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Tracés.

Revue de Sciences
humaines
23  (2012)
Diasporas

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Robert Hettlage
Diaspora : esquisse d’une théorie
sociologique
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Référence électronique
Robert Hettlage, « Diaspora : esquisse d’une théorie sociologique », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne],
23 | 2012, mis en ligne le 19 novembre 2014, consulté le 14 janvier 2013. URL : http://traces.revues.org/5567 ;
DOI : 10.4000/traces.5567

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Diaspora : esquisse
d’une théorie sociologique

Ro be rt Hett l age
Tr adu it de l’ a l l e mand par S onia G o l d b l u m

Robert Hettlage a enseigné principalement la sociologie dans les universités de Ratis-


bonne et de Bâle. Après des études de sociologie, de philosophie sociale et d’économie,
il s’est particulièrement intéressé, tout au long de sa carrière, aux problématiques liées
à l’identité, sa constitution, les différentes échelles auxquelles elle s’exprime sur le plan
collectif et à ce qu’il appelle, à la suite de Christian Giordano (1981), le « management de
l’identité ». L’article dont nous proposons la traduction en français est tiré d’un numéro
spécial de l’Österreichische Zeitschrift für Soziologie intitulé « Migration und Diaspora »
et paru en 1991. Destiné à rendre plus intelligible la notion de « diaspora » aux prati-
ciens des sciences sociales (Ikonomu, 1991), le numéro de la revue autrichienne s’ap-
puie entre autres sur l’essai de conceptualisation sociologique proposé par Robert Hett-
lage (Dufoix, 2011, p. 396-397). Dans celui-ci, l’auteur met en œuvre des connaissances
tirées des divers domaines de la sociologie sur lesquels portent ses autres recherches.
Il interroge la manière dont l’approche sociologique et les outils qui lui sont propres
­peuvent livrer une vision nouvelle de la question de la diaspora. Il plaide ainsi pour une
conception tripolaire du phénomène, qui prenne en compte non seulement les relations
qu’entretiennent le groupe diasporique et la société de résidence, mais également les
interactions de ces deux groupes avec la patrie d’origine de la diaspora. Au sein de cette
organisation tripartite, Hettlage tente de mettre au jour tous les types de relations et tous
les types de problèmes que peut rencontrer chacun des groupes dans ses relations avec
les deux autres. Le mérite de ce texte réside dans le fait qu’il livre une approche globale
du problème qui a pu servir de cadre théorique à des études ultérieures, géographique-
ment ou thématiquement plus circonscrites. Notons cependant que, malgré la republi-
cation du texte deux ans après sa parution (Hettlage, 1993) dans un ouvrage portant sur
la structuration des identités juives et arméniennes à l’étranger, les positions théoriques
d’Hettlage n’ont guère franchi les frontières de la recherche germanophone (Dufoix,
2011, p. 397). La vision de la diaspora que livre l’auteur repose essentiellement sur l’étude
de l’équilibre et des déséquilibres des forces en présence. Il considère la relation tripartite
entre la diaspora, la société de résidence et la société d’origine comme un équilibre pré-
caire, qui peut à tout moment être remis en cause par les mouvements dans lesquels ces

T racés 2 3   2 0 1 2 /2 pages 1 7 3 -1 9 5
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groupes se trouvent pris. Sa conception est donc marquée par un certain pessimisme ;
au vu de la complexité des relations entre les forces en présence, il exprime en effet son
scepticisme quant à la possibilité d’une intégration durable à tous les niveaux des dias-
poras dans les sociétés de résidence.
Sonia Goldblum
J’avais jadis une bien jolie patrie. […]
C’est en allemand qu’elle m’embrassait,
C’est en allemand qu’elle me disait (et c’était mélodieux,
On a peine à le croire) ces mots : « Ich liebe dich ! »
C’était un rêve.
Heinrich Heine, Nouveaux poèmes

Remarques préliminaires

[…]

La diaspora et son actualité


Le terme diaspora désigne, dans son acception politico-sociologique,
la dispersion géographique de groupes ethniques qui, contraints de vivre
séparés du groupe auquel ils appartiennent, ont été intégrés en tant que
minorité, de quelque manière que ce soit, au sein d’une société différente et
sont confrontés, du fait de leur double appartenance, à de graves problèmes
dans leur quête d’identité et dans la clarification de leurs intérêts (voir éga-
lement Sheffer, 1986, p. 9)1. Dans ce sens, les Basques d’Espagne ne sont pas
une diaspora, mais une minorité. En revanche, les Albanais du Kosovo ou
de Yougoslavie sont une minorité dans la diaspora.
On comprendra aisément qu’une telle définition sociologique de la
diaspora soit valable pour beaucoup de phénomènes sociaux qui ont été et
sont traités sous une autre étiquette par la sociologie :
1. Pour ce qui est du processus d’émergence de la diaspora, nous avons
affaire au phénomène migratoire sous toutes ses formes – expulsion, fuite,
migration de travail ou émigration.
2. En ce qui concerne la structure de la société d’accueil, nous nous
trouvons devant des phénomènes de minorité et d’ethnicité. La présence
de points de repères de différentes natures (territoires, institutions, convic-
tions, langues) crée des relations de centralité et de périphérie, de majorité

1 N.d.t. Ce texte est la traduction de l’article « Diaspora : Umrisse einer Soziologischen Theorie »,
paru en 1991 dans la Österreichische Zeitschrift für Soziologie, vol. 16, no 3, p. 4-24. Sa longueur
a imposé quelques coupes, que nous avons indiquées. Il a été traduit et publié avec l’aimable
autorisation de l’auteur et des éditeurs de la revue.

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D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

et de minorité ; et pour ce qui est de la durée et de la perspective de la dis-


continuité territoriale consciente, se font jour les problèmes liés à l’étran-
geté et à la familiarité, à l’acculturation et à l’assimilation, à la perte et au
gain d’identité, à l’absence d’histoire et de perspective historique.
Au sens strict, le phénomène de diaspora est aujourd’hui si ubiquitaire
que l’on ne peut pas attendre une théorie sociologique cohérente mais, au
mieux, de nouvelles tentatives dans cette direction. La raison en est qu’il
y a toujours eu des phénomènes migratoires et, en relation avec eux, des
rencontres culturelles, des chocs de cultures et des relations interculturelles
durables. De plus, il a toujours été caractéristique des grands États, et parti-
culièrement de l’État-nation moderne, de passer froidement outre les diffé-
renciations ethniques et culturelles, d’intégrer des groupes différents ou du
moins de les récupérer à leur périphérie et de mettre à leur place un « mythe
de l’unicité » (Conner, 1986, p. 20 et suiv.).
3. Comme il n’est pas possible d’effacer ou de construire ainsi les identi-
tés, l’histoire est pleine de vagues de xénophobie et de nativisme et l’on ne
s’étonnera pas outre mesure qu’aujourd’hui, des thématiques telles que la
patrie, le régionalisme, les « mini-nationalismes » et les séparatismes soient
de nouveau d’actualité. Les chercheurs ont qualifié ce déplacement de
« revival of ethnicity » (A. D. Smith, 1981). Il en résulte en fin de compte que
les groupes « inintégrables » ont souvent été confrontés aux persécutions, à
l’éradication et à l’expulsion, ou qu’ils ont dû fuir pour se prémunir à temps
contre ces dangers. De nos jours, comme les conflits ethniques sont suivis à
l’échelle internationale, nous sommes plus conscients de vivre une époque
de crises, de guerres locales, de guerres par procuration constantes – 150
environ depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, 36 durant la seule
année 1985 – et c’est à juste titre que notre siècle peut être qualifié de « siècle
des réfugiés ». Le problème des diasporas naît de ce réservoir de millions de
réfugiés, de migrants, de populations marginales et « périphériques » (Grün-
feld, 1939), et tout cela découle bien souvent de la diaspora.
[…]

La diaspora dans la théorie sociologique

Par conséquent, bien qu’il n’existe pas encore de théorie sociologique


de la diaspora au sens propre du terme, les fragments théoriques venus de
la recherche sur les migrations, sur l’ethnicité et sur l’identité offrent suffi-
samment de points d’ancrage pour aborder ce phénomène du point de vue
sociologique. La situation théorique actuelle se caractérise par une double
réduction du problème.

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R obert H ettlage

1. La recherche sur les minorités et sur les ethnies s’est jusqu’alors sur-
tout concentrée sur la relation bipolaire entre le pays d’accueil et les groupes
de réfugiés ou de travailleurs accueillis et devant être intégrés. Elle met l’ac-
cent sur ce qu’on appelle l’« approche par la situation de vie », à savoir l’étude
des ressources et du dénuement, qui aide à décrire la situation sociale de ces
groupes minoritaires. En arrière-plan, il y a presque toujours l’objectif de
comprendre comment intégrer ces minorités au pays d’accueil, et donc de
savoir comment faire naître la solidarité sociale, faire de groupes qui avaient
été exclus au moins un « outgroup solidaire » par un processus d’inclusion.
Il s’agit aussi d’identifier les résistances qui émergent dans le pays d’accueil
(xénophobie), quelles politiques et quels recours légaux ont des chances
d’aboutir étant donné la situation. En général, on se conforme au paradigme
de l’évolution linéaire (Alexander, 1980, p. 6 et suiv.), tel qu’il a été précisé-
ment décrit par le « Race Relations Cycle » de Robert Park (contact, competition,
accomodation, assimilation) (1950). Par conséquent, l’assimilation a été consi-
dérée comme le résultat final indispensable de l’évolution (nationale).
Le réveil de l’ethnicité a cependant mis l’assimilationnisme primaire sous
pression. On s’est aperçu que ce modèle de développement unidimensionnel
ne pouvait pas rendre compte de la réalité, notamment parce que la relation
centre-périphérie ne suffit pas à décrire la situation. Ce bipolarisme doit bien
plutôt être remplacé par une structure relationnelle tripolaire. En effet, outre
le groupe diasporique concerné et le pays d’accueil, un troisième acteur et sa
politique propre jouent très souvent un rôle, à savoir le pays d’origine (Shef-
fer, 1986, p. 10 et suiv.). En fait, la situation est encore plus complexe du fait
que l’on décèle, au sein de ces deux points de repères, différentes attitudes
et stratégies spécifiques à chaque groupe, en vue de l’intégration et de l’in-
teraction avec le groupe diasporique. Mais même si l’on laisse cela de côté,
un modèle tripolaire global sur l’axe du refus ou de l’acceptation des diaspo-
ras ouvre des possibilités de complexification non négligeables (à savoir huit
variantes de relations qui ne peuvent pas toutes être évoquées ici).
À cela s’ajoute un aspect qui a souvent été exclu de la discussion : la
diaspora n’est pas une situation qui concernerait un seul et unique groupe.
Elle est bien plutôt une relation et caractérise de ce fait l’ensemble du réseau
de relations. C’est bien une minorité donnée qui vit en diaspora et adopte
de ce fait le point de vue de l’étranger, mais le pays d’accueil se voit égale-
ment confronté à des modes de vie étrangers (il a même peur de l’emprise
étrangère) et doit donc composer avec l’étrangeté. D’une certaine manière,
on peut dire que de ce fait, le pays d’accueil vit aussi la diaspora, bien que
ce soit sous une forme souvent inconsciente, refoulée et scindée (Hettlage,
1987, p. 34 et suiv.).

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D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

2. La situation théorique est également insatisfaisante sur un autre plan.


Comme cela a longtemps été l’habitude en sociologie, dans les études sur
les minorités et l’ethnicité, on s’est souvent concentré sur l’analyse des
structures, donc sur les faisceaux d’effets engendrés par les relations et les
constructions sociales (groupes, institutions et organisations) qui, en tant
qu’ils donnent accès à des positions sociales (niveau d’étude, position pro-
fessionnelle, niveau de salaire, etc.), sont des pouvoirs potentiels et domi-
nent ou posent des limites dans la relation des hommes entre eux, tout en
donnant cette orientation comme objective (Schäfers, 1986, p. 83 et suiv.).
Cette approche est sûrement justifiée et sociologiquement reconnue. Mais
elle n’est pas suffisante. La société n’est pas seulement une réalité objec-
tive, mais également une réalité subjective, qui commence par un processus
d’internalisation. L’événement objectif est alors considéré comme chargé
de sens, car il explicite les intentions des autres. L’internalisation désigne
la perception du monde en tant que réalité dotée de sens. Le monde qui
est représenté par d’« autres signifiants » est intégré comme monde absolu,
alors que dans le même temps se met en marche le processus d’identifica-
tion de soi. La constitution de l’identité est de ce fait très étroitement liée
avec la constitution d’une réalité subjective. Dans cette mesure, on peut
dire que la société, l’identité et la réalité se cristallisent subjectivement dans
le même processus d’internalisation (Berger et Luckmann, 1966, p. 153). Le
but d’une sociologie « compréhensive » a toujours été de faire saisir cela.
C’est pourquoi Max Weber souhaitait faire de la sociologie une « science de
la culture ». Par là, il entendait que l’homme ne se conforme pas de manière
inconsciente aux structures, qu’il n’est pas une marionnette culturelle […],
mais cherche nécessairement une relation à soi, au monde environnant, au
temps et à la transcendance. Même dans des situations de repli, de passi-
vité, de domination subie, il est actif, vit et construit un extrait de monde
que, de son point de vue, il considère comme cohérent, qu’il défend et
dont il rend le sens explicite. Par l’interprétation qu’il donne de chaque
situation (et de chaque structure) et par sa confrontation avec d’autres, il
crée des réalités, les modifie et rend ainsi les structures pertinentes socia-
lement. Ces dernières agissent, même si elles ne sont pas les seules, sur les
interprétations. En tout cas, l’homme ne peut éviter de se positionner par
rapport au monde préalablement structuré. Karl Martin Bolte (1983, p. 12
et suiv.) introduit pour cela le concept de « sociologie subjectiviste » – pas
parce qu’il s’agit nécessairement de destins individuels et de leur traitement
par la pensée et par l’action, mais du fait d’une approche du « processus
historique concret de constitution réciproque des éléments sociaux struc-
turels et des comportements humains » (ibid., p. 36), c’est-à-dire que l’on

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R obert H ettlage

considère, outre la naissance des structures, le fait d’être concerné et d’agir


à l’intérieur de cette construction et de ces relations.
Cette vision n’a pendant longtemps pas pu s’imposer dans la recherche
sur les minorités et leur assimilation, mais elle est cependant indispensable
pour établir une sociologie adaptée à la diaspora. Il ne suffit pas d’étudier
les structures économiques et politiques en tant qu’elles sont les chances et
les limites des ethnies. Tout aussi importants sont la vision du monde des
acteurs, l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et des autres, leurs symboles, leurs
perspectives et leurs utopies. Cela aussi devra être reconstitué dans la suite
de cet article, ce qui justifie le titre : « esquisse d’une théorie sociologique ».

Points de repères pour une théorie sociologique


de la diaspora

Nous souhaitons regrouper les perspectives sociologiques sur la diaspora


autour de deux théorèmes centraux : le tripartisme structurel et le tripar-
tisme interprétatif. Les variantes de structure et d’interprétation doivent
être présentées du point de vue complexe d’au moins trois acteurs. C’est
pour cela que je qualifie la première version de tripartisme structurel, la
seconde de tripartisme interprétatif. Les deux aspects ne s’excluent pas, mais
doivent se compléter pour rendre une image de la diaspora à peu près fidèle
à la réalité. Contrairement aux attentes que l’on nourrit habituellement à
l’égard des diasporas, l’assimilation n’est en aucun cas un résultat sûr, mais
plutôt un événement improbable. L’identité ethnique et le besoin de se dis-
tinguer des minorités sont profondément ancrés et tendent à s’inscrire dans
la durée. Il faut prendre en compte cela quand on observe les relations entre
le centre et la périphérie.

Le tripartisme structurel
Les relations entre centre et périphérie et la maîtrise des ressources  —  La
diaspora implique la coexistence d’au moins deux groupes. Pour des raisons
de simplicité, on s’est le plus souvent également limité à deux parties, bien
que beaucoup de situations de groupe soient bien entendu envisageables.
L’intérêt principal des pays d’immigration tels que les États-Unis, qui ont
également été dominants sur le plan de la recherche, était d’expliquer com-
ment on en arrive à une situation où les minorités se fondent peu à peu
dans la majorité. Pour cela, toute une série de modèles ont été proposés, qui
partent tous du principe que les individus et les groupes ont intérêt à sur-
monter l’inégalité initiale qui est la leur.

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D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

a) Plus leur situation de départ est inégale, plus les groupes dépendants
aspirent à se faire accepter par le groupe dominant. La « théorie de l’assi-
milation » de Milton Gordon en est un exemple. Dans sa perspective d’in-
tégration, il s’arrête particulièrement sur l’assimilation structurelle (l’accès
aux institutions) et le mariage entre groupes (amalgamation) qui peuvent
tout à fait être en contradiction avec l’assimilation culturelle. Les migrants
peuvent s’assimiler culturellement tout en restant l’objet de discriminations
de la part du pays d’accueil, ce qui peut entraîner de nouveaux processus de
reparticularisation. Seule l’assimilation structurelle peut amener l’indenti-
fication réciproque, de manière que la discrimination, les conflits de valeur
et de pouvoir s’apaisent (Gordon, 1964). Gordon était d’avis qu’aux États-
Unis l’assimilation culturelle avait en grande partie eu lieu, mais pas l’assi-
milation structurelle (socio-économique, démographique, générative, etc.).
La critique de ces théories structurelles de l’inclusion se concentrait à
juste titre sur le fait que les solidarités possibles avaient été exagérées à cause
d’une déformation rationaliste et évolutionnaire (cosmopolitisme, moder-
nité, occidentalisation, absence de classe, etc.). Mais dans la réalité empi-
rique, le processus ne se déroule en aucun cas de manière homogène. Non
seulement l’intégration est acquise de manière hétérogène, mais elle peut
également être confrontée à d’autres différenciations amenées par de nou-
veaux groupes (comme les idéologies nationalistes). Même si l’on part du
principe que les groupes périphériques atteignent un statut juridique à part
entière et une participation institutionnelle élevée, l’adhésion à la nouvelle
société nationale peut néanmoins rester partielle (Rokkan, 1975).
b) Pour saisir ce processus de manière plus différenciée, Ebow Mensah
(1980, p. 224 et suiv.) a proposé de distinguer ce qui relève de « l’absorption »
par le pays d’accueil et ce qui relève de l’adaptation de la part des étrangers.
Le pays d’accueil est capable d’absorption quand il est suffisamment diffé-
rencié institutionnellement pour pouvoir permettre aux étrangers de vivre
dans la société aussi bien que les natifs (ouverture de l’économie, mobi-
lité). Il est « prêt à l’absorption » quand il ne se contente pas de donner aux
étrangers les mêmes droits, mais leur offre également les mêmes chances.
Cette capacité d’intégration dépend essentiellement de la complémentarité
fondamentale des groupes, du point de vue, entre autres, de la race, de la
parenté, de la langue et de la religion. Plus l’environnement est différencié
et les relations complémentaires, plus il est facile de gommer les frontières
de la diaspora (Alexander, 1980, p. 11). S’ajoute à cela la capacité d’adap-
tation des étrangers, c’est-à-dire leurs facultés, expériences, compétences,
coutumes particulières, donc les ressources qui sont considérées comme
essentielles pour vivre dans une nouvelle société. Enfin la disposition dont

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R obert H ettlage

fait preuve le groupe étranger à s’adapter aux conditions de vie de la société


d’accueil demeure un problème particulier. En fonction de la manière dont
les différents facteurs se présentent, on peut attendre une relation relati-
vement harmonieuse ou un rejet et une exclusion (Mensah, 1980, p. 228).

Inclusion et exclusion  —  Un tel modèle pluridimensionnel permet de


comprendre que, malgré tous les efforts d’intégration sur le plan politique
et économique, les phénomènes d’exclusion reviennent toujours.
a) La prise en considération de la complémentarité avec le groupe domi-
nant suppose d’analyser dans quelle mesure elle se retrouve entre les groupes
d’étrangers ou au sein d’un groupe diasporique. C’est pour cela que Richard
A. Schermerhorn (1970) a proposé de distinguer les minorités dominantes
(élites) et la masse des migrants. Ici, l’hypothèse d’Hubert Blalock sur les
« middleman minorities » (1967, p. 79-84) est utile. Il explique que les mino-
rités ne sont pas systématiquement les victimes du groupe dominant, mais
que certains groupes, en raison de leur complémentarité, de leurs contacts
et d’infrastructures psychiques peuvent avoir une fonction d’intermédiaires.
Bien qu’exclus du pouvoir politique, ils jouissent d’un statut économique
élevé et concluent une alliance économique avec l’élite dirigeante. Mais en
revanche, du fait de leur proximité avec cette dernière, ils ne sont pas proté-
gés politiquement, de sorte qu’ils constituent un bouc émissaire idéal pour
les deux autres membres de la relation triangulaire. De ce fait, on peut éga-
lement observer chez eux, à des époques où les crises sont très fréquentes,
un « accroissement des problèmes identitaires », de la haine de soi jusqu’à
l’anomie, mais également un effort intensif apporté à l’autoréflexion. Dans
de telles conditions, les minorités intermédiaires évitent souvent de s’assi-
miler au groupe dirigeant pour se replier sur leurs propres ressources et leur
héritage culturel (réacculturation).
b) D’une manière générale, la force numérique d’un groupe minoritaire
ne modifie pas le statut de minorité. Au contraire, la masse de migrants
rend souvent plus évidente la situation d’exclusion. Comme par exemple
dans le cas des migrations de travail, où l’on se rend compte que les cri-
tères de différenciation primairement ethniques, politiques et socio-écono-
miques se superposent.
Les travailleurs migrants n’ont ni les ressources matérielles nécessaires,
ni les conditions professionnelles et éducatives, ni les droits politiques qui
leur permettent d’être égaux aux natifs dans la participation institutionnelle.
Comme les migrations constituent dans ce cas un déplacement d’un sys-
tème national de rang modeste à un système national de rang élevé dans la
stratification internationale, cela aboutit tendanciellement à un « renivelle-

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D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

ment des couches inférieures de la structure sociale », car on réserve aux tra-
vailleurs immigrés sur l’échelle de statuts en vigueur (par exemple la profes-
sion) les positions les plus basses (Hoffmann-Nowotny, 1973, p. 19). Puisque,
dans le même temps, les chances de mobilité des autochtones augmentent,
le statu quo se maintient (voir également Harbach, 1976, p. 121 et suiv.).

L’auto-exclusion comme stratégie de mobilisation  —  Jusqu’ici, on


partait du principe que le fait que les membres de la diaspora soient habi-
tuellement rejetés aux marges de la société était majoritairement dû à la
capacité d’absorption du pays d’accueil. Si l’on prend en considération la
faculté et la volonté d’adaptation de ces derniers, on se rend compte que
les deux aspects agissent ensemble. L’exemple de la ségrégation est parlant
à cet égard.
a) Les études sur la ségrégation ethnique montrent qu’elle est un proces-
sus dynamique qui ne peut pas être réduit à un concept obligatoirement lié à
celui d’exclusion. La dimension consciente et autonome du choix ne doit pas
être négligée, de plus, ce sont les hommes qui attribuent à l’espace un contenu
symbolique. Les analyses portant sur les Asiatiques dans les villes anglaises
ont montré par exemple qu’ils sont tout à fait prêts à payer un prix plus
élevé pour pouvoir habiter dans les « meilleurs » quartiers, mais que cepen-
dant ils sont bien décidés à ne pas perdre le contact avec leur groupe ethnique
(S. J. Smith, 1981, p. 35 et suiv.). Comme les différences culturelles, religieuses
et linguistiques constituent la base de l’interaction sociale et de l’organisation
de groupe, une dimension de ségrégation volontaire est évidente. Il est cer-
tain que la liberté dans le choix du lieu d’habitation est impossible du fait du
comportement d’exclusion des propriétaires blancs à l’égard des Asiatiques.
Pour répondre à cela, ces groupes renforcent leur exigence d’obtenir un terri-
toire ethnique, compris comme une « ressource accumulable », qui facilite le
maintien de séparations sociales et culturelles. Cela explicite le phénomène
d’auto-isolation (self-closure) qui nécessite de consacrer beaucoup d’énergie à
la lutte contre le groupe dominant. Tout cela montre que la diaspora ne peut
pas seulement être interprétée comme un réflexe organique ou essentialiste,
mais également comme une affaire d’interaction et de négociation. L’ethni-
cité est également une protection visant à l’affirmation de l’identité. Le refus
de l’assimilation par l’isolation spatiale ou la retraditionalisation (Schiffauer,
1984) est aussi une stratégie pour éviter la contamination culturelle. Dans
cette mesure, la diaspora n’est pas seulement un processus dynamique, mais
également une « stratégie de négociation culturelle » (« negotiated cultural stra-
tegy » ; Brown, 1981, p. 196 et suiv.). « En tant que solution collective, l’option
de l’assimilation n’a pas seulement été officiellement exclue par les Blancs, les

181
R obert H ettlage

Noirs eux-mêmes ont activement fermé la porte de l’intérieur et l’ont fermée


à clé » (Hall et al., 1978, p. 355)2.
b) C’est d’autant plus vrai que l’auto-isolation n’est pas seulement signi-
ficative pour l’affirmation de soi, mais également en tant que stratégie de
mobilisation qui accroît la capacité de conflit d’une personne. Il faut ici dis-
tinguer les mouvements d’assimilation des mouvements de différenciation :
– Les mouvements assimilatoires renforcent leur capacité de lutte en vue
de se battre pour des droits sociaux ou gagner du prestige social. L’expé-
rience d’une proximité relative et d’une socialisation institutionnelle dans
la société d’accueil demeure dans ce cas déterminante. Pourtant, cela n’ex-
clut pas les conflits internes au mouvement entre traditionalistes et moder-
nistes – souvent liés à des différences générationnelles.
– Les mouvements de différenciation, au contraire, prennent la question par
un autre biais. Pour eux, l’expérience déterminante est le brouillage des
frontières du groupe, soit que les groupes ethniques menacent de se frag-
menter en sous-groupes, soit que le groupe dans son ensemble se sente
menacé par les efforts d’assimilation. Leur propos commun est de faire
revivre la culture menacée. Il est intéressant que ce processus soit souvent
mis en œuvre par les membres du groupe qui sont allés le plus loin dans le
processus d’assimilation. À l’inverse de la diaspora assimilatrice, la diaspora
auto-affirmée ne cherche pas seulement, ou pas en premier lieu, à être traitée
de manière privilégiée, mais soit à se purifier d’« éléments indésirables » soit,
dans l’absolu, à accentuer de manière plus marquée les frontières du groupe
dans le but de fournir à l’identité de ce dernier un contenu culturel nouveau
ou revivifié (les exemples sont légion sur tous les continents).
Le renversement qui mène de la différenciation à la sécession et à la vio-
lence a lieu, la plupart du temps, quand se mêlent les objectifs économiques
et les ambitions politiques visant non seulement un partage du pouvoir,
mais aussi une administration propre et l’autonomie territoriale (Hewitt,
1977, p. 155). […]
Auto-exclusion et tripolarité  —  Ce qui est décisif pour la situation
de la diaspora, c’est qu’elle possède un point d’attache vivace hors du pays
d’accueil, qu’il s’agisse d’un pays d’origine délimité par des frontières et
dont elle est partie, ou qu’il s’agisse d’une patrie dont l’intégrité territo-
riale doit encore être restaurée, ou qu’il s’agisse enfin d’un rapport culturel
qui dépasse les frontières nationales. Les efforts de regroupement et d’as-

2 Nous traduisons : « As a collective solution, the option of assimilation has not only been officially
closed by white society, but blacks have actively closed the door on it themselves, from the inside, and
turned the key. »

182
D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

similation fournis par le pays d’accueil entrent de ce fait inévitablement


en conflit avec ceux du pays d’origine. C’est pourquoi la diaspora dispose
d’une dimension transnationale.
a) Il n’est pas rare que l’auto-exclusion, l’auto-marginalisation ou l’irré-
dentisme soient alimentés de l’extérieur. Il peut tout simplement être avan-
tageux sur le plan géopolitique qu’un problème lié à la diaspora demeure
éveillé par un tiers. […] C’est souvent de cette manière que les Églises, les
groupes religieux et les mouvements politiques internationaux exercent une
action sur les États territoriaux. Ainsi, au Liban, les chiites sont soutenus par
les dirigeants politiques et religieux iraniens. Le mouvement Solidarnosc en
Pologne et la visite du pape aux États-Unis ont eu pour conséquence une
réorganisation politique de la communauté catholique polonaise aux USA ;
elle a réactivé son organisation et ses anciens réseaux à l’échelle internatio-
nale. Mais, du fait de l’attention croissante dont font l’objet les migrants de
la part de leurs pays d’origine, on peut aussi s’attendre à ce que les diasporas
ethniques modernes ne disparaissent pas, mais que, bien au contraire, elles
augmentent en nombre et en capacité d’organisation. […]
Non seulement les nouvelles diasporas entretiennent, grâce aux canaux de
communication disponibles (visites, transferts d’argent, lobby), des relations
étroites avec leurs pays d’origine, mais ces derniers ont souvent intérêt à saper
la politique d’assimilation de leurs sociétés de résidence (comme les Juifs ou
les Allemands en Union soviétique). Leur but n’est pas seulement d’ordre
politique, mais aussi linguistique, culturel, religieux et économique. Les com-
munautés chinoises d’outre-mer constituent un exemple particulier, ainsi que
la diaspora turque dans les pays européens, qui a un intérêt à garantir l’édu-
cation traditionnelle de la deuxième et de la troisième génération (Conner,
1986, p. 16 et suiv. ; Weiner, 1986, p. 61). Comme les travailleurs immigrés ne
disposent en général pas de droits politiques, ils sont jusqu’à présent presque
invisibles politiquement. Mais, quand ils acquièrent la citoyenneté du pays
d’accueil, on peut s’attendre à ce qu’ils entreprennent des activités politiques,
également favorables aux régions dont ils sont originaires.
b) Nous étions jusqu’alors partis du cas où le troisième pôle, en géné-
ral le pays d’origine, avait intérêt à renforcer la diaspora et soutenait donc
le mouvement de différenciation. Mais les phénomènes se présentent de
manière tout à fait différente quand il s’agit de mouvements de fuite de
groupes ethniques, donc d’exclusion de la part de ce troisième pôle. Ici, il
n’est pas dans l’intérêt de l’ancienne patrie d’empêcher l’assimilation de la
minorité au pays d’accueil. Au contraire, elle a intérêt à minimiser, à nier le
problème de la diaspora et à entériner l’assimilation. On en voit un exemple
dans la position de la Turquie, qui s’efforce depuis 1915-1916 de gommer la

183
R obert H ettlage

question arménienne sur le plan international. On observe un modèle de


relation similaire – dans des circonstances moins dramatiques – à l’égard
d’un certain nombre de communautés de travailleurs immigrés. On a donc
parfois l’impression que l’Italie a exclu définitivement ses travailleurs émi-
grés de la politique de prévention étatique, parce qu’une politique en faveur
de ces derniers paraît trop coûteuse sur le plan politique et économique.
Mais il faut voir que cette diaspora est relativement facile à mobiliser en
fonction de l’opportunité politique.
Enfin, les communautés diasporiques doivent défendre leurs propres
intérêts en matière de sécurité et de statut. On les soupçonne très vite de
conflits de loyauté. Plus la diaspora est faible, moins elle va prendre le
risque, dans le cas d’un conflit d’intérêt entre son pays d’origine et son pays
d’accueil, d’afficher une prise de position en faveur de sa patrie. Cela d’au-
tant plus que cette dernière ne représente pas toujours fidèlement les inté-
rêts de la diaspora, parce que ses intérêts en matière de politique extérieure
ne correspondent pas forcément à ceux de la diaspora (par exemple : le
silence de la Chine à l’égard des persécutions à l’égard des Chinois du Cam-
bodge ; et à l’inverse l’utilisation qu’a fait le Mexique de l’arme pétrolière
contre la politique américaine de restriction de l’immigration). Quelles que
soient les lignes de force politiques sur le plan concret, l’assimilation à un
pays étranger ne peut pas être forcée. Le jeu de l’absorption et de l’adapta-
tion est trop complexe pour cela.

Le tripartisme interprétatif
La nécessité d’une perspective culturelle  —  Comme on l’a déjà laissé
transparaître, la perspective structurelle n’est pas suffisante pour comprendre
pleinement le mécanisme dynamique d’inclusion et d’exclusion. À l’étran-
ger, l’identité se construit par un processus de catégorisation, d’évaluation et
d’identification qui concerne les trois pôles du réseau de relations déjà évo-
qués. En fonction des configurations, des stratégies d’unification ou de disso-
ciation sont employées (Liebkind, 1983, p. 189). L’autocatégorisation n’est pas
le seul phénomène relativement stable, l’hétérocatégorisation des identités
ethniques en est un également. L’histoire regorge de cas dans lesquels l’assi-
milation structurelle semblait réussie, si bien que les membres de la diaspora
pouvaient se sentir relativement en sécurité. Et pourtant des déchaînements
de xénophobie et de nativisme ont eu lieu. Dans certains cas, on a accusé la
diaspora de contrôler les ressources financières les plus rentables (Chinois de
Malaisie) alors que dans d’autres, elle occupait les plus mauvaises positions
(travailleurs immigrés en Allemagne et en Suisse). La haine de l’étranger a

184
D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

explosé autant dans les phases de forte croissance que dans les phases de
récession. Dans certains cas, il y avait eu un afflux subit de migrants, dans
d’autres, des membres de la diaspora qui étaient établis depuis des généra-
tions devenaient des étrangers indésirables. Le manque d’intégration a sou-
vent servi de prétexte à la haine de l’autre, bien que des cas d’accultura-
tion très intensive aient pu démontrer le contraire, comme on le sait depuis
l’expérience nazie (Conner, 1986, p. 19). Si des facteurs structurels peuvent
constituer un élément déclencheur, on doit cependant chercher l’explication
de ce phénomène dans le droit d’aînesse des natifs qui se réservent le terme
patrie et ne veulent pas céder à d’autres groupes ethniques le pouvoir de la
définir. C’est pour cette raison que les membres d’une diaspora ne peuvent
jamais être chez eux dans une telle patrie. Dans le meilleur des cas, leur séjour
y est toléré. Même s’ils jouissent majoritairement d’une égalité de traitement,
aux yeux des natifs, ils n’en demeurent pas moins des étrangers (Rokkan,
1975). […] Le nombre effectif d’étrangers présents sur un territoire ne joue
en cela qu’un rôle mineur. Même l’appartenance à l’élite ou le fait d’occuper
une place stratégique dans le contexte national n’a de valeur que pour ceux
qui sont fondés à formuler des catégorisations sociales (stéréotypisations),
à savoir les natifs. En fonction de leurs attentes et de leurs intérêts, ils attri-
buent à l’étranger une sorte d’identité impérative. L’étranger ne peut pas
la choisir, mais est soumis à une « dichotomisation catégorielle » (Haaland,
1969, p. 70 et suiv.) et se voit imposer de l’extérieur les définitions de son
rôle (Mensah, 1980, p. 223). Contre cela, la diaspora n’a plus qu’à se redéfinir
elle-même et à ajouter ou soustraire ses propres catégorisations, évaluations
et identifications. Tout cela montre que l’identité, comprise comme l’évolu-
tion et la conservation de ce qui est propre à quelqu’un, le sens de la conti-
nuité et l’appartenance sociale (Tajfel, 1974, p. 65 et suiv.) se gagnent dans un
processus de constante reconstruction, qui ne va pas sans conflits. Tous les
partenaires qui interagissent dans un univers social donné ont part à ce pro-
cessus de constitution d’identité. Dans notre cas, il s’agit d’un phénomène
de validation qui comprend au moins trois pôles. L’interaction flexible de la
confirmation et de l’infirmation de l’identité peut à j uste titre être décrite
comme un processus de négociation. L’évolution, l’affirmation et la modifi-
cation de la diaspora sont essentiellement déterminées par les tentatives de
ses membres visant à prendre part à ce processus.

Gestion de l’identité et crainte de la déculturation  —  Selon l’interac-


tionnisme symbolique, nous avons toujours affaire, même dans les socié-
tés ethniquement hétérogènes, à des stratégies d’interaction, de représenta-
tion de soi collective et individuelle. Le management identitaire désigne la

185
R obert H ettlage

c­ apacité à souligner, cacher ou produire des caractéristiques ethniques et reli-


gieuses afin de manipuler les impressions, ambiances ou transactions parti-
culières, qui apportent au groupe des avantages ou réduisent les dangers dans
son rapport aux autres. Là encore, nous avons affaire au moins à une double
structure de relations. Chacun de ces groupes a sa propre conception de la
culture, son identité propre, ce qui implique une catégorisation et une iden-
tification nouvelles. Son management identitaire renvoie au fait de garantir
son style de vie (Giordano, 1981, p. 179 et suiv.). La situation est donc assez
complexe et dramatique du fait que le danger (pressenti) pour l’image de
soi est au cœur du problème. À peu près tous les pôles du système tripartite
combattent à leur manière la peur de la « déculturation » (Wulff, 1978).

La peur de la déculturation et la société de résidence  —  Les États-nations


sont la plupart du temps des sociétés hétérogènes et complexes – sur le plan du
statut et de la structuration, des visions du monde ainsi que du point de vue
ethnique. Comme nous l’avons vu cependant, dans de tels « pseudo-agrégats »
(Mühlmann, 1989, p. 83), les situations diasporiques paraissent chroniques.
a) Même si la société de résidence a la plupart du temps du mal à le
reconnaître, elle doit de facto vivre avec la diaspora. En général elle le fait
en partant du principe rassurant qu’elle dispose d’un rôle clair, et qu’elle
est donc toujours en mesure d’accorder à l’autre le statut d’étranger, alors
qu’elle réserve le terme « patrie » aux représentants de la culture dominante.
Or, la fragmentation des visions du monde et la différenciation ethnique
ont justement tendance à ne pas exclure complètement les doutes à l’endroit
de l’identité de chacun. Non seulement le fait que les distances entre caté-
gories ethniques restent perceptibles est ici significatif, mais plus encore le
fait que ces distances tracent des frontières relativement « strictes » entre des
caractéristiques culturelles fondamentales, telles que la langue, la religion,
les coutumes, et d’autres systèmes symboliques qui excluent l’autochtone.
Plus la situation diasporique est marquée, plus le natif en est exclu, du
fait de sa différence culturelle, et plus il ressent fortement la fracture subie
par sa patrie et la dimension mythique de l’unité nationale.
Cette rencontre du centre et de la périphérie a donc un caractère ambi-
valent : deux identités se croisent et montrent que l’apatridie met fonda-
mentalement le concept de patrie en danger. Naît alors ce qui peut être qua-
lifié de réflexe de défense contre la complexité croissante de la vie moderne,
à savoir la tendance à classer les gens en fonction de catégories sociales et à
stigmatiser des groupes en raison de leur différence. Les causes de l’exclu-
sion et de la méfiance doivent donc être recherchées aussi bien du côté de la
diaspora que de celui de la société de résidence.

186
D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

b) On est souvent parti de l’idée que les sociétés qui disposent d’un
profil ethnocentriste particulièrement fort étaient les sociétés sûres d’elles
et que c’est pour cela qu’elles se comportaient de manière particulièrement
intolérante à l’égard de la diaspora. Cela semble somme toute convaincant,
car plus l’identité d’un groupe est claire et verrouillée, plus ce dernier tient
à marquer la frontière qui le sépare de l’extérieur à l’aide d’attributions de
statuts très marqués, d’idéologies politiques, de styles d’éducation, etc.
Ce que ce point de vue ne prend pas en compte, c’est que les sociétés qui
ne sont pas aussi sûres de leur identité peuvent être encore plus répressives.
Tout comme les individus peu sûrs d’eux ont besoin d’« identités de sou-
tien » (Ottomeyer, 1984, p. 21), les sociétés de résidence peu sûres d’elles ont
également besoin de leurs soutiens identitaires. Les boucs émissaires jouent
un rôle important dans ce contexte. L’École de Francfort a fait le lien entre
l’ethnocentrisme et le syndrome de l’autoritarisme : les pulsions de rébel-
lion dirigées contre l’autorité paternelle se trouvent refoulées par le truche-
ment d’une projection sur le groupe étranger et remplacées par une sur-
identification avec « l’ordre et la loi » (Hall et al., 1978)3.
Dans des situations historiques et des climats culturels particuliers, par
exemple quand des groupes importants font l’expérience de la dépossession
et de la dégradation économique, ces derniers témoignent d’une disposi-
tion latente à créer des liens d’ordre symbiotique et régressif et à accentuer
la rivalité infantile. De cette manière, les diasporas permettent d’accéder à
une couche profonde de la conscience de soi individuelle et collective, au
contact de laquelle s’éveillent la peur, l’inquiétude et la haine. Qui doute
de son identité tend à chercher un appui dans la rigidité de l’exclusion. Les
discours de la force ne révèlent-ils pas bien souvent des caractères faibles
(Mitscherlich et Mitscherlich, 1977, p. 73) ?
L’histoire allemande contemporaine semble à cet égard un bon exemple.
Erik Erikson (1958) a signalé que l’antisémitisme allemand avait sans doute
eu quelque chose à voir avec le fait que les Allemands aient rencontré de
grandes difficultés dans la constitution de leur identité et qu’ils aient été
de ce fait particulièrement jaloux des Juifs qui, même en diaspora, parve-
naient à bâtir ou à maintenir la leur. Qui a perdu sa patrie ou ses points de
repères solides est troublé par le fait que d’autres puissent vivre leur appar-
tenance naïvement, comme une évidence. Qui n’est pas sûr de soi perçoit
les étrangers comme une menace pour sa propre identité et est alors prompt

3 N.d.t. À la suite du texte de Freud intitulé Psychologie des masses et analyse du moi, datant de 1921
(Freud, 2010), l’École de Francfort, et plus particulièrement Alexander Mitscherlich, développe
une analyse psychanalytique des relations sociales pour tenter d’expliquer des phénomènes tels
que le totalitarisme, la constitution de boucs émissaires et l’antisémitisme.

187
R obert H ettlage

à c­onsidérer que ces derniers constituent une « surcharge », qui dépasse les
limites du supportable, et à chercher à compenser sa conscience de soi
malade en mettant en place un nouveau pouvoir absolu, constituant de
cette manière un garant de l’identité (encore) plus fort.
[…]
Ces angoisses d’aliénation permettent de comprendre pourquoi les
préjugés ethniques et religieux peuvent être réactivés à l’envi. Ils servent
à refouler le sentiment d’impuissance et sont un appui contre la sécurité
ébranlée par l’étranger. Devient alors palpable ce qui caractérise la gestion
nativiste de l’identité, même dans des sociétés complexes et même dans des
constellations sociales qui sont celles de la position majoritaire.

Les angoisses de déculturation de la société d’origine  —  La situation


de la diaspora est également précaire d’un autre point de vue. Les commu-
nautés diasporiques ne sont pas seulement utilisées comme des pions dans
la politique internationale, dans certains cas elles sont également source de
malaise et d’angoisses dans leur patrie d’origine.
a) Cela peut par exemple se produire quand des travailleurs immigrés
rémigrent massivement. On a l’habitude de ne prendre alors en compte que
la charge économique que ce processus fait peser sur les pays en question.
Mais la charge culturelle est à mon avis d’une importance au moins aussi
grande, car ceux qui reviennent ne sont plus si faciles à intégrer.
Il est vrai que le village d’origine paraît à plusieurs égards être le pendant
absolument positif de l’existence humiliante et immobilisante de l’émi-
grant (qui l’empêche du même coup de s’intégrer à la vie sociale du pays
d’accueil). D’un autre côté, ceux qui reviennent portent en eux la marque
reconnaissable du pays d’accueil. Behrmann et Abate (1984) ont étudié
l’exemple d’un village de Calabre. Pour ceux qui y sont restés, les rémi-
grants présentent les caractéristiques d’un nouveau groupe dans le village,
auquel on a même donné une dénomination propre – i Germanesi. Plus ces
derniers ont vécu longtemps à l’étranger, plus il leur est difficile d’adopter
de nouveau les normes traditionnelles de la société villageoise (le contrôle
social, la place de la femme, etc.). Le village s’est modifié entre-temps et il
est devenu étranger, tout comme ceux qui reviennent. […]
La classe supérieure établie tente de se soustraire à la concurrence de sta-
tut que lui font subir les rémigrants en leur accolant une étiquette culturelle
négative (ibid., p. 192). Face aux classes inférieures, en revanche, ces derniers
présentent l’émigration comme un accomplissement positif et stigmatisent
« ceux qui s’y refusent » comme des bons à rien.
Il ne s’agit certes pas ici d’une diaspora stricto sensu, mais cette situation a

188
D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

cependant des traits communs avec la diaspora, dans la mesure où le groupe


de ceux qui ne sont pas ou plus intégrables reste relativement uni. Dans le
village, ils ne peuvent se maintenir socialement que par une adaptation for-
cée, pour ne pas provoquer de manière patente l’ordre social traditionnel,
que le nouveau groupe contribue néanmoins à modifier. En effet, des possi-
bilités d’échapper au système traditionnel de normes se font jour, qui pren-
nent une importante valeur de démonstration pour ceux qui sont restés.
Alors que les traditions avaient maintenu les exigences sociales à un niveau
bas, la dimension économique des relations sociales, les besoins matériels
et le désir de mobilité sociale passent désormais au premier plan. Au moins
partiellement, le point de repère culturel se déplace de la patrie à propre-
ment parler, constituée par la société d’origine, vers « une autre patrie ».
C’est un élément qui caractérise toutes les communautés diasporiques.
Mais ici, nous avons affaire à une forme de diaspora inversée : un groupe
diasporique revenu dans son pays d’origine qui, du fait de son étrangeté
nouvelle, cherche de nouvelles possibilités d’identification culturelle au-delà
des limites de la société d’origine. Quoi qu’il en soit – et c’est le point déci-
sif – ce groupe repousse les instances de contrôle social du pays d’origine
et empêche du même coup l’absorption complète. L’attitude typique des
Germanesi est de se contenter d’une adaptation limitée sans véritable accul-
turation, qui seule pourrait rendre possible la réintégration immédiate. Les
répertoires de comportement nécessaires font probablement l’objet d’un
réapprentissage, mais ils ne sont plus intériorisés. À cela s’oppose une men-
talité nouvellement acquise que la société d’origine ressent très bien.
Il en résulte que les rémigrants provoquent une rupture culturelle dans la
société d’origine, contre laquelle ceux qui ont une relation sereine à leur patrie
se défendent en excluant, de manière symbolique et factuelle, ceux qui sont
devenus étrangers. Ici, c’est le même modèle de justification qui est à l’œuvre
que dans la société de résidence. La distance culturelle qui est perçue de la
part du nouveau groupe a beau être bien moins grande que celle qui le sépare
du pays d’accueil, elle suffit déjà pour que les deux parties ne perçoivent plus
leurs rôles respectifs comme entièrement évidents. Les rémigrants sont –
peut-être contre leur gré – devenus des innovateurs, ce qui est lié à un trait
caractéristique de ce type social, à savoir la nervosité. On peut au moins dire
qu’ils ont rompu la tranquillité de la société traditionnelle, qu’ils contraignent
ceux qui sont eux-mêmes restés à entreprendre une adaptation et déclenchent
de ce fait, dans certaines circonstances, chez ceux qui, dans des domaines
limités, sont considérés comme inférieurs, des angoisses de déculturation.
b) Mais ces angoisses ne sont naturellement pas du même ordre que
quand des rémigrants potentiels formulent des prétentions territoriales.

189
R obert H ettlage

C’est le cas des personnes réfugiées et déplacées dont l’expulsion a souvent


eu pour prétexte le mythe de l’unité de l’État-nation, un symbole qui sert
bien souvent à cacher la peur engendrée par la possible complexité des rela-
tions sociales. Cela vaut tout particulièrement pour les cas où les personnes
déplacées témoignent de différences marquées sur le plan culturel. Un enra-
cinement territorial intérieur – même quand il se réduit à une attribution
d’autonomie administrative – ne ferait que renforcer les vieilles angoisses et
faire courir à l’identité de l’État-nation, nouvellement construite, le risque
d’une fragmentation. Tant que cela est en son pouvoir, l’État tentera donc
d’empêcher ce type de mutations relatives des rapports de forces.
[…]

La mobilisation identitaire du groupe diasporique lui-même  —  Enfin,


la situation de la diaspora est rendue précaire par le fait que ses membres,
malgré des angoisses de déculturation diffuses dans les deux pôles de réfé-
rence territoriaux, doivent se constituer une identité propre.
Même quand les menaces sont les plus violentes et quand la distance
entre la réalité et la représentation amène de fortes tensions, les membres de
la diaspora doivent créer un modèle d’intégration autonome et un rapport
au monde susceptible d’être internalisé. Cela vaut pour tous les types d’ex-
tranéité, et pour la diaspora en particulier.
a) Depuis Alfred Schütz, on sait que l’extranéité n’amène pas seulement
une sereine absence de lien, mais également un mal-être et une crise existen-
tielle fondamentale. La normalité quotidienne détruite par l’extranéité n’est
pas seulement susceptible d’être reconstruite, un tel processus est nécessaire.
En effet, ne pas s’opposer à la perte de sa propre histoire signifie se perdre
soi-même. Or, les modèles culturels de la société de résidence ont perdu leur
caractère prescriptif pour la vie quotidienne, parce que « l’étranger ne parti-
cipe pas historiquement aux traditions vivantes qui ont permis de créer ces
modèles » (Schütz, 1972, p. 59).
La non-appartenance implique la perte de la sécurité que donne le quo-
tidien et des difficultés d’orientation ; elle prend donc souvent, dans la per-
ception subjective, le caractère d’une incapacité à vivre, d’un handicap. Ne
serait-ce que pour échapper à ces tendances anomiques, l’affirmation cultu-
relle, le travail de mémoire et la lutte contre l’absorption se révèlent des
stratégies de survie plausibles.
b) L’extranéité est porteuse d’une dynamique plus forte encore, quand
elle est consécutive à la catastrophe d’une expulsion. Si le départ pour de
nouvelles contrées n’a pas été librement choisi, mais imposé de l’extérieur,
la déception prend rapidement le pas sur l’espérance impatiente qui, dans

190
D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

d’autres cas, est toujours liée au départ. Ici l’extranéité est nécessairement
traumatique pour celui qui sent le sol se dérober sous ses pieds. Il ne bénéfi-
cie pas de la « décontraction dans ses allées et venues » (Simmel, 1968, p. 510),
parce que, dans l’immédiat, un retour n’est pas envisageable, encore moins
que dans le cas des travailleurs immigrés. Le pays d’accueil n’a souvent pas
été choisi, mais c’est un pays qui a (de justesse) accueilli les migrants. […]
Or, dans de telles conditions non plus, il n’y a pas d’autre solution que
de se confronter à la situation. […] Plus contre leur gré que remplis d’es-
poir, plus attentistes qu’activement prévoyants, les migrants essaient de
s’approprier la compétence quotidienne sans trop avoir à s’impliquer dans
leur nouvel environnement. Ils restent orientés vers le passé, fixés sur la
patrie, justement parce qu’ils en ont été exclus. Quoi d’étonnant à ce que
le stigmate de l’extranéité entre centre et périphérie demeure longtemps
surévalué des deux côtés ? De ce fait, c’est ce qui rend compréhensible la
« surprégnance » (Mühlmann, 1989) et le caractère dramatique de l’exigence
d’affirmation et de conservation de la culture dans la diaspora. Voilà le
modèle typique qui domine la situation diasporique, même si elle est adve-
nue dans des circonstances moins dramatiques ou si cette tension a eu ten-
dance à s’atténuer avec le passage des générations. Le point essentiel est que
le pays de résidence n’occupe pas le centre de l’attention des migrants, si
bien qu’ils apprennent, au moins de manière distanciée, à contrecœur, les
routines comportementales nécessaires, tout en se refusant farouchement
à un « échange de mentalités ». « L’assimilation identificatoire » semble être
une exigence inacceptable, car elle remettrait en cause le cœur de la seule
définition de soi qui semble digne d’être vécue. La diaspora est de ce fait
toujours prête à s’opposer au changement d’identité qu’on exige d’elle.
De là vient l’effort visant à se présenter dans des domaines centraux de la
vie (que l’on a soi-même définis) – parfois réduits à l’espace privé – comme
autre, comme étranger, voire comme supérieur. On accepte volontiers les
offres d’assimilation structurelles, tout en refusant de payer un t­ ribut ­culturel
en échange. On touche ici à la connotation qui est depuis le début liée au
terme diaspora : elle n’est justement pas seulement l’éparpillement, mais aussi
une mission. Elle croit devoir à sa patrie perdue (et paradoxalement égale-
ment quand elle l’a exclue) de maintenir en vie sa culture, de ne pas se relâ-
cher et surtout de ne pas faire de tièdes compromis. La diaspora est pour ainsi
dire envoyée à l’étranger comme porteuse de drapeau, pour témoigner d’une
autre culture, d’une autre vision du monde, d’un autre pays, d’un autre style
de vie. De ce fait, on ne peut absolument pas se permettre d’avoir une volonté
d’adaptation sereine en diaspora. Il faut veiller au maintien de la pureté de la
culture pour pouvoir en témoigner de manière prégnante.

191
R obert H ettlage

Alors que le pays d’accueil n’est que très peu pris en considération d’un
point de vue identificatoire, le lien intellectuel avec le pays d’origine a le des-
sus – même quand, pour autant qu’on puisse en juger, il n’y a pas de retour
possible. Les lois non écrites sur la fidélité due aux valeurs du passé agissent
de manière particulièrement intense. […] Cette attitude de résistance ne peut
pas se réduire à l’attachement à des particularismes, mais implique véritable-
ment une fermeture et une intransigeance de la part de la diaspora (ce qui en
retour provoque des angoisses importantes de la part des deux autres pôles).
c) La problématique des rémigrants suffit à montrer que celui qui revient
est fixé sur une société telle qu’elle était peut-être avant son immigration.
Après son retour, il idéalise les aspects positifs de sa société et est même sous
certains aspects plus traditionaliste que ceux qui sont restés (Behrmann et
Abate, 1984, p. 161), ce qui n’est pas forcément en contradiction avec le fait
d’avoir une fonction d’innovation dans d’autres domaines.
Peter Waldmann (1982) a étudié l’exemple de la diaspora allemande au
Chili ; il montre que, pendant plus d’un siècle, elle est restée fidèle aux
vieilles coutumes et institutions et constituait une copie de l’image de la
société allemande entre 1850 et 1880, dans le vêtement, les habitudes quo-
tidiennes, la division sociale parmi les compatriotes, les organisations de
bienfaisance, les rapports sociaux et les pratiques de loisir. Cela tenait en
partie au fait que seuls les hommes disposaient de contacts avec l’extérieur,
alors que les femmes, cent ans après leur départ, ne parlaient bien souvent
que l’allemand. Les raisons pour lesquelles la culture d’origine est parvenue
à se maintenir doivent être cherchées dans le fait que les populations qui
s’installaient entraient dans un vacuum social qui ne les soumettait pas à
une exigence d’acculturation, mais leur permettait de se concentrer entière-
ment sur leurs valeurs traditionnelles propres.
Les similitudes avec les recherches de Schelsky sur la situation des réfu-
giés dans l’Allemagne d’après-guerre sont frappantes : l’augmentation de
la stabilité des familles, « l’individualisation des groupes » (Schelsky, 1950,
p. 165 et suiv.), le manque d’intérêt pour les problèmes concernant l’en-
semble de la société du nouveau pays, le repli sur la famille et sur le souci
d’une nouvelle ascension sociale, le fait de se raccrocher à des principes
anciens et irréels et le pas que prennent les solidarités de groupe sur les rela-
tions personnelles, ce qui induit une conception objectivée du choix du
partenaire, de la famille et de la parentalité (ibid., p. 166-172).
Au Chili aussi, le choc dramatique de la séparation a conduit à une
reconstruction du pays d’origine, à une vie « sur une sorte d’île » (Wald-
mann, 1982, p. 246) et à une identification volontariste à la culture alle-
mande qui a été renforcée par le prestige élevé dont l’Empire allemand

192
D iaspora  : esq uisse d’ u ne théorie sociologiq u e

bénéficiait à l’époque. Le fait que seule une minorité puisse se permettre de


revenir de temps en temps en Europe a contribué à maintenir d’autant plus
strictement, pendant des générations, certaines coutumes, conventions et
valeurs sociales, qui correspondaient à une représentation idéalisée d’une
essence allemande intemporelle dont on ne pouvait nier l’étroitesse d’esprit
et le caractère partiellement utopique.
Même aujourd’hui, alors que le processus d’aliénation qui éloigne du
pays d’origine progresse nécessairement et que l’appartenance au cercle
culturel allemand est mise en œuvre de manière plus sélective, il serait
« pourtant prématuré de déduire de la distance toujours plus visible entre
le lieu d’installation et la nation mère, une dissolution rapide de leur “rela-
tion privilégiée” » (Waldmann, 1982, p. 247). Même si les forces centrifuges
augmentent dans la diaspora et que, chez les jeunes, des formes culturelles
mixtes se propagent, il reste toujours une « réserve stratégique » qui permet
une mise à distance servant à la protection de l’identité collective. […]
La diaspora constitue et se maintient donc souvent comme une alliance
défensive. La peur de la diffusion de l’identité et du « silence culturel », telle
qu’on la connaît dans l’éducation linguistique qui accompagne les cas d’achar-
nement biculturel, réactive une mémoire collective et l’oppose comme une
histoire propre à celle de la société de résidence. Cinq cents ans encore après
l’installation dans les villages de l’Italie du Sud, il était habituel que les Alba-
nais baisent le rivage où leurs ancêtres avaient un jour débarqué, quand ils
fuyaient leur asservissement par les Ottomans. Ce « management d’impres-
sion » ne vise pas seulement à exprimer le lien affectif durable qui lie à l’his-
toire, mais aussi à en perpétuer le souvenir (Behrmann et Abate, 1984, p. 151).
d) Or, la mémoire collective ne peut pas remplacer la vraie image de
soi et n’a pas non plus seulement la fonction de combattre pour une patrie
réelle. Il est également envisageable qu’une patrie ainsi définie territoriale-
ment paraisse si inatteignable que ne demeure que le succédané d’une patrie
mythique. C’est le cas pour les groupes diasporiques réunis par une vision
du monde, qui se rapporte à des lieux saints (qui ne sont pas nécessairement
des lieux d’habitation) ou à une histoire originaire d’avant la dispersion ou
bien au cadre idéel de l’unité de tous les croyants. Ici aussi, on cherche une
patrie, mais elle n’a plus le caractère d’une société de résidence délimitée
nationalement. Pourtant, ce cadre suffit souvent à échapper à l’enjeu de
déculturation porté par la société réelle environnante et à réactiver des idées
nativistes comme la langue propre, les normes sociales et les institutions
propres, le folklore, les activités économiques traditionnelles, les concep-
tions sociales spécifiques aux ethnies et même les traditions politiques.
[…]

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R obert H ettlage

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