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DU COSMOS A L'HOMME

GROUPE DE REFLEXIONS TRANSDISCIPLINAIRES

DU COSMOS A L'HOMME
COMPRENDRE LA COMPLEXITÉ

Jean-Jacques SALOMON
Hubert REEVES

Isabelle STENGERS
René PASSET

Cahiers de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour 1990


Publiés avec le concours du Centre Régional des Lettres d'Aquitaine

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris
© Éditions L'Harmattan, 1991
Iser: 2-7384-1057-X
Ce Cahier est dédié à la mémoire
de Jean SAGNIMORTE
INTRODUCTION

Le Groupe de Réflexions Transdisciplinaires est né en 1980 de


l'initiative prise par quelques uns de ses membres actuels d'inviter à Pau
Michel Serres et Alain Pons, fin 1981.
Il se veut un espace d'échanges à l'interface des sciences et de la
culture, de façon à contribuer à développer les inter-relations et les
interactions entre les disciplines ; un espace de réflexion aussi sur les
nouveaux concepts produits par les champs contemporains du savoir.

C'est dans cette perspective que le Groupe de Réflexions


Transdisciplinaires, grâce au soutien des responsables universitaires, grâce
aussi à la collaboration du Service d'information et des relations publiques
de l'Université de Pau, a eu l'honneur de recevoir des penseurs éminents
pour des conférences publiques et des séminaires, parmi lesquels Edgar
Morin en 1983 et Bernard d'Espagnat en 1984. Un numéro spécial des
Cahiers de l'Université 1984 (épuisé) a rendu compte de ces conférences,
ainsi que de leur écho parmi les membres du groupe dont certains
n'appartiennent pas à l'Université.

Depuis 1988, le Groupe de Réflexions Transdisciplinaires s'est


donné un statut d'Association selon la loi de 1901 au sein de l'Université,
et a développé ses activités par l'organisation notamment d'un cours public
hebdomadaire d'Histoire de la pensée scientifique, assuré depuis 1987 par
le Professeur Jean Deschamps (Professeur de chimie théorique). Une série
de conférences publiques réservée à des chercheurs locaux a également été
mise en place. Cette initiative a débuté cette année par une conférence du
Professeur Vincent Labeyrie (Directeur du laboratoire de biocénotique
expérimentale), sur le thème "Ecologie et Economie".

Le présent numéro spécial des Cahiers de l'Université 1989 témoigne


des activités du Groupe de Réflexions Transdisciplinaires entre 1985 et
1988.
Les conférences d'Edgar Morin "Pour une pensée complexe"
(février 1983) et de Bernard d'Espagnat . "Physique et vision du réel"
(mars 1984) avaient orienté la réflexion du groupe vers les nouveaux
INTRODUCTION

modèles d'appréhension de la complexité du réel, élaborés par les sciences


contemporaines. Sans pour autant imposer aux conférenciers les thèmes de
leur prestation, le groupe a poursuivi sa réflexion autour des interventions
d'Hubert Reeves : "La place de l'homme dans l'univers" (janvier 1985),
René Passez : "La crise économique dans le courant de l'évolution" (février
1986), Isabelle Stengers : "La complexité, une mode et/ou un besoin" (mars
1987), Jean-Jacques Salomon "Enjeux sociaux des nouvelles
technologies" (mars 1988).
Ce sont les textes de leurs conférences que nous proposons ici,
transcrits d'après l'enregistrement pour Hubert Reeves, ou revus par leurs
auteurs respectifs pour René Passez, Isabelle Stengers, Jean-Jacques
Salomon. Comme pour le précédent Cahier, la deuxième partie est
consacrée à des travaux personnels des membres du Groupe, suscités en
marge de ces conférences.

Sans vouloir établir à tout prix une quelconque unité de ces


conférences, car derrière la même terminologie -la complexité- se trouvent
parfois des concepts et des prises de positions épistémologiques divers que
leurs auteurs entreprennent d'ailleurs de clarifier, il nous est apparu utile
de mettre l'accent, en introduction, sur quelques composantes
fondamentales de la démarche de ces chercheurs dont on a conservé, dans
la publication, l'ordre d'intervention :
- Le surgissement dans les sciences contemporaines du facteur temps,
alors que la science classique était dominée par un idéal d'immuabilité et
d'éternité.
La pertinence du changement d'échelle dans nos modèles de
représentation du réel.
- Le danger qu'il y aurait à confondre modélisation et réalité, car si
nos modèles rendent compte des phénomènes, ils n'épuisent pas la réalité.
- La responsabilité nouvelle enfin du chercheur et du citoyen, qu'il
s'agisse des choix théoriques, éthiques ou politiques auxquels ils sont
confrontés aujourd'hui. C'est pour tous la fin de la croyance en une science
innocente à l'abri des cornues à supposer qu'il en ait jamais été ainsi. Nous
sommes entrés dans l'ère des risques intellectuels, existentiels et
planétaires. A nous de déterminer ceux que nous voulons prendre.
I

CONFERENCES
LA PLACE DE L'HOMME DANS
L'UNIVERS

par Hubert REEVES (*)

Conférence prononcée à l'Université de Pau et des Pays de


l'Adour
- le 8 janvier 1985 -

(*) Texte établi d'après la transcription de l'enregistrement.


On y a gardé le style oral et très vivant de Hubert REEVES.
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

par Hubert REEVES

Astrophysicien, directeur de recherches au C. N. R. S.

Le titre est un peu ambigu. Donner à une conférence le titre de "La


place de l'homme dans l'univers", peut donner l'impression que je la
connais, ce qui n'est pas le cas : je voudrais la connaître. C'est plutôt une
conférence sur le thème : comment l'homme se voit-il par rapport à
l'univers et, d'une façon historique, comment la façon dont l'homme se voit
par rapport à l'univers a-t-elle évolué. On sait maintenant un peu plus de
choses qu'on n'en savait et on a des éléments nouveaux sur ce vieux
problème, problème éternel : qu'est-ce que je fais ici ? Finalement, la place
de l'homme dans l'univers, tout le monde s'en est aperçu, c'est : on a
atterri un beau jour sur la planète et on se demande "comment ça se fait que
je sois là, qu'est-ce que je fais là ? ; quel est le sens de mon existence, par
rapport à l'ensemble de l'univers" ? Et ce que je veux essayer de vous
montrer, après avoir fait un tableau historique de cette évolution, c'est
qu'on a des éléments nouveaux. Ces éléments nouveaux ne résolvent pas le
problème, et en fait je terminerai beaucoup plus sur une interrogation, mais
ces éléments nouveaux sont importants parce qu'ils nous aident précisément
à poser ce problème comme il faut, bien qu'on soit encore une fois très loin
de pouvoir y répondre, et qu'en fait, comme vous verrez, tout essai de
réponse tourne au drame ; et ce sera la troisième partie de cette conférence.

I - L'HOMME DANS L'UNIVERS : LE PASSÉ


Je voudrais d'abord commencer par résumer d'une façon un peu
simpliste ce qu'était la position de l'homme dans l'univers, comment il se
percevait dans les siècles passés. Là, je fais un résumé de quantités de
visions différentes, parce que chaque peuple, chaque tribu aussi "primitive"
soit-elle, a sa propre vision de sa position dans l'univers mais il y a quand
même quelques éléments importants et ces éléments, je vais vous les
présenter par la première diapositive : elle va assez bien résumer et illustrer
certains éléments qu'on retrouve un peu partout.
Hubert REEVES

C'est une tapisserie de l'Apocalypse, et ce que vous voyez là est la


chute de l'étoile Absinthe, du ciel sur la terre. En tombant sur la terre, elle
crée de grands malheurs qu'on appelle à juste titre les "malheurs
apocalyptiques", comme vous le savez. Qu'y a-t-il derrière tout cela ?

A - Pour l'homme antique : un univers très


petit
La première chose, c'est que pour l'homme antique, l'univers n'est
pas très grand ; l'univers est très petit. En fait, il y a le soleil, la lune,
quelques planètes et quelques étoiles, mais tout ça n'est pas très haut au-
dessus de sa tête. Ça ressemble un peu à l'impression que vous avez dans un
planétarium , par exemple, qui a une voûte étoilée, et cette voûte contient
des petits points qui sont des étoiles. Donc l'univers est petit, d'une part.
D'autre part, le ciel qui est au-dessus de la tête est très habité. Il est
habité par une quantité de personnages, qui sont quelquefois les ancêtres.
Par exemple, on retrouve souvent dans les civilisations orientales cette idée
que les ancêtres sont là, des divinités, une providence. Vous changez de
pays mais vous retrouvez les mêmes thèmes. Et il y a une relation de
paternité très fréquente entre les habitants de ces cieux et les gens qui sont
sur la terre. C'est le Père, c'est l'humanité qui naît de la cuisse de Jupiter,
c'est Eve qui naît de la côte d'Adam... Il y a cette très grande proximité,
presque promiscuité, familiarité, filiation entre le ciel et la terre. C'est une
image qu'on retrouve très généralement dans un très grand nombre de
civilisations antiques, et plus récentes, et encore maintenant.
Donc, je dirai que c'est la première étape un univers petit
relativement étriqué, où tout le monde se regarde de près, se surveille, où
les relations sont très familiales, où il y a beaucoup de filiations, de
paternités.

B - De la Renaissance à nosjours : un univers


immense et étranger à l'homme
La seconde diapositive illustre un peu le même genre de choses :
vous voyez là que le soleil n'est pas très haut, qu'il est habité par des
quantités de personnages, que les étoiles le sont aussi. Cette vision, c'est
celle qui va changer très brutalement au moment de la Renaissance. Au
moment de la Renaissance et dans la période qui se situe entre la
Renaissance et le début de ce siècle, il y a une très longue évolution qui va
en sens inverse : cette évolution est caractérisée par un certain nombre de
chocs. Les êtres humains reçoivent des chocs qui ébranlent profondément
toute cette vision.
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

1° Le choc de l'astronomie
-

Le premier choc, on l'a appelé le choc astronomique. On s'aperçoit


tout d'un coup que l'univers n'est pas petit , mais qu'il est extrêmement
grand ; et ça commence bien sûr à partir du moment où, avec Copernic et
puis Galilée, on se rend compte que le système solaire, les planètes tournent
autour du soleil et que le soleil est une étoile et que cette étoile est une
étoile parmi d'autres étoiles. On découvre que cette voûte étoilée n'est pas
du tout une voûte étoilée mais que c'est un espace gigantesque avec des
étoiles qui s'étendent sur de très grandes distances. Et, comme vous le
savez, les premières étoiles sont à quelques années-lumière. Rappelez-vous
qu'une année-lumière c'est dix mille milliards de kilomètres. Alors,
quelques années-lumière pour les premières étoiles et puis les étoiles de la
voie lactée sont à des milliers d'années-lumière. Donc ça c'est le premier
choc qui dure jusqu'à peu près au milieu du 18ème siècle : on a découvert
ce qu'on appelle la galaxie.
Progressivement tout au long du 19ème siècle et jusqu'au 20ème
siècle, on réalise que cette galaxie gigantesque, qui contient 100 milliards
d'étoiles comme le soleil, n'est qu'une galaxie parmi beaucoup d'autres
galaxies. On commence à dénombrer les galaxies . au départ on en
dénombre quelques dizaines, quelques centaines, aujourd'hui on en connaît
plusieurs millions, plusieurs centaines de millions et on a toutes raisons de
penser que l'univers est vraisemblablement infini en dimension. On
reviendra probablement sur ces notions un peu plus tard, mais en tout cas,
la dimension de l'univers est d'au moins quinze milliards d'années-lumière.
15 milliards d'années-lumière à dix mille milliards de kilomètres par année-
lumière, vous voyez que ça fait un univers extrêmement grand.
Donc, premier choc, cet univers est très grand et il est très vide : il y
a relativement beaucoup plus d'espace vide que d'espace plein. Et ce
premier choc, on le ressent indirectement. La personne qui la première l'a
ressenti, ou tout au moins l'a très bien exprimé, c'est Pascal. Quand Pascal
dit : "le silence de ces espaces infinis m'effraie", c'est bien justement parce
que Pascal arrive un peu plus d'un siècle après ces grandes découvertes et
que tout d'un coup il prend conscience de la dimension du ciel. Pascal, c'est
quelqu'un qui est pour nous une charnière, parce que c'est à la fois un
excellent scientifique -un des plus grands scientifiques de tous les temps-, et
un philosophe. C'est donc quelqu'un qui est à la fois au courant de ces
connaissances, de cette progression de la connaissance, mais qui en même
temps a réfléchi sur cela, c'est-à-dire a mené une réflexion philosophique
dans le sens où : qu'est-ce que ça nous apprend en profondeur, sur nous,
sur notre réalité, sur notre rapport avec le monde que de découvrir que
Hubert REEVES

l'univers est aussi grand ? Et Pascal l'exprime très bien quand il dit :
silence de ces espaces infinis m'effraie".
Qu'est-ce qu'il faut lire derrière cela ? Il faut lire l'impression d'être
étranger : ce ciel nous est étranger. Pascal découvre tout d'un coup que ce
ciel -qui semblait si familier avec ces planètes, ce soleil, ces étoiles-
Absinthe qui tombaient comme ça pour vous avertir de messages
apocalyptiques- est étranger, qu'il ne nous parle pas. Et Pascal a
l'impression, tout d'un coup, que le ciel est vide, étranger, et il en a peur.
Quand il dit : "ce ciel m'effraie", c'est cet aspect, je pense, qu'il y a.
Cependant, Pascal est un homme profondément religieux et ça ne le
perturbe pas en profondeur, je pense, parce que c'est quelqu'un qui vit dans
une foi, dans une croyance non troublée en profondeur. Ça n'est pas le cas
pour tout le 18ème et le 19ème siècle, où l'on va prendre conscience de
cette dimension de l'univers, de ce vide de l'univers. On se rend compte
que ce ciel est lointain, très grand et apparemment étranger -je dis
"apparemment" parce que je reviendrai tout à l'heure sur cette question de
la place de l'homme dans l'univers, c'est aussi la position- de l'univers par
rapport à l'homme.

2 ° - Le choc du darwinisme et de l'évolutionnisme


A cela s'ajoute un deuxième choc qui est encore plus important -
enfin, relativement important aussi-, c'est le choc du darwinisme. Le choc
du darwinisme, ce fut la réalisation de la théorie de l'évolution : l'être
humain se rend compte qu'il est dans une lignée animale et que ses ancêtres
sont des cousins des singes et que ces cousins des singes descendent eux-
mêmes des mammifères, ces mammifères de reptiles, ces reptiles
d'amphibiens, de poissons, et ainsi de suite, jusque, pour ce qui est de
l'évolution biologique, jusqu'aux bactéries minuscules que nous retrouvons
encore dans l'océan primitif, et aux algues bleues. Et là, il y a un second
choc, bien sûr, qui est le choc de la paternité. Cet être humain qui se
croyait fils de Dieu, au sens littéral -puisqu'il faut bien voir jusqu'à quel
point ces choses étaient prises au sens littéral !- découvre qu'en fait il est le
fruit d'une évolution animale et que ses vrais ancêtres sont des animaux
qu'il côtoie tous les jours. Il y a là encore un second choc : avoir perdu à la
fois le contact avec le ciel parce que ce ciel très proche est en fait très loin
et très vide, perte de contact avec les habitants de ce ciel puisque ces
ancêtres, son Père, sa paternité, ne sont pas dans la direction du ciel, mais
plutôt dans la direction d'animaux de plus en plus humbles à mesure que
l'on recule dans le temps et qu'on voit d'où vient l'être humain.
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

3° - Le choc de la psychanalyse
Le 3ème choc, il est relié bien sûr à Freud et à la psychanalyse, et
c'est la prise de conscience de l'être humain, qui tout d'un coup se sent
perdu, qui ne se sent plus habitant de l'extérieur, en relation directe avec
l'extérieur et s'aperçoit que même son intérieur il ne le domine pas. Donc
un troisième choc, qui est de n'être ni maître de l'extérieur, ni maître de
l'intérieur.

4° - La psychose de l'homme moderne


A des titres divers, ces trois chocs sont responsables -tout cela est un
peu schématique, mais il y a du vrai- du fait que l'homme moderne se sent
perdu, qu'il se sent paumé, qu'il se sent coupé du monde extérieur- le
psychotique est celui qui se sent coupé.

Il y a toute une littérature qui fleurit au début de ce siècle dans


laquelle on reconnaît bien sûr Sartre, Camus, mais aussi J. Monod. Toute
une littérature de l'absurde : l'être humain n'a aucune raison d'être là, nous
sommes de trop, nous vivons dans l'absurde, la réalité n'a aucun sens,
etc... Il y a toute cette atmosphère très déprimante que l'on retrouve dans la
philosophie du début du siècle et qu'on retrouve encore maintenant dans
beaucoup d'autres mouvements philosophiques et scientifiques puisque chez
Jacques Monod elle est très présente avec des affirmations comme : "c'est
par un extraordinaire hasard que nous sommes ici", "ça s'est produit une
fois mais ça n'aurait jamais dû se produire". (On peut se demander
pourquoi ça s'est produit une fois, si ça n'aurait jamais dû se produire)...
etc... Il y a toute cette littérature qui fait de l'homme un marginal qui
n'appartient en rien à l'univers. Je dirai que c'est le deuxième mouvement
dans cette progression de l'image de l'homme dans l'univers.

Premier mouvement donc : l'homme se sent très près de l'univers, le


ciel est petit, ses pères vivent dans le ciel, c'est ce qu'on appelait l'ancienne
alliance, ou ce que Prigogine appelle "l'Ancienne Alliance".

Deuxième mouvement, c'est la rupture de cette alliance, le ciel est


vide, il n'y a personne, de toutes façons, nous ne sommes pas les
descendants des divinités, mais les descendants des animaux, et même à
l'intérieur de nous-mêmes nous ne sommes pas maîtres chez nous ; nous
partageons la place avec un inconscient qui domine en grande partie notre
comportement.
Hubert REEVES

II - L'HOMME DANS L'UNIVERS


AUJOURD'HUI : LES FAITS NOUVEAUX
Ce que je voudrais donc illustrer, c'est peut-être comment au travers
de ces 3 chocs on peut maintenant définir une nouvelle alliance. Parce
qu'on a parlé d'une nouvelle alliance et c'est à juste titre, qui replace un
peu la situation de l'homme dans l'univers. Cette alliance, curieusement,
elle émerge d'une réflexion scientifique, c'est-à-dire, plus exactement, elle
émerge sans qu'on s'en rende compte très bien dans l'ensemble des
connaissances scientifiques qui ont été accumulées depuis 4 ou 5 siècles.
Ces connaissances scientifiques qui étaient responsables de cette rupture de
l'alliance, sont, quand on les regarde plus en profondeur, et surtout d'une
façon plus synthétique, celles qui nous amènent à ce 3ème mouvement, à
cette nouvelle alliance qui émerge des connaissances scientifiques. Et là, il
se passe un événement très curieux. Il se passe que toutes ces sciences
-biologie, chimie, physique, astronomie, géologie, vous prenez toutes ces
sciences ensemble- qui travaillaient jusqu'ici dans des domaines de plus en
plus spécialisés -à tel point qu'à la fin du siècle dernier le spécialiste des
coléoptères n'avait pas grand chose à dire au spécialiste des papillons-
fmissent par dresser tout d'un coup une fresque ; et cette grande fresque va
nous raconter précisément, exactement, comment on peut revoir maintenant
la place de l'homme dans l'univers. Ça, c'est un acquis assez récent de la
science. Pas si récent mais la science a sa façon de progresser, les
connaissances s'accumulent et avant que ces connaissances, leur impact sur
ce qu'on peut appeler la vision du monde de chaque personne joue vraiment
son rôle, il peut se passer 15 ans, 20 ans, 30 ans. On peut très bien
longtemps vivre avec des choses qu'on connaît, mais parce qu'on n'a pas
assez réfléchi sur ces connaissances, parce qu'on s'est pas assez demandé ce
que ça nous apprend vraiment, on ne se rend pas compte jusqu'à quel point
elles vont influencer toute la pensée. Pour vous présenter cette fresque je
vais employer plusieurs citations les unes après les autres, et tout ce que je
vais vous dire par la suite, j'essaierai de le remettre en place.
Vous savez, il y a cette fameuse phrase de Lacan qui dit
"l'inconscient est structuré comme un langage". Je pense qu'on peut
paraphraser Lacan et dire : "la nature est structurée comme un langage".
Ça, c'est peut-être une des plus grandes réalisations de toute la science
moderne : la nature est structurée comme un langage. Qu'est-ce que ça veut
dire ? C'est quoi un langage ?

A - Le langage
Un langage, ce sont des mots dont on fait des phrases, mais ces
phrases, ces mots, sont composés de lettres : il faut un alphabet. Chaque
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

population terrestre a défini son alphabet : il peut avoir 24 ou 25 lettres


comme chez nous, il peut avoir 10 000 signes comme en Chine, ça n'a pas
grande importance. Il y a d'abord un alphabet sur lequel on s'entend. Et à
partir de cet alphabet, on combine. Le mot clef, c'est la combinatoire. On
combine et on obtient énormément de choses simplement en changeant la
façon de combiner les éléments initiaux. C'est exactement ce que nous
faisons quand nous parlons, quand nous écrivons. Plus exactement : on
prend nos 26 lettres et puis on les combine de façon différente, on fait des
phrases on fait des pages, et puis des livres, des bibliothèques, etc...,
curieusement, on s'aperçoit que la nature utilise depuis longtemps des
alphabets. Quand je dis : la nature, ne me demandez pas qui c'est, je ne le
sais pas. J'emploie le mot "nature" dans le sens le plus ordinaire du terme,
comme quand on dit : "c'est la nature". C'est un terme qu'on comprend
quand on n'essaie pas d'être trop précis. Si on veut être trop précis, on ne
sait plus ce qu'il veut dire. Et puis on n'a pas intérêt à être trop précis,
parce que tout le monde sait ce qu'on veut dire quand on dit : "c'est la
nature". Donc, j'emploie la "nature" avec un petit "n", dans le sens le plus
vague, le plus flou que vous pouvez imaginer et on s'aperçoit donc que la
nature utilise depuis très longtemps les alphabets.

B - Les alphabets
Quels sont les alphabets ? Ce sont des alphabets pyramidaux, dans le
sens où notre alphabet aussi est pyramidal : avec des lettres vous faites des
mots, et avec des mots vous faites des phrases, avec des phrases vous faites
des paragraphes. Donc il y a une progression en pyramide. La nature
emploie cet alphabet et on retrouve cet alphabet à tous les niveaux de la
nature depuis le début de l'univers jusqu'à maintenant. Et l'histoire de
l'univers, c'est en grande partie, l'histoire de la façon dont la nature crée
des alphabets, utilise les alphabets, crée de nouveaux alphabets qu'elle va
utiliser, qu'elle va recréer, qu'elle va utiliser... Jusqu'où ça va, on ne sait
pas, mais déjà on a plusieurs états.

1° - Les molécules
Un alphabet évidemment que nous connaissons tous, c'est les
atomes. Vous savez que les atomes, les éléments chimiques, il y en a 92,
mais sur la terre il n'y en a que quelques-uns qui reviennent très souvent :
ce sont le carbone, l'azote, l'oxygène, le fer, le silicium, au total 25 à
30-. Les autres ce sont des éléments rares que vous ne trouvez que dans les
laboratoires de chimie. Dans la nature habituelle, la nature combine les
atomes pour faire des structures plus complexes qui sont les molécules. Et
ces molécules elles-mêmes vont s'associer pour faire des molécules encore
Hubert REEVES

plus complexes, et on va arriver à un autre alphabet très important, celui


composé de molécules géantes, qui est l'alphabet de la vie.

2° - Du code génétique aux quarks


C'est ce qu'on appelle l'ADN, le code génétique, qui est composé de
20 acides aminés et de 4 bases nucléiques, et on combine les acides aminés
3 par 3 pour les faire correspondre à certaines bases nucléiques. Tout le
code génétique, toute cette information qui est stockée à l'intérieur de nos
gènes, c'est un immense alphabet composé précisément de ces bases
nucléiques A/C/G/T qui reviennent, qui sont tout à fait analogues à ce que
nous utilisons comme lettre. Vous voyez l'idée : ces bases nucléiques qui
sont dans notre code génétique sont donc un alphabet, mais cet alphabet est
le résultat d'alphabets plus anciens, plus primitifs que sont les molécules
simples qui composent ces bases ; ces bases sont elles-mêmes écrites à partir
d'atomes et ces atomes sont eux-mêmes écrits -les atomes sont identifiés par
leur noyau et dans ce noyau, vous avez encore des nucléons, protons et
neutrons, et là encore, la nature va combiner protons et neutrons pour faire
tous ces noyaux- avec un alphabet plus simple qui est celui du proton et du
neutron. Et nous savons maintenant, parce que nous sommes allés voir à
l'intérieur des protons et des neutrons, que ceux-ci sont à leur tour
composés de particules plus simples, qu'on appelle les "quarks". Il y a 6
sortes de quarks. Et comme d'habitude, la nature fait plus. Elle a une sorte
de générosité à sa façon : sur 92 éléments elle n'en utilise que 30, elle fait
au moins 6 sortes de quarks, mais elle n'en utilise que 2. On retrouve
toujours cette façon de procéder. Ces quarks sont les composants, sont les
lettres, avec lesquelles les protons et les neutrons sont formés, et les protons
et les neutrons écrivent les noyaux qui, avec les électrons vont donner des
atomes, qui écrivent l'ADN et le code génétique et forment les cellules. Et
au niveau des cellules, nous sommes composés de plusieurs milliards de
cellules qui sont elles-mêmes comme un langage. Vous composez les
cellules de façon différente, et vous faites un animal ou un autre animal,
etc... Donc, vous avez toujours cet alphabet de la complexité qui justifie, je
pense, cette affirmation : la nature est structurée comme un langage. A tous
les niveaux, il y a un langage de la nature qui est un langage de complexité,
pour, à partir du simple, faire du complexe.

3° Où se forgent les alphabets ?


-

Je vais tout à l'heure vous présenter plus en détail les lieux que nous
commençons à connaître grâce à l'astronomie, les lieux où ces alphabets se
forgent. Et ces lieux sont l'espace interstellaire, les étoiles, les explosions
d'étoiles, l'océan primitif, les continents ; presque tout l'univers est
impliqué dans la fabrication de ces alphabets dont nous sommes composés.
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

Et quand Pascal dit : "le silence de ces espaces infmis m'effraie", il ne se


rend pas compte -et il serait très intéressé de le savoir s'il était ici- que dans
ces espaces infinis il n'y a pas de raison d'être effrayé parce que c'est là
précisément que se préparent ou que se sont préparés dans le passé ces
éléments de cet alphabet qui lui permettent d'exister et qui lui permettent de
faire cette affirmation.

4° - L'histoire de la complexité et de la constitution des


alphabets
Je voudrais vous parler de cette progression de la complexité, de la
construction de cet alphabet : si on avait à dire quelle a été la plus grande
découverte de toutes les sciences depuis 500 ans, je crois que je dirais :
c'est que l'univers a une histoire. Il y a une histoire de l'univers, et c'est
loin d'être banal. Il a fallu toutes ces sciences, l'accumulation de toutes ces
sciences, pour en arriver à dire que l'univers a une histoire, qu'il se passe
des choses dans l'univers.
Pour un très grand nombre de philosophes de l'antiquité, l'univers
est sans histoire... Il y a bien sûr du changement sur la terre : le bois
pourrit, le métal rouille, mais c'est anecdotique. Au niveau du ciel, ça ne
change pas. Le ciel, c'est le monde des étoiles et les étoiles sont fixes. On
parle des étoiles fixes, des étoiles immortelles et jusqu'à Newton on parlait
encore des étoiles fixes : au-dessus de la lune, rien ne change, nous sommes
dans le domaine du fixe et de l'immuable. Et ce qui se passe comme
changement sur la terre n'est pas très important. Bien sûr, il y a des
montagnes qui s'érodent et des vallées qui se remplissent, mais
fondamentalement, on a l'idée d'une immobilité, du caractère immuable de
l'univers, en dépit des cycles. Bien entendu, la lune, la terre, les étoiles
font le tour du ciel, mais ces cycles nous ramènent toujours au même point :
il y a comme une espèce d'éternité de la matière et de l'univers, rien de cela
ne va changer. Cette idée, on la retrouve encore chez Newton et Laplace, et
peut-être le dernier à l'avoir défendue avec âpreté et à s'être mordu les
lèvres après, est-il Einstein, qui aurait pu lire dans ses équations
l'expansion de l'univers, qui a refusé cette idée et qui a dit, après, avoir fait
la plus grande bévue de sa vie.

a) Lucrèce et l'évolution
Je voudrais vous parler d'un philosophe latin particulièrement
intéressant parce qu'il a deviné, lui, ce que nous savons aujourd'hui : ce
philosophe s'appelle Lucrèce, et il vécut un tout petit peu avant Jésus-
Christ , dans le port de Rome. Si vous avez la chance de lire son petit livre
"De la nature des choses" -De natura rerum- qui est publié dans la petite
Hubert REEVES

collection Hachette, je vous le conseille. Ça se lit comme un roman, il est


passionnant de voir comment cette personne a pu réfléchir sur un exemple
de données vraiment minimes -la science dans l'empire romain avant J.C.
n'était pas très développée- comment cet homme a pu entrevoir cette
extraordinaire affirmation que toute la science confirme aujourd'hui, à
savoir que l'univers a une histoire. Et comment est-il arrivé à cette phrase ?
Il dit carrément : je ne vous crois pas quand vous dites que l'univers est
éternel, je pense que l'univers n'a pas toujours existé, et je crois même qu'il
est jeune. Malheureusement, il ne nous dit pas ce qu'il veut dire par
"jeune", s'il veut dire 100 ans ou 100 millions d'années ; je crois qu'il
aurait été étonné si on lui avait dit 15 milliards d'années. Mais c'est pas très
grave, l'important, ce n'est pas le temps qu'il détermine en disant "jeune",
c'est l'idée que l'univers est jeune. Et comment Lucrèce arrive-t-il à cette
affirmation, à cette conclusion ? D'une façon qui a paru naïve pendant des
siècles, à tel point naïve qu'on ne l'a pas prise au sérieux, sauf qu'on
découvre vers le milieu du 20ème siècle que son raisonnement était
parfaitement correct et qu'il avait tout à fait raison. Lucrèce fait
l'argumentation suivante :
Quand j'étais jeune (apparemment, il s'intéressait beaucoup à la
voile), je me souviens des voiliers que je voyais dans le port de Rome, et je
me rends compte que pendant le courant de ma vie l'art de la voile s'est
amélioré. Vraisemblablement des techniques nouvelles sont apparues dans
le courant de sa vie, mais il dit : les voiliers d'aujourd'hui sont différents
des voiliers de mon enfance en ce sens qu'ils sont plus efficaces, plus
rapides. Il dit aussi : j'ai noté pendant le cours de ma vie une progression
dans l'art des armes : celles d'aujourd'hui sont plus efficaces -remarquez le
mot "efficace" qui va revenir très souvent, il est fondamental- plus
compliquées, plus complexes. Et il a remarqué la même chose pour les
instruments de musique. Il dit "je vois très bien qu'il y a eu une
progression". Et alors il fait ce raisonnement que vous allez peut-être
trouver naïf mais qui est correct fondamentalement "Donc il y a
relativement peu de temps que cela a commencé". Cet argument, c'est celui
que nous utilisons.

b) Historicité, géologie et biologie

Par exemple , les premiers sur le plan scientifique à concevoir cette


caractéristique de la réalité, ce sont les géologues et les biologistes. Les
géologues regardaient les couches géologiques à la fin du 18ème siècle
Cuvier, Buffon- et ils remarquaient comment, quand vous creusez, vous
trouvez des animaux différents dans différentes strates, et les biologistes,
avec Darwin, ont pu traduire cela en chronologie, et dire que la terre, il y a
100 millions d'années était très différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Il
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

n'y avait pas d'être humain, il n'y avait pas de mammifères, mais des
dinosaures, des grands reptiles, des sauriens, des animaux relativement
primitifs par rapport à nous. Si vous reculez dans le temps à 500 millions
d'années, il n'y a pas d'animaux sur les continents, il y a des animaux dans
les océans seulement, ce sont des formes encore plus petites, encore plus
primitives. Si vous retournez à un milliard d'années il n'y a plus que des
algues, des bactéries, des animaux monocellulaires que vous ne pourriez
même pas voir à l'oeil nu et qui sont un peu comme ces animaux que vous
regardez à la loupe. Si vous avez laissé des fleurs dans un pot pendant un
moment et que vous regardiez l'eau à la loupe, vous voyez des amibes, des
protozoaires qui sont là. Ce sont précisément ces animaux qui existaient
dans l'océan primitif. Donc en un milliard d'années une progression
radicale dans la forme de la vie sur la terre, et une progression, comme
l'avait bien vu Lucrèce, vers une plus grande complexité -entre les bactéries
et les êtres humains, il y a des ordres de complexité- et vers une plus grande
efficacité ou performance -plus un être est complexe, plus il peut contrôler
l'énergie, la matière qui l'entoure, plus il peut organiser son territoire, plus
il a un impact sur la réalité qui l'entoure-. Donc ça a été le premier pas des
scientifiques pour concevoir qu'il y avait de l'historique, au moins sur la
terre.

c) Historicité et astronomie : l'évolution

Le second pas a été fait par les astronomes, quand ils ont observé
que ces fameuses étoiles éternelles n'étaient pas éternelles du tout. Que les
étoiles, c'est comme les animaux, c'est comme les êtres humains : elles
naissent, elles vivent et meurent, elles ont des problèmes d'énergie ; quand
elles ont épuisé leur énergie, elles meurent ; elles sont soumises aux mêmes
réalités que les animaux. La seule différence, c'est qu'une étoile ça dure
beaucoup plus longtemps. Un être humain, quand il a vécu un siècle, c'est
bien tout ce qu'il peut espérer de la vie. Pour une étoile, dix millions
d'années, c'est un minimum. Une étoile comme le soleil va vivre au total
des milliards d'années, et certaines étoiles vont vivre 100 milliards
d'années. C'est beaucoup plus long, mais ça n'est jamais qu'une différence
de chiffre. L'astronome d'aujourd'hui sait très bien, en regardant le ciel,
identifier les étoiles et leur donner un âge. Dire, telle étoile, les Pléiades
par exemple -on regardait tout à l'heure les Pléiades dans le ciel tout près de
la Voie Lactée- ont trente millions d'années ; ce sont des étoiles
relativement jeunes. D'autres étoiles sont des étoiles âgées, des étoiles
mourantes. Quand vous allez dans la forêt vous regardez les arbres, et vous
n'avez aucune difficulté à distinguer un arbre jeune d'un arbre plus âgé. De
la même façon, après un siècle d'expérience et d'étude du ciel, les
astronomes ont compris qu'il y avait de l'historique aussi bien dans le ciel
Hubert REEVES

que sur la terre, c'est-à-dire que les étoiles, les galaxies, les planètes sont
soumises aux changements, ont une évolution : il y a des générations
d'étoiles comme il y a des générations de plantes, d'animaux et d'êtres
humains.

d) Historicité et astronomie : l'expansion


Et le 3ème pas dans le domaine de la conscience de cette historicité,
est venu avec l'étude des galaxies lointaines, et l'étude par Hubble au début
du siècle, du mouvement des galaxies. On réalise vers les années 1910 qu'il
y a beaucoup de galaxies comme la nôtre et on peut mesurer à la fois leur
distance et leur vitesse. Et on s'attend bien sûr à ce que certaines galaxies
s'éloignent de nous et que d'autres s'approchent, un peu comme si l'on était
dans un essaim d'abeilles qui circulent dans tous les sens par rapport à
vous. Grande surprise : les galaxies non seulement s'éloignent toutes de
nous -aucune ne s'approche de nous, sauf les très rapprochées, soit 3 ou 4-
mais elles s'éloignent en outre d'autant plus vite qu'elles sont plus loin. Et
on découvre ce grand mouvement qu'on a appelé l'expansion de l'univers.
L'expansion de l'univers, on peut la comparer à ce qui se passe quand vous
faites un pudding aux raisins et que vous mettez des raisins dans une pâte et
la pâte au four. Regardez ce qui arrive à chaque raisin : tous les raisins
s'éloignent les uns des autres, et si la pâte est bien cuite, les raisins vont
s'éloigner d'autant plus vite qu'ils seront plus loin. En termes
mathématiques, ça s'appelle une transformation homothétique. Donc,
expansion de l'univers, mouvement de l'univers dans son ensemble, ce qui
veut dire : histoire de l'univers.
Voyez, on est rendu au 3ème palier.

C - De l'univers primitif à nos jours


- Premier palier : histoire sur la terre
- Deuxième palier : histoire de la terre, des étoiles, des galaxies, des
habitants de l'univers
- Troisième palier : histoire dans l'univers. Cela veut dire que ça
change dans la structure même -voyez qu'on n'est pas loin !- qu'on a la
preuve définitive -mais tellement extravagante qu'on s'en méfie- de ce
rayonnement fossile, ce rayonnement qui précisément a été émis au début de
l'univers, qui a été prévu par Gamov et confirmé -il n'y a jamais de
certitude absolue en science bien sûr- au-delà de tout doute raisonnable.
Confirmation donc que la théorie de l'expansion de l'univers est une bonne
théorie. Qu'est-ce-que ça veut dire "expansion de l'univers" ? Ça veut dire
que si vous reculez dans le passé, vous arrivez à un moment donné où la
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

matière est plus dense et plus chaude. Quand vous augmentez la densité,
vous augmentez la chaleur. Vous comprimez un gaz, il se réchauffe ; si
vous le détendez, il se refroidit. C'est le principe des frigos. Donc l'univers
était plus chaud et avec plus de lumière parce que quand vous chauffez la
matière, elle devient lumineuse : ça aussi c'est l'expérience commune, si
vous chauffez un morceau de métal dans une forge, il devient lumineux.
C'est vrai pour toutes matières, pas seulement du fer comme dans la forge,
mais des gaz, ou de n'importe quoi, même de la confiture aux fraises : si
vous la portez à 5 000 degrés elle devient lumineuse. C'est une propriété de
la matière en général. L'univers dans son ensemble devient lumineux, et
quand on remonte dans le passé, et c'est fondamental, on arrive à un
univers qui est de plus en plus chaud, de plus en plus dense, et, chose
importante, de plus en plus simple, c'est-à-dire de plus en plus chaotique,
de plus en plus instructuré. Si vous remontez dans le passé à 15 milliards
d'années -c'est le plus loin à quoi on puisse remonter avec l'aide de la
science d'aujourd'hui-, vous avez un univers qui est complètement différent
de ce qu'il est aujourd'hui.

1° Un univers différent
-

Voilà encore une autre façon de dire que l'univers a une histoire : il
est totalement différent. Il n'y a pas d'étoile, pas de galaxie, pas d'être
humain, évidemment, pas d'animaux, pas de planètes, mais il n'y a même
pas de molécule, même pas d'atome, de proton et de neutron ; tout ce qu'il
y a, c'est une grande purée de ce qu'on appelle des particules élémentaires.
Qu'est-ce qu'une particule élémentaire ? C'est ce que les physiciens
croient à un moment donné être des particules qui n'ont pas de structure,
c'est-à-dire qui ne sont pas elles-mêmes composées de particules plus
intimes. Et pour l'instant -je dis bien pour l'instant car tout cela est en
évolution- les physiciens pensent, et avec raison, que les quarks, les
électrons, les protons et les neutrons sont de vraies particules élémentaires,
qui ne sont pas composées de particules plus simples. Qu'est-ce que ça veut
dire ?
Ça veut dire simplement que vous n'avez pas intérêt à faire
l'hypothèse qu'elles sont composées de particules plus simples. C'est-à-dire
que vous ne gagnez rien si vous faites cette hypothèse. Il y a ce côté
pragmatique en science et c'est raisonnable ; ça ne sert à rien d'introduire
une hypothèse, si vous ne gagnez pas quelque chose du genre : expliquer
quelque chose que vous ne pouviez pas expliquer avant. Par exemple,
quand j'étais étudiant aux Etats-Unis, en 1960, nos professeurs nous
enseignaient que les particules élémentaires étaient les protons, les neutrons,
les électrons, les photons, etc... On nous disait que les protons et les
Hubert REEVES

neutrons étaient de vraies particules élémentaires et qu'elles n'étaient pas


composées de particules plus intimes. Il y a même un physicien très célèbre,
G. Gamov justement, qui dans un cours avait dit : "Je serai prêt à parier ma
fortune que les protons et les neutrons sont de vraies particules élémentaires
et ne sont pas composés de constituants ultimes plus simples encore". C'est
un homme très riche et heureusement il n'a pas parié, parce qu'aujourd'hui
nous savons que les protons et les neutrons sont composés de quarks.
Quand je dis "nous savons", je veux dire qu'il est avantageux de dire que
... Il faut bien voir ce qu'on veut dire. On veut dire que vous expliquez
plus de choses si vous dites que les protons et les neutrons sont composés
de quarks que si vous dites que ce sont des particules élémentaires.
Donc, aujourd'hui -prenons la réalité telle qu'elle est aujourd'hui,
dans 20 ans ça aura peut-être changé- on admet que les électrons, les
photons de la lumière, les quarks, les neutrons, et d'autres, sont de vraies
particules élémentaires et on va dire qu'au début l'univers était composé
d'une purée de quarks, d'électrons, de protons, de neutrons et de photons.
(Je reviendrai plus tard sur cette question du début de l'univers. Y a-t-il eu
réellement début de l'univers ? C'est une discussion qu'on pourra
poursuivre tout à l'heure, mais il faut être prudent dans ce genre
d'affirmation). Quand je dis : le début de l'univers, je veux dire : il y a 15
milliards d'années, au moment où l'univers était très chaud, très dense, très
désorganisé.

2° L'organisation et la complexification de l'univers


-

Maintenant l'histoire de l'univers, puisque j'ai dit qu'une des plus


grandes découvertes de tous les temps est cette découverte de l'histoire de
l'univers, c'est l'histoire de la manière dont ces particules élémentaires, qui
sont déjà comme les éléments d'un alphabet, vont se structurer pour donner
les éléments de la complexité. Et nous allons contraster, prendre en une
seule vision le début et, non pas la fm, j'espère, mais la situation présente.
Pour représenter la situation présente, je vais prendre votre corps. Nous
sommes composés d'électrons et de quarks. Il en faut beaucoup : pour faire
un être humain, le nombre de quarks est d'environ 100 milliards de
milliards de milliards, soit 10 puissance 29 ! C'est à peu de chose près, et
vous pouvez faire un calcul plus précis avec votre balance, mais ça va
tourner autour de 100 milliards de milliards de milliards.
Ces électrons et ces quarks existaient déjà, du moins, c'est ce que
nous dit la théorie physique, au début de l'univers. Mais quelle différence
extraordinaire entre l'état où ils étaient à ce moment-là et l'état où ils sont
maintenant dans votre corps ! Ces 100 milliards de milliards de milliards de
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

quarks et d'électrons nageaient dans une purée indifférenciée et n'avaient


pas d'autre activité.
Aujourd'hui, ces 100 milliards de milliards de milliards de quarks et
d'électrons sont agencés de façon extraordinaire dans votre corps. Le seul
fait que vous puissiez être là, à m'écouter, et moi à vous parler, et le seul
fait que vous puissiez, par exemple, fermer les yeux et réaliser que vous
existez et que j'existe, ou bien ouvrir les yeux et dire que le monde existe
autour de vous, c'est une prouesse fantastique, peut-être la plus grande
proues se qui ait été réalisée dans tout l'univers, c'est une prouesse qui ne
peut être réalisée que depuis relativement peu de temps dans l'univers, et
c'est une prouesse qui demande précisément que tous ces 100 milliards de
milliards de milliards de particules jouent un rôle très précis, simplement
pour en arriver à cette extraordinaire performance. Par exemple, vous savez
très bien qu'à tout instant vous respirez, vous ne vous en rendez pas
compte, ça se fait tout seul, mais ça veut dire quoi, respirer ? Ça veut dire
que des milliards de molécules d'oxygène entrent dans votre nez,
descendent dans vos poumons, sont prises en charge par l'hémoglobine du
sang, sont véhiculées à toute allure dans les milliards de neurones de votre
cerveau, déposent de l'oxygène, reprennent du gaz carbonique qui est
ramené immédiatement dans les poumons, qui est évacué par le nez. Tout
cela se fait avec une précision fantastique et vous savez très bien que si cela
s'arrête pendant 5 minutes, c'est terminé, vous ne serez plus capables de
dire "j'existe" et de venir à des conférences d'astronomie ! Les opérations
qu'implique la digestion, par exemple : il y a des volumes, il y a des
bibliothèques pour dire ce qui se passe dans la digestion et on n'en connaît
qu'une mince partie. Le seul fait d'être capable de rétablir votre
température quand il fait trop chaud ou quand il fait trop froid, toutes ces
fantastiques opérations qu'il faut simplement pour être bien dans sa peau,
être capable de faire attention, d'écouter, de regarder ce qui se passe,... tout
cela c'est le résultat précisément de toute cette histoire de l'univers, de cet
agencement, de cet alphabet, pour en arriver à cette opération très simple
qui consiste à dire : "j'existe".

3° - L'univers, terrain de jeu et de rencontre


Je vais illustrer par un certain nombre de diapositives les lieux, les
hauts lieux de la complexité cosmique comme on pourrait dire, où ces
événements de création, d'articulation de ces alphabets, ont pu se produire
pour en arriver où nous sommes. Il y a une autre phrase aussi que l'on peut
appliquer à l'univers et qui le décrit aussi à sa façon. J'aurais pu appeler
cette conférence "L'univers comme terrain de jeu et terrain de
rencontres". Le jeu et la rencontre sont deux éléments essentiels de la
nature. La nature joue continuellement à écrire, justement avec ces
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alphabets, et nous sommes tous le résultat d'une écriture qui est la


combinaison des gènes de nos parents quand nous avons été conçus. Mais
rappelez-vous que ces gènes sont aussi le résultat d'une écriture de
molécules plus simples. Toute la vie animale, la grande diversité de la vie
animale, est un exemple de ce caractère ludique de la nature : ça, je crois
que c'est important, aussi.
On a vécu pendant longtemps dans l'idée que la nature était légaliste,
c'est-à-dire qu'elle était dominée par des lois et que nous étions dans une
situation semblable à celle qu'on emploie pour décrire la politique de
certains pays totalitaires dans lesquels on dit : "tout ce qui n'est pas interdit
est obligatoire, et tout ce qui n'est pas obligatoire est interdit". Mais ça
n'est pas le cas de la nature. Dans la nature, il y a des choses qui sont
obligatoires, il y a des choses qui sont interdites -par exemple, on ne viole
pas les lois de la nature- mais somme toute, ces lois sont très peu exigeantes
; ces lois sont rapidement satisfaites et quand elles sont satisfaites, elles
laissent place à énormément de possibilités qui ne violent aucune des lois de
la nature. Il y a possibilité d'un très grand nombre d'issues -ce que Jacob
appelle le jeu des possibles- et de possibles : chacun d'entre nous, vous et
moi, nous ne violons aucune des lois de la nature, et pourtant nous sommes
tous différents. Regardez le nombre de papillons qui existent dans la nature
: une nature légaliste aurait dit : une sorte de papillons ça suffit pour
fertiliser une sorte de fleurs ; mais c'est pas du tout comme ça que la nature
fonctionne. Il y a en ce moment 130 000 sortes de papillons, il y en a
probablement eu beaucoup plus, il y en aura beaucoup d'autres ! Il y a ce
côté ludique, ce côté jeu, ce côté "essayer" ; quand l'alphabet est écrit, on
écrit un peu comme un écrivain qui se sert des mots. C'est le côté ludique
de la nature qu'on va voir revenir à plusieurs niveaux.
Le côté rencontre, c'est que précisément ces jeux se créent par des
rencontres. La rencontre est un élément fondamental à tous les niveaux : au
niveau atomique, par exemple à l'intérieur du soleil, où vous avez des
réactions nucléaires qui ne peuvent se passer que si deux protons se
rencontrent. Même si sur le plan énergétique le système composé de 2
protons est plus stable et donc représente un état énergétiquement plus
favorable que des protons séparés, il faut encore que les protons se
rencontrent, et ils se rencontreront d'une façon aléatoire, d'une façon qui
est régie par le hasard. De la même façon, la rencontre est essentielle au
niveau des molécules qui forment d'autres molécules, des animaux qui
s'accouplent, de la sexualité, de la vie en général.
Ces deux aspects, on va donc les voir revenir continuellement : la
complexité progresse par le jeu et la rencontre. Ce sont des éléments un peu
à part, mais qui reviendront à travers ces illustrations...
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

4° Quelques illustrations
-

a) La purée primitive
Alors, j'ai cherché assez longtemps à vous présenter une image du
début du Big Bang, du début de l'univers, et voilà ce que j'ai trouvé de
mieux. (Diapositive vierge donnant une image blanche sur l'écran). C'est
une image qui contient beaucoup d'informations. D'abord il y a beaucoup
de lumière -bien sûr nous sommes limités par l'intensité de la lampe-, mais
aussi il n'y a aucune espèce de structure de cette image, de cette purée, telle
que j'ai essayé de vous la présenter. 3ème chose : on a donné souvent l'idée
que l'univers apparaît dans un coin. Ça ne semble pas le cas du tout, cette
idée d'un atome initial, d'une explosion à partir d'un point ne semble pas
du tout en accord avec les théories cosmologiques présentes ; on pense au
contraire que cette purée initiale, chaude et très dense, était déjà de très
grande dimension, vraisemblablement infinie. Donc, on a toutes raisons de
penser que l'univers n'est pas limité en volume et qu'il n'a jamais été limité
en volume. Bien sûr, il ne s'agit pas de certitude, ce sont là des questions
qui sont à l'ordre du jour, qui sont discutées, qui sont en évolution, et sur
lesquelles on pourra revenir, mais pour l'instant, les théories qui collent le
mieux avec les faits -ce qu'on demande aux théories, c'est d'expliquer
d'une façon simple- ce sont des théories qui impliquent une structure
géométrique sans limites-. Il n'y a pas apparemment de limite à l'univers, il
n'y a pas de rayon de l'univers, il n'y a pas de frontière à l'univers.
D'ailleurs, si vous y pensez, vous verrez que l'idée qu'il y a une limite à
l'univers n'est pas beaucoup plus facile à imaginer que l'idée qu'il n'y en a
pas. C'est aussi une discussion que les grecs poursuivaient : certains grecs
disaient que l'univers n'était pas infini mais qu'il y avait un mur et que de
l'autre côté du mur ce n'était plus l'univers. Et les autres disaient : "Si je
monte sur le mur et si je lance une flèche, elle va où ma flèche ? Vous
voyez que ce sont des questions dans lesquelles nous sommes toujours un
peu mal à l'aise ; l'esprit humain est mal à l'aise dès qu'il aborde ces
problèmes d'infmi parce que l'infini n'est pas quelque chose de familier et
de journalier, c'est quelque chose auprès de quoi nous rencontrons les
limites de notre propre imagination. Mais heureusement, nous avons la
structure mathématique, et sur le plan des mathématiques, l'infini est plutôt
plus facile à traiter que le fini. Donc, nous avons l'aide des mathématiques
qui permettent d'aller beaucoup plus loin que les limites imposées par notre
imagination.

b) Les alphabets
Là, j'ai voulu vous présenter ces alphabets dont je vous ai parlé tout
à l'heure. Ça c'est le premier chapitre de structuration de l'univers : ces
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petits points noirs et blancs sont des quarks. Et le premier chapitre de


l'histoire de l'univers qui se fait par l'impact de la force nucléaire, c'est la
combinaison de ces quarks, 3 par 3, pour donner soit un proton -deux
noirs, un blanc-, soit un neutron -deux blancs, un noir-. Donc premier
élément de l'alphabet, alphabet pyramidal, qui se passe à peu près un
millionième de seconde après le début de l'univers dans l'échelle
traditionnelle.

c) Les premières molécules


Là, i 1 faut attendre longtemps, presque 2 minutes pour voir un
second chapitre. Là, protons et neutrons vont se combiner dans certains cas
2 par 2, pour donner ce qui s'appelle du deutérium -hydrogène lourd-, dans
certains cas, 3 par 3 pour donner de l'hélium léger, et 4 par 4 pour donner
de l'hélium lourd -hélium habituel-. Voilà donc un second chapitre qui se
passe après quelques minutes. Et puis maintenant, il faut attendre près d'un
milliard d'années. Et la photo suivante est "prise un milliard d'années plus
tard" :

d) Les galaxies
Vous avez maintenant l'univers après un milliard d'années : vous
constatez deux choses importantes : la première est que le ciel n'est plus
blanc, il est noir. Nous sommes passés de ce fond de ciel très blanc, très
brillant que vous aviez au début, à un fond de ciel noir. L'expansion
s'accompagne d'un refroidissement, et cette lumière initiale a perdu
beaucoup d'énergie, lumière qu'on retrouve dans le rayonnement radio ou
micrométrique, dans les radars, lumière qui n'est plus visible à l'oeil nu.
C'est pourquoi le fond du ciel est noir. Mais la deuxième chose que vous
constatez, c'est que dans cette purée noire, il y a maintenant des grumeaux ;
ces grumeaux, ce sont des galaxies, et ces galaxies, ce sont d'immenses
masses de matière qui se sont agglomérées grâce à la force de gravité. On a
vu donc la force nucléaire qui a fait les premiers éléments de l'alphabet,
maintenant, c'est la force de gravité : mais la gravité ne travaille bien que
dans les grandes dimensions. La gravité entre les atomes est tout à fait
négligeable, nous la sentons à notre échelle, mais ce n'est vraiment qu'à
l'échelle des galaxies que la gravité devient importante. La gravité donc a
causé la condensation d'une partie importante de cette purée... Ne faites pas
attention pour l'instant à ces petits points : ce sont des étoiles qui sont dans
notre galaxie... Mais ces galaxies qui sont là ont ceci de particulier qu'elles
brillent. Pourquoi brillent-elles ? Parce que cette condensation a réchauffé
la matière. Cet effondrement de la matière sur elle-même sous l'effet de la
gravité a créé une augmentation de la température. Cette température va être
fondamentale dans quelques instants, c'est elle qui va permettre aux étoiles
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

d'être chaudes, et c'est elle qui va permettre aux étoiles d'être des réacteurs
thermonucléaires qui vont continuer à combiner des protons et des neutrons
qui vont écrire tout l'alphabet atomique.
Nous allons voir quelques-unes de ces galaxies. Certaines ont ces
formes spiralées que vous voyez ici, avec un noyau central et des bras
spiraux qui s'étendent très loin dans l'espace.
La suivante est une galaxie semblable, elle se présente à nous par la
tranche. Ce que vous remarquez est que le disque de tout à l'heure est un
disque très plat, puisque quand nous le voyons ici, il n'a qu'une épaisseur
très faible par rapport à sa dimension. Vous remarquez aussi que ce disque
est couvert de quantités de poussières, de régions très poussiéreuses, très
noires ; ces poussières et ces régions sombres sont des régions où les étoiles
vont se former encore grâce à la gravité.

e) Les étoiles
Maintenant, nous allons plonger, faire un zoom justement dans ces
régions très opaques, nous allons voir où les étoiles naissent. Ce que vous
voyez là est ce qu'on pourrait appeler un accouchement d'étoiles. C'est une
région où de grandes quantités de masse de gaz se condensent et en se
condensant sous l'effet de la gravité, d'abord elles vont devenir de plus en
plus opaques, de plus en plus denses, et puis elles vont s'illuminer. Mais en
même temps, je voudrais faire remarquer un autre aspect important de ces
connaissances astronomiques, de ce développement de la technologie
astronomique : l'astronomie nous donne à comprendre des choses, mais
aussi à voir des choses. Ce que vous voyez là, nous sommes peut-être les
premiers sur la terre à le voir. Et on peut le voir parce que des gens depuis
plusieurs centaines d'années ont développé avec patience ces instruments de
technologie : des télescopes de plus en plus perfectionnés. Très souvent on
blâme la technologie, et souvent avec raison, pour tous les problèmes
qu'elle nous apporte, mais il y a un aspect qu'on ne met pas suffisamment
en évidence quant aux aspects positifs du développement de la technologie :
c'est que la technologie des microscopes, des télescopes, nous a permis de
voir une partie de la réalité qui n'avait jamais été accessible auparavant :
des paysages nouveaux, des paysages célestes comme celui-ci qui sont très
beaux, et qui donc nous donnent le plaisir de les regarder, celui de la
contemplation, et qui au même titre que les paysages de la nature, peuvent
contribuer à créer l'imaginaire et à développer le sens artistique. Je pense
que tout cet aspect de la science qui a élargi notre vision de la réalité, qui
nous a apporté de nouveaux aspects de la splendeur de notre univers, je
crois que c'est important de le noter en passant, et j'en profite devant ce
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très beau document. Nous allons maintenant voir cette tête de cheval qui est
dans la constellation d'Orion et ce soir d'ailleurs, on la voyait très bien...
Revoilà cette tête de cheval en gros plan : c'est une masse de gaz où
des étoiles sont en train de se former.
Voici une autre région du ciel où des étoiles sont en train de se
former. Mais là ce qui est intéressant c'est qu'on voit plusieurs' étapes.
D'abord ici, une masse de gaz qui en se formant devient opaque, c'est le
premier résultat l'opacification. Et puis après un certain temps cette
opacité commence à devenir brillante... Ici vous avez des embryons
d'étoiles qui commencent déjà à briller ; et puis, l'étape suivante, ce sont
ces points lumineux qui sont de s étoiles qui sont nées auparavant à partir
de condensations de parties de nuages qui étaient là. Vous avez encore ici
des régions plus opaques, ici, des régions lumineuses : vous voyez donc
toutes les étapes en même temps dans une même image, toutes les étapes de
la formation des étoiles. Cela va durer quelques millions d'années, en
général une dizaine de millions d'années, et après 10 millions d'années, tout
le gaz aura été transformé en étoiles. Les étoiles ne naissent jamais seules :
elles naissent toujours par portées.
Là, voyez encore une formation d'étoiles avec un grand cône de
matière opaque qui ressemble un peu à un cigare, et l'analogie avec le
cigare est intéressante parce que c'est au bout, ici que les étoiles se forment,
comme si le cigare était allumé et que cet allumage ait produit les étoiles.
Les étoiles qui sont ici ont été formées précédemment quand ce grand cône
de lumière couvrait une partie importante de l'image. Et dans quelques
millions d'années, on verra probablement se transformer tout ceci en étoiles

Vous avez par exemple un amas d'étoiles qui a trente millions


d'années, qui sont les Pléiades précisément. A l'oeil nu vous voyez ces 5
étoiles, en fait il y en a un peu plus ; ces étoiles sont le résultat de la
condensation d'un petit nuage, puisqu'il y a au total, je crois, une centaine
d'étoiles qui sont nées en même temps à partir de ce nuage. Ne faites pas
attention aux croix et cercles qui sont des effets photographiques. Il y a des
nébulosités ici qui brouillent l'image de ces étoiles. Ces nébulosités sont
très importantes, on va y revenir : elles sont dues à la présence dans
l'espace d'une myriade de grains de poussières. Ces grains de poussières
vont devenir les briques qui vont être utilisées plus tard pour fabriquer des
planètes solides. Par exemple, notre planète la terre, existait auparavant
sous forme de myriades de grains de poussières comme celles-là.
Vous verrez maintenant ce que donne la condensation d'un très gros
nuage ; cette fois c'est un nuage gigantesque qui, en se condensant, a donné
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

plusieurs centaines de milliers d'étoiles, comme notre soleil. Chacun de ces


petits points est une étoile, et toutes ces étoiles sont nées il y a très
longtemps : ce sont les plus anciennes étoiles de notre galaxie. Elles sont
presque aussi vieilles que notre galaxie, elles ont probablement quelque
chose comme 13/14 milliards d'années. Ces étoiles sont tellement
nombreuses qu'elles créent un champ de gravité tellement important
qu'elles restent captives de leur amas, c'est-à-dire que toutes ces étoiles sont
restées dans l'amas dans lequel elles sont nées depuis 14/15 milliards
d'années. Par contre, notre soleil qui est lui-même sans doute dans un amas,
est probablement né dans un amas petit, un peu comme les Pléiades. Un
amas petit, en effet, n'a pas un champ de gravité suffisant pour retenir les
étoiles après leur formation. Et les étoiles, donc, après peu de temps,
quittent l'amas et s'en vont se balader un peu partout dans la galaxie. Notre
soleil est né avec un nombre de compagnons, mais nous sommes bien
incapables, après 5 milliards d'années, de les identifier, simplement parce
que l'amas était trop petit pour retenir les étoiles.
Ces étoiles -une d'entre elles nous est particulièrement familière,
c'est bien sûr notre soleil que vous reconnaissez ici- nous allons les voir
vivre après avoir vu leur naissance. Ces étoiles obtiennent leur énergie par
des réactions nucléaires -les étoiles sont de grands réacteurs
thermonucléaires-, et au centre des étoiles, il y a des réactions. Et cela parce
que les étoiles sont chaudes : la force nucléaire revient à l'oeuvre et elle
continue à créer cet alphabet atomique puisqu'elle va associer des protons et
des neutrons pour en faire les noyaux de tous les atomes que nous
connaissons. Tous les atomes, carbone, oxygène, azote, fer, silicium, or,
argent, et toute la table de Mendeleiev, sont engendrés à l'intérieur des
étoiles par ces réactions thermonucléaires qui dégagent l'énergie qui permet
aux étoiles de briller. Donc, vous avez devant vous un des lieux
précisément où cet alphabet se crée. On est passé des quarks, protons,
neutrons, au début aux atomes. Au début, il y a eu un tout petit peu de
formation de noyau d'hélium, mais la formation des noyaux plus lourds et
de tous les atomes se continue pendant des milliards d'années à l'intérieur
des étoiles. Et tous les atomes de notre corps ont été créés à l'intérieur
d'étoiles qui ont vécu avant la naissance du soleil. Quand vous prenez un
cheveu de votre têt e, vous touchez à des atomes de carbone, d'oxygène et
d'azote qui ont été créés, forgés, soudés dans des étoiles qui ont vécu avant
la naissance du soleil, qui sont mortes, qui ont dispersé leur matière dans
l'espace et qui ensuite ont été agglomérées à nouveau au moment de la
formation du système solaire, qui sont venues sur la terre et ensuite ont été
utilisées par les êtres vivants. Vous voyez donc que quand Pascal
s'inquiétait des "espaces infinis", il ignorait que précisément ces
phénomènes qui lui faisaient peur -il ne connaissait pas tout ce qu'il y a
Hubert REEVES

d'extraordinaire dans le ciel, ces explosions...- sont directement reliés à son


existence, puisque c'est là que son arbre généalogique le mène. S'il recule
suffisamment dans le passé, il verra que c'est de là que ses atomes se sont
formés.
Celle-ci (diapositive) va nous donner un autre spectacle important de
notre histoire : c'est la mort des étoiles. Là vous avez une étoile en train de
mourir : c'est cette petite étoile bleue qui est au centre. Celle-là est devant
ou derrière, je ne sais pas, n'en tenez pas compte. Cette étoile en mourant
disperse sa matière dans l'espace. Et ce grand anneau que vous voyez là,
qui est en fait une sphère, c'est l'éjection de la matière de l'étoile au
moment nù elle meurt. Elle agonise. Elle éjecte sa matière, et cette matière
qui contenait tous les noyaux qui ont été formés à l'intérieur de l'étoile, est
maintenant précipitée dans l'espace où il fait beaucoup plus froid ; et là, il
va y avoir un véritable laboratoire de chimie dans lequel les noyaux vont se
combiner ensemble pour faire des molécules et il va donc y avoir toute une
industrie chimique qui est toujours la préparation, la formation de systèmes
plus complexes à partir d'autres systèmes.
Ça, (diapositive) c'est une étoile plus massive qui est en train de
mourir aussi. Là, la mort est beaucoup plus spectaculaire puisqu'il s'agit
d'une explosion fantastique, une surbombe qui est visible presque aux
confins de l'univers. Mais grosso modo, c'est le même phénomène, toute
cette matière qui se trouvait à l'intérieur de l'étoile est maintenant en train
de se disperser dans l'espace. C'est la nébuleuse du crabe qui est visible
dans la constellation du taureau, qui est aussi visible en ce moment dans le
ciel.

g) Les molécules
Vous avez là (diapositive) ce qui reste d'une étoile qui a explosé il y
a plus de 50 000 ans. Le crabe a explosé il y a à peu près 1000 ans, plus
exactement le matin du 4 Juillet de l'an 1054. Ici, vous avez les débris
d'une étoile qui a explosé il y a près de 50 000 ans et qui est en train de se
résorber dans l'espace. Et là, vous avez devant vous une activité chimique
et électromagnétique extraordinaire ; des quantités de protons, de noyaux
qui capturent les électrons qui font des molécules d'eau ... On va voir dans
la photo suivante, les résultats de cette chimie...
Cette photo est une maquette qui représente un peu les principales
molécules qui se forment dans ces débris d'étoiles, dans ces éclaboussures
d'étoiles. En rouge, c'est de l'hydrogène, ça c'est de l'eau -2 hydrogène et
1 oxygène-, ça, c'est de l'ammoniaque -un azote et 3 hydrogène-, ça, c'est
du méthane, -carbone et 4 hydrogène- et ça, c'est une molécule d'alcool ;
c'est l'alcool que nous buvons, l'alcool éthylique. Ces molécules existent,
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

on en a trouvé des grandes quantités dans l'espace : elles se forment dans


ces débris d'étoiles, par la jonction de ces atomes qui se sont formés à
l'intérieur de l'étoile. Et puis un autre élément important qui se produit
dans ces débris d'étoiles, ce sont les poussières qu'on a vues tout à l'heure
et qu'on va revoir maintenant dans la photo suivante...
Voilà (diapositive) à nouveau les Pléiades, à nouveau ces images
brouillées ; et ces poussières maintenant vont s'accumuler, par exemple
dans le cas du système solaire, pour former les planètes solides, la terre et
les autres, la lune, mercure, mars, etc... Certaines de ces planètes auront
des océans, comme la terre, et dans ces océans va continuer cette chimie, ce
jeu d'associations des molécules entre elles, et on va voir apparaître des
molécules de plus en plus complexes...
Vous avez là (diapositive) une molécule de sucre qui vous montre
bien maintenant jusqu'à quel point l'architecturation de la matière est
devenue complexe. Rappelez-vous qu'ici par exemple, chacun de ces
atomes de carbone est composé lui-même de 6 protons et 6 neutrons et 6
électrons, et chacun de ces protons est composé lui-même de 3 quarks.
Donc vous voyez là comment cet alphabet pyramidal est en train de se bâtir
; et puis, on va passer à des molécules géantes, et on va voir apparaître les
premiers vivants... Dans la suivante..

h) Les organismes vivants


J'ai présenté (diapositive) quelques formes animales qui précisément
sont aussi un jeu de juxtaposition des différents éléments de la vie, des
différents éléments structuraux de la matière vivante qui prennent des
formes plus ou moins curieuses. La suivante...
(diapositive) Ce sont des petits animaux microscopiques qui vivent
sur la terre au tout début de la planète. Et puis la suprême astuce sur le plan
du jeu et de la rencontre de la création d'alphabets, c'est évidemment
l'invention de la sexualité. On ne sait pas du tout comment ça se passe ni à
quel moment la sexualité est inventée, mais c'est vraiment l'invention
parfaitement géniale justement pour permettre de relancer cette complexité,
puisque maintenant on va mélanger les alphabets. Au lieu que chaque
alphabet se développe progressivement, lentement , au rythme des
additions, on va simplement mélanger les alphabets de deux partenaires et
on va voir évidemment une progression en flèche de toutes les capacités, de
toutes les possibilités de toute la nature.
Alors, (diapositive) on voit apparaître toutes ces formes très
curieuses, en formes d'étoiles de mer. Ce ne sont que quelques exemples de
toutes les variétés extraordinaires que vous connaissez et que peut prendre
Hubert REEVES

la vie précisément quand elle a cette immense roulette qu'est la roulette de


la sexualité et du mélange des gènes...
Celle-ci (diapositive) illustre un événement important sur lequel je ne
parlerai pas beaucoup, mais il y aurait toute une conférence à faire ; c'est
précisément, quand on arrive à ce niveau, l'articulation de la complexité.
L'articulation de la complexité change quand on passe des atomes aux êtres
vivants. La différence importante, c'est qu'un atome, c'est quelque chose
d'immortel, c'est quelque chose qui n'a pas à échanger avec l'extérieur, qui
n'a pas à prendre pour exister. Dès qu'on arrive à des formes plus élevées,
les systèmes complexes sont ce qu'on appelle des systèmes ouverts -nous
sommes des systèmes ouverts-. Nous sommes obligés continuellement de
prendre de l'énergie, de prendre de la nourriture pour continuer à exister.
Et ce problème de ce qu'on appelle la prédation, d'avoir à prendre des
choses vers l'extérieur, amène immédiatement un second problème qui est
le problème de la compétition. Parce qu'évidemment, la terre a beau être
grande, il n 'y en a pas pour tout le monde ; et à un moment donné, tous
ces systèmes qui sont en compétition, veulent se nourrir et entrent en
compétition... Et là apparaît cet élément très important de l'évolution qui
est la lutte pour la vie, la survie, la sélection naturelle, qui permettent de
chercher continuellement de nouvelles solutions. Par exemple, s'il y a trop
d'animaux dans l'eau, c'est intéressant de voir si on ne peut pas vivre en
dehors de l'océan. S'il y a trop d'animaux sur le sol, c'est intéressant de
savoir si on ne peut pas vivre dans l'air, etc... Il y a cette course à
l'invention de nouveaux modes de vie, de nouvelles adaptations, de survie,
qui est fondée sur la nécessité de la prédation et la compétition -il y a
plusieurs personnes qui sont sur le coup-. On voit ainsi apparaître
l'invention du vol des oiseaux, des oiseaux qui vont dans l'air pour trouver
leur nourriture. C'est un élément fondamental qui va amener l'évolution de
systèmes de plus en plus complexes parce qu'il faudra s'adapter, il faudra
inventer et il faudra toujours chercher de nouvelles solutions...
Cette photo, (diapositive) il est peut-être inhabituel de la voir dans
une conférence d'astronomie, mais je crois qu'elle est importante parce que
vous avez là précisément un élément de rencontre. Une rencontre qui est à
la fois celle d'êtres très évolués, ce que nous connaissons de plus évolué,
mais qui est elle-même le résultat de multiples rencontres... Rencontre des
quarks pour former les protons et les neutrons, rencontre des protons et des
neutrons pour former les atomes, les molécules, etc... Et tous ces étages de
rencontres ont amené cette rencontre entre ce petit garçon et cette petite fille
qui peut ouvrir sur l'avenir, on n'en sait rien, c'est pas très important. Mais
enfin, on voit comme une jonction dans une très longue chaîne. Et vous
voyez comment la place de l'homme dans l'univers maintenant s'est
beaucoup enrichie : on voit par exemple cette photo dans le contexte de tout
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

ce qu'on a vu auparavant, de toute cette évolution, de cette apparition de


l'être humain qui fait intervenir à la fois les dimensions de l'univers, l'âge
de l'univers. C'est pas pour rien, par exemple, que lorsqu'aujourd'hui on
demande l'âge de l'univers, la réponse est 15 milliards d'années. C'est 15
milliards d'années parce que ça ne pouvait pas être beaucoup moins que ça,
en ce sens que pour faire une personne qui peut poser cette question, ça
prend plusieurs milliards d'années. Il est impensable qu'à la question de
l'âge de l'univers on puisse répondre mille ans, par exemple. Parce qu'en
mille ans un univers est incapable de faire quelqu'un qui puisse poser la
question. Il faut d'abord faire des atomes, pour faire des atomes il faut
former des étoiles, ensuite il faut que ces étoiles vivent et meurent, ensuite
rejettent leur matière à l'extérieur, qu'ensuite on forme des poussières qui
forment des planètes ; sur ces planètes, il faut une évolution de la - vie à
partir de ces bactéries jusqu'à l'être humain. On ne connaît pas très bien les
durées de chacune de ces étapes, mais on peut dire, au moins quelques
milliards d'années. Il est impensable de penser que la réponse puisse être
inférieure à quelques milliards d'années. Si ce n'est pas 15, c'est au moins
1, 2 ou 3 au minimum.
Il y a un autre élément qui est très important et qui va intervenir dans
cette place de l'homme dans l'univers et qui est le suivant : est-ce que cette
place est assurée et pour combien de temps ? Et vous allez voir dans les
photos suivantes ce que je veux dire. C'est un point que nous sommes
forcés d'aborder. Cette croissance de la complexité, ce passage par la
compétition a développé, a valorisé des éléments comme l'agressivité qui a
joué un rôle fondamental dans la survie de l'être humain. On ne peut pas
nier la valeur adaptative -comme on dit- de l'agressivité ; c'est quelque
chose de très important pour les êtres humains pour se développer et
exister. Et c'est comme si aujourd'hui cette qualité était devenue la
principale menace pour l'être humain.

Vous avez là, bien sûr (diapositive) des fusées qui transportent des
ogives nucléaires. Ce sont des fusées américaines et pour que vous ne
croyez pas que je suis biaisé politiquement ... vous allez voir sur la photo
suivante

Sur la place rouge, (diapositive) des ogives qui transportent


également des bombes thermonucléaires..

Et dans la photo suivante (diapositive) vous verrez que ces engins


qui sont précisément des produits de la puissance de l'esprit humain- sont
d'une puissance fantastique ..

Dans la photo suivante (diapositive), vous verrez qu'il ne s'agit pas


d'un problème purement académique puisque ces engins ont déjà été
Hubert REEVES

employés. Voilà Hiroshima : On a une idée de la capacité de ces engins.


Nous rencontrons là le drame présent justement, je dirai presque l'enjeu
fondamental de la réalité : est-ce que cette croissance de la complexité qui
nous conduit des quarks jusqu'aux êtres humains et qui amène forcément, je
pense, la naissance de l'intelligence, de la technologie, de la technique, de
la domination des forces nucléaires, est-ce que c'est le rocher de Sisyphe.
Vous connaissez cette histoire du rocher de Sisyphe. C'est ce malheureux
qui est obligé de rouler sa pierre jusqu'au sommet d'une montagne, de la
laisser tomber dans le gouffre et de la remonter continuellement. Est-ce que
nous sommes là devant une réalité absurde ? Il faut bien admettre que si en
15 milliards d'années l'univers arrive à créer un être qui est incapable de
faire autre chose que de s'auto-détruire, nous retrouvons à un niveau bien
supérieur beaucoup plus vaste que celui de Camus, cette idée de l'absurdité.
Heureusement, ce n'est pas encore le cas, nous ne sommes pas
nécessairement liés à cette fatalité, mais il faut bien dire que dans les années
passées, on a vu chaque année s'accroître la puissance de l'armement ; le
danger nucléaire est quelque chose de très présent pour nous. Je crois qu'il
est très important de ne pas dissocier tous ces éléments qui forment une
seule réalité. Une réalité qui a des aspects merveilleux, qui sont toute cette
croissance de la complexité, mais aussi des aspects absurdes auxquels nous
sommes confrontés : nous vivons sur une planète qui est en train, à une
rapidité effarante, d'engendrer les armes de son auto-destruction. Et, bien
que personne ne veuille cette auto-destruction, aucun ne peut affirmer
qu'elle n'aura pas lieu. Je vais arrêter sur ce point, un peu tragique, bien
sûr, mais il est important d'avoir tous ces éléments présents à l'esprit quand
on discute de la place de l'homme dans l'univers, cette place qui a été
fondamentalement altérée par notre vision de la science, est menacée par
nous-mêmes.

DISCUSSION

Question
Vous avez parlé depuis le début de problèmes de matière. Mais que
représente l'esprit pour vous ?
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

H. REEVES
Vous posez la question de l'esprit et de la matière. Ce n'est pas tout
à fait vrai de dire que je n'ai parlé que de la matière, puisque forcément
quand on parle d'alphabet, quand on parle d'organisation de la matière,
c'est quelque chose qui est voisin de ces notions d'esprit. Je crois que ce
très ancien débat de la matière et de l'esprit n'est pas pour moi très
intéressant. Non pas que je crois que l'esprit n'existe pas, mais je pense que
cette distinction n'est pas très fructueuse. La réalité, je préfère la voir au
niveau de ce que nous observons, de ce que nous interprétons, plutôt que
d'entrer dans un débat comme celui-là. La matière, je ne sais pas très bien
ce que c'est, mais je crois que ça existe ; l'esprit, je ne sais pas très bien ce
que c'est, je crois aussi que ça existe. C'est une dualité qui ne me paraît pas
très intéressante à développer. Je ne suis absolument pas matérialiste au sens
traditionnel du terme, je ne suis pas non plus spiritualiste : c'est une
démarche intellectuelle qui ne me dit pas grand-chose parce que je ne vois
pas très bien à quoi elle peut mener. Je pense personnellement qu'une
affirmation telle que celle de Changeux : "l'homme n'a que faire de
l'esprit", est une affirmation vide de sens. Si l'homme n'a que faire de
l'esprit, vous ne pouvez même pas faire cette affirmation, vous êtes déjà
dans le domaine de la pensée et de l'idée. Je pense que c'est une réalité très
complexe dans laquelle on a découpé artificiellement matière et esprit. Et
quand on scrute ce qu'on veut dire par "matière" et par "esprit", on ne sait
plus très bien ce qu'on veut dire.

Question
Ma question porte sur l'expansion universelle : vous dites que c'est
une théorie, dans votre livre "Patience sur l'azur", qui est quasi certaine, et
qu'elle n'est pas sérieusement menacée, je vous cite, bien qu'elle vous gêne
parce qu'elle vous paraît peut-être trop simple, trop parfaite ; et vous vous
étonnez que du dénuement puisse sortir une telle complexité. Autre élément
de ma question : à la fui 83, les délégués de l'Académie des sciences firent
une communication et ont fait allusion à une théorie d'Ervin Segal pour qui
il n'y aurait pas d'expansion, l'univers ne serait pas modelé par la
gravitation, unique et universel. Est-ce que pour vous cette théorie est une
simple hérésie, est-ce que c'est une théorie vraiment marginale, qu'en
pensez-vous ?

H. REEVES
Le reproche qu'on peut lui faire, c'est d'une part d'être beaucoup
plus compliquée que la théorie du Big bang, d'autre part, de ne rien
expliquer de nouveau. On est très pragmatique, en sciences, on aime bien
Hubert REEVES

que les choses soient simples et on n'accepte le compliqué que s'il y a


intérêt à le faire, que si on explique plus de choses en compliquant. Et
troisièmement, il y a plusieurs éléments que cette théorie est incapable
d'expliquer... Par exemple, le fait que les vieilles galaxies ne contiennent
pas d'éléments lourds, ou contiennent beaucoup moins d'oxygène et de
carbone que les galaxies plus récentes, ça, dans le cadre du Big bang, c'est
parfaitement bien expliqué.
Je pense que la théorie du Big bang est une théorie
extraordinairement efficace pour expliquer d'une façon très simple tout ce
que nous avons sous la main comme observations : le rayonnement fossile,
le développement des galaxies, la variation de la densité des galaxies avec la
distance, le rapport de l'hélium sur l'hydrogène. Elle est tellement
extraordinairement efficace que tout le monde a un peu l'impression qu'on
est en train de se leurrer. On n'est pas habitué à une telle bienveillance de la
part de la nature. La nature en général se montre plus difficile à interpréter.
Mais tout d'un coup avec une idée qui est tellement simple qu'elle en a l'air
simpliste, on explique des quantités de choses.
Ceci dit, la situation a changé depuis que j'ai écrit "Patience dans
l'azur", c'était en 81 ; il y a eu tous ces développements qui sont reliés aux
théories inflationnistes de l'univers dont vous avez peut-être entendu parler.
C'est quand même le Big bang, mais c'est le Big bang moins simple. Le Big
bang simple, c'est celui dans lequel la température commence à très haute
valeur et descend progressivement et d'une façon monotone. Aujourd'hui,
on ne croit plus ça. Grâce aux travaux qui ont été faits sur la physique des
très hautes énergies qui montrent que plusieurs des forces de la nature se
regroupent en une seule force, ces chapitres d'unification des forces sont
reliés à des événements qui ont eu lieu au tout début de l'univers -là, on
parle de 10 puissance moins 35 secondes ou moins 43- on pense que ces
événements ont considérablement compliqué le scénario. C'est-à-dire
qu'avant la première seconde il se passe quantités de choses. Et ce n'est pas
une simple chute de la température, mais une quantité de réchauffements et
de refroidissements.
Ce qui explique plusieurs éléments qui étaient difficiles à
comprendre : une des grandes questions qui est restée en suspens dans la
théorie telle qu'elle se présentait en 81, c'est pourquoi n'y a-t-il pas d'anti-
matière, pourquoi vivons nous dans un univers de matière, un univers qui
n'a pas d'anti -matière, alors qu'en laboratoire, matière et anti-matière sont
toujours parfaitement symétriques ? Si vous faites une particule de matière,
vous faites automatiquement une particule d'anti-matière. Il y a toujours
symétrie quand vous faites des expériences en laboratoire. Et la question se
posait : pourquoi dans la nature y a-t-il une telle dissymétrie, à tel point que
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

nous vivons dans un univers de matière, sans anti-matière, et que lorsque


nous voulons en fabriquer, ça nous coûte des fortunes. On en fabrique au
CERN des quantités importantes, mais c'est très cher au gramme ! Il y avait
donc ce problème de l'asymétrie entre la réalité que nous connaissons et la
réalité du physicien. La réalité de tous les jours c'est une réalité-matière et
non anti-matière : heureusement, parce que s'il y avait ici de l'anti-matière
nous serions transformés en lumière immédiatement. Ces développements
qui ont lieu depuis deux ou trois ans, en rapport avec ces théories
inflationnistes etc..., ont beaucoup compliqué le scénario et ce n'est plus
aussi simple que ça l'était à ce moment-là. Je crois que ce sont des additions
importantes et valables -on appelle valable une théorie qui vous permet de
comprendre ce qu'on ne pouvait comprendre auparavant-.

Question
Qu'est ce qu'il y a comme probabilité de vie en dehors de la terre ?
-

H. REEVES
Ça c'est une question importante, bien sûr. Pour la question de la
possibilité de la vie en dehors de la terre, la réponse a forcément deux
volets.
Le premier volet, c'est : est-ce qu'on a déjà observé de la vie en
dehors de la terre ? La réponse est non ; pour l'instant nous n'avons aucun
rapport crédible d'existence d'êtres vivants. Quand on parle d'êtres vivants,
on veut dire des civilisations qui peuvent communiquer. Aucun rapport
donc, sauf les rapports d'OVNI, mais sur lesquels nous sommes tous très
sceptiques, quant au fait que cela représente vraiment des êtres qui vivent en
dehors.
La 2ème question c'est . est-ce qu'on peut penser, même en
l'absence de preuve tangible et crédible, qu'il y a de la vie en dehors de la
terre ? Je peux vous donner des arguments en faveur de cette thèse, mais
c'est une thèse qui a un degré de crédibilité moyen. Moi, j'y crois assez : je
parierais une petite somme . La quantité d'argent que vous êtes prêts à
risquer montre à quel point vous êtes convaincus. Et d'autres
astrophysiciens ne sont pas du tout d'accord. Curieusement, les
astrophysiciens croient qu'il y en a beaucoup, pour les raisons que je vais
vous dire, et les biologistes, non. La plupart des biologistes sont convaincus
que nous sommes seuls, tandis que la plupart des astrophysiciens croient
que nous sommes très nombreux. Mais très nombreux, qu'est-ce que ça
veut dire ? Ça peut vouloir dire mille ou un million ou un milliard, je ne
sais pas, mais un nombre élevé de civilisations comme la nôtre, avec des
conférences sur la question de savoir si la vie existe en dehors de chez eux.
Hubert REEVES

La réponse est un peu impliquée dans ce que je vous ai raconté en


fait : c'est justement cette structuration de la matière que nous retrouvons à
l'échelle universelle. Notre univers est extrêmement homogène en ce sens
que les étoiles que nous connaissons dans notre entourage, nous les
retrouvons partout : jusqu'aux confins de l'univers, les galaxies ressemblent
à notre galaxie, les étoiles ressemblent à nos étoiles, les atomes sont les
mêmes. Nous n'avons jamais trouvé nulle part, même à 10 milliards
d'années lumière, d'atomes que nous ne connaissions pas et qui ne soient
pas répertoriés dans la table de Mendeleiev. Les atomes sont les mêmes
partout : on a pu montrer que les lois de la nature sont les mêmes ; on peut
comparer la force électromagnétique telle qu'elle est à l'autre bout du
monde et ici - elle a exactement la même valeur. Les molécules
interstellaires que je vous ai montrées, l'alcool ou d'autres molécules, sont
les mêmes très loin, et d'une façon intéressante, ce sont toujours les
molécules à base de carbone. Vous savez, chez nous, on a beaucoup discuté
sur la vie à base de carbone... est-ce qu'ailleurs ça ne pourrait pas être à
base d'un autre atome ? Mais sur 150 molécules interstellaires que nous
connaissons, 130 contiennent du carbone : ce qui prouve bien que quand la
nature veut s'organiser elle a ses atomes favoris, et le carbone est son grand
chéri. Donc les molécules sont les mêmes. Donc à tous les niveaux
inférieurs de ces alphabets, il y a une très grande uniformité. Alors, on
pense qu'au niveau supérieur que nous appelons "molécules géantes",
"cellules", etc... -que nous ne pouvons pas observer parce qu'elles sont trop
loin- c'est vraisemblablement la même chose. Vous voyez, l'argument ! Il
est plausible de penser que partout où les conditions sont appropriées, où il
y a un océan primitif comme celui de notre terre, il y aura ces réactions qui
donneront naissance à des protéines, à de l'ADN, à des cellules, etc..
Donc, la question de savoir combien il y a de civilisations, pour
moi, revient à la question de savoir combien il y a de planètes à peu près
habitables, comme la terre. Alors là, ça devient une question d'astronomie :
combien d'étoiles ont des planètes ? Combien de planètes sont habitables,
etc... ? Et là nous avons peu de connaissances... Mais on peut faire un petit
calcul : je vous dis tout de suite que je n'y crois pas trop, parce que les
mathématiques ont cette façon de vous séduire, et quelquefois d'être
trompeuses. Mais je vais faire un petit calcul dont le résultat va vous
surprendre. D'abord, calculons quel le est la probabilité que la vie
apparaisse dans notre galaxie. Notre galaxie a 100 milliards d'étoiles. On
peut dire que la probabilité est d'au moins une sur 100 milliards puisque la
vie est apparue sur notre terre. Donc c'est très petit, mais c'est pas zéro. Au
moins une fois dans la galaxie, la vie est apparue. Alors, maintenant si on
me pose la question, quelle est la probabilité vu le nombre de galaxies dans
l'univers, on dira : c'est la probabilité qu'elle apparaisse dans une galaxie
LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

multipliée par le nombre de galaxies. Quel est le nombre de galaxies ? Les


modèles cosmologiques présents admettent un nombre infini de galaxies.
Vous savez donc que quand vous multipliez un nombre aussi petit soit-il par
l'infini, le résultat, c'est l'infini !!
Ce qui veut dire qu'à partir de ce résultat dont je vous dis tout de
suite qu'il n'est pas certain qu'il soit vraiment crédible, on pourrait dire que
le nombre de réunions, comme celle que nous tenons aujourd'hui est infini.
Mais pour répondre plus sérieusement à votre question, vous voyez là les
arguments : c'est l'homogénéité dans la fabrication de la complexité qui
donne à penser que chaque fois que les conditions sont appropriées, la
matière s'organise. Et probablement que les formes plus organisées sont
également à base de carbone. Je suis prêt à parier qu'on retrouvera le code
génétique : 20 acides aminés, 4 bases nucléiques. Pourquoi ? Parce que
toute la vie, que ce soient les vers de terre, ou le colibri, ou la baleine, .
toute la vie, du point de vue biochimique, est extrêmement homogène.
Pourquoi sur la terre y a-t-il cette homogénéité des êtres vivants ? Je tente
une réponse : c'est que vraisemblablement au début, ça n'était pas comme
ça. Au début il y a eu sûrement plusieurs essais, plusieurs formes de vie
basées peut-être sur 5 bases nucléiques, 25 acides aminés, etc... et chacune
de ces formes de vie avait une certaine efficacité, et là nous retombons dans
ces articulations de la complexité dont j'ai parlé, c'est-à-dire, prédation,
compétition, sélection, etc... Vraisemblablement, ces différentes formes de
vie qui ont existé à ce moment-là se sont trouvées en ligne dans ce problème
de la prédation. On peut penser que si toute la vie qui existe aujourd'hui est
à base 4 et 20, c'est précisément parce que cette base est plus efficace que
les autres : ça fait probablement des animaux plus souples, plus capables de
se déplacer, plus capables d'intégrer des informations.
La capacité de vie est reliée à deux choses :
1°) La capacité de stocker de l'information,
2°) Que cette information soit disponible très vite.
Fondamentalement, c'est ça qui fait la force d'un système. Plus vous
êtes capable de stocker de l'information, plus vous êtes prêt à envisager des
difficultés et les problèmes que peut poser la réalité. Et ensuite, il faut que
cette information vienne très vite. Par exemple, il ne sert à rien de savoir
qu'un lion peut vous manger si vous n'arrivez pas à voir un lion arriver et
réagir immédiatement pour savoir comment vous sauver. Il ne sert à rien de
savoir qu'il ne faut pas vous brûler si, quand vous mettez la main sur le feu,
ça prend 5 minutes avant que parvienne le message qu'il vous faut enlever
la main ! C'est ça la rapidité de l'information : toute la vie est basée sur une
façon de stocker et de rendre disponible l'information extrêmement
Hubert REEVES

rapidement. La grande majorité de ces processus se font d'une façon


inconsciente ; on ne s'en rend pas compte ; il y a tout un jeu d'information
qui intervient très vite. Je pense que cette priorité de la forme 4 et 20 est
probablement due au fait qu'elle est très efficace. Il y a comme ça des voies
royales de la complexité ; ce sont des voies qui sont particulièrement
efficaces et performantes. Dans l'espace interstellaire : tout le monde joue,
tous les atomes ont les mêmes possibilités de créer des molécules, mais qui
en fait le plus ? C'est le carbone ! Pourquoi il en fait le plus ? Parce qu'il a
4 valences, 4 crochets, qui lui permettent de s'accrocher à plusieurs
éléments. Le silicium a aussi 4 valences, mais la différence entre carbone et
le silicium, c'est que quand le silicium accroche quelque chose, il ne peut
plus le lâcher, ça donne des choses extrêmement rigides.

Question
En concluant vous avez indiqué que l'aventure finit mal. Pour qui ?
Pour l'homme. Pour l'univers nous n'en savons rien. Il y a eu un univers
avant qu'il y ait des hommes, il y aura donc sûrement un univers après
peut-être qu'il y ait eu des hommes. Je vous demande alors, même si cela
est aux limites de l'astrophysique, encore que votre livre m'y autorise un
peu, ... si l'homme qui est peut-être l'animal le plus complexe de la nature,
est donc chargé d'un sens particulier et si oui quel est ce sens ? Vers quoi
va-t-il ? Je ne parle pas des détails de la complexification de la matière,
mais d'un autre sens.

H. REEVES
Vous posez bien là le problème fondamental. Vous dites, et avec
raison, que si l'homme fait sauter sa planète, ça n'est jamais qu'un accident
mineur à l'échelle de l'univers. Je pense que ce n'est pas tout à fait vrai,
parce que ce problème que nous rencontrons sera probablement rencontré
par toute civilisation qui atteint ce niveau que nous avons atteint
aujourd'hui. Je crois qu'il est vraisemblable que des événements, grosso
modo, comme ceux qui se sont passés sur la terre -compétition, sélection
naturelle, agression, en tant qu'éléments de survie- se posent ailleurs.
D'autre part, le développement des techniques et des technologies, les
découvertes de la science, la découverte du nucléaire sont des choses qui
sont plus ou moins inévitables dans toutes les civilisations habitées
hypothétiques et il y aura toujours ce conflit, à savoir : après avoir dominé
la matière et les forces et l'énergie, est-ce qu'on peut dominer sa propre
domination ? C'est ça le problème fondamental pour survivre et pour
coexister avec sa propre puissance. Je pense que cet enjeu fondamental
auquel nous sommes confrontés risque de se poser partout. C'est
vraisemblablement la pierre d'achoppement que rencontrent toutes les
IA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

civilisations. Est-ce qu'elles l'ont passé ou est-ce qu'elles se sont auto-


détruites ? C'est une question à laquelle nous ne pouvons pas répondre.
Mais supposons, pour rester dans le style de votre question, qu'on
arrive à le dépasser ; là vous reposez la question du sens. Je pense qu'à
cette question : la réalité a-t-elle un sens ? Y a-t-il un projet, une intention
dans l'univers ? Chacun répond de façon personnelle. Je peux donc vous
donner ma réponse personnelle et qui n'a aucune prétention à être
universelle : quand je remarque cette complexité croissante, des quarks
jusqu'aux molécules, je trouve ça assez sympathique, j'ai vraiment
l'impression qu'il y a là quelque chose qui s'organise, ça tourne bien, ça
roule bien ... Je serais prêt à croire que tout ça a un sens : cette émergence
du chaos, cet alphabet, cette structuration, tout cela semble assez agréable et
plein de sens. Cependant quand on arrive au niveau plus avancé des
animaux et des hommes, il y a une certaine forme de cruauté dans la nature
qui nous choque, qui nous heurte et cependant qui semble essentielle
puisque c'est grâce précisément à la sélection naturelle que la vie a pu
progresser. C'est parce que les lions mangent les gazelles qu'il y a eu cette
progression de la complexité, avec cet élément qui s'introduit dans les
systèmes complexes, et qui est la mort.
LA "CRISE" ECONOMIQUE DANS LE
COURANT DE L'EVOLUTION

par René PASSET

Conférence prononcée à l'Université de Pau et des Pays de


l'Adour
- le 4 février 1986 -
LA "CRISE" ECONOMIQUE DANS LE
COURANT DE L'EVOLUTION

par René PASSET

Professeur d'économie à l'Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne)

Il peut sembler étrange de relier la crise -phénomène apparemment


conjoncturel et de court terme- à l'évolution générale, mouvement de long
terme s'il en est.
Ce rapprochement pourtant n'a rien de paradoxal. Il exprime
seulement une certaine conception de l'économie considérée comme une
activité multidimensionnelle indissociable des mouvements universels qui la
portent. Tout en effet part de là.

Si l'économie est une activité isolable du reste du monde (que


cependant elle transforme), si elle doit donner lieu à une science abstraite,
contemplative, plus soucieuse de sa propre cohérence que de son adéquation
à la réalité, un jeu auquel se livrent quelques hommes manipulant en tour
d'ivoire des modèles de plus en plus sophistiqués, elle peut faire ce qu'elle
voudra, elle ne porte tort à personne. Après tout, l'éminent médecin
Hermès, consacrant un volumineux traité à démontrer que l'oeil guéri de
Zadig n'avait pas pu guérir, se faisait plaisir sans nuire à autrui. Pour les
économistes de cette famille, lorsque les faits ne sont pas conformes à la
théorie, ce sont les faits qui se trompent. C'est ici l'affirmation d'une
rationalité en vase clos dont il faut au moins tirer la conclusion principale :
cette économie -pas plus que le Monopoly- ne rencontre le réel et n'a donc
pas à légiférer sur lui. Laissons ces économistes-là jouer dans leur coin ; ils
sont assez nombreux pour ne pas s'ennuyer..

Mais si l'économie est une science du choix et de la décision,


destinée à transformer les choses, elle perd sa merveilleuse irresponsabilité.
Elle doit rencontrer la complexité du monde et de l'homme dans la
plénitude de ses dimensions psychologiques, sociales, biologiques et non
plus cette image caricaturale qu'est l'homo-oeconomicus. Cette économie
doit se donner les instruments et les concepts qui lui permettent d'agir
René PASSET

efficacement. Et c'est alors que se pose le problème de ses véritables


dimensions.
On peut, pour le comprendre, représenter la relation de
l'économique aux univers qui l'entourent sous la forme de trois sphères,
régies par une relation d'inclusion qui, malgré sa simplicité, me semble
comporter d'importantes conséquences. Ce par quoi on définit l'économie -
gérer rationnellement les ressources utiles et rares de ce monde, afin de
satisfaire au mieux et au moindre coût les aspirations humaines- ne constitue
qu'une partie des activités humaines. Englobant la sphère étroite de cette
première activité et la dépassant, il y a aussi une sphère qui s'étend à
l'esthétique, à la gratuité, aux valeurs socio-culturelles, ces valeurs qui
donnent un sens à la vie, à la mort et fmalisent tous les comportements
humains. La sphère économique est donc un sous-ensemble de la sphère des
activités humaines et celle-ci se trouve elle-même englobée dans une sphère
plus large, la biosphère qui l'inclut et la dépasse.
Par définition, tout élément d'un ensemble inclus appartient aux
ensembles plus larges qui l'englobent et obéit à leurs lois. Par ailleurs, ces
sphères ne se reproduisent pas indépendamment les unes des autres .
l'économie et les sociétés humaines ne peuvent assurer leur pérennité qu'à
travers celle de la nature. La nécessité de gérer des ressources utiles et rares
est une réalité qui ne saurait être éludée. Mais la relation d'inclusion qui
relie l'économie aux autres sphères montre qu'elle n'est pas seule en cause.
Chacun des éléments qui la constituent s'inscrit en même temps dans une
sphère socio-culturelle et dans une biosphère dont il a aussi la dimension.
L'économique est un phénomène multidimensionnel ouvert sur des
environnements qui -nous venons de le voir- l'englobent et en même temps
participent à sa réalité profonde. Deux images concernant l'une l'espace et
l'autre le temps, vont m'aider à préciser la façon dont j'entends
l'appréhender.
Une image d'ordre spatial, l'impression qui m'est restée de mon
premier contact -il y a près de trente ans- avec la forêt équatoriale. Survolée
à plusieurs milliers de mètres, celle-ci se présentait, dans une vision
globale, comme un gigantesque tapis végétal, une sorte d'énorme
moisissure formant un tout indissociable et possédant sa propre unité.
L'arbre n'existait pas. Quelques minces sillons rectilignes, aboutissant à de
minuscules surfaces dénudées, semblaient presque irréels il s'agissait
d'exploitations forestières et de leurs voies d'accès. Quelques jours plus
tard, visitant quelques-unes de ces exploitations, j'avais une tout autre
vision. Ce qui, vu de haut, paraissait dérisoire, fonçlu dans la masse, prenait
son individualité : la voie où circulaient des camions était large, la plate-
forme terminale spacieuse, chaque arbre devenait réel. De toute évidence,
LA "CRISE" ECONOMIQUE

aucune de ces deux visions n'était ni plus ni moins réelle que l'autre ; la
réalité était faite des deux à la fois le Tout avec le réseau de ses
interdépendances et chaque élément dans son existence propre. En me disant
cela, j'étais devenu systémiste sans le savoir.
Une image concernant le temps, lorsqu'avec David Brower nous
prenons les six journées de la Genèse comme image... "Notre planète est
née le lundi à zéro heure. Lundi, mardi et mercredi jusqu'à midi, la terre se
forme. La vie commence mercredi à midi et se développe dans toute sa
beauté organique pendant les trois jours suivants. Samedi, à quatre heures
de l'après-midi seulement, les grands reptiles apparaissent. Cinq heures plus
tard, à neuf heures du soir, lorsque les séquoias sortent de terre, les grands
reptiles disparaissent. L'homme n'apparaît qu'à minuit moins trois minutes
samedi soir. Un quart de seconde avant minuit, le Christ naît. Un
quarantième de seconde avant minuit commence la révolution industrielle.
Il est maintenant minuit, samedi soir et nous sommes entourés de
gens qui croient que ce qu'ils font depuis un quarantième de seconde peut
durer indéfmiment..."
Envisagée dans cette perspective, l'économie n'est que la science du
quarantième de seconde .
Il n'est donc pas étonnant qu'elle ait été conduite à se penser
indépendamment des forces qui mènent le monde. Ainsi la plupart des
grandes écoles, lorsqu'elles ont posé les problèmes de la reproduction et du
développement, ne l'ont-elles fait que dans les limites étroites des
ressources et des facteurs localisés à l'intérieur des systèmes économiques.
Ainsi encore, tout un pan important des théories dominantes s'est-il replié
sur la description exclusive d'un prétendu équilibre général évacuant la
prise en compte du temps et de l'histoire. L'étroitesse du champ
d'observation de l'économie -une "coupe instantanée" par rapport aux
temps cosmiques- estompe ses dépendances, accentue sa spécificité et paraît
justifier un certain sentiment de maîtrise des hommes sur les choses.
Mais s'il est vrai -comme le soulignent notamment A. Leroi-
Gourhan, A. Cayeux ou F. Meyer- que l'évolution, s'affranchissant
progressivement des pesanteurs de la masse organique, se projette
désormais hors de cette masse, dans le champ du technique et du social, ce
repliement n'est plus soutenable. L'économie apparaît ici comme un produit
de l'évolution, un champ où celle-ci s'exprime et une des forces qui la
mènent.
C'est dans cette perspective que se lit son mouvement et que doivent
être interprétées ses mutations ou ses crises.
René PASSET

Parmi ces dernières, les unes qualifiées de "mineures" apparaissent


comme des processus de rajustement dans des systèmes dont elles ne
remettent pas en cause la logique ; les autres, dites "majeures" semblent
liées à la mutation même de ces systèmes. Tout paraît indiquer que nous
nous trouvons aujourd'hui dans cette seconde situation. C'est pourquoi,
sans doute, les remèdes hérités du passé restent désespérément inefficaces.
Et c'est pourquoi aussi, seule une perspective évolutive peut nous permettre
de mieux comprendre -et peut-être de mieux maîtriser- le présent en le
situant dans le courant qui le porte.

I - LES MUTATIONS DU DEVELOPPEMENT


Jean Piaget, dans un de ses derniers ouvrages, "Le comportement
moteur de l'évolution", montrait comment le comportement exploratoire
dont il fait une des caractéristiques essentielles de la vie, conduit chaque
espèce à occuper sans cesse de nouvelles "niches écologiques" et à
déclencher ainsi, en relation avec son environnement, les conditions de sa
propre évolution. Or, s'il est une espèce qui se caractérise par ce perpétuel
besoin "d'aller plus loin", c'est bien l'espèce humaine. Tout territoire
conquis n'est pour elle qu'une base de départ vers des espaces inconnus ;
tout besoin assouvi ne constitue que l'occasion de se lancer vers de
nouvelles satisfactions. Et chacune de ces conquêtes, parce qu'il faut bien
l'assimiler, devient la source de nouvelles réorganisations.
Nous retrouvons ici le phénomène des seuils qui, de l'inanimé au
vivant, au conscient et au social, marque toute l'évolution. Une économie,
en effet, ne se développe pas selon un processus linéaire qui se traduirait
par une simple augmentation des grandeurs significatives des systèmes et
laisserait inchangés leurs mécanismes et leur mode de régulation.
Dans cette perspective, la croissance du revenu par tête, qui se
produit au cours du processus de développement, fait apparaître trois grands
types d'économies -ayant chacune sa cohérence et sa logique- selon que les
niveaux de vie se situent :
- dans la zone du minimum vital gouvernée par l'impératif de survie
(prédominance des consommations alimentaires) ;
dans une zone de l'avoir ou du confort commandée par
l'accumulation de biens de consommation durables (équipement
domestique, automobile ...) ;
- ou dans une zone où, les besoins de confort commençant à se
saturer, la demande s'oriente vers d'autres satisfactions, moins matérielles,
IA "CRISE" ECONOMIQUE

telles que loisir-culture et santé, par lesquelles le plus-être semble relayer le


plus-avoir.
Le passage de l'un à l'autre de ces niveaux implique bien le
franchissement de véritables seuils caractérisés par une transformation
profonde des comportements individuels et des lois de fonctionnement
ou de développement des systèmes. Aussi longtemps par exemple -et pour
nous en tenir à ce qui paraît essentiel ici- que l'accumulation primitive, sous
forme d'infrastructures et d'équipements productifs, n'a pu être pleinement
accomplie (zone de survie), c'est elle qui commande la croissance et le
développement.
L'épargne, indispensable à sa réalisation, s'effectue historiquement
par augmentation des profits, revenus des plus favorisés, au détriment des
salaires. La crise se résout alors par compression de la consommation et
stimulation de l'investissement. Cette situation qui correspond en gros à
l'analyse classique, se vérifie, en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, au
XIXème siècle. Ricardo et Marx sont parfaitement fondés à décrire la
formation des revenus, dans ce contexte, comme gouvernée par une relation
d'antagonisme foncier entre ces derniers.
Mais lorsque l'infrastructure existe et que les niveaux de vie sont
améliorés (zone de l'avoir), les moteurs du développement se déplacent.
L'épargne et le capital cessent d'être les principaux goulots d'étranglement.
La demande en biens de consommation durables commande l'expansion :
l'automobile, pour faire image, relaie le chemin de fer dans ce rôle. Le
produit national ne peut s'accroître que dans la mesure où un pouvoir
d'achat suffisant se déverse dans l'économie, et c'est notamment en
distribuant des salaires que les chefs d'entreprise, considérés globalement ,
peuvent réaliser des profits. L'économie a changé de modèle et Keynes
peut, à juste titre, souligner l'existence d'une solidarité, au moins limitée,
entre les interlocuteurs sociaux. La sortie de crise s'effectue alors par
distribution de pouvoir d'achat et stimulation de la dépense.
Or, c'est de ce modèle que nous sommes en train de sortir.
Théoriciens -et politiciens- de l'offre ou de la demande, aujourd'hui en
querelle, se réfèrent donc à des modèles du passé dont précisément
l'évolution actuelle semble consacrer le dépassement.

II - UN MONDE QUI MEURT : les blocages du


processus
Aucune nation n'a encore franchi le dernier seuil. Mais, alors que le
grand nombre s'attarde encore dans les zones de survie, les plus avancées
René PASSET

s'engagent dans la transition. En France, par exemple, malgré


d'importantes inégalités sociales, commence à se manifester une certaine
saturation de la demande en biens de consommation durables : de 1960 à
1982, le taux d'équipement des ménages passe de 30,4 % à 72,8 % pour
l'automobile, de 12,6 % à 91,1 % pour la télévision, 24,8 % à 96,4 %
pour le réfrigérateur et 24,0 % à 86,2 % pour la machine à laver.
Une double mutation, liée à la nature même du développement, se
produit alors, tant du côté de l'offre que de la demande.
Pour ce qui concerne l'appareil productif, le développement peut
être défmi comme une "croissance complexifiante" :
- "croissance", dans la mesure où il suppose un accroissement des
revenus et une accumulation de moyens productifs dont il faut assurer la
création, l'entretien, le fonctionnement et le renouvellement;
- "complexifiante", dans la mesure où il implique l'établissement et
l'animation d'un réseau de plus en plus diversifié de relations entre
services, branches et activités qui se multiplient ; là où -comme dans
certains pays pétroliers- le niveau moyen des revenus s'accroît sans
déclencher ce mouvement de diversification et de mise en communication,
l'apparition éventuelle d'un secteur moderne essentiellement tourné vers
l'étranger, ou la simple accumulation de quelques revenus individuels,
n'induisent aucun effet d'entraînement sur l'économie traditionnelle ni de
diffusion sur l'ensemble de la population • on ne peut parler de
développement.
Le poids croissant de ses structures et de sa complexité conduit donc
l'appareil productif à consacrer une part de plus en plus importante de ses
moyens à son propre fonctionnement, au détriment de sa performance réelle
mesurée à la proportion de flux utiles qu'il est capable de livrer au
consommateur final. Cela est vrai de la firme comme de la nation. En ce qui
concerne la première, vient un moment où la dimension cesse d'être payante
; la multiplication des relations entre services et les charges de gestion qui
en résultent débouchent sur ce que l'on appelle le phénomène des
"déséconomies d'échelle". Au niveau de la nation, le prix de la complexité
se révèle à travers un accroissement des charges plus rapide que
l'augmentation du produit national : la part des prélèvements obligatoires
(impôts d'Etat, impôts locaux, prélèvements sociaux) passe, en France, de
35,4 % du PIE en 1970, à 38,8 % en 1974-1979 et 44 % en 1984. Une loi
des systèmes -dite "loi quadratique"- dont on n'entreprendra pas d'examiner
ici de quelle manière et dans quelle mesure elle s'applique à l'économie-
montre que ce phénomène d'auto-asphyxie progressive est d'autant plus
important que les systèmes sont concentrés et centralisés. Or c'est bien sur
LA "CRISE" ECONOMIQUE

le mode de la concentration e t de la centralisation qu'évoluent les systèmes


contemporains : de 1958 à 1981, le poids des capitaux propres des 500
premières entreprises françaises passe de 30 % à 60 % de l'ensemble du
système productif.
Les stratégies d'innovation qui, pour l'essentiel, reposent sur leurs
bases traditionnelles, aggravent la situation. On peut en économie les
envisager de trois points de vue qui, d'ailleurs, se recoupent partiellement:
innovations "labour-saving" ou "capital-saving" : les premières,
génératrices d'économies en travail, tendent aujourd'hui à l'emporter dans
la mesure où la hausse des salaires directs et indirects incite les entreprises à
orienter leurs allégements de charges dans cette direction ;
- innovations "de produits" ou "de processus" : les premières se
traduisent par l'ouverture de nouveaux débouchés, les secondes par une
amélioration des processus de production liés à la fabrication de produits
déjà existants ; on constate que, depuis plusieurs années, la plupart des
innovations importantes qui se sont produites appartiennent à cette seconde
catégorie ;
- innovations "de rationalisation" ou "de capacité" : les unes portent
prioritairement sur la productivité des équipements, les autres, comme leur
nom l'indique, sur une extension de capacité des entreprises ; l'équilibre se
modifie sensiblement au profit des premières et au détriment des secondes :
en Allemagne par exemple, leurs pourcentages respectifs par rapport à
l'investissement total passent de 33 % à 47 % et de 55 % à 17 % (le solde
étant représenté par l'investissement de simple remplacement), entre les
années 1970 et 1981 ; l'INSEE ("La crise du système productif' - 1981)
souligne la généralité du phénomène.
Ces stratégies ont toutes en commun de reposer sur une substitution
de la machine à l'homme qui aggrave le sous-emploi. Souvent judicieuses
au niveau des entreprises, elles débouchent sur une aggravation des charges
générales de la nation dans la mesure où le coût social d'un chômeur
supplémentaire est à peu près équivalent à celui d'un travailleur en activité.
Or, c'est sur l'appareil productif qu'en dernier ressort retombent ces
charges.
Du côté de la demande, conformément à la logique héritée de
l'économie keynésienne, la salarisation progressive des économies,
l'indexation institutionnalisée (SMIC) ou de fait, des salaires sur la
productivité ainsi que la socialisation des revenus (en France, la part des
transferts sociaux dans les revenus disponibles des ménages passait de 19 %
en 1959 à 31 % en 1970 et 36,4 % en 1984) assuraient une augmentation
soutenue et régulière -de l'ordre de 5,3 % par an, en moyenne, entre 1960
René PASSET

et 1973- de la consommation de biens et de services. Aussi longtemps qu'il


en était ainsi et que le transfert des coûts de l'appareil productif pouvait se
répercuter sur le consommateur, le mouvement de croissance sans précédent
enregistré depuis la guerre se poursuivait sans remise en cause majeure.
Cependant, deux phénomènes importants -liés eux-mêmes au
processus de développement- se produisaient au cours de ces dernières
années :
- un tassement généralisé des taux de croissance de la demande des
ménages (en partie justifié par la saturation évoquée plus haut) qui, de la
période 1960-73 à 1973-1979 s'abaissait de 5,4 % à 3,6 % en France
(moyenne 3,7 % sur la période 1970-1983), 2,8 % à 0,8 % au Royaume-
Uni, 8,8 % à 4,2 % au Japon, 4,6 % à 2,9 % en RFA, etc...
- une modification sensible du modèle de consommation, comme
nous le verrons dans un instant.
En conséquence, les biens sur la production desquels reposait
jusque-là le mouvement d'expansion voient leur rôle s'estomper.
Placés sous cet éclairage, certains phénomènes liés au développement
des économies contemporaines s'expliquent peut-être plus aisément.
Il en va ainsi, semble-t-il, de ce véritable paradoxe du dénuement
dans l'opulence que constitue la difficulté croissante des systèmes à assurer
leurs charges générales d'équipement et de fonctionnement à mesure que
s'élève le produit national : suppression de liaisons ferroviaires, fermeture
d'écoles et ramassage scolaire, réduction des services postaux, crise des
institutions sociales, crise des villes géantes comme New-York... De même,
en ce qui concerne la cohabitation des deux termes apparemment
contradictoires que réunit le mot stagflation (stagnation et inflation)
accumulation, concentration et complexité expliquent à la fois la perte
d'efficacité des systèmes, le tassement de la croissance, la hausse des coûts
et donc la conjonction de la stagnation, du chômage et de la hausse des
prix.
Cette crise apparaît comme l'aboutissement normal d'un mode de
développement concentré, fondé sur des bases matérielles et énergétiques et
qui atteint ses propres limites. Dans cette perspective, les variables
économiques traditionnelles (prix, revenus, changes, échanges...) jouent un
rôle de relais, de propagation nationale ou internationale et d'amplification ;
si elles ont, à ce titre, leur importance, elles ne constituent ce pendant, en
aucune manière, des causes fondamentales. Ce n'est donc pas par hasard si
l'inertie de l'investissement devient la pierre d'achoppement de toutes les
politiques, quelle que soit la diversité de leurs inspirations théoriques. La
LA "CRISE" ECONOMIQUE

disparition de la capacité de réponse de l'appareil productif marque la fm de


l'ère keynésienne. D'ailleurs, le maître de Cambridge, c'est une justice à lui
rendre, soulignait lui-même, qu'à partir du moment où la capacité de
réponse de l'offre devenait nulle, toute politique de relance reposant sur la
dépense ne pouvait stimuler rien d'autre que l'inflation.
En tout état de cause, un modèle de développement hérité du passé -
et qui a fait ses preuves- épuise ses effets.

III - UN MONDE QUI NAIT : La perspective de


nouveaux relais
Cependant, certains signes laissent présager l'émergence, lente et
laborieuse d'un nouveau type d'ajustement.
L'évolution a-t-elle jamais procédé autrement ? Il en est ainsi, dès le
"big-bang", au niveau de la matière où, plusieurs fois menacé de retomber,
le mouvement qui devait conduire à l'apparition du vivant est chaque fois
reparti sur de nouvelles bases. La vie, sous ses premières formes, n'était-
elle pas promise à l'extinction, sans l'apparition de la photosynthèse qui lui
permettait de stocker directement l'énergie solaire et de se boucler en
quelque sorte sur elle-même en devenant apte à métaboliser ses propres
déchets ?
C'est bien en termes de mutation que se pose aujourd'hui le
problème.
La courte période existe, nous ne rencontrons qu'elle. Si donc une
"économie du quarantième-de-seconde" est nécessaire, il faut voir que toute
réduction du champ temporel de la vision -isolant l'objet examiné des
grandes évolutions qui le portent- implique, du même coup, une réduction
de champ spatial. La norme interne au système devient alors l'unique
référence possible et tout écart apparaît comme une déviation par rapport à
elle. L'idée de crise (rupture provisoire par rapport à une normalité à
laquelle est censé revenir le système) s'impose au détriment de celle de
mutation (changement de la normalité elle-même) qui ne saurait germer sur
un terrain aussi exigu.
Au contraire, à mesure que s'étend la durée de l'observation et que
se dessinent les lignes porteuses dont le "quarantième-de-seconde" ne
constitue que la pointe avancée, c'est en elles que celui-ci trouve sa
signification. Etendre le champ de vision dans le temps, c'est aussi l'étendre
dans l'espace, appréhender au-delà de l'économique l'univers physique,
vivant, cosmique qui le précède et qui l'entoure.
René PASSET

L'erreur des néo-classiques n'est point d'avoir négligé le long terme,


bien au contraire, puisque la célèbre apostrophe de Keynes sur ce long
terme où nous serons "tous morts" signifie qu'ils n'ont fait que cela. Mais
c'est, à mon sens, de n'avoir pas compris qu'une ouverture dAns le temps
implique une ouverture dans l'espace et d'avoir raisonné comme si
l'économie pouvait être considérée comme un système statique isolé dans
ses propres limites. Conserver en longue période une optique de court
terme, c'est là qu'est l'erreur : tout comme les niveaux d'organisation,
l'échelle des temps transforme la logique des choses.
Il faut donc tenter d'interpréter le futur à la lueur des phénomènes
plus vastes que nous avons décrits plus haut. Et nous reprendrons pour le
faire, les trois critères -la forme, la substance, l'esprit- par lesquels Sombart
définissait tout système. Car c'est bien de l'évolution et de la mutation des
systèmes qu'il s'agit.
* Les mutations de la forme s'analysent en relation étroite avec le
mouvement de complexification décrit plus haut.
Ce mouvement, nous l'avons vu, est un phénomène qui joue en
faveur de la petite dimension. Mais d'autre part, certaines fabrications -écrit
A. Danzin- exigent des investissements initiaux considérables ; elles ne sont
rentables que si 1 production sait atteindre le marché mondial, soit par des
exportations, soit par le dispositif beaucoup moins vulnérable de la
multinationalité. Dans la production des composants électroniques, on
admet comme règle de prévision du coût un abaissement minimal de 20 %,
chaque fois que double le volume produit. Il faut tenir pour fondamentale
cette condition de massification des productions. Elle doit être regardée
comme une exigence absolue dans la fabrication des microprocesseurs ; elle
est également une condition nécessaire de la compétitivité dans les domaines
des productions répétitives où elle permet l'intervention d'automatismes
d'assemblages sûrs et puissants. Tel est le cas des fabrications des radio-
récepteurs et des téléviseurs, des magnétophones et des magnétoscopes, des
moteurs d'horlogerie à quartz et à circuits intégrés, des calculettes de
poche , etc..." Instrument privilégié de la gestion de la complexité,
l'informatique a en outre pour effet de déplacer le seuil à partir duquel un
accroissement d'échelle de l'unité de production entraîne un relèvement des
coûts.
Stimulation donc, à la fois de la petite et de la grande dimension, v-
a-t-il nécessairement contradiction ?
Conformément à la première tendance, les PME s'affirment bien
comme structures efficaces, lieux d'innovation et cellules créatrices
d'emploi. Dès 1978, une étude économétrique menée par Serge Evraert, sur
LA "CRISE" ECONOMIQUE

une base de 389 entreprises occupant ensemble plus d'un million de


travailleurs, faisait apparaître l'existence d'une relation inverse entre la
taille individuelle des firmes et leur efficacité mesurée par les indicateurs
comme la productivité apparente du travail ou le rendement économique du
capital. Parmi les causes de cette situation, les analyses de corrélation
plaçaient au tout premier rang l'existence dans les PME d'une plus grande
mobilité, d'une rotation plus rapide du capital et d'une intensité
capitalistique moins importante, tous éléments liés au degré de
complexification moins poussé qui caractérise les petites et moyennes
unités. Le palmarès le plus récent (décembre 1985) de l'"Expansion",
concernant l'économie française confirme ce fait : les meilleurs rendements
se rencontrent dans les petites et moyennes dimensions. La micro-
informatique, en favorisant la diffusion, au profit de ces dernières, des
moyens de gestion modernes et en permettant la multiplication des centres
de décision autonomes a certainement contribué à cette évolution.
En ce qui concerne la seconde tendance, l'orientation favorable à la
grande entreprise dans un certain nombre de secteurs, n'exclut pas
l'existence d'un mouvement de déconcentration au niveau des
établissements ou des unités de production qui la constituent.
L'informatisation, si elle déplace le seuil à partir duquel la concentration
des moyens de production épuise ses effets, ne le supprime pas . Lorsque ce
seuil est atteint, les "économies de champ" (économies of scope) succèdent
aux économies d'échelle : plutôt que de continuer à accroître les dimensions
d'une unité qui a atteint ses limites, l'entreprise préfère créer d'autres
établissements en d'autres lieux. J. Voge montre, à la suite de Shannon,
qu'une organisation déconcentrée peut transformer la variation des coûts par
rapport à la dimension, d'une loi quadratique en une loi logarithmique
considérablement plus économe : dans un réseau téléphonique, le nombre de
contacts ou commutations nécessaires pour relier 23,7 millions d'abonnés
passe de 23,5 millions de fois 23,5 millions, (N 2), à 24,5 (log2 N) fois
23,7 millions (N) soit près de 1 million de fois moins... Lorsque Michel
Didier met en évidence le fait qu'en France, de 1974 à 1981, une réduction
d'effectifs ouvriers de 550 000 personnes dans les établissements de plus de
200 salariés a été exactement compensée par des créations d'emplois
équivalentes dans les établissements de moins de 20 salariés et
surcompensée (150 000 créations) grâce aux établissements compris entre
20 et 200 salariés, c'est bien d'établissements et non de firmes qu'il s'agit.
Evolution favorable à la PME d'une part, à la déconcentration
géographique des grandes entreprises d'autre part, bien que les deux
mouvements n'aient pas la même portée en termes de pouvoir économique,
il n'est pas indifférent que la recherche d'efficacité coïncide, dans les deux
cas, avec la multiplication des unités de production à échelle humaine. Dans
René PASSET

le même sens, la décentralisation des structures politiques et administratives


de la Nation se trouve stimulée par le même type de considérations relatives
à la gestion de la complexité.
* S'agissant de la substance, ce qui se passe aujourd'hui au sein de
l'économie semble prolonger la tendance de l'évolution à libérer ses
rythmes en se dégageant progressivement de la masse organique.
Dans tous les domaines, l'immatériel, le savoir, l'information
semblent appelés à prendre la suite de la matière, de l'énergie et de
l'accumulation capitalistique comme moteurs du développement.
Regardons en effet du côté de la consommation. De la satisfaction
des besoins organiques, au mieux-être physique, puis aux aspirations de
l'être, l'évolution de la demande -même si elle s'appuie, dans les deux
premières phases, sur une forte accumulation de moyens matériels- traduit
une sorte de dématérialisation des aspirations des hommes au fur et à
mesure que leurs besoins les plus élémentaires sont satisfaits. Cela débouche
in fine sur une mutation considérable où le leadership économique paraît
devoir se fixer sur des activités dont les bases matérielles sont tout à fait
secondaires et qui s'adressent à des besoins non saturables...
Dans les nations les plus avancées, les dépenses de "loisir-culture" et
"santé" -véritables dépenses de l'être- croissent plus rapidement que les
autres et prennent le relais des dépenses en biens durables ; il s'agit là d'un
phénomène que confirment en France les prévisions pour la période 1980-
1990 (loisir-culture 3 % annuels, santé 2,5 %, logement 2,2 %, transports
et télécommunications 1,5 %, équipement du logement 1,1 %, alimentation
0,6% et habillement 0,5 %).
Dans le champ de la production, la part de la matière, par rapport à
la valeur totale des produits, ne cesse de décliner dans les industries
traditionnelles. Mais surtout, le leadership progressivement acquis par
l'informationnel et les biotechnologies traduit un déplacement de forces
motrices. Celles-ci vont des sources énergétiques et matérielles
traditionnelles vers cette entité à la fois immatérielle et insubstantielle qu'est
l'information. Les biotechnologies comme l'informatique, en effet,
manipulent essentiellement des symboles des codes et des programmes.
Concernant enfm l'investissement, les formes immatérielles de ce
dernier (formation, recherche, recherche-développement, organisation...)
deviennent le facteur principal de la productivité globale des facteurs. Le
Commissariat Général du Plan, en France, a souligné l'importance du
phénomène en lui consacrant un rapport entier dans la préparation du IXème
Plan. Un expert américain à l'OCDE, W. Kendrick, estime que
l'investissement immatériel explique l'augmentation de la productivité
LA "CRISE" ECONOMIQUE

globale des facteurs aux Etats-Unis, à raison de 50 % entre 1948 et 1966,


68 % entre 1968 et 1973 et 100 % pour la période 1973-1978. Dans
l'informatique enfin, on constate que si 90 % des coûts étaient constitués il
y a vingt ans par des dépenses de hardware et 10 % par le software, la
proportion est aujourd'hui strictement inversée.
I. Naisbitt, dans son ouvrage "Megatrends" montre alors que, si
dans la société traditionnelle, le facteur stratégique était le capital, dans une
société informationnelle, c'est le savoir qui tend à jouer ce rôle. Les
conditions d'accès au système s'en trouvent radicalement transformées :
Intel, créatrice du microprocesseur, a pu entrer dans le marché avec 2,5
millions de dollars seulement... et quelques excellents cerveaux.
Partant d'une base matérielle qui ne saurait être remise en cause, le
relais se déplace, ici aussi, vers l'immatériel que représentent la maîtrise de
l'information et la domestication des processus du vivant. Cette révolution
n'a de comparable que celle qui s'est produite au néolithique lorsqu'en se
sédentarisant, les populations apprenaient à maîtriser l'énergie.
* Concernant enfin l'esprit : peut-être assistons-nous à ce que nous
pourrions appeler "le retour du sens". Le règne de l'économisme comme
idéologie (avouée ou non) et critère suprême des orientations du
développement débouche aujourd'hui sur la question des finalités du
système productif et des valeurs que ce dernier devrait servir. Marx dirait
que l'économie cesse d'être déterminante en dernier ressort.
Ce phénomène touche aux finalités de la production. Lorsqu'en effet,
l'élévation des revenus éloigne les niveaux de vie des zones voisines du
minimum physiologique vital' où ils se situaient au XIXème siècle, il
devient de plus en plus difficile de confondre toute augmentation des
productions matérielles avec un mieux-être. Pour les plus favorisés, les
maux de la surabondance succèdent à ceux de la pénurie. L'accumulation
des biens détruit ses propres effets, une nouvelle morbidité, notamment liée
à la suralimentation, se développe et l'on constate -aux USA par exemple-
qu'une augmentation des niveaux de consommation alimentaire peut
engendrer un retournement vers le bas des courbes d'espérance de vie.
Mieux-être et plus-avoir se dissocient donc. L'écran de l'avoir occultant les
véritables finalités de l'économie, se déchire et alors surgit la question
infiniment plus complexe de l'être.
De même, l'écran que les technologies interposaient entre l'homme
et la nature se dissipe. Dans un monde peu mécanisé, les développements de
la science et de la technologie, faisant reculer la faim, la maladie, la mort,
réduisant le temps et les distances, affranchissaient les hommes des
contraintes de la nature. Le bonheur humain semblait ne dépendre que du
René PASSET

génie de l'homme, concrétisé par le développement technologique... Au-


delà d'un certain seuil, lorsque les instruments dont ils se servent épuisent
la nature, les hommes redécouvrent leur dépendance envers l'environnement
naturel qui les porte. Alors se pose le problème de l'insertion des activités
humaines dans les régulations qui assurent la pérennité de la biosphère.
Le phénomène concerne également les finalités de la répartition. De
plus en plus, en effet, l'efficacité des processus productifs tend à dépendre
de la constitution préalable d'un système intégré cohérent supposant la
réalisation d'un ensemble de dépenses dont l'essentiel se situe en amont du
processus de production. Songeons, par exemple, à ce que représente, de ce
point de vue, le lancement d'un nouveau modèle dans les industries
automobile ou aéronautique. Mais c'est dans l'informationnel et les
biotechnologies que ce constat s'impose plus particulièrement. Tout, ou
presque tout, est dans la mise en place du système. Quand celui-ci entre en
action, le flux des produits se forme quasi automatiquement ; il dépend
beaucoup plus des conditions initialement réunies que des variations
affectant marginalement les quantités de tel ou tel facteur de production.
Revenu marginal, coût marginal, productivité marginale, qui sont les
fondements du calcul économique "capitaliste" perdent leur sens. La "plus-
value" du travail manuel, base de la théorie marxienne, ne connaît pas un
meilleur sort à partir du moment où on ne peut plus parler de productivité
d'un facteur isolé, travail ou capital. Et l'on ne contourne pas le problème
en transférant cette plus-value au travail intellectuel, source de
l'investissement immatériel ; la valeur de ce travail ne se mesure pas en
durée ; le qualitatif y revêt une telle importance que la question du travail
simple et du travail complexe devient (si cela est possible) encore plus
inextricable et on peut enfin se demander si chaque individu ne se borne pas
ici à restituer à la société ce que celle-ci lui a avancé au moment de sa
formation.
La disparition de la contrepartie productive des revenus se révèle à
travers la part croissante des transferts sociaux dans les revenus disponibles
des ménages. Progressivement donc, nous nous acheminons vers une
situation où les problèmes de répartition se poseront sans doute en termes
de justice non plus commutative mais distributive.
Les finalités de l'existence humaine enfin, sont en jeu lorsque la
machine, accomplissant sa véritable fonction qui est de remplacer l'homme
à la peine, pose le problème de l'utilisation du temps ainsi libéré. Le
chômage qui se développe témoigne de l'impréparation des sociétés à cette
relève et n'est que la plus mauvaise des réponses aux questions qu'elle
soulève.
LA "CRISE" ECONOMIQUE

Il ne suffit pas de passer sans transition du présent au long terme et


de parler de loisir pour que les choses subitement s'éclairent. Le temps
arraché à l'appareil productif peut être le temps vide de l'ennui et de la
désespérance ; il peut être le temps contraint de l'aliénation mercantile ou
étatique ; il peut enfin devenir le temps riche de l'épanouissement humain.
Mais cela se construit. Si rien n'est fait, la pente naturelle des choses
conduira vraisemblablement les sociétés à l'une ou l'autre des premières
solutions, différentes mais également négatives. Une logique de l'homme
doit ici prévaloir sur celle des systèmes productifs ou étatiques.
* Au total donc, ce qui paraît ressortir de cette triple évolution,
c'est que l'appareil productif, cessant de trouver ses finalités en lui-même,
débouche sur les questions de sa contribution à l'être et de son insertion
dans les régulations qui assurent la pérennité des sociétés et de la biosphère.
Ce n'est certainement pas un hasard si cela se produit, à peu près en
même temps, dans tous les départements de la pensée. Les mêmes forces qui
ont conduit l'humanité au carrefour où elle peut vaincre les contraintes
matérielles ou épuiser le milieu naturel, lui entrouvrent les secrets de la
matière et du vivant. Jouant avec la combinatoire infinie que permettent les
éléments constitutifs de l'univers physique, manipulant les codes génétiques
qu'il a su déchiffrer, l'homme commence à composer des combinaisons que
la nature n'a pas encore produites. Tout se passe comme si, prenant le relais
des forces qui ont conduit jusqu'à lui, il devenait l'agent actif de l'évolution
générale... sa propre évolution. Il ne faut pas s'étonner si les perspectives
vertigineuses que lui proposent ces pouvoirs nouveaux le conduisent à se
poser, avec angoisse, quelques interrogations fondamentales..
Mais il faut savoir aussi que derrière ce monde, un autre se prépare à
naître, un monde ambivalent mais non désespéré qui, entre le pire que nous
voyons et le meilleur qui est également possible, sera simplement, comme
toujours, ce que les hommes le feront.

DISCUSSION

Jean DESCHAMPS
Je voulais simplement vous dire -car volontairement j'avais été bref
pour passer directement au sujet- que René Passet a écrit un ouvrage
René PASSET

"l'Economique et le Vivant" qui a été couronné par l'Académie des


Sciences morales et politiques et qui vaut la peine d'être lu. Avant de passer
la parole au public, je voudrais aussi vous signaler que le G.R.T. a publié
un n° spécial des cahiers de l'Université, parce que chaque fois que nous
faisons venir quelqu'un, nous continuons à travailler après. Ce numéro
spécial, c'est celui qui a été fait après les venues d'Edgar Morin et de
Bernard d'Espagnat. Maintenant, la parole est à vous tous pour poser des
questions.

Un intervenant
Tout d'abord merci pour cet exposé. Je suis un candide, c'est-à-dire
pas du tout un économiste et je suis très heureux d'avoir eu l'illusion de
comprendre un peu çe soir des choses dont j'entends parler ici ou là et que
je n'avais pas comprises. Merci donc.
Maintenant, je voudrais poser une question. Vous avez parlé entre
autres de l'analogie avec le néolithique par exemple. Vous avez dit
quelques hommes ont inventé en quelque sorte la sédentarisation.
Aujourd'hui, vous semblez assister à un monde qui naît et ce monde de la
naissance -encore une image- m'intéresse dans la mesure où elle me permet
de poser ma question. A savoir, tout se passe comme si nous n'y pouvions
rien, à peine pouvons-nous nous borner à constater cette évolution et ma
question la voici : qui fait l'économie ?

René PASSET
Il y a, me semble-t-il, plusieurs façons de vous répondre selon
l'échelle des temps que l'on envisage.
Ce peut être le court terme. A un moment donné, dans toute société,
s'établit un équilibre entre des intérêts opposés : les institutions, a-t-on pu
dire sont des "armistices sociaux" ; cet équilibre est le plus souvent
asymétrique et comporte des dominants et des dominés. Cette dominance
s'exprime par la suprématie d'un système de valeurs sociales et, dans le
domaine économique plus particulièrement, par la prépondérance de
certains critères de choix et de régulation. Dans nos économies, c'est la
logique des flux monétaires -que j'ai qualifiée ailleurs de logique des choses
mortes- qui joue ce rôle. Les principaux critères de choix, publics et privés,
sont ceux de l'accumulation et de la fructification des valeurs monétaires. Je
ne conteste pas l'intérêt de la monnaie comme moyen de valorisation,
d'échange et instrument indispensable au développement matériel des
économies. Mais, à partir du moment où l'on voit les grandes décisions se
référer presque inéluctablement à cette seule logique, il y a là comme une
interversion entre les fins et les moyens. Pour d'autres pays, je répondrais
LA "CRISE" ECONOMIQUE

en termes de nomenklatura et de logique bureaucratique pour constater


l'existence d'une inversion d'un même ordre.
S'agissant du long terme, ma réponse sera tout à fait différente. Dans
la vision newtonienne d'un déterminisme absolu, personne ne fait
l'économie parce que personne ne fait l'histoire celle-ci se fait
automatiquement par-dessus la tête des hommes puisque les choses,
s'enchaînant mécaniquement, sont ce qu'elles doivent être et ne peuvent être
autre chose que ce qu'elles sont. Dans la vision du déterminisme statistique
relié à la première thermodynamique -celle de CARNOT- et aux lois des
grands nombres, les comportements individuels sont libres mais se
compensent ; l'indéterminisme, au niveau des individus, va de pair avec
l'existence de lois et de déterminismes au plan social. Au niveau des grands
nombres, tout écart est rapidement absorbé par le rouleau compresseur de la
moyenne. Si les hommes peuvent agir sur les modalités de court terme, la
ligne de fond, le sens et l'aboutissement des évolutions leur échappent.
Dans ce cas, pas plus que dans le précédent, ils ne font l'histoire ni
l'économie.
En revanche, une vision tout à fait différente émerge des conceptions
actuelles, issues en particulier de la thermodynamique de Prigogine.
L'homme n'est plus un objet passif mais un acteur de l'histoire. Celle-ci se
déroulant selon des processus déterministes, parvient à certains moments à
ce que l'on appelle des "points critiques". Ce sont des points où les forces
contraires s'équilibrent et où l'écart engendré par l'effort de quelques-uns
peut faire basculer le sens général des mouvements. L'écart ici, au lieu
d'être résorbé, peut, pourvu qu'il trouve un milieu de propagation,
entraîner le mouvement général du système. Le point critique est donc le
lieu par lequel peut passer l'action humaine qui est parfois l'action de
minorités agissantes (on a souvent souligné le rôle de ces dernières dans
l'histoire). A chaque moment donc l'évolution, qui n'est pas univoque
comme dans les cas précédents, s'ouvre sur plusieurs possibles et nous
pouvons en infléchir le cours. Alors, à votre question "qui fait l'économie
?" j'ai envie de répondre "vous et moi". Vous et moi, parce que nous
sommes des êtres libres. Cette liberté tient à l'articulation de déterminismes
et d'indéterminismes qui font l'histoire : le point critique (indéterminisme)
exprime notre liberté de choix, mais chaque choix comporte une série de
conséquences inéluctables (déterminismes) en fonction desquelles d'ailleurs
il a été effectué. Il y a une autre façon de dire cela : l'indéterminisme
conditionne la possibilité d'un choix et le déterminisme celle d'un objet du
choix. C'est la combinaison des deux qui fait la liberté : celle-ci n'existe
pas plus dans le chaos que dans le déterminisme total. La liberté suppose
l'aléatoire.
René PASSET

Un intervenant
J'ai toute une série de questions, mais je voudrais me limiter à
l'aspect théorique. Vous semblez nous avoir dit qu'un bon nombre de
théories qui avaient cours jusqu'ici vous semblent inadéquates et vous avez
cité le travail intellectuel qui, selon vous, ne se prête pas à l'application des
théories faisant appel à la notion de valeur marginale. Est-ce que vous
pensez que ces théories sont obsolètes ou est-ce que vous pensez qu'elles
ont des champs d'application, tout comme la mécanique newtonienne reste
valable dans un domaine limité, ou est-ce que vous pensez que ce sont des
outils nouveaux qui restent à forger ? Est-ce que vous pensez qu'en
économie, il y a place pour des théories et des études valables de prévision ;
quels rôles accordez-vous au quantitatif ?

René PASSET
Cela fait beaucoup de questions. En ce qui concerne le champ
d'application des théories, chacune de celles-ci peut (elle ne l'est pas
forcément) être valable pour une situation historique déterminée et pas pour
une autre. Ricardo me paraît s'appliquer à une situation historique où le
développement est gouverné par les nécessités de l'accumulation capitaliste
; Keynes me paraît rendre compte d'une autre situation où le développement
est gouverné par la demande des biens de consommation durables.
Une théorie qui a rendu compte des réalités à un moment garde donc
sa valeur d'explication au regard de l'histoire, tout en étant inadaptée à
d'autres circonstances.
Je dirai la même chose en ce qui concerne l'application des théories
aux différents niveaux de développement. Celui-ci n'est pas un processus
linéaire qui se déroulerait à logique constante ; il s'accompagne de
mutations fonctionnelles situées autour de certains seuils qui changent les
modes de régulation et les moteurs de la croissance des systèmes : une
économie développée n'est pas une économie sous-développée "en plus
riche", mais autre chose. Les théories explicatives et les instruments
d'analyse doivent donc varier en fonction des niveaux de développement.
Il en va enfm de même pour les différents niveaux d'organisation au
sein d'un système : l'individu, le groupe, la société ou bien l'entreprise, la
branche, l'économie, etc... D'un niveau à l'autre émergent de nouvelles
fonctions, une nouvelle logique totalement absente du niveau précédent
(tout comme l'idée que véhicule le mot "manger" se trouve totalement
absente de chacune des lettres qui comprend ce mot). L'instrument
d'analyse marginaliste (que je détacherai ici de toute l'exploitation
idéologique que certains entendent en faire), conçu au niveau de la micro-
LA "CRISE" ECONOMIQUE

économie et pour cette micro-économie, a donc ici un champ d'application


incontestable. Mais c'est une pure aberration que de vouloir en faire,
comme c'est aujourd'hui la mode dans un certain courant de l'économie, un
instrument d'analyse de l'économie publique ou la macro-économie. Je ne
crois pas enfin qu'il n'y ait de science que du quantitatif. Les propos que
j'ai tenus me paraissent assez clairs sur ce point. Mais, en revanche, je
pense que la plupart des phénomènes économiques ont une dimension
quantitative, à laquelle ils ne se réduisent pas, mais qui existe tout de
même. Il faut donc quantifier (ce n'est pas un péché) chaque fois que cela
est nécessaire et possible. L'instrument de la quantification économique sera
la monnaie dans toutes les situations d'échange marchand où cet instrument
n'apparaît une peu comme ce que Churchill disait de la démocratie : "le
plus mauvais de tous les systèmes à l'exception de tous les autres..." le prix
de ce point de vue, me paraît être, malgré toutes ses imperfections, le moins
mauvais de tous les révélateurs de tension entre l'offre et la demande.
Mais nous avons vu aussi que l'économie était multidimensionnelle.
Derrière la dimension marchande des choses se profilent ses dimensions
socio-culturelles et naturelles. D'autres indicateurs nous sont donc
nécessaires indicateurs sociaux, valorimètres éco-énergétiques nous
révèlent des aspects de l'économie qui restent inapparents aux approches
monétaires. Ainsi, dans le domaine de l'agriculture par exemple, là où les
indicateurs traditionnels révèlent des rendements croissant à des rythmes
sans précédent, le rapport des productions mesurées en kilocalories à
l'ensemble des facteurs dépensés, également mesurés en kilocalories (output
énergétique/input énergétique) pour obtenir ce résultat fait apparaître des
rendements décroissants : il faut de plus en plus de facteurs pour obtenir un
résultat déterminé ou, si l'on préfere, les dépenses en facteur croissent plus
rapidement que les productions réalisées. Cette baisse de rendements
énergétiques, qui se manifeste très tôt, souligne le fait que l'augmentation
des productions obtenues par unité de surface n'est pas sans suite.
Quant à la prévision, je préciserai ce qui découle de ma réponse
précédente. L'existence de la pluralité des possibles et du point critique
nous interdit de prédire l'avenir (comme le prédit Mme Soleil avec sa boule
de cristal) en ce sens qu'entre tous les possibles on ne peut savoir celui qui
émergera à coup sûr. Mais elle ne nous interdit pas de prévoir l'existence de
bifurcations et les conséquences qui s'attachent à chacun des choix
possibles. En un mot, on ne peut pas dire, la plupart du temps, si l'histoire
empruntera telle voie plutôt que telle autre, mais on peut déterminer ce qui
se passera si elle emprunte celle-ci ou celle-là et appeler les hommes -agents
actifs et non plus objets passifs de l'histoire- à agir en conséquence.
L'existence du point critique introduisant l'aléatoire, fait toute la difficulté
de la prévision, mais en même temps elle la justifie, puis que c'est par ce
René PASSET

point critique que passe la possibilité pour les hommes d'infléchir le cours
de l'histoire. Prédiction non, mais prévision oui.

Un intervenant
Si les sociétés et les économies évoluées réalisent la mutation que
vous nous avez décrite, qui est fondamentale, ne pensez-vous pas qu'il y a
un risque énorme de voir consacrée et s'augmenter de façon définitive la
faille qui existe entre les sociétés développées et les sociétés sous-
développées ou en voie de développement avec tous les déséquilibres que
cela risque de provoquer dans l'avenir ?

René PASSET
Je voudrais bien être optimiste, mais pour être franc, vous touchez
précisément à un de mes sujets d'inquiétude. Des hommes comme K.
Valaskakis et J.J. Servan-Schreiber ont estimé que la révolution
informatique représentait une chance inespérée pour les pays en voie de
développement. Ceux-ci, nous ont-ils dit, allaient pouvoir faire l'économie
d'une révolution économique, en court-circuitant la phase de la révolution
industrielle pour accéder directement à la société informationnelle. Je crains
que ce ne soit qu'une illusion. Si le micro-processeur par exemple, est un
instrument commode, souple, relativement peu onéreux, les problèmes que
pose son développement ne sont pas ceux de son utilisation mais ceux des
compétences et des capacités techniques nécessaires pour le produire. Je
crains que les PEVD n'en soient guère capables. La production
d'équipements électroniques exige en outre des débouchés et des
rassemblements de moyens à l'échelle de plusieurs nations. C'est en ces
termes notamment que se pose la question pour l'Europe dont il n'est pas
sûr qu'elle relève victorieusement le défi. Alors comment penser que cela
sera plus facile pour des PEVD ? On pourrait tenir le même discours pour
les biotechnologies. Je crains donc que la nouvelle mutation ne fasse que
renforcer dans l'immédiat la dépendance technologique des PEVD.
Une autre conséquence est à redouter. En réduisant à presque rien la
part du coût de la main-d'oeuvre dans les produits fins, les nouvelles
technologies font disparaître un des avantages les plus sûrs des pays sous-
développés dans la spécialisation internationale. Les nations industrialisées
n'auront plus de raisons de transporter certaines de leurs activités dans les
régions du monde à bas salaires. Certaines opérations de rapatriement se
sont même produites.
La question est de savoir ce que nous pouvons faire pour aider les
pays sous-développés à surmonter ces difficultés dans le long terme. Mais je
ne saurais, pour l'instant, que poser le problème.
LA "CRISE" ECONOMIQUE

Un intervenant
Ma question se réfère aux points critiques et au rôle que peuvent
jouer certaines personnes. J'aimerais savoir quels contacts une personne
comme vous qui êtes économiste universitaire peut avoir avec des hommes
politiques qui, pour le commune des citoyens, représentent le réel pouvoir
de décision.

René PASSET
Des contacts, bien sûr, mais s'agissant de l'influence, je voudrais
bien savoir moi-même.
A mon avis, l'influence directe est à peu près nulle. Le discours de
fond sur le long terme n'intéresse pas les hommes politiques dont la plupart
ont le tort de confondre le réalisme et l'efficacité avec le "ras-du-sol" et le
court terme. Ils ont bien tort d'ailleurs, car l'analyse que l'on peut faire du
court terme varie -j'espère vous en avoir convaincu- selon la conception que
l'on a de la longue période qui le porte. Ainsi, une politique de rigueur n'a
pas le même sens selon qu'elle s'inscrit dans une perspective de crise ou
dans celle d'un monde qui s'édifie. La politique de lutte contre le chômage
n'est pas la même selon qu'on envisage un retour au plein-emploi conçu
selon les normes traditionnelles ou que l'on se prépare à affronter une
mutation de la notion même de travail et d'emploi.
De façon indirecte, en revanche, je crois que tous ensemble, nous
contribuons à la naissance et à la diffusion d'idées qui finissent par
imprégner le social et la politique. Certains hommes politiques nous y
aident : Robert Buron était, avec J. Robin, à l'origine du Groupe des Dix
où, pendant plus de dix ans, nous avons travaillé de façon régulière et
chaudement amicale avec des hommes comme Henri Laborit, Jacques
Sauvan, Edgar Morin, Joël de Rosnay, Henri Atlan. Dans les dernières
années, Jacques Delors et Michel Rocard ont partagé nos réflexions avant
d'accéder au pouvoir. Peut-être en portent-ils encore, consciemment ou
inconsciemment, une certaine empreinte. Le grand tort de la quasi-totalité
des hommes politiques lorsqu'ils accèdent au pouvoir est de trouver le
temps d'inaugurer de multiples chrysanthèmes et de ne pas se réserver celui
qui leur permettrait d'entretenir régulièrement le contact avec les problèmes
du long terme . Ceci leur rendrait, j'en suis certain, les plus grands
services.

Un intervenant
Vous avez décrit le mouvement historique comme un développement
de l'être au travers de la matière ; l'homme n'étant pas dissociable de l'être,
René PASSET

ne pensez-vous pas que la réelle solution économique se trouve à l'intérieur


de l'homme ? En prenant conscience de comment il fonctionne, quels sont
ses objectifs, ses conduites finales, sans chercher des théories qui
planifieraient le reste ?

René PASSET
Ce que j'ai constaté, c'est qu'à partir d'un certain niveau de
développement les économies se trouvaient "interpellées" comme on dit
aujourd'hui, par la question de l'être et plus généralement, du sens. A partir
du moment où on ne peut plus s'abriter derrière une logique de l'avoir, la
question des véritables finalités de l'économie -la personne humaine,
l'"être" pour qui elle est censée fonctionner- surgit. C'est là une question
redoutable dans la mesure où elle échappe à toute qualification et met en jeu
le système de valeurs de chacun d'entre nous : notre conception du monde
et de l'homme nous engage tout entier, au-delà du démontrable et du
réfutable et pourtant la question ne saurait être éludée. Il me semble que la
grande transformation qu'implique cette vision, c'est l'ouverture au
discours de l'autre. Car chacun d'entre nous est guidé par des valeurs qu'il
ne saurait imposer "au nom de la science" et pourtant nous sommes tous
condamnés à vivre ensemble. Nous devons donc accepter la différence de
l'autre. C'est là une invitation à la tolérance, à l'ouverture et à l'acceptation
d'autrui.
Je n'ai donc aucun idéal de l'homme à proposer qui prétendrait
s'appuyer sur une quelconque analyse scientifique : le bien-être, le mieux-
être, l'épanouissement de la personne humaine débordent le cadre d'une
telle analyse et dépendent des convictions de chacun. Ce que l'on peut
dégager scientifiquement, ce sont les conditions minimales de la
reproduction de chacune des ressources -y compris la ressource humaine-
dont dépend la reproduction du système économique normes
nutritionnelles variant avec la nature et l'intensité de l'effort, nonnes
sanitaires, normes de formation, etc... Il s'agit bien de conditions
minimales (et non d'un idéal) en deçà desquelles on peut dire que la société
sera inapte soit à se reproduire au même niveau de richesses, soit à se
reproduire tout court, selon le niveau de normes que l'on considère. Pour
répondre à votre souci, je crois que le respect de telles normes
n'impliquerait aucunement "la planification de tout le reste".
La question de la planification des systèmes ne se situe pas à mon
avis sur ce terrain. Posée en termes d'efficacité et d'adaptation au
changement, elle suppose une harmonisation entre cohérence et degrés de
liberté qui me conduit personnellement à préconiser une répartition du
pouvoir de décision par niveaux d'organisation, le pouvoir étant situé là où
LA "CRISE" ECONOMIQUE

il produit l'essentiel de ses effets. Mais c'est un autre problème qui nous
mènerait assez loin et qui sort manifestement du cadre de votre question.

Un intervenant
Je voudrais faire une remarque à propos d'une question qui a été
précédemment posée : ce monsieur a dit que les gouvernants ne tenaient pas
compte de ces théories ni de votre pensée. Il se trouve que, par exemple,
des hommes comme Attali, avec son livre "La figure de Frazer" a exprimé
les mêmes idées. Je pense qu'actuellement, la prise de conscience se fait au
niveau du pouvoir.

René PASSET
Pour moi, Jacques Attali n'est pas un homme politique au sens
propre du terme, mais un "homme d'influence" pour reprendre une de ses
expressions récentes. Il a fréquenté lui aussi le Groupe des Dix dont je vous
ai parlé, au cours des dernières années d'existence de ce groupe. Cela vous
explique certaines convergences. Il n'est pas indifférent en effet que, au
moins l'un de nos proches, ait pu être un "homme d'influence" au niveau
des responsables politiques où se situe Jacques Attali.

Un intervenant
Sur le contenu de ces théories : quand on les écoute, elles sont
séduisantes, cohérentes avec l'évolution humaine. Le problème, c'est
qu'elles font un constat, mais elles nous laissent désarmés quant aux
solutions concrètes au niveau du présent et finalement on se demande si les
solutions traditionnelles ne sont pas les seules dont nous disposons.

René PASSET
Permettez-moi de n'être pas d'accord. Ces approches ne se bornent
pas à constater et ne nous laissent pas démunis. Si j'ai pu donner cette
impression, c'est que, dans le temps limité d'une conférence, j'ai voulu me
borner à proposer un éclairage de la crise -ou plutôt de la mutation- sans
aborder le problème des solutions.
S'agissant du présent, ces approches nous permettent tout d'abord de
repérer les erreurs et l'inefficacité des politiques traditionnelles pour ne pas
les renouveler à notre tour. Si mon analyse est exacte, toutes les politiques
conjoncturelles agissant sur les seules dimensions monétaires des économies
(régulation de la masse monétaire, dépenses d'investissement ou de
consommation...) passent à côté de l'essentiel. Elles ne touchent pas aux
causes profondes qui, nous l'avons vu, sont ailleurs, mais à de simples
René PASSET

variables de relais ou d'amplification. A ce titre, elles ne sont pas tout à fait


inutiles (notamment dans le court terme) mais elles ne sauraient constituer
des remèdes décisifs.
Si je m'accorde avec la plupart des politiques actuelles sur le plan de
la rigueur nécessaire, c'est dans un esprit tout à fait différent, non point
tourné vers le passé ("resserrer les boulons" pour "rétablir les grands
équilibres") mais vers l'avenir : dégager les surplus de produits nets qui
permettent de développer aussi rapidement que possible les nouvelles
technologies. Lorsqu'en France, de 1974 à 1984, l'accroissement de la
consommation des ménages absorbe à lui seul toute l'augmentation du
produit national, que reste-t-il pour prendre le tournant de la mutation
économique ? Le contenu même des politiques de rigueur ne peut manquer
d'être affecter par ce changement d'éclairage. Ce sur quoi elles doivent
porter ne saurait être en chacun cas les activités porteuses d'avenir
(recherche, formation, investissement intellectuel, technologies avancées)
par lesquelles se prépare la société de demain.
Enfin, la perspective d'une relève définitive de l'homme par la
machine conduit à des politiques d'emploi qui ne soient pas tournées vers le
rétablissement du plein-emploi antérieur par le moyen d'une croissance
accélérée. Cet effort paraît voué à l'échec. Un taux de croissance, comme
on l'a dit, "ne se détermine pas par décret" et l'on sait que même égal à
2,5 % par an (supérieur aux réalités actuelles) il n'empêcherait pas le
chômage de s'aggraver. On doit, là aussi, se tourner vers l'avenir pour
éclairer le présent. C'est par une politique des temps de travail (temps
réparti, temps partagé, temps partiel...) que l'on préparera un nouvel
ajustement entre l'homme et la machine. A la limite, et à plus long terme,
c'est peut-être la rupture du lien entre travail et revenu qu'il convient de
préparer et cela peut aller jusqu'à des formules très révolutionnaires de
revenus garantis à toute la population.
Le moyen et le long terme jouent ici un rôle très important puisque
l'analyse qui précède nous conduit à mettre l'accent sur les facteurs
structurels de "la crise". On insistera donc sur la priorité de tout ce qui
touche à l'investissement immatériel, facteur-clé du développement
contemporain.
Ce que nous avons dit des déséconomies d'échelle nous conduit à
préconiser la stimulation du tissu économique profond constitué par les
petites et moyennes entreprises, cellules désormais performantes et
créatrices d'emplois. On encouragera simultanément la coopération
internationale, principalement à l'échelle européenne, des firmes
appartenant au secteur des technologies avancées. Cette coopération, nous
l'avouons, est nécessaire -c'est une question de vie ou de mort pour
LA "CRISE" ECONOMIQUE

l'Europe- et n'est pas exclusive d'un développement des grandes entreprises


par multiplication des unités de production à échelle humaine. On favorisera
la décentralisation et la déconcentration des structures de gestion
administratives ou privées. Enfin, on soutiendra au maximum le
développement des technologies avancées, génératrices d'économies en
hommes, en capital, en espace, en matières et en énergie. C'est de ces
technologies que pourra venir l'accomplissement de la mutation en cours,
accomplissement qui constitue la seule inévitable "sortie de crise" que l'on
puisse concevoir. On regrettera, de ce point de vue, que les moyens
fmanciers dégagés par la baisse du dollar, la baisse du cours du pétrole et la
privatisation des firmes nationalisées soient orientés (par des gens qui
prétendent à la qualité de gestionnaires) vers la couverture de dépenses
courantes plutôt que vers la formation, la recherche et le développement des
technologies nouvelles qui commandent l'avenir de la Nation. Vous le
voyez, nous ne sommes pas à court des propositions que je crois cohérentes.
Mais dire et être entendu sont deux choses différentes...

Un intervenant
Là, vous résumez un projet économique. Attali en parle dans son
livre - un véritable contenu humain dans l'avenir de notre pays. Et
personne, finalement ne peut définir concrètement ce projet de l'homme
dans le troisième millénaire.

René PASSET
Je ne puis répondre qu'en ce qui me concerne personnellement. Nous
retrouvons ici les deux plans de mon discours. Il y a d'abord celui de
l'analyse dans lequel j'essaie autant que possible, de ne pas faire intervenir
mon système de valeurs. Il s'agit là d'une question d'honnêteté élémentaire
: la prétention à démontrer des valeurs en s'appuyant sur la "science" est à
la source de toutes les ignominies et de toutes les dictatures puisqu'elle
conduit à affirmer du même coup que l'adversaire est dans l'erreur. Les
valeurs éthiques, se situant comme nous l'avons vu hors du champ du
discours scientifique, c'est une malhonnêteté impardonnable que de faire
passer ses propres préférences idéologiques sous couvert d'un discours
scientifique. Elles peuvent le prolonger ou l'éclairer mais non le cautionner
ou être cautionné par lui.
Mais si nous nous plongeons sur le plan des valeurs qui m'animent et
qui, pardonnez-moi de me répéter, m'engagent tout entier mais n'engagent
que moi -il me semble que mes analyses perdent une bonne partie de leur
signification si l'on ne perçoit la préoccupation humaniste qui les inspire et
René PASSET

les sous-tend. L'homme me paraît y être partout présent, surtout comme


finalité de l'activité économique.
C'est en repensant la relation de l'homme à la machine, sa place dans
la société et la nature, en se laissant interpeller par la question de l'être et
celle du sens que l'on se met en mesure de définir ce que sera la place de
l'homme dans la société du troisième millénaire. C'est en refusant ces
questions que l'on prépare sa ruine et son asservissement.

Un intervenant
Si on reprend votre analyse selon les trois critères : la forme, la
substance et l'esprit, on se rend compte que les solutions que vous proposez
reposent sur les innovations technologiques. Le malaise, pour un
économiste "stricto sensu", c'est que les solutions ne sont pas très claires.
On ne sait pas, comme chez les classiques, quelles sont les solutions
strictement économiques qui pourraient relancer l'activité économique. On
entend parfois des mots assez durs pour les auteurs qui, comme vous,
proposent des théories de développement économique fondées sur des
innovations technologiques. Pourquoi dur : parce qu'on ne sait pas quelles
sont les innovations qui sont porteuses à coup sûr de développement. Alors
j'aimerais vous poser une question : la science économique est-elle en crise
aujourd'hui et qu'est, pour vous, un bon économiste ?

René PASSET
Je voudrais que les économistes "stricto sensu", comme vous les
appelez, aient envers eux-mêmes les exigences qu'ils ont en vers les autres.
Car enfin, si l'on connaît les solutions "claires" et "strictement
économiques" qu'ils préconisent pour relancer les économies, il faut bien
convenir que celles-ci n'ont jamais rien relancé ailleurs que sur le papier.
S'il n'en était pas ainsi, nous ne serions pas là aujourd'hui pour parler de la
crise. Il ne faut pas confondre la "science" avec la sophistication d'un
instrument à prétention mathématique qui s'éloigne de plus en plus du réel à
mesure qu'il se veut plus "savant". A la limite on en vient à définir un jeu
de société qui se déroule entre initiés -comme le Monopoly- et qui comme
lui n'a aucune prise sur le réel. Ce qui n'empêche pas ses adeptes de s'auto-
proclamer seuls détendeurs d'une science économique dont ils auraient le
monopole.
Bien sûr, la science économique est par là-même en crise puisqu'elle
affronte une crise qu'elle se révèle incapable d'expliquer et a fortiori de
surmonter, comme elle a été incapable de la voir venir.
LA "CRISE" ECONOMIQUE

Qu'est-ce qu'un bon économiste ? C'est d'abord quelqu'un qui a


compris que la science n'est pas un savoir accumulé ; souvent d'ailleurs
celui des autres : regardez comme ce savoir est fait de citations et de
résumés de travaux ou modèles produits à l'étranger. La science est d'abord
quête et enquête. Un bon économiste est quelqu'un qui est constamment
prêt à se remettre en question dans un monde qui évolue sans cesse. C'est
quelqu'un qui ne considère pas comme défmitivement établis un certain
nombre de préceptes qui ont pu être valables en leur temps mais qui ont fait
leur temps. C'est aussi quelqu'un qui sait n'être pas qu'un économiste
"stricto sensu" ; c'est Stuart Mill qui a dit : "c'est un bien mauvais
économiste celui qui n'est que cela". Les exemples de Smith, Mill, Jevons,
Marx, Engels, Walras, Marshall, Keynes... sont là pour nous démontrer la
justesse de ce propos. Tous ont suivi de très près le mouvement scientifique
de leur temps et s'ils vivaient encore aujourd'hui, nul doute qu'ils se
préoccuperaient de la thermodynamique contemporaine dite des structures
dissipatrices, du développement des sciences cognitives et
informationnelles, des prolongements de la physique quantique.
Quant aux remèdes, je viens de répondre à l'interlocuteur précédent.
J'ajouterai seulement une chose à propos des technologies. Les questions
que l'on se pose aujourd'hui ont eu un précédent dans l'Angleterre de la
première révolution industrielle. Regardons les ruines qui semblaient se
préparer et la façon dont l'avènement des "nouvelles technologies" de
l'époque en stimulant la croissance du produit national, a permis de les
surmonter. Nous sommes aujourd'hui dans le tourbillon et nous avons
tendance à ne voir que les problèmes et les difficultés ; mais j'ai voulu dire
que ces technologies étaient aussi porteuses d'espoir : la mutation c'est un
monde qui meurt et un monde qui naît.

Jean DESCHAMPS
Les questions qui ont été posées prouvent à quel point le sujet traité
par René Passet a captivé l'auditoire.
(Je voudrais rappeler aux membres du groupe de Réflexion
transdisciplinaire qu'à 8h30 demain matin, nous avons un séminaire avec
René Passet...).
Je voudrais remercier René Passet en votre nom de ce qu'il a
apporté. (Il a apporté beaucoup dans le cadre de ce que nous
poursuivons)... et lui dire très simplement qu'il est ici chez lui comme
Béarnais et comme Universitaire et que j'espère que nous l'y reverrons et
vous dire merci à tous qui restez fidèles tous les ans, puisque cet amphi est
aussi plein qu'il l'était l'an dernier..
(Applaudissements)
LA COMPLEXITE, UNE MODE
ET/OU UN BESOIN

par Isabelle STENGERS

Conférence prononcée à l'Université de Pau et des Pays de


l'Adour
- le 13 mars 1987 -
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN
BESOIN

par Isabelle STENGERS

Professeur à l'Université libre de Bruxelles

Le titre qui m'a été proposé me convient tout à fait : j'essaierai de


discuter aussi à fond que possible cette alternative. Je vais d'abord
introduire un sous-titre qui est moins directement actuel, justement peut-être
pour vous montrer que si je m'intéresse à la complexité c'est aussi comme
philosophe et parce que cela communique pour moi avec une perspective
très large. Pour prendre un peu de champ avant de se lancer dans des
questions très spécialisées, je voudrais rappeler que notre culture
occidentale est traversée par une alternative extrêmement ancienne. Quand
on a des alternatives, souvent les mots flottent ; donc je vais, pour
symboliser cette alternative, figer deux mots, tout en sachant que parfois tel
mot n'a pas été utilisé exactement dans le sens que je lui attribue en
l'occurrence. L'alternative concerne ce qu'au fond nous essayons de
comprendre comme scientifique voire comme philosophe ou comme penseur
en général et aussi ce où nous vivons. L'alternative, je la symboliserais par
monde ou nature. Si on reprend les termes grecs de monde et nature, on
trouve deux termes qui manifestent une divergence assez profonde. Pour
monde, c'est le terme de "kosmos" et pour nature, c'est le terme "phusis",
d'où vient physique, évidemment. Le mot "kosmos" indique un idéal de
beauté, d'harmonie, d'intelligibilité, de transparence, alors que le terme
"phusis" désigne avant tout quelque chose qui est une puissance de devenir,
une puissance de se développer, une puissance de croissance ; pour essayer
de donner un exemple de ce qu'est la phusis, c'est la plante elle-même en
tant qu'elle pousse, c'est la poussée vivante de la plante ou de tout être
vivant. Le monde ou la nature, le kosmos ou la phusis, c'est la vieille
question : qu' est-ce-qui est d'abord représentatif, qu' est-ce-qu'il est d' abord
bon de comprendre ? Sont-ce les astres dont la régularité et l'harmonie du
mouvement peuvent symboliser l'ordre ou sont-ce les plantes dont la
poussée symbolise la puissance génésique de la nature ? Les premiers
phusikoi sont les philosophes présocratiques : ce sont ceux qui se sont
Isabelle STENGERS

intéressés au devenir du monde, à la production du monde, ce sont les gens


comme Thales, Anaximandre, etc... Et le mot phusikoi indique que ce
qu'ils doivent comprendre n'est pas l'ordre mais la production, la manière
dont se produit ce que nous appelons l'"ordre". Mais je ne vais pas vous
faire une conférence sur la Grèce : je voulais montrer que l'alternative est
très ancienne. En Grèce ce n'est pas une alternative pour une science selon
le modèle que nous avons des sciences. C'est avant tout une espèce de
référence pour la pensée, pour l'être, pour la manière d'être des hommes
dans le monde comme vivant dans une phusis ou dans un kosmos, dans
l'ordre ou dans le devenir. Mais cette référence pour la pensée, je crois
qu'elle n'est pas absente, qu'elle continue à poser des problèmes et qu'on
peut s'en servir pour poser certaines questions à propos de la science
moderne. Et notamment pour comprendre l'idéal de connaissance dont
seraient porteuses les sciences qui sont nées au 17ème siècle : qu'essayent-
elles d'atteindre ? C'est une référence assez générale mais qui nous est, au
fond, pour nous orienter nous-mêmes, aussi nécessaire peut-être qu'elle
l'était autrefois. Quand on parle des sciences modernes, on en parle comme
s'il s'agissait d'un triomphe mérité de la pensée, c'est-à-dire d'une attitude
enfin rationnelle, tournée vers la nature ou tournée vers le monde (pour le
moment, je vais laisser cela dans l'indécidable), attitude qui déchiffre, met
à jour, ce qui avait été jusque là caché par les préjugés ou par une attitude
non scientifique. Or, l'une des choses que je voudrais souligner maintenant,
c'est que l'histoire des sciences modernes est très courte. Nous avons très
peu de recul, donc très peu de liberté pour évaluer ce qu'elles nous ont
apporté, ce qu'elles nous apprennent, pour comprendre ce qui a marché, là
où il y a eu des obstacles et la nature de ces obstacles. Nous essayons de
comprendre un épisode qui au fond est vieux de 4 siècles au plus. Et c'est
très peu dans l'histoire humaine, même au sens le plus étroit. Si on regarde
cet événement somme toute extrêmement récent, la première chose qui
surprend, la première chose qui frappe, c'est qu'effectivement cela a été un
événement. L'origine de la science moderne, la formulation de lois pour la
physique, a été vécue comme un événement. La découverte par exemple des
lois de Newton a été vécue comme quelque chose de profondément
inattendu. L'idée que ce qu'on devait découvrir soit aussi simple que
Newton le montrait -c'est-à-dire que les pommes qui tombent sur le sol et
les planètes puissent être ramenées à la même force d'interaction universelle
a été quelque chose qui a sur pris Newton au point qu'il a gardé la chose
pour lui pendant des années, calculant et recalculant, ne pouvant croire que
non seulement il trouvait une loi de la même forme mais qu'il trouvait la
même force au sens quantitatif entre ces choses aussi disparates. Donc, la
naissance de la science moderne a été vécue à l'origine comme éminemment
surprenante, comme une clarté à laquelle l'homme n'avait pas le droit de
s'attendre. Descartes, par exemple, ne pensait pas que nous pourrions avoir
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

une science de type légal de ce genre. Il pensait que certaines choses


pouvaient être dites a priori, mais non pas que nous pourrions trouver des
lois de la variation de la vitesse telles que Galilée et Newton les ont
formulées. Je crois que pour bien comprendre cet élément de surprise, il y a
un livre, c'est un roman que la plupart d'entre vous ont lu parce qu'il a eu
un succès que je crois très mérité, c'est "Le nom de la rose". Dans "Le nom
de la rose", vous voyez vraiment ce à quoi nous pouvions nous attendre au
sortir du Moyen Age à l'exploration d'un monde ou d'une nature-
labyrinthe, à une situation qui est celle de Baskerville, l'enquêteur, à une
situation d'enquête dans un monde ambigu, dans un monde de faux
semblant, dans un monde qui rend perplexe, dans un monde où l'on ne peut
jamais être sûr que le type de lecture que l'on fait pourrait être poussé plus
loin, pourrait être prolongé. Je viens d'employer le mot "prolonger", vous
verrez, je le ré-emploierai pour parler de complexité. Et le premier sens que
je lui donnerai est celui-ci : un monde complexe, un monde-labyrinthe au
sens où tout mode de déchiffrement ne peut jamais être garanti comme
pouvant être étendu plus loin. Sans cesse, il peut y avoir une solution de
continuité et on se rend compte qu'on est allé trop loin et qu'ici la
perplexité renaît et qu'il faut trouver de nouvelles interprétations. Dans "Le
nom de la rose", vous vous rendrez compte que justement la description du
type "certitude", antique, aristotélicienne, du type "réalisme conceptuel"
grec, qui est en train de disparaître dans le monde médiéval, laisse non pas
de nouvelles certitudes rationnelles mais la rationalité de la perplexité : que
pouvons-nous savoir au fond, que pouvons-nous savoir dans ce monde de
signes ambigus ? La grande crainte de Jorge, de l'ecclésiastique qui détient
la clef d'un labyrinthe très particulier, celui de la bibliothèque, est la crainte
de la perplexité. Il craint l'inquiétude des hommes, la curiosité, la licence
de penser seul, il craint le rire. Qu'est-ce-que c'est le rire ? Le rire dont
Aristote parlait, c'est avant tout le rire de l'homme face à sa propre
outrecuidance, face à sa propre croyance qu'il est capable de juger, de
comprendre. Ce que Jorge craint, c'est justement ce rire qui vient de la
perplexité, qui vient du sentiment que l'on vit dans un labyrinthe et que nos
idées, les plus grandes, les plus générales ne sont pas à prendre au sérieux,
que le premier ridicule est de croire pouvoir juger de choses qui en fait nous
échappent par tous les bouts. Dans "Le nom de la rose", on voit comment
l'écroulement du kosmos grec, du kosmos aristotélicien, de ce monde
hiérarchique, conceptuel où les choses avaient leur raison d'être, leur
harmonie propre, laisse être quelque chose que je pourrais appeler une
"nature". Nature au sens où sans cesse ce ne sont pas tellement l'harmonie,
l'ordre qui s'imposent à nous, c'est la perplexité ; une perplexité qui
provient de ce que nous sommes au sein du labyrinthe, de ce que nous ne
pouvons pas en sortir ou en trouver un plan donné d'avance. Nous ne
pouvons pas faire comme Icare, prendre des ailes, voler et voir le plan
Isabelle STENGERS

donné dans son ensemble. Nous sommes dans le labyrinthe, et quand nous
en avons exploré une partie, nous ne pouvons jamais être sûrs que ce que
nous avons compris nous permettra d'aller beaucoup plus loin. Donc, ce
que je proposerais de lire dans "Le nom de la rose", c'est le ressurgissement
du terme de nature avec sa charge de perplexité et d'exploration immanente
de quelque chose que l'on ne peut pas comprendre d'un point de vue où tout
se révèle ordonné, c'est-à-dire du point de vue où on peut sortir du
labyrinthe. Et c'est en comprenant cette perplexité que l'on peut
comprendre la surprise qu'a constituée la science moderne. En effet, les
sciences modernes, c'est avant tout la découverte de la puissance incroyable
d'intelligibilité, de prédiction, de lois simples. C'est la possibilité, là où on
en avait perdu le droit. Nous avons hérité, pour nous aider à oublier cette
surprise, du travail de ceux qui, comme Kant, on créé la philosophie de la
science moderne, de la science moderne en tant qu'elle a réussi. Mais cette
philosophie est rétrospective : ce succès, on ne pouvait pas le prévoir, on ne
pouvait se dire que nous avions évidemment affaire à un monde régi par des
lois simples, du moment qu'on l'approche de la bonne manière. Là où il
semblaient déduire un droit, les philosophes ont le plus souvent essayé
d'aménager, de donner le sens de ce qui s'était imposé comme un
événement surprenant. Donc, je dirai que les sciences modernes, justement
de par la découverte sur quelques cas extrêmement privilégiés -la chute des
corps, le mouvement des astres- de ce à quoi leur culture ne leur donnait
plus le droit de prétendre ont créé la surprise. Ils ont découvert un monde.
C'est le monde dont le Galilée qui écrit les dialogues (pas celui dont nous
avons les notes de laboratoires) affirme : "la nature -mais ici, j'entendrais le
"monde"- est écrite en caractères mathématiques". Einstein, est au 20ème
siècle, le scientifique qui a parlé avec le plus de force de l'idéal de
connaissance, c'est-à-dire l'accès à un ensemble de lois élégantes et simples
qui permettent de dire que le monde est transparent en principe. A la limite,
nous disait Einstein, la vraie question qui m'intéresse, la vraie question
pour les physiciens, c'est de savoir si Dieu avait le choix au moment de
créer le monde. Cela ne veut pas dire qu'Einstein croyait en Dieu, ou
croyait en une création du monde divine comme dans la Bible ; la véritable
question est de comprendre les quelques lois simples qui nous donnent
l'intelligibilité, en principe, du monde, de telle sorte qu'on puisse faire la
part de l'arbitraire et la part du système auto-consistant, du système
cohérent tel que si un élément existe, tous les autres sont impliqués et il n'y
a pas de choix, pas d'arbitraire. C'est un problème sur lequel les théories
cosmologiques continuent à travailler d'ailleurs aujourd'hui. Hubert Reeves
a dû vous en parler : y-a-t-il des mondes différents, des scénarios de
mondes possibles ou bien dès les premiers instants le type de schéma de
notre monde était-il nécessaire ? Voilà une chose qui passionne certains
scientifiques. Je ne dis pas qu'ils atteignent là une quelconque vérité qui
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

devrait nous impressionner. Au contraire, cela veut dire que la notion d'un
monde, de quelque chose qui se révèle en lui-même ordonné de telle sorte
que cette question puisse être posée, a accompagné l'idéal d'intelligibilité,
notamment de la physique, depuis Galilée jusqu'à maintenant. Et à cet idéal
d'intelligibilité, on peut dire que s'associent l'harmonie, la beauté, la
compréhension et la simplicité. Einstein l'a dit de manière très claire : les
seules grandes lois sont les lois belles et simples. Lorsqu'on a affaire à des
complications de calcul infinis, on peut se dire que Dieu ne s'y est pas pris
comme ça ; et là encore, Einstein requérait Dieu, mais comme symbole de
l'intelligibilité. Si le monde est digne d'être compris, il doit être compris de
manière esthétique, c'est-à-dire de manière simple. Donc, le thème de la
simplicité, l'évaluation extraordinairement positive de la simplicité est
quelque chose qui accompagne notre science depuis que Galilée a découvert
des lois d'une élégance très simple pour la chute des corps, depuis cette
simplicité extraordinaire découverte par Newton lorsqu'il a pu dire que la
"nature est partout conforme à elle-même -il n'y a que du monde dont on
puisse dire qu'il est partout conforme à lui-même, entendu comme ordre,
comme harmonie, comme beauté- jusqu'à Einstein, qui lui va jusqu'à parler
de Dieu et de ce monde-ci parmi l'ensemble des mondes possibles que la
science devrait déchiffrer... Il y a donc une tradition historique
extrêmement profonde, prestigieuse, qui accompagne les grands succès de
la science moderne de Galilée à Newton -mais on pourrait aussi parler de
Maxwell, d'Hamilton et d'autres grands physiciens ou mathématiciens- et
qui a institué au centre de la pensée scientifique, au sein de la culture de
manière plus générale, l'idée de monde intelligible. Soyez tranquilles, je ne
vais pas repartir sur les crises de la physique du 20ème siècle dont Bernard
d'Espagnat a dû vous parler déjà... Je voudrais repartir sur l'autre idée,
cette idée de nature qui, au fond, a survécu en sourdine, cette nature-
labyrinthe qui implique avant tout la perplexité et une perplexité qui ne fait
pas place à l'illumination, à la découverte de principes tels qu'au confus
succèderait de l'harmonie et de l'ordre, non, une perplexité qui sera
toujours là, une perplexité qui accompagne la démarche, des éclairages qui
seront toujours partiels, toujours locaux, de validité toujours à remettre en
question. L'un de ceux qui, je crois, ont parlé de cette nature complexe, est
certainement Diderot ; le terme du labyrinthe, le thème de la perplexité, de
la conjecture, sont constants chez Diderot, surtout dans "Les pensées sur
l'interprétation de la nature" -parus récemment en Livre de Poche,
accompagné du "Rêve de d'Alembert" qui est un des plus grands textes de
Diderot-. Si vous vous intéressez à la complexité, je vous dirai d'aller voir
aussi Diderot : ne croyez pas que -ça va être un des leitmotiv de mon
exposé- la complexité soit quelque chose qui apparaisse maintenant et qui
singularise le 20ème siècle. Je dirai plutôt que c'est quelque chose qui nous
mène à relier des liens très anciens avec nos traditions et avec certains
Isabelle STENGERS

courants mineurs de nos traditions. Car il est vrai que Diderot participe à un
courant mineur, au sens de "minorisé", au sens où il n'est pas accepté
comme un philosophe de la connaissance à part entière. Non, le "vrai"
philosophe c'est Kant, le philosophe du monde, celui qui a traité du monde
comme idée de la raison (c'est Kant qui est le philosophe de la connaissance
du 18ème siècle. Diderot est un philosophe mineur). Je prétends quant à
moi que te thème de la complexité du 20ème siècle nous amène à réévaluer
notre passé et ce que nous avons dit "mineur" et "majeur", dans l'histoire
de la réflexion sur la connaissance et sur la science. Il y a pour moi un
rapprochement très fort entre le style même de Diderot au 18ème siècle et le
style d'un biologiste -Diderot s'intéressait passionnément à la biologie-
comme S.J. Gould au 20ème siècle. Gould, pour moi est également un
penseur de la complexité. Certains d'entre vous ont dû lire ses livres qui
sont le plus souvent des recueils d'articles parus en américain et qui ont été
publiés à peu près dans toutes les maisons d'édition. Il y en a un qui est
paru chez Fayard, un autre qui est paru au Seuil,... "Le pouce du panda",
"Les poules auront des dents", "Darwin et les grands mystères de
l'évolution" et bientôt "Le sourire du flamand rose" au Seuil. Ce sont des
livres extraordinaires . pourquoi ? Parce que Gould se comporte en
naturaliste moderne. Il raconte, pour la biologie, des histoires. Et ce sont
des histoires extraordinairement intelligentes qui apportent un surcroît
d'intelligibilité énorme, qui renouvelle notre regard sur le vivant, sur les
relations entre les vivants, sur la subtilité de ses imbrications. Mais il ne
nous donne pas une grande théorie du monde vivant qui permettrait
justement de parler d'un monde. Il ne nous donne pas le secret du vivant
comme Monod par exemple a prétendu le donner dans "Le hasard et la
nécessité". Non, Gould procède par récits toujours locaux, vecteurs
d'intelligibilité toujours locale et crée un plaisir tout aussi extraordinaire à
suivre un fil qu'à en trouver la limite, le moment où il cesse de nous
guider. Un labyrinthe qui fait plaisir à explorer justement de par son
caractère local, justement de par la découverte de la multiplicité des pistes
de narrations qui sont nécessaires. Ici, c'est la diversité des types de
narration qui s'impose avec une diversité de héros, ici c'est le climat qui
fournit le héros principal, ailleurs il est évidemment encore là, il n'y a pas
de bête qui ne vive indépendamment du climat, mais dans ce cas-ci, tel
autre facteur, tel autre ensemble de circonstances est ce qui est d'abord
nécessaire pour comprendre le rôle que joue le climat. Donc, la
transformation des significations est l'éternelle question : quels rôles jouent,
quelles significations ont les différents facteurs qui sont totalement
imbriqués dans la moindre description d'un vivant dans ses rapports
concrets avec son milieu. Donc, autre philosophe de la complexité, le
biologiste S.J. Gould.
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

Maintenant, je vais entamer l'objet réel de ma conférence. Je vous ai


dit : Diderot est mineur, Gould est aussi considéré comme un biologiste
mineur puisqu'il s'agit d'un naturaliste, de quelqu'un qui raconte des
histoires et ne pose pas des problèmes de théorie fondamentale au sens d'un
Monod, voire d'un Jacob. Je crois que cette distinction entre mon de et
nature dont j'évoquais le caractère très ancien est désormais une distinction
extrêmement critique parce qu'elle met en question ce que nous appelons le
savoir scientifique. Jusqu'ici, le savoir scientifique a été dominé par l'idéal
d'une compréhension du monde, c'est-à-dire une domination de ce qu'on
pourrait appeler les sciences dures, les sciences expérimentales qui
réussissent à maîtriser et à simplifier leur objet. Comme vous le savez, une
science dure, une science expérimentale est avant tout une science qui peut
se donner des objets qui peuvent être abstraits de leur environnement et de
leur histoire, des objets reproductibles, des objets par rapport auxquels on
peut faire la différence entre ce qui est intéressant, le type de régularité qui
est intéressant et qui va être mis à l'épreuve et un ensemble de circonstances
qui brouillaient cette régularité et que l'expérimentation va purifier, va
éliminer Une science qui a réussi à devenir dure est une science qui a
réussi ce type de démarche de simplification, à découvrir quelque chose de
simple, à purifier son objet de ce qui le rendait beaucoup moins
évidemment intelligible. Nous avons d'une part ce type de science là et
d'autre part les sciences que l'on dira toujours soumises à un modèle
narratif, c'est-à-dire à un modèle où il s'agit de raconter, de comprendre,
d'évaluer ce qui a joué un rôle et lequel, comment les choses se sont
produites, de créer une intelligibilité qui n'est pas une déduction, mais une
reconstitution de quelque chose qui s'est produit, qui apporte de
l'intelligibilité, mais qui ne remplace pas l'objet par une vérité plus
générale, qui est la compréhension de ce qui s'est produit sans qu'on puisse
quitter l'objet, quitter le labyrinthe, prendre un point de vue plus général
pour dire au fond : voilà la loi générale plus simple que nous avons apprise
à propos de l'objet. Ces sciences que j'appelle narratives ou de type
historique sont des sciences qui le plus souvent sont considérées par
l'opinion dominante à l'intérieur des sciences et même à l'extérieur, comme
pas vraiment scientifiques, en attente de science... Un jour, on pourra
dépasser cette nécessité de raconter et on pourra expliquer au sens déductif
des sciences dures, un jour on arrivera à faire que par exemple la
psychologie soit parfaitement scientifique, c'est-à-dire qu'on n'ait plus
besoin de biographie. On a encore entendu récemment d'ailleurs, Changeux
dans son livre, dire que la psychologie au sens de science neuronale nous
permettra de faire l'économie de tout ce qui serait la biographie de
Beethoven, nous saurons ce qu'est le cerveau d'un musicien sans avoir à
passer par tout ce qui peut aujourd'hui intéresser les musicologues. Donc, il
y a sans cesse le phantasme de pouvoir faire l'économie de l'histoire et
Isabelle STENGERS

d'arriver à une explication plus forte qui nous dise : voilà ce qu'est le
cerveau d'un musicien de génie. Changeux est un maître de la provocation
et l'exemple est outré mais c'est tout de même quelque chose qui habite y
compris ces sciences narratives qui cherchent à cesser de l'être, qui les force
à privilégier certains systèmes mutilés ou peu intéressants, parce que là, au
moins, ça peut commencer à ressembler à une science dure. C'est donc une
opposition, une mise en hiérarchie, qui, je crois est un facteur extrêmement
négatif dans la vie actuelle des sciences, dans la cité scientifique, parce
qu'elle a pour effet que les sciences narratives essaient, non pas d'explorer
ce que signifie la narrativité comme Gould essaie de l'apprendre au
biologiste, mais de la masquer et de se parer au maximum des atours ou des
attraits qui sont ceux des sciences dures, quitte à les caricaturer. En ce qui
me concerne, lorsque je parle du "besoin" de la complexité, c'est parce que
je pense que cette complexité peut jouer un rôle en la matière ; la
complexité peut nous permettre -justement parce qu'elle nous permet de
réfléchir sur les limites mêmes de la notion de simplicité- de comprendre
qu'une science de type narratif n'est pas une science en attente de véritable
science mais constitue un autre style de science autonome par rapport aux
sciences de type dur et qui n'est pas en déficit de connaissance, mais peut
être le seul type de connaissance pertinent, étant donné ce à quoi elles ont
affaire. Donc, le besoin de la complexité, c'est le besoin de la réévaluation
de cet épisode dont nous sommes les héritiers, qui est la découverte d'un
monde extraordinairement simple, d'un monde dont on ne pouvait pas
prévoir la simplicité. C'est donc, au fond, prendre une vision plus mesurée,
plus pleine d'humour, plus historique, je dirais du succès de la science
moderne dont nous avons héritée, c'est-à-dire la découverte inattendue d'un
monde simple, là où nous pouvions nous attendre à un labyrinthe perplexe.
Effet de mode ? Quand je dis que la complexité est une occasion
d'évaluer de manière plus balancée, plus mesurée ce qu'est cette science,
d'en découvrir les limites au sens négatif mais aussi la signification -c'est-à-
dire quel type d'objets elle a privilégié et pourquoi au fond, ce privilège est
un privilège local, pas un privilège général, pas un droit- de revenir à une
réflexion plus libre sur la connaissance, cela veut dire qu'il ne faut pas
s'attendre à une théorie de la complexité. Il ne faut pas s'attendre à ce que
la complexité soit fournisseuse de réponse, de paradigme... Or, on entend
beaucoup parler de paradigme de la complexité, de modèle de la
complexité, comme si la complexité nous donnait non pas de nouvelles
questions, non pas de nouvelles exigences, mais de nouveaux contenus
positifs de connaissances. Bien sûr il y a des théories dont on peut dire ceci
est la théorie d'un objet que les scientifiques ont décidé de nommer
complexe. Je vous parlerai d'ailleurs du chaos dynamique ou de choses
pareilles... Ceux qui disent qu'il y a là une théorie des systèmes
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

dynamiques complexes, par opposition aux systèmes dynamiques simples,


ont évidemment le droit le plus absolu de le faire, de parler de système
dynamique complexe pour les opposer aux systèmes dynamiques simples
qui étaient l'objet de la dynamique traditionnelle. Ils sont absolument non
critiquables, de la même manière que les mathématiciens avaient depuis très
longtemps le droit de parler de nombres complexes... Il n'y a pas de
question quant au droit d'employer le terme complexe là où les scientifiques
décident de l'utiliser. Où commence l'effet de mode et donc la possibilité de
tromperie ? C'est quand on laisse entendre que les divers points où on peut
donner sens au mot complexe constituent la possibilité d'une nouvelle unité
de la connaissance au sens de modèle commun pour la plupart des
connaissances. Et là, il me faut -avec toute l'admiration que je dois à ses
talents de communicateur et de quelqu'un qui passionne pour la science-
citer l'exemple d'Hubert Reeves en ce qui concerne cette possibilité de
mode. Dans le livre d'Hubert Reeves, "Patience dans l'azur", on trouve le
terme "complexification", et on trouve une gigantesque fresque cosmique,
et ici j'emploie cosmique de manière tout à fait délibérée, cosmique au sens
de kosmos, donc au sens de monde, une gigantesque fresque cosmique qui
se déploie depuis le big bang jusqu'à la société humaine et ses crises, et on
se rend compte qu'il s'agit bien de nouveau du monde, qu'il s'agit bien de
nouveau d'une vision positive où la notion de complexification est en elle-
même porteuse d'un pouvoir, se présente comme une explication. C'est
comme si quand on disait complexification on pouvait comprendre quelque
chose de plus. Auparavant, d'autres avaient dit des "équilibres", des
"trajectoires"... C'est vrai que le mot de complexification au sens de Reeves
implique beaucoup plus : il peut impliquer des crises, il peut impliquer des
instabilités, des événements, donc la complexification est une vision du
monde plus riche, mais ça reste une vision du monde, c'est-à-dire une
manière scientifique de sortir de la complexité pour déployer un nouveau
type de certitude, même si ce nouveau type de certitude est de type incertain
: ce monde peut connaître des crises, nous ne savons pas où nous -allons,
ect... Il y a néanmoins un nouveau type de fresque et c'est là que prend sens
l'idée de paradigme de la complexité, une nouvelle clef de lecture générale
pour comprendre un nouveau type de cosmos, un nouveau type de vision
unitaire.
Le terme de complexité est pris entre les deux. Il est pris entre une
notion avant tout critique, une notion où il s'agit avant tout de réfléchir aux
limites de la scientificité, aux limites de la certitude, des types de mode de
représentation scientifique, et c'est dans ce sens là que je l'emploierai, et
puis une notion de complexité comme modèle d'un nouveau type de
science, qui, étant donné qu'elle montrerait un monde se complexifiant, un
monde capable de connaître des histoires de crise, serait capable de
Isabelle STENGERS

réconcilier des choses que la culture scientifique usuelle opposait. On a


beaucoup lu la "Nouvelle alliance" auquel j'ai collaboré comme une fresque
de ce genre. Mais je crois pouvoir dire que le terme "complexification" n'y
est jamais intervenu. Il y avait cette idée de la beauté, de l'intérêt de
l'énigme de ce monde qui nous a produit, mais non pas de promesse d'une
théorie scientifique globale qui permettrait de comprendre le déploiement de
cette production. Du moins, si ça a pu donner cette impression, c'est une
impression qui n'était pas voulue a priori. C'était plutôt la perplexité,
l'exigence de pensée, que la promesse d'un nouveau modèle que nous
avions voulu faire apparaître. Je voudrais vous monter, pendant le temps
qui me reste, sur quelques exemples, ce que peut signifier cette complexité,
au sens critique, c'est-à-dire, la découverte de la limite des notions de
simplicité.
Pour que complexité ait un sens, il faut d'abord le définir de telle
sorte qu'on ne puisse pas l'identifier à "compliqué". Dans la langue
française, nous disposons en effet de deux termes par opposition à simple :
complication et complexité. Il faut donc bien trouver une manière de
distinguer les deux usages, et si la complexité doit avoir un intérêt, c'est
bien au sens où elle se distinguerait de la complication. Quand parle-t-on de
complication en général ? On parle de complication quand on possède un
modèle simple. On possède un type de description, un type de question qui
correspondent de manière effective et opérationnelle à un modèle simple. Et
puis il existe d'autres objets à propos desquels on dira que les bonnes
questions, les questions pertinentes, sont les questions qui sont
opérationnelles dans le modèle simple. Ce sont les mêmes, mais simplement
ici, du fait de la complication, ces questions qui restent les bonnes questions
perdent leur caractère opérationnel. Mais si nous avions plus de moyens,
lorsque nous connaîtrons plus, si nous étions le démon de Laplace, nous
verrions que dans ce cas compliqué tout se passe comme dans le cas simple
que nous pouvons traiter. Je dirais donc que le prototype de la conception
de la complication, c'est le démon de Laplace. Ce démon qui intervient au
début d'un traité de statistique de Laplace. Il voit le monde comme
l'astronome voit le système solaire. L'astronome voit le système planétaire
en un instant donné et peut calculer son passé et son avenir à des siècles et
des siècles, et pour le démon de Laplace, le monde est aussi simple à
comprendre que le système solaire est simple à comprendre pour
l'astronome. Donc, si nous étions le démon de Laplace, nous verrions que
le monde est soumis au même type d'intelligibilité que le système solaire -
celle-ci peut être prolongée au monde. Il se fait que nous ne sommes pas le
démon de Laplace parce que le monde est trop compliqué. "Donc nous
allons faire des statistiques" -va dire Laplace. Mais les statistiques ne sont
là que parce que le monde est trop compliqué. Et si nous avions les moyens
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

de ce démon, nous pourrions prolonger explicitement et opérationnellement


les principes simples auxquels ce monde est en droit soumis.

Or, justement, je crois que la complexité intervient de manière très


intéressante chaque fois qu'il est question du problème de la légitimité ou
non de cette opération de prolongement des questions du modèle simple
vers d'autres types d'objets. La question de la complexité dans les sciences
physiques, physico-chimiques etc... s'impose lorsqu'on a quelque chose
dont on se dit au départ : ce modèle qui privilégie ce cas simple peut être
prolongé. Mais on se rend compte alors qu'il y a des obstacles, qu'au fond,
on en apprendrait peut-être beaucoup plus en abandonnant le modèle et en
regardant cet objet non pas comme compliqué mais comme un objet qui
pose de nouvelles questions. Cette situation où une démarche ne peut plus
être prolongé à partir de la situation simple, où s'imposent de nouvelles
questions est la situation de complexité, celle qui donne à réfléchir sur les
limites du modèle simple. Il y a des exemples pratiques et des exemples
théoriques - Le type d'exemple pratique c'est l'expérimentation, tout
simplement, mais dans un cas qui se rapporte à la physique loin de
l'équilibre, donc que j'ai appris chez Prigogine. Qu'est-ce-que
l'expérimentation ? Je vous l'ai dit, c'est purifier un système de tout ce que
l'on juge insignifiant, circonstanciel, sans conséquence, pour ne garder et
ne faire varier de manière reproductible que l' "essentiel", au plus proche de
l'idéalisation mathématique, ou physique mathématique. C'est ce que
Galilée a commencé à faire lorsqu'il a fait glisser des boules aussi rondes et
dures que possible sur des plans inclinés aussi lisses que possible. C'était
dire : je vais essayer de faire que les objets auxquels je m'intéresse soient
aussi proches que possible de l'objet idéal simple auquel correspondrait ma
description mathématique. Donc, ne pas prendre le monde tel qu'il est,
mais le préparer en le simplifiant. En ce sens là, l'expérimentation
comporte toujours un risque qui est celui-ci éliminer quelque chose
intéressant, éliminer quelque chose qui devrait être fondé. Il y a là-dessus
une histoire assez intéressante, au 18ème siècle. Pour comprendre la loi de
la chute des corps et des mouvements en général, on élimine l'air, source de
frottements, source d'ennuis. Au 18ème siècle, on s'est demandé comment
les oiseaux volaient, et évidemment quand on les a "fait voler" par le calcul
dans le vide selon le type d'idéalisation classique, on a dû conclure que le
vol était absolument impossible. Vous voyez là le prolongement de l'idéal :
pour comprendre le mouvement il vaut mieux éliminer l'air parce que c'est
vraiment un facteur de complication totalement inutile. Pour ce qui
concerne les oiseaux et bientôt les avions, ce n'était pas vraiment la chose à
faire. On a commencé très vite à comprendre que dans le vide les oiseaux
tomberaient comme des pierres. Le risque est donc d'éliminer quelque
chose de pertinent. Croire qu'on interroge le même système, en plus
Isabelle STENGERS

simple, en idéalisé alors qu'en fait on a transformé ou on a laissé échapper


des choses parfaitement essentielles pour comprendre ce qu'on tentait de
comprendre. Le vol des oiseaux donne du sens à l'air, interdit de le définir
comme éliminable or, ce risque que les scientifiques prennent toujours, on
se rend compte, maintenant qu'on peut comprendre la différence entre la
science proche de l'équilibre -je vais revenir à ce que c'est- et loin de
l'équilibre, que c'est un risque qui se pose de manière inévitable et
quasiment principal. Pourquoi ? Je prends un exemple. Qu'est-ce-que c'est
qu'un système thermo dynamique à l'équilibre, de manière extrêmement
qualitative ? C'est un système dont les interactions avec l'environnement
sont soit nulles, soit équilibrées. Quand elles sont équilibrées, on a par
exemple ceci : un système physico chimique dans un thermostat, il est en
contact avec le thermos tat mais sa température sera la température du
thermostat, donc, les échanges thermiques sont simplement des échanges
qui maintiennent la température du système constante, ce sont des échanges
qui permettent l'approche vers l'équilibre.
Par contre, un système loin de l'équilibre est un système qui est
traversé par des flux de matière et d'énergie qui entretiennent les processus
qui se déroulent au sein du système : c'est donc un système qui est le siège
de processus qui se déroulent de manière permanente à cause des échanges
avec le milieu. C'est donc un système qui est nourri par le milieu. En ce
sens on peut dire de manière assez plate que nous vivons loin de l'équilibre
parce que si on essaye de nous imposer une relation équilibrée ou isolée par
rapport au milieu, nous mourrons relativement rapidement. Nos échanges
avec le milieu sont marqués par une asymétrie : nous respirons de l'oxygène
et si nous étions dans un milieu équilibré nous ne pourrions simplement
plus vivre ni respirer. De la même manière, heureusement, la terre est dans
une situation de non équilibre grâce au flux solaire qui ne cesse de lui
arriver. Or loin de l'équilibre, il se produit des choses impossibles proche
de l'équilibre. Ce qui a fait la célébrité de Prigogine, c'est qu'il a montré
cela de manière théorique. Mr Pacault qui est à Bordeaux, très proche d'ici,
fait partie de ceux qui ont effectivement exploré la richesse expérimentale
de ce type de système loin de l'équilibre. Prenons par exemple ce qu'on
appelle les horloges chimiques, c'est-à-dire des systèmes sièges de
comportements périodiques collectifs à des échelles de minutes. C'est-à-
dire, étant donné les échelles de temps qui caractérisent les comportements
moléculaires, des temps .qui sont des millions de fois plus longues que le
temps propre des rencontres entre molécules. Les horloges chimiques sont
donc des phénomènes de tout autre niveau que ce qui leur donne naissance.
Déjà dans ce cas ce qui m'intéresse, moi, c'est que s'éloigner de l'équilibre
peut aussi signifier transformer ce que nous jugeons significatif dans la
description d'un système et ce que nous pouvions juger être éliminable
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

comme bruit, insignifiant. Par exemple, près de l'équilibre, ou à


l'équilibre, pour la plupart des systèmes physico-chimiques, la force de
gravitation est absolument inessentielle. On peut, lorsqu'on fait la théorie
d'une réaction chimique ne pas tenir compte du fait que les molécules ont
un poids et de manière générale, les molécules ont une vitesse telle qu'elle
efface complètement les effets de la force de gravitation. Donc, à
l'équilibre, on tendrait à faire des modèles théoriques qui éliminent la
gravitation. Or, l'une des choses intéressantes loin de l'équilibre -c'est le
cas en hydrodynamique et c'est le cas en chimie- c'est que le facteur
gravitationnel, tout à coup, peut devenir hautement significatif ; c'est à
cause de lui que certains types de processus se produiront. Cela veut dire
que nous croyions que nous aurions le même système : simplement, là, e
est en équilibre avec son milieu et puis là, on lui impose un flux de chaleur
ou bien un flux de matière, mais c'est le même système, ce sont les mêmes
réactions chimiques, ce sont les mêmes types de mouvements des
molécules, ce sont les mêmes types de lois d'interaction entre molécules,
tout ce que vous voulez reste le même. Et pourtant, pour comprendre ce qui
se passe loin de l'équilibre, on va devoir changer la définition du système,
c'est-à-dire faire intervenir de manière explicite un facteur que l'on pouvait
juger insignifiant à l'équilibre. Et ça, pour moi, c'est quelque chose
d'extraordinairement important. Ça veut dire que lorsque je change les
conditions quantitatives qui définissent un système, celui-ci peut se modifier
qualitativement au sens où -c'est une expression que Prigogine aime
beaucoup- il devient sensible, en l'occurrence ici, à la force de gravitation.
Il n'y était pas à l'équilibre au sens où la gravitation n'avait aucun effet, il
devient sensible. Cela veut dire que la gravitation devient nécessaire pour
comprendre le comportement du système loin de l'équilibre. Et ça, ça veut
dire que nous ne pouvons pas prolonger nos jugements expérimentaux de
manière simple. Lorsque nous constatons que tel être apparaît insensible à
tel type de circonstances, que celles-ci ne le marquent pas, qu'il semble y
être indifférent, nous ne pouvons pas dire que cet être est insensible à ce
type de circonstances ou d'interactions. Nous ne pouvons pas savoir si dans
d'autres conditions, ce type d'interaction ne deviendrait pas hautement
pertinent pour comprendre ou pour produire de nouveaux comportements.
Donc, si déjà en chimie-physique il n'y a plus de manière de juger a priori
de manière générale ce qui est décisif et ce qui ne l'est pas, ce qui est
pertinent et ce qui ne l'est pas, si l'activité, le comportement du système
lui-même transforme le caractère pertinent ou non d'une interaction qu'il a
avec le milieu, à plus forte raison, pour ces systèmes hautement subtils que
sont le vivants par exemple, nous ne pouvons a priori pas juger de l'identité
d'un vivant au sens de "il est sensible à ceci ou à cela". Bien sûr, dans le
cas des systèmes physico-chimiques expérimentaux, on peut comprendre et
calculer à quoi un système peut devenir sensible : à la gravitation, ou dans
Isabelle STENGERS

d'autres cas ce peut être aux forces électromagnétiques, ou encore, on l'a


montré au bruit, c'est-à-dire au caractère légèrement aléatoire des flux qui
le nourrissent, on peut calculer les possibilités de structuration que ces
interactions confèrent au système. Mais c'est parce que, dans ce cas, on
connaît dans le détail tous les processus dont un tel système est le siège.
Dans le cas des êtres vivants, par exemple, la question ne peut plus être de
calculer, mais d'explorer à nos risques et périls : on ne sait pas, a priori, de
quoi de tels êtres sont capables, à quoi ils peuvent devenir sensibles. Ce qui
est une découverte très passionnante pour la physico-chimie, doit donc, je
crois, mettre en question tout idéal de simplicité dans des sciences, comme
la psychologie expérimentale par exemple, qui tentent d'isoler et de trouver
des lois générales qui fassent abstraction des circonstances. Donc, voilà un
premier point : le fait que dans les sciences physico-chimiques, on découvre
avec intérêt qu'au fond l'idéal de simplicité, l'idéal de jugement général se
heurtent à des limites et des limites intéressantes. Le fait qu'un système
puisse se transformer lui-même, c'est-à-dire aussi transformer la manière
dont il faut décrire son comportement est considéré en physico-chimie
comme un succès, mais je crois que ça veut dire aussi que le modèle
expérimental pose de véritables problèmes à toutes les sciences qui traitent
d'êtres historiques comme les êtres vivants, et qui ne sont pas simplement -
comment pourraient-elles l'être- des sciences qui peuvent préparer leur objet
comme la physico-chimie. Lorsqu'il s'agit d'êtres historiques, dont on ne
peut pas dire a priori à quoi ils sont sensibles, -parce que cela dépend de
leur histoire, cela dépend d'une infinité de facteurs-, les obstacles qui
s'opposent à l'exportation, au prolongement du type d'intelligibilité
expérimentale sont intrinsèques et non pas liés à un manque de connaissance
ou de rationalité. Donc, c'est la leçon de la complexité que je proposerais
de tirer de ce type de situation loin de l'équilibre. Non, le modèle des
sciences expérimentales n'est pas un modèle exportable à merci.
Autre situation de complexité que je voudrais commenter de la même
manière, ce sont, pour ne pas prendre trop de temps, les systèmes
dynamiques instables, les systèmes qu'on appelle "à attracteurs chaotiques
ou à attracteurs étranges". Je ne sais pas si vous en avez déjà entendu
parler, mais il y a un bon article dans "La recherche" à ce sujet. Je ne vais
pas en parler énormément, sauf pour vous dire ce qu'est un attracteur.
Qu'est-qu'un attracteur de manière générale ? Classiquement, l'attracteur
était la garantie de la simplicité dans les systèmes qu'on peut dire hautement
compliqués parce que constitués d'un nombre effrayant de constituants. Si
je mélange de l'eau froide et de l'eau chaude, l'état d'eau tiède qui en
résulte par mélange est un état attracteur, c'est-à-dire que j'aurais pu
mélanger les deux liquides légèrement différemment, ou goutte à goutte par
exemple, imprimer ou pas un mouvement... De toute façon, quel que soit
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

l'état initial particulier de mon mélange, le système aurait évolué vers un


état commun qui est cet état tiède. Donc, à cause de l'attracteur je peux
dire : si vous avez autant d'eau froide et autant d'eau chaude, vous aurez de
l'eau de cette température-là. C'est ce que signifient les chaleurs
spécifiques. Le fait que ça évolue vers un état tiède et qu'on peut prédire cet
état tiède en sachant simplement la température et la quantité d'eau froide et
d'eau chaude, signifie que l'attracteur permet d'oublier la particularité des
états initiaux. Je n'ai qu'à savoir quelques petites choses et je pourrai
prédire l'état final. C'est parce que la physico-chimie des gaz et des liquides
est caractérisée par des attracteurs qu'elle a pu être une science générale,
c'est-à-dire qu'on peut faire des lois générales qui articulent des grandeurs
mesurables : la pression, la température, le volume, alors que ces lois
concernent des populations extraordinairement nombreuses de molécules en
interaction. Donc, l'attracteur, c'était le synonyme de la simplicité. Les
attracteurs, on les a découverts sans le savoir avec la loi des gaz parfaits dès
le début du 18ème siècle. C'est Planck, je crois, qui est l'un des premiers à
avoir nommé l'état d'équilibre en thermodynamique un "état attracteur".
Or, on se rend compte que désormais l'attracteur, au lieu d'être synonyme
de simplicité, de caractère manipulable, de caractère prévisible, de caractère
reproductible, peut communiquer avec le contraire même de la prévisibilité,
de la reproductibilité, de la manipulabilité. Voilà quelque chose qui nous
garantissait un accès simple au monde, mais qui, dans d'autres conditions,
peut, au contraire signifier que nous avons beau connaître les équations
déterministes auxquelles un système est soumis -donc, la manière dont les
différents paramètres pertinents s'articulent les uns aux autres et varient les
uns à la suite des autres-, hé bien, le comportement du système, nous ne
pouvons ni le prévoir, ni le reproduire. Un attracteur stable, qu'est-ce-que
c'était ? C'est un point privilégié dans un espace dont les points
représentent tous les états possibles du système considéré. L'état attracteur,
c'est le point vers lequel les différentes évolutions convergeront, oubliant
finalement d'où elles viennent. L' attracteur domine l'espace, domine les
possibles. Or dans ces systèmes d'attracteurs chaotiques, il ne s'agit plus
d'un point, il s'agit d'une espèce de nuage de structure d'ailleurs très
compliquée, très belle, très esthétique, d'un enchevêtrement. Evidemment,
on peut toujours dire qu'un système évolue vers l'attracteur, mais la
moindre différence entre deux états initiaux va faire que deux systèmes
rejoignant l'attracteur ne deviendront pas semblables mais adopteront des
évolutions tout à fait différentes. Au lieu que l'existence d'un attracteur
implique que l'on peut oublier, qu'on peut ignorer les détails de la situation
initiale pour se fixer sur l'état final qui est le même de toute façon, ici on
n'arrive plus à dire à quel degré de précision il faut définir l'état initial pour
être sûr du comportement vers lequel le système va évoluer. Il est évident
que si le système est en interaction avec un environnement et n'est pas une
Isabelle STENGERS

fiction mathématique, ces interactions suffiront à garantir que deux


comportements soumis à un même attracteur ne seront jamais semblables.
La première découverte expérimentale d'une situation de ce genre s'est faite
en météorologie. L'anecdote de la découverte est assez connue. C'est le
dénommé Lorenz qui avait écrit un système de 3 équations, je crois,
extraordinairement simple, le modèle le plus simplifié de mécanique
atmosphérique que vous puissiez concevoir, simulé sur ordinateur...
Merveilleux ! ça donne une évolution on ne peut plus plausible. Et puis, le
calcul est arrêté, et un autre jour Lorenz décide de le reprendre et de le
pousser plus loin. Mais pour économiser du temps machine, il ne part pas
de l'état initial tel qu'il l'avait donné la première fois, mais d'un état
intermédiaire tel que la machine l'avait sorti. Il prend ça comme état initial,
et à sa grande surprise, l'évolution qui suit n'est plus du tout la même
évolution que celle qu'il avait obtenue la première fois, mais une évolution
absolument divergente. Et il s'est rendu compte, qu'en fait, ce qui faisait
diverger, c'était le fait que l'ordinateur affichait une série de décimales,
mais avait maintenues cachées quelques autres décimales suivantes. Un
ordinateur calcule à un certain nombre de décimales et en affiche un peu
moins. C'est un problème d'économie d'affichage. La différence entre les
chiffres avec lesquels l'ordinateur calculait effectivement et les chiffres qu'il
affichait et qui avaient déjà huit ou dix décimales eux-mêmes, suffisait à
faire évoluer le système sur une trajectoire complètement divergente. Vous
voyez, ce genre de chose signifie qu'il y a des systèmes déterministes qu'on
ne peut plus traiter comme des systèmes déterministes. Ils sont
déterministes de par leurs équations et pourtant on ne peut plus s'en servir
comme des systèmes déterministes au sens où on peut dire qu'à cet état
initial correspondra telle évolution. Parce que toute la définition de l'état
initial -à combien de- est une définition par des chiffres. Mais dans le cas
d'un système chaotique définir assez précisément pour que l'on puisse
prédire une évolution un peu longue, signifierait, à la limite, définir un état
initial avec un nombre infini de décimales. En effet, définir un état avec des
nombres effectifs, c'est-à-dire avec des nombres ayant quelques décimales,
ou même mille décimales, ce n'est pas définir un point mais une infinité de
points. Or les systèmes véritablement chaotiques sont des systèmes tels que
cette infinité de points produira une inimité de trajectoires divergentes.
Même si on définit avec un million de décimales on ne supprimera pas le
problème, on pourra simplement prédire plus longuement. Pour supprimer
le problème, la différence entre système chaotique et système stable, il
faudrait une précision infiniment absolue et non pas une très bonne
précision comme nous pouvons espérer en avoir. Donc, ce n'est pas
quelqu'un de plus précis que nous qui pourrait résoudre ce problème et
traiter de la même manière les systèmes hautement instables et les systèmes
stables, c'est quelqu'un à qui le problème de la précision ne se poserait pas,
IA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

quelqu'un qui connaîtrait l'identité de l'état sans devoir en passer par les
chiffres, sans devoir dire à combien de décimales il travaille. C'est donc
quelqu'un qui pourrait dire : ceci est ! C'est-à-dire Dieu. C'est la vieille
définition du 17ème siècle rationnel de Dieu. Il connaît l'infini de manière
positive et absolue et non pas par approches successives en passant de mille
décimales à un million de décimales, etc. Ça, c'est notre esprit humain qui
galope après l'infini. Dieu possède l'infini en tant que tel. Finalement, au
fond, ce qu'actualisent les problèmes d'instabilité par rapport au modèle
simple et stable, c'est la différence entre une précision aussi grande que
nous le voulons et le modèle de connaissance du monde qu'aurait Dieu,
celui qui est infiniment et absolument infini. Or, c'est quelque chose qui
pour le moment est un véritable problème au sein de la physique : qu'est-
ce-qui compte le plus ? Est-ce le fait que nous ayons des équations
déterministes ? Alors nous dirons que les systèmes sont déterministes et
simplement nous ne pouvons pas prévoir, avec la difficulté que si nous en
savions plus nous ne pourrions toujours pas prévoir. Qu'est-ce-qui compte ?
Est-ce-que c'est se référer par prolongement à celui pour qui la différence
n'existerait pas puisque de toute façon dans tous les cas, il ne semble pas y
avoir de différence, les équations sont déterministes. C'est alors que l'on
dira "pour Dieu, il n'y a pas de différence". Ou bien, est-ce-qu'au contraire
-et là encore c'est une situation de complexité- il faut inventer de nouvelles
questions pertinentes pour ces systèmes instables et dire : peut-être que pour
Dieu il s'agit de systèmes déterministes, mais nous devons inventer le type
de description pertinent qui traduit les limitations de notre connaissance qui
ne sont pas factuelles mais intrinsèques, qui renvoient à ce que nous
appelons "connaître" au sens de mesure, au sens de chiffres, etc... Donc, là
encore, on a affaire à un problème de signification : quel est le bon modèle
de connaissance ? Celui qui prolonge le modèle du système stable et simple,
quitte à renvoyer la connaissance effective à ce que nous ne pourrons jamais
être ? Ou celui qui dit : c'est le moment de nous rendre compte que nous ne
sommes pas Dieu et d'essayer de forger les questions pertinentes qui ne se
réfèrent plus à la trajectoire déterministe mais au type de connaissances que
nous avons effectivement. Et flute ! Reconnaissons qu'un javelot n'est pas
un dé. Les deux sont régis par les lois du mouvement, mais le javelot est
fait pour avoir une précision maximum, il est fait, si on le manipule
correctement pour aller à la cible et ignorer au maximum le vent, l'air,
etc... Le dé, au contraire, quoi qu'il soit soumis aux mêmes lois, est fait
pour qu'on ne sache pas sur quelle face il tombera. Et donc, le choix de la
complexité ici est : faut-il dire qu'en vérité et dernière analyse le dé et le
javelot sont la même classe d'objets mécaniques, ou bien au contraire faut-il
que la physique se pluralise pour que la première chose qu'on comprenne
quand on prend un dé et un javelot, c'est qu'ils sont différents ? C'est-à-
dire que l'un a un mouvement instable, imprévisible, et c'est pour ça que
Isabelle STENGERS

c'est l'instrument du jeu de hasard et que l'autre au contraire a un


mouvement de stabilité maximale et c'est pour ça que c'est un élément d'un
sport de haute précision. Si je dis que le dé égale le javelot parce qu'ils sont
soumis aux mêmes lois, cela veut dire que je me moque de la pertinence : il
y a quelqu'un là-haut qui sait tout ou quelqu'un que j'imagine pour qui
c'est le même, parce que ce sont les mêmes lois, la même atmosphère, la
même mécanique. Si je dis que ce ne sont pas les mêmes objets, cela veut
dire que le scientifique a la responsabilité de créer les concepts les plus
pertinents pour l'objet tel que nous le connaissons expérimentalement, pour
l'objet avec ses relations effectives avec son environnement...
Quand je parlais du labyrinthe, c'est ce que je voulais dire : un
labyrinthe, ce n'est pas l'image de la perte de toutes certitudes, c'est plutôt
pour moi l'image de la responsabilité, de l'imagination scientifique, de
l'imagination conceptuelle, de devoir sans cesse non pas juger que les
choses sont les mêmes d'un point de vue qui est valable en droit mais peut
être dénué de pertinence, mais reforger de nouveaux concepts qui nous
permettent de donner un sens pertinent à ce que nous expérimentons. Etre
capable de dire : ici, le fil que je suivais jusque là, je pourrais le suivre,
mais il ne mènerait nulle part. Ce type d'indice qui me permettait de me
retrouver dans le labyrinthe, ici, devient muet. Je vais devoir refaire une
nouvelle lecture et reforger une nouvelle manière d'explorer ce labyrinthe..
Je vais arrêter ici, pour vous raconter une histoire, qui montre que,
là encore, je n'innove pas. Et je crois que c'est ça qui me fait dire que la
complexité n'est pas un effet de mode : elle a cette vérité de nous donner
accès, dans notre propre passé, à des questions que nous avions souvent
oubliées sous les certitudes triomphantes de la science. C'est l'anecdote du
rêve de Lichtenberg. Lichtenberg est un contemporain de Diderot, c'est
surtout un contemporain de Kant. C'est un véritable scientifique... On
trouve dans son oeuvre des expériences physiques, d'électromagnétisme, je
crois. C'était aussi un critique littéraire, un critique d'art, un philosophe à
ses heures, un essayiste, bref un de ces hommes très remarquables que le
18ème siècle était capable de produire. Comme Diderot d'ailleurs qui a fait
même des travaux mathématiques originaux. Lichtenberg rêve ; c'est un des
premiers à utiliser le rêve comme instrument d'exploration. Il rêve qu'il est
chimiste, ce qu'il était à ses heures, qu'un vieillard surnaturel se présente à
lui -c'est évidemment Dieu, quoique ça ne soit pas dit, mais dans un rêve,
vous le savez...-. Ce vieillard lui tend une boule minérale légèrement
bleutée et lui désigne un laboratoire superbement équipé, au sens du 18ème
sicle évidemment, en lui disant : "analyse cette boule". Et Lichtenberg est
plein d'attentes et d'anticipations de ce qu'il découvrira, puisque
évidemment ce n'est pas n'importe quoi cette boule. C'est l'époque où on a
découvert la tourmaline, qui a des propriétés mécaniques très spéciales.
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

Donc, il essaye les propriétés électriques, en frottant, il essaye les


propriétés mécaniques, puis il époussette, il souffle pour tester la surface
etc... Il faut bien dire : rien de particulier ! Alors il passe à l'analyse
chimique et il trouve des composants absolument classiques . rien de
particulier, et pourtant l'analyse est exacte... Et Dieu réapparaît,
Lichtenberg déçu lui tend la liste des composés. Dieu lui dit : sais-tu ce que
tu as analysé ? Lichtenberg fait une mine déçue : rien de spécial. Et Dieu
lui dit : c'était la Terre. Evidemment, c'était un rêve, c'est une parabole :
c'est une terre-lune, c'est une terre qui n'aurait pas de différence de
température entre l'extérieur et l'intérieur. Mais Lichtenberg se rend
compte -et c'est cela qui est important- qu'il posait les questions qui étaient
les questions pertinentes pour un chimiste ou pour un physicien. Et en tant
que tel, il avait été extraordinairement précautionneux, méticuleux... Et
pourtant, dès qu'il avait frotté pour voir si ça s'électrifiait, il avait fait
disparaître la Cordillière des Andes ; quand il avait soufflé, c'étaient les
océans qu'il avait fait se volatiliser. Dieu lui dit d'ailleurs que la Cordillière
des Andes pend encore à son mouchoir, etc... Bref, les questions qui étaient
pertinentes pour un boule minérale étaient des questions, qui dès les
premiers moments, ne pouvaient que supprimer toute possibilité
d'interroger l'objet Terre ; donc, il n'y a pas de méthode garantissant la
scientificité indépendante de la pertinence des questions. On peut être aussi
rigoureux que l'on veut, si la question n'est pas pertinente, on obtiendra des
réponses, mais ce seront des réponses aussi caricaturales que la liste de
composés établie par Lichtenberg pour la Terre. Lichtenberg comprend tout
ça, évidemment, et demande une autre chance. Dieu lui tend un sac et lui
demande d'analyser son contenu chimiquement. Lichtenberg ouvre le sac et
tombe à genoux en demandant pardon pour son outrecuidance. Cette fois-ci,
dans le sac, il y a un livre. Il se rend compte qu'effectivement, il aura beau
poser des questions chimiques au livre, jamais le livre ne lui donnera une
quelconque réponse intéressante. Et donc, il se rend compte, et voilà le sens
de la parabole, qu'il n'y a pas de méthode scientifique en général
indépendamment du risque pris sur : quel les sont les bonnes questions,
quelles sont les questions pertinentes ? Pouvons-nous prolonger une
méthode que nous considérons comme rigoureuse ? Ne devons-nous pas
sans cesse nous demander si ce prolongement ne nous fait pas perdre ce qui
devenait intéressant à partir de ce type de situation ou dans ce type de
circonstances. Je dirai que le 18ème siècle avait déjà réfléchi ce que
maintenant nous pouvons appeler la "complexité". Du coup, la question
devient : pouvons-nous enfin prendre du recul par rapport aux certitudes
triomphantes de la science du 19ème siècle, pouvons-nous, par delà des
gens comme Changeux qui sont les merveilleux héritiers de la science du
19ème siècle, par delà le triomphalisme et le réductionnisme scientifique,
pouvons-nous retrouver le même type d'intelligence, le même type de
Isabelle STENGERS

subtilité, d'esprit décapant qui était la rationalité scientifique au 18ème


siècle. Voilà pour moi l'enjeu de la complexité aujourd'hui. Je vous
remercie.

DISCUSSION

Question
Je ne suis pas du tout un spécialiste du langage. Mais en vous
écoutant, je pensais à un mot qui appelle notre réflexion car je ne crois pas
qu'il y ait rien de plus complexe que l'homme, ou la femme peut-être
encore plus pour moi, en tous cas. Je ne crois pas qu'on utilise
fréquemment l'expression "le monde humain" et pourtant on utilise la
"nature humaine", et je crois que ça conforte la distinction que vous avez
faite au début de votre conférence. Je me demande comment vous situez les
sciences humaines dans la réflexion que vous menez dans la mesure où j'ai
quand même l'impression qu'il y a des gens qui apportent des bonnes
questions : je pense à des gens comme Freud, Barthes, ou Levi Strauss. Je
voudrais savoir comment vous considérez les sciences humaines dans votre
réflexion.

I. STENGERS
Quand je m'intéresse à la science comme activité humaine, j'essaye
de faire quelque chose qui devrait bien sûr relever de sciences humaines.
Outre les choses très décapantes sur l'homme que certaines de ces sciences
nous ont apprises, et je pense à Levi Strauss, et au recul que l'anthropologie
nous a donné notamment par rapport à notre propre idée de la rationalité, de
la civilisation, du progrès, de l'histoire, etc..., ce qui m'intéresse dans les
sciences humaines, c'est le caractère problématique de la relation qui s'y
établit entre le modèle de l'histoire et le modèle de la physique. Il me
semble qu'il y a souvent une situation de tension. En ce qui me concerne,
l'histoire est une science humaine, elle est à l'autre extrême de
l'astronomie. C'est quelque chose de très classique de dire que l'astronomie
et l'histoire sont à des pôles opposés. Mais, je ne me situe pas dans un
ordre des sciences qui irait du plus rigoureux au plus circonstanciel. Du
plus simple, esthétique et profond au plus superficiel purement anecdotique,
etc... Je m'intéresse dans les sciences humaines, à ce type de question : quel
est le type d'intelligibilité qui peut respecter le caractère historique des
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

sociétés humaines et de tout ce que nous pouvons dire sur l'homme ?


Comment créer une intelligibilité qui ne soit pas circonstancielle et qui
pourtant nous permette de comprendre un homme historique et non pas un
homme naturel au-delà de l'histoire. Je crois que quelqu'un comme Morin
essaie de faire cela. Quand il a essayé de reparler de la nature humaine, ce
n'était pas un retour à la nature humaine au sens du Robinson du 18ème
siècle, du bon sauvage, de l'homme naturel qui hantait l'imagination de
beaucoup de théoriciens comme Condillac et d'autres, lorsqu'il se
demandait : Quel est l'homme naturel ? Comment, dans des conditions
pures d'isolation l'homme apprendrait-il à penser, l'homme apprendrait-il à
parler ? De quoi serait-il capable si on supprimait, de la même manière
qu'on supprime l'air autour de la pierre, toute cette société ? C'est encore
l'idéal de connaissance d'un Piaget, je dois le dire. En effet, Piaget, pour
obtenir des informations sur la genèse de l'intelligence, des informations
qui soient reproductibles, a entrepris de construire une méthodologie qui
supprime a priori la dynamique propre du langage et plus généralement des
interactions entre les enfants. Certains critiques de Piaget prétendent
maintenant que ce qu'il a observé est largement de l'ordre de l'artefact ;
c'est-à-dire que si on laisse les enfants parler entre eux, les grands traits de
l'acquisition des connaissances selon Piaget, sont complètement brouillés,
en particulier cette espèce de hiérarchisation des compétences. On peut se
rendre compte que si on met des enfants ensemble et s'ils sont libres de
discuter un cas, ils ont beau avoir 7 ans, ils pourront acquérir le type de
raisonnement de 9-10 ans. Donc, vous voyez, dans ce cas-là, une science
humaine -on peut dire que la psychologie est une science humaine-, pour se
rapprocher le plus possible du caractère reproductible des sciences dures, a
éliminé ce qu'elle considérait comme impureté, pour obtenir une essence
abstraite de l'homme, une nature de l'homme, de l'intelligence, de
l'acquisition des connaissances. Et en l'occurrence, elle a peut-être créé ce
que le scientifique redoute le plus : un artefact. Une situation totalement
produite par ce qu'on croyait être simplement une manière de la mettre en
scène. Le moyen a créé l'objet. En ce qui me concerne, en tout cas, je vois
avec beaucoup d'intérêt la diminution d'une attitude paranoïaque, qui
mènerait à penser que là où entreraient les modèles mathématiques
reculeraient les sciences humaines. Ou bien les sciences humaines
deviendraient inhumaines parce qu'elles prendraient en compte les
mathématiques... J'ai l'impression que nous pouvons maintenant peut-être
commencer à vivre une période intelligente mais perplexe où on se rend
compte que mathématiser ne veut pas dire supprimer des questions mais
plutôt les multiplier. On voit cela surtout aux Etats Unis un
enrichissement assez grand de la compréhension du caractère imbriqué des
histoires humaines. Il commence à paraître au Etats Unis notamment des
histoires qui m'ont impressionnée où on se rend compte que l'histoire
Isabelle STENGERS

humaine, l'histoire du climat, l'histoire des contagions, l'histoire des


maladies, l'histoire des explorations, l'histoire des modes de vie forment un
tout indissociable. Ce que beaucoup appellent une frontière entre sciences
de l'homme et sciences de la nature, ce que nous dirions être la production
de significations, la production de valeurs etc... tout cela est effectif, mais
tout cela doit être compris dans une histoire beaucoup plus concrète où il se
passe beaucoup de choses que nous ne comprenons pas avec des références
aux normes, aux valeurs, etc... Beaucoup de choses qui ont été déchiffrées
en termes de valeurs alors qu'on se rend compte maintenant qu'il y a aussi
des petits microbes derrière. C'est-à-dire que l'histoire humaine et les
sciences humaines aussi, je crois, se retrouvent dans la situation d'avoir à
comprendre quelque chose qui est de l'ordre du mélange et pas de l'ordre de
la pureté à atteindre.

Question
Il y a un mot que je ne comprends plus très bien, c'est le mot
"déterminisme". Vous nous avez parlé de systèmes mécaniques qui
pouvaient évoluer vers un chaos. D'autre part, il y a le problème des
structures dissipatives, où a priori, il semblerait qu'on parte d'un chaos
pour aboutir à une structure qui est beaucoup plus ordonnée.

I. STENGERS
Le mot "déterminisme" a de toutes façons beaucoup de sens, mais je
dirai qu'il faut distinguer deux types de cas : ou bien on considère une
population extraordinairement nombreuse et dont on renonce absolument à
décrire individuellement les différents participants et ce déterminisme est
très familier à tout un chacun. C'est le déterminisme même des statistiques.
Si j'ai une bonne règle statistique, même en ce qui concerne les populations
humaines, je peux dire qu'étant donnée mes données, je prévois qu'il y aura
autant de naissances et de divorces l'année prochaine, à plus ou moins ceci
près... Ce n'est pas essentiellement différent du physico chimiste qui dit : je
mélange ceci, je prévois que j'aurai telle température. C'est-à-dire que dans
les deux cas, on dit qu'on n'a pas besoin de connaître tout le détail, on n'a
pas besoin par exemple de connaître l'histoire individuelle de tous les
couples qui vont divorcer ou au contraire ont décidé de faire des enfants au
cours de l'année prochaine. C'est un type de connaissance qui est totalement
inutile, insignifiant. En physico-chimie, je peux comprendre pourquoi, dans
les statistiques, en général, c'est plutôt de la constatation. De toute façon,
c'est le grand nombre qui compte. On peut calculer des valeurs moyennes
qui sont invulnérables par rapport à l'irrégularité de ce qui leur donne
naissance. C'est pourquoi on parle aussi de hasard dans le cas des structures
dissipatives. Dans les situations de création des structures dissipatives, les
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

lois moyennes qui permettaient de comprendre l'état d'équilibre, au lieu


d'être parfaitement indifférentes aux événements, peuvent en fait être mises
en question par ces événements. Et là encore vous pouvez vous en faire une
idée en pensant à la société. Quand puis-je prédire le nombre de divorces ?
ou le nombre de naissances ? Pourquoi puis-je le prédire, en gros ? C'est
parce que je considère que tous ces événements ont lieu de manière
relativement indépendante les uns des autres. C'est parce que je considère
que dans ce type de décision humaine, et si c'est prévisible, c'est que
chaque couple décide un peu pour soi. Et c'est pour cela que le grand
nombre domine, parce qu'en première analyse, je peux concevoir que tous
ces événements se produisent de manière non corrélée. Ce n'est pas parce
qu'on divorce dans une maison qu'on divorce dans la maison d'à côté. Or,
ce qui se passe loin de l'équilibre et qui peut faire que tout à coup ce type
d'hypothèse ne tiendra pas, c'est que justement des événements locaux vont
avoir des conséquences en chaîne, c'est ce qu'on appelle "l'amplification
d'une fluctuation", et c'est l'ensemble du système qui va être transformé.
Ce serait comme si ce qu'est le mariage changeait sociologiquement,
comme si on pouvait concevoir une transformation de la notion de mariage
telle qu'on puisse prévoir des relations d'imitation entre les couples à
grande échelle (si tu te maries, je me marie aussi et cela de proche à proche
pour des millions de couples). A ce moment là, on aurait une situation où
les lois moyennes seraient beaucoup moins sûres ; c'est-à-dire qu'il pourrait
se produire par exemple que quelqu'un de spécialement visible se marie ou
divorce et entraîne dans sa foulée toute une série de mariages ou de
divorces. C'est quelque chose qu'on connaît dans d'autres cas par
exemple, les compagnies d'aviation ont décidé à un certain moment, de ne
plus parler de détournements d'avion de manière publique parce qu'on
remarquait que chaque détournement d'avion, était suivi de toute une série
d'autres détournements d'avions. De la même manière, on a fait des
statistiques -j'en parle parce qu'on est près de Lourdes, ici- sur les
apparitions de la Vierge, et on se rend compte que toute apparition de la
vierge reconnue au 19ème siècle, est suivie dans les environs de toute une
autre série d'apparitions, qui en général ne sont d'ailleurs pas reconnues.
Parce que l'Eglise a le bon sens de ne pas reconnaître une épidémie
d'apparitions de la Vierge. Quand on en reconnaît une, ça suffit. Je suis un
peu irrespectueuse... Il y a là, dans les apparitions de la Vierge des
phénomènes de propagation. Il n'y a donc pas une valeur moyenne des
apparitions de la Vierge, mais au contraire, des événements qui se
produisent, entraînent des conséquences et puis éventuellement meurent, des
explosions de Vierges ou de détournements d'avions. Donc, là, vous avez
des phénomènes hautement non linéaires et donc une instabilité forte parce
que les choses ne se produisent pas indépendamment les unes des autres. A
l'équilibre et près de l'équilibre, les processus ont une intensité trop faible
Isabelle STENGERS

et c'est pourquoi on peut considérer que les différents événements


processuels sont incohérents les uns par rapport aux autres ; quand
l'intensité augmente, en fait, c'est la cohérence dans l'articulation des
événements qui apparaît et fait qu'il y aura cette non indépendance des
phénomènes les uns par rapport aux autres. Donc, quand on parle de
déterminisme dans ce cas, on parle de stabilité par rapport aux fluctuations.
Dans le cas de "structures dissipatives" on a un autre type d'ordre qui joint
le hasard et les lois. Les lois, ce sont celles qui régissent les interactions qui
se produisent de toute façon dans le système, et le hasard, c'est que la
Vierge soit apparue ici par exemple, ou bien que tel détournement ait eu
lieu alors que s'il n'avait pas eu lieu, l'histoire aurait été autre. Elle est
intelligible telle quelle mais elle aurait pu être autre. Tandis que
l'indéterminisme lié à l'instabilité des trajectoires est de type différent.
Là, on n'a pas besoin de fluctuations. On n'a pas besoin de connaître
ou de faire l'hypothèse d'une population sous-jacente d'événements. Ce
sont les lois mêmes, la trajectoire même, qui est infmiment sensible à sa
situation initiale. Donc, ce n'est pas un problème de résistance aux
fluctuations mais de sensibilité aux plus infimes détails de la situation
initiale. Si j'étais partie d'un état un tout petit peu différent, mon histoire
aurait été complètement différente. Donc, il y a deux types de situations.
Dans un cas, il ne s'agit pas de parler du grouillement des événements, non,
on peut dire, pour la dynamique, il n'y a rien eh dessous, que ce sont les
meilleures lois, que l'on ne connaît rien de mieux, de plus détaillé que les
lois de cette trajectoire. Ou bien dans l'autre cas, ce sont des lois moyennes,
et la question de la non-linéarité, de la propagation éventuelle des
conséquences d'un événement local. Donc, ce sont les deux grandes
catégories : sensibilité aux conditions initiales ou instabilité par rapport au
tumulte des événements moléculaires ou d'une autre échelle.

Question
Ce qui m'intéresse dans votre cas, ce sont les motivations du
chercheur. Mais je voulais vous demander : quand vous vous posez la
question de votre évolution intellectuelle, avez-vous l'impression
inquiétante d'avoir trahi votre formation initiale de physicienne et de
chimiste pour vous transformer en historienne ou en essayiste
philosophique, ou bien est-ce-que vous éprouvez au contraire l'impression
euphorisante de vivre une aventure intellectuelle ?

I. STENGERS
De toute façon, la trahison peut être une aventure ; on peut vivre
avec euphorie une belle histoire de trahison, et comme on dit que les
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

femmes sont traîtresses... Je dirai qu'il y a deux choses. Dans ce que je


poursuis, il y a deux facettes qui se sont corrélées mais qui sont tout de
même distinctes. D'une part, je n'ai pas l'impression de trahir mais de
participer. Quand je travaille à Bruxelles avec les physiciens de chez
Prigogine, j'ai l'impression de faire ce que j'avais voulu faire quand j'étais
venue à la science mais d'une manière extrêmement amusante, c'est-à-dire
que ce sont les autres qui travaillent, et moi je comprends, c'est-à-dire que
j'ai la crème. Bon, ils comprennent aussi, mais je comprends ce qu'ils
comprennent. Si donc, je prends des risques, ce sont avant tout des risques
qui m'intéressent, de la mise en mots de choses qu'eux expriment de
manière préférentielle en mathématiques : c'est un travail de traducteur
comme on sait tradutore-traditore-, qui est plein de risque, qui est
intéressant aussi par l'enrichissement qu'il impose au langage et le type de
discussion et d'échange qu'il implique avec les scientifiques. Mais, l'autre
aspect, celui auquel je faisais allusion quand je parlais d'intelligence du
'Mme siècle de préférence aux certitude du 19ème, c'est que lorsque j'ai
quitté la chimie, je ne l'ai pas fait par hasard ; je l'ai quittée parce que
j'avais l'impression que ce type d'étude m'éloignait du type de questions
qui m'avaient orientée vers les études de sciences. J'ai eu l'impression que
s'il se passait des controverses intéressantes en sciences, avec la manière
dont j'étais formée, je serais du côté du plus fort sans même me rendre
compte qu'il y avait un problème. Je n'étais pas élevée dans une sensibilité
aux problèmes mais dans une application opérationnelle des modèles...
J'avais lu à ce moment là "Les somnambules" de Koestler : ça été le
déclencheur de mon insatisfaction. Très franchement, on m'élève pour être
un somnambule et peut-être que ce sont eux qui sont les productifs, les
somnambules, mais je suis désolée, c'était pas ça que je voulais et donc j'ai
décidé de faire un pas de côté, de continuer ,à m'intéresser aux mêmes
choses, mais cette fois-ci en m'intéressant aux problèmes plutôt qu'aux
modèles de contenu de connaissances. L'exemple de Prigogine m'a
beaucoup servie, parce que Prigogine est quelqu'un dont la démarche
scientifique est traversée par des questions : la question de l'irréversibilité,
la question de la relation entre irréversibilité et ordre, etc... ce sont
véritablement des questions qui lui ont fait faire de la science. Ce n'est pas
un modèle de scientifique très courant, parce qu'en général, on a
l'impression que l'avancée scientifique vient et puis vient l'interprétation.
Chez lui, il y a une communication continuelle entre des questions
conceptuelles et des productions scientifiques. Et je me suis rendue compte
à son contact que contrairement à ce que j'avais pu croire, ce n'était pas du
tout antithétique. Et je me suis de plus en plus rendue compte qu'il y avait
autre chose à faire : penser à la science, c'était essayer, dans la mesure de
mes moyens, de travailler à transformer l'image de la science de telle sorte
que les scientifiques n'aient plus l'impression que pour être scientifique, il
Isabelle STENGERS

faut être triste, muet, mystérieux, dogmatique... Afin que les scientifiques
n'aient plus le type d'éducation que j'ai subie et qui était faite pour faire de
moi un être dogmatique. Je ne suis pas capable de transformer d'un coup de
baguette magique les pratiques scientifiques pour que l'éducation
scientifique ne crée plus des êtres dogmatiques. Mais il est vrai que lorsque
je parle de sciences, je suis toujours une double motivation : transmettre
sans trahir, mais aussi trahir, c'est-à-dire, montrer les faiblesses, les failles,
le ridicule de l'image de certitude et d'ennui autoritaire que la science revêt
y compris par rapport à elle-même. Quoique les scientifiques s'amusent très
bien, mais ils ne peuvent pas le dire actuellement.

Question
.. mais ça peut aussi leur arriver..

I. STENGERS
Oui, mais je voudrais que ce soit la première chose à laquelle on
pense quand on pense à la science.

Question
Deux petites questions complémentaires à vous poser à l'issue de
votre réponse. Je suis très sensible à l'hommage que vous rendez à Koestler
comme éveilleur de vocation scientifique. Je voulais vous demander
simplement si vous considérez comme sérieuse, provenant d'un autodidacte
comme Koestler le reste de son oeuvre sur des sujets scientifiques, après
"Les somnambules" ; et ensuite, vous nous avez parlé de Prigogine, vous
travaillez à Bruxelles là où il travaille, vous avez co-signé un livre avec lui,
quel type de rapport existe entre lui et vous ? Est-ce un rapport de maître à
disciple ou un rapport de vulgarisateur ou d'intégrateur.

I. STENGERS
En ce qui concerne Koestler, je dois dire que ses deux livres
suivants, "Le cri d'Archimède" et "Le cheval dans la locomotive", pour
moi, ont été pendant longtemps, une très grande source d'inspiration. Je
crois que sur une série de points maintenant, on ne parlerait plus exactement
de la même manière, mais je crois vraiment que cette trilogie-là est quelque
chose d'une valeur immense et que c'était le mieux qu'on pouvait faire au
moment où il écrivait. Tout autodidacte qu'il soit, il montre véritablement
que du moment qu'on a une exigence intellectuelle, de véritables questions,
non pas la passion d'arriver à une réponse, mais avant tout l'exigence de la
question, l'exigence de la mise en problème, on peut en apprendre aux
scientifiques sur ce qu'ils font. En tous cas, moi, il m'a appris à passer de
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

scientifique à philosophe des sciences. Peut-être que les scientifiques


juger ont que c'est un bien maigre compliment, mais enfin... En ce qui
concerne mes relations avec Prigogine, j'ai joint le service en tant que
philosophe mais je l'avais connu enseignant de science auparavant. Je ne
crois que ce que nous faisons soit de la vulgarisation, je dirai plutôt que
c'est de la mise en concept au sens où un concept au sens philosophique,
c'est-à-dire opérant dans le langage est différent d'un concept formel qui
opère dans un langage formel. Donc, il y a une opération qui n'est pas
simplement une opération de vulgarisation au sens de transmission, mais de
réflexion, de réinterprétation, de création de significations, qui est quelque
chose que j'ai mené avec lui depuis un certain temps déjà, qui m'a appris la
nécessité de faire de l'histoire des sciences pour comprendre la richesse de
certains concepts scientifiques. D'où proviennent les' concepts scientifiques,
d'où proviennent leur pouvoir de fascination, leur charge symbolique ?
Donc, comprendre ce que faisait Prigogine, a été le point autour duquel se
sont organisées beaucoup de choses : des intérêts philosophiques, des
intérêts d'histoire des sciences, des questions sur la physique, sur la chimie,
sur les rapports entre sciences, etc... qui débordent largement ce que j'ai
fait avec Prigogine, mais ça a été le centre organisateur de ces différents
types d'enquête. Je ne crois donc pas que ce soit de la vulgarisation ; mais
je crois qu'une véritable transmission des savoirs scientifiques implique ce
genre de démarche, et c'est justement en quoi je me méfie du style
vulgarisation.

Question
Je voudrais savoir dans quelle mesure votre notion de la complexité
qui est avant tout selon moi un principe de tolérance devant le savoir...
dans quelle mesure cette idée de la complexité est partagée par la
communauté scientifique ? Je vous pose la question d'une façon très précise
parce que je vois par exemple aux Etats Unis, dans certaines communautés
scientifiques, qu'on est en train de construire des possibilités pour
l'initiative de défense stratégique, c'est-à-dire de protéger tout un pays par
un système scientifique assez compliqué. Il me semble qu'au Etats Unis il y
a des régressions vers la certitude. Il y a une certaine nostalgie de la
certitude...

I. STENGERS
Voilà deux questions assez disjointes. En ce qui concerne la seconde
question : Il y a certainement une tension très forte entre les communautés
scientifiques américaines sur l'initiative de défense stratégique. Ce sont
aussi les scientifiques américains qui ont fourni les critiques les plus
virulentes à la fois sur le plan éthique, sur le plan stratégique et sur le plan
Isabelle STENGERS

scientifique de ce projet américain. Il y en aussi d'autres qui sont persuadés


que c'est techniquement infaisable et donc adhèrent au projet pour en tirer
les ressources financières escomptables. Donc, comme d'habitude, on ne
peut pas juger globalement ce que ça traduit. Je dirai que l'I.D.S est pour
moi quelque chose de tout à fait nouveau, au sens où pour la première fois
l'imaginaire culturel de science-fiction prend un rôle moteur dans un projet
de construction technique. Il est évident que Reagan a passé sa jeunesse à
voir des gens qui faisaient bing bing ! avec des lasers, et donc il est
persuadé que c'est possible. C'est la première fois qu'un projet est formulé,
alors qu'on est encore très loin de sa réalisation, comme s'il était
évidemment possible. Et il apparaît comme évidemment possible puisqu'il
occupe l'imaginaire. Tout le monde sait que c'est la guerre de l'avenir
puisque tout le monde l'a lu. La première chose dont on a parlé est "Star
wars" : parce que là, les rayons laser fulgurent à travers l'espace comme des
fous. Je crois donc que c'est une nouveauté historique extraordinaire : la
science fiction prend un rôle moteur. Cela signifie-t-il un désir de sécurité ?
Je crois que c'est un jugement un peu global.
En ce qui concerne la complexité telle que je l'entends et son degré
de partage ; non, évidemment, elle ne fait l'objet d'aucun consensus. Si
tous ceux qui parlent de complexité en parlaient au sens où je le défends,
cela voudrait dire qu'il me suffirait de me taire. Je ne suis pas sûre que le
mot tolérance soit celui que je choisirais, mais c'est certainement une
question de lucidité. La tolérance peut être indifférente, la lucidité doit être
exigeante. Toutes les questions ne sont pas bonnes : la tolérance, c'est
quelque chose d'un peu trop laxiste en ce qui me concerne ! Les domaines
où on parle de systèmes complexes sont, en général, ceux des sciences
formelles, les domaines où se posent des problèmes de prolongements. Je ne
vous ai pas parlé de tous : il y a des automates complexes, c'est la même
chose, c'est le même problème de prolongement. Peut-on comprendre un
réseau d'automates complexes à partir de la description des connexions
individuelles ? Ou bien, faut-il passer à un autre type d'intelligibilité parce
que ces connexions ne sont pas le bon accès. Si Atlan vient ici, il vous
parlera de ça. La nature exacte des connexions n'est pas la chose pertinente.
Donc, automates complexes par opposition au réseau simple où la bonne
manière de parler est de déduire des connexions, la performance de
l'ensemble, etc... Là où se pose la question du prolongement du modèle
simple, on parle très souvent de complexité, justement parce que ça
s'oppose à la complication qui implique que le prolongement est faisable :
c'est la même chose en plus compliqué ! La langue naturelle a de belles
expressions. Voilà la définition du compliqué. Seulement, ce que j'apporte
moi, et que ceux qui parlent de complexité dans ces cas là n'apprécieront
certainement pas, c'est de dire que ce qui m'intéresse n'est pas le surcroît
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

de puissance que donne le surcroît de connaissance. Je n'utilise pas le


modèle des structures dissipatives par exemple, pour augmenter le champ de
pertinence de ce type de nouveauté, pour montrer qu'il existe des structures
dissipatives partout -retenez-moi, je ne me retiens plus !-. Je ne dis pas que
le monde va se complexifiant -les structures dissipatives le font, les étoiles
le font, et nous tous, nous le faisons-. J'essaie d'insister sur le problème,
sur le modèle de connaissance que ça impose, sur la nécessité de ne pas
dire : je tiens ceci et de là je possède tout autour même si je ne peux pas
encore y aller, mais en principe, tout ça est à moi. J'essaie donc de
souligner la portée critique de ce type de situation et non pas localement les
nouveaux contenus de connaissance que l'on gagne effectivement aussi dans
ces situations. Je ne crois pas qu'il y ait une théorie de la complexité, je
crois au contraire qu'il y a une problématique de la complexité.

Question
Je voudrais vous poser deux questions : l'une relative à ce que vous
avez fait remarquer tout à l'heure sur la complexification cosmique et
presque ontologique chez Reeves. Je vous suis, je vous comprends, mais en
même temps, j'ai envie de défendre Reeves. Comment considérez-vous les
positions de notre ami Edgar Morin sur la complexité, qui me semble-t-il,
dans le premier tome de "La méthode" consacre, quelques pages à cette
découverte. Il me semble que pour lui, c'est presque une théorie, ou peut-
être une nécessité épistémologique... 2ème question : dans la très belle
conclusion de "La nouvelle alliance", le "réenchantement du monde",
pourquoi réenchantement" et non enchantement, parce qu'il ne s'agit pas
simplement de réactiver l'ancien ?

I. STENGERS
Je répondrai à la seconde question, et à la première après. Le
réenchantement est une allusion historique : à la fin du 19ème siècle, la
thèse d'un certain nombre de philosophes des sciences était la suivante : la
vérité de la science est le désenchantement du monde. Là où on voyait des
merveilles, là où on voyait des choses étonnantes, la rationalité scientifique
montre des mécanismes généraux, de simples cas particuliers de lois
générales. Donc, on croyait pouvoir s'étonner, et on tombe sur des cas
particuliers d'une vérité générale voilà qui tue l'étonnement et
l'admiration. Là où la science arrive, disparaissent la beauté et
l'émerveillement. Et si on a parlé de "réenchantement", c'était évidemment
par rapport à cette problématique de désenchantement. Quand on dit que la
science désenchante le monde, on parle d'une science que j'appellerai
"réductionniste", une science dont la pratique, dont la prétention, dont le
succès est de ramener quelque chose à un cas particulier d'une généralité.
Isabelle STENGERS

Donc, "ce n'est que...". La pensée n'est qu'un jeu de connexions entré
neurones. Mais si vous entendez "ne que" et si vous pouvez mettre "ne que"
dans une phrase, vous savez que vous avez affaire à une prétention
réductionniste, et c'est chaque fois une opération de désenchantement. Vous
étiez admiratif, sachez que le corps vivant n'est que composé de 90 % d'eau
etc... que l'homme n'est que le descendant du singe, etc... Autant de
manières de prétendre qu'on a dit quelque chose d'important. Or voilà ce
que je dis : l'attitude réductionniste n'est pas du tout -et c'est important
pour moi de le dire- à confondre avec l'attitude analytique. Parce que
l'analytique peut faire le contraire : montrer que quelque chose à quoi nous
étions habitués est en fait un phénomène éminemment surprenant. Pour
reprendre un exemple de Reeves : tout le monde a vu de l'eau prendre en
glace. Ce qu'il faut mettre en scène pour comprendre cette chose si naturelle
est extraordinaire. Ce dont est capable cette population de molécules qui
jusque là étaient relativement libres pour que ça prenne tout à coup,
maintenant, pour donner un cristal ! En plus, quand on dit "un" cristal, on
ne dit rien, on sait que chaque cristal est quasiment un individu dont il faut
comprendre l'histoire singulière. Ça devient très intéressant de comprendre
l'histoire d'un cristal et non plus de renvoyer un cristal au type cristallin
dont il relève. Donc, un peu partout, en allant dans le détail, on arrive au
contraire du "ne que", c'est-à-dire qu'on arrive au constat suivant : vous
croyez que c'était ça, hé bien ça aurait pu être ça, ou bien encore ça... On
arrive à une explosion de possibles et à un enrichissement de nos facultés de
surprises et d'intérêt bien plutôt qu'à leur appauvrissement. Quitte à se
priver peut-être du mot "réenchantement" qui y va un peu fort, il est très
important de dire : ce que peut la science analytique n'est pas du tout la
réduction mais au contraire la libération de possibilités, la découverte que
ce qui semble normal aurait pu être tout différent, donc libérer des
puissances d'imagination. Il est vrai que dans ses pratiques de maîtrise et de
manipulation la science est épouvantablement réductionniste : il y a de quoi
être inquiet du sens que prennent les connaissances scientifiques dans le
monde concret où nous vivons, mais il ne s'agit pas de la pensée
scientifique en tant que telle ; il s'agit de cette pensée dans un contexte
politique, dans un contexte social déterminé. Donc, "la nouvelle alliance",
si vous voulez, avait un sens utopique : ne dites pas que c'est à cause de la
science que la science a pris cette signification là, elle aurait pu avoir, elle
pourrait avoir un tout autre sens. Ne croyez pas que la situation que nous
vivons est fatale ou normale en termes de rationalité scientifique. Mais il est
certain que d'autre part, le monde pose d'autres problèmes que celui de son
réenchantement : l'utopie est sans doute utile, certainement pas suffisante.
Pour la première question : Je crois que la trilogie de Morin, et je le
'ui ai dit notamment à une émission de télévision l'été passé, pose un
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

problème de forme. Je crois que le style dans lequel il a choisi de l'écrire,


la fait ressembler à une fresque plus que cela devrait être. J'ai l'impression
que s'il avait plus mis en scène son parcours intellectuel et moins un style
descriptif affirmatif -s'il avait mis en scène ce qu'il a effectivement pensé
pour en arriver là-, il aurait soulevé beaucoup moins de malentendus. Parce
que la conception de la connaissance qu'il défend et qu'il appelle la
conception "dialogique" de la connaissance, est très proche de la conception
que je défends : c'est-à-dire une conception où la discussion quant à la
validité ou aux limites de validité, aux complémentarités entre approches,
est 1 a première chose. Donc, lorsqu'il parle de la connaissance scientifique
au sens dialogique : j'adhère tout à fait à ce qu'il dit. Simplement, je trouve
que dans la forme qu'il a donnée à ses "Méthodes", il a effacé tout son
trajet à lui pour arriver à une sorte de description neutralisée. Et je crois
que c'est un terrible facteur de malentendus. Il a à peu près accepté la
critique quand je lui ai dit : il aurait fallu écrire votre trajet plutôt que la
description de sa résultante. Parce que la résultante n'a pas de sens sans le
trajet. On le comprend quand on comprend ce par quoi il a dû passer.
Sinon, pour moi, un mot qui est fait de dix mots, tel quel, je peux pas ! Je
peux, quand je comprends qu'effectivement, moi aussi, j'ai dû lutter et
penser pour comprendre la relation entre génétique, écologie, etc... mais tel
quel, c'est trop affirmatif, et je crois que c'est un problème de style. Pas de
fond. Je n'ai pas de problème de fond avec Morin.

Question
L'histoire de la terre est une suite de complexités sans pareilles -je
suis géologue- et en particulier d'une suite de réactions thermodynamiques
loin de l'état d'équilibre dans le manteau supérieur, c'est évident. Nous
avons là des noyaux nucléaires dans lesquels il y a des réactions très
compliquées. Nous sommes, nous autres terriens, sur trente kilomètres
d'épaisseur d'une écorce. Nous sommes sur une sorte de marmite de Satan
dans laquelle se produisent sans arrêt des réactions loin de l'équilibre, ce
qui nous permet de dire, que véritable ment nous appartenons à un monde
d'une complexité considérable. Voilà ce que voulais signaler, vous le saviez
sûrement..

I. STENGERS
J'abonderai dans votre sens en parlant, en plus de l'hypothèse "Gaïa"
-autre mot pour la "terre"- : c'est une hypothèse qui intéresse beaucoup à la
fois des écologistes au sens militant et des scientifiques et notamment les
météorologues. Quel est le sens de l'hypothèse Gaïa ? C'est de dire que les
choses que nous sommes habitués à considérer comme des données -le sol,
l'atmosphère, toute une série de choses que nous sommes habitués à
e.,
Isabelle STENGERS

considérer comme la terre, comme le cadre de notre vie- sont en fait des
créations de la vie, de l'écosystème. Le sol, en tant que cultivable, est
indissociable de l'ensemble des activités sur terre. La beauté de cette
hypothèse est justement de nous rendre compte que nous participons à un
système hautement instable qui s'est créé au cours d'une histoire complexe
et où ce que nous pouvons considérer comme donné de manière neutre -
c'est-à-dire invariant par rapport à notre histoire- est beaucoup plus réduit
que nous ne pensions. C'est vrai que l'Himalaya peut être considéré comme
une donnée, un invariant qui constitue le cadre de notre histoire mais
renvoie à la marmite de Satan dont vous parlez. Mais il y a un nombre
considérable de choses que nous considérions comme des invariants et qui
sont en fait des variables, et des variables imbriquées de manière
extrêmement forte.

Question
Dans huit millions d'années, il n'y aura plus d'Himalaya...

I. STENGERS
D'accord, mais ce n'est pas nous qui l'aurons détruit. C'est quelque
chose qui a son rythme propre, c'est pas une variable imbriquée à d'autres
variables... Par contre le trou d'ozone...

Question
Le fait que vous parliez de Morin me fait penser à une question
relative à votre exposé. Je crois que Morin dit que la science classique,
c'est un peu l'école du deuil, et je me demande si vous ne nous poussez pas
à un autre deuil qui est le deuil de la généralité et le deuil de la
prédictibilité. Et cela n'est-il pas un deuil très lourd pour un scientifique
même s'il réenchante le monde ?

I. STENGERS
Je crois que la généralité pour les scientifiques au travail, ça a
toujours été d'une pertinence relativement limitée. Ne serait-ce que pour
prendre des équations très techniques comme les équations de Schroedinger,
le scientifique pourra dire de manière générale qu'on comprend les
structures chimiques et moléculaires grâce à ces équations. Néanmoins,
pour dépasser l'atome d'hydrogène et sortir les autres atomes de l'équation,
il faut très vite quitter ce niveau de généralités pour bricoler des choses très
intelligentes qui rendent cette équation opérationnelle pour des systèmes
plus compliqués. Donc, dans la science au travail, les généralités sont
relativement rares. C'est surtout lorsque la science se représente elle-même
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

qu'elle devient réductionniste et généralisante. Mais la science effective n'a


que peu besoin de faire son deuil des généralités. Elle doit faire son deuil de
la généralité comme manière d'imposer son autorité à l'extérieur, de se
mettre en représentation elle-même . De la même manière, le déterminisme
n'était effectif que dans des cas très privilégiés qu'on connaissait. Le fait
que maintenant nous sachions pourquoi le temps météorologique est quelque
chose d'instable, que nous ne pourrons jamais prévoir de manière parfaite à
long terme, est quelque chose qui n'est pas un vrai facteur de deuil, au
contraire, je dirai que c'est une satisfaction intellectuelle de nous rendre
compte que ce qui nous frustrait comme obstacle, n'est pas simplement un
obstacle contingent lié au fait que nous n'avons pas assez d'argent ou que
nous ne sommes pas assez intelligents, mais est un obstacle intrinsèque,
c'est-à-dire que nous apprenons à partir de cela. Donc, c'est pas une
question de deuil général mais une question comme celle-ci quelles sont
les bonnes questions ? C'est pour cela que je disais que je ne croyais pas
qu'on ait atteint des limites. Je crois qu'on a plus de lucidité sur cela
qu'implique un modèle simple ? Et apprendre pourquoi un modèle simple
ne peut pas être prolongé, ce n'est pas atteindre une limite, c'est apprendre
quelque chose de nouveau. Le problème de la complexité est toujours une
nouveauté. Parce que a priori je ne peux distinguer le compliqué du
complexe.

Question
Quand ça ne serait qu'apprendre qu'un modèle n'est qu'un modèle..

Question
Je voudrais revenir un peu sur la question qui vient d'être posée. En
fait, j'ai l'impression également qu'il y a quelque chose qui disparaît dans
cette manière de concevoir le discours scientifique : c'est une forme de
centralisme dominateur qui veut que toutes les idées soient ramenées à une
idée générale. Mais je voudrais faire une sorte de parallèle entre ce qui se
passe dans le discours scientifique et ce qui se passe dans le monde social
qui nous concerne ; je pense que ce sont des choses qui sont assez liées.

L STENGERS
Je voudrais insister sur deux choses. Je ne crois pas que la science
locale soit simplement une science en retrait au sens où désormais elle
deviendrait innocente ou plus sympathique. Ici, je me situais en-deçà du
problème des implications sociales et économiques, des utilisations de ce
que devient la science hors des laboratoires. A la limite, j'aurais pu citer,
en tant que problème de prolongement celui du prolongement de l'équation
Isabelle STENGERS

de Schroedinger, ou de la mécanique quantique, de la désintégration radio-


active et poser ce problème là. C'est-à-dire que je vous aurais montré que
peut-être la désintégration radio-active peut être un problème plus crucial et
moins déductible de l'équation générale que l'on aurait cru... et pourtant il
s'agit de la désintégration radio-active, c'est-à-dire de la bombe atomique.
Donc, vous voyez, ce n'est pas parce que c'est local que c'est indolore ou
innocent. Cette science là, plus lucide, pourrait tout aussi bien créer une
bombe. Ceci pour dire que là, véritablement, je crois, il y a deux types de
problèmes à distinguer alors même qu'ils sont, à l'heure actuelle,
relativement solidaires. Il y a d'une part l'image de la rationalité
scientifique dont j'ai traité aujourd'hui, et d'autre part la signification
sociale et politique de la science dans ses relations avec l'état, avec
l'industrie, etc... dans le monde contemporain depuis le 19ème siècle et
peut-être même depuis le 18ème siècle, depuis la création des académies. Là
où il y avait pouvoir absolu en Europe, il y avait académies, que ce soit en
Prusse, en Russie ou en France. Très tôt, les sciences ont eu partie liée avec
le pouvoir ; la science anglaise était très différente des sciences françaises
russes ou prussiennes, justement parce qu'elle se faisait dans des situations
politiques éminemment différentes, sans connexion avec un état de type
monarchie absolue au 18ème siècle. Donc, l'histoire concrète de la science :
comment sont formés les scientifiques ? Quels sont les problèmes
intéressants ? Qui seront ceux qui détermineront fes bons problèmes ? Ce
sont des questions qu'il faut pour moi désimbriquer de celles de la
rationalité scientifique, parce qu'à l'heure actuelle, elles sont imbriquées, et
c'est dangereux. C'est-à-dire que l'image de la rationalité scientifique
classique, dans la mesure où elle est une image de généralisation et de
domination, est une image qui sert la politique de la science au service de
l'Etat. Parce que justement c'est une image qui donne des conceptions
générales de gestion du grand nombre par un petit nombre. C'est quelque
chose que déjà Diderot avait dénoncé. Il avait dit que le type de science
générale que veulent nous imposer les mathématiciens, les cartésiens, ou les
newtoniens, c'est une science où peu de gens peuvent en dominer beaucoup,
où le savoir des artisans, le savoir des chimistes etc... sera méprisé et défini
comme devant être commandé par un petit nombre de spécialistes qui
connaîtront les principes, donc image hiérarchique qui va très bien avec
l'image centralisatrice qui met la science au service d'un état ou de qui peut
la payer (état ou industrie). Mais ce n'est pas parce qu'on travaille à
renouveler l'image de la rationalité scientifique, à montrer que c'est une
caricature, à montrer qu'un autre type de lucidité est nécessaire, que l'on
aura résolu la signification du pouvoir politique et social de la science. En
ce qui me concerne, les deux vont ensemble, surtout parce que l'un coopère
à l'autre. Mais je ne crois pas que ce soit la rationalité scientifique qui est
responsable de sa mise au service par l'Etat ; je crois au contraire que cette
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

image de rationalité dominatrice est quelque chose qui a largement suivi la


mise au service de la science par le pouvoir en général. Je crois que depuis
le 18ème siècle et en plein dans le 19ème siècle, l'image de la science a été
modelée par les institutions concrètes étatiques, industrielles, où s'est
pratiquée la science.

Question
Je crois qu'on peut dire qu'il y a là, peut-être une confusion en ce
sens que ce dont il est question au travers de la rationalité scientifique, c'est
quand même de la démarche de connaissance d'abord ; et là, il n'y a pas de
savoir sans qu'il ne donne naissance à un pouvoir. Je pense que l'exercice
de cette pensée scientifique est très contingente aux sociétés dans lesquelles
elle s'exerce. Seulement, lorsqu'il s'agit d'utiliser ce pouvoir, vous le
présentiez comme s'il s'agissait de la science en tant que telle, en tant
qu'espace fermé, qui était responsable de ça ; moi, je pense que non, c'est
la société tout entière. C'est bien pour ça qu'il faut une diffusion de
l'information scientifique et pas croire que ce sont seulement les
scientifiques moyens qui participent aux découvertes, c'est un problème de
société tout entière, pas des seuls scientifiques. Je crois qu'il ne faudrait pas
confondre les plans.

I. STENGERS
Je voudrais dire une chose ! Je crois que ce que j'ai dit ici n'est
absolument pas suffisant pour traiter de problèmes de ce genre-là. Ce que je
veux dire tout de même, c'est que de manière générale, quelque chose qui
sort du laboratoire ne sort pas du laboratoire parce que c'est scientifique.
Ça sort du laboratoire parce que ça a une pertinence sociale, économique ou
politique. Evidemment, les scientifiques ne sont pas des bactéries, c'est-à-
dire qu'ils n'ignorent rien de cela ; certains laboratoires vont, étant donné
une situation de pertinence avérée de la biotechnologie à l'heure actuelle,
consacrer leurs efforts à faire une science dont ils savent qu'elle est faite
pour sortir de leur laboratoire et leur rapporter les bénéfices
correspondants. Mais on ne peut pas dire que la science est une
scientifisation du monde, ou une mainmise par les scientifiques sur le
monde. Si les biotechnologies comme productions scientifiques sortent des
laboratoires, ce n'est pas parce qu'elles sont scientifiques, c'est parce qu'on
y trouve un intérêt autre qui est technique, économique, etc..

Question
Le fait que ça sorte du laboratoire est en quelque sorte la raison pour
laquelle ça y est rentré comme sujet de recherche. Autrement dit, le
Isabelle STENGERS

problème est à l'envers. Votre réflexion sur la science, je ne vois pas


pourquoi vous la dissociez des applications techniques et du social d'une
manière générale. Vous dites que ce ne sont pas les scientifiques qui mettent
la science dans le monde : mais si, c'est personne d'autre !

I. STENGERS
Il y a un élément de généralisation de trop dans ce que vous dites.
Prenez le personnage de Monod : il a été, à un moment directeur de
l'institut Pasteur, de quelque chose qui fait des vaccins, etc.... Les
biotechnologies sortent de la biologie moléculaire, science à laquelle
Monod a collaboré, et pourtant, moi je soutiens qu'on doit définir
autrement le personnage scientifique de Monod et celui d'un biotechnologue
d'aujourd'hui. Parce qu'au moment où Monod parlait, c'est vrai qu'on
pouvait améliorer les vaccins, mais les vaccins existaient déjà... Enfin, on
pouvait attirer de l'argent en améliorant ou en multipliant les vaccins. La
biologie moléculaire a trouvé sa place à l'Institut Pasteur parce que
l'université française centralisatrice a longtemps été dominée par des gens
anti biologie moléculaire, alors qu'en Amérique c'était dans des universités.
Au moment où Monod écrit Le hasard et la nécessité, il nous décrit un
monde de vivants généralisable, il montre quelles sont les bonnes manières
de décrire le vivant, les bonnes questions et les mauvaises questions. Il
tombe en fait sous le coup de certaines de mes critiques. Et pourtant je ne
vais pas dire à Monod : à cause de vous, le monde des vivants va être
manipulable et ça va profiter à l'industrie. Pour que les biotechnologies
existent, il fallait quelque chose qui n'était pas prévisible a priori : il fallait
qu'on trouve certains moyens techniques pour mettre à l'oeuvre les
bactéries et ça, c'était un possible qui n'était pas identifiable pour Monod.
Je crois qu'il y a une cohérence dans ces choses, mais on ne peut pas dire,
dans la mesure où Monod prépare le terrain aux biotechnologues, qu'on
opère sur eux tous la même grille d'analyse. Je crois que maintenant, ceux
qui s'engagent en biologie pour faire des biotechnologies, en sachant que là
ils auront des postes, que là ils auront du prestige, que là éventuellement ils
auront des brevets et de l'argent, répondent à un personnage de scientifique
très différent de celui qu'était Monod. Je crois que quand une science
acquiert une pertinence économique intense, ceux qui la peuplent se
transforment parce qu'il y a un nouveau type de recrutement. Je crois qu'il
faut être concret : il faut voir qu'une science c'est aussi le type de
recrutement et d'anticipation des étudiants qui s'engagent pour faire cette
science. Maintenant que la biotechnologie existe, la biologie n'est plus celle
de Monod et des années 60 où la pertinence économico-industrielle pouvait
être fantasmée mais n'était pas effective et ne pouvait pas faire partie d'un
LA COMPLEXITE, UNE MODE ET/OU UN BESOIN

plan de carrière. Je crois qu'il faut être très historique et concret dans ce
genre de description.

Question
Vous disiez tout à l'heure que la complexité ne devait pas être
l'instrument d'une théorie générale. Mais enfin, Morin dit quelque part
qu'il n'y a pas de système philosophique qui n'aspire à un moment ou à un
autre à l'unité. Quel compte tenez-vous de cette unité ?

I. STENGERS
Il est possible qu'en vieillissant, j'écrive un système du monde, à ma
manière. C'est bien possible. Cette aspiration peut être traitée comme
symptôme d'une fatigue de la curiosité ou de l'exigence, d'un désir de
certitude, ou un désir d'acquérir une autorité qu'on n'aurait jamais acquise
en ne posant que des questions etc... J'ai l'impression que cette aspiration,
il faut la traiter comme Morin, dialogiquement. C'est une aspiration, mais
elle n'a aucune raison de vouloir être satisfaite. Je ne suis pas une
positiviste au sens classique où un positiviste dirait : "évidemment que tout
est local puisque chaque théorie a ses instruments, est relative à ses
instruments... Et donc, ne posons pas de problème d'articulations. Il y a un
ensemble délimité par son domaine théorético-instrumental, ne soyons pas
métaphysicien, n'essayons ni de parler de monde ni de parler de nature,
nous n'avons que des objets scientifiques définis...". En quoi je tombe dans
l'idée de Morin ? C'est que la notion de nature m'intéresse, et donc une
certaine cohérence liée à notre situation d'être dans un monde à explorer, et
un monde assez doué d'histoires assez riches pour nous avoir produits... Je
crois comme Reeves que nous sommes le produit de cette nature, je suis
héritière de Darwin en ce sens là, je crois que nous sommes le produit
d'une histoire et non pas d'une création ineffable. Seulement, cette
conviction me sert d'exigence : je ne m'étonne pas que la nature se révèle
extrêmement riche de questions, de créations de significations, de
nouveautés, puisqu'elle a produit l'histoire des hommes. Par contre je ne
crois pas qu'en disant "complexification" j'explique quoi que ce soit. Je
crois qu'on peut avoir des complexifications, mais je crois qu'on peut avoir
aussi des créations de simplicité, des instabilités mais aussi des créations de
stabilité. Je ne crois pas qu'un concept général soit utile pour redoubler
cette cohérence que je cherche à contribuer à construire qui est -c'est une
thèse de La nouvelle Alliance- au fond une proclamation de matérialisme :
"comment construire la nature de tel le sorte qu'il ne soit pas absurde
qu'elle nous ait produite". C'est vraiment cela mon désir de cohérence,
mais c'est une question et non pas une réponse : hé bien oui, c'est parce
Isabelle STENGERS

qu'elle est capable de complexification. C'est la différence entre une


question et une réponse. Je parle de Reeves ici.
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES
TECHNOLOGIES

par Jean-Jacques SALOMON

Conférence prononcée à l'Université de Pau et des Pays de


l'Adour
- le 3 mars 1988 -
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES
TECHNOLOGIES

par Jean-Jacques SALOMON

Professeur au C. N.A.M.
(Science, technologie et société)

Depuis un siècle et demi, la Révolution industrielle s'est développée


sur la base d'un système technique essentiellement défini par la maîtrise de
la matière et de l'énergie. Les différentes étapes de cette histoire -de la
machine à vapeur à l'énergie nucléaire, en passant par l'électricité et la
chimie industrielles- ont consacré le passage des machines simples aux
machines complexes. Les machines simples, dont le symbole est l'ensemble
bielle-manivelle, avaient pour fonction de transformer les effets d'une
force. Les machines complexes, dont le symbole est le moteur et dont la
fonction principale est de transformer une énergie en travail, ont
considérablement étendu le processus de mécanisation du travail qui
caractérise la Révolution industrielle : accroissement de la productivité,
réduction du coût de production des biens et des services, élargissement de
l'espace du marché, accélération des échanges, etc..., toutes ces visées du
machinisme industriel se sont appuyées à la fois sur des transformations
techniques et des transformations sociales.

De là le dynamisme du capitalisme industriel, dont Marx et


Schumpeter ont souligné le caractère "révolutionnaire" le progrès
technique procède par sauts discontinus et entraîne à son tour des
changements qualitatifs, qui substituent aux équilibres anciens des situations
radicalement nouvelles. C'est bien un processus de "destruction-création"
celui-ci, disait Schumpeter, "ne consiste pas dans l'addition de diligences au
stock de diligences, mais dans leur élimination par des chemins de fer".
Autrement dit, chaque mutation technique impose aux individus, aux
groupes et aux sociétés de s'adapter au changement.

Les sociétés traditionnelles sont caractérisées par un état d'équilibre


que seuls viennent rompre des facteurs externes, les guerres, les invasions,
les épidémies ou les catastrophes naturelles : les transformations techniques
Jean-Jacques SALOMON

ont lieu dans la durée, des durées plus que centenaires. Le propre des
sociétés industrielles est d'ajouter aux causes externes de déstabilisation des
facteurs internes qui les condamnent au choc toujours renouvelé du
changement. Or, le système technique qui a prédominé, jusqu'au milieu du
siècle, sur la base de la matière et de l'énergie, est à son tour dépassé, sous
nos yeux, par un nouveau système, dont les multiples composantes vont des
ordinateurs aux missiles, des machines-robots aux télécommunications, des
biotechnologies aux matériaux composites. Les systèmes de machines
relaient plus ou moins progressivement les machines complexes dans la
production des biens et des services : le microprocesseur -la puce- est le
symbole de cette mutation, où les nouvelles machines ont pour fonction non
plus seulement d'accroître la force musculaire, mais de prolonger et de
remplacer dans certains cas les fonctions intellectuelles du cerveau.
La "révolution de l'information", l'information étant entendue non
pas au sens sociologique du terme, mais au sens d'une grandeur physique
mesurable au même titre que la matière et l'énergie, est la caractéristique du
nouveau système technique. Cette prédominance de l'information ne veut
pas dire que les domaines de l'énergie et de la matière connaissent une
stagnation, pas plus bien sûr que les premières étapes de la Révolution
industrielle n'ont ignoré l'information : le régulateur à boules mis au point
par Watt pour la machine à vapeur ou les cartes perforées du métier de
Jacquard ne sont-ils pas les ancêtres des machines à information ? En fait,
l'expansion de l'électronique et des technologies de l'information contribue
aux progrès mêmes des autres domaines, énergie nucléaire, engins spatiaux,
chimie de synthèse, biotechnologies ou nouveaux matériaux, par un jeu
d'interéactions qui induit les percées de l'un à s'alimenter des percées des
autres. On peut concevoir des puces destinées aux ordinateurs à partir de
processus vivants, de même que la maîtrise du vivant par la génétique ou les
progrès de notre compréhension des processus cognitifs passent par la
théorie de l'information.
La révolution de l'information est le résultat d'une symbiose de plus
en plus étroite entre la science et la technique -le laboratoire et l'usine-, et
elle entraîne à son tour deux conséquences, qui expliquent en grande partie
le désarroi, sinon la crise d'intelligibilité de cette fm de siècle : d'une part,
un degré croissant de complexité dans les structures des sociétés
industrielles, d'autre part l'automatisation croissante de tâches qui
paraissaient jusque-là exclusivement réservées à l'homme. Les travaux de
John von Neumann ont montré la possibilité d'automates capables de se
reproduire . les artefacts techniques peuvent acquérir la capacité non
seulement de se maintenir en état de fonctionnement, mais aussi de
s'accroître de façon autonome. Nous ne sommes qu'aux premières étapes de
cette montée de la complexité et de ce processus de substitution, et s'il est
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVEL' .FS TECHNOLOGIES

impossible d'en tracer les limites, le sens de la progression ne fait pas de


doute : le nouveau système technique dépend de plus en plus étroitement du
capital intellectuel, et simultanément tend de plus en plus à éliminer le
cerveau humain du circuit de production -aujourd'hui dans les tâches qui se
prêtent à la prévision, qui sont répétitives et traduisibles par un algorithme,
demain dans les capacités proches de celles qu'on attribue
traditionnellement à l'intelligence humaine, le jugement et l'adaptation (1).
Cette révolution technique se traduit par une transformation profonde
des moyens de production, d'échanges et de consommation. Elle
métamorphose les lignes de force de la croissance et de la concurrence
mondiale, en réduisant le rôle que jouaient jusque-là certains pays et en
projetant dans la course à l'innovation de nouveaux acteurs, tout comme
elle brouille les clés de lecture traditionnelles de l'économie, en assurant au
secteur des services un rôle dynamique qui l'emporte de plus en plus sur
celui de l'agriculture et de l'industrie. Rien d'étonnant, par exemple, si la
conception et la pratique des politiques économiques qui ont pu, dans un
contexte différent, se montrer efficaces, rencontrent des limites les
bouleversements du paysage économique supposent un renouvellement des
indicateurs et des modèles de la macro-économie, et même de l'économie au
sens strict. De plus, la plupart des analyses du changement technique ne
s'intéressent qu'à son influence sur le système de production, négligeant la
manière dont le processus a des implications sociales hors des échanges que
l'économie mesure, implications qui pourtant affectent à leur tour les
conditions de l'activité économique. De toute évidence, la réalité sociale
confrontée au choc des nouvelles technologies ne s'arrête pas à cette
traduction unidimensionnelle.
On peut même se demander jusqu'à quel point les dysfonction-
nements de la macro-économie ne tiennent pas à la coupure qui s'est
instituée entre la science économique et les autres sciences de l'homme et de
la société. Comment isoler, en effet, la dynamique des transformations
techniques et industrielles du contexte social dans lequel elles ont lieu ? Les
"variables exogènes" -facteurs politiques, forces sociales, mentalités,
attitudes culturelles, etc...- ne sont pas aisées à prendre en compte dans le
schéma des agrégats économiques, elles jouent pourtant leur rôle, et non des
moindres, dans la manière dont individus, groupes et sociétés réagissent aux
transformations structurelles. Elles expliquent en tout cas pourquoi le
processus d'adaptation au "choc" des nouvelles technologies varie suivant
les pays, leurs traditions, leur histoire et leur culture, les uns sachant

(1) Voir J.J. SALOMON et A. LEBEAU, "Le système technique contemporain", L'écrivain
public et l'ordinateur : Mirages du développement, chap. 4, Hachette, Paris, 1988.
Jean-Jacques SALOMON

prendre le tournant à temps, les autres le négociant avec plus ou moins de


délais.

I - LA TECHNOLOGIE EST UN PROCESSUS


SOCIAL
Si l'impératif de l'adaptation structurelle est l'enjeu majeur des
nouvelles technologies, est-ce à - direque le changement technique se ramène
à un déterminisme auquel les individus, les groupes ou les sociétés sont
condamnés à se soumettre passivement ? Depuis les débuts de la Révolution
industrielle, la technologie est l'occasion de débats sans fin sur l'influence
qu'elle exerce dans la société. Aux deux extrêmes, entre l'utopie et
l'apocalypse, elle est perçue tantôt exclusivement à travers ses risques,
tantôt comme une garantie univoque de progrès social. C'est qu'elle
comporte effectivement la double dimension de la langue d'Esope : bonne
pour le bien comme pour le mal, elle peut devenir source de conséquences
ou d'usages qui non seulement bouleversent des habitudes, mais encore
heurtent des intérêts ou des valeurs bien établis et comportent des menaces
plus ou moins redoutables.
Mais la diffusion d'un système technique nouveau s'accompagne de
modifications économiques, sociales, juridiques, culturelles, dont
l'interaction est si complexe et si diffuse, qu'il est impossible d'en parler
comme d'un destin irrépressible : transformations sociales et
transformations techniques sont à la fois cause et effet du changement.
L'adaptation des sociétés à ces transformations n'est pas plus uniforme que
le système technique n'est statique. En ce sens, la technologie se définit
comme un processus social parmi d'autres, non pas seulement comme un
arrangement de matière, d'énergie et d'information conçu pour remplir
physiquement certaines fonctions, mais comme un ensemble d'outils qui,
répondant à des besoins -réels aussi bien qu'imaginaires- les transforment
tout autant qu'ils sont façonnés par eux : la société est modelée par le
changement technique, le changement technique est modelé par la société.
Aucun domaine n'est plus révélateur aujourd'hui de ce jeu
d'influences réciproques que celui des télécommunications, où le mariage
de l'ordinateur, de la télévision, du téléphone et des nouveaux matériaux
multiplie les possibilités des moyens audio-visuels en matière
d'information, de gestion, de loisirs, d'éducation. L'économie des
télécommunications définit l'un des secteurs les plus dynamiques parmi les
"high tech" et bouleverse les hiérarchies des marchés nationaux. Les
déréglementations substituent aux monopoles des PTT de nouveaux
réseaux, de nouvelles sources et de nouveaux produits de communication
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

(télévision par satellites et par câble, radio-cellulaires, videotextes


interactifs, téléconférences, etc...), qui n'affectent pas seulement le monde
des affaires, mais aussi la vie quotidienne, les échanges individuels, la
pédagogie, la culture, les mentalités. Les mutations techniques de
l'environnement audio-visuel s'accompagnent de réactions nouvelles de la
part des consommateurs, au point qu'on parle déjà au passé de la "foule
solitaire", marquée par la passivité ou le conformisme des modèles de
personnalité sociale transmis à ses débuts par la télévision, alors que se
manifeste une multiplicité de réactions individuelles où s'affirment des
exigences, des références et des pratiques très différentes dans la
consommation des produits audio-visuels (2).
C'est que l'innovation technique ne se propage pas indépendamment
de l'infrastructure institutionnelle, et le processus de diffusion s'appuie lui-
même sur d'importantes innovations de caractère social : la familiarisation
avec les usages potentiels d'un produit nouveau se fait par la durée, non du
jour au lendemain. Le succès de l'automobile a dépendu de la nouvelle
organisation du travail au niveau de l'entreprise, mais aussi de la création
d'un réseau de stations-service et de garages, de la formation des
compétences nouvelles (le passage du maréchal-ferrant au mécano), tracé
nouveau des routes et de la construction des grands équipements liés aux
autoroutes. De même, le succès de la télévision impliquait non seulement la
création d'un réseau de stations émettrices et de relais, mais celle aussi de
programmes dont les systèmes de financement, ici publics et là privés,
constituaient eux-mêmes des innovations sociales.
Une technologie nouvelle peut faire sa percée sans être perçue
comme dérangeant les intérêts ou les valeurs d'un groupe ou d'une société :
ce fut le cas, en particulier, de la radiodiffusion dans les années 20. Mais,
le plus souvent, le poids des habitudes sociales ou des intérêts en place
freine la diffusion des innovations, étalant sur plusieurs décennies un
processus qui, du seul point de vue technique, aurait pu être beaucoup plus
rapide. On a oublié que l'électricité domestique ne s'est vraiment
généralisée en Europe qu'à la veille de la Deuxième Guerre mondiale ou
encore que, la diffusion à l'école des crayons à bille, des calculettes et des
premiers micro-ordinateurs s'est heurtée dans certains pays -le nôtre en
particulier- à l'opposition des enseignants et des parents. De même la
diffusion des nouvelles techniques de traitement et d'impression des textes
dans la presse et l'édition s'est heurtée -et se heurte encore- aux habitudes
autant qu'aux menaces de déqualification pesant sur les métiers de
l'imprimerie, particulièrement cloisonnés et structurés. Dans ce cas, tout

(2) Voir W.J. DONNELLY, The Confetti Generation How The New Communication
Technology is Fragmenting America, Holt, New York, 1986.
Jean-Jacques SALOMON

comme pour l'informatique dans les entreprises, dans les administrations ou


dans les institutions d'éducation, les nouvelles technologies n'ont pu se
répandre qu'au prix de profondes réformes institutionnelles.
Certes, il y a une logique propre de la technique, une généalogie
interne qui obéit aux idées des scientifiques, des ingénieurs, des inventeurs.
Mais toutes les possibilités ouvertes par la science et la technique ne sont
pas pour autant exploitées ou développées. Dans de nombreux secteurs,
l'industrie se trouve "en avance" de produits qu'elle ne lance pas sur le
marché. Le processus de sélection n'est pas seulement économique au sens
où ne seraient en jeu que des critères de coût, il est aussi social et culturel
au sens où le produit nouveau doit rencontrer l'adhésion des membres du
corps social en tant que producteurs, consommateurs ou citoyens.
L'histoire des techniques, pas plus que l'histoire tout court, n'est une
histoire linéaire, tracée à l'avance. Comme l'a écrit Fernand Braudel, "La
société au sens large a toujours son mot à dire en un débat où la technique
n'est jamais seule" (3). Ce n'est pas parce que l'engendrement des
techniques est devenu aujourd'hui plus scientifique que leur diffusion
emprunte des voies plus directes. La technologie va plus vite au sens où ses
progrès et la mondialisation des échanges lui permettent de se diffuser plus
rapidement à une plus grande échelle, mais ce n'est pas en suivant des
routes plus droites, sans obstacles ni résistances ni détours. A court terme,
considéré à une micro-échelle, le processus peut apparaître autonome.
Considéré dans un contexte plus large et à une échelle de temps plus
grande, l'évolution de la technologie n'apparaît pas moins adaptée à
l'environnement social que l'évolution des espèces animales à leur
environnement naturel.
En d'autres termes, la technologie ne s'adapte pas moins à la société
que nous nous adaptons à elle. Il ne s'agit pas d'un processus auquel
individus et sociétés ont à réagir par des adaptations exclusivement subies
ou passives. Si les hommes s'adaptent aux conséquences du progrès
technique, c'est aussi parce qu'ils l'adaptent à leurs modes de travail, de
vie, de pensée. L'usage de l'automobile a pu décider de la conception des
villes, la conception des loisirs a décidé aussi de l'usage de l'automobile.
Les mutations techniques influencent les structures, les mentalités, les
valeurs, mais le type de transformations que la technologie provoque dans
une société donnée dépend aussi des structures, des mentalités et des valeurs
propres à cette société. En bref, le changement technique est négocié sous
peine de rejet : la capacité de diffusion des technologies nouvelles est liée à

(3) Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie, capitalisme, Vol. 1, Les structures
du quotidien, Colin, Paris, 1979, p. 293.
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

"l'acculturation" de l'ensemble social aux conditions du changement


technique.

II - LE SPECTRE DU CHOMAGE
TECHNOLOGIQUE
Parmi les enjeux sociaux des nouvelles technologies, ce sont, bien
entendu, l'emploi et les conditions de travail qui occupent le devant de la
scène, d'autant plus en Europe que le nombre de chômeurs n'a cessé
d'augmenter depuis dix ans. Le changement technique rend obsolètes
certaines compétences, et en même temps rend d'autant plus précieuses les
compétences nouvelles qui permettent de maîtriser les nouvelles
technologies. Les entreprises qui ne tirent pas parti des nouvelles
technologies sont menacées de disparition, alors que simultanément
apparaissent de nouvelles industries qui régénèrent le système de production
et les services. Des régions ou des localités entières pâtissent de leur
dépendance trop étroite à l'égard d'industries traditionnelles, alors que
d'autres attirent et multiplient l'emploi à partir d'industries liées à
l'exploitation des technologies nouvelles. Ainsi resurgit la vieille crainte,
qui s'est manifestée à plusieurs reprises depuis les débuts de la Révolution
industrielle, de la machine "dévoreuse d'ouvrage" et concurrente de
l'homme, lui faisant perdre ses compétences professionnelles, déplaçant ses
qualifications et le remplaçant dans son travail. A chaque innovation
décisive dans l'histoire des différentes étapes de la Révolution industrielle,
le spectre du chômage technologique a refait surface, plus ou moins
redoutable ou localisé en fonction de la radicalité des transformations qui en
ont résulté dans l'ensemble de la société.
La leçon du passé est faite pour rassurer dans le moyen, sinon le
long terme : les applications du nouveau système technique doivent
développer de nouvelles ressources, qui contribueront à leur tour à
augmenter l'emploi. Il est vrai que, depuis les débuts de la Révolution
industrielle, l'augmentation de la productivité par la mécanisation du travail
s'est accompagnée d'une augmentation de la population active dans tous les
pays industrialisés. Mais personne ne peut dire combien durera la période
de transition, c'est-à-dire le temps qu'il faudra pour que le nombre
d'emplois créés l'emporte sur celui des postes supprimés. Dans le court
terme, en tout cas, la diffusion du nouveau système technique soulève de
grands problèmes pour tous ceux qui perdent leur travail, victimes du
délestage ou de qualifications inadéquates.
Mais aucun pays ne peut choisir de se fermer à cette diffusion
empêcher le recours à des instruments plus productifs, quand les
Jean-Jacques SALOMON

concurrents étrangers ne le font pas, risquerait d'avoir des conséquences


plus désastreuses encore sur l'emploi. Pour les pays industrialisés, il n'y a
pas d'autre choix que la "fuite en avant" du progrès technique, d'autant plus
que la scène mondiale voit apparaître de nouveaux acteurs de l'innovation.
Dans le climat actuel de croissance économique partout modérée et
d'intensification de la concurrence mondiale, le seul moyen de surmonter
les problèmes d'adaptation et les conflits sociaux qui peuvent en résulter est
de multiplier les efforts visant à assurer une formation et un recyclage
systématiques de la main-d'oeuvre.
De nombreuses études ont été menées pour mesurer l'influence des
nouvelles technologies sur le volume de l'emploi. Toutes ont constaté
d'importants déplacements d'emplois, aucune n'a pu encore démontrer qu'il
existe une corrélation négative entre la diffusion des nouvelles technologies
et la demande de main-d'oeuvre. Quand on compare la situation européenne
à la situation américaine, il est clair que le problème du chômage dépend de
beaucoup de facteurs qui n'ont rien à voir avec le changement technique :
les rigidités sociales sont un facteur d'explication plus probant que le choc
des nouvelles technologies.
Une question pourtant demeure posée pour demain. L'expérience,
aussi bien que la théorie -une théorie qui remonte à Ricardo- nous apprend
que, dans le long terme, quel que soit le coût des délestages, des pertes
d'emploi et des recyclages professionnels, le changement technique se
traduit par un accroissement de richesses et par la création de nouveaux
emplois. Mais les leçons de l'expérience d'un système technique dépassé
s'appliqueront-elles toujours au nouveau ? Pour la plupart des économistes,
l'influence sur l'emploi des ordinateurs, de l'informatique et des
télécommunications n'est pas très différente des effets que toutes les
innovations précédentes ont pu exercer dans l'histoire de la mécanisation du
travail. Pour d'autres en revanche, Wassily Leontief et Christopher
Freeman par exemple, le risque existe que le nouveau système soit de plus
en plus économe en travail, au moins au sens traditionnel du terme.
A long terme, en effet, les robots ne se contenteront pas d'imiter
certaines fonctions de l'homme au travail, ils se substitueront totalement à
lui. L'usine entièrement automatisée n'est plus de l'utopie, pas plus que les
robots capables de produire à leur tour des robots. Les progrès de
l'informatique en matière d'intelligence artificielle conduisent à une
maîtrise toujours plus grande des automatismes assurant l'intégration des
fonctions et la polyvalence des tâches. Pour les pays industrialisés, on ne
voit pas d'autre issue au terme de ce processus -encore une fois, dans le
long terme- que des mesures d'ordre politique et social sur la durée et le
partage du travail, aussi bien que sur la répartition des revenus. Non
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

seulement la structure et la composition de l'emploi en seront modifiés,


mais encore les institutions, le mode d'organisation et les valeurs du tra-
vail : les nouvelles technologies promettent de bouleverser la nature même
du travail et des loisirs en créant des activités et des occupations de plus en
plus éloignées des tâches de production traditionnelles.
Plus le niveau de vie d'une société est développé, plus petite est la
proportion de la main-d'oeuvre employée à produire les biens et les services
qui satisfont les besoins essentiels de la population. Et plus grande aussi la
proportion du temps consacré aux loisirs. Dans une société où prédominent
les services, l'emploi sera de moins en moins une fin en soi. L'emploi
n'apparaît comme une fin en soi que parce que les rigidités sociales
s'opposent aux ajustements nécessaires, par exemple une distribution
différente du temps de travail ou une autre répartition du revenu. Mais si
l'ajustement peut se faire, ce qui devient une fin en soi, c'est le rapport de
la production à d'autres aspirations que le travail. L'histoire de la
mécanisation du travail est aussi celle de la diminution du temps de labeur,
de sorte que la vraie question est de savoir si, demain, le robot mettra
l'homme au chômage ou s'il le mettra en vacances.
Mais il s'agit d'un demain qui va bien au-delà de cette fin de siècle,
et cela suppose que le coût d'achat, d'entretien et de réparation des robots
l'emporte d'une manière décisive sur le coût du travail humain En
comparant l'avenir des robots à l'histoire des moissonneuses-faucheuses,
Paul A. David rappelle qu'ici encore le temps de l'innovation a largement
précédé celui de l'adaptation sociale les moissonneuses-faucheuses,
disponibles dès 1830, n'ont commencé à être largement utilisées qu'une
trentaine d'années plus tard, en raison non pas des perfectionnements dont
elles furent l'objet, mais "des répercussions du boom international sur le blé
des années 1850, qui commencèrent à infléchir en baisse le prix de ces
machines comparé aux taux de salaires agricoles du Midwest" (4). C'est ce
qui explique le mot récent d'un observateur américain : "Les constructeurs
de robots n'ont pas enregistré d'importantes augmentations de leurs
bénéfices. Beaucoup n'arrivent pas à trouver du travail à ces infatigables
ouvriers dont le taux de chômage est élevé" (5). Si l'on va plus loin,
l'économie-fiction peut imaginer un monde dans le quel les robots seront un
jour indemnisés pour perte d'emplois... Je me contenterai de conclure sur
ce point en citant la parabole de Leontief :

(4) Paul A. DAVID, "La moissonneuse et le robot : La diffusion des innovations fondées sur
la micro-informatique", dans J.J. SALOMON et G. SCHMEDER, Les défis du
changements technologique, Economica, Paris, 1986, p. 120.
(5) L. M. SALERNO, Harvard-L'expansion, hiver 1986-1987, p. 2.
Jean-Jacques SALOMON

"Avant d'être chassés du Paradis, Adam et Eve jouissaient, sans


travailler, d'un niveau de vie élevé. Après leur expulsion, ils furent
condamnés, ainsi que leurs descendants, à mener une existence misérable et
à travailler du matin et soir. L'histoire du progrès technique des 200
dernières années est essentiellement l'histoire de l'espèce humaine qui,
lentement et fermement, oeuvre pour retrouver le chemin du Paradis. Que
se passerait-il pourtant si elle y parvenait ? Tous les biens et services
seraient offerts sans qu'il y ait besoin de travailler et personne ne serait
employé contre rémunération . Cependant, être sans emploi implique ne pas
recevoir de salaire. Aussi les hommes, tant qu'ils n'auraient pas défini une
nouvelle politique des revenus pour répondre à la nouvelle situation
technique, mourraient de faim au Paradis !" (6)

III - RISQUES ET COUTS SOCIAUX


Les enjeux sociaux du nouveau système ne se ramènent pas à la
machine "dévoreuse d'emploi", aux conditions de travail, aux menaces de
chômage. De plus, cette dimension des problèmes que pose le changement
technique, si sérieuse qu'elle soit en Europe et en France tout
particulièrement, n'est pas nouvelle ; elle remonte aux débuts de la
mécanisation du travail. En revanche, le système technique de cette fin de
siècle soulève des problèmes nouveaux dans un contexte social qui, lui-
même, a profondément changé.
En effet, les tensions et les enjeux des nouvelles technologies ne se
limitent plus aux lieux et aux conditions de travail ni à la confrontation
héritée du XIXème siècle entre patrons et ouvriers. Ils se sont déplacés dans
la vie quotidienne, hors des lieux du travail, et se jouent sur un terrain où
les représentants traditionnels des différents intérêts -partis et syndicats-
apparaissent souvent mal préparés et parfois pris de court par les nouvelles
revendications ou aspirations. Les conflits sociaux n'ont plus pour seul
objet des revendications de caractère économique, mais les aspirations
multiples et diversifiées à un style et à une qualité de vie meilleurs, avec des
formes d'initiatives et d'organisations qui visent à exercer une influence sur
les questions affectant le milieu le plus proche et la vie de tous les jours,
qu'il s'agisse d'environnement, de formation, de loisirs ou de culture.
L'évolution sociale et l'évolution technique se conjuguent pour fonder des
sources de légitimité qui débordent ou contournent celles des structures
traditionnelles.

(6) W. LEONTIEF, The Distribution of Work and Income", Scientific American, sept. 1982,
p. 140 (version française dans Pour la science, nov. 1982).
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

C'est bien pourquoi il est difficile de distinguer les problèmes


nouveaux, de caractère social, culturel ou moral que soulève la diffusion
des nouvelles technologies, des transformations dans les mentalités, les
aspirations ou les valeurs que connaissent les sociétés contemporaines
comme une conséquence de leur propre évolution. Par exemple,
l'accroissement des femmes sur le marché du travail peut apparaître à la fois
comme le résultat de l'évolution économique (extension de l'éducation et du
secteur des services), des progrès techniques dans le domaine biomédical
(contrôle de la fécondité et amélioration de la santé), aussi bien que dans
celui de l'informatique (compétences et offre de travail nouvelles). Les
tendances lourdes de l'évolution sociale ne se réduisent pas à un rapport de
causalité directe entre l'influence du changement technique et la manière
dont les individus, les institutions et les sociétés s'adaptent aux innovations
-et les adaptent à leurs besoins soumis eux-mêmes au changement.
Il est clair, en tout cas, qu'il y a un lien entre l'évolution du système
technique orienté vers la prépondérance du secteur des services et
l'évolution des valeurs, des qualifications et des modes de vie liée à
l'extension des classes moyennes, à l'expansion de l'enseignement
secondaire et supérieur, à l'importance et à la diversité des mass médias et à
la discontinuité des expériences que vivent des proportions de plus en plus
larges de la population. Ce n'est pas par hasard si l'on a parlé d'aspirations
"post-matérialistes" pour définir ces changements : que la formule soit ou
non pertinente, le contexte social dans lequel les transformations techniques
ont désormais lieu renvoie tout à la fois à la nature de ces transformations
et à des préoccupations différentes de la part des individus et des groupes
(7). En tout cas, c'est en raison de ces transformations que nos sociétés ont
une conscience plus grande des risques et des coûts associés à la diffusion
du nouveau système technique.
Dans les applications du nouveau système technique, on peut relever
trois facteurs qui, isolés ou ensemble, comportent des menaces potentielles :
l'échelle de certains développements ; la complexité des systèmes ; enfin,
la hâte avec laquelle on passe d'une phase expérimentale à celle du marché.
Il est vrai que, dans la période de croissance accélérée d'après la
Deuxième Guerre mondiale, on a vu grand et de plus en plus grand : des
centrales aux super-tankers, des systèmes de communications aux systèmes
de transports, les inconvénients et les risques du progrès technique sont
venus non pas tant des composants de la technologie elle-même que de son

(7) Voir R. INGLEHART, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles
Among Western Publics, Princeton University Press, 1977.
Jean-Jacques SALOMON

application à des échelles sans précédent et de la rapidité avec laquelle


certaines technologies ont pu être introduites et diffusées.
En outre, les technologies contemporaines sont, à un double titre,
d'une extrême complexité : parce qu'elles dépendent des connaissances et
des instruments scientifiques et parce qu'elles supposent, pour fonctionner,
un tissu organisationnel lui-même complexe. Il faut bien parler ici de
systèmes et non pas seulement de techniques : on est d'entrée de jeu dans un
réseau de relations socio-techniques où interviennent des facteurs
d'approvisionnement, d'entretien, d'assurance, etc..., en l'absence desquels
l'utilisation même du produit technique serait impossible. Et plus le
système socio-technique est complexe, plus l'organisation sociale est
vulnérable à l'accident ou au blocage d'un seul des éléments du système.
En même temps, les connaissances qui permettent de comprendre le
fonctionnement technique du système ce sont à ce point spécialisées qu'elles
sont devenues ésotériques à la majorité des gens. Spécialistes de domaines
de plus en plus étroits, les techniciens sont séparés les uns des autres en
fonction de leurs domaines de compétence ; à plus forte raison la multitude
de ceux qui ne sont pas des techniciens est-elle séparée des scientifiques et
des ingénieurs.
L'échelle et la complexité de l'entreprise scientifique et technique
ont pour contrepartie des conséquences potentielles sans précédent. Alors
que les risques technologiques de naguère tendent à être conjurés
(explosions dans les mines, accidents de chemin de fer, ruptures de
barrage), une double dimension nouvelle définit les "risques technologiques
majeurs" d'aujourd'hui : les menaces qu'ils font peser s'appliquent à des
zones incomparablement plus grandes et pour une durée incomparablement
plus longue. En cas de catastrophe, les zones ne sont plus facilement
isolables, donc évacuables; de plus, la diffusion de produits toxiques
(dioxine, contamination par radioactivité) peut avoir des effets qui ne sont
pas repérables avant de très nombreuses années ou qui perdurent sur
plusieurs générations (8).
L'effet cumulatif des oxydes d'azote sur la couche d'ozone, le
problème des hydrocarbures fluorés, des pluies acides ou du cycle du
combustible nucléaire montrent assez que certains développements
technologiques ont des incidences transnationales, sinon planétaires. De
Seveso à Tchernobyl, de la marée noire aux risques de contamination
nucléaire, du mercure de Minamata aux retombées de l'explosion de Bikini,
on voit qu'aux effets à long terme sur l'environnement s'ajoute l'incidence

(8) Voir P. LAGADEC, La civilisation du risque, Seuil, Paris, 1981 ; et du même, Le risque
technologique majeur, Pergamon, Paris, 1981.
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

possible sur le capital génétique des espèces vivantes et d'abord l'espèce


humaine. Certains de ces effets sont visibles, affectant tels groupes ou
intérêts plutôt que d'autres ; d'autres effets sont moins visibles et plus
diffus, parfois à une si longue échéance qu'elle excède les capacités
actuelles de prévision de la science.
Le changement d'échelle est aussi un changement de pouvoir non
pas au sens de l'autorité, mais à celui de l'intervention physique sur les
choses et les hommes. Si le pouvoir de production des systèmes socio-
techniques modernes est sans précédent , leur pouvoir de destruction ne
l'est pas moins : songeons aux systèmes d'armement disponibles dans le
monde, à plus forte raison à l'armement nucléaire. Comment dissocier du
malaise et de l'inquiétude auxquels donnent lieu les développements
scientifiques et technologiques contemporains, l'ombre d'incertitude et de
menace absolue que projette la possibilité d'une guerre nucléaire ? Cette
ombre elle-même n'est jamais absente des craintes que suscite l'application
des recherches nucléaires à des fins civiles.
Ce n'est pas dire que les mesures prises pour prévoir et maîtriser les
accidents possibles aient été en retard par rapport à ce changement d'échelle
et de nature. Dans la plupart des cas, une surabondance de précautions et de
contrôles techniques va de pair avec le gigantisme ou la complexité des
installations et des systèmes. Aucune installation industrielle ne connaît
davantage de mesures de sûreté que les centrales nucléaires, et la menace
d'accident vient plus évidemment des installations fondées sur des
technologies anciennes que sur les plus nouvelles. Mais aucun système
technologique, si parfait qu'il soit d'un point de vue technique, ne peut
échapper à l'imprévu ou à la faillibilité de l'intervention humaine (et la
surabondance même des précautions peut prendre de court, au moment d'un
incident, les opérateurs humains). La complexité et l'échelle de certains
développements technologiques ont pour limite l'impossibilité de réduire
tous les cas de figure de défaillance non pas de la technologie elle-même,
mais de l'interface homme-machine.
Il n'y a pas que les méga-programmes technologiques. Dans le
domaine biomédical, la hâte à passer d'une phase expérimentale aux
applications comporte non moins de dangers. Le cas de l'interféron illustre
les difficultés auxquelles se heurtent les nouveaux procédés
biotechnologiques en l'absence de longs et rigoureux essais concluant à
l'efficacité thérapeutique. Les espoirs suscités chez les familles de
cancéreux étaient à la mesure de la précipitation de certains chercheurs et
des premiers investissements consentis par l'industrie pharmaceutique. Les
accidents ont conduit à plus de circonspection dans l'expérimentation
Jean-Jacques SALOMON

clinique menée à partir de produits dont la pureté ou simplement l'efficacité


était insuffisamment vérifiée.
Au-delà, du reste, de la mise sur le marché de produits dont
l'expérimentation n'a pas été suffisamment probante, certains
développements de la recherche biomédicale soulèvent des problèmes de
caractère éthique auxquels ni la législation ni la réflexion philosophique
n'ont été préparés. Si les moeurs précèdent la loi, comme disait
Montesquieu, le progrès technique précède de plus en plus les moeurs et la
loi. Partons du cas de la médecine et des limites qu'elle s 'est fixées depuis
le serment d'Hippocrate : il s'agissait essentiellement de ne pas nuire au
patient ; dans le rapport du médecin et de la médecine au patient, comme
dans l'expérimentation possible sur des sujets humains, l'interdit est
d'altérer l'intégrité de la personne, de réduire sa liberté, ou de le traiter
avec injustice. Avec les progrès des recherches biomédicales et, plus
particulièrement des biotechnologies, le droit, les moeurs et les valeurs sont
pris de court dans des conditions nouvelles . du point de vue de
l'intervention directe d'abord, (prothèses, transplantations, insémination
artificielle, gestation des "femmes-porteuses", etc...), mais aussi en raison
des répercussions potentielles de certaines applications.
A partir du moment où, grâce à la recombinaison de l'ADN, l'on
peut agir sur l'espèce, affecter et altérer le génome (clonage), on affronte
les effets redoutables, parce qu'inconnus et imprévisibles, de technologies
portant sur la structure génétique non seulement de l'individu, mais aussi de
l'espèce. Plus l'on touche au vivant, plus l'éthique affronte les dimensions
du sacré : il n'y a pas de précédent à ces effets possibles qui ne se limitent
plus à des interventions prolongeant, réparant ou transformant le corps
malade pour permettre au patient de guérir ou de survivre, mais qui
s'étendent à l'essence de l'homme non plus seulement en tant que personne,
mais aussi en tant qu'héritier et transmetteur du patrimoine de l'espèce. Par
exemple, une des découvertes fondamentales les plus récentes de la biologie
moléculaire, annoncée en Décembre 1986 -celle du Testis Determining
-

Factor, le gène qui détermine le sexe- conduit déjà à envisager des


applications permettant d'affiner les méthodes diagnostiques dans les
affections chromosomiques liées au sexe. Mais l'isolement du TDF et une
meilleure compréhension des mécanismes moléculaires impliqués dans la
différenciation sexuelle pourraient aussi conduire à créer des mâles "à la
demande", avec les conséquences que l'on imagine pour l'équilibre
démographique.
Il n'y a d'ailleurs pas que les développements technologiques, c'est-
à-dire le produit de la recherche et de l'innovation quand il est utilisé et
diffusé à grande échelle, pour inquiéter. Il y a aussi la recherche
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

scientifique avant même qu'elle n'ait débouché sur des résultats utilisables.
La controverse qu'ont suscitée les recherches sur la recombinaison de
l'ADN en est un exemple. On sait que cette controverse déboucha aux
Etats-Unis sur des directives des National Institutes of Health visant à
contrôler les conditions dans lesquelles les recherches sont menées en ce
domaine, directives qui ont trouvé leur équivalent en Europe dans les
recommandations de la Fondation Européenne de la Science, dans une
directive des Communautés Européennes, dans les recommandations du
Conseil de l'OCDE et dans celles qui ont été adoptées par certains pays.
Ces réglementations imposent des mesures de sécurité chargées de
"contenir" sur le plan des installations physiques et des expériences
biologiques, les dangers potentiels, sans pour autant limiter les recherches
elles-mêmes. Tout l'enjeu de la controverse, tel qu'il a été défini dés la
Conférence d'Asilomar, est dans cet équilibre à établir entre le risque
estimé des expériences concevables et l'efficacité estimée des niveaux de
sûreté.
Voilà donc une affaire, en apparence, exclusivement scientifique,
que la nature même des recherches poursuivies, les divergences d'opinions
parmi les experts de la communauté scientifique et les pressions de
l'opinion publique ont transformée en question politique débattue sur la
place publique. D'un côté, l'institution qui incarne avec le plus d'éclat le
succès de l'investigation rationnelle s'interroge sur les limites qu'elle doit
ou peut imposer à l'exercice de la recherche. De l'autre, le souci d'un
contrôle social de la recherche fait irruption sur le territoire naguère
exclusivement réservé aux discussions des spécialistes. Comme dans le
débat nucléaire, c'est la possibilité de conséquences désastreuses sur le
capital génétique qui conduit à soulever la question du niveau
d'acceptabilité du risque. Mais, à la différence du débat nucléaire, c'est la
recherche fondamentale elle-même qui est en question et non plus seulement
ses applications possibles. A la différence surtout du XIXème siècle, une
question est posée par le progrès même de la science qui tend à soumettre
l'exercice des procédures dont dépendent les progrès de la connaissance à
un contrôle extérieur à la communauté scientifique.
En somme, le chercheur n'est plus seul en tête-à-tête avec les
questions que sa curiosité et ses intérêts intellectuels lui font aborder dans
une "tour d'ivoire" qui ignorerait le reste du monde : dès le laboratoire, la
société est partie prenante aux enjeux de la recherche. Les équipes de
chercheurs, dans ce domaine comme dans d'autres, sont engagés dans une
compétition où les impératifs commerciaux et scientifiques sont intimement
liés : les problèmes d'ordre éthique ou professionnel qu'ils affrontent (par
exemple, l'obligation de secret qui s'attache à certaines recherches
Jean-Jacques SALOMON

industrielles par opposition au souci de publier rapidement) ont des


dimensions qui intéressent la société dans son ensemble.

IV - LA REGULATION SOCIALE DU PROGRES


TECHNIQUE
Ainsi la résurgence des préoccupations et des thèmes liés au chômage
technologique prend-elle place dans un contexte très différent du premier
tiers du XXème siècle, à plus forte raison du XIXème. D'une part, on
n'entonne plus l'hymne au progrès avec la même conviction que celle que
fondaient les promesses du positivisme triomphant : personne ne peut
douter que les avantages du "processus de destruction-création" l'emportent
sur ses inconvénients, mais l'idole du progrès présente des lézardes qui
interdisent l'optimisme aveugle qu'elle inspirait à la fin du XIXème siècle.
D'autre part, la stratification sociale des sociétés industrialisées a
profondément changé -et ceci peut expliquer aussi cela-. Des classes
moyennes plus importantes, un plus large accès à l'éducation, un niveau de
vie beaucoup plus élevé, ont pour corollaire des revendications et des
aspirations nouvelles : l'acquis matériel des conquêtes du progrès rend
d'autant plus sensibles ses aspects négatifs et les finalités qu'il ne satisfait
pas.
C'est par rapport à cette transformation de l'environnement
économique, social et idéologique qu'il faut aujourd'hui s'interroger sur les
enjeux sociaux des nouvelles technologies : la notion d'un contrôle à
exercer par la société sur les conséquences du changement technique renvoie
aux succès mêmes de l'entreprise scientifique et industrielle dont tous les
bienfaits n'empêchent pas d'avoir conscience de ses coûts, de ses dommages
et de ses risques. Mais cette notion engage du mêm coup à s'interroger sur
les responsabilités de l'Etat en matière de régulation sociale du changement
technique -une question d'autant plus difficile que les critiques portées à
l'encontre de l'intervention publique et les limites rencontrées par l'Etat -
providence tendraient à méconnaître ou à réduire ces responsabilités.
En une période de déréglementation, qui vise précisément à stimuler
l'innovation, à réduire les coûts des entreprises et à limiter les prélèvements
publics, il est tentant d'interpréter les exigences de l'ajustement structurel
comme si la notion du "moins d'Etat" revenait à légitimer "le laisser-faire
technologique". Par exemple, il est certain que les réglementations
nouvelles ou le renforcement des réglementations anciennes visant à
protéger l'environnement, à accroître la sécurité ou à améliorer la santé, ont
modifié le rythme et l'orientation des activités d'innovation, en particulier
dans l'industrie chimique et pharmaceutique. Il est possible que, dans
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

certains cas, la base scientifique de ces réglementations ait été fragile, et il


est incontestable, au moins pour les Etats-Unis, que le cadre réglementaire a
imposé des procédures souvent incohérentes et contradictoires, provoquant
pour l'industrie des délais imprévisibles et finalement une situation
d'arbitraire.
Cependant, quels que soient ces excès -et on ne peut en minimiser
l'effet de dissuasion sur l'aptitude des entreprises à innover- le "laisser-
faire technologique" aurait des inconvénients encore plus grands De plus,
les normes réglementaires induisent à des recherches qui sont la source
d'autres innovations, comme le montre, parmi beaucoup d'autres, le cas de
l'industrie automobile. La nécessité culturelle n'est pas moins mère de
l'invention que la nécessité économique : les réglementations nouvelles
peuvent être un stimulant de l'innovation plutôt qu'un frein.
Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que les ressources affectées à la
mise au point d'équipements ou de techniques destinées à satisfaire ces
normes, plutôt qu'à accroître la productivité au sens classique du terme,
reflètent un changement qui répond à l'attitude même du législateur, c'est-à-
dire un changement dans les valeurs individuelles et sociales et une attitude
plus critique à l'égard du progrès technique. A s'en tenir au PNB tel qu'il
est mesuré, ce transfert d'allocation des ressources peut se traduire par une
baisse de la croissance de la productivité. Mais si le PNB tel qu'il est
mesuré ne permet pas d'attribuer directement une valeur à la qualité de
l'environnement, à la santé ou à la sûreté des installations industrielles, les
bénéfices sociaux résultant de ces transferts ne peuvent pour autant être
minimisés. Il suffit de sortir du langage de l'économie pour se rendre
compte que le débat n'est pas de savoir s'il faut "innover pour innover" :
les victimes de la thalidomide, de Seveso ou de Tchernobyl n'apparaissent
pas davantage dans la mesure du PNB.
C'est bien pourquoi, dans la plupart des pays industrialisés, l'Etat a
été conduit à assumer, d'une manière ou d'une autre, une nouvelle fonction
dans le domaine de l'innovation technique, qui consiste à effectuer les
recherches et les analyses nécessaires à l'évaluation sociale de la
technologie, au-delà de ce que ferait normalement le secteur privé, livré à
lui-même, dans son évaluation du marché sous la seule pression de la
concurrence. Il ne s'agit pas seulement d'essayer de prévoir les
conséquences du changement technique sans étouffer l'innovation, mais de
réguler les conditions de la concurrence entre entreprises -ou entre pays-, en
prenant en compte les incidences à long terme du changement technique. Le
problème de la compatibilité à établir entre les conditions, la nature et la
diffusion du changement technique et les aspirations de la société soulèvent
d'entrée de jeu le problème du risque au-delà duquel les avantages pour
Jean-Jacques SALOMON

certains groupes sont contrebalancés par l'augmentation des menaces pesant


sur d'autres groupes ou l'ensemble de la population et, comme on le voit
dans le cas du problème des pollutions de l'environnement, sur des régions
entières, au-delà des limites de souveraineté traditionnelles de l'Etat
nation- sinon sur la terre entière.
C'est bien parce que le modèle social et politique dont se réclament
nos pays professe le respect des valeurs de l'individu que nos sociétés
affrontent publiquement le problème de la maîtrise des conséquences du
changement technique, et celui de la participation aux décisions dont il
relève. Une société totalitaire se prête peu aux controverses dont témoignent
les nôtres sur les dangers liés à certains types de recherche (par exemple, en
biotechnologie) ou à de grands programmes technologiques (par exemple,
les centrales nucléaires). Le malaise, les tensions, la contestation que peut
provoquer tel ou tel développement technologique font partie d'un débat
politique, qui illustre tout à la fois la force et la vulnérabilité des sociétés
démocratiques, c'est-à-dire des sociétés où la légitimité des transformations
techniques n'est abandonnée ni aux décisions des seuls techniciens ni aux
seules exigences de la concurrence (9).
La fin du "laisser-faire" technologique ne signifie pas la fin de
l'innovation, ni davantage moins d'innovation -c'est tout le contraire, on en
a la preuve chaque jour-. Il signifie que le processus d'adaptation s'appuie
sur une conscience plus lucide des enjeux sociaux du progrès technique, et
appelle par conséquent, à tous les niveaux de la société, un effort plus
résolu d'éducation et de formation pour en relever les défis. En somme,
Prométhée doit compter non plus seulement avec la résistance des choses,
de la matière, de la nature, mais encore avec celle des hommes, des
institutions, de la société : c'est ici que la révolution de l'information
entendue au sens d'une quantité physique mesurable rejoint l'information
entendue au sens sociologique d'un partage du savoir.
Prométhée va toujours de l'avant, et sans doute plus que jamais,
mais cela l'engage à une vision plus critique des conséquences de ses
artifices. Ce qui a changé, ce n'est pas le désir ni encore moins le besoin
qu'a l'homme de créer et d'innover, mais les moyens dont il dispose pour le
faire et la conscience qu'il a des problèmes qu'il se crée en tirant parti de
son génie scientifique et technique. Empêtré parfois, embarrassé et même
entravé par les succès que multiplie son aptitude à créer et innover,
Prométhée bute en somme sur une frontière qui n'est plus tracée par les
dieux, mais par nous-mêmes.

(9) Voir I.I. SALOMON, Prométhée empêtré La résistance au changement technique,


Pergamon, Paris, 1981, ré-édit. Anthropos, Paris, 1984.
ENJEUX SOCIAUX DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

Les transformations de structure que la Révolution industrielle avait


entraînées à ses débuts n'étaient pas négociées ni peut-être même
négociables, puisque pour la plupart des pays la démocratie était encore
dans l'enfance. Toute l'histoire de l'industrialisation peut apparaître comme
celle de tensions et de conflits entre les conséquences du changement
technique et la régulation politique de ces conséquences : la démocratie s'est
imposée en Europe -et parfois détruite- dans le contexte de ces tensions ;
elle a triomphé à la mesure des négociations, des compromis et des
adaptations dont les mutations à la fois techniques et sociales ont fait
1 ' objet.
En ce sens, on voit bien, pour conclure, quel est l'enjeu social ultime
des nouvelles technologies. La croissance en longue période n'est pas autre
chose que l'adéquation mutuelle des technologies, des besoins sociaux et
des modes de vie. C'est donc, une fois de plus, sur le terrain de l'éducation
générale, de la formation et du partage du savoir que se décidera le succès
du processus d'ajustement : la maîtrise des transformations sociales qui
accompagnent la "révolution de l'innovation" conditionne tout à la fois les
chances d'une nouvelle croissance et l'avenir de la démocratie.
II

ARTICLES
HUBERT REEVES, CONTEUR

par Françoise BIANCHI (*)

"J'ai voulu donner à comprendre et à admirer".


C'est en ces termes qu'Hubert Reeves présentait "Poussière
d'étoiles" sur les ondes de France-Culture.
Donner à comprendre n'est pas facile quand il s'agit de l'univers,
alors que l'espèce humaine s'y emploie depuis son origine, et dès lors que
l'on s'adresse au public le plus large qui soit, celui des profanes -ou celui
des "handicapés mentaux", si l'on préfère- bref à tous ceux qui ne possèdent
pas connaissance et maîtrise du formidable outil conceptuel des
mathématiques.
Or, il faut bien le dire, à écouter Hubert Reeves, à suivre les
métaphores analogiques qu'il développe, on se sent tout à coup très
intelligent . le procès d'auto-organisation de la matière s'éclaire, le
"langage" de l'univers nous "parle", ces "objets" que sont atomes ou
galaxies nous deviennent "fraternels". Comprendre, c'est appréhender ici la
complexification à l'oeuvre, et aussi poser les questions "élémentaires" de
l'enfant : "Pourquoi la nuit est-elle noire ?" et "qu'y avait-il avant le
commencement ?"...
On l'aura compris, le style de Reeves ne désenchante pas le monde,
il lui rend plutôt sa "magie", et dans toute la force du terme. Alors qu'en
effet nous imaginions que la clef du cosmos tenait dans des équations, c'est
l'image qu'il nous restitue. Il n'est pas jusqu'à nos modèles théoriques qui
ne se révèlent pour ce qu'ils sont, des cadres conceptuels "commodes",
fruits de l'imagination hardie, mais qui évite le délire grâce à l'épreuve des
faits et la vérification des prédictions.
Car il y a image et image. Et celles de Reeves réussissent le miracle
de ne pas trahir le "message" de la "physis". Elles nous suggèrent un
univers qui se laisse déchiffrer tout en résistant à la traduction : représenter
ce que nous comprenons du réel tout en lui gardant son mystère, c'est la
gageure qu'il tient, si bien que ce "conte" rigoureux de l'auto-création du

(*) Lettres.
Françoise BIANCHI

monde ne laisse pas de soulever quelques questions. Et Reeves ne les évite


pas.
A l'inverse des contes habituels, celui-ci n'a pas de conclusion,
heureuse ni malheureuse. Il ouvre sur un miroir (1). Encore une image
-celle de l'homme produisant en ses représentations l'histoire de l'univers
qui l'a produit- (2). "Etrange animal" au destin nébuleux, mais qui n'est pas
forcément "le couronnement de la création" ; un essai plutôt de cette
gigantesque "machine" (3) à produire essais et erreurs (4)... Comprendre
d'où il vient l'aidera-t-il à savoir où il doit aller ? La connaissance volera-t-
elle au secours de la morale ? La question fut déjà posée. Peut-on dire
aujourd'hui que les termes en soient plus clairs ?

1985

(1) Image de l'auteur.


(2) Libre interprétation du principe anthropique formulé par Brandon CARTER.
(3) Le cosmos.
(4) Cf, : néo-darwinisme.
DEMONIAQUE METAPHORE

par Désiré CHEVRIER (*)

S'agissant de physique quantique, certains scientifiques s'interdisent


de vulgariser, parce qu'ils considèrent les concepts familiers comme
inadaptés à la description du réel (1). Hubert Reeves, qui se veut le
raconteur d'une histoire pour grand public, celle du cosmos, fait le choix
contraire, et l'on connaît son succès de vulgarisateur. Le problème que nous
nous proposons d'aborder n'est pas celui de l'adéquation du langage
familier à la réalité de la science cosmologique, domaine qui échappe à
notre compétence. Il s'agit seulement de souligner certains risques d'ordre
philosophique que peut entraîner son emploi. Certes, dans son introduction
à Patience dans l'azur, H. Reeves s'entoure de précautions : "Mon langage
sera plutôt imagé. Quelquefois la rigueur en souffrira [...]. J'ai pris le parti
de l'anthropomorphisme le plus simpliste. Parce que je suis convaincu que,
de toute façon, on n'y échappe pas". Enregistrons cette franche
clarification. Reste la question de savoir si un tel choix, aussi massif,
n'induit pas, au niveau de la réception du discours, une signification en
quelque sorte religieuse se mêlant à la dénotation purement scientifique.
La métaphore, donc, sera reine. D'une façon générale, en quoi
consiste la métaphorisation ? Métaphoriser, c'est transposer, transporter,
porter au-delà (méta/phorein) ; plus précisément, c'est opérer un transfert
de sens, disons, pour simplifier, d'un objet sur un autre objet. Pour
nommer un objet, je substitue un mot à un autre en raison d'une analogie
(ou d'un ensemble d'analogies) que je perçois entre cet objet et un autre
objet. Se pose alors le problème du bien-fondé de l'analogie. Raisonnons à
partir d'un exemple que propose le "Petit Robert" : "La racine du mal". Ici,
"racine" change de sens : il ne s'agit plus de l'organe végétal mais de l'idée
de cause du mal, traduite de manière concrète, parlante, comme on dit.
Mais qui prétendra que la racine est la cause de l'arbre ? Cette analogie
posée entre le mal et le végétal est donc logiquement inexacte et la
métaphore ne "passe" que grâce à une ressemblance superficielle, à la

(*) Maître de Conférences à la Faculté des Lettres de l'Université de Pau et des Pays (1-
!Adour.
(1) Bernard D'ESPAGNAT : Un Atome de sagesse, Seuil, 1982, pp. 55-6
.44
Désiré CHEVRIER

faveur de ce qu'il faut bien appeler une erreur de jugement. Il est


vraisemblable que, confrontée à quelque exigence de rigueur, toute
métaphore perd en exactitude ce qu'elle gagne en pittoresque. Le discours
scientifique ne doit-il pas se méfier des tentations du démon de l'analogie
(inventons un disgracieux "démonologie") ?
Ce qui précède n'implique évidemment pas condamnation de la
métaphorisation pour tout genre de discours. Dans la démarche poétique,
par exemple, l'esprit oublie certains caractères des deux objets rapprochés
pour n'en retenir qu'un ou quelques-uns. Apollinaire lance-t-il "tes yeux de
pierreries" que s'imposent l'éclat, l'aspect changeant, la valeur précieuse,
etc., communs aux yeux et aux pierreries, de sorte que l'objet premier qu'il
s'agit d'évoquer (les yeux), recevant étrangeté et magnificence de l'objet
second (les pierreries) qui lui est associé, le lecteur le perçoit de façon
neuve et exaltée. Une analyse semblable peut être esquissée des "violettes
de l'orage" selon Saint-John Perse : le ciel orageux apparaît d'une couleur
proche de celle de la violette, en même temps que la forme de ses nuages
rappelle celle d'un ensemble de violettes, ce qui n'exclut pas la possibilité
d'autres significations, mystérieuses, qui incitent le lecteur à la rêverie,
dans la grâce. Dans cette collision douce des signifiés (qui suppose une
collusion tacite entre le poète et le lecteur), d'autres diront de ces
associations mentales, l'esprit trouve' gratification, à la fois surpris qu'il est
par ce qui lui semble le dévoilement d'un aspect du monde qui lui avait
jusqu'ici échappé, et rassuré que les choses se ressemblent (ô séduisante
harmonie universelle !). Au fond, derrière ces correspondances posées entre
les objets que la raison ordinaire considère comme différents,
correspondances que par la trouvaille métaphorique le poète sait mettre en
évidence, gît l'idée de l'unité du monde, donc une conception romantique
du réel. Nulle tricherie, nul piège, le contrat est clair : le poète joue le jeu
de sa subjectivité ; à lui de trouver les mots propres à imposer au lecteur la
justesse de l'image, dont l'évidence sera partagée entre eux deux, comme
entre les lecteurs, dans une secrète intersubjectivité. Mais nous sommes ici
dans le domaine de la production et de la réception esthétiques, où
l'association verbale, à condition qu'elle soit réussie au point d'apparaître
nécessaire, donne du plaisir ; la métaphore devient un moyen d'expression
lyrique qui contribue à faire ressentir de façon jubilante ou extasiée une
vision du monde. S'il peut y avoir poésie sans métaphore, il y a poésie dès
que surgit la métaphore vraie, vivante, créatrice (hors du cliché ou de
l'allégorie). Qu'en est-il de la métaphore lorsqu'il s'agit pour le
scientifique vulgarisateur de rendre compte du réel ?
Pour ce qui concerne la métaphorisation "reevesienne", quelques
distinctions s'imposent. Certaines formulations respirent si nettement
l'anthropomorphisme de connivence et l'enrobage humoristique que les
DEMONIAQUE METAPHORE

reprocher à leur auteur reviendrait à lui intenter un sot procès. Contentons-


nous de quelques exemples (tous relevés dans Patience dans l'azur, pp. 17,
75, 84, 85, 86, 94) : "L'univers [...] a toujours su sortir de la crise" ; "au
moment de la distribution des dons de naissance l'hélium a reçu de la fée
Nature une capacité de liaison exagérément puissante" ; "la nature a plus
d'un tour dans son sac" ; "elle tient le bon bout cette fois, la mère Nature" ;
"fidèle à elle-même, l'étoile se contracte et reprend l'ascenseur thermique" ;
"chaque noyau, habillé d'électrons, devient un atome personnalisé, promis à
une longue carrière". Charme du conteur en sa fantaisie...
Pourtant, parler anthropomorphe, c'est poser une analogie (exprimée
par une métaphore) qui consiste à projeter sur un phénomène du réel un
comportement humain. Certes, comprenons bien le souci du vulgarisateur :
pour rendre compte de l'inconnu, le cosmos, parler du connu, l'homme
(nous simplifions). Mais est-il assuré qu'au niveau du récepteur
(auditeur/lecteur), les deux ne seront pas compris comme identiques,
puisqu'un même langage les désigne et les décrit ? L'univers "naît",
"sommeille", s'organise dans la "frénésie", peut "s'abandonner aux jeux du
hasard" ou, à l'inverse, "l'assujettir" (pp. 74, 101, 158, 166, 197). De tels
vocables ne risquent-ils pas d'effacer la connivence humoristique, qui ne
sera donc plus ressentie, au profit d'une imprégnation vitaliste, voire
animiste ? Non seulement le cosmos apparaît alors comme un organisme
mis et maintenu en vie par un flux héraclitéen mais (plus grave !), ce qui
donne forme à la matière inerte, c'est un principe spirituel : l'anima mundi.
L'univers grand être animé, c'est-à-dire littéralement doté (doué ?) d'une
âme. En littérature, on parlerait d'une conception visionnaire et
romantique (2).

(2) Sans vouloir pratiquer l'assimilation grossièrement abusive, rappelons à quel point
l'imaginaire, que nourrissent l'affectivité, les désirs et les fantasmes, peut faire pencher
naturellement vers l'animisme délirant des hommes chez qui l'on ne s'y attendrait pas.
Dans Le Cosmos et l'Imagination (José CORTI, 1965), Hélène TUZET note que
KEPLER, observateur, mathématicien et géomètre, poussait les analogies pittoresques à
un degré (pour nous) stupéfiant, projetant aisément sur les choses la vie exubérante
sentie en lui-même : "La Terre est un animal [...], lent à la colère, mais d'autant plus
violent qu'il s'est échauffé [...1 ; elle respire à la manière des poissons, absorbe l'eau
marine, digère et par concoction élabore les métaux ; elle possède les fonctions
d'excrétion [.. On observe en elle à la fois une faculté formatrice comme celle des
femmes enceintes, et une émission de semence (accompagnée peut-être de plaisir),
excitée par les aspects des Planètes ; elle a même un sens esthétique qui la fait applaudir
à sa manière quand elle perçoit une configuration astrale harmonieuse" (cf. De Stella
Nova, 1606, et Harmonice Mundi, 1619).
Désiré CHEVRIER

L'autre danger, c'est la connotation finaliste. Bien entendu, nous


n'entendons point par là l'explication du monde par l'intervention d'un
esprit créateur et providentiel, transcendant ou immanent, mais un penchant
à présenter le monde comme mû par une intention, en vue d'une fin. Une
chose est de constater, au moyen d'un regroupement en faisceau d'un
certain nombre de phénomènes observés, une tendance supposée
inconsciente ou involontaire (mouvement ordonné dans le temps vers plus
de complexité organisatrice) plutôt qu'un mouvement chaotique. Une autre
est d'user de mots qui présentent l'univers comme réalisant consciemment
et volontairement un dessein en triomphant de difficultés : "L'univers est
inventif, il a toujours su sortir de la crise" ; "une nouvelle astuce de la
nature pour avancer sur la voie de la complexité" ; "pour sortir de
l'impasse, la nature va de nouveau inventer, cette invention a pour nom
planète" ; "la matière cherche constamment à atteindre les états de la plus
grande stabilité" (pp. 18, 104, 151).
Générateurs de glissements de sens, de quiproquos, de connotations
incontrôlables, ces mots de matière, de vie, de nature sont bien
redoutables. Le conférencier avoue qu'il use de termes dont il ignore le sens
: "Quand je dis la "nature", ne me demandez pas qui c'est, je ne sais pas
qui c'est, moi, la nature" (3). L'emploi spontané du qui (personnalisant),
au lieu du ce que (chosifiant) révèle-t-il une croyance, dont se défend
pourtant le locuteur ? Ce mot de nature nous paraît être le vocable-piège
par excellence, même privé de la majuscule (sur ce point, H. Reeves
pratique l'alternance). Chacun sait que la marque du genre féminin n'est pas
nécessairement la marque du sexe féminin. Mais certains mots traînent
après eux, en nous, malgré que nous en ayons, une telle charge, et si
ancienne, de connotations affectives et religieuses que la Nature, ou même
la nature, dès que nommée, ne peut pas ne pas être ressentie comme
féminine et maternelle, ambivalente de bonté et de cruauté. Je déclare ne
pas savoir ce que (ou qui) c'est que la nature, soit. Mais alors n'y a-t-il pas
contradiction à parler de ses "prouesses", de sa "volonté de s'organiser", de
son côté "ludique", de sa "bienveillance" ?
Devant un questionnement théorique, de principe, purement philo-
sophique, ("la Nature sait-elle, à ce moment de son histoire, quelle tâche
elle va assigner à chacun des nouveaux venus ?", p. 95), l'amateur averti
perçoit plus nettement la nature du problème ; mais un lectorat plus large,
pénétré par l'ensemble du livre d'un amas de notions finalisantes, n'est-il
pas encouragé à une réponse automatiquement positive ? Remarquons au
surplus que la formulation suppose le problème résolu : en effet, la fin de la

(3) Séminaire, Pau, 9 janvier 1985.


DEMONIAQUE METAPHORE

phrase interrogative annule la question (car il est impossible d' "assigner une
tâche" sans le savoir et le vouloir).
Si certains vocables, par leur caractère neutre et indéterminé,
ménagent un degré de prudence, comme en ce début de phrase : "Tout le
déroulement de l'univers était-il déjà inscrit dans le jeu des interactions
entre les particules, les dernières sonates de Beethoven sur la partition qu'il
y a 15 milliards d'années les quarks, les électrons et les photons
s'apprêtaient à lire et à exécuter ?" (pp. 150-1), tout se gâte dans la seconde
moitié, à partir de l'image métaphorique de la "partition". La nécessité de
purifier le langage serait-elle donc incompatible avec celle de vulgariser ?
Même les formes verbales pronominales ("La vie est la mystérieuse
tendance de la matière à s'organiser et à monter les étages de la
complexité", p. 102), qui semblent moins compromettantes parce que plus
propres à écarter l'idée d'un monde agi par une volonté surnaturelle,
n'impliquent-elles pas de facto l'idée d'une grande force unique intra-
naturelle ?
Rendre compte des phénomènes conduit à métaphoriser ; complé-
mentairement, poser de façon explicite la question philosophique de savoir
s'il y a "un projet dans le cosmos" (4) amène inévitablement à une
métaphorisation constante. "Quand je remarque cette complexité croissante,
des quarks aux molécules, je trouve ça assez sympathique. Je serais prêt à
croire que tout cela a un sens : cette émergence du chaos, cet alphabet, cette
structuration, tout cela me semble agréable et plein de sens" (5) : une telle
réflexion s'appuie en partie sur la théorie scientifique du "big bang", assez
extraordinairement efficace pour expliquer les observations. Mais comment,
ensuite, échapper à des images comme "orchestration", "bienveillance",
"atomes favoris de la nature", "la nature faisant sourdement son oeuvre" (p.
166) ? L'ambiguïté d'un tel discours rend malaisé le partage entre le clin
d'oeil humoristique, l'imagination concrétisante, la croyance.
H. Reeves affirme son intention de s'entourer de garde-fous et de
prendre des précautions. Dans une interview relativement récente (6), il
reconnaît ignorer pourquoi la matière possède l'étonnante ("pour nous",
précise-t-il) capacité à s'organiser, à se complexifier, à "vivre", pourquoi
une évolution a mené des particules élémentaires jusqu'à l'être humain. Il
déclare regretter l'influence que peut avoir une conception philosophique du
monde sur la recherche scientifique : pour l'occident médiéval, rappelle-t-il,
le Soleil, décrété "être parfait", ne pouvait avoir de taches et il a fallu

(4) Article d'Hubert REEVES dans "Krisis", automne 1985.


(5) Fin de sa conférence, Pau, 7 janvier 1985.
(6) "Le Monde", 25 décembre 1983.
Désiré CHEVRIER

Galilée et son télescope pour les découvrir, alors que les Chinois les avaient
inventoriées depuis plus de deux mille ans. Sans nier l'idée d'Adorno selon
laquelle les idéologies ambiantes contaminent la recherche scientifique, H.
Reeves se refuse à en faire un absolu et croit qu'un tel conditionnement peut
être dépassé. Il reconnaît que la théorie du "big bang" semble avoir des
connotations religieuses, une corrélation avec une croyance biblique (le
chaos originel et la suite), mais il souhaite qu'elles ne déforment pas
l'objectivité scientifique et exige que l'on se défasse de tous les préjugés,
tant pro qu'anti-religieux. Prenons acte.
Pourtant, nous constatons qu'il est bien difficile de ne pas animer (au
sens fort), voire déifier le réel. Dès que l'on explique que dans l'univers les
quarks s'agencent en nucléons, ceux-ci en noyaux, qu'il y a des atomes
partout, qu'en gravissant les paliers de l'organisation de la matière on
constate que les molécules s'associent en biomolécules, en protéines et en
bases nucléiques, dont l'assemblage ordonné forme les cellules vivantes, on
est amené à résumer le processus en disant que "la nature semble suivre
partout les mêmes schémas d'organisation" et, du coup, on unifie les
phénomènes comme résultant de cette réalité une, la nature, accomplissant
un acte unique.
Le langage vulgaire (au sens de commun) multiplie donc les pièges
sous les pas du vulgarisateur. Les mots, "vases précieux" selon Saint-
Augustin, deviennent ici des images. Trop vieux, notre langage, pour ne
pas faire retomber le discours illustratif dans l'explication magique ! Est-il
purifiable ? Craignons qu'à vouloir le dépouiller à tout prix de sa gangue
anthropomorphisante il ne se réduise à son essence pure et ne se tienne plus
que dans le lieu éthéré, idéal, des formules de la mathématique, maniables
par les spécialistes de la tour d'ivoire. Si, en écartant les analogies (aucune
n'est parfaite, toutes sont illusoires) et en évitant de forger des concepts
faux, c'est-à-dire mal adaptés à la description du réel, il ne s'agissait que de
soutenir la créance du discours scientifique ! Mais il faut que vitalisme,
animisme, romantisme, finalisme, déisme, le corrompent le moins possible.
La pauvreté du langage scientifique, s'il reste étranger à la plurivo-
cité, à l'ambiguïté et donc fidèle à l'exigence de transparence, fait sa grande
force ; chargé de traduire les explications causales et non finales, il peut
alors refuser l'intentionnalité dans les structures organisées. Nous savons
que c'est pour l'élimination des causes fmales d'Aristote qu'est advenue la
causalité par raison suffisante. La fmalité est un monisme, et tout monisme
explicatif, parce qu'il relève du système, est dangereux. La finalité n'est
DEMONL4QUE METAPHORE

peut-être qu'une flèche que nous plaquons après coup sur une ligne
d'événements (7).
Mais une vulgarisation sans animation ni mise en images peut-elle se
concevoir ? Homme, non esprit pur, je ne m'intéresse qu'à ce qui peut me
parler de façon vivante, mettre en branle ma sensibilité. Et puis, si je
réussis à bannir toute idée de fmalité, puis-je me passionner pour ce qui ne
relèverait plus d'un automatisme ? Fastidieux, le monde automate, et bien
inhumaine une telle science. Nous sommes tous travaillés par l'interrogation
sur le sens et il faut que nous nous sentions bien dans notre discours pour
avoir envie d'aller plus loin. Simplement, ayons garde qu'en nous y sentant
trop bien, nous n'allions n'importe où.
Manuel de Dieguez (8) pense que, de toute façon, la nature est
"muette de naissance", qu' "il n'y a de sens de ce que n'anime aucune moti-
vation ni fmalité" et que, adoptant en cela une attitude "mythologique",
"l'homme se forge des dieux parlants" (les "déités idéales" du langage
scientifique) ; ce point de vue radical, qui professe, si l'on peut dire, un
agnosticisme ("agnôstos" : inconnaissable) à l'égard de la connaissance elle-
même, nous paraît se distinguer par sa stérilité. Que l'homme, donc, parle
du monde, mais qu'il mette en garde et ne métaphorise que l'indispensable.
Selon Parménide, on ne peut dire que ce qui est, et certes le néant est
indicible. Nous savons qu'on le dit de façon impure. Mais il n'est pas
possible de renoncer et de tenir pour indubitable l'affirmation
d' Antisthène : on ne peut dire ce qui est.

1985

(7) Mais Pierre-Paul GRASSE, de l'Académie des Sciences, grand encyclopédiste de la


zoologie décédé en 1985, refusait le hasard des mutations dans le processus de
l'évolution des espèces ; pour lui, "l'oeil n'a pas été fait par hasard", et l'évolution était
forcément dirigée par une finalité.
(8) "Le Monde", 29 avril 1983.
ASTROPHYSIQUE ET METAPHYSIQUE

par Thierry DELOOZ (*)

I AD ASTRA
Que l'astronomie soit la plus ancienne et la plus vénérable de toutes
les sciences, personne ne le contestera. Et que l'astrophysique, sa fille
légitime, soit une discipline carrefour en plein essor où se rencontrent
astronomes et physiciens, ce n'est pas moins certain. Car l'astrophysique est
à la fois source et confluent des plus étonnantes découvertes qui concernent
et la matière et la vie et l'homme. C'est dire sa signification philosophique
(au moins pour les philosophes qui condescendent à s'intéresser à la science
contemporaine...).
Mais justement, pour ce philosophe, et tout simplement pour celui
qui réfléchit, le phénomène scientifique et aussi le fait culturel de
l'astrophysique suscitent une interrogation centrale : que signifie le discours
astrophysique au sein des discours scientifiques contemporains ? Car si
l'astrophysique ne va sans la cosmologie c'est-à-dire le projet et le
problème d'une "science du Tout unique et irrépétable", n'est-elle pas à la
limite et ne revèle-t-elle pas la limite de tout discours scientifique...?
puisqu'il est peut-être impossible à l'homme d'embrasser ce "Tout" dont il
est après tout une "partie".
Bref, quelle herméneutique appelle ce qu'on pourrait appeler
l'astrocosmologie ? Sans doute fera-t-on valoir, et à bon droit, que la
"cosmologie du XXème siècle" (1) est un discours de nature scientifique et
non pas une théorie philosophique. Mais il n'en reste pas moins que le
thème du discours astrocosmologique "donne à penser" s'il est vrai qu'il y
va du "Tout" en termes objectifs, mais aussi et en même temps de ce que
Hubert Reeves appelle "la place de l'homme dans l'Univers" en termes
subjectifs qui ont aussi droit de cité puisque après tout c'est l'homme qui
est bel et bien l'astrocosmologue.

('9 Maître de Conférences de philosophie à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour.


(1) Cf. l'ouvrage fondamental de Jacques MERLEAU-PONTY, Gallimard, Paris 1965.
Thierry DELOOZ

Mais nous devons dire dès l'abord en quel sens ce discours nous
interdit de penser... si l'on peut s'exprimer de la sorte. D'un mot : il est
désormais impossible de penser sur le monde, puisque nous sommes obligés
de penser avec et dans ce monde dont nous savons mieux que nous faisons
partie. Dans un style volontairement polémique : "Seront chassés de la Cité
des hommes-chercheurs tous ceux qui s'enferment dans la très fragile tour
d'ivoire de leur Cogito". Ou encore, et pour accentuer avec Carl Sagan
notre rapport intime avec le Monde : "...nous sommes l'incarnation locale
d'un Cosmos qui prend conscience de lui-même. Nous commençons à nous
tourner vers les étoiles. Poussières d'étoiles, nous méditons sur les étoiles"
(2). Peut-être faut-il voir ici la tension féconde qui ne peut ni ne doit être
réduite entre l'objectif -les incontournables étoiles- et le subjectif -cette
"poussière" qui est capable de penser ces étoiles et de leur accorder comme
un surcroît d'existence et de valeur secundum mentem-. Mais de toute façon
c'est un fait que les hommes, depuis qu'il y a des hommes, méditent sur les
étoiles qui inspirent confiance aux marins hasardés sur la mer, parce qu'à
leur... place elles signifient l'ordre et la régulière puissance du Cosmos bien
au dessus des vicissitudes "sublunaires" et humaines. Mais ce qu'enseigne
l'astrophysique moderne, à la différence de la traditionnelle astronomie dite
de position, c'est à vrai dire une leçon plus complexe et sans doute encore
plus belle en son objectivité.

II - DU "DEVENIR COSMIQUE" (3)

A la suite des Grecs et avec la science la plus moderne nous avons


baptisé "Cosmos" cet Univers dont nous sommes partie prenante. Mais
alors que nos prédécesseurs -encore tout récents jusqu'à la fin du XIXème
siècle- voyaient l'Ordre et l'Etre, nous avons découvert et nous avons dû
accepter le Temps et le Devenir. Non pas que désormais tout soit désordre
et que rien ne soit être puisque des constantes et des régularités demeurent
et pour ainsi dire agissent, des organisations telles les galaxies
"fonctionnent", etc. Mais tout simplement l'Univers est un immense
système d'êtres en devenir et en transformation. Comme le font très
justement remarquer Prigogine et Stengers en citant Whitehead
"L'élucidation du sens de la phrase "toutes choses fluent" est l'une des
tâches majeures de la métaphysique". Physique et métaphysique se
rencontrent aujourd'hui pour penser un monde où le processus, le devenir,
serait constitutif de l'existence physique et où, contrairement aux monades
leibniziennes, les entités existantes pourraient interagir, et donc aussi, naître

(2) Cosmos, Mazarine -Paris - 1981, ch. XIII - Qui plaide pour la terre ?
(3) J. MERLEAU-PONTY, op. cit.
ASTROPHYSIQUE ET METAPHYSIQUE

et mourir (4). Or précisément, on sait maintenant que la cosmologie est


inséparable de la cosmogonie : le devenir et l'être du cosmos doivent faire
ensemble bon ménage puisqu'ils nous interrogent ensemble pour le détail
comme pour l'ensemble des choses et des êtres, devenir de "l'être total" et
être de ce "devenir cosmique". C'est pourquoi l'astrocosmologie nous fait
penser pour ainsi dire totalement ! Je veux dire par là que le Cosmos, pour
peu qu'on le prenne vraiment au sérieux, ne nous laisse pas le choix en
nous interdisant l'arbitraire. En ce sens que la pensée cosmologique nous
oblige à récuser toute entreprise de réflexion qui ne partirait pas du Tout.
Ou plus exactement de notre situation -aussi particulière, singulière même,
éminente sans doute- dans ce Tout. Etant bien entendu que, comme je l'ai
marqué au départ, le problème pour nous est de savoir si nous avons la
capacité effective de penser ledit Tout... Encore que l'homme soit enraciné
dans ce Cosmos et puisse par conséquent le connaître de proche en proche
et comme de relais en relais sinon être partout à la fois au sens de la
localisation purement physique. Mais quoi qu'il en soit de ce point, il faut
remarquer que la question se pose de savoir en quoi au juste "consiste" ce
Tout s'il est vrai que la cosmologie la plus actuelle voit dans l'Univers un
ensemble de processus en devenir entre le quasi-néant des origines et sa
possible annihilation...
En d'autres termes : que peut bien être un cosmos dont il semble
bien que tout l'être soit de devenir -c'est la décisive notion de "devenir
cosmique" intégral- mais dont le devenir à son tour aboutira peut-être au
non-être...
Ce qui est ici en question c'est-à-dire en forme de question peut-être
ultime c'est la nature et l'essence même de l'être du cosmos à partir du fait
irrécusable de son devenir, c'est à vrai dire le problème de la valeur d'être
du cosmos s'il est vrai qu'il n'est jamais mais devient toujours ! Comme le
fait remarquer Edgar Morin : "Il faut se rendre à la nouvelle évidence. La
Genèse n'a pas cessé... Nous sommes toujours dans le commencement d'un
univers qui meurt depuis sa naissance" (5). Disons le tout net : toute réserve
mentale ou toute "frontière épistémique" (E. Morin) sur ce qu'on pourrait
appeler la radicalité de l'être génétique de l'univers serait un recul plus
apparenté à une crainte de transgression religieuse qu'à une prudence
scientifique qui ne peut occulter les faits d'incessante et 'universelle
transformation. En bref, reconnaissons avec Hubert Reeves "l'évolution
cosmique" ou avec le philosophe Claude Tresmontant, soyons bien
persuadés que "la principale découverte de la cosmologie moderne, c'est

(4) La Nouvelle Alliance, nfr Gallimard, Paris 1979, Conclusion, p. 283.


(5) La Méthode-1 La Nature de la Nature, Seuil 1977, Ière partie - L'ordre, le désordre et
l'organisation, III - Le nouveau monde : Chaos, Cosmos, Physis.
Thierry DELOOZ

que l'Univers est un système évolutif, et un système évolutif apparemment


irréversible et orienté. C'est une découverte qui a bouleversé notre vision
du monde et qui comporte des conséquences capitales en philosophie, en
ontologie" (6). Or c'est ici, me semble-t-il, que l'astrocosmologue et le
métaphysicien se rencontrent inévitablement dans un tête à tête au sommet
dont il faut bien mesurer la nature et la portée.

III - DIALOGUE AU SOMMET


Remarquons que de tout temps le philosophe s'est "mêlé" de
cosmologie, ne serait-ce que pour en dénoncer l'impossibilité métaphysique
-tel Emmanuel Kant qui pourtant prend position quant à l'importance de
l'enjeu en tant qu'il implique l'espace et le temps c'est-à-dire le sujet dans
son rapport au monde. Et sans doute fera-t-on observer, à bon droit, que
Kant ne conteste pas la cosmologie comme science mais en tant qu'elle
prétend être rattachée à l'Origine absolue -à Dieu qui est une "idée
transcendantale" de la "raison pure" au-delà de toute expérience sensible
possible-. Mais le fait est là : la raison humaine s'intéresse à ce problème de
l'origine et par suite du destin de toutes choses. Réciproquement, il nous
semble que le cosmologue scientifique, de Laplace à Einstein et Reeves ou
Sagan, ne reste pas indifférent à l'enjeu métaphysique des connaissances les
plus strictement positives sur l'origine et l'évolution de l'ensemble des
choses : sa sensibilité d'être humain qui interroge et qui s'interroge ne peut
pas ne pas être "frappée" par cette allure spatio-temporelle de toutes choses
qui fait de l'Univers une immense "odyssée" (H. Reeves), et c'est pourquoi
on rencontre toujours, ici ou là, le penseur qui interprète au second degré à
côté du savant qui décrit et explique. De sorte que sans vouloir le moins du
monde pratiquer le mélange des genres, il faut avoir la simple lucidité de
réunir ce qu'un séparatisme puriste avait disjoint.
Mais sans doute faut-il redire ici ce qu'est la chance extraordinaire
de ces hommes que nous sommes en cette fin du XXème siècle -que nous
soyons "simples mortels", savants ou philosophes- pour nous tous le
Cosmos est en passe de redevenir, par les concepts et par les images, ce
grand "Englobant" incontournable que les Stoïciens de l'antiquité grecque
avaient perçu et exalté. C'est donc dans cette condition fondamentale qui
leur est commune que le cosmologue scientifique et le philosophe
métaphysicien peuvent et doivent se faire part de ce qu'ils voient... ou
entrevoient de ce Cosmos qui de toute manière les investit bien avant qu'ils
ne prétendent s'en emparer par là science et par la pensée. On n'oubliera

(6) Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, ch. I - A partir de '
cosmologie.
ASTROPHYSIQUE ET METAPHYSIQUE

pas cependant de faire droit à Pascal : "Par l'espace, l'univers me comprend


et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends"..
Il nous semble que c'est par le type de regard et de question que se
différencieront le philosophe et le cosmologue. Disons tout de suite que le
philosophe demande et cherche quelque chose qui n'est pas recevable par le
cosmologue. En effet la question du philosophe s'exprime très simplement -
mais se résout très difficilement- comme cette recherche de "l'origine
radicale des choses" comme dit Leibniz, tandis que l'enquête du
cosmologue porte sur les choses en leur origine -et c'est le modèle "ouvert"
que signifie, à l'heure actuelle, le "Big-Bang". D'un côté : quelle est
l'Origine unique et absolue, c'est-à-dire quelle est sa nature peut-être
"extramondaine" dit encore Leibniz, et de l'autre : comment déterminer
l'état des choses au premier matin mais sans qu'il puisse être question de
chercher plus "avant" ou "ailleurs"... On saisit la différence qui saute aux
yeux : le métaphysicien pose une question radicalisante certes à partir de la
physique mais au-delà de la physique et de la cosmologie tandis que le
physicien même s'il pouvait assister au premier battement du tout premier
instant de la "naissance" de l'univers n'y verrait pas pour autant la main de
Dieu mais tout au plus le résultat de son action. Comme le soulignent Ilya
Prigogine et Isabelle Stengers dans leur dernier ouvrage "Pourquoi
quelque chose plutôt que rien ? A cette question, dont certains ont dit
qu'elle était la question philosophique par excellence, l'abîme où se dissout
toute connaissance positive, nous chercherons à donner une réponse à
l'intérieur de la physique, réponse qui, nous le verrons, est étroitement
associée au problème du temps" (7). On ne saurait être plus légitimement
clair et intransigeant pour écarter, toujours selon les mêmes auteurs, la
"notion d'une origine absolue" de l'Univers, qui heurta bien des physiciens
de par sa ressemblance troublante avec celle, théologique, de Création" (8).
Il n'empêche que la "question philosophique" ici visée et, me semble-t-il,
contestée, peut pro-venir de l'enquête physique qui "donne à penser" sur ce
problème du premier commencement et donc -en effet- du temps. A
supposer même qu'il n'y ait pas lieu de retenir l'idée d'une "singularité"
initiale et initiatrice -comme dans le Big-Bang traditionnel-, il faut bien
accorder qu'il se produise un "passage à l'existence" -à partir de
"fluctuations" dans le vide qu'étudient Prigogine et Stengers- dont le
métaphysicien aimerait bien connaître l'opérateur... Et certes dans les
limites de la physique, cette question n'a pas à être posée... puisqu'elle ne
peut pas être traitée par les moyens de la physique, mais encore faut-il
permettre à l'intelligence naturelle de l'animal humain de poser la question

(7) Entre le temps et l'éternité, Fayard, 1988, ch. VII - La naissance du temps, p.
(8) Ibid.
Thierry DELOOZ

des questions qui est de savoir si oui ou non un "espace vide de matière"
et/ou une "instabilité créatrice de matière" sont assez puissants et... précis
pour expliquer la naissance et le développement de notre univers... Mais
supposons que ce "modèle" de Prigogine et Stengers doive remplacer celui
du Big-Bang, il faudra de toute évidence expliquer et justifier cette pré-
réalité de l'univers. Car rien n'est causa sui.
Mais je crois qu'il faut ici formuler clairement ce qu'on pourrait
appeler l'équivoque du commencement. En effet le cosmologue et le
philosophe questionnent l'un et l'autre sur le commencement pour mieux
comprendre la suite de ce commencement et le devenir en ses étapes
enchaînées. L'un et l'autre en effet mais pas l'un comme l'autre. C'est ce
que montre tout de suite et très bien l'obligation de réserve du cosmologue
face au problème de l'Origine. En effet une telle "Origine" ne présente pas
de sens assignable dans les termes opératoires qui sont ceux de l'enquêteur
scientifique puisque "son" origine à lui fait partie de la série dont elle est en
somme le premier maillon. On voit bien qu'ici il ne saurait être question
d'aller au-delà d'une première figure des choses -à supposer, ce qui est
douteux, qu'on puisse y parvenir complètement-... Au contraire le
philosophe cherche à savoir si un Metteur en scène, infigurable sans doute
mais pensable, n'est pas nécessaire pour comprendre qu'il y ait un monde et
ce monde. On peut soutenir qu'est très heureuse cette tension de la
différence clans le rapport au thème de l'origine.
En effet, selon la cosmologie, le cosmos apparaît comme l'intégrale
d'un immense processus de devenir qui n'est jamais purement et simplement
être. A cet égard il faut faire son deuil de la soi-disant nécessité d'airain de
l'Univers qui serait pour le coup un rêve métaphysique dont nous nous
sommes réveillés depuis peu... En un mot l'Univers est pour ainsi dire une
flèche du temps -ce qui signifie d'ailleurs qu'il faut penser "la naissance du
temps" (Prigogine et Stengers) en association étroite avec la naissance de
l'Univers. Mais cette même pensée cosmologique nous permet d'observer
que dans et par ce cosmos apparaît le vivant en général et le vivant/pensant
en particulier -d'où l'implication biologique et anthropologique de la
cosmologie-. D'où, par une sorte d'effet de superposition cosmo-bio-
anthropologique, la haute teneur métaphysique de cette pensée du "Tout" et
qu'on peut bien résumer par le simple mot d'étonnement. Plus et mieux
qu'autrefois, me semble-t-il, l'homme contemporain a de quoi réfléchir et
"penser" à proportion de la qualité de son information. Et c'est sans doute
la qualité de cette information jointe au questionnement sur le fond d'être
de toutes choses qui loin de tarir l'étonnement l'avive et le transforme
même en une sorte d'admiration. En termes imagés : plus la mise en scène
est belle et somptueuse et puissante, plus et mieux se profile l'idée d'un...
génial Metteur en scène -ce Dieu inconnu "en soi" mais peut-être pas
ASTROPHYSIQUE ET METAPHYSIQUE

inconnaissable ex effectibus selon Thomas d'Aquin. Reste cependant au


métaphysicien à ne pas sauter sur l'occasion de tirer la couverture à lui -du
moins en un certain sens- !
Métaphysique soit en effet, mais "à partir de" cette physique du tout
qu'est l'astrocosmologie c'est-à-dire sans jamais quitter (partir et non pas
s'éloigner !) ni perdre de vue le terrain du réel exploré par ce que le
métaphysicien contemporain Claude Tresmontant appelle les "sciences de
l'univers" à savoir la cosmologie, la physique, la biologie, etc... ( ). Il est
remarquable qu'ici et pour cet auteur les "problèmes métaphysiques" soient
comme réajustés en "problèmes philosophiques actuels" en tant précisément
qu'il sont "ceux qui s'imposent aujourd'hui à la pensée humaine savante à
partir de ..." et non pas dans une intemporalité éthérée ou selon un
gardiennage momificateur et passéiste coupé de la vie actuelle de la
recherche humaine. Je dirai volontiers : pour le métaphysicien et
l'ontologue, le salut c'est, autant que possible pour le profane curieux, de
s'enraciner et de pénétrer aussi loin que possible dans la forme d'être et
toutes les formations d'être du "devenir cosmique" et d'apercevoir
simultanément tout ce qu'il a d'être sans pour autant être l'Etre même. Et
sur ce point il faut assurément écarter ce qu'on pourrait appeler une confuse
métaphysique cosmique : le Cosmos scientifiquement appréhendé ne dit et
n'enseigne rien d'autre que lui-même c'est-à-dire son évolution dont les
"mécanismes" et l'allure de sa croissance en cours nous intriguent... et pour
longtemps, à travers l'incessant réajustement de nos modèles. En un mot
l'astrocosmologie n'est aucunement une métaphysique même balbutiante.
Mais réciproquement la métaphysique ou -mieux- l'ontologie comme
recherche des racines de tout l'être n'a pas à être une astrocosmologie même
raffinée... Car sur ce problème -le problème de l'être- la philosophie "garde
une relative indépendance"- (9) vis-à-vis des sciences, tout en partant du
donné exploré par les sciences. Mais, et nous suivrons ici encore
Tresmontant, "le problème posé par l'être même de l'univers... le fait
même que l'univers existe, et qu'il existe tel et tel, cela ne pose-t-il pas une
question à la pensée humaine ? Décrire le contenu de l'univers ne nous
suffit pas. Nous nous posons des questions ultérieures. Elles sont soulevées
par le réel lui-même, qui existe. Elles doivent être traitées à partir de lui, et
en fonction de ce qu'il est" (10). Comment ne pas voir que là où le
scientifique explore le donné dans son ordre en tant que et une fois qu'il est
donné dans son existence, le philosophe se propose en somme de chercher à
savoir s'il y a ou non équivalence entre le fait d'être donné et le fait d'être

(9) Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil, Le problème de


l'être, p. 47.
(10) Ibid.
Thierry DELOOZ

tout court ? Mais de toute manière et la philosophie bien comprise et la


science reconnaissent et ont toujours à reconnaître ce qu'on pourrait appeler
la réalité du réel.

IV - "THE INCREDIBLE UNIVERSE"


Je voudrais maintenant revenir sur ce qu'un journaliste scientifique
américain a appelé "the incredible universe" pour mieux montrer ce que
l'astrocosmologie est obligée de penser et par suite donne à penser à la
métaphysique et à l'ontologie. Car le Cosmos dans son historicité, la
complexité croissante des formes de la matière, l'éclosion et la
diversification de la vie, l'émergence de la fleur humaine, tout cela n'est
pas mince et il est nécessaire de le prendre en très haute considération. Ou
encore : ce Cosmos ce n'est certes pas l'homme qui l'a fait... puisqu'en un
sens c'est au contraire le Cosmos qui a fait l'homme -ce petit-dernier-... qui
dans sa volonté de devenir grand a oublié -particulièrement chez les
philosophes d'une délirante subjectivité coupée du monde- qu'il n'existait
pas seul et contre mais parmi d'autres et avec ! Pascal qui certes reconnaît
la grandeur du "roseau pensant" ne l'en invite pas moins à la modestie :
"Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui
est". Car plus nous avançons dans notre interrogation du Cosmos, plus nous
avons à comprendre qu'en un sens c'est Lui qui nous interroge plus au
fond. Mais, précisément, plus nous progressons, plus nous découvrons à
quel point la nature nous "dépasse", non pas seulement et non pas tellement
par l'espace et le temps, mais surtout en ce sens que par sa manière d'être et
de faire elle nous émerveille. Puissance et fragilité aux échelles
incommensurables du grand et du petit -mais aussi du moyen- qu'il ne faut
quand même pas oublier ni dévaloriser par fascination des infinis !, tout
cela nous est présenté par la Physique contemporaine et nous oblige sans
casse à repenser sans trêve nos concepts. Jamais nous n'avons été à ce point
conduits à faire travailler à nouveaux frais nos notions fondamentales et
héritées de tant de siècles... : l'espace mais avec le temps, la matière mais
avec l'énergie, la vie mais avec la matière, la conscience mais avec la vie,
la causalité mais avec l'indétermination, la continuité mais avec la
discontinuité, mais aussi et encore ces nouveautés d'avenir que sont
l'irréversibilité selon la "flèche du temps" ou la non-séparabilité pensée
avec les phénomènes etc... "Incredible universe" oui, en ce sens que jamais
à notre échelle de perception et de pensée premières, nous n'aurions pensé
et imaginé ce que la microphysique et la macrophysique nous ont donné à
connaître -de la particule à la galaxie-. Il n'est pas étonnant que dans ces
conditions les deux piliers conceptuels de notre pensée physique actuelle
soient ces théories à la fois rigoureuses et... quelque peu "surréalistes" que
ASTROPHYSIQUE ET METAPHYSIQUE

sont la Relativité et la Mécanique Quantique. Au bilan : un Univers qui a


commencé (peut-être à la suite d'autre chose... que la "matière" ?) et va se
dilatant en se refroidissant, en même temps s'organise par des forces en
"interaction" en très petit nombre mais avec un pouvoir étonnant de
réalisation et de structuration diversifiées, bref si peu de choses au départ et
voici que commence une grande Odyssée... On a envie de demander non
pas "comment" -car cela notre science ne cesse de mieux le faire- mais
"pourquoi" ou mieux "pour quoi" tout cela qui, ne l'oublions pas,
comprend cet animal peu banal qu'est l'homme ? Donc "pour quoi" c'est-à-
dire à la fois selon quelle intention et dans quel but ? En bref : le Cosmos
pourrait-il être sans Logos, peut-il être l'enfant et le fruit d'on ne sait quel
Hasard ? Il me semble qu'Hubert Reeves a parfaitement résumé le
problème, je dirai volontiers en philosophe auto-instruit par sa science,
lorsqu'à la fin de "Poussière d'étoiles" il en vient à cette question : "S'il y a
une Intention dans la nature, quelle est son intention r.

V - DU RETOUR A SOI
"Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de
ce qui est". ,Plus encore qu'au temps de Pascal, l'homme actuel devrait
mieux mesurer le juste rapport entre tout -ce "Tout"- ce qui est et ce qu'il
est lui-même dans ce Tout. Mais pour y parvenir il faut en finir avec ce
qu'on pourrait appeler l'absurde rivalité entre l'homme "prométhéen" et
une Nature qui n'en peut mais. Tout se passe comme si après avoir fomenté
la "mort de Dieu", l'homme moderne s'était acharné à programmer la mort
de la "nature dénaturée" pour reprendre un titre célèbre... Sans doute parce
que la modernité s'est malheureusement habituée à voir dans la Nature un
chantier et un filon, un réservoir et un dépotoir, de toute façon le pur et
simple prolongement des besoins quels qu'ils soient de l'homme Même si,
selon l'antique vision biblique, l'homme est créé avec pouvoir sur toutes
choses qu'il nomme et destine avec toute la puissance légitime d'un
lieutenant de Dieu, rien ne l'autorisait à saccager comme un tyran ou un
despote sans contrôle aucun, comme si les forces naturelles devaient tout
naturellement obéir à ses fantasmes et à ses rancoeurs. En bref il est plus
que temps d'en finir avec une idéologie de conquête agressive. Dans le
langage Michel Serres nous dirons qu'il est urgent de passer de Mars à
Vénus -pour "un contrat vénérien" avec les choses-. Mais, dira-t-on sans
doute, que faire alors de la Nature une fois qu'on l'a écrite avec une
majuscule initiale de révérence ?
La réponse est simple : il n'y a d'abord et en premier lieu strictement
rien à faire avec la nature sinon, en premier lieu et tout d'abord, la
respecter en la regardant pour ce qu'elle est, jusques et y compris nous-
Thierry DELOOZ

mêmes qui en provenons, de sorte que le respect de la Nature est aussi et


immanquablement le respect de l'homme. Dans le langage de St François
d'Assise, cela veut dire et faire : célébration et louange. Mais qui donc
enseigne encore la Nature comme la permanente et la plus grande leçon de
choses" de tous les temps ?
Soyons optimistes et supposons donc que l'homme revienne, instruit
et éduqué, auprès de soi. Il a appris la différence que le dépaysement
cosmique permet d'expérimenter : "Patience dans l'azur . l'évolution
cosmique", pour "tous ceux que le monde émerveille" ose écrire Hubert
Reeves, "Poussière d'étoiles" pour "donner à contempler et à comprendre"
poursuit ce même poète astrophysicien. Mais, si l'on regarde attentivement
et de près, on s'aperçoit que cet émerveillement n'est pas la stupeur ou plus
exactement la stupidité écrasée de la brute ou de l'ignare mais l'intelligence
stimulée et mise en mouvement par la scrutation passionnée de la Nature.
De sorte que la compréhension et l'intelligibilisation des phénomènes
apparemment les plus étrangers de la Nature nous propose en somme une
sorte de complicité avec elle.
Alors l'homme, ainsi "revenu à soi", va "considérer ce qu'il est". Il
est clair que le "soi" réfléchi de l'homme ne peut plus être considéré comme
un quant à soi mais implique et postule une nouvelle conscience de soi.
Nouvelle en ce sens que c'est en quelque sorte d'un "homme nouveau" qu'il
s'agit puisque c'est l'homme en-tant-qu'il-cherche-et-trouve-l'autre-que soi.
Mais, et c'est la grande leçon, cet autre que soi n'est pas un étranger à soi.
Des géantes rouges à notre humanité "cosmic connection" comme l'a écrit
Carl Sagan. En ce sens il faut dire et redire avec force que la cosmologie
devrait informer et transformer l'anthropologie qui ne peut certes plus tenir
un discours insulariste sur l'être de l'homme (qu'on médite cette
constatation critique d'Edgar Morin : "Le continent anthropologique a
dérivé, devenant une Australie" (11). Au fond, ce qu'il importe de bien
comprendre, c'est que si l'homme est un aboutissement certes remarquable
de l'Univers, c'est d'abord en tant qu'il en est un prolongement qui ne
peut renier sa parenté. Sagan encore : "Quelque chose en nous reconnaît le
Cosmos comme notre résidence. Nous sommes faits de cendre stellaire.
Notre origine et notre évolution sont liés à des événements cosmiques
lointains. Explorer le Cosmos, c'est partir à la découverte de nous-
mêmes" (12). En somme, sur de nouvelles bases, il faut revenir à la vieille
idée qui recommande de penser l'un par l'autre le macrocosme et le
microcosme. C'est ainsi que si l'on veut bien comprendre l'homme il faut
passer par le monde... mais réciproquement ! Et certes expliquer le monde

(11) Edgar MORIN, op. cit., Introduction Générale, L'esprit de la vallée, p. -


(12) Carl SAGAN, op. cit., ibidem, p. 318.
ASTROPHYSIQUE ET METAPHYSIQUE

en termes "objectifs" a fait ses preuves, mais il s'agit maintenant de le


comprendre dans son évolution et sa progression. Or avec l'homme et sa
conscience intelligente et sa conscience de conscience, voici qu'entre en
scène un grand perturbateur.
Ce qui est en cause ici c'est le "principe anthropique" qui divise les
cosmologues puisque pour certains il est de faible importance, tandis que
d'autres le considèrent comme fondamental. Etant entendu que dans tous les
cas de figure toute théorie cosmologique doit pouvoir rendre compte de
l'existence de l'homme, comment décider sans arbitraire ? Du côté de ceux
qu'on pourrait appeler les négateurs ou au moins les sceptiques, on fera
valoir qu'il n'y a en vérité aucune raison pour faire de l'être humain
quelle que soit son éminence pleinement (?) reconnue- le terme et le but
derniers d'un Cosmos qui après tout n'a pour ainsi dire pas d'idées
préconçues et à vrai dire pas d'idées du tout ! Dès lors l'homme, cette
admirable merveille n'est-il que l'enfant du hasard, de la nécessité et du
temps... ? Répugner à cette conclusion serait alors transgresser ce "postulat
d'objectivité" dont Jacques Monod a établi la nécessité... Faudrait-il donc
accepter ce que j'appellerais volontiers un principe cosmique ou
cosmocentrique qui établirait la suprématie ontologique du Cosmos
désormais considéré comme l'Etre Absolu et suffisant. Mais, dans cette
position, n'en revient-on pas à une sorte de fétichisme cosmique qui était
celui des Grecs et dont le christianisme nous avait débarrassé ? En outre ne
passe-t-on pas subrepticement et subtilement de la science à l'interprétation
ontologique de l'être du Cosmos qui se retrouve en position d'absolu quasi-
théologique puisqu'il est en somme l'Etre premier et dernier ? Mais du côté
des partisans du principe anthropique, il faut reconnaître que la situation
n'est pas toujours très claire. Car pour les uns il y a comme une exaltation
excessive et sans frein de la totale ordonnance et subordination de l'Univers
à l'homme : un physicien américain -Freeman Dyson- a écrit que "l'Univers
savait, quelque part, que l'homme allait venir" ! Personnellement il me
paraît plus logique de "loger" cette prescience et même cette intention dans
la conscience d'un Dieu que de "gonfler" ainsi le Cosmos qui n'en peut
mais. L'animisme cosmique ne peut plus être cautionné par les sciences de
la matière et de l'énergie. Si l'on veut montrer que le Cosmos est
intelligible en profondeur depuis le début jusqu'à nos jours, et qu'en ce sens
il ne peut être question de le livrer pieds et poings liés à un hasard imbécile
ou une aveugle nécessité, qu'on reconnaisse donc franchement une
Intelligence transcendante qui l'organise et le déploie. Et ce serait sans
doute le meilleur moyen d'adopter un anthropisme raisonné.
En effet si c'est Dieu qui fait surgir l'Univers et l'homme, il pourrait
être admissible qu'en effet le macrocosme inconscient soit ordonné au
microcosme conscient qui est capable de le maîtriser, au moins
Thierry DELOOZ

partiellement, par la connaissance et par l'action, à condition de bien


comprendre que si l'Univers prend tout son sens par et dans l'Homme, ce
dernier à son tour ne s'achève qu'en Dieu -dans "le retour à Dieu"-. Il
faudrait alors parler de principe anthropo théologique plutôt que de
-

principe anthropique stricto sensu. D'autre part si, comme j'ai tenté de le
montrer, les liens de l'homme et du monde sont de nature en quelque sorte
parentale, il n'est pas a priori scandaleux ou inintelligible que l'immense
corps spatio-temporel du dit cosmos s'affine et se concentre en ce produit
hautement fini qu'est l'homme, à charge pour lui de ne pas être infidèle à sa
mission de rassembleur et d'interprète sans lequel le cosmos ne serait que ce
qu'il est. Par conséquent, en un certain sens, il ne s'agit nullement de
ployer ou d'aligner de force le cosmos vers l'homme comme si l'homme lui
était étranger et extérieur dans une perspective anthropocentriste
rétrécissante, mais il faut comprendre ensemble la réalité anthropo-
cosmologique ou, plus exactement, cosmo-anthropologique si nous
acceptons de voir en l'homme le produit émergent du cosmos. En ce sens
nous pouvons dire avec Reeves : "Si nous avons un rôle à jouer dans
l'univers, c'est bien celui d'aider la nature à accoucher d'elle-
même" (13). Par où l'on voit que le thème "martien" de la domination de la
nature par l'homme doit être transformé en un thème "vénusien" où jouera à
plein la "stratégie de coopération" comme le dit encore Reeves.
Mais n'oublions pas de poursuivre avec Pascal l'examen du retour à
soi "au prix de ce qui est". Ne doit-on pas penser que le prix sans prix et la
qualité supérieure de cet animal supérieur qu'est l'homme ont nécessité le
déploiement fantastique du cosmos -pas moins !- et qu'en ce sens l'homme
doit faire preuve de plus d'humilité que d'orgueil ? La réponse ne fait pas
de doute pour peu que l'homme consente à ne pas renier ses origines
"naturelles" sans lesquelles il ne serait pas là pour en discuter ! Il faut ici
faire table parfaitement rase de cet idéalisme voire de ce solipsisme larvé
des philosophes qui empoisonne le problème des rapports entre l'homme et
le monde. Ce qui s'impose ici, sans subtilité et en toute vérité, c'est le
réalisme de l'objet -disons avec Bernard d'Espagnat, "la notion d'un réel
extérieur à l'homme et qui ne dépend pas de lui" (14)-. Ecoutons encore
Pascal : "Connaissons donc notre portée : nous sommes quelque chose, et
nous ne sommes pas tout".
En définitive nous pourrions reprendre avec Pascal l'idée d'un
double enveloppement : dans et par l'univers l'homme est "englouti comme
un point", mais c'est un fait cosmologique que ce même univers est

(13) L'heure de s'enivrer, Seuil, 1986, 13. L'accouchement du sens, pp. 212/213. Italiques
de H. Reeves.
(14) Une incertaine réalité, ch. 12 - Résumé et perspectives, p. 262.
ASTROPHYSIQUE ET METAPHYSIQUE

"compris" par la "pensée" de l'homme. Seulement à l'horloge de


l'astrophysique et de la cosmologie contemporaines, nous sommes en droit
de soutenir que le rapport homme/monde est un côte à côte fraternel plutôt
qu'un face en face à distance, que la communauté d'être entre le devenir
cosmique et le devenir humain permet de mieux poser cette question qui
n'est pas de spécialiste mais simplement humaine : qu'est-ce qu'un Cosmos
avec l'homme ? Ou encore : c'est la question du sens qui se pose avec
insistance si nous admettons avec Hubert Reeves cette suite et ce progrès :
"L'ordre émerge du chaos initial. La vie se développe en se perfectionnant.
L'être humain prend conscience de l'univers qui l'entoure et s'émerveille de
son ordre et de sa beauté" (15). Même si -selon Reeves encore- avec
l'homme apparaît une dose considérable d'irrationnel et cette "pulsion de
mort" (16) autodestructrice qui fait douter d'un dessein d'ensemble, il n'en
reste pas moins qu'est hautement admirable l'existence -la simple existence
nue si l'on peut dire- des choses et de l'homme -au point qu'ensemble ils
peuvent -et ont pu- donner à penser à ce qu'un philosophe a appelé "la
chose éclatante qui est de l'autre côté"-.

1989

(15) Poussière d'étoiles, ch. XI - Une intention dans la nature ?, pp. 190/191.
(16) L'heure de..., lere Partie - Pulsion de mort. - L'humanité prépare fébrilement son propre
suicide.
A PROPOS DU BIG-BANG ET DE LA PLACE
DE L'HOMME DANS L'UNIVERS

par Jean DESCHAMPS (*)

Des ouvrages comme ceux d'Hubert Reeves (1), ou des conférences


du type de celle qu'il a donnée à Pau en janvier 1985, ont l'immense
avantage d'amener un public non spécialisé au contact des concepts actuels
de la cosmologie.
Je viens de relire la transcription de la bande magnétique enregistrée
lors de la conférence sur "La place de l'homme dans l'univers". Sans vain
compliment, je considère comme "un tour de force" d'avoir dans un
langage qui reste simple et accessible, avec un indéniable talent de conteur,
donné l'essentiel des idées directrices constituant la base de la théorie
modélisée par le "Big-Bang". L'ampleur de l'auditoire (malgré un froid
intense et ses conséquences), son attention soutenue montrent à l'évidence
l'impact, sur un grand public, du "merveilleux" contenu (plus qu'on ne le
croit généralement) dans la pensée scientifique moderne.
Mais au-delà de l'adhésion sans réserve à une démarche que je juge
fondamentalement utile, j'éprouve alors le besoin, ne serait-ce que pour
moi-même, de tenter de mettre "au point" les diverses questions,
constatations, interrogations qui m'apparaissent en écho. La difficulté
essentielle que je ressens réside dans la nécessité d'un découpage ordonné
pour les besoins de l'exposé, assortie de l'impression permanente que
chacun des points abordés dépend de tous les autres...
Cela tient sans doute au fait que, plus peut-être encore que bien
d'autres domaines, la cosmologie moderne est nécessairement une vision
globale et complexe, incorporant explicitement, mais aussi implicitement
les acquis des autres domaines scientifiques, sans nécessairement toujours
tenir absolument compte des limites et des présupposés impliqués.

(*) Professeur de chimie théorique et d'histoire de la pensée scientifique à l'Université de Pau


et des Pays de l'Adour.
(1) Patience dans l'azur, Seuil 1981 ; Poussière d'étoiles, Seuil 1984 ; L'heure de s'enivrer,
Seuil 1986.
TeX . Jean DESCHAMPS

,Gimuee ,CONSTATATIONS

1 - L'Univers a une histoire...


Le modèle du Big-Bang comporte une évocation "chronologique" de
l'évolution de notre univers. Cette idée est à la fois révolutionnaire -car elle
heurte violemment le sentiment d'immuabilité, d'éternité du monde qui
s'est forgé au cours de millénaires d'existence humaine-, et dans la
continuité du développement de la pensée scientifique au cours des trois
derniers siècles, développement par lequel s'est imposée lentement d'abord,
puis avec une évidence accrue, l'idée que "les choses ont une histoire" : la
terre, les espèces vivantes, le système solaire, l'univers maintenant.
Mais surtout en liaison avec d'autres points analysés plus loin, elle
contribue fortement, par la vision globale d'un déroulement bien antérieur à
son existence, à placer encore plus l'homme dans un cadre temporel
momentané de l'Univers et donc à lui faire perdre définitivement, -ce qu'il
semble accepter difficilement-, la vision anthropocentrique qu'il s'était
forgée durant des millénaires.
Les concepts d'éternité, d'immuabilité, semblent issus de
l'impossibilité, à notre échelle de perception sensible, d'appréhender
facilement que ce qui ne se transforme pas à un rythme compatible avec nos
rythmes usuels de vie n'est pas nécessairement "immobile". Il s'y ajoute la
démarche très caractéristique d'idéalisation dans la "perfection" qui est le
propre de la pensée humaine exprimée au travers des philosophes. Et nous
sommes tellement imprégnés de ces concepts qu'une sorte de "résistance
passive" s'instaure inconsciemment, même si le développement récent de la
pensée scientifique au cours des deux derniers siècles a introduit peu à peu
une sorte de vision héraclitéenne du changement permanent, y compris au
niveau des échelles nouvelles de perception conquises par la science.
L'un des mérites du Big-Bang est donc, à mes yeux, et au travers de
la vulgarisation qui atteint actuellement un impact rare pour des sujets
scientifiques, d'obliger à repenser certains concepts considérés parfois
comme allant de soi, en ne se contentant pas d'admettre a priori ce que tel
ou tel philosophe antérieur au développement scientifique actuel a pu en
dire. Si la conception d'une évolution n'est pas très nouvelle en soi, le fait
de la porter aux dimensions de l'Univers frappe sans doute davantage les
esprits qu'auparavant : on peut le constater au travers des questions posées
lors de la conférence, ou à sa suite dans les jours qui suivirent, par un
public "non spécialisé".
A PROPOS DU BIG-BANG

2 - Les échelles de perception des phénomènes


se sont récemment étendues
H. Reeves analyse dans sa conférence le mouvement de pensée qui a
conduit l'homme à se rendre compte que l'Univers était bien autre chose
que ce que sa perception propre semblait lui indiquer. Le choc
astronomique s'est produit, assez brutalement et avec l'histoire qu'on lui
connaît, dès la Renaissance par l'invention d'instruments permettant
d'augmenter considérablement, par le grossissement, la perception dans le
domaine dans le domaine visuel humain. Cela fut suffisant, comme H.
Reeves le montre, pour susciter l'interrogation d'un Pascal face à
"l'infmiment grand".
Mais que dire de la situation actuelle, où la découverte scientifique
liée à la progression de la médiation instrumentale a montré que le domaine
visuel n'est qu'une "fenêtre ridicule" dans l'ensemble des radiations
électromagnétiques connues, détectées et utilisées en particulier
abondamment dans l'exploration de l'Univers. Ce mouvement qui date pour
des prémices du XIXème siècle s'est surtout développé au cours du XXème
et même des dernières décennies, entraînant l'appréhension de phénomènes
insoupçonnés (et insoupçonnables) sans commune mesure avec ceux
qu'entraîne notre perception sensible immédiate. Toute l'information
astronomique actuelle (l'expérimental si l'on veut !) relève de cet immense
mouvement d'extension des domaines de manifestation des radiations
électromagnétiques (des photons en langage corpusculaire), rendant possible
la détection de phénomènes jusqu'alors inconnus, concernant directement la
structure de l'Univers. Cela a considérablement amplifié la relativisation de
la position de notre planète dans le cortège d'une "étoile de banlieue" d'une
galaxie "ordinaire" parmi des milliards d'autres, dans un univers dont les
"dimensions" n'ont plus rien de commun avec notre échelle de perception
propre.
En outre, à l'autre extrémité si l'on peut dire, le développement de la
physique moderne -la théorie quantique- nous entraîne également vers un
"monde" dont les dimensions sont sans commune mesure avec celui de
notre expérience courante. Le monde étrange des particules plus ou moins
"élémentaires" ne peut nous parler simplement sans formation adéquate (et
même peut être avec cette formation). Cet "infiniment petit" diffère encore
plus de l'extrapolation pascalienne que la perception des "espaces infinis".
Les modèles qu'on utilise à son sujet posent d'ailleurs des questions
168 Jean DESCHAMPS

importantes (2) qu'il n'est pas question d'analyser ici mais qu'on ne peut
éluder dans le contexte de la cosmologie.
Car sans l'apport de la théorie quantique, pas de modélisation
interprétative de l'Univers du type Big-Bang qui incorpore, ou plutôt tente
d'incorporer via l'astrophysique, tous les acquis y compris les plus récents
concernant les particules "élémentaires".

.3 - Les limites du "langage" sont atteintes


On peut me semble-t-il, appréhender simplement que les concepts
habituels parfaitement adaptés à notre situation courante n'aient aucune
raison d'être nécessairement adéquats à des changements aussi considérables
d'échelles de perception des phénomènes. Il en résulte une très grande
difficulté d'expression des nouveaux concepts dans une structure de langage
qui, quel que soit le support linguistique, s'est forgée pour traduire notre
échelle immédiate et ses extensions proches dans ce qu'elles induisent
comme représentations valables en première approximation pour leur
domaine et qu'on a trop tendance à prendre couramment pour la vérité
(réalité) absolue.
Même si l'on ne se prive pas de créer des néologismes "appropriés",
voire des sabirs ésotériques, si l'on fait très largement usage de l'outil
puissant qu'est la symbolique mathématique, on ne peut éluder l'emploi du
langage courant, et au travers de lui la référence à des représentations
analogiques : toute l'ambiguïté autour de la notion de corpuscule -"petite
sphère" en relève. Même si, par jeu, on franchit délibérément cette
difficulté, comme par exemple dans le vocabulaire récent de la physique
quantique (charme, étrangeté chromodynamique...), on ne peut empêcher
les mots d'être porteurs d'un contenu analogique ce qui ne simplifie pas la
perception du contenu des modèles, essentiellement "mathématique" dans sa
formulation. Quelque prudence qu'on y mette, sauf peut-être à créer de
toutes pièces un langage alors parfaitement abscons (ce qui ne résoudrait
sans doute pas le problème), il paraît extrêmement difficile d'éviter cet
inconvénient.
Il est alors évident que toute tentative de "vulgarisation" devient un
exercice périlleux que la plupart des scientifiques se refusent à pratiquer car
il s'agit alors d'une "traduction" en langage encore plus "courant"
puisqu'accessible au plus grand nombre. Or ce mouvement paraît
indispensablement nécessaire sous peine d'accroître encore le fossé de plus

(2) Bernard d'ESPAGNAT : A la recherche du Réel, le regard d'un physicien, Gauthier-


Villars 1981 ; Un atome de sagesse, Empreintes/Seuil 1982 ; Une incertaine réalité,
Gauthier-Villars 1985.
A PROPOS DU BIG-BANG

en plus grand qui sépare le monde scientifique du reste de l'humanité,


même si les scientifiques qui osent y consacrer quelque effort risquent, dans
une mesure certaine, la réprobation de leurs pairs pour perdre du temps à
une tâche "impossible". On ne peut que saluer ici le courage et le talent
d'un H. Reeves, délibérément ouvert à cette tâche de communication et
avec le bonheur que l'on sait...
Il faut dire que les risques sont grands, alors qu'ils existent déjà,
-justement parce que l'on frôle constamment les limites des possibilités du
langage dans l'expression de concepts tellement éloignés d'une formulation
courante-, dans des ouvrages non plus de vulgarisation mais de mise au
point et de recherche sur les contenus de domaines scientifiques comme la
physique quantique. A côté de la remarquable rigueur et de la prudence que
montre B. d'Espagnat dans sa réflexion, en particulier dans son dernier
livre (3), on peut voir, dans certains autres ouvrages récents (4) sur la
physique quantique, apparaître tous les dangers de l'ambiguïté du langage,
et donc de la pensée, dès que l'on sort du domaine scientifique proprement
dit pour aborder celui de sa signification.

II - LES "POSTULATS" DE BASE


Comme tout autre domaine scientifique, l'astrophysique et la
cosmologie qui se fonde sur elle nécessitent des présupposés (principes ou
postulats par abus du langage) formulés explicitement (5) ou implicitement
admis. Ils traduisent non seulement un cadre indispensable, dans les
conditions actuelles, à la formulation de théories et la proposition
d'observations ou d'expérimentations, mais aussi plus insidieusement des
prises de position "de fait" relevant de domaines plus métaphysiques que
strictement scientifiques, ce qui me paraît d'ailleurs tout à fait normal mais
se trouve rarement explicité (6).

(3) B. D'ESPAGNAT : Une incertaine réalité (op. cit.).


(4) H. PAGELS L'univers quantique. Des quarks awc étoiles, Interédition 1986 ; B
NICOLESCU : Nous, la particule et le monde, Le Mail 1985.
(5) Grand Atlas de l'Astronomie - Encyclopédie Universalis 1983 : La cosmologie par J.
AUDOULE et J. LEQUEUX, pp. 381-387.
(6) J'aime beaucoup, à ce sujet, la phrase de B. D'ESPAGNAT (Une incertaine réalité). Si
l'on me dit "mais c'est de la métaphysique", je réponds simplement "oui, c'est de la
métaphysique, et alors ?".
Jean DESCHAMPS

1 - Le principe d'uniformité
"Les lois de la physique vérifiées au laboratoire, s'appliquent à tout
l'Univers observable" (5).
Ce principe, qui constitue le présupposé le plus économique et le
plus direct, est fondamentalement important, au point qu'on voit mal, me
semble-t-il, ce que pourrait signifier toute autre hypothèse concernant
l'observation des phénomènes (via tous les moyens instrumentaux conçus et
construits précisément à partir des acquis de la physique). Il est
implicitement à la base de toute application des diverses spectroscopies à
l'exploration de l'Univers [et la moisson de résultats récente est riche] ;
pour donner un exemple c'est l'observation du décalage vers le rouge des
spectres des galaxies, interprété par l'effet Doppler-Fizeau, qui a conduit à
l'idée d'un univers en expansion [Hubble 1929 et la suite], base essentielle
du modèle cosmologique actuel.
C'est dans cette démarche que s'inscrit l'utilisation des acquis de la
physique quantique, y compris les plus récentes propositions, à
l'élaboration d'une théorie modélisante de l'histoire et l'existence de
l'Univers. Et c'est là, à mon sens, que commencent les difficultés.
La première constatation est que, alors que tous les physiciens
quantiques s'interrogent (voire se querellent...) sur la signification des
concepts introduits par le développement dans leur domaine (7), l'utilisation
qui en est faite au moins au niveau des articles "d'information" -[je n'ai
aucune prétention à avoir cherché à réunir une bibliographie spécialisée]-
dûs aux chercheurs eux-mêmes s'exprime souvent dans un langage de
"réalisme proche", pour employer la terminologie de B. d'Espagnat. C'est-
à-dire que les différents stades d'évolution qui constituent le modèle du Big-
Bang sont décrits en termes de "contrafactualité, [de ce que l'on aurait pu
observer si... on y était], dans une vision grandiose et à première vue très
impressionnante de "soupes" de particules présentées comme des entités
dont la "réalité en soi" est acquise alors qu'elle pose question aux
physiciens spécialisés dans l'étude des "particules élémentaires" (7). Je
pense ici bien évidemment aux impacts sur un public intéressé, mais non
spécialisé, car, en vertu même du "principe" d'uniformité les spécialistes
savent bien que l'utilisation des acquis d'un domaine inclut les conditions
de validité de ce domaine. Mais l'habitude de parler "comme si" les choses
étaient réellement et entièrement comme l'exprime le modèle en cours

(7) "A récuser sont, par exemple, même lorsqu'ils sont signés de noms célèbres, les textes
décrivant les états primitifs de l'Univers en termes "d'agitation thermique", en termes de
"particules en collision", et omettant d'avertir le lecteur que ce n'est là que pure et
simple allégorie" : B. D'ESPAGNAT, Une incertaine réalité, p. 159.
A PROPOS DU BIG-BANG

prévaut très souvent sans prendre garde à ce type d'incidences. Il s'ensuit


d'ailleurs, auprès du "grand public", un certain malaise à comprendre
l'existence de modèles différents (variantes ou proposition concurrentielles)
qui jette parfois une ombre sur la "crédibilité" de la démarche. Ou alors, ce
qui semble être le cas, c'est le modèle le plus généralement admis en ce
moment qui est diffusé sans toujours montrer que d'autres propositions ont
pu être formulées. Il ne peut être question ici d'entrer dans une discussion
de détails.
Un second point, qui ne met d'ailleurs nullement en cause le principe
d'uniformité, est que, malgré tous les acquis récents fulgurants, il ne saurait
être actuellement question de reproduire "en laboratoire", les conditions
énergétiques invoquées non plus que la complexité d'énormes systèmes de
tailles irreproductibles à notre échelle. En outre les durées invoquées (très
grandes ou très petites) sont également sans commune mesure avec nos
possibilités expérimentales. Dans tous les cas on est donc conduit à des
extrapolations qui ne restent valables que tant qu'aucun fait nouveau ne se
refuse à être interprété.
Est-ce à dire qu'il faille "abandonner" le principe d'uniformité ?
Sûrement pas, à mon sens, car il se montre extrêmement fécond et relève de
la démarche du connu vers l'inconnu, rationnellement organisée, qui est une
des bases de la connaissance scientifique. Il me semble seulement nécessaire
-ce que font d'ailleurs, implicitement au moins, les utilisateurs-, d'en
relativiser les conclusions et surtout, dans la vulgarisation des modèles, de
souligner qu'ils ne peuvent être autre chose qu'une représentation sans
doute la plus "commode" ou la plus "fidèle", de la part de réalité qu'on a su
appréhender.

2 - Le principe cosmologique (ou


d'homogénéité)
"L'Univers présente partout le même aspect à l'exception
d'irrégularités locales" [8].
Ce principe "suppose donc que l'Univers est homogène et isotrope ce
qui simplifie bien les modèles" (8).
Comme l'indique le commentaire il s'agit d'un principe
simplificateur par "commodité", qui ne semble pas avoir été controuvé mais
qui paraît nettement plus fragile que le précédent, dans sa formulation
même. A partir de quelles "dimensions" les "irrégularités locales" cessent-
elles de prendre le pas sur l'homogénéité ? Que signifie exactement

(8) Grand Atlas de l'Astronomie (op. cit.).


Jean DESCHAMPS

l'isotropie (l'identité des propriétés dans toutes les directions) attribuée à


cet univers ? Je n'ai pas compétence à répondre et tendance à me sentir aux
limites de mes capacités personnelles de représentation...
Mais, tel quel, ce principe est important dans la mesure où il autorise
le report sur une "région" de l'univers des "observations" concernant une
autre. C'est de lui que découlent nécessairement la conviction -très
répandue chez les cosmologistes- que le système planétaire solaire est loin
d'être unique (même au sens d'une irrégularité locale), la possibilité d'une
estimation du nombre d'éléments (amas, galaxies, étoiles...) constituant
l'Univers, la détermination d'une intensité moyenne... etc.

3 - Les principes liés au cadre de la relativité


générale
Sans entrer dans les détails, il s'agit du principe d'équivalence
incluant l'identité de la masse pesante et de la masse inerte, et du principe
de Mach par lequel l'inertie de tout corps est déterminé par la distribution
des masses dans l'Univers tout entier.
Ils me paraissent surtout intéressants à retenir ici en ce qu'ils
contribuent au "principe de simplicité" (9). Le mieux dans ce domaine me
paraît être de citer J. Audouze et J. Lequeux (9) :
"La seule démarche qui puisse faire professer la cosmologie consiste
à établir des modèles physico-mathématiques simples, censés représenter la
géométrie et l'évolution de l'Univers et de confronter leurs prédictions aux
observations. Il existe évidemment un nombre infini de modèles d'Univers
possibles a priori, même dans le cadre strict de la physique traditionnelle,
c'est-à-dire la relativité générale. Aussi ne retient-on que les plus simples, à
savoir ceux qui sont déterminés par le nombre minimal de paramètres, ce
qui revient à appliquer le principe de simplicité. Nul ne peut certes
prétendre que l'Univers est ainsi fait qu'il puisse être réellement décrit par
les modèles les plus simples possibles, mais il serait déjà satisfaisant de
réussir à construire un modèle simple qui s'accorde avec l'ensemble des
observations et dont les paramètres libres, en nombre réduit, soient
déterminés par elles".
Ce bref extrait précise remarquablement la démarche et explique
pourquoi et comment, dans le cadre de la relativité générale, peuvent
coexister plusieurs propositions de modèles, pour lesquels l'observation
peut fournir des estimations des paramètres, sans qu'il soit toujours possible
de conclure nettement. Pour ne citer qu'un exemple -d'ailleurs analysé par

(9) Grand Atlas de l'Astronomie (op. cit.).


A PROPOS DU BIG-BANG

H. Reeves dans sa conférence et le séminaire qui a suivi- les discussions sur


le caractère, associé à l'Univers, soit ouvert en expansion continue -qui
semble actuellement le modèle privilégié-, soit fermé susceptible de
recontraction illustre cet aspect.

4 - Le principe anthropique
"La cosmologie doit rendre compte de notre propre existence
certaines cosmologistes n'accordent qu'une faible importance à ce principe,
dit anthropique, d'autres le considèrent comme fondamental" (9).
S'il s'agit d'énoncer que toute théorie, toute modélisation concernant
l'Univers doit permettre de prendre en considération la complexification
menant à l'apparition de la vie, puis, via l'homme (ou d'éventuels autres
êtres), de la pensée, j'aurais tendance à être un chaud partisan du "principe
d'anthropique" en ce qu'il tend à intégrer dans l'histoire et l'évolution de
l'Univers tout le "temps nécessaire" (H. Reeves) qu'il a fallu pour
l'élaboration de niveaux de complexité de plus en plus grands.
Mais si, comme c'est parfois le cas, parler du principe anthropique
c'est présupposer une sorte de finalité aboutissant à l'homme et à lui seul,
j'ai tendance à me "hérisser" dans la mesure où j'y retrouve, consciente ou
non, la démarche d'anthropocentrisme, et je comprends alors fort bien, tout
en ne partageant pas ce point de vue, la "faible importance" accordée par
certains cosmologistes...
Je voudrais tenter d'expliquer brièvement cette prise de position en
essayant d'abord de dire ce qu'elle n'est pas, si je n'arrive pas toujours à
préciser ce qu'elle est. Tout scientifique, tout physicien (qu'il le veuille ou
non) est nécessairement un peu métaphysicien -[la croyance à l'Objectivité
"proche" est aussi une attitude métaphysique]- et ce n'est sûrement pas le
refus de cette situation qui motive mon attitude. On pourrait croire à une
attaque de dogmes et de croyances religieux. Je respecte trop les
présupposés d'autrui -même s'ils ne me paraissent pas toujours cohérents- et
n'ai pas suffisamment l'esprit de certitude pour attaquer les certitudes des
autres...
En fait la première chose qui me heurte, c'est l'anthropocentrisme,
cette démarche qui conduit l'homme à se donner d'autorité la première
place dans l'Univers et à s'en considérer comme la finalité. Je ne pense pas
pour autant négliger tout ce qui est important dans l'existence de l'homme,
mais il me semble précisément que les "acquis" dans la connaissance de
l'Univers devraient contribuer à lui faire "relativiser" sa position avec un
peu plus de modestie. Et si les modèles doivent pouvoir permettre de
Jean DESCHAMPS

traduire son existence, rien de leur contenu ne permet de penser qu'il était
nécessaire.
Cette dernière remarque introduit le second point que, scientifique,
je supporte mal, à savoir l'utilisation des modèles, théories,..., élaborés à
un moment donné, pour justifier des présupposés antérieurs à leur
acquisition. Autant j'estime que la pensée scientifique, partie de la pensée
humaine, doit entraîner la prise en considération de ses acquis dans toute
vision plus globale, autant je crois peu à sa capacité de "preuve" pour
confirmer (ou infirmer) une croyance a priori, qui relève alors d'une autre
démarche, respectable sans doute, mais a-scientifique. Pour prendre un
exemple, lorsque la plupart des astrophysiciens et astronomes pensent que
1 — aventure" d'une planète de type terrestre est sans doute plus fréquente
que ne le pensent la plupart et admettent sans difficulté l'hypothèse d'une
pluralité de "mondes" habités, leur démarche -de type probabilistique- me
paraît s'inscrire dans la droite ligne du développement de leurs modèles
(une faible probabilité -peut-être très faible- sur un très grand nombre de
cas). Lorsque, au contraire, on tire des étroites conditions biologiques
d'apparition de la vie sur terre la conclusion d'une manifestation sans doute
unique, je ne puis me retenir de penser que, consciemment ou
inconsciemment, à cause de l'anthropocentrisme ambiant, on extrapole
indûment un modèle... Mais peut-être suis-je, moi aussi, victime
d'apriorismes -en tout cas pas dominants !-.

III - QUELLE CONCLUSION !


Mais y a-t-il une conclusion possible à la quête de la place de
l'homme dans l'univers ? Chacun ne peut sans doute que continuer dans la
voie où il se trouve, conditionnée par un mélange inextricable de
présupposés reçus, d'acquis partiels dans tel ou tel domaine...
Les modèles du Big-Bang me paraissent cependant avoir dans ce
cadre plusieurs mérites : en premier lieu, ils apportent, et cela explique sans
doute l'intérêt du "grand public", des éléments de réponse à la curiosité, si
minime soit-elle, que tout homme ressent quant à sa situation dans
l'Univers. L'Astronomie est née à l'aube des premières démarches
scientifiques et le "ciel" est présent dans toutes les cosmogonies anciennes,
plus souvent d'ailleurs empreintes de "dynamique" que de "fixisme".
A PROPOS DU BIG-BANG

En second lieu ils montrent à l'évidence l'impossibilité d'une


"traduction" par des schémas simplistes et toute la complexité à laquelle il
faut bien avoir recours, même pour une vision "vulgarisée".
Enfin, et ce me semble important, ils permettent de montrer que le
"merveilleux" peut être aussi dans la science.

1986
ET SI DIEU ETAIT EN CHOMAGE
TECHNIQUE ?

par Bernard DUPERREIN (*)

LA PLACE DE L'HOMME DANS L'UNIVERS : Le propos de la


conférence de Reeves ouvrait largement la question méta-physique déjà
évoquée par Pascal. D'une certaine manière, Reeves a répondu à la question
à la façon de son génial inspirateur : CHICHE !
C'est qu'en réalité, ici, le physicien n'a plus rien à dire : il laisse
libres les réponses, sachant tout de même qu'au fil de ses développements,
la notion de "sens" a rompu avec celle de "signification" comme destinée ou
fin dernière, méta-physique, celle-là.
En effet, que nous représentions une étape dans l'écriture de la
complexité ne signifie pas que nous soyons sur les "chemins de la
Perfection", auquel cas l'homme serait LA CREATURE de l'univers : tout
ce cinéma pour un spectateur ! Pourtant, face à une évolution vers la
complexité qui serait le résultat d'une combinatoire adaptée au milieu A
POSTERIORI, nous éprouvons quelque difficulté à contenir notre
admiration : le produit de cette admiration ? La Providence. L'introduction
d'un quelconque finalisme, loin de résoudre le problème -si l'on maintient
qu'il y a problème !- ne fait qu'ajouter une entité inutile dont la seule
fonction serait d'assister à un processus auquel elle ne participe en aucune
manière. Ni bienveillante, ni malveillante, on peut donc l'imaginer veillante
; elle pourrait même s'endormir que le "cours des choses" n'en serait pas
altéré : seule notre manière de la voir en serait bouleversée car nous avons
horreur d'être contredits à ce point, surtout par les faits. En outre, cette
Providence ne nous permet-elle pas de penser que l'homme est encore ce
qu'il y a de mieux dans l'univers. Quelques fantasmes pourtant témoignent
de la crainte de ne plus assurer cette suprématie on les trouve
essentiellement dans la littérature fantastique anglo-saxonne. Qu'elles
viennent de notre terre ou d'ailleurs, des créatures auraient pu bénéficier de

(.) Sociologue.
Bernard DUPERREIN

mutations en cascade qui auraient échappé à l'homme. Pour le coup, la


Providence nous aurait joué un sacré tour !
Bref, notre homme en ressort singulièrement perdu : pour une fois,
son imagination se tarit et sa raison lui donne le vertige. Ses rêves sont à la
traîne. Nous étions dans cette banlieue galactique. Nous commencions déjà
à imaginer des voyages organisés dans d'autres paysages. Nous nous étions
même faits à l'idée de croiser un aérobus bondé d'étranges étrangers. Quant
à nos enfants, il y a déjà quelques années que leurs héros ont quitté le ,

Western pour chevaucher de curieuses créatures médiévo-futuristes. Bref,


on découvre que notre imagination fait du cabotage et que notre univers ne
s'est dilaté que sous la pression des idées reçues.
Nous perdons trop souvent de vue que la majorité de nos
contemporains considèrent l'univers comme une banlieue familièrement
élargie, jalonnée de repères qualitativement semblables. Certes, les étoiles
sont plus lointaines, mais NOUS les regardons s'éloigner dans la position
du sujet cartésien qui aurait pris le seul risque de grimper au faîte de sa tour
- avec la permission divine !-. Certes, il y a le hasard, mais tout de même,
il fait bien les choses, et de toutes façons, quoi qu'il fasse, on peut toujours
imaginer le pire. Certes, la vie est un accident de la matière... Mais un
accident où les unités minimales de matière seraient pourvues d'une unité
minimale de conscience (sorte de psychème !). Certes, il faut beaucoup de
mauvaise foi pour admettre que si Dieu joue aux dés, il dissimule, sans
tricher, ses mauvais coups. Certes, il faut du temps pour faire un homme,
mais on oublie peut-être de reconnaître qu'il en faut presque autant pour
faire un dieu.
On sous-estime la résistance des paradigmes anciens, en particulier
celui de l'harmonie préétablie, que cette harmonie soit immanente ou
transcendante à l'univers. Si pour les uns les lois du hasard se confondent
avec celles des probabilités, pour d'autres elles sont relatives aux
connaissances de l'observateur. Par conséquent, pour ces derniers, la
progression scientifique opèrerait un désenchantement du monde au profit
de la rationalité (1), réduisant, en proportion, la part "explicative" du
magico-religieux. En fait, pour de nombreux phénomènes, cette position est
tenable puisqu'elle est efficace sur le plan scientifique, jusqu'à un certain

(1) L'intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifie nullement une connaissance


générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien
plutôt... que nous pourrions, ou seulement que nous le voulions, nous prouver qu'il
n'existe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la
vie, bref, que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à
désenchanter le monde. M. WEBER, le Savant et la politique, Bourgois 1982, p. 70.
DIEU EN CHOMAGE TECHNIQUE ?

point : celui de l'intervention des phénomènes aléatoires inaccessibles à la


représentation. Seules les mathématiques -qui avaient déjà fait le coup de la
diagonale du carré- étaient capables d'un tel degré d'abstraction.
La puissance poétique de l'orateur donnait à voir le paradoxe
seulement, là, son évocation, par nécessité, se retourne sur elle-même et
rejoint l'imagier familier. En réalité la subversion de l'image n'atteint son
plein effet que sur des paradigmes déjà altérés par une réflexion antérieure.
On attendait la désignation d'un lieu et d'un moment, mais la baguette du
magistère n'a pas désigné sur la carte du ciel le berceau de l'humanité : in
illo tempore !
Tous ces modèles conceptuels à partir desquels nous ordonnons les
phénomènes sont lourds à déplacer. Même les superbes ressources d'un
REEVES ne semblent pas suffisamment persuasives. L'analogie, même
maniée avec la plus grande précaution en arrive parfois à alimenter les
vieilles images qu'elle prétendait détruire. Certainement, ce soir du 6
janvier 1985, l'univers était devenu plus familier, les étoiles plus sonores et
moins tranquilles, les comètes moins terrifiantes, l'espace dilaté et peuplé à
l'infini, mais on s'y promenait avec les mêmes cartes du ciel peuplées de
Verseau, de Sagittaire, de Vierge... Votre Ascendant, C'est quoi ?

1985
A PROPOS DU RAYONNEMENT FOSSILE DE
L'UNIVERS ET DE LA TEMPERATURE DU
COSMOS

par Elisabeth POQUET (*)

Laissant à la presse locale la responsabilité de déductions hardies,


pour ne pas dire erronées, sur la température de l'univers, je présente à
titre documentaire le texte du problème donné aux étudiants de la maîtrise
de Chimie lors d'un contrôle des connaissances qui avait lieu au moment
même de la venue d'Hubert Reeves à Pau. La question 1.2 avait été rédigée
en conséquence, et fut dédicacée comme il se doit par notre illustre invité.
Mon objectif est de situer sur un tout petit fragment des
connaissances sur lesquelles Hubert Reeves fondait son propos, le niveau
scientifique moyen requis pour tirer profit, sans trop risquer une
interprétation abusive, de la conférence et des séminaires auxquels nous
avons participé. Il est de susciter votre réflexion sur les problèmes de la
vulgarisation, même lorsqu'elle est pratiquée par un savant et pédagogue
aussi éminent que Reeves.
Laissez-moi préciser que les étudiants, techniciens, ingénieurs, qui
ont à oeuvrer en mesure des températures, en thermique, en
thermodynamique, savent tous peu ou prou ce qu'est le "rayonnement du
corps noir" et qu'ils possèdent une approche quantitative, éventuellement
pratique, de la température associée au rayonnement thermique fossile de
l'univers. Pas de mystère dans ce "corps noir" et son rayonnement, rien que
de très prosaïque et mesurable.

(*) Professeur de Chimie à la Faculté des Sciences et Techniques de l'Université de Pais


des Pays de l'Adour.
Elisabeth POQUET

Si certains veulent absolument que le "BIG BANG" originel ne soit


rien d'autres qu'un "BING bang" suggérant par là : "beaucoup de bruit
pour rien"..., mes aimables étudiants, eux, la main "gérée" par un
automatisme venu de leur culture musicale de base, penchent
irrésistiblement vers un "big BAND", affirmé dans certaines de leurs
copies, comme on peut le voir sur le fac-similé ci-après.

ecvne
e mut n neenelit eleenu ee
O n peul cletze.ce- cite /Leo em deo
mreto incte,;unetl■

a ci,
it; 1;1

ck.stre'L -

ovv.Q.■.u.c.>
v, a tj.
, z.e..,„\f• ae-b-er,
Cr" *\n\e"'‘ t 9
cr>

Ils nous proposent en somme une traduction très libre du principe


d'anthropie, qui pourrait s'intituler :

COSMOS by THEOS and his BIG BAND


INgPlIgNNOÀ Vd12GSOclOWdV
Urmersité de Peu et dee Peut de rAdour 15.01.65
Faculté des Science. Es... et Neutron«

,...Aez?
- e.--)— PENZIAS et WILSON reçurent le pin Nobel de Physique pote leur
découverte. Colle-cl est utilisée ectuellement comme preuve à l'appui
Ce7frx de le [hennie du •Big-Beng. originel de l'univers. Ce «rait le rayonne-
ment fouge ou résiduel nubti.tmt après reephnien initiale dam un
MAITR1SE DE CHIMIE univers en iniparann epent atteint in dimensions entonnement reconnu«
CL•1/1[1-41.1-1-
par non estrophysicien•.

,t8 ThIERMODYNAMIQUE STATISTIQUE 12.1 - Sur quai type crobservetion o. bew-t•on pour ef rimer
qu'il s'agit du rayonnement thermique de fond de l'univers
et non du reyonnement provenant d'étoiles ou de gelant«
E. POQUET proche. 7

L2.2 - La ternpéreture cormopondant à ne reyennement thermique


CONTROLE Durée t 2h "faune. ett voisine de
Quelle. sont la fréquence et le longueur d'onde du nyonne-
ment, détecté par PENZIAS et WILSON, eu maximum
• Cours polycopiés, corrigée de TO motorisé. de ea densité epeetrele d'énergie ?
• Pour meurs des exercices d'appneetion et PR. les Ryernu que.tions
e vous permutent k nécessiter, donne. Ore un encadré à droite 12.) • Combien l'univers contient-Il de photons "fouille.. per one
(..")..
s.. de votre copie, le (les) référence (o) du (des) remettre (o) et d« f
du cm« polycopié que voue e«. utilisé (s).
Tom commentaire. et comidirotion. personnel. er ne thème. 11 - CHALEUR SPECIFIQUE DE FtESEAU • MCOELE DE DEBYE
auxquels «targuent cet exercices sont bienvenu.

Mem, unidimendarel dotons. Identique.

- RAYONNEMENT DU CORPS NOIR Soit une cheik linéaire de longueur L comportent N atomes
Identicue. régulièrement «pende, menet/bile de vibrer.

1.1 - Densité spectrale d'énergie 1 - Dwyer la densité d'états g(p>dp dire Pegu« dee Impul-
sion. è I dimeneicra
L1.1 • Déterminer le «leur du lippe«
- Calculer tdc)de en fonction de L et u, vite.» des phonon
dam le chitine.
°C). 2• T)
• m•çyr è T • 5000 K et T • 2000 Sechent que Pinergle d'in phonon • me borne «Périe«.
ro , éliminer u de l'expremian de %ger:g
Inn I, mm et X, • 600 mm
Donner l'exprealon de l'énergie U et de la «imité
calorifique C u de la chitine.
1.1.2 - Propoeor ore interprétetIon du terme température Rechercher let limites de C s, è Mute et boue température.
couleur•.

12 -'BIG-BANG' et rayarnement thermique

En 1960, deux physicien de le Bell Telephone Company, Arno


PENZIAS et Robert WILSON, els« qu'ils cherchaient à capter les
Communieetnne nenni.« per 1e atteinte ECHO, reçurent continuel.
lernent, don 111 région des onde. millimétriques, der Intertérennl
done leur récepteur. Quoiqu'il fût tris faible, le dyel - au "bruit . .
était constant, quelle que fût le direction de messe. Après de nanan- D'après 'Patience den l'Azur" de Hubert REEVES (Editions du Seuil, MD-
ne vérifications, il fut reconnu qu'il eagis«it du "rayonnement de fond.
du «un« et pull avait let caractéristiques du reyonnement thermique.
EALQ. Con

• 2- J'Y\ '4,41
Denys de BECHILLON

Le présent article a été rédigé au cours de l'année 1988 et n'a fait l'objet d'aucun
aménagement. La date tardive de sa parution, comme l'absence de modification de son
contenu s'expliquent par de simples raisons techniques et éditoriales. Quoi qu'il en soit, ce
fait a suffi à décaler sensiblement cette étude par rapport à la situation stratégique
européenne. On confesse bien volontiers être au nombre de ceux qui n'ont à peu près rien vu
venir des bouleversements en cours dans les pays de l'Est.

La question se pose néanmoins de savoir si la légitimité du propos n'a pas disparu


avec le mur de Berlin. Pour l'essentiel, on ne le croit pas. Les conceptions tactiques
développées ci-dessous -au moins en tant qu'elles définissent une problématique du mode
d'emploi de l'aime à neutrons- ne nous paraissent nullement devoir être modifiées. Les
données stratégiques sont, bien sûr, plus sensibles aux variations de conjoncture. Il est bien
évident que la question du couplage franco-allemand, comme celle de la localisation d'une
éventuelle bataille de l'avant doivent être appréciées aujourd'hui au prix de nuances
sensibles. Sur ce point, le lecteur sera pleinement fondé à déplacer -au moins
géographiquement- la frontière imaginaire de l'affrontement. Il n'est malheureusement pas
possible d'en dire plus en quelques lignes.

Il est tout de même un point sur lequel on croit utile d'insister : on voit, ça et là, se
propager la thèse d'une inactualité des problèmes de défense. A mesure de l'amélioration des
relations Est-Ouest, les contraintes budgétaires de l'effort militaire devraient s'assouplir, et la
question régresser au rang des chapitres annexes de la politique nationale. A bien des
égards, cela nous paraît procéder d'une profonde erreur. Non par réflexe paranoïde, bien
sûr : il est probable que le risque de guerre Est-Ouest a globalement diminué ; il est d'ailleurs
bien le seul. Mais cela ne doit pas influer trop rapidement sur les grandes options tactiques.
Une politique de défense nucléaire cohérente se conçoit dans l'ordre du possible plus que
dans l'ordre du probable. Au surplus, il faut bien concevoir le rôle de la durée en matière de
défense : une option fondamentale de doctrine militaire -surtout si son incidence
technologique est lourde- ne trouve sa traduction effective qu'une dizaine d'années après la
décision de l'entreprendre dans le meilleur des cas. Or personne ne peut sérieusement
prendre le pari d'une paix irréversible sur une telle durée.

Les capacités de défense de la France ne sont pas suffisantes pour que baisse
sensiblement le niveau de sa dissuasion. Il va être ici soutenu que la bombe à neutrons peut
participer au plus haut degré à la crédibilité de cette dissuasion. C'est assez dire, on l'espère,
que son actualité demeure.

Denys de BECHILLON
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE :
DE QUELQUES QUESTIONS DE METHODE A PROPOS
DE LA BOMBE A NEUTRONS
par Denys de BECHILLON (*)

"Si préoccupé que soit te Haut-Commandement par


l'élaboration de sa propre doctrine, il peut être parfois
nécessaire de prendre l'ennemi en considération".
(W. Churchill)

Posséder tous les vices ? N'être que vertu ? La bombe à neutrons ne


mérite ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Depuis les origines, c'est
pourtant sous le signe de l'emphase que l'on situa son évaluation. Rapporté
à la pauvreté usuelle du débat stratégique public en France, le phénomène a
presque de quoi surprendre. Il peut aussi inquiéter, car le doute est permis
sur la parfaite rationalité de querelles si lourdement chargées de facteurs
émotionnels. Quoi qu'il en soit, le bruit des joutes eut au moins le mérite de
révéler l'importance de la cause.
Indifféremment placée sur un char, un missile, un lance-roquette ou
une mine, l'arme à neutrons échappe aux analyses classiques de l'art
militaire. Car son but n'est pas plus de détruire qu'il n'est de conquérir : sa
finalité est toute entière contenue dans l'idée de défense. Et c'est largement
l'exclusivisme de cette mission nouvelle qui impose quelques révisions plus
ou moins déchirantes des conceptions en vigueur. La compréhension même
de cet enjeu suppose donc la connaissance des divers aspects d'un tel
particularisme.
I La première des spécificités de la bombe à neutrons est
assurément technique. C'est avant tout à raison de telles considérations
qu'elle se distingue de l'arme nucléaire "traditionnelle".

(*) Attaché temporaire d'enseignement et de recherche de Droit public à l'Université de P.,


etdsPayl'Aour.
Denys de BECHILLON

Toute explosion nucléaire génère trois types d'effets souffle,


chaleur et radioactivité. Mais la proportion respective de ces composantes
varie considérablement en fonction de l'arme utilisée. C'est ainsi que les
effets thermo-mécaniques sont prédominants au cours de l'explosion d'une
bombe "A" ou "H", alors qu'ils sont -à puissance kilotonnique égale-
considérablement réduits au profit de l'émission de rayonnements lors d'une
explosion neutronique (1). Dans cette hypothèse, un nombre considérable
de neutrons rapides (1,5 x 10 24/1 Kt) est émis et projeté (tous azimuts ou
de façon plus directionnelle selon la nature du vecteur). Des propriétés
physiques de ces neutrons rapides, il résulte que -si l'on excepte les
dommages indiscutablement très importants que cause l'explosion initiale-
les effets de l'arme ne se feront pas trop sentir sur l'environnement non-
immédiat. Seuls les tissus vivants sont atteints ; ils le sont d'ailleurs
immanquablement et de façon irréversible. Une part prépondérante des
matériels et des installations immobiles situés au-delà du périmètre de la
déflagration peut être préservée. Ajoutons que la radioactivité ambiante est
assez éphémère et que le terrain est normalement susceptible d'être investi
peu de temps après l'action.
En outre, le flux de neutrons présente la particularité très
remarquable d'être beaucoup moins bien arrêté par les matériaux lourds -
notamment le blindage- que par les matériaux légers (eau, béton, terre).
D'où la possibilité de réduire à l'impuissance les servants d'un groupe de
chars sans créer de dommages collatéraux inadmissibles à une population
civile assez facile à protéger (Ibis). Une boutade classique veut que pour
tuer un franc-tireur embusqué dans un clocher, l'arme nucléaire ordinaire

(1) C'est pour cela que la bombe à neutrons est usuellement appelée "arme à rayonnement
renforcé. Au demeurant, les spécialistes s'opposent sur la proportion exacte de ces
différents effets. Ainsi pour G. LEWIN : L'arme à neutrons, caractéristiques et emploi,
Défense Nationale (D.N.), mars 1982, p. 16, la part du souffle passerait de 50 % à
40 %, celle de la chaleur de 35 à 25 % et celle du rayonnement de 15 à 35 %. Mais
d'autres auteurs estiment que l'on peut réduire presque jusqu'à les annihiler les effets
thermo-mécaniques. V. par ex. en ce sens LEMAN (M.) : Les neutrons, arme ana-
invasion pour une défense européenne, P.I., juin 1981, p. 209. Il semble en tout état de
cause que les conditions d'utilisation notamment l'altitude de l'explosion soient
responsables d'importantes variations, (V. LEWIN, loc. cit. p. 18).
(Ibis) On sait à quel point le sort des populations civiles constitue une préoccupation
invraisemblablement peu présente dans le discours stratégique officiel. Raison de plus
pour saluer le regain d'intérêt suscité récemment par ce problème. V. not. le très
intéressant numéro que la D.N a presque exclusivement consacré au problème (juil.
1984, p. 31 sq.).
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

fasse sauter l'évêque et de diocèse alors que l'arme à rayonnement renforcé


laisserait ces derniers en vie et le clocher debout (2).
Tel est donc l'apport technique de l'arme. Sans aucun doute faut-il y
voir une révolution dans le concept même de l'explosion (3). Et ce n'est pas
au prix de l'efficacité : l'arme à rayonnement renforcé est au bataillon de
char ce que la mitrailleuse lourde fut au fantassin de 1914 ; à ceci prêt que
l'on n'échappe jamais au flux des radiations. Nul doute qu'il y ait dans tout
cela assez de nouveauté pour qu'un tel objet requière un nouveau mode
d' emploi
2 La deuxième spécificité de l'arme à neutrons est d'ordre
-

militaire. Car son usage ne saurait être le même que celui des autres armes
nucléaires - a fortiori si elles ont une vocation stratégique.
Sur ce point, au moins, l'unanimité est faite : l'arme à neutrons est
justiciable d'une destination strictement tactique : il n'y a aucun bénéfice à
la doter de la forte puissance nécessaire pour l'affecter à un objectif
stratégique anti-cités. On a en effet pu démontrer qu'une augmentation de
puissance reviendrait à privilégier les effets mécaniques et thermiques de
l'explosion au détriment du rayonnement ; l'intensité de ce dernier
diminuant de moitié tous les cent mètres du fait de sa mauvaise pénétration
dans l'air (4). Une "grosse" bombe à neutrons engendrerait donc des effets
comparables à ceux d'une arme à fusion classique et n'aurait donc aucun
intérêt. L'efficacité est, ici, presque inversement proportionnelle au
potentiel explosif.
La nécessité logique de cette faible puissance de l'ordre de la
kilotonne pour les plus importantes (5) - limite le potentiel d'usage de

(2) La métaphore est de MM. COHEN (M.) et GENESTE (S.T.) : Echec à la guerre, la
bombe à neutrons, Copernic 1980. Elle est reprise par L. HAMON dans la série
d'entretiens qu'il eut à propos du sanctuaire désenclavé (Cahiers FEDN n° 23, 1982)
avec l'amiral M. DUVAL : Le sanctuaire désenclavé D.N. février et mars 1983. sp n°
de mars, p. 72.
(3) M. COHEN et S.T. GENESTE ont mis l'accent sur cette révolution, à leurs yeux
essentielle ; l'arme neutronique ayant pour eux relégué l'arme à fusion au rang des
arquebuses et des bombardes V. Terreur sans massacre : la bombe Gamma ; Politique
internationale (P.I). n° 9, automne 1980, p. 31.
(4) V. pour une démonstration LEWIN (G.) : "L'arme à neutrons, caractéristiques et emploi"
D.N. 1982 (mars), p. 16, précité.
(5) La fabrication de petites bombes à neutrons ("mininukes") de très faible intensité ne
semble poser aucun problème majeur. V. en ce sens S.T. COHEN au cours du débat
COHEN/GALLOIS (P.I. n° 9, automne 1980, p. 49). Néanmoins, l'existence d'une
1 Je? Denys de BECHILLON

l'arme à un très strict emploi de théâtre (6). C'est encore plus clair au vu de
ce que' la bombe à neutrons s'avère totalement impropre à réaliser une
frappe "chirurgicale" (7) contre l'infrastructure militaire du sanctuaire
ennemi ; cette dernière n'ayant de sens que dans la perspective d'une
destruction physique de son matériel (8)...
D'où la certitude que l'arme à rayonnement renforcé ne peut être que
l'instrument de la défense active contre une attaque conventionnelle et/ou
chimique (8bis). Insusceptible de décourager l'adversaire d'une action
nucléaire, elle a vocation à stopper une division de chars ou un régiment de
fantassins.
De là le problème central de son concept d'emploi. Posée comme
une arme nucléaire de bataille, la bombe à neutrons paraît directement
incompatible avec le principe même de la doctrine française de dissuasion,
laquelle est entièrement fondée sur la promesse d'une riposte anti-cités,
quelle que soit la nature de l'attaque. Adopter l'arme à neutrons, c'est
admettre l'affrontement. Tolérer l'affrontement, c'est supposer que la
dissuasion peut échouer.
3 C'est donc aussi sur le plan politique que la bombe à neutrons
- -

doit être traitée. Mais cette importante question est malheureusement

masse critique minimale pour l'amorce à fission de la réaction neutronique semble


impliquer qu'une explosion non-négligeable en intensité soit, pour le moment inévitable.
(6) On fait abstraction ici, avec G. LEWIN (op. cit.), des possibilités extra-atmosphérique
qu'offre l'arme puisque tout le problème est l'effet de frein que joue l'air sur le
rayonnement.
(7) Par exemple la destruction d'un silo à missile.
(8) II convient tout de même de ne pas minorer l'intérêt de l'E.M.P. (Electro magnetic pulse)
qui, à la suite d'une explosion nucléaire, provoque une saturation et un brouillage des
émissions électriques et radio-électriques. Mais cet effet existe tout aussi bien dans le
cadre d'une explosion "n" que dans une explosion nucléaire traditionnelle. Il ne rachète
donc pas l'inefficacité stratégique totale de la bombe à neutrons. N.B. que I'E.M.P
semble devoir être impliqué plus directement encore dans les systèmes d'armes de
demain, notamment pour détruire et brouiller les systèmes de détection extra-
atmosphérique V. J. FLEURY : L'évolution des armes nucléaires ; D.N Mars 1986, p.
7.
(8bis) On sait le regain d'intérêt pour les questions chimiques, envisagées en sens inverse
comme potentiel de défense. II n'est évidemment pas question d'évoquer ici ce
problème, mais on peut lire M. LAVAUDAIRE La défense chimique, données
militaires et aspects diplomatiques, D.N ,Dec 1985, p. 127 et D.N. 1986, p. 135 ; P.
RICAUD : La défense chimique, D.N Août 1984, p. 123 et Oct 1984, p. 124.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

empestée par une série de considérations pseudo-éthiques dont il convient


de faire rapidement justice.
En France, les arguments polémiques n'ont pas manqué, du clergé au
parti communiste. Ici perçue comme quasi-satanique, et là comme
l'instrument d'un capitalisme perverti, écraseur des êtres et protecteur des
choses, la bombe à neutrons fit en son temps une entrée très remarquée sur
le front des médias (9). Relativement au fait que la mort neutronique est
sure et plutôt rapide, il est tout de même heureux qu'une bonne part de la
discussion ait pu finalement se tenir sur le lieu de la pensée rationnelle (10).
Du reste, la solidarité gouvernementale des années 1982 suffit à faire fléchir
l'ire du parti communiste (11). Moscou, pour sa part, s'est toujours
montrée plus pragmatique (12) et a même sérieusement envisagé de se doter
d'un tel atout (13). Il n'en reste pas moins que le langage politique, même
purifié de ses diverses scories est resté très largement conflictuel. En
témoigne la logique du "tout ou rien" dont on a vu, un temps, se propager
l'écho (14).
Au plan gouvernemental, la doctrine a considérablement évolué.
Ainsi de la position du président Mitterrand, d'abord hostile à l'époque de
sa première candidature (15), puis convaincu de ce que la solution
neutronique est au nombre de celles qu'il est essentiel de ne pas s'interdire.
Lors d'une conférence de presse à l'Elysée le 9 juin 1982, le Président
déclarait : "Nous nous sommes mis en situation d'exécuter, dès qu'une
décision sera prise, la bombe à neutrons" (16). De l'aveu même du Ministre

(9) Plusieurs hebdomadaires ont consacré de véritables numéros spéciaux à l'arme


neutronique. V. par exemple "le matin magazine", 13 mars 1982.
(10) V. par exemple LEWIN (G.), art. cit. p. 17, COPEL (E.) : Vaincre la guerre ; ed. lieu
commun, Paris, 1984, p. 130 et sq. (cet auteur souligne avec bonheur qu'il serait
évidemment préférable de détruire le char et non son occupant, mais que ceux-là sont
tristement moins fragiles que ceux-ci (p. 135)). M. DUVAL. Défense nationale, mars
1982, p. 6 et sq., etc.
(11) V.P. KROP : La bombe N, la voie française. Le matin magazine précité p. 20.
(12) V. A. FONTAINE : Arme à neutrons et problème politiques. D. N., mars 1982, p. 41

(13) Ce qui pose d'autres problèmes. Il n'est pas certain que les soviétiques aient acquis une
technologie de miniaturisation suffisante ; et encore moins établi qu'une telle arme
possède pour eux un véritable intérêt, puisque n'ayant pas à se préoccuper véritablement
de défense territoriale ailleurs - très hypothétiquement - qu'à la frontière chinoise.
{14) V. instamment L. HAMON art. cit. et A. FONTAINE art. cit.
(15) Entretien avec M. BOISSONAT et M. COTTA entre les deux tours des présidentielles.
(16) Cité par P. FORGET : La politique de défense française à travers les déclarations de
François Mitterrand. D.N., décembre 1982, p. 132.
11.
Denys de BECHILLON

de la défense de l'époque, les expérimentations françaises étaient déjà


couronnées de succès (17). Il n'est plus aujourd'hui discuté par personne
que la France possède la capacité technique de produire l'arme dans des
délais très brefs si elle ne l'a déjà discrètement fabriquée.
Paradoxalement, l'acquisition de cette certitude coïncide avec une
incontestable baisse d'intensité du débat politico-stratégique sur l'arme
neutronique. De même, alors que la question avait sérieusement agité les
déclarations de politique militaire du gouvernement jusqu'en 1982 (18), elle
en est relativement absente depuis (19). Et la chose est d'autant plus
curieuse que l'on n'a jamais paru si proche d'une décision officielle
d'adoption. Mettons que l'effet de mode s'est déplacé vers les étoiles...
L'atmosphère neutronique n'en n'est - si l'on ose dire - que plus sereine. La
chose est heureuse, car les tergiversations auxquelles on a assisté depuis dix
ans ne faisaient que traduire l'extrême complexité du problème et la
perplexité des état-majors. Il est vrai que l'enjeu n'est pas mince : il est
question de reconsidérer quelques aspects de la manière que nous avons, de
conduire et de penser la guerre depuis des siècles. Peut-être est-il quand
même souhaitable que la machine s'emballe, car le temps n'est pas l'ami des
politiques de défense. L'avance technologique de la France en ce domaine
pourrait bien fondre. Et le retard, ici, peut confiner au drame.
Aussi, l'heure est-elle propice au bilan. La réflexion doctrinale est
largement assez avancée pour que la problématique d'un tel outil puisse être
assez complètement posée. L'heure est aussi au plaidoyer. La bombe à
neutrons n'est pas plus une panacée qu'elle n'est un "talisman" ; son

(17) Interview de C. HERNU à l'hebdomadaire allemand "De Spiegel" du 27 juin 1983 cité
par A. MARTIN-PANNETIER : La défense de la France, indépendance et solidarité,
éd. Lavauzelle, Coll. Forces 1985, p. 91.
(18) V. par exemple, l'allocution du Premier ministre devant l'institut des hautes études de
défense nationale du 14 septembre 1981 (D.N., oct. 1981, p. 25), celle du Ministre de la
défense devant les auditeurs du même institut (D.N., dec. 1981, p. 16), celle du Premier
ministre du 20 septembre 1982 pour la séance d'ouverture de sa trente cinquième session
(D.N., nov. 1982, p. 12).
(19) C'est très net depuis 1983. Ainsi, toujours devant l'IHEDN, la bombe à neutrons n'est
même pas mentionnée, pas plus par le Premier ministre le 20 septembre 1983 (D.N.,
nov. 1983, p. 5 et s.) que par le Ministre de la Défense le 15 nov. 1983 (D.N., dec.
1983, p. 5 et s.). Peu de temps après avoir quitté l'hôtel Matignon, L. Fabius exposait
ses conceptions de la défense française, mais n'évoquait pas, lui non plus, l'arme
neutronique. (D.N Nov. 1987, p. 9 sq). La bombe à neutrons est tout de même revenue
à l'ordre du jour lorsque la décision de doter la France du missile Hadès, fut prise. Mais
c'est aussi sous la plume de Raymond BARRE qu'elle a fait sa réapparition lors d'un
discours très favorable devant l'IISS de Londres le 26 Mars 1987.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

adoption implique une série de mutations extrêmement profondes, et


présente un ensemble de difficultés considérable. Mais ce prix là semble
raisonnable, dans la mesure où cette arme peut parfaitement devenir la pièce
maîtresse d'un dispositif français de défense enfin crédible contre une
invasion conventionnelle. Soit à démontrer finalement que la somme des
coûts est largement inférieure à celle des bénéfices.
Cela devrait pouvoir être fait. Car le principal sacrifice à consentir
est celui de quelques idées très ancrées. Mais il ne faut pas en nier le poids.
En fait, l'adoption de la bombe à neutrons commande - ni plus ni moins -
de rompre avec cette composante essentielle de la doctrine française qu'est
le refus absolu de la bataille. C'est justement cette bataille que la bombe à
neutrons commande tout à la fois d'accepter (I), et de repenser (II).

I - ACCEPTER LA BATAILLE
Parce que l'arme neutronique se présente comme le moyen privilégié
de la résistance armée à une invasion conventionnelle, son incompatibilité
avec le principe de la dissuasion stratégique semble irréductible. Il faut
pourtant y regarder d'un peu plus près. Car si, vérification faite, l'arme à
neutrons est indiscutablement l'arme de la bataille (A), la préparation d'une
telle bataille n'est pas pour autant hérétique (B). Loin de ruiner la
dissuasion, elle pourrait bien ajouter à sa crédibilité.

A - L'arme à neutrons est l'arme de la bataille


Derrière l'idée que la bombe à neutrons est l'arme d'un affrontement
sur le terrain se tapissent des conceptions très différentes de l'art de s'en
servir. L'une, statique, valorise l'idée d'un emploi "en barrage" ou la
défense de la France reposerait sur une sorte de "Verdun" nucléaire. L'on y
attendrait l'ennemi confortablement enfoui sous deux mètres de terre pour
le mieux occire en toute impunité aux portes du sanctuaire national.
L'autre, à l'opposé, implique l'utilisation de l'arme neutronique dans une
perspective dynamique qui en fait l'instrument privilégié d'une authentique
résistance nationale à l'invasion Le rejet de la première s'impose (1°) et
donne la première indication du bien fondé de la seconde (2°).

1° - Rejet de la conception statique de l'emploi de la bombe à


neutrons
L'idée d'une défense "linéaire" de la France au moyen de la bombe à
neutrons a été vigoureusement soutenue par S.T. Cohen et M. Geneste.
Pour ces auteurs, sa relative innocuité pour les personnels protégés (par un
volume suffisant de terre et de béton) constitue un avantage décisif sur un
Denys de BECHILLON

ennemi progressant nécessairement à découvert et vulnérable au flux


neutronique. Cette situation inégalitaire est au coeur du raisonnement suivi :
seul le défenseur peut "s'offrir" l'infrastructure nécessaire pour résister au
flux neutronique. Il doit donc en tirer avantage en enterrant une partie de
ses forces sous un authentique cordon disposé tout au long des frontières.
Là, il attend l'ennemi à l'intérieur de cette ligne Maginot d'un nouveau
genre (20) et l'y foudroie d'un coup d'arrêt décisif. On aura quand même
pris soin de prévoir quelques forces en seconde ligne pour parer à
l'éventualité du passage de quelques chars miraculeusement rescapés du mur
des radiations. Selon M. Geneste, un tel plan est financièrement
supportable. La principale exigence qu'il impose consiste en une bonne
gestion de la situation des troupes enterrées : prévision et protection de
l'approvisionnement, "durcissement" des canaux aux de communication.
Le concept n'est pas radicalement nouveau. 11 repose sur une
constante stratégique : l'occupation et l'utilisation optimale d'un territoire
bien connu. Rien d'étonnant à ce que les tenants de cette thèse
"maximaliste" fussent sensibles aux exploits de la septième brigade
israélienne qui, sur les hauteurs du Golan tint tête, avec ses cent chars, à
trois divisions blindées. En trois jours, elle leur infligea la perte de près de
six cent tanks, sur un front étiré de trente kilomètres (21). Mais une brigade
n'est pas une armée, et la bombe à neutrons n'est pas une simple roquette.
Il faut donc dire en quoi la doctrine de la défense linéaire doit être
intégralement rejetée comme politiquement irréalisable (a), budgétairement
inconcevable (b) et militairement dangereuse (c).

(20) M. GEI■IESTE lui-même admet la comparaison avec la ligne Maginot mais lui préfère
celle de la stratégie linéaire de 1914 (in De l'anti-cités à l'ana -forces, D.N., décembre
1979, p. 39 et s.). En effet, souligne l'auteur, la ligne Maginot "manquait de profondeur
et de puissance". De son côté, M. LEMAN (in Les neutrons, arme anti-invasion pour
une défense européenne, P.I. n° 2, juin 1981, p. 411) fustige ceux qui n'auraient pas
encore compris que la division de Guderian ont "débordé" et non "percé" la ligne
Maginot dont le seul vice est de s'être arrêtée à Longwy. N.B tout de même que si M.
GENESTE continue parfaitement à proclamer sa foi en l'efficacité de la bombe à
neutrons (V. récemment : L'atome en réserve ? le principe de Gorbatchev et la bombe à
neutrons ; D.N Déc 1987, p. 57, il fait moins directement référence à la thèse de la ligne
Maginot, tout en continuant à évoquer la logique (au demeurant incontestable ici) de
l'enterrement.
(21) V. (M.) GENESTE, art. cit. p. 39 et G. OUTREY : Une thèse maximale, D.N., mars
1982, p. 29.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

a) Un système politiquement irréalisable


Cette impossibilité découle de la question de savoir où il
conviendrait de placer la ligne de défense (22). C'est en fait tout le
problème de la cohésion européenne qui est ici posé autour des deux seules
hypothèses concevables.
- Si l'on décide de placer la ligne aux frontières nationales pour
garantir notre parfaite sanctuarisation, il faut supposer corrélativement
l'abandon à l'ennemi de tous les pays limitrophes. Un tel égoïsme est
d'autant plus inconcevable qu'il faudrait faire admettre à nos "amis"
abandonnés que leur territoire sera transformé en champ de bataille
neutronique pour la seule défense de la France.
- Si, l'on envisage de poser la ligne aux frontières extrêmes de
l'Europe de l'Ouest, il faudra résoudre un épineux problème d'intégration
politique et militaire, tout à fait hors de proportion avec les espoirs les plus
exagérément optimistes que l'on puisse forger dans ce domaine

b) Un système budgétairement inconcevable


Les paroles rassurantes que M. Geneste eut à ce propos ne résistent
pas à l'analyse (23).
- La première raison tient au coût évidemment énorme en moyens
humains de l'étalement des forces sur une distance suffisamment grande
pour pallier les risques d'une attaque moins concentrée que celle à laquelle
on s'attend usuellement (24).
• La seconde raison tient au caractère totalement utopique d'une
protection des troupes de première ligne par des remparts en terre. Car si le
mètre et demi de terre prévu arrête bien le flux neutronique que l'on
projette, il ne protège en rien de l'obus conventionnel abondamment
déversé par les troupes adverses. Il n'est donc d'autre solution que de
recourir à l'enterrement profond et aux couches dures de béton armé. Si
l'on ajoute que pour être parfaite "la ligne Maginot" devrait être à l'épreuve
de l'arme nucléaire tactique ennemie (même si on a refusé pour des raisons

(22) V. (G.) MERY : Les trois théories de l'arme à neutrons, D.N., mars 198 , p. 6 et s.
(23) V. en ce sens LEWIN (G.) art. cit., D.N. 23 1982, p. 19 et La dissuasion française et la
stratégie anti-cités, D.N. mars 1980, p. 29.
(24) Avec juste raison d'ailleurs, car la force du système offensif soviétique réside en partie
dans cette importante concentration dans l'espace et dans le temps. V. LECHAT (J.) :
L'arme à neutrons, complément de la dissuasion, D.N. mars 1982, p. 25. Mais ce
constat n'implique pas qu'il faille négliger les risques d'une attaque simultanément
prévue en plusieurs points.
Denys de BECHILLON

expliquées plus haut, de se placer dans le cadre d'une offensive nucléaire de


la part des forces du pacte), on arrive à un degré de sophistication qui
s'avère totalement disproportionné avec les capacités budgétaires de la
France comme de l'Europe (25).
c) Un système militairement dangereux
Ce n'est pas par goût de la raillerie qu'on tient à l'énoncer, mais la
ligne Maginot est de trop sinistre mémoire pour qu'on ne soit pas
extrêmement circonspect à son encontre. En fait, on aurait bien raison de
s'en défier.
D'une part, un système statique de défense en cordon, même
doublé ne saurait fournir de résistance intéressante à l'aviation. Cette
dernière trouvera même avantage à n'avoir à pilonner qu'un objectif aussi
concentré.
- D'autre part, un tel système représente un atout de taille pour
l'ennemi. Un aussi gros effort imposerait nécessairement que la stratégie
française soit totalement préfigurée pour une période supérieure à vingt ans.
Ce qui la rendrait éminemment "lisible". L'adversaire peut ainsi concentrer
la totalité de son énergie à concevoir un plan de bataille adapté à l'existence
de la ligne. Ce qui a disparu à cet instant, c'est l'irréductible fraction
d'incertitude sans laquelle il n'y a pas d'art militaire. Et puis, qui saura
prévoir ce que l'acquis scientifique permettra dans quinze ans ? Qui garantit
la pérennité de la protection ? Le principe même d'une défense fixe est un
non-sens militaire.
La théorie de la défense en ligne présente tout de même un certain
intérêt. Elle a notamment permis de valoriser l'idée d'une bataille défensive
et promu le concept d'un combat de théâtre. Et cela doit se retrouver dans
une approche plus réaliste.

2° - Adoption d'une conception dynamique de l'emploi de la


bombe à neutrons.
Le principe d'une telle conception revient à intégrer directement
l'arme au nombre des moyens du corps de bataille. Ce qui permet de lui
conférer toute la souplesse d'utilisation utile à son emploi optimal, comme
le général Mery fut l'un des premiers à le montrer (26). Il s'agit d'utiliser
l'arme neutronique dans une configuration tactique relativement proche de
celle qui préside au bon usage d'une arme antichar classique. Mais cela

(25) Relativement à la dimension budgétaire de la défense française, V. la très passionnante


étude de F. TIBERGHIEN : L'effort de défense depuis 1981 ; D.N Nov 1985, p. 31.
(26) V. (G.) MERY, art. précité p. 14.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

suppose évidemment que le servant de l'arme puisse se protéger de ses


méfaits. Or on sait (27) que si la terre offre une bonne protection contre le
flux neutronique, l'air produit un effet de frein d'intensité comparable à une
distance de 2 000 mètres du point d'impact (pour une explosion de forte
intensité). Les matériaux de construction habituels fournissent également un
bouclier non-négligeable. C'est bien pourquoi l'infrastructure urbaine peut
constituer une zone de combat très intéressante. A condition d'éviter
l'explosion neutronique au survol immédiat des zones à forte concentration
démographique, il est parfaitement possible de protéger de façon
satisfaisante les populations civiles (dans les caves), comme les servants de
l'arme (à condition qu'ils soient correctement entraînés en vue d'un combat
antichar en zone urbaine).
C'est ainsi que l'utilisation d'une arme neutronique à courte distance
se conçoit. Elle peut être supportée par une arme de grande précision
(P.G.M.) ou par un canon monté sur un char. Il en résulte un ensemble
d'avantages déterminants - elle permet l'adaptation de la frappe à la
mobilité de l'ennemi ; elle autorise la mise en place d'une dispositif profond
et étiré garantissant l'usure de l'adversaire ; elle autorise une protection
satisfaisante des populations civiles. Son incidence budgétaire est également
tolérable, puisqu'elle n'implique pas de modification du nombre des
effectifs ni la création d'infrastructures nouvelles : il suffit d'en doter un
ensemble diversifié de formations terrestres et aériennes. On peut enfin
imaginer la récupération d'une partie du matériel ennemi. Cloué par un flux
neutronique de grande profondeur, optimisé par un tir rapide au contact,
l'adversaire laisse sur place une infrastructure militaire assez largement
préservée.
Au strict plan de l'efficacité théorique, force est bien de reconnaître
qu'une telle perspective paraît incomparablement plus cohérente que le
mode d'emploi statique évoqué plus haut. Simplement, elle induit l'idée
d'une véritable bataille et s'en donne les moyens. Doctrinalement parlant,
cette bataille est moins inconvenante qu'il n'y paraît.

B - La bataille n'est pas hérétique


Contrairement à l'idée fréquemment avancée par les détracteurs de la
bombe à neutrons, celle-ci ne substitue pas une doctrine anti-forces à la
doctrine anti-cités et n'implique aucunement l'abandon complet de la
doctrine française de la dissuasion (1). Elle lui impose cependant de
profondes adaptations (2).

(27) V. (G.) LEWIN, art. cit. (D.N. 1982), p. 21


Denys de BECHILLON

1° - L'adoption de l'arme à neutrons n'implique pas


l'abandon de la doctrine française de la dissuasion.
On avance fréquemment que le concept de la bombe à neutrons
impliquerait la banalisation du feu nucléaire. D'où l'idée qu'elle saperait le
fondement même de la dissuasion (28) puisqu'elle en supposerait l'échec -et
donc la non-crédibilité- (29). Le raisonnement a sa logique (30), mais un
discours différent peut être tenu. Il permettrait de considérer la bataille
tactique et la stratégie anti-cités comme deux données complémentaires. Soit
à considérer, avec le Pr. Léo Hamon, que la bataille doit être pensée comme
l'instrument d'une dissuasion plus complète (31).
D'aucun doutent sérieusement que la dissuasion absolue du faible au
fort ait conservé toute sa crédibilité. Et l'on sait bien sa relative incapacité à
parer l'hypothèse d'une attaque conventionnelle. Ne serait-ce dans la
mesure où une frappe nucléaire française "en premier" sur un objectif
démographique adverse aurait pour conséquence inéluctable une riposte
nucléaire de niveau supérieur ; laquelle est parfaitement inadmissible. A
dire vrai, la disproportion des enjeux immédiats est trop évidente pour que
la stratégie reste fiable alors qu'elle l'est de façon satisfaisante s'agissant de
la réponse à une agression nucléaire.
Tel est bien le risque le plus grand que fait courir la doctrine actuelle
à l'indépendance nationale : l'ennemi est invité à manoeuvrer au plus fin et
à progresser de telle façon qu'il rende pas inéluctable la frappe nucléaire
anti-cités (32). On pourrait, par exemple, imaginer une asphyxie
progressive de la France par le biais d'une progression conventionnelle par

(28) En ce sens, par exemple, (A.) MARTIN-PANNETIER : La défense de la France, op


cit. P. 92.
(29) V. par exemple G. H , discours à l'IHEDN précité,D.N., décembre 1981,p. 16.
(30) P. MAUROY, alors même qu'il confirmait l'avancée des travaux de recherche
réaffirmait avec force que la stratégie anti-cités devait demeurer le "fondement
implacable mais inéluctable de la dissuasion du faible au fort" (Discours précité, D.N.
novembre 1982,p. 12). Et il est certain que le discours de la dissuasion stratégique peut
conserver une réelle valeur intrinsèque. Mais c'est à la condition qu'il soit tenu avec une
parfaite cohérence ; ce qui impose que l'on fasse planer de façon très hautement crédible
le risque d'une riposte stratégique en réponse à tous les types d'agression année contre
le territoire Une analyse très rigoureuse en ce sens est donnée par le Général A.
DUBROCA : La France sans défense ? V. également, pour une profession de foi, I.
BONNEMAISON : "Qui s'y frotte s'y tue", ou les perspectives d'évolution de la
dissuasion française ; D.N, Mars 1985, p. 15
(31) Art. cit. D.N., février 1983, p. 16.
(32) En ce sens, L. HAMON art. cit. p. 83.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

paliers etc... Il faut bien convenir que la place du Président de la


République n'est pas enviable dans un tel cas. En vérité, la riposte
stratégique apparaîtrait même comme l'acte inutile d'une aveugle
vengeance. La guerre est ici perdue avant d'avoir commencée.
La préparation d'une bataille neutronique en vue de stopper une
action conventionnelle peut redonner à la dissuasion cette crédibilité perdue
(33).
La "certitude de l'incertitude" liée à l'éventualité de l'emploi de
l'arme nucléaire stratégique demeurant en toute hypothèse, on peut penser
que la bombe à neutrons, associée à l'arme stratégique et à l'arme nucléaire
tactique, dissuadent - chacun à leur niveau - de l'attaque conventionnelle.
Le résultat est logique : le niveau du doute de l'adversaire a globalement
progressé. On a simplement ajouté une défense anti-forces à la défense anti-
cités (34) et pas substitué l'une à l'autre.
Il paraît finalement dissuasif de montrer à l'ennemi potentiel qu'on
est à même de le combattre valablement dans le domaine où l'on se sait
faible. La bombe à neutrons est donc compatible avec la doctrine française
actuelle dans la mesure où celle-ci ne remplit pas pleinement son office, et
que l'adversaire le sait (35). Reste, comme le remarque L. Hamon (36) que
pour que la bataille soit dissuasive, il faut qu'elle ne mène pas au désastre.
Or le désastre est prévisible si l'on ne modifie pas en conséquence certaines
composantes "périphériques" de la doctrine française, qui tolèrent en
l'avouant du bout des lèvres - une bataille nucléaire tactique d'un genre
proprement suicidaire.

2° - L'adoption de Panne à neutrons implique la modification


de certaines modalités de la doctrine française de la
dissuasion.
La compatibilité de l'arme neutronique avec la doctrine actuelle
implique l'abandon pur et simple de certaines conceptions en vigueur. Or il
se trouve que l'adaptation requise touche deux des éléments les plus

(33) V. M. LECHAT : L'arme à neutrons, complément de la dissuasion, D.N. mars 1982, p.


2.
(34) D'autant plus qu'il ne faut pas exagérer le hiatus entre ces conceptions, y. notamment Y.
SCORDINO : Stratégie anti-cités et stratégie anti-forces, D.N. mai 1982, p. 49-55 .
(35) De nombreux tacticiens, même orthodoxes, plaident le langage de la bombe à neutrons
dans un emploi non-stratégique sans penser pour autant que la dissuasion soit atteinte
dans son fondement (y. par exemple LEWIN (G.) art. cit. et le général G. MERY art.
cit.
(36) Art. cit. p. 83.
1 OR Denys de BECHILLON

contestables de notre stratégie : ceux la même, qui, sans que l'on eut à
penser l'insertion de la bombe à neutrons, méritaient qu'on s'en débarrasse
au plus vite. L'entreprise est donc doublement utile et porte sur la nécessité
vitale d'abandonner la doctrine de l'ultime avertissement (a) et sur le
nécessaire désenclavement du sanctuaire national (b).

a) Le nécessaire abandon de la doctrine de l'ultime


avertissement
Lorsqu'il fallut trouver un mode d'emploi à l'arme nucléaire dont on
venait de se doter, on chercha avant tout à en trouver un qui fût
harmonisable avec le principe de la dissuasion. La cote fut mal taillée. Et
l'on inventa l'ultime avertissement ; lequel s'expose sommairement comme
suit : en cas d'attaque conventionnelle, voire nucléaire limitée, la France
riposterait par une frappe nucléaire tactique, derrière le rideau de fer ou au
contact des premières troupes. Une salve nucléaire unique et de forte
puissance montrerait ainsi à l'adversaire la qualité de notre détermination.
Le voici donc dissuadé de poursuivre, dans l'assurance de ce que la seconde
frappe sera stratégique, anti-cité, et maximale. Ce stade serait donc
intermédiaire. Surtout, il ne conduirait pas à la bataille puisqu'il y aurait
frappe unique et non échange de coups.
D'où l'inadaptation totale d'un tel schéma à l'usage de la bombe à
neutrons , puisqu'elle implique au contraire un affrontement protéiforme et
relativement prolongé des forces en présence. De plus, contrairement à
l'idée d'ultime avertissement, l'arme neutronique suppose une multiplicité
d'explosions sur le territoire national, voire chez les alliés proches.
C'est bien pourquoi il faut s'inquiéter des projets en cours. En l'état
des programmes, seul le missile "Hadès" aurait vocation à recevoir une
ogive neutronique (37). On ne peut imaginer vecteur plus inadapté. Car
Hadès est un véritable missile tactique, relativement lourd, de forte
puissance et possédant une portée de plusieurs centaines de kilomètres.
L'engin est donc parfaitement inapte aux conditions d'usage décrites plus
haut. Il ne peut que remplir l'office d'une arme nucléaire tactique normale ;
la présence d'une charge neutronique à son bord constitue pratiquement une
contradiction dans les termes, dans la mesure où, si l'effet recherché doit
être psychologique, il n'est pas douteux qu'il soit infiniment plus élevé dans
le cadre d'une explosion d'A.N.T très visiblement destructrice.
Mais bien plus que par son inadaptabilité, c'est par son absence
totale de pertinence que pêche la doctrine de l'ultime avertissement. Les
Généraux Copel et Dubroca ont parfaitement montré la nécessité

(37) V. les propos recueillis par P. FORGET art. cit. D.N. décembre 1982, r
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE 199

d'abandonner cette thèse (38). On reprendra largement certaines de leurs


vues, en tant qu'elles stigmatisent les trois caractéristiques majeures de
l'ultime avertissement : inutile, inefficace et dangereux :
Inutile, car, pour montrer notre détermination, il est
incomparablement plus efficace dè recourir à une salve stratégique limitée
chez l'agresseur plutôt que d'occire ses voisins - d'autant plus que la notion
de "voisin" pourrait bien s'étendre à nos alliés immédiats, que l'on
atomiserait par la même occasion -. La frappe tactique est simplement plus
meurtrière et moins significative.
Inefficace, car la frappe unique préconisée n'a aucune utilité anti-
forces. L'adversaire est mobile, et le temps de réaction nécessaire à la prise
de décision et à l'emploi de l'arme tactique est trop long pour qu'on puisse
penser attendre une ou plusieurs divisions de chars en mouvement. Seule
l'acquisition d'un objectif fixe (aéroport, dépôt militaire) est concevable.
Elle était hors de portée du missile Pluton, mais devient possible avec
Hadès. Cependant, ajoute E. Copel (39) il faudrait employer une masse
explosive colossale pour détruire un nombre significatif d'aéroports
susceptibles de donner base à une attaque contre nos forces. Cette
inefficacité serait évidemment accrue si l'on s'avisait de doter Hadès d'une
ogive neutronique. Non guidé, Hadès n'est pas à même de traiter un
objectif mobile. Neutronique, il laisserait debout l'essentiel du matériel
visé.
Dangereux, "l'ultime avertissement" l'est au-delà du raisonnable.
Car cette doctrine peut donner au Président l'illusion de prendre une
décision nuancée, non-définitive. Ce qu'elle n'est en rien. Il est en effet très
probable qu'une frappe nucléaire tactique au-delà du rideau de fer ne puisse
que susciter une riposte nucléaire soviétique d'une ampleur terrifiante. Mais
il y a plus. Comment rêver qu'une éventuelle agression conventionnelle ne
serait pas mue par l'intention d'aller jusqu'au bout de l'objectif ? Comment
croire que le risque d'une frappe nucléaire tactique ne soit pas parfaitement
pris en compte par l'adversaire et intégré par lui comme une des
probabilités du conflit ? Envahir l'Europe, de ce point de vue, c'est déjà
accepter cette éventualité. C'est au moins en admettre l'augure. L'ultime
avertissement n'avertit donc qu'un ennemi prévenu et pratiquement acquis à
la certitude de sa survenance. Elle a donc pour seul effet de le forcer à
élever d'un cran la montée aux extrêmes ; assez, en tous cas, pour mettre le

(38) E. COPEL : Vaincre la guerre, éd. Lieu commun 1985, p. 127 et s ; A. DUBROCA,
Op. cit, sp. p. 100 sq.
(39) Ibid, p. 130.
200 Denys de BECHILLON

décideur français devant l'impossible décision d'une frappe stratégique


suicidaire.
Et puis, s'il faut en ajouter, il y a encore que l'ultime avertissement
"victimise" sérieusement son destinataire sur la scène internationale.
L'agresseur initial a ainsi beau jeu de diaboliser le comportement insensé du
responsable de l'ouverture de la boîte de Pandore nucléaire.
Rapportée au refus de la bataille, cette doctrine comporte enfui
l'aveu de son irrationalité. Il y a une absurdité profonde à envoyer toute
l'artillerie nucléaire tactique en une seule frappe pour se prémunir du risque
d'avoir à en utiliser une partie au cours d'un véritable affrontement
défensif. "Comme si la riposte allait être moindre, comme si le danger allait
être limité" (40).
La doctrine de l'ultime avertissement conduit donc à l'auto-
destruction. C'est ce que la bataille neutronique cherche à tout prix à éviter.
Et sa logique est simple dans cette direction. Si ce qui est dangereux dans la
doctrine de l'ultime avertissement, c'est qu'elle porte le feu nucléaire chez
l'adversaire suscitant ainsi son courroux et sa riposte, alors il ne faut porter
le flux des neutrons que "chez soi" (41). Ainsi l'arme à neutrons ne génère
t-elle pas inéluctablement la riposte nucléaire. N'admettre l'ouverture du
feu neutronique que chez soi, c'est ne s'attaquer qu'à l'armée. Cela
conserve un niveau acceptable de crédibilité à une dissuasion stratégique qui
peut encore nous protéger d'une attaque nucléaire. Reste que pour
augmenter la faisabilité de ce type de défense, il importe de nuancer la thèse
de la sanctuarisation du territoire.

b) Le nécessaire aménagement de la doctrine de la


sanctuarisation du territoire.
Jusqu'à une époque récente, la doctrine française de défense ne visait
qu'à la protection du territoire national. Or l'on ne peut concevoir de
défense conventionnelle ou neutronique en Europe que dans le cadre d'une
dispositif de grande profondeur. Attendre la violation de la frontière, c'est,
évidemment s'exposer à la défaite. Il faut donc accepter la "bataille de
l'avant" (forward battle).
La bataille de l'avant suppose notamment un engagement ponctuel et
circonstanciel des forces française en R.F.A. et au Bénélux. En cela, elle
est parfaitement distincte de la "stratégie de l'avant" qui suppose qu'on

(40) Ibid, p. 132.


(41) V. E. COPEL, prec.
nni
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

masse à la frontière franco-allemande un corps de bataille complet (42).


Cette dernière option paraît, de toute façon irréaliste, voire périlleuse, dans
la mesure où elle obligerait à dégarnir un pan du sanctuaire, ce qui le
rendrait plus vulnérable à une action aéroportée.
La bataille de l'avant n'est concevable que comme constitutive d'une
série d'opérations significatives. Celles ci n'impliquent pas nécessairement
d'abandon de souveraineté mais ne peuvent être efficacement menées qu'au
prix d'un couplage militaire franco-allemand étroit. (43). La question de
l'unicité européenne de décision militaire ne se pose donc pas
nécessairement ici ; il n'est d'ailleurs pas certain qu'elle n'ait que des
avantages en matière nucléaire (44).
La nécessité d'une profonde cohésion politico-militaire européenne
n'étant à peu près plus discutée par personne, et la pensée notamment
politique, ayant visiblement beaucoup évolué sur ce point, il n'est pas
besoin d'insister encore sur ses indispensables mérites.
Au total, la bataille qu'on a décrite n'est pas l'affrontement nucléaire
terrifiant qu'oppose la fraction dure de la doctrine française classique. Si
faire ce peu, elle reste encore aux marges de l'horreur absolue. Mais la
démonstration de sa faisabilité conceptuelle ne peut emporter seule
l'adhésion. Il faut encore s'assurer de sa faisabilité technique. Ici, plus
encore, il faut penser différemment.

II - REPENSER LA BATAILLE
L'idée que l'on se fait encore parfois de la bataille est aujourd'hui
dépassée. Elle est surtout profondément inadaptée aux réalités de la guerre
moderne en Europe et évidemment à l'emploi de l'arme à neutrons. Mais
une mutation très profonde est en marche. D'abord confinée aux cénacles
universitaires, elle commence à imprégner fortement l'armée d'aujourd'hui.

(42) En ce sens, A. MARTIN-PANNETIER op. cit. p. 83.


(43) V. pour une analyse approfondie P. BERGER : Défense de la France et intervention en
Europe. D.N. janvier 1982, p. 23 et s. Et V., relativement aux divers projets de
constitution d'une brigade franco-allemande, les réflexions de F. de Rose Grands
problèmes posés par une petite unité ; D.N. Oct 1987, p. 9
(44) L'analyse du Colonel MANEL, bien que fort nuancée met l'accent sur un problème
délicat la multiplicité des acteurs nucléaires occidentaux sur le théâtre européen
multiplie l'incertitude dans laquelle est plongé l'adversaire et qui est à la base de la
dissuasion. Il est en effet trois fois plus difficile d'évaluer la plausibilité d'une réaction
nucléaire trois autorités différentes que d'une seule. V. L'Europe sanctuarisée : l'Europe
en formation, avril juin 1983, n° 252, p. 51 et sq.
9m Denys de BECHILLON

Mais si le chemin parcouru est grand, il reste encore insuffisant pour


conférer sa parfaite crédibilité à une défense de la France en partie fondée
sur l'emploi de l'arme neutronique.
Cette crédibilité suppose qu'un effort important soit consenti dans
deux directions. La première - urgente impose de reconsidérer un
processus décisionnel encore trop lourdement empêtré de pesanteurs et de
fausses hiérarchies (A). La seconde est moins vitale, mais permet seule de
conférer sa plein efficacité à l'arme neutronique elle propose de
reconsidérer la structure du corps de bataille (B).

A - Repenser le processus décisionnel


En l'état de la doctrine, l'arme neutronique reste une arme nucléaire
et demeure intégralement perçue comme telle. Elle est donc soumise à un
processus décisionnel complexe, tout entier dominé par la personne du
Président de la République, resté seul maître du moment et de l'objectif. Or
l'emploi de théâtre dans lequel elle s'inscrit révèle la relative inadaptation
de ce schéma Entendons bien, pour autant, que l'on ne songe pas un
instant à écarter l'autorité politique suprême d'un choix aussi grave pour la
Nation. Ce dont il est simplement question, c'est d'une redéfinition des
rôles, pas d'une révolution. C'est dire que si l'on croit le processus
inadapté (1 0 ), on n'appelle à son évolution que pour autant qu'il s'y avère
adaptable (2°).

1° J.,e processus est inadapté


-

Dans sa définition actuelle, la décision de recourir au feu nucléaire


tactique demeure un acte plus politique que purement militaire. Prise "d'en
haut" après de nombreuses consultations des chefs militaires, la décision va
transiter par la voie hiérarchique jusqu'à l'exécutant de base. Elle est, pour
ainsi dire "complète" puisqu'elle révèle une série d'options sur
l'opportunité, la localisation et l'intensité.
Transposé à l'hypothèse d'un affrontement où la bombe à neutrons
doit freiner l'avance des forces des troupes adverses, ce schéma classique se
révèle tout à la fois trop lourd (a), trop lent (b) et trop faillible (c) pour
pouvoir être conservé en l'état.

a) Le processus est trop lourd


Contrairement à l'ultime avertissement, la bataille suppose un
traitement direct des troupes ennemies. Or, par définition, la force
d'invasion à laquelle la France aurait à faire face est mobile et suppose une
capacité d'enfoncement rapide du dispositif défensif. Le combat en défense
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

suppose donc un fort potentiel d'adaptabilité. Il faut pouvoir contre-attaquer


"à vue" ou à courte distance, de façon à s'opposer à l'ennemi là où il se
trouve.
De cette exigence découle la délicate question du choix du vecteur
optimal pour l'arme neutronique. Tristement, comme on le sait, c'est la
solution la plus mauvaise qui paraît retenue : celle du missile Hadès.
Partant, il ne saurait être un instant question d'espérer acquérir un objectif
quelconque en contexte de bataille. L'ennemi n'est pas visible. Même les
moyens les plus sophistiqués de la guerre moderne n'autorisent pas une
probabilité convenable de tir au but sur un sujet aussi mobile, avec une
arme de relativement faible puissance à une distance de 450 km. Sauf,
justement, à augmenter cette puissance. Que faire alors, si par malheur
l'adversaire approche ? Hadès est un missile balistique à trajectoire extra-
atmosphérique. Convenons qu'il y aurait à curieusement courber cette
dernière si l'on avait à s'assigner un but situé à trois kilomètres. Convenons
également qu'il y aurait lieu de sérieusement méditer les voies et moyens de
la protection de nos propres troupes. Fort heureusement, les solutions de
rechange sont pratiquement illimitées (canon, avion, missile sol-sol de
grande précision (P.G.M.), voire lance-roquettes adapté (45)). Ces
différentes options permettent une acquisition de l'objectif à très courte
distance avec une probabilité de tir au but proche de 100 % (46).
L'ESSENTIEL ETANT, EN TOUTE HYPOTHESE, QUE LA CHARGE
NEUTRONIQUE SOIT TRES FAIBLE.

Et c'est justement cet emploi optimal qui paraît incompatible avec un


schéma décisionnel presque intégralement concentré entre les mains du
Président. Le tir quasi-instantané sur un objectif mobile et fort rapide est
pratiquement impossible (47).

(45) V. S. COHEN art. cit P.I. n° 9, p. 43 et E. COPEL op. cit par exemple.
(46) Cette probabilité est atteinte de jour comme de nuit grâce aux techniques modernes
d'illumination laser de l'objectif, du développement d'armes guidées à Infra-rouge etc..
C'est là le "one shot, one kill" des P.G.M. modernes.
(47) La question de l'acquisition des objectifs mobiles est au coeur de la critique de P.M.
GALLOIS contre la bombe à neutrons (débat COHEN/GALLOIS précité P.I. n° 9, p.
46 et D.N., mars 1982 p. 35 L'arme à rayonnement renforcé, essai de bilan).
L'éminent stratège estime en effet que le temps de localisation des formations blindées
permettant aux chars de sortir de la zone dangereuse avant que l'obus n'arrive. Mais
cette critique ne peut valoir que contre l'hypothèse d'un emploi en barrage fixe de l'arme
neutronique, et non contre celle d'un tir tendu à vue de munitions modernes de grande
précision (de type roquette ou missile anti-char). Le procès se trompe donc de coupable.
Ce n'est pas la bombe à neutrons qui est en cause, mais l'art de s'en servir..
one Denys de BECHILLON

b) Le processus est trop lent.


La "bonne tenue" d'un processus de décision hiérarchisé impose un
double mouvement de l'information. Aussi, si l'on veut scrupuleusement
respecter le canal hiérarchique et préserver l'intégrité des prérogatives
décisionnelles du Chef de l'Etat, on arrive au modèle suivant : les troupes
en vue de l'adversaire, éventuellement détentrices de l'arme neutronique,
repèrent son mouvement dans une zone donnée Elles en informent leur
hiérarchie, laquelle diffuse l'information par la voie ascendante.
L'information parvient à l'état-major lequel informe le Président de la
République. Le Président prend sa décision (en combien de temps ?) et
donne l'ordre audit Etat major de procéder à la frappe. L'ordre redescend
alors les échelons hiérarchiques jusqu'à l'exécutant. Combien de temps,
dans le meilleur des cas, aura-t-il fallu ? Bien sûr, cette description est
parfaitement caricaturale, et les choses seraient, en temps de guerre,
considérablement simplifiées. Mais jusqu'à quel point ? En fait,
l'inquiétude des décideurs survient justement dès que survient la question
des communications.
On a sûrement beaucoup gagné à méditer l'histoire racontée par G.
Brossollet (48) à propos d'un exercice effectué dans une unité importante de
l'armée française. 500 télégrammes en attente ont engorgé le service des
transmissions pendant 2 jours, dont un "flash" urgent qui mit 24 heures
pour parvenir à son destinataire 1!! L'appréciation du Général Beauffré
prend, dès lors, valeur d'avertissement lorsqu'il écrit : "Nos habitudes de
transmission hiérarchique des renseignements et des ordres sont proprement
absurdes" (49). Il n'est pour s'en convaincre que de se rappeler la
catastrophe de Pearl Harbour.
Ainsi le problème a-t-il longtemps été celui de l'efficacité des
transmissions. Il semble cependant que depuis l'adoption du très
remarquable système RITA (50), il soit en partie réglé. Mais, si performant

(48) G. BROSSOLLET : Essai sur la non-bataille. Belin 1975, p. 47.


(49) Général BEAUFFRE : Stratégie pour demain. Plon, 1972, cité par G. BROSSOLLET
op. cit. p. 46.
(50) RITA (Réseau intégré de transmissions automatiques) est une des grandes fiertés de la
technologie française puisque l'on sait que son acquisition a été consentie par l'armée
américaine. Il n'est bien sur pas question de décrire ici ses caractéristiques, lesquelles
ont, de surcroît assez complexes. (On peut lire le numéro d'Août/sept 1986 de D.N,
presque entièrement consacré au sujet). Observons seulement que RITA permet, à
l'intérieur du corps d'armée, une communication de qualité exceptionnelle entre les
différents pôles, quelle que soit leurs positions ou la vitesse de leurs déplacements.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

soit-il, RITA ne résout pas tout. A le supposer adapté à la diffusion des


décisions de feu nucléaire -ce qui n'est pas acquis-, il laisserait tout de
même entière la question de savoir quel "bruit" feraient une centaine de
demandes d'autorisations de feu adressées au(x) même(s) décideur(s).

c) Le processus est faillible.


Là encore, les choses ont heureusement bien changé. Il y a peu, une
totale désorganisation des communications militaires était envisageable.
L'ennemi n'eut d'abord pas manqué de concentrer son action sur les pôles
de transmission et y eut probablement triomphé. D'autre part, il fallait
composer avec les risques de l'impulsion électro-magnétique (E.M.P)
provoquée par toute explosion nucléaire (ou neutronique). Il s'agit, comme
on le sait, de cette "propriété" qu'ont ces explosions de brouiller, voire
d'anéantir totalement les émissions électriques et radio-électriques. On se
doute aisément du résultat : plus de téléphone, de télex, d'ordinateurs, de
radio ; le blocage est total. Point d'étonnement, dès lors, à voir les
recherches sur les moyens de minorer l'E.M.P. placées au rang des priorités
stratégiques (51). En ce sens, la réalisation du réseau "durci" RAMSES (52)
constitua un pas en avant. RITA, là aussi, représente certainement une
contribution de premier plan pour ce qui est des armées en campagne. La
conception de ces réseaux offre une protection intéressante contre l'un et
l'autre de ces deux risques
Mais les problèmes sont loin d'être résolus pour autant Et l'on peut
être certain de que bien des esprits se mobilisent à l'idée de tenir en échec
ces acquis techniques. Ceci, simplement parce que la destruction des
transmissions adverses est et reste un objectif militaire de premier plan pour
toutes les armées du monde. Parce que l'invulnérabilité absolue n'existe
jamais et/ou jamais longtemps, il serait prudent de ne pas se borner à pallier
les vices d'un processus décisionnel par les mérites d'une technique. Ceci
d'autant moins que la France parait loin d'avoir réalisé le durcissement de
toutes ses lignes stratégiques. La rupture de communication n'est pas
qu'une hypothèse d'école.
De tout cela résulte la nécessité vitale d'un remède. La réduction des
divers facteurs de dysfonctionnement paraît possible par le biais d'une
sérieuse décentralisation de la décision d'emploi de l'arme. Cet objectif là
n'est pas si utopique qu'il y paraît.

Ajoutons que la structure en filet du système, le rend particulièrement peu vulnérable


aux agressions adverses.
(51) V. par ex. l' allocution de P. MAUROY devant l'IHEDN, D.N. novembre 1983, p. 20
(52) V. A. MARTIN PANNETIER, op. cit., p. 120.
Denys de BECHILLON

2° - Le processus est adaptable


La résolution de la problématique décisionnelle ressemble fort à la
quadrature du cercle si l'on n'admet pas comme postulat qu'une importante
décentralisation de la décision doit être rapidement consentie. A cette
condition, le tireur peut-il adapter le tir à la position de l'ennemi et assurer
l'atteinte du but. Surtout, la paralysie générale du système de défense n'est
plus à craindre. Ces avantages sont évidents. Toute la question est donc de
savoir comment aménager la chose pour en maintenir la faisabilité dans des
limites raisonnables.
Contrairement à l'impression première, le concept même de
décentralisation de la décision n'entraîne pas de rupture totale dans les
conceptions traditionnelles. De toute manière, la nécessité d'une décision du
Président de la République ne se discute même pas : elle s'impose
immédiatement pour un ensemble de raisons tenant à la nature et à la
légitimité de la fonction présidentielle. Elle se justifie encore militairement.
L'efficacité, la crédibilité et la rapidité de l'action requièrent assurément la
décision d'un seul.
Mais rien n'impose que cette décision soit considérée comme un
ensemble monolithique (53). Elle apparaît même éminemment sécable. Il
suffit, en vérité, de laisser à l'autorité politique ce qui ne peut relever que
de sa seule compétence : la décision de principe d'ouvrir le feu nucléaire.
Partant de là, l'homme de terrain est le mieux à même de déterminer
l'opportunité tactique de l'emploi.
Il convient bien sûr d'aménager le système de façon à prendre un
maximum de garanties. Il va soi que nul ne veut prendre le risque de voir
un soldat lancer le feu neutronique de façon inopinée ou sans en avoir reçu
l'ordre. En temps de guerre (54), cette sécurité peut résulter d'un dispositif
assez simple de codage électronique de l'arme. Ainsi est-elle proprement
inutilisable avant que l'ordre Présidentiel n'ait été donné, et l'arme
déverrouillé (55). Le décodage présidentiel peut encore être sélectif et ne

(53) La critique du mythe décisionnel monolithique est évidemment à rattacher aux des
travaux de L. SFEZ. V. par exemple La décision. Que sais-je ? n° 2181, PUF 1984 ;
ou, pour une étude plus poussée, par ce même auteur : Critique de la décision, presses
FNSP 3e ed 1981. De façon plus spécifique aux problèmes de défense, V. par exemple,
J.P. MARICHY : Problématique de la décision en matière de défense ; in Mélanges P.
Montané de la Roque, p. 193 pour une étude comprenant une analyse des structures de
la décision autour du président de la République.
(54) et l'on ne se situe évidemment ici que dans cette hypothèse.
(55) Une description précise des moyens de ce codage électronique est réalisée par I
COPEL, op. cit., p. 134.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

concerner qu'une zone géographique limitée. Mais l'intérêt d'une telle


limitation peut s'avérer discutable pour les raisons invoquées plus haut.
En temps de paix, le stockage des armes ne pose pas de problème
majeur à condition qu'il soit effectué dans un nombre suffisamment élevé
d'endroits largement répartis sur le territoire et convenablement protégés.
Le tout est d'assurer une bonne rapidité de mise en oeuvre et une protection
efficace, tant contre un pilonnage aérien que contre les actions
d'indésirables terroristes.
Ainsi l'arme à neutrons peut-elle échapper aux risques divers
d'utilisation abusive, rester rapidement disponible et relativement mise à
l'abri d'une destruction au sol (56). Son emploi correct paraît assuré (57).
Pour autant, les problèmes essentiels ne sont pas, tant s'en faut
résolus, et l'on peut aller beaucoup plus loin dans l'efficacité ; celle-ci ne
devenant optimale qu'au prix d'une refonte de la structure même du corps
de bataille.

B - Repenser la structure du corps de bataille


Les développements qui précèdent laissent en suspens une question
essentielle : jusqu'où décentraliser la décision ? Il est certes concevable de
s'arrêter à l'échelon de la division ou à celui du corps d'armée. Mais il
paraît préférable de descendre jusqu'au niveau de la brigade pour voir les
effets bénéfiques d'une telle décentralisation se réaliser pleinement.

(56) On ne prétend évidemment pas échafauder ici un système complet de protection et de


stockage. C'est l'affaire des techniciens. Le tout est de s'assurer qu'un tel système est
concevable. Or il l'est et existe déjà s'agissant de l'arme nucléaire tactique, même si on
peut regretter une concentration excessive des armes, génératrice d'un risque de
destruction non-négligeable. Les partisans du "durcissement" mécanique des lieux
stratégiques ont semble-t-il gagné, en France et aux Etats-Unis (au travers du programme
M.X.), mais on peut penser que la nécessaire rapidité qu'implique l'emploi de l'arme
neutronique ferait préférer un système de protection moins concentré ; tout au moins est-
ce souhaitable.
(57) Tout au moins le risque d'une mauvaise utilisation n'est-il pas plus élevé que dans le
cadre de l'emploi d'une arme nucléaire classique, car le transfert de responsabilité au
soldat est inéluctable à un moment donné, quelque soit le type d'arme utilisé. Le risque
est même moins élevé de confier une arme d'une kilotonne au servant d'un, missile
antichar que de faire décoller le pilote d'un bombardier stratégique avec plusieurs
mégatonnes à bord... Le facteur humain (folie, remords, etc.) est résolument irréductible
en toute hypothèse ; il faut l'admettre comme un paramètre stratégique.
208 Denys de BECHILLON

Mais cette dilution de la décision finale de tir n'est pas encore


suffisante. D'autres facteurs de dysfonctionnement ou d'inefficacité
demeurent. Le principal d'entre eux réside dans la très profonde parenté qui
unit notre modèle d'armée à celui de l'ennemi potentiel. Relativement au
déséquilibre des forces en cause, cette proximité joue comme une promesse
de défaite. Comme le note avec bonheur G. Brossollet "Chercher la
bataille avec les mêmes moyens que l'adversaire mais avec un désavantage
numérique évident paraît pour le moins imprudent. Par contre, mener le
combat avec des méthodes, des modes d'actions et des moyens différents de
ceux de l'ennemi permet sans doute de placer les forces du Pacte en porte-à-
faux (58).
Pour s'opposer valablement à la masse fantastiquement ordonnée et
puissante que peut constituer le corps d'invasion du Pacte (59), il faut donc
des principes nouveaux (1°) ; il faut encore chercher à donner un nouveau
sens à la bataille (2°).

1° La recherche de principes nouveaux


-

Les exemples de conflit entre Etats de très inégale puissance militaire


ne manquent pas. Mais la guerre du Viêt-nam et le conflit soviéto-afghan
sont particulièrement topiques. Dans les deux cas, la résistance opposée à
l'envahisseur, malgré l'immensité des moyens mis en oeuvre conduit à la
défaite par un enlisement systématique de l'attaquant. Aucune "grande"
action n'est pourtant menée (60). Nul corps de bataille n'intervient à
proprement parler (61). La guerre est ici sournoise, omniprésente. De

(58) G. BROSSOLLET, op. cit. p. 66.


(59) On préfère ne pas entrer ici dans le détail des chiffres du rapport des forces en Europe.
L'absence de crédibilité de la plupart de ceux habituellement avancés, montre l'usage
très exagérément politique qui en est fait, et rendent l'appréciation objective très
difficile. Plutôt que de se lancer dans une hasardeuse entreprise de réflexion théorique
sur les chiffres les plus plausibles (pour un exemple passionnant de mise en cause des
données chiffrées, v. Demain la guerre, Les éditions ouvrières 1981, et notamment M.
KLEIN, pp. 190 et suivantes) ; on préférera renvoyer aux données comparées
récemment publiés par "Le Monde" (du 31 Janvier 1988) à l'occasion des "aveux"
passés par Moscou sur l'étendue de sa puissance conventionnelle. Pour s'en tenir aux
chars, Le pacte admet en posséder près de 60.000 (contre 16.364 avoués par l'alliance
atlantique, Moscou estimant leur nombre à plus de 30.000). Le potentiel français ne
supporte évidement pas la comparaison (approximativement 1300 chars AMX 30).
(60) A quelques - rares - exceptions près.
(61) Le drame des cavaliers polonais changeant en ligne contre les Panzer divisions, sabre au
clair dans un ordre parfait sert, ici, de repoussoir à toute velléité d'héroïsme collectif de
cet ordre.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

l'ensemble des guérillas victorieuses, certains dénominateurs communs


doivent être dégagés. Partout, on a valorisé la multiplicité et l'autonomie
pour les opposer à la lourdeur adverse (62). Comme le souligne P.
Brossollet, il faut opposer à la vitesse de pénétration de l'adversaire la
profondeur du dispositif défensif ; répondre à sa masse par la légèreté et
opposer à son nombre notre efficacité (63). La recette, est connue depuis
longtemps (64) et n'étonnera plus personne, mais tout tend à démontrer -
curieusement - qu'elle soit plus que jamais pertinente. On aurait ainsi pu
légitimement penser que les soviétiques tireraient les leçons du Viêt-nam et
adapteraient leur stratégie aux exigences de la guérilla. Or tout montre
qu'ils ont globalement répété les mêmes erreurs que les américains (65).
L'histoire n'a pas suffi à vacciner les superpuissances contre leur funeste
obsession du poids, de l'ordre linéaire et de la hiérarchie L'ennemi qu'elles
attendaient n'était pas au rendez-vous.
Les principes directeurs communs aux principales formes
historiquement efficaces des guérilla sont-ils transposables à une armée
semblable à celle de la France ? Assurément pas tous. Mais il paraît réaliste
de s'inspirer de ces quelques grandes lignes que sont la multiplication des
unités combattantes (a), la diminution des relations hiérarchisées (b), la
connaissance et l'utilisation du terrain (c).

a) La multiplication des unités combattantes


Dans le modèle extrêmement sophistiqué qu'il propose, G.
Brossollet met en avant l'immense supériorité d'un système
"modulaire"(66). Celui-ci est constitué d'une myriade de petites unités

(62) On peut certainement identifier d'autres points de convergence sur lesquels on aura
l'occasion de revenir, comme notamment l'existence d'un esprit de défense
particulièrement vivace.
(63)Op. cit., p. 66.
(64) Depuis Che Guevarra, les recettes de guérilla sont amplement publiées ; le morceau de
bravoure étant le "manuel de guérilla" de Carlos MARIGHELA in Pour la libération du
Brésil publié à cause commune après son interdiction, en 1970.
(65) Notamment, on s'étonne encore d'avoir vu les soviétiques survoler les zones de maquis
au moyen de chasseurs volant au-delà de Mach 1 pour repérer au sol des maquisards
isolés cachés sous des pierres. Il fallut des mois pour qu'ils changent de stratégie...
(66) G. Brossolet n'est évidemment pas le seul à proposer un schéma de défense dite
"alternative" (selon l'expression employée à plusieurs reprises par M. FAIVRE
(respectivement sous ce titre, D.N Août 1984, p. 9 ; Oct. 1984, p. 27, Janvier 1987, p.
41 pour un exposé très complet). Mais il en est, en langue française, l'auteur d'un des
modèles les plus achevés. Ceci d'autant plus que des conceptions très variées se cachent
sous ce mot, (défense civile, défense non-violente etc), qui n'ont qu'un lointain rapport
1ln Denys de BECHILLON

d'importance très variable, puissamment mais légèrement armées et aptes


par leur mobilité à exercer sur l'ennemi un ensemble varié d'actions.
(renseignement, sape de l'infrastructure, destruction de l'objectif etc..). En
plus du harcèlement caractéristique de cette techno-guérilla, la coexistence
de modules légers et de formations plus lourdes peut permettre de
rationaliser une action ponctuelle particulièrement violente et décisive
contre un objectif de premier plan (67). Grâce à ce schéma un maillage du
territoire peut être réalisé. Ce qui confère de la profondeur au système de
défense et l'assure d'une considérable solidité. A moins d'ouvrir un feu
nucléaire considérable ce qui paraît difficilement concevable dans le
contexte d'une invasion conventionnelle - l'ennemi ne saurait réussir à
produire une brèche décisive dans un dispositif aussi étalé. Le tout est de ne
jamais offrir de front concentré étroit.
L'équation multiplicité = destructibilité atténuée du défenseur fut
largement vérifiable au Viêt-nam et en Afghanistan. Dans ces deux cas, les
moyens de destruction les plus massifs (napalm, défoliants, armes
incendiaires, phosphorées ou à fragmentation) comme les plus "pervers"
(mines anti-personnel, objets piégés) n'ont pu venir à bout de la résistance.
L'équation corrélative indestructibilité = efficacité accrue semble
également pouvoir se démontrer dans des limites raisonnables (68). Tout

avec un véritable modèle de dispositif de combat, même si leur intérêt est loin d'être
négligeable (notamment sur le terrain de la défense civile). Ceci d'autant plus, comme
l'observe M. FAIVRE, que le général Copel et le commandant C. BROSSOLET font
partie des rares à admettre le principe d'un recours aux armes nucléaires tactiques de
petite puissance, E. COPEL ayant été plus à même de développer ses conceptions sur
l'arme neutronique. Tout le problème est qu'il semble qu'en zone non-urbaine, en tous
cas, l'efficacité d'une techno-guérilla exclusivement supportée par un armement
conventionnel - très sophistiqué - peut sembler un peu sujette à caution dans le
contexte d'un rapport de force outrancièrement déséquilibré. Des travaux d'évaluation
sont en cours sur ce point, mais les modèles mathématiques, notamment fournis par J.B.
MARGUERIDE,( cité par le Général Faivre (art. cit 1987, p. 48)) laissent assez
sceptiques. Raison de plus pour méditer la solution neutronique.
(67) G. BROSSOLLET structure différemment ses modules en fonction des taches à
accomplir (test et information, destruction) et des objectifs à acquérir. Ainsi subsistent
des cellules d'importance variable allant d'une quinzaine d'hommes à un groupe d'une
cinquantaine de chars éventuellement appuyés par une défense anti-aérienne et par des
mortiers . Des modules aéroterrestres sont élaborés selon un concept semblable. Op. cit.,
p. 66-77.
(68) Mais il ne faut évidemment pas en attendre un miracle. L'invincibilité des guérillas
ressortit au mythe le plus pur, comme l'a parfaitement démontré G. CHALLIAND :
Mythes révolutionnaires du tiers-monde. Guérillas et socialismes, Points. Seuil 1979, sp.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

module de faible importance est d'abord susceptible d'être remplacé en cas


de problème. La présence militaire est presque toujours assurée ; surtout là
où l'adversaire ne l'attend pas. En outre, sa capacité de fluidification donne
au module une efficacité destructrice considérable : n'offrant que peu de
prise à la contre-attaque ; il lui reste à contourner l'axe logique de
l'offensive et à frapper l'ennemi pour s'évanouir ensuite (69).
On imagine l'efficacité tactique que posséderaient certains de ces
modules s'ils étaient équipés de lance-roquettes neutroniques de grande
précision. Répartis en profondeur, ils seraient à même d'épuiser 1' avancée
de l'adversaire par une succession ininterrompue de frappes sélectives et
désorganisatrices (70). L'essentiel, pour ce faire, est que le fonctionnement
des relations inter-modulaires soit adapté.

b) La diminution des relations hiérarchiques


Le problème est évidemment de taille : entre modules, point de
hiérarchie ; l'autonomie de décision doit être élevée une fois l'arme
neutronique déverrouillé par l'ordre présidentiel. Il importe de ne pas re-
hiérarchiser la relation entre modules, car cela reviendrait à intégrer l'unité
dans un vaste corps d'armée et lui retirer la part essentielle de son originale
efficacité (71). Et puis, il faut évidemment que les modules ne s'entre-
détruisent pas. Si l'on veut éviter le recours à un mode de cohésion vertical,
il faut penser un mode de fonctionnement horizontal.
D'un point de vue théorique, ce type de cohésion a été plus ou moins
trouvé depuis longtemps dans le domaine des mathématiques au travers des

p. 65 sq). Et il est bien clair que les présentes lignes ne veulent puiser dans l'idée de
guérilla qu'un nombre limité de concepts et de techniques d'action paraissant
opératoires. Encore ne veut-on présenter là dessus que quelques idées très générales. Un
ensemble d'études approfondies s'avèrerait bien sur nécessaire pour pouvoir tirer des
conclusions mieux assises.
(69) G. BROSSOLLET propose même un système d'emploi unique du module, op. cit., p.
69.
(70) La plupart des experts s'accordent à penser qu'une intervention conventionnelle du Pacte
supposerait une importante concentration de troupes sur un (ou plusieurs) fronts étroits
pour optimiser leur capacité de pénétration en Europe. De cette concentration naît une
bonne part de leur vulnérabilité.
(71) Il va sans dire qu'une hiérarchie sans faille doit demeurer à l'intérieur du module, lequel,
pour être efficace doit réagir vite et sans discussions inutiles. Dès lors la présence d'un
officier à la tête de chaque module s'impose pleinement.
Denys de BECHILLON

théories dites du "firing squad" (72). Il s'agit de savoir comment l'on peut
arriver à faire parvenir un peloton d'exécution à l'état "feu" sans qu'un
décideur unique ait à faire connaître la teneur de sa décision à l'ensemble
des tireurs. Il semble que la résolution du problème passe par une structure
en ligne ou en réseau complexe. Quoi qu'il en soit, la résolution du
théorème de firing squad tend à considérer chaque tireur comme un acteur à
double jeu. Pourvu d'un pouvoir de décision autonome, il est également le
relais d'une information utile aux autres. Chacun est émetteur et récepteur
d'un signal ; chacun est en plus décideur pour sa part.
Le remplacement des modèles décisionnels arborescents a également
fait l'objet de recherches moins formelles en d'autres matières (73). G.
Deleuze et F. Guattari ont notamment proposé de lui substituer le modèle
d'un rhizome, véritable réseau acentré ou polycentrique poussant en tous
sens et privilégiant les connexions multiples. L'image fournit un intéressant
modèle de structure combattante si on la dérive. Toute la question est de
savoir s'il résiste mieux que le schéma d'armée traditionnel à l'épreuve de
ce "cas-limite" de l'efficacité militaire qu'est l'isolement. Accidentellement
coupée de toute attache avec son commandement, une structure militaire
peut-elle encore servir utilement à la conquête de l'objectif poursuivi ?
D'évidence, cette préservation suppose une capacité d'autonomie élevée,
aux antipodes de l'idée de soumission hiérarchique absolue. Surtout, elle
n'est possible que si l'unité s'est vue, au départ, assigner une fonction
globale et qu'elle dispose, pour la remplir, d'un large choix des moyens.
Cette idée d'affectation d'une mission globale a déjà fait ses preuves tant
chez les insectes (74) que chez les guérilleros. Elle paraît réalisable ici.
Chaque type de module se voit attribuer par l'autorité supérieure une zone
géographique (principalement calculée en fonction de l'ampleur de la zone
irradiée ; ce qui impose, là encore, que l'arme neutronique soit de très
faible puissance) et un rôle général (par exemple, la destruction des centres
de communication). Sur le terrain, une parfaite autonomie de choix des
moyens et de l'opportunité est laissée ; ce qui suppose que les unités munies
de l'arme neutronique soient évidemment commandées par des officiers
(supérieurs ?), indépendamment de toute référence aux effectifs numériques
concernés. Tout l'art des chefs militaires est ici contenu dans la qualité de

(72) V. ROSENTIEHL (P.) et PET1TOT (J.) : Automate asocial et systèmes acentrés,


Communications (CETSA) n° 22, 1974, p. 45 et s.
(73) V. DELEUZE (G.) et GUATTARI (F.) : Mille plateaux : Capitalisme et schizophrénie.
Tome 2. Les éditions de minuit, p. 25 et s.
(74) V. comme exemple d'un fonctionnement purement mécanique d'une société d'individus
peu indépendants et peu hiérarchisés, les fourmis de R. CHAUVIN : Les sociétés les
plus complexes chez les insectes. Communications, précité p. 71.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

cette distribution des rôles et des espaces (et dans la formation des
combattants). Ils devraient d'ailleurs se réjouir de cette double fonction qui
les restitue dans leur rôle essentiel de concepteurs et de stratèges. La
communication entre les deux niveaux, (qui ne peut que rester hiérarchique)
est principalement préalable à la phase de combat proprement dite. Pendant
l'affrontement, elle doit être réduite au très strict minimum. On en aurait
ainsi fini avec "l'attente des ordres" si stérilisante ; chaque unité étant, par
définition, opérationnelle dès lors qu'elle est au front. On le voit, il s'agit
plus de repenser la fonction de la hiérarchie que de la supprimer. L'idée
étant de la laisser subsister dans les seuls domaines où elle s'impose comme
une nécessité rationnelle (et particulièrement au sein du module lui-même,
où elle doit être sans faille).
La communication inter-modulaire horizontale, quant à elle, doit être
possible en toute hypothèse. Mais il faut qu'elle ne soit pas - sauf exception
- indispensable au fonctionnement général. La réalisation d'actions
coordonnées doit, par contre, pouvoir être valorisée grâce aux moyens de
transmission modernes. En tout cas, le module doit en principe posséder les
moyens d'agir seul, la cohésion de l'ensemble étant réalisée par le modèle
tactique initial.
On fera simplement observer la grande banalité de ces propositions.
Pour l'essentiel, ces idées peuvent être retrouvées à l'origine des options
tactiques les plus communes au sein des corps d'intervention rapide de la
plupart des armées modernes.

c) La connaissance et l'utilisation du terrain


Une grande partie de la force du guérillero réside dans sa
connaissance supérieure des lieux (75). C'est là l'avantage du défenseur : il
doit le mettre à profit au maximum.
A l'offensive, la connaissance optimisée du terrain (par une politique
de recensement national des sites par exemple) permet d'organiser des
embuscades et de bénéficier de l'effet de surprise. Il y a tout, à cet égard, à
apprendre des conceptions helvétiques.
A la défensive, la connaissance du terrain permet le repli tactique dès
après l'opération que mène le module. Plus encore que par le recensement
des sites, notamment urbains, c'est par l'utilisation d'un soldat connaissant
bien la région dans chaque module que le meilleur résultat sera obtenu ; le
sempiternel principe de mobilité géographique dans la fonction publique
trouve ici sa limite

(75) C. MARIGHELA en fait un élément tout à fait essentiel de sa stratégie, op. cit. p. 104.
Denys de BECHILLON

Au total, l'arme à neutrons reste une arme nucléaire, mais n'acquiert


son plein potentiel qu'utilisée à la manière d'une arme conventionnelle (76).
Elle devient, par là, l'outil d'une nouvelle bataille.

2° Vers une nouvelle bataille


-

L'ère de Foch est révolue. Clausewitz ne peut plus inspirer l'attente


de la bataille décisive où "en ce lieu, à cette heure" on doit vaincre
l'adversaire après l'avoir amené en ce point où "convergent tous les fils du
plan de guerre tout entier" (77). Le mythe de la bataille court dans toute la
littérature militaire depuis des siècles. "L'acte décisif" est valorisé en toutes
occasions ; il montre la force des protagonistes en un duel somptueux et
définitif : l'étripage devient un art plastique... (78).
Le souci d'efficacité et de réalisme qui s'impose ici conduit à rejeter
jusqu'à l'idée même d'un tel affrontement. Quelle que soit la puissance de
nos armes et la finesse de notre stratégie, il est proprement illusoire de
penser stopper net en une passe d'armes définitive, la progression de
l'ennemi. Le concept de la victoire doit être a fortiori rejeté. Conduisant à
la concentration d'un maximum de troupes au contact, sa recherche les
rendraient vulnérables et nuirait à l'efficacité du dispositif.
La bataille est ici toute différente. Elle ressemble à celle que décrit
E. Copel et que formalise G. Brossollet. Elle suppose, malheureusement le
réalisme d'un postulat . l'occupation d'une partie non négligeable du
territoire. Son but est de freiner la progression de l'adversaire et, surtout,
de lui rendre la vie impossible en le harcelant en permanence. Pas un
moment de répit ne doit être permis à l'armée d'occupation. Le personnel
de tout véhicule blindé doit se sentir en permanence menacé par la terrible
efficacité d'une roquette à neutrons. La guerre doit être psychologiquement
insupportable pour l'envahisseur. L'application de certaines techniques
formelles de guérilla forge ce sentiment d'insécurité permanent ; la bombe à
neutrons lui donne sa consistance. Elle permet probablement de limiter à

(76) Les techniques précédemment décrites commencent à intéresser de plus en plus les
stratèges, même les plus orthodoxes. Ainsi, le récent ouvrage de H. AFHELDT : Pour
une défense non-suicidaire en Europe, préconise-t-il un "maillage" du territoire allemand
pour les unités petites et fluides (La découverte, 1985). V. P.M. DE LA GORCE,
compte rendu dans le monde diplomatique juin 1985. En outre la Force d'Action Rapide
(F.A.R.) pUssède certaines des caractéristiques, notamment la vitesse, qui la rendent apte
au genre d'utilisation qu'on vient de préconiser.
(77) Général VON CLAUSEWITZ : De la Guerre. Minuit, 1955 par D. et P. NAVILLE,
livre IV, chap.
(78) L'analyse très fine de G. BROSSOLLET sur l'histoire du concept, op. cit., p. 30 et s.
DEFENSE NATIONALE ET COMPLEXITE

une zone peu avancée la pénétration des troupes du Pacte. Il faut alors faire
reculer l'adversaire ; il le fera tout seul si la vie n'est pas possible. Ce que
peuvent réaliser les Afghans peut l'être ici avec une force militaire
infiniment supérieure. Reste que cette nouvelle bataille implique sans doute
une volonté de résistance nationale et un "esprit de défense" (79)
aujourd'hui difficile à évaluer. La guérilla à grande échelle ne peut
parfaitement fonctionner qu'avec un soutien massif des populations civiles
et une volonté farouche de résister. L'enseignement de Machiavel est riche
en tant qu'il fonde le pouvoir sur la coexistence de la force, de la durée et
de la volonté générale. Car si les deux premières composantes s'acquièrent
grâce à une technique (ici la bombe à neutrons) et à une tactique (durée de
la non-bataille qui favorise toujours le défenseur), la troisième ne se trouve
que dans un nombre fort limité de circonstances. Là est la conquête la plus
ardue.
La bombe à neutrons n'est pas, répétons-le, un talisman. Pour autant
que son adoption soit un jour décidée, la France n'en sera pas de ce simple
fait protégée. L'arme neutronique doit tout autant être vue comme une
conquête technique de grande efficacité que comme le révélateur peu
complaisant d'une conception de la guerre parfois inadaptée. Mais au prix
d'une volonté politique déterminée d'adapter à l'outil dont on se dote la
main qui le tient, la bombe à neutrons peut être la pierre de touche d'un
édifice défensif nouveau ; à la mesure du péril qu'il doit pouvoir conjurer.

1988

(79) Sur ce concept, quelques travaux récents. V. notamment L. QUINIO : De l'esprit de


défense, Rev. adm. 1988-244, p. 347 ; et surtout J. ROBERT (études sous la dir. de) :
L'esprit de défense, Economica 1987
GRILLES DE LECTURE DE L' OEUVRE
D'EDGAR MORIN (*)

par Françoise BIANCHI (**)

"Cette façon de considérer le cas en remontant en arrière


de la fin au commencement permettra de voir qu'un lien
unifiant ininterrompu court à travers toute la suite des
expériences, de la première à la dernière" (1).

L'oeuvre d'Edgar Morin est multiple. Sa diversité donne parfois le


vertige, à moins qu'elle n'enchante, du moins résiste-t-elle à se laisser
réduire à la formule, au genre, au système.
On a sans peine en effet constaté cette diversité, mais pour la
convertir à l'instant en dispersion, la déclarer rebelle aux méthodologies, la
taxer d'éclectisme, par impuissance sans doute à repérer, sous le
foisonnement des références et l'immensité de la culture, les questions qui
déterminaient son cheminement.
Or il m'est apparu qu'au contraire, on pouvait être aussi frappé par
l'étonnante unité des préoccupations fondamentales qui l'animent,
l'étonnante permanence du foyer de la recherche, la cohérence des
déterminations, psychanalytiques, socio-historiques, épistémologiques et
littéraires qui la fondent. Un creuset où se fondent l'homme, son histoire,
l'histoire de son époque et l'histoire des idées de son époque. Je n'ai trouvé
qu'un métaphore pour en parler.
Elle serait celle de l'hologramme, dans sa formulation la plus
simpliste et la plus structurelle : l'image holographique est constituée de
points (les parties) qui sont chacun, en soi, l'image intégrale du tout qu'ils
constituent, si bien qu'à détruire certains de ces points on ne détruit pas

(*) Colloque de Cerisy 1986: "Arguments pour une méthode : autour d'Egar MORIN".
*) Lettres.
(1) Thomas de QUINCEY : Les Confessions d'un opiomane anglais. Gallimard, Paris, 1962.
p. 175.
Françoise BIANCHI

l'image entière, on l'affaiblit, ou bien qu'à tenter de reconstituer l'image


entière à partir des divers points constitutifs, on obtient bien cette image
entière, mais "affaiblie", plus ou moins distincte.
A la vérité dès la lecture c'est l'image d'une composition "en
abyme" que cette oeuvre avait suscitée à mon imagination. A la réflexion
pourtant, c'est la métaphore de l'hologramme qui paraît d'une meilleure
définition pour saisir les combinaisons de ses constituants.
Au départ de ce travail, il y a donc un postulat et une métaphore. La
gageure de ce travail, c'est de prétendre que cette métaphore permet de
comprendre le dynamisme constitutif de l'oeuvre, c'est-à-dire l'organisation
des logiques de son développement.
En effet, si l'oeuvre obéit bien à des déterminations qui sont celles
de son auteur, individu-sujet inscrit dans un siècle et une aventure
personnelle, elle obéit aussi à des déterminations d'ordre linguistique et
noologique comme tout système de pensée sans doute ; notre propos n'est
pas ici de faire la somme de l'ensemble de ces déterminations possibles, ni
de prétendre non plus que la clef de l'oeuvre en soi -à supposer qu'elle
existe- résiderait en elle-même. Il est plutôt de tenter de traduire, par la
métaphore, leur intégration de façon à saisir une genèse.
On l'aura compris, il s'agirait alors d'aborder le chemin de la
méthode à la lueur de la méthode, non pas dans l'application de principes
qu'elle définit aussi pourtant, mais comme en se retournant sur le chemin
pour considérer du haut de la boucle-spirale où il aboutit les origines et les
traces qui le, et la, constituent.
Je convie donc à la lecture d'un hologramme, à la recherche dans
l'image "affaiblie" des origines, du dessin et du dessein de son
aboutissement.

I - LES FOYERS GENERATIFS DU TOUT :


TROIS OUVRAGES ORIGINELS ET
ORIGINAIRES

A - De la littérature à l'action : un roman,


"l'Année a perdu son printemps"
Nous en savons peu de choses, sinon qu'il fut écrit en cette période
de "vacance" de 1946-47, où les bruits de la guerre retombés comme les
enthousiasmes de la Libération, on se cherche pour se reprendre et
reconstruire. Le héros, un résistant, y perdait sa mère ; ensuite il était arrêté
par les nazis puis exécuté. En somme, un roman qui exorcisait à la fois
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

l'angoisse de culpabilité vécue à la mort de la mère et les incertitudes du


"risque de mort" vécu pendant la guerre. Je ne crois pas qu'on tue toujours
le héros dans un premier roman, mais en l'occurrence après avoir sacrifié
sur l'autel des complexes originaires, l'écrivain était prêt pour la création.
Dans Autocritique, Edgar Morin analyse ainsi la portée des lecture
adolescentes :
"Jusqu'à un certain âge, la littérature nous prépare à la vie. Elle
canalise la circulation entre le réel et l'imaginaire (...). Elle propose
les patrons-modèles sur lesquels s'habilleront nos tendances
individuelles, et cet habillage, qu'il soit sur mesure ou de confection
selon les hasards, donnera forme à notre personnalité.
Ainsi, au sortir des jeux de l'enfance, la littérature nous doue
d'une âme et nous permet d'extraire un personnage de notre
indétermination première. Elle nous offre une tenue et des antennes
pour entrer dans le monde socialisé des adultes. Je ne veux pas dire
que la littérature nous adapte à ce monde adulte. Au contraire, ses
ferments de refus et d'inadaptation, son caractère profondément
adolescent contredisent ce monde. Mais ils le contredisent en nous y
faisant accéder.
La littérature m'avait conduit aux portes du monde social (...).
De la littérature donc je passai insensiblement à la politique. La
politique était la forme vivante, incarnée, de la morale que j'avais
cherchée dans les livres (2).

Ce premier roman non publié, oublié, retrouvé peut donc sembler


doublement significatif. Par le choix du genre littéraire d'abord : il y va
d'un "écrivain", pour reprendre la célèbre distinction de Roland Barthes in
"Ecrivants et écrivains" parue dans Arguments (3). "La littérature n'est pas
une grâce, c'est le corps de projets et de décisions qui conduisent un homme
à s'accomplir, c'est-à-dire d'une certaine façon à s'essentialiser dans la
seule parole : est écrivain, celui qui veut l'être (4)". Or l'on sait combien
cette oeuvre évolue à la frontière des genres littéraires, joue de leur
ambiguïté, ou bien les fait éclater voire les transcende. Ainsi, le Journal de
Californie tient du journal au sens littéraire du terme, mais du témoignage
aussi, voire du reportage sociologique. Le Journal d'un livre, journal de la
rédaction de Pour sortir du XXème siècle, nous est présenté pourtant comme
miroir d'une certaine intelligentsia parisienne. Dans La Rumeur d'Orléans,
étude à chaud d'un événement sociologique on trouve des fragments de

(2) Edgar MORIN : Autocritique. Seuil/Politique, Paris, p. 25-26.


(3) Revue Arguments 1960 - repris dans
(4) Roland BARTHES : Essais critiques. Points/Seuil, Paris, 1981, p. 1
■•■ ••■ ■•••
Françoise BLANCHI

journaux individuels, Edgar Morin recommandant même à l'enquêteur-


sociologue de tenir un journal de bord. Et que dire du Vif du sujet, hybride
du journal et de l'essai livre informe et placentaire où pourtant se forme le
projet de La Méthode ? Ou encore de l'analyse de l'essai Comme instrument
de recherche privilégié pour étudier le site de l'observateur-observant (5).
Ce n'est donc pas un hasard si Morin souhaite à l'homme de science
en général et au sociologue en particulier la perspicacité et les qualités
d'analyse ou d'intuition d'un Proust ou d'un Musil (6), les genres littéraires
ne constituent pas pour lui un carcan mais un tremplin.
Significatif aussi car il permet de comprendre comment, de même
que l'homme d'action va intégrer dans ses engagements les lectures et les
interrogations de l'adolescent (Anatole France, Romain Rolland,
Montaigne, Rousseau notamment... qui l'écartèlent entre le scepticisme et
l'action), le penseur intègrera dans son oeuvre toutes les facettes de
l'écrivain et de l'homme d'action.

B De l'action à la sociologie de l'action :


-

"l'An zéro de l'Allemagne (1946)"


C'est d'ailleurs dans le politique précisément que "s'initie cette
oeuvre, à l'instar de ce qu'il en fut de son auteur. Dans Autocritique, Morin
présente ainsi les circonstances de composition de L'An zéro de
l'Allemagne :
"Beaucoup de ceux de ma génération ne s'adaptèrent que
difficilement. Nous n'avions pas connu la vie normale (..). Sur la
proposition d'un camarade, je décidai de partir pour l'Allemagne.
On était aux premiers jours de mai. La première armée installait son
gouvernement militaire. Paris fêta la victoire. La vie changeait de
cours. Nous embarquâmes sur un camion. Vers Lindau (7)".

L'An zéro de l'Allemagne est une oeuvre sociologique où se mêlent


le "reportage sociologique" et l'essai. Le reportage sociologique, puisqu'il
s'agit d'enquêter "à chaud" sur une situation, en même temps que d'en
témoigner et d'y agir. Ainsi s'élabore une forme d'observation et
d'appréhension de l'événement, une "méthode active", -Morin dira, lui,
"Méthode in vivo (8)- expérimentée plus tard systématiquement dans La
Rumeur d'Orléans puis Plodévet, commune en France, théorisée aussi dans

(5) Edgar MORIN : Sociologie. Fayard, Paris, 1984, p. 11-12-25.


(6) Edgar MORIN : Science avec conscience. Fayard, Paris, 1982. Avant-propos, p. '
(7) Edgar MORIN : Autocritique, op. cit., p. 69 à 79.
(8) Edgar MORIN, ibidem, p. 157.
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

"Principes d'une sociologie du présent" en postface de La Rumeur


d'Orléans. L'essai, puisque de la question "comment peut-on être
Allemand 9 " à celle du "que faire ?", Morin n'explore pas seulement "les
aspects de l'Allemagne occupée" ou les forces politiques en présence, mais
il tente de comprendre "l'Allemagne telle qu'elle est dans le cours de
l'histoire vivante", non pas eu égard à des essences ("l'âme allemande"
"l'Allemagne éternelle") mais à des conditions historiques concrètes "par
définition instables, qui se créent, se développent et se détruisent" (9).
Certes, l'analyse marxiste y est parfois pesante, et surtout la foi
communiste égare au point de susciter des jugements sanctificateurs sur
l'occupation russe.
Mais la tentative est centrée sur le phénomène, l'événement, la crise,
et l'auteur y repère les chances ou les risques bien qu'incertains des
évolutions possibles. Empirisme pointilliste donc, mais dont on peut juger a
posteriori qu'il trouvera ses dimensions théoriques beaucoup plus tard dans
les réflexions sur les stratégies d'action de Pour sortir du 'Mme siècle par
exemple.
Enfm, par touches, on y discerne justement les noeuds de
préoccupations autour desquels l'oeuvre à venir se structurera. Citons entre
autres :
a) Le phénomène des rumeurs qui forment l'opinion publique bien
plus sûrement que l'information effective et les grands mouvements
politiques (10), et Morin montre comment l'affleurement de cet imaginaire
social spontané plonge à la fois dans l'archaïsme et l'historique, mais qu'il
est aussi une des manifestations et des productions du "hic et nunc" ;
b) la résistance des anciennes formes de pensée (lère partie, chap.2 :
"Retour aux mythes nazis" (11) dans leur métamorphose même, et qui
s'opère ainsi à l'insu des lucidités ;
c) la volonté de clarifier le problème de l'unité allemande -"non pas
complexe", dit-il, "embrouillé (12)" ;
d) la conscience donc de la "complexité pratique (13)" d'une
politique qu'on ne peut brosser qu'en se fondant sur des attitudes de

(9) Edgar MORIN : L'an zéro de l'Allemagne. Editions de la cité Universelle, Paris, 1946
Introduction, p. 7 et 8.
(10) Edgar MORIN, ibidem. lère partie, chap. 2 : Le temps des rumeurs, p. 2 1
(11) Edgar MORIN, ibidem, p. 21.
(12) Edgar MORIN, ibidem, 3ème partie, chap. 3, p. 191.
(13) Edgar MORIN, ibidem, 4ème partie : Fausses attitudes, p. 2
Françoise BIANCHI

"compromis (14)" si l'on ne veut pas se condamner à l'impuissance, et dans


laquelle on peut voir l'amorce d'une sociologie de l'action.
En somme, L'An zéro de l'Allemagne s'efforce bien de "réintégrer
l'Allemagne dans l'histoire, la sociologie, l'humanité" comme Morin
l'explique dans Autocritique (15). Mais il reste à élaborer le "système
anthropo-socio-historique" auquel raccorder au niveau théorique
observation et intervention (cf. "Principes d'une sociologie du
présent" (16). Cette exigence va prendre toute sa dimension dans le dernier
volet du triptyque fondateur de l'oeuvre : L'Homme et la mort.
Par ailleurs, l'espoir de la reconstitution à la Libération s'échafaude
sur une Europe en ruines et si l'après-guerre nourrit les philosophies
absurdistes du désespoir, c'est en elle en même temps que s'élaborent celles
des engagements, aussi porteurs d'erreurs puissent-ils être. On peut encore
se demander s'il ne faut pas voir, dans cette traversée du cataclysme
politique social, humain de l'Allemagne de 1945, symbole du naufrage de
l'humanisme traditionnel, ce qui (et l'analyse du CE est obscure...)
déterminera plus tard le ralliement théorique de Morin aux modèles
organisationnels qui font du désordre et du chaos, non pas certes la chance
ou la condition de l'organisation, mais le risque que dans l'aléa et
l'incertitude ne s'élabore aussi quelque chose... Du moins les racines
sociologiques de l'oeuvre ne sont-elles pas indifférentes, psychanalytiques
non plus sans doute. Reportage sociologique, essai, donc, L'An zéro de
l'Allemagne mêle les genres ou les transgresse. Réflexion sur une sociologie
de l'action, analyse d'un imaginaire social, l'oeuvre repère des champs de
prospection à venir. Elle marque aussi peut-être enfin une exigence
existentielle fondamentale de raccorder dans la théorie et la praxis la
coexistence du chaos désorganisateur à la probabilité de l'organisation.

C - "L'Homme et la mort"
Mais la pierre de touche de l'oeuvre à venir, c'est L'Homme et la
mort.
Edgar Morin s'explique sur les conditions de sa rédaction dans
"Papiers d'identité", c'est-à-dire l'avant-propos de Science avec
conscience :

(14) Edgar MORIN, ibidem, 4ème partie : L'internationalisation de la Rhur, p. 237.


(15) Edgar MORIN : Autocritique, op. cit., p. 72.
(16) Edgar MORIN "Principes d'une sociologie du présent". Postface de La rumeur
d'Orléans. Points Seuil, Paris, 1982, p. 245.
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

"Après cet essai inspiré par les circonstances (L'An zéro de


l'Allemagne), Olga Wormser me demanda un livre, sur le thème de
mon choix, pour sa collection "Dans l'Histoire", qu'elle créait aux
éditions Corréa. L'idée me vint de traiter de la mort d'un point de
vue à la fois anthropologique, social-historique et biologique, c'est-
à-dire de considérer la mort comme un phénomène humain total,
pour reprendre l'expression de Marcel Mauss (17)".

Le hasard de l'édition sert donc ici les exigences de la


compréhension de soi, et va permettre de transcender les traumatismes
personnels en interrogation sur la nature humaine. On comprend que, plus
tard, dans le cadre de la méthodologie scientifique, Edgar Morin insiste sur
la prise en compte de la place de l'observateur dans l'observation.
Dans cette oeuvre, il
"découvre que la mort, phénomène totalement biologique, est, en
même temps dès la préhistoire, un phénomène totalement culturel"

si bien qu'
"... il faut intégrer, dans toute réalité humaine, la réalité biologique
et la réalité mythologique (18)".

Considérant alors le refus de la mort dans sa signification


anthropologique, il va montrer comment c'est la "conscience de la mort"
qui fait accéder l'espèce à l'esprit via la conscience de soi.. De ce
traumatisme personnel, initial, cette faille première, cette "brèche" comme
dit aussi Morin, irréparable et toujours béante, conscience et refus de la
mort, surgit la noosphère humaine, c'est-à-dire l'ensemble des croyances,
mythes ou religions qu'il étudie comme significatifs de cet "animal
mythologique" qu'est l'homme. "J'ai voulu regarder l'homme regardant la
mort", écrira-t-il plus tard dans une interview (19) et, dans l'avant-propos
de L'Homme et la Mort :
"Le mystère premier n'est pas dans la mort, mais dans l'attitude de
l'homme devant la mort (20)".

D'emblée donc ce qui le retient dans le phénomène intégralement


biologique de la mort, c'est la production noologique dont l'espèce

(17) Edgar MORIN : Science avec conscience, op. cit., p. 7 et b.


(18) Edgar MORIN, ibidem, p. 7 et 8.
(19) Chritian CHABANIS : Dieu existe-t-il ? non répondent... Fayard, Paris, 1973.
(20) Edgar MORIN : L'homme et la mort. Points/Seuil, Paris, 1970, p. 27.
Françoise BIANCHI

l'investit. Or concevoir ici l'articulation des systèmes d'interprétation du


monde que sont les pensées mythiques à la faille existentielle qu'est la
"conscience traumatique" de la mort, c'est amorcer la réflexion sur
l' "humain de l'humain (21)" dimension prégnante de l'oeuvre. Bien sûr
cette interrogation trouvera un horizon nouveau dans le Colloque sur l'unité
de l'Homme d'où sortira Le Paradigme perdu : la nature humaine. Elle
trouvera les outils conceptuels dans des disciplines diverses, de la
sociologie à la cybernétique en passant par la biologie. Mais elle est inscrite
dès l'origine au fronton du projet.
Dans cette perspective, l'interrogation sur la magie et les
métamorphoses de la croyance au double conduit Morin à poser au principe
de la connaissance humaine la notion de projection-identification sise au
coeur de toute croyance. C'est ce concept qui permettra (associé à d'autres
de concevoir l'originalité mais aussi l'enracinement et la signification des
phénomènes de la modernité. De l'étude de nos fascinations pour les stars à
notre rapport symbolique au pouvoir et à la nation, Morin montre que
l'activité première de l'esprit humain est la production de mythes. On l'aura
compris, là débute en fait aussi la connaissance de la connaissance. Là se
noue le complexe de questions qui irrigueront l'oeuvre plus tard :
a) en effet, L'Homme et la mort naît de la "faille" intime de l'auteur
qui transmute son angoisse personnelle car il en découvre la dimension
universelle ;
b) c'est un essai sociologique où l'auteur montre que
"... contrairement au sociologisme et au culturisme qui règnent
toujours, il n'y a pas une muraille entre nature et culture, mais un
engrenage de continuités et discontinuités (22)" ;

c) pour la mener à bien, Morin doit faire appel à des disciplines


comme l'ethnographie, l'histoire des religions, l'histoire des civilisations,
l'histoire des idées, la sociologie, la biologie, mais aussi la psychanalyse
(de Freud, Jung, Rank, Ferenczi, Lacan, Bachelard) (23) ; démarche
transdisciplinaire donc qui tente de saisir un phénomène dans sa multi-
dimensionnalité, non pour en définir la transparence, mais l'opacité, si bien
que l'oeuvre pointe davantage les manques conceptuels qu'elle ne les
comble. Du moins les repère-t-elle. La recherche à venir, elle, peut
s'analyser comme autant de percées dans ce "no man's land où s'est effectué

(21) Edgar MORIN, ibidem, p. 31.


(22) Edgar MORIN, ibidem. Préface à la 2° édition, p. 20.
(23) Edgar MORIN : Science avec conscience, op. cit.. Avant-propos : Papiers d'identité, p.
l et 8.
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

le passage de l'état de nature à l'état d'homme (24)". L'ambition est de


comprendre la spécificité de l'humain : cela suppose les moyens dé sa
connaissance ;
d) enfin, les "limites" mêmes de l'ouvrage révèlent la problématique
à venir. Il ne se termine pas seulement en effet par une analyse de "la crise
contemporaine et la crise de la mort (25)" mais sur un credo qu'Edgar
Morin a pourtant laissé figurer dans l'édition revue en 1970, assorti par
contre de nouvelles conclusions "auto-ironiques" (26) :
"Au moment même où, croyant briser avec toute mythologie, je
m'élançais vers la science et vers l'action, je me trouvais moi-même
poussé, enlacé, sucé par les forces mythologiques mêmes que j'avais,
dans les chapitres précédents, détectées, isolées, dénoncées, et
j'écrivais en fait, sous le couvert de la science, le dernier chapitre
des mythes de la mort (27)".

Or cette question de la "composante mythologique de toute réalité


anthropo-sociale (28)" y compris celle que l'on a pu croire purifiée de toute
dimension mythique, c'est-à-dire la connaissance scientifique, sous-tendra
la recherche à venir, qu'il s'agisse d'affronter de ce point de vue les thèses
d'un certain marxisme ou bien la composante idéologique de la science et
les postulats métaphysiques sis à l'intérieur des théories scientifi-
ques (29) (30).
La portée de L'Homme et la mort est donc féconde. Tout n'est pas
dit certes, mais au moins figurent déjà les points constitutifs de l'image
holographique : la nécessité, pour étudier le phénomène humain dans sa
spécificité, de le relier à sa dimension biologique, mais aussi
mythologique ; l'amorce d'une réflexion multidimensionnelle sur la
connaissance comme produit de cet étrange "animal humain" ; l'amorce
enfin de l'investigation noologique via l'interrogation sur les origines et les
processus de la connaissance.

(24) Edgar MORIN : L'homme et la mort, op. cit


(25) Edgar MORIN, ibidem, p. 299.
(26) Edgar MORIN, ibidem, p. 350.
(27) Edgar MORIN, ibidem, p. 359.
(28) Actes du colloque : "Avons-nous besoin d'une nouvelle mythologie ?" des 2 et 3 ;,
1983.
(29) Edgar MORIN : Science avec conscience, op. cit. p.
(30) Actes du colloque : "Avons-nous besoin d'une nouvelle mythologie ?", op. cit., n
139.
Françoise BIANCHI

II - LES LIGNES DE FORCES


STRUCTURELLES

A - De la sociologie
Pour répondre à la question de savoir comment la recherche
sociologique cimente ces préoccupations premières, on peut interroger Karl
Popper et la définition qu'il donne des "mondes 1, 2 et 3" :
"Par Monde 1, j'entends ce qui, d'habitude, est appelé le monde
de la physique, des pierres, des arbres et des champs physiques des
forces. J'entends également y . inclure les mondes de la chimie et de
la biologie. Par Monde 2, j'entends le monde psychologique, qui
d'habitude est étudié par les psychologues d'animaux aussi bien que
par ceux qui s'occupent des hommes, c'est-à-dire le monde des
sentiments, de la crainte et de l'espoir, des dispositions à agir et de
toutes sortes d'expériences subjectives, y compris les expériences
inconscientes et subconscientes.
Par Monde 3, j'entends le monde des productions de l'esprit
humain. (..) j'y inclue les oeuvres d'art ainsi que les valeurs
éthiques et les institutions sociales, et donc autant dire les sociétés
(31)"

On s'est demandé si Morin était un sociologue, un anthropologue,


un politologue, un historien des idées, et si sa traversée des champs de
recherche multiples, dont les plus récents, la biologie, la cosmologie, la
cybernétique et la théorie des systèmes ou la computique, était à mettre au
compte d'un esprit curieux affamé de savoir, ou d'un orphelin du marxisme
en quête de nouvel Evangile... En fait, c'est l'organisation du "monde 3"
qui a toujours intéressé Morin. Qu'on relise les articles analytiques de
Sociologie (32), à la fois somme et "traité" de sociologie (33). Qu'on relise
aussi les "diagnostics à chaud" de la modernité (Les Stars - L'Esprit du
temps) ou d'un phénomène-événement (La Rumeur d'Orléans - Mai 68 : la
brèche) et on y saisira dans cette perspective la double articulation de la
compréhension socio-anthropologique et anthropolitique dont Morin se
réclame d'ailleurs clairement dans Le Vif du Sujet et Introduction à une
politique de l'Homme. Concevoir donc une anthropo-cosmologie qui
permette de saisir le "tronc commun homme-monde: et homme-vie, mais

(31) Karl POPPER : L'univers irrésolu - Plaidoyer pour l'indéterminisme. Hermann, éditeurs
des sciences et des arts, Paris, 1984, p. 94.
(32) Edgar MORIN : Sociologie, op. cit., p. 95 et 439.
(33) Interview. Revue Projet. Janvier, février 1985, p. 7.
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

aussi saisir la spécificité humaine de façon à "constituer une politique de


l'homme dans le monde (34)", tel est le doublet originaire dont les têtes
chercheuses vont s'aventurer dans des domaines à première vue
excentriques ou conjoncturels. C'est le temps des Stars et de L'Esprit du
temps.

B - "Les Stars" - "L'Esprit du temps"


Quels sont donc les fils directeurs de la logique qui anime ces
oeuvres ?
a) L'idée, d'une part, qu'il n'y a pas eu dans l'histoire un homme
archaïque producteur de mythes, auquel aurait succédé l'homme "rationnel"
de la pensée scientifique (35), mais que l'homo-sapiens-demens est UN,
c'est-à-dire à la fois producteur de mythes et de connaissance, le cas échéant
scientifique, lesquels constituent nos lectures du réel. Par parenthèse, on
comprend aussi que le tome 3 de La Méthode consacré à la "connaissance de
la connaissance" doive comporter une troisième partie, consacrée à la nature
de la connaissance scientifique. Autrement dit, Les Stars et L'Esprit du
Temps repèrent nos mythes modernes et en étudient les mécanismes
générateurs la culture de masse y est analysée comme forme d'une
mythologie significative des participations de l'homme contemporain, et
comme crise d'un devenir socio-culturel qui se cherche (36). L'exergue des
Stars, emprunté Bernard Shaw, paraît de ce point de vue-là aussi très
révélateur des intentions :
"Le sauvage adore des idoles de bois et de pierre ; l'homme
civilisé des idoles de chair et de sang"

et dans son analyse des images des stars et de leur magnétisme, Morin
renoue avec l'étude précédente des métamorphoses du double pour montrer
qu' "au stade actuel des civilisations, notre double s'est atrophié, certes,
"mais que" la psychologie des stars exige une incursion préalable dans la
psychologie du dédoublement (37)". Autrement dit, l'étude sociologique de
ce phénomène contemporain trouve sa dimension dans une perspective
anthropologique qui plonge dans ce "moment premier de l'évolution

(34) Edgar MORIN : Introduction à une politique de l'homme. Points/Seuil, Paris, 1969, p.
13.
(35) Edgar MORIN L'esprit du temps in "Les champs esthétiques" et "Une nouvelle
mythologie moderne", p. 107 et 250.
(36) Edgar MORIN, ibidem, p. 233.
(37) Edgar MORIN : L'homme et la mort, op. cit. p. 149 et suivantes.
Françoise BIANCHI

humaine, où le double correspond à une expérience vécue fondamen-


tale (38)".
b) Mais la thèse va plus loin. Si le phénomène des stars exprime le
commerce de l'homme contemporain et de ses images, on peut considérer
qu'il renseigne sur
"... la dialectique de l'imaginaire et du réel qui forme et transforme
l'homme d'aujourd'hui, au sein de l'évolution générale de la
civilisation (..). Si le mythe des stars s'incarne si étonnamment dans
la réalité, c'est qu'il est produit par cette réalité, c'est-à-dire
l'histoire humaine du XXème siècle, (...) c'est aussi que la réalité
humaine se nourrit d'imaginaire au point d'être elle-même semi-
imaginaire (39)".

En somme, il s'agit toujours de comprendre la dynamique qui lie la


culture au social et le social à la culture, mais aussi le commerce de
l'individu et du social avec leurs images, c'est-à-dire de l'espèce avec les
productions de son esprit. Et bien entendu, c'est plus tard, dans les années
69, que Morin trouvera les outils conceptuels adéquats dans la biologie, la
cybernétique, pour modéliser la complexité de l'organisation sociale et de la
culture. Pourtant, le mot "complexe" au sens de ce qui est tissé ensemble
est utilisé dans sa portée organisationnelle dès le n° 17 d'Arguments (40),
mais là pour repérer les manques conceptuels de l'heure plus que pour
modéliser "un phénomène social et humain total auquel nous n'avons pas
encore donné de nom (41)".
c) On pourrait montrer enfin comment Morin n'a pas été seulement
ce spécialiste de la culture de masse ou des médias qu'on a pu dire, mais
que ses analyses des formes de la modernité s'articulent plus largement à
une recherche de modélisation bio-socio-anthropologique qui rende compte
de leur enracinement, de leur singularité et de leur portée dans l'évolution
sociale.

C - "Autocritique"
Pour comprendre enfin les lignes de force structurelles du tout de
l'oeuvre, il faut interroger Autocritique.

(38) Edgar MORIN : Les stars. Points/Seuil, Paris, 1972, p. 63.


(39) Ibidem, p. 134.
(40) Revue Arguments n° 17, 1° trimestre 1960. "Ce que n'est pas la bureaucratie".
(41) Ibidem, p. 7.
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

On passera rapidement sur l'ironie du titre qui renverse la


proposition de la "langue de bois" communiste, pour rendre au sens du mot
toute sa force. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas d'une confession
qu'il s'agit. Ouvrage polémique certes, mais où Morin ne règle pas à
proprement parler ses comptes, sinon peut-être avec lui-même, et ce faisant,
c'est au phénomène d'adhésion ou de croyance qu'il touche. Il y a bien à ce
moment-là réorganisation d'une praxis, mutation conceptuelle si l'on veut,
mais qui se greffent sur un noyau de préoccupations concernant "l'homme
générique (42)".
Dans sa rupture avec le Parti, Morin retrouve donc aussi les
questions génériques de son oeuvre : l'analyse de 1' "homme imaginaire" et
des mécanismes à l'oeuvre dans toute croyance, la magie comme "élément
constitutif de réalité", "les valeurs comme idoles, simulacres, féti-
ches (43)". L'ouvrage évidemment ne résout pas les interrogations qu'il
pose. Il les formule. Mais en assumant les erreurs de la croyance, Morin les
subsume :
"Je ne regrette pas une expérience qui s'est incorporée à mon
propre être (44)".
"Je suis prêt aujourd'hui à assumer la part inévitable de magie
que comporte toute entreprise politique (45)".
"Ce qui s'amorce aujourd'hui est une philosophie de la relativité
et de la contradiction (46)".

Cette philosophie articulée à un modèle bio-générique du phénomène


humain fournira les concepts de l'analyse de De la Nature de l'URSS et de
Pour sortir du XXème siècle, ce sera le fond de La Méthode et notamment
du tome 3 qui concernera la vie et l'organisation des idées. La portée
d'Autocritique n'est donc pas biographique. S'y amorce plutôt une
problématique qu'on trouvera reprise, celle de l'incertitude de l'action,
celle de la nature des idéologies, celle enfin de notre rapport à la croyance,
au réel et à l'imaginaire. Alors que dans L'Homme et la mort, la
connaissance de la connaissance se centrait sur les origines de la
"mystification", l'homme étant posé comme animal qui mythifie le monde
pour le connaître et partant comme "hystérique", dans Autocritique, on
tente de reconnaître les pièges auxquels engage la nature de l'homme, des

(42) Cf. à ce sujet Edgar MORIN : Autocritique, op. cit., p. 233 et suivantes et -
Arguments n° 1957, p. 38-39 in "L'au-delà philosophique de Marx".
(43) Edgar MORIN : Autocritique, op. cit., p. 247.
(44) Ibidem, chap. 10, p. 254.
(45) Ibidem, chap. 9, p. 252 et 253.
(46) Actes du colloque. Points/Seuil, Paris, 1974
Françoise BIANCHI

idées peut-être aussi. Il faut, dès lors, ré-interroger la naissance de l'humain


de l'humain pour comprendre la conjugaison de rationalité et de délire qui
produit la connaissance. Il faut en somme modéliser les rapports de
l'individu, de la culture et du social, pour comprendre le phénomène
humain. C'est à cette exigence que répond l'oeuvre d'articulation et
d'intégration qu'est Le Paradigme perdu : la Nature humaine,
primitivement introduction au Colloque de Royaumont sur l'unité de
l'homme (46). Elle devient l'introduction de La Méthode.

III - UNE ANTHROPOLOGIE


FONDAMENTALE
A vrai dire, c'est dans Le Vif du sujet et Introduction à une politique
de l'homme que ce projet d'anthropologie fondamentale s'est noué et qu'il
s'explicite. On peut d'ailleurs lire les titres de ces oeuvres comme
doublement significatifs d'une dimension existentielle et philosophique.
En somme, les incursions précédentes dans ce no man's land où
s'originalisent la culture -l'activité spirituelle productrice de mythes et de
connaissance-, l'expérience personnelle traumatisante de l'aliénation née de
la croyance et de ses implicitations dans l'action politique, tout cela exige
une vaste réarticulation des savoirs sur l'homme et le monde.

A - Les outils
Le Paradigme perdu : la Nature humaine se propose de modéliser la
complexité organisationnelle du phénomène humain. Entre-temps, Edgar
Morin a découvert les outils conceptuels qui vont lui permettre, sans
renoncer aux avancées antérieures, de trouver les issues théoriques
permettant d'affronter les questions fondamentales de l'hominisation.
Ils vont venir de la biologie, puis de la cybernétique, puisque aussi
bien la biologie étudie les systèmes vivants comme relevant d'un "arché-
modèle-organisationnel", et c'est le paradigme d'auto-organisation qui va
permettre d'originer l'humain, pour reprendre un néologisme formé par
Morin lui-même dans Anthropologie de la connaissance (47), mais aussi
d'originer la culture et le social.
Se fondant sur les observations de l'éthologie contemporaine, et
transposant au social les concepts de la systémique et de la théorie de
l'information, Morin montre comment les sociétés humaines s'enracinent

(47) Edgar MORIN : La Méthode - La connaissance de la connaissance - Anthropologie de la


connaissance. Seuil, Paris, 1986, p. 231.
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

dans les sociétés primatiques, de même que la culture humaine s'origine


dans les proto-cultures animales. Il ne s'agit pas, bien sûr, de réduire l'une
à l'autre, et, de ce point de vue, Morin récuse les "biologismes" de toutes
sortes, qui mutileraient la radicale étrangeté du phénomène humain (48). La
réhabilitation du paradigme de la nature humaine pose, au contraire qu'il y
a une spécificité de l'humain, tout en ne renonçant pas à comprendre d'où il
émerge, c'est-à-dire ses infrastructures biophysiques. C'est une
modélisation de ces processus d'émergence que Morin propose. On en
connaît les conditions : la culture est produit d'une société qu'elle produit.
Avec la naissance du langage humain, exigée par la complexité des
échanges d'information, c'est la culture qui devient le moteur de l'évolution
sociale. Mais la culture elle-même, produit des cerveaux qu'elle produit,
n'est pensable qu'en référence à l'hypercomplexité cérébrale.

B - Originer l'humain
Pour comprendre donc la spécificité de l'humain, il faudra, dès lors,
interroger les mécanismes et la complexité du vivant. C'est tout le chemin
de La Méthode, qui passe de la compréhension de la nature de la nature -
l'information- à celle de la vie de la vie -les théories de l'auto-organisation-
, puis à la "science computique" -l'étude des mécanismes du traitement de
l'information : là s'origine la connaissance (49). La conception de ce qu'on
appelle 1' "intelligence artificielle" (50), conjointement aux avancées des
neurosciences (dont Edgar Morin récuse cependant le présupposé
métaphysique qui consiste à dénier une réalité spécifique à l'esprit)
permettent d'appréhender le fonctionnement du cerveau humain dans ce
qu'il a de plus radicalement biologique, c'est-à-dire animal et vivant, mais
aussi dans ce qu'il a de radicalement humain. La Connaissance de la
connaissance éclaire et fonde l'humain de l'humain.
Dans Anthropologie de la connaissance, Morin explique son choix
de titres ainsi redondants. Pour notre part, nous y voyons la symbolique de
ces boucles successives que parcourt l'oeuvre en spirales autour d'un axe de
recherche, dont le sens n'a pas varié, bien qu'il se développe dans plusieurs
plans auxquels il puise sa dynamique conceptuelle. L'image holographique
se précise. Comment son dessein initial a-t-il pris du corps et du sens ?

(48) Edgar MORIN : Sociologie, op. cit., p. 97.


(49) Edgar MORIN : La Méthode - La connaissance de la connaissance - Antrhopologie de la
connaissance, op. cit., p. 231.
(50) Ibidem, p.
Françoise BIANCHI

C - Les recadrages
Il a fallu, pour cela, "recadrer" les questions. Morin ne se cache pas
d'opérer des transferts de concepts. C'est, sans doute, la pratique de la
sociologie de terrain "à chaud" dont témoignent La Rumeur d'Orléans ou
Commune en France : Plozévet, qui fait surgir l'urgence de l'élaboration
d'un cadre conceptuel pour rendre compte du phénomène humain comme, à
la fois, multidimensionnel, singulier, aléatoire, bien qu'aussi multi-
déterminé. Les principes du modèle opérationnel que Morin élabore sont
connus : ils sont "théorisés" dans Sociologie, Le Paradigme perdu, La
Méthode, Science avec Conscience, mais aussi mis en oeuvre dans La
Rumeur d'Orléans, Commune en France : Plozévet, Pour sortir du XXème
siècle, De la Nature de l'URSS, car ce n'est pas une des moindres
originalités de cette oeuvre que de faire la démonstration de sa propre
heuristique. Il subit des modifications au cours de cette heuristique, et
qu'on perçoit dans l'évolution même du vocabulaire de La Rumeur
d'Orléans au Paradigme perdu. Par exemple, on passe de métaphores
biologiques qui se donnent pour telles
"Des biologistes m'ont reproché l'emploi intempérant du mot
enzyme. Ils ont raison. (...) Je voulais donner un équivalent psycho-
sociologique d'une bio-catalyse effectuée par des éléments
minoritaires, déclenchant, accélérant, amplifiant un processus. Il
faudrait trouver un autre terme (51)".

à la transplantation de concepts cybernétiques justifiés par son caractère


opératoire ce sera la notion de "feed-back" et la référence à la
cybernétique.
La modélisation de la complexité du réel confronte au défi de devoir
opérer des révolutions paradigmatiques de représentation. Voilà le chemin
de La Méthode. Les interrogations premières sur l'humain de l'humain, qui
généreront le travail conceptuel conduisant à la connaissance de la
connaissance d'une part, la pratique du diagnostic sociologique ponctuel
d'autre part, vont pousser aussi Morin à l'élaboration, d'abord pragmatique
puis systématique, d'une réflexion sur les conditions de production d'une
méthode de connaissance. Non pas un ensemble de "recettes" applicables
mécaniquement, mais une démarche où la détermination de l'objet d'étude
va, chaque fois, transcender la spécialité disciplinaire (cf. les explications
de Morin concernant la problématique méthodologique pour l'étude de
Plozévet), et générer ces recadrages représentatifs, c'est-à-dire ici
conceptuels. On peut, sans doute, aussi lire cette oeuvre comme auto-éco-

(51) Edgar MORIN : La rumeur d'Orléans, op. cit. Préface à l'édition de 1970, p. '
L'OEUVRE D'EDGAR MORIN

organisée. La métaphore holographique fournirait alors une forme pour en


appréhender le sens et la genèse. C'est Edgar Morin lui-même qui parle
ainsi l'élaboration du tome 3 de La Méthode, dans son introduction. Au-
delà, ne peut-on prétendre qu'à partir de foyers générateurs qui sont ici les
préoccupations fondatrices de l'homme et de son oeuvre, se construit un
lieu où cette parole-là trouve sa cohérence en un discours auto-éco-organisé,
qui intégrerait la totalité de l'information (conceptuelle aussi bien
qu'existentielle), laquelle est, en fait, bien sûr, celle de l'époque où elle
surgit ? Un homme, une oeuvre dans son siècle. L'oeuvre morinienne m'est
apparue comme le lieu d'un sujet où se computent les problèmes d'une
époque.
Le point d'aboutissement actuel de La Méthode, c'est Anthropologie
de la connaissance, Sociologie de la connaissance, l'Organisation de la
connaissance, autrement dit l'étude des conditions de génération de la
connaissance. Traquer l' "humain de l'humain" revient en effet à chercher
les processus qui l'originalisent, de l'émergence de l'esprit au sens du
sacré, du refus de la mort au fonctionnement du cerveau qui la nie, des
conditions de la production des mythes à celles de la pensée et de la
connaissance. Cela suppose donc qu'on prenne en compte les dimensions
bio-physico-sociales du phénomène humain pour modéliser les processus
d'émergence que suscite leur articulation, en particulier le commerce très
spécifique de cet "animal imaginaire" qu'est l'homme avec les productions
de son esprit, car il conditionne sa praxis.
L'ambition de l'oeuvre, en fm de compte, n'est sociologique qu'à
considérer la sociologie comme idéologie contemporaine. On peut prétendre
aussi qu'elle est philosophique, au sens où se génère ainsi un nouvel
humanisme qui se donnerait les moyens conceptuels et épistémologiques de
comprendre la nature de la nature humaine, en même temps que les
conditions de sa production et de sa reproduction.
Une oeuvre-frontière donc, en ce qu'elle touche à tous les domaines
de la connaissance ; elle les traverse ou les embrasse sans se réduire à leur
territoire, elle les transcende aussi en les intégrant.
La métaphore de l'hologramme, avec ses limites, visait à traduire ici
"la multiplicité simultanée" de l'oeuvre (52) et sa cohérence, le lien aussi,
métonymique, qui réfère chaque moment de l'oeuvre à l'ensemble, de sorte

(52) G. PINSON - A. DEMAILLY - D. FAVRE : La pensée, approche holographique.


Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 1985, p. 123, p. 61.
Françoise BLANCHI

que c'est l'ordre des positions respectives qui confère au tout sa


signification (53).
Cette forme ne prétend nullement à saisir l'oeuvre, tout au plus à
visualiser son épaisseur, l'espace où elle se déploie. L'essentiel est ailleurs,
dans cette part qui résiste, justement, à la formalisation.

1986

(53) Ibidem, p. 113 114, p. 62.


-
TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

I - CONFERERENCES
La place de l'homme dans l'univers ..
par Hubert REEVES

La "crise économique dans le courant de l'évolution..


par René PASSET

La complexité, une mode et/ou un besoin ..


par Isabelle STENGERS

Enjeux sociaux des nouvelles technologies ...


par Jean-Jacques SALOMON

II - ARTICLES
Hubert Reeves, conteur
par Françoise BIANCHI

Démoniaque métaphore
par Désiré CHEVRIER

Astrophysique et métaphysique...
par Thierry DELOOZ

A propos du big-bang et de la place de l'homme


dans l'univers
par Jean DESCHAMPS

Et si Dieu était en chômage technique ? .


par Bernard DUPERREIN
TABLE DES MATIERES

A propos du rayonnement fossile de l'univers ...


et de la température du cosmos
par Elisabeth POQUET

Défense nationale et complexité...


par Denys de BECHILLON

Grilles de lecture de l' oeuvre d'Edgard Morin ...


par Françoise BL4NCHI
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 25 MAI 1991
SUR LES PRESSES DE
DOMINIQUE GUÉNIOT
IMPRIMEUR A LANGRES
DÉPÔT LÉGAL: JUIN 1991
N" D'IMPRIMEUR: 1964

La réalisation, la typographie et la mise en


page de cet ouvrage sont dues au travail de
Mme Claude SANTINI (Secrétariat des
Centres de la Faculté de Droit de
l'U.P.P.A. )
L'Harmattan
o L izIle-Jfe.,
llzei

REVUE SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES


-J

T N° 1
HISTOIRE ET SOCIOLOGIE
Face à la complexité et au changement, Sociétés contemporaines se veut un
instrument de connaissance rigoureux, proche de la recherche et au service de la
recherche. Ce premier numéro rend compte des débats issus du cycle de conférences
organisé par l'IlIFSCO en 1989, et contient aussi deux articles dont l'un est consacré à
la situation des femmes en Pologne et en Allemagne de l'Est et l'autre au racisme à
H travers la littérature américaine.
141 pages — 80 F

N° 2
EUROPE DE L'EST : DES SOCIÉTÉS EN MUTATION
Ce deuxième numéro de Sociétés contemporaines s'intéresse aux changements en
cours dans les pays d'Europe de l'Est. Le lecteur trouvera dans les travaux de
recherches empiriques publiés ici, les clés pour comprendre ces "sociétés en
mutation".
159 pages — 80 F

N° 3
GESTIONS DU SOCIAL
Un numéro principalement centré sur la gestion du social : des articles qui font le
point sur la façon dont l'État gère les questions sociales aujourd'hui.
Ensuite sont abordées les questions de l'urbanisation dans l'Algérie d'aujourd'hui,
du retour à la vie civile des militaires de carrière.
160 pages — 80 F

Conditions d'Abonnement :
4 numéros par an
Prix France . 280 F
Prix Étranger : 300 F

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j0_17_12-12..fa;riffi*I -EIràizilfrfRT.2-40,7-17-Je,OXPI AIRJ
. té-IfflIalleP-FP-TR71
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F- 1 7. FE1175.1112.1F..1 C.Rge CrePrià@P
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LLL, REVUE L'HOMME ET LA SOCIÉTÉ 55


LEL-

N° 93
31
"' LA GAUCHE CONTEMPORAINE AUX ÉTATS-UNIS
Mouvements d'hier et pensée d'aujourd'hui.
471 Un aperçu de la réflexion et des débats menés par la gauche américaine actuelle
F:1-1 sur elle-même, tant sur son passé récent que sur son présent en tant que courant I
intAlr

n° 3/1989 — 128 pages — 80 F

N°94
- DISSONANCES DANS LA RÉVOLUTION
ti
Que restera-t-il de la commémoration du Bicentenaire ? La défense et lai
l'illustration des droits de rhomme — ce qui est bien. Mais de la Révolution elle- ., ,
même, des aspirations et des mobilisations populaires, on nous a peu parlé. Et cet U.
oublianseptq.Cumérosep d'nalyresio.,
L5
n° 4/1989 — 128 pages — 80 F
_,
re.
j.- N° 95-96 r.
---0 MISSION ET DÉMISSION DES SCIENCES SOCIALES t.
u
• Ce numéro permet de déplacer k centre des préoccupations des sciences sociales.
• En se mettant au service d'une société en mal d'expertise, la sociologie n'a-t-elle pas
perdu son dynamisme critique ? ..P.J
-L. E...'
200 pages — 110 F 'P_
r':=.
'-È
N° 97
._. EST-OUEST : VIEUX VOYANTS, NOUVEAUX AVEU-
-a1
• GLES L5'
Un numéro qui aide à ouvrir les yeux sur ce qui se défait à l'Est et sur ce qui s'y E1 0.,
fait, sur les transformations de sociétés en manque et sur les contradictions des -Ë
1 sociétés qui seraient vouées à la post-modernité. E,
160 pages — 90 F Pi
[1[1 Conditions d'Abonnement : -à'
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1-4

REVUE POUR

N° 124
L'ÉCOLE OBLIGATOIRE ET POURQUOI ?
Après un siècle, et loin de Jules Ferry, l'école laïque cherche à redéfinir sa
mission. "L'obligation de réussite est un devoir de l'État, beaucoup plus que de
l'enfant". Devant les doutes des uns et le désenchantement des autres, ce numéro tend
à prouver que l'école laïque est "l'instrument fondamental de formation, de
qualification et d'intégration".
153 pages — 75 F
Tc
N° 125 -126
QUARTIERS FRAGILES ET DÉVELOPPEMENT URBAIN
"Les disparités spatiales ne sont pas simplement la trace au sol des disparités
socio-économiques : elles les amplifient et les reproduisent... La politique de
développement social urbain a pour objet de restaurer ces quartiers dans la ville, de
lutter contre ce que nous appelons la ville à deux vitesses".
190 pages — 100 F

N° Hors Série
LES RÈGIES DE QUARTIER
La régie de quartier est un nouvel outil de développement local. Visant à enrichir
le champ du social par réconomique, elle doit répondre à une triple préoccupation des
habitants : améliorer leur vie quotidienne, accroître leurs ressources et être des
citoyens à part entière.
140 pages — 70F
:14
N° Hors Série
EN FOYER DE JEUNES TRAVAILLEURS - NOUVEAUX
JEUNES, NOUVEAUX FOYERS
Quelque 200 000 jeunes de 16 à 25 ans sont accueillis chaque année dans 450
foyers de jeunes travailleurs.
Ils savent que logement, emploi et insertion sociale sont étroitement liés. Pour ces c„,
jeunes, entre relations et solitude, les responsables des foyers recherchent un nouveau
projet social. ti
144 pages — 70 F

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41 Prix Étranger : 320 F
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