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L'antiquité classique

ΣΥΝΕΣΙΣ dans Oreste d'Euripide


Jacqueline Assael

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Assael Jacqueline. ΣΥΝΕΣΙΣ dans Oreste d'Euripide. In: L'antiquité classique, Tome 65, 1996. pp. 53-69;

doi : 10.3406/antiq.1996.1242

http://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_1996_num_65_1_1242

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^

S???S?S dans Oreste d'Euripide

Euripide est le seul poète tragique dans l'uvre duquel la notion de


s??es?? a une importance. Elle figure en huit occurrences dans la part de
son théâtre qui a été conservée et le fait est en lui-même remarquable1; en
effet, Eschyle et Sophocle, eux, n'emploient jamais ce terme et la plupart
des auteurs de l'époque classique en font un usage très limité2.
dénonce d'ailleurs comme un abus la fréquence avec laquelle ce
mot revient chez Euripide et ses parodies signalent son utilisation comme
une caractéristique propre du vocabulaire et du style de ce poète3.
Au Ve siècle cependant, le terme se répand sous l'influence des
sophistes notamment, et il désigne la faculté d'intelligence. Historien à
l'esprit finement critique, Thucydide l'adopte pour juger des capacités
intellectuelles des personnages qu'il évoque4. Mais s??es?? définit, plus
précisément, l'instrument de la connaissance rationnelle.
C'est pour cela que la réitération de ce mot dans les pièces
d'Euripide choque Aristophane. En effet, les attaques qu'il lance n'ont
pas la gratuité de critiques purement langagières. Le poète comique a en
réalité pour but de combattre les dangers que fait courir le développement
de nouveaux modes de pensée. Dans les Grenouilles, il imagine une
invocation qu'Euripide pourrait adresser à l'Éther (?????) et à la Raison
(S??es??) :
?????, ?µ?? ß?s??µa, ?a? ???tt?? st??f???
?a? ???es? (...)
Éther, ma pâture; pivot de la langue et toi, Compréhension (...)5

1 Cf. J.T. Allen et G. Italie, A Concordance to Euripides, Berkeley-Londres, (1954),


1970, s. v. ai>vtaiq;H.F., 655; Or., 396, 1524; Tr., 672, 674; Hi., 1105; I.A., 375; Su.,
203.
2 Pour Eschyle, cf. G. Italie, Index Aeschyleus, Leyde, (1954-1955), 1964. Pour
Sophocle, cf. F. Ellendt, Lexicon Sophocleum, Hildesheim, 1958. Cf. de plus, J.
Carrière, Tables fréquentielles du grec classique, Université de Besançon, 1985. On y
trouve les nombres suivants : Antiphon 0, Andocide 0, Lysias 1, Isocrate 1, Démosthène
7, Xénophon 1.
3 Grenouilles, 893; 1483 (s??es??); 1430 (s??et??).
4 Sur l'histoire du mot, cf. B. Snell, Die Ausdrücke für den Begriff des Wissens in der
Vorplatonischen Philosophie, Berlin, 1924, p. 40-59 et P. HUART, Le vocabulaire de
l'analyse psychologique dans l'uvre de Thucydide, Paris, 1960, p. 280-313.
5 Grenouilles, 892-893. - Aristophane raille aussi Socrate qui, dans les Nuées est
censé adorer l'Éther; en fait les espaces éthérés intéressent plutôt Anaxagore en tant que
philosophe-physicien.
54 J. ASSAEL

Cette dernière entité est présentée comme la référence suprême d'un


rationalisme militant. Le poète comique pastiche aussi l'emphase avec
laquelle, dans ses makarismoi, Euripide célèbre le bonheur de ceux qui
acquièrent la science, la connaissance; Aristophane retient encore le
terme de s??es?? pour exercer sa raillerie :
?a?????? ?' ???? ????
???es?? ????ß?µ????
Heureux l'homme à l'intelligence acérée...6

En se livrant ainsi à la parodie, le poète comique cherche à désacraliser le


savoir rationnel dont les philosophes et Euripide soulignent la valeur
d'une manière que leur censeur juge subversive.

Il est clair que, dans un esprit de polémique, Aristophane


caricature le style et les idées de ses adversaires; une étude qui porterait
sur les divers emplois de s??es?? chez Euripide pourrait donc apparaître,
a priori, comme un moyen de rectifier la vision des choses
qu'Aristophane veut imposer, et de mieux connaître l'évolution de la
pensée grecque. En effet, un débat est ouvert depuis longtemps au sujet
du rationalisme ou de G irrationalisme d'Euripide et une analyse précise
de la signification que prend s??es?? dans son théâtre pourrait sembler
susceptible de contribuer à la résolution de cette question7. En fait,
l'utilisation qu'Euripide fait de ce terme est souvent anodine; comme
Pindare, Thucydide ou Démosthène, le poète lui donne le sens d'
«pénétration», mais il ne s'en sert pas pour manifester un
rationalisme virulent. Euripide définit simplement la s??es?? comme une
faculté spécifiquement humaine qui ne peut être l'apanage ni des
animaux, ni, à certains égards, des dieux8. Toutefois, si une étude
générale risque de demeurer décevante, l'examen d'un emploi particulier
s'annonce plus prometteur.
Dans Oreste, en effet, Euripide souligne lui-même l'importance
d'une occurrence, en soumettant en quelque sorte son interprétation au
spectateur comme une énigme; lorsque Ménélas demande à son neveu

6 Grenouilles, 1482-1483. - Parodie de YAntiope, fr. 910 N2, dans lequel on trouve
un éloge de la connaissance rationnelle. Cf. B. Gladigow, Zum Makarismos des Weisen,
dans Hermes, 95, 4, p. 421 («rationaler Erkenntnis»).
7 Cf. les thèses antagonistes soutenues par A.M. Verrall, Euripides the
Rationalist, Cambridge, 1895, et E.R. Dodds, Euripides the Irrationalist, dans Classical
Review, 1929, p. 43.
8 Dans les Troyennes, 673, l'usage de cette faculté est dénié aux animaux, comme
chez AlcméON, fr. la. Dans Héraclès, 655 :
?? d? ?e??? ?? ???es?? ?a? s?f?a ?at' ??d?a?,
(«si les dieux exerçaient leur intelligence et leur sagesse à la manière des hommes...»),
il apparaît que les dieux ne possèdent pas les mêmes critères de jugement que les humains.
S???S?S DANS ORESTE D' EURIPIDE 55

quel mal l'accable, après le meurtre de Clytemnestre, le jeune homme


répond :
? s??es??, dt? s????da de??' e???asµ????,

Cette s??es?? qui fait que je sais bien moi-même que j'ai accompli
des actes terribles9,
et son interlocuteur relève l'obscurité de cette explication. Le poète
emploie ainsi un procédé théâtral qui lui sert quelquefois à mettre en
évidence des termes auxquels il donne un sens original10. Or, dans cette
pièce, Euripide suscite une réflexion sur la signification de s??es?? : il
insère ce mot dans tout un champ sémantique et il joue de ses
ambiguïtés11. Certains commentateurs signalent la difficulté qu'il y a à
comprendre ce passage et leurs conclusions sont aporétiques12. La
question présente donc un aspect philologique, mais elle intéresse aussi
l'historien des idées. Il est en effet paradoxal que la s??es?? soit
dénoncée par Aristophane comme le principe suprême reconnu par un
esprit rationaliste, alors que, dans Oreste, Euripide définit par ce terme
un type de maladie (??s??). W.S. Smith relève là un oxymore13 et il
apparaît effectivement troublant que, dans cette pièce, la s??es?? soit
dépeinte comme un phénomène qui n'apporte pas l'équilibre du sujet,
qui n'emprunte pas une méthode propre à une pensée saine, mais qui, au
contraire, conduit au délire14.
L' elucidation du sens que prend s??es?? dans Oreste peut
permettre de préciser en quel point, situé entre les deux pôles du
rationalisme et de G irrationalisme, Euripide place l'exercice de la faculté
spécifiquement humaine d'intelligence.

Il faut cependant vérifier tout d'abord si, dans cet emploi, le mot
s??es?? appartient réellement au vocabulaire psychologique. En effet, ce
terme est également utilisé dans le langage médical et A. Garzya a tenté
d'interpréter le vers 396 d' Oreste comme l'énoncé d'un diagnostic : «la
sua malattia è ? s??es??, come dire è "la malattia denominata cosí"»15.

I °I9 Oreste,
Cf.
DansparOreste
exemple
396. -figurent
dt?Troyennes,
a une
deux
valeur
emplois
884épexégétique.
et de
sqq.s??es?? (396 et 1524), ainsi que trois emplois
de s??et?? (921, 1406 et 1180) et une occurrence du comparatif négatif ?s??et?te??? (493).
1 2 Cf. R. AÉLION : «les contradictions du texte ne permettent pas, en ce qui concerne
Oreste, d'affirmer avec certitude». (Euripide, héritier d'Eschyle, Paris, 1983, II, p. 249).
13 Cf. v. 395 - W.S. Smith, Disease in Euripides' Orestes, dans Hermes, 95, 3,
p. 297.
1 4 Le mot µa??a? est aussi proposé comme un synonyme paradoxal de s??es?? (Oreste,
409).
15 A. Garzya, s??es?? come malattia : Euripide e Ippocrate, dans Actes du Vile
Colloque International Hippocratique, Madrid, 24-29 sept. 1990, p. 506.
56 J. ASSAEL

Dans le corpus hippocratique, le lexique technique utilisé est sans


équivoque : la notion de s??es?? définit un fonctionnement intellectuel
qui est l'aboutissement de l'action mécaniste du cerveau et d'éléments
extérieurs qui la conditionnent (air, chaleur, etc.). Si donc le terme
s??es?? apparaît, dans ce texte d'Euripide, comme une référence faite
aux théories des médecins, il sera possible, en analysant le
du personnage, d'évaluer seulement le degré de dérèglement
psychique dont il est affecté, c'est-à-dire la part de rationalité qui lui
reste, et l'irrationalité qui le menace, non pas la force d'un quelconque
rationalisme.
En fait, A. Garzya pense qu'à travers l'emploi qui est fait de
s??es?? au vers 396, Oreste identifie un dysfonctionnement cérébral16.
Mais cette hypothèse se fonde sur un glissement de sens que rien
n'autorise, certainement pas, en tout cas, les passages de la doctrine
hippocratique de l'encéphale auxquels le critique fait allusion : ?? d? t??
???es?? ? e???fa??? ?st?? ? d?a??????? («c'est à l'intelligence que le
cerveau apporte son message») et un peu plus loin : ??6 f?µ? t??
????fa??? e??a? t?? ??µ??e???ta t?? ???es?? («Je dis donc que le
cerveau est l'interprète de l'intelligence»)17. Dans ce traité, la s??es??
n'est pas mise en rapport avec un état pathologique. Ce mot n'a
d'ailleurs jamais une valeur négative dans le langage médical; il désigne
simplement l'activité cérébrale18.
Même s'il est possible d'imaginer que, dans un style un peu
approximatif, Oreste parle d'un dérèglement psychique en évoquant son
origine et non pas ses effets :
- Quelle est la maladie qui te détruit ?
- La cérébralité : je sais bien en moi-même que j'ai accompli des
actes terribles,

cette solution ne justifie en aucune manière l'étonnement de Ménélas, elle


n'explique donc pas la construction du dialogue. Tout au long de la pièce
en effet, les personnages montrent qu'ils connaissent parfaitement

16 «La coscienza non è per Oreste una presa d'atto neutrale, ma, come s'è visto, una
condizione psichica morbosa movente da una disfunzione mentale (??s?? ... ? s??es??).»,
op. cit., p. 509.
17 Morb. Sacr., 16 et 17.
18 A. Garzya signale d'ailleurs lui-même la présence du mot pa?as??es?? dans le
corpus hippocratique pour désigner un dérèglement de la raison : loc. cit., p. 509, n. 14.
Il existe surtout les termes f?e??t?? et f???t?? (cf. A. Thivel, Cnide et Cos ?, Nice, 1981,
p. 201, n. 145). - On trouve 14 emplois du mot s??es?? dans les traités hippocratiques (cf.
G. Maloney, W. Frohn et P. POTTER, Concordance des uvres hippocratiques, Montréal
Québec, Paris, 1984). Les occurrences les plus intéressantes figurent dans le traité Morb.
Sacr. : le sens y est assez spécialisé. Par ailleurs, le terme a la signification banale
d' «intelligence», «compréhension», que tous les auteurs lui donnent couramment.
S???S?S DANS ORESTE D' EURIPIDE 57

l'existence de maladies psychosomatiques19. Si Oreste donnait au terme


s??es?? une connotation médicale, ce sens devrait paraître évident à son
interlocuteur.
L'interprétation que propose A. Garzya présente d'autres
inconvénients majeurs sur le plan littéraire : elle détruit toute cohérence
entre les divers emplois du mot s??es?? dans la pièce. En effet, le terme
apparaît aussi au vers 1524. Oreste discute avec un esclave phrygien
qu'il menace de tuer :
- ??? ????, ?a? d????? fj t??, ?deta? t? f?? ????.
- ?? ???e?? · s??e? se s??es??.

- Tout homme, même esclave, est heureux de voir la lumière.


- Bien dit. La s??es?? te sauve.

De toute évidence, dans ce contexte, le terme n'a aucune signification


médicale.
D'autre part, le poète forme un oxymore en associant à dessein des
termes comme ??s?? et s??es??. Si, pris dans une acception technique,
le nom s??es?? définissait un type de maladie, l'effet stylistique
complexe élaboré par Euripide se réduirait presque à une tautologie. Or,
la formule demeure tout à fait paradoxale.

Pour parvenir à rendre compte de son originalité, certains


commentateurs ont supposé qu'Euripide s'est servi du mot s??es?? dans
Oreste comme d'un néologisme, qu'il lui a prêté le sens nouveau de
«conscience morale»20. F. Chapouthier traduit ainsi le passage en
question :
- Et quel est le mal qui te dévore ?
- Ma conscience. Je sens l'horreur de mon forfait21.
Mais si, par définition, la morale est la science qui permet de distinguer
le bien du mal, et la conscience morale une disposition de l'esprit humain
qui lui inspire la joie d'avoir bien agi et le regret des mauvaise actions,
assurément rien de tout cela n'est à l'uvre de manière simple dans la
tragédie d'Euripide.

20
19 Cf. R.parGoossens,
exemple v. Euripide
314-315. et Athènes, Bruxelles, 1962, p. 653, n. 6. - Le terme
s??es?? n'a jamais eu le sens de conscience morale, dans l'esprit des Grecs, jusqu'à l'époque
de Polybe (cf. Polybe, XVIII, 43, 13 et D. Lanza, Unita e signifícalo dell' Oreste
euripideo, dans Dioniso, 35, 1961, p. 60).
21 Cf. l'édition & Oreste (C.U.F.). De nombreux commentaires vont dans le même
sens : cf. par exemple J. DE Romilly, La crainte et l'angoisse dans le théâtre d'Eschyle,
Paris, 1971, p. 97-98; B. Snell, op. cit., p. 56, n. 2; E.R. Dodds, op. cit., p. 51. E.
Rohde est un peu plus nuancé : «Après son acte, Oreste éprouve sans doute du repentir,
mais sans aucun trouble de nature religieuse» (Psyché, le culte de l'âme chez les Grecs et
leur croyance à l'immortalité, Paris, 1928, p. 470, n. 1).
58 J. ASSAEL

Le geste meurtrier d'Oreste entre en effet dans une logique qui


résulte de l'application de la loi du talion, et dans une morale religieuse
de la vengeance qui a son propre code et ses valeurs22. Dans ce cadre,
l'acte justicier d'Oreste concourt au bien. Même si parfois le jugement
porté sur ce geste sanglant est complexe et si plusieurs systèmes moraux
entrent en concurrence :
- ???a µ??.
- ?a??? d' ??.
«Meurtre juste» dit le chur, «mais affreux» réplique Electre23, dans
diverses circonstances au cours de la pièce, Oreste lui-même s'affirme
convaincu de son bon droit :
?a? t? p???µa ?' e?d???? µ??24.
En inscrivant son drame dans le contexte du mythe des Atrides, Euripide
illustre un état de la pensée selon lequel «toute vertu est comprise dans la
justice»25. De ce point de vue, même le matricide n'est pas, en lui-même,
absolument condamnable.
D'ailleurs, dans la pièce, Oreste est censé tuer Clytemnestre sur
l'ordre d'Apollon26. Le poète donne à son personnage meurtrier la
caution de l'autorité religieuse. Il décourage ainsi par avance toute
interprétation anachronique de s??es?? inspirée par les critères d'une
morale chrétienne27.
D'une certaine manière, Euripide crée donc une catégorie mentale
en évoquant la s??es?? qui tourmente Oreste. L'ahurissement
qu'éprouve Ménélas s'explique en effet par le fait que, tout comme les
spectateurs, il doit s'attendre à entendre prononcer à la place de s??es??
le mot µa??a dont le sens est radicalement opposé à celui qui lui est
proposé. Dans la version mythologique traditionnelle, après le meurtre
de sa mère, Oreste est plongé dans le délire. Tel est le sort qui lui est
réservé chez Eschyle et chez Sophocle. Le fort contraste qui s'établit

22 L'analyse précise du fonctionnement des juridictions athéniennes à l'époque


classique montre que l'évolution de la société n'a pas complètement aboli ces modes de
pensée (cf. L. Gernet, Droit et institutions en Grèce antique, Paris, (1968) 1982, p. 84).
23 Oreste, 194. Cf. aussi Iphigénie en Tauride, 559.
24 Oreste, 782; cf. aussi 932 et sqq.; 775; 923 et 930.
25 Cf. E.R. DODDS, Les Grecs et l'irrationnel, (Berkeley, 1959) Paris, 1977, p. 44.
26 Oreste, 28 et passim.
27 D'autres termes que s??es?? ont vu leur sens gauchi dans les mêmes conditions. Cf.
la traduction de s?????a par «remords» (Andr., 805) alors que le personnage n'exprime que
son regret d'avoir causé sa propre perte en voulant éliminer sa rivale. - Il n'est pas inutile
de rappeler, comme le fait Dodds, qu'un autre mot existe, à l'époque classique, pour
exprimer la conscience et le remords d'une culpabilité religieuse : ????µ???, et que ce terme
est employé quelquefois par Euripide (op. cit., p. 64, n. 46). - Par ailleurs, l'objection
déjà opposée à l'hypothèse de A. Garzya est ici encore valable : la traduction de s??es?? par
«conscience» détruit la cohérence sémantique établie par Euripide grâce à l'écho lexical des
v. 396 et 1524. Cette notion morale ne convient pas pour interpréter le deuxième emploi
du mot.
S???S?S DANS ORESTE D' EURIPIDE 59

entre l'image d'un personnage affolé par les Érinyes et celle d'un héros
qui se targue d'exercer son jugement, est surprenant.
Il est difficile de déterminer d'emblée le sens exact de s??es?? : les
alliances de mots qui se forment entre cette notion, ??s?? et µa??a
précisément brouillent toute compréhension. Il apparaît néanmoins que
ce terme définit une réaction de l'intelligence et de la conscience après
l'accomplissement du geste fatal perpétré par Oreste. L'emploi du verbe
s????da au vers 396 le prouve. Dans ce contexte, s??es?? entretient
certainement plus de rapports avec le vocabulaire de la perception et des
sentiments qu'avec un langage directement médical. Toutefois,
de cette expression rend malaisée l'analyse psychologique qui doit
procéder en quelque sorte à l'envers : puisque le sens inconnu du mot
s??es?? ne peut pas éclairer l'attitude d'Oreste, l'observation de son
comportement dans la pièce doit permettre de cerner le sens
problématique de cette notion.
En mettant en scène cet épisode du mythe des Atrides, Euripide
imagine la psychologie d'un personnage soumis à la nécessité du
matricide. Visiblement cette question l'intéresse. Or, dans cette situation,
chez Eschyle ou chez Sophocle, les héros ne recherchent que
L'originalité et la nature spécifique de la s??es?? que revendique
G Oreste d'Euripide, cette espèce d'éveil de l'esprit humain, apparaîtront
mieux à travers une étude comparative des réactions de conscience ou
d'inconscience que les divers poètes prêtent à leurs personnages.

En fait, la pensée du meurtre est à la fois simple et confuse pour


les héros mis en scène par Eschyle et Sophocle. Lorsque, dans les
Choéphores, le chur encourage le jeune homme à accomplir le
matricide, il s'adresse à sa claire capacité de jugement :
w -, d?' ?t?? d? s??-
t?t?a??e µ???? ?s??? f?e??? ß?se?.
Que mon avis descende en tes oreilles, jusqu'au fond calme de ta
pensée28.
La présence de l'adjectif ?s??? est très éloquente. Elle montre que le
bien-fondé du meurtre n'apparaît pas comme douteux. Par ailleurs,
quand Oreste interroge Pylade, avant de perpétrer son geste meurtrier, il
vérifie, à travers cette ultime hésitation, si son geste est en conformité
avec le droit. Les justifications religieuses et morales qui lui sont
présentées suffisent à rendre son devoir évident et nécessaire29.
Une part de trouble demeure cependant dans l'esprit des
puisque les sentiments humains existent, naturellement, et ils

28 Choéphores, 451-452.
29 Choéphores, 899.
60 J. ASSAEL

rendent l'exécution du meurtre tragique30. Mais la sensibilité est tenue en


bride, chez Eschyle et chez Sophocle, par la colère et la violence
intérieure. Ainsi, le chur qui fait appel à la raison d'Oreste pour lui
montrer l'importance de sa mission l'excite ensuite à abandonner tout
contrôle afin de pouvoir mener à bien son entreprise sanglante :
ta µ?? ??? ??t?? ??e?,
ta d' a?t?? ???a µa?e??
p??pe? d' ???µpt? µ??e? ?a???e??.

Voilà la situation. Quant au reste, apprends-le toi-même de ta colère.


À qui descend dans l'arène sied un implacable courroux31.
L'expression ???a µa?e?? est paradoxale. Elle indique que le choix de
l'inconscience est fait. Les personnages qui reconnaissent les impératifs
d'une morale meurtrière en sont réduits à brimer leur lucidité, à
s'aveugler volontairement sur leurs propres sentiments. L'Electre de
Sophocle réagit de manière semblable ou, plus exactement, même si sa
haine furieuse ne suffit pas à provoquer son inconscience, la jeune fille
préfère étouffer la voix obscure de son bon sens, plutôt que de réprimer
la violence à laquelle sa colère l'entraîne32. Sa sur Chrysothémis porte
un diagnostic juste lorsqu'elle constate :
(...) ???a s?? µ???s?? ?? p??a.
Mais il n'y a chez toi nulle place pour le bon sens33.

En fait, face à la nécessité du meurtre, Electre refuse d'entendre raison.


Telles sont les conditions psychologiques dans lesquelles ces
personnages peuvent admettre les exigences de la fatalité34. Euripide, lui,
souligne l'incompatibilité tragique qui sépare la réflexion, les sentiments
humains et la nécessité du matricide que le mythe fixe convention-
nellement.

30 Cette composante existe en tout cas pour les personnages d'Oreste, chez Eschyle,
et d'Electre, chez Sophocle. Quant à l'Oreste de Sophocle, R. Aélion a pu écrire :
«[Sophocle] a supprimé toute hésitation d'Oreste; le fils tue sa mère sans un instant de
trouble, ni avant, ni après» (op. cit., p. 123).
31 Choéphores, 453-455.
32 Cf. Soph., Electre, 221 et sqq.; 616 et sqq.
33 Ibid., 1032.
34 Toutefois, à propos de la pièce de Sophocle, et en fonction évidemment du
comportement de son Oreste, R. Aélion établit la mise au point suivante : «Malgré les
efforts de nombreux critiques, il nous est difficile d'admettre que Sophocle a, comme
Eschyle et comme Euripide, posé le problème moral du matricide. Cela ne signifie pas qu'un
matricide n'est pas pour lui un crime abominable, mais qu'il a choisi de traiter le mythe
sans tenir compte de cet aspect, selon la conception des poètes épiques et peut-être des
poètes lyriques» (op. cit., p. 141).
S???S?S DANS ORESTE D' EURIPIDE 61

Ce poète invente un mode de pensée dans lequel la pitié occupe


une place déterminante. Dans toutes les pièces qui ont rapport avec le
cycle des Atrides et avec le meurtre de Clytemnestre, Euripide illustre
une vision cohérente, ce qui est exceptionnel dans son uvre : il oppose
à la nécessité religieuse de justice une résistance inspirée par le sentiment
de pitié qu'éprouvent les humains. Cette perspective fait évoluer la
pensée tragique. Dans Electre, le héros répugne à accomplir le matricide.
Lorsque sa sur l'interroge sur ses motifs d'angoisse :
µ?? s' ???t?? e??e, µ?t??? ?? e?de? d?µa?;

La pitié t'a-t-elle pris, à la vue du corps de ta mère 35 ?

Oreste confirme cette crainte. Au moment où le personnage tue sa mère,


le poète lui prête un geste significatif : Oreste voile son visage et son
regard36; il affiche ainsi son désaccord avec l'acte que lui impose son
destin mythique.
Les sentiments humains fournissent alors des critères de jugement.
En effet, en se fondant sur son émotion, Oreste acquiert la certitude que
la nécessité religieuse qui l'opprime doit être dénoncée comme tyranni-
que et déraisonnable. Le jeune homme accuse Apollon et ses oracles :
?O F??ße, p????? ?' ?µa??a? ???sp?sa?.
? Phoibos, tu as rendu des oracles bien insensés37 !

Par opposition, l'humanité d'Oreste lui confère une forme de science


(µ???s??) dont le dieu est dépourvu. La sensibilité du personnage lui
permet de prendre clairement conscience de la valeur du geste meurtrier.
Chez Euripide, à la différence de ce qui se passe chez Sophocle, le héros
vengeur n'attend aucune joie de son acte; il proclame au contraire son
amertume :
?st?· p????? d' ??? ?d? t?????sµ? µ??.

Soit. Mais qu'amer et sans douceur est un pareil exploit38 !

La pitié se présente donc bien dans cette uvre comme le ressort d'une
pensée et d'une connaissance tragiques. Elle n'est pas seulement la
source d'effets pathétiques sur lesquels le poète fonderait une esthétique.
C'est ainsi que, dans Oreste, ??p? peut être proposé comme un premier
synonyme de s??es??39. Par ailleurs, le jeune homme gémit sur le sort de
sa mère. Il emploie pour l'évoquer l'adjectif t??a?? a? chargé d'apitoie-

35 Eur., Electre, 967.


36 Ibid., 1221 et sqq.
37 Ibid., 971.
38 Ibid., 987; à la différence de Sophocle, Electre, 1299.
39 Oreste, 398.
62 J. ASSAEL

ment et d'affectivité40 et il n'est pas anodin que les mots s??es??,


d????a («les larmes») et ??e?? («la pitié») soient tour à tour présentés
comme des équivalents de ??s?? et qu'ils entretiennent ainsi entre eux
d'étroits rapports41.
Les héros d'Euripide ne répriment pas, avant le meurtre, une
lucidité douloureuse déjà originale dans le théâtre grec. Mais de plus,
Euripide accorde à Oreste, après la mort de Clytemnestre, le droit unique
de se prévaloir de la s??es??, sorte de prise de conscience que les
personnages d'Eschyle ou de Sophocle n'éprouvent pas42.

Le texte donne quelques indications qui permettent de comprendre


la nature de cette réaction que le héros manifeste. Tyndare reproche en
effet au jeune homme d'avoir été absolument insensé lorqu'il a commis
le meurtre :
t??t?? t?? a?d??? ????et' ?s??et?te???43;
Il emploie un terme apparenté à s??es??. L'ironie de cet écho n'est pas
gratuite. Le poète précise ainsi que cet état de conscience, en tant que tel,
dans son acuité, est nouveau chez Oreste44.
De plus, Euripide organise le dialogue de manière à ce qu' Oreste
ait l'occasion d'expliquer dans quelles circonstances la s??es?? s'est
imposée à lui. Ménélas interroge longuement son neveu sur ce sujet. Ces
remarques n'ont aucun intérêt dramatique, elles sont même redondantes
par rapport aux renseignements qu'Electre a déjà donnés à Hélène45.
Mais la poésie de cette évocation agit efficacement pour que le spectateur
imagine l'état psychologique du personnage. Le moment où se produit
l'avènement de la s??es?? n'est pas celui du meurtre ou de l'action. Une
révélation frappe l'esprit du jeune homme alors qu'il procède à
l'incinération de sa mère :
???t?? f???ss?? ?st??? ??a??es??.
De nuit, alors que je recueillais avec soin les os46.
La prise de conscience n'est pas provoquée par une forme de réflexion
logique ou par les débats juridiques qui se développent dans la pièce.
L'état de s??es?? advient comme une crise liée à la vision de la mort, à
un rapport très concret avec le sang et des ossements.

40 Oreste, 402 par exemple, peu après l'emploi de s??es??.


41 Cf. 831-833. ?????a et ??e?? sont introduits comme un zeugma dans une structure
syntaxique tarabiscotée (cf. C.W. Willink, Orestes, p. 222) et les deux termes glosent en
quelque sorte le sens de ??s??.
42 Cf. Choéphores, 1026 et sqq.
43 Oreste, 493.
44 Cf. aussi ibid., 216.
45 Cf. ibid., 89.
46 Ibid., 404.
ΣΥΝΕΣΙΣ DANS ORESTE D' EURIPIDE 63

Euripide suggère ainsi à quel frisson de la conscience correspond


le mot σύνεσις. Mais pour saisir pleinement son intention, il convient de
vérifier dans quelles conditions ce terme qui désigne souvent un
processus d' intellection très abstrait peut servir à nommer l'émotion
suscitée par un contact funèbre avec un corps et des cendres.

Originellement, le mot σύνεσις ou le verbe συνίημι désignent des


phénomènes concrets. Ces termes font partie du vocabulaire homérique.
A cette époque, leur sens est très fort. Le verbe signifie «suivre»,
«obéir». Il est souvent employé à l'impératif et ces formes résonnent
comme die Erfüllung einer Aufforderung, «l'accomplissement d'une
sommation»47. À l'époque classique, Euripide confère au nom σύνεσις la
même force, puisque le terme sert à désigner un tourment intellectuel qui
habite Oreste et qui commande son autodestruction, à la suite de la mort
subie par Clytemnestre.
Le préfixe συν- participe de manière notable à l'établissement du
sens. Grâce à cet élément, le mot σύνεσις décrit un processus
Au départ, le complément d'objet du verbe est souvent δπα et
l'action indiquée par συνίημι consiste à faire siennes des paroles, à les
«comprendre», au sens étymologique du mot, à se les approprier
de manière à transformer ensuite en acte l'indication transmise au
cerveau. De même que la compréhension doit aboutir à une action, le
fonctionnement cérébral se prolonge en des effets qui peuvent affecter le
domaine physique, comme cela se produit pour Oreste.
L'acception strictement intellectuelle du mot σύνεσις lui a été
donnée par les Présocratiques et par les sophistes, à une époque où
l'homme devient «la mesure de toute chose», où, par conséquent, la
pensée se détache du réel, le jugement ne dépend plus d'un rapport étroit
avec la réalité concrète48. Toutefois, les implications originelles n'ont pas
disparu à l'époque classique. Le témoignage de Platon le prouve. Dans
le Cratyle, en effet, le philosophe distingue le sens de nombreux mots
désignant l'intellectualité, en dégageant des etymologies parfois
Son interprétation du terme σύνεσις, du moins, est éclairante :
συμπορεύεσθαι γαρ λέγει την ψυχήν τοις πράγμασι το συνιέναι
(«συνιέναι signifie que l'âme accompagne la marche des choses»). Le
mouvement évoqué est concret et des connotations émotionnelles sont
introduites dans cette description d'un fonctionnement intellectuel, au
point que Platon envisage la compréhension comme une communion de
l'âme avec le réel.

47 Cf. B. Snell, op. cit., p. 40.


48 Cf. à ce sujet la réflexion historico-philosophique de B. Snell sur l'évolution du
sens de σύνεσις au cours des siècles : op. cit., p. 48 et sqq.
49 Cratyle, 411 et sqq. - Platon se trompe en analysant une des composantes de
σύνεσις comme une forme du verbe εΐμι. - En fait, συνίημι signifie «jeter avec».
64 J. ASSAEL

En fait, chaque auteur attribue au nom σύνεσις un degré


d'affectivité proportionnel à la force dévolue au préfixe συν-. Or, dans la
pièce d'Euripide, l'importance de cet élément apparaît capitale. En effet,
au moment où le poète fait figurer pour la première fois le mot σύνεσις
dans Or este, il souligne sa présence en concentrant, dans l'espace de
quelques vers, l'emploi de plusieurs mots composés avec συν- : Pylade,
complice du héros, est défini comme συνδρών, au vers 406; Clytemnes-
tre est désignée comme συγγενει au vers 411 et au vers 396 surtout, en
une formule très appuyée, le terme σύνεσις est explicité par le verbe
σύνοιδα. Après le meurtre, Oreste envisage différemment les rapports
humains. Il semble éprouver un large sentiment de fraternité et aspirer à
une communion avec les autres mortels. Il a compris ce que représente la
vie humaine. Le vers énigmatique qu'il prononce suggère en tout cas
qu'une prise de conscience s'est effectuée, au cours de laquelle Oreste a
assimilé l'horreur irréparable de son geste (δείν' είργασμένος).
Le verbe σύνοιδα indique que tout un travail de réflexion amène le
héros à réunir ses pensées et ses émotions. Mais l'avènement de la
σύνεσις implique de plus qu'une union se produit, par laquelle Oreste se
confond avec un objet, une réalité qui lui est externe50. Compte tenu de
la situation, aucun autre rapprochement ne pourrait ébranler le jeune
meurtrier comme une communion avec la mère qu'il a tuée.

L'analyse psychologique révèle la pitié qu Oreste éprouve pour sa


victime. L'observation des formes lexicales, l'étude des champs
sémantiques et des figures poétiques montre de plus que le sort du héros
se confond avec celui de sa mère. La compréhension de ce que
représente la mort de Clytemnestre conduit Oreste à partager avec elle
son anéantissement.
Le terme σύνεσις recouvre deux idées : intelligence et communion.
Le rapprochement de plusieurs expressions dans la pièce autorise ce
constat. En effet, le mot apparaît pour la première fois lorsque Oreste
nomme le mal qui l'accable. Mais avant cela, Electre rend compte auprès
du chœur de l'état dans lequel se trouve son frère. Les deux passages se
prêtent, logiquement, à une comparaison. La jeune fille emploie la forme
συντακείς pour indiquer qu' Oreste dépérit et se consume51. Le préverbe
συν- apparaît aussi dans ce participe et C.W. Willink en souligne la
valeur dans son commentaire : «συν- also suggests communiter; »,

50 «συν- préverbe «plein» exprime soit l'union - ou la confusion - d'objets


jusqu'alors séparés ou distincts, soit l'accompagnement pour des personnes, soit la
participation à une action accomplie par d'autres». (J. Humbert, Syntaxe grecque,
§ 606).
5 1 Oreste, 34.
ΣΥΝΕΣΙΣ DANS ORESTE D'EURIPIDE 65

«sympathetic relationship {coalesce)»52. Dans ce passage, tout comme


σύνεσις, συντακείς est mis en rapport avec νόσω, «la maladie». Mais
dans ce cas, les images sont plus directement significatives; le verbe
συντήκω désigne en effet un processus de combustion ou de
: il signifie à la fois «se consumer» ou «se fondre avec»53. Mais
Euripide joue souvent avec le sens de συντήκω : dans les Suppliantes,
Évadné saute dans un feu pour s'unir ainsi aux cendres de son mari54.
De même, Oreste ressent physiquement l'action des flammes qui ont
anéanti le cadavre de sa mère et lorsque Electre analyse la déchéance
physique de son frère, elle observe ainsi un phénomène de

Une autre occurrence de συντήκω, dans Oreste, illustre l'emploi


métaphorique qu'Euripide fait de ce verbe pour exprimer l'idée d'une
union affective de deux êtres :
ώς άνήρ όστις τρόποισι συντακρ, θυραίος ων
μυρίων κρείσσων όμαίμων άνδρι κεκτήσθαι φίλος.
Quel que soit l'homme qui, moralement, ne fait qu'un avec nous, il
a beau venir du dehors, il crée des liens d'amitié plus forts qu'avec mille
personnes de même sang55.
Cette formule éclaire aussi, indirectement, la signification du terme
σύνεσις dont l'emploi au vers 396 apparaît comme parallèle à celui de
συντήκω au vers 34.
Le mot σύνεσις entre dans une même symbolique cohérente. La
prise de conscience que vit Oreste se produit en effet au moment où le
personnage voit le corps de sa mère brûler sur un bûcher. Mais le réseau
des images est riche et les aspects du malaise éprouvé par Oreste sont
divers. Euripide glose le terme σύνεσις par λύπη qui suggère un
épanchement de pleurs et par le nom μανίαι. Or, dans la pièce, la folie
d'Oreste semble causée par un dérèglement du circuit sanguin. Là
encore, les figures stylistiques éclairent la nature de la communion qui
est évoquée et justifient l'emploi du préfixe συν-. En effet, lorsque, par
métonymie, αίμα signifie aussi bien «le sang», «le meurtre» et «le
trouble suscité par le meurtre», le texte d'Euripide interprété littéralement
représente une curieuse confusion des personnes :
Κείται, το μητρός δ' αίμα νιν τροχηλατεΐ
μανίαισιν.

52 C.W. WiLLiNK, Euripides. Orestes, Oxford, 1986. Cf. p. 86, ad ν. 34; p. 133, ad
ν. 283; ρ. 212, ad ν. 805.
53 Cf. C. Coll ARD, Euripides. Supplices, Groningen, 1975, II, p. 373, ad ν. 1028-
1030.
54 Cf. Suppl., 1030. Iphis emploie le même terme pour indiquer une union affective
avec le couple de ses enfants (ibidem, 1106).
55 Oreste, 805-806.
66 J. ASSAEL

[Oreste] gît, mais le sang de sa mère le tourne et le retourne sous


l'aiguillon de la folie56.

Le sang de Clytemnestre semble désormais couler dans les veines de son


fils meurtrier, comme un fleuve agité. La littéralité du texte n'est pas
innocente, d'autant qu'Euripide réitère son effet57. Le réseau d'images
est élaboré. Plus loin dans la pièce, le chœur chante douloureusement le
délire d' Oreste :
(...) φόνον
δρομάσι δινεύων βλεφάροις.
Le sang court en tourbillons dans ses yeux...58

Les métaphores assimilent le circuit sanguin du jeune homme au cours


agité d'un fleuve (δινεύων)59.
En fait, lorsque le mot σύνεσις n'est pas employé de manière
anodine dans la littérature grecque, mais lorsque l'auteur qui l'emploie
analyse quelque peu sa signification, il est plus ou moins directement
associé à l'image d'un cours d'eau. Dans le Cratyle, le commentaire
auquel se risque Platon s'inspire, sur le mode de la raillerie, des théories
évolutionnistes qui enseignent, à la manière d'Heraclite, que tout
s'écoule. Dans ce contexte, le verbe συμπορεύεσθαι proposé comme
équivalent de σύνεσις évoque plutôt un flux qu'une marche. Cette image
implicite resurgit, bien plus tardivement, chez Plotin; le travail
métaphorique est alors évident : συμβάλλων δε εις εν πας έν τη συνόδω
καΐ τη ώς αληθώς συνέσει το φρονείν έγέννησε και εύρε : «mais c'est
dans une rencontre, par réunion, à proprement parler par convergence
(des idées) que tout un chacun produit et trouve la pensée60». Le terme
συμβάλλων évoque lui aussi la jonction de deux fleuves et il éclaire
l'ambiguïté de σύνεσις qui appartient à ce même registre de vocabulaire,
mais qui, en même temps, désigne la compréhension. Ces exemples
chronologiquement très éloignés l'un de l'autre montrent que l'étymo-
logie de ce mot est toujours vivante dans la pensée grecque, que le
symbolisme fluvial est sous-jacent.

56 Oreste, 36-37.
57 Cf. Oreste, 411, 338 et, de manière plus ambiguë, 197.
58 Oreste, 836-837.
59 Le réseau des métaphores se distingue de celui que l'on trouve chez Eschyle. R.
Aélion remarque que, chez ce poète, c'est l'animalité d'Oreste qui est illustrée, au moment
où Eschyle dépeint son délire (op. cit., p. 248). Chez Euripide, en revanche, le meurtre, le
contact avec la mort et le sang introduisent le héros dans une espèce d'universalité des
phénomènes physiques. - L'image du sang ou des pleurs comme flot, comme fleuve est
implicite en grec. Elle est exploitée par Eschyle, Choéph., 887; 1121 notamment;
Euripide lui donne une force particulière dans cet exemple.
60 Plotin, VI, 5, 10.
ΣΥΝΕΣΙΣ DANS ORESTE D' EURIPIDE 67

Ce fait sémantique renvoie à la première occurrence connue du


terme σύνεσις : elle apparaît dans la Nékyia au chant X de Y Odyssée.
Circé indique alors à Ulysse le point de convergence de deux fleuves qui
se déversent dans les Enfers, le Pyriphlégéthon («fleuve aux flammes
ardentes») et le Cocyte («fleuve des gémissements aigus») :
πέτρη τε ξύνεσίς τε δύω ποταμών έριδούπων.
la Pierre et le lieu où confluent deux fleuves hurleurs...61

Euripide semble avoir été le premier à rêver sur les dérivations


métaphoriques du sens de σύνεσις. Il est possible d'imaginer qu'il
dissimule dans la réplique d'Oreste une référence homérique qui échappe
à un Ménélas traditionnellement peu perspicace, peu lettré et peu poète62.
En ce cas, l'image tragique clôt somptueusement l'évocation de cet
épisode sanglant et funèbre de la légende des Atrides. Près du bûcher,
Oreste sent confluer en lui son propre sang et celui de sa victime. Ce
phénomène douloureux lui apporte l'intelligence.
Cette interprétation permet de procéder à une lecture cohérente des
deux passages où apparaît le mot σύνεσις dans la pièce. En effet, au vers

61 Odyssée, X, 515.
62 Euripide fait subir à Ménélas le même traitement ironique dans les Troyennes (v.
886). À la différence d'Hécube, ce personnage ignore tout du vocabulaire philosophique. -
La référence homérique serait assez peu surprenante dans cette pièce. Certaines expressions
employées par Euripide renvoient quelquefois à Y Odyssée, et dans cette œuvre, plus souvent
à la Nékyia qu'aux autres épisodes (cf. F. JOUAN, Euripide et les légendes des chants
cypriens, Paris, 1966, p. 10 et 410). C'est précisément dans Oreste que figurent les
réminiscences les plus nombreuses (cf. le relevé établi par P. Keseling, Homerische
Anklänge bei Euripides, dans Philologische Wochenschrift, 1943, p. 264; quelques
expressions rappellent certains passages du chant X de Y Odyssée). La présence rare de
certains détails permet d'établir quelques correspondances entre le texte d'Oreste et celui de
la Nékyia (cf. la description de la libation offerte à Clytemnestre; lait + miel, vin - v. 115
-, la plus voisine, en un sens de κ 518 - miel + lait, vin, eau - parmi toutes celles que l'on
trouve dans le théâtre grec. Par ailleurs, l'étude du vocabulaire, dans cette pièce d'Euripide,
révèle que le poète emploie de manière caractéristique un langage archaïque. Les mots qui
suscitent l'émotion tragique relèvent de cette catégorie (cf. les emplois de φάσγανον, bien
plus fréquents que dans toute autre pièce d'Euripide : 13 dans Oreste, 1 dans toute l'œuvre
d'Eschyle, 4 chez Sophocle; et dans Y Odyssée, 1 sur 6 en κ 145; έρεβόθεν : Or., 176 et κ
528; μελάνδετος ... ξίφος : Or., 821-822 renvoie aux nombreux emplois de μέλας dans la
Nékyia. La rareté ou l'absence de ces mots chez les autres tragiques suggèrent la nécessité
d'un rapprochement avec les textes homériques). De plus, près du bûcher funèbre où brûle le
corps de sa mère, Oreste découvre symboliquement le royaume d'Hadès et il devient lui-
même un mort vivant (cf. v. 200-201, 385-386 et passim). La situation de ce personnage
rappelle celle d'Ulysse qui rencontre les ombres evanescentes des morts, au cours de son
aventure initiatique. - Par ailleurs, dans Oreste au vers 396, le mot σύνεσις est précisé par
l'article, ce qui est rare dans toute la littérature grecque. Ce fait syntaxique ne se produit que
lorsque l'auteur donne une définition personnelle de ce terme (cf. Aristote, E.N., 1143 a
17; Polybe, XVIII, 43, 13; Plotin, VI, 5, 10, 21). Mais en poésie, l'article a quasiment la
valeur d'un démonstratif. L'expression ή σύνεσις se présente donc comme une référence à un
emploi antérieur bien particulier.
68 J. ASSAEL

1523, l'esclave Phrygien exprime un sentiment de compassion


universelle et une profonde compréhension de ce que représente la
condition mortelle. La convergence de leurs points de vue rapproche
alors Oreste et ce barbare effrayé qui a vu des fleuves de sang et de
larmes couler dans les eaux du Scamandre63. La σύνεσις qui agit de
manière salvatrice est celle de l'esclave qui gagne son impunité en
manifestant son intelligence de l'humain, elle est aussi celle d' Oreste
dont les paroles du Phrygien réveillent la capacité de sympathie64. Chez
Euripide, la σύνεσις est associée à une faculté d'émotion.

Il existe donc pour lui un rapport évident entre les mots σύνεσις et
λύπη. De plus, lorsque le sentiment éveillé dans la conscience humaine
est celui du tragique, et ainsi lorsque l'esprit cherche à analyser
l'intolérable, la pensée intelligente devient folie. Le poète résout ainsi la
contradiction qui a priori oppose σύνεσις et μανία, bien que
l'étymologie du verbe μαίνομαι («penser», «se souvenir») révèle que,
dans l'inconscient collectif des Grecs, la faculté d'intelligence a toujours
été considérée comme une atteinte potentielle à tout équilibre psychique
et comme un danger mortel65.
Dans le théâtre d'Euripide, la mise en scène du meurtre de
Clytemnestre par son propre enfant semble d'ailleurs fournir un cadre de
pensée particulièrement favorable au développement de cette idée. Dans
Electre en effet, Oreste constate :
"Ενεστι δ' οίκτος άμαθία μεν ούδαμοΰ,
σοφοίσι δ' ανδρών ου γαρ ούδ' άζήμιον
γνώμην έν είναι τοις σοφοίς λίαν σοφήν.
Un homme n'éprouve pas la pitié, s'il n'a pas la connaissance, mais
bien s'il possède la sagesse. Et le sage ne sort pas indemne lorsqu'il
comprend avec trop de sagesse66.
Dans ce passage, le vocabulaire est recherché. Quelques vers
en effet, le personnage nomme αισθησις la faculté de perception et
d'intelligence qui provoque la sympathie pour le malheur des hommes67.

63 Cf. l'évocation d'Electre au vers 1302.


64 Grammaticalement l'ambiguïté demeure. L'absence d'article fait de cette occurrence
de σύνεσις un écho de son premier emploi au vers 396. Il est donc fait référence ici plus
directement à la σύνεσις d'Oreste.
65 Cf. P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, 1974,
s.v. μαίνομαι.
66 EUR., Electre, 294 et sqq.
67 Ibidem, 290.
ΣΥΝΕΣΙΣ DANS ORESTE D' EURIPIDE 69

Ce mot est aussi neuf en poésie que σύνεσις peut être ancien68.
Euripide cherche à définir un concept original à travers lequel les
notions de compréhension, souffrance, tragique, seraient mêlées.
Il est d'ailleurs frappant que dans plusieurs de ses pièces, la prise
de conscience du tragique s'accompagne de l'anéantissement moral ou
physique du héros. Dans les Bacchantes en particulier, le messager
raconte que le cri de Penthée, μανθάνω, et sa mort furent simultanés69.
L'oxymore formé par Euripide lorsqu'il réunit en une équivalence
σύνεσις et μανία révèle ainsi l'ambivalence de l'intelligence humaine.
Pour Euripide, comme pour tous les penseurs rationalistes du Ve siècle,
cette faculté fonde la dignité de l'homme et favorise son
dans le cadre de sa condition. Mais en même temps, le poète
distingue à travers l'exercice de la σύνεσις une dérive inévitable vers la
folie. La compréhension et la conscience du tragique apparaissent
comme une malédiction, une tare (νόσος) qui condamnent l'esprit
humain à des phénomènes d' autodestruction.
Le diagnostic à travers lequel Oreste révèle la nature de sa maladie
n'est donc pas d'ordre médical, mais il exprime une réflexion de
caractère tragique sur le développement de l'intellectualité.

Contrairement à ce que prétend Aristophane de manière trop


simpliste, la σύνεσις, chez Euripide, ne correspond pas à un mécanisme
strictement cérébral. Dans Oreste, son avènement est en effet provoqué
par un choc, une souffrance qui bouleversent l'être humain tout entier,
par la prise de conscience de ce qu'est la mort.
Si ce mot est associé à la désignation de certaines forces du mal
(μανία, νόσος), c'est que par ce procédé Euripide traduit l'originelle
terreur sacrée que les humains éprouvent face à leur propre instrument
d'intelligence. Au moment où le poète fait représenter Oreste, en 408, il
ne se satisfait pas d'une étroite connaissance rationnelle. Il n'attend pas
non plus sereinement les révélations violentes qu'apporte la σύνεσις.
Au-delà de l'exploitation technique du raisonnement à laquelle les
penseurs du Ve siècle sont capables de se livrer, il appartiendra à l'esprit
d'un philosophe comme Platon de domestiquer les pouvoirs
de l'intelligence, non pas à celui d'un poète tragique tourmenté par
les oscillations que la σύνεσις provoque entre connaissance et folie.

B.P. 85, Jacqueline ASSAEL


F- 13262 Marseille Cedex 07,
France.

68 Bailly le définit comme un mot de prose attique qui, chez les Tragiques, n'est
employé que par Euripide dans ce vers d'Electre. - II est par ailleurs frappant que Démocrite
utilise σύνεσις au sens de αί'σθησις (II, 119, 28 D.-K.)
69 Cf. EUR., Bacch., 1113 et 1296; Aie, 940, Méd., 1078.