You are on page 1of 9

La résistible hécatombe du 6 février 2018 à Paris

Le mardi 6 février 2018, et les jours suivants, l'incurie et


l'irresponsabilité de la maire de Paris, Anne Hidalgo, faisaient
d'une banale tempête de neige hivernale, annoncée depuis
plusieurs jours, un enfer qui allait conduire plusieurs centaines de
personnes à l'hôpital.
J'en fus, et paye très cher la facture : 3 fractures du poignet, dont
une majeure : radius éclaté, ce qui me vaut une plaque tenue par
7 vis, mais aussi, outre la douleur et l'angoisse, des semaines de
kiné intensive, une 2e opération prévue dans un an. Mais encore :
des frais médicaux et autres nombreux frais annexes, deux
contrats annulés, irrécupérables, total chiffré à ce jour : 4 000
euros ! D'autres paient bien plus cher encore. J'ai hurlé, de colère
plus que de douleur. Une colère noire qui ne m'a pas quittée.


La Mairie a assez peu communiqué sur ce qui est un beau


scandale, rien de surprenant.
A peine quelques articles elliptiques dans la presse... Glissez,
mortels ! Voici mon témoignage.
Au sortir de la galerie Montpensier, la carte postale idyllique d'un
Palais-Royal poudré, où quelques flocons égarés dansaient entre les
lanternes, virait au cauchemar. Avenue de l'Opéra, on pataugeait dans
une bouillasse déjà noire, dangereuse. La place de la Comédie-
Française s'était transformée en une véritable patinoire aux éclats de
diamant où personne ne se risquait.
Sur le flanc du théâtre, une queue s'était formée, composée d'étudiants
et d'adultes frigorifiés, qui espéraient acheter, au minuscule guichet,
une place restée libre jusqu'à la dernière minute.
Voir « Tartuffe » ! puis regagner le bar de l'Hôtel du Louvre, se
plonger dans un fauteuil, demander un verre de bon vin, puis un plaid,
vers 3 heures du matin, attendre que le jour se lève... C'était le
scénario idéal, la belle vie. Oui, mais... la queue était très longue, le
froid dissuasif, et l'hôtel en travaux ! affichant en grand sur sa façade
ce slogan publicitaire caustique : "Vous seriez venu plus tôt, vous
auriez croisé Freud, Zola ou Pissarro." Trop tard, donc, sur toute la
ligne.
Trafic ralenti, piétons titubants. Je traversai, avisant l'arrêt du bus 68.
Là, plusieurs personnes battaient la semelle, transis jusqu'à l'os. Pas le
moindre bus à l'horizon, ni dans un sens, ni dans l'autre, écran des
horaires muet.
C'est alors qu'une femme, aux cheveux hirsutes, et très en colère,
déboula. Elle marchait sur la chaussée et dans le caniveau, au risque
de se faire renverser, plutôt que sur le trottoir où d'épaisses couches de
glace se formaient, et cria à la cantonade qu'il n'y avait plus aucun bus.
Puis elle disparut dans la nuit. Le vide sidéral de l'avenue confirmait
ses dires. Je quittai l'abri, mal nommé, abri ouvert aux quatre vents,
dont la conception volontairement très inhospitalière interdit
précisément que l'on s'y abrite. Je renonçai une fois encore au théâtre,
trouvai refuge quelques minutes sous les lampes chauffantes et
grésillantes de la terrasse du Ruc, contemplai la pub narquoise qui
m'incitait à regretter d'être née trop tard dans un monde trop vieux,
traversai le carrefour, rasai les murs d'un café... Plus que quelques
mètres à franchir pour retrouver le métro, sa chaleur, rentrer.

Pas de bus, pas de taxi, rien…


En haut de l'escalier, je stoppai net : les marches étaient bombées,
verglacées, mais point de sel, point de sable ! L'autre bouche de métro
de l'autre côté de la place du Conseil d'Etat était inaccessible. Alors,
j'agrippai des deux mains la rambarde, suivie dans ma descente par
une femme, chaussée de boots à la semelle crantée. Bottines à
crampons ou pas, c'était une entreprise éminemment périlleuse ! Ne
manquaient que la cordée et les pics à glace pour sommets
himalayens.
J'optai pour un itinéraire pas vraiment direct, différant au maximum le
RER incertain : ligne 1, Etoile, puis la 6, Denfert, je sautai dans le
dernier train. Tous les suivants étaient retardés, annulés, laissant des
centaines de personnes en rade sur des quais venteux. Comment ont-
elles fait pour rentrer chez elles, en lointaine banlieue ? Pas de bus,
pas de taxi. Rien.
Le RER débloque dès que ses rails se couvrent de givre, mais le
Transsibérien, lui, assure quotidiennement la liaison Moscou -
Vladivostok, via Irkoutsk et Novgorod ! Cela reste pour moi un
insondable mystère. Et quid des trains allemands, suisses, transalpins ?
Pendant plusieurs jours, Paris devint la risée de la presse
internationale, et à coups de clics, twittos ou youtubeurs, les
Canadiens nous tancèrent, vertement, et ils eurent bien raison, les
Canadiens moqueurs. Paris, capitale cultivée, à la pointe de tout, et
parfois si arrogant éternel centre du monde, Paris future capitale des
JO, tralala ! Paris, Ville Lumière, paralysée, en 2018, par des
intempéries, pourtant claironnées par tous les JT, toutes les radios !
Mais...
Aucun communiqué spécial, incitant conducteurs et piétons à
s'affubler de pneus d'hiver ou d'après-ski.
Aucun camion de la Mairie de Paris pour déblayer les rues ce soir-là.
Aucune mesure pour rendre cette ville viable sous la neige. Ignorerait-
on, à l'Hôtel de Ville, pour s'en tenir à cette seule considération du
fric, que prévenir coûte moins cher que guérir ?
J'ai habité plusieurs années Montmartre et connu deux épisodes
neigeux bien plus importants et plus longs. Mais un passage dégagé
quotidiennement sur les trottoirs permettait aux gens de vaquer à leurs
activités, les escaliers étaient sablés, ceux du métro en particulier. Il
fallait calculer son itinéraire, éviter la rue de la Mire, et les pentes
abruptes de la rue Tholozé ou Tourlaque. Pendant une semaine,
aucune voiture ne put escalader la butte. Mais il y eut peu de chutes, et
en aucun cas cette hécatombe de février 2018.
Je sortis, montai un escalator grippé, et découvris un autre chaos.
Le boulevard Jourdan, excentré, avait perdu quelques degrés, froidure
oblige, et orienté en plein axe du vent, Est - Nord-Est, ressemblait à un
indicible foutoir d'autos-tamponneuses, certaines s'étant arrêtées au
feu ne pouvaient plus repartir, patinaient, se mettaient en travers de la
route, ou des rails du tramway. Sur les quais, des groupes de gens
figés d'où se détachaient des silhouettes solitaires qui se risquaient à
pied. J'avançai prudemment sur la poudreuse, puis traversai un
carrefour.

Mon talon droit glissa, dérapa, je pirouettai…


J'étais enfin sur du plat, et étudiai comment rejoindre l'étroite langue
d'asphalte noir qui longeait les immeubles, probablement parce qu'un
concierge consciencieux avait œuvré pour éviter aux gens de se casser
la figure. Je pourrai marcher plus vite, comme cet homme, là-bas. Je
me rapprochai d'un poteau électrique pour m'y appuyer et étudier où
poser exactement mes pieds. Traître faux-plat ! C'était sans compter
sur quelque chose d'épais, invisible sous la neige : un socle de pierre
blanche, aux bords biseautés. Mon talon droit glissa, dérapa, je
pirouettai, tentai de tomber intelligemment, en roulé-boulé, comme au
taekwondo, je réussis très bien d'habitude, mais là, ce fut un désastre,
je parai de mon poignet droit en une chute sèche sur la glace. Je
regardai l'angle bizarre formé à la jonction bras-main. Cassé ! Je
hurlai.
L'homme accourut, m'aida à me relever et à regagner la bande
d'asphalte noir. Il appela les urgences. De longues minutes, au cours
desquelles il ne cessa de me supplier de ne pas bouger, tenta de me
rassurer, ce n'est peut-être pas cassé, juste déboîté. Mais ni le SAMU,
ni les pompiers, débordés, ne pouvaient venir. Il aperçut soudain le
lumineux vert d'un taxi qui descendait le boulevard avant de rejoindre
la banlieue, et se lança dans la traversée du carrefour. Je le vis
slalomer au milieu des voitures et camions aux embardées
incontrôlées, héler le taxi, forcer le passage de ses bras en hurlant :
"Hôpital ! Hôpital !"
Le taxi avait accepté de me conduire. Je m'engouffrai à l'arrière, le
remerciai beaucoup.
Les rues, désertes. Seules, des ombres qui rasaient les murs, s'y
agrippaient maladroitement.
Comment allais-je pouvoir travailler ? écrire ? J'avais mal, mais c'était
l'après qui m'angoissait. Les fesses dans la neige, je sus
immédiatement que mon poignet était cassé et que je devrai être
opérée. Mais par qui ? où ? quand ? comment ? envisageant tous les
risques que ce type d'opération, délicate, comporte.
Il faut aussi savoir que tout ceci a un coût, énorme lorsque l'on est
freelance et que la législation des accidents du travail ne s'applique
pas. Nombreux sont ceux qui, ce jour-là, en firent les frais, mandatés
par des boîtes qui imposent sans vergogne le bâtard statut
d'autoentrepreneur en place d'un salariat déguisé.
De ces deux aberrations modernes : irresponsabilité des pouvoirs
publics, et détricotage sournois des lois travail, je ne sais laquelle est
la plus révoltante. Mais les deux vont de pair et s'associent
parfaitement.
Devant l'entrée des urgences, comme je sortais mon porte-monnaie, le
chauffeur se retourna vers moi : il refusa catégoriquement que je le
paye. Et cet homme, au beau visage d'ébène, me dit dans un sourire :
"Vous n'avez pas choisi de prendre un taxi ce soir, j'ai remplacé les
pompiers." Il ajouta, toujours avec cette même douceur : "Dépêchez-
vous de guérir, et d'écrire. Vous allez écrire vite." Puis : "Vous êtes la
seizième personne que je conduis aujourd'hui à l'hôpital."

Pénurie de chirurgiens et d’anesthésistes


Cochin : des centaines de personnes affluaient depuis plusieurs heures
et allaient continuer à affluer toute la nuit, et les jours suivants, à
Cochin comme dans tous les hôpitaux parisiens et de banlieue,
puisque les trottoirs et les rues, avenues, boulevards, escaliers de
métro, ne seraient pas dégagés de sitôt. Conséquence : de nombreuses
chutes, pour certaines terribles.
Autre conséquence : pénurie de blocs, de chirurgiens, d'anesthésistes,
et de plaques, car les camions qui devaient livrer les hôpitaux,
cliniques et autres centres spécialisés restaient bloqués sur les
autoroutes.
En tête d'affiche : les poignets cassés, droits ou gauches, selon le
réflexe. Mais aussi : colonne vertébrale, bassin, col du fémur, hanche,
coude, omoplate, épaule.
Dans le box où j'allais entrer, un homme, carrure de lutteur, cheveux
de neige, en brosse. Colonne et bassin brisés. Je le vis partir en
chirurgie. Nos regards se croisèrent.
Je n'oublierai jamais ce couloir jaune, les roues bleu pétard de mon
fauteuil roulant, le silence qui paradoxalement régnait au pôle
informatique où médecins et infirmiers, penchés sur leurs écrans, se
concertaient à voix basse, puis, véritables météores, couraient sans
relâche entre les différents box et blocs, traitant en priorité les
cassures, celles ouvertes, celles qui pouvaient attendre, ensuite autres
entorses, foulures, déplacements... Je contemple ma radio : tout mon
bras a atterri en force sur la main, tassé, en diagonale, et la base du
radius est éclatée. "On ne va pas vous mentir, c'est cassé, et il va
falloir vous opérer. Mais on ne sait pas quand... C'est le problème."
Mine consternée du jeune médecin qui me dit cela.
Une jeune interne vive, pétillante, me fit un plâtre, trop ajusté, on me
fit avaler une grosse gélule bleue qui contenait de l'opium, pour ne pas
trop "morfler" dans la nuit, puis on me laissa seule, un temps absolu.
On me renvoya dans mes pénates, sauf que... sauf qu'il n'y avait ni
ambulance, ni taxi, ni pompiers, trop occupés à conduire à l'hôpital les
victimes de la neige parisienne, sans doute plus sournoise qu'au fin
fond de la Saskatchewan ou de la Sibérie septentrionale.
La salle est silencieuse, il est tard, les gens sont abattus. Je me cale
dans un fauteuil et j'attends le matin. Une femme s'approche de moi,
elle est peintre, elle ne pourra pas faire sa future expo, poignet droit
fracassé elle aussi. Soudain, une secrétaire m'appelle : une ambulance
doit arriver, et repartir aussi sec dans le 14e, elle fera un détour pour
me raccompagner. Je quittai les urgences.
J'étais chez moi vers minuit, le cerveau fonctionnant à plein régime, la
rage au ventre.
Le lendemain matin, je reçus un appel de la jeune interne de Cochin :
mon dossier avait été examiné en commission, l'opération jugée
nécessaire, mais quand ? "Peut-être pas avant la semaine prochaine !"
Je fis répéter la phrase. En attendant, il fallait que tous les soirs à partir
de minuit je sois à jeun, pas une goutte d'eau, pas une miette de pain,
et si le lendemain à 9h30 on ne m'avait pas appelée, ce ne serait pas
pour ce jour-là. Je fis, aussi, répéter.

Une colère furieuse à l’encontre des politiques


Que Cochin ne puisse pas m'opérer immédiatement était difficile, le
stand-by imposé, intenable. Mais je n'ai, à aucun moment, eu la
moindre colère ou pensée noire contre l'hôpital public. J'ai été
propulsée dans ce que je savais abstraitement et appréhendais déjà lors
des attentats terroristes de novembre 2015 contre le Bataclan et les
cafés : l'arrivée en masse de blessés en état grave et choqués dans un
hôpital exsangue. Le vivre est un cauchemar.
En revanche, j'éprouve une colère furieuse à l'encontre de tous les
politiques, de droite comme de gauche, qui, depuis plus de trente ans
ont rogné tous les budgets de la santé publique et mis à mal un
système que le monde entier nous envie, ont saboté la recherche
fondamentale, que nombre de pays nous envient aussi, et n'ont pas
tenu compte des nombreuses mises en garde d'Étienne-Émile Baulieu,
par exemple, qui depuis des décennies sonne le tocsin.
Et qui serait en droit de juger ces jeunes chercheurs qui après un bac +
15 se voient proposer un salaire de misère, mais à qui des pays
étrangers font des ponts d'or, mettant à leur disposition des labos
équipés de technologie dernier cri ?

Je décidai de ne pas attendre…


Le mercredi soir, je décidai de ne pas attendre "10 jours peut-être",
mon bras gonflait, le plâtre serrait, mes doigts devenaient noirs et
fourmillants, je sentais, à chaque micromouvement, l'os bouger dans
la chair. Je ne devais pas fermer l'œil durant 4 nuits et 4 jours, bras et
poing levés vers le ciel.
Le jeudi, à 8h dans les starting-blocks, je passai à l'attaque, appelai
sans relâche. Tous les services d'orthochirurgie étaient sens dessus
dessous, débordés par le nombre de fractures à opérer. Je n'arrivais
plus à penser. Mais à 14h30 j'avais un rendez-vous le lendemain matin
dans un institut spécialisé dans la chirurgie de la main. Je ressentis un
soulagement immédiat, j'avais pris ma décision et traversé le gué
dangereux, c'était déjà derrière.
Le vendredi, il neigeait à nouveau beaucoup. Et seuls les grands axes
étaient dégagés.
La salle d'attente de l'institut, bondée, vit débarquer soudain plusieurs
urgences, fractures ouvertes, envoyées sans attendre au bloc. Et
toujours, le même scénario. Je fus reçue par un chirurgien venu en
renfort, mais il m'annonça qu'il ne pouvait pas m'opérer car il n'avait
plus de plaques ! Les camions qui devaient les livrer n'étaient jamais
arrivés. "Demain, samedi, 14h ? Vous pouvez ? et si ce n'est pas
demain, ce sera dimanche. " Ce fut le samedi après-midi, comme il
me l'avait promis.
C'est un très grand médecin, qui a sauvé mon poignet, et prononcé au
bloc cette phrase magique : "Ce sera exactement comme si rien ne
s'était passé."
Je ne souffrais plus.
Cinq jours plus tard, je pouvais prendre des notes, malhabiles, certes,
mais je pouvais écrire. Une semaine après, je commençai la
rééducation.
Freelance actuellement, hors donc la législation sur les accidents du
travail, je repris mon activité le 14 février au lieu du 15 mars prescrit
par Cochin, soit 2 jours après l'opération.
Vinrent ensuite les déferlantes de questions qui accompagnent les
moments de doute et de fatigue, mais surtout un fort sentiment
d'injustice.
D'autres n'ont pas eu cette immense chance, d'autres n'ont pas croisé la
route de cet homme qui me secourut, arrêta ce chauffeur de taxi d'une
exceptionnelle bonté, d'autres n'ont pas eu accès à cet institut et aux
soins qu'il prodigue, d'autres souffrent encore et pour longtemps. Je
repense à cet homme à la stature de lutteur, parti au bloc sous mes
yeux, le dos fracturé. Ses yeux lançaient des poignards, de rage.
Mesdames et Messieurs les politiques, Madame la Maire, mesurez-
vous seulement le scandale de votre criminelle incurie ?