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La Téléconsultation

Au bout de trois jours, Madame Jennifer Dumont se décida enfin à appeler son
médecin. Elle avait pensé que cette douleur d’épaule finirait par s’arranger d’elle-même.
Mais, sans qu’il y ait de véritable aggravation la douleur persistait, toujours du côté
gauche, et même les gélules de paracannabis n’y faisaient plus rien. Elle composa donc
sur son clavier l’adresse mail doct-consult@telmed.com qui donnait accès à la liste des
médecins généralistes disponibles.
Environ une centaine de noms s’affichèrent, mais elle n’eut pas besoin de les
parcourir pour cliquer immédiatement sur celui de Rachid Désormières, son médecin
traitant habituel. Elle l’avait choisi en consultant sur son site les opinions des
internautes. La plupart en étaient satisfaits, le décrivant comme à l’écoute de ses
patients, ne prescrivant pas trop de médicaments et ne poussant pas à des interventions
chirurgicales sans nécessité absolue. En l’espace de dix ans, il n’avait d’ailleurs eu que 18
plaintes en justice, ce qui était très peu par rapport à ses confrères, aboutissant à deux
condamnations à des indemnités qui avaient été versées par la TelMed.
Les cinq premières minutes étaient consacrées à des publicités pour des
médicaments non remboursés, contre le rhume, la toux, la constipation, les maux
d’estomac etc.
Puis s’entendit l’indicatif signalant la fin des publicités, et la voix de la
speakerine annonçant :
« Chère abonnée, la Telmed est heureuse de vous introduire auprès de votre
docteur. Nous sommes persuadés que grâce à nous vous bénéficierez d’un prompt
rétablissement. Il vous suffira de cliquer sur « poursuivre » si vous voulez prolonger
l’entretien au-delà des vingt minutes dont vous disposez ».
Le docteur Désormières apparut alors, assis derrière son bureau de polyester
ergonomique.
II n’avait évidemment pas changé depuis la dernière fois. Il avait toujours ses
cheveux grisonnants, ses traits énergiques et, derrière ses lunettes, le même regard à la
fois attentif et compréhensif. Il portait toujours la même veste de velours côtelé qui lui
donnait une note d’élégance rustique. De son côté, Madame Dumont avait gardé sa
simple tunique thermique de tous les jours.
C’était une petite femme brune, aux cheveux courts, aux yeux vifs, qui devait
avoir été assez jolie, mais dont les rides avaient commencé à sillonner le visage.
Sagement assise, elle regardait le médecin avec confiance :
- Comment allez-vous chère madame ? J’espère que vous n’avez rien de grave à
m’apprendre ! ,commença-t-il par dire,
- Eh bien docteur, je ne pense pas effectivement que ce soit bien grave, mais je
préfère avoir votre avis, on ne sait jamais.
Et elle expliqua cette douleur d’épaule gauche qui lui descendait dans le bras et
résistait aux antalgiques.
- Eh bien nous allons voir cela, dit le médecin. Pouvez-vous vous allonger sur
votre medicap. Inutile de retirer votre tunique, il suffira de vous débarrasser de vos
objets radiants.
La consultante retira son collier génotypique et sa bague d’identité, puis se
dirigea vers la salle d’examen où était installé son medicap, canapé médical en kératine
expansive que conformément à la loi SLP (Sécurité, Liberté, Précaution) la TelMed avait
fait installer dans tous les appartements. Lorsque elle s’y fut allongée, se mit à sourdre
autour d’elle une brume légère qui la recouvrit entièrement, s’insinuant dans les

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moindres replis de son corps. Les nano grains qui la constituaient étaient autant de
récepteurs émetteurs qui allaient assurer le bilan médical.
Il ne fallut pas plus de trois minutes pour que s’affichent les données de
l’examen.
Sur le plan biologique tout était normal.
Mais sur l’histoIRM une anomalie sautait aux yeux : alors que le formatage du
système musculo squelettique était satisfaisant, celui du système circulatoire montrait
des plaques d’aérocleaner, particulièrement importantes sur l’artère coronaire gauche.
Ce genre de dépôts était souvent constaté chez les patients âgés, depuis que l’on avait
vaporisé des gaz purificateurs à l’époque de la grande pollution, alors qu’on ignorait
qu’ils pouvaient être responsables de complications sanitaires. Et la douleur d’épaule de
madame Dumont, loin d’être une douleur rhumatismale banale, était manifestement due
à l’occlusion presque complète de cette coronaire, prélude à un grave infarctus du
myocarde.

Depuis environ 300 ans le traitement des maladies du cœur s’était beaucoup
simplifié, grâce à son remplacement par prothèses en silicone évolutif, aux battements
contrôlés par GPS interstellaire. C’était une intervention banale, effectuée par voie
transcutanée*, sous hypnose télévisuelle et cryogénie partielle, réalisée en chirurgie
ambulatoire, à l’aide d’instruments commandés à distance par le CSPTM, Centre de Soins
Permanents de la TelMed.
Mais avant de proposer cette prothèse à sa cliente, le docteur Désormières avait
besoin de savoir si ses revenus le lui permettaient. Il programma donc, en transmission
cachée, la liste de ses avoirs bancaires. Leur total ne dépassait pas 11 millions de
mondios, ce qui, même si l’on ajoutait le prix de son appartement, 7 millions selon les
cours du moment, ne permettait pas de couvrir les frais d’une prothèse de cœur. En
effet, elle était née le 17 février 2833, on était le 5 avril 2984, donc âgée de 151 ans et 48
jours, elle avait dépassé la limite au-delà de laquelle les frais de prothèse n’étaient plus
remboursés. Le Ministère de la Santé considérant qu’on ne pouvait pas prolonger
indéfiniment la vie d’une population improductive sans creuser un peu plus ce qu’on
appelait le « gap » de la Mutuelle Sociale Populaire, il avait été décidé que passé l’âge de
150 ans, seuls ceux, ou celles, qui pourraient la rémunérer sans remboursement
auraient le droit de bénéficier d’une prothèse d’organe.

Le médecin prit alors un ton indifférent, pour annoncer d’une voix métallique
en détachant chaque syllabe :
- Vous risquez d’avoir un infarctus du myocarde. Votre situation financière ne
vous permet pas de bénéficier d’une prothèse.
Pendant quelques instants, son image persista sur l’écran, immobile, comme si
la transmission s’était arrêtée net. Puis elle se brouilla, tandis que la speakerine
annonçait :
« Fin de la consultation. Si vous désirez un autre avis, n’hésitez pas à consulter la
liste de nos médecins référents sur le site doct-consult@telmed.com. La Telmed vous
remercie de votre confiance et vous souhaite un prompt rétablissement. »

Madame Dumont avait compris. Elle savait qu’il était inutile de demander un
autre avis, car si les médecins de la TelMed étaient tous différents par leur âge, leur
physique, leur personnalité, leurs diagnostics étaient forcément les mêmes, puisqu’il
s’agissait de modules virtuels conçus et programmés par la TelMed. Depuis longtemps,
les étudiants qui échappaient au numerus clausus ne voulaient plus faire de soins, et se

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consacraient exclusivement à la recherche scientifique, à l’organisation territoriale de la
Santé et aux contentieux médico-juridiques. De sorte que, devant l’extension inexorable
de ce qu’on appelait à une époque reculée les « medical deserts », le gouvernement avait
fait appel à une société privée, la Telmed, qui avait mis sur pied ce système très efficace
de téléconsultation informatique.
N’ayant pas les moyens de se faire poser cette prothèse, Madame Dumont
n’avait plus qu’à attendre ce qu’il adviendrait d’elle et de son cœur malade. Au fond, se
dit-elle, l’existence qu’elle menait désormais n’avait plus grand intérêt. Les rêves, les
espoirs, les moments de paix et de bonheur des années passées étaient bien loin. Depuis
la mort de son mari, conducteur de navettes spatiales et victime il y avait 23 ans, comme
tant d’autres, de l’attentat djihadiste intersidéral, elle habitait seule dans son grand
appartement du 103ème étage de la tour Victor Hugo. Et depuis que l’entreprise
d’aquasynthèse où travaillait son fils avait été délocalisée sur Mars, il ne lui donnait plus
que rarement de ses nouvelles et cela faisait des mois qu’il ne lui avait même pas
transmis les hologrammes de ses petits-enfants. Oui, vraiment, elle n’avait plus rien à
espérer de la vie.
Grâce au ciel il lui restait une solution, recommandée à la population âgée et aux
revenus modestes, et pour laquelle les prestations étaient intégralement gratuites.
Alors elle composa sur son clavier :
eu-thanasie@telmed.com

* Sous cryogénie, le cœur malade est extrait en plusieurs fragments par voie
transcutanée, puis la mise en place d’une prothèse en silicone évolutif s’inspire de la technique
des « fleurs japonaises », où de petits morceaux de papier trempés dans l’eau s’épanouissent et
deviennent des fleurs de toutes formes. La prothèse, réduite en une bille de silicone évolutif
concentré, est introduite dans l’organisme toujours par voie transcutanée et s’y développe en
quelques minutes pour devenir un cœur artificiel.

Jean-Pierre Brunet