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Cerveau & Psycho • n° 21

Cerveau & Psycho

Le magazine de la psychologie
et des neurosciences

Le monde des odeurs


● Combien d’odeurs perçoit-on ?
● Peut-on perdre l’odorat ?
● Les odeurs du monde

➜ Le coup de foudre
France metro. : 6,90€ Bel. : 8,20, Lux. : 8,20, Dom. : 8,25 €, Maroc : 85 DH, Port. Cont. 7,90 €, All. : 9,90 €, CH : 15 FS, Can. : 10,95 $, USA : 9 $, TOM S. 1170 XPF

expliqué
➜ L’érotomanie
➜ Spiderman :
un parcours d’adolescent

Ésotérisme :
les raisons d’un succès
MAI - JUIN 2007

M 07656 - 21 - F: 6,90 E - RD

n° 21 - Bimestriel mai – juin 2007 3:HIKRQF=[U[^UX:?a@a@m@l@a;


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CP21_édito 23/04/07 17:00 Page 1

Éditorial

Le sens commun
Ah! Non! c’est un peu court, jeune homme! raient pas de perception unifiée sans ce qu’il
On pouvait dire... Oh! Dieu! bien des choses en somme... nomme le « sens commun ». Ce dernier permet de
En variant le ton..., par exemple, tenez : synthétiser des sensations issues des différents
Agressif: «Moi, monsieur, si j’avais un tel nez, sens pour produire une perception globale en lieu
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse! » [...] et place d’une juxtaposition de qualités isolées. Il
Descriptif: «C’est un roc!... c’est un pic! c’est un cap! donne... du sens à un ensemble d’informations qui,
©UGC

Que dis-je c’est un cap? C’est une péninsule! » [...] si elles n’étaient pas reliées, seraient les pièces d’un
Emphatique: « Aucun vent ne peut, nez magistral, puzzle disposées en désordre.
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral! » Mais imaginons que ce sens commun soit trop
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac efficace. Ne risque-t-il pas de donner du sens à ce
qui n’en a pas ? Pourrait-on l’impliquer dans cette
yrano, enrhumé par le mistral, récupé- propension qu’ont les êtres humains à vouloir croire

C rait-il son odorat moins vite que la


moyenne des personnes ayant eu un
rhume? Détectait-il davantage de par-
fums et autres essences subtiles? Cela
signifierait que les cils olfactifs tapissant la cavité
nasale et captant les molécules odorantes inhalées
seraient plus nombreux si la surface de contact
que le fruit de leur imagination est réalité, autrement
dit à croire au surnaturel, à voir dans un événement
naturel l’intention d’une puissance surnaturelle ?
C’est contre ce type de croyances, et notamment
contre l’immortalité de l’âme, que s’élevait l’écrivain
français Hector Savinien Cyrano de Bergerac (1619-
1655), qui avait inspiré à Edmond Rostand le per-
avec l’air était supérieure. Mais comme ces cils sont sonnage de son héros romantique. Dans son
les minuscules prolongements des neurones olfac- ouvrage Histoire comique des états et empires de la
tifs présents dans le cerveau, leur nombre et leur Lune, Savinien Cyrano de Bergerac imaginait un
efficacité ne dépendent pas de la taille du nez... voyage vers la Lune, y mêlant aventures, polé-
Aussi son « cap » ne lui conférait-il pas un odorat mique et satire. Il défendait l’intelligence des ani-
plus aiguisé. Pas plus que la force de son amour maux, la constitution atomique des corps et
pour Roxane ne résultait d’une éventuelle quantité critiquait les preuves avancées pour assurer l’im-
de phéromones – les hormones sexuelles – supé- mortalité de l’âme. Qui plus est, il avait imaginé que
rieure à la normale qu’aurait perçue son appendice les habitants de la Lune se nourrissaient... d’odeurs.
nasal (voir le Dossier : Le monde des odeurs, Ainsi, selon lui, d’une part, les odeurs auraient une
page 40). Étudiée à l’aune des neurosciences, la force vitale telle qu’elles suffiraient à nourrir les
caractéristique morphologique de cet amant pas- Sélénites et, d’autre part, la vie cesse avec la mort !
sionné et prêt à se sacrifier pour un autre n’aurait Voilà qui en fait un personnage à l’honneur dans ce
pas eu d’influence, du moins sur sa neurobiologie. numéro, puisqu’un autre thème abordé est celui des
Selon Aristote, les cinq sens – odorat, ouïe, vue, croyances aux esprits et au surnaturel (voir Ésoté-
toucher, goût – suffisent à nous faire percevoir risme : Les raisons d’un succès, page 16).
tous les « sensibles » existants, mais ils ne donne- Françoise PÉTRY

© Cerveau&Psycho - N° 21 1
Sommaire C&P 21 23/04/07 10:27 Page 2

Éditorial 1

L’actualité Cinéma
des sciences cognitives 4 Spiderman : les étapes de l’adolescence ........ 12
●Mémoire : une capacité illimitée ? Assumer sa sexualité et ses choix :les défis de Spiderman et des ados ?
●Quel film décevant ! ● Une ruse
de négociateur ● Apprendre grâce
aux odeurs ? ● L’école des chauffards Ésotérisme: les raisons d’un succès

PSYCHOLOGIE
● L’étonnante capacité des implants

cochléaires ● Morale froide ou morale Essor de l’ésotérisme


chaude ? ● Blessure narcissique ● La marque et recul du religieux ............................................. 16
des primates ● Impulsivité et dépendance Le succès de l’ésotérisme reflète l’évolution de la société.
● Le dilemme du publicitaire

● Le ver téléguidé ● La mémoire remaniée ● Créativité et paranormal ................................... 21


Le rouge perturbe l’attention ● Bien vivre Les férus de paranormal sont en fait de grands imaginatifs...
avec ses dents ● La dynamique du deuil
Les bases psychologiques des croyances ... 25
Croire au surnaturel :une disposition sélectionnée par l’évolution ?
Analyses de livres 92
● Psychopathologie en 15 fiches – Enfant,

adolescent, adulte, Agnès Bonnet


et Lydia Fernandez ● Douleur somatoforme, Comportement
Pierre-André Fauchère ● Psychopathologie
de la scolarité, Nicole Catheline ● Après le L’instinct du décideur ......................................... 30
suicide d’un proche – Vivre le deuil et se Il existe un « sens de la décision ».
reconstruire, Christophe Fauré ● Mon enfant
est-il précoce ? – Comment l’aider et l’intégrer Comportement
en famille et à l’école, Jean-Marc Louis Pourquoi est-il si difficile d’être heureux ? ... 36
Le bonheur résulterait d’une prédisposition génétique.

Tribune des lecteurs 94

LE MONDE DES ODEURS


DOSSIER

Le monde des odeurs p.40

Les odeurs : une question culturelle ................... 40


Pourquoi n’aimons-nous pas tous les mêmes odeurs ?

Aux sources des préférences olfactives .............. 45


Les nouveau-nés préfèrent certaines odeurs.

Les secrets de l’odorat ............................................ 50


Nous distinguons des milliers d’odeurs :comment le cerveau fait-il ?
Shutterstock
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n° 21 mai – juin 2007

Un monde sans odeurs ............................................ 56


DOSSIER

Un rhume violent,l’odorat s’en va...et ne revient plus ! La force du mouvement p. 72

Psychologie au quotidien
Les mille effets des odeurs .................................... 60
La vanille rend altruiste,la rose intelligent : à chaque odeur sa vertu ?
Le nerf de la séduction ............................................ 64
On a découvert un nerf cérébral impliqué dans le comportement sexuel.

Interview
Sœur Marie-Simon-Pierre :
NEUROBIOLOGIE

une guérison miraculeuse ? ............................................ 70


Une religieuse guérie de la maladie de Parkinson : est-ce bien raisonnable ? Shutterstock

Comportement Quand le temps s’inverse p.76


La force du mouvement ................................................... 72
Mouvement mécanique ou biologique ? Les nouveau-nés font la différence.

Le cas clinique
Quand le temps s’inverse… ........................................... 76
Une lésion du cerveau, et l’ordre chronologique des souvenirs est bouleversé.

Comportement animal
L’emprise des lieux .............................................................. 80
Chez l’animal, mais aussi chez l’homme,certains lieux sont dédiés à des tâches données.

Autour d’une œuvre


Nietzsche : le surhomme de la folie ....................... 84
En couverture : Image Source Pink / Getty Images

Nietzsche souffrait d’un trouble bipolaire qu’il tentait de surmonter au quotidien.


Pierre Collier / Diaphana Films

Psychiatrie
L’érotomanie,
l’illusion délirante d’être aimé(e) ............................... 89 L’érotomanie,l’illusion délirante
Une personne érotomane est persuadée – à tort – que l’élu de son cœur l’aime.
d’être aimé(e) p. 89
www.cerveauetpsycho.com
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L’ac tualité des sciences


cognitives

Mémoire :
une capacité illimitée ?
Plus on apprend, plus il est facile d’apprendre. Cette conception
inédite de la mémoire ouvre des horizons nouveaux à la connaissance.

L
a mémoire obéirait à un tions, plus il leur est facile d’en sage était laborieux au début de
effet « boule de neige ». Au enregistrer de nouvelles. l’expérience, lorsqu’ils avaient la
lieu de se saturer, elle Les neurobiologistes ont intro- mémoire encore vierge.
repousserait sans cesse ses duit les rats dans des cages spécia- Le mécanisme de cette « ampli-
propres limites, de sorte que lement aménagées pour ce type fication mnésique » est encore
les données apprises facilite- d’expérience. Le sol de la cage inconnu. Selon les auteurs de
raient l’acquisition de nouvelles présente des marques colorées l’étude, les rats ont formé un
connaissances ! À l’Université sur lesquelles ont été déposées schéma mental au sein duquel les
d’Édimbourg, la neurobiologiste quelques gouttes de substances associations entre odeurs et
Dorothy Tse et ses collègues ont odorantes diverses :rose,banane, emplacements sont matérialisées
entraîné des rats à mémoriser lavande, lard grillé, citron, poire, par des connexions neuronales
une série d’associations entre etc. Le rat est libre de déambu- stables, dont la création a pris
des odeurs et des lieux, et ont ler dans la cage et d’observer la plusieurs semaines. Ces repères
constaté que,plus ils enregistrent présence de cercles ainsi que aident ensuite à créer de nouvelles
un grand nombre d’associations leurs odeurs.Dans un deuxième associations, un peu comme un
entre ces deux types d’informa- temps, on l’incite à mémoriser chauffeur de taxi mémorise rapi-
quelle odeur est associée à tel dement le nom et l’emplacement
ou tel cercle. On le retire de la d’une rue quand il peut la situer
cage, et on lui fait respirer par au sein d’un réseau de milliers
exemple une odeur de banane, d’associations qu’il a retenues.
puis on l’introduit à nouveau dans La mémoire révèle ainsi ses
la cage et il doit rejoindre le cercle propriétés « amplificatrices »,
diffusant l’odeur de banane.Lors- ce qui expliquerait la culture
qu’il réussit,il reçoit une récom- encyclopédique de certaines
pense sous forme de nourriture. personnes qui, non seulement
Rapidement,le rat comprend qu’il retrouvent des dates et des
lui faut retenir ces associations événements sans difficulté, mais
pour avoir une récompense. semblent en outre capables d’en
Les rats ont subi ces tests apprendre de nouvelles comme
pendant plusieurs semaines, si leur mémoire était illimitée.Si
mémorisant des dizaines d’as- l’on vous demande de faire des
sociations entre des lieux et des efforts pour apprendre de
odeurs. Étrangement, au lieu de nouvelles informations,il ne faut
saturer leurs capacités cognitives, surtout pas répondre, comme
cet entraînement a produit un on l’entend parfois : « Non, cela
effet inverse : à partir d’une va me prendre de l’espace
certaine masse critique d’infor- mémoire », mais le contraire :
mation engrangée,toute nouvelle « Oui, donnez-m’en encore, ce
Jean-Michel Thiriet

association entre un lieu et une sera plus facile… »


odeur devient plus facile et plus D. Tse et al., Schemas and memory consolidation,
rapide, alors que cet apprentis- in Science, vol. 316, p. 76, 2007

4 © Cerveau & Psycho - N° 21


Actu 21 articles 20/04/07 16:35 Page 5

Sébastien Bohler

QUEL FILM DÉCEVANT !


L’impression d’être déçu par un film est tenace : elle résulte du
fait que nous cherchons à analyser notre déception, ce que nous
ne faisons pas lorsque nous sommes agréablement surpris.
«
V
a voir ce film ! Il est formidable ! » film détestable, sans structure ni imagina-
Suivant les conseils unanimes de tion, peuplé de personnages caricaturaux.
vos amis et de vos collègues,vous Nous nous étendons beaucoup plus lorsque
vous réjouissez à l’avance et... nous sommes déçus que lorsque nous
cruelle déception, vous vous ennuyez du sommes positivement surpris.
début à la fin ! En sortant, vous n’avez alors Pourquoi ? Parce que nous avons besoin

Spauln / Shutterstock
pas de mots assez durs pour qualifier cette de comprendre ce qui ne va pas dans notre
imposture : intrigue pauvre, personnages état émotionnel, alors que nous n’éprou-
creux, accumulation de clichés... La cause vons pas ce besoin lorsque nous nous sentons
de ce phénomène a été identifiée à l’Uni- bien. En renouvelant l’expérience,les psycho-
versité de Géorgie aux États-Unis, par des logues ont chargé les volontaires de retenir
psychologues spécialistes de la déception : pendant toute la durée de l’expérience un de rationalisation, que nous ne faisons pas
la prédiction affective erronée. nombre de sept chiffres (par exemple, lorsque nous sommes agréablement surpris.
En allant au cinéma, nous anticipons nos 3072328), et ont constaté que ces sujets, Ainsi,le ressenti émotionnel est amplifié par
sensations. Une fois sur place, ces attentes malgré leur frustration, ne produisaient pas le discours et on déteste de plus en plus le
sont parfois infirmées, que ce soit de façon une critique aussi acerbe du film.Leurs capa- film. Un conseil lorsque vous irez au cinéma :
positive (on parle alors de prédiction affec- cités de réflexion étaient occupées par la évitez de vous faire une idée préconçue de
tive erronée positive) ou négative (prédiction mémorisation du nombre, et ne pouvaient ce que vous allez voir !
affective erronée négative). Les psychologues être utilisées pour rationaliser leur décep-
V. Patrick et al., Not as happy as I thought I’d be ? Affective misfore-
américains ont montré que nous ne réagis- tion. Lorsque nous tirons à boulets rouges casting and product evaluations, in Journal of Consumer Research,
sons pas de la même façon aux prédictions sur un mauvais film,c’est à cause de cet effort vol. 33, p. 479, 2007
affectives erronées positives et négatives.
Vanessa Patrick et ses collègues ont distri-
bué à des volontaires des coupures de presse
et des témoignages de spectateurs ayant vu
un film. Dans le premier cas, les avis étaient
Une ruse de négociateur
positifs ; dans le second, ils étaient négatifs. Vous avez envie de réussir vos négociations avec un partenaire commercial, afin de
Ensuite, les volontaires ont vu le film et les conclure de meilleurs contrats ? Dans ce cas, sachez faire un bon usage des pauses qui
expérimentateurs leur ont demandé de interviennent lors des séances de négociations. D’après une étude réalisée aux
décrire leur état affectif. Ceux ayant lu les Universités de Leyde et d’Amsterdam aux Pays-Bas, par le psychologue Fieke Harinck et
témoignages flatteurs étaient déçus par le ses collègues, ces pauses sont des moments clés vers un accord... ou non.
film : on mesure chez eux un écart négatif F. Harinck a mené des expériences où des groupes de volontaires devaient se réunir
entre leur état affectif réel et l’état affectif pour des négociations commerciales, certains participants jouant le rôle des acheteurs, et
prévu,c’est la prévision affective erronée néga- d’autres celui des vendeurs. Le psychologue a entrecoupé les séances de pauses de
tive. En revanche,pour les autres,l’état affec- quelques minutes où il a proposé aux volontaires de se livrer à deux types d’activités : les
tif réel était meilleur que l’état anticipé : il uns pouvaient réfléchir à tête reposée à ce qui venait d’être dit durant la négociation, et
s’agit de prédiction affective erronée positive. les autres devaient se concentrer sur d’autres tâches intellectuelles, par exemple des calculs
Les psychologues ont alors demandé à mentaux. Il a alors constaté que les participants du second groupe arrivaient plus facilement
tous ces participants d’exprimer leurs
à des accords, et que les solutions envisagées étaient plus avantageuses pour les deux
réflexions à propos du film. Curieusement,
les personnes en situation de prédiction
partis. Pour réussir une négociation, il ne suffit pas de faire des pauses, encore faut-il les
affective erronée positive déclaraient simple- employer à des « tâches distractives » qui éloignent le sujet de ses préoccupations. Il
ment qu’il s’agissait d’un film « plutôt bon », semble que le cerveau revienne à la table des négociations avec une vision rafraîchie du
sans plus. Les autres,en situation de prédic- problème, une forme de distanciation en tous points bénéfique à la conclusion de l’affaire !
tion affective erronée négative se sont au F. Harinck et al., Take a break ! or not ? The impact of mindsets during breaks on negotiation processes, in J. of Exp. Soc. Psychology, sous presse
contraire lancées dans une attaque en règle :

© Cerveau & Psycho - N° 21 5


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Apprendre grâce aux odeurs ?


Diffuser une odeur dans sa chambre avant d’aller dormir :
voilà qui aiderait à mémoriser ce qu’on a appris pendant la journée.

Q
uel cours difficile à apprendre ! Cela fait chez les personnes exposées à l’odeur de rose
trois fois que vous essayez de mémo- pendant la phase du sommeil sans rêves. Cela
riser les capitales du continent africain, indique que l’odeur de rose réactive les circuits
mais vous avez l’impression que chaque neuronaux qui ont mémorisé l’emplacement des
nom appris s’efface aussitôt de votre mémoire. cartes. De tels circuits sont des configurations
Et si vous essayiez « l’aromamnésie », la mémo- neuronales que l’on qualifie de mixtes : elles
risation par les odeurs ? comportent des neurones qui ont « photogra-
À l’Université de Lübeck en Allemagne, le phié » les emplacements des cartes et aussi des
psychologue Björn Rasch et ses collègues ont neurones qui ont retenu l’empreinte de l’odeur
fait mémoriser à des volontaires l’emplacement de rose.Lorsque les participants respirent l’odeur
de paires de cartes posées sur une table, tout de rose, les neurones correspondants sont acti-
en leur faisant respirer une odeur de rose.Puis, vés dans la représentation mixte, mais ils réacti-
ils ont diffusé dans leur chambre cette même vent par « contagion » tous les neurones de cette
odeur de rose pendant leur sommeil.Le lende- représentation, notamment les neurones qui ont
main, ils ont testé la mémoire de ces volon- photographié l’emplacement des cartes. Ainsi,
taires : les cartes étaient posées, face cachée, tous ces neurones renforcent leurs connexions,
sur une table, et l’expérimentateur les retour- ce qui consolide la mémoire des cartes.
nait une à une. Les participants devaient localiser N’allez pas croire qu’il suffise de respirer une
la carte complémentaire.Sur 40 cartes testées,les odeur de rose ou de jasmin pendant la nuit pour
personnes ayant respiré l’odeur de rose pendant mieux apprendre vos leçons ! Ce serait trop
leur sommeil n’ont fait qu’une seule erreur, alors simple : il faut d’abord consacrer un effort impor-
que les personnes n’ayant pas respiré la rose pendant tant à l’apprentissage, et associer cet effort à une
leur sommeil ont fait six erreurs en moyenne. odeur de votre choix. Ensuite, – peut-être ! – la
Comment l’odeur renforce-t-elle le souvenir présence de la même odeur dans votre chambre
des cartes ? Pour le savoir,B. Rasch et ses collègues à coucher vous apportera-t-elle un léger surcroît
Jean-Michel Thiriet

ont renouvelé l’expérience en plaçant les partici- de performance.


pants dans un scanner. Ils ont ainsi constaté une B. Rasch et al., Odor cues during slow-wave sleep prompt declarative memory
forte activation d’une zone nommée hippocampe consolidation, in Science, vol. 315, p. 1426, 2007

L’école des chauffards


Nous vivons une époque riche en contradictions. Sur pratiquent ces jeux, plus ils ont un style de
le bord des routes, les radars sont prêts à vous prendre conduite « obstrusif » dans la « vraie vie » : vouloir
en flagrant délit d’excès de vitesse. Mais de retour chez barrer la route aux autres automobilistes, faire
vous, l’industrie du jeu vous propose mille incitations à la des queues de poisson, refuser le passage à un
vitesse sous toutes ses formes : Formule 1, SpeedMania, carrefour. Enfin, la fréquence d’accidents de la route
Leah-Anne Thompson / Shutterstock

Van, RaceCars, PMG Racing, Rallie 2100. Les jeux vidéo dans la réalité est proportionnelle au temps passé
de conduite extrême vous plongent dans un univers de devant ces jeux de console.
pointes de vitesse extrêmes, de vrombissements et de On a montré que ces jeux augmentent « l’accessibilité
carambolages spectaculaires. Conséquence inévitable : les mentale » de toutes sortes de pensées agressives ou
utilisateurs assidus ont ensuite tendance à conduire de liées au risque. Ce qui signifie que les personnes
façon dangereuse sur la route. qui viennent de jouer à un jeu de vitesse
Une étude de l’Université de Munich révèle ainsi que admettent penser davantage à des
plus on pratique ce type de jeu, plus on a tendance à se comportements à risque que ceux qui viennent
livrer dans la réalité à une conduite dite « compétitive » : de jouer à... un jeu de cartes, par exemple.
vouloir dépasser les autres usagers, ne pas supporter
P. Fisher et al., Virtual driving and risk taking : do racing games
d’être doublé, vouloir démarrer avant son voisin aux feux increase risk-taking cognitions, affect and behaviors ? in
tricolores. L’étude révèle aussi que, plus les consommateurs J. of Exp. Psy. : Applied, vol. 13, p. 22, 2007

6 © Cerveau & Psycho - N° 21


Actu 21 articles 20/04/07 16:35 Page 7

L’actualité des sciences cognitives

L’étonnante capacité des implantés cochléaires


Les malentendants portant un implant cochléaire savent mieux
que personne combiner l’audition et la lecture sur les lèvres.

Avec l’aimable autorisation de Wolgang Gstöttner de l’Université de Frankfort


a « fusion des sens » est l’une des effet, lorsqu’une capacité n’est plus néces-

L nombreuses capacités étonnantes du


cerveau qui combine les diverses infor-
mations – visuelles,sonores,olfactives,
tactiles, etc. – qu’il reçoit. Par exemple, dans
un restaurant bruyant,nous nous aidons des
saire, le cerveau en perd progressivement
l’usage. Or ce n’est pas du tout ce que nous
avons observé. Les implantés cochléaires
restent de très bons lecteurs labiaux. »
En fait,à cause du signal imparfait que leur
mouvements des lèvres de notre interlocu- transmet l’implant cochléaire,les patients se
teur pour démêler le sens de ses paroles. À trouvent dans la même situation que vous
l’Université et à l’Hôpital de Toulouse, le dans un salon rempli de monde : les voix
neuroscientifique Pascal Barone et ses sont en partie masquées par le bruit ambiant,
collègues ont montré que les malentendants et il leur faut observer avec attention les
ayant reçu un implant cochléaire disposent mouvements des lèvres de leur interlocu-
de capacités supérieures à la moyenne dans teur.Pour cette raison,ils ont toujours besoin
cet art de combiner les sons et les images. de la lecture labiale. Certes,elle était suren- Implant (les filaments) dans une cochlée
Souvent, ces personnes ont perdu l’audi- traînée du fait qu’ils avaient perdu l’audition,
tion de façon progressive, à un âge où elles mais l’apport de l’implant ne rend pas cette avec les entrées auditives. En 2003, l’équipe
avaient déjà appris à parler. Pour cette raison, faculté superflue, si bien qu’ils l’entretien- d’Eva Finney,à l’Université de San Diego,avait
elles ont pris l’habitude de « lire sur les nent et qu’elle ne se dégrade pas. déjà constaté que chez certains malenten-
lèvres » pour deviner ce que disent les Comment intègrent-ils la lecture labiale dants, les zones auditives sont activées par
personnes autour d’elles. Le jour où on leur et les nouvelles informations apportées par certains stimulus visuels. L’interpénétration
pose un implant cochléaire, elles disposent l’implant ? « Il existe dans le cerveau des des modalités sensorielles est donc une réalité
de deux sources d’informations : les infor- connexions entre les zones qui voient et à prendre en compte dans la rééducation de
mations sonores transmises par l’implant au celles qui entendent,explique P. Barone.Il est ces personnes, en proposant des exercices
nerf auditif, sous forme d’impulsions élec- possible que ces connexions soient déjà acti- qui ne reposeraient plus seulement sur l’iden-
triques,et les informations visuelles,notam- vées chez les malentendants avant qu’ils ne tification de sons ou de mots, mais sur la
ment le mouvement des lèvres. reçoivent l’implant,si bien que le système de reconnaissance de motifs combinés associant
« Nous pensions que les personnes implan- fusion du son et de la vision serait déjà présol- sons et mouvements du visage.
tées perdraient progressivement leur capa- licité. » Lorsque l’implant est posé, ils n’au- J. Rouger et al., Evidence that cochlear implanted deaf patients are better
cité de lecture labiale, confie P. Barone. En raient plus qu’à faire fonctionner ce système multisensory integrators, in PNAS, publication avancée en ligne, avril 2007

Morale froide ou morale chaude ?


«
V
ous êtes avec quelqu’un au-dessus d’un pont qui enjambe profit de plusieurs autres, tant que l’on reste dans une approche
une voie ferrée. Derrière un tournant de la voie ferrée, rationnelle, une logique froide, dite instrumentale : on part du
vous apercevez une voiture bloquée sur la voie, avec point de vue que plusieurs vies valent mieux qu’une, et l’on
plusieurs occupants à son bord. Vous avez une seule applique cette règle. Mais la logique « chaude » ou approche
solution pour forcer le train à s’arrêter : pousser votre voisin par- émotionnelle invalide cette façon d’envisager la situation, et les
dessus la barrière du pont et créer un accident qui bloquera la volontaires sont incapables de précipiter leur voisin sur la voie,
Leah Anne Thompson / Shutterstock

circulation.Que faites-vous ? » Doit-on sacrifier la vie d’un innocent même en pensant que, sinon, ce sont plusieurs personnes qui
pour en sauver plusieurs autres ? Voilà le type de questions seront sacrifiées.
auxquelles on soumet les sujets quand on veut étudier comment En outre, les expériences d’Antonio Damasio, de l’Université
ils réagissent face à des dilemmes moraux. de l’Iowa, montrent que certaines personnes sont incapables
La plupart des sujets interrogés sont incapables de sacrifier la d’appliquer la logique chaude : elles appliquent la logique instru-
personne présente à leur côté. Dans une variante de ce dilemme, mentale en toutes occasions. Chez elles, une zone du cerveau, le
on leur indique qu’ils ont la possibilité de détourner le train, en cortex préfrontal, est lésée à cause d’un traumatisme crânien ou
actionnant un aiguillage, vers une voie de garage. Mais, sur cette de la rupture d’un vaisseau sanguin. En effet, cette zone relie les
voie se trouve précisément la personne qui, dans l’autre version, émotions ressenties aux choix que l’on fait, et lorsque cette zone
était à côté d’eux sur le pont. Pourtant, dans ce cas, la plupart n’est plus active, seule l’approche froide est envisagée.
acceptent d’actionner l’aiguillage. Cette expérience montre que M. Koenigs et al., Damage to the prefrontal cortex increases utilitarian moral judgement, in Nature, publica-
nous pouvons faire le choix moral de sacrifier une personne au tion avancée en ligne, avril 2007

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Actu 21 articles 20/04/07 16:35 Page 8

Blessure narcissique Les personnalités narcissiques


ont un complexe : elles se croient (souvent à

Shutterstock
juste titre) maladroites dans le domaine affectif.

Linda Bucklin /
L
e narcissique, d’après la définition freudienne, s’aime lui-même :
il accorde une importance démesurée à sa propre image, qu’il
cherche sans cesse à rehausser. Dans une relation amoureuse,
il veut se prouver qu’il est digne d’affection. Séducteur, il veut
vérifier qu’il est irrésistible. Et dans son comportement professionnel
parfois égoïste, il se montre convaincu de sa propre valeur. Mais dans
la relation humaine intime et sur le plan des sentiments tels que la
générosité, le partage et l’affection, qu’en est-il ?
La marque des primates
C’est là toute l’angoisse des narcissiques.D’après les résultats d’une Pourquoi les singes sont-ils plus intelligents que les chiens
étude réalisée aux Universités de Floride et de Géorgie, ils sont ou que les rats ? À cause d’une particularité de leur cerveau :
inquiets de ne pas être assez à l’écoute de l’autre, trop égoïstes ou les neurones y sont bien plus concentrés que dans d’autres
volontaires. Leur complexe se résume en quelques mots : « Je suis un espèces.À l’Université de Rio de Janeiro,la neurobiologiste
handicapé du cœur. » Suzana Herculano-Houzel et ses collègues ont découvert
Les psychologues leur ont proposé un test : réagir aussi vite que que dans toutes les espèces de singes, quelle que soit la
possible à des mots apparaissant brièvement sur l’écran d’un ordina- taille du cerveau,les neurones ont toujours la même densité,
teur. Sur l’écran, un premier mot apparaît, suivi d’une courte période c’est-à-dire qu’on en compte toujours le même nombre
sans stimulation, puis un deuxième mot est projeté très rapidement par unité de volume de substance grise. Chez les rongeurs,
et les participants doivent appuyer le plus vite possible sur un bouton rats, souris, mulots, campagnols ou castors (et chez les
dès qu’ils ont identifié la signification du mot. Quand le temps de réac- autres espèces de mammifères), ce n’est pas le cas : plus un
tion est très court,c’est que le premier mot a déjà préactivé le deuxième rongeur a un gros cerveau, plus les neurones sont perdus
dans l’esprit du participant, ce qui veut dire que ce dernier établit au milieu d’un océan de cellules que l’on nomme cellules
inconsciemment une connexion entre les deux concepts. gliales. Pour un rongeur, avoir un gros cerveau ne confère
Les résultats ont révélé que la projection du mot moi entraîne des pas nécessairement une intelligence supérieure, car ce
temps de réaction très courts pour des mots tels que performance cerveau ne contient pas beaucoup plus de neurones.
ou succès,mais des temps de reconnaissance plus longs pour des mots S.Herculano-Houzel a étudié la densité de neurones dans
tels que gentillesse ou altruisme. Ainsi, les narcissiques établissent, au le cerveau de diverses espèces de singes (du ouistiti au
plus profond de leur inconscient, des connexions entre leur propre macaque) et a comparé ces données avec la densité des
personne et des notions de succès et d’efficacité dans divers domaines, neurones chez diverses espèces de rongeurs. Le constat est
mais ils ne font pas de même pour le domaine de la vie privée ou vite apparu :chez les primates,la concentration des neurones
affective. Ainsi, ils se considèrent comme des êtres... imparfaits. reste constante lorsque le cerveau grossit.Chez les rongeurs,
Que faire ? Eh bien, réapprendre (ou apprendre) les comportements cette densité varie selon les espèces :elle est supérieure chez
altruistes et tendres. En acceptant qu’on n’est peut-être pas le meilleur. les petits animaux et inférieure chez les grands.Ces derniers
ont une plus grosse tête, mais pas davantage de jugeote !
W. Campbell et al., Do Narcissists Dislike Themselves « Deep Down Inside ? », in Psychological Science, vol. 18,
p. 227, 2007 Cette concentration neuronale constante aurait permis
à l’intelligence des primates de se développer en même
temps que la taille de leur cerveau : le chimpanzé a un plus
gros cerveau que le macaque,et nettement plus de neurones
– puisque le nombre de neurones est proportionnel à la
taille du cerveau. Mais le castor n’a pas beaucoup plus de
neurones que la souris :à l’échelle de l’évolution des espèces,
il a un cerveau plus gros, mais pas de surcroît notable d’in-
telligence. Chez lui, les neurones sont plus gros, mais pas
plus nombreux.
L’homme bénéficie à la fois d’un gros cerveau et de l’ef-
fet de « concentration constante » : son cerveau contient
beaucoup de neurones. À l’aune de la souris, il lui faudrait
un cerveau de 45 kilogrammes pour avoir la même intelli-
Jean-Michel Thiriet

gence ! Et, pour soutenir une telle tête, un corps de près


de trois tonnes…
S. Herculano-Houzel, Cellular scaling rules for primate brains, in Proceedings of the Natio-
nal Academy of Sciences of the U.S.A., publication avancée en ligne, avril 2007

8 © Cerveau & Psycho - N° 21


Actu 21 articles 20/04/07 16:35 Page 9

L’actualité des sciences cognitives

Impulsivité et dépendance
L
a chute est vertigineuse : en quelques et D3 ne sont pas assez nombreux. Ces peuvent actionner eux-mêmes pour
semaines, Marc est passé d’une récepteurs permettent de ne pas céder aux s’injecter la drogue.
consommation épisodique de cocaïne envies du moment, de reporter certaines L’impulsivité est généralement associée à
à une pratique quotidienne et compul- envies, autrement dit de tempérer l’impul- divers troubles du comportement : addic-
sive. Il ne comprend pas pourquoi cette sivité. En effet, Marc est impulsif, et l’envie tion pathologique au jeu, syndrome d’hy-
drogue produit sur lui un tel effet. Mainte- de l’instant détermine le comportement et, peractivité,conduites violentes ou suicidaires.
nant,il engloutit des sommes considérables ayant goûté aux plaisirs de la drogue, il ne L’alcool est également impliqué, car il
dans la drogue et ne sait pas comment cela peut plus y résister. perturbe le fonctionnement des zones céré-
va se terminer.Pourquoi les autres arrivent- Cette nouvelle façon d’envisager la vulné- brales qui permettent de résister aux envies
ils à se limiter, et pas lui ? rabilité aux drogues résulte d’une étude du moment, et assurent le contrôle inhibi-
Les recherches sur la « susceptibilité aux réalisée à l’Université de Cambridge sur des teur.Or ce contrôle se développe lorsqu’on
drogues » (le fait que certaines personnes rats. Chez ces rongeurs, il existe aussi des apprend à un enfant ou à un adulte à gérer
en deviennent esclaves plus facilement et individus plus impulsifs que d’autres. Dans sa frustration, à ne pas céder à ses envies.
plus rapidement que d’autres) indiquent que des tests où on leur propose d’obtenir un Ainsi,l’éducation est essentielle pour élabo-
Marc porte peut-être en lui des « facteurs peu de sucre immédiatement,ou une récom- rer et renforcer le contrôle inhibiteur. Inver-
de prédisposition » génétiques de son addic- pense supérieure un peu plus tard, ils sont sement, la publicité tend à prôner le « tout,
tion : certains fragments d’ADN de son incapables d’attendre. Le neurobiologiste tout de suite » et sape les fondements du
génome favoriseraient son incapacité à résis- Jeffrey Dalley et ses collègues ont disséqué contrôle inhibiteur.Gènes et environnement
ter à la substance. De tels gènes produisent les cerveaux de ces animaux impulsifs et y (culture de l’impatience et déconstruction
ce que l’on nomme les récepteurs de la ont trouvé un nombre anormalement faible du contrôle inhibiteur) interviendraient dans
dopamine, des molécules implantées dans de récepteurs D2 et D3 de la dopamine. En l’impulsivité et les risques d’addiction aux
la membrane des neurones et sur lesquelles outre,ces mêmes animaux sont les premiers drogues dures.
se fixe le neuromédiateur dopamine. Chez à succomber à l’attrait de la cocaïne, lors- J. Dalley et al., Nucleus accumbens D2/3 receptors predict trait impul-
certaines personnes,les récepteurs dits D2 qu’on leur implante une perfusion qu’ils sivity and cocaine reinforcement, in Science, vol. 315, p. 1267, 2007.

Le dilemme du publicitaire
«
I
maginez-vous au volant d’une Berlina 306, confortablement membre d’un bureau publicitaire et que vous deviez faire une critique
installé sur les sièges de cuir. Par cette journée de prin- méthodique du message que vous allez voir. » Aussitôt, ils se sont
temps, vous avez ouvert le toit, et vous sentez la route défi- déclarés moins sensibles à un message de type narratif,car ils faisaient
ler sous vos pieds comme si vous étiez sur un coussin d’air. plus attention à la teneur de l’argumentation. Le « transport narra-
Pourquoi ne pas profiter d’un week-end à la mer ? » Dans ce type tif autoréférentiel » est donc à utiliser avec modération, de préfé-
de publicité,les avantages concrets du produit sont à peine mention- rence lors des moments de détente et lorsque la vigilance se relâche.
nés. Ce qui importe, c’est que le message réalise un « transport J. Escalas, Self-referencing and persuasion : narrative transportation versus analytical elaboration, in Journal
narratif autoréférentiel », c’est-à-dire que le discours permette à of Consumer Research, vol. 33, p. 421, 2007
l’acheteur potentiel de s’imaginer dans cette voiture.
Une étude réalisée par la psychologue Jennifer Escalas, de l’Uni-
versité Vanderbilt de Nashville aux États-Unis,a révélé que le simple
fait de placer l’acheteur potentiel dans une telle saynète incite à
l’achat, sans qu’il soit nécessaire de détailler les mérites concrets
du produit. Dans ce cas, il suffit à l’acheteur de se sentir « trans-
porté » par le biais d’une narration dans un monde où il se sent
un instant évoluer.
L’autre option consiste à livrer des arguments précis sur le
produit. Dans ce cas, il ne faut pas surcharger le cerveau avec un
transport narratif autoréférentiel : mieux vaut un discours factuel,
par exemple : « La Berlina 306 avec ses cinq portes et son toit
ouvrant, son système de régulateur de vitesse et l’air conditionné,
le tout pour 18 900 euros, saura vous séduire. »
Reste l’épineuse question que se posent les publicitaires : quand
opter pour un discours narratif autoréférentiel ou pour un discours
analytique ? Tout dépend de l’attitude du consommateur. J. Escalas
a renforcé l’esprit critique de volontaires en faisant précéder certains
messages d’une instruction telle que : « Imaginez que vous soyez

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Actu 21 articles 20/04/07 16:35 Page 10

Le ver téléguidé
Des neuroscientifiques de
l’Université de Stanford et de
La mémoire remaniée
Londres ont téléguidé un ver Une substance permettrait d’effacer les souvenirs pénibles,
de terre avec de la lumière : ils et de conserver ceux que l’on apprécie...
ont modifié génétiquement le
«
C
e souvenir ne me plaît pas, celui-ci est fabrication,dans le cerveau,de protéines qui créent
ver de terre, de façon à ce
bien, celui-là non, éliminez cet épisode des souvenirs en renforçant les connexions entre
que ses neurones produisent s’il vous plaît. » Ainsi pourrait s’exprimer, neurones. Le simple fait d’injecter U0126 à un
une protéine sensible à la dans un futur lointain, un patient dési- patient rendrait impossible la mémorisation des
lumière. Lorsque la protéine rant subir un « lifting mnésique »,ou souhaitant faire événements désagréables.
reçoit un rayon de lumière le ménage parmi ses souvenirs.Une rupture amou- En ce qui concerne les souvenirs déjà stockés,
bleue, elle change de reuse difficile, des amis que l’on ne souhaite plus on pourrait les effacer d’une façon très simple : il
conformation et laisse entrer fréquenter, ou encore, comme dans le film Eternal suffirait de les réactiver temporairement et d’in-
dans les neurones des flux Sunshine of the Spotless Mind, oublier une femme jecter le produit juste au moment où ils sont
que l’on a trop aimée :un petit coup de balai neuro- « réveillés ». Valérie Doyère (CNRS UMR 8620,
d’ions, qui provoquent la nal,et l’on pourrait se créer une existence à la carte. Université Paris-Sud) a créé des souvenirs trau-
contraction des muscles. En Tout cela, grâce à une molécule, le U0126, qui a matiques chez des souris (par exemple, en leur
utilisant de petits éclairages la capacité d’effacer certains souvenirs. Pour l’ins- envoyant une décharge électrique dans les pattes
intermittents, le ver est ainsi tant,l’effet de ce composé est limité aux souvenirs après leur avoir fait entendre une clochette, ce
forcé d’avancer. Les traumatiques, liés à des expériences désastreuses, qui crée le souvenir d’une douleur associée à un
neuroscientifiques ont déjà choquantes ou effrayantes.Viols,accidents ou atten- son), puis elle a réactivé brièvement le souvenir
commencé des expériences où tats, voire certaines phobies : voilà quelles seraient de la douleur en faisant tinter la clochette, et a
les cibles cérébrales du composé U0126. injecté le composé. Quelques jours plus tard,
ils introduisent cette molécule
Comment agit-il ? Il a été étudié depuis des surprise : les souris ont perdu la trace de cette
dans des neurones du années par l’équipe de Joseph LeDoux, à l’Uni- expérience. Elles ne présentent plus aucun signe
cerveau. Pourra-t-on guider les versité de New York. C’est un « inhibiteur des d’angoisse en entendant la clochette.
pensées avec de la lumière ? MAPkinases » : schématiquement, il empêche la L’équipe s’est aperçue que le produit a gommé
les connexions entre les neurones activés par la
clochette et ceux qui déclenchent la peur. Cette
dissociation du souvenir est observée dans une
Le rouge perturbe l’attention zone clé de la mémoire traumatique, les noyaux
latéraux de l’amygdale cérébrale. En outre, les
Aux jeux Olympiques d’Athènes, une équipe de psychologues avait constaté que les neurobiologistes ont constaté que d’autres souve-
vainqueurs des combats de karaté, de boxe et de lutte étaient plus souvent vêtus de rouge nirs traumatiques ne sont pas effacés par cette
que de bleu. On avait alors avancé une hypothèse biologique : chez beaucoup manipulation, tant qu’ils ne sont pas réactivés.
d’espèces animales, les individus dont le pelage ou le plumage porte des nuances de Ceci a deux conséquences : dans l’hypothèse
rouge ont aussi des concentrations sanguines importantes de testostérone, l’hormone de où cette technique serait utilisée pour gommer
l’agressivité. Les combattants en bleu seraient impressionnés des souvenirs spécifiques (non traumatiques), il
par leur adversaire naturellement plus agressif et dominateur. serait possible de les effacer tout en conservant
Plus récemment, la psychologue Silvia Ioan et ses les autres, ouvrant la porte à une « mémoire à la
collègues de l’Université de Bucarest, de Montréal et de carte ». En outre, on comprend mieux à présent
Copenhague, ont constaté que le rouge a un effet comment les souvenirs sont progressivement
distracteur. Ils ont montré aux participants le mot rouge gravés dans notre psychisme.Au moment où un
écrit en bleu, ou le mot bleu écrit en rouge. Lorsque les souvenir est réactivé, les neurones qui partici-
volontaires découvrent le mot bleu écrit en rouge, ils pent à ce souvenir s’échangent des courants élec-
mettent du temps à l’identifier, car la couleur de l’inscription triques intenses, et il semble que les connexions
est en désaccord avec la couleur désignée par le mot. soient alors dans un état instable, prêtes à se
Mais ils ne sont pas gênés par le mot rouge écrit en défaire ou, au contraire, à se renforcer. C’est
comme si le cerveau attendait un signal pour
bleu. Signe que la couleur rouge est un facteur de distraction
savoir s’il doit renforcer ou non les connexions
plus perturbant que le bleu. en jeu. C’est ainsi qu’agit le composé U0126 : en
Alexander Kalina/ Shutterstock

Si l’on applique le résultat aux résultats des jeux privant le cerveau de nouvelles protéines qui vien-
Olympiques, on en conclut que les combattants vêtus en draient renforcer les connexions importantes
bleu sont distraits par la couleur rouge de leur adversaire. pour tel ou tel souvenir, il condamne ces
Comment l’éviter ? Porter des lunettes teintées ! connexions – qui sont les seules activées à cet
S. Ioan et al., Red is a distractor for men in competition, in Evolution and Human instant – à disparaître (et pas les autres).
Behavior, sous presse
V. Doyère et al., Synapse-specific reconsolidation of distinct fear memories in
the lateral amygdala, in Nat. Neuro., publication avancée en ligne, 2007

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Actu 21 articles 20/04/07 16:35 Page 11

L’actualité des sciences cognitives

Bien vivre avec ses dents


O
n peut se sentir très bien dans sa peau avec des dents mal
alignées ou poussant de travers :une étude réalisée auprès
de 337 personnes révèle que la pose d’appareils d’ortho-
dontie n’a pas d’influence notable sur le bien-être psycho-
logique des patients.Cette étude a été réalisée par des psychologues
et orthodontistes de l’Université de Manchester auprès d’enfants
âgés de 11 ou 12 ans en 1981, et dont la dentition avait nécessité la
pose d’un appareil. Les psychologues ont comparé, 25 ans plus tard,
le niveau d’estime de soi et de bien-être psychologique de ces enfants

Cathy Luckhart / Shutterstock


devenus adultes, aussi bien pour ceux qui avaient porté un appareil,
que pour ceux qui avaient finalement décidé de ne pas en porter. Ils
n’ont pas constaté de différence entre les deux groupes.
Cette étude remet en question une idée reçue dans le monde
de la médecine dentaire, à savoir que la pose d’un appareil répond
en partie à un enjeu identitaire. Selon Pamela Kenealy, auteur de
l’étude, les dents sont surtout importantes pour la perception de Peut-être parce que la capacité de séduction n’a pas de réel impact
soi durant l’adolescence.Elles ont moins d’impact lorsqu’on devient sur le bien-être psychologique.Séduire,se sentir beau et en accord
adulte, car d’autres facteurs déterminent l’opinion que l’on a de avec les exigences d’une société à forte composante narcissique,
soi-même :la qualité de ses relations ou de son travail,par exemple. produirait des améliorations transitoires de l’humeur,mais ne modi-
Ainsi, la pose d’appareils ne peut pas être justifiée uniquement par fierait pas le degré de bien-être des individus. Le principal serait
des arguments liés au bien-être psychologique. de s’accepter tel qu’on est !
Ce résultat n’est-il pas en contradiction avec le fait que de belles P. Kenealy et al., The Cardiff dental study: A 20-year critical evaluation of the psychological health gain from
dents sont si souvent considérées comme un atout de séduction ? orthodontic treatment, in The British Journal of Health Psychology, vol. 12, n°1, p. 17, 2007

La dynamique du deuil
Après la mort d’un proche, les sentiments
semblent se bousculer, mais ils suivent en fait une chronologie précise.

Q
ue se passe-t-il quand on perd un atteint son point culminant au quatrième mois. S’ouvre enfin la période d’accepta-
proche ? La colère l’emporte-t- mois du deuil. Environ un mois plus tard, tion, qui commence selon les cas à partir
elle sur la tristesse ? L’incompré- c’est la colère qui fait son apparition : pour- du sixième, septième ou huitième mois.
hension domine-t-elle l’émotion ? quoi le défunt a-t-il disparu ? Pourquoi tant Généralement, les étapes les plus doulou-
Peut-on accepter la disparition d’un être d’injustice ? Parfois,la colère peut se retour- reuses du deuil sont dépassées au-delà du
cher ? Chaque cas est particulier, mais il ner contre lui : pourquoi n’a-t-il pas pris de sixième mois, et l’acceptation vient au bout
semble que dans la majorité des situations, meilleures dispositions pour préparer son de deux années.
le deuil suive une chronologie en cinq étapes. départ ? La quatrième étape est constituée Faut-il s’inquiéter d’un deuil qui dure trois
Le psychologue Paul Maciejewski et ses par une forme de dépression, d’apathie qui ou quatre ans ? À en croire les auteurs de
collègues de l’UniversitéYale dans le Connec- s’abat sur les proches à partir du sixième cette étude, il faut en tout cas y prendre
ticut ont identifié les différentes étapes du garde :il existerait une forme de dynamique
deuil chez 233 personnes ayant perdu un naturelle du deuil, et les situations qui s’en
conjoint décédé de mort naturelle dans les écartent peuvent cacher des tensions affec-
mois précédents.À l’aide de questionnaires, tives non résolues ou une incapacité à
ils ont reconstitué leur parcours de deuil.La reprendre le fil de la vie. Il est troublant de
première réaction est le plus souvent l’in- constater que la majorité des gens voient
crédulité et l’incompréhension. On ne peut décliner leurs sentiments négatifs à partir
pas accepter l’idée que la personne ait disparu, de six mois, et que l’acceptation survienne
ne serait-ce que parce que ses objets person- deux ans après le décès. Les personnes qui
nels sont là, les souvenirs encore présents. se débattent dans la douleur du deuil ne
Dans un deuxième temps se développe peuvent pas imaginer que leur peine puisse
Petr Nad / Shutterstock

une longue phase de nostalgie, de mélan- cesser. Mais les émotions, pas plus que la
colie et de chagrin.On regrette la personne, vie, ne sont éternelles.
on pense souvent à elle et l’on souffre de P. Maciejewski et al., An Empirical Examination of the Stage Theory of Grief,
son absence. Généralement, ce sentiment in the J. of the Am. Med. Asso., vol. 297, p. 716, 2007

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Spiderman cristallise les grands enjeux


de l’adolescence : découvrir son corps
et sa sexualité, assumer ses choix
et ses sentiments, accéder aux responsabilités.
Au moyen de personnages archétypiques,
les trois opus de la série offrent un parcours
PSYCHOLOGIE

initiatique à l’usage des jeunes.

Cinéma

Spiderman : les étapes


de l’adolescence
Jean-François VÉZINA

es superhéros, qui font un retour en force Le superhéros fournit bien souvent, notamment

L sur les écrans depuis quelques années,


sont apparus en 1938 avec Superman. La
caractéristique essentielle d’un super-
héros, qui le différencie généralement
d’un héros traditionnel, est de disposer d’un
pouvoir extraordinaire, reçu d’une entité ou d’une
force extérieure au monde des humains. Ce motif
auprès des enfants et des adolescents, un modèle
de développement moral et psychologique. Les
jeunes qui sont à la recherche de sources d’inspi-
ration peuvent trouver dans ces personnages les
repères qui font écho à leurs propres processus de
transformation. Le passage de l’enfance à l’âge
adulte est justement une prise de conscience de
n’est d’ailleurs pas étranger à la fascination et à sa capacité à influer sur sa vie et sur celle des
l’angoisse que suscitent les nouveaux pouvoirs autres. Il me semble que c’est Spiderman, à ce tire,
de la science et de la technologie acquis depuis qui offre un modèle exemplaire pour illustrer ce
le milieu du siècle dernier. passage de l’enfance à l’adolescence.
Ce « superpouvoir » peut résulter de divers
facteurs : chez Spiderman, c’est une modification
génétique, chez Hulk un rayon gamma, chez Super- L’éjaculation symbolique
man un cristal aux propriétés étranges. Seul
Batman fait exception à cette règle, puisqu’il tire
de l’homme araignée
sa force de son intelligence et de ses qualités de Quelle est l’histoire de Spiderman ? Peter Parker
détective, ainsi que de facultés physiques pous- est un étudiant en sciences naturelles fort brillant,
sées à l’extrême par l’entraînement et la volonté. mais également très maladroit et profondément
Les « superméchants », ennemis des superhéros, timide. Il vit chez sa tante et son oncle, sans trou-
acquièrent eux aussi leurs pouvoirs par le truche- ver le déclic qui fera de lui un adulte assumé. Au
ment de modifications de ce genre. Mais tandis cours d’une visite dans un laboratoire, il se fait
que le superhéros utilise ce pouvoir pour venir en accidentellement piquer par une araignée généti-
aide aux humains, le superméchant y recourt pour quement modifiée. Il est intéressant de noter qu’il
satisfaire ses propres désirs ou étendre sa domi- se fait mordre au moment précis où il prend en
nation sur le monde. photo la fille qu’il a toujours aimée en secret,

12 © Cerveau & Psycho - N° 21


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Rue des Archives / Collections BCA

Mary-Jane Watson. Sous l’effet du venin « mutant », prend de lutter contre le crime, sous l’identité du 1. Spiderman a
Peter acquiert des pouvoirs arachnéens : force, superhéros Spiderman. souvent du mal à faire
agilité et acuité sensorielle hors du commun. Il a Mais les grands pouvoirs supposent des respon- le premier pas, à afficher
en outre la capacité d’adhérer à tous types de sabilités à leur mesure. C’est d’ailleurs une des ses sentiments
surfaces et de projeter un faisceau de toile orga- phrases clés du film, prononcée par son oncle ou à les concilier avec
nique qui jaillit de ses poignets. avant sa mort. Pour Spiderman, tout comme pour sa vie de « superhéros ».
Cette transformation est une allusion indirecte les adolescents, le passage à l’âge adulte implique Autant de dilemmes
à l’éveil de la sexualité adolescente. La métaphore d’assumer la responsabilité de ses choix et de faire caractéristiques de
de cet éveil se trouve renforcée lorsque Peter Parker le deuil de l’innocence de l’enfance. Des épreuves l’adolescence, et pour
lance maladroitement ses toiles pour la première dangereuses, le plus souvent matérialisées par des lesquels le film propose
fois – symbole à peine dissimulé des éjaculations monstres ou des personnages démoniaques, ont des clés intéressantes...
incontrôlées d’un corps à peine pubère. D’autant pour fonction de faire sortir le héros de l’enfance,
plus qu’éjaculer, dans son acception rare du Petit à travers une symbolique édifiante. Chaque épreuve
Robert, signifie très exactement « projeter avec est en quelque sorte un examen indiquant qu’une
force un liquide sécrété par l’organisme »... étape est achevée et que l’adolescent peut passer
On assiste alors à d’autres transformations dans à l’étape suivante du développement.
la vie du superhéros. Notamment, en ce qui concerne
son rapport à l’argent, un rapport qui traduit l’im-
maturité de l’adolescence : initialement, Parker-
La sortie de l’enfance
Spiderman se sert de ses pouvoirs pour obtenir de Tandis que Peter Parker découvre ses pouvoirs,
l’argent dans des combats de lutte. Toutefois, son Norman Osbourne, un riche industriel plutôt impul-
objectif est ici d’accumuler assez d’argent pour sif, devient lui aussi un être aux pouvoirs déme-
acquérir une voiture et impressionner Mary-Jane… surés, le maléfique « bouffon vert ». Suite à une
Tout cela changera lorsque, à la sortie d’un combat, expérience qui tourne mal, Osbourne se transforme
il laissera s’enfuir un voleur qui finira par tuer son en cette figure qui lui vient de son enfance et qui
oncle... Dès lors, mû par la culpabilité, Peter entre- l’a jadis traumatisé. Le bouffon vert symbolise ici

© Cerveau & Psycho - N° 21 13


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les fantômes de l’enfance, ainsi que l’individu besoin d’être intégré à un groupe est très fort à
qui y reste accroché. Dans une des scènes, la tante cet âge, mais c’est aussi le moment où l’on doit
de Spiderman donne une petite tape à Osbourne prendre son indépendance, arriver à se définir en
parce qu’il commence le repas avant tout le monde tant que tel, en dehors du regard d’autrui. Peter
en se jetant sur les brioches, une scène qui vient se protège en clivant son identité : le livreur de
renforcer la symbolisation de l’enfance non réso- pizzas ne coexiste pas, dans la société, avec le
lue et de l’impulsion immature de ce personnage. superhéros, l’un et l’autre sont bien séparés. Néan-
Symboliquement, cela indique que Spiderman moins, il ne peut pas empêcher une personnalité
doit affronter celui qui ne grandit pas. Il parvient de déteindre sur l’autre. Ainsi, dans une scène,
à le vaincre, mais se trouve de nouveau confronté Peter Parker trouve sa chemise blanche trop grande,
à cette figure dans le troisième volet de la saga, où et il essaie de comprendre pourquoi : il réalise
le fils d’Osbourne reprend le rôle du bouffon vert… qu’elle a été distendue parce qu’il l’a portée par-
dessus son costume rouge de superhéros.
La quête de l’identité Par ailleurs, Parker lutte intérieurement pour ne
pas révéler ses sentiments ni sa véritable identité
Mais outre la sortie de l’enfance, on trouve à la fille qu’il aime en secret. Il s’agit d’une angoisse
notamment dans le deuxième épisode de Spider- typique de l’adolescence : l’adolescent souhaite
man un autre enjeu de l’évolution du superhéros : ardemment être aimé pour ce qu’il est, mais a peur
la tâche – Ô combien difficile – d’équilibrer ses de révéler sa flamme, craignant de ne pas être aimé
deux vies, celle de superhéros et celle de jeune en retour. Ainsi, lors du premier épisode, il s’ima-
homme banal. On voit ainsi Peter Parker faire ginait qu’il fallait être riche et posséder une grosse
preuve d’une grande responsabilité pour sauver la voiture pour avoir sa place dans le cœur de Mary-
ville des criminels, mais ne pas parvenir à conser- Jane. Il se comporte comme nombre d’adolescents
ver son emploi de livreur de pizzas, à cause de ses qui croient devoir acheter la marque de jeans à la
retards répétés. La seule façon pour mode pour attirer l’attention des autres, et être
lui d’obtenir de l’argent afin de aimés de certains ou certaines…
subvenir à ses besoins est de prendre Comment Parker se tire-t-il de ce dilemme ? Il
des clichés de lui-même en Spider- prétexte, comme bien des jeunes gens, qu’il n’a pas
man et de les faire publier dans le de temps pour l’amour… alors que c’est l’amour qui
Daily Buggle, journal auquel il est lui confère en partie son pouvoir ! Il est intéressant
rattaché. de noter que les contacts avec Mary-Jane se font
Bien entendu, il est difficile de presque exclusivement dans l’arrière-cour de leur
concilier Peter Parker et Spiderman, immeuble, puisqu’ils sont voisins depuis leur plus
ce qui met en scène le dilemme des tendre enfance. L’un et l’autre se rejoignent donc
choix de l’adolescence : comment derrière la maison pour bavarder au moment où il
découvrir sa propre identité et assu- sort les ordures. Un soir, Peter lui promet finale-
rer son autonomie ? Le dilemme de ment de venir la voir au théâtre, mais il arrive en
Parker est d’être ce qu’il est en tant retard à la pièce : Mary-Jane quitte la soirée déçue
qu’individu, et simultanément être et cède alors aux avances d’un autre prétendant…
accepté par la société et s’adapter
à elle. Tous les adolescents sont
confrontés à cette ambiguïté : le
Assumer sa vie sexuelle
À cet instant, Peter perd son pouvoir. Il essaie
bien de continuer à sauver la ville de ses malfai-
teurs, mais ne peut plus tisser de toiles ni sauter
ni grimper aux édifices. Pourquoi ? On peut l’ex-
pliquer de deux façons. D’une part, il n’a pas
encore fait le choix de son rôle de superhéros. Il
est superhéros par culpabilité (vis-à-vis de son
oncle), et non parce qu’il assume un choix respon-
sable. Il n’a pas choisi son rôle social, mais a laissé
les autres choisir pour lui. De même, beaucoup
d’adolescents et d’adolescentes choisissent un
métier en fonction des idéaux de leurs parents,
au lieu de le faire en leur âme et conscience, selon
leurs propres affinités.
Selon une autre explication, Peter n’assume
pas sa sexualité ni sa vie sentimentale. Ce fait est
2. Le bouffon vert est porté à l’écran lors d’une scène plutôt cocasse :
l’un des personnages que le héros se trouve dans un ascenseur vêtu de son
Spiderman devra vaincre costume de Spiderman, et un inconnu entre et lui
pour devenir un demande si son costume est confortable. Il lui
superhéros. Dans le film, répond : « Non, cela serre trop à l’entrejambe. »
ce personnage symbolise Remarque anodine, mais qui sur un plan symbo-
la tentation de rester lique représente le fait qu’en n’assumant pas sa
enfant. Il en faut du vie sexuelle, Spiderman est trop serré et ne peut
courage, pour devenir progresser dans le développement de son iden-
adolescent... tité ! Comment va-t-il passer cette étape critique

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de l’épanouissement sexuel ? À travers un test de perdre et prendre le risque de subir un refus :


particulièrement difficile : la rencontre avec Doc qui ne ressent cette angoisse au moment de faire
Octavius. Ce personnage dispose de quatre bras sa déclaration? Il passera avec succès cette épreuve
mécaniques surpuissants et de pouvoirs immenses et s’unira à Mary-Jane à la fin du film. Cette vérité
obtenus après une expérience scientifique qui a éclatera aussi lorsqu’il révélera son vrai visage à
mal tourné. Avant sa transformation, Doc Octa- Mary-Jane (et au monde) après le dernier combat
vius était un modèle d’intégration tant dans sa vie victorieux contre Doc Octavius.
amoureuse que professionnelle. Peter Parker est Dans le troisième opus de Spiderman, le super-
d’ailleurs fasciné par cet homme qui lui enseigne héros, mieux intégré à Peter Parker, décide d’as-
la poésie en amour tout en faisant étalage de son sumer son désir et d’épouser Mary-Jane : accep-
érudition en science. La toute première fois où Doc tation du rôle de mari et de superhéros. Le véritable
Octavius apparaît dans le film, on le voit travailler enjeu de ce troisième volet de la saga est la notion
dans son laboratoire, pendant que sa femme prépare de dépendance.
du café à ses côtés. Ensemble, ils vont parler de
leur amour et de l’importance de faire des efforts
pour maintenir une relation durable. Alcool, réalité virtuelle
Or, malgré cette relation amoureuse idéale, Doc
Octavius nourrit des ambitions démesurées. Il se
et autres dépendances
prend à vouloir contrôler l’énergie de l’atome grâce En effet, Peter Parker devra de nouveau affron-
à des tentacules directement raccordés à son ter le bouffon vert, incarné cette fois par le fils de
système nerveux. Il caresse le fantasme de créer Norman Osbourne, jadis le meilleur ami de Peter
un petit soleil qui produirait une énergie infinie, Parker et aujourd’hui alcoo-
allant jusqu’à déclarer que le pouvoir du soleil est lique. Mais il devra aussi se
entre ses mains… Peu après cette expérience qui battre contre l’homme des
vire au cauchemar, il devient un de ces supermé- sables. Ce « superméchant » a
chants dont est semée la carrière des superhéros. un don particulier : il peut
À son tour, il menace de dominer le monde avec transformer tout ce qu’il désire
son superpouvoir. en sable. Il s’agit ici d’une allu-
Le décor du combat entre Spiderman et un de sion indirecte au silicium,
ces superméchants est souvent révélateur de l’en- matière première de l’infor-
jeu psychologique sous-jacent. Ainsi, le premier matique et des jeux vidéo qui
combat entre Spiderman et Doc Octavius se déroule offrent à l’adolescent un
dans une banque - un lieu qui symbolise le pouvoir univers omnipotent mais vide
de l’argent. Peter Parker, en prise avec de graves lorsqu’il est coupé du monde
difficultés financières, est rongé par la culpabilité réel. Alcool et mondes virtuels :
d’avoir laissé échapper le voleur qui allait tuer son les dépendances commencent
oncle… Ce combat aura au moins le mérite de déli- à se préciser. Mais il reste la
vrer sa tante qui a été fait prisonnière par Doc dernière, incarnée par le
Octavius. Spiderman réussit l’épreuve et lave ainsi personnage du symbiote. Le
la culpabilité liée à la mort de son oncle. Il se symbiote est un organisme
rachète une deuxième fois en avouant à sa tante parasite qui a besoin du corps
la vérité douloureuse de ce qui s’est réellement de son ennemi pour se déve-
passé. Ceci symbolise pour l’adolescent le défi d’as- lopper. Il prend la forme du
sumer la responsabilité de ses choix dans la vérité. costume noir de Spiderman.
Le vrai courage du superhéros est de vivre dans Ce costume représente l’en-
la vérité, fût-elle douloureuse. semble des désirs et émotions
Spiderman retrouvera Doc Octavius dans d’autres refoulés de Spiderman, qui
circonstances, qui lui ouvriront les yeux sur son refont parfois surface. Lorsque
véritable amour. Souvenons-nous que Spiderman le costume noir se dresse
perd son pouvoir lorsque Mary-Jane s’éloigne de contre lui, c’est une partie de
lui, mais le retrouve lorsqu’elle lui demande de son corps et de ses pensées qu’il ne maîtrise plus,
l’embrasser dans un café. Cette fois, ils ne sont plus ce qui est caractéristique des situations de dépen-
dans l’arrière-cour de l’immeuble, et l’idylle dance, qu’il s’agisse de drogues ou de comporte-
découvre son visage au grand jour. Il s’agit là encore ments obsessionnels.
d’une étape souvent importante dans la vie d’un Découverte du corps et de la sexualité, accep-
adolescent : passer du statut secret d’apprentis- tation de l’amour, sortie de l’enfance, définition
amants à celui de couple « public ». Dans la scène de soi, besoin d’acceptation sociale et lutte contre
du film, une voiture lancée par Doc Octavius (sa les diverses formes de dépendance : finalement
force est colossale) traverse la vitre du café, qui se l’épopée des Spiderman est un parfait miroir du
brise en mille morceaux. Le réalisateur a proba- développement adolescent. Malheureusement,
blement choisi d’utiliser le symbole de l’éclat de aujourd’hui, il n’existe plus de rituels pour faci- Jean-François VÉZINA
verre, car il y avait déjà eu recours lors de la mort liter le passage dans le monde adulte. Il faut alors est psychologue
de la femme de Doc Octavius : elle avait été tuée peut-être se tourner du côté du grand écran pour et psychothérapeute
par un éclat de verre projeté lors de l’expérience en trouver. Pourquoi ne pas conseiller cette série à la Maison de psychologie
qui avait abouti à la transformation de son mari. aux jeunes ? Ils découvriront un parcours qui les Salaberry, à Québec,
Le verre est un symbole de transparence et de aidera à s’éveiller à leur nouvelle vie, et les quali- et auteur de nombreux
vérité. L’enjeu, pour l’adolescent, est d’avouer ses tés essentielles pour devenir, à leur échelle, les articles et ouvrages sur
sentiments. C’est aussi et surtout affronter la peur superhéros de leur vie au quotidien. ◆ la psychologie et le cinéma.

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ÉSOTÉRISME : LES RAISONS D’UN SUCCÈS Méditation transcendantale, voyance, occultisme, guérison
par les mains : l’ésotérisme a le vent en poupe. Mais en réalité,
il n’a jamais vraiment disparu. Aujourd’hui, il refait surface
à la faveur du déclin des grandes religions en Occident. À la clé :
de nouveaux mythes et le sentiment de mieux contrôler son existence.

Essor de l’ésotérisme
et recul du religieux
Serge DUFOULON

ur le grand marché du sacré, l’ésotérisme pratiques sacrées bien avant le Néolithique. À ce

S a encore de beaux jours devant lui ! Il


suffit d’aller sur Internet ou dans les
rayons spécialisés des librairies pour
constater que les offres de stages d’ini-
tiation, d’objets et d’ouvrages ésotériques en tous
genres foisonnent et que ce petit commerce se
porte bien. L’ésotérisme serait relatif aux « choses
propos, le psychanalyste suisse, Carl Gustav Jung
(1875-1961), affirmait que l’inconscient humain
serait structuré religieusement, ce qui supposerait
là aussi que la dimension du sacré soit inhérente
à l’être humain. Plus près de nous, les grandes civi-
lisations mésopotamienne, égyptienne, grecque,
indienne et chinoise, pour n’en citer que quelques-
cachées » de la vie et de la mort, de l’esprit et des unes, qui régnaient sur une grande partie du monde,
esprits, aux mystères, ou encore à une doctrine étaient des cultures à religion polythéiste.
sacrée à laquelle seuls quelques élus auraient D’autres cultures plus archaïques, mais non moins
accès, initiés par un maître spirituel. On peut citer, complexes et intéressantes, telles celles des Abori-
par exemple, les rose-croix, les francs-maçons, gènes australiens (vieilles de plus de 70 000 ans), des
les gnostiques, etc. Notre modernité attribue par Inuits dans l’Arctique ou encore des Amérindiens
extension le terme ésotérique banalisé à tout ce et de bien d’autres peuples, pratiquaient le chama-
qui concerne le religieux marginal, l’occulte, le nisme. Ces pratiques religieuses des cultures tradi-
spirituel, le paranormal, le parapsychique, etc. tionnelles se perpétuent aujourd’hui sous des formes
Difficile de s’y retrouver ! Pourtant il est possible cultuelles variables en fonction des aires géogra-
de comprendre et d’établir des distinctions là où phiques et culturelles où elles sont observées.
règne la confusion. Comment délimiter la place Aux grandes religions polythéistes ont succédé,
du religieux institutionnel et de l’ésotérisme, le sauf en Inde, les religions monothéistes et plus préci-
sacré sauvage dont parlait l’anthropologue fran- sément le judaïsme, le christianisme, puis l’islam.
çais Roger Bastide (1898-1974) ?
Archéologues, anthropologues et historiens
attestent à travers leurs fouilles et les découvertes 1. Les voyantes et autres gourous attirent une clientèle
de peintures rupestres, de restes de rituels funé- de plus en plus nombreuse. C’est sans doute le signe d’une
raires ou de rites liés à la nature et à la fertilité, résurgence des croyances ancestrales que les grandes reli-
notamment, que l’homme semble s’être livré à des gions, la science et la technique n’ont pas réussi à balayer.

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Les religions traditionnelles étaient, pour une large Ce vide sémantique autorise une mise en forme
part, magico-religieuses et pagano-chrétiennes. de pratiques symboliques et l’adoption de réfé-
Qu’est-ce à dire ? Très souvent, le christianisme et rences variées : Bouddha et Jésus peuvent se
d’autres grandes religions se sont répandus sur le côtoyer, le culte des saints et des ersatz de pratiques
terreau de ces religiosités anciennes sans les faire chamaniques, la méditation et la prière catholique
disparaître tout à fait. En parallèle et à l’ombre des traditionnelle, etc. Ce qui est encore plus curieux
grandes religions se sont développés des mouve- dans ce type de situation, c’est de constater que
ments ésotériques, spiritualistes et occultes. Les les clients de ces praticiens du sacré – que sont les
populations essentiellement rurales migrèrent de voyant(e)s médiums – sont pour la plupart des
plus en plus vers les grands centres urbains qui immigrés issus de cultures différentes (Grecs,
pouvaient offrir du travail à partir du XVIe siècle. Italiens, Vietnamiens, etc.). Ces derniers ont pour
Or n’oublions pas que bon nombre de pratiques du unique lien entre eux un fond de culture magico-
sacré hors des religions établies prospéraient dans religieuse (la croyance aux sorts, à la chance, aux
les campagnes : culte des saints, cultes de la nature, esprits, etc.) et un destin qui les relie dans une
des sources et de la fertilité, croyance aux sorciers communauté de sort, une même expérience de
et aux sorts, etc. l’immigration et une mise à la marge de la société
Avec le développement de la science et le progrès d’accueil. On a bien dans ce cas la reconstitution
technique, on observe à partir de la fin du XVIIe siècle du lien social et une mise en lecture symbolique
la montée du positivisme et une baisse d’influence de l’expérience d’immigration : il faut donner du
des grandes religions en Europe, un mouvement sens à la souffrance, à la marginalisation sociale
qu’ont fort bien décrit en France les sociologues et à l’absence de référents familiers. Il suffit de
des religions, Françoise Champion, de l’Univer- penser à l’essor des marabouts dans nos cités pour
sité Paris X, et Danièle Hervieu-Léger, présidente de comprendre ce type de situation.
l’École des hautes études en sciences sociales.
La foi en la religion bascule alors vers la foi en
la science : les nouvelles idéologies permettant de
Le tournant du positivisme
penser le recul des maladies, le bien-être généra- En apparence, la révolution scientifique et
lisé par l’hygiène et l’éducation, voire par les révo- industrielle et l’urbanisation semblaient avoir mis
lutions et les changements d’idées qu’ont connus Dieu en exil (une expression due aux anthropo-
de nombreux pays d’Europe, et d’envisager, pour- logues Italiens Sabino Acquaviva et Enzo Pace),
quoi pas, l’immortalité ! mais la nature ayant horreur du vide, on a assisté
Cependant, ces changements religieux n’ont pas à une progression très forte de ce que l’on pour-
éradiqué toutes les croyances et les pratiques sacrées rait appeler une « nébuleuse mystique-ésotérique »,
antérieures, comme l’ont montré des anthropo- pour reprendre les termes de F. Champion. Ces
logues, telle Jeanne Favret-Saada, et donnent nais- nouveaux mouvements ésotériques associent pêle-
sance parfois à des syncrétismes étonnants: ainsi, mêle les références aux religions traditionnelles
j’ai montré que, dans certaines situations d’insta- et aux religions asiatiques : la doctrine de la libé-
2. La communication bilité sociale, telles que les situations d’immigra- ration, la réincarnation, le tantrisme et l’ascèse,
avec les esprits par tion qui sont des mouvements dans le temps et la foi en Bouddha, Jésus ou Isis, etc. Ce nouveau
l’intermédiaire des tables dans l’espace, ainsi que dans le déclassement social, courant hétéroclite se serait donc engouffré dans
tournantes, credo des on peut assister à une recomposition des pratiques le vide laissé par les ruines du christianisme, une
adeptes du spiritisme, a du sacré : l’immigrant marginalisé ne se reconnaît fois que le positivisme aurait commencé à montrer
été mise à l’honneur par plus dans les offres de prestations religieuses du ses limites. Le renouveau de l’ésotérisme serait
un dénommé Alan pays d’accueil au regard des croyances et des non pas une émergence incompréhensible, mais
Kardec au XIXe siècle. pratiques classiques de son pays de départ. un simple regain.
Tout comme un germe pathogène peut être réduit
au silence par un traitement, il peut rejaillir si le
traitement est interrompu. Il ne s’agit pas de dire
que les ésotérismes sont une maladie, ni que le
christianisme ou le positivisme sont de quelconques
remèdes, mais on peut envisager que l’ésotérisme
ait été mis sous l’éteignoir par la main puissante
et ramifiée des religions institutionnelles, et que
le relâchement de cette emprise a permis aux ésoté-
rismes de reprendre de la vigueur. Afin de
comprendre l’importance sociologique de cette
évolution et ces marges des religions institution-
nelles, il est nécessaire de reprendre les grandes
thèses des sociologues des religions. En suivant la
pensée des chercheurs, on découvre alors une
évolution des religions – qui produisent du sens,
du lien social et de la communauté – vers des
pratiques religieuses ou du sacré – qui s’indivi-
dualisent de plus en plus à mesure que la société
se complexifie et que le Sujet-Je-Citoyen se
construit et s’émancipe de l’espace religieux tradi-
tionnel en acquérant une vision scientifique et
progressiste de sa place dans le monde.

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Les pères fondateurs de la sociologie que furent


Auguste Comte (1798-1857) et Emile Durkheim
(1858-1917) en France, Max Weber (1864-1920)
en Allemagne, se sont intéressés à la religion à
travers des travaux qui restent des références d’une
actualité remarquable. Ces penseurs s’inscrivaient
dans une époque traversée par les troubles sociaux
et les remous des révolutions de 1789, 1848 et de
la Commune. L’ordre social était instable, boule-
versé, de nouvelles hiérarchies sociales apparais-
saient – bourgeoisie et classe ouvrière –, les modes
de production changeaient, de l’artisanat en passant

Darla Hallmark / Shutterstock


par la petite manufacture, l’ère industrielle s’ins-
taurait. De nouvelles valeurs se répandaient dans
la société devenue laïque et l’ensemble des rapports
sociaux s’en trouvait modifié. Au curé s’opposait
la figure de l’instituteur.

Conscience collective et Dieu prendra-t-il et quelle description faudra-t-il en


faire ? Pour aborder cette transition, recevons les
3. Cartes, amulettes
ou boules translucides :
Pour ces scientifiques, la question qui se pose lumières du sociologue allemand Weber. la « nébuleuse mystique-
alors est bien celle de la cohésion sociale, un thème Au fil d’études magistrales, il se demande, d’une ésotérique » compose
d’une modernité prégnante. Comment une société part, comment le capitalisme s’est développé : avec un arsenal rituel
peut-elle rester soudée quand l’individualisme et peut-on établir une relation entre l’éthique du hétéroclite qui permet
l’intérêt personnel deviennent de plus en plus la protestantisme et les valeurs de ce modèle écono- à chaque communauté
règle ? Comment créer du consensus et éviter les mique dans les pays où il s’est enraciné fortement ? de se forger ses propres
conflits ou encore comment s’effectue le change- D’autre part, il essaie de comprendre comment s’ef- mythes et aux fidèles
ment social ? Quelle est la place de l’individu dans fectue le changement social. Ce sociologue est de penser contrôler
l’espace social redessiné ? Nous avons là quelques- fondamentalement individualiste. Il pratique une divers aspects de
unes des interrogations qui donnent la teneur des sociologie qualitative et compréhensive, et c’est leur existence.
réflexions des sociologues de la fin du XVIIIe siècle. chez les individus qu’il nomme prophètes qu’il
C’est dans la religion que ces penseurs vont trouve les auteurs du changement social. Dans les
chercher l’origine du consensus social, dans les périodes historiques, politiques, économiques et
valeurs qu’elle prêche et dans son organisation. sociales difficiles, certains individus apparaissent
L’ethnologie florissante en ce temps-là et les obser- en mesure de comprendre et de savoir lire les signes
vations des peuples traditionnels influenceront les des temps et deviennent ainsi les vecteurs des
travaux sociologiques sur la religion, surtout en besoins de changement que les gens expriment à
ce qui concerne Durkheim. un moment donné : ce sont des innovateurs sociaux
Ce dernier montre que les sociétés ne peuvent ou politiques dont le charisme est exceptionnel.
fonctionner sans solidarités. Lorsque les formes de Ils font la démonstration de leurs dons et possè-
ces solidarités s’effritent à travers une différencia- dent une vision claire des événements ; ils vont Bibliographie
tion sociale accrue, notamment par la division du alors proposer une voie différente et une vision
travail, alors on peut redouter des situations d’ano- nouvelle de la société à partir d’éléments exis- V. ODON, Histoire de
mie sociale, c’est-à-dire de perte des normes, des tants. On pourrait classer dans la catégorie des religions, Gallimard, 2001.
valeurs communes au groupe et des repères qui prophètes selon Weber tout autant Gandhi qu’Hit- S. DUFOULON, Femmes de
peuvent conduire les individus à tous les excès et ler, mais aussi, plus près de nous, Jacques Bour- paroles. Une ethnographie
les sociétés à la désintégration. La religion est le din, le leader de la secte du Mandarom, à Castel- de la voyance, Paris,
fondement de la conscience collective qui est réac- lane en Provence. Dans toute époque subissant Métailié, 1998.
tualisée par la réunion des fidèles et par la pratique des bouleversements sociaux importants, il faut F. CHAMPION,
des rituels dans un espace sacré. Le rôle de la reli- s’attendre à voir apparaître de tels « prophètes », Présentation de recherche.
gion est bien de relier et de former une communauté qui ont le don de saisir l’essence de ces boulever- La « Nébuleuse Mystique-
de croyants partageant la même foi, une liturgie, ou sements et de proposer de nouveaux systèmes de Esotérique » depuis les
années 70 : recomposition ou
pour le dire autrement ayant des représentations, valeurs, de nouveaux mythes et de nouvelles créa- décomposition du religieux
des valeurs et une conscience communes, ce que tions de sens. Ces personnalités attirent des adhé- dans les sociétés
Durkheim définit comme une église. En définitive, rents et sont d’autant plus nombreuses que contemporaines ?, IRESCO,
la religion c’est le système de symboles par lesquels l’idéologie dominante présente un penchant indi- vol. 6-7, pp. 5-8, 1995.
la société prend conscience d’elle-même ; c’est la vidualiste. Le XXe siècle, héritier du positivisme et M. AUBRÉE et
manière de penser propre à l’être collectif. spectateur de la montée des individualismes, était F. LAPLANTINE, La table, le
De là à dire que Durkheim identifie la société à par conséquent favorable aux prophètes, qu’ils livre et les esprits, Paris,
Dieu, il n’y aurait qu’un pas que certains impru- soient historiques (Hitler, Gandhi), ou ésotériques J.C Lattès, 1990.
dents voudront franchir, mais la pensée de l’au- (Moon, Hubbard, Bourdin, Raël). Pour certains D. HERVIEU-LÉGER
teur est bien plus complexe que ce que l’on peut sociologues, tel Weber, cette évolution serait le et F. CHAMPION, Vers un
en dire ici. En tout cas, il met en lumière le fait ferment d’un processus de sécularisation, qui est nouveau christianisme ?,
religieux comme une production de sens et de lien à la source d’un désenchantement du monde, d’un Cerf, 1986.
social dans une collectivité. Dès lors, toute la ques- recul du religieux, d’une perte de sens pour les J. FAVRET-SAADA, Les mots,
tion qui se pose lors de la montée du positivisme acteurs. Bastide en conclut que c’est dans cette la mort, les sorts : la
est : dans ces bouleversements de fin du XIXe siècle, quête du sens que vont se réinventer les nouveaux sorcellerie dans le bocage,
comment va évoluer le religieux ? Quelles formes mythes et les nouvelles formes du sacré. Gallimard, 1977.

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technologies, voit en parallèle l’apparition des


mouvements spirites tels que celui d’Alan Kardec,
le père des tables tournantes qui eut une large
influence auprès de Victor Hugo ou de Théophile
Gautier. La facilitation des échanges non contrô-
lés de bribes de croyances, qu’il s’agisse d’Inter-
net, des médias foisonnants ou tout simplement
des voyages qui sont bien plus aisés que par le
passé, favorise bien entendu les constructions spiri-
tuelles de bric et de broc. Il est dès lors aisé de
comprendre les influences liées au rapprochement
des cultures depuis les années 1960, surtout avec
l’essor des voyages touristiques vers l’Asie, le
Proche-Orient ou d’autres destinations exotiques.
Des objets, des bribes de doctrines, des rituels et
des éléments symboliques de cultures diverses ont
donné naissance à des groupes de croyances et à
des pratiques rituelles syncrétiques : que l’on pense
aux marabouts, au bouddhisme, à la méditation
transcendantale, au chamanisme, au soufisme et
à bien d’autres pratiques du sacré énoncées le plus
souvent dans les dernières pages des magazines
sous formes de propositions de stages d’initiation
et on retrouvera le paysage de la nébuleuse mystico-
ésotérique dans sa diversité.

Liudmila Gridina / Shutterstock


Les principaux traits de cette nébuleuse peuvent
être aisément repérés dans les vocables et pratiques
tels que la prophétie, la guérison par les mains, le
don de s’exprimer dans une multitude de langues
selon les circonstances, la voyance, la croyance
aux sorts et aux envoûtements, le New Age (un
courant fondé sur l’astrologie et qui annonce un
4. Le mouvement Le sacré ne se dissout pas avec la perte d’in- âge d’or), la méditation et la quête d’expérience
New Age, qui s’est fluence des grandes religions, loin s’en faut, on mystique et ésotérique, l’expérience intérieure, la
développé tout au long du l’a souligné. Les groupes magico-religieux ou ésoté- transformation de soi sous la houlette d’un maître
XXe siècle avait pour riques ont toujours coexisté avec les religions. dans une ambiance d’amour universel, etc. Nul
vocation de transformer Comment faut-il comprendre sociologiquement n’étant prophète en son pays, il s’agit la plupart du
les individus par l’éveil de cette cohabitation ? C’est l’anthropologue français temps de techniques et de croyances appartenant
l’esprit et l’élargissement Marcel Mauss (1872-1950) qui peut nous éclairer à d’autres cultures, d’autres religions ou idéologies.
de la conscience, au par son travail sur la magie. Dans son exposé
moyen de la méditation,
de voyages ou encore
détaillé sur les pratiques magiques, il montre
comment la magie – et par extension les pratiques
Plus dure est la chute…
d’expériences occultes ou ésotériques – est davantage concer- Parfois, des groupes de prières ou de pratiques
hallucinogènes. née par l’aspect performatif des rituels : qu’il s’agisse du sacré exposés aux coups de boutoirs des faux
de sorts, de chance, d’argent, de pouvoir, d’em- prophètes et de leurs visions de catastrophes immi-
ploi, d’amour, les pratiques ésotériques se doivent nentes et de renouveau développent ce que
d’apporter des solutions concrètes et si possible D. Hervieu-Léger a nommé une « apocalyptique
rapides aux problèmes des gens. écologique » : le monde est au bord du gouffre, les
C’est cette dimension qui prévaut dans les tsunamis, ouragans ou inondations sont le signe
messages des guérisseurs, gourous ou rebouteux : que la planète se dérègle, etc. Il n’y a qu’un pas,
« Retour garanti de l’être aimé », « Un travail en que je franchis, pour affirmer que ces pratiquants
moins d’un mois », etc. Ces demandes ne peuvent se considèrent alors investis d’une mission, ils
être formulées auprès de la religion institution- deviennent des élus, on constate de l’extérieur une
nelle, plus passive, qui se préoccupe davantage inflation égotique tant chez le maître ou gourou
des règles de conduites éthiques permettant l’élé- que chez les adeptes. Ici, on passe du besoin et du
vation de l’âme et un gain différé après la mort, salut individuel à la nécessité de sauver les autres.
ou l’accès au paradis, tandis que les rituels magico- On perçoit à ce moment les dérives vers une pers-
religieux interviennent dans les affaires du quoti- pective messiano-millénariste avec pour résultat,
dien pour la recherche d’un résultat immédiat. dans certains cas, un durcissement du groupe et
Alors imaginez les affluences de clients dans les des pratiques vers des formes plus fermées et plus
cabinets d’occultisme lorsque la crise économique sectaires. Ce glissement s’accompagne des dérives
et sociale est sérieuse et durable ! et des rumeurs qui caractérisent nombre de sectes :
Un autre élément déterminant a été mis en pression sur les membres du groupe, divorces pour
Serge DUFOULON évidence par l’anthropologue François Laplantine, certains, imposition de la méditation aux enfants
est maître de conférences de l’Université Lyon 2. Dans son travail sur le spiri- et punitions morales, voire corporelles, des récal-
à l’Université Pierre tisme, l’auteur nous explique comment l’émer- citrants, brassage d’argent par la diffusion d’ac-
Mendès France gence d’une « communication généralisée » au tivités diverses et peut-être, dans les formes les
de Grenoble II. début du XIXe siècle, permise par les progrès des plus extrêmes, suicide collectif. ◆

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Brugger article Alld 19/04/07 15:40 Page 21

Les personnes attirées par le paranormal obtiennent

ÉSOTÉRISME : LES RAISONS D’UN SUCCÈS


de bons résultats dans certains tests de créativité, et perçoivent
leur environnement différemment des sceptiques.

Créativité et paranormal Peter BRUGGER

1. Un penchant pour
le surnaturel ? Pour
le savoir faites marcher
la personne testée sur
une ligne avec les yeux
bandés. Si elle dérive vers
la gauche, c’est que son
hémisphère droit est
dominant. Or cet
hémisphère est prompt à
établir des associations
Gehirn und Geist / Gina Gorny

entre des éléments sans


rapport évident ou à
donner un sens à des
événements naturels, une
des caractéristiques de
la pensée paranormale.

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Brugger article Alld 19/04/07 15:40 Page 22

expérience ne nécessite pas de grands temps, le sujet doit répondre à la question épineuse :

L ’ moyens : juste un couloir de 20 mètres


de longueur et de deux mètres de
largeur. Sur le sol, est tracée une ligne
noire. L’expérimentatrice conduit une
« Que pensez-vous de la parapsychologie ? » La
question centrale est donc celle des « phénomènes
psy », tels que la télépathie, la voyance et la prémo-
nition, ainsi que la croyance dans la psychokiné-
jeune femme au bout du couloir et lui bande les sie, c’est-à-dire la capacité supposée de déplacer
yeux. La participante doit avancer le plus droit des objets par la seule force de la volonté.
possible en mettant avec précaution un pied devant Ch. Mohr a examiné une trentaine de sujets
l’autre. L’expérimentatrice note chaque déviation marcher sur la ligne noire et leur a demandé leur
vers la gauche ou vers la droite. Avant que la opinion sur les phénomènes paranormaux. Elle a
personne testée ne se cogne contre le mur, quel- constaté que plus une personne est convaincue de
qu’un la remet sur la ligne centrale et elle pour- l’existence de tels phénomènes, plus elle dérive
suit son chemin. Christine Mohr, professeur de vers la gauche en marchant !
psychologie expérimentale et de neuropsychiatrie
à l’Université de Bristol, a conçu cette expérience
il y a quelques années durant sa thèse sur les bases
Les ésotériques dérivent !
neuropsychologiques de la croyance aux phéno- D’autres expériences menées à l’Université de
mènes paranormaux. Zurich sont tout aussi étonnantes. Par exemple,
Paranormal ? Le lien entre cette expérience et dans un test d’association de mots, les adeptes de
ce type de croyances ne semble pas évident. Toute- l’ésotérisme sont souvent plus rapides et plus imagi-
fois, l’expérience ne se limite pas à marcher sans natifs, et ils ont une imagination fertile : sur une
voir dans un long couloir. Dans un deuxième image floue, ils croient deviner davantage d’objets
que les autres. Ils détectent également plus souvent
des formes ayant un sens dans des dessins produits
au hasard par un ordinateur, et n’admettent qu’à
contrecœur qu’ils ne peuvent trouver un sens à
une figure. La recherche sur les phénomènes para-
normaux éclairerait les mécanismes neuronaux de
la créativité, et préciserait les liens entre la capa-
cité créatrice des génies et la folie.
Pourquoi ces sujets auraient-ils tendance à dévier
vers la gauche ? Tout d’abord, souvenons-nous que
chaque hémisphère contrôle presque exclusivement
les mouvements du côté opposé du corps, et que la
perception sensorielle de l’espace extérieur – la vue,
l’ouïe, le toucher – est également « croisée ». C’est
la raison pour laquelle, par exemple, une lésion
touchant les aires visuelles occipitales du côté droit
conduit à des déficits dans le champ visuel gauche.
Lorsque les lésions sont localisées un peu plus vers
l’avant du cerveau, dans le lobe pariétal droit, la
personne « ne voit pas » les choses qui se trouvent
à sa gauche. Il ne s’agit pas là d’un trouble de la
vision proprement dit, mais plutôt d’un trouble de
l’attention : la personne ne remarque pas ce qui est
dans son champ de vision gauche. Cette aire céré-
brale est impliquée dans le contrôle de l’attention
visuelle, et, lorsqu’elle est défaillante, le sujet n’a
pas conscience de ce qu’il voit.
Pour étudier ces asymétries de l’attention, les
neuropsychologues utilisent souvent des images
de « visages chimères » (voir la figure 3). La plupart
des sujets à qui l’on soumet ces visages trouvent
leur mimique ambiguë : le coin de la bouche droit
est incurvé vers le haut, tandis que celui de gauche
est orienté vers le bas – ou vice versa. Selon le
côté auquel on prête le plus attention, le visage
paraît « plutôt joyeux » ou « plutôt triste ». Les
patients souffrant de troubles de l’attention consé-
cutifs à une lésion d’un hémisphère n’ont aucune
Gehirn und Geist / Gina Gorny

2. Trouver le milieu. Quand on demande à des sujets


de trouver le milieu d’un bâton en tâtonnant et avec les
yeux bandés, ils le décalent souvent un peu vers la gauche.
Les déviations sont plus importantes chez les personnes
croyant aux phénomènes paranormaux. Elles indiquent
une prédominance marquée de l’hémisphère droit.

22 © Cerveau & Psycho - N° 21


Brugger article Alld 19/04/07 15:40 Page 23

3. Quel est le visage le plus joyeux des deux ? Vous


hésitez ? C’est normal. Cependant, les droitiers jugent
l’expression d’un visage plutôt d’après les informations qui
se trouvent dans leur champ visuel gauche. Ainsi, ils
concluent souvent que le visage de droite est plus gai que
celui de gauche. Les sujets qui ont un penchant pour
l’ésotérisme arrivent à la même conclusion, mais en faisant
une grande différence entre les deux images.

difficulté pour se décider : ils évaluent sans hési-


tation le visage à partir d’une seule moitié. Mais,
chez les personnes saines, il y a également des

Gehirn und Geist


préférences : faites donc le test vous-même !
La plupart des droitiers trouvent le visage de
droite de la figure 3 un peu plus joyeux, sans doute
parce qu’ils s’appuient davantage sur les infor-
mations du champ visuel gauche. De façon éton- De plus, cette dominance pour la perception de l’es-
nante, les sujets qui ont un penchant prononcé pace semble être particulièrement prononcée chez
pour l’ésotérisme se fient encore plus aux infor- les personnes qui croient au paranormal. Nous igno-
mations issues du côté gauche de l’image. Eux rons aujourd’hui s’il existe une relation de cause à
aussi considèrent le visage de gauche de la figure 3 effet entre ces diverses observations. Différentes
plus triste que celui de droite, mais ils trouvent la indications plaident cependant en faveur de la thèse
différence plus marquée que les sceptiques. selon laquelle l’hémisphère droit est davantage solli-
La préférence pour la gauche dépasse le traite- cité chez les adeptes du paranormal dans d’autres
ment strictement visuel de l’environnement. C’est tâches, par exemple lorsqu’on leur demande de faire
ce que démontre une expérience où les sujets dont des associations créatives au cours de tests verbaux.
les yeux sont bandés doivent trouver en tâtonnant Cela fait longtemps que l’on affirme que l’hémi-
le milieu d’un bâton. Les droitiers qui ne présen- sphère gauche est la moitié du cerveau « dominante
tent aucune lésion décalent légèrement le milieu pour le langage » – en particulier chez les droitiers.
vers la gauche, et à nouveau, les ésotériques davan- Et, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle,
tage que les sceptiques. En revanche, les patients l’examen clinique de patients dits split brain (ou à
qui ont une lésion du lobe pariétal droit dévient cerveau dédoublé) l’a confirmé. Chez les personnes
souvent beaucoup vers la droite, parce qu’ils prêtent épileptiques qu’aucun médicament ne soulage, on
peu d’attention à tout ce qui se trouve à leur gauche. a sectionné le corps calleux, c’est-à-dire les voies
de connexion entre les deux hémisphères. Cette
opération empêche la propagation des excitations
Prédominance cérébrales qui déclenchent les crises d’épilepsie,
de l’hémisphère droit mais elle a aussi d’autres conséquences désagréables.

On peut également détecter des asymétries


gauche–droite dans les représentations mentales.
Répondez rapidement, sans réfléchir : quel nombre
situé à égale distance de 15 et de 3 ? Nous résol-
Quel est le nombre situé au milieu ?
vons de telles tâches d’estimation (voir l’encadré
ci-contre) à l’aide d’une « frise de nombres » placée isez à la personne en face de vous les paires de nombres ci-dessous
devant notre « œil interne » : dans notre contexte
culturel, cet ordonnancement linéaire interne des
L et demandez-lui d’estimer grossièrement la valeur qui serait arithmé-
tiquement au milieu. Par exemple, la réponse correcte pour la paire 3 et
nombres s’étend de gauche à droite en allant des
5 serait 4. Les exercices suivants sont un peu plus difficiles. On a le droit
nombres les plus petits vers les nombres plus grands.
Il est certes faux de penser que l’hémisphère droit de faire des erreurs, mais pour chaque réponse on ne dispose que de deux
s’occupe de 1, 2, 3, tandis que le gauche traite 14, secondes au maximum.
15, 16. Néanmoins, nous avons observé depuis 2 8
plusieurs années que les patients victimes d’un acci- 15 3
dent vasculaire cérébral dans l’hémisphère droit 17 7
choisissent souvent des nombres trop grands. Au 3 11
contraire, les droitiers dont le cerveau est intact 5 17
déplacent plutôt ce milieu vers la gauche, comme 14 2
c’est le cas quand on leur demande de trouver le
milieu d’une ligne ou d’un bâton. Et, vous l’aurez nombres, l’hémisphère droit préfère le côté gauche.
deviné (n’en déduisez surtout pas que vous avez croient pas. Apparemment, même à l’intérieur de l’espace abstrait des
un don de voyance !), les personnes qui croient au tements magiques dévient encore plus vers la gauche que ceux qui n’y
paranormal ont un écart encore plus marqué vers Les étudiants qui croient à la télépathie, à la voyance et autres compor-
les petits nombres. Par ailleurs, selon des résultats
dire qu’ils donnent des réponses où le nombre est toujours trop petit.
récents, la déviation vers la gauche est très marquée
tiers sains dévient « vers la gauche » sur la frise des nombres. C’est-à-
chez les personnes schizophrènes.
Toutes ces expériences montrent que l’hémi- Légèrement faux ? Ne vous inquiétez pas, la plupart du temps les droi-
sphère droit est dominant dans ces tâches spatiales.

© Cerveau & Psycho - N° 21 23


Brugger article Alld 19/04/07 15:40 Page 24

dans chaque homme » lui fait penser au canniba-


Quel mot relie sable et temps ? lisme, et il trouve « l’angle mort » triste.
Au contraire, les personnes qui ont un penchant
pour le paranormal voient rapidement des rela-
tions métaphoriques. Comme le montrent nos tests
e sablier ! Écrivez ci-dessous un mot approprié qui lie les deux mots
L des paires proposées. Si vous ne trouvez pas très vite, passez à la paire
suivante. Il faut être extrêmement rapide.
d’association, elles établissent des connexions plus
originales que d’autres personnes entre deux
notions sans lien apparent (voir l’encadré ci-contre).
Qu’en est-il des personnes schizophrènes ? Elles
Ver – Sofa Boîte de conserve – Photo font des associations bizarres, qui peuvent contri-
Éclair – Bruit Chien – Souris buer à l’émergence du délire. On cite souvent le cas
Patrie – Lecteur Effet – Frère d’un patient ayant quitté précipitamment un restau-
Faim – Chaleur Oignon – Tristesse rant après avoir lu le mot spaghetti sur le menu. Il
Cruche – Fuite Purée – Fourrure a associé ce mot à l’Italie, puis à la mafia. Pendant
Poisson – Feu Jeunesse – Retraite la psychose aiguë, la dominance de l’hémisphère
gauche pour le langage s’effondre. Il n’y a alors plus
de tests que vous avez un penchant pour les phénomènes paranormaux ! de limites aux associations et le patient arrive à des
créativité ! Cependant, on ne peut pas conclure sur la seule base de ce type conclusions irrationnelles.
et qui aurait un sens ? Alors, félicitations – c’est un indice en faveur de votre Bien sûr, il ne faut pas confondre la croyance en
également trouvé quelque chose pour les mots non reliés tels Ver et Sofa la télépathie avec le délire de certains schizophrènes
et retraite). Cependant, il existe d’autres réponses possibles. Avez-vous qui croient que des étrangers ou des extraterrestres
Chat (pour chien et souris), Larmes (pour oignon et tristesse), Âge (pour jeunesse leur imposent leur volonté et leurs pensées. Il faut
de mots, par exemple : Soif (pour faim et chaleur), Eau (pour cruche et fuite), également se garder d’assimiler la croyance au para-
tion la plus fréquemment donnée est Tonnerre – et pour les autres paires normal à un processus pathologique. Après tout,
pour lesquelles il existe une solution commune. Pour Éclair et Bruit, la solu- les personnes qui ont un fort penchant pour l’éso-
Solution : Toutes ces paires de mots n’impliquent pas deux notions liées, térisme ne sont pas les seules à avoir tendance à
produire des associations inhabituelles. N’est-ce pas
justement leur capacité à aborder les situations du
quotidien de façon surprenante que nous appré-
Ainsi, les personnes concernées ne sont plus capables cions chez de nombreux artistes ?
de nommer un objet touché avec la main gauche. Néanmoins, la frontière entre le rejet catégorique
Après la destruction du corps calleux, les sensa- de toute expérience paranormale et les associations
tions tactiles de la main gauche atteignent l’hémi- inattendues est floue. Sans doute existe-t-il un
sphère droit, mais ne parviennent plus à l’hémi- continuum, mais l’approche psychiatrique est
sphère gauche, où se situe l’aire de Broca, aujourd’hui plutôt réductionniste. L’idée de cher-
indispensable pour la production de la parole. cher à comprendre les troubles mentaux en étudiant
La conclusion que seul l’hémisphère gauche des personnes saines n’est guère envisagée. Pour-
dispose de la compétence pour le langage est néan- tant le travail avec des personnes saines présente
moins un peu hâtive : nommer un objet n’est que l’avantage inestimable d’éviter toutes les interfé-
l’un des nombreux aspects du traitement du langage. rences dues aux médicaments, à l’hospitalisation
Nombre de données suggèrent que des associations ou à la stigmatisation par la société.
« muettes » se produisent dans l’hémisphère droit
même sans l’aide du gauche. Ainsi, des patients
split brain sont tout à fait capables d’associer à un Créativité
objet tenu dans la main gauche un autre objet lui
correspondant sur le plan sémantique, c’est-à-dire
et phénomènes paranormaux
du sens. Ainsi, après avoir palpé une feuille d’arbre, De nombreuses études suggèrent aujourd’hui
de la main gauche, ils trouvent sans difficulté la que certains aspects de la créativité, la croyance
bonne illustration parmi six cartes représentant des aux phénomènes paranormaux, mais aussi l’émer-
objets (chaise, marteau, microscope, téléphone, râteau, gence d’idées délirantes sont liés à un déplace-
parapluie) ou une profession (médecin, acteur, jardi- ment de l’activité cérébrale vers l’hémisphère
nier, pilote, fonctionnaire, serveuse). Et cela rapi- droit. En 2005, Bradley Folley et Sohee Park, de
dement et sans participation apparente de l’hémi- l’Université Vanderbilt à Nashville, ont comparé
sphère gauche, supposé dominant pour le langage. le potentiel créatif de personnes normales, de
Bibliographie Diverses expériences tendent même à montrer personnes ayant des caractéristiques de type schi-
que, contrairement à ce qui est écrit dans la plupart zoïde – qui croient aux relations magiques – et
From Haunted Brain to des livres de cours, il y aurait une dominance de de patients schizophrènes.
Haunted Science, in
l’hémisphère droit pour certains aspects du langage. Une tâche consistait à imaginer le plus grand
Haunting and Poltergeists :
Multidisciplinary L’évaluation de la mélodie du langage (la proso- nombre possible d’utilisations de certains objets
Perspectives, sous la die), par exemple, semble être du domaine de – par exemple une gomme. Le résultat montre que
direction de J. Houran compétence de l’hémisphère droit. Il est également les participants les plus créatifs étaient ceux qui
et R. Lange, Jefferson, plus performant quand il s’agit de trouver des présentaient des traits de type schizoïde ! Comme
Mc Farland, 2001. associations indirectes, qui ne sont pas évidentes. l’a montré l’enregistrement simultané de l’activité
Ainsi, après une lésion de l’hémisphère droit, les cérébrale, quand la tâche activait des régions fron-
Peter BRUGGER patients ne comprennent plus l’ironie ni les méta- tales des deux hémisphères – plus précisément le
dirige le Département phores. Lorsque le côté droit endommagé « entend » cortex préfrontal – plus la personne croyait à des
de neuropsychologie que quelqu’un « n’a pas la main », le sujet s’ima- relations magiques, plus les aires du côté droit
de l’Hôpital de Zurich. gine nécessairement un bras amputé ; « l’enfant étaient activées. ◆

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Bering article 23/04/07 10:34 Page 25

Croire que des agents surnaturels influent sur notre quotidien

ÉSOTÉRISME : LES RAISONS D’UN SUCCÈS


et nous envoient des messages aurait été sélectionné
par l’évolution : la présence de telles puissances omniscientes
réduirait les comportements antisociaux.

Les bases psychologiques


des croyances Jesse BERING
The Art Archive / Musée St-Denis, Reims / Dagli Orti/ American Scientist

1. Dans Macbeth de Shakespeare, le fantôme de Banquo apparaît au surnaturels invisibles résulterait de la capacité des individus à se mettre à la
roi comme une critique de ses agissements meurtriers. Cette façon de place d’autrui. Mais la croyance en de telles forces qui savent tout des
faire appel à des êtres surnaturels pourrait prendre racine dans l’évolution agissements de chacun aurait aussi évité les comportements malhonnêtes
de l’esprit humain. La capacité d’attribuer une conscience à des agents susceptibles d’engendrer des troubles sociaux.

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Bering article 23/04/07 10:34 Page 26

l y a quelques années, par un été torride, Le seul désir de croire ne me semble pas être

I je gisais dans une chambre suffocante d’un


hôpital, à la suite d’une infection grippale
particulièrement forte. Rien n’était suscep-
tible d’éveiller mon intérêt, sauf le bour-
donnement des mouches agonisantes et les applau-
dissements étouffés d’un jeu télévisé. J’ai alors
prêté attention aux lamentations du vieil homme
une explication satisfaisante. Au cours de mes
travaux, j’ai observé que la peur que suscite la
mort n’est guère liée au type de croyance reli-
gieuse : parmi ceux qui n’ont pas très peur de
mourir, ceux qui croient à la persistance de la
conscience après la mort sont à peu près aussi
nombreux que ceux qui n’y croient pas. Les
qui partageait ma chambre, un vétéran de la croyances religieuses résultent-elles de l’éduca-
Seconde Guerre mondiale, souffrant d’une hanche tion ou l’esprit humain a-t-il une prédisposition
gangrenée, et, ai-je fini par comprendre, d’une pour les croyances surnaturelles ?
crise théologique encore plus douloureuse. Il crai- D’aucuns considèrent que ces questions sont
gnait que sa vieille épouse ne rende l’âme alors déplacées, voire stupides, mais je pense au contraire,
qu’il n’était pas là et, pour aggraver les choses, il qu’une analyse des fondements naturels des
soupçonnait son fils d’avoir l’intention de se débar- croyances surnaturelles est une entreprise scien-
rasser de lui en le mettant dans une maison de tifique intéressante. En tant que psychologue, j’ai
retraite après la mort de sa femme, loin de sa chère commencé par me demander comment rassembler
maison et de son jardin. « Je ne comprends pas des données sur la croyance en la vie après la
pourquoi Dieu fait cela », protestait-il faiblement. mort. Cependant, pour comprendre pourquoi un
« Nous avons toujours été bons, ma femme et moi. tel phénomène pourrait avoir émergé, nous devons
Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? » C’est d’abord examiner comment l’évolution a modelé
étrange, pensais-je. Je m’étais posé la même ques- l’esprit humain.
tion quelques jours avant, alors que je pensais
que j’allais mourir et que, dans une supplique
fiévreuse, j’ai demandé à Dieu d’arrêter ma souf-
La psychologie évolutionniste
france. Je ne suis pourtant pas particulièrement Comme l’ont soutenu depuis des décennies
porté sur la religion. Quel était donc ce lien entre divers psychologues, de même que notre corps
Dieu et la souffrance ? est le produit de la sélection naturelle – par
J’ai alors réalisé que j’étais tout aussi incapable exemple le pouce opposable pour saisir et la
d’envisager qu’il n’y ait pas de vie après la mort posture bipède pour marcher –, notre esprit porte
que de m’empêcher de penser à Dieu dans des situa- aussi l’empreinte de l’évolution. Prenons, par
tions de détresse. Je suis matérialiste – c’est-à-dire exemple, notre préférence pour les aliments sucrés
que je pense que la conscience cesse avec la mort - et gras, ou notre peur des hauteurs et des serpents,
2. Une étude a été et pourtant... Il semble que 95 pour cent de la popu- ou le fait que nous babillons dès que nous voyons
conçue pour déterminer lation pense qu’il y aurait une vie après la mort ! un bébé. Tous ces comportements, d’après les
si les enfants ont tendance D’un point de vue purement naturaliste – nous psychologues évolutionnistes, sont dus à des forces
à croire aux forces serions des animaux comme les autres –, de telles mentales inconscientes qui ont aidé nos ancêtres
surnaturelles ou croyances religieuses sont étranges. Peu nombreux à survivre et à prospérer. Constatant les racines
acquièrent cette capacité sont ceux qui qualifieraient leurs croyances en évolutionnistes d’une bonne partie des compor-
quand ils grandissent. Dieu ou au paradis de « surnaturelles », alors que tements humains, j’ai commencé à me demander
Ainsi, des enfants assistent précisément elles le sont. Qu’y a-t-il donc, dans si le besoin de croire résultait d’un processus adap-
à un spectacle de l’esprit humain, qui conduise tant de personnes, tatif. Cette hypothèse n’aurait de sens que si des
marionnettes où une quels que soient leur culture et leur pays, à s’ac- comportements associés à cette susceptibilité favo-
petite souris est dévorée crocher à une croyance inébranlable en un être risaient notre succès reproductif. Tout comme les
par un crocodile. Les invisible et tout-puissant ? À première vue, cet canines ont évolué pour aider les individus à arra-
enfants doivent alors être invisible sait tout de nous, est très distant cher la viande des os, les croyances auraient-elles
décrire ce que la souris a (comme le pensent les individus qui ont des ennuis), été sélectionnées pour aider les individus à trou-
éprouvé et ce qu’elle mais c’est aussi l’ami de tout un chacun. Le besoin ver des bribes de sens à une existence qui sinon
savait de ce qui lui de croire aurait-il représenté un avantage parti- n’en aurait pas ? Pour moi la croyance religieuse
arriverait après sa mort. culier pour l’espèce humaine ? serait une exaptation, c’est-à-dire un caractère
qui n’a pas été sélectionné pour la fonction qu’on
lui connaît aujourd’hui.
Une façon d’évaluer l’impact de l’évolution sur
les croyances surnaturelles est d’étudier différents
types de processus de pensée. En 1996, je me suis
rendu à plusieurs reprises dans une petite ville de
Floride – South Hialeah – pour y rencontrer l’un
des résidents les plus célèbres de la région de Miami.
On l’appelait King. Ce gorille de 200 kilos se tenait
appuyé contre le mur de son enclos, à l’ombre des
palmiers, et me jetait des coups d’œil méfiants tandis
que je prenais des notes. Peu après, son gardien
venait le chercher pour son spectacle, au cours
duquel il grimpait sur un tambour pour y exécuter
une danse du ventre. Au fil des mois, ses compor-
tements à mon égard ont été... variés. En certaines
occasions, il frappait sa poitrine avec ses poings et
fonçait sur moi ; en d’autres, il passait son énorme

26 © Cerveau & Psycho - N° 21


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AP Photo / The morning call / Arturo Fernandez


AP Photo / Diether Endlicher

AP Photo / Aijaz Rahi


pied entre deux barreaux de sa cage, m’invitant à mais qu’elle pouvait pourtant encore avoir faim et 3. Toutes les cultures
lui chatouiller les orteils. Je m’interrogeais : est-ce soif. Ce type de réponse disparaissait lorsque les ont leur façon de
que King invoquait quelque puissance surnaturelle enfants comprenaient mieux la biologie de la vie. communiquer avec les
pour lui demander des comptes pour le triste sort Cela suggérait que les enfants ont des théories esprits. Au cours d’un
que lui avaient réservé les hommes ? naïves sur le fonctionnement psychologique après festival, des Bavarois se
Comme l’a écrit Darwin : « Il ne peut y avoir la mort, qui incluent tous les états psychologiques, déguisent en démons
aucun doute que la différence entre l’esprit du plus dont certains sont progressivement élagués. Par pour se protéger contre
vil des hommes et celui du plus évolué des animaux exemple, même les enfants les plus jeunes savaient les esprits diaboliques (à
est immense [...] Pourtant, tout en gardant cette que le cerveau cesse de fonctionner au moment de gauche). En Pennsylvanie,
différence à l’esprit [...], aussi grande soit-elle, elle la mort, mais la plupart d’entre eux, même les plus une statue représente
n’est certainement qu’une question de degré et non âgés, refusaient de dire qu’une fois morte la souris Padre Pio, dont on dit que
une question de nature. » Les états psychologiques cessait d’aimer sa mère. les stigmates saignent
de King seraient-ils des variantes évolutionnistes Affirmer que des états psychologiques survivent (au centre). En Inde, des
de la croyance humaine en la vie après la mort ? à la mort, ou simplement évoquer cette possibilité, femmes prient pour
S’il semblait difficile de convaincre King de s’inscrit dans une forme de dualisme corps-esprit, apaiser une déesse de la
disserter sur ses pensées en la matière, il y avait où chacun semble capable d’exister sans l’autre. mer, dont elles pensent
une autre façon de découvrir le type de fonction- Mais à quoi le cerveau sert-il si les activités mentales qu’elle a provoqué
nement mental qui se cache derrière ces croyances : peuvent exister indépendamment de lui ? le tsunami de 2004
observer comment ces traits apparaissent chez des (à droite).
enfants d’âges variés. Il a été établi que certains
systèmes mentaux, telle l’empathie, émergent par
Imaginer la vie après la mort
étapes. Si les êtres humains sont naturellement Il y a quelques années, j’ai publié les résultats
enclins à croire en la vie après la mort, il y a de d’une série d’interviews d’étudiants de premier cycle
bonnes raisons de penser que des signes de ces à qui l’on demandait de réfléchir à l’esprit après la
croyances devraient se manifester spontanément mort. Les questions que je posais étaient, par
chez les enfants. exemple : un homme qui a été tué sur le coup dans
Je me suis penché sur cette question en présen- un accident de voiture pouvait-il encore ressentir
tant un spectacle de marionnettes à des enfants du désir sexuel ? Était-il encore fâché contre sa
âgés de 4 à 12 ans. Ce spectacle mettait en scène femme après leur dispute de la veille ? Comme prévu,
une petite souris qui se faisait manger par un croco- les étudiants qui croyaient en Dieu avaient tendance
dile (voir la figure 2). Ensuite, je posais une série à attribuer des états mentaux à des personnes décé-
de questions aux enfants. Maintenant que la souris dées. En revanche, la surprise vint des personnes
est morte, est-ce que sa maman lui manque ? A- qui affirmaient que la conscience disparaît totale-
t-elle encore faim ? Est-elle toujours fâchée contre ment avec la mort. Les réponses étaient parfois
son frère ? Sent-elle encore le goût de l’herbe qu’elle paradoxales. Ainsi, un jeune à qui j’avais demandé
a mangé juste avant de mourir ? Curieusement, si un individu décédé saurait qu’il est mort (une
plus les enfants étaient jeunes, plus ils attribuaient hypothèse nécessitant la persistance des capacités
à la souris morte la capacité d’éprouver divers états cognitives) me répondit : « Bien sûr, qu’il le saurait,
mentaux, même s’ils comprenaient tout à fait que puisque je vous dis que je ne crois pas à la vie après
le corps de la souris avait cessé de fonctionner la mort ! » À l’évidence, bien que prétendant ne pas
après sa mort. En fait, les réponses « religieuses » croire à la vie après la mort, cet étudiant ne pouvait
– le paradis, Dieu, ou les esprits – étaient rares chez s’interdire de prêter des pensées à un mort.
les enfants les plus jeunes. Par ailleurs, j’ai pu Ces données montrent que, dans la mesure où
constater que les processus corporels et psycholo- personne ne sait ce que c’est que d’être mort, on
giques étaient déconnectés. Par exemple, les enfants attribue aux morts des pensées dont on ne peut
les plus jeunes disaient que la souris morte n’avait imaginer qu’elles n’existent pas. Les résultats
plus besoin de manger ni de boire après la mort, suggèrent également que la croyance en des êtres

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Bering article 23/04/07 10:34 Page 28

surnaturels perturbe nos systèmes de déduction


conçus pour raisonner sur des êtres vivants qui
ont des intentions. Les êtres humains attribuent a
des pensées aux autres, même s’ils ne sont pas
directement en leur présence. Cette capacité cogni-
tive s’appliquerait parfois à des disparus.
Je pense que la croyance à la vie après la mort
est un état d’esprit par défaut (automatique) et
qu’on ne peut la renier. Ainsi, lors de mes expé-
riences, j’ai constaté que les étudiants et les enfants
prêtent plus facilement certains traits aux morts
que d’autres. Lors de mes tests, les étudiants ont dû
réfléchir à peu près deux fois plus longtemps avant
de répondre à des questions concernant les états
émotionnels des morts qu’ils ne l’avaient fait pour
répondre à des questions concernant leurs états
biologiques ou psychobiologiques (la vue ou la faim
par exemple). Pour les êtres humains, les morts ne
sont donc pas seulement des êtres invisibles, mais
ils ont également une gamme plus restreinte d’ex-
périences que les vivants. Par conséquent, il semble
naturel pour les êtres humains de considérer la mort
comme un état de transition de la conscience, et la
culture renforcerait ou réduirait ces conceptions
intuitives de la vie après la mort.
Les divers résultats semblent indiquer que les
croyances nécessitent un certain développement
cognitif pour s’exprimer totalement. Les croyances raissait sur l’écran. Les étudiants devaient alors
en la vie après la mort dépendraient donc de l’exis- immédiatement appuyer sur une touche pour effa-
tence d’autres systèmes cognitifs. Il est probable cer la réponse. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que
qu’elles ne représentent pas un trait adaptatif indé- l’apparition de la réponse n’était pas aléatoire, ce
pendant, mais qu’elles seraient un « effet collaté- qui nous permettait de mesurer le temps qu’il leur
ral » d’un trait sélectionné (un phénomène d’exap- fallait pour appuyer sur la touche ; nous pouvions
tation). Cela nous ramène à une question déjà ainsi vérifier s’ils trichaient ou non. Les étudiants
évoquée : la croyance au surnaturel a-t-elle présenté étaient seuls dans une salle pendant qu’ils réali-
un avantage du point de vue de l’évolution ? saient la tâche, mais, avant l’expérience, nous
Après l’apparition des premières sociétés et du avions raconté à ceux du premier groupe une
Bibliographie langage, les comportements égoïstes, tels que la « histoire de fantôme » : un doctorant impliqué
violence ou la tromperie, ont été « inventés ». Ils dans l’étude était mort récemment et, depuis, des
J. BERING et B. PARKER, ont été suivis de représailles, par exemple le rejet apparitions avaient été rapportées dans la salle où
Children’s attributions of
intentions to an invisible
par la société. Une telle punition aurait eu des avait lieu l’expérience. À ceux du deuxième groupe,
agent, in Developmental conséquences : les individus étiquetés comme nous avions lu les instructions, et indiqué que le
Psychology, vol. 42, mauvais coopérateurs auraient été considérés test était dédié à la mémoire d’un étudiant récem-
pp. 253-262, 2006. comme de mauvais partenaires pour la reproduc- ment décédé, mais nous ne leur avions pas raconté
J. BERING, tion. En conséquence, rester dans le droit chemin l’histoire du fantôme. À un troisième groupe, nous
C. HERNÁNDEZ-BLASI et serait devenu un avantage génétique adaptatif. n’avions rien dit. Les résultats ont montré que les
D. BJORKLUND, The Mais peut-être l’homme a-t-il des difficultés à se étudiants auxquels nous avions raconté l’histoire
development of « afterlife » plier à des règles sociales et certains individus du fantôme faisaient disparaître la réponse plus
beliefs in religiously and adeptes du « pas vu, pas pris » continueraient à vite que ceux des deux autres groupes, et résis-
secularly schooled children, tricher. Sauf si, par un effet « Père Noël », ils taient donc mieux à la possibilité de tricher.
in British Journal of pensaient qu’ils étaient constamment observés par
Developmental Psychology,
vol. 23, pp. 587-607, 2005.
quelque être invisible. Il me semble donc que l’idée
d’être sans cesse sous la surveillance de puissances
Des signes de l’au-delà
J. BERING surnaturelles aurait permis d’éviter un certain Quel lien tout cela a-t-il avec Dieu et la souf-
et D. BJORKLUND, nombre de comportements antisociaux. france ? S’il y avait un avantage évolutif à ce que
The natural emergence of Dans la plupart des sociétés de chasseurs- les hommes croient que des divinités omnipotentes
reasoning about the afterlife cueilleurs, les individus ont peur des fantômes des les puniront s’ils agissent mal, ils se comporteraient
as a developmental ancêtres, dont ils pensent qu’ils les surveillent en toujours bien. Inversement, peut-être chacun pense-
regularity, in Developmental
Psychology, vol. 40,
permanence. Pour étayer cette hypothèse, nous t-il que s’il se comporte bien, les êtres surnaturels
pp. 217-233, 2004. avons, avec mes collègues Katrina McLeod et Todd l’épargneront. En d’autres termes, ils pensent qu’un
Shackelford, réalisé une étude auprès d’étudiants « contrat social » les lie aux divinités. Cette croyance
J. BERING, Intuitive
de premier cycle que nous avons exposés à la est tellement enracinée que lorsqu’un malheur
conceptions of dead agents’
minds : The natural tentation de tricher lors d’une compétition sur survient, il est le signe, dans certaines cultures, que
foundations of afterlife ordinateur. Nous leur avons dit qu’ils devaient quelqu’un a commis une faute.
beliefs as phenomenological tester un nouveau logiciel visant à évaluer la capa- Si les êtres humains ont évolué pour croire
boundary, in Journal of cité à se repérer dans l’espace, mais qu’il y avait qu’ils sont surveillés par les morts, il ne serait pas
Cognition and Culture, encore plusieurs erreurs dans le programme et que, surprenant qu’ils recherchent des messages en
vol. 2, pp. 263-308, 2002. de temps en temps, la réponse aux questions appa- provenance de ces « observateurs », visant à leur

28 © Cerveau & Psycho - N° 21


Bering article 23/04/07 10:34 Page 29

b c

rappeler qu’ils sont effectivement sous surveillance. acquis le raisonnement dit de deuxième ordre : il 4. Une expérience
Et il semble que, pour beaucoup, l’environnement fallait qu’ils soient capables de comprendre a été conçue pour
est plein de signes de l’au-delà, croyance qu’éclaire qu’« Alice sait que je ne sais pas où est la balle » déterminer si des enfants
aussi la psychologie cognitive. Comprendre les pour être sensibles aux « messages cachés ». verraient des messages
« messages » d’agents invisibles serait directement Certains cognitivistes, tel Justin Barrett, de l’Ins- surnaturels dans des
lié à la façon dont nous comprenons la pensée titut de la cognition et de la culture à Belfast, et événements anodins. On
d’autrui. La disposition innée à considérer les Scott Atran, de l’Université du Michigan, suppo- leur racontait qu’une
autres comme des êtres pensants, ayant des inten- sent qu’une telle prédisposition à croire que toute princesse magique
tions, autrement dit ayant acquis une théorie de activité a été provoquée par un agent présente un invisible les aiderait à
l’esprit, serait un élément clef de la croyance en intérêt du point de vue de l’évolution. Par exemple, trouver la boîte où était
des esprits surnaturels. il vaut mieux que les enfants se trompent en dissimulée une balle (a).
Pour tester l’importance de cette théorie de l’es- prenant une branche qui tombe dans la forêt pour Une fois que l’enfant
prit dans notre tendance à considérer des événe- un prédateur, que d’interpréter un signe de danger sélectionnait une boite (b)
ments naturels comme symboliques d’un message réel comme un coup de vent, par exemple. De tels on faisait tomber le
surnaturel, j’ai imaginé une autre expérience. J’ai mécanismes d’hypervigilance maintiennent les tableau de la princesse.
raconté à des enfants qu’Alice était une gentille individus en alerte et prêts à réagir, mais cela les Seuls les enfants les plus
princesse capable de se rendre invisible. Nous rend aussi enclins à attribuer un événement natu- âgés interprétaient la
avions équipé un tableau d’un dispositif aimanté rel à l’acte intentionnel d’un être surnaturel. chute du tableau comme
afin qu’il puisse tomber de façon « inopinée » (que un message de la
nous contrôlions), et utilisé un dispositif nous
permettant d’allumer ou d’éteindre une lampe à
Impact croissant princesse et modifiaient
leur choix (c). Ils
distance pendant l’expérience. Nous avons expli- Il reste de nombreuses pièces à placer pour que attribuaient à cet agent
qué aux enfants que princesse Alice les aiderait le tableau de l’évolution cognitive humaine et de surnaturel une intention :
dans un jeu consistant à deviner dans quelle boîte ses liens avec les croyances surnaturelles soit celle de les aider
nous avions caché une balle (voir la figure 4). Les achevé. Mais je crois que ce domaine de recherche à trouver la balle.
enfants les plus âgés, qui avaient sept ans, ont pourrait avoir un impact positif sur la société. Des
commencé à indiquer une boîte et face à l’événe- discussions sur ce sujet, abordables par tout un
ment inattendu (le tableau qui tombait ou la lampe chacun, seraient profitables et réduiraient le fossé
qui s’allumait), ils ont modifié leur choix. Les qui, pour beaucoup, sépare la science et les ques-
enfants âgés de cinq ans pensèrent également que tions qu’ils se posent.
c’était Princesse Alice qui faisait ces choses, mais De nombreux chercheurs travaillent aujourd’hui
n’y virent pas une façon pour elle de leur commu- sur de nouvelles théories évolutionnistes de la reli-
niquer un indice et ne changèrent pas la boîte gion et des croyances surnaturelles. Si l’on était Jesse BERING est
qu’ils avaient désignée. capable de répondre à ce qui a toujours été une professeur de psychologie
Les enfants âgés de trois ans haussèrent simple- question purement philosophique en utilisant des à l’Université de l’Arkansas
ment les épaules ou donnèrent des explications méthodes scientifiques et en replaçant les résultats et dirige l’Institut de la
aux événements, par exemple que le tableau ne dans un contexte théorique, on préciserait notre cognition et de la culture à
collait pas assez pour rester sur la porte. Dans cette compréhension du développement cognitif humain. la Queen’s University de
expérience, les enfants les plus âgés attribuaient Je pense que ces nouvelles applications des sciences Belfast, en Irlande.
davantage de capacités aux agents surnaturels, cognitives sont particulièrement importantes pour
parce que cette situation nécessitait qu’ils aient comprendre la nature humaine. ◆ © American Scientist

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Moutier article 20/04/07 11:22 Page 30

Neuroéconomie

L’instinct du décideur
Sylvain MOUTIER

a question agite le service de marketing prend-il, avec quels outils et pour quels résultats ?

L d’une grande entreprise de micro-ordi-


nateurs : faut-il lancer ce nouveau produit
sur le marché maintenant, ou le risque
est-il trop élevé ? L’affaire mérite réflexion,
car lorsque la production sera lancée, et la
campagne publicitaire amorcée, il sera trop tard
pour faire marche arrière. Et si le public boude le
Ces questions préoccupent un nouveau courant
de la psychologie et des neurosciences, nommé
neuroéconomie. Les chercheurs en neuroécono-
mie étudient la façon dont nous prenons nos déci-
sions financières, débusquent les pièges de pensée
auxquels nous sommes exposés à cause de nos
petits travers d’êtres humains, qu’il s’agisse de
produit, ce sera la catastrophe financière assurée. raccourcis que nous effectuons dans nos raison-
Les mêmes dilemmes agitent les particuliers : nements, de notre peur des pertes ou de notre envie
est-il judicieux d’acheter un bien immobilier lorsque parfois irrationnelle de toucher le gros lot.
le marché est au plus haut ? Si les cours chutent, Comment en est-on arrivé à créer une science de
les pertes peuvent se chiffrer en dizaines, voire en l’investissement et de la prise de décision finan-
centaines de milliers d’euros. Et ce n’est pas en cière ? Longtemps a prévalu une théorie que nous
lisant les enquêtes des magazines que l’on peut pourrions qualifier de « classique » : dans cette théo-
prévoir, même au prix de savants calculs, quelle rie, on considérait avec optimisme que l’individu
sera la tendance dans deux ou trois ans. était un décideur rationnel qui effectuait ses choix
Notre vie quotidienne et professionnelle est jalon- sur la base de calculs probabilistes afin de maxi-
née de prises de décisions financières qui compor- miser ses gains. À l’encontre de cette idée, le psycho-
tent parfois des risques : les gains et les pertes éven- logue Daniel Kahneman a proposé un modèle psycho-
tuels sont incertains. Le choix d’un vêtement soldé logique bien plus réaliste des théories économiques,
ou non, l’achat d’une voiture, ou encore la gestion et, en 2002, il a reçu le prix Nobel d’économie pour
d’un portefeuille boursier, mettent à l’épreuve nos ses travaux. À partir d’épreuves arithmétiques simples,
capacités de décision. Comment le cerveau s’y mais aussi de calculs de probabilité, D. Kahneman

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Moutier article 20/04/07 11:22 Page 31

©Dupuis, 1992.
Qu’est-ce que l’instinct du décideur ? Comment font les grands
dirigeants pour prendre des décisions au sein d’un contexte
complexe ? Pourquoi certains mènent-ils leur entreprise au bord
du gouffre, alors que d’autres ont un flair hors du commun ?

et son collègue Amos Tversky ont mis évidence des événements incertains – comme le résultat d’une 1. Le golden boy en
erreurs étonnantes du jugement humain qui décou- élection ou la valeur future du dollar –, il est natu- baskets, Largo Winch,
lent de nos procédures parfois trop routinières de rel d’avoir recours à des jugements intuitifs, seules illustre certaines
traitement de l’information. méthodes pratiques pour évaluer l’incertitude. caractéristiques de
Imaginez, par exemple, que vous êtes dans un l’instinct du décideur :
magasin de sport, devant une raquette de tennis et
une balle. Le vendeur vous dit que l’ensemble vaut
Les pièges de l’intuition il ne peut pas forcément
expliquer pourquoi
un euro et dix centimes et que la raquette vaut un La mauvaise évaluation du prix de la balle et de il prend telle ou telle
euro de plus que la balle. Il vous demande : combien la raquette fait partie de ces jugements intuitifs décision, mais quelque
vaut la balle ? Peut-être avez-vous répondu, comme auxquels nous nous remettons parfois, au mépris chose en lui l’avertit d’un
le font la plupart des personnes interrogées, que la des règles les plus élémentaires de l’arithmétique. danger. Ce « quelque
balle vaut dix centimes. Vous avez été victime d’une Même si l’exemple est très simple, on s’interroge chose », les recherches
erreur classique de jugement. Si la balle vaut encore sur les mécanismes psychologiques qui sous- en neurosciences ont
dix centimes et si la raquette vaut un euro de plus, tendent ce phénomène. Afin de démontrer l’exis- montré qu’il s’agit du
elle vaut un euro et dix centimes, et l’ensemble vaut tence de jugements intuitifs associés à des compor- cortex préfrontal. Cette
alors un euro et 20 centimes. La bonne réponse est tements irrationnels, A. Tversky et D. Kahneman ont zone du cerveau intègre
de dire que la balle vaut cinq centimes. Alors, pour- manipulé la formulation et le contexte de problèmes sur un plan émotionnel
quoi avez-vous fait cette erreur ? simples, et ont constaté que le contexte est une les expériences passées,
Selon A. Tversky et D. Kahneman, nos prédictions importante source d’erreurs. C’est pourquoi ils ont et détecte des dangers
intuitives et nos jugements peuvent être élaborés nommé ce phénomène l’« effet de cadre ». que les raisonnements
au moyen d’un petit nombre d’opérations mentales Les expériences de A. Tversky et D. Kahneman les plus savants ne
nommées heuristiques de jugement. Puisque nous ont été réalisées notamment dans le cadre de la sauraient pas prévoir.
ne disposons pas nécessairement d’un modèle formel perception de stéréotypes sociaux. Voici l’exemple
adéquat pour calculer les probabilités liées à des le plus connu : imaginez une jeune femme, Linda,

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Moutier article 20/04/07 11:22 Page 32

dont le profil est celui d’une étudiante libérale des formelles nécessaires et suffisantes pour résoudre
années 1970 aux États-Unis, célibataire, extrême- ce type d’épreuves. L’irrationalité des 85 pour cent
ment brillante, diplômée en philosophie, très impli- de sujets répondant de façon erronée à l’épreuve
quée pendant ses études par les problèmes de discri- « Linda » ne serait-elle alors qu’apparente ? Pour-
mination sociale, mais aussi de lutte antinucléaire. rait-on envisager de rediriger la pensée de ces sujets
Les volontaires interrogés dans cette expérience vers un raisonnement logique ?
devaient dire s’il y avait selon eux plus de chances
pour que cette ex-étudiante ayant atteint la tren-
taine soit caissière dans une banque, ou caissière
Comment redevenir rationnel ?
dans une banque et militante dans un mouvement Au Groupe d’imagerie neurofonctionnelle des
féministe. Environ 85 pour cent des personnes Universités de Paris V et de Caen, nous avons testé
interrogées répondent qu’il y a plus de chances l’hypothèse selon laquelle le biais de représenta-
qu’elle soit caissière et militante féministe, que tivité ne relèverait pas d’une difficulté à calculer
caissière. Et toutes ces personnes se trompent : en les probabilités liées à un événement, mais plutôt
fait, il ne peut pas y avoir plus de chances qu’elle d’une difficulté à faire abstraction de certains
soit caissière et militante féministe que caissière éléments familiers du contexte, ici les stéréotypes
tout simplement, car si elle est caissière et mili- conduisant à des jugements intuitifs erronés, par
tante féministe, elle est forcément caissière. C’est exemple le stéréotype de l’étudiante en philoso-
ce qu’on nomme en logique l’inclusion des classes : phie, de gauche et antinucléaire, que nous asso-
la classe des caissières féministes est incluse dans cions à une militante féministe des années 1970.
la classe des caissières, et il y a généralement plus Ces éléments, en activant des associations qui nous
de caissières que de caissières féministes, car il y sont familières, court-circuiteraient le raisonne-
a bien sûr des caissières non féministes. ment logique, plus coûteux sur le plan cognitif et
plus fatigant pour le cerveau.
Pour ne pas se laisser piéger par l’effet de
Une personne sur sept contexte, il faudrait donc chasser de son esprit ces
seulement... est logique ! associations, ou en tout cas faire en sorte qu’elles
n’empêchent pas la logique de s’exercer. C’est ce
En fait, les personnes interrogées ont été piégées qu’on nomme l’inhibition cognitive : selon notre
par le cadre dans lequel la question était posée. Selon hypothèse, les personnes qui se laissent piéger ne
l’analyse de A. Tversky et D. Kahneman, elles fondent parviendraient pas (ou ne penseraient pas) à exer-
leur jugement sur le degré de correspondance, de cer cette inhibition cognitive et ne réussiraient pas
similitude, entre les modèles proposés (« être cais- à tenir à distance les éléments perturbateurs du
sière » ou « être caissière et militante féministe ») et contexte. Pour le démontrer, nous avons élaboré
l’élément considéré (Linda). Les volontaires se fondent une procédure qui permet justement d’apprendre
principalement sur le critère de représentativité du à inhiber ces derniers. Nous l’avons appliquée à
modèle (Linda). Selon eux, Linda est représentative des volontaires et avons observé s’ils obtenaient
du modèle « féministe », et par extension du modèle des résultats plus conformes à la logique.
« caissière féministe », et cette assimilation suffit à Lors d’un prétest, nous avons proposé une épreuve
déterminer leur réponse. Une telle réponse est donnée de type « Linda » à 60 participants, et avons ainsi
de façon intuitive, sans raisonnement logique ni vérifié qu’ils étaient bien sujets au biais (sur ce point,
quantifié. Parce que la décision est prise en vertu pas de problème, tous se sont trompés). Ensuite,
d’un critère de représentativité, ce jugement intui- nous leur avons fait suivre la procédure d’appren-
tif est nommé heuristique de représentativité. tissage de l’inhibition. Nous leur avons demandé si,
Les auteurs de l’étude, étonnés par cette distor- d’après eux, il existait davantage de mots de sept
sion considérable du jugement (on parle de biais lettres de la forme « _ _ _ _ _ N_ » que de mots de
de jugement), ont alors fait une distinction entre sept lettres de la forme, moins fréquente, mais plus
le fonctionnement rationnel classique fondé sur familière, « _ _ _ _ _ N T ». À la moitié des sujets,
les lois de probabilité, et un mode de fonctionne- nous avons expliqué que les mots se terminant par
ment plus routinier reposant sur ces « heuristiques « N T » pouvaient induire en erreur, car ils nous sont
de jugement ». Autrement dit, ils mettent l’accent familiers à cause de la terminaison des verbes à la
sur la difficulté des personnes à ignorer certains troisième personne du pluriel, ceci pouvant conduire
faits contenus dans l’énoncé du problème, dès lors à surestimer leur fréquence. À l’autre moitié des
qu’ils sont représentatifs de certaines de leurs participants, nous avons dispensé un apprentissage
croyances, ou encore lorsque ces faits sont fami- strictement logique, en leur rappelant uniquement
liers et souvent évoqués. les lois de probabilité, à savoir qu’il y a forcément
Si des biais systématiques du jugement ont été au moins autant de mots ayant N pour avant-dernière
mis en évidence chez 85 pour cent des sujets, 15 pour lettre que de mots se terminant par NT.
cent donnent cependant des réponses correctes. Lorsque, après l’apprentissage, l’épreuve de type
Malheureusement, les travaux de A. Tversky et « Linda » fut à nouveau proposée aux participants,
D. Kahneman, tout en mettant en évidence les nous avons constaté que seul le premier groupe
dérives de la logique, n’expliquent pas ce qui diffé- (à qui nous avions donné des avertissements concer-
rencie les sujets qui échouent de ceux qui réussis- nant des éléments familiers mais « pièges ») voyait
sent. Doit-on considérer que seuls ces derniers ses performances s’améliorer (dans ce cas, on rele-
seraient rationnels ? Selon le psychologue Jean vait 45 pour cent de réussite). En revanche, pour les
Piaget, spécialiste du développement de l’intelli- personnes à qui l’on avait simplement rappelé les
gence, nous avons tous, dès l’adolescence (en tout lois élémentaires de probabilité, l’échec persistait.
cas dès l’âge de 14 à 16 ans), des structures logiques Les membres du premier groupe ont en quelque

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Moutier article 20/04/07 11:22 Page 33

sorte renforcé leur capacité d’inhibition cognitive.


Rendus attentifs au fait que la familiarité rendait
vulnérable aux erreurs, ils sont peu à peu parvenus
à éloigner de leur champ de réflexion tout ce qui
était du domaine de la familiarité, qu’il s’agisse du
domaine d’apprentissage (les verbes) ou d’autres
situations (la situation de Linda, notamment).
Ainsi, les rares sujets qui réussissent spontané-
ment l’épreuve « Linda » ne seraient pas plus ration-
nels que les autres, mais disposeraient simplement
de meilleures capacités d’inhibition de l’effet du
contexte. L’inhibition cognitive, en tant que puis-
sant mécanisme de suppression du piège, serait alors
la clé de la prise de décision logique. Et, fort heureu-
sement pour les décideurs en apparence irration-
nels, cette capacité à inhiber peut être apprise…
Comment le cerveau apprend-il à faire les bons
choix ? Dans la situation que nous venons de MDD / Shuttersock
décrire, l’apprentissage était fourni par l’équipe
scientifique, mais dans la vie réelle, un tel soutien
n’est pas toujours disponible. Toutefois, il semble
que l’expérience joue un rôle, et que les situations
passées laissent une trace dans notre cerveau, au
point que nous apprenions involontairement à ne laires en termes de gains, sont les plus avantageux 2. Comment se
pas répéter sans cesse les mêmes erreurs. Des sur le long terme, car les pertes sont inférieures. repérer sur les tableaux
travaux de plus en plus nombreux sont menés La découverte progressive des règles (on dispose de devises inextricables
pour détailler ces phénomènes. La neuroéconomie de 100 essais au total) repose alors sur la capacité de la bourse ?
étudie les mécanismes de prise de décision écono- des sujets à anticiper les risques grâce aux pertes Les courtiers doivent
mique, et tente d’expliquer, à partir de l’observa- et aux gains associés aux différentes piles. A. Dama- prendre les bonnes
tion du cerveau en action, pourquoi nous choi- sio a choisi de faire jouer deux types de personnes : décisions le plus vite
sissons de vivre à crédit ou encore pour quelles un groupe de dix sujets adultes sains, et un groupe possible, sans céder
raisons les marchés financiers s’emballent de façon de six patients ayant des lésions localisées dans aux multiples biais
irrationnelle. Les neuroéconomistes, à la recherche la zone frontale du cerveau, plus précisément dans de jugement qui les
des bases neurales de nos décisions, ont bon espoir le cortex préfrontal ventromédian. Pourquoi exami- guettent. Neurologues et
de mieux rendre compte de l’irrationalité appa- ner ces patients ? Car ils ont une intelligence appa- psychologues explorent
rente de l’homme, en s’appuyant sur les techniques remment conservée, mais leurs facultés de prise ces biais en laboratoire.
expérimentales récentes des neurosciences. de décision sont si perturbées que, dans des circons-
tances variées de la vie quotidienne, ils font de
Émotions et prise de risques nombreuses erreurs de jugement et ont des compor-
tements inappropriés.
L’équipe d’Antonio Damasio, de l’Université De surcroît, ces patients ont une caractéristique
d’Iowa, a certainement mené l’une des recherches intéressante qui a incité A. Damasio à ajouter une
les plus probantes dans ce domaine en proposant composante à son expérience : ils semblent ne plus
une épreuve de prise de décision financière à des ressentir d’émotions et sont incapables d’en détec-
patients victimes de lésions dans les aires fron- ter chez les autres. Ainsi, A. Damasio a décidé
tales du cerveau. Inspirée de situations de la vie d’évaluer l’émotivité de ces joueurs (et des volon-
quotidienne où les jugements sur l’incertitude taires sains) au cours des différentes étapes du jeu,
conduisent à des gains ou à des pertes financières, en utilisant des électrodes qui mesurent la conduc-
cette épreuve se présente comme un jeu de poker tance cutanée sur le bout des doigts (à cause de
simplifié (voir la figure 3). Au départ, les sujets la transpiration associée aux émotions, on détecte
disposent d’une réserve d’argent de 2 000 dollars de minuscules courants électriques).
et ont pour instruction de piocher, une par une, Quels ont été les résultats de l’expérience ? Dès
des cartes disposées en quatre piles identiques. Une la vingtième carte sélectionnée et avant même
fois la carte sélectionnée, il suffit de la retourner d’avoir la moindre intuition concernant le danger
pour découvrir le montant des gains ou des pertes, lié à telle ou telle pile, les volontaires sains ont
avant de recommencer et de piocher une nouvelle présenté des pics de conductance plus élevés juste
carte dans la pile de son choix. Le but du jeu est avant de piocher dans les piles risquées A et B,
de gagner le maximum d’argent et d’éviter autant alors qu’on n’enregistrait rien de particulier quand
que possible les pertes, tout en sachant que, parmi ils s’apprêtaient à piocher dans les « bons » tas C
les quatre tas A, B, C et D, certains sont plus mauvais et D. Dès cette première phase de jeu et sans s’en
que d’autres. Ce que les sujets ignorent, c’est que rendre compte, ils procèdent déjà à des choix avan-
la clé de la réussite est ici de résister aux gains en tageux (en faveur des piles C et D). En revanche,
apparence faciles pour deviner au fil des essais quel que soit le tas de cartes, les patients qui ont
quels sont les bons tas de cartes. Si les paquets A une lésion frontale ne présentent aucun pic de
et B, associés à des gains importants en début de conductance cutanée et leurs choix restent désa-
jeu, sont au premier abord lucratifs, ils contien- vantageux jusqu’à la fin du jeu. Le plus étonnant
nent en réalité des cartes correspondant à des pertes est que la moitié des patients parvient à énoncer
supérieures. Les paquets C et D, moins spectacu- le risque associé aux piles A et B et l’avantage des

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Moutier article 20/04/07 11:22 Page 34

a
piles C et D tout en persistant, en quelque sorte
malgré eux, à sélectionner les mauvaises piles et
à alourdir leurs pertes financières !
Quel lien établir entre émotion et prise de déci-
sion ? Chez les volontaires sains, le fait de ressen-
tir une émotion forte avant de piocher une carte
sur un tas désavantageux est un signal d’alarme
qui les dissuade de tirer cette carte. Au contraire,
privés de cet aiguillage émotionnel « pré-atten-
tionnel », les patients ont un comportement en
désaccord avec leurs connaissances... Dans ces
expériences, tout se passe comme si les aires
préfrontales étaient impliquées dans la réactiva-

Jean-Michel Thiriet
tion des expériences émotionnelles négatives asso-
ciées aux pertes financières associées aux tas A
et B. Chez les sujets sains, ces alarmes émotion-
nelles leur permettent d’éviter les tas de cartes
perdantes et d’adopter des stratégies moins risquées.
3. Dans ce jeu, il faut prélever des cartes sur quatre tas
identiques : certaines cartes rapportent des sommes plus
La théorie ou moins importantes d’argent, d‘autres en font perdre.
des marqueurs somatiques Initialement (a), le joueur ne sait pas quels tas de cartes

Ces données ont conduit A. Damasio à proposer choix désavantageux que les enfants de quatre ans
une théorie mettant en relation la prise de décision dans une version simplifiée du jeu où l’argent est
et la capacité d’exprimer et de ressentir des émotions, symbolisé par des smileys (de petites figures sché-
ainsi que le « sentiment même de soi ». Cette théo- matisées, tristes ou gaies) associés à des gains ou à
rie est nommée « théorie des marqueurs somatiques ». des pertes de bonbons. Les auteurs expliquent cette
Elle stipule que chacun de nos actes est associé à progression des performances entre trois et quatre
des émotions, constituées par une modification de ans par une maturation rapide du cortex préfron-
l’état interne de l’organisme (modifications hormo- tal. Au contraire, les performances des adultes âgés
nales, de la pression sanguine, des contractions (de plus de 70 ans) à ce même jeu se dégradent, plus
musculaires, des battements cardiaques), et que ces particulièrement chez les personnes ne présentant
modifications dites somatiques (somatique signifie pas de différence de conductance cutanée entre les
lié au corps) sont détectées par certaines zones du tas avantageux et désavantageux. Un tel dysfonc-
cerveau (notamment l’hypothalamus, l’insula et le tionnement émotionnel serait la cause de leur échec...
cortex cingulaire) où elles sont répertoriées. L’or- Les adultes et les personnes âgées se distinguent en
ganisme et le cerveau disposent alors de repères outre par un détail étonnant : les sujets âgés qui
– les marqueurs somatiques –, qui sont des repré- réussissent l’épreuve présentent des pics émotion-
sentations neuronales des émotions pouvant être nels plus élevés pour les tas avantageux, à l’inverse
utilisées pour guider l’action : lorsqu’un geste est des jeunes adultes qui présentent des réactions
réalisé, le cortex préfrontal ventromédian (celui émotionnelles plus intenses pour les tas désavan-
qui est lésé chez les patients de l’expérience) réac- tageux. Les adultes progressent en évitant les échecs,
tive le même marqueur somatique, ce qui nous et les plus âgés en recherchant les récompenses !
alerte sur le danger potentiel lié au geste en ques- La raison de cette différence reste encore une
tion. En outre, ces marqueurs somatiques partici- énigme, mais elle est peut-être à rapprocher du
pent au sentiment que nous avons de nous-mêmes : fait que les personnes âgées sont généralement
nous nous sentons exister parce que nous perce- plus sensibles aux émotions positives. Par exemple,
vons les modifications de l’intérieur de notre corps le psychologue S. Charles et ses collègues, de l’Uni-
(modifications représentées par le cerveau sous versité d’Irvine en Californie, ont montré à des
forme de marqueurs somatiques) en réaction à des adultes et à des personnes âgées diverses images
situations ou à des objets. suscitant soit des émotions positives, soit des
Les marqueurs somatiques permettent aux émotions négatives. Ils ont laissé s’écouler quelques
joueurs de l’expérience de faire les bons choix, et, heures, puis ont demandé aux uns et aux autres
de façon générale, les sensations corporelles décou- de citer quelques images qu’ils avaient vues. Ils
lant des récompenses et punitions que nous rece- ont constaté que les jeunes adultes citaient plus
vons tout au long de notre développement nous d’images suscitant des émotions négatives, mais
orientent vers des prises de décision à forte valeur que les personnes âgées se remémoraient surtout
adaptative. C’est ainsi que nous pouvons résister des images évoquant un sentiment plaisant.
à l’appât d’un gain financier immédiat en faveur En outre, une zone du cerveau cruciale dans le
de gains futurs plus importants. traitement des émotions, l’amygdale cérébrale, s’ac-
Si cette dynamique cognitive articulant émotion tive préférentiellement chez les jeunes en réponse
et prise de décision est la clé d’une réussite assez à des émotions négatives, mais s’active aussi en
aisée chez les adultes sains, plusieurs psychologues réponse à des émotions positives chez les personnes
ont montré que l’âge intervient dans la réussite au plus âgées. Ainsi, il semble que, si nous utilisons
jeu de cartes décrit précédemment. Ainsi, Aurora tous nos émotions pour guider nos choix, nous ne
Kerr et Philip Zelazo, de l’Université de Toronto, nous référons pas forcément aux mêmes émotions
ont montré que les enfants de trois ans font plus de selon que nous sommes jeunes ou âgés.

34 © Cerveau & Psycho - N° 21


Moutier article 20/04/07 11:22 Page 35

b c d

sont les plus avantageux, mais son cerveau émotionnel finit par enregistrer dans une zone particulière du cerveau (c) sont incapables de tels
qu’il vaut mieux éviter certains tas, car le bilan global de ces tas est négatif. ajustements émotionnels : elles continuent à piocher au hasard, et perdent
Inconsciemment, il évite de prélever des cartes sur ces tas (b), de sorte tout leur argent (d). Ainsi, il existe une zone du cerveau qui permet de
que son capital augmente. En revanche, des personnes ayant une lésion faire des choix avisés en se fondant sur ses émotions !

Revenons à la prise de décision financière et à la Benedetto De Martino et ses collègues. Ces derniers
question que nous nous posions : de quelle façon ont soumis des volontaires à des situations de choix
interviennent les émotions dans la prise de déci- financiers où le contexte jouait un rôle important.
sion ? D’après les expériences d’A. Damasio, les Ils leur ont remis 50 dollars et leur ont demandé s’ils
émotions nous guident au moment de faire des choix, préféraient en perdre 30 ou en garder 20. Alors que
notamment parce qu’elles déclenchent une alarme cela revient au même, la plupart préféraient en garder Bibliographie
juste avant un mauvais choix. Mais dans les situa- 20, plutôt que d’en perdre 30.
tions où se manifeste un effet de contexte (par Comment expliquer ce comportement ? Heureu- S. MOUTIER, Inhibition
exemple, l’expérience de la caissière féministe), ce sement, l’équipe avait pris soin de faire passer ce neurale et cognitive,
sont parfois nos émotions qui nous induisent en test aux volontaires dans un scanner, ce qui a permis Hermès Science
erreur : on parle de biais émotionnel. Il faut alors de voir ce qui se passait dans leur tête. Il s’avère que (Lavoisier), 2003.
combattre ces émotions trompeuses notamment en l’effet du contexte est associé à une augmentation S. MOUTIER et
exerçant une inhibition cognitive. Il se pourrait de l’activité d’un système cérébral émotionnel, les O. HOUDÉ, Judgment
qu’une telle inhibition fasse également appel à des noyaux amygdaliens bilatéraux, qui a tendance à under uncertainty and
émotions : par exemple, dans notre expérience réali- nous induire en erreur, alors que les émotions décrites conjunction-fallacy
inhibition training, in
sée en laboratoire, nous apprenions aux sujets à se dans l’expérience d’A. Damasio nous aideraient Thinking & Reasoning,
protéger contre l’effet de contexte ; pour cela, nous plutôt à prendre les bonnes décisions. L’effet du vol. 9, p. 185, 2003.
les laissions commettre certaines erreurs, puis nous contexte est donc un biais émotionnel.
T. GILOVITCH, D. GRIFFIN
leur expliquions pourquoi ils s’étaient trompés. Il est La résistance à cet effet met en jeu d’autres zones
et D. KAHNEMAN,
possible qu’ils aient ressenti une émotion négative cérébrales : d’une part, le cortex préfrontal orbital Heuristics and Biases: The
au moment de prendre conscience de leur erreur, et et le cortex préfrontal médian (ce qui évoque les Psychology of Intuitive
que cette émotion négative ait été ensuite à nouveau zones étudiées par A. Damasio, même si ce sont sans Judgement, Cambridge
ressentie sous forme de marqueur somatique lors- doute des zones adjacentes), et, d’autre part, le cortex University Press, 2002.
qu’ils se trouvaient en situation de faire une erreur cingulaire qui intervient souvent dans la détection A. BECHARA et al.,
du même type dans l’expérience de la caissière fémi- des erreurs que nous faisons, qu’il s’agisse de gestes Deciding advantageously
niste. Dès lors, le souvenir de cette émotion néga- ou de pensées erronées. Dans ce cas, ce système before knowing the
tive permettrait de ne pas céder à l’émotion trom- cérébral aurait la capacité de prendre conscience advantageous strategy, in
peuse suscitée par l’effet de contexte et par la des émotions qui peuvent nous induire en erreur, Science, vol. 275, p. 1293,
familiarité. Nous serions dans une situation où un de détecter l’erreur imminente et de corriger le tir. 1997.
système émotionnel en contrecarrerait un autre. L’ensemble de ces études est riche d’enseigne-
ments : à l’évidence, la capacité d’inhibition cogni-
tive est un socle fondamental pour ne pas céder
Sentir et comprendre aux effets de contexte et aux autres pièges de la Sylvain MOUTIER
ses émotions prise de décision, et il peut être extrêmement utile
de le développer autant chez les enfants que chez
est professeur de
psychologie cognitive à
Mais il existe peut-être un autre mécanisme d’im- les adultes ; par ailleurs, la capacité de comprendre l’Université René
munisation contre les effets de contexte. Davantage ses propres émotions, de les détecter et de savoir Descartes à Paris,
que la perception d’une émotion négative qui aver- reconnaître si elles nous induisent en erreur, est et chercheur dans
tirait contre le danger de céder à une émotion de également un atout maître en ce domaine. Cette le Groupe d’imagerie
familiarité, il se pourrait qu’un dispositif de « détec- « sensibilité émotionnelle » n’est pas sans évoquer neurofonctionnelle (Équipe
tion des émotions » ou de « sensibilité émotionnelle » le concept d’intelligence émotionnelle, et il sera développement et
permette aux sujets de se rendre compte qu’ils sont intéressant d’observer si des rapprochements fonctionnement cognitifs
en train de céder à un biais émotionnel. Une telle nouveaux seront effectués, dans les années à venir, de l’UMR 6194 du CNRS)
notion émerge d’une expérience réalisée récemment entre la neurobiologie de la décision et la psycho- des Universités de Paris 5
par des neurobiologistes de l’Université de Londres, logie de l’intelligence émotionnelle. ◆ et de Caen, et du CEA.

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Bonheur article article 20/04/07 17:36 Page 36

PSYCHOLOGIE

Pourquoi
est-il si difficile d’être
heureux ?
Michael WIEDERMAN

Argent, réussite professionnelle ou succès amoureux ?


Rien de tout cela ne fait le bonheur. Pour l’atteindre,
deux ingrédients semblent déterminants : savoir apprécier
l’instant présent, ou avoir la chance de faire partie
de ceux qui ont hérité d’une prédisposition génétique
au bonheur !

Faits de société
u’est-ce qui pourrait vous rendre « très heureux » est restée stable depuis 50 ans, à

Q plus heureux ? Une maison plus


grande ? Une superbe voiture ? Un
partenaire plus sexy ou plus
compréhensif ? La richesse ? La célé-
brité ? Ou peut-être seriez-vous plus heureux si
vous finissiez enfin tout ce qui est sur votre liste
des « choses à faire ». Mais cessez donc de rêver.
savoir une personne sur trois. Bien que les citoyens
s’en sortent mieux financièrement que les géné-
rations précédentes, ils ne sont pas plus heureux...
Quelle en est la cause ?
Les jeunes d’aujourd’hui sont plus anxieux
qu’autrefois. En 2000, Jean Twenge, psychologue
à l’Université d’État de San Diego aux États-Unis,
Plusieurs travaux de psychologie suggèrent que a analysé 269 études menées entre 1952 et 1993,
rien de tout cela ne vous rendra plus heureux. qui estimaient l’anxiété d’enfants ou d’étudiants en
Prenons un exemple : l’argent fait-il le premier cycle universitaire. Elle a découvert une
bonheur ? En analysant les données du recense- augmentation régulière de l’anxiété avec le temps.
ment américain de l’an 2000, David Myers, Les psychologues étudient l’anxiété et la dépres-
psychologue du Hope College dans le Michigan sion depuis de nombreuses années, mais depuis
aux États-Unis, a découvert que le pouvoir d’achat peu, ils explorent aussi la nature de ce qui rend
moyen avait triplé depuis 1950. Alors les Améri- les personnes heureuses. Cette « psychologie posi-
cains étaient-ils trois fois plus heureux en 2000 tive » est en pleine expansion et ses premiers résul-
qu’en 1950 ? Depuis 1957, dans ces enquêtes, le tats sont assez surprenants ; le bonheur ne pour-
Centre américain de recherche sur les opinions, rait pas être atteint ni par un entraînement acharné
de l’Université de Chicago, demande presque tous ni par chance. Les personnes les plus heureuses
les ans aux Américains d’évaluer s’ils sont heureux seraient celles qui vivent dans le présent, et non
ou non. En comparant les résultats de ces enquêtes celles focalisées sur des objectifs futurs. Comment
avec les données économiques, D. Myers a montré pourrions-nous être plus heureux ? Sommes-nous
que la proportion d’Américains se considérant génétiquement déterminés pour être insatisfaits ?

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Bonheur article article 20/04/07 17:36 Page 37

Zdorov Kirill Vladimirovich / Shutterstock


Nous allons voir que notre condition humaine et longtemps, nous nous y habituons... Ce qui nous 1. Souriez ! Pourtant,
notre personnalité jouent un rôle majeur. rend heureux à un moment ne nous rendra pas avoir sans cesse
Quand les psychologues de l’évolution remar- forcément heureux quelque temps après. le sourire ne serait pas
quent un trait universel dans la façon dont les En outre, l’homme remarque plus facilement le facile pour tout
hommes perçoivent le monde, ils supposent que négatif que le positif. Les premiers Homo sapiens le monde, car, selon
cet aspect de la nature humaine a dû être un avan- davantage sensibles aux changements négatifs de des études scientifiques,
tage pour nos ancêtres ; tout au long de notre leur environnement avaient plus de chances de certaines personnes ne
histoire évolutive, nous avons transmis certaines survivre, car ces changements signalaient proba- seraient tout simplement
caractéristiques à la génération suivante, car les blement un danger. Nos cerveaux sont câblés pour pas « programmées »
personnes qui les possédaient avaient plus de remarquer les problèmes ; aussi l’homme consi- pour voir la vie en rose.
chances de survivre et d’avoir une descendance. dère-t-il les expériences positives comme normales
D’autres traits ont disparu parce qu’ils n’augmen- et se focalise-t-il sur les aspects négatifs de sa vie.
taient pas nos chances de survie ou de reproduc-
tion. Quel est le lien entre la sélection naturelle et
le bonheur ? Les êtres humains ont hérité d’une
Le cerveau, pessimiste de nature
remarquable capacité à s’habituer à certaines choses. Enfin, une petite voix dans notre tête nous
L’accoutumance est une valeur adaptative quand empêche d’être satisfaits : elle nous rappelle sans
il s’agit d’affronter des conditions extrêmes ou cesse que nos vies seraient meilleures si seulement
nuisibles, tels un bruit chronique ou une incapa- nous possédions ou accomplissions telle ou telle
cité physique. Au fil du temps, on ne remarque chose. Les premiers êtres humains qui n’étaient
même plus ces circonstances déplaisantes. Malheu- jamais satisfaits avaient un avantage par rapport
reusement, ce phénomène s’applique aussi aux à leurs pairs facilement contents : la petite voix
aspects positifs de nos vies : quel que soit le plai- de l’insatisfaction les incitait à faire toujours plus
sir procuré par une expérience nouvelle, s’il dure d’efforts pour leur survie...

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Bonheur article article 20/04/07 17:36 Page 38

Aujourd’hui, toutes ces caractéristiques inhé- personnes ont-elles un point fixe du bonheur plus
rentes à la nature humaine nous prédestinent à élevé ? Autrement dit, pourquoi sont-elles plus
être en permanence en quête d’une vie meilleure. facilement heureuses ?
Alors pourquoi certaines personnes sont-elles plus En 1996, Auke Tellegen et David Lykken, de
heureuses que d’autres ? On pourrait penser que l’Université du Minnesota aux États-Unis, ont
les personnes heureuses sont celles qui ont réussi comparé les points fixes du bonheur de vrais et
à accéder à une vie meilleure. Mais nous allons de faux jumeaux, élevés ensemble ou séparément.
voir que le bonheur dépend plus de notre person- Dans quelle mesure le bonheur est-il inscrit dans
nalité que des circonstances de la vie... nos gènes ? Ils ont montré qu’environ 80 pour cent
de la variation au bonheur entre différentes
Le bonheur est dans les gènes personnes sont dus à des variations génétiques...
Quand on entend le mot « génétique », on a
La personnalité diffère de la nature humaine, tendance à croire « transmis des parents aux
car elle varie d’un individu à l’autre, mais un indi- enfants ». Mais dans ce cas, « génétique » représente
vidu a la même personnalité tout au long de sa une nouvelle caractéristique qui émerge de la façon
vie. Les événements vont et viennent, mais nos dont les gènes des parents s’assemblent pour donner
traits de caractère et nos façons d’agir face à une un individu unique. C’est-à-dire que les traits ayant
situation restent identiques. une forte composante génétique, tel le bonheur,
Quand il s’agit du bonheur, n’importe quel événe- varient entre les parents et leurs enfants, ou entre
ment peut modifier notre état d’esprit, nous rendre frères et sœurs. Une personne est génétiquement
joyeux, au moins pendant quelque temps. Gagner unique (sauf si elle a un vrai jumeau).
au Loto rend heureux même la personne la plus L’idée que nous avons chacun un point fixe du
désabusée. Néanmoins, on s’habitue aux choses bonheur inhérent – c’est-à-dire en grande partie
telles qu’elles sont et notre satisfaction finit toujours déterminé par nos gènes – a des conséquences
par retourner à son niveau de base. C’est cette importantes quand on l’associe à la nature humaine
ligne de base – « point fixe du bonheur » –, qui – la même pour tous. Comme on s’habitue toujours
caractérise notre personnalité. Pourquoi certaines aux mêmes choses, quoi qu’il arrive dans nos vies,
on a tendance à retourner vers notre point fixe
individuel de satisfaction.
Le petit guide du bonheur
Ne cherchez pas sans cesse à atteindre des objectifs.
Surtout, ne pas se focaliser
Vous devez toujours vous méfier de la petite voix qui chuchote : sur l’avenir !
« Tu serais plus heureux si seulement... ». Réfléchissez à ces moments Les psychologues ont trouvé plusieurs traits de
où vous étiez convaincu qu’une certaine réussite ou acquisition vous appor- caractère communs aux personnes ayant un point
terait plus de bonheur... À y regarder de plus près, votre vie n’a pas changé fixe du bonheur élevé. En 1998, Kristina DeNeve,
depuis que vous avez atteint ce but. Combien de fois avez-vous déjà vécu psychologue sociale à l’Université Baylor aux États-
cela ? Encore combien de fois faudra-t-il pour vous convaincre que le bonheur Unis, et Harris Cooper, psychologue à l’Université
ne dépend pas des objectifs atteints ? Duke de Columbia, ont passé en revue 148 études
sur la relation entre personnalité et bonheur. Les
Prenez le temps de vous porter volontaire. personnes qui se déclarent plus heureuses sont
Les personnes qui aident celles dans le besoin seraient plus heureuses. plus extraverties, plus gentilles, plus confiantes et
C’est peut-être parce que travailler avec ceux qui ont moins de chance plus consciencieuses. Elles pensent aussi qu’elles
permet d’apprécier ce que l’on a. En outre, le volontariat procure souvent de contrôlent bien leur vie et sont moins sujettes à
la satisfaction et de l’estime de soi, car on est engagé dans un travail utile et on l’anxiété et aux sautes d’humeur.
est apprécié par ceux à qui l’on rend service. Ne vous comparez pas aux personnes Ces traits de personnalité liés au bonheur seraient
qui semblent mieux s’en sortir que vous... C’est source de grande insatisfaction. aussi des caractéristiques associées au succès et à
l’accomplissement personnel. Alors peut-on gagner
Pratiquez la modération. en bonheur (ou au moins en satisfaction) par un
Si vous vous habituez trop aux choses agréables, elles cesseront travail acharné et de la détermination ? Le capi-
de vous faire plaisir. Par exemple, vous pourriez davantage appré- talisme est fondé sur la supposition que nous
cier deux ou trois périodes de vacances de courte durée qu’une seule plus pouvons atteindre ou acheter le bonheur, ce qui
longue. Et vous apprécierez plus votre plat préféré si vous le réservez pour alimente la compétition et la consommation. Mais
les grandes occasions. comme il n’existe pas de corrélation entre richesse
et bonheur, on peut douter de cette hypothèse...
Se contenter du quotidien. Rivaliser pour la richesse est en fait une bonne
Quelle est la nature du bonheur ? Nous nous souvenons bien des recette pour être malheureux.
moments de grande joie, et l’on a tendance à imaginer qu’être heureux Les psychologues nomment « comparaison vers
signifie être tout le temps dans cet état. Mais vous vous souvenez de ces expé- le haut » notre tendance à nous comparer à ceux
riences uniquement parce qu’elles ont été exceptionnelles. Le bonheur est en qui s’en sortent mieux que nous, ce qui conduit à
l’insatisfaction. En effet, à partir des enquêtes du
fait un état de satisfaction et d’absence d’anxiété ou de regret.
Centre américain de recherche sur les opinions,
Appréciez l’instant présent. réalisées entre 1989 et 1996, Michael Hagerty, du
Examiner vos sensations quand vous réalisez une tâche de routine
Département de management de l’Université de
Californie à Davis, a étudié la relation entre bonheur
et dépensez moins d’énergie à penser au passé ou au futur.
et distribution de la richesse dans une commune.
Plus la disparité des revenus est grande parmi les

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Bonheur article article 20/04/07 17:36 Page 39

résidents d’une commune, moins les résidents sont


satisfaits de leurs vies. En analysant d’autres
données récoltées entre 1972 et 1994, M. Hagerty
a montré qu’à mesure que l’inégalité des revenus
diminue dans un pays donné, la satisfaction
moyenne de la population augmente.

Ne pas regarder « au-dessus »


Quand nous sommes conscients que d’autres
personnes s’en sortent mieux que nous, notre
satisfaction baisse. A contrario, quand nous nous
comparons à des personnes qui s’en sortent moins
bien que nous, nous sommes plus satisfaits. Où
est donc le problème ? C’est que l’homme a natu-
rellement tendance à se comparer vers le haut...
et les médias en sont en partie responsables !
Même si on est en compétition directe avec
d’autres personnes, on ne devrait pas associer le
bonheur à la réalisation d’objectifs ; les psycho- mais elles seraient plus heureuses que d’autres 2. Comment
logues William McIntosh, de l’Université de Geor- personnes qui ont moins de succès. atteindre le bonheur ?
gie du Sud, et Leonard Martin, de l’Université de Il existe donc une relation entre succès et Si vous n’avez pas eu
Georgie aux États-Unis, ont montré que les bonheur, mais le succès est une conséquence de la chance de naître
personnes qui se focalisent régulièrement sur des la bonne humeur et non une cause. Les personnes heureux, vous pouvez
buts à atteindre ont moins de chances d’être heureuses auraient d’autres traits de caractère qui le devenir en cherchant
heureuses que celles qui vivent davantage dans le facilitent le succès. En outre, une humeur positive constamment à profiter
présent. Certaines personnes recherchent de façon est source d’une plus grande motivation et d’une du moment présent.
obsessionnelle à atteindre les buts qu’elles se fixent plus grande coopération de la part de l’entourage.
et pensent que leur bonheur dépend de leur réus- Alors comment peut-on atteindre le bonheur (et
site : elles sont donc souvent anxieuses et sous le succès qui en découle) avec une personnalité
pression tant qu’elles n’ont pas atteint leurs buts, qui n’est pas naturellement heureuse ?
et pensent qu’elles ne seront heureuses que dans le
futur. Mais que se passe-t-il quand elles touchent
finalement au but ?
La clé : carpe diem
Alors l’habitude prend le dessus et ces personnes En 1975, Mihaly Csikszentmihalyi, psychologue
redescendent comme tout le monde vers leur point à l’Université de Claremont en Californie, a montré
fixe du bonheur. Mais quand elles se rendent que les personnes les plus heureuses seraient celles
compte que leur bonheur n’a pas changé de façon qui vivent pleinement ce qu’il a nommé le « flux »
permanente, elles en concluent que le bonheur se ou encore « l’expérience optimale », c’est-à-dire
trouve encore au-delà d’un prochain objectif... l’ensemble des expériences qui sont intéressantes
Or les psychologues ont montré que les êtres et motivantes pour une personne. Cela ne signifie
humains se trompent souvent quand ils imaginent pas que les expériences optimales sont nécessaire-
leur avenir. On croît que nos perspectives de ment drôles (quoiqu’elles le soient souvent), mais
Bibliographie
bonheur sont plus élevées que notre « état de plutôt qu’elles ne sont ni trop ennuyeuses ni trop
bonheur » présent. Cette tendance est renforcée par frustrantes : elles représentent un défi suffisant pour D. NETTLE, Happiness :
les médias et les publicitaires qui nous promettent que la personne y consacre toute son attention. the science behind your
toujours davantage de satisfaction après certains En adoptant cette notion de flux, M. Csikszent- smile, Oxford University
achats ou succès. Les personnes qui se focalisent mihalyi a intégré un concept oriental bien connu : Press, 2006.
sur des objectifs à atteindre ont tendance à choi- l’attention. Ce qui suppose d’être ancré dans le présent D. GILBERT, Stumbling on
sir en permanence de nouveaux buts, convaincues et de ne pas porter de jugement. Malheureusement, happiness, Alfred A.
que cette fois-ci elles ont trouvé le « vrai » chemin cet état d’esprit n’est pas facile à atteindre, c’est une Knopf, 2006.
qui mène au bonheur. Ont-elles tort ? À y regar- capacité qui nécessite de l’entraînement, à travers J. HAIDT, The happiness
der de plus près, les personnes qui ont du succès la méditation par exemple. hypothesis, Basic Books,
semblent effectivement plus heureuses... Les achar- Pourquoi les personnes qui suivent ce principe 2005.
nés de la réussite doivent-ils s’obstiner ? de profiter de l’instant présent, de ne pas être sans E. DIENER et al.,
En 2005, Sonja Lyubomirsky, psychologue à cesse à courir après des chimères, sont-elles plus Subjective well-being : three
l’Université de Californie à Riverside, et ses souvent heureuses ? De nombreux psychologues decades of progress, in
collègues ont examiné des études qui montraient pensent que vivre l’instant présent est le signe d’une Psychological bulletin,
une corrélation positive entre bonheur et succès. bonne santé psychologique. Quand on est complè- vol. 125, pp. 276-302,
Ils ont aussi étudié des travaux où le bonheur était tement engagé dans ce qu’on est en train de faire 1999.
mesuré avant et après un certain succès, et des à un instant précis, on ne s’intéresse ni au passé
expériences où des sentiments plaisants, neutres ni au futur, mais on profite de l’instant présent.
ou négatifs avaient été provoqués chez des parti- Les racines du bonheur sont pleines de nœuds,
cipants avant qu’ils commencent une tâche donnée. mais comprendre comment fonctionne notre esprit Michael WIEDERMAN
Les psychologues ont montré que le bonheur et la nous permettra de faire de meilleurs choix dans est professeur de
bonne humeur sont d’importants précurseurs du notre quête du bonheur. Le bonheur n’est pas dans psychologie au Collège
succès. Les personnes heureuses ne sont pas néces- la destination finale, mais dans le voyage qu’il Columbia, en Caroline
sairement plus heureuses après leur succès qu’avant, nous faut apprécier tout du long. ◆ du Sud, aux États-Unis.

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Chrea olfaction article 23/04/07 16:56 Page 40

Dossier : Le monde des odeurs


40 Les odeurs : une question culturelle
45 Aux sources des préférences olfactives
50 Les secrets de l’odorat
56 Un monde sans odeurs
60 Les mille effets des odeurs
64 Le nerf de la séduction

Les odeurs :
une question culturelle
Christelle CHREA et Dominique VALENTIN

« omment les héritiers d’une longue perception des odeurs dans trois cultures très

C tradition de raffinement culturel et


gastronomique peuvent-ils appré-
cier une telle abomination ? » Ainsi
s’interrogeait Mathy Chiva, un
psychologue de l’alimentation de l’Université de
Nanterre, à propos du durian, fruit originaire d’Asie
du Sud-Est à l’odeur nauséabonde et ayant la forme
contrastées : les cultures française et américaine,
caractérisées par leur statut de sociétés industria-
lisées, et la culture vietnamienne qui compte parmi
les pays en développement et dont la population
est en majorité rurale. Selon que l’on vit aux États-
Unis, en France ou au Vietnam, apprécions-nous
les mêmes odeurs ? Peut-on définir des univer-
d’un ballon de rugby hérissé de pics verts. On pour- saux olfactifs – des odeurs reconnues comme
rait poser la même question à propos des fromages, typiques quel que soit le pays ?
fleuron de la gastronomie française dont l’odeur n’a
rien à envier à celle du durian…
Comment une odeur peut-elle ouvrir l’appétit Des environnements olfactifs
de certaines personnes et provoquer une répulsion
chez d’autres ? Quels facteurs déterminent nos
variables d’une culture à l’autre
préférences olfactives ? Nous avons émis l’hypo- Grâce à des entretiens individuels et à des ques-
thèse que des différences culturelles, qu’elles soient tionnaires, nous avons évalué l’environnement
ethniques, géographiques, historiques, voire olfactif quotidien d’un étudiant français à Dijon,
sociales, influeraient sur notre perception olfac- d’un étudiant américain à Dallas et d’un étudiant
tive ; l’olfaction serait culturelle, si bien que les vietnamien à Hô Chi Minh-Ville : les environne-
odeurs seraient perçues, appréciées et mémorisées ments olfactifs des États-Unis, de la France et du
de façons différentes. Vietnam sont très différents (voir la figure 4). Par
En effet, dès les premières minutes qui suivent exemple, nous avons demandé à une étudiante
la naissance, voire avant, le système olfactif est française de décrire les odeurs qu’elle sent lors-
exposé à de nombreuses stimulations. Cette expé- qu’elle se rend à pied à l’Université : « En ce moment,
rience culturelle précoce influerait sur nos préfé-
Shutterstock

rences futures et sur notre perception des odeurs. 1. Les odeurs des marchés ne sont pas appréciées de
Pour tester cette hypothèse, nous avons étudié la la même façon partout : l’influence culturelle est forte.

40
Chrea olfaction article 20/04/07 14:31 Page 41
Chrea olfaction article 20/04/07 14:31 Page 42

2. Le durian est un fruit d’Asie malheureusement, je trouve que cela ne sent pas
du Sud-Est qui peut atteindre grand-chose. » Une étudiante de Dallas, quant à elle,
jusqu’à 40 centimètres de long et précise : « À la boulangerie, cela sent les gâteaux
30 centimètres de diamètre. Son toute la journée, cela sent très bon. […] Je n’aime
enveloppe verte est recouverte de pas le rayon des produits ménagers, car toutes les
pics et son odeur est puissante et odeurs sont mélangées dans le même rayon. Cela
nauséabonde pour les Français, mais sent très fort, surtout les lessives. » Et une étudiante
appétissante pour les Vietnamiens. vietnamienne parlant des odeurs qu’elle peut sentir
sur le marché raconte : « Ça sent le poisson cru, puis
c’est l’hiver donc il y a peu d’odeurs… la viande qui se gâte… les légumes pourris, mais
Au début du trajet, il y a l’odeur de aussi les épices comme le poivre, le piment. […]
la boulangerie, puis celle des pots J’aime quand on passe de la poissonnerie vers les
d’échappement sur le boulevard de marchands de légumes, car on sent une odeur fraîche
Strasbourg. » Une étudiante américaine de légumes au lieu de l’odeur crue des poissons. »
qui utilise sa voiture pour se rendre à Les habitudes hygiéniques contribuent aussi à
l’Université raconte : « Quand il a plu, il la spécificité de chaque environnement olfactif.
y a vraiment une odeur désagréable, Par exemple, à la question « Mettez-vous du parfum
mais j’ai toujours un diffuseur d’odeur ou une eau de toilette ? », deux tiers des étudiants
pomme-cannelle dans ma voiture. Cela sent français et américains interrogés déclarent en utili-
toujours la pomme-cannelle. » Et un étudiant viet- ser souvent, alors que la même proportion de Viet-
namien qui va à l’Université en moto pense que namiens en porte rarement ou jamais. De même,
l’odeur « dépend de l’endroit… Sur la rue Ly Thuong environ 90 pour cent des étudiants interrogés en
Kiet, ça sent très mauvais, surtout vers le carre- France et aux États-Unis utilisent souvent des
four Hong Bang… Il me semble qu’on ne nettoie parfums d’ambiance, alors qu’ils sont presque
jamais par là, le matin […]. Et vers l’internat, il y 50 pour cent à en utiliser rarement ou jamais au
a beaucoup de restaurants de pho, et cela sent le Vietnam. En France et aux États-Unis, la variété
pho » – la soupe traditionnelle vietnamienne géné- des senteurs associées aux pratiques hygiéniques
ralement consommée dans les petites gargotes. est globalement plus importante. Pour donner un
Ces différences sont encore plus importantes dans autre exemple, les Vietnamiens déclarent utiliser
des lieux qui reflètent les habitudes alimentaires, des produits d’entretien parfumés au citron ou aux
tels les marchés et les supermarchés (voir la figure 1). essences de fleurs, alors que les Américains dispo-
L’environnement olfactif de ces lieux dépend à la sent de produits aux senteurs complexes.
fois des produits qu’on y vend et de la façon dont La culture vietnamienne se caractérise donc par
ils sont proposés. Par exemple, selon un étudiant un environnement olfactif riche, intense et natu-
français parlant des odeurs d’un supermarché : « Cela rel, les cultures française et américaine tendent à
sent le frais […]. Mais près des camemberts, il y a éviter les mauvaises odeurs et à les masquer à
une odeur. Souvent ils diffusent des odeurs pour l’aide d’odeurs artificielles. L’environnement olfac-
attirer les clients. Dans le rayon des fruits et légumes, tif diffère d’une culture à l’autre, mais en quoi
influe-t-il sur notre façon de percevoir, d’appré-
cier et de se représenter les odeurs mémorisées ?
Comment évaluer une odeur ? Selon certaines théories de psychologie, plus on
Six critères ont permis aux auteurs d’évaluer une odeur. serait exposé à un stimulus, plus on l’apprécie-
rait. Dès lors, on s’interroge : si dans une culture
1) La familiarité : c’est l’impression que l’on a de connaître l’odeur et
particulière, on apprécie plus telle ou telle odeur,
de l’avoir déjà rencontrée, sans nécessairement pouvoir la nommer. est-ce parce qu’on y est davantage confronté ?
La familiarité d’une odeur est notée de 1 (pas du tout familière)
à 7 (très familière).
2) L’intensité : indique dans quelle mesure une odeur est perçue faible-
Plus une odeur est familière
ment ou, au contraire, fortement. plus on l’apprécie
L’intensité d’une odeur est notée de 1(très peu intense) à 7 (très intense). Nous avons confirmé cet effet dit de simple expo-
3) L’appréciation : on demande au sujet s’il trouve une odeur agréable sition par une expérience menée dans les
(de 1 – très désagréable – à 7 – très agréable) et on lui demande s’il aime trois cultures étudiées. Trente étudiants de chaque
cette odeur (de 1– il n’aime pas du tout – à 7 – il aime beaucoup). On estime pays devaient donner une note à 50 odeurs en fonc-
tion de plusieurs critères : sa familiarité, son inten-
ainsi quel est l’effet de l’odeur sur le participant.
sité, sa saillance – cette odeur se distingue-t-elle
4) La saillance : c’est une propriété de l’odeur qui la fait ressortir par des autres et l’appréciez-vous davantage ? –, son
rapport aux autres et qui lui confère une préférence. On demande au sujet appréciation, son acceptabilité cosmétique – la porte-
si cette odeur serait facile à repérer parmi d’autres et à mémoriser. Il riez-vous comme parfum ? – et son acceptabilité
répond de 1 (ce serait très difficile) à 7 (très facile). alimentaire – la mangeriez-vous ? Parmi les odeurs
sélectionnées, certaines étaient plus fréquemment
5) L’acceptabilité alimentaire : on évalue dans quelle mesure le sujet
rencontrées dans une culture donnée, par exemple
accepterait de manger un aliment qui aurait cette odeur (1 : pas du tout ; 7 : l’odeur de lavande en France, l’odeur de winter-
tout à fait). green, une odeur médicinale proche de la menthe
6) L’acceptabilité cosmétique : on évalue dans quelle mesure le sujet que l’on retrouve dans les sucreries aux États-Unis,
accepterait de porter un parfum ou un produit cosmétique qui aurait cette et l’odeur de gingembre au Vietnam (voir l’enca-
odeur (1 : pas du tout ; 7 : tout à fait). dré ci-contre). D’autres étaient des odeurs présentes
dans les trois cultures, telles les odeurs de banane,

42 © Cerveau & Psycho - N° 21


Chrea olfaction article 20/04/07 14:31 Page 43

de rose ou de terre. Nous avons montré que plus sa familiarité : le système olfactif serait plus sensible
nous sommes familiers avec une odeur, plus nous aux stimulus nouveaux. Toutefois, ces résultats
l’apprécions, et plus nous acceptons de manger ou n’ont pas pu être confirmés avec une autre série
de porter quelque chose qui a cette odeur. d’odeurs : le phénomène de clarification percep-
En outre, nous avons trouvé que la familiarité tive serait plus complexe pour les odeurs que pour
d’une odeur et sa saillance sont liées, de même les stimulus visuels et dépendrait des odeurs testées.
que la familiarité et l’intensité. Cela rejoint le
concept de clarification perceptive défini dans le
domaine de la vision, qui postule qu’une infor-
La classification des odeurs
mation sensorielle devient plus « lisible » dès lors La familiarité des odeurs joue un rôle dans la
qu’elle devient importante pour l’individu. Autre- façon dont nous les percevons et les apprécions.
ment dit, une odeur familière serait plus aisément Intervient-elle aussi dans leur mémorisation et
repérée qu’une odeur inhabituelle. Mais est-ce l’organisation des souvenirs ? Pour les saveurs, on
qu’une odeur nous paraît plus intense parce qu’elle définit cinq catégories (le sucré, l’amer, l’acide, le
nous est plus familière ou parce que nous y sommes salé et le goût de glutamate ou umami). En est-il
plus sensibles ? En effet, il est possible que plus de même pour les odeurs ? Pour répondre à cette
on est exposé à une odeur, plus notre seuil de question, nous avons étudié comment les personnes
détection (la limite à partir de laquelle on commence classent les odeurs en catégories. Des étudiants
à percevoir l’odeur) diminue, et par conséquent, américains, français et vietnamiens ont ainsi respiré
plus on juge son intensité élevée… une quarantaine d’odeurs et ont formé des groupes
Pour tester cette hypothèse, nous avons estimé, suivant la similitude des odeurs ; ils étaient libres
en France et au Vietnam, les seuils de détection de faire autant de groupes qu’ils le souhaitaient
d’une odeur familière et d’une odeur non familière. (c’est une tâche dite de catégorisation libre). Une
L’odeur de lavande est jugée plus familière et plus fois la tâche terminée, les participants devaient
intense en France, et l’odeur de gingembre au Viet- donner un ou deux termes pour décrire les groupes
nam. Contrairement à ce que nous pensions, le qu’ils avaient créés.
seuil de détection pour l’arôme de lavande est plus Il existe des similitudes culturelles dans les
élevé pour les Français que pour les Vietnamiens. groupes d’odeurs formés par les étudiants que nous
C’est l’inverse pour l’arôme de gingembre, dont le avons interrogés. Quatre groupes communs aux
seuil est plus bas en France qu’au Vietnam. Ainsi, trois cultures émergent ; le premier, que nous avons
le seuil de détection d’une odeur augmenterait avec nommé « odeurs sucrées », contient principalement

a
Banane
Melon
Durian
b

États-Unis Tamarin
Wintergreen
Litchi

Orchidée

Lilas

Pamplemousse États-Unis
France Vietnam

3. Les odeurs de fruits (a) et de fleurs (b) sont plus


ou moins typiques en France, aux États-Unis et au
Vietnam. Les odeurs très typiques d’un pays ont leur Muguet
symbole dans le panier correspondant. Les odeurs très
typiques dans deux pays se retrouvent dans un panier
commun, et les universaux olfactifs – les odeurs très
typiques dans les trois pays – se trouvent dans le panier
central. Les odeurs du lilas et du muguet sont universelles
Lavande
pour les trois cultures, l’odeur de la lavande est typique de
Cerveau & Psycho

la France et les odeurs de banane et d’orchidée sont très


typiques en France et aux États-Unis. Aucune des odeurs Vietnam
de fruits n’est appréciée universellement. France

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Chrea olfaction article 20/04/07 14:31 Page 44

a b c
C. Chrea

4. Les environnements des odeurs de fruits. Le deuxième, les « odeurs Peut-on transposer cette idée au domaine des
olfactifs perçus florales », regroupe les odeurs de fleurs, de produits odeurs ? Existe-t-il, au sein de la catégorie « odeurs
à Dijon (a), à Dallas (b) cosmétiques et de produits d’entretien. Un troi- de fruits », des odeurs de fruits plus typiques que
ou à Hô Chi Minh-Ville (c) sième groupe, les « mauvaises odeurs », contient d’autres ? Si oui, sont-elles universelles ou dépen-
sont loin d’être surtout des odeurs animales, de sous-bois et éton- dent-elles de la culture ? Nous avons mené une étude
les mêmes... namment les odeurs de fruits secs. Enfin, le dernier avec de nouveaux groupes d’étudiants américains,
groupe, les « odeurs de nature », concerne les odeurs français et vietnamiens, pour estimer le degré de
d’épices et certaines odeurs de sous-bois. Mais les typicalité dans chaque culture d’un ensemble d’odeurs
groupes formés dans les trois cultures ne sont pas de fruits et de fleurs. Nous avons demandé aux parti-
totalement identiques. Par exemple, les odeurs de cipants de donner une note à une odeur selon qu’ils
wintergreen, de cannelle et d’anis, souvent présentes la considéraient plus ou moins typique de la caté-
dans les sucreries aux États-Unis, sont des odeurs gorie étudiée. Puis nous avons projeté les odeurs
sucrées pour les étudiants américains, des odeurs dans un espace à trois dimensions où une odeur a
florales pour les étudiants vietnamiens, et des trois coordonnées, chacune d’entre elles représen-
« odeurs de médicaments » (un groupe supplé- tant le degré de typicalité pour une culture donnée.
Bibliographie mentaire) pour les Français. De même, l’odeur de Afin de repérer les prototypes d’odeurs, nous avons
mangue, souvent rencontrée en Asie, est classée défini une zone de forte typicalité pour chaque
Ch. CHREA, Odeurs et avec les autres odeurs de fruits au Vietnam, mais culture. Ainsi, si des universaux olfactifs émergent
catégorisation : à la pas dans les deux autres cultures. – c’est-à-dire des odeurs très typiques pour chacune
recherche d’universaux Nos connaissances sur les odeurs seraient donc des trois cultures –, ils se situeront dans la zone de
olfactifs, Thèse de organisées par catégories. Qui plus est, cette orga- chevauchement de ces trois zones de forte typica-
doctorat, Université de
Bourgogne, Dijon, 2005. nisation est similaire d’une culture à l’autre, même lité (voir la figure 3 où les espaces à trois dimen-
s’il existe quelques différences, liées essentielle- sions ont été représentés de façon schématique).
Ch. CHREA et al., Culture ment à des habitudes alimentaires et cosmétiques.
and odor categorization :
agreement between
Nous pensons donc que les processus cognitifs
cultures depends upon supérieurs qui sous-tendent la perception des odeurs Le lilas et le muguet :
the odors, in Food Quality sont universels avec quelques variabilités cultu-
relles. En fait, les catégories olfactives que nous
des odeurs appréciées par tous
and Preference, vol. 15,
pp. 669-679, 2004. avons mises en évidence correspondent davantage Pour les odeurs de fleurs, trois odeurs sont dans
M. CHIVA, L’amateur du aux fonctions associées aux odeurs dans une culture la zone de chevauchement : les odeurs de lilas, de
durian, in La gourmandise. donnée qu’à des propriétés perceptives universelles. muguet et de chèvrefeuille. Ces odeurs seraient de
Délices d’un péché, Pourquoi catégorise-t-on les odeurs selon la bons candidats, du moins parmi les odeurs que
aux Éditions C. N’Diaye, fonction qu’elles évoquent ? Voyons ce que les nous avons utilisées, pour jouer le rôle d’univer-
Collection Mutations/ modèles de mémorisation des connaissances nous saux d’odeurs de fleurs. En revanche, l’odeur de
Mangeurs, n° 140, apportent. En psychologie, on a montré qu’au sein lavande, située dans la zone de typicalité française,
pp.90-96, 1993. de catégories naturelles, certains éléments sont mais pas dans les deux autres, serait uniquement
R. M. PANGBORN, Cross- plus représentatifs ou plus « typiques » que d’autres. un bon prototype d’odeur de fleur en France. Pour
cultural aspects of flavor Par exemple, un rouge-gorge est un meilleur les odeurs de fruits, aucune odeur ne semble être
preferences, in Food exemple de la catégorie « oiseau » qu’une autruche. un prototype universel, même si les odeurs de
Technology, vol. 29, De même, certaines nuances de rouge représen- banane et de pêche seraient des prototypes d’odeurs
pp. 34-36, 1975. tent mieux la catégorie « rouge » que d’autres. Ainsi, de fruits pour les deux cultures occidentales. Et
on dit que les éléments d’une catégorie sont orga- certaines odeurs de fruit sont typiques d’un pays,
Christelle CHREA nisés selon un gradient de typicalité, allant des telles l’odeur de raisin concorda (qui ne ressemble
est postdoctorante prototypes (ou éléments les plus typiques), situés pas à l’odeur du raisin que nous connaissons en
à l’Université de Genève au centre de la catégorie, vers les éléments les Europe) pour les États-Unis et l’odeur de tamarin
dans le Centre moins typiques, placés à la frontière avec d’autres (un fruit en forme de gousse contenant plusieurs
interfacultaire en sciences catégories. Selon la culture, ce curseur varie. On graines entourées de pulpe) pour le Vietnam.
affectives, à Genève. comprend alors que, même si les catégories sont Ainsi, il existe des gradients de typicalité dans
Dominique VALENTIN comparables dans diverses cultures, le gradient de les catégories olfactives, mais certaines odeurs
est maître de typicalité varie d’une culture à l’autre… Une voiture, sont universelles. A contrario, il existe des odeurs
conférences à l’Université un vélo et une moto sont des moyens de trans- spécifiques pour chaque culture, lesquelles jouent
de Bourgogne et travaille port (la catégorie), mais la voiture est un véhicule un rôle de point d’ancrage culturel… Ne sous-esti-
au Centre européen des typique aux États-Unis, alors que c’est le vélo ou mons pas le pouvoir des odeurs du durian ou des
sciences du goût, à Dijon. la moto au Vietnam. fromages dans cette histoire ! ◆

44 © Cerveau & Psycho - N° 21


Schaal olfaction article 23/04/07 16:29 Page 45

Le nouveau-né reconnaît l’odeur de sa mère, mais aussi

DOSSIER : LE MONDE DES ODEURS


celle des aliments qu’elle consommait durant la grossesse.
Le fœtus et le très jeune enfant expriment des préférences
olfactives. Sont-elles génétiquement programmées ?
Dépendent-elles des odeurs de l’environnement, de la mère, du lait ?
Quoi qu’il en soit, les odeurs associées aux événements
de l’enfance restent gravées en mémoire.

Aux sources
des préférences olfactives Benoist SCHAAL et Maryse DELAUNAY-EL ALLAM
Oleg Kozlov, Sophy Kozlova / Shutterstock
Schaal olfaction article 19/04/07 16:03 Page 46

L’odorat ne doit pas être fort actif dans le premier permettent les premières expressions de plaisir lié
âge, où l’imagination, que peu de passions ont aux odeurs sont multiples, et qu’ils coopèrent pour
encore animée, n’est guère susceptible d’émotion, que les décisions de l’être immature soient les mieux
et où l’on n’a pas encore assez d’expérience pour adaptées à ses besoins.
prévoir avec un sens ce que nous en promet un
autre. […] Il est certain que ce sens est encore obtus
et presque hébété chez la plupart des enfants. Non L’odeur du sein, du cou
que la sensation ne soit en eux aussi fine et peut-
être plus que dans les hommes, mais parce que, n’y
et des aisselles maternels
joignant aucune autre idée, ils ne s’en affectent pas Divers mécanismes d’acquisition des odeurs sont
aisément d’un sentiment de plaisir ou de peine, et mis en œuvre dès la naissance. Certains reposent
qu’ils n’en sont ni flattés ni blessés comme nous. sur la familiarisation passive à une ambiance olfac-
tive : il suffit qu’une odeur soit présente pour qu’elle
ean-Jacques Rousseau envisage ainsi, dans devienne familière, et donc plus attractive que toute

J son Émile ou de l’Éducation (1762), les apti-


tudes de l’odorat des jeunes enfants. Délais-
sant sur ce point son penchant pour la
controverse, il se rallie à l’opinion de son
temps faite de méfiance et de dépréciation à l’égard
du sens olfactif, évocateur de sauvagerie et d’ani-
malité. Encore vivace jusque dans les années 1960-
odeur nouvelle. D’autres impliquent des processus
d’apprentissage complexes et spécialisés. Ainsi, la
tétée, par les nombreuses stimulations et gratifi-
cations qu’elle combine, est une situation optimale
pour l’établissement rapide des préférences néona-
tales, notamment olfactives. En 2006, nous avons
montré que, quand on applique une pommade qui
1970, cette conception a été reconstruite à la a une odeur de camomille sur le sein maternel, le
lumière, d’une part, des recherches en psycholo- nouveau-né commence à préférer cette odeur
gie sur les compétences sensorielles et cognitives surajoutée à toute odeur nouvelle. Cette attraction
des jeunes enfants, et, d’autre part, des révélations pour l’odeur artificielle associée au sein devient
de l’éthologie sur le rôle des odeurs dans le compor- après quelques tétées équivalente à celle que
tement des animaux et de l’homme. déclenche l’odeur du lait maternel ; autrement dit,
Aujourd’hui, on sait que l’olfaction est très perfor-
mante chez les enfants. Les sensations chimiosen-
sorielles – c’est-à-dire quand une substance chimique
déclenche des sensations olfactives ou gustatives –
sont accompagnées, dès les premiers instants qui
suivent la naissance, de réactions affectives contras-
tées ; certaines odeurs (ou saveurs) suscitent l’ap-
proche et l’appétence des nouveau-nés, alors que
Maryse Delaunay-El Allam

d’autres provoquent le rejet et le dégoût. La première


mention de ces réactions olfactives précoces remonte
sans doute à Galien (130-200) qui les a décrites en
observant les choix d’un agneau venant de naître.
En 1974, Jacob Steiner, de l’Université de Jéru-
salem, en a systématisé l’étude en exposant des
nouveau-nés de moins de 12 heures, avant toute
ingestion postnatale, à une palette variée de stimu-
lations olfactives (banane, beurre, vanille, crevettes,
œuf pourri). Alors que les odeurs plaisantes pour une odeur acquise dans le contexte néonatal aurait
les adultes déclenchent des réactions faciales et un pouvoir d’attraction notable. Et cette attraction
orales qui indiquent le contentement des enfants, peut durer, car six mois après l’arrêt de toute expo-
celles que les adultes jugent désagréables le sont sition à la camomille, le bébé préférera toujours
aussi pour les nouveau-nés (voir la figure 2). J. Stei- l’odeur de camomille à une autre.
ner postule alors que certaines odeurs sont plus Cette odeur « intruse » de camomille permet de
acceptables que d’autres pour le cerveau néona- révéler ce qui se passe lors des échanges spontanés
tal, et il propose l’existence d’une boucle réflexe entre le nouveau-né et sa mère. Le nouveau-né détecte
de réaction aux stimulations chimiosensorielles. et mémorise les odeurs naturelles de sa mère. Ainsi,
Autrement dit, dès les premières heures de vie, les on a montré à plusieurs reprises que l’odeur du sein
systèmes de traitement affectif de l’information devient rapidement attractive lors des premières
olfactive et les systèmes de réaction associés sont tétées. Il en va de même des odeurs du cou et des
fonctionnels ; les nouveau-nés aiment ou n’aiment aisselles. Mais selon qu’ils sont nourris au sein ou
pas telle ou telle odeur (ou saveur). au biberon, les enfants ne sont pas confrontés aux
Par quels mécanismes le cerveau d’un nouveau- mêmes situations d’apprentissage olfactif. Alors que
né, en principe naïf quant à la valeur hédonique des enfants nourris au sein pendant deux semaines
des stimulations sensorielles, peut-il exprimer si préfèrent l’odeur axillaire de leur mère (par rapport
précocement des préférences ? Ces performances à la même odeur d’une autre mère), ceux nourris au
sont souvent dites « prédisposées », ou génétique- biberon ne font pas cette distinction. La différence
ment déterminées, c’est-à-dire qu’elles se déve- entre ces enfants serait liée au degré d’exposition
lopperaient sans nécessité d’expérience préalable. directe à la peau maternelle. En effet, les enfants
Mais l’apprentissage jouerait aussi un rôle majeur allaités ne discriminent pas l’odeur axillaire de leur
dans l’organisation précoce de telles préférences. père – à laquelle ils n’ont jamais été directement
En fait, nous verrons que les mécanismes qui exposés – de celle d’un homme non familier.

46 © Cerveau & Psycho - N° 21


Schaal olfaction article 19/04/07 16:03 Page 47

Pour la plupart de ces expériences, on utilise leur présentation et par leur ressemblance. Dans
un test de double choix (voir la figure 1) : le certains cas, la présentation répétée d’une odeur
nouveau-né est placé dans un siège adapté et il n’entraîne pas forcément une préférence. Par
est filmé alors qu’on lui présente de part et d’autre exemple, quand on propose à des nouveau-nés
du visage deux compresses de gaze, dont l’une est nourris au sein de choisir entre l’odeur prédomi-
imbibée de l’odeur étudiée. L’expérimentateur, nante de leur environnement prénatal – celle du
ignorant tout de la nature des stimulations et de liquide amniotique – et l’odeur du premier aliment
leur côté de présentation, mesure la durée d’orien- postnatal – celle du lait maternel –, ils préfèrent
tation de l’enfant vers l’une ou l’autre odeur, ainsi l’odeur du lait dès quatre jours de vie. Si l’expé-
que les mouvements de sa bouche quand il tourne rience est répétée chez des enfants nourris au lait
la tête vers les sources odorantes. artificiel, ces derniers ne manifestent pas les mêmes
Ce type d’association, entre une odeur et la tétée préférences : à quatre jours, ils s’orientent plus
au sein, existe aussi dans le cas de la tétée au bibe- volontiers vers l’odeur amniotique plutôt que de
ron et dans des contextes autres qu’alimentaires. vers l’odeur du lait artificiel qui les a pourtant satis-
Si on fait à un enfant, dès le jour de sa naissance, faits cinq à six fois par jour depuis la naissance.
un massage doux en présence d’une odeur parti-
culière, l’enfant sera ensuite attiré par cette odeur.
En outre, à trois ou quatre mois, les nourrissons
Sentir in utero
peuvent associer une odeur avec une forme visuelle Dans ce cas particulier, l’odeur acquise in utero
quelconque, et ils regardent ensuite plus longue- demeure plus attractive que l’odeur acquise après
ment cette forme parmi d’autres lorsque cette odeur la naissance. Par conséquent, l’apprentissage
leur est à nouveau présentée. Ainsi, les odeurs, précoce d’une odeur peut dépendre d’expériences
rapidement associées aux stimulations des autres anténatales. L’odeur et la saveur du liquide amnio-
sens, deviennent des éléments importants du monde tique ressemblant plus à celles du lait maternel
multisensoriel de l’enfant. Les stimulations olfac- qu’à celles du lait artificiel, le lait maternel béné-
tives qui viennent contrôler le comportement du ficie d’un avantage de « déjà senti » et est ainsi
jeune enfant sont variées et les contextes et les accepté plus facilement. Il n’est pas non plus exclu

mécanismes impliqués (familiarisation, associa- que le lait de notre espèce contienne des substances 1. Ce nouveau-né
tion, conditionnement) sont multiples. qui pourraient faciliter les apprentissages. Exami- de trois jours est filmé
Toutefois, cette plasticité semble avoir ses excep- nons ces deux possibilités. alors qu’on lui présente
tions. Dans quelques cas, les apprentissages olfac- De prime abord, il apparaît surprenant que les des compresses de gaze
tifs se construisent mieux lorsqu’ils interviennent à compétences olfactives du nouveau-né puissent imprégnées de différentes
certains moments du développement. L’existence déjà fonctionner chez le fœtus. D’une part, le odeurs (les compresses
de périodes dites sensibles a été mise en évidence système nerveux fœtal est immature, et, d’autre sont maintenues par le
chez divers jeunes mammifères et on commence à part, on a longtemps cru que le liquide baignant dispositif qui entoure sa
les examiner dans notre espèce. Ainsi, la période les voies nasales était un obstacle mécanique qui tête). Quand il s’oriente
juste après la naissance semble particulièrement limitait l’accès des substances odorantes à l’or- vers celle imprégnée de
favorable à l’acquisition des odeurs. Prenons gane olfactif. Or il n’en est rien. Le fœtus peut lait maternel (photos
l’exemple de la consommation d’aliments peu savou- détecter les molécules odorantes et sapides véhi- de droite), il fait des
reux, tels les laits hypoallergéniques, qui ont une culées par le liquide amniotique qui circule dans mouvements de la
odeur désagréable et une saveur acide et amère. Des les voies respiratoires. Par ailleurs, le système bouche et de la langue
enfants nourris avec ces laits avant deux mois s’en nerveux impliqué dans le traitement de l’infor- (dits appétitifs), comme
contentent sans difficulté. Mais quand ces laits sont mation olfactive est suffisamment mature et déve- s’il voulait téter.
introduits après sept ou huit mois, l’enfant les rejette loppé pour produire des sensations et les mémo-
avec dégoût. Aujourd’hui, on ignore si ce change- riser. Ceci est à présent bien établi chez divers
ment de préférence lié à l’exposition précoce est dû fœtus animaux, et pour l’espèce humaine, on sait
à des modifications des mécanismes de perception que les prématurés nés deux mois avant le terme
– en fonction de la maturation sensorielle – ou à réagissent aux odeurs.
des fluctuations des réactions face à la nouveauté. Cette aptitude sensorielle fœtale s’exerce dans
La plasticité des premières réactions postnatales un milieu fluctuant dont la composition dépend
aux odeurs serait aussi influencée par l’ordre de notamment des arômes consommés par la mère.

© Cerveau & Psycho - N° 21 47


Schaal olfaction article 19/04/07 16:03 Page 48

importants. D’abord, ils manifestent tous des réac-


tions d’attirance à l’égard de l’odeur du lait mater-
nel ou du sein d’une femme qui allaite : lorsque,
dans un test de choix simultané, on propose au
bébé deux odeurs – l’odeur du lait maternel et celle
du lait artificiel –, même les enfants nourris au
lait artificiel préfèrent le lait maternel, qu’ils n’ont
pourtant jamais consommé. Cette attirance vis-à-
vis de l’odeur du lait humain est déjà observée
chez l’enfant né deux mois avant terme.
Ainsi, le lait maternel et le sein en période de
lactation émettent des composés volatils qui déclen-

Schaal, Marlier et Soussignan, Chemical Senses, 2000


chent des réactions systématiques d’attraction et
d’appétence chez les nouveau-nés. Ces réactions
néonatales d’emblée positives reposent-elles sur
des éléments odorants communs au lait maternel
et au liquide amniotique ? Dépendent-elles de
mécanismes physiologiques particuliers, le lait
véhiculant des substances biochimiques qui faci-
litent la mémorisation ? Plusieurs hypothèses ont
ainsi été avancées.
De telles réactions d’attraction envers le lait
spécifique d’une espèce existent chez les nouveau-
2. Ces nouveau-nés En effet, en analysant le liquide amniotique, on a nés d’autres mammifères. Le cas le plus remar-
âgés de trois heures montré que les composés odorants de l’alimenta- quable est celui du lapereau qui réagit vigoureu-
sentent une odeur tion maternelle sont rapidement transmis au liquide sement à l’odeur du lait de lapine par des
à laquelle ils ont été amniotique et au fœtus. Des arômes complexes, mouvements de recherche et de saisie orale. En 2003,
préalablement tels ceux du cumin, du curry, de l’anis, de l’ail, du avec Gérard Coureaud et Dominique Langlois, au
familiarisés (images du chocolat ou encore de la carotte, passent aisément Centre européen des sciences du goût à Dijon, nous
haut) ou non (images du vers le compartiment fœtal. avons montré que le lait de lapine provoque une
bas). L’odeur nouvelle réaction forte chez les lapereaux, même s’ils en ont
déclenche des réactions
plus négatives que
Des préférences précâblées ? été privés – ils ont été nourris artificiellement – ou
s’ils sont nés prématurément. En effet, le pouvoir
l’odeur familière : En fin de gestation, le cerveau fœtal peut rete- d’attraction du lait de lapine est surtout dû à une
les bébés semblent nir ces informations sensorielles et les utiliser après molécule odorante, le 2-méthyl-but-2-énal, émise
dégoûtés. la naissance pour commander les choix de l’enfant à des concentrations infinitésimales. Comme ce
ou… pour répondre à quelques tests proposés par composé n’est pas détectable dans le liquide amnio-
un expérimentateur. On ne peut pas réaliser des tique, son effet ne résulterait pas de l’exposition
expériences sur le fœtus humain pour des raisons fœtale. On considère qu’il stimule des voies percep-
éthiques évidentes, mais on peut interroger a poste- tives et motrices prédisposées dont le développe-
riori un nouveau-né sur la nature des stimulations ment est indépendant de toute expérience anté-
qu’il a rencontrées et mémorisées in utero. Pour ce rieure. Outre son action de déclenchement des
faire, on présente à des enfants des substrats odorants comportements de recherche et de saisie orale, ce
auxquels ils ont été exposés dans le liquide amnio- composé du lait de lapine favorise l’apprentissage
tique, et l’on quantifie leurs réactions. On a ainsi des odeurs qui lui sont associées. Au cours des
montré que les nouveau-nés reconnaissent l’odeur premiers jours après la naissance, il détermine les
du liquide amniotique, et qu’à trois jours d’âge, ils premières acquisitions olfactives et amplifie rapi-
préfèrent leur propre odeur amniotique à celle d’un dement la palette des odeurs significatives pour le
autre fœtus. Le cerveau fœtal est ainsi en mesure lapereau. À ce jour, la généralité de tels automa-
d’extraire et de retenir l’information olfactive tismes perceptifs et cognitifs en ce qui concerne
présente dans le liquide amniotique et le cerveau l’olfaction reste à confirmer chez l’homme.
néonatal peut se la remémorer. L’environnement olfactif de la petite enfance
Plusieurs expériences ont confirmé ces résultats. a-t-il des conséquences à long terme ? Participe-
Des mères ont accepté d’enrichir leur alimentation t-il à l’organisation de nos connaissances sur le
avec un arôme donné – de l’anis par exemple – au monde environnant, à la mise en place de notre
cours des derniers jours de leur grossesse. Après la système de valeurs hédoniques, à nos préférences
naissance, quand on propose l’odeur pure d’anis à alimentaires et sociales ?
des enfants ainsi exposés in utero, ils tournent plus À très court terme, l’expérience olfactive précoce
souvent leur nez vers cette odeur, alors que les intervient dans le développement harmonieux du
enfants de mères qui n’en ont jamais consommé nouveau-né ; pendant que le cerveau du bébé
s’orientent au hasard. Ainsi, les préférences olfac- acquiert les propriétés de l’environnement, la mère
tives dépendent de l’expérience prénatale, par le produit passivement des passerelles sensorielles,
jeu de mécanismes cognitifs – familiarisation et qui le préparent à l’étape suivante de son déve-
association – probablement semblables à ceux qui loppement. Nous l’avons évoqué, les odeurs acquises
interviennent lors des apprentissages postnatals. par le fœtus sont indissociables du profil de stimu-
Toutefois, la malléabilité remarquable des lations reçues dans l’environnement amniotique.
apprentissages olfactifs du fœtus et du nouveau- Mais les arômes de l’alimentation maternelle trans-
né ne doit pas masquer un certain nombre de points mis in utero passent aussi dans le colostrum (le

48 © Cerveau & Psycho - N° 21


Schaal olfaction article 19/04/07 16:03 Page 49

premier liquide sécrété par les glandes mammaires 3. Ces lapereaux


après l’accouchement) et le lait, dessinant ainsi une nouveau-nés se dirigent
première passerelle olfactive, au-dessus de la rupture vers la lapine pour téter.
que représente la naissance. La mère permet au Ils sont guidés en cela
nouveau-né de s’acclimater à l’environnement post- par une molécule
natal, adoucissant la transition vers la nouveauté odorante émise dans
et permettant ainsi à l’enfant de s’investir dans des le lait et qui a un fort
explorations qui mobilisent tous les sens. pouvoir d’attraction.
L’acclimatation sensorielle du nouveau-né se
poursuit ensuite à travers la tétée et les contacts dégoût) sont assez stables puisqu’ils peuvent rester
avec la mère, des contextes favorables à l’accrois- vivaces pendant plus de 50 ans. Les contextes olfac-
sement et à l’actualisation des connaissances de tifs infantiles sont particulièrement résistants à l’ou-
l’enfant sur son environnement. Les odeurs asso- bli, ce qui explique leur capacité à évoquer des
ciées à la prise de lait peuvent entraîner des préfé- souvenirs anciens. En 2002, Simon Chu et ses
rences très stables : une odeur de camomille, appli- collègues, à l’Université de Bristol en Angleterre,
quée sur le sein pendant les premières semaines de ont confirmé que le rappel des souvenirs, chez des
tétées, sera ensuite préférée à une autre, dans certains personnes âgées de plus de 65 ans, est plus facile
cas pendant plus d’un an. L’enfant mémorise aussi quand on leur présente des odeurs que quand on
les propriétés odorantes du lait et tend à les recher- leur propose des mots. Qui plus est, ces indices olfac-
cher ultérieurement. Ainsi, l’expérience olfactive tifs font le plus souvent ressurgir des souvenirs
retirée du lait maternel modulerait les préférences d’événements vécus avant six ans.
de l’enfant au moment du sevrage, quand il doit Toutefois, les approches expérimentales sur la Bibliographie
échantillonner pour la première fois les aliments non permanence des souvenirs associés à des contextes
M. DELAUNAY-EL ALLAM
lactés. De même, les enfants nourris les cinq premiers olfactifs de la prime enfance restent rares et parcel- et al., Learning at the
mois de leur vie avec des laits artificiels qui contien- laires et sont à considérer avec précaution. Grâce breast : preference
nent des composés malodorants, amers et acides, à une étude menée en Allemagne, on sait que l’ex- formation for an artificial
apprécient davantage à quatre ou cinq ans – par périence olfactive précoce peut produire des préfé- scent and its attraction
rapport à des enfants allaités – des boissons acidi- rences à long terme ; l’ajout de vanille dans les against odor and maternal
fiées ou des aliments amers, tel le brocoli. formules lactées destinées aux nouveau-nés était milk, in Infant Behavior and
Les apprentissages précoces peuvent être spéci- autorisé jusqu’en 1992, puis a été proscrit. En 1999, Development, vol. 29,
fiques d’un arôme dominant, mais ils sont aussi Egon Köster et ses collègues, de l’Université pp. 308-321, 2006.
marqués par la variété des arômes rencontrés lors d’Utrecht aux Pays-Bas, ont examiné comment B. SCHAAL, From amnion
du développement. Par la diversité de sa propre les personnes nourries au lait artificiel avant 1992 to colostrum to milk : Odour
alimentation, la mère expose l’enfant à plus ou (donc exposées à la vanille au cours des premiers bridging in early
moins de variabilité chimiosensorielle. Et la façon mois) appréciaient cet arôme, par rapport à des developmental transitions,
dont l’enfant a été nourri – au lait maternel ou au personnes qui avaient été nourries au sein (donc in B. Hopkins et S. Johnson,
lait artificiel – différencie deux populations d’en- peu exposées à la vanille). Ils ont demandé aux Prenatal Development of
Postnatal Functions,
fants ; ceux nourris au lait maternel sont, au cours deux groupes d’adultes âgés en moyenne de 28 ans pp. 52-102, 2005.
d’une même tétée et d’une tétée à l’autre, exposés de choisir le ketchup qu’ils préféraient parmi deux,
à des sensations olfactives et gustatives fluctuantes, l’un parfumé à la vanille, l’autre non. Les personnes B. SCHAAL et al., Olfaction
in the fetal and premature
alors que ceux nourris avec une formule lactée surexposées à la vanille via le lait infantile ont
infant : functional status and
reçoivent des impressions chimiosensorielles bien préféré le ketchup vanillé, celles nourries au sein clinical implications, in
moins variées. Bien que les conséquences fonc- le ketchup normal. Clinics in Perinatology,
tionnelles de l’alimentation précoce ne soient pas Voyons un autre exemple : l’exposition régulière vol. 31, pp. 261-285,
encore bien connues, on sait qu’elles influent sur à la fumée de tabac. L’expérience sensorielle du 2004.
les réactions de l’enfant à la nouveauté alimen- tabac commence quand la mère fume, la nicotine B. S CHAAL et al., Chemical
taire : les nouveau-nés nourris au sein sont plus et les agents aromatiques des cigarettes passant and behavioural
prompts à accepter des aliments nouveaux… facilement dans les fluides biologiques (liquide characterization of the
amniotique et lait). Ensuite, l’exposition régulière mammary pheromone of
à la fumée de l’entourage renforce une association the rabbit, in Nature,
Le souvenir des odeurs positive chez l’enfant. Finalement, l’imitation des vol. 424, pp. 68-72, 2003.
de l’enfance pairs et l’identification au modèle adulte peuvent
parachever l’établissement d’une consommation
J. MENNELLA et
G. BEAUCHAMP, Flavor
Les apprentissages précoces seraient donc, dans stable. Des études épidémiologiques indiquent que, experiences during formula
une certaine mesure, des empreintes sensorielles dans cette séquence qui mène de l’enfant à l’ado- feeding are related to
rendues disponibles par la mère. Ils sont acquis lescent consommateur régulier de tabac, la phase preferences during
pendant des périodes privilégiées d’« ouverture » d’exposition utérine jouerait un rôle majeur. Mais childhood, in Early Human
neurocognitive et perdureraient dans l’enfance, voire le cas du tabac est complexe, car les effets chimio- Development, vol. 68,
pp. 71-82, 2002.
au-delà. Chez d’autres mammifères, on a montré sensoriels sont difficiles à séparer des effets phar-
que la mémoire des odeurs rencontrées par le très macologiques – la nicotine étant à la fois un stimu-
jeune organisme régule ses choix alimentaires futurs lus chimiosensoriel et un agent de dépendance. Benoist SCHAAL
et ses affinités sociales et sexuelles. Mais, ce genre Ainsi, le cerveau en formation est réceptif aux est directeur
de données est rare pour l’homme. Pourtant, quand influences de son environnement chimiosensoriel, de recherche CNRS
des adultes âgés de 20 à 35 ans sont interrogés sur et notamment olfactif, qui résulte de choix mater- au Centre européen des
les odeurs qui les ont le plus impressionnés au cours nels et familiaux. Selon les expériences acquises sciences du goût à Dijon
de leur vie, 38 pour cent d’entre eux évoquent des au début de son développement, l’enfant appré- où Maryse
souvenirs agréables de l’enfance, souvent liés à la ciera et recherchera certaines stimulations plutôt DELAUNAY-EL ALLAM
mère. De même, les souvenirs olfactifs négatifs (de que d’autres dans sa vie future. ◆ est doctorante.

© Cerveau & Psycho - N° 21 49


Holley olfaction article 23/04/07 16:31 Page 50

Vous reconnaissez l’odeur de la rose sans hésitation.


DOSSIER : LE MONDE DES ODEURS
Mais qu’est-ce qu’une odeur ? Comment le cerveau sait-il
que les multiples molécules odorantes que dégage la rose
représentent l’odeur de la rose ?
Les mécanismes de l’olfaction se précisent.

Les secrets
de l’odorat

André HOLLEY

omment percevons-nous les odeurs ? tion qui préoccupe les neurobiologistes autant que

C Comment se fait-il que chaque fois que


les effluves d’une substance odorante
parviennent à notre nez nous éprouvions
une sensation spécifique que nous
nommons « odeur » et que nous la retrouvions,
semblable à elle-même, quand nous y sommes à
nouveau confrontés ? Les odeurs sont aussi diverses
les psychologues, voire les sociologues : qu’est-ce
qu’une odeur ? Puis nous examinerons comment
le système olfactif fonctionne et comment la
rencontre des molécules odorantes et des cellules
de l’organe olfactif détermine les odeurs perçues.

que les substances volatiles qui forment notre envi- Vers une utopique classification
ronnement olfactif. Tous ceux qui se sont inté-
ressés à l’odorat se sont demandé d’où viennent
des odeurs
les odeurs ou les qualités olfactives. Cette ques- Lorsque les biologistes s’intéressant aux odeurs
tion difficile n’est pas résolue aujourd’hui, bien ne disposaient que de leur perception pour satis-
que le sujet ait perdu une grande part de son faire leur curiosité, ils se sont efforcés de tirer le
mystère il y a 15 ans quand les phénomènes qui meilleur parti de ce qu’ils sentaient. Pour tenter
se déroulent dans les cellules sensorielles de l’or- de réduire la diversité des odeurs, ils ont supposé
gane olfactif – les neurones olfactifs – ont été que chaque odeur était une combinaison d’un
partiellement élucidés. nombre réduit de qualités olfactives fondamen-
L’organe olfactif, plus précisément l’épithélium tales. Rechercher ces qualités odorantes fonda-
olfactif, est situé dans la partie postérieure du nez, mentales a conduit à classer les odeurs. Ainsi, la
mais tous les mécanismes de l’odorat ne se dérou- préhistoire de l’étude de l’odorat et les débuts de
lent pas dans les seuls neurones olfactifs de cet son histoire contemporaine ont vu fleurir de
organe. Les odeurs déclenchent des réactions nombreuses classifications. Mais aucune n’est
émotionnelles et cognitives variées qui sont loin parvenue à s’imposer, car les sensations olfactives
d’être élucidées. Nous ferons le point sur une ques- dépendent de la personne qui sent les odeurs et il

50 © Cerveau & Psycho - N° 21


Holley olfaction article 20/04/07 14:34 Page 51

est donc difficile de les placer dans des catégories Rappelons d’abord que des cils olfactifs tapis-
stables. Les catégories restent subjectives... sent la cavité nasale et qu’ils sont en contact direct
Quand les progrès techniques ont permis d’ac- avec l’air circulant dans le nez. Ils servent de
céder au fonctionnement des neurones de l’olfac- capteurs des odeurs grâce aux récepteurs qu’ils
tion et de recueillir les messages électriques qu’ils portent. Ces cils sont de minuscules prolonge-
émettent lorsqu’ils sont stimulés par des substances ments des neurones olfactifs. Ces derniers présen-
odorantes, on se posa d’autres questions et on tent aussi un long prolongement (ou axone) qui
oublia un peu la classification des odeurs. traverse l’os de la base du crâne pour entrer dans
Reportons-nous quelques décennies en arrière le cerveau. Les terminaisons de ces axones sont
quand des neurophysiologistes ont entrepris de en connexion avec les prolongements d’un autre
comprendre le lien entre les molécules odorantes, type de cellules, les cellules mitrales, dont les
le fonctionnement des neurones sensoriels et la axones se projettent sur le cortex olfactif primaire.
perception des odeurs. Ils ont d’abord supposé que Ces zones de connexions sont nommées glomé-
les molécules odorantes activent probablement des rules. Les cellules mitrales représentent un relais
détecteurs de molécules, nommés récepteurs, et que entre l’extérieur où sont présents les signaux olfac-
ces derniers traduisent leur activation – on parle tifs de l’environnement et le cortex où ces signaux
de transduction – en donnant naissance, dans les sont analysés (voir la figure 2a).
neurones olfactifs, à des signaux électriques, nommés
potentiels d’action. Ces influx nerveux formeraient
un message sensoriel conduit au cerveau par les
Les neurones de l’olfaction
prolongements des neurones olfactifs – les axones –, Dans une des expériences réalisées pour
composant les nerfs olfactifs (nous y reviendrons). comprendre le fonctionnement du système olfac-
Dans le cerveau, les messages seraient interprétés tif, on implante des microélectrodes dans l’épi-
en tant qu’odeurs. Restait à confirmer ces hypo- thélium olfactif d’un animal, ce qui permet de
thèses par des travaux expérimentaux. suivre l’activité électrique de neurones olfactifs

© Cerveau & Psycho - N° 21 51


Holley olfaction article 20/04/07 14:34 Page 52

pendant que l’organe sensoriel est stimulé médiateurs du système nerveux. Les récep-
par un échantillon de molécules odorantes. teurs olfactifs sont associés à d’autres
Le neurone enregistré réagit ou ne réagit pas protéines, dites protéines G. Lorsqu’un récep-
au stimulus odorant présenté. S’il réagit, il teur est stimulé parce qu’une molécule
émet quelques potentiels d’action, caracté- odorante s’est brièvement liée à lui, il active
risés par leur fréquence. Plus forte est à son tour une protéine G qui provoque, par
l’activation, plus élevée est la fréquence. enzyme interposée, la production d’un
On utilise ensuite un autre stimulus qui, second messager intracellulaire, l’AMP
à son tour, provoque ou non une réac- cyclique. Ce messager entraîne l’ouverture
tion. Malheureusement, rien de simple de canaux ioniques dans la membrane des
ne surgit de l’examen des réactions et neurones olfactifs. Il en résulte un courant
des absences de réactions d’un échantillon électrique qui déclenche le départ, vers le
de neurones en présence d’un échantillon de cerveau, d’un ou de plusieurs potentiels d’ac-
substances odorantes. tion dans l’axone du neurone récepteur. Les
On constate que les réactions neuronales quelque dix millions d’axones qui émergent
ne sont pas très sélectives, c’est-à-dire que de l’épithélium olfactif se réunissent et
les neurones sont activés par plusieurs des forment de petits nerfs olfactifs qui pénè-
molécules présentées, sans qu’il soit toujours trent dans le cerveau. Les messages des nerfs
possible d’en comprendre la logique. Les olfactifs correspondent à l’activité déclen-
résultats ont donc été soumis à des analyses chée par une molécule odorante dans les
statistiques dans l’espoir de faire apparaître axones des neurones sensoriels.
des classes d’odeurs. Si de telles classes exis-
taient, on les aurait ainsi identifiées, mais ce
ne fut pas le cas. Certes, certaines molécules
Le cerveau olfactif
odorantes se ressemblent davantage qu’elles Les travaux de L. Buck et de R. Axel ont
ne ressemblent aux autres, mais entre les révélé le grand nombre et la diversité des
groupes qui se dessinent, il y a toujours des récepteurs de molécules odorantes. Ils se
molécules qui n’entrent dans aucune caté- comptent par centaines. On estime à
gorie. Les classes n’ont pas de frontières 1 300 environ le nombre des récepteurs chez
nettes. Quant aux neurones récepteurs certaines espèces, tels le rat et la souris.
qui réagissent, ils ne se prêtent pas davan- Chez l’homme, bien que près de 60 pour
tage à un classement. En bref, on ne peut cent des gènes olfactifs ne soient plus fonc-
pas définir un petit nombre de classes de tionnels, il subsiste environ 350 types de
stimulus qui correspondrait à un nombre récepteurs. Le système olfactif semble ainsi
limité de détecteurs. Il est également impos- avoir adopté une stratégie génétiquement
sible d’associer aux messages olfactifs peu économe – il faut beaucoup de gènes
d’éventuelles classes d’odeurs. Et aujour- pour détecter les qualités olfactives – et
d’hui, on ne sait toujours pas prédire l’odeur différente de celle choisie par les autres
d’une molécule à partir de sa structure. systèmes sensoriels, telle la vision, où il
Ces résultats neurophysiologiques donnent existe seulement trois sortes de récepteurs
une description des messages qui quittent rétiniens pour détecter des centaines de
l’organe olfactif, mais laissent sans réponse couleurs. Sans doute la nature des stimu-
les questions sur les récepteurs. Quelle est lus olfactifs et leur grande variété impo-
leur nature ? Combien en existe-t-il ? Un saient-elles des contraintes difficiles à satis-
neurone est-il équipé d’un seul type de récep- faire autrement.
teurs ou de plusieurs ? En 1991, Linda Buck, On ne sait pas encore bien comment le
à l’Université de Washington, et Richard Axel, cerveau traite les messages du nerf olfac-
à l’Université Columbia, découvraient les tif, mais on ne trouve pas dans ce traite-
gènes codant les récepteurs olfactifs, ce qui ment d’indices d’une séparation tranchée
a ouvert la voie à une meilleure compré- des odeurs en un petit nombre de catégo-
hension des mécanismes de l’olfaction. ries. Le bulbe olfactif sert de relais entre
l’extérieur et le cortex olfactif, et trans-
De multiples récepteurs met les influx des neurones olfactifs senso-
riels. Il redistribue les messages venant de
Nous l’avons évoqué, les cils olfactifs sont la périphérie. Les neurones olfactifs sont
en contact avec l’air qui circule dans la dispersés dans l’épithélium olfactif. Les
cavité nasale. Ils prennent naissance à l’ex- axones des neurones dotés d’une même
trémité de l’unique dendrite de chaque sensibilité, c’est-à-dire portant les mêmes
neurone olfactif et servent de capteurs des récepteurs, se projettent dans un même
odeurs : quand on inhale des molécules glomérule (voire deux). Ils se regroupent
odorantes, elles se fixent sur des récepteurs ainsi par milliers. Par conséquent, un même
insérés dans la membrane de ces cils. Ces glomérule reçoit les terminaisons des
récepteurs sont des protéines dites à sept axones des neurones olfactifs qui émet-
domaines transmembranaires – elles traver- tent un potentiel d’action quand ils ont
sent sept fois la membrane des cils – qui détecté la même molécule. Ces axones sont
font partie d’une grande famille où l’on connectés aux terminaisons des cellules
Shutterstock

trouve aussi les photorécepteurs de la rétine, mitrales, elles-mêmes en relation avec les
des récepteurs d’hormones et ceux des neuro- neurones du cortex olfactif. Si nous faisons

52 © Cerveau & Psycho - N° 21


Holley olfaction article 20/04/07 14:34 Page 53

une analogie avec la photographie, les neurones liser dans des conditionnements, déclencher des
olfactifs seraient d’innombrables petits grains sensations positives ou négatives, et l’intégrer aux
(ou pixels), tandis que les cellules mitrales forme- comportements où intervient l’olfaction. Le cortex
raient une image à gros grains (à gros pixels) de primaire envoie-t-il la même information olfactive
la sensibilité de l’organe olfactif. à toutes les aires cérébrales avec lesquelles il est en
Les prolongements des cellules mitrales condui- contact ? On l’ignore. Mais comme il est hétéro-
sent les messages olfactifs vers plusieurs aires du gène, ses différentes parties ne recevraient pas du
cerveau, regroupées sous le nom de cortex olfactif bulbe olfactif les mêmes messages et n’enverraient
primaire (voir la figure 1). C’est une sorte de plaque pas la même information globale à l’amygdale céré-
tournante : l’information olfactive est dirigée vers brale, à l’hippocampe, à l’hypothalamus... Chaque
des régions qui vont l’intégrer selon leurs tâches structure recevrait l’information la plus adéquate
respectives, gérer sa conservation en mémoire, l’uti- à ses propres attributions.

Noyau
dorsomédian
du thalamus

Hypothalamus

Cortex olfactif
secondaire
Bulbe olfactif
Épithélium olfactif

Hippocampe

Amygdale
cérébrale

Cortex olfactif
primaire

Voie rétronasale
Voie nasale
Delphine Bailly

1. Quand on sent une fraise (par la voie nasale) ou quand on en selon leurs tâches respectives ; le noyau dorsomédian du thalamus, qui
mange une (voie rétronasale), les multiples molécules odorantes qui se projette sur le cortex olfactif secondaire, participerait à la
constituent l’odeur de la fraise atteignent les neurones olfactifs de perception consciente des odeurs. L’amygdale cérébrale, l’hippocampe
l’épithélium olfactif, situé dans la partie postérieure du nez. et l’hypothalamus gèrent les processus affectifs, émotionnels et de
L’information sensorielle déclenchée par ces stimulus olfactifs est mémorisation qui participent à l’attribution d’une valence hédonique à
transmise au cortex primaire olfactif, via le bulbe olfactif. Le cortex l’odeur : c’est la combinaison de ces différents signaux qui confèrent la
primaire dirige l’information olfactive vers plusieurs régions cérébrales sensation agréable ou non qu’on éprouve en la respirant.

© Cerveau & Psycho - N° 21 53


Holley olfaction article 20/04/07 14:34 Page 54

a Bulbe olfactif Nerf olfactif Vers le cortex


olfactif primaire
Cellule mitrale

Glomérule

Axone

Épithélium
olfactif
Neurone olfactif

Cil
Delphine Bailly

Molécule odorante
Cavité nasale

2. Les molécules olfactives qui arrivent dans le nez se fixent sur leurs bulbe olfactif qui sert de relais entre l’extérieur (l’air inspiré) et le cortex
récepteurs implantés dans la membrane des cils des neurones olfactifs. olfactif primaire. Les neurones olfactifs dotés d’une même sensibilité
Ces derniers sont dispersés dans l’épithélium olfactif (a). Les axones des – c’est-à-dire portant les mêmes récepteurs et symbolisés ici par une
neurones olfactifs transmettent l’information aux cellules mitrales du même couleur – se projettent vers un même glomérule, la zone de

Parmi les régions qui représentent les « sorties » correspondance terme à terme entre molécules
du cortex olfactif primaire, figure un noyau du odorantes et récepteurs est donc illusoire. Par consé-
thalamus, le noyau dorsomédian, qui se projette quent, il faut accepter l’idée qu’un même récepteur
sur le lobe frontal. Dans le cortex frontal (à la base sert d’entrée à plusieurs molécules chimiques.
du cerveau, au-dessus des orbites oculaires) est Comment le cerveau distingue-t-il des stimu-
localisé le cortex olfactif secondaire : il inter- lus que les récepteurs confondent ? La réponse que
viendrait dans la perception consciente des quali- les physiologistes proposaient il y a plus de 20 ans
tés olfactives. Son activité augmente systémati- a été confirmée : non seulement chaque récepteur
quement quand un sujet reçoit une stimulation détecte plusieurs espèces moléculaires différentes,
olfactive. Toutefois, les aires homologues des deux mais une substance, même pure, active plusieurs
hémisphères cérébraux ne sont pas activées de la types de récepteurs différents (voir la figure 2b).
même façon selon la nature de l’odeur et selon On en déduit que le cerveau identifie une molé-
divers paramètres encore mal identifiés, telle la cule-stimulus en décodant la combinaison spéci-
valence affective ou hédonique de cette odeur fique de récepteurs que cette molécule active. Or
– c’est-à-dire le fait qu’elle plaise ou déplaise à la une population donnée de neurones porte un type
personne qui la sent. D’autres aires recevant des particulier de récepteurs, si bien que le cerveau
projections olfactives sont d’ailleurs sujettes à ce doit reconnaître la combinaison des neurones qui
phénomène de latéralisation. lui adressent le message. Le cerveau fait en quelque
sorte une reconnaissance d’« empreinte », cette
dernière étant parfois nommée « image olfactive ».
Un codage Dès lors, on comprend mal comment le message
combinatoire des odeurs des nerfs olfactifs pourrait contenir les prémisses
d’une catégorisation des odeurs, puisque la contri-
Si le trajet que suit une information olfactive est bution de chaque récepteur à l’expérience percep-
assez bien élucidé, on ignore comment les messages tive est étroitement mêlée à la contribution des
envoyés par les neurones olfactifs permettent de autres. Et il n’est pas surprenant qu’aucune des
détecter et d’attribuer une odeur spécifique à la classifications des odeurs proposées jusqu’à main-
multitude des substances odorantes de notre envi- tenant n’ait été en mesure de livrer des indices
ronnement. Malgré le nombre considérable de récep- sur les mécanismes de la reconnaissance molé-
teurs – 350 chez l’homme –, on ne saurait conce- culaire en olfaction. En pratique, il existe cepen-
voir l’équation « à chaque type de récepteur dant des catégories d’odeurs, car le langage courant
correspond une odeur ». En effet, le nombre des distingue les odeurs florales des odeurs fruitées,
stimulus olfactifs que l’on peut distinguer – envi- les odeurs animales des odeurs végétales, les odeurs
ron 10 000 pour l’homme –, et donc des sensations de poisson et celles de viande, d’épices, de raffi-
distinctes correspondantes, est beaucoup plus grand nerie, etc. Mais l’interprétation est incertaine. Une
que celui des récepteurs disponibles. L’idée d’une odeur dite fruitée doit-elle son appartenance à la

54 © Cerveau & Psycho - N° 21


Holley olfaction article 20/04/07 14:34 Page 55

Neurone
olfactif

Cil

Delphine Bailly
Récepteur Molécule
olfactif odorante

connexion entre les neurones olfactifs et les cellules mitrales. Ils sont reconnaître deux molécules différentes (en rouge et en vert sur les deux
parfois très éloignés du glomérule sur lequel ils se projettent. Mais à une dessins de gauche, en b). Inversement, une même molécule (en violet) peut
molécule odorante ne correspond pas un seul type de récepteur olfactif être reconnue par deux récepteurs distincts situés sur des neurones
ou un seul neurone (b): un même récepteur (en jaune vert) peut différents (récepteurs bleu et vert sur les deux dessins à droite, en b).

catégorie du « fruité » parce qu’elle partage des un déterminisme culturel plutôt que biologique (voir
traits perceptifs avec les autres odeurs de fruit ou Les odeurs : une question culturelle, page 40).
simplement parce qu’elle émane d’un objet appar- On sait que les odeurs plaisent ou déplaisent.
tenant à la catégorie botanique des fruits ? Cette dimension affective n’est pas une propriété
Les mêmes interrogations s’étendent aux de l’odeur, mais de l’interaction odeur - sujet. Elle
nombreuses classifications professionnelles des s’acquiert par apprentissage, c’est-à-dire qu’elle Bibliographie
odeurs, telles celles des parfumeurs ou des dépend de l’expérience. Cette dernière peut être J.ROYET et J.PLAILLY,
œnologues. Confrontés à la nécessité de commu- une simple familiarisation par exposition répétée ; Lateralization of olfactory
niquer entre eux sur les odeurs, ces profession- elle peut aussi inclure une association entre l’ex- processes, in Chem. Senses,
nels ont élaboré, à la suite de longues discussions, périence olfactive et un contexte affectif particu- vol.29, pp.731-745, 2004.
un nombre limité de « descripteurs » grâce auxquels lier, quand l’odeur est sentie dans une situation A.ANDERSON et al.,
ils s’efforcent de caractériser, en les combinant, chargée en émotions. Par exemple, la perception Dissociated neural
chacune des odeurs à laquelle ils s’intéressent. Le de l’odeur d’un aliment, avant et pendant la prise representation of intensity
physiologiste est intrigué par le statut de ces en bouche, est l’une de ces situations. Les aires and valence in human
descripteurs. Il comprend bien toute l’utilité cérébrales qui gèrent les processus affectifs, olfaction, in Nat. Neurosci.,
pratique de construire un vocabulaire qui permette émotionnels et de mémorisation participent donc vol.6, pp.196-202, 2003.
de parler des odeurs, mais il ne peut accepter l’idée à l’attribution d’une valeur (ou valence) hédonique A.HOLLEY, Éloge
que les termes retenus désignent des qualités aux odeurs. Aussi les noyaux de l’amygdale céré- de l’odorat, Odile Jacob,
« primaires » ou « fondamentales » dont la combi- brale, l’hippocampe, l’hypothalamus et une région Paris, 1999.
naison donnerait naissance à toutes les odeurs. du cortex frontal orbitaire voisine du cortex olfac- L.BUCK et R.AXEL,
tif secondaire sont-ils la cible de messages olfac- A novel multigene family
tifs et sont-ils activés quand on sent une odeur. may encode odorant
Plaisir et déplaisir Les odeurs sont des représentations mentales receptors: a molecular basis
for odor recognition, in Cell,
associés aux odeurs suscitées par l’action de nombreuses molécules vola-
tiles sur les récepteurs des neurones sensoriels de vol.65,
Alors, que représentent ces descripteurs ? En l’organe olfactif. Elles ont chacune une qualité propre pp.175-187, 1991.
réalité, ils désigneraient surtout une ressemblance, qui doit beaucoup à ce qui se passe à la périphérie
celle que l’odeur analysée présente avec d’autres du système, à savoir la combinaison des neurones
odeurs qui servent de référence, avec des odeurs excités par les substances odorantes. Les odeurs ne André HOLLEY
prototypes. Trouver à l’odeur d’un produit une «note forment pas des catégories stables, biologiquement est professeur émérite
jasmin», c’est sans doute y reconnaître une certaine fondées. À chaque odeur est associée une dimen- de neurosciences
ressemblance avec l’odeur du jasmin, ce qui n’est sion de plaisir ou de déplaisir qui est acquise par de l’Université Claude
nullement faire de l’odeur du jasmin une qualité apprentissage : cette valence hédonique dépend des Bernard à Lyon,
primaire. Mais pourquoi une odeur jouerait-elle un expériences olfactives passées. Et c’est le cerveau, et membre du Centre
rôle de référence ? Pourquoi serait-elle un proto- davantage que l’organe olfactif, qui gère le plaisir européen des sciences
type? La réponse doit sans doute être cherchée dans ou le déplaisir associé aux odeurs. ◆ du goût à Dijon.

© Cerveau & Psycho - N° 21 55


Landis olfaction article 23/04/07 16:32 Page 56

Votre rhume est terminé, mais vous ne sentez


DOSSIER : LE MONDE DES ODEURS
toujours rien.Vous êtes victime d’anosmie !
Comme plus d’une personne sur dix, vous vivez
dans un monde sans odeurs. Les causes des troubles
de l’olfaction sont variées, mais les traitements sont rares.

Un monde
sans odeurs
Basile LANDIS

es cinq sens, chacun le sait, sont la vue, tion chimique portée par des molécules. Dans notre

L l’ouïe, le toucher, le goût et l’odorat. L’odo-


rat est le sens le plus sensible et le plus
subtil, et le nez humain est un détecteur
de molécules odorantes très précis ; le
nombre d’odeurs différentes que l’on peut distin-
guer est discuté, mais serait quasi infini pour un
professionnel entraîné. Néanmoins, l’odorat a long-
vie quotidienne, nous sommes en permanence
exposés à un environnement moléculaire qui doit
être interprétable. L’olfaction agit comme un
« détecteur chimique ». À côté de l’olfaction, l’être
humain dispose de deux autres systèmes capables
d’interpréter les informations chimiques. Il s’agit
notamment de la perception gustative et de la
temps été le sens le plus négligé par la commu- perception trigéminale (qui nous permet de perce-
nauté médicale. L’olfaction, qui n’est pas un sens voir ce qui est piquant, brûlant ou rafraîchissant).
vital pour notre espèce, n’a pas été l’objet d’une
grande attention. Mais ce sens permet d’apprécier
les fragrances, les aliments, les boissons, l’envi- Trois sens chimiques :
ronnement, et même le partenaire.
Aujourd’hui, 15 ans après la découverte du codage
l’odeur, le goût et... le piquant
de l’olfaction, on sait que ce sens est, contraire- Dans la plupart des situations, les trois sens
ment à ce que l’on pensait, très performant chez chimiques sont stimulés ensemble. Mais chacun
l’homme et parfois même supérieur à celui d’autres d’eux nous permet de reconnaître des caractéris-
mammifères pour certaines odeurs. Une perte de tiques différentes. La gustation permet de déter-
l’odorat ou tout trouble de l’odorat a des répercus- miner si un aliment est sucré, amer, acide, salé ou
sions importantes dans la vie de tous les jours. Nous a le goût de glutamate – on parle de umami. Le
examinerons quels sont ces troubles de l’odorat, glutamate est le cinquième goût, postulé par des
leurs causes, leurs conséquences, ainsi que les trai- Japonais il y a environ 100 ans et mis en évidence
tements possibles. En effet, aujourd’hui, la plupart à l’aide de la biologie moléculaire en 2000 (on a
des pays industrialisés disposent de consultations alors identifié des récepteurs spécifiques de ce
spécialisées pour les troubles de l’odorat, mais les goût). Si vous voulez avoir une idée de ce goût,
traitements disponibles restent limités. imaginez le goût d’un « bouillon de poulet » (mais
L’olfaction est un sens chimique. Contrairement il est souvent confondu avec le salé). Le sens trigé-
à la vue et à l’ouïe, l’olfaction décode l’informa- minal permet d’interpréter la consistance (ou la

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Silvia Bukovac / Shutterstock


texture) et la température d’une substance ainsi synonyme de saveur. Or si l’on dissèque la saveur 1. Un rhume... et l’odorat
que l’irritation qu’elle procure. Par exemple, la d’un aliment, la majeure partie de l’information disparaît. Heureusement,
fraîcheur de la menthe ou la brûlure et le picote- est fournie par l’odorat – et notamment par la voie la récupération est
ment produits par l’ingestion de poivre sont des rétronasale – et non par le goût. Cette confusion généralement totale.
informations fournies par le nerf trigéminal. entre goût et odorat a une conséquence clinique
Toutes les autres informations chimiques sont directe : quand une personne perd la fonction olfac-
reconnues par l’olfaction, qui joue un rôle parti- tive, elle ne perçoit plus les saveurs correctement
culier parmi les sens chimiques. Elle nous permet et elle se présente chez son médecin en se plai-
de reconnaître un très grand nombre d’odeurs gnant d’avoir perdu le goût et l’odorat, alors qu’elle
grâce au système des récepteurs olfactifs situés souffre uniquement d’une perte de l’odorat. Exami-
dans le toit des fosses nasales. La perception olfac- nons quels sont les troubles de l’odorat.
tive prend naissance dans l’épithélium olfactif. On classe les troubles de l’odorat en deux caté-
Les odeurs atteignent cette zone réceptrice non gories : les troubles qualitatifs et les troubles quan-
seulement par les narines, mais aussi par l’arrière titatifs. Ces derniers correspondent à la diminu-
de la cavité nasale. Cette seconde voie, nommée tion de la performance olfactive – on parle
voie rétronasale, intervient chaque fois qu’on d’hyposmie – et à la perte totale de l’odorat – c’est
mange quelque chose, qu’on expire ou qu’on avale ; l’anosmie. La parosmie et la fantosmie sont les
des molécules et donc des odeurs sont propulsées troubles qualitatifs de l’odorat les plus fréquents.
de la cavité buccale vers la cavité nasale par voie La parosmie est une distorsion d’une odeur vers
rétronasale. Ce trajet olfactif est particulièrement une autre odeur habituellement désagréable : par
important quand on s’alimente et nous verrons exemple, en sentant du café, le sujet concerné ne
que la perte de « goût » entraîne une perte de plai- sent pas l’odeur familière du café, mais perçoit
sir qui peut avoir des conséquences graves, telle une odeur distordue et désagréable, telle celle d’un
une dépression. toast brûlé. En revanche, la fantosmie est une
Nous l’avons déjà souligné, la gustation – au odeur fantôme qui survient sans qu’aucune source
sens médical du terme – se limite aux qualités acide, d’odeur ne soit présente ; elle peut être agréable
amère, sucrée, salée et au goût de glutamate. En ou désagréable. Les troubles qualitatifs de l’odo-
revanche, l’usage du mot « goût » dans le langage rat sont plus rares que les troubles quantitatifs et
courant décrit une information plus complexe, nous les évoquerons brièvement.

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Plusieurs équipes ont récemment étudié l’inci- vieillissement normal, plusieurs causes ont été obser-
dence des troubles olfactifs dans la population. vées lors des consultations pour troubles de l’odo-
Ainsi, cinq pour cent de la population souffrent rat. En tête de liste, figurent les problèmes rhino-
d’anosmie et environ 15 pour cent de la popula- sinusiens, c’est-à-dire tout trouble du nez, que ce
tion présentent une altération de l’odorat. Ces soit un rhume chronique, un nez bouché par des
chiffres sont surprenants, car ils sont bien supé- polypes – des tumeurs bénignes de la muqueuse
rieurs à ce qui avait été estimé. En outre, les nasale – ou des allergies récidivantes, qui obstruent
personnes âgées ne sont pas les seules concernées, le nez de telle sorte qu’aucune odeur n’atteint l’épi-
car une proportion importante des personnes thélium olfactif. Cette cause représente 36 pour cent
atteintes de troubles quantitatifs de l’odorat a entre des troubles de l’odorat ; il est important de la mettre
25 et 60 ans (voir la figure 2). Les troubles de l’odo- en évidence, car on peut la traiter. En général, dès
rat ne sont pas aussi handicapants que les problèmes qu’on arrive à désobstruer le nez, l’odorat revient.
visuels ou auditifs ; pour cette raison, les personnes En outre, 21 pour cent des cas de troubles olfac-
atteintes d’anosmie ou d’hyposmie peuvent aisé- tifs surviennent après un état grippal, et 17 pour
ment cacher leur problème à leur entourage. cent après un traumatisme crânien. Au cours de
la vie, on a de nombreuses infections des voies
Le rhume, ennemi de l’odorat respiratoires supérieures, sans qu’elles n’altèrent
notre odorat. Malheureusement, dans certains cas,
Plus on vieillit, plus on a de risques de souffrir l’odorat est modifié de façon permanente, même
d’un trouble de l’odorat ; l’âge n’épargne aucune après la guérison des autres symptômes, tels l’obs-
fonction physiologique, aucun sens. En dehors du truction et l’écoulement nasal. Souvent, les patients
s’aperçoivent que leur odorat n’est pas revenu
seulement quelques semaines après la fin du rhume.
S’installe aussi une parosmie, le symptôme carac-
Les causes des troubles de l’olfaction téristique des pertes d’odorat après une infection
a des voies respiratoires supérieures. On ignore les
Problème rhino-sinusien (nez bouché) causes et les mécanismes de ce trouble.
Lorsqu’on subit un traumatisme crânien, les
Postinfection des voies aériennes hautes (état grippal) fibres olfactives, c’est-à-dire les prolongements des
neurones olfactifs qui se projettent dans le cerveau,
Traumatisme crânien peuvent être sectionnées lors du choc. On peut ainsi
Cause inconnue
observer une anosmie brutale provoquée par la
fracture de l’os situé à la base du crâne, que les
Cause congénitale fibres nerveuses traversent. L’apparition d’un trouble
de l’odorat après un traumatisme crânien dépend
Maladies neurologiques / neurodégénératives aussi de l’importance de ce dernier, et on constate
Pathologie générale (insuffisance rénale, etc.) souvent des parosmies quelques mois après l’ac-
Tumeur cident. Aujourd’hui, dans le cas d’une infection
des voies respiratoires supérieures et d’un trau-
4% matisme crânien, aucun traitement n’existe.
21 % 4%

Une régénération permanente


b 17 % 12
36 % Contrairement aux autres systèmes sensoriels,
tels la vue et l’ouïe, le système olfactif a la capa-
18 % cité de se renouveler régulièrement : chez une
Fréquence d’anosmie (en pour cent)

10 personne saine, tout l’épithélium olfactif, comme


la peau, est remplacé par un nouvel épithélium à
peu près tous les trois mois. Après un accident ou
une infection des voies respiratoires, on constate
5,5 bien une régénération, mais elle n’est souvent que
partielle : au cours des deux ans qui suivent une
5 infection, le taux de récupération est de 30 à
3,2 3 35 pour cent, et après un traumatisme crânien, il
reste inférieur à 15 pour cent. Généralement, la
1,5
récupération est partielle, sans que l’on sache
pourquoi ni que l’on puisse l’améliorer.
Qui plus est, dans quatre pour cent des cas, toute
0-6 7-15 16-25 26-45 46-65 66 et plus une série de maladies neurologiques (des tumeurs
par exemple) ou neurodégénératives (les maladies
Groupe d’âge (en années)
de Parkinson et d’Alzheimer), ou de problèmes médi-
2. Les causes des troubles de l’odorat sont variées (a). Ces troubles sont parfois caux généraux (diabète, insuffisance rénale) peuvent
réversibles (par exemple quand on a le nez bouché, ce qui représente 36 pour cent être la cause d’un trouble de l’odorat. Aujourd’hui,
des cas), parfois irréversibles, par exemple après un traumatisme crânien ou certaines les médecins savent que les troubles de l’odorat
infections. Et dans 18 pour cent des cas, la cause du trouble est inconnue. Quel que peuvent être des révélateurs de certaines maladies :
soit l’âge, on peut souffrir d’une perte de l’odorat ou anosmie, qui touche toutes les une perte progressive de l’odorat peut signaler le
classes d’âge, soit environ cinq pour cent de la population (b). développement d’un cancer du nez ou du cerveau
ou les premiers stades des maladies d’Alzheimer et

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Pourquoi certaines odeurs sont-elles répulsives ?


e nez est un système d’alarme parfois vital, car il nous environnement olfactif quotidien, tous ces enfants ont qualifié
L permet de détecter les mauvaises odeurs. Les odeurs d’œuf
pourri (molécules soufrées), de chou en décomposition (des
ces odeurs de repoussantes. Toutefois, elles le sont moins pour
les petits Indonésiens... Vivant sous des latitudes tropicales et
mercaptans, également à base de soufre) ou de viande et de dans de piètres conditions d’hygiène urbaine, ces derniers
poisson avariés (des amines contenant de l’azote) sont rebu- seraient-ils davantage exposés aux mauvaises odeurs pour qu’ils
tantes pour tout le monde, et nous savons « instinctivement » y soient plus habitués et qu’ils les jugent moins repoussantes ?
qu’il vaut mieux les éviter. Ceci s’applique déjà au nouveau-né. Cette réaction négative dès la naissance face à certaines odeurs
Il y a plus de 30 ans, Jacob Steiner, de l’Université de Jérusa- considérées comme répulsives pour les adultes reste une énigme.
lem, a montré que des nouveau-nés de moins de 12 heures On ne peut exclure l’hypothèse de répulsions déclenchées par
manifestent des mimiques de rejet envers les odeurs de pois- les odeurs nouvelles : les molécules odorantes putrides étant
son et d’œuf pourris. L’être humain serait-il programmé pour peut-être moins consommées par les femmes enceintes, elles les
détester les odeurs putrides, annonciatrices de danger et de transmettraient peu au fœtus. Le nouveau-né sentant alors ces
toxicité potentiels ? Rejette-t-il toutes les odeurs odeurs inconnues les rejetterait systématiquement...
nouvelles, quelles qu’elles soient ? Ces odeurs active- Serait-elle inscrite dans nos gènes, les molécules
raient-elles un circuit du dégoût ? impliquées activant des zones cérébrales du dégoût ?
Benoist Schaal et ses collègues, au Centre euro- Il n’est pas impossible que parmi nos ancêtres loin-
péen des sciences du goût à Dijon, ont montré tains, ceux qui détectaient mieux les odeurs putrides
que les nouveau-nés détestent l’odeur de l’acide aient été sélectionnés, ces odeurs étant générale-
butyrique (qui est aussi celle du lait tourné), même ment associées à la nourriture avariée. Évitant des
à des concentrations extrêmement faibles. Ainsi, aliments toxiques, ils auraient échappé à diverses
les odeurs putrides n’ont pas besoin d’être intenses maladies et intoxications, notamment à de graves
tock

pour causer du dégoût. Il est possible que les dysenteries, et ils auraient transmis à leurs descen-
ta / Shutters

composés soufrés ou azotés déclenchent des réac- dants cette sensibilité aux odeurs des matières orga-
tions universelles de rejet. Dans une autre étude, niques en putréfaction, qui les protégeait. Toutefois,
Samuel Acos

des enfants canadiens, syriens et indonésiens, âgés ces aversions sont réversibles comme le montre l’ap-
de 7 à 11 ans, ont été exposés à des molécules pétence largement distribuée pour les fromages forts,
nauséabondes. Quels que soient leur culture et leur les poissons avariés ou les viandes faisandées...

de Parkinson. L’olfaction permettra-t-elle un jour les banaliser. L’olfaction est un système d’alarme
de dépister efficacement ces pathologies ? important : ce sens nous informe sur notre envi-
On sait aussi qu’un nombre non négligeable de ronnement et sur ce que nous mangeons.
personnes présente des anosmies congénitales (dans
Bibliographie
quatre pour cent des cas), c’est-à-dire qu’elles ne
sentent rien depuis leur naissance… mais on ignore
De la rose inodore à la dépression
B. LANDIS et T. HUMMEL,
quels sont les gènes impliqués. Enfin, dans la plupart En cas de panne de ce système, on observe surtout New evidence for high
des centres spécialisés pour les troubles de l’odo- des accidents domestiques : le patient ne détecte occurrence of olfactory
rat, environ 15 à 20 pour cent des personnes ont pas une fuite de gaz – le gaz naturel est « parfumé » dysfunctions within the
un problème sans qu’on n’ait pu en identifier la artificiellement pour limiter les accidents – ou il population, in The american
cause – on parle de maladie idiopathique. mange des aliments périmés sans s’en rendre compte. Journal of Medicine,
La prise en charge des troubles de l’odorat dans Par ailleurs, l’olfaction nous permet de profiter des vol. 119, pp. 91-92, 2006.
les centres spécialisés consiste à tester la fonction saveurs – les « petits plaisirs » – de la vie ; une perte J. REDEN et al., Recovery of
olfactive et à la quantifier. On peut tester l’odorat ou une diminution de l’odorat entraîne une dimi- olfactory function following
de façon objective – par imagerie cérébrale ou par nution du plaisir de s’alimenter ou de sentir les closed head injury or
une technique de potentiels évoqués – ou grâce à bonnes odeurs du printemps ou de son partenaire. infections of the upper
des tests subjectifs dits psychophysiques : les odeurs, En outre, ce trouble peut produire un sentiment respiratory tract, in Arch.
stockées dans des bouteilles ou imprégnant des d’insécurité quant à ses propres émissions olfac- Otolaryngol. Head Neck
feutres, sont présentées au patient qui doit déter- tives (Est-ce que je sens mauvais ?). Ces différentes Surg., vol. 132, pp. 265-269,
2006.
miner ce qu’il vient de sentir. Ces tests sont rapides répercussions sur la vie quotidienne peuvent abou-
et faciles à mettre en œuvre par rapport aux méthodes tir, chez certains patients, à une dépression. G. SHEPHERD, The human
objectives, mais ils supposent une bonne collabo- Malheureusement, on ne traite pas très bien les sense of smell : are we better
than we think ?, in PLoS Biol.,
ration du patient. De surcroît, un examen oto-rhino- troubles de l’odorat quand le diagnostic est établi.
vol. 2, pp. 572-575, 2004.
laryngologique approfondi – une observation minu- S’il s’agit d’un problème rhino-sinusien, un trai-
tieuse des oreilles, du nez et de la gorge – permet tement curatif (décongestionnant) apporte souvent
parfois de déterminer la cause du trouble et donc une amélioration, alors que dans la plupart des Basile LANDIS
de se diriger vers un traitement adéquat, d’autant autres cas, le médecin se contente d’informer son est médecin dans l’Unité
qu’il est possible de voir une partie de l’épithélium patient des risques et des conséquences liés à une de rhinologie-olfactologie
olfactif en réalisant une endoscopie des fosses nasales. perte de l’odorat. Et si le patient a subi un trau- du Service d’oto-rhino-
Les conséquences d’un trouble de l’odorat ne sont matisme crânien, il est essentiel qu’il sache qu’une laryngologie des
pas aussi handicapantes que le sont celles produites récupération spontanée peut avoir lieu, bien qu’elle Hôpitaux universitaires
par la cécité ou la surdité. Toutefois, il ne faut pas soit parfois lente… ◆ de Genève, en Suisse.

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Article Gueguen couleur 20/04/07 16:55 Page 60

LA PSYCHOLOGIE AU QUOTIDIEN Nicolas GUÉGUEN

Les odeurs sont plaisantes ou incommodantes, mais savez-vous


qu’elles peuvent améliorer vos performances sportives ou vous rendre
plus généreux ? Effectuons un rapide tour d’horizon des expériences
qui ont exploré les effets du citron, de la lavande ou de la rose…

Vanille : Un parfum d’altruisme


e psychologue Robert Baron, de Un compère abordait un passant en tenant

L l’Institut polytechnique de Troy,


dans l’État de New York, a
constaté que les odeurs des gale-
ries marchandes, et notamment
la vanille, agissent sur notre comporte-
ment d’aide à autrui ! Les membres de
son équipe abordaient des consomma-
à la main un billet de un dollar et lui
demandait s’il pouvait lui faire de la
monnaie. Les résultats révèlent que les
hommes et les femmes abordés dans des
zones où les odeurs étaient agréables ont
été trois fois plus nombreux à trouver de
la monnaie pour être aimables que dans
teurs à proximité d’un commerce diffu- des zones sans odeur spécifique.
sant ou non des odeurs. Il s’agissait de Certaines odeurs semblent modifier
lieux associés à des odeurs généralement différemment le comportement d’aide.
agréables (pâtisseries, cafés) ou des zones Mary Beth Grimes, de l’Université de Géor-
neutres, tels des magasins de vêtements. gie du Sud, a exposé des étudiants à une
odeur de vanille grâce à du papier
parfumé qui imprégnait un ques-
tionnaire que les étudiants devaient
remplir. Puis, quelques minutes après,
on leur demandait de bien vouloir
donner un peu de leur temps pour une
action de bénévolat devant durer plusieurs
mois. On demandait aux étudiants d’in-
diquer le nombre de minutes par semaine
qu’ils accepteraient de consacrer à ce
projet. Les psychologues ont constaté
qu’en présence de l’odeur de vanille, les
futurs bénévoles acceptaient de consa-
crer plus de temps que les autres à aider
autrui. La même expérience réalisée avec
de la lavande a aussi montré un effet
assez probant de cette odeur.

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Article Gueguen couleur 20/04/07 16:55 Page 61

Rose : Amélioration de la vigilance et baisse du stress


iquel Diego et ses d’autres tests similaires. On lui demandait

M collègues, de l’Uni-
versité de Miami,
ont demandé à des
volontaires de se tenir
assis dans un fauteuil où une huile
essentielle de rose était diffusée
par l’intermédiaire d’un coton
aussi de répondre à certaines questions visant
à évaluer son état de dépression et d’anxiété.
Après avoir humé l’odeur de la rose, les
volontaires ont obtenu de meilleures perfor-
mances aux tests de calcul mental, et en
un temps plus court. Ils étaient aussi plus
détendus, et les scores d’anxiété et de dépres-
imbibé et placé dans un récipient. sion avaient diminué.
Ce récipient se trouvait à dix centi- Les mesures de l’activité électrique du
mètres du nez du sujet qui devait cerveau ont révélé en outre une augmen-
respirer normalement. En outre, les tation de trois types d’ondes cérébrales : les
expérimentateurs avaient placé sur son ondes alpha, bêta 1 et bêta 2. Qu’en déduire ?
crâne des électrodes pour enregistrer les Une telle amplification dénote généralement
courants électriques produits par son cerveau. une augmentation de l’état de vigilance du
Pendant une première période, on donnait sujet, une amélioration de la concentration
au sujet des petits problèmes de calcul mental produite par l’odeur de rose ! Amélioration
à résoudre, pendant qu’il respirait simple- de la vigilance et diminution du stress :
ment l’air ambiant. Puis, on lui faisait sentir devrait-on diffuser un parfum de rose dans
l’odeur de rose, et on lui faisait repasser les classes ?

Lavande : Apaisement Bouquet floral : Pour prendre son temps


ertaines odeurs peuvent atténuer n marketing olfactif, il faut faire attention à bien choisir

C nos émotions négatives. Kiyobumi


Kawakami et ses collègues, de l’Uni-
versité du Sacré-Cœur à Tokyo, ont
diffusé diverses odeurs au moment
où l’on manipulait des bébés de cinq jours
afin d’effectuer certains soins pédiatriques
un peu désagréables. Une odeur
E l’odeur que l’on compte diffuser, en fonction de la cible
commerciale que l’on souhaite toucher. Notamment, les
odeurs florales n’auraient
pas les mêmes effets sur les
hommes et sur les femmes.
Susan Knasko, du Centre
Monell de chimie senso-
de lait ou de lavande était rielle, à Philadelphie, a
diffusée à proximité du diffusé dans une bijou-
nez de l’enfant. terie, soit une odeur
Avant de commen- combinant divers arômes
cer cette phase, on de fruits et de fleurs, soit
prélevait un extrait de une odeur d’épices. Les
salive chez l’enfant clients étaient alors
afin de mesurer son observés par le biais
niveau de cortisol, un de caméras, et l’on
indicateur du stress. Une dénombrait leurs
vingtaine de minutes après, l’en- achats ainsi que le
fant était changé de chambre et une temps qu’ils passaient
nouvelle mesure de cortisol avait lieu. dans la boutique.
En outre, à partir des enregistrements vidéo Les odeurs n’ont pas
du comportement facial et vocal du bébé augmenté les achats réalisés
durant la phase de manipulation pédiatrique, par les consommateurs, mais les
les médecins ont pu repérer à quel moment deux types d’odeurs (fruitée/florale
le stress de l’enfant augmentait ou dimi- et épices) ont retenu les acheteurs
nuait (il fait des grimaces et gémit ou crie (hommes et femmes) pendant plus de
s’il est stressé, son visage s’apaise quand il temps dans le magasin. En outre, les odeurs
est moins inquiet). Les résultats de ces deux épicées ont retenu les hommes, mais pas les femmes. Cet « effet parfu-
types de mesures montrent que la présence merie », qui conduit les consommateurs à passer plus de temps dans
de l’odeur de lavande ou de lait entraîne à une bijouterie en fonction du type d’odeur diffusée, demande à être
la fois une baisse du cortisol et du stress précisé. Pour l’instant, l’effet sur les achats n’est pas déterminant,
comportemental manifesté par les bébés. mais il existe bien un effet sur le temps passé dans le magasin. C’est
Rien de tel qu’un petit bouquet de lavande sans doute un atout pour les commerçants qui peuvent exploiter ce
pour se remettre d’une dure journée de travail temps de présence à condition de réfléchir à la présentation et à la
et des transports en commun ! démarche des vendeurs auprès des clients.

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Article Gueguen couleur 20/04/07 16:55 Page 62

Citron : Concentration au volant Orange : Détente chez le dentiste


es odeurs pourraient nous aider à réussir e psychologue Johann Lehrner et ses collègues, de la Faculté

L les manœuvres les plus délicates au


volant ! Le psychologue Robert Baron,
lors d’une tâche de simulation de conduite
sur ordinateur, a observé le doigté avec
lequel des volontaires réalisaient des créneaux,
ou leur capacité à éviter des véhicules dans le
trafic, selon que l’on diffusait dans leur véhicule
L de médecine de Vienne, en Autriche, ont diffusé une odeur
d’orange dans la salle d’attente d’un dentiste. Sous prétexte
d’une étude sur l’humeur et la douleur, on remettait un
questionnaire aux sujets afin d’évaluer le niveau de la
douleur qu’ils disaient ressentir et leur niveau d’anxiété. Les résul-
tats ont montré que la présence de
l’odeur atténue l’anxiété et la sensi-
une odeur de citron ou une odeur bilité à la douleur (par rapport
neutre. Il a constaté que les à la situation où l’odeur n’était
volontaires réussissaient bien pas diffusée). Pour les cher-
mieux leurs manœuvres cheurs, la présence de
pour se garer ou pour l’odeur d’orange dans la
éviter des obstacles, lors- salle d’attente masquerait
qu’on leur faisait respirer en partie l’odeur d’eugé-
une odeur de citron. Le nol qui est l’odeur typique
citron éveille-t-il les sens et du cabinet dentaire. Or
produit-il une hausse passagère cette odeur suffit à elle
des capacités de concentration ? seule pour créer peur et
Voilà qui gagnerait à être exploré. anxiété à l’égard du dentiste,
Mais le citron a d’autres effets en termes et à amplifier la douleur ressen-
de consommation et d’appétit. Depuis longtemps, tie lors de l’intervention.
les chercheurs et les industriels étudient l’impact
des odeurs sur le comportement de consomma-
tion des individus. Ainsi, notre équipe, à Vannes,
a mis en évidence que selon les odeurs exhalées
par le biais de diffuseurs électriques, le compor-
tement des clients d’une petite pizzeria que nous Menthe : Force physique et excitation
avons suivis change.
Selon le cas, nous avons diffusé une odeur de es performances sportives sont stimulées par certaines odeurs,
citron, de lavande – ou pas d’odeur du tout –
pendant plusieurs soirées. Nous avons ainsi
constaté de façon empirique que l’odeur de citron,
et celle-là seulement, pousse les convives à rester
à table plus longtemps, et que ce temps est consa-
cré à la consommation de desserts… Selon nos
mesures, le nombre de commandes de desserts
L notamment la menthe. Bryan Raudenbush et ses collègues,
de l’Université de Virginie occidentale, ont mesuré les perfor-
mances à des tests physiques et sportifs de jeunes gens prati-
quant régulièrement du sport. Les tests consistaient à leur
faire courir des parcours de 400 mètres, ou à mesurer la puissance
de leur main avec des dynamomètres. Les sujets portaient un coton
à proximité de leurs narines, qui était imbibé, dans un cas, d’odeur
a été notablement augmenté par cette odeur alors de menthe, et, dans l’autre, d’un produit inodore. Les organisateurs
que la lavande n’a pas conduit à des différences de l’expérience ont alors constaté que la force musculaire et de
de comportement. Le fait que le citron soit une poussée des jambes s’était accrue après que les sujets avaient respiré
odeur liée à l’alimentation notamment pour les l’odeur de menthe. À quand la menthe sur
desserts expliquerait cet effet en activant chez les listes de produits de dopage ?
le sujet – par amorçage olfactif – le désir de Étonnants effets que ceux de la menthe :
consommer ce type de produit. on dit souvent que l’argent n’a pas d’odeur,
mais ce n’est sûrement pas l’avis du
psychologue Alan Hirsch, du Centre médi-
cal presbytérien St Luke, à Chicago. Ce
dernier a diffusé une odeur dérivée de la
menthe dans une salle de machines à sous
à Las Vegas. L’odeur était diffusée sous
les machines pendant une période de
15 jours afin d’évaluer leur utilisation.
L’expérience a consisté à mesurer le temps
passé par chaque client auprès des
machines (avec ou sans odeur de menthe).
Des effets très impressionnants ont été
révélés, puisque A. Hirsch a observé un
temps d’utilisation de la machine supé-
rieur de 45 pour cent lorsque l’odeur était
diffusée. D’après ce chercheur, le carac-
tère exaltant et excitant de cette odeur
expliquerait un plus fort désir de jouer et
donc une utilisation plus importante des
machines dans ce contexte.

62 © Cerveau & Psycho - N° 21


Article Gueguen couleur 20/04/07 16:55 Page 63

L’odeur de la peur ou du bonheur


eut-on sentir si quelqu’un a peur ou est heureux ? Pour les chercheurs, le fait que les femmes semblent plus

P Il semblerait que oui… En projetant des séquences


de films effrayants ou drôles à des volontaires,
Denise Chen et Jeanette Haviland-Jones, de
l’Université de Chicago, ont
suscité chez eux de la peur, ou,
au contraire, un état de bien-
être et de joie. Par la même occa-
affûtées dans l’art de reconnaître les émotions par les odeurs
est peut-être dû au fait qu’elles se préoccupent générale-
ment plus de relations sociales que les hommes. Toujours
d’après les psychologues, la capacité de repérage de l’émo-
tion associée à l’odeur aurait toujours une utilité aujour-
d’hui, car elle permettrait d’adopter des
comportements adaptés envers les
sion, elles ont placé sous les personnes à partir des émotions
aisselles des volontaires un tampon ressenties olfactivement. C’est ainsi
de ouate qui s’imprégnait de leur sueur qu’on se sentirait à l’aise en présence d’une
pendant qu’ils regardaient les films. Enfin, personne qui respire le bien-être, ou qu’on
elles ont donné les tampons à respirer à pourrait repérer la faiblesse d’une personne
d’autres personnes, en leur demandant de apeurée d’après l’odeur qu’elle dégage, et
trouver l’odeur qui correspondait à l’émotion posi- l’accabler ou au contraire la secourir selon sa
tive ou à la peur. Les psychologues ont constaté propre disposition. C’est aussi l’origine de l’expression « Cet
que les femmes ont en général repéré plus souvent l’odeur endroit sent la peur », et peut-être aussi d’une phrase que
de la femme et de l’homme heureux ainsi que l’odeur de les professeurs prononcent parfois en arrivant dans une
l’homme apeuré ; les hommes, de leur côté, ont identifié classe peu concentrée : « Ça sent la fin de journée, ici ! »
l’odeur d’une femme heureuse et d’un homme apeuré, mais Peut-être sentent-ils le bonheur des élèves transpirer à
pas celle d’un homme heureux ni d’une femme apeurée. travers tous les pores de leur peau ?

Chocolat et poulet rôti Parfum de femme : galanterie


u cours d’une recherche que nous avons hacun connaît cette publicité où un homme se baisse

A menée dans une petite supérette de Vannes,


nous avons diffusé une odeur de poulet
rôti ou de chocolat fondu afin de voir si
nous pouvions téléguider les consomma-
teurs vers certains rayons, soit celui des produits
salés (charcuterie, viande…), soit celui des produits
sucrés (viennoiserie, gâteaux, confiserie…). Eh oui !
C pour ramasser un objet qu’une femme a laissé tomber
sur le trottoir. Respirant son odeur, il relève les yeux
et est pénétré par son charme. Nous avons vérifié
cet effet dans une expérience : des jeunes femmes
dans la rue étaient chargées de marcher à cinq mètres devant
des hommes et de laisser tomber par terre un paquet de
mouchoirs en papier ou un gant, tout en faisant semblant
En diffusant l’odeur de poulet rôti, nous sommes de ne pas s’en apercevoir. Selon le cas, ces jeunes femmes
parvenus à les guider jusqu’au rayon charcuterie, portaient ou non un parfum de luxe. Nous avons constaté
alors qu’en diffusant l’odeur de chocolat fondu, nous que les hommes tombés dans le sillage d’un parfum ont été
les avons conduits au rayon des produits sucrés. Vrai- bien plus nombreux à interpeller la femme pour lui signa-
semblablement, c’est un phénomène d’amorçage ler la perte de l’objet ou le lui remettre directement.
sensoriel qui a lieu : lorsque nous respirons une odeur Le parfum renforce la sensation de proximité avec une
de poulet rôti, nous nous personne. Lorsqu’un individu qui laisse tomber un objet se
imaginons déjà en train de trouve à cinq mètres de nous, il est relativement éloigné
déguster la chair crous- physiquement, et l’on peut être tenté de ne pas réagir. Mais
tillante, et l’idée de manger si l’on sent son parfum, tout se passe comme si nous le perce-
du chocolat ne nous viendrait vions plus près, et il semble que nous ayons alors le réflexe
pas à l’esprit. Inversement, de lui tendre l’objet qu’il a perdu.
pour l’odeur de chocolat
fondu. Bien sûr, on peut se
demander si, ayant connais-
sance de ces recherches, les Bibliographie
commerçants réunis dans les
grandes surfaces ne vont pas N. GUÉGUEN et C. PETR, Odor and consumer behavior in a restaurant, in
International Journal of Hospitality Management, vol. 25, pp. 335-339, 2006.
se livrer une guerre des
odeurs par diffuseurs inter- A. LE GUERER, Les Pouvoirs de l'odeur, Odile Jacob, 2002.
posés pour mieux attirer le N. GUÉGUEN, The effect of perfume on prosocial behavior of pedestrians, in
chaland, ce qui saturerait le Psychological Reports, vol. 88, pp. 1046-1048, 2001.
nez des consommateurs, C. GULAS et O. BLOCH, Right under our noses : ambient scent and consumer
lesquels finiraient par ressor- responses, in Journal of Business and Psychology, vol. 10(1), pp. 87-98, 1995.
tir écœurés d’une telle suren-
chère olfactive. Mais ce n’est
pour l’instant que de la Nicolas GUÉGUEN est enseignant-chercheur en psychologie sociale à
science-fiction ! l’Université de Bretagne-Sud, et dirige le Groupe de recherches en sciences de
l’information et de la cognition, à Vannes.

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Un petit nerf crânien était passé inaperçu


DOSSIER : LE MONDE DES ODEURS
et ne figure pas dans les atlas d’anatomie.
Pourtant, ce nerf dit terminal serait sensible
aux phéromones, et jouerait un rôle essentiel
dans le comportement sexuel.

Le nerf de la
séduction
Douglas FIELDS

ous nous trouvions près du corps : anodine. C’est un petit nerf, relativement peu

N comment l’autopsier ? Un scalpel


n’était pas l’outil adéquat pour ce
cadavre et nous avons donc pris une
décision. En nous y mettant à trois,
nous avons maîtrisé la masse noire et glissante du
dauphin pilote (Globicephala macrorhynchus) afin
de la placer dans l’axe de la scie.
étudié, qui sort de la base du crâne, et dont la
fonction commence seulement à être comprise :
l’attraction sexuelle subliminale. De nombreux
scientifiques pensent que les phéromones, ces
discrets messages chimiques échangés entre
membres de sexe opposé à la recherche d’un parte-
naire, transmettent des signaux subconscients au
Le dauphin était mort de cause naturelle après cerveau, via ce nerf mystérieux. D’autres cepen-
une glorieuse carrière militaire : il conduisait des dant restent sceptiques. Comment un nerf aussi
opérations en eau profonde pour la marine améri- mal connu pourrait-il être impliqué dans des acti-
caine, qui envoie des animaux marins dans des vités dont les conséquences pour le comportement
zones trop dangereuses pour les êtres humains. Et humain sont si importantes – alors même que les
même mort, il allait rendre un dernier service : anatomistes ont examiné les moindres détails du
nous fournir de nouvelles informations sur son corps humain depuis des siècles ? Existe-t-il, lors
cerveau. Au milieu des années 1980, la marine du choix d’un partenaire, des facteurs dont nous
avait invité les scientifiques de l’Institut d’océa- ne serions pas conscients ? Nous avons tenté de
nographie Scripps, en Californie, dans sa base de répondre à cette question.
San Diego, et j’étais parmi eux. Vêtus comme des La recherche de ce mystérieux nerf crânien m’a
poissonniers en cirés et bottes de caoutchouc, l’ana- conduit à utiliser le dauphin pilote comme modèle
tomiste Leo Demski, de l’Université du Kentucky, des autres mammifères. Il était important de savoir
le vétérinaire Sam Ridgway, du Centre marin des si ce nerf existe chez les dauphins... et nous allons
systèmes océaniques, et moi-même tentions d’élu- voir pourquoi. La plupart des nerfs pénètrent dans
cider un mystère scientifique. Le dauphin est-il le cerveau par la moelle épinière, mais certains
doté du nerf crânien qui nous intéressait ? – les nerfs crâniens – y entrent directement. L’exis-
En effet, nous avions constaté que toutes les tence de certains des nerfs crâniens, sinon leur
représentations du cerveau humain sont fausses ! fonction précise, est connue depuis le temps du
Il y manque quelque chose, et l’omission n’est pas philosophe et médecin grec Galien (qui vécut entre

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Rue des Archives


131 et 201 environ). Aujourd’hui, nous savons avant le nerf olfactif, il aurait dû recevoir le numéro 1. Et si cette
qu’ils sont indispensables à la perception senso- un. Mais à l’époque, il est impensable de renumé- séduisante rousse
rielle – l’odorat, la vision, l’ouïe, le goût et le toucher ; roter tous les nerfs crâniens, parce que leur iden- émettait des phéromones
ils sont également impliqués dans les mouvements tité est profondément ancrée dans le vocabulaire auxquelles le loup ne
des yeux, de la mâchoire, de la langue et du visage. médical. La solution consista à nommer le petit semble pas indifférent ?
Les nerfs crâniens sortent du plancher du cerveau nouveau, le « nerf terminal » ou « nerf zéro ». Puis On pense aujourd’hui
par paires, et chacune d’elles est numérotée de on l’oublia purement et simplement. Il n’avait pas qu’un petit nerf crânien,
l’avant du cerveau (du front) vers l’arrière. sa place parmi les 12 nerfs crâniens « importants ». inconnu jusqu’à présent,
Le premier nerf crânien est le nerf olfactif (voir Et comme les autres nerfs crâniens rendent parfai- permettrait de détecter
la figure 3). Toutes les odeurs pénètrent dans notre tement compte des cinq sens, on se demandait bien les phéromones humaines
cerveau via ce nerf. Juste derrière le nerf olfactif, quelle pouvait être la fonction de ce petit nerf ? et d’attirer les partenaires.
se trouve le nerf optique. Il connecte les yeux au
cerveau. La séquence continue ainsi jusqu’à la
douzième paire, qui naît en arrière de la langue et
Un nerf crânien parmi d’autres
entre dans le cerveau près de la moelle épinière. Il aurait été plus facile d’ignorer cette décou-
Chacune des paires a été précisément identifiée, verte gênante si le nerf terminal était présent unique-
numérotée et étudiée. Mais vers la fin du XIXe siècle, ment chez les requins. Mais au cours du siècle
ce bel agencement des nerfs crâniens a été... atta- suivant, les anatomistes le découvrirent juste avant
qué par un requin... En 1878, le biologiste alle- le nerf olfactif dans le cerveau de presque tous les
mand Gustav Fritsch remarqua un fin nerf crânien vertébrés. En 1913, on le trouva aussi chez l’être
qui rentre dans le cerveau juste en avant de tous humain. Le nerf terminal est souvent déchiré au
les nerfs connus. Personne ne l’avait remarqué moment de la dissection, quand la membrane résis-
auparavant. Aujourd’hui encore, très peu d’étu- tante qui enveloppe le cerveau est retirée ; mais si
diants en médecine qui dissèquent des roussettes l’on sait où chercher et si l’on fait attention, on
en cours d’anatomie voient ce nerf, car il n’est pas repère bien ce petit nerf. Alors à quoi sert-il ?
encore dans les manuels. Un indice nous est fourni par la façon dont il est
Cette découverte exposa les anatomistes à une connecté au cerveau. Comme pour le nerf olfactif,
situation délicate. Comme ce nouveau nerf est situé les terminaisons du nerf terminal se trouvent dans

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le nez. Peut-être ce nerf n’est-il après tout qu’un Mais si, comme nous le pensions, le nerf terminal
simple faisceau égaré du nerf olfactif et non un nerf a une autre fonction, il devait être encore présent
crânien distinct. Avec mes collègues, nous avons chez les dauphins...
alors pensé que le dauphin pilote mort serait l’oc- Avant de vous donner les résultats de notre
casion parfaite d’examiner cette hypothèse. autopsie, voyons quelles données nous ont
Les baleines et les dauphins ont la caractéris- conduits à soupçonner que le nerf terminal relie
tique d’avoir un évent – une fente arrondie proté- l’odorat au sexe.
gée par un repli de fibres graisseuses dont l’ou-
verture est contrôlée par de puissants muscles –
sur le sommet du crâne. Les dauphins ont évolué Les phéromones influent
à partir de mammifères aquatiques qui respiraient
par des narines situées sur le devant de la face.
sur les comportements sexuels
En plusieurs millions d’années, les narines ont L’odorat est le plus ancien de tous les sens
migré vers le sommet du crâne. Lors de ce méca- – même la bactérie primitive doit distinguer des
nisme évolutif, les baleines et les dauphins ont substances nutritives de celles nocives en « reni-
renoncé à l’odorat et ont perdu leur nerf olfactif. flant » (en détectant des agents chimiques présents
Donc si le nerf terminal est également impliqué dans son environnement). Chez les êtres humains,
dans le sens de l’odorat – et n’est qu’une petite l’épithélium olfactif, où se trouvent les cellules de
dérivation du nerf olfactif –, il aurait dû être oublié l’odorat, contient environ 350 types différents de
lors de la transformation des narines en évent. neurones sensoriels. Chacun détecte un type d’odeur

Les messagers chimiques de l’attirance


u’est-ce qui, dans l’attraction sexuelle, peut instantanément majeur d’histocompatibilité différents des leurs. Au milieu des
Q attirer deux individus l’un vers l’autre ? Les phéromones.
Comme elles le sont pour beaucoup d’animaux, seraient-elles
années 1990, le biologiste Claus Wedekind, de l’Université d’Édim-
bourg, a montré que les femmes préfèrent l’odeur de maillots
un facteur d’attraction pour les hommes ? Des recherches sur portés pendant deux nuits par des hommes qui ont des gènes du
des molécules qui nous protègent des infections apportent complexe majeur d’histocompatibilité différents des leurs ; les
quelques indices étonnants. hommes distinguent aussi ces gènes via l’odorat. En 1997, la géné-
Chez de nombreux animaux, le nez peut déterminer le sexe ticienne Carole Ober et ses collègues, de l’Université de Chicago,
et le statut reproductif en détectant des traces d’hormones et ont montré que les personnes évitent de s’accoupler avec des
d’autres composés présents dans l’urine et la transpiration. Une partenaires qui portent un type de gènes du complexe majeur
autre classe de molécules donne des informations sur l’identité d’histocompatibilité proches de ceux de leur propre mère.
d’un partenaire. Ce sont les protéines du complexe majeur Du point de vue de l’évolution, il est préférable de s’ac-
d’histocompatibilité (CMH) ; elles sont présentes à la surface des coupler avec quelqu’un qui a un ensemble de gènes du complexe
cellules et permettent au système immunitaire de distinguer les majeur d’histocompatibilité différent : cela augmente l’arsenal
constituants de son propre organisme des molécules étran- des gènes du système immunitaire des enfants et leur permet
gères. Comment cela fonctionne-t-il ? donc de résister davantage aux infections. Il est aussi important
Les molécules du complexe majeur d’histocompatibilité sont de diminuer l’attraction sexuelle envers des membres de sa
d’énormes protéines équipées d’appendices ressemblant à des propre famille, qui ont plus de chances d’avoir le même type
becs d’oiseaux ; ces becs prélèvent de petits fragments de de gènes du complexe majeur d’histocompatibilité que soi. Les
protéines à l’intérieur des cellules et leur font traverser la travaux de C. Wedekind et de C. Ober suggèrent que l’odeur
membrane, pour que les cellules de défense de l’organisme, d’une personne est marquée par la combinaison de ses gènes
nommées lymphocytes T, les inspectent. Si les fragments sont du complexe majeur d’histocompatibilité. Comment expliquer
étrangers à l’organisme, le système immunitaire les attaque. cet effet ? Chez un individu, des différences dans le système
Certaines études suggèrent que les personnes sont capables immunitaire pourraient modifier la flore bacté-
de distinguer si quelqu’un présente des gènes du complexe rienne, qui, à son tour, influerait sur les odeurs
résultant de la dégradation de la sueur par
ces bactéries. Mais la nature laisserait-elle
vraiment le contrôle d’un processus aussi
critique – la sélection d’un partenaire – à
des bactéries, qui peuvent changer avec les
toc
k infections que l’on contracte ou selon divers
ers
utt facteurs environnementaux ?
/ Sh
d ba
Ko En fait, ce ne sont pas les protéines du
tja
Ka
complexe majeur d’histocompatibilité qui sont
les phéromones, mais de petits fragments de protéines qui
s’insèrent dans les mâchoires de ces molécules.

Cet étalon renifle les phéromones d’une jument en chaleur.

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différent ; toutes les odeurs, bonnes ou mauvaises,


résultent de combinaisons de signaux envoyés par
ces 350 types de neurones récepteurs.
Les animaux ont besoin de l’odorat et d’indices
non verbaux pour communiquer. Des scarabées au
faux-bourdon qui poursuit la reine des abeilles, les
phéromones sont importantes pour choisir un parte-
naire et stimuler la reproduction dans tout le règne
animal. Un étalon retrousse sa lèvre supérieure et
inspire profondément pour renifler les phéromones
d’une jument en chaleur. De nombreux animaux
utilisent aussi l’odorat pour déterminer le sexe, le
rang social, le territoire, le statut reproductif et
même l’identité des individus qu’ils côtoient, tels
leurs propres partenaires ou leurs petits.
Chez l’être humain, la sélection d’un partenaire
et la reproduction sexuée sont plus complexes, mais
certaines données suggèrent que les personnes
échangent aussi des messages secrets via des phéro-
mones. Nous allons examiner ces données, mais,
avant tout, il faut comprendre que les phéromones
diffèrent des autres agents chimiques qui stimulent
notre odorat par deux points importants. Pour qu’une
odeur puisse se déplacer sur une certaine distance
à partir de sa source, les molécules odorantes doivent
être très petites et volatiles (capables de flotter dans
l’air sur de grandes distances). Ce n’est pas le cas
des phéromones, qui sont de grosses molécules
transmises du nez d’une personne à une autre lors
d’un contact intime, tel un baiser.
S. Komogorov / Shutterstock

Des flèches de Cupidon


olfactives et invisibles
En outre, les phéromones n’ont pas toutes une
odeur. Serait-il possible que les phéromones acti-
vent des terminaisons nerveuses qui transmettent cortex olfactif. Par exemple, chez les rongeurs, la 2. Le cerveau
des signaux directement dans les régions cérébrales stimulation de l’organe voméronasal par des phéro- des dauphins pilotes
contrôlant la reproduction, sans passer par le cortex mones permet la libération de plusieurs hormones a perdu son nerf olfactif
cérébral où naît la conscience ? Agiraient-elles sexuelles dans le sang. au cours de l’évolution,
comme des flèches de Cupidon olfactives et invi- Chez l’animal, en agissant sur l’organe vomé- mais il a conservé le nerf
sibles, sans que nous le sachions ? Les connexions ronasal, les phéromones influent sur la fréquence terminal, qui permettrait
cérébrales du nerf terminal rendent cette hypothèse de l’œstrus et stimulent le comportement sexuel de détecter
plausible... Afin de l’expliquer, il faut regarder de et l’ovulation. Les « mauvaises » phéromones les phéromones.
plus près la structure particulière qui se trouve dans peuvent même interrompre une gestation ; en 1959,
le nez de nombre d’animaux et qui détecte les phéro- Hilda Bruce, de l’Institut pour la recherche médi-
mones, à savoir l’organe voméronasal. cale de Londres, a montré qu’un embryon ne s’im-
Le nerf olfactif relie les neurones de l’odorat du plante pas dans l’utérus d’une souris femelle qui
nez au bulbe olfactif situé dans le cerveau. Ce s’est accouplée, si cette dernière est exposée à
bulbe est un relais volumineux où on trouve des l’odeur de l’urine d’un mâle inconnu. Dans ce cas,
synapses – les zones de connexions entre neurones. l’embryon est expulsé, et la femelle est à nouveau
Les informations sensorielles qui arrivent des en période d’œstrus. En revanche, l’odeur de l’urine
350 sortes de récepteurs olfactifs sont d’abord triées du mâle avec lequel elle s’est accouplée n’empêche
dans le bulbe, puis traitées pour être analysées. ni l’implantation ni la gestation.
Les signaux sont ensuite transmis au cortex olfac- En 2006, la lauréate du prix Nobel de physiolo-
tif pour une discrimination fine et une perception gie et de médecine, Linda Buck et son collègue
consciente de l’odeur. Stephen Liberles, du Centre Fred Hutchinson de
Pour de nombreux animaux dont la communi- recherche sur le cancer à Seattle, ont identifié
cation sexuelle repose sur les phéromones, l’en- 15 membres d’une nouvelle famille de protéines
droit critique pour détecter ces agents chimiques réceptrices. Ces récepteurs, que l’on trouve dans le
est une aire spécialisée localisée dans la cavité nez de la souris, sont présents à la surface des cellules
nasale : l’organe voméronasal. À son tour, cet sensorielles qui détectent les phéromones, ce qui
organe est relié à un petit bulbe olfactif « acces- suggère l’existence d’un circuit séparé pour les
soire », à côté du bulbe olfactif principal impliqué phéromones chez les mammifères. Ces récepteurs
dans l’odorat. De là, des nerfs se connectent aux des phéromones – nommés TAAR (pour trace amine-
aires cérébrales impliquées dans le comportement associated receptors, récepteurs associés à des traces
sexuel (telle l’amygdale cérébrale), mais pas au d’amine) – sont différents des récepteurs des odeurs.

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Chacun des récepteurs TAAR est spécifique d’un des ont leur nerf terminal intact. En revanche, ils ne s’ac-
types de molécules de l’urine de souris qui contien- couplent plus.
nent de l’azote. La concentration de l’un de ces De même, en 1980, des neuroscientifiques
agents chimiques augmente chez la souris – et chez avaient montré que la stimulation électrique du
l’homme – dans les situations de stress associées nerf olfactif peut déclencher un comportement
au comportement d’accouplement, tels les compor- sexuel chez des poissons ou d’autres animaux. Et
tements de domination ou de soumission. Deux des si ce comportement sexuel résultait de la stimu-
TAAR identifiés sont spécifiques des composés lation du nerf terminal, puisque ce dernier est
présents uniquement dans l’urine des souris mâles accolé au nerf olfactif sur presque toute sa
après la puberté, ce qui suggère un lien avec l’ac- longueur ? C’est ce qu’ont soupçonné les neuro-
tivité sexuelle. Des spécialistes du comportement anatomistes Glenn Northcutt, de l’Université du
ont d’ailleurs identifié l’un de ces composés et décou- Michigan à Ann Arbor, et L. Demski du Kentucky.
vert qu’il accélère le déclenchement de la puberté Ils savaient aussi qu’en chemin vers le cerveau,
chez la souris femelle. certaines fibres du nerf terminal font un détour
inattendu par la rétine.
Ce qui peut paraître étrange... si l’on ne tient
Le nerf terminal est pas compte du fait que pour la plupart des plantes
indispensable à l’accouplement et des animaux, la reproduction est saisonnière
– et la longueur du jour est la façon la plus précise
Nous comprenons maintenant comment fonc- d’évaluer la période de l’année. Un nerf impliqué
tionnent les phéromones chez la souris, des molé- dans l’accouplement et la reproduction pourrait
cules jusqu’au comportement sexuel. Mais qu’en aussi être relié à la rétine pour surveiller le « calen-
est-il chez l’être humain ? L. Buck a découvert que drier ». C’est au niveau de la rétine que le nerf
les êtres humains ont les gènes pour fabriquer au terminal et le nerf olfactif se séparent et, chez le
moins six des récepteurs des phéromones de la poisson rouge, G. Northcutt et L. Demski ont réussi
souris... En outre, certains biologistes pensent avoir à stimuler le nerf terminal juste à cet endroit sans
trouvé un organe voméronasal fonctionnel chez exciter simultanément le nerf olfactif. Les pois-
l’être humain, mais la plupart pensent qu’il ne s’agit sons rouges mâles ainsi stimulés libèrent immé-
que d’un vestige. Nous n’avons un organe vomé- diatement du sperme.
ronasal que pendant le stade fœtal précoce, après Ainsi, outre les données anatomiques qui
quoi il s’atrophie. Donc, si les phéromones envoient montrent que le nerf terminal connecte le nez à
des signaux sexuels au cerveau humain, elles n’ont des aires cérébrales contrôlant la reproduction, il
pas besoin de l’organe voméronasal pour les trans- existe désormais des preuves physiologiques – au
mettre. Est-ce le nerf terminal qui le remplace ? moins chez les poissons : le nerf terminal serait un
Examinons les caractéristiques anatomiques du système sensoriel qui réagit aux phéromones
nerf terminal. Comme ses cousins, les nerfs olfac- sexuelles et régule le comportement reproductif.
tifs, le nerf terminal se termine dans la cavité nasale,
mais il projette ses fibres nerveuses vers les régions
du cerveau impliquées dans le comportement
Libération de phéromones
sexuel : les noyaux septaux médians et latéraux, Qui plus est, en 1985, en étudiant le nerf termi-
et les aires préoptiques. Ces aires cérébrales coor- nal d’une raie pastenague en microscopie élec-
donnent les mécanismes fondamentaux de la repro- tronique, j’ai observé quelque chose d’étrange : un
duction. Elles contrôlent la libération des hormones grand nombre de ses axones (ses fibres nerveuses)
sexuelles et diverses fonctions vitales, telles la soif contiennent de minuscules sphères noires. Il s’agit
et la faim, en étroite relation avec l’amygdale céré- d’hormones peptidiques, entassées comme les
brale, l’hippocampe et l’hypothalamus. Des lésions petites billes dans une cartouche de fusil à plombs.
des noyaux septaux modifient les comportements Et à l’extrémité de certaines des fibres nerveuses,
sexuel et alimentaire, ainsi que la soif ou les réac- j’ai observé la libération de ces hormones et leur
tions de colère. Aussi, en connectant le nez aux capture par de minuscules vaisseaux sanguins ; le
centres cérébraux de la reproduction, le nerf termi- nerf terminal serait donc un organe neurosécré-
nal court-circuite-t-il le bulbe olfactif. toire, c’est-à-dire qu’il régulerait la reproduction
La section du nerf olfactif ou l’ablation de l’or- en libérant des hormones dans le sang comme le
gane voméronasal perturbe l’accouplement des fait l’hypophyse. Parce qu’il connecte le nez à des
rongeurs, ce qui suggère que le nerf olfactif trans- régions cérébrales qui contrôlent la reproduction
met des messages de phéromones provenant de sexuelle, nous avons postulé que les hormones
cet organe. Cependant, on a récemment montré sexuelles qu’il libère sont des phéromones.
que le nerf terminal envoie aussi des fibres vers Malgré toutes ces données, certains scienti-
l’organe voméronasal – et que ces fibres passent fiques sceptiques assignaient toujours l’excita-
tout près des fibres du nerf olfactif. Par consé- tion sexuelle au nerf olfactif, et continuaient d’af-
Bibliographie quent, dans les dissections du nerf olfactif, il n’est firmer que le nerf terminal n’était pas du tout un
L. DEMSKI, Terminal pas impossible que l’on ait sectionné le nerf termi- nerf crânien distinct, mais simplement une
nerve, in Encyclopedia of nal par inadvertance. branche égarée du nerf olfactif. Donc, quand avec
Neuroscience, Elsevier, En 1987, la neuroscientifique Céleste Wirsig, L. Demski, nous avons appris qu’un dauphin pilote
2004. travaillant alors au Baylor College à Houston, a correc- venait de mourir à la base navale de San Diego,
T. WYATT, Pheromones tement sectionné le nerf terminal chez des hamsters nous avons sauté sur l’occasion pour aller l’exa-
and animal behavior, mâles, en laissant le nerf olfactif intact. Les hamsters miner. Cet animal pouvait nous montrer si le nerf
Cambridge University dont le nerf terminal a été sectionné trouvent un terminal est véritablement autonome, voire nous
Press, 2003. gâteau caché aussi rapidement que les animaux qui aider à élucider sa fonction...

68 © Cerveau & Psycho - N° 21


Coup de foudre new 23/04/07 9:53 Page 69

0. Nerf terminal
3. Où le nerf terminal
est-il localisé ?
I. Nerf olfactif
Les nerfs crâniens
sortent du plancher du II. Nerf optique
cerveau par paires ;
chaque paire est
numérotée de l’avant du III. Nerf oculomoteur
cerveau (proche du
front) vers l’arrière (près IV. Nerf trochléaire
de la moelle épinière).
V. Nerf trijumeau
Le nerf crânien terminal
VI. Nerf abducens
ou nerf zéro ne se trouve
VII. Nerf facial
généralement pas dans
VIII. Nerf vestibulo-cochléaire
les manuels. Depuis qu’ils IX. Nerf glosso-pharyngien
ont commencé à X. Nerf vague
disséquer des cerveaux, XI. Nerf accessoire
les anatomistes ont raté XII. Nerf hypoglosse
ce nerf très fin, peut-être
parce qu’il est souvent
arraché par mégarde
avec les membranes
résistantes qui entourent
le cerveau. Moelle épinière

Cerveau & Psycho


Revenons donc dans les laboratoires Scripps. neurones sensoriels qui ne sont pas associés à
L. Demski a plongé ses mains gantées dans le seau l’organe voméronasal, mais qui réagissent quand
en plastique et en a sorti le cerveau du dauphin on les stimule avec des phéromones. Même en
pilote, que nous avions prélevé de l’immense l’absence d’organe voméronasal fonctionnel, le
carcasse. Ce cerveau a environ la taille d’un ballon nez pourrait contenir des neurones sensoriels
de football et ressemble à un cerveau humain, capables de réagir aux phéromones.
hormis le fait que son cortex cérébral a des circon- Nous ignorons quelles sont les influences respec-
volutions plus denses et plus nombreuses – parais- tives du nerf olfactif et du nerf terminal sur le
sant ainsi presque anguleux comparé aux replis comportement sexuel. De toute évidence, le nerf
onduleux du cortex humain. terminal ne traite pas l’information qu’il reçoit de
la même façon que le fait le nez, car il ne se projette
pas sur le bulbe olfactif, où sont analysées les odeurs.
Le nerf terminal En outre, le nerf terminal se connecte à des régions
est indépendant du nerf olfactif du cerveau qui contrôlent la reproduction, et il
libère une hormone sexuelle – la GnRH, Gonado-
En retournant le cerveau du dauphin pour exami- tropin releasing hormone, l’hormone de libération
ner le dessous, nous avons été frappés par l’étran- de la gonadotrophine – dans le sang. Il se déve-
geté d’un cerveau de mammifère dépourvu de nerfs loppe très tôt chez l’embryon, et on a montré que
olfactifs – puisque les dauphins ont perdu leur odorat tous les neurones du cerveau frontal qui produi-
en échange des évents. Nous avons nettoyé la région sent de la GnRH utilisent le nerf terminal comme
où nous pensions trouver une paire de nerfs termi- guide pour migrer vers leur emplacement définitif
naux, sous réserve qu’ils n’aient pas été perdus dans le cerveau. Quand ce parcours embryonnaire
comme les nerfs olfactifs. Et nous avons fini par les est perturbé, l’enfant naît avec un syndrome de
trouver : deux minces nerfs blancs qui se dirigent Kallmann, un trouble qui non seulement perturbe
vers l’évent du dauphin. l’odorat, mais bloque aussi la maturation sexuelle Douglas FIELDS
Le nerf terminal est donc une entité neuronale après la puberté. Sans doute, le nerf terminal a-t- dirige le Département
distincte. Ce n’est pas une simple branche du nerf il d’autres fonctions, car la plupart des nerfs crâniens développement
olfactif. Et pour les baleines et les dauphins qui transmettent des informations sensorielles mais et plasticité du système
ont perdu leur odorat et le nerf olfactif, la fonc- aussi des informations motrices. Par ailleurs, le nerf nerveux de la santé
tion du nerf terminal – quelle qu’elle soit – est terminal émet des impulsions électriques du cerveau de l’enfant et du
trop précieuse pour leur survie pour que l’évo- vers l’organisme, mais on ignore encore leur rôle. développement humain.
lution l’ait également sacrifiée. Les neuroscientifiques sont encore loin d’avoir Il est professeur
Malgré ces découvertes, on ne comprend pas élucidé tous les mystères du nerf terminal, mais de neurosciences et de
encore bien le rôle du nerf terminal dans le aujourd’hui, nous savons que la nature nous a dotés sciences cognitives à
comportement sexuel de l’être humain. Récem- d’une voie de communication masquée qui parti- l’Université du Maryland,
ment, chez la souris, on a montré qu’il existe des cipe au cycle de la vie. ◆ aux États-Unis.

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Interview Article miracle 20/04/07 17:17 Page 70

INTERVIEW
Sœur Marie-Simon-Pierre :
une guérison miraculeuse ?
Au début du mois d’avril, une « guérison inexpliquée » était attribuée
à Jean-Paul II, apportant un élément décisif à son procès
en béatification : une religieuse atteinte de la maladie de Parkinson
aurait guéri de sa maladie après lui avoir adressé des prières
insistantes. Peut-on aujourd’hui parler de miracle ?
Stéphane Thobois, neurologue au Centre hospitalo-universitaire
de Lyon, livre son analyse.

Cerveau & Psycho : Une commission d’enquête qui permet à certaines structures cérébrales
a été diligentée par le Vatican pour attester impliquées dans les mouvements de fonc-
du caractère exceptionnel de cette guérison. tionner de façon concertée. Ces zones contrô-
Les médias ont crié au miracle, même si le lant les mouvements se nomment noyaux gris
dossier médical de la patiente ne fait de leur centraux, cortex moteur… Un manque de dopa-
part l’objet d’aucune enquête. Les rapports des mine entraîne un dysfonctionnement des
neurologues consultés pour l’occasion n’ont noyaux gris centraux et du cortex, d’où un
pas été divulgués. Peut-on guérir de la maladie ralentissement des gestes. Les patients ont des
de Parkinson ? difficultés à marcher, à écrire et même à parler.
Stéphane Thobois : À ma connaissance, ce S’y ajoutent des douleurs musculaires parfois
serait la première fois. La maladie de Parkin- intenses, et des troubles du sommeil.
son est irréversible. C’est une dégénérescence
de certains neurones du cerveau, dits dopa- Cerveau & Psycho : Sœur Marie-Simon-Pierre
minergiques, car ils fonctionnent avec de la présentait ces symptômes. Dès lors, était-elle
dopamine, et qui sont situés dans une zone atteinte d’une maladie de Parkinson ?
nommée substance noire. Les neurones meurent Stéphane Thobois : C’est possible, mais ces
progressivement, et leur nombre ne fait que seuls éléments ne permettent pas d’en être
diminuer au fil de la maladie. Dans les anna- certain. Il existe en effet d’autres affections
les de la médecine, il me semble qu’aucun qui peuvent entraîner les mêmes signes exté-
rapport n’a mentionné un recul de ce proces- rieurs de raideur, de ralentissement, les douleurs
sus. La mort des neurones se déroule parfois musculaires et l’incapacité d’écrire. De tels
pendant des années sans aucun signe exté- tableaux cliniques sont qualifiés de « syndro-
rieur, et l’on commence à détecter les premiers mes parkinsoniens », parce qu’ils ressemblent
symptômes lorsqu’il ne reste que 40 pour cent par leurs signes extérieurs à la maladie de
des neurones initiaux. Parkison, mais ne sont pas dus à une dégéné-
rescence irréversible des neurones à dopamine.
Cerveau & Psycho : Quels sont ces symptômes ?
Stéphane Thobois : Des tremblements des Cerveau & Psycho : Ces syndromes sont-ils
membres, une lenteur des gestes et une raideur nombreux ?
Stéphane THOBOIS musculaire. Comme les neurones à dopamine Stéphane Thobois : On en dénombre envi-
est neurologue au Centre disparaissent, il y a de moins en moins de ron une dizaine, mais il y en a au moins deux
hospitalo-universitaire de Lyon. dopamine disponible, or c’est cette molécule qui peuvent être confondus avec une vraie

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Interview Article miracle 20/04/07 17:17 Page 71

Syndrome de Parkinson psychogène : des guérisons possibles


es syndromes de Parkinson psychogènes ne sont pas de symptômes. Sur les 14 cas étudiés, il mentionne cinq cas de
L vraies maladies de Parkinson.Ils se manifestent par des symp-
tômes similaires (tremblements,lenteur des mouvements,douleurs
rémission ou de guérison spontanée ou survenant après une
psychothérapie. En outre, les facteurs psychologiques pouvant
musculaires, difficultés à écrire et à parler), mais le patient ne déboucher sur ces symptômes sont extrêmement variés. Le
présente pas la dégénérescence neuronale typique des neuro- neurologue insiste sur le fait que seul un spécialiste ayant une
nes de la substance noire. Dans ce cas, le symptôme n’est pas grande expérience des soins et traitements accordés aux patients
d’origine biologique,mais psychique,souvent enraciné dans l’en- parkinsoniens peut poser un diagnostic de maladie de Parkin-
fance, et il ressurgit sous forme de symptômes physiques. Le son psychogène, qui est alors qualifié de « diagnostic d’exclu-
psychologue Pierre Janet citait ainsi le cas d’une petite fille qui sion » : il sert à éviter de prescrire les médicaments normale-
brava l’interdiction de sa mère d’aller jouer avec son amie dans ment réservés à la maladie de Parkinson.
les champs. Par malchance, elle salit sa robe et en conçut une Une autre étude réalisée à l’Université de Barcelone a
culpabilité profonde. Le lendemain, elle développa une paralysie examiné les altérations des neurones chez les personnes ayant
des deux jambes qui dura huit ans et disparut un beau jour une maladie de Parkinson psychogène. La technique utilisée,
comme par miracle : le symptôme (paralysie) matérialise ici le celle du DAT-SCAN, permet de visualiser les « transporteurs
conflit entre le désir de la petite fille d’aller jouer, et l’interdic- de la dopamine » dans le cerveau, c’est-à-dire les molécules
tion de la mère. qui modulent la concentration de dopamine.Cela permet ainsi
Selon le neurologue Anthony Lang,de l’Université de Toronto, de localiser les terminaisons des neurones à dopamine.L’étude
qui a examiné une série de 14 cas de maladie de Parkinson révèle des baisses considérables dans les formes avérées de
psychogène, les symptômes sont effectivement comparables à maladie de Parkinson, mais pas chez les patients présentant
ceux d’une vraie maladie de Parkinson, même s’ils sont moins une maladie de Parkinson psychogène.Les neurones du système
prononcés lorsque le patient est distrait par des tâches cogni- dopaminergique ne dégénéreraient pas, comme c’est le cas
tives annexes – ce qui s’accorde avec l’origine mentale de ces dans la vraie maladie de Parkinson.

maladie de Parkinson. D’une part, des trem- Cerveau & Psycho : Sœur Marie-Simon-Pierre
blements, des raideurs, des douleurs muscu- a déclaré qu’un soir, après avoir griffonné
laires et des difficultés à s’exprimer à l’oral avec la plus grande difficulté le nom de Jean- Freud et l’identification
et à l’écrit, peuvent survenir à la suite d’un Paul II sur un bout de papier, elle s’est couchée hystérique
traitement par les neuroleptiques, lorsque le et, le lendemain, tous ses maux avaient En 1921, Freud définissait ainsi
traitement est interrompu. Et d’autre part, ce disparu. L’aspect mystique de cette guérison l’identification hystérique :
que l’on nomme le syndrome de Parkinson est... troublant ! si une petite fille contracte
psychogène, où des symptômes proches de la Stéphane Thobois : Évidemment, c’est spec- le même symptôme
maladie de Parkinson sont l’expression d’une taculaire et c’est d’ailleurs pour cela que le douloureux que celui de sa
souffrance psychique de la personne atteinte Vatican s’est intéressé à ce cas. Je ne veux mère, elle signifie une volonté
(voir l’encadré ci-dessus). pas disqualifier l’expérience de cette religieuse, hostile de se substituer à la
et je serai le premier heureux si une telle guéri- mère et le symptôme exprime
Cerveau & Psycho : La maladie de Parkinson son était avérée. La question est : a-t-on affaire l’amour pour le père. Dans la
avancée dans le cas de cette religieuse pour- à une guérison miraculeuse ? Le Vatican symbolique chrétienne, Dieu
rait-elle avoir été confondue avec un syndrome emploie avec prudence le terme de « guérison épouse l’Église, représentée par
parkinsonien psychogène ? inexpliquée ». Le moins qu’on puisse dire pour le pape. Étonnamment, la
Stéphane Thobois : C’est une possibilité. l’instant est qu’elle est effectivement inex- religieuse « miraculée » avait
Le problème, c’est qu’on ne connaît pas le pliquée, mais c’est peut-être aussi parce qu’on contracté des symptômes
dossier médical. Dès lors, il n’y a guère de n’en sait pas assez sur les tenants et les abou- identiques à ceux du souverain
moyen de trancher. Il faut préciser que les cas tissants de ce cas médical. Le fait que les pontife. Un psychanalyste
de Parkinson psychogène sont tellement rares médias se soient précipités sur ce pain béni audacieux ne pourrait-il voir
que la majorité des neurologues n’en ont journalistique qu’est la notion de miracle dans cette symptomatologie
jamais vu. Personnellement, je sais que cela révèle peut-être que c’est nous, consomma- une identification hystérique ?
existe, mais je n’ai pas eu l’occasion d’exa- teurs de l’information, qui avons soif de spec- La religieuse s’identifie ainsi
miner un patient qui en était atteint. Et taculaire et de magique… à l’épouse de Dieu par un
évidemment, plus on a d’expérience clinique, Dans tous les cas, la médecine n’est pas symptôme, celui de la maladie
plus on est à même de distinguer un tel omnisciente et il faut rester prudent quand on de Parkinson, manifestant son
syndrome psychogène d’une vraie maladie de parle d’un cas particulier et lorsqu’on n’a pas amour pour le Père. Mais là
Parkinson. On comprend à quel point ce accès au dossier. Dans mon cas, je ne puis donc encore, on n’en saura pas plus
dossier est complexe : il faut prendre en compte rien affirmer sur le cas de cette religieuse. En avant d’avoir collecté davantage
l’expérience du médecin, la façon dont il a l’état actuel des « preuves » qui sont fournies, de pièces sur ce nébuleux
posé le diagnostic, etc. il est vraiment difficile de conclure... dossier…

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Gentaz article 20/04/07 15:10 Page 72

NEUROBIOLOGIE

La force du
mouvement
Le mouvement d’une main qui dessine, d’un bras qui se balance
au rythme de la course, de jambes qui foulent une plage déserte :
tous ces mouvements nous attirent, car dès notre naissance,
notre cerveau est prédisposé pour les observer, les reconnaître
et les comprendre. L’être humain est avide de mouvement.

David MÉARY et Édouard GENTAZ

a petite Léa écarquille les yeux en regar- de petites diodes lumineuses, et il la filme dans le

L dant passer un chien devant sa poussette.


Elle tend la main, pousse de petits cris,
captivée par ce mouvement. Depuis quelque
temps, ses parents ont remarqué qu’elle n’a
d’yeux que pour les animaux, chiens ou chats, et
pour les petites marionnettes que l’on fait remuer
devant ses yeux. En revanche, le mouvement mono-
noir quand elle se déplace. Les mouvements de ces
petits points lumineux sont « biologiques », puis-
qu’ils sont produits par le déplacement d’un être
vivant. G. Johansson filme alors plusieurs mouve-
ments tels que la marche, la course, la danse, puis
il montre ces films ou des images fixes extraites
de ces films à plusieurs volontaires. Confronté aux
tone de la cordelette du rideau qui se balance dans images fixes, aucun volontaire n’est en mesure de
un courant d’air ou les voitures dans la rue l’inté- dire ce qu’elles représentent. Mais dès que les points
ressent moins. D’où lui vient cette sensibilité aux s’animent, tout le monde reconnaît rapidement
mouvements des « choses vivantes » ? qu’il s’agit du mouvement d’un corps humain, et
Chez l’être humain, la perception visuelle des est capable de dire si la personne court, marche ou
mouvements biologiques et celle des mouvements danse… Les adultes et les enfants d’âge scolaire
non biologiques diffèrent. En effet, le système visuel n’ont besoin que de deux dixièmes de seconde pour
est particulièrement sensible aux mouvements reconnaître une personne en mouvement grâce au
« biologiques », c’est-à-dire produits par un orga- mouvement des points.
nisme vivant, qu’il s’agisse d’animaux ou d’êtres
humains. Quand cette capacité apparaît-elle chez
l’enfant ? Résulte-t-elle d’un long processus où
Le langage des mouvements
l’enfant apprendrait, par l’expérience, à distinguer Pour essayer de mieux comprendre d’où vient
ce qui est vivant de ce qui ne l’est pas, ou bien cette fascinante habileté visuelle, d’autres psycho-
cette capacité est-elle déjà présente à la naissance ? logues ont étudié ce qu’il en est chez les nourris-
C’est la question que nous nous sommes posée au sons. En 1982, les Américains R. Fox et C. McDa-
Laboratoire psychologie et neurocognition, de l’Uni- niel montrent à des bébés de deux, quatre et six mois
versité de Grenoble. Nous présenterons ici succes- deux types de scènes : l’une comporte un mouve-
sivement les deux principaux types d’expériences ment biologique, l’autre représente un mouvement
qui sont utilisés par les psychologues pour mettre non biologique (par exemple, un mécanisme arti-
en évidence cette sensibilité aux mouvements biolo- ficiel). Chacune des scènes apparaît sur un écran,
giques, aussi bien chez les adultes et les enfants… et les deux écrans sont placés côte à côte. Les scènes
que chez les nourrissons ! sont présentées pendant 15 secondes et pendant
En 1973, le psychophysicien suédois Gunnar cette durée, les chercheurs mesurent le temps que
Johansson a une idée que l’on pourrait croire jaillie les bébés passent à observer un écran ou l’autre.
du cerveau d’un organisateur de spectacles de Il s’avère que les bébés de quatre et six mois préfè-
cirque : il place sur les articulations d’une personne rent le mouvement de points représentant une

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Gentaz article 20/04/07 15:10 Page 73

AKG-Images

forme humaine, puisqu’ils consacrent environ de stimulation proposée (plusieurs points lumi- 1. Petite fille courant sur
70 pour cent de leur temps à le regarder. Ils mani- neux en mouvement) serait trop complexe ou pas le balcon de
festent plus d’attrait pour ce type de mouvement assez attirant pour ces enfants. Dans la suite de Giacomo Balla (1920) :
que pour un mouvement aléatoire du même nombre nos expériences, nous avons tenté de trancher la décomposition
de points ou pour un mouvement représentant un entre ces hypothèses. du mouvement réalisée
humain inversé, tête en bas. Des études récentes réalisées avec des animaux par le peintre active-t-elle
Pourtant, chez les bébés de deux mois, aucune laisseraient penser que la capacité de reconnais- nos circuits neuronaux
préférence n’est observée. Ceci peut s’expliquer a sance des mouvements biologiques est innée du sensibles aux mouvements
priori de deux façons : dans l’hypothèse où l’en- fait de sa présence dès la naissance. C’est notam- biologiques ?
fant apprend à distinguer les mouvements biolo- ment le cas chez les poussins, les chats et les singes
giques de mouvements non biologiques à mesure macaques : ainsi, cette capacité serait une carac-
qu’il en observe, le nourrisson de deux mois n’au- téristique intrinsèque à tous les cerveaux des verté-
rait pas encore accumulé assez d’expériences pour brés. Ces données convergentes nous ont incités
faire la différence. Et dans l’hypothèse où la faculté à proposer à des nouveau-nés un autre type de
de reconnaître les mouvements biologiques serait mouvement biologique : le mouvement biologique
génétiquement prédisposée, les petits de deux mois d’un seul point lumineux.
n’y parviendraient pas, soit parce que le système Dans les années 1990, deux psychologues
cérébral sous-tendant cette capacité ne serait pas italiens, Paolo Viviani et Natale Stucchi, de l’Uni-
encore arrivé à maturation, soit parce que le type versité de Genève, se sont intéressés à la perception

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Gentaz article 20/04/07 15:10 Page 74

Bibliographie de mouvements biologiques simples pouvant être droites. D’un essai à l’autre, l’ellipse était de moins
figurés par un point lumineux, tels ceux d’un doigt en moins aplatie, mais on continuait à faire ralen-
D. MÉARY et al., ou de la pointe d’un stylo sur une feuille. Ces expé- tir le point vers les extrémités (comme s’il s’était
Four-Day-Old Human riences reposent sur l’étude des mouvements des agi d’une ellipse très aplatie). Lorsque le point lumi-
Neonates Look Longer at extrémités des membres supérieurs chez l’homme. neux s’est mis à décrire une trajectoire circulaire
Non-Biological Motions of a Ces recherches ont permis de découvrir une spéci- (l’ellipse n’était plus du tout aplatie), mais avec un
Single Point-of-Light, in PLoS ficité des mouvements de traçage (ou de dessin). En profil de vitesse correspondant à la production
ONE, vol. 2, p. 186, 2007.
analysant les mouvements des tracés de figures d’une ellipse ovale, les sujets ont eu tendance à
P. VIVIANI et N. STUCCHI, géométriques, telles que des cercles et des ellipses, percevoir une forme ellipsoïdale plutôt que circu-
The effect of movement les psychologues ont observé que la vitesse du geste laire. Et pourtant, lorsque le cercle est présenté de
velocity on form perception : dépend du rayon de courbure de la figure géomé- façon statique, les gens reconnaissent bien qu’il
geometric illusions in
dynamic displays, in trique tracée. En d’autres termes, lorsque nous dessi- s’agit d’un cercle. De plus, quand on propose aux
Perception&Psychophysics, nons une ellipse, nous accélérons dans les parties sujets une trajectoire d’ellipse orientée verticale-
vol. 46, p. 266, 1989. droites et nous ralentissons dans les courbes. Il y ment associée à une cinématique d’ellipse orien-
aurait donc une relation entre la géométrie et la tée horizontalement, les sujets ont tendance à perce-
G. JOHANSSON, Visual
perception of biological vitesse du mouvement. C’est notamment de cette voir un cercle ! Enfin, quand un point parcourt une
motion and a model for its façon que l’on distinguerait les mouvements biolo- trajectoire elliptique en maintenant toujours la
analysis, in Percept. giques des autres mouvements, notamment en ce même vitesse, les sujets ont l’illusion qu’il accé-
Phychophys., vol. 14, qui concerne ceux de la main et du bras. lère dans les portions courbes et qu’il ralentit dans
pp. 201-211, 1973. Cette relation a été mise en équation et elle est les portions droites, ce qui n’est pas le cas.
communément nommée la loi puissance deux tiers.
De nombreuses recherches ont tenté de produire des
mouvements libres de la main qui n’obéiraient pas Quand la perception motrice
à cette loi, mais sans succès. Les mouvements méca-
niques (par exemple ceux des bras d’un robot), quant
influence la vision
à eux, n’obéissent généralement pas à cette loi. Cette On observe donc des illusions perceptives lorsque
dernière serait un moyen sûr de déterminer si un la vitesse du mouvement et la trajectoire ne respec-
mouvement est biologique ou non, et pour la suite tent pas la loi du mouvement biologique, selon
de cet article, nous l’appellerons, au prix d’un abus laquelle le point ralentit lorsque la courbure est
de langage, loi du mouvement biologique. marquée, et accélère dans les portions moins cour-
Les chercheurs ont ensuite montré que le système bées. Le mouvement influe ainsi sur l’identification
visuel s’attend dans certains cas à observer cette de la forme des trajectoires, et les auteurs de ces
loi du mouvement biologique, comme s’il en avait expériences suggèrent que des connaissances
une connaissance implicite. Dans une expérience, motrices implicites interviennent dans les proces-
on a ainsi présenté sur un écran un point lumi- sus perceptifs. La perception consisterait en une mise
neux se déplaçant selon une trajectoire elliptique en relation d’une information visuelle et d’une repré-
de façon à respecter la loi du mouvement biolo- sentation motrice des règles de production des
gique, c’est-à-dire que le point ralentissait sur les mouvements : si les sujets ont l’impression que le
portions courbées, et accélérait sur les portions point décrit une ellipse alors qu’il parcourt en réalité

a b c d

Trajectoire réelle

Trajectoire perçue

2. Lorsque nous voyons un point décrire une trajectoire circulaire une trajectoire elliptique en accélérant sur les portions les plus
à vitesse constante, nous avons l’impression que la trajectoire est rectilignes et en ralentissant sur les portions courbées (c), nous
circulaire (a). Mais quand le point accélère sur certaines portions du avons bien l’impression qu’il se déplace suivant une ellipse, mais s’il
Cerveau & Psycho

cercle et ralentit sur d’autres, nous avons l’impression qu’il décrit parcourt l’ellipse à vitesse constante, nous avons l’impression que sa
une trajectoire en forme d’ellipse (b). À l’inverse, si un point parcourt trajectoire se rapproche d’un cercle (d).

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Gentaz article 20/04/07 15:10 Page 75

un cercle, c’est parce qu’ils se représentent incons-


ciemment le mouvement qu’ils feraient avec la main
pour faire avancer le point. Or ils sont, sans le savoir,
habitués à ralentir leurs mouvements dans les
portions courbées, et à accélérer dans les portions
rectilignes, donc leur système visuomoteur en déduit
que le point décrit une trajectoire qui n’est pas stric-
tement circulaire.
Reste une question essentielle : cette sensibilité
aux mouvements biologiques est-elle inscrite dans
le système visuel, ou se développe-t-elle au fil des
ans ? Pour le savoir, il faut examiner si les nouveau-
nés savent faire la différence entre le mouvement
biologique d’un point lumineux et un mouvement
non biologique. On sait aujourd’hui que, même sans
avoir observé le monde qui l’entoure, le nouveau-
né dispose de capacités visuelles qui lui permettent
d’organiser ce qu’il voit, et de donner un sens à ce
monde. Par exemple, il est capable de reconnaître
des visages, des orientations spatiales, des objets
fixes ou en mouvement. L’ensemble de ces résul-
tats montre que le nouveau-né possède déjà tout un
éventail de compétences perceptives...
Nous avons alors testé l’hypothèse selon laquelle rence pour les mouvements non biologiques s’ex- 3. Athlète enjambant
la loi de mouvement biologique (liant la vitesse pliquerait par le modèle de violation des attentes : une haie (1890),
et la trajectoire d’un point en mouvement) pour- si les nouveau-nés ont déjà une notion préalable chronophotographie de
rait être l’une des premières régularités perçue par de ce qu’est un mouvement biologique, ils sont Étienne-Jules Marey. Les
le système visuel des nouveau-nés. Pour cela, nous surpris de trouver un mouvement qui ne respecte chronophotographies
avons présenté aux nouveau-nés deux paires de pas ces caractéristiques, ce qui expliquerait qu’ils étaient réalisées en fixant
scènes issues des travaux de P. Viviani et de ses sont surpris par les mouvements non biologiques des pastilles blanches sur
collègues (voir la figure 2). La première paire est et qu’ils les observent de façon plus soutenue. les tempes, l’épaule, la
composée d’une scène biologique présentant un Durant la seconde période de 30 secondes, les main, l’avant-bras et le
point lumineux traçant un cercle avec une vitesse nouveau-nés regardent de façon égale les deux genou des figurants.
constante (cette condition satisfait les contraintes mouvements : un mécanisme d’habituation et une Enregistrés avec un long
de la loi du mouvement biologique) et d’une scène baisse de vigilance pourraient expliquer l’appari- temps de pose, ces points
non biologique présentant un point lumineux tion de ce comportement. lumineux dessinent un
traçant un cercle avec les variations caractéris- Il reste maintenant à examiner si l’interprétation mouvement biologique
tiques de vitesse d’une ellipse (le point accélère de P. Viviani et de ses collègues, fondée sur le rôle analogue à ceux étudiés
dans certaines portions du cercle comme si elles des compétences motrices implicites, s’applique à aujourd’hui par les
étaient plus rectilignes que d’autres, et ralentit des nouveau-nés, compte tenu de leur faible expé- scientifiques.
dans d’autres portions du cercle, comme s’il y avait rience motrice. Certains auteurs proposent des expli-
une courbure marquée). Ces deux scènes sont cations de la loi du mouvement biologique fondées
présentées simultanément à 42 nouveau-nés sur des caractéristiques du système visuel et de son
pendant 60 secondes (pour être sûr que l’enfant encodage. Des recherches complémentaires sont
ne fixe pas son regard à tel ou tel endroit de l’écran nécessaires pour mieux comprendre comment cette
parce qu’il préfère une zone particulière de l’écran loi est perçue avec un système aussi immature. Quoi
ou s’y est habitué, on inverse la position des deux qu’il en soit, ces résultats montrent que les nouveau-
scènes au bout de 30 secondes). nés humains sont attirés par les mouvements qui
violent la loi du mouvement biologique, et sont
Une sensibilité innée au vivant cohérents avec l’hypothèse selon laquelle cette loi
serait l’une des premières régularités perçue par le
La seconde paire est composée d’une scène biolo- système visuel des nouveau-nés.
gique présentant un point lumineux traçant une De toute évidence, si une telle réceptivité aux
ellipse avec un mouvement biologique et d’une mouvements biologiques était une propriété initiale
scène non biologique présentant un point lumi- du système visuel, présente indépendamment de
neux traçant une ellipse avec une vitesse constante. toute expérience visuelle, on pourrait s’attendre à
Ces deux scènes sont présentées simultanément à ce qu’elle soit codée par les gènes. Si les gènes
42 autres nouveau-nés pendant 60 secondes (on sous-tendant une telle propriété ont été sélec-
inverse la position des deux scènes au bout de tionnés au cours de l’évolution, les biologistes
30 secondes). Au total, 84 nouveau-nés ont été évolutionnistes prétendraient peut-être que l’être
testés et 73 ont été retenus dans les analyses. Le humain avait jadis tout intérêt à savoir rapide- David MÉARY
temps de regard de chaque scène a été mesuré à ment reconnaître un mouvement biologique dans et Édouard GENTAZ
l’aide d’une caméra numérique. son environnement, que ce soit pour échapper à sont chercheurs au
L’analyse globale des temps de regard de un prédateur ou pour détecter des proies. Dans ces Laboratoire psychologie
73 nouveau-nés révèle, pour la première fois, que conditions, effectivement, il n’est pas absurde de et neurocognition
ces derniers regardent plus longtemps le mouve- penser qu’une des caractéristiques les plus impor- (UMR 5105), à l’Université
ment non biologique que le mouvement biolo- tantes d’un système visuel est de savoir distinguer Pierre Mendès France
gique pendant les 30 premières secondes. La préfé- ce qui est vivant de ce qui ne l’est pas. ◆ de Grenoble.

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Verstichel article 20/04/07 16:37 Page 76

NEUROBIOLOGIE

Quand le temps s’inverse


LE CAS CLINIQUE Patrick VERSTICHEL

« a pauvre, elle est devenue folle. » ménage. Une nouvelle vie commence, pourrait-

L C’est avec un air désolé qu’une dame


d’un certain âge désigne, dans le
cabinet du médecin de garde, une
autre femme plus âgée qu’elle et dont
le regard semble légèrement absent. « Vous compre-
nez, j’ai dû l’amener, car elle ne peut plus rester à
la maison. Elle n’arrête pas de réclamer son mari.
on dire. Mais ce serait espérer un peu trop vite
que l’ancienne ait bel et bien cessé d’exister. Un
jour, de retour d’un séjour en Normandie, où elle
loue une chambre chez l’habitant, Madame J. se
plaint auprès de ses amies de ne plus trouver son
mari au domicile conjugal.

Elle pense même que lui et moi… Enfin, vous


comprenez… Alors elle vient le chercher chez moi… »
Le passé toujours vivant
Le médecin, un peu distrait, opine et envisage avec Celles-ci lui rappellent avec une certaine inquié-
un ennui anticipé une histoire adultérine compli- tude que le malheureux est décédé depuis déjà
quée, avec des protagonistes qui dépassent tous quelques années. « Je sais bien qu’il est mort, tout
les 70 ans, enfin, pourquoi pas, on en voit de toutes de même, rétorque Madame J. au médecin, il avait
sortes dans ce métier. Mais l’intérêt du praticien un cancer, et je me rends toutes les semaines au
renaît soudain lorsqu’il entend la suite : « Bien sûr, cimetière. » Mais plusieurs soirs de suite, elle sort
ce n’est pas possible, puisque son mari est mort dans les rues de Paris, pour se lancer à sa recherche.
voilà cinq ans. » « J’avais l’idée, confessera-t-elle, qu’il était parti
Madame J., la malade, est une petite femme avec une autre femme, une amie, alors je suis
âgée de 75 ans, avec une formation de comptable allée la trouver. »
et qui a administré des biens immobiliers avec Devant le médecin, Madame J. s’exprime avec
son époux jusqu’à la mort de ce dernier. Elle réor- véhémence, visiblement irritée. Ce dernier s’in-
ganise alors son existence, en s’entourant de terroge. Y a-t-il une maladie psychiatrique sous-
voisines attentionnées ainsi que d’une femme de jacente ? Pourtant, en dehors de ce point litigieux,

76 © Cerveau & Psycho - N° 21


Verstichel article 20/04/07 16:37 Page 77

Shutterstock
« J’ai passé mon baccalauréat en 1980, et je suis entrée à la faculté en 1978. Quelques
années plus tard, j’ai passé mon brevet des collèges. » Folie, plaisanterie ou poésie
surréaliste ? Non, le temps peut s’inverser chez certaines personnes dont le cerveau est lésé.

Madame J. paraît en bonne santé mentale. Elle médecin. Après quelques jours d’hospitalisation,
sait parfaitement où elle se trouve, peut évoquer elle est dans l’incapacité de dire depuis combien
avec précision ses problèmes de santé antérieurs, de temps elle est à l’hôpital. Un neuropsychologue
placés sous le signe d’une hypertension artérielle. évalue alors plus précisément ses capacités intel-
Sa mémoire semble correcte. Finalement, déci- lectuelles, au moyen de divers tests. Conclusion :
sion est prise d’hospitaliser la patiente dans le si la mémoire des événements de sa vie est respec-
service de neurologie. tée, en revanche, Madame J. ne peut se rappeler la
date précise d’aucun de ces événements. Ni celle
Décédé avant d’être retraité... de son mariage ni celle de la naissance de son
premier enfant, par exemple. Les dates qu’elle donne
C’est là que l’observation de son comportement sont inexactes et varient d’une fois sur l’autre.
remet en question la normalité de ses facultés : Un test simple de classement chronologique est
Madame J. quitte à regret sa chambre pour passer effectué : dix événements importants de la vie de
divers examens, semblant toujours guetter la venue Madame J. sont inscrits sur une feuille de papier
de son mari. Le soir, elle se plaint avec acrimonie et la patiente doit les aligner dans l’ordre où ils
aux infirmières de se trouver délaissée par son se sont produits. Le résultat est surprenant : le clas-
homme. Un autre aspect de son comportement sement opéré inscrit d’abord le décès de son époux,
attire l’attention : elle paraît perdue dans le temps. avant la retraite de celui-ci. Un autre test de clas-
Au crépuscule, il lui arrive de prétendre que le sement est réalisé avec dix événements publics
jour vient de se lever. Elle est incapable de donner célèbres, que la plupart des gens classent dans
la date, le jour ou l’heure de la journée. Elle ne l’ordre. Or, chez Madame J., les erreurs sont mani-
peut estimer correctement la durée du temps qui festes et redessinent l’histoire d’une manière fantai-
passe : après plus d’une demi-heure d’examen, elle siste ; ainsi, l’assassinat du président Kennedy
déclare avoir passé cinq minutes en présence du intervient après la Première Guerre du Golfe. Si

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G. Clémenceau C. de Gaulle J.- F. Kennedy F. Mitterrand S. Hussein

Thalamus

Cortex frontal

Cortex pariétal

Striatum

l’on simplifie la tâche en demandant à la patiente quence la plus immédiatement perceptible était
si tel ou tel événement a eu lieu avant ou après alors que tout en sachant pertinemment que son
1970, elle échoue dans presque tous les cas. époux était décédé, elle évoquait des souvenirs
Ces tests laissent penser qu’une anomalie céré- de lui qu’elle jugeait à tort d’actualité. Sans date
brale perturbe chez elle toute appréciation du temps. précise et sans relation les uns avec les autres, les
Des examens d’imagerie par résonance magnétique faits se mélangeaient, si bien que des souvenirs
feront apparaître des lésions d’ischémie au niveau associés à son mari lui semblaient récents. À tel
d’un noyau profond du cerveau droit, le thalamus, point qu’elle avait acquis la conviction que son
c’est-à-dire que cette zone cérébrale est insuffi- mari était encore en vie, et devait se trouver quelque
samment oxygénée. Une autre séance de scanner part. Ce délire inhabituel a disparu dès que la
(une technique permettant de visualiser les débits patiente, en récupérant de son accident vasculaire
sanguins, la tomographie d’émission monophoto- cérébral, a retrouvé un sens du temps permettant
nique) apporte des informations supplémentaires : un classement cohérent des souvenirs.
cette petite lésion thalamique entraîne un fonc- On connaît depuis longtemps en neurologie
tionnement réduit de deux vastes régions céré- certaines anomalies de la perception de l’espace.
brales, le lobe frontal et le lobe pariétal droits. Ces dernières surviennent fréquemment après des
destructions de l’hémisphère droit. Toutefois, les
perturbations de l’appréciation du temps sont plus
Kennedy assassiné rares et leur description est récente. Parfois, les
après la Guerre du Golfe patients ignorent jusqu’au jour, à la date, et à
l’heure ; ils peuvent avoir des difficultés à esti-
Un mois s’écoule, et Madame J. se sent un peu mer la durée du temps qui passe ; être incapables
mieux. Elle retient la date du jour, se repère mieux de dater les événements inscrits dans leur mémoire
dans la journée (distingue le matin et le soir, par et de les replacer dans une séquence chronolo-
exemple) et parvient à estimer avec plus d’exacti- gique exacte. Madame J. quant à elle cumulait
tude la durée du temps qui s’écoule. Il lui arrive tous ces symptômes.
de plus en plus rarement d’attendre son mari de Généralement, ces troubles sont associés à des
retour du bureau, et finalement elle n’en parle plus. lésions cérébrales caractéristiques. Ces dernières
Les événements de son existence se rangent de sont le plus souvent situées dans le thalamus (un
nouveau dans l’ordre, et elle peut rentrer chez elle. amas de neurones profondément enfoui dans le
Que s’est-il passé chez Madame J. ? Elle a vécu cerveau ; il existe un thalamus pour chaque hémi-
pendant plusieurs semaines une expérience dite sphère) ou encore dans les lobes frontaux. Dès lors,
de « destructuration du temps » qui avait atteint les neurologues ont imaginé que la perception du
des proportions exceptionnelles. Non seulement temps repose sur un circuit qui associe le thalamus
ses capacités à se repérer dans le temps étaient et le lobe frontal : si l’un de ces deux éléments est
défectueuses, mais elle était devenue incapable endommagé, on ne peut plus classer efficacement
d’ordonner ses souvenirs, pourtant intacts, dans les événements d’une vie. Ces « circuits du temps »
une suite chronologique cohérente. La consé- sont nommés « circuits thalamo-corticaux ».

78 © Cerveau & Psycho - N° 21


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Lésion du thalamus

La perception du temps est assurée normalement par


quatre aires cérébrales : le thalamus et le cortex frontal
droit qui échangent des impulsions électriques, ce qui
impose un rythme au striatum, le « chronomètre » du
cerveau (a). Le temps affiché par ce dernier serait lu par le

Cerveau et Psycho / Philippe Plateaux


cortex frontal, assisté par le cortex pariétal. Ainsi, les
informations temporelles sont agencées par le lobe frontal
en une chronologie rigoureuse. Quand une lésion du
thalamus (b) empêche l’échange d’impulsions entre cette
aire et le cortex frontal, ce dernier ne reçoit plus assez
d’informations et la chronologie qu’il fournit est anarchique.

Chez Madame J., c’est la portion interne du aussi celle qui prépare les mouvements, puisque
thalamus droit qui a été détruite. Les scanners ont chaque geste nécessite une estimation de la durée
également révélé que le lobe frontal de la patiente et un découpage temporel.
est désactivé, sans doute parce qu’il ne reçoit plus Chez Madame J., c’est la mise en marche du chro-
d’informations du thalamus. Le circuit thalamo- nomètre qui ne fonctionne plus. Son cortex fron-
cortical ne fonctionnant plus correctement, la tal ne reçoit plus d’informations à « lire ». Mais ce
perception du temps s’effondre. n’est pas tout: comme il n’est plus suffisamment
activé par le thalamus (souvenons-nous que ce
dernier a été endommagé par un accident vascu-
Le striatum : laire cérébral), il présente une activité réduite. Comme
un chronomètre cérébral il n’est plus stimulé par les informations qu’il reçoit,
il fonctionne de façon autonome, ce qui le conduit
Comment fonctionne le thalamus? Il présente à reconstituer une ligne du temps anarchique.
la particularité d’être connecté avec pratiquement Le lobe frontal droit a sa façon d’ordonner les
tout le manteau cortical (les couches superficielles événements qui se sont produits. On dit qu’il indexe Bibliographie
du cerveau). Des impulsions électriques régulières les souvenirs sur une échelle temporelle : il leur
font des allers et retours entre le thalamus et le assigne des positions, comme sur une ligne imagi- F. MACAR, J. COULL
cortex. Chaque cycle d’aller et retour de l’infor- naire que l’on nomme généralement « horizon et F. VIDAL, The
mation – le cycle thalamo-cortical – dure environ temporel ». Il s’agit d’une représentation spatiale, supplementary motor area
200 millisecondes. Ces impulsions électriques impo- ce qui explique que le lobe pariétal droit, dévolu à in motor and perceptual
sent un rythme dit thêta à l’activité cérébrale. Ce la perception de l’espace, soit aussi impliqué dans time processing : fMRI
rythme exerce à son tour une influence sur d’autres la perception du temps. On peut résumer cette situa- studies, in Cogn. Process,
vol. 7(2), pp. 89-94, 2006.
régions du cerveau, notamment le striatum : dans tion de la façon suivante : s’appuyant sur des méca-
le striatum se trouvent des neurones dits oscil- nismes rythmiques à l’échelle des neurones du thala- C. BUHUSI et W. MECK,
lants, dont l’activité augmente et diminue de façon mus, une aire corticale frontale évaluerait le temps What makes us tick ?
Functional and neural
périodique, tel un pendule. Le rythme thêta a pour qui passe ; utilisant les aptitudes spatiales du lobe
mechanisms of interval
effet de synchroniser ces millions de petits pendules pariétal, le lobe frontal classerait les souvenirs selon timing, in Nat. Rev.
(15 millions environ). De façon métaphorique, le un ordre chronologique et donnerait à la mémoire Neurosci., vol. 6(10),
striatum peut être considéré comme un chrono- l’impression de continuité qui la caractérise. pp. 755-765, 2005.
mètre qui serait mis en marche par le circuit Dans le cas de Madame J., un mélange des souve- J. CAMBIER et
thalamo-cortical. Reste à savoir quelle zone lit le nirs récents et anciens lui faisait croire que son P. VERSTICHEL, Le cerveau
temps affiché par le chronomètre. C’est une zone mari était encore en vie, alors qu’elle se souve- réconcilié, Masson, 1998.
du lobe frontal, l’aire motrice supplémentaire qui nait pourtant qu’il était mort, par une sorte de
évaluerait les durées. dédoublement de la pensée ! Parce qu’elle a utilisé
À partir de l’IRM fonctionnelle, on a pu montrer ses capacités rationnelles ou qu’elle a progressi- Patrick VERSTICHEL
que cette région, connectée au striatum, s’active vement récupéré de son accident vasculaire céré- est neurologue au Centre
lorsque le sujet prête attention à l’écoulement du bral, Madame J. a retrouvé petit à petit le fil des hospitalier intercommunal
temps. Il n’est pas surprenant que cette aire soit événements qui ont jalonné sa vie. ◆ de Créteil.

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Dubois article 20/04/07 11:40 Page 80

Lorsque vous prenez l’habitude de travailler à un endroit,


NEUROBIOLOGIE ce lieu s’imprègne de votre activité. Il devient synonyme de
travail, et vous facilitera la tâche quand vous vous y trouverez.
De même, un salon où l’on a beaucoup parlé favoriserait
la conversation ! Chaque lieu devient associé à une activité,
chez l’homme comme chez l’animal.

Comportements

L’emprise des lieux


Michel Jean DUBOIS

« h ! Ici, je me sens bien… Je sens l’âme s’est pas étonné du fait qu’un cheval semble mieux

A de ces livres m’envahir et un besoin


d’érudition me saisir… Comment ne
pas songer à Hegel, à Kant ? Comment
ne pas saisir une plume et coucher ses
réflexions sur le papier, lorsqu’on est entouré de ces
volumes vénérables ? » constatait un bibliophile péné-
tré par l’ambiance de son cabinet de travail. Comme
sauter dans un lieu plutôt qu’un autre, qu’un labra-
dor paraisse parfaitement dressé ici, mais n’en fait
qu’à sa tête ailleurs, qu’un chat est perturbé dans
ses habitudes par un déménagement, qu’un oiseau
parade autour d’une feuille morte tombée sur son
territoire alors qu’il serait insensible à cette même
feuille quelques mètres plus loin…
lui, nous avons tous des lieux qui nous inspirent,
nous poussent à l’action ou, au contraire, nous inhi-
bent : les étudiants le savent bien, qui emportent des
Un endroit pour s’aimer…
valises entières de polycopiés pour travailler pendant Il est bien connu que certains lieux, tels les
les congés d’été, et qui, l’été fini, admettent qu’ils terrasses de café ou les plages, favorisent les
ont à peine entrouvert un livre, ou bien qu’ils étaient rencontres, et que bien des individus abordent des
incapables de se concentrer sur leurs cours. Pour- personnes du sexe opposé dans ce type de contexte
quoi est-il si difficile de se mettre au travail ? Une alors qu’ils n’y penseraient pas forcément dans
première explication voudrait que les loisirs, la plage, une usine ou une administration. Ce phénomène
les soirées et les amis constituent autant de distrac- a son équivalent dans le monde animal : les
tions qui empêchent de trouver le bon état d’esprit. animaux s’attachent à certains endroits, et pren-
Mais parfois, on s’aperçoit qu’il est également diffi- nent l’habitude d’y pratiquer des activités parti-
cile de travailler chez soi, même en dehors des périodes culières, si bien que le simple fait de se retrouver
de vacances, et que l’on se concentre mieux au bureau. dans un lieu peut stimuler l’activité associée.
Comme si l’environnement imposait notre aptitude La première forme d’attachement concerne le lieu
à nous livrer à des activités professionnelles ou de de naissance. Cela se nomme philopatrie, chez les
loisirs... Nous mettons-nous inconsciemment au cerfs ou les chevreuils par exemple. Cet attache-
diapason de notre environnement ? ment montre que l’enracinement spatial exerce une
De fait, les études réalisées chez les animaux emprise durable sur les comportements. En suivant
ont permis de constater que l’environnement influe par balises radio les déplacements des animaux dès
sur le comportement. Ainsi, les animaux mani- leur plus jeune âge, on constate que les brebis de
festent de singulières habitudes liées à leur envi- mouflon (les femelles de mouflon) du massif du
ronnement : ici, ils mangent, là ils se reprodui- Caroux-Espinouse dans l’Hérault ne quittent pas le
sent, là encore ils s’observent... Comme s’il existait domaine de vie qu’elles ont appris à connaître avec
des lieux de prédilection pour se livrer à une acti- leur mère. Quant aux mâles (les béliers), ils s’éloi-
vité. D’ailleurs, qui n’a pas remarqué ces préfé- gnent progressivement de leur domaine de nais-
rences du chien pour un lieu de couchage, qui ne sance, mais y reviennent à intervalles réguliers.

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AKG-Images

La majorité d’entre eux ont un domaine vital des aptitudes que l’on dit « situées ». Dans des 1. Le philosophe peint
bipolaire constitué d’un domaine de rut et d’un recherches ultérieures menées sur des singes capu- par Rembrandt en 1633
domaine hors rut. Les animaux les plus âgés ne cins, nous désirions savoir si l’attachement des médite dans son lieu de
fréquentent leur zone de rut que durant la période animaux à certains lieux intervenait dans la forma- réflexion, dont
adéquate, en automne. Des béliers qui pourraient tion de leurs habiletés, c’est-à-dire dans leur capa- l’atmosphère favorise
se reproduire avec des femelles résidant dans leur cité à acquérir certains comportements spécialisés l’élévation de la pensée.
domaine hors rut semblent les négliger et effec- qui peuvent leur être utiles, par exemple le fait de
tuent des déplacements importants et subits pour manier une baguette pour attraper des fourmis, ou
rejoindre leur domaine de rut habituel. On a aussi surveiller les alentours pour détecter d’éventuelles
observé de grands déplacements de béliers de menaces. Les résultats de ces études laissent penser
Bighorn (Ovis canadensis) aveugles aux brebis qui qu’il existe des lieux « capacitants » (qui favorisent
ne se trouvaient pas au « bon » endroit au « bon » le développement de certaines capacités ou acti-
moment. De même, la signification donnée à un vités) et des lieux « invalidants » (qui empêchent
individu par un mâle d’antilope springbok (Anti- au contraire certaines activités de se manifester).
dorcas marsupialis) dépend beaucoup du lieu de Bien entendu, cela entraîne des conséquences à la
la rencontre. Occasionnellement, il peut même char- fois sur le développement des capacités d’un animal
ger « à vide » dans la zone la plus externe de son et sur ses relations avec ses congénères.
territoire, c’est-à-dire charger en l’absence totale Par exemple, un lieu préférentiellement utilisé
de toute autre antilope, uniquement parce qu’il se pour une activité particulière peut devenir propice
situe aux confins de son territoire et que c’est un à la réalisation d’une tâche instrumentale : un singe
lieu qui le pousse à agir de la sorte... qui a l’habitude de manipuler des objets dans
Cette emprise des lieux privilégiés n’est pas une certaine portion de son environnement peut
anodine, car elle renvoie à des motivations et à plus facilement développer à cet endroit une tâche

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Glossaire : sivement des régions ayant telle ou telle fonction.


ieu capacitant pour une activité : endroit où un animal (par exemple, Lorsque les singes prennent l’habitude de se réunir
L un singe) a plus de facilités pour se livrer à une activité. Dans un endroit
capacitant pour la manipulation des objets, le singe est plus adroit pour jouer
à un endroit pour s’épouiller, cette activité est
marquée du sceau de l’endroit et ultérieurement,
avec des pierres ou des brindilles, alors qu’il montrera moins d’adresse dans tout singe qui passera par ce lieu sera plus sensible
un endroit voisin. à l’expression de ce comportement social.
De façon générale, on observe le scénario suivant :
ieu invalidant pour une activité : endroit où l’animal a plus de diffi- un individu exprime d’abord un comportement – il
L cultés à se livrer à une activité. Un singe fera moins fréquemment une solli-
citation sociale dans un endroit invalidant pour ce type de comportement.
se met, par exemple, à taper avec des pierres – et
essaye plusieurs endroits. Par la suite, d’autres
congénères peuvent venir faire la même chose à
l’un de ces emplacements testés, lequel deviendra
hilopatrie : attachement à son lieu de naissance. La philopatrie se mani-
P feste chez de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères par le
fait de rester sa vie durant sur le domaine de naissance, ou par un retour
alors un endroit privilégié pour cette activité. C’est
un peu comme pour l’établissement d’un sentier :
pour qu’il se dessine et devienne visible, il faut
périodique pendant la saison de reproduction. qu’un nombre suffisant de personnes l’empruntent.
C’est seulement si un lieu est utilisé de façon
omaine hors rut : portion du domaine vital où un mâle ne réside répétée par d’autres membres du groupe pour expri-
D qu’épisodiquement pendant la période de reproduction. Des mâles
semblent pouvoir ignorer les femelles qu’ils y rencontrent, car cette partie
mer le même comportement que sa fonction émerge
et finit par favoriser l’expression du comporte-
de leur domaine ne recouvre pas la fonction de reproduction. ment. Les contraintes sociales jouent également
un rôle dans ce processus, car les relations de
dominance, par exemple, peuvent faciliter ou retar-
instrumentale, par exemple capturer des fourmis. der la spécification des lieux qui se révéleront en
L’espace est capacitant pour ce type d’activité. En fin de compte plus propices pour les contacts
revanche, ce lieu peut se révéler inapproprié s’il s’agit sociaux, les activités de manipulation, les dépla-
de faciliter une réconciliation entre congénères, cements, l’activité de surveillance ou le repos.
puisque l’animal a alors tendance à ne pas être récep-
tif aux signes d’apaisement qui sont émis : l’espace
est dit invalidant pour la sphère sociale. Pour arri- Quand le lieu
ver à de telles notions, il a d’abord fallu étudier
comment des singes capucins (Cebus olivaceus) intro-
empêche de travailler
duits dans un nouvel enclos structurent leur espace Plus étonnant encore, des expériences ultérieures
de vie, et cela supposait notamment de déterminer ont montré qu’un même objet successivement intro-
2. Les lieux peuvent ce que les singes faisaient et où ils le faisaient. duit dans différentes zones de l’enclos ne suscite
déclencher d’étranges Il a été assez facile de constater que l’enclos est pas les mêmes réactions de la part des singes. Dans
comportements. Ainsi, un structuré en régions préférentielles dédiées à des ces expériences, nous avons fixé des objets (des
singe habitué à épouiller activités particulières : manger, se déplacer, mani- bouées de bateau) pendant une semaine en trois
ses congénères à un puler des pierres ou des bâtons, ou interagir socia- endroits bien fréquentés de l’enclos, chaque endroit
certain endroit de son lement avec d’autres singes. L’association d’une étant associé à une activité particulière : manger, se
enclos aura tendance à activité et d’un lieu n’est pas simplement dictée déplacer, manipuler des objets ou interagir avec des
faire de même avec un par la configuration de l’espace disponible ; en congénères. Nous avons constaté que les singes
objet placé à cet endroit... fait, c’est l’activité du groupe qui définit progres- semblent ne pas voir l’objet lorsqu’il est placé sur
le site d’alimentation (où le singe ne pense qu’à
manger !). Il devient un objet à écarter quand il est
placé sur un lieu de passage (lieu associé au dépla-
cement), et suscite un intérêt nouveau de la part des
singes – alors qu’il était présent dans les autres zones
depuis deux semaines – quand il est placé dans un
endroit où les singes manifestent spontanément des
comportements exploratoires et sociaux.
En outre, sur ce même lieu, nous avons constaté
que l’objet revêt la signification de chose à mani-
puler et même à épouiller ! En somme, si l’on place
une bouée de bateau à un endroit où les singes ont
l’habitude de s’épouiller, ils se mettent à épouiller
la bouée de bateau ! Cet épouillage effectué sur un
objet tel qu’une bouée dans un lieu marqué par un
savoir-faire social n’est aberrant que pour un obser-
vateur qui méconnaît le retentissement des lieux sur
les activités. Si la bouée peut être traitée « comme
un congénère » dans ce lieu capacitant pour la sphère
sociale, c’est que l’intérêt suscité par le congénère
et sa signification ont une composante spatiale.
Jean-Michel Thiriet

N’est-ce pas également vrai pour l’être humain qui


« intuitivement » ne se conduira pas de la même
manière avec la même personne en fonction de l’en-
droit où il se trouve (au bureau ou sur un terrain de

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3. Ce singe utilise un appareil conçu pour la « pêche au


miel »: ses performances sont idéales dans un lieu où il a été
habitué à se livrer à cette activité, et beaucoup moins bonnes
dans d’autres lieux où il est habitué à faire autre chose.

sport) ? De même, on comprend pourquoi nous n’ou-


vrons pas nos classeurs lorsque nous sommes en
vacances : tel le singe qui ne voit pas la bouée lors-
qu’elle est placée dans un lieu d’alimentation, nous
n’arrivons pas à intégrer la présence de nos poly-
copiés lorsque nous sommes à la plage.
La seconde étape de ce travail a consisté à explo-
rer les conséquences cognitives du fait que la fonc-
tion d’un objet dépende de l’endroit où il se trouve.
Nous nous sommes demandé si le lieu pouvait exer-
cer un rôle facilitateur ou inhibiteur dans l’ex-
pression de compétences nouvelles, par exemple
l’utilisation d’outils. Nous avons alors eu l’idée de Michel Jean Dubois
disposer simultanément deux dispositifs identiques
dans deux lieux différents de l’enclos. Il s’agissait
de sondes métalliques équipées d’un embout leur
permettant d’extraire du miel d’un réservoir s’ils
s’en servaient correctement (voir la figure 3). Nous animaux seraient optimisés si l’on considérait l’exis- Bibliographie
avons d’abord constaté une grande facilité des tence de ces lieux capacitants et invalidants : par
singes capucins à apprendre à « pêcher » du miel exemple, on pourrait favoriser le comportement M. DUBOIS et al., Spatial
avec ces outils métalliques. reproducteur ou alimentaire des animaux dans les selectivity to manipulate
Ensuite, cette facilité s’est d’autant mieux expri- zoos en situant mieux ce que l’on nomme des « enri- objects in wedge-capped
mée (apprentissages plus rapides, moins d’erreurs, chissements environnementaux » (échafaudages de capuchins (Cebus
olivaceus), in Primates,
moins d’utilisations aberrantes de l’outil…) que le branches, pneus, fosses ou pièce d’eau). vol. 46 pp. 127-133, 2005.
dispositif était placé dans un lieu « capacitant » pour
ce type d’activité, c’est-à-dire un lieu où sponta- J.-F. GERARD et al.,
nément les animaux avaient pris l’habitude de mani- Pour une écologie Comportement et cognition :
la perspective de l'enaction,
puler et de combiner des objets, qu’il s’agisse de
branches, de brindilles, de cailloux, de bouts de
comportementale in Autour de l'Éthologie et
de la cognition animale,
bois, de noyaux de fruits, de cosses de légumi- Toutes ces études éthologiques révèlent que la Presses Universistaires de
neuses, de gros insectes ou de bouts de métal. Les dextérité que l’on peut déployer dans une activité, Lyon, pp. 155-182, 2005.
taux de réussite à la pêche au miel dépassaient mais aussi la motivation qui la sous-tend, la capa- M. DUBOIS et al., Spatial
40 pour cent pour le dispositif placé dans le lieu cité d’innovation ou d’apprentissage, dépendent facilitation in a probing task
capacitant et restaient toujours inférieurs à 30 pour bien souvent du lieu où cette activité s’exprime. in Cebus olivaceus, in
cent, pour les mêmes individus placés dans le lieu Comme les autres animaux, nous faisons l’ex- International Journal of
invalidant, utilisé en temps normal pour d’autres périence d’un milieu de vie qui n’est objectif que Primatology, vol. 22,
activités que la manipulation. Dès lors, si nous, les pour un observateur non averti. Il faut être atten- pp. 991-1006, 2001.
êtres humains, gardons quelque parenté avec le tif au fait que nous incarnons des lieux qui rendent M. DUBOIS et al., Location-
singe, il est compréhensible que nous soyons peu possible l’expression de nos émotions et de nos specific responsiveness to
efficaces à cette « pêche au miel » que constituent motivations. Nous faisons corps avec notre milieu environmental perturbations
(toutes proportions gardées) les activités de révi- de vie. Il est évident que l’environnement froid de in wedge-capped capuchin
sion scolaire, quand nous sommes dans un lieu certaines cités, le caractère inhumain des immeubles (Cebus olivaceus), in
invalidant, la plage par exemple. qui obstruent l’horizon, la configuration de certaines International Journal of
Nous arrivons ainsi à la conclusion que les capa- cages d’escaliers ou de certains ascenseurs, sont des Primatology, vol. 21,
pp. 85-102, 2000.
cités d’apprentissage et les compétences nouvelles décors qui ne favorisent pas une appropriation posi-
ne sont pas imperméables aux influences spatiales tive. L’homme, comme l’animal, a besoin de se
et à l’attachement aux lieux. Ce résultat s’applique ménager un espace à soi pour se sentir en sécurité
aussi aux compétences sociales. Il existerait des lieux ou pour se donner une visibilité. Les grands Michel Jean DUBOIS est
dans lesquels nous aurions des activités sociales ensembles influencent souvent négativement les docteur en psychologie
(équivalant à l’épouillage), faisant preuve de civi- comportements. Ils peuvent asseoir un sentiment animale de l’Université
lité et d’amabilité, engageant la conversation libre- de découragement et d’apathie, mais aussi engen- Paul Sabatier à Toulouse,
ment avec des inconnus lors d’une réception, par drer des pratiques identitaires qui ont pour consé- et HDR en psychologie et
exemple, et d’autres où nous serions moins dispo- quences de « reconstruire » l’environnement en sciences humaines de
sés à lier conversation, voire où certains d’entre nous modifiant ses fonctions initiales (caves, escaliers, l’Université Pierre Mendès
auraient des tendances agressives. place…). Peu à peu, la science apporte des indices France à Grenoble. Il dirige
Gardons à l’esprit que, même s’il est réducteur montrant que les lieux ont une influence notable la structure Inter Vivos, qui
de considérer que les associations entre une acti- sur le type d’action que nous y entreprenons. Cette propose des formations
vité et un lieu peuvent être déduites d’une confi- notion, les architectes et urbanistes la ressentent spécialisées et des
guration spatiale, car la dynamique des groupes a confusément, sans la formaliser. Il est urgent d’éta- prestations de service
une influence notable, il est néanmoins avéré que blir les règles de cette grammaire des lieux et des dans le domaine
l’on ne peut pas demander n’importe quoi et n’im- comportements, pour mieux maîtriser le monde du comportement et du
porte où à un singe, et certainement à bien d’autres dans lequel nous vivons et l’écologie comporte- bien-être animal.
espèces. En outre, les aptitudes et le bien-être des mentale de notre société. ◆ (http://www.intervivos.fr)

© Cerveau & Psycho - N° 21 83


Dieguez article 21 20/04/07 9:44 Page 84

ART ET PATHOLOGIE

Autour d’une œuvre

Nietzsche :
le surhomme de la folie Sebastian DIEGUEZ

D’où vient le génie créatif de Nietzsche, philosophe révolutionnaire


de l’Occident ? Comment a-t-il développé sa thèse du surhomme,
vision de l’être humain amené à se surpasser et à briser ses idoles
afin d’accéder à sa plénitude ? Nietzsche luttait lui-même
pour dépasser ses propres contingences, notamment les phases
dépressives d’un trouble bipolaire. Dans ses phases d’exaltation,
il avait l’impression de tutoyer les dieux…

84 © Cerveau & Psycho - N° 21


Dieguez article 21 20/04/07 9:44 Page 85

AKG-images
escendant d’une lignée de pasteurs et comment ces troubles ont-ils posé leur empreinte 1. Nietzsche et son

D luthériens, Friedrich Nietzsche a en


grande partie façonné le paysage
philosophique moderne. Tour à tour,
le théoricien de la transmutation des
valeurs, pourfendeur de la moralité judéo-chré-
tienne et de ses « arrières mondes », chanteur de
la vie, du corps et de la « grande santé », génie
sur une œuvre philosophique qui a bouleversé
l’histoire des idées ? Car plus de 100 ans après sa
mort, elle continue à sentir le soufre. A-t-on affaire
à un fou ou à un génie ? La folie a-t-elle contri-
bué à l’œuvre ou s’est-elle simplement mise en
travers de son chemin ?
double. Le trouble
bipolaire dont il souffrait
fait écho à certains
aspects de son œuvre.

littéraire, inventeur de l’inconscient avant Freud,


il façonna les concepts de l’éternel retour, de
Un mauvais diagnostic
l’amor fati, du « surhomme », produisit ou recy- Il est admis que Nietzsche devint fou. L’épisode
cla des aphorismes devenus incontournables, tels est connu, mais n’est sans doute pas authentique :
« Deviens ce que tu es » ou « Ce qui ne te tue pas au début du mois de janvier 1889, Nietzsche se
te rend plus fort ». Il est souvent présenté comme promène dans les rues de Turin et voyant un cocher
celui qui a déclaré que « Dieu est mort », sinon maltraiter son cheval, il se jette en larmes au cou
tout simplement comme son assassin. de la bête et dans la plus grande agitation finit par
La vie et l’œuvre de Nietzsche furent rythmées s’effondrer. Il a alors 44 ans et ne s’en remettra pas.
par d’incessants revirements de son humeur, de Inquiétés par des lettres extrêmement bizarres
sa santé et de sa créativité, jusqu’à sa dernière envoyées par le philosophe à cette même époque,
année de vie lucide qui marque une époustou- ses amis accourent à Turin pour lui venir en aide.
flante accélération de sa productivité, comme s’il Dans un état pitoyable, il est interné à l’asile psychia-
luttait contre une échéance qu’il prévoyait de trique de Bâle, puis transféré à celui de Iéna. Il passera
longue date. De nombreux critiques et médecins ensuite ses dernières années sous la garde de sa
ont cherché à comprendre ce parcours inhabituel, sœur. Il meurt le 25 août 1900, sans avoir jamais
et l’influence que la maladie de Nietzsche a pu recouvré la moindre lueur de raison. Malgré l’évi-
avoir sur ses idées. De quoi a souffert Nietzsche dente détérioration, sa sœur niera la démence et fera

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de son frère hagard une sorte de gourou mystique, écrit-il. J’y suis corps et âme, à quoi bon le dissi-
ayant simplement souffert d’un mystérieux « thé muler. » Mais il va plus loin que ça, car pour lui
javanais » infusé de cannabis dont personne n’a ce sont bien « des états d’exception qui condi-
jamais exactement compris de quoi il s’agissait. À tionnent l’artiste […], des états étroitement liés à
partir de cet instant, la machine à propagande se des phénomènes morbides : de sorte qu’il ne semble
met en place. Outre la récupération de l’œuvre par pas possible d’être artiste et de n’être pas malade ».
les antisémites et autres nostalgiques de la pureté Et ailleurs : « L’école la plus sévère, le malheur, la
de la race, médecins et biographes s’en mêlent et maladie, [sont] nécessaires ; autrement il n’y aurait
vont ériger en dogme, ce qui n’était au départ qu’un nul esprit sur terre, nulle extase et jubilation. »
mauvais et hâtif diagnostic, puis une rumeur. C’est que le penseur de la « grande santé » et de la
« raison du corps » savait de quoi il parlait. Bien
Une syphilis peu vraisemblable avant la folie qui l’emporta, Nietzsche montra de
nombreux signes de faiblesse physique et mentale.
Quel est ce diagnostic ? Celui de démence syphi- Enfant, il présentait des troubles de la vue (dont
litique - également appelée paralysie générale -, l’anisocorie, l’asymétrie des pupilles déjà évoquée),
infection par une bactérie nommée tréponème auxquels s’ajouteront des douleurs rhumatismales
pâle, qui ravage le système nerveux central et les et oculaires ainsi que des troubles gastriques. Ces
neurones du cerveau, provoquant paralysie et perte derniers pourraient être associés aux terribles
des fonctions cognitives, et conduisant à une irré- migraines qui le poursuivront toute sa vie durant.
versible détérioration mentale. Dès l’internement Complexes, elles touchaient à la fois sa tête, sa
de Nietzsche à Bâle, ce diagnostic est posé sur la vue, son corps et son moral. Elles étaient étroi-
base de deux observations : une asymétrie des tement liées à une nette tendance à la mélanco-
pupilles et la présence d’un délire mégaloma- lie, qui le maintenait pendant de longues périodes
niaque. Le problème, c’est que hormis ces deux dans un état d’abattement profond. Néanmoins,
signes dont nous allons voir que la signification ces périodes de dépression étaient entrecoupées
clinique est douteuse, aucun des autres symp- de phases euphoriques.
tômes habituels dans la paralysie générale n’était
présent : pas d’inexpressivité faciale, pas de troubles
de l’élocution, pas d’exagération des réflexes tendi-
Le syndrome de Nietzsche
neux, pas de tremblement de la langue ou d’autres A-t-on affaire à différents maux dont les causes
muscles et pas de troubles de l’écriture. L’asymé- sont indépendantes, ou à une seule maladie ? Selon
trie des pupilles, quant à elle, est connue depuis Jacques Rogé, professeur de médecine et spécia-
que Nietzsche avait cinq ans. De plus, il devint liste des maladies de l’appareil digestif, il s’agit
quasi aveugle de l’œil droit vers l’âge de 30 ans, d’une comorbidité, c’est-à-dire que les migraines
ce qui peut fort bien expliquer la réduction de et les fluctuations de l’humeur vont ensemble chez
l’accommodation pupillaire à la lumière. Nietzsche. Il parle même d’un « syndrome de
Que dire de la mégalomanie ? Elle peut s’expli- Nietzsche » pour désigner cette entité clinique qui
quer de bien d’autres façons que par une paraly- n’est pas actuellement reconnue. Nietzsche aurait
sie générale, mais il semble que les médecins de été victime au moins depuis son adolescence d’une
l’époque aient utilisé la voie de la facilité devant cyclothymie qui se serait cristallisée en trouble
ce tableau qui, le plus souvent, signalait une para- bipolaire de type II à cyclicité continue, c’est-à-
lysie générale. En outre, Nietzsche était alors loin dire une forme relativement légère de ce que l’on
d’être une célébrité; son dossier médical et le carac- nommait maladie maniaco-dépressive.
tère réellement révolutionnaire et particulier de La cyclothymie désigne une forme bénigne de
son œuvre n’étaient tout simplement pas connus perturbation de l’humeur, avec des alternances de
des médecins qui l’ont examiné. Et puis, le long « hauts » et de « bas », qui sont constitutives de la
intervalle de 11 ans qui a séparé le moment où il personnalité du sujet et finissent par régler le cours
perdit la raison et celui où il mourut ne s’applique de son quotidien. Le trouble bipolaire de type II en
pas à la démence syphilitique, qui entraîne géné- constitue une forme plus grave, avec des phases
ralement la mort entre trois et quatre ans après que dépressives qui prennent le relais de phases hypo-
l’agent infectieux a envahi le cerveau. Il faut ajou- maniaques, c’est-à-dire anormalement euphoriques
ter à cela le manque total de documentation quant et parfois quasi délirantes. L’hypomanie n’est pas
à une éventuelle infection syphilitique. Cette thèse seulement euphorie et exubérance, elle se traduit
sera d’abord émise par un certain Möbius, puis par une désinhibition du comportement qui rappelle
soutenue par le philosophe allemand Wilhelm Lange- celle des patients souffrant de lésions du lobe fron-
Eichbaum et, depuis lors, reprise servilement sans tal, avec perte des convenances, irritabilité et impul-
la moindre vérification des sources ou souci de sivité. La forme la plus grave du trouble bipolaire,
cohérence avec les faits médicaux. La question du le type I, alterne dépression et phases maniaques
diagnostic exact est passée au second plan dès lors (et non plus hypomaniaques), durant desquelles le
que l’intérêt pour Nietzsche fut mis au goût du jour comportement du patient devient très inquiétant :
suite à la concomitance du travail de propagande il prend des risques anormaux, se lance dans des
de sa sœur et de la montée du nazisme en Alle- projets irréalistes, tient des propos mégaloma-
magne, puis au travail beaucoup plus difficile qui niaques, etc. À l’époque de Nietzsche, il n’existait
consista à le sortir de cette situation injuste. pas de traitement et la maladie était mal connue.
Malgré ce mauvais diagnostic, les liens entre Cependant, le philosophe savait parfaitement qu’il
l’œuvre et la maladie sont au cœur même de l’œuvre en était affligé, car selon lui sa vie n’était qu’une
du philosophe. « Mes écrits ne parlent que des « succession de vols et de chutes, une alternance
expériences que j’ai vécues personnellement […], de moments d’exaltation et de moments d’abatte-

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ment ». À tel point que Nietzsche affirmait que son démissionne définitivement de son poste de profes-
« vrai moi », son état « normal », correspondait à seur et multiplie les déplacements sans buts réels.
ses phases hypomaniaques, celles précisément qui Il semble que le philosophe Nietzsche soit sur le
lui permettaient d’avancer son œuvre. point d’éclore. Effectivement, l’année 1880 marque
Quant aux phases migraineuses et mélanco- un grand changement : Nietzsche entre alors dans
liques, elles étaient pour lui son « état de déca- une longue phase à tendance hypomaniaque. Les
dence périodique ». Des perçantes auto-analyses périodes dépressives se font moins fréquentes et
psychologiques qu’il livra de lui-même, il ressort moins intenses, ce qui explique l’explosion des
que sa créativité fut constamment dépendante de œuvres qui l’immortaliseront. Selon J. Rogé, « C’est
son moral et de sa santé. Il écrit ainsi : « C’est seule- cette hypomanie exubérante, et heureusement
ment quand je produis quelque chose que je me longtemps cohérente, qui constitua la source essen-
porte vraiment bien et me sens à l’aise. Tout le tielle et féconde de sa créativité ». Mais naturelle-
reste est de la mauvaise musique d’entracte. » Ainsi, ment, cette exubérance artificielle, en l’absence
on comprend peut-être mieux les lignes qui clôtu- de tout traitement, ne pouvait durer longtemps.
rent son autobiographie Ecce Homo : « M’a-t-on La dernière décennie de sa vie consciente fut donc 2. Notes du philosophe,
compris ? – Dionysos face au Crucifié… » Propos marquée par l’hypomanie et une créativité intense datant de 1879, prises
énigmatiques d’un moribond aux frontières de la qui allaient de pair. Si le syndrome de Nietzsche pour Le voyageur et son
démence ? Il est aussi possible de lire l’œuvre et la semble expliquer la biographie du philosophe, il ombre. Nietzsche y
vie de Nietzsche comme celle d’une lutte entre deux l’est aussi pour ce qui concerne certains aspects de esquisse le projet
personnalités antagonistes : Dionysos, source de sa méthode et du contenu de l’œuvre. La fuite des d’une chimie des idées
vie et créateur libéré, contre le Crucifié, porteur idées, par exemple, est un symptôme classique de et des sentiments, qu’il
des mythes mortifères et culpabilisants. Quel l’hypomanie. Le sujet est alors débordé par ses cherche à disséquer de
psychiatre aurait pu proposer une meilleure image propres pensées et ne parvient pas à les contrôler. façon analytique, par une
du trouble dont souffrait Nietzsche ? Nietzsche avait en effet du mal à noter tout ce qui approche psychologique
La lecture des Fragments Posthumes permet de traversait son esprit dans ces moments-là. Dans la et historique.
comprendre comment la maladie de Nietzsche a
posé son empreinte sur son œuvre. On y découvre
que les périodes de dépression se caractérisaient
par une vive douleur morale, forme de « vague à
l’âme » poussé à son paroxysme. À cela s’ajou-
taient de vifs sentiments de culpabilité, une dépré-
ciation de soi-même, des troubles du sommeil et
de l’appétit, ainsi qu’une inhibition généralisée.
Impossible de créer, impossible d’échapper à ses
pensées négatives et impossible même de bouger.
Les phases hypomaniaques, quant à elles, rendent
mieux compte de certaines caractéristiques compor-
tementales de Nietzsche que tout autre diagnostic.
Il était connu de longue date pour certaines bizar-
reries et excentricités. De fait, l’alternance de l’hu-
meur fait des patients comme Nietzsche des
personnes relativement imprévisibles.

Quand les pensées fusent


Chez lui, l’hypomanie s’exprime dans tous ses
comportements, aussi bien dans ses pensées que
dans ses mouvements. Des témoins furent parfois
surpris de voir Nietzsche se promenant dans la forêt
en dansant, bondissant et poussant des exclama-
tions triomphantes, mais incompréhensibles. On
connaît également son extravagante rapidité à
demander les femmes en mariage, évidemment sans
le moindre succès. Ces états hypomaniaques,
Nietzsche les décrivait comme des « ivresses ». Les
qualificatifs qu’il utilisait étaient d’ailleurs, du point
de vue de la sémiologie psychiatrique, très actuels :
« haut sentiment de puissance », « besoin de se libé-
rer de soi-même », « extrême expansivité » ou « état
explosif ». Ces notions sont d’ailleurs parties inté-
grantes de son travail philosophique et des méta-
phores qu’il aimait utiliser. Qui peut résister, par
exemple, au « Je ne suis pas un être humain, je suis
de la dynamite » dans Ecce Homo ?
L’année 1879 constitue probablement la plus
difficile pour lui, surtout marquée par la mélan-
colie et d’horribles migraines, qu’il qualifiait
d’« antichambre de l’enfer ». À cette époque, il

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solitude la plus complète, il aimait à faire des marches ter, répéter, inverser, autant de clés de l’œuvre qui
de plusieurs heures pendant la journée, marches semblent renvoyer au trouble bipolaire. Venant
pendant lesquelles lui venaient la plupart de ses d’un philosophe qui dit écrire sur sa propre vie, il
idées, et le soir venu il se cloîtrait généralement ne devrait y avoir rien de choquant à ce qu’une
dans une modeste chambre d’hôtel pour remettre métaphysique et une morale naissent de la mala-
de l’ordre dans les notes qu’il avait prises. Mais la die. Naturellement, de là à y voir la généalogie du
première étape n’était pas chose facile : il griffon- principe de l’« éternel retour », clé de voûte de l’édi-
nait à toute vitesse des notes dans son inséparable fice nietzschéen, il n’y a peut-être qu’un pas. Rappe-
calepin, mais quand il s’agissait de les rassembler, lons que l’éternel retour est une façon de voir la
il constatait qu’elles étaient souvent illisibles. C’est vie : c’est, lorsque nous voulons quelque chose,
que son cerveau « marchait alors trop vite pour lui ». être prêt à en assumer le retour éternel. La mala-
Pour J. Rogé, l’inspiration de Nietzsche lui vient die n’est jamais vaincue, mais revient toujours.
dans « un état dissocié où sa conscience critique
conservée assiste au contenu subdélirant et hallu-
cinatoire de sa conscience imaginaire exaltée ».
La chute finale
Ce sont des mots forts, mais qui renvoient à ce La dernière année consciente de Nietzsche est
que Nietzsche lui-même disait éprouver : « La pensée flamboyante. Sa créativité est décuplée. En huit mois,
surgit en moi. D’où provient-elle ? À travers quoi ? il boucle Le Cas Wagner, L’Antéchrist, Le Crépus-
Je l’ignore », « On entend, on ne cherche plus, on cule des Idoles, Dyonisos et Ecce Homo. Ainsi que
prend sans demander qui donne ; une pensée vous l’écrit Stefan Zweig : « La dernière période créatrice
illumine comme un éclair avec une force contrai- de Nietzsche est unique dans les annales de la
gnante, sans hésitation dans la forme. Je n’ai jamais production littéraire. » On peut postuler que la phase
eu à choisir. » Sa capacité créative, son intelligence hypomaniaque est à son comble, tout en le sauve-
même, était associée à ces états hypomaniaques : gardant, pour le moment, de la démence complète.
« Tu es heureux ! Chaque fois que ton humeur est L’hypomane peut encore s’organiser de façon cohé-
au plus haut de son flux, ton intellect parvient aussi rente, chose quasi impossible pour le maniaque ou
au sien. » Son extraordinaire productivité durant des le dément. « Je tiens pour possible qu’un esprit
périodes très courtes semble donc étroitement liée abondamment nourri de faits et magistral de logique
à ces « révélations ». Le texte se dévoilait de lui- tire coup sur coup dans un moment d’excitation
même sur le papier et les corrections qu’il fallait y intellectuelle intense une série inouïe de conclu-
apporter par la suite se réduisaient au minimum. La sions et parvienne ainsi à des résultats qu’il faudra
frénésie de cette fuite d’idées, venant à lui comme ensuite des générations entières de chercheurs pour
par enchantement, lui était très familière. Et si retrouver », écrira-t-il. Signe que la maladie ne suffit
Nietzsche se vantait de dire davantage en un seul donc pas. Elle n’est que le moteur permettant à un
aphorisme que n’importe quel livre, le choix de ce esprit bien préparé de s’exprimer.
style littéraire – l’aphorisme – constituait, selon Mais le délire finit par éclater, ne faisant que
J. Rogé, « la formule la plus appropriée au mode de reprendre les thèmes qui lui étaient chers : « On n’a
travail qui lui était imposé par la maladie ». jamais autant pensé ici, depuis Goethe, et même ce
Bibliographie qui passait par la tête de Goethe n’était probable-
ment pas aussi fondamental. J’étais bien au-delà de
M. ORTH et
M. R. TRIMBLE, Friedrich
Le surhomme : moi-même », « Maintenant que le Dieu ancien est
Nietzsche’s mental illness : un dépassement de la maladie aboli, je suis prêt à gouverner l’univers… ». À propos
du livre phare Ainsi parlait Zarathoustra, il dira :
general paralysis of the
insane vs frontotemporal Mais il s’agit déjà chez Nietzsche d’une hypo- « C’est un livre si profond et si étrange que le seul
dementia, in Acta manie qui tourne dangereusement au versant fait d’en avoir compris et vécu six phrases suffit à
Psychiatr. Scand, vol. 114, maniaque, dans lequel la folie l’emporte sur la créa- élever un mortel à un degré d’humanité supérieure. »
pp. 439-445, 2006. tivité et où Nietzsche n’est alors plus lui-même. Un Ses dernières lettres sont un mélange de propos
L. SAX, What was the psychiatre pourrait parler de « dépersonnalisation » cohérents et de remarques bizarres. Les spécialistes
cause of Nietzsche’s ou d’épisodes « hallucinatoires », Nietzsche en tire de Nietzsche leur ont même donné le nom de « billets
dementia ?, in Journal of la notion de surhomme et de grande santé. Pour lui, de la folie ». Ceux-ci étaient généralement signés
Medical Biography, la notion de surhomme n’implique pas de piétiner du nom de Le Crucifié, Nietzsche-César, Dionysos
vol. 11, pp. 47-54, 2003. les plus faibles, mais de se surmonter soi-même, ou l’Antéchrist. Mais à ce stade il n’y avait déjà
J. ROGÉ, Le Syndrome ainsi que la maladie le lui a appris, ou plutôt l’y a plus de doute, Nietzsche avait perdu la tête.
de Nietzsche, Odile Jacob, contraint : « Ma vie n’est qu’une longue, longue Pourquoi devint-il « fou » et pourquoi n’entendit-
1999. chaîne de dépassements de moi-même. » Et par la on plus jamais parler de lui pendant ces dix longues
E. F. PODACH, bouche de Zarathoustra, son double « surhomme » : années de convalescence ? Que sait-on de l’évolu-
L’effondrement de « Je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. » tion naturelle, c’est-à-dire non traitée, d’un trouble
Nietzsche, Gallimard, 1931. Quant à la notion de « grande santé », il faut se bipolaire associé à des migraines ? Ces patients sont-
situer dans un au-delà de la santé, un état qui ils nombreux ? Sombrent-ils tous dans la folie ?
apparaît « lorsque la force créatrice déborde avec Certains auteurs ont évoqué la possibilité d’une
Sebastian DIEGUEZ impétuosité ». Pour connaître la santé, il faut tumeur frontale, sous forme de méningiome lente-
est neuropsychologue connaître la maladie, et dans les termes de Nietzsche, ment évolutif, et plus récemment ont a évoqué une
au Laboratoire de il faut, « à partir de l’optique malade, considérer démence fronto-temporale, variante de la maladie
neurosciences cognitives […] les valeurs plus saines, puis, à l’inverse, à partir d’Alzheimer perturbant le comportement plutôt que
du Brain Mind Institute, de la plénitude […] regarder en contrebas le travail la mémoire et pouvant s’associer à des phases de
de l’École polytechnique secret de l’instinct de décadence ». Pourquoi ne pas créativité désinhibées. Mais il semble que la chute
fédérale de Lausanne, y voir l’inspiration centrale d’une œuvre telle que ultime de Nietzsche, contrairement à sa vie consciente,
en Suisse. Par-delà le bien et le mal ? Transcender, surmon- doive rester à jamais une énigme médicale. ◆

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L’érotomanie, l’illusion

PSYCHIATRIE
délirante d’être aimé(e)
Jérôme PALAZZOLO

Persuadée que l’être aimé est éperdument amoureux d’elle, l’érotomane


élabore des scénarios où tous les faits et gestes de l’autre sont
interprétés comme des preuves d’amour. Elle s’enferre dans son délire.
Pierre Collier / Diaphana Films

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nna M. vient de sortir sur les écrans. ou une désillusion amoureuse, morose ou languis-

A Dans ce film, une jeune femme réser-


vée est persuadée d'être aimée par le
docteur Zanevsky. Rien n'entame sa
conviction, et, au contraire, la moindre
parole du docteur la renforce. Après l'espoir vien-
dront le dépit, puis la haine. Cette jeune femme
est atteinte d’érotomanie (ou délire érotomaniaque),
sante, le ressentiment éprouvé n’est pas dénué d’es-
poir. Quelles que soient les réactions de l’être aimé
ou de l’entourage, tout la porte à espérer. Enfin, la
phase de rancune est marquée par une explosion
d’invectives, de chantages et de menaces, qui
risquent toujours d’être suivis de voies de fait contre
la personne aimée, contre la conjointe de la personne
« illusion délirante d’être aimée ». C’est aussi le aimée (celle qui les empêche de vivre le parfait
cas de l’héroïne d’un autre film : À la folie... pas amour), voire contre elle-même, la personne éroto-
du tout. Une jeune étudiante, jouée par Audrey mane tentant parfois de se suicider.
Tautou, inonde de mots doux et de cadeaux un Au-delà de cette forme classique et caricatu-
cardiologue, interprété par Samuel Le Bihan. Elle rale du délire érotomaniaque, existent bien d’autres
le poursuit et raconte à tous ses amis qu’il est aspects cliniques plus frustes, moins explosifs,
amoureux d’elle et qu’il va bientôt quitter sa femme mais relevant peu ou prou de la même dynamique.
enceinte. Elle est érotomane et a construit toute La relative cohérence du délire (ce que les spécia-
cette conviction sur un sourire et un geste gentil. listes nomment la systématisation) reste une des
Les témoignages de ce type de situations sont caractéristiques du processus, quelle que soit son
assez fréquents : « Présente à toutes les dédicaces intensité. Peut-on parler de réelle attirance dans
de mes livres, Stéphanie était plus qu’une simple l’érotomanie, ou doit-on employer le terme en
fan. Après ses incessants compliments sur mon apparence plus approprié de « harcèlement » ?
œuvre, flatté, je l’ai remerciée par quelques mots
aimables. Des paroles légères que Stéphanie a inter-
prétées aussitôt comme une véritable déclaration
Une séduction pathologique
d’amour, certains signes, certains gestes, certains Le fait de séduire apparaît biaisé chez l’éroto-
mots ne pouvant la tromper… À partir de cette illu- mane, car la personne désirée n’est pas objet de
sion initiale, Stéphanie n’a eu de cesse de m’écrire plaisir, mais déclenche un besoin de possession
des lettres enflammées, de m’attendre lors de toutes exclusive : l’érotomane devient dépendante de la
mes apparitions publiques, de m’envoyer par colis- présence de l’autre, comme on devient dépendant
simo ses clés d’appartement… Mes refus polis, voire d’une drogue. L’être aimé est sublimé, et seule la
mes rebuffades, n’ont eu aucun effet. Ils étaient à conviction délirante conforte l’érotomane dans sa
chaque fois interprétés comme le résultat d’un relation amoureuse, dans sa conviction d’être aimée.
complot visant à faire taire cette idylle imaginaire. » L’érotomane parle d’amour, parle aussi de
Le psychiatre et ethnologue français Gaëtan De mariage, de bonheur à deux, s’enorgueillit d’une
Clérambault (1835-1934) a fourni au début du vie sociale importante et fastueuse qu’elle imagine.
XXe siècle des descriptions exemplaires de ce délire. La séduction est au centre de ses préoccupations :
Un regard, une intonation de voix, n’importe quel elle doit séduire l’être convoité afin de le conqué-
indice venant d’un tiers renforce la conviction de rir. Il ne peut y avoir d’autre issue : telle une sirène,
l’érotomane que ce tiers lui signifie son amour. l’érotomane ensorcelle sa victime dans la pers-
Les femmes sont plus sujettes à ce type de délire pective d’un bonheur absolu, car elle sait tout de
que les hommes. L’homme sur lequel la femme l’amour et en attend tout. L’érotomane est possé-
érotomane jette son dévolu occupe souvent un dée, prise dans des débordements qui l’ont souvent
rang hiérarchique assez élevé, il a une certaine fait passer – en d’autres temps – pour une hysté-
notoriété, c’est une célébrité politique ou artis- rique ou une mystique.
tique, mais aussi un médecin, un professeur. Dès La personne érotomane pense que la rencontre
lors, toute la vie affective de l’érotomane est subor- avec l’être aimé n’est pas le simple fruit du hasard
donnée à cette activité délirante. et que l’autre n’est pas passif dans la poursuite de
leur relation. L’objet d’amour de l’érotomane appa-
Le scénario du délire raît en général séducteur – donc séduisant – même
si cette séduction n’est pas d’ordre sexuel. L’éclat
Bibliographie
Après une première phase, souvent très longue, du séducteur illumine l’érotomane ; elle n’est pas
J. PALAZZOLO, Cas d’espoir et d’attente, d’émerveillement face à cet simple fascination qui pétrifie. Cependant, pour
cliniques en thérapies amour éperdu, se succèdent les interventions et persister et évoluer, la séduction doit s’ancrer dans
comportementales et poursuites incessantes (visites, coups de téléphone, la réalité et ne doit pas rester une relation purement
cognitives, 2e édition, lettres, cadeaux) auprès de l’être aimé. Selon l’éro- imaginaire au risque de s’étioler : après la phase de
Masson, Collection tomane, c’est l’être aimé qui s’est manifesté le fantasmes, l’érotomane veut posséder l’autre.
Pratiques en
Psychothérapie, Paris,
premier, et seules sa pudeur ou sa discrétion l’em- En effet, la relation érotomaniaque n’est pas
2006. pêchent de se déclarer ouvertement. S’il est marié, une relation d’amour partagé, elle ne laisse pas de
son mariage doit être annulé, et toute dérobade place à l’alchimie où s’intriquent l’« éprouvé » et
J. PALAZZOLO, Dire pour
ou rebuffade est considérée comme une preuve le « pensé » et qui est nécessaire à l’établissement
vivre - Pathologies
psychiques : témoignages supplémentaire d’amour. Durant cette phase de d’une relation amoureuse. Au contraire, cet amour
au quotidien, Ellébore, délire, l’érotomane interprète les moindres faits est passionnel, fusionnel, ne peut supporter le
Collection Champs comme des preuves de leur amour réciproque, mais partage. Il est possession exclusive. Et si à première
Ouverts, Paris, 2004. contrarié. Elle élabore mille scénarios qui la renfor- vue ce délire peut séduire par son aspect roman-
G. De CLÉRAMBAULT, cent dans sa conviction qu’elle est faite pour lui, tique (le désir est essentiellement platonique), il
L’érotomanie, Les même s’il ne le sait pas. peut transformer la vie de la personne aimée en
Empêcheurs De Penser À cette phase succèdent celle du découragement, enfer… En outre, ce trouble présente une autre
En Rond, Paris, 2002. et bientôt celle du dépit : loin d’être une déception caractéristique : il est durable. Rien à voir avec

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« d’intenses moments d’amour platonique » tels


que peuvent en vivre certains adolescents persua-
dés, par exemple, que tel chanteur ou telle actrice
les a regardés intensément ou leur a fait un signe
de la main lors d’un concert. L’érotomanie peut
durer des années, voire une vie complète.
Que faire face à un comportement de ce type ?
La personne est généralement hospitalisée sous
contrainte en service de psychiatrie. C’est le cas
lorsqu’elle passe à l’acte sur l’être aimé (agressions,
violence, harcèlement), ou parce qu’on craint qu’elle
ne passe à l’acte, car ses menaces et ses revendi-
cations deviennent particulièrement violentes.
Selon l’expression classique, quand l’érotomane
est jugée « dangereuse pour elle-même et pour les
autres », elle est hospitalisée.
Une telle hospitalisation a pour conséquence,
dans un premier temps, que l’érotomane est tenue
éloignée d’un milieu avec lequel elle a tissé des
« interactions pathologiques ». L’expérience clinique
montre que ce type de malades se soumet en fait
assez facilement aux exigences d’un tel place-
ment, c’est-à-dire aux limitations de liberté qu’il
impose. C’est sans doute parce que l’hospitalisa-
tion sous contrainte constitue un rappel de la loi
© Ex Nihilo / Diaphana

sociale. Certes, l’érotomane se soumet à une loi,


mais elle est persuadée que cette loi tranchera
forcément en sa faveur. Il s’agit d’ailleurs non pas
de la loi des hommes toujours menacée d’arbi-
traire, mais d’une sorte de loi absolue.
Par ailleurs, elle est persuadée qu’elle n’est pas
malade, et le fait que l’hospitalisation soit contrainte tonine (ce sont des agonistes), laquelle inhibe la Dans son film,
la renforce dans cette idée : elle a été obligée de voie de la dopamine. Ce mode d’action (très sché- Anna M., Michel Spinoza
suivre les gendarmes qui l’ont conduite à l’hôpi- matisé ici) assure que les produits ont une effi- met en scène Gilbert
tal, mais ce n’est pas elle qui a demandé à être cacité notable, calment le délire, et déclenchent Melki (le docteur André
hospitalisée. Elle peut protester contre l’interven- peu d’effets secondaires neurologiques. Zanevsky) et Isabelle
tion de la police, mais consulter un médecin c’est La commercialisation d’une palette d’antipsy- Carré (Anna M.), une
admettre qu’elle a besoin de soins. La souffrance chotiques aisément maniables permet aujourd’hui jeune femme qui travaille
exprimée lors de l’hospitalisation forcée est certai- d’envisager de traiter par ce type de médicaments à la restauration des vieux
nement inférieure à celle qu’aurait imposée le fait des pathologies aussi diverses que l’érotomanie, livres à la Bibliothèque
de reconnaître qu’elle est malade. Enfin, pour illus- la schizophrénie, les troubles bipolaires, certaines nationale et vit seule avec
trer le fait que ce mode de placement est efficace, manifestations anxieuses, etc. sa mère. Elle se persuade
rappelons qu’il est fréquent que les malades éroto- que le docteur Zanevsky
manes, calmes durant l’hospitalisation, se remet-
tent à délirer dès qu’ils quittent l’hôpital.
Attirance ou harcèlement est amoureux d’elle.
Toutes les occasions sont
L’hospitalisation doit s’accompagner d’un trai- Ainsi, pour l’érotomane, l’être aimé est invul- bonnes pour approcher
tement, généralement l’administration de psycho- nérable et devient le support privilégié d’une idéa- l’homme qu’elle aime.
tropes, traitement imposé puisque la patiente refuse lisation passionnelle. Par conséquent, il devra être
d’admettre qu’elle est malade. Les antipsychotiques à son tour séduit (s’il ne l’est pas déjà) : aucune
administrés sont des molécules qui présentent une alternative n’est envisageable. Ce qu’on oublie
affinité pour des récepteurs cérébraux tels que les trop souvent de souligner, c’est que cet individu
récepteurs dopaminergiques D2 et les récepteurs fascinant pour celle qui ne peut vivre qu’en l’ai-
cérébraux sérotoninergiques 5-HT2. Le délire est mant passionnément vit par procuration les senti-
généralement dû à une augmentation de la concen- ments et les souffrances dont témoigne l’éroto-
tration cérébrale en dopamine. Les substances qui mane, mais qu’il n’est jamais atteint, car il ne
se fixent sur les récepteurs D2 occupent les sites s’investit pas dans cette relation. L’être aimé est Jérôme PALAZZOLO
de fixation de la dopamine (ce sont des antago- souvent étonné d’avoir induit un tel comporte- est psychiatre à Nice,
nistes), laquelle ne peut plus agir (ou moins effi- ment chez l’érotomane passionnée, et se pose professeur de socio-
cacement), ce qui en normalise l’action, même si volontiers en victime persécutée, harcelée. anthropologie de la santé
la concentration reste élevée. Des processus de séduction – volontaire chez à l’Université
Quant aux substances qui se fixent sur les récep- l’érotomane, et involontaire chez l’être aimé – internationale Senghor
teurs de la sérotonine, elles agissent de façon indi- coexistent dans une pathologie posant le difficile d’Alexandrie
recte sur la dopamine. Il existe une relation entre problème du lien entre passion et folie. En défi- et chercheur associé
la sérotonine et la dopamine : la stimulation de nitive, les termes d’« attirance » et de « harcèle- au Laboratoire
la voie sérotoninergique « calme » l’activité des ment » peuvent tous deux être indifféremment d’anthropologie et
neurones dopaminergiques. Ainsi les substances employés pour décrire le processus d’érotomanie : de sociologie, mémoire,
utilisées, qui se fixent sur les récepteurs séroto- tout dépend si l’on se met à la place de l’éroto- identité et cognition
ninergiques 5-HT2, stimulent la voie de la séro- mane ou de l’être aimé. ◆ sociale, LASMIC, à Nice.

© Cerveau & Psycho - N° 21 91


LIVRES_TRIBUNE 23/04/07 9:28 Page 92

Analyses de livres
Psychopathologie de la scolarité
Psychopathologie en 15 fiches
Agnès Bonnet et Lydia Fernandez Nicole Catheline
Édititons Dunod Masson
(154 pages, 12,50 euros, 2007) (336 pages, 28 euros, deuxième édition, 2007)

« La psychopathologie, qui est la sous-discipline de la psycho- Depuis 1998, à peine 60 pour cent des
logie clinique et de la psychiatrie, peut se définir comme l’étude, jeunes (lycéens et non lycéens) sont reçus
la description, la compréhension et le traitement des troubles chaque année au baccalauréat. Quelles sont les
mentaux. » Agnès Bonnet, maître de conférences en psycholo- raisons qui conduisent un enfant jusqu’à l’échec
gie clinique et en psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille I, et Lydia Fernan- scolaire, préoccupation essentielle de notre société ? L’école,
dez, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’Université à la fois institution et lieu de vie pour les enfants et les
d’Amiens, nous proposent un survol en trois parties de la psychopathologie, sous adolescents, peut révéler des difficultés d’apprentissage
forme de 15 fiches concises. La première partie aborde l’histoire, les définitions et ou des troubles qu’il est important de reconnaître afin
les différentes approches de cette discipline. Elle met notamment en exergue la d’y apporter à temps une solution adaptée.
question du normal et du pathologique. La deuxième partie décrit les différentes Nicole Catheline, psychiatre, nous propose un ouvrage
psychopathologies de l’enfant et de l’adolescent et, enfin, la dernière traite des très riche qui recense ces troubles en les classant selon
pathologies mentales de l’adulte. Cet ouvrage est principalement destiné aux leur chronologie d’apparition au cours du cursus scolaire.
étudiants en psychologie ou en psychiatrie et facilitera la révision de leurs cours Sont ainsi décrits les troubles de l’évolution de l’enfant à
dans cette discipline. Il propose notamment une synthèse utile des différents troubles l’école maternelle, puis à l’école élémentaire – à laquelle
mentaux, accompagnés de quelques cas cliniques et d’une bibliographie permet- ce livre accorde une place particulièrement importante –,
tant d’approfondir le sujet. Il peut également constituer une première approche au collège, au lycée et, enfin, à l’université. Des troubles
de la psychopathologie, bien que l’absence de lexique puisse rendre parfois la réactionnels aux pathologies aiguës, l’auteur explique
lecture difficile pour le néophyte. comment repérer et reconnaître les difficultés spécifiques,
Célia Hodent Villaman et comment les parents et l’école peuvent réagir. Par
exemple, on y apprend à distinguer l’angoisse de sépa-
ration, trouble transitoire relativement fréquent à l’en-
trée en maternelle, de l’anxiété de séparation, pathologie
qui requiert une thérapeutique spécifique ne relevant pas
Douleur somatoforme de la compétence de l’école. Pour chaque trouble (trouble
de l’attention, dyslexie, conduite toxicomaniaque, etc.),
Pierre-André Fauchère l’auteur décrit le rôle des parents et de l’école.
Éditions Médecine et Hygiène Dans son ouvrage, N. Catheline nous offre une réflexion
(266 pages, 38 euros, 2007) sur la scolarité face aux enjeux psychodéveloppementaux
Fruit d’un questionnement fouillé autour de la douleur inexpli- des enfants à chaque cycle du cursus. Ainsi, l’entrée au
quée, le livre de Pierre-André Fauchère, médecin psychiatre, clarifie les concepts collège paraît constituer plus souvent une rupture qu’un
liés aux troubles somatoformes, à la dépression et aux troubles psychiques qui font passage, alors qu’elle correspond dans le même temps à
l’ordinaire de la douleur chronique. Il présente et discute les entités controversées l’arrivée de la puberté qui interfère dans les relations avec
que sont la lombalgie commune, la fibromyalgie, le syndrome de fatigue chronique, les adultes. L’auteur décrit l’organisation de chaque étape
les séquelles tardives attribuées à l’entorse cervicale et le curieux phénomène des de l’enseignement, avec ses différents intervenants et leur
maladies sociogéniques de masse. Il donne des règles de prise en charge de situa- formation (enseignants, CPE, personnel ATOSS, psycho-
tions où il n’est plus question de guérir, mais bien d’aider à supporter. Enfin, il logues scolaires, etc.), ainsi que la place que peuvent y
aborde le problème de la reconnaissance de la douleur somatoforme par les assu- occuper les parents, prenant en considération la nouvelle
rances, constatant que le législateur, tout comme le praticien, peine à faire la diffé- loi d’orientation de l’école et les modifications à venir. Le
rence entre la maladie « compensable » et la souffrance qui ne l’est pas. système scolaire français est également comparé aux autres
Ouvrage très pratique, ce manuscrit s’adresse aussi bien au corps médical qu’au systèmes européens : l’école unique des pays scandinaves,
grand public. Les vignettes cliniques, vignettes théoriques et points clés qui figu- le type sélectif des Anglo-Saxons et le type germanique.
rent tout au long du texte, de même que les résumés précis par chapitre, aident Enfin, l’auteur aborde la mixité, le redoublement,
le novice en matière médicale à mieux comprendre une problématique complexe les rythmes scolaires, la scolarisation des enfants handi-
encore objet de nombreux débats animant la communauté scientifique. capés, soit autant de sujets qui intéresseront les ensei-
gnants, les éducateurs, les psychologues, les pédopsy-
Jérôme Palazzolo chiatres, les pédiatres... et les parents.
Célia Hodent Villaman

92 © Cerveau & Psycho - N° 21


LIVRES_TRIBUNE 23/04/07 15:50 Page 93

Psychologie évolutionniste
Après le suicide d’un proche Lance Workman et Will Reader
Vivre le deuil et se reconstruire De Boeck
(380 pages, 39,5 euros, 2007)
Christophe Fauré
Éditions Albin Michel Pourquoi l’être humain aime-t-il les beaux
(202 pages, 15 euros, 2007) visages, réprouve-t-il les comportements malhon-
L’importance du suicide est attestée par le nombre nêtes, ou encore favorise-t-il les membres de sa
des décès qu’il induit chaque année, particulièrement famille ? Pourquoi agit-il comme il le fait et pas
parmi les adolescents et les adultes jeunes. autrement ? À ces questions, la psychologie
Les chiffres sont éloquents : on recense en France plus de 160 000 tentatives de évolutionniste apporte des réponses aussi prosaïques qu’éclairantes. Par
suicide par an. Celles-ci entraînent environ 12 000 décès, ce qui place la mortalité exemple, si les hommes aiment souvent les fortes poitrines, c’est parce
par suicide au premier rang des causes de décès pour la population des 25-35 ans. qu’elles sont un des signes qui accompagnent la période de fécondité
Le suicide constitue par sa fréquence un phénomène de société : il survient chez la femme, et que le cerveau ancestral de l’homme le pousse à s’ac-
essentiellement dans le cadre d’une pathologie réactionnelle et relationnelle, souvent coupler avec des femmes sexuellement réceptives. De même, si les femmes
dans un contexte où dominent l’impulsivité, la baisse de résistance à la frustra- sont plutôt attirées par des hommes plus âgés qu’elles, c’est que leur
tion et la valeur cathartique du passage à l’acte. Cette forme de passage à l’acte cerveau ancestral cherche un partenaire capable de subvenir aux besoins
survient le plus souvent dans un contexte dépressif, et ses fonctions sont intri- de sa progéniture, et qu’un homme âgé dispose généralement de meilleures
quées, multiples, à la fois expression de désir de mort et désir d’une vie autre. ressources matérielles…
On estime que chaque suicide endeuille en moyenne cinq personnes. Ce sont Cet ouvrage de référence, aussi détaillé que méthodique, ne repose
donc près de 60 000 personnes touchées de plein fouet chaque année… Il leur sur aucun cliché : il fonde ses développements sur des statistiques empi-
faut vivre avec cette douleur intérieure que rien n’allège, cette souffrance lanci- riques, et non sur des idées reçues. La démarche intellectuelle évolu-
nante qui devient très vite intolérable. Face à un tel séisme psychique, les mots tionniste (celle inspirée par Darwin) est ensuite appliquée à l’interpré-
manquent, ce d’autant que dans une société où la mort est tabou, le deuil lié au tation de ces faits. Vision froide des mœurs et comportements humains ?
suicide l’est encore davantage. La psychologie évolutionniste peut rebuter par son objectif apparent
Christophe Fauré aborde tous les aspects de cette souffrance pas comme les de démystifier le moindre de nos sentiments ou préférences. En fait, elle
autres : le gouffre de la culpabilité, la colère, le vécu dépressif et le désespoir, ne fait que décrire des grandes tendances du comportement sans préju-
la tentation d’en finir à son tour, le désarroi… À partir de nombreux témoi- ger des choix de l’individu. Chacun peut se forger son existence en fonc-
gnages illustratifs, il s’adresse à celui qui reste lorsque l’autre est parti, ainsi tion de son lieu de vie, du hasard de ses rencontres ou de ses lectures,
qu’à son entourage, si démuni pour le soutenir. Ces paroles sur l’indicible sont car le cerveau est éminemment plastique. La psychologie évolutionniste
là pour aider le lecteur non pas à oublier, mais à nommer sa souffrance afin en fixe les grandes lignes, tout comme la construction informatique établit
que la cicatrisation s’opère. les caractéristiques d’un logiciel, mais ne précise en rien le contenu qui
Jérôme Palazzolo reste le choix de son utilisateur !
Sébastien Bohler

Mon enfant est-il précoce ? quoi il risque de la perturber. L’instituteur et l’école doivent trouver des solu-
tions afin de le stimuler. Et, paradoxalement, cette avance peut se retourner
Comment l’aider et l’intégrer en famille et à l’école contre lui à l’entrée au collège : n’ayant jamais eu à faire d’efforts pour
Jean-Marc Louis apprendre, il se trouve bien souvent dépassé. C’est ainsi que la moitié des
InterÉditions / Dunod enfants précoces ne fait pas d’études supérieures, et risque même de se retrou-
(168 pages, 15 euros, deuxième édition, 2007) ver en échec scolaire.
Que peuvent faire les parents ? D’abord rassurer leur enfant qui a un besoin
Jean-Marc Louis, inspecteur de l’Éducation nationale, nous explique dans son particulier de reconnaissance affective et de réconfort, ce qui l’aidera à surmon-
ouvrage comment repérer un enfant précoce. Il nous met en garde contre la ter ses angoisses. Ils ne doivent surtout pas le déposséder de son enfance, ni
notion de « surdoué » qui stigmatise l’enfant, faisant de lui un petit génie quasi le traiter comme un adulte en miniature. Ce livre, très accessible, est destiné
divin. Car l’enfant précoce est sensible et fragile. Et si son développement intel- aux parents, enseignants et éducateurs confrontés à la précocité, afin de mieux
lectuel est avancé, son développement psychomoteur et social est souvent en la déceler et d’y apporter des réponses adaptées.
retrait. Sa précocité intellectuelle le conduit à s'ennuyer en classe, c'est pour- Célia Hodent Villaman

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Tribune des lecteurs


Dans votre article Les mille effets des couleurs (voir du Connecticut, qui a demandé à des adultes de différents
Cerveau&Psycho n° 20), vous examinez la façon dont nos compor- groupes ethniques de goûter un même fromage, mais dont la
tements sont influencés par les couleurs, mais vous n’intégrez croûte avait été artificiellement teintée en blanc ou en jaune.
pas à votre propos le fait que la symbolique des couleurs varie Les résultats ont révélé que pour certains groupes, la préfé-
selon les cultures : le rouge, par exemple, est-il dans toutes rence s’est portée sur le fromage à croûte jaune alors qu’une
les cultures considéré comme une couleur « agressive » ? Quant croûte blanche a été préférée pour d’autres. Objectivement,
au bleu, il est actuellement considéré comme une couleur pourtant, le fromage était de qualité égale puisque des groupes
froide, au moins dans les cultures occidentales, mais il me ayant fait le test de goût à l’aveugle (sans voir la croûte du
semble que cela n’a pas toujours été le cas. Les réactions mises fromage) n’ont pas exprimé de différence.
en évidence par les tests ne pourraient-elles pas être, dans La couleur semble effectivement influer sur nos évaluations
certains cas, les conséquences d’apprentissages ayant lieu dès de façon contrastée selon les contextes culturels. Cela revêt
la petite enfance ? Serait-il possible de réaliser des tests dans une importance particulière pour les bureaux d’études en publi-
des pays différant par leur symbolique des couleurs, et ce afin cité et en marketing, qui cherchent à faire découvrir de nouveaux
d’en examiner l’impact ? produits conditionnés dans des emballages de couleur à des
Virginie Népoux, Fribourg - Suisse populations d’origines géographiques différentes.
Il manque effectivement de vastes programmes intercultu-
Réponse de Nicolas Guéguen rels impliquant des chercheurs d’horizons différents, qui pour-
Vous avez raison. L’étude des effets psychologiques des raient utiliser un même protocole d’évaluation des couleurs.
couleurs doit impérativement intégrer les facteurs culturels et Gageons que la mondialisation de la recherche qui se profile à
les rares études en ce domaine semblent l’attester. Cela a par l’horizon, permettra d’aborder de tels travaux, car en psycho-
exemple été mis en évidence par Beth Scanlon, de l’Université logie, les comparaisons interculturelles sont encore trop rares.

Dans votre article intitulé Dominant ou une autre influence de ces orientations capitule devant un individu C, alors B n’af-
dominé ? (voir Cerveau & Psycho n° 20), vous comportementales ? On sait par exemple frontera pas C. Ainsi, même si la génétique
expliquez les comportements de domina- que les éleveurs de chiens parviennent à intervient dans la prédisposition à la domi-
tion chez l’être humain par une activité modifier le degré de docilité ou d’agressi- nance ou à la soumission (en faisant se
intense des noyaux basolatéraux de l’amyg- vité d’une race donnée, en croisant sur reproduire entre eux les individus les plus
dale cérébrale, et les comportements de quelques générations des animaux soigneu- dominants, on obtient des descendants plus
soumission par une activité prédominante sement sélectionnés. agressifs), la plupart des observations étayent
des noyaux corticomédians. Ces compor- Alain Chenu, Paris toutefois l’hypothèse d’un rôle prédomi-
tements seraient conditionnés par l’édu- nant des interactions de l’individu avec l’en-
cation : une attitude parentale autoritaire vironnement social, dans la mise en place
favoriserait la suractivation des noyaux Réponse de Camille Lefrançois des comportements de dominance ou de
corticomédians, entraînant un comporte- et Jacques Fradin soumission dans les hiérarchies.
ment ultérieur de soumission. Au contraire, Effectivement, il existe des détermi- Chez l’être humain, les combats directs
une relation parentale plus tolérante vis- nants naturels de la domination et de la jouent un rôle comparable à la situation
à-vis des volontés de l’enfant favoriserait soumission chez de nombreuses espèces observée dans les différentes espèces
la suractivation des noyaux basolatéraux, animales, parmi lesquels des facteurs animales. Néanmoins, le comportement
ce qui provoquerait plus tard un compor- d’ordre génétique. Mais les facteurs géné- éducatif – par exemple une attitude plus
tement de domination. tiques ne sont pas les seuls. Dans la plupart ou moins autoritaire ou permissive de la
Toutefois, je me demande si l’éduca- des espèces supérieures (oiseaux, mammi- part des parents ou de l’autorité scolaire –
tion est le seul facteur à prendre en compte. fères, primates), la hiérarchie résulte des semble aussi moduler le niveau de domi-
Par exemple, chez d’autres espèces animales combats qui sont livrés pour l’accès aux nance et de soumission, en particulier chez
(primates, rongeurs, canidés) où les hiérar- positions de dominance. Une fois celle-ci l’enfant. Quant aux facteurs génétiques,
chies sont fondées sur des rapports de établie, les relations se figent durablement force est de constater qu’on manque d’élé-
domination et de soumission, il est peu et limitent ainsi la fréquence des combats. ments en la matière, même si certains déter-
probable que le profil de domination ou Dans leur livre Ethologie et développe- minants semblent probables. Ainsi, la
de soumission résulte d’une influence de ment de l’enfant, le psychologue canadien, concentration de testostérone notamment
l’éducation. Dès lors, ne faut-il pas cher- Richard Tremblay, et ses collègues montrent favoriserait les comportements dominants
cher dans les prédispositions génétiques que si un individu A vainc un individu B, mais d’agressivité et de compétition.

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LIVRES_TRIBUNE 23/04/07 9:28 Page 95

J’ai lu avec intérêt le dossier consacré à la dépression (voir Cerveau&Psycho


n° 20). Cependant, je souhaiterais vous poser encore quelques questions. Dans votre article Les paradoxes de l’anesthé-
Est-ce que le sujet qui a eu une dépression ayant duré plusieurs années et sie, (voir Cerveau & Psycho n° 20), j’ai trouvé une
qui prend des antidépresseurs pourra un jour arrêter le traitement, ou vision un peu angoissante de ce qui m’attend,
devra-t-il les prendre toute sa vie ? Les enfants d’une personne ayant eu une devant subir prochainement une intervention
dépression grave ont-ils un risque d’être eux aussi confrontés à la maladie ? chirurgicale sous anesthésie générale. Vous insis-
Samuel, par courriel tez notamment sur les risques de réactions aller-
giques : œdème du visage, détresse respiratoire
Réponse de Jérôme Palazzolo et spasme bronchique, effondrement de la pres-
L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, AFSSAPS, sion artérielle, arrêt cardiaque ! Les accidents fatals,
recommande que, dans les troubles dépressifs graves, le traitement anti- précisez-vous, auraient largement diminué en 50 ans
dépresseur soit maintenu de 16 à 20 semaines après la disparition des (de 10 à 100 fois, dites-vous), mais quel est le
symptômes. Cela signifie qu’un traitement antidépresseur est générale- risque réel ? Pourriez-vous m’en dire plus ?
ment administré entre six et neuf mois, et qu’ensuite il peut être arrêté. Étienne Chevalier, Reims
Après le traitement de la dépression elle-même, il faut prévenir les
récidives éventuelles. Dans ce cadre, la durée du traitement dépend du Réponse de Patrick Barriot
nombre et de la gravité des épisodes antérieurs, d’éventuelles patholo- Effectivement, il faut préciser les chiffres réels,
gies associées et des antécédents familiaux de troubles dépressifs. Le trai- qui sont de nature plutôt rassurante. En France,
tement antidépresseur ne doit pas être interrompu tant qu’il existe des la mortalité péri-opératoire précoce (pendant
symptômes résiduels. l’anesthésie et au cours des 24 heures qui suivent
Les ruptures et les expériences de deuil, la solitude, les conflits conju- l’opération) est de l’ordre de deux pour mille.
gaux, familiaux ou professionnels peuvent conduire à une certaine fragi- L’anesthésie est directement responsable d’envi-
lité sur le plan psychique. D’autres facteurs, tels un accouchement et le ron quatre pour cent de cette mortalité péri-
retour de couches, diverses maladies physiques (surtout si elles sont chro- opératoire précoce, ce qui représente 1 cas sur
niques et invalidantes), la prise de certains médicaments, favorisent l’ap- 25 000 patients opérés.
parition d’une dépression. Toutefois, il n’est pas rare qu’une dépression En anesthésie générale, certains accidents sont
survienne sans raison apparente. relativement prévisibles : par exemple, lorsqu’on
Quoi qu’il en soit, on retrouve ici un concept majeur en psychiatrie : doit intervenir d’urgence auprès d’un patient qui
la dépression résulte d’une combinaison de facteurs biologiques, psycho- n’est pas à jeûn, on peut prévoir un risque d’inha-
logiques et sociaux. Il peut exister une fragilité biologique, marquée par lation du contenu gastrique pendant l’opération.
la diminution de la quantité de certains messagers cérébraux. Dans la Quant aux accidents imprévisibles, ils sont repré-
dépression, l