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Le dialogue avec
Notre Univers ion a-t-il un sens ?

est-il unique ?
La scienceD’où vient Comment
l’homme
dit-elle la vérité ? ?
moder Qu’est-ce que
D’où vient la conscience ?
l’homme m
Le temps existe-t-il ?
L’univers est-il
mathématique ?
D’où Sommes-nous libres
viennent nos
de nos choix ? À quoi sert
le langage ?

20 scientifiques
3’:HIKOMB=^U[^UX:?a@k@m@h@f";
M 04219 - 27H - F: 6,90 E - RD

répondent
à 20 questions métaphysiques
ÉditoPhilippe Pajot, rédacteur en chef
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orsque j’étais enfant, le concept de temps infini
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Couverture : conception graphique Maryvonne Marconville univers, les origines de la vie… Je ne suis pas certain que ces
réflexions calment mes angoisses de jeunesse, mais je reste
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Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 3
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UNIVERS ET MATIÈRE p. 12

4 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


MYTHES ET ORIGINES p. 34

Mondolithic StudioS/novapix/leeMage. MondadoRi poRtFolio/electa/gRaZiano aRici/BRidgeMan iMageS . aFp photo / MaRtin BuReau © teaMlaB
Sommaire
QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES Hors-série n° 27 octobre-novembre 2018

3 ÉDITO 68 Le dualisme entre nature


6 ENTRETIEN AVEC MICHEL BITBOL et culture est-il réel ?
« Il existe une tension créatrice Entretien avec Philippe Descola
entre science et métaphysique » 74 D’où viennent nos ancêtres ?
Propos recueillis par Marie-Laure Théodule Entretien avec Jean-Jacques Hublin
79 À quoi sert le langage ?
Entretien avec Noam Chomsky
Univers
12 et matière 83 Qu’est-ce que la conscience ?
Entretien avec David Chalmers
87 Sommes-nous libres de nos choix ?
14 L’Univers est-il un objet mathématique ? Entretien avec Thomas Boraud
Entretien avec Max Tegmark
92 Comment le numérique
19 Notre Univers est-il unique ? affecte-t-il la pensée ?
Entretien avec Aurélien Barrau Entretien avec Jean-Michel Besnier
23 Un seul monde physique est-il possible ?
Entretien avec Marc Lachièze-Rey
27 Où est passée l’antimatière ?
Entretien avec Gabriel Chardin
96 À lire
30 Le temps existe-t-il ?
Entretien avec Carlo Rovelli

Mythes
34 et origines OFFRE D’ABONNEMENT P. 48

36 La Terre est-elle un réseau animé original ? www.larecherche.fr


Entretien avec Bruno Latour RECHERCHER S’INFORMER ACHETER
40 Quels défis pose la quête des origines ? nLes archives
du magazine
nL’actualité
de la recherche
nAbonnement
et vente d’anciens
Entretien avec Anastasios Brenner numéros
Les sujets qui Retrouvez les
44 La science prétend-elle dire la vérité ? vous intéressent chroniques et nLivres
sélectionnés par
Entretien avec Michel Blay dans une base l’agenda des
La Recherche
de plus de manifestations.
49 Le dialogue avec la religion a-t-il un sens ? 20 000 articles.
Les outils du
chercheur.
Entretien avec Yves Gingras
 a Recherche sur Twitter… Rejoignez-nous sur Twitter pour
L
53 Peut-on combattre les idées reçues ? un éclairage original sur la science et les technologies.
http://twitter.com/maglarecherche
Entretien avec Pascal Nouvel
57 La science sait-elle raconter le monde ?
Entretien avec Michel Serres Les articles des pages 14, 19, 23, 27, 40, 44, 49, 53, 57, 62, 66,
68, 74, 79, 83, 87 et 92 sont les versions revues et corrigées
par leurs auteurs des articles publiés dans La Recherche
Vivant
60 et homme
nos 489, 433, 518, 490, 523, 374 et 484, dans Les Dossiers de La
Recherche nos 43, 50, 48, 44, 2 et 50, et dans les Hors-Série La
Recherche nos 17 et 15.

62 Comment la vie est apparue sur la Terre ?


Ce numéro comporte un encart abonnement
Entretien avec Marie-Christine Maurel La Recherche sur les exemplaires kiosque France
66 Qui était Luca, l’ultime ancêtre universel ? et un encart abonnement Edigroup sur les
exemplaires kiosque Suisse et Belgique.
Patrick Forterre

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 5


6 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27
ENTRETIEN AVEC

MICHEL BITBOL
Au cours des siècles, science et métaphysique ont joué au chat et à la souris.
D’abord confondues, elles se sont détachées l’une de l’autre à mesure que la
science s’émancipait de la religion. Mais c’est pour mieux se retrouver et se nourrir
face à des questions comme celles des représentations et des origines du monde.

IL EXISTE UNE TENSION


CRÉATRICE ENTRE SCIENCE
ET MÉTAPHYSIQUE »
Propos recueillis par Marie-Laure Théodule

U
ne incroyable facilité à parcourir de long La Recherche Science et métaphysique,
en large l’histoire des sciences et de la qu’est-ce qui a rapproché ou éloigné ces deux
philosophie. Comme s’il s’agissait d’une disciplines dans le passé ?
balade du dimanche. C’est ce qui éblouit Michel Bitbol À l’époque présocratique (Ve siècle
le plus chez Michel Bitbol. Pourtant, rien d’étonnant av. J.-C.), science et métaphysique se confondent
à cela quand on se penche sur le parcours inhabi- en une unique entreprise de savoir. Il s’agit de
tuel de celui qui est d’abord passé par la médecine construire une conception du monde à partir
et la recherche en physique expérimentale avant des apparences et de la découverte de l’ordre qui
de devenir philosophe. Plus qu’un métier, une pas- les régit. Une des premières questions qui se soit
sion, qui répond finalement mieux pour lui que la posée aux savants est celle des régularités astrono-
science pure à sa quête initiale d’adolescent : déchif- miques. Ces dernières leur ont inspiré le beau mot
frer l’harmonie du monde. Et une passion qui doit « cosmos », qui veut justement dire « ordre » en grec.
beaucoup à sa rencontre avec le physicien Bernard Au IVe siècle av. J.-C., Platon inaugure un style de
d’Espagnat qui lui fait découvrir, au début des pensée que nous appelons encore la philosophie
années 1980, les énigmes de la physique quantique. (philosophia) : une critique de nos préjugés, accom-
Depuis, il se consacre à l’étude des connexions entre Michel Bitbol est pagnée du désir d’un vrai savoir universel qui nous
directeur de recherche
théorie quantique et philosophie de l’esprit. Actuel- permette d’apprendre à vivre et de comprendre le
BrUno Levy

CNRS aux archives


lement, il s’intéresse également à la conception phi- Husserl de l’École normale monde. Mais Aristote, bien que disciple de Platon,
losophique de la conscience. supérieure, à Paris. affine et fragmente ce rêve d’un savoir global.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 7


ENTRETIEN AVEC

MICHEL BITBOL

Il divise la connaissance et désigne par le terme  a frontière entre ce que l’on pense testable et
L
de « physique » (en grec phusikè) les sciences de la non testable n’évolue-t-elle pas avec le temps ?
nature. Au Ier siècle apr. J.-C., un éditeur tardif d’Aris- Vous avez raison, on peut se tromper sur la nature
tote, le bibliothécaire Andronicos de Rhodes, utilise de ce qui est testable. Le positiviste français Auguste
pour la première fois le mot « métaphysique » pour Comte prétendait, vers 1850, qu’on ne pourrait
nommer le livre où il regroupe les traités d’Aristote jamais déterminer la composition chimique des
placés « après la physique » (meta-phusikè). étoiles. Or vingt ans plus tard, le physicien suisse
Comment définit-on la métaphysique ? Johann Balmer montre que chaque élément
Les sciences de la nature s’intéressent chacune aux chimique a des raies d’émission électromagné-
« étants » appartenant à une certaine classe : la biolo- tique qui le distinguent de tous les autres. Ainsi,
gie aux êtres vivants, la physique aux choses inertes, on peut déterminer la composition chimique des
l’astronomie aux corps célestes. En revanche, la étoiles à partir du spectre de leur rayonnement.
métaphysique s’occupe de l’étant en général, pour En revanche, il existe de véritables impossibili-
lequel Aristote définit dix catégories (substance, tés dans les sciences, comme fournir une preuve
quantité, qualité, position, temps, etc.). La métaphy- interne de l’autoconsistance des théories mathé-
sique porte aussi sur deux grandes questions : quelle matiques – le fait qu’on ne puisse pas y démontrer
est la cause première de tout ce qui est, et quels sont en même temps une proposition et son contraire.
les facteurs cachés qui expliquent les apparences ? Cette impossibilité a été démontrée par les théo-
Alors que les sciences cherchent à établir des rela- rèmes d’incomplétude de Kurt Gödel, publiés en
tions de cause à effet entre les étants d’une classe, 1931. Le rêve de passer par-delà de telles impossi-
la métaphysique se demande quelle est la cause de bilités de principe relève de la métaphysique.
tout ce système d’étants, le moteur immobile de  evenons un peu en arrière. Que s’est-il passé
R
tout ce qui bouge. La seconde grande question est en Occident après Aristote ?
celle de la structure cachée derrière les apparences. Il y a eu le long épisode chrétien (et plus générale-
Leibniz a ainsi illustré, au XVIIe siècle, la différence ment religieux) : adaptant le schéma d’Aristote, la
entre le physicien et le métaphysicien : le physicien théologie pose que la cause première de tous les phé-
(dans son ambition minimale) observe les aiguilles nomènes n’est autre que Dieu tel que le révèlent les
de l’horloge et énonce leurs lois, alors que le méta- textes sacrés. De grands savants chrétiens, comme
physicien cherche le mécanisme caché derrière le Thomas d’Aquin cherchent alors à lire le livre de
cadran de l’horloge. la nature pour y découvrir l’ordre et l’harmonie du
 ’est-ce pas aussi le propre du scientifique
N monde, qu’ils considèrent comme une preuve a pos-
d’aller chercher derrière les apparences ? teriori de l’existence de Dieu. Mais il faut attendre le
En effet, mais les scientifiques ne vont chercher que début du XVIIe siècle pour que Galilée remette au goût
des causes cachées qui pourront un jour être mises du jour la conception platonicienne selon laquelle
à l’épreuve de l’expérience. Quand le physicien Jean derrière les apparences et la beauté du monde, il
Perrin (Prix Nobel de physique en 1926) affirme que existe des formes mathématiques qui ont plus de réa-
l’invisible simple (les atomes) explique le visible com- lité qu’elles et peuvent les expliquer. Galilée reprend
pliqué (les réactions chimiques), il considère que les cette dichotomie entre le monde des apparences (les
atomes ne sont invisibles qu’en raison de leur petite ombres projetées sur la caverne de Platon) et celui
taille, mais qu’ils ne sont pas définitivement impos- des réalités (la lumière et les formes qui projettent
sibles à observer. Au contraire, si l’on pose quelque les ombres). Selon lui, la nature est écrite en formules
chose qui est, par principe, hors de toute possibilité mathématiques que la science doit tenter de décryp-
de découverte, il ne s’agit pas d’une hypothèse scien- ter. Pour en révéler la face cachée, il faut formuler a
tifique. C’est du ressort de la métaphysique. priori un système d’hypothèses théoriques, et il faut

SES DATES d’État en physique 1996 Il publie Mécanique et obtient son habilitation
1954 Il naît à Tunis. à l’université Paris 7. quantique, une introduction à diriger des recherches
1980 Il passe son doctorat 1978 Il entame des recherches philosophique (Flammarion). en philosophie.
de médecine à l’université en biophysique. 1997 Il reçoit le prix 2014 Il publie La conscience
Paris 6. 1990 Il s’oriente vers la Grammaticakis-Neumann a-t-elle une origine ?
1985 Il obtient un doctorat philosophie de la physique. de philosophie des sciences, (Flammarion).

8 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Pour Michel Bitbol,
la métaphysique porte sur
deux grandes questions :
quelle est la cause
première de tout ce
qui est, et quels sont
les facteurs cachés
qui expliquent
les apparences ?

s’appuyer sur ces hypothèses pour concevoir l’expé- qui relie quantitativement tous les mouvements
rimentation de manière idéalisée. des corps terrestres et célestes. C’est une révolu-
 ne expérimentation idéalisée,
U tion extraordinaire, puisque, à l’époque, le domaine
que voulez-vous dire ? céleste était totalement distingué du domaine ter-
Galilée ne se contente plus d’observer la nature telle restre. Mais elle implique de mettre la métaphysique
qu’elle apparaît spontanément, comme on le faisait complètement de côté. Car, dans son œuvre, Newton
avant lui. Il invente des expériences « idéales ». Par a systématiquement dissocié deux choses. D’un côté,
exemple, son expérience du plan incliné est une idéa- sa propre recherche métaphysique d’une cause pre-
lisation de la chute des corps, qui est matérialisée par mière de la gravitation, qu’il mettait en rapport avec
une boule roulant sur une planche en bois parfaite- sa conception de l’espace comme un organe des sens
ment lisse et des clochettes réparties à des intervalles divin. D’un autre côté, la philosophie naturelle, qui
régulièrement variables, déterminés par une hypo- vise simplement à relier les phénomènes entre eux
thèse théorique. Comme le dira le philosophe alle- par des lois mathématiques. C’est donc Newton qui
mand Emmanuel Kant, qui a tenu compte de la leçon introduit la vraie scission entre sciences et métaphy-
de Galilée, « le savant ne se comporte plus désormais sique. Cette séparation s’amplifie au XVIIIe siècle
face à la nature comme un élève qui apprend passi- avec le philosophe écossais David Hume qui en tire
vement mais comme un juge qui somme le témoin une leçon extrême : la science doit se cantonner à
de parler ». Le rêve des chercheurs qui ont utilisé une description des régularités observées.
cette méthode est de dévoiler, grâce à elle, les vraies  n est-on arrivé à l’idée que la science n’a pas
E
causes des phénomènes, les mécanismes cachés. Au besoin de la métaphysique ?
XVIIe siècle, on rêvait ainsi de dévoiler la cause et les Pas tout à fait. Emmanuel Kant a tenté de corriger la
mécanismes de la gravitation. Un modèle en vogue vision empiriste de Hume dès la fin du XVIIIe siècle :
était celui de René Descartes, qui a proposé un méca- la raison qui construit des théories ne doit pas être
nisme inspiré de la mécanique des fluides, avec des mise totalement au rebut, car elle a deux rôles. Son
tourbillons et des forces centripètes. premier rôle est de fournir des structures concep-
tuelles a priori à travers lesquelles le scientifique ana-
Bruno Levy

Et cela n’a pas duré ?


Ce rêve a été brisé par Isaac Newton. En 1687, il a lyse des phénomènes. Pour Kant, la loi de causalité,
formulé et publié sa loi universelle de la gravitation, qu’illustre Newton, n’est pas posée parce qu’on

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 9


ENTRETIEN AVEC

MICHEL BITBOL

(*) L’éther, dont l’existence a observe des régularités. Mais c’est parce qu’on s’en tient pas longtemps à cet opérationnalisme : il
été invalidée par la relativité pose cette loi que l’on est capable de chercher ces élabore une conception métaphysique de l’espace
générale, était considéré régularités dans le monde. Le deuxième rôle de la comme ultime matériau de l’Univers.
comme un milieu matériel
envahissant tout l’espace raison est de fournir des représentations des choses  es choses ne sont-elles pas différentes
L
et qui permettait à la lumière ultimes et cachées, qui sont certes incertaines et spé- en mécanique quantique ?
de se propager. culatives, mais qui guident et motivent la recherche. C’est exact. Plusieurs théoriciens de la mécanique
Pourtant, au XIXe siècle, époque du positivisme, bien quantique se sont emparés de l’opérationnalisme
des scientifiques ont cherché à éliminer la métaphy- dans la durée. Très critiques vis-à-vis de la métaphy-
sique. Auguste Comte considère que la science cor- sique, deux des fondateurs de cette théorie, l’Alle-
respond à une étape accomplie de la pensée humaine mand Werner Heisenberg et l’Autrichien Wolfgang
après des étapes préliminaires théologiques et méta- Pauli considèrent qu’il faut éliminer toutes les repré-
physiques. Et pour André-Marie Ampère, il faut juste sentations classiques, par exemple celle de l’élec-
observer les phénomènes et les décrire le plus sim- tron qui tourne autour du noyau de l’atome, pour ne
plement possible. Grâce à ce pur empirisme de la retenir que les observations et les mesures. Tel n’est
science, l’homme pourra contrôler la nature. pas tout à fait l’avis d’autres physiciens quantiques,
À quoi cela conduit-il ? Niels Bohr et Erwin Schrödinger, pour lesquels des
Cela va donner naissance à plusieurs courants. Le images sont nécessaires comme outil de pensée. Le
pragmatisme : la science est vraie parce qu’elle est fait de forger des représentations a certes quelque
efficace, selon le philosophe et psychologue améri- chose de métaphysique, puisque cela va au-delà des
cain William James. L’instrumentalisme : les théories observables, mais c’est utile pour se repérer dans
scientifiques sont un instrument de prévision et de les phénomènes quantiques. En 1927, les physi-
canalisation des phénomènes. L’opérationnalisme ciens parviennent à un compromis, l’interpréta-
du philosophe et physicien américain Percy Williams tion de Copenhague de la mécanique quantique.
Simulation de la Bridgman : les concepts scientifiques ne font que Ils gardent quelques représentations, mais celles-ci
désintégration d’un traduire des opérations concrètes répétables par ne prétendent pas être uniques et tout expliquer.
boson de Higgs en
des observateurs indépendants. Bridgman s’est ins- Elles doivent être multipliées pour rendre compte
muons. En 2012, la
détection de quelques piré de la manière dont Albert Einstein a élaboré d’aspects divers des phénomènes microscopiques.
rares désintégrations sa théorie de la relativité restreinte. Rappelez-vous Ainsi, on doit utiliser tantôt la représentation de par-
de ce type dans le qu’Einstein a décidé de faire table rase de toutes les ticules localisées, tantôt celle d’ondes étendues, tan-
Grand collisionneur conceptions antérieures de l’espace, du temps et tôt une combinaison des deux.
de hadrons, au Cern,
a permis de conclure de l’éther (*) pour ne retenir que les opérations de Et aujourd’hui, où en est-on ?
à l’existence de mesure effectuées par les horloges (pour le temps) Des interprétations récentes de la mécanique quan-
ce boson. et les règles (pour les distances). Mais Einstein ne tique font l’économie de toute métaphysique. Par
exemple, selon l’interprétation appelée « Qbism » des
physiciens américains Christopher Fuchs de l’univer-
sité du Massachusetts, à Boston, et David Mermin,
de l’université Cornell, la fonction d’onde n’a pas de
réalité objective. Elle n’est qu’une fonction de proba-
bilité qui permet de s’orienter dans les phénomènes
produits en laboratoire ou en industrie. Le scienti-
fique est quelqu’un qui essaie de parier de manière
cohérente sur les résultats d’expérimentations ou les
fruits d’une technologie. Cette vision se veut antimé-
taphysique. Pourtant, les physiciens qui l’ont émise
ont formulé une métaphysique non convention-
nelle compatible avec leur vision. Si le scientifique
ne peut se représenter le réel, c’est qu’il ne peut s’en
distancier parce qu’il y est lui-même impliqué. Tout
ce qu’il peut faire dans ces conditions est d’élaborer
des règles pour se mouvoir dans le réel et y survivre.
 ais selon vous, que nous apprend la
M
CERN

métaphysique sur la réalité extérieure ?

10 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Le concept même de « réalité extérieure » est émi-
nemment métaphysique, car aucune théorie scien- La seule preuve
tifique ne peut être assurée de la décrire. Les scien-
tifiques ne font pas coller leur théorie à la « réalité de la conscience, c’est ce que
vous vivez en ce moment »
extérieure » mais à une réalité immédiate, empi-
rique, faite des résultats de leur expérimentation.
Ainsi, quand des chercheurs du Conseil européen
pour la recherche nucléaire (Cern) annoncent,
en 2012, la découverte d’une particule, le boson une matrice d’information qui guide sa capacité
de Higgs, ils n’ont pas observé une chose exis- autoreproductrice. Sur Terre, c’est l’ADN/ARN, mais
tant en permanence indépendamment de nous, ailleurs, cela pourrait être autre chose.
qu’on peut appeler « particule » au sens ordinaire  t la conscience, où la situez-vous à la
E
du terme : ils ont suscité et détecté une résonance frontière de la science et de la métaphysique ?
énergétique qui lui correspond. La conscience n’est ni un objet, ni un phénomène,
Le rêve que la science fournisse des enseigne- ni une propriété des êtres vivants. La seule preuve de
ments métaphysiques ne serait-il qu’un leurre la conscience, c’est ce que vous vivez en ce moment.
servant de motivation illusoire aux chercheurs ? Mais une telle définition n’est pas opérationnelle.
C’est ma conviction. La croyance des mathémati- Donc, lorsque les chercheurs prétendent étudier
ciens dans leurs entités et des physiciens dans les scientifiquement la conscience, ce qu’ils étudient,
objets qu’ils pensent manipuler s’explique par leur ce sont seulement ses fonctions cognitives – le fait
engagement total dans leurs disciplines. Ils en ont de faire la synthèse des activités mentales et de réflé-
tellement absorbé les règles qu’ils ont l’impression chir sur ses propres pensées. Mais l’espoir, à mon
que quelque chose les leur impose de l’extérieur et avis infondé, de découvrir l’origine de la conscience
tient en réserve pour eux ce qu’ils ont à découvrir. les motive pour faire des belles découvertes qu’ils
Or selon moi, les mathématiciens et les physiciens n’auraient pas faites autrement. Ils ont ainsi mon-
sont pour beaucoup dans ce qu’ils découvrent. Ce tré – notamment dans l’équipe de Steven Laureys
qui échappe en partie au mathématicien, c’est le à l’université de Liège, en Belgique – que des per-
pouvoir générateur de ses propres axiomes et règles sonnes semblant inertes possèdent néanmoins
déductives ; ce qui échappe en partie au physicien, un niveau de conscience non négligeable, presque
c’est son activité de formulation d’hypothèses et de identique à celui d’une personne réveillée. Parfois,
fabrication d’appareils guidée par ces hypothèses, au nom de ces belles découvertes, ils prétendent à
et ce dont ne tient pas assez compte le biologiste ; tort avoir découvert le lieu de la conscience dans le
c’est qu’il est lui-même un être vivant ! cerveau. Ils y ont simplement trouvé des procédés
 uelle question métaphysique nouvelle
Q utilisables pour rétablir ou éteindre les fonctions de
soulève la recherche de la vie extraterrestre ? la conscience. Et c’est déjà beaucoup !
Il n’est pas sûr qu’elle ressemble à la vie sur Terre.  ne superintelligence artificielle pourrait-elle
U
Pourtant les scientifiques la cherchent sur des pla- aider la métaphysique à répondre à certaines
nètes proches de la nôtre en s’intéressant le plus questions soulevées par la science ?
souvent aux composés carbonés, et donc à la forme Je ne le pense pas. La quête métaphysique répond
de vie qui nous est familière. On commence à com- au besoin qu’ont les êtres humains de se forger une
prendre que, si l’on veut découvrir une autre forme vision unifiée du monde et de leur propre condi-
de vie, il faut définir ce qu’est un être vivant de façon tion. Or la puissance de calcul de l’intelligence
très générale. Les biologistes chiliens Humberto artificielle est si rapidement croissante qu’elle n’a
Maturana et Francisco Varela ont tenté de le faire, aucun besoin d’une telle unification. Il est plus
en 1972, avec la théorie de l’autopoïèse : l’être vivant simple et plus efficace pour elle de simuler une
est un système moléculaire capable de produire lui- variété de situations que d’en offrir un modèle syn- Pour en savoir plus
même les molécules qui le constituent ; il prend à thétique et une conception métaphysique. À cause n Michel Bitbol, La conscience
l’extérieur ce dont il a besoin, le transforme et pro- de cela, je crains que l’essor de l’intelligence arti- a-t-elle une origine ?
duit ses propres constituants. Il a aussi besoin de ficielle ne finisse par ôter aux scientifiques l’envie Flammarion, 2014.
se délimiter par rapport au reste du milieu à l’aide de se concentrer durant de longues années pour n Michel Bitbol, L’Aveuglante
d’une barrière, comme la membrane cellulaire. construire des théories unifiées aussi profondes Proximité du réel, Flammarion,
Enfin, pour qu’il soit stable dans le temps, il lui faut que, par exemple, la relativité générale. n 1999.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 11


l’univers est-il un objet mathématique ? 14
notre univers est-il unique ? 19
un seul monde physique est-il possible ? 23
où est passée l’antimatière ? 27
le temps existe-t-il ? 30

UNIVERS
ET MATIÈRE
Notre Univers est-il un objet mathématique ?
Est-il unique ou s’agit-il juste d’un type d’uni-
vers parmi d’autres, très différents ou non,
déconnectés et inaccessibles ? Qu’est deve-
nue l’antimatière au moment du Big Bang ?
Le temps universel a-t-il un sens ou bien
est-il définitivement enterré par le temps
relatif proposé par Einstein, qui est lié à la
position de l’observateur dans l’espace ? À
Mondolithic StudioS/novapix/leeMage

toutes ces questions qui leur posent de nou- Vue d’artiste de


multivers, c’est-à-dire
veaux défis, à la frontière des sciences et de la d’univers parallèles
radicalement différents du
métaphysique, les chercheurs s’efforcent de nôtre. Leur existence est
étudiée par de nombreux
répondre en inventant de nouveaux modèles chercheurs mais reste
aujourd’hui controversée.
cohérents avec les observations.
12 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27
Univers et matière

ENTRETIEN AVEC MAX TEGMARK

L’UNIVERS EST-IL UN OBJET


MATHÉMATIQUE ?
Selon le professeur au MIT, plus la physique a avancé dans sa description du monde,
plus tout est apparu mathématique. Certains phénomènes, et notamment
la conscience, ne sont cependant toujours pas résolus par les équations.

Propos recueillis par Hélène Le Meur

La Recherche Dans votre ouvrage, Notre vous paraît moins insensée. Pensez à votre meil-
Univers mathématique (1) , vous affirmez leur ami et à ce que vous aimez chez lui : son
que la réalité n’est que mathématique. grand sens de l’humour, son sourire, etc. Tout
Qu’entendez-vous par là ? cela peut être traduit en termes d’interactions
Max Tegmark L’idée selon laquelle notre complexes entre particules, que des équations
Univers est un objet mathématique est très mathématiques pourraient décrire. Au début de
ancienne. Elle remonte à Euclide et à d’autres la physique, les scientifiques comme Laplace ont
savants grecs. Il y a quatre cents ans, Galilée affir- commencé par décrire une toute petite partie de
mait que notre monde était écrit dans le langage la réalité. Se demander pourquoi une banane est
des mathématiques, et au XVIIIe siècle, Pierre-Si- jaune ou une tomate rouge ne leur apparaissait
mon de Laplace et d’autres l’ont suivi dans cette pas comme une question très mathématique.
Mais plus la physique a avancé dans sa descrip-
tion du monde, des propriétés des particules,
Tout, autour de nous, est fait plus tout est apparu mathématique. On sait
aujourd’hui expliquer les couleurs de la banane

de molécules, de particules, autant et de la tomate. Et c’est en utilisant des mathé-


matiques pures que Peter Higgs, Robert Brout et

d’entités définies par des nombres » François Englert ont calculé et prédit l’existence
d’une particule, un boson, donnant sa masse à
toutes les autres. Sa découverte en 2012 au col-
voie. Depuis, nous n’avons cessé de découvrir lisionneur de particules construit à Genève a
de plus en plus de structures mathématiques conduit au prix Nobel de physique en 2013 !
expliquant le monde qui nous entoure. Tout, Certes, il reste énormément de choses que les
autour de nous, est fait de molécules, de parti- équations n’expliquent pas encore, la conscience
cules, autant d’entités qui sont définies par des par exemple. Mais je pense que nous y arrive-
nombres. Et l’espace lui-même n’a finalement rons, nous sommes juste limités par notre ima-
d’autres propriétés que ses propriétés mathé- gination et notre créativité.
matiques. Il n’y a pas de raison qu’une part du monde
Tout serait mathématique, même nous ? y échappe, selon vous ?
Si vous prenez au sérieux cette idée de brique Aucune. Il n’y a pas une part du réel qui serait
élémentaire du monde et d’espace purement mathématique et une autre qui ne le serait pas.
mathématiques, l’idée du tout-mathématique Ce n’est pas que le monde possède certaines

14 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


MAX TEGMARK
est cosmologiste, professeur 1967 Il naît à Stockholm, 2004 Il enseigne la physique 2014 Il cofonde l’association
de physique au Massachusetts en Suède. au MIT. Future of Life Institute, qui
Institute of Technology (MIT), 1994 Il obtient son doctorat 2005 Il fonde le Foundational vise à diminuer les risques de
aux États-Unis. de physique à l’université de Questions Institute (FQXi) la technologie sur l’homme.
Californie à Berkeley. 2014 Il publie Notre Univers 2017 Il publie La Vie 3.0.
2003 Il reçoit le prix mathématique. En quête Être humain à l’ère de
Breakthrough of the Year de la nature ultime du réel l’intelligence artificielle
du magazine Science. (Dunod). (Dunod).

propriétés mathématiques, c’est que toutes ses  n sait aussi, depuis Platon, que les choses
O
propriétés sont mathématiques ! L’idée reste ne sont pas ce qu’elles semblent être.
controversée. Mais elle me rend très optimiste : Quel éclairage sur la réalité a apporté
si le monde n’est que mathématique, nous pou- la physique du XXe siècle ?
vons potentiellement tout en comprendre ! Toutes les grandes découvertes, et en particulier
 ous considérez, en tant que
V les deux grandes théories du siècle que sont la
The WashingTon PosT/geTTy images

mathématicien platonicien, que les relativité et la mécanique quantique, n’ont fait


concepts mathématiques existent que confirmer que la réalité est toujours très
indépendamment de tout acte conscient ? différente de ce que l’on croit. Très étrange et
Je suis même un platonicien extrême, puisque défiant totalement notre intuition. L’équation
je pousse l’idée bien plus loin que beaucoup de Schrödinger, équation fondamentale de la
d’autres : je pense que non seulement les struc- mécanique quantique, montre qu’une parti-
tures mathématiques existent réellement, mais cule peut être en plusieurs lieux à la fois. Ainsi,
qu’elles sont l’unique réalité. on ne cherche plus à décrire le mouvement

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 15


Univers et matière

de cette particule, mais sa probabilité d’être que nous vivions sur une planète d’un diamètre
à tel ou tel endroit. Cela a donné de nombreuses de plus de 12 000 kilomètres a déjà été un pre-
applications : votre ordinateur, votre téléphone mier pas énorme. Comprendre que cette planète
portable, entre autres. Mais un siècle plus tard, n’était qu’un infime point dans un immense sys-
les physiciens sont toujours en désaccord sur ce tème, une galaxie, ensuite que notre Galaxie n’en
que cela signifie vraiment. Je pense que si cette était qu’une parmi des milliards en était deux
interprétation continue de diviser, c’est parce autres. L’idée des « multivers », ou univers multi-
que l’on refuse d’admettre ce qui va contre notre ples, s’inscrit simplement dans cette continuité :
intuition. La force des mathématiques tient nous découvrons, toujours et encore, que ce
d’ailleurs au fait qu’elles n’ont aucune inhibi- que l’on commence à comprendre n’est qu’une
tion. L’étrangeté ne les arrête pas. petite part de quelque chose de bien plus vaste.
 st-ce votre approche mathématique
E  ous distinguez plusieurs types
V
qui vous fait défendre une autre idée de multivers, pourquoi ?
controversée, celle de l’existence d’univers C’est un peu comme des poupées russes. Mais
multiples ? d’abord, précisons ce que l’on désigne par « notre
Je crois vraiment que l’être humain ne pense Univers ». Il s’agit tout simplement de la partie
jamais assez grand. Nous sous-estimons tou- Selon Max Tegmark, de la réalité que nous pouvons observer, c’est-à-
jours non seulement notre capacité à com- tout, dans le monde, dire toute la région sphérique de l’espace d’où la
prendre le monde par les mathématiques, serait explicable par lumière a eu le temps de nous atteindre depuis
les mathématiques, de
comme nous venons de l’évoquer, mais aussi l’atome aux multivers,
le Big Bang, il y a 13,8 milliards d’années. Toute
notre faculté à appréhender ses dimensions. Il en passant, bien sûr, lumière émise à l’extérieur de cette zone ne nous
est vrai que c’est difficile. Réaliser par l’homme… parviendra jamais. Or la meilleure théorie dont
nous disposons aujourd’hui pour expliquer le
modèle du Big Bang par une période d’expansion
gigantesque au tout début de l’Univers, la théo-
rie de l’inflation, prédit qu’il y existe énormé-
ment d’espaces de cette sorte. Ces mondes
trop lointains pour être observés sont
les multivers de niveau I. Mais ce n’est
pas parce qu’on ne les voit pas qu’ils
n’existent pas ! On ne peut pas faire
Individu

l’autruche et mettre la tête sous le


Ne

te

uro

sable. L’inflation apporte un autre


Mo
Pla

ie
ne

léc ax
argument. Elle propose un méca-
ule l
Ga nisme qui crée un Big Bang.
s Or un mécanisme capable de
Atome Univer produire un événement, une
chaîne de production de voi-
Multiv
e
Proton de niv rs tures par exemple, ne s’arrête
eau I
en général pas à la fabrication
M
de ul
de ni tive
d’un seul exemplaire. Pourquoi
cor ve rs
er l’inflation ne produirait-elle
de

au
Mu iveau
e
de niveau IV

p
u
ma e

II
Multivers

Su qu’un seul Big Bang ? L’inflation


tiq
thé tur

n
ltiv
ma Struc

éternelle créera une multitude de


ers III

Big Bang différents, qui sont autant


de solutions des équations qui gou-
vernent l’espace. Ce sont les multivers
de niveau II.
Comment ces idées sont-elles reçues par
ÉDITIONS DUNOD

les autres physiciens aujourd’hui ?


Je n’ai aucun collègue qui pense que l’espace
s’arrête au-delà de l’Univers observable ! En

16 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


revanche, les multivers de niveau II restent tou-
jours très controversés. Mais en trente ans, les Fig. 1 La réalité, une question
critiques sont passées de « cela n’a aucun sens, de point de vue ?
je déteste l’idée », à « je déteste l’idée ». Et c’est un
grand changement !
Mais est-ce encore vraiment de la science ? Réalité externe
Description mathématique
Oui, parce que les multivers ne sont pas une
théorie en soi, ils sont prédits par une théorie. Si
vous prenez au sérieux la théorie de l’inflation, il
vous faut aussi considérer toutes ses prédictions. Physique
Bien sûr, il reste à tester la théorie pour éven-
tuellement la réfuter. Durant des centaines d’an-
nées, on a tenu la loi de la gravitation de Newton
comme universelle, jusqu’à ce que l’on montre
qu’elle ne fonctionnait pas partout. Mais on ne
Réalité consensuelle
Description de la physique classique
peut pas prendre en compte certaines prédic-
tions sans les considérer toutes. C’est la même
chose avec les multivers de niveau III : les multi-  Le principe de réalité
vers quantiques proposés par l’Américain Hugh Sciencescognitives n’est pas figé et varie
Everett en 1957 et qui découlent directement de selon qu’il est perçu
l’équation de Schrödinger. Dans l’interprétation par les mathématiques,
la physique ou par
d’Everett, l’équation prédit en effet l’existence
la subjectivité de chaque
d’univers parallèles où votre vie suit une infi- Réalité interne individu. Les conceptions
nité de parcours différents. Si cette équation est Perception subjective qui en découlent sont
correcte sans exception, alors vous devez aussi donc très variées.
admettre que ces multivers existent. Et jusqu’ici,
on ne l’a jamais mise en défaut. En attestent les
mesures réalisées à un nouveau niveau de pré- la physique seraient un peu différentes. Dans le
cision par Serge Haroche, en France, et David niveau III, tous les cours seraient possibles.
Wineland, aux États-Unis, qui leur ont valu le  out cela concerne la réalité que la
T
prix Nobel en 2012. Les millions de dollars et physique cherche à appréhender, mais
d’euros investis pour tenter de construire un ce n’est pas la seule forme de réalité ?
ordinateur quantique offrent le meilleur moyen En physique, on considère une réalité que je qua-
de tester ces multivers de niveau III. Si l’ordina- lifie d’« externe », qui serait complètement indé-
teur quantique fonctionne, cela prouvera que pendante de l’action humaine, le but étant de la
l’équation de Schrödinger reste toujours valide. comprendre et de la décrire. La réalité « interne »
Il sera alors difficile de nier l’existence de ces uni- est la façon dont nous percevons subjectivement
vers parallèles quantiques. cette réalité « externe », qui varie énormément
 ans votre structure gigogne de multivers,
D selon les individus. Si vous êtes ivre, vous ne le
vous ne vous arrêtez pas là. percevez plus de la même façon, si vous êtes un
Plus on monte dans le niveau, plus les choses chien ou un oiseau, elle sera aussi tout autre. Fon-
deviennent diverses. Le niveau IV est le plus damentalement, réalités internes et externes sont
général et correspond à mon hypothèse d’un très différentes (Fig. 1) .
Univers mathématique : toutes les structures  ous parlez aussi d’une réalité
V
existant mathématiquement existent aussi phy- consensuelle, qu’est-ce ?
siquement et forment ce dernier niveau de mul- Entre les deux, existe une réalité à propos de
INFOGRAPHIE PATRICK GARCIA

tivers. Dans un univers de niveau I, vous appren- laquelle nous nous accordons tous. Une sorte
driez toujours les mêmes lois dans les cours de de vision du monde que nous partageons. Si la
physique. Mais vous apprendrez des choses dif- porte est fermée, vous, moi, un robot ou un chien
férentes en cours d’histoire, car les particules serons tous d’accord qu’elle l’est. Le problème
auraient évolué différemment dans cette partie de la physique est de comprendre comment la
de l’espace, Dans le niveau II, même les lois de réalité externe est connectée à cette réalité

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 17


Univers et matière

consensuelle et le problème des neuros- un travail de mesures de données très précis,


ciences est de comprendre comment notre réa- et le soir, quand personne n’y prêtait attention,
lité interne lui est aussi connectée. Pour moi, les je me consacrais aux questions qui m’ont tou-
deux grands défis actuels à relever sont ceux-là : jours fasciné. J’ai ainsi publié quatre articles, en
la réalité physique et la conscience. Actuelle- Mr Hyde, durant mon doctorat sans que mon
ment, nous ne comprenons ni l’un ni l’autre, et directeur de thèse ne le sache. De ce point de
nous avons besoin d’une approche unifiée pour vue, les scientifiques sont très tolérants, peu
appréhender les deux ensemble. leur importe ce que vous faites sur votre temps
 es questions dépassent le cadre
C personnel. J’ai tiré un enseignement impor-
habituel de la physique et sont souvent tant de cette stratégie : les limites entre une
très spéculatives. Comment les étudier science bien ancrée dans le courant dominant
dans le système de recherche actuel ? et une science beaucoup plus spéculative sont
J’ai voulu être physicien parce que j’aime les très mouvantes et changent au fil du temps. Ce
grandes questions existentielles. Mais à l’uni- qui à un moment est très respecté peut deve-
versité, j’ai assez vite compris que je finirais par nir tabou. Ainsi l’étude des fantômes, tout à fait
travailler chez McDonald’s en persistant dans sérieuse à un moment donné, n’est plus du tout
cette voie. La plupart des physiciens trouvent considérée comme scientifique aujourd’hui. À
en effet ces questions trop philosophiques. l’inverse, j’ai travaillé en tant que Mr Hyde sur
Mais je ne me résignais pas pour autant à choi- les trous noirs, perçus comme trop spéculatifs
sir entre cette passion et ma carrière en phy- à l’époque, et qui sont désormais un objet de
sique. J’ai donc adopté la stratégie du Dr. Jekyll science par excellence. n
et de Mr Hyde : le jour, en Dr. Jekyll, je faisais de (1) Notre Univers mathématique. En quête de la nature ultime
la science plutôt consensuelle, très respectable, du réel, Dunod, 2014.

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18 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


L’idée d’univers multiples (comme sur cette vue d’artiste) et invisibles pour l’homme a traversé l’histoire de la philosophie, depuis les Grecs
jusqu’aux penseurs contemporains.

ENTRETIEN AVEC AURÉLIEN BARRAU

NOTRE UNIVERS EST-IL


VICTOR DE SCHWANBERG/SCIENCE PHOTO LIBRARY

UNIQUE?
Entrée récemment dans le champ scientifique, la théorie des univers multiples reste
aujourd’hui controversée. Bien qu’encore non prédictible, elle découlerait cependant
directement de différents modèles de physique théorique.

Propos recueillis par Hélène Le Meur

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 19


Univers et matière

AURÉLIEN BARRAU
est enseignant-chercheur
au laboratoire de physique
subatomique et de
cosmologie de Grenoble.
1973 Il naît à Neuilly-
sur-Seine (Hauts-de-Seine).
1998 Il finit son doctorat
en astrophysique des hautes
énergies à Paris.
2004 Il est habilité à diriger
des recherches en physique
des trous noirs.
2006 Il reçoit le prix
Bogoliubov du jeune
physicien en physique
théorique.
2012 Il est lauréat du prix
Thibaud pour ses travaux en
cosmologie quantique.
2016 Il passe son doctorat en
philosophie à l’université La Recherche Comment l’hypothèse multivers n’échappent pas à la règle. Si cette
Paris-Sorbonne. des univers multiples est-elle entrée dans hypothèse avait été élaborée de toutes pièces
2017 Il est nommé membre le champ scientifique ? pour répondre à la question de l’ajustement fin
du Comité national de la Aurélien Barrau Aujourd’hui, ce n’est plus seule- des constantes, elle demeurerait assez arbitraire.
recherche scientifique. ment une spéculation métaphysique. Si cette idée Ce qui fait sa force et sa crédibilité, c’est qu’elle
traverse toute l’histoire de la philosophie, depuis découle directement d’autres modèles. Certes,
les Grecs jusqu’aux philosophes contemporains, parmi eux, certains restent très spéculatifs. Mais
elle n’est entrée dans les champs des sciences il est assez remarquable que la plupart des théo-
dures que récemment. Et ce, parce qu’un certain ries physiques, orthodoxes comme hétérodoxes,
nombre de théories développées pour répondre à conduisent d’une certaine manière à l’existence
des questions bien définies de physique des par- d’univers multiples ! Les éconduire, a priori, tien-
ticules ou de gravitation conduisent à l’existence drait donc un peu de l’aveuglement.
d’univers multiples (ou multivers), de nature Qu’entendez-vous par modèles
variée. De plus, cerise sur le gâteau, cette mul- orthodoxes ?
titude d’univers, quel que soit leur type, permet Ce sont ceux qui se fondent sur une physique
de résoudre un sérieux problème de la physique éprouvée. Par exemple, le plus élémentaire des
théorique contemporaine. En effet, les constantes multivers, qui désigne une multitude d’univers
fondamentales (*) intervenant dans les modèles dans un espace infini, est prédit, dans certaines
qui décrivent l’Univers semblent avoir des valeurs conditions, par la relativité générale au moins
extrêmement particulières qui, comme par dans la topologie la plus simple. Des univers
hasard, sont favorables à l’apparition de la com- parallèles, mondes qui coexistent « ici et main-
plexité et de la vie. Or, si les valeurs observées de tenant », si l’on peut dire, découlent aussi d’une
ces constantes ne correspondent qu’à une réali- théorie très orthodoxe, la mécanique quantique.
sation parmi une infinité d’autres ayant lieu dans Même s’il faut souligner que c’est dans le cadre
le multivers, une explication à ces valeurs si par- de l’interprétation de l’Américain Hugh Everett,
(*) Une constante ticulières s’impose naturellement. qui n’est évidemment pas la plus habituelle…
fondamentale est une grandeur L’édifice théorique sur lequel reposent les Avec un brin de provocation, certains rangent
invariante qui intervient dans
un modèle physique, mais dont multivers n’en reste pas moins spéculatif. également dans cette catégorie les « univers
la valeur numérique n’est pas Par définition, les propositions scientifiques sont trous noirs » de Lee Smolin, du Perimeter Insti-
prédite par ce modèle. sujettes à débat et finiront par être réfutées. Les tute, au Canada, nés de l’application de la gravité
DR

20 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


quantique à boucles (*) , théorie qu’il a dévelop- voire à brouiller, les limites de sa propre pra- (*) La gravité quantique à
pée avec Carlo Rovelli (lire l’entretien p. 30), de tique, il serait présomptueux de le lui reprocher. boucles est une théorie tentant
l’université d’Aix-Marseille.  eut-on tout de même tester l’existence de
P de concilier relativité générale et
mécanique quantique.
Qu’appelez-vous « modèles hétérodoxes» ? ces univers multiples ?
Je pense au multivers le plus riche et le plus fasci- Le critère poppérien ne devrait pas devenir un (*) L’inflation cosmique est
une augmentation considérable
nant, né de la rencontre de l’inflation cosmique (*) dogme. Mais, si l’on souhaite malgré tout s’y
de la « taille » de l’Univers durant
avec la théorie des cordes (*) . Il est vrai que l’édi- tenir, je pense qu’en effet, les multivers sont bel ses premiers instants.
fice est très spéculatif. Mais l’inflation fait désor- et bien falsifiables et donc scientifiques suivant
(*) La théorie des cordes est
mais partie du paradigme cosmologique. Elle en cette acception. Cela peut sembler paradoxal :
un modèle spéculatif permettant
est presque l’élément constitutif essentiel. Cela comment mettre à l’épreuve des univers décon- d’unifier toutes les interactions
ne prouve pas qu’elle soit juste, mais elle est la nectés du nôtre et donc inaccessibles ? Prenons en supposant que les objets
meilleure description de l’Univers primordial l’exemple de la relativité générale, archétype fondamentaux sont des cordes.
donc nous disposions. Bien que très attrayante, la d’une théorie réussie. Elle prédit, entre autres,
théorie des cordes n’en est pas au même niveau : la structure interne des trous noirs. Bien que
elle souffre d’une absence quasi totale de vérifi- celle-ci ne puisse pas être vérifiée, il est légi-
cation expérimentale et ne parvient à l’unifica- time de l’étudier car la théorie a fait par ailleurs
tion tant espérée qu’au prix de l’introduction de ses preuves. Si l’on disposait donc d’une théo-
dimensions supplémentaires et de l’existence de rie, bien vérifiée dans notre monde, qui prédise
nouvelles particules qui n’ont encore jamais été l’existence d’univers multiples, il serait tout
observées. Il n’en demeure pas moins que ces aussi dommageable de réfuter cette prédiction
modèles sont actuellement parmi les plus effi- que serait aujourd’hui le fait de ne pas utiliser la
caces. Cette piste mérite donc d’être explorée, à relativité générale dans les trous noirs. Ensuite,
condition bien sûr de ne pas être la seule. même si nous ne disposons que d’un seul échan-
On dit qu’une théorie est scientifique tillon, notre Univers, c’est déjà quelque chose !
quand on peut la réfuter. L’hypothèse des Une seule expérience peut permettre de réfuter
mondes multiples satisfait-elle ce critère ? ou de corroborer un modèle à un certain niveau
Vous évoquez là le critère de démarcation entre

Une seule expérience


science et non-science proposé par Karl Popper
dans les années 1930. Il a le mérite d’être clair.
Selon lui, la proposition « Dieu existe » n’est pas
scientifique parce qu’on ne peut pas prouver
qu’il n’existe pas. En revanche, la proposition
peut permettre de réfuter
« Tous les cygnes sont blancs » est une proposi-
tion scientifique, car si on trouve un seul cygne
ou de corroborer un modèle »
noir, on aura démontré qu’elle est fausse. Ce
critère est presque unanimement accepté dans de confiance. Imaginez une théorie qui prédise
la communauté scientifique. Je pense pour- un ensemble d’univers, tous dotés d’une gravité
tant qu’il est très discutable et qu’il doit être répulsive. La seule observation de notre Univers
dépassé. Dans le champ de la philosophie des réfuterait cette théorie et ses multiples mondes.
sciences, d’autres visions souvent beaucoup  uelles seraient les prédictions
Q
plus riches l’ont précédé et d’autres l’ont suivi. quantitatives possibles ?
L’apport des sociologues comme David Bloor, Si l’on disposait d’une théorie physique capable
Harry Collins ou Bruno Latour (lire l’entretien de prédire la probabilité d’apparition de chaque
p. 36), qui conçoivent la physique comme une type d’univers et que l’on était en mesure de cal-
construction humaine parmi d’autres, est éga- culer la probabilité d’apparition d’observateurs
lement important et, à mon sens, ne dévalo- dans chacun de ces univers, alors il serait pos-
rise en rien la pensée rationnelle. Qui plus est, sible de la mettre à l’épreuve quantitativement
les champs disciplinaires se définissent de l’in- à partir de notre échantillon d’Univers  (1) . Le
térieur : les abstractions de Vassily Kandinsky fait est que ni l’une ni l’autre de ces conditions
n’auraient pas été considérées comme de l’art n’est aujourd’hui réunie. Le modèle est bien
par un théoricien de l’esthétique du XIXe siècle. scientifique dans sa constitution. Mais on est
Si, aujourd’hui, la physique venait à redéfinir, encore loin d’un test quantitatif. Sans même

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 21


Univers et matière

évoquer des problèmes plus techniques liés


au concept de mesure dans un multivers…
 uel est le rôle de l’observateur dans
Q
le multivers ?
C’est toute la question du principe anthropique
qui a provoqué d’interminables controverses,
essentiellement dues à une incompréhension
des termes. Soyons clairs : ce principe nous dit
seulement que notre Univers n’est pas néces-
sairement représentatif de l’ensemble du multi-
vers. Exactement de la même façon que notre pla-
nète, la Terre, n’est pas représentative – loin s’en
faut ! – de l’ensemble de notre Univers. Quand on
tente de reconstruire les caractéristiques globales
à partir des observations locales, il faut simple-
ment en tenir compte : nous nous trouvons dans
les régions « hospitalières ». Cela ne signifie pas
que les lois de la science sont expliquées par notre
présence. Il faut l’affirmer, ce principe est dénué La théorie des cordes généralement Dieu. Soit, troisième solution, celle
de toute dimension théologique ou téléologique, considère les entités que nous propose cette physique spéculative : les
c’est-à-dire qu’il n’est ni déiste ni finaliste. Il n’a élémentaires de la physique dés ont été tirés un grand nombre de fois et toutes
comme des cordes formant
rien d’un quelconque retour à l’anthropocen- des boucles d’une taille finie. les lois sont réalisées quelque part. Les lois que
trisme, bien au contraire. Le monde a été centré nous observons ici sont simplement favorables
sur notre planète, puis sur notre étoile, puis sur à la complexité parce que nous n’avons aucune
notre Galaxie, enfin sur notre . L’étape suivante est chance de nous trouver dans l’un des univers ne
peut-être celle d’un acentrisme absolu. permettant pas le développement de la vie.
 i l’on pousse le raisonnement, ne
S  a-t-il un autre intérêt à supposer que ces
Y
pourrait-on pas se dire qu’accéder à des univers multiples existent ?
lois fondamentales est vain, ces dernières Pour la première fois, je crois, c’est la rationalité
n’étant finalement que des lois locales qui semble conduire à l’existence de mondes
d’une loi encore plus fondamentale ? invisibles. Autrement dit, cette proposition, que
C’est vrai, de ce point de vue, le multivers de la je considère comme scientifique au sens le plus
théorie des cordes est un peu naïf. On consi- orthodoxe du terme, mène à l’existence d’objets
dère ici que les lois de la physique telles qu’on qui dépassent le cadre de cette pensée scienti-
les connaît sont des lois locales émergeant fique. Elle crée des ponts avec d’autres disciplines,
d’une théorie fondamentale, la théorie des ébauche une nouvelle mythologie, et de ce fait
cordes, la théorie M ou une autre, disons une nous oblige à redéfinir ce que l’on attend de la
métathéorie. Or cette métathéorie pourrait très physique. C’est aussi là le grand intérêt de cette
bien devenir elle-même la théorie locale d’une idée : imposer une réflexion sur la science en tant
méta-métathéorie. Et ainsi de suite. que « manière de faire un monde ». Tout cela doit
 elon vous, les multivers résolvent-ils
S être pris avec beaucoup de précaution, car il peut
le problème de l’apparition de la vie ? être dangereux de brouiller les frontières. Mais,
Dans notre Univers, les lois semblent être spécifi- tant que la rigueur n’est pas remise en question, il
quement adaptées au développement de la com- n’y a pas lieu d’avoir peur. Je crois que, dans l’his-
plexité. Il y a trois types d’explications. Soit nous toire des sciences, la timidité a été plus nuisible
avons eu une chance faramineuse : dans l’immen- que l’excès d’enthousiasme. Il faut veiller à ce que
sité des lois possibles, la nature a sélectionné ces Pour en savoir plus cette hypothèse ne soit pas récupérée à des fins
quelques lois, extrêmement improbables, com- n Aurélien Barrau, Des univers détournées. Dès lors que la science s’ouvre sur
P.Carril/NovaPix

patibles avec l’existence de systèmes complexes multiples, Dunod, 2017. des concepts non scientifiques, un danger existe.
et éventuellement vivants. Soit l’évolution cosmo- n Lee Smolin, Rien ne va plus Mais le risque mérite d’être couru. n
logique a été dirigée vers l’existence de l’homme en physique ! L’Échec de la théorie (1) A. Aguirre, in Bernard Carr (dir.), Universe or Multiverse ?,
par un « designer intelligent » que l’on nomme des cordes, Dunod, 2007. Cambridge University Press, 2009.

22 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


ENTRETIEN AVEC MARC LACHIÈZE-REY

UN SEUL MONDE PHYSIQUE


EST-IL POSSIBLE ?
Face à l’incompatibilité entre physique quantique et relativité générale, des tentatives
d’unification se multiplient pour établir une façon cohérente de décrire le monde.

Propos recueillis par Philippe Pajot

MARC LACHIÈZE-REY
est astrophysicien et
cosmologue, directeur de
recherche au CNRS. Il travaille
au laboratoire astroparticules
et cosmologie à l’université
Paris 8.
1950 Il naît à Lyon.
1969-1974 Il étudie à l’École
normale supérieure, à Paris.
1980 Il passe sa thèse d’État
d’astrophysique à l’université
Paris 7.
1980 Il est chargé de
recherche au CNRS.
1993 Il devient directeur
de recherche au CNRS.
1998 Il publie Figures
du ciel (Seuil).
2005 Il publie De l’infini
(Dunod).
2013 Il publie Voyager
dans le temps (Seuil).
michel labelle

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 23


Univers et matière

La Recherche Pourquoi cherche-t-on lorsque l’on a voulu rendre compatibles la méca-


à unifier les lois de la physique ? nique quantique et la relativité restreinte sous la
Marc Lachièze-Rey La physique fondamentale forme d’un formalisme général, baptisé « théo-
actuelle est bardée de succès. Pourtant, elle repose rie de jauge » (un cas particulier de théorie des
sur une dichotomie entre, d’un côté, la physique champs), et fondé sur un groupe de symétries.
quantique, qui, en simplifiant, décrit l’infiniment Cette « électrodynamique quantique » a connu
petit, et, de l’autre, la relativité générale, qui décrit un grand succès à partir des années 1920. Un peu
la gravitation. Le fait que ces deux théories s’expri- plus tard, en étudiant les interactions dans les
ment dans des formalismes différents est insatis- atomes et dans les noyaux, les physiciens remar-
faisant du point de vue intellectuel. Mais, surtout, quèrent une similitude entre certaines interac-
ces différences impliquent deux conceptions du tions nucléaires et l’électromagnétisme.
monde irréconciliables. Ainsi, en relativité géné- Ne pourrait-on pas quantifier aussi
rale, on manipule la matière comme faite d’objets les interactions nucléaires ?
classiques, localisés, alors qu’en physique quan- La bonne surprise, c’est que, lorsqu’on s’est inté-
tique, la matière est représentée par des entités, ressé de plus près à l’interaction nucléaire faible,
fonctions d’onde et champs quantiques, qui ne on s’est aperçu que non seulement on arrivait à
sont pas des particules au sens de corpuscules la quantifier, de manière analogue à l’électroma-
localisés. Autre exemple, la relativité générale est gnétisme, mais que, de surcroît, on pouvait les
incompatible avec un temps et un espace abso- regrouper sous un formalisme commun : du point
lus, alors que la physique quantique suppose un de vue de la physique fondamentale, électroma-
temps bien défini. Ce n’est pas admissible, car il gnétisme et interaction faible peuvent être consi-
Cette image est extraite n’y a qu’un monde ! dérés comme deux aspects d’une même interac-
d’une vidéo de l’Institut Quelles unifications ont été réalisées ? tion, que l’on a nommée « électrofaible ». Celle-ci
Max-Planck, à Munich, qui L’unification de la physique passe par celle de ses existait sous sa forme unifiée à une époque loin-
reconstitue la dynamique
de spin quantique dans interactions fondamentales. Les physiciens ont taine, lorsque l’Univers était très chaud ; depuis,

Max-Planck-InstItut für GravItatIonsPhysIk (albert-eInsteIn-InstItut)/MIlde MarketInG /WIssenschaftskoMMunIkatIon


la gravitation quantique d’abord cherché une version quantique de l’élec- elle s’est scindée – selon une « brisure de symé-
à boucles. tromagnétisme. Cette quantification est apparue trie » – en donnant d’une part l’électromagné-
tisme et d’autre part l’interaction faible. Les phy-
siciens considèrent cette avancée théorique et
expérimentale comme une vraie unification.
Le modèle standard de la physique des
particules est-il la poursuite de cette
unification ?
On a tenté de continuer cette unification avec
la troisième interaction élémentaire qu’est l’in-
teraction nucléaire forte, ce qui a donné lieu à
ce que l’on appelle le modèle standard (Fig. 1) .
Malheureusement, cela ne marche pas aussi
bien. Ce modèle standard fournit certes un for-
malisme commun à ces trois interactions, mais
le formalisme de la théorie des champs, qui le
sous-tend, reste mal justifié mathématique-
ment et on a recours à quantité d’astuces pour
faire fonctionner cette théorie. À un tel point que
même si elle donne des résultats parfaitement
vérifiés, c’est une théorie effective : il ne s’agi-
rait pas d’une théorie fondamentale, mais d’une
manière d’exprimer une théorie fondamentale,
encore inconnue, dans nos expériences.
Le modèle standard serait donc bancal ?
Bancal, le mot est trop fort. Il permet des pré-
dictions extrêmement bien vérifiées par les

24 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


expériences. Disons plutôt qu’il est insatisfai-
sant. Le formalisme mathématique qui le sous-
Fig. 1 Modèle standard des particules
tend n’est pas complètement justifié aujourd’hui.
Surtout, il contient une vingtaine de paramètres
arbitraires qui interviennent sans qu’on ait la
moindre idée d’où ils viennent, ni pourquoi ils
ont les valeurs qu’ils ont : les masses des particules u c t
élémentaires ; les constantes de couplage qui défi-
nissent les intensités respectives des interactions. Quarks haut charme top gluon
Malgré ces faiblesses, ses prédictions continuent Force nucléaire forte
à être vérifiées expérimentalement. En 2012, la d s b
découverte du boson de Higgs au Grand collision-
neur de hadrons du Cern, à Genève, en fut une bas étrange beau

spectaculaire confirmation. Mais cela ne fait pas


du modèle standard une description de la réalité e– m t photon
du monde cohérente et complète. Les recherches Force électromagnétique
de théories « de grande unification » tentent électron muon tau
Leptons
d’étendre le modèle standard pour en faire une
théorie unifiant proprement les trois interactions ne nm nt z w bosons

fondamentales, hormis la gravitation. Certaines Force nucléaire faible


neutrino e– neutrino m neutrino t
propositions ont suscité de grands espoirs il y a
quelques décennies, mais rien de très convain-
cant ne se dessine à l’horizon. Boson
 our la quatrième interaction, la
P de Higgs
gravitation, la relativité générale est-elle
la « bonne théorie » pour la décrire ?
La description de la gravitation à l’aide de la rela-
tivité générale a été vérifiée expérimentalement
à maintes reprises avec une grande précision, et générale pour une nouvelle théorie qui, à ces Le modèle standard
il y a quelques années de manière impression- échelles, donnerait des prédictions différentes. fournit un formalisme
nante, avec les premières détections d’ondes C’est le sens des approches que l’on regroupe commun aux trois
interactions
gravitationnelles. Mais si l’on cherche une nou- sous le terme de « gravité modifiée ». Rien de fondamentales,
velle théorie unifiée, on doit être prêt à tout réellement convaincant n’a surgi, et l’analyse des mais le formalisme
remettre en cause, y compris cette théorie. D’ail- ondes gravitationnelles récemment détectées a mathématique qui
leurs, la gravitation einsteinienne n’a pas été tes- fortement réduit la panoplie des possibilités. le sous-tend n’est
pas aujourd’hui
tée dans tous les domaines. Ainsi, aux échelles  a gravitation ne serait donc pas une loi
L
complètement justifié.
microscopiques, nous sommes incapables de fondamentale ?
faire des mesures suffisamment précises pour Plusieurs pistes qui cherchent à décrire la gra-
évaluer l’interaction gravitationnelle qui s’exerce vitation d’une manière totalement différente
entre des objets massifs distants de moins de sont explorées. Par exemple, en la faisant émer-
quelques micromètres. À l’échelle des galaxies, ger d’une vision impliquant la physique quan-
les étoiles et le gaz interstellaire semblent tour- tique, la thermodynamique, la théorie de l’in-
ner trop rapidement par rapport aux prédictions formation… Une des idées est motivée par des
dynamiques issues de la théorie. L’argument le réflexions sur les trous noirs, en particulier le
plus populaire aujourd’hui évoque la présence fait que l’entropie d’un trou noir est propor-
de « matière noire » invisible : un moyen de sau- tionnelle à sa surface et non à son volume. En
INFOGRAPHIE SYLVIE DESSERT

ver les apparences en conservant la validité de 1994, ce résultat concret a suggéré au Néer-
théorie de la relativité générale à ces échelles. landais Gerard ’t Hooft sa conjecture hologra-
Mais on peut aussi voir ce résultat comme un phique : l’idée qu’un système physique pour-
test négatif de la théorie dans ce régime : plutôt rait être décrit uniquement du point de vue
que la présence de matière noire, la réponse au de sa surface – comme un hologramme, qui
problème serait une modification de la relativité contient les informations sur un objet en

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 25


Univers et matière

VERS UNE NOUVELLE ENTITÉ MATIÈRE-GÉOMÉTRIE


Le cadre actuel dans lequel fibrés et des connexions. En piste pour unifier, en traitant rait ne plus distinguer matière
notre physique décrit les in- théorie des champs, une de manière similaire la géomé- et géométrie, qui se fonde-
teractions fondamentales est connexion décrit une théorie trie (de l’espace-temps) et les raient en une nouvelle entité.
celui des théories de jauge. en interaction. Ainsi, le même propriétés de la matière. De Les concepts d’espace-temps,
Celles-ci se fondent sur des type d’objet mathématique cette remarque découle l’hy- de matière, de rayonnement
symétries et sur une géomé- décrit la géométrie de l’es- pothèse, encore assez vague, tels que nous les connaissons
trie précise : celle des espaces pace-temps et la matière : une qu’une physique unifiée pour- deviendraient caducs.

trois dimensions alors qu’il n’en a que deux. grande richesse mathématique. Les entités fon-
Cette conjecture a pris de l’importance après damentales ne seraient pas des particules ponc-
la découverte d’une correspondance très théo- tuelles – dimension 0 –, mais des cordes vibrantes
rique entre un espace-temps solution des équa- de dimension 1. L’idée de la théorie des cordes
tions de la relativité générale et une théorie de est de faire disparaître la distinction entre la géo-
champ conforme à la surface de cet espace- métrie spatio-temporelle – l’espace-temps – et
temps. Ce résultat est toutefois le seul exemple la géométrie abstraite de l’espace interne asso-
répertorié pour le moment de la conjecture cié aux particules, de les mêler dans celle d’un
holographique, en général évoquée en liaison « fond » géométrique, sorte d’espace-temps géné-
avec une description thermodynamique – invo- ralisé doté d’un grand nombre de dimensions.
quant une entropie d’origine quantique – ou Y a-t-il d’autres pistes d’unification ?
en termes de théorie de l’information. La théorie des cordes a constitué un courant
C’est peut-être une mode, mais c’est majeur de la recherche en physique théorique,
peut-être aussi un indice vers une nou- mais beaucoup estiment qu’elle avait pris une
velle manière d’appréhender la gravi- telle importance qu’elle étouffait les autres ten-
tation : la relativité générale pourrait tatives d’unification de la physique. Quoi qu’il
être « émergente » d’une théorie plus en soit, elle semble s’épuiser et, aujourd’hui,
fondamentale et encore inconnue, et une forte attention est accordée à la « gravité
la conjecture holographique serait la à boucles » : une quantification de la géomé-
manifestation d’une propriété fondamen- trie – de l’espace ou de l’espace-temps – en vue
tale de la nature. Mais tout cela reste spéculatif. d’obtenir une « gravité quantique ». Dans cette
La théorie des twisteurs,  omment travaillent les physiciens
C voie défrichée, notamment par Abbay Ashtekar,
du physicien britannique qui tentent d’unifier les interactions de l’université de Pennsylvanie, aux États-Unis,
Roger Penrose (années
fondamentales ? et Carlo Rovelli (lire l’entretien p. 30), de l’uni-
1970), considère que
l’espace-temps est constitué Il est toujours utile de se pencher sur l’histoire de versité d’Aix-Marseille, des travaux ont permis
non pas de points mais de la physique. La théorie de Newton s’est construite de construire des géométries quantiques à trois
rayons lumineux. Le à partir de la géométrie différentielle ; la relativité dimensions sous forme de « réseau de spins ».
formalisme qui en résulte générale à partir de la géométrie riemannienne, Reste à établir leur dynamique quantique de
simplifie certains calculs
ou géométrie des espaces courbes ; la physique manière à constituer un « espace-temps quan-
mais n’a pas permis à ce jour
de quantifier la gravitation. quantique à partir de la géométrie des espaces tique », un état quantique gravitationnel de
vectoriels et des espaces d’opérateurs, liée à ce l’Univers, mais c’est là que la théorie bloque.
que l’on appelle « géométrie non commutative ». Cette démarche fournit néanmoins un support
D’où l’idée qu’une nouvelle physique passera par concret à certaines idées de cosmologie quan-
une nouvelle géométrie, généralisée. Quelle géo- tique tels le « pré-Big Bang » ou le « rebond cos-
métrie ? Peut-on la trouver dans l’arsenal de ce mique ». Bien d’autres idées sont explorées : la
que nous proposent les mathématiciens ? Parmi géométrie non commutative d’Alain Connes ou
les pistes explorées, la théorie des cordes est la encore les twisteurs de Roger Penrose. Nul ne sait
plus connue. Elle utilise des outils mathéma- encore quelle piste sera la bonne, mais je suis
tiques déjà éprouvés, comme par exemple dans persuadé qu’elle fera intervenir une nouvelle
le modèle standard, en les généralisant à un géométrie qui impliquera une nouvelle vision
nombre de dimensions plus élevé qui offre une de l’espace et de l’espace-temps. n
DR

26 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Le détecteur proche de Double Chooz permet d’étudier les neutrinos qu’émet le réacteur de la centrale EDF de Chooz, dans les Ardennes.

ENTRETIEN AVEC GABRIEL CHARDIN

OÙ EST PASSÉE L’ANTIMATIÈRE ?


Le Big Bang aurait produit matière et antimatière en quantités égales. Mais, peu après,
cette dernière aurait disparu… ce que les physiciens tentent toujours d’expliquer.

Propos recueillis par Hélène Le Meur

La Recherche Dans le scénario décrit par protons et neutrons se forment. Une très forte
les modèles cosmologiques actuels, quand asymétrie apparaît alors : seul un milliardième
le déséquilibre entre matière et antimatière de la matière subsiste. Pourquoi ? C’est l’une des
se produit-il ? (*) Un quark est une particule grandes énigmes de la physique.
Gabriel Chardin Selon le modèle cosmologique élémentaire chargée, sensible à Qu’est-ce qui dicte la symétrie initiale ?
l’interaction forte.
standard qui démarre avec le Big Bang, au tout Le modèle standard de la physique des parti-
début de l’Univers, particules et antiparticules (*) Un gluon est une particule cules (voir le schéma p. 25), et en particulier le
sont présentes en quantités égales. Et il en va de masse nulle, qui est le vecteur sacro-saint théorème CPT (*) que doit en prin-
de l’interaction forte.
ainsi jusqu’à environ 3  105 seconde, c’est- cipe respecter toute théorie. Les équations qui
à-dire les quelques premiers cent millièmes (*) Le théorème CPT montre décrivent le comportement des particules font
de seconde. L’Univers est alors une soupe de que les lois de la physique sont apparaître deux solutions symétriques qui ont
inchangées sous l’action simultanée
quarks (*) et de gluons (*) , dans laquelle quarks de la symétrie miroir (P), du des charges électriques et des énergies oppo-
CEA/Irfu

et antiquarks existent encore en quantités pra- renversement du temps (T) et du sées. C’est la grande découverte de Paul Dirac, en
tiquement égales. Mais, à ce moment-là, les renversement de la charge (C). 1928, qui a conduit au concept de particules

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 27


Univers et matière

et d’antiparticules. Selon le théorème CPT, la (*) La force électrofaible en évidence. Mais les mesures réalisées fin 2011
symétrie ne s’arrête pas là. Ainsi, les propriétés unifie l’interaction par les expériences Double Chooz en France,
fondamentales d’un couple particule-antipar- électromagnétique et l’interaction Daya Bay en Chine et Reno en Corée du Sud
faible, qui règnent au sein des
ticule – leur masse, la valeur de leur charge, leur atomes et des noyaux atomiques. ouvrent la voie à des expériences de taille raison-
moment magnétique, cette sorte de petit aimant nable qui pourraient prochainement mettre en
que porte chaque particule, et leur durée de vie – évidence cette asymétrie, sans attendre les projets
sont identiques. très ambitieux « d’usines à neutrinos ». Ces expé-
 otre environnement immédiat n’étant
N riences devraient être capables de comparer les
fait que de matière, cette symétrie a été propriétés des neutrinos et des antineutrinos. Et
brisée : que sait-on de cette brisure ? s’il y a effectivement une asymétrie forte entre les
On en connaît certains aspects. Par exemple, taux de réaction des uns et des autres, elle pour-
on a observé une asymétrie « matière-antima- rait se propager au monde de plus basse éner-
tière », un déséquilibre, dans la désintégration gie. Ce serait donc un mécanisme de déséquilibre
de deux systèmes de particules bien précis, les potentiel. Le mécanisme est loin d’être complet,
mésons neutres K et B. Mais sans bien la com- mais c’est sans doute la voie de recherche qui sus-
prendre. Dans le cadre du modèle standard de cite actuellement le plus d’intérêt.
la physique, ces asymétries sont possibles, mais Vous avez mentionné trois pistes…
ce modèle est incapable de prédire leur valeur. Évoquée dans les années 1960, la troi-
Il nous faut donc le dépasser. De plus, à l’heure sième candidate est plus spéculative. C’est le
actuelle, ce que l’on connaît de la brisure de moment où neutrons et protons se forment, à
symétrie entre matière et antimatière ne permet 3  105 seconde. Avant cette transition, il faut
pas d’expliquer le milliardième de matière qui a s’imaginer l’Univers un peu comme une étoile
survécu à l’annihilation massive de cette époque. à neutrons : sa densité est encore extrêmement
 uelles sont les pistes pour expliquer
Q forte. La transition qui marque le passage à la
l’origine d’une telle dissymétrie ? matière va aboutir à un Univers presque vide
Les physiciens envisagent que le déséquilibre de matière nucléaire. Il est donc important
a pu se faire lors d’une phase importante de de vérifier qu’aucun mécanisme de ségréga-
transition de l’Univers. Ils imaginent trois tion, capable de conduire à des poches d’an-
pistes. Dans le modèle standard, la première, timatière dans l’Univers, n’aurait émergé à ce
que l’on appelle l’époque de la grande unifi- moment-là. L’hypothèse de poches d’antima-
cation, aurait lieu vers 1038 seconde. Elle cor- tière a donné lieu à des centaines de publica-
respond au moment où toutes les interactions tions sur la synthèse des noyaux dans l’Univers
fondamentales, excepté la gravitation, seraient primordial. Cependant, on pense maintenant
encore unifiées. On ne sait toujours pas si elle que les gouttelettes d’antimatière qui se forme-
existe vraiment ou pas. Mais c’est a priori une L’expérience Alpha, menée raient à 1010 seconde, au moment de la tran-
phase où une dissymétrie peut apparaître, per- par le Cern, près de Genève, sition électrofaible, n’ont pas la taille suffisante
mettant au proton de se désintégrer en un posi- a pour but de mesurer les pour résister ensuite à l’annihilation.
transitions « électroniques »
ton – l’antiélectron – plus d’autres particules, de l’antihydrogène,  out cela reste dans le cadre du modèle
T
autant de matière que d’antimatière. Aujourd’hui, ou atome d’antimatière. standard. Mais vous avez développé une
cette piste est un peu délaissée, car un déséqui- tout autre cosmologie. Pourquoi ?
libre thermodynamique est nécessaire pour faire En 1998, le modèle standard cosmologique a
Chukman So/univerSity of California, Berkeley

basculer l’Univers en faveur de la matière. été fortement secoué. La découverte de l’accé-


Quelle est la deuxième candidate ? lération de l’expansion de l’Univers a créé une
C’est la transition dite électrofaible, le moment immense surprise. Pour expliquer le phénomène,
où la force électrofaible (*) se scinde en deux inte- il a fallu introduire une composante de pression
ractions, la faible et l’électromagnétique. Dans le négative, l’« énergie noire », dans le modèle. La
modèle standard, cela se passe vers 1010 seconde. constante cosmologique, l’énergie du vide, intro-
Cette transition pourrait provoquer une asymé- duite par Albert Einstein, en est un exemple. Cette
trie forte entre neutrinos et antineutrinos, parte- composante agit comme une force répulsive
naires neutres des électrons et des positons, qui gravitationnelle, c’est-à-dire à l’inverse de l’at-
jouerait un rôle fondamental. Une telle asymétrie traction habituelle : sous son effet, les galaxies
dans les taux de réaction n’a pas encore été mise s’éloignent ainsi de plus en plus vite les unes des

28 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


autres. Cette révolution de l’énergie noire n’a pas
convaincu les physiciens sur le coup, mais la plu- GABRIEL CHARDIN
part le sont aujourd’hui. Mais certaines incerti- est physicien, président du
tudes demeurent. Une chose est cependant éta- comité des Très Grandes
blie : nous ne vivons pas dans l’Univers au bord Infrastructures de recherche
de l’effondrement et dont l’expansion ralentit (TGIR) du CNRS depuis 2014.
proposé par Einstein et William de Sitter. 1955 Il naît à Paris.
 ’est ce qui vous a conduit à concevoir
C 1987 Il soutient sa thèse,
un nouveau modèle ? remettant en cause
Oui, cette nouvelle donne m’a forcé à remettre le l’ensemble de l’astronomie
modèle en question. À partir du moment où l’on gamma de haute énergie.
est prêt à introduire des composantes de pres- 1988 Début de la R&D sur la
sion négative, on peut se demander si l’on n’est Quel est l’avantage d’un tel modèle ? recherche de la matière noire.
pas dans un monde complètement symétrique, Il n’a plus besoin ni de matière noire (*) ni d’éner- 1993 Il dirige l’expérience
comme l’avait imaginé Dirac, où matière et anti- gie noire ! On n’a plus à comprendre pourquoi Edelweiss au laboratoire
matière coexistent, l’une correspondant à des ces deux entités évoluent aussi différemment au souterrain de Modane,
masses positives, l’autre à des masses négatives. cours du temps et pourquoi l’énergie noire, qui en Savoie.
Qu’est-ce qu’une masse négative ? était pratiquement négligeable jusqu’à dix mil- 2007 Il reçoit la médaille
Prenez l’image d’un semi-conducteur, avec liards d’années, devient prédominante à partir d’argent du CNRS pour
ses électrons et ses trous. Un électron corres- de cette époque. ses travaux sur la recherche
pond à un très léger excès de densité dans le  ans votre modèle, l’expansion de l’Univers
D de la matière noire.
semi-conducteur, alors qu’un trou correspond ne s’accélère donc pas. 2012 Il publie l’étude des
à un très léger défaut de densité. Par rapport au Avec autant de masses positives que négatives, premiers tests cosmologiques
milieu moyen – le semi-conducteur –, l’élec- c’est un Univers qui ne décélère ni n’accélère de l’univers de Dirac-Milne.
tron a une masse positive et le trou une masse jamais. L’expansion se refroidit doucement, sans 2012 Il devient directeur
négative. Si on transpose l’image à un modèle décélération brutale au début de l’Univers. De ce adjoint scientifique au CNRS
d’Univers, le vide, c’est le semi-conducteur, et fait, les phases primordiales durent ainsi bien pour les astroparticules, la
les particules et antiparticules correspondent plus longtemps. cosmologie et les neutrinos.
aux électrons et aux trous. On peut considérer  ’est une théorie très spéculative.
C
le vide, de densité nulle, comme un milieu peu- Comment est-elle perçue ?
plé de particules, possédant des masses posi- Elle est toujours considérée comme très exo-
tives, et d’antiparticules, avec des masses néga- tique et est souvent mal comprise. Mais nous
tives. Sous l’effet d’un champ gravitationnel, commençons à interagir avec nos collègues
on peut ainsi imaginer que la matière tombe et spécialistes de la « matière de l’état condensé »,
que l’antimatière remonte, tout comme les trous entre autres, pour étudier la gravitation dans le
« antigravitent » sous l’action de la gravité dans cadre de ce modèle. Considérer la gravitation
un semi-conducteur. Au fil du temps, les masses comme un phénomène émergent, lié à des
négatives s’étendent, alors que les masses posi- propriétés du milieu que l’on appelle le vide,
tives se rassemblent dans des murs, des filaments est une idée de plus en plus répandue. La gra-
et des amas. C’est une vision compatible avec la vitation pourrait, dans cette optique, être une
théorie d’Einstein. Les physiciens Tsvi Piran et sorte de réaction du vide, une polarisation pro- (*) La matière noire est
John Dubinski l’ont utilisée pour expliquer la for- voquée par des objets de masses positives qui une matière de nature inconnue
mation des structures. On peut donc exprimer se concentrent, ou de masses négatives qui qui semble constituer 85 %
de la matière de l’Univers.
la cosmologie de façon symétrique en termes s’étalent. Et non plus une force en soi. Par ail-
de masses positives et de masses négatives, qui leurs, plusieurs expériences en cours au Cern se
correspondent à la matière et à l’antimatière. Et proposent de mesurer directement l’action de la
Cyril ENTZMANN / DiVErGENCE

c’est l’hypothèse que nous avons développée gravitation sur des atomes froids d’antihydro-
avec l’un de mes étudiants. Quant à l’étude des gène, que deux équipes du centre ont réussi à
modifications, qu’induit l’hypothèse que le vide piéger pour la première fois en 2010. Dès la fin Pour en savoir plus
est bien composé d’un tel milieu « digravitation- de 2018, l’expérience Alpha pourrait parvenir n Gabriel Chardin, L’Insoutenable
nel », elle a été réalisée par le physicien français à un test direct, en laboratoire, de l’univers de Gravité de l’Univers, Le Pommier,
Luc Blanchet et son étudiant Alexandre Le Tiec. Dirac-Milne que nous avons développé. n 2018.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 29


Univers et matière

ENTRETIEN AVEC CARLO ROVELLI

LE TEMPS EXISTE-T-IL ?
Dans les équations fondamentales de la physique, le temps n’est qu’une variable
comme une autre, que l’on peut renverser à loisir. Le physicien italien Carlo Rovelli
s’efforce de réconcilier cette vision avec notre perception humaine.

Propos recueillis par Denis Delbecq

La Recherche Depuis le début du ensemble, dans le même présent. Si vous étiez


XXe siècle, la notion de temps semble beaucoup plus loin, ou notre cerveau beaucoup
s’être peu à peu éloignée de la physique. plus précis, je ne vous verrais jamais dans le pré-
La connaissance du monde ne s’est-elle sent, seulement dans le passé. Et je ne vous verrais
pourtant pas longtemps appuyée sur lui ? pas à l’instant auquel vous me voyez. Car on ne
Carlo Rovelli Dans le premier chapitre de son perçoit quelque chose que quand la lumière qui
ouvrage Philosophiae naturalis, Isaac Newton en provient est arrivée. Cette notion n’est pas très
livre une discussion très précise sur ce qu’est concrète pour nous, puisque nous ne nous dépla-
le temps. Il nous explique qu’il est contraint de çons pas très vite ou très loin. Mais j’espère qu’elle
faire l’hypothèse de l’existence d’une variable t, le deviendra vite, quand les humains pourront
le temps, qui est absolue, universelle. Il va utili- voyager loin dans l’espace. On s’habituera à des
ser cette variable dans ses équations en précisant situations comme celle du héros d’Interstellar qui
qu’il s’agit du « vrai temps », et non pas de celui rentre chez lui et dont la fille a vieilli plus vite que
que l’on mesure avec nos horloges. Newton pré- lui. On devra tenir compte du fait que le temps ne
cise que ce temps absolu est invisible à nos yeux : s’écoule pas à la même vitesse pour tous : il faudra
on ne peut le percevoir qu’indirectement, en revoir tout notre système de pensée.
regardant les événements se succéder, les choses Le présent serait donc quelque chose
bouger, nos pensées changer. Nous ne pouvons de très local…
mesurer que des écarts de manière approxima- C’est exactement cela. Il n’existe pas un temps
tive, dire qu’on est allé d’ici à là pendant que l’ai- universel au sens où Newton l’avait proposé
guille de l’horloge a tourné d’ici à là. Cette hypo- dans son hypothèse, mais une infinité de temps.
thèse fonctionne tant que nos mesures du temps Le temps s’écoule d’autant plus lentement qu’on
sont imprécises. Depuis que l’on construit des se déplace vite. Et il s’écoule plus vite en alti-
horloges atomiques (*) , rien ne va plus. tude qu’au sol, car on y est un peu moins sou-
Pour quelle raison ? mis à la gravité terrestre. Nos instruments d’au-
Vous êtes assis en face de moi. Je vous vois, et vous jourd’hui sont si précis qu’on peut mesurer la
(*) Une horloge atomique me voyez en même temps. Nous sommes dans le différence du temps qui s’écoule pour une hor-
utilise la pérennité et l’immuabilité même présent. Mais c’est seulement parce que loge posée sur la table et pour une autre posée
de la fréquence du rayonnement nous négligeons, vous et moi, le temps que met sur le sol, quelques dizaines de centimètres plus
électromagnétique émis par un la lumière pour se déplacer de l’un à l’autre. Il se près du centre de la Terre. Les systèmes de posi-
atome pour assurer l’exactitude et mesure en nanosecondes, tandis que notre cer- tionnement par satellite utilisent cette préci-
la stabilité du signal oscillant
qu’elle produit. Un de ses veau ne perçoit que des dixièmes de seconde. sion pour nous repérer à partir d’horloges ato-
principaux usages est le maintien Nous pouvons donc négliger ces infimes dif- miques placées en orbite autour de la Terre.
du temps atomique international. férences de temps et dire que nous sommes En principe, il existe autant de temps que de

30 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


CARLO ROVELLI
est physicien, professeur,
responsable du groupe de
gravité quantique du centre
de physique théorique,
à l’université d’Aix-Marseille.
1956 Il naît à Vérone,
en Italie.
1986 Il obtient son doctorat
de physique à l’université de
Padoue, en Italie.
1988 Avec Lee Smolin
et Abhay Ashtekar, il propose
la théorie de la gravité
quantique à boucles.
1990-2000 Il enseigne à
l’université de Pittsburgh,
aux États-Unis.
1994 Il propose, avec Alain
Connes, l’hypothèse que
le temps émerge dans un
contexte thermodynamique.
2015 Il publie Sept Brèves
Leçons de physique, traduit
satellites, et autant de temps que de lieux sur je mets un temps dans mes équations, lequel en 41 langues et vendu à plus
la Terre. Mais on peut s’en sortir en considérant dois-je choisir ? Celui de la première horloge de 1 million d’exemplaires.
que le temps est, en première approximation, le ou celui de la seconde ? Nous sommes donc en
même partout à la surface du globe, et qu’il est présence, non pas d’un temps absolu, universel,
toujours de manière approchée le même à bord comme l’avait postulé Newton, mais d’une infi-
de tous les satellites GPS, puisqu’ils ont à peu nité de temps. Et c’est même pire quand on fait
près la même vitesse et la même altitude. Avec intervenir la physique quantique !
deux temps – le nôtre et celui des satellites GPS –, Pourquoi ?
on peut donc se positionner en faisant quelques La mécanique quantique montre qu’à toute petite
calculs. Chaque satellite envoie l’heure qu’il est échelle, tout est indéterminé ; chaque objet quan-
pour lui. Si je reçois l’heure d’un satellite avant tique se trouve dans une superposition d’états
celle d’un autre, c’est que je suis plus près du pre- différents, de positions différentes, de temps dif-
mier que du second. Et ça marche plutôt bien, férents… si bien qu’on les voit flous. Donc non
puisqu’on arrive à se localiser à un mètre près. seulement il existe une infinité de temps, mais
Mais si je voulais utiliser les signaux des GPS en en plus ces temps sont flous, indéterminés. Le
orbite autour de la Terre pour me positionner sur seul moyen de s’en sortir est de se débarrasser
la Lune, cela ne fonctionnerait pas ! du temps dans les équations de la physique don-
 omment l’idée de temps s’est-elle
C nant des rapports de probabilités et des relations
déconstruite ? entre des événements. Il n’intervient plus qu’à la
Cela s’est passé au début du XXe siècle, même si fin, lorsqu’on reconstruit nos approximations
Pier Marco Tacca/GeTTy iMaGes

c’est resté quelque chose de très théorique pen- pour interpréter ce que l’on observe. Quand les
dant des décennies. Le premier assaut est venu physiciens s’en sont rendu compte, avec la rela-
de la relativité générale. Si j’emporte une horloge tivité générale et la physique quantique relati-
à la montagne et que j’en laisse une identique au viste, il y a eu une sorte de panique. C’est seule-
bord de la mer, elles n’indiqueront plus le même ment dans les années 1960 que l’on a commencé
temps quand je reviendrai, parce qu’elles n’ont à établir des équations sans variables correspon-
pas été soumises à la même force de gravité. Si dant au temps. Et aujourd’hui, les physiciens

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 31


Univers et matière

étudient de nombreuses pistes pour explo- ser notre manière de voir le monde et à ne plus
rer la gravité quantique et les propriétés quan- le considérer comme un ensemble de choses,
tiques de l’espace-temps, comme la théorie mais comme un réseau d’événements.
des boucles, sur laquelle je travaille avec mon Les choses n’existeraient pas ?
groupe. Nos équations ne sont pas comme celle Une chaise ou un chat sont des choses évidentes
de la relativité générale d’Einstein ni de la méca- pour vous comme pour moi. Je joue avec mon
nique quantique de Schrödinger. Elles n’ont pas chat et je l’apprécie. Mais cela ne veut pas dire
encore été vérifiées. Mais l’idée que le temps qu’il doit y avoir des chats dans les équations
change totalement de rôle quand on explore la fondamentales de la physique ! Il existe beau-
gravité quantique est assez partagée. coup d’objets dans la nature que l’on perçoit
 ans votre livre, L’Ordre du temps, vous
D comme des choses et qui n’en sont pas. Par
faites un parallèle entre la disparition du exemple, observez un nuage blanc accroché au
temps dans les équations de la physique, sommet d’une montagne. Vous voyez un objet
et celle des notions de haut et de bas… blanc, qui ne bouge pas, comme s’il était figé.
Dans notre vie quotidienne, il est facile de faire la Pourtant, si on y regarde de plus près, on voit
différence entre ce qui est au-dessus de nous, par tout autre chose. Il y a de l’air qui passe, de l’hu-
exemple le ciel, et en dessous de nous, midité qui se condense, de l’air qui s’échappe
la Terre. Toute l’histoire de l’humanité et redescend en évaporant son humidité. Au fil
a été accompagnée par cette notion de du temps, la matière change, l’énergie change
haut et de bas. Mais quand on a com- même si le résultat est ce joli nuage blanc. Il
pris, avec Newton, l’attraction gravita- n’est que la perception moyenne, floue, d’une
tionnelle, cette notion a été boulever- succession d’événements. Nous nous sen-
sée. Il n’y a pas de haut et de bas dans tons nous-mêmes comme des entités parce
les équations de la physique, mais cela que nous nous rappelons du passé. Mais mes
n’empêche pas que, lorsqu’on se pro- cellules changent, ma mémoire change, mes
mène sur un énorme caillou, on per- attentes changent. Je ne suis pas le même qu’il
çoive cette idée de haut et de bas. On y a dix ans. Et c’est la même chose pour un cail-
admet aussi que la Terre est ronde et lou, même si cela se voit moins ! Pour le physi-
qu’elle tourne autour du Soleil, même cien, il est formé d’atomes attachés les uns aux
Les systèmes de s’il a fallu des siècles pour l’accepter. autres et qui vibrent ; ceux-ci sont faits de par-
positionnement GPS sont Malheureusement, nous n’avons pas de vision ticules élémentaires qui sont elles-mêmes des
fondés sur la synchronisation aussi claire sur ce qu’est le temps. champs qui vibrent. Vu ainsi, un caillou res-
d’une constellation de
satellites. La prise en compte D’où vient ce flou ? semble un peu à une vague dans la mer. Et une
des effets de la gravité sur Pendant longtemps, nous n’avions pas d’ap- vague n’est pas une chose, c’est un ensemble de
l’écoulement du temps assure plication concrète pour nous aider à changer processus ! En tant que physicien, je pense que
leur bon fonctionnement. notre perception de ce qu’est le temps au sens nous ne devons pas nous interroger sur la réalité
de la physique. C’était un objet un peu exotique des choses. La bonne question est : « Quelle est
qu’on étudiait dans les cours de relativité géné- la meilleure structure conceptuelle dont nous
rale sans trop savoir comment l’interpréter. Puis disposons pour penser le monde tel qu’on le
nous avons construit les horloges atomiques, la connaît aujourd’hui ? » Nous n’avons pas besoin
cosmologie a progressé, et nous avons découvert de connaître la vérité ultime, nous devons aussi
que les trous noirs créent une distorsion gigan- laisser de la place à nos rêves. La science tout
tesque de l’espace-temps. Il a fallu presque un entière nous dit de ne pas penser le monde en
siècle pour que cette idée d’un temps multiple et termes d’objets qui restent dans le temps, mais
flou devienne concrète, et nous oblige à repen- plutôt d’événements, d’interactions, de proces-
sus qui se déroulent…

Si on était connecté avec tout  ais d’où vient notre perception du temps
M
qui passe, alors que la physique ne fait pas

l’Univers, il n’y aurait plus aucune de distinction entre le passé et le futur ?


C’est vrai que, dans les équations, ils sont parfai-
ESA/J.HuArt

différence entre le passé et le futur » tement interchangeables. Celles-ci permettent de


prévoir le futur aussi bien que le passé. Mais cela

32 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Cette horloge atomique
au Jila, dans le Colorado,
exploite le comportement
ultra-contrôlé d’un « gaz
quantique » pour en faire
un instrument de mesure.

suppose que l’on décrive l’ensemble de l’Univers. pas le futur de l’Univers en soi qui est différent
Or nous n’en voyons qu’une toute petite partie. du passé, c’est notre manière de voir les choses
De plus, ce que nous percevons est flou, indé- qui fait qu’on ressent cette différence. Encore une
terminé. Nous n’en avons qu’une vision statis- fois, nous voyons flou !
tique, moyenne, ce que l’on appelle la thermo-  i nous avions de meilleures lunettes,
S
dynamique. C’est ce que nous avons appris de verrait-on plus d’entropie dans le passé ?
la notion d’entropie proposée par le physicien Je dirais plutôt qu’il y en aurait moins dans le
autrichien Ludwig Boltzmann. L’entropie est ce futur. Notre cécité n’est pas celle du passé, elle
qu’on appelle la mesure du désordre et celui-ci ne porte surtout sur le futur, même s’il y a encore
peut qu’augmenter : par exemple, de la chaleur beaucoup de choses qu’on ne connaît pas de
ne peut aller spontanément de ce qui est froid l’évolution de l’Univers. Pour moi, notre percep-
vers ce qui est chaud. Il y a un sens qui tend vers tion d’un temps qui passe vient du fait que le
plus de désordre. On ne sait pas expliquer pour- futur semble ouvert et non d’un passé qui nous
quoi, mais il semble que c’est de ce sens forgé par semble fixe, figé. Si on était connecté avec tout
la thermodynamique que naît notre perception l’Univers, sans flou ni incertitude, il n’y aurait
d’une différence entre le passé et le futur. plus aucune différence entre le passé et le futur.
 utrement dit, le monde était ordonné à sa
A  omment le physicien que vous êtes peut-il
C
naissance, et c’est son désordre grandissant s’accommoder de cette idée, tout en vivant
qui crée la flèche du temps ? dans son temps ?
C’est sans doute le désordre qui crée le temps, Je vous rassure, je vis dans mon époque : je n’ai
mais pour moi le monde n’était pas ordonné. pas besoin de réfléchir à l’origine de la flèche du
L’idée que je suggère dans mon livre, c’est qu’en temps pour me promener, faire mes courses ou
tant que système physique, notre interaction avec jouer avec mon chat. Ce que je pense, les idées
le monde nous fait voir une configuration particu- que je forge sont un peu une libération, une
lière de ce qu’il y avait dans le passé. Je prends un ouverture. Quand son ami physicien Michele
exemple. Imaginez que vous placez des boules de Besso est mort, Albert Einstein a écrit une très
deux couleurs différentes dans une boîte et que belle lettre à sa sœur et à son fils, que je cite dans
ces boules sont rangées, les rouges d’un côté et mon livre. « Pour ceux d’entre nous qui croient
les blanches de l’autre. Au sens de la physique, ces en la physique, la distinction entre passé, présent
boules sont toutes identiques. Mais parce que j’in- et futur n’est qu’une illusion obstinément persis-
teragis avec ces boules – mes yeux voient leur cou- tante. » C’est une manière de dire que la science
leur –, je vais déduire qu’il s’agit d’une situation nous donne une perspective de sérénité et nous
particulière, ordonnée. Je perçois donc un sys- aide à surmonter nos émotions. Je ne sais pas si
tème avec une basse entropie. Ensuite, quand ces j’ai changé au fil des années parce que j’ai tout
Edward Marti/JiLa

boules de couleurs vont se mélanger, cette entro- simplement vieilli, ou si c’est parce que j’ai étu-
pie va grandir, si bien que je verrai une différence dié la physique. Mais je ne me sens pas prisonnier Pour en savoir plus
entre le passé et le futur. Ce sont mes yeux qui du temps qui passe. Le temps est ma perspective, n Carlo Rovelli, L’Ordre du temps,
font la distinction. Si cette idée est juste, ce n’est mais je n’ai aucune envie de devenir immortel ! n Flammarion, 2018.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 33


De tout temps, l’homme
a cherché à savoir comment
s’est créé le monde, l’homme,
le langage… La science
s’interroge encore ; les
religions ont toujours eu leur
réponse, par exemple avec
la Genèse représentée sur
cette mosaïque de la basilique
Saint-Marc, à Venise.
la terre est-elle un réseau animé original ? 36
Quels défis pose la quête des origines ? 40
la science prétend-elle dire la vérité ? 44
le dialogue avec la religion a-t-il un sens ? 49
Peut-on combattre les idées reçues ? 53
la science sait-elle raconter le monde ? 57

MYTHES
ET ORIGINES
La science ne prétend pas dire la vérité. Elle
avance en remettant en question ses propres
dogmes et idées reçues, et en formulant sans
cesse de nouvelles énigmes. Parmi celles-ci,
Mondadori Portfolio/ElEcta/Graziano arici/BridGEMan iMaGEs

l’une des plus prégnantes concerne la ques-


tion des origines, que ce soit l’origine de l’Uni-
vers, de la vie sur Terre, de l’homme, du lan-
gage… Encore loin de savoir répondre à ces
questions, la science ne s’interdit plus de se
les poser, comme ce fut le cas au moment du
courant positiviste du XIXe siècle. Grâce aux
progrès de la datation, elle nous offre même
un nouveau récit sur l’histoire du monde.
Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 35
Mythes et origines

ENTRETIEN AVEC BRUNO LATOUR

LA TERRE EST-ELLE UN
RÉSEAU ANIMÉ ORIGINAL ?
Un ensemble de boucles de rétroaction en perpétuel mouvement, voilà comment
James Lovelock a décrit le système Terre dans les années 1970. Pour le sociologue
et philosophe Bruno Latour, cette vision de Gaïa est plus que jamais d’actualité.

Propos recueillis par Marie-Laure Théodule

La Recherche Vous êtes un ardent Qui a émis cette théorie et dans quel
défenseur de l’hypothèse Gaïa. De quoi contexte ?
s’agit-il ? Le chimiste britannique James Lovelock a for-
Bruno Latour C’est une façon originale de mulé cette hypothèse à l’automne 1965, alors qu’il
définir les vivants dans leur relation à la Terre. travaillait au Jet Propulsion Laboratory de la Nasa,
Elle consiste à considérer la Terre comme un à Pasadena, aux États-Unis, dans un département
ensemble d’êtres vivants et de matière qui se sont chargé de détecter la vie extraterrestre. Il avait été
fabriqués mutuellement en suivant des cycles embauché par la Nasa, non pour ses talents de
géochimiques. Autrement dit, les organismes géochimiste mais parce qu’il savait développer
vivants ne sont pas en résidence sur la Terre, mais des spectromètres de haute précision pour détec-
ils en constituent l’environnement : l’atmosphère, ter les pollutions dans l’atmosphère ; c’est d’ail-
les sols, les océans etc. sont façonnés par eux. leurs lui qui a mis au point les détecteurs des chlo-
C’est donc une extension de la notion, déjà pré- rofluorocarbures, gaz qui ont provoqué le trou
sente chez Charles Darwin, que les vivants sont dans la couche d’ozone. En observant la pollu-
eux-mêmes les ingénieurs de leur propre monde tion d’origine humaine, il en a déduit que, si les
sans avoir besoin pour cela d’être guidés par une humains avaient modifié leur environnement en
si peu de temps avec l’industrialisation, ce pour-

Les organismes vivants ne sont


rait aussi être le cas de tous les autres organismes
vivants depuis 3,7 milliards d’années. Alors qu’il
travaillait sur le programme martien, Lovelock
pas en résidence sur la Terre, mais remarqua qu’il n’était pas nécessaire d’envoyer
de coûteux engins sur Mars pour y détecter des

en constituent l’environnement » traces de vie. Il suffisait de lever vers la planète


Rouge un modeste instrument pour constater
que l’atmosphère y est chimiquement à l’état
intention. Tous les organismes vivants sont impli- d’équilibre, donc inerte. À l’inverse, il imagina un
qués dans ce processus, mais ce sont les bactéries astronome martien pointant son instrument fic-
qui ont fait le gros du travail de transformation de tif vers la Terre. Ce faisant, il observerait des émis-
l’atmosphère et de la géologie terrestres depuis sions et absorptions de certains gaz (oxygène,
3,7 milliards d’années. Puis il y a eu les plantes, méthane, dioxyde de carbone) créant un désé-
les animaux et, pendant une courte période seu- quilibre thermodynamique dans une fine couche
lement, 2,5 millions d’années, les humains. de son atmosphère. À la différence de Mars, la

36 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Ce tableau de René
Magritte, Le Grand Style
(1952), évoque l’hypothèse
Gaïa : la Terre serait un
ensemble d’êtres vivants
et de matière qui se sont
fabriqués mutuellement
en suivant des cycles
géochimiques.

Terre est donc animée, ce qui ne peut s’expliquer, de populations interdépendantes. Ce faisant,
selon Lovelock, que par la présence d’organismes Margulis introduit une vraie rupture dans la
vivants qui respirent et métabolisent les déjec- biologie, rupture qu’elle est en train de gagner
tions d’autres êtres vivants. Au début des années post-mortem : aujourd’hui, il paraît un article
1970, la biologiste américaine Lynn Margulis va par jour sur les holobiontes… mais sans que
contribuer à enrichir cette réflexion. le lien entre les holobiontes et le système Terre
De quelle manière ? soit toujours fait. Or l’originalité de l’hypothèse
Lynn Margulis est alors une biologiste dissidente Gaïa, c’est précisément d’avoir réussi à coupler
Photothèque R. MagRitte / adagP iMages, PaRis, 2018 © adagP, PaRis 2018

qui remet en cause le néodarwinisme ambiant deux approches diamétralement opposées : la


selon lequel l’évolution sélectionnerait des orga- Terre vue de Mars comme un système cyberné-
nismes suffisamment autonomes et séparables tique, proposée par Lovelock, et la superposition
les uns des autres pour qu’on puisse leur attri- d’êtres interdépendants constituant le vivant de
buer un degré de réussite supérieur à ceux qui Margulis. Ce couplage de deux visions, voilà la
disparaissent. Margulis invite à un changement véritable révolution !
de perspective : pendant 2 milliards d’années, Que change-t-elle en profondeur ?
les bactéries n’ont pas cessé de se mélanger les C’est un changement de perspective profond
unes avec les autres et tous les êtres vivants, de qui définit un nouvel objet tant scientifique
la cellule à l’humain, sont entrelacés. Elle étend que philosophique : Gaïa ou la partie vivante
la notion d’holobionte (du grec holo, « tout », et de la Terre qui a transformé massivement et
bios, « vie »), unité biologique composée d’un dans la durée toutes ses parties non vivantes. Il
hôte et de tous ses micro-organismes, à l’idée ne s’agit pas de toute la Terre, mais d’une sorte
d’une superposition de tous les vivants pliés de biofilm lentement produit par les vivants
les uns dans les autres. Et pour elle, ce n’est pas autour de la Terre. L’objet est original : jusqu’à
une espèce qui évolue, mais un vaste réseau présent, on ne connaît pas d’autres exemples

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 37


Mythes et origines

que le système Terre est activé par l’ensemble


des vivants, cela change tout dans la façon dont
on regarde aussi bien les salades que les vers de
terre et, évidemment, les humains.
N’a-t-on pas eu tendance à se tromper sur
le sens de Gaïa, à cause de son nom ?
Effectivement, ce nom de Gaïa, suggéré à
Lovelock par le Prix Nobel de littérature William
Golding, a contribué à un véritable malentendu.
Dans la mythologie grecque, Gaïa renvoie à la
« Terre mère » originelle, déesse aux larges flancs.
Du coup, certains scientifiques ont rejeté la théo-
rie, pensant à tort que Lovelock désignait la Terre
comme un organisme vivant superbement réglé
par « l’harmonie de la nature ». Et certains dis-
ciples de Lovelock, comme Stephan Harding,
professeur au Schumacher College de Darting-
ton, au Royaume-Uni, ont contribué à mainte-
BRUNO LATOUR nir ce flou en enseignant une Gaïa animiste et
est sociologue et philosophe, spirituelle, proche des courants New Age. Pour-
professeur émérite associé de systèmes où les vivants aient été suffi- tant, comme on l’a vu, le propos de Lovelock est
au Médialab de Sciences Po, samment ingénieux, nombreux et durables pour tout autre : loin d’être un superorganisme, Gaïa
à Paris. modifier leurs propres conditions d’existence. est plutôt un grand système de recyclage dont
1947 Il naît à Beaune. De manière non conventionnelle, Lovelock et la composition est infiniment plus complexe
1972 Il obtient son agrégation Margulis ont regardé les pierres comme un pro- que celle d’un être vivant. Ceci dit, in fine, je
de philosophie, à Dijon. duit inerte transformé par le vivant et ont consi- trouve cela bien d’avoir choisi un terme à la fois
1979 Il publie La Vie de déré inversement qu’un organisme vivant ne mythique et scientifique pour désigner cet objet,
laboratoire (La Découverte). peut être vu tout seul sans son action sur l’inerte. car cela devrait pousser les humains à considérer
1992 Il obtient le prix  ous dites que cette hypothèse
V également tous les êtres vivants avec lesquels ils
Roberval pour son étude a la même importance que la révolution partagent la création et l’ingénierie de ce monde.
de cas sur le projet de métro héliocentrique de Nicolas Copernic et  st-ce que le mot « nature » a encore un
E
automatique Aramis. Galilée. Pourquoi ? sens avec Gaïa ?
DE 2006 À 2017 Il est Ce retour à une perspective géocentrique L’une des malédictions qui ont pesé contre la
professeur à Sciences Po. me semble symétrique de la découverte théorie, c’est le schéma philosophique d’oppo-
2013 Il reçoit le prix Hollberg, héliocentrique que la Terre est une planète du sition entre nature et culture, qui s’est installé
considéré comme le prix Système solaire comme les autres. Dans les depuis Galilée et René Descartes dans nos socié-
Nobel des sciences sociales. deux cas, la question concerne le mouvement tés modernes. Avec Gaïa, l’avantage est que l’on
2015 Il publie Face à Gaïa et le comportement de la Terre et de ses habi- n’a plus besoin d’opposer les sociétés humaines
(La Découverte). tants. L’hypothèse Gaïa met en évidence l’exis- et la nature : tous les organismes vivants font par-
2018 Il est pour deux ans tence de quelque chose d’unique sur la Terre tie du même biofilm, une couche à l’intérieur de
au Zentrum für Media Kuntz – jusqu’à ce que nous découvrions d’autres l’atmosphère, une zone critique, et jusqu’ici la
de Karlsruhe, en Allemagne. formes de vie ailleurs : l’étonnante diversité de seule, où il y a des vivants à l’intérieur d’autres
l’ensemble des cycles géochimiques qui existent vivants. Aucun organisme vivant n’obéit à un
d’un organisme vivant à l’autre, bactérie, ver de ordre supérieur auquel il devrait s’adapter. Ils
terre, plante, etc. Gaïa n’est donc pas plus un sys- sont tous entrelacés. On n’a plus besoin d’une
tème unifié qu’un organisme. C’est plutôt un philosophie de la nature pour comprendre Gaïa.
(*) L’Anthropocène désigne système de recyclage permanent qui se nour-  t la notion d’humain dans ce biofilm
E
AndreAs PeIn/LAIF-reA

une nouvelle période géologique rit d’elle-même avec très peu d’apport extérieur, où tous les agents interagissent ?
qui aurait débuté avec la hormis l’énergie solaire. Selon moi, la rupture est C’est un peu plus problématique, car les
révolution industrielle, succédant
ainsi à l’Holocène ; elle est toujours plus importante que celle de la révolution coper- humains sont à la fois peu importants compa-
en débat auprès de la nicienne, qui n’a pas eu beaucoup de consé- rés aux bactéries, si on considère l’histoire très
communauté des géologues. quences pour les vivants. Mais si on considère longue de la modification de l’atmosphère, et en

38 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


même temps, ils jouent un rôle majeur pour la Que faudrait-il faire ?
dernière période géologique, l’Anthropocène (*) Nous sommes face à un système régulé
puisque, avec la révolution industrielle puis menacé. On admet que, politiquement, il faut
technologique, ils ont provoqué une transforma- faire quelque chose pour le maintenir en l’état,
tion assez brutale du système Terre en le désta- alors que l’on a encore des idées très rudimen-
bilisant. Mais comme la notion de Gaïa n’est pas taires sur son fonctionnement. Et l’on ne sait James Lovelock est
anthropocentrique, elle conduit plutôt à parta- pas non plus comment on en est arrivé là en un chimiste britannique à
ger la puissance d’agir des humains avec celle 4,5 milliards d’années. Scientifiquement et l’origine de l’hypothèse Gaïa.
Son premier ouvrage sur ce
des bactéries, des vers de terre, des plantes, ce philosophiquement, c’est l’objet le plus inté- thème, LesÂgesdeGaïa,
qui est en phase avec la vision actuelle de pro- ressant qui soit, mais il est regrettable que trop est sorti en 1990.
tection de l’environnement et de lutte contre le peu de gens s’en occupent. Je crois que plus
changement climatique. Donc ce décentrement on comprendra l’originalité de Gaïa, plus cela
hors de l’anthropocentrisme est plutôt positif, aura des conséquences sur notre façon de nous
c’est un accroissement plus qu’une diminution. comporter. Ainsi, si on est dans un monde fait
 ous faites aussi un parallèle entre James
V d’agents qui interagissent entre eux, ce n’est
Lovelock et Louis Pasteur, pourquoi ? pas du tout la même chose qu’un monde d’ob-
J’ai beaucoup travaillé sur Pasteur et je retrouve jets. La métaphysique galiléenne a inventé le
le même enthousiasme chez Lovelock quand concept d’objets physiques et mathématiques
il essaie de faire comprendre ses innovations. qui a nourri une certaine relation de l’homme
Cela a été très compliqué pour Pasteur de faire au monde. Mais si vous êtes dans un monde
admettre et comprendre la place des microbes d’agents superposés et entrelacés, cela crée de
dans la France du XIXe siècle et cela reste com- nouvelles conséquences pour l’homme.
pliqué de faire admettre une Terre agissante au Lesquelles, par exemple ?
XXIe siècle. Lovelock n’a pas eu de chance : il a Cela a donné naissance aux mouvements écolo-
lancé l’hypothèse Gaïa au moment de l’émer- giques, avec la prise en compte grandissante de
gence de la sociobiologie, qui est complètement la nécessité de protéger l’environnement. Mais il Lynn Margulis, biologiste
passée de mode aujourd’hui. Aussitôt, les biolo- y a aussi des conséquences pour les scientifiques américaine, va contribuer à
gistes se sont braqués contre lui en prétendant qui cherchent désormais à comprendre la trans- enrichir la réflexion sur Gaïa.
Selon ses théories, datant
que c’était stupide d’imaginer un organisme formation des roches par les organismes vivants, des années 1970, tous les
« Terre » qui serait forcément, selon leur théorie, la quantité de dioxyde de carbone que les sols êtres vivants, de la cellule à
en lutte avec d’autres organismes. Mais Lovelock peuvent absorber, l’impact des aérosols sur le l’humain, sont « entrelacés ».
ne proposait pas cela : il redéfinissait la notion climat… Il faut beaucoup de scientifiques de dis-
d’organisme en y incluant l’environnement où ciplines différentes pour comprendre ce qui se
il vit, ce qui est devenu la norme aujourd’hui. passe dans les zones critiques – tsunamis, inon-
Pourtant, la plupart des biologistes pensent dations, désertification. Et en un sens, les scienti-
encore maintenant qu’il s’est trompé avec Gaïa. fiques du climat font du Lovelock sans le savoir :
 ’autres biologistes ont-ils poursuivi
D chacun étudie des petites boucles de rétroaction
son travail ? dans lesquelles les humains figurent aussi.
YamabikaY/ShutterStock. LaureNt ViLLeret / PiNk / SaiF imaGeS

Oui, il y a par exemple Tim Lenton à l’université Lovelock a donc gagné ?


d’Exeter, au Royaume-Uni : son travail montre Il a à la fois gagné et perdu. Gagné parce que
que Gaïa n’est pas un système unifié mais qu’elle tout scientifique est devenu cybernéticien et
comporte une multitude de types de liaisons à des étudie les boucles de rétroaction. L’idée que les
échelles de temps et d’espace différentes, entre humains construisent leur environnement est
l’atmosphère, la Terre, les océans, les animaux, devenue banale, l’idée de régulation du système
sans une façon unique de les relier. Par exemple, planétaire aussi. Mais perdu, parce qu’il n’est pas
la régulation thermique d’un corps animal et celle considéré comme aussi central que Galilée. Et
du climat ne sont pas du même type. En voulant très peu de philosophes s’y intéressent, peut-
unifier trop vite Gaïa, on projette sur le globe des être parce que cela leur demande de réfléchir à Pour en savoir plus
présupposés faits pour des êtres vivants ou des quelque chose qu’ils jugent trop local sans avoir n Éric Bapteste, Tous entrelacés !,
machines, alors que c’est un réseau, et peut-être à prendre position sur des grands sujets de pré- Belin, 2018.
le plus important puisque c’est celui où nous occupation métaphysique comme l’Univers, n Bruno Latour, Face à Gaïa,
vivons. Pourtant, on ne l’étudie pas assez. l’espace, le Big Bang… n La Découverte, 2015.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 39


Mythes et origines

ENTRETIEN AVEC ANASTASIOS BRENNER

QUELS DÉFIS POSE


LA QUÊTE DES ORIGINES ?
Après avoir été rejetée du champ scientifique au XIXe siècle, la métaphysique stimule
à nouveau les chercheurs dans leur quête de résolution des énigmes originelles.

Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis

La Recherche La science d’une époque à-dire à des explications en fonction de buts défi-
donnée identifie-t-elle correctement nis à l’avance. Enfin, la notion de libre arbitre.
les énigmes qui se posent à elle ? Ces deux dernières énigmes sont-elles
Anastasios Brenner Elle s’en croit en tout cas toujours tenues pour scientifiques ?
capable. En 1900, le mathématicien allemand L’énigme du libre arbitre est toujours étudiée,
David Hilbert dresse une liste de vingt-trois avec les travaux des sciences cognitives sur les
problèmes mathématiques à résoudre, parmi mécanismes du choix rationnel. Expliquer le
lesquels figure déjà celui de la structure des développement de la nature sans faire appel aux
nombres premiers, qui fait encore aujourd’hui causes finales reste le projet de la biologie évolu-
l’objet de recherches. Vingt ans avant, son com- tive. Les énigmes demeurent, mais leur formu-
patriote, le physiologiste Emil du Bois-Rey- lation change, car chaque époque conçoit diffé-
mond, lors d’un fameux discours à l’Acadé- remment la science et son périmètre.
mie royale des sciences de Prusse, avait listé les Y a-t-il parfois des énigmes définitivement
« sept énigmes du monde », parmi lesquelles le résolues, comme l’est une énigme policière
problème de la conscience, l’origine de la vie, à la fin d’un roman ?
l’origine de la pensée et du langage, et celle de Oui, parfois. Cela donne des connaissances
l’Univers. Certes, il ne s’intéresse pas à l’origine stabilisées : la sphéricité de la Terre, son mou-
du monde et du temps, mais à la nature de la vement autour du Soleil. Personne n’imagine
matière et de la force. C’est une autre manière de revenir là-dessus. Il y a bel et bien des faits sur
formuler l’actuelle question du Big Bang. la nature que l’on peut établir. Mais ils n’inté-
Et quelles sont les trois autres ? ressent plus la science, qui se nourrit de contro-
L’origine des sensations, une question typique de verses. Une énigme dure tant qu’existent des
la physiologie du XIXe siècle, en train de se consti- théories opposées. À la fin du XIXe siècle, il y a
tuer en discipline. Ensuite, le développement de par exemple deux conceptions concurrentes sur
la nature sans faire appel aux causes finales, c’est- la nature de la lumière : la théorie ondulatoire et
la théorie corpusculaire.
Le recours à l’expérience ne permet-il pas

Une énigme dure de les départager ?


Pas toujours. C’est ce que l’on appelle en philo-

tant qu’existent sophie la sous-détermination des théories par les


faits. Il n’y a pas toujours d’expérience cruciale

des théories opposées » permettant de départager deux théories concur-


rentes. On ne peut pas montrer qu’une

40 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


S.S.P.L./COSMOS

Globe céleste de 1625. Lors des grands voyages océaniques, à partir du XVe siècle, les navigateurs se repéraient grâce aux étoiles…
Ceci a incité la science à s’intéresser à l’astronomie.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 41


Mythes et origines

théorie est vraie parce que l’autre est fausse. Pourquoi le positivisme a-t-il été délaissé ?
Pour cela, il faudrait, comme en mathématiques, C’est un phénomène complexe, lié tant au déve-
avoir une contradiction stricte et ce n’est jamais loppement des sciences qu’à celui de la philo-
le cas : plusieurs hypothèses sont possibles. La sophie des sciences. Le positivisme était fonda-
controverse sur la lumière n’a pas été résolue par mentalement une attitude antimétaphysique.
une expérience, mais par la formulation d’une Pour Auguste Comte, la science devait s’inter-
nouvelle théorie, la mécanique quantique, qui dire les hypothèses spéculatives et ne faire que
concilie les hypothèses onde et corpuscule en des hypothèses en rapport avec les expériences
intégrant des éléments des deux théories. possibles. Une hypothèse devait être seulement
 ourquoi beaucoup d’énigmes traitent
P une anticipation sur des faits attendus. Auguste
de questions ayant trait aux origines ? Comte considérait que toute recherche visant à
C’est que l’interrogation sur les origines taraude discuter de la constitution chimique du Soleil
l’être humain, qui n’a cessé de vouloir y apporter devait être proscrite, car métaphysique. Mais
des réponses à travers la religion ou la métaphy- avec l’apparition de la spectroscopie, c’est
sique. Mais la science ne s’est pas toujours occu- devenu possible, voire plus facile que d’étudier
pée de ces questions. Au XIXe siècle, la philoso- la constitution chimique de la Terre.
phie positiviste d’Auguste Comte, extrêmement  t sur le plan de la philosophie
E
Au XIXe siècle, la influente dans les milieux scientifiques, refusait des sciences ?
philosophie positiviste que la science cherche les causes finales – tout le Dans les années 1930, le groupe des positi-
d’Auguste Comte, très monde était d’accord là-dessus –, mais aussi les vistes logiques du cercle de Vienne, qui parta-
antimétaphysique, avait
beaucoup d’influence dans causes productives, ce qui revenait à interdire geait avec Comte son aversion pour la métaphy-
les milieux scientifiques. la recherche des origines. Ce n’est que dans la sique, voulait ramener la science à un ensemble
seconde moitié du XIXe siècle que des scienti- de propositions mises en forme par des procé-
fiques s’affranchissent petit à petit de cet inter- dés logiques. Mais à la même époque, on a com-
dit. Il y a bien sûr Charles Darwin, mais aussi mencé à se rendre compte qu’il y a plusieurs
les premières tentatives de reconstruction du logiques possibles, comme il y a plusieurs géo-
passé humain par des archéologues, des paléon- métries possibles. Ont ainsi été développées
tologues. Des physiciens comme William Kel- des logiques plurivalentes, qui reconnaissent
vin calculent l’âge de la Terre, formulent des d’autres valeurs que le vrai et le faux, comme
théories sur sa formation ou celle du Système l’indéterminé ou des degrés de probabilité, ou
solaire. Le positivisme initial a été assoupli. Les encore des logiques modales mobilisant le pos-
scientifiques ont aujourd’hui une attitude plus sible, le nécessaire, l’obligatoire et le facultatif.
ouverte, liée au fait que l’on a, dans l’ensemble, Mais la principale critique philosophique du
délaissé le positivisme. positivisme a été celle, dans les années 1960,
de l’historien des sciences américain Thomas
Kuhn, qui montre qu’on ne peut pas expulser
DE L’INFLUENCE DU PLATONISME de la science tout élément de métaphysique,
car il est impossible de distinguer a priori une
L’idée selon laquelle la structure des nombres premiers pourrait se retrouver spéculation théorique féconde d’une interro-
dans l’organisation même des atomes paraît typique du platonisme, c’est-à-dire gation éternelle sur le sens de la vie et la nature
de la conviction que nos idées ne sont pas des concepts forgés par nos esprits, du monde. Ce faisant, Kuhn a donné à la notion
mais des réalités du monde. C’est une idée très influente chez les mathéma- d’énigme un sens nouveau.
ticiens, mais qui étonne le philosophe habitué à envisager d’autres positions : Qu’est-ce qu’une énigme selon Kuhn ?
par exemple le nominalisme, selon lequel nos idées ne sont que des noms ne Pour du Bois-Reymond, une énigme était une
correspondant à rien de réel. Le platonisme scientifique, longtemps éclipsé par question limite, à la frontière de la science et de
l’aristotélisme, est redevenu très influent au début de la science moderne. Nicolas la métaphysique. Pour Kuhn, une énigme ne peut
Copernic et Johannes Kepler étaient des platoniciens qui cherchaient à décrire se concevoir que par rapport au paradigme de
le mouvement des astres à partir de figures mathématiques. Le platonisme a la science d’une époque, le paradigme étant un
clairement été associé au progrès de la science, mais a également conduit à ensemble de règles, de valeurs, d’exemples types,
RogeR-Viollet

des erreurs, comme l’idée de cosmos pensé comme un Univers sphérique (la sur lequel tous les scientifiques s’entendent à une
sphère étant considérée comme la forme parfaite) fini. Le platonisme pose le époque donnée. Ce qu’il appelle la « science nor-
problème d’une pensée rationnelle dominée par les mathématiques. male » est une activité de résolution d’énigmes,

42 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


de problèmes précis, concrets. À terme, si on ne
peut pas les résoudre, les énigmes vont s’accu-
muler et déstabiliser le paradigme. Si un nou-
veau paradigme permettant de les résoudre est
proposé, on aura une révolution scientifique,
comme le passage du système géocentrique
au système héliocentrique à la suite de Nicolas
Copernic. La difficulté de cette conception est
que certaines énigmes ne sont pas internes au
paradigme. On ne peut pas savoir a priori quelle
théorie est remise en question, déstabilisée, par
une énigme. C’est une question de frontières
entre les domaines du savoir. Or la nature ne
nous donne pas ces frontières. Il faut pour cela ANASTASIOS BRENNER
un jugement épistémologique, métaphysique. est spécialiste de l’épistémologie de 2003 Il publie Les Origines 
Jusqu’au XVIIe siècle, les comètes sont, par la physique et enseigne la philosophie françaises de la philosophie  
exemple, tenues pour des objets sublunaires. à l’université de Montpellier. des sciences (PUF).
Par conséquent, elles n’intéressent pas les astro- 1987 Il passe son doctorat 2013 Il devient membre du Comité
nomes, qui laissent les météorologues les étudier. de philosophie à l’université national français d’histoire et de
Puis on réalise que les comètes sont des corps Paris-Sorbonne. philosophie des sciences et des
célestes et les astronomes se mettent à étudier 1990 Il publie Duhem : science,   techniques.
leurs orbites, qui posent certaines énigmes. réalité et apparence (Vrin). 2015 Il publie Les Textes fondateurs  
Quelles énigmes actuelles sont susceptibles 1991 Il est maître de conférences de l’épistémologie française, 
de déboucher sur un changement en philosophie, à Toulouse. (Hermann).
de paradigme ?
Les énigmes concrètes, c’est-à-dire les problèmes
qui doivent être résolus par les moyens concep-  es énigmes liées aux origines ne sont-elles
L
tuels fournis par le paradigme. Par exemple, la pas susceptibles de conduire à des
question de l’antimatière et de sa disparition (lire changements de paradigme ?
l’entretien p. 27). L’établissement du paradigme Ces énigmes engagent plusieurs disciplines,
actuel de la physique remonte à plus d’un siècle, par exemple la chimie et la biologie à propos de
avec la formulation de la théorie de la relativité, l’origine de la vie, et la difficulté d’avancer une
et les énigmes comme celle de l’antimatière s’ac- solution touche au travail interdisciplinaire. De
cumulent, ce qui fait que l’on peut penser que plus, elles sont plus difficilement étudiables par
l’on se rapproche d’une révolution scientifique. la méthode expérimentale, mais cela ne signifie
C’est d’ailleurs aussi pour cette raison qu’en phi- pas qu’elles soient moins accessibles que d’autres.
losophie des sciences, on s’intéresse aujourd’hui Comme l’ont montré les historiens des sciences
moins à la science normale qu’au temps de Kuhn, Alistair Crombie et Ian Hacking dans la seconde
et plus aux révolutions scientifiques et aux procé- moitié du XXe siècle, il existe une pluralité de styles
dés d’invention. Quand le positivisme était domi- de raisonnement scientifique : le style expérimen-
nant, la philosophie réfléchissait au contexte de tal, mais aussi déductif, statistique ou encore la
justification d’une théorie – quels sont les argu- modélisation. Il ne faut pas tout réduire à un
ments avancés en sa faveur ? – et très peu à son seul style, comme le faisaient les courants posi-
contexte de découverte. Kuhn a timidement tivistes. Des sciences plus développées, comme
levé cet interdit et ce champ de recherche s’est les sciences exactes, ont emprunté des modes
depuis considérablement développé. On a ainsi de raisonnement à des disciplines moins avan-
AlAin TEnDERO / DivERgEncE

pu montrer que, si la science moderne euro- cées. C’est le cas des statistiques, au XIXe siècle,
péenne s’est beaucoup intéressée à l’astronomie, pour étudier les populations humaines, qui ont
ce qui a enclenché la révolution scientifique du été fructueusement reprises par la physique.
XVIIe siècle, c’était, par exemple, pour des préoc- Aujourd’hui, on reconnaît des styles différents.
cupations liées aux grands voyages océaniques Ce pluralisme me semble assez caractéristique
qui nécessitaient de se repérer grâce aux étoiles. de la science de ces dernières décennies. n

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 43


Mythes et origines

ENTRETIEN AVEC MICHEL BLAY

LA SCIENCE PRÉTEND-ELLE
DIRE LA VÉRITÉ ?
Avec la séparation, au XVIIIe siècle, de l’infini métaphysique et mathématique, la science
peut s’émanciper de la religion. Et par là même questionner l’existence de Dieu.

Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis

La Recherche En 1644, René Descartes Pouvez-vous nous donner des exemples


formule le postulat d’objectivité qui interdit d’explications par les causes finales ?
à la science de se poser la question Un bon exemple est celui des intenses débats
du pourquoi des choses. En quoi s’agit-il du XVIIIe siècle autour du principe de moindre
d’un moment clé de l’histoire des rapports action, selon lequel la nature dépense le moins
entre science et religion ? d’énergie possible pour arriver à un résultat. La
Michel Blay Ce postulat implique de ne plus lumière, comme l’avait déjà remarqué Pierre de
penser la science en termes de causes finales, Fermat au XVIIe siècle, prend par exemple tou-
c’est-à-dire d’explications en fonction de buts jours le chemin le plus court. Le principe de
définis à l’avance. Or les causes finales ont joué moindre action peut être interprété en termes de
un rôle majeur dans tous les domaines du savoir, causes finales, comme une détermination exté-
depuis Aristote jusqu’au Moyen Âge. On disait rieure à ce que l’on cherche à expliquer : comme
par exemple que les oiseaux ont des ailes afin si quelqu’un ou quelque chose guidait la lumière
de pouvoir voler : la finalité – le vol – détermi- pour qu’elle trouve le chemin le plus court. C’est
nait l’explication. Dans les champs religieux et ce que font les tenants de la théologie naturelle,
théologique, les causes finales sont essentielles : qui cherchent dans la nature les preuves de
le fonctionnement de la nature s’explique par l’existence de Dieu. Le débat se conclut quand
l’idée d’une finalité posée par Dieu. Avec le pos- Jean d’Alembert formule le principe de moindre
tulat d’objectivité, les explications de type scien- action en termes de physique mathématique.
tifique se séparent donc de celles de type théolo- Pourquoi la mathématisation exclut-elle le
gique reposant sur une finalité divine. Mais l’on recours aux causes finales, donc à Dieu ?
retrouve à nouveau cette idée finaliste de nos Pour le comprendre, il faut rappeler les pro-
jours, sous la dénomination de « dessein intelli- blèmes relatifs à la science du mouvement qui se
gent », pour contester le darwinisme. posent au début de l’époque moderne. Qu’est-ce
que veut dire commencer un mouvement ? Où se
situe son début ? Sa fin ? Galilée, qui s’intéresse

Le fonctionnement de au mouvement rectiligne, se heurte au fameux


paradoxe formulé par Zénon, celui d’Achille qui

la nature s’expliquait par l’idée ne rattrape jamais la tortue à laquelle il a laissé,


disons, 100 mètres d’avance : quand Achille

d’une finalité posée par Dieu » arrive au point de départ de la tortue, celle-ci
a déjà avancé d’un mètre. Le temps qu’il fran-

44 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


chisse ce mètre, elle aura encore avancé… et qu’elle s’impose pour résoudre le problème du La question de l’infini
ainsi de suite. Achille serait donc incapable de mouvement et le paradoxe d’Achille. René Des- est au cœur des
rattraper la tortue, ce qui est évidemment faux. cartes affirme encore que « l’infini est le nom de questionnements
des mathématiciens
En toile de fond, on trouve la question de l’in- Dieu », il ne peut donc être mis en œuvre pour du XVIIe siècle.
LincoLn SeLigman/Bridgeman imageS

fini, que les mathématiques doivent apprendre penser le monde ou les mathématiques. Il faut Infinity, peinture à l’huile
à traiter. Car la solution du paradoxe de Zénon attendre le XVIIIe siècle pour que se séparent l’in- de Lincoln Deligman.
– qui sera trouvée au XVIIIe siècle – est qu’une fini métaphysique et l’infini mathématique. L’in-
série infinie de nombres positifs – les distances fini n’étant plus un attribut de Dieu, les mathé-
parcourues par Achille – peut converger vers un matiques et la physique peuvent s’autonomiser.
résultat fini – le temps qu’il mettra à rattraper Quelles en sont les conséquences ?
la tortue. La question de l’infini taraude Galilée, La lecture des textes bibliques peut devenir
et plus généralement tout le XVIIe siècle, parce symbolique et la science se laïciser. Mais

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 45


Mythes et origines

 ourquoi la thèse de Giordano Bruno


P
dérangeait-elle l’Église au point de le
conduire au bûcher ?
La réponse est dans une lettre du cardinal
Bellarmin – inquisiteur, mais aussi astronome –
à Galilée le sommant de réduire son système
héliocentrique à une hypothèse. L’Église admet-
tait que l’on propose d’autres hypothèses du
monde. Mais elle n’acceptait pas que ces hypo-
thèses prétendent dire la réalité du monde, ce
que faisaient Bruno et Galilée. Car il ne peut pas
y avoir deux vérités. L’enjeu était de savoir qui a
le monopole pour dire la réalité du monde. Cette
lutte s’est jouée sur la question du mouvement
de la Terre, qui n’est pas qu’un problème de phy-
sicien. Cela concerne aussi la place de l’homme
dans le monde, c’est donc un problème de théo-
logie. L’ordre social était fondé sur la théologie.
L’Église a bien vu que son pouvoir temporel ris-
quait de vaciller. Mais la partie n’était pas perdue
pour elle, car Galilée était incapable de prouver
empiriquement le mouvement de la Terre. Ce
ne fut qu’avec les Principes mathématiques de la
philosophie naturelle d’Isaac Newton, en 1687,
qu’un système complet permit de rendre compte
MICHEL BLAY de la place de la Terre dans le Système solaire. La
est philosophe et 1948 Il naît à Paris. 1983 Il devient chargé science pouvait enfin prendre son autonomie.
historien des sciences, 1972 Il est enseignant de recherche au CNRS.  ’Église a-t-elle tenté de contester cette
L
spécialiste de de sciences physiques 1989 Il passe son autonomie de la science ?
la physique au lycée. doctorat d’État en Une seule fois : quand elle s’est mobilisée, dans
de l’âge classique. 1980 Il passe son lettres et sciences la seconde moitié du XIXe siècle, contre l’œuvre
Depuis 2010, il préside doctorat de troisième humaines. de Charles Darwin. Ayant admis l’autonomie
le comité pour cycle en histoire 2013 Il est nommé de la physique, il ne lui restait plus que le dis-
l’histoire du CNRS. et philosophie directeur de recherche cours sur l’homme. Or Darwin est aussi déran-
des sciences. émérite au CNRS. geant que Nicolas Copernic : l’homme n’est pas
une créature de Dieu, pas plus que la Terre n’est
au centre du monde. Et le plus scandaleux, pour
le plus important est que l’on peut penser la religion, est que l’apparition des espèces, et
avec l’infini, dans toutes ses acceptions : l’infi- en particulier de l’homme, est le fait du hasard.
niment grand du cosmos, l’infiniment petit des Le hasard intervient bien sûr aussi en physique.
atomes et l’infini en mathématiques, sur lequel Mais en biologie, il est plus difficile à admettre,
se fonde le calcul infinitésimal, qui va permettre parce que c’est notre propre chair qui est assujet-
à son tour de grands progrès en physique. Pen- tie au hasard. Comment reconstruire une dignité
ser avec l’infini, c’est ouvrir le monde et l’ordre de l’homme s’il n’est qu’un produit du hasard ?
social. Tout devient pensable, y compris l’inexis- Problématiques difficiles, auxquelles la religion
tence de Dieu. C’est un vaste mouvement intel- apporte des réponses faciles.
lectuel qui commence à la fin du XVIe siècle, avec  a vogue actuelle du créationnisme est-elle
L
Giordano Bruno disant que l’Univers est infini, une nouvelle tentative de contester
Julien Daniel / MYOP

et culmine à la fin du XVIIIe siècle avec Pierre l’autonomie de la biologie ?


Simon de Laplace lorsqu’il répond à Napoléon Il faut reconnaître que le darwinisme est un
l’interrogeant sur l’existence de Dieu : « Je n’ai maillon faible de la science contemporaine.
pas besoin de cette hypothèse ». C’est pour cela qu’il peut être attaqué. La théorie

46 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


CATHOLICISME ET ÉMERGENCE DE LA SCIENCE MODERNE
La religion catholique a-t-elle aussi développées qu’en Eu- dans l’hostie. C’est donc la seule mondes ne sont plus séparés.
contribué à l’apparition de rope. Une révolution scienti- religion à croire en la possibili- C’est pourquoi, selon Kojève,
la science moderne ? Cette fique aurait donc pu y éclore. té d’échanges entre le monde Copernic et ses successeurs ont
thèse a été avancée par le Mais, explique Kojève, seul le ca- céleste et celui des hommes. pu concevoir un monde céleste
philosophe français d’origine tholicisme croit en la transsubs- Pour Aristote, le monde cé- imparfait, comme l’est le monde
russe Alexandre Kojève. Dans le tantiation, c’est-à-dire que le leste était totalement distinct terrestre, et entreprendre d’ex-
monde judéo-arabe du Moyen corps du Christ est réellement, du monde terrestre. Avec le pliquer ce monde en proposant
Âge, les mathématiques étaient et non symboliquement, présent dogme de l’incarnation, les deux un système héliocentrique.

de l’évolution n’est pas une théorie déductible N’y a-t-il pas aussi des causes finales dans
parfaitement organisée, avec ses principes, les théories faisant appel à l’émergence,
ses concepts. Évidemment, il y a des observa- c’est-à-dire à l’idée que des propriétés
tions empiriques qui la confortent. Mais tant nouvelles apparaissent quand on passe
qu’il n’y aura pas une biologie théorique avec à un niveau d’organisation supérieur de
des concepts parfaitement définis – voyez com- la matière inerte ou vivante ?
bien celui de gène l’est imparfaitement –, cela Oui, mais ce n’est pas le principal reproche que
restera attaquable. La science est mouvement je leur fais. Pour moi, on parle d’émergence,
de la pensée. Toutes les étapes de cette pensée comme de complexité, quand on ne sait pas
doivent pouvoir être explicitées. Et la biologie ne expliquer quelque chose. Et cela crée le senti-
sait pas encore le faire totalement. Ce n’est pas ment, en particulier pour la complexité, que l’on
une critique : la discipline progresse, mais il faut ne pourra jamais l’expliquer. Cela peut conduire
admettre qu’elle n’en est pas au même niveau que à de la paresse intellectuelle. Il faut toujours se
la physique. Cependant, cette dernière a aussi ses donner comme objectif que l’on comprendra. Il
maillons faibles, le Big Bang par exemple. ne suffit pas de dire, en caricaturant un peu, que
 onsidérez-vous que la théorie du Big
C le tout est plus que la somme des parties ; il faut
Bang n’est pas scientifique ? aussi dire comment cela marche.
Pas du tout. La physique a continué à progresser  a science peut-elle se passer
L
dans sa mathématisation entamée au XVIIe siècle, de métaphysique ?
pour en arriver à pouvoir se poser la question des Je ne crois pas. Il y a toujours de la métaphysique
origines de l’Univers. Elle est arrivée à un modèle, dans des principes auxquels on ne pense jamais,
celui du Big Bang, qui pose de nombreuses ques- mais qui sont sous-jacents à toute la démarche
tions, dont la plus évidente est de savoir ce qu’il scientifique. Par exemple, le principe de simpli-
y avait avant le Big Bang. Les physiciens réflé- cité, qui suppose que la nature fonctionne selon
chissent à ces questions et proposent des solu- des lois, et que ces dernières sont simples. Ou le
tions possibles, comme les univers multiples (lire principe de réalité, qui suppose que ce qui est,
l’entretien p. 19), très spéculatives, mais parfai- est. Le physicien est convaincu qu’un monde
tement incluses dans l’édifice de la physique extérieur à lui existe. C’est un postulat métaphy-
mathématique. Il reste aussi des questions en sique ; ce n’est pas une donnée empirique. On
suspens : par exemple, pourquoi y a-t-il quelque pourrait tout autant postuler que le monde n’est
chose plutôt que rien ? Je pense que la physique pas et que nous sommes trompés par nos sens.
n’a rien à dire sur ces questions. Mais il se trouve La physique est une construction humaine qui
toujours des physiciens pour réintroduire un peu ne dit pas l’absolue réalité du monde. La science
de « causes finales » dans la cosmologie. Certains n’a jamais prétendu dire la vérité, hormis dans le Pour en savoir plus
observent par exemple que les constantes univer- scientisme que je tiens pour une forme de théo- n Michel Blay, Critique de l’histoire
selles de la physique ont précisément les valeurs logie. Tout l’intérêt de la science réside dans la des sciences, CNRS éditions, 2017.
qui permettent l’apparition de la vie sur Terre. recherche, dans le fait que tout peut toujours être n Michel Blay, L’Existence au risque
Ils en déduisent que quelque chose (Dieu ou un questionné. En religion, ce qui est, est, et sera de l’innovation, CNRS éditions, 2014.
mystérieux « principe vital ») a défini ces valeurs. toujours. Ce qui est peu stimulant pour la vie n Michel Blay, Dieu, la nature et
C’est en tout cas une cause finale ! intellectuelle et dangereux pour la vie sociale. n l’homme, Armand Colin, 2013.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 47


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L’histoire de l’homme a C’est une révolution
L’optique va-t-elle révolutionner Comment se construit
constamment été remodelée, conceptuelle qu’Einstein
les télécommunications ? Elle en la mémoire ? Comment
au gré des découvertes. propose en 1915. Dans
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optique dont les vieux de 3,3
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Loi informatique et libertés : vous disposez d’un droit d’accès, rectification et de suppression des informations vous concernant. Elles sont destinées exclusivement à SOPHIA PUBLICATIONS et à ses partenaires sauf opposition de votre part en cochant la case ci-après .
Le Procès de Galilée, de Cristiano Banti, 1857. En 1633, l’astronome est condamné par l’Inquisition romaine pour avoir défendu l’approche
copernicienne de l’Univers. Il termine sa vie assigné à résidence.

ENTRETIEN AVEC YVES GINGRAS

LE DIALOGUE AVEC
LA RELIGION A-T-IL UN SENS ?
Longtemps contraints par l’Église, les scientifiques ont retrouvé leur pleine liberté.
Aujourd’hui, certains courants religieux tentent de rétablir des liens.
AisA/LeemAge

Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 49


Mythes et origines

La Recherche Depuis deux décennies, et non l’inverse comme ont tenté de le faire les
plusieurs institutions religieuses appellent théologiens chrétiens pendant des siècles. Il est
au dialogue entre scientifiques et religieux, d’ailleurs très significatif que ces appels au « dia-
chose que vous considérez comme logue » viennent d’institutions religieuses et non
impossible. En quoi est-il gênant que des scientifiques eux-mêmes. Elles cherchent
certains cherchent des ponts entre science en fait une nouvelle légitimité dans un monde
et religion ? devenu dominé par les sciences. Il est donc tout
Yves Gingras Je voudrais d’abord préciser que à fait légitime de se demander pourquoi on exige
mes analyses portent sur les rapports entre des depuis deux décennies un dialogue entre deux
institutions. Elles ne remettent pas en question les mondes qui n’ont rien en commun. D’ailleurs, les
croyances personnelles des individus et des scien- événements de ces dernières années montrent
tifiques, lesquelles ne m’intéressent nullement l’actualité des conflits entre science et religion. Par
car elles sont du domaine privé. En quoi est-ce exemple, de nombreuses sectes protestantes fon-
gênant que l’on cherche à créer des ponts ? Parce damentalistes américaines s’évertuent à refuser
que les rapports entre les sciences et les religions – au nom de la liberté de conscience – que l’État
ne peuvent être qu’asymétriques. Les connais- fédéral impose – au nom de la santé publique –
sances sur l’homme, l’Univers, l’évolution… certains actes médicaux. C’est une des causes de
vont des sciences vers les religions et non l’in- la diminution du taux de couverture vaccinale aux
verse : depuis au moins le XVIIe siècle, la science États-Unis, au point que l’on a vu réapparaître des
cherche à rendre raison du monde par des causes cas de rougeole mortels. Si l’on commence à plier
naturelles. Les religions doivent adapter leurs dis- devant des revendications religieuses de plus en
cours – et surtout leurs dogmes – en conséquence, plus insistantes au nom de « l’ouverture » et des
« accommodements », la poursuite de l’entre-
prise scientifique de connaissance rationnelle du
monde risque de devenir de plus en plus difficile,
sinon – dans certains domaines – tout bonnement
impossible. Le mot « respect » est sympathique.
Mais, comme le disait le philosophe et historien
Ernest Renan, « la critique ne connaît pas le res-
pect ; pour elle, il n’y a ni prestige, ni mystère ».
Pourquoi qualifiez-vous d’impossible
le dialogue entre science et religion ?
Il y a à cela deux raisons de nature différente :
l’une est épistémologique et l’autre sociologique.
Au plan sociologique, on constate que la science
et la religion sont deux institutions sociales qui
se disputent la légitimité pour décrire le monde
et ses origines et ce, en gros, depuis la création
des universités au XIIIe siècle. Sur le plan épisté-
mologique, ces deux institutions ont des objets
YVES GINGRAS
Émilie Tournevache/Service de l'audioviSuel (uQam)

qui n’ont rien en commun. Cela a été du reste


est historien et 1986 Il est nommé 2014 Il dirige reconnu par les savants et les croyants les plus
sociologue des professeur à Controverses. Accords éclairés. Ainsi le cardinal britannique John Henry
sciences. Il enseigne à l’université du Québec et désaccords en Newman (1801-1890) écrivait dès le milieu du
l’université du Québec, à Montréal (UQAM). sciences humaines XIXe siècle que « la théologie et la science, que ce
à Montréal. 2001 Il obtient le prix et sociales (CNRS éd.). soit dans leurs conceptions respectives ou dans leur
1954 Il naît près Ivan Slade de la British 2016 Il publie domaine propre, sont dans l’ensemble incapables
de Québec. Society for the History L’Impossible Dialogue. de communiquer ». Et Pierre Duhem (1861-1916),
1984 Il obtient un of Science. Sciences et religions physicien, catholique et philosophe des sciences,
doctorat en histoire 2013 Il publie (PUF). affirmait lui aussi qu’entre « deux jugements qui
et sociopolitique Sociologie des sciences 2018 Il publie Histoire n’ont pas les mêmes termes, qui ne portent pas sur
des sciences. (PUF). des sciences (PUF). les mêmes objets, il ne saurait y avoir accord ni

50 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


désaccord ». Or, pour qu’il y ait vraiment dialogue,
il faut au moins parler de la même chose !
 uelles sont les grandes étapes
Q
de ce conflit ? La publication de L’Origine
Selon moi, il débute en 1277, quand l’évêque de desespèces de Charles
Paris, Étienne Tempier, condamne 219 proposi- Darwin, en 1859, va susciter
de vives oppositions,
tions d’Aristote qui étaient enseignées à l’époque notamment au sein de
à la Sorbonne. Par exemple, celle où il affirme l’Église protestante.
que le monde est éternel, ce qui est en contra- Gravure de Paul Rajon.
diction avec l’enseignement de l’Église, pour qui
le monde a été créé par Dieu. Cette condamna-
tion est une étape clé dans la revendication de éthiques et éviter de se mêler du contenu même
la théologie de régenter le savoir, en particulier des sciences, comme elle l’a fait trop longtemps.
dans les universités médiévales, où s’institu-  uand apparaît le thème de l’appel
Q
tionnalise un début de pensée scientifique. Les au dialogue entre science et religion ?
autres étapes symboliquement importantes sont Ce thème, historiquement sans précédent,
la condamnation de Galilée en 1633 et la publi- émerge dans les années 1980. Cela fait suite à
cation de L’Origine des espèces de Charles Darwin l’annonce par Jean-Paul II, en 1979, de la révi-
en 1859, qui va susciter une tempête plus vive sion du procès de Galilée. Ce dernier était une
dans le monde protestant que dans le monde épine dans le pied des papes depuis plus de trois
catholique. Dernier conflit, enfin, l’historicisa- siècles. Ce geste symbolique lançait le message
tion du récit de la Bible à la lumière de l’archéo- que le temps du « dialogue » était venu. Ces appels
logie, que pratique par exemple Ernest Renan en au dialogue se traduisent de différentes manières.
1863. Chacun de ces exemples illustre le même De nombreux livres commentent – de manière
phénomène : une nouvelle science conquiert un très contestable – la physique quantique en sou-
peu plus d’autonomie, d’indépendance, à l’égard lignant qu’elle a mis fin à la conception classique
des discours religieux. de la matière et qu’elle ouvre donc la porte à l’idée
 ’y a-t-il jamais de trêve ou d’armistice
N d’esprit, et plus généralement à des conceptions
dans ce conflit ? non matérialistes du monde. Des conférences
Certaines sciences sont bien sûr moins suscep- sont organisées, dans lesquelles des scienti-
tibles d’être confrontées aux dogmes religieux, fiques, le plus souvent croyants, dialoguent avec
comme les mathématiques ou la taxonomie, qui des hommes d’Église ou des représentants de dif-
classe et ordonne le vivant. Les conflits ne sont férentes spiritualités. Enfin, dans le domaine de
donc jamais constants mais plutôt récurrents, en l’histoire des sciences, on assiste à une révision
fonction des découvertes qui viennent ou non – avec des auteurs comme John Brooke ou David
menacer les dogmes. Lindberg – de la lecture des rapports entre science
En 1996, le pape Jean-Paul II déclare que et religion, qui tend à minimiser l’existence des
« la théorie de l’évolution est plus qu’une  conflits et à insister plutôt sur les aspects « posi-
hypothèse ». Comment analysez-vous cette tifs » des « rencontres » entre ces deux mondes.
déclaration ? Que reprochez-vous à cette lecture ?
Cette phrase sibylline ne veut pas dire grand- De confondre les croyances personnelles reli-
chose. Que signifie « plus qu’une hypothèse » ? gieuses ou spirituelles des savants – qui sont pro-
Quand intervient Dieu dans l’évolution humaine fondes et indéniables chez plusieurs d’entre eux,
pour y insuffler l’âme ? Où est la rupture qui ferait, comme Johannes Kepler, Isaac Newton, James
d’un coup, d’une créature animale une créature Clerk Maxwell et même Galilée – et les institu-
de Dieu ? Il me semble que Jean-Paul II est resté tions religieuses. Le procès de Galilée n’incarne
flou parce que le problème théologique que je pas un conflit de personnalités, mais un rap-
Welcome collection

viens de décrire est insoluble. Le plus important port de force entre deux institutions. Lorsqu’il
est, pour le pape, de faire savoir que l’Église catho- est confronté au cardinal Bellarmin, conseil-
lique n’est pas l’ennemie des sciences. C’est en ler influent des papes Clément VIII et Paul V,
fait une sorte de capitulation douce, qui admet ce ne sont pas deux savants qui dialoguent,
enfin que l’Église doit se limiter aux questions comme dans une controverse scientifique

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 51


Mythes et origines

CINQ SIÈCLES DE RELATIONS CONFLICTUELLES


Condamnation du livre Condamnation de Buffon est contraint, par Le Vatican met à l’Index Le pape Jean-Paul II
de Copernic sur le Galilée, qui défendait les théologiens de la La Vie de Jésus, d’Ernest affirme que la théorie de
mouvement de la Terre des idées Sorbonne, de publier Renan, qui propose l’évolution est « plus
par la congrégation de coperniciennes, par dans le tome IV de son une lecture historique qu’une hypothèse ».
l’Index de l’Église l’Inquisition. Il termine sa Histoire naturelle les des évangiles.
catholique. vie assigné à résidence. réfutations de ses thèses.

1616 1633 1753 1863 1996

classique. Il n’y a aucune symétrie. Galilée francophone est, par sa culture religieuse, majo-
est un homme seul, face au représentant d’une ritairement catholique. Or les appels au dialogue
institution qui dispose d’énormes pouvoirs tem- entre science et religion qui ont débuté dans les
porels pouvant aller jusqu’à la mise à mort [le années 1980 viennent principalement des Églises
cardinal Bellarmin a aussi mené l’instruction du évangéliques et autres courants du protestan-
procès de Giordano Bruno, qui a fait la promotion tisme, qui sont surtout influents sur le continent
de l’héliocentrisme, et fut condamné au bûcher américain. Troisième élément d’interprétation :
pour athéisme et hérésie, NDLR]. l’apparition du thème du dialogue entre science
 ette lecture compréhensive du rapport
C et religion tient beaucoup à l’influence de la fon-
entre science et religion, répandue dans dation John-Templeton, du nom de l’homme
les pays anglo-saxons, existe-t-elle dans d’affaires américain, naturalisé britannique, et
le monde francophone ? dévot pentecôtiste qui l’a créée en 1987. Cette
Elle est moins présente. Et la rupture entre fondation, dotée d’un capital de près de 3 mil-
science et religion est plus ancienne dans le liards de dollars, finance généreusement des tra-
monde francophone. On peut le constater en vaux de recherche, des colloques ou des ensei-
comparant la fréquence relative de l’usage des gnements universitaires destinés à promouvoir
termes « science » et « religion » dans la base de le dialogue entre science et religion, ce qui leur
données de Google Books, qui contient des mil- donne une grande visibilité dans l’espace public.
lions de livres couvrant la période de 1600 à nos  omment analysez-vous l’action de cette
C
jours. Dans le monde francophone, l’usage du fondation ?
mot « science » dépasse celui de « religion » dès Elle relève d’une stratégie d’influence, visant à
les années 1850. Dans le monde anglophone, faire du dialogue entre science et religion une
ce passage se fait seulement autour des années question légitime dans le débat public et acadé-
1930 ! Cette tradition historique fait que la France mique. La fondation vise à s’associer à des savants
est moins sensible au thème du dialogue entre respectés et croyants, comme le biologiste Francis
science et société. Collins, qui a dirigé le programme de séquen-
D’où vient cette différence ? çage du génome humain dans les années 1990
Il y a plusieurs éléments d’interprétation. Tout et qui, une fois la renommée atteinte, a fait son
d’abord, le monde francophone, c’est avant tout coming out religieux en publiant De la génétique
la France, qui est marquée par le rationalisme au à Dieu. Elle cible aussi des institutions scienti-
milieu du XVIIIe siècle, puis par la Révolution et, fiques renommées, comme l’American Associa-
un siècle plus tard, par le positivisme d’Auguste tion for the Advancement of Science, qui édite la
Comte. Au début du XXe siècle, on a aussi les revue Science. Je note aussi que les historiens des
lois sur la laïcité de 1905, et une mise à l’écart Pour en savoir plus sciences dont je critique la vision irénique du rap-
encore plus grande de la religion de l’espace n Yves Gingras, Histoire des sciences, port entre science et religion ont tous été primés
public, atypique par rapport à des pays anglo- PUF, 2018. ou financés par la fondation. Cette dernière étend
saxons comme les États-Unis et le Royaume- n Guillaume Lecointre, Les Sciences maintenant son action en direction des religions
Uni, qui restent très religieux. Ensuite, le monde face au créationnisme, Quae, 2011. juive et musulmane. n

52 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


G.DaGli Orti/aurimaGes © BancO De mexicO D. rivera F. KahlO museums trust, mexicO, D.F./aDaGP, 2018

Partie centrale de L’Homme futur contrôle l’Univers par la technologie, fresque de Diego Rivera de 1934, musée des Beaux-Arts de Mexico.

ENTRETIEN AVEC PASCAL NOUVEL

PEUT-ON COMBATTRE
LES IDÉES REÇUES ?
La science est-elle universelle ? Est-elle identique à la technique ? Pascal Nouvel revient
sur certaines idées reçues et l’inclinaison structurelle de la recherche à les contrecarrer.

Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 53


Mythes et origines

n’est ni objective ni neutre : on développe seu-


lement les techniques qui nous intéressent pour
des raisons subjectives. La science est neutre, la
technique ne l’est pas.
Pourquoi tenez-vous à distinguer la science
des techniques qui en sont issues ?
Parce que l’idée selon laquelle elles seraient
identiques est devenue une idée reçue. Il est
indéniable qu’il existe des liens très étroits entre
recherche scientifique et innovation technolo-
gique ou industrielle. Tellement étroits que, d’un
certain point de vue, on peut être tenté de les
confondre. Mais il ne faut pas en faire un dogme.
Je préfère me placer du point de vue du cher-
cheur, de la science telle qu’elle se fait concrè-
PASCAL NOUVEL tement. Et là, on constate que science et tech-
est titulaire d’un doctorat de 1999 Il devient maître nique font appel à deux modes de pensée très
biologie moléculaire ainsi que de conférences en philosophie différents. Quand on fait de la science, on est
d’un doctorat en philosophie des sciences à l’université dans la création. C’est une activité par nature
des sciences. Il est actuellement Paris-Diderot. imprévisible. Quand on fait de la technique, on
professeur de philosophie 2000 Il publie L’Art d’aimer est dans la répétition et l’assemblage de quelque
à l’université de Tours. la science (PUF). chose qui est déjà connu. Quand on assemble
1962 Il naît à Paris. 2007 Il enseigne la philosophie la première lampe à incandescence, on ne peut
1993 Il passe son doctorat de des sciences à l’université pas être sûr qu’elle va fonctionner. Il y a du pari ;
biologie sous la direction d’Hubert Paul-Valéry Montpellier 3. là, on est dans la science. Mais quand on repro-
Condamine dans le laboratoire de 2009 Il publie Histoire des duit l’opération mille, cent mille, un million
François Jacob, à l’Institut Pasteur. amphétamines (PUF). de fois, on est dans la technique. Une lampe à
1998 Il passe son doctorat de 2011 Il fonde le Centre d’éthique incandescence, c’est de la science ; des lampes
philosophie sous la direction de Jean contemporaine, à Montpellier. à incandescence, c’est de la technique. La diffé-
Gayon au centre Gaston-Bachelard 2016 Il devient professeur de rence est dans ce passage de l’unité à la multipli-
de l’université de Bourgogne, à Dijon. philosophie à l’université de Tours. cité. On peut établir un lien entre les deux, mais
il est erroné, à mon avis, d’affirmer que le lien est
intrinsèque et inévitable – comme le suggère la
La Recherche L’une des idées reçues formule « on n’arrête pas le progrès ». C’est pour-
les plus répandues sur la science est qu’elle quoi je préfère ne pas confondre science et tech-
est neutre et objective. Qu’en pensez-vous ? nique. La plupart des critiques de la science sont
Pascal Nouvel Objective, la science l’est cer- en fait des critiques de la technique.
tainement. Quand je dis « la science », j’ai en Autre idée reçue très répandue : la science
tête les sciences de la nature : l’ensemble des serait universelle…
explications scientifiques portant sur le monde On touche là au fond du problème. Platon
tel qu’il est et tel qu’il serait, même si nous n’y l’évoque déjà dans un dialogue où Socrate s’in-
étions pas. Monde dont nous, humains, sommes terroge sur ce qu’est la connaissance. Il prend
une partie. Même quand la science tente d’ex- l’exemple du vent. Chacun a une connaissance
pliquer la subjectivité humaine, comme le font de l’effet du vent sur son corps, sur sa peau. Mais,
certains domaines des neurosciences, c’est pour un même vent, cette perception est diffé-
encore de façon objective. C’est d’ailleurs ce rente d’une personne à l’autre : certains le trouve-
qu’en général lui reprochent les courants phi- ront froid, d’autres tiède ; certains s’agaceront du
losophiques du XXe siècle qui estiment que la courant d’air, d’autres le jugeront délicieusement
science désenchante le monde. Mais, si l’on rafraîchissant. L’universalité de la connaissance,
c.chevallier

considère les applications de la science, c’est- pour Platon, n’est que dans les idées – qui ne sont
à-dire ce qu’on appelle les techniques, alors on jamais reçues, chez lui, puisque c’est la réminis-
doit reconnaître que l’activité qui les produit cence qui doit permettre d’accéder à l’idée. Ce

54 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


vieux problème de l’universalité prend un sens
nouveau à partir de la révolution scientifique du La culture scientifique a quelque
chose d’unique : sa propension à
XVIIe siècle, qui entreprend de décrire la nature
de manière objective. Au début du XXe siècle,

détruire ses propres idées reçues »


le philosophe allemand Edmund Husserl sou-
ligne que, si cette science peut être tenue pour
universelle, c’est au prix d’une attention exclu-
sive portée aux phénomènes extérieurs à nous.
Husserl insiste sur le fait que nous avons aussi ce ce sur quoi elle s’est édifiée et, en particulier, ses
qu’il appelle « un monde de la vie », une connais- propres idées reçues. Tandis que les cultures tra-
sance intime de ce que nous vivons et percevons. ditionnelles vénèrent et honorent leurs fonde-
Une connaissance des phénomènes de notre ments, la culture scientifique vise à les renouve-
conscience. Cette connaissance-là n’est pas uni- ler sans cesse. Nicolas Copernic est, à cet égard,
verselle : le même phénomène extérieur (le vent) pour la science, le paradigme des paradigmes :
produit des phénomènes intérieurs différents il promeut un basculement du regard grâce
selon les personnes et même, chez une même auquel le monde céleste devient plus simple.
personne, selon les moments. Le monde de la vie, Dans sa dynamique interne, le mouvement de
c’est le royaume des idées reçues. Celui où pros- la science est révolutionnaire. Voir dans un pré-
père l’opinion subjective. Ce n’est pas la science, décesseur que l’on respecte quelqu’un que l’on
mais cela existe toujours à côté de la science. doit en même temps combattre est une origi-
 la fin du XXe siècle, certains courants
À nalité fondamentale de la pensée scientifique.
sociologiques soutiennent que les énoncés Un biologiste peut se dire darwinien, au sens où
scientifiques ne sont que des manières, Charles Darwin a, le premier, formulé le cadre de
parmi d’autres, de décrire le monde. pensée dans lequel il travaille, mais il n’hésitera
Qu’en pensez-vous ? pas à rejeter Darwin si des faits nouveaux appa-
Sur le plan philosophique, on peut y voir une raissent qui ne peuvent s’intégrer dans ce cadre
conséquence paradoxale de l’œuvre du philo- théorique. Il n’est pas darwinien par vocation, par
sophe des sciences Thomas Kuhn, auteur de La conviction, par sacerdoce, mais seulement parce
Structure des révolutions scientifiques en 1962. qu’il n’a pas trouvé de meilleure explication.
Analysant l’histoire de la physique, Kuhn montre  u’est-ce que le contraire d’une idée
Q
qu’il n’y a pas réellement de progrès scienti- reçue ? Une idée scientifique ?
fique, mais une succession de ce qu’il appelle Dans son fameux Dictionnaire des idées reçues
des « paradigmes » : un ensemble de manières (1913), Gustave Flaubert montre bien qu’une
d’aborder les problèmes que tous les chercheurs idée ne devient « idée reçue » que quand on
adoptent pendant des décennies, comme une
idée reçue. Quand on en change, il n’y a pas
véritablement de progrès, mais seulement un QUI ES-TU, TOI, MON CLONE ?
changement d’idées reçues : on admet un cer-
tain nombre de préjugés propres à ce nouveau « La philosophie ne peut pas réfuter une idée reçue, mais elle peut méditer
paradigme. Une certaine sociologie des sciences, sur elle. Prenons l’exemple de la conviction que deux clones sont identiques.
représentée par exemple par l’Américain Steven On peut montrer par l’expérience que c’est faux. Mais on peut aussi réfléchir
Shapin et le Britannique Simon Schaffer, en tire sur ce qui pourrait distinguer un individu de son clone. C’est ce que j’ai tenté
la conclusion que la science est une activité de faire en 2002 dans mon livre Conversations avec mon clone sur la passion
culturelle parmi d’autres, un système sophisti- amoureuse (PUF). Dans cette fiction, je dialogue avec mon clone plus jeune
qué d’idées reçues. C’est le règne du relativisme. d’environ dix ans. Mais le dialogue n’est jamais complet, car un fossé dans le
Kuhn s’est cependant toujours élevé contre cette temps nous sépare. Or chaque instant que nous vivons nous oriente dans une
lecture de son travail. voie d’existence singulière. Les jumeaux ont peut-être vaguement conscience
Pouvez-vous nous dire pourquoi ? d’avoir, dans leur passé, été une seule et même cellule. Mais ils n’ont, depuis,
Parce qu’il estime, et je le suis sur ce point, que cessé de s’individualiser. L’expérience de pensée consistant à se demander
la culture scientifique a quelque chose d’unique, ce qui nous rapprocherait ou nous séparerait d’un clone de nous-mêmes est
d’absolument original, qu’elle ne partage avec très riche pour examiner les occasions qui ont fait que nous sommes ce que
aucune autre culture : sa propension à détruire nous sommes. »

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 55


Mythes et origines

prend conscience que tout le monde répète Mais c’est une formule intéressante, qui dit cela :
la même chose sans vraiment comprendre d’où ce que fait la science, ce n’est pas cela que moi,
vient le présumé savoir qui s’exprime dans cette Heidegger, j’appelle penser, parce qu’elle admet
répétition. Le contraire d’une idée reçue est une certaines idées reçues. Cela est bien vrai du point
idée que l’on a construite, élaborée et dont on a de vue où il se place. La science, ce n’est pas le
constaté la véracité. Si l’on considère une idée doute généralisé portant sur absolument tout,
reçue comme une idée sur un sujet sur lequel on c’est un doute orienté vers certaines questions
n’a pas de connaissance directe, le seul moyen bien précises. Ce qui intéresse le scientifique, ce
de prouver son insignifiance est de la confron- n’est pas le doute en tant que tel, le doute pro-
ter à l’expérience. Et, en effet, face à tout pro- fond, total, radical, c’est le doute fécond, celui
blème, l’attitude scientifique consiste à dire : qui apportera un nouveau point de vue sur un
« Allons voir ». Mais il est impossible d’aller tout problème ancien. Donc la science doute, en ce
voir, d’aller vérifier tout ce que nous croyons vrai. sens elle pense. Mais elle ne doute pas de tout
Frankenstein,de Theodor Il est impossible, en toute rigueur, de faire de la et, en ce sens, elle prête inévitablement le flanc
M. von Holst, Londres, science sans idées reçues. Ainsi, pour le philo- à la critique de Heidegger.
Colburn and Bentley, 1831.
sophe allemand Martin Heidegger, la science n’est  a-t-il donc des questions que seule
Y
Le mythe de Frankenstein,
créature monstrueuse mais pas une pensée véritable parce qu’elle tient pour la philosophie peut poser ?
douée d’intelligence créée acquises un certain nombre d’idées qu’une pen- Le propre d’une question philosophique est de
par l’homme, reste très sée authentique se doit de mettre en doute. D’où n’être jamais close, de pouvoir être perpétuel-
actuel, notamment sa fameuse formule : « La science ne pense pas ». lement réinterrogée. Une des plus anciennes et
depuis l’émergence des
manipulations génétiques Que pensez-vous de cette formule ? des plus profondes de ces questions porte sur la
et des questions éthiques Elle est assurément outrancière. Il est manifeste, nature de l’homme. Depuis Aristote, qui définis-
qu’elles posent. en effet, que la science se fait avec de la pensée. sait l’homme comme un « animal rationnel », ces
interrogations ramènent à cette question : quelle
est l’espèce vivante la plus proche de l’homme
par ses capacités, ses caractéristiques, et en quoi
l’espèce humaine se distingue-t-elle de cette
espèce ? Après plus de 2 000 ans d’interrogation
philosophique, la science commence à se saisir
de ces questions. Je pense ici aux travaux d’étho-
logistes ou de neurobiologistes qui visent à étu-
dier ce que Heidegger aurait appelé le Dasein
de l’animal, sa conscience d’être là. Le Dasein
des chimpanzés, par exemple. Mais, depuis que
l’on connaît la séquence du génome de l’homme
de Neandertal, on peut envisager de trouver à
cette question une réponse qui ne devrait rien
aux idées reçues. On peut imaginer de « ressus-
citer » un homme de Neandertal, en insérant
son génome synthétisé en laboratoire dans une
cellule-œuf humaine énuclée et en implantant
cette dernière dans un utérus humain. La créa-
COLL. MAISON D’AILLEURS / AGENCE MARTIENNE

ture qui résulterait d’une pareille manipulation


se mêlerait-elle aux autres humains ? Réclame-
rait-elle, comme dans le Frankenstein de Mary
Shelley (1818), une compagne à son image ?
Aurait-elle un Dasein ? Penserait-elle comme
un humain ? C’est fascinant, mais cela soulève,
bien sûr, d’immenses questions éthiques. Car
l’homme se comporterait alors vis-à-vis d’une
créature possiblement humaine en démiurge,
en Dieu. Vertige de la science… n

56 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


ENTRETIEN AVEC MICHEL SERRES

LA SCIENCE SAIT-ELLE
RACONTER LE MONDE ?
Du Big Bang aux débuts du réchauffement climatique, la science permet aujourd’hui,
grâce à la datation, de former un « grand récit » retraçant l’histoire de l’Univers.

Propos recueillis par Marie-Laure Théodule

La Recherche Selon vous, comment


peut-on raconter la science aujourd’hui ?
Michel Serres Le mot important, c’est « racon-
ter ». Beaucoup de scientifiques, aujourd’hui,
seraient outrés par ce mot, parce que, pour eux,
la science ne se raconte pas, elle se démontre. Je
crois qu’ils se trompent. D’ailleurs, la science a
été racontée. La société a longtemps disposé de
plusieurs courroies de transmission : l’école, l’uni-
versité, mais aussi des livres qui ont joué le rôle
de relais. Notamment au XIXe siècle, où il existait
un désir profond d’associer le grand public aux
découvertes scientifiques.
Quels livres par exemple ?
Je pense en particulier à l’Astronomie populaire
de Camille Flammarion : publiée en 1880, cette
somme, qui se lit comme un roman, a remporté
un énorme succès populaire. L’auteur, passionné
d’astronomie et autodidacte, a utilisé tous les arti-
fices littéraires pour sensibiliser le lecteur aux
découvertes. Et l’ouvrage contribua grandement
à lancer la maison d’édition d’Émile, le frère cadet
de Camille. L’autre intermédiaire important entre
les scientifiques et le grand public au XIXe siècle, MICHEL SERRES
c’est Jules Verne. Avec ses romans, il permettait au est académicien, philosophe, sciences à l’université Stanford,
lecteur d’accéder aux connaissances des savants historien des sciences. aux États-Unis.
de l’époque : la géologie dans Voyage au centre de Son œuvre foisonnante comprend 1990 Il est élu à l’Académie
la terre, l’océanographie dans Vingt Mille Lieues plus de cinquante livres. française.
sous les mers, l’astronomie dans De la Terre à la 1930 Il naît à Agen. 2001 Il publie Hominescence
Eric Garault / Pasco

Lune, et ainsi de suite. Il y avait là une courroie de 1955 Il passe son agrégation (Le Pommier).
transmission très intéressante et utile. de philosophie. 2012 Il publie Petite Poucette
On devrait renouer avec cette tradition ? 1969 Il enseigne l’histoire (Le Pommier).
Oui, car ce qui est nouveau, c’est que depuis des sciences à l’université Paris 1. 2014Il publie Pantopie : de Hermès
quelque temps, les scientifiques savent dater 1984 Il enseigne l’histoire des à Petite Poucette (Le Pommier).

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 57


LaPhilosophiedelamesuredu l’objet de leur recherche : ils ont su dater le  e faut-il pas non seulement un début mais
N
tempsest une des trois fresques Big Bang, la formation des planètes, l’origine de aussi une fin pour écrire un récit ?
de LaConquêtedutemps,œuvre la Terre, la première molécule qui se replie, le Non, car dans un récit, ce qui est intéressant,
magistrale réalisée en 1958
par Hans Erni et aujourd’hui début du réchauffement climatique, etc. En 1990, ce sont les bifurcations qui arrivent un peu au
exposée au Musée international on m’avait demandé de donner une conférence hasard. Et c’est ce que nous montre la science, en
d’horlogerie, à La Chaux-de- à l’Académie des sciences ; j’ai salué les scienti- particulier dans l’évolution du vivant : les bifur-
Fonds, en Suisse. De Ptolémée à fiques en leur disant : « Vous m’avez tous appris cations entre les espèces sont des mutations par-
Einstein, en passant par Newton et
beaucoup de choses et je vous en remercie, mais fois inattendues, dues à des erreurs de transcrip-
Galilée, y apparaissent les grandes
figures qui ont marqué l’histoire au fond, vous ne m’avez appris qu’une chose : tion. Donc dans le récit que l’on peut écrire avec
des sciences. aujourd’hui, vous savez chacun dater l’objet de vos la science aujourd’hui, il y a de l’inattendu, du
recherches. » Et toutes ces dates, en s’enchaînant, contingent, du singulier. Ce sont ces coups de
permettent pour la première fois sans doute de théâtre qui sont très intéressants. En outre, il n’y
formuler le « grand récit » de l’histoire du monde. a plus de science centrale. On peut entrer par dif-
 ourquoi qualifiez-vous ce récit
P férents endroits et de différentes manières dans
de « grand » ? l’histoire. C’est très souple.
Je dis « grand » car, du point de vue de la durée Très souple, que voulez-vous dire ?
c’est le plus long récit que l’on puisse imaginer : il Ce récit, on peut le raconter pour les enfants le
va du Big Bang jusqu’à aujourd’hui. Mais je le dis soir de Noël au coin du feu. Mais on peut aussi
aussi un peu par provocation, pour me moquer le raconter si on entre dans le détail pour les spé-

ColleCtion du Musée international d'horlogerie, la Chaux-de-Fonds, suisse. Photo Mih


de certains philosophes contemporains qui pré- cialistes les plus pointus, les nobélisables. Et il
tendent que l’originalité de notre époque est la peut durer plus ou moins longtemps. Je peux
suppression des grands récits, comme la Bible. vous raconter le grand récit en cinq minutes : il y
Je pense qu’ils se trompent : c’est justement à a 13,8 milliards d’années, le Big Bang a eu lieu, s’il
notre époque que le grand récit devient possible, a eu lieu. Il y a ensuite un refroidissement progres-
grâce à la datation. sif de l’Univers avec son expansion, puis la pla-
 ette possibilité de dater, qu’apporte-t-elle
C nète Terre est arrivée, il y a 4,6 milliards d’années.
de différent ? Et sur cette planète, il y a 3,8 milliards d’années,
Mettez-vous dans l’esprit des gens du une molécule s’est dupliquée et a donné nais-
XVIIIe siècle. Diderot et d’Alembert inventent sance à tous les êtres vivants, et ainsi de suite. Le
quelque chose de remarquable : L’Encyclopédie. grand récit peut être très court mais il est exten-
Ils ont recruté tous les savants de l’époque. Pour sible à loisir. On peut écrire cent pages sur les pre-
faire quoi ? Un dictionnaire. Ils ne peuvent pas mières secondes de l’Univers. Il y a ainsi plusieurs
ordonner les sciences, donc ils les classent par manières d’entrer dans le grand récit.
ordre alphabétique. Eh bien, maintenant, c’est  ous dites que l’on peut raconter la science
V
fini, la science ne se présente plus comme une en l’abordant par des singularités, des
encyclopédie, mais comme un récit. La datation bifurcations. Qu’en est-il des concepts ?
permet de raconter la science comme une sorte La notion de concept, inventée par les philo-
d’aventure énorme qui est arrivée à la totalité de sophes grecs, représente une économie de pen-
l’existant. Et cela, c’est passionnant ! sée inouïe. Par exemple, le concept de cercle est

58 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


une sorte de valise dans laquelle on peut ran-  ustement, le livre de vulgarisation a-t-il
J
ger la multitude de ronds qui se trouvent dans encore une place dans notre époque
le monde. Mais il est possible aujourd’hui que marquée par le Wiki et le livre numérique ?
cette économie de pensée soit un peu moins Je crois que oui, mais cette question n’est pas
importante qu’elle ne l’a été, car on peut, grâce propre au livre de vulgarisation. On peut se
à l’ordinateur et à la vitesse de défilement, s’ar- demander tout aussi bien quel sera l’avenir de
rêter sur des exemples singuliers, n’importe quel l’université avec les cours en ligne, des grands
type rond par exemple. Donc la singularité indi- magasins avec le commerce en ligne. C’est donc
viduelle devient le centre de la pensée, à la place un problème très général qui est la marque de
du concept. la bascule extraordinaire que nous sommes en
 e fait de pouvoir accéder à beaucoup
L train de vivre avec les technologies numériques.
d’informations en ligne, par petits bouts, Comment qualifieriez-vous cette bascule ?
n’est-il pas contradictoire avec ce que peut Nous sommes en présence, grâce aux nou-
apporter un grand récit ? velles technologies, d’une transformation pro-
Je ne crois pas que l’on puisse reprocher cela fonde de la connaissance, du cognitif. Le neuro- L’Astronomiepopulaire
à l’informatique. C’est une question qu’au logue Stanislas Dehaene a publié un livre sur les de Camille Flammarion,
XVIIe siècle, Leibniz, qui était bibliothécaire à neurones de l’écriture où il se demande à quoi publié en 1880, a été l’un
des ouvrages de vulgarisation
l’université de Hanovre, s’est déjà posée après servaient ces neurones avant que l’on invente qui ont permis au grand
l’invention de l’imprimerie. Il disait que, « avec l’écriture. Demain, on découvrira peut-être que public d’en apprendre
cette horrible masse de livres », on allait se noyer l’informatique concerne tel ou tel type de neu- plus sur les découvertes
dans le détail. Il ne s’agit donc pas d’une pro- rone. Je crois qu’un déplacement cognitif est scientifiques.
blématique nouvelle liée à la technologie numé- en train d’avoir lieu. Cela s’est déjà produit au
rique, mais d’une question récurrente liée à la cours de l’histoire : au moment de la révolution
multiplicité du savoir. Avec les technologies de l’écriture, on a inventé la géométrie ; ensuite,
actuelles, l’accès est cependant beaucoup plus au moment de la révolution de l’imprimerie, on
immédiat à une masse de connaissances encore a inventé la science expérimentale et la physique
plus grande. Cette avancée considérable bous- mathématique. En fait, le changement de support
cule la situation du livre de science. libère une nouvelle faculté de l’esprit qui change
 récisément, sur quel support pensez-vous
P l’acte de connaître. C’est pourquoi je suis per-
que l’on puisse mieux raconter la science ? suadé que l’informatique va changer le cognitif.
Sur tous. Car ce n’est pas l’invention d’un sup- Vous évoquez à ce propos une pensée
port qui supprime le précédent. Ce n’est pas algorithmique, sauriez-vous la définir ?
parce qu’on a inventé l’écriture que l’on s’est Si je savais le faire, je serais un grand philosophe.
arrêté de parler, ni parce que l’on a inventé l’im- J’aurais pénétré dans le changement neuronal
primerie que l’on s’est arrêté d’écrire à la main. en cours, celui que je pressens. Ce qui est certain,
Ce n’est pas parce qu’on a inventé l’informatique c’est que l’algorithmique pénètre aujourd’hui
que l’on s’arrête d’imprimer. Donc les supports partout dans la société. Mais on ne sait pas À lire aussi
s’empilent. Et le grand récit peut s’adapter à tous encore mesurer son impact profond et réel sur nMichel Serres, Pantopie : de Hermès
BnF

les supports. nos capacités cognitives. n à Petite Poucette, Le Pommier, 2014.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 59


Comment la vie est apparue sur la Terre ? 62
Qui était Luca, l’ultime ancêtre universel ? 66
Le dualisme entre nature et culture
est-il réel ? 68
D’où viennent nos ancêtres ? 74
À quoi sert le langage ? 79
Qu’est-ce que la conscience ? 83
Sommes-nous libres de nos choix ? 87
Comment le numérique affecte-t-il la pensée ? 92

VIVANT
ET HOMME
Les premières cellules seraient apparues sur
Terre il y a environ 3,5 milliards d’années,
d’après la datation de structures fossiles décou-
vertes en Australie. Ensuite, le vivant a suivi
un incroyable parcours en passant par Luca,
l’ancêtre commun universel de tous les orga-
nismes vivants, jusqu’à l’homme moderne. Un
parcours dont les méandres posent encore de
nombreuses énigmes aux scientifiques. Les
AFP PHOTO / MArTin BUrEAU © TEAMLAB

dernières découvertes concernant aussi bien


les premiers Homo sapiens que la nature de
la conscience ou la composante génétique
du langage questionnent la spécificité de
l’homme dans le buisson du vivant.
60 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27
Des premières molécules
à l’invention du numérique,
le vivant a suivi des chemins
sinueux que la science tente
toujours de comprendre… Ici,
l’installation du collectif teamLab
à La Villette, à Paris, propose
une étrange immersion virtuelle
d’inspiration à la fois
électronique et organique.
ENTRETIEN AVEC MARIE-CHRISTINE MAUREL

COMMENT LA VIE EST


APPARUE SUR LA TERRE ?
Les premières molécules à l’origine de l’apparition de la vie sont bien connues
aujourd’hui, mais la manière dont elles ont formé des cellules reste encore une énigme.

Propos recueillis par Pascaline Minet

Ces roches datant de La Recherche Comment définiriez-vous ayant existé sur Terre. Nous savons qu’il existe
3,45 milliards d’années, la vie ? une biosphère rare, des organismes vivants très
découvertes sur la plage Marie-Christine Maurel Bien qu’il n’existe pas de différents de ceux que nous savons caractériser à
Bruno Mazodier / BiosPhoto

de Hamelin Bay en Australie,


sont des stromatolites définition rigoureuse, plusieurs dizaines de cher- ce jour. Alors, définir la vie me semble présomp-
issus de la dégradation cheurs n’hésitent pas à y répondre avec aplomb… tueux et irresponsable eu égard à la biodiversité
de cyanobactéries. Il est vrai que la tentation métaphysique est forte, à découvrir et à préserver. On peut être vivant de
et toute réponse qui paraît scientifique calme la différentes manières, voilà ce qu’il faut retenir. Les
crainte inhérente à notre condition. Nous ne entités vivantes découvertes à ce jour possèdent
connaissons que 2 % du vivant existant et/ou une membrane qui délimite un milieu extérieur

62 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


et un milieu intérieur, un métabolisme qui est
l’expression des échanges avec l’environnement,
et un matériel génétique qui participe au méta-
bolisme, à la reproduction et à l’évolution. Une
cellule vivante rassemble toutes ces caractéris-
tiques. Mais situés aux frontières du vivant, les
virus sont un cas particulier qui ne possède pas
tous les attributs que nous venons de décrire.
Mais les virus ont d’autres atouts…
Quand la vie est-elle apparue sur Terre ?
Des structures fossilisées ressemblant à des
formes cellulaires ont été identifiées dans des
roches datant de 3,45 milliards d’années, issues
de formations géologiques en Australie. Dans
les années 1980, le paléontologue américain
William Schopf a remarqué que ces masses cal- MARIE-CHRISTINE MAUREL
caires ressemblaient à des stromatolites. Ces est professeur de biologie et 1995 Elle étudie la philosophie
derniers sont des roches issues de la dégrada- de biochimie à Sorbonne Université, à la Sorbonne.
tion de cyanobactéries, des êtres unicellulaires à Paris. Elle est spécialiste de 1997 Elle devient professeur de
qui vivent à la queue leu leu en eaux saumâtres l’évolution moléculaire et des biologie et biochimie à l’université
et participent à la fabrication du carbonate de origines de la vie. Pierre-et-Marie-Curie.
calcium. Quand la cellule meurt, le carbonate 1985 Elle passe un doctorat 2000 Elle devient présidente de
se dépose au fond de l’eau et forme, strate après de biochimie et biologie l’association Philosophie biologique.
strate, des monticules rocheux. Ces premières cellulaire (université 2009 Elle dirige le laboratoire acides
découvertes ont été confirmées en 2006 et 2016 Pierre-et-Marie-Curie). nucléiques et biophotoniques.
par la géologue australienne Abigail Allwood. 1992 Elle passe un doctorat de 2014 Elle est élue « Fellow » de
 uelles sont les difficultés liées à
Q biologie moléculaire-biochimie l’International Society for the Study
l’interprétation de ces restes fossiles ? (université Denis-Diderot). of the Origins of Life (ISSOL).
Les roches datant de plusieurs milliards d’an-
nées ont connu de nombreuses altérations, liées
à la tectonique des plaques et à l’érosion, si bien  u’appelle-t-on Luca, le dernier ancêtre
Q
que les fossiles qu’elles abritent sont difficile- commun ?
ment reconnaissables d’un point de vue mor- Luca est l’acronyme de Last Universal Common
phologique. Les scientifiques ont par consé- Ancestor, « dernier ancêtre commun universel »
quent recours à des analyses physicochimiques, (lire l’entretien p. 66). Ce terme désigne l’orga-
afin d’identifier certaines « signatures » typiques nisme à partir duquel les trois grands domaines
du vivant. L’une de ces techniques consiste à du vivant (bactéries, archées et eucaryotes)
analyser les rapports isotopiques des roches, auraient évolué. Luca n’a pas d’existence réelle :
c’est-à-dire leurs proportions en différentes il s’agit d’un organisme imaginé de toutes pièces
formes d’un élément chimique donné, les iso- par des scientifiques. Pour dresser son portrait, ils
topes. Les processus biologiques favorisent en ont comparé les traits caractéristiques des trois
effet la concentration de certains de ces iso- domaines du vivant, et en ont retenu le plus petit
topes, comme le carbone 12. Ainsi, des molé- dénominateur commun à l’aide d’algorithmes
cules anciennes enrichies en carbone 12, de plus en plus sophistiqués. Luca ne doit pas
par rapport au carbone 13, sont des indices être confondu avec la première cellule originelle.
d’une origine biologique. Cependant, on sait Ses traits génétiques et métaboliques exacts font
Eric Garault / Pasco

aujourd’hui que des réactions chimiques non l’objet d’intenses débats.


biologiques peuvent imiter ce type de « signa-  uelles sont les conditions nécessaires à
Q
ture ». Pour s’assurer qu’une roche a abrité de l’apparition de la vie primitive, avant Luca ?
la vie, il est donc nécessaire de bien connaître Le premier élément indispensable à l’appa-
son contexte de formation. rition de la vie terrestre telle que nous la

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 63


Vivant et homme

connaissons, c’est l’eau liquide : elle constitue  omment étudie-t-on les premières étapes
C
en effet l’essentiel du milieu interne des cellules, de l’apparition de la vie en laboratoire ?
le cytoplasme, et elle participe au déroulement La principale approche consiste à reproduire en
de nombreuses réactions métaboliques. Une ou laboratoire les conditions physicochimiques qui
des sources d’énergie furent également indispen- existaient sur la Terre primitive afin de synthétiser
sables : sources solaire, thermique ou électrique, les molécules qui constituent le vivant, à travers
mécanique ou chimique. Enfin, le vivant néces- des expériences dites de chimie prébiotique. Le
site aussi certaines conditions physiques (tem- pionnier de cette démarche est l’Américain Stan-
pérature, pression…) et chimiques (salinité, aci- ley Miller. En 1953, ce jeune chimiste, qui travail-
dité…). Des êtres vivants capables de supporter lait dans le laboratoire du Prix Nobel de chimie
des conditions extrêmes de température et de Harold Urey, à l’université de Chicago, a tenté d’y
pression, ou de proliférer dans des milieux très reconstituer ce qu’il pensait être l’atmosphère de
acides ou très alcalins, nous montrent que les la Terre il y a 4 milliards d’années : il a mélangé de
conditions nécessaires à la vie sont très diverses. l’hydrogène, du méthane, de l’ammoniac et de la
 es conditions favorables à la vie ont-elles
C vapeur d’eau dans un ballon, qu’il a soumis à des
pu exister ailleurs que sur Terre ? décharges électriques, censées figurer l’effet des
De nombreux programmes d’exploration spa- éclairs. Des molécules complexes, telles que de
tiale sont motivés par la recherche de la vie l’acide cyanhydrique et du formaldéhyde, sont
extraterrestre. À ce titre, la planète Mars appa- alors apparues, puis elles se sont assemblées pour
raît comme une cible particulièrement intéres- former des acides aminés, composants de base
sante, notamment parce que les observations des protéines de nos cellules. Si la composition
de la sonde américaine Mars Global Surveyor de l’atmosphère des débuts de la Terre a été pré-
y ont confirmé la présence d’eau liquide par cisée depuis, le postulat de l’expérience de Miller
le passé. D’autres planètes de notre Galaxie est resté valable : les premières molécules biolo-
présentent également des conditions compa- giques ont pu se former dans l’atmosphère pri-
tibles avec la vie. Cependant, il faut garder en mitive, avant de se déposer dans les océans pour
tête que la vie pourrait aussi exister selon des former une « soupe prébiotique », dans laquelle
règles physicochimiques différentes de celles sont apparues les premières cellules (Fig. 1) .
que nous connaissons. Il est donc tout à fait Y a-t-il d’autres hypothèses ?
possible qu’il y ait des formes de vie inconnues Oui. Les premières molécules biologiques ont
jusqu’ici quelque part dans l’Univers, et même pu être formées dans l’espace, avant d’être ame-
sur notre planète… nées dans la soupe prébiotique par des météo-
rites : c’est la théorie dite de l’impact. Elle s’ap-
puie sur la découverte de plusieurs constituants
DES MOLÉCULES ARN de base de nos cellules dans des objets spatiaux.
À L’ORIGINE DU VIVANT Par exemple, la météorite de Murchison, qui s’est
formée en même temps que le Système solaire,
L’apparition concomitante, aux débuts de la vie, de deux molécules aussi il y a 4,6 milliards d’années, et qui est tombée
différentes que les protéines et les acides nucléiques, liées par une relation en Australie en 1969, contenait non seulement
de codage, est encore difficile à imaginer. Cependant, au début des années des acides aminés mais aussi des bases azotées,
1980, les chimistes américains Thomas Cech et Sidney Altman ont découvert qui entrent dans la composition des molécules
l’existence des ribozymes, type particulier de molécules d’ARN capables de d’ADN (acide désoxyribonucléique) et d’ARN
porter de l’information génétique, mais aussi d’effectuer des actes métaboliques (acide ribonucléique), et d’autres composés d’in-
comme le font les protéines. Il est donc possible que, lors des premières étapes térêt biologique tels que l’urée. Un autre scénario
du vivant, l’ARN ait servi à la fois de porteur d’une information génétique et fait intervenir des surfaces minérales, des argiles
soit capable de la reproduire. Cet ARN primitif aurait ensuite évolué pour ou des pyrites de fer. Celles-ci auraient favorisé
donner lieu à deux types de molécules distincts, l’ADN, chargé du stockage la formation de molécules clés en mettant en
de l’information génétique, et l’ARN, qui en conserve également une partie, contact leurs composants : on a ainsi réussi à
mais qui est aussi chargé de son expression et de sa régulation. En 1986, assembler des chaînes d’acides aminés sur des
Walter Gilbert, de l’université Harvard, aux États-Unis, fut le premier à parler argiles en laboratoire. Quant à la pyrite de fer,
de « monde à ARN » pour décrire cette époque de l’histoire de la vie où la produite sur les parois des cônes volcaniques
molécule d’ARN aurait été au centre des processus du vivant. des dorsales océaniques par la réaction du sul-

64 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Fig. 1 Formation de la « soupe primitive »
L’atmosphère primitive est
Soleil composée essentiellement
Sulfure
d’hydrogène de vapeur d’eau, d’azote
3 (H2S) et de méthane, mais non
d’oxygène  1 . Vers
Azote
(N2) Dioxyde 4,4 milliards d’années, un
Rayons de carbone Dioxyde dégazage massif des volcans
ultraviolets (CO2) Méthane de carbone
= énergie (CH4) (CO2) rejette dans l’atmosphère du
sulfure d’hydrogène et du

Vapeur d’eau Éclairs


2 dioxyde de carbone  2 .
= énergie Des molécules organiques
1 (H2O)
se forment alors dans
l’atmosphère et se déposent
dans l’océan  3 . Dans cette
« soupe primitive », des
molécules s’assemblent à
Volcan
(dégazage l’aide de l’énergie du Soleil
4 de la Terre) et des éclairs pour former
Soupe primitive au fil des réactions chimiques
Océan avec molécules organiques
primitif
Acides aminés des acides aminés
contenant carbone, hydrogène, oxygène, azote et bases azotées
des acides nucléiques et les bases azotées
des acides nucléiques  4 .

fure de fer avec l’hydrogène sulfuré, elle a pu être férents types de bases azotées en laboratoire, le
utilisée par un organisme primitif pour fabriquer sucre est quant à lui instable et difficile à pro-
des molécules organiques directement à partir de duire dans des conditions prébiotiques. Malgré
matière minérale. Il est important de noter que ces limites, on considère aujourd’hui que l’origine
ces différentes hypothèses ne s’excluent pas : des principales molécules biologiques est éluci-
au contraire, il est probable que la formation de dée. En revanche, la manière dont elles se sont
matière bio-organique ait emprunté des voies dif- assemblées, à l’intérieur de systèmes membra-
férentes aux débuts de la vie. naires, pour exercer des fonctions biologiques,
 uels sont les éléments indispensables
Q reste mystérieuse. Des chercheurs sont désormais
pour « fabriquer » la vie ? capables de fabriquer de toutes pièces des « cel-
Les principales macromolécules nécessaires au lules » artificielles minimales, c’est-à-dire des vési-
vivant sont d’une part les protéines, qui jouent cules mimant les propriétés du vivant, mais fabri-
de multiples rôles dans la catalyse des réactions quer du vivant de toutes pièces est aujourd’hui
métaboliques et dans l’architecture cellulaire, et hors de portée.
d’autre part les acides nucléiques (ADN et ARN),  u’attendre des avancées de la biologie
Q Pour en savoir plus
qui servent de support à l’information génétique synthétique ? n Michel Cassé et Marie-Christine
(lire l’encadré p. 64). Comme on l’a vu, les scien- Cette approche, qui consiste à fabriquer des Maurel, Xénobiologie vers d’autres
tifiques sont capables de synthétiser certains cellules artificielles grâce à des méthodes de vies, Odile Jacob, 2018.
composants de ces macromolécules par des chimie, de génie génétique, repose souvent sur n Marie-Christine Maurel, Les
expériences de chimie prébiotique. Celles-ci ont des prouesses biotechnologiques. L’un des pion- Origines de la vie, Le Pommier, 2017.
notamment montré qu’il était possible de fabri- niers dans ce domaine de recherche, l’Américain n Andreas Losch (dir.), Marie-Christine
quer des acides aminés dans les conditions de Craig Venter, a ainsi conçu une bactérie synthé- Maurel, Reflections on Origins, Life and
la Terre primitive, et de les assembler pour for- tique pourvue du plus petit génome viable. Pour the Origins of Life. What is Life ?,
INFOGRAPHIE SYLVIE DESSERT

mer de petites protéines. La synthèse en labora- cela, le chercheur et son équipe sont partis d’un Cambridge University Press, 2017.
toire de nucléotides, briques élémentaires des génome connu, dont ils ont « élagué » les gènes n Thierry Gaudin, Dominique Lacroix,
acides nucléiques, est plus problématique. Les non indispensables un par un. Cette approche, Marie-Christine Maurel et
nucléotides sont constitués de trois éléments : très prometteuse pour ses applications biotech- Jean-Charles Pomerol, Sciences
une base azotée, du phosphate et un sucre. Or, nologiques, ne nous apprend cependant pas de la vie et sciences de l’information,
s’il est possible d’obtenir le phosphate et les dif- encore grand-chose sur les origines de la vie. n ISTE éditions, 2017.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 65


Vivant et homme

QUI ÉTAIT LUCA, L’ULTIME


ANCÊTRE UNIVERSEL ?
Pour lever le mystère des ribosomes (*) , etc. Et il avait certainement de
des origines des cel- nombreux contemporains. Ces organismes ont
lules qui composent peut-être laissé des gènes, par transfert de gènes,
le domaine du vivant qu’on retrouve dans des organismes actuels, mais
actuel, les biologistes pas de descendants directs, un peu comme les
remontent dans le Denisoviens ou les Néandertaliens avec nos
temps. Il s’agit d’iden- ancêtres Homo sapiens… En listant les proté-
tifier les gènes des bactéries, des archées (*) et ines qui étaient sans doute déjà présentes, nous
PATRICK FORTERRE des cellules eucaryotes (*) qui ont une origine avons pu déterminer que Luca était une cellule
est biologiste et évolutive commune, et qui devaient donc être assez complexe, mais plus simple que les cellules
professeur à l’université présents chez l’ancêtre commun à tous les êtres actuelles. Il possédait certainement quelques cen-
Paris-Sud et chercheur à vivants actuels, celui que nous avons baptisé en taines de gènes. En plus des trois gros ARN uni-
l’Institut Pasteur. 1996 Luca, pour Last Universal Common Ances- versels, les ARN 16S, 23S et 5S, son ribosome se
1949 Il naît à Paris. tor. On sait que la première divergence a eu lieu composait d’une trentaine de protéines (contre
1988 Il met en place entre la lignée qui a conduit aux bactéries et celle 60 à 80 selon les organismes pour les ribosomes
le premier laboratoire qui a mené aux archées et aux eucaryotes. Si une modernes). Il était toutefois capable de synthé-
en France entièrement même protéine est présente aujourd’hui chez les tiser des protéines élaborées de façon très fidèle,
consacré à l’étude deux lignées, et si l’on peut éliminer l’hypothèse parmi lesquelles on trouve celles qui permettent
des archées. d’un transfert de gène, alors cette protéine était le transport d’ions ou d’autres protéines à travers
1996 Il organise le sans doute présente chez Luca qui vivait entre 3,3 les membranes. C’est entre autres l’étude des pro-
colloque qui aboutit et 3,7 milliards d’années. Pour estimer cette four- téines du ribosome qui suggère fortement que les
au baptême de Luca. chette de date, nous avons deux points de repères. archées et les eucaryotes sont plus proches entre
1999 Il séquence Le premier est l’existence de cyanobactéries (*) il eux qu’ils ne le sont des bactéries. En effet, une
le premier génome y a 2,5 milliards d’années, qui ont permis le déve- trentaine de protéines ribosomales sont com-
complet de l’archée loppement de l’oxygène dans l’atmosphère ter- munes aux archées et aux eucaryotes, et absentes
hyperthermophile restre. Cela signifie qu’à cette époque, les bacté- chez les bactéries. En revanche, il n’existe pas de
Pyrococcus abyssi. ries étaient déjà diversifiées. Le second est la fin protéines ribosomales communes aux bactéries
2014-2019 Il obtient du grand bombardement de météorites sur la et aux eucaryotes et absentes chez les archées,
une bourse européenne Terre situé vers 3,9 milliards d’années. En effet, ou communes aux archées et aux bactéries et
dans le cadre de il me paraît difficile que des organismes vivants absentes chez les eucaryotes.
ses recherches sur à ARN relativement complexe, comme Luca,
les archées. aient survécu à ce bombardement. Luca a été le UN GÉNOME ARN
produit d’une longue évolution à partir des pre-
mières protocellules, en passant par la première Luca aurait donc donné naissance à la lignée des
cellule avec de l’ARN, la première cellule avec bactéries, d’une part, et à une lignée commune
aux eucaryotes et aux archées, d’autre part. Un
argument issu de l’étude des protéines riboso-

Luca a été le produit males étaye cette hypothèse. Quand on regarde


la position sur le ribosome des 33 protéines spéci-

d’une longue évolution à partir fiques des archées et des eucaryotes, on s’aperçoit
que, chez les bactéries, des protéines sont aussi
BRUNO LEVY

des premières protocellules » présentes à ces emplacements. On en dénombre


23, mais elles ne ressemblent pas du tout aux 33

66 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


des archées et des eucaryotes. Donc le scéna- molécule très fragile à haute température. Nous (*) Les archées sont des
rio le plus simple est d’imaginer que les 23 pro- pensons que la reverse gyrase est apparue dans micro-organismes sans noyau,
téines des bactéries et les 33 des archées et des la branche conduisant aux archées, puis a été présents dans tous les milieux,
qui se distinguent des bactéries
eucaryotes ont été ajoutées indépendamment transférée à certaines bactéries qui ont pu à leur notamment par la composition
au ribosome après la divergence des deux lignées tour s’adapter à des températures très élevées. de leur membrane.
de Luca. Ce dernier avait sans doute encore un
(*) Les eucaryotes sont
génome ARN, car les protéines qui permettent la HYPOTHÈSE DE LA THERMORÉDUCTION les organismes dont le matériel
synthèse et la reproduction de l’ADN ne sont pas génétique se trouve dans un noyau.
homologues chez les bactéries d’une part et chez Mais alors, si les ancêtres des bactéries et les
(*) Les cyanobactéries sont
les archées et les eucaryotes de l’autre. L’ADN a archées étaient des hyperthermophiles, com- des bactéries contenant des
donc sans doute été introduit indépendamment ment expliquer un Luca mésophile ? Il existe dif- pigments bleus et rouges, qui ont
dans les deux grandes lignées de l’arbre du vivant. férentes hypothèses : la chute après Luca d’une contribué à l’expansion des formes
Si l’ADN avait déjà été présent chez Luca, on ne ou plusieurs météorites géantes qui auraient tué actuelles de vie sur Terre par
leur production d’oxygène
comprendrait pas bien pourquoi les protéines tous les organismes sauf les hyperthermophiles ;
par photosynthèse.
qui répliquaient cet ADN ont ensuite été rem- ou l’idée selon laquelle le passage des génomes
placées par d’autres, soit dans la lignée des bac- à ARN vers les génomes à ADN se serait produit (*) Le ribosome est un
complexe moléculaire d’ARN et
téries, soit dans la lignée commune archées/euca- chez des ancêtres hyperthermophiles aux bac-
de protéines qui permet la lecture
ryotes. Un Luca à ARN est aussi en accord avec téries et aux archées, l’ADN étant beaucoup plus du code génétique et la fabrication
l’idée d’un Luca avec des ribosomes plus simples stable que l’ARN à haute température. En tout des protéines.
que ceux des cellules actuelles. Concernant sa cas, cela suggère que la colonisation des bio-
température, l’équipe de Manolo Gouy, à Lyon topes très chauds par la vie s’est opérée après
[prix La Recherche en 2012, NDLR], a montré que Luca, dans les lignées qui ont conduit aux bac-
la composition en acides aminés des protéines téries et aux archées actuelles. Pour ma part, je
universelles présentes chez Luca était caractéris- pense même que cette adaptation pourrait expli-
tique des organismes mésophile ou thermophile quer les ressemblances superficielles que l’on
modéré, qui vivent à des températures entre 20 et observe entre les archées et les bactéries, ce que
60 °C. En revanche, la composition en acides ami- l’on peut appeler le « phénotype » procaryote.
nés de ces protéines chez l’ancêtre des bactéries Aux températures proches du point d’ébullition
et celui des archées correspond à des organismes de l’eau, les macromolécules, en particulier les
hyperthermophiles, qui vivent au-delà de 80 °C. ARN, sont très fragiles. Cette contrainte a pu
sélectionner des organismes de petite taille, per-
HYPERTHERMOPHILE ? mettant un renouvellement rapide des macro-
molécules. C’est ce que j’appelle l’hypothèse de
Avec mon équipe, nous avons obtenu un résultat la thermoréduction (2) . Notons que la fragilité de
similaire à celui de Manolo Gouy en travaillant l’ARN à haute température pourrait aussi expli-
sur une enzyme, la reverse gyrase, qui intervient quer pourquoi nous ne connaissons pas d’eu-
au niveau de l’ADN. Cette protéine est toujours caryote hyperthermophile. En effet, chez les
présente chez les bactéries ou les archées hyper- procaryotes, les ARN messagers, qui ont une
thermophiles (1) . Or les versions de cette pro- durée de vie très courte, sont tout de suite tra-
téine chez les archées et les bactéries sont très duits par les ribosomes qui se fixent dessus et les
semblables. Quand on compare la phylogénie de protègent. En revanche, chez les eucaryotes, les
la reverse gyrase à celle d’une protéine qui était ARN messagers ont une durée de vie beaucoup
présente chez Luca, on observe qu’elles sont très plus longue, car ils doivent être transportés du
différentes. Les archées et les bactéries sont très noyau vers le cytoplasme avant d’être traduits,
bien séparées dans le cas d’une protéine qui était ce qui pourrait être incompatible avec la Pour en savoir plus
présente chez Luca, alors qu’elles sont mélan- vie à haute température. nPatrick Forterre, Microbes from Hell,
gées dans le cas de la reverse gyrase, ce qui sug- Propos recueillis par Mathias Germain University of Chicago Press, 2016.
gère qu’elle n’était pas présente chez Luca. Or on nPatrick Forterre, Louis
(1) P. Forterre, « A hot story from comparative genomics :
ne connaît aucun hyperthermophile sans cette reverse gyrase is the only hyperthermophile-specific protein », d’Hendecourt, Christophe Malaterre,
protéine. Cela est un argument supplémentaire : Trends Genet., 18, 236, 2002. Marie-Christine Maurel, De l’inerte au
Luca n’était pas un hyperthermophile, ce qui est (2) P. Forterre, « Thermoreduction, a hypothesis for the origin vivant. Une enquête scientifique et
par ailleurs en bon accord avec un Luca à ARN, of prokaryotes », C. R. Acad. Sci. III, 318, 415, 1995. philosophique, La Ville Brûle, 2013.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 67


Vivant et homme

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE DESCOLA

LE DUALISME ENTRE NATURE


ET CULTURE EST-IL RÉEL ?
L’opposition entre nature et culture imprègne nos modes de pensée. Elle implique
une vision du monde que Philippe Descola a tenté de questionner en élaborant
une nouvelle théorie qui fait tomber les barrières de notre ethnocentrisme.

Propos recueillis par Marie-Laure Théodule

Dans les années 1970, Philippe Descola a étudié le mode de vie des Indiens Jivaros (ou Achuars) d’Amazonie et leur rapport à leur environnement.

68 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


La Recherche Depuis mars 2001, vous voient pas leur environnement naturel comme
occupez au Collège de France la chaire séparé de la société : les plantes et les animaux
d’anthropologie de la nature. Pourquoi sont considérés comme des personnes avec les-
avez-vous choisi d’associer pour votre quelles on peut communiquer dans certaines
enseignement ces deux termes circonstances. L’idée, classique en anthropolo-
contradictoires, « anthropologie » gie et en sciences sociales, d’un monde naturel
et « nature » ? organisé par des lois physiques et biologiques
Philippe Descola C’est effectivement un oxy- sur lesquelles les humains projetteraient leur
more. J’ai choisi ces deux termes à dessein pour culture pour lui donner un sens, cette idée fort
pointer du doigt le phénomène suivant : dans utile dans le développement de l’anthropologie,
la conception moderne du monde, la nature ne paraissait pas expliquer la manière dont ces
est considérée comme séparée des activités gens-là se représentent leur environnement.
humaines, alors que dans bien des sociétés, ce Cela m’a paru poser problème. Et, depuis lors,
n’est pas le cas. Mon idée est de montrer qu’il c’est à l’intérieur de ce problème que j’ai décidé
faut dépasser cette scission entre les sciences de m’installer.
de la nature et celles de la culture pour progres- Cette prise de conscience que les Achuars
ser dans notre compréhension du monde. C’est ne séparent pas nature et culture vous
à la suite de mon expérience ethnographique, a-t-elle amené à remettre en cause les
chez les Indiens Achuars de Haute Amazonie, fondements de l’anthropologie ?
que j’ai commencé à réfléchir à ce problème. Je J’ai voulu réfléchir à ce problème avec pru-
suis resté trois ans chez les Achuars (*) , de 1976 dence, en regardant d’abord comment étaient
à 1979. Mon objectif était d’étudier les rapports organisés les rapports entre nature et culture
entre la société au mode de vie très traditionnel dans des sociétés du même type, dans le monde
des Achuars et leur environnement. amazonien, puis dans les sociétés indiennes
Que vouliez-vous montrer avec cette étude
ethnographique ?
La thèse dominante aux États-Unis à l’époque
était celle de l’écologie culturelle, selon laquelle
Chez les Achuars, les plantes
les facteurs environnementaux déterminent
tous les aspects d’une culture. J’ai mené une
et les animaux sont considérés
enquête systématique pour évaluer l’effet de
ces facteurs sur les activités sociales et les sys- comme des personnes »
tèmes de subsistance chez les Achuars. Et j’ai pu
démontrer qu’ils n’étaient pas « limitants ». Par nord-américaines. Je me suis intéressé aux
exemple, dans le monde amazonien, l’acqui- Indiens de la région subarctique du Canada.
sition de protéines se fait à travers la chasse et Même si la forêt boréale où ils vivent est très
la pêche, les plantes cultivées (manioc, patates différente de la forêt amazonienne, ils consi-
douces, ignames, etc.) étant pauvres en proté- dèrent eux aussi les animaux comme des per-
ines. L’écologie culturelle postulait que l’en- sonnes dotées d’une âme. Ce ne peut donc être
vironnement limitait cette acquisition parce l’adaptation à un certain type d’environnement
que le gibier était considéré comme très dis- qui développe des croyances de cet ordre. Après
persé et peu abondant. J’ai pu montrer que ce beaucoup de détours, j’ai pu enfin envisager la
Wolfgang Kaehler/lightrocKet/getty images

n’était pas le cas : il y avait beaucoup de gibier. façon dont nous pourrions sortir de cette grande
Si l’environnement avait été déterminant, les difficulté où nous sommes quand nous distin-
Achuars auraient chassé intensivement ce guons entre le domaine de la nature et celui de
gibier. S’ils ne le faisaient pas, c’est donc que la culture, grande difficulté qui tient à notre posi-
d’autres facteurs intervenaient. Toute société tion d’homme moderne. Nous avons tellement
doit bien sûr composer avec l’environnement, intériorisé cette dualité qu’il nous devient très
mais celui-ci ne la détermine pas totalement. difficile de ne pas distribuer spontanément les
(*) Achuar est le terme que
Au-delà de ces premiers résultats, ce qui fut entités dans le monde en fonction de leurs pro- les Jivaros, tribus indiennes
bien plus important pour moi, c’est la prise priétés, selon qu’elles sont du côté de la nature de l’Amazonie équatorienne,
de conscience progressive que les Achuars ne ou de la culture. préfèrent se voir appliquer.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 69


Vivant et homme

L’homme moderne est donc empêtré son livre Sur le processus de civilisation, il y eut
dans sa vision dualiste de la nature et de alors dans cette région une réaction très par-
la culture. Mais d’où lui vient-elle ? ticulière contre l’universalisme de la philoso-
J’ai précisément essayé d’analyser la façon dont phie des Lumières. Cela se passait dans une
s’est constituée cette opposition en menant un aire culturelle qui n’était pas encore un pays et
travail de réflexion sur notre propre histoire. se questionnait constamment sur les ressorts
Cette dualité est récente. L’idée de nature a de son identité. La notion moderne de culture
pris sa forme définitive au XVIIe siècle. À cette s’est forgée dans ce creuset, en insistant sur les
époque, en face d’elle, il n’y a pas encore de caractères idiosyncrasiques d’un peuple. D’où
notion de collectivité culturelle, il y a l’homme l’importance accordée à la langue comme méca-
en tant qu’individu, transformateur de la nature. nisme d’uniformisation, à la religion, aux habi-
Même chez Jean-Jacques Rousseau, l’opposition tudes de vie considérées comme spécifiques à
entre nature et société n’existe pas. La notion de un peuple. Cette notion de culture sera ensuite
culture telle que nous l’entendons aujourd’hui, exportée d’Allemagne vers les États-Unis par
et telle que nous la croyons universelle, s’est en des personnes qui seront les fondateurs de l’an-
réalité constituée au XIXe siècle en Allemagne. thropologie américaine, tel Franz Boas. À par-
Comme le montre très bien Norbert Elias dans tir de là, prospérera l’idée qu’il y a d’un côté un
monde naturel et de l’autre une grande variété
de cultures qui s’adaptent à cet environne-
ment naturel. C’est la figure classique que l’an-
thropologie a intériorisée, et qui est devenue
le vade-mecum du commun des mortels pour
comprendre la diversité du monde. Mais il n’y a
aucune raison que notre façon de distribuer des
propriétés dans le monde soit la seule valable.
Partant de là, j’ai tenté de développer une théorie
alternative faisant l’économie de cette distinc-
tion entre la nature et la société.
 ette théorie alternative est l’objet de
C
votre ouvrage Les Lances du crépuscule.
Comment êtes-vous parvenu à l’établir ?
Au départ, lorsque j’ai essayé de comprendre ce
que représentaient des systèmes comme ceux
des Achuars, où les humains attribuent aux
non-humains toutes les propriétés d’une per-
sonne humaine, je me suis dit que c’était en
quelque sorte l’inverse de la définition la plus
répandue du totémisme donnée par Claude
Lévi-Strauss. Selon cette définition, le totémisme
PHILIPPE DESCOLA est la mise en correspondance de deux séries,
est anthropologue, professeur 1993 Il publie Les Lances du l’une naturelle, l’autre culturelle. Et l’on utilise
au Collège de France, chaire crépuscule dans lequel il relate les écarts fournis naturellement entre espèces
d’anthropologie de la nature. son séjour en Amazonie. animales et végétales pour signifier de façon
Celine AnAYA-GAUTieR/CnRS PhoToThËqUe

1949 Il naît à Paris. 2000 Il devient professeur iconique des discontinuités sociales. Ce qui
DE 1970 À 1975 Il étudie la au Collège de France. conduit à donner aux groupes sociaux le nom
philosophie à l’École normale 2010 Il est élu membre étranger d’une espèce naturelle (clan de l’ours, clan de
supérieure de Saint-Cloud et de la British Academy. l’aigle, etc.). En partant de cette définition du
l’ethnologie à l’université Paris 10. 2012 Il est élu membre étranger totémisme, je me suis d’abord dit que des socié-
DE 1976 À 1979 Il fait un séjour de l’American Academy of Arts tés comme les Achuars, ou les autres sociétés
chez les Achuars en Amazonie. and Sciences. amérindiennes, utilisent les rapports entre les
1983 Il passe son doctorat 2012 Il reçoit la médaille d’or humains pour donner un sens à leurs rapports
d’ethnologie. du CNRS. avec les entités de la nature. Les animistes uti-

70 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


lisent en effet des catégories élémentaires de la
pratique sociale (parenté, amitié) pour penser le
rapport avec les non-humains. Chez les Achuars,
les femmes ont des relations de consanguinité
avec les plantes qu’elles cultivent : ce sont leurs
« enfants ». Les hommes ont des rapports d’af-
finité avec les animaux qu’ils chassent, ce sont
leurs « beaux-frères ». Le problème de cette inter-
prétation, c’est qu’en reprenant comme schéma
élémentaire la distinction que Lévi-Strauss fai-
sait entre série naturelle et série culturelle,
j’avais tendance à réimporter dans ma défini-
tion de l’animisme une distinction entre nature
et société qui n’avait aucun sens pour les socié-
tés dont je parlais.
 ’interprétation la plus répandue du
L
totémisme faite par Lévi-Strauss vous
conduisait sur une fausse piste. Comment
en êtes-vous sorti ?
J’ai commencé par modifier mon approche
du phénomène. Toute cosmologie utilise des
modes d’identification pour classer les élé-
ments du monde. J’ai compris que, pour éta-
blir ces modes d’identification, c’est-à-dire les
différentes manières dont nous disposons pour
élaborer des continuités ou des discontinuités
entre nous-mêmes et des éléments du monde,
je devais partir d’un constat et d’une expérience
de pensée. Le constat, c’est que partout dans le
monde, quelle que soit la diversité des concep- fication, auxquels j’ai donné les noms suivants : Pour les Aborigènes
tions qu’on se fait de la personne, on opère tou- l’animisme (intériorité analogue à la mienne d’Australie, peuple totémiste,
jours une distinction entre le plan de l’intériorité mais physicalité différente) et son inverse, le il n’y a pas de différence
entre l’être humain et son
et celui de la physicalité. Le plan de l’intériorité naturalisme (discontinuité des intériorités mais totem. Ici, une peinture
concerne l’expérience subjective de soi, le fait continuité des physicalités) qui correspond aborigène d’un kangourou
qu’on ait en soi une intentionnalité qui nous per- à notre propre cosmologie moderne ; le toté- sur une écorce de bois.
met de donner du sens au monde. Le plan de la misme (continuité des intériorités et des phy-
physicalité, ce sont les processus physiologiques sicalités) et son inverse, l’analogisme.
et corporels, et aussi certaines caractéristiques  rrêtons-nous sur ces quatre systèmes.
A
du tempérament (humeur colérique, flegma- Pouvez-vous nous expliquer comment
tique, etc.). Cette distinction entre l’esprit et le ils fonctionnent et à quelles sociétés ils
corps n’est pas spécifique à l’Occident, comme s’appliquent ?
on a bien voulu le dire. Il n’y a pas d’ethnocen- Dans l’animisme duquel je suis parti après
trisme à considérer que, partout dans le monde, en avoir fait l’expérience chez les Achuars,
les hommes ont fait l’expérience de cette dualité, une grande partie des entités non humaines
Werner Forman archive/aurimages

quel que soit leur système culturel. L’expérience (plantes, animaux) sont dotées des mêmes
de pensée est la suivante : tout individu peut uti- attributs d’intériorité que les humains. Elles
liser son propre clivage entre les attributs d’in- sont perçues comme des personnalités avec
tériorité et de physicalité qu’il se donne à lui- lesquelles on peut établir des rapports sociaux.
même pour opérer ou non des distinctions entre Cela dit, ces entités se distinguent des humains
lui et certains éléments du monde. J’ai réalisé par leur physicalité. Leur intériorité humaine se
qu’il existe seulement quatre possibilités pour révèle dans les rêves. Mais, en temps ordinaire,
distribuer ces attributs, quatre modes d’identi- ces entités ne sont perceptibles que sous

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 71


Vivant et homme

leurs corps animaux ou végétaux, très dif- admettons depuis Charles Darwin qu’il existe
férents des humains. La diversité dans le monde une continuité entre les différents éléments du
est donc une diversité de formes. Chaque espèce monde, et qu’à partir de formes simples se sont
(classe d’organismes ayant une apparence iden- développées peu à peu des formes plus com-
En Polynésie française, tique) est réputée avoir ses propres coutumes, plexes. En cela, le monde naturaliste est donc
de culture analogique, ses propres façons d’être, qui présentent bien diamétralement opposé au monde animique.
les dieux sont nombreux
et représentés par des ti’i. des analogies avec les humains mais sont néan- Nous considérons que ce sont des variations
Ici, le ti’i du dieu A’a, de l’île moins liées à ses caractéristiques physiques, à génétiques d’un principe de développement
de Rurutu (XVIIe siècle). son mode de locomotion, à son habitat, etc. premier qui prédisposent les organismes à se
Ainsi, dans le monde amazonien, on consi- reproduire de telle façon, à avoir tel habitat,
dère que chaque espèce vit dans son etc., alors qu’il n’y a aucune idée d’évolution
village spécifique avec son type de dans la mythologie animique : il y a un état de
rituels, ses chamans, ses chefs. Dans culture initial dans lequel humains et non-hu-
notre vocabulaire, on dirait que mains ne sont pas distincts, et à partir duquel
chaque espèce constitue une culture des espèces vont se constituer avec leurs carac-
différente, mais que toutes partagent téristiques présentes.
par ailleurs la culture de l’humanité,  ue devient le totémisme avec
Q
qui ne s’arrête pas aux frontières phy- cette nouvelle théorie ?
siques de l’espèce humaine. On ren- « Celui-là est tout à fait semblable à moi, comme
contre les sociétés animiques non seu- l’est le kangourou. » Cette phrase célèbre, rappor-
lement chez les Indiens d’Amérique tée par un ethnographe, montre que, pour les
du Sud et du nord de l’Amérique du Aborigènes australiens, il n’y a pas vraiment de
Nord, mais aussi en Malaisie, en Indo- différence entre un humain et son totem. Je pense
nésie, dans les forêts centrales du Viet- qu’une façon d’interpréter cette abstraction est
nam, ou encore dans certaines socié- de dire que le kangourou a les mêmes proprié-
tés africaines de chasseurs-cueilleurs, tés que moi, même s’il est différent. Le nom du
chez les Pygmées par exemple. groupe totémique est d’ailleurs celui d’une pro-
En quoi notre propre cosmologie, priété et non celui d’une espèce : on se trompe
que vous qualifiez de naturaliste, en traduisant par exemple le nom d’un totem par
est-elle une inversion de « aigle », il faudrait le traduire par « attrapeur »,
l’animisme des Achuars ? donc par une caractéristique de comportement.
Avec le naturalisme, nous considé- Selon moi, il existe une continuité patente entre

The BriTish MuseuM, Londres, disT. rMn-Grand PaLais / The TrusTees of The BriTish MuseuM
rons qu’il y a des discontinuités dans la physicalité et l’intériorité au sein d’un groupe
les intériorités entre l’homme – qui seul a totémique, parce que toutes les entités de ce
une âme, une intentionnalité et des capa- groupe partagent les mêmes propriétés. Mais les
cités pour l’exprimer – et tout ce qui lui gens d’un autre groupe totémique auront des pro-
est extérieur. Autrement dit, le monde priétés entièrement différentes. Le fait de partager
des non-humains relève de la nature les mêmes propriétés n’empêche pas les Abori-
parce qu’il n’a pas d’intériorité. Il est gènes de chasser leurs animaux totémiques. Car
vrai que l’absence d’intériorité chez les ce n’est pas l’animal en tant qu’individualité qui
animaux est un peu battue en brèche compte, mais ce qu’il représente. Le totémisme
avec les travaux chez les grands singes : n’est pas une relation de personne à personne ;
on admet qu’ils ont une « culture » (des c’est une grande abstraction dans laquelle des
variations comportementales non géné- ensembles d’humains et de non-humains sont
tiquement transmises), et l’on peut pen- très étroitement mêlés puisqu’ils partagent les
ser que certains ont une intériorité, donc mêmes propriétés. L’Australie offre l’un des meil-
des capacités à former des métarepré- leurs exemples de cosmologie totémique.
sentations. Mais c’est seulement un  este l’analogisme. Vous en parlez comme
R
déplacement de frontière vers l’es- d’une inversion du totémisme. Que
pèce la plus proche, pas un change- signifie-t-il, et où se rencontre-t-il ?
ment de principe. En revanche, pour L’analogisme présente une discontinuité à la
ce qui concerne les physicalités, nous fois dans les intériorités et les physicalités. C’est

72 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


un monde très diversifié avec une multiplicité
de composantes qui se recomposent au gré des
circonstances. Les mondes chinois et indien
classiques, le monde andin, une grande partie
de l’Afrique de l’Ouest sont analogiques. Nous
l’avons été aussi jusqu’à la Renaissance envi-
ron. Ce genre de monde devient vite très diffi-
cile à maîtriser pour ceux qui l’habitent. Ils sont
obligés d’établir des correspondances entre une
multiplicité d’éléments dissociés, l’analogisme
étant le mécanisme central utilisé pour relier
ces éléments. On décèle des analogies entre cer-
tains éléments du monde et on les relie par des Ce quadrupède à tête totémique ou analogique du monde. Le fait que
tableaux de correspondances, comme le font la anthropomorphe inuit l’astrologie continue à avoir une telle faveur dans
pensée chinoise et aussi celle de la Renaissance. est le symbole d’un esprit nos sociétés est un résidu de l’analogisme ; notre
malfaisant (musée du
Un autre moyen d’organiser les systèmes analo- Quai-Branly). tendance à communiquer avec nos animaux de
giques est la hiérarchie qui consiste à analyser les compagnie en leur attribuant une intentionnalité
existants selon une échelle très fine et graduée. relève de l’animisme ; considérer qu’il y a un génie
Un bon exemple est ce qu’on appelle la chaîne du lieu dans certains endroits nous rapproche
de l’être, cette représentation de la structure du du totémisme, car, en Australie, les groupes toté-
monde qui a été très dominante en Occident, de miques sont attachés à des sites d’où naissent
Plotin (IIIe siècle) jusqu’à l’aube du naturalisme : leurs propriétés. Cependant, l’un des modes
tous les êtres (de Dieu aux entités les plus petites) d’identification est toujours dominant et finit
sont organisés le long d’un continuum qui va du par inhiber plus ou moins l’expression des autres.
plus parfait au moins parfait, et les discontinui-  e fait d’aller à la rencontre de ces autres
L
tés entre les êtres sont infimes. Ces méthodes de modes d’identification peut-il nous aider
classement (analogie, hiérarchie) servent à mettre à les comprendre ?
de l’ordre dans un monde qui est très atomisé. Cela aide à jeter du trouble dans notre propre per-
 es quatre modes d’identification que vous
C ception, mais cela ne nous permet pas d’y adhé-
venez de décrire existent-ils à l’état pur ? rer. Nos modes d’identification sont si puissants
Les systèmes purs n’existent pas. Il y a des modes qu’on ne peut pas s’en détacher. Tout en éprou-
d’identification très nets dans certaines socié- vant une grande admiration pour les Achuars, je
tés (Asie du Sud-Est, Amazonie), mais les situa- n’ai jamais pu penser que les animaux sont des
tions les plus communes sont les hybridations. Pour en savoir plus personnes comme moi, parce que le naturalisme
En fait, je pense que chaque humain possède en n Philippe Descola, La Composition est si profondément imbriqué en moi que cela ne
lui à l’état virtuel ces quatre modes d’identifica- des mondes, Flammarion, 2017. m’est pas possible d’expérimenter l’animisme.
tion. Et, selon certaines circonstances historiques, n Philippe Descola, Par-delà nature  inalement, votre lecture critique de notre
F
c’est l’un des modes qui dominera. Ainsi, nous et culture, Folio, 2015. cosmologie moderne pourrait-elle aller
qui sommes naturalistes, nous aurons parfois n Philippe Descola, Les Lances jusqu’à remettre en cause nos lois
tendance à avoir une appréhension animique, du crépuscule, Plon, 1994. scientifiques ?
musée du quai Branly/Thierry Ollivier/michel urTadO

Absolument pas. Dire que notre interprétation


moderne du monde nous est propre et relève
d’une démarche très ethnocentriste ne signifie
pas pour autant qu’il n’y ait pas de loi univer-
selle de la physique ou de la biologie. Il est même
possible, comme le pense le philosophe Maurice
Merleau-Ponty, que la cosmologie moderne
ait été nécessaire pour permettre les avancées
scientifiques. Ce que je remets en cause, ce n’est
pas du tout la légitimité de la science, c’est la
Pour les Inuits, peuple animiste, les animaux sont pourvus des mêmes séparation épistémologique entre sciences de
attributs d’intériorité que l’homme (figurine du musée du Quai-Branly). la nature et de la culture. n

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 73


Vivant et homme

ENTRETIEN AVEC JEAN-JACQUES HUBLIN

D’OÙ VIENNENT
NOS ANCÊTRES ?
Grâce aux progrès en paléogénétique, nous pouvons aujourd’hui reconstituer et dater
précisément le parcours d’Homo sapiens. Mais d’autres questions restent en suspens.

Propos recueillis par Marie-Laure Théodule

La Recherche De nombreuses découvertes d’années), entre les années 1990 et 2005 en


ont eu lieu en paléoanthropologie Éthiopie. On a aussi découvert à partir de 1991
depuis les années 1980. Quelles sont des Homo erectus très anciens datant de 1,8 mil-
les plus importantes ? lion d’années à Dmanisi, en Géorgie, et en 2003
Jean-Jacques Hublin Entre les années 1980 et un de leurs descendants très récent, le petit
aujourd’hui, on a trouvé plus de fossiles d’ho- homme de Florès, en Indonésie. Enfin, il y a eu
minines (*) qu’entre la naissance de la paléoan- l’Afrique du Sud avec Australopithecus sediba
thropologie au milieu du XIXe siècle et les années (vers 1,9 million d’années) en 2010, et en 2015
1980. Parmi cette explosion de découvertes, je Homo naledi de la grotte de Rising Star, qui
retiendrais les milliers de restes osseux du puits pourrait avoir vécu il y a environ 300 000 ans.
naturel de Sima de los Huesos, à Atapuerca, On pourrait continuer la liste. Toutes ces décou-
dans le nord de l’Espagne : ces fragments d’os vertes montrent que le buisson des hominines
ont permis de reconstituer, depuis la fin est bien plus complexe que ce que l’on croyait.
des années 1990, 28 individus complets En quoi cela change-t-il notre vision
datant de 430 000 ans. Ils sont considé- de l’évolution humaine ?
rés aujourd’hui comme des Néander- Jusque dans les années 1970, on en avait une
taliens très anciens : la morphologie de vision graduelle et linéaire. Les espèces (aus-
leurs dents et de leur face est néander- tralopithèques, Homo habilis, Homo erectus,
talienne, mais leur boîte crânienne est Neandertal, Homo sapiens) s’étaient succédé,
encore primitive. Et tout récemment, en 2017, croyait-on, selon un processus continu et régu-
l’équipe qu’Abdelouahed Ben-Ncer et moi- lier. La première secousse contre ce dogme est
même avons dirigé sur le site de Jebel Irhoud, venue de la découverte, dans les années 1970,
au Maroc, a exhumé des fossiles d’Homo sapiens de deux représentants du genre Homo, habilis et
primitifs (lire l’encadré p. 77) repoussant son âge rudolfensis, dans le même gisement où l’on avait
présumé à 300 000 ans, soit 100 000 ans de plus Cette reconstitution trouvé, en 1969, des paranthropes près du lac
que ce qui était admis depuis des décennies. d’un fossile d’Homo Turkana, au Kenya. Les premiers Homo avaient
À partir des années 1990, il y a aussi eu des sapiens exhumé à Jebel donc existé aux côtés d’espèces totalement dif-
Irhoud montre que
découvertes majeures en Afrique… leur cerveau était déjà férentes, il y a environ 2 millions d’années. On
PhiliPP Gunz/MPi EVA, lEiPziG

Effectivement, ces découvertes concernent de grande taille mais s’est aussi rendu compte que plusieurs espèces
les premiers hominines, après leur séparation leur boîte crânienne (en d’hommes (Neandertal, Denisova, Florès, etc.)
d’avec les grands singes : Orrorin (datant de bleu) était plus allongée avaient probablement coexisté avec Homo
que la nôtre et leur
6 millions d’années) découvert au Kenya en sapiens bien plus tard, il y a encore à peine
cervelet plus petit.
2000 ; Toumaï (7 millions d’années), en 2001 au 50 000 ans. Loin d’être en ligne droite, l’évolution
Tchad ; les ardipithèques (de 5,7 à 4,4 millions humaine ressemble donc plutôt à un buisson

74 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


JEAN-JACQUES HUBLIN
est paléoanthropologue
et professeur au Collège
de France.
1953 Il naît en Algérie,
à Mostaganem.
1978 Il obtient un doctorat
en géologie et paléontologie
à l’université Pierre-
et-Marie-Curie, à Paris.
1991 Il obtient un doctorat
d’État en anthropologie,
à l’université Bordeaux 1.
1997 Il enseigne à l’université
Harvard, aux États-Unis.
1999 Il est nommé professeur
à l’université Bordeaux 1,
et enseigne à l’université
Stanford, aux États-Unis.
2004 Il crée
le département d’évolution
humaine à l’institut
Max-Planck de Leipzig,
en Allemagne.
2011 Il est élu premier
président de la Société
européenne pour l’étude de
qui se complexifie au fil des découvertes. Cer- fossiles : l’étude de l’ADN d’une phalange d’en- l’évolution humaine (ESHE).
tains ont aussi longtemps cru qu’Homo sapiens fant trouvée dans la grotte de Denisova, en Sibé- 2014 Il est invité
avait des ancêtres différents selon les régions du rie, a prouvé, en 2010, l’existence d’un groupe au Collège de France,
monde où il vivait. Ce concept a volé en éclats à humain proche de Neandertal mais jusqu’alors et occupe la chaire
partir des années 1980, les méthodes de datation totalement insoupçonné, les Dénisoviens. Ces internationale de
et la génétique ont pointé vers une origine afri- hommes ont peuplé une bonne partie de l’Asie paléoanthropologie.
caine récente de tous les Homo sapiens. Jusqu’en entre 400 000 et 50 000 ans. Lorsqu’on observe le
2017, Kibish, en Éthiopie, était le site où ont été génome de l’homme actuel, on trouve des traces
identifiés les plus anciens (plus de 200 000 ans). de l’ADN des Dénisoviens très loin de la Sibérie,
Depuis, le site de Jebel Irhoud, au Maroc, a chez les Mélanésiens et les Aborigènes d’Aus-
révélé des fossiles datés de plus de 300 000 ans. tralie. Cela ne peut s’expliquer que si des Homo
Beaucoup d’avancées ont été permises grâce à sapiens venus d’Afrique ont trouvé sur leur che-
l’amélioration des méthodes de datation et à min vers l’Australie des Dénisoviens. La Sibérie
l’émergence de nouvelles disciplines, comme ne serait donc que la marge du domaine géogra-
la paléogénétique. phique des Dénisoviens dont le cœur serait peut-
Qu’apporte-t-elle de plus ? être la Chine, où l’on a justement beaucoup de
À partir du séquençage de l’ADN de fossiles fossiles datant d’entre 400 000 et 50 000 ans, ou
humains, qui est possible jusqu’à 400 000 ans, la même le sud de l’Asie.
PhiliPPe Grollier / Pasco

paléogénétique permet de retracer des parcours  ’origine africaine d’Homo sapiens fait-elle
L
et d’identifier des croisements entre espèces. On encore débat ?
a ainsi obtenu le génome complet de Neandertal Le continent africain est celui dans lequel toute
(*) Les hominines regroupent
et constaté que, hormis chez les Africains, l’histoire évolutive des hominines s’est produite les lignées proches du genre Homo
2 % de ce génome était encore conservé chez jusqu’à il y a environ 2 millions d’années. Il y a un depuis leur séparation d’avec
l’homme actuel. La génétique fait « parler » les consensus là-dessus, même si certains ont les chimpanzés.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 75


Vivant et homme

du mal à y adhérer. Si on remonte au-delà d’endurance, capacité de prédation, techno-


de 7 millions d’années, vers l’origine des homini- logie). Mais il ne connaît pas encore la lente
dés (*) , qui regroupent les hommes et les grands croissance des enfants actuels, laquelle a des
singes, il y a toujours un débat : certains prêchent conséquences importantes sur l’apprentissage,
pour des origines eurasiatiques, d’autres pensent la plasticité du cerveau, la psychologie, l’orga-
qu’il s’agit d’une histoire uniquement africaine. nisation sociale, la reproduction. Les premiers
Mais à partir de la divergence hommes-chim- Homo erectus ont la forme d’un homme actuel,
panzés, l’histoire se passe en Afrique, avec une mais le rythme de développement d’un grand
diversification bien plus grande que ce que l’on singe. Ce sont de vrais prédateurs qui taillent
pensait des formes préhumaines, et des pre- les premiers bifaces. En Afrique de l’Est, quan-
miers Homo (rudolfensis, habilis, erectus) jusqu’à tité d’empreintes de pas découvertes le long des
la première sortie d’Afrique d’Homo erectus, il y lacs prouvent que les mâles se déplaçaient en
a plus de 1,8 million d’années. groupe, sans doute pour chasser. Et les nom-
 omment Homo erectus a-t-il fini
C breux débris d’animaux mis au jour indiquent
par s’imposer ? bien l’intensification de ces chasses collectives.
On dit souvent que l’espèce humaine actuelle Vers la même époque, on observe en Afrique un
est la seule à avoir remplacé tous les groupes déclin des grands carnivores (notamment tigres
plus anciens. Or cela s’est déjà produit avec à canines en lame de sabre et hyènes géantes).
Homo erectus, ou presque. L’Afrique a connu Puis, rapidement, toutes les autres formes d’ho-
une grande diversification des hominines avant mininés (*) ont disparu, à l’exception, dans un
1,5 million d’années (australopithèques, paran- coin de l’Afrique, d’Homo naledi dont le mode de
thropes, Homo anciens adaptés à des niches éco- vie reste bien mystérieux. C’est le premier grand
logiques différentes). Mais à un moment donné, remplacement : Homo erectus s’est imposé en
Homo erectus apparaît et, avec lui, des change- Afrique avant de se répandre sur toute la planète.
ments considérables. Or il est très différent de De quelle manière ?
Ces morceaux de crâne ses prédécesseurs. Le squelette très complet À partir de 1,8 million d’années, on trouve Homo
sont ceux d’Homonaledi, une découvert à Nariokotome, au Kenya, et datant erectus à Dmanisi, en Géorgie, et peu de temps
espèce découverte en 2015 de 1,5 million d’années, est celui d’un être tota- après dans le bassin de Nihewan, en Chine
dans les grottes de Rising
Star, en Afrique du Sud. lement adapté à la bipédie en milieu ouvert. Il du Nord. En Indonésie, des fossiles humains
Ils sont datés de 236 000 est proche de nous par certains aspects (pro- remontent entre 1,5 à 1,7 million d’années. En
à 335 000 ans. portions corporelles, adaptation à la course Europe, enfin, l’arrivée de l’homme est plus tar-
dive : 1,2 et peut-être même 1,5 million d’années.
Pour atteindre la Géorgie ou l’Asie, Homo erectus
est forcément passé par le Moyen-Orient. C’est
sans doute le premier homininé à avoir acquis
une relative indépendance vis-à-vis de l’envi-
ronnement, ce qui l’a rendu capable de s’adap-
ter aussi bien à des savanes humides en Indonésie
qu’à des régions plus fraîches comme la Géorgie.
Il a évolué pendant plus de 1,5 million d’années
en donnant naissance à toute une diversité de
formes. On sous-estime beaucoup l’importance
John hawks, University of Madison, wisconsin

de ces variations. L’homme de Florès est une


forme très tardive d’Homo erectus qui a développé
un nanisme insulaire, comme d’autres grands
mammifères dans ce genre de circonstances.
 ue se passe-t-il après cette expansion
Q
géographique majeure d’Homo erectus ?
Ce qui s’était passé en Afrique avec un buisson-
nement de formes adaptées à des niches écolo-
giques différentes va se dérouler pour les des-
cendants d’Homo erectus, à une échelle presque

76 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


La lignée humaine en trois spécimens

Ardipithecus ramidus Homo habilis Homo sapiens


1 mètre

1 mètre

1 mètre
Époque : 4,4 millions d’années Époque : 2,4 à 1,4 millions d’années Époque : depuis 300 000 ans
Localisation : est de l’Afrique (Éthiopie) Localisation : est et sud de l’Afrique Localisation : toute la planète
Taille : 1,10 à 1,20 m Taille : 1,30 à 1,50 m sauf l’Antarctique
Poids : environ 50 kg Poids : 30 à 40 kg Taille : 1,60 à 1,90 m
Bipédie : émergente, marcheur Bipédie : marcheur et grimpeur, capable Poids : 50 à 90 kg
et grimpeur de se déplacer sur de longues distances Bipédie : marcheur exclusif
Alimentation : frugivore et probablement Alimentation : omnivore Alimentation : omnivore
omnivore Habitat : proche de points d’eau, Habitat : tout type
Habitat : plaine d’inondation, végétation savane semi-aride avec conditions Habiletés : outils
forestière ou boisée localement boisées Commentaire : apparu il y a 300 000 ans
Habiletés : pas de traces d’outils Habiletés : outils en Afrique, Homo sapiens
Commentaire : bipède primitif, Commentaire : capable de s’adapter à des est le seul survivant
Ardipithecus présente des pieds avec environnements variés, Homo habilis a de tous les hominines.
un pouce opposable aux autres doigts, longtemps été considéré comme le premier Le volume de son cerveau est
ce qui l’aide à grimper aux arbres, comme des Homo jusqu’à ce qu’une mandibule de 1 350 cm3 en moyenne.
les grands singes. En conséquence, son datant de 2,8 millions d’années et trouvée Il s’est répandu sur toute la planète
statut fait toujours débat : est-il un ancêtre en Éthiopie vienne le concurrencer. et a inventé l’art, la religion,
des australopithèques ou un rameau mort La taille de son cerveau est très proche l’agriculture, l’écriture, la science,
dans l’arbre généalogique des hominidés ? des 850 à 1 100 cm3 de Homo erectus. l’industrie et… Internet.

planétaire. Cette fois-ci c’est la distance et l’isole- plus élaborées dans des groupes aux rapports
ment qui jouent un rôle essentiel. Cela va aboutir sociaux plus complexes.
au développement des Homo sapiens en Afrique,   eandertal et Homo sapiens n’ont pourtant
N
des Néandertaliens à l’ouest de l’Eurasie et des pas le même cerveau…
Dénisoviens à l’est. Cette étape marque un nou- Le cerveau de Neandertal est très gros, mais ana-
veau tournant : l’avènement des formes à très tomiquement plus archaïque que celui d’Homo
grand cerveau. Avec les lignées néandertaliennes sapiens primitif. Il a gardé une forme générale
INFOGRAPHIE BRUNO BOURGEOIS

et sapiens, le cerveau augmente de taille indé- allongée et aplatie, alors que chez sapiens, le cer-
(*) Les hominidés regroupent
pendamment du format corporel. Ce n’était pas veau est plus globulaire. Cette dernière évolu- les hommes et les grands singes
vraiment le cas chez Homo erectus. C’est bien tion est en grande partie due à l’accroissement (chimpanzés, gorilles, orangs-
une évolution parallèle qui conduit à cet accrois- des régions pariétales et au positionnement du outangs).
sement dans plusieurs groupes, sans doute sous cervelet et des lobes temporaux. C’est après la (*) Les homininés regroupent
l’effet de pressions de sélection identiques : chas- naissance que ces différences se mettent en les hommes, les chimpanzés et
ser en groupe et développer des technologies place chez sapiens, notamment pendant les gorilles.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 77


Vivant et homme

la première année de vie, qui est cruciale tralie, une région où l’homme n’avait jamais posé
pour l’installation des capacités cognitives. le pied auparavant, la moitié de la grande faune
Une série de gènes impliqués dans le dévelop- a disparu après 40 000 ans. Même impact après
pement et le fonctionnement des deux types 14 000 ans dans les Amériques. En Europe, les
de cerveau sont également différents. Ainsi, on ours des cavernes, qui avaient coexisté pendant
s’est rendu compte que les deux espèces possé- plus de 300 000 ans avec les Néandertaliens, ont
daient la même version du gène FoxP2, qui est disparu vers 25 000 ans. Ces Homo sapiens tar-
impliqué dans le développement du langage. De difs ont acquis des capacités de prédation et d’ex-
là à prétendre que le premier parlait comme le ploitation du milieu inégalées auparavant. Plus
second, il n’y avait qu’un pas. Mais on a récem- que ses innovations techniques, c’est sa grande
ment découvert qu’un autre gène qui, lui, régule capacité d’adaptation et d’organisation collective
le fonctionnement de FoxP2 est différent dans les qui a sans doute fait la différence. Il est impor-
deux groupes. Il ne faut donc pas tirer de conclu- tant de comprendre qu’Homo sapiens a évolué
sions trop hâtives. Le langage humain est le fruit entre son émergence, il y a plus de 300 000 ans, et
d’une longue évolution. Je ne doute pas que les aujourd’hui. D’abord proche de Neandertal dans
Néandertaliens aient parlé, mais peut-être des son comportement, il a fini par produire un art
langues plus simples que les langues modernes. remarquable il y a 40 000 ans, stade que celui-ci
Pourquoi Homo sapiens a-t-il pris n’a jamais atteint, même si son comportement est
l’avantage ? plus complexe que ce que l’on a longtemps cru.
Certains pensent qu’il aurait pris la place de  ur quelles grandes questions bute-t-on
S
Neandertal un peu par hasard, en raison par aujourd’hui ?
exemple d’événements climatiques. Je ne suis Tout un pan de la préhistoire récente nous
pas de cet avis. Car après 50 000 ans, partout où échappe. Il y a au moins 180 000 ans, Homo
Homo sapiens est arrivé, toutes les autres formes sapiens est déjà présent au Proche-Orient, mais,
humaines ont été remplacées. La grande faune a, du point de vue environnemental, cette région
elle aussi, été fortement affectée. Une telle coïnci- n’est-elle pas alors une sorte de province afri-
dence ne peut pas être le fruit du hasard. En Aus- caine ? Sur l’évolution de notre espèce avant cette
date, on a très peu d’éléments. Il semble qu’elle
soit le fruit d’une lente évolution sur le plan ana-
HOMO SAPIENS, 300 000 ANS DÉJÀ tomique et comportemental, impliquant diverses
populations africaines avec des échanges parfois
Quand et comment les premiers Homo sur de longues distances, jusqu’à l’émergence
sapiens ont-ils émergé au sein du genre Homo ? finale d’hommes proches de nous et que l’on veut
En 2017, la question s’éclaircit avec la décou- appeler « modernes ». La découverte des fossiles
verte de nouveaux fossiles sur le site de Jebel de Jebel Irhoud plaide pour cette théorie. Nous
Irhoud, au Maroc. De premiers restes avaient essayons de reconstituer un arbre complexe, mais
déjà été trouvés sur place dans les années 1960, nous n’avons en main que quelques branches.
mais leur âge avait été estimé à 40 000 ans. Qu’est-ce qui limite la discipline ?
Les nouvelles excavations ont révélé des La paléoanthropologie a toujours été engluée
outils en pierre et des fossiles d’au moins dans le storytelling, cette nécessité de racon-
cinq individus (1) dont les analyses montrent ter des histoires, notamment pour plaire aux
plus de similitudes avec Homo sapiens qu’avec médias. Aujourd’hui, on voit aussi se dévelop-
Neandertal. C’est en particulier la mandibule (la per la paléoanthropologie Facebook et Twitter
mâchoire inférieure) qui a permis d’établir ce qui met littéralement en scène les découvertes.
Jean-Jacques Hublin/MPi eVa, leiPzig

lien. Le site a pu être daté par thermolumines- Mais ce qui limite le plus notre discipline, c’est
cence et il est vieux d’environ 300 000 ans (2) . l’impossibilité, dans la plupart des cas, de répli-
Jusqu’alors, le plus vieux fossile de sapiens était quer les résultats, surtout de vérifier les data-
daté de 195 000 ans. Pour Jean-Jacques Hublin tions. Les sites et les collections restent géné-
et ses collègues, ces individus représentent donc La mandibule inférieure ralement contrôlés par des individus, des
d’Homosapiens découverte
le plus vieux modèle dit primitif d’Homo sapiens. institutions, voire des pays qui ont construit un
à Jebel Irhoud permet de
(1) J.-J. Hublin et al., Nature, doi :10.1038/nature22336, 2017. dater l’espèce à 300 000 ans. scénario et n’ont pas vraiment envie que l’on
(2) D. Richter et al., Nature, doi :10.1038/nature22335, 2017. Une petite révolution. vienne détruire leur « conte de fées ». n

78 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


ENTRETIEN AVEC NOAM CHOMSKY

À QUOI SERT LE LANGAGE ?


Pour le linguiste Noam Chomsky, l’être humain est conçu pour apprendre toute langue
reposant sur un ensemble de principes : la grammaire universelle. Le langage serait une
composante génétique du même type que celle qui régit notre système circulatoire.

Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis


Nicolas BaKER / lPP / cNRs PhotothèquE

La Recherche Vous avez révolutionné la Vous voulez dire que les grammaires De 6 mois à 1 an, le
linguistique en montrant que la faculté du scolaires comblent les vides laissés système auditif et le cerveau
langage était innée. Sur quelles preuves par l’hérédité ? des bébés commencent
à se spécialiser en fonction
linguistiques vous appuyez-vous ? Exactement. C’est précisément ce qui semble des caractéristiques sonores
Noam Chomsky Les meilleures preuves se aller de soi qui fait le plus vraisemblablement de la langue qu’ils entendent.
trouvent dans les traits de la grammaire d’une partie du bagage héréditaire. Certaines bizar- On mesure ici l’activité
langue, qui sont si flagrants, si intuitivement évi- reries du fonctionnement du pronom en fran- cérébrale d’un bébé lors
de l’écoute de phrases.
dents pour tous qu’ils ne sont presque jamais çais illustrent parfaitement ce que je veux dire.
mentionnés dans les grammaires traditionnelles. Prenons la phrase « John croit qu’il est

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 79


Vivant et homme

intelligent ». Nous savons tous que « il » phrases simples, par exemple, on dira « John a
peut renvoyer ici soit à John, soit à quelqu’un frappé Bill » et non « John Bill a frappé ». Avec
d’autre ; la phrase est donc ambiguë. Elle peut les adjectifs, on dira « fier de John » et non « John
signifier ou bien que John pense que lui-même de fier ». Avec les noms, « l’habitude de boire du
(John) est intelligent, ou bien que John pense vin » et non « boire du vin l’habitude » ; et, avec les
que quelqu’un d’autre est intelligent. Mainte- prépositions, on dira « pour John » et non « John
nant, dites « John le croit intelligent ». Ici, « le » pour ». Puisque l’élément principal de chaque
ne peut pas renvoyer à John ; il peut seulement catégorie grammaticale y vient toujours en pre-
renvoyer à quelqu’un d’autre. À quel Français mière place, l’anglais et le français sont ce que
a-t-on jamais enseigné, quand il était enfant, l’on appelle des langues centrifuges. Le japonais,
cette particularité du pronom français ? Il serait lui, est une langue centripète. En japonais, on dit
difficile ne serait-ce que d’imaginer une règle « John Bill a frappé ». Et, au lieu de prépositions, il
d’apprentissage qui fournirait cette information y a des postpositions qui viennent après le nom :
à quelqu’un. Et pourtant, tout le monde sait cela « John pour » et non « pour John ». Voici un para-
Hémisphère
– et le sait indépendamment de toute gauche
mètre que l’enfant acquiert par l’expérience :
Hémisphère
expérience, indépendamment droit langue centrifuge ou centripète ?
de tout apprentissage, La grammaire d’une langue
et le sait même très est l’ensemble des choix
tôt. Il y a beaucoup – par exemple centrifuge
d’autres exemples plutôt que centripète –
qui montrent que définissant l’une des
nous, les humains, sélections qui sont
possédons un génétiquement per-
savoir linguistique mises par le menu des
explicite, extrêmement options grammaticales.
clair et net, qui n’a simplement Bien sûr, il y a aussi tous les faits
pas son origine dans l’expérience linguistique. lexicaux : il vous faut juste apprendre le voca-
 omment est-il possible d’en apprendre
C bulaire de votre langue. Mais une fois que tous
suffisamment pour posséder le savoir Ces images obtenues par les éléments de vocabulaire sont appris et que les
grammatical que nous semblons tous IRMf montrent que les zones paramètres grammaticaux de l’anglais sont fixés,
posséder à l’âge de 5 ou 6 ans ? du langage sont plus activées le système est en place. Les principes généraux,
dans l’hémisphère droit chez
Il y a une réponse évidente. Ce savoir est un sujet gaucher, à l’inverse génétiquement programmés dans l’organe du
implanté. Si nous pouvons, vous et moi, des sujets droitiers. langage, se mettent à fonctionner pour produire
apprendre une langue dans toute sa richesse, tous les faits propres à la grammaire anglaise.
c’est parce que nous sommes construits  es psychologues distinguent différentes
L
pour apprendre toute langue reposant sur un étapes d’acquisition du langage, avec une
ensemble de principes que nous pouvons appe- étape à un mot, une étape à deux mots,
ler la grammaire universelle. etc. Qu’en pensez-vous ?
Qu’est-ce que la grammaire universelle ? Il y a à la fois des changements et des continuités Nathalie tZOURiO-MaZOYeR / iMN - GiN / CNRS PhOtOthèqUe

C’est la somme complète de tous les principes dans l’acquisition du langage, avec de nouveaux
immuables que l’hérédité implante dans l’or- systèmes apparaissant à travers la maturation et
gane du langage. Ces principes recouvrent la l’impact des données extérieures. Des travaux
grammaire, les sons de la parole et la significa- très importants cherchent à prouver que les prin-
tion. Autrement dit, la grammaire universelle est cipes de la grammaire universelle, dans la mesure
la dotation génétique héritée qui nous permet où ils sont applicables, restent les mêmes aux dif-
de parler et d’apprendre toutes les langues. férents stades d’acquisition du langage. Je pense
Pouvez-vous nous donner des exemples par exemple aux travaux de Kenneth Wexler, du
concrets de variations possibles au sein de MIT, à Boston, et de Hagit Borer, de l’université
la grammaire universelle ? Queen Mary, à Londres, sur la maturation de la
En français, comme en anglais, l’élément le plus syntaxe. S’ils ont raison, on pourrait conclure qu’il
important dans chaque catégorie grammaticale n’y a, en ce sens particulier, aucune rupture dans
majeure est placé en tête de la phrase. Dans les l’acquisition du langage.

80 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Votre théorie suppose que la syntaxe est
totalement indépendante de la phonologie
(les propriétés des sons formant un
énoncé), mais aussi de la sémantique. Quel
est l’enjeu de ce postulat ?
Cette question est souvent mal comprise. Il y a de
bonnes raisons de penser que tout langage repose
sur une « procédure générative » G, capable de
produire une infinité d’expressions hiérarchi-
quement structurées selon une syntaxe. Elles
sont interprétées par deux interfaces : d’une part
le système sensorimoteur responsable de leur
externalisation ; d’autre part le système concep-
tuel de la pensée, de la planification, de l’interpré-
tation, et autres fonctions cognitives. Le premier
aspect relève de la phonologie et le second de la
sémantique. L’enjeu est donc de savoir si des pro-
priétés des interfaces influencent le fonctionne-
ment de G. L’hypothèse la plus simple et la plus NOAM CHOMSKY
plausible est que non. est professeur émérite de Ferrari P. Ward de langues modernes
 otre approche a été critiquée pour
V linguistique au Massachusetts et de linguistique du MIT.
son excès de formalisation abstraite. Institute of Technology (MIT). 1967 Il devient l’un des principaux
Qu’en pensez-vous ? 1928 Il naît à Philadelphie. opposants à la guerre du Vietnam
Toute approche du langage est abstraite, ou for- 1955 Il passe son doctorat en en publiant son article
melle, dès lors qu’elle cherche à décrire précisé- linguistique à l’université de « Responsabilités des intellectuels »
ment le fonctionnement du langage. La forma- Pennsylvanie. Il rejoint ensuite le MIT. dans la New York Review of Books.
lisation est utile dans les sciences de la nature 1961 Il enseigne au département des 1977 Il accède au titre rare
dans la mesure où elle aide à résoudre ou à cla- langues modernes et de linguistique d’institute professor, au MIT.
rifier des problèmes, ou à tirer des conclusions. du MIT. 2016 Il reçoit, à Paris, la médaille
Elle nécessite de répondre à toutes les ques- 1966 Il est titulaire de la chaire d’or de philologie.
tions, même celles dont on ne connaît pas les
réponses, comme lorsque l’on écrit des pro-
grammes informatiques. Savoir s’il faut, ou non, circulatoire. Dans les deux cas, il y a une compo-
entamer cette formalisation dépend de votre sante génétique, mais de nature différente. C’est
jugement et de vos intuitions de recherche. Il probablement vrai également pour le langage,
n’y a pas de réponse générale à cette question. qui a certaines propriétés spécifiques qui le dis-
 ous venez d’évoquer l’informatique.
V tinguent du système visuel ou circulatoire, mais
Quelle différence faites-vous entre les qui a une composante génétique. S’il n’en avait
langages formels et les langages naturels ? pas, ce serait un véritable miracle que le petit
J’ai travaillé sur les langages formels, qui ont enfant puisse sélectionner dans son environne-
certaines similarités avec les langages naturels, ment les données qui relèvent du langage, puis
mais qui sont cependant fondamentalement dif- acquérir l’ensemble du système, alors que les
férents parce qu’ils sont des inventions, et non petits d’autres espèces (chimpanzés, oiseaux),
des objets biologiques donnés. soumis aux mêmes données, sont incapables
DaviD Corio/reDferns/Getty imaGes

  Le langage, avez-vous écrit, dépend 


« d’accomplir cette première tâche, sans parler
d’une dotation génétique qui est du même  des suivantes. Il y a, bien sûr, des désaccords
type que celle qui spécifie la structure de  quand on s’attaque aux problèmes vraiment
notre système visuel ou celle de notre  intéressants : quel est cet élément génétique ?
système circulatoire. » Jusqu’où peut-on Comment interagit-il avec d’autres éléments
pousser ces analogies ? génétiques, et plus généralement avec les
On pourrait aussi se demander jusqu’où pousser grands principes biologiques, durant la crois-
l’analogie entre le système visuel et le système sance et le développement du langage ? Ces

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 81


Vivant et homme

Le langage est “conçu”


optimiste quant aux applications possibles de la
linguistique et des recherches en logique qu’il

pour penser, la communication


menait au MIT. Je pensais de mon côté que la
meilleure manière d’obtenir des résultats était

n’étant que secondaire »


de recourir à la force brute, c’est-à-dire à un
système reposant sur des successions d’essais
et d’erreurs établissant des corrélations au sein
de vastes corpus de textes traduits. C’est, de fait,
questions restent très ouvertes, d’où des ce qui s’est passé, et je crois que Bar-Hillel s’était
désaccords légitimes. rallié à mon opinion. Ce n’est pas très surpre-
 e courant de la linguistique fonctionnelle,
L nant. Si l’on se tourne vers l’histoire des sciences
représenté par exemple en France par et des technologies ou de la médecine, on s’aper-
Claude Hagège, insiste sur le fait que çoit que ce n’est qu’une fois parvenues à des
le langage est avant tout fait pour niveaux de développement très avancés que les
communiquer. Qu’en pensez-vous ? sciences ont eu vraiment des conséquences pra-
Le langage peut évidemment servir à la commu- tiques. Je doute que nous comprenions suffisam-
nication, tout comme les gestes ou la manière de ment le langage et les autres processus cognitifs
s’habiller. Mais statistiquement parlant, et c’est pour en tirer des applications pratiques impor-
ce qui est important, le langage est, de manière tantes, telles que des traductions automatiques
écrasante, beaucoup plus utilisé pour penser, de qualité.
dans le cadre de notre dialogue interne. Si l’on  uelles sont selon vous les évolutions les
Q
prend au sérieux le concept de communication, plus marquantes des dernières décennies
il faut reconnaître que seule une petite partie de en linguistique ?
ce qui est externalisé sert réellement à la com- Il y a eu des progrès considérables dans tous ces
munication. Sans entrer dans les détails, je pense domaines. Mon intérêt s’est surtout concentré
qu’il y a des arguments sérieux pour soutenir que sur la poursuite d’un projet à long terme, entamé
le langage est « conçu » pour penser, et que la il y a cinquante ans, visant à montrer que des
possibilité d’externaliser cette pensée n’est que hypothèses complexes sur les bases génétiques
secondaire. C’est du reste ce à quoi on s’attend du langage, c’est-à-dire la « grammaire univer-
sur le plan évolutif, comme l’ont suggéré d’émi- selle », peuvent être simplifiées si l’on s’appuie
nents biologistes, tel François Jacob pour n’en sur des principes plus généraux, en particulier
citer qu’un. sur l’efficacité computationnelle (*) . Ce que l’on
 e langage est-il un paradigme pour l’étude
L comprend raisonnablement bien aujourd’hui
des facultés cognitives humaines ? pouvait à peine être formulé il n’y a pas si long-
L’étude du langage a été utilisée comme une temps. Je pense que l’on peut espérer montrer
(*) David Marr (1945-1980)
source d’inspiration, par exemple par le neuro- que le cœur des processus génératifs du langage
a développé au MIT une approche
computationnelle du système biologiste britannique David Marr (*) , pour son relève d’un genre de « conception optimale ».
visuel. travail sur la vision, ou par le philosophe amé-  e quelles disciplines la linguistique
D
ricain John Rawls (*) , dans sa théorie de la jus- est-elle aujourd’hui la plus proche ?
(*) John Rawls soutient qu’il
existe une morale universelle tice. Le psychologue Charles Gallistel, de l’uni- Le champ de la linguistique couvre de nombreux
innée dans Théorie de la justice, versité de Californie, s’est également inspiré de domaines. Tous ont en commun de reposer, du
publié en 1971. recherches en linguistique pour conclure à l’exis- moins implicitement, sur des hypothèses sur les
(*) Yehoshua Bar-Hillel tence d’« instincts pour apprendre » de façon capacités linguistiques internes des locuteurs, ce
(1915-1975), philosophe, linguiste spécifique. Mais je vois mal comment mesurer que l’on appelle parfois la langue-I. L’étude de
et mathématicien organisa, précisément cette influence de la linguistique. la langue-I relève de la biologie humaine mais
en 1952, au MIT, la première  ans les années 1960, vous vous montriez
D nécessite de faire appel à d’autres disciplines,
conférence scientifique sur
la traduction automatique. très sceptique quant à la possibilité de notamment les mathématiques et l’informa-
parvenir à des programmes de traduction tique. De plus, l’utilisation du langage concerne
(*) La thèse de l’efficacité automatique. Qu’en pensez-vous presque tous les aspects de la vie, ce qui fait que
computationnelle permet
d’évaluer si les déplacements des aujourd’hui ? la linguistique, au sens large, a des ramifications
constituants d’une phrase sont Je me souviens d’une controverse avec mon ami encore bien plus vastes qui s’étendent à toutes
optimaux au niveau de la pensée. Yehoshua Bar-Hillel (*) , qui était à l’origine plutôt les sciences. n

82 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


ENTRETIEN AVEC DAVID CHALMERS

QU’EST-CE QUE
LA CONSCIENCE ?
Pour le philosophe australien David Chalmers, la conscience serait un concept
universel, comme le temps et l’espace. En s’appuyant sur l’imagerie cérébrale,
les neuroscientifiques se focalisent, quant à eux, sur la perception consciente.

Propos recueillis par Marie-Laure Théodule

La Recherche Selon vous, qu’est-ce que Cela a perduré un certain temps : lorsque les neu-
la conscience ? rosciences ont commencé à se développer au
David Chalmers C’est une expérience subjective milieu du XXe siècle et à s’intéresser aux méca-
de l’esprit. Quand nous percevons, nous pen- nismes internes du cerveau, la conscience a été
sons ou nous agissons, cela déclenche une laissée de côté. Ce n’est qu’au tournant des
cascade de mécanismes neuronaux que années 1990 que la science a recommencé
l’on peut mesurer de manière objec- à s’intéresser à la conscience.
tive dans le cerveau : des signaux élec- Quels éléments ont déclenché
triques et chimiques sont transmis ce retour en grâce ?
entre les neurones qui s’activent, se Dans les années 1980, plusieurs
concurrencent et se synchronisent articles ont été publiés sur la per-
ou pas. C’est ce que peut observer ception inconsciente ainsi que
un expérimentateur par imagerie sur la mémoire et l’apprentissage
cérébrale. Et, simultanément, nous inconscients. Puis, en 1990, deux
vivons une expérience subjective : scientifiques de renom, Francis Crick
notre moi intérieur a conscience de et Christof Koch, ont signé une publi-
voir, d’entendre, de penser ou d’agir. Il cation majeure intitulée « Vers une théo-
fait l’expérience d’une couleur, d’une dou- rie neurobiologique de la conscience ». Ils
leur ou d’une émotion. Mais l’expérimentateur expliquaient que le temps était venu de cher-
n’accède pas directement à cette expérience sub- cher les corrélats neuronaux de la conscience,
jective, au ressenti propre à chaque personne. La conscience est générée c’est-à-dire les changements neuronaux qui se
Avec cette définition, pensez-vous par des mécanismes produisent au moment où émerge la conscience.
que les scientifiques peuvent étudier neuronaux, eux-mêmes Car l’imagerie cérébrale allait permettre de voir
déclenchés par la perception.
la conscience, donc la subjectivité ? Avec l’imagerie par résonance ce qui se passe dans le cerveau. Et ils donnaient
Bien sûr ! La psychologie a commencé à étu- magnétique, on peut ici quelques pistes pour aller dans cette direction.
dier la conscience au XIXe siècle. La technique observer le chemin Par exemple, se concentrer d’abord sur les corré-
employée alors était l’introspection : on faisait de la vision dans le cerveau et lats neuronaux de la conscience visuelle des pri-
les changements neuronaux
parler les gens sur leur ressenti. Mais, au début du mates. Leur article a eu un tel retentissement que
James Cavallini/BsiP

qui se produisent au moment


XXe siècle, le courant béhavioriste s’est imposé. Il où émerge la conscience. des psychologues, des neuroscientifiques, mais
a jugé la conscience trop subjective pour qu’elle aussi des physiciens, des philosophes, des méde-
soit étudiée de manière scientifique. Et il a réduit cins ont recommencé à s’intéresser à l’étude
la psychologie à une science du comportement. scientifique de la conscience.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 83


Vivant et homme

Pourquoi faire appel à autant de certains domaines spécifiques, la vision, l’audi-


disciplines : la conscience est-elle tion, la mémoire, l’apprentissage, les émotions,
si difficile à étudier ? la douleur. Et ils considèrent qu’une vision glo-
La difficulté tient à ce que le mot « conscience » bale de la conscience finira par émerger de leurs
revêt plusieurs significations. Ainsi, en tant travaux. Certes, avec l’imagerie cérébrale, on dis-
que philosophe, je m’intéresse à la conscience pose aujourd’hui de meilleurs outils pour mesu-
phénoménale, expérience subjective de ce rer l’accès à la conscience que la conscience phé-
que l’on ressent et qui n’est pas directement noménale, mais il faut continuer d’étudier cette
mesurable. Pour le dire autrement, en obser- dernière d’une manière scientifique car, pour
vant un bébé ou un chien, on ne sait pas éva- moi, ces deux volets fonctionnent ensemble.
luer son niveau de conscience. S’il s’agit d’un Comment l’étude scientifique de la
adulte, on lui demande ce qu’il voit ou ce qu’il conscience a-t-elle progressé depuis
ressent, et on considère sa parole comme une les années 1990 ?
L’activité cérébrale peut évidence forte de conscience. De leur côté, les Les principales avancées concernent les corré-
se comparer à un iceberg, neuroscientifiques s’intéressent plutôt à l’ac- lats neuronaux de la conscience : on a compris
dont la partie émergée
serait la conscience et une
cès à la conscience, car ils peuvent la mesurer quels systèmes du cerveau s’activaient avec l’ac-
grande partie immergée, de manière objective en établissant des corré- cès à la conscience et on va de plus en plus loin
l’inconscient. lations avec l’activité cérébrale. Ils le font pour dans l’analyse de ces mécanismes neuronaux. On
s’est aussi rendu compte qu’une grande part de
l’activité cérébrale est inconsciente, donc que la
conscience n’est que la partie émergée de l’ice-
berg. Enfin, on a commencé à appliquer la théo-
rie des corrélats neuronaux de la conscience à des
patients dont le cerveau était lésé. Et cela a permis
des avancées majeures, tels les travaux de Steven
Laureys, à Liège, qui visent à déterminer si des
patients en état végétatif ont encore un niveau
de conscience minimale. C’est exaltant, car cela
suggère que tout ce travail peut avoir des appli-
cations pratiques pour des patients. À noter aussi
les travaux en France de Sid Kouider, de l’École
normale supérieure de Paris, sur l’émergence des
signes de la conscience perceptive chez les bébés.
 ’un point de vue théorique, où en est-on ?
D
Ces travaux ont-ils fait bouger les lignes ?
Ces travaux ont fait émerger de nouvelles théo-
ries, dont deux sont à retenir : celle de l’espace
de travail global, mise en avant en France par
Jean-Pierre Changeux, Stanislas Dehaene et
Lionel Naccache, et celle de l’information inté-
grée proposée par le neuroscientifique Giulio
Tononi, de l’université du Wisconsin, aux États-
Unis. Ces deux théories sont construites à partir
des corrélats physiologiques de la conscience.
Bryan et Cherry alexander/Cosmos

Mais aucune ne donne une explication complète


du phénomène de la conscience. Il manque tou-
jours un maillon dans la chaîne pour relier le phé-
nomène subjectif à ses corrélats physiologiques.
Prenons la théorie de l’espace de travail global.
Elle permet d’expliquer que la synchronisation
d’un ensemble d’activités neuronales donne
accès à certaines informations – la vue d’une

84 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


scène, l’odeur d’une fleur, la douleur –, mais elle
n’explique pas pourquoi cela crée la conscience DAVID CHALMERS
et encore moins pourquoi la conscience existe. est philosophe et professeur
Au contraire, cette théorie part de l’hypothèse de philosophie et de
que la conscience existe et elle trouve des corréla- neurosciences à l’université
tions, mais pas un lien de cause à effet. En outre, de New York.
elle se focalise sur la perception, qui joue certes 1966 Il naît à Sydney,
un grand rôle dans la conscience, mais n’occupe en Australie.
pas toute la conscience. Penser, se souvenir sont 1993 Il obtient son doctorat
aussi importants. en philosophie et sciences
Et la théorie de l’information intégrée ? cognitives à l’université de
Le neuroscientifique Giulio Tononi propose que l’Indiana, aux États-Unis.
la conscience émerge quand une quantité suf- DE 1995 À 2002 Il enseigne
fisante d’informations est intégrée dans le cer- la philosophie à l’université
veau. Mais sa théorie ne dit pas non plus pour- peut-être trouver les lois de base qui la relient de Californie à Santa Cruz,
quoi l’intégration de toutes ces informations crée aux mécanismes physiologiques du cerveau. Et, et à l’université de l’Arizona,
la conscience. Il s’agit à nouveau d’une mesure dans ce cas, on pourrait réinterpréter la théorie de à Tucson.
physique de corrélations avec la conscience. Tononi, par exemple avec des lois fondamentales 2002 Il dirige le Center
Donc, comme avec la théorie de l’espace glo- qui relient la conscience à l’information. Mais on for Consciousness Studies
bal, il y a un fossé explicatif. D’ailleurs, Tononi ne n’a pas encore découvert ces lois fondamentales. à l’université de l’Arizona.
prétend pas combler ce fossé. Il considère qu’il Quelle est votre seconde idée ? 2004 il dirige le Centre for
part de l’expérimentation et qu’il essaie de trou- La seconde idée que j’ai avancée, mais je ne suis Consciousness de l’université
ver les propriétés de la conscience. La théorie pas le seul à le faire, c’est que la conscience pour- nationale australienne,
de l’information intégrée et celle de l’espace de rait être universelle. Si tel est le cas, cela voudrait à Canberra.
travail global sont les deux théories dominantes dire que l’on en trouve partout, même dans des 2015 Il codirige le Center
aujourd’hui émanant des scientifiques. Il y en a particules élémentaires, comme les quarks et les for Mind, Brain and
quelques autres. Celle de Francis Crick et Chris- photons. C’est une idée qui peut sembler un peu Consciousness
tof Koch postule que les phénomènes conscients folle, mais on ne peut pas dire qu’elle est fausse, de l’université de New York.
sont issus d’une compétition entre des coalitions étant donné que l’on ne peut mesurer directe- 2015 Il reçoit le prix Jean
de neurones qui se synchronisent autour d’une ment la présence de la conscience, mais seule- Nicod de l’institut
fréquence de 40 Hz. De son côté, le mathéma- ment celle de ses corrélats. Je pense qu’il faut Jean-Nicod, à Paris.
ticien britannique Roger Penrose propose que prendre cette idée au sérieux et l’explorer, pas for-
les effets quantiques observés dans les micro- cément chercher la conscience dans des pierres
tubules (*) des cellules nerveuses puissent être ou dans la tour Eiffel. Mais peut-être déterminer
l’endroit où se crée la conscience. ce qui est nécessaire à son existence. Cette idée
 n tant que philosophe, avez-vous une
E de l’universalité de la conscience relève d’une
théorie globale de la conscience ? théorie assez ancienne en philosophie appelée le
Non, et je crois que c’est encore trop tôt pour panpsychisme, défendue notamment par Thalès,
en avoir une. Je pense que le problème de base Baruch Spinoza et William James. Elle ne prétend
reste : comment expliquer le phénomène de la pas que les pierres sont conscientes, mais qu’il y
conscience ? Selon moi, le fossé explicatif entre les a des systèmes intégrés dans les pierres qui ont
théories neurobiologistes actuelles et le phéno- un certain niveau de conscience.
mène lui-même n’est pas temporaire, mais cru-  evenons à votre première idée : si la
R
cial. Toutefois, j’ai proposé deux idées pour avan- conscience est fondamentale, en quoi cela
cer. La première, c’est de considérer la conscience changerait-il son exploration scientifique ?
comme quelque chose d’aussi fondamental que Si la conscience est fondamentale, cela a deux
le sont l’espace, le temps et la masse en physique. conséquences : soit elle est universelle et pré-
À partir du moment où l’on a considéré ces der- sente un peu partout, c’est l’idée du panpsy-
samuel bouaroua

niers comme des fondamentaux, on a cherché chisme, soit elle est séparée des systèmes céré-
des principes de base qui les reliaient aux autres braux et interagit avec eux, c’est le dualisme. Ces (*) Les microtubules sont
phénomènes physiques. Donc si l’on considère deux idées, panpsychisme et dualisme, sont à les fibres constitutives du
la conscience comme fondamentale, on pourrait explorer. Mais la difficulté, c’est qu’on ne sait cytosquelette des cellules.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 85


Vivant et homme

pas le faire aujourd’hui de manière scien- Envoyantsonrefletdans


tifique. Pour le panpsychisme, Tononi pro- unesphère,commesurce
tableauHand with Reflecting
pose quelques pistes de réflexion : il y aurait des
Sphere,deM.C.Escher
degrés de conscience différents. Dans le cerveau (1935),l’hommeprend-il
humain, qui intègre beaucoup d’informations, consciencedelui-mêmeen
il se créerait beaucoup de conscience. Il y en tantqu’êtrepensant?
aurait moins chez la souris et encore moins chez
la bactérie. Mais reste à découvrir et à qualifier
ces degrés de conscience. En ce qui concerne la
théorie dualiste, je pense que la physique clas-
sique n’est pas en mesure d’expliquer ce modèle,
car le ressenti intérieur lui échappe, mais que
certains concepts quantiques – la superposition
d’états de la matière par exemple – pourraient
au contraire le soutenir. On en est évidemment
encore au stade des spéculations.
 omment les scientifiques réagissent-ils
C
à vos idées ?
Certains pensent que ces idées sont complète-
ment excentriques ou qu’elles n’intéressent que
les philosophes. Mais d’autres y sont plus ouverts,
comme Christof Koch. Il considère désormais
lui aussi que la conscience est fondamentale et
presque universelle. Peut-être que la science n’est
pas encore prête à résoudre ces problèmes. Cela l’interaction entre les neurones sur des puces
n’empêche pas d’y réfléchir avec rigueur, car on a de silicium, je ne vois pas ce qui est si spéci-
besoin de nouvelles théories pour avancer. Selon fique avec les neurones que cela nous empêche
moi, on ne peut pas expliquer l’existence de la de recréer de la conscience. Il faudra y intégrer
conscience, de même qu’on ne peut pas expli- le fait que de nouveaux neurones apparaissent
quer celle de l’espace ou du temps : ce sont des en permanence dans le cerveau. Mais, de toute
façon, les grands programmes de recherche

Comme pour la physique,


sur le cerveau n’en sont pas encore là. L’initia-
tive nationale de recherche sur le cerveau lan-

il faut chercher les lois


cée en 2013 par le gouvernement américain a
pour but de cartographier tous les réseaux et
toute l’activité du cerveau des souris, puis des
fondamentales de la conscience » humains : cela n’a pas grand-chose à voir avec

2018 The MC esCher CoMpany-The neTherlands. all righTs reserved


la conscience sauf que, lorsqu’on aura carto-
graphié tout le cerveau, on pourra essayer de
objets fondamentaux de l’Univers qui se situent le simuler. Ce n’est pas si facile. Prenons le cas
à un niveau où l’explication scientifique s’arrête. du ver Caenorhabditis elegans : on a parfaite-
Pourtant, on a découvert des lois fondamen- ment cartographié ses 300 neurones, mais on
tales de la physique comme celle de la gravité, ne sait toujours pas simuler son cerveau. Le
donc il faut chercher les lois fondamentales de la projet européen Human Brain a une approche
conscience, qui nourriront une théorie générale différente : simuler les propriétés du cerveau
de la conscience. Mais il faudra que ce soit des humain. Mais arrivera-t-il pour autant à simuler
lois psychophysiques simples, des lois que l’on un cerveau humain ? Selon moi, le jour où l’on
puisse écrire sur un tee-shirt. Pour en savoir plus y parviendra, on saura simuler la conscience.
Si nous trouvons un jour ces lois, pourrons- nS. Dehaene et J.-P. Changeux, Certes, il faudra tenir compte des informations
nous créer une conscience artificielle ? Neuron, 70, 200, 2011. qui parviennent au cerveau à partir du corps,
Pourquoi pas. La conscience est liée au traite- nDavid Chalmers, L’Esprit conscient, mais ce n’est pas un problème : si c’est néces-
ment de l’information. Et si on peut répliquer Ithaque, 2010. saire, on simulera aussi le corps. n

86 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


ENTRETIEN AVEC THOMAS BORAUD

SOMMES-NOUS LIBRES
DE NOS CHOIX ?
Il existerait plusieurs niveaux de prise de décision, consciente ou pas, et impliquant,
selon leur nature, des régions cérébrales différentes. La primauté du cortex
ou des structures corticales dans cette activité divise les chercheurs.

Propos recueillis par Cécile Klingler

La Recherche Nous employons souvent


l’expression « prendre une décision ». Elle
sous-entend que décider est un processus
conscient. Est-ce le cas ?
Thomas Boraud Oui, lorsque nous pesons le
pour et le contre avant de prendre une déci-
sion importante, comme acheter une voiture.
Mais au jour le jour, chacun de nous passe son
temps à décider sans en avoir conscience. Un
bon exemple est celui du chemin que vous pre-
nez pour aller travailler. Si vous êtes en voiture,
vous empruntez toujours le même trajet, en
pensant à autre chose, mais en vous arrêtant
néanmoins au feu rouge et en avançant au feu
vert. Et souvent, vous arrivez à destination sans
savoir vraiment comment. Toutefois, s’il y a des
travaux, votre cerveau se remet à fonctionner de
façon consciente pour trouver un nouveau trajet.
Mais une fois les travaux terminés, vous reprenez
votre trajet habituel sans même y penser. En fait,
il y a constamment une balance entre des choix
conscients, pesés, qui demandent des ressources
cognitives importantes, et des choix effectués de
façon automatique.
Comment démontrer expérimentalement
THOMAS BORAUD qu’un choix n’est pas conscient ?
est neurobiologiste. de recherche au CNRS. On peut procéder comme les neuropsycholo-
1968 Il naît en France. 2008 Il est nommé directeur gues Mathias Pessiglione et Chris Frith, alors
AlAin VAcheron / AndiA

1999 Il passe son doctorat de recherche au CNRS. au University College, à Londres, l’ont fait en
de médecine, à Bordeaux. 2012 Il reçoit un prix de la Fondation 2008 (1) . Ils ont demandé à vingt personnes
2000 Il passe son doctorat pour la recherche médicale. de tenter leur chance à la loterie. Ils leur pré-
en sciences, à Bordeaux. 2015 Il publie Matière à décision sentaient sur un écran, plusieurs fois de suite,
2001 Il est nommé chargé (CNRS éditions). différentes séries de trois images. À la fin

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 87


Vivant et homme

de chaque présentation, les volontaires tant d’éviter ce dernier sont enclenchés avant
devaient choisir entre deux options (appuyer sur même que le cerveau ait conscience de la néces-
un bouton ou pas), chacune associée à des résul- sité de s’enfuir.
tats différents en fonction des séries. Ces résul-  out réflexe est-il donc une décision ?
T
tats pouvaient être : gagner 1 euro, perdre 1 euro  l’exception des réflexes dits « médullaires »,
À
ou rien. À chaque essai, les volontaires devaient c’est-à-dire qui sont gérés uniquement par la
choisir l’option la plus avantageuse. Sur quelle moelle épinière, les réflexes résultent effective-
base ? On leur recommandait de fonctionner à ment d’une décision. Une décision le plus sou-
l’intuition. Mais en fait, la deuxième image de vent inconsciente, mais une décision tout de
chaque série contenait un indice. Les sujets n’en même, ce qui explique qu’en s’entraînant, on
avaient pas conscience car l’image leur était pré- puisse les inhiber.
sentée trop brièvement pour cela. Pourtant, une  ur le plan neuronal, comment étudie-t-on
S
fois la série terminée, il est apparu qu’ils avaient la prise de décision ?
gagné de l’argent ! Leurs cerveaux avaient donc Les études par imagerie par résonance magné-
réussi à repérer la valeur de l’indice et ils s’en tique fonctionnelle peuvent donner, chez
étaient servi pour prendre la bonne décision, l’homme, une idée des structures impliquées.
sans qu’eux-mêmes en soient conscients. Mais pour décortiquer les processus, la seule
 ans la prise de décision, les perceptions
D façon de procéder est d’étudier si l’activité élec-
sont-elles plus importantes que les trique des neurones de telle ou telle structure
émotions, ou l’inverse ? cérébrale est corrélée à la prise de décision, en
La perception est une reconstruction : notre cer- utilisant des électrodes implantées chez des ani-
veau construit une réalité plus qu’il ne la per- maux devant effectuer des choix. Ces études s’ef-
çoit. Comme cette reconstruction est forcément fectuent principalement avec des primates, car
dépendante de notre état intérieur, donc de nos ils ont une cognition assez complexe : on peut
émotions, perception et émotion sont difficile- donc leur proposer des exercices voisins de ceux
ment dissociables. Peter Redgrave et ses collabo- que l’on présente aux sujets humains dans les
rateurs de l’université de Sheffield, au Royaume- expériences de psychologie cognitive.
Uni, l’ont montré par leurs travaux sur le système  e quel type d’exercices s’agit-il ?
D
visuel. On savait que les neurones provenant de  epuis une quinzaine d’années, la construction
D
expérimentale la plus courante consiste à pro-

Les réflexes résultent poser aux sujets de choisir entre deux loteries,
représentées par un symbole différent. Ces deux

d’une décision, qui est le plus loteries sont conçues de telle sorte qu’on gagne
plus fréquemment avec l’une qu’avec l’autre – le

souvent inconsciente » gain étant, chez l’animal, de la nourriture ou du


jus de fruits. On propose aux sujets de choisir
entre ces loteries, plusieurs fois de façon succes-
la rétine convergent vers une structure appelée sive, de sorte qu’ils finissent par repérer la plus
colliculus, d’où les signaux sont ensuite trans- intéressante. Nous les observons durant toute
mis au cortex visuel. Peter Redgrave a découvert cette période et nous voyons si l’activité d’une
qu’il existe aussi une connexion entre le collicu- ou de plusieurs populations de neurones est liée
lus et la substance noire, structure qui génère la aux décisions qui sont prises. Dans certains cas,
dopamine, molécule impliquée dans l’évalua- la corrélation est telle qu’on peut – nous l’avons
tion de la récompense et la sensation de plaisir. fait en 2011 – prédire les choix des animaux uni-
Puis il a montré que cette voie est plus rapide que quement en observant l’activité d’une popula-
celle qui connecte le colliculus au cortex visuel. tion donnée de neurones (2) !
Pour la vision, la perception émotionnelle est  uelles sont les régions cérébrales
Q
donc, d’une certaine façon, plus rapide que la impliquées ?
perception consciente. Il s’agit probablement Certaines se trouvent dans le cortex, en par-
d’un mécanisme ancien sur le plan évolutif. Un ticulier le cortex préfrontal. D’autres sont des
mécanisme grâce auquel, lorsque le système structures sous-corticales : le thalamus, les
visuel perçoit un prédateur, les réflexes permet- noyaux gris centraux ou encore la substance

88 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


Fig.1 Une auto-évaluation permanente

POUR PRENDRE DES DÉCISIONS,


 otre cerveau utilise constamment deux systèmes : l’acteur (en bleu) choisit
n
entre plusieurs options ; le critique (en rouge) évalue, en amont, les options
possibles et, en aval, les choix effectués. Ces deux systèmes et leurs
interactions sont représentés ci-dessous, dans un cerveau coupé virtuellement,
à la limite du tiers antérieur.

Cortex
prémoteur

Acteur
Cortex préfrontal
dorsolatéral
Cortex
moteur

Cortex préfrontal Thalamus


orbitofrontal
Thalamus

Striatum

Critique
Globus pallidus
Substance
noire

LE SYSTÈME « ACTEUR »
 omprend plusieurs aires du cortex frontal,
c
certaines situées très à l’avant (cortex
orbitofrontal), d’autres à l’arrière (cortex
prémoteur et moteur). Il comprend aussi des
LE SYSTÈME « CRITIQUE »
structures non corticales : les noyaux gris centraux  st moins bien connu. Mais la substance
e
(dont le striatum et le globus pallidus) et le Information
noire, structure qui produit la dopamine,
thalamus. L’influence respective de ces structures sensorielle
en est un élément clé. La quantité de
dans la boucle « acteur » varie selon la nature dopamine libérée dans le striatum
plus ou moins abstraite du choix et en fonction renseigne le système « acteur » sur ses
des informations sensorielles reçues (en vert). performances.

noire (Fig. 1). Actuellement, il y a une querelle le type de choix à effectuer ?


de chapelles entre les chercheurs qui pensent  i le choix touche à quelque chose d’assez abs-
S
que tout se passe au niveau du cortex et ceux trait, comme se demander si l’on préfère boire
qui défendent la primauté du « sous-corti- un café ou un thé, les aires impliquées sont plu-
cal ». Je pense que la vérité se situe quelque tôt des aires très frontales, au niveau du cor-
part au milieu. La prise de décision fait pro- tex orbitofrontal. S’il s’agit d’une décision plus
bablement intervenir l’ensemble de ces struc- motrice et inconsciente, comme décider si l’on
tures par l’intermédiaire de grandes boucles de va prendre sa tasse de la main droite ou de la
infographie : sylvie dessert

contrôle et de rétrocontrôle qui activent cer- main gauche, les zones activées sont situées à
taines populations de neurones et en inhi- l’arrière du cortex frontal. Enfin, pour un certain
bent d’autres. Cela aboutit à la sélection d’une nombre de décisions vraiment inconscientes,
option et au rejet des autres. comme le contrôle de l’équilibre, le bouclage se
 elon vous, l’une ou l’autre de ces régions
S fait probablement en impliquant uniquement
du cerveau est davantage impliquée selon les structures sous-corticales.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 89


Vivant et homme

Le cortex n’est donc pas indispensable gique de l’erreur de prédiction était la dopamine,
à toute prise de décision ? produite par la substance noire, et l’on sait vers
 n a tendance à l’oublier, mais le cortex ne se
O quelles structures celle-ci envoie des signaux. De
différencie vraiment que chez les mammifères. connexion en connexion, c’était un peu comme
Tous les autres vertébrés ont au mieux un pal- une pelote qu’il nous suffisait de dérouler. Pour
lium, sorte d’archéocortex beaucoup moins dif- résumer, la substance noire est impliquée dans
férencié. Pourtant, ces animaux prennent des le processus critique. Tandis que les structures
décisions tout à fait sensées ! S’il n’est pas indis- impliquées dans le processus acteur sont princi-
pensable à la prise de décision, le cortex est néan- palement les noyaux gris centraux, le thalamus et
moins très utile : il enrichit la capacité computa- le cortex préfrontal.
tionnelle, ce qui permet d’évaluer plus d’options,  es nouvelles connaissances sur la prise
C
de donner plus de souplesse au traitement de de décision permettent-elles de mieux
l’information (3) . On sait également qu’il joue comprendre certaines pathologies ?
un rôle essentiel pour la prise de décision dans Oui, et pas seulement celles dans lesquelles
un contexte social. En 2011, Giorgio Coricelli, les déficits cognitifs sont flagrants. Prenez la
alors à l’institut des sciences cognitives de Lyon, maladie de Parkinson. Cette maladie, due à la
a par exemple montré que notre capacité à choisir dégénérescence des neurones producteurs de
en fonction des choix d’autrui, et à anticiper ces dopamine, est caractérisée par divers troubles
choix, implique des zones situées dans la partie moteurs. Pendant longtemps, on a considéré
la plus récente du cortex préfrontal, celle qui s’est qu’il s’agissait d’une pathologie purement
développée uniquement chez l’Homo sapiens (4) . motrice. Mais quand Wolfram Schultz a fait le
lien entre dopamine et prise de décision, cer-

Pour faire un choix entre tains cliniciens se sont demandé si la maladie


de Parkinson n’incluait pas aussi des atteintes

plusieurs options, il faut deux cognitives. Ils ont alors développé des batteries
de tests et ils ont constaté que les processus de

entités : l’acteur et le critique » prise de décision étaient perturbés. L’incapacité


des patients à lancer le mouvement, ce que l’on
appelle l’akinésie, viendrait du fait qu’ils n’ar-
 ette description neuronale et anatomique
C rivent plus à prendre la décision de bouger, que
de la prise de décision s’inscrit-elle dans un ce soit de façon consciente ou inconsciente.
cadre conceptuel bien défini ?  ela a-t-il changé quelque chose dans
C
Tout à fait. Le modèle le plus consensuel, qui date la prise en charge de ces patients ?
du début des années 1990, est appelé « acteur-cri- Oui, car nous savons maintenant qu’il faut
tique ». Pour faire simple, il postule que, pour prendre en compte cet aspect cognitif pour
prendre des décisions dans un contexte où il y a améliorer leur état. De plus, nous avons pris
plusieurs options, il faut deux entités : l’acteur et conscience que les traitements que nous leur
le critique. L’acteur choisit, prend les décisions. donnons, qui visent à augmenter le taux de
Le critique, lui, intervient à deux niveaux. En dopamine, interagissent avec les processus de
amont, il attribue une valeur à chaque option et prise de décision. Le lien est aujourd’hui établi
la communique à l’acteur. En aval, il évalue les entre ces traitements et certaines modifications
conséquences de l’action décidée par l’acteur, en du comportement, par exemple le jeu patho-
comparant son effet espéré et son effet réel. Cette logique ou des dépenses excessives. Les clini-
évaluation s’appelle l’erreur de prédiction. ciens sont donc plus vigilants. En avertissant
 ait-on aujourd’hui quelles sont les
S les patients et leur entourage, ils peuvent pré-
structures impliquées dans la fonction venir plus facilement l’apparition de ces effets
« acteur » et celles impliquées dans secondaires. n
la fonction « critique » ? (1) M. Pessiglione et al., Neuron, 59, 561, 2008.
Oui, grâce au point de départ qu’ont consti- (2) A. Garenne et al., Front. Syst. Neurosci., doi:10.3389/
tué les travaux de Wolfram Schultz, de l’univer- fnsys.2011.00023, 2011.
sité de Cambridge, au Royaume-Uni. Dans les (3) C. Piron et al, Mov. Disord., 8, 1146, 2016.
années 1990, il a montré que le substrat biolo- (4) N. Bault et al., PNAS, 108, 16044, 2011.

90 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


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Vivant et homme

ENTRETIEN AVEC JEAN-MICHEL BESNIER

COMMENT LE NUMÉRIQUE
AFFECTE-T-IL LA PENSÉE ?
L’émergence des technologies numériques, dont le but initial était d’améliorer le
quotidien, s’est transformée en véritable course à l’innovation et au marketing. Mais le
risque d’appauvrissement de la pensée dû à leur utilisation massive devient inquiétant.

Propos recueillis par Marina Julienne

La Recherche En 2012, vous avez publié psychostimulants, par exemple pour dormir
L’Homme simplifié. Cela ne s’oppose-t-il moins longtemps, mémoriser davantage, et
pas à la notion d’homme augmenté, au peut-être vivre plus longtemps. Ils sont assuré-
cœur de votre ouvrage précédent, paru ment dans le « plus », mais leur pensée n’est pas
deux ans plus tôt ? devenue pour autant plus élaborée. Il me semble
Jean-Michel Besnier Non, car ces deux notions que, à défaut de favoriser la réflexion, l’exten-
sont les deux faces d’une même médaille. Dans sion sans précédent des technologies numé-
Demain les posthumains, que vous évoquez, riques, dites « intelligentes », risque de réduire
j’expliquais de quelle façon les avancées scien- nos comportements à une logique de pur fonc-
tifiques en génétique, en intelligence artificielle tionnement. L’homme « augmenté » masque en
et en robotique sont censées permettre l’avène- fait « l’homme simplifié ».
ment d’un homme aux performances cognitives Qu’entendez-vous par « homme simplifié » ?
ou physiques améliorées. J’évoquais le transhu- Toutes ces technologies numériques nient la
manisme, un courant de pensée qui a émergé à complexité qui est au cœur de l’humain. Prenons
l’université de Californie (UCLA) à Los Angeles, les logiciels dits « éducatifs » qui se limitent à des
dans les années 1980. Ses membres imaginent la questionnaires à choix multiples. Ils risquent de
fabrication d’un « homme parfait », connecté et développer une pensée automatique proche du
quasi immortel. Ils espèrent qu’un être humain réflexe. C’est le contraire de ce qu’on attend d’ou-
d’une santé physique et d’une intelligence hors tils pédagogiques destinés à développer le juge-
norme va se développer grâce à l’administra- ment et l’aptitude à transférer les savoirs d’un
tion de molécules ou en utilisant des prothèses domaine à l’autre. Autre exemple : le Web permet
conçues pour des personnes malades ou âgées. d’accéder à des milliers d’informations, mais cela
Vous dénoncez cette perspective ? ne suffit pas à produire du savoir. Encore faut-il
Oui, car aujourd’hui des individus pour- comprendre comment organiser ces informa-
tant en bonne santé ont recours à certains tions pour en extraire des connaissances. Consi-
dérons aussi les serveurs vocaux, censés simpli-
fier la vie des utilisateurs : ils vont à l’encontre

Le Web permet d’accéder à des de la communication et marginalisent toute une


catégorie de la population. Imaginez une per-

milliers d’informations, mais cela sonne âgée qui a des problèmes de vue : si elle
ne peut pas trouver la touche étoile de son télé-

ne suffit pas à produire du savoir » phone, elle est privée de l’accès à une majorité
de services publics. Et que dire des personnes ne

92 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


JEAN-MICHEL BESNIER
est agrégé de philosophie
et docteur en sciences
politiques.
1950 Il naît à Caen.
1974 Il est agrégé
de philosophie.
1987 Il devient docteur
en sciences politiques.
1989 Il devient chercheur
au Centre de recherche en
épistémologie appliquée,
un laboratoire du CNRS.
1990 Il crée et dirige
la collection Sciences
cognitives aux éditions
La Découverte.
2001 Il est professeur de
philosophie à l’université
de Paris 4 Sorbonne.
2009 Il est nommé directeur
scientifique du secteur
Sciences de l’homme
et Société à la Direction
générale de la recherche et
de l’innovation du ministère
de l’Enseignement supérieur
et de la Recherche.
2016 Il publie, avec Laurent
Alexandre, Les robots font-ils
l’amour ? (Dunod).

parlant pas parfaitement français qui énoncent poison. Elles sont bénéfiques pour les personnes
le mot-clé attendu en vain, car, souvent, il n’est qui sont diminuées à la suite d’un handicap phy-
pas reconnu par ces nouvelles machines. Quant sique ou qui souffrent d’une situation politique
aux « robots compagnons » très prisés au Japon, opprimante. Ainsi, certains tétraplégiques com-
en croyant grâce à eux affronter le vieillissement muniquent grâce à une tablette numérique. Et les
de leur population, les Japonais font-ils autre victimes de dictatures trouvent le moyen de s’or-
chose qu’ouvrir la porte à une société sans âme ? ganiser grâce aux réseaux sociaux. Mais est-ce une
Ce qui me surprend, c’est notre tendance à être raison pour méconnaître la servitude volontaire à
euphoriques devant n’importe quelle innova- laquelle se soumettent tant de gens « ordinaires »,
tion technologique, en faisant l’économie de la en se laissant assujettir par leurs machines ? Entre
démarche réflexive la plus élémentaire sur ses technophobie et technophilie, il s’agit, non pas
conséquences pour l’être humain. de choisir, mais de savoir positionner le curseur.
Faut-il rejeter ces technologies en bloc ?  erions-nous plus assujettis aux machines
S
Michel labelle

Non, mais il ne faudrait pas oublier qu’elles aujourd’hui que dans le passé ?
relèvent du pharmakon, comme disaient les Jusqu’au milieu du XXe siècle, les ingénieurs
Grecs, c’est-à-dire à la fois du remède et du ont créé des machines ou des technologies

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 93


Vivant et homme

permettant une meilleure adaptation aux qui brisaient les métiers à tisser mécaniques,
exigences du monde environnant et facilitant contre le risque d’aliénation de l’homme par
le bien-être : l’électricité, l’automobile, l’avion, la machine. De Karl Marx à Charlie Chaplin, on
les machines à laver, etc. Mais progressivement, s’est interrogé sur l’inhumanité de ces temps
les laboratoires ont commencé à mettre au point modernes. Aujourd’hui, certains d’entre nous
des objets innovants dont la seule justification est s’énervent contre les serveurs vocaux qui nous
d’être soumis à la sélection par le marché : cha- coupent la parole, mais une majorité de citoyens
cun de ces objets s’impose ou disparaît, non pas achète toujours plus de machines dites « intel-
parce qu’il satisfait un besoin, mais parce qu’il ligentes » sans s’inquiéter qu’on ait désormais
bénéficie d’un rapport de forces favorable dans dissocié l’idée d’« intelligence » de celle de
la compétition économique. La stratégie mar- conscience ou d’intention d’agir.
keting a pris la relève de l’analyse des attentes. Qualifier
 ces machines d’intelligentes
Nous sommes ainsi passés du téléphone fixe au vous semble stupide ?
mobile, puis au mobile intelligent ; et demain, On ose parler d’« objets intelligents », acceptant
ce seront les implants intracérébraux pour aug- ainsi que l’intelligence se réduise à la simple
menter notre mémoire. Dans ce système, on aptitude d’un organisme ou d’une machine à
innove pour innover. À un autre niveau, la biolo- donner de bonnes réponses à des stimuli consi-
gie de synthèse cherche à produire des créatures dérés comme des informations ! Beaucoup
vivantes qui n’existent pas dans la nature, avec s’émerveillent qu’un enfant de 7 ans n’ait pas
l’idée que l’on trouvera peut-être une efficacité, besoin d’un mode d’emploi comme son grand-
un intérêt à ces artefacts biologiques. L’innova- père pour utiliser un ordinateur. Mais cela révèle
tion est devenue une fin en soi. Voilà pourquoi les justement les progrès de nouvelles procédures
Ayant depuis longtemps
dépassé leur raison d’être technologies nous donnent le sentiment qu’elles de pensée, dominées par les automatismes : elles
initiale – une meilleure s’emballent et nous submergent. sont efficaces parce qu’elles ne se laissent pas
adaptation aux exigences du Nous serions soumis à la technologie ? arrêter par une démarche de mentalisation ou
monde et une amélioration Notre apathie devant ce déferlement d’objets une réflexion désormais perçue comme encom-
du confort –, les machines
entament de plus en plus et de technologies est un peu inquiétante. Au brante. L’idée que, pour utiliser les machines, on
notre disposition à XIXe siècle, la révolution industrielle a provo- a plus recours à l’instinct et à la réactivité qu’aux
communiquer avec les autres. qué au Royaume-Uni la révolte des luddistes, tâtonnements de l’intelligence disqualifie les
exercices d’approfondissement jadis associés
à l’instruction. Cette défaite de la pensée pro-
fonde risque de conduire peu à peu à un affai-
blissement des capacités d’apprentissage de
notre cerveau.
L’intelligence humaine serait-elle menacée ?
L’hominisation s’est faite essentiellement par le
langage et par l’outil, qui ont jusqu’ici avancé
de pair. Les encyclopédistes du XVIIIe siècle
l’avaient compris : l’homme grandit en domi-
nant la nature grâce à ses outils et, simultané-
ment, en organisant son environnement social
grâce à son langage. Fondés sur le langage, les
« arts libéraux », « ouvrages de l’esprit » selon
Diderot, stimulaient et orientaient les « arts
mécaniques », lesquels apportaient en retour
de quoi perfectionner l’exercice des premiers.
Aujourd’hui, notre langage, de plus en plus dicté
par des impératifs techniques, se réduit comme
RobeRt KLUbA/ReA

peau de chagrin. Le Web (les textos, les tweets…)


nous contraint à épurer le lexique et la syntaxe
de notre langue. Google a proposé de suppri-
mer l’apostrophe de la langue anglaise, au motif

94 • La Recherche | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | Hors-série n° 27


qu’elle est peu commode sur les claviers ! Nous de nous pousser à utiliser le temps qu’elles
faisons sciemment violence aux adjectifs, aux nous font gagner pour nous permettre d’aller
propositions relatives… Nous sommes quoti- au musée ou de lire plus de philosophie, les
diennement invités à décoder et à faire circuler machines saturent notre « temps de cerveau
des signaux, et non plus à échanger des signes. disponible », en multipliant ces armes de dis-
En quoi les signaux sont-ils simplificateurs ? traction massive que sont les jeux vidéo, les por-
Un signal est un message destiné à prescrire tables, les réseaux sociaux : tout ce qui capture la
un comportement, alors qu’un signe s’inscrit concentration, favorise le zapping et nourrit la
toujours dans une démarche de conversation, dépression. Car la dépression dans ce cas, c’est
un espace de dialogue. Le langage humain ne la soumission à une machine et l’incapacité à
se réduit pas au traitement du signal des ingé- affronter le conflit en direct avec l’autre. Tel est
nieurs en télécommunication, il est intrinsè- bien le sort de l’homme simplifié, vic-
quement équivoque, ambigu, complexe… Mais time de ces machines qui limitent
les technologies de la communication veulent sa réflexion et rendent sa vie indo-
la transparence et l’univocité des messages, et lore. Il délègue sans état d’âme son
nous nous plions à leurs exigences. Formater les existence à des avatars – ceux que
esprits avec des catégories sémantiques épurées, lui permet de créer un site comme
c’est réduire la pensée. Nous ne sommes plus Second Life – et plus généralement
très loin de la langue décrite par George Orwell à ceux qu’il endosse au quotidien
dans 1984, la novlangue, où le mot « liberté », dans les personnages interchan-
par exemple, ne désignait plus que la suppres- geables que l’univers des réseaux
sion d’un obstacle – l’eau est « libre » de circuler le pousse à jouer sans qu’il s’en
dans la rivière –, mais ne faisait plus référence à rende toujours compte.
la Révolution française, ni à l’idée d’autonomie.  omment reprendre le contrôle
C
Naturellement, cette simplification du langage de nos innovations ? Une nouvelle version
s’accompagne d’une simplification de l’écriture. Pour cela, il faut reprendre goût à ce qui est d’Aibo, le robot-chien lancé
Symptôme parmi d’autres de l’offensive contre le humain, même trop humain, accepter par en 1999 par Sony, a été
remise sur le marché japonais
langage humain, aux États-Unis, plusieurs États exemple la fragilité qui est la nôtre, souhaiter en 2017. Mais ces robots
ont supprimé l’enseignement de l’écriture cur- innover sans s’imposer d’en finir avec ce que compagnons vont-ils
sive à l’école. Par commodité, sans s’aviser que nous sommes. Reprendre le contrôle impose- conduire à une société
c’est dans une écriture personnalisée que l’on rait de réévaluer la vieillesse et d’être capable sans âme ?
projette le mieux des sentiments et des émotions. d’y voir une ressource en humanité, d’admettre
 ourquoi allez-vous jusqu’à parler de
P que la souffrance psychique– sans aller jusqu’au
dépression de l’homme devant la machine ? masochisme ! – fasse partie de ce qu’il y a de
Les machines entament globalement notre dis- profond en nous, de se demander par exemple
position à communiquer avec les autres. Elles jusqu’à quel point on pourrait se priver des
provoquent d’abord un sentiment d’impuis- techniques de procréation médicalement assis-
sance, car la compréhension de leur fonctionne- tée… Si nous redevenions capables de penser
ment nous échappe. Lorsqu’un objet connecté les techniques comme des instruments desti-
se bloque, nous sommes presque honteux nés à composer avec la vulnérabilité et non à
de notre incapacité à le remettre en route. Le l’éliminer, nous pourrions encore en faire des
philosophe allemand Günther Anders identi- outils de convivialité. Il faut se rappeler que, à
fiait déjà au milieu du XXe siècle cette « honte l’origine, le micro-ordinateur relevait d’un pro-
d’être soi » qu’alimentaient le perfectionne- jet de convivialité révolutionnaire : il était censé
ment et l’autonomie des machines. Ensuite, les nous permettre d’échapper au centralisme des Pour en savoir plus
machines jouent le rôle d’anxiolytiques : leurs pouvoirs politiques et bureaucratiques. De nJean-Michel Besnier, L’Homme
automatismes calment nos angoisses. D’où même, les réseaux informatiques envisagés simplifié, Fayard, 2012.
l’addiction qu’elles provoquent parfois. Si cer- dans les années 1960 par le biologiste Stewart nJean-Michel Besnier, Demain les
KAZUHIRO NOGI/AFP

tains usagers frénétiques d’Internet aimeraient Brand, chef de file de la contre-culture améri- posthumains, Fayard, 2010.
presque fusionner avec leurs ordinateurs, c’est caine, étaient accueillis par les hippies comme nJean-Michel Besnier, Le
probablement pour échapper aux affres d’une un moyen d’assurer l’entraide au sein de leurs Post-humanisme, CD Audio,
vie intérieure vécue sur le mode dépressif. Loin microcommunautés ! n De Vive Voix, 2011.

Hors-série n° 27 | QUESTIONS MÉTAPHYSIQUES | La Recherche • 95


À LIRE

Notre Univers
Les Principia
de Newton

mathématique
Max Tegmark, professeur de physique au MIT, aux
États-Unis, embarque son lecteur, page après page. géométrie du cosmos,
Il le prend par la main et livre un récit enthousiaste, et notamment sur la
richement illustré, ponctué d’humour et d’anecdotes Publiés en 1687, les dimension du temps, dont
personnelles, dans lequel il s’attaque à la vaste Principes mathématiques il expose l’histoire et les
question de la réalité. En partant de l’échelle des de la philosophie naturelle théories. Enfin, il recense
galaxies, régie par la théorie de la relativité d’Albert d’Isaac Newton ont les différentes théories
Einstein, vers l’échelle des atomes, régie par la phy- marqué un tournant dans unificatrices – les cordes,
sique quantique, il partage sa vision originale du l’histoire des sciences. supersymétrie et
réel qui met en jeu l’existence d’univers parallèles. En formulant la loi de supercordes, théorie M,
Il relate son premier contact avec l’interprétation gravitation universelle, gravitation quantique –
du physicien américain Hugh Everett : sa théorie prévoit que la réalité se qui soumet aussi bien et décortique leurs
scinde en plusieurs univers parallèles qui s’ignorent les uns les autres dès les astres (comètes, caractéristiques.
que l’on observe une expérience de physique quantique. Selon l’auteur, le planètes…) que les Marc Lachièze-Rey, Le
dénominateur commun de cette réalité physique réside dans ses structures phénomènes terrestres Pommier, 2008, 418 p., 27 €.
mathématiques, immuables. Les mathématiques ne seraient donc pas juste (chute des corps,
un outil pour décrire le réel, mais en constitueraient la substantifique moelle ! marées…), Newton Y a-t-il un grand
Max Tegmark, Dunod, 2018, 672 p., 11,90 €. déconstruit la vision architecte dans
du cosmos d’Aristote l’Univers ?
qui prévalait jusque-là
et lance le mouvement
L’Ordre du temps Convoquant philosophes qui relève plutôt de la d’unification des lois
et poètes, son dernier livre croyance dans le physiques. Dans cette
développe cette idée d’un surnaturel ? Cet ouvrage réédition d’un ouvrage
temps qui émerge de la montre que leur rapport de 1995, Michel Blay,
thermodynamique. ne se réduit pas philosophe et historien
Un ouvrage riche. simplement à une des sciences, offre une vue
Carlo Rovelli, Flammarion, opposition frontale. Les d’ensemble sur ce texte Ce n’est que dans le
2018, 288 p., 21 €. études de cas s’intéressent scientifique fondateur. dernier chapitre, où les
par exemple à la continuité Michel Blay, Dunod, 2017, physiciens Stephen
Depuis près de quarante Science et religion entre la motivation 144 p., 13,90 €. Hawking et Leonard
ans, Carlo Rovelli explore scientifique et Mlodinow réfutent
la question du temps. Ce l’engagement religieux Au-delà catégoriquement
spécialiste de la gravité dans l’Angleterre de l’espace l’existence de Dieu, que le
quantique à boucles est du XVIIe siècle, aux et du temps titre du livre prend tout son
persuadé que le temps perceptions des Marc Lachièze-Rey sens. La phrase « nul
n’existe pas au niveau chercheurs d’un explique les fondements besoin d’invoquer Dieu
fondamental – celui des observatoire de la cosmologie actuelle. pour […] qu’il fasse naître
équations –, mais qu’il d’astrophysique ou à la Pour cela, il rappelle les l’Univers » tirée du livre a
apparaît parce que nous Quelles sont les relations dimension religieuse du bases des deux théories d’ailleurs été reprise par
avons une vision partielle entre le discours courant transhumaniste. incompatibles que les tous les médias lors de sa
du monde qui nous scientifique, souvent Claude Dargent, Yannick physiciens veulent unifier : sortie. Mais l’objectif de
entoure, comme il nous le résumé comme l’analyse Fer et Raphaël Liogier la théorie quantique l’ouvrage est surtout de
confie dans ce numéro rationnelle des (dir.), CNRS éditions, 2017, et celle de la relativité. nous exposer les
(lire l’entretien p. 30). phénomènes, et la religion, 246 p., 25 €. Il s’attarde aussi sur la différentes théories et

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avancées de la physique, et Empreinte l’industrie de 2007, le texte monde animal dans les
de répondre à la question du vivant est agrémenté de schémas écosystèmes marins.
suivante : pourquoi clairs. Dans une première Simonetta Gribaldo,
l’Univers est-il comme partie, Marie-Christine Marie-Christine Maurel et
il est ? La théorie M, qui Maurel, professeur de Jean Vannier, Le Pommier,
découle de la théorie des biologie et de biochimie 2007, 192 p., 8,90 €.
cordes, permet, selon les à Sorbonne Université,
auteurs, d’élucider les aborde l’apparition des La Magie
mystères de l’Univers. Elle premiers organismes du cosmos sur les concepts du temps
serait « l’unique candidate  vivants et la multitude En termes de vulgarisation, et de l’espace. Puis il
au poste de théorie  Chaque être vivant, du de théories élaborées. Brian Greene, physicien s’attarde sur quelques
complète de l’Univers ». plus petit au plus grand, Simonetta Gribaldo à l’université Columbia, à thèmes importants de la
Stephen Hawking et laisse son empreinte revient ensuite sur la New York, n’en est pas à cosmologie : symétrie,
Leonard Mlodinow, Odile dans l’environnement. classification du vivant et son coup d’essai. En 1999, matière noire, etc. Ces
Jacob, 2014, 242 p., 10,90 €. C’est la traque de cette les théories de l’évolution. L’Univers élégant a connu bases ainsi posées, il
empreinte, qui contient Enfin, une dernière partie un franc succès, du moins expose le cœur de son
Face à Gaïa de l’ADN, que relate écrite par Jean Vannier est aux États-Unis. Dans ce travail : la théorie des
cet ouvrage richement consacrée à l’explosion du nouvel ouvrage, l’auteur cordes. Brian Greene
illustré, à travers un use de comparaisons et explique comment cette
panorama des travaux d’allégories pour aborder dernière et la théorie M,
menés dans le domaine avec pédagogie les bases une de ses variantes,
de la génomique complexes de la physique tentent d’unifier la
environnementale, en théorique, et plus physique quantique
plein essor. Pour les particulièrement la théorie et la relativité.
chercheurs, c’est la des cordes. Dans un Brian Greene, Folio, 2007,
Pourquoi n’engageons- possibilité de décoder le premier temps, il revient 928 p., 13 €.
nous pas d’action vivant, de rassembler des
d’envergure face au informations inédites sur
changement climatique, des organismes datant

La Terre et moi
alors que nous sommes de plusieurs milliers
parfaitement renseignés d’années, et de mieux
sur sa menace ? Une des comprendre, finalement,
sources de ce paradoxe le fonctionnement des
se trouve dans notre écosystèmes. L’astronome royal britannique Martin Rees, l’éco-
conception des rapports Collectif, sous la direction nomiste Tomas Sedlacek, le neuroscientifique et
entre les hommes et la de Denis Faure, Prix Nobel Eric Kandel, ou encore le biologiste
nature. Cette dernière, Dominique Joly, Sylvie Edward Wilson… Renommés dans leur domaine,
conçue comme une scène Salamitou, Le Cherche Midi, ils sont treize au total à s’être rassemblés sous la
passive sur le devant de 2015, 192 p., 24,90 €. houlette de l’écologue et penseur James Lovelock,
laquelle se déroulait inventeur de la très débattue hypothèse Gaïa, qui
l’histoire humaine, est Les Débuts considère la Terre comme un système vivant se
devenue un acteur majeur de la vie régulant de lui-même pour permettre à la vie de
avec les bouleversements Quand une prospérer. Le résultat : un livre qui, comme l’explique l’éditrice Marlene
climatiques. Dans cet microbiologiste, une Taschen en préface, « se présente comme un inventaire détaillé de l’état
essai, l’auteur tente de biochimiste et un de la planète et de notre existence ». De notre place dans l’Univers à la
renouveler nos grilles de paléobiologiste combinent « société des cellules », en passant par l’étude de « l’avidité sans fin » de
lecture en s’appuyant sur leurs savoirs, on obtient l’homme, les auteurs fournissent tous les outils nécessaires pour question-
l’hypothèse Gaïa défendue un ouvrage pertinent et ner le lecteur à propos de sa place sur Terre et des responsabilités qui en
par James Lovelock (lire complet sur les premiers découlent. Les magnifiques illustrations de Jack Hudson aident en outre
l’encadré ci-contre). pas de la vie. Issu d’une le lecteur à entrer dans le propos des auteurs, et en permettent l’accès
Bruno Latour, La conférence au Collège de au plus grand nombre, jeunes ou moins jeunes.
Découverte, 2015, 400 p., 23 €. la Cité des sciences et de James Lovelock (dir.), Taschen, 2016, 163 p., 30 €.

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À LIRE

Connaissance, répondre cet ouvrage prendre des décisions


ignorance, complet et à la portée rationnelles, c’est qu’il
mystère de tous. parviendrait quand même
Marc Lachièze-Rey et à optimiser ses choix
Jean-Pierre Luminet, en les adaptant à une
Dunod, 2016, 248 p, 19 €. situation donnée,
grâce aux capacités
De la vérité d’abstraction de
début du siècle qui ont dans les sciences distrayante de la son cortex cérébral.
révolutionné notre regard découvrir, même si Thomas Boraud, CNRS
sur le vivant. Le lecteur quelques – rares – biblis, 2017, 264 p., 10 €.
« Je cherche et trouve tant  découvre des formes passages manquent de
et tant d’explications dans  de vie comme les archées pédagogie. L’ouvrage fait L’Exercice
les sciences, mais ces  qui colonisent des lieux partie d’une nouvelle de la pluralité
explications contiennent  extrêmes, l’immensité collection, qui comprend des mondes
de l’inexplicable et  insoupçonnée de la trois autres volumes,
suscitent de nouvelles  diversité, ou consacrés à la théorie
interrogations. » Face l’interdépendance La science dit-elle la quantique, au temps
au progrès continuel des êtres vivants. vérité ? Trop souvent, et à la psychologie.
de la connaissance, Edgar Catherine Jessus, CNRS l’invocation de la science Tom Whyntie et Oliver
Morin rappelle ici la éditions, 2017, 328 p., 20 €. dans un débat ressemble Pugh, EDP sciences, 2014,
nécessité de ne pas à un argument d’autorité 192 p., 9,90 €.
« négliger les aspirations  De l’infini visant à couper court à la
et besoins de l’esprit et de  discussion. Dans ce petit Matière à décision Y a-t-il d’autres univers
l’âme humaine » en ouvrage stimulant, issu au-delà du nôtre ?
matière de philosophie, de d’une discussion avec La question se pose
poésie ou de compassion. une philosophe, jusque dans la science
Un plaidoyer chaleureux l’astrophysicien Aurélien contemporaine, où la
en faveur de la complexité Barrau examine le statut notion de multivers est
humaine, bienvenu dans de la science et étudie débattue. Mais cette
cette époque où la son rapport à la vérité. formulation ne doit pas
technique prend une part « L’infini, c’est long, surtout  Selon lui, les sciences masquer les autres points
de plus en plus vers la fin », écrivait Pierre sont le résultat d’une Le héros des temps de vue, historique et
prépondérante. Dac. Cité par les deux construction sociale, mais modernes serait celui qui culturel, qui s’interrogent
Edgar Morin, Fayard, 2017, auteurs astrophysiciens, qui tient compte de la sait prendre des décisions, sur la pluralité des
192 p., 17 €. cet adage met le doigt sur contrainte du réel. Une en toutes circonstances ! mondes. Des mythes
le vertige que nous donne position provocante et Un mythe que s’attelle antiques à la cosmologie
Étonnant vivant la notion d’infini. rafraîchissante, exposée à déconstruire avec brio moderne, c’est cette
Ce livre est le témoignage L’explorant du point de vue avec l’agréable mélange le neurobiologiste diversité de
passionné d’une centaine philosophique, historique, de fluidité et d’érudition Thomas Boraud. En représentations et
de scientifiques français mathématique caractéristique de l’auteur. analysant la manière dont d’enjeux que tente
sous la coordination de et astronomique, Aurélien Barrau, Dunod, notre cerveau fonctionne, d’explorer cet ouvrage
Catherine Jessus, cette nouvelle édition 2016, 96 p., 11,90 €. il démontre que notre collectif, qui rassemble
directrice de l’Institut des n’oublie pas les dernières capacité à prendre des les contributions
sciences biologiques du découvertes en La Physique décisions relève plus du de philosophes,
CNRS. À travers des cosmologie et en physique des particules hasard que de processus d’astrophysiciens,
présentations quantique. L’infini est-il réel Vous ne comprenez rien rationnels. Car elle fait d’historiens des sciences
d’expériences et un grand en physique ? Les à la physique des appel à des mécanismes et de la littérature.
choix d’illustrations, ces mathématiciens ont-ils particules ? Ce livre très neuronaux largement Sylvie Nony et Alain
scientifiques partagent raison de le manipuler ? grand public, qui fait la aléatoires et inconscients. Sarrieau (dir.), préface de
leur émerveillement Quelques questions part belle à l’illustration, Et si Homo sapiens finit Michel Blay, ADAPT/SNES
devant les découvertes du auxquelles tente de vous offre une manière par donner l’illusion de éditions, 2017, 178 p., 25 €.

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