des publics partiellement différents (20). Ils doivent être
justiciables d'une lecture intellectuelle, c'est-à-dire, notamment
aujourd'hui, capables de se justifier dans le registre de la « scientificité » (ce
qui signifie aussi, très concrètement, qu'ils doivent pouvoir se monnayer en
« travaux » dignes de figurer sur une « liste de titres et travaux », en
thèses, etc.). Mais il leur faut aussi répondre à la demande d'instances
externes qui, en premier lieu, pour légitimer la pratique, veulent des
instruments capables de leur donner une maîtrise symbolique du monde
social.
Ces deux modes de dépendance se dissimulent l'un par l'autre et
confèrent ainsi au discours son allure de liberté. La « scientificité » du discours
et les marques universitaires dont il se pare dissimulent ses fonctions
pratiques et lui confèrent une légitimité universelle. Mais, d'un autre
côté, la référence aux grands débats politiques et aux enjeux les plus
(20) II peut s'agir soit concrètement du dans les revues propres au champ intel-
même produit publié dans des revues lectuel, les autres dans des revues exter-
ou des collections à l'intersection du nes qui, construits sur les mêmes schè-
champ intellectuel et du champ politi- mes, sont séparés par des degrés dififé-
que (par exemple, un article dans les rente d'euphémisation de l'intérêt pra-
Ťemps Modernes), soit de produits maté- tique,
riellement différents, les uns publiés

639
Revue française de sociologie

universels du monde social et l'effacement, souvent ostentatoire, devant un


ordre de valeurs supra-intellectuelles universalisent le discours et
dissimulent ce qu'il doit, dans un ordre de déterminations plus terre à terre,
à la position que son producteur occupe dans le champ intellectuel et
notamment à la nécessité dans laquelle il se trouve d'affirmer sa différence.
La recherche de la différence constitue, en effet, l'un des principes
d'homologie entre le champ intellectuel et le champ des instances
politiques de mobilisation (21). Aux nouveaux arrivants, le monde social se
présente toujours comme déjà symboliquement (et, sous certains rapports,
pratiquement) approprié (22). Chaque nouvelle interprétation de la réalité
doit compter avec le système de contraintes constitué par les
interprétations déjà données. Mais ces interprétations concurrentes ne se meuvent
pas dans le ciel des idées pures. Comme les sols dans le paysage rural,
espaces finis et déjà occupés, le champ des visions du monde social, régi,
lui aussi, par la loi de la rareté, est déjà approprié par des agents, des
instances et des groupes, dotés eux-mêmes d'une position déterminée
dans l'espace social, en sorte que toute interprétation qui vient se
surajouter aux interprétations existantes est définie par la nécessité de marquer
sa différence par rapport aux interprétations déjà données.

On le voit bien à propos des « cadres » : le nombre des définitions


substantielles qui peuvent être données de la catégorie n'étant pas illimité, et chacune
des interprétations étant condamnée à se définir dans sa spécificité, en se
distinguant des interprétations déjà appropriées, la problématique collective à
l'intérieur de laquelle s'opèrent les distinctions entre agents et entre groupes peut être
décrite comme une matrice de transformation où chaque version de la typologie
repose sur une combinaison spécifique définissant la position des « cadres » par
rapport à celle des deux groupes déjà constitués et représentés, le « prolétariat »
et le « patronat ». On pourrait ainsi montrer que la plupart des définitions
actuellement sur le marché se distribuent entre les combinaisons suivantes :
1) Les « cadres » sont un groupe spécifique et autonome intermédiaire entre
le «prolétariat» et le «patronat» («tiers-parti»), destiné soit à coexister avec
eux, soit, dans les versions extrêmes, à se substituer à eux (société de «classes
moyennes» comme «société sans classe»).

(21) «Presque aussi loin que me por- végétariens, les anti-vivisectionnistes, les
tent mes souvenirs, nous avons été aux partisans de la médecine des simples,
prises avec des réalités qui nous ont les prédicateurs des congrégations dissi-
obligés à nous démarquer et à nous per- dentés dont les ouailles ont pris le large,
sonnaliser. Pour une grande partie des les auteurs de nouvelles théories sur
adhérents de la CFTC et des dirigeants, l'origine du monde, les inventeurs ratés
il s'agissait alors surtout d'offrir une ou malheureux, les victimes de réels ou
alternative à la CGT » (Maurice Boula- imaginaires passe-droits que la bureau-
doux, lors d'un débat avec Jacques Jul- cratie appelle « des rouspéteurs inu-
liard, dans La CFDT, Paris, Le Seuil, tiles », les imbéciles honnêtes et les
1971, p. 146). déshonnêtes imposteurs », (F. Engels,
(22) Si les nouveaux appareils de « Contribution à l'histoire du christia-
mobilisation attirent et parfois appellent, nisme primitif », in K. Marx, F. Engels,
lorsqu'ils accèdent au marché des clas- Sur la religion, Paris, Ed. Sociales, 1968,
ses sociales, les « marginaux » ou, comme pp. 311-338.) C'est peut-être qu'ils sont
le remarque Engels à propos du mouve- condamnés à s'approprier d'abord les
ment ouvrier à ses origines, ceux qui laissés-pour-compte avant de chercher à
n'ont «plus rien à espérer du monde détourner le capital d'hommes amassés
officiel, ou qui y sont brûlés — tels que par les appareils concurrents.
les adversaires de la vaccination, les

640
Luc Boltanski

2) Les « cadres » sont les alliés « naturels » du « patronat » (contre le «


prolétariat»).
3) Les «cadres» sont les alliés «naturels» du «prolétariat» (contre le
« patronat ») ; deux versions plus complexes consistent l'une :
4) A rejeter le « patronat » dans le passé et à faire des « cadres » la « nouvelle
classe dominante » (technocratie) et l'autre :
5) A rejeter le « prolétariat » dans le passé et à faire des « cadres » la «
nouvelle classe ouvrière» (23).
Ainsi, par exemple, on ne pourrait interpréter la logique à laquelle obéit
l'invention de la «nouvelle classe ouvrière» (très liée à la CFDT et surtout au
PSU, au moins à ses origines - Cf. infra) si on ne voyait qu'elle doit résoudre le
problème suivant : comment attribuer aux « cadres » une position dans l'espace
taxinomique qui (contrairement à la position qui était alors celle du PC) respecte
la « spécificité » et la « nouveauté » du groupe tout en se distinguant nettement
des prises de position qui, jusque là, lui reconnaissaient seules l'autonomie et
qui, associées à l'idéologie du « tiers-parti » étaient, surtout depuis Vichy,
marquées à droite ? La solution consiste à produire, pour la distinguer de cette
troisième voie de droite vers laquelle la nouvelle prophétie était naturellement
rejetée, une troisième voie de gauche. Mais, inversement, on ne pourrait
comprendre comment le PC en vient à faire, dans le « peuple de France », une place aux
«cadres» qui «d'éléments sociaux parasitaires» (24) accèdent ainsi au statut
de « couche salariée intermédiaire », ou de « couches diverses d'intellectuels
salariés» (25), «historiquement destinées » à rejoindre la classe ouvrière dans la
lutte, sans prendre en compte les effets de concurrence liés à la diffusion des
nouvelles représentations du monde social, et ainsi de suite...

Le juridieme et l'obsession des frontières

Mais la recherche de la différence ne suffit pas à expliquer comment


les contraintes de la double dépendance peuvent être satisfaites sans
conflits, ni comment le travail d'interprétation peut être accompli sur un
double registre. La fabrication d'objets à destination plurifonctionnelle,
« scientifique » et pratique, ne serait pas possible s'il n'existait une affinité
au niveau même des schemes qui sous-tendent la pensée entre, d'une part,
l'interprétation scientifique dans sa définition positiviste comme opération
abstraite de classement combinant un nombre limité de critères explicites
et comme construction de taxinomies (ou, ce qui revient au même,
de «typologies») composées d'unités discrètes, rationnellement définies
et ordonnées (le plus souvent hiérarchisées) et, d'autre part, la
représentation du monde social qui, dans les instances du champ politique, s'engendre
lorsque s'opère le passage de la pratique sans phrases à un discours sur
la pratique doté lui-même de fonctions pratiques (par exemple, lorsqu'il

(23) Ces combinaisons sont les plus (24) Cf. M. Thorez, «Nouvelles don-
fréquentes. Il reste que les jeux de dif- nées sur la paupérisation», Cahiers du
férentiation étant presque infinis, elles communisme, juil.-août 1955, pp. 803-826.
peuvent entrer elles-mêmes dans des (25) Cf. C. Qum, Classes sociales et
combinaisons diverses propres à engen- union du peuple de France, Paris, Edi-
drer de nouvelles positions dans la pro- tions Sociales, 1976.
blématique.

641
Revue française de sociologie

faut justifier rationnellement un mode d'organisation interne plutôt qu'un


autre, ou encore le choix d'une stratégie déterminée par rapport à l'une
des fractions qui compose le public potentiel, etc.) . Et le principe commun
au positivisme, d'une part, et à la réification pratique, d'autre part, n'est
autre que le juridisme : aux critères et aux frontières que le positivisme
croit devoir se donner pour penser « scientifiquement » le monde social,
correspondent les critères d'allure administratifs dont les appareils
s'arment pour définir leur public et se l'approprier durablement en
transformant un groupe pratique en capital d'hommes et les frontières qu'il
leur faut tracer pour marquer les limites en deçà desquelles ils ne peuvent
reculer (les groupes qu'ils ne peuvent abandonner à d'autres) ou, au
contraire, les marches lointaines qu'ils se donnent pour objectif d'atteindre.
La lutte à laquelle se livrent les instances en concurrence pour
l'appropriation et la mobilisation des différents groupes et des différentes classes
qui représentent un capital réel ou potentiel de force sociale et pour le
partage de l'espace social (semblable, sous de nombreux rapports, à la
lutte que se livrent les nations pour l'appropriation de l'espace
géographique avec ses champs de bataille, ses zones neutres, ses lignes de frontières,
etc.) ne se joue pas seulement — on le sait — sur le terrain pratique (celui,
par exemple, de la concurrence pour la capitalisation des voix dans une
élection à un comité d'entreprise), mais aussi dans l'ordre symbolique,
celui des taxinomies et des représentations du monde social : l'ordre de la
représentation contribue à orienter et à justifier la pratique, notamment
en définissant les zones légitimes d'influence qui reviennent à chacune des
instances en concurrence, c'est-à-dire, pratiquement, les classes dont elles
peuvent prétendre être les porte-parole et les instruments de mobilisation,
leurs propriétés, leur extension et les frontières qui les séparent

Qui est en droit de se dire « cadre ■» ? Quel critère détermine l'appartenance


aux « classes moyennes » ? Où finit la « classe ouvrière » ? Autant de «
problèmes » tout à fait similaires, au moins dans la forme où ils sont habituellement
formulés, à ceux qui se posent au droit sommé de fournir des critères
d'appartenance et de non-appartenance aux groupes institutionnalisés, c'est-à-dire définis
et limités — nations, groupes professionnels protégés par un numerus clausus et
des frontières légales, etc. Une des fonctions du droit est, on le sait, de fixer et
d'éterniser un état de la lutte des classes en traçant de façon explicite des
frontières entre les groupes et en inventant des critères d'inclusion et d'exclusion
permettant d'attribuer, sans faillir, des agents à des classes. En ce sens, le discours
juridique est l'état limite du discours théorique sur la politique où l'objectivation
se réifie définitivement, en même temps que le discours acquiert le pouvoir de
faire exister dans la pratique ce qu'il énonce, même si les distinctions qu'il
introduit sont relativement arbitraires. Pour apercevoir la relation entre les discours
substantialistes qui véhiculent une représentation réifiée des classes et le discours
juridique et pour déceler les schemes de pensée qui leur sont communs, on peut,
par exemple lire l'œuvre d'un juriste, Alain Le Bayon, qui se donne pour projet
de constituer un « statut juridique du cadre » (26) . Le Bayon déplore
l'imprécision du titre et le vague de la catégorie ( « Le titre de « cadre » se laisse
difficilement enfermer dans une définition précise»). A cet état de chose, le juriste,

(26) A. Le Bayon, op. cit., pp. 17-19.

642
Luc Boltanski

dit-il, ne peut rester indifférent H lui faut « préciser la notion » de cadre. Cette
« tâche préliminaire » est, dit-il, essentielle : « l'existence des cadres ne pouvait
demeurer un phénomène de pur fait (27), sans conséquences juridiques. Bien au
contraire. Tôt ou tard, l'apparition de cette catégorie particulière de salariés
devait être prise en considération par le droit». En effet, la «qualité» de cadre
« confère à son bénéficiaire des avantages certains, tant dans le domaine du droit
du travail qu'en matière de retraite complémentaire. Pour qu'un salarié puisse
bénéficier de ces avantages, il est nécessaire que sa qualité de cadre soit
reconnue » (p. 79) . Mais pour « définir très précisément cette notion (...) il est nécessaire
de disposer de critères précis », etc.
Tout à fait comparable à l'entreprise de légalisation qui substitue à l'état de
fait un statut de droit, le passage d'un groupe de l'état pratique solidaire d'une
forme de mobilisation purement pratique, donc labile, à l'état objectivé où la
défense de l'intérêt du groupe, explicitement constitué comme tel, est déléguée
à une instance permanente et relativement extérieure, implique un travail
juridique de définition fixant les critères d'appartenance au groupe et ses limites.
Dans le cas des « cadres », les critères doivent permettre de déterminer qui est
« exploité » et qui est « exploiteur », qui est « dominant » et qui est « dominé »,
opération qui, on l'imagine, ne va pas de soi.
Pour faire voir la difficulté d'une telle entreprise, on peut prendre pour
exemple le discours de la CGT dominé aujourd'hui par l'idée selon laquelle les
cadres peuvent être définis à la fois comme des « producteurs de plus-value » et,
sous d'autres rapports, comme des agents chargés d'« extraire et de collecter la
plus-value » (28) (sans que l'on sache s'il s'agit des mêmes individus ou d'individus
différents). Cette solution est tout à fait homologue à la théorie du double
caractère du paysan moyen formulée par Lénine en 1919, qui «fonde la pratique du
moment — coercition et persuasion » : « Le paysan moyen cultive la terre de ses
mains, c'est donc un travailleur (...). Mais en période de famine, son produit — le
grain — est un trésor qui lui donne les moyens de spéculer et, par là, de devenir
un exploiteur » (29) . Les questions que les paysans ont posées aux partis ouvriers
sont, sous de multiples rapports, similaires à celles que leur posent aujourd'hui
les « cadres ». Ainsi en est-il par exemple, de la question des critères permettant
de distinguer les « paysans moyens » des « koulaks », que posent à Lénine, en
1920, les membres de la fraction communiste du VIIIe Congrès des Soviets, et à
laquelle Lénine répond : « Les paysans le savent mieux que nous (...) . Ce critère,
sur place, on le connaît parfaitement» (30). On sait que, quelques années plus
tard, la manipulation des critères d'appartenance à la catégorie des koulaks qui
fait reculer toujours plus loin les limites du groupe sera un des instruments
fondamentaux de destruction de la petite et moyenne paysannerie (31).
La théorie du double caractère des « cadres » permet de leur faire place dans

(27) Souligné par nous. mation technique est très secondaire par
(28) Cf., par exemple, R. Le Guen, rapport à leur formation comme agents
«Les cadres ne sont pas une troisième de coercition tendus vers l'application
force », Dire, déc. 1969, pp. 25-28. On d'une féroce discipline du travail », etc.
mesurera les difficultés que la CGT et (R. Houet et P. Lévy, «Ingénieurs et
le PC ont rencontrées pour élaborer le cadres dans la France actuelle, Economie
nouveau discours sur les cadres en lisant et politique, 1 (8) 1954, pp. 56-63) .
ces lignes écrites en 1954 : « A ce point (29) R. Linhart, Lénine, les paysans,
de vue, ils (les cadres) ne peuvent, Taylor, Paris, Le Seuil, 1976, p. 47.
contrairement aux flatteuses illusions de (30) Ibid., p. 69.
la « technocratie », jouer un rôle indé- (31) Cf. M. Lewdt, « L'Etat et les clas-
pendant des capitalistes dont ils sont ses sociales en URSS, 1929-1933 »„ Actes-
chargés de sauvegarder les intérêts de la recherche en sciences sociales (1)
essentiels (...). Ils (les capitalistes) font 1976, pp. 2-31.
souvent appel à des cadres dont la for-

643
Revue française de sociologie

les organisations à dominante ouvrière sans les confondre avec les ouvriers ni,
surtout, leur accorder l'autorité que leurs dispositions socialement produites
pourraient les porter à revendiquer. On ne comprendrait pas, en effet, les débats
dont les « cadres » sont l'objet au Parti communiste et à la CGT, surtout avant
1968, ni les hésitations entre l'espoir de les inclure et la crainte de les mêler
aux autres « travailleurs » (et particulièrement aux ouvriers) si on ne voyait
qu'ils trouvent leur fondement dans le souci quasi obsessionnel de préserver la
classe ouvrière de toute pollution bourgeoise, de lui conserver à la fois sa pureté
«théorique» (la définition «marxiste» des classes) et pratique ( « l'organisation
de la lutte », où elle doit conserver un rôle « dirigeant ») . La question des
frontières internes et externes de la catégorie des cadres ne se poserait sans doute
pas, en effet, avec la même force, si elle n'engageait la question, tout à fait
fondamentale pour les partis et les syndicats à prépondérance ouvrière, des
« frontières » du « prolétariat ». et aussi celle des relations entre le « prolétariat »
et ses « alliés » externes.

L'EMPLOYÉ et l'employé

« ... La Fontaine l'a bien montré dans sa


fable, L'aveugle et le paralytique; seule
l'union des yeux qui voient et des mains qui
agissent (...) permet à l'action d'être éclairée
et à la connaissance d'être efficace ».
(Gilbert Mury, Qu'est-ce que la sociologie ?
Conférence faite en mars 1964 à l'Ecole nationale
de service social.)

Soit un exemple de théoréticisme à la frontière du positivisme et du


juridisme : le passage consacré aux « cadres » dans Les classes sociales en
France de M. Bouvier- Aj am et G. Mury (32). Construit autour d'un rapport
présenté par Thorez au Comité Central en 1959, et cimenté par des extraits
du Capital, ce texte représentatif des écrits que les sociologues du Parti
communiste consacrent alors aux « cadres » est tout entier réservé au
traitement juridique des frontières. Suspendu entre l'informatif et le perfor-
matif, entre la légitimité « scientifique » et la légitimité « politique », entre
la chasse aux « confusions théoriques » (p. 66) et le redressement des
« orientations pratiquement dangereuses » (p. 67) il doit tracer une ligne :
à la fois au sens de ligne de démarcation, ou de limite — celle qui sépare
la « classe ouvrière » des « couches intermédiaires » — et d'orientation —
quelles doivent être les relations de la « classe ouvrière » et de ses « alliés ».
Rappelant que, pour Lénine, « seule une classe déterminée — à savoir
les ouvriers des villes et, en général, les ouvriers d'usine, les ouvriers
industriels — est capable de diriger toute la masse des travailleurs et des

(32) M. Bottvier-Ajam et G. Murv, Les tions sociales, 1963, T. 1.


classes sociales en France, Paris, Edi-

644
Luc Boltanski

exploités », les auteurs croient nécessaire de remarquer que « Lénine,


lorsqu'il écrit La grande initiative, est aux prises avec la réalité russe.
C'est-à-dire qu'il pense en fonction d'une société où les classes sont
nettement séparées les unes des autres, où l'industrie est concentrée dans de
grandes entreprises. II n'est donc pas gêné — ajoutent Bouvier- Aj am et
Mury — dans son effort pour formuler les principes par l'existence de
« franges », de milieux composites » (p. 61) (33) , ce qui rend « l'intérêt
d'une telle définition d'autant plus grand» (p. 61). Ainsi, Lénine peut
penser la « théorie » dans toute sa pureté parce que la réalité sociale qu'il
a sous les yeux est objectivement discontinue. Il est par conséquent le
mieux placé pour formuler les « principes » propres à catégoriser le monde
objectif même et surtout lorsque, « composite », ce monde oppose à
l'entreprise taxinomique la résistance de ses « franges ».
Suit l'exposé des « principes » : « conformément à la formule de Lénine,
employés et ouvriers forment une couche et une classe distinctes l'une de
l'autre, puisque seuls les seconds participent effectivement au procès de
production » (p. 65) . Mais il faudrait se garder de croire que cet employé,
pur produit de la théorie, que cet employé pur, ait rien de commun avec
un employé socialement défini comme tel et empiriquement appréhen-
dable : « Encore une fois, il s'agit donc de l'employé au sens marxiste que
nous essayons de préciser. Il va de soi que cette caractérisation ne
s'applique pas aux salariés couramment appelés « employés », mais qui font
partie de l'ouvrier collectif, producteur de valeur » (p. 64) . Toute
ressemblance entre un employé et cet employé serait donc purement fortuite.
Comme on le voit à cet exemple, le drame de cette forme particulière
de positivisme est qu'elle ne peut ni abandonner totalement les taxinomies
usuelles, (et, par exemple, ne plus jamais utiliser des termes comme
« cadres », « employés », « patrons », empruntés au langage indigène) ,
parce que son discours se couperait définitivement de l'expérience
ordinaire du monde social, ni s'y abandonner, précisément parce qu'elle définit
l'entreprise scientifique comme une entreprise de rectification rationaliste
des systèmes ordinaires de désignation et de classement et des modes
ordinaires de perception qui leur sont liés. Elle se condamne par là à
construire des objets bâtards qui empruntent au langage ordinaire ses
taxinomies et ses noms usuels, mais entreprend, au lieu d'explorer et de
décrire l'usage social des termes et les jeux symboliques auxquels ils
donnent lieu, de les enraciner dans une définition rationnelle, indépendante
de la pratique et de l'expérience des agents. De là, sans doute, sa
prédilection pour une définition techniciste ou, si l'on veut, taylorienne de la
division du travail, apte à fournir des critères universels et abstraits de
différenciation entre les groupes, au moyen desquels peuvent être établies
des « typologies » entièrement fondées sur une « réalité objective » qui
ne doit plus rien à l'expérience ni à la pratique. Cette forme d'entendement
divin suppose un univers de substances entièrement détaché des
apparences du sens commun et entreprend de reconstruire la structure objective
du monde social à la façon dont on construit une taxinomie formelle par

(33) Souligné par nous.

645
Revue française de sociologie

l'application de critères et de règles d'inclusion et d'exclusion établis par


référence à un principe transcendental (34).
Pour construire scientifiquement l'objet — les « cadres » — comme
agrégat objectif et comme groupe social socialement défini —, il faut
peut-être renoncer à établir sur la base d'une analyse nécessairement
a priori une « définition préalable » de l'objet visant, au nom de la
rationalité scientifique, à discréditer les définitions en usage et à se substituer
à elles, ce qui est encore une façon d'intervenir (bien que le plus souvent
de manière inconsciente et, par là, incontrôlée et dissimulée) dans le champ
de la pratique. En effet, par une sorte de paradoxe, toute définition
nouvelle rationnellement construite et réclamant, au nom de la légitimité
scientifique, un statut d'extériorité par rapport au champ de la pratique
sociale est objectivement porteuse d'une demande d'officialisation à travers,
par exemple, la réforme des nomenclatures utilisées par les instances
officielles de production statistique, ce qui la rejette, nécessairement,
dans le champ de la pratique : utilisée, si elle parvient à se faire
reconnaître, à des fins d'enregistrement qui ne sont pas seulement scientifiques,
mais qui sont solidaires de fonctions pratiques (par exemple, lorsqu'il
s'agit de déterminer qui a droit à des avantages sociaux particuliers,
régimes de retraite, abattements fiscaux, etc.), elle redevient à son tour
un instrument et un enjeu de la lutte entre les groupes et entre les classes
dont elle sert ou dessert les intérêts. C'est dire qu'on ne peut espérer
rompre avec une définition quasi- juridique de la science sociale (comme
instance légitime de production des systèmes de classement sociaux) qu'en
se donnant pour objet préalable le champ des définitions concurrentes de
l'objet socialement en usage — qu'elles proviennent des statisticiens,
des administrations, des organismes paritaires, des syndicats, des partis,
etc. (toutes n'ont pas rencontré leur objectivation statistique) —, et pour
tâche prioritaire l'enregistrement et la mise en fonctionnement dialectique
de toutes les données (notamment statistiques) produites, au moyen de
définitions différentes, par des instances occupant des positions différentes

(34) On pourrait faire des remarques à res que Poulantzas applique à la « dé-
peu près identiques à propos de N. Pou- termination » des « classes » (et, particu-
lantzas, Les classes sociales dans le capi- lièrement, l'opposition entre travailleurs
talisme d'aujourd'hui, Paris, Ed. du productifs et travailleurs improductifs)
Seuil, 1974, particulièrement pp. 195-200 : découvre que la classe ouvrière améri-
La «critique» des «catégories socio- caine ne représente que 20 % de la
professionnelles » et de la « statistique population des Etats-Unis (Cf. E. Wright,
bourgeoise », ou encore le chapitre « Class Boundaries in Advanced Capita-
consacré à la distinction entre « travail list States », New left review, 98, juillet-
productif et travail improductif» (pp. août 1976, pp. 3-41). Ce qui fait dire à
212-226) et son application à la « déter- Georges Ross que l'œuvre de Poulantzas
mination de classe» des «salariés de est dangereuse parce que ses principes
base du secteur commercial» (pp. 327- de détermination des frontières (Pcm-
332). L'effet de réification inhérent à lantzas boundary-setting principles) sont
l'utilisation de catégories formelles se tels qu'il tend à majorer les dimensions
voit particulièrement bien lorsque le de la petite bourgeoisie et à minimiser
juridisme hérité de la tradition marxiste les dimensions de la classe ouvrière. (Cf.
rencontre le positivisme quantificateur G. Ross, « Marxism and the New Middle
de la sociologie américaine. Poulantzas Classes: French Critiques», Theory and
évite les dénombrements. Mais on comp- Society, 5 (2), mars 1978, pp. 163-190).
te pour lui, et précisément aux Etats- Les arguties sur les frontières n'ont pas
Unis: Erik Wright, en utilisant les critè- de frontières.

646
Luc Boltanski

dans l'espace social (35). Soit, par exemple, dans le cas des «cadres», les
définitions de la catégorie qui sous-tendent la nomenclature des catégories
socio-professionnelles de l'INSEE, la définition qu'utilisent les différentes
conventions collectives, la définition que prennent en compte les caisses
de retraites complémentaires de cadres, ou encore l'Agence nationale
pour l'emploi, la définition utilisée par les associations d'ingénieurs, par
les organismes patronaux (36), ou encore des définitions moins officielles,
celle, par exemple, que la revue Expansion utilise pour réaliser son
enquête périodique sur le « salaire des cadres » (qui exerce sur cette
portion du marché du travail des fonctions de régulation et
d'homogénéisation un peu à la façon de V Argus de l'automobile, sur le marché des
voitures d'occasion), ou encore les définitions plus ou moins explicites, selon
les cas, que se donnent les syndicats, les partis politiques, etc. (37). On
peut alors espérer reconstruire le champ des représentations concurrentes
de la réalité sociale qui, liées aux intérêts d'agents et de groupes dotés
de propriétés objectives relativement différentes, contribuent, par leurs
différences mêmes, dans et par le conflit, à la cohésion de la catégorie des
« cadres », à la détermination de certaines de ses propriétés et de ses
fonctions (38). Car c'est l'effet de flou lié à la coexistence de définitions
différentes qui contribue à rendre possible la cohésion relative de cette
catégorie hétérogène : chacun peut se dire « cadre » et penser que le
groupe « existe », tout en tenant pour assuré que d'autres qui se disent
également « cadres » ne le sont pas « vraiment »; ou bien, qu'il n'est pas
lui-même un « vrai » « cadre », bien qu'il se dise tel, mais que d'autres,
(35) On peut ainsi tenter d'échapper au (37) On montrera, dans un prochain
cercle de la science sociale — qui travail, les déformations statistiques de
objective l'ordre social produit de la pratique, la catégorie selon la position qu'occupe
c'est-à-dire partiellement, de l'art social l'instance productrice et les intérêts qui
— et de l'art social — qui, utilisant les lui sont liés. Pour ne prendre qu'un
acquis de la science sociale, les exemple, la part des « cadres » «
réinvestit dans le champ de la pratique (c'est-à- autodidactes » (au sens où ils n'ont pas fait
dire, ici, de la lutte des classes). Sur la d'études supérieures) passe de 70 %
distinction entre l'art social et la science environ, dans les enquêtes qui reposent sur
sociale, cf. Marcel Mauss: après avoir la définition de la catégorie que se
constaté que « la sociologie est plus près donnent les Caisses de retraite de cadres
qu'aucune autre science de l'art pratique (comme l'enquête d'Agnès Рггаои sur
correspondant, de la politique » Mauss Les attitudes des cadres envers la
définit partiellement la sociologie comme sécurité, Paris, LIPL, 1974) à 27 % pour
« une science de l'art social. Cette l'enquête réalisée par la revue
science commence à se constituer: elle Expansion qui se donne de la catégorie une
consiste simplement à apercevoir, grâce à ces définition plus restrictive («cadres»,
données, connues déjà en partie, surtout parisiens, employés surtout dans
comment, par quels procédés politiques, les de grandes entreprises, etc.).
hommes agissent, ont su ou cru agir les (38) II faut analyser en même temps
uns sur les autres, se répartir en milieux l'histoire des taxinomies qui, à un
et groupes divers, réagir sur d'autres moment donné du temps, se présentent
sociétés ou sur le milieu physique ». (M. sous une forme réifiée. On sait, par
Mauss, « Divisions et proportions des exemple, que la formation d'un
divisions de la sociologie », Œuvres, vocabulaire unifié des professions, relativement
Paris, Editions de Minuit, 1969, t. 3, pp. identique d'une branche à une autre,
233-237). d'une région à une autre, est le produit
(36) Sur les différentes nomenclatures d'un immense travail collectif (auquel
officielles, la meilleure source est sans les syndicats ont pris une part
doute la Bible des statistiques sur importante) qui ne peut, sans schématisme,
l'emploi, Vol. 2, définitions et nomenclatures, être réduit à un simple processus
document non publié, Association pour étatique d'imposition d'un système de
l'Emploi des Cadres (APEC), Paris, 1977. classement.

647
Revue française de sociologie

qui se disent aussi « cadres », le sont, quant à eux, « vraiment », et qu'il


le sera peut-être lui-même un jour ; ou encore, qu'étant précisément
un « vrai » « cadre », il n'a pas à se définir comme tel (distance au rôle)
et que ceux qui se disent « cadres » sont attachés au titre précisément
parce qu'ils ne le sont pas « vraiment », et ainsi de suite. Bref, c'est parce
qu'elle demeure vague au sens de relativement indéfinie et de relativement
indéterminée (39), malgré le travail de définition sociale dont elle fait
l'objet ou, plutôt, à travers lui, que la catégorie peut exercer des fonctions
d'amalgame et, sinon de mobilisation, au moins de neutralisation des
antagonismes les plus puissants, sur une fraction étendue de l'espace social.

L'invention de la « nouvelle classe ouvrière »


et les luttes territoriales

Les fonctions pratiques que remplissent certains discours à prétentions


« sociologiques » sur les « classes » et les luttes territoriales qui sous-
tendent nombre de grands débats « théoriques » ne se voient nulle part
aussi bien que dans le cas de la « nouvelle classe ouvrière ». Cette « thèse »
qui, comme son nom ne l'indique pas, a pour objet central la question des
« nouvelles couches » et particulièrement celle des « cadres », doit sa
particularité aux réarrangements nominaux qu'elle opère dans le champ
sémantique de la taxinomie des classes sociales : à quelles positions de l'espace
social va-t-on, dorénavant, appliquer le terme d'ouvrier ? Uouvrier
ď « aujourd'hui » est-il le prolétaire ď « hier » ? Les « cadres »
appartiennent-ils à la classe ouvrière ? etc. Elle était par là prédisposée à devenir
le support de fantasmes de dépassement de tous ceux qui, ayant rompu
avec la représentation des classes et de la lutte des classes héritées du
« marxisme » dans l'usage social qui en avait été fait au Parti communiste
(c'est-à-dire, en nombre de cas, ayant rompu avec le Parti communiste),
étaient désespérément à la recherche d'un groupe, d'une classe de
remplacement qui ne serait pas le « prolétariat », mais qui pourrait être investi
des attentes placées jusque là dans le « prolétariat ». La « nouvelle classe
ouvrière », le prolétariat des « techniciens » et des « cadres », nouveau et
propre comme les usines « futuristes » et « modèles », où était censée
s'opérer la génération spontanée de cette « classe » d'avenir,
potentiellement « révolutionnaire » et surtout miraculeusement vierge de toute
appropriation intellectuelle et politique, venait combler les attentes de
cette avant-garde à la recherche d'une base. Les « penseurs de la
modernité » (souvent liés au PSU, au moins à ses débuts) (40) , qui entreprenaient
de réordonner la représentation de l'espace social, s'affairaient dans un

(39) A. Margalit montre qu'on emploie « Vagueness in vogue », Synthèse, 33,


tantôt vague au sens d'indéfini, par 1976, pp. 211-221).
exemple lorsque l'on dit qu'il n'y a pas (40) On sait que les diverses tendances
de frontières définies (definite bounda- qui, dans les années soixante, s'opposent
ries) entre une montagne et une vallée, au sein du PSU, au point de menacer au
et tantôt au sens d'indéterminé, lorsqu'il Congrès d'Alfortville (janvier 1963)
s'agit, par exemple, de distinguer les l'unité du jeune parti, sont d'abord divi-
montagnes des collines (Cf. A. Margalit, sées sur la représentation même de

648
Luc Boltanshi

créneau étroit limité par une double contrainte : il leur fallait non
seulement se distinguer du Parti communiste et de la vulgate marxiste mais
aussi, on l'a dit, du discours de la « troisième voie ». Produit dans les
années trente, d'une intention de dépassement relativement similaire,
mais approprié désormais par des agents et des groupes occupant la
position droite de l'espace politique et, par là, déterminé en pratique (alors
qu'il pouvait être perçu, à son origine, comme relativement indéterminé),
le thème de la « troisième voie » ne permettait plus de faire coexister le
discours « révolutionnaire » et la critique « radicale » des instances —
la CGT et le PC — qui entendaient conserver le monopole de la «
révolution » et le monopole de la classe ouvrière. L'opération consiste en une
sorte de manipulation taxinomique visant, pour engendrer des groupes
nouveaux, ou pour modifier les tracés de frontières existants, à manipuler
la relation entre l'espace social objectif et l'espace des noms et à déplacer
les limites de sens (ou, si l'on veut, les connotations) associées aux noms
qui désignent les groupes et leur définit une adresse dans l'espace social.
Cette entreprise proprement politique, puisqu'elle a pour enjeu les limites
des différentes classes, la relation entre les classes objectives et les
instances qui prétendent les représenter et, par là, l'étendue des territoires
sociaux qui reviennent légitimement de fait et de droit à chacune des
instances, ne se voit nulle part aussi bien que dans le livre de Pierre
Belleville, Une nouvelle classe ouvrière qui, adossé au discours «
théorique » de Mallet, lui donne une formulation directement syndicale et
politique (41).

Pour opposer une résistance à la thèse qui, s'appuyant sur une définition
« ancienne » du « prolétariat », croit constater la stagnation numérique (au moins
en termes relatifs) de la classe ouvrière et annonce son dépérissement et son
remplacement par une vaste classe moyenne (le tiers-parti), et pour maintenir
ou augmenter le volume, donc le poids relatif, de la « classe ouvrière », il faut
déplacer la frontière qui séparait jusque là la « classe ouvrière » des « classes

l'espace social. La « tendance В » qui gagés » et « concrets », n'était pas au


finalement l'emporte (Rocard, Mallet, même degré que Mallet ou même Gorz,
Depreux, etc.) fait de la «nouvelle beaucoup plus fortement liés au champ
classe ouvrière » sa doctrine officielle. universitaire, sommé de produire un dis-
Ses porte-parole considèrent que Г « ас- cours « théorique ». Mais ici encore, il
tion socialiste » doit conquérir, en prio- est impossible de disjoindre la « théo-
rité, les « couches nouvelles technicien- rie » de ses applications pratiques. Com-
nes — ouvriers des industries de pointe, me l'a montré Jean-Daniel Reynaud, le
jeunes cadres, ingénieurs, techniciens, discours sur la « nouvelle classe ouvriè-
jeunes agriculteurs». (Cf. M. Rocard, Le re », plus performatif que descriptif, a
PSU, Paris, Le Seuil; 1969, pp. 26-27). toutes les propriétés d'une self fulfilling
« Cette réflexion — ajoute Rocard — est prophecy: « Elle servait dans un débat
liée aux analyses développées par ail- engagé entre différentes tendances du
leurs par Serge Mallet et Pierre Belle- mouvement syndical et, de la gauche
ville, notamment sur la nouvelle classe politique, la thèse est passée dans la
ouvrière» (ibid.). (Cf. aussi, pp. 65-70, le bouche même des acteurs. Décrivant les
« débat entre Jacques Julliard, Jean- nouvelles orientations de l'action syndi-
Marie Doménách et Michel Rocard, sur cale, elle les a donc parfois déterminées »
« le développement des classes moyennes (Jean-Daniel Reywatjd, « La nouvelle
de salariés ») . classe ouvrière, la technologie et l'his-
(41) Belleville, militant CFTC, repré- toire », Revue française de science poli-
sentant aux Temps Modernes de la tique, 22 (3), juin 1972, pp. 529-543).
« lutte ouvrière » dans ses aspects « en-

649
Revue française de sociologie

moyennes»; «conquérir», comme dit Belleville, de «nouvelles frontières»: «Le


monde ouvrier ne peut attendre passivement que ses rangs grossissent. Il a, en
revanche, la possibilité de revendiquer des frontières nouvelles. Elles lui sont
disputées (42). A la thèse de l'extension du monde des producteurs salariés
s'oppose celle de l'extension des classes moyennes grâce à l'homogénéisation des
revenus » (43) .
Repousser les «frontières de la classe ouvrière» et par cette sorte d'expan-
sionisme social « grossir ses rangs », c'est intégrer à la classe ouvrière les «
ingénieurs », les « cadres » qui ne sont plus séparés des ouvriers par une « différence
plus ou moins grande de qualification» (44).
Ainsi, à Neyrpie, entreprise « de pointe » de la région grenobloise, la CGT,
toujours « dépassée » par les événements, n'a pas vu que « les secteurs moteurs
dans la vie de l'entreprise sont les secteurs moteurs de la lutte» (45) et que
«l'alliance réalisée pour la défense de Neyrpic (...) correspond à l'évolution de
la conscience des cadres, des ingénieurs et, parallèlement, des étudiants et des
chercheurs » (46) . Le « prolétariat », encore présent chez Belleville qui, tout en
réclamant, au nom d'intérêts spécifiquement syndicaux, l'intégration des « cadres »
à la « classe ouvrière », ne fait pas des « techniciens », des « ingénieurs » et des
« cadres » toute la classe ouvrière (47) tend, chez Mallet, à être définitivement
rejeté dans le passé. Après le temps de l'ouvrier-artisan, puis de
l'ouvrier-manœuvre, voici venu le temps de l'ouvrier- ingénieur : « le mécanicien-électronicien de
l'avenue Gambetta est-il, à travers l'OS écrasé et robotisé, le dépassement
dialectique du vieux régleur de Saint-Quentin » (48) ? En effet, à Г « ancienne classe
ouvrière », classe en déclin liée aux secteurs industriels traditionnels (comme
« les mines, la métallurgie traditionnelle, le bâtiment, l'alimentation, la
cimenterie », etc.) S. Mallet oppose, on le sait (49), «ces ouvriers, techniciens et cadres
profondément «intégrés» dans la société industrielle, dans ces secteurs les plus
névralgiques, les plus décisifs, si « intégrés » qu'us sont en mesure de se formuler
les possibilités de libération humaine qui sont incluses dans le progrès
technologique et de s'insurger contre leur détournement» (p. 22). Dans ces secteurs de
pointe « le changement des fonctions du travail a pour corollaire un certain
rapprochement entre ouvriers et cadres, entre lesquels n'existe plus désormais
qu'un « rapport de hiérarchie à l'intérieur d'un même groupe social » (50) .
D'ailleurs, «l'industrie moderne facilite les gradations, et la séparation entre
l'ouvrier, le technicien, et le cadre tend à s'amenuiser » (p. 85) .

Ainsi, les « hiérarchies techniques » se substituant aux « hiérarchies


sociales », le « prolétariat » se transformant doucement en classe moyenne
(thème de l'enrichissement de la classe ouvrière et de son accès à l'univers
de la consommation, récurrent dans les TM des années soixante) (51), et

(42) Souligné par nous. (48) S. Maixet, «Aspects nouveaux de


(43) P. Belleville:, Une nouvelle classe l'industrie française, la Compagnie des
ouvrière, Paris, Julliard, 1963, p. 21. Machines Bull », Les Temps modernes,
(44) Ibid., pp. 169-170. avril 1959, pp. 1631-1655.
(45) Ibid., pp. 188-189. (49) S. Mallet, La nouvelle classe
(46) Op. cit., pp. 193-194. Cf. aussi, ouvrière, Paris, Le Seuil, 1963.
dans le numéro spécial consacré, en (50) Ibid., p. 196.
1962, par les TM, sous la direction de (51) II faudrait analyser la logique à
Gorz, à la « lutte ouvrière », P. Belle- laquelle obéit l'évolution temporelle,
ville, «Perspectives d'action syndicale», avec ses alternances de refoulement et
Les Temps modernes, oct. 1962, pp. 548- de reinvention, de la thématique dont
582. la description est esquissée ici. Par
(47) Cf. P. Belleville, «La sidérurgie exemple, le thème de Г
lorraine et son prolétariat », Les Temps «embourgeoisement de la classe ouvrière » est, comme
vtodernes, avril 1962, pp. 1492-1535. le remarque David Lockwood ( « The

650
Luc Boltanski

les classes moyennes (voire la bourgeoisie) en « prolétariat » (thème non


moins pregnant de la parcellisation du travail intellectuel et des «
nouveaux intellectuels » comme nouvelle classe « révolutionnaire ») , naîtra
une classe sans précédent qui aurait, on le voit, la plupart des propriétés
d'une « nouvelle classe moyenne » si elle n'était, par une sorte de
dénégation, définie comme une « nouvelle classe ouvrière », investie de la mission
« historique » à laquelle a failli le « prolétariat » (entendez le PC) .
La formation de cette nouvelle position dans le champ de la
problématique, qui avait pour originalité de maintenir le couple révolution
/conservation, tout en neutralisant l'opposition entre les ouvriers et les agents
investis du pouvoir de les commander et de les surveiller, permettait de
renvoyer dos à dos du côté de la conservation, et de confondre dans un
même anathème tous ceux qui soutenaient le principe d'une autonomie des
classes moyennes. Soit la CGC, d'une part, attentive aux moindres risques
de pollution sociale et toujours prête à rappeler les barrières symboliques
qui séparent les cadres des autres travailleurs et, d'autre part, la CGT
(bien que de façon plus nuancée) qui, soucieuse de préserver le monopole
« révolutionnaire » de la « classe ouvrière », et par là, dans les
organisations, d'isoler les « cadres » des autres « travailleurs », prêchait «
l'alliance » du prolétariat et des « techniciens, ingénieurs et cadres », conçus
comme des groupes distincts dotés d'intérêts partiellement communs.
Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, Serge Mallet peut critiquer les efforts
déployés par la CGT et le PC pour faire une place aux cadres dans les appareils
et dans la taxinomie « marxiste » des classes au nom de l'unité de la « classe
ouvrière» (la «nouvelle»), retourner contre ces organisations l'accusation de
tiers-partisme, et rejeter la CGT du côté de la CGC. La position qu'adopte
désormais la CGT et qui consiste à reconnaître de facto l'autonomie relative de la
catégorie, à lui désigner un emplacement spécifique dans l'organisation syndicale,
à accepter de défendre des revendications propres aux « cadres » (qui, notamment
dans le domaine de la hiérarchie des salaires, pouvaient ne pas s'accorder aux
revendications ouvrières), est, de la sorte, constituée comme réformiste,
conservatrice et archaïque (52).
La conviction d'avoir enfin trouvé le bon « créneau » et de détenir
désormais une « classe » bien à soi, une « classe » d'avenir destinée à
détrôner le vieux « prolétariat » en déclin, celui qui faisait la fortune de
la concurrence et, par là, de supplanter la concurrence, ne s'affirme jamais
de façon aussi éclatante qu'après les grèves de mai-juin 68 dans lesquelles
les promoteurs de la nouvelle « classe » ont vu la confirmation évidente
de leurs prédictions et les premiers fruits de leur prédication. On ne
comprendrait pas l'intérêt passionné porté par les « sociologues », les «
syndicalistes », les « journalistes », etc., qui œuvraient à l'intersection du champ
new working class », Archives européen- J. Gamber, 1928, notamment pp. 48 et
nes de sociologie, I (2), 1960, pp. 248- sqq.) dans une constellation idéologique
259) déjà présent chez De Man (Au-delà où se trouvent rassemblés de nombreux
du marxisme, Bruxelles, Maison natio- motifs qui resurgiront dans la problé-
nale d'édition l'Eglantine, 1927). Il est matique des années soixante (particu-
introduit en France par André Philip lièrement autour du PSU).
(Henri De Man et la crise doctrinale du (52) Cf. S. Mallet, op. cit., p. 85.
socialisme, Paris, Librairie universitaire

651
Revue française de sociologie

intellectuel et du champ politique pour les « mouvements » de « cadres »,


pourtant tout à fait minoritaires, de mai-juin 68, si on ne voyait ce qu'ils
y ont vu, le « 1789 des nouveaux intellectuels », le « 1917 des nouveaux
prolétaires» comme disaient à cette époque, parmi d'autres, mais de
façon particulièrement triomphante et brutale, Bon et Burnier (53).

Comme le soulignent, respectueusement, Bon et Burnier, Alain Touraine (qui


fait lui-même référence à Mallet) constitue, parmi les premiers, le lien entre
l'émergence de la «nouvelle classe» et les «événements de Mai» (54). Le
discours de Touraine est tout entier construit sur l'opposition binaire entre
l'ancien et le nouveau, eux-mêmes incarnés dans des stéréotypes : « La France
du charbon, des vignobles et de l'administration» contre «la constellation (...)
électronique et chimie-automobile-enseignement» (p. 162). Soit, d'un côté, le
vieux abandonné au pouvoir sclérosé de la CGT et du PC : « La vieille classe
ouvrière» (p. 171), les «travailleurs manuels de grande industrie», les
«productifs » (p. 156), les « mineurs » (p. 171) ou, tout bonnement, « les ouvriers, catégorie
en déclin relatif» (p. 117) : ils ne constituent plus «historiquement l'agent d'une
action révolutionnaire dans notre société » (p. 157) . Axés sur des « revendications
salariales» (p. 173), ils suivent le «combat d'arrière-garde des industries en
déclin» (p. 168) et «sacrifient» à la «défense poujadiste de tous les petits»
(p. 177) . Et, de l'autre, le neuf, « les nouveaux ouvriers techniciens ou ingénieurs »
(p. 161), les «techniciens et chercheurs» (p. 168), «les cadres et les techniciens»
(p. 169), les «cadres fonctionnels et de bureaux d'études» (p. 169), «travailleurs
des entreprises de pointe » (p. 155) . Le « mouvement de Mai » inaugure une
«forme nouvelle de lutte des classes, aussi différente de l'ancienne que le
Commissariat au Plan ou IBM le sont du Comité des Forges ou des familles patronales
du textile » (p. 191) . Ces catégories « montantes », parmi lesquelles « pénètre » la
CFDT (p. 160), ont une «combativité inventive» (p. 173), des «revendications
qualitatives » (p. 169) et des « mots d'ordre autogestionnaires » (p. 173) et
constituent dorénavant « l'adversaire privilégié de la classe dominante » (p. 177) .
Le thème de la « nouvelle classe ouvrière » et celui de « Mai, révolte des
nouveaux intellectuels » sont repris, l'année suivante, par Roger Garaudy (55)
dans une version qui a pour intérêt de faire voir que les jeux de distinction
symbolique sont sans limite. En effet, tout acquis à la nouvelle doxa (célébration
de l'ordinateur et des vertus « libératrices » de l'automation, de l'information et
de la «société cybernétique», prophétie d'une société des loisirs et surtout,
thème- clef, d'un monde futur d'où le prolétariat aurait disparu, etc.), Garaudy
qui, lorsqu'il écrit Le grand tournant du socialisme, parle encore dans l'intérêt
du Parti aux membres du Parti, doit constituer une nouvelle position produit de
la dénégation (la « nouvelle classe » dont je parle n'est pas la « nouvelle classe
ouvrière », même si elle en a toutes les propriétés) d'une position qui était elle-
même, on l'a vu, le produit d'une dénégation («la nouvelle classe ouvrière»
n'est pas la « nouvelle classe moyenne », même si elle en a toutes les propriétés) .
Ce système de contrainte très serré ne laisse pas beaucoup de place où se
mouvoir. La solution, purement rhétorique ou, si l'on veut, mythique est, on le sait,
le « bloc historique ».

(53) Cf. F. Bon et M.A. Burnier, Les (54) A. Touraine, Le mouvement de


nouveaux intellectuels, Paris, Cujas, mai ou le communisme utopique, Paris,
1966 (et surtout l'édition post-mai 68, Le Seuil, 1968, particulièrement pp. 155-
Le Seuil, 1971) et, des mêmes, Classe 193.
ouvrière et révolution, Paris, Le Seuil, (55) R. Garaudy, Le grand tournant
1971. du socialisme, Paris, Gallimard, 1969.

652
Luc Boltanski

Après Mai 68, le discours sur la « nouvelle classe », sur le « prolétariat


des cadres », etc., prolifère. Le bruit de la rue avait eu une fonction de
réassurance : chacun avait pu croire qu'il lui était personnellement adressé.
Il jouait ainsi un rôle identique à celui du bavardage sur les « avant-
gardes » qui apportait alors souvent à ceux dont la tâche était de dire la
nouveauté radicale, un réconfort et une caution : celui de réduire
l'incertitude inhérente à la situation prophétique en fortifiant les augures dans
l'idée que tout nouveau discours « révolutionnaire » n'étant que
l'émanation d'une nouvelle « classe révolutionnaire » et que, inversement, toute
nouvelle « classe révolutionnaire » sécrétant naturellement son avant-
garde », il devait bien exister quelque part dans la réalité, une classe
révolutionnaire correspondant au discours d'avant-garde dont ils étaient
les promoteurs et qui fondait leur différence et leur valeur sur le marché
des biens symboliques.
Mais, dans le même temps, perdant son aura révolutionnaire, la «
nouvelle classe ouvrière » s'intégrait aussi à la thématique de l'idéologie
dominante pour constituer une nouvelle version, plus moderne et sans doute
mieux ajustée aux attentes des fractions novatrices de la bourgeoisie, du
discours déjà usé sur les « classes moyennes ».

Des « nouvelles frontières » à l'espace continu :


« nouvelle classe ouvrière » ou « société sans classe » ?

« Ils veulent la bourgeoisie sans le


prolétariat »
(Engels, La question du logement)

Le discours sur la « nouvelle classe ouvrière » faisait en effet l'objet,


en se vulgarisant, d'usages sociaux différents. Alors qu'elle se présentait,
implicitement ou explicitement, dans les écrits de ses promoteurs comme
une réponse critique, non seulement au PC mais aussi au discours
dominant sur les « classes moyennes » et sur la « société de classes moyennes »
comme « société sans classes », la thèse de la « nouvelle classe ouvrière »
était réappropriée par ceux qui entendaient d'abord annoncer la
disparition imminente de la classe ouvrière, qu'elle soit « ancienne » ou «
nouvelle » et s'intégrait ainsi à la thématique de l'idéologie dominante pour
constituer une nouvelle version, plus moderne et sans doute mieux ajustée
aux attentes des fractions novatrices de la bourgeoisie, du discours déjà
usé sur les « classes moyennes ». Défini par opposition aux différentes
interprétations en circulation sur le marché, entre lesquelles il demeurait
suspendu en équilibre instable, le discours sur la « nouvelle classe » se
prêtait en effet à de multiples réinterprétations : comme dans les effets
d'illusion d'optique, de légères modifications dans le vocabulaire, ou
l'ordre des arguments, suffisaient à le faire basculer vers l'une ou l'autre
des positions déjà constituées. D'où, sans doute, la diffusion très rapide
du thème de la « nouvelle classe ouvrière » qui s'est monnayé en une

653
Revue française de sociologie

multitude de versions et de variantes correspondant aux différentes


demandes sociales dont il pouvait remplir les attentes. Utilisé d'abord,
on l'a vu, pour justifier les efforts expansionnistes visant à étendre la
« classe ouvrière » (comme chez Belleville) , il fut, au prix d'une série
de glissements, mis au service de la thèse du dépérissement de la classe
ouvrière et de la « montée des classes moyennes ». Mais cette
réappropriation n'aurait sans doute pas été aussi facile à opérer si elle n'avait
constitué, d'une certaine façon, un retour aux origines : le discours sur
la «nouvelle classe ouvrière» réutilisait en leur donnant une
interprétation différente les arguments avancés jusque-là pour fonder la thèse
du dépérissement (comme, par exemple, le développement de l'automation,
la diminution relative de la part des travailleurs manuels, l'augmentation
des taux de scolarisation, etc.). Il suffisait, par conséquent, pour le
redresser dans le « bon » sens, celui du maintien de l'ordre existant, de
retransformer la prophétie « révolutionnaire » en une prédiction optimiste
fondée sur la croyance évolutionniste dans les bienfaits inéluctables du
progrès technique.

Ainsi en est-il, par exemple, de la version Cheverny (Les cadres, nouveaux


^prolétaires) (56), qui contribue à intégrer la nouvelle prophétie à la vulgate des
écoles du pouvoir (Sciences-Po, etc.). Acquis à l'idée de Г «embourgeoisement
des ouvriers» (p. 22), Cheverny prévoit, avec «l'automation», l'effacement de la
barrière entre ouvriers et cadres (57) : « on ne saisit plus qu'un ensemble
d'agents qui, tous, influent sur la production, mais dont aucun ne détermine
directement la fabrication » (p. 72) . « Et l'on peut se demander s'il n'arrivera pas
un moment où la notion de cadre devra s'effacer, s'H ne faudra pas lui préférer
celle de l'intelligentzia de masse salariée qui comprendrait aux côtés des cadres
la nouvelle classe ouvrière de l'automation» (p. 73), etc.
On pourrait suivre au-delà de ce point le processus de diffusion qui conduira
le thème de la «nouvelle classe ouvrière» au cœur de l'idéologie patronale des
années soixante-dix (durant lesquelles, pour restaurer l'ordre symbolique ébranlé
par Mai, la classe dirigeante investit dans le «social», et rénove le discours
« optimiste » sur « l'avenir de la classe ouvrière », autrement dit sur sa
disparition) (58) . Un jalon est marqué par l'article de Michel Drancourt sur « La
nouvelle condition ouvrière » qui prophétise : « L'ouvrier prolétaire de Karl Marx
est une espèce en voie de disparition », parce que « l'évolution du monde moderne

(56) A. Cheverny, Les cadres, essai sur Юр. cit., p. 72).


les nouveaux prolétaires, Paris, Julliard, (58) Comme c'est le cas chaque fois
1967. Alain Cheverny (pseudonyme que l'on se trouve en présence d'une
d'Alain Gourdon), Conseiller à la Cour idéologie qui a réussi, le corpus est, par
des Comptes et Maître de Conférence définition, presque illimité, puisque cha-
à Sciences-Po, était, dans les années que agent (du journaliste à l'élève de
soixante, conseiller de Pierre Mendès- Sciences-Po), qui a intériorisé les thè-
France. mes sur lesquels repose le discours sur
(57) « II n'existe plus (...) de solution la « nouvelle classe », peut réengendrer
de continuité entre les tâches de l'ou- un produit qui, dans sa singularité,
vrier et celles du cadre, on ne distingue reste conforme à la matrice originelle,
plus le travailleur productif de l'impro- On pourrait accumuler les citations
ductif, le secteur secondaire du tertiaire; presque à l'infini. Le parti adopté ici
la barrière disparaît qui séparait le ca- consistant à citer quelques textes cano-
dre pris comme l'homme de la concep- niques vise seulement à rappeler une
tion, de la surveillance et du contrôle, thématique aujourd'hui si routinière
de l'ouvrier pris comme l'homme de qu'elle tend à ne plus être perçue comme
l'adaptation et du travail pratique » une invention sociale originale.

654
Luc Boltanski

joue en faveur de la condition ouvrière » (Entreprise, 810, 19-25 mars 1971,


pp. 4-15).
Comme en témoigne, par exemple, la substitution du mot « condition » à
celui de « classe », la diffusion des revues intellectuelles jusqu'aux revues
patronales s'opère, il est vrai au prix d'une simplification sélective qui, renonçant aux
précautions et aux nuances dont s'entourent les œuvres destinées à la circulation
dans le champ savant, ne conserve de la « thèse » que ce qui, en elle, est ajusté
aux usages sociaux qui lui sont assignés. Mais Д reste que cette entreprise de
vulgarisation ne s'est pas opérée machinalement dans l'anonymat de «l'esprit
du temps » : les inventeurs de la « nouvelle classe » contribuent parfois par leurs
écrits au processus de diffusion qui intègre leur propre discours au corps de
l'idéologie dominante (59).

La trace de la « nouvelle classe » pourrait être retrouvée dans les


productions idéologiques les plus diverses et les plus lointaines. C'est que,
lorsque l'on passe des précurseurs, professionnels de la production
culturelle, aux multiples reproducteurs, amateurs parfois anonymes, le discours
sur la « nouvelle classe ouvrière » tend à se diluer dans l'humeur
idéologique des années soixante-soixante-dix, et à se confondre avec elle. Mais,
inversement, pour mettre à jour les schemes à partir desquels s'engendre
ce discours, il faudrait pouvoir restituer l'humeur collective dont il est
imprégné et qu'il réaffirme et dissimule à la fois en le retraduisant dans
le langage euphémisant de la « théorie sociologique ■» (60) . Bref, il faudrait
pouvoir reconstituer, dans sa singularité, la conjoncture historique où
cette humeur s'enracine (61). On verrait qu'elle est sans doute
caractérisée, au moins partiellement, par deux séries de faits relativement
indépendants : d'une part, l'abandon par nombre d'intellectuels des aspirations
et des attentes militantes de l'après-guerre, surtout après le XXe Congrès
et l'arrivée du gaullisme qui exclut de l'avenir immédiat l'inversion du
pouvoir (c'est l'époque où naît aussi cet autre mythe, la «fin des
idéologies ») ; d'autre part, la croissance économique qui paraît justifier
l'optimisme à tous crins de la fraction novatrice de la bourgeoisie. Elle exerce
son action sur l'humeur intellectuelle du moment, au moins de deux
façons différentes. Indirectement : la « modernisation » de certains secteurs

(59) Ainsi, par exemple, en 1971, Mallet notamment sur le développement, en


donne à Réalités (revue de luxe pour marge de la fraction du marché du
salle d'attente de médecin chic, ou pour travail la plus accessible aux journalis-
patron en week-end) un article sur la tes, aux économistes et aux « sociolo-
nouvelle classe ouvrière qui résume en gués » (usines modernes de grands grou-
quelques pages l'essentiel de ses «thè- pes, etc.) d'un secteur moins visible et
ses». (S. Mallet, «La classe ouvrière moins montrable (entreprise de travail
ya-t-elle disparaître ? », Réalités, 305, intérimaire, petites entreprises de sous-
juin 1971, pp. 35-41.) traitance, etc.). (Cf. R. Linhart, «Evo-
(60) On voulait moins discuter, sur lution du procès de travail et luttes de
son terrain, la thématique de la « nou- classe », Critique communiste, 23, mai-
velle classe ouvrière » que décrire cer- juin 1978, pp. 105-129.)
tains des schemes qui lui sont sous- (61) Sur l'évolution du champ intellec-
jacents. Mais on ne peut que renvoyer tuel dans les années soixante, cf. P.
ceux qui annoncent aujourd'hui la Bourdieu et J.-C. Passeron, «Sociology
disparition du prolétariat, profit annexe and Philosophy in France since 1945»,
de la «mort de Marx», aux travaux — Social Research, 34 (1), 1967, pp. 162-
particulièrement ceux de Robert Linhart 212; et J.-C. Passeron, « Changement et
— qui portent sur la structure du mar- permanence dans le monde intellectuel »,
ché du travail, sur sa segmentation et ronéo, Paris, CSE, 1965.

655
Revue française de sociologie

de l'économie, l'accroissement de la taille des unités, « l'automation », la


translation des chances d'accès aux biens matériels et symboliques (et
au système d'enseignement) donnent un semblant de crédibilité au mythe
de l'obsolescence du travail manuel et de l'enrichissement de la classe
ouvrière. Mais peut-être surtout directement : avec l'augmentation
considérable durant la période du volume des positions dominantes,
particulièrement dans les institutions de domination symbolique (universités, radio
et télévision, ou même organismes privés de « sondages », ou de publicité,
etc.) le champ des possibles qui s'offrent à la bourgeoisie novatrice et aux
intellectuels en particulier, se modifie profondément, en sorte que l'espoir
d'un « avenir radieux » glisse insensiblement du champ de l'eschatologie
aux attentes réalistes du monde ordinaire (62).

Des fantasmes bien fondés

L'imaginaire de la philosophie sociale qui, dans le champ savant, a


pour censure principale l'obligation de dire « autrement », doit peut-être
son aptitude à engendrer, malgré tout, des fantasmes bien fondés aux
contraintes qu'exerce sur son fonctionnement la nécessité de produire
pour un public et de mettre en forme, en la constituant explicitement et
en l'universalisant, la représentation de l'espace social correspondant aux
intérêts de ce public. Derrière chacune des « théories » qui prétendent
définir la position des « cadres » dans l'espace social, résident en effet des
groupes dont les membres se réclament tous, à des titres différents, du
nom de « cadre », demandent, au moins tacitement, non seulement à être
représentés, dans ce qu'ils ont de spécifique, mais aussi le privilège de
représenter la catégorie dans sa totalité, de l'incarner dans son essence,
et d'en fournir les modèles d'excellence. Certes, le « caractère » des
« personnes collectives » (63) qui habitent le discours « théorique » sur
le monde social n'est pas le reflet direct des propriétés objectives dont
sont dotés les publics des différents partis ou des différentes instances
syndicales (ne serait-ce que dans la mesure où les différences objectives
entre les publics sont toujours tendancielles et se présentent sous la forme
d'écarts statistiques entre des distributions, cela du fait de la multiplicité

(62) Michel Crozier, dans un article de Lipset est consacré à «The Emer-
sur les « intellectuels » qu'il publie gence of the New Middle Class » qui
dans le numéro spécial de Daedalus doit avoir pour conséquence « the end
consacré en 1964 à l'Europe, a, mieux of rigid status classes derivative from a
que quiconque, su exprimer l'humeur pre-industrial world ». (S.M. Lipset.
des années soixante, à cela près qu'il « The changing Class- Structure and
universalise à l'ensemble de la « société Contemporary European Politics », loc.
française » l'optimisme qui s'enracine cit., pp. 271-303.
d'abord dans la classe dominante et, (63) (I) Sur l'artefact qui consiste à
particulièrement, chez les intellectuels traiter les groupes comme des « person-
liés aux fractions ascendantes de la nes collectives» (mass person), agrégats
classe dominante. (Cf. M. Crozier. « The homogènes possédant un « caractère »
Cultural Revolution : Notes on the particulier et une sorte de « volonté »
Changes in the Intellectual Climate of propre, voir : M.E. Spencer, « Images of
France », Daedalus, winter 1964, pp. 514- groups », Archives européennes de socio-
542.) Dans le même numéro, un article logie, 16 (2), 1975, pp. 194-214.

656
Luc Boltanski

des déterminations dont l'action s'exerce, en pratique, sur l'adhésion


tandis que, dans l'ordre de la représentation, l'effet d'objectivation et de
stylisation donne aux êtres sociaux paradigmatiques les contours nets et
la cohérence d'une bonne forme (64) ) . On peut néanmoins faire l'hypothèse
que les différentes définitions « théoriques » des « cadres » sont
partiellement ajustées aux caractéristiques et aux attentes des publics (réels ou
potentiels) des différentes institutions en lutte pour l'appropriation
pratique de la catégorie. En effet, tout se passe comme si les spécialistes
de la représentation du monde social qui, on l'a vu, sont liés de multiples
façons aux instances en lutte dans le champ politique et qui, leur
autonomie serait-elle aussi grande qu'ils le revendiquent, en dépendent encore
pour acquérir la familiarité avec leur objet (contacts, assistance à des
réunions, connaissance des « problèmes » indigènes, etc.) tendaient à
définir la catégorie tout entière en attribuant à l'ensemble des porteurs
du nom collectif les propriétés plus spécifiquement attachées à la fraction
où l'instance dont ils sont solidaires recrute habituellement son public.
On peut chercher à vérifier cette hypothèse en analysant le champ
des syndicats de cadres. La syndicalisation des cadres des entreprises,
beaucoup moins intense que celle des salariés bourgeois au service de
l'Etat (65), est fonction, au moins pour une part, d'un système de
contraintes défini par les coûts et les gains relatifs que représente, d'abord
pour chaque agent pris individuellement (et secondairement pour la
fraction de la catégorie à laquelle ils appartiennent), l'adhésion à un
syndicat (66).

(64) Sur les effets de stylisation à l'Union Générale des Ingénieurs,


associés à la dénomination, et à la Cadres, Techniciens (UGICT-CGT), et
catégorisation (comment la « structure interne » environ 40 000 adhérents à l'Union
de la catégorie s'organise autour d'une Confédérale des Ingénieurs et Cadres
« signification centrale » par sélection (UCC-CFDT). Un indicateur, plus précis
des « bons exemples » et élimination des que le nombre d'adhérents, de
«cas flous»). Cf. E. Rosch, l'audience des différents syndicats de cadres
«Classification of real- world objects: origins and est fourni par les élections aux caisses
representations in cognition», in P.N. de cadres et aux comités d'entreprise.
Johnson-Laird, P.C. Wason (eds), Aux dernières élections de l'AGIRC, la
Thinking, Readings in cognitive science, CGC a obtenu 57 % des voix, la CGT
Cambridge, Cambridge University Press, 10 %, la CFDT 7 %, les indépendants
1977, pp. 212-221. 14 % et les autres syndicats 12 %. Dans
(65) On évalue habituellement à 12 ou les élections aux comités d'entreprise
15 % la part du «personnel pour l'année 1974, la CGC a obtenu
d'encadrement » syndiqué (sans, bien sûr, préciser dans le 3e collège (ingénieurs et cadres),
à quelle définition de la catégorie on 36,6 % des voix (et 17,1 % dans le
fait référence). Il est évidemment deuxième collège) contre 11 % à la
impossible de connaître avec «exactitude» CFDT et 7,8 % à la CGT (qui obtient,
le nombre d'adhérents des principaux par contre, 25 % dans le deuxième
syndicats de cadres (si tant est qu'un collège).
syndicat puisse avoir un nombre (66) L'explication par les intérêts
d'adhérents précis et invariable, quelle que soit individuels vaut d'autant plus que l'on
la définition de l'appartenance que l'on passe des salariés les plus démunis qui,
se donne pour constituer son public). n'ayant — comme on dit — rien à
La Confédération Générale des Cadres perdre et tout à gagner, peuvent adhérer à
(CGC) revendique 300 000 adhérents, une action collective destinée à changer
essentiellement dans le secteur privé le destin collectif de la classe aux
(malgré ses efforts, la CGC est mal salariés bourgeois auxquels reste toujours
implantée dans le secteur public). Il y la possibilité, au moins subjective,
aurait autour de 200 000 « ingénieurs, d'infléchir par une action individuelle leur
cadres, agents de maîtrise, techniciens», destin particulier.

657
Revue française de sociologie

Sans disposer d'une enquête portant sur l'ensemble ou sur une fraction étendue
de la catégorie, on peut, en s'appuyant sur les différentes sources utilisables (67)
qui apportent chacune des informations parcellaires (pas toujours d'ordre
statistique) sur une fraction particulière, faire l'hypothèse que les cadres ont d'autant
moins tendance à adhérer à un syndicat : 1) que l'entreprise à laquelle ils
appartiennent est plus petite (notamment parce que la part des « cadres » qui sont
issus du patronat traditionnel ou qui sont d'anciens patrons reconvertis augmente
quand diminue la taille de l'entreprise; 2) qu'elle est plus proche du pôle du privé
et moins proche du pôle du public (représenté par les entreprises nationalisées
où les syndicats de « cadres » étant mieux implantés, mieux tolérés et plus
puissants, les coûts de l'adhésion syndicale sont moins élevés); 3) qu'ils occupent
une position plus haute dans la hiérarchie de leur entreprise; 4) que leur activité
est moins technique et plus liée à la gestion commerciale ou financière (ou à
l'encadrement direct des ouvriers) ; 5) qu'ils détiennent des titres scolaires de haut
niveau (Grandes Ecoles) ou, au contraire qu'ils sont autodidactes (l'adhésion à
un syndicat n'apporte que des coûts sans avantages compensatoires aux cadres,
dctés des diplômes les mieux cotés qui jouissent de la sécurité la plus grande
et dont les chances de carrière sont les meilleures tandis qu'au pôle opposé, les.
autodidactes, très fortement liés à l'entreprise qui les a promus et sans valeur sur
le marché externe, prennent, en adhérant à un syndicat, un risque non
négligeable) (68) ; 6) qu'ils sont plus jeunes : lorsque, avec l'âge, les chances de carrière
diminuent, les risques que l'adhésion à un syndicat fait peser sur l'avenir de la
carrière diminuent d'autant. Inversement, et cela surtout dans les grandes
entreprises possédant un comité d'entreprise important, avec un budget élevé, gérant
de nombreuses activités, le militantisme syndical (surtout s'il s'exerce à la CGC)
peut constituer pour des « cadres » dont les espoirs de carrière ont été déçus un
moyen d'acquérir du prestige, du pouvoir ou, plutôt, comme on dit, du « poids »
dans l'entreprise, et d'y être «quelqu'un». Le même système de contraintes
tend, au moins pour une part, à définir les positions relatives des différents
syndicats et les propriétés de leurs publics, soit essentiellement la CGC, la CGT-
UGICT et TUCC-CFDT.

(67) L'analyse qui suit peut paraître rapport spécial


syndical du personnel
au XXIIIe à"encadrementT
congrès
sommaire, mais la rareté des sources
disponibles ne permet pas, en l'absence national. CGC, Positions et propositions,
d'une enquête statistique actuellement Paris, CGC, 1971. CGC, André Malterre
pratiquement impossible à réaliser, ou l'honneur des cadres, Ed. France-
d'aller beaucoup plus loin. On a utilisé, Empire, Paris, 1976. Pour la CFDT : Qui
outre des interviews auprès de sont les cadres CFDT ? brochure éditée
responsables syndicaux, le dépouillement de en 1977 par l'UCC-CFDT.
la presse syndicale et des rapports de (68) Ces différentes propriétés ne sont
congrès, les sources suivantes : évidemment pas indépendantes. Ainsi,
« Le syndicalisme en France », Le par exemple, la part des autodidactes
Monde, dossiers et documents (39), mars parmi les « cadres » décroît : 1) quand
77. G. Le Corre, « Cadres, les autres on va des petites entreprises vers les
syndicats », L'Usine nouvelle (2), janvier grandes et du secteur des biens de
1978. P. Meunier, «Le syndicalisme des consommation vers le secteur des biens
cadres en France », Droit social (11), d'équipements; 2) des échelons inférieurs
novembre 1970, pp. 506-516. CNJC, Les aux échelons supérieurs de la hiérarchie;
jeunes cadres et l'entreprise, Paris, 3) des fonctions commerciales aux
CNJC, 1974. CNJC, Les jeunes cadres et fonctions techniques, etc. Très généralement,
le syndicalisme, Paris, CNJC, 1977. A. les « cadres » les plus diplômés sont
Andrjeux et J. Lignon, Le militant aussi ceux dont le revenu est le plus
syndicaliste d'aujourd'hui, Paris, Denoël- élevé et qui occupent les positions
Gonthier, 1973. CGC: L'engagement dominantes dans l'entreprise.

658
Luc Boltanski

La Confédération Générale des Cadres et le tiere-partisme

La CGC qui bénéficie de la « neutralité bienveillante » du patronat,


et dont l'action a toujours été, depuis sa création, dirigée contre les
pouvoirs publics (régime de retraite, impôts, etc.) plutôt que directement
contre le patronat (quand ce n'était pas, comme dans les années d'après-
guerre, pour soutenir le patronat contre les pouvoirs publics) est
l'organisation syndicale des « cadres » la plus puissante et la seule à « assurer
exclusivement dans toutes les instances officielles (du Conseil économique
à la Section syndicale d'entreprise) la représentation du «personnel
d'encadrement ». L'adhésion à ce syndicat présente par conséquent les
risques minimums (qui peuvent néanmoins, dans certaines entreprises,
ne pas être nuls), ce qui rend partiellement compte de certaines des
propriétés de son public : d'une part, la CGC est mieux implantée que
rUGICT-CGT ou 11JCC-CFDT dans les petites entreprises, où le contrôle
patronal est souvent plus rapproché et plus serré que dans les grands
groupes (ainsi, dans les entreprises de 50 à 300 salariés, la CGC représente
11 % des sections syndicales (69) , d'autre part, la CGC recrute une grande
partie de ses adhérents dans la fraction du salariat bourgeois et petit
bourgeois, sur laquelle le contrôle patronal s'exerce le plus directement et
le plus fortement, et dont les membres sont aussi les moins bien armés
pour résister à la pression des patrons. On estime, en effet, habituellement
qu'un tiers seulement des adhérents de la CGC sont des cadres au sens
des conventions collectives (qui ne se réfèrent pourtant pas à la définition
la plus étroite de la catégorie; coefficient 300, et au-dessus), le solde étant
formé de techniciens, de petits cadres commerciaux et de VRP (environ
20 %) et surtout d'agents de maîtrise, ou même de contremaîtres (environ
35 %) , deux catégories où la part des autodidactes et des agents d'origine
populaire ou moyenne est, on le sait, très forte, et dont les membres
occupant des fonctions stratégiques pour l'entreprise — l'encadrement
direct des ouvriers et la commercialisation des produits qui engage l'image
de l'entreprise à l'extérieur — sont plus fortement contrôlés éthiquement
et politiquement que les ingénieurs ou les techniciens (70).
Ce recrutement élargi — la CGC accepte, sans tenir compte du
coefficient hiérarchique, tout salarié qui « détient une parcelle d'autorité dans
l'entreprise » —, correspond d'abord aux intérêts proprement syndicaux
de la Centrale qui, comme tout appareil de mobilisation, doit une part
de sa force au nombre d'adhérents qu'elle peut réunir et exhiber. Pour
ceux
1' « élite
qui,» minoritaires
des ingénieurs
dans (composée
la CGC, y occupent
sans doute
les positions
surtout d'ingénieurs
de prestige,

(69) L'engagement syndical du person- événements de mai-juin 68, ces «caté-


nel d'encadrement, op. cit. gories de personnel» ayant vu dans la
(70) D'après Paul Meunier (Droit CGC un instrument de défense de leur
social, loc. cit.) la tendance du petit autorité face aux ouvriers et aux syndi-
personnel d'encadrement direct à ren- cats ouvriers.
trer à la CGC s'est renforcée après les

659
Revue française de sociologie

d'usine) les petits cadres et plus encore les contremaîtres et les


représentants, constituent une masse de manœuvre. Mais la définition très large
des « cadres » que se donne la CGC est aussi conforme à l'idéologie du
tiers - parti que la CGC a faite sienne : l'une des fonctions du syndicat
n'est-il pas précisément de contribuer à la constitution d'une « vaste »
classe moyenne en exerçant un effet d'homogénéisation symbolique dans
la zone de l'espace social qui s'étend entre le « patronat » et le «
prolétariat » ?
Bref, tout semble indiquer que les petits « cadres » sont nettement
plus nombreux à la CGC que les « cadres » de rang élevé, a fortiori que
les « dirigeants d'entreprise ». En effet, si la minimisation des risques
d'entrée favorise l'adhésion des petits « cadres », les profits individuels
qu'apporte le syndicat ne sont pas suffisants pour déterminer à eux seuls
l'adhésion en grand nombre des « cadres » de rang élevé. Ainsi, la CGC
qui, de tous les syndicats de cadres, est le mieux toléré par le patronat et
le plus proche, par son idéologie, des organisations patronales, est aussi
paradoxalement celui où la part des « cadres » diplômés est sans doute la
plus faible (71).
On voit bien, dès lors, la relation qui unit la représentation que la
CGC donne de la catégorie, et les propriétés spécifiques de son public :
les petits cadres, pas ou faiblement diplômés, encore très liés à la petite
bourgeoisie traditionnelle, qui composent une part prépondérante du
public de la CGC, dont la « réussite » obtenue « à la force du poignet »
est le plus souvent perçue comme le résultat exceptionnel et inespéré
d'un effort individuel, et qui exercent fréquemment des fonctions de
surveillance sur les ouvriers, sont disposés à entendre une parole qui,
conformément aux représentations les plus anciennes de la catégorie constituées
après les grèves de 36 et dans la France de Vichy, définit d'abord le
« cadre » par l'exercice d'un rôle d'autorité — le « cadre » est . un
« chef » (72) — qui dispense, néanmoins, largement le titre de cadre
tout en établissant une frontière nette entre les « cadres » et les «
subalternes », employés ou ouvriers (catégories dont les petits cadres CGC
sont souvent issus). Ils sont naturellement favorables au projet de réunir
sous un même nom et, au moins formellement, dans une même
organisation, le moindre contremaître et le « cadre d'état-major ». L'assurance,
que cette organisation leur donne, d'appartenir à une vaste et puissante
« classe moyenne » destinée à devenir cette entité chimérique, la classe
dominante d'une « société sans classes », estompe magiquement ce qui,
dans leur condition objective, leur rappelle quotidiennement leur statut
subalterne et dominé.

(71) C'est la raison pour laquelle la (72) «Le cadre dont nous allons en-
CGC a pour préoccupation constante semble envisager la mission est un
de maintenir et d'étendre son influence homme qui a le plus souvent un com-
parmi les « cadres » de haut rang. Ses mandement, généralement de l'initiative
responsables ont notamment entrepris et toujours une responsabilité et qui,
dans ce but des négociations avec le d'autre part, est reconnu par les autres
Centre National des Jeunes Cadres, dont comme un chef » (Positions et proposi-
les adhérents sont, pour la plupart, issus tions de la CGC, 1971).
des Grandes Ecoles.

660
Luc BóltansM

La double opposition entre les petits cadres et les cadres de rang plus élevé
et entre le secteur nationalisé et le secteur privé, est au principe des conflits
internes dont la CGC est le lieu depuis le milieu des années soixante. La CGC
n'est pas un bloc monolithique. Elle est divisée, selon les principes qui divisent
le syndicalisme des cadres dans son ensemble, en une arrière-garde et une avant-
garde, comme le montrent les luttes qui ont opposé la tendance « conservatrice »,
représentée par Malterre, puis par Charpentié, à la tendance «novatrice»,
représentée d'abord par Gilbert Nasse, dans les années 63-66 puis, après son
exclusion en 1967, par Jean-Louis Mandinaud qui, en 1969, quitte la CGC pour
créer l'Union des Cadres et Techniciens (UGT). Ces conflits ont, semble-t-il,
pour base l'opposition entre les « cadres » proches du pôle du privé et aussi,
sans doute, peu élevés dans la hiérarchie, notamment les Fédérations de VRP et
de contremaîtres, et les « cadres » appartenant aux entreprises nationalisées et
aux secteurs de capitalisme concentré et à la technologie moderne. Ainsi, l'UGT
est surtout implantée à l'EDF, dans les pétroles, dans quelques secteurs bancaires
(et, particulièrement, au Crédit Lyonnais qui a alors comme patron Bloch-Lainé)
et secondairement dans la chimie, la métallurgie, l'aéronautique. Elle a pour
revendication fondamentale la « participation » des « cadres » à la gestion de
l'entreprise et corrélativement la généralisation des sociétés à conseil de
surveillance et à directoire. L'UGT qui voit dans le « syndicalisme des cadres » « l'aile
montante » du « syndicalisme des salariés (...) dans la voie d'une évolution réelle
et féconde de l'entreprise » (Cahiers de l'UGT, n° 2) est aux fédérations anciennes
de la CGC — souvent taxées de « poujadisme » — ce que la nouvelle bourgeoisie,
intégrée aux bureaucraties des grands groupes, est à la petite bourgeoisie de
promotion traditionnelle. Les sympathies de ses dirigeants se portent vers une
« social-démocratie à l'allemande ».

L'UGICT-CGT et le «cadre» ambigu

A l'opposé de la CGC, sous ce rapport, l'UGICT-CGT est, de tous les


syndicats de cadres, celui qui rencontre le plus fortement l'hostilité du
patronat et, par conséquent, celui dont les membres courent les plus
grands risques professionnels : il est une des organisations de la plus
grande centrale ouvrière et les liens qu'il entretient avec le Parti
communiste sont très étroits (ainsi le secrétaire général de l'UGICT, René
Le Guen, est membre du Comité central du Parti communiste) . La position
de l'UGICT dans l'espace politique rend compte, pour une grande part,
des caractères particuliers de son recrutement. L'UGICT exerce un effet
de répulsion à la fois sur les fractions du «personnel d'encadrement»
les plus exposées à l'arbitraire patronal et occupant les fonctions les plus
stratégiques et les plus directement contrôlées par le patronat et, en
raison de sa position dans l'espace politique, sur les cadres dotés des
assurances les plus grandes, munis de hauts diplômes et/ou d'origine
bourgeoise qui occupent des positions élevées dans les entreprises.

Ainsi, l'UGICT est très mal implantée dans les petites et moyennes entreprises
et dans les secteurs industriels les plus traditionnels dont les cadres sont, soit
des membres de la bourgeoisie directement liée au patronat, soit des ouvriers,
ou des enfants d'ouvriers, promus dans la clientèle d'un patron. Pour les mêmes

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Revue française de sociologie

raisons, la proportion des petits cadres, des autodidactes, du personnel


d'encadrement direct des ouvriers (maîtrise, membres des services du personnel, de la
direction des usines, etc.) est sans doute beaucoup plus faible à l'UGICT qu'à la
CGC. C'est dire qu'à l'intérieur de la population des cadres réellement ou
potentiellement syndiqués (qui est elle-même, on l'a vu, une fraction faible de
l'ensemble de la catégorie) le créneau où l'UGICT peut espérer recruter son public
est assez étroit : d'une part, son recrutement est maximum dans les zones du
champ des entreprises où le syndicalisme est relativement protégé, c'est-à-dire
celles qui sont proches, à des degrés divers, du pôle du public, soit d'abord les
grandes entreprises nationalisées (comme l'Electricité de France) et
secondairement les grandes entreprises de la métallurgie, de l'automobile, de l'aéronautique,
etc.
L'UGICT tend, d'autre part, à attirer des cadres diplômés, donc relativement
protégés puisque le marché externe leur est moins fermé qu'aux autodidactes,
mais dotés de diplômes moyens, diplômes de petites écoles d'ingénieurs, d'Instituts
Universitaires de Technologie (73), etc. plutôt que de diplômes élevés. И s'agit
également souvent, semble-t-il, de « cadres » situés dans des secteurs de
production mais qui n'occupent pas de postes d'encadrement direct des ouvriers et
exercent plutôt des fonctions techniques. Soit, par exemple, des ingénieurs de
production diplômés de petites écoles, d'anciens techniciens promus au rang
d'ingénieurs, etc. Enfin, il semble que nombre de cadres syndiqués à l'UGICT
sont issus de familles ouvrières et conçoivent d'abord leur «militantisme»
syndical comme une marque de fidélité à leur origine de classe (74).

L'opposition entre l'UGICT et la CGC correspond sans doute, on le


voit, à des différences pertinentes entre les propriétés et les intérêts de
leurs publics respectifs qui, occupant des positions relativement proches
dans la distribution du capital et également dominées (quoique selon des
modalités et sous des rapports différents), se distinguent néanmoins par
leur mode d'accès à la fonction (plus souvent promus autodidactes dans
le premier cas, plus souvent promus par l'école dans le second), par la
position qu'ils occupent dans le champ de l'entreprise (encadrement direct
ou fonctions commerciales dans le premier cas, fonctions techniques dans
le second) et par la position de leur entreprise dans le champ des
entreprises (opposition du pôle du privé et du pôle du public). La position
relativement ambiguë de l'UGICT, qui admet, on l'a vu, la spécificité des
« cadres » sans leur reconnaître le caractère d'une « classe » mais celui
d'une « couche » dotée de propriétés doubles (collecteurs et producteurs
de plus-value) et « alliée » de la « classe ouvrière » (75) , est relativement

(73) D'après une enquête du Centre social des ingénieurs », Economie et poli-
National des Jeunes Cadres, la position tique, janv. 1969. Cette thématique, au-
de la CGT est assez forte chez les an- jourd'hui très routinisée, s'exprime aussi
ciens élèves d'IUT. Cf. CNJC, Les jeunes dans une multiplicité de brochures,
cadres et le syndicalisme, ronéo, 1977, comptes rendus de congrès, etc. Sur
p. 6. l'ouverture du PC aux «cadres» après
(74) Cf. A. Andrœux, J. Lignon, Le Mai 68, voir Г «Appel du Parti commu-
militant syndicaliste d'aujourd'hui, op. niste français aux ingénieurs, cadres,
cit., pp. 172-182. techniciens», l'Humanité, 31 juin 1969,
(75) Sur la thématique de l'UGICT, et les articles de Joë Metzger, notam-
cf., par exemple, A. Jaeglé, « Quel syn- ment dans France nouvelle (par exem-
dicalisme pour les cadres », Options, 102, pie, « Ingénieurs, cadres, techniciens,
déc. 1975, p. 31; ou encore, S. Monegar, trois évidences », France nouvelle, П.
«Remarques sur le rôle technique et 12.68).

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Luc Boltanski

ajustée aux propriétés ambiguës de son public. Les petits bourgeois qui
composent, sans doute, l'essentiel du public de l'UGICT n'ont pas le
monopole de l'ambiguïté. Mais les conditions objectives où ils sont placés
leur permettent, plus facilement, par exemple, qu'aux « cadres » de la
CGC, de rompre avec la représentation mystifiée du « chef » «
responsable » identifié à Г « entreprise » et de restituer l'ambiguïté de leur
position dans l'ambiguïté de leurs prises de position. D'une part, ils
jouissent d'avantages suffisants par rapport à la grande masse des ouvriers
pour souhaiter maintenir la distance qui les en sépare. Ils ne sont pas
nécessairement favorables à la fusion de 1' « encadrement » et de la
« classe ouvrière » dans un même ensemble regroupant, sans distinctions,
« tous les salariés » du côté des plus exploités, dissolution dans la masse
en contradiction avec l'ensemble de leurs stratégies professionnelles et
sociales (comme le déclare un responsable de l'UGICT, « si on parle de
la 'déqualification des agents de maîtrise', les premiers à ne pas être
d'accord, ce sont souvent les agents de maîtrise ») . Mais, d'un autre côté,
les « cadres » de l'UGICT, qui jouissent souvent de la protection d'un
diplôme et de la relative garantie d'emploi que l'on trouve dans les grands
groupes, et particulièrement dans les entreprises nationalisées (au moins
en période de prospérité économique) sont assez autonomes pour accéder
à la conscience et à l'expression de l'exploitation relative qu'ils subissent
et, surtout lorsqu'ils sont d'origine ouvrière, pour revendiquer la solidarité
avec la classe sur laquelle ils contribuent à assurer la domination de la
bourgeoisie.
C'est dire aussi que l'ambiguïté de la position de la CGT et ses
hésitations passées (76) ne peuvent se comprendre si on ne voit qu'elle repose
sur une contradiction objective : syndicat à prépondérance ouvrière, la
CGT ne peut accroître son audience parmi les ingénieurs et les cadres
qu'en acceptant de reconnaître la spécificité d'un groupe professionnel et
social constitué hors d'elle-même, contre elle, et dont le principe ultime
de cohérence et d'unité partiellement négatif n'est autre que l'écart, très
concrètement incarné dans une hiérarchie de gratifications symboliques
(les relations de pouvoir) et matérielle (l'échelle des salaires) qui sépare
ces catégories des ouvriers et des employés. La CGT (comme d'ailleurs le
PC) est ainsi contrainte de parler comme la CGC et comme les
organisations patronales auxquelles elle s'oppose, des « cadres » sans distinction,
et de s'adresser à eux dans leur ensemble, sans pouvoir se donner, au
moins explicitement, le moyen de briser la cohésion symbolique de la
catégorie.

(76) La CGT a longtemps hésité, on le mie relative, une spécificité et les traiter
sait, entre accepter les adhésions indi- comme un groupe professionnel distinct
viduelles de « cadres » en les considé- des autres salariés, dotés d'intérêts pro-
rant comme des travailleurs au même pres. (Cf. J.D. Reynaud, Les syndicats
titre que les autres, sans les reconnaître en France, Paris, Le Seuil, 1975, t. 1,
explicitement en tant que «cadres» ou, p. 119).
à l'inverse, leur reconnaître une autono-

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Revue française de sociologie

L'élite intellectuelle de l'UCC-CFDT

L'UCC-CFDT, formation syndicale sur laquelle l'information est la


meilleure, s'oppose aussi bien à la CGC qu'à la CGT par son caractère
très fortement élitiste et son recrutement essentiellement bourgeois :
contrairement à la CGC ou à l'UGICT, l'UCC, renonçant à être un
syndicat de « masse » et à lutter avec ses concurrents en gonflant le nombre
de ses adhérents, est, des différentes organisations, la seule à établir une
frontière nette entre « cadres » et non-ouvriers-non-cadres (77) , en
limitant son recrutement vers le bas, dans le secteur privé, aux ingénieurs et
« cadres » au sens strict des conventions collectives et, dans la fonction
publique, au cadre A.

En cela l'UGC peut se dire plus « représentatif » des « cadres » que ne le sont
la CGC et l'UGICT, bien que le nombre de ses adhérents soit nettement plus
faible. Dans la lutte pour la «représentativité», c'est-à-dire pour la légitimité,
qui opposent les organisations de cadres les unes aux autres, les plus fortes par
le nombre ne sont pas nécessairement les plus influentes parce que les « cadres »
constituent précisément une catégorie dont les membres se définissent par leur
rareté relative. C'est là un autre paradoxe du syndicalisme des « cadres » :
comment être « l'organisation de masse » d'un « groupe d'élite » ? Les syndicats de
cadres sont ainsi affrontés à deux exigences contradictoires : d'une part, accroître
le nombre de leurs adhérents pour accroître leur « représentativité » quantitative,
la stratégie de croissance la plus facile et la plus fréquente consistant à favoriser
le recrutement aux limites inférieures de la catégorie (stratégie d'autant plus
facile à mettre en œuvre que l'affiliation à un syndicat de « cadres » peut, si les
risques ne sont pas trop élevés, constituer pour des cadres de fraîche date, ou des
« assimilés » une gratification symbolique ayant une valeur par elle-même) .
D'autre part, maintenir la pureté sociale du recrutement, une fraction trop
importante de cadres «douteux» ou ď « assimilés » ayant tendance à diminuer
la « représentativité » qualitative du syndicat et, par là, sa force.

Fortement implantée dans le secteur public (20 % de son recrutement)


et surtout nationalisé (31 %), dans les grandes entreprises et dans les
secteurs à technicité élevée (chimie, pétrole, métallurgie, etc.) (78) , l'UCC-
CFDT a un recrutement caractérisé par le niveau de diplômes très élevé
de ses membres : de 60 % à 80 % de ses adhérents (selon les enquêtes)
ont fait des études supérieures (proportion très supérieure à celle que
fournissent toutes les enquêtes ou tous les recensements disponibles sur
les « cadres » quelle que soit la définition de la population adoptée) , la
moitié environ de ces diplômés étant, semble-t-il, issus des Grandes Ecoles.

(77) Selon l'expression de Marc Maxj- 1976 auprès de cadres travaillant à


rice (cf. La production de la hiérarchie l'EDF/GDF; la troisième auprès des
dans l'entreprise, CORDES, 1977). cadres de la Fédération unie de la chi-
(78) Les pourcentages utilisés ici pro- mie CFDT (346 questionnaires). On a
viennent d'une brochure de la CFDT utilisé surtout les chiffres provenant de
présentant trois enquêtes sur l'UCC- la première enquête. Il va de soi qu'ils
CFDT. L'une auprès de 648 militants, n'ont qu'une valeur indicative,
réalisée en 1977; la seconde réalisée en

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Luc Boltansld

Enfin, l'UCC-CFDT comprend parmi ses membres beaucoup plus ď «


ingénieurs » que de « cadres » et, particulièrement, à côté d'une minorité
d'ingénieurs de production (21 %), une proportion très forte d'ingénieurs
d'étude et de recherche : 32 % des membres de l'UCC-CFDT travaillent
dans un centre de recherche et plus de la moitié d'entre eux ont une
activité liée aux études ou à la recherche (proportion considérable si on
la rapporte à des échantillons reposant sur des définitions plus larges
des «cadres» (79).
Fortement dotés en capital culturel et relativement plus proches, par
leur formation et leurs activités, du pôle intellectuel de la bourgeoisie
que ne le sont la plupart des « cadres », souvent issus, semble-t-il, de la
bourgeoisie catholique, parisiens pour plus de la moitié, ayant souvent
milité à la JEC ou à l'UNEF (80), les ingénieurs de recherche forment le
noyau central des cadres de l'UCC-CFDT. Ces ingénieurs, qui
appartiennent aux fractions instruites, éclairées et libérales de la bourgeoisie (30 %
environ des militants de l'UCC-CFDT militent aussi au PS) sont à la fois
relativement ajustés — au moins sous certains rapports — à la
représentation des « cadres » que véhicule le discours sur la « société
post-industrielle », et prédisposés, par leur position dans l'entreprise et aussi, sans
doute, par leur origine de classe, à adhérer, à des degrés variables, à la
thématique de la « nouvelle classe ouvrière », ainsi qu'à adopter les
revendications « qualitatives » et « autogestionnaires » qui lui sont souvent
associées. Travaillant dans des laboratoires ou des bureaux d'études, où
ils n'exercent pas, le plus souvent, de tâches d'encadrement direct (la
moitié des militants CFDT déclarent ne pas avoir de responsabilités
hiérarchiques, ou seulement sur moins de cinq personnes) et où les
techniciens et surtout les ouvriers qui peuvent s'y trouver sous leurs
ordres sont fortement sélectionnés par rapport à l'ensemble de leur
catégorie, où les rapports d'autorité brutaux qui prévalent dans la pro-

(79) Ainsi, par exemple, d'après une diant l'évolution des adhésions et des
enquête réalisée par l'Association pour démissions au sein de la section ingé-
l'Emploi des Cadres, en 1975 (qui repose nieurs et cadres CFTC, puis CFDT,
sur la définition de la catégorie que d'une des plus grandes entreprises fran-
donnent les caisses de retraite des ca- çaises de 1946 à 1969, Andrieux et Lignon
dres), 7 % des «cadres» sont occupés montrent que les ingénieurs et cadres
dans des services d'études et de recher- de fabrication sont aussi nombreux à
ches. Il s'agit, pour la plupart, de «ca- avoir adhéré et à avoir démissionné
dres» munis de diplômes élevés et de durant cette période (28 adhésions et 23
«cadres» jeunes (la «recherche», ou démissions), tandis que l'on enregistre
les « études » constituant, pour les di- 69 adhésions d'ingénieurs de recherches
plômés, une position de départ). Il données, pour plus de la moitié, après la
semble que les ingénieurs de production rupture avec la CFTC, contre 17 démis-
qui appartiennent à l'UCC-CFDT pro- sions. (Op. cit., pp. 204 et 224-228.)
viennent surtout de l'ancienne CFTC et (80) L'Expansion décrit ainsi «l'itiné-
représentent, au sein de l'actuelle CFDT raire » de Pierre Vanlerenberghe, l'ac-
le catholicisme social dans sa forme tuel secrétaire général de l'UCC-CFDT :
traditionnelle. Mais, comme le montrent «... Les Arts et Métiers de Lille, grâce
A. Andrieux et J. Lignon, l'ingénieur à une bourse; et puis, une bonne forma-
de production, « chef » « humain », « in- tion économique en fac, à Paris. Son iti-
termédiaire » entre le « prolétariat » et néraire ? La JEC, l'UNEF, les Assises
le «patronat» tend à laisser la place à du socialisme, Alain Touraine. Son
l'ingénieur de recherche, compétent, adhésion à la CFDT? 1968, bien sûr»,
libéral et libéré, entre autres, des res- (L'Expansion, octobre 1976.)
ponsabilités hiérarchiques. Ainsi, étu-

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Revue française de sociologie

duction font place à des rapports d'autorité fondés sur l'intériorisation


par les dominés de la légitimité de la compétence des dominants, les
ingénieurs de recherche sont certainement, de tous les « cadres », les plus
ouverts à un discours qui leur prêche l'effacement des différences entre
les ingénieurs, les techniciens et les ouvriers qualifiés (ne sont-ils pas
séparés de leurs « subalternes » par les seules différences de compétences,
c'est-à-dire par des écarts légitimes ?). En outre, ce discours leur sert
d'instrument pour exprimer les tensions liées à l'occupation d'une position
ambiguë entre le champ intellectuel et le champ du pouvoir économique.
Ayant pour revendication professionnelle fondamentale la conquête de
leur autonomie, et de l'autonomie de leurs services par rapport aux
directions financières ou commerciales («être majeurs») — (équivalent,
dans le champ de l'entreprise de l'autonomie que l'Université et, plus
généralement, les intellectuels revendiquent dans le champ de la classe
dominante), ils sont prédisposés à reconnaître la vérité d'une « analyse »
qui ne fait plus passer la frontière décisive entre les classes, c'est-à-dire,
ici, entre eux-mêmes et ceux qui, dans l'entreprise, occupent
objectivement les positions dominées, mais entre, d'une part, tous les salariés
scientifiquement et techniquement compétents (bien qu'à des degrés divers),
unis dans la défense de la rationalité technique, et, d'autre part, les
directeurs et les patrons, les financiers et les commerçants, bref, les
« capitalistes » attachés à la seule rationalité du profit.
Enfin, n'ayant nul besoin de défendre leur statut de « cadre », que
personne ne songe à leur contester, ni de réaffirmer sans cesse leur
appartenance à la catégorie, qui va de soi, comme leur enracinement dans
la bourgeoisie, ils peuvent donner leur adhésion à un discours qui
amalgame les « cadres » et les « ouvriers » et percevoir comme «
corporatistes », voire « poujadistes », comme étroites et bornées, bref, comme
petites bourgeoises, les revendications « catégorielles » de la CGC et de
l'UGICT, marquées, aujourd'hui, par l'acharnement avec lequel les petits
« cadres » sont contraints de lutter pour acquérir et conserver leur
différence.

Ainsi, en nombre de cas, le discours savant sur les « cadres » doit


peut-être moins la vérité partiale et partielle des représentations qu'il
véhicule aux pouvoirs de la science sociale, comme instrument d'objecti-
vation, qu'aux liens qui le rattachent au champ de la pratique, tout se
passant comme si ses producteurs trouvaient dans la dépendance qui les
lie aux instances en lutte dans le champ politique (auxquelles ils doivent,
le plus souvent, la familiarité avec l'objet de leur discours) une forme de
contrainte qui leur tient lieu de principe de réalité et de principe de
perception sélective de la réalité. A la façon d'un test projectif, la
catégorie des « cadres » a pu ainsi, sans changer de nom, prendre des formes
différentes et être assignée à des positions différentes, selon le type
d'interprétation qui lui a été appliqué et le type de définition qui en a
été donné, c'est-à-dire essentiellement, selon qu'était privilégiée pour la
représenter dans le discours savant sur le monde social l'une ou l'autre

666
Luc Boltanski

des fractions déjà représentée dans le champ de la pratique dont elle était
composée. Contre-partie nécessaire, les premiers à accéder au privilège
d'être représentés dans la pensée du monde social étaient les agents et
les groupes déjà représentés dans l'ordre de la pratique politique. Mais,
surtout, l'universalisation des propriétés locales d'une fraction de la
catégorie se substituait à la tâche qui aurait consisté à construire le
système des définitions différentes que la catégorie donne d'elle-même
et que les autres donnent d'elle, et qui aurait seul permis de ressaisir ce
que les « cadres », dans leur définition sociale, et dans leurs propriétés
objectives, doivent aux luttes dont ils sont à la fois le sujet et l'objet. Mais
participant elles-mêmes en tant qu'armes symboliques aux luttes qui
avaient pour enjeu la captation des « cadres », les différentes
interprétations, dont chacune entendait imposer comme scientifiquement vraie et,
indissociablement, comme politiquement et socialement juste, une
définition régionale de la catégorie, étaient condamnées à la fuite dans la
différence (sur fond de consensus) sans pouvoir construire ni le champ
des représentations concurrentes de la catégorie, ni, par conséquent, ses
structures objectives.
Chaque nouveau discours trouvait d'abord sa justification dans la
nécessité de répondre aux discours déjà prononcés et de ne pas laisser à
d'autres le monopole de l'interprétation. Mais l'accumulation des discours
croisés concourait ainsi à renforcer l'efficacité symbolique de chacun
d'entre eux en constituant une problématique, celle des « cadres », de
leur « nature » et de leur « rôle », de leur substance et de leur « place ».
Par un effet de renforcement circulaire inhérent à la dialectique de
l'objectif et du subjectif, l'accumulation des discours croisés, lors même
qu'ils étaient prononcés pour dénier à la catégorie toute existence
objective, contribuait à faire exister ce que ces discours désignaient : elle
favorisait, en effet, la multiplication des représentations de la catégorie, les
représentations mentales que l'on pouvait s'en faire, et aussi chacun des
discours renvoyant à un lieu déterminé de l'espace politique, celle des
instances, clubs, groupements, syndicats, etc., prétendant à la tâche de la
représenter sur la scène politique.
Luc Boltanski
Centre de sociologie européenne, Paris.

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