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Revue française de sociologie

Importance et signification de l'esclavage pour dettes


Alain Testart

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Testart Alain. Importance et signification de l'esclavage pour dettes. In: Revue française de sociologie, 2000, 41-4. pp. 609-
641;

http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_2000_num_41_4_5314

Document généré le 03/05/2016


Resumen
Alain Testart : La importancia y el significado de la esclavitud рог deudas.

El fenómeno de la esclavitud por deudas ha sido subestimado ampliamente о al contrario ha sido


confundido con otras formas diferentes de explotación del endeudado (persona tomada como tema de
estudio y dándole un alcance universal, о ciertos trabajos para pagar la deuda). Después de definir de
manera muy precisa el artículo muestra la amplitud de la esclavitud por deudas. Su principal
significado social es el siguiente : la desigualdad entre ricos y pobres, muy presente ya en la mayor
parte de las sociedades primitivas puede ser redefinida o redimensionada en términos de maestros y
esclavos. Esta transformación o la amenaza de esta transformación refuerza considerablemente el
poder de los dominantes. El artículo finaliza por una sugestión sobre el origen del Estado.

Zusammenfassung
Alain Testart : Wichtigkeit und Bedeutung des Sklaventums für Schulden.

Das Phänomen des Sklaventums für Schulden wurde stark unterschätzt oder im Gegenteil mit
unterschiedlichen Ausbeutungsformen des Schuldigers verwechselt (Personen als Pfand, Arbeit zur
Schuldtilgung). Der Aufsatz definiert eingangs genau seinen Zweck und zeigt in einer Weltüberschau
die Verbreitung des Sklaventums für Schulden. Seine hauptsächliche soziale Bedeutung ist die
folgende : die Ungleichheit zwischen Reichen und Armen, die in den meisten primitiven Gesellschaften
schon stark vertreten ist, kann über die Definition von Herr und Sklave neu bestimmt werden. Diese
Umwandlung oder die Gefahr dazu stärkt die Macht des Beherrschenden ganz besonders. Der Aufsatz
endet mit einem Vorschlag zur Herkunft des Staates.

Résumé
Le phénomène de l'esclavage pour dettes a été largement sous-estimé ou au contraire confondu avec
des formes différentes d'exploitation de l'endetté (personne en gage, travail pour rembourser la dette).
Après avoir défini très précisément son objet, l'article montre dans un survol mondial l'amplitude de
l'esclavage pour dettes. Sa signification sociale principale est la suivante : l'inégalité entre riches et
pauvres, déjà très présente dans la plupart des sociétés primitives, peut être redéfinie en termes de
maîtres et d'esclaves. Cette transformation ou la menace de cette transformation renforce
considérablement le pouvoir des dominants. L'article s'achève par une suggestion sur l'origine de
l'État.

Abstract
Alain Testart : The importance and meaning of enslavement through debt.

The phenomenon of enslavement through debt has been largely underestimated or, on the contrary,
confused with the different forms of exploitation of the indebted (person used as security, work to pay
off debt). After having clearly defined its aim, the article shows the extent of enslavement through debt
on a worldwide basis. Its main social signification is : inequality between rich and poor, already highly
apparent in the majority of primitive societies, redefinable in terms of masters and slaves. This
transformation, or the risk of such a transformation, considerably reinforces the power of the dominant.
The article ends with a suggestion regarding the origins of the State.
R. franc, sociol. 41-4, 2000, 609-641

Alain TESTART

Importance et signification de l'esclavage


pour dettes

RÉSUMÉ
Le phénomène de l'esclavage pour dettes a été largement sous-estimé ou au contraire
confondu avec des formes différentes d'exploitation de l'endetté (personne en gage, travail
pour rembourser la dette). Après avoir défini très précisément son objet, l'article montre
dans un survol mondial l'amplitude de l'esclavage pour dettes. Sa signification sociale
principale est la suivante : l'inégalité entre riches et pauvres, déjà très présente dans la
plupart des sociétés primitives, peut être redéfinie en termes de maîtres et d'esclaves. Cette
transformation ou la menace de cette transformation renforce considérablement le pouvoir
des dominants. L'article s'achève par une suggestion sur l'origine de l'État.

Pour des raisons que nous ne chercherons pas ici à élucider, l'importance
de l'esclavage pour dettes a été gravement sous-estimée, tout particulièrement
dans les sociétés primitives (1). On considère trop souvent comme allant de
soi que la guerre constitue la source principale de l'esclavage, sinon sa source
exclusive. Deux exemples permettront de se défaire de cette idée.
Le premier est celui des Indiens Yurok, qui habitaient le nord-ouest de
l'actuelle Californie. L'esclavage de guerre y était suffisamment peu
important pour que son existence ait été niée par Kroeber lui-même qui constitue
notre principale autorité sur cette population (2). En revanche, une autre
forme d'esclavage (nous nous demanderons plus loin si ce terme est bien
approprié) est bien connue : il avait pour cause des dettes insolvables. Au
terme d'un système d'amendes particulièrement bien développé, quiconque
avait rompu un tabou, en particulier un de ceux relatifs au deuil, avait offensé

(1) Ce par quoi nous entendons les sociétés ment incontestée jusqu'à nos jours (Pilling,
sans État. Les guillemets, ainsi que les précau- 1978, p. 143), se trouve être directement contre-
tions oratoires dont on entoure habituellement dite par les mémoires d'une indienne Yurok
cette expression, nous semblent superflus. (Thompson, 1916, p. 142, p. 183) : il est ques-
(2) Kroeber (1925, pp. 32-33) soutient que tion d'une guerre avec les Hupa au cours de
les Yurok ne prenaient pas de prisonnier parmi laquelle chacune des deux tribus prend des es-
les hommes, qu'ils échangeaient les femmes et claves, et on trouve bien, parmi les esclaves,
les enfants à la fin des hostilités et que les quelques étrangers, en particulier d'origine
étrangers surpris à errer sur leur territoire hupa.
étaient tués. Toutefois, cette opinion, apparem-

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un homme, avait accidentellement provoqué un incendie ou détruit des


richesses, devait compenser par un paiement approprié et, s'il se trouvait
dans l'incapacité de le faire, était asservi à la personne lésée. Ces asservis
représentaient une part non négligeable de la population, entre 5 et 10 %
selon les estimations de Kroeber. Leur condition ne semble pas avoir été
particulièrement clémente : susceptibles d'être transférés d'un maître à l'autre,
pour paiement du prix du sang ou au titre de dot (mais la vente ne semble
pas attestée) (3), travaillant sous la contrainte, menacés de mort et
effectivement mis à mort en cas de tentative de fuite (mais ils n'étaient pas sacrifiés
ni mis à mort pour des raisons ostentatoires), éventuellement mariés à des
femmes de même condition, leurs enfants appartenaient au maître et rien ne
leur aurait servi de s'échapper car ils n'auraient pas été mieux traités à
l'étranger.
Le second exemple est celui des lia, population bantou du sud de la
Zambie (ancienne Rhodesie du Nord), bien documenté grâce à l'étude
classique de Smith et Dale (1968, I [1920], pp. 398-412). Les principales sources
de l'esclavage à l'époque de leur observation résultaient d'un système
d'amendes et de prise d'otages pour des fautes qui nous paraissent
extrêmement légères sinon futiles. Les invités, les hôtes, semblent avoir été les
principales victimes ; se laissant aller à une trop grande familiarité avec les
femmes, prenant par erreur ce qu'ils croyaient avoir été autorisés à prendre,
acceptant cadeaux ou hospitalité, on leur demandait de rembourser. On se
saisissait du délinquant et, si sa famille ne le réclamait pas, incapable de
payer ou ne le voulant pas, il était retenu ou vendu. Au mieux, les débiteurs
se remettaient à celui qui voulait bien payer leurs dettes, ce qui leur permettait
dans une certaine mesure de choisir leurs futurs maîtres. Smith et Dale
s'étendent longuement sur cet esclavage interne parce qu'il est
particulièrement choquant pour le regard occidental et parce que l'autre source de
l'esclavage, la guerre entre tribus, n'était plus observable à l'époque de la
pax britanica. Sans doute s'agit-il là d'un biais qui se retrouve dans toute
étude ethnologique, sans doute l'esclavage de guerre était-il plus important
que les observations conduites exclusivement pendant la période coloniale
ne le donnent à penser, mais il n'y a pas lieu de croire que ce système
d'amendes et de saisie s'est brutalement développé en quelques décennies
du seul fait de la colonisation. Nous avons là un système parfaitement
organisé, avec sa logique propre, et que l'on retrouve dans maintes sociétés,
en Afrique et ailleurs. La colonisation lui a conféré plus de poids, elle ne
l'a pas créé. Cet esclavage interne, enfin, était conforme aux modalités
générales de l'esclavage africain : sortis de leur parenté (4), aliénables, sans

(3) Quoique leur valeur monétaire fût bien térisés comme ceux « qui ne savaient pas d'où
établie : deux rouleaux de coquillages, tandis venaient leurs ancêtres ». Ils appelaient leurs
que le prix d'un homme (prix du sang) ou celui maîtres « oncles maternels » (ibid., p. 52),
de la femme (prix de la fiancée) était de dix comme dans les autres sociétés matrilinéaires
ou plus (Kroeber, op. cit., p. 27). d'Afrique, tout comme les esclaves appellent
(4) Dans une étude plus récente, Tuden leurs maîtres « pères » en régime patřil inéaire.
(1970, p. 51) dit que les esclaves étaient carac-

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propriété propre mais disposant d'un pécule qui pouvait être important
(bovins ou même esclaves), éventuellement mariés (mais leurs enfants,
esclaves, appartenant au maître), susceptibles d'être punis (oreilles coupées ou
tendons coupés) ou mis à mort (5), pouvant au mieux devenir l'homme de
confiance (6), le favori ou la favorite, du maître. En 1970, 40 % de la
population passe pour être d'origine servile (7).
Ces deux exemples sont remarquables par les estimations chiffrées qui
ont été fournies à leur propos, exercice rare et toujours périlleux dans les
études ethnologiques relatives aux sociétés précoloniales, mais qui montre
au moins que le phénomène est loin d'être purement marginal. L'argument
que nous souhaitons présenter, toutefois, n'est pas essentiellement d'ordre
quantitatif. L'importance de l'esclavage pour dettes ne se juge pas à son
importance numérique. Le fait même de son existence traduit quelque chose
de l'esprit des institutions d'une société, de ses fondements, de sa structure.
L'esclavage pour dettes, quelle que soit l'importance de cette pratique, est
le fait d'une société qui admet non seulement la dépendance personnelle
mais encore que Von puisse perdre sa liberté pour des raisons financières.
C'est le fait d'une société dans laquelle la pauvreté voisine avec l'aliénation
de la liberté.

Problématique, définitions et concepts

L'esclavage pour dettes est un mode d'asservissement qui résulte d'une


situation d'insolvabilité du débiteur. Le premier problème vient de ce que
l'esclavage n'est pas le seul mode d'asservissement des endettés insolvables ;
l'anglais dispose du vocable bien commode, et tout à fait intraduisible en
français, de « bondmen » pour désigner toutes les variétés d'asservis qui ne
peuvent être assimilés à des esclaves (8). Le second problème vient de ce
que la dette n'est pas la seule situation qui conduit à de tels modes
d'asservissement ; la pratique, pour les plus pauvres, de se vendre en esclavage ou
de vendre leurs enfants est bien connue de par le monde ; et il existe encore
d'autres façons d'entrer en dépendance des plus puissants, lesquelles n'ont

(5) Smith et Dale (op. cit., p. 410); Tuden nos sources en ce qui les concerne.
(op. cit., p. 54). (7) Tuden (op. cit., p. 49).
(6) II y a un mot spécial dans la langue ila (8) C'est très exactement ce qu'avait en tête
pour désigner cet esclave fidèle que Smith et Dale Finley (1965, 1984a, 1984b) dans plusieurs de
(op. cit., p. 41 1) rendent par « l'ami du maître ». ses articles, parmi ses plus originaux et ses plus
La fidélisation de l'esclave nous paraît représen- intéressants. Malheureusement, le plus célèbre
ter une des utilisations majeures de l'esclave, de ces textes, publié en français sous l'intitulé
ce dont nous connaissons maints exemples dans « La servitude pour dettes », devait forcément
le monde. Sur ce point, comme sur d'autres, engendrer un contresens dans l'esprit du lecteur
les lia ne paraissent nullement exceptionnels. de langue française pour laquelle servitude est
En revanche, l'intégration à terme de l'esclave synonyme d'esclavage alors que Finley voulait
dans le lignage, si fréquent dans les sociétés attirer l'attention sur des formes d'asservisse-
lignagères africaines, n'est notée par aucune de ment différentes de celles de l'esclavage.

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d'autre cause générale que l'extrême pauvreté de ceux qui s'y résignent. Il
nous faut donc situer l'esclavage pour dettes au sein d'un champ plus large
et plus significatif : en explorant, d'une part, la diversité des formes
d'asservissement, en décrivant, d'autre part, les principales situations qui les
engendrent. Dans le Tableau I à double dimension, l'esclavage pour dettes
n'occupera qu'une des cases.

Tableau I. - Modes et sources d'asservissement pour raisons financières

^"-"--^^^ Modes Esclave Gagé Travailleur libre


Sources ^~""---~^
Dette Esclavage pour dettes Mise en gage pour dettes Travail remboursant
la dette
Vente Vente en esclavage Mise en gage pour Salariat
emprunt (vente à réméré)
Jeu Esclavage de jeu ? Mise au service pour une
durée déterminée

Les modes de l'asservissement

L'esclavage

II faut garder au terme « esclave » sa spécificité. Tout asservi n'est pas


pour autant esclave et tout débiteur insolvable contraint à travailler pour son
créancier ne peut être tenu, du seul fait de cette contrainte, pour un esclave.
L'emploi inconsidéré du terme et l'abus dont il a été l'objet, particulièrement
en ethnologie, en histoire ancienne ou dans celle des mondes
extra-occidentaux, nous obligera dans la suite de ce texte à de nombreuses corrections.
Il nous semble que la notion d'esclave peut être utilement définie par
l'existence d'un statut qui le différencie d'autres catégories sociales. Le
contenu juridique de ce statut est différent d'une société à l'autre mais il y
a un principe commun qui est au fondement de ce statut : l'esclave est
partout, d'une façon ou d'une autre, un exclu. Il est exclu d'une des
dimensions de la société qui est considérée comme essentielle par cette société.
D'une société à l'autre, cette dimension diffère et diffère également la forme
de l'exclusion : dans les sociétés que l'on peut appeler lignagères (pour faire
simple) ou primitives (si nous admettons que ces types de sociétés sont
caractérisés par la prédominance de la parenté), l'esclave est exclu de la
parenté ; dans les sociétés antiques, il l'est de la parenté et de la citoyenneté ;
dans les sociétés islamiques, il l'est encore de la parenté et, au moins pour
son origine, de la dimension religieuse ; etc. Pour une définition plus précise,
assortie d'une critique des positions différentes, nous nous permettons de
renvoyer le lecteur à notre article « L'esclavage comme institution »
entièrement consacré à la question de la définition de l'esclave (9).

(9) Testart (1998a).

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Alain Testart

La mise en gage ( 1 0)

Les africanistes ont depuis longtemps mis en évidence un phénomène


appelé « mise en gage » {pawning) qui consiste à placer quelqu'un auprès d'un
créancier en garantie d'une dette (ou comme sécurité d'un emprunt). Le
« gagé » (quelquefois appelé « otage » ; pawn ou plus rarement pledge) est
au service du créancier et lui doit tout son temps de travail ou presque. C'est
là une forme d'asservissement qui a souvent été confondue avec l'esclavage
pour dettes, d'autant plus facilement que le gagé risquait à terme d'être réduit
en esclavage (et l'était effectivement dans la plupart des cas) si la dette
n'était pas remboursée. Or ce sont là deux institutions tout à fait différentes.
Le gagé, en effet, ne possède pas cette qualité douteuse qui est un des
critères décisifs de l'esclave : // n'est pas exclu de sa parenté, il appartient
toujours à son lignage, il garde son nom, il peut participer au conseil de son
lignage et à la gestion des affaires lignagères, il participe aux rituels propres
à son lignage, il peut se marier et avoir des enfants légitimes. Celui chez
qui le gagé est placé et qui a sur lui tant de droits, droit à son travail, droit
bien souvent d'avoir des relations sexuelles lorsqu'il s'agit d'une femme,
n'a pourtant pas, à la différence de ce qui vaut le plus souvent pour l'esclave,
de droit de vie et de mort sur son dépendant, et ne dispose que d'un droit
de correction limité.
Toute personne gagée, enfin, sera immédiatement libérée par le
remboursement de la dette. Cela représente une autre différence avec la situation de
l'esclave, lequel peut bien sûr être racheté, mais seulement si le maître y
consent ; tandis que le gagé est libéré par le remboursement de la dette,
même si celui chez qui il est placé ne le veut pas.
Et pourtant la mise en gage représente une forme d'asservissement qui
nous semble particulièrement lourde. Le principe fondamental de la mise en
gage veut en effet que le travail, les services et les prestations en tout genre
que fournit le gagé ne viennent pas en remboursement de la dette en raison
de laquelle il a été gagé. La dette, en d'autres termes, ne s'éteint pas, ni ne
s'amenuise par le travail du gagé ; il arrive même assez souvent qu'elle
s'accroisse des intérêts qui continuent à courir si elle n'est pas remboursée
et sans que le travail ne vienne en déduction de ces intérêts. La conséquence
est évidente : le gagé ne pourra généralement pas se libérer et devra travailler
toute sa vie pour une dette qui, à l'origine, pouvait être fort légère.
La complexité de la situation du gagé pour dette vient donc d'une part,
de ce qu'il reste en droit un être libre (11) (membre de sa parenté, avec
toutes les conséquences que cette appartenance implique, jouissant de droits,

(10) Nous résumons ici les principales reste celui d'un être libre, mais grevé d'obliga-
conclusions de notre article « La mise en gage tions. Si l'esclave s'inscrit dans le cadre de ce
des personnes » (Testart, 1997a). que nous appelons des dépendances de droit
(11) En particulier il n'y a pas, à la diffé- (ou statutaires), le gagé s'inscrit dans le cadre
rence de ce qui vaut pour l'esclave, de statut - des dépendances de fait (Testart, 1997a, p. 46,
au sens juridique - du gagé. Son statut général pp. 55-56).

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etc.) et toujours en droit capable de se libérer en remboursant le montant de


sa dette ; d'autre part, de ce qu'il est en fait un asservi, le plus souvent sans
espoir de jamais pouvoir se libérer et vivant dans des conditions matérielles
et sociales analogues ou même pires (12) que celles de l'esclavage.
Enfin, pour ajouter à cette complexité, signalons dès à présent que les
législations relatives au gagé sont d'une société à l'autre aussi variées que
celles relatives à l'esclavage : certaines admettent que le gagé tombera
automatiquement en esclavage au bout d'un certain temps ; d'autres protègent
le gagé et empêchent cette assimilation.

Le travail pour la dette


Le principe fondamental du gage des personnes est que leur travail
bénéficie au créancier sans qu'il vienne en déduction de la dette. Le travail
n'a pour ainsi dire pas de valeur, ou du moins n'est-il pas comptabilisé. À
ce principe s'oppose celui selon lequel les services rendus par le débiteur
au créancier solderont la dette. C'est le principe qu'a en tête le bon sens
populaire - lequel, comme tout bon sens, est informé par les conditions
sociales - lorsqu'il évoque la possibilité pour un consommateur indélicat, et
sans le sou, de payer sa consommation « en faisant la plonge ». C'est un
principe évident à notre société où le travail a de la valeur et pourrait donc
solder une dette. Ajoutons-y le principe selon lequel le débiteur peut être
contraint à travailler pour le créancier et nous avons là une forme de travail
forcé, mais entièrement distincte de celle du gagé.
Cette possibilité prend des formes contournées et souvent difficiles à
mettre en évidence dans les exemples ethnographiques et historiques que
nous étudierons ci-dessous. Elle est néanmoins clairement représentée et
s'oppose en tout à celle du gagé : qu'un homme soit contraint à travailler
pour rembourser sa dette, cette dette sera (sauf si elle est exorbitante)
normalement soldée au bout d'un certain temps et l'homme sera libre de
toute contrainte.
On ne peut plus en principe parler d'asservissement dans ce cas, bien
qu'il y ait travail contraint. Le remboursement d'une dette par le travail est
un processus qui, normalement, n'aliène pas la liberté. Il faut toutefois insister
sur l'importante réserve qu'implique notre qualificatif de «normalement».
Tout est question de degré, de la rapidité avec laquelle le travail rembourse
la dette, de la valeur qui est attribuée au temps de travail. Si cette valeur
est trop dérisoire, si l'endetté en prend pour vingt ans ou, pire, si la dette
est transmise aux héritiers, le principe selon lequel le travail rembourse la
dette peut n'être que supercherie. Il n'a une valeur libératoire que s'il est
assorti de dispositions coutumières ou légales qui limitent le temps pendant
lequel le créancier pourra exercer une contrainte sur l'endetté ou bien
instituent un prix équitable du travail.

(12) Ce qui provient de ce que le créancier courant des esclaves dans les sociétés lignage-
gagiste ne peut pas adopter le gagé, destin res.

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Alain Testant

Les sources de l'asservissement

Nous ne considérons ici que les situations qui sont homogènes à celle qui
conduit à un asservissement pour cause de dettes, c'est-à-dire des situations
dans lesquelles un être humain, présumé libre, troque pour quelque raison
que cela soit - la plus générale étant évidemment la pauvreté - sa liberté
contre des ressources, nourriture ou argent. Une des idées essentielles de
l'esclavage pour dettes, en effet, réside dans cette sorte d'échange entre
liberté et biens, cette communauté, cette continuité, cette commune mesure
— si choquante pour la mentalité moderne - entre un bien réputé inaliénable
et un autre qui, pour n'être pas sans valeur, n'en a jamais guère plus que
n'importe lequel de ceux avec lesquels il peut être échangé.
Cette idée est à l'œuvre dans les situations suivantes.

Les dettes
Sont exclues de notre considération les dettes purement morales pour
lesquelles personne n'a jamais été réduit en esclavage, ni asservi, ni même
contraint par corps. Au sens fort du terme - le seul que nous retiendrons -,
la dette est ce qui est dû et peut être réclamé. En termes juridiques, elle est
exigible. La dette résulte soit d'un échange (un échange différé, à crédit),
en raison de l'obligation de fournir la contrepartie, soit plus directement
d'une obligation unilatérale, amende, obligation parentale ou impôt, peu
importe. Elle ne peut résulter d'un don, l'obligation de fournir un contre-don
étant purement morale et le donateur n'étant jamais en droit de réclamer
ce contre-don de la part du donataire (13).
La question de la responsabilité est au cœur de notre problème puisqu'il
ne peut y avoir esclavage pour dettes que lorsque la dette est garantie sur
la personne même du débiteur. Dans une société comme la nôtre, la dette
est garantie par l'ensemble du patrimoine du débiteur mais seulement par ce
patrimoine qui peut être saisi, mais le débiteur ne peut l'être : il reste libre
(en droit) selon le principe que tout homme « naît et reste libre », et même
la prison pour dettes a été supprimée au XIXe siècle en vertu de ce même
principe. Que la dette soit garantie sur la personne, c'est le fondement général
sur lequel prennent racine l'esclavage pour dettes, les autres formes
d'asservissement pour dettes ou même la contrainte exercée contre un débiteur pour
qu'il travaille au bénéfice d'un créancier.
On ne quittera pas cette question sans signaler la possibilité que la dette
soit garantie sur une ou plusieurs personnes autres que le débiteur lui-même.
Il livrera alors ses enfants, sa femme ou un esclave. Ce cas de figure, très
répandu dans les sociétés que nous étudions, met en jeu des phénomènes

(13) Nous avons déjà eu l'occasion d'ex- faits et la logique, selon laquelle l'obligation
primer quelques réserves sur les formulations de fournir un contre-don dans le potlatch serait
de Mauss relatives à « l'obligation de rendre » sanctionnée par l'esclavage pour dettes (Testart,
ainsi que sur son affirmation, contredite par les 1997b ; 1998c).

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Revue française de sociologie

très complexes par lesquels les effets de la dette encourue par le débiteur et
dont il est normalement responsable sont transférés sur la personne d'un
dépendant du débiteur. C'est le cas bien connu de l'abandon noxal dans le
droit romain par lequel une faute commise par un esclave vis-à-vis d'un tiers
(et pour laquelle le maître se trouve responsable) se solde par l'abandon de
l'esclave à la partie lésée ; c'est encore le cas très commun en Afrique par
lequel un débiteur insolvable livre un enfant à un créancier. Ces questions,
qui touchent au droit de l'esclavage et au droit en général, à la structure de
la famille et aux formes intrinsèques de dépendance qu'elle suppose, sont
tout à fait fondamentales mais restent en dehors du propos de cet article.

La vente de soi-même

II y a entre l'asservissement pour dettes et la vente de soi-même en


servitude une profonde analogie. Dans le premier cas, le débiteur se livre en
servitude après avoir joui de certains biens, tandis que dans le second, le
vendeur se livre avant de jouir des biens acquis par cette cession : à cette
différence près, et quelques autres tout aussi superficielles, il s'agit bien du
même type de troc de la liberté contre des ressources.
La vente de soi-même en esclavage reste un phénomène rare et pose des
problèmes spécifiques dont nous reparlerons.
La remise de soi-même en gage - ou placement volontaire comme gagé -
contre des ressources ou de l'argent constitue à strictement parler un prêt
sur gage, dans lequel la personne même de l'emprunteur joue le rôle de
gage. Mais, ainsi qu'il arrive souvent, lorsque cet emprunt est fait sans
intention de remboursement, il prend l'allure d'une vente, non pas en
esclavage, mais d'une vente qu'il faut bien appeler « en gage » (14). Comme le
gagé conserve toujours le droit de se racheter (à strictement parler, de se
libérer en remboursant le montant de l'emprunt), il s'agit tout au plus d'une
vente à réméré. La précision est importante puisque la vente en esclavage
est par principe, à défaut de dispositions légales stipulant le contraire, une
vente ferme. Ce critère permettra, dans certains cas difficiles, de distinguer
les deux sortes de vente. Notons pour finir qu'à la différence de la vente de
soi-même en esclavage, la vente de soi-même en gage est fort répandue dans
le monde. Elle ne pose d'ailleurs pas de problème, puisque le gagé, conservant
les droits de la personne, conserve aussi son droit au patrimoine et peut donc
jouir en toute propriété des biens acquis par cette vente - ce que ne peut,
sauf exception ou faveur du maître, l'esclave.

(14) Je sais bien que l'expression est - puisqu'il faudrait préciser que cet argent, né-
juridiquement parlant - contradictoire, ainsi que cessairement octroyé sous forme d'emprunt,
me l'ont aimablement fait remarquer mes col- conformément à la formule du gage, a été reçu
lègues juristes, mais il n'y en a pas d'autre sans intention de remboursement et que, par
(Testait, 1997a, pp. 42-45). Pour parler juste, voie de conséquence, cette « remise » de la
il faudrait parler de « remise volontaire de soi- personne est en réalité une cession, au sens où
même comme gagé contre argent », encore que une vente consiste en la cession d'un bien,
cette formule déjà lourde serait insuffisante

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Alain Testart

Quant au fait de se vendre selon la troisième forme de travail que nous


avons distinguée (voir supra Le travail pour dettes), remarquons que ce n'est
rien d'autre que le travail salarié à propos duquel on fera les mêmes
remarques que précédemment : seules les conditions particulièrement dures
du contrat (engagement sur des années, salaire dérisoire, etc.) en font un
véritable asservissement.
Tout autant que dans le cas précédent on vend aussi bien ses enfants,
selon l'une ou l'autre de ces formes, ou même son épouse.

Le jeu

Nous disons bien « le jeu » et non « les dettes de jeu ». Lorsqu'un jeu
s'est soldé par une dette dont il s'avère que le perdant ne peut pas la payer
et qu'il est pour cette raison pris (et généralement vendu) en esclavage par
le gagnant, il n'y a pas là une situation différente de celle de l'esclavage
pour dettes. La situation est différente lorsque le joueur qui a déjà perdu
tous ses biens joue sa propre personne (ou celle de sa femme, de ses enfants) :
il n'y a pas alors de principe de responsabilité des dettes sur la personne et
n'existe pas cette continuité entre le patrimoine et la personne qui est si
caractéristique de l'esclavage pour dettes. Une étude juridique fine mettrait
en évidence ces différences. Une étude anthropologique pourrait aussi mettre
en évidence d'autres différences, tant culturelles que psychologiques : le
joueur qui joue directement sa personne en la risquant comme enjeu est plus
proche de la mentalité d'un guerrier (qui risque également dans la guerre de
perdre la vie ou d'être emmené en esclavage) que de celle du pauvre prêt à
se vendre pour survivre. En dépit de ces différences sur lesquelles nous ne
nous appesantirons pas, il est clair que ce cas est très semblable à celui de
l'esclavage pour dettes : le joueur met en balance sa liberté contre des biens,
même si ce ne sont pas les siens, même si l'idée de risque et le défi que
ce risque implique confèrent quelque noblesse à l'affaire.
Tout comme dans le cas précédent, le perdant au jeu peut devenir l'esclave
de son vainqueur ou seulement lui devoir un temps de service limité. Il est
moins sûr que le jeu puisse conduire à une condition de gagé. Non seulement
on n'en voit pas d'exemple, mais encore la formule paraît contradictoire, car
le gagé est par définition en dette, tandis que celui qui a perdu sa personne
et l'a remise comme prix de cette perte ne l'est pas ; cette absence fait
également que l'on ne voit pas a priori contre quoi il pourrait se racheter.

Discussion : l'esclavage pénal

Cette expression relativement imprécise dissimule en réalité trois cas de


figure qui sont bien différents :
- premier cas : le fautif (il s'agit forcément d'une faute grave, d'un crime)
est condamné à l'esclavage sans rachat possible ;

617
Revue française de sociologie

- deuxième cas : le fautif est condamné à l'esclavage, mais peut se


racheter s'il en a les moyens ;
- troisième cas : le fautif se voit condamné à une amende pour laquelle,
s'il ne peut la payer, il est réduit à l'esclavage.
Dans les deux derniers cas, l'esclavage n'apparaît que comme une
conséquence secondaire de l'incapacité du délinquant à payer, la peine n'étant au
premier chef rien d'autre qu'une amende. Le troisième cas est strictement
identique à une forme d'esclavage pour dettes. Le deuxième s'y ramène, à
une nuance près. Aucun de ces cas ne mérite la dénomination d'esclavage
pénal : il n'y a là que des formes de compositions (15) financières, lesquelles
se traduisent éventuellement en esclavage en raison seulement de l'existence
de l'esclavage pour dettes.
Seul le premier cas mérite à proprement parler l'appellation d'esclavage
pénal. L'esclavage y vaut véritablement comme peine, peine imposée à la
personne, dégradation de son statut ; elle est imposée en raison de la gravité
de la faute ; à ce titre, enfin, elle ne peut être commuée et encore moins
rachetée. L'esclavage pénal appartient à un registre différent de celui de
l'esclavage pour dettes, lequel est toujours une réduction en esclavage pour
des raisons financières.

Coup d'œil sur la répartition mondiale du phénomène

La revue que nous entreprenons dans cette partie n'a d'autre ambition que
d'indiquer l'ampleur du phénomène. Nous ne cachons pas que des questions
irrésolues surgissent à chaque instant. Les raisons en sont évidentes et
proviennent tant de la complexité du sujet que de l'incomplétude ou de la
partialité des sources, car ces phénomènes d'asservissement tendent à être
occultés par ceux qui en profitent et en même temps hypertrophiés par ceux
qui se targuent de les avoir supprimés (que ce soit les rois, traditionnels
protecteurs de leurs sujets, ou les pouvoirs coloniaux, promoteurs d'une
nouvelle liberté). Même si cette revue ne doit finalement n'être retenue que
comme une revue des problèmes, espérons que ce sera mieux que rien.
Notre principal problème - et le plus délicat - sera toujours de distinguer
le véritable esclave pour dette du gagé ou de celui qui rembourse sa dette
par son travail. Très souvent, ces statuts très différents ont été confondus
par les meilleurs observateurs, le gagé a été abusivement assimilé à un
esclave, ou bien on n'a pas vu le caractère très progressiste de législations
antiques qui permettaient de rembourser les dettes par le travail. Débrouiller
cet écheveau n'est jamais tâche aisée, mais même lorsque le résultat paraîtra
satisfaisant, il n'en sera pas moins paradoxal : qu'une situation de gagé soit

(15) Au sens où l'on parle de « compobition pour meurtre » pour le wergeld ou prix du sang.

618
Alain Testart

parfaitement attestée dans une société, dans le droit ou dans les faits, elle
peut fort bien coexister avec un véritable esclavage pour dettes. Le premier
piège qui nous guette est donc de confondre des situations juridiques
différentes, le second est de conclure de la présence de l'une à l'absence de
l'autre.

UAfrique noire

L'Afrique constitue la terre classique sur laquelle le phénomène de la


mise en gage des personnes a été tout d'abord repéré (16), depuis le XIXe
siècle au moins.
Deux précisions. L'islam est exclu de notre considération dans la mesure
où l'esclavage pour dettes est contraire à sa loi (on ne peut réduire en
esclavage que les infidèles). La règle semble avoir été respectée en Afrique
noire et le problème de l'esclavage pour dettes ne se pose donc pas pour
les grands Etats anciens du Ghana, du Mali, des Songhai, ni pour les Etats
peuls du XIXe siècle. Deuxième précision : l'esclavage ne semble pas avoir
existé dans la frange intérieure orientale de l'Afrique, du Soudan à l'Afrique
du Sud, aire essentiellement pastorale, « aire du bétail » comme l'ont appelée
les anthropologues, à l'exception de la région du bas Zambèze.
Partout ailleurs, dans une Afrique ouest-atlantique et centrale, dans une
vaste région centrée sur la grande forêt tropicale mais qui la déborde de
toutes parts, on trouve des mentions anciennes de mise en gage des débiteurs,
avec sa règle fondamentale selon laquelle le travail ne solde pas la dette.
Ceci concerne tant les sociétés lignagères que les royaumes.
Dans cette même zone, la plupart des observateurs (17) admettent que le
gagé tombe en esclavage au bout d'un certain temps, lorsqu'il paraît
improbable que la dette soit jamais rachetée. Cette transformation automatique du
gagé en esclave souffre néanmoins plusieurs exceptions qui proviennent dans
leur majorité de sociétés étatiques. Les plus notoires sont l'ancien royaume
d'Abomey (18), où nul ne pouvait être esclave s'il était né sur le territoire

(16) Principales références, outre Verdier Memel-Fote (1988, pp. 199-200) ; etc. Il a puni
(1974), pour une présentation d'ensemble voir inutile de reproduire ici l'ensemble de la biblio-
Seidel (1901, passim); Ffoulkes (1908, graphie indiquée dans mon article, Testart
pp. 403-405); Delafosse (1912, III, pp. 55-57, (1997a). Sur l'esclavage précolonial africain,
p. 85); Johnson (1921, pp. 126-130); Basden les ouvrages collectifs de Meillassoux (1975)
(1921, p. 108; 1938, pp. 253-255); Talbot et Miers et Kopytoff (1977) restent les princi-
(1926, III, pp. 632-633, pp. 697-698); Rattray pales références.
(1929, pp. 47-55); Meek (1937, p. 205); (17) Jonghe (1949, pp. 90-96) pour plu-
Herskovits (1938, I, pp. 82-85 ; 1952, p. 229); sieurs peuples du bassin congolais; Holsoe
Aubert (1939, p. 36, pp. 125-126); Perrot (1977, p. 289, p. 291) et MacCormack (1977,
(1969, pp. 483-484); Nadel (1971, pp. 462- p. 195) pour les Vai et les Sherbro du Libéria
464); Vansina (1973, p. 368); Bonnafé (1975, et Sierra Leone; etc.
p. 552); Terray (1975, pp. 401-402); Holsoe (18) Le Hérissé (1911, p. 45, pp. 55-56);
(1977, p. 289); Miller (1977, pp. 223-227); Herskovits (1938, I, p. 83).

619
Revue française de sociologie

du royaume, et celui de l'Ashanti(19) où le gagé ne devient esclave que


moyennant un paiement supplémentaire fait par le créancier-gagiste. Dans le
monde yoruba, rien n'indique que le gagé puisse jamais être assimilé à un
esclave et, dans les royaumes mossi, l'institution même du gage (et a fortiori
de l'esclavage pour dettes) n'est pas attestée.
La vente des enfants en esclavage par les parents est par ailleurs une
pratique qui a été maintes fois décrite pour l'Afrique. Les témoignages les
plus nets concernent des sociétés matrilinéaires (20) dans lesquelles c'est, en
conformité avec ce régime, l'oncle maternel qui a le droit de vendre un
neveu utérin ou une nièce utérine. Les observateurs occidentaux ont parlé à
ce propos de « puissance avunculaire » (de avunculus, « oncle maternel »)
par analogie avec la patria potestas bien connue des Romains. On rencontre
aussi des sociétés patrilinéaires (ou bilinéaires) dans lesquelles l'oncle détient
les mêmes droits sur le neveu, mais finalement fort peu - ou de façon moins
nette - des sociétés patrilinéaires où le père aurait ce droit par rapport à ses
fils (21). Peut-être doit-on penser que l'étrangeté, au regard des observateurs
occidentaux, de la filiation en ligne maternelle a plus frappé leur imagination
que la filiation en ligne paternelle, et qu'ils ont ainsi été conduits à souligner
ce qui les étonnait, passant sous silence ce qui leur apparaissait comme banal
et familier. Une telle vue critique pourrait rendre compte de la distorsion
que nous observons dans nos données. Ou bien faut-il invoquer une spécificité
de la relation avunculaire par-delà le régime de la filiation ? Quoiqu'il en
soit de ce sujet qui requiert un travail d'une toute autre ampleur que ces
simples notes, il reste que la vente d'apparentés, d'enfants ou d'adultes, est,
tout comme l'esclavage pour dettes, généralement après l'intermédiaire d'un
placement en gage, amplement attestée pour maintes sociétés d'Afrique noire.

UAsie orientale

L'asservissement pour dettes et la vente de soi-même sont très largement


attestés dans toute l'Asie en dehors des régions islamisées, du monde mongol
et de la Sibérie. L'Asie présente toutefois sur notre sujet de telles difficultés
techniques (en particulier relatives au droit dans les différentes traditions)
que nous avons préféré en traiter dans un article spécifique (22). Nous nous
bornons à en résumer les principales conclusions :

(19) Rattray (1929, p. 53). La procédure Bonnafé (1987-88, II, p. 32); etc.
formelle comportait une déclaration comme (21) Paulme (1940, pp. 108-109); Holder
quoi l'ancien gagé n'avait plus de nom et n'ap- (1998, pp. 85-88); Goody (1969, p. 72); etc.
partenait plus à son lignage qui renonçait pu- (22) Testart [à paraître] {L'esclavage pour
bliquement à le compter parmi les siens, si bien dettes en Asie orientale). Il n'a pas paru néces-
que cet acte en faisait bien un esclave. saire de reproduire ici la bibliographie : signa-
(20) Pour les Ashanti, Rattray (1929, p. 18, Ions néanmoins la synthèse, unique en son
sq.); pour les BaKongo, BaTéké et autres peu- genre, de Lasker (1950) sur l'asservissement
pies de la région du bas Congo, Кору toff (1964, pour dettes dans l'ensemble de l'Asie du Sud-
p. 9 1 ) ; MacGaffey ( 1 970, pp. 2 1 5-2 1 6) ; Vansina Est.
(1973, p. 32, p. 366) ; Dupré (1982, p. 216, p. 219) ;

620
Alain Testart

1. L'esclavage pour dettes, ou tout au moins la vente en esclavage de


soi-même ou de ses dépendants (enfants ou épouse), fut chose légale au Siam
et probablement dans les autres royaumes situés dans l'orbite d'influence
indienne.
2. En Inde même, ces formes d'asservissement furent légales mais
réservées de droit aux basses castes, celle des brahmanes en étant seule exemptée.
3. Il en alla tout différemment en Chine où, depuis l'Antiquité, le pouvoir
semble avoir combattu toute forme d'asservissement à titre privé de ses
sujets, quoique avec un succès mitigé puisque la vente des filles (et parfois
des épouses) perdura en pratique jusqu'au XXe siècle, particulièrement dans
le sud ; le Japon et le Viêt-nam appliquèrent des politiques semblables,
apparemment avec plus de fermeté, tout particulièrement le second en
instaurant un système contrôlé de remboursement échelonné de la dette par le
travail ; la Corée adopta un système original au XVIe siècle en légalisant
exclusivement l'asservissement des femmes pour cause de pauvreté.
4. Les sultanats malais appliquèrent à la lettre la loi islamique en
bannissant tout esclavage pour dettes tout en pratiquant une forme légale et très
dure de mise en gage.
5. Pour ce qui est des sociétés non étatiques, qu'il s'agisse des « hill
tribes » de l'anthropologie britannique (Naga de l'Assam, Kachin de haute
Birmanie, etc.), de certains groupes notoirement esclavagistes comme les
célèbres Lolo du sud de la Chine, des « montagnards proto-indochinois » de
l'ethnologie française (Bahnar, etc.), des populations faiblement islamisées
de Sumatra ou de celles païennes dans le reste de l'Indonésie, ou encore des
Ifugao aux Philippines, il est frappant que partout où nous disposons de
bonnes données et partout où l'esclavage est pratiqué (ce qui exclut les
petites ethnies plus ou moins dominées subsistant aux marges des" États)
l'institution de l'esclavage pour dettes ou celle de la vente de soi en esclavage
se rencontrent aussi.
Si l'asservissement pour dettes semble se rencontrer jusqu'aux confins
orientaux de l'Indonésie, au-delà, la Nouvelle-Guinée constitue un tout autre
monde dont l'esclavage est absent, tout comme en Australie. On ne le
retrouve que sporadiquement dans quelques rares îles de Mélanésie ; point
d'asservissement pour dettes, si ce n'est dans l'île de Choiseul qui constitue
à cet égard une remarquable exception (23).

La côte Pacifique de VAmérique du Nord

Comme nous avons déjà consacré un article (24) à la question de


l'esclavage pour dettes en Côte nord-ouest, nous nous permettrons ici d'être très
bref. Une des aires culturelles les plus flamboyantes de l'Amérique du Nord,

(23) D'après la récente synthèse de Lécrivain (1998c, pp. 105-108). Sur l'éventualité de la
(1999). vente d'une épouse en esclavage, Testart
(24) Testart (1999b). Sur l'absurdité d'un (1998d, p. 276).
esclavage pour dettes de potlatch, Testart

621
Revue française de sociologie

célébrée pour son art et connue pour ses distributions somptuaires que sont
les potlatchs, la Côte nord-ouest est aussi l'aire dans laquelle l'esclavage
indien fut le plus développé. Mais, tandis que les sources abondent sur
l'esclavage de guerre, celles que l'on évoque pour parler d'un esclavage pour
dettes, le plus souvent pour dettes de jeu, se limitent à fort peu (25). Dans
l'extrême nord, chez les Tlingit, existe tout au plus un travail forcé au service
du créancier mais le travail semble solder la dette (26) ; ailleurs les références
sont purement mythiques ou légendaires et montrent un perdant qui a tout
perdu, l'honneur, le rang, la face, mais dont rien n'indique qu'il serait un
esclave.
Le faciès culturel change au fur et à mesure que l'on descend vers le sud,
pour prendre une toute autre allure chez les Yurok, Karok et Tolowa (27),
au nord de l'actuel État de Californie. Ici point de potlatch, c'est-à-dire pas
de don ostentatoire ; c'est plutôt la dette qui règne en maître. Nous avons
évoqué dans l'introduction de cet article les multiples causes et occasions
qui font brutalement d'un homme un endetté insolvable asservi à son
créancier. Reste à préciser maintenant son statut. La difficulté de la question vient
de ce que le statut de gagé n'a pas été repéré dans les études américanistes.
Aucun des observateurs n'en évoque la possibilité, tous s'expriment en termes
d'« esclaves ». Nous pensons néanmoins qu'il ne s'agissait pas d'esclaves.
D'abord, Kroeber dit que le maître n'avait pas droit de vie ou de mort sur
son prétendu « esclave », ce qui paraît déjà assez étonnant dans la mesure
où les Indiens se sont partout ailleurs arrogé ce droit sur leurs esclaves. Une
information plus décisive nous est fournie par Driver (1939, pp. 413-
414) (28) : «Si l'esclave causait des ennuis et finissait par trop coûter au
maître en amendes [le maître étant responsable], il arrivait quelquefois qu'il
le tue. Mais le maître devait alors payer le prix du sang à la famille de
V esclave. » Ayant encore une famille, n'étant pas sorti de sa parenté, cet
« esclave » n'en était pas un : tout ce qui est dit, y compris la responsabilité
du maître devant la famille de l'asservi, correspond très exactement à la
situation du gagé telle que nous la connaissons en Afrique ou en Asie.
Pour le reste de l'Amérique du Nord (29), aucun indice n'existe d'un
éventuel esclavage pour dettes. Ce n'est pas que l'asservissement y manque,

(25) La remarque en a déjà été faite par (28) Souligné par nous. Le travail de Driver
Donald (1997, p. 117) dont le livre sur l'escla- fait partie des grands « surveys » menés par les
vage en Côte nord-ouest fait désormais réfé- Américains dans les années trente. Lorsqu'ils
rence. Pour l'esclavage pour dettes de jeu, les sont fondés uniquement sur des données de
seules références primaires sont: Boas (1969 terrain, comme est celui de Driver, ils peuvent
[1928], pp. 71-73), Swanton (1909, p. 79), Ray fournir des renseignements de première impor-
(1938, p. 52) et Mcllwraith (1948, I, p. 159). tance.
(26) Emmons (1991, pp. 45-46), Oberg (29) L'Amérique du Nord s'entend tou-
(1934, p. 151). jours, au sens anthropologique, au nord du
(27) Sur l'asservissement pour dettes chez les Mexique. La question de l'esclavage pour dettes
Yurok et les Karok, Kroeber (1925, pp. 32-33) en Méso-Amérique, chez les Mayas et les
reste la principale référence. Voir aussi une Aztèques, pose de tels problèmes documentaires
lettre de Kroeber partiellement reproduite par que nous avons préféré la laisser de côté dans
MacLeod (1925, p. 373); pour les Tolowa, cette revue.
Gould (1978, p. 133).

622
Alain Testart

en particulier pour les dettes de jeu, mais il prend une forme temporaire,
même si ce temps peut paraître long (30).

Antiquités orientales

L'importance de la dette au Proche-Orient ancien se signale


immédiatement par les témoignages assez nombreux dont nous disposons, depuis la
seconde moitié du IIIe millénaire, d'asservissement pour dettes et de vente
de soi ou de ses enfants. Mais vente, pas plus qu'ailleurs, ne signifie vente
en esclavage. La période considérée est immense et les difficultés de la
documentation sont évidentes. Purement épigraphique, elle est au surcroît
presque exclusivement juridique, consistant en codes et actes de la pratique.
Le Code de Hammurabi (31) fournit le point de départ naturel de notre
réflexion en raison de son ancienneté, de sa célébrité et parce qu'il est le
plus achevé, et même si l'on n'est pas certain qu'il ait jamais été appliqué.
L'opposition entre awilum et wardum y est clairement marquée comme une
opposition de statuts, que toute la tradition assyriologique admet comme celle
entre « libre » et « esclave ». L'intérêt du Code de Hammurabi, et peut-être
son originalité, est que l'endetté insolvable et asservi à son créancier n'y soit
jamais désigné par le terme wardum, mais seulement comme niputum, « le
saisi » (32) (celui dont le créancier s'est saisi), ou comme ana kissatim (33),
s'il a été transféré (donné ou vendu) à un tiers. Le fameux article 117 stipule que

(30) Sur ce sujet, l'article de MacLeod sonne est très certainement mise au travail et
(1925) reste toujours le texte de référence. La paye sans doute les intérêts de sa dette par son
seule région qui pose problème est celle des travail » - interprétation qui en fait un gagé au
côtes du Washington et de Г Oregon, avec des sens que nous donnons à ce terme dans le
prolongements à l'intérieur dans ce que les présent article. L'idée de saisie est aussi
Américanistes appellent l'aire du Plateau. incorrecte pour une autre raison, parce que dans
Plusieurs sources mentionnées par MacLeod (ibid. notre langage on peut « saisir » des choses (et
p. 372) - observateurs occidentaux du XIXe on ne peut même dans notre droit actuel saisir
siècle - parlent d'asservissement « à vie ». que des choses), tandis que dans le Code de
C'est peut-être une exagération, peut-être Hammurabi niputum ne s'applique qu'à des
simplement le fait que le gagé est (en fait) rarement personnes, et pas à l'orge par exemple (art. 1 13),
racheté même s'il reste (en droit) rédimible ; ou à des bœufs (art. 241), c'est-à-dire à des
mais on ne peut exclure totalement l'hypothèse êtres animés que l'on peut utiliser sans les
d'un véritable esclavage pour dettes dans cette détruire, c'est-à-dire que l'on peut faire
région. Seul un examen systématique et critique travailler. C'est bien cette idée d'utiliser le
de l'ensemble des sources permettrait d'en débiteur pour son travail qui est présente au premier
décider. Nous réserverons également notre chef et non pas celle de saisie au sens de notre
jugement sur le Sud-Est des États-Unis, aire droit, qui n'est qu'une simple opération de
complexe particulièrement mal documentée au procédure.
point de vue ethnographique. (33) Traduction encore plus incertaine :
(31) Daté du XVIIIe siècle avant notre ère. « sous la puissance » comme un homme en
Nombreuses traductions, dont celles de Driver bondage (Driver et Miles, 1952, I, pp. 212-
et Miles (1952), Finet (1973), Szlechter (1977). 214), mais on peut objecter qu'il en va de même
(32) Traduction incertaine : le mot est aussi du niputum. Szlechter (1977, p. 110) rend le
rendu par « pledge » ou « gage ». La traduction terme par « sous-gage », comme dans notre
par « saisi », la plus courante, est néanmoins expression « sous-location », ce qui est cohérent
inexacte, comme le remarque Driver et Miles avec sa traduction de niputum par « gage ».
(1952, I, p. 210, n. 9), parce que «cette

623
Revue française de sociologie

le débiteur, ou sa femme, ou ses enfants, ainsi asservis, ne le seront que pendant


trois ans : la quatrième année, ils seront libérés. Doit-on préciser qu'il ne s'agit
pas d'esclavage, ni même de mise en gage (puisque le principe de cette
institution est que le travail ne solde pas la dette)? L'article 117 applique
le principe selon lequel le travail rachète la dette au bout d'un certain temps,
arbitrairement fixé à trois ans. Il est clair que par cette disposition, le Code
de Hammurabi paraît exceptionnellement favorable à l'endetté.
Les autres articles vont dans le même sens. Le créancier ne peut prendre
de l'orge dans la maison du débiteur sans son consentement (art. 113), pas
plus qu'il ne peut saisir un bœuf (art. 241), ce qui implique que l'on ne
peut prendre ni ses moyens de travail, ni ceux de sa survie. Le créancier
peut seulement saisir une personne, le débiteur peut-être, en tout cas sa
femme, ses enfants ou un de ses esclaves (art. 115, sq.). Il est clair que,
sauf bien sûr le dernier, ces gens ne sont pas dans la condition d'esclave :
non seulement parce qu'ils seront automatiquement libérés au bout de trois
ans, comme le dit l'article 117, mais aussi parce que s'ils meurent dans la
maison du créancier en raison de mauvais traitements qu'il leur aura infligés,
le créancier le paiera de la mort d'un des siens, de la mort de son fils si
c'est le fils du débiteur qui est mort (art. 116). Si c'est un esclave qui a été
saisi et est mort pour les mêmes raisons, le créancier au contraire ne paiera
en réparation que un tiers de mine d'argent (même article). Ces « saisis »
restent donc membres de leur parenté et les créanciers auxquels ils sont
asservis sont responsables - pénalement responsables - devant cette parenté.
L'article 118, qui stipule qu'un esclave saisi pour cause de dettes et revendu
par le créancier ne pourra plus être revendiqué par le débiteur et donc fait
de cette vente une vente ferme (avec l'exception de l'esclave-concubine qui
aurait donné des enfants au débiteur et qui reste rédimible au même prix :
art. 119), semble indiquer par défaut que le fils ou la femme du débiteur
pouvaient au contraire toujours être rachetés. Tout cela montre sufisamment
qu'ils sont, juridiquement parlant, libres.
Le Code de Hammurabi ne témoigne certainement pas de l'existence
de l'esclavage pour dettes - du moins de sa légitimité - à l'époque
paléobabylonienne, mais plutôt de son absence. Mais les actes de la pratique (34)
témoignent tout autrement. Le sort de l'endetté ou de la personne dans le
besoin, ou de son fils, ou de sa femme, semble réglé par les clauses librement
consenties d'un contrat. Toutes les formules possibles semblent représentées :
vente à réméré en servitude ou placement en gage (selon la formule du gagé,
éminemment rédimible), mais aussi clause dans certains contrats de perte du
gage ou d'aliénabilité du gage sans mention d'un rachat possible, ou encore
vente pure et simple dans un statut qui paraît définitif et dont nous voyons
mal en quoi il serait différent de celui du véritable esclave. À vrai dire le

(34) Nous sommes sur ce sujet entièrement royaumes anciens ». On pourra toujours consul-
redevables à l'exposé très fourni qu'a présenté ter l'ouvrage de Mendelsohn (1932, pp. 7-27),
Jean-Jdcques Glassner le 17 février 1999 dans suggestif, mais un peu vieilli et peu soucieux
le cadre du séminaire « Problèmes de l'escla- de distinguo juridique,
vage dans les sociétés primitives et dans les

624
Alain Testart

Code de Hammurabi ne contient aucune formule explicite qui prohiberait


l'esclavage pour dettes ou la vente de soi-même ou de personne sous
puissance en esclavage. Il aménage une voie possible qui permet d'échapper
à l'asservissement définitif. L'intention y est, sinon la formulation. Qu'en
conclure ? Que la réduction en esclavage d'un awilum était illicite et que
les actes de la pratique témoignent d'une longue tradition qui perdure en
dépit de la volonté des puissances publiques ? Il en aurait été comme en
Chine. Ou bien, doit-on conclure qu'il en allait comme au Siam, que
l'existence de la formule du gage n'empêchait pas une totale liberté contractuelle
qui aurait permis à chacun, s'il le voulait, de se vendre, lui ou sa famille,
définitivement en esclavage ?
L'article 1 17 du Code de Hammurabi trouve un écho dans les prescriptions
des Hébreux relatives à l'endetté asservi qui doit être libéré au bout de six
ans de service, au début donc de la septième année (ou, selon certaines
interprétations, tous les sept ans, à échéance fixe, l'année sabbatique) (35).
Mais la loi hébraïque est explicite là où le Code de Hammurabi ne l'était
pas. Un long passage du Lévitique trace une opposition claire et nette entre
« ceux des nations étrangères » et les « fils d'Israël ». Les premiers, on peut
les asservir « à tout jamais », les acheter et les posséder « en toute propriété »,
les transmettre en héritage (Lv. 25. 44-46). Mais pas les « frères, les fils
d'Israël » : « Si ton frère a des dettes à ton égard et qu'il se vende à toi, tu
ne l'asserviras pas à une tâche d'esclave ; tu le traiteras comme un salarié
ou comme un hôte ; il sera ton serviteur jusqu'à l'année du jubilé ; alors il
sortira de chez toi avec ses enfants et retournera à son clan ; il retournera
dans la propriété de ses pères. [...] Ils ne doivent pas être vendus comme
on vend des esclaves. [...] Il y aura pour ton frère, même après la vente, un
droit de rachat... » (Lv. 25. 39-48).
Tout est dit : le respect qu'on leur doit, la limite temporelle de leur service,
leur maintien dans la parenté de leurs pères, leur inaliénabilité, leur rédimi-
bilité - autant de traits qui ne permettent pas de les assimiler à des esclaves.
L'esclavage pour dettes est illicite pour les Hébreux. Cela ne l'a pas empêché
d'exister, bien entendu, pas plus que cela a empêché les créanciers de
maintenir en servitude leurs débiteurs au-delà des sept ans autorisés : comme
en Mésopotamie, les ordonnances royales se succèdent pour libérer les
endettés, preuve qu'ils ne l'étaient pas. Mais enfin, nous avons là le premier
exemple net, peut-être le plus ancien, d'une société qui n'admet pas, ou
n'admet plus, la réduction en esclavage des siens pour des raisons financières.
Terminons par une simple note sur les lois assyriennes qui, au contraire,
semblent admettre la légitimité de cette réduction (36).

(35) Les principaux textes étant Ex. 21. 1-11 ; positions ne concernent que l'endetté hébreu,
Lv. 25. 39-41; Dt. 15. 12-18; Jr. 34. 14. puisque les étrangers peuvent être asservis à
Commentaire classique dans Vaux (1958, I, vie.
pp. 128-130; pp. 261-270), y compris sur l'in- (36) Les lois assyriennes (1969, pp. 215-
certitude qui règne sur le rapport entre année 217).
sabbatique et année du jubilé. Toutes ces dis-

625
Revue française de sociologie

Antiquité classique

Solon passe pour avoir aboli l'esclavage pour dettes à Athènes. Le thème
est notoire dans l'historiographie grecque, depuis Aristote, dans La
constitution d'Athènes (II. 2 ; XII. 4), qui évoque ainsi la situation sociale avant
Solon : « Les pauvres, leurs femmes et leurs enfants étaient esclaves (édou-
leuon) des riches », caractérisation qui fait écho aux paroles mêmes de Solon :
« La Terre Noire [...], autrefois esclave (douleuousa), maintenant est libre. »
Certes l'emploi du mot doulos et de ses dérivés peut avoir un sens très large
et même purement métaphorique, image et support courant de la propagande
politique ordinaire. Certes, nous ne savons pas très bien ce qu'étaient ces
pelataï, ces hectemoroi (quelquefois rendus par « sixteniers », devant l/6e
ou 5/6e de leur récolte selon les deux interprétations concurrentes) ou ces
agogimoi (ceux qui sont « emmenés », probablement vendus au loin parce
qu'ils n'ont pas payé) dont parle Aristote (37). Mais peu importe : à l'âge
d'or de l'Athènes classique, ces formes odieuses de servitude pour dettes
appartiennent à un passé révolu. Athènes se veut la terre de la liberté (pour
ses citoyens seulement s'entend), se pense telle par opposition à l'Asie
achéménide, mais également par contraste avec cette sorte de préhistoire
politique au cours de laquelle les citoyens auraient été massivement réduits
en esclavage. Peut-être s'agit-il d'un mythe, analogue à tous les mythes
fondateurs qui veulent que le passé ne soit qu'oppression et ténèbres. Mais
peu importe de ce passé que nous avons tant de mal à reconstituer ; pour la
période classique au moins, toutes les informations s'accordent à dire qu'il
n'y eut pas d'esclavage pour dettes à Athènes (38).
Cela n'empêche pas que des gens aient pu travailler à racheter leurs dettes
ou même qu'il y ait eu des gagés (39) : tous sont (juridiquement) libres,
aucun n'est doulos. C'est le moment de dire un mot sur l'expression de

(37) Commentaires nombreux sur ces ter- vendre ses enfants (à l'exception de la fille
mes. Finley (1965, pp. 168-171; 1984a, coupable, Glotz, ibid., p. 354, sq.) : ces deux
pp. 174-175) nous paraît le plus clair. mesures en effet font qu'il n'y a pas d'esclavage
(38) On admet souvent une exception : ce- pour raisons financières.
lui qui a été fait esclave à l'étranger et qui est (39) L'une ou l'autre de ces hypothèses
racheté par un concitoyen « devient la propriété nous paraît devoir s'imposer pour rendre comp-
de celui qui l'a libéré s'il ne s'acquitte pas de te de ce passage d'une comédie de Ménandre
la rançon» (Glotz, 1904, p. 363, d'après à propos d'une fille placée en service en raison
Démosthène С Nicostratos 11). Mais cette ex- des dettes de son père (cité par Finley, 1984b,
ception ne vaut que pour ce contexte très par- p. 206). Il est significatif que ce soit deux
ticulier et semble devoir s'expliquer par esclaves qui parlent entre eux, dont l'un
contamination - pourrait-on dire - avec la demande si cette fille est elle-même esclave :
source normale de l'esclavage qu'est la guerre. « Oui - en partie - d'une certaine manière »,
Par ailleurs, le prisonnier racheté ne semble répond l'autre. La comédie traduit ainsi l'es-
jamais être qu'un esclave rédimible. Beaucoup sence de l'asservissement pour dettes dans toute
d'auteurs ont rapproché la prohibition de l'es- son ambiguïté : non pas de l'esclavage, mais
clavage pour dettes de celle faite au père de tout comme.

626
Alain Testart

paramonê (40) employée par les modernes à propos des personnes qui «
demeurent avec » (paramenein) un maître et le servent. Dans la paramonê pour
dettes, attestée dans le monde hellénistique mais pas de façon sûre en Grèce
propre, le débiteur se remet à son créancier et « accomplit pour lui un service
semblable à celui d'un esclave (doulikê chreia), faisant tout ce qui lui est
ordonné, et ne s'absentant ni de jour ni de nuit sans la permission de Phraates
[le créancier] », selon la formulation d'une convention privée connue par un
parchemin grec daté de 121 ap. J.-C. et trouvé sur le site de Doura-Europos.
Il est clair que ce personnage est en situation d'asservissement ; mais son
service (ou sa servitude) est « semblable à celui (ou à celle) d'un esclave »,
ce par quoi nous comprenons qu'il n'est pas un esclave. S'engageant au
terme du même contrat à rester dans cette condition «jusqu'au
remboursement de l'argent », nous y reconnaissons le principe selon lequel le travail
ne rembourse pas la dette (41). Par tous ces traits (assignation en résidence
auprès du créancier ; travail et obéissance, sinon servilité ; principe du travail
qui ne rachète pas la dette), la personne en paramonê est très exactement
ce que les Africanistes et Asiatisants ont appelé le placé en gage.
Rome pose d'autres problèmes. L'historiographie ancienne semble suivre
le modèle grec : d'abord des abus, qui font que les citoyens peuvent être,
sinon réduits en esclavage, tout au moins emprisonnés par les créanciers,
maltraités, abusés ou torturés jusqu'à la loi Poetelia généralement datée de
326 av. J.-C. C'est à peu près ce que nous conte Tite-Live (42), une histoire
où la liberté succède à l'oppression. On ne voit pas qu'il existerait selon
Tite-Live un esclavage pour dettes après la loi Poetelia. Il n'est même pas
évident qu'il en existât avant : Tite-Live, au juste, ne parle que ďaddicti ou
de nexi, placés auprès du créancier ou retenus par lui et travaillant pour lui,
nullement de servi (esclaves). Uaddictus est celui qui a été emmené par le
créancier suite à une condamnation par le magistrat (et à ce titre synonyme
ďadiudicatus, celui qui a été adjugé au demandeur). Quant à la question du
nexus, l'homme lié par le nexum (ces termes venant de nectare, lier, que
l'on peut prendre à la fois dans le sens juridique du lien comme en un sens
plus concret), c'est une des plus obscures de l'ancien droit romain (43), tout
comme l'est la compréhension exacte du contenu de la loi Poetelia (44). Mais

(40) D'après Finley (1984b, p. 207, sq.). La (42) Histoire romaine, II. 23, VIII. 28.
paramonê liée à l'affranchissement ne nous (43) Mise au point récente de la question
concerne pas ici, encore que, d'après ce que par des spécialistes du droit romain chez
l'on sait par certains exemples africains, l'af- Watson (1975, pp. 111-123) ou Villers (1977,
franchi peut se retrouver lié à son ancien maître pp. 69-71). On trouvera chez ce dernier un
par une dette difficilement remboursable (pro- exposé simple et sensé de la question ainsi
venant généralement en Afrique de l'octroi par qu'un choix raisonné de références au sein
le maître d'une femme ou du prix de la fiancée d'une bibliographie particulièrement abondante,
pour en acquérir une). (44) Parmi les récentes mises au point,
(4 1 ) Et dans la mesure où ce travail semble MacCormack (1973), ou Magdelain (1990,
tenir lieu d'intérêts, il est légitime de parler pp. 707-711), ce dernier auteur se cantonnant
d'antichrèse. dans une attitude plus critique.

627
Revue française de sociologie

il est certain qu'addicti et nexi restaient des hommes de statut libre (45).
Aussi la loi Poetelia n'a-t-elle certainement pas aboli « l'esclavage pour
dettes », comme on le dit, mais plutôt des formes d'engagement pour dettes
moins extrêmes, que nous nous garderons de préciser mais que nous pouvons
imaginer par analogie avec le placement en gage ou le travail forcé pour
racheter la dette. On en tire parfois la conclusion que seules ces formes ont
été abolies et pas l'esclavage pour dettes, ce qui nous paraît un curieux
raisonnement. Car, si ces formes de contrainte par corps ont suffi à provoquer
la colère du peuple de Rome qui s'est soulevé à deux reprises, en 496 et en
326, si elles suscitent encore à l'époque de Tite-Live l'indignation de l'auteur
et de son public, comment imaginer qu'aurait pu subsister la possibilité
normale et légitime de réduire un débiteur en esclavage ?
Cicéron (46), lorsqu'il évoque les raisons pour lesquelles un citoyen peut
être déchu de sa citoyenneté, ne parle nullement de l'endettement. Le
problème est que le droit romain, tel qu'il est reconstitué par la grande tradition
juridique de notre époque, admettrait la possibilité d'un esclavage pour
dettes (47). Nous pensons qu'il y a là une illusion qui provient à la fois de
la confusion entre les différentes formes possibles de vente (48) et de la
façon dont ce droit est reconstitué, en particulier avec l'extrapolation des
lois des XII tables à partir d'un texte de plusieurs siècles postérieurs, celui
d'Aulu-Gelle, qui se trouve être la seule source de la trop fameuse mention
de l'endetté vendable trans Tiberim, seul véritable argument en faveur de
l'esclavage pour dettes. Cette discussion, trop technique, n'a pas sa place ici
et nous admettrons simplement qu'il n'y avait pas d'esclavage légitime (49)
pour dettes à Rome à l'époque classique.

(45) Pour le nexus, c'est un texte de Vairon condamné a renoncé de lui-même à la liberté.
très souvent cité qui le dit explicitement : « Ces textes, ainsi que d'autres, qui montrent à
Liber qui suas operas pro pecunia quant débet quel point la qualité de citoyen était protégée,
dat, dum solveret, nexus vocatur. » Pour Yad- sont rassemblés par Cazanove et Moati (1994, p.
dictus, Quintilien (cité par Wallon [1988, 121, sq.)
p. 367]) : « L'esclave ne peut obtenir la liberté (47) Buckland (1908, pp. 401-402) ; Monier
contre la volonté du maître, Yaddictus la (1970, I, p. 215); Girard (1929, I, p. Ill); etc.
recouvre en payant, même contre sa volonté. Point (48) Faut-il dire encore que la vente d'un
de loi pour l'esclave; la loi s'applique à homme n'implique pas son statut d'esclave ? À
Yaddictus. Ce qui est le propre de l'homme libre, Rome le père vend le fils in mancipio; au
ce qui n'appartient qu'à lui, le prénom, le nom, Moyen Âge, on vend les serfs; en Thaïlande
le surnom, la tribu, tout cela reste à Yaddictus. » on se vend à réméré; chez les Hébreux,
(46) En particulier dans Pour Caecina, 33, l'endetté qui se vend n'est pas esclave; etc.
98-100. « La jurisprudence de nos ancêtres [...] (49) Qu'il y en eut d'illégitimes, tout
a établi qu'aucun citoyen romain ne pourrait comme il y eut des citoyens pauvres se vendant
perdre la liberté contre son gré » (Cicéron, Sur eux-mêmes en esclavage pour survivre, c'est ce
sa maison, 29, 77). Pour ce qui est de que montre abondamment un article de Veyne
l'esclavage pénal, par exemple pour s'être soustrait (1991, pp. 247-280). À notre avis, il montre
au recensement et au devoir de porter les armes, également que ces ventes étaient contraires au
Cicéron (Pour Caecina, 33, 99) estime que le droit.

628
!
1
I
Revue française de sociologie

Bien que l'on admette qu'il y a eu esclavage pour dettes dans certains
royaumes barbares (50), le phénomène devient extrêmement rare pendant le
reste du Moyen Âge. La plupart des cas parmi les mieux attestés (51)
semblent relever de la mise en gage.
Nous arrêterons ici notre tour d'horizon faute de place, mais aussi avec
le sentiment que nous avons traité des principales régions pour lesquelles la
question se posait. Nous avons résumé nos principales conclusions, souvent
établies sur des bases dont nous reconnaissons la fragilité, et toujours
provisoires, au moyen de la carte, laquelle doit être considérée comme un simple
croquis.

Les implications sociales de l'esclavage pour dettes

Dans la tradition occidentale l'esclavage pour dettes apparaît comme une


institution inique, une odieuse pratique ou un abus de droit insupportable
depuis Solon jusqu'au Marchand de Venise (52). C'est l'oppression du
pauvre. Mais qu'est-ce qui est odieux au juste ? Non pas qu'il y ait des pauvres,
car l'inégalité de richesses ne fait pas scandale, mais que quelqu'un soit
assujetti en raison de sa pauvreté. Qu'un humain appartenant à la même
communauté qu'un proche, que le « frère », comme dit la Bible, soit assujetti
par le frère. La portée de l'esclavage de guerre est toute autre : la violence
entre communautés étrangères fait partie des malheurs ordinaires de la guerre
au même titre que le viol ou le pillage, et la réduction en esclavage des
vaincus passe volontiers pour un apport de la civilisation, meilleure en tout
cas que leur mise à mort, leur torture ou leur sacrifice. L'esclavage de guerre
ne fait scandale que tardivement dans l'histoire, avec l'apparition d'un droit
international qui fait pièce au droit des gens (jus gentium). Fait scandale

(50) En tout premier lieu le royaume wisi- pas racheté sa dette; il est vrai qu'il s'agit d'un
goth, également sous les Mérovingiens, mais Sarrasin.
pas dans l'État catalonais-aragonais, ni à (52) Comédie de Shakespeare dans laquelle
Majorque au XIIIe siècle, ni après (Verlinden, l'usurier juif Skylock ne consent à un prêt que
1955, pp. 77-78, p. 275, p. 425, p. 677, p. 719; contre la promesse de prélever sur le débiteur
King, 1972, p. 162, mais notez pour les Wisi- une livre de sa chair s'il ne peut payer à
goths l'obligation faite aux parents de racheter échéance. Elle a donné lieu à une étude célèbre
l'enfant exposé ou vendu, p. 239). de Kohler (1919 [1883]). Toute l'affaire se
(51) Heers (1981, pp. 19-22). Outre le fait dénoue dans le plus pur style tragico-comique
que la plupart des cas appartiennent à la caté- par une sentence qui autorise l'exécution de
gorie des rédimibles, la mention d'esclaves qui l'horrible promesse, mais sans faire couler une
continuent à revendiquer leur qualité de nobles goutte de sang chrétien, ce qui serait contraire
nous paraît contradictoire : le problème est tou- aux lois de Venise. C'est une plaisante façon
jours que le servus du Moyen Âge (ce dont d'indiquer que ce type de contrat est illégitime,
nous avons fait « serf») n'est plus le servus de L'esclavage pour dettes, croyons-nous, et a
l'Antiquité. Dans le cas relaté par Verlinden fortiori l'idée que le débiteur puisse répondre
(op. cit., p. 276), il semble bien que celui qui de la dette sur sa personne physique, n'est
s'engage ne soit rédimible que pendant trois qu'un fantôme qui continue à hanter la con-
ans et tombe bien en esclavage après s'il n'a science occidentale.

630
Alain Testart

dans l'esclavage pour dettes l'oppression du pauvre ou du faible dans la


mesure où il appartient à la même communauté, l'oppression d'un homme
avec lequel on devrait se sentir solidaire, l'oppression du proche, sinon celle
du proche par excellence, le parent. Ainsi en va-t-il en Occident depuis
Solon. Mais il n'en va pas partout ainsi. Vérité de ce côté de l'Europe,
fausseté ailleurs. Quels sont là-bas les principes qui autorisent et justifient
d'asservir le pauvre et de vendre le fils ?

Qu 'est-ce qu 'une société avec esclavage pour dettes ?

Elle nous semble posséder trois caractéristiques principales.


Premièrement, c'est une société qui admet la dépendance en général, une
société dont nous dirons qu'elle est entièrement bâtie en dépendance. L'idée
est clairement exprimée par Rattray à propos de la société ashanti où « la
condition de servitude volontaire constituait le fondement général de tout le
système social. Aucune personne ni aucune chose n'y était sans maître ou
sans propriétaire » (53). Suit une liste de termes dont chacun marque une
modalité différente de la dépendance : relevons surtout, à côté de celui pour
« gagé » ou de ceux pour « esclaves » (termes différents selon leur source
ou leur destin), le terme akoa qui s'applique tant au neveu utérin vis-à-vis
de l'oncle maternel, à la sœur, à la femme et aux enfants de ce neveu
vis-à-vis du même oncle, qu'au sujet vis-à-vis d'un chef local, à ce chef
vis-à-vis d'un plus grand, à ce dernier vis-à-vis du Roi de l'Ashanti, au Roi
vis-à-vis du dieu suprême. C'est une société dans laquelle les principales
relations sociales, au lieu de s'exprimer par le moyen d'une opposition entre
libres et dépendants (libres/esclaves, sui jurislalieni juris, etc.), s'expriment
par des oppositions multiples entre différents modes de dépendance. Nous
disons que cette société est entièrement bâtie en dépendance parce qu'elle
ne fait aucune place au concept de liberté ; encore moins le tient-elle pour
un concept fondamental.
Le texte de Rattray met bien en lumière les deux registres principaux sur
lesquels se joue la dépendance. Le premier est politique : tous sont
dépendants, à un titre ou à un autre, du roi ; statuts et positions restent précaires
dans des régimes où rien ne vient contrecarrer la toute puissance du Prince.
Ceci est assez connu et a été maintes fois noté, sous des formes presque
semblables à propos des royaumes du Proche-Orient ancien ou pour ceux
plus récents de l'Asie. C'est plutôt sur le second registre que nous souhaitons
insister : nul n'est libre si, même adulte, même marié, il peut être vendu par
son oncle maternel. Ce trait - ou d'autres traits analogues, vente du fils par
le père, vente de l'épouse par le mari - n'est pas spécifique aux royaumes :
il est aussi le fait de sociétés lignagères en Afrique ou de sociétés en Asie

(53) Rattray (1929, p. 34). Un proverbe dit: « Si vous n'avez pas de maître, une bête
sauvage vous attrapera» (ibid., p. 33 n. 1).

631
Revue française de sociologie

qui, sans pouvoir toujours être qualifiées de lignagères, sont des sociétés
sans État.
Deuxièmement, une société qui admet l'esclavage pour dettes est une
société qui permet la réduction en esclavage pour des raisons seulement
financières. C'est donc une société où la richesse joue un rôle fondamental.
Mais il faut préciser ce rôle.
Le seul fait de l'esclavage (esclavage de guerre sans esclavage pour dettes)
n'est pas sans rapport avec la richesse :
1. L'esclave étant toujours un dépendant dont on peut tirer profit (en le
vendant, le faisant travailler, etc.), la condition de maître implique toujours
la possibilité d'accumuler des richesses.
2. Pour les mêmes raisons, et symétriquement, la condition d'esclave
implique normalement (sauf faveur du maître qui laisse la jouissance à
l'esclave d'un pécule) pauvreté.
3. La richesse implique toujours, dans une société qui pratique l'esclavage,
la possibilité pour le riche de devenir maître (en achetant des esclaves).
4. Mais la pauvreté n'implique pour le pauvre la possibilité de devenir
esclave que si la société considérée admet l'esclavage pour dettes ou la
vente de soi ou de ses parents en esclavage.
Si cette dernière condition est réalisée il y a alors une équivalence parfaite
entre rapport de dépendance et inégalité de richesse en ce sens que chacun
des termes d'une des deux oppositions (maître/esclave, riche/pauvre) est
susceptible de se transformer en termes de l'autre :

Richesse Maîtrise

Pauvreté Esclavage

632
Alain Testart

En troisième lieu, une société qui admet l'esclavage pour dettes est une
société qui favorise en son sein l'émergence de pouvoirs d'un type encore
inconnu de celle qui ne le pratique pas et qu'il nous faut maintenant
brièvement caractériser.
La richesse en elle-même n'est pas un pouvoir sur les hommes, ou n'est
telle que moyennant certaines institutions. Ce sont le salariat, le clientélisme
ou l'esclavage pour dettes. Le salarié n'est dépendant que de fait et reste
libre en droit ; il reste libre de changer de patron et celui-ci ne commande
normalement que dans un cadre délimité et pour une durée déterminée. Seule
l'habitude, le calcul ou la fidélité (au sens de l'antique fides) retient le client
auprès de son patron. La richesse ne confère dans ces conditions un pouvoir
que par l'assurance de toujours trouver des gens qui consentiront à œuvrer
pour ceux qui peuvent payer ou aider ; elle ne donne pas en elle-même le
pouvoir de commander aux hommes. C'est d'abord un pouvoir sur les choses,
sur les moyens de production ou sur l'argent dans sa généralité, et elle n'est
un pouvoir sur les hommes que de façon indirecte. Ou alors la richesse n'est
un pouvoir que par sa conjonction, généralement abusive, avec la sphère
politique. La corruption est de tous les temps, de celui du monde romain ou
du nôtre, mais il ne s'agit encore que de pouvoir indirect. Le pouvoir direct
sur les hommes est celui de les commander. C'est le propre du politique,
c'est celui du souverain (ou de tous ceux qui détiennent un pouvoir semblable
par délégation). C'est aussi celui du maître sur l'esclave.
C'est pourquoi l'esclavage pour dettes est parmi toutes les institutions
celle qui confère le plus de poids au pouvoir économique : elle transforme
ce pouvoir indirect en un pouvoir direct. Elle permet une polarisation de la
société en termes de dépendance et de domination. L'institution de l'esclavage
permet déjà au riche de devenir un maître, elle lui permet de commander à
certains hommes ; l'esclavage pour dettes fait plus, permettant au riche de
réduire à sa merci, outre des étrangers d'origine captive ou achetés, les
membres mêmes de sa propre communauté, les plus pauvres ou les plus
faibles. Non seulement sa sphère de recrutement est plus large, mais encore
son influence s'étend à l'ensemble de la communauté par la menace qu'il
fait peser sur les uns ou la protection qu'il accorde aux autres contre
l'hypothèque d'une éventuelle réduction en esclavage pour cause de dettes
ou de pauvreté. Il en fait des clients. On voit par là quelle est la spécificité
de ce type de pouvoir : elle réside dans le cumul de tous les rapports sociaux
- celui de riche à salarié ou à mercenaire, de patron à client, de maître à
esclave - et dans la possibilité d'extension de chacun de ces rapports à
l'ensemble du corps social.
Un tel pouvoir peut être indépendant de toute puissance publique ; il peut
être purement privé. Il peut être le fait d'une pluralité d'individus. Une
polarisation de la société s'effectue alors en fonction d'une multitude de
pôles autour desquels gravitent pauvres, nécessiteux, hôtes, clients et esclaves,
dont les plus anciens, les plus fidèles renforceront à leur tour le pouvoir de
celui qui les tient.

633
Revue française de sociologie

U État contre Vesclavage pour dettes

Au cours de notre précédente revue, le lecteur n'aura pas manqué de noter


une propension de la plupart des États à limiter ou à supprimer l'esclavage
pour dettes.
Soit ils prennent des mesures pour que l'endetté ne soit pas asservi à vie,
en permettant le remboursement de la dette par le travail - ce fut le cas du
Vietnam - ; ou, ce qui revient presque au même, en limitant arbitrairement
la durée de l'asservissement à une durée déterminée - ce fut le cas chez les
Hébreux ou dans la société paléobabylonienne de l'époque ď Hammurabi.
Soit ils ordonnent la libération de ceux qui se sont vendus après en avoir
autorisé la vente - ce fut le cas pendant la dynastie Han en Chine.
Soit, si l'institution de la mise en gage pour cause de dettes existe, ils
prohibent sa transformation en esclave - ce fut le cas de l'ancien royaume
d'Abomey.
Soit encore ils réglementent cette transformation du gagé en esclave,
empêchant qu'elle soit automatique et requérant un acte formel ainsi qu'un
supplément de prix - ce fut le cas de l'ancien royaume d'Ashanti.
Les raisons en sont évidentes. Le sujet du Roi ou le citoyen d'une Cité,
s'il tombe en esclavage, n'est plus ni sujet ni citoyen. L'esclave n'a qu'un
seul maître. Il ne paye pas d'impôts (54) et ne doit pas le service militaire.
À chaque fois qu'un homme libre est réduit en esclavage, le pouvoir y perd
une source de revenu fiscal et un soldat (55). L'esclavage pour dettes et la
vente de soi ou d'apparentés en esclavage sont en eux-mêmes une cause
d'affaiblissement du pouvoir central.
En même temps, ce que perd l'État, d'autres le gagnent. Si les créanciers
et les riches à qui l'on se vend sont des personnes privées, ces dépendants
renforcent leur puissance. Ils contribuent à augmenter leur richesse et aussi
accroissent leur pouvoir car les esclaves ne forment pas seulement une
main-d'œuvre aisément exploitable, ils sont aussi des hommes de main (56).
Les plus sûrs pourront être armés pour constituer une garde rapprochée, une
suite de fidèles que l'on tient toujours par les mêmes méthodes, en faisant

(54) Nous avons déjà insisté maintes fois lui doivent ses citoyens, en temps de guerre
sur cet aspect (Testait, 1997a, pp. 46-47; 1998a, comme en temps de paix. Car il serait absurde,
p. 40). Il nous paraît si fondamental que nous pensait Bocchoris, qu'un soldat, au moment
y voyons un des critères les plus efficaces pour précis peut-être où il partait combattre pour sa
définir l'esclave dans les royaumes. patrie, soit emmené par son créancier à cause
(55) C'est ce que dit très clairement Diodore d'une dette, et que de cette manière l'avidité
de Sicile lorsque, commentant la décision du d'individus privés mette en danger le salut de
pharaon Bocchoris (XXIVe dynastie) d'interdire tous. » (cité par Finley 1984b, p. 214).
que les dettes soient garanties sur la personne (56) Sur cette utilisation des esclaves et la
du débiteur, écrit (1, 79, 3) : « Le corps des menace qu'elle fait peser pour le pouvoir cen-
citoyens devrait appartenir à l'État, de telle tral, voir Testart (1998b, pp. 32-34).
façon que l'État puisse utiliser les services que

634
Alain Testait

alterner menaces et promesses d'affranchissement. L'esclavage pour dettes


et la vente de soi ou d'apparentés en esclavage favorise toujours l'émergence
de centres multiples de pouvoirs ; quand ils émergent dans le tissu social en
dehors du contrôle de l'Etat, ils risquent à terme de le miner et de le détruire.
Mais ces pratiques ne sont dangereuses que dans la mesure où l'ancien
sujet tombe sous la coupe d'une puissance privée. Ce n'est jamais que
l'esclavage privé qui représente une menace pour la puissance publique. Elle
disparaît en cas de monopole royal sur les esclaves. Elle disparaît tout autant
si l'État s'arroge un droit de préemption qui lui permet de récupérer comme
ses propres esclaves ceux qu'il a perdus comme sujets.
C'est cette dernière solution qui a été adoptée au Siam, ainsi que l'explique
Lingat. Ce sont plusieurs pages qu'il faudrait citer si l'on voulait comprendre
le détail de l'organisation administrative et tenir compte des différentes
catégories de dépendants, mais nous nous contenterons de l'essentiel : « [...]
L'ensemble du peuple était subdivisé en groupes peu nombreux placés
directement sous l'autorité d'un mandarin (тип nai ou simplement naï) qui
était chargé de fournir les hommes soumis à la réquisition pour les services
publics quand ceux-ci en avaient besoin. [...] Il devait contrôler leur présence,
relever les naissances et les décès, rechercher les fugitifs, veiller à ce que
son groupe ne s'appauvrisse pas et n'échappe pas à son autorité directe. [...]
Il devait leur prêter de l'argent quand ils tombaient dans la misère [...] car
s'il laissait ses hommes s'endetter envers d'autres que lui, son autorité risquait
d'être contrecarrée par celle des créanciers, qu'ils fussent de simples prêteurs
ou des acquéreurs fiduciaires. [...] Mais, en cas d'insolvabilité, le créancier
va pouvoir se faire adjuger son débiteur comme esclave définitif (57). Or,
un tel esclave ne doit plus de service qu'à son maître. Il est rayé des rôles
de la population corvéable (58). Il est définitivement perdu pour le service
du roi. On comprend donc que la loi ait réservé au mandarin le "privilège",
comme dit La Loubère, d'être le bailleur de fonds de ses gens. C'est à son
mandarin que l'homme libre tombé dans la misère doit s'adresser en premier
lieu pour obtenir un secours, et c'est à lui qu'il doit se vendre de préférence
à tout autre. Ainsi le mandarin retient les corvéables dans son groupe jusqu'à
leur insolvabilité complète qui fait d'eux ses esclaves personnels. Ce n'est
que si le mandarin n'est pas assez riche pour aider ses gens et racheter leurs
dettes que ceux-ci pourront s'adresser ailleurs. Mais le mandarin devra alors
procéder à une enquête et s'assurer que le corvéable qui cherche à se faire
esclave est bien contraint à cette nécessité par la misère. [...] Un texte du
XVIIIe siècle punit sévèrement toute irrégularité dans cette procédure [...] »

(57) Par « esclave définitif », Lingat entend discussion difficile. Précisons que le that rédi-
un esclave véritable, qui ne peut plus se racheter mible doit encore le service royal et partage
de son fait (dans la terminologie de l'ancien son temps entre ce service et celui auprès du
droit siamois, c'est le that non rédimible), par créancier.
opposition à l'asservi fiduciaire dont la condi- (58) II est traditionnel dans les études orien-
tion est similaire à un gagé (that rédimible). Le talistes, quoique fâcheux à cause de ses inutiles
fait que la terminologie officielle siamoise ap- connotations féodales, d'appeler « corvée » le
pelle « that » à la fois l'esclave et le gagé a service que tout sujet doit à son souverain au
donné lieu à bien des malentendus et rend toute titre de l'impôt personnel.

635
Revue française de sociologie

(Lingat, 1931, pp. 83-86). Lingat, qui avait noté au début de son chapitre
« la facilité extrême avec laquelle une personne peut passer de la condition
libre à la condition servile », précise maintenant que « l'organisation de
l'ancienne société siamoise laissait, en réalité, peu de place à la liberté
individuelle en notre matière, et combien il serait inexact de dire que tout
homme y avait le droit de se vendre librement. D'une part, un homme astreint
aux corvées, c'est-à-dire tout homme libre, est privé de la faculté de choisir
son maître. Son mandarin est son acquéreur tout désigné et nécessaire.
Ensuite, il n'est admis à se faire esclave qu'en cas de dénuement constaté
et pour assurer sa subsistance » (ibid., p. 86).
Concluons.
Les États, dans leur majorité, n'ont pas permis que les membres libres de
la communauté puissent être réduits en esclavage et ainsi soustraits à leur
autorité. Ou bien, s'ils l'ont permis, ils ont détourné l'institution à leur profit,
faisant que ces nouveaux esclaves deviennent ceux de la puissance publique
ou de leurs agents.
Ou alors, s'ils n'ont fait ni l'un ni l'autre, c'est probablement qu'il
s'agissait d'États trop faibles. C'était visiblement le cas de l'ancien royaume
Tio, sur le moyen Congo, qui, d'après la remarquable étude de Vansina
(1973), fait fortement penser à la période dite «féodale» de notre Moyen
Âge, avec la toute-puissance de ses barons contre laquelle le roi ne peut
rien : c'est aussi un des exemples les plus nets dans lesquels l'oncle maternel
a le droit de vendre en esclavage son neveu utérin. Nous croyons aussi que
c'était le cas de ces royautés que l'on pourrait dire informelles ou
honorifiques, parce que les rois y ont bien des privilèges mais fort peu de pouvoir,
comme chez les Batak (59), à Sumatra : c'est encore un cas bien documenté
dans lequel le travail de celui qui est placé en gage d'une dette ne tient pas
lieu d'intérêts de cette dette, laquelle s'accroît donc jusqu'au moment où
elle atteint la valeur d'un esclave, ce que devient effectivement le gagé à ce
moment.

L'esclavage pour dettes, inversement, a-t-il contribué à faire naître l'État ?

L'État a un intérêt évident à limiter ou à supprimer l'esclavage pour


dettes ; dans la plupart des cas, il a agi en conformité avec cet intérêt. Il est
donc fort peu probable que l'esclavage pour dettes qui se rencontre dans
maintes sociétés non étatiques puisse être expliqué comme le résultat d'une
diffusion à partir des États. C'est bien plus probablement le contraire :
l'esclavage pour dettes appartient plus vraisemblablement à un très vieux
fond social qui préexiste à l'émergence de l'État. Ce sera notre hypothèse
générale. Nous pensons que toutes nos données convergent vers elle : non
seulement la très large diffusion de l'esclavage pour dettes en dehors des
sociétés étatiques, mais encore la persistance de cette pratique même dans

(59) Loeb (1935, pp. 38-40).

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Alain Testart

les régions où, comme en Chine ou dans les pays sinisés, elle est interdite
et combattue par les pouvoirs publics (60).
Maintenant il y a une différence nette entre l'Ancien Monde et le Nouveau
(voir carte). L'esclavage pour dettes et la vente de soi ou de parents sont
des pratiques qui persistent en Afrique, en Inde et en Asie du Sud-Est jusqu'à
la colonisation ; dans les pays de tradition sinitique, on peut penser qu'il
s'agissait de pratiques très anciennes qui perdurent plus ou moins sous une
forme illégale dans les temps historiques ; pour le Proche-Orient ancien, la
Grèce ou Rome on ne peut exclure qu'elles ont existé avant les législations
que nous connaissons. Rien de tel en Mélanésie ou en Amérique du Nord,
aux quelques exceptions que nous avons signalées.
Quelle est la signification de cette différence ? La richesse n'est pas moins
importante en Mélanésie ou en Amérique qu'en Asie. Ce n'est pas ici le lieu
de résumer les innombrables travaux ethnologiques qui l'ont montré : la
détention de biens prestigieux est le signe par excellence de la réussite
sociale, on a besoin de richesses pour donner des fêtes, pour procéder à des
distributions somptuaires, pour faire face à ses obligations parentales (en
particulier dans les funérailles) ou affinales (prix de la fiancée et/ou dot),
partout sont organisés des échanges rituels sinon des formes de commerce
qui portent sur des produits beaucoup moins valorisés. On s'y endette là-bas
autant qu'ici. Mais que devient l'endetté insolvable, le pauvre ou le
nécessiteux sans parents pour lui venir en aide ? Il y devient ce que les ethnologues
ont appelé à juste titre une sorte de client, à moins qu'il ne tombe dans la
catégorie des « gens de rien » (les rubbish men de l'ethnologie d'expression
anglaise) ; il entre dans la sphère d'influence de ces hommes d'importance
que l'on appelle dans toute la Mélanésie les « big men ». La tradition
ethnologique les appelle « chefs » sur la Côte nord-ouest américaine, mais
on est frappé de ce que ces « chefs » restent sans fonctions ni prérogatives
politiques. Ce n'est pas qu'ils soient sans pouvoir. Il vient de leur richesse,
de l'opulence de leur maison à laquelle beaucoup de gens, parents, mais pas
seulement, contribuent efficacement par leur travail. Il vient de leur prestige,
de leur aptitude à distribuer tout autour d'eux, de façon ostentatoire sinon
extravagante, des biens en tout genre, nourritures et biens somptuaires.
Richesse et prestige s'entretiennent réciproquement. Le prestige vient à la
richesse, tout naturellement, comme dans toute société. La richesse au
prestige, en vertu de l'importance exceptionnelle que prend dans les sociétés de
la Côte nord-ouest le phénomène du don honorifique (61), qui fait que l'on
donne beaucoup et d'autant plus que le récipiendaire est plus prestigieux.
Prestige et richesse, enfin, attirent à eux ceux qui en manquent, lesquels

(60) Nous ne pouvons certes exclure qu'à fut grande en maintes périodes de l'histoire
son corps défendant l'État n'ait contribué à occidentale sans que l'on vit les gens se vendre
renforcer cette tradition : le poids exorbitant des et cette cause n'a pu jouer pour toutes les
impôts en Chine, au Siam ou ailleurs réduit les sociétés non étatiques où il n'y a pas d'impôts,
masses à la misère, ce à quoi elles ont répondu (61) Sur l'interprétation du potlatch comme
en vendant les bouches inutiles. Mais ce n'est don honorifique, nous renvoyons à un récent
là qu'une cause annexe et secondaire : la misère article (Testart, 1999a).

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Revue française de sociologie

forment tout autour un magma plus ou moins informe et sur lequel


l'ethnographie n'est pas toujours prodigue de renseignements. Ils paraissent libres
d'aller, de venir et de quitter pour s'attacher à un généreux bienfaiteur ou
se détacher d'un autre trop orgueilleux. Ils ne sont pas des esclaves.
La différence entre ces sortes de clients et des esclaves pour dettes est
celle entre des dépendants de fait et des dépendants de droit. Sur les premiers,
l'homme fort a un pouvoir, certes considérable, mais qu'il doit néanmoins
mesurer ; sur les seconds, le maître jouit d'un pouvoir plus complet. Il faut
ménager les premiers, pas forcément les seconds.
Nous pensons que le pouvoir de l'homme à la tête de richesses
considérables, ayant déjà de nombreux esclaves en sus de nombreux descendants,
disposant probablement d'une suite armée et dont l'influence s'étend très
largement au-delà du cercle de ses dépendants immédiats parce que la
pratique de l'esclavage pour dettes ou de la vente risque d'y faire tomber
ceux qui n'y sont pas encore, nous pensons que ce pouvoir préfigure très
clairement celui d'un souverain. Il dispose sur ses dépendants du même
pouvoir direct que celui d'un roi sur ses sujets ; ce pouvoir plane sur
l'ensemble de la communauté parce que chacun risque d'y être assujetti.
Seuls des pouvoirs analogues et concurrents peuvent le limiter, mais qu'une
lutte conduise à leur élimination et on ne voit pas comme cet homme fort
ne deviendrait pas le maître absolu. Nous pensons en d'autres termes que
l'esclavage pour dettes et la vente de soi ou d'apparentés en esclavage sont
des facteurs favorables à l'émergence de la royauté.
Pour justifier cette hypothèse, nous voudrions faire état d'une corrélation
très évidente. En Afrique, les États sont très nombreux depuis les temps très
anciens, à ce point qu'il semble parfois que les sociétés lignagères n'occupent
que des espaces interstitiels ; plus encore, dans le sous-continent indien ; en
Asie du Sud-Est, de l'Assam à l'Indonésie de l'Est, on voit une prolifération
de grands royaumes traditionnels et de sultanats plus petits. Ce sont nos trois
régions marquées par l'esclavage pour dettes et la vente de soi ou
d'apparentés en esclavage. Dans les deux régions où ces pratiques sont absentes,
au contraire, l'État est absent ou presque : inconnu en Mélanésie, rarissime
en Amérique du Nord. Qu'on la tourne d'une façon ou d'une autre, cette
corrélation est massive. Il y a un air de parenté entre les pratiques dont nous
avons parlé dans cet article et la sujétion au roi, il y a une connivence entre
les deux types d'institution. Mais les deux institutions, quoique apparentées,
restent distinctes : elles ont des répartitions géographiques différentes quoique
corrélées. Il est peu probable, comme nous l'avons dit, que l'esclavage pour
dettes ait pris naissance sur la base de l'État. Il l'est plus que l'État ait pris
naissance sur la base de sociétés qui admettaient l'esclavage pour dettes, la
vente de soi ou de parents en esclavage, s'il est vrai, comme nous le pensons,
que ces pratiques traduisent quelque chose de fondamental dans la structure
sociale des sociétés.
Alain TESTART
Laboratoire d'Anthropologie Sociale - Cnrs-Ehess
52, rue du Cardinul-Lemoine 75005 Parts

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Alain Testart

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