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Charles d’Orléans

Nouvelles ont couru en France


Par mains lieux que j’estoyë mort,
Dont avoiënt peu desplaisance
Aucuns qui me hayënt a tort ;
5 Autres en ont eu desconfort,
Qui m’ayment de loyal vouloir,
Comme mes bons et vrais amis.
Si fais a toutes gens savoir
Qu’encore est vive la souris.

10 Ie n’ay eu ‹ne› mal ne grevance,


Dieu mercy, mais suis sain et fort
Et passe temps en esperance
Que paix, qui trop longuement dort,
S’esveillera et par accort
15 A tous fera lïesse avoir.
Pource de Dieu soiënt maudis
Ceulx qui sont dolens de vëoir
Qu’encore est vive la souris !

Ieunesse sur moy a puissance,


20 Mais Vieillesse fait son effort
De m’avoir en sa gouvernance.
A present faillira son sort :
Ie suis assez loing de son port,
De pleurer vueil garder mon hoir.
25 Loué soit Dieu de paradis
Qui m’a donné force et povoir
Qu’encore est vive la souris !

Nul ne porte pour moy le noir ;


On vent meillieur marchié drap gris !
30 Or tiengne chascun pour tout voir
Qu’encore est vive la souris !

Texte d’après celui de l’édition de Jean-Claude Mühlethaler,


Le Livre de Poche no4531 (1992), p.334.
Ballade CV (1433 ?) — moyen français — octosyllabes — ababbcdcd cdcd sur 3 rimes.
Le refrain utilise un proverbe attesté depuis le XVe siècle (chez Jean Miélot, Proverbes fran-
çois en vers).
Charles d’Orléans [1394-1465] a écrit ce poème — et bien d’autres — pendant sa captivité
en Angleterre [1415-1440] à la suite de la défaite française d’Azincourt (que les Britanni-
ques écrivent Agincourt, car telle était la graphie du nom de cette commune du Pas-de-
Calais à l’époque).

 Nouvelles ont couru : le substantif n’est pas précédé d’un déterminant bien que son
contenu soit précisé (que j’estoyë mort) ; il était fréquent qu’on emploie le pluriel nouvelles
alors même qu’il ne s’agissait, comme ici, que d’une nouvelle. Les « nouvelles » en ques-
tion sont un bruit, une rumeur. — On remarquera la rareté des articles : la souris (au
refrain) et le noir (= le deuil, v.28).
 Par mains lieux : par distributif s’est maintenu dans « par moments », « par endroits »
et sous la forme figée « parfois ». Le singulier est maint (Mais je souffre maint douloureux
tourment). « On pouvait dans l’écriture supprimer devant l’s du pluriel la consonne finale
qu’on ne faisait pas sentir dans la prononciation » Louis Mellerio (Lexique de Ronsard,
1895, p. 176), qui cite en exemple chez son auteur peris pour périls ; ainsi s’explique le
rapport sing. « gent » ↔ plur. « gens » (cf. v.8). La même explication vaut pour maudis
(v.16) et dolens (v.17).
À propos de « gens », Hatzfeld et Darmsteter (II, p.1161) :
Féminin à l’origine, conformément à l’étymologie ; devenu masculin sous l’influence
de l’idée d’homme, il garde pourtant le genre féminin dans quelques cas où l’adjectif
lui est étroitement uni par le sens ou la construction.
 j’estoyë : /žẹtwẹ́e/̥ = /ʒe'tweə/ avec désinence régulière.
 Dont : « ce dont ». Le temps d’avoiënt s’accorde avec j’estoyë du vers précédent et
s’oppose à ont eu du v.5. Construction de peu desplaisance sans « de » partitif. Desplaisance :
« affliction, chagrin ; contrariété, mécontentement ». Postposé (il y a enjambement), le
sujet d’avoiënt est l’attaque du vers suivant.
 Aucuns : (pronom) « certains » (d’aucuns n’est pas attesté avant 1560). Pour hayënt
« haïssent », voici ce qu’en écrivaient Hatzfeld et Darmsteter (I, §616 p.223 et §641 p. 234) :
Quant à haïr, au présent de l’indicatif l’ancien français conjugue : hé (ou haz), hés, hét,
haons, haez, héent ; de là aujourd’hui je hais, tu hais, il hait. Sur les autres formes, voir
§ 641.
HAÏR. — On trouve, sans doute, de fort bonne heure les formes haïssant, haïssez, haïs-
sent. Mais l’ancienne langue a, en général, préféré les formes non inchoatives : indic.
prés. je haz ou je hé, tu hes, il het (auj. je hais, tu hais, il hait), nous haons ou hayons, vous
haez ou hayez, ils heent ou hayent ; imparf. je haoie, etc. ; subj. prés. que je hé ou hace,
etc. ; part. prés. haant. Peu à peu ce verbe est devenu inchoatif à toutes ses formes
sauf aux 1, 2, 3 sg. de l’indicatif présent. Au XVIIe siècle encore, Vaugelas signale, en
les critiquant, les formes non inchoatives hayons, hayez, haient.

Sur ce dernier point, voici l’avis de Ménage :


 a tort : « en n’ayant pas le droit, la raison de leur côté »
 Autres : « d’autres » ; ici encore, sans déterminant ni partitif. Desconfort : « tristesse,
douleur ; découragement » (confort « ce qui donne de la force, encouragement ; aide, sou-
tien, réconfort ») ; l’anglais a emprunté le mot et ‘discomfort’ y est bien vivant.
 Qui : la relative n’est pas en incise, mais suit la principale. De loyal vouloir : « par vo-
lonté d’être fidèles » (Charles d’Orléans emploie concurremment leal et loyal) ; nous par-
lons encore du « bon vouloir » de quelqu’un.
 Comme mes bons et vrais amis : « en bons et vrais amis »
 Si : « donc ». Fais : l’emploi d’un pronom personnel devant une forme verbale fléchie
n’avait alors rien d’automatique.
 encore est vive la souris : vive « vivante » (cf. mort ou vif). Il s’agit d’un énoncé paré-
mique (où le déterminant a un statut particulier), que le narrateur prend en charge de
façon distanciée, ce qui donne au déterminant d’autant plus d’importance qu’il est répé-
té dans un texte où les déterminants sont une rareté.
 mal : « maladie ». Ne : « ni ». Grevance : « peine, tourment » (famille de grave, grever,
grief ; passé en anglais : ‘grievance’).
 Dieu mercy : (la forme ancienne est la Dieu mercit, avec génitif antéposé) « par la
grâce, la miséricorde, la pitié de Dieu » ; du lat. mercēdem (comme l’espagnol merced, qui
se retrouve dans usted ← vuestra merced), accusatif de mercēs « salaire, récompense, solde,
intérêt, rapport » et, à basse époque, « prix, faveur, grâce qu’on accorde à quelqu’un en
l’épargnant ». Mercy s’est maintenu en anglais avec le sens de « grâce, acte de clémence »
(merciful killing « euthanasie »).
 lïesse : « Ca 1050 ledece (Alexis, éd. Chr. Storey, 142); 1re moitié du XIIe s. lëece (Psautier
Cambridge, 15, 11 ds T.-L.); XIIIe s. lïesce (Isopet de Lyon, 646 et 723, ibid.). Du lat. lætitia « allé-
gresse, joie débordante et collective ». La forme liesse est due à l’infl. de l’adj. lié « joyeux »
Il s’agit d’une question de phonographématique qui risque de passer inaperçue parce
qu’en dehors du Roussillon (où le phonème n’a rien d’exceptionnel) [ʎ] ne présente plus,
sur le territoire de la France métropolitaine, qu’un intérêt historique — ce qui ne dimi-
nue en rien son importance ni sa complexité.

« Au cours du XVIIe siècle, écrit Mireille Huchon dans une description schématique, le [ʎ]
— que connaissent encore actuellement la Suisse romande, l’italien, l’espagnol — passe à [j]. »

En fait, l mouillée a été réduite à yod dans certains cas dès le XIIIe siècle et le processus
ne peut être considéré comme achevé pour l’essentiel qu’après 1850.

Voici une synthèse due à Manuel Bruña Cuevas (Universidad de Sevilla) :

Historiquement, le français a disposé de /ʎ/, consonne orale, sonore, palatale, latérale, appelée
habituellement l mouillée. Cette consonne existe encore en espagnol, où elle est appelée elle.
En espagnol, la elle tend à disparaître, remplacée par l’autre consonne orale, sonore, palatale du sys-
tème, la palatale centrale /j/ ; c’est le phénomène connu sous le nom de yeísmo. Dès le XIXe siècle, le
yeísmo cesse d’être caractéristique des parlers du sud de l’Espagne ou de l’espagnol américain ; il
envahit alors la langue populaire de Madrid, puis, progressivement, celle d’un grand nombre de
villes réparties sur toute la géographie hispanophone. Au cours du XX e siècle, le registre cultivé est
également gagné par ce phénomène. Tout de même, du fait que la distinction /ʎ/ ~ /j/ reste vivante
dans certains territoires1 et que l’Académie espagnole, sans plus condamner ouvertement le yeísmo,
conseille toujours de distinguer ces deux phonèmes, /ʎ/ apparaît encore dans la plupart des tab-
leaux phonologiques de l’espagnol standard.
Le français a connu aussi son propre yeísmo, mais, comme pour d’autres cas d’évolution (perte de [s]
implosif, amuïssement de l’approximante [δ], etc.), ce processus de changement y a commencé et
abouti longtemps avant qu’il ne le fasse en espagnol. Contrairement à ce qui se passe en espagnol,
/ʎ/ n’est plus considéré aujourd’hui comme faisant partie du système phonologique français, bien
qu’il survive dans certaines variétés locales. Cette situation n’est pourtant pas si ancienne qu’on
pourrait le penser. Les couches populaires parisiennes ne pratiquaient plus la distinction [ʎ] ~ [j] au
XVIIIe siècle, ce qui laisse penser que leur yeísmo doit être bien antérieur2; mais la non distinction ne
devient majoritaire parmi les gens instruits que vers le début du XIXe siècle. Tout un ensemble de
témoignages rendent compte, pour la première moitié du XIX e siècle, d’une prononciation géné-
ralisée par /j/ à la place de l’ancien /ʎ/ ; toutefois, ils signalent aussi comment beaucoup, par souci
de suivre la norme officielle, s’efforçaient de maintenir la distinction entre les deux phonèmes, mais
en réalisant [lj] au lieu de [ʎ]3, dont la véritable articulation semble dès lors étrangère aux habitudes
de prononciation communes : [mulje] (mouillé) pouvait se substituer à [muʎe] pour éviter [muje].
Le dernier grand champion dans la défense de [ʎ] a été Littré, qui condamne, dans la préface de son
dictionnaire (1863-1872) comme dans chacun des articles dont l’entrée comporte ce son, la réa-
lisation de [j] à la place de [ʎ]. Toutefois, au tournant du XXe siècle, les descriptions des phonéti-
ciens ne signalent la présence de /ʎ/ que dans certaines régions méridionales françaises, en Belgi-
que, en Suisse, mais ils l’excluent du système phonologique du français commun du fait qu’il ne fait
plus partie de la langue parlée dans la moitié nord de la France.
Réduction du système phonologique français. La perception du l palatal français par les hispanophones
aux XIXe et XXe siècles
in : Thélème, Revista Complutense de Estudios Franceses, 2003, Número Extraordinario, p. 210.

1
Sur la chronologie et l’extension géographique du yeísmo, cf. Alonso (1953).
2
Cf. le nom Jehan de Greil, écrit à la fin du XIIIe siècle tantôt Greil, tantôt Grey (Marchello-Nizia, 1999 : 137).
3
Cf. Thurot (1883, t. II : 299). Pour les témoignages qui rendent compte de la perte de [ʎ] depuis le XVIIe
siècle, on peut consulter, outre Thurot, Millet (1933).