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Eloge de la variante Bernard Cerquiglini Langages Citer ce document / Cite this document :

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Cerquiglini Bernard. Eloge de la variante. In: Langages, 17année, n°69, 1983. Manuscrits-Écriture. Production linguistique. pp. 25-35;

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: 10.3406/lgge.1983.1140 http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1983_num_17_69_1140 Document généré le 31/05/2016

Bernard CerquIGLINI Université de Paris VIII

ÉLOGE DE LA VARIANTE

Par une de ses formules lapidaires et soigneusement équivoques qu'il répandait avec malice, Emile Benveniste notait que pour la linguistique structurale, la réalité

de l'objet n'était pas separable de la méthode propre à le définir. Certes, et l'on voit mal quelle science n'a pas pour geste premier de tailler à sa mesure un segment de réel énonçable et calculable ; toutefois la complexité décourageante du langage, le lien herméneutique nécessaire à la langue rendent cette question cruciale pour la linguistique en général. Le « par où commencer ? » est toujours un « comment s'en

sortir ? ». Et ce serait écrire l'histoire de cette discipline, à l'enseigne du

Guillaume d'Ockham, que d'examiner comment les théories, les écoles, les générations ont tour à tour construit l'objet de langue qui leur était pensable. Bruissement de l'anathème et du repentir, flux des concepts, mouvements du pendule et de la spirale. Dans le débat qui agite avec bonheur la linguistique contemporaine, chaque position paraît réductible à ses données ; c'est à ce niveau le plus concret que l'on mesure les avancées réelles, démasque les faux- semblants, attise les querelles. Notre histoire de la linguistique demanderait à chaque théorie : « Quelle est ta philologie ?» ; et l'actuel débat sur la notion d'exemple est révélateur. L'intuition et le texte forment une opposition dont il faut voir l'enjeu, qu'il convient de creuser et de prolonger. Car si l'on a bien perçu les limites de l'exemple dû à la seule introspection, il ne s'agit pas d'abandonner la blouse blanche du « labo » pour revenir, l'œil dans le vague, à son cher vieux Stendhal. Revanche ultime du khâgneux sur le tau- pin, de l'humanisme sur la science. La linguistique, pour autant qu'elle se veut

activité scientifique, retrouve par son progrès un domaine d'investigation qu'elle a dû négliger et qu'elle semble se donner à nouveau. Mais ce n'est plus le même objet ; les études rassemblées dans ce numéro en témoignent. Le texte littéraire fait retour d'une part pour répondre à un nouveau besoin (fournir la représentation de phénomènes discursifs et sémantiques d'une ampleur et d'une originalité qui dépassent la simulation introspective), pour donner l'image d'autre part d'une activité signifiante saisie dans sa production même. L'examen linguistique en vient à privilégier l'ébauche, le brouillon, tout l'espace de la paraphrase, de la redite et de la biffure où s'entend la polyphonie du sens. Nous y attacherons un grand prix ; par cette interrogation et sous ce regard, le texte constitue bien l'objet neuf que s'est attribué la dynamique de la recherche. De cette avancée, le manuscrit est la signature, la trace.

couteau de

L'étude de l'ancienne langue française représente un curieux microcosme de l'activité scientifique esquissée plus haut. Si le domaine est moindre, les tensions et les urgences sont plus vives. Au besoin primordial de constituer son objet répond la nécessité pratique d'établir ses données et de faire la théorie de cet établissement. Plus que jamais la question de la philologie est à l'ordre du jour ; le linguiste médiéviste renoue avec des manuscrits dont la diversité est pour lui porteuse de sens, et devant lesquels il doit prendre position. La notion de variante est la réalité concrète d'un débat que nous croyons exemplaire. Nous verrons que les philologues, dévots scrupuleux des faits, ont su manier avec dextérité le rasoir de Maître Guillaume.

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Saisir l'altérité

Ce n'est pas prêcher pour sa paroisse, mais feuilleter un annuaire professionnel que constater la part des études médiévales dans la formation de praticiens du langage les plus divers ; et ceci à bon droit. Cette expérience de l'autre, dans quelque état d'esprit qu'on la vive, marque une rupture dans le lien biologique à la langue mère, objectivation minimale à portée reflexive. Ainsi la plupart des idées relatives à la description linguistique sont ici remises en cause, perdant leur évidence, gagnant un statut expérimental et méthodologique. Il est clair que l'on décrit une langue qui n'a plus rien de vivant ; il ne s'agit pas même d'une de ces grandes langues anciennes qu'accompagnent une tradition grammaticale multiséculaire, un enseignement à peine interrompu, et que l'on peut encore écrire presque sans ridicule. Cette langue perdue dans le temps, comme d'autres le sont dans un sous- continent, nous est

connue par des documents d'une nature très particulière. Ils forment une littérature, et sont rédigés en une scripta, langue littéraire de convention transcendant la disparate

en cet instant que nous

jugeons crucial où la langue véhiculaire accède à l'écrit. Nous faisons l'hypothèse que le « vulgare latium » conçu par Dante, « quod omnis latie civitatis est et nulius esse videtur » , eut fort tôt un prédécesseur dans la France septentrionale ; la prise en compte de la littérarité du corpus médiéval, négligée par la grammaire historique, peut conduire à un changement profond dans les principes et méthodes de la recherche diachronique . Non seulement est rendue vaine l'archéologie d'une hypothétique langue parlée, mais le statut du sujet parlant est déplacé. Le modèle de la communication littéraire venant se substituer à l'image d'une communication véhiculaire (dans le même temps d'ailleurs que la théorie de cette communication est

singulièrement compliquée pour les langues vivantes), le lien de l'énoncé textuel à ce qui l'a produit perd sa transparence. Ainsi, le trait dialectal relève sans doute moins du

des dialectes, et qui émerge

au sein du milieu clérical,

que du projet esthétique ;

l'usage même de la langue ne renvoie pas à un enracinement géographique mais à la commodité, au goût (le notaire florentin Brunetto Latini écrivant en français son Tresor), voire au genre littéraire. Le curieux mixte linguistique de certaines chansons de geste de l'Italie du Nord ne résulte pas d'une question de « langues en contact »

au sens de Weinreich ; c'est la tentative de jongleurs transalpins pour composer en français littéraire, langue qui leur semblait liée par convention au style épique . Pas l'ombre d'un native speaker donc, mais d'anonymes cosmopolite writers.

L'avancée de la recherche dans le domaine médiéval retrouve le texte littéraire, que la grammaire historique avait perdu de vue. Ou plutôt, qu'elle ne pouvait pas voir, occupée à reconstruire une langue en puisant librement dans les éditions procurées par une science auxiliaire, la philologie. Spécificité et typologie des œuvres n'entraient pas en compte, de même qu'était jugée fiable leur édition. Division du travail qui condamnait le dialogue, chez le même individu parfois, de la sensibilité du littéraire, de l'imagination du grammairien, de la rigueur du philologue. Or le vaste retour sur les données qui affecte notre domaine pour les raisons générales et particulières que l'on a vues, conduit les linguistes à se préoccuper du maniement des textes. D'un changement d'attitude profond, le manuscrit est là aussi la trace.

Que le linguiste redevienne philologue est d'autant moins regrettable que le texte médiéval constitue également une riche école d'altérité. Rappelons que la littérature du Moyen Age, entrée tardivement dans le domaine académique et universitaire, eut

lapsus (on peut suivre la philologie jusqu'à Vienne

)

1. Dante, De Vulgari Eloquentia, I xvi 6, éd. A. Marigo, Florence : Le Monnier, 1957

(« Opere di Dante », 6).

2. B. Cerquiglini, « Fur ein neues Paradigma der historischen Linguistik : am Beispiel des

Altfranzôsischen », in B. Cerquiglini/H. U. Gumbrecht (Hrsg. ) Der Diskurs der Literatur-und

Sprachhistorie, Francfort : Suhrkamp (sous presse).

longtemps besoin d'une promotion et nécessite encore quelque défense (pour lutter contre toute infantilisation). Celles-ci sont fort louables mais ne vont pas sans réduction à un modèle prestigieux. Ce qui s'énonçait au début du siècle en comparant la Chanson de Roland à la tragédie racinienne, s'opérait soixante dix ans plus tard en retrouvant dans la lyrique courtoise le Texte sémiologique même ; et l'on peut douter que le vif débat actuel sur l'oralité de cette littérature échappe à ce processus. Danger inévitable, et dont il faut avoir conscience, dès que l'on « parle du Moyen Age » 4. C'est que le texte médiéval dans sa matérialité est étranger à notre cadre conceptuel, à nos méthodes d'approche et de lecture ; et ceci a des conséquences jusque dans la description grammaticale. Prenons l'exemple de la très remarquable édition que Jean Rychner a procurée du Lai de Lanval de Marie de France 5. C'est un petit livre qui contient ce seul

texte ;

Marie de

France (laquelle est rangée de ce fait dans le paradigme homogène des auteurs

français jusqu'à nous,

de l'œuvre (intitulée et

façon son statut soit autre)

bien que pour le moins on ne sache rien d'elle, et que de toute

sur la couverture on

lit en

caractères gras le nom d'un auteur,

Le Lai de

Lanval,

et un titre,

donc close). Le geste de l'éditeur — et comment en serait-il autrement ? — a saisi, placé dans l'espace clos du livre (en un volume), assigné à un individu (en une graphie que l'on appelle fort à propos titulaire) un segment d'écrit, emprunté à une colonne courant, ininterrompue, sur plusieurs folios d'un codex manuscrit. Il y a plus. Dans l'édition, le texte commence ainsi (nous restituons la forme autre du manuscrit de base, corrigée en altre par Jean Rychner) :

1

L'aventure d'un autre lai, Cum ele avint, vus cunterai. Faiz fu d'un mult gentil vassal :

4

En bretanz l'appelent Lanval.

Si l'on pense, comme les grammaires, que l'ordre des termes est pratiquement libre

en ancien français, la construction des vv.

subordonnée circonstancielle (avec reprise pronominale) + groupe verbal » ne dérange pas ; nous pensons au contraire qu'elle est fortement marquée, thématique (le groupe nominal objet est d'une part antéposé, d'autre part détaché par l'anaphore pronominale), et qu'il convient d'en rendre compte. De même l'expression « un autre lai » semble curieuse (on attendrait « L'aventure d'un lai », tout court) ; faut-il ranger cette occurrence parmi les exemples qui suggèrent une particularité d'emploi de ce qualifiant en ancien français ? Le caractère anaphorique de cette entrée en matière la rend étrange. Dans le manuscrit qui sert de base à l'édition (British Museum, Harley 978), le Lai de Lanval est précédé d'un texte de Marie de France, le Lai de Bisclavret ; on lit continûment au folio 154d :

1

et 2

« groupe nominal objet

+

Lauenture ke auez oie Veraie fu nen dutez mie De bisclaueret fu fet li lais Pur remembrance a tut dis mais Lauenture dun autre lai Cum ele auient v9 cunt'ai

Le passage gagne une unité frappante, et l'analyse grammaticale peut s'exercer. Une piste tourne court : l'emploi de l'indéfini autre s'explique aisément ici, par référence

4. P. Zumthor, Parler du Moyen Age, Paris : Minuit, 1980.

5. Genève : Droz, 1958 (« Textes littéraires français », 11).

6. « Ensamble gisent com autre ribaudaille » Prise d'Orange, ms C,

1791 ; « Les pies li

conmenche a baisier, / A Vautre cors n'ose aprochier », Marie l'Egyptienne, ras T, 1382 ; « Li

rois i va et li autre baron », Ami et Amile, 1652 ; etc.

à l'expression « De bisclaueret fu fet li lais ». Une piste est féconde : la construction qui antéposé le groupe nominal objet (« L'aventure d'un autre lai/ Cum ele avint ») est bien une articulation thématisante, reprenant le mot aventure employé plus haut, d'ailleurs en fonction de sujet antéposé (« Lauenture ke auez oie/ Veraie fu »). On voit que les deux prédicats « aventure » et « lai » deviennent le thème mis en valeur de l'énoncé qui inaugure le Lai de Lanval ; il n'y a pas solution de continuité :

(aventure, lai) L'aventure d'un autre lai, Cum ele avint, vus cunterai. En somme, nous avons affaire à un discours, multipropositionnel, unifié par un réseau anaphorique dense. L'édition substitue à ce discours une phrase, autonome et close, dont les éléments anaphoriques (discursifs) sont déconnectés.

Nous insisterons ici sur un autre aspect majeur par lequel le texte médiéval échappe concrètement à nos modes d'approche, trouble l'analyse s'il est réduit par l'imprimé, et peut lui fournir au contraire de riches matériaux. Il s'agit de ce que Paul Zumthor a nommé la mouvance.

Ne varietur ?

L'œuvre littéraire au Moyen Age est une variable. Elle s'oppose en cela à l'authenticité et à l'unicité que les modernes associent à toute production esthétique. ^Certes, la génétique littéraire a bousculé quelque peu l'unité de l'écrit, voire la vectorisation simple et téléologique de sa production ; cependant, même s'il faut supposer pour le texte moderne un espace d'éléments (avants-projets, brouillons, retouches, etc.) diversement liés entre eux, cet ensemble à trois dimensions, ce nuage, s'oriente et s'ordonne sur un point : la version achevée, signée, donnée à la publication. La situation médiévale, mis à part les rares et fort tardifs manuscrits autographes 8, est très différente. Soit inverse (si l'on prend l'option de l'authenticité perdue) : la perfection est antérieure, quand la voix de l'auteur dicte au premier scribe une version que désagrège la multitude et l'insouciance des individus copiant une littérature « vulgaire ». Soit tout autre (si l'on prend l'option de l'authenticité généralisée) : le texte médiéval n'étant lié ni dans sa production ni dans sa réception au concept d'originalité, il appartient à quiconque le manipule, le récrit. Ces deux perspectives qui ont figure dans la discipline de querelle des Anciens et des Modernes justifient l'extrême malléabilité de ce qu'il est convenu (et peut-être fort dangereux) d'appeler « texte » médiéval. De même le débat plus récent entre l'oral et l'écrit. Que l'on tienne pour une transmission confiée à la seule mémoire (et corrélativement aux techniques de recréation formulaire), ou que l'on croie à la seule activité (parfois pri- mesautière) du scriptorium, ou que l'on adopte toute position mesurée intermédiaire (par exemple, en fonction des genres), la mouvance de l'objet reste la réalité première. La donnée concrète du médiéviste est donc un ensemble de formes manuscrites disparates et non ordonnées ; la question primordiale est là encore « comment s'en sortir ? ».

Le linguiste est conduit à adopter une prudence dubitative devant toute édition, dans la mesure où l'éditeur est quelqu'un qui « s'en est sorti », qui a réduit l'excès de ce dont il avait pris copie à l'unicité d'un texte moderne. Cette opération de saisie et d'appropriation que l'on a vue plus haut simple et pour ainsi dire verticale, est ici horizontale et autrement plus draconienne. C'est un surplus de texte et de langue qui

8. E. Ornato, « L'édition des textes médiévaux conservés dans des manuscrits autographes », in Les Manuscrits. Transcription, édition, signification, pp. 37-62. Paris : Presses de l'E.N.S., 1976. La méthodologie présentée concorde avec celle qui est développée pour les manuscrits modernes et avec la perspective génétique ; voir la discussion.

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est évacué hors du lisible, sinon du pensable. Les débats en ce domaine sont, on s'en doute, riches d'intérêt .

L'histoire des méthodes proposées pour l'édition des textes médiévaux de langue vulgaire est curieusement pleine de bruit et de fureur. Symptôme des enjeux de cette activité, qui prépare ce qui sera la matière du discours grammatical et littéraire, donnant à lire, informant cette lecture. Mais aussi secrètement formée par elle :

l'édition, discipline rigoureuse et austère, est la praxis non dite du discours critique. Elle est en cela redoutable : la philologie porte masque, et manipule des faits 10.

La première période (entre 1830 et 1860) que l'on peut distinguer dans cette histoire ne mérite certes pas le néant où l'a plongée la génération des « savants ». Qu'il s'agisse de pionniers publiant avec frénésie une littérature qu'on découvre

1837), ou du premier contact

institutionnel (Francis Guessard lance en 1856 la collection des Anciens Poètes de la France, subventionnée par décret impérial), l'édition est affaire de goût, de respect néophyte, de romantisme distingué. On corrige peu une langue que l'on n'est pas sûr de bien connaître ; on ne bricole guère un manuscrit dont on est bien heureux de disposer, et qui de toute façon traduit dans sa fraîcheur le sentiment littéraire que l'on se fait du Moyen Age. En cas de divergence dans les sources, on se tient au manuscrit préféré (quitte à fournir en note d'abondantes variantes), ou bien l'on publie plusieurs versions : le lecteur est invité à se faire un jugement, et l'édition prend l'allure d'un dossier. De ces travaux estimables, plus d'un peut encore être utilisé.

Une telle remarque eût fait sourire dans le troisième quart du siècle. Une rupture profonde dessine une seconde période (entre 1860 et 1913). Les facteurs qui présidèrent à cette rupture sont divers : multiplication des manuscrits, ce qui pose le problème editorial presque éludé jusqu'alors ; développement d'une institution

médiéviste (chaires, revues, sociétés) à qui est confiée la sauvegarde, mais aussi la restauration de ce patrimoine national ; entrée de la philologie dans la sphère de la pensée positive. On est frappé par l'unité épistémologique de ces années ; tandis que les linguistes classaient d'une façon enfin certaine les langues indo-européennes, et se donnaient pour tâche de reconstruire, tels des paléontologues, YUrsprache primordiale et parfaite, les philologues adoptaient une méthode rationnelle de classement des manuscrits favorisant la reconstruction de VUrtext archétypique. Reconstruction illuminée et figuration arborescente : cette fin de siècle est pleine de branchages, où des monstres improbables abritent leur disparate chétive. Dans un article de la Revue critique d'histoire et de littérature de 1866, Gaston Paris présentait la méthode de construction du stemma codicum qu'avait popularisée Karl Lachmann ; il publiait en 1872 la première édition lachmannienne, et donc scientifique, d'un texte en ancien français n. Acte d'audace, et double importation. D'une

mêlerait d'autres rancœurs à la

(Francisque Michel, La Chanson de Roland ou de Roncevaux,

méthodologie germanique, tout d'abord (ce qui après Sedan

querelle scientifique) ; d'une méthodologie ensuite élaborée à d'autres fins. Lachmann et ses prédécesseurs avaient opéré sur le texte grec du Nouveau Testament, sur le De Rerum Nátura de Lucrèce, etc. 12. Textes antiques et vénérés, que les scribes

9. On trouve un bon historique aux pp. 1-39 de A. Foulet et M. B. Speer, On Editing Old French Texts, Lawrence : Regents Press of Kansas, 1979. Voir aussi les remarques stimulantes de M. B. Speer, « Wrestling with Change : Old French Textual Criticisum and Mouvance », Olifant, VII (1980), pp. 311-326.

10. Qu'on ne se méprenne pas. La probité philologique est en général admirable. Et l'on

vie de Saint Alexis,

poème du XIe siècle,

p.p.

G.

Paris

et L.

Pannier. Paris :

sait l'aide qu'apportèrent ès-qualités certains philologues tel Louis Havet à la défense du capitaine Dreyfus.

11. La

Franck, 1872.

12. S. Timpanaro, La genesi del metodo del Lachmann, Florence : Le Monnier, 1963,

pp. 36-42 et 56-68.

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médiévaux avaient copiés avec le plus grand respect, ne se rendant coupables que de fautes dues à l'incompréhension, l'inadvertance, la fatigue. Partant du principe que deux scribes ne commettent pas la même erreur au même endroit, l'école allemande en déduisait que l'accord de deux manuscrits contre un troisième indique avec sûreté la bonne leçon ; elle se donnait les moyens de figurer les relations de dépendance entre les copies (stemma codicum) et de reconstruire mot à mot l'archétype (critique des leçons). Restait à rapprocher ce dernier de l'original, en l'unifiant linguistique- ment (grâce aux connaissances générales sur l'histoire du grec et du latin), et en repérant ce qui dans la blancheur archétypique pouvait encore être fautif (critique des formes). C'est là que le philologue donne toute sa mesure, science et finesse au service d'une ruse diabolique ; qu'on en juge par le chef-d'œuvre de Louis Havet 13, à la fois somme d'érudition insensée, traité de criminologie et manuel de psychologie clinique du scribe 14.

L'adhésion de Gaston Paris (puis de toute la philologie française) à la méthode de Lachmann, si elle n'est pas insensible au doute (comme en témoigne à plusieurs reprises la longue introduction qu'il donne à son Saint Alexis) est aussi risquée que définitive. Nous avons dit l'état de mouvance de l'œuvre médiévale ; même dans la perspective, qui est celle de Gaston Paris, d'une authenticité perdue, le scribe agit avec une liberté qui fait de lui davantage un remanieur qu'un copiste ; et la part de ce que l'on peut nommer au mieux « intervention consciente » est incalculable. La production d'un surplus de texte, d'un surplus de sens, est au cœur de la pratique médiévale de langue vulgaire. Le geste de Paris est la négation brutale de cette

spécificité : toute variante est tenue pour une faute. La méthode lachmannienne peut dès lors s'appliquer de façon « mathématique » {Saint Alexis, p. 13) et faire apparaître dans le fouillis des lignes la figure évanescente d'un archétype. On comprend que le second temps, la critique des formes (restitution du langage premier) soit plus risqué encore. S étant détourné par méfiance théorique de la multiplicité des formes qu'il a sous les yeux, l'éditeur doit se rattacher à un ailleurs qu'il ne possède pas. Reste la ruse et sa piètre valeur : publiant YHistoire de Saint Louis en 1874, Natalis de Wailly estime que le scribe de l'original dicté par Joinville devait appartenir à sa chancellerie ; il récrit donc le texte dans la langue des Chartes de Champagne. Reste le pur fantasme : l'idée que l'éditeur et une grammaire historique en ses débuts se font de la langue, supposée parfaite (l'activité du scribe est toujours dégénérescence) de l'original donné par l'auteur . Gaston Paris récrit sa version archétypique du Saint Alexis : « je pense qu'on voudra bien reconnaître que le texte de ce poème, tel que je le livre au public, offre un spécimen admissible de la bonne langue française

telle qu'elle devait se parler et s'écrire au milieu du XIe siècle » (p. 135)

qu'elle n'est attestée nulle part, les manuscrits du Saint Alexis, comme de tous les autres textes de langue vulgaire, datant au plus tôt du XIIe siècle, et pour la plupart du XIIIe, qui fut le grand siècle de l'écriture. Délaissant l'abondance linguistique attestée mais « tardive » (et faisant un peu désordre), l'analyse rêve une ancienne langue pure et grêle, dénudée et blanche, comme un squelette arraché au désert, comme une église romane immaculée, dans le goût fin de siècle : « j'ai essayé de faire ici pour la langue française ce que ferait un architecte qui voudrait reconstruire sur le

et telle

13. Manuel de critique verbale appliquée aux textes latins, Paris : Hachette, 1911.

14. Il faudrait examiner un jour les rapports de la critique verbale et de ce que l'on

nommait à l'époque l'« anthropologie criminelle », qu'elle fût d'inspiration psychologique (Césare

Lombroso), sociologique (Gabriel Tarde), ou plus technicienne (Alphonse Bertillon). On sait par ailleurs que dans l'espace romanesque, la figure du philologue peut doubler celle du détective : qu'on pense à Lokis de Mérimée.

Notons au passage que la philologie lachmannienne non seulement repose sur l'idée

d'un « auteur » du texte médiéval, mais conforte la notion de « grand auteur », à la langue impeccable et faisant foi. Il lui est dénié tout lapsus, toute incorrection : la philologie s'adjoint, subrepticement, une théorie grammaticale typique des Belles Lettres.

15.

Comme le

note plaisamment Gianfranco Contini : « II Paris ha voluto essere, insomma, più che il Cuvier, il Viollet-le-Duc del francese del Mille » 16.

Par-delà l'affiliation lachmannienne, le geste de Gaston Paris fonde le paradigme majeur de l'attitude philologique. Donnons un exemple de cette attitude. Un des actes de foi de la grammaire historique est l'existence en ancien français d'une flexion bicasuelle, opposant le cas sujet (fonction sujet et attribut) au cas régime (qui regroupe en fait toutes les autres fonctions). On saisit l'importance accordée au phénomène dans le discours pédagogique sur l'ancienne langue : la grammaire historique trouve ici un terrain d'élection. L'existence d'une déclinaison médiévale démontre avec clarté une appartenance (elle est la trace du latin dans le français), figure d'une

façon simple et comptable l'évolution diachronique (six cas en latin, deux en ancien français, aucun en français moderne), et représente aisément l'altérité et la spécificité de l'ancien français, langue flexionnelle. Certes, les manuscrits montrent

d'innombrables « fautes

comme en bien d'autres, est un discours de la décrépitude ; on ne s'accorde pas même sur la date à laquelle le système aurait sombré. Il n'importe pas de prouver ici que le dossier est à rouvrir ; une théorie plus convenable ne passe d'ailleurs sans doute pas par la simple négation du phénomène flexionnel, mais par un déplacement de son statut et par une description plus fine.* Gaston Paris, typiquement, consacre plus de la moitié des cent pages de sa Critique des formes à la phonétique du texte ; il s'attarde ensuite quelque peu sur la déclinaison, avant de conclure rapidement sur le verbe et le mètre. Pour lui, nul doute que la flexion est altérée dans les manuscrits, et qu'elle dut être parfaite dans l'original : « on est (donc) autorisé (

de l'ancien français, en ce domaine

papier Saint-Germain des Prés tel que l'admira le XIe siècle » (p. 136).

de

déclinaison »,

et la pédagogie

)

à

rétablir partout la forme de la déclinaison française telle qu'elle existait à l'époque où le poème fut composé » (Saint Alexis, p. 106). Les secteurs où la description grammaticale, aujourd'hui pas plus qu'en 1872, n'est guère assurée ne manquent pourtant pas. En morphologie, citons les noms propres, qui semblent répugner à prendre Y-s de flexion. Ainsi dans le manuscrit L, estimé fort proche de l'archétype, le nom propre eufernien n'apparaît jamais sous la forme eufemiens en fonction de sujet :

tut sul sen est eufemien turnet

(L 69e) 17 La pratique des manuscrits P et A est variable ; S, nettement interpolé, donne

toujours dans ce cas eufemiens. Situation paradoxale pour le regard philologique, et fort intéressante car elle montre à l'œuvre dans S, selon nous, une hypercorrection, un

emploi marqué de la flexion nominale,

guère troublé longtemps ; il corrige le manuscrit L, au travers duquel il aperçoit l'original, et met en circulation pour ce vers le texte critique suivant (où, au passage, tous les attributs ď eufemien sont corrigés) :

de

type

« bon

usage ».

Gaston Paris n'est

Toz sols s'en est Eufemiens tornez, (Saint Alexis, 69e)

Prenons en syntaxe un exemple également douteux et paradoxal. L'expression avoir nom, avoir a nom (' se nommer ') est souvent, sinon dans les textes, du moins dans les apparats critiques (où se lit la matière avant correction) suivie d'un nom propre au cas sujet ; ainsi ce passage, fort correctement édité :

Al tens Innocent, apostoille de Rome, et Phelipe, roy de France, et Ricchart, roy

d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de Nuilli

.

16. « Rapporti fra la filologia (come critica testuale) e la linguistica romanza », Actes du

XIIe Congrès International de Linguistique et de Philologie romanes, I, p. 63. Bucarest :

Ed. Acad., 1970.

17. Nous utilisons l'édition diplomatique publiée par W. Foerster et E. Koschwitz, Altfran-

zôsiches Uebungsbuch, Leipzig : Reisland, 1902 (19114), pp. 98-163.

18. Villehardouin, La Conquête de Constantinople, éd. E. Faral, Paris : Belles Lettres,

1938, § 1, p. 2. Tous les manuscrits concordent : Folques OA, Forques B, Foukes CDE.

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Ce phénomène, dont il faut prendre la mesure, semble s'opposer à la défectivité flexionnelle du nom propre, ainsi qu'à notre sentiment linguistique : une marque de

fait est digne

d'intérêt et d'examen ; il laisse entendre que notre analyse grammaticale n'est pas celle de l'ancienne langue, qui voit dans avoir nom une relation predicative simple et existentielle, relevant du paradigme de estre 19, à laquelle participe le marquage flexionnel. Encore faut-il qu'il s'agisse d'un fait, donné à lire. Dans ce passage du Saint Alexis, les trois manuscrits principaux s'accordent sur une leçon qui comporte une occurrence de avoir nom :

sujet est placée sur

ce qui est proprement l'attribut de l'objet.

Le

li

uns acharies H altre anories ot num

(L

62b)

li

uns akaries li altre honorie out num

(P 62b)

li uns achaires li altres oneries out num (A, déplacé en 72b) Si l'on excepte la forme honorie de P, l'accord est donc complet sur une « bonne » leçon au cas sujet. Gaston Paris, si prompt à distribuer les -s désinentiels pour restaurer les nominatifs défaillants, agit ici avec une dextérité égale, mais inverse. Telle est la prégnance anachronique et inconsciente du modèle grammatical ; l'éditeur ôte « une s à laquelle ils n'ont pas de droit, car après avoir nom le nom propre est naturellement mis au régime » (p. 107) et publie :

Li uns Arcadie, li altre Honorie out nom (Saint Alexis, 62b) Le problème disparaît, et les grammaires qui suivront, s'appuyant sur cette édition fameuse, pourront affirmer que l'attribut de l'objet est en ancien français « naturellement » au cas régime. Puis des éditeurs s'autoriseront de ces grammaires

Une troisième période est ouverte par Joseph Bédier qui, republiant en 1913 à la Société des Anciens Textes Français l'édition (de stricte obédience lachmannienne) qu'il avait donnée dans sa jeunesse du Lai de l'Ombre de Jean Renart, émet des doutes sur cette méthode. Amplifiés et justifiés 20, ces doutes prirent la forme d'un article qui, en une langue superbe et avec la grâce d'un bel esprit, enterrait Lach- mann . Il n'est pas besoin de résumer les idées de Joseph Bédier qui connurent en France un succès complet, et en partie regrettable ; une fois admises, pratiquées, elles ne suscitèrent plus de débat, marquant dans ce pays une sorte de fin de

l'Histoire philologique, l'activité éditrice régulière mais paisible se soutenant d'une Vérité révélée. Or cette vérité est essentiellement dubitative, et elle est loin d'être générale. Bédier n'est pas un théoricien, et il convient de faire la part de l'individu, passablement germanophobe, méfiant envers la mathématisation d'une littérature qu'il connaît à merveille, doté d'une intelligence fine et goûtant la provocation habile. N'a-t- il pas choisi le Lai de l'Ombre, seul texte médiéval dont on peut supposer, dans l'optique traditionnelle, que son auteur est intervenu dans une copie ultérieure ? S'il y a révision, le stemma codicum tourne sur lui-même, la belle arborescence devient un rhizome flasque. De même, Bédier n'a pas attaqué la méthode lachmannienne de

front ;

des éditions qu'il a

il a

découvert en 1913 cette « loi surprenante » : 95 %

19. Rapprocher l'expression soi faire, glosée en « devenir » par G. Moignet dans sa

p. 91), et qui peut être suivie du cas sujet : « Li empereres se

fait e balz e liez » Chanson de Roland, 96.

20. Même à l'égard du lachmannisme « évolué » de Dom H. Quentin (Essais de critique

textuelle (Ecdotique), Paris : Picard, 1926), qui abandonne la notion fâcheuse de faute au

profit de celle de variante ; le classement s'opère, sans préjugé, en plaçant toutes les divergences sur le même plan.

21. J. Bédier, « La tradition manuscrite du Lai de l'Ombre ; réflexions sur l'art d'établir

les anciens textes », Romania 54 (1928), pp. 161-196, 321-356.

Grammaire (Paris : Klincksieck, 1973,

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consultées présentent une stemma bifide, deux branches (c'est-à-dire deux copies supposées) dérivant de l'original. Tout se passe comme si l'inconscient était inscrit dans la méthode, et faisait qu'à un certain moment l'automate producteur de texte par étape de « deux contre un » était toujours pris en défaut, laissant le philologue agir

Si donc la méthode « scientifique » est secrètement minée par le

désir, pourquoi engendrer des monstres, et ne pas revenir à une conception humaniste de l'édition, consciente de ses limites et de ses choix ? Il convient de retenir le meilleur manuscrit et de s'y fixer, réduisant et explicitant les corrections nécessaires.

Tel est le « bédiérisme » adopté par la philologie française et anglo-saxonne 22. Et en un sens, cette attitude reçut plus tard, et sans doute malgré elle, l'appui d'un courant moderniste. Le manuscrit ainsi publié, issu d'une main unique, est un segment de langue homogénéisé par l'interventionnisme du copiste, réalisé en vue d'une situation de communication littéraire effective, c'est un réel. On ne peut cependant faire taire une double inquiétude. Tout d'abord, un sentiment de frustration et de crainte. Il ne s'agit certes plus, dans l'activité éditoriale, d'évoquer un fantôme, celui d'un « auteur » anachronique ; mais doit-on se restreindre au dialogue avec un scribe dont l'ouvrage est seulement « bon », sans considérer d'autres effets esthétiques intéressants, qui n'ont rien à voir avec l'« originalité » d'un auteur, mais tiennent à la mouvance de la production littéraire médiévale ? Et si la copie était trop bonne, représentant par aberration particulière l'image même que le philologue se forme de la langue et de la littérature médiévales ? Que l'on pense à la copie que Guiot de Provins a donnée des œuvres de Chrétien de Troyes, si prisée par les écoles française et anglo-saxonne, et qui laisse un curieux sentiment d'édition critique : avec Guiot on est entre soi. Tout ceci paraît animer le néo-lachmannisme militant, sympathique et ouvert de l'école italienne, et donne à penser que l'histoire n'est pas finie . Ensuite, il est tentant de renvoyer sur un point Lachmann et Bédier dos à dos ; l'impressionnante méthode allemande et l'élégant empirisme français ont le même but : réduire et stabiliser ce débordement qu'est la tradition manuscrite. En ce sens, l'accord entre les tenants de la mouvance et les disciples de Bédier est un malentendu singulier ; car ceux-ci prennent de la diversité textuelle un instantané (comme on dit d'une photo), certes préférable à la reconstruction positiviste, mais qui tout comme elle laisse le surplus de langue à la place qui lui convient : dans les marges.

selon son choix.

La mise en page

L'intérêt de ce débat est son aspect pratique. Quelque perspective que l'on adopte, on en vient toujours à manipuler des faits linguistiques et à les disposer, puis

22. Mis à part l'excellent recueil préparé par Ch. Kleinhenz, Medieval Manuscripts and

Textual Criticism. Chapel Hill : North Carolina Studies in the Romance Languages and

Literatures, 1976. Christopher Kleinhenz est un italianiste ; voir plus bas.

23. Le néo-lachmannisme transalpin tient sans doute au fort sentiment de continuité que les

intellectuels italiens éprouvent pour leur Moyen Age, à la perception quasi interne qu'ils en ont (voir le superbe II nome délia rosa, d'Umberto Eco, Milan : Bompiani, 1980). La compréhension plus immédiate de la langue, qui est allée de pair avec une chaîne ininterrompue de commentaires et d'éditions leur donne quelque assurance. En revanche, le classicisme français du XVIIe siècle instaura une coupure dramatique, fixant la langue et instituant les Belles Lettres, versant tout ce qui précède dans l'altérité et le soupçon. Ajoutons à ceci que les éditeurs néo- lachmanniens (Maria Corti, d'Arco S. Avalle, Césare Segre, etc.) sont par ailleurs, avec Umberto Eco, les maîtres de la sémiotique littéraire italienne, connus du grand public pour leurs travaux sur Pavese, Joyce et autres. On peut voir un lien entre leur interventionnisme editorial et leur conviction que le texte littéraire est justiciable d'une théorie, ainsi que d'une méthodologie stricte de lecture et d'analyse. Les éditeurs français de textes médiévaux ne sortent guère de leur domaine, émettent peu d'idées générales, et se méfient pour le moins de la sémiotique. Le bédiérisme est devenu en France une pensée conservatrice. Mais fut-il jamais autre chose ?

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à les donner à lire. Revenons à la Conquête de Constantinople de Geoffroy de Villehardouin. Le meilleur manuscrit en est le 0 (Oxford, Bodléienne Laud, misc. 587) qui sert de base à l'édition d'Edmond Faral, laquelle lui est grosso modo fidèle (Introduction, pp. XLIV-LIII ; note 18). On le lit par suite assez convenablement ; soit ce passage du paragraphe 70 auquel nous joignons l'extrait correspondant de l'apparat critique :

Icil' Alexis sim prist son frère l'empereor", si0 li traist les iaulz de la teste et se^ fist empereor4 en tel traïson con vos avez oif.

(70)

-

1.

Et cil B,

Cil

CDE.

- m. Alexis si manque dans CDE. - n. l'empereur

manque dans B. - o. et CDE. - p. Manque dans В - q. empereor de soi B. com oés CDE. - L'exemple est fort simple, la phrase limpide, et les variantes, peu nombreuses et élémentaires, opposent à première vue le manuscrit В d'une part, le groupe CDE de

l'autre. Il est toutefois évident qu'une seconde, sinon une double vue est nécessaire. Attachons-nous à CDE ; on relève, au fil de la lecture : une divergence dans le démonstratif (icil : cil), l'absence d'un membre de phrase (Alexis si), une autre

coordination (si : et),

tout, dont l'analyse grammaticale ne sait que faire, sauf, comme elle y est conviée, à nourrir son fichier aux entrées « démonstratif », « coordonnant », « tiroirs verbaux ». Comme elle y est conviée : la syntaxe est dissoute, ramenée à une morphologie aveugle aux mouvements du texte. Si l'on regroupe les variantes de CDE, une structure apparaît, et son sens :

Cil prist son frère l'empereor et li traist les iaulz de la teste et se fist empereor en tel traïson com oés

- r.

un changement de temps (con

vos avez oï : com oés).

Un peu de

Trois propositions de structure simple (la première a pour sujet le pronom cil) sont coordonnées par et ; les trois prédicats égalisés sont rattachés finalement au plan de renonciation. Ce qui invite à considérer de nouveau le texte du manuscrit О ; on voit alors les opérations de thématisation et de rupture qu'il comporte :

de la teste et se fist

empereor en tel traïson con vos avez oï La première proposition a pour sujet un nom propre, précédé d'un démonstratif intensif, et détaché par l'élément d'articulation si qui introduit le prédicat ; cet élément introduit en rupture également le second prédicat coordonné au troisième ; le repérage passé par rapport à la situation d'énonciation est enfin maintenu. Nous avons sous les yeux deux énoncés homogènes dont la variation est cohérente , et qui traduisent deux perspectives (thématisante/non thématisante). Il ne convient pas de rechercher lequel est le plus proche de l'« original », ou bien (réflexe tout aussi pervers) lequel est le plus ancien : il faut poser leur équivalence. L'activité littéraire médiévale produit des familles de paraphrases, qui sont la donnée même de l'enquête syntaxique ; ce que le linguiste obtient de plus précieux d'un locuteur natif, le mouvement langagier, le jeu de la forme et du sens, est exposé par le manuscrit, et dispersé par l'édition.

Il s'agit certes d'une question technique : comment visualiser, et plus exactement ancrer les variantes ? Mais la réponse qu'apportent les éditeurs n'est pas seulement technicienne, elle est liée aux grandes options de la grammaire historique et les révèle. Cette théorie, occupée principalement par le devenir individuel des sons, ne s'est guère aventurée au-delà du lexique et de la morphologie ; pensée de l'élément et non pas du système, elle n'a ni les moyens ni le désir de prendre pour objet la syntaxe. Il y a sur ce plan continuité parfaite de Karl Lachmann à Joseph Bédier.

Icil Alexis

si prist son

frère l'empereor, si li traist les iaulz

m.

M

24.

Ainsi, l'échange « cil prist »

—*~

« icil Alexis si prist », dénaturé par les variantes / et

L'apparat critique, par sa disposition, par son fonctionnement, traduit le maintien du cadre historiciste le plus traditionnel : le changement dans la langue est affaire de sons et de mots. La syntaxe reste dans la marge, hors du pensable. La mobilité est toujours à construire ; c'est au mieux une transformation harrisienne : cooccurrence systématique de variantes.

Il faut donc opérer pour chacun des manuscrits la mise à plat, la remise en texte que nous avons faite avec CDE. Ainsi pour le manuscrit В (Bibl. Nationale, fonds français 2137) , à moins de disposer de l'édition, pleine d'enseignement, qu'en a donnée le C.R.A.L. 26, et comparer ligne à ligne. Mais pour les autres manuscrits, faut-il multiplier les livres ? Ou démultiplier le livre, en publiant côte à côte comme le fait Jean Rychner pour le Lai de Lanval, ou à la suite, comme Peter Dembowski pour la Vie de Marie l'Egyptienne , les différentes versions d'un texte ? Convient- il, en compliquant la typographie, les signes diacritiques, les renvois, de suivre le modèle, très savant mais fort peu lisible, proposé par l'école allemande d'édition des manuscrits modernes ? On ne quitte pas l'espace à deux dimensions de la page imprimée, la réduction qu'il opère, l'infléchissement théorique qu'a toujours cette réduction. Nous avancerons pour conclure une autre solution. L'informatique a déjà rendu de grands services à la philologie, par la quantité de données qu'elle permet de saisir, par la facilité avec laquelle elle traite ces données ; les logiciels qui, en quelques secondes, produisent concordances et listes de fréquence

lexicale ou graphémique, index inverses, etc., comparent deux textes, voire recherchent une structure syntaxique, sont d'ores et déjà triviaux . Le progrès technologique est ailleurs, dans le dialogue entre la machine et le consultant, et dans la visualisation des résultats (« fenestrage » de l'écran). On peut imaginer par suite l'édition d'un texte médiéval sous la forme d'un disque souple où sont engrangés des ensembles textuels et numériques variés, que le lecteur consulte par libre choix, en les

faisant apparaître en divers endroits de l'écran

lire,

. Une manipulation simple donne à

tentative néo-

isolément

ou

en

concurrence : une édition ancienne, une

lachmannienne, une édition bédiériste, la copie diplomatique des principaux manuscrits (ou, par vidéo connectée, leur reproduction) ; ou bien, pour tel passage, le texte juxtaposé et complet de la tradition manuscrite ; ou bien des calculs de tous ordres opérés sur ces ensembles textuels et mis en parallèle ; etc. L'ordinateur est en avance sur l'imagination philologique et linguistique.

La page serait alors, proprement, tournée. Car le lecteur reste libre face au travail de l'éditeur, qu'il consulte, complète, ou met en cause ; car le réseau électronique, par sa mobilité, reproduit le texte dans sa mouvance même. L'informatique retrouvant le chemin d'une ancienne littérature dont le livre imprimé avait effacé la trace : beau sujet de méditation.

25. Ce qui fait apparaître, par p et q, l'équivalence « et se fist empereor » —•- « et fist

empereor de soi ». Rappelons l'exemple cité à la note 19, et la valeur existentielle attribuée

à l'expression soi faire suivie du cas

construire une équivalence « se fait e balz e liez »

26. Josfroi de Vileharduyn, La conqueste de Costentinoble, éd. par la section de traitement

automatique des textes d'ancien français du C.R.A.L., Nancy, 1978.

sujet ;

gageons que

—•-

nous ne

pourrions alors e liez ».

« fait de soi e balz

27. Genève : Droz, 1977 (« Publications romanes et françaises », 144).

28. Voir par exemple G. Martens, « Textdynamik und Edition. Ueberlegungen zur Bedeu-

tung und Darstellung variiender Textstufen », in G. Martens/H. Zeller (Hrsg. ), Texte und Varianten, Munich : Beck'sche Verlag, 1971, pp. 165-201.

29.

Ainsi, le « Oxford Concordance Program » (OCP) de l'Université d'Oxford et les

logiciels « Humanities » (UNIX System) de l'Université de Californie (Berkeley).

30. Un projet de cet ordre, pour un texte du XVIIe siècle, est à l'étude à l'Université de

Paris VIII (Groupe Paragraphe : P. Greussay, R. Laufer, B. Cerquiglini).

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