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(La connaissance de la Divine Trinité est expérimentation vécue et vivifiante, et

non point du tout spéculation théorique et intellectuelle. Elle est contact


personnel : plus précisément, contact de la personne qu'est chaque homme avec
Chacune des Trois Personnes Divines. C'est pourquoi elle s'exprime et s'opère par
la prononciation de leurs Noms. A l'homme qui, créé à l'image et à la
ressemblance divines, est toujours porteur de l'image, mais a, par le péché, laissé
échapper la ressemblance, cette connaissance fournit le moyen instrumental de
restaurer en lui la ressemblance perdue, de revenir de la difformité à la
conformité. Ce moyen instrumental consiste en un retour à l'équilibre vrai et à la
juste hiérarchie intérieure de l'être, qu'on appelle retournement ou metanoïa, et
qui résulte de la redécouverte par l'homme, en lui-même, de l'esprit et de l'Esprit
- simultanément.
C'est ce qui est décrit dans ce qui suit, avec toutes les implications concrètes et
quotidiennes de cette entreprise vitale.)
L'approche de l'homme au moyen de la Révélation nécessite le rappel de plusieurs
triades qui donnent aux choses leur juste valeur.
Créé, incréé, et rapport entre créé et incréé.
Le créé et l'incréé sont interdépendants et, si on ne connaît pas l'action de l'incréé
dans le créé, on ne peut parler ni du monde, ni de l'homme, ni des anges. On ne
peut avoir une vision réelle de l'homme si on oublie l'un des deux éléments. Car il y
a Dieu, l'homme, et le rapport de Dieu avec l'homme. Sans cette vision triadique,
notre conception de l'homme et du monde est caduque.
Monde noétique, monde matériel, homme
Le monde matériel est ce que la Bible appelle Terre : c'est le cosmos visible, ce
monde de milliards d'années que notre époque a considérablement élargi. D'un
petit monde, en effet, il est devenu un monde immense, embrassant des espaces
immenses. Le temps s'est élargi dans le passé, le présent et l'avenir, et les
distances aussi, mesurées par des nombres prodigieux. Mais ce monde matériel
n'est qu'un aspect de la Création, car beaucoup d'éléments ne sont pas visibles.
Le monde visible, ce cosmos avec tous ses systèmes solaires, ses innombrables
années, ses distances infinies, son immensité, nous fait tourner la tête. Nous nous
sentons plus que petits. Notre terre paraît inexistante et notre existence ridicule.
Pourtant, selon l'Évangile et les Pères de l'Église, ce monde immense ne représente
qu'un sur neuf, ou un sur neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, face au monde noétique
et spirituel. Tel est le sens de la parabole de la brebis perdue et des quatre-vingt-
dix-neuf brebis : pour Dieu, ce cosmos visible est une toute petite chose, une
brebis perdue, face à un monde qui le dépasse de beaucoup, et qui est le monde
noétique.
Ce monde noétique, angélique ou spirituel, n'est pas du tout de notre catégorie,
car il connaît un temps qui n'est pas notre temps, il connaît un espace qui n'est pas
notre espace. Ce temps-espace nous apparaît comme une sorte d'éternité, comme
une absence de temps et d'espace. En réalité, ce monde est une création et, de ce
fait, s'inscrit bien dans un certain espace-temps. Si l'on compare notre espace-
temps cosmique avec ce temps-espace angélique, on peut dire, sans erreur, que
les hommes sont dans le temps et l'espace et que les anges sont en dehors du
temps et de l'espace. Cet en-dehors n'est cependant pas absolu. Il n'est un temps-
éternité que par rapport au temps-horloge ou au temps psychique, qui a une
certaine durée. D'où les expressions : éternel, éon...
L'homme, troisième terme de la triade, présente quelque chose de tout à fait à
part face à ces deux mondes. Du point de vue cosmique, il est tellement petit qu'il
est insignifiant. Il disparaît dans l'humanité qui, elle-même, n'est qu'un petit point
perdu dans l'infini. Mais l'homme n'est pas que ce petit élément du cosmos, car il
appartient simultanément au monde noétique, spirituel. Et cette appartenance
fait dire à saint Irénée : « L'homme ne sera jamais tranquille, sauf en Dieu. »
Cette deuxième triade ne doit cependant pas nous faire oublier la précédente, car
le monde noétique aussi est créé, et tout cela est en contact avec l'incréé. Tel est
le paradoxe de l'être humain : il n'est ni un ange dans un corps, ni un corps qui a
produit un esprit, il est leur rencontre, leur compénétration, leur coexistence.
Voilà pourquoi nous sommes tellement agités, insatisfaits de notre vie. Nous
cherchons à exploiter la lune, à aller dans les espaces, ou à faire des révolutions...
Un animal est un animal, mais l'homme n'est jamais homme, parce qu'il est
cosmos, ange et Dieu. Toujours insatisfait, il cherche à pénétrer dynamiquement,
à briser ou à conquérir, car il est au coeur de cette rencontre perpétuelle. Il est le
dialogue permanent entre l'esprit et la matière, entre la création et la créature,
entre le monde spirituel et le monde matériel. Par sa nature, et c'est le regard de
l'anthropologie chrétienne, il n'est ni ange déchu dans la matière, ni matière
enrichie d'un esprit, il est la rencontre des deux. Avec l'esprit il est un ange, sans
l'esprit il est une bête intelligente.
Corps, âme, esprit
Cette triade est souvent oubliée dans beaucoup d'enseignements chrétiens
actuels : l'être humain a corps, âme et esprit. Il y a une distinction nette à faire
entre l'esprit et l'âme. Le psychosomatique est un monde réel. Et le grand et
perpétuel problème est de ne pas confondre le monde psychique avec le monde
spirituel.
Le corps est rythmé, autonome, et il exprime mieux la pensée divine que l'âme.
L'âme, elle, est riche en émotions, pensées et actions dynamiques. Sa
caractéristique essentielle est la transformation, la variation perpétuelle. C'est
sans doute ce qui fait dire à l'humanisme moderne, pas seulement au marxisme,
que l'homme est variable, que celui du XXe siècle n'est pas le même que celui du
IIIe. On exagère ; en fait, il y a une certaine monotonie de l'homme.
Prenons par exemple le problème de l'amour-sexualité. On peut dire que deux
mille ans avant Jésus-Christ on trouvait - avec quelques nuances - les mêmes
psychologies, que de nos jours. Ainsi, datant de cette époque, en Egypte, on a
trouvé l'inscription suivante : « Cette nouvelle génération n'est pas comme la
nôtre; où va cette jeunesse absolument amorale ? Les parents ne peuvent plus rien
en faire [...] ; où va l'humanité ? Elle a perdu le sens du devoir [...]. » On entend
les mêmes discours aujourd'hui! Quand on est jeune on se révolte et, à quarante
ans, fatigué, on critique la jeunesse...
Il y a néanmoins cette variation, cette instabilité dans la mentalité de notre âme
que nous avons évoquée. Un exemple : ce père était pour donner leur liberté aux
enfants. Très bien. Mais un jour, sa fille a quitté son mari pour partir avec un
guitariste italien. Mon ami a dit alors : « Je mettrai les enfants chez les jésuites. »
Et moi de lui répondre : « Mais tu as prêché pendant dix ans l'indépendance des
enfants!... »
Telles sont les fluctuations de l'âme, qui la rendent très différente de ce qu'est
l'esprit, que nous allons aborder dans la triade suivante.

L'esprit : noûs-logos-pneuma

L'esprit n'est ni l'âme ni le corps. Les Pères de l'Église nous enseignent qu'il est
triadique. Nous ne parlerons pas ici de l'esprit en tant qu'il est troisième terme de
la triade précédente dans laquelle l'esprit est supérieur à l'âme et le corps
inférieur à l'âme. Nous le considérerons sous l'angle de la terminologie patristique,
en tant qu'il est composé :
- du noûs ;
- du logos intérieur (intérieur car il ne concerne pas les paroles);
- du pneuma, ou esprit intérieur.
Et ces trois éléments n'en font qu'un.
Il n'y a pas de mots, en français, qui correspondent à ces trois termes. La pensée
française est en effet entrée dans une vision duelle de l'homme : esprit-corps, ou
esprit-âme, ou intelligence-corps, et la vision triadique a disparu. Les Russes, au
contraire, avaient trois mots correspondant à noûs, logos et pneuma, restés dans
la littérature mystique des XIVe et XVe siècles, et dans les textes liturgiques; mais
ils ont disparu, et il n'est resté que le dernier. Ainsi les Russes ont confondu le
pneuma avec l'esprit, l'ambiance, le climat, le bon esprit, qui sont des catégories
psychologiques.
La triade de l'esprit : noûs-logos-pneuma, elle, est bien distincte du monde de
l'âme et du corps, de la dimension psychosomatique de l'homme. Dépister, dans
l'être humain, cette partie supérieure, différente, qui nous influence mais ne se
confond pas avec les autres plans, tel est notre sujet.

II. L'expérimentation du nous

Les trois volontés en l'homme

Les triades que nous avons évoquées au chapitre précédent sont initiales et du
domaine de la nature. Il faut maintenant tenir compte d'une nouvelle triade,
indispensable, non pas pour définir l'homme en soi selon la nature, mais pour
comprendre l'homme concret, dans l'état d'après le péché. Le péché est en effet
un élément nouveau dans le monde. Il a bouleversé les rapports entre les
différents termes des triades.
L'être humain a toujours présentes en lui trois volontés :
- divine ;
- humaine ;

- diabolique ;
Trois choix, trois tensions qui font qu'il peut être dans trois états : ciel - terre -
enfer. Parmi ces trois volontés, la volonté humaine est celle qui choisit, ou bien de
s'harmoniser avec la volonté divine : c'est la synergie ; ou bien d'être captée par la
volonté diabolique qui, notons-le, n'a rien à voir avec la chair.
On doit distinguer ces trois volontés. Saint Antoine le Grand dit que cette
distinction est une des plus grandes vertus, qu'elle est le discernement. Prenons
quelques exemples.
Ainsi, un acte de charité : un tel acte peut être bon ou mauvais par ses résultats.
La volonté peut venir du diable - prétexte à se faire valoir - ou bien de l'Esprit
Saint. Certains proclament une seule volonté honnête : « Je suis franc. » D'autres,
tel Julien Green, font s'affronter deux volontés : divine et sexuelle. Ces deux
attitudes sont des approximations, elles ne sont pas la Vérité. Car il y a trois
volontés en l'homme : céleste, naturelle, diabolique. Si l'on en oublie une, on est
dans l'erreur; on est dualiste, donc dynamique, mais on n'est pas dans le vrai. On
se fatigue entre ciel et terre, ou entre le divin et l'infernal - dans lequel, d'ailleurs,
on introduit en général le naturel, tandis que l'on qualifie de « célestes » des
émotions humaines. La fatigue vient du fait qu'on a oublié l'humain. On s'installe
dans un certain équilibre, mais on perd le sens des vérités jusqu'à ce qu'advienne
une crise spirituelle.

Le noûs expérimenté

Saint Paul, dans la première épître aux Corinthiens, distingue l'homme psychique
et l'homme spirituel ! et dans la première épître aux Thessaloniciens, il dit : « Que
tout votre être : l'esprit, l'âme et le corps, se conserve irréprochable jusqu'au jour
de l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ » Dans l'épître aux Hébreux il dit : «
La parole de Dieu est puissance, elle partage le pneuma et le psychique. » Il a
projeté auparavant la lumière sur le mot repos que nous employons dans la prière
des défunts : le repos n'est pas la somnolence ou la quiétude, il est « non-agitation
». Ce texte marque nettement la séparation entre l'esprit et l'âme dans l'être
humain.
Athénagoras d'Athènes, contemporain de Justin l'Apologète, montre que, dans la
Trinité comme dans l'anthropologie, le noûs contient éternellement, par son
existence même, le logos. De son côté, saint Irénée distingue clairement physis,
psyché et noûs. Le terme physis est employé chez les Pères, de différentes
manières. La physis de Dieu est sa nature. Saint Irénée, de son côté, donne
à physis un sens corporel : soma, corps, chair.
Au Moyen Age, sous l'influence de la théologie, on distingue deux amours :
l'amour physique, qui cherche l'union de deux natures, et l'amour extatique, qui
s'oublie, se donne (ce n'est pas l'extase). Chercher l'union avec Dieu, c'est l'amour
physique. Déjà, dans la genèse de la Création, les Pères distinguaient deux actes
divins : le corps tiré de la terre (physis), et l'âme recevant de Dieu son esprit.
L'âme et le corps agissent en relation. L'âme, l'intermédiaire psychique, est un
balancement entre le corps et l'esprit. Son rôle est, ou de se spiritualiser, ou
d'incliner vers le corps. L'âme donne aux éléments tirés de la terre, au corps, à la
nature-physis, leur déséquilibre et leur ampleur.
L'âme reçoit l'esprit, elle le contient, mais l'esprit n'est pas mélangé à l'âme.
L'épée - la parole de Dieu - pénètre jusqu'à la jointure de l'âme et de l'esprit. Il n'y
a pas de co-pénétration naturelle.
Pour l'esprit, saint Irénée emploie les trois mots, noûs, logos, pneuma, le premier
étant souvent remplacé par l'un des deux autres. Saint Irénée introduit un élément
nouveau : l'esprit n'est pas formé, il sauve, forme, organise ; tandis que le corps,
lui, est formé, il appartient au monde objectif.
On a tendance à confondre l'esprit de l'homme avec l'Esprit de Dieu. Dans
l'expérience de l'extase intérieure, non seulement il y a union de l'esprit avec Dieu,
mais l'âme et le corps disparaissent.
A l'appui de ces trois termes, saint Irénée définit les notions d'image et de
ressemblance. L'image de Dieu, c'est l'univers entier. Le corps, comme tout
l'univers, est à l'image de Dieu. C'est un don. Mais la ressemblance est une
acquisition, un progrès, qui se réalise par la volonté libre de l'homme. Un saint est
« à la ressemblance ».
Saint Clément d'Alexandrie, au IIIe siècle, distingue, quant à lui, trois réactions
dans l'homme :
- le corps, qui est sensation, sentiment ;
- l'âme, qui est désir ;
- l'esprit, qui est le noûs.
Un des caractères de l'âme est le désir. Quand l'homme vit dans le monde
psychique, ce n'est pas le corps qui désire, car il sent. Ce qui désire n'est pas le
corps. Mais l'âme sera toujours désireuse - inquiète ou non. Ce désir, par nature,
va vers la chair; mais il doit aller aussi vers l'esprit, sinon, à un moment donné, il y
aura insatisfaction.
Du point de vue de la Tradition, Origène commet une erreur : il ne considère pas
que, par nature, l'homme a trois éléments. Pour lui, l'âme est la chute du noûs,
elle est le noûs refroidi de son ardeur d'amour de Dieu (cf. Livre des Principes).
C'est glisser vers une fausse conception de l'anthropologie chrétienne. Pour
d'autres que lui, c'est le corps qui est la chute de l'esprit.
Ces erreurs nous amènent à faire une remarque, car il y a un piège et il faut être
vigilant. En effet, la triade hiérarchisée qui forme l'homme en soi peut se
transformer. Être spirituel ne veut pas dire mépriser le monde psychique, ce qui
est facile. Et dans l'histoire humaine, il est arrivé que l'homme en quête de vie
spirituelle, sans mépriser le corps, l'atrophie, et qu'en haine du psychique, il se
mette à mépriser la culture. Ainsi, le liturgiste peut mépriser la musique profane,
celui qui contemple les icônes peut haïr la peinture profane.
Au XIVe siècle, un anachorète qui s'était dépouillé de tout vivait ayant à jamais
fermé sa fenêtre au soleil. Un fou en Christ est alors venu vers lui, a percé la
fenêtre, a introduit des fleurs, des icônes et lui a dit : « Toi, sors et loue Dieu pour
la beauté et l'émotion psychique devant la nature. »
On ne doit pas rejeter le monde psychique qui crée la littérature profane et
façonne l'être humain. Dans le Christ, il y avait d'ailleurs un équilibre splendide :
esprit, âme, corps. Le Christ pleure sur Jérusalem, ou sur Lazare, son ami mort,
alors qu'Il sait qu'Il va le ressusciter. Il dit aussi : « Mon âme est triste jusqu'à la
mort. » Il dit mon âme, car l'esprit est toujours le spectateur, mais pas indifférent.
Mais Il voit que Son âme souffre, et Il n'a pas tué la tristesse, catégorie de l'âme,
au nom de l'esprit.
Didyme l'Aveugle distingue en l'homme les trois éléments : physis, psyché, noûs,
comme saint Grégoire de Nazianze et saint Grégoire de Nysse qui discernent le
corps, l'âme et le noûs, placent le noûs comme médiateur entre Dieu et la chair,
et insistent sur le fait que le noûs humain a une essence telle qu'il est capable de
connaître Dieu, alors que le corps et l'âme ne le peuvent pas. Le noûs est en effet
à la ressemblance de Dieu, et médiateur entre Dieu et le monde. Il est le lieu de
communication avec Dieu.
Pour saint Maxime le Confesseur : « Le noûs est une essence sans forme, précédant
tous les mouvements et informant. » Voici un exemple éclairant cette parole. Au
IVe siècle, apparut l'hérésie appelée apollinarisme. Apollinaire était ami
d'Athanase et ennemi d'Arius. Il conçut que le Christ avait un corps et une âme,
mais que son esprit était remplacé par le Logos divin : ceux qui combattirent cette
hérésie dirent qu'il s'agissait d'un Dieu-bête et non du Dieu-homme.
Les Pères de l'Église ont produit quantité de textes sur ce sujet que nous allons
maintenant aborder, ce qui va nous permettre d'apporter quelques précisions sur
les trois termes de la triade : corps-âme-esprit.

Le Christ : corps-âme-esprit

Le Christ est pleinement Dieu et pleinement homme. Il a deux natures en Lui : une
nature divine, et une nature humaine dans laquelle il est corps-âme-esprit. Mais il
n'a pas deux personnes en Lui. Sa personne, Son hypostase, est divine.
Il faut donc distinguer l'esprit, le noûs, de l'hypostase. L'esprit, non formé mais
informant, est presque un acte pur, et pourtant ce n'est pas l'hypostase.
Dans cette lumière du Christ, qu'est-ce que le CORPS de l'homme ? Il est individuel.
Formellement : mains, bouche... nous appartiennent en propre; mais, par sa
configuration, chaque corps est pourtant le corps humain. La combinaison est
individuelle. Mais, dans chaque détail : cheveux blonds, noirs... nous entrons dans
une même catégorie avec d'autres.
L'ÂME est également une combinaison, mais moins formelle que le corps, qui est
stable, qui a un rythme et une certaine composition. L'âme, par nature, est une
combinaison de différents éléments : tempérament et autres. Mais on ne peut la
comparer avec le corps, car elle est mouvante, oh combien! Cependant, chaque
composante de l'âme appartient aussi à d'autres, avec d'autres combinaisons :
types lents, etc.
L'ESPRIT, lui, est nature, objectivité. Il n'est pas une combinaison mais mon esprit,
mon noûs-logos-pneuma. Quand l'homme s'intériorise, il arrive à vivre dans l'esprit.
Deux êtres peuvent ne jamais se rencontrer spirituellement, mais ils se
rencontrent s'ils sont dans un même plan, quand ils parlent un même langage.
Cependant, l'homme spirituel n'est pas toujours un saint. Et deux êtres spirituels,
par exemple un prêtre orthodoxe et un hindou, peuvent se comprendre, même si
la Révélation est quelque chose de différent pour chacun.
Il n'y a pas des esprits, il y a l'esprit. Les dons ne sont pas l'esprit. On ne peut
arriver à l'unité de l'humanité si on reste dans le plan physique ou psychique; il
faut entrer dans le plan spirituel car, s'il y a des consciences différentes, l'esprit
est le même.
Sur cette question, les conceptions hindoues comme la philosophie grecque
emploient certaines terminologies troublantes. Aristote, par exemple, parlant de
la bête raisonnable, confond le noûs, l'esprit, avec la raison. Ce n'est pas
complètement faux, mais c'est une approximation. Car une des qualités du noûs,
c'est son contact possible avec Dieu, ce qui n'est pas du tout du domaine de notre
raison. En effet, le noûs est ouvert à la connaissance divine.
Ces quelques précisions rendent compte de l'erreur d'Apollinaire. Si le Christ est
Dieu mais pas homme complet, l'homme ne peut être déifié, il ne peut être sauvé.
Le Christ doit donc être homme complet. Pour les Pères, les bêtes aussi sont
raisonnables, elles ont une vie psychique - et une âme très forte - mais Apollinaire,
répétons-le, supprime toute possibilité de déification.

Vers le noûs en nous

La quête du noûs et son développement en nous doivent permettre qu'il devienne


roi de notre être à la place du psychique ou du physique. Comment le découvrir?
Pour y répondre, citons trois Pères de l'Église.
Dans ses deux livres : Sur le Saint-Esprit et Sur la Trinité, Didyme l'Aveugle
distingue avec clarté les trois éléments de l'être humain : noûs-psyché-physis. Pour
lui, le noûs de l'homme n'est pas dans le temps. Contrairement à notre corps et à
notre âme, qui sont nés de nos parents, l'esprit ne naît pas avec l'homme.
Cependant il n'est pas immortel dans le sens divin : il est immortel par
participation à la Divinité. Il n'est pas préexistant, mais en dehors du temps.
Origène était dans l'erreur quand il exposait que l'âme et l'esprit de l'homme
préexistaient. L'esprit appartient en fait à un temps supérieur, comme les anges,
qui ne sont pas de notre temps.
Cela est compréhensible. Ainsi, notre mémoire, notre pensée ne sont pas dans le
temps, bien que se déroulant dans le temps. Par la pensée on peut saisir tout à
coup un événement passé depuis deux mille ans. On peut revivre à l'instant même
un événement antérieur, un épisode de l'enfance, par exemple, un souvenir
agréable ou désagréable. L'événement n'est pas alors dans le passé, mais dans le
présent.
De même, l'esprit n'est soumis ni au temps ni à l'espace. Et cela va encore plus loin
: un phénomène vécu par un ancêtre peut en effet surgir dans notre mémoire
comme si nous l'avions vécu nous-mêmes.
Pendant la liturgie, le mémorial du Sacrifice n'est pas un souvenir d'il y a deux
mille ans, mais un saisissement dans le présent, une actualisation de ce qui était
dans le temps, mais qui, liturgiquement, dépasse le temps comme tout mystère. A
Noël, nous revivons liturgiquement l'attente : « Que la Vierge engendre, ouvre une
grotte à l'Inaccessible. » Et nous disons : « Christ est né, en vérité Il est né. » C'est
le dépassement du temps, on revit l'événement de manière symbolique et
spirituelle.
Le noûs, par sa nature, est donc en dehors du temps-horloge. C'est pourquoi
l'apôtre Paul dit que nous avons tous péché en Adam. Dans notre corps et dans
notre âme nous sommes les héritiers d'Adam. Dans notre noûs nous sommes
présents en lui. Adam est l'humanité tout entière.
Saint Grégoire de Nysse insiste sur le noûs humain en Christ, et sur le noûs dans
l'homme. Pour lui, le noûs jouit d'une volonté libre : il y insiste particulièrement.
Le noûs humain est défini par saint Grégoire Palamas de la façon que nous allons
exposer maintenant.

Le noûs vient de Dieu

Précisons préalablement que les anges, les esprits, le noûs sont une création,
comme le corps et l'âme, ils entrent dans l'univers créé, mais la forme de leur
création est différente de celle de l'âme et du corps.
En effet, la Parole de Dieu crée le monde visible. Le monde visible, la matière et
la psyché liée à la matière sont créés par la Parole de Dieu. Dans son Évangile,
l'apôtre Jean dit : « Au commencement était la Parole... Toutes choses ont été
faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle.... » Tandis que le
silence, le Verbe intérieur de Dieu, crée le monde invisible, le monde angélique et
l'esprit. Il y a donc deux actions de création de Dieu : un certain extatisme, une
extériorisation, c'est la création du monde visible; mais le monde invisible est créé
dans le silence, le noûs est créé dans la contemplation.
C'est un grand mystère. Disons que la Parole crée la matière comme manifestation-
symbole, comme expression de Dieu. De même font les mots, les lettres, quand
nous exprimons notre pensée. Par eux, nous nous extériorisons, nous donnons
quelque chose sans revenir dessus, en nous limitant. Mais pour retrouver le noûs,
une des conditions essentielles est d'être dans le silence : silence de désirs, de
peines, de sentiments - ce n'est pas l'apathie, qui a un autre sens.
C'est dans ce silence et par le silence divin que le noûs apparaît, car le silence
divin est aussi créateur que la parole divine. Pour que les anges servent Dieu, pour
que leur création soit ouverte à Dieu et vive par lui, elle doit se faire dans le
silence. Dieu parle et se tait. Il se manifeste et se cache; il se manifeste et se
cache encore. La création intérieure est comme une pause dans la grande
musique. Celle-ci doit avoir des pauses de sonorité pour que la symphonie soit. Les
anges et les esprits sont ces pauses. Ils sont créés par le silence. Dieu parle en eux.
Ainsi, la Création parle de Dieu. Mais dans le noûs, c'est Dieu qui parle. Sa racine
est en Dieu silencieux. Toutes les extériorisations empêchent de retrouver le divin.
Il faut donc s'intérioriser pour trouver le noûs.
Le noûs vient de Dieu, non pas comme une émanation, une énergie, une étincelle
tombée de Lui ; mais dans le silence où Dieu se retire pour avoir quelque chose de
semblable à lui.

Le noûs subsiste toujours et en lui-même

Cette définition n'est pas absolue. Si nous prenons toute la Création, rien ne
subsiste en soi, il y a toujours une relation de dépendance avec autre chose. Mais
le noûsn'est pas conditionné par l'extérieur. Il existe en lui-même.
L'âme peut être gaie ou triste, elle appartient au monde psycho-physique. Mais
le noûs est en lui-même, il se nourrit de Dieu. Il peut être étouffé ou diminué par
l'homme charnel, mais il n'est pas défini : il est en soi.

Le noûs humain possède la faculté de se dépasser

Cela explique pourquoi l'homme est inquiet et veut toujours se dépasser. Nous
voulons toujours être plus que nous sommes. L'erreur est de croire que nous le
pouvons sur le plan physique. Sans doute pouvons-nous organiser, combiner notre
vie corporelle et psychique, mais nous ne pouvons pas la dépasser, car le corps est
lié par la loi de la nature et n'a pas la fonction de dépassement. Celle-ci appartient
au noûs, parce qu'il a pour caractère d'aller vers Dieu. Le noûs peut entraîner le
corps (lévitation, marche sur les eaux), ou donner des puissances à l'âme, puisqu'il
va vers Dieu. Mais la nature, comme la technique (l'aviation, etc.), ne se dépasse
pas : elle se combine. L'organisation devient plus rationnelle, la rapidité s'accroît,
mais il ne s'agit pas d'un dépassement.

Le noûs s'élève à l'intelligence divine

Quand l'homme vit uniquement dans le monde psychique et non spirituel, il peut
avoir des élans de l'âme : piété, émotion... mais il ne peut s'élever à l'intelligence
de Dieu, à la connaissance divine. L'âme peut croire et doit croire, elle peut
donner l'élan de la prière, mais les élans sont fragiles et tout d'un coup les êtres
tombent. Elle peut avoir une certaine élévation, être créatrice mais, par nature,
elle ne peut s'élever car elle est changeante. C'est pourquoi toutes les fausses
mystiques sont toujours psychiques. Elles ne sont pas stables.
Pour combattre cette instabilité, il faut lutter toute sa vie et se rappeler ce
proverbe du mont Athos : « Si tu pleures, si tu ris, c'est le petit démon qui danse
devant toi. » Le démon, c'est l'élément changeant.
En revanche, l'âme peut s'élever si elle est entraînée par le noûs, elle peut alors
participer à la connaissance, mais c'est le noûs qui s'élève à l'intelligence divine,
au-delà du rationnel, de la déduction, du sentiment, de la logique.

La grâce divine pénètre l'âme et le corps par le noûs


C'est par le noûs, comme par une porte ou une fenêtre, que la grâce divine
pénètre dans l'âme et le corps. Le noûs reçoit la Lumière incréée. En même temps,
il est purifié. Il n'est pas la lumière, il reçoit la lumière divine.

Le noûs devient lumière

Le noûs s'unit à la lumière divine. Il est complètement saisi par elle, dans une
union telle que, expérimentalement, on a l'impression qu'il n'y a pas de différence
entre lui et Dieu. L'apôtre Paul dit que cette union est plus forte que celle du fer
avec le feu. C'est le corps déifié, Dieu en tout.
Le noûs est naturellement tourné vers Dieu. Quand il s'ouvre, il devient tellement
consentant que, tout en étant différent par origine, il accède à ce moment de
total silence où il n'y a que l'Inexprimable : Dieu !

Alors, commence la sanctification

Après cela commence la sanctification de l'âme et du corps. L'homme est placé


devant Dieu, c'est le dialogue de deux amours. Le noûs reçoit donc la grâce avant
l'âme et le corps. C'est pourquoi la grâce, l'énergie divines viennent toujours par
lui.
S'il n'est pas éveillé, la grâce ne peut coordonner, éclairer l'être humain. La grâce
se répand dans notre âme et dans notre corps proportionnellement à l'éveil
du noûs.
Avant d'achever ce chapitre, disons quelques mots sur l'intelligence divine.
Il y a deux plans différents d'intelligence. Quand je fais une conférence,
l'intelligence est déductive, analytique, synthétique. Il s'agit d'un système de
rapports, de procédés, d'oppositions... C'est un travail d'explication qui se passe
dans le temps.
Il existe une intelligence différente qui n'est pas contemplation, mais saisissement
avant la formulation. Par exemple, je dis : « Le monde spirituel est créé dans le
silence. » Si je comprends, je suis dans la profondeur de ce silence. Je ne trouve
pas les mots. Je saisis en un instant cette vérité sublime qu'après j'essaie
d'exprimer, de décrire : je décris le monde créé comme une coupe...
Pour discerner ces deux plans, il faut distinguer entre intuition et intelligence de
l'esprit.
III. Les structures de l'homme dans l'anthropologie chrétienne
Le déséquilibre dans le monde
Nous avons déjà parlé des structures toujours triadiques de l'homme : esprit, âme,
corps. A ces trois éléments s'ajoute un quatrième : l'hypostase ou personne, qui
n'est ni esprit, ni âme, ni corps, mais avec laquelle est lié le destin de l'homme.
Cette triade, nous l'avons étudiée jusqu'à présent, non pas abstraitement, mais en
soi.
Pour que l'homme retrouve l'esprit en lui, ne le confonde pas avec l'âme et qu'enfin
il restaure cette triade et vive en esprit, âme, corps, nous devons parler du
déséquilibre dans le monde.
Le déséquilibre dans le monde est survenu à cause du péché. En réalité, un homme
normal ne pourrait même pas poser la question : Où est le noûs ? L'homme normal
créé par Dieu, Adam avant le péché, devait vivre pleinement dans l'esprit, l'âme et
le corps. Si aujourd'hui on se demande : Où est l'esprit ? Où se trouve-t-il ? c'est
que dans l'être humain s'est produit un déséquilibre à cause du péché originel, et
pas seulement à cause du péché personnel. C'est, en effet, à cause du péché
originel que nous pouvons dire que nous sommes tous des déséquilibrés, ce n'est
pas seulement parce qu'il y a des fous, des impuissants, des gens aux nerfs
malades...
Mais qu'est-ce que l'équilibre humain ? C'est simple ! L'homme doit avoir une
conscience claire, hiérarchique dans leurs valeurs, des trois éléments qui le
constituent : l'esprit, l'âme et le corps, sans confusion et sans séparation. Or, chez
nous, cette conscience est confuse et indistincte. Et disons naïvement que
l'élément supérieur - l'esprit - est le moins clair à notre conscience.
Il est certain qu'il y a des gens qui sont surtout préoccupés par les nourritures
terrestres. Mais ils ont néanmoins une certaine notion de l'âme, de la psyché.
En captivité, certains prisonniers perdaient leur âme et leur esprit tant ils étaient
axés sur la nourriture. Quand on commençait à parler de Dieu ou d'art, ils
s'écriaient : « Comment peux-tu parler d'autre chose quand on a faim ? » Leur
unique souci était leur estomac. Mais, en général, les matérialistes, ou les
marxistes, même les théoriciens, tout en affirmant que seule la matière existe,
parlent en réalité de l'âme. Pour faire la révolution, ou en vue d'autres causes,
bonnes ou mauvaises, on ne s'adresse pas au corps, on excite l'âme! Mais le noûs se
trouve d'une certaine manière occulté, d'où le déséquilibre qui touche aussi bien
l'âme que le corps.
« Le péché originel passe par l'hérédité », dit saint Augustin. Certainement, il
passe ainsi, parce que nous sommes dans un certain courant de traditions,
d'influences, d'hérédité physique et spirituelle.
Saint Jean Chrysostome dit de son côté : « Ceux qui vivent autour des chrétiens
sont influencés même s'ils ne sont pas baptisés.» Il en va de même pour les
animaux qui vivent près des hommes.
Il y a donc quantité d'hérédités, de multiples transmissions. Mais l'hérédité
physiologique est très forte. Prenons un exemple : il y a des êtres qui naissent
criminels, comme il y a des trisomiques. On sait que ces anomalies sont liées à des
problèmes hormonaux. Ainsi, on a fait des expériences sur certains types de
criminels; pas sur ceux qui avaient déjà tué dans leur vie, mais sur ceux qui
étaient portés vers tel ou tel crime. On aurait pu croire que leurs causes de
criminalité avaient un caractère moral, en fait, elles étaient physiologiques : ces
individus avaient un chromosome en trop. On sait qu'en général, un chromosome
en trop provoque une tendance à la criminalité, alors qu'un chromosome en moins
donne des sujets impuissants ou manquant d'intelligence. Dans les deux cas, il y a
déséquilibre, car en principe nous devons avoir quarante-six chromosomes, mais,
dans la réalité, il peut y avoir excédent ou manque, ou mauvaise combinaison.
Ainsi, il peut y avoir déséquilibre du nombre des chromosomes et l'homme n'est pas
responsable d'être né ainsi. Cela ne veut pas dire pour autant que le crime n'est
pas amoral. Car même l'homme le plus moral, le mieux équilibré, est né avec un
certain déséquilibre. Et nous devons tous reconquérir l'homme.
« Le chien est le chien, le chat est le chat, et l'homme doit devenir l'homme »,
disait un anthroposophe allemand. Nous devons prendre en considération que nous
ne sommes pas pleinement hommes. Cela se vérifie d'ailleurs quand on observe un
cerveau humain. On sait qu'une multitude de ses éléments sont en chômage et ne
fonctionnent pas. Puis, tout à coup, tel ou tel élément entre en fonction chez
nous, tandis que les autres dorment car on ne les a pas développés.
L'homme, tel qu'il a été créé, a en lui une richesse infinie de possibilités. On dit
par exemple que les saints font des miracles; mais nous avons aussi en nous cette
potentialité. Un saint n'est pas un surhomme, c'est au contraire un homme qui a
reconquis un certain équilibre afin de redevenir l'homme tel qu'il est en réalité, et
non pas en déséquilibre.
Sans le péché, le problème du noûs ne serait donc pas posé. Mais puisque le
déséquilibre existe, comment devons-nous nous orienter face à ce problème,
comment devons-nous agir ?
La dialectique esprit - âme - corps
Dans l'homme normal, en dehors du péché, l'esprit s'alimente de, par et en Dieu. Il
est le temple du Saint-Esprit. L'Esprit vit seulement par Dieu et, comme il
s'alimente de Dieu, il est puissant. Chez l'homme normal, il peut soutenir l'âme,
comme l'âme peut soutenir le corps.
Le péché consiste en ce que l'esprit, le noûs, oublie Dieu, se sépare de lui. C'est
cela, le péché originel : c'est le désir de vivre sans Dieu, ou de vivre comme Dieu,
sans Lui. Dans ce passage de la Bible où le serpent dit : « Vous serez comme des
Dieux » (sans Dieu), il n'a pas vraiment menti. L'homme est en effet appelé à être
dieu ; mais à être dieu par Dieu, non pas sans Lui.
Lorsque l'homme se retrouve sans Dieu, inévitablement une coupure se produit
entre l'Esprit de Dieu qui est, et l'esprit de l'homme qui veut vivre. Celui-ci n'a plus
alors sa source qui l'alimente, il a perdu son but, son regard. Il se tourne alors vers
l'âme, et au lieu de lui donner la force, de l'alimenter, de l'éclairer, de la purifier,
il devient parasite de cette âme.
L'esprit recherche ainsi l'âme et s'alimente d'elle, car il s'est coupé de l'action de
Dieu. Son regard est alors plongé au niveau inférieur et, en même temps qu'il
donne la puissance à l'âme, il s'affaiblit lui-même. Et cette puissance donnée à
l'âme est fausse. L'esprit est en effet de caractère absolu, et l'âme, relative par
nature, étant parasitée par lui, donne une étiquette d'absolu aux choses qui ne le
sont pas. La grandeur d'âme peut être émotion, pensée ou élan artistique, mais
l'âme n'a jamais en elle-même un caractère d'absolu. L'âme est variété de
relations, dont la valeur est relative.
Ainsi, quand l'esprit se détourne de Dieu, le premier élément passionnel arrive.
L'esprit est parasitaire de l'âme et faiblit, il se plonge dans un plan inférieur, et en
même temps l'âme est faussée, car elle reçoit de l'esprit au lieu de s'élever vers
lui. Elle est alors alourdie de sa présence et, ne recevant pas de lui son soutien,
car elle est déjà contaminée par lui, elle se tourne inévitablement vers le corps.
Cela produit l'homme charnel.
Qui est l'homme charnel ? C'est celui dont l'âme veut se nourrir et jouir par les
choses charnelles, corporelles. La bonne nourriture, la jouissance charnelle ne sont
pas mauvaises en elles-mêmes. Elles le deviennent quand on leur accorde toute
puissance et qu'on les considère comme une élévation vers Dieu. Alors,
obligatoirement, l'âme devient charnelle. Elle cherche dans le corps ce que le
corps ne peut pas donner. Le corps en est bouleversé et où peut-il aller ? Vers la
maladie et la mort.
Voilà pourquoi l'apôtre Paul et l'Écriture disent : « Si vous vous détachez de Dieu,
vous mourrez. » Car si l'esprit ne s'alimente pas par Dieu, il se nourrit par l'âme,
l'âme par le corps et le corps, n'ayant plus rien, incline vers la destruction, la
mort, le néant. La souffrance est une résultante de ce que le corps n'est pas
soutenu par l'âme.
Telle est donc la situation : nous devons recréer l'équilibre avec les vertus, les
commandements, et une ascèse dialectique, c'est-à-dire habituer le corps à vivre
par l'âme, élever l'âme pour qu'elle s'alimente à l'esprit, et diriger l'esprit vers
Dieu. Ce renversement, ce travail, exige une ascèse. On ne peut pas dépister la
vraie place de l'esprit sans un effort.
Chez les Pères de l'Église, cet effort peut prendre des formes qui nous paraissent
un peu effrayantes, car ils doivent se détacher de tout sentiment corporel et
limiter les émotions psychiques. Ce n'est pas du tout parce qu'ils méprisent le
corps ou les éléments de l'âme, mais parce que ceux-ci ont pris une place trop
importante au sein de la triade. Il s'agit de retrouver la juste hiérarchie des valeurs
respectives de l'esprit, de l'âme et du corps.
Ce retournement forme toute la pensée ascétique et scripturaire. Certaines
formulations contre les choses corporelles, charnelles ou psychiques nous
paraissent violentes, mais ce n'est pas du tout contre leur nature qu'elles sont
formulées. Le corps est en effet notre ami, notre élément essentiel en tant qu'être
humain. Notre âme n'est pas du tout méprisable en elle-même. Mais pour retrouver
la hiérarchisation des valeurs, pour que le corps se retourne et que l'âme se
spiritualise, il faut faire un effort, un effort de pénitence, d'ascèse et d '
abnégation.
La richesse, disait saint Isaac le Syrien, n'est pas mauvaise, mais l'attachement à la
richesse est mauvais. Le pouvoir n'est pas un mal en soi, mais le désir du pouvoir
l'est... Il apparaît dialectiquement que si l'homme veut revenir à la véritable et
pleine humanité, il doit faire tout un long travail de purification, de détachement,
de lutte, d'accomplissement des vertus.
La passion
Au cœur des relations qui existent entre l'esprit, l'âme et le corps, entre en jeu un
élément qui s'appelle d'un mot : passion, et qu'il convient d'expliciter. On entend
souvent qu'il faut lutter contre les passions. Dans la bouche des Pères de l'Église,
ce mot ne désigne pas, par exemple, le fait qu'un homme aime passionnément
Dieu, la musique ou bien sa femme : un grand sentiment n'est pas une passion.
Il y a passion quand le supérieur est asservi à l'inférieur. Si vous bénissez Dieu
quand, au cours d'un bon repas, vous appréciez tel ou tel plat et lui accordez un
quart d'heure de jouissance, c'est magnifique. Dieu vous a donné l'intelligence pour
apprécier, vous avez bu un bon vin avec plaisir, c'est bien. Mais si ce plat dégusté
devient un sujet privilégié, vous commencez à vous attacher et vous cherchez à
savourer. Votre âme et même votre esprit donnent alors un sens absolu à ce plat,
et vous ne pouvez plus penser à autre chose.
Un gourmand fait de la gourmandise son Dieu. Mais un homme qui aime bien
manger n'est pas forcément un gourmand. Tout le problème est là. Quelquefois, on
a besoin de supprimer tel plat pour ne pas devenir gourmand. Si les moines
mangent parfois du pain sec, ce n'est pas parce qu'ils méprisent la viande, mais
parce que l'homme est ainsi conçu qu'il est facilement soumis aux forces du mal et
que, s'il s'accorde une certaine facilité, il dérive tout d'un coup.
D'après les textes scripturaires, les passions surgissent donc en l'homme quand il
inverse les éléments de la triade. Au lieu que l'esprit aille vers Dieu, que l'âme se
nourrisse de l'esprit et que le corps soit soutenu par l'âme, l'esprit et l'âme se
jettent dans le domaine charnel et poussent l'homme avec toute la puissance qui
le caractérise vers une jouissance quelconque : orgueil, passion physique ou
psychique, possession.
La passion est toujours un détournement des directions de l'homme intérieur, qui
devient serf et idolâtre de tel ou tel élément qui, en soi, n'a rien de mauvais, mais
devient mauvais parce qu'il accapare tout l'être humain.
Les Écritures saintes utilisent aussi souvent le mot monde. Il mérite d'être
expliqué. « Vous n'êtes pas de ce monde » ; « Détachez-vous de ce monde. »
Au sens premier et superficiel, ce mot peut signifier milieu. Mais les Pères de
l'Eglise l'emploient dans un sens très précis, différent du monde en tant
que création de Dieu. Il y a en effet le monde qui est création de Dieu, comme la
chair est création divine dans la formule « le Verbe fait chair ». Mais le monde se
définit aussi, selon saint Isaac le Syrien, comme le complexe des passions. Vous
aviez une passion, vous l'avez vaincue, mais il y en a d'autres. Ce monde est donc
le complexe des passions, ou encore la mauvaise direction de votre esprit. C'est
pourquoi, pour retrouver l'équilibre, il est indispensable de le quitter
progressivement.
Dans ses Sentences, saint Isaac le Syrien dit encore : « Quand tu entends parler
d'éloignement du monde, de la nécessité de s'épurer de tout ce qui est dans le
monde, il te faut d'abord comprendre, non point selon les conceptions de la terre,
mais selon celles de la raison réelle, le vrai sens de ce mot : le monde. Alors tu
seras à même de savoir à quel point ton âme est éloignée du monde, et dans
quelle mesure elle y demeure attachée. »
Dans ce sens, le mot monde est un nom collectif qui englobe ce que l'on appelle les
passions. L'homme qui ne sait pas ce qu'est le monde ne pourra savoir par quels
aspects, on pourrait dire par quels membres de sa personne il s'en est écarté, et
par quels autres il lui est lié. Nombreux sont ceux qui, par deux ou trois membres,
ont rompu le contact avec le monde, l'ont renié et croient alors que leur vie lui est
devenue étrangère. Ils ne peuvent comprendre que le reste de leur corps et de
leur âme vit dans le monde.
Le monde peut être considéré comme un collectif englobant les passions : nous
leur donnons le nom de monde quand nous voulons les désigner toutes ensemble,
et celui de passions quand il s'agit de les distinguer.
Elles constituent les diverses parties de la tendance prédominante dans le monde,
et lorsqu'elles cessent, cette tendance connaît aussi son point d'arrêt. Voici quelles
sont les passions :
- attachement aux richesses ;
- désir d'amasser ;
- obsession de la jouissance corporelle ;
- aspiration aux honneurs, d'où découle l'envie ;
- aspiration au commandement ;
- arrogance due à l'éclat du pouvoir ;
- goût de se parer et de plaire ;
- recherche de la gloire humaine, cause des rancunes ;
- crainte corporelle.
Là où se brise le cours de ces passions, on voit périr le monde. Vois quels sont ceux
de ces membres dont tu vis et tu sauras pour lesquels tu es mort au monde. Quand
tu auras connu ce qu'est le monde, toutes ces distinctions te permettront de
déterminer en quoi tu demeures attaché, et dans quelle mesure tu es libéré. Pour
résumer, le monde est la vie de la chair et la sagesse charnelle.
Si un anachorète quitte le monde et va dans le désert, ce n'est pas par mépris,
mais parce qu'il se dit : « Je ne suis pas capable de me libérer dans les conditions
où je me trouve. » C'est un acte d'humilité ou de réalisme. Il désire d'une manière
ou d'une autre se libérer de cet attachement aux passions.
Les passions ne sont donc pas un sentiment puissant, elles existent au contraire
quand l'âme est fascinée par le corps, ou l'esprit fasciné par le psychisme. Tel est
le grand problème. Et alors, l'apathéia, état apathique, apassionnel dont parlent
les Pères, ne consiste pas du tout à être apathique au sens commun, indifférent,
mais au contraire à ne pas donner la puissance de l'esprit à l'âme, ni celle de l'âme
au corps, à ne pas détourner la hiérarchie des structures de l'homme.
Les saints sont « apathiques » et ils sont. pleins de vie. Je connaissais un
anachorète, un évêque tout à fait « apathique ». Il avait eu, à treize ans, une
tuberculose de la gorge, qui se soignait très mal à l'époque. Il aurait dû mourir.
Mais il avait une telle présence de prière, une telle vitalité, qu'il survécut. Il ne
pouvait pas parler, mais à côté de lui on ressentait une extraordinaire vitalité
spirituelle. Son esprit nourrissait son psychisme, et celui-ci soutenait son corps.
Autre exemple authentique où l'âme reprend ses droits. Je connaissais une femme
profondément malade et ne pouvant quitter son lit. Son enfant tomba également
malade. Sa psyché de mère aimante fut tellement puissante qu'elle put sortir de
son lit et soigner son enfant. Par cet effort psychique, elle guérit aussi : elle avait
vécu sa maternité, non seulement au niveau de son corps, mais aussi sur le plan
psychique.
C'est aussi ce que peut faire une mère en aimant un enfant d'adoption comme celui
de ses entrailles. Qu'arrive-t-il dans ce cas-là ? L'équilibre est rétabli, le psychisme
est devenu maître du corps. De son côté, l'esprit aussi doit devenir maître du
psychisme.
Un homme qui aime passionnément la beauté, s'il s'adonne à cette passion pour la
beauté artistique qui voile Dieu, est passionnel, car il est attaché à la beauté
abstraite. Mais le même homme, s'il est spirituel, aimera Dieu d'abord, et cette
passion, même forte, ne sera pas idolâtre.
Malheureusement, nous sommes en état de déséquilibre, et tous les psychologues,
thérapeutes, psychanalystes ne peuvent prétendre rééquilibrer l'homme. Ils font
des hommes plus ou moins désagréables, plus ou moins sociables, mais le problème
de la profondeur n'est pas résolu. Car le véritable homme équilibré n'est pas
seulement celui qui passe partout, qui ne gêne pas son voisin et qui n'a pas de
complexes. Là n'est pas le véritable équilibre. L'homme est appelé à aller vers
Dieu, à entrer en communication avec Dieu et avec l'Esprit, et son esprit doit
reprendre la place royale dans cette triade : esprit - âme - corps.
IV. La conquête de l'Esprit
Recherche de l'esprit par le corps
L'homme oubliant Dieu, le monde spirituel ou noétique, vu et pris comme quelque
chose qui lui était naturel, a lui aussi disparu.
Un philosophe orthodoxe russe disait que l'Incarnation du Verbe n'est pas un
accident ni un miracle, mais la base de l'existence du monde. Au Moyen Age,
Thomas d'Aquin a voulu faire un compromis entre la théologie d'un côté et la
philosophie de l'autre. En distinguant le spirituel et le naturel, ces deux plans
étant coexistants mais pas co-pénétrants, on en arrive à cette idée curieuse que
l'existence de Dieu peut être prouvée par la raison. Ainsi Dieu est objet de la
philosophie, tandis que la Trinité est objet de la Révélation. Puis Dieu,
disparaissant ensuite, est sorti de l'objet philosophique, et l'on est resté, dans le
monde devenu athée, avec la Trinité devenue un dogme auquel on doit croire mais
sans aucun rapport avec l'existence du monde, ni avec l'Incarnation, ni avec la
virginité de Marie.
Ainsi, se sont trouvées créées deux couches parallèles non co-pénétrantes, avec
pour particularité que le monde surnaturel est très souvent cité dans la littérature
mystique des saints. Aux XVIIIe et XIXe siècles, par exemple, ils parlent de l'esprit,
du noûs, en le qualifiant de surnaturel. Or, cela n'est pas juste, car le noûs est
naturel à l'homme. L'homme qui, au contraire, n'est pas pleinement corps, âme,
esprit, n'est pas complet, il est diminué.
Après la crise du cartésianisme, ce dualisme esprit-matière, on est tombé dans le
monisme de Hegel et de Marx. C'est en effet ce dualisme qui engendra la lutte et
provoqua le déséquilibre de l'homme; la triade ayant disparu on chercha ensuite le
monisme.
L'esprit est donc en nous, mais nous n'en avons pas conscience. Et sa recherche
doit commencer, non par l'âme, mais par le corps. Car le corps est plus stable, et
nous avons déjà vu que l'une des caractéristiques du noûs en nous est sa stabilité.
Il n'est pas soumis au temps, au changement, alors que notre psychisme est par
excellence un monde changeant.
Mais qu'est-ce que le corps ? Le corps, tout en étant changeant, a un certain
rythme que l'âme n'a pas. Par exemple, une passion n'a pas de rythme ; elle peut
être tout d'un coup très forte, puis s'évanouir instantanément. Elle n'est pas
soumise au rythme des saisons. Notre corps, en revanche, est lié à certains
rythmes : activité, repos, nourriture, jeunesse, vieillesse... La participation du
corps à la prière et à la contemplation est un grand problème de rythme. La
position du corps, les gestes sont en étroite relation avec les prises de conscience,
et c'est là un problème constant.
Pourquoi, dans la liturgie chrétienne, n'y a-t-il pas de danses ? Ma pensée est que
les danses sont réservées aux corps transfigurés. Isaïe dit en effet que les
montagnes sauteront comme des béliers et que les arbres applaudiront. C'est
l'image du monde libéré, dansant dans la liberté des gestes. En dehors de la danse,
le christianisme, comme les autres traditions d'ailleurs, propose certaines positions
du corps, certains gestes, en relation avec la prière; le signe de croix en est un
exemple.
A ce sujet, je voudrais introduire une certaine initiation. Quand, j'étais jeune, je
vivais au monastère de Kharkov où les moines tenaient justement à des gestes
exacts pour mettre l'homme dans l'attitude orante. Chaque geste correspond en
effet à une certaine attitude qui permet ensuite de retrouver consciemment son
esprit. La position du corps vient d'abord, et l'attitude de l'âme ensuite.
Ce qui convient au corps est la discipline, l'ordonnance, la règle, alors que le
psychisme ne supporte pas les règles. On peut être en position de prière devant
une icône ou une vision céleste et en même temps avoir un psychisme troublé par
des idées inattendues. Des pensées peuvent surgir, en désaccord total avec la
situation. Discipliner l'âme est plus difficile qu'on ne le pense.
Mais le corps exige une certaine forme de discipline. Il y a toute une géométrie qui
nous y prépare. Par exemple, j'élève les bras. Dans ce geste, je ne trouve pas
le noûs : c'est un geste pathétique qui se donne. Il dépasse l'aura de concentration
pour laquelle le geste ne doit être ni trop grand ni trop rétréci.
Les gestes que l'on a adoptés au XIIIe siècle pour la messe ne sont pas exacts
spirituellement. Il faut trouver le juste équilibre entre les états de tension et de
détente. Un homme trop tendu, en effet, ne peut entrer en soi. Trop détendu, il
ne le peut pas non plus, car ses gestes sont désordonnés. Quant à celui qui a des
gestes pathétiques qui sont une forme d'exubérance, il sort de lui-même.
Le geste exact est celui dans lequel les muscles ne sont pas tendus et pourtant ils
le sont assez pour qu'après un certain temps apparaisse une certaine fatigue.
Pour la prière intérieure, les Pères adoptent la position assise, sauf saint Siméon le
Nouveau Théologien, qui, cas d'exception, priait couché. En fait, on doit tenir
compte de chaque personne, car les uns, couchés, s'endorment, tandis que d'autres
peuvent être plus éveillés en étant allongés sur le dos.
A côté de ce problème de la position du corps, il faut noter celui du rachat du
temps, de l'importance du silence.
Précisons que le corps ne finit pas aux contours de l'enveloppe corporelle. Il y a ce
qu'on peut appeler : le corps élargi. C'est la manière de se vêtir. Il n'est pas
nécessaire de s'habiller comme des vieilles filles ou d'être négligé. Ce souci
appartient à la personnalité. Certaines personnes ont une tenue propre,
recherchée, élégante qui les aide quand, au contraire, d'autres en seraient
distraites. Là encore, il n'y a pas de solution standard pour tout le monde.
Outre le vêtement, il y a la manière de vivre, le rythme de la journée, le lieu,
l'espace, la façon dont on organise sa vie. C'est ainsi que beaucoup de saints, avant
de s'installer comme anachorètes, recherchent leur lieu et ne s'établissent pas
n'importe où. Antoine avait choisi le parti difficile de s'installer dans un temple
égyptien en ruine : et ensuite, il a été tenté...
Les anachorètes choisissent parfois des lieux arides, parfois des lieux élevés, ou
encore très beaux. Chacun a sa propre mesure pour choisir son cadre et ce n'est
pas indifférent.
Il y a aussi le problème de la nourriture. Saint Isaac le Syrien disait qu'après un bon
repas, on ne s'élance pas dans la contemplation divine.
En somme, prenons conscience que le corps aide à entrer dans l'homme complet,
car il agit sur le psychisme : il est le temple de l'Esprit.
Conquête par l'âme
Avec l'âme, nous sommes dans un monde de lutte perpétuelle, d'imagination, que
nous ne pouvons plus régler ni discipliner. Connaissez-vous l'histoire typique d'un
vieux prêtre qui baptisait les femmes ? A son époque, on les baptisait nues, et c'est
pourquoi on avait choisi un vieux prêtre. Celui-ci, voyant la beauté des femmes
nues, emportait des images qui n'étaient pas utiles pour sa sainteté. Aussi priait-il
saint Jean-Baptiste de le délivrer de ces images. Les années passant, il devint
inquiet. Jean-Baptiste lui apparut alors et lui demanda : « Veux-tu que je te libère
? » « Oh ! oui », répondit-il. Jean-Baptiste fit le signe de croix en disant : tant pis,
et il le libéra.
Pourquoi : tant pis ? Parce qu'une des particularités de l'âme, c'est la conquête et
la lutte. Souvent, si nous sommes éprouvés par telle ou telle chose, c'est pour que
nous luttions intérieurement. Cette lutte donne deux résultats : la conquête, en
cas de succès ; l'humilité, la possibilité de comprendre les difficultés des autres,
s'il n'y a pas de réussite rapide.
Le monde psychique est très curieux : libérez l'homme de tous ses défauts
psychiques et il ne pourra plus faire de conquêtes. Car ce monde est celui de la
conquête et de la lutte.
Que trouve-t-on dans le monde psychique ? Il y a les désirs, les sensations, les
imaginations et les pensées. L'un des plus grands dangers pour le monde psychique,
à notre époque, est notre sensibilité. Nous sommes trop sensibles. Il y a d'ailleurs
beaucoup de gens clairvoyants ou télépathiques qui sentent les atmosphères ou ce
qui est en dehors d'eux. D'un côté, c'est une richesse de l'âme, de l'autre, c'est la
perte de l'homme, car il ne peut exister dans cette sensiblerie psychique. Le type
opposé est l'égoïste qui ne sent rien. Gardons-nous d'être celui-là. Mais luttons
aussi contre une trop grande sensiblerie.
L'âme subit, telle est une de ses caractéristiques. Si elle pense activement, ce
n'est pas dangereux. Si elle sent consciemment, elle peut se tromper, mais ce n'est
pas dangereux. Mais le plus souvent, dans notre psychisme, nous ne pensons pas,
nous ne sentons pas : ça se passe en nous, ça se sent en nous.
Nos humeurs sont témoins de cela. Tout d'un coup, nous sommes mal à l'aise. «
Cela ne va pas, mon père, pourquoi ? » - « As-tu choisi ce sentiment ? » - « Non ! Il
est venu tout seul. »
Quand on a un moment, dans la journée, et surtout quand on se couche, une
multitude de pensées passent par notre tête, sans cesse, pensées stériles,
inquiétudes, hypothèses... Cela tourne, retourne et revient...
Celui qui a vaincu les pensées est un homme libre, disent les athonites. La lutte
consiste, en effet, à arrêter ce qui se pense. Si j'ai besoin de penser ma
conférence, ou quand je dois régler mes affaires financières, ou si je veux
résoudre tel ou tel problème, je suis occupé par une chose, mais je ne suis pas
victime. Je suis normal, actif. Mais quand ça se pense, quand ça se sent, quand j'ai
des émotions qui viennent ou qui partent et qui ne mènent à rien, alors je suis
victime.
Je peux ainsi éprouver un sentiment de découragement par blessure d'amour-
propre ou pour toute autre raison, et j'ai oublié comment ce sentiment est arrivé,
et pourquoi je suis abattu. Et puis, tout d'un coup, par un autre je ne sais quoi, je
peux entrer dans une autre atmosphère.
Tel est le problème de l'âme, et cela n'a rien à voir avec le corps. Car nous avons
beaucoup de désirs qui ne concernent pas le corps, et même qui obligent le corps.
Le corps de l'ivrogne, par exemple, n'exige pas telle quantité d'alcool, c'est le désir
psychique, lequel est très fort, qui oblige le corps.
Il faut donc lutter contre les pensées, les désirs, les sensations, en tant que ça se
pense, ça se sent, ça se désire. Et cela fait un tel mouvement, un tel bruit, que
nous ne pouvons plus écouter, nous ne pouvons plus aller plus loin. Telle est la
lutte spirituelle que nous devons engager dans le monde psychique.
Les philosophes pensent qu'il y a une pensée pure. Ils se trompent. Pensées et
sentiments s'influencent réciproquement. Les pensées sont souvent liées aux
sensations ou à l'imagination. S'il n'y a pas un désir, une sensation, un choc, il n'y a
pas de pensée. J'ai remarqué une chose très curieuse : ma pensée commence à
très bien travailler, à être constructive, si je suis agacé par la bêtise de quelqu'un.
Le cas échéant, c'est le point de départ d'un réveil de ma pensée.
Les raisons qui éveillent la pensée peuvent être différentes selon les êtres. Mais
n'oublions pas qu'elles ont toujours leur source dans le monde psychique, car nous
ne sommes pas des hommes parfaits. On peut dire qu'il y a différents types
d'hommes du point de vue psychique :
- Ceux qui ont l'esprit chaud et le cœur chaud. Ce sont des idéalistes
révolutionnaires. Ils enflamment les hommes par leurs idées qui ne sont pas
exactes.
- Ceux qui ont l'esprit froid et le cœur froid. Ce sont des raisonneurs. Ils disent des
choses justes, mais ayant le cœur froid, ils tuent par leurs pensées bien
ordonnées.
- Ceux qui ont le coeur froid et l'esprit chaud. Ce sont des hypocrites, des je-m'en-
fichistes, mais extérieurement, ils brillent par des pensées émotives.
- L'homme parfait, lui, a l'esprit froid et le cœur chaud, ce qui est bien difficile,
car il y a toujours une circulation complexe entre sentiments, sensations, pensées
et intelligence.
La première et la meilleure chose, c'est donc d'avoir la possibilité d'arrêter les
pensées. Ce n'est pas facile. Faites l'expérience suivante : à un moment donné
où ça se pense en vous, essayez de stopper. C'est difficile. Pour cela, on conseille
de fixer la pensée sur un seul sujet. D'où la prière de Jésus, les mantras hindous,
ou les autres techniques que l'on peut pratiquer pendant un certain temps. Dans
tous les cas, le sujet sur lequel on se concentre doit être suffisamment proche du
sentiment pour se nourrir de lui et, en même temps, il doit le dépasser. En effet,
l'expérience montre que, si on se fixe sur un sujet qui plaît uniquement au
sentiment - par exemple, je répète le nom d'une personne aimée et je pense
uniquement à mon amour pour elle -, c'est facile, mais non coordonné. Je dois
donc trouver un élément qui m'aide à concentrer l'esprit et qui, en même temps,
me dépasse et qui soit objectif.
La prière de Jésus est, à ce sujet, très caractéristique : « Seigneur Jésus-Christ,
Fils de Dieu, aie pitié de moi. »
Si l'âme a une ouverture vers la pénitence, elle vibre à : aie pitié de moi, mais :
Seigneur, Jésus-Christ, Fils de Dieu, c'est trop pour elle. Elle aurait préféré
simplement :Seigneur, aie pitié de moi.
En revanche, l'âme ouverte intérieurement à l'incarnation du Christ vibre
à : Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, nom divin et humain. Elle peut être
indifférente à : aie pitié de moi.
J'ai remarqué que, quand je donnais la prière de Jésus en faisant répéter : Jésus -
Jésus, cela émoussait le sentiment et ne concentrait pas l'esprit. C'était trop
facile. Quand on prononce : Jésus, Marie, les noms saisissent le cœur. Quand on
aime un être humain, il devient quelque chose de très précieux. Pour le nom de
Jésus, c'est la même chose, il réchauffe.
Dans cette prière : « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi », il y a
plusieurs éléments, la pénitence, la confession de la foi, qui ne saisissent pas
uniquement le sentiment. Mais le sentiment peut capter une de ces choses, et
alors il nous oblige à concentrer notre intelligence sur un sujet objectif, qui nous
dépasse et permette d'arrêter les pensées.
C'est un des chemins. Il y a d'autres voies dans lesquelles s'exprime la lutte de
l'âme. Mais, sans cette lutte, on ne peut arriver à la porte du noûs, car on est
toujours absorbé par le monde psychique.
La vocation de l'âme est donc d'être en perpétuelle conquête. Mais là-dessus, on
peut se tromper. Nous avons vu en effet que la principale caractéristique de l'âme
est le changement, disons même l'instabilité. Et pourtant certaines âmes sont
parfois saisies par une passion qui n'est pas changeante, ou par une idée fixe, mais
non pathologique. Certaines personnes ont ainsi une idée très arrêtée sur le
monde, la politique... Elles y restent attachées toute leur vie. L'un dit par exemple
: « Moi, je pense que Dieu existe », ou bien « n'existe pas ». L'autre peut être pris
de passion pour sa patrie, ou pour une personne physique... Quel est cet élément
qui envahit soudainement l'âme avec une telle ténacité ?
C'est justement la décadence de l'esprit, qui entraîne cette absolutisation vécue
au niveau de l'âme alors qu'elle n'est pas l'âme. Le psychisme sain est relatif. Il doit
arriver à une certaine concentration, mais il ne peut rien prendre dans un sens
absolu. S'il le fait, il y a confusion. Car alors le noûs alimente l'âme au lieu que
l'âme s'élève vers le noûs. De ce fait, le noûs communique à l'âme des catégories
qui ne sont pas propres à la nature de cette dernière. Cela donne les fanatismes et
autres formes du même genre, qui sont l'expression de la chute de l'esprit dans
l'âme. Au lieu d'éclairer l'âme, l'esprit est envahi par le psychisme, et il place les
catégories absolues là où elles ne doivent pas être.
C'est là une très grande difficulté pour l'être humain. Car il est, en puissance,
esprit, âme, corps. Vivant psychosomatiquement, c'est-à-dire sans tenir compte de
la relation esprit-âme, il a potentiellement le désir de l'absolu. Mais, comme il ne
trouve pas l'absolu dans l'esprit, puisqu'il ne le distingue pas, il transporte la
puissance de l'absolu dans un monde qui est relatif.
Cette incompréhension a donné, entre autres, une philosophie typiquement
psychique, en quête de santé pour la psyché, qui eut une grande valeur et que l'on
a appelée le stoïcisme. Le stoïcisme était, au fond, une sagesse d'homme
psychique, ou un genre de moralisme, qui ignorait totalement l'esprit et qui a
cependant fortement influencé la morale chrétienne. Ses préceptes étaient par
exemple : Il ne faut pas trop manger, ni trop s'emballer ; on doit observer une
certaine mesure en tout... C'est certainement très juste pour l'âme, mais tout à
fait faux pour l'esprit.
Ce qui fait que, dans la morale chrétienne, il y a deux pour cent d'Évangile et
quatre-vingt-dix-huit pour cent de tout ce que l'on veut, mais qui n'est pas
l'Évangile. Un jour, ayant réuni des prêtres russes, je leur dis : «Vous êtes deux
pour cent orthodoxes, chrétiens, et le reste est une réaction hégélienne,
idéaliste...»
Dans la morale dite chrétienne, la majorité de nos réactions ne sont pas
chrétiennes. Elles sont d'abord stoïciennes, moralistes, antiques ou romaines. Puis,
au cours des temps, se sont ajoutés des éléments germaniques ou autres, un peu
de Rousseau, un peu d'idéalisme allemand, des catégories de Kant ou des
considérations pragmatiques du XIXe siècle. Mais nos réactions sont rarement
évangéliques.
Des Béatitudes, où le Christ nous donne un enseignement pour arriver au bonheur
évangélique, nous ne comprenons pas grand chose. Le Christ dit : « Si quelqu'un
vous demande de l'argent, donnez. » Cela n'entre pas du tout dans nos mentalités.
De même, lorsque nous recevons une gifle, physiquement ou moralement, même
sans rendre le mal, nous entendons répliquer, tel ce franciscain qui a été giflé et
qui tend l'autre joue pour être formellement conforme à l'Évangile. Il reçoit une
deuxième gifle, et dit alors : « J'ai reçu deux gifles, j'ai accompli l'Évangile,
maintenant je peux te bastonner... »
Tant d'autres problèmes vis-à-vis des parents, des enfants, et surtout vis-à-vis de
notre psychisme, nous permettent de dire que nous sommes très loin de la vision
évangélique.
Ici se pose le problème de l'âme, car l'être humain total a besoin d'absolu. Mais
quand l'âme ne s'élève pas vers l'esprit, elle l'absorbe en captant ses qualités
d'absolu, et elle donne la stabilité là. où, par nature, il n'y a pas de stabilité. Ainsi
naît la routine, la fausse stabilité. La plupart des gens stables le sont purement et
simplement, car ils ont donné la stabilité à quelque chose qui devrait changer. «
Toute ma vie j'ai vécu sur un principe », disait quelqu'un. Ce principe était idiot :
justement il ne devait pas le garder !
Parallèlement, il y a toute une catégorie de grandes passions. Par exemple, on
meurt pour la patrie. Très bien, mais c'est le plus souvent un pathos qu'on se
donne. Bien sûr, on doit aimer sa patrie, mourir pour elle si nécessaire, mais il ne
faut pas se précipiter bêtement pour mourir.
Il est d'ailleurs curieux de constater que ceux qui vivent selon l'esprit, comme dit
l'apôtre Paul, ceux qui désabsolutisent l'âme, réalisent mieux dans tous les
domaines. Ainsi, sur le plan pratique, des grands saints chez les moines. Ils
construisent des monastères. Ils savent aimer : pas trop, mais assez. Mais nous,
nous aimons ou trop ou pas assez. Or l'amour psychique n'a pas le droit d'être
absolu, d'abord parce que, s'il est absolu, il écrase en ne respectant pas la liberté,
et ensuite parce que, dans ce cas, il est faussé.
L'âme en effet est multiple. Les sentiments viennent, vont. Nous pleurons, nous
sommes abattus ou joyeux sans savoir pourquoi. En un sens, nous sommes
lunatiques. D'ailleurs, le symbole de l'âme est la lune et le symbole de l'esprit le
soleil.
Mais cette instabilité de l'âme peut être créatrice. Si vous prenez un élément de
l'âme, pensée ou sentiment, et si l'esprit ne vient pas l'absolutiser, mais au
contraire alimenter l'âme, comme dynamisme, comme conscience, alors tous les
espoirs sont permis. D'ailleurs, toutes les oeuvres d'art sont psychiques, la culture
humaine vient du psychisme. Les créations humaines sont souvent admirables si
elles ont cette qualité de la psyché changeante et si elles ont tiré parti du
changement pour créer, et si, par ailleurs, elles sont déjà une action du noûs.
Alors, pour dépister le noûs en nous comme une chose autonome, existante, ne
supprimons ni les changements de l'âme ni les fluctuations des sentiments, car ils
sont justes. Prenons-les comme si nous étions au-delà de ces sentiments en
participant à eux.
Quand le Christ disait : « Mon âme est triste jusqu'à la mort », son esprit n'était
pas triste. Mais s'Il avait dit : « Je suis triste jusqu'à la mort », Il aurait englobé son
esprit.
Ainsi, nous ne pouvons pas arrêter dans notre âme les sentiments changeants,
parfois pesants. Mais nous pouvons dire : « Mon âme est abattue », au lieu de : «
Je suis abattu », et non pas : « Ce sont mes pensées », mais : « Ce sont des
pensées qui envahissent mon âme. »
Nous devons apprendre à objectiver, c'est-à-dire à mettre les pensées à la porte,
hors de nous, et à chercher au-delà de cette âme riche, de cette psyché
changeante, quelque chose qui n'est pas de cette nature et qui la dépasse, et qui
est l'esprit.
V. Les aptitudes du noûs
Le noûs écoute et contemple
Le noûs écoute : il est obéissance. Au premier contact, le noûs écoute, alors que
l'âme est bavarde. Cette écoute ne signifie pas qu'il soit passif, car il agit aussi.
Mais quand nous entrons dans notre esprit, nous sommes libérés, nous n'avons plus
de préjugés, nous sommes en état de réceptivité, d'écoute.
Qu'écoute le noûs ? Ce qui se passe dans l'âme, dans le monde ? Non ! Il est là pour
écouter Dieu. C'est ici l'essentiel. Mais s'il n'est pas tourné vers Dieu, il est
inévitablement tourné vers l'âme. Il la contamine, et l'âme est troublée par
l'esprit, par son absolutisme. A son tour, avec force et puissance, elle se tourne
vers le corps, vers les excès, les passions, les meurtres... Et le corps se tourne vers
le néant, la mort, parce qu'il n'a rien d'autre.
Saint Isaac le Syrien, à propos du noûs, dit cette phrase admirable : « Accoutume
ton noûs à s'absorber toujours dans les mystères du salut du Christ. » Absorber
l'esprit dans les mystères, c'est écouter, contempler : il ne s'agit pas de réflexions
intellectuelles sur les mystères du salut du Christ, sur son incarnation. On peut
aussi absorber son esprit dans le mystère de la Trinité, mais il est normal de
commencer par les mystères de notre salut.
Il ajoute : « Mais ne demande pas pour toi-même la connaissance et la
contemplation qui, en leur temps et en leur lieu, dépassent l'expression de toute
parole humaine. » Si nous commençons en effet à demander la connaissance des
mystères et la contemplation, nous allons descendre dans notre psyché inquiète,
nous allons projeter nos pensées, nos sentiments non vérifiés, dans le mystère du
salut.
Ici, il y a abnégation, attente, patience, ignorance voulue. « Ne désire pas, ne
demande pas pour toi-même la connaissance et la contemplation. » Chaque fois
que l'être humain a reçu dans la paix une certaine révélation, immédiatement il
descend sur un plan inférieur et ses sentiments commencent à fonctionner. Il
mélange alors éléments psychiques et éléments spirituels, il n'écoute plus, il
commence à être bavard.
On doit laisser le temps à la connaissance et à la contemplation « qui, en leur
temps et en leur lieu, dépassent l'expression de toute parole humaine ». Car la
contemplation de l'esprit dépasse les paroles humaines. S'il les emprunte, c'est
seulement pour incarner, pour donner ce qu'il a vécu, en connaissances et
expressions qui ne correspondent pas totalement à ce qu'il a senti.
Purifier l'âme de ce qui contredit l'amour
Saint Isaac poursuit : « Ne te relâche pas dans l'accomplissement des
commandements et des efforts pour atteindre la pureté. » Il y a une difficulté au
sujet des commandements. Souvent ils nous paraissent incompréhensibles ou durs,
et ils ne correspondent pas du tout à notre personne. Pourtant,
expérimentalement, si nous commençons à les accomplir comme le Christ nous l'a
appris, même ceux qui nous paraissent incompréhensibles ou difficiles, si nous les
accomplissons volontairement alors que nous n'en avons pas le goût, si nous
entrons dans cette lutte, alors nous habituons l'âme à les accomplir.
Car les commandements s'adressent à l'âme. Ils la purifient en ce sens qu'ils lui
donnent la possibilité de vivre dans l'esprit. Les commandements de l'Évangile sont
parfois très désagréables car ils ne nous correspondent pas du tout. Aimer le
voisin, c'est facile. Aimer l'ennemi ou même quelqu'un qui nous agace, c'est déjà
plus difficile. Admettons que nous arrivions volontairement à ne pas lui en vouloir,
mais ce n'est pas encore l'amour.
Comment donc arriver à aimer quelqu'un qui nous fait du mal ? Où se joue la
lutte ? La lutte consiste à dépister dans notre âme tous les mouvements qui ne
sont pas conformes à l'amour.
Nous n'avons pas spontanément l'amour positif. Mais quand nous supprimons tous
nos états d'âme négatifs : agacement, tristesse, abattement, nous conquérons une
certaine pureté. Nous ne sommes pourtant pas encore arrivés à l'amour positif, car
seul l'esprit le peut. L'âme ne peut aimer les ennemis parce qu'elle est
une psyché : elle vit par réactions extérieures. Elle est comme le corps, qui sent le
froid s'il fait froid, qui sent la chaleur s'il fait chaud. L'âme est de la même
catégorie. Si on lui fait mal, elle ressent le mal, si on lui fait plaisir, elle ressent le
plaisir. Alors que l'esprit, lui, n'est pas conditionné par les choses extérieures.
Comment peut-on alors aimer l'ennemi qui nous a trahi ? Certainement l'âme
ressent ces impressions négatives. Toutefois elle peut lutter, elle peut les
supprimer sans chercher le positif, sans l'attendre en retour - car l'amour, en lui-
même, est un acte positif : c'est le rayonnement d'un être.
Bien sûr, on peut affirmer : « Je t'aime, je t'aime... » L'autosuggestion peut aider,
mais elle aveugle aussi. Beaucoup préconisent ce genre de méthodes. Il arrive
même que ceux qui les appliquent paraissent lumineux, apparemment rayonnent,
mais quand on approfondit, on s'aperçoit que leur rayonnement est un vernis, leur
âme n'a pas changé. De tels êtres se brisent à un moment donné, ou alors
deviennent insensibles à leurs propres défauts.
Une personne qui s'autosuggestionne, en disant par exemple : « J'aime, tout est
lumière, vous êtes tous mes frères... » souvent est sympathique, lumineuse, mais
elle ne vit pas intérieurement. Au contraire, elle vit dans une extériorisation un
peu artificielle. La lumière et la charité qu'elle manifeste font penser à la
différence qu'il y a entre la lampe et le soleil : cette personne est comme une
lampe électrique qu'on a allumée. Mais l'amour n'est pas quelque chose qui peut
naître quand il n'est pas réellement.
La lutte de l'âme consiste donc à dépister en soi-même tous les éléments qui
contredisent l'amour. Prenons l'admirable passage de l'apôtre Paul qu'on appelle : «
L'hymne à l'amour » (1 Co. 13, 1-13). Il stipule : « L'amour ne cherche pas pour soi
une réplique. » Si je cherche cela, ce n'est pas encore l'amour vrai, dynamique,
transformant !
Il y a un paradoxe dans cet hymne à l'amour. Platon, on s'en souvient, évoquait la
triade : beauté - vérité - bonté. Eh bien, pour saint Paul, celui qui a le langage
angélique mais qui n'a pas encore l'amour est semblable aux cymbales sonores et
creuses. Autrement dit, même la plus grande beauté, même le langage angélique
ou l'harmonie des sphères ne sont rien s'il n'y a pas cet amour authentique.
Paul dit ensuite : « Celui qui a la connaissance des mystères, qui a la foi pour
transporter les montagnes, mais qui n'a pas l'amour, n'est rien. » Et il ajoute la
chose la plus paradoxale : « Si quelqu'un donne son corps pour être brûlé, se
sacrifie pour un autre, mais n'a pas l'amour, cela ne sert à rien. »
Il est clair ici que le travail de purification de l'âme consiste à éliminer en elle les
mouvements qui contredisent l'amour. Ces mouvements sont les oppositions que
nous rencontrons quand nous essayons de suivre les commandements du Christ :
aimer un ennemi par exemple.
Revenons à saint Isaac. Il parle des « efforts pour atteindre la pureté ». De quelle
pureté s'agit-il ? Il s'agit d'expulser de nous ces sensations mêlées que sont le
doute, la tristesse, le désespoir... Il faut purifier l'âme de ces sentiments multiples
qui empoisonnent notre être et nos sentiments véridiques.
Il ajoute : « Demande à Dieu, dans chacune de tes prières, aussi ardentes que la
flamme, le don d'affliction qu'il mit au coeur des apôtres, des martyrs et des Pères
de l'Eglise. » Quand nous aurons entrepris cette lutte contre les petites choses qui
nous rongent, quand nous aurons atteint une certaine abnégation, une pureté,
alors, dit-il, demande ardemment et avec flamme le don d'affliction.
Pourquoi le don d'affliction ? Parce que si l'âme purifiée ne demande pas
immédiatement à Dieu l'affliction de se sentir pécheur, elle se ferme à l'esprit.
Elle devient satisfaite dans sa propre pureté. Alors, l'homme se sent pur, parfait.
En réalité il n'est rien. Car, à quoi sert la pureté s'il n'y a pas de vie ? Cet homme
qui était négatif n'a plus de haine : il a certes tous les éléments pour être « non
psychique », mais le « non psychique » n'est pas encore spirituel. Nous entrons
réellement dans la vie spirituelle, nous trouvons notre noûs, si nous demandons à
Dieu l'affliction. Le cœur est alors contrit, et l'âme purifiée est comme un cœur
contrit, elle gémit devant Dieu. Mais cela est un don.
La pureté peut nous perdre. Sans affliction, en effet, elle ferme toute possibilité
de s'élever. Voilà pourquoi saint Isaac dit : « Demande à Dieu, dans chacune de tes
prières aussi ardentes que la flamme, le don de cette affliction sainte. »
C'est là un passage essentiel dans la vie spirituelle. Perfection psychique, pas de
passion, tout est mesuré... Vous êtes arrivé ? Non ! Au contraire, vous êtes en
danger si vous n'avez pas l'affliction. Car cette pureté de l'âme vous donne la
satisfaction et, dans cet état, vous n'avez besoin de rien - et vous mourez. Alors
Dieu, dans sa bonté, vous replonge dans l'impureté jusqu'à ce que vous ressentiez
cet état étrange, l'affliction, ce gémissement jusqu'aux larmes : « Seigneur, aie
pitié de moi », qui est un don.
Il faut préciser ici que lorsque l'homme pleure sur une faute qu'il a accomplie, il
pleure le plus souvent sur son amour-propre. « Comment, moi, ai-je pu accomplir
cette faute-là ? » D'où cette réponse d'un confesseur : « Seulement celle-là ? »
Voici une anecdote espagnole à ce sujet : « J'ai tué », dit un pénitent. « Combien
de fois ? » répond le prêtre.
Cela exprime que notre affliction est souvent devant notre amour-propre,
rarement devant Dieu. « Comment moi, un chrétien... ? » C'est un culte de
l'amour-propre. Mais l'affliction réelle est un don « que Dieu mit au cœur des
apôtres, des martyrs et des Pères de l'Église ».
Voilà pourquoi on constate ce paradoxe : les pécheurs atteignent parfois plus
facilement l'esprit que les vertueux. Ce n'est pas la vertu qui est mauvaise en soi,
mais sans affliction, sans pénétration vers Dieu, elle est une coupole fermée. Le
vertueux sans affliction est refermé sur lui-même, alors que le pécheur sent sa
faiblesse. Pour cette raison, une fille publique se sentant pécheresse est plus
écoutée de Dieu qu'une dame de patronage. Car celle-ci fait de bonnes oeuvres, a
de bons sentiments, est intègre... mais elle est morte.
Pour entrer dans l'esprit, il faut donc purifier l'âme et savoir que cette purification
présente certains dangers. « Le premier des mystères, c'est la pureté que l'on
obtient par l'accomplissement des commandements. » Cette pureté passe en effet
par la purification nécessaire de toutes nos réflexions logiques, sentimentales,
psychiques.
Connaissance et contemplation du noûs
Saint Isaac poursuit :
« La vraie contemplation est celle du noûs qui entre en extase, conçoit ce qui a
été et ce qui sera. C'est la connaissance de l'esprit, dont l'extase s'opère par le
mystère du salut de Dieu et devant lequel se révèle la gloire divine et la création
du nouveau monde. Le coeur se brise alors de contrition et se rénove, il naît
comme un nouveau-né. Et l'homme se nourrit dans le Christ, du lait de ses
commandements spirituels jusqu'alors inconnus.
« Il se dépouille du mal, atteint les mystères de l'esprit pur, les révélations de la
connaissance qu'il gravit par degrés, montant ainsi de contemplation en
contemplation, de conception en conception, et s'instruit et se fortifie
mystérieusement.
« Ainsi s'élève-t-il peu à peu jusqu'à l'amour suprême pour s'unir dans l'espérance,
s'emplir de joie et parvenir à Dieu, couronné de la gloire naturelle dans laquelle il
a été créé. »
- amour, joie, paix ;
- patience, bonté,
bénignité
; -
- - fidélité, douceur, tempérance,
Cette phrase exige des commentaires pour comprendre ce que sont la
connaissance et la contemplation du noûs.
« La vraie contemplation est celle du noûs qui entre en extase... » Le
mot extase est indispensable à comprendre. Entrer en extase, c'est sortir de soi.
L'homme sort, non seulement de son moi, mais de son propre domaine. Être en
extase n'a rien à voir avec crier, faire des gestes, prononcer un discours extatique.
Que se passe-t-il ?
Quand vous avez dépisté le noûs, vous êtes tout à coup arraché à vous-même,
comme le prophète est arraché par les cheveux et placé dans un autre lieu. Vous
ne vous appartenez plus. Vous êtes en extase, c'est-à-dire sorti de tout ce qui vous
était habituel, de votre manière de penser, de sentir, d'être. « ... Entré en extase,
le noûsconçoit ce qui a été et qui sera... » Telle est la particularité de la
connaissance du noûs : elle n'est ni analytique, ni déductive, ni synthétique, ni
intuitive.
Il ne faut pas confondre intuition et connaissance spirituelle. Dans l'intuition vous
pressentez, vous faites un saut. Dans la connaissance du noûs, vous saisissez dans
leur totalité, spontanément, le passé et le présent, ce qui était et ce qui sera. Ce
n'est pas une divination comme celle d'un homme qui prévoit l'avenir, forme très
faible de connaissance. La connaissance du noûs ne concerne ni l'intuition ni la
prévoyance de l'avenir. Avant tout, le noûs s'ouvre dans une pensée inexprimable.
Ensuite, il peut spontanément exprimer avec des mots le tout et les parties, le
présent, le passé et l'avenir, la synthèse et l'analyse. Il n'est jamais partiel, il est la
plénitude et la totalité.
Un jour, au tombeau de saint Nectaire d'Égine, j'ai eu une révélation. Elle s'est
passée en trois secondes ou en trois minutes, mais si je devais l'écrire, elle
couvrirait trois ou quatre volumes. J'éprouverais, en outre, de la difficulté pour
observer une succession, un ordre, car il s'agit à la fois d'événements du passé et
de ceux qui doivent arriver. C'est en fait un saisissement spontané, sans confusion,
avec une extrême clarté. Voilà d'ailleurs pourquoi un des caractères du noûs est la
lumière.
La connaissance spirituelle n'a donc rien à voir avec la connaissance métaphysique,
philosophique, intuitive ou imaginaire. Elle saisit la réalité telle qu'elle est, dans sa
spontanéité et sa multiplicité. En extase, le noûs conçoit ce qui a été et ce qui
sera.
« C'est la connaissance de l'esprit dont l'extase s'opère par le mystère du salut de
Dieu. » Cette nouvelle connaissance est justement unique. Elle s'opère en nous,
non par notre effort, mais par le mystère du salut de Dieu, par cette lumière, par
cette illumination, cette transformation, que le Christ a apporté - « Je suis la
Lumière du monde » - car le noûs ne vit que par Dieu.
Le noûs ne peut être alimenté ni par le cosmos ni par rien d'autre. C'est le mystère
du salut de Dieu qui opère dans l'extase cette nouvelle et unique connaissance.
Il n'y a pas de mot, en français, pour exprimer la connaissance du noûs. Selon la
langue, la connais-sance est toujours conceptuelle. Or la connaissance du noûs est
plus proche de la vision, car le noûs est spectateur de choses qui ne sont pas lui-
même. Il voit ces choses, non comme un visionnaire qui perçoit des images ou un
rêve, mais il les voit spontanément telles qu'elles sont. Il est très difficile
d'exprimer cela en termes exacts.
« ... Et devant lequel [le mystère du salut de Dieu] se révèle la Gloire divine et la
création du nouveau monde... » Qu'est-ce qui se révèle ? Non pas la tragédie du
monde ou les lois qui le régissent, mais la gloire divine, la puissance, la splendeur,
la magnificence divines, et la création du monde nouveau.
Une des caractéristiques du noûs est qu'il est attiré avant tout par la splendeur de
Dieu et par la splendeur du monde renouvelé ou glorifié ; il n'est pas seulement
attiré par l'une, mais par les deux. Il contemple la Création, non comme nous la
voyons maintenant, mais dans sa perfection et sa beauté. En cela, l'homme est
restauré, car où est le plus grand déséquilibre de l'homme ? Il voit, sent, étudie,
connaît - avec lourdeur - le monde non transfiguré, c'est-à-dire les zones tragiques,
dures, inconnues, de notre monde psychologique, corporel. Et il ne voit pas que le
monde nouveau et transfiguré est la gloire divine !
L'homme équilibré devrait voir le monde comme dans un verre contenant de l'eau
et de l'huile : en bas, le monde dans sa tragédie, en haut, dans sa transfiguration.
Si nous avions actuellement le goût de l'huile dans l'eau, nous serions presque des
saints, mais en général, dans notre expérience, nous n'avons pas même le goût de
l'huile. Et, au fond, nous ne voyons pas réellement les choses. Quand l'apôtre Paul
dit que toutes les souffrances du monde ne sont rien vis-à-vis de ce qui nous
attend, cela nous paraît cruel. Mais quand je vois un homme sympathique, actif, je
ne vois ni la nouvelle créature ni la gloire de Dieu en lui !
On connaît l'anecdote de ce moine qui se prosterna devant un représentant du
gouvernement soviétique. Celui-ci lui dit : « Mais lève-toi, tu ne dois pas te
prosterner devant moi ! » Et le moine répondit : « Ce n'est pas devant toi,
représentant de la Russie, que je me prosterne, mais devant Dieu resplendissant
en toi. » L'autre dit : « Je ne crois pas en Dieu » - « C'est ton affaire, répliqua le
moine, mais Dieu est en toi. » Cette histoire nous fait entrevoir la différence qu'il
y a entre un homme psychique et un homme spirituel.
L'homme psychique est incapable de voir déjà la gloire divine et le monde
transfiguré. Il n'est pas sur le mont Thabor, il est dans la plaine avec le possédé
que l'on ne peut pas guérir. L'homme spirituel voit la plaine; le psychique ne peut
voir le spirituel, mais le spirituel voit le psychique, il voit toute la souffrance, la
tragédie, et il compatit. Car le noûs voit spontanément tout transfiguré et plein de
splendeur. De temps en temps, nous avons de telles visions, mais elles sont
fugitives. Alors que celui qui vit dans le noûs vit dans cette splendeur du monde tel
qu'il est, car le monde que nous vivons n'est pas tel qu'il est. Ce monde est dévié,
ce qui est une blessure due au péché.
Vision de la beauté divine
C'est pourquoi, dans les églises orientales et occidentales traditionnelles, on
expose l'icône du Christ en gloire. En effet, dans cette icône Dieu nous rappelle
symboliquement, sacramentellement, le Christ glorieux - et l'homme glorieux.
Qu'est-ce que la gloire divine ? C'est la présence de Dieu, la lumière divine, la
splendeur, la beauté. La bonté est utile car il y a des malheureux, la vérité est
utile car nous voulons connaître, mais la beauté est éternelle. La beauté,
curieusement, n'a plus de valeur actuellement dans la religion. Et pourtant le sens
de la religion, c'est la beauté. Quand Dieu a créé le monde, il a dit : Comme c'est
beau !
Seuls restent l'amour et la beauté. L'amour est un sentiment, mais la nature et
Dieu Lui-même vivent dans la beauté. Ils vivent dans la lumière inaccessible.
En effet, la lumière n'est pas seulement pour nous instruire ou éclairer notre
chemin : il existe une lumière inaccessible qui est splendeur et beauté. « Le
Seigneur est revêtu de beauté, de magnificence. » Le noûs contemple avant tout la
beauté de la manifestation divine et ensuite le monde nouveau.
Quand on a vu la beauté divine autant qu'on peut la supporter, quand on a vu le
monde nouveau, quand le monde de la plaine, avec sa laideur et sa souffrance,
commence à être sous nos pieds et non au-dessus de notre tête, qu'arrive-t-il dans
l'homme ? Dans cette beauté, son coeur se brise de contrition.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Quand nous contemplons la laideur du monde, nous
pouvons souffrir, nous indigner, compatir, mais notre cœur n'est ni brisé ni contrit.
Mais dans cette beauté divine, le coeur se brise, car il sent la miséricorde de Dieu.
Plus on sent, en dehors de soi, cette miséricorde divine, plus on pleure sur ses
péchés. Alors que plus on sent l'éloignement d'avec Dieu ou de sa justice, plus on
est révolté, indifférent ou calculateur, mais le cœur n'est pas brisé.
Ici, « le cœur se brise de contrition » et, dans cette nouvelle et étrange
souffrance, « il se rénove, pareil à un nouveau-né ». C'est en effet une nouvelle
naissance.
« L'homme se nourrit dans le Christ du lait de Ses commandements spirituels,
jusqu'alors inconnus. » Admirable phrase d'Isaac le Syrien ! Connaissons-nous les
commandements du Christ ? Non ! Nous pouvons les énumérer, mais nous ne les
connaissons pas. Nous l'avons vu en ce qui concerne l'amour des ennemis, nous
n'aimons pas notre prochain, nous ne nous aimons même pas nous-même. Mais
quand on a vu la gloire divine, quand le noûs s'est ouvert, quand le cœur s'est
brisé, on peut commencer à se nourrir du lait des commandements spirituels
jusqu'alors inconnus.
Cela nous amène à cette vérité profonde, authentique mais oubliée, que les
commandements du Christ, l'Évangile, se découvrent peu à peu. Après deux mille
ans de christianisme, nous ne sommes pas encore dans la connaissance de
l'Évangile. Seuls quelques-uns y parviennent sur terre, et eux seuls commencent à
boire le lait des commandements jusqu'alors inconnus.
Tous les autres, et, disons-le bien, nous y compris, nous balbutions devant les
mystères de la Révélation et devant l'enseignement de l'Église. Ce que nous
possédons est immense, mais il y a encore un chemin infini à faire pour chacun de
nous.
« Il se dépouille du mal, atteint les mystères de l'esprit pur, les révélations de la
connaissance qu'il gravit par degrés, montant ainsi de contemplation en
contemplation, de conception en conception, et s'instruit et se fortifie
mystérieusement. » Saint Isaac ne dit pas : il se dépouille du mal comme d'un
vieux manteau. En effet, dès ce moment-là, le mal n'a plus d'emprise sur l'homme.
Dès que nous avons reçu cette vision totale, spontanée, dès que nous sommes
entrés en communion avec la connaissance spirituelle divine, il n'y a plus d'arrêt :
c'est ici le vrai progrès! Et toujours, de plus en plus, degré par degré, de
découverte en découverte, d'illumination en illumination, le chemin n'a pas de fin
parce qu'il s'enrichit à chaque instant.
Sans cette lumière dans les ténèbres de l'être humain, ce progrès n'existe pas. Il y
a des hauts et des bas, des allers et retours sur le même sujet, quelques aventures
ici et là, mais la vie devient monotone et souvent l'homme s'ennuie. Alors que,
dans la vie spirituelle authentique, le renouveau est permanent. C'est un peu
comme le premier amour, ou comme le premier sourire, qui ne s'achèvent pas.
Le noûs commence par la connaissance, par ce dépassement de tout dans l'extase,
quand l'homme sort de lui-même et retrouve la splendeur du créé et de l'incréé.
Mais tout mène vers l'amour.
L'amour comme but
« Ainsi s'élève-t-il peu à peu jusqu'à l'amour suprême pour s'unir dans l'espérance,
s'emplir de joie et parvenir à Dieu. » L'amour est la seule vraie conquête. Saint
Jean Climaque plaçait l'amour au trente-troisième degré.
On s'imagine que l'on doit s'aimer les uns les autres et que l'on doit aimer Dieu. «
Aime ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit », dit le
commandement. Mais on n'aime pas Dieu ! « Aime ton prochain comme toi-même.
» On n'aime pas son prochain ! Et pourtant, sur ces deux commandements qui
portent la loi et les prophètes, le monde entier est suspendu potentiellement, car
ils en sont le but. Le monde existe parce qu'il doit conquérir l'amour absolu de Dieu
et l'amour absolu du prochain. Ce sont ces commandements-programmes qui nous
poussent à progresser. Mais le but, nous ne l'atteignons pas encore. Seule la Vierge
Marie aimait Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée. Les
saints eux-mêmes n'aiment pas Dieu. Et nous ne sommes pas près d'aimer Dieu de
toute notre âme, de toute notre pensée. Mais, peu à peu, par cet amour,
gravissant de contemplation en contemplation, se nourrissant de cette nouvelle
connaissance, l'homme s'instruit et se fortifie mystérieusement. Il parvient enfin à
cette union du noûs avec Dieu.
Il est alors « couronné de la gloire naturelle dans laquelle il a été créé ». Le
dernier mot, le dernier stade, n'est pas Dieu, mais la gloire naturelle de l'homme
dans laquelle il a été créé, pensé par Dieu ; c'est le monde transfiguré. C'est en
s'unissant à Dieu, en parvenant à l'amour suprême, que l'homme retrouve sa gloire
naturelle, cette gloire dans laquelle il doit être, ou est, dans la pensée divine.
C'est la restauration de l'homme.
On croit qu'il s'agit d'un miracle mais c'est le chemin naturel de l'homme ! C'est
plutôt l'absence de miracle qui est étonnante, car l'homme était créé pour marcher
sur les eaux, pour guérir les malades, et non pas pour être malade lui-même. Il
devait aller dans les autres sphères, porté par l'Esprit, et non pas à l'aide
d'instruments ou de techniques. S'il ne s'engage pas sur cette voie, c'est parce que
quelque chose est brisé en lui.
Quand le Christ fait des miracles, Il montre Sa divinité. L'homme devrait être saisi
par cette divinité. Car le Christ restaure l'homme tel qu'il doit être, tel qu'il est.
On parle de progrès instrumental. Certes, il y a les roues, les chars, le cheval,
l'avion supersonique. Mais si l'homme était naturel, il se déplacerait
naturellement, sans instruments. Ce serait le fait de l'homme normal s'il n'y avait
pas eu le péché. L'instrument, c'est l'ersatz du noûs. Ne pouvant traverser le fleuve
à pied sec, l'homme construit des pirogues, des bateaux. Ne pouvant monter au
ciel, il crée les avions, les ballons. Tout ce progrès mécanique offre des icônes de
ce que nous avons perdu !
Le progrès instrumental ne tue pas obligatoirement notre noûs, mais il le remplace
défectueusement. Et l'homme n'y est pas normal, il ne progresse pas. Même si je
prends l'avion, je ne progresse pas forcément en tant qu'homme. Nous pouvons
nous déplacer dans la pensée, nous avons aussi d'autres capacités humaines. Mais
ici, notons bien ce qui est remarquable : « Dans cet amour suprême pour s'unir
dans l'espérance, s'emplir de joie et parvenir à Dieu, couronné de la gloire »...
divine ? Non : naturelle, celle dans laquelle l'homme a été créé.
Le noûs et la psyché
Le problème de l'esprit de l'homme est difficile, car il doit toucher le côté pratique
et immédiat de notre vie. Il est important, ici, de bien faire la distinction entre
l'esprit,noûs, et l'âme, psyché.
Dans cette distinction, il pourra paraître que je parlerai de la psyché comme si elle
était marquée par le péché et défaillante. Il n'en est rien. La psyché a sa juste
place; mais, dans le combat spirituel, pour que le noûs se réveille vraiment en
nous, et afin que la distinction entre l'esprit et l'âme soit claire, nous devons
parfois mener une dialectique violente. Saint Paul dit : Le psychique est une
chose, le pneumatique ou spirituel est autre chose, le premier Adam était
psychique, le deuxième Adam est spirituel.
Ainsi, pour que l'être humain retrouve en lui l'harmonie et rétablisse la hiérarchie
de ses valeurs : corps, âme, esprit, saint Paul choisit un langage qui peut paraître
dualiste, manichéen ou platonicien. Il fait surgir l'animosité entre l'esprit et la
chair.
« Vivre selon l'esprit et non selon la chair », telle est notre prière paulinienne
après la postcommunion dite par le diacre. Une telle expression oppose
violemment psyché et esprit. Toutefois cette opposition n'est pas ontologique mais
dialectique et sotériologique. L'homme créé par Dieu a une hiérarchie : le corps
doit être soumis à l'âme, l'âme à l'esprit, et l'esprit doit se nourrir de Dieu. Or le
péché a entraîné déséquilibre et inversion de la hiérarchie des valeurs. Il s'agit
donc de retrouver l'harmonie initiale, ce qui implique un retournement, une
conversion en soi. Pour accomplir cette metanoïa, on doit se faire violence, et
c'est seulement quand l'homme sera transfiguré, quand il sera dans son
épanouissement, après la Résurrection, qu'il retrouvera en lui ces trois
composantes, non seulement harmonisées et unies, mais égales.
C'est un grand mystère que le Christ ait pris la chair pour la placer au-dessus des
anges. La matière sera au-dessus des chérubins et des séraphins, à la droite du
Père. Elle sera égale au monde spirituel. Mais cette égalité de valeur entre la
chair, l'âme et l'esprit ne se réalisera que dans le monde transfiguré.
Conquérir cet équilibre dans l'acquisition de l'Esprit Saint implique une lutte
parfois violente. Nous devons donner moins d'importance au corps, qui a pris trop
de place, parce que nous vivons trop selon la chair et selon la psyché et non selon
l'esprit qui règne en nous. Il faut redonner à l'esprit sa place légitime, sa
domination aimante sur l'être humain.
Cette conquête passe par la lutte, l'ascèse, et c'est seulement quand l'esprit aura
retrouvé sa puissance, sa lumière pour éclairer notre être, que nous pourrons et
que nous devrons revenir avec tendresse vers notre psyché. Car « si vous êtes selon
l'esprit, vous êtes au-dessus des lois ».
VI. La conscience et les fruits de l'esprit
La lutte de la chair et de l'esprit
L'épître de saint Paul aux Galates (Ga. 5, 17-26) est un des chemins possibles pour
retrouver la conscience de l'esprit et lui permettre d'être maître de céans. Elle
dit : la chair va contre l'esprit, d'une part, l'esprit va contre la chair, d'autre part.
Nous avons vu dans quel sens il faut comprendre cette opposition. Sans suivre les
gens naïfs et spirituellement inexpérimentés qui apercevaient presque chez saint
Paul une influence du dualisme platonicien ou même manichéen, il ne faut pas voir
une contradiction entre « le Verbe fut chair » d'un côté, et « la chair qui lutte
contre l'esprit » de l'autre.
En effet, le mot chair est pris ici dans deux contextes différents : « Le Verbe fut
chair », pour justifier la chair et l'élever, car en soi la chair est bonne; et, en
même temps, la lutte pour restaurer en nous le paradis perdu, car « la chair lutte
contre l'esprit » par ses désirs. Le terme chair englobe ici le corps et la psyché, et
plus la psyché que la matière, car il y a le désir. Et Paul dit encore : « La chair a
des désirs contraires à ceux de l'esprit, et l'esprit en a de contraires à ceux de la
chair. » Arrivons à l'essentiel. Saint Paul poursuit : « Si c'est l'Esprit qui vous
conduit, vous n'êtes plus sous la loi. Or, les œuvres de la chair sont manifestes; ce
sont l'impudicité, l'impureté, la dissolution, l'idolâtrie, la magie, les inimitiés, les
querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les sectes,
l'envie, l'ivrognerie, les excès de table et les choses semblables. »
Il est intéressant de noter que cette énumération des désirs de la chair et de ceux
de la psyché est faite sans aucune ordonnance. Car ce monde-là est chaotique, et
quand on veut faire la liste des péchés mortels, leur énumération est toujours plus
ou moins fictive, car on ne peut demander à tout ce désordre d'avoir un ordre.
Paul continue :
« Je vous dis d'avance, comme je l'ai déjà dit, que ceux qui commettent de telles
choses n'hériteront point le royaume de Dieu.
« Mais le fruit de l'Esprit, c'est l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la
bénignité, la fidélité, la douceur, la tempérance ; la loi n'est pas contre ces
choses.
« Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs.
« Si nous vivons par l'Esprit, marchons aussi selon l'Esprit.
« Ne cherchons pas une vaine gloire en nous provoquant les uns les autres, en nous
portant envie les uns aux autres. »
Portons notre attention sur les fruits de l'Esprit. Ici, aucun désordre : saint Paul en
donne neuf, car le nombre neuf exprime les cercles angéliques et, dans l'Esprit, il
y a cette ordonnance, ce taxis. Ces neuf s'ordonnent en trois triades :
allant de l'essentiel, du plus élevé : l'amour, vers le plus extérieur : la tempérance,
ou la retenue.
De ces neuf fruits de l'Esprit, je ne veux retenir que les trois premiers : amour,
joie, paix, qui correspondent aux trois cercles angéliques les plus élevés :
séraphins, chérubins et trônes. Paix, stabilité, trône, c'est la même notion. La
sagesse correspond à la joie chérubique, et l'amour, c'est le feu des séraphins. Si
nous sommes dirigés de façon permanente par l'amour, la loi, la paix, nous avons
dépisté l'Esprit.
Mais il arrive souvent, et c'est intéressant, que notre âme n'ait pas en elle paix-
joie-amour. L'âme est alors soucieuse, inquiète, troublée par les événements du
monde extérieur, car elle est influençable, dépendante de l'esprit, du corps, de
l'extérieur et elle n'a pas la paix.
La paix
L'inquiétude est un sentiment opposé à la paix intérieure. Quand nous la
ressentons en notre âme, que nous sommes soucieux, mal à l'aise, quand l'âme
n'est pas pacifiée, c'est le moment propice pour dépister l'esprit, car l'esprit est
paix.
Nous devons savoir, dès ce moment, que derrière notre agitation, plus en
profondeur, il y a en nous la paix. Il faut descendre dans cette chambre secrète et
intime, dans ce qui est vraiment ésotérique.
Ce mot est employé deux fois dans la Bible, et les deux fois dans un sens
extrêmement curieux :
- Une fois, quand David est dans la grotte. Il voit dehors s'agiter Saül et ne le tue
pas tout en lui faisant comprendre pourquoi (Sm 24). Cela veut dire qu'il y a deux
grottes, deux chambres, dans la profondeur. Dans la première, plus superficielle,
est Saül avec ses inquiétudes. Dans la seconde, plus profonde, est David qui
représente l'esprit. David a pratiquement la possibilité de tuer Saül. Il ne le tue
pas, il laisse l'épée et sort à l'extérieur, prenant appui sur l'intérieur ésotérique.
- Une autre fois, le
mot ésotérique est employé dans l'épître aux Hébreux, lorsqu'elle parle du Christ q
ui entre derrière le rideau, dans le Saint des Saints : il entre dans l'intérieur (Hé.
6, 19 ; 9, 11-12 et 24-25 ; 10, 20).
Ainsi, quand nous sommes agités, soucieux, insomniaques, en proie à toutes les
formes de non-tranquillité, c'est le moment de commencer la lutte, d'aller en
profondeur, là où règne la paix.
On se trouve alors pris entre deux éléments opposés : esprit-chair, pneuma-
psyché ; on est pacifique intérieurement, et au contraire agité, bouleversé dans
l'âme.
Cet état n'est pas mauvais en soi, mais il pourrait empirer et occulter totalement
la paix. C'est ce qui peut arriver, par exemple, à cause d'une imagination excessive
et exaltée. Et une âme exaltée, pleine de zèle, je dirai, pour faire court, qu'elle
n'a pas seulement des troubles négatifs anti-paix, mais qu'elle peut avoir aussi un
élan positif anti-paix. Car l'exaltation, comme les inquiétudes, appartient au
domaine du psychique instable, et comme elles, est déterminée par des
phénomènes extérieurs.
La lutte qui commence par la reconquête de la paix est très puissante. Il faut
retrouver un point de cette paix, de ce trône intérieur, sur lequel siège le Saint-
Esprit et la Divine Trinité en nous. A travers les vagues de notre agitation, nous
devons retrouver ce point de repère intérieur. Dès que nous l'avons retrouvé, nous
voyons qu'il est placé physiquement dans le coeur. Car c'est dans cette chambre
intime, auprès du cœur, que réside la paix.
Peu à peu, nous devons agrandir cette paix pendant quelques secondes, minutes ou
heures, et nous concentrer en elle. La paix grandissant, l'agitation subsistera
certes, mais elle sera moins intense et ne saisira plus tout notre être.
Telle est donc la première lutte qui est permanente. Et si Dieu envoie une
multitude d'épreuves pour notre psyché, c'est précisément pour que notre
hypostase, notre conscience, lutte, dans la prière, en analysant ce qui se passe
dans l'âme afin d'évincer tous ces éléments anti-paix.
Le Christ dit : « Je vous donne la paix; non comme le monde la donne, Je vous la
donne, Moi. » Il s'agit de la paix de l'esprit, premier terme de la triade.
La joie
Les agitations qui demeurent malgré la paix produisent en nous abattement,
angoisse, tristesse, usure chrétienne de l'âme, tout ce qui est opposé à la joie.
Elles peuvent même saper toute espérance, ou bien nous mettre en face de
certains compromis. Il est prudent de dépister ici certains pièges.
Un homme angoissé, par exemple, triste ou mélancolique, peut se dire : J'en ai
assez, et se livrer à l'ivrognerie ou à tout autre excès, cherchant par là au-dehors
quelque ersatz de joie ou d'équilibre. Or, dans l'église, nous chantons cet état
d'angoisse : « Les angoisses de mon cœur se sont accrues... », précisément parce
que ces angoisses doivent nous permettre d'entrer dans la chambre intérieure afin
d'y retrouver la paix et de découvrir dans ce refuge la vraie joie qui n'a rien à voir
avec les événements extérieurs : la joie en soi.
Dans son Dernier Discours, le Christ parle de cette joie que le monde ne peut
ravir. On peut en effet nous retirer toutes les joies extérieures, mais cette joie est
non conditionnée : elle est en Dieu, dans notre esprit. Telle est la deuxième
conquête de l'esprit qui est aussi permanente.
Dans ces deux étapes, sachons bien discerner d'où vient la paix, d'où vient la joie.
Si la paix vient de la lumière de l'esprit, elle est bonne. Mais elle peut n'être que
paix de l'âme pacifique, tranquille, heureuse. On confond alors la paix de l'âme
avec la paix spirituelle. La paix de l'âme prépare à la paix spirituelle qui est un don
divin. Mais si elle reste au niveau de la psyché, elle ne sera qu'éphémère. C'est
pourquoi beaucoup d'êtres mis à l'épreuve font une chute terrible disant : « J'étais
bien, pacifique, tranquille, et, soudainement, tout s'écroule dans cette épreuve ! »
En revanche, la paix spirituelle peut être diminuée, mais elle ne change jamais, et
plus nous oeuvrons, plus elle grandit et nous envahit. Voilà pourquoi saint
Séraphim de Sarov disait : « Celui qui a acquis la paix spirituelle peut sauver mille
hommes, celui qui a acquis la joie spirituelle, dix milles hommes. »
Les sentiments opposés à la joie : tristesse, mélancolie, dégoût, doivent donc nous
permettre de mener le combat afin de retrouver cette joie en soi, non
conditionnée, qui est la caractéristique des chérubins et de notre esprit.
L'amour
Quand l'âme est triste, abattue, voire désespérée, elle peut être habitée par des
sentiments d'indignation, d'irritation... Cela peut prendre des formes littéraires
comme les chants populaires, qui sont mélancoliques et pleins de nostalgie. En les
écoutant, nous cultivons d'abord en nous la mélancolie et nous nous laissons
envahir par l'angoisse ou le sentiment d'absurdité de la vie. Ensuite, une certaine
irritation naît en nous qui peut se manifester parfois avec dynamisme dans
l'attaque ou la critique du monde, de la société, de l'Église ou de soi-même.
Cette attitude peut apaiser temporairement notre âme, mais elle n'est pas juste,
car elle est éloignée de l'esprit. Dès que nous sentons s'éveiller en nous l'irritation
ou la malveillance, nous devons combattre sans même chercher à comprendre. Il
nous faut entrer plus profondément dans notre chambre intérieure, derrière le
rideau, et rechercher la charité, extérieurement absurde, qui aime non parce que,
parce que..., mais qui aime.
Les grands mots du Christ : « Aimez vos ennemis », ainsi qu'une grande partie du
Sermon sur la montagne, nous introduisent dans le monde spirituel, en ce sens
qu'ils nous demandent de ne pas être conditionné par le monde extérieur.
En effet, le Père céleste fait briller le soleil sur les méchants et sur les bons. Le
rayonnement de la paix, le rayonnement de la joie, le rayonnement de la charité
dans l'esprit ne dépendent pas de ce que l'on est bon ou mauvais; simplement il
rayonne. L'esprit est autonome : il rayonne l'amour, la joie, la paix. Et si l'amour,
la joie, la paix sont dictés par un événement extérieur, ils ne sont pas paix, joie,
amour spirituels mais psychiques.
Ce texte de l'apôtre Paul nous invite à profiter nous-mêmes de nos états d'âme.
Nous devons savoir que l'état d'âme négatif permet d'aller plus facilement vers
l'esprit que l'état d'âme positif, en raison de la confusion dont nous venons de
parler. En fait, quand nous sommes irrités ou indignés, de façon passagère ou
continue, nous devons renverser les choses et nous intérioriser tellement que nous
retrouvions paix, joie et amour. Cela se fait progressivement car on ne peut passer
immédiatement de l'irritation à l'amour. On revient d'abord vers une mélancolie
passive, puis vers les soucis ou inquiétudes, et enfin on retrouve la paix.
Le Christ a exprimé cet élément essentiel en disant : Mon âme est triste jusqu'à la
mort. Comme lui, nous ne devons jamais dire : « Je suis triste, soucieux ou irrité
», mais : Mon âme est triste, soucieuse ou irritée. Nous devons placer l'âme, non
comme le centre, mais comme une périphérie de l'esprit, non comme l'essence
même de notre être, mais comme quelque chose qui est autour de nous, qui est
nous, mais qui ne commande pas. Car quand mon âme est triste, mon esprit est
joyeux.
En disant : Mon âme est triste, le Christ exprime la tristesse qu'il éprouve dans son
âme vis-à-vis du monde, mais son esprit n'est pas triste. Cette distinction est
importante; l'esprit est dans la joie car il n'a jamais quitté sa béatitude. Il est de
même dans la paix et dans l'amour. Mais sans joie spirituelle, on ne peut avoir
paix, joie, amour.
L'étude des autres triades dans le texte cité de saint Paul est moins essentielle, car
l'esprit est déjà dans la hiérarchie des valeurs. Et si nous retrouvons en nous
l'esprit de l'homme, en lui se fait la rencontre intime avec le Saint-Esprit et avec
Dieu. « Nous viendrons, nous habiterons en vous. » L'apôtre dit : Le corps est
temple de l'esprit, notre âme aussi, et : Quand Dieu siège dans le saint des saints
de l'homme, Il siège dans l'esprit.
Le rayonnement de l'esprit et la présence divine commenceront alors à pénétrer
notre âme et notre corps. C'est pourquoi les saints rayonnent même physiquement,
car en eux tout est pénétré et divinisé. Mais cette pénétration commence par
l'esprit.
Dans cette optique, qu'est-ce que l'Eglise ? Qu'est-ce que le plan de l'Eglise ?
L'Église est l'homme couché attendant la résurrection universelle. Le sanctuaire, le
saint des saints, est la tête, la nef est la poitrine, et le portique est le bas avec les
pieds de l'homme. Ce symbolisme correspond aussi à la triade corps-âme-esprit.
Plus la paix grandit en nous, plus nos soucis, nos agitations diminuent. Il arrive un
moment où la paix éclaire notre âme, et alors tous nos sentiments négatifs
prennent leurs proportions exactes. Mais si nous ne vivons pas dans l'esprit, notre
âme exagère ces sentiments et, a posteriori, nous constatons que les causes de
notre tristesse ne se justifient pas.
La tristesse n'est pas mauvaise en soi. Mais si elle n'est pas éclairée par l'esprit,
elle capte les qualités de l'esprit pour les projeter sur les sentiments de l'âme.
La faute d'un homme agité, irrité, soucieux, triste se produit lorsque l'âme envahit
l'esprit au lieu de se laisser éclairer par l'esprit.
La paix de l'esprit au cœur des troubles de l'âme
Nous avons vu que les moments de tranquillité psychique ne sont pas les plus
propices pour que notre âme découvre notre noûs. Au contraire, c'est justement
quand notre âme est inquiète, triste, mélancolique, irritée, que, par opposition,
nous pouvons retrouver l'esprit.
Autrement dit, dans les ambiances pacifiques et joyeuses, dans les états d'âme
jubilants et fraternels, on ne distingue pas où commencent et où finissent le
monde psychique et le monde spirituel. Un moine disait : Dieu m'aime, quand il
était malade, Dieu m'oublie, quand il était bien portant. Heureusement, il est
retombé malade, et il a dit : Dieu me « re-aime .».
Que se passe-t-il quand un homme est inquiet ?
Il peut certainement plonger dans cette inquiétude et s'y complaire. En tout cas, il
ne sort pas facilement de son état. Le mélancolique dramatise et souffle sur le feu
de cette inquiétude. Le neurasthénique refuse de sortir de son état tout en
demandant sa guérison à un médecin.
Telle est la psychologie de l'homme lorsqu'il vit ces états d'âme opposés à la paix,
à la joie, à l'amour. Si quelqu'un d'extérieur ne l'aide pas à sortir de ses sentiments
négatifs, il s'enfonce, et éventuellement invente des histoires pour accroître son
inquiétude.
Cette attitude témoigne qu'il y a opposition entre le spirituel et le psychique. Et si
vous êtes inquiet, c'est le moment de rechercher la paix qui est au-delà, dans
votre profondeur, et d'entrer dans l'esprit. Quand vous discernez la différence
entre le plan psychologique et le plan spirituel, vous êtes sûrement dans le plan
spirituel. Au contraire, quand vous êtes dans la confusion, très souvent vous restez
au plan psychique et vous considérez la joie débordante comme quelque chose de
spirituel.
Exemple classique : on peut, dans certaines ambiances, avoir des extases
religieuses. J'ai ainsi assisté à des réunions de pentecôtistes, sortes d'assemblées
d'Albigeois russes. Ils créent une atmosphère en demandant : « Que le Saint-Esprit
descende sur nous ! » Alors, on est exalté, on danse, puis on prophétise et on
guérit. Celui qui n'est pas prévenu a l'impression que le Saint-Esprit restaure
l'atmosphère de l'Eglise primitive. Non, en réalité il s'agit d'une excitation
psychique. Mais c'est séduisant et agréable. D'ailleurs, celui qui a un peu de
discernement ou de bon sens sait apprécier l'état psychique.
Enfant, j'étais impressionné par cette histoire d'un moine qui était entré en extase.
Un jour, une folle en Christ arrive au monastère et dit à l'abbé : « Ne vois-tu pas
que ça brûle chez toi, ça sent le soufre ! » Avec un seau d'eau froide, elle se
précipite dans la cellule de ce moine qui était justement en extase. L'abbé jette le
seau d'eau sur le moine. Celui-ci se retourne avec des yeux égarés, lançant une
imprécation.
Ce moine n'était pas dans une véritable extase. S'il l'avait été, ou bien il y serait
resté, ou bien il serait descendu calmement des hauteurs, disant par exemple : «
C'est froid » ou : « Que me voulez-vous ? » Or, ici, il y a une réaction opposée, il
tombe dans une agitation quasiment haineuse.
Tant que nous restons dans le psychisme, nous n'avons pas la paix en nous. Nous
sommes soumis à des changements : paix-joie-inquiétude-tranquillité. Ces
mouvements prouvent que nos états n'ont rien de spirituel ni d'authentique. Ce
sont des états psychiques qui sont surtout subjectifs et très peu objectifs.
Voilà pourquoi j'insiste sur le fait que ces moments opposés à la paix, la joie et
l'amour, sont propices pour prier Dieu de nous faire découvrir la paix intérieure.
Quand vous saurez dire : Mon âme est inquiète, vous n'alimenterez plus votre
inquiétude. Au moment de l'inquiétude, priez Dieu : Donne-moi la paix. Retrouvant
cette paix intérieure qui, expéri-mentalement, ne saisit pas la tête, ni les bras, ni
les cuisses, mais qui est immédiatement axée autour du coeur, vous savez déjà
discerner entre l'âme et l'esprit.
L'âme est encore inquiète, mais l'esprit est en paix, et c'est seulement quand il
aura transformé et vivifié l'âme qu'elle aussi sera en paix. Cette paix de l'âme
émanant de l'esprit n'arrive pas immédiatement. Mais l'essentiel est d'abord de
retrouver l'esprit.
L'être humain et le monde angélique
Nous avons précédemment analysé les trois premiers fruits de l'esprit. L'apôtre
Paul, nous l'avons vu, en nomme six autres :
- patience, bonté, bénignité ;
- - - fidélité,
douceur, tempérance,
qui sont donnés selon une progression descendante. S'il commence par le bas,
l'homme spirituel doit certainement rechercher une attitude presque stoïcienne :
la tempérance, la mesure dans la nourriture et dans la vie. Cette ascèse est à la
base et, ensuite, la progression spirituelle est ascendante.
Je n'analyserai pas ces six fruits. Je veux souligner ici l'analogie qu'il y a entre
l'être humain et le monde angélique.
Selon saint Denys l'Aréopagite, le monde angélique comporte neuf phalanges, neuf
cercles ou ordres, regroupés en trois triades :
- la première triade : trônes, chérubins et séraphins, correspond à notre esprit.
- la deuxième triade : puissances, vertus, dominations ou seigneuries, correspond à
notre âme ;
- la troisième triade : anges, archanges et principautés, correspond à notre corps
ou au cosmos.
Analogiquement, les principes cosmiques sont basés sur les principautés, d'où le
pythagorisme ; les archanges sont la base des périodes de temps, des groupes
humains, des peuples ; et les anges sont les messagers personnels de chaque
homme.
La triade supérieure a été très bien définie par saint Denys l'Aréopagite. On trouve
souvent dans l'Écriture sainte ces trois noms : trônes, chérubins, séraphins. Il
existe une hiérarchie entre ces trois ordres, qui correspondent aux trois fruits
essentiels de l'esprit :
- Les trônes : ils sont la stabilité dans le mouvement perpétuel autour de Dieu,
l'immuabilité. La paix est trône.
- Les chérubins : dans l'Écriture, ils apparaissent avec la chute. Satan est
chérubin. Ils sont la masse de connaissance et de contemplation. La joie est masse
de sagesse chérubique, car elle arrive dans l'être humain quand il contemple les
mystères de notre salut et les mystères de Dieu.
- Les séraphins : ils sont le feu brûlant de l'amour. L'amour est séraphique, mais
pour être vrai, il doit d'abord passer par les trônes et les chérubins. Il n'y a pas
d'amour authentique si on ne passe pas d'abord par ces étapes. Nous avons le
potentiel de l'amour, mais l'authentique amour spirituel est, comme disait saint
Jean Climaque, le trente-troisième degré de l'échelle sainte. L'amour est le but,
mais il n'est pas une chose qu'on peut prendre avec la main.
- Il se cultive. Il forme le dernier degré angélique, celui des séraphins. Il est ce feu
dont le Deutéronome dit : « Dieu est le feu dévorant du coeur des hommes. »
Ce feu de l'amour est au-dessus de l'échelle. Ayant distingué l'esprit de l'âme, nous
ne devons pas penser que nous pouvons immédiatement dépister l'amour et vivre
dans l'amour de l'esprit. L'amour flamboyant de l'esprit arrive quand nous sommes
passés par les trônes, par la paix, et quand nous avons franchi la masse de
connaissance et de contemplation de l'Écriture sainte, mystère de silence
contemplatif : alors nous avons la joie et, en elle, naît cette flamme de l'amour.
Voilà pourquoi la première chose que nous devons acquérir dans notre esprit est la
qualité de trône. Car sur notre « esprit-trône » réside Dieu. Il est ensuite
contemplé par la sagesse qui voit sa providence et ses chemins. Il est contemplé
dans la joie des chérubins. Et, après, l'esprit est enflammé par le Saint-Esprit. On
peut dire, même si c'est un mot impropre, que c'est la flamme qui aime
passionnément Dieu et la Création, non pas dans un sens inférieur, mais dans le
sens supérieur.
Saint Isaac le Syrien dit : « Dans l'amour spirituel, on est incapable de ne pas aimer
tous les hommes, ni toutes les créatures. On aime même une araignée. » On peut
ainsi vérifier si on est dans l'amour spirituel, car chaque être humain a une
répulsion pour quelque chose : souris, araignée, serpent... on est toujours dans la
sympathie ou l'antipathie.
L'esprit a l'amour par excellence, dit saint Jean Cassien. Il a sans doute des
préférences, mais il est incapable de ne pas aimer, même une araignée !
VII. De l'inquiétude vers la paix
Paix et silence
Aller de l'inquiétude vers la paix, voici le nœud. Le reste vient après. L'homme qui
peut retrouver la paix pendant les moments d'inquiétude est l'homme complet :
corps-âme-esprit. Mais l'homme qui, dans l'inquiétude, perd la notion de paix
intérieure est l'homme psychique.
L'homme spirituel progresse s'il peut garder la paix en dépit de toutes les
inquiétudes, des épreuves, des malaises, de tout ce qui le trouble. S'il augmente la
paix et diminue l'inquiétude, il progresse encore plus. Mais s'il arrive, par sa paix
intérieure, à supprimer ses inquiétudes, il est vraiment un homme spirituel. Cela
est un test. Expérimentalement, cela n'est pas difficile. Ce qui est difficile, c'est
de le transmettre aux autres par des paroles. L'autosuggestion ne donne rien : être
dans l'inquiétude et dire : Je suis dans la paix, c'est se conditionner, ce n'est pas
chercher la paix spirituelle.
Il y a, néanmoins, la possibilité de prendre conscience, même dans la plus grande
inquiétude, que l'âme est pacifique par nature. Une telle prise de conscience,
même si elle n'est qu'intellectuelle, volontaire et non vécue, est utile. Sans elle,
nous ne pouvons pas encore atteindre le plan expérimental, car alors nous allons
nous créer un dogme pratique en nous disant : Je suis inquiet, je ne peux rien
faire.
Même sans en avoir l'expérience, je dois donc accepter que, dans la plus grande
inquiétude, mon intérieur est en paix. Car ce ne sont ni l'expérience ni la
connaissance qui créent la foi : les Pères de l'Église disent que c'est la foi qui crée
la connaissance, et la connaissance qui crée l'expérience.
L'Église a deux mots clés pour inviter l'homme à être spirituel :
- paix : elle répète inlassablement ce mot pendant la liturgie : En paix, prions le
Seigneur... Je vous laisse ma paix... La paix soit toujours avec vous ; silence : «
hesichia » en grec. Le silence est une des formes de la paix. L'homme essaie
d'entrer en lui, écartant tous les bruits positifs ou négatifs, laissant de côté tout ce
qui est multiple, trouble, exaltant, changeant.
Paix et silence ouvrent la porte à l'âme afin qu'elle entre en contact avec l'esprit,
invitant notre conscience et notre personnalité à retrouver l'esprit en nous-même.
Sans la découverte de l'esprit, l'homme reste incomplet. Il peut être un chrétien
intellectuel, sentimental ou volontaire, mais il n'aura pas l'union avec Dieu, car
cette union se passe dans l'esprit.
A travers l'esprit, Dieu agit sur l'âme et le corps. Et c'est dans cette union que
l'homme peut être déifié eschatologiquement. Car le royaume de Dieu est dans
notre esprit, et ensuite il peut être dans notre âme et dans notre corps.
Comment agit l'esprit ?
Examinons le schéma suivant, même s'il est un peu artificiel :
Esprit
/ \
âme — corps
L'esprit peut agir directement sur l'âme ou directement sur le corps. Il n'y a pas
une subordination totale de l'âme et du corps. Mais l'âme, ou psyché, et le corps
sont co-pénétrants. Ainsi, si vous agissez sur le corps avec des pilules
tranquillisantes, l'âme se tranquillise aussi. Inversement, vous pouvez agir
psychiquement sur l'âme et le corps retrouve son équilibre.
De même, certaines maladies ont une cause psychique, d'autres une cause
physique. La jouissance physique influence l'âme, et un trouble psychique affecte
le corps.
Mais l'action de l'âme n'est pas toujours intermédiaire entre l'esprit et le corps, et
l'esprit peut avoir une action directe sur le corps. L'esprit, de même, agit
directement sur la matière ou sur les éléments. C'est pourquoi si nous prions le
Saint-Esprit d'entrer dans notre esprit ou dans notre âme, nous insufflons
également l'Esprit dans les eaux pour les sanctifier.
En effet, la matière : l'eau ou une pierre, par exemple, peuvent être influencées
par l'homme autant qu'un être vivant animal. Ni les éléments matériels ni les
animaux ne sont pourvus d'esprit, mais ils ont un corps et une âme et ont des
réactions spirituelles. En revanche, les animaux ne sont pas plus le temple de
l'Esprit que les objets inanimés.
On a commis bien des erreurs à ce sujet. Je me souviens de discussions
interminables entre hommes de science lorsqu'on a découvert que des produits
chimiques pouvaient guérir des maladies psychiques. Certains se demandaient
alors : où est l'esprit ? Ils étaient dans la confusion. Certaines maladies psychiques
ont une cause physiologique et, inversement, des maladies physiques ont une
cause psychologique. Cela explique que les médicaments ou autres modes d'action
sur le corps guérissent des maladies d'ordre psychique, et que les thérapies
psychologiques améliorent des troubles physiologiques.
L'esprit source
L'âme est vivante, l'esprit est vivifiant. La paix n'est pas seulement qualité de
l'esprit, l'esprit est source de la paix. La joie n'est pas seulement qualité de
l'esprit, l'esprit est source de la joie. L'amour n'est pas seulement qualité de
l'esprit, l'esprit est source de l'amour. L'âme aime, l'esprit donne l'amour. Telle est
la caractéristique de l'esprit.
Sans être créateur, parce qu'il est création et qu'il ne crée pas du néant, l'esprit
est source et c'est Dieu qui lui donne cette force. Ainsi quand le Saint-Esprit co-
pénètre notre esprit, nous ne sommes plus seulement vivifiés, nous devenons
source de vie.
C'est pourquoi nous devons bénir Dieu quand nous sommes dans un état opposé à la
triade : paix-joie-amour. Car c'est le moment propice pour retrouver l'Esprit,
source de vie.
Essayez d'en faire l'expérience. Il existe une descente de l'intelligence vers le
coeur. Même si vous êtes envahis par divers problèmes, idées ou sentiments,
essayez de prendre conscience de cette présence de l'esprit et de retrouver cette
paix, alors la suite sera facile.
Voilà le point de départ. Après, commence le rude travail pour que l'esprit règne
sur nous. Tel est le paradoxe en effet : nous sommes rois de l'univers, mais nous ne
sommes pas rois de nous-mêmes. Pour l'être, l'esprit doit régner sur l'âme et sur le
corps.
Or nous nous laissons mener par les idées, pensées, sentiments qui gouvernent en
pleine anarchie et changent à tout instant. Nous n'avons pas pour roi l'esprit qui est
roi selon l'ordre de Melchisédech et par la grâce de Dieu !
Nous nous faisons rois de l'univers mais, en réalité, c'est l'univers qui est notre roi.
Nous allons dans l'espace sans savoir ce qui nous attend, ni pourquoi, ni comment.
Et plus nous avons de puissance sur terre, plus nous sommes victimes.
On dit souvent que la machine écrasera l'homme. Tout peut l'écraser, même la
poésie, s'il n'est pas homme spirituel. C'est pourquoi le riche entrera difficilement
dans le royaume des deux, car s'il possède l'argent, c'est l'argent qui le possède. Et
tous les pouvoirs psychiques que nous croyons posséder nous possèdent en fait.
L'esprit infiniment libre n'est possédé que par Dieu, et non par les choses.
VIII. Silence et liberté
Silence intérieur et agitation extérieure
Retrouver en nous l'esprit plus profond que l'âme est une expérience qui évoque
l'obéissance - ouïr plus que parler - et le dépouillement du désir de pouvoir. Tous
ces chemins sont bons, mais dans la liturgie nous disons : faites silence. Insistons
sur ce point.
Quand nous parlons de silence, cela ne signifie pas que nous deviendrons
pacifiques complètement. Car on peut avoir profondément le silence intérieur et
être très agité sur le plan psychique : ces deux plans peuvent être en parfaite
contradiction. Mais si nous retrouvons l'esprit par le silence intérieur, toutes les
agitations troublantes, agaçantes ou même agréables, sans disparaître, ne
pénétreront pas notre intimité.
Ayant découvert l'esprit, nous retrouvons ce coin intime où Dieu, l'Esprit Saint,
peut venir en visite, mais où les imposteurs ne peuvent pénétrer. A titre
d'illustration, je vais décrire l'expérience en détail, bien que chacun ne puisse la
réaliser vraiment que sur lui-même.
Je vais donc analyser mon psychisme et mon esprit, essayant de regarder en moi et
de voir en toute honnêteté et simplicité dans quel état se trouvent mon âme et
mon esprit.
Actuellement, voici comment se présente mon état d'âme : fatigue, inquiétude,
tristesse, lassitude, âme blessée profondément, saignante, en dépit d'une
acceptation passive. Je ne dépiste aucun espoir dans l'âme. Je garde une fidélité à
Dieu, à la vocation, certes, mais fidélité sans enthousiasme... Je peux analyser à
l'infini parce que l'âme est très complexe et qu'elle se corrige. Mais enfin, ma
tonalité est plutôt souffrante, même si demain ce peut être remplacé par la joie.
Maintenant, je vais avancer plus profondément dans mon esprit. Quelle est la
prédominance présente de mon esprit ? Le sentiment de victoire du Christ sur le
monde : jouissance, victoire spirituelle, très forte lumière.
Remarquez quelle contradiction il y a entre les deux plans. Comment arriver à voir
ce qui est dans l'esprit ? Car souvent le psychisme est tellement dense qu'il est
difficile de parvenir en son esprit. L'âme se laisse en effet souvent envahir par la
passion ou par l'angoisse, la mélancolie, la sécheresse, l'indifférence... Ou bien nos
sentiments s'entrechoquent, nos pensées travaillent, se greffent, s'alimentent.
Comment, à travers cette forêt vierge opaque qu'est l'âme, pouvons-nous arriver à
voir ce qui se passe dans l'esprit ?
La première impression que nous avons, passant de l'âme à l'esprit, est que nous
allons plus profondément en nous, nous intériorisant davantage, mais non pas
spatialement. Dans mon commentaire du Notre Père, j'ai souligné de même à
propos des « cieux » (Notre Père qui es aux cieux) qu'il s'agit de quelque chose qui
existe profondément en nous.
L'intériorisation donne l'impression que l'esprit est plus profond que le cœur, que
l'âme. Et cela n'est pas une donnée spatiale, car le corps n'a pas de profondeur : il
s'agit d'une autre forme de profondeur qui est en nous. Et si nous entrons encore
plus avant en nous pour voir ce qui se passe, nous fermons les portes à toutes les
sensations, à toutes les pensées qui habitent actuellement notre âme. Nous
mettons en doute leur réalité absolue, alors que dans l'âme elles s'imposent
toujours comme des éléments absolus, bien qu'elles soient en fait relatives.
Au fond, pour entrer dans l'esprit, il faut boucher toutes les sensations, afin de
vivre cette fermeture, ce silence. C'est ce que signifie cette petite figurine bien
connue des trois singes, l'un se bouchant les yeux, l'autre les oreilles, le troisième
la bouche.
Quand nous arrêtons pensées, paroles, sentiments, entrant plus profondément en
nous, nous avons un tout autre spectacle. On s'aperçoit que l'une des
caractéristiques de l'esprit, qui est sa base, son fond, c'est l'immuabilité. L'esprit
est non changeant - ce qui ne veut pas dire qu'il ne peut changer de sentiment.
Ainsi, je ressens une très grande victoire du Christ, sa force lumineuse, mais cela
pourrait être en même temps ivresse de l'amour divin ou autre chose. On ne peut
pas dire que, dans l'esprit, il n'y ait pas de pensées ou de sentiments, mais ce sont
d'autres catégories de sentiments et de pensées. Ces pensées et sentiments ne
sont pas dictés par l'extérieur, ils ne sont pas soumis à un lien de cause à effet.
Il suffit, quand nous avons dépisté notre esprit, d'entrer et de demeurer dans
cette chambre intime, comme dit l'Évangile. Alors, peu à peu, l'esprit nous éclaire
en agissant sur le psychisme et en le transformant.
J'ai décrit l'état actuel de mon âme et de mon esprit. Ce n'est pas parce que j'ai
dépisté l'esprit que je suis entré dans cette chambre intérieure. De même, lorsque
je vois la victoire lumineuse du Christ, je ne peux pas forcément communiquer
cette victoire. La densité de mon âme est encore trop forte et s'interpose entre
mon esprit et autrui. Mon regard, mes gestes, tout ce qui est psychique en moi fait
écran. Une certaine opacité demeure entre mon entourage et moi.
C'est seulement quand nous entrons dans l'esprit que nous avançons en profondeur;
et lorsque nous y demeurons le plus longtemps possible, il prend de la vigueur, il
éclaire le psychisme en l'écartant, et pénètre. Saint Siméon le Nouveau Théologien
a dit : « L'Esprit pénètre jusqu'au bout de nos doigts, il pénètre notre corps. »
Mais il ne faut pas penser que la seule découverte de l'esprit fait qu'il va agir
immédiatement sur nous avec puissance. En effet, le plan psychique reste souvent
longtemps prédominant, et l'on rechute. Mais si on s'établit dans cette demeure,
alors la progression peut se produire parfois tout d'un coup, elle peut éclater et ré-
illuminer le psychisme. Les sentiments que nous avions se transforment alors et
prennent une autre valeur. La souffrance devient parfois une souffrance réelle,
sublime, ou bien quelquefois elle disparaît complètement. Après, il se produit
vraiment une révolution, une transformation de la psyché et, à travers elle, du
corps. On influence même l'ambiance, les gens d'alentour, le monde.
L'avez-vous remarqué ? Parfois, des gens arrivent à vous avec des problèmes. Ils
cherchent des conseils et vous en donnez. S'ils vous comprennent, c'est déjà bien.
Mais il arrive aussi que, tout d'un coup, dans la vie, surgisse une personnalité qui
n'est pourtant pas douée mais dit un mot ou une phrase dont l'écho est inouï en
nous. C'est comme une dé qui ouvre la porte de l'esprit. J'ai constaté cela plusieurs
fois dans ma vie. Un mot exact est dit, et l'homme s'écrie : « Ah, enfin ! » Moi-
même, j'ai rencontré des êtres simples, hommes de passage, ni gourous ni maîtres
qui, par une phrase, me faisaient dire en moi-même. « Mais oui !... » Par cette
phrase, comme par une porte étroite, j'entrais alors dans l'esprit.
Mais ce mot n'arrive pas quand on veut, comme on veut. Il faut considérer deux
choses :
- Si, dans le domaine spirituel et psychique, on peut nous aider, personne ne peut
cependant faire le travail pour nous. Si nous n'avons pas l'esprit, nous n'avons pas
l'essentiel de l'être humain. Le corps, l'âme, l'esprit sont trois éléments qui nous
définissent. Mais sans esprit, nous serons toujours victimes d'aveuglement. Quand
le Christ guérit l'aveuglement, il guérit symboliquement quelqu'un qui vivait sur le
plan psychique et n'avait pas la vue spirituelle. Quand il parle de l'œil de l'âme qui
est miroir, il s'agit de l'œil de l'esprit, différent de l'œil psychique.
Esprit et liberté
L'homme qui a trouvé l'esprit en lui n'est pas encore l'homme spirituel dont l'âme,
le corps et toute la conduite sont guidés selon l'esprit. Il va commettre des fautes
dans sa vie parce qu'il ne va pas toujours vivre par l'esprit, mais plutôt selon des
réactions psychiques ou passionnelles. Cependant, ses fautes ne seront pas
mortelles pour lui, elles seront accidentelles car, ayant retrouvé l'esprit, il
retrouvera son équilibre à un moment donné. En revanche, celui qui n'a pas
retrouvé l'esprit se laisse entraîner dans le monde psychique sans savoir comment.
Nous sommes réellement libres dans l'esprit. Notre corps est conditionné. On est
né ainsi et non autrement. J'ai une certaine liberté sur le plan psychique. J'ai la
liberté de faire tel geste ou de ne pas le faire. Je peux refuser telle ou telle chose
au nom des principes. Je peux tenir ou non la parole donnée, les lois ou
commandements. Je peux diriger par ma volonté... Certes, il y a une place pour la
liberté. Pourtant, celle-ci est très limitée parce que le tempérament de l'homme,
son milieu le limitent. Au fond, beaucoup de choses dans notre vie ne sont pas
libres. Ainsi, de simples médicaments peuvent changer nos pensées ou nos états
d'âme. Si on peut guérir la folie avec des pilules, s'il n'y a plus de monde
psychique, où allons-nous? se demandent certains, qui disent : c'est du
matérialisme pur !
Mais le Christ ne nous a pas seulement donné ses paroles : il nous a aussi donné la
coupe et le pain. Ce sont là des éléments chimiques qui peuvent influencer notre
psychisme autant que peuvent le faire des piqûres ou des narcotiques.
Le milieu, le tempérament ou la chimie peuvent donc conditionner notre liberté.
Mais l'esprit est autonome. En lui on est libre parce qu'on ne peut pas l'atteindre du
dehors.
Si je me réfère aux images et au langage mystiques, l'esprit est la liberté, la
stabilité, la lumière, la paix... quantité de mots auxquels peuvent s'ajouter ceux
que j'ai prononcés : victoire, ivresse divine dont saint Siméon le Nouveau
Théologien donne une image admirable : « Un vin de bonne qualité dans lequel se
reflète le soleil. » Il ajoute : « Je ne sais pas ce qui est le plus enivrant : boire, ou
voir la beauté du vin. » Pour lui, boire s'adresse au Saint-Esprit; voir la beauté, au
Christ.
Mais cette ivresse divine, cette victoire qui arrive dans l'esprit, c'est l'après de la
paix, c'est la liberté. Il y a même un passage entre l'âme et l'esprit qui apparaît
comme une petite rivière de non-être. C'est exactement cette image que donnait
l'Antiquité quand on devait passer de l'autre côté du monde : on traversait d'une
rive à l'autre dans le bateau du passeur.
Il y a donc une coupure, et si des restes de liaisons demeurent ce n'est pas encore
l'esprit. Cette coupure explique qu'on puisse avoir des états d'âme et des états
d'esprit absolument différents, ou, tout aussi bien, corrélatifs.
Si l'esprit influence l'âme, celle-ci va nécessairement imiter l'esprit. Si l'âme est en
paix, elle est contemplative et en harmonie avec l'esprit.
Retour à l'équilibre
Y a-t-il une relation entre le corps, l'âme et le cosmos ? Il faut avoir une vision
juste. Le corps communie à l'univers par la nourriture, l'air, mais aussi par la vue,
en regardant; il est nécessaire de voir les couleurs ou de beaux paysages.
Cette communion est l'eucharistie du corps, qui doit être en relation liturgique
exacte avec la nature. Car toutes les relations a-liturgiques du corps avec la nature
nous brisent.
Les peuples antiques étaient sages. Les mariages comportaient une liturgie de l'art
sexuel. Ces peuples n'étaient pas désordonnés et savaient qu'il y a une corrélation
entre le corps et le cosmos. Alors que maintenant nous sommes mal nourris,
déséquilibrés.
L'âme se nourrit normalement du plan psycho-spirituel : amitié, pensées, art... Il
est absurde de penser que l'art puisse être un élément de luxe, l'art est le pain
quotidien de l'âme. L'art, sous différentes formes - la culture, la civilisation, les
rapports humains -, est la nourriture de notre psychisme, aussi indispensable que
le pain et l'eau au corps.
L'esprit, lui, se nourrit seulement de Dieu : il lui faut Le retrouver. Et pour qu'il
grandisse, il nous faut prier Dieu. Il trouve ses muscles en Dieu ! La prière peut
être de demande ou de louange, pénitence ou dialogue, mais elle doit être aussi
une prière-nourriture. Sinon l'esprit devient parasite de l'âme et donne une fausse
valeur à toutes nos réactions psychologiques.
Un sentiment amoureux normal, par exemple, peut devenir une passion absolue si
l'esprit n'est pas nourri avec justesse. Comme l'esprit est absolu, comme il doit
vivre de quelque chose et comme la matière du psychisme ne lui suffit pas, il
donne à notre sentiment normal un caractère de passion absolue. Un homme
amoureux qui doit quitter sa bien-aimée le lendemain dira malgré cela : « Je
t'aime pour toujours. » Pourquoi? A cause de ce caractère d'absolu. Freud a analysé
faussement ce type de propos. L'amoureux croit qu'il aime pour toujours parce que
son esprit, n'étant pas amoureux de Dieu, se nourrit de sa petite passion psycho-
physique et lui donne un caractère d'absolu qui ne lui est pas propre.
Le psychisme se déséquilibre parce que l'esprit a parasité l'âme. Celle-ci, non
éclairée d'en haut par l'esprit, parasite le corps. Et cet envahissement du
psychisme dans le corps donne naissance à bon nombre de maladies. Les maladies
viennent de l'envahissement du corps par l'âme.
Images subjectives et icônes objectives
Sur le chemin de la contemplation pure en esprit, le premier mouvement est celui
de l'intelligence qui descend dans le cœur. Quand on dit : Bienheureux les cœurs
purs, ils verront Dieu, l'intelligence pure descend dans le cœur chaud et voit Dieu.
En revanche, si le sentiment monte vers l'intelligence, il n'y aura jamais de
contemplation de Dieu, l'homme verra seulement ses propres projections, ses
imaginations. Pour cette raison, les Pères ont beaucoup insisté sur la lutte contre
l'imagination.
Qu'est-ce que l'imagination, sinon une faculté qui emploie les images. Elle peut
être utile si elle est un instrument utilisé par la main intérieure. Un homme écrasé
par la vie peut retrouver son équilibre par l'imagination; elle est alors un
instrument, mais elle n'implique pas l'engagement de l'être.
Elle est utile aussi pour expliquer certaines connaissances spirituelles
inexprimables autrement que par des images. Les paraboles sont des images.
Quand nous disons : « Dieu est le feu dévorant le coeur de l'homme », c'est une
image. Tous les grands mystères parlent comme des poètes et leur langue est
splendide et imagée.
On dénombre deux sortes d'images. D'abord, celles qui expriment l'Inexprimable
mieux que des définitions abstraites. Ainsi, on ne peut parler des profondeurs
spirituelles sans images. Mais elles ne doivent pas être prises pour des formes
authentiques, car elles doivent être abandonnées. Il faut aller plus loin, au-delà de
toutes les images, vers ce qui est. L'âme est alors près de Dieu et elle chante son
amour comme un banquet avec un vin aromatique, ou comme des fiançailles,
l'union de deux êtres qui s'aiment. Mais il ne faut pas s'y arrêter car les images ne
sont que des véhicules : Dieu n'est ni un vin ni un amour terrestre. Il est unique et
au-delà. Mais les images viennent en nous pour l'exprimer.
Il y a ensuite les images que nous employons consciemment pour faire surgir des
sentiments profonds enfouis sous d'autres sensations secondaires. C'est un genre
d'aspirine spirituelle qui peut être ainsi employée : quand je n'ai pas envie d'aller à
l'église, quand j'ai envie de faire tout, sauf d'y aller, je me dis alors : je suis
heureux d'aller à l'église, et je m'en donne quelques images. Je découvre alors en
moi le sentiment profond enfoui et qui m'empêche d'être joyeux pour aller au
sanctuaire.
Ces deux types d'imagination sont inadéquats, mais nous les employons par
nécessité pour la première - à cause de l'impossibilité d'exprimer l'Inexprimable
sans images - et consciemment pour la seconde.
Les Pères étaient hostiles aux images. Elles surviennent spontanément à cause de
nos émotions, et elles constituent un danger car on peut les prendre pour la réalité
et perdre complètement l'équilibre et la réalité du spirituel. Ainsi, l'imagination
des êtres spirituels et mystiques peut les entraîner, non seulement à la folie, mais
à de faux schémas. Voilà pourquoi les Pères disent : « Attention, ne travaillez pas
trop l'imagination », et ils demandent même de la supprimer.
En revanche, les icônes nous libèrent des fausses images subjectives car elles
suppriment l'imagination. En effet, si nous n'avons pas ces images, nous projetons
notre imagination. C'est pour cela, sans doute, que dans la mystique hindoue, qui
est une spiritualité nettement par-delà les images, les temples en sont remplis !
J'ai remarqué que les chambres vides peuvent être belles et dépouillées, mais
notre imagination s'y perd et s'y développe plus facilement. Nous y projetons
comme sur un écran toutes nos images subjectives.
Au contraire, dans une église pleine de fresques, l'imagination s'arrête, même si on
ne les regarde pas à tous les instants. Il y a une forme de l'art qui est une fausse
beauté, mais les icônes, les images traditionnelles, forment un des éléments qui
préservent de l'invasion imaginative.
L'attente de l'Esprit Saint
Il est indispensable de retenir ceci : pour arriver à la contemplation pure,
l'intelligence doit descendre dans le coeur. Mais quand le sentiment monte vers
l'intelligence, l'homme se perd, son évolution est fragile et il chute.
Ainsi en est-il dans les rapports du noûs avec Dieu. Dieu doit d'abord descendre, et
ensuite l'homme s'élèvera vers lui. Quand la relation est inversée, quand l'homme
décide de monter vers Dieu, il chute.
Voilà pourquoi, quand nous avons dépisté le noûs, l'esprit, nous devons faire en
sorte qu'il soit trône, réceptacle, coupe qui attend l'arrivée du Saint-Esprit. Tandis
que celui qui force pour attraper Dieu ne l'atteindra pas. Il trouvera un faux Dieu
et tombera dans l'illusion.
Dans la triade spirituelle : noûs, logos, pneuma, nous devons d'abord conquérir
le noûs inexprimable, le trône, « cela-qui-attend », et chercher la paix. Cette
conquête est passive, elle est plutôt une attente et une non-violence dans laquelle
on entre en communion. Il n'y a pas de je veux, je désire, toute violence et
volonté disparaissent. Telle est l'action.
La vraie contemplation divine dans l'esprit est donc d'abord une attente de l'Esprit
Saint ; l'involution précède l'évolution ; la descente de Dieu vers l'homme doit
précéder la montée de l'homme vers Dieu.
Tout cela est normal et correspond à l'enseignement de l'Incarnation : « Dieu s'est
fait homme pour que l'homme devienne dieu. » Cet enseignement ne doit pas
rester théorique : nous devons l'intégrer dans notre vie intérieure et attendre pour
laisser Dieu agir en nous, et ensuite monter vers lui. Dans la liturgie, ce rythme est
présent - descente, montée - ce qui élève l'esprit.
Dans les dogmes également, on proclame que Dieu condescend en créant le monde
par abnégation. Puis l'homme s'élève. Il chute, mais le Christ s'incarne, devenant
homme : Il incline les cieux, disent les Psaumes, afin de relever l'homme.
Le Christ s'élève dans l'Ascension pour que l'Esprit Saint descende. Et le Saint-Esprit
descend en nous afin que nous montions dans le royaume céleste. Il y a toujours ce
grand mouvement, absolument exact.
L'apôtre Paul dit : « Nous connaîtrons Dieu comme nous sommes connus de Lui. » Il
faut en effet se laisser connaître par Dieu, se laisser aimer par lui, être
réceptacle. Cette attitude, dite spirituellement passive, ne l'est en réalité pas.
C'est afin que Dieu s'incarne en nous qu'il convient d'être passif devant Lui.
L'homme du XXe siècle ne veut pas être passif ainsi, et il n'accepte pas que Dieu
agisse en lui car il veut agir lui-même. Il se trompe, car l'état passif est forgé
justement pour que Dieu descende. L'attitude vraiment active viendra ensuite. Par
contre, cet activisme, cette agitation brisent l'homme devenu passif devant ses
propres passions et enchaîné par ses concepts intellectuels, par ses machines et
par son progrès.
L'esprit doit être une coupe qui reçoit Dieu. Nous pouvons dire au Seigneur : «
J'attendrai même six milliards d'années, et si Tu ne viens pas, que Ta volonté soit
faite ! » Mais, étrangement, quand on est dans cet état d’esprit, Il vient !

TROISIÈME PARTIE
La prière
Avertissement
À l'origine de cet ouvrage, il y a un cycle de vingt-et-une «leçons» professées
durant l'année 1958-1959 à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Denys par son
recteur, l'archiprêtre Eugraph Kovalevsky, futur évêque Jean de Saint-Denis, et
publiées à l'usage des étudiants sous la forme d'un cours ronéotypé,
intitulé Technique de la prière, dont des extraits parurent dans plusieurs numéros
des Cahiers Saint-Irénée en 1959 et 1960. Par la suite, le texte fut adapté et les
«leçons» transformées en chapitres, afin de former la matière d'un livre publié
sous le même titre en 1971 par Présence Orthodoxe. Suivit en 1979 une nouvelle
édition, par les soins des Éditions Eugraph, où les chapitres se trouvaient, pour la
commodité de la lecture, subdivisés en sous-chapitres. Enfin les Éditions Friant
firent paraître en 1981 une nouvelle édition, proche de celle de 1971, à
d'importantes différences près : la division en chapitres n'était plus vraiment
respectée ; avaient disparu du corps du texte, «afin d'alléger la présentation»,
toutes les références scripturaires et patristiques ; étaient également supprimés
les cinq derniers chapitres consacrés aux commentaires d'Origène, de saint
Cyprien de Carthage et de saint Cyrille de Jérusalem sur le Notre Père ; enfin
étaient omis les «exercices» qui concluaient précédemment les huit premiers
chapitres et devaient servir à la mise en application des «techniques» enseignées
dans ces chapitres. On peut mentionner aussi pour mémoire diverses versions
dactylographiées ne constituant pas des éditions «officielles». Ce qu'il importe de
relever, c'est que, de toutes ces éditions et versions, seule la première a paru du
vivant et sous le contrôle de l'auteur (décédé en 1970).
Pour l'établissement du présent texte, nous les avons toutes collationnées avec
soin, en donnant systématiquement la préférence, en cas de divergences, à la
version originale, celle du cours, ce qui nous a permis de corriger un certain
nombre d'erreurs de transcription et d'impression qui s'étaient fâcheusement
perpétuées d'édition en édition.
Pour la meilleure intelligibilité possible du texte, nous avons un peu retouché la
ponctuation en fonction de l'usage, lequel a passablement évolué en trente ans.
Dans le même esprit, nous avons conservé la subdivision en sous-chapitres. En
effet, bien que l'édition originale n'en comportât pas, elle nous a paru mettre
utilement en relief l'articulation d'ensemble et de détail de l'ouvrage et de ses
différents chapitres, tout en facilitant les recherches dans la table des matières.
Toutefois nous n'avons pas hésité à la remanier chaque fois qu'elle ne nous a pas
paru correspondre à la logique interne du chapitre considéré. Nous avons en outre
ajouté un certain nombre de notes explicatives. […]
Une autre précision nous paraît s'imposer. Ce terme de «technique» ne doit pas
égarer. Le lecteur friand de techniques corporelles risque une grande déception :
il n'en est pour ainsi dire pas question. Rien de plus étranger, en effet, à la
tradition chrétienne, que de considérer et traiter le corps isolément et à part,
indépendamment de l'âme et de l'esprit qui, unis à lui, constituent le tout de
l'individualité humaine. Il en va de même, d'ailleurs, dans toutes les traditions
authentiques, et il y aurait beaucoup à dire sur la propension des Occidentaux
contemporains à pratiquer un yoga purement corporel, ou, à la rigueur,
psychosomatique, déconnecté de son support spirituel traditionnel.
Pour en revenir à la «technique de la prière» enseignée dans la première partie
de l'ouvrage, elle est, on le verra page après page, indissociable d'une théologie
et d'une spiritualité profondément et intimement nourries des Ecritures et des
Pères. De même que, en sens contraire, les commentaires théologiques
(scripturaires et patristiques, eux aussi) qui constituent la deuxième et troisième
parties, inspirent des conseils spirituels, lesquels, à leur tour, induisent une
démarche priante, construisent une «technique de la prière». En sorte qu'au bout
du compte, le titre se trouve adéquat à la totalité de l'ouvrage.
«Notre vœu», écrivait l'auteur dans le texte cité plus haut, «est d'ouvrir ainsi à
chacun, autant que nous le pourrons, le chemin de la prière». Nous en formons un
autre : d'ouvrir de la même façon le chemin de la lecture des Écritures, c'est-à-
dire de l'écoute de la Parole de Dieu. Les Écritures, le P. Eugraph, puis évêque
Jean, à force d'en être quotidiennement nourri depuis sa plus tendre enfance, les
avait totalement assimilées. Aussi advenait-il rarement, et uniquement dans un
but pédagogique précis, qu'il en citât textuellement un passage, à livre ouvert. La
plupart du temps, il citait de tête - ou de cœur - parfois en modifiant légèrement
les termes, d'autres fois en combinant entre eux deux passages. Ainsi ont procédé,
dans la suite des temps, tous les apôtres et tous les Pères, par exemple saint
Paul, ou saint Irénée de Lyon, pour ne choisir que parmi les plus grands.
Comme nous espérons, s'il plaît à Dieu, que ce livre tombera entre les mains de
lecteurs qui ne sont pas forcément familiers avec les Ecritures, nous avons
mentionné en clair toutes les références, la plupart du temps implicites ou
allusives, faites par l'auteur au cours de son propos. Nous avons appliqué la règle
suivante : sont mentionnés dans le texte, entre parenthèses, les références
correspondant à des citations littérales de l'Ancien ou du Nouveau Testament ; en
revanche, sont renvoyées en notes les
références aux passages auxquels l'auteur fait allusion sans les citer précisément,
ou qu'il cite en les transformant un peu. Nous avons en outre vérifié, et corrigé au
besoin, toutes les références figurant dans les éditions précédentes. Très
certainement, le lecteur, s'il prend la peine de se reporter à ces passages de
l'Écriture - qu'il soit ou non familier avec elle, n'importe, le phénomène agira de
la même façon - fera des découvertes utiles pour lui àce moment précis.

La perfection n'est pas de ce monde ; pourtant, au terme de ce travail, on peut


considérer que cette édition apporte un progrès sensible par rapport aux
précédentes, notamment quant à l'exactitude du texte. Nous nous faisons donc
une joie d'exprimer notre vive reconnaissance à tous ceux qui ont rendu notre
tâche possible, en particulier M. Vincent Tanazacq, qui nous a aimablement
communiqué son exemplaire personnel du cours de 1958-1959, et M. Guy
Barrandon, qui a commencé le travail de compilation des éditions et assuré une
part essentielle de l'élaboration matérielle de l'ouvrage. Bien entendu, nous
n'aurions garde d'oublier Mgr Germain, successeur de l'évêque Jean, qui a
encouragé et béni cette entreprise à chacune de ses étapes et de qui les conseils
nous ont été précieux. À tous, nous rendons grâces.
L'Association Eugraph Kovalevsky
PREMIÈRE PARTIE
LES ÉTAPES DE LA PRIÈRE
Chapitre Premier
LA PRIÈRE-CONVERSATION AVEC DIEU
L’expérience de la prière
Toute parole est imparfaite lorsqu'elle veut exprimer ce qu'est la prière ; seule
l'expérience peut nous en approcher.
Notre époque, malheureusement, ne facilite pas l'expérience de la prière.
Comment devenir des âmes priantes dans une vie aussi trépidante que la nôtre !
Notre ennemi numéro un est le manque de temps, mais aussi une agitation telle
que nous ne savons plus nous reposer. Même si nous partons en vacances, c'est
pour nous baigner, prendre des bains de soleil coûte que coûte, escalader des pics,
« faire de l'auto ». Peut-on demeurer en place lorsqu'à quelques mètres quatre
roues vous invitent à courir vers des « points de vue », visiter des églises qualifiées
de romane ou de gothique, etc. etc. ?
Néanmoins, un certain ascétisme pénètre notre vie. La mode est de manger peu,
« naturellement », mais le faisons-nous dans un esprit de jeûne spirituel ? Certes
non ! La cause de cette abstinence est plutôt un hindouisme confus ou la
maladresse de l'homme qui, ne pouvant échapper à la nostalgie divine, se sert du
jeûne de façon saugrenue.
Toutes ces circonstances modernes font que la technique de la prière a changé et
que l'on ne peut appliquer à la lettre les leçons des anciens. Quelle sera donc la
méthode à proposer à cet homme nerveux du XXe siècle, maladivement nerveux,
tendu, bouleversé, changeant sans cesse de sujet ?
CONVERSER AVEC DIEU
Saint Jean Chrysostome, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur et un grand
nombre de Pères que nous n'avons pas la possibilité de citer ici, appellent la prière
« la conversation avec Dieu ».
Le commerce d'un homme intelligent et bon nous rend intelligent et bon ; la
conversation avec Dieu nous « fait dieu », dira saint Jean Chrysostome.
Conversation avec Dieu... Une des formes de prières les plus exactes, les plus
directes, les plus simples, est précisément de ne jamais penser, mais de toujours
parler à Dieu. Prenons un exemple : Nous sommes troublés, envahis par l'angoisse ;
en place d'analyser, de nous demander : dois-je faire ceci, agir autrement ? - la
pensée est une mise en scène intérieure, un dialogue qui devient souvent une
foule où montent les voix des souvenirs et des inquiétudes du passé… - plaçons
tout cela devant Dieu. Saint Augustin et J.-J. Rousseau sont les grands maîtres de
la confession, à la différence que l'évêque d'Hippone racontait sa vie devant Dieu
et l'écrivain devant lui-même !
Dès que l'on se situe devant le regard de Dieu, s'ouvrant à Lui sans chercher même
de réponse, commence la transformation de l'être. Tandis que si nous nous
adressons à nous-mêmes, nous devenons semblables à un serpent qui mangerait sa
propre queue. Raconter objectivement, sans passion, ce qui se passe en nous,
arracher au cercle tragique du moi nos sentiments et nos pensées, voilà une des
étapes de la prière. La psychanalyse le sait bien, qui a volé le principe de cette
forme de prière à l'enseignement de l'Église. Il est préférable pour l'âme d'aller
jusqu'à accuser Dieu plutôt que de se taire. « Du fond de l'abîme, je crie vers Toi,
Seigneur ! »(Psaume 130, 1)
Cette conversation n'est bonne que dans la sincérité absolue : ni excuse, ni
humilité grandiloquente. Dieu est l'Ami de l'homme, Il nous connaît avant que nous
soyons nés. Et progressivement, par notre propre monologue, nous serons
mystiquement aidés, bien que cela nous paraisse encore un monologue psychique
et que la voix intérieure ne se soit pas fait entendre. Si nous avons exposé
consciemment notre trouble à Dieu invisible, la réponse se dégagera de notre
exposé, et même si la voix intérieure ne s'élève pas, l'état de notre âme se sera
clarifié, apaisé, harmonisé.
Jean Chrysostome et Maxime le Confesseur comparent cette prière conversation au
système nerveux : elle doit prendre la place de notre nervosité, disent-ils, et
régler notre sensibilité.
L’AMOUR DE DIEU, PREMIER FRUIT DE LA PRIÈRE
Le premier fruit de la prière, pour Isaac le Syrien, est l'amour de Dieu. Celui qui
prie ardemment élève son esprit, atteint la contemplation, et dans la
contemplation naît le désir d'aimer Dieu. L'amour de Dieu s'acquiert dans la prière
et c'est elle qui fournit les motifs d'aimer Dieu, car aimer Dieu est presque
impossible. Soyons sincères ! Sans le don de la grâce, nous ne verrions pas
pourquoi aimer Dieu (je parle des êtres en général). Notre destinée est difficile,
souvent désagréable, et si elle est agréable nous ne sommes pas satisfaits, car
c'est le propre de notre nature, l'insatisfaction. Alors, ne devrions-nous pas être
plutôt agacés par cette Providence que nous sommes appelés à prier (je parle
toujours de la majorité) ?
L'athéisme a souvent pour racine la révolte de l'homme contre l'injustice. Notre
sens inné de la justice n'essaie pas de résoudre le problème de la justice en soi -
qu'est-ce que la justice ? - Nous nous jetons dans le dilemme angoissant de la
bonté divine et de l'injustice apparente du monde et, ne pouvant pas rester dans la
lutte entre ces deux pôles, nous préférons voter pour l'absence de justice, plutôt
que de dire : je ne comprends pas, peut-être, la bonté de Dieu, ni la vraie justice.
Le Christ savait si bien que ce problème se poserait à l'humanité, qu'Il nous
prévient : «Que votre lumière brille devant les hommes, afin que, voyant vos
bonnes œuvres, ils glorifient le Père céleste» (Matthieu 5, 16), c'est à dire qu'ils
reconnaissent en Dieu la paternité. La plupart des hommes ont besoin de la bonté
des disciples pour discerner la bonté ineffable du Maître. Si l'image est bonne,
pensent-ils, la Proto-Image le sera d'autant plus. La compassion d'un chrétien fait
accepter la miséricorde du Dieu des chrétiens. Ne nous leurrons pas : Dieu n'est
saisissable que par l'expérience intérieure.
C'est pourquoi la prière, nous explique saint Isaac le Syrien, est le seul moyen
susceptible de fournir à notre cœur les motifs d'aimer Dieu. Je le répète, je ne
parle pas des êtres chez lesquels elle jaillit spontanément. Je m'adresse à ceux qui
ne possèdent pas ce don et pour lesquels la technique de la prière est nécessaire.
Même ceux qui aiment sans effort sont soumis à la variation.
Comment donc la prière fera-t-elle éclore le désir d'aimer ? Parce qu'elle est la
source de la connaissance de «plans multiples et immatériels» comme dira saint
Isaac, et que la connaissance qui fournit la réponse à nos problèmes a pour
conditionnement la prière. La plus grande vision de la gloire divine, la
Transfiguration, est venue pendant la nuit, au cours d'une longue prière.
DEMEURER AVEC PATIENCE
Mais suivons la route indiquée par Isaac le Syrien : «Demeurer avec patience dans
la prière, signifie pour l'homme se renoncer à soi-même», et plus loin : «La prière
ininterrompue gardera l'intelligence de toute impureté».
«Demeurer», voici le mot-clé. Il y a, certes, des prières où l'âme est emportée par
un élan, où elle appelle ; il y en a d'autres qui durent une, deux, trois
heures. Demeurersignifie s'installer dans la prière comme dans sa maison, entrer
en son ambiance et y demeurer.
«Avec patience» - pourquoi ? La prière, nourriture de l'âme, est traversée, au
début, de nombreux troubles. Il semble qu'elle ne nourrisse pas, ou bien, si elle
nourrit, qu'elle devienne soudain inefficace et nous ennuie. Rappelez-vous Thérèse
d'Avila écartant légèrement les doigts pour regarder l'horloge et voir si le temps
d'oraison touchait à sa fin. La prière nous fait découvrir âprement le va-et-vient de
notre salle des pas perdus intérieure. L'essentiel alors est « de demeurer avec
patience », et lentement mûrira le fruit d'où la prière s'écoulera comme une eau
fraîche et tranquille. Ce fruit est le renoncement à soi-même. Les moralistes se
pressent trop pour dépister dans l'âme l'orgueil, la vanité, l'égoïsme ou l'humilité...
C'est juste, mais ces divers sentiments sont tellement mêlés dans l'être humain
qu'un attentif examen de conscience risquera le plus souvent de l'égarer ou de le
faire tomber à côté.
Lorsque l'on demeure avec patience dans la prière, on s'aperçoit qu'il est
impossible d'épingler les sentiments, et que cette jeune fille lunatique et
capricieuse qu'est notre « moi », nos « moi » plus exactement, perd peu à peu son
autorité. Derrière sa tyrannie, nous la voyons telle qu'elle est.
La prière situe l'homme dans la conscience brutale des choses objectives.
LA PRIÈRE DU NOM DE JÉSUS ET LE DÉPASSEMENT DU MOI
Prenons la prière plus simple, celle du Nom de Jésus : «Seigneur Jésus-Christ, Fils
de Dieu, aie pitié de moi». Mettons-la en face de notre moi ; elle n'a rien à faire
avec lui.
«Aie pitié de moi» : le moi mental s'écriera de suite : « Mais c'est de l'égoïsme !
Pourquoi ne pas dire : aie pitié de nous ? Pourquoi désirer mon salut, mon pardon,
sans inclure les autres ? » Ou bien, il pensera : « Oui, je suis pécheur, mais je n'ai
pas besoin d'apitoiement ». Le pécheur ressent plus la blessure de l'amour-propre
causée par le péché que le désir de la pitié divine. Les prêtres connaissent cette
attitude chez leurs pénitents. Ces derniers sont surtout frappés par les fautes qui
touchent leur dignité et ne prêtent guère attention aux péchés réels. Les pères
spirituels demandent parfois d'écrire les péchés, et presque toujours les pénitents
sont profondément surpris de voir indiquer comme grave un péché qu'ils
considéraient à peine. C'est ce qui fera dire à saint Paul : «Je ne juge personne,
mais vous, ne vous jugez pas vous-mêmes, car vous ne le pouvez».
La prière patiente nous force à nous objectiver. Ces six paroles : «Seigneur Jésus-
Christ, aie pitié de moi», seront tout d'abord étrangères. Un de ces mots peut-être
nous touchera, mais n'exprimera pas pour autant la totalité de la prière. Certaines
âmes se plairont à répéter : «Aie pitié». D'autres ressentiront une certaine
exaltation à redire le Nom de Jésus, mais la prière en elle-même doit dépasser les
états de l'âme.
C'est en la répétant, en demeurant patiemment près d'elle, avec elle, que nous
surmonterons notre moi limitatif, nous identifiant, au début, aux paroles ; puis,
sortant de nous-mêmes, notre noûs, notre intelligence intérieure, se décantera des
mélanges multiples.
LA PRIÈRE LITURGIQUE TRANSFORMANTE
Il en est de même pour la prière liturgique. Elle apprend au fidèle à maîtriser son
humeur capricieuse et lunatique. Un fidèle est triste, pris à la gorge par des soucis
d'argent, malade : il vient à Pâques et il lui faut chanter la Résurrection ! Il est
heureux de vivre, le cœur plein de joie : c'est le Vendredi Saint et il lui faut
chanter les plaintes devant Dieu crucifié par les hommes ! Entrer dans le rythme
liturgique, c'est s'habituer à ne plus vivre dans son petit mythe à soi, évoluant
suivant ses impressions, mais à vivre l'homme unique, le Deuxième Adam, à se
réjouir et à pleurer avec l'humanité.
Attachons-nous patiemment au rythme de la prière. Les formes liturgiques
modèlent et transforment.
Notre société a su fort bien se servir de ce principe en construisant sa liturgie
profane. Quelle heureuse liturgie que celle des grands magasins, et combien
grande est son influence ! Elle a inauguré la saison des jouets et des cadeaux
inutiles, la « saison du blanc », la saison des arts ménagers et des cadeaux utiles...
Les « iconographes » des vitrines soignent avec travail et imagination leurs
étalages.
Par contre, dans nos églises, les périodes liturgiques se sont affaiblies. On trouve
une crèche souvent défraîchie, un cierge pascal pudiquement caché derrière
l'autel, et les fêtes chrétiennes, la mémoire vivante des événements de la vie du
Sauveur, servent de vacances.
LA PRIÈRE SOURCE DE CONNAISSANCE
Saint Isaac continue l'analyse de la prière : «La prière est la racine de la
connaissance multiple et immatérielle. Dieu introduit dans l'esprit de celui qui
prie cette connaissance ».
Toute notre connaissance est compromise par les vagues passionnelles qui se
précipitent de l'intérieur et de l'extérieur, s'entrecroisent et bouchent notre
regard. Le caractère de ces éléments passionnels est d'alimenter notre pensée et
notre action par quelque chose de matériel, de compact, d’une part et, d'autre
part,
par quelque chose de faussement unique, une idée ou un sentiment qui s'impose à
nous. A l'opposé, l'intelligence formée dans la prière devient immatérielle, une
dans cette immatérialité, tout en ouvrant maintes possibilités qui libèrent notre
intelligence, alors que les passions l'enchaînaient. La prière est la racine de cette
connaissance immatérielle, parce qu'elle nous habitue à ne pas penser, plus
exactement à ne pas être pensé.

Comment agir avec les sentiments et pensées qui nous assaillent malgré nous ? Les
laisser passer comme un film de cinéma, les considérer comme des objets dans une
vitrine, ne pas tenir compte de ce que nous ressentons : «demeurer avec patience
dans la prière».
La nouvelle connaissance qui naîtra de cette prière n'aura plus de rapport avec nos
pensées et nos sentiments. Elle sera donnée par Dieu, directe, et rappelant ce que
l'on pourrait nommer la « connaissance-ignorance », sans curiosité, ni possession
des objets qu'elle connaît, à l'image de cette prière patiente qui marche vers
l'ineffable Trinité.

Chapitre Deuxième
LA PAIX INTÉRIEURE
SOYONS EN SILENCE
«En paix, prions le Seigneur» - l'Église ouvre ainsi les litanies. Les livres
monastiques recommandent, avant de commencer toute prière, de se placer
devant Dieu et de faire la paix intérieure. Au cours de la messe, nous
chantons : «Que toute chair humaine fasse silence... Qu'elle éloigne toute pensée
terrestre...» «Soyons en silence»,ordonne le diacre aux moments solennels de la
liturgie.
Cette paix, ce silence sont les conditions nécessaires pour que la prière soit
efficace. L'être qui s'élance dans la prière avec agitation ne peut prier. Certes,
cette paix et ce silence ne sont pas encore ceux que l'âme acquerra vers la fin de
la vie spirituelle, mais je dirai qu'ils sont le recueillement préparatoire, l' « effort
vers ». Nous avons besoin, pour bien écrire une lettre, d'un papier blanc, non
raturé ; il est malaisé de peindre sur une toile déjà peinte. La prière, de même,
réclame un nettoyage intérieur.
Le problème du recueillement et de la paix précède donc la prière. Voici ce qui
advient en général ; le matin, nous essayons de prier, nous sommes alourdis plutôt
qu'agités, endormis, et notre prière se traîne. L'Église le sait : elle n'exige pas le
silence, au contraire, elle propose les psaumes d'entrée qui réveillent l'âme peu à
peu, et conseille de courtes prières pour couper la journée. Mais si nous ne
pouvons suivre le rythme liturgique des Heures, comment passer alors du remue-
ménage des pensées au silence ?
Il existe diverses méthodes qu'il serait fructueux d'expérimenter dès la jeunesse.
LE SPECTATEUR
La plus antique est celle du spectateur. Vous êtes inquiet, angoissé ? Placez-vous
devant votre état d'âme et votre conditionnement extérieur comme s'il s'agissait
d'un autre. Parlez de vous-même à la troisième personne ; donnez-vous un
diminutif un peu ridicule ou un nom solennel. Je penserai, par exemple, pour moi-
même :« Aujourd'hui Monseigneur est plus agacé que charitable ». Saint Séraphim
de Sarov disait de lui-même : « le pauvre Séraphim ». Cette méthode doit être
pratiquée dans les bons comme dans les mauvais moments. En effet, si vous avez
secouru votre frère ou si vous avez ressuscité un mort (tout dépend de vos
capacités !), alors, plus que jamais, parlez de vous à la troisième personne.
Le maréchal Foch affirmait que les vrais militaires ont terriblement peur, et qu'il
faut s'habituer à ne pas avoir peur de la peur. Seuls les insensés ne craignent rien :
ils meurent héroïquement, se jettent sans réflexion sur l'ennemi qui les tuera
avant qu'ils aient pu agir, et ils n'apportent rien au combat. Le courage consiste à
ne pas avoir peur de la peur, la sérénité intérieure à ne pas avoir l'angoisse de
l'angoisse, ni de sentiment sur son propre sentiment. Regardons-nous en
spectateurs, nous ne sommes pas le centre de l'humanité... regardons-nous.
FAIRE LE VIDE
La seconde méthode est celle d'Ambroise d'Optino : «Fais de toi rien, afin que
Dieu fasse de toi l'univers» ; autrement dit, c'est faire le vide, stopper les
pensées, les désirs, les jugements sur les autres et sur soi.
Êtes-vous capable de vous asseoir et soudain de ne rien faire, de n'être rien ? Alors,
c'est parfait. Mais j'ai l'impression que ce n'est pas facile, car aussitôt affluent les
images et les soucis. Songez alors : « Tout ce que j'ai fait, tout ce que je fais, tout
ce que je dois faire, tout ce que je n'ai pas fait n'a aucune importance, et si je
dois demeurer dans l'état où je me trouve pour l'éternité, que Dieu soit
béni ! » Videz votre être intérieur, arrivez au néant".
LES DEUX POSSIBILITÉS
Très proche d'elle est la troisième méthode est celle des deux possibilités. Une des
inquiétudes humaines réside dans le choix. L'homme peut choisir la vie spirituelle
ou matérielle, dans la maladie il peut guérir ou mourir, etc. Ces deux possibilités
suscitent le trouble, et le plus grand est l'hésitation. Une attitude fausse est
préférable à l'hésitation. Les Pères enseignent de ne jamais s'immobiliser dans
l'indécision, entre deux chemins. Celui qui hésite est un perpétuel déserteur. A la
guerre, il y a deux moyens pour ne pas être tué : attaquer ou « filer », et sera
certainement tué celui qui se demandera s'il doit attaquer ou reculer. En face de
votre péché, l'hésitation est l'attitude la plus dangereuse.
Le choix appelle deux décisions. La première : je choisis ce qui m'est facile, je
renonce à la vie parfaite, spirituelle et monastique, je m'occupe de mon
commerce, Dieu me pardonnera, je choisis une bourgeoise petite route. La
seconde : je choisis la prière et le Christ, supprimons le confort, les voitures et la
quiétude.
Le choix semble, à première vue, aisé. Eh bien ! non. L'être humain, la plupart du
temps, est composé de sentiments si différents, « complexes » comme dirait notre
langage moderne, qu'il n'a pas la force de choisir totalement son but. Jean de
Cronstadt disait que l'on doit se jeter dans la décision comme dans le feu, et Mgr
Winnaert déclarait, dans un de ses sermons, que pour aller vers la sainteté, il
suffisait de dire : « A partir de cette seconde, je me jette dans la sainteté », mais
on ne le fait pas ! Si l'on choisit, aussitôt - telle est la nature humaine - une foule
d'arguments contraires se précipitent.
La voix de la décision est celle des grands êtres, dans le péché ou la sainteté. Elle
n'est valable que si l'on sacrifie patiemment tout au but.
LE REFUS DU CHOIX
Il existe un autre chemin pour atteindre la paix avant la prière : accepter les deux
possibilités en se remettant à Dieu. Ce n'est pas une hésitation, mais un refus de
choix.Demain, je serai riche ? J'accepte. Je serai pauvre ? J'accepte. Je suis un
raté ou un génie ? Comme Dieu voudra. La répétition de cette phrase nous donnera
la paix.
C'est donc la troisième méthode, après celle du spectateur et du vide : renoncer
au choix lorsqu'il se présente. Vous pouvez même aider votre âme intérieure en
pensant que l'insuccès est aussi utile en Dieu que la réussite contre sa volonté et
vous fortifier par l'exemple de certaines vies dites ratées, supérieures
spirituellement à tant d'autres taxées de merveilleuses. Combien sont des « morts-
vivants » dans l'abondance ou le succès !
Il est donc nécessaire de s'incliner devant les deux possibilités : j'accueillerai cette
journée, qu'elle soit faste ou néfaste. Je viens de prononcer les mots : faste et
néfaste. J'ai remarqué que l'influence de l'astrologie ou autres sciences du faste et
néfaste diminuent beaucoup d'âmes en les plongeant dans l'inquiétude. Je
reconnais que cette tension a pu parfois développer la sensibilité de certains
esprits et que la Providence tire souvent le bien de l'équivoque, mais il est aussi
certain que cela risque d'altérer le jugement.
Certes, nous sommes tellement accoutumés à tendre notre âme vers quelque
chose, qu’il nous est difficile d’accepter ou de nous arrêter dans le vide, ni passé,
ni présent, dans le « je ne suis rien ». A ce propos, faites une expérience,
pensez : « Si l'on m'ordonne de tracer des cercles sur la place de la Concorde, ou
de planter un arbre les racines en l'air, je le ferai ». Ah ! Si vous pouvez
intérieurement faire n'importe quoi, vous dépouiller de la « jugeote » inutile qui
anéantit notre intelligence, alors vous n'êtes rien ! Ne vous y trompez pas, les
hommes intelligents ne « pensent » pas, et dès que l'on « pense » - dans le sens
vulgaire de ce mot - on n'est pas intelligent. Les êtres qui aiment profondément,
sont-ils distraits par de petits désirs ? Un proverbe russe nous apprend que : « Seuls
les dindes et les crétins pensent ».
On ne peut malheureusement demander à tous de ne pas penser. Sans doute avez-
vous remarqué que les gens bêtes pensent énormément ; ils « mijotent », ils
jugent, ils composent, ils réagissent, ils protestent, ils approuvent - toujours en
mouvement…
S’ACCROCHER A UNE IDÉE FIXE
L'Église nous offre une quatrième méthode : « nous accrocher à une idée fixe ».
C'est une forme d'entêtement, le principe de la prière répétée, du chapelet, mais
avec une pensée. Admettons que ce qui compte pour moi est de prononcer six
cents fois par jour le Nom de Jésus, ou de m'appliquer durant tant de minutes à
telle pensée. Ayant posé ce but unique, le reste perdra de son importance. Cette
conduite me procurera l'équilibre et m'enlèvera l'inquiétude.
RIEN NE M’EST DÛ
Ajoutons enfin la cinquième et dernière méthode : incruster dans son esprit : Rien
ne m'est dû.
Les agitations, en général, ont comme source la prétention que telle ou telle chose
nous est due, que l'humanité doit agir avec nous de telle ou telle manière. La
prétention est le sol de l'inquiétude. «Comment ? Il m'a abandonné ! Il n'a pas
reconnu le bien que je lui ai fait ! On me traite avec injustice. Dieu ne me
comprend pas !».Et la crise est née. Mais si vous considérez que rien ne vous est
dû, ni le salut, ni la santé, ni l'amitié, si vous vous émerveillez de ce que vous avez
des yeux pour voir, une bouche pour embrasser ou pour manger, et que, de plus,
vous tenez debout ; si vous pouvez faire une liste des dons reçus, en
constatant : « Tiens, j'ai encore cela »,la sérénité sans crépuscule montera dans
votre cœur.
« BIENHEUREUX LES PAUVRES EN ESPRIT »
Une seule expression du Christ réunit ces cinq méthodes : «Bienheureux les
pauvres en esprit» (Matthieu 5, 3).
Car, en réalité, le spectateur qui se regarde se dépouille, celui qui fait le vide se
dépouille, celui qui décide ou celui qui se confie en Dieu se dépouille, celui qui ne
prend que l'essentiel se dépouille, sans parler du dernier qui ne réclame rien.
Pauvreté en esprit.
Ne l'oubliez jamais : la loi de progression de la vie spirituelle est de ne point
soumettre son âme aux jugements abstraits ou à sa propre utilité. Je m'explique.
Du point de vue objectif, il est exact de concevoir, par exemple, qu'ayant travaillé
toute sa vie pour sa famille, il serait normal qu'elle ait de la reconnaissance. Oui,
c'est exact, mais votre âme sera troublée. Tandis que si vous dépassez le jugement
objectif, vous serez susceptible de prier.
Parvenons, peu à peu, à ne pas être touchés par le monde des appréciations
passionnelles, méta-physiques, philosophiques. Pénétrons au sein du monde
intérieur d'équilibre et de paix. Ce dernier exige, du moins provisoirement, le
sacrifice du jugement dit objectif. Considérez ce paradoxe d'un saint qui, ayant
atteint le sommet de l'humanité, se regarde - et ceci très sincèrement - comme
« un avorton ». Parlant avec un pécheur puant le péché, il se juge inférieur à lui. Il
est indéniable que ce plan spirituel nécessite le non-jugement. Celui qui dressera
la liste suivante : « Je jeûne, lui non, je suis chaste, il est débauché, j'ai donné
ma fortune aux pauvres, il exploite les malheureux », arrivera automatiquement à
la conclusion suivante : « Il est pécheur et moins beaucoup moins que lui ». Ce
sera la vérité, mais un arrêt immédiat de la vie spirituelle.
Féconde antinomie, l'accroissement spirituel n'a rien à faire avec le jugement !
Faut-il rejeter le jugement ? Non, il réapparaîtra dans l'âme fortifiée, sur un plan
objectif qui ne la troublera plus. Ne posons pas le pourquoi métaphysique,
adoptons l'attitude qui donne la sérénité et la paix, afin que, soudain, la prière
gonfle ses bourgeons et s'épanouisse.
Qu'importe la conquête du monde entier, si notre âme s'abîme ! En cela, notre
âme est supérieure à l'univers.
Attention ! Ici arrive le Tricheur, il questionnera sournoisement : « Le salut de ton
âme est donc supérieur ? » Répondez : « Non, le salut de mon âme n'est pas
supérieur au monde, mais le travail vis-à-vis de mon âme l'est bien ». La
conception du salut de l'âme a été déformée. On s'imagine que l'accomplissement
de certaines actions conduit « au Paradis ». Non, ce qui conduit au Paradis, c'est le
désir de sacrifier certaines choses pour se reposer dans la paix intérieure, et cela
ne peut pas être l'égoïsme, car je sais que mon âme ne m'appartiens pas, qu'elle
m'est confiée et que je ne suis qu'un artisan.
LA PERSÉVÉRANCE
Je terminerai ces quelques traits sur les différentes méthodes d’acquérir la paix,
en soulignant que tout réussit avec la persévérance. L’homme le sait
consciemment et inconsciemment, et un grand nombre de romans et de films
l'illustrent. La parabole moderne du chercheur de pétrole dont l'obstination est
récompensée en est une des images. Même lorsque l'espoir s'éloigne, il faut
continuer ou recommencer. Le déserteur s'en va à moins cinq ! L'Évangile le
précise : « Celui qui persévèrera jusqu'à la fin sera sauvé ». (Matthieu 24, 13 ;
Marc 13, 13 ; cf. aussi Luc 21, 19).
En effet, ces méthodes ne donnent pas de résultat au début, les résultats ne sont
pas rapides. Examinons, alors, ce qui nous gêne ; comme le ferait un ingénieur
consciencieux, chacun construit personnellement son âme, les autres n'ont la
possibilité que de fournir des conseils et des coups de pouce. Et bien que les saints
nous communiquent un enseignement universel, chacun le fait selon sa manière
propre. Il n'existe pas de règle générale. C'est pour cette raison que notre Seigneur
nous prévient : «Je reviendrai comme un voleur, nul ne connaît l'heure et le jour».
Tout est gratuit, puisque Dieu vient quand Il le veut, mais tout est en quelque
sorte mérité et conquis, parce que c'est à celui qui a pris que Dieu donne.
Un dernier conseil : ne lâchez pas la prière, même si elle vous ennuie. Choisissez
ou recevez une formule simple à votre convenance et tenez ferme ! La vie
spirituelle ne fait pas irruption par des impressions et des émotions. Oh non ! Elle
avance en nous silencieusement, comme un élément biologique et naturel,
sensible seulement lorsqu'elle se retire.
Ces diverses méthodes sont heureusement résumées en une phrase
d'Origène : «Avant de prier, détends-toi et retrouve le silence». Ce ne sont que
des propositions, des instruments plus ou moins adaptés aux différents
tempéraments.
La technique de la prière cache deux périls dont il faut prévoir le dépassement :
des résultats apparemment trop rapides ou trop lents. Certaines catégories d'âmes
commencent la prière perpétuelle, elles pratiquent, persévèrent, et rien ne vient ;
elles se fatiguent et se détournent. D'autres, au contraire, obtiennent des résultats
immédiats et des phénomènes inattendus les envahissent, la chaleur du cœur ou
l'exaltation. En réalité, celles qui éprouvent une grande difficulté ne sont pas
moins privilégiées que leurs opposées. Les deux possibilités ont un double aspect.
Si la lenteur aboutit au découragement, la facilité peut créer le déséquilibre, car
elle se manifeste avant que le champ de l'âme soit transformé intérieurement. Le
vin spirituel a besoin d'être baptisé d'un peu d'eau.
LA SIMPLICITÉ DU CŒUR
Tout cela nous montre que la paix préparant la prière n'est pas la paix absolue,
mais une tranquillité provisoire à rechercher. Les méthodes sont des
thérapeutiques qui aideront l'âme à maîtriser le mouvant. Elles se complètent et
se vérifient l'une l'autre. Revenons à celle du « spectateur » ; elle recèle le danger
du théâtre. Théâtre, parce que regarder ses propres souffrances est original et
agréable. Dans l'auto-spectacle, nous sommes metteur en scène et acteur de notre
âme ; c'est impossible à éviter. Un seul remède : tendre à la simplicité du cœur.
Saint Grégoire le Théologien dit avec dureté et justesse : «Se prendre pour un
grand pécheur est plaisant tout autant que se considérer comme saint ou génial.
Mais se regarder tel qu'on est, ni plus haut, ni plus bas, semble médiocre». Là,
pourtant, repose la solidité de la méthode du spectateur.
L’ABSENCE DE JUGEMENT
Autre remarque : l'âme débutante en prière enregistre assez vite les impressions ;
la sensibilité s'affirme vis-à-vis du monde extérieur et vis-à-vis aussi du monde
intérieur. Les Pères conseillent alors l'attitude apathique, l'enregistrement sans
réaction des images. Aujourd'hui dans l'enfer, demain devant le Christ ; aujourd'hui
est faste, demain sera néfaste, peu importe, écoutez et ne tirez pas de conclusion.
C'est un immense apprentissage de ne pas juger son cas ! Je dirai même, de ne pas
l'apprécier, de le voir simplement. Vous pouvez vous adresser à un père spirituel,
mais soyez prêt à vous incliner s'il vous indique comme tragique ce qui vous paraît
banal, et sans gravité ce qui vous semble tragique. Ici, nous devons renoncer à
nous juger.
L'entrée dans la vie intérieure est accompagnée d'une foule d'impressions, de
signes, de voix propices ou funestes qui peuvent précipiter l'âme dans la folie.
Prenez garde ! L'homme qui laisse ses conceptions charnelles, bourgeoises,
coutumières, rencontre des paysages inconnus, sans points de repère, ni lieux
communs, un monde dépourvu de critères solides. Une des formes dangereuses,
c'est le balancement entre ce que j'ai déjà nommé faste et néfaste, entre Dieu et
le diable, tristesse et joie, vrai et non-vrai, et encore plus dangereux est le
jugement de soi-même : Je suis bon, ou je suis mauvais. Prenez garde !
Enregistrez, enregistrez seulement. En dehors de la santé de la tradition de
l'Église, l'entrée dans la vie intérieure peut désaxer.
LA RÉVÉLATION DES PENSÉES
D'où l'excellence de ce principe de tous les « starets », depuis saint Jean
l'Évangéliste jusqu'à nos jours : la révélation des pensées.
Ce principe n'est pas éloigné de la psychanalyse (les psychanalystes n'ont rien
inventé) : il s'agit de raconter - de se raconter ou de raconter à Dieu - ce qui se
passe en soi sans aucun commentaire, dire objectivement : « J'ai envie de tuer, de
mourir, de prier... Est-ce bien, est-ce mal ? Suis-je coupable ou innocent ? Dans le
vrai ou le faux ? Je ne m'en occuperai pas ».
Je le répète, dans la vie spirituelle, ce qui paraît vrai peut être faux, et c'est
naturel. Nous vivons avec des données extérieures, ni vraies, ni fausses, mais dont
nous avons pris l'habitude, l'accoutumance : obéir à maman, serrer la main à ceux
que l'on rencontre, aller à l'église, gagner son pain. C'est ainsi. L'humanité entière
vit selon des conditions et des lois qu'elle a acceptées, conditions et lois bien
relatives, souvent discutables et jusqu'à quel point non absolues ! Mais elles
contribuent à un équilibre extérieur. Conçues par l'expérience, elles sont, bien
qu'imparfaites, empreintes de stabilité. Nous en avons une image dans la réforme
de l'éducation des enfants : les Américains, affirmant qu'il ne faut les contrarier en
rien, les enfants dépassent la mesure et touchent parfois le crime. Bien entendu,
l'application du fouet et des disciplines trop dures de l'Antiquité était aussi
coupable. L'équilibre ne se saisit pas aisément.
ACCEPTER SANS JUGER
Nous sommes des apprentis dans la vie spirituelle, moins que des apprentis, livrés
à une expérience nouvelle : le rythme de la prière. Alors, semblables à des
reporters - des reporters qui seraient sérieux ! - au sein d'une société inconnue,
écoutons en suivant une extrême prudence. Le processus de la compréhension d'un
peuple et du monde intérieur est identique ;
l'un comme l'autre demande une longue patience. On observe d'abord les coutumes
sans le moindre préjugé, comme on observerait la vie de papillons, puis ce n'est
qu'après avoir renoncé à peser les valeurs, que peut s'ébaucher le premier
jugement. Vous avez à transformer votre ancien marché, ou supermarché, en
temple de prière. La différence entre le supermarché et l'Église, c'est que le
premier apprécie la marchandise avant d'acheter, tandis que la deuxième accepte
sans juger.

Quand notre Seigneur déclare : «Ne jugez pas et vous ne serez pas
jugés» (Matthieu 7, 1), Il s'adresse en premier au jugement porté sur notre frère -
mais nous sommes aussi notre propre frère. Voici la raison pour laquelle une
véritable confession est si rare. En vingt ans de ministère, je n'ai entendu que deux
ou trois confessions vraies, les autres sortaient du supermarché. La majorité des
pénitents arrivent à la confession avec leur solution personnelle ; le prêtre n'a qu'à
s'incliner.

Chapitre Troisième
LA PRIÈRE-NOURRITURE
NOURRITURE DU CORPS, DE L’ÂME, DE L’ESPRIT
Le corps a besoin, pour ne pas s'éteindre, de manger et de respirer ; la santé est
basée sur l'air et une bonne nourriture. Par contre, on peut vivre sans voir - un
aveugle vit ; sans entendre - un sourd vit ; sans percevoir les parfums et les
saveurs, on vit tout de même. Il en va de même pour la vie spirituelle, elle est
alimentée par la prière nourriture et la prière respiration. Quant aux visions,
auditions, voix, sensations, elles se comptent peu. Souvent les âmes, éblouies par
les apparitions et les phénomènes psychiques, sont tellement captivées qu'elles
oublient la nourriture saine et la respiration du bon air spirituel. Elles sont peut-
être visionnaires, mais malades et à demi-folles.
La prière-nourriture et la prière-respiration nous découvrent l'essentiel de
l'anthropologie humaine. L'homme est composé de trois éléments : l'esprit
(pneuma), l'âme (psyché) et le corps (soma).
Qu'est-ce que la nourriture du corps ? Que ce soient légumes, viande, poisson, c'est
la communion avec le cosmos, les bêtes et les plantes, le contact avec la nature
qui nous pénètre, la communion avec l'univers. La nécessité de manger pour vivre
est aussi le mystère de l'unité de la nature, si je puis dire, la « messe naturelle ».
La nourriture de l'âme est composée des rapports avec les êtres, les cultures, les
arts. Notre époque prise particulièrement les régimes sains quant à l'alimentation ;
de toute part, on parle de naturisme, végétalisme, végétarisme, que sais-je ! Mais
nul ne se penche sur les régimes psychiques. Les livres pourtant sont une
nourriture ; engouffrés sans discernement, ils provoquent le désordre, l'angoisse
que l'on pourrait qualifier de « manque d'hygiène ». Nous n'observons certainement
pas le jeûne psychique ! On s'ingénie plutôt à nous fournir une sorte de
suralimentation irréfléchie : les Reader's digest en tous genres. Notre palais ne
mange pas n'importe quoi, son goût étant très développé ; mais considérez votre
âme : elle avale n'importe quoi, musique, films, livres, rencontres. L'hygiène
psychique est absente. Je vous citerai l'exemple d'un saint. La Vierge lui étant
apparue, il s'aperçoit qu'elle demeure à la porte de sa cellule. Il lui
demande : « Reine des Cieux, pourquoi n'entres-tu pas ? Je sais que je suis
indigne ». Et la Vierge de lui répondre : « Trop de livres sont inutiles dans ta
bibliothèque. Lorsque tu les auras brûlés, j'entrerai ».
Dieu est l'unique nourriture de notre esprit et Il ne se communique à nous que par
la prière. Ni contacts, ni livres, ni pensées, ni sentiments, ni ce qui appartient à la
culture, à la civilisation, à la religion, ne nourrit ce qui est divin e nous. Seul le
Divin nourrit le divin.
On se demande parfois pourquoi le Christ, Dieu-Homme, passait des nuits en
prière. Parce qu'Il était esprit, âme et corps. Par les aliments, Il nourrissait son
corps ; par la contemplation des fleurs, la conversation avec les apôtres, l'amitié...
Il nourrissait son âme ; et par la prière, Il nourrissait son esprit. Il priait, non par
besoin de demander quoi que ce soit à son Père, Lui qui avait tout, mais pour
nourrir son esprit.
Sans prière, l'esprit s'étiole et meurt ; le corps vit, l'âme s'émeut, mais l'esprit est
mort. Elle est la nourriture indispensable, vitale. Néanmoins, il faut apprendre - à
moins d'être assez simple pour le posséder naturellement - à avancer dans la
prière, à choisir sa forme de prière : perpétuelle, intérieure, liturgique, avec ou
sans paroles, etc. Nous essaierons de l’envisager dans la suite de ce livre.
Les diverses méthodes que nous avons exposées nous aident à atteindre l'état de
la pré-prière. Ce n'est pas encore la prière, c'est un état, tandis que la prière est
uneaction intérieure.
LA PRIÈRE SINCÈRE
Surgit alors un grand malentendu.
D'aucuns déclarent : je préfère une prière sortie du cœur aux prières mécaniques
ou qui contredisent ma nature et mes sentiments ; ainsi, pourquoi prierais-je
quand j'ai envie de danser ?
Le problème est là. Un homme se trouve exceptionnellement dans un état de
prière sincère : c'est un don direct ou indirect de Dieu qui lui accorde soudain la
possibilité de prier, ou bien ce sont des circonstances extérieures qui le soulèvent,
le désir ardent de quelque chose… Cette prière sincère ne sera pas la nature, la
nourriture de cet homme ; il ne sera pas un être priant, mais un être qui prie.
Saint Séraphim de Sarov cite un exemple classique, tiré d'un texte ancien : On
transporte le cercueil d'un enfant (à cette époque, le couvercle des cercueils
n'était vissé qu'au cimetière) ; derrière le cercueil marche une veuve qui pleure.
Passe dans la rue une courtisane qui, voyant ce spectacle, arrête le cortège et
s'écrie : « Seigneur, que je sois punie pour mes mauvaises actions, je le
comprends, mais que Tu prennes l'enfant de cette veuve intègre... Je T'en
supplie, ressuscite-le !" Et l'enfant revient à la vie.
Analysons cette prière : elle est absolue et sincère, d'abord parce que cette
femme possède la foi et l'humilité ; les courtisanes ont souvent plus de foi que les
autres, car leur conduite les plonge dans l'humilité et elles se considèrent indignes.
Cette femme aurait pu s'indigner devant Dieu : «Tu n'as pas le droit...!», mais son
humilité totale supprime en elle toute exigence. De plus, la maternité étouffée de
cette courtisane s'élance simplement avec une telle puissance psychique qu'elle
est exaucée. C'est une prière don, gonflée d'amour maternel. Une série de motifs
ont aidé cette femme à engendrer une prière qui a fait que l'enfant ressuscite sans
qu'elle soit sainte.
Nous disons « sincère » ou « non sincère », mais cette fille publique ne s'est pas
demandé si sa prière était sincère ou non sincère. Tout s'est réuni comme sur une
pointe géométrique ; maternité, humilité, foi, ardeur. Sa prière est sincère, parce
que tous les éléments de son âme y sont conformes, alors que, dès que nous
prions, nous distinguons en nous maints empêchements.
Le mot « sincère » est, en général, extrêmement équivoque. Combien disent : « Je
suis sincère » ! Qu'est-ce à dire ? Ils s'imaginent être sincères. « Je ne cache pas
mon opinion, je dis net ce que je pense, je suis sincère » ; si l'on commence à
gratter, la superficialité de cet état se découvre, ce n'est que du laisser-aller dans
un sentiment passager. Quel « moi » parle alors ? La dignité de monsieur Dupont,
son amour-propre blessé, son élan psychique ? Il est sincère vis-à-vis de ce « moi »,
d'un de ses « moi ». Cette sincérité n'est pas la sincérité, ni d'ailleurs une
hypocrisie, mais un élément inférieur dominant notre être.
L'obstacle essentiel est notre instabilité. Dans la vie sociale, nous mettons à la
porte les intrus, nous coupons les ponts avec ceux qui nous agacent, mais nous ne
savons pas chasser les impressions pénibles, les pensées sautillantes, car nous
sommes faibles et nous n'avons pas pris conscience qu'il faut les chasser. Les
théosophes enseignent que les bonnes pensées créent les bons sentiments et vice-
versa. L'Église, elle, enseigne que nous devons nous débarrasser des bons et des
mauvais éléments, ne pas les prendre en considération.
PRIÈRE LONGUE OU PRIÈRE COURTE ?
La question peut se poser. De prime abord, l'Écriture Sainte semble
contradictoire : «Ne priez pas comme les hypocrites et les pharisiens en étalant
de grands discours», et pourtant les paroles de l'apôtre Paul : «Priez sans
cesse» semblent nous inviter aux longs services, à la prière perpétuelle, à
l'hésychasme. La prière dominicale est longue et difficile si nous voulons la
prononcer consciemment, et c'est le Christ pourtant qui nous l'a donnée.
Prière longue ou courte ? Notre Seigneur déclare qu'il ne faut pas imiter les
pharisiens qui prient longuement, et Lui-même passe la nuit dans la prière : sa
conduite est celle de ceux qui prient perpétuellement.
Voyons tout d'abord ce qu'est la prière demande. Il est certain que la meilleure
formule de la prière-demande est brève : « Dieu, ressuscite-le,
amen ! » ; ou : « Dieu, sauve-moi, amen » ; ou même un élan d'âme dans le
silence. Les demandes des litanies sont courtes, elles rappellent et ne
s' « installent pas ». Alors, pourquoi prier longuement ?
Parce que la prière brève, unique, efficace, jaillit difficilement de notre âme :
nous prolongeons les prières non pour les allonger, mais pour « attraper » la courte
prière. Toutes les prières doivent conduire à la prière du silence. Elle est presque
parfaite lorsque le cœur prie sans paroles. Saint Jean de Cronstadt était parvenu,
après des torrents de louanges à Dieu, à guérir les malades par une phrase ou un
geste. La brève prière efficace est obtenue par la longue prière.
Saint Macaire le Grand raconte que la prière est un invité. On nettoie l'intérieur,
on dresse la table, et l'invité vient. Mais s'il est déjà présent, on ne répète
pas : « Viens encore », on n'invite plus l'hôte déjà présent. Sitôt que la prière a
produit son fruit, la prière conquête s'écarte. Elle ne se calcule pas à la longueur
mais à la qualité. Deux heures de prière ne sont pas nécessairement supérieures à
une seconde.
Sans doute, on peut dire que le Christ condamne la prière du pharisien ; c'est
parce que ce dernier, en réalité, s'écoute et s'admire tandis que le publicain
guette la miséricorde divine. La grandiloquence est le plus grave danger de la vie
spirituelle. Si l'âme commence à se prêter l'oreille, que ce soit en ses vertus ou en
ses vices, automatiquement, elle bavardera avec elle-même : bon, mauvais,
joyeux, tragique… ce sera une prière qui s'écoute. En bénissant Dieu, le pharisien
se regardait ; en suppliant Dieu : « Seigneur, aie pitié ! », le publicain s'effaçait,
perdu dans un coin du temple.
Le sens de la prière perpétuelle est le même que celui des prières longues. D'une
part, elle retient la pensée vagabonde en concentrant l'esprit ; d'autre part, elle
guide vers l'instant où les lèvres ne prononceront plus de mots, la prière s'écoulant
sans interruption. Tout ceci ne peut advenir qu'une fois construit le château de
prière, qui est sérénité et tranquillité, dont les portes sont fermées aux
« clochards » spirituels qui peuvent être revêtus d'idées magnifiques, de visions
sublimes aussi bien que de pensées charnelles et d'inquiétudes mesquines.
PRIÈRE NOURRITURE ET PRIÈRE RESPIRATION
Nous revenons là à la prière nourriture et à la prière respiration.
Comme je l’ai déjà dit, la prière est la nourriture et la respiration de l'esprit. Elle
est non seulement louange de Dieu, elle est l'alimentation de notre esprit qui, sans
elle, s'endort et perd vie.
La prière nourriture et la prière respiration sont nettement différentes.
L'homme ne se nourrit pas sans cesse ; il mange deux, trois fois par jour. Il mange,
puis digère et enfin assimile. Il est donc une prière utile à prendre
périodiquement, une, deux ou trois fois par jour, qui doit être digérée et assimilée
pour donner des résultats.
A contraire, nous respirons tant que nous vivons, et la respiration ne peut s'arrêter
ni jour, ni nuit. Une respiration normale est régulière et rythmée. Mais un air trop
fort peut nuire à des poumons malades, une vie spirituelle très supérieure peut ne
point convenir.
La prière-nourriture, pour qu'elle nourrisse réellement, ne doit pas être que
demande ou louange, mais aussi méditation et confession. Une pensée, un passage
de l'Écriture, une phrase d'adoration : saisissons cela par le mental. Ainsi,
dans « Seigneur, Tu es grand », que « grand » reste en nous. Elle ne s'adresse pas
inévitablement à « Toi » ; l'esprit peut penser « Dieu est grand » comme « Tu es
grand ». Et quand elle entre en nous, il n'est nullement nécessaire de la
comprendre de suite en la disloquant et en l'analysant ; laissons-la reposer jusqu'à
ce qu'elle s'assimile à notre esprit. Les réponses, souvent, viendront beaucoup plus
tard !
La prière se conforme à l'être, elle peut durer un quart d'heure par jour comme six
heures ininterrompues. Certains moines la reprennent toutes les trois heures,
d'autres la pratiquent plusieurs fois en une heure.
PRIÈRE ET MÉDITATION
Elle donne naissance à la méditation. Mais prenons garde : comme « sincère » le
terme « méditation » est équivoque. Fréquemment employé dans la littérature, il
exige des réserves. On croit que la méditation est le fait de broder autour d'un
thème choisi. L'imagination se met en branle et crée sans tarder le climat. Vous
méditez sur la lumière, tout devient lumineux, vous marchez sur la pointe des
pieds, vos ailes s'ouvrent... mais le moindre accident de votre vie détruira
lamentablement ce monde d'apparence paradisiaque. Ou bien vous êtes un
intellectuel tourné vers le rationnel ; vous composez alors une hiérarchie savante :
la lumière divine, la lumière angélique, la lumière sacrée, la lumière profane ;
vous l'inscrivez dans un beau livre, un très beau livre... ce sera aussi artificiel.
Néanmoins, ces méditations sont réussies, mais lorsqu'elles tombent dans la
banalité, car l'âme n'est pas toujours imaginative ou intelligente, combien de
choses inutiles et discutables s'en emparent !
Je préfère donc, à la place de « méditation », dire « saisie par le mental ». Ne
vous pressez pas d'approfondir cette formule, elle s'expliquera d'elle-même et
s'épanouira en vous.
La prière nourriture nécessite des périodes et une assimilation. Elle contient
l'élément méditatif dans le sens exact de ce mot : écouter attentivement,
enregistrer, être présent - c'est tout.
DISCIPLINE ET ÉQUILIBRE
Son grand principe est la discipline. Autant que possible se nourrir régulièrement,
à la même heure, dans les mêmes circonstances, comme pour notre corps. Régime
sain pour le corps, régime sain pour l'esprit.
Il faut ici dépasser l'erreur qui confond le monde psychique, émotionnel avec le
spirituel. On admet que la machine réclame la technique, que la médecine est
salutaire au corps,
et l'on pense que l'esprit échappe à cela. Non. L'esprit est une nature à organiser,
vivifier, transformer, et l'instrument de formation est la prière nourricière,
donatrice de capacités perdues, versant la vie saine avant la santé : la santé
spirituelle avant la sainteté.

J’ose croire qu’après vous être accoutumé à venir régulièrement aux services
liturgiques, après quelques mois, un an, deux ans peut-être - cela dépend - vous
découvrirez soudain quelque chose de changé en vous. Une source de rythme et
d'équilibre. Notre participation à l'Église est l'unique remède susceptible de nous
sauver des hauts et des bas, c'est à dire des maladies. On passe par la santé pour
aller vers la sainteté ; autrement, nous pourrions être des saints aujourd'hui et des
criminels demain. Évidemment, la création artistique touchant des plans sublimes
se sert parfois du désordre, de l'illumination, mais c'est un autre chemin, et quelle
en est la fin !...

Chapitre Quatrième
LA PRIÈRE-RESPIRATION
LE DÉSÉQUILIBRE ORIGINEL
La tragédie du péché originel consiste en ce que le monde s'est renversé : l'esprit
devait se nourrir de Dieu et Le respirer, l'âme se nourrir de l'esprit et le respirer,
le corps se nourrir de l'âme et la respirer, le cosmos se nourrir du corps humain et
le respirer.
Détourné de Dieu, ayant renversé les valeurs, coupé le contact entre lui et le
Créateur - ce qui est la première mort, l'esprit humain a perdu la nourriture et la
respiration véritables. J'ai dit nourriture et respiration, vous devinez déjà que
c'est pour cela que le Christ dit : «Je suis votre nourriture», et que le Saint-Esprit
est Esprit, Pneuma, Respiration, Air, Vent.
Ayant arrêté volontairement cette alimentation divine, l'esprit humain a recherché
une autre nourriture, une autre respiration, et s'est tourné vers les plans
psychiques, donnant ainsi naissance à nos civilisations. Nos civilisations sont un
phénomène maladif, tout comme notre culture et notre art, résultat de l'esprit
humain s'alimentant de choses inférieures à lui. Que désire-t-il, en réalité, dans
l'amitié, l'art, la musique, la sociologie ? Dieu. L'exigence de l'esprit est absolue ;
l'amour, l'amitié, l'art, ne correspondent pas à sa nature, d'où l'insatisfaction et le
drame des douleurs et des déséquilibres de l'homme. Il passe d'une illusion à
l'autre, cette nourriture étant privée du sel divin.
Le psychique est donc affaibli par le spirituel qui, privé du sel divin, de
l’alimentation divine, en quelque sorte le « suce » ; dépourvu de sa nourriture
normale, l'esprit humain, qui ne le nourrit plus mais au contraire l'exploite, l’âme
se tourne par conséquent vers ce qui peut lui procurer un certain complément :
elle se réfugie dans la matière. Et nous voyons alors cet étrange phénomène d'un
monde complexe, le psychique, accroché à des éléments qui le laissent affamé et
engendrent les passions. Les maladies apparaissent inévitablement. L'esprit
abreuvé de psychisme procure l'angoisse ; comment l'âme mangeant le corps ne
déclencherait-elle pas les maladies ? Que dire alors du corps qui, au lieu d'être le
soleil, le rayonnement, la nourriture du cosmos, se tourne vers le cosmos et l'use
progressivement ! La matière, ne trouvant rien d'inférieur à elle pour se nourrir,
s'anémie, les portes de la destruction et de la mort s'ouvrent devant elle, la seule
nourriture servie est le néant.
Restaurez la prière, et l'équilibre sera rétabli. Mais est-il possible de rétablir
l'équilibre entre le corps et l'âme, lorsque l'âme est parasitée par son supérieur,
l'esprit humain ?
LA GUÉRISON DE L’ESPRIT
Avant tout, guérissons l'esprit en l'entourant de l'hygiène convenable. Cette
hygiène vitale, c'est Dieu, ou - comme dit la Genèse - l'« Arbre de Vie ». Le contact
avec Dieu est la prière. Voici pourquoi les deux formes de prière alimentant l'esprit
sont la prière nourriture et la prière respiration.
La raison de la prière, avant de transformer le monde, est de ramener l'homme à
son équilibre premier, celui qui lui fut enlevé par le péché.
Étant donné que nous ne savons plus vivre dans ce retournement de valeurs, que
nous nous sommes habitués à voir le supérieur puiser dans l'inférieur, le retour est
pénible, et nous constatons que la conquête de la prière n'est pas aisée.
Néanmoins, c'est par elle que nous commençons, puis entre en jeu l'équilibre de
l'esprit et de l'âme, de l'âme et du corps, du corps et du cosmos. Mais pour
atteindre ces équilibres, il faut réorienter notre esprit vers la Source de Vie.
La vie quotidienne règle notre nourriture selon les heures. Autant que possible,
nous mangeons à heures fixes. Nous laissons à l'organisme le temps de digérer. La
nourriture est conforme à notre tempérament et à notre état de santé ; de plus,
nous la désirons naturelle, de bonne qualité, etc. Le même principe s'applique à la
prière ou nourriture divine. Un être dont le champ intérieur est aussi bien réglé
que les repas, selon les heures, se construit peu à peu une santé spirituelle.
Par contre, la prière-respiration doit être permanente : nous respirons dans le
sommeil aussi bien qu'à l'état de veille. Elle est, en conséquence, perpétuelle,
ininterrompue, que nous soyons conscients ou inconscients. L'hésychasme en est un
des aboutissements. La bonne respiration ne dépend pas que de poumons solides,
mais aussi du climat dans lequel nous vivons ; une usine de produits chimiques, une
maison obscure rendent malade. La condition du climat spirituel se pose dans la
prière perpétuelle.
PRIÈRE LITURGIQUE ET PRIÈRE INTéRIEURE
La prière nourriture est par excellence la prière liturgique ; la prière respiration,
la prière intérieure. Il est aussi inexact de dire que seule est nécessaire la prière
respiration ou la prière nourriture. Certains suivent entièrement le rythme
liturgique : ils mangent spirituellement ; mais s'ils ne respirent pas Dieu, ils seront
malades et asthmatiques. D'autres, qui respirent Dieu, peuvent tenir un certain
temps sans nourriture, mais ne résistent pas à la vie extérieure.
Le Christ n'avait nul besoin d'invoquer Dieu, étant Dieu Lui-même ; pourtant Il
passait, le soir, six heures en prière. Et les critiques du XIXe siècle de se demander
ce qu'Il faisait !... Il alimentait son esprit. S'Il n'avait pas prié, son esprit humain
eut été imparfait.
Quelques-uns prétendent que la musique ou la beauté de la nature leur remplace
la prière : encore une fois, c'est la confusion de l'esprit avec l'âme. Ils ont
l'impression d'être nourris, mais ne le sont point par Dieu. La pointe divine de
l'esprit plonge en Dieu. La beauté cosmique ou artistique lui communique l'illusion
de la santé, parce que le psychisme reçoit malgré tout un élément de beauté ;
l'esprit est au-delà, créé par Dieu, pour Dieu seul.
Ces deux formes de prière sont indispensables : prière liturgique réglée par les
Heures, liturgie intérieure perpétuelle portée par la prière respiration. La prière
respiration ne signifie pas qu'il faille obligatoirement l'accorder à l'aspiration et à
l'expiration physiques obligatoirement, de même que la prière nourriture ne
nécessite pas toujours l'Eucharistie.
LA PRIÈRE NOURRITURE ÉQUILIBRÉE
La nourriture physique est bienfaisante lorsque, selon le jargon moderne, elle
contient différentes vitamines, calories, etc. Des menus calculés sont élaborés en
accord avec les régimes. Il en est exactement de même pour la nourriture
spirituelle : art culinaire, art liturgique.
Un des conciles d'Afrique énonce que la liturgie repose sur deux principes : le bon
goût et la vérité. Une forme liturgique qui imprègnerait l'esprit de fausse extase ou
susciterait des sentiments comparables à l'orgueil, ne serait pas authentique. Ce
domaine recèle un grand nombre de pièges.
Les traditions se servent de plusieurs plans : elles éveillent l'intellect par les
lectures, l'âme par les formes poétiques, les images, la musique. Si elles
n'offraient qu'un seul aliment, l'esprit serait appauvri. C'est l'être total qui
converge vers l'esprit qui le place vers Dieu. Les Heures liturgiques, prévues par les
religions, sont des menus, des préparations dont le centre et l'unique Nourriture
est Dieu.
Vous voulez prier ?... Admettons que vous soyez seul : vous priez une heure, non
mentalement, mais avec vos propres paroles ou celles de prières déjà existantes,
cela ne présente aucune importance. Comme dans l'art abstrait, ce n'est pas le
sujet qui compte, c'est l'art. Passez, si vous le voulez, un temps x à implorer, à
louer Dieu, à faire pénitence ; mélangez les élans, les pensées, approfondissez tel
ou tel mystère divin. Le sujet doit exister, bien entendu, mais ce qui doit être
absolu, c'est quedurant ce temps x, vous soyez en face de Dieu, pour Lui et en Lui.
N'essayez pas d'obtenir un résultat. Pratiquez une heure de prière, à votre choix,
afin que votre esprit et votre âme commencent à manger, à se reconstituer après
une grande famine, et qu'ensuite - excusez l’expression - ils digèrent ! Ils
reprendront des forces, même s'ils sont assoupis comme le furent les apôtres,
incapables de supporter la prière puissante et longue du Christ.
A propos d'assoupissement, vous avalez souvent des somnifères, pour décontracter
votre vie agitée ; priez, et vous verrez qu'au deuxième ou troisième psaume, vous
vous endormirez en paix sous le regard de Dieu.
La prière, consciemment ou inconsciemment, nourrit notre être. Elle est si
présente qu'un pasteur qui prête sa salle paroissiale pour la célébration des
services orthodoxes, me disait dernièrement qu'il lui semblait que, dans cette
salle, « on pourrait la prendre avec la main ». C'est vrai, en cette pièce
quelconque, elle avait construit un temple invisible. A l'image de cette salle, notre
esprit s'adapte à la prière. Nous traversons des périodes de « digestion » où nous
n'avons pas soif de Dieu. L'instinct nous guide dans le monde matériel, parce que
nous vivons au sein d'un monde déformé, mais au sein du spirituel nous avons
oublié cet instinct. En perdant la santé spirituelle, nous n'éprouvons plus
nécessairement la faim de prière. Pourtant, habituons-nous aux liturgies et nous
en serons affamés de nouveau.
Il ne faut pas espérer une contemplation rapide. Certains repas sont servis au
champagne, d'autres au vin ordinaire, les troisièmes à l'eau de Vichy ; toujours du
champagne serait fatigant.
La prière-alimentation est liée à la lecture, à l'image, si possible au chant, à la
méditation. Elle dépend toujours de plusieurs aspects, car, si vous ne vous
concentriez que sur la lecture, par exemple, Dieu deviendrait un objet
intellectuel ; que sur l'image, Il ne serait que sentimental ; le Dieu Vivant
disparaîtrait.
LA PRIÈRE RESPIRATION PERMANENTE
La prière-respiration doit tendre à devenir perpétuelle. L'homme est demi-mort,
demi-vivant. Une condition de guérison est le bon air. Mais attention au péril ! Le
Sermon sur la Montagne revient à dire que le bonheur repose dans l'intériorisation,
l'insoumission aux conditionnements extérieurs, mais j'ai souvent noté une fausse
intériorisation, l'être scrupuleux créant tout un monde lugubre et triste qui tourne
autour de son petit « moi ». Voilà un des cas où le maître spirituel dira au
contraire :« Sors, occupe-toi des autres, car tu n'as pas accès sur Dieu et le Divin
en toi, tu n'as accès en toi précisément que sur ce qui te sépare de Dieu et des
autres ».
La prière-respiration vit à l'air pur. Avant d'y entrer, écartez totalement toute
pensée étroite, micro-psychique, comme disent les Pères. Si votre Dieu est
mesquin, votre prière intérieure est dangereuse. Placez votre esprit face à une
conception ample de Dieu. Plus Il sera immense, bon, large, plus votre prière
perpétuelle portera de fruits savoureux. Un des périls est de se pencher avec
sollicitude sur son iniquité et sa non-réussite, de cultiver en quelque sorte, au lieu
de l'amour de Dieu, son amour-propre.
Ensuite, il nous faut trouver, chacun à notre manière - c'est la raison d'être des
pères spirituels - le moyen de laisser notre âme en permanence en cette prière
respiration. Il y a la répétition des noms : Jésus, Marie. Il y a un autre chemin : se
tenir perdurablement devant Dieu. En soi, cette méthode est très accessible et je
la résumerai en deux mots : permanence de la respiration, permanence de Dieu.
LE RYTHME DE LA PRIÈRE
Les bonnes méthodes fournissent les recettes simples. Tout comme notre
respiration doit être régulière, ni essoufflée, ni ralentie, il en est ainsi de la
prière, les changements sont inutiles. Vous respirez, vous priez, vous respirez,
vous priez - et cela deviendra plus que vous-même.
La respiration s'effectue par l'aspiration, la retenue de l'air une ou quelques
secondes et l'expiration. Il serait bon que la prière adopte le même rythme. On
aspire le Nom divin, on le retient, on le donne. Un des exemples classiques est
l'hésychasme ou prière de Jésus :
aspiration : « Seigneur Jésus-Christ »,
retenue,
donation : « Aie pitié de moi ! »
L'expérience a démontré que si l'on ne fait que le mouvement positif ou que le
mouvement négatif, on n'acquiert pas la pulsation normale priante. Il est
nécessaire, après avoir reçu les Noms Divins, de les redonner.
Une gymnastique extérieure y est ajoutée dans la vie monastique : on se
prosterne, on demeure prosterné, on se relève. Un mouvement semblable
harmonise la prière liturgique bienfaisante : sobriété, solennité, réception,
pénitence.
ACCUEILLIR SANS EFFORT
Certains missels offrent pour le matin une catégorie de prières sous le nom d'actes
d'adoration, de foi, d'espérance, etc., et pour le soir : actes de contrition. Certains
groupes protestants et des instructions scoutes conseillent de prendre une décision
au lever, afin de passer la journée de telle manière ; c'est leur B.A. (bonne
action). Cette forme de prière est à écarter complètement et pour toujours ! Ni
prise de résolution, ni effort essentiel intérieur surtout.
Évidemment, en tant que l'homme mange, il ouvre la bouche, prend une
fourchette, mâche, puis digère. En temps qu'il respire, il aspire et expire l'air, et il
peut apprendre à respirer convenablement. Mais si ces mouvements physiques -
manger et respirer - réclament de nous un effort, ils sont nuisibles. Nous devons
recevoir, assimiler, et non vouloir faire. Je dis cela pour la prière nourriture et la
prière respiration. Toute décision volontaire ferme la possibilité de santé. Sans
doute, nous pouvons lutter contre une certaine distraction. Tout comme nous
pouvons surveiller notre mastication si elle est mauvaise, nous pouvons veiller à
prononcer les mots lentement : c'est une hygiène, non un effort de volonté.
Je donnerai trois images pour essayer de représenter l'état de l'âme pendant la
prière-nourriture-respiration. Que l'âme imite une coupe, un récipient, un
« vaissel » comme disent les textes du Moyen-Age - les initiations religieuses sont
symbolisées par une coupe : une coupe en laquelle Dieu verse son vin, sa grâce, sa
force. Que l'âme ressemble à un lotus, une tulipe qui capte les rayons du soleil ou
la rosée céleste du matin. Que l'âme devienne une rose dont le cœur est le soleil.
Imaginez que votre cœur est Dieu rayonnant en votre être ouvert ; ou, comme en
ce tableau que j'aimais dans mon enfance, semblable à saint Sébastien ouvrant sa
poitrine pour recevoir les flèches. Lorsque j'eus la première révélation du Saint-
Esprit, Il descendit sur moi comme un oiseau venu du ciel et me piqua le cœur,
mais mon cœur était ouvert pour recevoir cette blessure, cette nourriture.
Coupe, lotus, tulipe, rose : quelque chose qui s'ouvre pour accueillir et s'alimenter.
Vos gestes, votre attitude ne doivent pas vous demander plus d'efforts que d'être
bien assis dans un banquet.
Acceptez et gardez. La Vierge conservait en son cœur les précieuses paroles de son
Fils (Luc 2, 51. Cf. aussi Luc 2, 19).
J'ai souligné cette conduite, car beaucoup s'inquiètent. Ils croient que la prière
nourriture s'appuie sur une activité intérieure dans laquelle il faut se tendre,
imaginer, vouloir, fixer, se concentrer, au lieu de sauvegarder, écarter ce qui
retient, et creuser la coupe intérieure où Dieu pénètre. La concentration, la
conception intellectuelle sont des coupoles qui se ferment et la grâce ne peut s'y
répandre.

Chapitre Cinquième
PRIÈRE, TRAVAIL, REPOS
LE RYTHME DE LA VIE
RÉGULARITÉ
Je le répète, l'important dans la nourriture étant le dosage des aliments et la
régularité de l'absorption, la prière nourriture exigera de l'être un canon de règles
prescrites à l'avance, autant que faire se peut. Sagement réglée, modelée sur
notre vie, elle nourrira notre âme et fera notre esprit plus rigoureux. Le désordre
est particulièrement négatif. Malheureusement, de même que nos occupations
dérèglent souvent nos repas - et ceci est mauvais, nous ne vivons pas dans un
monastère, qui est une « usine » où la prière est réglée, ajustée, harmonieuse.
Il y eut une période où chacun me demandait de lui communiquer un « mantra »,
c'est à dire en termes hindous, une formule personnelle de prière perpétuelle.
Perpétuelle... pour la plupart, c'était impossible. Je répondais alors : priez
seulement quinze minutes par jour. Et lorsqu'un mois après, la même personne
revenait, elle avouait inévitablement n'avoir prié quinze minutes que deux ou trois
jours dans le mois. Quinze minutes par jour ne sont pas faciles à trouver dans
notre vie. Cependant, coûte que coûte, il faut établir une certaine régularité. La
prière nourrira notre esprit en proportion de sa régularité. Le défunt swâmi
Siddhewarânanda enseignait que pour avancer spirituellement, il est nécessaire de
consacrer six heures par jour à la méditation et à la prière pendant cinq ans. Alors,
la première étape est franchie. Il avait raison. Mais qui le fait ?... Nous sommes
tellement agités qu'un quart d'heure journalier nous paraît déjà très long, ce qui
ne nous empêche pas de perdre des heures à des occupations inutiles. Ce n'est pas
la faute de l'extérieur, c'est celle de notre instabilité intérieure.
TROIS FOIS HUIT HEURES
Quel est le régime classique du partage spirituel de la journée, partage dont le but
est l'équilibre physique, psychique et spirituel ? Les Pères ont répondu : huit
heures de travail ; huit heures de repos (sommeil, nourriture, détente...) ; huit
heures de prière. Ceci est logique et semble aisé. C'est l'idéal !
Nous sommes tous au-dessous de cet idéal. Immanquablement, l'esprit est diminué,
sous-alimenté. Nous faisons tous de la tuberculose spirituelle.
Travail : c'est à dire huit heures d'effort ; travail intellectuel, manuel, commercial.
Le seul travail intellectuel n'est pas toujours salutaire à l'équilibre. Il est
préférable qu'il soit manuel et intellectuel. En tous cas, l'intellect mange trop nos
moments libres. Que ce soit ma vie ou la vôtre, que remarquerons-nous ? Beaucoup
plus de huit heures de travail intellectuel. Quant à moi, j’en fais douze à quatorze
heures ; pour la prière - sauf la liturgie - il ne me reste pas grand'chose, de même
pour le repos.
Ne l'oublions pas, la détente est aussi utile que la prière et le travail. Elle ne
consiste pas à ne rien faire, d'ailleurs. Maintes fois, notre sommeil n'est pas un
repos, parce que nous sommes si las que nous ne pouvons détendre nos muscles et
nos pensées. Lorsque saint Antoine le Grand sortit un jour de son désert, un prince
voulut connaître cet homme exceptionnel dont la cellule s'emplissait de flammes ;
il ne rencontra qu'un moine jovial discutant chasse, pluie et beau temps avec un
paysan. Le noble seigneur fut très choqué de cette allure simple chez un moine
éminent. Celui-ci lui dit alors : « Mon ami, si la corde d'un arc est trop tendue,
elle se casse. Notre Seigneur S'accordait des instants de détente ».
La majorité dort huit heures, mais c'est parce que la vie est mal « balancée » ; six
heures de sommeil et deux heures de détente réelle suffisent. Le travail, donc,
c'est l'effort ; la détente, l'absence d'effort.
VIGILANCE
Et les huit heures de prière, sont-elles actives ou passives ? Un troisième terme les
définit : vigilance. Ni actives, ni passives, ni effort, ni détente, ni repos, ni laisser-
aller. « Vigilance » est le mot dont le Christ se sert : «Veillez et priez». L'esprit
n'est pas tenu par un monologue avec sa volonté, son sentiment ou son
intelligence, imposant à soi-même ou aux autres quelque chose ; il est dans un
état simultanément passif parce qu'il écoute, capte pour recevoir, et actif parce
qu'il écarte les distractions : debout, présent, la corde tendue juste pour que la
main divine puisse en tirer une note.
Une préparation progressive précède la vigilance : une place dans la journée à
l'activité, pédagogue de notre intelligence, volonté et capacité psychique, une
place aussi à la détente, et enfin une chaise-longue psycho-physique afin que le
troisième état de vigilance puisse être facilement obtenu et se situer entre le
travail et la détente, synthèse des deux. L'homme toujours passif n'atteindrait pas
la présence active, et l'homme toujours actif serait en dehors de la possibilité
réceptive.
LA VIE JOURNALIÈRE
Comment, pratiquement, partager ces huit, huit, huit ?
Mon conseil est d'avoir malgré tout la norme absolue et universelle devant les
yeux, d'y comparer notre existence, de discerner dans quelle proportion nous en
sommes loin. Nous n'espérons pas réaliser cette formule parfaite, et cela nous
permettra de mesurer ce qui nous sépare de l'équilibre dont nous tâcherons de
nous rapprocher.
Ceux qui n'ont ni prière, ni repos, qu'ils les introduisent dans leur vie. Que
l'expérience précise leurs défaillances et qu'ils s'efforcent ensuite de remplir,
autant que possible, la case vide en diminuant la case trop gonflée.
Le partage de notre vie journalière avec, hélas, l'interruption de deux heures au
méridien, n'est guère commode. Un arrangement plus compliqué s'impose. Dans les
monastères, d'ailleurs, la prière ne se fait pas d'une traite. Il est des heures plus ou
moins propices à la prière, au travail et à la détente. Nos occupations modernes
nous donnent huit heures de travail que nous ne pouvons déplacer. Et encore, aux
huit heures de métier pour « gagner son beefsteak » se superposent les heures de
travail personnel... Je ne pense pas que l'on puisse affirmer qu'il y ait beaucoup de
travailleurs qui ne travaillent que huit heures par jour. Cependant, pour l'équilibre
humain, 40 heures par semaine (je parle pour les usines et les bureaux) ne
devraient pas être dépassées, car il faut ajouter le labeur personnel indispensable
à la plénitude de l'homme. Ce fut l'idée des socialistes, appliquée entre les deux
guerres, supprimée depuis.
LE DIMANCHE
Trois fois huit heures, c'est le partage de la journée fériale, mais le septième jour
- le dimanche ? Les jours de fêtes, les vacances, payées ou non ? A vrai dire, notre
vie moderne n'a pas assez de fêtes. Quand l'Église influençait profondément la
société, on « chômait » beaucoup plus fréquemment, mais d'une autre manière :
non plusieurs semaines à la suite. Jusqu'à la Révolution française, tous les pays
chrétiens du monde réservaient deux semaines à Pâques, deux semaines à Noël, un
ou plusieurs jours à différentes fêtes, etc. Les usines n'existaient pas et le travail
s'arrêtait autant que possible dans les ateliers.
Se pose, maintenant, le problème du dimanche ; j'excepte, bien entendu, le
prêtre.
Évitons, ce jour-là, le système puritain ou très catholique, très pieux, très
« religieux ». Comment un homme appartenant à ces milieux passe-t-il le
dimanche ? Il prie le matin, ensuite il mange bien (cela fait partie, sans doute, de
la prière), il lit la Bible, se promène pas trop loin, s'ennuie ferme, écoute les
vêpres, et comme il est interdit de travailler et de se distraire le jour du Seigneur,
il se soulage en disant des méchancetés des autres.
Saint Augustin avait déjà remarqué que les dimanches doivent être adroitement
distribués entre la détente et la prière. Les embryons de cette détente sont les
petits verres de vin et les bavardages après la messe.
On m’a parfois posé la question : pourquoi ne reste-t-on pas à l'église, après la
messe dominicale, pour se recueillir ? Si quelqu'un désire se concentrer, qu'il se
concentre. Mais celui qui veut bien « digérer » la liturgie, être alimenté par elle,
doit savoir entrer dans le repos sous une multitude de formes - beaux paysages,
cinéma, réunion. Dans l'Église primitive, ces détentes prenaient une grande place,
à tel point qu'elles devinrent un peu bruyantes et que les Pères furent obligés de
prendre des mesures. Les fidèles, animés du Saint-Esprit et de joie pascale,
franchissaient parfois les frontières spirituelles utiles à l'esprit humain… Il n'en
reste pas moins que la détente est indispensable.
LES VACANCES
Les vacances doivent adopter aussi deux caractères. Sous-alimentés
spirituellement pendant l'hiver à cause de notre activité, nous avons absolument
besoin de détente complète et de retraite priante. La meilleur solution est
quelques jours (cela dépend des êtres) de retraite - je veux dire : isolement - se
retirer même dans un monastère pour écouter simplement les services, le moins
possible de prédications. L'âme dans la retraite est nourrie de prière, non à la
manière de ces retraites organisées où l'on subit des missionnaires souvent
indigestes.
EN ESPRIT ET EN VÉRITÉ
Pour terminer, j’amorcerai le sujet que je traiterai dans le chapitre suivant : notre
attitude vis-à-vis de notre être intérieur.
Le Christ dit à la Samaritaine : «Maintenant on adorera Dieu en esprit et
vérité» (Jean 4, 23). Certainement, esprit et vérité désignent le Saint-Esprit et le
Christ qui s'est nommé Lui-même la Vérité. On adorera en Esprit-Saint et en
Christ ; appliquons-nous ces paroles : notre prière doit nous alimenter en esprit et
en vérité.
Quel en est le sens ? Ne cherchez pas des moyens subtils pour avancer dans la vie
spirituelle. L'esprit, ici, est votre cœur, votre inspiration intérieure, votre élan,
votre âme : votre sentiment religieux. La vérité est votre pensée, votre
intelligence, votre mode mental.
La prière, nourriture spirituelle, répond au cœur et à l'intelligence, cependant que
les deux y participent spontanément. Elle est toujours composée de deux
éléments : notre amour et notre désir de Dieu, notre pénitence devant Lui, dont
l'aboutissement sera le jaillissement des larmes - larmes de la vision de la
miséricorde sans bornes, don des larmes de joie ; le deuxième élément abreuve
notre intelligence par la confession et la contemplation des vérités révélées, et
son regard intérieur est ravi par la magnificence de la splendeur divine et son
rayonnement sur le monde.

Chapitre Sixième
LA PRIÈRE « EN ESPRIT ET EN VÉRITÉ »
EFFORT, DÉTENTE, VIGILANCE
Effort, détente, vigilance, voici les trois attitudes qui devraient composer notre
journée.
Je ne pense pas qu'il soit utile de nous attarder à l'étude de l'effort. Nous savons
tous ce qu'est l'effort, qu'il est nécessaire de le conformer au rythme de celui qui
le pratique - car certains s'épanouissent dans la rapidité et d'autres dans la lenteur
- et que l'effort agité est nuisible.
Quant à la détente, elle est malaisée à notre époque, et réclame un attentif
apprentissage.
Nous voudrions considérer particulièrement la vigilance à laquelle notre
enseignement moderne ne réserve qu'une place minime, et qui cependant est
intimement liée à la prière.
La médecine parle de détente, de nombreux cercles : hindous, naturistes...
parlent de détente, il existe une série de techniques pour acquérir la détente.
L'effort, lui aussi, a fait naître une abondante littérature, la rationalisation du
travail par exemple. Nous possédons des pilules pour dormir, des pilules pour nous
réveiller, nous n'avons pas encore de pilules de vigilance ! Cela montre que la
médecine n'a pas reconnu la place éminente et légitime de la prière, se penchant
seulement sur le rendement de l'homme ou son équilibre dans la détente.
La vigilance, ainsi que toutes les catégories de prière, apparaît de prime abord
comme une qualité antinomique.
J’ouvrirai une parenthèse, afin d’habituer votre intelligence à approcher les
mystères chrétiens. Qu'est-ce que penser antinomiquement ? Le comprendre ne
sera certes pas la perfection, mais déjà un bon exercice. Penser antinomiquement,
c'est prendre les opposés non comme des éléments de lutte : c’est dépasser leur
opposition. Le dogme des deux natures en Christ est antinomique ; Dieu-Homme :
l'Humanité, bien qu'inséparée et inséparable de la divinité, ne se confond pas avec
elle. Le dogme de la Trinité est antinomique : Trois et Un.
La technique intérieure et spirituelle réalise cette prise de conscience des
antinomies. La vigilance contient, en effet, un élément antinomique, actif et
passif. Si l'on n'écoute pas, on ne peut recevoir la grâce et l'âme est tendue ; la
détente est donc indispensable. Mais dans la vigilance, l'intelligence et les
sentiments ne sont pas assoupis. Entendons le terme « vigilance » en son sens le
plus concret : ne pas dormir la nuit, « faire la veille », c'est à dire quitter le climat
troublé de la journée, entrer dans une zone de tranquillité où la nature se repose
et où, simultanément, on demeure debout et éveillé.
La vigilance renferme, par conséquent, la détente, le refus de toute tension, de
tout activisme, et la lutte contre le sommeil. On pourrait presque dire que
l'élément actif est négatif, occupé à écarter l'assoupissement, et que l'élément
passif est positif, occupé à créer et maintenir un état de présence.
« APATHEIA »
De là cette technique exprimée par un mot étrange que les Pères
emploient apatheia.. Ce terme ne signifie nullement apathie, indifférence.
L'apatheia est un des instruments donnés par la vigilance. Elle repousse les
impressions extérieures tout en permettant de rester « présents ». Elle est
semblable à un homme qui écoute attentivement. Celui qui parle est dans l'action,
celui qui n'écoute pas est endormi, mais celui qui écoute avec attention n'est pas
actif à proprement parler, tout en l'étant, puisqu'il est attentif.
Avant et pendant la prière, le travail consiste à lutter pour garder cet état de
vigilance : absence de sommeil et absence de tension. Cela se manifeste de la
manière suivante : soudain, une parole de prière vous frappe, ou une révélation se
découvre à vous, ou votre cœur brûle d'amour, de pénitence. Vous vous sentez
semblable à une coupe ouverte à la grâce. Attention ! Acceptez cette grâce sans
vous y installer. Par contre, si vous êtes entravé dans la prière, par incapacité,
distraction, pesanteur de l'âme, maintenez l'effort et priez quand même. «Veillez
et priez, afin que vous n'entriez pas en tentation» (Matthieu 26, 41). La tentation
surgit précisément lorsqu'on n'est pas vigilant.
Cette vigilance vous nourrira spirituellement à condition de la mêler, dans le cours
de votre vie, à la détente complète et au travail : harmonie du laisser-aller et de
l'effort sur vous-même et parmi les autres. Que votre temps emprunte à la
vigilance son double visage !
APPROFONDISSEMENT DE LA PRIÈRE RESPIRATION
Revenons à la prière respiration et approfondissons-la.
Auprès, donc, de la prière nourriture, qui est la prière liturgique, vit la prière
respiration. Sa nature même la fait permanente, car l'être qui ne respire pas,
meurt. La prière nourriture se déroule, s'arrête, reprend, tandis que la prière
respiration ne devrait pas cesser. L'esprit atteint la santé totale lorsque l'homme
prie sans arrêt, conformément à sa respiration, en analogie avec elle.
Le Christ enseigne que le culte au Père doit être rendu « en esprit et en
vérité » (Jean 4, 23). La première leçon de cette phrase est qu'il faut prier le Père
dans le Saint-Esprit, par le Fils ; « esprit » désignant le Saint-Esprit, et « vérité » le
Fils. Mais le sens immédiat qui en découle comme s'il en était le reflet, est que la
prière respiration a deux caractères : esprit et vérité.
Elle se présente sous diverses formes : sans paroles, avec paroles, sans paroles
avant les paroles, en silence après les paroles.
Je m'explique : la prière « sans paroles avant » est perpétuelle ; l'âme « marche
devant Dieu », selon l'expression biblique. C'est agir et vivre devant Dieu. Mais
nous constatons qu'une multitude d'obstacles nous empêchent de vivre
perdurablement sur ce plan.
Nous nous servons alors de la prière perpétuelle nommée par les Hindous
« mantra ». Ses formules sont multiples ; l'enseignement orthodoxe en cite une
principalement : «Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi». Cette
forme, la plus fréquemment adoptée, la plus aimée, la plus professée, n'est pas
unique.Kyrie eleison, «Seigneur, aie pitié», est une prière perpétuelle qui nous
vient de l'Église primitive. Il peut en exister quantité d'autres.
BRIÈVETÉ
La brièveté, en accord avec la respiration, est le caractère extérieur de ces
formules. Il ne s'agit pas d'un banquet !
Je dirai, en passant, que nombre de personnes prétendent que les services
orientaux durent trop longtemps. C'est une question d'habitude ; les banquets
nuptiaux de Normandie ne duraient-ils pas cinq, six heures et plus ? Notre estomac
physique et notre estomac spirituel ont diminué ! L'Orient n'a pu s'habituer à
célébrer les services comme on mange un sandwich sur le zinc. Il a gardé le rythme
de ceux qui savent fêter. Les églises de l'époque mérovingienne avaient encore
d'immenses services.
La brièveté suit la respiration. La prière perpétuelle commencera donc par la
répétition de phrases courtes, toujours les mêmes. Cette phase prépare la prière
sans paroles, où notre nature devient prière qui « coule de notre cœur » et règle
sa respiration.
Récapitulons. La prière-respiration débute par une attitude : marcher devant Dieu,
puis se réalise en prière perpétuelle qui transforme tout notre être, pour aboutir à
la prière sans paroles, où l'homme est prière et la respire à pleins poumons. Elle
est de tradition sethique, le troisième fils d'Adam étant le premier à invoquer le
Nom du Seigneur.
L’ESPRIT ET LE CŒUR
J'ai eu, hier, un exemple frappant de prière basée sur le seul esprit. Il s'agissait
d'un non-chrétien, de tendance hindouisante, vivant de prière et de longues, très
longues méditations qui alimentaient son sentiment. (Je souligne que la prière
nourricière du cœur place l'homme entre les mains de Dieu ; il écoute la volonté
divine, s'efforce de l'accomplir ; il est pris par Lui, il éclaire les autres et son
chemin est noble). Je pensais depuis longtemps que cet homme s'apercevrait un
jour de la déficience de cette prière basée uniquement sur le sentiment et l'écoute
de la volonté divine. C'est ce qui arriva. Avec simplicité, il constata qu'il perdait
pied sur terre, ainsi que la capacité d'agir par lui-même, que son rayonnement au
lieu d'apporter des solutions aux difficultés d'autrui, les froissait, les agaçait,
disons le mot : manquait de tact. Certes, il disait vrai souvent, mais ses paroles
étaient privées d'analyse tranquille et de discernement... sans parler de ses
propres affaires qui périclitaient. A cela, me répondrez-vous : un priant ne peut-il
vivre en anachorète ? Mes amis, même la vie d'un anachorète a besoin d'être
organisée. Cet homme avait voulu axer sa prière sur le sentiment, sans fortifier
son intelligence. Par bonheur, il avait compris ; mais il me dit tristement : Si je
change, je perdrais cette prière intense, cette présence de Dieu, cette union !
Oui, lui répondis-je, vous les perdrez, provisoirement, pour les retrouver ensuite.
Si nous recherchons le réchauffement du cœur, l'obéissance à Dieu, la réception de
la grâce, il est indispensable d'éloigner la pensée qui distingue, diffère et analyse.
La seule pensée ne contrariant pas le cœur est celle de l'identification avec Dieu,
de l'union. Tout ce qui est deux, multiple, nuancé, empêche aussitôt le cœur
d'être disponible, d'être dans les mains de Dieu, d'accueillir sa lumière. La
conception hindoue : « Je suis dieu », dans le sens que « moi » se confond avec
Lui, que « moi » en réalité n'existe pas, que tout est Dieu, n'est pas en soi une
vérité, mais une pensée au service de l'expérience du cœur, parce que le cœur
exige l'unité parfaite. Cette conception instrumentale, au service de notre cœur,
amène expérimentalement la perte de contact réel avec le monde et même avec
soi-même. Et c'est pourquoi le Christ enseignera la prière « en esprit et en
vérité ».
« SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, FILS DE DIEU, AIE PITIÉ DE MOI »
Analysons, à présent, un exemple de prière perpétuelle, le plus
classique : «Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi».
Elle est partagée en deux parties : «Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu» et «aie
pitié de moi». Ces deux parties sont différentes. La première confesse et s'adresse
à notre intelligence ; nous la « sentons » difficilement : c'est la Vérité. «Aie pitié
de moi» frappe notre cœur : nous comprenons la nécessité de la miséricorde de
Dieu. Cette deuxième partie est subjective, tandis que le début de la prière est
objectif.
La prière de Jésus composée du seul nom de Jésus ne peut satisfaire, ai-je
remarqué, l'exigence du Christ en esprit et en vérité. La raison en est
psychologique : les derniers siècles ont entouré le nom de Jésus d'une ambiance
émotive. Celui qui le prononce perpétuellement, peut ressentir rapidement la
chaleur du cœur, mais son intelligence ne sera pas soutenue (le nom « Jésus-
Christ » est déjà plus étranger au sentiment spontané). Car la caractéristique de la
nourriture de l'intelligence, du moins au début, est d'appartenir toujours à quelque
chose qui n'a pas de correspondance directe, immédiate avec nous - on pourrait
employer le terme « objectif » -, mais qui est semblable à la pierre sur laquelle se
bâtit l'Église, une pierre stable, une pierre solide, cimentant l'intelligence au
cœur. Notre Seigneur désire que notre prière perpétuelle attrape la vie divine
comme avec des pinces, des pinces à deux faces.
La prière capable de déployer nos poumons et de les emplir de santé contient
l'élément de vérité, de révélation, et celui qui émeut notre âme subjectivement.
Toute prière, même momentanée, doit obligatoirement avoir les deux, sous peine
d'être déficiente. Sans cela, nous ne respirerons pas l'air frais de Dieu.
Un principe de la prière perpétuelle dont nous devons tenir compte, c'est qu'elle
est donnée par le ciel ou par le père spirituel. Nous en avons de diverses, entre
autres l'admirable prière de saint Joannic : «Le Père est mon espérance, le Fils est
ma protection, ma couverture est l'Esprit-Saint». Vous voyez, l'action frappe le
cœur, mais les Noms divins frappent notre intelligence. Cette prière est trinitaire,
en trois phases.
Quant à la prière liée à la respiration, voici le processus classique : en aspirant,
nous confessons et servons notre intelligence ; en expirant, nous donnons à notre
cœur.
Ne dit-on pas couramment « recevoir la vérité » et « rendre l'esprit » ? "Celui qui
reçoit la vérité, comme dit le Christ en son Sermon sur la montagne, construit sa
maison sur un fondement solide ; celui qui ne reçoit que l'inspiration, habitera une
maison sans fondations. L'inspiration entraîne dans les hauteurs, mais aussi dans
les chutes.
J'ai rencontré beaucoup d'âmes sortant de milieux romains ou hindouisants (je ne
parle pas des Hindous, dont la situation est très différente), deux mondes qui
s'intéressent à la prière perpétuelle, et qui m'ont confié que la prière «Seigneur
Jésus-Christ, aie pitié de moi» ne leur « disait rien », qu'elle leur paraissait sans
goût, ne leur procurant aucune expérience rapide où le cœur brûle, où
l'intelligence se pénètre de lumière. Qu'est-ce que cela signifie ? Que notre
intelligence n'est quasiment plus alimentée par la vérité chrétienne. Ainsi que
l'écrit méchamment Henri Petit dans son livre L'honneur de Dieu (Grasset
1958) : «Tous les Français vivent richement du point de vue argent, mais
acceptent dès leur enfance de vivre chichement du point de vue esprit». Les
Hindous nourrissent abondamment leur intelligence par leur métaphysique, alors
que les chrétiens restent sur leur faim, la révélation chrétienne ne formant plus la
base de leur repas spirituel.

Chapitre Septième
LES ÉTAPES VERS LA PRIÈRE PERPÉTUELLE
LES TROIS ÉTAPES DE LA PRIÈRE
Une vérité confessée ne résonne pas tout de suite dans l'âme, et il nous est plus
aisé de capter le rythme cosmique que la Pensée divine. Il faut donc prévoir,
inévitablement, nous disent les Pères, plusieurs périodes permettant d'aboutir à la
prière perpétuelle :
- la période mécanique,
- la période mentale,
- la période cordiale.
L'orant, durant la période mécanique, s'applique à prononcer la prière
régulièrement (cent, mille fois... ou bien un quart d'heure, une demi-heure ou une
heure, par jour). Il peut réserver à cette prière des instants déterminés ou des
moments disponibles : travaux manuels, transports, etc. Cette prière se réalise
sans que l'esprit fixe les paroles. La seule préoccupation du priant sera de ne pas
manquer à la décision prise, que ce soit tant de fois ou tant d'heures par jour.
Dans la prière mentale, l'orant assimile les mots de la prière. Il les énonce
consciemment, afin qu'ils ne soient pas « auprès » de sa pensée, mais « sa »
pensée. Cette seconde étape est déjà si efficace, que l'âme commence à se
débarrasser complètement de l'ennemi numéro un de sa santé spirituelle : l'air
empoisonné des pensées inutiles, ce climat en partie inconscient où l'homme est
pensé par les pensées.
Il existe, en dehors de la prière perpétuelle, d'excellentes méthodes pour parvenir
à penser des mots. Le mot choisi, on l'articule, puis on l'introduit dans le mental.
Avant que ne naisse la psychanalyse, les anciens appliquaient déjà cette sorte de
thérapeutique aux êtres violemment tourmentés par de graves problèmes. Ils les
obligeaient à tracer, d'une grande écriture et suivant un rythme très lents, le nom
d'un objet placé devant eux : lampe, par exemple. Si les patients arrivaient, au
bout d'un certain temps, à s'identifier pendant une seconde à la pensée de la
lampe, ils pouvaient guérir, sortir de cette maladie où la multitude des pensées -
géniales ou bêtes - bousculent, étouffent, comme la foule du métro aux heures de
pointe. Cette méthode, aussi vieille que le monde, cette culture traditionnelle
(tradition = transmission), s'appuyait sur la répétition.
La troisième étape est définitive. Le priant descend sa prière dans le cœur, afin
qu'elle s'allume et s'écoule sans paroles : «Celui qui croit en Moi, des fleuves d'eau
vive (la prière perpétuelle) couleront de son sein». (Jean 7, 38).
LA PRIÈRE MÉCANIQUE
Une personne ayant accepté récemment, sur le conseil de son père spirituel, de
pratiquer une demi-heure par jour - malgré ses occupations nombreuses - la prière
de Jésus, me confia qu'en dépit de la distraction et du vagabondage de la pensée,
la pratique « mécanique » l'avait tranquillisée, avait pénétré son âme, les
inquiétudes et les excès de nervosité s'étaient pacifiés, la pression tyrannique de
son psychisme malade perdant sa force. Sans avoir acquis la paix profonde, elle
avait constaté du moins qu'elle n'était plus en désarroi, et qu'un point stable s'était
formé dans son âme. Cette expérience peut être réalisée par chacun. Il convient
seulement de s'ancrer dans cette pratique régulièrement et sans interruption.
L'étape « mécanique », bien entendu, n'opère pas la transformation de l'homme
intérieur, car elle reste extérieure à la conscience. Son caractère secondaire n'est
pourtant pas dépourvu de qualités : la bonne volonté de prier ou valeur morale ; et
l'influence puissante et objective des paroles sacrées et des Noms divins, ou valeur
divine.
Le fait de qualifier cette période de « mécanique » ne signifie nullement que l'on
puisse capturer automatiquement l'énergie du Nom de Jésus. Cette énergie
redoutable ne se livre à l'homme qu'en tant qu'il peut la surmonter. On pourrait
attribuer à cette étape le terme de « volitionnelle », mais nous préférons
« mécanique », afin d'écarter l'argument des « mérites ».
LOI SPIRITUELLE ET LOI MORALE : LES « MÉRITES »
La bonne volonté du priant s'astreignant à répéter la prière, est susceptible, en
effet, d'engendrer le sentiment des « mérites » et de la récompense. Certes, Dieu
apprécie l'effort humain, Il n'est pas ingrat, « pour un sou, Il S'empresse de rendre
mille francs », comme disait un moine. Un sacrifice, minime pour Lui, est accueilli
dans le ciel avec joie. Mais bien qu'Il tienne compte du moindre mouvement de
volonté bonne, bien qu'Il le reçoive comme un cadeau de grand prix, cela ne nous
octroie pas un droit de réclamation, ni l'impression que nous sommes quittes avec
Dieu. Perdurablement, nous serons ses débiteurs à cent pour cent.
La conception des « mérites » durcit l'âme, immobilise le progrès. Notre cœur
cesse d'être affamé de salut, notre « moi » se gonfle et le JE divin est expulsé de
notre esprit. La Philocalie (littéralement : « amour du beau »), encyclopédie des
maîtres de la vie spirituelle du Ier au XVIIIe siècles, livre précieux par excellence
pour la technique de la prière, ignore ce terme.
Nous ne voulons pas rejeter ce mot de notre vocabulaire, sa place y est légitime,
mais nous désirons souligner que dans le travail intérieur de l'homme et pour
l'efficacité de la prière, il est indispensable de l'écarter. Lorsque nous disons qu'un
être qui a beaucoup souffert sur terre « mérite le Paradis », nous ne commettons
pas de faute, mais si nous affirmons : « J'ai mérité le Paradis et la grâce », nous
commettons une faute vis-à-vis de notre âme qui nous est confiée. Ici se dévoile
une loi peu comprise, qui paraît même injuste et illogique : nous parer des mérites
est nuisible, les répandre sur les autres est excellent. La bonne volonté, l'effort
personnel, d'une valeur morale incontestable, ne peuvent servir de monnaie
d'échange.
La loi spirituelle diffère, sans la contredire, de la loi morale, elle la dépasse et
déplace même les problèmes. Ainsi, des actions, des états indifférents ou neutres
moralement, sont mortels parfois spiri-tuellement.
L'inconscient, le subconscient, provoquent des actes involontaires dont l'homme
n'est pas responsable sur le plan moral - de même en est-il pour le sur-conscient
(état de grâce) ; tandis que sur le plan spirituel il est nécessaire de les prendre en
considération. Il faut alors dépister, purifier l'inconscient ou le subconscient qui
peuvent saper sournoisement ; mais sans sur-conscient, ou état de grâce
(conscience éclairée par Dieu), point d'évolution spirituelle.
EFFICACITÉ DE LA PRIÈRE MÉCANIQUE
Je reviens, encore une fois, à la vertu des Noms divins, même s’ils sont prononcés
sans intention ni conviction. Au cours du déroulement mécanique de la prière,
alors que notre cœur et notre intelligence sont encore en dehors de Dieu, nous ne
pouvons ressentir véritablement la grâce. Ce n'est qu'après avoir tourné toutes nos
capacités vers Lui, sans partage avec ce monde, que nous apercevrons sa lumière.
Ne méprisons pas pour autant la prière mécanique, acceptons les chapelets ;
même si cette première étape se présente faussement, pour certains, comme
définitive, elle n'est ni inutile, ni infructueuse. Je fus témoin de la prière de Jésus,
récitée régulièrement à mi-voix dans la pénombre, pendant environ une heure ; je
ne crois pas que les orants qui la pratiquaient avaient dépassé la première étape,
car ils la prononçaient du bout des lèvres et si rapidement qu'il était impossible
qu'ils saisissent par la pensée les mots sacrés... Et voici : cette heure de prière
dégageait une force pacifique non seulement sur les assistants, mais sur le lieu
même, effaçant les fantômes psychiques et les ombres troublantes, exhalant la
tranquillité de l'aurore invisible, mais discrètement palpable pour l'âme.
LA PRIÈRE MENTALE
La deuxième étape, celle de la prière « mentale », appelle des précisions. Certes,
j'ai déjà indiqué l'essentiel, mais l'homme moderne ayant perdu la connaissance
directe et compliqué à l'extrême les réflexes intellectuels et sentimentaux, il est
bon d'essayer de la définir.
Il ne suffit pas de la comprendre, de la commenter, de la méditer, de la sentir : il
s'agit d'articuler consciemment les mots qui la composent, de les « voir » par
l'intelligence.
La sagesse Zen se propage à notre époque en Occident ; ceux qui la connaissent
nous comprendront plus aisément. Sur le plan pratique, cette sagesse asiatique
nous enseigne à considérer les choses telles qu'elles sont : le bâton est le bâton.
Quelques médecins l'emploient sans le but de restaurer l'équilibre mental et
psychique : ils obligent le patient consentant à ne plus se cantonner dans son
monde fermé, et, au moyen de sensations simples, à sortir vers des objets :
écouter le son, simplement, tel qu'il est ; regarder les couleurs, simplement, telles
qu'elles sont, etc. Spirituellement, nous sommes tous des malades, en état clinique
plus ou moins, nous sommes tous des pécheurs, nous sommes tous dans le péché.
Prenons comme exemple les cinq paroles de la classique prière de
Jésus : «Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi» (dans les langues anciennes -
grec, latin, slavon -« aie pitié » ne font qu’un mot : le quatrième, et « de moi » un
mot : le cinquième). Saint Paul écrit : qu’«Il est préférable d'énoncer cinq mots
consciemment qu'une multitude distraitement» (1 Corinthiens 14, 19). Quand nous
disons : « Seigneur », il faut nous rendre compte que nous avons
dit « Seigneur », et non « Jésus » ou« Christ », ou « aie pitié » ou « de moi » ; et
quand nous articulons : « Jésus », que nous n'avons pas
articulé « Seigneur » ou « Christ », etc. Lorsque nous continuons :« aie
pitié », avoir conscience que nous ne demandons pas : « aime-moi » ou « purifie-
moi », et lorsque nous achevons : « de moi », distinguer que ce n'est pas : « de
toi » ou : « de nous ».
Frapper le mental par le mot de telle sorte qu'un contact direct s'établisse entre la
pensée et le mot, sans parasites sur la route, ni glissement vers d'autres paroles ou
idées analogues. Être attentif à la prière. La Vierge était en plénitude "attentive",
conservant les paroles dans son cœur, dépouillée de réflexes et de réflexions ; elle
étaitintègre.
Cette période de prière mentale éclaire notre être, nous fait passer de l'extérieur
à l'intérieur, nous guide vers le seuil du temple du Saint-Esprit construit en nous.
Notre regard sur le monde extérieur et sur nous-mêmes s'approfondit et
« s'exactifie ». Les rapports avec les orants de la prière mentale sont salutaires. Ils
exhalent l'intelligence et la prudence, ils ne jugent plus leur prochain, car leur
pensée est pleine du Nom divin et leur âme cultivée par la supplication : «aie pitié
de moi». La mesure, la lucidité, la bienveillance germent en leur cœur. Mais ceux
qui s'élancent dans la prière de Jésus avec le désir de diriger les autres, au lieu de
fuir le commerce humain afin de n'être qu'avec Jésus, vont à la rencontre d'un
péril spirituel. Qu’on y prenne bien garde : celui qui pense que lui seul a besoin
d'être sauvé est sur le chemin de l'esprit : celui qui croit pouvoir sauver les autres
prend le chemin des illusions, il est proche de la folie spirituelle.
RÉPÉTER ET APPROFONDIR
Si l'on éprouve trop de difficultés pour entrer dans la prière mentale, je propose
deux exercices qui seront secourables :
- Répéter chaque mot, plusieurs fois, durant un certain temps : Seigneur, Seigneur
- Jésus, Jésus
- aie pitié, aie pitié
- de moi, de moi...
- Imprimer, confirmer, enfoncer, clouer le mot dans notre cerveau.
- Approfondir la valeur théologique de chacun de ces mots redits ; par
exemple : Seigneur est le Nom qui confesse la divinité du Christ, Jésus confesse
son humanité.
Le Nom : JÉSUS est une force redoutable pour les puissances infernales, et la
délectation suave des âmes justes.
Ces deux exercices : répéter et approfondir, ne sont pas donnés pour remplacer la
prière, mais pour la soutenir. La prière mentale n'est que la porte royale du
sanctuaire-cœur, car le cœur pur - et non l'intelligence - voit Dieu dans sa
lumière : «Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu» (Matthieu 5, 8). Et nous
atteignons la dernière étape.
LA PRIÈRE DU CŒUR
Cette troisième étape doit être envisagée sous ses deux aspects : l'effort humain et
l'action de l'énergie incréée de la Trinité. Elle plante la prière mentale dans notre
cœur. Le moine s'incline et recherche le cœur. Le Christ, selon les écrivains de
l'Église primitive, avait souvent la tête penchée sur sa poitrine, non par tristesse
ou abattement, mais par intériorisation de sa nature humaine, toujours unie, au
travers de son corps humain, à sa nature divine. En Lui, l'homme obéissait et
écoutait Dieu, le Fils obéissait et écoutait le Père.
Il faudrait ici procéder à l'anatomie du corps humain. Cela ne nous est pas possible
maintenant. Constatons simplement que ce centre, le noyau de notre corps qu’est
la poitrine-cœur est la partie la moins « ressentie » par nous. Notre tête est en
travail continu, nos organes inférieurs s'enflamment rapidement ; l'organe cœur
est presque oublié. Quand les passions éclosent en lui, souvenez-vous des paroles
du Christ : «Car c'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres,
les adultères, les impudicités, les vols, les faux-témoignages, les
calomnies» (Matthieu 15, 19) ; elles se propagent à la manière d'une tiède
humidité, le long de nos tissus vers deux directions : le bas et le haut. A l'antipode
du cœur pur, elles ne sont que les grimaces de la Ressemblance divine assise en
notre cœur.
Le cœur pur est acquis, conquis par la purification ascétique du bas et la descente
du haut dans le cœur. Le priant, en se penchant vers son cœur, établira
progressivement la prière dans ce centre sacré, ensevelira en lui le « verbe » de la
prière, y cachera le trésor, entrera spirituellement dans la chambre intime
jusqu'au jour où Dieu Lui-même, par sa grâce et son énergie incréée ressuscitera,
où fleurira la prière permanente, sans parole, sans rupture, se précipitant comme
un ruisseau, brûlant comme une lampe de sanctuaire, rafraîchissant, réchauffant,
parfumant, illuminant notre être.
Mais je crains d’aller trop loin. Progressons avec courage, pas à pas. Évitons le saut
périlleux au-dessus des abîmes. Avançons dans notre ascension spirituelle avec
conscience et prudemment.

Chapitre Huitième
LE DÉSIR DE DIEU,
MOI, LE MONDE EXTÉRIEUR
« FAIS-MOI VOULOIR CE QUE TU VEUX »
Nous avons parlé de la prière brève, répétée sans arrêt ; pouvons-nous toujours la
réaliser ? Nous pouvons prier dans le métro, dans l'autobus, en épluchant des
légumes, peut-être même en discutant. Mais lorsqu'il s'agit de résoudre un
problème matériel, pratique, intellectuel ou métaphysique, l'esprit se tend ; il est
des moments où l'âme prie difficilement, et il n'est guère commode de prier en
dormant.
Pourtant, sans prière perpétuelle, l'esprit bien qu'alimenté, ne respire pas. Les
chrétiens étrangers à ce mode de prière sont des demi-morts. Comment sortir de
cette impasse ?
Ne nous décourageons pas, acceptons que l'état actuel de notre esprit soit celui
d'un demi-vivant, d'un somnolent. Certes, au-delà de la prière perpétuelle, se
profile un domaine de présence unie à la « respiration de Dieu », où tombent les
paroles... Comment y pénétrer ?
Nous voici en face d'un paradoxe. D'une part, Dieu sait ce qu'Il veut - admettons,
par exemple, qu'Il veuille (et Il le veut) notre perfection ou notre sainteté. Et,
d'autre part, Il ne nous aide guère à accomplir ce qu'Il veut. Prenons une image :
un patron ordonne à son employé d'écrire et de porter une lettre à la poste, et
celui-ci répond à son maître : « Je t'en supplie, par ta pensée et ta force, aide-
moi à poster cette lettre » ; cela semble ridicule logiquement, mais s'avère exact
dans la vie spirituelle. Il nous faut implorer Dieu : « Fais-moi vouloir ce que Tu
veux, secours-moi dans l'exécution de ta volonté ».
L’ÉVEIL DU DÉSIR FILIAL DE DIEU
Et alors apparaît une autre possibilité, susceptible de remplacer la prière
perpétuelle, pouvant s'acquérir assez rapidement et devenant, en fait, la prière
perpétuelle de notre vie. Elle consiste en l'éveil, la création en nous du désir
ardent, filial de Dieu. Nous n'avons pas ce désir, ou si peu ! Notre cœur indifférent
vit d'autre chose. Comment faire jaillir ce désir fervent, ce cri ? En une seconde, il
peut être créé pour toute la vie, ou monter d'une période de prière, ou se dévoiler
dans une retraite, chaque cas étant individuel. L'apôtre Paul dira du Saint-Esprit
qu'Il crie dans nos âmes : «Abba, Père !».
«Et si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous,
Celui qui a ressuscité Christ d'entrée les morts rendra aussi la vie à vos corps
mortels par son Esprit qui habite en vous. Ainsi donc, frères, nous ne sommes pas
redevables à la chair pour vivre selon la chair. Si vous vivez selon la chair, vous
mourrez ; mais si par l'Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez,
car tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Et vous
n'avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte ; mais
vous avez reçu un esprit d'adoption, par lequel nous crions : Abba ! Père ! L’Esprit
Lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Or,
si nous sommes enfants de Dieu, nous sommes aussi héritiers : «héritiers de Dieu,
et cohéritiers de Christ, si toutefois nous souffrons avec Lui, afin d'être glorifiés
avec Lui» (Romains 8, 11-17).
Expérimentalement - non ontologiquement - nous sommes un avec l'Esprit. Il nous
a rendus fils de Dieu ; c'est Lui qui crie en nous, avec notre esprit : «Abba !
Père !». De plus, saint Paul ajoute que nous souffrons avec le Christ pour être
glorifiés avec Lui, ce qui nous identifie intérieurement au Christ : «Je ne vis plus,
c'est Christ qui vit en moi» (Galates 2, 20). Ceci, c'est la grâce ou acquisition de
l'Esprit Saint.
Si nous ne pouvons toucher le but par le moyen d'une longue technique ou une
quelconque méthode d'oraison, nous pouvons l'atteindre par la grâce. Mettons-nous
en prière de sorte que l'Esprit descende palpablement en nous, Se mélange à notre
esprit, Se confonde avec Lui, faisant d'une certaine manière un avec nous - que
Lui-même prie en nous. Si nous n'avons pas la force de respirer Dieu, laissons
l'Esprit de Dieu respirer Dieu en nous. Que l'Esprit porte notre esprit !
Comment procéder pour que l'Esprit vienne sensiblement en nous ? Que faire pour
que notre esprit, attrapé par l'Esprit, crie : «Abba ! Père !» ? Pour que l'acquisition
de l'Esprit Saint ne se manifeste pas alors comme lumière, mais comme prière
(c'est une des manifestations de son acquisition) ? Si nous avons le don, la question
est résolue, sinon que faire pour le posséder ? L'apôtre Paul affirme : «Vous êtes
des fils de Dieu et l'Esprit crie en vous : Abba ! Père !». C'est comme ses enfants
que nous crions : «Abba ! Père !».
Pouvons-nous commencer par demander à Dieu : « Fais-nous T'aimer » ? Je ne
pense pas que cette supplique soit suffisante, car notre cœur n'est pas encore
ouvert. Cette prière est bonne ; elle ne peut néanmoins, même si elle est ardente,
nous préparer à l'idée que nous n'aimons pas réellement. Nous examinerons notre
âme pour découvrir si nous aimons ou non. Notre amour de Dieu ne sera peut-être
qu'une projection, une imagination, une conception mentale, volontaire,
sentimentale, une structure abstraite... Nous crierons : « Je T'aime ! » et notre
cœur restera indifférent.
« AIME-TOI TOI-MÊME EN MOI »
Ajoutons alors une deuxième partie à notre prière, faisons suivre le soupir de notre
cœur : « Fais-nous T'aimer, ô Dieu » ! Par : « Seigneur, comme je ne T'aime pas,
aime-Toi Toi-même en moi » ! Cette deuxième partie sera la pointe de notre âme,
la plus difficile à saisir, semblable à une aiguille plongée dans le Feu divin et
porteuse de l'étincelle divine.
Le labeur de la vie spirituelle, selon la pensée de saint Grégoire le Théologien,
c'est de toucher ce point géométrique divinement alimenté, cette pointe, comme
l'appelle Maître Eckhart.
Cette formule priante ; «Aime-Toi Toi-même en moi !», sans que nous ayons même
à prononcer « mon esprit », emporte notre "Je" essentiel. Intellectuellement, elle
frôle l'hérésie, parce que Dieu réclame notre amour et n'éprouve nul besoin d'être
aimé par Lui-même. Et voici : elle est d'une efficacité absolue, expérimentale.
L'apôtre Paul enseigne que l'Esprit présent en nous est presque unité avec notre
esprit. Si l'Esprit Saint est la main droite s'élevant vers le Père et notre esprit la
main gauche, joignons-les l'une à l'autre - la main droite tirera et la gauche suivra.
Cette prière d'un double amour, accomplie avec vigilance, transforme, enflamme
le cœur de telle manière qu'elle lui permet, sans prière répétée, de vaquer aux
occupations les plus distrayantes sans cesser de respirer Dieu. Elle amène des
résultats presque similaires ; je dis « presque », car le corps n'est pas encore
harmonisé au cœur. Elle sauve notre esprit, mais le psychique et le corps
chercheront quelque chose, s'attarderont encore « autour » de la pointe de notre
« Je », de l'étincelle divine. L'homme total ne sera pas... je dirai : sauvé - mais le
point central se sentira attiré, aspiré par Dieu.
LA OÙ EST TON TRÉSOR, LA AUSSI SERA TON CŒUR
J'ai fréquemment employé le terme « désir ». Grand problème ! L'Évangile du
Mercredi des Cendres nous dit : «Où est votre trésor, là est votre cœur» (Matthieu
6, 21). Or, nous désirons le trésor. Savez-vous qu'une très vieille méthode
spirituelle est de ne pas exterminer son désir, même mauvais ? Tout désir est mû
par une vibration de vie : déviez-le sur une autre voie.
Nous n'insisterons jamais assez sur un point : l'homme contemple, l'homme aime,
c'est bien. Cependant, il n'avancera que si son désir est travaillé, pétri ; s'il ne le
modèle pas, d'autres désirs le surprendront.
L'homme sans désir est endormi. Saint Denys l'Aréopagite enseigne que Dieu a
introduit dans le chaos primordial le désir, que l'on pourrait nommer l'humidité du
monde, l'aspiration vers l'être, l'élan vers Dieu. Quand le psaume chante : «Je Te
cherche dès l'aurore» (psaume 63, 1), il chante le désir de Dieu. En vérité, la
profondeur de l'amour n'est pas jouissance, mais appel de présence. Ne méprisez
donc pas le désir, orientez-le vers Dieu.
Le Christ, nous raconte l'Évangile, guérit les malades par sa puissance divine et,
ajoute-t-il plus loin, par compassion pour les malades. La compassion envers le
malade provoque chez ce dernier le désir de guérison, et la puissance divine
l'exauce. Sans compassion, vous n'irez pas à la rencontre du désir, et sans désir,
même si vous êtes tout-puissant, vous n'agirez pas.
Ici, se touchent le monde supérieur : «Dieu, aime-Toi Toi-même en moi», et le
monde humain, la culture du désir : «Je gémis de Toi». Le cœur bat d'espérance,
de souffrance, de nécessité intérieure, de demande, il « gémit de Dieu ». L'âme
souffre, et alors la prière : «Aime-Toi Toi-même en moi, Toi agis» ne rebondit pas
comme une pierre, mais entre dans la chair. On s'écrie, avec le prophète
Ézéchiel : « Le cœur de pierre est devenu un cœur de chair ». Et ce cœur de chair,
nulle circonstance extérieure ne pourra arrêter son gémissement vers Dieu.
VIVRE LE CHRIST
Notre huitième chapitre termine la première partie de l’enseignement sur la
technique de la prière.
Après avoir proposé plusieurs chemins, indiqué des sentiers étroits menant par la
prière à l'union avec Dieu et par la purification de notre être à la restauration de
l'homme en sa première beauté, nous conseillons à nos lecteurs d'appliquer à eux-
mêmes, sans hâte ni retard, les « recettes » que nous avons données.
L'assimilation d'une phrase des Écritures ou des Pères spirituels, faite chaque jour,
fortifiera et enrichira le cœur raisonnable.
Nous avons donné des conseils sous forme, non d'une œuvre littéraire, mais d'un
libre entretien, afin d'écarter le leurre des structures rationnelles et d'obliger à
palper existentiellement, à « manger », à « respirer » Dieu. Ils aideront dans leurs
premiers pas, nous l'espérons, ceux qui désirent vivre le Christ et ne pas être
chrétiens de nom seulement.
OBJECTIVITÉ ABSOLUE DE DIEU
La conception moderne du monde est faussée à sa base. L'apprenti de la prière
devra énergiquement renoncer à l'hérésie de notre siècle, s'il veut que le joug de
la prière devienne léger, et doux le fardeau de la vigilance.
En effet, nous avons pris l'habitude de considérer que ce qui est objectif est en
dehors de nous, et que, par contre, notre vie intérieure est spécifiquement
subjective. Cette forme de pensée s'est transformée en évidence, en certitude
indiscutable. Ainsi, ceux qui s'opposent au progrès scientifique et technique
s'imaginent devoir défendre désespérément la subjectivité de la vie intérieure,
rejoignant paradoxalement un Lénine pour qui la religion est « chose privée ».
L'homme du XXe siècle croit, en général, que la science, la nature, la matière sont
objectives, que le social lui-même est objectif, et que la religion et la vie
intérieure sont subjectives. Alors, par réaction, d'aucuns proclament que toute
objectivité est un mal écrasant l'humain.
Sommes-nous en face d'un dualisme sans issue : esprit, vie intérieure et
subjectivité égalent bien ; matière, extérieur et objectivité égalent mal ?
Le dogme chrétien affirme que la réalité divine - Dieu en nous - est objective, cela
n'étant aucunement le produit de notre conviction, de notre choix, de notre
imagination, de notre foi, de notre pensée ou de notre effort ; non, la réalité
divine est objective transcendentalement à toute subjectivité, bien que
réellement présente en nous. Si le Dieu que nous cherchons est le résultat de notre
« moi », nous devenons des idéalistes, des spiritualistes, nous ne sommes plus des
chrétiens.
Dieu en nous doit être conquis comme la cime d'une haute montagne. La technique
de la prière est un appareillage d'alpinisme. Les cordes, les piolets, les souliers à
clous, les exercices d'escalade, la résistance à la pureté de l'air, à la fatigue, au
froid, à la faim, sont indispensables pour atteindre le sommet qui demeure
objectif à tout cela. Le sommet était, est, sera, même si aucun alpiniste
n'entreprend d'y parvenir. Ainsi en est-il de Dieu objectif en nous.
Nous devons enfoncer, imprimer dans notre tête que Dieu est plus, beaucoup plus,
incompa-rablement plus objectif que le monde visible. L'objectivité du monde
extérieur est relative, nous pouvons la modifier ; rien ne peut modifier Dieu.
Certes, Dieu n'est pas un objet, une chose, une énergie a-personnelle, ni même
« Être », Il est Celui qui est, Il est Sujet, Tri-Hypostatique, d'où la nécessité de la
prière, du dialogue ; mais être Sujet ne signifie pas qu'Il se confonde avec notre
individualité. Transcendant par sa nature, Il est immanent par son énergie. De
même que nous ne pouvons imposer notre loi à la nature créée, mais seulement la
scruter et appliquer ses propres lois à nos besoins, de même - de façon
incommensurablement absolue - ne pouvons-nous imposer notre loi à Dieu. Cette
évidence n'est d'aucune évidence pour la logique de l'homme moderne : Il passe
son temps à construire son Dieu !
FACE À DIEU
Rejetons le dualisme factice : esprit-subjectivité et matière-objectivité. Posons
l'axiome que Dieu en Soi, et en nous, est une objectivité totale. Plaçons notre être
psycho-spirituel, variable, instable et si complexe, en face de cette cime
objective : Dieu en nous, et contemplons-la par l'œil de notre cœur, sans pour cela
renoncer à regarder avec nos yeux extérieurs à la nature.
Nous obtiendrons le schéma suivant :

- Dieu : objectivité absolue


- moi : subjectivité
- monde extérieur : objectivité relative
En conséquence, sous un autre angle :

- Dieu : le centre
- le monde extérieur : la périphérie
- moi : le mouvement des rayons

Le déséquilibre actuel résulte du fait que l'objectivité absolue, en dehors de nous


et en nous, a disparu de la conscience. Alors, les uns, grisés par le succès
technique, s'aperçoivent soudain que les valeurs humaines sont piétinées, tandis
que les autres, défenseurs de la vie spirituelle, ne possèdent plus l'appui efficace
pour combattre le robot. Dieu, objectivité absolue, a disparu.
***
EUGRAPH KOVALEVSKY
Né à Saint-Pétersbourg en 1905. Émigré en France avec sa famille en 1920.
Animateur à partir de 1925, avec notamment Vladimir Lossky (qui devait devenir
ensuite un des théologiens orthodoxes les plus réputés de son temps) de la
Confrérie Saint-Photius, laquelle avait pour programme «la renaissance de
l'Orthodoxie en Occident» et, par l'étude et la remise en œuvre des liturgies
locales du temps de l'Église indivise (c'est-à-dire d'avant le Grand Schisme de 1054
entre Occident et Orient), «la restauration, dans l'Orthodoxie universelle, du
visage légitime, immortel et orthodoxe de l'Occident». D'où l'institution en 1936,
par décret du métropolite (et futur patriarche) Serge de Moscou, de l'«Église
orthodoxe occidentale» - qui prit par la suite la dénomination d'Église catholique
orthodoxe de France (E.C.O.F.).
À l'usage de cette dernière, Eugraph restaure, avec le concours de son frère
Maxime Kovalevsky (1903-1988) pour le chant liturgique, l'ancien Rite des Gaules,
pratiqué en Occident avant les réformes de Charlemagne et décrit par l'évêque
saint Germain de Paris (VIe siècle) dans plusieurs de ses lettres : d'où son nom de
Rite selon saint Germain. Ordonné prêtre en 1937. Sacré évêque en 1964, sous le
titre de Jean de Saint-Denis, par l’archevêque Jean de San-Francisco, protecteur
canonique de l'E.C.O.F., un authentique saint, reconnu comme tel de son vivant
par les fidèles, et actuellement (1992) en voie de canonisation officielle par les
instances ecclésiastiques. Il meurt à Paris en 1970, laissant une œuvre immense et
inspirée de théologien, canoniste, liturge, hymnographe, iconographe.
Une bonne part en est encore inédite ou bien n'existe sous forme de cours aux
étudiants de l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Denys, dont il fut le fondateur
et le recteur jusqu'à sa mort ; ainsi que de conférences et d'articles (en français et
en russe) dispersés dans diverses revues, notamment celles qu'il avait fondées
(Contacts,Cahiers Saint-Irénée, Présence Orthodoxe).

***
Table
Première partie - Approche de la Divine Trinité par les Noms divins
I. Noms et nombres
II. Vers le Fils
III. Le Saint-Esprit
IV. Le Père
V. Le Plan de l'économie
VI. Vers le silence total
Deuxième partie - L'anthropologie chrétienne à la lumière de la Révélation
I. Approche par la Révélation
II. L'expérimentation du noûs
III. Les structures de l'homme dans l'anthropologie chrétienne
IV. La conquête de l'esprit
V. Les aptitudes du noûs
VI. La conscience et les fruits de l'esprit
VII. De l'inquiétude vers la paix
VIII. Silence et liberté
Troisième partie - La prière
I. La prière conversation avec Dieu
II. La paix intérieure
III. La prière nourriture
IV. La prière respiration
V. Prière, travail, repos. Le rythme de la vie
VI. La prière « en esprit et en vérité »
VII. Les étapes vers la prière perpétuelle
VIII. Le désir de Dieu
Table

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