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GLADYS SWAIN

'iZZU & ^ Lf

D I A L O G U E AVEC
L'INSENSÉ
ESSAIS D'HISTOIRE
DE LA PSYCHIATRIE

précédé de

À LA RECHERCHE
D' UNE AUTRE HISTOIRE
DE LA FOLIE
par
M ARCEL GAUCHET

ILWO
i n v e n t a ^** a

GALLIMARD
r ri ^ n t a i n
À LA R E C H E R C H E
D ' U N E AUTRE HI STOI RE
DE LA F O L I E
Gladys Swain est morte le 22 septembre 1993. Elle était
âgée de quarante-huit ans. Le présent volume rassemble l’es­
sentiel des essais d ’histoire de la psychiatrie qu’elle a rédigés
sur une dizaine d'années, de 1977 à 1987, avant que la mala­
die et la souffrance ne la détournent de l'écriture. Ils se répar­
tissent sous quatre chefs. Un prem ier groupe de textes, le plus
important, traite du problème de la naissance de la psychia­
trie au lendemain de la Révolution française. Ils ramassent,
prolongent ou complètent les analyses présentées dans Le
Sujet de la folie (1977) et La Pratique de l'esprit humain
(1980). Une seconde série d'articles s'attache au destin de
quelques notions ou figures majeures du champ psychopa­
thologique, saisies dans la longue durée : la mélancolie, l'em ­
preinte des événements du monde sur l ’âme, l'hystérie. Un
troisième ensemble envisage quelques-unes des composantes
et conditions de la rupture freudienne autour de 1900. Une
dernière étude examine, enfin, les remodelages paradoxaux
de la pratique psychiatrique entraînés dans la période
récente, à partir des années cinquante, par l'irruption des
substances psychotropes. Dans leur éventail chronologique et
thématique, les éléments de ce recueil dessinent une problé­
matique d’ensemble dont je voudrais, en guise d'introduction,
faire ressortir la cohérence.
La proximité de vie et de travail qui fut la nôtre rendrait
dérisoire, de ma part, la prétention au détachement du por­
trait ou au surplomb objectif de la synthèse. On concevra que
je m’en tienne à ce dont je puis plus sûrement témoigner, en
x Dialogue avec l ’insensé

retraçant un itinéraire intellectuel. Sans doute est-ce aussi la


voie la plus sûre pour dégager l'unité d'inspiration qui lie ces
essais. J’y suis encouragé, de surcroît, par le fait que les pro­
blèmes et les parcours qui ont été ceux de toute une généra­
tion, la tant fameuse, mais mal connue, « génération de 68 »,
sont restés à ce jour largement ignorés et incompris. De
manière très compréhensible, du reste, les images domi­
nantes de la période, et singulièrement dans ce domaine de la
folie et de la psychiatrie, sont demeurées celles de la généra­
tion antérieure, fixées en gloire dans le temps de leur fortune
et de leur appropriation enthousiaste par la jeunesse de Mai.
Rançon normale des ruptures éclatantes, un quart de siècle
après, nous continuons de vivre dans l ’ombre des grandes
percées critiques de la décennie des révoltes. Politiquement
dominante par son activisme, cette génération si prompte à
l'autoglorification a été, en vérité, une génération intellec­
tuellement dominée, une génération ravagée, même, par le
complexe masochiste du disciple et dont la difficulté prim or­
diale a été de s'émanciper. Un aspect des choses que les spec­
taculaires évolutions de la scène militante ont relégué dans
l'ombre. On a tout su des états d'âme à l’égard de la « révolu­
tion » rêvée hier, des abjurations solennelles du maoïsme, du
léninisme, du communisme, du marxisme, on n'a rien pu
ignorer des conversions bruyantes à l'antitotalitarisme et à la
démocratie. On n’a rien vu, en revanche, des discrètes et
laborieuses aventures de l'intelligence. On n'a pas pris la
mesure de ce que furent les trajets de la désillusion pour ceux
des jeunes adeptes de l ’éblouissant programme critique offert
par les penseurs de la génération structuraliste qui ne se
contentèrent pas de suivre, mais qui essayèrent vraiment de
le mettre en œuvre. Au-delà de la désillusion, on a prêté
encore moins d’attention aux cheminements patients de la
reconstruction. L'analogie politique achève ici de jouer son
rôle de masque, en ne donnant à concevoir que le retour des
enfants prodigues au bercail de l'ordre établi. Sauf que, sur le
terrain de la réflexion, les choses se passent autrement. Il n'y
a pas de ralliement à une orthodoxie au demeurant introu­
vable. De nouvelles interrogations s'ouvrent à la place des
interrogations anciennes. Le constat des impasses auxquelles
conduisaient les différentes versions de la «pensée 6 8» ne
ramène pas à un hypothétique état de la pensée d'avant 68. Il
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XI

débouche, par un travail intérieur de métamorphose, sur


d ’autres perspectives, sur un autre programme. C ’est l’un de
ces chemins de pensée au fil desquels les convictions et les
questions reçues en partage par une génération qui croyait à
sa génération se sont déplacées, transformées, renouvelées,
que je voudrais mettre en lumière.
Passionnément sa propre contemporaine, Gladys Swain
fut de toutes les curiosités, de tous les refus, de tous les
espoirs de libération que l'époque avait mis à l'ordre du jour.
Le métier de psychiatre qu'elle avait choisi la jeta au milieu
d'une des causes les plus brûlantes d ’alors en même temps
qu'au milieu d ’un des domaines intellectuellement les plus
excitants, entre la contestation en règle de l'enfermement et
les promesses inouïes que faisait miroiter une psychanalyse
en pleine rénovation. Elle s'y investit avec fougue et flamme.
Mais elle mit dans ses engagements une liberté d ’esprit et une
exigence de vérité qui l’écartèrent sans tarder des modes, des
sectes et des orthodoxies recomposées où la rupture avec les
orthodoxies héritées et l'ambition émancipatrice furent
promptes à se perdre. C'est cet irréductible souci de penser
par elle-même qui la conduisit à se faire historienne, puisque
le passé apparaissait détenir la clef du présent, que ce soit du
côté de la nature du savoir psychiatrique tel que Michel Fou­
cault en avait dévoilé la dépendance envers l'ordre de l'ex­
clusion, ou que ce soit du côté de l'exacte mesure de l'apport
freudien, qui supposait à l'évidence de défaire le mythe de la
rupture pure et de la génération spontanée, entretenu pieuse­
ment par les fidèles. Le travail de vérification et d ’approfon­
dissement ne se révéla pas inutile, puisqu'il l'amena à
s'inscrire résolument en faux contre la généalogie de la
science de la folie dressée par Foucault et devenue un dogme
intangible. Elle n ’aura eu le temps que de poser les bases
d ’une interprétation alternative de cette trajectoire historique
dont les noms de Pinel et de Freud signalent les moments
forts et qui a installé la folie au cœur de l'idée que nous pou­
vons nous form er du sujet humain. C'est ce cheminement ori­
ginal que je voudrais tenter de reconstituer, jusqu’aux
ouvertures sur lesquelles il nous laisse en son inachèvement
irrémédiable. Peut-être parviendrai-je, par ce canal, à rendre
sensible, à défaut de pouvoir le dépeindre, le rare mélange de
modestie et de ténacité, d ’intransigeance et de réceptivité,
XII Dialogue avec l ’insensé

d'indépendance et de générosité qui singularisait si puissam­


ment Gladys Swain et qui restera inoubliable à tous ceux qui
ont eu le bonheur d'apprendre d ’e lle 1. J'aurais pleinement
atteint mon but si passait dans ces pages quelque chose de
l'incitation à poursuivre qui fut l ’âme constante de ses entre­
prises et son suprême espoir dans la bataille vaine contre la
mort.

Une génération intellectuelle.

L'intolérable quotidien de la condition asilaire, la séduc­


tion des appels à la rupture radicale avec elle et avec le legs
d'histoire qu'elle incarnait, la prodigieuse attraction de la
grande alternative que paraissait offrir la psychanalyse : tel se
présentait le paysage pour un jeune médecin entrant en psy­
chiatrie au début des années soixante-dix. Un paysage agité et
fertile, associant le scintillement d'horizons nouveaux et l'ur­
gence contestataire, qui n'a sûrement pas été étranger à
nombre de vocations parmi les praticiens débutants d'alors.
Gladys Swain était de ceux-là, pour qui la psychiatrie offrait
au médecin qu'elle n'a jamais cessé de vouloir être l'accueil
d'une discipline toute pétrie et traversée des curiosités intel­
lectuelles qu'elle éprouvait par ailleurs.
Gladys Swain arrivait en psychiatrie avec, en outre, cette
chose relativement rare pour une étudiante en médecine de
l'époque qu'était un bagage politique. Parcours typique de sa
génération: elle entre en militance dans la foulée de son
entrée à l'Université, en cette année 1965 dont on commence
à savoir qu'elle marque le début du grand ébranlement, l'ins­
tallation souterraine du contre-cycle subversif à l'intérieur de
la tendance lourde, apparemment irrésistible, à la «fin des
idéologies». Elle se retrouve chez les trotskistes de la Jeu­
nesse communiste révolutionnaire. On ne dira jamais assez le
rôle d'acculturation qui aura été celui de ces organisations et
peut-être leur vraie fonction sociale. Elle y acquerra les rudi­
ments et le goût de la théorie de la société et de l'histoire. Elle

1. Marcel Jaeger a écrit à cet égard les pages qu'une amitié sans complaisance
pouvait le plus heureusement inspirer, «Gladys Swain: l’esprit de fronde», Le
Journal de Nervure, supplément à Nervure, Journal de psychiatrie, t. VII, n° 4, mai
1994, pp. 1-2.
À la recherche d'une autre histoire de la folie XIII

y fera aussi une expérience qu'elle n'allait plus cesser de


retrouver, tant elle est l'expérience du siècle : celle de l’illu­
sion critique. L'illusion que la dénonciation suffit à vous
déprendre de l'objet dénoncé, que la mise en accusation de la
bureaucratie stalinienne et de sa tyrannie, dans le cas, vous
en met à l ’abri, comme s'il suffisait de savoir ce que l'on
refuse pour s’en libérer. De ce retournement maléfique qui
conduit à reproduire ce que l'on croit combattre, de cet aveu­
glement sur les racines — de la domination totalitaire en l’oc­
currence — venant doubler la plus juste sensibilité aux
expressions du phénomène, le trotskisme, dans la mêlée tra­
gique du siècle, aura fourni un cas d'école. Gladys Swain,
après et avec beaucoup d'autres excellents esprits, en fit son
profit. Elle y apprit combien la tâche critique représente une
ascèse jamais assez en garde contre ses propres limites.
Ce fut le choc libertaire de Mai 1968 qui fut pour elle l'oc­
casion de rompre avec ce passage initiatique par le léninisme
critique, au milieu d'une révolte intacte que la fréquentation
de la faculté de médecine n'était pas de nature à calmer. Il est
devenu nécessaire de rappeler ce qu'était l ’ordre mandarinal
dans sa splendeur expirante, à l'heure où de naïves nostalgies
se font jour et où le doute rétrospectif s’installe. En son
joyeux iconoclasme, l’assaut contre la citadelle académique
fut inintelligent, souvent, et les suites se sont avérées calami­
teuses. Soit. Mais c'est aussi qu'il n'y avait pas de tradition
dont l’intelligence eût valu d ’être conservée et que les gar­
diens du temple étaient indignes. On a peine à imaginer
aujourd'hui l'irrespirable étroitesse et bassesse que pouvait
faire régner le notabiliat dynastique d'une faculté de pro­
vince, fort pour toute science de ses médiocres certitudes
catholiques et bourgeoises. En tant que femme, de surcroît
point bien née, et en tant que tête rebelle, rien ne fut épargné
à Gladys Swain. À la différence de tant de ses cogénération-
naires, ralliés avec l'âge et la carrière à la bonne société qu'ils
conspuaient naguère, rien, jamais, ne put le lui faire oublier,
pas même le désabusement à l'égard de la relève.
Il faut en dire autant de la protestation contre l'asile. Le
simplisme caricatural du credo antipsychiatrique et les toni­
truantes aberrations sur lesquelles il a pu déboucher ne doi­
vent pas faire oublier l'accablant abandon carcéral qui
caractérisait encore très largement la pratique psychiatrique
XIV Dialogue avec l ’insensé

de l'époque. Là encore, Gladys Swain eut plus que sa part de


démêlés mi-dramatiques et mi-burlesques avec de vindica­
tives bonnes sœurs et quelques autres adeptes du soin par la
serrure et la grille. Ce qui est devenu mystérieux, avec le
recul, c'est la façon dont la «libération de la fo lie » a pu être
élevée, au plus fort du gauchisme culturel, au statut de front
avancé et de symbole de l'émancipation humaine en géné­
ra l1. Rien d'étonnant, en revanche, à ce que l'insoutenable
sclérose de l'institution ait soulevé une vague salubre d’indi­
gnation destructrice.
Un livre illumine ce paysage, un livre porteur d'un véri­
table effet de révélation : l'Histoire de la folie, de Michel Fou­
cault, qui trouve alors, dans l'édition de poche abrégée de la
collection « 10-18», aux feuillets qui se détachent, des milliers
de lecteurs avides et conquis. Il propose une interprétation
étincelante de profondeur et de puissance du pénible héritage
qu’on a sous les yeux. À la base, le partage fondateur par
lequel la raison moderne se constitue, courant XVIIe siècle, en
excluant son contraire. Le Discours de la méthode de 1637,
d ’un côté, et, de l'autre, le «grand renfermement» de 1656.
Tout devient clair. À l'arrivée, la fausse humanisation du
savoir psychiatrique, «libération » à l ’intérieur de l'enferm e­
ment qui produit la connaissance positive de la folie en
reconduisant, en réalité, derrière l ’objectivité trompeuse des
signes et des symptômes, le refoulement rationaliste de la
folie. Le « monologue de la raison sur la folie » s'installe sur
fond d'une déraison préalablement réduite au silence. La
folie exclue, donc, dans et par le geste même qui la donne
apparemment à connaître. Immense programme : retrouver
la vérité primordiale de la parole folle, enfouie sous ce dis­
cours clinique étriqué et ossifié dont se trouve dévoilée la
complicité avec la structure carcérale où il a son théâtre. Il y
va d'une révolution des fondements dont les enjeux ne sont
rien de moins que la remise en cause à la racine de notre
régime de rationalité et de la soi-disant vérité « scientifique »
où il prétend nous enclore. Comment n'être pas ébloui, trans-

1. J’ai proposé quelques éléments d'une interprétation de cette promotion de la


folie à l’emblème au cours des «années folles de la contre-culture» dans l’article
«F o lie » du Dictionnaire des mots d’époque qui figure dans le numéro 50 du
Débat, Notre histoire, matériaux pour servir à l ’histoire intellectuelle de la France,
1953-1988, mai-septembre 1988, pp. 205-207.
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XV

porté devant l'ampleur du parcours de la sorte expliqué,


devant le vertigineux inconnu offert à la reconquête ?
Et puis il y a, bien sûr, la psychanalyse. Dans un premier
moment, d'ailleurs, au titre de la libération de la parole et de
l'écoute, Freud et Foucault font cause commune. L ’objet
paraît le même. N e s'agit-il pas, dans l'un et l'autre cas, de
savoir entendre ce que recouvre l'illusoire objectivation psy­
chiatrique ? La concurrence et la contradiction ne se décou­
vriront qu’un peu plus tard, L ’Anti-Œdipe de Deleuze et
Guattari faisant à cet égard figure de charnière, en 1972. Les
Écrits de Lacan sont parus fin 1966. Leur obscurité oracu­
laire ajoute à l'attraction qu'ils exercent, dont le ressort pre­
mier réside dans la promesse d'une psychanalyse pure,
délivrée de ses compromissions médicales, adaptatives, amé­
ricaines, et rendue à sa vocation subversive. L'ésotérisme
fournira pour finir le vecteur de la popularisation. L'un des
plus curieux sillages de 1968 sera de susciter dans l'Univer­
sité et les alentours, jusque dans les endroits les plus inatten­
dus, des séminaires de «lecture de Lacan» qui, pour le
malheur de la littérature universelle, n'ont pas trouvé leur
Flaubert. Et puisque «retour à Freud» il y a, on lit aussi
Freud, de la même manière, L ’Interprétation des rêves, les
Cinq psychanalyses, convivialement disséqués en tous sens et
hors de tout sens. On monte à Paris spécialement pour pou­
voir entreprendre une cure dans de bonnes conditions et par­
ticiper à l'ambiance magnétique des cénacles où se distille la
parole des ténors. Pour le psychiatre débutant, c'est la figure
décisive de l'alternative: dans l ’attitude et la démarche de
tous les jours, pour commencer, mais plus encore en termes
de carrière et de choix d ’existence. L'hôpital ou le divan ? Au
lieu de la désespérance de l'asile et des efforts stériles pour
remonter la pente, alors que le pire est consommé, prendre le
problème en amont, avant que la catastrophe psychotique ne
s'installe? C'est ce que répondent les pontifes quand timide­
ment on leur demande conseil. Issue à tous égards tentatrice,
mais qui ne semble pas vraiment épuiser le problème. Il fau­
dra bien, plus tard, trancher le dilemme. En attendant, l'in­
vestissement dans la discipline est aussi incontournable que
sûr.
Autant d'évidences à l'appel irrésistible qui paraissent tra­
cer des avenues toutes droites. Il n’en sera rien, pourtant.
XVI Dialogue avec l ’insensé

Très vite, l’imanimisme contestataire se fissure. Des clivages


se font jour, des conflits se déclarent, qui obligent à prendre
parti — politique contre psychanalyse, libertaires contre
autoritaires, psychanalyse contre antipsychiatrie, féministes
contre phallocentristes. Les difficultés se présentent en foule
pour doucher la boulimie défricheuse des heureux temps de
la découverte. L'enthousiasme expérimentateur bute sur les
limites du praticable. Il appartiendra aux historiens du futur
de reconstituer le processus de décrochage et de dispersion
qui s’est silencieusement déroulé au cours de ces années
soixante-dix et où s'est forgé, loin du théâtre public, le vrai
destin intellectuel de la «génération 68». En surface, rien ne
transpirera pendant longtemps. Modes pressantes et m ili­
tants péremptoires continuent de tenir la scène. En réalité, la
troupe est minée par une hémorragie de désertions et la salle
se vide. Pour beaucoup, ce sera l'abandon pur et simple, jus­
qu’au refus d ’ouvrir un livre après l ’impérieux besoin de tout
acheter et de tout lire. Pour bon nombre encore, ce sera le
retour discret aux voies éprouvées et aux valeurs sûres. Pour
d’autres, ce sera la plongée en eaux profondes, dans des puits
et des chenaux purement personnels, dont on commence seu­
lement, vingt ans après, à voir émerger les produits. Pour
quelques-uns, paradoxalement les plus rares, ce sera l'appro­
fondissement et la critique interne des prémisses dont ils
étaient partis avec les autres. Gladys Swain fut de ces der­
niers.
Son parcours propre s’enclencha et se nourrit d’une triple
remise en cause des convictions militantes qu'elle avait par­
tagées. «Détruire l'a sile»? Certainement — et après?
Déconstruire l'objectivisme sommaire des catégories psychia­
triques ? Assurément — mais encore ? Et au profit de quoi ?
Promouvoir l'intelligibilité psychanalytique? Sans doute —
simplement, sans la foi du charbonnier qui en attend la
réponse à tout et avec l ’intelligence de ses limites. C’est ainsi
qu'elle fut diversement ramenée à la question de la continuité
historique, à l ’épreuve de la multiforme inanité de la «ru p ­
ture radicale » dont ces années d'effervescence auront été les
dernières à rêver. Pour y répondre, elle se plongea dans l'his­
toire.
Les institutions «totales» ou «clo ses» avaient fait leur
temps, elles étaient devenues universellement odieuses, et il
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XVII

ne s'agissait que de liquider dans les meilleurs délais leurs


ingouvernables perversions. Mais il n'y avait pas besoin
d'être grand clerc pour discerner l'ambiguïté de ce rejet. Il
procédait autant, sinon davantage, d ’un souci collectif de se
défaire de murailles offusquant désormais la vue que d’un
intérêt pour les malheureux pensionnaires qu'elles abritaient.
C'est d’elles-mêmes et de leur image à leurs propres yeux que
nos sociétés se tracassaient, pas des fous, qui cessaient bizar­
rement de les concerner dès lors qu'ils avaient échappé à leur
condition d'enfermés. Les expériences de « désinstitutionnali­
sation » à grande échelle, aux États-Unis, en Italie, l’ont tris­
tement confirmé: l'appareil de répression n’a été aboli que
pour faire place au pur et simple abandon. C'est que l'on peut
traiter les problèmes en choisissant de ne pas les voir. Force
est de se demander si ce n’est pas ce qui s’est passé dans le
champ de la «santé mentale». La réclusion asilaire avait fini
par devenir une verrue encombrante, symbolisant à la fois un
âge autoritaire révolu et un insupportable échec. Le symbole
a été extirpé afin que la réalité qu'il concentrait cesse de
gêner. Ce dont il s’agissait, au travers de cet acte cathartique
substituant l ’indifférence à la ségrégation, c ’était de rendre le
problème invisible. Tout le monde y trouvait son compte, la
conscience collective, soulagée de sa culpabilité, la corpora­
tion psychiatrique, libre de se refaire un habit médical
moderne et respectable par une sélection opportune des
«b o n s» patients — tout le monde, sauf les «m auvais»
patients, ceux de ces confins où la détresse psychique se mêle
inextricablement à la misère sociale. Pour ceux-là, la libéra­
tion signifiait la mise à la rue et la dé-ségrégation, la confu­
sion avec le flot bigarré et montant des sans-domicile-fixe. La
perception de cette puissante logique sociale ouvrait un
deuxième front, même s'il est vrai qu’en France le système du
secteur est parvenu, dans une certaine mesure, à en contenir
les effets. Elle obligeait à reprendre à nouveaux frais, sans la
perdre un instant de vue, la question des modalités de prise
en charge du mystérieux effondrement intérieur qui remet le
sort du «fo u » entre les mains des autres, avec les dilemmes
insolubles entre contrainte et liberté qui en résultent. Elle
contraignait à réviser d'importance, au présent comme au
passé, l’imagerie naïve d ’un «contrôle social» acharné à
pourchasser et à réduire la «dévian ce». D ’autant plus inci-
XVIII Dialogue avec l ’insensé

tait-elle à se retourner vers l'histoire qui avait conduit à ce


formidable fourvoiement, en même temps qu'à la difficulté
d'en sortir, que son héritage, apparemment mort, manifestait
d'étranges pouvoirs de reviviscence. N'était-ce pas lui, en
effet, qu’on voyait renaître de ses cendres au sein des expéri­
mentations institutionnelles les plus en rupture avec l'ancien
ordre asilaire, sous les traits du modèle idéal de l'institution
thérapeutique? L'illusion et l'échec ne demandaient, en réa­
lité, qu'à se répéter. La recherche d’une alternative institu­
tionnelle au présent exigeait de dompter par l'anamnèse ce
modèle et son principe d'attraction. De tous les côtés, ainsi,
les sollicitations immédiates de l'action renvoyaient à l'inter­
rogation d'un passé autrement opaque que le dessein de s'en
libérer ne l'avait d'abord laissé croire.
L'ire contestataire avait élu une cible en particulier, parmi
les vestiges plus ou moins vermoulus de la tradition : l'exer­
cice rituel de la présentation de malades, où l'interrogatoire
démonstratif faisait valoir la virtuosité du clinicien. N'était-ce
pas là l'illustration vivante de la thèse foucaldienne : l'objecti­
vation psychiatrique comme façon de s’excepter de la folie?
Le spectacle était souvent lamentable, il faut le dire, y com­
pris lorsqu'il était mené par des démonstrateurs illustres —
l'un des points de perplexité d'alors était l ’obstination de
Lacan à persévérer solennellement dans l'exercice ; les fidèles
plaidaient sa transfiguration complète par le génie du maître,
tandis que les sceptiques y lisaient le signe d'une louche
accointance avec le discours médical répudié par ailleurs. Au
rebours de cette figure de maîtrise caricaturale, les efforts se
multiplièrent pour rendre la parole à ceux que la routine cli­
nique se contentait d'étiqueter, pour entendre la vérité nue de
leur expérience au-delà ou en-deçà de toute capture dans des
catégories préconstituées, pour les accompagner dans leur
voyage délirant, pour retrouver en soi-même, à distance des
préjugés de raison, l'écho profond du franchissement des
limites d'où ils appelaient. Ce fut un échec sur toute la ligne,
mais un échec fécond. Il est tentant, et facile, de sourire après
coup de la naïveté de ces tentatives. On en verra l'effet dans
la durée. Peut-être ne tardera-t-on pas à découvrir que ce tra­
vail pour entrer dans l'autre, pour forcer l'impénétrable, pour
participer de la plus retranchée des expériences, n’a pas été
pour rien. Au bout de l ’impasse apparente, il y avait la sente
À la recherche dune autre histoire de la folie XIX

étroite, à peine discernable, le long de laquelle l’entreprise


d ’exploration de ces confins extrêmes du sujet, depuis long­
temps enlisée, pouvait recommencer. Sur l ’instant, en tout
cas, il fallut éprouver, d ’abord, non sans stupeur, la relative
solidité des repères descriptifs légués par la tradition aliéniste
et ses auteurs canoniques. Une chose était de critiquer les
facilités et les paresses de l'étiquetage nosographique, avec
leurs suites perverses, ou la vacuité d ’un raffinement sémio­
logique oublieux des bornes de la démarche clinique lors­
qu’elle sort du domaine corporel, autre chose était de démolir
de fond en comble l'organisation du champ des «maladies
mentales », tant bien que mal débrouillée sur un siècle, et de
lui substituer un découpage intelligible mieux conforme à la
réalité des phénomènes. Or, somme toute, les grands massifs
et les principales polarités, manie et mélancolie, paranoïa et
schizophrénie, s'avéraient tenir la route, une fois débarrassés
de la gangue scientiste où leur mise en lumière s'était primi­
tivement coulée. Contrairement à ce que la dénonciation de
l'illusion objectiviste eût fait attendre, le décapage de la
forme n'entraînait pas la destruction du fond. Ce n'allait pas
sans ouvrir de troublantes questions relativement au statut de
ce savoir, point si étranger à la nature de son objet que son
allure ne l'avait donné à croire.
Ce qui passa très mal l ’épreuve, en revanche, ce fut
l'ébauche de relève que proposait le discours antipsychia­
trique dans ses différentes versions. Il avait fasciné en oppo­
sant à la réduction opérée par une fausse science la
révélation d'une vérité de la folie, exemplifiée et parée des
prestiges de l ’inouï par les noms et les œuvres de Hôlderlin et
de Nerval, de Van Gogh et d'Artaud. Qui n'eût voulu en
connaître? De cette «vé rité», il ne tarda pas à se découvrir
qu'il n'avait que fort peu de choses à dire. Les plus habiles,
Foucault par exemple, s'étaient d'ailleurs gardés de s'avancer
sur ce terrain, se contentant de tentatrices mais prudentes
évocations. Portés par la vague sociale, d'autres n'hésitèrent
pas à s’exposer. Leur témérité fit apparaître que la traduction
de l’indicible n'accouchait pour tout message que de proposi­
tions très pauvres et très fausses à la fois. Elles ne suscitèrent
pas de bataille: il suffit de les lancer pour qu'elles tombent
d ’elles-mêmes. Il en fut ainsi au premier chef des images
romanesques, largement héritées du surréalisme, de l’« insur­
XX Dialogue avec Vinsensé

rection de l'esprit», de la subversion d ’un ordre rationnel-


répressif, de la transgression de la norme, que la fièvre
contestataire avait naturellement poussé à cultiver, au titre
de la fraternité d'armes. Étrange insurrection que celle qui se
tourne d'abord contre soi-même et déchaîne dans l'espace du
dedans les ravages d'une incontrôlable guerre civile ! L'heure
était justement à la réalisation révolutionnaire de soi-même
— à la révolution par la réalisation de soi, ou à la réalisation
de soi comme aboutissement de la révolution. L'expérience
de la déraison peut être lue, dans cette ligne, comme une
« explosion de subjectivité » brisant les carcans de l ’anonymat,
des interdits et des rôles intériorisés. Singulière affirmation,
là encore, que celle qui emprunte les voies de la destitution de
soi et de l'aliénation aux autres. Sans doute est-ce à L ’Anti-
Œdipe qu'on aura dû la figure la plus sophistiquée dans le
genre. Le « schizo » se voyait propulsé ici à la pointe avancée
de la déconstruction-dissolution de l'identité, du même, de la
présence, du soi comme propre à laquelle s’employait le
nietzschéo-heideggérianisme, alors à son acmé. La délivrance
était là qui nous faisait signe, au bout des processus de « déco­
dage des flu x» et de «déterritorialisation». Les suites furent
aussi insignifiantes que le retentissement avait été énorme.
Les adeptes de la « schizo-analyse » ne se présentèrent pas. Un
muet soupçon que cet éclatement moléculaire pouvait être
moins paradisiaque qu'annoncé, imagine-t-on, dut les arrê­
ter. Mais ces mirages prompts à se dissiper avaient éveillé
une question qui allait continuer de travailler bien après
qu’ils se furent évanouis. Ils avaient obligé à se demander, en
langage direct et laïque, de quoi la folie est-elle, au juste,
folie? Que concerne-t-elle spécifiquement dans l'hom m e?
Que met-elle à nu de la spécificité du sujet humain? Toutes
interrogations qui faisaient saillir l'indigence des réponses
disponibles. Une fois de plus, le pullulement des fausses solu­
tions avait introduit le vrai problème.
Les cartes indiquaient un refuge sûr au milieu de la tour­
mente : la psychanalyse. Dans un prem ier moment, la disci­
pline s'était assez volontiers fondue dans le front commun
des opposants à la pseudo-science psychiatrique. Quand vin­
rent le reflux et les incertitudes, elle prit ses distances et, avec
elles, figure de recours. Ne disposait-on pas là, grâce surtout
à la reformulation théorique opérée par Lacan, d'un
À la recherche d'une autre histoire de la folie XXI

ensemble de réponses solide et complet à ces interrogations


en forme d’écueils sur lesquelles l'aventurisme contestataire
s'était jeté à l ’aveugle ? La déception fut à la mesure de cet
ultime espoir d'entrer au port. Nul ne pouvait ignorer les
limites de la cure des psychoses: elles avaient été dites et
décrites depuis longtemps. Mais le constat d ’inefficacité
acquit insensiblement un autre sens avec la répétition de la
tentative à grande échelle. La démarche psychanalytique
ouvrait une porte sur l'univers intérieur du psychotique, elle
procurait une prise interprétative sur ses efforts pour se déga­
ger de son état, elle ne dessinait pour autant aucune issue.
Désespérance de cette sorte de progrès immobile, étiré sur
des années, où l'approfondissement du lien de compréhen­
sion entre le thérapeute et le patient ne paraît pas même rap­
procher d'une guérison. Encore cette impuissance eût-elle été
mieux supportable si, du moins, la pleine intelligibilité pro­
mise avait été au rendez-vous. Or, à l'évidence, tel n'était pas
le cas. Le phénomène psychotique résistait autant à l'explica­
tion, en dépit d'indéniables lumières gagnées sur quelques-
uns de ses mécanismes, qu'il se montrait rebelle au
traitement. L'éclatant mérite de Lacan avait été précisément
de prendre le problème à bras-le-corps, dans un texte mémo­
rable de 1959, « D ’une question préliminaire à tout traitement
possible de la psychose1». Il avait pointé sans fard les
carences de l ’orthodoxie freudienne en la matière, soulignant
en particulier le manque d'un critère structural capable de
fermement démarquer les psychoses des névroses et de
rendre compte de la spécificité des manifestations psycho­
tiques. C’est dans le dessein de combler cette lacune qu’il
avait avancé la notion fameuse de «forclusion du nom-du-
père», destinée à d ’interminables gloses et typique de sa
refonte de l’anthropogénèse freudienne. Du Lévi-Strauss des
Structures élémentaires de la parenté, il avait retiré l'idée du
rôle fondateur de l'interdit de l'inceste dans l'avènement de
l'ordre culturel comme ordre symbolique, nouant ensemble
l’échange des femmes et l’échange des signes. D ’où une relec­
ture structurale du complexe d’Œdipe. Dans la séparation
d'avec la mère que garantit la loi dont le père est le représen­
tant, ce qui se rejoue à l’échelle de l'enfant, c ’est l'« accès au
1. Repris dons les Écrits, Paris, Éd. du Seuil, 1966.
XXII Dialogue avec l'insensé

symbolique», c'est-à-dire simultanément à la fonction langa­


gière et au statut de sujet capable de se reconnaître comme
un parmi d ’autres, en tant qu'inséré dans les jeux de
l'échange. C'est ce processus d'accès au symbolique qui se
trouve fondamentalement perturbé à l'origine des psychoses.
L'éclipse de la capacité du sujet à se soutenir comme tel et de
sa puissance de signifier s’enracine dans un défaut d'assomp-
tion de la figure paternelle que Lacan proposait d’appeler
« forclusion » pour le distinguer du refoulement. La construc­
tion présentait l'intérêt énorme d'élever l'élaboration des
termes du problème à son véritable niveau, moyennant sur ce
point comme sur d’autres l'injection d’une culture et d ’une
conceptualité qui restera, quoi qu'il arrive, l ’apport essentiel
du flamboyant personnage — il aura été, en somme, le grand
retraducteur de la théorie psychanalytique, celui qui en aura
révélé l’appartenance à la problématique philosophique de
son temps, celui qui en aura rendu sensible la nécessaire
reformulation dans un langage mieux approprié à son objet.
Dans le cas, la reformulation entraînait pour effet involon­
taire de mettre en relief les insuffisances de la réponse au
problème si fortement reposé. Le gain conceptuel, pour com­
mencer, ne se soldait par aucun progrès pratique; il débou­
chait, au contraire, sur un pessimisme aggravé, nourri de
l'idée d ’une irréversibilité de la forclusion. Mais ce qui sautait
aux yeux, surtout, sur le fond, c ’était le caractère beaucoup
trop massif ou grossier du critère proposé. Tout eût été
simple si la psychose consistait dans une franche abolition ou
suspension de la fonction subjective. Seulement, il n'en était
rien: la vacillation du pouvoir subjectif n'empêche pas son
irréductible persistance, et c'est bien ce qui donne à cet
écroulement d ’un indestructible sa dimension de tragédie.
Comment rendre compte, de la même façon, du semblant de
sujet solidement installé avant le déclenchement de l’épisode
psychotique, ou de l ’indéniable restauration subjective qui
s'observe, irréversibilité de la forclusion ou pas, au sortir de
l'enfer psychotique ? On se retrouvait, en clair, devant les dif­
ficultés classiques d’une explication déficitaire de la psy­
chose, plus avancé qu'avant dans la conscience du problème
par la grâce d'une formulation assez pertinente pour offrir
des armes critiques contre elle-même, mais tout aussi
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XXIII

démuni, en dernier ressort, du point de vue de sa solution.


Point de havre : il fallait se résoudre à l’inconnu du large.
Je l'ai dit déjà, le rapport à la psychanalyse ne se résumait
pas, pour une jeune praticienne en quête de métier, à une
appréciation abstraite : il engageait un choix de vie. Un choix
lourd de conséquences: les commodités du cabinet ou les
contraintes de l'hôpital. Non parfois sans les remords du
découragement, Gladys Swain fit le choix de la difficulté, de
la pression du tout-venant qu'implique la psychiatrie
publique et de ses lourdeurs gestionnaires. C’était le prix à
payer pour être là où les choses se passaient, là où les vraies
questions se posaient, pour garder, en un mot, la stimulation
du front. Elle avait en tête l'exemple de la génération de ses
aînés, dont elle regardait le sort comme l’occasion manquée
de la psychiatrie française. Une génération exceptionnelle­
ment riche et brillante dont les plus fortes personnalités
avaient opté à peu près sans exception pour le divan, aban­
donnant le terrain des institutions à la médiocrité. Tout cela
pour remplir une bibliothèque d'ouvrages encore plus
inutiles qu'incertains, en leur plat fidéisme, et dont il était
clair, dès la fin des années soixante-dix, qu'ils relevaient d’un
passé irrémédiablement scellé. Alors que les mêmes eussent
pu conduire, avec la fermeté d'intelligence désirable, la méta­
morphose de l'appareil d'assistance et un approfondissement
peut-être décisif, à l'épreuve des faits qui dérangent les
dogmes, des cadres intellectuels de la discipline. L'exemple
même de la proie sacrifiée pour l'ombre. Il convenait de ne
pas le répéter, quoi qu'il doive en coûter — et il allait en coû­
ter beaucoup à quelqu'un qui ne se sentait doué ni pour
l'exercice de l'autorité, ni pour la manœuvre institutionnelle.
Le foyer vivant auquel il fallait se confronter pour entretenir
la réflexion, celui de la psychose dure, formée, rebelle, avec
son cortège de misère et de drames, avait le pesant inconvé­
nient de l'inconfort.
La théorie freudienne représentait encore un défi d'un
autre genre, qu'il faut mentionner à part, tant il a été crucial
pour la problématisation historique du domaine dans son
ensemble. C'est en elle que s'incarnait au plus exemplaire, en
effet, l'ambition de la rupture pure qui travaillait partout
ailleurs. Dans le registre de l ’ordre institutionnel ou dans le
registre du mode de connaissance, la rupture se présentait
xxiv Dialogue avec Vinsensé

comme une volonté ou comme un programme ; sous les traits


de la théorie psychanalytique, elle se donnait pour réalisée.
On ne soulignera jamais assez le rôle que cette exorbitante
prétention à l ’extraterritorialité a joué dans son rayonne­
ment. Pouvoir de fascination d’un discours qui se pose
comme entièrement extérieur aux autres discours sur l'âme
et ses troubles qui l'ont précédé ou qui l'avoisinent, sembla­
blement renvoyés à une naïveté plus ou moins malfaisante;
irrésistible appel d'une voie de connaissance par expérience
qui se donne pour surgie, sans attaches ni dettes, d'un pur
acte individuel de découverte et dont l ’originalité absolue
s'atteste et se protège à la fois dans une transmission initia­
tique de personne à personne. Si jamais le dessein avant-gar-
diste de briser avec la tradition et de s’arracher à l'histoire
aura eu quelque part son expression achevée, c'est dans ce
dispositif théorique, mieux sans doute que partout ailleurs
dans les arts et les lettres. Il n’était pas très difficile de dis­
cerner le lien qu'entretenait cette forme doctrinale avec le
dévoiement sectaire et l'enlisement dans une orthodoxie sté­
rile dont les héritiers de ce qui avait été une percée fulgurante
donnaient le rebutant spectacle. La rupture pure n’admet que
l’adhésion sans faille, d'autant plus étroite qu'elle est soudée
par la répudiation des hérétiques ; elle n'appelle que la répé­
tition, d’autant plus monotone qu'elle se module en variations
indéfinies du commentaire. De la nécessité de sortir du piège,
si l'on voulait échapper à cette ossification et retrouver les
conditions d'un développement ouvert du germe décisif de la
sorte étouffé par son inventeur même. Le recul et la relativi­
sation indispensables à un libre redéploiement, seule la res­
saisie de cette inscription historique déniée pouvait les
procurer. Il fallait retourner à la source pour rendre sens à ce
legs pétrifié et le réouvrir sur un avenir. Lacan avait, d’une
certaine façon, montré la voie en réveillant la belle endormie
par le simple contact électrique des œuvres intenses du voisi­
nage, de Frege et de Saussure à H eidegger en passant par
Kojève. Ç'avait été, il est vrai, pour refermer aussitôt la porte
de la sorte entrouverte en reproduisant la mythification à un
rang supérieur. N ’empêche qu'à son corps défendant il avait
apporté l'éclairage décisif, en illuminant, contre la clôture de
la discipline sur elle-même, ses accointances avec le travail
de la pensée qui se jouait autour d'elle — elle participait bel
À la recherche d ’une autre histoire de la folie

et bien, quoi qu'elle en ait, d'une histoire plus large ; elle était
portée par un mouvement historique plus profond. Rien n’in­
terdisait de systématiser l'indication, de l’exploiter historien-
nement, sans forcément arrêter le corpus aux œuvres
marquantes de la philosophie ou des sciences de l'homme.
Or, précisément, à mesure que les limites tant thérapeutiques
qu'explicatives de la psychanalyse face aux psychoses se
découvraient, son appartenance à un moment de redéfinition
bien déterminé du champ psychopathologique devenait
mieux visible. Il apparaissait de plus en plus clairement com­
bien la découverte freudienne était tributaire de la vaste réar­
ticulation entraînée par l’émergence des névroses, à la fin du
XIXe siècle. Elle y avait puisé son prodigieux élan, mais elle s’y
trouvait aussi enfermée. C'est dans une histoire de la psy­
chiatrie bien entendue qu’il fallait la resituer, pour saisir à la
fois l’espèce particulière d’intelligibilité dont elle était por­
teuse et ce qu’elle était vouée à manquer du fait psychotique
— une histoire bien entendue, c'est-à-dire une histoire
conduite en termes de problèmes d'une part et une histoire
connectée, d’autre part, avec les mouvements majeurs de
l'idée, par exemple cette révolution dans le statut du signe
qui, des mathématiques à l'art, traverse en écharpe tous les
savoirs autour de 1900. Voici comment, de l'intérieur, le
malaise à l'égard d ’un enseignement aussi déterminant en
son fond qu'aliéné dans sa forme pouvait reconduire à une
exigence de compréhension historique, et pas n’importe
laquelle. De toutes parts, l ’échec, l'intrinsèque illusion ou les
perversions du grand dessein d'une rupture radicale rame­
naient ainsi au besoin de s'orienter dans la prison du devenir
et son impérieuse continuité. Entre les décombres et les
restes de tous ces dépassements avortés, mais non pas vains
pour autant, et les ténèbres d ’un passé autrement mystérieux
et fécond que le violent désir de s'en émanciper ne l'avait fait
croire, le détour par l'histoire s'imposait comme la route de
l'insaisissable présent. S'il y avait quelque espoir de rendre
une identité sensée à un métier frappé, écartelé, tétanisé par
l'incertitude, c'est dans la patiente reconquête des territoires
obscurs de la mémoire qu'il résidait.
XXVI Dialogue avec l ’insensé

De la naissance de la psychiatrie
à la découverte de l ’inconscient.

Le goût pour l'histoire était venu avant le besoin d’histoire


— et l’un n'aura pas été sans aider l ’autre à s'affirmer, selon
l'enchevêtrement des chemins de la vie que la décomposition
analytique d'un parcours nous fait fatalement perdre de vue.
C'est la lecture de YHistoire de la folie qui, d’emblée, l'avait
imposé, davantage, définitivement implanté. J'ai dit l'éblouis­
sement qu'elle avait représenté. Le propos n'est pas suffisant.
Sans l'impulsion de ce maître-livre rien n'eût été possible. Il
importe d ’autant plus de le souligner que c’est contre lui, au
rebours de la thèse qu’il soutient, que se sont finalement
déployés la réflexion de Gladys Swain et le travail que nous
avons mené ensemble. N i la vivacité des critiques ni la radi­
calité des objections ne nous ont fait oublier un instant ce que
nous lui devions. Si nous pensions contre lui, nous savions
que c ’était grâce à lui. Il y a un avant et un après Foucault. Il
a tout simplement « créé » le sujet, pour parler l’idiome de la
tribu académique. L'histoire de la psychiatrie se réduisait
avant lui à la célébration coutumière des ancêtres, des pré­
curseurs et des saints qu'affectionne en général la corpora­
tion médicale. Elle vivait sur un poussiéreux grand récit
unificateur, forgé dans le combat laïque du XIXe siècle, exal­
tant la progressive victoire des Lumières sur les ténèbres de
la superstition, à partir de la figure inaugurale de Jean Wier,
le médecin du xvie siècle qui sut discriminer la folie de la pos­
session diabolique. Dans le meilleur des cas, du sein de ces
naïvetés intéressées, elle s’était élevée à des monographies
solides. Pauvre ou petite histoire, dans tous les cas, aux hori­
zons étriqués. Avec Foucault, les mésaventures sociales et
intellectuelles de la folie acquièrent une fois pour toutes leur
dimension de problème historique et de problème névral­
gique pour l'entente du devenir moderne. J'incline à croire,
au vu des matériaux considérables qui se sont accumulés
depuis la parution de l'ouvrage, voici maintenant plus de
trente ans, en 1961, qu'il n’en restera factuellement à peu
près rien. Rien, sauf l ’essentiel, c'est-à-dire la détermination
de l'altitude réflexive et du style d'enquête qui auront donné
À la recherche d'une autre histoire de la folie xxvii

sens et qui continueront de donner sens à l'investigation du


domaine. Aussi était-il naturel de se retourner vers lui et de se
définir par rapport à lui lorsque la réinterrogation du passé
s’est imposée à partir des apories du présent, les préoccupa­
tions du philosophe aux prises avec les errances du révol-
tisme politique rejoignant tout aussi naturellement sur ce
terrain les intérêts du psychiatre.
D'autant plus étions-nous incités à cette relecture et à
cette réévaluation critiques que, à côté du livre et de ses
patentes vertus de subtilité, s’était forgé un mythe simpliste,
appuyé sur son autorité, dont nous pouvions chaque jour
enregistrer les effets d'obscurcissement: le mythe de l ’«exclu­
sion». Un vrai mythe contemporain, exprimant la nature pro­
fonde de nos sociétés au travers de la dénonciation d ’un
péché capital et, en même temps, leur interdisant de se com­
prendre tant dans leur dynamique de longue période que
dans leurs perspectives immédiates : une société qui a la pho­
bie de l’exclusion est évidemment une société d ’inclusion —
mais qui tend à s'ignorer pour telle, en ne voyant dans son
passé qu’un monstrueux processus de répression et en gros­
sissant démesurément au présent les poches de retard ou de
résistance à sa logique intégratrice. C'est cette machine infer­
nale de la méconnaissance, entretenant des appels à la rup­
ture aussi pertinents dans leur teneur ultime qu'aberrants
dans leurs justifications et moyens, qu’il fallait briser pour
sortir de l ’impasse pseudo-révolutionnaire. Comment atteindre
le mythe autrement qu'en le saisissant à sa source?
Autant, à la première lecture, la nouveauté de l ’informa­
tion, l'envergure des perspectives, le brio de l'écriture cou­
paient le souffle et emportaient la conviction, autant, à une
lecture attentive, vérificatrice, informée par les déboires de la
pratique, les insuffisances de la démonstration ne tardèrent
pas à nous sauter aux yeux. Le mariage des sommets de la
pensée avec les bas-fonds de la société n’avait pas été l'une
des moindres révélations du livre. À l’examen, nous devînmes
sensibles à la hâte des rapprochements, voire à l'arbitraire
des télescopages entre des données trop disparates pour
signifier immédiatement l'une par rapport à l'autre. Le parti
de méthode n’en sortait pas forcément affecté dans son prin­
cipe, mais gravement incriminé dans son maniement. Nous
avions d'abord été conquis par l'étendue du savoir mobilisé.
XXVIII Dialogue avec Vinsensé

Au fur et à mesure que nos propres connaissances progres­


saient, c'est l'ampleur des lacunes et des oublis qui nous
frappa, dont certains ne pouvaient être que délibérés. Non
sans beaucoup d'étonnement, nous nous rendîmes compte
que la recherche de ces effets qui nous avaient tant séduits
s'accommodait d'un usage passablement désinvolte des
sources — je ne saurais oublier notre stupeur incrédule
lorsque nous découvrîmes, dans notre candeur de néophytes,
que Foucault, qui cite comme il se doit la première édition du
Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale de Pinel,
utilise en fait la seconde, postérieure d ’une dizaine d'années
et fort différente.
Les carences de l ’analyse et de l ’interprétation étaient par­
ticulièrement flagrantes sur le point qui nous intéressait le
plus : l'émergence de la discipline psychiatrique proprement
dite dans le sillage de la Révolution française. Le moment de
vérité où la folie devient l ’objet de la connaissance clinique au
travers de laquelle nous l'appréhendons toujours et où se joue
le destin du savoir que nous pouvons prétendre en avoir.
Mais le moment de vérité aussi où se décide le sort institu­
tionnel et social qui va lui être assigné à l ’intérieur de l'ordre
bourgeois, le moment révélateur où se détermine la significa­
tion de l'enfermement asilaire dans la dynamique globale du
monde libéral. Le schéma proposé par Foucault pour rendre
compte de ce tournant crucial, admirable de virtuosité comme
toujours, se révéla au démontage étonnamment approximatif
dans son repérage des faits et pauvre dans l'explication. Le
m otif n'en était pas bien mystérieux. Il se trouvait là prison­
nier de sa thèse forte initiale, relativement au coup de force
par lequel s'établit la raison classique, dont il lui fallait faire
aboutir les conséquences pour boucler l'analyse sur elle-
même. Aussi la présentation de l'aliénisme était-elle vouée à
revêtir l'allure d'une dépendance un peu mécaniquement
déduite de l’idée du grand renfermement. Démystifiant la
prétention émancipatrice du fameux geste libérateur de
Pinel, Foucault propose de voir dans l ’humanisation où l'alié­
nisme a voulu avoir sa fondation une libération à l'intérieur
de l’enfermement, qui non seulement en reconduit l’écono­
mie en paraissant la dépasser, mais qui parachève la réduc­
tion de la folie au silence, en la transportant à la racine du
savoir comme sa condition de possibilité. Ainsi la nouvelle
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XXIX

science qui se saisit de la folie consomme-t-elle, en fait, son


exclusion primordiale en faisant semblant d ’y apporter
remède. C ’était impeccablement fermer le scénario, mais
c'était bien peu dire de la teneur des textes, du contenu de la
connaissance qui prend alors son essor ou de la nature de
l'institution qui s’installe sous « le doux nom d'azyle». Nous
reprîmes les textes, nous commençâmes à fouiller les
archives. Nous nous persuadâmes bientôt que nous nous
trouvions devant l’un de ces points du devenir, fracture du
relief ou changement de direction de fleuve, d'où l'on voit
loin vers l ’amont et vers l ’aval. Nous nous installâmes à
demeure pour plusieurs années au pied de ce «m om ent
1800», afin d'en dresser la topographie complète et d'entre­
prendre l'exploration systématique de ses tenants et aboutis­
sants, convaincus que nous étions d ’y tenir le pivot d’une
réinterprétation d’ensemble de l'histoire de la folie en Occi­
dent sur la longue durée — je continue de croire que c'est
depuis ce moment-charnière que l'on peut le mieux juger de
la direction globale du processus, qu’il s'agisse de déchiffrer
vers l'amont la signification véritable de l'enfermement clas­
sique ou d ’apprécier, vers l'aval, l'exacte portée de la rupture
freudienne, mais aussi, au-delà, ajouterai-je, de lire les déve­
loppements chaotiques qui se poursuivent sous nos yeux. Il
en résulta deux livres, quelques articles, dont on trouvera les
principaux dans ce volume, et nombre d'esquisses, confé­
rences, séances de séminaire que la pression des circons­
tances a laissées à la «critique rongeuse des souris». Notre
dessein était de multiplier dans un premier temps les forages
en profondeur et les cartographies fines, afin d'échapper au
brochage hâtif de données décontextualisées dont Foucault
nous offrait l'exemple. Avec la superbe confiance de la jeu­
nesse, nous ne doutions pas que la synthèse ultérieure nous
serait facile, sur la base de ces solides points d'appui. Les tra­
gédies de la vie en ont décidé autrement. Il m'échoit de pal­
lier ce rassemblement qui n’aura pas lieu. Donner leur plein
sens aux membra disjecta réunis ici exige de les replacer dans
le plan de campagne dont ils ont représenté des étapes ou des
éléments bien définis. La relecture sous tous les angles de
l’épisode «naissance de la psychiatrie» à laquelle nous avons
procédé me semble s'être d ’elle-même organisée selon cinq
axes.
XXX Dialogue avec l ’insensé

1. Foucault fait reposer l ’essentiel de son analyse de la


«naissance de l ’asile» sur le récit célèbre de la libération des
aliénés de Bicêtre, à côté d'une fort rapide évocation de la
«retra ite» d ’York, due à la philanthropie Quaker. Avec son
incomparable habileté, loin de le minimiser, il insiste de lui-
même sur «le poids de légende» de ces images, pour mieux
renverser l'argument en sa faveur: «Inutile de les récuser. Il
nous reste trop peu de documents plus valables!. » Tout notre
effort fut pour montrer qu'il y avait, au contraire, abondance
de documents infiniment plus valables et donnant de l’épi­
sode une peinture très différente. Il ne fallait qu’un peu de
peine, sans aller plus loin, pour s'apercevoir que ce récit pré­
tendument incontournable relevait, en réalité, d'une fabrica­
tion très postérieure, en fonction d’intérêts aisément
identifiables et sans le moindre fondement objectif. Produit
conjoint de la piété familiale et de la passion politique, il est
l'œuvre du fils de Pinel, Scipion, aliéniste lui-même, qui l'éla­
bore en deux temps, sous chacune des Restaurations, alors
que l'étoile scientifique de son père pâlit et que son propre
engagement lui souffle d'en appeler aux prestiges émancipa­
teurs de la Révolution pour raviver l'éclat de la figure pater­
nelle. Gladys Swain a donné le démontage circonstancié des
canaux par lesquels cette mythification s'est opérée, installée,
mémorialisée, monumentalisée, dans «L es chaînes qu'on
enlève », publié en annexe au Sujet de la folie.
Le terrain était déblayé. Nous avions délivré ces incertains
commencements du légendaire philanthropique dans lequel
l'histoire célébrative et l'histoire critique voulaient sembla­
blement les enfermer. Encore fallait-il établir ce qui s'était
vraiment passé aux lieu et place de cet élan d’humanité forgé
de toutes pièces, mais aussi, s'il se pouvait, ce qui avait
appelé son recouvrement rétrospectif sous les traits d'un récit
mythique de fondation.2

2. Ce fut l'essentiel de notre travail: reconstituer, d ’aussi


près que possible, les données réelles du mouvement intellec­
tuel et institutionnel qui se déroule à Paris entre 1793, date
d’entrée en fonctions de Pinel à Bicêtre, et 1826, date à la fois
1. Histoire de la folie, Paris, Gallimard, 1972, p. 484.
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XXXI

de la mort de Pinel et de la nomination de son disciple Esqui-


rol à la tête de la maison de Charenton, mais date symbolique
surtout, à laquelle on peut considérer que l'ordre asilaire est
définitivement formé. La légende du libérateur et son retour­
nement critique par Foucault mettaient ensemble l'accent sur
le trait de sensibilité et sur le caractère pratique du change­
ment, étant sous-entendu que la réflexion n'avait que très
secondairement compté en la circonstance. La reconstruc­
tion minutieuse de la séquence nous permit de renverser la
fausse vraisemblance de cet ordre des priorités qui faisait
passer l'« humanisation » (ou la déshumanisation cachée) du
traitement avant toutes choses. Ce qui s'est produit d'abord
au cours de ces années obscures, c'est une mutation dans la
pensée de la folie, et une mutation qui n'a trouvé que très
laborieusement sa transcription matérielle. À la base, il y a la
rupture avec l'idée d'une folie complète, retranchant l'in­
sensé dans l'imprenable et dérisoire forteresse de son délire.
Elle ouvre la perspective d'une action par le dedans, capable
d'exploiter à son profit cette distance intime de l'aliéné à son
aliénation, soit ce qui reçoit le nom de «traitement m oral».
Elle autorise le projet d ’une institution prétendant mobiliser
à des fins thérapeutiques cette prise personnelle gagnée
contre l’ancienne autarcie subjective de l'insensé: ce sera
l'asile, dans ce que son dessein comporte de spécifique. C'est
à établir cet enchaînement que sont consacrés Le Sujet de la
folie et La Pratique de l ’esprit humain.
Le Sujet de la folie se concentre sur cette découverte fon­
datrice, telle que la gestation du Traité médico-philosophique
sur l ’aliénation mentale de Pinel, qui paraît en 1800, permet
d'en suivre le discret cheminement1. Car ce n'est pas de
grande théorie qu'il s'agit ici, mais du remaniement des pré­
supposés qui gouvernent l'appréhension et l'ordonnancement
des phénomènes et qui vont fournir, en l'occurrence, la
matrice de toute la connaissance psychiatrique ultérieure. Or
ce qu'une analyse fine fait ressortir, c'est que Pinel place au
foyer de sa science de la folie une idée qui lui est primitive­
ment venue du singulier problème de la «m anie intermit­
tente», d'une folie, donc, qui ne se manifeste que par accès et
qui oblige, par conséquent, à concevoir une sorte de réserve

1. Le Sujet de la folie. Naissance de la psychiatrie, Toulouse, Privât, 1977.


xxxii Dialogue avec l ’insensé

du fou par rapport à son adhésion délirante. Cette réserve ou


cette distance, Pinel les transporte au cœur de l’aliénation
mentale en général, il en fait le principe interne de sa classi­
fication: le fou n'est jamais totalement fou, c'est à l’intérieur
de cette limite que les manifestations de la folie sont descrip-
tibles, c'est en fonction d'elle que formes et espèces se déli­
mitent et s'organisent les unes par rapport aux autres.
Idée apparemment simple, mais révolutionnaire par ses
conséquences et infiniment difficile à penser jusqu'au bout,
en réalité. Elle substitue à la vieille image de l ’abolition sub­
jective la figure énigmatique d'un fou qui reste sujet de sa
folie et la perspective encore plus problématique d’une folie
qui est toujours folie d ’un sujet. Nous sommes loin, à ce jour,
d’avoir puisé toutes les virtualités de ces sources, même si
c'est d ’elles, déjà, que sont sortis les renouvellements essen­
tiels apportés à la pensée du sujet par l ’intelligence de ses
ébranlements pathologiques. Pinel, encore une fois, n'en éla­
bore pas, loin s'en faut, la philosophie explicite; il en fait,
sous une forme embryonnaire et dans un langage balbutiant
— mais cela suffit — l'implicite constitutif du savoir psychia­
trique et son ressort dynamique. Tous les développements de
la suite procéderont par transformations, variations, transpo­
sitions, explicitations de cette configuration séminale. Le
régime d’objectivité nouveau que conquiert alors le savoir
psychiatrique, en d'autres termes, est rendu possible par la
reconnaissance tacite de cette part irréductible de subjecti­
vité que laisse subsister la folie (et qu'il faut supposer lors­
qu'on ne la discerne pas). Sans le savoir et le plus souvent en
l ’ignorant copieusement derrière un positivisme clinique hau­
tement affiché, cette science médicale d'un genre très spécial
va être, en fait, à sa façon, une exploration du champ subjec­
tif. Ce qu'elle ambitionne de décrire « objectivement », ce sont
les modalités qu'est susceptible de revêtir cette remise en
cause intérieure du sujet qui n’est ni une destruction, ni une
suspension, ni une disparition — et ce n'est que parce qu’il y
a un reste subjectif que la description objective a le moindre
sens. C'est ce qui explique qu'on ait pu produire des restitu­
tions « cliniques » admirables de vérité et de subtilité psycho­
logiques au nom de théories sommaires et de convictions
absurdes. Le dispositif est plus intelligent que les croyances
des praticiens. C’est aussi ce qui permet de comprendre, à
À la recherche d ’une autre histoire de la folie xxxm
échelle historique plus réduite, ce qu'il en est advenu de la
découverte pinélienne: autant son effet de nouveauté a été
vivement perçu sur l'instant, autant de par son statut de révo­
lution des présupposés, elle est devenue rapidement invisible,
en passant dans le bagage commun de la discipline. Pinel lui-
même ne contribuant pas peu, d ’ailleurs, à ce recouvrement
par la refonte ultérieure de son Traité. Il s'était passé quelque
chose, sans que l ’on sache plus dire quoi: c'est cette place
vide qu'est venu remplir le récit légendaire.
Cette découverte fondamentale, La Pratique de l ’esprit
humain la replonge dans sa société et dans son moment his­
torique *. Il cherche à en dégager la signification dans le mou­
vement de longue période. L'élargissement contextuel est
conduit d ’un triple point de vue : du point de vue de la pensée
de la folie même, du point de vue de la forme de l'institution
qui s’édifie à partir et autour d'elle, du point de vue, enfin, du
mode de relation interindividuel qui commande la mise en
œuvre concrète du traitement. Il s’agissait de montrer com­
ment ce discret événement intellectuel qui fait entrer le
moyen de penser quelque chose comme un sujet psychique
sur la scène du monde s'insère dans un basculement
d'époque en lequel s'entrelacent indissolublement la transfor­
mation de la logique du pouvoir, le changement de statut de
l’individu et la mutation de l ’idée de l'homme. Tous traits qui
font de la naissance conjointe de la connaissance psychia­
trique et de la machinerie asilaire un épisode exemplaire, un
moment laboratoire de la révolution démocratique.
L'ouvrage gravite autour d ’un texte aussi capital qu'ou­
blié : la thèse soutenue par Esquirol en 1805 sous le titre Des
passions considérées comme causes, symptômes et moyens
curatifs de l ’aliénation mentale2. Cet opuscule mérite d ’être
considéré comme un second départ de la réflexion psychia­
trique, après le Traité de Pinel — point de départ tout aussi
destiné à l'occultation, d ’ailleurs — , tant par sa teneur intrin­
sèque que par la personnalité de son auteur, qui sera en pra-
1. La Pratique de l ’esprit humain. L'institution asilaire et la révolution démocra­
tique, Paris, Gallimard, 1980.
2. Grâce à l’amitié de Jean-Étienne Mittelmann, nous l’avons republiée paral­
lèlement à notre livre, augmentée des premières publications d’Esquirol et des
principaux « Documents pour servir à l’histoire de la naissance de l'asile» de 1797
à 1811, Paris, Librairie des Deux Mondes, 1980.
xxxiv Dialogue avec l ’insensé

tique le véritable fondateur de l'aliénisme sous l'ensemble de


ses aspects. Esquirol s'efforce d'amener à la pensée ouverte
ce qui chez Pinel reste essentiellement implicite. Il s'y aven­
ture avec des moyens théoriques qui expliquent que la tenta­
tive, là encore, deviendra bientôt inintelligible au regard de la
postérité : tout ce qu’il a sous la main, en effet, pour mener à
bien cette explicitation-systématisation des indications som­
maires données par Pinel, le seul langage disponible, c'est la
psychophysiologie stoïcienne des passions, réactivée et revisi­
tée par le vitalisme montpelliérain. Un langage que les avan­
cées de la physiologie et l'irrésistible montée en puissance de
l'organe cérébral ne tarderont pas à disqualifier. Mais si l'on
veut bien faire l'effort de dissocier l'outil du projet, au travers
d’une patiente critique interne, ce qu'il vise à penser et les
moyens dont il dispose pour le penser, c'est un extraordinaire
travail pour établir la ressemblance de la folie qui apparaît.
L'intuition pinélienne porte là ses premiers fruits efficaces.
Grâce à la distance intime que l'aliéné conserve envers son
aliénation — distance que l'improbable métaphore organique
du «fo y e r épigastrique des passions» a charge de matériali­
ser, chez Esquirol — devient concevable l'appartenance
continuée de cette aliénation au cercle de l ’expérience com ­
mune, à l’ordre passionnel, en l'occurrence, au-delà de la
rupture pathologique. On a changé d'époque: on est passé
dans une logique de réduction de l ’altérité, cette logique qui
constitue le ressort symbolique primordial de la dynamique
tocquevillienne de l'éga lité1. Il s'agira désormais de penser
toujours plus avant ce qui dans cet écart extrême participe de
l'humanité «n orm ale», laquelle en retour s'y révèle. Car cette
logique de réduction de l ’altérité ne consiste aucunement à
nier l'écart, sauf dans des expressions idéologiques aber­
rantes : elle nous oblige seulement à nous regarder et à nous
retrouver dans et par-delà cet écart. Le fou est fou, mais il est
en même temps mon pareil, c ’est-à-dire qu'il me lance la
question: qu’est-ce que cette folie que je ne partage pas me
montre de ce que je suis? Non pas : je suis fou comme le fou
(ou le fou est normal comme m oi); mais: en quoi puis-je être
fou? En quoi suis-je fou, profondément, au-delà de ce qui

1. Je me suis employé à le mettre en lumière au même moment dans «Tocque­


ville, l'Amérique et nous. Sur la genèse des sociétés démocratiques», Libre, n° 7,
1980.
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XXXV

m'en garde? Les leçons de cette ressemblance, deux siècles


bientôt après, nous avons à peine commencé à les tirer,
même si elles ont déjà bouleversé notre rapport à nous-
mêmes.
Mais l’identification de ce tournant capital dans les pre­
mières années du XIXe siècle n ’est pas sans retentir, dans
l'autre sens, sur l ’interprétation de l'histoire antérieure. Il
n'est pas tombé du ciel. L ’absorption de la folie dans le grand
courant de l'égalité devient ici manifeste. Mais il a bien fallu
qu’elle soit de longue main préparée par une sourde érosion.
En fait, ce qui se donne au prem ier regard comme condam­
nation et réclusion, à l'âge classique, par rapport à une pré­
cédente «fam iliarité» avec la folie, est à comprendre plus
profondément comme arrachement à une immémoriale cul­
ture de l’altérité faisant reposer la garantie de l'identité
humaine sur l'articulation à son contraire. Apparente proxi­
mité, mais incommensurable distance symbolique. Ce qui
nous semble «exclusion» en vérité rapproche, en opérant la
dissolution de ce système de repérage mutuel de l'ici par
Tailleurs, du supérieur par l’inférieur, du même par l ’autre,
propre à Tordre hiérarchique. Sans la «réduction au silence»
de ce discours et de ce code puissamment constitués, jamais
n'eût pu se produire le renversement terme pour terme que
représente notre régime d'identité, ce régime qui nous
contraint à nous plonger dans le m iroir d’abîme de la mêmeté
de l’autre pour nous retrouver, là où nos ancêtres cultivaient
l'altérité de l ’autre pour se penser.
Nous arrivions ainsi à une perspective d'ensemble sur
l'histoire de la folie dans l ’Occident moderne qui nous sem­
blait non seulement rendre plus plausiblement compte des
phénomènes observables, mais aussi, bénéfice non négli­
geable, expliquer et donner toute sa signification au contre­
sens dans lequel était tombé Foucault. Il avait succombé à
une illusion d'optique typiquement moderne, en déchiffrant
le passé à la lumière de la passion intégratrice qui est la
nôtre ; son filtre ne lui avait permis d'y voir que son opposé,
le labeur continué de la tenue en lisière et du rejet, avec, à
l’arrivée, une remarquable impossibilité de s'expliquer sur ce
qui le fonde dans sa dénonciation. D ’où lui vient la possibilité
d ’écrire cette histoire? D ’où tire-t-il la lucidité qui l ’autorise à
démonter les machinations de la raison ? Leçon générale : les
xxxvi Dialogue avec l ’insensé

sociétés égalitaires sont destinées comme nulle autre à se


méprendre sur leurs origines; une pente inexorable les
pousse à s'aveugler sur leur genèse. Là aussi, nous n'en avons
pas terminé avec cet ethnocentrisme démocratique.
Encore y avait-il à s'expliquer sur les voies rien moins que
linéaires qu'a empruntées ce travail d'inclusion de la folie,
dès à commencer par l'immédiat fourvoiement du schème de
pensée qui l'a rendu possible dans le cul-de-sac asilaire. Com­
ment et pourquoi passe-t-on de la découverte de l'accessibi­
lité de l'aliéné à la création d'une institution prétendument
« thérapeutique » dont on sait quelle sera l'impasse fatale ? La
réponse à la question est suspendue à l'exacte appréciation
de la nature et de la portée du modèle institutionnel qui a
trouvé à s'incarner dans l'asile. Nous n'en percevons plus que
la clôture sinistre. Mais à l ’abri et au travers de cet «iso le ­
m ent», c ’est de bien autre chose qu'il s’est agi: d'une maté­
rialisation exemplaire du projet d'action sur l'homme propre
à la modernité démocratique. L'asile a été, en vérité, un labo­
ratoire politique, le théâtre d’expérimentation d'une illusion
de puissance que nos sociétés portent dans leurs flancs
comme leur rêve le plus nécessaire et à laquelle le problème
du traitement de la folie a offert une occasion unique de se
déployer. C'est dans l'asile, plutôt que dans l’école ou dans la
prison, que le dessein d'une machine à produire l'homme,
d'une institution conçue pour se saisir entièrement des êtres
et les reformer de part en part grâce à leur absorption au sein
d'un environnement calculé et d’un collectif réglé, a connu
son expression la plus complète et la plus pure. Cela précisé­
ment parce qu'il y allait de thérapeutique, et pas n’importe
laquelle, d'une thérapeutique de la personne, c'est-à-dire non
pas de l’inculcation d'un savoir ou de l'obtention d'un amen­
dement par le retour repentant sur soi, mais de la nue recons­
truction de l'individualité.
Il faut saisir à la fois ce que pareil projet a de consubstan­
tiel à notre univers politique et ce qui le voue à un échec iné­
luctable. La notion de «société disciplinaire » en rend fort mal
compte. Elle n'appréhende que le moment instrumental, sans
discerner les tenants et les aboutissants de l'instrument. Elle
manque l'inscription de cette volonté de maîtrise des esprits
et des corps à l'intérieur de la révolution qui a rendu aux
hommes le gouvernement de leur monde et qui assigne pour
À la recherche d ’une autre histoire de la folie xxxvii

suprême ambition à leur société de se saisir d'elle-même et


d'agir sur elle-même dans toutes ses parties. Du même mou­
vement, en s'hypnotisant sur le point d'application physique,
elle rate le principe qui destine cette visée de transformation
par l'assujettissement et le contrôle à faillir. Elle ne voit pas
la cécité de «l'œ il du pouvoir» supposé traverser les pièces et
les rouages du mécanisme collectif; elle enregistre sans l'ex­
pliquer l'impotence réformatrice sur laquelle débouchent la
capture et l'enrégimentement des conduites.
De cette opacité et de cette impuissance, l'asile aura offert
l'illustration par excellence. N on qu’il ne s'y soit rien passé,
bien au contraire. S'il n'a guéri personne, il a contribué à
rendre la folie moins autre qu'elle n'était. Au travers de la
mobilisation des ressources de présence à lui-même et aux
autres conservées par l'aliéné, il a fonctionné, dans ses
moments féconds, comme une vaste machine à socialiser. Il a
définitivement arraché le fou aux images obsédantes de son
enfermement en lui-même et de la cellule adéquate à sa soli­
tude en le rendant humblement, concrètement, à la vie com­
mune du réfectoire, du dortoir ou de l'atelier. Il a, en somme,
pour le meilleur, efficacement plaidé contre lui-même en fai­
sant valoir l'appartenance à l'être-ensemble des pension­
naires qu'il soustrayait à la compagnie de leurs pareils, mais
cela dans les frontières du pire et d'une réclusion retombant
toujours vers sa vaine et lugubre routine. Trajectoire ô com­
bien typique, des vastes espérances initiales à la désolation
finale, de l'avancée par essais et erreurs, tentatives démesu­
rées et gâchis gigantesques, qui caractérise le mouvement
d'une société que les contradictions sans remède inhérentes à
son projet condamnent essentiellement à se chercher. Nul
dessein systématique de relégation et de refoulement de la
folie à l'œuvre là-derrière, mais, au rebours, l'ambition posi­
tive d'y remédier, moyennant le montage d'un dispositif d'au­
tant plus tentateur que s’y actualise et s'y vérifie le pouvoir
auquel on aspire le plus — une ambition qui simplement se
retourne en son contraire, non sans toutefois induire au pas­
sage de notables effets. C'est le même mouvement qui porte
par un côté l'ouverture de l'aliéné aux autres et qui détermine
par l'autre côté sa captation dans un enfermement sans
espoir. Ce qui se manifeste ici comme dynamique de l'égalité
est inséparable de ce qui se montre là comme imaginaire de
XXXVIII Dialogue avec l ’insensé

puissance. Ce sont des aspects différents, éventuellement


antagonistes par leur logique spécifique à chacun, mais non
moins indissolublement liés, d ’un seul et même monde, le
nôtre. De cet entrelacs des dimensions qui nous déterminent,
le destin de la folie, tel qu’il s'est joué au début du xixe siècle,
donne à démêler une expression d'un saisissant relief.
L'intelligence critique de cette bienveillante illusion de
pouvoir, faut-il ajouter, est loin de n’avoir qu’un intérêt
rétrospectif. Sans doute l'ère des institutions autoritaires et
closes dans lesquelles elle s'est primitivement coulée est-elle
révolue. Mais il ne s'agissait là que d'une incarnation naïve et
transitoire à laquelle elle est destinée à survivre. Sous des
formes neuves et subtiles, aux antipodes de l ’ancien style dis­
ciplinaire, elle n'attend que de renaître, elle ne cesse de
resurgir, parée d'une séduction intacte, tant elle appartient
aux horizons de notre monde — on l'a suffisamment vu dans
la recherche de «structures alternatives» de ces dernières
décennies, acharnée à réinventer l ’institution thérapeutique
sous un jour seyant, sur la base d'une critique sans merci de
ses dévoiements antérieurs. De l'importance d'en acquérir
une idée juste si l'on veut pour de bon échapper à son magné­
tisme et à ses pièges.
Autre aspect déterminant du nouveau monde, tel qu'il se
répercute et se donne à lire dans la pratique nouvelle de la
folie: l'ouverture d’un rapport d ’intercompréhension fonda­
mentalement inédit entre les êtres. C'est la signification pro­
fonde de la stratégie de communication mise en œuvre sous
le nom de «traitement m oral», qui représente une première
exploitation-explicitation de ce possible majeur. Une fois
qu'on s'est assuré de l'accessibilité de l ’aliéné, on n'a rien dit
ni résolu des redoutables difficultés d ’en user et de communi­
quer avec un sujet à la fois au milieu et au-delà de son alié­
nation. Car le fou à la fois adhère incoerciblement à sa folie
et n'y adhère pas entièrement. Il faut respecter cette adhésion
et le suivre dans sa déraison. Il ne servira de rien de le contre­
dire et de vouloir à toute force lui faire entendre raison. Mais
on ne saurait toutefois l'accompagner jusqu'au bout, ce qui
serait le supposer absolument captif de son délire et inca­
pable d'entendre autre chose. Il est donc indispensable de
s'en démarquer afin d ’entrer en relation, même indirecte,
avec la part de lui qui conserve distance à cette déraison qui
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XXXIX

l'obsède. Il faut trouver «u n terme moyen, pour la guérison


des fous, entre contrarier l'objet de leur folie et le flatter»,
comme le dira d'une formule admirable de simplicité l'un des
premiers hommes de l'art à s'être aventuré sur ce sol mou­
vant, le Savoyard Joseph Daquin. Or, pour se déployer, une
telle approche suppose, en réalité, la dissolution d'une des
plus fortes contraintes symboliques à avoir gouverné et
modelé l ’expérience humaine, la contrainte de réciprocité,
dont on n'a pas assez remarqué à quel point elle a trouvé
dans l'échange de parole comme institution l'une de ses
matérialisations historiquement les plus résistantes. Tout le
temps où la société est structurée par l'im pératif d'apparte­
nance et le primat du groupe, où vous êtes toujours-déjà asso­
cié à l’autre par un lien qui vous précède et vous domine, les
modalités de l ’interlocution et de l'échange sensé sont rigou­
reusement déterminées, peut-on montrer, par une contrainte
de symétrie des interlocuteurs. Vous ne pouvez, dans ce
cadre strict, que vous aligner sur la position de discours de
votre vis-à-vis. D ’où le défi extrême que représente celui que
la déraison soustrait à l ’échange sensé, le rejet, et la violence,
souvent, dont il fait l'objet. Ou bien il s'agit de le ramener à
l’intérieur du cercle et de lui imposer raison, ou bien il n'est
que d’agir selon son extériorité au cercle, et tout au mieux
pourra-t-on se distraire au spectacle burlesque de sa dérai­
son. Pour échapper à cette implacable alternative, pour pou­
voir simultanément entrer dans la déraison sans s'y perdre
par dérision et la tenir en lisière sans lui faire violence, il faut
la conquête d ’une dissymétrie entre la position du fou et la
position du médecin dont on a peine à imaginer combien elle
a été difficile à assurer. C'est qu'elle rompt avec un régime
millénaire de communication qui garantissait la reconnais­
sance mutuelle des co-parlants, leur propriété d'eux-mêmes
et leur distance vis-à-vis de l'autre dans l'attache même avec
lui. En sa subversion des repères et des bases de la confron­
tation langagière, elle exemplifie et résume l'inédit de la
condition psychologique résultant de la déliaison des êtres.
Elle est éminemment fille en cela de la forme sans précédent
de société que nous caractérisâmes dès alors, dans le sillage
de Louis Dumont et sans attendre Norbert Elias, pour la
dénomination de « société des individus ».
Avec cette brisure s’ouvrent la possibilité et la nécessité,
XL Dialogue avec l ’insensé

purement pratiques, là encore, d'un nouveau rapport de com­


préhension avec les autres, à la mesure du rapport nouveau
de chacun avec lui-même. Car le détachement des individus
n’a pas seulement pour effet de rendre incertaine la position
de l'autre vis-à-vis de soi ; elle frappe de la même précarité les
repères de la possession de soi. C'est l'univers social de la pri­
mauté du lien d’ensemble et de l'attache contrainte aux
autres qui soutenait en fait la psychologie de l ’homme maître
et possesseur de lui-même. Dès l'instant où l ’individu gagne
son indépendance, il est destiné à la rencontre des limites de
son empire sur lui-même, en même temps qu’à la découverte
de son intime ouverture à l'autre, de cette incontrôlable expo­
sition à la lecture, à la présence et au pouvoir de l ’autre, qui
est cependant la seule voie pour dépasser l'obscurité qui vous
sépare de vous-même et regagner quelque chose comme une
vérité de soi. L'originalité de l'herméneutique psychologique
qui s'est peu à peu constituée au cours du XIXe siècle, à partir
des foyers les plus hétéroclites, tient à cette source primor­
diale. Ce n’est pas sous forme spéculative que l’exploration de
cet espace inconnu s'est d'abord faite, mais au travers de dif­
ficultés inattendues — ainsi l'inexorable érosion de la respon­
sabilité individuelle en matière pénale — ou d'expériences
déconcertantes — par exemple les mystères du magnétisme
animal — , dont les leçons se sont lentement agrégées et impo­
sées. Le fait qu’elles aient fini par prendre force de doctrine
ne signifie pas d'ailleurs qu'elles aient été définitivement
domptées par la pensée — l’hypnose demeure une énigme, et
le problème de la responsabilité une croix quotidienne. Sur
ce terrain également, il importe de s'en souvenir, nous
sommes dans une histoire toujours largement ouverte. De ce
domaine petit à petit dessiné par la convergence des théâtres
de la dépossession de soi, la pratique des maladies de l'âme,
avec leur défi ouvert à la maîtrise consciente, a fourni le
centre de gravité naturel. C'est en fonction de cette centralité
qu'il convient d'apprécier la portée préfiguratrice et matri­
cielle à la fois des tâtonnements du traitement moral, à la
recherche de ce point médian entre accompagner l’aliéné et
s'en désolidariser, qui permettrait de passer alliance avec le
sujet pris dans son aliénation et cependant dissocié d'elle. Ces
humbles essais, pour précaires qu'ils aient été, n'en ont pas
moins indiqué d'emblée l’enjeu de structure que comportait
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XLI

l ’investigation de la nouvelle frontière intersubjective; ils ont


d ’emblée défini la structure d'accueil, à l'articulation de l’en­
tente de soi et du déchiffrement par l'autre, où viendraient
prendre sens les révélations sur l'absence de l'homme inté­
rieur à lui-même portées par l ’affirmation de l ’individu exté­
rieur. Ce ne sont pas seulement, de la sorte, un aspect
éminent du travail de l ’égalité et une figure prototypique de
l ’institution qui se nouent ensemble, à propos de la folie, dans
les parages de 1800; se mêle en outre avec eux le principe
générateur de l'anthropologie démocratique, ce puissant
levier qui allait faire basculer l ’idée de l'homme à partir
d ’une autre expérience de l ’individualité et de l ’intersubjecti­
vité.

3. Nous avions cerné l'épicentre; nous avions identifié le


jeu de forces qui s'y appliquait. Restait à dresser l’inventaire
des alentours. Nous n’avions pas affaire à un événement
isolé, mais à un vaste mouvement international courant de
l’Angleterre à l’Allemagne, de l'Italie aux États-Unis. Il y avait
à comparer et à contraster entre elles ces diverses réformes
dans le traitement des aliénés, afin de faire mieux apparaître,
dans leur distribution différentielle, les composantes à
l’œuvre. On trouvera quelques éléments de cette enquête dis­
persés dans les études du présent recueil, notamment dans
celle intitulée: «D e l’idée morale de la folie au traitement
m oral». L'un des traits classiques des phénomènes de rup­
ture, c'est de ramener avec eux la configuration avec laquelle
il s'agit de rompre, jamais aussi limpidement exposée que
dans cette réactivation ultime, de sorte que c'est de l ’intérieur
d'elles-mêmes, souvent, que les ruptures sont le plus claire­
ment lisibles. On en a l'illustration frappante avec telles
expressions qu’a pris le traitement moral, particulièrement
en Allemagne, où jamais sans doute l'idée d'un choix de la
folie ne s'était affirmée avec cette vigueur — choix de l'illu­
sion contre la vérité du monde impliquant l'absorption com­
plète dans l'illusion et appelant, en guise de traitement,
l ’alternance contradictoire de la tentative purement physique
de briser cette adhérence et de l'appel moralisateur à la
liberté de s’y arracher. On discerne en regard l'entre-deux où
le même traitement moral, dans ses versions les plus avan­
cées, cherche à se situer: ni toute distance du pouvoir de
XL il Dialogue avec l ’insensé

choisir, ni prise sans distance dans sa chimère; ni foi, par


conséquent, dans le contournement corporel de l'âme, ni
croyance dans la libre puissance de l'âme de se déprendre de
son trouble. L'exemple est extrême, il est vrai, mais il n’en est
que plus parlant quant à la fécondité d'une démarche compa­
rative systématiquement conduite. En reconstituant une à
une les données qui sont intervenues en désordre pour for­
mer le champ nouveau de l’aliénisme, on eût pu éclairer plus
fortement encore l'opération théorique qui a permis de les
souder ensemble, opération dont nous pensions avoir trouvé
le foyer principal du côté de la Salpêtrière, dans le parachè­
vement par Esquirol de la percée amenée par Pinel.
Mais au-delà de ce premier cercle, cercle de ce qui va
devenir l ’aliénisme proprement dit, il s'en présente un second.
La réforme du traitement des aliénés prend toute sa significa­
tion historique une fois replacée dans le cadre d’une plus
large réforme de l'abord d’autres catégories de disgraciés —
aveugles, sourds-muets, idiots — , qui en révèle en retour le
point vif. Loin d'en diluer la spécificité dans une philanthropie
aussi générale que floue, la mise en rapport est le moyen de
mettre en pleine lumière le point historiquement central. Elle
fait apparaître avec précision que ce qui compte au premier
chef dans le traitement moral, c'est le dessein d ’entrer en
communication avec l’insensé en dépit de la barrière du non-
sens. L'aliéné se découvre dans cette perspective comme un
cas particulier de ces infirmes du signe pour lesquels se pas­
sionne la fin du xvme siècle. Il s'inscrit à côté de l'aveugle,
auquel Valentin Haüy parvient à rendre l'usage du signe écrit
grâce à la substitution du tact à la vue ; il prend place à côté
du sourd-muet, que l'abbé de l'Épée arrache à sa prison sen­
sorielle moyennant l’invention du langage des signes gestuels.
Le traitement moral est à tenir pour une modalité adaptée de
ces stratégies de vicariance ou de contournement au travers
desquelles des êtres diversement retranchés des voies com­
munes de l'échange ont pu être ramenés dans le cercle de l’ac­
tion sensée de l'homme sur l ’homme. Sans doute l’aliéné
a-t-il, lui, le maniement normal des signes. La difficulté n'en
est que plus grande, puisque c'est l'usage délibéré qu'il en fait
qui constitue l'obstacle: il s'exprime de son plein gré en
dehors de ce que les autres peuvent entendre. Il n'est pas
arrêté par la matérialité d’un handicap; il transgresse les
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XLIII

contraintes de levidence partagée. Il ne s'agit pas de le haus­


ser à la puissance physique du lien de communication; il
s'agit de braver ce qui, dans son discours même, semble s’op­
poser irréductiblement à la mutualité de la communication. Il
faut avoir sondé l ’épaisseur de cette formidable muraille sym­
bolique pour rendre leur juste dimension d'héroïsme aux
efforts des premiers qui osèrent tenter de la franchir. Parmi
ceux-là, dont l'histoire n'a guère retenu les noms, par rapport
aux illustres fondateurs des « éducations spéciales », il n'en est
pas qui mérite davantage d'être tiré de l'ombre que Joseph
Daquin, le modeste médecin de Chambéry dont on a eu déjà
l ’occasion d’évoquer le nom. Nulle part mieux qu'en le lisant
on ne prend la mesure de l'audace et de la peine qu'il a fallu
pour entreprendre de passer par-dessus cette barrière d’au­
tant plus résistante qu'elle était impalpable. Mais en pareil
domaine, la frontière ne cesse de reculer. Au-delà des aliénés,
il subsistait un groupe apparemment irréductible de laissés-
pour-compte, les idiots, ceux chez qui semblaient faire irré­
médiablement défaut les bases mêmes de l'entente et de
l'emploi des signes. Une apparence seulement, puisque, plus
de trente ans après la réforme du traitement des aliénés et en
dépit du scepticisme des aliénistes, Édouard Seguin va mon­
trer la réceptivité de ces prétendus réfractaires, le potentiel de
progrès caché sous l'atrophie ou l'engourdissement des facul­
tés, en un mot l'éducabilité des réputés inéducables. Peut-être
est-ce sur ce dernier cas que la mutation des présupposés qui
a déterminé cette multiforme entreprise de réintégration
apparaît avec le plus de clarté. C'est une révolution symbo­
lique de l'appartenance qui s’est jouée de la sorte, sur une cin­
quantaine d'années, à la charnière des x v m e et XIXe siècles.
Dans un monde où l ’humain était en permanence à conquérir
contre lui-même, ses frontières passaient à l ’intérieur même
de l'espèce humaine; l'appartenance se confortait au spec­
tacle de la désappartenance. C'est cet ordre très ancien et
dont on a encore dit très peu lorsqu’on l'a qualifié de fonda­
mental qui se trouve renversé. Il est désormais tacitement
posé qu'il n'est pas de dehors humain à l'humain, qu’il n'est
pas en fait du pouvoir de l'homme de basculer dans l'inhu­
main. De sorte qu’il faut toujours postuler, en fonction de
cette appartenance essentielle, une accessibilité de principe
dont la mise en œuvre effective n’est qu'une affaire d'intelli­
xliv Dialogue avec l'insensé

gence stratégique et de calcul des voies indirectes. Si secrète­


ment que ce soit, l’homme demeure à portée de l’action de
l'homme; il dissimule en lui les moyens de manifester son
humanité, laquelle ne demande qu'à pleinement se développer
ou se retrouver. Le laborieux apprentissage du dialogue avec
l’insensé n'aura été que l'un des fronts de cette révolution de
l'appartenance — traverser l'écran opaque de la déraison
pour ressaisir l’inscription continuée dans l'ordre du sens de
celui qui incoerciblement s’y soustrait. C'est par elle qu'il est
typique de son temps.
Deux précisions encore pour en terminer avec ce point.
On mésestimerait lourdement ce remaniement des frontières
en le réduisant à un phénomène de sensibilité ou à une évo­
lution des mentalités. Sans doute est-ce la forme qu'il revêt. À
ceci près qu'il y va derrière d'un changement du mode de
construction de l'identité humaine, des conditions de défini­
tion et de reconnaissance de l’humain dans l'homme. On dis­
cerne mieux, d'autre part, à la lumière de cette mise en
contexte, ce qu’il convient d'attribuer en propre à Pinel et à
Esquirol : certainement pas d'avoir les premiers mis en pra­
tique ce contournement communicationnel que toute
l'époque recherche et dont maints autres ont eu avant eux
l'intuition pragmatique; mais d'avoir fait entrer cette dimen­
sion de «com m unicabilité» dans l'ordre du savoir, d ’en avoir
fait un principe de compréhension, de l'avoir nouée à un
mode de connaissance de la folie.4

4. Ancrer, donc, l'événement «naissance de la psychia­


trie» dans l'histoire de son temps, afin d'étayer l'interpréta­
tion qui nous semblait devoir en être proposée. L'ancrer dans
l'histoire sociale, mais aussi dans l'histoire intellectuelle de
son temps. Car la discontinuité dans les représentations de la
folie qui en forme le cœur n'est pas restée sans réfraction
jusque sur la scène de la philosophie la plus élaborée. On la
retrouve en particulier, élevée de part et d’autre à l'expres­
sion la plus limpide, dans l'intervalle qui sépare les deux som­
mets de l'idéalisme allemand, l ’œuvre kantienne et l’œuvre
hégélienne. Le philosophe est mobilisé ici dans un emploi qui
ne lui est pas habituel de témoin de son temps : on ne consi­
dère pas du dedans l'originalité de son système ; on sollicite la
capacité de son propos à traduire, sur un objet qui n'est pas
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XL V

directement de son ressort, les possibilités de pensée de son


époque. Il s'en acquitte à merveille. Il est frappant d ’observer
avec quelle acuité et quelle sûreté de jugement Hegel a saisi
le principe de la rupture pinélienne. Mais l'exposé kantien
n'est pas moins remarquable en tant qu'illustration métho­
dique d'une idée de la folie complète, caractérisée par l'in­
conscience, l ’altérité à la raison, l'enfermement en soi et
l'incurabilité — une idée qu'il ne s'agit pas d'attribuer en
propre à Kant, mais qu'il est profondément significatif de le
voir développer avec cette fermeté de trait deux ans avant le
Traité de Pinel (l'Anthropologie du point de vue pragmatique
paraît en 1798). En regard de quoi, vingt ans après, Hegel a
parfaitement pris la mesure du nouveau cours : « La folie est
une simple contradiction à l'intérieur de la raison, laquelle se
trouve encore présente. » De même a-t-il exactement compris
la manière dont les perspectives du «traitement psychique»
s’articulent, chez Pinel, avec la «découverte de ce reste de
raison chez les aliénés et les maniaques». Si la rupture n'al­
lait pas tarder à devenir obscure au moment où il écrit, il
n'est pas indifférent de constater qu'elle était d'une impec­
cable netteté, autour de 1820, pour un esprit certes supérieur,
mais tout à fait extérieur au domaine, et soucieux unique­
ment de ses répercussions spéculatives. Il n'est pas indiffé­
rent non plus de pouvoir mesurer l'effectivité de la rupture à
l ’aune d'une version de l ’ancien authentifiée par l'incompa­
rable autorité kantienne.
L'aisance de l'enregistrement hégélien comporte en même
temps quelque chose de trompeur: elle tend à faire oublier
les difficultés que cette conception nouvelle d'une folie
« contradiction au sein de la raison » et non « perte de la rai­
son » était destinée à soulever pour une philosophie classique
de la conscience et de la liberté. Ce sont ces difficultés, en
sens inverse, qu'amène en pleine lumière la remarquable dis­
cussion qui eut lieu vers 1820, de nouveau, entre Maine de
Biran et un personnage de moindre renom, aliéniste et pro­
fesseur à la faculté de médecine, Antoine-Athanase Royer-
Collard, frère de l'homme politique du même nom. L ’échange
de vues entre ces deux distingués spiritualistes aux approches
cependant inconciliables forme à cet égard un pendant idéal
par rapport au contraste et au décalage entre la vision kan­
tienne et la vision hégélienne. L'opposition des points de vue,
XLVI Dialogue avec l'insensé

d'autant plus frappante qu'elle est sur fond d ’accord philoso­


phique ultime, met en évidence le lien de nécessité logique
qui unit cette représentation d ’une folie complète, faite d'une
irrémédiable perte du savoir et de la disposition de soi, avec
une certaine conception classique de la conscience et de la
liberté. Elle met parallèlement en lumière la portée de la rela­
tivisation de cette même conscience et de cette même liberté
que la rupture constitutive de l'aliénisme oblige à opérer. Le
point focal de la discussion, en effet, c'est l’indivisibilité de la
conscience et de la volonté dont l'affirmation chez Maine de
Biran a d'autant plus de relief qu'il associe intimement les
deux termes, mais aussi qu'il manifeste un intérêt original
pour les degrés et variations dont ces facultés sont suscep­
tibles, pour les ombres qui les traversent. Il n'empêche.
Même s'il y a éclipse partielle ou flottement dans la marche
des pouvoirs de l'esprit qui relèvent du commandement de la
volonté et de la conscience, tant qu’ils existent à quelque
degré, ils existent en fait tout entiers, et il est exclu de parler
d’aliénation dans la rigueur du terme. En revanche, lorsque
ces pouvoirs sont véritablement affectés dans leur principe,
ils le sont tout d'une pièce et il n'y a plus alors ni perception,
ni jugement, ni attention, ni mémoire au sens propre.
L'aliéné ne se connaît ni ne s’appartient plus, il est « rayé de
la liste des êtres intelligents, des personnes morales». L ’alié­
nation est totale ou elle n'est pas. Contre cette logique impé­
rieuse de l'idée, Royer-Collard n’a pas grand-peine à faire
valoir le constat sur lequel les aliénistes n’ont cessé d ’insister
depuis le départ: l’aliénation est au rebours mélange, et
mélange fluctuant, de présence et d'absence, de raison et de
déraison, de possession et de dépossession de soi. En réalité,
l'extinction ou la destruction du moi libre ne représentent
qu’une limite très exceptionnellement atteinte, dans le seul
«idiotism e com plet». Davantage, note Royer-Collard d ’une
observation promise à quelque avenir et qui ne peut qu'incar­
ner le comble de l ’inacceptable pour son interlocuteur, dans
nombre de cas, l'aliéné « a tout à la fois conscience de son
existence et de son asservissement». Le cœur de la décou­
verte psychiatrique de la folie est dans cette simple proposi­
tion. C’est autour de ce point que les choses ont basculé, ces
confrontations philosophiques, par leur réitération même,
achèvent de l’établir. Mais la contradiction qui éclate entre le
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XLVII

clinicien-philosophe et le penseur épris des données de la


«science de l'hom m e» a la vertu, en outre, d'indiquer l'im ­
mense problème qu’ouvre ce modeste changement de percep­
tion. Pour le penser jusqu'au bout, il faut changer de logique
par rapport à la très puissante contrainte qu’on voit à l'œuvre
chez Maine de Biran et qui interdit de concevoir conscience
et volonté autrement que comme d'insécables pouvoirs. Il
faut construire un autre cadre, élaborer une autre logique,
capables de faire droit à ces partages du soi que les faits
d ’aliénation portent dans une lumière paroxystique. Nous
possédons aujourd'hui des matériaux en beaucoup plus
grand nombre pour attester de la nécessité d'une pareille
révision. Mais nous n'avons toujours ni le cadre ni la logique.

5. L'une des voies principales par où cette contestation de


l'idée classique des pouvoirs de la conscience s'est propagée
a été le débat médico-judiciaire. La complication fondatrice
des repères de la présence à soi et de la disposition de soi des­
tinait naturellement la médecine aliéniste à entrer en colli­
sion avec la doctrine de la responsabilité cultivée par les
tribunaux. Et de fait, le conflit qui couvait depuis l'origine se
déclare au grand jour en ces mêmes années 1820. Au-delà des
aspects techniques qu'il a pu revêtir, comme autour de la
notion fameuse et controversée de «monom anie homicide»,
le débat est sur le fond le même. Il met aux prises deux
images de la folie. D ’un côté, des magistrats soucieux de
réserver l'exemption de peine aux seuls cas d ’irresponsabilité
bien avérée, et qui s'indignent qu'on veuille faire passer pour
aliénés des criminels qui ont prémédité leur acte et qui en
conservent le souvenir: ils savaient ce qu'ils faisaient, ils
jouissaient de leur conscience et de leur volonté, donc ils
n'étaient pas fous, seule une entière absence à soi-même pou­
vant justifier l'emploi de la notion. De l ’autre côté, des alié­
nistes attachés à faire valoir une fois de plus que la folie n'a
rien à voir avec une oblitération totale des facultés, qu elle est
le plus souvent compatible avec une présence à soi-même qui
ne procure pas pour autant pouvoir sur soi-même, voire,
comble du scandale, qu'elle peut consister en une impulsion
irrésistible au meurtre au milieu d ’une apparente intégrité de
l’intelligence et de la volonté. Polémique bien connue, mais
interprétée en général à contresens, faute de prise au sérieux
XLviil Dialogue avec l ’insensé

de ses enjeux intellectuels — l ’ouvrage collectif autour du cas


Pierre Rivière issu du séminaire de Foucault constituant le
sommet du genre. On n’a voulu voir dans cet engagement des
aliénistes que l ’expression d'une «stratégie de pouvoir»,
qu'une volonté d ’«appropriation m édicale» ou, plus prosaï­
quement encore, qu’une démarche d'affirmation profession­
nelle par la conquête d'un domaine d'expertise. Que toutes
ces composantes soient intervenues dans l ’affaire n'empêche
pas que l'essentiel est ailleurs. Ce qui s'est joué dans cette
controverse, c'est d’abord et surtout l'affrontement entre une
vision ancienne et une pensée nouvelle de la folie, affronte­
ment appelé par les conséquences capitales de cette dernière
relativement à l ’idée des pouvoirs de l'homme sur lui-même,
et normalement appelé sur le théâtre où la responsabilité
n'est pas qu'une idée, mais un rouage du mécanisme social.
C’est un abîme qui s'ouvre, comme le feront observer des
esprits lucides dans leur conservatisme, si l'on en vient à
admettre que la conscience ne procure à l ’homme qu’une
maîtrise très relative de ses actes, ainsi que l'image de la folie
promue par les aliénistes oblige à le concevoir. Et, en effet, ce
coin une fois introduit, la part d'ombre ne cessera de s'élar­
gir. Ce sera d'abord dans le suicide que se révélera une incer­
titude essentielle: dans cet acte suprême de disposition de
soi, même commis en conscience, est-on jamais véritable­
ment son propre maître? Et puis ce seront les perversions
sexuelles qui prendront le relais pour imposer sous un autre
jour l’énigme d'incoercibles «déviations de l'instinct» compa­
tibles, par ailleurs, avec une parfaite intégrité des facultés.
Immaîtrisable de la mort, ténèbres du sexe : on n'a pas assez
souligné la profondeur de l'ébranlement anthropologique qui
s'est insinué par le canal de cette remise en cause médico-
légale des limites de la conscience et de la volonté.
À ce prolongement judiciaire, nous consacrâmes beau­
coup de temps et de peine, et maintes séances de séminaire,
sans venir à bout de lui donner une forme satisfaisante1. On
trouvera ici l ’amorce de la publication que nous comptions
dédier au sujet, sous la forme d'un texte qui pose le principe

1. Notre amie Agnès P edron me permettra de l'associer à cette recherche pour


son excellente thèse, Le Crime et la Folie au début du XIXe siècle. Trois causes
célèbres, la monomanie homicide et la naissance de la psychiatrie médico-légale
(1824-1830), Université de Paris-VI, Faculté de médecine Pitié-Salpêtrière, 1984.
À la recherche d ’une autre histoire de la folie XLIX

initial d'interprétation ( « D ’une rupture dans l'abord de la


folie»). C'est que, pour traiter la question dans toute son
ampleur, au-delà de l'identification véridique de l'objet de la
controverse et des positions en présence, il était besoin d’un
vertigineux approfondissement. Pour saisir les suites, il fallait
percer les arcanes d ’un autre aspect décisif du changement
de mode de pensée que nous n'avions pas soupçonné et dont
l'affrontement des médecins et des juges ne constituait que la
minuscule scène éclairée. Autre foyer générateur de l’anthro­
pologie démocratique qui se présentait à élucider: la réduc­
tion du mal en tant que catégorie organisatrice de
l’intelligence du réel au sein d'une vision religieuse du
monde, et telle notamment qu'elle détermine une certaine
lecture de l ’écart dans l'homme, qu'il s'agisse de maladie, de
crime ou de folie. À cette puissante grille de déchiffrement,
notre culture en a lentement et difficilement substitué une
autre, dont la pièce maîtresse est l'articulation du normal et
du pathologique, mais pièce qui n'a de sens que replacée
dans une structure de connaissance plus large et très précisé­
ment définie. S'il est une originalité de la lecture contempo­
raine de l'homme, c'est pour une part essentielle de là qu'elle
sort, du changement de mode de lecture de ce propre de
l'homme qu'est la déviation par rapport à une loi, qu'il
s'agisse de la loi du vivant, de la loi du réel ou de la loi
sociale. De ce basculement séculaire, dont les catégories de
base de nos sciences de l'homme sont le fruit, la querelle
médico-judiciaire des années 1820 représente le premier
grand craquement, la déflagration annonciatrice. L'explora­
tion du gouffre fut longue ; son relevé attend encore qu'on lui
apporte la dernière main.

L'investigation systématique de ces années de mise en


place de l’aliénisme nous avait donné le pivot autour duquel
réordonner les perspectives de l'interprétation, mais c ’est
l'ensemble de l ’interprétation qui nous intéressait. Nous
entendions bien, à partir de ces années 1800, rayonner et pro­
longer vers l ’amont et vers l'aval. Dans les faits, nous privilé­
giâmes, et de beaucoup, l'aval. Parce que là était le gros
morceau à digérer. Si notre perspective était fondée, il devait
être possible d’inscrire la rupture psychanalytique dans le
déploiement historique de ce dispositif qui avait rendu
L Dialogue avec l ’insensé

quelque chose comme un sujet psychique concevable au


m iroir de la folie. Encore fallait-il effectivement le montrer.
Un défi de taille à relever, d'autant plus appelant que là aussi
était le débouché pratique et polémique, au quotidien, de
notre enquête. L ’amicale pression du petit groupe de cher­
cheurs qui s'était réuni autour de nous poussait dans le même
sens. Nous finîmes par décider, vers 1982, de refaire pour les
parages de 1900 ce que nous avions fait pour le moment
1800. Mais cela sans sacrifier complètement l'interprétation
dans la longue durée, dont nous n'avions fait qu'esquisser les
contours dans le dernier chapitre de La Pratique de l ’esprit
humain. Nous nous employâmes en particulier de ce côté à
jeter les bases d'un inventaire des stéréotypes majeurs de la
folie, de ces figures de très longue durée, venues du fond de
l'Antiquité grecque et latine, et qui ont traversé l ’histoire jus­
qu'à nous, ou tout près de nous, entre littérature et médecine,
avec une si étonnante puissance de permanence : la fureur, la
mélancolie, l ’illusion, la folie amoureuse, ou encore, sur les
confins, l'hystérie. C'était aussi une façon d'aborder le pro­
blème difficile entre tous, et si allègrement escamoté par Fou­
cault, du poids de l ’héritage antique dans l'histoire
occidentale de la folie. Une histoire de la folie qui ne connaît
pas les Grecs et leur façon d'entendre « le contraire de la rai­
son» se prive à coup sûr d'un de ses déterminants parmi les
plus lourds, même si son rôle exact ne se laisse pas aisément
saisir. On verra l'écho de ces investigations dans trois des
études de ce recueil, consacrées à l'histoire conceptuelle, res­
pectivement, de la mélancolie, de l'hystérie, et de la «fo lie de
l'événement», la folie qui se manifeste par la fixation de l’es­
prit à des circonstances traumatiques. La part de l'anatomie
du stéréotype ancien y est modeste, et limitée au rappel des
traits les plus saillants; l'accent est mis sur les développe­
ments récents de chacune des notions. La démarche n'en est
pas moins guidée par la mesure de cette très grande profon­
deur historique, les mutations les plus accusées et les plus
typiques du contemporain ne prenant sens qu'en fonction,
parallèlement, de l ’insistance d'un irréductible noyau venu
du fond des âges. Comprendre le devenir récent du concept
de mélancolie demande sans doute d'apprécier la portée
révolutionnaire de la fusion opérée par Freud entre la pensée
et l'affect; mais aussi de discerner l ’insistance d'une très
À la recherche d ’une autre histoire de la folie Ll
vieille figure de continuité entre le régime ordinaire de l'af­
fect et son régime déraisonnable. L'évolution, sur un siècle,
des images de la marque que l'événement est susceptible
d'imprimer dans l ’âme fait fortement ressortir la révolution
de l'internalisation que nous avons traversée; il n'empêche
que le scénario de la subversion de l ’âme par la rencontre de
l'imprévu du monde est toujours là qui perdure. Il y a un
abîme de l ’hystérie ancrée dans les errances de la matrice à
l'hystérie exhibant les incertitudes de l ’image psychique du
corps; mais il y a également, de l'une à l'autre, l ’invincible
pérennité d'une représentation de l ’identité sexuelle féminine
dans son partage constitutif.
Nous reprîmes la même démarche, dont cette esquisse
d'une reconstruction des métamorphoses de l ’hystérie à la fin
du XIXe siècle offre un bon échantillon. D'un côté, dégager
aussi précisément que possible les enchaînements du savoir
clinique: comment, en l'occurrence, sur une cinquantaine
d'années, l'on verse d ’une hystérie encore massivement
« gynécologique », étroitement associée à la physiologie fémi­
nine et à ses troubles spécifiques, à une hystérie toute «psy­
chologique», réfugiée dans l'intériorité pure même lors­
qu'elle s'exprime corporellement, en passant par une hystérie
«neurologique», arrachée au corps mythique de la procréa­
tion au profit de la vérité positive du système nerveux. De
l'autre côté, inscrire ces parcours dans la dynamique sociale-
historique sous-jacente : comment, en l’occurrence, la logique
du processus d'individualisation en vient à bouleverser la
condition féminine dans ce qui la définissait de tradition
immémoriale, son assignation à la nature, au travers d ’une
appropriation subjective du corps qui bouleverse corrélative­
ment le statut et le sens de la sexuation pour l'être psychique
en général. Loin d'être le surgissement ex nihilo sous le signe
duquel elle affectionne de se présenter, la découverte de l’in­
conscient est très précisément située. Elle a son lieu et son
moment au point de conjonction d'une histoire sociale de
l'individualité et d'une histoire intellectuelle de la définition
des troubles psychiques, l ’une et l ’autre bien définies dans
leur trajectoire. Il s’agit de les reconstituer chacune pour
éclairer ce croisement fécond.
Il faut en premier lieu faire apparaître la signification et la
portée de l'émergence, dans la seconde moitié du XIXe siècle,
L11 Dialogue avec l 'insensé

d'une famille nouvelle de troubles, aux confins des maladies


mentales classiques, qui finira par recevoir le nom de
«névroses». Phénomène complexe, où les évolutions de la
science médicale, sous les traits de la constitution de la disci­
pline neurologique, mêlent leurs effets avec le travail interne
de discrimination de la clinique psychiatrique proprement
dite, mais aussi avec la récurrence de l'idée de maladie de la
civilisation, issue du xvm e siècle, qui va trouver dans la « neu­
rasthénie» une incarnation à grand succès. Au cœur de cette
nébuleuse, le destin exemplaire de l'hystérie, et, intimement
associée à elle, la figure d'une aventure médicale embléma­
tique entre toutes, celle de Charcot. Nous avions la chance de
disposer à ce sujet d'un matériau aussi riche qu'inexploré : les
archives Charcot de la Salpêtrière, auxquelles notre ami
Jean-Louis Signoret nous avait introduits. Nous en entre­
prîmes le dépouillement, de front avec une reconstitution fine
de l'étonnant parcours du maître de la Salpêtrière. D'autres
nous rejoignirent dans cette exploration, Jean-Louis Signo­
ret, bien sûr, Jacques Gasser. Je publierai prochainement,
dans un volume collectif réunissant les principales contribu­
tions au séminaire, selon son vœu, une série de leçons parti­
culièrement abouties que Gladys Swain consacra en 1985 à la
première phase des travaux de Charcot sur l'hystérie, jus­
qu'au tournant de l'hypnotisme de 1878 L Mais s'il fallait
regarder cette chronologie de l'hystérie de plus près qu'on ne
l'avait fait, il fallait aussi ne pas se laisser captiver par elle et
ne pas perdre de vue les autres composantes d ’un phénomène
qui est foncièrement un phénomène d'agglutination. Tout le
problème étant de comprendre pourquoi cette agglutination
se trouve chargée, dans son opération même, d’une telle por­
tée transformatrice. Car c'est du côté de ce continent émer­
gent des névroses que le déploiement de la problématique du
sujet psychique se transporte et s'affirme, en cette fin de
siècle. C’est là que se recompose, sous une autre forme, au
terme d'un cheminement souterrain, la question de la
«contradiction au sein de la raison» qui avait été la matrice
de l’aliénisme. C’est à la faveur de cette reformulation, juste­
ment, qu'elle va recevoir, avec l ’idée d'inconscient, une1

1. Outre les textes de Gladys Swain et de Jean-Louis Signoret, disparu préma­


turément, lui aussi, en 1991, l’ouvrage comprendra des contributions de Marie-
José Imbault-Huart, Alain Chevrier, Jacques Gasser et moi-même.
À la recherche d ’une autre histoire de la folie liii

réponse qui, si elle n’épuise pas la question, en représente


une explicitation et un éclaircissement décisifs. La réactiva­
tion et le transport du problème d'origine dans ce champ à
première vue marginal ne s'observent pas que sur un plan
théorique. On les voit à l'oeuvre en pratique. Le vieux «traite­
ment m oral» resurgit ainsi au bout des impasses de l'hyp­
nose, significativement rappelée sur le devant de la scène, elle
aussi, par l'irruption des nouvelles maladies nerveuses. Ce
que nous connaissons comme «psychothérapies», et, au pre­
mier chef, la méthode freudienne, va se forger en fonction de
cette double reviviscence, comme tentative de remédier aux
difficultés de l'hypnose par les ressources du traitement
moral et de pallier les insuffisances du traitement moral
grâce aux secours de l'hypnose.
Mais il est tout aussi indispensable, en second lieu, si l'on
veut rendre compte de l ’ampleur de la rupture dont la
réponse au problème des névroses a été l'occasion —
ampleur telle qu’elle a pu faire croire à l'avènement d'une
nouveauté pure et comme hors histoire — , de replonger là
encore ces développements cliniques dans leur contexte
social. En même temps que la névrose, au sens clinique, se
charge des questions vives de la maladie psychique, le
névrosé devient l ’incamateur par excellence de la nouvelle
condition subjective engendrée par les effets continués de
l'individualisation, le personnificateur de ses dilemmes et de
ses douleurs. On a suggéré la profondeur de l'ébranlement
intérieur induit, dès le début du XIXe siècle, par le détache­
ment de droit de l ’individu. La propagation et l'amplification
de l'onde de choc sur un siècle débouchent sur un invisible
mais gigantesque séisme du soi qui fera des parages de 1900
un sommet historique de la conflictualité intime. L'exemple
de l'hystérie a livré un aperçu au passage des bouleverse­
ments, ici spectaculaires, qui affectent la féminité avec le
régime de la possession corporelle et de la définition sexuelle.
Mais pour revêtir ailleurs, du côté de la masculinité, par
exemple, des formes plus secrètes, le bouleversement n'est
pas moins radical. Car c'est sur la totalité des composantes
de la condition subjective en tant qu'elle se définit par l'habi­
tation du vivant que porte le travail de recomposition : le fait
d ’avoir un corps, d'être assigné à un sexe, de devoir naître et
mourir, d’avoir à surmonter la dépendance de l'enfance et de
liv Dialogue avec Vinsensé

devoir à son tour engendrer. Ses effets ne s'arrêtent pas là:


aux antipodes de l ’enracinement vital, il ne déplace pas
moins les repères de l ’être d ’expression avec le rapport au
langage et au sens. Ce dont l'art moderne et, plus encore, la
figure moderne de l ’artiste, avec les inquiétudes et le tour­
ment qui la caractérisent et qui ont pu faire parler à très juste
titre d’«art-névrose», portent un témoignage éminemment
représentatif. Or, par de multiples canaux dont ce destin de
l'art comme révélateur donne l'idée, c'est vers la figure du
névrosé que ces altérations essentielles confluent. Elle fonc­
tionne comme un attracteur. En elle, les données d'un drame
purement individuel et les termes du drame inhérent à la
condition de tous se rejoignent. Voilà pourquoi elle a pu
investir une médecine dont ce n ’était pas a priori la mission,
et à propos, de surcroît, d'un problème bien particulier, le
traitement d ’une catégorie spécifique de patients, d'un pareil
pouvoir de révélation et de redéfinition de l'ordre subjectif.
Intérêt supplémentaire de la perspective: elle met en garde
contre l'hypostase d’un moment d’histoire en vérité définitive
de la condition humaine — piège où la théorie psychana­
lytique se trouve aujourd'hui enfermée. Ce déplacement géo­
logique du continent psychique ne s'est pas un instant inter­
rompu, et nous sommes loin désormais, dans cette œuvre
continue d ’invention et de dévoilement de la subjectivité, des
déchirements et des vertiges du premier xxe siècle. Il faut
remonter au principe du mouvement si l ’on veut saisir les
visages d ’hier du partage d ’avec soi et les expressions inédites
qu’il en vient à emprunter.
Un facteur supplémentaire doit toutefois être pris en
considération, pour rendre pleinement compte du prodigieux
effet de nouveauté qu'a représenté la découverte de l'incons­
cient. Un facteur extérieur et, somme toute, contingent par
rapport tant au creuset clinique qu'à la dynamique sociale de
l'identité personnelle, mais un facteur qui creuse une énorme
différence par rapport aux conditions du premier XIXe siècle :
l'accumulation et la convergence des connaissances positives
sur l'homme, sur sa constitution, sur sa provenance, en ce
siècle du sacre de la science. Pour une part capitale, le renou­
vellement de la pensée de l'être subjectif résulte du choc des
sciences de l'homme objectif. Le phénomène est évoqué ici
sous l'un de ses deux aspects majeurs : l'impact de la théorie
À la recherche d ’une autre histoire de la folie lv

darwinienne de l'évolution sur toute psychologie possible


après elle. J'ai complémentairement traité de l'autre aspect
dans L ’Inconscient cérébral1: l'impact de la neurophysiologie
et du riche sillage de la découverte du réflexe, en particulier,
sur toute image possible du fonctionnement mental. Dans
l'un et l'autre cas, le savoir positif joue moins comme un
apport direct que comme un inducteur de pensée, un créa­
teur de pensable. L'important, ce ne sont pas les emprunts
avoués ou cachés de Freud à Darwin et à ses continuateurs,
ou même sa dépendance envers le paradigme darwinien. Ce
sont les schèmes de pensée dont l'idée d'évolution autorise
l'émergence et qui ouvrent de nouveaux domaines, indépen­
damment d'elle à la limite, à une investigation purement
psychologique, en chargeant d'enjeux problématiques absolu­
ment inédits aussi bien le statut de l'enfance et de la crois­
sance que le rôle de la mémoire (et plus largement de
l'insistance du passé dans le présent), ou bien encore la place
de la sexualité (et, au-delà d'elle, du rapport entre l'individu
et l'espèce). C'est en ce sens que la perspective évolutionniste
fait surgir un nouvel objet psychologique, sur lequel, en tant
que telle, elle n'a à peu près rien à dire. Elle dessine par pro­
jection un champ à découvrir qui est, en effet, le champ
qu’explore la démarche freudienne. De la même façon, la
fécondité de la physiologie du réflexe n'a pas tant consisté à
dicter une psychologie qu'à obliger d'en inventer une autre.
Cela, d'abord, en sapant irrémédiablement les bases de
l'image classique du fonctionnement volontaire; et en ren­
dant radicalement problématique, ensuite, la nature et le rôle
de la conscience, adjuvant superfétatoire pour les uns, attri­
but consubstantiel des phénomènes nerveux pour les autres,
mais conscience autre, dans tous les cas, restreinte ou dilatée,
que celle qu'on connaissait. Conscience à redéfinir de fond en
comble, à partir de l'inconscience primordiale qui la double
sous l'angle de la genèse et dans l'horizon contraint d'une cri­
tique de ses illusions constitutives. Ce n’est qu'une fois com­
pris de la sorte que ces acquis scientifiques s’éclairent dans
leur portée de source ; mais on comprend alors la force d'opé­
rateurs intellectuels qu’ils ont exercée, qu'il se soit agi d'in­
troduire l ’historicité dans la constitution même de la
1. Paris, Éd. du Seuil, 1992.
LVI Dialogue avec l'insensé

subjectivité ou de précipiter l'avènement d'un modèle de


l ’appareil psychique à base de décentrement de la
conscience. Si l'on rajoute cet effet de souffle à la puissance
de suggestion incorporée dans le mystère psychopatholo­
gique de la névrose et à la magnitude du séisme anthropolo­
gique, on commence à entrevoir pourquoi il a pu se produire
quelque chose comme une «révolution copernicienne» de
l'âme aux environs de 1900. Non seulement on se délivre à
son propos du mythe désastreux d ’une inexplicable cassure
de l'histoire en deux, mais on se met en mesure de la com­
prendre « mieux qu'elle ne s'est comprise elle-même », ce dont
nous avons le plus urgent besoin. Tel est, en tout cas, l'espoir
qui a guidé l'enquête dont on a ici les premiers jalons.

Chez Gladys Swain, je voudrais l ’avoir fait suffisamment


sentir, la passion pour l'histoire ne se séparait pas de la
réflexion sur l'exercice de son métier. Aussi la ressaisie du
passé se prolongeait-elle naturellement pour elle en histoire
du présent. En témoigne le dernier texte de ce volume, qui est
aussi le dernier qu’elle ait écrit, en 1987 («Chim ie, cerveau,
esprit et société»). Il s'agit d'un fragment d ’un projet beau­
coup plus vaste, formé et caressé à une époque où elle ne
nourrissait aucune illusion sur la possibilité de le mener à
bien, et qui eût été, ni plus ni moins, un traité de psychiatrie.
Mais un traité d'un genre très nouveau, qui aurait opéré lui
aussi une manière de «renversement copernicien», en faisant
passer au premier plan l ’analyse des conditions d ’observation
et l’élucidation des difficultés de principe de la pratique par
rapport à la présentation de l'objet «maladies mentales». Elle
assistait tantôt avec accablement, tantôt avec un optimisme
combatif, à ce qu'elle jugeait être une décomposition intellec­
tuelle de la discipline psychiatrique, par enlisement dans des
difficultés épistémologiques inextricables. Ce sont ces diffi­
cultés qu'il fallait éclaircir, comme préalable à toute recons­
truction. À cet égard, un problème s'imposait avec une
évidente priorité: celui de l’usage et des effets des psycho­
tropes. Cas de figure exemplaire : l'arrivée des neuroleptiques
dans les années cinquante et les développements médicamen­
teux subséquents ont complètement transformé les conditions
d'exercice de la psychiatrie ; ils l’ont aussi intellectuellement
sinistrée, en la transformant en une tour de Babel où prolifè-
À la recherche d ’une autre histoire de la folie LVI I

rent des langues incompatibles entre elles, souvent jusque


dans les mêmes têtes. Les psychotropes ont induit un champ
de contradictions: s’ils réactivent, d’un côté, l ’autorité d'un
modèle médical et «biologiqu e», ils alimentent, d'un autre
côté, la crédibilité d'une démarche psychothérapique, non
sans réveiller encore, par ailleurs, les vieilles tentations de
l'accompagnement social. Trois psychiatries en une, et dont
aucune ne réfléchit à ce qui la rend possible ni sur ce qui la
fait coexister avec ses rivales. Car l'une des étranges proprié­
tés de ces substances miracle, c'est de détourner de la
réflexion sur leur usage. Dans le prolongement de cet article
programmatique, Gladys Swain investit beaucoup de temps
et de forces, en un moment où celles-ci lui étaient sévèrement
comptées, à une enquête empirique sur les modalités d ’em­
ploi réelles des psychotropes, tant elle était convaincue de
l ’importance stratégique attachée à la réduction de ce point
aveugle. Mais elle songeait, au-delà, à s’attaquer à la question
non moins épineuse de l'évanouissement du cadre de réfé­
rence clinique, avec les insurmontables embarras qui en
résultent en matière de langage commun et de repérage clas­
sificatoire. Elle pensait à une description compréhensive des
déplacements et des recompositions des anciens et irréduc­
tibles clivages de la pratique psychiatrique, comme celui
entre aigu et chronique. Elle s'intéressa de très près, dans cet
esprit, aux développements de la psychiatrie de crise et de
l ’effort pour saisir le trouble psychique au plus près de son
déclenchement. À l'autre bout, elle se préoccupait de la résur­
gence de la chronicité, sous de nouveaux visages, jusque dans
les modalités d'assistance les plus attentives à prévenir rou­
tines et dépendances. Tous terrains sur lesquels elle n'aura eu
le temps que de mener des incursions préliminaires.

Nul n’était plus sensible qu'elle à l'inachèvement des


entreprises humaines. Nul n'avait davantage de foi dans la
continuité de l’œuvre des esprits de bonne volonté à travers le
temps. Elle en tirait sa modestie entreprenante et une morale
résolue du transitoire. L'essentiel, à ses yeux, était d'avoir su
tenir sa place, ne serait-ce qu’un instant, dans cette chaîne
séculaire et d ’avoir contribué, si peu que ce soit, à indiquer la
bonne direction, vers ce but qu'on n'atteint jamais. La fré­
quentation de l'histoire lui avait appris que les quelques
L V111 Dialogue avec l ’insensé

pages passées inaperçues ou tenues en marge, mais qui font


brèche, pèsent plus lourd pour finir que la volumineuse et
vide littérature des importants. Elle n'ambitionnait rien
d'autre. Son grand souci, quand avec l'ombre de la mort
l'étreignait l'angoisse du bilan, était d'avoir « servi à quelque
chose », comme elle disait volontiers, et quelque chose qui se
puisse poursuivre. Il m'appartient moins qu'à quiconque d’en
juger et c’est de toute façon l'épreuve du temps qui, seule, en
jugera. On me permettra toutefois de dire, pour avoir eu ma
vie changée par la force de ce désintéressement dans la
réquisition du vrai, que j'a i foi dans son pouvoir de parler
à d'autres. C'est ce qui m 'a requis de rendre mieux acces­
sible, au-delà de la mort, le chemin qu'esquissent ces pas dans
l'inachevé.

Marcel Gauchet.
DIALOGUE
AVEC L ' I N S E N S É
De Kant à Hegel :
deux époques de la folie

S'étonnera-t-on de retrouver chez les philosophes la trace


de la rupture rendant possible une pensée nouvelle de la
folie? C ’est, à vrai dire, le contraire qui serait surprenant.
Car l'idée de l'homme est profondément affectée par les
transformations dans la manière de concevoir l'individu
impliqué dans la folie et subverti par elle. Il serait singulier
que ces changements aient pu s'accomplir absolument à
l'écart du mouvement général des idées. Comme il serait sin­
gulier que, parlant de la folie pour en dégager la signification
anthropologique, les philosophes n'aient en rien reflété dans
leur propos quelque chose au moins de la mutation survenue
dans l’abord de l ’aliénation chez les praticiens spécialistes.
Le fait est: de Kant à Hegel, deux âges de la pensée de la
folie, séparés par une nette ligne de fracture. Et guère
d'années pourtant entre l 'Anthropologie et YEncyclopédie des
sciences philosophiques où se trouvent exposées leurs idées
respectives sur le sujetl. Mais la proximité dans le temps n'en

1. L'Anthropologie de K ant a été publiée en 1798, YEncyclopédie de Hegel en


1817, puis, dans une version complètement remaniée, en 1827 et 1830. Mais les
seules dates de publication ne donnent qu’une idée assez abstraite de l’écart tem­
porel séparant les deux œuvres. L 'Anthropologie constitue, en effet, la rédaction
d’un cours que Kant a donné à partir de 1772. Peut-être convient-il de tenir autant
compte de la période d’élaboration que de la date de parution: l ’ouvrage est
représentatif disons du dernier quart du xvme siècle. De même, YEncyclopédie
nous est parvenue par les soins des élèves de Hegel augmentée de notes de cours
extrêmement éclairantes sur le sujet qui nous intéresse, et dont la datation est éta­
lée dans le temps. Tenons-la moins pour un texte de 1817 ou 1830 que pour une
œuvre représentative de l’état de la réflexion durant le premier quart du XIXe siècle.

Libre, n° 1, 1977, pp. 174-201.


2 Dialogue avec l ’insensé

fait que ressortir davantage l'intervention brutale de l'histoire


et les effets d'une profonde coupure.

Il paraît difficile, il est vrai, de tirer une claire conception


d'ensemble des quelques pages consacrées par Kant aux
«maladies de l'esprit» dans son Anthropologie du point de vue
pragm atique1. La tentation est forte, toute révérence gardée,
de n'y voir qu'un déroutant fatras où les opinions bizarres
prennent le pas sur les vues originales, le tout au milieu de
préjugés rebattus ( « I l est dangereux de se marier dans une
famille où il y a eu même un seul fou »). C'est là notamment
que Kant émet la célèbre prétention (célèbre par l ’indigna­
tion qu'elle a suscitée chez les médecins qu'il entendait
déposséder de leur autorité) de voir revenir à la Faculté de
philosophie «la question de savoir [en cas de crime] si
l'accusé au moment de son acte était en possession de ses
facultés d'entendre et de ju ger». Cette question, observe-t-il,
est «tout entière de l'ordre de la psychologie», et «la méde­
cine judiciaire se mêle d ’une affaire qui lui est étrangère
quand elle veut démêler si le criminel était en état de folie ou
s'il a pris sa décision en pleine santé de l'entendement1 2». La
revendication paraît étrange rétrospectivement. Elle est cer­
tainement pleine de sens en son temps, où l'évidence du
recours à l ’autorité médicale pour établir l'existence de la
folie est encore loin d'être acquise. Soulignons au passage, du
reste, que s’il écarte le médecin, Kant récuse encore plus fer­
mement la compétence du juge (qui «n 'y entend rie n »): il
réclame l'intervention d'un spécialiste en la personne du phi­
losophe, d'un spécialiste encore plus spécialiste que le méde­
cin, déjà plus ou moins investi de ce rôle par une longue
tradition. Son exigence sur ce point est profondément
moderne, et rompt avec l'habitude de considérer la folie
comme ce qui se voit par excellence, comme ce qui tombe

1. Que nous citerons d’après la traduction de Michel Foucault, Paris, Vrin,


1964. Kant a en outre écrit un article en 1764 sur le sujet — preuve d ’un intérêt
ancien et constant — intitulé : « Essai sur les maladies de la tête», dont on trouvera
une traduction jointe en annexe à celle de l'Anthropologie procurée au siècle der­
nier par J. Tissot (Paris, 1863).
2. Op. cit., p. 81.
De Kant à Hegel 3
sous le sens de chacun (dont le juge). Mais retenons-en sur­
tout pour ce qui nous concerne d'abord ici, à savoir la
manière de penser la nature de la folie, l'affirmation du
caractère foncièrement intellectuel de l'aliénation mentale.
C'est de la disposition ou non des «facultés d'entendre et de
ju g er» qu'il s'agit dans la détermination de la folie. Par ce
trait, la réflexion kantienne se montre profondément inscrite
dans une tradition avec laquelle nous avons vu Pinel et Esqui-
rol soucieux de rompre. Le texte est là-dessus sans aucune
équivoque. « Les défauts de la faculté de connaître, écrit ainsi
Kant pour introduire sa division des troubles, sont ou bien
des déficiences ou bien des maladies de l'esprit. Les maladies
de l'âme qui concernent la faculté de connaître se divisent en
deux espèces principales. L'une consiste dans des chimères
(hypochondries), l'autre dans des perturbations de l ’esprit
(manie). Dans la première, le malade est conscient que le
cours de ses pensées n'est pas juste, car sa raison, en soi-
même, n’a pas de puissance suffisante pour diriger ce cours,
le freiner, ou l ’accélérer. Joies et chagrins intempestifs et, par
suite, caprices alternent en lui, comme le temps qu'on doit
prendre comme il vient. La seconde maladie consiste dans le
cours arbitraire des pensées, qui a ses propres règles (subjec­
tives), mais dans un sens opposé aux règles (objectives) qui
coïncident avec les lois de l'expérience K » C'est par l ’incons­
cience, ainsi, de ce que les pensées suivent un «cours arbi­
traire» que se caractérise la folie proprement dite (ici
dénommée manie). C'est que le fou, à la différence de l'indi­
vidu en proie à des chimères, cesse de rapporter les idées qui
l'assaillent «au x règles (objectives) qui coïncident avec les
lois de l ’expérience» et d'en éprouver la contradiction. Sa
pensée fonctionne en harmonie avec elle-même, pourvue
qu'elle ait de nouvelles règles, celles-là «subjectives», à son
usage exclusif. Elles s'ignorent par conséquent comme folles.
Le fou, c'est celui qui s'enferme de la sorte dans un cercle
d'idées qui ne valent plus que pour lui. « L e seul caractère
général de l ’aliénation, écrit ailleurs Kant, est la perte du sens
commun et l'apparition d'une singularité logique (sensus pri-
vatus) ; par exemple, un homme voit en plein jour sur sa table
une lumière qui brûle, alors qu'un autre à côté de lui ne la1

1. Op. cit., p. 72.


4 Dialogue avec l ’insensé

voit pas; ou il entend une voix qu'aucun autre ne perçoit.


Pour l ’exactitude de nos jugements en général et par consé­
quent pour l'état de santé de notre entendement, c'est une
pierre de touche subjectivement nécessaire que d ’appuyer
notre entendement sur celui d’autrui sans nous isoler avec le
nôtre et de ne pas faire servir nos représentations privées à un
jugement en quelque sorte p u b lic h » Enclos en lui-même,
coupé de la vérité des choses (des «lo is de l ’expérience»),
retranché de la communauté des esprits : tel est posé l'aliéné.
Il est, toutefois, plusieurs variantes de cette autarcie intel­
lectuelle, en fonction des différentes manières dont des règles
subjectives sont susceptibles de venir supplanter les règles
objectives de la pensée. Kant en distingue quatre, dont on
pourrait regrouper les trois premières — confusion, délire,
extravagance — pour les opposer à la quatrième : la vésanie.
Dans cette dernière, en effet, il ne s'agit plus simplement
comme dans les précédentes « d ’un désordre et d’une dévia­
tion à partir des règles de l'usage de la raison, mais aussi
d'une déraison positive, c’est-à-dire d'une autre rè g le 1 2».
Dans les trois premières formes d'aliénation, en quelque
sorte, la règle subjective qui s'empare de l'esprit pour l’enfer­
mer dans sa singularité ne procède que d'une perversion des
règles objectives qui doivent présider à l ’usage de la raison.
Ainsi l'imagination peut-elle s'imposer à un entendement
incapable d’enchaîner les représentations entre elles et de
construire, de ce fait, un rapport au réel fondé sur la vérifica­
tion. Ainsi un entendement pénétrant peut-il broder sur « des
représentations forgées par une imagination fausse » mais fer­
mement tenues pour des perceptions. Ainsi, encore, l'im agi­
nation peut-elle prendre l ’apparence d ’un entendement, et
sur la base erronée de l'analogie «donner l ’illusion de l’uni­
versalité ». Le résultat est le même dans tous les cas : le fou est
exclu de la possibilité d'une pensée en conformité avec les
lois de l ’expérience. Mais le règne de sa subjectivité
s'engendre à partir des règles qui lui permettraient d'attein­
dre à l'objectivité et à l’intérieur de leur cadre : défaillantes,
dévoyées, inobservées, elles restent la référence. Alors que
dans la «déraison positive» de la vésanie, il s'agit «d'une

1. Op. cit., pp. 84-85.


2. Ibid., p. 82.
De Kant à Hegel 5
autre règle, d’un point de vue entièrement différent vers
lequel l'âme est en quelque sorte déplacée: voyant tous les
objets autrement et se trouvant décalée, hors du sensorium
commun requis pour l'unité de la vie (animale), vers un point
qui en est très éloigné (d'où le terme d'aliénation) comme il
en est d'un paysage montagneux dont le dessin à vol d'oiseau
permet sur la région un jugement tout autre qu'à partir de la
plain e1». Cette déraison est instauratrice : elle pose son
propre fondement pour ne plus rien devoir à la raison. Elle se
fait Autre de la raison, procédant d'ailleurs et se tenant au-
dehors de son cercle. S ’accomplit en elle le règne absolu de la
subjectivité et se révèle l'ultime vérité de la folie. Car com­
ment douter que pour Kant cet Autre autonome de la raison
constitue la forme achevée vers laquelle tendent toutes les
autres formes de folie et en laquelle leur nature à toutes se
montre à nu? C'est pour lui la folie par excellence que celle
où s'effectue pleinement le détachement de l ’esprit vis-à-vis
de «l'échelle de l ’expérience» et son accession à une logique
intérieure qui ne doit plus rien à la logique commune. En elle
réussit en quelque sorte, et se dévoile du même coup l'effort
vers l ’autonomie systématique, vers l ’autocohérence que l’on
discerne dans les autres formes de folie — à l'exception de la
«fo lie désordonnée». Celles-là — délire et extravagance — ne
sont que méthodiques, selon le mot de Kant. Mais leur ten­
dance à l ’organisation, à la construction d ’une universalité —
soit viciée à la base, soit intrinsèquement illusoire — aboutit
dans cette « vésanie » qui se procure son point de départ et ses
règles pour s’élever dans sa singularité absolue au système.
Kant concède qu'il «est étonnant que les forces de l'esprit
dérangé s’ordonnent en un système et que la nature s'efforce
d ’introduire, même dans la déraison, un principe qui les lie,
afin que la faculté de penser ne reste pas désœuvrée2». Il
n'est pas étonnant, en revanche, qu’il crédite d'un sens privi­
légié cette forme systématique de la déraison. Il est guidé par
une logique de l ’altérité: plus le fou se fait autre, plus il se
sépare des règles générales de la pensée, jusqu'à s'assurer
d ’une règle particulière pour sa pensée, et plus il est vérita­
blement fou. Et il est d’autant plus autre qu'il met en œuvre

1. Op. cit., p. 82.


2. Ibid., p. 83.
6 Dialogue avec Vinsensé

une pensée autre, capable de s'élever à une forme coordon­


née, à une organisation systématique. Affecté simplement de
non-pensée, il serait moins, ou rien, et non pas autre. Il faut
qu’il soit dans le même, c'est-à-dire témoignant d'une pensée
douée d'une cohérence propre, pour être vraiment YAutre. Ce
qu'exprime parfaitement Kant lorsque, interrogeant un peu
plus loin l'essence de la folie pour savoir s'il est «une diffé­
rence entre la folie générale (delirium generale) et celle qui
s'attache à un objet déterminé (delirium circa objectum) », il
écrit : « la déraison (qui est quelque chose de positif et non pas
simplement un manque de raison) est comme la raison elle-
même, une pure forme à laquelle les objets peuvent corres­
pondre et toutes les deux s'élèvent à l'universel1». C'est de la
folie en général qu'il s'agit dans ces lignes. Du point de vue du
cadre des espèces élaboré plus haut, elle ne correspond, à
strictement parler, qu'à une seule espèce: la dernière, celle
où la déraison n'est plus « simplement désordre ou déviation
à partir des règles et des usages de la raison». Mais n'est-ce
pas le signe éclatant que pour Kant c'est en cette déraison
«p o sitive» que se livre la vérité de la folie, sa vérité de Raison
retournée en son Autre ? On comprend, du reste, qu'en fonc­
tion de ces prémisses il soit amené à nier l'existence d'une
différence de nature entre folie générale et folie circonscrite.
Ce n'est que par un accident lié à son déclenchement que la
folie se concentre sur un point précis: « [...] quand vient à
éclater la disposition à la folie [...] ce qui se présente tout
d'abord à l’esprit (le sujet de rencontre sur lequel on divague
par la suite) devient le thème privilégié de l'exaltation : c'est
que la nouveauté de l'impression s'attache plus fortement en
lui que les expériences ultérieures2.» Divaguant sur tout ou
spécialement attaché à un sujet dans son délire, le fou n'en
est pas moins totalement enfermé dans sa folie. La différence
des modes selon lesquels elle se manifeste n'est que de sur­
face. En profondeur, elle est même, dans la mesure où il n'est
qu'une nature de l'aliénation: complète. Par essence, l'alié­
nation implique un hermétique repli sur soi de l'aliéné, qui ne
s’accommode pas de nuances dans son principe, même s’il ne
se fait pas voir toujours de la même façon. C'est ce qui

1. Op. cit., p. 84.


2. Ibid., p. 84.
De Kant à Hegel 7
explique le paradoxe apparent du propos kantien, qui lui fait
reconnaître d ’un côté qu'à « la pure forme [de la déraison] les
objets peuvent correspondre », et de l’autre côté que la fureur,
«qu i rend insensible à toute influence de l'extérieur [...] est
simplement une variété de la perturbation d'esprit1». Pas de
contradiction vraie dans cette tacite affirmation qu’ouverture
au monde et fermeture au monde sont également compatibles
avec la nature profonde de la perturbation d'esprit. C'est que
dans l'ultime aliénation où, « décalée hors du sensorium com­
mun vers un point qui en est très éloigné», l ’âme «v o it tous
les objets autrement», elle n'est pas moins fermée à ce monde
qu'elle voit que lorsqu'elle y devient purement et simplement
insensible dans la fureur. La déraison est point de vue sur les
objets, et ceux-ci «peuvent lui correspondre». Mais elle est
point de vue radicalement coupé de «la connaissance vraie
des choses». Elle correspond à un isolement absolu du
malade dans la singularité de son système, et, à ce titre, elle
rejoint en son essence le retranchement sensoriel à l'égard de
l ’univers avoisinant qui se manifeste chez l ’aliéné furieux.
Dans les deux cas, une même coupure, au fond, est à l’œuvre
où se reconnaît l'enfermement en soi caractéristique de la
folie.

Enfermement en soi qui fonde l ’exigence de l’enferme­


ment tout court, c'est-à-dire de la clôture en « un lieu où, sans
qu'on tienne compte de la maturité [des fous] ou de la vigueur
de leur âge, une raison étrangère doit, pour les moindres
affaires de la vie, les soumettre à l ’ordre2». Étrangeté der­
nière du fou, à laquelle doit suppléer, dans le plus infime
détail, la raison de l'autre, sans vaine prétention thérapeu­
tique à l'égard de ce qui, par son principe même, «est
désordre essentiel et incurable». «Com m e les forces du sujet,
explique Kant, à la différence de ce qui se passe dans les
maladies physiques, ne participent pas à la guérison, et que
celle-ci cependant ne peut être acquise qu’en faisant usage de
l’entendement même du sujet, toutes les méthodes thérapeu­
tiques doivent rester sans efficacité3.» Une seule attitude à

1. Op. cit., p. 85.


2. Ibid., p. 72.
3. Ibid., p. 81.
8 Dialogue avec Vinsensé

recommander : «la simple abstention». Comment faire pen­


ser contre lui-même en effet un sujet en accord avec lui-
même au point d’ignorer les raisons des autres et les lois du
réel? De par sa nature d'autarcie subjective et d'altérité pen­
sante, la folie exclut l’entreprise thérapeutique. On trouverait
difficilement exposée d'une manière aussi claire l'articulation
du postulat de l ’incurabilité de la folie avec la conception
d'une complète folie. Car c'est bien cela qui se donne à
décrypter dans le texte kantien, par-delà ses méandres, ses
abrupts, ses formules-énigmes : une conception cohérente de
la folie comme absolue capture du sujet par une pensée abso­
lument hors raison. Conception certes marquée au coin par
les préoccupations spécifiques du philosophe, mais éminem­
ment représentative d ’un temps, et intrinsèquement exem­
plaire de par la manière dont elle est poussée jusqu'au bout,
exposée jusque dans ses conséquences. Conception d ’une
haute valeur explicative du point de vue historique, peut-être,
par ce lien de conséquence qu'elle ose dire justement entre
une vision du fou enclos dans sa folie et la conviction de son
incurabilité. C'est le mystère, en effet, du sort des aliénés à
l'âge classique que leur enfermement sans souci le plus sou­
vent de la moindre thérapeutique. Faut-il y voir le signe d'une
perception beaucoup plus morale que médicale de la folie?
L ’explication vaut sans doute pour une part, qui reste à pré­
ciser. Mais n'est-ce pas aussi le signe d ’une perception, médi­
cale à sa façon, de la folie comme mal incurable, et d'une
perception intimement associée à l'idée d ’une toute-folie
enfermant le sujet? Parmi maints autres indices, et avec une
remarquable netteté doctrinale (seulement tardive, il est
vrai), les réflexions de Kant le donnent à croire. Et l'hypo­
thèse paraît d’autant plus vraisemblable, à se placer mainte­
nant d ’un point de vue rétrospectif, qu'à cette cohérence
secrète qui aurait donc uni incurabilité et folie complète est
venue s’opposer terme à terme, avec la rupture du début du
XIXe siècle, une cohérence ouverte cette fois des idées de cura­
bilité de la folie, d ’un côté, et de différence de la folie vraie
d'avec l’absolu de la folie, de l’autre côté. Clairement insépa­
rables dans le moment où émerge l ’idée moderne du fou sujet
de sa folie, la perspective théorique et la perspective pratique
ne sont-elles pas finalement à relier de la même manière
durant les siècles qui précèdent ?
De Kant à Hegel 9

L'exacte antithèse des vues kantiennes, on la trouve chez


Hegel, exposée avec le même tranchant dans le langage et
fonction du même souci de dégager l'articulation du pratique
et du théorique, du penser et du faire. D'où l'intérêt tout par­
ticulier de comparer les deux textes. « La folie, dit Hegel, n'est
pas une perte abstraite de la raison, ni sous l'aspect de l'intel­
ligence, ni sous celui du vouloir et de sa responsabilité1. » « La
raison, commente excellemment A. Vera, ne se retire pas de
celui qui est atteint de folie d'une façon absolue, et comme si
elle formait un monde abstrait, c'est-à-dire ici, absolument
séparé de lu i2. » Kant distingue bien, il est vrai, les maladies
de l'esprit de ses simples déficiences. La folie n'est pas pour
lui absence de raison, mais passage de l'esprit dans un autre
à la raison. Alors que ce que H egel oppose au manque « abs­
trait » de raison, c'est la contradiction au sein même de la rai­
son: « [L a folie est] un simple dérangement, une simple
contradiction à l'intérieur de la raison, laquelle se trouve
encore présente3. » Hegel ramène ainsi la folie du dehors où
la situait Kant au-dedans de la raison, d'une raison à la fois et
indissolublement mise en jeu et conservée. La folie, il la
nomme ainsi : «c e t état où l ’esprit demeure en lui-même dans
sa propre négation4». Le fou ne s'échappe pas vers un
ailleurs où il trouverait dans sa règle subjective le plein
accord avec lui-même. Il ne quitte pas la sphère de la pensée
commune. Il ne se rejoint pas davantage lui-même dans le
splendide isolement d'une pensée autofondatrice. Il entre « en
opposition et en contradiction » avec lui-même, « de telle sorte
que [son] état est en lui-même un bouleversement et une
infortune de l'e s p rit»5. Pas de folie complète pour Hegel,
mais, au contraire, un maintien essentiel de la raison dans
l'atteinte à la raison; pas d ’enfermement du fou dans sa folie,

1. Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé, trad. franç., M. de Gan-


dillac, Paris, 1970, p. 376.
2. G. W. F. H egel , Philosophie de l ’esprit, trad. franç., A. Vera, Paris, 1867-
1869, p. 371.
3. Encyclopédie, op. cit., pp. 376-377.
4. Philosophie de l'esprit, op. cit., p. 377.
5. Encyclopédie, op. cit., p. 376.
10 Dialogue avec l'insensé

mais une dissension principielle à l’intérieur de l'individu


frappé de folie — une extériorité interne du fou à sa folie, en
quelque sorte. Voilà qui fonde très fermement la perspective
d’un «véritable traitement psychique», lequel «présuppose
que le malade est un être raisonnable et [...] trouve là le
solide point d'appui pour le saisir sous cet aspect» *. C ’est que
toujours, « à côté de la représentation particulière dans
laquelle est emprisonnée la conscience malade, il y a d ’autres
représentations où vit la conscience rationnelle et d'où un
habile médecin de l'âme peut tirer une force capable de
triompher de la prem ière1 2». H egel attribue spécialement à
Pinel cette double découverte en une seule, «d 'avoir décou­
vert ce reste de raison dans les aliénés et les maniaques, [et]
l'y avoir découvert comme contenant le principe de leur gué­
rison3». De par nature, la folie implique conservation de
l'être de raison; elle est, par conséquent, curable de nature.
L'idée de la maladie implique celle de son possible traite­
ment, et du mode de ce traitement: cela, Hegel le formule
plus clairement que Pinel ne l'a jamais fait. Mais c'est bien,
«élevé au concept», l'enjeu qui traverse son œuvre. Penser la
folie, après Pinel, c'est la penser principiellement ouverte à
une entreprise thérapeutique, et non pas à n'importe quelle
entreprise thérapeutique : à une entreprise se déroulant dans
l'élément même du trouble psychique et en prise directe sur
lui. Le nouveau savoir sur la folie qui surgit dans les années
1800 est inséparable de l'idée qu’il est un pouvoir possible sur

1. Encyclopédie, op. cit., p. 377.


2. Philosophie de l'esprit, trad. Vera, p. 409. Nous citons ici le texte d'une de
ces additions à YEncyclopédie que les élèves de Hegel ont tirées des cours où il
expliquait précisément YAbrégé de son système que constitue YEncyclopédie et
dont A. Vera est le seul à donner la traduction. L'usage de ces textes rapportés
après la mort de Hegel à son œuvre et non rédigés par lui a été contesté. On lira
là-dessus la mise au point de B. Bourgeois dans la présentation de sa nouvelle tra­
duction de YEncyclopédie (La Science de la logique, Paris, 1970, pp. 66-67): il a
choisi pour sa part de traduire les additions et justifie leur usage. S ’agissant de
notre sujet, la très longue addition au paragraphe 409 de la Philosophie de l'esprit
consacrée plus spécialement à la folie (elle occupe 45 pages de l’édition Vera)
nous paraît non seulement indispensable à l'intelligence de la très suggestive,
mais brève et énigmatique remarque de La main de Hegel proprement dite, mais,
en outre, d’un intérêt intrinsèque tout à fait considérable. Le texte serait-il loin de
ce qu’a dit Hegel, oserions-nous soutenir, qu’il n’en aurait pas moins une haute
signification à nos yeux, du seul fait d’avoir pu être écrit. On trouvera le texte alle­
mand de cette addition aux pages 163-182 de l'édition de poche Suhrkamp du
troisième volume de YEnzyklopadie (ici rapportée au paragraphe 408).
3. Philosophie de l ’esprit, p. 409.
De Kant à Hegel 11
la folie, pourrait-on dire en un autre langage. Se découvre
une consubstantialité du trouble psychique et du traitement
psychique dont dérive rigoureusement toute la pensée ulté­
rieure de l'âme, de ses égarements et de leur abord pratique
— dont la plus actuelle. L'origine première du processus où
s’analyse la psyché, ce n'est pas seulement, comme on se
contente trop souvent de le dire, la mise en évidence avec le
magnétisme animal d'une force inhérente à la seule relation
du thérapeute et de son patient et autorisant la perspective
d'une action de l'un sur l'autre. C'est aussi, et au même titre,
l'idée et l'expérience, à propos de la folie, d'une adéquation
interne de la nature du trouble de l ’âme et de l'entreprise
visant à le surmonter. Une puissance qu’on exerce, d’un côté ;
une ressource qu'on exploite, de l ’autre côté. À l ’idée d'un
agir sur l ’âme (ou sur les forces nerveuses qui en constituent
le substrat matériel) répond l ’idée d'une âme ouverte en son
égarement à un agir capable de la ramener à elle-même à
partir d'elle-même. Retracer en son cours véritable l’histoire
qui conduit à l ’instauration de l'espace analytique impose de
prendre en compte l'apparition quasi simultanée de ces deux
foyers vivants d'expérience. Ils naissent ensemble, leurs vicis­
situdes sont en profondeur étroitement corrélatives, et c ’est
de l'entrecroisement final des perspectives ouvertes depuis
deux lieux distincts que surgit notre moderne approche de la
réalité psychique. À côté du fluide, du baquet et de la puis­
sance occulte mobilisée par le magnétiseur, il est une seconde
source de ce que nous connaissons de la thérapeutique psy­
chique : la perspective d'une curabilité de la folie inhérente à
la nature même de la folie, telle qu'elle s'inaugure en rupture
avec le mirage d'une totale folie.
Contradiction : tel est le maître mot de Hegel parlant de la
folie. Mot qui ne contribue pas peu au sentiment de moder­
nité que nous donne son texte, sensibles que nous sommes à
tout ce qui rappelle cette dimension conflictuelle du psy­
chique, que notre conscience contemporaine éprouve comme
l'une de ses découvertes majeures. L'impression d'une
étrange proximité persiste au-delà de la rencontre des mots.
Certes, nous ne pensons plus à l'intérieur du cadre de réfé­
rence qui l'enferme, mais nous n'en découvrons pas moins
avec quelque étonnement ju squ ’où il a pensé. Sa réflexion, à
ce titre, signale avec une force particulière la grande cassure
12 Dialogue avec l ’insensé

que marquent les débuts de la psychiatrie. Nous retournons,


le lisant, vers les assises oubliées de notre conception de
l'âme que notre temps a vu s'imposer. Nous mesurons l'éten­
due des possibles qu'elle a ouverts à cette lointaine transfor­
mation dans l'idée de la folie dont le sens nous est devenu
opaque et qu’il s'agit de retrouver; nous mesurons l'étendue
des possibles qu'elle a ouverts à cette pensée de l ’homme
contre lui-même qui constitue l'horizon de notre vérité sur
l'homme, possibles que matérialise et que révèle ici l'expres­
sion philosophique.
La contradiction typique de la folie, selon Hegel, est entre
la conscience et l'une de ses représentations particulières.
Dans la folie, dit-il, « le sujet se trouve [...] dans la contradic­
tion entre sa totalité systématisée à l'intérieur de sa
conscience et, d ’autre part, la déterminité particulière qui,
dans cette totalité, n’est ni fluide, ni ordonnée et subordon­
n é e 1». La formule n'est abstruse qu’en apparence. «E n tant
que sain et lucide, précise une remarque, le sujet a la
conscience présente de la totalité ordonnée qui est celle de
son monde individuel, dans le système duquel il a subsumé
tout ce qui s'y trouve comme contenu particulier de sensa­
tion, de représentation, de désir, d'inclination, etc., et il l'a
ordonné à la place qui-lui-revient-pour-l'entendement; il est
le génie régnant sur ces particularités2.» L'état normal de la
vie consciente se caractérise à la fois par la compatibilité
générale des contenus de conscience et par leur disponibilité
à l'égard du sujet, qui les domine dans leur ensemble en
même temps qu’il est maître de leur ordre. Chaque élément
se fond parmi les autres au sein de cette « totalité systémati-

1. Encyclopédie, op. cit., p. 375. Précisons ici que nous n’entendons pas don­
ner un commentaire technique du texte de Hegel, mais au contraire essayer de le
faire descendre de son empyrée et donner le plus de chair possible à ce qui se pré­
sente à première vue dans une vide abstraction. Démarche qui n’exclut pas, natu­
rellement, le souci de fidélité à ce que dit au fond l'auteur, mais implique quasi
nécessairement une infidélité terminologique au système où chaque concept
prend une place bien déterminée. Nous nous résignons, par conséquent, aux
doctes objections qu’est vouée à susciter toute tentative du genre pour faire parler
à Hegel la langue théorique de tous les jours, et donc une langue entachée d'indé­
termination par rapport à sa langue propre. Nous nous permettons de douter, cela
dit — et c'est ce qui nous donne le cœur léger — que Hegel n’ait eu l’intention de
parler que pour les professeurs, soucieux du seul objet pensée-de-Hegel, et point
de ce qui pour le penseur Hegel importait: tenir un discours vrai sur la réalité
humaine.
2. Encyclopédie, op. cit., p. 376.
De Kant à Hegel 13
sée». Mais dans la folie, le sujet «reste attaché à une particu­
larité de son sentiment-de-soi sans réussir à l'élaborer et à la
m aîtriser1» pour l'insérer dans l'ensemble des «contenus
particuliers de sensation, de représentation, de désir, d'incli­
nation, etc. » Il devient incapable d ’assigner à « un contenu de
ce genre la place qui est sienne pour l'entendement et la
situation subordonnée qu’elle doit avoir dans le système-du-
monde individuel qui est un sujet2». Aussi comprend-on
pourquoi cette « déterminité particulière » dont il reste captif
est dite n'être «n i fluide, ni ordonnée et subordonnée». Tout
à la fois, en effet, ce contenu de conscience en lequel se fixe
le sujet cesse d'être intégrable parmi les autres, de pouvoir
leur être lié, de pouvoir être a fortiori assigné à une place par
le sujet. Il est un pur hétérogène «face à cette totalité de
médiations qu’est la conscience concrète 3», bien qu'élément
lui-même de la conscience concrète. Il se détache du «sys-
tème-du-monde individuel» dont il fait partie pour se poser
quelque part en lui, toujours, mais séparé de lui et contre lui.
Encore faut-il souligner que cette sécession d'un contenu de
conscience n'a lieu que par l'impuissance du sujet à se le
subordonner, absorbé qu'il est en ce trait singulier de son
vécu subjectif. On se trouve ainsi devant le paradoxe d'un fait
de conscience délié du flux conscient dans la mesure où le
sujet y est radicalement lié — que ce fait de conscience soit
d’ordre perceptif, significatif, affectif ou compulsif. Il y a
contradiction totale, de la sorte, au sein du sujet entre ce qui
subsiste intégralement d'un côté de sa qualité de «génie
régnant » sur le détail de son vécu conscient et sa défaillance
de sujet s’incarnant dans sa captation par un contenu de
conscience devenu hétérogène au sein de la conscience. Il y a
contradiction de la totalité subjective avec elle-même, pour­
rait-on dire; elle s'avère contenir un élément qui la nie
comme totalité, comme totalisation possible et qui, du même
coup, nie l'existence du sujet de cette totalité, de celui pour
lequel il y a cette totalité et qui effectue la totalisation. Mais la
totalité subjective, en même temps, dans la mesure même où
elle se sépare de la «déterm inité particulière» qui la nie, se

1. Encyclopédie, op. cit., p. 375.


2. Ibid., p. 375.
3. Ibid., p. 376.
14 Dialogue avec l ’insensé

reconstitue d'autre part comme totalité, comme « monde indi­


vidu el» sur lequel règne un sujet pourvu de «la conscience
présente de [sa] totalité ordonnée». Il faut penser à la fois la
perduration du « système-du-monde individuel » et sa mise en
cause radicale comme système.
Cet antagonisme intérieur, précisent les notes du cours,
en un langage par surcroît sensiblement moins abstrait, ce
n'est pas seulement celui d'un sujet défaillant et d'un sujet
maintenu, c'est aussi celui d'un sujet qui croit en ses fantas­
magories et d'un sujet qui sait la vérité. « Dans la folie pro­
prement dite, lisons-nous, se développent, de façon à form er
chacune une totalité distincte, une personnalité, les deux
manières d'être de l'esprit fini, savoir d'un côté la conscience
achevée, rationnelle, avec son monde objectif, et de l'autre
côté, la sensibilité interne qui est à elle-même son propre
objet. La conscience objective des fous se manifeste de plu­
sieurs façons. Par exemple, les fous savent qu’ils sont dans
une maison de fous ; ils connaissent leurs gardiens ; ils savent,
relativement à leurs compagnons, qu’ils sont aussi des fous;
ils plaisantent entre eux de leur folie ; on les emploie à toute
espèce d'offices, et on va parfois jusqu'à en faire des gardiens.
Mais en même temps, ils rêvent éveillés, et ils sont fixés dans
une représentation particulière qui ne saurait s’accorder avec
leur conscience objective1.» La contradiction n’est pas sim­
plement entre les idées délirantes de l'aliéné et la réalité. Elle
est entre la part de lui qui garde le contact avec la réalité et la
part qui maintient, en dépit de ce qu'il sait par ailleurs, une
conception insensée. Pareil dédoublement, note Hegel, est
signe certain de folie : «L o rsq u ’on s'adresse à un fou, on com ­
mence toujours par lui remettre sous les yeux le cercle entier
de ses rapports et par lui rappeler sa réalité concrète. Si mal­
gré cela — et bien qu'il ait la conscience du rapport objectif
des choses qu'on lui rappelle — il n'en persiste pas moins
dans sa fausse représentation, il ne restera pas de doute sur
sa fo lie 2.» Ce n'est pas que dans l’aliénation, comme le vou­
lait Kant, l ’individu en vienne à voir les choses d'un autre
point de vue que le commun des mortels. C'est que parta­
geant le point de vue de tous, il n'en adhère pas moins radi-

1. Philosophie de l'esprit, op. cit., p. 376.


2. Ibid., p. 381.
De Kant à Hegel 15
calement à des conceptions procédant du dedans de lui (de sa
«sensibilité interne») et en contradiction flagrante avec ce
qu'il sait du «m onde objectif». Il y a d’un côté ce qui entre
dans la «totalité systématisée» de la conscience, et qu'il
domine assez pour le jauger à l ’aune du réel, et de l'autre une
«déterminité particulière» rebelle à toute totalisation et qui
s'impose à lui indépendamment de tout rapport avec la réa­
lité. D'un côté, une personnalité vigile et, de l ’autre, une p er­
sonnalité en état de rêve éveillé, en quelque sorte. À la
condition d'ajouter que les «deux personnalités ne consti­
tuent pas deux états, mais [qu]'elles sont toutes deux dans un
seul et même état, de telle sorte que ces deux personnalités
qui se nient l'une l ’autre se touchent et se connaissent l'une
l’autre». Et que «p a r conséquent, dans la folie, le sujet
demeure en lui-même dans sa négation, c ’est-à-dire que sa
conscience contient immédiatement sa propre négation».
Cela, du reste, le sujet ne l'ignore pas : «B ien que virtuelle­
ment il soit un seul et même sujet, l ’aliéné ne se voit pas lui-
même comme un sujet qui est d ’accord avec lui-même [...]
mais comme un sujet qui se partage entre deux personnali­
té s 1.» Il n'est pas, de fait, divisé en deux personnalités qui
s’ignoreraient mutuellement, et dont la recomposition en un
ensemble ne serait possible que pour un témoin du dehors. Il
se sait divisé, il ressent son partage, en fonction de ce seul et
même sujet qu'il demeure. Mais, à l'inverse, l'aliéné n'est pas
simplement un sujet en balance entre ce qu'il aimerait croire
et ce qu’il est contraint de savoir, dans l'impossibilité en
somme de trancher entre la loi du cœur et la vérité. Il n'y a ni
indécision ni hésitation de sa part : il croit et il sait en même
temps, sans avoir à rapporter l'un à l'autre cette foi et ce
savoir, sans pouvoir revenir ni sur sa conviction ni sur ce
qu'il connaît, sans pouvoir « ramener à l'un ce dédoublement
dans lequel il est tom bé2». Il est tout aussi engagé personnel­
lement dans sa représentation insensée qu'il est enraciné
dans «l'univers objectif». «P o u r l'aliéné, dit Hegel, son
monde purement subjectif a tout autant de réalité que le
monde objectif, et ce n’est que dans ses représentations sub­
jectives — par exemple, dans la représentation imaginaire

1. Philosophie de l ’esprit, op. cit., p. 377.


2. Ibid., p. 377.
16 Dialogue avec l ’insensé

d'être tel homme, lorsqu'il ne l ’est pas réellement — qu'il


trouve la certitude de lui-même; c'est à ces représentations
qu'est, pour ainsi dire, suspendu son ê tre 1.» Il n’a pas
quelque part en lui une conviction délirante parmi d'autres
idées plus ou moins pertinentes: il est tout dans son idée
folle, il s'y atteint lui-même au point que l'idée est lui, que son
être est dans l'idée. Difficile de souligner plus fortement le
vertige de cette certitude délirante qui n'est plus certitude
soutenue par le sujet, mais certitude absorbant le sujet au
point qu’il ne se soutient plus comme sujet que par cette cer­
titude. C'est en ce sens qu'il faut parler du développement
chez l'aliéné de deux personnalités constituant chacune «une
totalité distincte». Il est aussi totalement lui-même, en effet,
dans sa folie que dans sa conscience rationnelle. Il demeure
aussi pleinement présent au monde objectif que ce monde
objectif est radicalement nié par la conviction subjective
engendrée par la «sensibilité interne». Il reste, en un mot,
tout autant présent en lui comme sujet qu'il est nié comme
sujet depuis le dedans de lui-même. «Dans la folie le sujet
demeure en lui-même dans sa négation, c ’est-à-dire sa
conscience contient immédiatement sa propre négation2.»
Dans son langage propre le philosophe rejoint l'idée avec
laquelle nous avions vu les aliénistes aux prises. Il les a lus,
naturellement — et pas seulement Pinel, seul cité dans le
texte — , il se fonde sur eux, soucieux non de leur apprendre
à regarder leurs patients, mais de tirer aussi rigoureusement
que possible la leçon de leurs observations. De ce seul point
de vue, son témoignage nous serait déjà infiniment précieux :
il se porte sans hésitation là où nous pensions discerner le
centre de gravité en fonction duquel s'organisait l'observa­
tion, le foyer de sens ordonnant le déchiffrement de l ’expé­
rience. La «conscience rationnelle» et son «m onde objectif»
subsistent dans la folie : le point de départ de Hegel est exac­
tement celui dont s'engendre la démarche d’un Pinel ou d'un
Esquirol. Mais il ne nous confirme pas seulement qu’on pou­
vait de leur temps les lire clairement de cette façon, il nous
montre jusqu'à quelles conséquences un esprit perspicace
pouvait s’élever d'entrée à partir de ces prémisses — et, de ce

1. Philosophie de l ’esprit, op. cit., p. 381.


2. Ibid., p. 377.
De Kant à Hegel 17

point de vue, la réflexion hégélienne porte plus loin


qu'aucune autre en son temps. Elle témoigne d'un effort pour
penser l'être de conflit que révèle la folie auquel l’histoire
donne rétrospectivement une exemplaire valeur d'anticipa­
tion. L'opposition non pas de deux côtés de la personne, mais
de deux personnes psychiques au sein de la même individua­
lité psychique; voilà le pas que franchit proprement Hegel.
Esquirol dit bien déjà, de son côté, que chez l'aliéné, c'est
l ’unité du m oi qui est perdue. Mais il ne pousse pas l'idée
jusqu’à concevoir, au-delà de la perte, le développement à par­
tir d ’une scission de deux «totalités» subjectives qui «se
connaissent et se touchent» tout en se niant. Il ne s'élève pas
du négatif — l'incohérence — au positif — la production
simultanée d’un être tout de conviction et d'un être pourvu de
toute sa raison au sein du même sujet. Il ne va pas jusqu'à la
pensée d'un clivage chez l'aliéné entre son être engagé dans
l'aliénation et sa conscience déprise de l'aliénation, entre sa
dénégation de la réalité et son ancrage dans la réalité.

Comment ne pas évoquer ici, en effet, la conception freu­


dienne d'un clivage psychique à l'œuvre dans la psychose et la
perversion, conception présente dès le début de l'œuvre,
jamais perdue de vue, mais jamais non plus véritablement
élaborée, encore que sensiblement précisée sur le tard sous la
dénomination de clivage du m oi ? Freud hérite la notion des
travaux sur l'hystérie, où elle a été utilisée en particulier pour
rendre compte des phénomènes spectaculaires de dédouble­
ment de la personnalité, et plus largement des troubles de
l’unité du champ de conscience observés chez les hystériques.
Il l’emploie lui-même d’abord dans ce cadre. Très tôt, cela
dit, elle va prendre sous sa plume une inflexion particulière
pour venir désigner un phénomène de duplication dans les
convictions de l ’individu, tel qu'il adhère simultanément à
deux opinions contradictoires pour n'avoir à renoncer ni à ce
qu'il désire croire, ni à ce qu'il sait qu'il faut c ro ire l . Et c'est
en ce sens qu’il va ultérieurement la développer. Mais en
fonction d'un problème qu’il importe de souligner: celui du

1. Dès l’article sur «Les théories sexuelles infantiles», par exemple (1908).
Voir en particulier, p. 18. dans la traduction française incorporée au recueil inti­
tulé La Vie sexuelle, Paris, 1969.
18 Dialogue avec l'insensé

détachement de la réalité dans la psychose, celui, en d ’autres


termes, de renfermement du fou dans sa folie et de sa cou­
pure d ’avec la vérité des choses. Car, constate Freud, il n'y a
qu'exceptionnellement, et peut-être même jamais, détache­
ment complet, achevé de la réalité, même dans les états psy­
chotiques les plus graves. Subsiste, en fait, à côté de la
conviction délirante une capacité du sujet à prendre les faits
en compte. «Nous pouvons probablement admettre que tout
ce qui se passe dans les états semblables consiste en un c li­
vage psychique. Au lieu d’une unique attitude psychique, il y
en a deux; l'une, la normale, tient compte de la réalité, alors
que l'autre, sous l'influence des pulsions, détache le moi de
cette dernière. Les deux attitudes coexistent, mais l'issue
dépend de leur puissance relative1.» Ce n’est pas seulement
que le psychotique ne s'enclôt jamais absolument dans son
vécu subjectif, qu'il garde une réserve à l'endroit du refus de
la réalité exprimé par son délire. C'est que son individualité
se scinde en deux individualités psychiques, l'une qui peut
adhérer jusqu'au bout aux pensées du désir et l'autre qui se
maintient toute dans le réel. Au «con flit entre la revendica­
tion de la pulsion et l ’objection faite par la réalité [...] il
répond par deux réactions opposées, toutes deux valables et
efficaces. D ’une part, à l'aide de mécanismes déterminés, il
déboute la réalité et ne se laisse rien interdire ; d'autre part,
dans le même temps, il reconnaît le danger de la réalité,
assume, sous forme d ’un symptôme morbide, l'angoisse face
à cette réalité et cherche ultérieurement à s'en garantir. Il
faut reconnaître que c ’est là une très habile solution de la dif­
ficulté. Les deux parties en litige ont reçu leur lot : la pulsion
peut conserver sa satisfaction; quant à la réalité, le respect
dû lui a été payé. Toutefois, comme on le sait, seule la mort
est pour rien (N u rd er Tod ist umsonst). Le succès a été atteint
au prix d'une déchirure dans le moi, déchirure qui ne guérira
jamais plus, mais grandira avec le temps. Les deux réactions
au conflit, réactions opposées, se maintiennent comme noyau
d’un clivage du m o i...2». Lors d'un épisode proprement psy­
chotique, c ’est le déni de la réalité qui va l'emporter et l'on va

1. abrégé de psychanalyse, Paris, 1964, p. 80.


2. «L e clivage du moi dans le processus de défense», trad. dans la Nouvelle
revue de psychanalyse, n° 2, Objets du fétichisme, 1972, p. 26.
De Kant à Hegel 19
voir se manifester le côté du sujet (qui est, en un sens, tout le
sujet) aveugle au monde et totalement sous l'emprise d'un
corps de conceptions nées d'un refus du réel et installées à sa
place. Mais perdure en lui dans le même temps, de façon plus
ou moins visible, le sujet pourvu d’une «conscience objec­
tive », dirait Hegel, qui est en quelque sorte vaincu, relégué au
second plan, mais point aboli. Ce que Freud retrouve de la
sorte au travers de la notion de clivage du moi, c ’est ce qu’on
pourrait nommer le problème originaire de la psychiatrie,
celui dont s'est engendrée notre moderne connaissance de la
folie : le problème de la distance du fou à sa folie, en dépit de
ce que la folie comporte de captation totale de l'individu. Et
il ne retrouve pas seulement la question. Il retrouve — sans le
savoir, selon toute probabilité — une manière de la traiter, il
reprend les voies d'un développement spéculatif de la diffi­
culté, esquissé un siècle auparavant dans le prolongement
d’une rupture cruciale et du surgissement d'une pensée
neuve de la folie.
Nous ne disons pas : Freud revient à Hegel, ou tout Freud
est déjà dans Hegel. Nous constatons que dans son effort pour
mettre en évidence une structure rendant compte du maintien
d'une présence lucide à soi et au monde au sein de la folie la
plus avérée, Freud en vient à proposer un modèle dont Hegel
avait déjà fait plus qu'entrevoir l'économie. Mais la ressem­
blance est évidemment toute formelle, car il n'y a rien chez
Hegel du contenu dont la survenue d'un clivage dans le moi
est inséparable chez Freud. En premier lieu, la scission au
sein de la personne psychique ne procède pas pour Hegel
d’une dynamique. Elle n'est pas une réponse à une situation
conflictuelle enracinée dans l ’histoire concrète de l'individu
et surgie de l'affrontement du désir avec la réalité. Le devenir-
fou reste fondamentalement pour lui de l'ordre d'un acci­
dent: il n'est pas dans la logique du développement d'une
personnalité. En second lieu, et l'observation découle immé­
diatement de la précédente, cet antagonisme intérieur du
subjectif et de l ’objectif est pour Hegel essentiellement indé­
terminé dans son contenu. C ’est n ’importe quoi de ce que
peut lui inspirer son méchant génie qui vient constituer la
conviction subjective de l'aliéné. Il n'y a pas, là encore, de
signification spéciale à reconnaître dans l ’élection de telle
représentation ou de tel thème délirants, par rapport à un
20 Dialogue avec l ’insensé

devenir individuel précis et à la singularité d'un processus de


constitution. Si Hegel, donc, pense la folie comme conflit, il
ne voit pas dans ce conflit la manifestation ou le prolonge­
ment d ’une organisation conflictuelle sous-jacente. Le conflit
qui se donne à voir dans la folie est un accroc dans l ’histoire
de l’individu. Il ne révèle pas l'homme comme être de conflit.
Il ne dévoile pas davantage les significations déterminées
auxquelles s’attachent à la fois les moments forts du devenir-
sujet en général et les étapes déterminantes d'une histoire
personnelle. En un mot, il n'y a, chez Hegel, ni pensée de la
folie dans l'élément du sens, ni inscription de la folie dans
une économie subjective centrée sur le conflit. Il ne s’agit pas,
ce faisant, d'inventorier les lacunes du penseur, mais de
mesurer une distance historique dans laquelle lire le trajet de
l'invention. Nous avons le ferme point d'appui d'un même de
Hegel à Freud, en fonction duquel nous pourrions dire que le
trajet qui les sépare a été celui d’une réintégration de la folie
dans l'être du sujet, d ’une réinvention du sujet à la lumière de
la folie, le conflit manifesté dans la folie étant conçu comme
expression limite d'un conflit inhérent à l'existence même
d’un sujet. De l'homme en conflit dans la folie à l’homme
comme être de conflit. Encore un tel parcours n'est-il vrai
que dans l'abstrait, faute d’épouser les contours du processus
historique effectif, marqué par une discontinuité radicale et
un total déplacement de problématique. Car de l'inspiration
dans laquelle Pinel, Esquirol, ou Hegel à leur suite s'effor­
çaient de penser l'aliénation, il ne subsistera qu'à peine un
souvenir après la décennie 1850-1860. Plus rien désormais
dans la littérature pour rappeler cette visée première d'une
scission du moi chez l ’aliéné — avant, du moins, que le pro­
blème ne resurgisse spectaculairement au travers de l'énigme
hystérique, et ne réinvestisse de là le champ des psychoses
proprement dites, vers le début de notre siècle. Mais n'est-ce
pas que ce temps où s'efface la conception formelle d'une
division de l'individu est celui de la gestation intellectuelle,
selon de multiples voies, de ce qui s'avérera contenu et prin­
cipe dynamique du conflit psychique dans sa version freu­
dienne: inconscient, sexualité, constitution de l ’individualité
dans une histoire? Et c'est du dedans de ces données nou­
velles que Freud va élargir l ’idée de ce déchirement intérieur
entrevu d'abord et seulement dans la folie jusqu'à en faire le
De Kant à Hegel 21

noyau de l'expérience subjective. Pour retrouver au terme de


sa recherche, difficulté ultime, la question du clivage spéci­
fique que devient ce conflit universel dans la psychose. La
boucle se referme, l'histoire se reprend en son tout. Ironique­
ment : la pensée problématique du premier moment revient à
la dernière heure comme la difficulté par excellence, pour
empêcher que «tout soit simple et clair», selon les mots
mêmes de Freud.

S ’il n'y a pas, chez Hegel, une pensée de la possibilité de


rapporter le dédoublement qui survient chez l ’aliéné à une
structure conflictuelle du sujet en général, il y a, en revanche,
une volonté de donner un sens général à la folie qui mérite
d ’être soulignée. Peut-être témoigne-t-elle déjà d'un senti­
ment de la nécessité de ramener la folie au cœur du possible
humain pour la comprendre, à défaut d’une perspective
claire sur son enracinement dans l'organisation subjective.
Certes, la part doit être faite dans «cette conception de la
folie en tant que forme ou degré qui se produit nécessaire­
ment dans le développement de l'â m e 1», à l'esprit d ’un sys­
tème où tout ce qui est doit trouver une place et tend parfois
un peu vite à devenir «m om ent de l ’absolu». La précaution
est indispensable, bien qu'elle ne fasse en un sens que dépla­
cer le problème. Car en deçà des aspects caricaturaux d'une
mécanique intellectuelle qui absorbe et réconcilie tout,
jusqu'au point parfois où «les pires stupidités sont traitées
comme des murailles historiques parce qu'elles sont», ainsi
que l'observe Merleau-Ponty2, il y a la profonde innovation
que représente l'attitude intellectuelle hégélienne avec son
souci d ’interroger en toutes choses un sens, et dont nous
sommes incontestablement les héritiers. Lorsque Hegel dit
qu'il faut considérer le crime autrement que comme une
simple action répréhensible pour y voir aussi une « manifes­
tation nécessaire de la volonté humaine », il révolutionne les
manières reçues de penser. Puisqu'il y a loi, il ne peut qu'y
avoir crime, et il faut qu’il y ait ce possible du crime pour
qu’il y ait sens à la loi. Que disent d’autre nos modernes théo­

1. Philosophie de l'esprit, op. cit., p. 372.


2. Maurice M erleau -P onty , «Philosophie et non-philosophie depuis Hegel,
(notes de cours)», Textures, 1974, n° 8-9, p. 125.
22 Dialogue avec l'insensé

riciens du désir et de la transgression ? Une fois place « nor­


male » faite, de la sorte, au crime dans la société (on sait qu’il
y aura crime et qu’il ne saurait en être autrement), une fois
levé le jugement moral que l'on peut porter sur l’acte crim i­
nel, il devient possible dans cet espace neutralisé de s’inter­
roger par exemple sur les causes des crimes effectivement
commis. C’est une attitude proprement sociologique qui est
ainsi rendue concevable. Aussi, lorsque Hegel reconnaît de
façon analogue dans la folie l'un des «trois degrés que l'âme,
en tant que sentiment, parcourt dans son combat avec l'état
immédiat de son contenu substantiel, afin de s'élever à cette
subjectivité simple en rapport avec elle-même qui existe dans
le moi, et entrer par là en possession d'elle-même et de sa
conscience1», nous faut-il découvrir autre chose que la
marche en avant obligée du système vers l'universel. La for­
mule témoigne de ce qu'il est devenu possible de tenir aussi
la folie pour un passage ou une expression nécessaire de
«l'esprit humain en général». Changement d'attitude gros de
conséquences. La folie n’est plus écart injustifiable, saut hors
des normes, aberration monstrueuse, mais moment significa­
tif du parcours humain, égarement certes, mais dont l'écono­
mie ne saurait être faite dans le devenir de l'âme. Une folie
nécessaire. Se dessine à terme l'autre nécessité de faire se
reconnaître l'homme dans la folie.
Que la folie soit un « extrême que l'esprit humain en géné­
ral doit franchir dans le cours de son développement» ne
signifie naturellement pas, précise Hegel, «que toute âme
doit passer à travers cet état de déchirement extrême » 2. Il n'y
a en chacun que la virtualité de cet état limite où «l'esprit est
en contradiction avec lui-même». Mais ce possible a sens uni­
versel : il représente un moment du processus par lequel la
conscience s'éveille au sein de l ’âme, en lequel le je ( « la sub­
jectivité simple en rapport avec elle-m êm e») se conquiert
dans son autonomie, contre le contenu naturel de l'esprit. Il
faut qu'existe la folie comme réalité limite pour que puisse
s'effectuer la sécession de soi comme pin: soi par rapport à ce
qui habite le dedans de soi et constitue le vécu subjectif —
l’accession de l'individu à la pure réflexivité, en d'autres

1. Philosophie de l ’esprit, op. cit., p. 372.


2. Ibid., p. 372.
De Kant à Hegel 23
termes. Dans la folie, précisément, l'individu est capté par un
contenu de conscience particulier vis-à-vis duquel s’abolit
absolument sa puissance réflexive, en même temps, d ’autre
part, qu'il continue de disposer de sa conscience objective.
Disons très brièvement que, pour Hegel, c'est justement cette
séparation du contenu intérieur de l ’âme et de la conscience
objective qui confère à la folie sa nature de moment dans le
processus de différenciation du je comme tel d'avec ce qui est
présent dans l'esprit. Mais retenons ceci surtout, dont l’inspi­
ration peut être conservée sans qu'il soit besoin d’entrer dans
le système comme système : qu'il y a sens pour l'homme à se
laisser prendre dans ses représentations, qu’il y a sens dans
leur confusion avec la réalité et leur maintien obstiné face à
la réalité, en dépit d’une conscience maintenue de la réalité
— sens qui se manifeste dans la folie. Pas un simple dysfonc­
tionnement de l'esprit : un détour inéluctable de la trajectoire
humaine, un possible où s'exprime et dont dépend l’humanité
de l’homme. Hegel note incidemment que l'homme a, «pour
ainsi dire, le privilège de la folie », car à lui « seul est donné de
se penser dans [un] état de complète abstraction du m o i1».
« Ce qui fait que je puis me fixer dans une représentation par­
ticulière inconciliable avec ma réalité concrète, écrit-il, c ’est
que je suis d’abord un moi complètement abstrait et indéter­
miné, et que comme tel, je puis admettre un contenu arbi­
traire et me forger les représentations les plus vides, me
prendre pour un chien par exemple ou bien imaginer que je
puis voler, parce qu'il y a assez d ’espace devant moi pour
voler, ou parce qu’il y a d'autres êtres vivants qui volent2».
L'homme ne coïncide pas avec lui-même, autrement dit, il
n'est pas enclos dans le cercle de sa réalité brute, de telle
façon qu’il ne saurait s'abuser sur lui-même. Il se pense, il se
détermine lui-même, il se dit à lui-même ce qu'il est par
l'intermédiaire du sens et à l'intérieur du champ général de la
signification. Il se parle et il se signifie, dirions-nous en lan­
gage plus moderne. Par là même, il est ouvert au tout des
déterminations possibles, et, complètement détaché de lui-
même pour pouvoir se dire dans le registre du général (dire
sa particularité en des termes à valeur universelle), il peut se

1. Philosophie de l ’esprit, op. cit., pp. 382-383.


2. Ibid., p. 382.
24 Dialogue avec Vinsensé

penser absolument dans l'abstrait, et se dire n'importe quoi à


son sujet. La réalité de la signification l'emporte sur sa propre
réalité ou, plutôt, se substitue à elle. Parce que je parle, parce
que je suis être de parole, je suis exposé à ce péril de trouver
plus de vérité dans ce que je dis que dans ce que je sais être.
Je dépends du langage pour me dire. Le langage dit ce que je
suis, mais, du coup, jusqu'à pouvoir le dire à la place de ce
que je suis. Folie : la puissance de la signification retournée
contre l ’effectivité de l'individu, le sens délogeant le sujet, la
réalité des mots absorbant la réalité humaine et la supplan­
tant. Même effort ainsi dans cette remarque incidente de Hegel
pour inscrire la folie dans la condition subjective. Etant donné
ce que je suis en tant qu'homme, je suis exposé à la folie, la
folie est mon «p rivilè ge». On voit le chemin immense par­
couru depuis Kant. On n'échappe pas à la condition humaine
pour être fou. Quelque chose, au contraire, de la condition
humaine s'accomplit dans la folie. La folie n'est pas passage
dans un autre irrémédiable à la raison, mais une voie obligée
que doit emprunter la raison pour se constituer. C'est la rai­
son même qui est grosse de la folie. Certes, la folie n'en cons­
titue pas moins son autre, mais un autre qui lui est intérieur,
en quelque sorte, et dont la survenue s'inscrit dans la logique
même de son fonctionnement. Inconcevable, pour Kant, que
le développement de la raison la conduise à déboucher d'elle-
même sur la folie, et que cette folie reste en quelque façon
dans la sphère de la raison, en même temps que le fou reste
quelque part hors de sa folie. Une pensée toute hors d'elle-
même, ayant quitté sa base commune et recréée sur une autre
base, une pensée enfermant hermétiquement en elle celui qui
la pense: voilà pour lui la folie par excellence. Avec Hegel,
une folie que la subjectivité advenant à elle-même rencontre
et traverse sur son trajet (le fou en tant que malade lui s’y
arrête), une folie où s'incarnent en une première figure —
imparfaite — l'unité et la scission du sujet et de l'objet définis­
sant dans leur forme achevée la pensée rationnelle. Une folie
qui n'est plus franchissement des limites de la condition
humaine, mais prolongement limite de l'expérience humaine.

De Kant à Hegel, il y a l'espace d'une découverte. Peu de


chose. Rien, pour reprendre Hegel, que «la découverte d'un
reste de raison chez les aliénés et les maniaques». Mais qui va
De Kant à Hegel 25
permettre de nouer avec la réalité de l'aliénation un rapport
entièrement nouveau, qu'il s’agisse de l’observer, de la penser
dans sa nature ou de la traiter. À partir de ce «re s te » sépa­
rant la folie effective d'une folie complète, la tendance de la
réflexion s'inverse radicalement. Prenons le dernier exemple
de la classification des formes de folie que propose Hegel.
Nous l'y voyons procéder exactement à contre-pente de la
démarche kantienne. L'ordre qu'il construit va classiquement
du moins au plus — mais du degré le plus faible au degré le
plus élevé du sentiment qu’a l'aliéné de « la contradiction qui
est en lui», de la conscience qu'il a de sa folie, en d'autres
termes. Plus on avance dans la classification, et plus on
trouve de distance de l'aliéné à son aliénation, plus on voit le
fou désenfermé de son état de folie. Ainsi, alors que dans
l’idiotisme l'esprit est complètement absorbé en lui-même
faute de pouvoir s'arrêter sur les objets qui l'agiten t1, dans
« la folie proprement dite », « si d'un côté la conscience du fou
se trouve enveloppée dans [le contenu qui est devenu fixe
dans l'âme], de l'autre, elle dépasse en vertu de sa nature
générale, le contenu de sa fausse représentation. Cela fait
qu'à côté du dérangement de leur raison touchant un point
particulier, les aliénés possèdent une conscience normale et
rationnelle, une perception juste des choses et la faculté d'agir
d ’une façon raisonnable»2. Mais la troisième et suprême

1. Assez bizarrement, Hegel associe dans cette première espèce de folie «l'idio­
tisme naturel » (crétinisme) à la distraction (qui est «souvent le commencement de
la folie») et au radotage. Il faut faire la part dans ce classement quelque peu
curieux du constant souci hégélien de penser selon le processus, en faisant voir,
en l’occurrence, l’esprit s’opposant de plus en plus à lui-même à partir de l'état où
il est, en somme, absorbé en lui-même. Mais il faut aussi prêter attention à la nou­
velle perception de la folie dont témoigne la liberté prise de ranger, à côté d'une
forme bénigne ou commençante de folie comme la distraction, une forme comme
l’idiotisme, classiquement considérée comme canonique par son extrémité même.
Pour Hegel, «l'absorption en soi de l’esprit naturel» n’exprime plus le vrai de la
folie: c ’est du côté du déchirement de soi, et non d’un enfermement en soi, qu’il
faut le chercher.
2. Philosophie de l ’esprit, op. cit., p. 402. Le passage consacré à cette folie pro­
prement dite mériterait d ’être étudié spécialement, pour la manière dont Hegel y
affronte la difficulté inhérente à la double nécessité de situer la folie par rapport à
une folie complète, d’un côté, mais pour l’en différencier, de l’autre côté. L ’émer­
gence de la folie est décrite comme refermement sur soi du sujet, dans un premier
temps: «[...] l'esprit qui se place dans cette solitude interne perd facilement
l’intelligence de la réalité, et finit par ne plus savoir s’orienter que dans ses repré­
sentations subjectives. La folie complète peut bientôt paraître dans l ’esprit qui se
comporte ainsi» (p. 401). Dans un second temps, en revanche, il faut montrer que,
néanmoins, «la conscience ne s’est pas effacée dans l’aliéné et que, par consé-
26 Dialogue avec l ’insensé

forme de folie, c'est la fureur (Tollheit) ou manie (Wahnsinn).


Ce qui la caractérise, c'est que « l'aliéné [y] connaît cette scis­
sion de sa conscience en deux formes contradictoires, [et]
sent vivement la contradiction qui existe entre sa représen­
tation purement subjective et la réalité objective». D ’où sa
tendance à la violence: «impuissant à s’affranchir de sa
représentation, il veut ou faire de celle-ci la réalité, ou bien
détruire la réalité 1». « Chez le maniaque, ajoute Hegel, le sen­
timent de son déchirement interne peut se manifester tout
aussi bien sous forme d ’emportement de la raison contre la
déraison, ou de celle-ci contre la première, et se changer
ainsi en ra ge2.» Ce n'est pas, comme le voulait la tradition,
l'aveuglement entier au-dehors et l'oubli complet des consé­
quences de ses actes qui se manifestent dans la fureur. Elle
témoigne, au contraire, de la lucidité de l’aliéné quant à la
scission de sa conscience, qui ne peut que le jeter dans l'hor­
reur de lui-même, ou le précipiter contre une réalité à
détruire. On mesure le renversement de perspective auquel
procède Hegel : il reprend comme terme de la folie la figure
la plus classique de son extrémité. Mais pour l'associer à la
plus haute conscience du déchirement intérieur et l’expliquer
par «l'effo rt de l'âme dans son désespoir pour s'affranchir de
[sa] scission [...] et rétablir ainsi cette harmonie interne de la
conscience de soi qui s'attache fermement au point central de
sa réalité3». Du coup, la violence du maniaque cesse d'appa­
raître comme «une atrocité automatique», comme le disait
encore Pinel. Elle est à comprendre comme une lutte de
l’homme contre sa folie, ou comme une lutte de la folie contre
la réalité, mais, dans tous les cas, comme une activité sensée.
Le fou le plus fou est de la sorte pour Hegel celui qui a le plus
de distance à sa folie et le plus de conscience de son état. Plus
encore, paradoxalement, c ’est par le degré élevé de sa
conscience de lui-même qu'il est voué aux actions les plus
vindicatives et les plus étrangères au sens commun. C’est sur

quent, l’âme s'y différencie encore de ce contenu qui est devenu fixe en elle ». Tou­
jours le même problème : la conviction délirante, ce n’est pas une opinion absurde
parmi d ’autres. C’est une conviction où, si partielle et spécifique qu’elle soit, à la
fois tout le rapport au réel et tout l’individu qui la soutient sont en jeu. Mais qui
n’empêche pas tout autour d’elle le rapport au réel et le fonctionnement subjectif.
1. Philosophie de l'esprit, op. cit., p. 404.
2. Ibid., p. 405.
3. Ibid., p. 395.
De Kant à Hegel 27
un double principe que repose la classification hégélienne
(dont il est précisé qu'elle obéit à une exigence philosophique
de «déterminabilité interne» plutôt qu'aux règles de l'obser­
vation). D ’un côté, elle va du plus banal au plus spectaculaire,
du moins grave au plus dramatique, des formes larvées ou
commençantes aux états les plus solidement installés. Rien
que d'ordinaire. Mais un second principe double ce parcours,
et fait s'agrandir chaque fois la place de la conscience ration­
nelle à côté de la folie. Plus la folie grandit, et plus le fou dis­
pose de sa raison. Là où l ’on voyait chez Kant un fou
s'enfermant de plus en plus dans une folie prenant de plus en
plus le caractère d'une totale déraison, on voit, à l’inverse, le
fou selon H egel se déprendre de sa folie au fur et à mesure
que la profondeur de son déchirement interne s'accentue.
Une scission en soi ressentie de façon de plus en plus aiguë et
de plus en plus lourde de conséquences : une folie de moins
en moins complète. Un aliéné d'autant plus profondément
victime de son aliénation qu'il y est moins enfermé. L ’inten­
sité de la folie pour Hegel, c'est à l ’intensité du déchirement
éprouvé par l'individu qu elle se mesure, comme c ’est au
degré de déploiement d'une structure contradictoire qu elle
se juge.
Vision qui recèle une profonde leçon du point de vue de la
signification anthropologique de la folie, même si Hegel ne la
tire pas, et même si pour des raisons essentielles il est inca­
pable de la tirer. Se détournant du monde, s’absorbant en lui-
même pour n'ajouter plus foi qu'à ses représentations
subjectives, l'homme ne trouve pas dans son retranchement
intérieur l'harmonie avec lui-même — faute de pouvoir
oublier le monde objectif, faute de parvenir jamais à dénouer
ses liens avec le réel. L'être-vrai de l'univers qui l'entoure
persiste pour lui, quoi qu’il en ait, en même temps que sa foi
intime dans le déréel. Aussi ne rentre-t-il en lui-même que
pour se heurter à lui-même dans une souffrance où se distord
la substance dernière de soi. Kant pouvait encore imaginer
des aliénés ayant trouvé au moins la satisfaction individuelle
dans leur rupture avec la communauté des esprits. «Les
malades de ce genre, disait-il ainsi des extravagants, sont
pour la plupart satisfaits; ils composent des inepties, et se
complaisent dans la richesse d'un réseau de concepts qui
peuvent, croient-ils, concorder.» Quant à l ’individu enclos
28 Dialogue avec l ’insensé

dans une «déraison positive» depuis laquelle il considère


toutes choses d'un point de vue entièrement différent, « il est
le plus calme des sujets de l'hôpital, et ses spéculations,
toutes repliées sur elles-mêmes, l'éloignent plus que tout
autre de la fureur ; avec une totale et présomptueuse
confiance en soi, il détourne les yeux de toutes les difficultés
de la recherche1». Avec Hegel, au contraire, se trouve mis en
avant le drame d'une âme qui ne peut ignorer l'écart de ses
convictions d'avec les faits et d'avance vouée à la découverte
d’une déchirante discordance entre les idées où elle s'est fixée
et le monde en lequel elle s'enracine. Le réel, c'est autant soi
que les représentations les plus ancrées en soi, et l'on n'en
sort qu'au prix d'une entrée en contradiction avec soi et d’un
infini déchirement. On ne s'éloigne du vrai des choses que
pour aller au-devant de la souffrance. Tel est l'homme révélé
par la folie : un animal doublement malade de la réalité, aussi
incapable de s'en accommoder que de s'en détacher. Autant il
y a sens pour lui à soutenir contre elle la loi de son désir,
autant il est voué à s'opposer à elle et à croire en lui-même
contre le poids des faits, autant il ne peut tenter de s'en éva­
der sans se briser sur lui-même. Il est irréductiblement inscrit
dans un monde contre lequel le jette un irréductible antago­
nisme — il est quelque part son propre antagoniste dans son
antagonisme avec le monde. Un irréaliste qui a passé un indé­
fectible contrat avec le réel. Un être partagé dans son fonc­
tionnement psychique, dira Freud, entre un principe de
plaisir et un principe de réalité. Pas le plaisir au-dedans et
une réalité au-dehors qui le contredit. En soi l'antagonisme
de la quête de plaisir et de la volonté du réel.

1. Anthropologie, op. cit., p. 82.


D 'une rupture
dans l'abord de la folie

I. Juger de la folie: anciens et nouveaux critères.

Un procès retentissant, et qui devait rester fameux dans


les annales de la justice britannique, se tint à Londres durant
l’année 1800. Le crime à juger sortait de l ’ordinaire, il est
vrai: l ’accusé, un certain Hadfield, avait tiré sur le roi
George III dans un théâtre — sans l'atteindre. Geste bien évi­
demment de nature à frapper les esprits, et, en dépit de
l'échec complet de la tentative de meurtre, d'une exception­
nelle gravité du point de vue judiciaire. Mais c'est moins le
régicide manqué lui-même qu’a retenu l'histoire que le sort
que lui fit le tribunal. Hadfield fut en effet acquitté pour cause
d'aliénation mentale et cet acquittement prit rétrospective­
ment figure de rupture symbolique. Avec le siècle naissant,
une nouvelle perception de la folie s’imposait à la justice.
Trois fois au cours du xvm e siècle à l ’occasion de célèbres
«procès d'E tat» du même genre la folie avait été invoquée
par la défense, de manière absolument fondée, semble-t-il.
Trois fois en vain, cependant, l'excuse de l'irresponsabilité
étant rejetée par les juges dans chacun des casl . Avec l'affaire
Hadfield, un terme était enfin mis à ces errements, un tribu­
nal faisait preuve d'un esprit véritablement éclairé dans
1. On trouvera un compte rendu des débats pour chacune de ces affaire
(Arnold, Bradshaw et Ferrer) dans T. B. H ow ell , A Complété Collection o f State
Trials and Proceedings for High Treason and Other Crimes and Misdemeanours,
Londres, 1809-1828, 34 vol. Commentaire récent dans N. W alker , Crime and
Insanity in England, vol. I, The Historical Perspective, Édimbourg, 1968.

Libre, n° 2. 1977, pp. 195-229.


30 Dialogue avec l ’insensé

l'abord des aliénés criminels. Il se montrait capable de recon­


naître la folie là où elle se manifestait et d'admettre l'irres­
ponsabilité corrélative. Victoire commençante de l'esprit
philanthropique sur la routine et l'aveuglement judiciaires,
dans le temps même de la grande réforme du traitement des
aliénés et de la naissance de l'asile h
Laissons de côté le symbole, tel qu'il s’est forgé dans
l'abondante littérature que la psychiatrie du XIXe siècle a
consacrée aux questions de responsabilité criminelle. Peut-
être ne faut-il pas trop vite le déclarer complètement inadé­
quat, car il est sûr que quelque chose change fonda­
mentalement dans la vision du rapport crime-folie autour
des années 1800. Dans tous les cas, la lecture des débats
reste profondément instructive. Elle met en pleine lumière
la problématique de la rupture qui survient en ce début de
siècle dans la manière de concevoir l'aliénation mentale, avec
son décisif contrecoup judiciaire. Elle a fait clairement
voir ce qui s ’affronte dans ce débat des anciens et des
modernes, d’une accusation et d'une défense, en l ’occur­
rence, l'une repliée sur les autorités traditionnelles, l'autre
portée par le cours nouveau des idées. L'attorney général
s'employa en effet à réfuter par avance la thèse de la défense
— prévisible en fonction, notamment, des antécédents de
Hadfield — d'un acte criminel commis sous l'empire de la
folie. Ou plutôt, sans entrer véritablement dans une discus­
sion sur l'état mental de l'inculpé en général, il s'efforça de
montrer que, au moment où il tira sur le roi, Hadfield ne se
trouvait pas dans cet état de folie où la responsabilité est
annulée en même temps que la volonté. S'appuyant sur des1

1. Walker (op. cit.) souligne l’inexactitude historique d’une telle vision simpli­
ficatrice. Il n’est évidemment pas vrai que le procès Hadfield soit le premier pro­
cès où l’irresponsabilité de l'inculpé ait été effectivement admise pour cause
d’aliénation mentale. Et il le montre en rapportant un certain nombre de juge­
ments prononcés à l’Old Bailey durant le xviii®siècle, et à la fin du siècle, en par­
ticulier. Ce qui est exact à l’échelle des procès d'État ne l'est plus à l ’échelle des
procès criminels dans leur ensemble. Ce n’est pas, devons-nous en outre souli­
gner, que l ’irresponsabilité en cas de folie n’était pas prévue par les textes : elle
l’était. La question est celle de l’application de la loi, c’est-à-dire celle de la recon­
naissance de fait de la folie chez des individus déterminés. Ce que déniaient pré­
cisément les tribunaux, c ’est la présence d ’une vraie folie, de nature à entraîner
l’irresponsabilité chez les accusés. De ce point de vue, ce sont beaucoup moins les
textes qui ont changé que le regard porté sur la folie même et qui a fait ranger
parmi les aliénés irresponsables des individus qui n’avaient aucune espèce de
chance de passer pour tels auparavant.
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 31
autorités classiques en la matière, il rappela tout d'abord que
pour être légitimement soustrait à la peine, un coupable
«devait être totalement privé de son intelligence et de sa
mémoire et ne pas plus savoir ce qu'il faisait qu'un enfant,
une bête brute ou un animal sauvage1». Or Hadfield, lors de
son attentat, les circonstances le prouvent, tant « avant l'acte
[que] dans le temps de l ’acte et après l'acte», «était en pos­
session de ses esprits à un degré lui permettant d'apprécier ce
qu'il avait l’intention de faire, ce qu’il faisait et ce qu'il avait
fait». Aussi sa responsabilité ne peut-elle être mise en doute.
«Lorsqu'un homme a ce degré de présence d'esprit, quel
qu'ait pu être son dérangement mental à d'autres moments,
la loi dit, et la sûreté publique exige, qu'il sera tenu pour res­
ponsable devant la justice de l'acte qu’il aura commis dans
ces conditions1 2.» L ’argumentation, il est vrai, a quelque
chose d'incertain. Elle paraît un peu hésiter entre deux thèses
au fond très différentes, si on les formule brutalement : même
si l'accusé est fou, il ne l'est pas suffisamment pour être
déclaré irresponsable; l ’accusé ne peut être tenu pour vrai­
ment fou. Mais l'hésitation tient en fait pour une bonne part à
la volonté prudente de prendre en compte les antécédents de
Hadfield, qui, notamment, avait été déchargé de ses fonctions
dans l'armée à cause, en partie, de son état mental. Les lignes
suivantes sont claires sur ce point: «[...] dans l'intérêt de la
justice [...] il doit être reconnu et entendu qu’un homme sus­
ceptible peut-être par moments de dérangement, et qui peut
ne jamais retrouver parfaitement peut-être la santé de son
esprit, jusqu'à être comme un homme qui n'aurait jamais
souffert à un degré quelconque de cette infirmité, peut être
cependant reconnu coupable de crimes et peut être puni pour
ses crim es3.» D ’une folie caractérisée, on ne sort jamais tout
à fait indemne. Part doit éventuellement être faite aux traces
laissées par des accès antérieurs dans l'explication du com­
portement de Hadfield. Il n'empêche que, au moment des
faits, il n'était pas véritablement fou, puisqu’il était « capable
de former une intention, de peser ses mobiles, d'agir délibé­
rément et en sachant les conséquences de ses actes4». C'est

1. H o w ell , A Complété Collection o f State Trials, op. cit., vol. 27, col. 1288.
2. Ibid., col. 1292.
3. Ibid., col. 1292.
4. Ibid., col. 1290.
32 Dialogue avec l ’insensé

que la vérité de la folie se concentre toute dans cette extrême


étrangeté de l'homme à ses actes, lorsqu'il en vient à ne plus
savoir ce qu'il fait, à agir sans motif, sans projet, dans l'igno­
rance du bien et du mal, sans souci des conséquences et sans
souvenirs. Absent au monde, exclu du sens, oublieux de soi :
tel vit l'authentique aliéné.
C’est très précisément sur la critique de pareille vision du
fou que Erskine, l'avocat de Hadfield, axa sa plaidoirie. De là
son intérêt: nous permettre de discerner l'émergence d'un
nouveau vraisemblable de la folie, d'une autre manière de la
reconnaître et de l ’admettre, à distance des critères clas­
siques. Pas d'irresponsabilité à moins de «privation totale de
la mémoire et de l'intelligence» chez l'aliéné, avait déclaré
l’attorney général. Mais, souligna Erskine, « à prendre ces
mots dans leur sens littéral», «jam ais folie semblable ne
s'était vue au m onde» l. Au contraire, «dans toutes les causes
les plus compliquées qui se sont présentées à Westminster
Hall, les aliénés qui y étaient impliqués n'ont pas seulement
fait preuve de mémoire, ils n’ont pas seulement montré la plus
parfaite connaissance et souvenance de tous leurs rapports
avec autrui, de leurs actes et des circonstances de leurs vies,
mais encore ils se sont en général fait remarquer par leur
subtilité et leur finesse2». Ce n'est nullement à «une prostra­
tion complète des facultés intellectuelles » que l ’on reconnaît
l’aliénation. Tout au plus l'observe-t-on chez des idiots de
naissance qui n’ont jamais eu de l ’homme que sa forme, alors
qu'il y a pleine humanité continuée chez l'aliéné. « L e vrai
caractère de la folie, quand il n'y a ni frénésie ni fureur, c'est
l'idée délirante (delusion)3». Et dès lors que l'intime corréla­
tion entre l ’acte criminel et l'idée délirante peut être prouvée
l'irresponsabilité ne fait pas de doute. Dans le cas Hadfield,
pas de problème quant à cette dépendance du geste envers
l'illusion : persuadé que sa mort était nécessaire au salut de
l'espèce humaine, mais en même temps qu'il ne devait pas
lui-même se donner la mort, il n'avait tiré sur le roi que dans
le but d ’être condamné et de réaliser ainsi sa destinée.
Il y a parfaite compatibilité, insista Erskine, entre le fait

1. H o w ell , op. cit., col. 1312.


2. Ibid., col. 1313.
3. Ibid., col. 1314.
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 33
d ’être sous l ’empire d'une «conception délirante, compagne
inséparable de l ’aliénation v r a ie 1» et la capacité de juger
juste, de raisonner subtilement, voire profondément. Ce qu'il
peut y avoir de faux ou d'absurde dans les propos du fou ne
procède pas du reste d'un défaut dans le fonctionnement
intellectuel. L'égarement des prémisses, dont découle ensuite
un raisonnement certes vicié par son point de départ, mais en
lui-même correct, ne naît pas tant d'une défaillance momen­
tanée de la machine pensante que de l ’intervention externe
d ’une image suffisamment puissante pour subjuguer le juge­
ment. L'idée n'est pas originale : Erskine l'emprunte visible­
ment à Locke. « Il ne me paraît pas, écrivait celui-ci, que [les
fous] aient perdu la faculté de raisonner : mais ayant joint mal
à propos certaines idées, ils les prennent pour des vérités, et
se trompent de la même manière que ceux qui raisonnent
juste sur de faux principes. Après avoir converti leurs propres
fantaisies en réalités par la force de l'imagination, ils en
tirent des conclusions fort raisonnables2.» L'emprunt n'en
est pas moins hautement significatif, et à un double titre. Car,
en premier lieu, la référence à Locke est l'une des constantes
les plus remarquables de la littérature qui va marquer en ce
début du XIXe siècle la naissance de la psychiatrie, comme s'il
y avait nécessité générale d'une prise en compte et d ’une cri­
tique de Locke. Comme s’il était essentiel de se situer par rap­
port à lui pour marquer une distance dont nous aurons à voir
en effet le caractère crucial. Locke est perçu comme porteur
d'une certaine vérité sur la folie outrepassant le cadre des
conceptions classiques. Il s’agit donc de partir de lui, mais
pour accomplir jusqu’au bout un mouvement qu’il n'effectue
qu'à moitié et briser exemplairement ce qui chez lui reste tra­
ditionnel — ce qui reste traditionnel chez un Erskine, nous le
verrons, lorsque tacitement il reprend sa pensée. En second
lieu, faut-il souligner pour bien mesurer la portée de ce dis­
cret appel de l ’avocat au philosophe, qui pourrait paraître
bien peu «révolutionnaire» à ne considérer que les seules
dates (['Essai de Locke est paru en 1690), la différence des
contextes n'est pas mince. Entre la situation du théoricien qui

1. H o w ell , op. cit., col. 1314.


2. Essai philosophique concernant l ’entendement humain, trad. Coste (Amster­
dam-Leipzig, 1755), réimpression, Paris, 1972, p. 115.
34 Dialogue avec l ’insensé

mentionne au passage telle conséquence de ses réflexions sur


la manière de voir la folie et celle du défenseur qui doit
concrètement démontrer à des juges que tel individu, présent
sous leurs yeux, d'allure banale, de comportement ordinaire,
est un fou en dépit ou en deçà des apparences — et cela en
l'absence d'un spécialiste représentant l'autorité en la
m atière1 — la distance est immense. De l ’une à l'autre, il y a
l'écart de l'idée émise comme conséquence latérale d'un sys­
tème, sans souci véritable de la confrontation aux faits,
d'avec l ’idée qui doit convaincre par l'évidence de son appli­
cation à une réalité individuelle, par sa capacité immédiate à
rendre véridiquement compte de l’état et des actes d'un
homme en chair et en os. De ce point de vue, la plaidoirie
d'Erskine marque le moment où une idée franchit les limites
de l’univers incertain, multiple et contradictoire du conçu
pour s'inscrire franchement dans le perçu, cesse d'être une
idée parmi d'autres sur la folie pour devenir l’idée ouvrant
concrètement à la folie, la donnant à voir, informant secrète­
ment à sa source le regard porté sur l'aliéné — socle invisible
d ’un rapport vivant. Ce seuil passé, Yopinion ne compte plus,
mais Yattitude: il ne s’agit plus de savoir vaguement (pour
l’avoir lu quelque part) que l'aliéné reste homme de raison
jusque dans ses divagations, mais de s'attendre à le voir tel.
Ou d ’être prêt, du moins, à tenir pour vraisemblable que tel
individu soit fou, bien que parfaitement maître de lui, bien
que doué d'une pleine présence d'esprit, bien que attentif aux
propos de ses interlocuteurs et impeccable dans ses déduc­
tions. Point de complet désordre des actes, point d'entier
non-sens dans l’enchaînement du discours, et, néanmoins,
folie certaine. Voilà ce que l'avocat parvient cette fois à faire
accepter comme réalité tangible à la soupçonneuse inspec­
tion judiciaire : la compatibilité paradoxale chez le même être
d'une déraison et du maintien de la raison.

1. Parce qu’en 1800 de tels spécialistes n'existent pas encore de manière


reconnue, s'il y a déjà des médecins s’occupant spécialement des aliénés, et parce
que, d’autre part, leur autorité en matière médico-légale est encore loin d'être
solidement conquise. Certes et depuis fort longtemps, les tribunaux peuvent à
l’occasion faire appel aux lumières du médecin — dans l'affaire Hadfield leur
concours n'a pas été jugé indispensable — mais cela n’implique pas qu’on
les croie dépositaires d ’un savoir singulier qu’ils seraient les seuls à valablement
maîtriser.
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 35
Esquirol, près de trente ans plus tard: «Parler d’un fou,
c'est pour le vulgaire parler d’un malade dont les facultés intel­
lectuelles et morales sont toutes dénaturées, perverties ou abo­
lies; c'est parler d'un homme qui juge mal de ses rapports
extérieurs, de sa position et de son état ; qui se livre aux actes
les plus désordonnés, les plus bizarres, les plus violents, sans
motifs, sans combinaisons, sans prévoyance, etc. Le public, et
même des hommes très instruits ignorent qu'un grand nombre
de fous conservent la conscience de leur état, celle de leur rap­
port avec les objets extérieurs, celle de leur délire. Sont-ils gué­
ris, ils se rappellent ce qui s'est passé, les impressions qu'ils
ont reçues, les motifs de leurs actions les plus désordonnées.
Plusieurs coordonnent leurs idées, tiennent des discours sen­
sés, défendent leurs opinions avec finesse, et même avec une
logique sévère ; ils donnent des explications très raisonnables
et justifient leurs actions par des motifs très plausibles. Veu­
lent-ils atteindre un but? Ils combinent leurs moyens, saisis­
sent les occasions, écartent les obstacles; ils ont recours à la
menace, à la force, à la ruse, à la dissimulation, aux prières,
aux larmes ; ils trompent les plus expérimentés ; leur persévé­
rance est invincible. . . l » Ces lignes nous ont paru devoir être
longuement citées tant elles révèlent, par leur exacte corres­
pondance aux termes du débat que nous analysions, la perma­
nence d'un problème et l'enjeu d'une rupture. Le texte dont
elles sont extraites, de manière significative, est directement
tourné vers les questions judiciaires. Il paraît dans le premier
traité spécialement consacré à la « médecine légale relative aux
aliénés» jamais mis sur le marché en France2. Il s'inscrit dans
un contexte de vive polémique autour de la notion d'irrespon­
sabilité que quelques procès retentissants (Léger, Lecouffe,
Papavoine, Henriette Com ier) ont amenée au premier plan au
cours des années précédentes3. Contre l'ignorance des jurys
prononçant à l'aveugle des verdicts fondés sur la méconnais­
sance de la folie, les médecins entendent imposer leur science
et ses vérités neuves. Esquirol, à n'en pas douter, vise autant

1. «N ote sur la monomanie homicide», in J. C. H offbauer , Médecine légale


relative aux aliénés et aux sourds-muets, trad. franç. par Chambeyron, Paris, 1827,
pp. 309-310.
2. Le traducteur explique, du reste, qu’il n’a effectué son travail que pour
combler une lacune grave en ce domaine.
3. On distinguera au sein d ’une abondante littérature l'ouvrage de Georget.
36 Dialogue avec l ’insensé

dans sa Note à persuader les magistrats qu'à instruire les alié­


nistes. Or il lui faut, en 1827, revenir sur les mêmes points,
s'attaquer aux mêmes préjugés et tenter d'imposer les mêmes
évidences que le défenseur de Hadfield en 1800. Insistance et
répétition qui donnent la mesure à la fois de l'unité d’une
découverte et des réticences à l'accepter. Ce qu'il s'agit
encore de faire entendre, c'est que les fous, le plus souvent,
« conservent la conscience de leur état, celle de leurs rapports
avec les objets extérieurs, celle de leur délire». Et du point de
vue médico-légal, donc, qu’un individu doué de pareille pré­
sence à lui-même et aux choses n'en est pas moins parfaite­
ment susceptible d'être mû par une aliénation vraie devant
empêcher de le déclarer coupable. Ce qu'il s'agit de dissiper,
c'est l ’idée que la folie totale est vérité de la folie, qu'en son
essence même l'aliéné est «hom m e qui juge mal de ses rap­
ports extérieurs, de sa position et de son état ; qui se livre aux
actes les plus désordonnés, les plus bizarres, les plus violents,
sans motifs, sans combinaisons, sans prévoyance...». La cou­
pure que veut introduire Esquirol : cesser de concevoir le fou
sur le modèle de cet être à la fois absolument enfermé en lui-
même et radicalement coupé de lui-même, inconscient des
chimères qui l ’occupent tout entier, au point de devenir
" aveugle au monde qui l'entoure, simultanément tout désordre
au-dehors et tout vide au-dedans.
Ce qui est enjeu, soulignons-le, c ’est une manière de pen­
ser la folie; pas une manière de voir tous les fous en toutes
circonstances. Il n'existe pas concrètement que des fous com­
plets pour ce regard classique qui déporte en théorie le vrai
de la folie du côté de la pleine folie. Ainsi l'une des grandes
autorités en matière de droit pénal évoquées au cours du pro­
cès Hadfield, sir Matthew Haie, distingue-t-elle entre une
aliénation totale et une aliénation partielle — partielle soit
par sa circonscription sur un objet, soit par son degré, notam­
ment dans le cas de la mélancolie h Mais pour ne reconnaître
évidemment qu'une portée d'atténuation partielle de la res­
ponsabilité, et fort limitée du reste1 2, à ces cas d'aliénation

1. Cité par E rskin e , A Complété Collection o f State Trials, op. cit., col. 1310-
1311 ; voir aussi W alker , op. cit., p. 38.
2. Il recommande de traiter de telles personnes comme «des enfants âgés de
quatorze ans » — un âge où dans les sociétés pré-industrielles l’individu est déjà
reconnu comme passablement responsable (W alker , op. cit., p. 38).
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 37
«partielle». L ’authentique aliénation, celle qui exempte auto­
matiquement de la culpabilité, n'est pas compatible avec la
concentration du délire sur un point bien précis, ou avec une
quelconque conscience de son état chez l'aliéné. On admet
bien l’existence de manifestations de dérangement mental
laissant à l ’individu une bonne part de ses facultés, mais on
les juge à l'aune de cet état supposé où « les facultés intellec­
tuelles et morales [seraient] toutes dénaturées, perverties ou
abolies» — et pour leur refuser, en fonction de leur écart
d'avec cette référence-limite, la qualification de «vraie folie».
Le modèle de la folie complète ne fonctionne pas comme un
moule dans lequel il s'agirait de faire entrer l ’ensemble des
faits, mais comme un repère ultime en fonction duquel sont
déchiffrés tous les faits. En France, d'ailleurs, les anciens
légistes ne semblent guère s'être embarrassés de ces distin­
guos à l'anglaise. Les termes qui reviennent le plus régulière­
ment lorsqu'il s'agit d'évoquer les cas d ’irresponsabilité
pénale: «insensés» et «fu rieu x», sont parmi les plus forts
possibles L C'est dans le prolongement de cette tradition que
se situent encore les rédacteurs du Code pénal de 1810 en
concentrant la substance de l'article 64 autour du terme de
démence. ( « I l n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était
en état de démence au temps de l'action1 2.») Le point de réfé­
rence reste du côté du trouble massif, général, spectaculaire.
L'on ne dispose malheureusement, à côté des textes, que de
fort peu d'études sur leur application, c'est-à-dire sur les
jugements effectivement rendus par les tribunaux durant les
X V IIe et X V IIIe siècles. L'une d'elles toutefois, certes bornée aux
affaires criminelles d’un seul tribunal — le Châtelet de Paris
— et limitée à une étroite période — le règne de Louis XVI
— , nous paraît des plus instructives, même si ces restrictions
appellent la prudence3. Durant ces quatorze ans, constate
l'auteur, «le Châtelet eut à juger à plusieurs reprises de
crimes commis manifestement en état de démence, et il ne

1. Voir sur ce point A. L a in g u i , La Responsabilité pénale dans l'ancien droit


(xvr-xvtir siècles), Paris, 1970.
2. L'observation vaut pour le Code civil de 1804 dont l'article 489 dit: «L e
majeur qui est dans un état habituel d'imbécillité, de démence et de fureur doit
être interdit, même lorsque cet état présente des intervalles lucides. »
3. G. A ubry , La Jurisprudence criminelle du Châtelet de Paris sous le règne de
Louis XVI, Paris, 1971.
38 Dialogue avec l ’insensé

tint que rarement compte de l'état mental des prévenus1».


Non pas que la folie des prévenus nous apparaisse de
manière purement rétrospective pour avoir été grossièrement
méconnue en son temps. Aubry cite des cas où « l'information
a établi formellement la démence », où même un rapport des
médecins l'atteste sans réserves et où, néanmoins, une
condamnation à mort est prononcée2. Remarquée, voire cer­
tifiée, l'aliénation de l'auteur d'un crime n'en est pas pour
autant estimée de nature à le soustraire légitimement à la
peine. Il y a disjonction de la folie observée et de la folie péna­
lement prise en compte. N'est-ce pas que l'on reconnaît qu'il
y a de la folie chez les accusés, mais pas cette folie attendue
dans son exhibition massive et posée comme la seule authen­
tique, en dernier ressort? N ’est-ce pas que l’on voit bien
quelque chose de fou chez le prévenu, mais que l'on ne voit
pas un fou, dans la mesure où il fait preuve tant de présence
d’esprit que de conscience des événements ? Derrière ces atti­
tudes de l ’ancien appareil judiciaire, qui nous paraissent si
singulières, il y a l'opération d ’un critère occulte et contrai­
gnant: seul un absolu dérèglement psychique décide de la
folie ; le vrai de la folie, c'est la folie complète. Finalement, du
reste, cette ultime détermination pourrait ne plus fonctionner
comme ligne de partage à l'intérieur même du réel pour ne
marquer plus que la distance entre la folie que les faits lais­
sent appréhender et la folie qu'il est possible de penser. Car
c'est d'abord et fondamentalement une contrainte intellec­
tuelle qui s'exprime au travers de cette prise de repère : s'il
faut toujours ramener la mesure de la folie à une folie-limite,
c'est qu’elle est censée ne révéler sa nature ou ne devenir

1. A ubry , op. cit., p. 224. Bien que le problème n'y soit pas abordé sous cet
angle, l’étude d’A. A biatecci, «Les Incendiaires devant le Parlement de Paris:
essai de typologie criminelle (xvme siècle) », in Crimes et criminalité en France,
XVlF-XVIll* siècles, Paris, 1971, pourrait suggérer une conclusion analogue. Sur 200
procès jugés entre 1720 et 1789 la justice a demandé pour 27 accusés une infor­
mation de démence, et dans 5 cas cette information aboutit à exempter l'accusé de
la peine capitale (A biatecci, op. cit., p. 16). L'auteur omettant malheureusement
de préciser ce qu'il advient au juste des autres, il ne nous permet pas de nous faire
une idée tout à fait claire de l ’attitude des magistrats. Toutefois, le chiffre des
exemptions de peine (5) semble très faible au regard de celui des informations de
démence (27) — car sans nul doute fallait-il pour que celle-ci fût déclenchée que
les faits comme l'attitude des prévenus suggèrent déjà très fortement l’hypothèse
d'un «esprit aliéné».
2. Affaires Giraut, Charreton, Nicolas Dubois. Voir Aubry, op. cit., p. 224.
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 39
intelligible qu'en ce point. En ce point où l'exigence de com­
préhension de la folie se retourne contre la vérité de la folie.

La mutation radicale dans l’abord de l ’aliénation, début


XIXe siècle, se joue autour du rejet de ce critère. L'émergence
des nouvelles conditions d ’intelligibilité de la folie, dont nous
avons suivi l ’affirmation dans la plaidoirie d'Erskine ou les
propos d ’Esquirol, est suspendue à la rupture d’avec cette
idée d ’une folie complète livrant le secret de la folie. Encore
ne s’agit-il pas d ’un abandon pur et simple faisant place à des
repères sans nul lien avec ceux précédents. Certes, à un
niveau pratique, et en particulier lorsqu'il faut prouver la
folie, la transformation se traduit par l'invalidation des
anciennes références. Pour qu'il y ait folie certaine, nul
besoin d'un trouble tenant l'âme captive au point de l'aveu­
gler au monde et de la fermer à elle-même. Et folie possible,
à l'inverse, là où régnent toutes les apparences de la raison et
de l’enracinement dans le réel. Mais, plus au fond, lorsqu’il
s'agit d ’interroger la nature de la folie, il va y avoir moins
annulation du critère de la folie complète que retournement
de son sens. On va continuer, en fait, à penser la folie par rap­
port à une folie complète — en fonction seulement d’une
exclusion expresse de ce qu'elle puisse être complète. On ne va
pas se borner à constater qu’on n'observe rien dans la plupart
des cas d’un tel enfermement en soi dans l’oubli de soi, que
jamais, ou presque, la folie ne ressemble à cette absolue folie.
Le constat va se prolonger en une double affirmation: que
c ’est en fonction de cet absolu, néanmoins, que la folie a
sens; que, simultanément, c'est dans l'impossibilité pour la
folie d ’être jamais absolue folie que se livre son essence. Com­
plète folie, il est exclu qu’elle le soit, qu’elle puisse l'être, mais
c'est en regard de cette limite et précisément à partir de
l’impossibilité de l'atteindre qu’on peut saisir sa nature de
folie. Il n’y a pas évacuation du repère d’une folie complète :
il y a rupture avec l'attente d'une folie complète dans les faits,
avec l'idée d ’une folie complète réalisée en quelque sorte. Et
installation de la réflexion, du même mouvement, dans une
tension contradictoire entre la nécessité de toujours ramener
la folie dans la perspective d ’un absolu de la folie et la néces­
sité de toujours disjoindre et sur tous les points la folie obser­
vée d ’avec une totale folie. Impossible, d ’un côté, de ne pas
40 Dialogue avec l ’insensé

recourir au repère-limite de la folie complète; mais néces­


saire, de l ’autre côté, de défaire sans cesse plus avant les
apparences d'une captation intégrale du sujet par son
désordre intérieur.
De la plaidoirie d’Erskine aux réflexions d’Esquirol, un
net décalage est perceptible sur ce point. Tous les deux sont
exemplairement aux prises avec cette difficulté à renoncer au
modèle d ’une folie complète dans le temps même où l'on
s'efforce de l'écarter. Mais chez Esquirol un pas déterminant
est accompli par rapport à Erskine, où l'on discerne l'instal­
lation clairement acquise de la réflexion sur la folie dans son
nouvel espace problématique. Erskine, en effet, réintroduit le
critère de la folie complète, en dernier ressort, après en avoir
souligné l ’inadéquation. Hadfield pouvait très bien avoir agi
sous l’empire de la folie, s'était-il employé à démontrer, bien
que capable, au moment des faits, de reconnaître par
exemple ses anciennes connaissances — et donc doué à la
fois de mémoire et d ’attention au monde extérieur — et de
combiner un projet. Mais en revanche, finit par déclarer Ers­
kine, durant et dans l ’accomplissement de son acte, il était
bel et bien de la sorte coupé du dehors et de lui-même.
Certes, lors de cette scène, « il n'était pas totalement privé de
mémoire, au sens donné par l'attorney général à cette expres­
sion : il aurait pu relater à ce moment-là chaque circonstance
de sa vie passée, et chaque chose en rapport avec sa présente
situation, à la seule exception de la nature de l ’acte q u ’il était
en train de méditer. En cela, il était sous la domination toute-
puissante d'une illusion m orb ide1...». Dans le secteur pro­
prement dit de sa folie, il était inconscient, selon le mot même
qu'Erskine emploie à un autre moment. L'acte était en lui-
même sans qu’il le sache, sans q u ’il puisse le réfléchir pou r en
rapporter le projet à quelqu’un d ’autre ; et c'est pour cela qu'il
s'est échappé de lui irrésistiblement, extériorisation immaîtri-
sée d'une illusion essentiellement irréfléchie. Ainsi, circons­
crite dans un secteur de la vie psychique, la folie n'en est pas
moins pensée comme totale folie là où elle se manifeste. La
part qu'elle occupe, elle l'occupe totalement, en entraînant
une adhésion de l ’individu à ses conceptions délirantes telle
qu’il ne puisse prendre la moindre distance à leur égard, telle

1. Howell, op. cit., col. 1322.


D ’une rupture dans l ’abord de la folie 41
qu'il ne puisse se rapporter à elles. Elles l ’habitent, elles lui
sont présentes à ce point qu'il ne peut se retourner vers elles.
Lorsqu'il parle, elles se disent sans qu’il les gouverne. Impri­
mées en lui, elles se dérobent au souvenir comme elles pas­
sent en actes aveugles. L ’absolu de la folie est conçu, en la
circonstance, comme irréflexion réalisée. Non plus comme
capture du tout de l'âme, mais comme annulation en un point
de l'âme de sa puissance réflexive. Folie : le point de non-rap­
port de l'homme à lui-même. Mais n’est-ce pas là exactement
le fond des vues de Locke sur l'aliénation que nous évoquions
plus haut? La folie, dit-il, consiste en une «liaison d'idées non
naturelles », et aberrante, donc, de par la dénaturation prési­
dant à l'associationl. Ces idées que rien n'aurait dû rapporter
deviennent inséparables, et ne se manifestent plus que l’une
avec l'autre, à l ’insu du sujet. Il s'est ainsi formé dans l'esprit
une association sur laquelle il est impossible de revenir et qui
échappera désormais à la puissance de la réflexion. Il y a sur
un point fonctionnement automatique de l'esprit, en d'autres
termes, ignoré de l ’individu et entièrement indépendant de
lui. Sans doute pareille folie ne conceme-t-elle pas le tout
de l'âme. Sur le reste, l'individu se tient dans les limites du
sens commun et garde sa capacité logique intacte. Mais c'est
toute la puissance propre de l'âm e qu'elle abolit là où elle
se tient : c'est toujours par un degré zéro de la conscience et
par un rien de pouvoir de l'esprit sur ses productions qu’elle
se traduit.
En regard, nous pourrions caractériser d'une phrase
l'accomplissement dernier de la rupture avec l'idée qu'il est
dans les faits folie complète: toujours subsiste en quelque
manière un rapport de l'individu à sa folie, toujours quelque
chose d'une dimension réfléchie se conserve qui met une dis­
tance entre le trouble de l'âme et le sujet. Une fois ce principe
admis, même tacitement, un seuil décisif est passé, un point
de non-retour est atteint. La base sur laquelle va se dévelop­
per la conception moderne du trouble psychique est trouvée.
C'est ce pas que nous voyons franchi chez Esquirol, lorsqu'il
écrit qu'«un grand nombre de fous conservent [non seule­
ment] la conscience de leur état, celle de leurs rapports avec
les objets extérieurs», mais aussi «celle de leur d élire». Pas

1. Locke, op. cit., p. 316.


42 Dialogue avec l ’insensé

d'inconscience les coupant irrémédiablement de la part folle


d ’eux-mêmes : ils se savent délirants, ils restent présents à la
folie dans laquelle ils sont pris. Aussi en gardent-ils souvenir.
«Sont-ils guéris, ils se rappellent ce qui s’est passé, les
impressions qu'ils ont reçues, les motifs de leurs actions les
plus désordonnées.» C'est qu’ils avaient présentes à l'esprit
des raisons commandant leurs gestes lorsque, en apparence,
ils agissaient le plus sans motifs et « sans se rendre compte »,
comme on dit, poussés seulement à exposer leur confusion
extérieure. C’est que fermés apparemment au-dehors durant
le temps de ces désordres, ils en recevaient en fait des impres­
sions assez distinctes pour se conserver nettes dans la
mémoire. Parfois, ce maintien de la conscience au sein du
trouble le plus profond pourra même entraîner une sorte de
dédoublement entre la personne qui croit en son délire et la
personne qui continue de juger sobrement des choses : «Vous
avez raison, me disait un aliéné, mais vous ne pouvez me
convaincre.» Encore y a-t-il à côté de ceux qui persévèrent
ainsi avec bonne conscience ceux qui déplorent amèrement
la contrainte qui les porte à persévérer : « Quelques-uns sen­
tent le désordre de leurs idées, de leurs affections, de leurs
actions; ils en gémissent, ils en ont honte et même horreur;
mais leur volonté est impuissante, ils ne peuvent la maîtri­
s e r1.» C'est enfin d ’un véritable antagonisme intérieur que
l’aliéniste est quelquefois témoin : « Il est [des aliénations de
sentiment] qui non seulement n’intéressent pas les idées,
mais sont encore aperçues jugées, réprouvées par les idées,
combattues par toutes les forces de l'intelligence; d'où vient
ce phénomène de la double volonté, si bien caractérisé par
saint Paul, et si mal éclairci par les philosophes2. »
L'idée vient à coup sûr d’Esquirol, si ces lignes sont
empruntées à un auteur proche. Il l'exprime pour sa part dans
une formule remarquable, à propos de ces mêmes états où se
manifeste une « opposition des idées, du raisonnement et des
affections avec les actions » : « L'homme n'a plus la faculté de
diriger ses actions, parce qu'il a perdu l'unité du moi ; c ’est
1’homo duplex de saint Paul et de Buffon poussé au mal par un

1. E squirol , « Note sur la m onomanie h om icid e», art. cité, p. 310.


2. Pariset, Éloge de Pinel, in Mémoires de l'Académie royale de médecine, t. I,
1828, pp. 203-204.
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 43
motif, retenu par un autre1. » «Cette lésion de la volonté,
poursuit-il, peut se concevoir par la duplicité du cerveau, dont
les deux moitiés ne sont pas également excitées2. » L'anatomie
ainsi évoquée à l ’appui de la théologie, l'explication peut
paraître aventureuse. Mais l'incertitude même des références
et des modèles entre les Pères de l ’Église et les constats de la
science n'est-elle pas avant tout le signe d’un défaut de lan­
gage pour nommer un nouveau difficile à enclore dans les
vieux mots et auquel on tente de remédier par des emprunts
hétéroclites? Plutôt qu’au farfelu de l'hypothèse ou à l’appel
du déjà connu, c'est à l'effort pour pointer au travers et au-
delà de la métaphore ou de la citation la dimension conflic­
tuelle en jeu dans la folie, c'est à l'accent porté sur la rupture
de l ’Un psychique qui s'y manifeste qu'il faut être attentif3. Ce

1. Article «M an ie» du Dictionnaire des sciences médicales, t. XXX, 1818,


p. 454. Ce passage n’est pas repris à sa place dans le chapitre «M a n ie» des Mala­
dies mentales en 1838. Il ligure dans le texte sur les Monomanies écrit pour la
circonstance, t. II, p. 97.
2. Article «M an ie» cité, p. 454.
3. Ajoutons d’ailleurs que, tout au long du XIXe siècle, semblable recherche
d ’un substrat anatomique aux phénomènes d'incohérence mentale ou d'antago­
nisme intérieur observables chez les aliénés dans la duplication de la masse céré­
brale en deux hémisphères (et les avatars de leurs relations) n'a cessé d’alimenter
la spéculation. Citons notamment A. L. W ig an , The Duality o f the Mind, Londres,
1844; G. D escourtis , D u fractionnement des opérations cérébrales et en particulier
de leur dédoublement dans les psychopathies, Paris, 1882; et J. L uys , Étude sur
le dédoublement des opérations cérébrales et sur le rôle isolé de chaque hémisphère
dans les phénomènes de la pathologie mentale, Paris, 1888. Encore une fois, lais­
sant de côté la nulle valeur de vérité scientifique de cette littérature, c ’est à la
nécessité qui l'engendre comme indispensable mythologie qu’il faut être sensible.
Elle signale la persistance d'un problème essentiel : comment rendre compte de la
dimension de rupture de l ’unité psychique aperçue dans la folie? Par le biais de
l'hystérie, du reste, on trouve quelque chose de ces travaux à la racine des plus
modernes conceptions psychopathologiques. À la fin du XIXe siècle, en effet, ils ont
connu un considérable regain de vigueur avec le besoin d ’expliquer les phéno­
mènes de double personnalité observés chez les hystériques. Or, tout à la fois,
l’hystérie va pleinement confirmer le caractère central des faits de division psy­
chique mis en lumière par les tenants de la dualité cérébrale et invalider la théo­
rie de la base organique. C’est là que la notion de dédoublement va perdre
définitivement son substrat anatomique supposé pour acquérir, en revanche, son
plein développement psychologique, en se précisant comme notion de clivage psy­
chique (chez le Freud des Études sur l ’hystérie, notamment). De l'hystérie, et sur le
modèle de l’hystérie, le clivage va se retrouver chez Bleuler au centre de l'expli­
cation de la démence précoce. Repris enfin par Freud à partir des données nou­
velles de Bleuler, le terme prend sous sa plume le caractère de pivot de
l ’explication du fait psychotique en général que nous lui connaissons. D'Esquirol
à Freud, l'anatomie imaginaire du cerveau (et l’on sait par ailleurs l’importance
de modèle qu'elle a eue pour le fondateur de la psychanalyse) nous fournit ainsi
un curieux fil conducteur.
44 Dialogue avec l ’insensé

qui nous apparaît ici dans une expression balbutiante, c ’est le


choc en retour sur la pensée de l ’homme de la rupture avec le
mythe d’une capture totale du fou par sa folie. Dans la dis­
tance du fou à sa folie, une tension et un conflit se révèlent.
Du même coup, c ’est l ’homme qui est révélé dans son déchi­
rement par la folie. De cette perspective, nous n’avons pas
fini d'exploiter les ressources. Elle reste fondamentalement
notre voie pour aborder la folie. D'où l'intérêt d'en discerner
exactement les conditions d ’émergence.

II. De Pinel à Esquirol : la découverte du sens.

Peut-être est-ce la volonté de marquer la rupture et


d'asseoir la conquête de cette idée d'une distance principielle
de l ’aliéné à son aliénation qu’il convient d ’attribuer la créa­
tion d'une entité nosographique destinée à faire couler beau­
coup d'encre et à polariser significativement les débats: la
manie sans délire. C'est en tout cas ce que donne à penser la
manière dont Pinel l'introduit. «O n peut avoir une juste
admiration pour les écrits de Locke, écrit-il, et convenir
cependant que les notions qu'il donne sur la manie sont très
incomplètes, lorsqu'il la regarde comme inséparable du
délire. Je pensois moi-même comme cet auteur, lorsque je
repris à Bicêtre mes recherches sur cette maladie, et je ne fus
pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui n'offroient à
aucune époque aucune lésion de l'entendement, et qui étoient
dominés par une sorte d'instinct de fureur, comme si les
facultés affectives avoient été seulement lésées1.» En ce cas
de figure extrême, en effet, l ’opposition, pour reprendre les
termes d'Esquirol, des idées et du raisonnement avec les
actions est totale. Elle a presque le caractère d'une hétérogé­
néité de fait entre deux versants de l ’existence subjective. Il y
a entière intégrité de la conscience et de l'intellect en même
temps que, d'autre part, entière domination par instants de
l’individu par «une sorte d ’instinct de fureur». À propos d'un
maniaque de cette sorte observé à Bicêtre, Pinel parle du
«com bat intérieur que lui fait éprouver une raison saine en

1. Traité médico-philosophique sur l ’aliénation mentale ou la manie, Paris,


an IX, pp. 149-150.
D'une rupture dans l'abord de la folie 45
opposition avec une cruauté sanguinaire1». En un sens, le
sujet est absolument séparé de la folie qui s'empare périodi­
quement de lui. Il y a disjonction, à la limite, de l'individu et
de ce qui est pourtant sa folie. On mesure sur ce point la por­
tée de la critique formulée à l ’endroit de Locke. Autant qu’on
juge, comme il le fait, de la nature de la folie par la présence
d ’un délire, on admet qu'elle implique en son cœur une inclu­
sion du sujet dans sa folie, une prise de l ’individu dans son
délire — et, chez Locke, prise totale au moins sur un point,
nous l'avons vu. Ce que veut, en regard, marquer Pinel, c ’est
qu’il est une espèce de folie, certes particulière, mais haute­
ment significative, où se manifeste une véritable extériorité
du trouble subjectif par rapport au sujet. En cette extrémité,
la folie se révèle dehors de la raison, dehors qui la vainc, sans
doute, mais sans l'atteindre dans son intégrité. Aussi la manie
sans délire est-elle éminemment apte à symboliser le nouveau
visage conféré à la folie par la psychiatrie naissante. Se
concrétise en elle l'idée essentielle sur laquelle va se fonder
l'exploration des phénomènes d ’aliénation: la folie, ce n'est
pas purement et simplement ce qui annule le sujet, c ’est au
contraire ce avec quoi le sujet conserve un rapport dans le
temps même où son être subjectif y est menacé. La folie, c'est
aussi ce que l'individu sait et réfléchit comme sa folie. Le
public ne s'y est pas trompé. Si la notion de manie sans délire
(et ses dérivés ultérieurs, dont en particulier la monomanie
instinctive d’Esquirol, sur laquelle nous reviendrons) a sus­
cité la controverse et polarisé les discussions, comme elle l'a
fait, au début du XIXe siècle, c'est en raison, bien sûr, de ses
considérables incidences concrètes au plan médico-légal,
mais tout autant en raison de sa valeur d'exemple, de sa capa­
cité à représenter le cours nouveau des idées en matière
d ’aliénation mentale, de sa signification de rupture. D’un
côté, en effet, elle incorpore la figure de la folie par excellence
selon la tradition : la fureur, « l ’impulsion aveugle à des actes
de violence», l'extrême folie en un mot selon une représenta­
tion séculaire, et dont Pinel ne reprend certainement pas par
accident le signifiant majeur. De l'autre côté, elle reconnaît à
cet enragé exemplaire la jouissance « du libre exercice de sa
raison, même durant ses accès». Le pire forcené, le plus radi-

1. Traité médico-philosophique, op. cit., p. 153.


46 Dialogue avec l ’insensé

calement fou des hommes se trouve être ainsi paradoxale­


ment le fou le plus conscient de sa folie. Coïncident chez le
même individu l'abolition totale du pouvoir de soi sur soi et
un maintien entier de la capacité à se savoir. Pas de meilleure
illustration de la manière dont s'est transformée la référence
à la folie complète que cette manie sans délire. La référence
est conservée, y compris culturellement, en l'occurrence,
avec ce vocable de fureur, et conservée quant au fond avec
l'accent porté sur l'emportement aussi immaîtrisable
qu’aveugle dans une violence sans frein. Mais elle n'est
conservée que pour être aussitôt située par rapport à la
dimension antagoniste d'une distance de l'individu à sa folie,
qui le garde toujours d'y être complètement pris. Ici, il est
vrai, cette déprise accuse un caractère limite qui la rend
quelque peu abstraite. Davantage, les termes ramenés de la
sorte à une simplicité schématique, un intenable se révèle
lorsqu’il faut penser jusqu'au bout la coexistence de la pleine
raison et d'une folie intégrale. L'on aboutit à une espèce de
partition entre le côté intact de la personne — et plus
qu’intact: hors de cause — et le côté morbide. L ’intellect per­
siste isolément dans son intégrité, tandis que les facultés
affectives sont dénaturées. La folie ne tiendrait donc pas,
dans ce cas au moins, au tout de l'individualité morale. Seu­
lement, se trouve alors perdu ce qui se dévoile dans la tension
vivante entre l ’horizon d’une folie complète et l'impossibilité
que la folie soit jamais effectivement complète. À savoir que
la folie est mise en cause de l'U n subjectif, et donc du sujet
comme tout, mais mise en cause et non abolition, et, par
conséquent, atteinte à la fonction subjective supposant tou­
jours, d'autre part, sa perduration à quelque titre. Que ce qui
se conserve irréductiblement chez l ’aliéné est de même
nature que ce qui vient en question dans son aliénation. Qu'il
n'y a pas de raison gardée qu'on pourrait disjoindre de l'être
affectif en proie à l'insensé, mais vacillation — et non point
éclipse — de ce qui réunit affect et intellect en un lieu où leur
séparation n'a plus de sens. Il y a bien chez Pinel les deux
pôles de la folie totale et de la distance conservée à l'égard de
la folie. Mais sous une forme où l'un et l'autre se livrent
simultanément comme données de fait vouées à coexister et
où, par conséquent, ce qui se joue dans leur écart antagoniste
est pratiquement neutralisé. Annoncée par la démarche,
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 47

impliquée souterrainement, l'idée vers laquelle fait signe la


différence de la folie vraie d ’avec une complète folie se voit
finalement arrêtée sur le chemin de son explication.

Impasse dont la critique par Esquirol de la notion de


manie sans délire va sortir la réflexion. Cette critique, on peut
la dire le vrai point de départ de son œuvre propre, le lieu par
excellence de son articulation à celle de Pinel. C'est à partir
de là qu’il va apporter un prolongement majeur aux acquis
du Traité médico-philosophique. C'est de là que procède, par
un cheminement que les textes permettent de reconstituer,
l’essentiel de son apport à la pensée de la folie. Point de
départ aussi pour Esquirol que la critique portée par Pinel
contre Locke. Dès les premières lignes de sa thèse, il s’en fait
l’écho, en reprochant aux études menées jusque-là sur l’alié­
nation mentale de s’être arrêtées «aux symptômes les plus
saillants, aux désordres des facultés intellectuelles ; on n'a vu
que cela, et chacun s’est épuisé en recherches sur le d élire1».
Et il souligne plus loin que c'est d ’un autre côté qu’il convient
de chercher le trait le plus général des manifestations de
folie : « Un symptôme qui accompagne toutes les aliénations,
qui n'a pas échappé au professeur Pinel, qui en annonce un
très grand nombre, c'est l'altération des affections morales en
plus ou en m oins2. » Il est durablement demeuré fidèle à cette
inspiration, puisqu'il estime plus tard encore plus nettement
que cette lésion des facultés affectives, pour parler comme
Pinel, «est si constante qu'elle me paraît être le caractère
propre de l'aliénation mentale. Il est des aliénés dont le délire
est à peine sensible; il n'en est point dont les passions, les
affections morales ne soient désordonnées, perverties ou
anéanties. Je n'ai point vu d'exception à cet égard3». Tou­
jours cette volonté, en portant l'accent sur les passions, de
montrer l ’aliénation comme un état où la part pensante et
réfléchie de l ’individu est éminemment susceptible de se
conserver. Mais la volonté aussi, marquons-le au passage, de
concevoir le fait morbide par rapport au tout de l’individua­
lité. Car les passions, au sens de Pinel ou d'Esquirol, ne sont

1. Des passions considérées comme causes, symptômes et moyens curatifs de


l ’aliénation mentale, Paris, 1805, p. 5.
2. Ibid., p. 29.
3. Article «F o lie » du Dictionnaire des sciences médicales, t. XVI, 1816, p. 160.
48 Dialogue avec Vinsensé

pas les phénomènes tout psychiques de sentiment que nous


autres sommes habitués à désigner de ce nom. Ce sont sous la
plume de Pinel, qui suit en cela une tradition fort anciennel,
de «simples phénomènes de l ’économie animale». Esquirol,
de même : « Les passions appartiennent à la vie organique 2. »
Les passions participent à la fois de la vie consciente et du
fonctionnement du corps. Elles ne sont ni seulement du côté
des phénomènes psychologiques, ni seulement du côté des
phénomènes physiologiques. On touche en elles, autrement
dit, à quelque chose de l'homme total, en ce qu’il comporte
d'indécomposable dernier. Autre intérêt de la centration opé­
rée sur les passions comme causes et symptômes de l ’aliéna­
tion mentale, celui de permettre la saisie simultanée du
caractère de rupture biographique de la folie et de son carac­
tère de continuité, néanmoins, avec les lignes de force de
l'existence commune. La folie, c’est l'irruption d'une discon­
tinuité brutale dans l'histoire individuelle, marquée précisé­
ment par le changement profond des affections et le
bouleversement du cours des passions. Mais ce qui se
conserve de foncièrement humain dans la folie, c'est à la
lumière des passions qu'on parvient à le déchiffrer. «N o n
seulement les passions sont la cause la plus commune de
l'aliénation, écrit Esquirol, mais elles ont avec cette maladie
et ses variétés des rapports de ressemblance bien frappants.
Toutes les espèces d ’aliénation ont leur analogie, et pour ainsi
dire, leur type prim itif dans le caractère de chaque passion.

1. Traité médico-philosophique, op. cit., Introduction, p. xxii. II n’est que de


renvoyer sur ce point au Traité des passions de Descartes, dont la lecture la plus
superficielle suffit à convaincre que ce qui est pour nous d ’ordre évidemment psy­
chologique relève pour lui, en fait, d'une psychophysiologie. S’il est un dualisme
cartésien, ce dualisme n’est pas du tout le nôtre. De l'un à l’autre, il s’est produit
un déplacement considérable dont l’histoire reste à écrire. L'examen de la pro­
gressive «psychologisation» de la notion de passion en fournirait certainement un
bon fil conducteur.
2. Des passions, op. cit., p. 17. «Leurs impressions se font sentir dans la région
épigastrique, poursuit-il, que ce soit primitivement ou secondairement, elles ont là
leurs foyers ; elles altèrent sensiblement la digestion, la respiration, la circulation,
les excrétions, dont les organes forment le centre épigastrique. L'amour exerce
une action manifeste sur la circulation et la respiration ; la colère accélère la cir­
culation [...] tout cela prouve que les passions agissent puissamment sur les
organes essentiels à la v ie » (pp. 17-18). Pinel et Esquirol reprennent (ou parta­
gent) sur cette question l'opinion de Bichat: «Les folies diverses qui sont pro­
duites par la même cause [des passions vives] ont le plus souvent leur foyer
principal dans quelque viscère de l’épigastre profondément affecté», écrit celui-ci
dans les Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Paris, 1800, p. 142.
D 'une rupture dans l ’abord de la folie 49
Celui qui a dit que la fureur est un accès de colère prolongé,
aurait pu dire avec la même justesse, que la manie érotique
est l’amour porté à l'excès; la mélancolie religieuse, le zèle
ou la crainte de la religion poussés au-delà des bornes;
la mélancolie avec penchant au suicide, un accès de déses­
poir prolongé. On peut en dire autant des autres passions,
qui ressemblent toutes plus ou moins à une espèce d ’alié­
nation1.» Il ne dit pas: les aliénations sont des passions;
des passions portées à une extrémité où elles se dénaturent.
La tentation de le faire est perceptible — elle s'arrête ici au
stade de la façon de parler. Ce dont il s'agit, c'est de rapports
de ressemblance permettant moins de jeter un pont ou d’éta­
blir une continuité entre le banal et l'insensé que de saisir que
l'aliéné reste à l'intérieur d'un monde humain organisé
autour des mêmes pivots et déchiffrable en fonction des
mêmes repères. Lue à la lumière des passions, l'aliénation
réintègre le champ global du compréhensible, quelque cou­
pure qui la retranche des lois communes du comportement.
S'il s'exclut de la continuité sensée de sa propre existence, le
fou n'en demeure pas moins dans les limites de la significa­
tion en général.
Autant qu’il tire la leçon des passions, Esquirol poursuit
dans le droit fil de Pinel. Là où il s’en écarte, c’est sur le prin­
cipe même de cette manie sans délire qui permettait à Pinel
de mettre spécialement en lumière le rôle décisif des facultés
affectives dans l'aliénation, puisqu'il s'y exhibe de manière
quasi exclusive. S ’il se montre pleinement convaincu de
l’importance du facteur passionnel, Esquirol se refuse, en
même temps, à lui reconnaître pareille autonomie de mani­
festation. Il tend à nier, pour sa part, l'absence de délire chez
ceux que Pinel nomme maniaques sans délire. Non que les
apparences démentent ce dernier. Au contraire, constate
Esquirol, « il est des cas dans lesquels la volonté seule paraît
lésée. Le malade est poussé malgré lui à des actions désor­
données, quelquefois à des actes de fureur que son jugement
désavoue, auxquels il se livre, entraîné par une puissance
intérieure, par une violente passion plus forte que sa raison et
que sa volonté2». Seulement, il ne s'agit que d'un paraître

1. Des passions, op. cit., p. 21.


2. Article «D é lire» du Dictionnaire des sciences médicales, t. III, 1814, p. 252.
50 Dialogue avec l ’insensé

auquel on aurait tort de se laisser prendre. Dès 1805 et la


thèse sur les passions, l'idée est fermement énoncée. Les
emportements aveugles des aliénés ne nous semblent tels que
par l'ignorance où nous sommes des motifs qui les comman­
dent. «B ien souvent, dit Esquirol, ce qu'on appelle détermi­
nation automatique, impulsion irrésistible à mal faire, est
l'effet d'une détermination bien réfléchie, et souvent bien
méthodiquement raisonnée1.» Et plus loin: «Je pourrais
multiplier les exemples à l ’infini ; ils prouveraient que chaque
aliéné présente des déterminations différentes ; que tous sont
mus par une passion exagérée, par des idées premières que
nous ne connaissons pas2.» Le cas limite de « l ’homme sous­
trait à l'empire de la volonté» tandis qu'il conserve l'intégrité
de sa raison conduit ainsi à une découverte de portée géné­
rale qui ne cessera d'être réaffirmée avec vigueur par la suite.
Avec une nuance intéressante par exemple dans l'article
«F o lie » du Dictionnaire des sciences médicales en 1816. «Ces
directions irrésistibles, y lisons-nous, ces déterminations
automatiques, comme les appellent les auteurs, semblent être
indépendantes de la volonté, et tiennent cependant à des
motifs dont l ’aliéné et ceux qui l'observent se rendent mal
compte. Il n'y a point de déterminations irréfléchies :
l'homme sent et se déterm ine3.» Les motifs qui le font agir,
l’aliéné lui-même peut s'en rendre mal compte. Esquirol ne
lui en prête pas la conscience claire. Il n'y a pas intervention
d'une cause mécanique, il y a toujours mobilisation de l'indi­
vidu en fonction d ’une raison d'ordre subjectif et réfléchi —
«l'hom m e se déterm ine» — mais raison susceptible de lui
échapper néanmoins et de rester inconsciente. Tout ce qu'il
fait dans sa folie a un sens pour le sujet, même s'il ne le
maîtrise pas, et il est possible de reconstituer cette significa­
tion, lorsqu'elle ne se donne pas immédiatement, en la rap­
portant à sa source première dans l’individu. La difficulté sur
laquelle bute Esquirol, et qui lui inspire ces formules qui don­
nent à penser quant aux conséquences de sa critique, c ’est
évidemment celle de faire dire à l ’aliéné l'idée qui l'a inspiré
et conduit. Il l'expose clairement lorsqu'il revient une fois

1. Des passions, op. cit., p. 79.


2. Ibid., p. 80.
3. Article « Folie » cité, pp. 157-158.
D'une rupture dans Vabord de la folie 51
de plus en 1818 sur la question. «Existe-t-il réellement une
manie dans laquelle ceux qui en sont atteints conservent
l'intégrité de leur raison, pendant qu'ils s’abandonnent
aux actions les plus condamnables?» La réponse est sans
équivoque — «Je ne le pense pas» — car, nous est-il expliqué,
«j'a i vu un grand nombre d'aliénés qui paraissaient jouir
de leur intelligence, qui déploraient les déterminations vers
lesquelles ils étaient fortement entraînés; mais ils avouaient
qu’ils sentaient alors quelque chose à l’intérieur dont ils
ne pouvaient se rendre compte, qu’ils éprouvaient un trouble
inexprimable dans l'exercice de leur raison; que ce trouble
précurseur était lui-même annoncé par des symptômes
physiques dont ils conservaient parfaitement le souvenir:
l'un sentait une chaleur s'élever du bas-ventre jusqu'à la
tête, l'autre une chaleur brûlante avec des pulsations à
l'intérieur du crâne, etc. ; d ’autres affirment qu'une sensation
fausse, qu'un raisonnement faux les déterm inaient1». Là
où le maniaque n'est pas en mesure de rapporter les idées
délirantes ou les hallucinations qui guidaient ses gestes, il
est du moins capable d'en dire assez pour que leur inter­
vention soit soupçonnée. Dans tous les cas, même s'il s'avère,
en fin de compte, impossible de le reconstituer, et «quelque
passager qu'on le suppose», «les actes auxquels se livrent
ces aliénés sont toujours le résultat du d é lir e »2. Jamais
donc, au total, on n'a affaire à un acte purement auto­
matique: toujours il renvoie à une détermination de l’indi­
vidu qui l ’accomplit, toujours il comporte une dimension
réfléchie, sinon consciente. Jamais, non plus, on n'a affaire
à une raison absolument intègre chez un individu en proie
par instants à un «instinct de fu reu r»: toujours même de
manière fugace, imperceptible, intervient un trouble de la
raison.
Esquirol refuse l'espèce de séparation entre raison saine
et folie concentrée dans la violence des actes à laquelle abou­
tissait Pinel. S 'il ne met pas en doute la perduration chez
l ’aliéné d’une conscience le maintenant toujours quelque part
à distance de ses emportements, il n'admet pas, en revanche,
de coupure vraie dans l'être intellectuel et les puissances qui

1. Article «M a rie » cité, p. 453.


2. Ibid., p. 454.
52 Dialogue avec l ’insensé

commandent l'agir. Ce n'est pas seulement d'une économie


passionnelle déréglée ou d'une volonté affectée que surgit
l ’impulsion immaîtrisable: elle engage, en outre, la raison de
l’individu et son être de motivation, elle suppose l'interven­
tion du pourvoyeur de signification. Non pas deux hommes
en lutte comme chez Pinel, l’un de passion et l ’autre de rai­
son, et l'un subjuguant l'autre, mais une contradiction au sein
du même homme qu'emportent de concert le délire et la
«subversion des affections m orales», tandis qu’il reste pré­
sent à sa pensée folle et aux actes qui en procèdent. Par rap­
port au point de départ de Pinel, l ’on pourrait parler d'un
retour à Locke, puisque, à nouveau, la manie est regardée
comme inséparable du délire. Mais ce serait se contenter des
mots sans se soucier de ce qu’ils recouvrent, car le délire
pour Esquirol n'est plus celui de Locke. En ce que, d ’abord, il
est indissolublement lié au trouble affectif jusqu'à lui laisser
parfois presque toute la place. En ce que, ensuite, il
n'implique pas l ’opacité d ’un nœud de pensées formé contre
nature, s'accommodant, au contraire, du maintien d ’une
dimension réfléchie au sein du processus de pensée le plus
déréglé en son contenu. La mise en perspective historique est
utile, cependant, dans la mesure où elle permet de faire
saillir, contre l'apparence d ’un retour en deçà de Pinel, la
poursuite du travail critique qui guidait Pinel à l'égard de
Locke et par lequel il se trouve à son tour dépassé. Comme
Pinel, en effet, avait en vue d'éliminer ce qui subsistait chez
Locke d'une complète folie, c'est ce qui dans la manie sans
délire continue à véhiculer quelque chose du même mirage
qu'Esquirol vise à évacuer. Car lorsqu'il conteste la coexis­
tence d'une raison prétendue gardée avec des emportements
furieux, c’est du même coup la réalité de cette fureur issue de
l’imagerie traditionnelle avec ses traits canoniques — aveu­
glement, irrésistibilité, automatisme — qu'il met en cause.
C'est dans le dessein, certainement, de subvertir l’idée clas­
sique de la folie que Pinel faisait appel à cette figure d’une
perte ultime de l'âme dans l'absolue violence de l’agir pour
l’associer en un contraste saisissant à la plus entière posses­
sion de la raison. Encore était-ce garder valide en quelque
façon une incarnation par excellence des anciennes concep­
tions: reste éliminé par Esquirol. Il ne dénie pas à propre­
ment parler l'existence de la fureur. Il lui dénie toute
D ’une rupture dans l'abord de la folie 53
signification quant à la nature profonde de la folie, il la dis­
qualifie comme forme authentique de folie : « La fureur n'est
qu’un accident, un symptôme, c'est la colère du délire ; elle ne
saurait caractériser une espèce particulière de m anie1.» La
fureur vient par surcroît compliquer le délire ; elle ne procède
pas du fond de la folie. Les maniaques ne sont point par
nature aussi fous dans leurs actes. Leur observation, «e t les
aveux que l'on obtient d’eux prouvent qu'ils ne sont pas mus
par une impulsion aveugle et irréfléchie ; ils agissent comme
les autres hommes par suite d'une détermination2». Si donc,
d ’un côté, pour Esquirol l'individu n'est jamais spectateur
raisonnable de sa folie, impliqué, soudé qu’il y est par son
délire, jamais, de l'autre côté, dans sa folie ses actes ne lui
échappent totalement — jamais ils ne revêtent au sens strict
du terme un caractère insensé. Car tel est fondamentalement
l'enjeu: le sens. L'aliéné n'est pas hors du sens, il ne s'en
échappe à aucun moment, il reste constamment dans l’ordre
du sens, agissant « comme les autres hommes, par suite d’une
détermination». Ce qui le retranche du reste des hommes,
c'est la nature ou le contenu de ses déterminations, c'est le
rapport qu’il entretient avec elles. Ce n'est, en aucun cas,
l'absence d ’un motif ou d’une intention auxquelles rattacher
sa conduite. Tout ce qu’il effectue ou exprime peut être rap­
porté à une signification. Quelque chose de pleinement et
profondément lui est investi dans ses faits et gestes. Toujours,
en quelque manière, le fou continue de se savoir dans sa folie,
il y garde rapport avec lui-même et présence à ses écarts.
Jusqu’au bout, en d’autres termes, par l'intermédiaire de la
signification, le fou demeure sujet de sa folie.

Là où Pinel installait une coupure de l ’homme avec lui-


même en le voyant céder, en toute conscience, à une impul­
sion en elle-même entièrement irréfléchie et pour lui
incompréhensible, Esquirol rétablit une continuité. Conquête

1. Article «Fureur» du Dictionnaire des sciences médicales, t. XVI, 1816. Il


précise, du reste, qu’il y a toujours un motif à l’origine de la fureur : « Pas plus que
toutes les autres déterminations du délire, la fureur n’est automatique dans ce
sens que les furieux ne se livrent point sans motif à leurs emportements. C’est
pour éviter quelque danger dont ils se croient menacés, pour résister à des contra­
riétés vraies ou imaginaires, ou enfin pour se venger de ceux qu'ils prennent pour
leurs ennemis, que les aliénés se mettent en fureur. »
2. Note à la traduction de la Médecine légale d’HoFFBAUER, op. cit., p. 36.
54 Dialogue avec l ’insensé

capitale, la critique de la notion de manie sans délire l'amène


à concevoir que l'aliéné continue à pourvoir son comporte­
ment d ’un sens et à poursuivre un sens au travers de ses
actes, que l'activité humaine dans la folie reste activité signi­
ficative, que jamais, par conséquent, la folie n'abolit l'être
réfléchi de l ’individu. Mais, à l'opposé, en liant contre l'avis
de Pinel l ’acte du maniaque à son délire, en écartant l'idée
d ’une totale distance de l ’individu à son geste délirant, il est
conduit à penser que c ’est pourtant ce même être réfléchi qui
est en cause dans la folie. Car du sens qui commande sa
conduite, l'aliéné lui-même n'est pas maître. Il y a détermi­
nation à la racine de ses actes, mais détermination délirante,
c'est-à-dire détermination qui s'impose à lui sans qu'il ait
pouvoir de l'écarter. Il y a présence de la signification au sein
du comportement de l'aliéné ; il n'y a pas maîtrise de la signi­
fication par l'aliéné. L'individu n’a pas distance, en effet, à
l'idée délirante. Ou, à l'inverse, l’idée délirante est cette idée
par rapport à laquelle l'individu ne peut pas librement se
situer ou se poser pour l'apprécier ou pour s’en défaire. Elle
est idée à laquelle il est noué, voire dans laquelle il est pris
par les rêts de la certitude, idée inaccessible à un travail de
retour critique sur soi. Le sujet cesse dans le délire de se rap­
porter à ses conceptions, il y participe sans l ’écart de la
réflexion. Tout le problème du délire est celui de ce lieu
sans distance de l'individu à son processus de pensée. Ce
qu'Esquirol s'est finement efforcé d'exprimer, en disant que
c'est à une lésion de l ’attention que pourrait être ramené le
trouble délirant. L'ordre dans la pensée, remarque-t-il, n'est
pas un état naturel. Il est conquis au prix d'un effort par
lequel l'homme s'abstrait du flux psychique pour établir
d'en haut une organisation là où ne règne a priori que le
désordre. «S i nous réfléchissons à ce qui se passe chez
l'homme le plus raisonnable seulement pendant un jour;
quelle incohérence dans ses idées, dans ses déterminations
depuis qu'il s'éveille jusqu'à ce qu'il se livre au sommeil du
soir! Ses sensations, ses idées, ses déterminations n’ont
quelque liaison entre elles que lorsqu’il arrête son attention ;
alors seulement il raisonne.» C'est ce retournement sur soi
qui seul procure une puissance sur l'ordre des pensées qui
défaille chez l'aliéné : il « ne jouit plus de la faculté de fixer, de
diriger son attention ; cette privation est la cause primitive de
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 55
toutes ses erreurs1». La dissolution peut s'effectuer selon dif­
férents modes. «L es impressions sont si fugitives et si nom­
breuses, les idées sont si abondantes, que le maniaque ne
peut fixer assez son attention sur chaque objet, sur chaque
idée; chez le monomaniaque, l'attention est tellement
concentrée qu’elle ne porte plus sur les objets environnants,
sur les idées accessoires ; ces fous sentent et ne pensent pas ;
tandis que chez ceux qui sont en démence, les organes sont
trop affaiblis pour soutenir l'attention, il n’y a plus de sensa­
tion ni d ’entendement2.» Emporté par le dynamisme propre
du flux mental, absorbé, au contraire, dans une pensée fixe
ou abandonné au chaos naturel de la vie psychique, l’aliéné
est dans tous les cas essentiellement troublé dans son rapport
à lui-même et aux choses du monde. D'une manière ou d’une
autre, il est comme collé tout contre son vécu représentatif, et
privé de tout recul à son égard. « Ces fous sentent et ne pen­
sent pas», dit ainsi Esquirol des monomaniaques. Il ne veut
pas dire qu'ils n'ont pas de pensées. Mais qu'ils ne sont pas
enfermés en eux-mêmes: ils sont présents aux «objets envi­
ronnants», ils sont présents à eux-mêmes, à leurs «idées
accessoires». Ils ne sont pas privés de relation tant avec le

1. Article «F o lie » cité, p. 162. C’est comme développement direct de la réflexion


esquissée ici par Esquirol que doit être comprise la théorie de l ’automatisme men­
tal avancée plus tard par Baillarger. Il suffit de citer : la continuité de pensée d’un
texte à l'autre ressort avec suffisamment de netteté pour qu’il ne soit pas besoin de
la souligner. « Il existe en nous, écrit Baillarger en 1845, quant à l’exercice intel­
lectuel, deux états très différents. Dans l'un, nous dirigeons nos facultés, et nous les
employons à nos desseins, nous sollicitons les idées et après les avoir fait naître,
nous les conservons plus ou moins longtemps pour les examiner sous tous leurs
aspects: il y a alors intervention active de la personnalité: c'est l’exercice intellec­
tuel volontaire. L'autre état est tout à fait opposé : c'est l’état d’indépendance pour
les facultés et d’inertie pour le pouvoir personnel.» «Nous sentons alors, dit Jof-
froy, notre mémoire, notre imagination, notre entendement se mettre en campagne
sans notre congé [...] et nous rapporter des idées, des images, des souvenirs trou­
vés sans notre secours et que nous n’avions pas demandés.» «Pour peu qu'on
s'observe, on reconnaît que ces deux états se succèdent alternativement ; à chaque
instant, nous reprenons la direction de nos idées et à chaque instant elle nous
échappe. Mais il arrive aussi que cet état d'indépendance de nos facultés se pro­
longe [...] Cet état c ’est l'automatisme de l ’intelligence, caractérisé par l’exercice
involontaire de la mémoire et de l’imagination [...] Il faut donc chercher la condi­
tion première du délire, sous toutes ses formes, dans l'indépendance des facultés
soustraites à l'action du pouvoir personnel [...] ce que j ’ai cru devoir désigner sous
le nom de théorie de l ’automatisme. » (Théorie de l ’automatisme, 1845, texte repris
dans Recherches sur les maladies mentales, Paris, 1890, vol. I, pp. 494-500.) L ’occa­
sion nous sera donnée plus loin, à propos de Maine de Biran, de repérer la seconde
source à laquelle puise Baillarger pour constituer sa théorie.
2. Article « F o l i e » cité, pp. 162-163.
56 Dialogue avec l ’insensé

dehors qu'avec leur propre dedans. Ils sont atteints dans leur
relation seconde à ces relations primordiales, en quelque
sorte. Ils sentent, mais ils ne se préoccupent pas de ce qu'ils
sentent, ils ne se retournent pas vers ces choses du monde
auxquelles ils demeurent pleinement ouverts — «ils ne pen­
sent pas». La perception subsiste, seulement désertée par la
réflexion. Encore l'attention n'est-elle jamais pour autant
abolie, et c'est l'un des traits les plus remarquables du texte
d'Esquirol que d'en évoquer la présence continuée, latente,
derrière l'effacement de son exercice. «L'attention est si
essentiellement lésée par l'un de ces trois modes dans tous les
aliénés, écrit-il, que si une sensation agréable fixe l’attention
du maniaque, si une impression inattendue détourne l'atten­
tion du monomaniaque, si une violente commotion réveille
l'attention de celui qui est en démence, aussitôt l'aliéné
devient raisonnable, et ce retour à la raison dure aussi long­
temps qu’il reste le maître de diriger et de soutenir son atten­
tio n 1.» Évanouie, effacée de la scène psychique, absente du
fonctionnement effectif de l'esprit, l'attention n'est que mise à
l'écart. Elle n'est point détruite, et une circonstance reste tou­
jours susceptible de la mobiliser. Elle n'est jamais qu'éclip­
sée, demeurant en puissance à la disposition de l'agent
intellectuel et capable de retour. Cela, par conséquent, qui
défaille essentiellement chez l'aliéné — sa puissance réfléchie
sur lui-même — n'est pas frappé d'annulation, mais suspendu
en même temps que maintenu à l'état virtuel.
Avant, du reste, de s'élever à cette conception unitaire
d'une lésion primordiale de l'attention chez les aliénés,
Esquirol avait exprimé la même idée en termes moins « psy­
chologiques », mais, d'une certaine façon pour nous, encore
plus parlants. « Le délire comme les songes, note-t-il dans son
article «D é lire » du Dictionnaire des sciences médicales, ne
roule que sur des objets qui se sont présentés à nos sens dans
l’état de santé et pendant la veille. Alors on pourrait s ’en éloi­
gner ou s ’en rapprocher; dans le som meil et dans le délire, nous
ne jouissons point de cette faculté, parce que les objets repré-

1. Article «F o lie » cité, p. 163. Texte légèrement différent dans Des maladies
mentales : « Ce retour à la raison dure aussi longtemps que l’effet de la sensation,
c'est-à-dire pendant que le malade reste le maître de diriger et de soutenir son
attention» (t. I, p. 21).
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 57
sentés par l'imagination sont indépendants de nos sensations
actuelles ou se lient mal avec e lles1.» L'on ne saurait plus
concrètement formuler que le fait central du délire — et du
rêve, le rapprochement est digne d'être enregistré — tient à
l'impuissance du sujet de m odifier sa propre position face
aux objets qui occupent la représentation. Dans l'état ordi­
naire de veille, notre rapport aux objets offerts à la percep­
tion est rapport à ’accommodation, au sens le plus large du
terme : non seulement les choses sont là, à un niveau premier,
mais nous disposons, en outre, de notre relation avec elles, de
l'attention la plus intense au désintérêt le plus complet. Alors
que s'instaure dans le délire un rapport d'adhésion aux
«objets représentés par l'im agination». À la différence du
rêve, la communication avec l'univers perçu demeure, mais
de telle sorte que le lien ne s'établit pas — ou mal — des
images du monde, qui continuent d'être reçues, aux images
qui occupent l'esprit. Les deux plans se clivent. Le sujet ne
cesse de pouvoir inscrire sa production psychique au registre
du monde commun du perçu, bien qu'elle reste principielle-
ment du même ordre (« Le délire comme les songes ne roule
que sur des objets qui se sont présentés à nos sens dans l'état
de veille»). C'est que, s'il reste maître de la relation percep­
tive, il n'a plus, en revanche, de pouvoir sur les représenta­
tions surgies du dedans de lui, que ce soit pour les convoquer
ou pour les écarter. Il est sans prise sur leur présence, sans
force pour se séparer d'elles, pour se poser soi par rapport à
elles. Ce qu’il a perdu, c'est le pouvoir de se penser lui-même
indépendamment des pensées qu'il a, de se savoir pensant à
distance de ses pensées — ce que nous nommions son être
réfléchi. Dans le délire, le sujet se voit fermer la possibilité
d'occuper à l'égard de lui-même ce point de vue tiers d'où il se
différencie de lui-même, d'où, se regardant en quelque façon,
comme un autre, il se déprend sans cesse de ce qui l'occupe,
et dispose de ses pensées tout en s'en distinguant. Il cesse
d ’être sujet de ses pensées, faute de pouvoir se faire autre que
ses pensées, faute de les tenir pou r lui, lui à distance d'elles.
Non que pour autant et automatiquement il cesse d'être sujet
tout court. Ainsi, relèvera par exemple Esquirol, tout assujetti
que soit l ’aliéné à sa conception délirante par une certitude

1. Article «Délire» cité, p. 252.


58 Dialogue avec l ’insensé

immaîtrisable, il n'ignore pas cette certitude comme telle.


« Convaincus que ce qu’ils sentent [les fous] est vrai, que ce
qu'ils veulent est juste et raisonnable, on ne peut les
convaincre d'erreur; leur conviction est quelquefois plus
forte que leur jugement K » Adhésion à l ’idée délirante, certes,
mais, ici manifestement, ailleurs de manière plus occulte, pas
nécessairement adhésion à cette adhésion. Folie: ce vu, cet
entendu, ce conçu qui se manifestent chez un sujet à
l’encontre de son être de sujet, annulant celui-ci du mouve­
ment même qui les amène sur la scène subjective.

Le langage d'Esquirol, inévitablement, ne peut que nous


paraître simpliste, naïf, inadéquat: le nôtre, en la matière,
s'est tout entier constitué dans la critique de la «psychologie »
sur laquelle il se fonde. L'écart terminologique, cependant, ne
saurait longtemps dissimuler la filiation problématique. Si
nous restons incertains, de prime abord, quant à ce qu'il for­
mule expressément, nous ne pouvons, en revanche, que nous
reconnaître, l'investigation avançant, dans les difficultés qu'il
affronte et qui restent les nôtres. En un certain point
d'ailleurs, notre sentiment initial à l'égard de ce langage
désuet se renverse, et nous en venons à nous dire que nous
assistons chez Esquirol à une première cristallisation, à la
constitution embryonnaire des concepts modernes de la psy­
chopathologie. Parvient à un début d'explication chez Esqui­
rol ce qui est resté chez Pinel à l ’état implicite, bien qu'y
jouant un rôle radicalement fondateur: l ’idée, quant à la
nature de la folie, qui résulte de la rupture avec la localisation
de la vérité dans la folie complète. De ce dépassement qui
permet la venue d’un présupposé fondamental au langage,
nous avons eu un exemple particulièrement démonstratif sur
le cas de la manie sans délire. Chez Pinel, renversement sans
doute de l'idée classique, poussé même jusqu'au paradoxe,
avec la notion d'une folie compatible avec l'entière intégrité
de la raison, mais de telle façon que l'expression de la pensée
profonde sur la folie impliquée par ce renversement se trouve
nécessairement arrêtée. Alors qu’au travers de sa critique de
la manie sans délire, Esquirol va parvenir à tirer une leçon de
fond du même rejet de l'idée de folie complète. Pas de folie

1. «Note sur la monomanie homicide», art. cité, p. 310.


D ’une rupture dans l ’abord de la folie 59
complète, cela veut dire, souligne-t-il en retournant l'argu­
ment contre Pinel, pas d'actes que le fou commettrait en y
étant absent, sans engagement de sa personne et seulement
conduit par une tendance automatique. Y a-t-il un moment où
les actes de l'aliéné cessent d'avoir une raison ou une signifi­
cation pour lui, où ses gestes lui deviennent purement et sim­
plement étrangers? Telle est la question cruciale que la
notion avancée par Pinel le conduit à se poser. Et de sa
réponse négative naît la possibilité de formuler une idée
essentielle: le fou demeure constamment intéressé en per­
sonne aux actes qu'il commet et aux propos qu'il tient. Au
sein de la folie, la dimension subjective demeure. En ce qu'il y
a présence de l'aliéné à son vécu délirantl . En ce que ses faits
et gestes continuent d'avoir sens pour lui. En ce que, enfin, et
Esquirol franchit ici un pas supplémentaire, c'est de son indi­
vidualité même qu'il s'agit dans le délire. « Le délire s'exerce
sur le moi, sur la personnalité même de l'individu», dit Esqui­
r o l2. Il explique: «C 'est le m oi à qui se rapportent toutes les
sensations, toutes les idées, toutes les affections de l'homme
pendant qu'il jouit de sa raison. C'est le m oi qu'on retrouve
encore au milieu du plus violent délire, comme le but essen­
tiel et le dernier terme du désordre de nos idées. Ce n'est
point pour l'honneur d'autrui que l'individu en délire frémit,
c'est pour le sien; ce n'est point le supplice d'un voisin qu'il
redoute, c'est le sien propre; ce n'est pas la fortune de ses
proches qu'il regrette, c ’est la sienne : c'est lui qui est dieu,
roi, comblé de biens et jamais ses amis. Ainsi le désordre le

1. L ’idée est exprimée par Georget — disciple d’Esquirol, comme on sait —


dans un langage plein de relief : « Dans les cas même où le délire est le plus géné­
ral, le sentiment de la conscience existe ; il perçoit souvent le désordre des autres
sentiments, des autres facultés ; le malade sent alors qu’il a l’esprit aliéné : après
la guérison, la plupart des impressions qui ont été réfléchies, en quelque sorte, par
la conscience, sont rappelées par le souvenir» («D e la folie», article extrait du
Dictionnaire de médecine, Paris, 1823, p. 51). Mais Esquirol lui-même, à propos
précisément du délire général par excellence, celui de la manie : « Le maniaque,
distrait sans cesse et par les objets extérieurs et par sa propre imagination,
entraîné hors de lui, méconnaissant tout ce qui l'entoure, s’ignorant lui-même,
semble privé de conscience. Néanmoins, il n’y a point cessation absolue de la per­
ception des objets extérieurs, le sentiment du moi n’est pas éteint, la perception se
fait encore, car le maniaque se rappelle après la guérison les objets dont il ne
paraissait nullement s’apercevoir pendant le délire. Devenu calme et raisonnable,
il rend compte de ce qu'il a vu, de ce qu'il a senti, des motifs de ses détermina­
tions» {Des maladies mentales, Paris, 1838, t. II, p. 150).
2. Article « Délire » cité, p. 254.
60 Dialogue avec l ’insensé

plus complet de l'entendement peut toujours être ramené au


moi, même dans le suicide; et, pourtant, l'homme en délire
est trompé par le sens intérieur sur sa propre existence1. »
L'homme ne s’oublie pas dans la folie, comme l ’a cru toute
une tradition. Il n'y a, au contraire, que lui en vue, même là
où il se méconnaît le plus dans sa réalité. L'aliéné «trom pé
par le sens intérieur sur sa propre existence » au point de se
vouloir mort n’en parle pas moins par ce détour insensé de lui
et pour lui. Il n'est nullement hors de lui : subsiste le soi en
fonction duquel prend sens cette négation de soi. On ne délire
qu'à propos de soi, mais encore est-ce que subsiste un soi
auquel se rapporte ce délire. Le délire se circonscrit dans la
sphère subjective; il suppose le maintien du moi auquel il
s'applique et qui en constitue le centre. Double affirmation
d'Esquirol : d'une part, il est un point fixe de la vie psychique
qui continue d'en constituer le cœur dans la folie la plus
caractérisée; d'autre part, c'est l'individuel, le personnel
dans l'homme qui est à la fois la source, le point d'application
et l’enjeu du délire. Et prem ier pas dans la direction de ce
qu'on nommera plus tard une psychologie concrète. Déplace­
ment considérable, en tout cas, des termes du problème, du
trouble abstrait des facultés de l'âme au foyer singulier du
délire.
Il y a dans la folie perduration irréductible de la dimen­
sion subjective : telle est la leçon que procure exemplairement
la critique de la manie sans délire. Mais cette leçon en
implique une autre. La question de savoir, en effet, s’il est des
actes qu'un individu en possession de sa raison commet dans
une «fureur automatique», pour reprendre l'expression de
Pinel, c'est aussi la question : existe-t-il une folie n'engageant
pas en elle quelque chose du tout du sujet ? Pas de sortie hors
de soi à la fois irrésistible et aveugle, pas d'échappée violente
où la liberté s’abolit en même temps que le sens disparaît.
Derrière l'acte, toujours une détermination, elle-même issue
du délire : au travers de sa déraison, l'aliéné reste sujet de ses
actes. Mais pas non plus, par conséquent, de séparation entre

1. On se demande, à lire ce texte de 1814, pourquoi Altschule, en quête des


racines lointaines de l'ego psychology, a voulu voir en Broussais — le Broussais de
De l'irritation et de la folie (1828) — l’introducteur du concept de moi dans la
réflexion psychiatrique. Cf. M. D. A ltschule , Roots o f Modem Psychiatry, Londres
et New York, 1957.
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 61

l’être agissant et l'être pensant : le même homme présent en


actes et en pensées, le sujet un du concevoir et du faire —
sujet défaillant précisément comme sujet au travers du délire
de ses conceptions. Sujet que la folie atteint dans sa puis­
sance même de sujet, dans sa capacité à se déprendre des
significations qui investissent son espace de pensée. Le même
mouvement ainsi qui porte à repousser l ’idée d'une folie
absolue, mais concentrée dans l'agir, ramène d'autre part la
perspective d'une mise en cause du tout psychique dans la
folie en rapportant l'acte à son sujet. Car c'est ici de l'essence
de l'être psychique qu’il s'agit. C'est l'être psychique comme
tel qui vacille avec l'arrêt de la fonction subjective sur une
pensée qui la capte et la nie. Il n'est pas aboli, il n’est pas
détruit dans sa substance. Il est affecté dans sa propriété pri­
mordiale, dans le noyau de sa structure, dans la clé de voûte
de son organisation — en ce point où se donne la possibilité
de l'Un psychique, et qu’Esquirol pointe sous le vocable de
moi, lorsqu'il note que précisément dans la folie « l’homme a
perdu l’unité du m o i1». On mesure la portée de cette réfé­
rence réintroduite à une dimension de totalité de la folie : elle
permet d ’entrevoir ce sur quoi de l'individu (plutôt que dans
l'individu) porte la folie, et de concevoir la folie comme folie
du sujet. Si la vérité de la folie ne se livre pas dans l'annula­
tion concrète de la personne psychique, il faut cependant
penser la folie dans l ’horizon de cette abolition ultime pour
saisir l'enjeu qui la traverse et sa véritable nature. Mais à
l'autre pôle, il faut non moins fermement penser la distance
gardée vis-à-vis de l'absolu de la folie et le maintien de la
dimension subjective. Car, de la prise en considération de cet
aspect découle une observation également essentielle que la
folie n'est pas non-sens, mais se déploie à l'intérieur et dans
les limites de la sphère commune du sens. C'est la fonction
subjective qui se trouve suspendue, «l'attention» selon le mot
d'Esquirol, la possibilité pour l ’aliéné de se poser par rapport
aux significations qui l’agissent, en quelque sorte, et se disent
dans son discours. Mais s’il ne peut se rapporter comme soi à
ce qui le détermine, son discours ou ses entreprises ne doi­
vent pas moins lui être rigoureusement rapportés ( « C ’est le
moi qu’on retrouve encore au milieu du plus violent délire»).

1. Article «Manie» cité, p. 454.


62 Dialogue avec l ’insensé

Gestes et paroles continuent dans la folie la plus déclarée à


faire sens pour un sujet, pour un sujet seulement qui ne peut
plus se donner à lui-même comme le sujet de ses gestes et
paroles. Le délire procède de la personne et s'organise en
fonction d'elle (« Le m oi [constitue] le but essentiel et le der­
nier terme du désordre de nos idées >»). Il y a trouble du rap­
port au sens qui commande le comportement ou qui habite le
discours, mais dans l'ordre du sens.

Se conserve essentiellement cela même qui est essentielle­


ment atteint : telle est l'intelligibilité problématique de la folie
dont on discerne l'avènement dans le sillage de la rupture
avec le vieux critère selon lequel le vrai de l'aliénation, c'est
l'aliénation complète. La folie se révèle dans une contradic­
tion, contradiction au sein de l'être-sujet, entre sa mise en
cause, à l'horizon de son annulation et son maintien en deçà
de sa virtuelle éclipse. Plus de repos désormais pour la
réflexion, prise dans la contradiction, sans le plus souvent la
dominer et contrainte par elle à un approfondissement tou­
jours plus radical en fonction d'exigences contradictoires.
Tantôt, en effet, il s'agira de dénoncer une vision restrictive
du trouble mental pour le réinscrire dans la perspective d'une
atteinte globale de la personnalité. Et nous verrons ainsi cette
nécessité affirmée contre l'idée de monomanie, contre l'idée
d'un délire partiel et exclusif. Tantôt, au contraire, il s'agira
de souligner, contre la captation des observateurs par l'appa­
rence générale et massive d'un état morbide, ce qui subsiste
derrière de conscience et de cohérence personnelle. Impos­
sible, dans tous les cas, de voir et de penser la folie de
manière univoque, comme nous en sentons aujourd’hui
encore la difficulté entière. La dit-on, par exemple, dans le
langage que nous avons nous-même utilisé pour faire écho à
celui d'Esquirol, une atteinte à la fonction subjective qu'on en
dit trop ou trop peu. Trop, si c'est sous-entendre, comme on
le voit ici ou là expressément formulé: plus de sujet. Trop
peu, si c'est laisser croire à une affection bien localisée, à une
diminution de capacité n'évoquant plus l'emprise et le reten­
tissement du trouble sur le tout de l ’être individuel. Quelque
chose de la toute-folie d'un côté, quelque chose d’un sujet
toujours présent de l'autre côté: impossible de concevoir la
folie autrement que dans la tension de ces deux termes,
D ’une rupture dans l ’abord de la folie 63

chaque définition en soi se trouvant en péril d etre invalide


par l ’oubli de l'une des dimensions. C'est, du reste, ce qui n’a
cessé de se produire depuis la mise en avant par Pinel de
cette figure inaugurale de la manie sans délire, associant
exemplairement en elle les deux pôles tout en en neutralisant
l’antagonisme. Celui-ci, libéré par Esquirol, sera retourné
contre lui par ses successeurs dans leur critique des mono­
manies. Et ses effets ne s'arrêteront pas là. L ’ensemble de la
réflexion psychiatrique y trouvera le foyer sous-jacent de son
instabilité, le principe vivant de son dynamisme et la source
de son histoire. Sujet toujours en différence d'avec sa folie;
réalisation toujours différée de la folie, de cette folie qui serait
vacance du sujet : constamment le jeu d ’une différence mine
l'univocité naturelle des faits recensés par la clinique pour les
distribuer selon des axes contradictoires et, sans cesse,
relance l ’exigence théorique.
L'aliéné entre le médecin
et le philosophe

Une rencontre et un débat.

En 1821, s'ouvrirent les leçons de Royer-Collard dans la


chaire de médecine mentale nouvellement créée à la faculté
de médecine de Paris. Cet enseignement dura fort peu: les
circonstances l'interrompirent dès la fin de 1822, et il ne fut
pas repris par la suite. Ce que nous savons de sa teneur et de
son intention ne permet pas de penser qu’il eût pu apporter
une contribution déterminante à la science de l'aliénation. Le
professeur s'y souciait surtout, semble-t-il, «d'attaquer le
matérialisme jusque dans ses fondements », à propos des rap­
ports entre la psychologie et la physiologie, et d'inculquer aux
jeunes générations un spiritualisme de bon aloi. Mais en
marge du cours proprement dit nous est parvenu un témoi­
gnage, en revanche, plein d'intérêt du travail de préparation
accompli par le nouvel enseignant. Pour satisfaire plus pro­
fondément aux obligations de sa charge, nous apprend son
fils, Royer-Collard entreprit des études philosophiques qui le
mirent en rapport avec Maine de Biran, «l'u n des métaphysi­
ciens les plus éminents de l'époque, et qui s'était particulière­
ment intéressé aux questions philosophiques se rattachant à
l'aliénation m entale1». Et une trace nous reste de cette

1. Introduction d'Hippolyte Royer-Collard au texte de son père, Annales


médico-psychologiques, 1843, t. II. Sur Antoine-Athanase Royer-Collard, voir
S ém elaigne , Les Pionniers de la psychiatrie française, Paris, 1930,1.1, pp. 108-110,
et la notice de la Biographie universelle de M ichaud , t. XXXVI. Sur les circons-

Perspectives psychiatriques, n° 65. 1978, pp. 90-99.


66 Dialogue avec l ’insensé

confrontation entre le penseur et le praticien, sous forme


d'un écrit posthume publié dans l’un des tout premiers numé­
ros des Annales médico-psychologiques : « L ’examen de la doc­
trine de Maine de Biran sur les rapports du physique et du
moral de l ’hom m e». Maine de Biran consentit en effet, à la
prière de son interlocuteur, « à tirer de l'oubli et du secret du
portefeuille d'anciens travaux» et à reprendre le texte d'un
mémoire antérieur pour donner une formulation actuelle à sa
pensée sur les premiers principes de la psychologie. Lui-
même dans un premier moment, intitula son travail : Prolégo­
mènes psychologiques d ’un cours sur l ’aliénation m e n t a le De
ces pages qui lui furent communiquées, Royer-Collard entre­
prit une analyse serrée, dans le souci surtout de rapporter les
réflexions du métaphysicien aux faits d'observation et spécia­
lement, comme on s'en doute, en matière de troubles de
l'esprit.
C'est le texte de cet examen critique qui nous est parvenu,
augmenté de quelques notes en réponse de Maine de Biran
auquel il fut par la suite soumis. Son intérêt pour nous tient
précisément à ces réserves émises par Royer-Collard au nom
de l'expérience à l'égard des idées sur l'état d’aliénation aux­
quelles le philosophe est logiquement conduit en fonction de
ses prémisses sur le fonctionnement de l'esprit en général et
les conditions de la vie consciente2. Dans ce dialogue cour­
tois entre gens si proches, on retrouve le même écart au fond
qu'entre Kant et Hegel, séparés eux par le temps et les cir­
constances. Maine de Biran parle du côté de Kant. Il ne peut

tances de sa rencontre avec Maine de Biran, voir la notice historique publiée en


tête du tome X III des Œuvres de Maine de Biran (éd. Tisserand, Paris, P.U.F.,
1949). Deux lettres de Royer-Collard relatives à cette discussion ont été publiées
dans Pensées et pages inédites de Maine de Biran, par Mayjonade, Périgueux, 1896.
1. Le texte repris par Maine de Biran en 1820 est celui du Mémoire sur les rap­
ports du physique et du moral de l'homme adressé à l'Académie de Copenhague en
1810. D ’où, sans doute, le titre donné à l ’œuvre dans un second moment: Nou­
velles considérations sur les rapports du physique et du moral de l ’homme. Nous uti­
lisons l'édition de Tisserand (t. X III cité des Œuvres de Maine de Biran).
2. Encore faut-il souligner que Maine de Biran est parfaitement informé de la
littérature psychiatrique de son temps, et qu’il s’intéresse vivement aux questions
médicales en général. Il a fondé et animé une société médicale à Bergerac autour
des années 1807-1810 (cf. P. L emay , Maine de Biran et la Société médicale de Ber­
gerac, Paris, 1936). Il cite et critique par exemple le Traité de Pinel aussi bien dans
ses Nouvelles considérations sur le sommeil, les songes et le somnambulisme que
dans les Prolégomènes qui nous intéressent ici. Sa position n’en prend évidemment
que plus de relief et plus de signification.
L'aliéné entre le médecin et le philosophe 67
penser la folie vraie que comme folie totale. À cela, Royer-
Collard oppose ce dont H egel faisait son point de départ : « le
reste de raison » qui subsiste chez les aliénés, pour ne dispa­
raître vraiment que dans des cas extrêmes. L'enjeu de prin­
cipe du débat est le même, si sa physionomie diffère et si ses
termes sont sensiblement déplacés. Car il est exact qu'il
paraît moins opposer deux réflexions développées sur le sujet
que faire se heurter le bon sens praticien et une construction
intellectuelle a priori traitant déductivement de l’aliénation
sans l ’aborder de front. Encore est-il que ce «bon sens» et la
communication sans phrases avec la matérialité des faits qu'il
autorise ne sont pas donnés de toute éternité : il leur a fallu se
constituer. Durant très longtemps, l ’œil des médecins a pu
voir la folie tout autrement qu'à la lumière de cette immé­
diate évidence du contact clinique. Pour de puissantes rai­
sons, on l'imagine, et pas en fonction d'un inexplicable défaut
de maturation qui se serait soudain comblé. Ce n'est pas que
le regard médical se trouvait arrêté par un manque de
moyens. C'est qu’il était dirigé et contenu par un système
d'intelligibilité ne faisant pas place à ce que nous visons de la
folie dans l'espace clinique. Comme c'est par une révolution
dans l'ordre des présupposés déterminant l'approche du phé­
nomène subjectif qu'a pu s'effectuer l'ouverture au réel de
l'aliénation mentale conquise par la pensée en ce commence­
ment du XIXe siècle. Le relief original de la discussion entre
Maine de Biran et Royer-Collard consiste justement à faire
saillir dans leur opposition les bases principielles de deux
époques dans l'abord de la folie, l'une arrivant à son terme et
l'autre tout juste commençante. D'un côté, l'impossibilité de
concevoir l'aliénation autrement que par référence à une
extrémité censée seule en rendre raison. De l'autre côté, une
attention à la variété des formes et à la multiplicité des degrés
qui naît de la distance prise avec ce point limite de l'annula­
tion personnelle. Deux démarches qui divergent en fonction
d'un même pôle, exerçant, dans un cas, une attraction irré­
sistible et fascinant la réflexion sur un absolu de la folie pour
l’en détourner, dans l'autre cas, en devenant foyer de répul­
sion. La force du débat, ici, tient à son schématisme. Il rend
sensible, dans sa dure simplicité, tant la rigueur de la
contrainte portant du dedans la réflexion classique à résumer
68 Dialogue avec l ’insensé

la folie dans la pure et simple perte de soi que la portée fon­


datrice de son renversement.

Philosophie de la folie : une absence à soi.

Fondamentalement, dit Maine de Biran dans le texte


rédigé sur la sollicitation de Royer-Collard, l ’aliéné est un
être qui «n e se connaît pas», qui «s'ignore lui-même». Un
être qui a « perdu son activité libre et la conscience du moi »,
résume son commentateur et critique. L ’aliénation est
absence radicale à soi, privation simultanée du savoir de soi
et du pouvoir sur soi. C'est l'essentielle originalité de la pen­
sée de Maine de Biran, comme on sait, que cette insistance
sur l'intime corrélation de la conscience et de la volonté dans
les opérations de l ’esprit humain. « L'homme ne se manifeste
à lui-même à titre de personne ou de m oi que par le senti­
ment et l'exercice d'une force causale, active et libre, qui fait
partie de sa nature propre. Le sentiment d ’une force active et
libre s'identifie dans l'homme avec le sentiment même de
l'existence personnelle1.» Et «cette activité libre dont
l'homme a la conscience s'identifie tellement avec le moi, que
toutes les fois où elle est suspendue ou éteinte, le sentiment
du m oi est également suspendu ou éteint2». C'est ce qui a lieu
précisément dans l'aliénation mentale où le sentiment du moi
cesse dans la mesure où la volonté, « la force libre agissante,
sui juris, qui détermine la locomotion du corps et les opéra­
tions proprement dites de l ’esprit» voit son exercice sus­
pendu3. Ce qui n ’empêche pas, d'autre part, que «la
sensibilité physique soit en jeu et avec elle toutes les fonctions
qui en dépendent». L ’aliéné ne s'appartient plus comme insé­
parablement il ne se voit plus. Il n'est pas présent dans son
action et, en conséquence, pas présent à lui-même. Faute
d'être sujet de son agir, il ne se sent plus soi-sujet. Aussi, écrit
Maine de Biran, l'aliéné se trouve-t-il «rayé de la liste des
êtres intelligents, des personnes morales: il ne perçoit pas,

1. R oyer -Collard , art. cité, p. 10. Nous utilisons le texte de l’«Exam en» pour
ses qualités d'excellent résumé des idées exposées par Maine de Biran.
2. Maine de B iran, Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du
moral de l ’homme (1820), op. cit., p. 8.
3. Maine de Biran, Nouvelles considérations..., op. cit., p. 8.
L'aliéné entre le médecin et le philosophe 69
car percevoir, c'est se distinguer soi-même de tous objets de
représentation ou d’intuition externe; par suite, il ne juge
pas, car le jugement consiste précisément à distinguer l’attri­
but du sujet ; or l'individu qui ne fait pas cette distinction en
lui-même, qui ne sépare pas ce qui est lui de ce qui ne l'est
pas, s’identifiant (selon l'expression de Condillac) avec toutes
ses modifications successives, sent et ne juge pas. Il n'est pas
plus vrai de dire que l'aliéné donne son attention; car l'atten­
tion étant un acte volontaire de l'esprit, là où il n'y a pas de
libre activité, de compos sui, il ne saurait y avoir d’attention,
ni, par suite, de réminiscence ou de souvenir1». La condition
première et fondamentale de l'intelligence étant absente,
« l ’aliéné [...] n'exerce et ne peut exercer aucune des facultés
qui se rattachent à sa volonté et à sa conscience, comme la
perception, l'attention, le jugement et la m ém oire2». Cet état
est indivisible : il est tout ou il n'est rien. « Un maniaque qui
exerce actuellement une seule des facultés actives dont on
parle, affirme Maine de Biran, cesse par là même d'être
aliéné ; par cela seul qu'il rentre en possession de lui-même,
l'intelligence, la pensée se trouve rétablie dans son empire
entier et sans nulle division3. »
Pas de folie vraie, autrement dit, autant qu’il n'y a pas
complète perte de soi : « [...] tant que l'empire du soi-même
subsiste au degré le plus bas, il n'y a point d'aliénation pro­
prement d ite4». Seul autorise à parler d'aliénation un bascu­
lement radical dans l ’impouvoir subjectif.
Pour autant, l'aliénation ne revient pas à une abolition de
l'esprit dans l'homme. Elle ne débouche pas sur le vide men­
tal pur et simple. Car « il est un ordre de facultés dans
l'homme qui n’étant point subordonnées à l'activité libre du
moi, peuvent s'exercer sans lui et par conséquent isolément.
Ces facultés sont l ’imagination, la mémoire involontaire, les
passions et, en général, les mouvements qui dépendent immé­
diatement de la sensibilité5». À l'occasion même, ces facultés
passives peuvent «recevoir de l'état d'aliénation un surcroît
extraordinaire d'énergie». L'activité de représentation sub­

1. Maine de Biran, Œuvres, op. cit., t. XIII, p. 41.


2. R oyer -C ollard , «L'exam en», art. cité, p. 17.
3. Maine de B iran, Nouvelles considérations, op. cit., pp. 41-42.
4. R oyer -Collard , «L'exam en», art. cité, p. 19. (Note de Maine de Biran.)
5. Ihid., p. 18.
70 Dialogue avec l ’insensé

siste, en d'autres termes, en l'absence du sujet de la repré­


sentation, à l'exception peut-être de l'état d'idiotisme, ana­
logue en cela au sommeil complet, où non seulement il n'y a
plus de sentiment du moi, mais encore plus de moi du tout.
Dans les autres degrés d'aliénation, en revanche, et dans le
délire maniaque en particulier, comme dans les songes, « le
sens interne de l 'intuition ou de Yimagination, entièrement
soustrait à l'action du m oi, et en même temps excité sans
cesse par les impressions du dehors et du dedans, y produit
cette variété infinie d ’images, d’associations plus ou moins
bizarres, et de mouvements tantôt tumultueux, tantôt coor­
donnés, dont se compose l'existence des aliénés1.» Un flux
autonome où se mêlent les stimulations sensorielles, les
images anciennes et nouvelles que ramène le souvenir ou que
suscite l'imagination, les impulsions surgies de la vie orga­
nique : telle est la scène psychique dans la folie, sans plus per­
sonne pour la régir ni spectateur intime. L'aliéné n'est pas
coupé du dehors au sens où il cesserait d'en recevoir les
impressions. Il est, au contraire, immergé dans un univers de
sensations dont il est incapable de se distinguer pour y recon­
naître ses sensations. Partant, il est un aveugle voyant, radi­
calement séparé de ce dans quoi il est plongé : il ne sait pas ce
qu'il voit, il est absent aux choses du monde par un trop de
présence. De même est-il radicalement absent à lui-m ême2,
incapable qu'il est de se retourner sur le cours de ses repré­
sentations pour les ressaisir, les ordonner, les provoquer ou
les écarter. Il se contente de les accompagner, absorbé dans
leur coulée, ignorant de ses pensées, ou plutôt pensant sans
pensée.

1. Ibid., p. 38. Nous avons ici la seconde source probable de la théorie de


l ’automatisme mental de Baillarger dont nous repérions une première origine
chez Esquirol. Les choses sont ici encore plus nettes. L ’idée que « la condition pre­
mière du délire sous toutes ses formes [est à chercher] dans l'indépendance des
facultés soustraites à l’action du pouvoir personnel» — formule en laquelle
Baillarger ramasse sa théorie — est littéralement chez Maine de Biran. Les cir­
constances, du reste, sont parlantes. C'est en 1843, nous l'avons dit, que paraît
dans les Annales médico-psychologiques le fruit de la confrontation Maine de
Biran/Royer-Collard. C’est en 1845 que Baillarger (l’un des principaux rédacteurs
des Annales) formule pour la première fois sa théorie de l’automatisme.
2. Ce qui justifie le terme même d’aliénation, dit Maine de Biran, c’est que
dans cet état « le moi est réellement aliéné, c’est-à-dire étranger à lui-même, hors
de lui-même» (R oyer -Co u a r d , « L ’examen», art. cité, p. 41).
L ’aliéné entre le médecin et le philosophe 71

Les objections de la clinique.

Avec modération, Royer-Collard dit voir pour sa part


«quelques difficultés» lorsqu'il s’agit de confronter la rigou­
reuse conception biranienne à la complexité des faits. Les
«quelques difficultés», en réalité, reviennent à une mise en
cause complète de cette vision absolue de la folie. Car c ’est
toute la logique des idées de Maine de Biran sur le problème
que Royer-Collard fait implicitement sauter en refusant l ’idée
d'une aliénation à la fois simple en son essence et générale en
ses effets: «L'aliénation n'est point un état invariable et
absolu, objecte-t-il en effet; elle a des degrés infinis. Le moi,
et surtout l'activité libre, sont plus ou moins altérés, affaiblis,
obscurcis, suivant l'intensité plus ou moins grande de ces
degrés; mais ils ne sont détruits et éteints qu'au dernier de
ces degrés, c'est-à-dire dans l'idiotisme com plet1». Certes, il
y a perturbation de la conscience, de la volonté, des facultés
intellectuelles. Seulement perturbation ne signifie pas annu­
lation. Ainsi, «dans la monomanie, l ’activité libre n’est sus­
pendue que relativement à certaines séries d'idées et
d'objets; elle demeure entière sur tout le reste». Mais dans la
manie générale, si «l'activité libre est également suspendue
ou détruite en son entier relativement à quelques objets », on
ne peut dire pour autant qu'elle est totalement suspendue.
Relativement aux autres objets, «e lle paraît seulement affai­
blie, obscurcie, subjuguée en partie », de telle sorte qu elle ne
s'exerce que d ’une manière incomplète, irrégulière, se mon­
trant un instant et disparaissant l'instant d'après, s’appli­
quant à un objet et étant de suite saisie et entraînée par l'objet
voisin, etc. Enfin, parfois « il y a plus » : « Il est des cas où la
volonté, entraînée, subjuguée par des mouvements orga­
niques qui l'asservissent, cesse à la vérité d'être libre, mais ne
paraît pas cesser pour cela d ’être active. Son activité n ’est
plus dirigée par une prévoyance éclairée, ni par une délibéra­
tion réfléchie; elle est aveugle, elle ne s'exerce qu’au profit
d'une imagination déréglée: mais une preuve qu'elle existe,
c'est que l ’individu qui l'exerce ainsi a tout à la fois conscience

1. Ibid., pp. 19-20.


L ’aliéné entre le médecin et le philosophe 73
et la conscience, le compos et le conscium sui, et l'on peut
perdre la première sans perdre entièrement la seconde1».
Distinction qui se transcrit, du point de vue du fonctionne­
ment mental, en celle de l'activité et de la liberté. L ’aliéné fait
usage de ces facultés actives que sont la perception, la
mémoire, l'attention et le jugement. Il y a chez lui conscience,
pensée, volonté. Le problème n'est pas celui d'une annulation
de l'agir intellectuel qui fermerait le sujet au dehors en même
temps qu'à lui-même. Il est celui de la disposition qu'a le
sujet de sa puissance active. Ainsi n’y a-t-il pas de sens à dire
que l'aliéné est privé de volonté. Il veut, mais sans être maître
des motivations qui le guident vers ce qu'il veut. Sa volonté
«cesse à la vérité d ’être lib re», mais point « d ’être active». De
même, il pense seulement sans être maître des pensées aux­
quelles il donne forme avec tous les moyens de son entende­
ment. Dans ce qu'il fait ou dit, l'on doit reconnaître le
concours de l ’intelligence, « soit que ce concours soit libre, soit
q u ’il ne le soit pas 2».

L ’aliénation, le sujet et le sens.

L'enjeu de la distinction est capital, et sa mise en œuvre


transforme toute l'approche de la folie. Dans un premier
moment, il est vrai, la querelle peut ne paraître que de mots,
lorsque Maine de Biran réplique: «Je n’admets pas d ’intelli­
gence là où il n'y a pas de lib erté3» ou encore en substance :
sans liberté, l'on ne peut valablement parler de volonté. Il
pourrait sembler qu’il ne s'agit que de s'entendre sur des défi­
nitions. Encore est-il qu'une description est impliquée dans la
définition avec une manière de comprendre le vécu de
l'aliéné. La chose transparaît clairement lorsque Maine de
Biran répond ainsi à Royer-Collard qui rappelait que l'aliéné,
avec mémoire et présence d'esprit, «form e des projets et
combine avec suite et un art infinis les moyens de les exécu­
ter», «quand il n’a pas la conscience de son activité ou du
pouvoir de faire de telles combinaisons, il est un automate

1. Ihid., p. 21.
2. Ibid., p. 20.
3. Note de Maine de Biran, ibid., p. 20.
74 Dialogue avec l ’insensé

intellectuel» *. En tant qu etre «qu i s'ignore actuellement lui-


même », il est forcément « privé de la puissance réelle
d'entendre des idées comme de vouloir les actes ou mouve­
ments qui y correspondent»1 2. Ce à quoi, précisément, se
refuse Royer-Collard, c ’est à voir dans les opérations de cet
aliéné qui se souvient, s'informe, projette et conçoit, l'action
d'un pur automate, et c ’est pourquoi il lui paraît nécessaire
de parler d'une intervention de l'intelligence — libre ou non,
la question est disjointe, mais intervention pourvue d'un cer­
tain degré de conscience de toutes les façons. Comme dans
les conditions de l’existence ordinaire, l'aliéné se situe au sein
de son monde, s'y oriente, l ’interprète et y charge ses actes
d'une intention. Ce qui le sépare de l'automate, c'est qu’il
continue de donner sens à ce qui l'entoure et d'agir en fonc­
tion du sens — d'un sens seulement qui s'impose à lui et à
l’égard duquel il n'a pas la distance qui permet la délibéra­
tion et le refus. La même raison doit faire maintenir le terme
de volonté pour désigner la tension de l'individu vers une
signification dans son acte, surgi peut-être d'une «im agina­
tion déréglée », mais n'en gardant pas moins dans sa déraison
un caractère de visée intentionnelle inassimilable à l'opaque
manifestation de la «sensibilité organique». En «sauvant», si
l'on peut dire, la conscience, la volonté et l'intelligence chez
l’aliéné, c ’est son inscription continuée dans le champ géné­
ral de la signification que Royer-Collard redécouvre, après
d ’autres, par les voies singulières d’une démarche critique.
Non qu'il le formule vraiment, mais on le voit clairement
tenir compte de ce qu'il ne peut nommer et se guider sur ce
qu'il ne peut ouvertement penser. La folie est ramenée à
l’intérieur d ’un espace subjectif où se poursuivent les opéra­
tions de l'âme, tandis que perdure toujours quelque chose du
sentiment du moi. Dans l'aliénation, en d'autres termes, le
moi n ’est pas «réellem ent aliéné, c ’est-à-dire étranger à lui-
même, hors de lui-même».
L'aliénation est dans le moi, l'étranger est en soi, le dehors
passe au-dedans de soi. Succomber à la folie n'est pas se quit­
ter soi-même. C'est encore demeurer auprès de soi et se
rejoindre par un détour qui fait toute l ’énigme. Rappelons ici

1. Note de Maine de Biran, ibid., p. 20.


2. M aine de B iran , Œuvres, op. cit., t. X III, p. 84.
L ’aliéné entre le médecin et le philosophe 75
la formule saisissante d'Esquirol: «C 'est le m oi à qui se rap­
portent toutes les idées, toutes les affections de l ’homme pen­
dant qu'il jouit de sa raison. C’est le moi qu’on retrouve
encore au milieu du plus violent délire, comme le but essen­
tiel et le dernier terme du désordre de nos idées h » Esquirol
va certes bien au-delà dans l’expression des doutes et réserves
de Royer-Collard. Il ne fait en même temps qu’en porter au
clair la leçon implicite : la folie n'est nullement abolition de la
centration signifiante de l'expérience autour du moi. Elle
continue de la supposer comme sa base, et c'est dans ce cadre
qu'elle se joue.
La folie à concevoir non sous le signe de l'annulation sub­
jective, mais sous celui de la contradiction, non comme
réduction de l'individu au non-soi, mais comme mise en
cause d’un soi toujours actif et présent. Ainsi retrouvons-nous
au fil de la réflexion de Royer-Collard la ligne de force de la
pensée psychiatrique en train de se constituer. Encore l'effort
pour remonter aux premiers principes emprunte-t-il chez lui
un parcours original dont une précieuse indication est à
dégager. Particulièrement parlante, en effet, la manière dont
il est conduit à disjoindre la liberté du reste de la vie de
l'esprit pour faire de son effacement ou de sa suspension la
caractéristique ultime de l'aliénation. Pour qu'il y ait folie, il
faut au moins qu’il y ait perte de la liberté.
Elle peut fort bien se concilier avec l'exercice du vouloir et
de l'intelligence; elle n’est pensable sans une atteinte à leur
libre exercice. « I l est certain, dit Royer-Collard, que l'aliéna­
tion n'existe jamais, même dans le degré le plus léger, sans
que l'empire de la volonté libre soit suspendu1 2.» Tout de
l'être personnel peut être conservé sauf cela : l'être libre, vers
lequel se trouve déporté le foyer dernier de l ’être-fou.
Voilà qui nous fournit une occasion de saisir sur le vif
comment la question de la folie en est venue globalement à se
centrer sur la question de la liberté dans le moment d'émer­
gence de la psychiatrie, comme il a été fort justement
observé. Nous ne tenons, certes, qu'un exemple, dans un
champ où de multiples composantes sont à prendre en
compte. Mais on y discerne clairement le pourquoi de la spé­

1. Article «D élire», Dictionnaire des sciences médicales, t. III, 1814, p. 253.


2. R oyer -Collard , «L 'e x a m e n », art. cité, p. 38.
76 Dialogue avec l ’insensé

cification du problème de l'aliénation en problème du libre


vouloir. Une fois écartée l'idée d ’une folie abolissant les facul­
tés actives du sujet pour ne plus laisser jouer que l'automa­
tisme intérieur, une fois admise l ’idée que l ’âme ne cesse
d'être agissante et qu’il y a quelqu'un derrière ses opérations,
reste à préciser ce qui fait le propre de l'aliéné, à loger dès
lors dans le rapport entre ce quelqu’un qu'il demeure et les
opérations qu'il poursuit — rapport de contrainte ou d’adhé­
sion forcée. C'est de la rupture avec l'idée de folie complète
que surgit la conception d ’une folie concernant avant tout
l 'être-libre du sujet et affectant au plus profond sa relation à
lui-même au travers de son activité. Contentons-nous ici
d'ouvrir une perspective, de poser un premier jalon. Sur
l'ensemble du problème, il nous faudra plus longuement nous
interroger. Il nous suffit pour le moment d ’avoir indiqué la
corrélation entre la mutation décisive qui va éloigner le para­
digme de la folie totale et l'émergence d'une compréhension
de l'être-fou qui va entre toutes contribuer à déterminer la
place de la nouvelle science des aliénistes dans l’espace
social. C'est elle, en effet, qui va progressivement faire des
spécialistes de l ’aliénation les spécialistes d'une pathologie de
la liberté, et les sortir de l ’asile pour les installer au tribunal.
Trouble victoire, mais conséquence logique d'une perception
transformée de la folie.

La crise de la conscience.

Mais ne laissons pas croire à un triomphe immédiat, à un


processus sans accroc, au remplacement sans heurt d'un ordre
de pensée par un autre. Le débat que nous examinions en
témoigne, vingt ans après le Traité de Pinel, dix ans après les
premiers articles d ’Esquirol dans le Dictionnaire des sciences
médicales, la conquête n'est pas encore assurée des nouveaux
repères en fonction desquels déterminer la réalité de l’aliéna­
tion. Un esprit distingué, un homme informé, un penseur mar­
quant peut encore concevoir l ’aliéné comme un être devenu
radicalement étranger à soi et retranché dans son aliénation.
Et le praticien peut toujours se trouver dans l'obligation de
réeffectuer une coupure déjà bien avant fondatrice, en rame­
nant, à l'inverse, l'aliéné en présence avec soi et en rapport
L ’aliéné entre le médecin et le philosophe 77
avec une aliénation qui, si elle le met en question dans son être
de sujet, n'annule pas en lui le sujet. Placée de la sorte sous le
signe de la répétition, la discussion entre Maine de Biran et
Royer-Collard permet à la fois d’apprécier l'insistance d’un
problème et la résistance d’une tradition de pensée. Force
nous est de constater devant ces débats où se réitèrent les
mêmes antagonismes que « l ’évidence » moderne de la folie ne
s’est que fort laborieusement imposée, contre des représenta­
tions très solidement ancrées et de vivaces certitudes.
C’est au champ judiciaire, précisément, qu'il faut se repor­
ter pour mesurer combien lente et difficile a été la pénétration
des principes de la jeune « science spéciale » dans une opinion
fermement attachée à la vision traditionnelle du fou. Il est vrai
que, sur ce terrain, des considérations autres que spéculatives
interviennent, et puissamment, dans l'appréciation des idées :
elles tirent spécialement à conséquence, et c'est pour une
bonne part à l'aune de la « défense sociale » qu’on les juge. Nul
doute que la réticence affichée des magistrats à l'endroit des
«pernicieuses doctrines» des aliénistes ait dû largement son
origine aux alarmes d'une virulente volonté répressive devant
un obstacle supposé à la rigueur exemplaire des châtiments.
Non moins probablement, du reste, le combat des médecins
pour arracher des individus tenus pour malades à l'obscuran­
tisme judiciaire procédait-il de quelque chose de plus que la
certitude scientifique, dont, effectivement, le mouvement
social général vers l'adoucissement des peines K II y a lieu, en
conséquence, d'être prudent dans l ’examen des facteurs de
résistance aux opinions nouvelles en matière d’aliénation,
pour ne pas attribuer trop vite en particulier au poids de la
tradition ce qui tient d'abord à l’intérêt politique.
Encore n'est-ce peut-être pas tout à fait la bonne manière
de poser le problème. Car il ne s'agit pas seulement de l’inter­
vention de critères extérieurs dans un pur débat d'idées. Il y
a un troisième terme au centre de cette polémique tantôt feu­
trée et tantôt ouverte où l'on vit s'opposer les médecins et les
juges durant la première moitié du xixe siècle. Terme ni stric­
tement politique ni strictement scientifique, mais riche1

1. Selon la formule classique des théoriciens de l’évolution pénale. Voir en


particulier É. Durkheim , «Deux lois de l’évolution pénale» (L'Année sociologique,
1899-1900), repris dans Journal sociologique, Paris, 1969.
78 Dialogue avec l ’insensé

d'implications théoriques et politiques en un sens profond:


une idée de l'homme et, plus précisément, une idée du pou­
voir de l'homme sur lui-même. Ce que défendent les magis­
trats, c'est assurément leur droit de punir et, au travers de lui,
l’instrument d'une puissance. Mais ce n'est pas seulement la
possible soustraction du criminel à un juste châtiment qu'ils
redoutent devant la doctrine des monomanies, par exemple.
Ce qui les heurte ainsi dans ce symbole du cours nouveau des
idées, c'est l'atteinte portée à une vision éthique de l'individu.
Il faudrait donc admettre que tel auteur d'un crime, par
ailleurs présent à lui-même et lucide sur ce qui l'entoure, n’a
pas eu cependant le pouvoir d'arrêter son geste? Impen­
sable : en possession de sa conscience, il était évidemment en
mesure d'agir sur lui-même. Il a effectué un choix moral en
cédant à lui-même. L'inacceptable, dans la doctrine des
monomanies, c'est cette conception selon laquelle se mani­
festeraient dans l'homme des penchants contre lesquels il
serait désarmé ou se trouverait sans pouvoir de décision. Pur
«m atérialism e» de la part des aliénistes, soupçonnent les
bons esprits, que l'idée de ces prétendues impulsions surgies
d'un fond obscur, indéchiffrables pour celui-là même qu'elles
agissent, et irrésistibles, en dépit du sentiment de leur absur­
dité ou de leur horreur. Une seule saine doctrine, en regard,
celle qui proclame que l'homme garde toujours un pouvoir
ultime de décision sur les funestes inspirations dictées par le
mal. A moins de succomber à la folie, justement, c ’est-à-dire
de perdre simultanément le pouvoir de discerner le bien du
mal et la possibilité de choisir. Ce qui est en cause, c'est toute
une manière de penser l ’articulation du penchant et de la
règle, de l ’appétit et de la loi, de l'être de désir et de l'être
moral. L'homme est tel qu'il peut tout vouloir de ce que lui
suggèrent ses appétits et tout assumer du mal; et tel aussi
qu’il est toujours en position de se déterminer en fonction de
la règle. Il est une transcription politique très directe de cette
vision de l'individu. M ille forces conspirent en permanence et
consciemment à la destruction de la société, que seule peut
maintenir l'intervention délibérée et au fait de ses buts de
l'autorité conservatrice. Il faut un artifice se sachant pour tel
pour sauver cet autre artifice qu'est l'existence de la société
— comme on n'évite le crime que par une ferme volonté de
n’y pas tomber, alors que, spontanément, c'est la voie
L ’aliéné entre le médecin et le philosophe 79
qu'indique la nature. La moralité n'est pas moins un artifice
— pas moins le produit d'un choix écartant le chaos auxquels
conspirent les mauvais instincts et les forces néfastes — que
la sociabilité.
L'évolution depuis lors de la «mentalité sociologique», si
l’on peut dire, est pour sa part assez claire. Elle nous a appris
à penser, contre la fiction de cette préservation consciente de
l'état social, qu'il est une cohésion primordiale de la société,
donnée avant toute opération volontaire des hommes pour
l’établir. Il n'y a pas à produire intentionnellement l’état
social: il se produit de lui-même, antérieurement à toute
visée des agents sociaux et à leur insu. C ’est au niveau des
formes institutionnelles que se situe l'action politique, pas à
celui de la création ou du maintien du fait social lui-même.
En d ’autres termes, le travail par lequel les sociétés tiennent
ensemble relève d'un inconscient. Il y a une sociabilité
inconsciente qui précède toute volonté de faire être la société.
Telle est la base tacite que présuppose tout discours tenu
aujourd'hui sur les faits sociaux. Et c'est en regard de cette
mutation cruciale qu’il convient de placer la révolution ame­
née par la pensée psychanalytique pour en apprécier la por­
tée dans l'histoire globale d ’une culture. La réflexion
freudienne met fin au discours moral, pourrait-on dire, non
sans provocation. Comme il y a une sociabilité spontanée, il y
a une moralité primordiale, antérieure à tout choix éthique.
En ce sens que la loi est au-dedans de nous et que nous
n’avons pas à décider en conscience de nous y référer ou non.
Que nous le voulions ou non, nous nous déterminons en fonc­
tion d ’une règle qui nous constitue et que nous n’avons pas
même nécessairement à savoir. Cela ne veut certes pas dire
que l’individu ne décide jamais de sa vie, pas plus que de pla­
cer l'existence du social avant le projet délibéré de le faire
être ne mène à penser que les hommes sont sans prise sur
l’organisation de leurs sociétés. Mais que l'on est aussi spon­
tanément et «naturellem ent» «m o ra l» qu '«im m oral» parce
que le rapport à la loi — pour s’y conformer ou la transgres­
ser — précède en nous toute délibération et toute volonté
arrêtée. L'on est «m o ra l» pour des motivations aussi incons­
cientes et aussi solides que celles qui engendrent l’immora­
lité. Pas plus que l’état de société n'est que par un effort
lucide de résistance aux puissances de dissolution qui le
80 Dialogue avec l ’insensé

minent, il n'est d ’individu vivant en conformité avec l'ordre


éthique que par une vigilance de tous les instants à l'égard
des forces qui le portent tout naturellement vers l’interdit. Il
n'y a pas d'extériorité de la règle telle qu’on devrait pour s'y
plier la réfléchir et se l'appliquer du dehors de soi, en quelque
sorte. La moralité — pour autant qu'on veuille bien entendre
par ce mot passablement décrié le simple fait que, statisti­
quement, dans une société donnée, les individus s’abstien­
nent en majorité d'un certain nombre d'actes posés comme
interdits — , la moralité, donc, n'implique pas la conscience,
elle ne relève pas en son fond d ’un pouvoir exercé sur soi-
même. Et la transgression, à l'inverse, n'implique ni l'oubli ni
le rejet explicite de la règle. Il est exact, d'ailleurs, que cette
immense transformation dans la pensée de la loi, qui fait la
nouveauté aiguë de notre temps, n'a pas intéressé que la
réflexion sociologique et psychanalytique. Aussi bien a-t-elle
bouleversé l'approche de la langue, en révélant que le sujet
parlant obéit à des règles profondes qu'il ignore, et qu'il sait
de toutes façons parler sans l'intervention d'une conscience
grammaticale et législatrice. Et le problème pris sous cet
angle du rôle de la conscience, c'est enfin la critique philoso­
phique de la réflexité qu’il faudrait évoquer, telle notamment
que l'a conduite Merleau-Ponty à propos de l'expérience per­
ceptive. Point besoin d'une opération volontaire et réfléchie,
pour mettre de l'ordre dans une anarchie supposée des sen­
sations, comme le voulait une psychologie rationaliste. Pour
l'essentiel, c'est dans un registre préréflexif que s'effectue la
perception, par ailleurs immédiatement pourvue d'une orga­
nisation qui ne doit rien à un travail conscient de constitu­
tion. Partout et de manière concordante, c'est le privilège de
la conscience qui se trouve récusé, avec l'extériorité de la loi,
de la règle ou du principe d'ordre par rapport au champ
qu'ils sont censés régir.

La perception médicale
contre l ’illusion philosophique.

Nous ne nous écartons pas, comme il pourrait sembler, du


droit fil de notre propos principal. À propos de la perception,
ainsi, ne retrouvons-nous pas exactement l'affirmation de
L ’aliéné entre le médecin et le philosophe 81
Maine de Biran selon laquelle il ne saurait y avoir perception
sans intervention de la conscience du moi — et pas de per­
ception, par conséquent, chez un aliéné privé justement de
cette conscience? Renvoyant à un foyer commun, ces pro­
blèmes sont en dernier ressort indissociables, et pour ne pas
s'être occupé particulièrement de la question des monoma­
nies, Maine de Biran n’en est pas moins éminemment l'un de
ces théoriciens de la distance réflexive à soi et du pouvoir
conscient sur soi dont on débat, en fait, au travers de la réa­
lité ou non des monomanies. Il fournit une très remarquable
illustration de cette pensée classique de la nécessité d'une
intervention législatrice du moi, que met radicalement en
cause la pensée de notre temps. Et c ’est l'intérêt de sa
confrontation avec Royer-Collard que de nous faire voir à la
fois l’impossibilité pour la tradition de la conscience d ’assi­
miler l'idée nouvelle de la folie imposée par les premiers alié­
nistes, et le défi que représente cette aliénation autrement
comprise pour une philosophie du pouvoir réflexif. Pour
Maine de Biran existe chez l'individu ou n’existe pas — c'est
là justement ce qu'on doit nommer folie — la puissance sub­
jective qui constitue activement l'expérience. Il s’agit d ’une
alternative : elle ne peut qu’être présente ou faire défaut. Lui
est proprement inconcevable cette conscience à la fois volon­
taire et asservie dont Royer-Collard tente de lui tracer les
traits. Et il est vrai que la concevoir impliquerait une révision
de fond en comble des idées accréditées sur l'ordre conscient
— travail que l'histoire mettra à peu près un siècle à accom­
plir, un siècle pour que la réflexion relève valablement le défi
de l'observation. C'est rigoureusement autour du même point
que va tourner la polémique sur les monomanies, qu’il faut,
en fait, tenir pour concentrant le v if d'un débat plus large sur
l'irresponsabilité. Une réplique de Maine de Biran à Royer-
Collard qui lui objectait le caractère partiel de nombreuses
aliénations pointe parfaitement, du reste, le cœur de la dis­
cussion. «Tant qu'il y a quelque degré de conscium et de com-
pos, écrit-il, il y a liberté au même degré, par conséquent
possibilité de réfléchir ou de juger son état intérieur, par suite
de faire effort contre l'entrainement des images. Le premier
moyen curatif dans ces aliénations partielles serait d ’exercer
soi-même de l'empire sur soi-même. Or tant que cet empire
subsiste au degré le plus bas, il n'y a point d'aliénation pro­
82 Dialogue avec l ’insensé

prement dite *.» Si un individu possède la conscience, il peut


s'empêcher de faire ce que lui suggèrent ses images inté­
rieures, et, dans cette mesure, il n'est pas véritablement fou.
Est à proprement parler fou celui qui ne sait pas ce qu'il fait.
Or l’idée que s'efforcent d'imposer les aliénistes, c'est que tel
criminel, par ailleurs en possession de ses facultés, n'en a pas
moins agi en toute irresponsabilité, puisque sans absolument
rien pouvoir sur lui-même. L'idée, autrement dit, d’une pos­
sible coexistence de la conscience de soi avec un impouvoir
radical sur soi. Au lieu d'une alternative, une simultanéité et
une contradiction interne. Voilà le nœud du débat. Le refus
virulent qui sera opposé aux vues des médecins sur les mono-
manes, c ’est le refus de l'irresponsabilité avec conscience. S ’il
jouissait sur tout le reste de ses facultés, le prévenu pouvait
s'interdire son geste et il en est, par conséquent, responsable :
argument inlassablement répété. Non que toujours pour
autant, à l ’exemple de Maine de Biran, l'aliénation elle-même

1. R oyer-Collard, « L ’examen», art. cité, p. 19. Notons d’ailleurs au passage


que cette idée selon laquelle « le premier moyen curatif dans les aliénations par­
tielles serait d'exercer soi-même de l'empire sur soi-même » se retrouve significa­
tivement chez Kant. En même temps que l 'Anthropologie, en effet, il écrit le texte
intitulé «D e la puissance qu’a l’âme d'être par sa résolution seule maîtresse de ses
sentiments morbides», et qui constitue la troisième partie du Conflit des facultés.
Les «sentiments morbides» dont il s'agit relèvent notamment de l'hypocondrie,
distinguée dans l'Anthropologie des «perturbations de l’esprit» proprement dites
par la conscience qu’a le malade de ce que «le cours de ses pensées n’est pas
juste». Kant précise qu’il a lui-même «une disposition naturelle à l’hypocondrie,
qui allait même jadis jusqu’au dégoût de vivre», et qu'il parle d ’expérience,
puisqu’il a su se rendre maître de ce sentiment. L ’on a donc d'un côté ce qui est
«désordre essentiel et incurable», la folie vraie, dans laquelle l'individu est com­
plètement enfermé, et, de l’autre côté, une «sorte de folie», certes, mais que l’on
peut soi-même surmonter. Déplacée par l’avènement de la réflexion psychia­
trique, l’idée n’en aura pas moins la vie dure: le concept de névrose au sens
moderne ne s'est imposé que du jour où l ’on a admis que le névrosé, en dépit de
la conscience aiguë de son trouble, ne pouvait rien par la volonté sur son symp­
tôme. Cela vers le début du siècle, alors qu’il se trouvait encore des praticiens,
comme Dubois de Berne, par exemple, pour traiter de tels patients par la « mora­
lisation», c’est-à-dire l'exhortation à prendre sur soi-même. En ce sens, la
démarche psychanalytique est logiquement et rigoureusement contemporaine de
la constitution de l’idée de névrose. Elle prend acte, à son origine, de l'impossibi­
lité pour le patient d’agir directement par le vouloir sur son symptôme comme
plus largement pour le sujet d ’être « par sa seule résolution maître de ses senti­
ments morbides». Et elle naît de ce double renoncement radical : renoncer à
attendre que l’autre (le patient) exerce un pouvoir intentionnel sur lui-même;
renoncer soi (le thérapeute) à exercer par substitution ce pouvoir à sa place, par
l'hypnose par exemple. Prend toute sa portée, dans la perspective de cette histoire,
l'immense premier pas accompli lors de la naissance de la psychiatrie : admettre
qu’un aliéné «partiel» puisse être vraiment aliéné, et qu’en dépit de sa conscience
il n'ait pas de puissance immédiate sur son état.
L ’aliéné entre le médecin et le philosophe 83
soit niée dans ces conditions. Il se trouvera de bons esprits
pour disjoindre les deux problèmes et assurer que si, certes,
le prévenu est malade, il n'en est pas moins responsable. Le
scandale, ce n'est pas dans le diagnostic qu'il se loge, mais
dans l'atteinte portée à l'idée du pouvoir sur soi, et, plus pré­
cisément, d ’un tout-pouvoir de décision quant à soi qui serait
lié à la conscience. Inadmissible, la pensée que l'individu n'a
pas eu à choisir, qu’il n’a pas eu à opter entre l'abandon à ses
mauvaises passions et le respect de la règle morale et sociale.
N i volonté du mal, ni puissance de lutter contre l'impulsion
au mal, en dépit de l'intégrité maintenue de l'être intellectuel,
disent les aliénistes. C’est donc qu’ils admettent qu'il y a vir­
tuellement en nous de l'autre que la conscience, un autre qui
peut s’imposer à la conscience lors même qu'elle est pré­
sente. Aussi seront-ils véhémentement soupçonnés de vouloir
attenter aux fondements de la moralité publique, en prêchant
en somme le renoncement aux «honnêtes gens», puisqu’on
leur dit qu'ils sont de toutes les façons déterminés par des
forces à l'égard desquelles n'existe pas de contrôle. L ’effort
sur soi décrété de la sorte inutile, la porte est ouverte au
« matérialisme » d'autant que, de proche en proche, il faudrait
admettre que l'obéissance à la loi ne procède pas elle-même
d'une volonté personnelle arrêtée en toute clarté.
Il est un enjeu profond dans ces propos d'apparence
quelque peu burlesque, comme est significatif le retentisse­
ment que connut en son temps cette polémique médico-judi­
ciaire autour des monomanies. Il s'agit, en effet, de bien autre
chose que d'une confrontation entre spécialistes : c ’est la cas­
sure entre deux époques de pensée qui s'y joue. Mais la dis­
cussion se situe en ce lieu de partage indéfinissable où les
idées deviennent représentations sociales et, à ce titre, pièces
de l’institution. Est en question, en l ’occurrence, une repré­
sentation du rapport de l'individu à la loi, telle qu’on lui sup­
pose un tout-pouvoir de la respecter autant qu'il jouit de sa
conscience, et telle, par conséquent, que la transgression pro­
cède par principe d'une décision d ’illégalité. Or cette repré­
sentation est un rouage de l’institution judiciaire; elle engage
avec elle une certaine vision du droit de punir et des fonde­
ments de la pénalité. Elle a un répondant politique immédiat
dans une conception diffuse de la manière dont l'État doit
imposer l'ordre dans la société. Elle correspond étroitement,
84 Dialogue avec Vinsensé

en un mot, à un âge de l'histoire bien déterminée. Aussi la


résonance du débat à l ’intérieur de l ’espace social n'a-t-elle
rien détonnant. Il constitue un événement véritable. Il
marque l'un de ces moments où une société est obligée de
prendre acte de la nouveauté qui la travaille, de la défaillance
des représentations sur lesquelles s’appuie son fonctionne­
ment devant des exigences inédites surgies au contact des
faits. Au travers des monomanies, c'est une nouvelle compré­
hension du comportement humain qui se voit mise en avant,
et toute une vision de l ’être moral comme être de conscience
qui se trouve ébranlée jusque dans son fondement. Émerge
cette pensée, certes fort timorée encore dans son expression,
mais bouleversante par les conséquences qu'elle contient,
qu'il est une puissance déterminante dans le sujet sur laquelle
la conscience n'a pas de pouvoir. Non pas seulement qu’il y a
une part du fonctionnement individuel antérieure et auto­
nome par rapport à la vie de la conscience. Mais qu’il est une
force qui peut ne pas se soumettre à la volonté consciente,
lors même que celle-ci est en mesure de s'exercer, et s'impo­
ser à côté ou en face d ’elle. Pour un Maine de Biran, le moi
est évidemment susceptible d'être suspendu ou aboli; il est,
en revanche, impensable que ce moi conscient puisse coexis­
ter avec les manifestations d'un quelque chose d'ordre psy­
chique qui échappe à sa capacité d’intégration et qu'il ne
saurait subordonner. On se souvient de sa réponse : s’il est de
telles manifestations, c’est principiellement que l’exercice du
moi est suspendu. Tel est l'impensable qu’il va falloir pour­
tant penser, sous l ’injonction des phénomènes révélés par la
folie. Par-delà la figure nouvelle du fou, une figure sans pré­
cédent de l ’homme se profile. Se fait jour la première néces­
sité de ce renversement que son auteur devait égaler à celui
de Copernic : retirer à la conscience son privilège de centre
de l’univers psychique.
De Vidée morale de la folie
au traitement moral

Le problème du traitement moral est historiquement


un aspect à la fois particulier et central du problème plus
vaste de la naissance de la psychiatrie. Le fait est que la nais­
sance de la psychiatrie, telle qu’elle s'est jouée autour des
années 1800, s'est donnée d’abord comme l'invention d'une
thérapeutique. Et c'est d ’abord comme telle qu’elle a été
reconnue par ses contemporains. Voici, par exemple, com­
ment s'exprime un rapporteur de l'administration des hôpi­
taux de Paris auprès du ministre de l'Intérieur en 1801, un an
donc après la parution du Traité médico-philosophique sur
Valiénation mentale de Pinel, auquel, sans le nommer, il fait
clairement allusion : « Citoyen-Ministre, la situation des alié­
nés dans les Hospices de Paris sollicite depuis longtemps
l'attention des amis de l ’humanité; cette classe infortunée
malheureusement très nombreuse ne s'est pas encore ressen­
tie des progrès qu'ont fait depuis plusieurs années les diffé­
rentes parties de l'art de guérir, et surtout des découvertes
faites récemment sur leur cure efficace par un traitement
m o ra l1. » La cure efficace des aliénés par un traitement
moral : en un sens, c’est tout le problème de la naissance de

1. Rapport fait au ministre de l'Intérieur par le Conseil général des Hospices


civils de Paris sur l'établissement d ’un hospice destiné à la guérison des aliénés, 24
germinal an IX (14 avril 1801), Archives de l’Assistance publique. Nous l’avons
publié dans les Documents pour servir à l ’histoire de la naissance de l ’asile (1797-
1811) annexés à la réédition de la thèse d'Esquirol Des passions considérées
comme causes, symptômes et moyens curatifs de l'aliénation mentale (Librairie des
Deux Mondes, Paris, 1980). Cf. p. 66.

Conférence inédite, 1978.


86 Dialogue avec l ’insensé

la psychiatrie qui se trouve condensé dans cette simple pro­


position.
Voilà donc ce que nous aurons à nous demander: que
s’est-il passé, au juste, qui a pu soudain susciter la conviction
d'une curabilité essentielle de la folie, conviction destinée
d'ailleurs à largement retomber par la suite? Ne parlons pas,
pour l'instant, du bien-fondé de cette conviction. Elle a existé.
Pourquoi ? Que traduisait-elle ? Qu'était-ce, d'autre part, que
ce moyen, le traitement moral, par lequel on s’est persuadé
tout d'un coup d'avoir une prise thérapeutique solide sur les
aliénés ? Qu'est-ce qui a brutalement changé, en un mot, dans
la pratique à l'égard de la folie, qui a créé ce dont nous héri­
tons comme la psychiatrie, et qu'est-ce qui l ’a rendu pos­
sible ?
Mais si j'a i choisi de vous parler du traitement moral, en
dehors de l'intérêt historique intrinsèque du sujet, c'est pour
deux raisons. Une raison de méthode ou d ’approche, une rai­
son d'opportunité ensuite.
Raison de méthode : nulle part mieux peut-être qu’à propos
du traitement moral on ne voit à quel point l ’histoire de la
psychiatrie est restée jusqu'à présent une histoire mytholo­
gique, encombrée de clichés, de légendes, d'idées toutes faites
allègrement reconduites d'auteurs en auteurs — y compris les
plus « critiques » ou se disant tels.
Sur l'exemple du traitement moral, la chose ressort avec
une évidence particulière : s'agissant d'histoire de la psychia­
trie, dans l ’état où elle se trouve, naturellement, la première
tâche doit consister à dissoudre les représentations-écran sur
la base desquelles elle s’est écrite depuis la fin du XIXe siècle
et le début du XXe siècle — représentations nullement arbi­
traires mais produites elles-mêmes par l ’histoire. Ainsi du
traitement moral, dont la notion mythologique que nous
avons s’est constituée par condensations, ajouts et déplace­
ments au long d'un parcours qu'il nous faudra déplier.
Raison d ’opportunité : si j'ai choisi de vous parler du trai­
tement moral, c'est aussi afin de me mettre en position de
pouvoir répondre à la question que vous êtes en droit de vous
poser et de me poser: à quoi peut bien servir pour un psy­
chiatre de s'intéresser à l'histoire de la psychiatrie? Ce que je
voudrais parvenir à vous montrer, c'est que si l ’on remonte
véritablement à la racine de ce qui s'est historiquement
De l ’idée morale de la folie au traitement moral 87
nommé traitement moral, loin de se plonger dans les vaines
antiquités d ’un passé révolu, on se retrouve au cœur des dif­
ficultés les plus aiguës et des problèmes de fond toujours irré­
solus de notre pratique quotidiemie. « I l n’est d’histoire que
contemporaine», entendis-je dire récemment un leader de la
«nouvelle histoire». C'est tout à fait ce que je crois, pour ma
part, et ce que je m'efforcerai ici de faire. Ce n’est sûrement
pas un hasard si, aujourd’hui, un grand mouvement de curio­
sité se dessine chez les psychiatres à l ’endroit du passé de
leur discipline. C’est que nous entrons manifestement dans
une période de crise des doctrines et des orientations consti­
tuées — il faut déjà une bonne volonté dogmatique à toute
épreuve pour ne pas s'en apercevoir. Même O m icar?, organe
d'une insoupçonnable orthodoxie, en arrive à concéder dans
un de ses derniers numéros qu’à propos des psychoses nous
sommes devant un défi que nul n'a su encore relever et que
nous sommes arrêtés à des préliminaires — pardonnez-moi
de n’avoir pu résister au plaisir d’épingler au passage cette
heureuse nouvelle h
L'histoire, devant cette situation d’incertitude, c'est,
comme nous le savons au moins depuis Marx, le moyen de
répondre à la question de ce qui nous cause et, partant, à la
question de notre identité: que faisons-nous? D'où cela nous
vient-il ? Qu’est-ce qui nous y fonde ? Il me semble que, dans
une certaine mesure, la remontée aux origines de la pratique
psychiatrique comme traitement moral peut aujourd'hui
nous éclairer sur les règles fondamentales de notre conduite
et nous permettre peut-être de les penser en termes un peu
moins inadéquats.

Le traitement moral, tout le monde sait à peu près ce que


c'est, et il faut dire que ce n'est pas, en général, la lecture des
livres touchant de près ou de loin au sujet qui risque de
détromper quiconque. Imaginons une enquête par sondage
auprès d’un échantillon représentatif des professions «p sy»,
voilà ce qui serait vraisemblablement le résultat: les psy­
chiatres faisaient la morale à de malheureux fous qui n'en
pouvaient mais; nous autres, nous savons que ça ne sert à
rien. Plus sophistiqué : l ’âge classique enfermait les fous dans1

1. Om icar? Bulletin périodique du champ freudien. n° 16, p. 181.


88 Dialogue avec Vinsensé

la contrainte très matérielle des chaînes; Pinel les libère,


mais pour passer en réalité à une technique beaucoup plus
subtile du refoulement de la folie: l'intériorisation de la
contrainte par le patient, technique qui serait proprement
celle du traitement moral. Variante humaniste : on moralise
l'environnement des fous, en mettant fin aux conditions
dégradantes de l ’enfermement et aux mauvais traitements
dont ils étaient l'objet. Là-dessus, on se rappelle que d'une
société à dominante religieuse on passe, au XIXe siècle, à une
société à dominante laïque et donc morale. Tout, dès lors,
devient clair: la psychiatrie a très logiquement fonctionné
dans un tel cadre et au travers du traitement moral comme
un relais dans l'inculcation des valeurs dominantes à une
population requérant des soins particuliers en la matière,
puisque rebelle, précisément, ou réfractaire à la logique com­
mune.
Il ne faudrait surtout pas dire qu'une telle représentation
n'a aucun rapport avec la réalité. Elle en a, et de multiples.
De la même façon que l'idéologie ne fait pas que travestir,
mais véhicule aussi à sa façon une vérité, de la même façon
que le symptôme ne fait pas que cacher le sens, mais le porte
aussi, une telle notion ne s'est pas accréditée par hasard, ne
résulte pas du pur arbitraire et ne dit pas rien : à sa façon, au
contraire, elle dit ce qu'a été effectivement le traitement
moral et, surtout, ce qu'il est historiquement devenu.
Il ne faudrait pas croire, en particulier, qu'il suffit pour
dissiper les équivoques de refaire l'histoire du mot et de rap­
peler la nécessaire distinction à établir entre le moral et la
morale. Car il est sûr, cela dit, que, à un premier niveau,
l'évolution du vocabulaire pèse fortement dans le sens du
mythe rétrospectif d ’un traitement par la morale.
Le fait est, le terme de « moral » pour désigner la part psy­
chique et, notamment, affective de l'individu a pratiquement
disparu et ne subsiste plus que sous une forme résiduelle,
dans des expressions comme « i l a bon m oral».
Le XIXe siècle a promu un vocabulaire neuf des phéno­
mènes subjectifs depuis le «m en tal», le «psychologique»
jusqu'au «psychique», qui a supplanté le lexique antérieur et
restreint, en particulier, l'acception de «m o ra l» au domaine
des règles de bonne vie et mœurs. D'où l ’écran linguistique
qui s’est installé entre nous et le traitement moral tel qu'on
De l ’idée morale de la folie au traitement m oral 89
pouvait l ’entendre au temps de Pinel. Il n'est donc pas inutile
de commencer par le rappeler: le moral, c'est, dans la tradi­
tion philosophique et médicale qui nous occupe, ce qui
s'oppose au physique. De là le titre du grand livre de Cabanis :
Rapports du physique et du m oral de l ’hommeK «M o ra l: le
moral, le système moral de l ’homme : l'ensemble des facultés
intellectuelles et des affections de l'âme, considéré comme un
état opposé à l'état matériel ou physique, comme une
manière d'être distincte et séparée de la nature humaine. » La
définition est de Moreau de la Sarthe, en 1815, et je l'extrais
de la partie de FEncyclopédie méthodique consacrée à la
m édecine1 2.
A la fin du xvm e siècle se cristallise autour du mot tout un
courant de pensée médical et, pourrait-on dire, toute une
mode médicale. Sous l ’influence de la pensée sensualiste et
de l'importance qu'elle conduit à accorder aux influences de
l'environnement, on se met à imputer au moral un certain
nombre de maladies comme à espérer du moral des res­
sources thérapeutiques spécifiques. Voici, par exemple, ce
que dit un compte rendu du Traité de la phtisie pulmonaire de
Raulin, paru en 1782: «M ais parmi les causes des maladies
de langueurs et conséquemment de la phtisie pulmonaire,
M. Raulin assigne surtout les passions, les excès en tout
genre, l'abus du luxe, l'éducation trop délicate, enfin notre
manière d ’être au moral et au physique, manière d'être alar­
mante. En effet, dans le siècle où nous vivons, le moral tue 3. »
Le même Moreau de la Sarthe dont j'a i cité l'article «M o ra l»
de l ’Encyclopédie méthodique a d'autre part écrit (en 1804)
des Recherches sur l ’emploi médical des passions, dont il dit :
«C es recherches ont pour objet de démontrer que les affec­
tions morales sont des mouvements organiques que l'on peut
comparer à ceux qui résultent de l'action des médicaments,
et que dans quelques inconstances, ces mouvements ont plus
d ’effet que les préparations pharmaceutiques 4. » Ou, encore de
lui toujours, en 1813 cette fois, un article intéressant par le
pont qu'il établit avec le mesmérisme, et intitulé : « Notice sur

1. Paris, 1802.
2. Encyclopédie méthodique, Médecine, vol. X, 1815, p. 250.
3. Journal de Paris, 6 décembre 1782, n° 340. C’est moi qui souligne.
4. D’après la Biographie médicale de B ayle et T hillaye , Paris, 1841, vol. II,
p. 862. C'est moi qui souligne.
90 Dialogue avec l ’insensé

la partie du magnétisme animal relative à l ’histoire de la phy­


siologie et de la médecine morale 1». Il a donné un compte
rendu de la deuxième édition du Traité de Pinel en 1814, sous
le titre : «Fragments et notes pour servir à l'histoire des
maladies mentales et de la médecine morale 2».
Tous titres et propos qui, comme on dit, parlent d'eux-
mêmes. Insistons seulement sur le côté physiologique, corpo­
rel, si ce n'est d’orientation discrètement matérialiste, de cette
médecine morale au sens de la médecine du m oral: il s'agit
bien plus pour les auteurs de souligner l'insertion de l’esprit
dans le corps que de l ’en distinguer. C'est dans ce contexte où
la médecine morale en général est à l’ordre du jour qu’il faut
comprendre évidemment le traitement moral des aliénés. Par
traitement moral, il faut entendre d'abord très simplement
ceci : le traitement qui convient à la folie n ’est pas un traite­
ment physique. Ce que Pinel exprime avec une parfaite clarté :
« Cette sorte d’institution morale des aliénés, propre à assurer
le rétablissement de la raison, dit-il, suppose que dans le plus
grand nombre des cas, il n ’y a point de lésion organique du cer­
veau ni du crâne3. » Pas de lésion organique (ce qui ne veut
pas dire : pas de trouble physique) donc : un traitement de la
folie prenant l'individu par son côté moral, par son côté intel­
lectuel et affectif est possible, étant entendu qu’une action du
moral sur le physique est possible. La définition que donne
Esquirol en 1805 ne comporte pas davantage d'équivoques:
« I l faut bien s'entendre, dit-il, sur ce que l ’on veut dire par
traitement moral: c'est l ’application des facultés de l ’entende­
ment, des affections morales, au traitement de l'aliénation
mentale. Tout le reste appartient à l ’hygiène morale ou aux
médicaments4.» Ainsi, apparemment, pas de confusion pos­
sible : le traitement moral, tel, du moins, que l ’entendent Pinel
et Esquirol, c’est tout simplement un traitement qui, déclarant
secondaires ou inefficaces les moyens physiques d’agir sur
l'aliéné, privilégie au contraire l ’appel aux facultés intellec­
tuelles et aux sentiments ou aux passions.

1. Dans Le Moniteur universel, en plusieurs livraisons, puis en volume à part,


Paris, 1813.
2. Également dans Le Moniteur, puis en volume à part, Paris, 1814.
3. Traité médico-philosophique sur l ’aliénation mentale ou la manie, Paris,
1800, p. 5. Souligné par moi.
4. Des passions considérées comme causes, symptômes et moyens curatifs de
l'aliénation mentale, Paris, 1805; : iéd. 1980, p. 9.
De Vidée morale de la folie au traitement m oral 91
Et cependant, ce n'est pas un hasard si s'est accréditée de
façon diffuse la légende d ’un traitement par la morale, indé­
pendamment des avatars du lexique qui n’ont fait finalement
que jouer un rôle de renforcement.
En prem ier lieu, parce qu’il y a eu, spécialement en Alle­
magne et à l'enseigne — paradoxalement d'allure beaucoup
plus moderne — du traitement psychique, recours à un traite­
ment par la morale — cela, il faut également le souligner, de
la part de gens se réclamant de Pinel et d ’Esquirol.
En deuxième lieu, parce que l'enjeu spécifique de la
réforme qui a conduit Pinel à la « découverte » du traitement
moral, ce fut bel et bien une rupture avec une conception
morale de la folie, précisément. Ce qu'indique à sa manière la
légende : en le niant.
En troisième lieu, parce que dans le sillage de Pinel et
d'Esquirol, et portant à la limite leur «décou verte», il y a eu
l'épisode Leuret, dans les années 1840. Épisode, nous y
reviendrons, que je définirai sommairement comme suit : le
retour de fait aux méthodes découlant d'une conception
morale de la folie à partir d'une conception de la folie se vou­
lant en théorie aux antipodes de la précédente, et « sans
considération de moralité ou d ’im m ora lité», pour reprendre
les termes mêmes de Pinel. Par l'intermédiaire de Leuret, une
passerelle, une communication s'est établie entre des choses
en réalité antagonistes, bien que apparemment complices —
nous verrons pourquoi. À quoi il faut ajouter que les thèses de
Leuret ont fait scandale, ont été combattues et rejetées par la
majorité des aliénistes de l'époque, et ce, d'autre part, au
moment où s'est imposée une orientation organiciste, chroni-
ciste et dégénératiste, si l ’on peut dire, en psychiatrie; et que
c'est sur l'exemple de Leuret, dernier tenant spectaculaire
d'une orientation dépassée que s’est fixée pour la postérité
l'image de traitement moral.
Trois raisons fondamentales, donc, auxquelles il convient
d'en ajouter deux autres, qui ont joué un rôle plus modeste de
relais, et toutes deux tenant à la dérive de la notion.
D'abord, l ’appel à la catégorie de «m oralisation» chez les
tenants de l'étiologie dégénérative, Morel en tout premier
lieu. Les processus psychopathologiques sont essentiellement
d'origine toxique — le prem ier modèle de la dégénérescence,
soit dit en passant, étant fourni par l'origine « géologique » du
92 Dialogue avec l ’insensé

goitre et du crétinisme. L ’alcoolisme et, plus largement,


toutes les conditions d'existence à la fois immorales et insa­
lubres révélées par les grandes enquêtes ouvrières y jouent un
rôle déterminant. L ’une des premières conditions de la pré­
vention des troubles mentaux doit donc être la moralisation
du peuple. Entendons : ni alcool ni débauches en tous genres.
Second épisode à prendre en compte, ensuite, la réappari­
tion du traitement moral, au début de ce siècle, comme trai­
tement spécifique des névroses, récemment constituées en
cadre autonome sous la forme où nous les connaissons. Un
nom et un livre, essentiellement: le professeur Dubois de
Berne et son ouvrage de 1904, Les Psychonévroses et leur trai­
tement moral, mais aussi toute une influence du côté, par
exemple, de l'école de Déjerine. Dubois, et c'est l'origine de
sa méthode, refuse la suggestion : « La seule arme, dit-il, doit
être la parole entraînante, des entretiens moralisateurs»,
«une discussion prolongée et infatigable», sur le thème, pour
résumer trivialement sa pensée: vous vous faites des idées,
prenez sur vous-même. «L'essentiel, écrit-il, c'est d'acquérir
des idées morales capables de diriger notre vie, de régler
notre conduite, vis-à-vis de nous-mêmes et vis-à-vis des
autres. »
Je passe sur l’inénarrable professeur Baruk, que je me
refuse à inscrire au rang des causes historiques et qui a pour­
tant, de nos jours encore, développé et enseigné un système
complet de traitement par la morale et l'exhortation à la vertu
ainsi qu'une conception morale, en bonne et due forme, de la
folie. Il a même mis au point un test destiné à mettre en évi­
dence la disparition du sens moral chez les schizophrènes,
entendons : de la capacité à discerner entre le bien et le mal,
seul signe pathognomonique, selon lui, de la chose. Ne nous
étonnons pas, par conséquent, qu'il ne voie pas beaucoup de
schizophrènes, la seule chose vraiment surprenante étant
qu'il lui arrive d’en trouver.
Ne nous appesantissons pas sur cet épisode burlesque bien
que académique — la bonne moralité du professeur ayant tout
de même été justement récompensée par un siège à l'Acadé­
mie de médecine, ce qui donne à penser quant à l'idée de la
psychiatrie qui prévaut en haut lieu. Il n'est pas, cela dit, sans
racines ni signification, et c'est bien pourquoi je l’ai évoqué.
Il constitue une récurrence, ridicule d'anachronisme, mais
De l ’idée morale de la folie au traitement m oral 93
d'un passé ô combien pesant et prégnant qui nous raccroche
directement aux origines du fait psychiatrique. I l y a quelque
chose à voir entre la psychiatrie et la morale, en son moment
de naissance tout au moins: c'est, au fond, la leçon qu’il
convient de tirer de l'histoire que j'a i sommairement brossée
et dont la transformation mythologique du traitement moral,
en son acception première, en traitement par la morale
résulte par coalescence.

Ramassant en elle par un effet de condensation la série


des travestissements successifs qui nous dérobent le vrai du
traitement moral, la légende d'une fondation de la psychiatrie
dans le recours thérapeutique à l ’exhortation morale nous
livre cependant une part essentielle de cette vérité. Elle
indique, au travers de l ’équivoque d ’un mot, ce par rapport à
quoi il faut situer l'avènement du traitement moral. Ne reje­
tons pas trop vite la morale du domaine du traitement moral.
Car, en effet, c ’est la thèse que je m'efforcerai de soutenir,
c ’est par rejet implicite d'une idée déterminée du pouvoir
moral de l'homme et par rupture avec la conception de la
folie en découlant nécessairement, que s'est constituée l'arti­
culation de ce que les premiers aliénistes ont nommé traite­
ment moral. Cela en liaison directe avec un fait social obscur,
mais capital: la dissolution, avec l'avènement de la société
des individus, du schème symbolique de la réciprocité,
réglant et définissant le champ et les formes de la communi­
cation entre les êtres. Une mutation intellectuelle, une révo­
lution sociale.
Une idée nouvelle de la folie, inséparable d'une idée de
l’homme en général et, spécialement, de sa puissance
consciente de se choisir lui-même, de son pouvoir moral,
d'un côté. L'achèvement dans la société, de l'autre côté, d'un
processus de décomposition et de destruction de son cadre
symbolique originel, depuis longtemps entamé, mais libérant
avec l'effondrement ultime des contraintes définissant depuis
toujours l ’institution sociale de l’échange de parole, la possi­
bilité d'un rapport d'interlocution sans précédent. Voilà les
deux données fondamentales dont il faudra essayer de saisir
l’intime connexion à la base et au sein même du traitement
moral.
J'ai parlé d’une conception morale de la folie. Il ne fau­
94 Dialogue avec l ’insensé

drait pas imaginer sur la foi d'un tel propos un corps de doc­
trine explicite, dûment présenté et assumé par les auteurs —
sauf, précisément, au moment de la remise en cause radicale
de cette conception au début des années 1800, selon l'espèce
de loi historique qui veut que ce soit au moment des ruptures
paradigmatiques que se formule de façon exhaustive et
cohérente le modèle appelé à disparaître. Ce n'est pas au
xviie siècle et très peu au xvnie que l'on trouvera un exposé
systématique de la conception morale de la folie. C'est entre
1810 et 1840, chez les auteurs de l ’école allemande dite «psy-
chiste» et, en particulier, chez Heinroth et Ideler, après
l’ébranlement décisif introduit par les premiers écrits de
Pinel et d'Esquirol K Reste que pour venir après, ils expriment
en clair ce qui prévalait avant, qu'on parvient à reconstituer
par bribes, pièces et allusions empruntées aux différents
auteurs, mais dont on ne trouve nulle part un exposé complet.
Cela bien que ladite conception découle logiquement des
deux grandes composantes du cadre classique d'interpréta­
tion : la composante chrétienne et la composante rationaliste.
Au cœur de cette conception, donc, si l'on s'efforce d'en
reconstituer le système, l ’idée que la folie procède d’un choix.
Elle est déraison, c'est-à-dire à la racine volonté délibérée de
tourner le dos à la raison.
Au pôle religieux, on la dira rébellion de la créature
pécheresse, contre la volonté du Créateur. Dieu a voulu que
tu sois serf et tu préfères, toi, te croire roi. Il a voulu que le
monde soit tel, et tu as décidé, toi, de le voir selon les illusions
de ton imagination, optant sciemment pour tes chimères
contre la vérité des choses. La folie est transgression et refus,
au même titre que le suicide : acte par lequel un individu dis­
pose d'une vie qui ne lui appartient pas et se rebelle contre les
vues de la Providence à son sujet.
Plus généralement, on dira la folie consentement aux pas­
sions. D'où l'idée extrêmement répandue par exemple — on
la trouve jusque dans l'un des premiers écrits de Pinel — que
l ’orgueil rend fou, que l'on devient fou par passion
orgueilleuse. L'amour de la gloire arrive à un degré tel que, à1

1. Cf. en particulier J. C. A. H einroth , Lehrbuch der Stôrungen des Seelenle-


bens, Leipzig, 1818, 2 vol., et K. W. I deler , Grundriss der Seelenheilkunde, Berlin,
1835, 2 vol.
De l ’idée morale de la folie au traitement m oral 95
un moment, l'individu préfère sa chimère à toute autre chose
et choisit délibérément de s’enfermer dans son illusion d ’être
roi, prince ou Dieu. Écoutons là-dessus Pinel expliquant
pourquoi la «fo lie des grandeurs», comme on dit encore
significativement, est presque par essence incurable: «L a
bouffissure de l'orgueil et la manie de se croire roi ou prince
ne laissent pas plus d'espoir, et c'est une illusion séduisante
qu'il est presque impossible de détruire. Le fou qui se croit
Louis X IX et qui me remet souvent des dépêches pour les
gouverneurs de ses provinces est trop charmé de sa haute
puissance pour que son imagination puisse l ’abandonner et il
lui en coûterait trop de descendre du haut de son trône ima­
ginaire L » Le texte est de 1794. Il est clair: le fou est fou et
incurablement fou parce qu'il préfère à tout son illusion
d’être Louis X IX — en dernier ressort donc, par volonté de
folie. L'aliéné est très exactement celui qui, devant ses pas­
sions, au lieu, comme le lui dicte le devoir moral, de chercher
à s'en rendre maître par la raison, décide de s'y abandonner,
choisit leur satisfaction contre tout le reste et, par là même,
en devient radicalement esclave. Car c'est là, nécessairement,
l'autre versant de cette vision de la déraison : choix de la folie
d’un côté, donc enfermement complet de l'autre côté dans la
folie. L ’individu renonce en connaissance de cause au devoir
et à la raison pour la passion. Du coup, sa présence d'esprit,
comme le dit Ideler, s'abolit au profit de la passion. Je cite
Ideler: « L a folie n'est que la passion sans présence d ’esprit
[...] La réflexion une fois abolie, la passion dominante
s'empare de l'âme tout entière, devient le centre de toutes les
idées, le mobile de toutes les actions, et les forces organiques
elles-mêmes se conforment au type de la passion. L'intelli­
gence, incapable de suivre le cours impétueux de la passion,
délire, divague et se paye des fantaisies de l ’imagination vaga­
bonde comme de la réalité. » À la racine donc, un parti pris en
connaissance de cause de ne plus se connaître. Autant, en
effet, la décision de folie est libre et claire pour elle-même,
autant son résultat est l ’annulation de toute conscience et de
toute liberté. Soit qu'on postule un déchaînement de la pas­
sion, comme le fait Ideler, où littéralement le sujet se dissout1

1. « Observations sur l'hospice des insensés de Bicêtre », publiées par R. Seme-


laigne ,Bulletin de la Société française d'histoire de la médecine, 1910, p. 180.
96 Dialogue avec l ’insensé

et disparaît. Soit qu’on pose, comme le fait Pinel à propos de


son Louis XIX, un absolu repli du sujet au sein d’une chimère
que pour rien au monde il n'abandonnerait et en laquelle il
s'emmure, inaccessible, pour définitivement se soustraire à
l'objection des autres et du monde. Dans la mesure même où
elle procède d ’une pure décision, la folie est absolu retran­
chement de l'individu du nombre des sujets pourvus de
conscience et de volonté, radical enfermement en soi en
même temps que radicale absence à soi.
De là découle une conduite à l’égard de l'insensé.
Conduite double, selon qu'on s'adresse en la même personne
ou à l'être actuellement privé de présence d'esprit ou de
réflexion, ou bien à l'être originellement coupable d'avoir
opté pour la déraison. Car c ’est tout le paradoxe de cette
représentation de la folie comme complète clôture et aboli­
tion subjective que de conduire à supposer, d ’autre part, la
présence continuée derrière la muraille de l ’absent avec
lequel on ne peut communiquer. Présence invisible, donc, de
celui qui a choisi l'absence, qui est toujours là, en fait, pour la
préférer et qui, s'il le voulait, pourrait, par pure décision, s'en
arracher comme il y est entré, par pure décision. On le voit
très bien sur l’exemple du Louis X IX de Pinel que nous avons
cité : il postule tacitement qu’il y a derrière l'insensé enfermé
dans son absurde chimère un individu qui, d'une certaine
façon, calcule le bénéfice intime qu’il en retire, de sorte qu’il
est vain d'espérer jamais l'en sortir. À celui-là, on pourrait
s'adresser pour l'exhorter à renoncer à ce songe extravagant
de puissance, mais c ’est lui, justement, qu'il est vain d'espé­
rer jamais persuader, car c'est celui qui, en connaissance de
cause, a choisi cette gratifiante illusion. C ’est à cette division
qu'il faut remonter si l’on veut saisir la logique secrète de
pratiques qui nous semblent, au premier abord, inintelligibles
à force d'incohérence ou de contradiction. D ’un côté, on ser­
monne les malheureux aliénés, quand on ne leur intime pas
l'ordre précis de cesser d'être fous, tandis que, de l'autre côté,
on les traite comme des êtres avec lesquels il est parfaitement
impossible de parler, et qu'il n'y a qu’à laisser dans leur
enfermement intérieur. Durant l ’âge classique, on ne saisit en
général q u ’un des côtés à la fois, et le plus souvent, il faut le
dire, le côté abandon total. Que faire avec des êtres soustraits
au commerce rationnel, sauf les laisser à eux-mêmes dans la
De Vidée morale de la folie au traitement m oral 97
solitude de leur délire et de leur loge ? Mais, en y regardant
bien et, notamment, lorsqu'on aborde l'épineuse question des
mauvais traitements et des coups qui étaient régulièrement
infligés — et régulièrement recommandés par les auteurs, de
Willis à Cullon encore, dans les années 1770 — , on découvre
un autre aspect des choses. On s'aperçoit, en particulier, qu'il
y a une double justification des coups qui étaient de la sorte
assez généreusement distribués, à ce qu'il semble. Tantôt ils
interviennent au titre de punition d'un pécheur auquel on a
intimé l'ordre de s'amender et qui n'en a rien fait — Pinel en
rapporte dans son Traité un exemple parlant à propos d'un
établissement monastique du sud de la France. Tantôt, au
contraire, le recours aux coups est justifié par Vabsence de
conscience et de sensibilité de l'insensé : ils sont employés au
titre des chocs destinés à réveiller justement une présence
assoupie aux stimulations du monde extérieur. Un auteur dit
ainsi: «O n ne doit pas être effrayé de cette façon de guérir,
elle paraît cruelle, mais elle ne l'est pas, on n'a pas de senti­
ment, dès qu'il revient, on cesse le remède. »
Mais tout cela qu'il faut recomposer en système par rap­
prochements et recoupements pour les xvne et xvm e siècles,
on le trouve au début du XIXe siècle expressément assumé
chez les praticiens allemands de l'école dite «psychiste».
D'un côté, carrément, le sermon, la moralisation, l'appel au
sentiment religieux. À un mélancolique suicidaire, Ideler dit
par exemple: «Q uel est votre droit sur vous-même? Vous
vous devez à votre famille, à la société, à vous-même. Quelle
est la valeur, aux yeux de la religion, de l'acte que vous avez
commis? En avez-vous le p ou vo ir?» En clair, le traitement
par la morale, l'appel à la puissance proprement morale de
l ’individu de renoncer à son opposition déraisonnable et de
revenir par un choix libre à la volonté du vrai. Mais, de
l'autre côté, doublant ce traitement «psychique», un traite­
ment physique formant le second volet, non moins nécessaire
du dispositif, à propos duquel Morel, visitant en 1845 la Cha­
rité de Berlin, dira: « L ’appareil des douches, des moxas, des
cautérisations, etc., a paru quelque chose d'effrayantl . » C'est
qu'il y a une autre face du fou, celle du sujet aboli, oublié en
lui-même, annulé dans son pouvoir réfléchi, auquel il est vain

1. Annales médico-psychologiques, 1845, t. II, p. 217.


98 Dialogue avec l ’insensé

de seulement s'adresser. Point d'autre moyen, à son égard,


que de le saisir au niveau de la seule chose qui lui reste : son
corps, et que de s'efforcer à la fois de rompre l'infranchis­
sable retranchement qui nous sépare de lui et de réveiller en
lui un sentiment et une présence à soi actuellement suspen­
due. D'où l'emploi de ces moyens héroïques seuls en mesure
d'ébranler son insensibilité profonde : l ’eau (la douche), le feu
(les moxas, les cautérisations), le vertige et la syncope provo­
qués par la machine rotatoire. N ’est-il pas très remarquable
que cet instrument fameux, devenu une sorte de symbole de
la barbarie psychiatrique des premiers âges, n'ait, en fait,
pratiquement jamais été utilisé qu’au pays du traitement psy­
chique et par ses tenants les plus résolus? Pas la moindre
incompatibilité, au contraire: la machine rotatoire est le
complément logique et indispensable de l'exhortation morale.
Si l'aliéné choisit sa folie et garde, d'une certaine manière, le
pouvoir de s'en déprendre par un acte pur de volonté, il est
aussi, d ’autre part, un être devenu tellement étranger à lui-
même et absent au monde que seul un heurt violent du corps
peut le rappeler au sentiment de la réalité.

Qu’est-ce, maintenant, que le traitement moral tel que


Pinel et Esquirol en posent les principes? Très exactement,
l ’envers systématique de cette conception elle aussi parfaite­
ment cohérente, oscillant entre l'appel à la puissance de
choix du sujet moral et la tentative pour réveiller par l ’inter­
médiaire du corps un sujet conscient présentement aboli.
Au plus profond, la logique du traitement moral n'est intelli­
gible que comme retournement d’une autre logique: celle de
la pratique découlant d'une conception morale de la folie.
C'est d ’un refus égal des termes de l'alternative classique
entre le rappel à l ’ordre et les coups, entre le sermon et le
cautère, que procède ce qu’un Pinel ou un Esquirol vont
appeler traitement moral, avec ce que cela suppose, en
arrière-plan, de rupture dans la représentation de la folie et
dans l'idée même de l’homme. Absurde d’en appeler à une
puissance que, en aucun cas, le sujet possède, celle de s'abs­
traire de sa folie. Mais parfaitement inhumain en même
temps qu’infondé d'autre part, de le traiter comme s’il était
dépourvu d ’autre présence que celle, sensible, maintenue
dans son corps. D ’un côté, autrement dit, ce qui se trouve
De Vidée morale de la folie au traitement m oral 99
rejeté, c'est l'idée d'un aliéné dont la présence d'esprit et la
réflexion seraient purement et simplement abolies. Mais ce
qui se trouve du même coup récusé, de l ’autre côté, c’est
l'idée d ’un aliéné qui aurait, en quelque façon, opté pour la
folie et qui, au tréfonds de lui-même, derrière l'opacité
actuelle de son irréflexion, resterait maître de sa décision. À
la fois, simultanément, il faut reconnaître à l'aliéné une pré­
sence maintenue à lui-même, aux autres et au monde, sans
pour autant lui prêter un pouvoir direct sur sa folie. Constat
que résume ainsi Esquirol : « Leur conviction est parfois plus
forte que leur jugement. "Vous avez raison, me disait un
aliéné, mais vous ne pouvez me convaincre." Néanmoins,
quelques-uns sentent le désordre de leurs idées, de leurs
affections, de leurs actions ; ils en gémissent, ils en ont honte
et même horreur; mais leur volonté est impuissante, ils ne
peuvent la maîtriser.» Constat sans doute devenu banal,
superficiellement, car, en profondeur, il faudrait voir. Mais
constat, dans tous les cas, dont on ne saurait trop souligner la
portée de rupture historique et la force de scandale qu'il a
eue en son temps.
C'est, en effet, toute une idée de l'homme qu'il emporte
avec lui, et on le voit bien lorsqu'on analyse les débats
médico-judiciaires qui ont éclaté autour de 1825 à propos de
crimes « extraordinaires » commis par des individus tenus par
les aliénistes du temps pour des monomaniaques irrespon­
sables, mais obstinément tenus, en revanche, par les juges
pour des coupables à punir. La question en discussion est
celle-ci: voilà des gens qui ont commis leur crime de sang-
froid, qui l'ont parfois prémédité, qui ont su en calculer l'exé­
cution, qui se souviennent de ses circonstances, qui donc
jouissaient de leur conscience dans une certaine mesure au
moment de leur acte. Sont-ils pour autant responsables? À
l'évidence, répondent les juges: puisqu’ils étaient conscients,
ils pouvaient donc s’empêcher de les commettre, ils ont donc
agi délibérément. Et les juges d'accuser là-dessus les alié­
nistes de saper les fondements de la moralité publique pour
oser soutenir que ces criminels, bien que conscients, n'en
agissaient pas moins sous l ’empire d'une volonté aliénée.
Idée «im m ora le», en effet, que celle d'un être conscient et
cependant irresponsable.
Idée impliquant assurément, pour pouvoir être soutenue,
100 Dialogue avec l'insensé

une rupture capitale avec une certaine représentation morale


de l’homme et, plus précisément, avec l'attribution au sujet,
sous les espèces du pouvoir conscient, d ’une liberté morale
radicale. Ce que symbolise l'image du monomaniaque homi­
cide, de l ’aliéné conscient, c'est la rupture anthropologique
qu'a supposée la psychiatrie pour se constituer. Pas de choix
de la folie, c ’est-à-dire, tacitement, même si cela n'est pas dit :
absurde de penser le sujet comme pourvu d’une distance à
lui-même et du pouvoir de disposer de lui-même que le met­
traient en mesure de prendre une telle décision. Pas d'incom­
patibilité le moins du monde entre folie et conscience de son
état, c'est-à-dire (et là la conséquence est expressément
tirée) : l'individu n'a pas nécessairement de pouvoir sur lui-
même, même lorsqu'il est conscient de ce qui lui arrive et de
ce qu'il fait. Des deux côtés, ce à quoi on a affaire, c'est à une
limitation fondamentale du pouvoir conscient et de la puis­
sance morale. La conscience ne livre pas la clef d'un entier
pouvoir sur soi, ni sous forme d ’un choix radical de soi, ni
sous forme d'un empire ultime sur soi. La vision classique
impliquait l’intervention possible d ’un parti pris de la dérai­
son et menait à l'assimilation de l'état de déraison à un état
d'oblitération de soi — pure distance et disposition de soi à
l'origine, pure annulation de soi au terme. Ce sont ces deux
termes que la psychiatrie a dû récuser pour se fonder en
réunissant ce qui était tenu pour nécessairement disjoint:
conscience et folie. Ce qui ne pouvait aller sans rejet, au
moins implicite, d'une certaine idée de l'homme et de son
empire moral sur lui-même. Il ne s'agit pas d ’inconscient,
mais il s’agit déjà d'un ébranlement essentiel du pouvoir
conscient.
On comprend, dès lors, pourquoi la clé de voûte de l'opé­
ration, ce fut, comme le dit Hegel, « la découverte d'un reste
de raison chez les maniaques1». Dès l'instant, en effet, où
l'on a posé la possible coexistence, et coexistence manifeste,
chez le même être de la conscience et de la folie, c'en est fait
du cadre classique d ’interprétation et de ses présupposés. Nul
besoin de moxas et de rotations pour réveiller un sujet
absent: la conversation suffit pour s’adresser à l'aliéné en
personne. Non pas au sujet moral qu'on suppose dissimulé

1. Voir, plus haut : «D e Kant à Hegel: deux époques de la folie», p. 1.


De Vidée morale de la folie au traitement moral 101

derrière son infranchissable égarement. À l'aliéné même, au


sujet actuellement troublé, mais nullement aboli ou disparu
— tout à fait présent, au contraire, à ce qui lui arrive, d'une
manière ou d'une autre, et éminemment capable d'en com­
muniquer quelque chose. La «décou verte» du traitement
moral, ce n'est, en un sens, que cela : la découverte de ce qu’il
est essentiellement possible de parler avec un aliéné point du
tout enfermé dans son aberration.
Mais entendons bien ce que parler, dès lors, veut dire. On
parlait évidemment aux fous avant Pinel. Pour les sermonner
par exemple, nous l ’avons dit — mais le sermon ne s'adresse
pas à l’aliéné même, il s’adresse à celui qui est à l’origine et
au-dehors de l ’aliénation. Parler à l'aliéné au sens du traite­
ment moral, c ’est parler à celui-là qui est présentement fou et
de part en part impliqué dans sa folie. On leur parlait aussi
très volontiers pour se distraire à leurs dépens. Voici, par
exemple, le texte d'une plainte des médecins de l'Hôtel-Dieu
de Paris en 1756: «Quoique la salle Saint-Louis et celle de
Sainte-Martine soient pendant tout le cours de l'année rem­
plies de personnes qui ont l'esprit aliéné, on voit cependant
tous les jours les hommes et les femmes destinés au service de
ces salles se conduire comme s’ils n’étaient pas accoutumés à
ces sortes de maladies : on s'attroupe autour des insensés, on
s'occupe de leur folie, on rit de leurs extravagances, d’autres
fois on s'amuse à les obstiner, à les contrarier, à les mettre en
colère, surtout à la salle des femmes. Rien n'est plus contraire
à la guérison de ces malades d 'esp rit1», concluent évidem­
ment les médecins. Ce n'est pas une explication par la
cruauté, ou l ’inhumanité, qu'il faut chercher dans un tel récit,
mais une explication par la mentalité, par la représentation
sous-jacente de la folie. L'idée ici très clairement exprimée
est que l ’aliéné est tout entier dans son délire, qu'il y adhère
complètement et que, de toute façon, ce n'est pas lui faire de
mal que de s'en amuser puisqu'il ne se rend pas compte,
puisqu’il n'a pas distance à ce qu'il dit. Ce que suppose, à
l'inverse, le traitement moral, c'est que l ’aliéné est capable
d'une intention de communiquer au travers de sa parole,
donc d ’une différence, d'une déprise même résiduelle d'avec

1. D’après Martin-Doisy, Dictionnaire d'économie charitable, Paris, 1855,


vol. I, p. 476.
1 02 Dialogue avec l ’insensé

ce qu'il exprime. Découverte de la possibilité de parler avec


l'aliéné, donc: découverte de ce qu'il est concevable de
s'adresser au sujet en deçà de son discours aliéné, de com ­
muniquer avec le sujet mis en cause par la folie, mais malgré
tout maintenu. « Une multitude d'exemples sont allégués de la
manière dont on doit entrer pour ainsi dire dans leur folie
pour tâcher de saisir quelque idée propre à les frap per1», dit
très significativement ainsi un compte rendu du Traité de
Pinel. C'est à ce titre que la parole devient le moyen théra­
peutique par excellence : elle donne prise directe, immédiate,
sur la folie, elle procure un moyen d ’entrer intimement en
rapport avec un être impossible à confondre avec son délire
et dont on peut mobiliser de l'intérieur «les facultés de
l'entendement et les affections m orales» contre sa propre
aliénation, comme le dit Esquirol dans la définition du traite­
ment moral que nous rapportions plus haut. Voilà pourquoi
l’invention du traitement moral a été reçue comme une
découverte de la curabilité de la folie.
Ce n’est pas qu'on n'avait jamais vu un insensé guérir; les
traités médicaux anciens sont pleins de récits de guérison.
C'est qu’on en est arrivé à concevoir que, dans tous les cas,
même lorsque l ’aliéné ne guérit pas, on a une prise thérapeu­
tique sur lui, par la parole, par la simple relation avec lui, par
le moyen d'un traitement purement moral. Pas de folie sans
cette ouverture minimale qui permet a priori de faire quelque
chose. Voilà également ce qui fait qu’on a attribué à Pinel
l ’invention pratique du traitement moral. Ce n'est pas qu'il a
promu le fait, c'est qu'il a produit l'idée de la folie correspon­
dant à la pratique du traitement moral, qu’il a permis de la
penser. Mais voilà aussi ce qui a engendré le retour offensif
de la conception classique de la folie en termes moraux, et
qui lui a permis peut-être de se formuler pour la première fois
au travers de l ’école psychiste allemande. La nécessité
d'abréger un exposé déjà trop long m'empêche de développer
l'idée. Je me borne à indiquer l'hypothèse : c'est grâce, en fait,
à la découverte pinélienne d'un «reste de raison chez les
maniaques» que la notion classique d'un sujet moral
conservé derrière une folie complète a pu expressément se
déployer et s’assumer. D'où les confusions de la postérité et la

1. Bulletin des sciences de la Société philomatique, n° 44, brumaire an IX.


De Vidée morale de la folie au traitement m oral 103
réduction sous le même chef de réalités historiquement
contradictoires.

La découverte d'une relation de parole efficace avec un


sujet conservé au sein de son aliénation va ici inséparable­
ment de pair avec la définition de ses règles. Contre la repré­
sentation traditionnellement accréditée, il faut se persuader à
la fois qu’on n’a pas affaire à une volonté libre et capable de
décider entièrement d'elle-même, mais qu’on n'est pas
davantage, à l ’opposé, en présence d'un être complètement
dupe de lui-même qu'il n'y aurait qu'à patiemment écouter et
supporter. Donc qu’il est inutile de faire la morale, d'argu­
menter, de vouloir convaincre ou d'inviter fortement à sortir
de ses errements quelqu'un qui n’en peut mais. Mais donc,
aussi, qu'il est impossible de faire comme si le fou adhérait
lui-même absolument et sans retour à ce qu’il dit et croit.
Inutile d'en appeler à une distance inopérante à lui-même,
mais impossible de faire comme s'il n'avait aucune espèce de
distance à sa folie, comme s'il y était irrémédiablement fixé.
Tout cela, encore une fois, peut sembler aller de soi. Mais
qu'on ouvre un livre du temps, et l'on verra au milieu de
quelles difficultés et de quelles incertitudes cette dialectique
si simple d ’allure sur le papier a fini par prendre corps de
pratique effective.
Le plus éloquent de tous est sans contredit, je crois,
Daquin, le médecin de Chambéry, et l'auteur de la Philoso­
phie de la folie, à laquelle j'emprunte les citations qui sui­
ven t1. Le problème du traitement, dit Daquin, se ramène à
celui-ci : « Conviendrait-il pour guérir les fous de flatter l'objet
de leur folie? Ou faudrait-il en prendre le contrepied?» Sa
réponse est balancée, mais pas du tout par amour de la rhé­
torique: il a parfaitement saisi l'enjeu fondamental de la
question. Les heurter de front, contrarier leurs idées, ou
même ne pas paraître acquiescer à leurs opinions extrava­
gantes, dit-il, c'est risquer, presque à coup sûr, d ’augmenter
leur délire, d'échauffer leur imagination, «e t souvent même à
un point d ’exaltation incroyable». Toutefois, ajoute-t-il, «je ne
pense pas qu'on dût flatter jusqu'à un certain point l'idée
principale qui aurait rendu un homme fou, ni qu'on puisse

1. Voir plus bas «Joseph Daquin: le dialogue avec l'insensé», pp. 131 sq.
104 Dialogue avec l ’insensé

trop le bercer dans son délire, parce qu'il serait à craindre


pour lors de perpétuer son état». Il conclut: « I l y a donc un
terme moyen, mais qui n'est pas aisé à saisir, pour la guéri­
son des fous, entre contrarier et flatter l'objet de leur folie.
J’avoue de bonne foi que c'est là le point difficile. Les prati­
ciens y ont peu réfléchi, ou l'ont absolument négligé; pour
moi, je le regarde comme un des principaux secours dans
cette m aladie1.» Qu’il soit, en effet, très difficile à saisir, on
s’en aperçoit lorsqu'on regarde au-delà des déclarations de
principe la conduite effective qu'il rapporte. Ceci par
exemple : « On criera sans doute au paradoxe, lorsque je dirai
qu'il faut presque sans cesse parler raison aux fous, quand
même ils ne l’entendent pas quoiqu’ils n'y fassent pas atten­
tion et continuent à déraisonner: à force de constance et de
persévérance dans ce moyen on réussit quelquefois à les
ramener; il est vrai que cela n'arrive pas toujours, mais j'a i
plus d'une observation du succès de cette manière d 'a gir.»
Mais voici ce qu’il écrit par ailleurs, à propos du cas d ’une
folle: « J ’essayai plusieurs fois de me rapprocher de ses idées
extravagantes et de déraisonner avec elle, et je m'aperçus au
bout de quelque temps que ce moyen avait considérablement
diminué son aliénation. » Il poursuit : «Je continuai toujours à
m'associer à ses idées décousues...» Et il conclut: «Cette
observation est un exemple frappant que l'on peut ramener
des aliénés en déraisonnant avec eux, et en se prêtant à leurs
idées extravagantes2.» Le terme moyen se dérobe. Une fois
reconnu ou senti qu'il faut parler au fou, se brancher sur lui,
comment faire? Même si la nécessité de ne tomber ni d'un
côté ni d'un autre, Daquin la perçoit très bien, dans la pra­
tique il ne s'accroche manifestement pas à l ’alternative : ou
bien parler raison, c'est-à-dire parler au fou comme s’il
n’était pas fou, avec l'idée que même s'il n'y fait apparem­
ment pas attention, il finira par s'en pénétrer peut-être; ou
bien déraisonner avec lui, accompagner ses idées extrava­
gantes, avec l ’idée alors qu'elles tomberont peut-être d'elles-
mêmes — et comme s’il était, de toutes les façons, tellement
soudé à ses propos déraisonnables qu'il est vain d'espérer lui
faire entendre autre chose.

1. La Philosophie de la folie, Paris, 1792, pp. 49-52; 2e éd., Chambéry, 1804,


pp. 110-111 (texte légèrement différent).
2. Ibid. (2e éd. Chambéry, 1804), pp. 111-118.
De l ’idée morale de la folie au traitement m oral 105
Pourquoi cette difficulté ? Pourquoi cette quasi-impossibi­
lité à s'arrêter de façon stable quelque part dans l'entre-
deux? La réponse, rassurez-vous, nous amène en vue du
terme et de ce que je voudrais brièvement pointer comme le
fondement historique et social de l’entreprise psychiatrique.
Elle me paraît être celle-ci : parce que, dans l'un et l'autre cas
de figure, on retrouve et on respecte la règle de symétrie des
interlocuteurs organisant l’échange symbolique de la parole,
alors qu’en se situant dans l'entre-deux entre argumenter ou
déraisonner, entre accepter le discours du fou ou le refuser,
on transgresse ladite règle. Pourquoi la contrainte à parler
raison au fou — variante douce, remarquons-le au passage,
de la contradiction et de l ’effort pour le convaincre : pour ne
pas le heurter de front, on n'essaie pas de lui imposer la rai­
son, on lui parle comme s'il était raisonnable? Parce que
pour qu'il y ait parole possible, il faut qu'il y ait un code com­
mun, respecté de façon symétrique des deux côtés. À
l’homme raisonnable, donc, de prendre l'initiative de faire
comme si le fou n'était pas fou, de parler comme s'il était rai­
sonnable, de rétablir une égalité et une identité qui font
défaut. Mais la contrainte qui pousse à déraisonner avec le
fou est exactement la même : tout simplement, à ce moment-
là, on s'aligne sur le code de son discours à lui, on fait comme
si d'évidence on se situait l'un et l'autre à l ’intérieur d’un
cadre commun de référence, on recrée un espace d ’identité.
Réfléchissons pourtant à ce qu'implique de se tenir au moyen
terme, si difficile à saisir d ’après Daquin — moyen terme
entre vouloir faire entrer de force le fou dans le cadre de la
raison ordinaire et accepter de s'aligner soi-même sur sa
propre déraison. Ce qu'il s'agit d'obtenir, c'est un mixte entre
acceptation et refus : on l'écoute, on admet ce qu'il dit, tout
en marquant, d ’autre part, qu'on ne saurait y adhérer. Ce qui
semble simple, élémentaire, exige, en réalité, la destruction
d'une règle parmi les plus essentielles qui aient jamais pré­
valu dans les sociétés humaines : l ’égalité des êtres parlants
devant le code de leur discours. Car accepter la parole du fou
sans y adhérer, c'est ipso facto instaurer une complète dissy­
métrie entre les deux interlocuteurs : l'un est voué à ses idées
extravagantes et on le laisse tel, l'autre accepte de suivre et
d’entériner, dans une certaine mesure, le système d'idées à
l'intérieur duquel se meut l'aliéné, mais tout en demeurant
106 Dialogue avec l ’insensé

dans le cadre commun de la raison. Ce que fait alors le méde­


cin, en d ’autres termes, revient à poser que lui peut se mou­
voir dans les deux mondes, alors que l’aliéné est voué au sien
seul : inégalité radicale. Et s'il le fait, en dernier ressort, c'est
parce qu'il pose que, d’une part, l ’aliéné continue d'apparte­
nir invisiblement à la sphère des êtres raisonnables et, d'autre
part, n'adhère pas totalement à ces idées extravagantes aux­
quelles pourtant le soude une croyance invincible. Parce qu’il
pose, lui, médecin, qu'il sait mieux que l'aliéné ce qu’il est et
ce qu'il veut dire : il est condamné à dire ce qu'il dit, mais moi
je sais qu'il ne faut pas s’y laisser prendre, comme lui quelque
part ne l'ignore pas. Les deux propositions (celle du médecin
et celle de l'aliéné) n ’ont plus rien à voir : l'un devient maître
du discours qui possède l ’autre.
La conception classique de la folie, nous l’avons vu,
découle d'une conception déterminée du sujet et de son pou­
voir conscient. Mais il est indispensable d ’ajouter qu'elle tire
une part de son insertion profonde dans le système social et,
en particulier, du fait qu'elle se modèle sur l'impératif binaire
qu'implique la logique de la réciprocité, la logique de
l'échange symbolique. Cette logique, précisément, que le fou
viole : son discours et ses actes échappant à la norme com ­
mune sur laquelle on peut s'entendre, comme on dit, et consi­
dérer qu'on se situe à l'intérieur du même monde. De deux
choses l'une, en effet, dès lors qu'on est dans un univers régi
par une exigence d'absolue réciprocité des sujets parlants, de
symétrie radicale des positions des interlocuteurs en regard
du cadre de référence du discours: ou bien on est dans
l'échange et, partant, on est dans la logique du même, ou bien
on est purement et simplement exclu et, partant, rejeté hors
du monde humain. Que fait-on avec le fou, celui qui se dérobe
au cadre commun de référence? D ’un côté, on essaie à toute
force de le faire entrer dans le même, de le traiter comme
pareil: c ’est le sermon; de l ’autre côté, on le rejette hors du
monde des êtres avec qui une communication est possible.
Ou bien, d'un côté, on le traite comme s'il n'était pas fou,
comme s'il était pareil, et on fait appel à sa détermination de
sujet moral, ou bien, de l'autre côté, on le traite comme un
sujet aboli, privé de réflexion, de volonté et de conscience, qui
n’est plus, par conséquent, que comme un corps. Très exacte­
ment, ce que Georget rapporte en 1820 en expliquant
De Vidée morale de la folie au traitement moral 107
l’extrême difficulté qu'il y a à faire entendre au personnel des
asiles la bonne attitude à observer à l ’égard des aliénés : « Il
est presque impossible de faire entendre aux serviteurs que
les aliénés jouissent de la plupart de leurs facultés ». Ou bien,
dit-il en substance, «ils attribuent à la méchanceté ce qui
n'est que l'effet de la m aladie», ou bien ils considèrent les
aliénés «com m e des êtres en quelque sorte privés de toute
sensibilité» et, dans l'un comme dans l ’autre cas, ils sont
«portés à les traiter avec d ureté1». On discerne bien la
logique qui est ici à l'œuvre : ou bien les serviteurs voient un
être qui a sa conscience et, dans ce cas, il est pareil, donc on
lui applique la règle de réciprocité et notamment lorsqu'il y a
violence on lui rend les coups qu'il porte ; ou bien ils voient
un délirant avec lequel aucun commerce n’est possible et qui,
littéralement, est rejeté de l'humain.
Ou bien on est dans le cercle de l'échange, donc de la
similitude, de la symétrie du donner et du recevoir, ou bien
on est à l'extérieur, et plus aucun rapport n'est possible. On a
là-dessus un autre témoignage tout à fait précieux, c ’est celui
de Pussin, l'infirm ier modèle qui a été, en quelque sorte, l ’ini­
tiateur et le professeur de psychiatrie pratique de Pinel. Il
raconte avec quelles difficultés il est parvenu à obtenir que les
garçons de service ne frappent jamais aucun fou, je le cite
«m êm e lorsqu'ils sont victimes de leur fu re u r»2. Car c'est là
le point crucial: sortir de la logique de la réciprocité, de la
restitution (s’il me frappe, j'a i le droit de le frapper, j'ai le
devoir de le traiter comme il me traite, surtout si j'estime
qu'il a présentement sa conscience, donc qu’il agit non en
tant que fou mais en tant que coupable. Et s'il agit en tant que
fou, la façon dont je le traite est sans importance puisqu’il ne
se rend pas compte de ce qui lui arrive et qu'il est sorti des
frontières de l ’humain).

Ce que nous avons appelé conception morale de la folie


relève, par conséquent, d'une logique sociale précise: celle
du principe de réciprocité, depuis longtemps expulsé de la
sphère de la circulation des biens économiques, mais tou­

1. Article «F o lie » du Dictionnaire de médecine, 2e éd., t. X III, p. 326.


2. Observations du citoyen Pussin sur les fous, publiées par D. B. W einer , Clio
Medica, vol. 13, n° 2, p. 131. On les trouvera également dans les Documents pour
servir à l ’histoire de la naissance de l'asile, op. cit., pp. 56-61.
108 Dialogue avec l ’insensé

jours prégnant, on le découvre, de façon résiduelle dans un


domaine comme celui de la relation de parole, jusque dans
l'Europe moderne. Et c'est ce qui nous permet de saisir la
cause sociale profonde à laquelle rapporter la révolution
intellectuelle qui a permis de s’affranchir du cadre moral
d ’interprétation de la déraison. Pour aller très vite, je l ’appel­
lerai : révolution individualiste, avènement de la société des
individus, ce qu'on peut reconnaître comme l'œuvre de la
Révolution française. Ce que transcrit le principe juridique
fondamental qui est à la base de l'édifice bourgeois : le prin­
cipe de l ’autonomie de la volonté. Pour simplifier: la volonté
des individus crée le droit, par l'intermédiaire du contrat. A la
base de la société, il n’y a plus que des individus, la société est
le résultat de l'agrégation des individus, qu'on peut penser de
diverses manières. La philosophie de l'échange symbolique se
situe aux antipodes de cette philosophie individualiste : l'indi­
vidu d ’abord, la société ensuite. Pour l ’échange: la société
d ’abord, les atomes sociaux ensuite. Il y a antériorité logique
du social par rapport à l’individu. La relation précède les élé­
ments humains mis en relation. La forme de tout rapport pos­
sible entre les hommes est définie avant la volonté
personnelle de ceux qui s'y insèrent — par exemple l'exigence
de réciprocité. Ce à quoi on assiste avec la révolution indivi­
dualiste, c ’est à la dissolution de toute forme réglée au préa­
lable entre les hommes. La relation des individus apparaît
pour la première fois dans l’histoire comme absolument indé­
terminée a priori. Leur relation sera ce qu’ils veulent en faire.
Et c'est de là, directement, que découle la possibilité d'une
psychiatrie, c'est-à-dire l'avènement avec le fou d'une rela­
tion échappant à l ’obligation de le traiter soit comme pareil
— comme un être raisonnable ; soit comme absolument autre
— comme absent, comme non humain. C'est-à-dire l’avène­
ment d’une théorie capable de refuser et l'idée que le fou est
un être libre qui a opté pour la folie et l'idée que par essence
la folie est privation de toute conscience et volonté. Ce que
concentre la notion de traitement moral.

Le fou n'est pas hors de l’échange. Il y a rapport, commu­


nication, dialogue possible avec lui. Et, cependant, il est
impossible de se conformer avec lui à la règle de réciprocité
réglant ordinairement l'échange, de se conduire comme s'il
De Vidée morale de la folie au traitement m oral 109
était pareil dans sa parole — que ce soit, pour reprendre
l'alternative de Daquin, pour lui parler obstinément raison ou
pour déraisonner avec lui. Voilà la relation hors de la réci­
procité qui s’institue avec le traitement moral. Accepter un
discours tout en refusant d'entériner et de suivre ce pour quoi
il se donne: telle devient la règle — l ’efficacité thérapeutique
d'un tel rapport découlant de la distance qu'on suppose entre
le fou et sa parole folle : vous existez ailleurs et au-delà de ce
que vous dites, ce pourquoi je me refuse à l'accepter tel. Le
refus subtil du thérapeute est censé permettre à l ’aliéné de
justement se déprendre de son côté de la croyance qui le
contraint. Mon intention initiale était de tenter de vous mon­
trer que tout ce que nous connaissons comme systèmes de
psychothérapie, et singulièrement le dispositif analytique,
n'est autre chose qu'un développement logique de cette rup­
ture première et dissymétrique d'origine. Qu'est-ce que le dis­
positif analytique, sinon le déploiement à la limite de ce
principe de non-réciprocité dans la parole — je parle (libre
association) en sachant que l ’analyste entendra nécessaire­
ment autre chose que ce que je crois dire; mais, en plus, sans
que je puisse jamais m'assurer de l'écart depuis lequel il
m'écoute, ou ne m'écoute pas, puisque c ’est avec une atten­
tion sans loi ni règle qu'il se fait règle de m ’écouter. Ce qui a
pour effet d’ouvrir un abîme entre moi et chacune de mes
paroles ou chacun de mes affects. Le transfert, c ’est-à-dire la
distance analysable entre ce qu’on revit et ce qu’on a vécu
une fois sans distance aucune à soi, qu'est-ce qui le crée,
sinon la dissymétrie des positions instaurée entre les deux
interlocuteurs? Mon opinion est même, et je vous la livre
brute sans pouvoir l'étayer: ce n'est qu’en reprenant ces
questions les plus actuelles dans leur profondeur historique
qu’on parviendra à en avancer l'élucidation.
Une logique de Vinclusion :
les infirmes du signe

On a trop tendance à considérer isolément les transforma­


tions mi-institutionnelles mi-médicales qui ont donné nais­
sance à ce que nous appelons psychiatrie autour de 1800.
C'est la démarche inverse qu'on suivra ici: insérer l'événe­
ment « naissance de la psychiatrie » dans la révolution
d ’ensemble des mentalités dont il est inséparable. Si, comme
je le crois, l'essentiel du changement dans l'approche de la
folie a résidé dans une découverte pratique, la découverte de
la possibilité d ’une communication effective avec le fou, en
dépit et au travers de sa folie même, alors il s'agit de com­
prendre cette découverte comme un aspect particulier d'un
phénomène beaucoup plus large, qui a touché le statut des
infirmes de la communication en général. Le fou certes, mais
aussi l'aveugle, mais aussi le sourd-muet, mais aussi, le der­
nier, et avec le plus de résistance, l'idiot. Vaste phénomène
donc, qui de 1770 à 1840, approximativement, a modifié le
destin social de tous les êtres affectés d'une manière ou d’une
autre dans leur capacité d’échange interhumain, et qu’il faut
appréhender dans son essentielle unité. Éclairer l'émergence
de ce que les aliénistes nommeront « traitement moral » par la
proximité avec les autres méthodes élaborées dans des
champs voisins pour contourner ou surmonter l'obstacle
opposé à la communication : telle est la tâche dont on vou­
drait au moins établir le bien-fondé.
Que peuvent avoir en commun des aveugles, des sourds-

Esprit n° 5, mai 1982, pp. 61-75.


,
112 Dialogue avec l ’insensé

muets, des aliénés, des idiots ? Spontanément, aujourd'hui, le


rapprochement trouble ou choque. Il était beaucoup plus
clair, sans aucun doute, pour les hommes de l'époque. En
1812, ainsi, c'est simultanément les insensés, les aveugles et
les sourds-muets de naissance que l'administration entre­
prend de recenser au moyen d'une grande enquête lancée
auprès des maires des communes. «L e gouvernement, dit la
circulaire du ministre de l ’Intérieur, attache une grande
importance à réunir les renseignements les plus exacts sur le
nombre des insensés et des aveugles et sourds-muets de nais­
sance qui existent dans l ’étendue de l ’Empire, ainsi que sur
les circonstances générales qui peuvent influer sur ces trois
grandes espèces d'infirmités de l'homme h »
C'est ethnologue, littéralement, de l'ancienne société qui
meurt avec l ’avènement de notre univers capitaliste et démo­
cratique qu'il conviendrait de se faire pour saisir la
connexion de destin qui pouvait unir dans l'esprit des gens
des êtres devenus pour nous aussi disparates. Ethnologue, en
particulier, de la façon dont ces sociétés que l'on dit encore à
bon droit traditionnelles vivaient et concevaient l’échange.
Car c'est là le point. Ce qui rapproche ces disgracies, insen­
sés, aveugles et sourds-muets, c’est de ne point appartenir au
cercle de l'humanité défini par la communication. Ce sont
des infirmes du signe. Des «exclu s», non pas au sens où la
société les ségrègerait nécessairement, mais au sens où ils
sont symboliquement réputés exclus de l'hum ain de par leur
impuissance à la réciprocité. S'agissant du sourd-muet et de
son retranchement physique en lui-même, faute de voix et
d'ouïe, la chose ne fait pas de problème. On n'a pas de peine
à saisir, de même, comment avec le sens de la vue — l’organe
de l’évidence partagée — fait défaut à l'aveugle une dimen­
sion essentielle de la coappartenance humaine : il ne voit pas
ce que les autres voient ; il ne vit pas au même rythme, dans
le même monde, en fonction des mêmes données que ceux
qui l’entourent : il est isolé en lui-même par cela qui fonde
normalement l ’ouverture immédiate et muette à autrui dans
le spectacle des choses. Avec le fou, certes, on peut physique­
ment parler. Mais sans qu'il y ait moralement sens à parler. Il
est, selon l'expression courante, «hors du sens com m un» 1

1. Circulaire aux préfets de novembre 1812.


Une logique de l ’inclusion 113
(«fo rs le sens», d'où dérive notre moderne «fo rc e n é »). Ainsi
est-ce carrément en termes de soustraction à toute communi­
cation possible que le cartésien Régis définit la folie dans son
«Dictionnaire des termes propres à la philosophie». «Fou x:
on entend par ce mot, dit-il, ceux qui estant contraints par
l'union naturelle qui est entre les idées et les traces du cer­
veau de penser à des choses auxquelles les autres avec qui ils
conversent ne pensent pas, répondent seulement selon leurs
propres idées et non pas selon les idées des personnes qui les
interrogentl. » Passons sur «l'u n ion naturelle qui est entre les
idées et les traces du cerveau ». On voit l ’idée, exprimée avec
une rare clarté: le fou est quelqu’un d'imperméable au dis­
cours d'autrui. Quoi qu’on lui dise ou lui demande, il suit ses
propres idées et elles seules, enfermé qu’il est en elles. Le
texte est de 1690. Mais il n'est pas de praticien d'aujourd'hui,
doté d'un peu d ’expérience, qui ne serait à même d ’en donner
l’équivalent recueilli dans l'entourage de tel ou tel de ses
patients : quelqu'un avec lequel il n'y a pas moyen de parler
— quelqu'un, du coup, à qui carrément on ne parle plus. Il
est des images et des modes de pensée qui ont la vie dure.
Or, ce que nous avons rétrospectivement beaucoup de mal
à comprendre, c'est combien nos sociétés européennes tradi­
tionnelles, comme celles qui les avaient précédées, s’accom­
modaient de ces statuts de retranchement et d’extériorité.
Elles avaient, pour ainsi dire, un cadre symbolique pour les
insérer, pour les mettre à leur place, et qui nous trompe tota­
lement lorsqu'il nous fait croire à de l'intégration sociale.
Sociétés de l'altérité, sociétés où l ’homme est un autre pour
l'homme, où, pour prendre un exemple fameux, une mar­
quise militante des Lumières peut encore prendre son bain
nue devant son valet «parce que ce n'est pas un hom m e»,
elles avaient une case pour loger ces autres enfermés en eux-
mêmes. L'étrangeté à l'humain était dans l ’ordre humain.
L'exclu de l'humain avait sa place prédéfinie dans le paysage
collectif. C'est naïveté absurde de croire que parce que les
fous erraient en liberté au xvie siècle, comme ils l'ont fait en
réalité pour une bonne quantité d'entre eux jusque dans le
courant du xixe siècle, ils étaient « intégrés », au sens où nous

!. Pierre-Sylvain RÉGIS, «Dictionnaire des termes propres à la philosophie»,


in Système de philosophie, t. I, Paris et Lyon, 1690.
114 Dialogue avec l ’insensé

entendons le mot. C'est le contraire. Ils étaient là, collective­


ment «tolérés», puisque prévus dans le plan général de la
nature, mais cela n'empêchait pas de les concevoir comme
radicalement autres dans un monde où l’altérité était le tissu
même des relations sociales, d ’inférieur à supérieur,
d'homme à femme. Autres en ce que, très exactement, ils
échappaient à la possibilité d'une réciprocité sensée et en ce
qu’ils étaient isolés en eux-mêmes dans un univers où
l'homme se définit impérativement par l'appartenance et le
rapport social.
Par un bout ou par un autre, tous ces êtres frappés dans
leur identité ou marqués dans leur chair par le manque, tous
ces disgraciés sont rejetés du côté du monstre. Et du spec­
tacle du monstre, comme on sait, on se repaît. Il n’effraie pas,
il ne gêne pas: il intéresse, il attire, il amuse. Le contraire
exact du malaise qui nous étreint lorsque nous nous trouvons
en face d'une infirmité dramatique, d’un maniaque vociférant
son délire dans le métro, que l'on fuit, que l'on cherche à évi­
ter, à ne pas voir. Les hommes du xvm e siècle eux, cela avait
le don encore de les faire s'attrouper, contempler, cela avait
le pouvoir encore de les distraire. C'est qu’ils pouvaient se
sentir sans rien de commun, du point de vue de leur essence
intime, avec l'individu disgracié qu'ils avaient devant eux,
comme, encore une fois, un aristocrate pouvait se sentir sans
rien de commun avec un homme du peuple — ce qui de l'un
à l'autre n'empêchait ni la coexistence, ni la charité, ni même
les bons rapports. Ainsi se pressait-on dans les hôpitaux au
spectacle des fous qui s’y trouvaient détenus. Ceux qui errent
par les rues sont la risée publique et la proie des enfants. On
est dans une société où toute infirmité, celle physique aussi
bien — songeons à ces bossus et contrefaits que la littérature
ou les « choses vues » du siècle dernier nous montrent encore
si régulièrement victimes des quolibets, voire de la cruauté
des badauds — , a pour effet de vous retrancher de vos sem­
blables, de faire de vous un dissemblable radicalement séparé
et voué à ce que les auteurs du temps appelleront Xisolement
moral.
C'est ce statut de séparation que la révolution de l ’identité
qui fait le fond du tournant ici évoqué va radicalement
remettre en cause. Là où l’on voyait une impossibilité
d ’entrer en rapport moral, c ’est-à-dire de se trouver en situa­
Une logique de l ’inclusion 115
tion de réciprocité, elle va créer la possibilité d'une commu­
nication. C'est, pour l'essentiel, une révolution de l'apparte­
nance : ceux qu'on tenait pour hors humanité, elle va montrer
qu'il y a moyen de les inclure par une pratique de la commu­
nication. À l'origine de l'éducation des aveugles ou des idiots,
comme de l'initiation au langage des sourds-muets, comme
du traitement des aliénés, il y a l'intervention d'un postulat
implicite en rupture totale avec les mentalités antérieures : le
postulat de ce que, chez les êtres où il paraît absent ou
affecté, ce caractère essentiel de l'humain qu'est sa capacité
de relation avec autrui est toujours virtuellement conservé.
Nul qui sorte véritablement de l'humain. Toujours un moyen
de capter et d'utiliser au-delà des obstacles une appartenance
continuée à l'espèce sociale.

L ’œ il et la main.

Voici comment Valentin Haüy raconte la manière dont lui


est venue l ’idée d'instruire les aveugles : «Je vivois du produit
de mon cabinet, sous le règne de notre infortuné souverain
feu Louis XVI, honoré que j'étois du titre de secrétaire-inter­
prète du roi pour la traduction des langues étrangères et des
écritures en caractères illisibles au commun des hommes,
etc., etc., voulant en outre employer mes loisirs à quelque
objet utile au soulagement et à la consolation de l'infortune
(1782, mai 28), un jour où la grande-duchesse de Russie
(aujourd'hui l'impératrice-mère) venait de passer sur le bou­
levard de la place Louis XV, avec le grand-duc, son époux,
j'aperçus dans un café dix pauvres aveugles, affublés d'une
manière ridicule, ayant des bonnets de papier sur la tête, des
lunettes de carton sans verre sur le nez, des parties de
musique éclairées devant eux, et jouant fort mal le même air
tous à l ’unisson. On vendoit à la porte du café une gravure
représentant cette scène atroce. Au bas de l'estampe étoient
huit vers dans lesquels on se moquoit de ces infortunés.
J’achetai cette gravure ; et l ’esprit encore frappé des regards
bienveillants de la princesse M arie Féodorowna, je conçus le
projet de secourir et de consoler les malheureux aveugles
(1784). Il me vint dans l'idée d'im prim er des paroles et de la
116 Dialogue avec l ’insensé

musique en relief sur le papier, pour les mettre à portée


d'apprendre chacun sa partie par cœur à l'aide du tact h »
Document quasi ethnographique. On a là dix malheureux
bougres qui, pour vivre, s'offrent d'eux-mêmes au ridicule de
leur situation. Car c ’est pour sa drôlerie qu'on se presse à ce
spectacle. Haüy dit ailleurs : « Ils exécutoient une symphonie
discordante qui semblait exciter la joie des assistants2.»
Ultime témoignage d'une longue tradition: le spectacle
d'aveugles comme objets de dérision a ses lettres de noblesse
en tant que curiosité de choix, la multiplicité des témoignages
et des anecdotes en fait foi. Voici un échantillon qui date de
1425 et qu'on ne cite que pour appuyer sur les ambiguïtés,
pour le moins, de la prétendue intégration des infirmes de
toutes sortes qui aurait précédé nos modernes ségrégations :
«L e darrenier dimenche du moys d'aoust fut fait un esbatte-
ment en l'ostel nommé d ’Armignac, en la rue Saint-Honoré,
que on meist quatre aveugles tous armez [revêtus d'une
armure] en ung parc, chacun ung baston en sa main, et en ce
lieu avoit ung fort pourcel, lequel ils dévoient avoir s’ils le
povaient tuer. Ainsi fut fait, et firent cette bataille si estrange ;
car ils se donnèrent tant de grans cops de ses bastons, que
depis leur en fut; car quant le mieulx cuidoient frapper le
pourcel, ils frappoient l ’un sur l ’autre: car se ils eussent esté
armez pour vray, ils se fussent tuez l'ung l'autre3.» Quel
meilleur signe de la distance et de la différence ressenties que
ce rire sans complexe devant le malheur grotesque de
l'autre? Distance et différence qui, en même temps, il est
vrai, font lien, participent d'un mode d'articulation entre les
êtres, lequel, simplement, emprunte, aux antipodes du nôtre,
les voies de l'extériorité interpersonnelle. On a affaire à la
fois à des victimes du destin dont l'existence a sa nécessité et

]. Lettre de Valentin H aüy à son fils, 28 mai 1820, reproduite par Maxime du
Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle,
Paris, 1875, 3e éd., t. V, p. 370. Haüy donne une version moins détaillée de la
même scène dans le «Précis historique de la naissance, des progrès et de l’état
actuel de l'Institution des enfants aveugles» joint à son Essai sur l ’éducation des
aveugles, Paris, 1786.
2. «Précis historique», Essai sur l ’éducation des aveugles, op. cit., p. 119. Sur
le mal-voyant comme objet de dérision, J. C. M a r g o lin , «Des lunettes et des
hommes», Annales. É.S.C., n° 3, mai-juin 1975.
3. Journal d ’un bourgeois de Paris sous le règne de Charles VU, nouvelle collec­
tion des Mémoires pour servir à l ’histoire de France, éditée par Michaud et Poujou-
lat, Paris, 1837, t. III, p. 244.
Une logique de Uinclusion 117
dont le sort appelle compassion et charité, et à des disgraciés
en lesquels on ne se reconnaît subjectivement pas le moins du
monde, et desquels, du coup, on peut librement s'amuser.
Un Haüy, lui, au moment de la grande rupture historique
où s’origine la sensibilité moderne, va être profondément
choqué par «la joie des assistants». Au vu de cette cacopho­
nie donnée pour comique, écrit-il, «u n sentiment tout diffé­
rent s'empara de notre âme; et nous conçûmes dès l'instant
la possibilité de réaliser à l ’avantage de ces infortunés, des
moyens dont ils n'avoient qu’une jouissance apparente et
ridicule 1». On assiste avec ce récit à la cassure entre deux
époques. D ’un côté, les badauds que met en bonne humeur le
spectacle d ’une impuissance se tournant elle-même de bonne
grâce en dérision. De l'autre côté, un «philanthrope», selon
le langage du temps, qui condamne une inacceptable scène
de cruauté, qui, surtout, se refuse à entériner la coupure de
fait le séparant de ces êtres qu'il perçoit néanmoins comme
proches alors que le rire des autres assistants montre assez le
sentiment qu'ils ont de leur distance et de leur étrangeté vis-
à-vis de ces grotesques mal-voyants. L'évidence, pour nous,
de l'œuvre de Haüy, l'évidence de la possibilité d ’une instruc­
tion des aveugles, l'évidence du médium, à savoir la substitu­
tion du tact à la vue : autant d ’évidences conquises contre les
évidences d'un autre mode de perception où l'altérité
humaine constituait une donnée parfaitement reçue.

La vue et la voix.

Car, comme on sait, ce sont à des stratégies de contourne­


ment et de substitution qu’ont recouru toutes les éducations
spéciales. Comme le dira rétrospectivement Seguin, le pre­
mier instructeur des idiots, en 1843 : « On a remplacé l'ouïe
par le regard, le regard par le tact, la parole par la mimique,
en un mot les aveugles-nés et les sourds-muets sont devenus
des hommes2» — entendons : des êtres appartenant au cercle
de la communication. Des hommes par la puissance acquise
des signes. Mais qu'auraient fait Haüy ou, quelques années

1. «Précis historique», op. cit., p. 119.


2. «Hygiène et éducation des idiots». Annales d ’hygiène publique et de méde­
cine légale, t. XXX, 1843, p. 76.
118 Dialogue avec l ’insensé

auparavant, l'abbé de l'Épée s'ils n'avaient postulé d'abord


une identité, s'ils n'avaient cru au départ en l ’homme complet
demeuré latent chez ces êtres soustraits au commerce de leurs
semblables? Ils les ont fait devenir ce qu'à leurs yeux ils
n’avaient pas secrètement cessé d'être. Ils n’ont fait que
s'efforcer de matérialiser une virtualité expressive et relation­
nelle sur laquelle il leur a fallu d'abord parier. «L es sourds-
muets, écrit ainsi l'abbé de l'Épée en 1784, constituent une
classe vraiment malheureuse d'hommes semblables à nous,
mais réduits en quelque sorte à la condition des bêtes tant
qu’on ne travaille point à les retirer des ténèbres épaisses dans
lesquelles ils sont ensevelis h » Il ne faudrait pas réduire un tel
propos à une vague déclaration d'intention humanitaire. Car
il suffit d'une brève exploration de la littérature du temps pour
se rendre compte que rien ne va de soi dans les paroles de
l'abbé. Il n'a pas manqué de contradicteurs, en effet, pour
protester de l'irréductible différence en laquelle l'absence de
langage parlé devait retrancher les sourds-muets.
«J'avais à combattre d’autres adversaires plus redou­
tables, écrit-il, je veux dire un nombre de théologiens, de phi­
losophes (raisonnables) et d ’académiciens de différents pays,
qui soutenaient qu'il était impossible d'assujettir des idées
métaphysiques à des signes représentatifs et, par conséquent,
qu’elles resteraient toujours au-dessus de l ’intelligence des
sourds et muets1 2.» Propos de lourde conséquence. L'impossi­
bilité d'accéder à des idées métaphysiques, c'est l'impossibi­
lité d'une éducation religieuse, donc l ’impossibilité de
participer aux sacrements et de se voir reconnaître comme
membre à part entière de la communion des fidèles.
Mais en regard des résistances si fondamentalement enra­
cinées — comment reconnaître l'homme sans cet instrument
qui le définit, la voix, hors de cet élément par où lui parvien­
nent les suprêmes vérités, le verbe ? — , quel puissant symbole
d'un cours nouveau que l ’élargissement de la faculté sociale à

1. Abbé de l ’É pée , La Véritable Manière d’instruire les sourds et muets, avertis­


sement, p. III-IV, Paris, 1784.
2. La Véritable Manière d’instruire les sourds et muets, op. cit., avertissement,
p. x ii . On se souvient de la parole de l ’apôtre : « La foi nous vient par l ’ouïe » (saint
Paul, Romains, x, 17). Pour un exposé complet des représentations anciennes de
la surdi-mutité, Ynez Violé O ’N e il l , Speech and Speech Disorders in Western
Thought before 1600, Greenwood Press, 1980. Nombreux matériaux dans René
B ernard , Surdité, surdi-mutité et mutisme dans le théâtre français, Paris, 1941.
Une logique de l ’inclusion 119
qui ne parle ni n'entend! D'où l'extraordinaire retentissement
de l’œuvre de l'abbé de l ’Épée en son temps. Non qu’il ait été
absolument l'initiateur en matière d'éducation des sourds-
muets. Il a eu nombre de prédécesseurs depuis le xvie siècle. Il
a eu avec Pereire, immédiatement avant lui, un devancier
capital. Mais il a donné un caractère tout autre à l'entreprise :
systématique (avec l'introduction des signes méthodiques),
public quant à la méthode et collectif quant aux finalités.
Disons, pour aller très vite, qu'à une visée de désenclavement
individuel, il a substitué un travail de reconstruction de la
dimension sociale, l’éducation destinée à faire des sourds-
muets des adultes comme les autres passant par l'exercice
d'une sociabilité complète entre sourds-muets*. Sans doute
est-ce l'aspect de son apport, cette restitution artificielle d’une
capacité expressive à la fois à part et totale, irréductiblement
singulière par rapport à la normale et rigoureusement équiva­
lente, qui a donné à ses expériences leur vrai pouvoir de fas­
cination auprès des contemporains1 2. Comme un raccourci de
la nouvelle économie de l’identité dans la différence en passe

1. Sur l'ensemble de cette histoire, l’ouvrage de base reste celui de G erando ,


De l ’éducation des sourds-muets de naissance, Paris, 1827, 2 vol. Notre abbé,
notons-le au passage, se laisse emporter par un rêve très significatif quant à l’ins­
piration de son entreprise : après avoir contribué à retirer les sourds-muets de leur
isolement, la langue des signes ne pourrait-elle fournir la langue universelle qui
permettrait de surmonter les barrières à la communication dressées par la diver­
sité des langues naturelles et devenir ainsi «un centre de réunion entre tous les
hommes » ?
2. On mesure, en effet, les conséquences cruciales de pareille pratique pour
l'image de la fonction expressive ou communicative en général. La confiance dans
la capacité du sujet à signifier comme à accéder au sens qu elle présuppose ne va
pas sans implications majeures quant à l’idée qu’on peut se faire de la nature du
langage et de sa place dans l’homme — et la remarque vaut d'ailleurs pour
l’ensemble de ces tentatives sur une limite de la communication que sont les édu­
cations spéciales. Le problème est au centre, notamment, de la querelle de l’abbé
de l’Épée avec les auteurs qui lui objectaient que certaines idées étaient aussi
incommunicables qu’inconcevables par le moyen des seuls signes mimiques. Que
tout puisse être dit par «signes représentatifs» et sans le secours de la parole,
comme l'abbé en était fermement convaincu, voilà qui oblige à concevoir une
sorte d'indivisibilité du monde de la signification en regard de laquelle compte
peu le mode d’accès. Et les conclusions qui en découlent ne sont pas minces: quel
que soit le support, ainsi, le sens déborde de partout les moyens de sa mise en
oeuvre pour se retrouver égal à lui-même. Il y a, d ’un côté, comme une cohérence
autonome du champ de la signification qui permet d’y envisager un accès global,
même là où l’individu est voué à ne jamais rentrer en possession de tout l’appareil
de l'expression (cas du muet), ou bien à ne jamais parvenir à une maîtrise étendue
des signes (cas de l’idiot). Il y a, de l’autre côté, comme une participation primor­
diale du sujet au sens telle que le sourd-muet y baigne déjà avant son ouverture au
signe, telle encore que l'idiot y trouve une inscription élémentaire qu’il s'agit de
120 Dialogue avec l'insensé

de s'imposer parmi les hommes. On a l'idée, d'ailleurs, à lire


et à suivre notre abbé, que, au-delà de la stricte technique
pédagogique, il n'était pas sans un sens assez poussé des
enjeux symboliques de son entreprise. Ainsi le voit-on en mai
1785, dans une significative surenchère sur la difficulté à sur­
monter, faire connaître par les journaux qu'il cherche un
enfant « qui soit à la fois sourd, muet et aveugle, pour mieux
expérimenter ses méthodes1». Frappante volonté de se
confronter à un enfermement personnel aussi prononcé que
possible et de faire reculer les limites de l ’altérité humaine.
Aussi est-ce tout naturellement, dans l'atmosphère d'uto­
pie raisonnable des débuts de la Révolution, que ces pouvoirs
inédits d'inclusion seront chargés d’exemplifier solennelle­
ment l’entrée du genre humain dans une phase nouvelle de
son histoire. Le 21 juillet 1791, la Société nationale des neuf
sœurs, société mi-scientifique, mi-politique, continuatrice de
la fameuse loge maçonnique du même nom, se donne, de la
sorte, le spectacle de l'isolement vaincu. «L a séance, lit-on
dans les actes, a été ouverte par un exercice d’un sourd et
muet qui, sous la dictée des signes, a écrit la belle scène
d'Athalie... Urî aveugle de naissance s'est entretenu par écrit
avec ce même sourd. Cette réunion, si extraordinaire et si
touchante, a prouvé qu’il ne reste plus à la nature d ’obstacle à
opposer à la com m unication des hommes entre eux, ni de
secret qu'on ne puisse lui ra vir2.»

L ’obstacle de la parole folle.

Si différente que paraisse la situation, c ’est à l'intérieur de


ce courant général qu'il s'agit de comprendre les idées nou­
velles sur la folie et surtout la pratique nouvelle de la folie qui

féconder. Gageons que ces incidences de fond, inexprimées, mais présentes et


confusément ressenties, n’ont pas peu contribué au retentissement spectaculaire
des victoires de la sorte remportées sur l’interdit de la nature, et à leur élévation
au rang d’authentiques symboles d’une «politique de la langue».
1. M ouffle d ’A ugerville , Mémoires secrets pour servir à l ’histoire de la répu­
blique des lettres, t. XXIX, p. 35.
2. Compte rendu dans le numéro d’août du Tribut de la Société nationale des
neuf sœurs, p. 142. C’est moi qui souligne. Le compte rendu poursuit: «U n autre
genre d ’infirmité a présenté un triomphe de plus. On a vu un jeune enfant, sans
mains, écrire avec une plume que dirigeait sa bouche, et suppléer ainsi à ce qui lui
manquait pour s'entretenir avec les absents ou les autres sourds et muets. »
Une logique de l ’inclusion 121

surgissent aux environs de 1800. À la racine de ce qui appa­


raît alors sous le nom de traitement moral, que trouve-t-on en
effet? Fondamentalement, la présupposition de ce qu'il
existe, moyennant les ressources d'un certain art de la parole
et de l'attitude, une possibilité, là encore, de contourner la
folie qui fait obstacle à la communication et d'entrer en rap­
port humain authentique avec le sujet conservé au milieu de
la folie h
De deux choses l'une, lorsqu’on se tient dans un monde de
l'appartenance obligée et donc dans le cadre de la récipro­
cité, ou l’on en relève, avec un statut humain-social à part
entière, ou l ’on y échappe, avec la soustraction radicale à la
communauté des êtres de sens que cela implique. Ou l’on en
respecte les règles et l'on est dans l'ordre de la reconnais­
sance mutuelle ; ou l’on y déroge, et l'on est exclu du registre
de la relation, de l'horizon du rapport possible — comme si
l'on avait affaire à une «m asse de chair» (le mot est de
Luther, à propos des idiots), sans plus rien d’humain. C'est en
fonction de ce partage que se réglait traditionnellement le
rapport avec les insensés, tantôt compris de force dans le
cercle d'une réciprocité dont ils ont les moyens apparents, et
tantôt rejetés totalement de son domaine, absolument privés
de ses bénéfices, en fonction du défi opposé à l'évidence com­
mune par leurs convictions. D'où une oscillation permanente
qui se retrouve jusque dans les attitudes quotidiennes.
Comme l'observe Georget, à propos de la difficulté d'obtenir
des infirmiers et des gardes qu'ils traitent bien leurs pension­
naires : « Ou bien on attribue à la méchanceté ce qui n'est que
l'effet de la maladie, ou bien on considère les aliénés comme
des êtres en quelque sorte privés de toute sensibilité et, dans
l'un et l'autre cas, on est porté à les traiter avec dureté1 2.»
Ou bien l ’aliéné est en dehors, enclos qu'on le croit dans
ses chimères et son délire, et dépourvu du sentiment de ce qui
lui arrive. Ou bien il est à l ’intérieur du cadre commun et,
dans ce cas, c'est à l’aune de la psychologie ordinaire de
l’intention et de la volonté qu'on va jauger ses actes ou ses

1. Pour une démonstration détaillée, je me permets de renvoyer à mes livres :


Le Sujet de la folie, Privât, Toulouse, 1978, et (avec Marcel Gauchet) La Pratique
de l'esprit humain, Paris, Gallimard, 1980.
2. Article «F o lie » du Dictionnaire de médecine, 2e éd., t. X III, Paris, 1836,
p. 326.
122 Dialogue avec l ’insensé

paroles : s'il vous injurie ou vous frappe, c'est qu'il voulait le


faire et qu’il y a lieu, par conséquent, de rendre et de riposter.
Ou bien, en d’autres termes, on traite l'aliéné comme s'il était
totalement aliéné, entièrement étranger, ou bien on le traite
comme s’il n'était pas du tout aliéné. Pas de moyen terme
entre les deux.
Il y aurait à montrer en détail comment c'est ce partage
dicté par l'impératif d ’appartenance qui commande et qui
organise l'ensemble des représentations de la folie à tous les
niveaux :
— partage entre une vision médicale et une vision morale
de la folie. D'un côté, une notion qu'on dirait aujourd’hui
intégralement organiciste de la folie : le défaut des organes, la
lésion du cerveau, retirant purement et simplement à la rai­
son son instrument. Notion qui, en fait, suppose comme son
double, de l'autre côté, une représentation toute morale, en
termes de volonté de folie, de choix par le sujet de l'illusion
contre la vérité du monde.
— partage, du coup, en second lieu, entre une thérapeu­
tique du corps et une cure de l'âme. Soit qu'on fasse comme
si le patient, l'esprit absent, n’était plus saisissable que dans
son organisme. Soit que derrière l'être de raison actuelle­
ment oblitéré on fasse appel à une liberté morale dévoyée et
qu'on intime à l'aliéné l'ordre de renoncer aux chimères où il
se complaît, de retourner son parti pris de folie en choix de la
vérité. Un sermon, une exhortation religieuse qui s'adresse au
fou littéralement comme s’il n'était pas fou ou, plutôt, qui,
par-dessus la tête de l ’individu présentement soustrait à tout
commerce raisonnable, en appelle à l ’être hypothétique qui,
en lui, a pris le parti coupable de l'illusion.
— partage enfin qu’on retrouve, déplacé, sous forme
d ’une alternative pratique chez les premiers «hommes sen­
sibles» à avoir essayé concrètement d '« adoucir le sort de
cette classe d ’infortunés», pour reprendre leur langage:
déraisonner avec l'insensé ou lui parler raison? Le suivre
dans sa folie, faire comme s'il n'était que folie ou, de nou­
veau, s'adresser à lui par-delà sa folie, en dépit d'elle, et
comme si elle n'existait pas.
Cette alternative ou cette incertitude, on les voit à l'œuvre
de manière extraordinairement parlante chez l ’un des inven­
teurs du traitement moral, Daquin, le médecin de Chambéry,
Une logique de l ’inclusion 123
l'auteur de La Philosophie de la folie. Nulle part le problème
n'a reçu expression plus frappante en sa simplicité que sous
sa plume: «Conviendrait-il, pour guérir les fous, s'interroge
notre praticien, de flatter l ’objet de leur folie? Ou faudrait-il
en prendre le contre-pied ? » La conclusion à laquelle il par­
vient n ’est pas moins remarquable: « I l y a donc un terme
moyen à saisir pour la guérison des fous, entre contrarier
l'objet de leur folie et le flatter. J'avoue de bonne foi que c'est
là le point difficile. Les praticiens y ont peu réfléchi, ou l’ont
absolument négligé ; pour moi, je le regarde comme un des
principaux secours dans cette m aladie1.» Point à ce degré
difficile, de saisir le terme moyen, qu'on n'a pas de peine à
établir, sur la base même de ce que Daquin nous rapporte de
sa pratique, qu'il n’a cessé de tourner autour sans parvenir
vraiment à le saisir.
Là réside le v if de ce que l'époque appellera le traitement
moral : dans la découverte concrète que l'opposition entre le
dedans et le dehors du rapport sensé n'est pas irréductible,
qu'il existe une voie médiane entre déraisonner avec l'insensé
et lui opposer la saine raison, qu’il est possible et praticable
de s'adresser au fou sans plus le supposer maître de lui-
même, de son discours et des règles de l ’interlocution que l'y
postuler absent — avec ce que pareille innovation relation­
nelle implique de laborieuse rupture à l'égard du code millé­
naire de l'échange inter-humain. L'invention fondamentale
de ces années 1800, en matière de folie, c ’est, elle aussi, dans
une stratégie et une tactique de la communication qu'elle
consiste. C'est à l'élaboration, là encore, d'une méthode de
contournement qu'elle se ramène. Contournement non pas
physique, cette fois, à l'exemple des éducations spéciales,
mais symbolique. Pas de substitution permettant de s'appuyer
sur les facultés sensorielles qui restent pour suppléer à celle
qui manque, mais un déplacement à l ’intérieur de l'espace
d ’interlocution permettant de parler à la fois, si l'on peut
dire, au fou et au sujet conservé dans la folie, de joindre et de
toucher le sujet dans sa folie, sans faire comme s'il y était
entièrement absorbé, et sans faire non plus comme s'il pou­
vait à volonté s'en dégager. Et un effort en un sens analogue,
abstraitement, à celui des éducations spéciales pour mobili-

1. Philosophie de la folie, Paris, 1792, pp. 49-52.


124 Dialogue avec l'insensé

ser ce qui reste de raison contre la folie. Sans doute, du reste,


le paradigme de base, l ’ouverture de l'altérité, est-il le même
dans l'ensemble des cas : nul qui soit jamais complètement
soustrait à la prise.
Ce qu’il y a, en revanche, de véritablement spécifique dans
l'instauration de cette dissymétrie intersubjective qui permet
d'accéder au fou même sans le tenir pour totalement fou,
c'est la sortie qu'elle suppose du système classique de la réci­
procité, c'est, autrement dit, la coupure radicale qu'elle exige
avec ce qui fut, depuis toujours, la forme du rapport d'homme
à homme. D'où la solidarité très particulière qui unit l'ém er­
gence du fait psychiatrique et la naissance révolutionnaire de
l'univers individualiste-démocratique. Si tout ce grand mou­
vement d'absorption des exclus du signe participe étroite­
ment de la mutation culturelle amenée par la souveraineté du
peuple et l ’égalité des conditions, on est, avec la pratique de
la folie, au cœur de ce que la modernité politique signifie
quant à la définition du lien inter-humain.

L ’inéducable et l ’éducation.

En fonction de l'enjeu, en fonction des implications, c'est


dans le domaine de la folie, sans conteste, que la nouveauté
a été la plus laborieuse à établir, la plus rebelle à pénétrer.
On ne manipule pas impunément quelque chose comme
l'organisation symbolique du lien de parole. Mais c'est
ailleurs, néanmoins, que la résistance des mentalités a joué
de la manière la plus visible. Non pas sous forme de difficulté
à intégrer une démarche problématique en son mode et en
ses fondements, comme dans le cas du traitement moral.
Sous forme, simplement, de tacite reconduction d'une figure
d ’altérité. Il est une chose, en effet, que la croyance nouvelle
en la curabilité de la folie, telle qu’elle s'est imposée autour
de 1800, a laissé inentamée: c ’est la croyance en l'impossibi­
lité d'entreprendre quoi que ce soit avec les idiots. Cela sur la
base d'une idée simple et bien connue : la folie est un trouble
acquis, donc en principe réversible, alors que l'idiotie est un
état congénital, donc intangible. Esquirol l'affirme sans la
moindre nuance: « L ’idiotie n'est pas une maladie, c'est un
état. [...] On ne conçoit pas la possibilité de changer cet
Une logique de l ’inclusion 125
éta tl. » A la différence des « aveugles et des sourds-muets chez
lesquels les sens qui restent suppléent jusqu’à un certain
point aux sens dont ils sont privés », les idiots ne sont pas édu-
cables. C’est que, en effet, «incapables d ’attention, les idiots
ne peuvent diriger leurs sens ; ils entendent, mais n'écoutent
pas; ils voient, mais ne regardent pas, etc.; n’ayant point
d ’idées, ne pensant point, ils n'ont rien à désirer, ils n ’ont pas
besoin des signes, ils ne parlent point2». Remarquable de
voir une image si systématique d'absence à soi et, à la fois,
d'ensevelissement en soi venir sous la plume de quelqu’un qui
a tant fait, par ailleurs, pour dissoudre l ’altérité de la dérai­
son. Cela donne l'idée de l ’enracinement du préjugé.
Le fait est que ce n'est qu'avec plusieurs décennies de
retard par rapport à la rupture psychiatrique, autour de
1840, que la coupure et la clôture de l'idiotie commencent à
être méthodiquement remises en cause. Encore est-ce le fait
de pionniers dont les entreprises resteront longtemps isolées,
et qui ne trouveront guère de relais institutionnel officiel
avant la fin du XIXe siècle et, en France du moins, l'extension
de la scolarité obligatoire. Retard qui a son correspondant
exact dans celui avec lequel la psychiatrie infantile s'est déve­
loppée : non moins remarquable, la lenteur avec laquelle on
en est venu à admettre que des enfants pouvaient être fous. Il
faut attendre pratiquement la fin du XIXe siècle pour que
l'idée, au demeurant confuse et mal assurée, de troubles men­
taux chez les enfants s’impose et il faut attendre la publica­
tion des travaux de Kanner, durant la Seconde Guerre
mondiale, pour qu'on ait une description pertinente de la psy­
chose la plus typique, l'autisme. Quarante ans après la
reconstitution freudienne de la vie psychique infantile et mal­
gré les apports pionniers en matière de psychothérapie d'une
Melanie Klein, par exemple. Retard extraordinaire quand on
y songe, qui prolonge directement à l'intérieur de la science
le retard dans la prise en charge qui s'est manifesté tout au
long du XIXe siècle.
En fait, chez un Seguin, dès 1840, une rupture équivalente
à celle opérée dans la psychiatrie autour de 1800 s'est déjà
produite. La différence, c'est que, d'une certaine manière, les

1. Des maladies mentales, t. Il, Paris, 1838, p. 284.


2. Ibid., p. 333.
126 Dialogue avec l ’insensé

premiers aliénistes ont été tout de suite entendus, malgré la


résistance des représentations traditionnelles. Les chiffres en
témoignent: il y a connivence entre l'offre de soins et la
demande sociale. Commence, dès ce moment-là, l'ascension
du nombre des patients dans les asiles qui, pour la France par
exemple, va le faire passer d'environ 5 000 autour de 1805 à
une centaine de mille environ avant 1914, selon une progres­
sion d'une inflexible régularité — le vrai «grand renferme­
m ent», le voilà, soit dit au passage. S'agissant de l'éducation
des idiots, la rupture opérée par Seguin, Guggenbuhl et
H owe va, en revanche, rester presque cinquante ans sans
véritable suite, ni effet social majeur, sans «traduction» sous
forme d’un appareil spécialisé de prise en charge1. Tout en
témoigne, et par-dessus tout les chiffres dont un examen
détaillé, que ce n'est pas le lieu d'entreprendre, achèverait de
mettre en évidence les dimensions de ce phénomène de résis­
tance historique : l'enfance, et l ’enfance anormale ont été le
réduit social où se sont comme réfugiées les images tradi­
tionnelles d'un être de l'altérité avec lequel rien n'est pos­
sible2. Non pas un «ex c lu », justement, au sens d’un être
rejeté de la communauté: on les supporte ces «id io ts», ces
«im b éciles» ou ces «crétins», on s'en accommode, on s'en
amuse à l ’occasion, ils ne dérangent pas outre mesure, on ne
fait simplement rien pour eux puisque, de consensus général,
il n'y a rien à faire pour eux.
Aussi, en regard de cette évidence, de cette cohérence et
de cette extension du préjugé, l'effort de contournement de la
différence acquiert-il une richesse significative particulière.
Critique des représentations reçues et explicitation des prin­

1. Pour un historique rapide, mais global, Léo K a n n e r , A History o f The Care


and Study o f The Mentally Retarded, Springfield, Ch. Thomas, 1964, pour la
France, Yves P élicier et Guy T h u illie r , «Pour une histoire de l’éducation des
enfants idiots en France, 1830-1914», Revue historique, t. 161, n° 1, 1979.
2. Les chiffres des recensements successifs font ressortir, en effet, l’impor­
tance jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle du nombre des «insensés à
dom icile» et, parmi ceux-ci, le poids relatif écrasant des «idiots et crétins». En
1876 encore, par exemple, le nombre des aliénés à domicile (47 887) est plus élevé
que celui des pensionnaires des asiles (42 986). Et parmi ces 47 887, les idiots et
crétins représentent 31 956 individus. De plus, tandis que le nombre des «fou s»
proprement dits, parmi ces aliénés à domicile, tend continûment à diminuer
(résorbé progressivement qu'il est au profit de la population des asiles), le nombre
des idiots et crétins ne cesse, lui, de s'accroître. Signe éloquent de la persistance
des attitudes traditionnelles de «tolérance». Ces données sont brièvement expo­
sées dans La Pratique de l ’esprit humain,, op. cit., p. 229.
Une logique de l ’inclusion 127

cipes guidant l ’entreprise éducative sont ici plus nécessaires


que partout ailleurs. Du coup, peut-être est-ce sur ce dernier
épisode que ressortent le mieux tant la nature de la grande
révolution de l ’appartenance dont nous sommes les héritiers
que la teneur des postulats qui ont guidé obscurément sa
mise en œuvre.
Qu'on en juge d'après les termes dans lesquels Voisin pré­
sente en 1835 son projet (controversé) d ’établissement
«orthophrénique» : «V o ici sur quoi je fonde en partie l'utilité
de mon établissement: c ’est que depuis l'idiot le plus bas
dans l ’échelle jusqu’à l'homme ordinaire, il y a une foule de
degrés intermédiaires; c’est que l ’idiotisme est rarement
complet; que chez un individu disgracié par la nature, les
caractères de l'humanité ne sont pas tous effacés ; c'est qu’il y
a de l'étoffe et de la matière en lui ; c'est qu'il y a de l'intelli­
gence et de l'âme ; c'est qu'il est éducable1... »
En quelques lignes, on a, clairement articulés, les prin­
cipes majeurs d ’une politique de l'appartenance. Principe de
continuité : pas de rupture dans l'échelle humaine, une «foule
de degrés interm édiaires»; pas de passage au dehors, par
conséquent, ni d'état substantiel, arrêté. Principe de conser­
vation: «L e s caractères de l ’humanité ne sont pas tous effa­
cés. » Par-delà le mur de l'inintelligence apparente, on
demeure dans le registre de la proximité ressentie. «L 'id io ­
tisme est rarement com plet»: il faut toujours postuler un
reste d ’âme et d'intelligence derrière le désastre visible des
facultés. Principe, enfin, de réaction: ce reste, en un sens,
contient tout, il est « l ’étoffe et la m atière» dont est fait le plus
propre de l'homme, à savoir son lien pluriel avec autrui. Il y
a dans ces vestiges le ressort d ’une dynamique réparatrice.
L'idiot n'est pas hors de notre prise. Il est inclus dans le
cercle de l ’action de l'homme sur l ’homme par le moyen du
signe. Il est «éducable», c'est-à-dire non pas seulement gou­
vernable de l ’extérieur, mais accessible de l'intérieur, et
mobilisable contre sa propre disgrâce.
C'est à l ’émergence d ’un nouveau système de repères
anthropologiques que l'on assiste. L'homme ne peut jamais
devenir vraiment l'autre de l'homme ; il ne saurait y avoir de

I. «Lettre au président de l'Académie des sciences, au sujet d’un mémoire de


Népomucène Lcmercier» (1835), in Analyse de l'entendement humain, Paris, 1858,
p. 405.
128 Dialogue avec l ’insensé

dehors humain à l'humain. Remaniement des limites :


l'homme n'est jamais tout à fait annulé comme homme. Ou,
du moins, l'annulation («l'idiotism e com plet») n'est qu'une
limite exceptionnellement atteinte. Refus de l ’extériorité et de
«l'exclusion», au sens subjectif: voilà ce qui fonde la
démarche éducative. Elle s'alimente à la conviction de ce que
l'on évolue toujours au dedans d'un univers humain-social où
l'altérité incarnée ne fait plus figure que d'obstacle surmon­
table. Car le refus de principe de l'exclusion est inséparable
d'une volonté d'inclusion, d ’une passion de réduire l ’autre.
Seguin fait montre de même d'une pénétration fort ins­
tructive quant à la filiation de sa démarche. C’est sans hésita­
tion de Haüy, de Pereire et de l'abbé de l'Épée qu’il se
réclame, et de l'esprit des stratégies de contournement qu’ils
ont initiées. Les idiots sont incurables, comme l'assurait son
maître et protecteur Esquirol? Soit. Et alors? Tout simple­
ment il faut sortir du cadre thérapeutique. « L'idiotie, écrit-il,
est un mal incurable ; Esquirol l'a dit, et ceux qui semblent en
douter n'ont jamais apporté une preuve à l ’appui de leurs
doutes ? Je partage cette opinion, et je sais que les médecins
qui se respectent ne se vantent pas de le guérir; aussi qui
parle encore thérapeutique à propos de l'idiotie? Or, règle
générale, quand un problème est insoluble d'une façon, il y a
beaucoup à parier qu’on parviendra à le résoudre en sens
inverse; et, par exemple, si l ’on se fût obstiné à guérir les
sourds-muets et les aveugles-nés, nous n'aurions pas
aujourd'hui les deux écoles qui font le plus d'honneur à la
moralité de notre pays. En attendant que la médecine rende
la vue et l ’ouïe, l'enseignement supplée à ces deux sens. En
attendant que la médecine guérisse les idiots, j'ai entrepris de
les faire participer aux bienfaits de l'éducationl . »
C’est une fois de la sorte le but mythique écarté que
devient concevable la perspective d'un «traitement m oral»
authentiquement efficace. «L 'id io t peut ne pas devenir

1. «Hygiène et éducation des idiots», Annales d’hygiène publique et de méde­


cine légale, op. cit., p. 76. Signalons que ce texte capital de 1843 a été récemment
réédité par Yves P élic ie r et Guy T h u il l ie r , avec une étude sur la vie et l'œuvre de
Seguin, Édouard Seguin (1812-1880), l'instituteur des idiots, Paris, Économica,
1980. D’autres textes ont été également réédités par Alfred B rauner et André
M ich elet , Écrits d'Édouard Seguin, Groupement de recherches pratiques pour
l’enfance, Saint-Mandé, 1980. Cf. également, sous les mêmes auspices, les Actes
du colloque international: 100 ans après Édouard Seguin, Saint-Mandé, 1981.
Une logique de l ’inclusion 129
capable de rentrer homme dans la société ; mais, du moins, il
peut toujours rentrer dans sa fam ille1...» Dans tous les cas,
un gain de sociabilité résulte de l ’effort éducatif. Jamais le
traitement n’est tout à fait vain : l'idiot en sort «toujours amé­
lioré », un peu moins autre.
Sur le but et le sens de son traitement moral, Seguin n'est
pas moins clair: « L e traitement moral de l'idiot, dit-il,
consiste à le faire passer de l'état exceptionnel où il est relé­
gué, à l’état social2.» «L 'éta t exceptionnel», c'est l ’état de
« créatures, qui, livrées à elles-mêmes, resteraient sans liens,
sans rapports avec le monde extérieur3». C’est l'enferme­
ment en soi-même et l'abstraction du lien inter-humain. La
tâche est, par conséquent, d'ouvrir l’idiot au dehors sous
toutes ses formes, choses, personnes et signes, depuis l'exer­
cice des sens jusqu'à la prise en compte affective d'autrui.
Ainsi cessera-t-il d'être autre, retranché dans son absence,
«seul avec sa sensation unique sans rapport abstrait ni
conventionnel volontaire », pour acquérir à tout le moins une
notion élémentaire du même du monde des autres. Il s'agit,
en le faisant accéder à l'humanité vraie de l'être de relation,
de lui rendre l'exercice de ce qu'il n ’avait cessé potentielle­
ment de porter. « Presque tous, pense en effet Seguin, peuvent
cesser d’être idiots, c'est-à-dire isolés, et tous sont isolés au
milieu du monde alors qu'un monde fait pour eux et mis à la
portée de leur infériorité satisferait leurs besoins et leur assu­
rerait une heureuse longévité.» «L'essentiel, dit-il encore,
c'est que l'idiot cesse d'être isolé, c ’est que sous l'empire d’un
besoin, d ’un goût, d'une lassitude, d'un attrait, d ’une répul­
sion, n ’importe, il établisse volontairement le plus de rapports
possibles 4. »
De là une méthode d'«éducation physiologique» dont
l’analyse nous entraînerait hors des limites du présent pro­
pos. Ce qu'on voulait simplement ici, c'était en établir le foyer
inspirateur et l'appartenance historique: en un mot, l'inser­
tion dans la révolution des mentalités de l'âge démocratique.
Tel est en effet le phénomène qui ressort lorsque l'on met

1. É, S eguin , Traitement moral, hygiène et éducation des idiots, Paris, 1846,


p. 332.
2. Traitement moral, op. cit., p. 640.
3. Ibid., p. 331.
4. Ibid., p. 719. C'est moi qui souligne.
130 Dialogue avec l ’insensé

en série ces divers commencements: la cohérence globale


d ’une véritable transformation anthropologique. Transforma­
tion dont les éléments n’ont cessé dans la pratique de s’éloi­
gner les uns des autres, à l'instar des galaxies, depuis
l'explosion originelle, au point de nous dérober le sens de ce
qui a pu un moment les unir. Point de compréhension pos­
sible, pourtant, de quelque chose, par exemple, comme l'évé­
nement psychiatrique sans restitution de cette solidarité
cachée. Ce n'est qu'une fois replacé dans le cadre de cette
redéfinition généralisée des puissances de la relation et du
cercle du signe que commencent à s'éclairer sa signification
historique et son enjeu social. Il n’a de portée, en dernier res­
sort, que comme partie intégrante de la réorganisation radi­
cale de l'entente de l'autre dans l ’homme, survenue à la
charnière des xvm e et xixe siècles. Est-il besoin d’appuyer en
retour sur ce que cette mutation de l'appartenance à l’ordre
du sens, qui est aussi mutation de la dynamique inter­
humaine, mutation de l'organisation symbolique de la coexis­
tence des êtres, nous apprend sur la nature de notre société ?
On voit pourquoi la tant fameuse et fastidieuse «exclusion»
est vouée, pour ainsi dire structurellement, à s'accréditer
comme le mythe d'un monde démocratique : c'est qu'elle est
ce que le processus social vise centralement et par excellence
à réduire — ce que donc les acteurs supportent le moins,
dramatisent ou essentialisent dans ses restes, et croient
voir partout au «fondem ent», rien que cela, de l'activité col­
lective. L'indéfini reproche qu'un univers de l ’inclusion est
condamné à s'adresser à lui-même. Nos doctes contempteurs
de la modernité ont encore à découvrir à quel point ils en
sont les fils.
Joseph D aquin :
le dialogue avec Vinsensé

Revanche que la postérité assure parfois aux humbles, le


livre de Joseph Daquin est de ceux auxquels le travail de la
mémoire a conféré tardivement droit de cité bien plus qu’ils
n'ont compté pour leurs contemporains. Il n'a guère — ou
p*r. — exercé d'influence visible. Son auteur n'a point fait
école — et comment, du fond de son isolement provincial,
•tirait-il pu le faire ? Tout au plus, l'ouvrage est mentionné, en
passant, dans les écrits du temps — par Esquirol, ainsi, de
manière, au demeurant, assez dédaigneuse, à propos de
l’influence de la lune sur les aliénés. Mais Pinel, auquel pour-
lani la seconde édition de 1804 est dédiée en termes dithy­
rambiques, garde sur lui et jusqu’au bout le plus complet
Mllcnce.
Il a fallu, pour qu'il resurgisse de l ’ombre, que pâlisse
l'étoile des maîtres de la capitale dont la renommée officielle
avait sur l ’instant éclipsé le propos du modeste praticien et
obscur notable de Chambéry. On sait les circonstances qui
ont décidé de la «redécou verte» et de l ’inscription de Daquin
dans la généalogie du fait psychiatrique. C’est d’abord un
érudit local, le docteur Guilland, qui lui consacre une «notice
biographique» de teneur quelque peu polémique dans le
nuliv de l’Académie de Savoie (présentée en 1851 et publiée
•n 1852). On a fait gloire à Pinel d ’une idée que Daquin avait
formulée plusieurs années auparavant, dit en substance
Guilland. En fait de traitement moral, l ’illustre professeur

l'réUcc, restée Inédite, à une réédition de La Philosophie de la folie, qui n’a pas
H le Joui*, 1982.
130 Dialogue avec l ’insensé

en série ces divers commencements: la cohérence globale


d'une véritable transformation anthropologique. Transforma­
tion dont les éléments n'ont cessé dans la pratique de s'éloi­
gner les uns des autres, à l'instar des galaxies, depuis
l'explosion originelle, au point de nous dérober le sens de ce
qui a pu un moment les unir. Point de compréhension pos­
sible, pourtant, de quelque chose, par exemple, comme l'évé­
nement psychiatrique sans restitution de cette solidarité
cachée. Ce n'est qu’une fois replacé dans le cadre de cette
redéfinition généralisée des puissances de la relation et du
cercle du signe que commencent à s'éclairer sa signification
historique et son enjeu social. Il n’a de portée, en dernier res­
sort, que comme partie intégrante de la réorganisation radi­
cale de l'entente de l'autre dans l'homme, survenue à la
charnière des xvm e et XIXe siècles. Est-il besoin d ’appuyer en
retour sur ce que cette mutation de l'appartenance à l'ordre
du sens, qui est aussi mutation de la dynamique inter­
humaine, mutation de l'organisation symbolique de la coexis­
tence des êtres, nous apprend sur la nature de notre société ?
On voit pourquoi la tant fameuse et fastidieuse «exclusion»
est vouée, pour ainsi dire structurellement, à s'accréditer
comme le mythe d'un monde démocratique : c'est qu’elle est
ce que le processus social vise centralement et par excellence
à réduire — ce que donc les acteurs supportent le moins,
dramatisent ou essentialisent dans ses restes, et croient
voir partout au «fondem ent», rien que cela, de l'activité col­
lective. L ’indéfini reproche qu'un univers de l'inclusion est
condamné à s’adresser à lui-même. Nos doctes contempteurs
de la modernité ont encore à découvrir à quel point ils en
sont les fils.
Joseph Daquin :
le dialogue avec Vinsensé

Revanche que la postérité assure parfois aux humbles, le


livre de Joseph Daquin est de ceux auxquels le travail de la
mémoire a conféré tardivement droit de cité bien plus qu'ils
n'ont compté pour leurs contemporains. Il n'a guère — ou
pas — exercé d'influence visible. Son auteur n'a point fait
école — et comment, du fond de son isolement provincial,
aurait-il pu le faire ? Tout au plus, l ’ouvrage est mentionné, en
passant, dans les écrits du temps — par Esquirol, ainsi, de
manière, au demeurant, assez dédaigneuse, à propos de
l'influence de la lune sur les aliénés. Mais Pinel, auquel pour­
tant la seconde édition de 1804 est dédiée en termes dithy­
rambiques, garde sur lui et jusqu'au bout le plus complet
silence.
Il a fallu, pour qu’il resurgisse de l'ombre, que pâlisse
l'étoile des maîtres de la capitale dont la renommée officielle
avait sur l'instant éclipsé le propos du modeste praticien et
obscur notable de Chambéry. On sait les circonstances qui
ont décidé de la «redécou verte» et de l ’inscription de Daquin
dans la généalogie du fait psychiatrique. C'est d'abord un
érudit local, le docteur Guilland, qui lui consacre une « notice
biographique» de teneur quelque peu polémique dans le
cadre de l'Académie de Savoie (présentée en 1851 et publiée
en 1852). On a fait gloire à Pinel d'une idée que Daquin avait
formulée plusieurs années auparavant, dit en substance
Guilland. En fait de traitement moral, l ’illustre professeur

Préface, restée inédite, à une réédition de La Philosophie de la folie, qui n'a pas
vu le jour, 1982.
132 Dialogue avec l ’insensé

parisien a été largement précédé par le médecin de Cham­


béry — ce pourquoi, précisément, est-il sous-entendu, il se
garde d ’y renvoyer. Mais c'est avec le relais efficace trouvé
par l'académicien savoyard, en la personne de Brierre de
Boismont, au sein du corps d ’élite des aliénistes, que Daquin,
à la faveur d’une querelle en règle d ’antériorité, a fait son
entrée définitive parmi les auteurs et promoteurs reconnus de
la «réform e du traitement des aliénés» (c'est le titre de
l'article de Brierre de Boismont, en 1854)L
Tôt retombée, la dispute en priorité de la sorte soulevée
témoigne surtout de l'obscurcissement prononcé de l'œuvre
de Pinel dans les années 1850 et de sa réduction à peu près
achevée aux dimensions de l ’acte philanthropique de libéra­
tion que l'on connaît. Le premier passage de la légende à
l'iconographie, consacrant la fixation de l ’image d'un Pinel
qui «délivre les aliénés de leurs chaînes», n'est-il pas de 1849,
avec le tableau commandé à Charles Muller pour l'Académie
de m édecine1 2? Pas de doute, si Pinel n'est que l'homme sen­
sible qui a compati aux malheurs d'une «classe d ’infortunés»
jusqu’alors laissée à l'abandon carcéral, il n'est, à loin près,
ni le seul ni le premier. Nul doute que la réforme des quar­
tiers d’aliénés de la Salpêtrière ou de Bicêtre s'insère dans
tout un courant d'opinion et vient après nombre d’entreprises
du même ordre — phénomène intellectuel et mouvement pra­
tique dont Daquin doit assurément être tenu pour un repré­
sentant éminent et, qui plus est, en tant qu’auteur, pour un
témoin exceptionnel de fraîcheur et d ’honnêteté. Les contem­
porains n'étaient d'ailleurs pas sans une conscience claire du
caractère d ’ensemble de cette vaste transformation des exi­
gences et des espérances à l'endroit de la folie. Voici, par
exemple, la présentation qu'en donne Fodéré en 1817: «L es
idéologistes de la fin du dix-huitième siècle et du commence­
ment de celui-ci donnèrent une nouvelle direction au traite­
ment de l'aliénation mentale [...] On crut pour le traitement
de la folie, dont la cause était dans les passions, et le siège

1. Voir, sur la polémique des années 1850, G u il la n d , «N otice biographique


sur le médecin Daquin», Mémoires de l ’Académie royale de Savoie, 1852, 2e série,
t. II, pp. 171-205; B rierre de B oismont , «D e la réforme du traitement des alié­
nés, à propos d'une notice biographique sur le médecin Daquin », Annales médico-
psychologiques, t. VI, 1851, p. I.
2. Sur ce point, je me permets de renvoyer à l’analyse de la formation du
mythe pinélien esquissée dans Le Sujet de la folie, Toulouse, Privât, 1977.
Joseph D aquin 133
dans la sensibilité, pouvoir se passer des remèdes, et ne
devoir recourir qu'aux secours moraux, découlant comme
corollaires des diverses propositions idéologiques. On vit
naître plusieurs écrits où il était question de l'inutilité de la
médecine pour la guérison de la folie ; on citait en Angleterre
feu le docteur Willis, qui n'était pas médecin et qui, disait-on,
guérissait les fous sans remèdes. Divers ecclésiastiques de ce
royaume s’avisèrent d'annoncer publiquement qu’il ne fallait
à ces malades que des consolations. En France, en Hollande
et dans la Belgique, des administrateurs s’érigèrent tout à
coup en médecins de la maladie la plus difficile à concevoir et
à guérir l . » C'est sur fond de ce mouvement, en fait européen,
qu'il faut comprendre aussi bien Pinel que Daquin — l ’intérêt
de La Philosophie de la folie étant de nous fournir une idée
particulièrement précise des enjeux et des obstacles concrets
impliqués ou rencontrés par le changement d'attitudes à
l'égard des insensés. Mais Daquin n'est pas pour autant Pinel.
En ce que, fondamentalement, Pinel n’est pas le libérateur
des aliénés et le réformateur de leur traitement sous les traits
duquel la postérité l'a retenu, canonisé et méconnu. Et une
comparaison systématique entre La Philosophie de la folie et
le Traité médico-philosophique sur l ’aliénation mentale ou la
manie serait de celles, précisément, de nature à nous per­
mettre d'apprécier avec exactitude la spécificité de cette
intervention historique dont le sens s'est perdu au profit de
l'image substitutive et indue d ’un Pinel briseur de chaînes. Il
y a chez Daquin une vision d'ensemble de la folie, une
esquisse de classification de ses formes, une idée de son trai­
tement, des présupposés anthropologiques sous-jacents qui
sont autant d'éléments, en réalité, à bien y regarder, hétéro­
gènes ou discordants — de niveau différent, d'appartenance
éloignée, d ’époques distinctes, voire de logiques opposées.
Ainsi sa représentation de la folie est-elle en contradiction, au
fond, avec ce qu'il discerne des chemins que doit emprunter
le fameux traitement moral et en borne-t-elle très sûrement
les perspectives pratiques. Ce qu'on trouve, en revanche, chez
Pinel, c'est l'effort pour articuler, pour assurer la compossi-
bilité et la cohésion de ces mêmes points, pour installer en
intime solidarité l ’ordre des «causes», l'ordre des «symp-

1. Traité du délire, t. I, Paris, 1817, pp. 150-151.


134 Dialogue avec l ’insensé

tomes » et l'ordre des « moyens curatifs », comme dira Esqui-


rol dans le prolongement immédiat du Traité de la manie. La
vraie réforme de Pinel, c'est là qu'elle se situe: dans le
registre de Yorganisation, de Yéconomie du savoir, dans cet
arrière-plan impalpable et décisif où la mise en ordre intel­
lectuelle d’éléments en un sens préexistants décide de
l'ouverture d'un domaine nouveau de connaissance et
d'action. Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'on ait oublié le v if
et le vrai de son intervention : elle relève de ce genre de rema­
niements que leur efficacité même rend promptement insen­
sibles, tant on ne peut bientôt qu'en supposer l'acquis. Et rien
que de normal, de même, à ce qu'on ait voulu à toute force lui
prêter, pour rattraper une signification effacée, un acte ou un
geste bien positifs. Car ce dont il y allait, en effet, avec la com­
pénétration intelligible d'une certaine idée implicite de
l’homme, d’une certaine idée diffuse de la folie, d ’une cer­
taine façon d ’aborder les manifestations de celle-ci et d ’en
envisager le traitement, c'était des conditions qui rendent
opératoire le découpage d'un objet et qui fondent la liberté,
donc l’infinie fécondité empirique, d'une entreprise.
D'où sans doute aussi, par contraste, le plus de relief
qu'offre spontanément pour nous, à la lecture, le propos d ’un
Daquin. C’est qu'il nous confronte d'emblée à une pensée ou
tumultueusement ou erratiquement aux prises avec son objet,
et plutôt défaite par lui que victorieuse. Incertitudes élo­
quentes sur la conduite à tenir, mélange de la rhétorique
d’époque et d’aperçus bruts, frappants parfois de crudité réa­
liste, passage heurté de l ’opinion héritée à une perception
naïve qui en constitue le muet démenti: dénivellations et
failles sont manifestes. Ainsi sommes-nous introduits dans un
moment géologique de fracture, de dislocation des repères
établis, de suspens de cet ordre du discours qui le fait appa­
raître, en période stable, conforme à l'ordre des choses —
avant la prochaine recomposition qui, restaurant le sentiment
de cette affinité virtuelle entre les moyens et les mots dont
nous disposons et le flux, si démultiplié soit-il, des phéno­
mènes, recréera aussi l'impression de pauvreté banale qui
s'attache aux paysages domestiqués. Chez Daquin, et c'est ce
qui fait le prix de son témoignage, l'heure est à l’irruption
d'une réalité qui n’a d'autres mots encore que ceux, triviaux,
de tous les jours pour se nommer, et à l'aveu sans fard des
Joseph Daquin 135
perplexités où elle laisse, de prime abord, celui qui s’y
mesure. Comment prendre un fou? Daquin, lui, ne dit pas
qu’il sait s’y prendre. Prosaïquement et sans ambages, à la
fois il indique ce qui lui semble le nœud résolutoire de l'atti­
tude à observer et il fait état de ses propres difficultés à s’y
tenir. Ce qu'on retrouve à le suivre, c'est le défi nu de la folie
que l'aliénisme ultérieur a dû, de fait, surmonter pour se
constituer. À la racine du savoir psychiatrique, il y a, recou­
vert par les quiètes certitudes de la discipline établie, un pro­
blème qu’il a fallu commencer par résoudre : celui-là même
que La Philosophie de la folie nous rend à l'état sauvage.

Un médecin des Lumières.

Relative originalité de Daquin au sein de ce mouvement


en faveur d ’une réforme du traitement des aliénés par le
recours aux « moyens moraux » qui a immédiatement précédé
et décisivement préparé la formation de la psychiatrie pro­
prement dite: il est médecin. De Willis au père Poution de
Manosque, en passant par les quakers de la Retraite d ’York,
le concierge de la maison des fous d'Amsterdam, l'apothi­
caire de Bedlam et le surveillant du quartier des insensés de
Bicêtre, le courant philanthropique par lequel est passée
cette redécouverte de la folie qui allait bientôt la constituer en
objet d ’une «science spéciale» a pour caractère frappant
d ’avoir été pour l'essentiel extramédical, si ce n'est d'inspira­
tion ouvertement antimédicale, comme l'estime, pour sa part,
Fodéré. Avec Chiarugi à l'hôpital San Bonifazio de Florence,
Daquin est peut-être l'un des deux seuls hommes de l'art à
s'être concrètement attaché, sur la modeste échelle permise
par l'hospice des incurables de Chambéry et dans la mesure
des médiocres ressources disponibles, à la mise en œuvre
d ’un régime de réclusion plus conforme aux exigences de
«l'hum anité» à laquelle il dédie son livre et à l ’expérimenta­
tion tâtonnante des «remèdes m oraux», avant que ne s'effec­
tuent la récupération et la systématisation en bonne et due
forme de ces initiatives éparses et « laïques » au sein de la dis­
cipline psychiatrique — point sur lequel, en revanche, l ’inter­
vention de Pinel a été tout à fait déterminante.
Encore faut-il replacer les efforts de notre pionnier en
136 Dialogue avec l ’insensé

matière de pratique de la folie à leur vraie place, au milieu


des occupations multiples d’un notable local et praticien
éclairé dont ils n'ont jamais dû constituer qu'un étroit volet.
En dehors des soins prodigués, à partir de 1788, à la ving­
taine d ’insensés, au plus, que pouvaient receler les six loges
des incurables, et outre l'entretien de sa clientèle, Daquin est
médecin de plusieurs hôpitaux de la ville, il dirige le jury qui
contrôle les titres médicaux pour l'arrondissement, participe
aux conseils de recrutement, assure le secrétariat du Comité
de vaccine de l'endroit. Il a été officier municipal durant la
Révolution, conseiller général du département du Mont-
Blanc. Franc-maçon, tenant actif de la diffusion des
«lum ières», il a lutté pour l'ouverture d ’une bibliothèque
publique, dont il est resté en charge. De même il a suscité la
création d ’une société d'agriculture, dont il est promptement
passé secrétaire perpétuel. Compagnon, rapporte-t-il, de
quelques excursions botaniques de Jean-Jacques Rousseau, il
a enseigné l ’histoire naturelle à l ’École centrale du départe­
ment. Comme l'écrit un de ses compatriotes et contempo­
rains, en 1807 — Daquin a alors soixante-quinze ans et
«pratique depuis plus de quarante-cinq ans la médecine dans
sa p a trie»: « I l n'est aucun établissement utile auquel il n'ait
été agrégé; dans toutes les circonstances des temps calmes
comme des temps difficiles, l ’on s'est empressé de mettre à
profit ses lumières, son zèle, son activité et son amour pour le
bien public [...] Non content de soulager ses semblables des
maux inséparables de l’humanité, il a encore enrichi le public
de plusieurs productions relatives à l'art qu’il exerce1.» Et,
en effet, traductions ( l'Essai météorologique de Toaldo, le
Traité de vaccination de Sacco), polémiques avec les autorités
religieuses du cru, les deux éditions de l'ouvrage sur la folie,
la Topographie médicale de l'endroit, l'analyse des eaux des
environs, le plaidoyer adressé à ses concitoyens pour les per­
suader de «l'utilité de la vaccin e» et quelques autres inter­
ventions de circonstance encore — l'activité du publiciste n'a

1. J.-L. G r ille t , Dictionnaire historique, littéraire et statistique des départe­


ments du Mont-Blanc et du Léman, t. II, Chambéry, 1807, p. 168. Sur la vie et
l'œuvre de Daquin, on pourra consulter la mise au point récente de Claude C aron ,
Joseph Daquin et les malades mentaux en Savoie à la fin du X V IIIe siècle (thèse de
médecine), Lyon, 1964. En outre, on lira avec profit le grand ouvrage de Jean
N icolas , indispensable pour l'intelligence du contexte, La Savoie au X V IIIe siècle,
Paris, 1978, 2 vol.; pour Daquin, cf. en particulier le volume II, pp. 1017-1020.
Joseph Daquin 137
pas été moins inlassable, multiforme et typique de son temps
que celle de l'édile et du praticien. Car ce qui frappe, à consi­
dérer cette existence, c'est sa vertu d'exemple ou de reflet
d'une époque. On peut difficilement imaginer incarnation
plus poussée ou mieux représentative des convictions, des
soucis et des attitudes d ’une certaine fraction des hommes
des Lumières. Appartenance marquée et valeur de modèle
qu'on retrouve jusque dans ce trait d'attachement à sa petite
patrie qui a fait choisir à cet homme pourtant épris de nou­
veauté et de participation au mouvement des idées l'éloigne­
ment et l'obscurité d'un séjour provincial, avec l'ingrate
nécessité de se multiplier sur place pour faire pénétrer
connaissances et progrès. De sa longue vie qui embrasse la
période clef de gestation de la modernité (il naît en 1732, la
même année que Beaumarchais, il meurt en 1815, l'année de
Waterloo), Daquin n’a guère quitté sa ville natale que le
temps de ses études à Turin, puis à Montpellier et à Paris. De
retour à Chambéry en 1762, l ’année du Contrat social, désor­
mais confiné en «un pays fort éloigné» et «pou r ainsi dire
perdu pour les habitants de Paris», comme il l'écrit lui-même
à Vicq d'Azyr — car il est aussi, comme naturellement, cor­
respondant de la Société royale de médecine — , il s'est consa­
cré sa vie durant, à l ’instar de ces élites provinciales de son
siècle dont il est une figure si remarquablement typée, au
grand œuvre philosophique d'innovation, tissé de ces mille et
une petites initiatives locales, dont a fini par naître notre
monde.

« La manière de traiter les fou s».

La préoccupation du sort des fous n'a chez lui, donc,


aucun caractère exclusif ou spécialisé. Elle se place entre la
lutte contre « la maxime pernicieuse d'enterrer dans les
églises» et la propagande en faveur de la vaccine. Ainsi ne
manque-t-il pas de s'élever, dans sa Topographie médicale de
la ville de Chambéry (ouvrage distingué, soit dit au passage,
par la Société royale de médecine), en 1787, alors qu’il n'a
pas encore la charge de l'hospice des incurables, contre
l’inadéquation des loges réservées aux insensés, «très
humides, très froides, très malsaines». Protestation de prin­
138 Dialogue avec l ’insensé

cipe, somme toute, commune et prévisible. L ’original, encore


une fois, dans le cas de Daquin, ce n ’est pas la déploration de
l'état de choses existant, c ’est le passage effectif à l’expéri­
mentation d ’autre chose. Cette note, toutefois, elle aussi
banale en un sens, mais qui montre que l'homme a déjà son
idée sur la question : « La médecine ne s'est encore occupée
jusqu'ici que de la manière de traiter les fous quant aux
moyens physiques, elle a négligé dans ce traitement ceux
qu'on pourrait tirer de la philosophie, et certainement il y
aurait beaucoup de choses à dire sur ce point *.» N'empêche
que, l’année suivante, lorsqu'il commence à «donner ses
soins aux insensés », il recourt, de son propre aveu, à la thé­
rapeutique traditionnelle dont il déplorait l ’insuffisance.
« J'avois peu d ’expérience sur le traitement de cette maladie.
Je m'en tins, à peu près, à la méthode pratiquée par les méde­
cins que j'avois suivis à l'Hôtel-Dieu de Paris: il y a sans
doute de ma faute, si je n'ai pas obtenu de grands succès
d ’après cette méthode, qui, cependant, me parut, à la fin, être
toujours la même pour tous les différents cas d’aliénation et
que les praticiens célèbres de cette maison étoient probable­
ment forcés de mettre en usage, ne pouvant faire mieux.»
Comme quoi, faut-il une fois de plus constater, il y a loin des
déclarations d'intention à la mise en pratique. Il a beau
savoir en théorie l'inadaptation de ce qu’il appelle ailleurs
dans son livre une «routine meurtrière», à base de saignées
indistinctes et répétées, encore lui faut-il en faire concrète­
ment l’épreuve, et dissoudre comme de l’intérieur de sa pra­
tique, au contact singulier des faits, ce système impersonnel
de traitement, légué par le temps, résumant une philosophie
tacite de la maladie et condensant une idée sous-jacente de la
folie, l’une redoublant l'autre, et à ce point ancré et cohérent
qu'il s’impose à lui, pénètre ses gestes, lors même qu’il en est
intellectuellement dégagé. Voilà qui n’est peut-être pas sans
jeter quelque lumière sur l'absence relative des médecins
dans le premier moment de la réforme qui a précédé l'éta­
blissement de la psychiatrie.
Chez Daquin, la chose est claire, ce n'est pas le médecin,
c'est l'homme éclairé qui a « découvert » les aliénés, guidé par
un pur phénomène de sensibilité, porté, en dernier ressort,1

1. Topographie médicale, Chambéry, 1787, pp. 114-115, note.


Joseph Daquin 139
par rien d'autre que le mouvement des mentalités. Il y a, bien
sûr, l'ambiance humanitaire : les visites aux prisons de John
Howard sont dans tous les esprits, et il s'agit pour Daquin, à
certains égards, d’élargir ou de compléter les vues du philan­
thrope anglais, dont il souligne les lacunes en ce qui concerne
les maisons de fous. Car plus ces derniers, dit-il, «sont pour
ainsi dire le rebut de l'espèce humaine, plus ils sont dignes
d'une pitié vigilante et recherchée». Mais le point vif de
l'affaire, le vrai moteur du changement des attitudes est
ailleurs, beaucoup plus localisé, beaucoup mieux défini. La
philanthropie peut fort bien s'accommoder de l'image d'un
être dont il y a d'autant plus à s'occuper humainement qu'il
est devenu étranger à la condition humaine — et il y a cet
accent chez Daquin, on vient de le voir. Alors que la rupture
spécifique qui va transformer radicalement l’approche des
insensés, c'est très précisément par la remise en cause de
l'habitude « presque générale de les regarder comme des êtres
entièrement ignorés et totalement séparés du reste des
hommes » qu'elle va passer. L ’important, du point de vue de la
remontée aux causes réellement déterminantes, ce ne sont pas
les propositions touchant à la bonne manière de construire les
loges et d’organiser le régime de vie de leurs pensionnaires.
Ce sont les tentatives de Daquin pour briser le retranchement
de « ces êtres dont la raison est égarée » — « Je les ai étudiés de
près, et ils m'ont vivement intéressé» — pour trouver une
manière d'agir en consonance avec leur état, pour entrer en
rapport avec eux dans leur folie même. Quoi de plus expressif
là-dessus que ses remarques au sujet de l'effet régulièrement
malencontreux de ses visites, suscitant un accès furieux chez
un insensé auparavant tranquille? «Souvent, j'ai eu la
constance de rester longtemps à la porte du cachot pour juger
de l'intensité et de la dureté de l'état affreux où malgré moi je
l’avois jeté... » Mais aussi, poursuit-il, « j ’ai eu quelquefois la
douce satisfaction de les calmer, lorsqu'en les visitant je les
trouvois dans leurs accès de folie; ils s'appaisoient dès que je
paraissois; le calme de leur esprit succédoit au trouble de
leurs idées ; ils répondoient avec justesse aux questions que je
leur faisois ; ils paroissoient pour quelque temps avoir recou­
vré la raison, et si je ne les avois pas guéris complètement, du
moins j'avois suspendu leur maladie et certainement, je les
avois consolés». C'est dans de semblables efforts, dans la
140 Dialogue avec l ’insensé

conviction sous-jacente qu'ils supposent de ce qu’il est moyen,


à l’occasion de s'assurer d'une certaine communication avec
ces êtres qu'on aurait tort de croire « totalement retranchés du
reste des hommes» que réside la nouveauté authentique et
profonde, et pas simplement dans le souci global et extérieur
d'améliorer le sort des déshérités parmi les déshérités. L ’un
conditionne l'autre: c'est parce que l'on voit en la personne
des aliénés des individus point si indifférents au commerce
avec ceux qui les ont en charge qu'il devient impératif et
urgent de tenir compte de ce ressort sensible dans la défini­
tion de leur environnement. En même temps, il est vrai, chez
Daquin, cette volonté individualisante et communicative
s'accommode, d'autre part, d’un assez net scepticisme théra­
peutique, qui nous ramène à la philanthropie, mais fait res­
sortir aussi bien l’originalité de ses motivations ultimes. « On
guérit rarement les fous.» Soit. Mais n'est-il pas beau déjà
qu'on parvienne quelquefois à suspendre leur maladie et à les
consoler: «Pourquoi ne dirois-je pas que c'est souvent à ce
seul secours que devrait se borner tout l'emploi du médecin ? »
L ’essentiel, ce n'est pas le résultat final du lien précaire qu'on
arrive de la sorte à nouer : c'est le fait même qu'on réussisse à
l'instaurer. Ainsi découvre-t-on, à suivre Daquin, le cœur de la
transformation de la sorte intervenue dans l'économie du rap­
port interhumain, fin XVIIIe siècle, qui a, entre autres choses,
appelé un bouleversement de la condition des aliénés: d'un
monde social qui admettait et renvoyait à l'existence d'un
dehors et d'un autre (d'un homme hors humanité, d'un
homme autre pour l’homme), on est passé à un monde sans
plus virtuellement d'extériorité ou d'altérité intra-humaine. Le
nouvel homme issu de la révolution de l ’égalité, toujours
potentiellement même que l’homme, y compris lorsque la
déraison l'en retranche et le soustrait à l’échange sensé : telle
est la figure qui se profile lointainement derrière la quête dif­
ficile et obstinée de contact du praticien de Chambéry.

Les contradictions d’un praticien critique.

Le ressort proprement idéologique — entendons : le


schème symbolique d'inspiration sociale — transparaît
d’autant plus dans sa pureté chez Daquin qu’il coexiste avec
Joseph Daquin 141
une représentation d'essence de la folie parfaitement
archaïque, vestige maintenu d ’un autre âge envers et contre
les évidences multipliées de la perception. Car il y a aussi,
naturellement, chez Daquin un observateur prosaïque sou­
cieux d'enregistrer la variété factuelle que révèlent les efforts
pour approcher les fous un à un. «L a folie a beaucoup de
nuances», dit-il. L'expérience du thérapeute amené rapide­
ment à constater l'inefficience du traitement uniforme type
Hôtel-Dieu rejoint ici le constat élémentaire de l ’homme de
bonne volonté qui s'efforce simplement d'entrer en conver­
sation avec ses fous et mesure d’emblée la diversité des
cas, des situations et des circonstances. Pareille individuali­
sation du regard va infiniment moins de soi qu'on pourrait le
croire. Elle exige, pour s’effectuer jusqu'au bout, la ruine du
postulat extrêmement enraciné historiquement et logique­
ment solide, commandant une thérapeutique standardisée du
genre de celle de l ’Hôtel-Dieu : qu'étant de sa nature enfer­
mement hermétique en soi-même, la folie est substantielle­
ment égale à elle-même chez tous et non personnelle.
Soustrayant l ’individu à lui-même, elle l'installe dans une
identité vide avec ses pareils, qu’il s’agit de contourner ou
de traverser sans perdre son temps à la détailler. Et il y a
chez Daquin, en surface, rejet de cette vision accréditée. Il
constate la vacuité des divisions didactiques proposées par
les traités classiques de médecine. Il esquisse une classifica­
tion sur la base des seules apparences positives et de critères
pratiques (le furieux, le tranquille), en langage commun —
performance notable de la part d'un naturaliste, en période
de nosologie triomphante, qui signale assez le sentiment
d'inadéquation des catégories disponibles en regard de la
richesse concrète soudain dévoilée. Reste que, en profondeur,
il se repose sur une idée traditionnelle de l’essence de la folie,
en contradiction, au bout du compte, avec ce que l'ouverture
pratique où il est engagé devrait l'amener à présupposer.
« Les insensés, ces êtres qui le plus souvent ne se doutent
même pas de leur existence », dont « le sort est bien moins à
plaindre qu’on ne croit, parce que n’ayant pas le véritable, le
juste sentiment de ce qu'ils font, ils deviennent par consé­
quent incapables de réfléchir sur leur état et d’apprécier
toute l’étendue de l'infortune dans laquelle ils sont plongés».
L ’oubli de soi et, du coup, la fermeture au dehors: tel est
142 Dialogue avec l ’insensé

l'homme en état de folie, «souvent sans être capable de rece­


voir la moindre impression de la parole, sans craindre celle
de l'intempérie des saisons, bravant les menaces, insensible
aux cruautés que trop souvent on exerce sur lui, et souvent
aussi ne donnant pas le plus petit signe de douleur aux coups
dont il est frappé, ni aux châtiments qu'on lui in flige». Ce
n'est assurément pas, comme on voit, d'une idée de fond de la
folie qu'il serait parvenu à se form er qu'il a pu déduire les
préceptes de sa conduite effective. À la lettre, sa conception
dernière de la chose aurait dû lui interdire de se comporter
comme il l'a fait. Pourquoi vouloir à toute force parler avec
quelqu'un qui n'est pas «capable de recevoir la moindre
impression de la p a ro le»? Sauf que la marche de l'histoire se
soucie rarement de logique et que, par une discordance schi­
zophrénique qui lui est familière, elle a l ’art d'associer chez le
même individu, en harmonie apparente, des époques incom­
patibles et des repères antagonistes : comme ici, une pratique
avancée et des représentations totalement gouvernées par la
tradition et, ailleurs, l'inverse. Ce n'est pas parce que l'im age
de la folie a changé que s'est imposée une nouvelle manière
d'aborder et de traiter les fous. C ’est parce qu'un impératif de
communication inhérent au nouvel ordre social en train de se
mettre en place a prévalu, au mépris de la vision héritée, en
l'ignorant et en la bousculant. Ce n'est qu'après qu'il s’est agi
de faire entrer dans l'idée de la folie les dimensions révélées
par une expérience sauvage, largement ignorante d'elle-
même chez ses promoteurs et ses acteurs. Mais cela, ce
n'était pas la tâche d'un Daquin.

À la recherche du terme moyen.

Il serait faux, toutefois, de dissocier complètement les


deux registres de la théorie et de la pratique. L'élément
archaïque qui gît dans sa représentation de la folie agit très
visiblement en retour chez Daquin sur sa pratique et en limite
efficacement les perspectives. Il lui interdit exactement une
chose : de pouvoir se figurer cette dimension clef qu'est la dis­
sociation du fou d'avec sa folie. Impossible en fonction de
cette image d'une clôture achevée en soi à laquelle en reste
Daquin de viser l ’écart intérieur de nature à permettre de
Joseph Daquin 143
s’adresser à l ’homme raisonnable en même temps qu'à
l'aliéné et au sein même de l'aliénation. Le jeu de la limite ou
du blocage est d ’autant plus remarquable à suivre, en l'occur­
rence, que Daquin pose expressément le problème au plan
des principes, et avoue ses incertitudes. « Conviendrait-il pour
guérir les fous, de flatter l'objet de leur folie ? Où faudrait-il
en prendre le contrepied?» N i l ’un ni l'autre: argumenter
contre la folie, ce serait prêter au fou une distance rationnelle
vis-à-vis de ses croyances déraisonnables telles qu'il pourrait
en disposer à sa guise, donc cesserait à volonté d ’être fou —
donc ne serait pas fou; et l ’accompagner, à l ’inverse, dans ses
convictions folles, ce serait lui nier toute espèce de capacité à
s'en déprendre, si peu que ce soit, le considérer comme voué
à une adhésion sans faille aux fruits de son imagination. Le
seul fait de poser aussi nettement la question montre que
Daquin a une notion au moins confuse, dans le principe, de
cet entre-deux associant distance et adhésion sur lequel il
s’agirait de jouer. « Il y a donc un terme moyen, mais qui n'est
pas aisé à saisir, pour la guérison des fous entre contrarier et
flatter l ’objet de leur folie. J'avoue de bonne foi que c'est là le
point difficile. Les praticiens y ont peu réfléchi, ou l'ont abso­
lument négligé ; pour moi, je le regarde comme un des prin­
cipaux secours dans cette m aladie.» La difficulté signalée
n’est pas plus rhétorique que la bonne foi. Car il n’est que de
suivre, d'une édition à l'autre, les récits que donne Daquin de
sa conduite, pour le voir osciller sans cesse entre la tentation
de suivre l'insensé dans sa déraison et celle de lui parler rai­
son envers et contre tout — dans l'hypothèse que, s'il
n'entend rien de prime abord, muré qu’il reste dans son
délire, l’ambiance raisonnable dans laquelle on le fait ainsi
baigner agit peut-être, à son insu, comme par imprégnation ;
sans jamais parvenir à se «saisir du terme m oyen» articulant
dépossession folle et présence réfléchie. En fait, il en est irré­
médiablement empêché par cette vision inexpugnable où il
demeure enfermé d'un repli hermétique au sein du
«contraire de la raison» excluant rigoureusement l ’intuition
ici indispensable d ’un écart intime entre le fou et sa folie
grâce auquel faire entendre une acceptation mêlée de refus
qui soit accordée à la propre division de l'insensé entre
conviction incoercible et possession pensante. En dépit de ses
pressentiments contraires, la folie reste pour lui un bloc
144 Dialogue avec l ’insensé

impénétrable, inentamable, qu'on peut à l'occasion essayer


de contourner (en parlant raison), mais qu’il vaut mieux
généralement se concilier en l ’accompagnant. «Quelquefois,
ils me répondent avec justesse pendant toute la conversation ;
le plus souvent, ils déraisonnent; alors je déraisonne avec
eux, parce que j'a i remarqué que cette manière me captivoit
leur attachement, mettoit leur esprit à l ’aise et leur procuroit
de la tranquillité. »

Suicide et folie.

Le fin mot de cette obstination traditionaliste nous est


peut-être livré par les considérations sur le suicide qui arri­
vent à la fin de l'ouvrage. Objet apparemment périphérique,
si ce n'est incongru — central en réalité, en ceci qu'il nous
introduit, par la bande, au registre infrastructurel des pré­
supposés anthropologiques et nous fournit du coup la raison
intellectuelle profonde de la position de Daquin. La rupture
dans l'idée de la folie sur laquelle s’est instaurée la psychia­
trie n'est pas séparable d'une vaste transformation sous-
jacente dans l ’idée de l'homme, essentiellement implicite à la
vérité, difficile à saisir directement en tant que telle, mais
repérable, néanmoins, en fonction de ses incidences ou de ses
effets. Ainsi s’est-elle latéralement réfractée sur un théâtre de
choix: le débat médico-judiciaire sur les critères de la res­
ponsabilité et de la «liberté m orale», dont les propos de
Daquin constituent une parfaite préfiguration. Sur ce terrain,
l'intime connexion d'une certaine représentation de la folie
avec une certaine notion du sujet humain en général s'expose
de manière patente. Un individu qui a plus ou moins médité
son acte, raisonné l'exécution, agi de sang-froid, qui se sou­
vient des circonstances, peut-il être considéré comme fou?
Tout l ’effort des aliénistes, comme on sait, sera justement de
faire admettre la compatibilité de fait d'une relative présence
réfléchie avec l ’empire de la déraison et l'absence de respon­
sabilité. Mais ce dont il y va dans cette discussion, au-delà des
signes positifs permettant de conclure à l'intervention de la
folie, c'est d’un engagement de principe sur le problème du
pouvoir subjectif, de l'étendue de la possession de soi-même :
un être doué de la conscience de ce qu'il fait ne serait donc
Joseph Daquin 145
pas nécessairement « maître de ses déterminations », libre de
se choisir et, à ce titre, responsable ? Ce que le fou tel qu'on le
découvre alors vient signifier d'intolérable en regard de la
doctrine morale reçue, c'est que le sentiment de soi ne
confère pas l'entière disposition de soi.
Problème, en quelque sorte, redoublé lorsqu'il s’agit du
suicide : l'acte qui met par excellence en jeu la libre disposi­
tion de soi-même. D'où la greffe sur ce symbole, pour ainsi
dire naturel, de la faculté pour l'homme de totalement se vou­
loir, de ce que Daquin appelle un «préjugé vulgaire», dont on
discerne en effet la montée au cours du xvm e siècle, au tra­
vers, en particulier, de la critique des législations répressives
qui vouaient au supplice et à l'infamie les cadavres des
«hom icides d'eux-mêmes»: les « suicidistes», comme dit
Daquin, ne jouissent pas pleinement de leur raison et ne peu­
vent, en conséquence, être assimilés à des coupables. Indé­
pendamment de la validité intrinsèque de la thèse, c'est à sa
signification historique qu'il faut s'attacher: son accrédita­
tion signale la survenue d ’un doute capital quant au pouvoir
de l’homme de radicalement se regarder comme du dehors
pour décider en connaissance de cause de sa vie et de sa
mort. Jamais nous n'avons ce complet recul réfléchi à l’égard
de nous-mêmes qui ferait de l'autodestruction un choix
suprêmement libre et raisonnable. Par définition, l'intention
de « se défaire » témoigne de notre absence dernière de liberté
vis-à-vis de nous-mêmes. Vulgairement dit: «Celui qui com­
met un suicide ou qui cherche à attenter à sa vie est fou. » Ce
que Daquin conteste formellement et en termes on ne peut
plus significatifs. Quelle meilleure preuve de la raison gardée
des «suicidistes» que leurs «combinaisons, souvent le plus
ingénieusement prém éditées»? «Toutes leurs manœuvres,
toutes leurs vues, bien loin de déceler la folie, démontrent, au
contraire, une suite d ’idées réfléchies, compassées et si bien
liées ensemble qu’elles annoncent un jugement très sain et un
raisonnement si juste, que rarement, pour ne pas dire jamais,
on ne voit chez les fous. » La façon dont se comporte, en géné­
ral, le suicidiste montre qu'il sait ce qu'il fait, donc « il n’est
pas fou: il ne peut être regardé que comme un lâche et un
vicieux». Car en sus du «v o l qu'il fait au genre humain, en se
privant d'un bien qui n'est pas à lui et qui appartient tout
entier à la société, il outrage encore la divinité, en manquant
146 Dialogue avec l ’insensé

absolument de confiance aux soins continuels qu'elle prend


pour nous conduire au but moral qui nous est destiné».
Ces dernières phrases sont particulièrement éloquentes.
Elles reprennent et résument les griefs classiquement invo­
qués pour justifier la rigueur des lois (Daquin en appelle pour
sa part à leur «vigueur philosophique»). Gît au fond de
l'homme une puissance dernière de choix de lui-même qui
culmine dans cet acte de révolte par lequel il se soustrait à ses
devoirs envers les autres et se préfère à Dieu comme arbitre
de son propre destin. Donc, en fonction de cette possession
réfléchie définissant le sujet humain, la folie ne peut être, par
nature, que dépossession, étrangeté, soustraction à soi-même.
Donc, lorsqu'il y a trace de jugement, de raisonnement, de
conduite préméditée, il ne saurait y avoir folie. D'un côté, une
disposition morale de soi qui ne peut être qu’entière; de
l'autre côté, une perte de soi qui n'a de sens qu'achevée, que
confinant à l'oubli de sa propre existence.
On touche ici au véritable substrat de ce qu’il y a d ’irré­
médiablement traditionnel dans la conception que Daquin se
fait de la folie, avec son articulation à — et sa dépendance
envers — une idée extrêmement déterminée du pouvoir
conscient, de la faculté rationnelle, de la liberté morale.
Vision d'une puissance radicale de décision à l'égard de soi,
inhérente à l'écart conscient, et représentation de la folie
comme oubli en soi, par adhésion opaque à ses propres chi­
mères sont strictement corrélatives, se soutiennent l’une
l'autre et reconduisent l'une à l ’autre. Comme, à l’opposé,
promotion d’une pensée de la folie reconnaissant un «reste
de raison » en son cœur et avènement, au moins tacite, d'une
figure du sujet admettant une limitation d'essence du pouvoir
sur soi, conféré par la présence consciente à soi, ont été et ne
pouvaient qu’aller étroitement de pair.
Ce que Daquin avoue, au travers de ces développements à
contre-courant sur le suicide comme fruit d ’une décision
nécessairement libre et, à ce titre, éminemment condam­
nable, c'est sa fidélité inébranlable aux postulats d ’une
anthropologie rationaliste pure et dure. Il reste, au bout du
compte, un homme de l'âge classique, pour qui l’idée de
l'homme passe par l'équation égalant conscience et liberté
intérieure. C’est cet ancrage ultime de sa réflexion qui le
bloque dans la représentation d'une fermeture subjective
Joseph D aquin 147
entière de l'insensé et l'empêche de faire intellectuellement
place à la coexistence de la déraison avec une certaine pré­
sence consciente que sa pratique lui démontre pourtant
jusqu'à la surabondance. Et c'est ce qui l'enferme, malgré ce
qu'il devine, contre ses propres préceptes, dans une alterna­
tive insoluble lorsqu'il se trouve en présence de ses pension­
naires: ou faire comme s'ils n'étaient pas fous — parler
raison — , ou entériner leur incoercible et aveugle croyance
— déraisonner avec eux. Pas plus possible de tenir simulta­
nément quelque chose des deux que de concevoir qu’un être
dont les actes révèlent une juste appréciation des fins et des
moyens puisse ne pas jouir de la libre détermination de sa
conduite.

Il y a là chez cet homme de progrès un ultime bastion de


conservatisme, qui, loin d'être exceptionnel, au demeurant,
pourrait bien n'être qu'une marque d ’appartenance de plus à
son temps — qu'un signe des limites de la génération des
Lumières, inhérentes, justement, à ce qui s'y maintient
inchangé, au fond, des acquis du grand rationalisme clas­
sique. L ’intérêt unique de Daquin tient à l'éclairage original
que produit cette coexistence tendue, dans son propos, des
promesses d'une époque et des barrages d'une autre —
encore n'en avons-nous retenu que les lignes de force, mais
de l’influence lunaire à la «rétrocession du lait dans la masse
des humeurs» comme cause de folie, c'est partout que la frac­
ture de l'ancien et du nouveau travaille. L'essentiel, en parti­
culier, de ce qui sera développé plus tard sous le nom de
traitement moral est vu, formulé — d ’autant plus lisible dans
sa densité problématique qu'il demeure empêché. Leçon à
retenir de l'admirable intégrité avec laquelle est ici assumée
la contradiction. S'il n'est, comme on incline à croire,
d'œuvre qu'en transit entre deux états du devenir, c'est
moins, au total, la perfection cohérente qui en fait le prix
aux yeux du lecteur en quête de l'histoire au travail que
l'honnêteté dans l'accueil au-dedans de soi des tensions ger­
minatives et de la lutte des temps qui, inexorablement, nous
traversent.
De la marque de Vévénement
à la rencontre intérieure
Images populaires et conceptions
savantes en psychopathologie

L ’objet de mon propos est des plus modestes. Il ne vise


qu'à remettre succinctement en perspective historique l’idée
de Vévénement-cause en psychopathologie. On a là, en effet,
dans ce schème explicatif prétendant rapporter la défaillance
subjective à la rencontre d ’un événement source l'un des
thèmes les plus enracinés et les plus intéressants de l’histoire
de la folie sur sa longue durée.
Exemplifions d'entrée la permanence remarquable d ’une
image-force, étant bien entendu que je parle avec la neutralité
de l'historienne, abstraction faite de la recevabilité de ce qui
se donne comme observation.
Voici un premier exemple. Il est de 1800. Je l'emprunte au
Traité médico-philosophique sur l ’aliénation mentale ou la
manie de Pinel :

Certaines personnes, douées d'une sensibilité extrême peuvent


recevoir une commotion si profonde par une affection vive et
brusque, que toutes les fonctions morales en sont comme suspen­
dues ou oblitérées [je souligne] : une joie excessive comme une
forte frayeur peuvent produire ce phénomène inexplicable. Un
artilleur, l'an deuxième de la République, propose au Comité de
Salut Public le projet d'un canon de nouvelle invention, dont les
effets doivent être terribles : on en ordonne pour un certain jour
l'essai à Meudon, et Robespierre écrit à son inventeur une lettre
si encourageante, que celui-ci reste comme immobile à cette lec-

In Événement et psychopathologie, sous la direction de Jean Guyotat avec la


collaboration de Pierre Fédida (actes du congrès de Lyon, 18-19 novembre 1983),
Villeurbanne, Simep, 1984, pp. 55-64.
150 Dialogue avec l ’insensé

ture et qu'il est bientôt envoyé à Bièvre dans un état complet


d'idiotisme h

Et voici un second exemple, que j ’emprunte à un article


contemporain — il date de 1977 :

Un petit garçon de trois ans, voyant un jour un homme arriver


qui revenait de captivité demande :
— Qui c'est, celui-là? Il s'entend répondre:
— C'est ton père.
— Un père, ça ne tombe pas du ciel.
Vingt ans après, ce petit garçon, qui venait de devenir père, et
qui se trouvait au service militaire dans une unité parachutée,
faisait son premier saut. À l’arrivée se déclenchait une « bouffée
délirante » :
— Je suis Dieu, disait-il1
2.

Je n'opère pas ce rapprochement pour tirer tout de suite


la bonne vieille conclusion : « Rien de nouveau sous le soleil »
— conclusion qui pourrait d'ailleurs s'entendre ici de deux
manières, selon qu'on y croit ou pas. En bon positiviste, on
pourrait y voir la preuve que des observateurs avertis ont tou­
jours su discerner la même chose. En bon sceptique, on pour­
rait y lire le signe de la prégnance invincible d'un même
mythe au sein de la prétendue science. Tel n'est pas du tout
mon propos. Je n'ai voulu faire ressortir cette continuité à
travers le temps qu’afin de pouvoir suivre à l'intérieur du
cadre ainsi fixé les transformations de cette représentation de
la rencontre événementielle. À travers elles, c'est leur intérêt
et, c’est ce que je voudrais essayer de montrer, on a une illus­
tration particulièrement éclairante de la grande transforma­
tion de notre entente des phénomènes subjectifs. Pas de
thème, peut-être, en fonction même de son identité dans le
temps, qui illustre mieux le grand processus d'internalisation
et de subjectivation qui a révolutionné notre compréhension
de la déraison. Car, sous couvert de permanence dans l’idée
d'un déclenchement événementiel de la folie, il y a complet
retournement de sa signification. Pour le dire d'un mot, d’un
événement-assujettissement au dehors, on passe à un événe-
ment-révélateur du dedans. De l'événement figure de la sub­

1. Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie, Paris,


l re éd., an EX (1800), p. 168.
2. Marcel C zermak , «Sur le déclenchement des psychoses», Omicar, n° 9, p. 15.
De la marque de l ’événement à la rencontre intérieure 151
mersion du sujet par le désordre du monde, on arrive à
l’événement-miroir de sens, pour le désordre subjectif. Ainsi
est-ce, d'une certaine manière, toute l ’histoire de la compré­
hension psychopathologique qui se projette à l'intérieur du
cercle de la sorte circonscrit. Il n ’est pas question, on s’en
doute, de la suivre ici dans tous ses méandres. Je me bornerai
à examiner trois échantillons, du plus lointain au plus
proche, en passant par le tournant de la fin du xixe siècle.
Le plus lointain : la compréhension non psychologique de
la folie par l'événement, telle que l ’illustre — exemple entre
mille — une nouvelle de Balzac.
Le plus proche : un certain nombre de recherches actuelles
sur le déclenchement des psychoses.
Et, entre les deux, l'élaboration de la notion de trauma­
tisme dans la clinique des névroses, à la fin du XIXe siècle, de
Charcot à Freud.
Trois figures, donc, de Veffet-événement :
1. L'événement s’installant à la place du sujet, pour ainsi
dire le délogeant et le supplantant.
2. L'inscription de l ’événement au tréfonds du sujet, à son
insu, mais de façon déterminante pour sa conduite.
3. L'événement-révélation, mise en forme contingente
d'un scénario dont la rencontre libère les potentialités ins­
crites dans la structure subjective.

L ’événement inscrit dans le sujet.

À dessein, j ’ai choisi de partir d'une œuvre littéraire plutôt


que de travaux médicaux. Cela afin de partir d'un état en
quelque sorte originaire, mythique, de la représentation de la
folie. On a là, en effet, ramassé dans une cinquantaine de
pages — elles datent de 1830 — la pointe d'un iceberg d’ima­
ges, vieux de plusieurs siècles. On en trouve d’équivalentes et
d’analogues à profusion au moins depuis le xvie siècle. Cela me
fournit, par la même occasion, un moyen de faire ressortir la
nature des représentations traditionnelles de la folie — et pas
seulement populaires, culturelles, au sens plein du terme —
contre lesquelles la connaissance psychiatrique a dû s’établir.
Si l'on veut s'assurer qu'il y a une rupture psychiatrique et
que, fondamentalement, elle consiste dans la conquête d’une
152 Dialogue avec l ’insensé

représentation radicalement nouvelle de la folie par rapport à


ses représentations socialement accréditées, c'est vers ces
images littéraires qu'il faut se tourner: on mesurera l’écart.
Encore Balzac fournit-il l'exemple d'un auteur exceptionnelle­
ment informé: il a lu les médecins, il a visité des asiles, il
connaît personnellement Esquirol K Cela ne l'empêche pas de
reconduire l'image la plus traditionnelle de la folie, celle d'une
folie complète, celle d'une absence radicale du sujet à lui-même,
contre laquelle très laborieusement se construira la découverte
psychiatrique. Cette image, je l'ai dit, vient de loin; à quoi il
faut ajouter qu'elle se poursuivra longtemps, très au-delà de
Balzac. Tout le roman du XIXe siècle en est plein, et singulière­
ment sa forme la plus répandue: le feuilleton, qui vivra très
bien, immuable dans ses stéréotypes, dont celui de la folie,
jusqu'à la Première Guerre mondiale. Mais sommes-nous
entièrement sortis de cette mythologie de la folie? Je ne le
crois pas, et il me semble que les psychiatres, souvent, seraient
mieux armés et plaideraient plus efficacement leur cause s'ils
s'efforçaient davantage de pénétrer la logique des représenta­
tions de leur objet répandues dans le corps social et qui leur
font obstacle sans qu’ils s’en rendent assez compte.
Adieu, je le rappelle pour ceux qui n'auraient plus le récit
en tête, raconte les retrouvailles fatales du colonel Philippe
de Sucy avec sa maîtresse Stéphanie de Vandières. Ils ont été
séparés lors du terrible passage de la Bérésina, durant la
retraite de Russie ; lui a été fait prisonnier par les Russes et
emmené en Sibérie ; elle a disparu. Du moins le croit-il, sur la
foi de ses vaines recherches à son retour. En fait, elle est
devenue folle, et après une longue et misérable errance, elle a
été recueillie par un parent, aliéniste, qui prend soin d'elle
dans une solitude campagnarde. C'est là que Philippe de
Sucy la retrouve, au hasard d'une partie de chasse, et la
découvre, donc, selon les mots ô combien parlants de Balzac,
« morte et vivante, vivante et fo lle 1
2». On voit l'im age: la folie,
m ort au sein de la vie.

1. Sur l’information médicale de Balzac, cf. Moïse L e Y aouanc , Nosographie


de l ’humanité balzacienne, Paris, Maloine, 1959, et, en particulier, pour la psy­
chiatrie, pp. 335 à 394.
2. Honoré de B alzac , Adieu, in Le Colonel Chabert, suivi de trois nouvelles,
Paris, Gallimard, «F o lio », 1974, p. 160. Nous renvoyons directement dans la suite
du texte aux pages de cette édition (chiffres entre parenthèses). C'est moi qui sou­
ligne ici et dans la suite, sauf indication contraire.
De la marque de l ’événement à la rencontre intérieure 153

C'est que la folie, selon les termes mêmes, toujours, de


Balzac, est «com plète absence de l'âm e» (p. 191). Stéphanie
ne reconnaît personne: elle regarde Philippe «d'un œil clair,
sans idées, sans reconnaissance» (p. 198). Il lui est resté, de
la scène où s'est déclarée sa folie, un mot, celui qui donne son
titre à la nouvelle: Adieu, qu'elle répète sans pensée. «Adieu,
adieu, adieu, dit-elle, sans que l'âme communiquât une seule
inflexion sensible à ce m ot» (p. 194).
Mais la perte de l'âme est gain au plan du corps : l’efface­
ment subjectif permet la reconquête de la perfection animale.
Ses gestes «o n t la vélocité mécanique des mouvements du
singe» (p. 198). Sur ce terrain, la métaphore surabonde sous
la plume du romancier. «S o n geste avait [...] comme celui
d'un animal, cette admirable sécurité de mécanisme dont la
prestesse pouvait paraître un prodige dans une femme. Les
deux chasseurs étonnés la virent sauter sur une branche de
pommier et s’y attacher avec la légèreté d’un oiseau. Elle y
saisit des fruits, les mangea, puis se laissa tomber à terre avec
la gracieuse mollesse qu'on admire chez les écureuils. Ses
membres possédaient une élasticité qui ôtait à ses moindres
mouvements jusqu'à l'apparence de la gêne ou de l’effort»
(pp. 156-157) — et l’on pourrait poursuivre et multiplier les
citations.
En somme, comme le lui dit son parent médecin dans un
moment dramatique, elle est heureuse. « Nous te croyons mal­
heureuse, parce que tu ne participes plus à nos misères, sots
que nous sommes ! Mais, dit-il en l'asseyant sur ses genoux, tu
es heureuse, rien ne te gêne: tu vis comme l ’oiseau, comme le
daim » (p. 200). Plénitude animale qu'autorise le vide de
l'âm e; nirvana paisible de l'absorption complète en soi-
même : autant d ’images, là encore, qui pèseront lourd, long­
temps, sur le destin social de la folie, et contre lesquelles la
découverte psychiatrique de la souffrance subjective aura
grand peine à se faire entendre.
Stéphanie est folle d’un événement. C'est en se voyant
séparée de son amant, en assistant simultanément à la mort
de son mari, décapité sous ses yeux par un glaçon charrié par
lu Bérésina, en se voyant elle-même promise à une mort
presque certaine, que sa raison vacille. Elle a ce dernier mot :
«A d ieu ». «Adieu, cria une fem m e» (p. 188) — et sa vie psy­
chique s’arrêtera là. Elle restera arrêtée, ensevelie et toute
154 Dialogue avec l ’insensé

absorbée dans cette scène terrible. Avec cet «a d ieu » méca­


nique, dont elle ne comprend même plus le sens, comme ves­
tige ultime du moment où sa personnalité s'est évanouie,
comme engloutie par l'impossible de l'événement. L ’événe­
ment l'a comme délogée d ’elle-même, s’est installé à sa place,
inconciliable absolu qui l'empêche de vivre désormais en pré­
sence d’elle-même. D'où la seule thérapeutique possible, celle
qui va être tentée à grands renforts de moyens: recréer la
scène originaire où le drame s’est noué, revenir à zéro, pour
rétablir le cours de cette histoire suspendue et permettre de
réabsorber ce qui fut subjectivement inabordable.
À grands frais, l ’on recompose donc exactement les bords
de la Bérésina le jour du désastre fatal, avec tous les figurants
et ingrédients nécessaires. Et Stéphanie, en effet, renaît. Elle
se réveille de ce long songe de l'absence à elle-même. « [...]
elle contempla ce souvenir vivant, cette vie passée traduite
devant e lle ...» (p. 206). Elle revit : « [...] les yeux de Stéphanie
lancèrent un rayon céleste, une flamme animée. Elle vivait,
elle pensait ! Elle frissonna, de terreur peut-être ! Dieu déliait
lui-même une seconde fois cette langue morte, et jetait de
nouveau son feu dans cette âme éteinte [...]» (p. 207). Elle
reconnaît Philippe et meurt aussitôt dans un suprême adieu.
Elle prend distance à cet événement qui l'a oblitérée, elle se
retrouve elle-même en redevenant capable de regarder en
face ce qui s'est, à la lettre, installé en elle à sa place. Mais, ce
faisant et nécessairement, elle en périt. M ort du corps contre
mort de l ’âme : échange dont le ressort symbolique n'est pas
bien difficile à percer.
Voilà un tableau que je crois à peu près complet de la folie
de l’événement dans sa version traditionnelle. J'aurais pu en
emprunter la description, vingt ans plus tard, aux Mystères de
Paris, d’Eugène Sue, qui en fournit un exact analogue. Et
des dizaines d'autres, bien plus tard encore, chez des auteurs
de moindre renommée, mais de grande influence, les Jules
Mary, Pierre Sales et autres Xavier de Montépin, qui ont fait
les beaux jours du roman-feuilleton en sa phase climatérique.
Il faut y insister, cette représentation de la folie qui nous
semble si loin, elle est venue, socialement vivante, jusque tout
près de nous : la folie, donc, comme arrêt de la vie psychique
en un événement qui s'imprime si profondément dans le sujet
qu'il s’y abîme : et la thérapeutique de la folie comme retour à
De la marque de l'événement à la rencontre intérieure 155
ce nœud catastrophique afin de rétablir, en le déliant, le
cours interrompu de l'existence personnelle. Fixation, revi­
viscence: on reconnaît, mutatis mutandis, une articulation
qui nous est familière. On y reviendra.

L'événement agissant à l ’insu du sujet.

On l ’aura peut-être noté : la présentation que donne Pinel


du déclenchement de l'«id io tis m e» de son artilleur n’est pas,
à première vue, si différente du mécanisme postulé par Bal­
zac. Je vous rappelle son propos. «Certaines personnes,
douées d'une sensibilité extrême, peuvent recevoir une com­
motion si profonde par une affection vive et brusque, que
toutes les fonctions morales en sont comme suspendues ou
oblitérées. » La grande différence, c'est que chez Pinel, la sus­
pension ou l’oblitération des facultés n'est jamais aussi radi­
cale, en réalité, qu'elle peut en avoir l'air. C'est qu’il n'y a pas
pour lui absence complète de l'âme, lors même que les appa­
rences pourraient le faire croire. La psychiatrie sort tout
entière de cet écart capital postulé entre apparence et réalité
— et son histoire, d'une certaine manière, se ramène à la
dynamique de son élargissement. Les schizophrènes sont
apparemment incapables de transfert — et par leur absence à
l'autre et leur enfermement autistique en eux-mêmes — , ils
sont en réalité susceptibles de transfert massif. Le mouvement
qui se poursuit aujourd'hui est le même que celui qui s'inau­
gure avec Pinel : nous n'en avons pas encore épuisé toutes les
virtualités.
Si Pinel continue de faire place à ce type de déclenche­
ment instantané et événementiel de l'aliénation mentale, c'est
que son modèle des folies est — très explicitement — celui
des maladies aiguës. C'est la raison, inversement, pour
laquelle l'intérêt porté à ce genre d'épisodes de rupture va
faiblir après lui, en fonction de la montée du modèle de la
chronicité. Le modèle d'entrée dans la folie, pour la psychia­
trie des années 1840-1850, est, de façon privilégiée, celui de
la gradation insensible. La chose à repérer, pour le clinicien,
ce sont ces petits signes venus de loin qui marquent l ’altéra­
tion progressive, en particulier, de l ’équilibre affectif de la
personne. La folie elle-même, dans ce cadre de pensée,
156 Dialogue avec l ’insensé

devient expression, parfois très tardive, d ’une désorganisa­


tion profonde, pour ainsi dire consubstantielle à l’individua­
lité. Idée à laquelle la doctrine des dégénérescences et, à sa
suite, la doctrine des constitutions fourniront un support
«théorique». C'est là que se forme, sous le signe de la mytho­
logie, l’idée dont nous ne sommes pas moins profondément
les héritiers, de la folie comme trouble de la personnalité.
Aussi n’y a-t-il pas à s'étonner que ce soit en marge de la
psychiatrie, du côté de la neurologie, que se soit produite la
réactivation du problème de l'événement-source, avec la
fécondité que l'on sait. Ce sera la question du traumatisme,
telle que Charcot l'élabore dans ses fameuses leçons de 1885
sur l'hystérie chez l'homme, où il aboutit à la notion de para­
lysie psychique. Tournant décisif, où la critique neurologique,
comme on sait, va mettre en évidence le déterminisme subjec­
t if à partir de l’investigation objective du corps. Soit l'ancrage
et le partage fondateurs que signale l ’ambiguïté sémantique
de notre notion de névrose: si nous entendons par là le
trouble par excellence psychique, le mot continue de parler
lui d ’anatomie et du trouble physique des nerfs. C'est que, en
effet, notre connaissance de la réalité psychique sort négati­
vement de la science du système nerveux: elle est ce qui
échappe à cette science, laquelle le démontre positivement
elle-même. Et dans cette opération, la question de l ’événe­
ment, la question du sens et du statut des empreintes que le
sujet est susceptible de recevoir du dehors est centrale. C’est
un complet retournement des rapports entre extérieur et inté­
rieur que Charcot opère à propos de la marque de l’événe­
ment — retournement que Freud achèvera de porter à son
entier développement.
En quoi consiste, au fond, la découverte de Charcot? En
la découverte d'une impossibilité, par rapport au type de
compréhension psychologique classique qu’illustre, par
exemple, la nouvelle de Balzac que je commentais plus haut :
l'impossibilité d'une empreinte directe du dehors au-dedans,
l’impossibilité, pourrait-on dire, d'une invasion du dehors.
L ’important, ce n'est pas l'événement dans lequel le sujet est
pris, c'est ce qu’il en fait, lors même qu'il paraît débordé et
déterminé par lui.
Charcot se trouve donc, confronté à une série de patients
qui, à la suite d'accidents divers — et principalement d ’acci­
De la marque de l ’événement à la rencontre intérieure 157

dents du travail — , ont développé des symptômes neurolo­


giques classiques (soit attaques convulsives, soit paralysies)
qu’il va identifier comme hystériques. Les patients en ques­
tion sont des hommes, et l'un des enjeux bien connus de
l'opération, ce sera la «défém inisation» de l'hystérie, la
consécration de l'hystérie comme trouble intersexuel, indiffé­
remment masculin ou féminin. Ce n'est pas ce qui nous inté­
resse ici, non plus que la tradition d ’étude du «shock
nerveux » ou du railway spine dans laquelle s’insère la démar­
che de Charcot1. Ce qui nous importe, c'est la façon dont
Charcot passe du déterminisme extérieur au déterminisme
intérieur. Voilà des gens qui ont éprouvé un choc violent du
dehors, un traumatisme au sens chirurgical ordinaire du
terme, mais ce n ’est pas, en fait, cette marque corporelle du
dehors qui est à l'origine de l'affection dont ils souffrent, c'est
la façon dont ils ont subjectivement, psychiquement, élaboré
cet événement et son empreinte. Et cela, ce n'est pas une
compréhension interpersonnelle qui le met en évidence, mais
l’examen clinique le plus rigoureux et le plus objectif. Selon
deux axes. Il s'avère, pour commencer, que le traumatisme
physique ou bien a été léger ou bien s'est complètement
résorbé, sans laisser de séquelles. Et il s'avère surtout, à
l'analyse minutieuse des symptômes, de leur localisation, de
leur corrélation interne, de leurs concordances, qu'ils ne peu­
vent correspondre à des lésions organiques définies. C ’est la
démarche que Freud systématisera dans son article de 1893
sur les paralysies organiques et hystériques, en montrant que
c ’est une anatomie imaginaire qui préside à la distribution
corporelle des paralysies chez les hystériques2. Ceci donc,
pour la partie critique, pour la partie négative. La partie posi­
tive est fournie par la comparaison, d ’autre part, avec les
paralysies produites par suggestion, sous hypnose, chez des
hystériques répertoriées comme telles : les manifestations
sont identiques. D'où la conclusion de Charcot : en fait de
traumatisme, il s'agit de phénomènes d ’autosuggestion trau­
matique, induisant des paralysies psychiques ou mentales.

1. Elle a fait l’objet d'un examen très complet de la part d’Esther F ischer -
I li immerger, dans Die traumatische Neurose, Bern, Hans Huber, 1975.
2. «Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies
motrices organiques et hystériques», Archives de neurologie, vol. 26, 1893, n° 77.
158 Dialogue avec l ’insensé

Voici, par exemple, le cas d ’un garçon de courses de vingt-


neuf ans qui, alors qu'il traînait une voiture à bras a été accroché
par une lourde voiture de blanchisseur, courant à fond de train
et conduite par des gens ivres. Il a été «violemment projeté sur
le trottoir d'où il a été relevé absolument sans connaissance».
Première hospitalisation à Beaujon, d'où il sort au bout de quel­
ques jours en partie à pied, en partie porté par des aides. Il reste
huit jours couché à son hôtel. En sortant, il est pris chez des
amis d’une grande attaque «précédée d'une sensation de boule
remontant au cou» — trait dont il n'est pas besoin de souligner
le caractère classique. Il est conduit à l’Hôtel-Dieu où il reste
une semaine dans le coma, et où se déclare une impuissance
motrice des membres inférieurs, d'abord imparfaite, et qui
devient peu à peu complète. De là, au bout de deux mois, il est
conduit à la Salpêtrière1.

Le cas est particulièrement démonstratif pour deux rai­


sons : au plan de l'élaboration manifeste que le patient a fait
subir aux circonstances de son accident et au plan des mani­
festations de sa paraplégie.
Il ne se souvient en réalité de rien. Il a «complètement
perdu la mémoire de tout ce qui s'est passé au moment de
l'accident sur le cours La R ein e». Mais il y a eu des témoins,
dont les dépositions sont sans équivoque : le cheval de la voi­
ture du blanchisseur ne l'a pas touché, et les roues de la voi­
ture ne lui ont pas passé sur le corps. Or le malade est
rigoureusement persuadé du contraire. Il s’est forgé une
légende à laquelle il croit fermement et dont, précise Charcot,
«toutes les circonstances se présentent de temps en temps
dans ses rêves» — relevons, bien entendu, avec tout le soin
qu’il mérite, ce phénomène de reviviscence. «L a voiture du
blanchisseur arrive de loin avec un grand fracas: le cheval
fond droit sur lui et lui donne de la tête dans la poitrine. Il
tombe, sent sa tête heurter le sol et enfin la lourde voiture lui
passer sur le corps, au niveau de la partie supérieure des
cuisses. » — En général, à ce moment du rêve, le malade se
réveille en sursaut et poussant des cris. À l'Hôtel-Dieu et ici
même, à la Salpêtrière, on l'a plusieurs fois entendu s'écrier:
«Arrêtez, ne fouettez pas le cheval, il va m ’écraser2. » Comme

1. «Deux nouveaux cas de paralysie hystéro-traumatique chez l’homme»,


Leçons sur les maladies du système nerveux, t. III, Paris, 1887 (la leçon est de
1886), pp. 441-458.
2. Ibid., p. 442.
De la marque de l ’événement à la rencontre intérieure 159
il se doit, c'est de paraplégie frappant ces deux jambes qu'il
croit avoir été écrasées qu'il est atteint.
Or l’examen clinique révèle deux ordres d’anomalies. En
premier lieu, un contraste assez remarquable entre les
troubles de la sensibilité que présentent les membres infé­
rieurs et les troubles moteurs — je vous passe les détailsl. Et,
en second lieu, plus concluant encore, un «m ode de limita­
tion de l’anesthésie des membres inférieurs du côté de l'abdo­
men et du tron c» nullement comparable à ce que donnerait
une lésion de la moelle épinière, mais exactement analogue,
en revanche, je cite Charcot, à la « disposition qui s’observe
chez une hystérique hémi-anesthésique hypnotisée, lorsque
dans la période somnambulique on détermine chez elle par
suggestion la paralysie totale du membre inférieur répondant
au côté non anesthésié2». Le diagnostic d'hystérie semble
d ’autant moins douteux qu’à l’occasion d'une attaque convul­
sive le malade retrouve subitement l ’usage de ses jambes, qui
restent cependant en état d'anesthésie.
Ce n'est donc pas le traumatisme physique comme tel
qu’il faut incriminer. C'est ce qu’à propos du traumatisme le
patient a mentalement développé — et on le voit d’autant
mieux en l'occurrence qu’il a reconstruit les conditions de
son accident. L ’explication proposée par Charcot consiste à
dire que l ’ébranlement nerveux dû ou bien au choc matériel
ou bien à l'émotion intense éprouvée provoque «un état men­
tal inconscient ou subconscient» favorable à la réalisation
des suggestions. Ainsi, le patient dont il est question est-il
resté «comateux pendant plusieurs heures, après quoi il a été
plongé enfin pendant les deux ou trois jours qui suivirent
l’accident dans un état de véritable torpeur intellectuelle:
c ’est dire qu’il a présenté alors la condition d’obnubilation
psychique propice à l ’efficacité des suggestions3». Ainsi
arrive-t-on à un état mental voisin de celui qu’on observe
dans la période somnambulique de l'hypnotisme où, je cite,
«p a r suite de l'obnubilation de la conscience, de la dissocia-
I ion facile du moi, il [est] possible d'éveiller dans les organes
psychiques une idée ou un groupe d’idées associées qui, en

1. Cf. Leçons sur les maladies..., op. cit., p. 446.


2. Ibid., p. 447.
3. Ibid., p. 451.
160 Dialogue avec l ’insensé

l'absence de tout contrôle, de toute critique, devront s’établir


à l'état autonome, vivre à la manière d ’un parasite, en
quelque sorte, acquérant par ce fait même une force énorme
et une puissance de réalisation pour ainsi dire sans lim ite 1».
Encore reste-t-il à expliquer le fait que dans le cas, la sugges­
tion n'est pas communiquée du dehors par la parole, mais
vient du sujet lui-même. Charcot fait appel là-dessus aux sen­
sations corporelles d ’engourdissement ou d'anesthésie provo­
quées par le choc physique. «D 'u n côté, la sensation de
lourdeur, de pesanteur, d'absence du membre contusionné,
et, de l’autre côté, la parésie qui ne manque pas d’exister tou­
jours à un certain degré, feront naître, en quelque sorte tout
naturellement, l'idée d'impuissance motrice du membre, et
cette idée, en raison de l'état mental somnambulique si parti­
culièrement favorable à l'efficacité des suggestions, pourra
acquérir à la suite d'une sorte d'incubation, un développe­
ment sous la forme d'une paralysie complète, absolue2».
Charcot voit une confirmation supplémentaire de ce proces­
sus dans le fait que, chez son patient « comme dans la plupart
des cas du même genre, la paralysie ne s'est pas produite au
moment même de l'accident, mais seulement quelques jours
après, à la suite d'une sorte d'incubation, d'élaboration men­
tale inconsciente3».
On voit en quoi consiste l'opération de Charcot : à mettre
en lumière, à côté du traumatisme physique réellement subi
par le patient, un second traumatisme, psychique celui-là, qui
constitue la véritable cause de ses troubles neurologiques. Le
patient est persuadé, lui, que c ’est aux circonstances maté­
rielles de son accident que remonte sa paraplégie. Le neuro­
logue démontre que ce n'est matériellement pas possible. Ce
n'est pas la blessure organique et une lésion destructive qui
ont déclenché la paralysie, c'est un processus mental incons­
cient fondé sur la suggestion de la blessure subie. C'est, en
d'autres termes, dans la réaction du sujet que réside propre­
ment le traumatisme agissant — ce pourquoi Charcot parle
de «suggestion traumatique».
On reste là dans le cas d ’un traumatisme psychique redou­

1. Leçons sur les maladies..., op. cit., p. 450.


2. Ibid., p. 453.
3. Ibid., p. 455.
De la marque de l ’événement à la rencontre intérieure 161
blant et mimant le traumatisme physique. Mais rien n'empê­
che, dès que l'on admet que le facteur causal, dans tout un
ordre de cas, c'est le retentissement psychique de l'agression
extérieure, et non l'agression elle-même, de généraliser la
notion de traumatisme en la dégageant de tout substrat médi­
cal. Le traumatisme devient alors ce qu'il est resté pour nous :
un événement excédant les capacités d'assimilation et de
contrôle du sujet et appelant du coup de sa part une réinter­
prétation et une réponse soustraites à sa conscience et à sa
volonté qui installent en lui un « parasite », eût dit Charcot, un
corps étranger mnésique vivant désormais de sa vie propre, à
«l'état autonome», «en l ’absence de tout contrôle et de toute
critique», pour le paraphraser toujours. Ceci du côté de l'ins­
cription psychique de l ’événement. Mais, de l'autre côté, ce
sera la nature exacte de ces mécanismes par lesquels le sujet
répond à l'intervention nocive du dehors qu'il s'agira de pré­
ciser. Et ce sera toute la problématique de la défense psy­
chique. N i l'un ni l'autre de ces deux développements ne
seront le fait de Charcot, comme on sait. Il se sera contenté
d ’en fournir le déclencheur initial. Il ne faut pas, cela dit,
limiter sa postérité au seul Freud. Plus largement, on a ici
l'acte de naissance d'un modèle psychopathologique général,
qui déborde la compréhension psychanalytique, même s’il est
essentiellement inspiré par elle: le modèle dynamique de la
réaction *. Soit notre manière la plus ordinaire de concevoir
l'incidence de l'événement dans l'ordre psychique. C'est là,
très précisément, qu’il surgit, dans la mise en lumière par
Charcot de la réponse psychique au traumatisme physique.
Si l'on compare maintenant les deux grandes modalités
d'action subjective de l'événement que nous avons dégagées,
qu'observe-t-on? De l'une à l'autre on passe, à mon sens, par
une transformation réglée que Charcot ne fait qu'amorcer et
dont la découverte freudienne peut s'interpréter comme
l'accomplissement entier. Transformation dont la clef est le
passage de Yabsence subjective à Yinconscience.
Du modèle archaïque d’un effacement ou d’une suspen­
sion du sujet par l ’événement, tel qu’on l’a vu à l’œuvre chez
Balzac, au modèle moderne de l ’inscription subjective de1

1. On se reportera sur ce point à la remarquable étude de Jean Staro b in ski ,


« I.c mot réaction. De la physique à la psychiatrie», Diogène, 1976, n° 93, pp. 3-30.
162 Dialogue avec l ’insensé

l'événement, tel qu’on le voit émerger chez Charcot, qu’est-ce


qui perdure de commun? Deux choses: l'idée de détermina­
tion par l'événement et l ’idée d'insistance de l'événement.
Quelque chose du dehors, dans les deux cas, s'est logé à
l'intérieur du sujet, en quoi il est arrêté, à l'égard de quoi il
n’a plus de liberté. L ’immense différence, bien sûr, c’est que
dans le premier cas l’empreinte est totale, alors que dans le
second cas, celui du traumatisme, elle est partielle, elle
n'occupe pas la totalité de la surface psychique. L ’absence
complète du sujet à lui-même est remplacée par une incons­
cience partielle des processus qui le dirigent. Il est absent à
lui-même, du fait de l'événement — une part de lui-même est
soustraite à « toute critique et à tout contrôle » — , mais dans
une zone limitée, qui est sa part inconsciente. Inconscience
du processus qui a logé par suggestion ce parasite trauma­
tique en lui. Inconscience aussi des manifestations d'insis­
tance de l'événement traumatique. Le sujet revit la scène
déclenchante, mais il la revit en rêve — cas du patient que
nous avons détaillé — , il la revit durant son attaque, alors
qu'il est devenu inconscient ’ , il la revit dans tous les cas, on
pourrait le montrer par une lecture minutieuse, en état
d'absence à lui-même. C'est à son insu que l'événement-cause
se répète en lui et atteste de sa toute-prégnance psychique.
On a là l’exact équivalent de Yadieu mécanique que prononce
sans cesse la Stéphanie de Balzac. Elle ne sait plus même le
sens de cette parole qui fut sa dernière parole lucide et qui
témoigne du moment où son âme a sombré. De même, le
patient de Charcot ne peut exhiber le moment source de son
mal que dans un état où il ne sait pas ce qu'il dit et vit, où il
n'est pas consciemment présent à lui-même. S ’il n’y a plus
abolition du sujet, il y a division du sujet.
En regard, l ’opération freudienne est double: elle
consiste, par rapport à Charcot, à radicaliser l ’inconscience
là où il maintenait de la conscience et à réhabiliter les pou­
voirs de la conscience là où il voyait nécessaire inconscience.
Le patient de Charcot sait désigner consciemment le moment
de son traumatisme, même s'il ne sait pas la vérité du pro­
cessus traumatique. Il n'y a ni doute ni problème sur les cir­
constances déclenchantes de la maladie. Chez Freud, elles1

1. Cf., par exemple. Leçons, t. III, op. cit., p. 285.


De la marque de l ’événement à la rencontre intérieure 163
deviennent, en revanche, ce qui est par excellence dérobé, ce
qu'il s'agit justement de rechercher et d ’établir. Le trauma­
tisme est inconscient, et plus il est reconnu tel d'ailleurs, plus
sa matérialité d ’événement devient problématique. De la
séduction réellement subie, on passe à la séduction fantas-
mée. L'intériorisation de l ’événement-cause est cette fois
achevée : non seulement c’est ce que le sujet fait de l'événe­
ment qui compte, mais c'est lui qui fait l’événement, qui en
suscite fantasmatiquement l ’occurrence. Non seulement les
marques du monde qui nous causent sont radicalement
enfouies, mais encore leur réalité est-elle indécidable — indé-
mêlable la part de l’irruption du dehors et la part de la pro­
jection du dedans.
De l'autre côté, en revanche, Freud découvre l’efficacité
de la prise de conscience, et revient, à sa manière, du coup, à
la thérapeutique de la reviviscence. Pour Charcot, l'insistance
de l'événement, le retour à l ’état de suggestion traumatique
impliquent par nature l'inconscience. À quoi Freud substitue
la puissance du devenir-conscient. La reviviscence est déli­
vrance. C’est le mécanisme de Yabréaction, par lequel le
retour complet du vécu primordial dénoue l'attache morbide
qui tenait le sujet noué à son passé. Ici encore, l'intériorisa­
tion de l'événement s'achève : ce n'est plus de retrouver au-
dehors les circonstances qui vous ont submergé qu'il s'agit,
c'est de reconnaître en soi-même l'ém oi qui vous a aliéné.
Mais c'est toujours de revivre qui libère.

L ’événement comme moment de révélation


de la structure subjective.

Je n'aurai guère le temps de faire plus qu'évoquer, pour


finir, le retour actuel d'une problématique de l’événement-
déclenchement dont on pourrait croire, au premier abord,
qu'elle nous ramène, en deçà du tournant freudien, au
modèle archaïque d’une irruption suspensive du dehors.
1mpression trompeuse, disons-le tout de suite : elle est en réa-
lité aux antipodes. Et l'intérêt de son examen, précisément,
c ’est de nous permettre de mesurer le chemin parcouru.
Le problème de l ’événement en psychopathologie depuis
Freud, j ’y ai fait allusion plus haut, c'est essentiellement celui
164 Dialogue avec l ’insensé

de la réaction. La grande idée neuve, au fond, de la psychia­


trie en ce siècle, le grand modèle novateur qui réunit écoles,
doctrines et tendances sur la nécessité d ’une compréhension
individualisée, historique, existentielle du drame et de l ’acci­
dent subjectifs. Modèle à ce point efficace, d'ailleurs, qu’on a
pu essayer de fonder sur lui une psychiatrie tout entière, déli­
vrée de l'obsession objectivante de la nosographie: je pense,
bien sûr, à la tentative exemplaire d'Adolf Meyer.
Or, c'est une autre vision de l'événement qu’on voit pré­
sentement émerger. Cela en fonction du consensus au moins
tacite qui s'est largement établi sur un modèle structural de la
psychose. Il est d ’origine lacanienne, mais il s'est diffusé,
force est bien de le constater, très au-delà du lacanisme. On
peut ne pas admettre le critère précis de «la forclusion du
nom-du-père», la notion d ’un défaut structural dans « l ’accès
au symbolique» ne s'en est pas moins très communément
imposée. Je ne juge pas, encore une fois, est-il besoin de le
préciser, je constate. Et ce que je voudrais faire ressortir,
c'est que, à partir du moment où l’on fait fond sur une
conception structurale de la psychose, on se crée un problème
de l ’événement. Un problème de l'événement comme moment
de révélation de la structure.
Le sujet présente donc un défaut dans l'organisation pro­
fonde de sa personnalité : il n'a pas « accédé au symbolique »
— j'en reste à dessein à ces formulations très générales: ce
qui m'importe, c'est la logique d'un modèle. Il n’en a pas
moins vécu jusqu’à vingt ans, vingt-cinq ans, parfois plus
tard, une existence en gros sans histoire — «n orm ale»,
hyper-normale, en vient-on à dire aujourd'hui. Ce dont il faut
rendre compte, du coup, c'est à la fois, d'un côté, de cette
longue latence de la structure qui, bien que fondamentale et
organisatrice, est demeurée invisible, et c'est, de l’autre côté,
de la nature des circonstances susceptibles de faire appa­
raître la carence subjective. C’est ici, exactement, que resur­
git l'événement, comme moment de vérité d ’une histoire et
d ’une vie. Événement très lourd, donc, mais un événement
d'un genre extrêmement particulier: un événement-miroir,
mise en scène fortuite des conditions qui rendent impossible
au sujet de continuer à vivre à côté de la faille qui l'habite. Ce
sera, par exemple, «une jeune femme qui, après avoir passé
les épreuves d’un examen de laborantine, se rend chez une
De la marque de l ’événement à la rencontre intérieure 165
amie pour téléphoner à sa mère. Or celle-ci ne répond pas.
Cela déclenche chez le sujet une angoisse incoercible. Elle
fait du tapage dans la rue, se donne un coup de couteau dans
le ventre. La police doit la conduire à l’hôpital, où elle entre
dans un état confusionnel1». Ce sera un patient qui, lors d'un
voyage dans une ville étrangère, s'entend dire par sa petite
amie, qui pense volontiers que tous les hommes lui courent
après: « I l y a deux types qui me suivent, ils voudraient
m ’embarquer. » « Surgit alors pour lui la certitude qu'on veut
les enlever, lui et elle. Il s'enferme dans sa chambre toute la
nuit et s’engage au matin dans une fuite délirante vers
Paris2.» La situation déclenchante peut ainsi être parfaite­
ment anodine. Rien à voir avec l'événement-monstre — la
traversée de la Bérésina — dont l'atrocité déborde les capaci­
tés de l’individu. Ce n’est pas la marche inexorable du monde
qui écrase le sujet. C’est son propre drame que le sujet
découvre et lit, sidéré, dans la configuration contingente
d ’une situation. C ’est lui-même qu’il rencontre dans le cours
des événements, ainsi parlera-t-on — j ’emprunte la formule à
Piera Aulagnier — de «rencontre entre le fantasme et la réa­
lité». On ne saurait mieux résumer un mode de compréhen­
sion où le dehors est devenu véridiction du dedans.
1. événement par excellence, ce n’est plus ce que nous subis­
sons, ce qui vient s'imprimer en nous par effraction, c'est la
rencontre intérieure, le face-à-face avec nous-même dont la
marche des choses devient le support hasardeux.
Même si la boucle est ainsi bouclée, la cause externe
retournée en ressort interne, on retrouve encore dans ce
cadre d'interprétation, complètement transformée, mais plei­
nement conservée, la figure thérapeutique du retour libéra­
teur à l'origine. A propos de ce patient évoqué il y a quelques
instants, frappé de la certitude qu'on voulait l ’enlever à la
remarque de sa petite amie sur «les types qui voulaient
l’embarquer», voici ce que nous rapporte son médecin: «Je
me demandais par quel bout prendre les choses, alors que le
délire durait depuis plusieurs semaines, qu'il se développait
et s'articulait de plus en plus. Un après-midi, n’y tenant plus,
je suis allé le voir pour lui dire : "Mais enfin, tout cela a com-

1. J. C. Maleval, «D u déclenchement des psychoses», L'Information psychia­


trique, vol. 59. n° 7, septembre 1983, p. 903.
2. M. C zermak , art. cité, p. 21.
166 Dialogue avec l ’insensé

mencé au lieu où quelqu'un véritablement a été enlevé, n'est-


ce pas?" En effet, j'avais appris que, dans cette ville, un ami
de la famille avait été enlevé naguère. Stupéfaction du
patient. Le lendemain matin, ne subsistait plus rien du
d é lire 1.» Ainsi est-ce toujours la confrontation «stupéfaite»
sidérante, à l'événement-cause — l'événement fantasmatique
redoublant ici un événement réel, on l'aura remarqué — qui
guérit.
Voudrait-on meilleure illustration de l'insistance remar­
quable du modèle dont on a essayé de suivre les transforma­
tions?

1. M. C zermak, art. cité, p. 21


Permanence et transformations
de la mélancolie

Une simple observation pour commencer: de toutes les


notions psychiatriques majeures, la mélancolie est la seule à
relever immédiatement du langage commun. Sans doute
parle-t-on de la manie d’un collectionneur, des petites manies
d ’un vieillard, de la manie du rangement d'une ménagère,
mais dans un sens qui n'a plus rien à voir avec la manie des
psychiatres. Et l'on connaît dans l'autre sens la fortune argo­
tique des plus savants néologismes psychiatriques — mais
« schizos » et « paranos » de la langue verte n'évoquent que fort
lointainement la vérité du délire systématisé ou du délire dis­
socié. Alors qu'il y a bien une zone commune de sens, indiscu­
table, entre la mélancolie chère au poète, la mélancolie
automnale des feuilles mortes et la mélancolie caractérisée
par cet état d'abattement pathologique dont s'occupent les
psychiatres.
Ce n'est pas faute de tentatives pour mettre fin à un état de
lait jugé regrettable. Il en est une au moins fameuse, et qu'on
tu* peut manquer d'évoquer: celle d'Esquirol. Comme on le
sait aussi, elle s'est soldée par un échec qui mérite d'être
interrogé.
Esquirol écrit : « Le mot mélancolie, consacré dans le lan­
gage vulgaire pour exprimer l'état habituel de tristesse de
quelques individus, doit être laissé aux moralistes et aux

la Revue médicale de la Suisse romande, n° 109, 1989, pp. 1041-1049.


1 68 Dialogue avec l ’insensé

poètes qui, dans leur expression, ne sont pas obligés à tant de


sévérité que les m édecins1...» Bannie, donc, la mélancolie,
pour trivialité et imprécision. Entre là-dessus la lypémanie
dont Esquirol a pu espérer et croire qu'il réussirait à l'im po­
ser. La nouvelle dénomination est introduite dans le D ictio n ­
naire des sciences médicales en 1819. Dans Des maladies
mentales, en 1838, Esquirol paraît ne pas douter que «l'usage
aura bientôt consacré la notion2» — comme il l'a fait, par
exemple, pour les monomanies, qui connaissent la consécra­
tion du Dictionnaire de l ’Académie en 1835. La postérité a pu
un instant sembler lui donner raison puisque, par exemple,
en 1870, le Dictionnaire Dechambre, grande autorité des
sciences médicales de la fin du siècle, à l'entrée «M élan co­
lie », se borne à renvoyer à l'article «L yp ém a n ie» de Calmeil.
L ’épisode, aurait-on pu croire, était joué; la science avait
triomphé du langage commun.
Et pourtant, on connaît la suite : oubli total de la lypéma­
nie et retour en force de la mélancolie qu'on donnait pour
enterrée chez les spécialistes — installation définitive, donc,
dans l'imprécision a-scientifique ! Contre les habitudes de la
communauté savante, le terme ordinaire a pris le pas sur le
néologisme réputé scientifiquement adéquat.
Pourquoi cette insistance sur une minuscule aventure ter­
minologique qu'on pourrait, somme toute, juger de médiocre
portée ? Parce que, à sa mince manière, elle signale un phé­
nomène d'importance: l'impossibilité pour la psychiatrie
d'accomplir son retranchement d'avec le monde commun.
Invinciblement, en dépit de toute l'ambition scientiste qui
peut ordinairement les animer, les psychiatres se sentent
comme obligés, en ce lieu de la mélancolie, de maintenir ou
de rétablir le contact avec le langage ordinaire. Comme s'il
fallait dans le système des notions psychiatriques au moins un
terme par lequel garder une ouverture sur la conceptualité
quotidienne.
Aventure exemplaire parce qu’elle met en lumière le statut
spécial de la mélancolie : d'avoir été et de demeurer le point
de contact privilégié du champ psychiatrique avec le champ
social. Le destin du mot joue comme révélateur d'un fait his­

1. Dictionnaire des sciences médicales, Paris, t. XXXII, 1819, p. 150.


2. Des maladies mentales, Paris, t. I, 1838, p. 404.
Permanence et transformations de la mélancolie 169
torique et sociologique. C'est à une nécessité profonde, n’en
doutons pas, qu'ont obéi les psychiatres en revenant contre
vents et marées à la notion vulgaire : au besoin socialement
défini de conserver une charnière entre l'état qui relève de la
psychiatrie et l ’ordinaire de la réalité humaine.
Il doit y avoir un mot où s'indique une continuité entre
une pente banale de l'âme et son exaspération folle. Il y a au
moins une folie qui communique immédiatement avec les
affections et les humeurs de tous les jours, une folie à laquelle
on passe insensiblement et dont on sort de même sans rup­
ture certaine. Voilà, semble-t-il, ce que symbolise l'équivoque
sémantique du terme mélancolie. Si toutes les folies sont spé­
ciales et représentent un retranchement radical, il en est une
avec laquelle nous entretenons tous une affinité diffuse et
spontanée par un des côtés de notre personne. Une folie sans
différence vraie d'avec le normal et socialement reconnue
telle : voilà ce qu'est la mélancolie.
Reconduction d'une très longue tradition. Il est tout à fait
convaincant d'expliquer, comme le fait Jean Starobinski,
l'obsédante survie de la théorie de l'atrabile par l'extraordi­
naire puissance symbolique de l'image noire qu’elle véhi­
cu le 1. Mais on est tenté d’ajouter une raison de plus: l'une
des caractéristiques marquantes de la théorie humorale ne
tient-elle pas, justement, à la continuité qu'elle établit entre la
complexion générale des êtres et l'écart maladif? L'humeur
noire est là dans tous les cas. Qu’elle soit présente en abon­
dance, et c'est le tempérament mélancolique, source des dons
du poète, de l’artiste, du philosophe ou du prince. Qu'elle
l'emporte avec excès jusqu’à rom pre l'équilibre des quatre
humeurs, et c'est le mal mélancolique proprement dit, risque
éminent que courent les enfants de Saturne en raison même
du précieux signe qui les distingue. Est-il inconcevable que
cette logique interne de l ’explication ait été de quelque poids
dans l'attachement étonnant dont elle a bénéficié ?
Ce qui s’est joué, au fond, avec l ’échec d'Esquirol, c ’est le
maintien d'une tradition de la continuité. Sans doute a-t-elle
un instant vacillé; elle a finalement triomphé. Derrière
l'impossibilité de renoncer au mot de mélancolie, il y a
l'impossibilité de rompre avec un grand stéréotype culturel,

1. Histoire du traitement de la mélancolie des origines à 1900, Bâle. 1960.


170 Dialogue avec l ’insensé

venu du fond des siècles et centré sur l ’idée d'une communi­


cation entre extrémité folle et affections communes de l’âme.

Il n'est qu’un autre stéréotype du même ordre qu’on


puisse mettre en parallèle avec la mélancolie: la fureur.
Mélancolie et fureur sont les deux grandes figures codées
sous lesquelles l'Occident, depuis les Grecs, a compris la
folie. D'un côté, le désespoir indicible, l ’intime réduction au
néant, l'effondrement en soi-même. De l ’autre côté, la vio­
lence aveugle, la destructrice sortie de soi, l ’agir paroxystique
où l'on ne sait plus ce que l'on fa itl . Parallèlement à la rééla­
boration renaissante du mythe mélancolique, la figure de la
fureur a reçu, du reste, une mise en forme littéraire promise
à une incomparable fortune dans l’Europe moderne avec le
Roland furieux de l ’Arioste — ainsi retrouve-t-on des restes de
son influence jusque dans la « psychiatrie » de Balzac2. Mais
le remarquable, c’est que, dans la suite, le stéréotype de la
fureur s'est effondré à peu près sans laisser de traces — sous
l'effet, pour l ’essentiel, du renouvellement de la compréhen­
sion judiciaire de la violence et du travail des psychiatres
autour de la notion d'irresponsabilité.
Une réussite d'Esquirol, là, cette fois, que cette dissipation
de la figure symbolique de la fureur comme exemplification
de la folie. C'est de sa dénonciation en règle qu'est née la psy­
chiatrie médico-légale autour de 1825. On peut être en proie
à une incoercible contrainte intérieure et, partant, irrespon­
sable, sans être le moins du monde furieux. Et d'ailleurs, les
furieux, ces êtres supposés agir sans savoir ce qu'ils font, par
«atrocité automatique», n'existent guère, et surtout ne disent
pas grand-chose quant à la nature profonde de l'aliénation
mentale. Voilà ce qu'il s'est agi de faire entendre aux juges au
travers, notamment, de la doctrine des monomanies. La for­
mule d ’Esquirol est fameuse: « L a fureur est un accident, un
symptôme, c ’est la colère du d élire3.» La fureur n'exprime
pas, autrement dit, la vérité de la folie ; elle en est prolonge­
ment d'exception, et aucunement manifestation d’essence.

1. Cf., par exemple, Jean Starobinski, Trois fureurs, Paris, 1974.


2. Moïse L e Y aouanc, Nosographies de l ’humanité balzacienne, Paris, 1959,
p. 341 (les trois jours d'agitation frénétique de Jean-Louis).
3. Article «D élire» du Dictionnaire des sciences médicales, t. VIII, Paris, 1814,
p. 254.
Permanence et transformations de la mélancolie 171
Aussi faut-il complètement se détourner du faux modèle
qu'elle offre pour bien juger et de la réalité d'une folie et de la
perte de liberté qu'elle entraîne. Appel entendu, lentement,
laborieusement, mais efficacement, par les juges d'abord,
puis par l ’opinion. L ’image n'est pas sans rémanences ; mais
l'absence violente à soi-même a cessé de jouer comme figure
organisatrice.
Du côté de la fureur, donc, réussite complète. Du côté de
la mélancolie, échec essentiel. La dissymétrie est assez frap­
pante pour mériter d'être soulignée. Non qu’il reste grand-
chose de vivant du véritable système du monde dont la
mélancolie fut le centre de gravité à son âge d'or dans la cul­
ture européenne, et dont quelques œuvres privilégiées nous
gardent l’attestation (la M élancolie de Dürer, telle que Kli-
bansky, Saxl et Panofsky nous ont appris à démêler les élé­
ments et les strates, ou la somme mélancolique, concentré
d'un univers de discours du pasteur Robert Burton *)• Encore
faut-il là-dessus rester prudent, lorsqu'on voit par exemple
l'analyse iconologique mettre en lumière l'invincible persis­
tance d’un schème ou d'un geste mélancolique1 2. Il n'en est
pas moins vrai, globalement, que toute la compréhension
moderne du trouble mélancolique, dont nous aurons à déga­
ger les lignes de force, s’est forgée expressément en rupture
avec la cosmologie, la physiologie et l'anthropologie, qui
sous-tendent les grandes cristallisations du thème à la
Renaissance.
Mais tout paraît s’être passé comme si l'irrémédiable évi­
dement du contenu avait laissé intacte l'articulation fonda­
mentale qui le portait. Comme si la chair s’était défaite en
laissant le squelette. Il nous faut de grands efforts pour
retrouver le sens vivant de ce que Robert Burton fait dire à
cette mélancolie qu'il reconnaît pour sienne. Mais ce qui
nous garde en proximité avec lui, c'est le principe même de
sa démarche, consistant à prêter à la folie mélancolique droit

1. Raymond K libansky , Fritz Saxl, Erwin Panofsky, Saturne et la Mélancolie,


trud. franç., Paris, 1989; Robert B urton, The Anatomy o f Melancholy, Londres,
1621. Cf. les études et traductions réunies sous le titre «Tradition de la mélanco­
lie», Le Débat, n° 29, 1984.
2. Maxime P réaud, Mélancolies, Paris, 1982; ainsi que Jean C l a ir , «Sous le
Nlgnc de Saturne. Notes sur l’allégorie de la mélancolie dans l’art de l’entre-
deux-guerres en Allemagne et en Italie», Cahiers du Musée national d ’art moderne,
n* 7-8, 1981.
172 Dialogue avec l ’insensé

de cité et droit de parole. M élancolie = folie en laquelle se


reconnaître : voilà ce qui nous est resté du continent de cul­
ture perdu avec l'âge classique. Duplicité de la mélancolie : il
faut y reconnaître à la fois une folie, au sens précis, médical,
du terme, et une expression de l ’âme humaine en sa nature
profonde. Une vraie folie, où l'âme passe en dehors d'elle-
même et se perd, et une folie cependant miroir de l ’âme, où
quelque chose de nous tous se révèle. Au demeurant, n'est-ce
pas l'un des grands rôles du thème liant depuis les Grecs
génialité et folie (génie et folie) que de nous rappeler cette
ambiguïté structurante ?
Au travers de ce thème, constamment rappelé, ce qui
s'indique clairement, c'est un droit de se reconnaître et de
s'identifier, d'en appeler même à la mélancolie. L'homme le
plus estimable, le plus digne d’intérêt est mélancolique. Com­
ment davantage mieux marquer le devoir de tous les hommes
de se reconnaître mélancoliques ?
Au fond, la mélancolie, c'est le fait qui a maintenu tou­
jours en Occident une inclusion de la folie dans le social, une
reconnaissance sociale, morale et individuelle de la folie. On
a beaucoup parlé d’exclusion, et, à certains égards, il est
indéniable qu'il y a eu exclusion. Mais si l'on regarde d’un
peu près l'histoire du fait mélancolique, on s’aperçoit qu’il y
a eu en permanence cette identification des hommes à la
folie, un contact maintenu et, davantage, une légitimité insti­
tuée, reconnue.
C'est à ce très puissant et très ancien édifice de socialisa­
tion de la folie que s’attaquait Esquirol avec son audace néo­
logique. Qu'il ait échoué, y a-t-il tellement lieu de s'en
étonner si l'on considère que le moment où il écrit est aussi
celui d ’une fantastique réactivation du droit à la mélancolie
au travers de l ’explosion romantique? Le temps de rupture
est aussi le temps de réaffirmation d'une grande et profonde
continuité.
Qu'elle ait traversé le temps, il suffit de regarder autour de
soi pour s'en apercevoir. N 'y a-t-il pas comme un droit à la
dépression qui fonctionne dans notre société ? La dépression
n'est-elle pas comme la «bonne folie», à la fois le privilège
des gens bien et chose qu'on peut s'autoriser à soi-même?
N'est-elle pas quelque chose de l ’ordre du tribut payé à la
supériorité de l'individu et donnée de culture à laquelle il
Permanence et transformations de la mélancolie 173
convient de s'intéresser — quelque chose de l'ordre de la
mélancolie des Burton et des Ficin? Les attitudes sociales
autour du déprimé sont dans la droite ligne d'un passé tou­
jours prégnant et toujours posant. Elles témoignent de la per-
duration de ce système de reconnaissance de ce qu'il y a
normalement communication avec la folie dans l'homme,
dans ce système qui pose qu’il est de l'homme de risquer la
folie et de s'identifier à elle. C'est un possible fondamental de
l'homme que cette identification.
Je n'ai fait qu'esquisser à très, trop grandes lignes ce que
pourrait être une histoire sociale de la mélancolie. Si cette
évocation vient en préambule d'une étude plus strictement
centrée sur l'histoire proprement conceptuelle et théorique
de la mélancolie, c'est afin d'en souligner d’entrée les limites :
— ce que nous disons, en psychiatres, de la mélancolie se
situe à l'intérieur d'un espace de culture sur lequel nous
n'avons guère prise;
— l'histoire des psychiatres n'est pas toute l'histoire — ce
qui est toujours vrai, bien sûr, mais ici en un sens particulier:
la pesanteur sociale intervient directement dans le champ
psychiatrique. N'oublions pas Esquirol: en ce point infini­
ment sensible du fait mélancolique où le social s’articule à la
folie, il n'est pas nécessairement possible de tout faire
entendre.

II

Je ne prétends pas le moins du monde donner un histo­


rique complet de la mélancolie, soucieux de n'omettre aucun
auteur, aucune contribution de quelque importance. Mon
étude sera des plus incomplètes, je le précise d ’entrée, et pas­
sera même peut-être carrément sous silence quelques cha­
pitres classiques. Je le dis afin de ne pas surprendre. J’ai fait
un choix: au lieu de la masse des faits, la structure intelli­
gible. Je me bornerai à viser les articulations majeures où se
laissent repérer les grandes transformations de l'idée. Je me
limiterai à dégager les ruptures significatives qui ont scandé
la construction de la notion de mélancolie.
Ces ruptures significatives, j'en distinguerai quatre:
174 Dialogue avec l ’insensé

— en premier lieu, rupture avec la théorie humorale


d’Hippocrate et de Galien et passage à la théorie du trouble de
l ’intelligence ;
— en deuxième lieu, rupture avec l'idée que la mélancolie
est avant tout un trouble de l'intelligence, c'est-à-dire un
délire. Avec Guislain, puis Griesinger, s’introduit l'idée d'un
trouble fondamentalement et primordialement affectif ;
— en troisième lieu, rupture avec l ’opposition classique
entre délire partiel et délire général, qui interdisait, lorsqu'elle
était vivace, de penser dans un même cadre manie et mélan­
colie. C'est à la folie circulaire de Falret et à la folie à double
forme de Baillarger que je fais ici allusion;
— en dernier lieu, rupture avec l ’opposition classique
entre la sphère affective et la sphère intellectuelle. Cela me
paraît le sens profond de l'intervention de Freud dans le
débat psychiatrique.

1. Rupture avec la théorie humorale. C'est à Esquirol, on le


sait, qu'est classiquement attribué d'avoir parachevé cette
expulsion de la théorie humorale. S'il veut à toute force écar­
ter le terme mélancolie, c'est aussi parce qu'il signifie étymo­
logiquement «b ile n oire» et qu'il implique une étiologie,
fût-ce très sourdement. On lui en a fait gloire jusqu'à consi­
dérer qu'il avait définitivement mis hors jeu de la sorte les
prestiges de la vieille médecine hippocratique et galénique.
En réalité, l'essentiel s'était joué bien auparavant, dans la
première moitié du xvne siècle, avec, d'un côté, la disqualifi­
cation du cadre galénique par les premières conquêtes du
nouvel esprit scientifique dans le domaine de la vie (la décou­
verte de la circulation du sang), et, de l'autre côté, l'affirm a­
tion d'un nouveau statut de l'être de pensée1. Non pas qu'il
n'y ait plus après cela invocation des humeurs, beaucoup s'en
faut. Mais dans un contexte profondément transformé, et
transformé par l ’introduction décisive de l'idée d'un mal
intellectuel, et pourquoi pas d'un mal de la raison — dont la
mélancolie constitue une variante exemplaire. C'est moins le

1. Sur le dépérissement de la médecine humorale au XVIIe siècle, cf. Owsei


T e m k in , Galenism. The Rise and Fall o f a Medical Philosophy, Ithaca et Londres,
1973.
Permanence et transformations de la mélancolie 175
renoncement à Hippocrate et à Galien qui nous intéresse (on
peut en suivre très bien les avatars dans le livre de Staro-
binski) que ce qui émerge à ce moment: au fond, Vidée
moderne de délirel .
La théorie humorale était solidaire d’une certaine vision
de l’esprit de l'homme et des facultés qui le composent: c'est
cette vision qui connaît une mutation déterminante. Pour
schématiser à l'extrême, on pourrait dire que l'image de
l'esprit prévalente dans la théologie médiévale et les spécula­
tions de la Renaissance est celle d'une hiérarchie des facultés
en correspondance avec les différents degrés, eux-mêmes hié­
rarchisés, de la réalité. De telle sorte que, d ’une certaine
façon, il y a prise de l ’esprit dans l'être, adéquation de l ’esprit
au monde et, en tout cas, pas d ’opposition au monde. Tous
ces termes sont naturellement assez inadéquats, mais je ne
cherche pas à faire de l ’histoire de la philosophie: juste à
dégager très brièvement la logique d ’un mode de pensée —
logique, précisément, qui rend possible toutes ces idées d'une
prise du trouble dans un continuum cosmobiologique.
Alors que la rupture que va engendrer le rationalisme
moderne — et qu'on voit très bien se dessiner chez Mon­
taigne, bien avant Descartes — c’est l'affirmation d ’une telle
opposition de la pensée au monde. Les facultés autrefois dis­
tribuées dans les degrés de la réalité, on les rassemble autour
d ’un unique foyer, on les concentre en un point virtuel
unique, le sujet pensant, qui se fait sujet en posant cette puis­
sance centralisée et foncièrement unitaire qu'il détient devant
le monde et contre lui.
Une telle transformation de l'idée de pensée et de l'idée
d ’homme — l ’homme qui devient un sujet au sens de la phi­
losophie classique, c'est un être doué d ’une autonomie essen-
ticlle, un être capable d’opposition et de maîtrise face à ce qui
est devant lui — , une telle transformation, donc, ne peut aller
sans une transformation corrélative de l'idée de la folie. Ce
que va traduire la substitution du trouble de l'intelligence au
trouble des humeurs. On voit comment la théorie des humeurs
s'associait à l ’idée d'un ensemble de facultés articulé sur les
différentes régions de l’être. Ce dont souffrait l'aliéné, le
mélancolique, c'était, en dernier ressort, d'un trouble de cor­

I . Histoire du traitement de la mélancolie, op. cit.


176 Dialogue avec l ’insensé

respondance entre les différents éléments et les différentes


facultés qui le composaient. Avec la centration exclusive de la
pensée à l’intérieur d'une sphère subjective, il faut penser un
trouble intrinsèque et spécifique de la puissance même de
pensée. Une idée de l'attaque de la capacité pensante en tant
que telle se substitue à l ’idée d'un trouble de la relation de la
pensée au monde — qui est en même temps et indissoluble­
ment trouble de l'ordre des éléments fondamentaux qui com ­
posent l'individu et le lient au monde : les humeurs.
Ce que nous pointons là, c'est ce que Foucault a repéré
comme l'apparition de la Déraison: la détermination de la
folie comme le contraire de la raison l . Son interprétation est
la suivante: la raison se constitue précisément en excluant
son contraire. Mais on peut faire l'économ ie de la prétendue
«exclusion» : puisque la Raison en vient à se constituer, il est
inéluctable désormais qu'on définisse, en effet, la folie par
rapport à la Raison. Mais définition de la folie par rapport à
la raison ne veut pas dire exclusion de la folie par la raison.
Une idée neuve du délire apparaît précisément en regard
de cette notion de la raison : la déraison est délire. La folie est
trouble intime du fait de pensée. La folie ne s’exprime pas
seulement en délire, comme le croyaient, en gros, les méde­
cins de la tradition humorale; elle est ce délire, c'est-à-dire
atteinte au mode de propriété par le sujet de ses idées. En ce
sens, comme l'a très pertinemment dit Henri Ey, la définition
de la folie passe dès cette époque par la notion de liberté ; ce
qui est atteint chez le fou, c'est sa puissance par rapport à ses
propres idées, et donc sa liberté essentielle de sujet pensant
— celle-là qui fait, comme le dit Descartes, qu’on peut écarter
de soi toutes les idées et douter absolument de tout. Le fou,
précisément, c ’est celui qui ne peut pas, qui n'a plus la liberté
de douter2.
C'est dans ce cadre que se met en place l'opposition stra­
tégique entre folie partielle et folie générale, opposition qui
nous ramène immédiatement à la mélancolie. Ce qui est
essentiel à déterminer, en effet, c'est le degré de l'atteinte à la
puissance pensante. D'où la polarité entre le délire qui roule

1. Histoire de la folie à l ’âge classique, Paris, 1972 (rappelons que la première


édition, en 1961, s'intitulait Folie et déraison).
2. Henri Ey , «L a conception idéologique de l’histoire de la folie de Michel
Foucault», Évolution psychiatrique, 1971 (36), n° 2.
Permanence et transformations de la mélancolie 177
sur tout, absorbe entièrement la pensée et inclut tous les
objets qui se présentent à l'esprit, d'un côté, et le délire, de
l'autre côté, qui se concentre sur un seul objet à la limite, un
objet infime parfois, mais indéracinable: cas du mélanco­
lique.
Il faudrait analyser en détail les multiples implications de
cette opposition. Contentons-nous de marquer son principe :
l’atteinte à la relation du sujet pensant à ses pensées — c'est-
à-dire à sa liberté, atteinte soit qui l'arrête dans une erreur à
laquelle il demeure obstinément fixé, soit qui le précipite
dans un égarement universel.
L'idée de mélancolie au sens moderne est dès lors fixée:
un trouble intellectuel partiel. C’est spécifiquement l'intelli­
gence qui est lésée chez le mélancolique, et elle seule, et sous
une forme originale: seulement sur une idée ou un petit
nombre d'idées. En face de ce délire partiel, la manie est, en
revanche, le délire général.
Ce n'est pas que cette opposition partiel/général soit nomi­
nalement neuve : la médecine grecque et romaine la connais­
sait déjà. Mais si les mots sont repris, ils reçoivent une
signification absolument inédite du fait de la détermination
sans précédent de la capacité pensante dans l'homme.
Si j'a i insisté sur ce premier moment, c'est parce que c'est
vraiment le moment fondateur pour notre propos. C'est le
moment contre lequel va s'effectuer tout le travail critique
ultérieur. On voit se poser un cadre de pensée que toute la
suite va se donner pour but d'abattre, selon trois étapes cru­
ciales, en s'élevant successivement:
— contre l'idée de la mélancolie trouble intellectuel ou
délire ;
— contre l'opposition mélancolie délire partiel/manie
délire général;
— contre l'opposition, dans un tel système, entre l'intel­
lectuel et l'affectif.
Non pas qu'il s'agisse de revenir en arrière: l'affirmation
inaugurale du sujet pensant ouvre un champ critique qui est
champ de découverte. L'idée classique de la pensée et du
maître intime va se trouver détruite, mais c'est une idée entiè­
rement neuve de l ’homme que produit la critique: une idée
moderne du sujet qui n'a plus rien à voir avec le sujet clas­
sique de la pensée.
178 Dialogue avec l ’insensé

2. Rupture avec Vidée que la mélancolie est avant tout un


délire, c ’est-à-dire avec la théorie intellectuelle. Pour l'essen­
tiel, à mon avis, c ’est Guislain, l'auteur belge du Traité sur les
phrénopathies (1835) et des Leçons orales sur les phrénopa-
thies (1852) qui a accompli ce travail critique.
Le travail de Guislain est inséparable de ce qu’on peut
s'étonner de devoir appeler une découverte, et qui pourtant en
est une : la découverte de la souffrance des aliénés au début
du XIXe siècle. Il se trouve encore des médecins, à cette
époque, pour écrire que si le spectacle du fou enfermé en lui-
même est émouvant, on se console quelque peu en se disant
qu’il ne souffre p a sl. Esquirol n'a pas dédaigné de pourfendre
à plusieurs reprises cette idée selon laquelle les fous ne souf­
frent pas. Pour quelques cas de béatitude apparente, dit-il, on
a «conclu que les fous étaient tous heureux, qu'ils ne souf­
fraient point, tandis que généralement ils souffrent autant au
physique qu'au m oral2».
Il est une raison profonde à cette idée du bonheur des alié­
nés, que l'on trouve par exemple clairement exprimée chez
K an t3. Le fou est celui qui a choisi ses songes contre la réa­
lité : il vit dans un monde qu'il s'est construit selon ses préfé­
rences. Il a donc la condition primordiale du bonheur.
Guislain ne découvre pas spécialement la souffrance du
fou. Il enregistre la découverte. Mais, surtout, il en tire des
conséquences théoriques: il va faire de la souffrance de
l’esprit le principe même et l'élément du trouble des aliénés.
On pourrait beaucoup discuter ici pour savoir dans quelle
mesure Esquirol, avec son insistance sur le rôle de la part
affective de l'individu dans l’aliénation, n’anticipe pas sur les
conceptions de Guislain. Je n'entrerai pas dans cette contro­
verse, elle serait fort longue. Il me semble toutefois que l ’on
peut dire que, si Esquirol insiste sur le rôle de la subversion
des facultés affectives et morales, il reste un intellectualiste,
et assez loin en tout cas de faire, comme Guislain, de la souf­

1. Cf., par exemple, M oreau de la Sarthe , art. « Médecine mentale » de YEncy­


clopédie méthodique, vol. X, 1815.
2. Article «F o lie » du Dictionnaire des sciences médicales, t. XVI, Paris, 1816,
p. 159.
3. Cf. ci-dessus «D e Kant à Hegel: deux époques de la folie», pp. 1 sq.
Permanence et transformations de la mélancolie 179
france morale le trouble fondamental de l'aliénation. S'il a
observé et relevé le rôle de la souffrance morale, elle n'entre
pas dans sa conception théorique du trouble mental. C'est ce
qui l’amènera à décrire des mélancoliques au sens moderne
où nous l'entendons tout en se refusant à les considérer
comme des fous car «ils ne déraisonnent pas». Ce en quoi
Guislain fait œuvre profondément originale et novatrice, c'est
en installant la souffrance en position d ’altération fondamen­
tale dont découlent et à laquelle se rattachent les phénomènes
divers du trouble intellectuel. Il écrit: «Primitivement, l'alié­
nation est un état de malaise, d’anxiété, de souffrance; une
douleur, mais une douleur morale, intellectuelle ou cérébrale
comme on voudra l'entendre. Dire que l'aliénation est un
trouble du jugement, de la raison, serait une proposition erro­
née : ce serait prendre un symptôme secondaire pour le phé­
nomène fondamental. Beaucoup d'aliénés ne déraisonnent
point; tous cependant, à de très rares exceptions près, souf­
frent: c'est là l ’altération mère d'où provient le dérangement
dans les idées, le trouble de l'intelligence, l'aberration dans
les qualités instinctives, et toute la série des actes violents et
bizarres qui caractérisent l ’aliénation mentale, sous ses diffé­
rentes formes et dans ses diverses combinaisonsl . »
Et Guislain va donc très logiquement décrire des mélan­
colies sans délire, dont il fera « la forme la plus simple sous
laquelle le mode souffrant puisse se présenter», et nous don­
ner une bonne description de ce que nous appelons
aujourd'hui mélancolie.
Ce qui est très remarquable — et Guislain ne manque pas
de le pointer — , c'est que jusqu'ici ses prédécesseurs n'ont
fait entrer dans leur cadre de pensée que le « délire mélanco­
lique». En fait, si on y regarde d'un peu près, on s'aperçoit
que et Pinel et Esquirol ont donné des descriptions assez
proches de ce que nous appelons aujourd’hui mélancolie,
Pinel avec la mélancolie-suicide, et Esquirol avec des
malades qu'il ne sait pas étiqueter et — significativement —
encore en liaison avec le suicide, puisque dans son article
«S u icid e» du Dictionnaire des sciences médicales. L ’un
comme l’autre, faisant du délire le principe même de leur
nosographie, sont voués à ne pouvoir décrire la mélancolie

1. Traité sur les phrénopathies, Bruxelles, 1835, p. 3.


180 Dialogue avec l ’insensé

«sans d élire» que dans les marges de leur propre cadre. Du


reste, dans la première version du chapitre du Traité médico-
philosophique consacré à la division des aliénés en espèces
distinctes, Pinel ne parlait pas du tout des mélancolies qui
conduisent au suicide. Il les connaissait bien, pourtant,
puisqu'il leur avait consacré ailleurs un travail (dans le jour­
nal de Fourcroy, La Médecine éclairée par les sciences phy­
siques, en 17910- Dans le Traité, il rajoutera un petit
paragraphe sur «une variété de mélancolie qui conduit au
suicide » — par souci d'exhaustivité sans doute1 2. Mais l ’essen­
tiel pour lui n’est pas là.
Chez Esquirol, cette « absence » de la mélancolie dans son
état le plus simple est encore plus remarquable. Dans le cadre
des lypémanies, il y a donc tous les délires partiels tristes,
c'est-à-dire un fatras d'où sortiront successivement les confu­
sions (Georget, Delasiauve, Chaslin), les obsessions (délire
émotif de Morel, folie du doute), les délires chroniques de
persécution (Lasègue), les états hébéphréno-catatoniques
(Kahlbaum). Il est classique de dire qu'une fois purgée de ces
diverses notions, il restait de la lypémanie d'Esquirol la
mélancolie au sens moderne. Ce n'est pas tout à fait exact. Il
faudrait dire : il restait la mélancolie « délirante ». La « mélan­
colie simple », comme l ’appelle Guislain, Esquirol ne la décrit
pas chez ses lypémaniaques. Il l'a décrite pourtant et — c'est
très remarquable — hors cadre, hors de son système noso­
graphique fondamental. Il l'a décrite à propos du suicide, cir­
constance évidemment des plus parlantes. On trouve, en
effet, à l'article «S u icid e» du Dictionnaire la remarquable
description que voici :

J'ai souvent rencontré une variété de suicide dont les auteurs


n’ont pas parlé, et qui a beaucoup d’analogie avec le spleen. Il
est des individus qui, à la suite de causes physiques ou morales
variables, tombent dans l’affaissement physique, dans le décou­
ragement moral : ils ont peu d’appétit, une douleur sourde dans

1. « Observations sur une espèce particulière de mélancolie qui conduit au sui­


cide», La Médecine éclairée par les sciences physiques, t. I, 1791.
2. La première version de la classification de Pinel, « Observations sur les alié­
nés et leur division en espèces distinctes » se trouve dans les Mémoires de la Société
médicale d'émulation, Paris, an VIII, vol. III. Le texte est repris comme section IV
du Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie, Paris, an IX
(l'ajout se trouve p. 144).
Permanence et transformations de la mélancolie 181
la tête, des chaleurs d'entrailles, des borborygmes, de la consti­
pation; néanmoins, leur extérieur n'indique aucun désordre
grave de la santé : chez les femmes quelquefois les menstrues se
suppriment. Plus tard, ces malades ont les traits de la face tirés,
le regard fixe et inquiet ; le teint pâle et jaune ; ils se plaignent
d'une gêne, d’une douleur à l'épigastre, d'une sorte d’engourdis­
sement de la tête qui les empêche d’agir. Ils ne font point de
mouvement; ils aiment à rester couchés ou à être assis; ils
s'impatientent lorsqu'on veut leur faire faire de l'exercice; ils
abandonnent leurs occupations ordinaires, négligent leurs
devoirs domestiques, sont indifférents pour les objets de leurs
affections; ils ne veulent pas s'occuper d'affaires, ni converser,
ni étudier, ni lire, ni écrire ; ils redoutent la société et surtout les
importunités auxquelles cette maladie les expose : affligés de cet
état, ils ont des idées noires ; enfin, désespérés de leur nullité ou
prétendue nullité qu'ils croient ne pouvoir jamais surmonter, ils
désirent la mort, la réclament, et souvent se la donnent, voulant
cesser de vivre parce qu'ils croient ne plus pouvoir remplir le
devoir de la société. Ces malades ne déraisonnent pas; leur
impulsion au suicide est d'autant plus forte qu’ils ont eu plus
d’occupations habituelles et plus de devoirs à remplir. J'ai vu
cette maladie persister pendant plusieurs mois, pendant deux
ans; je l'ai vue alterner avec la manie, avec la santé parfaite.
Quelques malades étaient pendant six mois maniaques ou bien
portants, et, pendant six mois, tourmentés par leurs idées noires
et le désir de se tuer h

Ce texte exigerait de longs commentaires : Esquirol donne


une description très parlante de notre mélancolie, à l’écart de
ce qu'il nomme lui mélancolie (ou lypémanie). Il est
conscient de la nouveauté : « Les auteurs n'en ont pas parlé. »
Il n’évoque pas un instant une espèce de folie: «Ces malades
ne déraisonnent pas», se contente-t-il d'observer.
On est là en présence d'un mystère, qu'il faudra tenter
d'élucider par ailleurs. L ’énigme, c ’est le rôle joué par la
proximité de la mort dans ce surgissement du fait mélanco­
lique moderne. Une comparaison avec ceux qu'Esquirol
nomme lypémaniaques montrerait que toute la question entre
les deux tient à la position de la mort par rapport à la
conscience. Mort qui vient du dehors pour le lypémaniaque et
mort toute du dedans pour ces malades sans étiquette où
nous reconnaissons nos modernes mélancoliques. La mort,I.

I. Article «Suicide», Dictionnaire des sciences médicales, t. LUI, Paris, 1821,


|>. 229.
182 Dialogue avec l ’insensé

c'est-à-dire, au fond, pour la psyché la suprême souffrance. Je


me limite à ces quelques indications, simplement pour indi­
quer la complexité du problème.
De même je ne m'étendrai pas sur l'apport de Griesinger,
qu'il faudrait situer dans le prolongement de celui de Guislain.
Dans une revue rétrospective du genre de celle que nous pour­
suivons, le plus intéressant, c'est le moment de la rupture, bien
plus que celui du développement — même magistral — ,
comme c'est le cas chez Griesinger1. Il convient de souligner
toutefois, au passage, un aspect non toujours très reconnu
de l'œuvre de Griesinger : son langage remarquablement
moderne, qui permet de le considérer comme une des grandes
sources créatrices du discours psychiatrique contemporain.

3. Rupture avec l ’opposition entre délire partiel et délire général.


C ’est dans les années 1850 que Baillarger et Falret, en criti­
quant les monomanies d ’Esquirol, vont aboutir à cette propo­
sition : il n'est de délire que général. « On ne saurait être fou à
moitié ou aux trois quarts», dit Baillarger1 2. Falret renchérit
en disant que le délire n'est jamais partiel qu’en apparence.
« Indépendamment du délire, dit-il, il existe chez les aliénés
partiels un état général que nous appelons le fond de la mala­
die. Il existe chez eux un fond maladif sur lequel se dévelop­
pent et se perpétuent les idées prédominantes et qui persiste
avec le même caractère malgré la diversité des idées déli­
rantes3.» Peut-être est-ce Moreau de Tours qui donnera
l ’expression la plus forte à cette critique — dans un texte dont
on sait l'importance pour la psychiatrie moderne, « De l’iden­
tité de l'état de rêve et de la folie».

D'après les lois constitutives des facultés intellectuelles, il est


impossible d’admettre que ces facultés puissent être modifiées
d'une manière partielle. Dans les plus légères comme dans les
plus graves de leurs lésions, il y a nécessairement métamorphose
complète, transformation radicale, absolue de toute la puissance
mentale ou du moi qui les résume 4.

1. Traité des maladies mentales, trad. franç., Paris, 1865.


2. Recherches sur les maladies mentales, t. I, Paris, 1890, p. 65.
3. «De la non-existence de la monomanie » (1854), in Des maladies mentales et
des asiles d ’aliénés, Paris, 1864, p. 439.
4. Annales médico-psychologiques, 1855, 3* série, t. I, p. 403.
Permanence et transformations de la mélancolie 183
La conséquence de la ruine de cette opposition est évi­
dente: il devient possible de penser dans une entité nosolo­
gique unique manie et mélancolie. Ce sera la folie circulaire
de Falret et la folie à double forme de Baillarger. Ce n ’est pas
qu'ils étaient les premiers à observer l'alternance de la manie
et de la mélancolie (depuis Arétée de Cappadoce l’observa­
tion traîne dans les anciens ouvrages de médecine). Ce qui
leur revient en propre, c'est d ’avoir pensé qu'une même
aliénation pouvait se manifester sous deux formes selon un
principe d ’alternance. Pour cela, il fallait que soit levée
l’hypothèque de l'opposition séculaire entre délire partiel et
délire général.
On peut dire que l'histoire moderne de la mélancolie com­
mence là; elle sera en gros la synthèse de ces deux idées: 1)
le point de départ de la folie en général et de la mélancolie en
particulier, c'est la douleur morale (c'est vraisemblablement
l'insistance sur ce caractère douloureux qui permet le retour
en force du terme de mélancolie banni par Esquirol); 2) il n'y
a pas d'opposition entre délire partiel et délire général, et s'il
y a une opposition entre manie et mélancolie, c'est celle entre
deux formes d'une même entité.
Classiquement, les historiques de la mélancolie s'em­
brouillent dans le démembrement de la lypémanie d'Esquirol
dont on a évoqué plus haut les principaux moments. Tout
cela n'est pas faux, mais ne fait pas entrer en ligne de compte
les conditions qui ont permis ce démembrement. Ce qui per­
met de spécifier la mélancolie au sens où nous l ’entendons
lient dans ces deux points: 1) c'est un trouble caractérisé
d ’abord par la souffrance et, en ce sens, une sorte de «fo lie à
l’état pur», comme le disait Guislain, d'où le délire peut être
absent. Dès cette distinction posée, on s'oriente vers l ’opposi-
llon mélancolique sans délire/mélancolie délirante. 2) C'est
un trouble à concevoir par rapport à un autre (la manie),
même lorsque celui-ci ne se manifeste pas.
On voit très bien chez Falret se réaliser déjà cette synthèse
des deux aspects: le trouble fondamental est à chercher du
côté d ’un état général qui préexiste au délire et qu’il appelle
« le fond de la maladie » et cet état général est susceptible de
deux formes : « On peut résumer cet état général par les deux
mots d’état d ’expansion et d’état de dépression.» C’est cette
synthèse qui s’approfondit chez Kraepelin, qui insiste à ce
184 Dialogue avec l ’insensé

point sur l’aspect trouble primordial de l ’humeur, qu'il réunit


dans un même ensemble : mélancolie, manie, états mixtes et
tous les états dépressifsl.
La conséquence de ce qu'ont introduit Falret et Baillar-
ger, c'est, d'une part, d'avoir rendu pensable l’unité nosolo­
gique de tous les états de modification de l'humeur, quel que
soit leur pôle expansif ou dépressif, et, d'autre part, d’avoir
permis du côté de la mélancolie, en particulier, d ’articuler
dans un même ensemble les états où le trouble de l'humeur
est à l'état brut, sans délire, jusqu'aux états où le délire atteint
son point culminant. C'est à Cotard, très précisément, que je
pense ici et à la séquence selon un ordre de gravité croissante
qu'il établit: mélancolie simple, mélancolie délirante «o r d i­
naire », délire de négation, délire d'énormité 2.
On voit très bien du reste, sur ce dernier cas, comment la
clinique supposait que l ’opposition affectif/intellectuel ne soit
déjà plus tenue pour pertinente comme principe classifica­
toire, non plus que l'opposition partiel/général.

4. La rupture freudienne entre l ’opposition du registre de l ’affect


et du registre de la pensée. Elle est plus difficile à formuler
peut-être parce qu'elle est la plus proche de nous, peut-être
surtout parce qu'elle est largement implicite chez Freud
comme elle reste implicite au-delà de Freud, jusqu'à
aujourd'hui. Nous l ’utilisons sans y penser, sans en prendre
conscience. Elle est pourtant l'obstacle le plus certain qui
nous empêche de bien comprendre des textes réputés clas­
siques. Lorsque nous ouvrons Seglas, par exemple, nous ne
pouvons qu'être stupéfiés par la gymnastique qu’il déploie
pour répartir exactement ce qui revient au côté affectif et ce
qui revient au côté intellectuel dans la m élancolie3. Pourquoi
cet effort vain — car il est enfermé dans un cercle — pour dis­
tinguer dans le détail des choses qui pour nous vont de pair ?
S ’il faut à tout prix pour Seglas discerner au fond le moral du
mental (entre l'affectif et l ’intellectuel), c'est bien parce qu’il
s'agit pour lui de choses foncièrement différentes.

1. Psychiatrie, t. II, Leipzig, 1903.


2. Études sur les maladies cérébrales et mentales, Paris, 1891.
3. Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses, Paris, 1895
(Dixième et Onzième leçon).
Permanence et transformations de la mélancolie 185
Par opposition, l'implicite le plus immédiat de notre
abord de la mélancolie aujourd'hui, c'est qu'on ne saurait
séparer douleur et délire. La douleur ne va pas sans un
contenu idéatif qu'elle entraîne aussitôt avec elle, même s'il
demeure latent. Pas d’affect sans représentation (refoulée à
l’occasion et engendrant par sa répression l'angoisse). Pas de
représentation sans charge affective. Ce dont le mélancolique
souffre, c ’est inséparablement de ce qu'il pense et de ce qu’il
éprouve.
Tout le mouvement de la psychiatrie classique que j'ai
décrit tendait en fait vers cette réunion. En reconnaissant que
de la douleur morale on passe au délire, les Guislain ou les
Griesinger les rapprochaient comme des termes entre les­
quels il y avait un pont. Mais dire que c’est consécutif, ce
ii'est pas dire que c ’est la même chose, et le problème — celui
de Seglas en particulier — est de savoir si c'est la douleur qui
engendre l'idée ou si c'est l'idée qui engendre la douleur.
C'est à date récente et ce n'est qu'avec Freud qu'une
lnsion s’opère, qui constitue la base de tout ce que nous pou­
vons dire, en fait de psychopathologie, de la mélancolie
aujourd'hui. La base de cette fusion chez Freud, et je ne m'y
étendrai pas, c'est évidemment la théorie des pulsions.
« Toute pulsion s’exprime dans les deux registres de l'affect et
de la représentation1.» Mais qu’il s'agisse d'affect ou de
représentation, il s'agit de la même pulsion.
Peut-être, au fond, faudrait-il dire qu'avec Freud nous
assistons à un remaniement fondamental du dualisme clas­
sique. Il est trop facile de dire que Descartes sépare l'âme et
le corps. Il sépare la pensée et l'étendue, mais il va de soi
pour lui que les passions sont du côté de l'étendue, c'est-à-
dire du corps. Pour nous, après Freud, il y a, d'un côté, la
psyché — mixte indissoluble de pensée et de passion — et, de
l’autre, le corps inconnaissable pour la psyché.
La pulsion, nous ne la connaissons pas. «L a théorie des
pulsions est notre m ythologie», dit Freud. Nous n'avons
jamais que ses représentants dans la psyché: affect ou repré-
M’utant-représentation. C'est ce que théorise Lacan au travers
dr scs formules un peu énigmatiques: «L e réel, c'est l'impos­

I Métapsychologie, trad. franç., J. Laplanche et J.-B. Pontaiis, Paris, 1968,


p. 35.
186 Dialogue avec l ’insensé

sible», entendons: le réel du corps, du sexe, de la mort, c'est


l'impossible; et, plus récemment : « I l n'y a pas de rapport
sexuel. » N ’est pas présente en tant que telle dans la psyché la
force qui nous pousse au travers de la sexualité.
Mais le problème de la mélancolie, n ’est-ce pas, juste­
ment, que la mort, c'est l'impossible? C'est-à-dire: on se sent
mourir de ne pas connaître la mort. De même que l'analyse
a rendu compte des fantasmes élaborés pour penser le sexe,
des fantasmes élaborés pour penser sa propre origine (et
qui impliquent que le sujet était déjà là lorsqu'il a été engen­
dré, qu’il assistait à sa propre origine, donc qu'il n'était pas
limité du côté de son origine), il me semble qu'il lui reste à
penser cette limite et cet autre impensable qu'est la mort.
C'est peut-être en prenant les choses sous cet angle qu'on
pourrait rendre compte de cette espèce de passion, de devoir
morbide, que s'impose le mélancolique d '« assister à sa
propre fin», pourrait-on dire par symétrie avec le fantasme
d'origine.
Ces derniers développements n’ont, au fond, qu’une inci­
dence mineure sur les descriptions cliniques ; ne serait-ce que
d’un point de vue didactique, il est commode pour l'exposé de
séparer la série douleur de la série des troubles intellectuels.
Mais il modifie complètement l'abord psychopathologique de
la mélancolie. C'est de là, par exemple, que part la critique de
la «m élancolie sans d élire» telle que la développe Henri E y l .
Il est possible qu’il n'y ait pas de délire apparent, cela ne veut
pas dire que la douleur est seule, le délire y est contenu
comme à l'état naissant ou latent. D'où a-t-on été tirer l ’infé­
rence qu'il devait forcément y avoir un élément de représen­
tation et un élément de représentation délirant — puisqu'il y
a excès anormal et incompréhensible de souffrance — si ce
n’est du présupposé que l'affectif va toujours et nécessaire­
ment de pair avec le représentatif?
Les tâches d’une psychopathologie de la mélancolie reçoi­
vent de là leur direction précise. Il s'agit de chercher la
nature exacte des représentations qui sont en jeu dans la
mélancolie et leur origine — ce qui, d'un point de vue freu­
dien, ne se sépare pas. Quelles sont les représentations qui
font mal dans la mélancolie? Ou plutôt quel est exactement

1. Études psychiatriques, t. II, Paris, 1952.


Permanence et transformations de la mélancolie 187
leur foyer? Quelle est, d'autre part, l'origine de l'énergie psy­
chique que le sujet retourne contre lui-même ? Au total, quel
est l'endroit primordial où la psyché se met en auto-accusa­
tion, à quelle nécessité répond dans le sujet la visée de sa
complète déjection, jusqu'à la négation de son être?
\lrs ‘"i

' •
Freud revisité
ou la face cachée de Vinconscient

Un courant nouveau, une sensibilité nouvelle, un type ori­


ginal de questionnement se sont fait jour ces dernières années
au sein de la surabondante production freudologique dont on
voudrait surtout dégager ici la ligne qu’ils dessinent et, par­
lant, éclairer l’avenir vers lequel ils font signe. Avec tous les
risques d'arbitraire que pareille sélection comporte, je le rat-
lacherais à quatre livres d'ambition, d'ampleur et de valeur
fort inégales, mais dont la mise en série et en perspective a
pour intérêt de faire apparaître, au-delà du commun objet qui
les rapproche, le progrès significatif d'un soupçon1: ce sont
ceux de Paul Roazen, Animal, mon frère, toi. L'histoire de
I rend et de Tausk (1969; traduction française, Payot, 1971),
de Frank Sulloway, Freud: B iologist o f the M ind (Basic
Hooks, 1979), de François Roustang, Un destin si funeste
(Minuit, 1977), et de Marie Balmary, L ’Homme aux statues
(tùasset, 1979).
1969-1979, à mesurer le chemin parcouru sur une décen­
nie en matière de remise en cause de la légende héroïque for­
gée autour du Copernic de l'âme, de l'enquête ponctuelle de
Hoazen à la volumineuse «biographie intellectuelle» de Sul­
loway, en passant par la lecture en surimposition Lacan-le-
ivi an/Freud-le-despote à laquelle se livre Roustang et la
Psychanalyse du psychanalyste même à laquelle s’efforce

l . Parmi tous les autres ouvrages touchant à notre sujet, dans une perspective
ilillm-ntc, signalons, pour son utilité, celui d ’H. E llenberger, À la découverte de
l'inconscient (1970), trad. franç., Lyon, Simep, 1974.

I r Débat, n° 4, septembre 1980, pp. 144-168.


190 Dialogue avec l ’insensé

Marie Balmary, on n’est pas sans apprendre à discerner ce


que pourront être les prochains développements de l'entre­
prise de démystification désormais inexorablement attachée
au plus notoire, au plus aigu de nos maîtres démystificateurs.
Roazen se limitait à exhumer un épisode pénible autant
que problématique — et soigneusement gommé, jusqu'au
plus impudent caviardage, par l'hagiographie ordinaire — de
la vie de Freud et de l ’histoire du cercle psychanalytique
viennois. Avec Roustang, la reconsidération biographique
s’étend au tout de la carrière scientifique du fondateur, à son
attitude d’ensemble en tant que chef d ’école. Le comporte­
ment mortifère qu'il a eu à l ’endroit de Tausk, avance Rous­
tang, Freud l'a eu envers tous ses disciples, qu'il s'est
acharné, d’une manière ou d’une autre, à tuer physiquement
et intellectuellement. Du moins à ce stade, pour fortement
contestée que soit la personne, la théorie demeure-t-elle hors
de cause. C'est là que Marie Balmary franchit un pas sup­
plémentaire: l'aliénation léguée par Freud au mouvement
psychanalytique n’est pas qu’institutionnelle ou organisation­
nelle ; elle est aussi de nature conceptuelle ; elle porte sur la
doctrine même et son contenu. Reprenant d'un point de vue
analytique le matériau secret de l’auto-analyse «origin aire»,
M. Balmary en arrive à une conclusion radicale : ce n'est pas
sur une élucidation véridique, mais, à l'inverse, sur un refou­
lement premier que s'est construite l ’élaboration de la théorie
freudienne. Encore continue-t-elle, de fait, d ’accepter l'idée
qu’il y va dans la découverte freudienne d'un enjeu intellec­
tuel parfaitement original, auquel seul l'exploration de soi-
même pouvait livrer accès. Ultime retranchement du dogme
à l'intérieur duquel Fr. Sulloway porte, en revanche, résolu­
ment le fer. Point de refoulement pour lui, mais de manière
beaucoup plus classiquement «consciente», un déni d'appar­
tenance intellectuelle conditionnant la formation d'un
«m ythe de l'indépendance du héros». Ce que Freud a sélecti­
vement effacé, dans la présentation de son œuvre, au profit
justement de sa prétendue source purement et exclusivement
auto-analytique, c’est la part considérable qu’ont eue dans la
genèse de son propos les inférences et les suggestions déri­
vées de l ’environnement scientifique du temps, c'est, en par­
ticulier, le rôle de support fondamental et continué qu’a joué
pour lui la théorie darwinienne de l'évolution. Il est un mythe
Freud revisité 191
freudien général, qui se monnaye en une multiplicité de
mythes spécifiques, mais qui, à la base, s’enracine dans une
double dissimulation : du lieu d'origine de l'œuvre et, partant,
de son statut réel. La psychanalyse se donne pour une psy­
chologie pure, alors qu'elle relève d'une espèce de «psycho­
biologie génétique».
Ainsi, de l'élément biographique, nous voici passés, pour
finir, dans l'élément proprement intellectuel. Nous voici
ramenés, objectera-t-on peut-être sur la foi d'une longue
expérience incitant au scepticisme, à l ’ornière la plus com­
mune d'un genre aussi fourni que consternant. La «critiqu e»,
ou prétendue telle, de Freud n'accompagne-t-elle pas l'œuvre
depuis le départ, nécessairement du reste, comme l'œuvre en
rend par avance raison? Inconcevable, ici, qu’il n ’y ait point
résistance, rejet, refoulement. A ir connu. Mais précisément,
défaut subtil de la cuirasse enfin trouvé ou raffinement des
mécanismes de défense à l'épreuve, c ’est de ce point de vue
un abord tout à fait inédit qu'inaugurent les ouvrages consi­
dérés. Rien à voir avec les classiques exécutions au nom de la
souveraineté de la conscience, de l’innocence enfantine, des
valeurs morales de l ’Occident judéo-chrétien ou de la
connaissance de l'inconscient que possédait déjà Leibniz.
Ouère davantage à voir avec la non moins traditionnelle litté­
rature révisionniste, ses partages rituels entre le bon grain et
l’ivraie, et ses passages «au -delà» qui nous ramènent invaria­
blement «e n deçà», pour faire écho toujours aux articles
récemment entrés au Dictionnaire des idées reçues — à
l'exception peut-être, il est vrai, de Marie Balmary qui paraît,
eu lin de compte, incliner dans cette direction, même si elle y
parvient par un chemin inhabituel qui rattache son propos à
celui de nos contestataires new look.
Car nos auteurs, dans leur ensemble, pensent et s’expri­
ment ou carrément de l'intérieur, ou, du moins, en sympathie
avec ce qu'ils tiennent pour un acquis irrécusable. Leur com­
mun problème est d’un autre ordre. C’est au fond, pour en
ramasser l’ultime substance, le problème du rapport de
Freud, personnel et intellectuel, avec sa découverte et l'insti-
lution qu'il a fondée pour la propager. Ils en admettent
l'importance. Ils en acceptent, à des nuances près, les pré­
misses majeures. Ils s’interrogent seulement sur un aspect
jusqu’alors négligé ou soigneusement occulté de l’entreprise
192 Dialogue avec l ’insensé

du fondateur, dont on discerne de mieux en mieux, avec le


déploiement de ses effets dans le temps, le caractère détermi­
nant : l'étrangeté profonde de son attitude envers sa chose ou
sa cause, telle qu'elle se projette dans ses relations avec ses
fidèles, et telle qu'elle se révèle dans sa manière d'assumer les
circonstances de son invention et de la présenter. Part obs­
cure du «travail de l'œ u vre» où l ’on devine que toute une his­
toire, d'emblée, s'est trouvée engagée et comme décidée.

L ’auteur dans l ’histoire et le pouvoir de l ’œuvre.

À l’arrière-fond de cette révision en biographie, il y a deux


phénomènes qui interfèrent et se répondent: d ’abord l'ém er­
gence d ’une question générale quant au statut de l'auteur,
quant à la stratégie de la pensée et quant à la politique de
l'opération intellectuelle, ensuite l’apparition d'une interro­
gation plus spécifique quant aux racines d'un fait qui a cette
propriété fort singulière, dans un monde de part en part
pénétré de conscience historique, de se donner pour à peu
près sans racines — voire, chose non moins remarquable
dans un univers où s'est imposée une conscience sociolo­
gique, de se présenter tranquillement pour «extrasocial».
Assumons l'indécente et blasphématoire trivialité d'une
formulation qui a le mérite de la commodité didactique:
Freud a-t-il tout trouvé tout seul ? Longtemps le mirage chéri
de la « rupture », qui en tous domaines assure la recette, et le
choc réel de la nouveauté ont dispensé de cette troublante
préoccupation, sauf à se suffire de l'évocation confuse «p r é ­
histoire», de Mesmer à Fechner — humbles précédents
n'appelant pas plus qu'une courte révérence. Et puis les
fumées de l'explosion se dissipent, la poussière retombe, le
doute vient, le mystère de cet aérolithe sans histoire chu au
milieu de notre histoire commence à très sérieusement intri­
guer. Et si, loin de tomber d ’ailleurs, ce bloc volcanique avait
jailli des profondeurs de son époque, s’il était surgi des flancs
de ce siècle convulsif où l ’ordre humain a connu le plus grand
bouleversement qui l'ait jamais affecté sans doute depuis le
départ? Et si l'accoucheur tellurique de ces puissances
internes qui ont renouvelé le paysage mental, au lieu de nous
Freud revisité 193
guider vers leur vraie source, nous en avait travesti l'origine ?
Et dans quel dessein ?
Ici, le questionnement appelé par l'opacité spéciale d’une
provenance en vient à en croiser un autre, inspiré, quant à
lui, par une inquiétude beaucoup plus globale, diverse et dif­
fuse, mais qui a néanmoins de fortes raisons de se cristalliser
exemplairement autour de Freud. N e serait-ce qu'au titre de
l ’inévitable et commun retour des choses: à la mesure même
de l’unanimité antérieure dans l'élection libératrice, voici
notre émancipateur et explorateur intrépide d'hier soumis
sous tous les angles à une investigation impitoyable en passe,
d'ores et déjà, de l'ériger en symbole du dominateur sans par­
tage ni mélange, qu'on se met à discerner sous les traits inno­
cents du penseur. Et comment, en effet, s'agissant d'une
entreprise qui se propose pour ambition radicale l'élucida­
tion et la maîtrise des ressorts obscurs de la conduite
humaine, n'être pas tenté de retourner contre son initiateur
l'implacable éclairage dont il nous a appris à nous servir?
Quid du désir du plus profond, du plus décisif des penseurs
du désir? Comment, du coup, n'être pas frappé par la contra­
diction massive entre la visée de compréhension revendiquée
et la réalité sauvage, incontrôlée, aveugle, meurtrière, des
rapports avec les proches disciples et, au-delà, entre un but
consistant à libérer les êtres de leur esclavage intérieur et un
résultat revenant à susciter une espèce supplémentaire de
croyants bloqués dans un dogme répétitif et stérile, et proté­
gés par une inentamable passion d ’ignorance?
Avec toutes les précautions et les prudences que la diffé­
rence d'échelle des phénomènes impose, le rapprochement
ou le parallèle — qui ne font pas pour rien leitmotiv dans
l'esprit du temps — avec Marx, avec en l'occurrence le destin
marxiste de Marx, continue sur ce terrain de valoir avec
quelque vraisemblance. Comment peut-il se faire que les
<rlivres les plus génialement iconoclastes aient attiré et
comme intérieurement suscité le fidéisme le plus stupide?
f atalité, qui nous est désormais devenue familière, du retour­
nement du projet humaniste de «scien ce» en son contraire;
énigme de l ’alliance nouée entre volonté émancipatrice et
désir de servitude, qui simplement dans le cas freudien, parce
que restreinte aux proportions d ’un pur mouvement intellec­
tuel, ressort avec une nudité élémentaire permettant d'en
194 Dialogue avec Vinsensé

appréhender directement le principe subjectif. Pas de mouve­


ment social et de dérive historique pour imposer massive­
ment leurs lois autonomes et rendre presque indiscernable,
du coup, la part propre du penseur au sein des effets post­
humes de sa pensée. Point d’autres enjeux essentiels que ceux
de la transmission d ’une technique et d ’un corps de doctrine,
et, partant, clairement saisissable au cœur du dispositif col­
lectif, la visée de fait de son promoteur. Immédiatement ques­
tionnable la responsabilité du désir de l'inventeur dans la
réception, l’usage et la postérité de sa découverte. Envers
incontournable, en la circonstance, de la volonté révolution­
naire de comprendre en dépit ou contre toute tradition: le
vœu caché, ignoré peut-être, mais efficace, d'obtenir une
conformité, d'imposer une intime adhésion.
Sans doute fallait-il justement l'épreuve d'un bouleverse­
ment incontestable des repères établis pour que devienne for-
mulable pareille interrogation sur la nature du rapport
aucunement neutre ou transparent qu'implique, avec
l’adresse à un public et l'effort pour le capter qui la com­
mande, la transmission des idées, sur le type de moyens que
mobilise leur exposition, sur la puissance de mystification,
voire d'aliénation, que peuvent étrangement comporter, de
par la forme même où elles se coulent et s'expriment, des
entreprises placées sous le signe de la mise au jour et du
recouvrement héroïque d ’une signification jusqu'alors déro­
bée aux hommes et les assujettissant.
Mais ce ne sont pas que les vertus subversives de l ’œuvre
freudienne qui l'ont constituée en révélateur privilégié du
problème stratégique et politique de la création intellectuelle.
Il y a eu, il y a aussi, sa faculté exceptionnelle d'exemplifier
les mutations considérables du statut de l ’œuvre de pensée,
survenues du fait de l ’écroulement d'un certain cadre tradi­
tionnel de la réflexion et du fait de l'escalade corrélative dans
l'affirmation du caractère subjectif de l ’opération créatrice.
Tout le temps, en effet, où prévaut, en premier lieu, l’idée
de l’insertion obligatoire dans le fil d ’une tradition à laquelle
il s’agit, certes, d’ajouter, mais dont il est admis aussi qu'on
reconduit en la prolongeant l'économie et les principes, un
accès médiat, indépendant du novateur et proprement collec­
tif se trouve assuré au public de l'œuvre, et, davantage, une
fois le bagage élémentaire de culture acquis ou assimilé, une
Freud revisité 195
base commune avec tout auteur possible. Apprendre, dans un
tel cadre, ce n'est jamais en droit avoir affaire exclusivement
et directement à une individualité source, mais d'abord à la
somme impersonnelle et abstraite d'un savoir d'essence com­
munautaire où s'inscrivent et se fondent les apports particu­
liers.
De même, en second lieu, que tout le temps où règne un
certain modèle classique de la raison assignant pour but à la
connaissance la mise en évidence des lois du monde et de
l'ordre des choses, le rôle singulier de l'homme de savoir
tend à s'effacer, si déterminant et original qu’il soit reconnu,
derrière et au profit du système de vérités qu’il dégage,
comme la communication du résultat se trouve, ici encore,
médiatisée par le truchement universel et anonyme d’une
activité logique dont chacun éprouve intérieurement la res­
source et la garantie.
Alors que l'avènement de notre moderne conscience histo­
rique a radicalement subverti (laissons de côté le cas com­
plexe, mais beaucoup moins à part qu'on serait tenté de
croire, des sciences «ex a ctes») les fondements de semblable
organisation du savoir et ouvert, de ce fait, une question
béante quant aux modalités de son accès et de sa transmis­
sion, dont nous commençons tout juste à prendre la mesure,
mais aussi à éprouver dans leur pleine ampleur les effets
ravageants. Simple constat par exemple: l'histoire a littérale­
ment défait la philosophie, au-delà de la tentative ultime et
désespérée de Hegel pour concilier l ’immuable et le mouve­
ment, l’éternité du vrai et la temporalité nécessaire de son
déploiement — la philosophie comme invention, du moins,
sinon la philosophie comme esprit, dont un Heidegger, pas­
sablement isolé, il est vrai, atteste la perduration.
Penser dans le temps, penser à l'épreuve d'un nouveau
foncier dont on sait à la fois qu'il vous déporte complètement
d'emblée par rapport aux perspectives de ceux qui vous ont
précédé et qu’il frappe infailliblement par avance de caducité
IVxigence et l'intention qui vous portent, sans aucunement,
pour autant, en annuler le sens et la nécessité ; penser en fonc-
tlon d ’une dépossession certaine, à l'infini, du vrai de son pro­
jet, où l'on ne peut ignorer que d'autres, plus tard, verront, à
bon droit, tout autre chose que ce que vous avez cru faire et
penser; penser dans un univers démocratique d'indépassable
196 Dialogue avec l ’insensé

confrontation, où non seulement l’opposition de l’autre est


assurée, mais où il s'agit de lui reconnaître une légitimité der­
nière, par-delà toute fantasmagorie d'ignorance, d’élimination
ou d'extermination, et toujours, comble de la difficulté, sans
que cela doive autoriser le relativisme des points de vue:
toutes réquisitions de base, tous défis au radicalisme spécula­
tif dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils attendent toujours
d'être assumés et relevés, si leurs incidences inhibantes, dis­
solvantes ou destructrices sont aisément discernables.
Car pas davantage de refuge possible dans la quiétude
mesurée d’un savoir cumulatif, tissé d'apports volontaire­
ment partiels, mais solides, à l'instar des sciences exactes.
L ’impératif de l ’interprétation radicale, centrale ou totale —
mais d’essence précaire — demeure indépassable. Et que
produit d'ailleurs, au bout du compte, le fonctionnement des
sciences «du res» sur ce modèle de la spécialisation parcel­
laire sinon, avec l ’accumulation de données problématiques,
une crise profonde de l'explication et la résurgence, avec
l'ébranlement de postulats parmi les mieux établis, de ques­
tions ultra-métaphysiques, pour ne pas dire abyssales, au sein
même de l ’appareil scientifique?
Quoi qu'il en soit de l ’avenir et des réponses qui pourront
être données sur le fond à ce défi multiple de l'historicité,
devant lequel nous sommes jusqu'à présent restés impuis­
sants et dont il faut avoir en vue les impitoyables contraintes
si l’on veut comprendre tant les noires incertitudes qui tra­
vaillent la culture de l'époque que les attitudes paradoxales
des contemporains à l'endroit du savoir (et, tout spéciale­
ment, du savoir psychanalytique), quoi qu'il en soit, générale­
ment, de la possibilité pour la pensée telle qu’elle s'est forgée
dans la tradition occidentale de s’installer dans l'histoire
comme dans son milieu, le fait est, d'ores et déjà, que cette
irruption décisive du devenir d ’ensemble au cœur de l'acti­
vité humaine a transformé de part en part le statut du pen­
seur-auteur, en accentuant irrésistiblement la composante
personnelle de sa tentative. Accoucheur par excellence de la
dimension symbolique privilégiée au sein d'un univers se
sachant en permanence production dans le temps: le nou­
veau, le travailleur de la signification s'est vu de plus en plus
reconnaître par la conscience collective comme un créateur
au sens entier et subjectif du terme, œuvrant sous le signe de
Freud revisité 197

l'inattendu, de l'imprévisible, de l'inédit, de la rupture, du


dehors de principe à la tradition. De moins en moins de réfé­
rence obligée au support universalisant d'un langage donné,
d ’une règle reçue, d'un cadre établi, d'une problématique
accréditée. Et, par conséquent, une particularisation crois­
sante de l'effort d'invention, chaque initiative étant réputée
devoir susciter de toutes pièces et sous tous ses aspects son
élément propre pour s'effectuer. Il n'y a plus, à l'horizon, de
vérité intangible que l'on parviendrait peu à peu à percer à
jour et recomposer, mais les perspectives se renouvellent, en
permanence et indéfiniment, faisant émerger de l'inouï, du
jamais vu, du sans précédent — quelque chose, chaque fois,
qu'il n'y eût pas eu sens à envisager auparavant. Et donc tou­
jours davantage d ’intime liaison entre volonté de savoir et
décision individuelle, toute entreprise authentique d'élucida­
tion étant supposée de plus en plus passer nécessairement
par l'acte irréductible d ’une personnalité qui en conditionne
la portée novatrice.
Pénétration de la dimension historique et individualisa-
tion-subjectivation du travail de connaissance vont stricte­
ment de pair. Avec pour conséquence cruciale, s’agissant non
plus de production, mais de communication, d'instaurer
l'espace d'une rencontre sauvage, privée, d’emblée et consti-
tutivement interpersonnelle entre l'œuvre-auteur et celui qui
s'en enquiert. Vouloir apprendre dans le contexte de la sorte
créé, c'est se trouver nûment, et à la limite exclusivement,
confronté à une subjectivité source, sans le secours, en der­
nier ressort, d'un déjà connu ou d ’un rationnellement recons­
tructible, c'est se trouver, au bout du compte, suspendu,
lorsque l'enjeu est véritablement d'importance, à l ’originalité
intime d'une autre visée exploratrice. D'où le potentiel
d'assujettissement interindividuel inhérent, dans ces condi­
tions, à l’entreprise créatrice, et d'autant plus considérable
que l’invention qu'elle véhicule engage l'essentiel. D'où aussi,
do la part de l'auteur, la possibilité et la nécessité de déployer
une stratégie intellectuelle adaptée, en sus des nouveaux
l’opères collectifs du savoir, aux aspects les plus troubles de la
demande qu’il se voit adresser et de nature à alimenter la
passion d'adhérer, de s'identifier, de se fondre, qui la hante.
Exigence cardinale, désormais, ainsi, que celle de se faire
reconnaître sous le signe de l'entièrement nouveau, de s'exhi­
198 Dialogue avec l ’insensé

ber comme le fils de ses seules œuvres, de se présenter


comme ne devant rien à rien ni à personne — mais plus le
penseur s'affirme original, moins il est de repères permettant
de ramener son propos à d'autres, éprouvés et répertoriés,
selon une généalogie intelligible, plus il s'impose, et jusqu'en
son individualité, de manière irrésistible et indiscutable.
Cela, enfin, à l’intérieur d'un monde où, corrélativement à
la transformation qui fait advenir la conscience d'une pro­
duction de la société dans l'histoire et du seul fait de l ’action
de ses membres, l ’ordre humain cesse d'être référé à une
ultime nécessité transcendante et, où, par conséquent, ceux
qui se vouent à la réflexion sur des sujets comme le destin
collectif ou la secrète architecture subjective se trouvent
insensiblement projetés dans une posture de maîtres du sens
sans équivalent antérieur — avec infiniment moins d ’éclat
ostensible que n'en pouvait conférer la participation sacerdo­
tale aux divins mystères, mais avec une incomparable faculté
de rayonnement personnel : celui, proche, semblable, contin­
gent, par qui passe l'essentiel. Toutes dimensions et toutes
demandes en fait de travail de la pensée qui font que les
conditions sont réunies, dans le champ de la culture contem­
poraine, pour des manifestations assez surprenantes, à l'aune
de l'expérience acquise et des formes connues en la matière,
en ceci que purement intellectuelles-individuelles, de sujétion
et de domination. Ni contrainte, ni foi, ni obligation qui sou­
met en dépit du for intérieur, ni renoncement à la distance
critique au sein du dogme épousé : une captation sans même
révérence ni orthodoxie, parfaitement compatible avec l'exer­
cice d'une féconde liberté d'esprit — mais à l'intérieur d'invi­
sibles limites tracées par l'autre. Car tel s’avère le noyau vif
de ce qu’il faut ici exactement nommer pouvoir intellectuel: la
faculté stratégique d'assigner et de confiner autrui dans les
bornes que sa propre réflexion dessine. On croyait l'exercice
rationnel par nature libérateur et autonomisant. Voici que
l'éclairage sous lequel l'évolution sociale le place, la mise en
évidence de son enjeu intersubjectif nous le découvrent riche,
intrinsèquement, d ’un potentiel original de servitude.

Au regard de ces transformations, l'œuvre freudienne


représente une espèce d'aboutissement extrême, qu’il s'agisse
d'inscription historique, d’origine revendiquée ou de condi-
Freud revisité 199
tions d'accès imposées. Extraterritorialité radicale, d’abord,
par rapport à toute tradition. Point de lignée, point d ’accu­
mulation, point de développement: aucune de ces figures
familières du devenir pour rendre compte du surgissement de
la nouveauté. La coupure pure, entièrement suspendue quant
à son opération à l ’initiative contingente d'un individu, ne
renvoyant de surcroît à aucune rupture significative dans
l'environnement (comme, par exemple, la philosophie naît
avec la démocratie), mais découlant toute du retournement
d'une subjectivité sur elle-même. Pas d'autre source à l’ana­
lyse que l'auto-analyse du fondateur. Et la promotion, enfin,
d'un type inédit de savoir, aucunement appropriable par les
voies ordinaires de l'exposé organisé, mais exigeant d ’être
intimement retrouvé dans l'élucidation de sa propre singula­
rité subjective — c'est-à-dire par la répétition personnelle de
l’acte source et de l ’analyse d'origine.

La théorie et le disciple.

Nulle part, sans doute, dans la culture contemporaine, le


mouvement individualisant qui emporte et modèle le savoir
n'a atteint ce paroxysme emblématique auquel il est parvenu
avec la percée freudienne. D ’où le retentissement exemplaire
de ces investigations biographiques qu’on pourrait tenir pour
médiocrement anecdotiques. Oui, Freud a pu, en une cir­
constance, envers Tausk, se comporter de la pire manière,
oui, il a fait montre à l'endroit de ses disciples d’un désir sys­
tématique de marquer sa prééminence, plus encore que d'une
demande d’orthodoxie. Et après ? Il y a la personnalité, avec
ses limites, ses travers, ses aveuglements, son lot de traits
déplaisants. Et puis il y a l'œuvre, la seule chose, en fin de
compte, qui nous intéresse et mérite de nous retenir — étant
entendu, en effet, qu'il fallait se défaire des bondieuseries
plus ou moins ineptes sécrétées par les inévitables bigots de
la première heure.
Or, c'est là-dessus que les travaux évoqués bousculent les
i » pères du bon sens et contribuent, directement ou indirecte­
ment, mais dans tous les cas significativement, à déplacer les
termes et les partages de ce genre de procès en dé-canonisa-
tion. Car ce qu’ils tendent à suggérer, et de plus en plus net­
200 Dialogue avec l ’insensé

tement au fur et à mesure qu’on avance dans le temps, c ’est


que, très au-delà des accidents d'un caractère en relation
avec son voisinage immédiat, c'est le propos même et l’entre­
prise dans son ensemble qui se sont modelés en fonction de
cette visée de captation-annulation de l'interlocuteur.
Lorsque Roustang reprend, pour en élargir le champ
d'application et les conclusions, l ’enquête de Roazen sur les
circonstances troublantes du suicide de Tausk — qui obligent
à penser au moins que Freud n'appréciait pas exagérément la
présence parmi ses proches de fortes personnalités de nature
à lui faire de l ’ombre, si peu que ce soit, ou susceptibles, de
par l’objet de leur curiosité, la psychose en l'occurrence, de le
confronter à des données embarrassantes — son problème et
son projet ne sont pas ceux, même si c'est le chemin qu'il
emprunte, d'un historiographe (critique) du mouvement psy­
chanalytique. Non seulement en sus des rapports Freud-Jung,
ou Freud-Groddeck, il a en vue, expressément, Lacan, et la
répétition comme inéluctable de la tragédie première (qu'il
n'a que le tort de prendre excessivement au sérieux dans sa
version seconde), mais, en fonction justement peut-être de
cette récurrence ou de cette permanence, ce qu'il met pro­
prement en cause, c'est le rapport préétabli, de par l’œuvre
telle qu’elle est constituée, avec tout disciple possible.
Emporté par la question et par une notion plus qu'incertaine
de la théorie comme «d élire de plusieurs», il l'élargit dange­
reusement d'ailleurs dans l'universel, en rattachant l'abjec­
tion suiviste du psychanalyste qui renonce intellectuellement
à être au profit du «G rand Autre» qui pense pour lui, à la
nécessité générale de se protéger contre le péril d'un délire
solitaire, et noyant, du coup, la spécificité du fait freudien
dans l ’océan d’une commune déréalité que nous serions
voués, paraît-il, à conjurer, sortis de la sphère exacte des
« vraies » sciencesl .
N'empêche que cette intempérance généralisante, que ce
besoin de raccrocher le phénomène à des propriétés suppo­

1. Une fois n'étant pas coutume dans ce pays, la chose mérite d'être soulignée,
l’ouvrage de Roustang a fait l'objet de deux véritables discussions critiques aux­
quelles nous ne pouvons que renvoyer. Cf. C. Castoriadis, « La psychanalyse, pro­
jet et élucidation», dans Les Carrefours du labyrinthe, Paris, Éd. du Seuil, 1978, et
F. G eorge, L'Effet ‘yau de poêle, Paris, Hachette, 1979. Le plus bel hommage qui
pouvait être fait à l’honnêteté du livre : il appelle, une fois n’est pas non plus cou­
tume, la discussion.
Freud revisité 201

sées d’essence de la «th é o rie » visent juste, à leur façon


détournée, et répondent à une intuition pertinente: ce n’est
pas que de l'individu Freud (ou que de l ’individu Lacan) et
que des méandres de ses liens psychologiques avec ses élèves
qu'il faut faire dépendre la propension à une fidélité inhi­
bante qui l ’a tout du long accompagné et qui continue de le
faire, mais aussi, mais surtout, d'une contrainte inhérente à
l’acte intellectuel lui-même ou à l’engagement spéculatif
comme tel. Sauf que c'est là, historiquement, dans le « champ
freudien» et de l'intérieur de la «cause freudienne», pour
reprendre les labels déposés, que cette contrainte en est arri­
vée à se manifester à l'état pur, plus encore que de manière
ouverte, moyennant un faisceau de conditions précises, une
mise en scène définie, un système de l'accès très déterminé,
et que c'est dans les limites de son application particulière
qu'il s'agit d’en déchiffrer et d'en reconstituer l'articulation
générale.

Le refoulement d ’origine.

Significative, de même, au travers de ce qu’elle a de plus


contestable, la thèse de Marie Balmary : il est un secret à la
base de la théorie psychanalytique, une occultation originelle,
dont l'élucidation et la levée nous livreraient la solution avec
la clef du trouble mortifère dans lequel n'a cessé d'évoluer le
mouvement. Freud a caché, s'est caché, quelque chose, la
«faute du p ère», dont l ’effet d'aveuglement, constitutif du
nœud central de la doctrine, continue d'agir à distance.
Reprenant la lecture très sélective que Freud opère du
mythe d'Œdipe et relevant, en particulier, l ’exonération par
le silence de la faute sexuelle du père du héros, Laïos, à
laquelle il procède, M. Balmary renverse l’idée communé­
ment reçue quant aux circonstances de la découverte, sémi­
nale, du complexe du même nom. L'invocation du parcours
e s t rituelle : de la séduction réelle rapportée par ses patientes
hystériques au fantasme de séduction, obligeant à considérer
les désirs inconscients du sujet qui prétend l ’avoir subie,
Freud aurait compris la vraie nature des liens psychiques
unissant l'enfant à ses parents. Pas du tout, soutient Marie
Balmary. Cet itinéraire fameux, loin de correspondre au pro­
202 Dialogue avec Vinsensé

grès d’une vérité, dont sur soi-même, pour commencer, est, à


l'opposé, le trajet d'un refoulement. Entr'apercevant en lui-
même la trace de la «faute cachée» de son propre père,
époux inconstant dont une des frasques l'aurait eu, lui, Sig­
mund, pour conséquence, Freud s’est empressé de s'en
détourner et de laver, au prix d'un refoulement, les pères de
leur culpabilité, le sien comme Laïos et, plus tard, celui de
Schreber. Ainsi qu'il se doit, le refoulé travaille, et la faute
dissimulée insiste, revient, se répète, réparée en même temps
qu'exhibée au sein de formations de compromis que M. Bal-
mary démonte avec beaucoup d ’ingéniosité chez son auguste
et paternel patient: francs symptômes (angoisse de mort,
phobie du train), lubies singulières (aversion pour les para­
pluies, goût pour la chasse aux champignons, manie de col­
lectionner les statues) ou simples bizarreries (le désir
longtemps inhibé de se rendre à Rome).
Disons tout de suite que, en dépit de son agilité et parfois
de sa virtuosité dans le maniement du détail, la démonstra­
tion ne convainc pas. Le retournement de la version cano­
nique quant au point de départ, le passage en arrière de la
séduction fantasmée à la faute réellement commise, quel que
soit l'intérêt du matériau allégué, laissent manifestement
échapper une dimension essentielle, et l'on n ’a pas manqué,
du côté des chiens de garde que l'institution entretient en
grand nombre, de souligner leur caractère banalement
régressif. Non qu'ils soient sans indiquer sur le fond une diffi­
culté d'importance, que précisément la vision orthodoxe de la
conquête du vrai tend, elle aussi, en l ’occurrence, à ignorer.
À savoir que non seulement ce n'est pas pour rien que Freud
est passé par la théorie de la séduction, qu’il y avait à cela de
fortes raisons, mais encore qu’il en a conservé, subreptice­
ment ou plutôt intuitivement, une dimension problématique
capitale, hors de la considération de laquelle on ne peut
guère saisir la signification en profondeur du développement
œdipien.
Car ce qui se donne à concevoir sous une forme « naïve »
dans la séduction, c'est la question, elle indépassable, à
laquelle l ’Œdipe vient fournir une solution : celle de l’entrée
dans le sens, celle de l'antériorité-extériorité de l'ordre
humain par rapport à lui, à laquelle le sujet advenant se
trouve confronté et qu'il lui faut surmonter pour se consti­
Freud revisité 203
tuer. Au travers de cette scène de l'irruption initiatrice de la
sexualité depuis le dehors, ce qui se trouve figuré, c'est
l'incontournable réalité de l'épreuve terrible qu'est la ren­
contre avec un avant-soi qui vous renvoie sauvagement à la
vacuité contingente de votre propre existence (il existait fort
bien sans vous : il n'a aucun besoin de vous pour persister) —
épreuve assez redoutable pour que, depuis ses origines,
l'humanité se soit tout spécialement attachée à la neutraliser
par le postulat d'une immuabilité essentielle de l'ordre des
choses, depuis toujours égales à elles-mêmes et destinées à le
demeurer, donc indifférentes, en leur étemelle nécessité, à la
particularité de votre survenue. Et passage assez marquant
pour laisser au fond de chaque sujet le sentiment structurant
d ’un impossible ultime ou d’un inachèvement : le vrai (notam­
ment sexuel) est irrémédiablement ailleurs, au-delà de soi;
celui en authentique possession du sens, c ’est forcément et
toujours l'autre.
La trop grande facilité simplificatrice du retournement de
l’élucidation en refoulement dont elle se contente n'empêche
pas Marie Balmary de toucher ici à quelque chose de très
juste. De la séduction effectivement subie à la séduction dési-
rée-fantasmée, le chemin est sûrement plus complexe que ne
l’enseignent manuels et dictionnaires. Le vrai mystère de
l'institution subjective, pressenti, engagé dans cette transition
obscure, c ’est l'entrecroisement de la nécessité intérieure du
désir et de la violence « réelle » du dehors. Violence qu'incar­
nent ceux déjà-là du seul fait de leur existence et de l'inclu­
sion sauvage à laquelle ils procèdent en permanence du petit
être dans le champ des significations dont ils ont, eux, la dis­
position et dont ils ne cessent de lui marquer l'extériorité tout
en l’incorporant de force. Entrecroisement énigmatique et
indécidable d’une pré-compréhension, qui fait que l'enfant
sait que c'est de sexe qu'il s'agit, et d'une fermeture, qui fait
que c'est de l'autre, et de lui seul, par effraction, que doit
venir l’introduction au sens. Déchirure dynamique entre une
anticipation et un retard, entre une identification virtuelle au
point de vue de l'autre et une impossibilité dernière de se
mettre à la place de l ’autre en fonction de laquelle peut
s’enclencher le procès de métabolisation de l'avant qui ren­
dra le sujet contemporain de son monde, au travers de la
relativisation de sa place dans la suite des générations.
204 Dialogue avec l ’insensé

Aucun doute que si l'on veut prendre un peu rigoureuse­


ment la mesure de ce qui est en jeu dans le moment dit œdi­
pien, il faut commencer par revoir, chez son découvreur, les
termes orthodoxes d ’une genèse infiniment moins limpide
qu'il n'est dit, et dans le courant de laquelle quelque chose
s'est pour la suite perdu ou voilé. Même si la façon trop mas­
sive dont le constat est formulé n'emporte pas l’adhésion, il
n'était pas inutile que quelqu’ un prenne le risque d'attirer
l ’attention sur l'incertitude des notions établies. Et mieux
vaut, après tout, la maladresse inventive que l ’aveugle et
lâche subtilité des beaux esprits des beaux quartiers dans les
miasmes contournés desquels nous croupissons.
Mais c'est la démarche d'ensemble de M. Balmary qu’il
s’agit d ’interpréter sur ce mode, attentif aux effets de dépla­
cement du discours: pris à la lettre, des énoncés probable­
ment faux, mais, au-delà, une intuition aiguë et pertinente du
problème. Quoi qu’il en soit de la vérité du refoulement à
l'endroit de la figure paternelle auquel Freud aurait été inau-
guralement entraîné, ce qui reste parlant et hautement signi­
ficatif, c'est la quête elle-même du secret d ’origine. À la base
de l'édifice théorique, un élément caché, un travail précis
d'occultation, commandant par avance toute transmission
future et la viciant, une ténébreuse hypothèque de départ à
lever afin de dissiper les effets aliénants qu'elle est vouée à
exercer tout le temps où elle demeure ignorée. Plus que les
résultats de la recherche, ce qui compte ici, c ’est le sentiment
qui la guide, la vision implicite qui s'en dégage d'un disposi­
tif où le rapport de l'enseigné à ce qu'il apprend est déter­
miné, en dernier ressort, par l'attitude première de
l’initiateur envers ses propres prémisses.

Les sources cachées


et le statut secret de la discipline.

À cet égard, la teneur de la réponse qu’apporte Sulloway à


un problème qu'il ne se pose aucunement, d’ailleurs, en
pareils termes apparaît beaucoup plus convaincante. S ’il est
quelque chose de dissimulé, à la racine de la construction
freudienne, ce n’est pas du côté de l’auto-analyse et du rap­
port du fondateur à sa propre vérité intime qu’il faut le cher-
Freud revisité 205
cher, mais du côté, intellectuel, de la façon singulière qu’il a
eue d'assumer son inscription historique. La part de «refou ­
lem ent» qu’a comportée l ’acte inaugural, c'est dans le rap­
port noué par l'inventeur avec ce qui l'a historiquement
conduit à son invention qu'il faut la situer. Et l'effet de capta­
tion du lecteur, c'est de cette coupure silencieusement opérée
qui lui dérobe la continuité d ’une élaboration générale au
profit d’une subjectivité toute-source, qu’il faut le faire
dépendre.
Ainsi en arrive-t-on à une mise en question portant au
cœur de la contradiction inhérente au mouvement moderne
de la culture: dans un monde pénétré de part en part de
conscience historique, le surgissement d’œuvres vouées à se
présenter, en fonction de la même logique, comme sans
racines historiques, sans autre nécessité porteuse que celle
d ’une décision personnelle. D'un côté, la reconnaissance, qui
ne cesse de gagner, de l'étroite dépendance où nous tiennent
l’horizon d’une époque et la marche du fait collectif, de la
dette intense que nous avons envers l'esprit du temps; et, de
l'autre côté, sous l'irrésistible poussée aussi des contraintes
du devenir, la montée des valeurs d'originalité, d'individua­
lité et, partant, d ’an-historicité, à l ’intérieur du champ de la
production intellectuelle. Inévitable que, parvenu à un cer­
tain degré d'exaspération, et sur une de ses expressions parti­
culièrement stratégiques, le paradoxe en vienne à se
retourner et se mette à requérir sa résolution. Impossible que
I extra-historique, dont c'est le propre de la conscience de
l’histoire que de susciter l ’illusion, continue d'échapper
davantage à l'enquête en généalogie historique. Le besoin de
comprendre historiquement en arrive à s'appliquer aux for­
mations placées, à l’instar, typiquement, de la théorie freu­
dienne, sous le signe du mirage d ’extériorité qu’engendre la
perception d'un devenir créateur.
De ce point de vue, l ’ouvrage de Sulloway, malgré ses
limites, marque une date, signale un tournant, indique un
commencement. En ce qu'il articule clairement les deux
dimensions, de la dénonciation et de la reconstitution: il y a
un mythe freudien des origines; il y a, sous-jacente à l ’œuvre
freudienne, une histoire à reconstruire. Il n’est pas vrai que la
source pour ainsi dire exclusive de Freud ait été celle, pure­
ment subjective, de l'auto-analyse. Il est, en revanche, une
206 Dialogue avec l ’insensé

continuité profonde, même si cachée, de la psychologie freu­


dienne avec la science de son temps et, singulièrement, avec
la biologie d'inspiration évolutionniste. Volonté de défaire les
apparences trompeuses de l ’invention strictement indivi­
duelle; volonté de retrouver l’appartenance historique, avec,
au-delà des attaches superficiellement visibles, les prolonge­
ments occultes du procès producteur d'une vision renouvelée
de la place du devenir dans l'humain: là encore, il est une
portée intrinsèque de l ’attitude ou de la visée qu’il convient
d'apprécier pour elle-même, indépendamment de la validité
dans l'absolu des résultats. Ceux-là pourront être révisés,
rejetés, complétés. L'esprit dans lequel envisager le pro­
blème, la manière d'aborder le sujet resteront, eux, désor­
mais, des acquis irréversibles.
Et les résultats, en l'occurrence, sont loin d’être négli­
geables. Sulloway fait montre à tout instant d ’une érudition
pointilliste redoutable qui, mise au service d'un utile achar­
nement critique, rassemble efficacement les données éparses
des travaux antérieurs et dissipe avec une salubre fermeté les
nuages de bon nombre d'opinions reçues. Qu'il s'agisse des
relations de Freud avec Breuer et Fliess, de son environne­
ment intellectuel et de ses emprunts conceptuels, ou de
l'accueil initialement ménagé à son œuvre, Sulloway substi­
tue avantageusement l'épaisseur complexe des faits aux cli­
chés indéterminés d'usage. Du nombre de comptes rendus
obtenus par L ’Interprétation des rêves (avec leur nombre
moyen de mots) à une évaluation minutieuse de l'impact
multiple des spéculations de Fliess sur les primes orientations
freudiennes, de la reconstruction du legs considérable (ne
serait-ce que terminologiquement) de la sexologie au réexa­
men des positions respectives de Breuer et Freud à propos de
l'hystérie (et spécialement de son étiologie sexuelle), tout un
ensemble de données se trouve mis en place qui donne des
années de formation un tableau beaucoup plus réaliste et
nuancé que celui auquel on s'est paresseusement accoutumé.
Les idées générales qui s’en dégagent paraissent essentiel­
lement justes. Il y a un mythe de l'« indépendance scienti­
fique » du fondateur de la psychanalyse, où deux composantes
jouent un rôle clef: d'une part l’auto-analyse, d'autre part
l'hostilité quasi unanime qu'il aurait rencontrée, dont celle
d'un proche comme Breuer. Ç'est en lui-même que Freud a
Freud revisité 207
puisé la substance de sa découverte. Il ne pouvait qu'avoir
tout le monde contre lui. En réalité, fait ressortir Sulloway,
les choses sont autrement compliquées. D'abord, incompré­
hension relative n ’est pas rejet sans nuances. Et ensuite, il est
une insertion profonde de l ’entreprise freudienne dans les
courants de la curiosité de son temps, telle, notamment, que
nombre de ses apports les plus originaux procèdent de Yinfé­
rence à partir de thèses par ailleurs avancées ou d'éléments
depuis peu accrédités. Que, dans un second temps, ces sug­
gestions dues au contexte aient été soumises à réélaboration
à la lumière d’une exploration auto-analytique, soit. Ainsi en
matière de sexualité infantile, dont plusieurs voies d’observa­
tion et constructions conduisaient logiquement à postuler
l'existence (chez Fliess par exemple). Encore faut-il prendre
ces attaches et ces cheminements de l'implication en compte
si l’on ne veut pas se trouver enfermé dans le cul-de-sac d'un
fantasmagorique commencement pur.
Une illustration, au passage, de cette façon ordinaire et
officielle d'écrire l'histoire avec laquelle la somme polémique
de Sulloway oblige, c’est son principal mérite, à rompre.
Illustration on ne peut plus représentative : c'est à la cathé­
drale intellectuelle de la bureaucratie psychanalytique fran­
çaise, à notre œcuménique et national « Laplanche et Pontalis »
soi-même que je l'emprunte. Article libido : « Le terme libido
signifie en latin envie, désir. Freud déclare l ’avoir emprunté à
A. Moll ( Untersuchungen über die Libido sexualis, vol. I,
1898). En fait, on le trouve à plusieurs reprises dans les
lettres et manuscrits adressés à Fliess et pour la première fois
dans le Manuscrit E (date probable: juin 1894).» Que peut
suggérer au lecteur la rédaction de ce grand morceau de phi­
lologie, sinon ceci : que Freud, dans un élan de modestie qui
r honore, mais dont il eût fort bien pu se passer, attribue à
quelqu'un d'autre le recours à un terme qu’«en fa it» il n'a eu
besoin de personne pour aller chercher. Les dates parlent:
1898 d'un côté, juin 1894 — l'indication du mois ne signe-
t-elle pas subtilement l ’acte de naissance? — de l'autre côté.
I .a science a parlé. Or Freud, selon une de ses chères habi­
tudes, cite à la fois juste et à côté. Le même Moll emploie le
terme dès son livre de 1891 sur l’inversion sexuelle, et il est
loin d'être le premier (M oritz Benedikt y recourut dès 1868,
Krafft-Ebing en 1889, Meynert en 1890). Au travers du mot,
208 Dialogue avec l ’insensé

c'est à l’évidence infiniment plus que le mot qui est en jeu :


c'est tout le rattachement de Freud à la science du sexe et de
ses déviations, qui s’est développée dans la seconde moitié du
XIXe siècle, qui se trouve impliqué. Lien, dette, enracinement
que précisément une lexicographie interne, construite sur le
postulat tacite d'une autonomie pleine du fait psychanaly­
tique, ne peut que tendre à occulter, avec, du même coup, la
signification historique globale de l'entreprise se proposant
de la sorte d'accueillir et de laisser parler l'inconscient du
sexe.
Sur beaucoup de points (la sexualité infantile avant Freud,
la généalogie de concepts comme ceux d'auto-érotisme, de
zone érogène), Sulloway n'apporte pas de choses à propre­
ment parler nouvelles. Il se contente de réunir l'information
éparpillée dans des travaux ponctuels où, remarquons-le sans
trop d'étonnement, les contributions françaises brillent par
leur extrême minceur. Marxisme hier ou psychanalyse aujour­
d'hui, dans l'un et l'autre cas, la sophistication du concept
fait bon ménage avec l'ignorance absolue des faits. Là où,
néanmoins, l'ouvrage marque une date, un tournant, c ’est
dans l'articulation qu'il réalise entre restitution de ce corps
de données et dévoilement des raisons, mythifiantes, de leur
oblitération. Il ne se contente pas d'apporter. Il montre pour­
quoi il y avait à cacher. La réintégration historique acquiert
sciemment ici sa véritable portée critique.

Darwin et Freud :
de l ’évolution des espèces à l ’histoire du sujet.

Il y a même chez Sulloway une grande idée qui, para­


doxalement, au lieu de servir le livre, se retourne contre lui,
en ce qu’elle le déporte vers la démonstration obsidionale,
aplatissante et, pour finir, unilatérale. Au-delà des contiguïtés
immédiates et des continuités visibles — magnétisme animal,
hypnotisme, hystérie — , Sulloway, par une intuition remar­
quable et fondamentale, sort des sentiers battus de la petite
histoire, pique résolument vers le grand large et rapporte la
réflexion freudienne à l'un des événements scientifiques
majeurs de son siècle : la théorie darwinienne de l'évolution.
La nouveauté réelle de ce Freud: Biologist o f the Mind. À la
Freud revisité 209
réserve près que l'exposé et l'exploitation qui sont proposés
de la thèse ne sont pas véritablement à la hauteur de son
contenu, de ses implications et de l'esprit même qui l'a inspi­
rée. Alors que ce qu'elle a de fort et d’original, c'est la rupture
avec l'ordre manifeste des influences ou des appartenances
intellectuelles au profit d'une généalogie en profondeur, aussi
déterminante que cachée, c'est, en fin de compte, dans le
plan du lisible immédiat, du littéral que Sulloway la ramène
et s'efforce de l'accréditer, au prix d'un forçage certain dans
l'expression.
Au « legs de la révolution darwinienne à la psychanalyse »,
il ne consacre directement qu’un chapitre, qui se limite à un
bilan plutôt rapide des incidences directes et indirectes de
l’évolutionnisme dans le domaine de la psychologie. Directes:
la contribution propre de Darwin à la psychologie de
l'enfant1 et l’influence décisive de son œuvre sur le dévelop­
pement de la discipline; les prolongements logiques de ses
vues en matière de théorie des instincts (dont tout spéciale­
ment sexuels). Indirectes : l'insistance paradigmatique portée
sur la lutte et le conflit; le rôle radical de la clef du présent
attribué au passé; la lecture du devenir individuel à la
lumière de l'histoire de l'espèce (en fonction de la loi biogé­
nétique formulée par Haeckel, selon laquelle «l'ontogenèse
répète la phylogenèse»); la signification stratégique acquise
par des mécanismes pathologiques comme la fixation ou la
régression. Mais cette source darwinienne, en même temps,
Sulloway la retrouve partout présente, et déterminante, à
l’arrière-fond des avatars de la pensée freudienne, tant
durant la période de formation, au contact d'un Breuer ou
d ’un Fliess, que lors des grands remaniements de la maturité
(comme l'introduction d ’une pulsion de mort). Si bien qu’au
total — et c'est là qu'on voit comment l'effort pour énoncer
une idée juste peut entraîner à une représentation fausse,
sinon absurde — il n'aperçoit manifestement pas de
meilleure manière d'exprimer ce lien essentiel de causalité
que de constituer la théorie psychanalytique en prolongement
ou dépendance de la biologie évolutionniste. Là où l'on pense
trouver une psychologie pure, on a affaire en réalité, dit-il en

1 Signalons à ce propos la récente traduction de son « Esquisse biographique


d ut) petit enfant» (1877), dans le numéro I de Enfances et cultures, mars 1979.
210 Dialogue avec l ’insensé

substance, à une «crypto-biologie», ou, plus exactement, à


une «psychobiologie génétique de l ’esprit». De ce qu’il pointe
comme origine fondamentale de la pensée freudienne, autre­
ment dit, Sulloway croit pouvoir conclure, sans coup férir, à
sa véritable nature. De ce qu'il est une inscription cachée de
la découverte psychanalytique dans l ’histoire, il pense pou­
voir déduire qu'il est un statut masqué de la discipline — son
caractère de «biologie de l'esprit». Et le malheur des temps
aidant, voici la sociobiologie qui arrive à la rescousse, et le
pauvre Freud annexé au nombre des précurseurs et suppôts
de Edward O. Wilson. Funeste destin, en vérité, auquel rien
ne saurait résoudre à l'abandonner. De la (légitime) dénon­
ciation du mythe de l'«indépendance scientifique», nous voici
passés à l'obligation de relever le fondateur du plus humiliant
des servages.
Comme si, de ce que Darwin « a fait plus que n'importe
quel autre individu pour frayer la voie de Sigmund Freud et
de la révolution psychanalytique», il fallait nécessairement
tirer la conclusion que la psychanalyse relève d'une espèce de
biologie évolutionniste simplement appliquée au domaine
psychique. Comme si, de ce que le discours freudien
s'ordonne en fonction d'une certaine élision systématique de
ce qui le conditionne historiquement, il fallait, une fois percé
le mystère de ses origines, lui retirer toute spécificité et le dis­
soudre dans le courant de pensée sur lequel on suppose qu'il
se greffe. Sulloway ne contourne le piège d'une histoire confi­
née dans le cercle du visible et du sens manifeste — et qui,
s'agissant de Freud, se bloque sur Charcot, Meynert, Helm-
holtz, Fechner, Herbart, etc. — que pour aussitôt y retomber.
Avec ce handicap inédit, par rapport justement à une histo­
riographie traditionnelle œuvrant dans la conformité aux
apparences, d’avoir l ’évidence contre lui lorsqu’il s’emploie
désespérément à débusquer une biologie littérale sous chaque
accident de terrain conceptuel.
Et pourtant, il soulève un point capital, il touche à une
vérité essentielle, que la présentation qu’il en donne discré­
dite malencontreusement, si elle ne le disqualifie. Car il n’est
pas douteux qu’il est un lien intime entre la révolution darwi­
nienne et la révolution freudienne et que, au nombre des
conditions de possibilité de la découverte psychanalytique, il
faut compter, central, primordial, le pensable suscité par la
Freud revisité 211

théorie de l'évolution. Nul besoin de chercher ici les filiations


conceptuelles, les dérivations notionnelles ou une continuité
disciplinaire. Les choses se passent de façon à la fois beau­
coup plus massive et beaucoup plus discrète. Ce qui importe,
ce n'est pas ce qui chez Freud, au terme d’un déchiffrement
minutieux, s'avère provenir de Darwin ou d'un de ses vulga­
risateurs ou prosélytes. C'est ce que la vision nouvelle d'un
procès de la vie, d'une formation des espèces et des êtres —
dont l'homme — dans le temps, a rendu concevable. Ce dont,
en fait, le darwinisme a été par contrecoup l'instrument révo­
lutionnaire, dans le domaine de la psychologie : l ’introduction
de l ’histoire dans l ’homme, l ’historicisation radicale du sujet.
En ce siècle de l ’histoire qu'a été le dernier siècle, entendons :
de la conscience historique, du sentiment enfin conquis de ce
que l'être collectif se constitue de part en part dans le deve­
nir, c'est la biologie qui a fourni le relais permettant
d'étendre la dimension de la création dans le temps à Yindi­
vidu. Nous sommes chacun, psychiquement, le résultat infini­
ment divers et entremêlé d’un processus de formation, et pas
seulement de maturation selon un type prédéterminé, où se
décide le tout de notre être. Point de sujet pré-donné : mais
des histoires subjectives qui sont autant d'histoires d'une ins­
tauration du sujet. Pas d’histoire d ’un individu humain qui ne
soit d'abord et primordialement histoire d'une hominisation
— histoire où se répète en raccourci celle de l'émergence de
l'espèce humaine; histoire pensable, précisément, en raison
de ce qu’on sait par ailleurs des conditions dans lesquelles
quelque chose comme l'homme a été historiquement produit.
«L'ontogenèse répète la phylogenèse»: ce que la théorie de
l'évolution a mis en demeure de pister, c'est la trace immé­
moriale, abyssale, en chacun de nous, de cette réitération
contraignante d'un devenir-homme de l'homme, à partir non
pas de rien, mais d'autre chose que l'homme — et cela tant
psychiquement que physiologiquement. C'est là où Sulloway
s’égare avec l'inclusion qu'il prétend opérer à toute force de
la psychologie selon Freud dans la biologie selon Darwin. Le
problème n'est pas celui, comme il le voudrait, d’une identifi­
cation des domaines, voire carrément d'une résorption de
l’un dans l ’autre, parce que de l'un à l'autre un même para­
digme circule. Il est celui d ’une consécution et de la transpo­
sition, moyennant décalages et aménagements, d'un schème
212 Dialogue avec Vinsensé

fondamental du devenir, élaboré effectivement dans le champ


de l'«histoire naturelle», dans un autre champ, dévoilé, d ’une
certaine manière, par la découverte de l'« origine des
espèces». Puisque l'homme résulte tout entier d'une histoire,
comment l'organisation psychique et les articulations du
sujet pourraient-elles ne pas relever d'une même émergence
radicale, repérable à la fois dans le temps court de la genèse
individuelle et dans le temps long de la formation de
l'espèce ?
Là ne s'arrêtent pas, d'ailleurs, les effets de la théorie de
l'évolution sur l'idée de l'homme ni son rôle, en particulier, à
la racine de la révolution freudienne. Sulloway signale briè­
vement, mais avec beaucoup de pertinence, l'une de ces inci­
dences parmi les plus importantes : le « paradigme dualiste de
l'instinct», partagé essentiellement entre «fa im et am our»,
entre conservation et reproduction, entre service de l’indi­
vidu et soumission à l'espèce. On n'a, certes, pas attendu
Darwin pour observer que la faim et l'amour menaient le
monde, mais comme Sulloway le souligne, il a été le premier,
en revanche, à fournir et un fondement scientifique et une
signification théorique d'ensemble à la détermination de ces
deux instincts, de ceux-là seuls et d ’aucun autre, comme la
base primordiale de toute conduite animale. Ce qui revenait à
fournir une caution particulièrement autorisée aux vues
toutes spéculatives d’un Schopenhauer sur la division ultime
des sources de la volonté entre instinct de conservation et ins­
tinct sexuel — et les « synthèses » entre Schopenhauer et Dar­
win n'ont pas manqué, dont celle, placée sous le signe
intéressant de la philosophie de l ’inconscient, de Hartmann,
que Freud connaissait. Mais la question, encore une fois, n'est
pas ici celle d'une influence, littérale, dont on suivrait la trace
dans l'œuvre freudienne. Elle est, bien plus profondément,
celle de l ’incitation spéculative créée par la mise en lumière
de ce schème d ’une scission dernière des forces qui meuvent
l'être vivant: d ’une part, ce qui l'isole et tend à le faire se
comporter comme s'il n'y avait que sa propre nécessité soli­
taire et, d ’autre part, ce qui le traverse comme dessein géné­
ral de la vie, nécessité de l ’espèce dont il n'est qu'un infime et
transitoire segment. N'être que pour soi, qu'en vue de soi, en
fonction de la dynamique de l'individuation; être pour plus
que soi, pour quelque chose qui à la fois s'incarne en vous et
Freud revisité 213
vous signifie votre mort: non seulement le dévoilement de
cette sorte de contradiction n'a pas dû jouer un mince rôle
dans les réaménagements constants de la doctrine des pul­
sions auxquels Freud a procédé, toujours dans le souci sous-
jacent de retrouver une dualité au sein du déplacement, mais
encore elle pourrait être la clé du contenu de l'inconscient.
Le sujet humain: l ’être vivant chez lequel l'autonomie de
l'individu parvient à un degré de développement assez élevé
pour que se fasse jour un conflit entre la toute-valeur du moi
se concevant comme fin en soi et les limites inhérentes à
l'appartenance vivante (le fait d’être né, le fait de devoir mou­
rir, le fait d’être sexué, donc clivé de l ’«autre m oitié»), limites
dont l'inconscient est en sa teneur ultime négation.
Il faudra y revenir. On se demande, du reste, à propos
d'inconscient, pourquoi Sulloway n'en convoque pas l'his­
toire à l'appui de sa thèse. Car indépendamment de l'aspect
darwinien qu'elle a pu prendre chez tel ou tel de ses promo­
teurs, comme Hartmann, et à côté de ses sources philoso-
phico-littéraires, l'idée d'inconscient est, pour une part
fondamentale, une idée d'origine biologique, très exactement
neurologique, dans l ’accréditation de laquelle les progrès
dans la connaissance des fonctions du cerveau au cours de la
seconde moitié du XIXe siècle ont joué un rôle déterminant.
Quoi qu'il en soit de cette lacune comme des autres qui grè­
vent son propos, pas de doute qu'il nous a mis sur la piste
d'une grande vérité: tout un pan de la découverte freudienne
ne s'explique qu'à la lumière de la transformation de l'idée de
l’homme imposée ou engendrée par les développements de la
science moderne. La tâche d'élucidation est loin d'être ache­
vée, de ce côté. Du moins reçoit-elle ici un commencement
notable.

Ainsi la direction d'ensemble se dégage-t-elle nettement:


vers une réappropriation historique, seule voie par laquelle
prendre la mesure de ce qui est véritablement en cause, tout
en se gardant de l'enfermement répétitif dans les rets d’une
conceptualité subjective. Avec, à l'arrière-plan du mouve­
ment qu'on sent de la sorte se dessiner, un enjeu qui dépasse
de beaucoup le cas singulier que nous avons eu à considérer:
214 Dialogue avec l ’insensé

la clôture d'une époque du savoir et, peut-être, quelque chose


comme la fin de l'âge révolutionnaire-totalitaire de la pensée.
C'est-à-dire de ce moment de transition où l'ancienne puis­
sance d'exhaustion du vrai qui constituait l'horizon systéma­
tique de la théorie, défaite par l'histoire, s'est déplacée et
recomposée, en se métamorphosant, grâce à l'histoire, en
puissance de rupture radicale et d'invention absolue — en
faculté de soustraction à l'histoire du sein de l'affirmation
triomphale de l'originalité subjective. Ce qui, de toutes parts,
se délite sous nos yeux, c'est la réponse en forme de déni à la
découverte du devenir comme création qui a partout d'abord
prévalu dans notre monde, de la croyance à une fin de l’his­
toire à l'illusion de la société devenue définitivement au fait
d’elle-même par l'opération révolutionnaire, jusqu’aux
images-forces de l'innovation pure et du tout-auteur.
Voici le travail de l'histoire en passe de rejoindre et de dis­
soudre les diverses figures conjuratoires qu'il a suscitées dans
un premier temps — commencements ou termes également
fantasmagoriques, manifestations à ce point extrêmes du sur­
gissement historique qu'elles échappent à l'appartenance his­
torique. Il est en train, d'ores et déjà, de modifier de force le
rapport collectif à la politique, en le contraignant à intégrer
l'indétermination du temps. Gageons qu'il ne va pas manquer
non plus d'imposer une transformation profonde du statut de
l'auteur, de disqualifier un certain type d ’ambition et d'entre­
prise, de requérir un autre rapport entre celui qui prétend
penser et ce qui lui permet de penser, marqué par l'exigence
de rendre compte de ce qui le porte, un autre rapport, par­
tant, à la forme même de l'œuvre, un autre rapport, enfin et
du même coup, au public que convoque toute œuvre et dont
elle inscrit les modalités en elle. De l’inscription dans l’his­
toire masquée et, en fin de compte, rejetée à l'historicité assu­
mée, c'est l ’organisation entière du travail intellectuel qui va
se trouver subvertie.
L ’âme, la femme,
le sexe et le corps
Les métamorphoses de l ’hystérie
à la fin du XIXe siècle

Il faut traiter l ’hystérie — et le discours médical sur l’hys­


térie — comme des révélateurs. Dans et à propos de l ’hystérie,
jusqu'à Charcot, quelque chose se symbolise : le destin fémi­
nin. La maladie fonctionne comme une scène où se dévoilent
et où s'exhibent la vérité du corps féminin et la condition qui
en résulte. Car la femme est toute par son corps ou, du moins,
par une partie de ce corps : sa partie reproductive, 1’hustera
des Grecs et les organes associés, dont les manifestations hys­
tériques ont justement pour sens de rappeler et de signaler
l'emprise prépondérante.
Cela vaut pour la transformation complète de la représen­
tation de l ’hystérie qui s'impose à la fin du XIXe siècle et qui
constitue la clef de l'idée contemporaine de névrose: cette
Iransformation vaut symbole, elle aussi, du changement dans
le rapport au corps qui est à la base de notre notion du sujet,
fout comme s'exhibait dans la vieille hystérie, et sous forme
d ’exclusivité féminine, une économie générale du corps, une
façon d ’avoir et d'habiter un corps, l'hystérique se fait chez
Freud initiatrice à l'inconscient, celle qui dévoile le partage
nouveau du sujet, celle chez qui surgit la nouvelle figure de la
division d'avec soi.
La métamorphose de l ’hystérie qui s'opère entre 1880 et
1000 livre ainsi, lorsqu'on la creuse, une double leçon. Elle
fournit la mesure d ’un héritage; elle ouvre à la signification
d'une rupture. L'hystérie est, d'un côté, ce par quoi de façon

I a ' Débat, n° 24. mars 1983, pp. 107-127.


216 Dialogue avec Vinsensé

privilégiée, on s'introduit au système ancien des représenta­


tions du corps. Elle est, de l'autre côté, ce par quoi on saisit
le côté corps, si l'on peut dire, de ce qui se donne comme
découverte de l'inconscient.

Insistance de l'hystérie gynécologique.

Deux choses frappent, lorsque l'on considère l'histoire de


l'hystérie sur la longue durée: d ’une part, l'extraordinaire
permanence d'un fantasme anatomique indomptable; et,
d’autre part, le caractère de système des représentations
qu’on retrouve derrière l'apparente variété des théories d'un
auteur à l'autre et malgré l’évolution considérable des sup­
ports doctrinaux.
Bien sûr, chacun sait que depuis Willis et Sydenham, l’ori­
gine utérine de l'hystérie a été mise en question. Mouvement
encore amplifié par les développements de la théorie des
vapeurs et des «m aladies du genre nerveux» au cours du
x v m e siècle. Mouvement repris enfin au XIXe siècle par un
Georget ou un Briquet qui repousseront et disqualifieront
comme relevant d'un imaginaire prépositif la thèse préten­
dant associer les troubles hystériques avec l'état des « organes
de la génération de la fem m e», pour reprendre le langage du
temps. De sorte que l’histoire de l ’hystérie serait le long
affrontement entre une théorie utérine complètement sous
l'empire de l'imaginaire traditionnel et une théorie nerveuse
ou cérébrale inspirée par un esprit critique plus scientifique.
C'est l'histoire que nous retrace par exemple Ilza Veith dans
sa classique Histoire de l'hystérie *. Histoire vraie, au demeu­
rant. À cela près qu'il faut apprécier plus exactement la
nature des paramètres en présence.
Il y a, pour commencer, quelque chose d ’illusoire dans ces
généalogies «psychiatriques», basées sur les traités spéciali­
sés, dus pour la plupart, en effet, à des spécialistes des mala­
dies mentales ou nerveuses. Elles manquent, en fait, le gros de
la littérature sur la question, qui ne se ramasse pas dans cette
série particulière, mais se trouve dispersée dans les innom­
brables ouvrages généraux sur les maladies des femmes, trai-1

1. Trad. franç., Paris, Seghers, 1973.


L ’âme, la femme, le sexe et le corps 217
tés des maladies de l ’utérus et autres traités de la menstrua­
tion, qui écrasent de leur masse les livres spécifiquement
consacrés à l'hystérie. C'est là, dans ce surabondant discours
médical sur la femme dans ce qu’elle a de biologiquement
féminin, que réside l’essentiel, quantitativement, de la littéra­
ture sur l'hystérie, là donc où elle arrive comme corollaire à
l’examen pathologique des organes génitaux. Et pas seule­
ment quantitativement d'ailleurs, mais aussi pratiquement.
Car ce sont ces praticiens-là, ces spécialistes des maladies des
femmes qui recevaient concrètement le gros des patientes
dites hystériques. Ce sont dans des services hospitaliers géné­
raux, chez Piorry à la Pitié, chez Briquet à la Charité que se
« pressent en foule » les hystériques à Paris dans le courant du
XIXe siècle. Et jusque tard dans le siècle, c'est vers gynéco­
logues et obstétriciens que continueront d'être dirigées la plu­
part d'entre elles. Cela seul suffit à signaler, indépendamment
même de l’examen de la littérature liée à cette pratique, la
prépondérance sociale des images traditionnelles rapportant
l’hystérie aux fonctions de reproduction, associant hystérie et
organes génitaux féminins. Spontanément, la plainte hysté­
rique se tourne vers ces médecins de la femme qui, modernes
ou traditionnels, ne doutent pas davantage que l'hystérie soit
un trouble relevant de leur compétence — un trouble fonc­
tionnel, peut-être, mais un trouble touchant indiscutablement
aux organes et aux fonctions dont ils sont spécialistes. C'est
par le biais de ce secteur considérable de l'activité médicale
que, sinon la théorie utérine dans sa pureté native, du moins
l’association fondamentale hystérie/organes sexuels de la
femme, a plus que survécu, vécu de sa belle vie tout au long
du XIXe siècle. On trouve encore, l ’année suivant l'ouverture en
1872 des leçons de Charcot sur le sujet, un Parallèle de l ’hys­
térie et des maladies du co l de l'utérus h Et combien d'autres
attestations du même ordre très au-delàI2. La littérature sur la
menstruation constitue, de ce point de vue, un riche chapitre
à elle seule : sans doute est-ce là, pour des raisons assez faci­
lement compréhensibles, que la perpétuation du grand mythe
du sexe malade se marque de la manière la plus insistante. Il
faudrait, du reste, suivre de près, chronologiquement,

I Par un certain docteur Dechaux, Paris, Baillière, 1873.


2. La thèse de M eurisse, Syndrome utérin et manifestations hystériques, 1895,
Iou m it à cet égard un ubondant témoignage bibliographique.
218 Dialogue avec l ’insensé

l'ensemble de cette production spécialisée pour voir jusqu’à


quelle date exactement elle a continué à faire place à l’hysté­
rie. L ’examen réserverait à coup sûr des surprises.
Un exemple intéressant, parce qu'il illustre comment le
travail scientifique le plus positif peut fort bien coexister avec
le maintien des idées les plus traditionnelles. Négrier, méde­
cin d’Angers, est l ’un des praticiens qui ont le plus contribué
à établir la connaissance exacte du cycle de l'ovulation. En
1858, il réunit ses observations sous un titre parlant: Recueil
de faits pour servir à l ’histoire des ovaires et des affections hys­
tériques de la femme. Comme si la science fraîchement
acquise en matière de physiologie de la reproduction se
devait tout naturellement de se prolonger en révision des
idées reçues quant aux «affection s» qui, par excellence, s'y
rapportent. Négrier ne manque pas de critiquer la théorie
utérine. «Je suis convaincu, dit-il, que l'utérus a été calomnié
et que, dans l'Antiquité comme aujourd'hui, on lui a attribué
des désordres fonctionnels et sympathiques qui lui sont tout à
fait étrangers *. » Mais c'est pour mettre à la place ces ovaires
dont il a scientifiquement élucidé le rôle. Ainsi propose-t-il,
pour en finir avec l ’erreur inscrite dans le mot même et véhi­
culée par son étymologie, de substituer à la dénomination
d'hystérie celle d’ovarie.
S'il y a lieu de souligner cette permanence du lien entre
hystérie et physiologie sexuelle féminine, avec son support
pratique dans la discipline médicale, c’est en raison de ce
qu'elle éclaire des soubassements et de la véritable nature, à
l’échelle historique, de la découverte freudienne. Il n'y a cer­
tainement pas chez Freud «découverte» de la sexualité au
sens où personne avant lui n'aurait fait le lien entre « névrose »
et sexualité. Depuis les Grecs et à propos, en tout cas, de l'hys­
térie, on ne parle pratiquement que de cela. De ce point de
vue, Freud apparaît comme l'héritier inconscient et le conti­
nuateur malgré lui de cet enracinement séculaire de l'hystérie
dans la sexualité féminine. Ces allusions saisies au vol chez
ses maîtres, ces propos officieux d’un Charcot ou d’un Chro-
bak évoquant soit à mots couverts, soit sur le mode de la plai­
santerie, le rôle du facteur sexuel chez telle ou telle de leurs1

1. Recueil de faits pour servir à l ’histoire des ovaires..., Angers, Cosnier et


Lachèse, p. 151.
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 219
patientes, ne sont pas de l'ordre du pressentiment, qu’une
pudibonderie « bourgeoise » leur aurait interdit de développer,
mais de l’ordre du vestige, que leur position leur rendait mal
avouable. Affleurent là d'ultimes restes d’un immense et insis­
tant discours social, définitivement disqualifié chez les spécia­
listes du système nerveux, dans les années 1880, par les
récentes avancées de la discipline, mais nullement oublié pour
la génération des aînés de Freud (la moindre lecture un peu
attentive de Charcot l'atteste). Complètement effacé ou perdu,
dans sa signification vivante, en revanche, pour la génération
plus jeune, et sans doute fallait-il qu’il y ait cette oblitération
et cette discontinuité pour que puisse être accueilli le change­
ment de sexualité qui a accompagné sa redécouverte. Car s'il
est indispensable de replacer l'opération freudienne dans la
continuité d’une longue durée, ce n’est pas pour en nier la
portée de rupture, mais pour apprécier l'exacte teneur de
celle-ci. C’est une fois réinscrite dans la ligne de cette vivace
tradition du sexe que la transformation de la notion de sexua­
lité accomplie par Freud prend tout son relief. C'est en com­
prenant comment il renoue obscurément, d'une certaine
façon, avec quelque chose qui était là avant lui, jusqu'à lui,
qu'on mesure à quel point il le change de fond en comble.
Cela en tirant la leçon des métamorphoses de l'hystérie elle-
même. Car cette transformation, elle s'est jouée en acte avant
d'avoir lieu en pensée, avec le corps de l ’hystérique comme
médium et théâtre. Avant de changer dans la théorie, la sexua­
lité a changé en fait de visage et, pour ainsi dire, de corps, au
travers, précisément, des manifestations hystériques. Com-
ment la transmutation de l'hystérie gynécologique en hystérie

I
neurologique — transmutation d’un mythe de l'incarnation
dans un autre, et d'un mythe solide, extraordinairement
durable, dans un mythe instable, purement transitoire — a-
t-elle créé les conditions de possibilité de l’hystérie psychana­
lytique? Voilà, en somme, ce que nous avons à reconstituer.I.

I. hystérie et le système des névroses.


220 Dialogue avec l ’insensé

la manière dont l ’être humain en général habite son corps.


On est là en présence d ’un véritable système de pensée mytho-
logico-physiologique durable, solide, à sa façon extrêmement
logique. D'un système qui n'a cessé de recevoir toutes sortes
d'apports avec les différentes époques. D'un système qui a
connu d'innombrables variantes mais qui a traversé les
siècles avec une remarquable stabilité de fond. Un système de
pensée nullement confiné dans les livres. L'ethnologue en
trouve encore aujourd'hui la trace dans la France villageoise.
Je songe, bien sûr, à la restitution exemplaire de la part des
femmes et du cycle coutumier de leur existence qu’on doit à
Yvonne V erd ier1; et je pense, en particulier, à la «physiolo­
g ie » qui, montre-t-elle, en forme l'assise. Ce qu’elle reconsti­
tue, en fait, de croyances attachées aux pouvoirs du corps
féminin, aux pouvoirs de vie qui en font l'irréductible origi­
nalité, est au plus proche de la littérature médicale qui nous
intéresse. L'idéal serait de suivre les variations de l'histoire
en même temps que de dégager les articulations stables du
système. Pour d'évidentes raisons d ’économie et en dépit du
péril d'abstraction que cela comporte, force sera de s'atta­
cher exclusivement au noyau logique de cet ensemble de
représentations à grande extension historique et, partant, à
forte diversité de configurations. Ce qu’on reconstruira
comme ordre du corps symbolisé par le désordre féminin appa­
raîtra, du coup, dans une pureté idéal-typique dont on ne
trouverait nulle part, est-il besoin de le préciser, d ’expression
ouverte et complète. Mais ce n'est qu'à ce niveau ultime
qu'on prend la mesure de l'événement qui est au cœur des
métamorphoses fin de siècle de l’hystérie : la naissance d ’une
femme nouvelle, signe d ’une autre habitation du corps.
À la racine, une expérience de dédoublement absolument
irréductible, inhérente à la condition humaine. Nous sommes
à la fois du visible et de l ’invisible. Nous avons un corps qui
relève des choses. Et nous nous appréhendons intérieurement
comme autre chose: comment qu'on le pense, dans le
registre de l ’invisible.
Second élément, élément assurant la mise en forme histo­
rique de cet invariant de base, la manière dont est culturelle­
ment compris le partage entre visible et invisible, entre1

1. Façons de dire, façons de faire, Paris, Gallimard, 1979.


L ’âme, la femme, le sexe et le corps 221

nature et surnature. Dans des mondes voués aux dieux,


comme tous l ’ont été jusqu'au nôtre, la division reconnue
dans l’être se répercute nécessairement dans la dualité per­
çue de la personne et la modèle. Le partage des deux ordres
de réalité passe dans l ’homme. Si par le corps, par le visible,
nous sommes de la nature, par le dedans nous communi­
quons en quelque manière avec l ’invisible, nous relevons en
quelque façon de la sphère des créatures surnaturelles. De là,
une expérience fondamentale de l'extériorité du corps, le
corps ressenti par celui qui l'habite comme autre chose
que lui. C'est ce sentiment qui est à la base d'un grand
phénomène qui nous est devenu littéralement impénétrable,
incompréhensible : l’aptitude convulsionnaire, phénomène uni­
versellement attesté et auquel notre société est la première
peut-être à échapper. Qu'est-ce, en effet, que l ’expérience
convulsionnaire? La manifestation d ’une dépossession cor­
porelle, l'expression même de l'altérité du corps ou de la
transcendance du soi. Votre corps vous échappe, se soustrait
à votre contrôle. Il montre visiblement qu’il vit de sa vie
propre. Qu'il est toujours prêt à ne plus obéir à celui qui le
possède. Alors, de deux choses l'une : ou bien c'est en tant que
morceau de nature que ce corps vous échappe; ou bien c ’est
en tant qu'un autre invisible s'en empare. Autrement dit, ou
bien les convulsions sont naturelles au sens fort du terme —
votre corps traversé par les lois de la nature contre vous-
même — , ou bien elles sont surnaturelles, témoignant en ce
cas de l’emprise des puissances invisibles par-dessus la
volonté des hommes. Les dieux (ou les diables) s’attestant
dans le corps des hommes en le leur arrachant.
Pour aller très vite, en sautant toutes les médiations qu’il
faudrait: l ’épilepsie d'un côté, le «m al sacré», l ’hystérie de
l'autre côté. Deux ordres de convulsions toujours intimement
associés et cependant bien distincts. Ceci pour fixer un repère
de- départ quelque peu mythique dans le tableau des affinités
et des oppositions entre variétés morbides qu'on peut dresser
une fois identifié leur commun foyer convulsif — le tableau
île ce qui deviendra les «grandes névroses» du XIXe siècle.
L'hystérique, ce sera par excellence, en effet, la convul­
sionnaire naturelle. Car s'il n'est d’humain qui n’appartienne
par son corps à la nature — c'est-à-dire qui virtuellement ne
si* désappartienne — , la femme y appartient plus sensible­
222 Dialogue avec l ’insensé

ment, plus décisivement que l'autre moitié des êtres. N'est-


elle pas traversée par des cycles dont la régularité la projette
directement dans le cours des astres? Le corps féminin, dit
joliment Yvonne Verdier, «bat la mesure du calendrier». La
femme est réglée — normée par une autre loi que celle de
l’individualité. Cela, parce qu'elle donne la vie. Elle est le
siège d'un processus qui, s’il a besoin d ’elle, la déborde de
toutes parts en son impérieuse nécessité. Chez la femme, en
d'autres termes, l'extériorité du corps est manifeste, patente,
irrécusable. Latentes pour l’ensemble de l'espèce humaine, la
désappartenance du corps vis-à-vis du sujet, la dépropriation
corporelle deviennent physiquement flagrantes. Comme dira
Michelet, encore, plus de vingt siècles après Platon, la femme
est « nature autant que personne». La formule résume tout. La
femme est cet être virtuellement dédoublé entre sa propriété
subjective, personnelle, d ’elle-même et la nature qui s'empare
d'elle et travaille en elle. En cela, une hystérique, une malade,
une «in firm e » comme dira le même Michelet, «in firm e »
parce que... «fille du monde sidéral» b
Là est la clef de l’hystérie à l'ancienne. L'attaque hysté­
rique, ce ne sera jamais que l'irruption ouverte de cette virtua­
lité dépossessive définissant la condition féminine. Ce sera
l'exhibition de l'arrachement vital dont le corps est capable —
ce corps marqué, dont la menstruation vient rappeler par le
sang, avec une implacable régularité, la puissance génératrice.
Il ne faut pas chercher ailleurs la signification des théories
qui individualisent la matrice comme un être à part, aux­
quelles Platon a donné le lustre que l'on sait. Ce qu'il s’agit
d'exprimer, au travers du fantasme, ce à quoi il s’agit de don­
ner chair, c'est ni plus ni moins à cette autonomie de l'ordre
naturel au sein du corps de la femme. Comme si, en sus de
son corps propre, la femme possédait ou contenait un second
corps, celui-là indépendant d'elle et susceptible par consé­
quent, lorsqu’il ne se tient pas tranquille, de la déchirer par
une véritable division vitale. La personne contre la force
autonome de la vie qui gît et œuvre en elle.
On ne peut pas ne pas citer une fois de plus le passage
fameux du Timée où Platon a donné son expression consacrée1

1. Histoire de la Révolution française, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. II,


1939, p. 901 n. Cf., sur l’ensemble du sujet, Thérèse M oreau, Le Sang de l ’histoire.
Michelet, l ’histoire et l ’idée de la femme au XDC siècle, Paris, Flammarion, 1982.
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 223
à cette représentation des troubles que la fonction vitale,
autonomisée dans la matrice, est susceptible d’induire chez la
femme. Il est plus connu qu'il n'a été bien compris. Platon,
donc : « Chez les femmes, ce qu'on appelle matrice ou utérus
est [...] un animal au-dedans d'elles, qui a l'appétit de faire
des enfants ; et lorsque, malgré l'âge propice, il reste un long
temps sans fruit, il s'impatiente et supporte mal cet état; il
erre partout dans le corps, obstrue les passages du souffle,
interdit la respiration, jette en des angoisses extrêmes et pro­
voque d'autres maladies de toutes sortes; et cela dure tant
que des deux sexes l ’appétit et le désir ne les amènent à une
union où ils puissent cueillir comme à un arbre leur fruit:
comme dans une terre labourée, ils vont semer dans la
matrice des vivants invisibles à cause de leur petitesse et faits
de parties différenciées ; puis, pour leur donner une organisa­
tion, ils les feront grandir intérieurement nourris dans la
matrice; après quoi, ils les mettront au jour, achevant ainsi la
génération des vivants *. »
Point important, relevons-le au passage : la diversité pro­
téiforme des symptômes de l’hystérie. L ’hystérie n’est pas une
maladie. C ’est la maladie à l'état pur, celle qui n'est rien par
elle-même mais susceptible de prendre la forme de toutes les
autres maladies. Elle est état plus qu’accident : ce qui fait la
femme malade par essence.
Une fois qu'on a bien saisi ce dédoublement entre per­
sonne et nature, entre l'individu-femme et la vie qui la hante,
on tient le foyer organisateur à partir duquel se distribuent
les différentes strates du phénomène hystérique. Chez Platon,
chez les auteurs de l’Antiquité reconnaissant comme lui un
animal dans l'animal (Arétée, par exemple), la division
s'expose sous la forme extrême d'une indépendance orga­
nique de la matrice par rapport au reste du corps1 2. Thèse
aucunement confinée d’ailleurs au monde gréco-romain:
elle a son répondant en Égypte ancienne3; et l'ethnologie

1. Tintée, 91 c, trad. de Léon Robin, Œuvres complètes de Platon, Paris, Galli­


mard, Bibl. de la Pléiade, t. II, 1943, p. 522.
2. Sur l’hystérie dans le monde grec, voir les ouvrages récents de Bennett
S imon, Mind and Madness in Ancient Greece, Ithaca, Cornell U.P., 1978, et de
Mary R, L efkowitz, Heroines and Hystéries, Londres, Duckworth, 1981.
Outre l’ouvrage déjà cité d’I. Veith, voir par exemple en français Gabriel
Pmi i on, Étude historique sur les organes génitaux de la femme, Paris, Berthier,
1891.
224 Dialogue avec Vinsensé

d'aujourd’hui en apporte de troublants analogues1. Il va de


soi que cette anatomie fantasmagorique sera balayée avec les
progrès d'une connaissance plus positive du corps à partir du
xvie siècle. Mais la nécessité imaginaire alimentant et com­
mandant les représentations ne le sera pas pour autant. Leit­
motiv de la médecine des siècles classiques, on ne cessera pas
ainsi d ’opposer, à la débilité constitutionnelle de la femme, la
puissance extraordinaire que manifeste son corps en convul­
sion, lorsque justement la fonction génésiaque se dérègle —
faiblesse insigne de la personne, force presque incontrôlable
du processus naturel qui se déchaîne en e lle 2. Et voici, par
exemple, ce qu'écrit en 1848 un honnête praticien parisien:
«U n e femme chez laquelle l'utérus jouit d'une grande vitalité
devient facilement hystérique, et, si cette vitalité est poussée
jusque dans ses dernières limites, elle devient nymphomane. »
Ailleurs: «Je ne connais pas une seule hystérique chez
laquelle l'organe utérin, souvent même à son insu, n'ait
témoigné plus de vie que chez le commun des fem m es3.»
Ô combien significatif, dans ces deux phrases, le mot clef,
obsédant, qui en fait le centre: la vitalité, le plus de vie. À
relever également, second point, avec l'introduction de la
nymphomanie, l ’affleurement d ’une représentation du désir
formulée en clair chez Platon: un désir qui n'est pas de la
personne, mais de la nature, de l'utérus animé par ses besoins
propres. Par ce biais, l'hystérie communique avec la nym­
phomanie et ce qu'on a appelé jusqu’au début du XIXe siècle
la fureur utérine4. La dépossession hystérique peut provenir
d'un débordement du désir — désir, encore une fois, imper­
sonnel, organique, pour ainsi dire anonyme. Quand la cause
est intense et que la crise devient paroxystique, elle finira

1. Je pense à l’étude frappante de François L upu sur les Tindama de Nouvelle-


Guinée, « Les passages à la mort », in Naître, vivre et mourir, actualité de Van Gen-
nep, Neuchâtel, Musée d ’ethnographie, 1981. «Pour les Tindama, les femmes
possèdent deux systèmes sanguins, l'un, identique à celui des hommes, irrigue le
corps, et l’autre, situé dans le bas-ventre, donne les menstrues et maintient la vie »
(pp. 153-154).
2. Jean-Pierre Peter en fournit ainsi de remarquables exemples pour le
xvme siècle, « Entre femmes et médecins », Ethnologie française, t. VI, n° 3-4, 1976.
3. E. Mathieu, Études cliniques sur les maladies des femmes, Paris, Baillière,
1848, p. 469.
4. Signalons à ce propos la récente réédition par les soins de Jean-Marie Gou-
lemot de La Nymphomanie ou traité de la fureur utérine, de B ienville (1771),
Paris, Le Sycomore, 1980.
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 225
par culminer dans une explosion nymphomaniaque. Comme
le rapporte le même Mathieu que je citais plus haut: « C ’est
par des discours érotiques, l'œ il ardent, l'expression du
désir tout entière dans la figure, par des actes et des gestes
d'indécence, enfin par une véritable fureur d'amour, que se
manifeste la nymphomanie dans une attaque d’hystérie. Le
plus souvent, c'est vers la fin 1.» Ainsi, dans la même ligne
d ’idées, la crise hystérique est-elle régulièrement assimilée à
l'extase amoureuse, les convulsions reproduisant, en fait, les
mouvements du « spasme vénérien », et le désir allant de lui-
même à sa satisfaction, en terrassant la conscience et la
volonté2.
Il est assez clair que cette vision d'une force propre de la
vie toujours susceptible de s'imposer irrésistiblement n'est
pas sans peser aujourd’hui encore sur les images sociales
communément répandues du désir féminin — et peut-être
même sur sa représentation savante. L'homme est tout entier
dans son désir. Être de proie, il choisit, capte et emporte. La
femme, elle, subit — le désir de l'autre, comme le sien propre,
ou plutôt celui qui se manifeste en elle. Indifférente et froide
en tant que personne, et plus encore en tant que personnage
social, en tant que mère, elle est putain par nature, imprévi-
siblement vouée à se donner au premier venu, en proie
qu'elle sera soudain à un désir insatiable n’émanant pas
d'elle, mais du sexe même, et peu regardant sur les moyens
de la satisfaction. Le danger d'indifférenciation vorace
qu’une longue tradition de barbarie s'est efforcée de conjurer
à coup de mutilations de ces organes véhiculant l'incontrô­
lable; et, venu l'âge permissif, la ressource qui s'étale, mono­
tone, à l'affiche de nos écrans pornographiques. Mais le
fameux «continent n oir» de la sexualité féminine, le «m ys­
tère» que demeurerait le désir de la femme pour la science la
plus avancée du désir, n'aurait-il pas quelque chose à voir
avec ce vieux fonds mythique? Pourquoi un «m ystère» du
désir féminin, sinon en raison de l'impersonnalité d ’essence
qui le déroberait, en dernier ressort, à l'écoute en première
personne? Comme si, subjectivement indéchiffrable, il conti-

1. M athieu, op. cit., p. 514.


2. Je laisse entièrement de côté la question des thérapeutiques découlant de
rot! conceptions et leur discussion chez les auteurs. Peut-on recommander le coït?
Our penser de la «titillation du clitoris» ou de la « confrication vulvaire»? etc.
226 Dialogue avec l ’insensé

nuait de nous renvoyer, au-delà de son incarnatrice, à l'énigme


des sources de la vie.
Il est une fonction qui par excellence atteste, même mysté­
rieuse en son mécanisme, de l'emprise des pouvoirs de vie sur
l'existence féminine, c'est la menstruation. Aussi ses écarts ou
ses dérèglements sont-ils constamment invoqués comme
causes, à propos de l ’hystérie. Mais en sus de ce point d'appli­
cation électif, que ne lui aura-t-on pas attribué ! Force
magique, véritablement, que celle du sang menstruel, jusque
dans une société où il n'est plus guère question de magie et
jusque sous la plume de savants par ailleurs remarquablement
positifs. Même une fois sa raison d’être clarifiée, même une
fois la femme lavée par l'analyse chimique de l’antique soup­
çon d'impureté — la bonne nouvelle que Michelet s’attachera
à lyriquement propager — , l'hémorragie mensuelle et sa pul­
sation cosmique se verront prêter longtemps encore d'éton-
nantes puissances de subversion interne. «L a grande et
perturbatrice fon ction », comme dit en 1886 un grand médecin
de l'hôpital Saint-Louis, Guibout1, continuera un bon
moment d ’alimenter les images de la femme malade. La
menstruation restant ce moment emblématique où la femme
est visiblement en proie à un processus dont le cours cyclique
signale assez l'indépendance et la nature en quelque sorte
objective. Le moment du coup où, subjectivement, la femme
ne s ’appartient plus. Il vaut la peine de citer un peu longue­
ment là-dessus le Traité de Guibout: «C 'est alors surtout, dit-
il, que l'on voit des femmes qui ne sont plus maîtresses
d’elles-mêmes, chez lesquelles les choses les plus indifférentes
produisent les impressions les plus vives et les plus désordon­
nées; c'est alors qu’on assiste à des scènes de violence et
d'emportement non motivées et que l'imagination s'égare
dans les conceptions les moins raisonnables et les plus exagé­
rées. C'est alors que l'on constate une altération dans le carac­
tère, une irritabilité excessive, des impatiences qui ne tardent
pas à être regrettées et désavouées, mais qui n'en ont pas
moins eu lieu. Une sage pondération entre les impressions et
les actes a cessé d’exister: la femme n'est plus équilibrée2.»

1. Traité des maladies des femmes, Paris, 1886, p. 379.


2. Ibid., p. 380. Cf. égalem ent S. I card , La Femme pendant la période mens­
truelle, Paris, Alcan, 1890.
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 227
Sur ce fond ordinaire de «nervosisme mental», on ne
s'étonnera pas que puissent naître, à l'occasion, des égare­
ments plus graves, comme la folie ou le crime. D'où un
important débat médico-légal, dans la seconde moitié du
XIXe siècle surtout, autour de la responsabilité des femmes
relativement aux actes commis pendant la période des règles.
N'est-il pas clair quelles sont alors en proie à des forces irré­
sistibles? C'est en tout cas ce que plaident, avec succès sou­
vent, leurs avocats.
Que l'on ait maintenant perturbation dans une fonction si
centrale, arrêt des règles par exemple, et l'on imagine les
conséquences nécessairement dramatiques qui ne manque­
ront pas d'en résulter. C'est l'une des causes régulièrement
alléguées de l'hystérie. Déjà précaire à l'état normal, l'équi­
libre se rompt décidément lorsque, pour une raison ou pour
une autre, par une voie ou par une autre (et l'imagination
médicale s’est montrée à ce sujet sans limites), la marche de
l'appareil reproducteur est entravée, avec ce que cela signifie
de mobilisation d'énergies ou d ’accumulation de substances à
haute efficacité. Les faibles pouvoirs de contrôle de la per­
sonne ne peuvent que céder devant ces puissances anarchi­
quement à l'œuvre en elle. Mais quels qu'en soient les
ressorts, l'attaque ne fait que révéler en l'amplifiant, que por­
ter paroxystiquement au jour une dépossession constamment
et partout présente dans le corps féminin en tant que corps
traversé par la force reproductrice. Convulsions, paralysies,
spasmes de toutes espèces, sensations diverses d’un corps
étranger interne: autant de rappels de la différence du corps,
autant de signes, du global au local, du plus extrême au plus
bénin, de la défection ou de la simple étrangeté dont il reste
toujours susceptible vis-à-vis de la propriété ou de la volonté
de qui l'habite. C'est à cet unique et même foyer, faudrait-il
montrer, que se rapportent les symptômes aussi profus que
déconcertants dont on a la recension chez les auteurs. C'est
référés à lui qu'ils prennent sens et cohérence d ’ensemble.
Inépuisablement et pauvrement à la fois, ils expriment le
péril inhérent au destin féminin: l ’échappée à la personne de
la nature à laquelle elle est associée.
On comprend pourquoi la femme a pu être électivement
une possédée. L ’hystérie, avançais-je tout à l'heure très som­
mairement, ce serait en somme, par comparaison avec l'épi-
228 Dialogue avec l ’insensé

lepsie, le versant naturel de la potentialité convulsive. En fait,


on voit bien comment ce qui promet constitutivement la
femme à la dépossession corporelle est aussi ce qui l'ouvre
électivement à l'appropriation par les puissances surnatu­
relles, par le démon. Possédée par les forces de la vie, ou pos­
sédée par le prince maléfique de l'invisible, c'est tout un —
ou, du moins, c’est logiquement équivalent. Elle est spéciale­
ment susceptible d ’être possédée en tant qu'elle est faite pour
la dépossession subjective. Démoniaque, parce que hysté­
rique.
Non pas qu’en cela elle soit absolument et irréducti­
blement spécifique. L ’hystérie, c'est la matrice et c ’est la
femme. Soit. Mais c ’est bien davantage. C'est l'expression
d ’une vérité plus générale, simplement patente chez la
femme en tant que reproductrice, quant au rapport des êtres
doués d'invisible intériorité avec leur corps visible: rapport
d’essence problématique, constitutionnellement hanté qu'il
est par une sécession du corps subversive du sujet. D'où le
remords permanent de la littérature: l'hystérie est féminine,
mais il y a toujours des cas d ’hystérie masculine. Rares,
s'empresse-t-on d ’ajouter. Mais ô combien indispensables et ô
combien parlants. D'où aussi la nécessité d ’aménager un pen­
dant masculin, un symétrique à l'hystérie: ce sera l'hypocon­
drie. Non pas du tout que l ’hypocondrie soit une maladie
exclusive du sexe masculin. Dans le principe, elle concerne
également les deux sexes. Simplement, la place occupée par
l'hystérie chez les femmes tend plus ou moins à les en dis­
penser — à l ’exception, justement, de celles peu « féminines »,
ou par âge ou par constitution. Ce que l'hypocondrie a en
commun avec l'hystérie, c'est d’être, elle aussi, trouble de
l'habitation du corps, sous forme d'illusion de l ’âme sur le
corps. Mais encore plus profondément, ce qui la constitue en
pendant obligatoire et fondamental de l'hystérie, c'est d'être
trouble en rapport avec l ’autre vie, si l'on peut dire — la vie
qui survit par opposition à la vie qui donne la vie — , trouble
du côté des fonctions de conservation et non du côté des fonc­
tions de reproduction. Ce qui s’exprime en elle, c'est l'incon­
naissable ou l'irreprésentable du corps, source structurale
d ’erreurs contingentes à son sujet, c'est l'inconciliable que
reste pour l'être de pensée la machine organique qui le sup­
porte. Au corps soustrait au pouvoir subjectif de l'hystérique,
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 229
répond le corps impénétrable pour la raison de l'hypocon­
driaque.
L'hystérie, autrement dit, fait partie d’un système de mala­
dies. Elle est associée, et nécessairement, au moins à l'épilep­
sie et à l'hypocondrie. A une extrémité, le rapt convulsif du
corps avec perte de conscience. À l'autre extrémité, la souf­
france et la plainte de devoir être dans un corps qui vous est
impensable. Entre les deux, l'hystérie, qui tient des deux.
Trois figures, aux multiples recroisements, du corps dérobé.
Trois expressions de l ’altérité du corps. Tel va être, jusque
dans les années 1880, le système des névroses dans sa logique
impeccable de mythologie de l'incarnation.

Du corps de l ’hystérique
au dédoublement de personnalité.

Tel est le cadre qui va se disloquer, entre 1880 et 1900,


pour se recomposer sur une tout autre base, avec l'hystérie
comme pivot, toujours, et donner notre cadre actuel des
névroses. L'hystérie devient autre chose et, du coup, elle
quitte l’élément corporel qui l ’associait à l ’épilepsie et à
l’hypocondrie pour aller se grouper avec des troubles d’un
type nouveau, par ailleurs émergents dans le champ clinique
et caractérisés, ceux-là, par la division de la conscience —
obsessions, inhibitions, impulsions.
On voit ainsi peu à peu s'effacer l'hypocondrie, qui restera
comme un syndrome sans véritable individualité nosolo­
gique. Cela dans le temps où l ’épilepsie devient, quant à elle,
l’objet d'une investigation neurologique qui tend à l'indivi­
dualiser — l’œuvre en particulier de J. H. Jackson, dont le
travail charnière, l ’Étude sur les convulsions, est de 1870l. Au
point que nous avons peine aujourd'hui à nous représenter
comment pendant si longtemps des choses si dissemblables
ont pu être associées.
En fait, l’ambition de Charcot au départ était, ni plus ni
moins, de faire pour l’hystérie ce que Jackson avait commencé
d’entreprendre pour l'épilepsie. Son grand problème initial,

I A Study o f Convulsions, in Selected Writings, Londres, vol. I, 1931. Sur l’his-


lolie de l'épilepsie, cf. Owsei Temkin, The Falling Sickness, Baltimore, Johns
Hopkins U.P., 1971.
230 Dialogue avec l ’insensé

c'est le diagnostic différentiel entre les deux maladies, avec les


flottements qu'imposait la reconnaissance d’une entité mixte,
l’hystéro-épilepsie. De ce parallèle inaugural, on a d'ailleurs
un reste toujours vivant avec la notion freudienne de zone éro­
gène. On sait que celle-ci a son origine dans les zones hystéro­
gènes dont parlait Charcot1. Ce qu'on sait beaucoup moins,
c'est que Charcot a constitué cette notion en symétrique des
zones épileptogènes que Brown-Sequard avait mises expéri­
mentalement en évidence chez le cobaye2. Épileptogène, hys­
térogène, érogène : on a dans cette chaîne verbale la substance
ramassée du processus qui nous intéresse. Car autant la cli­
nique des maladies du système nerveux va parvenir à s'appro­
prier l'épilepsie dans une mesure toujours plus large, autant,
en matière d'hystérie, elle va travailler pendant vingt-cinq ans
contre elle-même: elle va travailler à montrer scientifique­
ment, cliniquement, que l'hystérie n'est pas de son ressort.
Ligne de partage qui est l'acte même de fondation de notre
idée moderne de névrose. L'autocritique neurologique : tel est
le mouvement qui est au principe de l ’œuvre freudienne. En
1893, Freud écrit — en français — un article intitulé:
«Quelques considérations pour une étude comparative des
paralysies motrices organiques et hystériques». En voici la
thèse: «J ’affirme que la lésion des paralysies hystériques doit
être tout à fait indépendante de l'anatomie du système ner­
veux, puisque l ’hystérie se comporte dans ses paralysies et
autres manifestations comme si l ’anatomie n ’existait pas, ou
comme si elle n ’en avait nulle connaissance3. » Avant la décou-

1. La notion de zone érogène apparaît dans la thèse de C hambard, D u som­


nambulisme en général, Paris, 1881, pp. 55 et 64 et suiv.
2. «Lorsqu’une hystérique n'a pas eu d'attaque depuis un certain temps, il
existe, sur la surface du corps, des points d ’hyperesthésie dont l'excitation peut
produire une attaque : ce sont des points hystérogènes analogues aux points épi-
îeptogènes du cochon d'Inde de Brown-Sequard» (leçon du 17 novembre 1878,
«Phénomènes divers de l’hystéro-épilepsie», Gazette des hôpitaux, n° 135, 21 novem­
bre 1878, p. 1075).
3. Archives de neurologie, vol. 26, 1893, n° 77, p. 39. Freud poursuit: «L'hys­
térie est ignorante de la distribution des nerfs et c ’est pour cette raison qu’elle ne
simule pas les paralysies périphéro-spinales ou de projection ; elle ne connaît pas
le chiasma des nerfs optiques et, conséquemment, elle ne produit pas l'hémia­
nopsie. Elle prend les organes dans le sens vulgaire, populaire du nom qu’ils por­
tent : la jambe est la jambe jusqu’à l’insertion de la hanche, le bras est l'extrémité
supérieure comme elle se dessine sous les vêtements. Il n'y a pas de raison pour
joindre à la paralysie du bras la paralysie de la face. L'hystérique qui ne sait pas
parler n’a pas de motif pour oublier l'intelligence du langage, puisque aphasie
motrice et surdité verbale n’ont aucune parenté dans la notion populaire, etc.»
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 231
verte positive de quoi que ce soit, il fallait ce travail du néga­
tif: c ’est la science du corps qui, par son développement
exact, a décorporéifié l’hystérie, en mettant en lumière Yanato­
mie imaginaire présidant à ses manifestations. La paralysie
hystérique, et c'est la neurologie qui le montre, n'obéit pas
aux lois objectives de la physiologie nerveuse. Elle répond à
un corps représenté, à un corps intériorisé, à un corps subjectif.
On accède ici au phénomène fondamental autour duquel a
tourné la transformation de l'hystérie : une subjectivation du
corps allant de pair avec l’internalisation de l’expérience de
dédoublement personnel.
C'est entre visible et invisible, entre soi subjectif et soi
objectif — la partie de soi soumise à l’ordre naturel — que
passait l'expérience de division dont l'explosion de la fémi­
nité hystérique constituait la plus claire expression. C'est
dans l ’ordre de l ’invisible, désormais, dans le pur registre
subjectif, que va passer la scission axiale. Et cela, dans la
mesure même où le corps se trouve comme absorbé dans la
sphère psychique.
En 1878, Charcot introduit l'hypnotisme comme vecteur
d ’une étude expérimentale de l'hystérie. De là, une dérive au
1il de laquelle va s’imposer comme phénomène cardinal,
livrant la clé de sa véritable nature, le dédoublement de la per­
sonnalité. Non que les manifestations corporelles — nous
parlions des paralysies à propos de Freud — disparaissent le
moins du monde du tableau, au contraire. Mais elles devien­
nent subordonnées aux phénomènes de dissociation du moi.
La division d’avec la volonté du sujet venant à s’exhiber dans
le corps du sujet n ’est plus comprise que comme renvoyant à
une division dans la conscience. Au heu d'une division entre
corps et conscience, pour parler vite, entre nature et per­
sonne, on a dans la soustraction du corps le signe d'une divi­
sion dans la personne.
Cela en raison, encore une fois, d'un changement majeur
dans le statut du corps: son appropriation subjective. L ’évé­
nement essentiel pour la formation de l ’idée contemporaine
du sujet. La relation d'altérité s ’est muée en relation d ’iden-
tiic. Le corps-objet s’est fait corps-personne, corps épousé, de
part en part intégré dans l'identité individuelle, corps psy-
i hique. Pourquoi? L'analyse d ’une mutation de cet ordre, on
s’en doute, n’est pas une mince affaire. Tout au plus peut-on
232 Dialogue avec l ’insensé

indiquer ici, à titre purement programmatique, deux des


voies qui semblent prioritairement à explorer, l'une dans le
registre des connaissances scientifiques, l'autre dans le
registre des représentations sociales.
Il paraît clair, en premier lieu, qu'on ne saurait négliger
sur un terrain pareil l'apport des sciences biologiques et
médicales, et l'apport, en particulier, dans le cas, des avan­
cées décisives de la neurophysiologie. Sans doute n'est-il pas
exagéré de dire que les investigations du système nerveux
central ont engendré, dans la seconde moitié du XIXe siècle,
une transformation radicale de l'image de l'homme. Trans­
formation point nécessairement explicitée mais souterraine-
ment agissante. Il faudrait, dans tous les cas, un idéalisme
spécialement sommaire pour ignorer l ’énorme impact
anthropologique qu'a eu le développement des études sur le
cerveau. Songeons seulement, dans la perspective qui nous
intéresse, à l’unification, au travers du schème réflexe, du
modèle de fonctionnement de l'axe cérébro-spinal. L'un des
coups les plus sévères, implicitement, qui pouvaient être por­
tés à la représentation reçue d'une extériorité mutuelle entre
l’automate corporel et la présence pensante. Il en sortira
d'ailleurs l ’une des contestations stratégiquement les plus
déterminantes, quelque primaire que nous paraisse
aujourd'hui son langage, de la vision classique du sujet
conscient1. Pensons encore, allant dans le même sens, à la
formation de notions comme celle de cénesthésie, à l'ém er­
gence de l'idée d'une conscience du corps, à la progressive
réunification des bases de l’intellect et de l'affect2. Se vérifie
ainsi, une fois de plus, l'enracinement multiple de la rupture
anthropologique sur laquelle nous vivons au sein des sciences
de la nature3. Le rapport de l'homme à son corps, c'est aussi
et d'abord dans ses soubassements matériels et physiolo­
giques qu'il a été repensé. On comprend mieux pourquoi il
fallait avoir reçu une solide formation biologique et neurolo­
gique pour être Freud.

1. Cf. Marcel G auchet , L ’Inconscient cérébral, Paris, Éd. du Seuil, 1992.


2. Cf. Jean Staro binski , «L e concept de cénesthésie et les idées neuropsycho­
logiques de Moritz Schiff», Gesnerus, vol. 34, 1977, n° 1-2, pp. 2-20, et «B rève his­
toire de la conscience du corps», Revue française de psychanalyse, 1981, n° 2,
pp. 261-279.
3. J’ai eu l’occasion de le souligner déjà à propos de la théorie de l’évolution.
Cf. plus haut «Freud revisité ou la face cachée de l’inconscient», pp. 189 sq.
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 233
Second facteur à prendre en considération, qui n'a pas dû
peu relayer l'efficacité du prem ier: la transformation de
l'économie subjective induite par le déploiement d'une
logique sociale individualiste. À divers signes, on peut estimer
que les deux ou trois dernières décennies du XIXe siècle ont
marqué un aboutissement et un tournant dans le remodelage
général de nos sociétés par le mouvement multiséculaire de
l'«égalité des conditions» et de l'identité des êtres — que ce
soit au plan des institutions, de la culture ou des mentalités.
Sans doute aucun, ce nouveau régime de la possession de soi
où le corps s'est fait psychique est-il à comprendre comme la
face interne de ce qu'on appréhende du dehors comme pas
marquant dans l'autosuffisance des individus. Moment et
processus auxquels il faut rapporter, en particulier, la grande
crise de l'identité féminine qui s’est manifestée alors, de
l'obsédante «question de la fem m e» attestée dans la littéra­
ture du temps à l'élan neuf pris par le mouvement féministe.
Le heurt ne pouvait qu'être frontal entre l'image tradition­
nelle de celle qui ne s’appartient pas, parce que la vie la
requiert, et cette vision naissante de l ’appartenance intime et
subjective du corps. C'est chez la femme, à propos de la
femme, que devait fatalement se faire sentir avec le plus
d'acuité la contradiction des époques et des systèmes de la
personne. Tensions qui sont directement au principe de la
métamorphose de l'hystérie et qui s'y reflètent.
Car l’hystérique, remarquablement, reste au milieu de
tous ces avatars le corps de la vérité, si l’on peut dire, ou plu­
tôt le théâtre de la vérité sur le corps. En changeant, elle
demeure : elle devient celle dont le trouble révèle l'économie
subjective de la corporéité, celle dont le corps partant exhibe
la fracture interne du sujet.
Un texte étonnant de 1891 permet de saisir sur le v if la
translation d'une hystérie à l'autre. Il s'agit de l'article d'un
gynécologue américain, King, qui a l'inappréciable intérêt de
dévoiler la continuité entre le vieux dédoublement d'origine
utérine et la figure nouvelle du dédoublement personnel1.
King, en effet, veut tenir les deux bouts de la chaîne. Il veut
tenir compte et rendre compte des faits dégagés depuis plu­

1. «Hysteria», The American Journal o f Obstetrics, vol. 24, n° 5, mai 1891,


pp. 513-532.
234 Dialogue avec l'insensé

sieurs armées, lorsqu’il écrit, en matière de dissociation de la


personnalité. Mais il veut le faire en termes, toujours, de
sexualité féminine et par rapport à la fonction procréatrice.
Exigences qu'il parvient tant bien que mal à concilier en
«m odernisant», c ’est-à-dire, ô combien significativement, en
psychologisant le partage vital spécifiquement à l ’œuvre au
sein de l ’économie féminine. Chez la femme, personne par un
côté, comme eût dit Michelet, mais agent de la propagation
de l’espèce de l'autre côté, il y a contradiction, suggère-t-il,
entre le moi reproducteur et le m oi autopréservateur — où l’on
est évidemment tenté de reconnaître comme une préfigura­
tion de ce qui sera chez Freud la dualité entre pulsions
sexuelles et pulsions du moi. Et c'est le conflit irréductible de
ces deux moi qui serait la source des attaques hystériques et,
en particulier, des phénomènes de dédoublement de la per­
sonnalité qu’on y observe. Le fond de l’attaque hystérique, ce
serait le moi reproducteur prenant le dessus sur le moi auto­
préservateur. Ce serait la loi de l'espèce dépossédant la
femme de sa dimension volontaire et personnelle.
Spéculation aberrante, entièrement gouvernée, est-il
besoin d ’y insister après ce que nous avons vu, par une
logique millénaire de la représentation féminine — c ’est l ’évi­
dence même. Et pourtant, en même temps, le discours qui
nous met le plus directement sur la voie de la transformation
que l’idée de sexualité allait connaître chez Freud dans les
années immédiatement d'après. L'internalisation du partage
entre les fins de l'individu et la loi de l ’espèce qui s’amorce
chez King, Freud, pourrait-on dire, la pousse absolument
jusqu’au bout et, du coup, la «défém in ise» en la généralisant.
Telle est fondamentalement l'opération, faudra-t-il montrer
— tout juste peut-on indiquer ici une piste — , qui a changé de
part en part la notion qu'on pouvait se former de la fonction
sexuelle, qui a permis d'en dévoiler la signification consti­
tuante pour le sujet humain et le rapport natif avec l’incons­
cient. A la base de la pensée freudienne de l'inconscient, on
retrouve, en effet, la contradiction, spécifiquement humaine,
entre l'autonomie psychique de l'individu et l ’appartenance
anonyme à l'espèce. Contradiction qui se résout justement
dans l'inconscient par le déni fondateur de tout ce qui signe
l'inclusion biologique : la naissance, le fait d'être engendré, la
différence des sexes, la mort. L'inconscient, c ’est le principe
L ’âme, la femme, le sexe et le corps 235
d'individualisation qui, au prix d'un refus primordial de la
réalité, rend chaque sujet capable de se tenir pour fin en soi,
et cela à la fois contre la sexualité (qui objectivement signifie
l'interchangeable indifférence des moments individuels au
regard de la continuité de la vie) et au travers d'elle (le plaisir
étant l'élément même où s'affirme le soi pris comme fin en
soi). Aussi la sexualité est-elle au cœur d’un conflit lui-même
constitutif de la psyché humaine. Trop brèves indications des­
tinées simplement à marquer en quoi Freud s'inscrit bel et
bien, si révolutionnaire qu'ait été son intervention, dans la
ligne d'une très longue histoire de la sexualité, dont l'hystérie
aura été l'emblème, l'exemplification ou le «sym ptôm e» par
excellence. Et cela jusqu'en ses plus notables transforma­
tions : au-delà de la lettre des textes ou du positif des circons­
tances, on mesure ce que l'expérience et la parole hystériques
pouvaient véhiculer de suggestions, à quel point la méta­
morphose de la sexualité qui s'y représentait, en cette fin du
xixe siècle, a dû, inconsciemment, orienter Freud.

La grande explosion du problème de l'hystérie dans les


années 1880 est, au fond, à la fois le dernier épisode d'une
vieille histoire et le premier épisode d ’une autre histoire. Le
clivage subjectif continue d'y passer par le corps. Il est déjà
dissociation dans la personnalité : il y a deux moi, dit King. Il
est cependant toujours dissociation entre nature et personne,
entre corps et sujet. Dans la suite, ce clivage se fera purement
subjectif, purement intérieur, de plus en plus dépourvu de
dimension corporelle. Comme on sait, les hystériques ont
cessé peu à peu de convulser. Davantage, les symptômes cor­
porels ont changé, chez elles, de sens et de portée. Ce n'est
plus l'extériorité du corps qu'ils ont charge de manifester. À
l'inverse, c'est son exquise appartenance à la sphère psy­
chique qu’ils révèlent — sa valeur culturelle de signe, au lieu
et place de son épaisseur naturelle et matérielle.
Côté femme, nous avons franchi depuis, avec la décou-
verte de Pincus et la régulation artificielle du cycle de la
fécondité, un pas de plus, qui clôt définitivement une ère de
l'histoire. La pilule contraceptive, c ’est la fin, sinon de ce que
nous appelons aujourd'hui hystérie, du moins de ce qui,
236 Dialogue avec l ’insensé

durant plus de deux mille ans, a été indexé sous ce nom. C'est
pour de bon, cette fois, instrumentalement, que la femme est
devenue maîtresse de son corps. Ce n’est plus seulement que
l’histoire, la culture, l'évolution sociale la remettent en pos­
session de son corps, y compris dans ce qu'il recèle de puis­
sance de vie. C'est qu’elle a le moyen technique d'en
contrôler et d ’en maîtriser ce qui paraissait l ’immaîtrisable
par excellence: sa lo i cyclique (au demeurant comprise,
désormais, en termes d’horloge interne, et point de loi cos­
mique du retour des astres). Plus de place, dans un tel
monde, pour l'échappée exhibitionniste du corps. C'est
ailleurs, sous une autre forme, que s’éprouve la dépossession.
Côté hystérie, subsiste, en revanche, quelque chose
comme un théâtre du sexe : un théâtre, plus précisément, de
l'incertitude quant à l'identité sexuelle. Car du sein de ce
corps épousé, intériorisé, subjectivé se découvre une autre
source de discord, comme si l'on butait sur une impossibilité
de se figurer le sexe qui le définit. En ce corps que nous
sommes, quelque chose nous demeure inappropriable : ce qui
fait être femme ou ce qui fait être homme, ce qui nous fait
sexués. Point de paix avec la chair. Toute présente et devenue
notre âme même, elle reste traversée d’inconciliable.
Du traitement moral
aux psychothérapies
Remarques sur la formation de Vidée
contemporaine de psychothérapie

On peut faire dater la consécration du vocable psycho­


thérapie, dans la langue médico-psychologique, de 1891:
l'année de la publication du livre de Bernheim, Hypnotisme,
suggestion, psychothérapie K II n'est pas indifférent de noter,
du point de vue de l’accréditation publique du terme, qu’il
reçoit au même moment ses lettres de noblesse de la
part d'un écrivain notoire: 1891 est aussi l'année, en effet,
où paraît le petit livre de Barrés intitulé Trois stations de
psychothérapie2. La notion va connaître à partir de là un
engouement remarquable durant une vingtaine d'années,
qui retombera quelque peu au lendemain de la Première
Guerre mondiale, comme le note Pierre Janet, non sans
une pointe de mélancolie, dans son introduction aux Médica­
tions psychologiques. L'ouvrage est paru en 1919; il a été
conçu et rédigé avant la guerre, qui en a retardé la publica­
tion. Il repose pour l'essentiel, au dire même de Janet, sur
deux séries de leçons, faites l'une en 1904 et en 1906, aux
Idats-Unis, à Boston, et l'autre en 1907, au Collège de
I rance, sur les «notions psychologiques impliquées dans les
méthodes de la psychothérapie». Il reste le meilleur bilan
dont nous disposions et un incomparable témoignage sur
cette première efflorescence des pratiques psychothéra-

1 H. Bernheim, Hypnotisme, suggestion, psychothérapie. Études nouvelles,


Purin, 1891.
2 M. Barrés, Trois stations de psychothérapie, Paris, 1891.

Confrontations psychiatriques, n° 26, 1986, pp. 19-38. En collaboration avec


Marcel Guuchcl.
238 Dialogue avec l ’insensé

piques1. Si repli il y aura dans la suite, c'est en raison,


notamment, du dépérissement d'un certain nombre des
méthodes en vigueur et en vogue dans les années 1900, dépé­
rissement à la faveur duquel le courant psychanalytique, ses
dérivés et ses rejetons hétérodoxes en viendront à occuper de
plus en plus le centre de la scène. D'abord perdue, pour ainsi
dire, parmi de nombreuses autres, la technique freudienne
s'affirmera comme le produit principal de cette vague inau­
gurale de tentatives désordonnées et contradictoires. Elle
introduira irréversiblement un certain nombre d'éclairages et
d'exigences dont tiendront compte, tacitement ou explicite­
ment et parfois à leur corps défendant, la plupart des sur­
geons qui s'ajouteront à l'arbre des psychothérapies lors de
sa seconde et décisive explosion de vitalité, après 19452.
Reste que l'étude et la clarification de ce moment d'invention
autour de 1900 n'a pas qu’un intérêt archéologique. En resi­
tuant la mise en place de la méthode psychanalytique dans le
champ des options alors ouvertes aux praticiens, elles per­
mettent de mieux saisir l'originalité de la démarche freu­
dienne. Et au moment-tournant où nous nous trouvons, entre
déceptions et tentations activistes, le rappel raisonné des
impulsions et des impasses d'origine n’est peut-être pas entiè­
rement inutile.

Les trois sources.

L'intelligibilité du phénomène à sa naissance exige de dis­


tinguer trois sources qui vont tantôt se mêler, tantôt s'échan­
ger, tantôt jouer contradictoirement.
1. Un courant de pensée médico-psychologique attaché à
l'idée de «l'influence de l'esprit sur le corps». Il a son repré-

1. P. Janet , Les Médications psychologiques, Paris, 1919, 3 vol. Il n’existe, à


notre connaissance, qu’une seule étude d ’ensemble récente sur le sujet, celle en
espagnol de J. M. L opez P inero et J. M. M orales M eseguer , Neurosis y psicotera-
pia. Un estudio historico, Madrid, 1970. Signalons également la traduction en
anglais d'un autre ouvrage du même auteur, J. M. L opez P inero , Historical Ori-
gins o f the Concept o f Neurosis, Cambridge, 1983.
2. Pour un tableau d’ensemble, cf. par exemple H. F. E llenberg er , «Dévelop­
pement historique de la notion de processus psychothérapique», in Les Mouve­
ments de libération mythique et autres essais sur l ’histoire de la psychiatrie,
Montréal, 1978, pp. 293-316.
D u traitement m oral aux psychothérapies 239
sentant le plus éminent en la personne du très influent Daniel
Hack Tuke, qui introduit l'expression même de «psychothé­
rapeutique» en 1872 dans un livre intitulé Illustrations o f the
Influence o f the M ind upon the Body Health and Disease desi-
gned to Elucidate the Action o f Im a gina tion l . Il est traduit en
français à une date significative, en 1886, sous le titre Le
Corps et l ’Esprit. Action du m oral et de l ’imagination sur le
physique2 1886, c'est l'année de la deuxième édition du livre
de Bernheim sur la suggestion, où la notion est reprise dans
un sens large, très voisin de l'emploi qu'en fait Tuke.
« L ’esprit n'est pas quantité négligeable, écrit Bernheim, il
existe une psychobiologie, il existe aussi une psychothérapeu­
tique, c'est un grand levier que l’esprit humain et le médecin
guérisseur doit utiliser ce levier3. » Par ce biais, l ’idée de psy­
chothérapie à son origine n’est pas sans communiquer avec
l'inspiration d'un mouvement religieux qui consistera dans
une affirmation extrémiste de « la conviction que l'esprit gou­
verne le corps non pas partiellement mais entièrement» et
que «cette conviction est l'agent le plus efficace de la pratique
médicale » : la science chrétienne de Mary Baker Eddy, que
Stefan Zweig ne craindra pas de ranger aux côtés de Mesmer
et de son ami Freud parmi les pionniers de la guérison par
l ’esprit4. Le mouvement n'a eu qu'une influence restreinte en
Europe. Il a joué, en revanche, un rôle déterminant aux
États-Unis où une part notable des psychothérapies s'est
imposée sous un visage expressément religieux5. Il vaut
signe, dans tous les cas, d'un phénomène général qui a beau­
coup pesé sur l ’avènement de ce nouveau secteur et vecteur
de la pratique médicale : la demande de santé de masse, phy­
sique et psychologique, qui paraît avoir assailli les praticiens
dans les dernières décennies du xixe siècle, et dont en France,

1. D. H ack T uke , Londres, 1872. Cf. également J. H. B ennett , Leçons cli­


niques sur les principes et la pratique de la médecine, trad. franç., Paris, 1873,
3 vol.
2. Trad. par V. Parant, Paris, 1886.
3. H. B ernh eim , De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique,
Paris, 1886, p. 48.
4. Stefan Z w eig , Die Heilung durch den Geist. Mesmer, Mary Baker Eddy,
l'reud, Leipzig, 1931. Sur la Christian Science, P. Janet , Les Médications psycholo­
giques, op. cit., 1.1, pp. 43-84. Une étude récente : R. C. F uller , Mesmerism and the
American Cure o f Soûls, Philadelphie, 1982.
5. Le point est fortement souligné par N. H ale, Freud and the Americans. The
Beginnings ofPsychoanalysis in the United States, 1876-1917, New York, 1971.
240 Dialogue avec l ’insensé

par exemple, « l'effet Lourdes » donne une certaine idée. Il est


à noter que chez Bernheim l ’extension prêtée aux pouvoirs de
la psychothérapie outrepassera toujours de beaucoup le
domaine des troubles psychiques proprement dits. Si les indi­
cations principales de la suggestion vont à l'hystérie et à la
neurasthénie et, au-delà, aux troubles fonctionnels en géné­
ral, elles vont aussi, dans la pensée de Bernheim, en fonction
de l'intervention de l'«élém en t psychique» dans «la genèse et
l'évolution des maladies diverses», jusqu'à diverses maladies
organiquesl . Une partie de ce qui deviendra la médecine psy­
chosomatique sort ainsi par ce canal de la psychothérapie en
son acception première.
2. La réactivation de l'héritage psychiatrique du traite­
ment moral à la faveur de l ’émergence d'une nouvelle pro­
blématique des névroses. Cela sous deux aspects :
institutionnel et individuel. W eir Mitchell avait recommandé
dès 1875 et 1877 le traitement des maladies nerveuses par le
repos absolu et la suralimentation (son livre fameux, Fat and
Blood, est traduit en 1883 sous le titre Du traitement métho­
dique de la neurasthénie et de quelques formes d’hystérie2).
L'idée va peu à peu s'insinuer que l'élément réellement actif
dans ce type de traitement, c'est moins le facteur physique
qu'avait en vue son promoteur — combattre l ’épuisement —
que le facteur psychique mis en œuvre au travers de Yisole­
ment. Ainsi, ce cheval de bataille des premiers aliénistes va-
t-il retrouver une seconde vie. Il y avait beau temps qu'on ne
prêtait plus à la réclusion des aliénés de vertus thérapeu­
tiques particulières, l'internement se suffisant de motifs
d'ordre public et de protection sociale ajoutés aux justifica­
tions médicales de l'hospitalisation ordinaire. Le glissement
de l'hystérie de l ’ordre des maladies neurologiques à l'ordre
des maladies mentales va renouer le fil d ’une tradition ense­
velie. Le premier pouvoir qu'il y ait lieu de s'assurer sur le
patient «nerveux», c ’est celui que confère la rupture avec le
séjour coutumier et avec les relations familières. On a
l'expression très ferme de ce principe dans une leçon de
Charcot en 1885, quelques mois avant l ’arrivée de Freud à

1. Hypnotisme, suggestion, psychothérapie, 2e éd., Paris, 1903. Tout le chapitre


XDC de l’ouvrage est à lire sous cet angle (citation de la page 329).
2. S. W. M itc h ell , Fat and Blood, and How to Make Them, Philadelphie, 1887.
Du traitement m oral awc psychothérapies 241
Paris. «Je comptais surtout, dit-il, à propos de son cas, sur
l ’isolement, c'est-à-dire sur le traitement moral. » Et de pour­
suivre: «Je ne saurais trop insister devant vous sur l'im por­
tance capitale que j'attache à l'isolement dans le traitement
de l'hystérie, où, sans contestation possible, l'élément psy­
chique joue, dans la plupart des cas, un rôle considérable
quand il n'est pas prédominant. Il y a près de quinze ans que
je suis fermement attaché à cette doctrine, et tout ce que j'ai
vu depuis quinze ans, tout ce que je vois journellement, ne
fait que me confirmer de plus en plus dans mon opinion. Oui,
il faut séparer les enfants, les adultes, de leur père et de leur
mère dont l'influence, l'expérience le démontre, est particu­
lièrement pernicieuse h » «Je pourrais facilement multiplier
les exemples, réaffirme-t-il plus loin, propres à mettre en
lumière l'influence favorable de l'isolement bien entendu,
dans le traitement de certaines maladies nerveuses non qua­
lifiées comme aliénation mentale, et de l'hystérie ou encore
de la neurasthénie en particulierI2.» On voit le retournement
de perspective : l'isolement comme traitement moral concerne
au premier chef «les maladies nerveuses non qualifiées
comme aliénation mentale». Charcot va jusqu'à une assez
étrange revendication de priorité, en remarquant d'abord que
c ’est en somme l'isolement qui représente l'élément capital
dans la méthode qu'ont préconisée depuis quelques années
«M M . W eir Mitchell en Amérique, Playfair en Angleterre,
Burkart en Allem agne», et en rappelant hautement que voici
quinze ans qu'il en «parle chaque année» dans le cours de ses
leçons. Quoi qu’il en soit du bien-fondé de cette prétention, il
est de fait que, dans les années 1870, on assiste à la floraison
d ’une série d ’établissements spécialisés, sous forme de «m a i­
sons de santé hydrothérapiques ». Le phénomène reste à étu­
dier: il fournit le support grâce auquel il serait possible de
suivre le développement de la plainte névropathique dans les
dernières décennies du xixe siècle.
Le point de fond crucial qui apparaît dans le propos de
C harcot, de manière encore enveloppée et prudente, c'est évi­
demment l ’équation: à maladie psychique, traitement psy­

I .1. M. C harcot , «D e l’isolement dans le traitement de l'hystérie», Leçons sur


tr\ maladies du système nerveux, in Œuvres complètes, t. III, Paris, 1887, p. 238.
2. Ibid., p. 243.
242 Dialogue avec l'insensé

chique. Sous cet angle, le développement de l ’idée contempo­


raine de psychothérapie est étroitement lié à la spécification
de sa cible, c'est-à-dire historiquement à la détermination des
névroses comme des troubles d'essence psychique. Contre
une image légendaire trop répandue, il faut insister sur le fait
que cette entreprise de clarification n’est nullement l ’apanage
de Freud. Elle est le leitmotiv à l'époque d'œuvres très
diverses par leurs inspirations, de Pierre Janet à Déjerine.
Aussi bien la compréhension de l'hystérie ou du groupe
obsessions-impulsions-phobies («le s syndromes épisodiques
de dégénérés» de Magnan) comme des maladies psychiques
ne dit-elle pas grand-chose sur le mécanisme psychique que
l ’on situe à l ’origine de leurs symptômes, comme la notion
d ’une thérapeutique purement psychique, une fois acquise,
laisse grande ouverte la question de sa forme et de ses voies
d ’exercice. C'est à l ’intérieur d'un ensemble plus vaste et par
rapport à des entreprises d'inspiration homologue que l’ori­
ginalité freudienne est à situer. Car c'est aussi, pour une
bonne part, sous la forme d'un retour aux pratiques initiées
par les fondateurs de la psychiatrie à l ’aube du XIXe siècle que
s’est opérée cette invention-réinvention de la thérapeutique
de l'âme par l ’âme. Donnons-en un échantillon. Il date du
début de ce siècle, de 1909, très exactement. Le plus incons­
ciemment du monde, sans doute, son auteur reprend des vues
qu'auraient pu exprimer, un siècle auparavant, un Daquin,
un Pinel ou un Esquirol sur l'utilisation du « reste de raison »
pour combattre la déraison. «A u fond, il y a une partie de la
pensée qui sait fort bien reconnaître la nature délirante des
conceptions ; mais, par le fait de la déséquilibration nerveuse
momentanée, celles-ci restent au premier plan, prenant tant
de place et faisant tant de bruit qu’elles paraissent occuper
toute la scène. J'ai appris, si je puis dire, à la partie saine à
reprendre conscience d'elle-même et à effacer ainsi les mani­
festations morbides 1. »
Mais le fait curieux, c'est que la réactivation complète de
cet héritage psychiatrique du traitement moral ne jouera que
dans un second temps, au titre de la réaction contre le grand
moyen nouveau, «décou vert» dans les années 1880: la sug­

1. P. E. L évy, Neurasthénie et névroses. Leur guérison définitive en cure libre,


Paris, 1909, p. 79.
Du traitement m oral aux psychothérapies 243
gestion hypnotique. Charcot n ’a en tête que le côté institu­
tionnel de la chose. Il ne s'intéresse guère à son autre versant,
à sa face interindividuelle ou relationnelle. Or, celui-ci
reviendra à son tour en force et connaîtra même un moment
la vogue entre 1900 et 1914. L ’œuvre la plus significative à
cet égard est celle de Déjerine, qui combine le recours à l'iso­
lement le plus strict et l ’emploi exclusif du traitement par la
parole. Force de la tradition : c'est à la Salpêtrière que cette
innovation par résurgence est mise en œuvre et dans une
salle qui ne s'appelle pas pour rien «salle P in el» x...
3. L'impulsion centrale, décisive, en matière de fondation
des psychothérapies est venue, en effet, on le sait, de la réin­
terprétation par l ’école de Nancy des phénomènes hypnoti­
ques spectaculairement promus par l'école de la Salpêtrière.
Là où Charcot et ses élèves voyaient des faits de névrose arti­
ficielle de nature hystérique, Bernheim va peu à peu imposer,
de 1884 à 1891, l'idée que l'état hypnotique est un «som m eil
déterminé par suggestion», laquelle suggestion n'est que
l’exagération d'une disposition présente chez la plupart des
individus1 2. Le travail de la Salpêtrière demeurait tout entier
dans l'orbite de la pathologie. Il annexait simplement à la
médecine positive un ordre de phénomènes abandonné
jusque-là au charlatanisme et au merveilleux. C'est le motif
pour lequel la communication de Charcot à l’Académie des
sciences en 1882 «S u r les divers états nerveux déterminés
par hypnotisation chez les hystériques» avait provoqué un
intérêt intense dans le monde savant3. Elle valait symbole des
capacités de la science à soumettre les domaines les plus
mystérieux de l'histoire et de la vie. Comme on avait pu rame­
ner le déroulement type de la grande attaque hystérique à ses
quatre périodes (épileptoïde, grands mouvements, attitudes
passionnelles, délire terminal), on avait pu établir au sein du
grand hypnotisme l’existence de trois états nettement diffé­

1. Sur la mise en place de la méthode de Déjerine à la Salpêtrière, outre son


propre livre avec Gauckler que nous aurons l’occasion de commenter plus loin, cf.
» aux i r, D u traitement de la neurasthénie par l'isolement, Thèse de médecine, Paris,
1897 ; M anto , Traitement de l ’hystérie à l ’hôpital par l'isolement, Thèse de méde­
cine, Paris, 1899; et J. C amus et Ph. P a g n ie z , Isolement et psychothérapie, Paris,
1904.
2. Parmi de nombreuses études anciennes et récentes, contentons-nous de
renvoyer à D. B arrucand , Histoire de l ’hypnose en France, Paris, 1967.
3. C. R. Hebd. Acad, sciences, t. 44, 1882, pp. 403-405.
244 Dialogue avec Vinsensé

renciés, la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme. Repre­


nant à son maître Liébault ses techniques suggestives et rui­
nant par leur théorisation progressive la prétendue
découverte de cette hystérie expérimentale, Bernheim va
déplacer l'immense intérêt suscité par une pathologie extra­
ordinaire sur une thérapeutique extraordinaire. A cet égard,
la date de 1891 que nous avons retenue comme celle de la
naissance du concept de psychothérapie est doublement sym­
bolique. Car c ’est aussi le 29 janvier de cette année-là qu'il
publie dans Le Temps l ’article fameux qui équivaut à un
constat de décès de l’hypnotisme de la Salpêtrière, assimilé,
dans une formule retentissante, à un «hypnotisme de cul­
ture». « L ’état hypnotique, dira Bernheim, n'est autre chose
qu'un état de suggestibilité exaltée1.» Il peut être produit
avec ou sans sommeil. Le fait de base, c ’est la suggestion, qui
correspond à une faculté naturelle du cerveau humain, la cré­
divité. La suggestion « consiste dans l ’influence provoquée par
une idée suggérée et acceptée par le cerveau2» ; elle exploite
une disposition que Bernheim appellera « idéo-dynamisme » :
«Toute idée acceptée tend à se faire acte».

Puissances de la suggestion

C'est de la découverte d'un nouveau pouvoir de l'homme


sur l'homme qu’il convenait ainsi de parler à propos de
l'apport de l'école de Nancy, et c ’est bien de la sorte qu'elle a
été reçue, tant sous son versant maléfique que sous son ver­
sant bénéfique. Versant maléfique : n’allait-on pas voir les cri­
minels détourner à leur profit cette puissance irrésistible
d'actionner le bras d'autrui? D ’où toute une littérature
médico-légale où l ’on voit au mieux jouer le mythe de ce tout-
pouvoir soudain révélé sur l’autre. Significativement, elle
vient des auteurs mêmes de l'école de Nancy. « Il y a plus de
dix mille personnes à Paris, écrira tranquillement l’un d'eux,
auxquelles on peut par un mot suggérer tous les crim es3.»
Versant bénéfique: on est en droit d'attendre de considé­
rables ressources d’action positive d’une exploitation raison-

1. H. B e rn h eim , Hypnotisme, suggestion, psychothérapie, op. cit., p. 668.


2. Ibid., p. 668.
3. J. L iégeo is , in Revue philosophique, 1892, 1, p. 256.
Du traitement moral aux psychothérapies 245
née de cette disposition mobilisable chez la plupart des êtres.
La thérapeutique consistera principalement à placer le
patient dans l'état psychique «o ù la crédivité est la plus
intense, où l'imagination accepte et reconnaît comme réelles
les impressions qui lui sont transmises», c'est-à-dire le som­
meil. « Provoquer par l'hypnotisme cet état psychique spécial
et exploiter dans un but de guérison ou de soulagement la
suggestibilité ainsi artificiellement exaltée, tel est le rôle de la
psychothérapeutique hypnotique1.» Mais, si le sommeil arti­
ficiel est un adjuvant puissant, il n’est pas indispensable. Lié­
bault avait en son temps franchi le pas de la suggestion
verbale, en renonçant aux procédés physiques du braidisme :
« L ’idée seule du sommeil donnée au sujet suffit à le pro­
duire.» Bernheim ira plus loin encore: « J ’ai établi définitive­
ment que le sommeil provoqué n'est pas nécessaire pour
obtenir les phénomènes dits hypnotiques ; que tous ces phéno­
mènes, anesthésie, catalepsie, actes automatiques, obéissance
passive, hallucinations, effets thérapeutiques, peuvent être obte­
nus chez certains à l'état de veille, sans manœuvre préalable,
par la seule parole 2. » Pas de plus en direction de la banalisa­
tion des conduites d'exercice et, partant, de l ’élargissement
de la sphère potentielle du nouvel instrument thérapeutique.
On a peine à se figurer l'engouement mondial que connut
la suggestion dans sa version nancéienne autour de 1890.
Janet en situe précisément les dates entre 1888 et 18963. Les
visiteurs affluèrent chez Bernheim (Freud lui-même, comme
on sait, accomplit le voyage en 1889). Les ouvrages et les
publications de tous ordres se multiplièrent (jusqu'à 2 000 et
.3 000 par an au moment climatérique, selon Janet). Il se créa
plusieurs revues spécialisées. Des ouvrages venant d'auteurs
autorisés propagèrent le message dans diverses langues:
Forel à Zürich (1889), Moll à Berlin, la même année, Lloyd
Tuckey à Londres (1890), Bechterew à Saint-Pétersbourg
(1894). Et le mouvement d'intérêt dépassa de beaucoup le
cercle des spécialistes. Du point de vue d ’une histoire sociale
des thérapeutiques psychiques, nul doute qu'il faille considé­
rer l’explosion de cette mode comme le moment fécond d'une

I. H. B ernheim , De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique,


Paris, 1886, p. 218.
2 H, B ernheim , Hypnotisme, suggestion, psychothérapie, op. cit., p. 81.
V P. Janet, Les Médications psychologiques, op. cit., vol. 1, p. 176.
246 Dialogue avec l ’insensé

sensibilisation de l'opinion et du public cultivé à l'existence


d'une autre médecine à laquelle, le cas échéant, demander
secours. Mais les espérances placées dans la suggestion,
notamment dans sa forme la plus bénigne, la suggestion à
l'état de veille, allaient très au-delà de la thérapeutique. Ainsi
en espéra-t-on en particulier, et assez durablement, des appli­
cations pédagogiques (on en a un témoignage intéressant, par
exemple, avec l ’ouvrage d ’Alfred Binet, La Suggestibilité*)•
Et, dans le registre médical proprement dit, à l'instar de
Bernheim, les tentatives de guérison qui nous sont rapportées
dépassent de beaucoup le cercle des affections reconnues
clairement d'étiologie psychique. Psychothérapie s’entend,
dans le cadre de ce mouvement, comme «guérison par
l'esprit», pour reprendre l ’expression de Stefan Zweig, mais
pas seulement de l'esprit : éventuellement aussi comme guéri­
son du corps par l’esprit. En regard de ce flou initial dans la
définition du champ d'application, la conquête de l'idée
d'une «thérapeutique pathogénique», comme dira Déjerine,
apparaît comme un moment important de la fixation du
concept de psychothérapie au sens actuel. La théorie freu­
dienne de l'origine des névroses et, corrélativement, de leur
processus d’analyse en fournit bien sûr l'expression la plus
achevée. Mais nullement exclusive, il importe de le souligner
encore une fois. Il y allait là d'une exigence de clarification
intellectuelle qui a été ressentie par d ’autres. Déjerine, par
exemple, que nous citions, et dont l'ouvrage doit être crédité
d'un rôle non négligeable en la matière, par la précision qu’il
apporte à la notion redoutable par ses incertitudes de « mani­
festations fonctionnelles». Car nous oublions trop, tout
acquis que nous sommes tous à l'idée d'une maladie pure­
ment psychique, la part considérable que tenait la présenta­
tion corporelle dans la plainte névrotique, et pas seulement
hystérique au début encore de ce siècle, et l ’idée commune
d’un continuum organo-psychique qui en résultait pour la
plupart des praticiens — troubles physiques et troubles men­
taux communiquant de manière élective justement dans le
cadre des névroses. La grande autorité du neurologue n'a pas
été inutile pour la démarcation des frontières et la levée des
équivoques dont la «psych obiologie» à la Bernheim continue1

1. A. Binet, La Suggestibilité, Paris, 1900.


Du traitement moral aux psychothérapies 247
de participer. Sa psychologie peut à bon droit nous paraître
courte. Son intervention n'en a pas moins eu du poids s'agis­
sant d'accréditer la légitimité d'une médecine correspondant
dans son modèle thérapeutique aux autres branches de la
médecine moderne — ce qu’est aussi la psychothérapie. « La
thérapeutique depuis un certain nombre d'années subit une
évolution marquée. De symptomatique qu'elle était, elle tend
de plus en plus actuellement à devenir pathogénique. Le
médecin ne s'attaque plus au symptôme qui, considéré isolé­
ment, n'a qu’une valeur d ’indication minime; il s’en prend
aux causes mêmes des troubles en présence desquels il se
trouve. Traitements pathogéniques que celui de la syphilis ou
de la malaria par le mercure, traitement pathogénique que la
sérothérapie, traitement pathogénique encore que la psycho­
thérapie qui, en présence d'affections d'origine psychique,
prétend les guérir par action psychique h »

Limites de l'hypnose.

Et puis les grandes espérances de la sorte placées dans la


puissance suggestive se sont rapidement évanouies. Non que
la psychothérapie hypnotique ait disparu du jour au lende­
main — en ces domaines, au demeurant, rien ne disparaît
jamais complètement. De même que le magnétisme animal
en disgrâce a cependant traversé le XIXe siècle de façon sou­
terraine, l ’hypnose a survécu jusqu’à nous et peut-être est-elle
en train de revivre1 2. Disons q u elle a cessé autour de 1900, de
façon très inégale selon les pays, d'être la pratique en vogue,
au centre de la réflexion et des intérêts des spécialistes ès
patients «nerveux». Janet décrit bien cette situation singu­
lière de quasi-dissolution succédant à une ascension aussi
glorieuse. Il va même trop loin, à ce que nous savons rétros­
pectivement, dans son diagnostic: «[...] un événement sur­
vint que ni les guérisseurs ni les psychologues n’avaient
prévu, c'est que l ’hypnotisme n ’eut pas le temps de se trans-

1. J. Déjerine et E. Gauckler, Les Manifestations fonctionnelles des psychoné­


vroscs et leur traitement parla psychothérapie, Paris, 1911, p. 395. On ne peut man­
quer d ’être frappé par la prégnance du modèle psychobiologique dans l'article de
Freud sur «le traitement psychique» de 1890.
2. L. Chertok, Résurgence de l'hypnose, Paris, 1984.
248 Dialogue avec Vinsensé

former, c'est qu'il mourut très rapidement et qu’il disparut


com plètem ent1». L'appréciation, il est vrai, est aussitôt nuan­
cée: mort, mais mort apparente. «Éclipse passagère», dit
Janet. Toute effacée qu’elle soit du paysage, la suggestion
reste un pôle de référence tacite du champ psychothérapique.
À preuve, le fait que « bien des traitements psychologiques qui
se sont développés depuis cette époque ne sont que des méta­
morphoses, des dissimulations de la suggestion, on essaye
d ’exploiter l'hypnotisme sans l'hypnotisme [...]. Ces transfor­
mations et ces résurrections nous indiquent déjà que le rôle
de la suggestion est loin d'être complètement term iné2.»
Juste vision des choses : le pouvoir hypnotique ou suggestif a
pu devenir inavouable ou pratiquement inutilisable; il n’en
est pas moins un modèle structurant par rapport auquel
situer et comprendre désormais tout «traitement psycholo­
gique » possible.
Probablement Janet a-t-il dans l ’esprit, lorsqu'il écrit ces
lignes, sa propre méthode d'«analyse psychologique», ver­
sion sophistiquée de l'em ploi du processus suggestif, dont il a
relaté quelques remarquables échantillons dans ses premiers
travaux. Ils n'ont pas fait l ’objet de l'étude précise qu’ils m éri­
tent. Il vaut la peine d'en dire quelques mots pour le parallèle
avec le développement de la pratique freudienne qu’il permet
d'apercevoir. Le remarquable, dans la démarche de Janet,
c ’est la capacité à combiner deux utilisations du phénomène
hypnotique. Il ne se borne pas à se servir du pouvoir
d ’influence nouvellement mis en avant par l’école Liébault-
Bernheim. Il en revient, d'autre part, à une fonction «cla s­
sique» de l'état hypnotique, que l'on pourrait appeler sa
fonction de vérité. Ce par quoi Puységur avait complété la
découverte mesmérienne: dans l'état somnambulique, le
patient devient lucide sur la cause et les origines de sa mala­
die. Au croisement d'observations tôt effectuées à la Salpê­
trière sur le caractère de reviviscence de certains moments de
l'accès hystérique et de sa grande culture en matière d'his­
toire du magnétisme animal, Janet utilise ce qu'il appelle
volontiers «le somnambulisme provoqué» à des fins d'explo­
ration du passé des hystériques. Pour agir efficacement sur le

1. P. J anet, Les Médications psychologiques, op. cit., vol. 1, p. 183.


2. Ibid., p. 190.
D u traitement m oral aux psychothérapies 249
fond même du trouble, il faut remonter d'abord au trauma­
tisme premier où il prend sa source — et quand l'hypnose ne
suffit pas, on utilisera toute autre forme d'état second capable
de déjouer l'écran de la conscience, écriture automatique,
rêve, voire parole librement associée1. La suggestion servira
ensuite à la dissociation ou à la transformation des «idées
fixes » et des réminiscences traumatiques de la sorte mises en
évidence grâce à cette étrange faculté de vérité sur soi-même
mobilisée chez le malade. C'est ce qui distingue la méthode
de Janet d'une simple action suggestive sur les symptômes
névrotiques : la fonction d'exploration et d'anamnèse person­
nelle y tient une place considérable. Le pouvoir de l'autre s'y
combine avec la recherche de la vérité sur soi. Ce par quoi
elle présente une incontestable affinité avec la méthode
cathartique de Breuer que Freud se décide à utiliser en 1889.
L'initiative de l'hystérique ne doit pas faire oublier la pré­
gnance d’un modèle hérité, la lucidité somnambulique, en
l'occurrence, qui la rend recevable par le médecin. Aussi la
revendication exprimée par Janet au congrès de Londres en
1913, et selon laquelle «les leçons de Charcot sur les névroses
traumatiques » et ses propres études sur la recherche de sou­
venirs traumatiques auraient été au point de départ de «la
psycho-analyse de M. Freud» est-elle pleine de sens2. L'origi­
nalité freudienne apparaît d'autant mieux qu'on la replace
dans le réseau de ses parentés premières. Elle consistera,
bien sûr, dans la systématisation de cette investigation du
passé, mais aussi et surtout, par rapport à Janet, dans un tra­
vail méthodique pour dépasser les limites et les apories de la
relation de suggestion.
Les dernières lignes de l ’article de 1890 sur le traitement
psychique sont à cet égard tout un programme. «O n peut
s'attendre avec certitude, écrit Freud, à ce que, procédant
avec méthode, le traitement psychique moderne, qui est bien

1. P. Janet , «Les actes inconscients et le dédoublement de la personnalité pen­


dant le somnambulisme provoqué», Revue philosophique, 1886, 2, pp. 577-592;
« L'anesthésie systématique et la dissociation des phénomènes psychologiques »,
Revue philosophique, 1887, 2, pp. 449-472 ; «Les actes inconscients et la mémoire
pendant le somnambulisme», Revue philosophique, 1888, 1, pp. 238-279; L'Auto­
matisme psychologique, Paris, 1889; «Étude sur un cas d ’amnésie antérograde
dans la maladie de la désagrégation psychologique», International Congress o f
l.xperimental Psychology, Londres, 1892, pp. 26-30.
2. Janet , Les Médications psychologiques, op. cit., p. 214.
250 Dialogue avec l ’insensé

une toute récente résurgence d ’anciennes méthodes théra­


peutiques, mette entre les mains des médecins des armes
encore bien plus puissantes pour combattre la maladie. Une
étude plus approfondie des processus de la vie psychique,
dont les prémices reposent précisément sur les observations
faites à partir de l ’hypnose, nous en fournira les voies et les
m oyens1. » Le bilan des déconvenues et des problèmes de la
suggestion qui est dressé dans le texte est fort banal. On
croyait avoir trouvé le moyen de surmonter définitivement
l’impasse en laquelle l ’ancien traitement moral des aliénés
avait échoué : l ’impuissance de la conscience, même appuyée
de l'extérieur, même guidée par une voix habile et bien­
veillante2. Oui, sans doute est-il possible de s’assurer d ’une
certaine prise communicationnelle sur le sujet maintenu au
milieu de son égarement. Oui, il est possible d'attendre de
cette faculté de réflexion réveillée au milieu de l’irréflexion
apparente un mieux-être, une ouverture au monde des autres,
une récupération de l'aliéné dans le cercle de l ’échange et de
l’influence. Un pouvoir donc, mais qui, presque aussitôt, bute
sur un impouvoir: il entend sa déraison, mais n'en dérai­
sonne pas moins; il admet ce que vous lui dites, mais n'en
persévère pas moins dans sa foi délirante... D'où la tenta­
tion de l'escalade et du forçage telle que l'illustrera drama­
tiquement un Leuret — peser décisivement du dehors,
contraindre, châtiment à l ’appui de l’argument, quand l’effort
intérieur se révèle insuffisant, trop faible. Plus rien de ces
périls avec la suggestion. L'obstacle est entièrement contourné.
D'abord par la mise hors jeu radicale de la puissance réflé­
chie du patient, plongé qu'il est dans un état second, non
pas d'absence à lui-même à proprement parler, mais de
suspension de sa possession de lui-même. Ensuite et complé­
mentairement par l'évidente solution au problème de
l’influence externe : la substitution momentanée de la volonté
du médecin à la volonté du patient, permettant une manière
de greffe psychique du mouvement qui n'eût pu venir de la

1. F reud , «Traitement psychique (traitement d ’âm e)», trad. franç., Résultats,


idées, problèmes, I, Paris, 1984, pp. 22-23.
2. Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à nos ouvrages: Gl. Swain,
Le Sujet de la folie. Naissance de la psychiatrie, Toulouse, 1977; M. Gauchet et
Gl. Swain, La Pratique de l ’esprit humain. L ’institution asilaire et la révolution
démocratique, Paris, 1980.
Du traitement m oral aux psychothérapies 251
seule détermination intérieure de l ’individu. Et puis, en fait,
que découvre-t-on à l ’usage? Pour commencer, en lieu et
place de la réceptivité idéale, une singulière capacité de résis­
tance du patient à la suggestion. On avait eu tôt l ’occasion de
s'en apercevoir dans le cadre de l'étude des prétendues sug­
gestions criminelles. La même Blanche Wittmann, qui sous
influence somnambulique s'était montrée d'une entière doci­
lité aux plus effroyables incitations meurtrières, avait, en
revanche, refusé de se déshabiller lorsque des internes facé­
tieux avaient entrepris de lui suggérer qu'elle prenait un
b ain 1. Comme le constate Freud, «[...] même dans la
meilleure des hypnoses, le pouvoir exercé par la suggestion
n'est pas illimité, mais seulement d'une force déterminée.
L'hypnotisé consent à de petits sacrifices, il refuse d'en faire
de grands, exactement comme à l ’état de veille [...] Le même
malade qui s’accommode avec une parfaite docilité de
n'importe quelle situation onirique qui lui est suggérée, tant
qu’elle n'est pas directement choquante, peut rester totale­
ment rebelle à la suggestion qui lui conteste, disons, sa para­
lysie im aginaire2». D ’autre part, même lorsque la suggestion
marche, son efficacité révèle ses limites dans son caractère
temporaire. « Elle provoque certes la suppression des phéno­
mènes morbides, mais seulement pour une courte durée.»
D ’où l'obligation de recommencer le traitement qui, de répé­
tition en répétition, finit par induire une dépendance du
malade envers son hypnotiseur, soit un déplacement de
pathologie. Les difficultés qu’on croyait surmontées resurgis­
sent intactes, autrement dit. Comment déjouer cette persévé­
ration du patient dans ses symptômes qui le soustrait à la
prise thérapeutique? Faut-il vraiment continuer de tenter de
la contourner, comme dans la suggestion hypnotique, ou ne
convient-il pas plutôt de la prendre de front pour la dépasser
en connaissance de cause? Comment s’assurer d'une effica­
cité durable du traitement psychique en libérant simultané­
ment le malade de ses troubles et de son médecin? Toutes
les options du domaine psychothérapique tel que nous le
connaissons vont se déterminer par rapport à ce premier
bilan d'une fausse solution: la suggestion hypnotique.

1. L ’anecdote est rapportée par G il le s de la T ourette , L ’Hypnotisme et les


états analogues au point de vue médico-légal, Paris, 1887, p. 203.
2. «Traitement psychique», ait. cité, p. 21.
252 Dialogue avec l ’insensé

Retour au traitement moral : la persuasion

Très vite, une réaction va se dessiner chez les praticiens,


qui va conduire à une résurgence assez étonnante du vieux
traitement moral dans sa notion même et dans l'esprit de son
dispositif pratique. Le coup d ’envoi du mouvement pourrait
être localisé dans un article de Rosenbach publié en 1890
dans la Berliner K lin ik l . Mais c'est un peu plus tard qu'il s'est
véritablement épanoui, autour de 1895, et c'est dans les
années 1900 qu'il a exercé une importante influence publi­
que, avec les publications essentiellement de Dubois de Berne,
des élèves de Déjerine et de Déjerine lui-même2. Dubois est
un ancien disciple de Bernheim. Déjerine avait été un parti­
san et un praticien de l'hypnose, il avait également tâté de la
suggestion à l'état de veille. Leur démarche est donc une
démarche de réaction interne aux impasses et aux problèmes
de la suggestion hypnotique. Elle procède d'une triple exi­
gence, qu’il est important de clarifier, parce qu'elle ne leur
est pas propre et qu'elle reste probablement, au-delà des atti­
tudes qu’elle a directement inspirées en l'occurrence, le socle
ferme de toute puissance pratique en la matière.
a. Une exigence d'approfondissement. La réapparition
rapide des symptômes après leur disparition temporaire sous
l'effet de l ’hypnose démontre invinciblement le caractère
superficiel de ce type de traitement. Comme le dit Déjerine :
«L a suggestion à l'état de veille ou pendant le sommeil hyp­
notique s'adresse au symptôme et nullement à la cause, elle
n’a d’action que sur la surface, elle n’en a aucune sur le
fon d 3.» Toute psychothérapie authentique devra passer par
l'élucidation des racines du trouble. Elle sera une connais­
sance partagée en plus d ’une thérapeutique subie, comme
dans l’ordinaire de la pratique médicale. Comme l ’écrit tou­

1. O. Rosenbach, «Ü ber psychische Thérapie innerer Krankheiten », Berliner


Klinik, 1890, pp. 1-33 (repris dans Nervôse Zustànde und ihre Behandlung, Berlin,
1903). Sur Rosenbach, cf. H. Temmen, «Ottomar Rosenbach (1851-1907) und sein
Beitrag zur Psychothérapie», Acta psychotherapica, 12, 1964, pp. 10-20.
2. Outre les travaux déjà cités des élèves de Déjerine et de Déjerine lui-même,
citons Dubois (de Berne), Les Psychonévroses et leur traitement moral, Paris, 1904.
3. J. Déjerine et E. Gauckjler, Les Manifestations fonctionnelles des psychoné­
vroses, op. cit., Avant-propos, p. vu.
Du traitement m oral aux psychothérapies 253
jours Déjerine, elle ne sera véritablement efficace que si elle
arrive à « expliquer au sujet, après lui avoir fait confesser sa
vie, comment et pourquoi il est tombé malade, comment et
pourquoi il arrivera à se guérir».
b. Il en résulte naturellement une exigence de participa­
tion du patient au plan du moyen thérapeutique. Elle est
exprimée souvent sur le mode d ’une protestation éthique,
voire politique, contre la sujétion en laquelle l ’hypnose plon­
gerait un individu vis-à-vis d ’un autre. Ainsi Camus et
Pagniez nous assurent-ils que ce ne sont ni les accidents ni les
limites de la suggestion qui ont déterminé fondamentalement
le changement d’orientation de leur maître, mais le refus
d'une méthode consistant à «transformer l'hypnotisé en une
machine, en un automate qui répond à une impulsion et agit
au réveil sans savoir ce qu'il fait ni pourquoi il le fa it1».
Wundt parlera, lui, carrément d'esclavage. «Sans doute la
dépendance dans laquelle l ’hypnotisé se trouve à l'égard de
l'hypnotiseur n ’est qu'un esclavage à temps : mais tant quelle
existe, elle constitue un esclavage avec circonstances aggra­
vantes, parce qu'elle enlève à l ’esclave non pas seulement le
droit d ’agir, mais encore la possibilité d'agir sur sa propre
volonté. De tous les rapports qui puissent relier l’homme à
l’homme, celui-là est le plus immoral qui fait de l’un la
machine de l'autre2.» Notons simplement que ce type d'argu­
mentation participe du mythe du tout-pouvoir suggestif, alors
que le constat inverse de ses bornes suffit à demander une
thérapeutique agissant sur la totalité de la personnalité du
patient, y compris ses facultés supérieures, si l'on veut pré­
tendre à des résultats solides et durables. S'agissant d'une
maladie psychique, il ne saurait être question de traiter le
malade à son insu, en cherchant à en faire «un être purement
passif, à la pleine disposition de l'opérateur». Il est au
contraire indispensable qu’il se reconnaisse dans le processus
de guérison, qu'il «participe lui-même à sa cure, que celle-ci
s’effectue, en quelque sorte, sous sa surveillance et avec son
concours3».
c. Il s'ensuit enfin une exigence claire quant au but. Une
vraie guérison psychique ne peut être que libération vis-à-vis

1. J. Camus et Ph. Pagniez , Isolement et psychothérapie, op. cit., p. 153.


2. W. Wundt, Hypnotisme et suggestion, trad. franç., Paris, 1902, p. 156.
3. P. E. L évy, Neurasthénie et névrose, op. cit., p. 62.
254 Dialogue avec l'insensé

du mode de traitement et vis-à-vis de la personne du méde­


cin. Contre un traitement symptômal qui fait disparaître les
manifestations morbides, mais crée une dépendance chez le
sujet, une psychothérapie authentique doit se proposer pour
fin le recouvrement du «gouvernement total de soi-m ême»
pour reprendre l'expression de Lévy h «C e n’est pas impuné­
ment, dit Déjerine, qu'on habitue un sujet à accepter des sug­
gestions étrangères. C'est une atteinte directe et négative à la
personnalité individuelle qui est ainsi pratiquée et si celle-ci
peut être modifiée par l'hypnotisme, ce n'est à coup sûr pas
dans le sens de son développement mais dans le sens de sa
diminution et de sa déchéance 1 2. » En revanche, la participa­
tion consciente et volontaire du patient au processus de gué­
rison lui permet d'accéder à une possession élargie de sa
propre existence. Il y a là un m otif qui revient inlassablement
chez nos auteurs. Contre l'empreinte appauvrissante qui
résulte à la longue de la suggestion, « le but [du traitement
psychique] doit être de rendre au malade la maîtrise de lui-
m êm e3».
Ainsi va naître, à l'opposé de la psychothérapie par sug­
gestion, une psychothérapie par persuasion. « L a différence
qui existe entre ces deux méthodes, souligne Déjerine, est
capitale. Celles-là prétendent introduire dans la conscience
d'un sujet des idées nouvelles ou détruire des idées existantes,
en dehors de son consentement et de son jugement. Celles-ci
veulent que l'idée nouvellement introduite soit consentie par
le sujet et que s'il abandonne une conception à la faveur du
traitement, cet abandon soit fait volontairement après
réflexion et en toute connaissance de cause 4. » Il serait facile
de caricaturer la position des adeptes de la « moralisation » en
leur prêtant une naïveté qu’ils n'ont pas. Ce serait non seule­
ment injuste, mais tout à fait fatal du point de vue de l'intelli­
gence du processus historique qui a donné naissance à notre
idée des conditions et des chances d'une psychothérapie. Il
est vrai qu’un Dubois n'hésite pas à se réclamer, dans le
cadre de sa psychothérapie « rationnelle », de « la persuasion

1. Ibid., p. 462.
2. J. D éjerine et E. G auckler , op. cit., pp. 401-402.
3. J. D ubois , Les Psychonévroses et leur traitement moral, op. cit., p. 29.
4. J. D éjerine et E. G auckler , op. cit., p. 400.
Du traitement m oral aux psychothérapies 255
logique 1». Mais c'est le même qui dénonce chez ses collègues
l'aveuglement qui leur fait demander à des patients atteints
de tics, d ’obsessions ou de mouvements involontaires divers,
de «prendre sur eux-mêmes». « I l leur paraît rationnel, dit-il,
d ’exiger de leurs malades un vigoureux effort de volonté. Les
malades eux-mêmes s’imaginent parfois pouvoir réprimer
leurs mouvements en se retenant2...» Il n’ignore rien de la
parfaite inutilité d ’attaquer le symptôme de front: «Je
n'envoie pas mes agoraphobiques à la bataille, leur enjoi­
gnant de faire quelques pas sur une place, je ne fais pas faire
de mouvements rationnels à mes tiqueurs quand je surprends
chez eux l'influence d ’une phobie, d'une timidité. Au
contraire, je les mets à l ’abri d'un insuccès, n'exigeant rien
d ’eux, de leur volonté3.» C'est par le dégagement de «l'idée-
mère ou du sentiment qui motive le tic ou l’impuissance» que
le traitement doit passer. Il en a une vision intellectualiste qui
lui sera reprochée, y compris par des gens se réclamant du
même courant d'idées, mais nullement une vision primaire
ou niaise. La vérité est qu'il renoue assez fidèlement avec
l’inspiration originelle du traitement moral des premiers alié­
nistes. C'est à juste titre qu'il se réclame explicitement de
Pinel. Il retrouve le même problème : comment combattre des
conceptions ou des représentations profondément enracinées
chez un être sans s’en prendre directement à elles, mais en
mettant de son côté chez l'interlocuteur tout ce qui l'éloigne
et l'oppose à la contrainte interne qui l ’obsède, avec le
modèle implicite d'une revigoration et d'une reconstruction
de la personnalité en dehors du trouble qui l'affecte. Dubois
insiste sur le rôle de la connaissance de la nature de ses
troubles par le malade, en particulier de l’origine psychique
des manifestations fonctionnelles. On trouve chez lui des
phrases du genre: «L e traitement consista uniquement en
conversations claires sur la nature des phénomènes ner­
veux 4. » Le point de départ de la cure, c'est la persuasion du
patient de la curabilité de son trouble, de par le caractère
psychique de celui-ci: «Sans artifices, sans mensonges, en
gardant en soi-même l’intention de véracité, il faut savoir

1. Dubois, op. cit., p. 109.


2. Ibid., p. 431.
3. Ibid., p. 434.
4. Ibid., p. 473.
256 Dialogue avec l ’insensé

inculquer au malade cette conviction qu'il va guérir. Il faut


au médecin le don de p e r s u a s i o n »
Là réside évidemment à nos yeux le point aveugle de ce
«rationalism e». Tout est suspendu au poids affectif acquis
par le médecin auprès de son malade. Dubois a sur ce point
des formulations révélatrices : « Il faut que le médecin sache
s'emparer de son malade. Il faut que, dès le début, il s’éta­
blisse entre eux un lien puissant de confiance et de sympa­
thie. Aussi la première entrevue est-elle sous ce rapport
décisive. [...] Nous devons, nous, praticiens, manifester à
notre malade une sympathie si vivante, si enveloppante qu’il
aurait vraiment mauvaise grâce à ne pas guérir. Quand le
malade constate cet état d ’âme chez le médecin, il est déjà
bien avancé sur le chemin de la guérison. Il est comme
"envoûté" par une pensée charitable1 2...» Étrange chemine­
ment pour la raison qu'un enveloppement qui est presque un
envoûtement! C’est ce qui fera dire lucidement à Déjerine
que ce n’est pas l’élément rationnel qui intervient efficace­
ment dans la psychothérapie par persuasion, mais l'élément
affectif. « On ne guérit pas un hystérique, on ne guérit pas un
neurasthénique, on ne change pas leur état mental par des
raisonnements, par des syllogismes. On ne les guérit que
lorsqu’ils arrivent à croire en vous. C'est que, en effet, la psy­
chothérapie ne peut avoir d ’action que lorsque celui sur
lequel vous l'exercez vous a confessé sa vie entière, c'est-à-
dire lorsqu’il a en vous une confiance absolue3. » Rien d'abso­
lument original, là non plus, dans cette insistance sur le
facteur émotif, par rapport à la tradition du traitement moral,
mais plutôt un retour plus complet et mieux réfléchi à sa
logique d'origine — celle des passions considérées comme
causes, symptômes et moyens curatifs de l ’aliénation mentale,
pour reprendre l'expression d'Esquirol. Le langage est plus
moderne, l ’idée est en dernier ressort la même. Comme la
folie est primitivement submersion de la raison par les pas­
sions, l'état neurasthénique, dit par exemple Déjerine, «n aît
au moment où l'émotion l'emporte sur la raison». Aussi n'est-
ce pas «p a r le raisonnement qu'on arrivera chez le malade à

1. I b i d ., p. 270.
2. I b i d ., p. 264.
3. J. D éjerine et E. G auckler , o p . c i t . , Avant-propos, p. Di.
D u traitement m oral aux psychothérapies 257
rétablir la prépondérance de la raison». «L es phénomènes de
cet ordre se passent dans le subconscient. L ’individu ne s'en
rend pas compte. Il se reprend d ’abord et raisonne ensuite
[...]. Le psychothérapeute doit, s'il veut modifier la mentalité
et le moral de son malade, s'adresser à peu près uniquement
au sentimentl . » L'approfondissement par rapport au passé se
situe ailleurs: dans la recherche, nécessairement embarras­
sée, d'un moyen de pouvoir du médecin sur son patient qui
soit aussi puissant si ce n'est plus puissant que celui procuré
par la suggestion, mais qui, simultanément, respecte l'auto­
nomie et la conscience de l'individu. Ce moyen, c'est ce que
Déjerine appelle «la confiance absolue», qui est, en fait,
l'amour, comme il le reconnaît lui-même — le talent qui fait
le psychothérapeute, dit-il, c'est celui de «savoir se faire
aim er2». Le but est clair : il s’agit de trouver un équivalent de
la mise à disposition entière du malade réalisée par l’endor­
missement hypnotique. Mais là où la suggestion vous livre un
être purement passif, certes en principe totalement mal­
léable, mais aussi totalement opaque, la confession vous rend
un individu absolument transparent, tout en lui gardant
intacte sa possession de lui-même. Il reste lui-même, et vous
avez pris un ascendant irrésistible sur lui : l'équation difficile
du dépassement de la suggestion est en principe résolue. Le
tout-pouvoir hypnotique, à la fois illusoire et immoral, est ici
remplacé par un tout-savoir de la vie du patient. « Il faut que
le moindre détail de sa vie familiale, de sa vie conjugale vous
soit connu [...] qu’il s'agisse d'un homme ou d'une femme,
n’oubliez pas surtout de poser un certain nombre de ques­
tions concernant l'état des fonctions génitales. Ces troubles-
là, les malades les dissimulent volontiers et d’avoir pu vous
les cacher, ils considèrent qu'ils ont remporté sur vous une
première victoire. Ils ont pris l'avantage, vous le ressaisirez
difficilement [...] Il est de toute nécessité de tout savoir pour
tout comprendre. Le malade dont vous "tenez" tous les res­
sorts, ce malade-là déjà, qu’on nous pardonne l ’expression,
"vous l'a v e z "3.» À partir de là, une sorte de reconstruction
biographique devient possible. L'idée que Déjerine se fait des

1. Ibid., pp. 426-427.


2. Ibid., p. 416.
3. Ibid., pp. 414-417.
258 Dialogue avec l ’insensé

psychonévroses est celle d'une manière de blocage vital,


d ’une «désorientation de la personnalité», selon ses propres
termes, par insistance du passé et impuissance à affronter
l'ouverture du cours de l ’existence sur l'avenir. Le but de la
psychothérapie doit donc être le renouement de la continuité
existentielle, la reconstitution, la «réorientation», au sens fort
du terme, de la personnalité du malade. Cela moyennant la
mobilisation de ses capacités d'«ém otion sthénique», où
l’aveu libérateur tient un rôle important. Car « on ne saurait
croire la quantité et parfois l'étrangeté des douloureux
secrets qui entretiennent ainsi la dépression morale de tant
de malades 1». Il revendique explicitement à ce sujet la filia­
tion avec la confession religieuse. « C'est l ’état émotif que pro­
voque l ’aveu qui exerce ici son action sthénique et ils étaient
de profonds psychologues, ceux qui instituèrent la confession
comme une pratique religieuse capitale. On dit communé­
ment qu'une faute avouée est à moitié pardonnée. Nous
dirions volontiers qu’orc se pardonne la faute qu’on a avouée.
Et c'est cette action libératrice que le médecin doit avant tout
rechercher2.» Il y aurait beaucoup de choses à dire encore
sur les méthodes de Déjerine. Notre but n’est pas d'en donner
une analyse exhaustive, mais de montrer à quel type de pré­
occupations elles répondent à la base.

Le dispositif analytique comme synthèse.

Il faut bien voir, justement, que ce sont leurs propres exi­


gences de départ, telles que surgies de la critique de la sug­
gestion, qui se sont retournées, pour finir, contre les
psychothérapies par persuasion. Où est, pour commencer, la
vraie frontière avec la suggestion? N'est-ce pas elle, en fait,
que l'on retrouve en croyant la dépasser au travers du rôle
prépondérant conféré à la confiance envers le médecin ? Si le
traitement agit, n'est-ce pas, en vérité, grâce à la dépendance
suggestive instaurée entre le psychothérapeute et son

1. Ibid., p. 430. Déjerine s’inscrit de ce point de vue dans la tradition de la


levée du secret pathogène telle que l’a éclairée récemment H. F. Ellenberger,
«L e secret pathogène et son traitement», Revue internationale d'histoire de la psy­
chiatrie, n° 1, 1983, pp. 5-22.
2. J. Déjerine et E. Gauckler, op. cit., p. 431.
D u traitement m oral aux psychothérapies 259
patient ? Sur un plan plus théorique, ne retrouve-t-on pas une
illusion analogue à celle de la docilité du somnambule avec
l'idée d ’une confession sans reste qui vous rendrait transpa­
rents le passé et la personnalité du névropathe — comme s'il
ne vous disait que ce qu'il veut bien vous dire, comme s’il
était lui-même en mesure, de bonne foi, de véritablement tout
dire sans être arrêté, à son insu, par d'invincibles obstacles
internes? Enfin, s'il y a progrès par rapport à une attaque
purement symptomatique du trouble, dans la mesure où l’on
s'efforce de remonter à «l'o rig in e psychique de l'accident ou
des accidents», peut-on dire que cette anamnèse vaut éluci­
dation ou explication? Une fois reconstitué « l ’enchaînement
des faits», une fois reconstituées les circonstances déclen­
chantes, car c ’est de cela qu'il s'agit, des symptômes actuels,
a-t-on rendu pour autant intelligible le mécanisme de leur
production ?
En regard, on mesure comment ce qui a fait la force
d ’accréditation incomparable de la psychanalyse freudienne,
c'est sa puissance explicative. Mais pas seulement. Replacée
dans ce contexte, elle apparaît comme la démarche synthé­
tique par excellence, comme la façon de faire qui répond
simultanément au plus grand nombre d'exigences. Il ne s’agit
pas de dire que Freud a été «in flu en cé» par les enseigne­
ments de la thérapeutique morale des psychonévroses à la
Dubois ou à la Déjerine. Sa propre conception du processus
thérapeutique des névroses s’élabore et se développe parallè­
lement. Il n'en est pas moins intéressant de situer la forma­
tion de son idée de la cure par rapport au déploiement des
psychothérapies persuasives. Car elle reconnaît le même
point de départ — la critique de la suggestion — , et elle
répond en tous points aux mêmes exigences. Pour Freud
aussi, il s'agit de substituer l ’élucidation des causes à la
réduction des symptômes, la participation du patient à
l'action substitutive de la volonté du thérapeute sur un sujet
passif et sa libération finale vis-à-vis du médecin à son enfon­
cement dans la dépendance. Mais ce qui ressort au mieux
lorsque l'on compare sa démarche avec cette branche jumelle
et avortée des psychothérapies poussée en même temps que
la psychanalyse, c'est combien son génie a été de ne pas jeter
le bébé avec l ’eau du bain. Il a mesuré les impasses de la sug­
gestion hypnotique, mais il ne s'est pas contenté comme les
260 Dialogue avec l ’insensé

autres de la rejeter purement et simplement. Il s’en est écarté


tout en l ’intégrant, évitant, du même coup, la reconduction
aveugle de ses apories sous un autre visage telle qu'on la voit
fonctionner chez un Dubois ou un Déjerine. Ce que Freud a
su faire, c'est trouver la voie médiane entre suggestion et per­
suasion. Non pas une voie centriste parvenant à marier des
antagonistes par réduction de leurs prétentions mutuelles et
compromis plus ou moins éclectique entre les deux. Plutôt,
une voie de conciliation des opposés par leur approfondisse­
ment mutuel. Il ne s’est pas détourné de l ’hypnose sans rien
vouloir en prendre. Il a cherché à en pénétrer le principe
actif, à l'isoler et à le conserver dans la cure. Impossible de
faire l’économie de cette position d'influence privilégiée révé­
lée par le rapport de suggestion. La dénier au nom d ’une
confiance «raisonnée» du malade dans son médecin, c ’est en
jouer de la pire manière qui soit : à son insu. Il faut l ’assumer
et s'en servir pour ce qu’elle est. À cet égard, Freud a très tôt
vu clair, puisqu'il note dans son article de 1890 que «en
dehors de l ’hypnose, dans la vie réelle, une crédulité du genre
de celle dont l'hypnotisé fait preuve à l'égard de son hypnoti­
seur ne se retrouve que dans l ’attitude de l ’enfant à l ’égard des
parents aimés ; et que cette façon d'accorder avec une telle
soumission sa vie psychique propre sur celle d'une autre per­
sonne a un équivalent unique mais parfait dans certaines
relations amoureuses caractérisées par un total abandon de
s o i1». C'est à l'amour que le thérapeute a en vérité affaire.
S ’il ne le mobilise pas, il n'obtiendra rien de son patient. Et
ce n’est qu'en le reconnaissant qu'il sera possible de l'analy­
ser et d'en déprendre le patient au bout de la cure, de façon à
lui rendre son autonomie par rapport au médecin, en pleine
conscience de l'état qu'il a traversé. Tout le développement
de la théorie du transfert n'est intelligible qu'en fonction de
cet effort pour dépasser l'aliénation suggestive, tout en jouant
encore plus profondément de ses ressorts. Il est de même par­
faitement illusoire de croire que l'on peut remplacer le tout-
pouvoir de l'hypnose par le tout-savoir d'une confession sans
réserve, comme si on n'allait pas buter de la même manière
sur les résistances du patient. La passivité trompeuse de
l’absence à soi du sommeil artificiel n'est pas la solution,

1. F reud, «Traitement psychique», art. cité, p. 16.


Du traitement m oral aux psychothérapies 261
mais la présence vigile, la bonne volonté et la franchise ne
suffisent pas non plus. Il faut autre chose qui ne soit ni carré­
ment un état second ni les conditions d'un dialogue ordi­
naire, de manière qu'il soit fait droit à une autre scène que
celle des processus conscients, tout en restant dans le registre
d'une expérience de travail sur soi et de prise de conscience.
Et ce n’est qu'à cette condition qu’on pourra véritablement
surmonter les résistances du patient, lui permettre de dire ce
qu'il ignore de lui-même et ainsi, lui permettre, peu à peu, de
l'apprendre, tout en mettant le médecin à l ’abri des manipu­
lations et de la méconnaissance inhérentes aussi bien à la
relation de suggestion qu’à la relation de persuasion. Nous ne
pouvons faire plus ici qu'indiquer la direction. On voit l'esprit
de la démarche. Ce qu’il y aurait à montrer de façon métho­
dique, c'est comment le développement du dispositif analy­
tique procède d'une transformation du système de traitement
moral par intégration et du pouvoir suggestif et de ses cri­
tiques, telles que développées par les théoriciens de la per­
suasion. Aussi bien est-ce là le principe structurant du champ
tout entier des psychothérapies contemporaines. Fondamen­
talement, derrière leur diversité, c ’est à cette même synthèse
centrale qu'elles sont attelées.

Nous remarquerons pour conclure que la psychanalyse


freudienne, qui a paru longtemps l'étalon du bon équilibre en
la matière, paraît à son tour atteinte par les critiques qui lui
ont servi de stimulation de départ. Les cures interminables
réveillent le reproche de dépendance impossible à liquider
envers le thérapeute. La remontée de plus en plus avant vers
la racine précoce du trouble psychique débouche sur un
inconnu vertigineux. On redécouvre, non sans quelque effroi,
le côté suggestion de la relation analytique. Le soupçon
gagne, régulièrement exprimé, de ce que les ressorts ultimes
du processus sont loin d’être élucidés. Aussi n'est-il pas éton­
nant que l’on assiste parallèlement à une reviviscence des
composantes de départ: l ’hypnose d'un côté, certes, mais de
l’autre, aussi, toutes les tentatives activistes et intellectua­
listes qui n’ont pas été une mince composante, on l'oublie
trop, de la genèse du fait psychothérapique tel que nous le
connaissons. «C o gn itif» sonne plus moderne que «ration­
nel», il est vrai, mais ne nous en ramène pas moins vers
262 Dialogue avec l ’insensé

l'arrière plutôt qu'il ne nous propulse vers l'avant. Comme si,


un cycle achevé, nous en revenions à la donne initiale.
Comme s’il nous fallait reprendre l'équation primordiale
pour un nouvel approfondissement de sa solution.
Chimie, cerveau,
esprit et société
Paradoxes épistémologiques
des psychotropes en médecine mentale

Je serais en peine, autant l'avouer d'entrée, d ’exactement


définir le statut des réflexions qui suivent. Je voudrais, cepen­
dant, en dire un mot, ne serait-ce qu’à titre d'avertissement,
car elles risquent de paraître inhabituelles, voire saugrenues.
J'ai parlé d ’épistémologie dans mon titre. Une dénomination
bien ambitieuse, pas entièrement sans fondement cependant,
car c ’est de quelque chose comme une réflexion critique sur
les conditions d'exercice de la psychiatrie qu’il va s’agir, et
d'une réflexion considérant ces conditions du point de vue de
leur rationalité interne — rationalité défaillante éventuelle­
ment, et rationalité programmatiquement souhaitable.
Peut-être que la meilleure façon de présenter le propos
serait de parler d ’un essai d ’analyse historique du présent.
Historique parce que tout d'abord éclairé par certaines
leçons du passé. Il y a une expérience psychiatrique sédimen-
tée depuis bientôt maintenant deux siècles et qui, sous cer­
taines conditions, est susceptible de beaucoup nous apprendre
épistémologiquement. Je dirais, pour aller très vite, que la
psychiatrie souffre — pour des raisons fondamentales qui
tiennent probablement au statut de son objet — de tentations
congénitales, en matière de pratique comme en matière intel­
lectuelle, dont on verra qu’elles sont toujours à l'œuvre. Que
surgissent des possibilités nouvelles, comme celles ouvertes
par les psychotropes, et l ’on voit resurgir de vieux démons,
qui sont, en fait, des tendances constitutives du champ psy­
chiatrique et des tendances responsables de quelques dégâts

Le Débat, n° 47, novembre-décembre 1987, pp. 172-183.


264 Dialogue avec l ’insensé

dans le passé. Nous pourrions ainsi rejouer l’épisode de la


dégénérescence, nous pourrions recommencer l ’asile — et je
voudrais montrer comment ces deux exemples, qui paraissent
si loin, correspondent, mutatis mutandis, à des options
actives aujourd'hui en matière d'idéal institutionnel ou en
matière de modèle théorique, cela en fonction même des
potentialités inédites créées par les psychotropes. L'histoire,
en psychiatrie, comme en quelques autres endroits, c'est ce
dont il faut se souvenir pour ne pas le répéter.
J'ajoute que c ’est aussi parfois, naturellement, ce dont il
est directement utile de se souvenir. Il y a, dans le cas qui
nous intéresse, toute une préhistoire de la psychopharmaco­
logie qui n'a jamais été sérieusement étudiée et qui a très tôt
fixé, dans l'abstrait, les termes du débat dans lesquels nous
continuons de nous situer. Prenons comme repères les
années 1840-1850: d’un côté, l'aliénation mentale artificielle,
le haschisch de Moreau de Tours l, de l'autre côté, la décou­
verte des anesthésiques (l'éther) et ses retombées en méde­
cine mentale — et Dieu sait qu'on a essayé l ’«éthérisation»
comme thérapeutique de l'aliénation, et réfléchi sur ses résul­
tats paradoxaux (le même Moreau de Tours, par exemple).
Un siècle après, dans les années 1950, l'excroissance largac-
til et ses suites sont sorties en ligne droite de ce type de
recherches sur l'anesthésie et l'hibernation. Et, chose remar­
quable, elles en sont sorties parallèlement à une vague
d'expérimentations sur les psychodysleptiques (L.S.D., mes­
calin e)2. Je n'utiliserai pas ce matériel, dont la prise en
compte m ’aurait éloignée de mes objectifs d'aujourd’hui,
mais je tenais à signaler son existence. Entre production arti­
ficielle du trouble mental et intervention chimique sur les
troubles des fonctions supérieures, nos connaissances se sont
prodigieusement approfondies et raffinées; il est frappant,

1. J. Moreau de Tours, D u haschisch et de l'aliénation mentale, Paris, 1845.


2. Sur les conditions de la découverte de la chlorpromazine (commercialisée
sous le nom de largactil), cf. Anne E. C ald w ell , Origins o f Psychopharmacology.
From CPZ to LSD, Springfield, C. Thomas, 1970, et Judith P. S w azey , Chlorpro­
mazine in Psychiatry. A Study o f Therapeutic Innovation, Cambridge, Mass., The
M.I.T. Press, 1974. Je rappelle très sommairement les principales vagues de mise
au point de la gamme actuelle des psychotropes: les neuroleptiques, donc (lar­
gactil, puis réserpine, tranquillisants majeurs d'action antipsychotique), les anti­
dépresseurs (tricycliques — Tofanil — et I.M.A.O., 1957), les tranquillisants
(Équanil, 1952, et surtout Librium et Valium en 1958), les régulateurs de
l’humeur (sels de lithium, entrés dans l’usage à la fin des années soixante).
Chimie, cerveau, esprit et société 265
toutefois, de constater combien peu jusqu'à présent elles ont
déplacé les termes absolus de la problématique telle quelle
s'est fixée dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Une analyse historique du présent, pour en revenir au fil
principal de mon propos, c ’est aussi, dans mon esprit, une
analyse qui s'efforce, en termes cette fois de méthode, de trai­
ter le moment que nous vivons, de nous prendre nous-mêmes,
comme nous prenons et traitons n’importe quel moment du
passé. Ce programme peut paraître l'évidence même. Il est
tout, sauf l'évidence. L'histoire, c'est toujours pour les autres.
Essayez donc d'appliquer, à qui vous parle haut et fort des
méfaits de la « bourgeoisie » et qui met impitoyablement à nu
les «stratégies de pouvoir» des uns et des autres il y a un
siècle ou deux, les catégories ou la grille qu'il projette si allè­
grement sur ses devanciers, et vous m'en direz des nouvelles !
Le regard historique est indolore tout le temps qu’il traite une
matière à peu près morte et qu'il vise ceux qui ne sont plus.
Quand nous nous l'appliquons, il devient chirurgical et il fait
mal. Nous n'avons pas encore vraiment appris à nous traiter
comme nous savons pourtant que nous serons traités par nos
successeurs, froidement, impartialement, sans pitié pour nos
faiblesses, sans égard pour nos illusions ni les intérêts qui
nous meuvent. Nous sommes en permanence sous le regard
d'une histoire virtuelle qui s’écrirait depuis l ’avenir. Par défi­
nition, nous ne pouvons le rejoindre. Mais la simple honnê­
teté à l'égard de nous-mêmes nous fait un devoir de nous y
essayer. C'est une telle tentative d'histoire potentielle que je
voudrais esquisser; c'est un tel regard froid que je voudrais
poser sur la pratique psychiatrique aujourd'hui et sur l’acte
qui en constitue le centre, l'usage des psychotropes.
Il me semble assez clair en effet, et le consensus peut faci­
lement s'établir là-dessus, que, si l’on s'efforce de se procurer
une vue globale de l ’évolution du champ psychiatrique, disons
depuis 1945, on ne peut pas ne pas placer la découverte de
1952 et ses suites au foyer de toutes ses transformations capi­
tales *. On a là, pour toute une période, le fait organisateur sur1

1. Pour un tableau d'ensemble, cf. Jean T h u illie r , Les dix ans qui ont changé
In folie, Paris, Laffont, 1981. Pour une présentation générale accessible des psy­
chotropes aujourd'hui, cf. Michel R eynaud et André-Julien C oudert , Essai sur
l'art thérapeutique. Du bon usage des psychotropes, Paris, Synapse-Frison Roche,
1987.
266 Dialogue avec l ’insensé

tous les plans, comme, mettons, la découverte de la paralysie


générale a pu l'être en son temps. Je ne dis pas une cause. Je
dis beaucoup plus modestement un facteur dominant, qui, par
interaction avec d'autres facteurs, a remodelé de proche en
proche l'ensemble de la discipline et qui continue de le faire.
Voilà très exactement ce que je voudrais essayer de com­
prendre et de reconstituer à grands traits : le système de ces
interactions entre une technique médicale — les possibilités
ouvertes par une nouvelle gamme de substances — et un
champ idéologique, des attentes collectives, un héritage histo­
rique, des intérêts professionnels, des stratégies de corps, des
contraintes sociales enfin. L'histoire récente de la psychiatrie
se fait et s'écrit là en sa totalité. Et ce que je voudrais plus pré­
cisément montrer, c'est comment cette ou ces interactions se
sont effectuées et continuent de s'effectuer de bout en bout sur
le mode logique du paradoxe.
Le problème de l'accessibilité chimique des maladies de
l'âme ne sera pas regardé ici par son côté science, avec les
exigences de rigueur, de précision, de vérification que cela
implique. Ce dont j'aurai à traiter se situe aux antipodes, du
côté des utilisateurs de la science, du côté de ce que devien­
nent les produits de la recherche entre les mains des prati­
ciens à la faveur de leurs convictions ou de leurs intérêts, du
côté de ce que, par leur intermédiaire, la société en fait. Et de
ce côté-là, c'est le moins qu’on puisse dire, ce n’est pas la
rigueur qui règne.

L ’omniprésence et le silence.

Premier paradoxe, en effet, qui contient tous les auti es : la


discrétion sur l'omniprésence. Les psychotropes: ce qu’on
utilise le plus, ce dont on parle le moins, pourrait-on dire
pour utiliser une formulation abrupte. Je ne parle pas, bien
entendu, des services universitaires tournés électivement vers
la recherche en ce domaine. Je parle du tout-venant de la pra­
tique quotidienne. Il faut songer, pour bien mesurer l’étran­
geté du phénomène, que la psychiatrie est une profession
éminemment réflexive, où l ’on a l'habitude de méditer sur
sa pratique, de la théoriser, où l'on publie beaucoup à son
sujet. Sur l'emploi de la thérapeutique de base : presque rien.
Chimie, cerveau, esprit et société 267
À comparer aux montagnes de littérature consacrées aux
diverses psychothérapies et au fonctionnement institutionnel !
La situation française est particulièrement caricaturale à cet
égard. La prescription et la consommation médicamenteuse
effective n’ont fait jusqu’à présent l'objet que d ’un nombre
insignifiant d ’études, tellement ponctuelles, en outre, pour la
plupart, qu'elles n'autorisent que des conclusions très limi­
tées. On peut dire, je crois sans exagération: l'utilisation des
neuroleptiques et des antidépresseurs, l'utilisation de l'ensem­
ble des psychotropes en psychiatrie n’est pas réfléchie. À peu
près personne ne se demande et n’étudie comment les psy­
chotropes sont concrètement prescrits et consommés1. Voilà
donc des substances dont tout le monde est d'accord pour
dire qu'elles ont changé les conditions d’exercice de la psy­
chiatrie... Et tout se passe comme si l'examen des usages
réels ne présentait pas d'intérêt.
Or, comme il n’est pas surprenant, cette absence d’auto­
observation et d'autocontrôle recouvre dans les faits une
considérable anarchie. Le peu d'études dont nous disposons
sont à cet égard édifiantes et plus encore les résultats d'un
sondage élémentaire auprès d'une série de pharmaciens hos­
pitaliers2. La variation des doses d’un service à l'autre à
l'intérieur d'un même établissement, d'un patient à l'autre, et
en vue d’obtenir le même effet, va couramment de 1 à 5,
quand ce n'est pas de 1 à 10. Je passe sur la science toute per­
sonnelle des associations de produits que met en usage
chaque prescripteur. Il ne faudrait pas non plus imaginer une
cohérence naissant par ailleurs des options doctrinales des
uns et des autres. Il semblerait, au vu des faibles lumières
dont nous disposons, que les services d'orientation psycho­
thérapique et sociotliérapique soient dans les plus gros utili­
sateurs et prescripteurs, tandis que les services d'orientation
biologique, à l ’inverse, seraient de moins gros consomma­
teurs. Tout se passe comme si l'on avait affaire à une médica­
tion subjective et empirique que chacun manipule à sa guise

1. Une heureuse exception à signaler, l’effort de réflexion systématique mené


depuis plus de quinze ans à l'hôpital de La Verrière par M M . H ug , C hanoit et
Garrabê. Cf., en dernier lieu, «Économ ie hospitalière des psychotropes», Génitif,
1983, 5. 1, pp. 67-71.
2. Cf., par exemple, D. Lefrère, Prescription et consommation de psychotropes
en institution (mémoire de spécialité), Paris, Cochin, 1983.
268 Dialogue avec l ’insensé

et au flair. Sans parler de l'originale dimension « institution­


n elle» de la prescription, qu’on a pu mettre en évidence,
résultant des interactions au sein de la collectivité soignantel .
A quoi on pourrait m'objecter que la situation est la même en
médecine de ville et que les prescriptions des généralistes
présentent des écarts du même ordre. C'est possible. J’obser­
verai toutefois que, dans ce dernier cas, c ’est affaire d'igno­
rance. Il existe des protocoles qui ne sont pas utilisés. Au lieu
que ce qui est frappant en psychiatrie, c ’est l’absence d'efforts
pour élaborer de tels protocoles sur la base d’une analyse ser­
rée de sa propre pratique et de ses résultats et de sa confron­
tation avec d ’autres. Ce n ’est pas seulement que des individus
travaillent à l ’aveugle, c'est qu’ils s’en accommodent sur le
fond, sans que cela choque. Et l ’argument de l ’«expérien ce»
à l ’évidence ne tient pas: qu'est-ce qu'une expérience qui ne
s’étaie pas sur une analyse des données, sur des comparai­
sons de tous ordres, sur des nombres importants, sur des
durées suffisantes — et cela quand des données existent ?
Et puisque j'évoquais les généralistes, un mot encore à ce
sujet. Au nombre des transformations considérables du
champ psychiatrique produites par l ’introduction des psycho­
tropes, on peut compter d'ores et déjà ce simple fait, d'inter­
prétation problématique, mais décisif: c ’est que la plus
grande part non seulement des antidépresseurs et des tran­
quillisants, mais des neuroleptiques mêmes est prescrite
aujourd'hui par d'autres que des psychiatres. Les chiffres
exacts sont difficiles à déterminer, en raison de l’hétérogé­
néité et du caractère incomplet des séries de données dont
nous disposons. Leur recoupement permet toutefois d ’aboutir
à une évaluation qui donne l'ordre de grandeur de ce fait
énorme: la banalisation du médicament psychiatrique, y
compris l ’utilisation la plus « lo u r d e »2. Plus des trois quarts

1. J. Garrabé, «Chimiothérapie et thérapie institutionnelle», Actualités psy­


chiatriques, 1971, 6, pp. 9-12.
2. Données dans R eynaud et C oudert , op. cit., ainsi que dans le rapport de
T. L ecomte , La Consommation pharmaceutique. Structure, prescriptions et motifs.
France, 1970-1980, Paris, C.R.E.D.E.S., 1985. Le rapport Barrot évaluait en 1980
à 74 % la part des «actes médicaux dans le domaine de la santé mentale effectués
par des généralistes ou des spécialistes non psychiatres». Ordre de grandeur
confirmé depuis par les chiffres fournis par les laboratoires pharmaceutiques, une
enquête statistique privée et diverses enquêtes directes auprès des généralistes
eux-mêmes.
Chimie, cerveau, esprit et société 269
des prescriptions de psychotropes sont aujourd'hui le fait de
médecins généralistes, tandis que, chose plus digne de
remarque encore, la proportion pourrait s'élever jusqu'aux
deux tiers pour les neuroleptiques mêmes. Que faut-il en
conclure ? Au moins ceci qu'il serait temps de la part des psy­
chiatres de s’en préoccuper davantage et d'étudier le phéno­
mène, au lieu de l’ignorer comme nous ignorons la réalité de
notre pratique quotidienne de prescripteur.

Psychothérapie contre chimiothérapie.

Ce voile d'ignorance jeté sur l'acte de tous les jours n ’est


pas le fait du hasard. Il renvoie à un fait historique qui nous
introduit à notre second paradoxe, qui est que la pénétration
pratique des psychotropes s'est effectuée sous le signe de leur
déni théorique. Le moment où la panoplie complète des neu­
roleptiques puis des antidépresseurs va se déployer massive­
ment dans la pratique psychiatrique et la transformer est
aussi celui où l'orientation psychanalytique et l'option institu­
tionnelle y deviennent intellectuellement dominants. Cela,
parce que les mouvements d’idées et les courants d'opinion
ont leur devenir propre et répondent à des causalités auto­
nomes, comme l ’indique, au même moment, la vogue de
l'antipsychiatrie auprès d'un large public. On fait donc une
chose en tant qu'homme de science et de terrain — on pres­
crit des neuroleptiques et des antidépresseurs, et on s’inté­
resse à autre chose en tant qu'intellectuel ou en tant
qu acteur social. On peut préciser le contenu du paradoxe, en
schématisant à l'extrême : on pratique chimiothérapie et psy­
chothérapie, on ne parle que de psychothérapie, parce que
c ’est l’objet culturel digne quand l'autre est inavouable. Mais
il ne faudrait surtout pas s'arrêter à ce partage, comme s'il
s’agissait d ’une simple coexistence. Car la réalité est autre­
ment plus subtile: il y a interaction des deux domaines, et
c ’est là qu'il y a proprement paradoxe. La réalité, c ’est que la
pénétration des psychotropes a rendu possible et porté la
domination des courants psychothérapiques. C’est de l’action
des psychotropes qu’est venue, pour une grande part, l’accré-
ditalion large des doctrines repoussant l’organogenèse des
maladies mentales. La psychiatrie biologique, pourrait-on
270 Dialogue avec l ’insensé

dire, a fait le jeu de son adversaire en plus du sien. Le para­


doxe, c'est qu'un progrès de la puissance sur le corps a pro­
duit l'expansion d'une croyance dans les pouvoirs de l’âme.
La psychanalyse, encore une fois, avait des titres au suc­
cès culturel tout à fait indépendants de ce support biologique.
Je crois, cependant, qu'il est raisonnable de soutenir qu'elle
n'aurait absolument pas connu la percée qu'elle a faite à
l'intérieur du milieu psychiatrique hors de l'appui caché
apporté par les psychotropes. Cela pour de simples raisons
pratiques, à cause de l ’accessibilité thérapique qu'ils ont
ouverte auprès de patients dont on pouvait penser en théorie
que leur cas relevait de la psychogenèse, mais dont la prise en
charge concrète posait des questions à peu près insolubles.
Pas de simplifications outrancières : je ne méconnais pas
l'importance ni l'existence d'entreprises pionnières en ce
domaine, comme Chestnut Lodge aux États-Unis, dès avant
la Seconde Guerre mondiale. Je n'ignore pas les diverses ten­
tatives de psychothérapie analytique des psychoses qui ont
été faites antérieurement à la découverte des neuroleptiques
(Séchehaye, Fromm-Reichmann, Rosen; en France, J. et E.
Kestemberg, Scweich, Racamier O- Ce qui m'importe, ce
n'est pas la possibilité même de l ’entreprise, c'est sa diffusion
de masse, comme idéologie et comme orientation de la pra­
tique à l'intérieur de la profession psychiatrique. Comme on
sait, la psychanalyse des psychoses à proprement parler reste,
en fait, assez limitée. Ce que j'a i en vue, c'est l'esprit psycha­
nalytique présidant au travail psychiatrique. C'est cela le
grand phénomène qui s'est diffusé à partir de 1955 environ.
Prenons les dates en France des travaux qui ont fait époque et
exercé une influence profonde: 1955-1956. Le séminaire de
Lacan sur les psychoses à Sainte-Anne, dont sortira en 1959
« D ’une question préliminaire à tout traitement possible de
la psychose» (je souligne traitement); 1956, Racamier: «P s y ­
chothérapie analytique des psychoses»; 1958, Racamier
toujours: «Connaissance et psychothérapie de la relation
schizophrénique», et la même année 1958, avec Nacht, «L a 1

1. Pour ne pas multiplier les références, je me borne à renvoyer à deux publi­


cations qui fournissent une bonne idée de l’état de la question à leur date :
E. B. B rody et F. C. R edlich , éd., Psychotherapy with Schizophrénies. A Symposium,
New York, International U.P., 1952, et P. C. Racamier , «Psychothérapie analytique
des psychoses», in S. N acht , La Psychanalyse d'aujourd’hui, Paris, P.U.F., 1956.
Chimie, cerveau, esprit et société 271
théorie psychanalytique du d élire» l . La corrélation des dates
est frappante. La percée intellectuelle de la psychanalyse sur
le front des psychoses accompagne la percée des neurolep­
tiques et l’arrivée des antidépresseurs sur le marché (1958).
Il a été de bon ton de dauber sur l'obscurantisme du
milieu psychiatrique français et son imperméabilité prolon­
gée à la découverte freudienne. Mais si nous ignorons les
vraies raisons de cette résistance, culturellement parlant,
nous pouvons, je crois, faire une hypothèse raisonnable sur la
levée des résistances. Le largactil et les substances apparen­
tées y ont été pour quelque chose de déterminant. Il faudrait
un idéalisme bien sommaire pour méconnaître le rôle que la
chimie a joué à la base de cette conversion, en déplaçant sim­
plement les frontières du praticable et en multipliant les pos­
sibilités de la relation de parole avec les malades mentaux.
L ’analyse peut aisément être étendue au registre institu­
tionnel. Je pense aussi bien à la vie à l ’intérieur de l'institu­
tion qu'à la possibilité d'externaliser le soin psychiatrique par
rapport à ses lourdes institutions traditionnelles. Là encore,
pas de simplification : était présente, d'abord, toute une tradi­
tion de foi dans les capacités thérapeutiques de l'institution
que la psychothérapie institutionnelle n’a fait, à beaucoup
d'égards, que réactiver, comme avait été déjà engagé tout un
travail concret déjà au moment où les neuroleptiques sont
arrivés (Tosquelles, Daumézon, Paum elle)1 2. Ceux-ci lui ont
offert un support et un relais. On a affaire typiquement ici
non pas à un élément qui joue comme une cause, mais à une
interaction entre une demande préexistante3 et un ou til nou­
veau.
De même la critique de l'asile n’est pas une nouveauté —
je parle de la critique de l ’asile par les médecins eux-mêmes
— , ni la tentative pour fournir des alternatives à l'asile (pen­
sons aux services libres de Toulouse, aux débuts du dispensa-

1. J. Lacan, Écrits, Paris, Éd. du Seuil, 1966, et Le Séminaire, III, Les Psy­
choses, Paris, Éd. du Seuil, 1982; P.-C. Racamier, texte cité à la note précédente,
« Connaissance et psychothérapie de la relation schizophrénique », Évolution psy­
chiatrique, 1958. «L a théorie psychanalytique du délire» est reprise dans
S. Nacht, Guérir avec Freud, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1971.
2. Sur cette histoire, cf. Histoire de la psychiatrie de secteur. Ou le secteur
impossible? Recherches, n° 17, mars 1975.
3. On peut la mesurer d'après le remarquable repère fourni par le numéro
• historique» d ‘Esprit de décembre 1952, intitulé Misère de la psychiatrie.
272 Dialogue avec l ’insensé

riat avec des personnalités comme Le Guillant) 1. Seulement,


là où l'on avait affaire à des entreprises héroïques, pion­
nières, on va passer sans trop de peine et assez rapidement,
grâce aux moyens chimiothérapiques, à la banalité du «se c ­
teu r»: l'exception est devenue l ’ordinaire, le banal, le quoti­
dien. Le projet psychiatrique existait. Il a fallu deux choses
pour qu'il prenne corps : l ’instrument médicamenteux en pre­
mier lieu — et il y aurait toute une analyse fine à faire des
corrélations entre la définition et les progrès de la politique
de soins ambulatoires et les évolutions de la prescription.
Juste une date, qui se passe de commentaires: c ’est en 1968
qu’apparaît le Moditen-retard2. Bel exemple de rencontre
entre les aspirations et les moyens ! Et il a fallu une seconde
chose pour que la nouvelle orientation s'impose, 1968 m 'y
introduit tout naturellement : la pression sociale. Les années
soixante s'ouvrent sur l'Histoire de la folie, de Michel
Foucault: il vaut emblème, c ’est un juste hommage à lui
rendre, pour un mouvement qui, quels qu’aient été ses erre­
ments sur le fond, a eu une efficacité capitale dans la trans­
formation du système de soins psychiatriques. Cela précisé
afin de bien marquer la distance, une fois encore, avec une
explication causale univoque. C'est toujours à une composi­
tion de facteurs et de forces hétérogènes qu'on a affaire : une
aspiration professionnelle, des ressources techniques, un
mouvement social. Maintenant que les passions sont retom­
bées, que les contempteurs de la «cam isole chim ique» de
célèbre mémoire se sont en quelque sorte «tassés» et que la
crainte des vandales de la contestation n'est plus qu'un sou­
venir, on peut proposer cette conclusion irénique : la moder­
nisation dans une certaine mesure réussie, tous comptes faits,
de l'appareil psychiatrique français, aura supposé l'alliance
et la synergie des neuroleptiques et de l’antipsychiatrie.
Un dernier mot à propos des neuroleptiques, pour illus­
trer un peu plus les effets d ’entrecroisement paradoxal de fac­
teurs hétérogènes qu'on retrouve tout au long de cette
histoire. On se souvient des dénonciations féroces de l ’« objec­
tivation» du sujet psychotique qu’aurait réalisée le savoir cli­
nique traditionnel, et des critiques non moins vindicatives

1. De nouveau, Histoire de la psychiatrie de secteur, op. cit.


2. Neuroleptique injectable à action prolongée facilitant le traitement ambula­
toire par l'espacement des prises.
Chimie, cerveau, esprit et société 273
adressées à la stupidité réifiante des classifications nosogra­
phiques. Et il est de fait, c'est devenu une banalité de le
constater, que le savoir clinique classique a pour bonne par­
tie disparu, et que la nosographie n'intéresse plus guère le
milieu professionnel, qui se contente communément de
simples repérages. Est-ce à dire que les critiques du gau­
chisme culturel ont porté ? Je n'en suis pas sûre du tout. En
revanche, l ’effet en retour de l'usage des psychotropes me
paraît certain. À quoi bon s'acharner sur la spécification fine
du trouble quand on dispose d'instruments d'efficacité beau­
coup plus large que les catégories cliniques héritées, et qui ne
demandent que des orientations globales? C'est de la théra­
peutique, à mon sens, qu'est venu pour l ’essentiel le déclin de
la clinique classique et du souci nosographique. Bel exemple
de collusion donc, de nouveau, du diable et du bon Dieu.

Tentation médicale et tentation sociale.

Mais je ne m'arrête pas là. Nous avons passé en revue les


principaux facteurs qui ont concouru à la transformation de
la psychiatrie depuis une trentaine d ’années : compréhension
psychanalytique et mutations institutionnelles. Je voudrais
maintenant prendre en compte deux éléments supplémen­
taires qui à la fois plongent profondément dans le passé de la
psychiatrie et qui jouent dans le présent un rôle capital s’agis­
sant de déterminer ce qu’elle sera demain. Il se trouve que le
type d’efficacité dont sont aujourd'hui capables les psycho­
tropes réveille deux vieux problèmes de la psychiatrie, deux
problèmes qu’elle porte de naissance et que j ’appellerai, pour
faire vite, la tentation médicale et la tentation sociale. Il se
trouve, en outre, que les contraintes inhérentes au moment
historique de nos sociétés poussent dans le sens de ces tenta­
tions. Si profondément transformateurs qu'aient été les fac­
teurs précédemment évoqués, ils n'ont pas modifié
l'organisation du système psychiatrique sur un point essen­
tiel : son homogénéité institutionnelle — disons simplement le
principe d’un accueil et d'un traitement similaires pour
l'ensemble des patients. Il me semble qu'il pourrait en être
tout autrement à la faveur de ces poussées nouvelles et que
demain c'est un partage qui pourrait organiser le champ psy­
274 Dialogue avec l ’insensé

chiatrique. Partage profondément lié au type d'action des


psychotropes et, en quelque sorte, révélé par eux.
Premier élément donc, la tentation médicale. Pourquoi
tentation? Parce que, depuis sa naissance, la psychiatrie est
travaillée par la question de son appartenance à la médecine.
Elle est exercée par des médecins, mais sont-ce de vrais
médecins et appartient-elle vraiment pour autant au champ
médical ? Toute l ’histoire de la psychiatrie depuis Pinel pour­
rait être réinterprétée à la lumière de cette question et des
oscillations dans la réponse. Tantôt c'est l ’effort pour réinté­
grer la médecine qui l'emporte, tantôt, au contraire, la
volonté de nettement s'en démarquer. Et l ’on pourrait dire
qu'indépendamment de la tendance dominante sur le
moment il y a eu en permanence deux types de psychiatres,
ceux qui penchent plutôt vers le rattachement à la médecine,
ceux qui penchent plutôt vers l'autonomie par rapport à la
médecine. Le problème se pose à différents niveaux. C'est au
sommet le problème de la compréhension qu'on adopte de la
nature du trouble mental: psychogenèse ou organogenèse,
pour faire bref. Mais il commence très trivialement au niveau
du lieu d’exercice. L ’histoire de la psychiatrie dans ce pays en
offre une illustration tellement expressive qu'il faut l'évoquer.
Son véritable acte de naissance, en 1802, ce n’est pas le
légendaire enlèvement des chaînes, c'est le transfert du trai­
tement des aliénés de l ’Hôtel-Dieu à la Salpêtrière — le trans­
fert, autrement dit, de l'hôpital médical ordinaire à l'hospice,
au lieu d'assistance sans encadrement m édicall . Tout est
dans cette mesure inaugurale : la psychiatrie acquiert dignité
médicale en se séparant du lieu privilégié d’exercice de la
médecine savante que devient, au même moment, l’hôpital.
La psychiatrie s'est médicalisée en s’installant à côté de la
médecine. Je ne vais pas retracer l'histoire des efforts pour
surmonter cette coupure. Juste deux repères, puisque j ’évo­
quais tout à l ’heure la dégénérescence: 1820, on croit avoir
trouvé le pont avec l ’identification de la paralysie générale.
La réponse est simple : elle doit se trouver dans les lésions du
cerveau. Multiplication pendant vingt ans des recherches

1. Je me permets de renvoyer à mes livres, Le Sujet de la folie. Naissance de la


psychiatrie, Toulouse, Privât, 1977, et (en collaboration avec Marcel G auchet ) La
Pratique de l ’esprit humain. L ’institution asilaire et la révolution démocratique,
Paris, Gallimard, 1980.
Chimie, cerveau, esprit et société 275
anatomiques. Échec. L'aliénation mentale résiste à l'assimila­
tion à une maladie comme les autres, justiciable de la même
médecine que les autres. C'est là-dessus que s'impose la doc­
trine des dégénérescences — réponse extrêmement intelli­
gente et élégante, en dépit des stéréotypes stupides répandus
sur son compte, aux échecs de l'anatomo-clinique. Pas de
lésions au sens médical ordinaire: des anomalies dans la
constitution même du corps. Cela en fonction de processus
d'action lente transmis par l'hérédité, mais d'origine toxique
(avec trois grands modèles qui servent d'analogues inspira­
teurs: l'alcoolisme, le crétinisme, les psychoses toxiques
comme la pellagre ou le saturnisme). La fortune de la dégé­
nérescence tient toute à sa capacité d'apporter un modèle
explicatif plausible permettant le rattachement de la méde­
cine mentale à la médecine tout court. Aussi ses principaux
partisans, un M orel ou un Magnan, se rangent-ils résolument
par ailleurs du côté des réformateurs de l'asile, du côté de
ceux qui entendent lutter contre sa spécificité carcérale pour
en faire un hôpital comme les autres1. Ce n’est pas en tant
que précurseur de l'antipsychiatrie que Magnan se prononce
contre les formes du vieil asile : c'est en fonction de son idéal
de médicalisation de la psychiatrie. Il préconise, comme on
sait, la « clinothérapie », le traitement au lit des malades men­
taux. Son souci est clair : substituer au lieu de vie, comme on
dirait aujourd’hui, un lieu de soin aussi proche que possible
des services hospitaliers ordinaires, en éliminant du côté des
malades l'aspect agitation qui oblige à les séparer et en gom­
mant du côté de l ’institution l ’aspect carcéral qui ne la
retranche pas moins.
Revenons à la Salpêtrière afin de poursuivre avec
l’exemple fondateur. La médicalisation de l'hospice
l'emporte-t-elle progressivement à la fin du XIXe siècle? Elle
chasse alors la psychiatrie. Les neuroleptiques l'y ramènent.
Je simplifie outrageusement afin de faire image. Ce que je
veux dire, c'est que, grâce aux psychotropes, un pont solide
est enfin établi tant au plan pratique qu'au plan théorique qui

1. B.-A. M orel (1809-1873) est principalement l ’auteur du Traité des dégéné­


rescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine, Paris, 1857.
V. M agnan , son cadet de vingt-cinq ans et adaptateur de la théorie des dégénéres­
cences A l’évolutionnisme darwinien, est l ’auteur de Leçons cliniques sur les mala­
dies mentales, Paris, 1891, et des Dégénérés, Paris. 1895.
276 Dialogue avec l ’insensé

permet la réintégration institutionnelle de la psychiatrie au


sein de la structure médicale par excellence, l ’hôpital univer­
sitaire. Là encore, il faudrait nuancer en faisant la part
d'autres facteurs, ce n'est pas douteux. Ce qui ne paraît pas
niable, c'est que le développement récent des services de psy­
chiatrie intégrés aux hôpitaux généraux, universitaires ou
pas, n'eût pas été concevable sans les moyens de contrôle et
de sédation des manifestations paroxystiques des psychoses
procurés par les neuroleptiques. Ce n'est pas seulement, en
effet, que la psychiatrie accède à des thérapeutiques comme
les autres. C'est surtout qu’elle est capable de présenter
des patients comme les autres, ce qui constituait auparavant
l'obstacle difficilement franchissable. Par elle-même, cette
intégration est neutre : on peut faire la même psychiatrie quel
que soit le lieu d'insertion institutionnel, il y a des services
universitaires d'orientation psychothérapique et des services
de psychiatrie de secteur, à l'hôpital psychiatrique même,
d'orientation biologisante, etc. Mais elle peut cesser d'être
neutre, et c'est ce à quoi il me semble que nous sommes en
train d'assister à l’échelle internationale. Le courant porte
dans le sens d’une médicalisation aussi poussée que possible
de la psychiatrie. À cela toute une série de raisons dans le
détail desquelles je n’entre pas — elles sont notoires : le déclin
relatif du modèle psychanalytique, la montée en puissance
des neurosciences, elle-même un phénomène multiple et
complexe. Toujours est-il qu’à partir de ces données por­
teuses on est en train de voir se former un modèle idéolo­
gique dominant en psychiatrie, du type de ceux qu'elle a
connus dans le passé, selon la même formule : une explication
d ’ensemble à partir de résultats partiels. Ce qui reste propre à
la psychiatrie là-dedans, c'est le besoin d'un modèle explica­
tif général. On a besoin de doctrine en psychiatrie, pour des
motifs qui tiennent très probablement à son objet. Et le prin­
cipe de formation de ces doctrines est constant : il réside dans
l'extrapolation globale sur la base de données plus ou moins
étroitement localisées — l'extrapolation en l'occurrence sur
la base, d ’un côté, de ce que l ’on vient d'apprendre sur la chi­
mie du cerveau et sur la base, de l ’autre côté, de ce qu'on
observe comme effets des psychotropes. C'est ce qui fait, soit
dit au passage, ce clivage mental qui règne pour ainsi dire
Chimie, cerveau, esprit et société 277
statutairement en psychiatrie : l ’empirisme pluraliste en pra­
tique, et l'exclusivisme globaliste en théorie.
Au plan de la mise en œuvre du modèle médical inspiré
par la psychiatrie qui se veut biologique, c ’est moins l'extra­
polation qui prévaut que le découpage d’un aspect de l'objet
psychose. La tendance est à se concentrer sur les épisodes
aigus, où, en effet, une efficacité de type médical standard est
possible, avec réduction rapide de la symptomatologie et
durée limitée des séjours hospitaliers. À quoi on ajouterait,
donc, un suivi ambulatoire à l ’extérieur, grâce à quoi on
échapperait enfin à la malédiction de ce lieu impossible,
l ’asile devenu hôpital psychiatrique. Seulement c'est là qu'il
s'avère qu’on a affaire à une utopie. Il n'est simplement pas
vrai, en l'état actuel de nos connaissances et de nos moyens,
qu'on puisse faire l'économie de cette dimension qui a été là
aussi le fardeau de naissance de la psychiatrie: la prise en
charge vitale ou existentielle des malades mentaux. On peut
en réduire très considérablement les proportions. On n'est
pas en mesure aujourd'hui de l'éliminer. Rien ne le montre
mieux que les résultats tragiques produits par les politiques
de désinstitutionnalisation radicales du type de celles menées
aux États-Unis ou en Italie, qui aboutissent à créer une popu­
lation de laissés-pour-compte et de clochards psychiatriques.
Il y a un reste, et un reste qui pèse très lourd. En exploitant à
fond un aspect de l'efficacité des neuroleptiques et des anti­
dépresseurs, en privilégiant le traitement de leurs épisodes
aigus, on ne couvre pas l'ensemble du champ de la maladie
mentale. Une psychiatrie strictement médicalisée, autrement
dit, ne peut constituer qu'un des pôles du champ psychia­
trique. Elle en suppose un autre, un pôle de prise en charge
au long cours des malades mentaux dans la totalité de leur
existence. Des lieux de vie, de nouveau, comme l ’était l'ancien
asile. On va voir ce nouvel appareil se constituer et se déve­
lopper diversement, là où il n’existe pas encore: ici ex nihilo
pour recueillir les «désinstitutionnalisés» en perdition,
ailleurs par transformation des institutions existantes. La fer­
meture des hôpitaux psychiatriques à l'ancienne n'ira pas
sans l’aménagement d'une tierce institution entre le service
d ’hôpital général et le secteur — structures dites justement
intermédiaires — , institution à vocation de prendre en charge
278 Dialogue avec l ’insensé

cette dimension jusqu'ici irréductible de la maladie mentale :


sa chronicité.
Et c'est là que nous retrouvons à la fois la capacité para­
doxale des neuroleptiques et l ’héritage constitutif de la psy­
chiatrie. Le paradoxe du neuroleptique, c'est qu’à la fois il
offre une prise inégalée sur les épisodes aigus des psychoses
et qu'il met en lumière, par ses limites mêmes, la chronicité
psychotique. Il joue à son égard comme un révélateur : s'il en
réduit les épisodes aigus, il ne la fait pas disparaître ; s'il en
restreint les symptômes, il n'en liquide pas le substrat. D ’un
côté, il légitime l'intégration de la psychiatrie à la médecine,
à un degré inégalé. De l'autre côté, il laisse la place pour une
psychiatrie de la durée.
Et, davantage, il offre un appui inespéré à l ’une des autres
tendances natives de la psychiatrie, ce que j'appelais la tenta­
tion sociale. La tentation de prendre la re-socialisation des
malades mentaux à l'intérieur des institutions comme fin en
soi, à l'exclusion à la limite de toute visée thérapeutique. On
a affaire à des gens marqués par une différence qui rend leur
intégration à la société problématique. Le but doit être de
faire fond sur les capacités de socialisation qui demeurent en
eux afin de les intégrer à l’intérieur d'une contre-société pro­
tégée. C’est ce projet, il ne faut pas s'y tromper, qui a fourni
la logique profonde de l ’institution asilaire au siècle dernier
et qui explique, en partie, ses aspects mortifères : le but n'est
plus de faire sortir les gens de l'asile, il est d'aménager une
existence vivable à l'intérieur de l’asile — d'où le déni de
l'appel thérapeuti