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ERICH AUERBACH

I N T R O D U C T I O N . AUX E T U D E S
DE P H I L O L O G I E R O M A N E

V ITTORIO K LOSTERM ANN

F R A N K F U R T AM M A I N
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Dritte Auflage 1965


© 1949 by Vittorio Klosuermann, Frankfurt ain Main
Aile Rechte> insbesondcre das der Übersetzung, vorbehalten
Druck: E. Lokay, Reinheint i. Odw.
Printed in Germany

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PRÉFACE

Ce p e tit livre fut écrit à ïstan'boui, en 1943, dans le bu t de donner


à m es étu d ian ts turcs un cadre général qui leur p e rm e ttra it de mieux
com prendre l’origine et le sens de leurs études. C ’éta it p e n d a n t la
guerre; j ’étais loin des bibliothèques européennes ou am éricaines; je
n’avais presque aucun co n tac t avec m es collègues à l’étranger, e t depuis
longtem ps je n ’avais vu ni livre ni revue récem m ent parus. A ctuelle­
m ent, je suis tro p pris p a r d ’au tre s travaux e t p ar l’enseignem ent pour
pouvoir penser à une révision de c e tte introduction. Plusieurs am is qui
en ont lu le m anuscrit so n t d ’avis que, m êm e telle q u ’elle est, elle pour­
rait être utile; toutefois, je prie les lecteurs critiques de se souvenir, en
l’exam inant, du m om ent où elle fut écrite et du b u t auquel elle était
destinée. C ’est p a r ce b u t que s’expliquent aussi quelques particu larités
du plan, par exemple le chap itre su r le C hristianism e.
M. F. Schalk, m o n collègue à l’IJn iv ersîté de Cologne, m ’a signalé
quelques erreurs d an s le te x te e t a b ien voulu com p léter la biblio­
graphie; je l’en rem ercie cordialem ent. Je ne veux p as m an q u er d’ex­
prim er ici m a profonde g ra titu d e en v ers m es anciens am is et collabora­
teurs à Istanboul qui m’o n t aidé lors de la prem ière réd actio n : Mme
Süheyla B ayrav (qui a fait la trad u ctio n turque, parue en 1944), Mme
N esterin D irvana et M. M aurice Joum é.

S tate College, Pennsylvania, M ars 1948.

K ric h A u e r b a c h
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TABLE DES MATIÈRES

Pré fa ce 5

Première partie. La philologie et ses différentes formes

A. l ’édition critiq u e des tex tes 9


B. I.a linguistique 15

C. Les recherches littéraires


1. Bibliographie et biogr aphie 22
IL La c r itiq u e esthétiq ue 23
III. L’histoire de la l i tté ra tu r e 27
I). L’ex p lication des textes 33

Seconde par tie. Les origines des langues romanes

A. Rome et la colonisation rom aine 38

13. Le latin vulgaire 42

C. Le christianism e 49
D. Les invasions 58

LC. T endances du développ em ent linguistique


I. P h o n étiq u e 71
IL Morphologie et s y n t a x e 76
Ï1L Vocabulaire 81

F. T ab leau des langues romanes 85

Troisième partie. Doctrine gén ér ale des époq ues littéraires

A. Le m o y en âge
ï. Rem a rq u es préliminaires 91
II. La li t t é ra t u r e fra nçaise et provençale 99
III. La litté ra tu r e italien ne 120
IV. La li t t é ra t u r e d an s la pén insule ibérique 130
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8 TABLE DES M ATIÈRES

B. L a Renaiss ance
I. R e m a rq u e s préliminaires 135
i l . La Renaiss ance en Italie 145
III. Le seizième siècle en F ra n ce 152
IV. Le siècle d'or de la litté ra tu r e es pagno le 162

C. Les tem p s mod ernes


I. L a l it t é r a t u r c c l u s s i q u c d u 17csiècleeiïFiance 172
11. Le dix -h u it ièm e siècle 190
!ÏL Le ro m an tis m e 208
IV. C o u p d ’oeil sur le siècle dern ier 215

Q u a tr iè m e partie. G uide bib lio g rap h iq u e 226

T able a n a l y t i q u e 241

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PREMIERE PARTIE

LA P H I L O L O G I E ET SES D I F F É R E N T E S F ORMES .

A. L ’É D I T I O N C R I T I Q U E DES T E X T E S .

La philologie e s t l’ensem ble des activ ités qui s'o ccu p en t m éth o d iq u e­
m ent du langage de l’hom m e, e t d es oeuvres d ’a rt com posées dans ce
langage. Com m e c’est une science trè s ancienne, et q u ’on p eu t s ’occuper
du langage de beaucoup de façons différentes, le m ot philologie a un
sens très large, et com prend des activités fo rt différentes. U n e de ses
plus anciennes formes, la form e pour ainsi dire classique, et qui ju sq u ’à
ce jo u r est regardée p ar beaucoup d ’éru d its comm e la plus noble et la
plus authentique, c’est l’édition critique des textes.
Le besoin de con stitu er des tex tes au th en tiq u es se fait sen tir quand
un peuple d ’une haute civilisation prend conscience de cette civilisation,
e t qu’il veut p réserver des ravages du tem ps les oeuvres qui constituent
son patrim oine spirituel; les sau v er non seulem ent de l’oubli, mais
aussi des changem ents, m utilations et add itio n s que l’usage populaire
ou l’insouciance des copistes y ap p o rte n t nécessairem ent. Ce besoin se
fit sentir déjà à l’époque dite hellénistique de l’an tiq u ité grecque, au
troisièm e siècle avant J.-C., quand des éru d its qui e u ren t leur centre
d’activité à A lexandrie réd ig èren t les te x te s de l’ancienne poésie grecque,
su rto u t H om ère, sous une form e définitive. D epuis lors, la trad itio n de
l’édition des tex tes anciens a ex isté p e n d a n t to u te l’an tiq u ité; elle a eu
aussi une grande im portance quand il s’est agi de co n stitu er les tex tes
sacrés du christianism e.
P our les tem ps m odernes, l’édition des te x te s e st une création de la
R enaissance, c’est-à-dire du 15e et du 16e siècle. O n sa it q u ’à cette
époque l’in térêt pour l’an tiq u ité gréco-latine ren aq u it en E urope; il est
vrai qu’il n’y avait jam ais cessé d ’y ex ister; toutefois, av an t la R enais­
sance, il ne s ’é ta it pas p o rté su r les tex tes originaux des gran d s auteurs,
m ais p lu tô t su r des rem aniem ents et ad ap ta tio n s secondaires. P ar
exem ple, on ne connaissait pas le tex te d ’H om ère; on possédait l’histoire
de T roie dans d es rédactions de basse époque, e t on en com posait de
nouvelles épopées qui l’a d ap ta ien t plus ou m oins n aïvem ent aux besoins
et aux coutum es de l’époque, c’est-à-dire du m oyen âge. Q u an t aux
préceptes de l’a rt littéraire et du sty le poétique, on ne les étu d ia it pas
dans les auteurs de l’antiquité classique qui éta ie n t presque oubliés,
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10 LA PHILOLOGIE ET SES DIFFÉRENTES FORMES

mais dans des m anuels d ’une époque postérieure, so it de la basse a n ti­


quité soit du m oyen âge mêm e, e t qui ne donnaient q u ’un pâle reflet de
la splendeur de la culture littéraire greco-romaine.
O r, pour différentes raisons, cet é ta t de choses com m ençait à chan­
ger en Italie dès le 14e siècle. D an te (1265—1321) recom m andait
l'étude des auteu rs de l'an tiq u ité classique à tous ceux qui désiraient
écrire dans leur langue m aternelle d es oeuvres d ’un sty le élevé; d an s la
génération suivante, le m ouvem ent devint général parm i les p oètes e t
les érudits italiens; l’étrarque (1304— 1374) et Boccace (1313—1375) con­
stitu en t déjà le ty p e de l’écrivain artiste, ce type q u 'o n appelle hum a­
niste; peu à peu, le m ouvem ent se rép an d it au delà des A lpes, et l’hum a­
nisme européen parv in t à son apogée au 16e siècle.
L’effort des hum anistes ten d ait à étudier et à im iter les auteurs de
l'antiquité grecque et latine, et à écrire dans un sty le sem blable au leur,
soit en latin, qui était encore la langue des érudits, soit dans leur langue
m aternelle qu’ils voulaient enrichir, orner et façonner pour q u ’elle fût
aussi belle et aussi propre à énoncer les hautes pensées et les grands
sentim ents que l’avaient été les langues anciennes. P our attein d re ce
but, il fallait tout d ’abord posséder ces textes anciens qu’on adm irait
tant, et les posséder dans leur form e authentique. Les m anuscrits écrits
dans l’antiquité av aie n t presque tous disparu dans les guerres, les c a ta ­
strophes, la négligence et l’oubli; il n ’en restait que des copies, ducs, dans
la plupart des cas, à des moines, et dispersées un peu p a rto u t dans les
bibliothèques des couvents; elles étaien t souvent incom plètes, toujours
plus ou m oins inexactes, quelquefois m utilées et fragm entaires. Beau­
coup d ’oeuvres ja d is célèbres avaient été perdues p o u r toujours; d ’autres
ne survivaient q u ’en fragm ents; il n ’y a presque p as d ’au teu r de l’a n ti­
quité dont l’oeuvre entière nous so it parvenue, et un nom bre considé­
rable de livres im p o rtan ts n’existe que dans une seule copie, très souvent
fragm entaire. La tâche qui s’im posait aux hum anistes éta it tout d’abord
de trouver les manuscrits qui existaient encore, ensuite de les comparer,
et d ’essayer d 'en tire r la rédaction authentique de l'auteur. C ’éta it une
tâche très difficile. Les collectionneurs de m anuscrits en ont trouvé
beaucoup p endan t la R enaissance, d ’a u tres leur o n t échappé; pour ras­
sem bler tout ce qui existait en co re il a fallu d es siècles; u n grand
nom bre de m anuscrits n ’a cté déco u v ert que beaucoup plus tard , on en
a trouvé jusqu ’au 18e et au 19e siècles, et les P ap y ru s d ’Egypte ont
encore tout récem m ent enrichi n o tre connaissance d e s textes, su rto u t
pour la littératu re grecque. Ensuite, il s'agissait d e co m p arer et de juger
la valeur des m anuscrits. C ’étaien t presque tous d es copies faites su r

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L’ÉD ITIO N CRITIQUE DES TEXTES 11

des copies, e t ces dernières av aie n t été, elles-m êmes, écrites, dan s b e a u ­
coup de cas, à une époque où la tra d itio n é ta it d éjà fo rt obscurcie.
B eaucoup d ’erreu rs s’étaien t in tro d u ites dans les tex tes; tel copiste
n 'av ait pas bien su lire l’écritu re d e son m odèle, an té rie u r parfois de
plusieurs siècles: tel autre, tro m p é peu t-être p a r un m ot identique dans
une ligne suivante, avait sauté un passage; un troisièm e, en copiant un
passage dont le sens lui échappait, l'av ait changé arb itra irem en t. Leurs
successeurs, devant des passages évidem m ent m utilés, voulant ob ten ir à
to u t prix un tex te com préhensible, intro d u isaien t de nouvelles a lté ra ­
tions, d étru isan t ainsi les d ern ie rs vestiges de la leçon authentique.
A joutez à cela les passages effacés, devenus illisibles, les pages m an­
quantes, déchirées ou verm oulues; im possibles d 'én u m é re r toutes les
possibilités de détérioration, de m utilation et de d estruction q u ’un millé­
n aire d’oubli, rem pli de cata stro p h es, p eu t faire subir à un tré so r aussi
fragile. Depuis les hum anistes, une m éthode rigoureuse de reconstitution
s'e st peu à peu établie: elle consiste su rto u t dan s la technique du classe­
m e n t des m anuscrits. A u trefois, po u r classer les m an u scrits dispersés
d an s les bibliothèques, il fallait to u t d ’ab o rd les copier (source nouvelle
d ’erreu rs involontaires); a u jo u rd ’hui, on peut les photo g rap h ier; cela
exclut les erreurs d ’inadvertance, et épargne au philologue éd iteu r les
fatigues, les frais et aussi les plaisirs des voyages qu ’au trefo is il devait
en tre p re n d re d’une bibliothèque à l’autre; m aintenant, la photocopie lui
parvient par la poste. Q uand on a d ev an t soi tous les m anuscrits connus
d ’une oeuvre, il faut les com parer, et dans la p lupart des cas on obtient
ainsi un classem ent. O n se rend com pte, p a r exemple, que quelques-uns
des m anuscrits, que nous nom m erons A , B et C, co n tien n en t pour beau­
coup de passages douteu x la m êm e version, tandis que d ’autres, D e t E,
d o n n en t une rédaction différente, com m une à eux deux; un sixième
m anuscrit, F, suit en général le groupe A BC, m ais co n tien t quelques
divergences qui ne se tro u v en t ni dans le groupe ABC, ni d an s D et E.
L’éd iteu r arrive ainsi à c o n stitu er une so rte de généalogie des m anu­
scrits. D ans n o tre cas, qui est relativem ent simple, il est vraisem blable
qu’u n m anuscrit perdu, X, a (d irectem en t ou ind irectem en t) servi de
m odèle d’une p a rt à F, d ’a u tre p a rt à une copie égalem ent perdue, X.
d o n t les descendants sont A , B e t C ; tan d is que D et F. n ’ap p artien n en t
pas à la famille X , m ais à une a u tre; ils p roviennent d ’un autre ancêtre
ou «archétype» perdu, que n ous désignerons p ar Y. Souvent, l’éditeur
p eu t tirer des conclusions précieuses d e la graphie d u m anuscrit, qui
lui révèle le tem ps où il fu t écrit; le lieu où il fut trouvé, les autres
écrits qui parfois se trouvent d an s le mêm e volume, copiés par ia même
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12 LA PHILOLOGIE ET SES DIFFÉRENTES FORMES

main, et quelques autres circonstances du m êm e ord re peuvent lui en


fournir égalem ent. A près avoir étab li la généalogie des m anuscrits —
une telle généalogie p eut m o n trer des form es trè s v ariées et parfois très
com pliquées —, l’éd iteu r doit d écid e r à quelle tra d itio n il v eut donner
la préférence. Q uelquefois, la su p ério rité d'un m anuscrit ou d'une famille
de m anuscrits est tellem ent évid en te et incontestable, qu’il négligera
tous !e.s autres; m ais cela est rare; d an s la plupart des cas, la version
originale semble ê tre conservée ta n tô t par l’un des groupes, ta n tô t par
un autre. U ne édition critique com plète donne le texte, tel que l’éditeur
le juge avoir été écrit par l'auteur, en se basant sur ses recherches; au
bas de la page, il donne les leçons qui lui ont paru fausses («variantes»),
en indiquant, po u r chaque leçon, le m anuscrit qui la contient à l’aide
d’un signe («sigle»); de cette m anière, le lecteur est capable de se form er
une opinion par lui-même. Q u an t aux lacunes et aux passages irrém é­
diablem ent corrom pus, il peut essayer d ’en reco n stitu er le texte p ar des
conjectures, c’est-à-dire par sa pro p re hypothèse sur la forme originale
du passage en question; bien enten d u , il faut indiquer, dans ce cas, qu’il
s’agit de sa prop re reco n stitu tio n du texte, et il faut y ajo u ter encore
les conjectures que d’au tres o n t faites pour le m êm e passage, s’il y en a.
O n voit que l’édition critique est, en général, plus facile à faire s ’il y a
peu de m anuscrits ou seulem ent un m anuscrit unique; dans ce dernier
cas, on n’a qu'à le faire im prim er, avec une exactitude scrupuleuse, et à
y ajouter, le cas échéant, d es conjectures. Si la trad itio n est trè s riche,
c’est-à-dire s ’il y a u n trè s grand n om bre de m an u scrits d e valeur à peu
p rès égale, le classem ent et l’établissem ent d ’un tex te définitif peut
devenir très difficile; ainsi, quoique plusieurs é ru d its aient consacré leur
vie presque en tièrem en t à ce tte tâch e, aucune éd itio n critique avec
variantes de la D ivine Com édie de D an te n ’a paru ju sq u ’à ce jour.
O n v o it p ar ce d ernier exem ple que la technique de l’édition d es
tex tes n’est pas restée confinée à la tâche de reco n stitu er les oeuvres
de i’antiquité gréco-rom aine. La R éform e religieuse du 16e siècle s’en
est servi pour éta b lir les tex tes d e la Bible; les prem iers historiens
scientifiques — c’étaien t su rto u t d es religieux jésuites e t bénédictins
du 17e e t du 18e siècle — l’o n t utilisée pour l’édition des docum ents
historiques; quand, au com m encem ent du 19e siècle, l’in térêt pour la
civilisation e t la poésie du m oyen âge se réveilla, la m éthode fut appli­
quée aux tex tes m édiévaux; enfin, les différentes branches des études
orientalistes, qui, comm e on sait, o n t pris un grand essor à notre époque,
la suivent actuellem ent pour la recon stitu tio n d es tex tes arabes, turcs,
persans etc. Ce ne sont pas seulem ent des m anuscrits en papier ou en

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[.'ÉDITION CRITIQUE DES TEXTES 13

parchem in qui sont publiés ainsi, m ais des inscriptions, des p apyri, des
tab lettes de toute sorte, etc.
1,'im prim erie, c’est-à-dire la rep ro d u ctio n m écanique des textes, a
beaucoup facilité la tâche des éditeurs; le tex te une fois constitué peut
être reproduit identiquem ent san s danger que de nouvelles erreu rs dues
aux bévues individuelles des copistes s ’y glissent; il est v rai q u e les
fautes d’im pression sont à craindre, mais la surveillance de l’im pression
est relativem ent facile à faire, e t les fautes d ’im pression so n t rarem ent
dangereuses. Les auteurs qui o n t com posé leurs oeuvres après 1500,
époque où l’usage de l’im prim erie d e v in t général, ont pu, dans l’im mense
m ajorité des cas, surveiller eux-m êmes l’im pression de leurs oeuvres, de
so rte que, pour beaucoup d’en tre eux, le problèm e de l'édition critique
ne se pose pas ou est assez facile à résoudre. T outefois, il y a de nom ­
breuses exceptions e t des cas p articuliers qui d em andent les soins d e
l’éditeur philologue. A insi, M ontaigne (1533— 1592), après av o ir publié
plusieurs éditions d e ses Essais, avait chargé les m arges de quelques
exem plaires im prim és d ’a d d itio n s et d e changem ents en vue d ’une
édition ultérieure; celle-ci ne p aru t q u ’ap rès sa m ort; or, ses am is qui
en p riren t soin n ’ont pas utilisé to u tes ces additio n s et corrections, de
so rte que, lorsqu ’on a retrouvé un d es exem plaires annotés de sa main,
cette découverte nous a perm is de co n stitu er un texte plus com plet;
dans un cas pareil, les éditeurs m odernes p rése n te n t au lecteur, dans
une m êm e publication, to u tes les versions du tex te que M ontaigne a
données dans les éditions successives, en relevant les v arian tes de
chaque édition p a r d es caractères spéciaux ou p a r d ’a u tre s signes
typographiques; de so rte que le lecteur a sous les yeux l’évolution
de la pensée de l’auteur. La situation se p résen te d ’une m anière presque
identique pour l’oeuvre principale d ’un philosophe italien, la Scienza
N uova d e V ico (1668-—1744). Le cas de Pascal (1623—1662) est bien
plus com pliqué. Il nous a laissé ses P ensées s u r des fiches, p arfois très
difficiles à lire, sa n s classem ent; les éditeurs o n t donné, depuis 1670,
des form es très variées à ce livre célèbre. O n voit que, depuis l’inven­
tion de l’im prim erie, le problèm e de l’édition critique se pose su rto u t
pour des oeuvres posthum es; il faut y ajo u te r les oeuvres de jeunesse,
ébauches, prem ières rédactions, fragm ents, que l’écrivain n ’a p as jugés
dignes d ’ê tre publiés; les correspondances personnelles, les publications
supprim ées par la censure ou retirées du com m erce pour quelque autre
raison; il faut aussi penser, su rto u t p o u r les p oètes d ram atiques qui
fu ren t en m êm e tem ps régisseurs e t acteurs, au cas assez fréq u en t où
l’auteur n’a pas surveillé lui-même l’im pression de son oeuvre, où il a
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14 LA PHILOLOGIE ET SES D IFFÉREN TES FORMES

abandonné ce travail à d ’autres, et où, assez souvent, d ’autres l’ont fait


à son insu et malgré lui, sur une copie clandestinem ent e t m al faite;
pour les auteurs dram atiques, le cas le plus célèbre est celui de Shake­
speare. Mais, dan s la g rande m ajo rité des cas, le problèm e de l’édition
critique est bien plus facile à résoudre pour les auteurs m odernes que
pour ceux qui o n t écrit avant l'époque de l’im prim erie.
I! est évident que l’éd itio n des textes n ’est pas une tâch e tout-à-
fait indépendante; elle a besoin du concours d ’autres branches de la
philologie, e t même souvent de sciences auxiliaires qui ne so n t pas à
proprem ent parler philologiques. Q uand on veut reco n stitu er et publier
un texte, il faut to u t d ’abord savoir le lire; or, la m anière de form er les
lettres a beaucoup change dans les différentes époques; une science
spéciale, la paléographie, s ’est établie comm e science auxiliaire de
l'édition des tex tes po u r nous p erm e ttre de déchiffrer les caractères e t
les abréviations en usage aux différentes époques. Ensuite, ii faut sc
rendre com pte que les te x te s q u ’on veut reco n stitu er so n t presque tou­
jours des textes anciens, écrits dan s une langue m o rte ou dans une
form e très ancienne d ’une langue vivante. Ï1 faut com prendre la langue
du texte; donc, l’éd iteu r a besoin d ’études linguistiques et gram m atica­
les; d'autre part, le te x te fournit souvent à ces études un m atériel fo rt
précieux; c’est sur la b ase des anciens tex tes que la gram m aire histo ri­
que, l’histoire d u développem ent des différentes iangues, a pu se
développer; elle y a trouvé des form es anciennes q u i o n t perm is aux
érudits du 19e siècle do se faire une idée n ette, n o n pas seulem ent du
développem ent de telle ou telle langue, mais aussi d u développem ent
linguistique en ta n t que phénom ène générai. N o u s y reviendrons dans
notre chapitre sur la linguistique.
Même quand on sa it lire u n texte, e t qu’on com prend la langue dans
laquelle il est écrit, cela ne suffit souvent pas pour e n saisir le sens. O r,
il faut com prendre d an s to u tes ses nuances un tex te qu’ori veut publier;
com m ent juger, san s cela, si u n passage douteux e st co rrect et au th en ti­
que? Ici, la porte s ’ouvre largem ent; il n ’y a pas de lim ites à poser aux
connaissances qui peuvent être dem andées à l’éditeur, selon les besoins
du cas; connaissances esthétiques, littéraires, juridiques, historiques,
thcologiques, scientifiques, philosophiques; su r to u t ce que le texte
contient, l’éditeur d o it se pro cu rer tous les renseignem ents que les
recherches antérieures on t fournis. 11 faut to u t cela pour juger de quelle
époque, de quel au teu r tel texte anonym e peut être; pour décider si tel
passage douteux est d an s le styîc et les idées de l’au teu r en question, si
telle leçon est bien d an s le con tex te d e l'ensem ble, et si, en pren an t en

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LA. LINGUISTIQUE 15

considération l’époque et les circonstances où il fut écrit, tel passage


doit être lu p lu tô t dans la version que p résen te le m anuscrit A que dans
celle que présen te B. Bref, l’édition du te x te com porte to u tes les con­
naissances que dem ande so n explication; il e s t v rai q u ’il e st le plus
souvent im possible de les posséder toutes; un éd iteu r scrupuleux sera
souvent obligé de dem an d er conseil à des spécialistes. A insi l'édition
des textes est intim em ent liée aux au tres parties de la philologie et
parfois à bien d ’au tres b ran ch es du savoir; elle leur dem ande du secours,
et elle leur fournit, très souvent, un m atériel précieux.

B. L A L I N G U I S T I Q U E .

C e tte p artie de la philologie, to u t en é ta n t aussi ancienne que l’édition


des tex tes (c’est-à-dire q u ’elle fut développée d’une m anière m éthodi­
que depuis les éru d its d ’A lexandrie, au 3e siècle av a n t J.-C.), a com plète­
m ent changé d’o b je t e t de m éthodes dans les tem ps m odernes. Les
raisons e t les différents aspects de ces changem ents so n t m ultiples et
fo rt com pliqués, ils tien n e n t à des changem ents dan s les idées
philosophiques, psychologiques e t sociales; m ais le ré su ltat en p eut être
résum é d ’une façon assez simple. La linguistique a pour o b jet la stru ctu re
du langage, ce q u ’on appelle com m uném ent la gram m aire; or, ju sq u ’au
com m encem ent e t m êm e ju sq u ’au milieu du 19e siècle, elle s ’occupait
presque exclusivem ent de la langue écrite; la langue parlée en était
presque entièrem en t exclue, ou du moins elle n ’éta it envisagée que comme
œ uvre d ’a rt oratoire (rhétorique), donc com m e littératu re. La iangue
parlée de tous les jo u rs, su rto u t celle du peuple, m ais aussi la langue
ordinaire des gens cultivés, fut en tièrem en t négligée; il va de soi que les
dialectes et les parlers professionnels le furent aussi. C e côté littéraire et
aristo cratiq u e de la linguistique ancienne se m ontre to u t d ’abord dans
le but q u ’elle poursuit: elle tend à étab lir des règles su r ce qui est juste
e t faux; c’est-à-dire qu’elle veut se ren d re arb itre de la m anière d o n t il
faut parler et écrire: elle est norm ative. Bien entendu, une telle linguisti­
que ne pouvait se b aser que sur l’usage des «bons auteurs» et de la
«bonne société», ou m êm e sur la raison. Elle éta it nécessairem ent
restrein te à quelques langues de peuples de haute civilisation, et encore
à leur langue littéraire e t à l’usage d ’une élite sociale. T o u t le reste
n ’existait pratiqu em en t pas. P a r conséquent, elle é ta it n ette m e n t sta ti­
que, considérait to u t changem ent linguistique com m e décadence et
r ; < (- ( c ( ( ( f ( ( ( ( ( (

J(j LA P H IL O L O G I E ET SE S Ü I F F É K E X T E S FOliMES

essayait d’établir un m odèle im m uable de correction e t d e beauté


stylistique. D e plus, elle avait to u t n aturellem ent la tendance de com ­
prendre le langage com m e une réalité objective, e x ista n t en dehors de
l'hom m e; car elle ne l’étu d iait que d an s les textes, comm e oeuvre d ’art,
c’est-à-dire dans une form e objectivée. T o u t cela a com plètem ent changé
depuis plus d’un siècle, e t des changem ents de conception so n t toujours
en cours; de nouvelles m éthodes, de nouvelles idées se développent
presque d’année en année. D ans les derniers tem ps, on aime à rem placer
le m ot «grammaire», qui rappelle un peu les anciennes m éthodes, p ar le
m ot «linguistique». Ce qui est com m un à toutes les conceptions m oder­
nes, c’est qu’elles considèrent le langage avant to u t comme langue p a r­
lée, comm e une activité hum aine et spontanée, indépendam m ent de
toutes ses m anifestations écrites; q u ’elles le considèrent sous tous ses
aspects, dans toute son étendue géographique et sociale; et qu’elles le
considèrent comm e quelque chose de vivant avec l’hom m e et avec les
hom m es qui le créent perpétuellem ent — donc, comme une création
perpétuelle qui, p ar conséquent, se trouve dans une évolution p erp étu ­
elle. Les idées concernant le langage com m e activité de l’hom m e et
comm e création, perpétuelle o n t été déjà énoncées, d ’une m anière plutôt
spéculative, par V ico ( t 1744) et p a r H erd er (1744—1803), plus tard par
W. von Huvnboldt (1767— 1835); depuis la prem ière m oitié du 19e siècle,
on com m ence à en tire r des conséquences p ratiq u es pour les recherches
linguistiques.
U n linguiste m oderne est te n té de m épriser quelque peu ses
ancêtres, e t il so u rira un peu en lisan t une gram m aire scientifique du
com m encem ent du !9e siècle, où l’au teu r confond le concept du son
avec celui du caractère. C ependant, c’est à la gram m aire traditionnelle
que nous devons ce travail énorm e d ’analyse qui sert encore de base
aux recherches m odernes. La définition des parties de la phrase (sujet,
verbe, com plém ent etc.) e t de leurs rap p o rts, les cadres de la flexion
(déclinaison, conjugaison etc.), la description des différents genres de
propositions (principales e t subordonnées; positive, négative, in terro g a­
tive; subdivisions des subordonnées; discours direct et indirect; etc.) et
bien d’autres choses du m êm e genre, résu ltats acquis p ar le travail plu­
sieurs fois centenaire d ’un e sp rit rigidem ent logique et analytique, sont
comme des piliers sur lesquels rep o sera l’édifice de la linguistique ta n t
qu’il y aura des hom m es qui s’en occuperont. Les tendances m odernes,
malgré leurs résu ltats précieux e t éto n n a n ts acquis en quelques décades,
auront peut-être bien des difficultés à créer quelque chose de com parable,
pour sa valeur fondam entale et sa stabilité, à ces conceptions.

C
/ ( ( ' ( ( . ( ( ( ( ( <■ (' (

I A LINGUISTIQUE i7

La linguistique p eu t s'occuper des langues en général et de leu r com ­


paraison: c'est alors la linguistique générale, d o n t le fo n d ateu r fut le
san scritiste F. Bopp (1791— 1867); ou bien d ’un groupe de langues
apparentées: linguistique rom ane, germ anique, sém itique etc.; ou enfin
d’une langue particulière: linguistique anglaise, espagnole, tu rq u e etc.
Elle peut envisager la langue qui fait l’o b jet de ses recherches dans une
certaine époque fixée, p ar exem ple d an s son é ta t actuel: c’est alors la
linguistique descriptive, ou, selon une expression du linguiste suisse
F. J e Saussure (1857— 1913), synchronique; elle p eu t en envisager
l’histoire ou le développem ent, e t c’est alors la linguistique historique,
ou, selon Saussure, diachronique.
Q u an t à ses parties, on a généralem ent accepté la subdivision en
phonétique (étude des sons), recherches concernant le vocabulaire,
m orphologie (étude des form es du verbe, du nom, du pronom etc.) et
syntaxe (étude de la stru ctu re de la phrase). L’étude du vocabulaire se
subdivise en deux parties: l’étym ologie ou recherche de l’origine des
m ots, et la sém antique ou recherche de leur signification.
La révolution de la linguistique d o n t j ’ai parlé a com m encé au début
du 19e siècle par la d écouverte de la m éthode com parative, faite p ar
Bopp (Systèm e de la conjugaison du sanscrit, 1816). Presque en m êm e
tem ps quelques érudits inspirés p ar l’esp rit du R om antism e allem and
ont conçu l’idée du développem ent linguistique, ce qui leur a perm is
d’observer dans plusieurs langues u n e évolution régulière d es so n s e t des
form es à trav ers les siècles. Les principaux phénom ènes de c e tte évolu­
tion o n t été constatés p o u r les langues germ aniques p a r Jak o b G rim m
(D eutsche G ram m atik, 1819—37), e t p o u r les langues ro m an es p a r F ried ­
rich D iez (G ram m atik d er rom anischen Sprachen, 1836—38). C ela leur
a perm is de poser su r des bases plus ex actem ent scientifiques la
linguistique historique dan s son ensem ble, su rto u t l’étym ologie qui,
av an t la découverte des faits principaux du développem ent phonétique,
ne pouvait ê tre que du dilettantism e.
T outefois G rim m , D iez et les prem ières générations de leurs élèves
n ’étaien t pas encore des linguistes purs dan s le sen s m oderne du m ot;
ils basaient leurs observations linguistiques sur des te x te s littéraires.
C e furent su rto u t des éd iteu rs e t des co m m entateurs de tex tes anciens;
c’est dans ccs tex tes q u ’ils avaient recueilli les m atériaux pour leurs
recherches linguistiques; to u t im bus q u ’ils étaien t de la conception de
l’évolution linguistique, ils ne l’étudiaient pas dans la langue parlée; e t
leur façon de juger les phénom ènes linguistiques avait gardé quelques
( c ( Ç C ( ( ( ( ( ( ( ' ( ( /

18 LA PHILOLOGIE F.T SES DIFFÉRENTES FORMES

traces des m éth o d es anciennes: elle était souvent plu tô t logique et


ab straite que psychologique et réaliste.
Depuis, cela a en tièrem en t changé, et les raisons les plus diverses o n t
contribué à ce changem ent; j ’en veux énum érer quelques-unes. C’est
d ’abord l’influence de l’esp rit positiviste des sciences naturelles qui a
voulu faire de la linguistique une science exacte, e t qui a favorisé la
conception du langage com m e langage parlé, comm e p ro d u it du
m écanism e physio-psychologique de l’homme, de la collaboration de
son cerveau et de son sy stèm e articulatoire: c’e s t ensuite l'esp rit dém o­
cratique e t socialiste, qui co m b attait l’aristocratism e littéraire de la
linguistique ancienne, s ’in téressait à la langue du peuple et ten d ait à
expliquer les phénom ènes linguistiques p ar la sociologie; c’est encore
le traditionalism e régional qui aim ait, cultivait, propageait l’étude des
dialectes; c’est en co re l'im périalism e colonisateur des grandes puissances
européennes qui m enait à l’étu d e d es langues de peuples relativem ent
prim itifs, n ’av an t aucune litté ra tu re , étude extrêm em en t intéressante,
fournissant du m atériel e t des observations inconnues auparavant, et
d o n t les résu ltats fu ren t salués avec d ’a u tan t plus d ’enthousiasm e que
le goût du prim itif é ta it la grande m ode en E urope depuis la fin du 19e
siècle; c’e st encore le nationalism e des p etits peuples qui voulaient cul­
tiver leur tra d itio n nationale, s ’ado n n aien t à l’étude de leur langue e t y
étaient souvent so u ten u s p a r i’un ou l’a u tre de leurs gran d s voisins qui
tro u v ait là un m oyen d e les flatter san s grands frais; c’est enfin l’im-
pressionism e intuitioniste e t esthétique qui se plaisait à com prendre le
langage comme créatio n individuelle, com m e expression de l’âm e
humaine. C e tte énum ération est bien incom plète e t som m aire, m ais elle
m ontre suffisam m ent à quel degré les m otifs qui o n t am ené la révolution
en linguistique so n t h étérogènes dan s leurs origines e t dans leurs buts.
Mais tous o n t coopéré pour co m b attre l’esp rit exclusif, aristocratique,
littéraire et logique des m éth o d es anciennes. U n m atériel énorm e,
incom parablem ent plus g ran d e t plus exact que celui des époques
antérieures, com p ren an t les langues de la terre entière, a été am assé et
classé; il a servi à des recherches com paratives e t sy n th étiq u es extrêm e­
m en t in téressan tes, précieuses aussi pour la psychologie, l’ethnologie e t
la sociologie. P o u r les m éth o d es nouvelles en linguistique, nous nous
bornerons à une analyse som m aire de celles qui o n t considérablem ent
influencé le dom aine d es é tu d es rom anes.
D epuis la seconde m oitié du 19c siècle il y a des rom anisants lin­
guistes d o n t les recherches ne se b asen t plus uniquem ent su r l’étude des
textes littéraires; m entionnons to u t d’abord H . S chuchardt (1842— 1927),

C
( ( ( ( ( ( ( r ( c .c ( c (
LA LINGUISTIQUE 19

un des esp rits les plus larges de la linguistique m oderne; ses nom breux
travaux (M. L. S pitzer en a publié une anthologie, le Schuchardt-B revier,
2e éd. 1928) trah isse n t une conception extrêm em en t riche du caractère
spécifiquem ent hum ain du langage, conception qui s’est form é chez lui
d an s la lu tte qu'il m enait co ntre les ten d an ces de ceux qui voulaient
établir dans la linguistique un sy stèm e de lois su r le m odèle des sciences
naturelles de c e tte époque. L’oeuvre énorm e de W . M eyer-Liibkc
(1861— 1936) n 'e st pas aussi précieuse p a r les idées générales d o n t elle
s’inspire, m ais elle résum e et com plète le travail fait au 19e siècle dans
le dom aine de la linguistique rom ane (citons sa G ram m aire des langues
rom anes, 1890— 1902, et son D ictionnaire étym ologique des langues
rom anes, 3e éd. 1935); ses écrits p résen ten t un asp ect beaucoup m oins
littéraire que ceux de la plu p art de scs prédécesseurs; il a subi l’influence
des courants qui favorisaient l’étude de la langue vivante, p articulière­
m en t celle des dialectes. D epuis l’ap p aritio n de ses prem iers éc rits un
grand nom bre de courants, de m éth o d es et de tendances se so n t m ani­
festés, difficiles à classer à cause du grand nom bre de spécialistes
distingués qui, consciem m ent ou inconsciem m ent, com binent dans leur
travail des tendances souvent hétérogènes. Je crois to u tefo is pouvoir
dégager, dans la linguistique rom ane des d ern iers 50 ans, tro is cou­
ran ts principaux.
La tendance sy stém atique se m anifeste dans une form e m o d e rn e chez
le fondateur de l’école genevoise, F. de Saussure (C ours de linguistique
générale, posthum e, 1916, 3e éd. 1931). Saussure e st consciem m ent ré­
actionnaire, en ce se n s q u ’il n ’accepte pas le p o in t de vue exclusivem ent
dynam ique de la linguistique historique m oderne; il é tab lit à côté d ’elle,
et m êm e au-dessus d ’elle, une linguistique sta tiq u e , décriv an t l’é ta t
d ’un e langue à u n m om ent donné, sans considérations d ’ord re h isto ri­
que; bien entendu, il n ’ap p o rte pas, dans les recherches de ce genre,
l’e sp rit esth étiq u e e t n o rm atif de la gram m aire ancienne, m ais l’e sp rit
rigidem ent scientifique du positivism e m oderne qui se co n ten te de con­
s ta te r les faits à l’aide d ’expériences et de les relier, a u ta n t que possible,
d an s un systèm e. De plus, sa m éthodologie s ’efforce d ’isoler l’o b je t de
la linguistique de to u r ce qui, selon sa théorie, n ’e st pas lui; d e l’e th n o ­
graphie, de la préhistoire, d e la physiologie, de la philologie etc.; pour
lui, la linguistique est une p artie de la 'sém iologie», science qui étudie
la vie des signes au sein de la vie sociale; e t m êm e c e tte vie sociale a
chez lui un caractère assez général et ab strait. 11 a réussi à appro fo n d ir
les conceptions du fonctionnem ent du langage p a r u n systèm e de
classem ents très n e tte m e n t définis; p arm i eux, quelques-uns o n t été
f ( ( ( c { ( ( ( ( ( . ( ( ( ( (

20 LA PHILOLOG IE ET SES D IFFÉRENTES FORMES

particulièrem ent féconds p o u r les recherches actuelles; p a r exem ple la


distinction e n tre la langue — fait social, som m e des im ages verbales
em m agasinées chez tous les individus, élém ent statiq u e du langage — et
la parole — acte individuel de volonté et d'intelligence, dans lequel
l’individu utilise, d ’une m anière plus ou m oins personnelle, le code de la
langue, et qui constitue l’élém ent dynam ique du langage; et la distinction
entre la linguistique synchronique, qui étudie un é ta t de la langue à un
certain m om ent donné, et la linguistique diachronique, qui en étudie
révolution d an s la succession des époques. Saussure essaie de d ém o n trer
quo ces deux linguistiques so n t opposées l’une à l’autre, que leurs
m éthodes e t leurs principes so n t foncièrem ent différents, de sorte qu’il
serait im possible d e réunir les deux p o in ts de vue d an s une même
recherche.
P ar contre, les deux autres co u ran ts d o n t je veux parler sont n e tte ­
m ent dynam iques, toutefois d ’une façon très différente. L’école dite
idéaliste de M. K, V ossler (né en 1872), influencée p ar des idées sur les
époques de l’histoire q u ’avaient énoncées des philosophes et d es histo­
riens allem ands, inspirée su rto u t p a r l’esth étiq u e de M. B. C roce (né en
1866), voit dans le langage l’expression des différentes form es individuel­
les de l’hom m e, telles qu’elles se développent, dans une évolution p erpé­
tuelle, à trav ers les époques successives de l’histoire. M. V ossler et ses
adh éren ts étu d ien t donc, selon la term inologie de Saussure, uniquem ent
la parole, ils n ’étu d ien t pas la langue; ils considèrent uniquem ent le
p o in t de vue histo riq u e; ils essaient d e reco n n aître d a n s ies faits de
l’évolution linguistique des tém oignages de la civilisation des différentes
époques; e t ce qui est particulièrem ent caractéristiq u e pour ce groupe
d’érudits, ils s ’in téressen t m oins à la civilisation m atérielle qu’aux te n ­
dances profondes, à la form e totale des idées, des im ages, d e s instincts
que la langue exprim e e t révèle à ceux qui savent l’in terp ré ter; ils
cherchent dans les phénom ènes linguistiques le génie particulier d es
individus, des peuples e t des époques. C ’est le groupe linguistique de
la «G eistesgeschichtc» d o n t nous reparlerons à p ro p o s de l’histoire lit­
téraire (voir p. 29). H a exercé une grande influence, m êm e su r beaucoup
de ses adversaires, m ais il a éprouvé de g ran d es difficultés à tro u v er
une m éthode exacte et une term inologie claire.
P our le développem ent de ses m éthodes p ratiq u es e t la richesse de
ses résultats, le troisièm e co u ran t est le plus im p o rta n t de tous. C’est
celui qui se ra tta c h e à l’étu d e des dialectes. L’idée d ’enregistrer les
phénom ènes dialectaux su r d es cartes géographiques d a te du milieu du
19e siècle: un hom m e de génie, fuies G iliiéron (1854— 1926), au teu r de
LA LINGUISTIQUE

l’A tlas linguistique de la France (avec E. E dm ont, 1902—12), en d écou­


v rit la portée en tiè re et fut le fo n d ateu r d e la géographie ou, si l’on
veut, de la stratig rap h ie linguistique. La m icroscopie d es phénom ènes
dialectaux a perm is d’étu d ier d e plus p rès le fonctio n n em en t des chan­
gem ents linguistiques, et d ’en dégager des o b serv atio n s générales aussi
intéressantes du point d e vue de la linguistique pure que de celui de
l’histoire et de la sociologie. G illiéron a, lui aussi, une conception e n ­
tièrem ent dynam ique du langage; m ais sa conception s’e st inspirée de
la biologie, et ce n’e s t pas la vie de l’hom m e, m ais celle des sons, des
m ots et des form es qu i! envisage; il la considère com m e u n com bat
entre fo rts et faibles où il y a des vainqueurs, des m alades, des blessés
e t des m orts. G râce à ses m éthodes, lui et ses successeurs o n t révélé
un grand nom bre de facteurs psychologiques et sociologiques qui agis­
sen t sur le développem ent du langage (l’influence du prestig e qu’exerce
sur les dialectes la langue des gens instru its, plus proche de la langue
officielle et littéraire, p ar exem ple); découvertes qui o n t puissam m ent
contribué à modifier les conceptions tro p étro ite s et tro p rigides sur
les «lois phonétiques» ay a n t cours dans la seconde m oitié du 19e
siècle, et qui nous on t perm is une com préhension beaucoup plus riche
et plus vraie des faits linguistiques. En outre, on a com biné l’étu d e
géographique des m ots avec celle des o b je ts qu’ils d ésignent («W ôrter
und Sachcn»), ce qui a donné lieu à des recherches fécondes su r la civili­
sation m atérielle, précieuses su rto u t po u r l'h isto ire de l’agriculture et
des m étiers. Enfin, la géographie linguistique a gagné u n e im portance
considérable comm e science auxiliaire de l'h isto ire générale. Puisque
les dialectes conservent souvent des traces d ’un é ta t a n terieu r d e la
langue, parfois m êm e d ’un é ta t trè s ancien, d es recherches savam m ent
com binées, com plétées p ar l’étude des nom s de lieu e t p a r les fouilles
archéologiques, o n t pu fournir les bases d ’une histoire d e la colonisation
du pays en question, des peuples qui so n t venus l’h ab iter, se su p e r­
poser aux h ab itan ts antérieurs, se m êler plus ou m oins avec eux au
cours des siècles. L 'h isto ire m atérielle du développem ent des langues
rom anes p en d an t l’époque des invasions germ aniques d o n t n ous don­
nerons un résum e au chapitre suivant se base presque en tièrem en t sur
tics recherches de géographie linguistique.
En relevant ces trois co u ran ts comm e les plus im p o rta n ts de la lin­
guistique rom ane contem poraine je n ’ai pas voulu d ire que Saussure,
G illiéron e t M. V o ssler soient les plus gran d s linguistes de la dernière
génération; on ferait to r t à bien d ’au tres; je ne citerais q u ’u n seul nom ,
celui de M. M enéndez Pidal, le grand historien de la langue espagnole;
( r c c c c ' ( r r r ( c ( ( ( <

22 LA PHILOLOGIE E l' SES DIFFÉRENTES FORMES

e t q u an t aux linguistes de la génération actuelle, beaucoup d ’e n tre eux


ne se so n t p as engagés en tièrem en t dans une de ces tro is écoles. Mais
il est bien v rai q u ’elles o n t form ulé les problèm es e t fourni la base des
m éthodes de la linguistique rom ane contem poraine.
(Je me suis abstenu, dans ce tte esquisse rapide, d e parler d ’u n m ouve­
m ent m oderne e t fo rt in téressan t, qui se ra tta c h e p ar l’esprit qui l’anim e
au courant saussuricn; c’est la phonologie, élaborée p a r quelques lin­
guistes russes et organisée dan s le «Cercle linguistique d e Prague».
A u tan t que je sache, la phonologie n ’a pas encore eu d e répercussion
im portante d an s le dom aine des études rom anes.)

C. L E S K E C H E R C H E S L I T T E R A I R E S .

I. B ib lio g ra p h ie et b io g ra p h ie .

L’histoire littéraire est une science m oderne. Les form es d ’études lit­
téraires qu’on a connues e t p ratiq u ées avant le 19e siècle so n t la biblio­
graphie, la biographie et la critique littéraire.
La bibliographie, outil indispensable de la science littéraire, dresse
des listes des auteu rs avec leurs oeuvres, et les dresse de la m anière la
plus systém atique possible. C e travail p eu t se faire le plus facilem ent
d an s une grande bibliothèque, où une grande p artie, quelquefois même
la totalité du m atériel se tro u v e réunie. A ussi fut-ce à A lexandrie, d a n s
la célèbre bibliothèque d e c e tte ville, que la bibliographie antique s ’est
développée. L ’activité bibliographique est restée to u jo u rs une p artie
im p o rtan te du dom aine des lettres. La bibliographie d ’un au teu r do it
contenir d’abord la liste de ses oeuvres authentiques, avec to u tes les
éditions qu’on en a faites; ensuite les oeuvres douteuses qu’on lui
attrib u e; enfin les études que d ’autres lui o n t consacrées. Si la liste
ainsi dressée co n tien t des m anuscrits, il faut signaler l’en d ro it où le
m anuscrit se tro u v e et d o n n er une d escrip tio n détaillée de sa form e;
pour les livres im prim és, i! fau t indiquer, à côté du titre exact, le lieu
et l’année de la publication, le nom bre de l’édition (p. ex. «5e éd. revue
et corrigée»), le nom de celui qui a fait l’édition critique ou com m entée
ou la traduction, ie nom de l’im prim eur ou de la m aison éditrice, le
nom bre des volum es et des pages de chaque volum e, le form at; quel­
ques bibliographies d o nnent encore d ’au tres indications su pplém entaires
qui v arien t selon les besoins du cas. L’organisation m oderne de la

C
( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( c < < ( (

LES RECHERCHES L IT TÉR A IR ES 23

bibliographie est bien plus v aste e t v ariée que celle d e l’an tiq u ité. A
côté des catalogues im prim és des g ran d es b ibliothèques (B ritish Mu­
séum de L ondres, Bibliothèque N a tio n a le de Paris, B ibliothèques alle­
m andes, L ibrary of C ongress à W ashington) qui peuvent serv ir de biblio­
graphies universelles, il existe des bibliographies spéciales pour chaque
science, pour chaque branche, po u r to u te s les grandes litté ra tu re s n atio ­
nales, pour les périodiques, pour beaucoup d ’écrivains célèbres (D ante,
Shakespeare, V oltaire, G o eth e etc.); les o rganisations des libraires ou
de l’E ta t en A ngleterre, en France, en A llem agne, aux E tats-U n is etc.
publient pour chaque jour, chaque sem aine, po u r chaque mois et chaque
année des listes de to u t ce qui a paru dans leur pays; les périodiques
scientifiques d onnen t la bibliographie des publications récentes de leur
branche, souvent avec un bref com pte-rendu; la plu p art des disciplines
scientifiques disposent d ’un ou de plusieurs périodiques consacrés ex­
clusivem ent à la bibliographie et au com pte-rendu.
La biographie s ’occupe de la vie des auteu rs célèbres, ou p lu tô t des
hom m es célèbres en général. Elle aussi fut cultivée par les anciens
G recs, depuis le 5e siècle avant J.-C.; e t dans l’époque hellénistique,
au 3e siècle, les données sur la vie des p o ètes et écrivains furent m étho­
diquem ent collectionnées et rédigées. D ’un recueil de biographies bien
ordonné une véritable histoire de la litté ra tu re p eu t se développer; mais
il sem ble que la civilisation antique n ’en ait pas p ro d u it; elle n ’a donné
que des dictionnaires et recueils de biographies, comm e on en a fait
aussi dans les tem ps m odernes. Bien entendu, la biographie co n tien t
aussi, du m oins d an s l'im m ense m ajo rité d es cas, des renseignem ents
bibliographiques; on ne sa u ra it guère p arler de la vie d ’u n a u teu r san s
m en tio n n er ses oeuvres, leur d a te e t la m anière de leur publication.
T a n t qu’elle se borne à réunir et à classer les n o tio n s su r la vie ex ­
térieure des auteurs, la biographie reste, com m e la bibliographie, plu tô t
une science auxiliaire; biographie e t bibliographie, to u t en d em an d a n t
au sav an t qui s ’en occupe toute la p rép aratio n technique requise pour
le travail érudit, ne lui perm ettent, pas de m ettre en évidence ses
propres idées e t sa propre force créatrice, s ’il en a.

11. L a c r i t i q u e e s t h é t i q u e .

I! en est to u t au trem en t pour la critiq u e esth étiq u e, qui est, en elle-


m êm e, oeuvre individuelle et créatrice de celui qui la fait. C ’est la seule
m anière d ’envisager les oeuvres d ’a rt litté ra ire que l’antiquité, le m oyen
( (, { { ( { ■ ( ( ( < ( ( ( ( ( (

2 4 LA PHILOLOGIE ET SES D IFFÉRENTES FORMES

âge et m êm e la R enaissance aient connue et pratiquée (m ais le mot


«esthétique3 n’est qu’une création du 18e siècle); quelques ébauches an­
térieures exceptées, l’histo ire littéraire pro p rem en t dite est un produit
des tem ps m odernes, qui p o u rta n t n ’o n t nullem ent abandonné la critique
esthétique. Ii est vrai que la critiq u e esthétique m oderne est dans l'en­
sem ble to u t autre chose que celle des tem ps anciens; elle est influencée
par l’histoire littéraire, c’est-à-dire p a r des considérations historiques,
relativistes et subjectives. L’ancienne critique esthétique qui dom inait
depuis l’antiquité gréco-rom aine ju sq u ’à la fin du 18e siècle, fut dog­
m atique, absolue et objective. Elle se dem andait, quelle form e une
oeuvre d’a rt d’un certain genre, une tragédie, une comédie, une poésie
épique ou lyrique d ev ait avoir pour être parfaitem en t belle; elle tendait
à établir pour chaque genre un m odèle im muable, et jugeait les oeuvres
d’après le degré dans lequel elles approchaient ce m odèle; elle essayait
de donner des p réceptes e t des règles pour la poésie et pour l’a rt de la
prose (poétique, rh éto riq u e) et envisageait l’a rt littéraire com m e l’im i­
tation d ’un m odèle — m odèle co n cret s’il existait une oeuvre ou un
groupe d ’oeuvres («l’antiquité») considérées parfaites — ou m odèle
imaginé, si le critique p lato n isan t exigeait l’im itation de l'idée du beau
qui est un des a ttrib u ts de la divinité. Il ne faut p o u rta n t pas croire que
l’ancienne esthétiq u e n ’ait pas connu e t adm iré l’inspiration et le génie
poétique; c’était p récisém ent dans l'âm e du poète inspiré que se réalisait
ie m odèle parfait, de sorte que son oeuvre d evenait p arfaitem en t belle;
il est vrai que d an s les époques trè s rationalistes cette esthétique a
parfois voulu réduire la poésie à u n sy stèm e de règles q u ’on pouvait et
dev ait apprendre. M ais l’idée de l’im itation d ’un m odèle parfaitem en t
beau était p a rto u t d o m inante, a u ta n t chez ies théoriciens de l’antiquité
que chez ceux du m oyen âge e t de la Renaissance, et encore chez ceux
du 17c siècle. M algré to u te s les divergences d e goût, les théoriciens de
ces differentes époques étaien t d ’accord su r ce p o in t fondam ental, qu’il
n ’existe qu’un e seuie beau té p arfaite, e t to u s essayaient d ’établir, pour
les différents genres d e poésie, les lois ou les régies d e ce tte parfaite
beauté qu’il fallait attein d re. P a r conséquent l’ancienne critique e sth é ­
tique é ta it e n général une esth étiq u e d e s genres poétiques. Elle sub­
divisait la poésie en genres, et fixait po u r chaque genre le sty le qui lui
convenait. La subdivision d e l'an tiq u ité, obscurcie p en d an t le moyen
âge, reprise par la R enaissance et encore fo rt im p o rtan te p o u r nous, est
généralem ent connue: elie com prend la poésie d ram atique (tragédie,
comédie), épique et lyrique, d o n t chacune sc subdivisait encore en plu­
sieurs parties. La prose a rtistiq u e fur, elle aussi, subdivisée p a r genres:

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( ( c e ( ( ( ( (

LES RECHERCHES LIT TÉRA IRES 25

histoire, tra ité philosophique, discours politique, discours judiciaire,


conte, etc. — et pour chacun de ces g en res on essayait d e fixer les
règles et la form e idéale. O n leur a ttrib u a it aussi un sty le du langage
plus ou m oins élevé: la trag éd ie p ar exem ple, de m êm e que la grande
épopée, l’histoire e t le discours politique a p p arten aien t au sty le sublim e;
la comédie populaire, la sa tire etc. au sty le bas; et en tre les deux il y
avait le sty le «moyen» qui com prenait, entre autre, la poésie bucolique
et am oureuse où les gran d s sentim ents devaient être tem pérés p ar une
certaine dose d ’enjouem ent, d ’intim ité e t de réalism e. C e n ’est qu’un
tableau bien som m aire et grossier que j ’esquisse ici; l'ancienne critique
esthétique e s t un vaste systèm e, len tem en t élaboré au cours des siècles,
plein d e sagacité e t de finesse; p en d an t l’antiquité et la R enaissance,
elle a créé les conceptions esthétiques fondam entales de l’E urope qui,
même après la chute de leur dom ination absolue, serv en t encore de
base aux idées qui les o n t rem placées. Si l’on v eu t y réfléchir u n peu,
on se ren d ra com pte q u ’il existe u n certain parallélism e e n tre la lin­
guistique ancienne don t j ’ai parlé antérieurem ent, et l'ancienne critique
esthétique d o n t il s’agit ici; car elle est, elle aussi, dogm atique, aristo ­
cratique et statique. Elle est dogm atique, en ce qu'elle é ta b lit des règles
fixes d’ap rès lesquelles l’oeuvre d ’a rt doit être faite e t jugée; elle est
aristocratique, non seulem ent parce qu’elle institue une hiérarchie des
genres et des styles, mais aussi parce que, en essay an t d ’im poser un
m odèle im m uable de beauté, elle considérera n écessairem en t chaque
phénom ène littéraire qui ne s ’y conforme- pas com m e laid. A insi, les
Français du 17e e t encore du 18e siècle — qui o n t é té les d ern iers e t
les plus extrém istes re p résen tan ts d e l’ancienne form e de la critique
littéraire — o n t jugé le th é â tre anglais, e t en p articu lier Shakespeare,
laid, san s goût e t barbare. Elle est enfin statiq u e, c’est-à-dire a n tih isto ­
rique; car ce que je viens de dire co n cern an t une oeuvre contem poraine,
m ais étrangère (Shakespeare), s ’applique aussi aux phénom ènes litté ­
raires du passé, su rto u t aux soi-disants prim itifs e t aux origines. U n
Français du 17e ou du 18e siècle m ép risait com m e b arb a re e t laide
l’ancienne poésie française qui ne suivait pas le .m odèle d e b eau té qu’il
s’éta it forgé, qu’il considérait comme absolu, et qui n ’é ta it en v é rité que
l’idéal de la bonne société de son pays e t de son époque.
D epuis la fin du 18e siècle, l’ancienne critique esth étiq u e tom be en
ruines; la révolte contre elle, longuem ent préparée, éclata d ’ab o rd en
Allem agne, m ais gagna rapidem ent ies a u tres pay s européens, même
la France qui avait été longtem ps la citadelle du goût co n serv ateu r et
dogm atique. Com m e dans la lutte co n tre la gram m aire ancienne, les
( ! I ( ( ( ' ' i. ( ( ( ( ( ( ( (

26 LA PHILOLOGIE E T SES D IFFÉRENTES FORMES

raisons d e la révolution fu re n t e t so n f m ultiples. C e fut to u t d ’ab o rd la


réaction d 'u n groupe de je u n e s p o ètes allem ands contre la ty ran n ie du
goût exercée p a r le classicism e français, réaction qui, en se rép an d an t,
constituait le R om antism e européen. O r, le R om antism e s ’in téressait à
l’a rt et la litté ra tu re populaires e t anciens, su rto u t aux origines; il a
fini p ar introdu ire dan s la critiq u e le sen s historique, ce qui voulait dire
qu’il ne reconnaissait plus une seule beauté, u n idca! unique e t im m ua­
ble, m ais se ren d a it com pte que chaque civilisation et chaque époque
av ait sa conception p a rticu lière de la beauté, qu’il fallait juger chacune
selon sa p ropre m esure, e t com prendre les oeuvres d ’a rt en ra p p o rt avec
la civilisation d o n t elles é ta ie n t issues; que Shakespeare est beau d ’une
autre m anière que Racine, m ais ni plus ni m oins; que, pour em prunter
quelques exem ples au dom aine des beaux-arts, la beauté d ’une sculpture
grecque n’exclu t pas celle d ’un B ouddha indien, ni la beauté des m onu­
m ents de l’A cropole celle d ’une cathédrale gothique ou d ’une m osquée
d e Sinane. O r, p en d an t le 19e siècle, la connaissance des oeuvres de
l’O rient, du m oyen âge européen, des civilisations étrangères e t plus ou
m oins prim itives augm entait énorm ém ent; la facilité d es voyages, la
vulgarisation d es recherches, le développem ent des m oyens de rep ro ­
duction stim ulaien t le goût des nouveautés; le socialism e a u ta n t que le
régionalism e cultivaient l’a r t populaire, sp o n tan é et libre de la dom ina­
tion des règles; chez les élites, ce n ’é ta it plus l’au to rité des m odèles,
mais un extrêm e individualism e qui régnait; les form es nouvelles de la
vie donnaient naissance à une foule de nouveaux genres, e t tran sfo r­
m aient les anciens d ’une m anière parfois très surprenante. Il est clair
que devant les faits nouveaux e t l’horizon élargi l’ancienne critique
esthétique ne pouvait plus être m aintenue, et il est indubitable que le
sens historique qui p erm et de com prendre et d ’adm irer la beauté des
oeuvres d’a rt étran g ères et les m onum ents du passé est une acquisition
précieuse de l’esp rit hum ain. D ’autre part, la critique esthétique a perdu
p ar ce développem ent to u te règle fixe, to u te m esure établie et univer­
sellem ent reconnue pour ses jugem ents; elle est devenue anarchique,
plus su jette à la m ode que jam ais, e t ne sait au fond alléguer aucune
raison pour ses ap p ro b atio n s ou ses condam nations si ce n ’e st le goût
du m om ent ou l’in stin ct individuel du critique. M ais ceci nous mène
à la critique esth étiq u e m oderne; on ne peut en parler qu’en exposant
la form e nouvelle que le 19e sit-cle a trouvée pour tra ite r les oeuvres
littéraires: l'histo ire de la littératu re. C 'est ce que nous allons faire
dans ie paragrap h e suivant.

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LES RECHERCHES L IT TÉR A IR ES 27

III. L’histoire de la littérature.

D epuis le 16e siècle o n p eu t c o n sta te r chez les é ru d its u n in té rê t


g randissant pour l’iiistoire de la civilisation d e leur pays, et cela les
conduit à recueillir des m atériaux pour une histoire littéraire. O n en
trouve des ébauches en France, p a r exem ple, d a n s les recherches de
P asquier e t de Fauchet. A u 18e siècle, ces recherches furent poursuivies
m éthodiquem ent. Les B énédictins de la congrégation de Saint-M aur se
m iren t à com piler leur énorm e «H istoire litté ra ire de la France» (conti­
nuée au 19e siècle avec des m éthodes plus m odernes), et e n Italie, le
savant Jésuite T iraboschi rédigeait sa n o n m oins énorm e «Storia délia
le tte ra tu ra italiana». C es deux oeuvres adm irables considéraient leurs
pays p lu tô t com m e unités géographiques que nationales, e t com pre­
n aien t p ar conséquent d an s leur plan l'h isto ire de la litté ra tu re latine
écrite su r ie soi d e leurs pays av an t la fo rm atio n littéraire des langues
nationales. Elles, e t quelques au tre s sem blables, so n t, d e n o tre po in t de
vue, plutôt des com pilations e t des recueils que de l’histoire pro p rem en t
dite. Pour nous, l’h istoire est un essai de reco n stru ctio n des phénom ènes
dans leur développem ent, dans l’esprit m êm e qui les anime, e t nous
désirons que l’historien de la litté ra tu re explique, com m ent tel phéno­
mène littéraire a pu n aître, so it p ar les influences an técéd en tes, so it
par la situ atio n sociale, histo riq u e et politique d ’où il so rtait, so it p ar
le génie particulier de son au teu r; e t dan s ce d ern ier cas, nous dem an­
dons qu’on nous fasse se n tir les racines biographiques e t psycho­
logiques de ce génie particulier. T o u t cela n ’est p as en tièrem en t
ab sen t des recueils d o n t je viens de p arler; on ferait to rt, su rto u t
à T iraboschi. de le p réten d re; m ais la com préhension de la v ariété des
différentes civilisations e t époques, le se n s h istorique e t les m éthodes
plus exactes pou r étab lir les étapes d ’un dévelo p p em en t leur faisaient
d éfau t; le génie des époques, l’atm osphère p articulière qui rem plit cha­
cune d ’elles e t qui se fait se n tir d an s chaque au teu r im p o rtan t, leur
échappait.
C ’est depuis le com m encem ent du 19e siècle q u ’on écrit l'h isto ire dan s
le sens m oderne: n i com m e am as de m atériaux d ’érudition ni comm e
critique esthétique, ju g ean t les phénom ènes e t les époques à la m esure
d ’un idéal présum é absolu — m ais en essayant de co m prendre chaque
phénom ène et chaque époque dans sa pro p re individualité, et en essayant
en m êm e tem ps d ’établir les rap p o rts qui ex isten t e n tre elles, de com ­
pren d re com m ent une époque est so rtie des données de celle qui la
précédait, et com m ent les individus se form ent p ar une coo p ératio n d es
( ( ( ( ( ( ■c ( ( ' ( ( ( ( (

28 LA PHILOLOGIE ET SES D IFFÉREN TES FORMES

influences d e leur épo q u e e t de leur milieu avec leu r caractère p a rti­


culier. Bien entendu, cette m anière d ’écrire l’histoire ne se b o rn a it pas à
l’histoire littéraire; nous avons d é jà parié d e la m anière nouvelle de
concevoir l’histoire du langage; de la m êm e façon on com m ençait à écrire
l’h isto ire politique e t économ ique, celle du d roit, de l’art, de la philo­
sophie, des religions etc
O r, la tâche d ’écrire l’h isto ire littéraire su r une telie base peut être
conçue et exécutée de beaucoup de m anières différentes, e t en fa.it le
19e et le 20e siècles m o n tre n t les ten d an ces les plus diverses chez les
savants qui y o n t travaillé. Les d écrire toutes dem anderait une étude
d 'au tan t plus longue et com pliquée q u ’elles sc so n t perpétuellem ent in­
fluencées l’une l’autre. M ais on peut les classer, un peu som m airem ent
il est vrai, en deux groupes:
1) Le groupe de l’école rom antique ou historique en Allem agne, qui
fut l’ancêtre de to u t le m ouvem ent, e t qui a exercé une grande influence
sur toute "E urope. 1! considérait les activités d e l'esp rit hum ain et en
particulier to u t ce qui é ta it poésie et a rt com m e une ém anation quasi
m ystique du 'g é n ie des peuples» (V oîksgeist). P ar conséquent, il éta it
intéressé su rto u t et d ’ab o rd à l’étude de la poésie populaire et des
origines; il avait une certain e tendance à diviniser l’histoire, et à voir
dans sa m arche la lente évolution de «forces» obscures e t m ystiques d o n t
les m anifestations, dans chaque époque e t dan s chaque grand individu,
constituent une révélation, parfaite en so n genre, d ’un des innom ­
brables asp ects de la divinité; et la tâch e de l’h istorien consistait à
découvrir e t à faire resso rtir pleinem ent le caractère particulier de
chacune d ’elles; c’est le phénom ène individuel qui est le b u t visé p ar les
savants de ce groupe. M algré l’horizon m étaphysique et m ystique qui
planait au dessus de to u tes leurs recherches, ils o n t accom pli un énorm e
travail de philologie exacte, d ’ab o rd dans le dom aine médiéval, ensuite
pour les différentes littératu res nationales d es tem ps m odernes. Les dé­
b u ts du m ouvem ent rem o n ten t à la jeunesse de H erd er et de G oethe,
aux environs de 1770; son apogée fut au début du 19c siècle (les frères
Schlegel, U hland, les frères G rim m etc.; pour la France, l’historien
M ichelet; en Italie, F. De Sanctis). influencée et quelque peu modifiée
par le systèm e de la philosophie de Hegel (m ort en 1831), la tendance
rom antique et m étaphysique fut plus ou m oins refoulée pen d an t la se­
conde m oitié du siècle p ar la tendance positiviste d o n t je parlerai to u t
à l’heure. Mais depuis 1900 elle se déclare de nouveau, encore en A lle­
magne, dans une form e rajeunie, enrichie p ar les m éthodes de ses ad ­
versaires positivistes, mais g ardant intacte sa conception sy n th étiq u e et

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LES RECHERCHES L IT TÉR A IR ES 29

quasi m étaphysique des forces historiques. C e rev irem en t e s t dû à des


courants m ultiples, parm i lesquels je veux relever l'influence de deux
penseurs: W ilhelm D ilthey (1833— 1911) e t B en ed etto C roce (né en 1866),
et celle d’un poète, Stefan G eorge (1868— 1933). En A llem agne, la ten­
dance qui continue la trad itio n rom antique p rit le nom de «Geistes-
geschichte»; pour l’h istoire littéraire, son rep ré se n ta n t le plus connu fut
Friedrich G undolf (1880— 1931).
2) Le groupe positiviste, qui se rattach e à l’oeuvre d ’A uguste Comte,
re je tte to u t m ysticism e dans la conception d e l'histoire, et veut rap p ro ­
cher les m éthodes des recherches histo riq u es et. littéraires au ta n t que
possible de celles des sciences naturelles; il vise m oins la connaissance
des form es historiques individuelles que celle des lois qui gouvernent
l'histoire. Pour l’histoire littéraire (de mêm e que pour l’h isto ire générale)
son prem ier rep résen tan t fut H ippolvte T aine (1828— 1893). Pour l’ex­
plication exacte des phénom ènes h isto riq u es et littéraires, la tendance
positiviste eut recours à deux sciences présum ées exactes que le p ositi­
visme français du 19e siècle aim ait et développait p articulièrem ent: la
psychologie e t la sociologie; to u t le m onde sait quel essor ccs deux
sciences ont pris au siècle dernier. Les explications psychologiques (et
récem m ent psychanalytiques) des phénom ènes littéraires telles que les
savants positivistes les o n t parfois données tra n c h e n t d ’une m anière
presque brutale su r le spiritualism e des rom antiques; p ar ieur esprit
d’analyse et leur conception plu tô t biologique de l'hom m e, ils o n t sou­
v en t choqué l’esp rit d e ceux qui co n sid èren t l’âm e hum aine com m e
Cjuelque chose de sy n th étiq u e, d’inanalysable et en d ern ier lieu de libre,
et d o n t les profondeurs so n t inaccessibles à la recherche exacte. Il en
e s t de m êm e pour l’ex p lication sociologique: les m o tifs sp iritu els par
lesquels les rom antiq u es expliquaient ies phénom ènes fu ren t re je té s au
second plan ou m êm e écartés, e t on m e tta it à leur place des faits éco­
nom iques; en expliquant, p a r exem ple, les croisades non pas p ar une
poussée d’enthousiasm e religieux, m ais p a r l’in té rê t que quelques grou­
pes puissants, féodaux e t capitalistes, p ren aien t à une expansion vers
l’orient. N aturellem ent, l’explication sociologique d e l’h istoire fut
acueiilie à b ras ouverts p a r le m ouvem ent socialiste; quoique l’origine
m oderne des idées socialistes n e réside p as d an s le positivism e, mais,
assez paradoxalem ent, dan s une in te rp ré ta tio n m atérialiste du systèm e
de H egel; tan d is que le pro m o teu r du positivism e dans les recherches
historiques, T aine, fu t p lu tô t co n serv ateu r d a n s scs idées politiques.
L’ap p o rt du positivism e po u r les étu d es h isto riq u es e t les le ttre s est très
im p o rtan t e t précieux; il nous a appris à re ste r su r ’la terre en expliquant
( ( . ( ( ( ( ■ ( ( ( ' ( ( ( { ( (

30 I.A PHILOLOGIE ET SES D IFFÉREN TES FORMES

les actions e t les oeuvres de l ’hom m e, et que, s'il est. v rai que les faits
m atériels ne suffisent pas to u jo u rs e t en tièrem en t à expliquer les phé­
nom ènes littéraires, il est absurde de vouloir les expliquer sans en tenir
com pte. De plus, les m éthodes que le positivism e a trouvées nous per­
m etten t de situer plus ex actem ent les phénom ènes littéraires dans le
cadre de leur époque, d ’établir avec plus de précision leurs rapports
avec les autres activités contem poraines et de com pléter les biographies
des auteurs par to u t ce que la science m oderne, p ar exem ple 1 hérédité,
peut fournir. A ussi la p lu p art des savants du p rem ier groupe, du groupe
de la G eistesgeschichte, ont-ils adm is les m éthodes et les résu ltats posi­
tivistes dans le cadre ie leur recherches — to u t en co n tin u an t la tra d i­
tion rom antique q u an t à leur conception spiritu aliste de l’histoire. En
général, la grande m ajo rité des sa v a n ts m odernes com binent les deux
courants de diverse m anière, de so rte que les étu d es d ’h istoire littéraire
en E urope e t en A m érique p résen ten t actuellem ent u n aspect d ’une
richesse et d’une variété extrêm es.
M êm e pour le 19esiècle, on au rait beaucoup d e difficultés à faire en trer
chaque éru d it im p o rta n t dans l’un ou l’au tre d e ces groupes. A p a rt ceux
qui, dès la seconde m oitié d u siècle, o n t voulu consciem m ent com biner
les deux m éthodes, com m e l’A llem and W ilhelm Scherer, — à p a rt aussi le
grand nom bre de ceux qui o n t fait de l’érudition pure e t sim ple sa n s se
soucier de conceptions gén érales,et qu i n ’en o n t été touchés qu’inconsciem -
m ent, san s se rendre com pte d ’où so rta ie n t e t quelle signification exacte
avaient les term es généraux d o n t ils é ta ie n t to u t d e m êm e obligés de
se servir — il y eut quelques é ru d its fo rt distingués qui se so n t frayé
un chem in à eux, et qui n ’o n t subi que fo rt superficiellem ent l’inlluence
des deux groupes. Je citerai com m e exem ple l’histo rien suisse Jakob
B urckhardt (1818— 1-897), l’a u teu r de la «Culture de la R enaissance en
Italie», des «C onsidérations su r l’histo ire universelle» et de plusieurs
autres ouvrages im portants. Ce fut p eut-être i’éru d it le plus clairvoyant
et le plus com préhensif de son époque. V iv an t une vie bourgeoisem ent
tranquille, la passant presque en tièrem en t à Bâle, sa ville natale, où il
a enseigné p en d an t plus de quarante ans, il a prévu to u tes les c a ta stro ­
phes qui se prép araien t en Europe. Il n ’a accepté ni les conceptions
m ystiques et idéalistes des rom antiques, ni la philosophie de Hegel, ni
ies m éthodes psychologiques e t sociologiques des positivistes. Sa vaste
érudition, qui em b rassait l’histoire générale, l’h istoire de la litté ra tu re
et de l’a rt des époques de l’an tiq u ité e t de la Renaissance, ia précision
e t la richesse de son im agination com binatrice, et la n e tte té de son juge­
m ent lui o n t perm is d’écrire des livres d ’une sy n th èse puissante et exacte

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LES RECHERCHES LITTÉRAIRES 31

à laquelle il a donné lui-même le nom d ’h istoire de la cu ltu re — Kultur-


geschichte. La «Kulturgeschichte» de B u rck h ard t se distingue de la
«G eistesgeschichte» en ce que ses conceptions générales trè s élastiques
n ’im pliquent aucun systèm e de philosophie de 1 h istoire ni aucune m ysti­
que historique; et elle se distingue des m éthodes positivistes parce que
B urckh ardt n ’a pas besoin des procédés de la psychologie ou de la socio­
logie — une connaissance v aste et exacte des faits, dom inée p a r le juge­
m ent instinctif d'un esprit non prévenu, lui suffisent. I! a trouvé un suc­
cesseur qui lui e s t com parable po u r la m éth o d e e t po u r l’esprit, dans
l’érudit hollandais J. H uizinga, au teu r d ’un livre devenu célèbre su r le
déclin du m oyen âge (prem ière édition, hollandaise, en 1919).
Ce que je viens d’esquisser, c’est un classem ent de l'histoire littéraire
d’après ses m éthodes e t l’esp rit qui l’anim e; on p eut la classer aussi d ’après
les différentes tâches qu’elle accom plit ou q u ’elle se propose. C ela n’est
pas m oins difficile, car ces tâches so n t fo rt variées. O n a écrit des his­
toires de la littératu re m ondiale; d es histoires d es litté ra tu re s nationales
(anglaise, française, italienne etc.); d es histo ires d es litté ra tu re s des
différentes époques, du 18e siècle, p a r exem ple, so it pour l’Europe en­
tière so it pour un pays. O n écrit aussi des m onographies, consacrées à
un personnage im portant, p. ex. D ante, Shakespeare, Racine, G o eth e —
ces m onographies se distinguent de la biographie sim ple en ce q u ’elles
ne d onnent pas seulem ent les faits extérieurs d e la vie du personnage en
question, m ais essaient d e faire co m prendre la genèse, le développe­
m ent, la stru ctu re et l’esp rit d e ses oeuvres; so u v en t les m onographies
o n t l’am bition de donner plus que le titre n e pro m et: bien d e s m ono­
graphies su r D an te ou Shakespeare veu len t faire revivre l’époque en­
tière dans laquelle leur héros vivait. Ensuite, il faut nom m er l’histoire
des genres littéraires: de la tragédie, du rom an, etc.; elle p e u t se spécia­
liser — et c’est la règle — su r un pays e t su r une époque; comm e genre
iittéraire, on peu t tra ite r aussi la critique; il y a plusieurs livres con­
sacrés à l’histoire de la critique esthétique, e t s ’il n ’existe p as encore,
à ce que je sache, une h istoire générale de l’h isto ire littéraire, de nom ­
breuses recherches qui la p rép aren t o n t été publiées, e t en fait il y a
au m oins un livre im p o rta n t su r l’histo ire de l’h istoriographie générale
(par M. C roce). A côté de l’histoire des genres littéraires, il fau t m en­
tionner l’h isto ire des form es littéraires; de la m étrique, de l’a rt de la
prose, des différentes form es lyriques (ode, sonnet). Enfin, il ne faut
pas oublier l’histoire littéraire com parée, d o n t l’o b je t est la com paraison
des époques, des courants e t des auteu rs (R om antism e français e t R om an­
tism e allem and, par exem ple). V oilà à peu p rès épuisées les différentes
( ( ( ( ( ( . ( ( { ( ( ( ( ('

32 LA PHILOLOG IE ET SES D IFFÉRENTES FORMES

m atières qui peuvent fournir un su je t pour les grands livres cl histoire


littéraire. M ais si vous feuilletez un des nom breux périodiques, vous
y trouverez bien d ’au tre s choses encore. V ous y trouvez d ’ab o rd beau­
coup de publications de tex tes inédits, lettres, fragm ents, ébauches,
retrouvés dans les bibliothèques, d an s les archives, chez les parents,
héritiers et amis de l’auteur en question; ceci re n tre plu tô t dans le d o ­
m aine de l’édition des tex tes d o n t nous avons parlé dans no tre prem ier
chapitre. Ensuite, vous y trouverez beaucoup d ’articles sur la question
des sources: où, p. ex., G o eth e a-t-il trouvé le su je t de Faust, ou S hake­
speare celui de H am iet? Sur quoi se base D ante en p eignant C ésar avec
des yeux d'oiseau de proie, ou H om ère avec un glaive à la m ain? Les
différentes sources so n t recherchées, com parées, jugées selon la p ro b a­
bilité que l’auteur a pu les co n n aître et utiliser; il s’y rattach e la question
des influences: quelle influence Rousseau a-t-il exercé sur les oeuvres
de jeunesse de Schiller, ou la poésie am oureuse des A rabes a-t-elle pu
influencer l'idéal de l’am our courtois chez les p o ètes provençaux du
12e siècle? «Sources» et «influences » fournissent une m atière inépuisable
aux érudits: il en est de m êm e pour la question des «motifs» qui est à
peu près du m êm e genre: le m otif de l’avare à qui on a volé un tréso r
caché, le m otif de la fem m e innocente, calomniée, tuée p ar un m ari
jaloux, les innom brables m otifs de ruses de fem m es qui tro m p en t leur
m ari: d’où viennent tous ces m otifs, où ont-ils été traités pour la p re ­
mière fois, com m ent sont-ils venus d ’un pays à l’autre, quelles so n t les
variantes d es différentes versions, et com m ent se sont-elles influencées
l’une l’au tre? U n a u tre genre d'articles, plu tô t esthétique, que vous
trouverez dans les périodiques parle de l’a rt des auteurs: leur façon de
com poser un e oeuvre, leur a rt de caractériser les personnages, de
peindre les paysages, leur style, l’em ploi q u ’ils fo n t des m étaphores et
des com paraisons, leur versification, le rythm e de leur prose; on peut
faire de telles recherches pour un seul auteur, avec ou san s com paraison
avec d’autres, e t pour une époque entière. D ’a u tres articles s’occuperont
de quelque problèm e de fond, particulièrem ent in téressan t pour un
auteur ou une époque: p. ex. la pensée religieuse de M ontaigne, ou l’exo­
tism e au 18e siècle — d ’au tres de particu larités p lu tô t stylistiques (la
form ation de m ots nouveaux d an s l’oeuvre de R abelais) qui peuvent
avoir une répercussion pro fo n d e su r la m anière de com prendre l’auteur
en question. U n grand nom bre d ’articles parie de détails biographiques,
des rap p o rts en tre deux p erso n n es p a r exem ple, si ces rap p o rts so n t
in téressan ts pour la genèse d ’une oeuvre: plusieurs é ru d its on t fait des
recherches sur le séjo u r de G o eth e à W etzlar où il a connu des personnes

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L'EX PLICA TIO N DES TEX TES 33

qui lui o n t servi de m odèles pour son W erth er. U n gro u p e de su je ts


très en vogue actuellem ent tra ite des questions d e sociologie en ra p p o rt
avec la litté ra tu re ; c’e st su rto u t la questio n du public, c’est-à-dire du
groupem ent hum ain auquel fu t ad ressée e t destinée telle ou telle oeuvre,
qui est vivem ent discutée dans les d ernières armées. Enfin, comm e je
l’ai d it dans mes rem arques su r la bibliographie, des périodiques so n t
consacrés entièrem ent ou en p artie au com pte-rendu, ju g ean t et discu­
ta n t les diverses publications — il y a des com ptes-rendus qui ne p a r­
lent que d ’une seule publication récem m ent parue, il y en a d ’au tres qui
font un rap p o rt d ’ensem ble su r les recherches et les résu ltats obtenus
p en d an t plusieurs années d an s un certain dom aine, em b rassan t p a r
exem ple to u tes les publications récentes sur Shakespare, ou su r le Ro­
m antism e.
Î1 va san s dire que l’h istoire littéraire se s e rt souvent, d an s ses recher­
ches, de n otions linguistiques. Elle en a besoin p o u r to u tes les inv esti­
gations concernan t le sty le d ’u n a u teu r ou d ’une époque. L es questions
linguistiques so n t particulièrem ent im p o rtan tes d an s les dicussions sur
l’authenticité des oeuvres d ’a ttrib u tio n douteuse. Q uand les preuves do­
cum entaires m anquent, de telles discussions peuvent se décider souvent
p ar des considérations d ’ordre linguistique: est-ce que le vocabulaire, la
syntaxe, le sty ie de l’oeuvre douteuse ressem blent plus ou m oins à ceux
des oeuvres authen tiq u es de l’écrivain en qu estio n ? M ais l’im portance
de la linguistique en histo ire litté ra ire n ’est p as lim itée à c e tte so rte de
problèm es. Les oeuvres d ’a r t litté ra ire so n t des oeuvres faites en lan­
gage hum ain; le d ésir d e s’en app ro ch er le plus près possible, d ’en sai­
sir l’essence mêm e, a donné, d an s ces d ern ie rs tem ps, u n nouvel essor
à l’analyse des tex tes littéraires, an alyse d o n t la base est linguistique;
ce n’e s t plus uniq u em en t pour en com prendre le contenu m atériel, m ais
pour en saisir les bases psychologiques, sociologiques, histo riq u es et
su rto u t esthétiques qu’on pratiq u e actuellem ent l’analyse ou l’explication
des textes. C om m e elle tie n t le milieu en tre l’histo ire littéraire e t la
linguistique, et que so n développem ent m oderne me sem ble trè s im por­
tan t, je lui consacrerai u n p aragraphe à part.

L ’E X P L I C A T I O N D E S T E X T E S .

L’explication des tex tes s’est im posée depuis que la philologie existe
(voir p. 15); quand on se trouve d ev an t un te x te difficile à com prendre,
il faut tâch er de l’éclaircir. Les difficultés de la com préhension peuvent
( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( (

34 LA PHILOLOGIE ET SES D IFFÉRENTES FORMES

être de plusieurs so rte s: ou bien p urem ent linguistiques, quand il s'ag it


d'une langue peu connue, ou h o rs d ’usage, ou d ’un sty le particulier, de
l’em ploi des m ots d an s un sens nouveau, de constructions périm ées,
arb itraires ou artificielles; ou bien elles peuvent concerner le contenu du
texte; il contient, p ar exem ple, des allusions qu’on ne com prend plus,
ou des pensées difficiles à saisir, d o n t la com préhension exige des con­
naissances spéciales; l’auteur p eu t aussi avoir caché le véritable sens de
so n texte sous une apparence trom peuse; cela concerne su rto u t (m ais
pas exclusivem ent) ia litté ra tu re religieuse; les livres sacrés des diffé­
ren tes religions, les traités de m ystique et de liturgie contiennent
presque tous ou so n t présum és contenir un sens caché, et c’est p a r l’ex­
plication allégorique ou figurative qu’il faut tâ ch e r de le saisir.
L’explication des textes, appelée aussi «com m entaires quand il s’agit
d'une explication suivie de toute une oeuvre, fut pratiquée depuis l’an ­
tiquité, et acquit une im portance p articulièrem ent grande au m oyen âge
et dans la R enaissance; une grande p artie de l’activité intellectuelle du
m oyen âge s ’exerçait sous la form e du com m entaire. Si vous ouvrez un
m anuscrit ou une édition ancienne im prim ée des livres religieux du
christianism e ou d ’A risto te, ou m êm e d ’un poète, trè s souvent vous ne
trouverez su r chaque page que peu de lignes du texte, en grands carac­
tères: et ces quelques lignes so n t entourées, à d ro ite, à gauche, en h aut
e t en bas de la page p ar un com m entaire abo n d an t, écrit ou im prim é,
dans la plu p art des cas, en caractères plus p etits. 11 existe aussi beau­
coup de m anuscrits et de livres qui ne co n tien n en t que le com m entaire
sans le texte, ou qui in sèren t les p hrases de ce d ern ier successivem ent
com m e titre s d e p arag rap h es d an s le com m entaire. Le com m entaire
p eu t contenir to u te so rte de choses: explications de term es difficiles;
résum és ou paraphrases d e !a pensée de l’au teu r: renvois à d ’autres pas­
sages ou l’auteur a d it quelque chose de sem blable; références à d ’au tres
auteurs qui o n t parlé du mêm e problèm e, ou em ployé une tou rn u re d e
style sim ilaire; développem ent de ia pensée, où le com m entateur fait
en tre r ses prop res idées en expliq u an t celles de l’au teu r; exposition du
sens caché, si le tex te e s t ou e s t présum é ê tre sym bolique. D epuis la
R enaissance, le com m entaire allégorique tom be peu à peu en désuétude,
e t le développem ent qui donne les idées p ro p res du com m entateur dis­
p a ra ît; d o rénav an t les é ru d its p référaien t d ’au tres form es pour énoncer
leurs propres idées. Le com m entaire d evint plus n e tte m e n t philologique,
et il est resté tel jusqu’à ce jour. U n co m m en tateu r m oderne des le ttre s
de C icéron ou de la C om édie d e D an te donne d’a b o rd des explications
linguistiques po u r les passages où un m o t ou une construction en

c
( ( ( ( ( ( ( ( ( C ( ( C C .(

L’EX PLICA TIO N DES TEX TES 3.5

dem andent; il discute les passages d o n t la ten eu r e s t douteuse (voir A );


il donne des précisions su r les faits et personnages m entionnés dan s le
texte; il essaie de faciliter la com préhension des idées philosophiques,
politiques, religieuses, ainsi que des form es esth étiq u es que l'oeuvre
contient. Bien entendu, un com m entateur m oderne se serv ira du travail
de ceux qui l’ont précédé dans la m êm e tâche, e t les citera souvent
textuellem ent.
Mais comm e je viens de le dire à la fin du parag rap h e précédent,
l’explication des textes, depuis quelque tem ps, se s e r t d ’au tres procédés
e t vise d’autres buts. Q u an t aux procédés, leur origine d o it être cher­
chée, à ce qu’il me semble, dans la p ratiq u e pédagogique des écoles. U n
peu p arto u t, e t su rto u t en France, on faisait faire aux élèves l’analyse
de quelques passages des écrivains q u ’on lisait en classe; c’était rare­
m ent une oeuvre entière, m ais des poèm es ou des passages choisis q u ’on
leur faisait analyser. L’analyse serv ait d ’abord à la com préhension gram ­
m aticale; puis, à l’étude de la versification ou du ry th m e de la prose;
ensuite, l’élève devait com prendre et exprim er p a r ses p ro p res paroles
la stru ctu re de la pensée, du sen tim en t ou de l’événem ent que le pas­
sage contenait; enfin, on lui faisait découvrir ainsi ce qu’il y avait dans
le texte de particulièrem ent caractéristique pour l’au teu r ou p o u r son
époque, so it en ce qui concerne le contenu, soit en ce qui concerne la
form e. D es pédagogues intelligents arriv aien t m êm e à faire com prendre
aux élèves l’unité du fond e t de la forme, c’est-à-dire com m ent, chez les
grands écrivains, le fond se crée nécessairem ent la form e qui lui con­
vient, et que souvent, e n changeant ta n t so it peu la form e linguistique,
on ruine l’ensem ble du fond. C e procédé av ait l’avantage de rem placer
l’étu d e purem ent passive des m anuels e t des leçons du p ro fesseu r p a r
la sp o n tan éité de l’élève qui découvrait lui-m ême ce qui fait l’in té rê t et
la beauté des oeuvres littéraires. O r, cette m éth o d e a été considérable­
m en t développée et enrichie p ar quelques philologues m odernes (parm i
les rom anisants, il fau t citer su rto u t M. L. Spitzer), e t elle se rt chez eux
à des fins qui d épassen t la pratiq u e des écoles; elle se rt à une com ­
préhension im m édiate e t essentielle des oeuvres; elle n ’est plus unique­
m ent, ce qu'elle était pour l’école, une m éthode de c o n stater et de voir
confirmé ce qu’on savait auparavant, mais un in stru m en t de recherches
et de découvertes nouvelles. Plusieurs courants de la pensée m oderne
ont contribué à favoriser son développem ent scientifique; l’esth étiq u e
«comme science de l’expression et linguistique générale» de M. B. C roce;
la philosophie «phénoménologique* de E. H usserl (1859— 1936) p a r sa
m éthode de p a rtir de la description du phénom ène particulier pour
/ ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( { i <
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36 LA PHILOLOGIE E T SES D IFFÉREN TES FORMES

arriver à l'intuitio n de so n essence; l’exem ple des analyses de l’h istoire


d’a rt telles qu’elles fu re n t données p a r u n des u niversitaires les plus p re ­
stigieux de la dernière génératio n , H . W ôlfflin(1864— 1945); e t bien d ’autres
courants encore. L’explication littéraire s ’applique de p référence à un
texte d ’une éten d u e lim itée, et elle p a rt d ’une analyse pour ainsi dire
m icroscopique de ses form es linguistiques e t artistiques, des m o tifs du
contenu et d e sa com position; p en d an t cette analyse, qui d o it se servir
de to u tes ies m éthodes sém antiques, sy n tax iq u es e t psychologiques ac­
tuelles, il faut faire a b stractio n de to u tes les connaissances antérieures
qu’on possède ou qu’on cro it p o sséd er su r le te x te e t l’écrivain e n ques­
tion, sur sa biographie, su r les jugem ents e t opinions en cours su r lui,
sur les influences qu’il p e u t av o ir subies, etc.; il ne fau t reg ard er que le
texte lui-même, e t l’ob serv er avec une a tte n tio n intense, soutenue, de
so rte qu’aucun des m ouvem ents de la langue e t d u fond ne vous
échappe — ce qui est beaucoup plus difficile que ceux qui n ’o n t jam ais
pratiqué cette m éthode ne sau raien t l’im aginer; bien regarder, et bien
distinguer les observations faites, é tab lir leurs ra p p o rts e t les com biner
dans un ensem ble cohérent, c ’est presque un art, e t son développem ent
naturel est encore entrave p a r le grand n om bre d e conceptions toutes
faites que nous avons accum ulées dans n o tre cerveau e t que nous in tro ­
duisons dans nos recherches. T o u te la valeur d e l’explication d e s textes
est là: il faut lire avec une a tte n tio n fraîche, sp o n tan ée e t soutenue,
et il faut scrupuleusem ent se g a rd e r des classem ents prém aturés. Ce
n’e st que quand le te x te en questio n e st en tièrem en t reconstruit, dans
tous ses détails e t d an s so n ensem ble, qu’on d o it p rocéder au x com ­
paraisons, aux considérations h istoriques, b iographiques e t générales;
par là, la m éthode s ’oppose n e tte m e n t à la p ratiq u e des sa v a n ts qui dé­
pouillent un grand n om bre de te x te s p o u r y rechercher une particularité
qui les intéresse, p a r exem ple «la m étap h o re d an s le lyrism e français du
iôe siècle», ou «le m otif du m ari tro m p é d an s les contes de Boccace».
P ar une bonne analyse cl’u n te x te b ien choisi, o n arriv era presq u e to u ­
jours à des résu ltats in téressan ts, parfo is à d es découvertes en tièrem ent
nouvelles; et, presq u e toujours, les ré su ltats e t découvertes au ro n t une
portée générale qui p o u rra dépasser le te x te lui-même, e t fo u rn ir des
renseignem ents s u r l’écrivain qui l’a écrit, su r so n époque, su r
le développem ent d ’u n e pensée, d ’une form e artistiq u e, e t d ’une
form e de la vie. 11 e st v ra i que si la prem ière p a rtie de la tâche, l’a n a ­
lyse du texte elle-même, est fo rt difficile, la seconde, celle d e situ e r le
texte dans le développem ent histo riq u e e t d e bien évaluer la p o rtée des
observations qu’on aura faites, l’est en co re davantage. I! est possible

c
l ’e x p l i c a t io n des tex tes 37

(le form er m êm e un d éb u ta n t à l’analyse des textes, de lui ap p ren d re à


lire, de développer sa faculté d ’observation; cela lui fera m êm e plaisir,
puisque la m éthode lui p erm et de déployer dès le d éb u t d e ses études,
av an t d’avoir ram assé péniblem ent dans les m anuels une foule d e con­
naissances théoriques, une activité sp o n tan ée e t personnelle. M ais dès
qu’il s ’agit de situ er et d ’évaluer le tex te et les observations faites sur
lui, il faut évidem m ent une érudition trè s v aste e t un flair q u ’on ne
trouve que fort rarem ent, pour le faire sans trop d ’erreur®. C om m e les
explications de tex tes fournissent assez so u v en t des résu ltats nouveaux
et des m anières nouvelles de poser un problèm e — c’est précisém ent
par là qu’elles so n t précieuses — le philologue désireux de bien saisir
e t de faire resso rtir la p o rtée de ses o bservations ne trouve que rare­
m ent dans les travaux an térieu rem en t faits des points d ’appui pour l’aider
dans sa tâche, et il sera obligé de faire to u te une série de nouvelles ana­
lyses de textes pour co n stater la valeur histo riq u e de ses observations;
s'il ne p a rt que d'un seul texte, des erreurs de perspective so n t presque
inévitables; aussi sont-elles fréquentes.
L’explication des textes, malgré sa m éth o d e très n e tte m e n t circon­
scrite, peut servir à des intentions assez variées, selon le genre de tex­
tes qu’on choisit et selon l’a tten tio n qu’on p rête aux différentes obser­
vations qu’on p eu t y faire. Elle p eut viser uniquem ent la v aleu r a rti­
stique du texte, et la psychologie particulière d e so n auteur; elle p eut
se proposer d’approfo n d ir la connaissance que nous avons d e to u te une
époque littéraire; elle p eu t aussi avoir com m e b u t final l’étu d e d ’un p ro­
blèm e particulier (sém antique, syntaxique, esthétique, sociologique etc.);
dans ce d e rn ier cas, elle se distingue des anciens procédés en ce q u ’elle
ne com m ence pas p a r isoler d e leur entourage les phénom ènes qui l’in­
téressent, ce qui d on n e à ta n t d e recherches anciennes un a ir de com ­
pilation m écanique, grossière e t dénuée d e vie, m ais q u ’elle les considère
dans le milieu réel d an s lequel ils se tro u v e n t enveloppés, en n e les en
dégageant que peu à peu et sans en détru ire l’aspect particulier. D ans
l’ensem ble, l’analyse des te x te s m e sem ble la m éthode la plus saine et
la plus fertile parm i les procédés d ’investigation littéraire actuellem ent,
en usage, a u tan t du po in t d e vue pédagogique que pour les recherches
scientifiques.
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38

SECONDE PARTIE

LES O R I G I N E S D ES L A N G U E S R O M A N ES .

A. R O M E E T L A C O L O N I S A T I O N R O M A I N E .

Rome fut une ville fondée p a r les Latins, tribu indogerm anique entrée
en Italie lors de la grande invasion indogerm anique en Europe. P en d an t
un développem ent plusieurs fois séculaire, la ville acquit l’hégém onie
sur tous les peuples h a b ita n t la péninsule d es A pennins: population
fo rt mêlée, puisque, su r une couche préindoeuropéens, des Indoeuro­
péens de différents groupes s ’é ta ie n t établis. A côté de p aren ts relative­
m ent proches des L atins (les Italiq u es du groupe osco-om brien), il y
avait au sud des colonies grecques; d an s plusieurs régions, su rto u t dans
la T oscane actuelle, des E tru sq u es qui étaien t d ’une couche p réin d o ­
européenne; e t dan s la vallée d u Pô, au no rd de la péninsule, les Celtes
ou G aulois. O n com prendra p a r ce tableau fo rt som m aire que k con­
quête e t l’assim ilation de tous ces peuples a duré longtem ps; elle fut
favorisée, dès les débuts, p a r l’excellente situ atio n stratég iq u e et com ­
m erciale de Rome. D ans la p rem ière m oitié du 3e siècle av a n t J.-C.,
Rom e dom inait l’Italie à l’ex cep tio n de la vallée du Pô, où les G aulois
restaien t indép en d an ts; elle é ta it devenue u n e grande puissance
dans le bassin occidental d e la M éditerranée, et com m e telle, une rivale
dangereuse d e la riche ville com m erçante de C arthage, fondation phéni­
cienne sur la côte africaine. L a lu tte e n tre les deux villes rivales a duré
60 ans; vers 200, elle éta it décidée en faveur de Rome, qui fut d o rénavant
la m aîtresse incontestée du bassin entier. La Sicile, la Sardaigne, la
C orse, une grande p artie de l’E spagne et peu à peu aussi la vallée du
Pô furent soum ises à sa d om ination; p e n d a n t le s d eu x siècles qui sui­
virent, la puissance rom aine s ’infiltra d ’ab o rd d an s le re ste de 1 Espagne
et dans la partie m éridionale d e la France (appelée à cette époque la
G aule transalpine), ensuite, v ers 50 av. J.-C., d an s se s parties centrales
e t septentrionales. P arto u t, les R om ains tro u v èren t une situ atio n e th ­
nique et politique assez em brouillée, et p a rto u t ils arriv èren t peu à peu
à unifier e t à s’assim iler les différents peuples. P en d a n t la m êm e époque,
c’est à-dire p en d a n t les deux siècles qui su iv iren t les guerres co ntre
C arthage, la situ atio n politique e n tra în a it les R om ains aussi vers l’est
de la M éditerranée, où l’o rd re créé p a r A lexandre le G ran d e t ses
successeurs s’était len tem en t désagrégé; Rome arriv ait ainsi à dom iner

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ROME ET LA COLONISATION ROMAINE 39

ce q u ’on appelait alors l’orbis terraru m , le m onde connu. M ais tan d is


que les conquêtes occidentales aboutissaient n o n seulem ent à une do­
m ination politique, m ais aussi culturelle e t linguistique, l’O rien t, sous
l’influence de la civilisation grecque, la plus riche et la plus belle de
l’antiquité, to u t en se so u m e tta n t à l’adm in istratio n rom aine, re sta it
inaccessible à la pén étratio n culturelle; il re sta it grec, e t il exerçait m êm e
une profonde influence su r la civilisation des co n q u éran ts rom ains. D ès
lors, l’em pire eut deux langues officielles, le latin e t le grec, e t il d evint
l’h éritier e t le p ro te c te u r de la culture grecque; m êm e en latin, les scien­
ces, les lettres, l’éducation se m odelaient d ’ap rès la form e grecque. Ce
fu t un p rofond changem ent d an s la vie des R om ains, qui avaien t été.
jusque là, des paysans, des m ilitaires et des ad m in istrateu rs; e t cela
coïncidait avec un changem ent fondam ental de leur organisation poli­
tique. R om e avait été une ville, une «cité», avec u n e organisation oligar­
chique, com m e presque to u tes les villes ind ép en d an tes de l’antiquité;
ce cadre suffisait de m oins en m oins à une adm in istratio n aussi vaste.
P a r une série de révolutions, presque in interrom pues p e n d an t un siècle
(133 à 31), Rome se tran sfo rm a en m onarchie, et la cité d evint p a r sa
constitution ce qu ’elle éta it de fait: u n em pire. La m onarchie a encore
élargi les frontières de la dom ination rom aine: de v a stes territo ire s en
G erm anie, d an s les A lpes, en G ran d e B retagne, et les pays au to u r du
cours inférieur du D anube fu ren t conquis sous les em pereurs; mais dans
l’ensem ble, la politique des em pereurs te n d a it p lu tô t vers la stabilisation
q ue vers l’expansion de la puissance rom aine. D epuis la fin du 2e siècle,
cette tâche devient de plus en plus difficile; l’em pire, depuis ce tem ps,
est n ettem en t su r la défensive; po u r des raisons sur lesquelles on a beau­
coup discuté, ses ressources s’épuisent, tan d is que la pression d u dehors
s ’accroît, s u rto u t du côté des G erm ains au n o rd et d es P a rth e s à l’est.
T outefois, la lu tte fut longue et dure; après les catastro p h es d u 3e siècle,
D ioclétien e t C o n stan tin (prem ier em pereur chrétien) réu ssiren t pour
une dernière fois à réorganiser l’adm in istratio n et à consolider les fron­
tières; ce ne fu t q u ’au 5e siècle que la p artie occidentale de l’em pire,
avec l’ancienne capitale, s’écroula définitivem ent (476); l’em pire oriental,
d o n t la capitale fut C onstantinople, s’est m aintenu encore p en d an t un
m illénaire, ju sq u ’à la conquête tu rq u e au 15e siècle. Q u an t à l’occident,
la chute de l’em pire n ’a pas m is fin à l’influence culturelle rom aine; elle
éta it tro p profond ém en t enracinée. La langue latine, le souvenir des in­
stitu tio n s politiques, ju ridiques e t ad m inistratives rom aines, l’im itation
des form es littéraires et artistiq u es de l’an tiq u ité ont survécu; jusque
dans les tem ps m odernes, chaque réform e, chaque renaissance de la
( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( (

40 LES O RIGINES DES LANGUES ROMANES

civilisation européenne s’est inspirée de la civilisation rom aine, qui re­


p résentait, p o u r l’E urope cen trale e t occidentale, la civilisation antique
to u te entière; car to u t ce qu’on p o uvait sav o ir su r la G rèce antique
p arvenait en E urope, ju sq u ’au 16e siècle, p a r l’interm édiaire de la langue
latine.
Les R om ains ne so n t pas une n atio n ou un peuple dans le sens mo­
derne de ces m ots; le «peuple romain» cesse b ien tô t d ’être une notion
géographique ou raciale, p o u r d evenir un term e ju ridique désignant un
sym bole politique et u n systèm e de gouvernem ent. Cela est facile à
com prendre ; les descendants d es h a b ita n ts d ’une p etite ville ne suffisent
pas à conquérir e t à gouverner to u t un m onde, et ce qu’on appelle plus
tard «les Romains», c’est un am algame de populations différentes, suc­
cessivem ent rom anisées. A l’origine, Rom e avait été une cité où des
citoyens de plein d ro it civil, d ’autres sans d ro its politiques, et des
esclaves cohabitaient, com m e c’était le cas d an s la p lu p art des com ­
m unes de l’antiquité. D ans la suite, les révolutions et les conquêtes, en
élargissant de plus en plus le cadre de ceux qui étaien t «citoyens ro ­
mains», ont peu à peu d étru it l’ancienne unité m unicipale qui n ’éta it à
la fin qu'une fiction. D éjà d a n s les dern iers tem ps de la république
presque tous les h ab itan ts libres de l’Italie é ta ie n t citoyens rom ains;,
quand l’arm ée com m ençait à se recru ter parm i les provinciaux, le titre
de «civis romanus» se rép an d ait d e plus en plus; sous la m onarchie, il se
détachait entièrem en t de sa base géographique: d es provinciaux de
toutes les partie s de l’em pire l’acquéraient, e t au troisièm e siècle il fut
conféré, à ce qu’il sem ble, à tous les h a b ita n ts libres d e l’em pire. D es
G recs, des G aulois, des Espagnols, d es A fricains e tc. o n t joué u n grand
rôle dans les lettres; depuis l’établissem ent d e la m onarchie, des p ro ­
vinciaux e n traie n t au s é n a t et arriv aien t aux plus h au tes charges; la
plupart des em pereurs, p e n d a n t les d ern iers siècles, n ’ét-aient pas des
Italiens. Les généraux qui dan s la dernière crise essayaient de défendre
l’em pire contre les G erm ains, éta ie n t eux-m êm es pour la p lu p art d ’origine
germ anique; tandisque les prem iers co n q u éran ts germ aniques d e l’Italie
se faisaient conférer, p a r la cour d e C onstan tin o p le, d es titre s qui les
encadraient d an s le sy stèm e rom ain. Plus ta rd , depuis C harlem agne, beau­
coup de rois allem ands v e n aie n t à R om e se faire couronner «em pereur
rom ain»; ce titre , sym bole de la dom ination universelle, n’a disparu
qu’en 1803, d an s la crise napoléonienne.
Si le term e «peuple rom ain» n ’e s t pas un concept racial, il y a to u t de
m êm e quelques qualités de l’ancienne race latine qui o n t rendu possible
la form ation de cet em pire devenu le m odèle e t le sym bole de la

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ROME E T LA. COLONISATION ROMAINE 41

puissance politique e t des m éthodes de gouvernem ent. C es qualités,


répandues et infiltrées p a r une forte tra d itio n aux différents groupes
d’hom m es qui, changeant de g énération e n génération, o n t form é la
classe régnante de l’em pire, so n t su rto u t d ’o rd re ad m in istratif, juridique
e t m ilitaire. Rome ne do it pas sa puissance à une conquête rap id e; pen­
d an t six siècles, d ’étap e en étape, su b issan t des revers terrib les e t des
révolutions sanglantes, le peuple rom ain a accom pli une tâch e d o n t il ne
se d o u tait guère dans se s débuts, e t ori p o u rra it penser à u n e su ite d e
hasards, si chaque fois, d an s les conditions les plus différentes, quelque­
fois dans des situatio n s où to u t sem blait perdu, la su p ério rité politique
du génie rom ain ne s ’é ta it révélée d’une façon éclatante. Ils n ’o n t pas
voulu se so u m ettre le m onde; leur s o rt les y a en traîn és p resq u e malgré
eux. La ténacité, le bon sens, un courage sou ten u e t froid, un conserva­
tism e extrêm e dans les form es jo in t à une capacité d ’ad ap tio n qui ne
reculait d e v an t aucune révolution fondam entale, un instinct divinatoire
pour le p o in t im p o rta n t d ’une situ atio n com pliquée — ce sont, à ce qu’il
m e sem ble, les qualités principales qui les o n t conduits là où ils sont
parvenus, et qui o n t pu co n trebalancer l’effet d ’innom brables erreu rs et
h ésitations particulières, d ’une co rruption p arfois énorm e et d e querelles
intérieures presque in interrom pues jusqu’à la fin de la république.
A cause de la stru c tu re particulière d e l’E ta t rom ain, d e sa base de
plus en plus juridiq u e e t idéologique, d e m oins en m oins raciale et
géographique, la colonisation rom aine se distingue n e tte m e n t de la
p lu p art des colonisations antérieu res et p ostérieures, p a r exem ple de celle
des G erm ains. La colonisation rom aine fut une «rom anisation», c’est-à-
dire que les peuples soum is devinrent peu à peu des Rom ains. T o u t en
éta n t souvent cruellem ent exploités p a r les fonctionnaires et le fisc, ils
gard èren t en général leurs terres, leurs villes, leur culte et m êm e très
souvent leur adm inistration locale; com m e ce n ’éta it pas un peuple avide
de terres qui les avait soum is, la colonisation ne se fit pas p ar des colons
rom ains qui s ’em paraient du pays; de telles «colonies rom aines» ne
furent fondées que dans des cas relativem ent rares, pour des raisons
politiques et m ilitaires spéciales. D ans l’im m ense m ajo rité des cas, la
rom anisation s’effectuait len tem en t et d ’en h aut. D es officiers de la
garnison, des fonctionnaires, des négociants ven aient s’établir dans les
chef-lieux du peuple soum is; c’étaien t des R om ains ou d es gens
antérieurem ent rom anisés. Les écoles, les établissem ents de plaisir, de
sport, de luxe, un th é â tre les suivaient; le chef-lieu devenait une ville.
La langue de l’adm in istratio n et des grandes affaires devenait le latin;
ainsi, le prestige de la civilisation rom aine et l'in té rê t coopéraient pour
( ( ( ( ( ( ( ( . ( ( ( ( ( ( , ( (

42 LES O RIGINES DES I.ANGDES ROMANES

faire accepter le latin, d ’ab o rd p a r les classes élevées du peuple, qui,


pour faciliter la carrière de leurs fils, les envoyaient aux écoles rom aines;
le p e tit peuple les suivait, et, la ville une fois devenue rom aine, la cam ­
pagne qui d épend ait encore plus que de nos jo u rs de la ville centrale, se
rom anisait elle aussi, bien que beaucoup plus lentem en t; cela a duré
souvent plusieurs siècles. L’u n ité économ ique e t ad m in istrativ e de
l’em pire favorisait ce développem ent; m êm e les cultes se rapp ro ch aien t
l’un de l’autre; on identifiait les dieux du pay s à Jupiter, à M ercure, à
V énus etc. 1! est v rai que clans le bassin oriental de la M éditerranée la
langue com m une re sta ie grec qui y jo u a it ce rôle depuis longtem ps; son
prestige fu t m êm e supérieur, peut-être, à celui du latin. M ais d a n s les
provinces occidentales, la langue latine a peu à peu d étru it ju sq u ’aux
derniers vestiges des différents parlers in d ép en d an ts en usage av a n t la
conquête rom aine; dan s la plu p art d ’e n tre elles, le latin s’est m aintenu
définitivem ent; ce sont ces pays q u ’on appelle les pays rom ans, ou, par
un nom apparaissan t pour la prem ière fois d an s des tex tes latins entre
330 et 442, la R om ania. C e so n t la péninsule ibérique, la France, une
partie de la Belgique, l’ouest e t le su d des pay s alpins, l’Italie avec ses
îles, et enfin la Roum anie. P our ce tte dernière qui est le seul pays de
l’E urope orientale définitivem ent rom anisé, elle le fu t beaucoup plus ta rd
que les au tres pays et dan s des conditions spéciales d o n t nous p arlerons
prochainem ent. —■ 11 faut ajo u ter à la liste des pays rom ans en E urope
les colonies transocéaniques que ces pays o n t fondées, m êm e si ces
colonies o n t acquis plus ta rd l’indépendance politique, puisque leurs
h ab itan ts continu en t de parler la langue de la n atio n colonisatrice. D e ce
nom bre so n t les pays am éricains colonisés p a r les E spagnols e t les
Portugais, e t le C anada français. D ans tous ces pays, européens et
transocéaniques, on parle u n e langue néolatin e ou rom ane.

B. L E L A T I N V U L G A I R E .

T o u t le m onde peut faire l’o bservation qu’on écrit au trem en t que l’on
parle. D ans une le ttre fam ilière, le style approche parfois du langage
parlé; du m om ent que l’on écrit à des étrangers, et su rto u t quand on
écrit pour le public, la différence devient beaucoup plus m arquée. Le
choix des expressions e s t plus soigné, la sy n tax e est plus com plète et
plus logique; les locutions fam ilières, les form es abrégées, spontanées et
affectives qui ab o n d en t clans la conversation sont rares; to u t ce que

c
( ( ( ( > (' ( ( ( ( ( ( ' 1 (

L E LATIN V ULGAIRE 43

l’intonation, l’expression du visage e t les gestes fo n t com prendre quand


on parle e t écoule, le te x te écrit d o it y su p p léer p a r la précision e t la
cohérence du style.
C ette différence en tre la parole et le tex te é crit fu t bien plus g rande et
plus consciente dans l’an tiq u ité que d e nos jo u rs. D e nos jo u rs, on
aspire à écrire le plus «naturellem ent» possible; il est vrai que la p lupart
des sciences, avec leur term inologie spéciale, fo n t exception, e t il est
vrai aussi, qu’une partie d es grands p oètes m odernes, su rto u t des grands
lyriques du dernier siècle, o n t écrit leurs poèm es dans un sty le extrêm e­
m ent choisi e t raffiné, fo rt éloigné d u langage courant; m ais à côté d’eux
il existe un a r t littéraire bien plus répandu, com m uném ent appelé
«réalisme», qui essaie d’im iter le langage parlé, s’efforce de suggérer au
lecteur les in to n atio n s et les gestes, et utilise m êm e les dialectes e t les
argots; et qui fait to u t cela n o n pas seulem ent dan s des oeuvres com i­
ques, m ais aussi, e t su rto u t, quand il s’agit de su je ts trag iq u es e t trè s
sérieux — on n ’a qu’à p en ser au rom an m oderne.
O r, ce fut to u t a u tre chose dans l’an tiq u ité. J ’ai d é jà fait m ention,
dans le chapitre précédent, de la d o ctrin e des différents genres de style
don t il fallait se se rv ir p o u r chaque genre litté ra ire ; cette doctrine,
élaborée dans tous ses détails p a r une longue tra d itio n d o n t les origines
rem o n ten t jusqu'aux écrivains grecs du 5e siècle av. J.-C., n ’a d m ettait
l’usage de la langue parlée que dans le sty le «bas» d e la com édie popu­
laire d o n t il ne nous e st conservé que peu de chose; po u r to u t le re ste
des oeuvres littéraires, on ne ten d ait pas à im ite r le langage p arlé d e
tous les jours, m ais au con traire à s ’en éloigner. Le latin que les élèves
des lycées ap p ren n en t m ain ten an t, c’e st le latin litté ra ire de l'époque
d’or de la litté ra tu re rom aine; les m odèles d e sty le qu’on leur recom m ande
sont en prem ier lieu l’écrivain M arcus T ullius C icero (106—43 av. J.-C.),
célèbre p ar ses discours p olitiques et judiciaires, se s tra ité s s u r l’a rt
oratoire et sur la philosophie, et ses lettres et le poète Publius V ir-
gilius M aro (71— 19 av. J.-C.) qui a écrit l’épopée natio n ale d e l’em pire
rom ain, l’Enéide, e t qui p assait au m oyen âge, à cause d ’une de ses
poésies bucoliques où il célébrait la naissance d ’un e n fan t m iraculeux,
pour un pro p h ète du C hrist. Ces auteurs et leurs sem blables écrivent
un style purem ent littéraire — fo rt nuancé, il est vrai, car C icéron, par
exemple, se se rt parfois d an s ses lettres d ’un sty le fam ilier; m ais c’est
une fam iliarité élégante e t artistique. F.n tous les cas, le la tin qu’ils écri­
vent est fort éloigné du langage courant.
M ais le latin qui a servi de base aux différentes langues rom anes et
qui en e s t la form e originaire, ne fut pas ce latin littéraire; ce fut, comme
( ( ( ( ( ( ' c ( ( ( ( C ( ( ( (

44 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

c’est to u t naturel, la langue pariée courante. Pour désigner ce latin parlé,


les érudits se serv en t d u term e «le latin vulgaire». Ce ne so n t pas, il est
vrai, les savants m odernes qui o n t inventé l’expression; dans la basse
antiquité déjà, e t dans les prem iers siècles du m oyen âge, on désignait
le langage du peuple p a r opposition au langage litté ra ire comme langue
«rustique» ou «vulgaire» (lingua latin a rustica, vulgatis); et ainsi on a
appelé longtem ps le,s langues rom anes elles-mêmes p ar ce term e; pour
un Italien, un Espagnol, un Français du m oyen âge sa propre langue
m aternelle fut longtem ps «la langue vulgaire»; D ante a donné à un de
ses écrits, où il parle de la m anière de com poser des oeuvres littéraires
en langue m aternelle, le titre «De vulgari eloquentia»; ju sq u ’au seizième
siècle, c’est-à-dire ju sq u ’à ia Renaissance, cette m anière de désigner les
langues rom anes était courante, et de fait, elles ne sont que la forme
actuelie du développem ent du la tin vulgaire.
C’est une des n otions fo ndam entales de la philologie rom ane que les
langues rom anes ou n éolatines se so n t développées d u latin vulgaire
E ssayons m ain ten an t de décrire un peu plus ex actem en t ce q u e cela
veut dire. Q u’est-ce .que le latin vulgaire? C 'e st le la tin parlé — donc, ce
n’est pas quelque chose de fixe e t de stable. Q u a n t aux différences
locales, elles furent, dan s la p lu p a rt des pays, bien plus considérables
avant l’époque de l’im prim erie e t de l'enseignem ent obligatoire. A u ­
jo u rd ’hui, les journaux, les publications officielles et les m anuels de
l’école prim aire écrits dan s la langue littéraire com m une du p ay s entier
p o rten t p a rto u t la conscience et la connaissance de ce tte langue com ­
m une: la lecture de ces im prim és, en dev en an t accessible à tous, sta n d a r­
dise dans les esp rits l’im age de la langue n ationale e t contribue à m iner
peu à peu les différences locales ou dialectales. Elles su b sisten t po u r­
tan t; elles se m ain tien n en t m êm e m algré le ciném a et la radio;
mais elles étaien t bien plus p ro fo n d es a v a n t l’époque de l’im pri­
merie. Im aginez m ain ten an t les différences locales du latin vulgaire; on
le parlait en Italie, en G aule, en E spagne, en A friq u e du N o rd e t dans
bien d 'autres pays encore; e t dan s chacun de ces pays, il s’é ta it super­
posé à une autre langue, la langue ibérique ou celtique p a r exemple, que
les h ab itan ts avaient parlée av a n t la co nquête rom aine; il s’e st super­
posé chaque fois, pour m e servir du term e scientifique, à une au tre langue
de su b strat. La langue d e su b stra t, en cessan t peu à peu d ’être parlée,
avait laissé un résidu d ’h ab itu d es articulatoires, de procèdes m orphologi­
ques e t syntaxiq u es que les nouveaux rom anisés faisaient e n tre r dans !a
langue latine qu’ils parlaient; ils gardaient aussi quelques m o ts de leur
ancienne langue, .soit parce qu’ils étaien t tro p profondém ent enracinés

c
( ( ( ( ( ( ( ( ( ( (. ( ( ( 1

IÆ LA TIN V ULGAIRE 45

so it parce qu’on ne tro u v ait pas d ’équivalents en iatin; c’est le cas su r­


to u t pour les dénom inations des p lantes, des in stru m en ts agricoles, d es
vêtem ents, des m ets etc. — b ref de to u te s les choses qui s o n t é tro item en t
liées aux différences de clim at, aux h ab itu d es rurales e t aux trad itio n s
régionales. T a n t que l’em pire rom ain fu t in tact, la com m unication
p erm an ente en tre les différentes provinces — le com m erce d an s la
M éditerranée éta it trè s florissant •— em p êch ait une sép ara tio n lin­
guistique com plète; on se co m prenait m utuellem ent. M ais ap rè s la chute
définitive de l’em pire, depuis le 5e siècle, les com m unications d evenant
difficiles e t rares, les pay s s’isolaient, et, d e p lus e n plus, chaque région
suivait so n développem ent p articulier; com m e en m êm e tem p s la culture
littéraire, qui au rait pu continuer de serv ir de lien e n tre les différentes
parties du m onde rom anisé, to m b a it dans une extrêm e décadence, il ne
restait plus rien pour co n treb alan cer les p ro g rès de l’isolem ent lin­
guistique, auquel coopérait encore la d iversité des év énem ents et
développem ents h istoriq u es dan s les différentes provinces.
V oilà pour la différenciation locale du la tin vulgaire; considérons
m ain ten an t la différenciation tem porelle. L es langues v iv en t avec les
hom m es qui les p arlen t e t changent avec eux. C haque individu p arlant,
chaque famille, chaque groupe social ou professionnel crée des form es
linguistiques nouvelles, d o n t une p artie e n tre dan s la langue com m une
de la n ation; une nouvelle situ a tio n politique, une nouvelle invention,
une nouvelle form e d'activité (le socialism e, la radio, les sp o rts p. ex.)
fo n t surgir de nouvelles expressions et parfois to u t un ry th m e nouveau
de la vie qui modifie la stru ctu re générale du langage. D onc, chaque
langue se modifie de génération en génération. U n exem ple bien connu
en T urquie est fourni p ar les Juifs espagnols qui y so n t a rriv é s il y a
q u atre siècles, et qui o n t continué p e n d a n t to u te c e tte p ério d e à p arler
espagnol; m ais com m e leur co n tac t avec l’E spagne é ta it in tero m p u , leur
langue s ’est développée d’une façon trè s différente d u développem ent
en E spagne; elle a mêm e conservé quelques p articu larités archaïques
que l’espagnol d’a u jo u rd ’h u i ne possède plus, de so rte que les spécialis­
tes étudient le judéo-espagnol pour reco n stru ire l’é ta t linguistique de
l’espagnol au 15e siècle. O r, on com prend facilem ent q u e la langue
parlée change beaucoup plus v ite que la langue écrite e t litté ra ire ; cette
dernière est l'élém ent conservateur et re ta rd a ta ire du développem ent.
La langue littéraire tend à être correcte; cela veut dire qu'elle te n d à
établir une fois pour toutes ce q u i est ju ste e t ce qui est faux; l’o rth o ­
graphe, le sens des m ots e t d es to urnures, la sy n tax e d e la langue lit­
téraire obéissent à une tra d itio n stable, quelquefois m êm e à une régie-
( (.. ( ( : C ( c ( ( ( ( ( c ( r

46 LES O RIGINES DES LANGUES ROMANES

m entation officielle; elle h ésite à suivre rév o lu tio n linguistique qui, elle,
e st en général (il y a des exceptions) l’oeuvre à d em i inconsciente du
peuple ou d e quelques groupes du peuple. La langue littéraire n ’adopte,
en règle générale, les in n o v atio n s linguistiques que longtem ps ap res leur
entrée dans l’usage c o u ran t de la langue parlée. A n o tre époque cela
s’e s t modifié quelque peu, parce que beaucoup d ’écrivains ch erch en t à
s’em parer au plus vire d es innovations populaires, et mêm e à les devan­
cer par leurs p ro p res inn o v atio n s — m ais c’est un phénom ène to u t
récent. D ans i’an tiq u ité (et d a n s to u tes les époques fo rtem e n t influencées
p ar les idées an tiq u es su r la langue littéraire) celle-ci fu t extrêm em ent
conservatrice; elle h ésitait longtem ps à suivre le développem ent popu­
laire, et dans la plu p art des cas elle ne le suiv ait p as du to u t. Q u ’on se
rappelle ici ce que j ’ai d it antérieu rem en t (p. 24) sur la critique e sth é ti­
que de l’antiqu ité: elle considérait le beau com m e un m odèle stable,
parfait, e t qui ne pouvait que perd re une p a rtie de sa beauté p ar un
changem ent; cela s’appliquait, bien entendu, aussi à la langue littéraire.
Le latin parlé (ou vulgaire) a p a r co nséquent changé beaucoup plus vite
et plus radicalem ent que le ia tin littéraire. Les tendances conservatrices
n’ont pas réussi à p ro tég er en tièrem en t le latin littéraire de to u t change­
m ent; lui aussi s ’e st modifié au cours des siècles. M ais ces m odifications
so n t insignifiantes q uand on les com pare aux changem ents pro fo n d s qu’a
subis le latin vulgaire, et qui, jo in ts aux différenciations locales, en ont
fait peu à peu le français, l’italien, l’espagnol etc. Les sons, les form es,
le sens de la plu p art des m o ts re ste n t inchangés d an s le la tin littéraire
des époques p ostérieures, oe n ’est que la stru c tu re d e la p h ra se qui
change considérablem ent; tan d is que, dans le latin vulgaire, to u te la
phonétique, la m orphologie, l’em ploi et le sens des m ots, e t bien entendu
la sy n tax e so p t en tièrem en t bouleversés. Si l’on v e u t é tab lir d ’une
m anière som m aire une classification des form es les plus im p o rtan tes du
latin, on p eut distinguer: 1) le iatin littéraire classique, d o n t l’époque
d’apogée va d’à peu p rès 100 av. J.-C. jusqu’à peu près 100 ap rès J.-C.,
e t qui fut im ité, com m e nous v erro n s plus tard , p a r les hum anistes de la
R enaissance; 2) le iatin littéraire' du déclin de la civilisation antique et
du m oyen âge, appelé en général »bas-Iatin« ou latin d e l’Église, parce
que c’éta it e t que c’e s t to u jo u rs la langue de l’Eglise catholique; 3) le
latin vulgaire qui est le latin parlé de to u te s les époques de la langue
latine, et qui évolue graduellem ent v ers ses différentes form es néo­
latines ou rom anes.
D e l’exposé que nous venons de faire sur la différenciation locale et
tem porelle du latin vulgaire, il résulte que ce n ’est pas u n e langue, mais

e
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LE LA TIN VULGA IRE 47

une conception com p ren an t les p arlers les plus différents. U n paysan
rom ain du 3e siècle av. J.-C. p arlait to u t au tre m e n t qu’un paysan gaulois
du 3e siècle après J.-C., e t néanm oins to u s les d eu x p arlaien t le latin
vulgaire. O n p eu t ap p ren d re le latin iittéraire, so it le latin classique
so it le bas-latin; m ais on ne p e u t pas a p p re n d re le latin vulgaire; on peut
seulem ent étudier l'une ou l’autre de ses form es, ou essayer d e co n stater
quelles qualités ou quelles tendances so n t com m unes à to u tes ses form es
connues. A u fond, c'est la m êm e chose po u r to u tes les langues vivantes
et parlées. U n T u rc qui apprend l’allem and ap p ren d l’allem and actuel
tel qu’on l’écrit et tel que les gens cultivés dans les grandes villes le
parlent; m ais ce n’e st pas l’allem and en tier; il n ’apprend pas le m oyen
h a u t allem and du 12e ou du 13e siècle, ni l’allem and de la R enaissance;
il n ’apprend pas non plus les nom breux dialectes parlés actuellem ent en
Prusse orientale, en R hénanie, en Bavière, en Suisse, en A u trich e etc.
L’étude d’une langue parlée dans son ensem ble com porte des recherches
longues et difficiles, pour lesquelles on a besoin d ’une form atio n lin­
guistique spéciale. Elle est encore beaucoup plus difficile po u r une langue
de l’antiquité que pour une langue m oderne; d ’abord parce que, comme
je viens de l’expliquer, la différence e n tre la langue littéraire e t la langue
parlée était plus grande qu’au jourd'hui; or, nous possédons un assez
grand nom bre de docum ents de la langue litté ra ire d e l’a n tiq u ité latine,
m ais nous m anquons presque com plètem ent de sources po u r étu d ier la
langue parlée; ce n ’est que p a r des h asard s que quelques vestiges nous
en so n t conservés. O n n e pen sait pas à la fixer p o u r la p o stérité, car on
ne l’en jugeait p as digne, e t on n e d isposait p a s d ’in stru m en ts exacts
pour le faire m êm e si on l’a v a it voulu; les d isques sur lesquels nous
fixons aujo u rd ’hui les langues e t d ialectes parlés qui nous in téressen t
n’existaient pas encore. E t la difficulté prim ordiale, bien en te n d u , c’est
qu’on ne parle plus le la tin vulgaire. O n p eu t étu d ier la langue pariée
des Français, des A llem ands ou des A nglais au m oins dan s to u tes ses
form es actuellem ent en usage, com m e le fo n t ceux qui p ré p a re n t les
atlas linguistiques — le latin vulgaire ne vit plus que dan s les langues
rom anes qui ne so n t pour ainsi dire que se s petites-filles, se s d escen ­
d an tes lointaines. T outefois, l’étu d e com parée d es langues rom anes est
n o tre source la plus riche po u r la connaissance du latin vulgaire; ce
qu’elles possèdent en comm un, soit p o u r l’évolution d e s sons, so it pour
les form es m orphologiques, so it p o u r le vocabulaire, so it enfin pour la
stru ctu re de la phrase peut être attrib u é avec beaucoup de vraisem blance
au latin vulgaire des .époques où la différenciation linguistique des p ro ­
vinces de l’em pire n ’avait pas encore fait assez de p rogrès pour
( ( ■( ( ( e r" ( ( ( c e c ( c (
48 l e s o r ig in e s b e s l a n g u e s rom anes

em pêcher la com préhension m utuelle e t le se n tim e n t qu’on p arlait une


seule langue. M ais nous possédons aussi quelques sources anciennes et
directes pour le latin vulgaire. D es parlers vulgaires d o n t on retrouve
les traces d an s les langues rom anes so n t fréq u en ts d an s les com édies du
poète P laute (vers 200 av. J.-C.); on en tro u v e p arfois dans les le ttre s de
C icéron; un écrivain co ntem porain de N éron, P étrone, a com posé un
roman, d o n t la p artie conservée co n tien t la description satiriq u e d ’un
festin de nouveaux riches p arla n t u n jarg o n d ’hom m es d'affaires tout
rempli de vulgarism es; sur ies m urs de Pom péi, ville ensevelie p a r l’érup­
tion du V ésuve en 64 après J.-C., et revenue à la lum ière grâce aux
fouilles des dern iers siècles, on a trouvé un grand n om bre de griffon­
nages qui, dépourvus d ’am bition littéraire, souvent grivois, d o n n en t une
image fidèle bien que très incom plète de la langue parlée contem poraine;
on trouve aussi d e s vulgarism es dans les écrits qui nous so n t conservés
sur des su jets techniques et p ratiques, p ar exem ple su r l'architecture,
l’agriculture, la m édecine ou la m édecine v étérinaire, car ceux qui les
com posaient n ’étaien t souvent pas des gens posséd an t une form ation
littéraire, e t leurs su jets ies forçaient parfois à se serv ir de term es et de
locutions de la langue courante. P en d an t la période du déclin de la
civilisation antique, les sources du latin vulgaire deviennent m êm e un
peu plus abondantes, car beaucoup d ’écrivains d e cette période écrivent
des vulgarism es m algré eux, leur éducation littéraire é ta n t insuffisante
pour leur p erm ettre d ’écrire un style pur. O n trouve aussi beaucoup de
form es vulgaires dans les écrits de quelques pères de l’Église, dans les
traductions latines de la Bible, d an s les inscriptions d e to u te sorte, su r­
to u t funéraires, répandues un peu p a rto u t d an s les provinces d e l’empire.
Il nous est conservé une relation d ’u n voyage qu’une religieuse
probablem ent originaire de la France m éridionale a fait en Palestine,
probablem ent au 6e siècle (ni l’origine de la religieuse n i l’époque du
voyage n ’ont pu ê tre exactem ent établies); ce rap p o rt, p eregrinatio
A etheriae ad loca sancta, tra h it p a rto u t les form es de la langue parlée;
il en est de m êm e pour l’H istoire des Francs écrite vers la fin du 6e
siècle par l’évêque G régoire de T ours. D ’au tres tém oignages nous
proviennent des écrits des gram m airiens: soucieux de sauver la bonne
tradition, très m écontents de la décadence du style élégant, ils com ­
posaient des m anuels du langage correct, et les form es qu’ils citen t en
les condam nant comm e fausses nous révèlent ce qui éta it effectivem ent
l’ur-age parlé. D e tous ces tém oignages, jo in ts à ceux que nous fournis­
sen t ies langues rom anes, nous pouvons reco n stitu er une image du latin

û
( c c c c c ( i ( ( ( ( ( ( (

LE CH RISTIAN ISM E 49

vulgaire qui to u t en é ta n t fo rt incom plète e t som m aire, nous p erm et


d en éiudier les tendan c es e t les q ualités principales.
M ais pour continuer n o tre exposé su r le développem ent des langues
rom anes, il nous fau t p arler ici d e deux faits h isto riq u es qui o n t eu une
répercussion profonde su r la civilisation des peuples rom anisés, e t p a r
conséquent aussi sur leurs langues: l’expansion du christianism e et
l’invasion des G erm ains.

C. L E CHRISTIANISM E.

Les Juifs en Palestine vivaient depuis les d ern iers tem ps de la rép u ­
blique sous l’hégém onie rom aine. Beaucoup d ’e n tre eux n e résid aien t
pas en Palestine, m ais vivaient d an s les grandes villes de l’em pire, su r­
to u t dans sa p artie orientale. M ais parto u t, la p lu p art des Juifs se
tenaient séparés du reste de la population, se refu saien t à l’hellénisation
ou à la rom anisation, et gardaient avec une jalousie farouche leu rs tr a ­
ditions religieuses. C es traditions, to u t en a y a n t subi d an s les époques
antérieures des influences étran g ères diverses, s ’étaien t à la fin cristal­
lisées sous une form e qui tra n c h a it d ’une m anière c h o q u an te avec les
habitudes de leur entourage, et su sc ita it en m êm e tem ps so n m épris,
sa haine, sa curiosité et son in térêt. Leur culte sem b lait étrange a u ta n t
du po int de vue de la form e que du rond. E x térieurem ent, ils se d istin ­
guaient de leur entourage p a r leur coutum e de circoncire ies m âles e t
par leurs préceptes extrêm em ent rigides co n cern an t la nou rritu re, p ré­
ceptes qui ren d aien t im possible to u te vie en com m un avec eux; pour
le fond de leur croyance, ils ad o raien t un seul dieu qui to u t en n ’éta n t
nullem ent corporel (ils d é testaien t l’im agerie religieuse, et l’un de leurs
com m andem ents principaux défen d ait expressém ent de se faire une
image de D ieu) n’était pas non plus une conception philosophique et
abstraite, mais un personnage trè s n ette m e n t caractérisé, p ro fessan t des
prédilections et des colères souvent incom préhensibles, seul tout-puissant,
ju ste, et néanm oins inscrutable pour la raison hum aine: un dieu jaloux.
O r, les G recs et les Rom ains, ou, pour mieux dire, les peuples hellénisés
ou rom anisés du bassin de la M éditerranée, com prenaient fo rt bien
l’adoration des im ages des dieux de la religion populaire; ils com pre­
naien t aussi, du m oins les gens in stru its parm i eux com prenaient le culte
d’une divinité philosophique, sy n th èse de la raison ou d e la sagesse p a r­
faites, pure idée incorporelle et im personnelle. M ais un dieu qui n ’éta it
C ( < ( ( ( ( (. (. ( (

50 LES O RIGINES DES LANGUES ROMANES

ni l’un n i l’autre, ni im age concrète ni idée philosophique, qui é ta it un


être personnel san s corps, d o n t les volontés étaien t inscrutables e t qui
dem andait une obéissance aveugle — c e tte conception leur é ta it é tra n ­
gère, suspecte, inquiétante, e t ex erçait néanm oins su r beaucoup d’en tre
eux, su rto u t parm i la population grecque, un certain charm e suggestif.
C ependant la haine e t le m épris prévalaient, d ’a u tan t plus que les Juifs
atten d aien t l’arrivce d ’un roi libérateur, d’un Messie qui les délivrerait
de la dom ination étran g ère e t les ren d rait, eux e t leur dieu, seuls m aîtres
du m onde. Du reste, to u t en se te n a n t rigoureusem ent séparés de tous
ceux qui n’étaient, pas de leur religion, ils n ’étaient, e n tre eux, nullem ent
d ’accord q u an t à l’in te rp ré ta tio n de leur dogme, et ils a p p o rtaien t dan s
ces lu ttes intérieures un esp rit de fanatism e pointilleux qui les ren d ait
fort antipathiqu es aux au tres peuples, pour la plu p art to léran ts à cette
époque en m atière de religion et plu tô t curieux d’expériences religieuses
nouvelles. S urtout les fonctionnaires rom ains chargés de l’ad m inistration
de la Palestine, inquiétés à to u t m om ent p ar des troubles d ’o rdre reli­
gieux dont ils ne com prenaient pas le sens sem blent avoir franchem ent
d étesté ce peuple difficile, inassim ilable e t farouche. D ans les classes
régnantes des Juifs en Palestine il y a v a it deux p artis opposés l’un à
l’autre, et, à p a rt cela, de fréq u en ts m ouvem ents populaires suscités par
des prophètes extrém istes com pliquaient la situation.
D ans les dernières années du règne du second em pereur, T ib ère
(14—37), un groupe d ’hom m es venus du n o rd du pays, gens sim ples et
peu instruits, disciples d’un d e leurs com patriotes, Jésus d e N azareth,
causèrent des troubles à Jérusalem e n pro clam an t que Jésus é ta it le
Messie. L a sim plicité et la force des paroles de Jésus, ses m iracles et
sa doctrine de la ch arité frap p è re n t les esprits, et il sem ble q u ’il ait
gagné, p endant quelques m om ents, beaucoup d ’ad h éran ts à Jérusalem .
M ais les deux g rands partis, quoique en général désunis, se liguèrent
contre lui, espéran t p ar sa p e rte ruiner to u t le m ouvem ent; car le Messie,
tel qu’eux e t la grande m ajo rité des Juifs le concevaient, devait être un
roi victorieux; si Jésus succom bait, c’éta it la preuve q u ’il é ta it un im pos­
teur. D onc, ils le firent arrê te r, arrach èren t au gouverneur rom ain une
sentence de m ort, et Jésus fut crucifié après av o ir subi un traitem en t
extrêm em ent ignom inieux.
M ais les groupes rég n an ts fu ren t trom pés dans leur a tte n te ; le m ouve­
m ent ne fut pas détru it. Il sem ble q u ’apres un m om ent de désespoir et
de découragem ent les disciples les plus fidèles de Jésus — le personnage
ie plus n ettem en t saisissable parm i eux fut Simon Képhas, le futur ap ô tre
Saint-Pierre — se rap p elèren t q u ’il avait lui-même p réd it sa passion, et

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■ LE CHRISTIANISM E 51

uu’il l’avait p réd ite com m e u n événem ent nécessaire, u n e p a rtie essen­
tielle de sa m ission. D es visions qui les assu raien t que Jésus n ’é ta it pas
m ort, m ais ressuscité et élevé au ciel, les confirm èrent d a n s leu r croy­
ance, et une conception beaucoup plus p ro fo n d e du M essie — celle de
Dieu se sacrifiant pour rach eter le péché des hom m es, s’in carn an t dans
la form e hum aine la plus hum ble, souffrant les plus terrib les e t les plus
ignom inieuses to rtu re s pour le salut du genre hum ain — se form a dans
leur esprit. L idée d ’un dieu sacrifié n ’éta it pas to u t à fait neuve, elle se
trouve sous diverses form es dans les m y th es antérieu rs; m ais d an s cette
com binaison avec la chute de l’hom m e p a r le péché, liée à un événem ent
actuel, soutenue par le souvenir du personnage e t des paroles de Jésus,
elle fut une révélation nouvelle, ex trêm em ent suggestive e t féconde. Le
m ouvem ent sc rép an d it parm i les Juifs palestiniens, m algré l’opposition
de l’orthodoxie officielle. C ependant, il n ’au rait pro b ab lem en t jam ais
dépassé les lim ites d ’une secte juive, si un nouveau personnage, le futur
apôtre Saint-Paul, n’avait donné au développem ent une to u rn u re nouvelle
et im prévue. Saint-Paul n ’é ta it pas Palestinien, c’é ta it un Juif de la dia­
spora, natif de la ville d e T a rso s en Cilicie, issu, à ce qu'il sem ble, d ’une
famille aisée et respectée, puisque déjà son père, com m e lui-m ême, éta it
citoyen rom ain. C ’était un hom m e bien plus in stru it que les prem iers
disciples de Jésus, et qui avait une connaissance du m onde et un horizon
bien plus large qu’eux — il sav ait le grec, com m e la p lu p a rt des Juifs
h ab itan t hors de Palestine, e t avait étudié la théologie juive chez un
célèbre professeur à Jérusalem . 11 éta it trè s o rthodoxe, et fu t p arm i les
persécuteurs les plus acharnés des prem iers chrétiens. M ais u n e crise
subite, provoquée p a r une vision, l’ébranla p ro fo nd ém en t; il d ev in t
chrétien, et conçut, p ar un développem ent in térieu r d o n t les d étails nous
échappent, l’idée de prêcher l’évangile à l’univers e n tier — n o n seule­
m ent aux Juifs, m ais aussi aux payens. 11 est v rai que p a r c e tte résolution
il ne fit que tirer la conclusion inévitable de la d o ctrin e de la charité
qu’avait prêchée Jésus — m ais il sem ble qu’aucun des au tre s ju ifs de­
venus chrétiens n’ait im aginé une idée tellem ent révolutionnaire. C a r elle
com portait une séparation n e tte des form es et m êm e d ’une p artie du fond
judaïques. Sans doute, Saint-Pau! conservait du judaïsm e la conception
de Dieu qui to u t en éta n t esprit, donc incorporel, n ’éta it n ullem ent une
abstraction philosophique, mais un être personnel qui m êm e avait pu
s’incarner dans un hom m e. Mais il fallait ren o n cer à la circoncision e t
aux préceptes sur la nourriture; et Saint-Paul alla plus loin; il enseigna
que to u te la religion juive n ’était q u ’une étape p réparatoire, que sa loi
était devenue nulle p a r l’arrivée du M essie, e t que seules la foi en Jésus-

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52 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

C hrist e t la charité com ptaient. U n e telle d o ctrin e ne provoqua pas


seulem ent la fureur de l'orth o d o x ie juive, m ais aussi une opposition fo rte
et tenace chez les prem iers ch rétien s d e Jérusalem qui, p o u r croire en
Jésus-C hrist comm e Messie, ne voulaient pas cesser d ’être des Juifs
fidèles à la lo i M ais Saint-Paul n’é ta it pas seulem ent un inspiré qui
agitait les âmes p ar une éloquence to u te personnelle e t extatique, c’éta it
encore un politicien fo rt habile, capable d ’évaluer et de m e ttre en jeu les
forces de la société, les ten d an ces et les passions des hom m es; c’était
enfin un caractère aussi courageux que souple, p rê t à faire face aux situ a­
tions les plus difficiles. P en d an t une vie de voyages qui fut très agitée,
d o n t les étapes se reflètent dans scs lettres et dans les A ctes des
A pôtres, en b u tte à la persécution irréconciliable de l’orthodoxie juive,
ay an t toujours à com pter avec l’a ttitu d e h ésitan te e t parfois hostile des
Judéo-chrétiens d e Jérusalem , avec la méfiance des a u to rités rom aines,
avec l’incom préhension, le m épris e t p arfois avec les violences des
payens auxquels il prêcha l’Evangile, avec les faiblesses et les défaillan­
ces des nouveaux convertis, il a réussi, avec l’aide de quelques collobora-
teurs, à fonder des com m unautés chrétiennes dans beaucoup de villes
im portantes de l’em pire — et à établir ainsi la base de l’organisation
universelle du christianism e. P en d an t les tro is siècles qui suivent, le
christianism e s’est répandu graduellem ent dans to u t l’em pire rom ain,
parfois très rapidem ent, parfois d ’un ry th m e plus h ésitant. Il avait fini
par em brasser une trè s g rande p artie de la population, quand l’em ­
pereur C o n stan tin en fit la religion officielle de l’em pire (325). Les raisons
de ce succès éclatan t ne so n t pas faciles à résum er en quelques m ots.
L’ancienne religion populaire des G recs et des R om ains ne suffisait plus,
depuis longtem ps, aux besoins religieux d u peuple; les systèm es philo­
sophiques qui propageaient un théism e ratio n aliste ne convenaient q u ’à
une m inorité de gens instru its; e t parm i les différentes religions basées
sur une révélation m ystique, to u tes d ’origine orientale, qui s’infiltraient
à cette époque d an s l’em pire rom ain, le christianism e é ta it la plus sugge­
stive, à cause de sa d octrine en m êm e tem ps m ystique e t sim ple, ou,
comme s ’exprim aient les P ères de l’Eglise, en m êm e tem ps sublim e e t
hum ble; la d o ctrin e de ia foi e t d e la charité, de la chute et de la ré­
dem ption que tous com prenaient éta it liée à la conception m ystique de
Dieu qui s’incarn ait et se sacrifiait; et c e tte conception se rattach ait à
un événem ent h istorique et concret, à un personnage lui aussi sublim e
e t hum ble, e t qu’on pouvait aim er com m e un hom m e to u t en l’a d o ran t
com m e Dieu. Il fau t y ajo u te r que les écrits ch rétien s donnaient, à l’aide
de la trad itio n juive q u ’ils in te rp ré ta ie n t d 'u n e façon figurative, une

c
LE CHRISTIANISME 53
explication de l'histoire universelle qui frap p ait par so n unité, sa sim plicité
e t sa grandeur. Les persécutions ne servaient en som m e q u ’à fortifier
la foi; c’é ta it une gloire de souffrir le m artyre, d ’a u ta n t plus qu’on im itait
e n le subissant la passion d u C h rist; beaucoup de cro y an ts am bitionnaient
une telle m ort, fo rçan t p ar des faits et des paroles provocatrices les
autorités à les condam ner, et refu san t to u t m oyen de se sauver. En
principe général, les auto rités rom aines étaien t to léran tes et évitaien t les
persécutions religieuses. M ais dans les prem iers tem ps le culte chrétien
revêtait le caractère d'un m ysticism e secret; or, to u t É ta t policé d éteste
les sociétés secrètes; d 'a u ta n t plus qu’une p artie de la population, les
Juifs d’abord, ensuite les p rêtres payens et to u t le com m erce intéressé
aux sacrifices et au culte ancien, im putaient aux chrétiens to u te so rte
de crimes. D ’au tres com plications surgissaient du fait que les chrétiens
refusaient de sacrifier devant l'im age de l’em pereur, ce qui éta it la forme
officielle de professer sa loyauté envers le gouvernem ent. Enfin, quand
par son expansion grandissante le christianism e m enaça de devenir un
facteur im p o rtan t dans 'la politique, to u tes so rtes d 'in stin c ts tra d itio ­
nalistes, d ’intrigues et de passions e n trè re n t en jeu, e t des ten tativ es
fu ren t faites su r une large échelle pour a rrê te r ses progrès p ar la vio­
lence.
Q uand au com m encem ent du 4e siècle sa victoire fu t définitive, la
tâche de fixer le dogm e et de réorganiser l’Eglise s ’im posait. D epuis le
second siècle, les disputes su r 1 in terp ré ta tio n du dogm e avaien t é té très
vives; de nom breux co u ran ts philosophiques e t religieux tra v e rsa ie n t le
m onde p en d an t la fin de l’an tiq u ité; le christianism e les a peu à peu
évincés, m ais ils exerçaient leurs influences su r les théologiens chrétiens
en m ultipliant les dissensions. La stab ilisatio n du dogm e et l’organisation
de l’Eglise fu ren t l’oeuvre des gran d s conciles du 4e et du 5e siècles et
des Pères de l’Eglise; dan s l’occident, les plus im p o rta n ts parm i ceux-ci
furent Saint-Jérôm e (av an t 350—420), le principal tra d u c te u r de la Bible
en latin, et Saint-A ugustin (354— 430), le génie le plus p u issan t du déclin
de l’antiquité. N é payen, m ais d ’une m ère ch rétien n e qui p en d an t sa
jeunesse eu t une g ran d e influence su r lui, il étu d ia les le ttre s et devint
professeur de rhétoriqu e d ’abord en A frique, son pay s natal, puis à
Rom e et à M ilan; c’est dans cette époque de sa vie qu’il arriva à tra v e rs
beaucoup de crises intérieu res — plusieurs co u ran ts philosophiques et
m ystiques se d isp u taien t son âme — à em b rasser définitivem ent le chris­
tianism e (387). à q u itte r sa chaire et à se faire p rê tre ; le déclin p ro ­
gressif de la puissance rom aine et de la civilisation an tiq u e p e n d a n t sa
vie "im pressionna profondém ent. C ’est un grand écrivain; ses oeuvres —
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54 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

citons ses livres su r la T rin ité, su r la doctrine chrétienne, sur la cité de


Dieu, ses C onfessions, ses le ttre s e t se® serinons — reflètent le com bat
qui se livrait alors en tre la tra d itio n antique et le christianism e; elles
en d o n n en t une solution qui, to u t en éta n t pro fo n d ém en t chrétienne,
utilise to u tes les ressources de la civilisation antique; e t elles créent
une conception de l’hom m e beaucoup m oins rationaliste, beaucoup plus
personnelle, intim e, v o lo n tariste et synthétique que celle des systèm es
philosophiques antérieurs. 11 m ourut en 430, évêque d ’H ippone au nord
de l’A frique, p en d an t le siège de cette ville p ar la trib u germ anique des
V andales. Son influence fut des plus grandes, n o n seulem ent sur ses
contem porains, non seulem ent su r le moyen âge, m ais su r toute la cul­
ture européenne; toute la tra d itio n européenne de l’introspection sp o n ­
tanée, de l’investigation du m oi rem onte à lui.
Du reste, ni les conciles ni les P ères de l’Eglise ne réussirent à écarter
définitivem ent les dissensions sur le dogme; les troubles e t les schism es
continuaient. O n p eut d ire que p en d an t sa longue h istoire le ch ristia­
nism e n’a eu que de rares époques de calme e t de concorde intérieure;
il s’est développé e t a vécu en tra v e rsa n t les lu tte s et les crises les plus
terribles, et je crois que c’e s t p lu tô t à cause d ’eiles que m algré elles qu’ii
a pu garder si longtem ps sa force e t sa jeunesse, en se tran sfo rm an t avec
les hom m es, les situ atio n s histo riq u es et les idées. O n a réussi toutefois
à créer, p en d an t les d ern iers siècles de l’an tiq u ité une certaine unité de
l’Eglise d’occident, avec Rom e p o u r centre. L’évêque de Rome, succes­
seur de l’apôtre Saint-Pierre, qui y avait passé les d ernières années de
sa vie et y avait so u ffert le m arty re , jouissait depuis longtem ps d ’un
grand prestige; il s’y a jo u ta it le prestige de la ville même. C ’est l’origine
de la papauté; et Rom e, d o n t la puissance politique ne fu t désorm ais
qu’un sym bole et u n souvenir, acq u it une puissance spirituelle qui, pour
ê tre spirituelle, n ’en avait p a s m oins d ’im portance pratiq u e. Rome, siège
de la papauté, fut un c en tre d ’organisation; c’e s t de là que furent fondés
e t dirigés les centres provinciaux d ’où p a rtire n t les m issionnaires chargés
de convertir les p ayens barb ares; à la rom anisation succéda !a ch ristia­
nisation, qui, elle aussi, fu t une so rte de rom anisation. C ’est à cette
même époque que rem o n te l’o rganisation des couvents en occident (règle
do Saint-B enoît, vers 529), c’est-à-dire l’organisation des com m unautés
de ceux qui veulent q u itte r le m onde po u r se consacrer entièrem en t au
service de Dieu. I.cs couvents eu ren t une grande im portance pour la
civilisation occidentale. D an s le déclin de la culture antique, ies couvents
furent le seul centre de l’activité littéraire e t scientifique; c’est là qu’on
conservait et copiait ies oeuvres de l’antiquité, et c’est là que se

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LE Ü HlilSTIA N ISM E 55

développaient ies activités qui p rép a ra ie n t l’a rt, la litté ra tu re e t la philo­


sophie du m oyen âge chrétien. M ais les couvents e u ren t aussi des tâches
bien plus pratiques. D ans u n m onde où, ap rès la chute de l’em pire ro ­
m ain e t les invasions des b arb ares la no tio n du d ro it privé avait presque
cessé d'exister, où la violence individuelle dom inait, ils étaien t un centre
de paix, d ’asile et d ’arbitrage; souvent, ils fu ren t aussi un c en tre éco­
nom ique: ils enseignaient les m eilleures m éth o d es d ’agriculture, e n tre ­
p ren aien t des défrichem ents, favorisaient ies m étiers et pro tég eaien t les
restes du com m erce qui av aie n t survécu d an s la débâcle des voies de
com m unication. C ertainem ent, on tro u v ait aussi dans les couvents to u te
so rte de vices, e t su rto u t les vices particu liers de cette époque: la vio­
lence, l’avarice, l’am bition d a n s se s form es les plus prim itives et les plus
féroces. M ais l’idée qui les in sp irait fu t plus fo rte que les im perfections
des hom m es, et on peut su p p o ser que sa n s leur activité — et sa n s l’ac­
tivité pratique et organisatrice de l’Eglise en général — l’idée m êm e de
la civilisation e t de la justice a u rait péri. O n v o it de to u t ce que nous
venons de dire que l’Eglise ch rétienne occidentale, d a n s l’époque qui
suit la chute de l ’empire, p ren d un développem ent n ette m e n t pratique
et organisateur, dans un co n traste très m arqué avec l’époque précédente,
rem plie de discussions subtiles sur le dogme. O n peut c o n stater ce
nouvel é ta t d’esprit dans les écrits du d ern ier des grands Pères de
l’Eglise, du pape G régoire 1er (!e G rand, m o rt en 604) qui fut un orga­
nisateur du trav ail p ratiq u e e t de l’enseignem ent de l’Eglise catholique.
C ’est aussi du p o in t de vue p ratiq u e qu’il fau t considérer l’influence
linguistique de l’Eglise occidentale. La langue de la liturgie en O ccident
fu t le latin; to u te l’activité intellectuelle s’e x p rim ait dan s c e tte langue.
P a r là, l’Eglise a conservé la tra d itio n d u latin com m e langue littéraire,
bien q ue ce ne fû t plus le latin classique; se s écrits fu ren t com posés
d an s un latin litté ra ire quelque peu modifié, appelé le bas-latin (voir
p. 46). Le bas-latin ecclésiastique, longtem ps m éprisé p a r ies savants
m odernes sous l’influence de l’hum anism e, m ais redécouvert au dernier
siècle et fo rt goûté depuis, a p ro d u it des oeuvres d e la plus grande
beau té et de la plus haute im portance. C ’est d ’ab o rd la poésie religieuse,
les hym nes, d o n t la tra d itio n rem o n te au m oins ju sq u 'à Saint-A m broise,
évêque de M ilan (4c siècle). Elle a fleuri p e n d a n t to u t le m oyen âge;
to u te la poésie européenne repose su r le systèm e m étrique q u ’elle a
em ployé, e t qui e s t en tièrem en t différent d e celui de lu poésie antique;
ceiie-ci est basée s u r la q u a n tité des syllabes (longues ou brèves), tandis
que la versification des hym nes chrétiennes, et en su ite celle d e la poésie
européenne postérieure se base su r leur qualité (accentuées ou atones).
I ( ( < ( ( . I ( ( ( ( ( ( V (

56 LES O RIGINES DES LANGUES ROMANES

sur leur nom bre e t su r la rime. Q u a n t à la prose du bas-latin, elle n'a


développé que peu à peu sa form e pro p re; elle est devenue un in stru ­
m ent vigoureux et souple, d ’un caractère fo rt p articulier; la philosophie
et la théologie du m oyen âge y o n t trouvé leur in stru m en t aussi bien que
les grandes chroniques des historiens. N ous aurons l’occasion d ’y revenir.
Mais il y a un au tre côté de l'influence ecclesiastique, plus im p o rtan t
pour te développem ent des langues rom anes. La langue de la liturgie
fut, com m e je i’ai dit, le bas-latin, donc un latin littéraire. Mais il est
arrivé un m om ent, pro b ab lem en t même assez tô t, où la différence entre
ce latin littéraire et la langue parlée (le latin vulgaire, ou plu tô t les
langues rom anes n aissantes) fut telle que le peuple devint incapable de
com prendre les paroles du service divin. N éanm oins l’Eglise catholique
a continué — et continue ju sq u ’à ce jo u r — à m aintenir le service divin
dans sa forme traditionnelle latine. T outefois, il fallait -créer un m oyen
de com préhension im m édiate: ce furent les serm o n s que les p rêtres
adressaient au peuple, et les p arap h rases des tex tes sacrés, com posées
en langue vulgaire. Il est v ra i que nous possédons des docum ents de ce
genre seulem ent d ’une époque relativ em en t tard iv e: les p araphrases les
plus anciennes qui nous so ien t p arvenues dan s une langue rom ane d a te n t
du 10e siècle, e t p o u r les serm ons, nous n ’en possédons guère qui soient
antérieurs au 12e. M ais on sa it (p. ex. p a r le tém oignage de l’édit d e T ours,
813) qu’on a prêché en langue vulgaire beaucoup plus tô t; ces serm ons
ne nous so n t pas conservés parce q u ’on ne les a pas jugés dignes d ’être
fixés par écrit dans leur form e vulgaire. En fait, il n ’y a qu’un nom bre
assez restrein t de serm ons conservés en ancien français, et encore sont-ils
souvent retrad u its du latin. O r, ces prem iers serm ons et paraphrases
donnaient à la langue vulgaire une so rte de dignité nouvelle; c’était un
prem ier essai de ce qui allait se créer plus ta rd : la form e littéraire des
langues vulgaires. C ar p o u r exprim er en langue vulgaire, m êm e très
sim plem ent, les m y stères de la foi, l'h isto ire de la naissance, de la vie
et de la passion de Jésus-C hrist, il fallait créer to u t un nouveau voca­
bulaire et adop ter un style plus h au t e t plus soigné que celui qu’elle
possédait jusque là, é ta n t em ployée seulem ent pour les besoins pratiq u es
de la vie; c’éta it un com m encem ent d ’usage littéraire. O n p eut s ’en
rendre com pte p a r le fait que beaucoup de m ots de la sphère ecclésias­
tique (p. ex. passion, charité, trin ité ) se so n t conservés dan s une forme
beaucoup plus p ro ch e du latin que d ’au tres m ots phonétiquem ent sem-
blabes, ou qu’ils o n t développé des le m oyen âge une form e littéraire à
côté do la form e co u ran te (ch arité à côté de cherté). De plus, une p artie
im portante des parap h rases vulgaires d ’hisioirer. sacrées fut com posée

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/ ( ( ( ( ( ( ( \ ( (. ( t

LE CHRISTIANISM E 57

dans une form e dram atique; ces parap h rases d ram atiques, qui m ettaien t
en dialogues des scènes de la Bible serv aien t à expliquer et à rendre
populaires l’histoire sacrée e t le dogme; c’est le com m encem ent e t le
germ e de to u t le th é â tre européen.
Ce début de style littéraire dans les langues vulgaires, créé p ar le
besoin qu’énrouvait le clergé d’établir un con tact linguistique d irect avec
le peuple e t de lui rendre plus fam ilières les vérités de la fo i,se distingue
très n ettem en t des conceptions littéraires de l’antiquité. C om m e dans
le dom aine linguistique, où j ’en ai fait plusieurs fois m ention, le goût
antique professait aussi dans le dom aine littéraire — en ce qui concerne
la m anière d o n t il fallait tra ite r les su je ts — u n certain aristocratism e:
on devait éviter, dans les su je ts tragiques et «sublimes'», to u t réalism e,
et su rto u t to u t bas réalism e. Les personnages tragiques, d an s l’antiquité,
étaien t des dieux, des héros de la m ythologie, des rois e t des princes;
ce qui leur arrivait é ta it souvent terrible, m ais il fallait que cela re stâ t
dans le cadre du sublim e; le bas réalism e, la vie q u otidienne et to u t ce
qui pouvait sem bler hum iliant en était exclu. O r, p o u r les C hrétiens,
le m odèle du sublim e e t du tragique, c’é ta it l’h istoire de Jésus-C hrist.
M ais Jésus-C hrist s ’éta it incarné dans la perso n n e d ’u n fils de ch arp en ­
tier; sa vie sur la te rre s’éta it passée parm i d es p ersonnes d e la plus
basse condition sociale, des hom m es et des fem m es du peuple; sa p as­
sion avait été to u t ce q u ’il y a d e plus hum iliant; e t p récisém ent dans
cette bassesse et dans cette hum iliation co n sistait le sublim e de so n p e r­
sonnage et de l’Evangile que lui et ses apô tres avaien t prêché. Le sublim e
de la religion chrétienne éta it in tim em ent lié à so n hum ilité, et ce carac­
tère de mélange du sublim e et d e l’hum ble, ou p lu tô t c e tte nouvelle con­
ception du sublim e qui se base su r l’hum ilité, rem plit to u tes les parties
de l’histoire sainte et to u tes les légendes des m arty rs et des confesseurs.
P ar conséquent, l’a rt chrétien en général, e t l’a rt litté ra ire en particulier,
ne sav aien t que faire de la conception antique du sublim e; un nouveau
«sublime» s’établit rem pli d ’hum ilité, a d m e tta n t les personnages du
peuple, ne reculant d evant aucun réalism e quotidien; d ’a u tan t plus que
le but de cet a rt n’é ta it pas de plaire à un public d ’élite, m ais de rendre
H iistoire sainte et la do ctrin e chrétien n e fam ilières au peuple. C 'est une
nouvelle conception de l’hom m e qui s’établit, conception dont j ’ai déjà
parlé à propos de Saint-A ugustin qui en a n e tte m e n t entrevu e t formulé
les conséquences littéraires. Ces conséquences furent trè s im p o rtan tes
pour l’E urope, elles se so n t étendues bien au-delà de l’a rt chrétien
p roprem ent d it; to u t ie réalism e tragique européen en dépend; ni l’art
do C ervantes et du th éâtre espagnol, ni celui de Shakespeare, pour ne
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58 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

nom m er que les exem ples les plus connus, ne sau raien t être imaginés
sans cette conception réaliste de l’hom m e tragique qui est d ’origine
chrétienne. C e ne furent que les époques im itan t consciem m ent les théo­
ries de l’antiquité (p ar exem ple le classicism e français du 17e siècle) qui
ont repris la conception ancienne.

il. LES INVASIONS.

En p arlan t du latin vulgaire, j ’ai d éjà expliqué com m ent l'influence


des langues de su b strat, c’est-à-dire des parlers en usage av an t la colo­
nisation rom aine, avait donné au latin vulgaire une certain e variété, et
qu'il y av ait ries différences considérables e n tre ses m ultiples form es
régionales. P en d an t la longue agonie de l’em pire, l'indépendance des
provinces s’accrut, et l’influence de la ville de Rome dim inua; la classe
cultivée tom ba en décadence, et fut rem placée p ar des groupes d ’offi­
ciers sans instruction, souvent d ’origine barbare; des changem ents de la
structure sociale, changem ents qui différaient dans les différentes p ro ­
vinces. influaient su r la langue; bref, toute une série de phénom ènes dé­
centralisateurs co n tribuaient à affaiblir l’unité de la langue latine. T o u te ­
fois, il est probable que ccttc unité éta it encore consciente d an s la partie
occidentale de l'em pire ju sq u ’à l’époque où celui-ci s’effo n d ra sous le
coup des invasions germ aniques, e t où de nouvelles créatio n s politiques,
presque to u tes peu durables, n aq u iren t s u r ses ruines (une stab ilisatio n
relative n e fut atte in te que dan s l’époque carolingienne). C ’e st p en d an t
cette seconde m oitié du prem ier m illénaire, problablem ent d éjà p e n d an t
le 6e e t le 7e siècle, que l’unité du la tin vulgaire fu t définitivem ent
détruite, et que les parlers régionaux d evinrent des langues ind ép en ­
dantes.
Les G erm ains qui envah iren t et finalem ent an éan tiren t l’em pire d ’Oe-
cidenr n ’étaien t p as un peuple uni; c’éta it un grand nom bre de peu
pladcs et de tribus, occupant le no rd , le cen tre e t quelques parties du
sud-est de l’E urope; des m ontagnes e t des fleuves sép araien t les tribus
l’une de l’autre, e t leur organisation politique et m ilitaire é ta it encore
peu développée. M ais ils aim aient la guerre et étaien t facilem ent en­
clins à q u itte r leur pays po u r chercher ailleurs du butin, des te rre s plus
fertiles et une vie plus douce. D es invasions germ aniques avaient
menacé Rom e depuis le Ier siècle av an t J.-C.; p en d an t les prem iers
siècles de la m onarchie les Rom ains o n t dû m ener contre les G erm ains

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LES INVASIONS 59

un grand nom bre do guerres offensives e t défensives (m ais l’offensive


n’était, de leur côté, qu’une défense p réventive). T outefois, aucune de
ces guerres n ’avait été sérieusem ent dangereuse, ju sq u ’à ce qu’en 167
une tribu germ anique, les M arcom ans, poussés eux-m êm es p a r d ’autres
peuplades germ aniques, fit irru p tio n d an s la province rom aine de P a n ­
nonie (dans l’angle du D anube, au sud de la ligne V ienne-B udapest,
ju sq u ’à la D rave). L’em pereur M arc-A urèle, le célèbre philosophe stoi-
cien, réussit à les repousser dans une guerre qui a duré 14 ans.
Au 3e siècle, ce furent su rto u t les réglons du D anube inférieur et la
G aule qui eurent à souffrir des invasions germ aniques. En 271, les
Rom ains furent obligés d ’abandonner la province au n o rd du D anube
inférieur, la Dacie, aux G o th s; elle av ait étc conquise 170 ans au p ara­
v ant et rapidem ent rom anisée p a r des colons, m éth o d e rad icale de
rom anisation que les Rom ains appliquaient ici pour assurer la fro n tière
menacée. Ce fut la seule province entièrem en t rom anisée d an s la p artie
orientale de l’em pire, e t la prem ière qui fut perdue. M ais ni l’occu­
pation par les G o th s ni les nom breuses invasions p o stérieu res par
d ’autres peuples (G erm ains, Mongoles, Slaves, T urcs, M agyares) n ’o n t
pu détruire la population rom anisée: ce so n t les R oum ains actuels; to u te ­
fois on no sa it pas avec certitu d e s’ils so n t restés p e n d a n t tous ces
siècles su r leur ancien territo ire, ou s ’ils on t réim m igré ap rès l’avoir
auparavant quitté; l’histoire des Balcans, en tre le 3e et le 13e siècle, ne
fournit que peu de docum ents su r eux; aux 10e, l i e et 12e siècles des
populations rom anes so n t atte sté e s en M acédoine, en T h race, en G alicie
et en T hessalie, où il n ’y en a plus m ain ten an t, tandisque p o u r la Rou­
m anie, le plus ancien tém oignage sur leur présence ne d ate que du Î3e
siècle. (A côté des Roum ains, on con n aît encore quelques au tre d éb ris de
R om ans balcaniques; les M orlaques, q u ’on tro u v e encore actuellem ent
en îstrie, et le groupe dalm atique, b ranche in d ép en d a n te des langues
rom anes, d o n t le d ernier rep ré se n ta n t m ou ru t en 1898 su r l’île de
V eglia.) Q uant à la G aule, c ’étaien t les A lem ans (tribu germ anique dont
le nom a passé, en français, p o u r le peuple allem and to u t en tier) qui
a ttaq u aien t les positions tran srh én an es des Rom ains, dan s le Bade et le
V /urtem berg d ’aujo u rd ’hui; c’éta ie n t des positio n s avancées, appelées,
d’après le systèm e d ’im pôts qui y é ta it en vigueur, agri decum ates,
cham ps payant la dîm e; les R om ains d u ren t les ab an d o n n er vers 260;
dès lors le R hin fut la frontière, comm e à l’est le D anube. La fin du 3e
sièclo et une p artie du 4c furent plus tranquilles; il est v rai que la
pén étratio n du territo ire rom ain p a r les G erm ains continue, m ais c’est
p lu tô t une p énétratio n pacifique; ils passent la frontière en grands
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60 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

groupes, l'adm in istratio n rom aine leur donne d e s terres, et ils s ’établis­
sen t com m e colons; ils e n tre n t d a n s l’arm ée rom aine; une grande p a rtie
des officiers et m êm e d es généraux rom ains de la dernière période de
l’em pire, so n t d’origine germ anique.
M ais to u t cela ne fut qu’u n prélude. V ers 375, les H uns envahirent
l’Europe, déclenchant le m ouvem ent qu’on appelle la m igration des
peuples. Presque toutes les trib u s germ aniques, directem en t ou in ­
directem ent touchées p ar la poussée mongole, q u itte n t leurs terres et se
dirigent vers le sud et l’ouest; l’em p ire d'O ccident succom be à cette
catastrophe. E num érons rap id em en t les plus im p o rtan tes parm i les
m igrations des tribus germ aniques:
1) Les V andales, e n tre 400 e t 450, trav ersèren t la H ongrie, les pays
alpins, la Gaule, l’Espaigne (où le gouvernem ent rom ain leur assigna des
terres, et parm i elles la région qui p o rte leur nom, l’A ndalousie) et p a s­
sèrent enfin en A frique où ils é tab liren t un royaum e in d ép en d a n t; ils.
conquirent aussi la Sicile, la S ardaigne et la C orse; mais ils ne furent
pas assez nom breux pour coloniser et po u r conserver leurs conquêtes;
leur royaum e fut anéanti p ar les B yzantins, en 533, et ils disparurent.
2) Les V isigoths, eux aussi originaires de l’est, trav ersen t les Balkans,
arrivent jusqu'au Péloponnèse, reto u rn en t, envahissent plusieurs fois
l’Italie, poussent ju sq u ’en C alabre, reviennent, p assen t en G aule, e t
en tren t en Espagne. Là, iis c o m b a tte n t quelque tem ps au service de
Rome co n tre d’autres G erm ains, so n t ensuite rappelés p a r le gou v ern e­
m ent im périal en G aule, e t établis, com m e «fédérés», au sud-ouest de
ce pays; Toulouse, A gen, B ordeaux, Périgueux, A ngoulêm e, Saintes,
P oitiers leur échoient; en 425, ils a cq u iè ren t l’indépendance, e t T oulouse
devient la capitale de leur royaum e. Q uatre-vingt ans après, en 507, ils
sont chassés par les Francs, e t se re tire n t en Espagne, m ais beaucoup
de nom s de lieu en F ran cs m éridionale rappellent leu r présence. En
Espagne, ils se fondent en tiè re m e n t avec la p opulation rom ane; leur
royaum e, hispano-gothique ci catholique, sem ble d é jà avoir développé
quelque chose comme un se n tim e n t national d a n s le sen s m oderne.
A p rès deux siècles, e n 711, ce royaum e est d étru it p a r les A rabes, d an s
la bataille de Jérez de la F ro n tera, p rè s d e Câdiz; les C h rétien s p erd en t
toute l’E spagne à l’exception de la région des A sturies, dans les m o n tag ­
nes du nord-ouest do la péninsule, e t c’e s t de là q u ’ils p a rte n t po u r la
«reconquista» qui a duré presque h u it siècles.
3) Les B urgondes qui, v en an t de la vallée du Main, avaient passé le
R hin v ers 400, s ’établirent, com m e fédérés des Rom ains, dans la région
de W o rm s e t de Spire. D e là, ils fu ren t chassés e t presque anéantis p a r

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LES INVASIONS 61

les H uns (c’e st l’origine de la célèbre épopée allem ande des N ibelungen).
Les survivants fu ren t établis en Savoie, p eu t-être aussi dans la région
entre les lacs de N euchâtel e t de G enève; ils re stè re n t fédérés e t furent
en bons term es avec la population rom ane; ils se c o n v ertiren t au catholi-
eismo, ayant adhéré auparavant, com m e beaucoup de tribus germ aniques
de cette époque, à une hérésie trè s répandue aux 4e e t 5e siècles, l’ari­
anisme. P en d an t l’effondrem ent de l’em pire, depuis 460, ils avancent
vers le nord, l’ouest et le sud, p ren n e n t Lyon, occupent la B ourgogne et
la vallée du R hône ju sq u ’à la D urance; ils so n t a rrêtés p ar les V isigoths
qui leur barren t l'accès des côtes de la M éditerranée, m ais chassent les
A lem ans de la Franche-C om té. D epuis 500, l’a tta q u e des F ran cs qui se
dirige contre les au tres peuples germ aniques en G aule les e n traîn e dans
des guerres sanglantes; ils résisten t plus longtem ps que les V isigoths,
mais sont incorporés définitivem ent, en 534, dan s le royaum e des Francs.
4) Les A lem ans, établis près du lac de C onstance, essaient d ’abord
île se fixer en Franche-C om té, so n t repoussés p ar les B urgondes et
s’infiltrent vers 470 en Suisse du N o rd , dans la province rom aine de
Rhétie. P ar leur avance, les A lem ans coupèrent le contact linguistique
entre la G aule e t le reste de la Suisse; car ils ne se ro m an isèren t pas
comm e la plupart des autres G erm ains vivant sur l’ancien te rrito ire de
l’empire, au contraire, ils g erm anisèrent le pays, qui, avant la conquête
rom aine, avait été celtique. Ils so n t aussi re sté s payens p e n d a n t très
longtem ps. P a r cette germ anisation du nord des p ay s alpins (car le même
développem ent se poursuivit plus à l’est, d a n s le T y ro l actuel, par
l’avance de la tribu des B ajuvares) les p arlers rom ans fu re n t refoulés
vers le sud, isolés en p etite s parcelles dan s les h a u te s vallées des A lpes,
e t eurent une évolution à p art; ce so n t les langues rhétorom anes.
5) En 476, un h au t officier de l’arm ée rom aine, G erm ain d e la tribu
des H érules, O doacre, renversa le d ern ier em pereur d ’O ccid en t, e t se
fit proclam er roi, sous le p ro te c to ra t p urem ent fictif d e l’em pereur
byzantin. Ce fut la fin de l’em pire d ’O ccident, car O d o acre ne dom inait
que l’Italie; les quelques provinces restées ju sq u e là sous l’ad m in istra­
tion rom aine se ren d ire n t indépendantes, l’une d ’elles, la G aule sep te n ­
trionale, sous un générai rom ain. T reize ans plus tard , O d o acre fut
vaincu et tué dans la guerre contre la tribu des O stro g o th s qui e n trè re n t
en Italie sous leur roi T héodéric (c’est le «D ietrich von Bern» de la
légende allem ande; B ern veut d ire V érone). Le royaum e des O stro g o th s
en Italie, très puissan t p en d an t 40 ans, n ’y a pas laissé de traces p ro ­
fondes; seuls quelques nom s de lieu le rappellent, pour la p lu p a rt dans
la vallée du Pô et dan s le nord de ia T oscane; il sem ble que c’e s t là.
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62 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

près des frontières to u jo u rs m enacées, que la p lu p art d e s O stro g o th s


s ’établirent. D e 535 à 552, dan s une longue guerre, des arm ées byzan­
tines renversèren t le royaum e, e t la tribu disparut; les hom m es qui su r­
vécurent en trère n t d a n s l’arm ée byzantine. L ’Italie fu t p e n d an t 25 ans
province byzantine, sous le nom d’E xarchat; en 568, de nouveaux con­
quérants germ aniques a p p aru ren t su r la scène, les L angobards, dont
nous parlerons plus tard.
6) D epuis le 3e siècle, des p irates germ aniques du litto ral de la m er
du N o rd harcelaient les côtes de la G aule et de la province Britannia,
la G ran d e Bretagne d ’a u jo u rd ’hui. Ils étaien t de la tribu des Saxons.
E n 411, Rome re tira ses d ernières légions des îles b ritanniques, e t dès
lors la population indigène celtique fu t refoulée; une grande p artie du
pays échut aux G erm ain s d ’outre-m er, Saxons et Angles. U ne p artie
de la population celtique (ou b reto n n e) passa la m er et s’étab lit sur le
continent, dans une péninsule peu peuplée, l’A rm orique, qui depuis porte
leur nom : la B retagne. Ils n ’avaient pas encore été rom anisés, et ont
gardé leur langue celtique ju sq u ’à ce jo u r (les paysans en Bretagne
p arlen t toujours breto n ); ta n d is que les C eltes originaires de la G aule
étaien t depuis longtem ps rom anisés quand ces cousins plus conserva­
teurs s’établiren t su r leur littoral.
7) Les Francs, grand peuple germ anique com posé de plusieurs tribus,
étaient établi, dan s la prem ière m oitié du 5e siècle, sur la rive dro ite du
Rhin, au nord de Cologne. V e rs 460, ils s ’em p aren t de c e tte ville (qui
était situ ée sur la rive gauche) e t poussent plus av an t d an s les pays
transrhénans. U n e coalition de plusieurs de leurs tribus, so u s le jeune
roi C lovis (de la fam ille d es M érovingiens) s’em pare en 486 de la p ro ­
vince rom aine qui av a it g ardé son indépendance ap rès la chute de
l’em pire (voir 5, p. 61); les F ran cs arriv en t ainsi dan s les vallées d e la
Seine e t de la Loire. E n 507, C lovis d éfait les V isigoths (voir 2, p.60)
et pousse jusqu ’aux Pyrénées. L es d ernières années de sa vie se passent
en com bats contre d ’a u tres chefs de trib u s franques; il m eu rt en
511, roi de tous les Francs. Ses fils ren v ersen t le royaum e des Bur-
gondes (voir 3, p. 60) e t p ro fiten t de l’a tta q u e byzan tin e c o n tre les
O stro g o th s (voir 5, p. 61) p o u r occuper le sud-ouest du pays, qui jusque
là avait etc sous la p ro tectio n des deux peuples goths; depuis 536,
la dom ination des F rancs s ’éte n d ju sq u ’à la M éditerranée. Il est vrai
que la Provence, c'est-à-dire la région du litto ral à l’est d u R hône, resta
relativem ent in d ép en d a n te e t ne fut en tièrem en t soum ise que deux
siècics plus tard, quand l’avance arabe eut affaibli sa force économ ique.
M ais dans l'ensem ble les F rancs so n t, depuis le 6o siècle, m aîtres du

c
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LES INVASIONS 63

pays qui a pris leur nom — la France, que les R om ains appelaient la
G aule. O n a beaucoup d iscu té la question de leu r influence raciale,
linguistique e t culturelle. C om m e ils se so n t rom anisés su r to u t le te r­
rito ire gallorom an, les é ru d its du 19e siècle, su rto u t les h istoriens, on t
pensé p o u r la p lu p a rt que l’influence d es F ran cs n e fu t que su p er­
ficielle; que les Francs en France ne fu ren t q u ’une couche peu nom ­
breuse de m aîtres, et n o n pas des colons. Les recherches linguistiques
et archéologiques des derniers tem ps o n t co nsidérablem ent modifié
cette opinion. L’étu d e des nom s de lieu a dém ontré qu’un assez grand
nom bre est d ’origine francique, su rto u t au n o rd de la Loire; dan s la
m êm e aire, la term inologie de l’agriculture a accueilli beaucoup d e m ots
franciques; tan d is que seuls les m ots franciques c o n cern an t l’ad m in istra­
tion ou la guerre o n t dépassé ce tte lim ite, e t se so n t rép an d u s aussi dans
le midi. C ela sem ble p ro u v er que les Francs se so n t établi comm e colons
en assez grand nom bre au n o rd du pays, tandis qu'au sud de la Loire
leur activité était p u rem en t adm inistrative e t m ilitaire. La politique
des rois m érovingiens te n d a it à une fusion en tre F rancs et G allorom ans;
ils attira ie n t l’aristo cratie gallorom ane à leur cour et leur don n aien t des
charges comm e aux gran d s de leur p ro p re peuple; ils u tilisaient des
in stitu tio n s de l’ad m in istratio n rom aine; les titre s des h au ts fonction­
naires étaien t en g ran d e p artie rom ans (duc, com te); il en est de même
pour la term inologie m ilitaire et juridique; il est to u tefo is in téressan t
de n o ter que le d ro it germ anique s ’e st peu à peu im posé au n o rd de la
Loire, tan d is que le m idi a conservé le d ro it rom ain (c e tte différence
du d ro it s’est m aintenue ju sq u ’à la grande révolution d e 1789) — cela
encore prouve que l’influence des F ran cs su r la vie p ratiq u e fut bien
plus grande au nord du pays. L a fusion e n tre F ran cs e t G allorom ans
fut favorisée p a r la conversion de C lovis e t d e se s su je ts francs au
catholicism e; le ré su lta t fut, san s doute, u n e ro m an isatio n des Francs,
m ais m êm e dans le dom aine culturel et psychologique ils o n t fourni à
la langue quelques term es im p o rtan ts (orgueil, hon te). D an s l’ensem ble,
il faut supposer que la colonisation des Francs, trè s faible au sud de
la Loire, fut au n o rd du p ay s bien plus im portante, e t m êm e plus im­
p o rtan te que la colonisation germ anique dans les a u tre s pay s de la Ro-
m ania; le linguiste suisse W . von W artb u rg l’évalue à environ 15 à 25 %
de la population entière, d ’a u tres é ru d its v o n t bien plus loin; ils croient
quo le n o rd de la France fut presque com plètem ent germ anisé, et que
la fro n tière actuelle e n tre le français et les langues germ aniques est le
résu ltat d’une lente rérom anisation postérieure, e n tre le 6e e t le 8e siècle,
.fl sem ble en to u s les cas que l’invasion des F ran cs ait co ntribué à
( ( ( ( ( ( ( C ( C C ( ( C ( r

64 LES O RIGIN ES DES LANGUES ROMANES

détruiro l’unité linguistique du pays gallorom an: à sa suite, un nouveau


type du rom an, devenu plus ta rd le français, s’est form é au nord;
tandis que le midi, très peu influencé p ar les. G erm ains (les V isigoths
n’eurent pas d ’influence durable) et beaucoup plus conservateur, garda
et développa un ty p e différent, b ien plus près du latin par sa stru c tu re
phonétique, appelé la langue d ’oc ou le provençal. Il est probable que la
différenciation e n tre les deux types du gallorom an fut déjà préparée
par le développem ent antérieur, puisque la côte m éd iterranéenne a été
touchée par la civilisation antique et p ar la rom anisation longtem ps
avant le nord; mais il sem ble bien que l’invasion des F rancs l’a fo rte ­
m ent accentuée e t l'a rendue définitive. La fro n tière actuelle e n tre le
français et le provençal (c’est, bien enten d u , une fro n tière e n tre des
langues parlées, et su rto u t p ar les paysans, car la langue littéraire, et de
plus en plus aussi la langue parlée dans les villes, e st au jo u rd ’hui p arto u t
la même, le français du nord) p art de Bordeaux, com prend, dans une vaste
courbe vers le nord, le M assif central, passe le Rhône un peu au n o rd
de V alence e t continue vers l’est en direction des A lpes. A u com m en­
cem ent du m oyen âge, elle p assait plus au nord, et com prenait la
Saintonge, Le Poitou, le sud du B erry, le B ourbonnais e t une p artie du
M orvan dans les parlera du Sud, ne laissant à ceux du N o rd que les
pays fortem ent colonisés p ar les Francs. A l’est du te rrito ire gallo-
rom an, une aire linguistique (au to u r des villes de G enève, de L yon et
de G renoble) a une situ a tio n à p art, in term édiaire e n tre le français et
le provençal, appelée le franco-provençal; sa form ation est peut-être
due à la colonisation des B urgondes (voir 3, p. 60).
8) Les Langobards, v e n a n t de la Pannonie, poussés eux-m êmes p ar
le peuple m ongol des A vares, e n trè re n t en Italie, alors byzantine, en
568 (voir 5, pp. 61/2). Ils co n q u iren t la plaine du Pô, ch o isiren t Pavie
pour capitale, et co n tin u èren t leur avance vers le sud. Ils se re n d iren t
m aîtres de la T oscane; au sud de la péninsule, ils fondèrent les duchés
de Spolète et de B énévent qui fu ren t p ratiq u em en t in d ép en d a n ts du
roi résidant à Pavie. B yzance ne pu t m ain ten ir sa dom ination que dans
quelques territo ires dispersés, d o n t les plus im p o rta n ts furent Rome et
Ravenne avec leurs environs, la Pouille m éridionale et la C alabre. Les
deux partis ch erch èren t à sauvegarder leurs com m unications, les By­
zantins celles e n tre Rome et R avenne, les L angobards celles entre la
Toscane et les duchés; la contrée de P érouse d ev in t par conséquent un
centro stratégiq u e où les deux p artis étab liren t des fortifications. Les
L angobards, do n t l’organisation centrale éta it faible, et qui, au d ébut
de leur dom ination, avaient tra ité cruellem ent la population rom ane,

c
L E S IN V A S IO N S 65

su rto u t l'aristocratie, c o n t p as réussi à d o n n er à l’Italie une unité poli­


tique; ils n ’o n t pas su p ro fiter de l’antagonism e cro issan t en tre la po­
pulation et Byzance, et de l’affaiblissem ent de la puissance byzantine.
C ’est l’évêque de Rome, le Pape, qui devint le centre de l’Italie rom ane;
quand, deux siècles après la conquête, en 754, un roi langobard s ’em para
de Ravenne et se tourna contre le Pape, celui-ci dem anda l’aide des
Francs, chez qui la famille des M érovingiens avait é té rem placée p ar
celle des C arolingiens. Les F rancs affaiblirent d ’abord, puis d é tru isiren t
la dom ination langobardc (C harlem agne en 774), se re n d ire n t m aîtres
d’une grande partie de l’Italie, et ré ta b lire n t le Pape à Rome; le sud du
pays (la Pouille, la Calabre, la Sicile) re sta aux B yzantins. — D onc, pen­
d an t deux siècles, les L angobards o n t dom iné une grande p artie de
l’Italie, occupant le nord, la T oscane, l’O inbrie, s’é ten d a n t, p a r leur
duché de B énévcnt, jusque d an s la région de Bari. Ils o n t été fortem ent
rom anisés, eux aussi, p en d an t cette époque, m ais ont laissé d an s la
langue et la civilisation italiennes des traces trè s im po rtan tes, bien que
m oins profondes que celles des Francs au nord de la France. L’influence
langobardc se fait sen tir dan s la co nstitution agraire et com m unale des
pays occupés par eux (su rto u t au nord), et c’e st à eux q u ’est dû, selon
l’opinion des sav an ts m odernes, le grand développem ent des com m unes
en L om bardie et en T oscane. Les nom s de lieu d ’origine langobardc
sont m assés en grande p artie autour de la capitale, Pavie; les m ots
langobards en trés dans la langue italorom anc, m oins nom breux que les
m ots franciques en français, m ais beaucoup plus nom breux e t plus im ­
p o rtan ts que les m ots gothiques dans les langues de la France m éridio­
nale e t de l’Espagne, concernent su rto u t la vie m atérielle: m aison,
ménage, m étiers, anim aux, conform ation du sol, vêtem ents, p arties du
corps; quelques ad jec tifs m arq u en t des nuances psychologiques, comme
gram o (triste) et lesto (rapide, agile, subtil, rusé); mais, d an s l’ensem ble,
le vocabulaire dos classes élevées sem ble n ’en avoir été presq u e pas
touché. La répartitio n des m ots langobards d an s les parlcrs italiens est
assez singulière; on com prend que so u v en t ils so n t lim ités à une ou à
quelques régions, m ais il arrive parfois que leur aire dépasse les fro n ­
tières de la dom ination politique des L angobards; il s’en trouve aussi
dans la Romagna, la région au to u r de R avenne, terre byzan tin e et plus
ta rd papale, qui ne fut jam ais langobardc. La fréquence des m o ts lango­
bard s dim inue quanti on descend vers le sud; d an s la région de N aples,
en C alabre e t au sud de la Pouille il ne s’en tro u v e plus du tout.
9) A la fin du septièm e siècle, les A rabes, p a r leur avance au nord
de l’A frique, y d étru isiren t la civilisation rom ane et la langue latine
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66 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

qui, jusque là, sem blent avoir résisté d a n s la p artie occidentale de la


côte m éditerranéenne à to u tes les catastro p h es antérieures. A u com ­
m encem ent du huitièm e siècle, les A rab es p én é trè re n t en Espagne, et
renversèrent en une seule bataille, à Jérez de la F ro n tera, en 711, le
royaum e romaniisé des V isigoths (voir 2, p. 60). C e fut un to u rn a n t de
l’histoire européenne; le bassin occidental de la M éditerranée cessait
pour longtem ps d ’être *un lac européen»; le centre de la civilisation
chrétienne et rom ane se tran sférait définitivem ent vers le nord. Les
A rabes continu èren t leur avance e t passèren t les Pyrénées; m ais en
732, C harles M artel, chef des Francs et grand-père de Charlem agne, les
arrêta p ar sa victoire en tre T o u rs et Poitiers. D ès lors ils se retirè re n t
au sud des Pyrénées. Les restes de l’arm ée hispano-visigothe qui
s'étaient réfugiés dans les m onts cantabres, au nord-ouest du pays, y
avaient fondé le royaum e des A sturies. D epuis le neuyièm e siècle, les
rois des A sturies avançaient vers le sud et regagnaient peu à peu le
pays jusqu’au D uero; leur capitale fut Léon, et la région reconquise, la
Vieille-Castille (de castellum, place-forte) fut le cen tre de leur force. En
mêm e tem ps, les Francs avancèrent v en an t du nord-est. C ependant,
dans le reste de la péninsule, la civilisation rom ane e t chrétienne ne fut
pas détruite; les A rabes m usulm ans, fo rt to léran ts dan s les prem iers
siècles de leur dom ination, vivaient bien avec leu rs su je ts rom ans;
ceux-ci restaien t pour la plu p art ch rétien s e t continuaient d e p a r­
ler rom an. D ans la suite, le développem ent d e la «reconquista»
qui a duré jusqu ’à la fin du 15e siècle, pro d u isit une scission des parlers
rom ans de La péninsule en tro is groupes. Le groupe du c en tre est celui
des conquérants qui p a rtire n t des A stu ries e t de la V ieille-Castille; ils
furent politiquem ent, m ilitairem ent e t m oralem ent les plus fo rts, et
im posèrent leur langue, le castillan, à la plus grande p artie de la p én in ­
sule, m êm e aux provinces du sud, ju sq u ’au d é tro it de G ib ra lta r; c’est
l'espagnol actuel. A l’ouest, un groupe, p a rti de la G alicie, conquit peu à
peu la côte de l’A tlan tiq u e; sa langue, le galicien, appuyé p a r la p uis­
sance du m arqu isat de Portugal (d ’ab o rd vassal des rois de C astille,
indépendant depuis 1100 ), g ard ait u n caractère particulier; c’e st le
portugais. E t à l'est, la «marche espagnole» de l’em pire des F rancs res­
ta it en relation é tro ite avec la France m éridionale; q uand elle d evint
indépendante des F rancs (m arquisat d e Barcelone, prin cip au té de C a­
talogne, v ers 900), e t mêm e après, q u an d elle fut réunie d ’ab o rd à
l’A ragon, ensuite à la C astille (1479), sa langue, plus proche du
provençal que de l’espagnol castillan, se m ain tin t vivante; c’est le
catalan.

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LES INVASIONS 67

M algré la longue cohab itatio n des R om ans e t des A rab es su r la p énin­


sule ibérique, qui p en d a n t de longues pério d es fu t entièrem en t paisible,
auoune des d eux langues qu’ils parlaient n ’a pu gagner la su p rém atie sur
l’autre; les A rabes ne furent pas rom anisés com m e les G erm ains le furent
sur l’ancien territo ire de l’em pire; m ais ils ne réu ssiren t pas non plus,
m algré leur dom ination politique et leur brillan te civilisation, à arabiser
la population rom ane; cela peut s’expliquer p a r la différence des religions,
qui, toutefois, n ’a pas em pêché un certain degré de mélange racial. Le
seul résidu linguistique de la dom ination arabe fut un assez grand
nom bre de m ots ad o p tés p a r les parlers rom ans, su rto u t p ar le castillan
et le portugais.
10) D epuis le huitièm e siècle, des G erm ains de Scandinavie, les N o r­
m ands ou V ikings, envahissaient les côtes européennes, jo u a n t un rôle
assez sem blable à celui d es Saxons e t des A ngles quelques siècles
auparavant. A ux 9e e t 10e siècles, ils p é n é trè re n t plusieurs fois ju sq u ’à
Paris; depuis 912, ils so n t établis, sous la souveraineté du roi franc, dans
la région qui p o rte leur nom , la N o rm an d ie; là, ils sc sont rom anisés
rapidem ent. Au l i e siècle, ces N o rm an d s de la côte française envahis­
sen t l’A ngleterre (bataille de H astings, 1066); leur ro i et son entourage
y form èrent une couche régnante, p arla n t un dialecte français (l’anglo-
norm and) dont l’im portance littéraire fut considérable au m oyen âge.
T outefois, cette seconde rom anisation de l’A n g leterre ne fut q u e su p e r­
ficielle; elle coïncida avec l’apogée d e la chevalerie féodale au 12 e siècle,
et d isp aru t après. — D ’au tres N o rm a n d s s’éta b lire n t aux l i e e t 12c
siècles au su d de l’Italie e t en Sicile, co m b a tta n t to u r à to u r les B yzan­
tins, les M usulm ans, le P ape e t différents seigneurs territo riau x . D epuis
1130, leur dom aine s ’appelait le royaum e de N ap les et de Sicile; il échut
à la fin du 1 2 e siècle p a r h éritag e à la m aison im périale allem ande d es
H ohenstaufen; m ais ces N o rm an d s d ’Italie n ’o n t p as exercé une in­
fluence linguistique im portante.

E ssayons m ain ten an t d ’indiquer brièv em en t le ré su ltat p olitique et


culturel de ces g ran d s m ouvem ents.
L ’unité de l’em pire é ta it détru ite; le seul lien qui unissait l’O ccident
européen é ta it l’Église catholique qui av ait réussi à é carter d a n s cette
partio du m onde to u tes les hérésies dangereuses, e t qui lentem ent,
tenacem ent, continu ait à c o n v ertir les peuples re sté s payens. T oute
l’activ ité intellectuelle et littéraire sc co n cen trait d an s l’Église; les
écrivains, poètes, m usiciens, les philosophes et les professeurs d e cette
époque so n t tous du clergé, et l’influence ecclésiastique dans les cours
( ( ( ( ( ( ' ( ( ( { ( ( ( ( ( (

68 LES O R IG I N E S DES LANGUES R O M AN E S

des differents princes germ aniques devint de plus en plus im portante. A


côté des barons, com tes et ducs, ee sont les évêques et les abbés qui
sont les conseillers des rois; ce so n t eux qui p ren n en t souvent non
seulem ent la direction des affaires ecclésiastiques et spirituelles, mais
aussi do l'adm inistration e t de la politique. Sans aucun doute, l’Figlise a
contribué beaucoup, p ar son prestige, aux progrès rapides de la romani
sation chez ia plu p art des co n q u éran ts germ aniques.
De ccs royaum es germ aniques, aucun, excepté celui des Francs, n'a
pu se m aintenir longtem ps. Celui des V isigotbs en Espagne fu t renversé
par les A rabes; les V isigotbs en France, et les Burgondes entre Lyon et
les lacs de G enève et de N euchâtel furent soum is p ar les Francs; les
O strogoths en Italie furent an éan tis par Byzance, et les Langobards qui
leur avaient succédé d urent, deux siècles après, céder eux aussi la place
aux Francs. Les A lcm ans e t les B ajuvares aux nord des A lpes vivaient
égalem ent sous ia souveraineté des Francs; ceux-ci avaient étendu leur
dom ination aussi vers l’est, en sou m ettan t des tribus germ aniques jusque
là indépendants au nord et au centre de l'A llem agne actuelle. Sou.-.
Charlem agne, le plus grand parm i les rois des Francs, qui se fit couronner
em pereur rom ain en 800, il sem blait un m om ent que l’unité politique
de l'Europe prit être restaurée; il dom inait la France, l’Allem agne
jusqu'à l'F.lbe, une grande p artie de l'Italie et m em e une région au nord
est de l'Espagne. Mais sous ses successeurs son em pire se divisa; en
870, la partie germ anique du dom aine transalpin sc sépara définitivem ent
do la p artie rom ane; l'une devint l'A llem agne, l’au tre la France; et
l'Italie fut abandonnée pour longtem ps à une histoire très m ouvem entée.
Mémo en France et en A llem agne les rois n ’eurent pas une puissance
suffisante pour cen traliser l’ad m in istratio n de leurs pays; et ccci est dû
à uno stru ctu re politique e t économ ique qui laissait beaucoup d e liberté
aux seigneurs régionaux, en p artie séculiers — ducs, com tes, barons —.
en partie ecclésiastiques — évêques et prieurs de couvents. C ’est le
systèm e féodal, d o n t les racines rem ontent aux derniers tem ps de l’em ­
pire romain, mais dont le développem ent fut favorisé p ar les habitudes
ries conquérants germ aniques, et qui s’établit definitivem ent sous les
derniers Carolingiens.
L’appauvrissem ent de la population de l'em pire rom ain depuis le 3c
siècle avait amené beaucoup de gens à abandonner leurs terres et à
q u itter leur m étier ou leur fonction pour se so u straire aux charges que
l’E ta t et l'arm ée leur im posaient. Les em pereurs essayaient d'y rem édier
par des restrictio n s de la liberté de m ouvem ent; le paysan d evint un
colon attaché au sol ; personne n ’eut plus le d ro it de changer de profession ;

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.LES INVASIONS 69

m étiers e t professions d e v in re n t héréditaires, la stru c tu re de la


société p e rd it to u te souplesse, se pétrifia e t d ev in t un systèm e d e classes
n ettem en t séparées l’une de l’autre. Les g ran d s bourgeois des villes,
d éten teu rs h éréditaires e t honoraires, c'est-à-dire n o n payés, des charges
m unicipales — on les appelait curiales — succom bèrent d an s cette
crise; le dépérissem ent du com m erce, causé p a r les révoltes, les inva­
sions e t la piraterie su r les m ers les ruinait, e t les ruinait d ’au tan t plus
vite q u ’ils n ’avaient plus le d ro it de q u itte r leurs charges qui ieur im po­
saient des dépenses souvent excessives. Seuls, un p e tit groupe de grands
propriétaires fonciers survivaient, m ais préféraien t q u itte r les villes qui
s’appauvrissaient de plus en plus — ce fu t la fin de la civilisation urbaine
de l’an tiq u ité — et vivre su r leurs terres, parm i leurs colons h éréditaires,
quoique originairem ent libres; grâce à la déchéance du pouvoir central
et à la ruine des com m unications, ils y vivaient en p etits seigneurs
indépendants, essayant de pourvoir à leurs besoins p ar la production
locale et se form ant de leurs colons une g arde m ilitaire. A insi surgis­
saient, un peu p arto u t su r le territo ire do l’em pire, d ’innom brables p ar­
celles économ iquem ent e t m ilitairem ent au tarq u es; les seigneurs y exer­
çaient m êm e la juridiction.
Le régim e dom anial de l'époque m érovingicnnnc et carolingienne ne
sem ble être que la contin u atio n de cet é ta t de choses. Le grand domaine
seigneurial, cultivé p ar les colons, constitue un p etit m onde fermé,
n’ayant que peu de relatio n s avec le d ehors; le seigneur est parfois un
com te ou baron, G erm ain ou Roman, parfois un évêque ou le prieur
d’un couvent. Les grands dom aines ont été d ’une stabilité extraordinaire;
il y en a en France qui sc sont m aintenus depuis l’époque gallo-rom ane
à trav ers les tem ps m érovingiens e t carolingiens ju sq u ’à la fondation de
la m onarchie française, e t souvent les com m unes françaises actuelles
rep résen ten t le territo ire d ’un de ces anciens grands dom aines. Bien
entendu, les propriétaires o n t souvent changé, et beaucoup de grands
dom aines ne se so n t form és qu’après la co nquête germ anique, puisque
les rois récom pensaient les services m ilitaires par îles dons de terres
conquises (bénéficia ou fiefs), to u t en se réservant la suzeraineté du
territo ire ainsi que le dévouem ent personnel et le service m ilitaire du
bénéficiaire. Celui-ci devient ainsi vassal du roi; il a des vassaux à lui,
à qui il donne des terres comme fiefs sous des conditions analogues,
dem andant aussi des p restatio n s en n ature ou même en argent; et ainsi
de suite; les colons, attach és à la glèbe, so n t au bas de l’échelle. La p ro ­
priété ecclésiastique, fo rt accrue p ar les dons des dévots qui croyaient
par là rach eter lem.s péchés, ad o p tait ce systèm e; la p ropriété foncière
( ( ( C ( ( ' ( ( ( ( ( ( ( ( (

70 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

libre disparut peu à peu, ou d evint rare. La nobiesse se rattach e au fief,


elle devient quelque chose de m atériel; depuis le 10 e siècle, le chevalier
est celui qui est établi dans un fief p a r un suzerain, à la charge de servir
à cheval; com m e le fief est p ratiq u em en t héréditaire, une nouvelle
noblesse, attachée au fief, se form e. O r, dans un m onde où les comm uni
cations sont lentes e t difficiles, où l’organisation d ’un vaste territo ire
com m e la France ou l’A llem agne pose des problèm es adm inistratifs
difficiles à résoudre, il va de soi que les liens féodaux so n t bien plus
faibles en haut de l'échelle qu’en bas; voilà ia raison d e la faiblesse du
pouvoir central dan s l’époque m érovingienne et carolingienne, pendant
que le systèm e féodal s'établissait, et des longues lu ttes que les rois du
m oyen âge o n t dû so u ten ir p o u r resta u re r ce pouvoir centrai et pour
unir leurs pays.
L’établissem ent du sy stèm e féodal ne s ’est pro d u it que peu à peu, ses
form es ne so n t pas p a rto u t identiques, e t bien des questions qui s’y ra t­
tachent so n t encore fo rt contestées. Mais personne ne doute que le
régim e dom anial ne soit à sa base, et que ce développem ent n ’ait causé
la faiblesse du pouvoir central d an s les m onarchies prém édiévales.
L’éparpillem ent du pouvoir, l’au tarq u ie des régions et des grands do
maines, le parcellem ent des activités hum aines so n t les particularités les
plus caractéristiques de cette époque qui va de la chute de l’empire
rom ain jusqu’au com m encem ent des croisades, un peu av an t 1100. Seule,
l'activité littéraire, re stre in te à une p e tite m in o rité (car très peu d e gens
savaient lire e t écrire), en tièrem en t d a n s les m ains de l’Eglise, gardait
une certaine unité; l’Eglise éta it la seule force in tern atio n ale (ce m ot ne
convient guère, p u isqu’il n ’y avait pas encore de nations dans le sens
m oderne) de cette époque. D ans ces conditions l'unité du latin vulgaire
som bra définitivem ent, e t ii se form a un trè s grand nom bre de parlers
régionaux qui, p o u r des raisons politiques et géographiques, ont donné
quelques groupem ents relativem ent hom ogènes; ce so n t les langues
rom anes, le français, !c- provençal, l’italien etc. Longtem ps refoulées par
ie latin de i’F.glise qui p assait pour !a seule langue littéraire, clics n ’o n t
pu développer une litté ra tu re qu’à p a rtir du lie siècle; mais la trace la
plus ancienne sous form e de docum ent écrit rem onte à 842, date à la­
quelle deux rois carolingiens, en concluant une alliance à Strasbourg,
p rêtaien t serm ent, l’un en français, l'au tre en allem and, devant leurs
arm ées. U n historien contem porain a inséré le texte authentique de ces
serm ents dans sa chronique latine; le serm en t français est le plus ancien
texte que nous possédions d an s une langue rom ane.

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71

E. T E N D A N C E S DU D E V E L O P P E M E N T L I N O U I S T I Q U E .

Les langues rom anes, q u an d on les com pare au latin classique,


m o n tren t dans leur d év eloppem ent beaucoup de tendances com m unes;
il y a d’autres tendan ces qui so n t p articulières à un groupe d ’e n tre elles
ou à une seule. J ’aurais donc dû parler des tendances com m unes à
toutes plus haut, dans le chapitre su r le latin vulgaire, et ne réserver
pour le chapitre p résen t que les tendances particulières d o n t on peut
supposer qu’elles ne se so n t développées que plus ta rd , quand le contact
linguistique e n tre les différentes p a rtie s de l’em pire fut définitivem ent
rom pu. M ais j ’ai préféré résum er ici to u t ce que je veux dire su r la
stru c tu re des langues rom anes av an t leur ap p aritio n littéraire; ce
procédé perm et plus de sim plicité et de cohésion, et p erm et aussi
d’éviter les questions, parfois fo rt discutées, su r l’époque exacte où tel
ou tel changem ent linguistique s ’e st produit. Je ne donne ici que quel­
ques principes e t exem ples de l’évolution linguistique; ce livre n ’est pas
un m anuel, m ais un précis synoptique.

1. P h o n é t i q u e .

a. V o ca lism e.

Remarque. Nous distinguerons dans la suite voyelles ouvertes et fermées,


surtout pour e et o. Notre transcription pour les ouvertes sera ç, o. pour les
fermées p, o. E ouvert se trouve dans les mots français bref, fa is; e fermé dans
blé; o ouvert dans porte, cloche; o fermé dans mol, eau. Notez bien que la
graphie n'importe pas; il s’agit du son.

L’agent principal de la tran sfo rm atio n des voyelles fut l’accent. Les
peuples parlant les idiom es du latin vulgaire accentuaient les syllabes
avec beaucoup plus d ’inten sité que la société rom aine de l'époque classi
que; celle-ei avait distingué les syllabes p lu tô t d ’après leur durée
(longues ou brèves), le peuple les distinguait d ’après l’accent. L’accent
populaire tom bait avec une grande force su r les syllabes qu’il frappait,
en dilatait les voyelles et les d iphtonguait souvent; tandis que les autres
syllabes du mot, atones, négligées p a r l’articulation, s’affaiblissaient, et
que leurs voyelles s ’effacaient plus ou moins.

u) Le premier de ces phénomènes, la dilatation et diphtongaison des


voyelles sous la pression de l’accent, concerne surtout les voyelles qui
( ( , ( ( ( ( ' ( . ( ( ( C c ( ( (

72 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

terminent la syllabe (non entravées); toutefois, sur la péninsule ibérique,


il frappe parfois aussi les voyelles en position entravée. En outre, la
dilatation et diphtongaison frappent quelques voyelles, le q et le q, plus
universellement que les au tres; toutefois, quelques langues rom anes, sur­
tout le français du nord, étendent le phénomène sur e et p, qui sont
diphtongues, et même su r a, qui est allongé et changé en a (pourvu toujours
que ces voyelles soient accentuées et ne soient pas entravées). A insi, le
mot latin petra, où le r ouvert est accentué et term ine la syllabe, a donné
en italien pietra, en français pierre, tandisque dans la péninsule ibérique
on trouve la forme sans diphtonque pedra (port.) et la forme diphtonguée
piedra (csp.); dans le mot latin terra, où le e est entravé par le premier
r qui termine la syllabe, la diphtongaison ne s'est produite ni en français
ni en italien, (terre, terra) mais bien en espagnol (fierra). I.a situation est
presque exactem ent la même pour q, diphtongué, dans les fnêmcs conditions
en uo ou ne. A u nord de ia France, e et o ont été respectivem ent diph-
tongués en ei et ou, s ’ils étaient accentués et term inaient la syllabe, et
a v est devenu dans les mêmes conditions e (Latin mare, it. mare, esp.
mur, mais français mer). O r, le i et le u bref du latin classique ont été
prononcés depuis le 3e siècle généralement comme e resp. o ; il n'y a donc
que i et u longs qui, sous l’accent, soient p artout restés inchangés, encore
que le u ait pris, sur une aire très étendue, la prononciation ü,
fS) Le second phénom ène, l'effacem ent des voyelles atones, s ’est m ani­
festé d ’une m anière frap p an te p o u r les m o ts de tro is syllabes, d o n t la
prem ière p o rte l’accent: ils p erd en t souvent la seconde syllabe et devien­
nent bisyllabiques; e t aussi po u r les m ots de q u a tre syllabes, où la
seconde, atone e n tre deux syllabes pius ou m oins accentuées, ten d à
disparaître. D éjà à l’époque classique du latin on disait caldum pour
calidum (fr. chaud, it. caldo etc.), valde p o u r valide et dom nus pour
dom inas. Plus tard , les langues de l’ouest, c’est-à-dire celles de la G aule
e t de la péninsule ibérique, o n t réd u it p resq u e tous les m o ts de trois
syllabes, d o n t la prem ière p o rte l’accent, en bisyllabiques, tandisque
celles de l'est fu ren t plus conservatrices; com parez la form e du latin
fraxinus dans les différentes langues rom anes: it. jrassino, roum ain
frasine, m ais esp. fresno, provençal fraisse. fr, (rêne. P our les syllabes
entre deux tons (dans les m ots latin s de q u atre syllabes), le français
n’en conserve que celles d o n t la voyelle éta it a q u ’il affaiblit en e «muet»
(ornam entum > o rnem ent); d an s certaines conditions m êm e cet e
d isparaît (sacram enium > serm ent); pour les a u tres voyelles dan s cette
position, le français les supprim e com plètem ent: p. ex. lar. blasiimare
(form e littéraire biasphemare), fr. blâmer, mais csp. îasiimar; ou iat.

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T E N D A N C E S .DU D E V E L O P P E M E N T L I N G U I S T I Q U E 73

radicina, fr. racine, m ais roum . radacinà. O n vo it p ar ces exemples


qu’ici encore d 'au tres langues so n t plus conservatrices que le français;
cependant, il y a beaucoup de cas où la syllabe entre deux tons est
supprim ée p a rto u t ou presque parto u t, p, ex. lat. verecundia, alicunum,
bcnitatem : it. vergogne, alcuno, bonfà; esp. verguenza, nlguno, bondad;
fr. vergogne, aucun, bonté. Les syllabes san s accent à l'initiale e t à la
fin du m ot ont m ieux résisté; en français cependant les syllabes finales
non accentuées ont to u tes disparu, à l’exception de celles d o n t la
voyelle fut a; celles-ci o n t survécu avec la voyelle affaiblie en e m uet
(lat. portum , fr. port; m ais it. porto, esp. puerto; lat. porta, fr. porte,
m ais it. porta, esp. puerta).

b. C o n s o n n a n tis m e .

N o ta tio n s p h o n étiq u es: 1‘ (français f/eux, lieu) s (fr. c /ia n t): z (fr. zèle, besoin) :
/. (fr. jo u r) ; x (allem . ac/i).

Pour les consonnes, les fa its les plus saillants du développem ent co n ­
sisten t dans une tendance à l’affaiblissem ent des consonnes occlusives
so it m uettes (k, t, p ) so it so n o res (g, d, b) à l’in térieu r des m ots, su r­
tout si elles se tro u v en t e n tre deux voyelles ou e n tre voyelle et con­
sonne liquide (l, r) — et d an s une ten d an ce d ’assibilation ou de palatali­
sation, c’est-à-dire d’articulation au palais, qui frappe sous certaines
conditions les consonnes le e t g et un grand nom bre de groupes con-
sonriantiques. D e ce nom bre so n t les occlusives suivies de 7, les groupes
co ntenant un y consonne, puis gn, ng, k t, k s et autres. D an s to u s ces
cas. ii existe une tendance à broyer, à décom poser les consonnes ou
groupes consonnantiques en leur su b stitu a n t un son frieatif palatal. Ici
encore, pour les deux tendances, les changem ents o n t été ics plus p ro ­
fonds en français.
a) L’affaiblissem ent des consonnes occlusives à l’intérieur du mot
entre deux voyelles ou entre voyelle et liquide se tra h it des la fin du 2 e
! siècle par des graphies fautives su r les inscriptions espagnoles telles que
im m udavit pour im m u ta vit ou Zébra pour lepra: déjà à Pom péi, on
i trouve pagatus pour pacatus. 11 s’est répandu ensuite; parto u t, d an s la
; position décrite, k, p et t (il faut se rap p eler que k en latin s'écrit c)
| tendent à passer à g, b et d; c’est le phénom ène que nous retro u v o n s en
j espagnol dans saber. mudar, seguro pour latin sapere. m ut are, securum.
j Mais on voit que le phénom ène ne s’est pas to u jo u rs réalisé en italien
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74 LES O RIGINES DES LANGUES ROMANES

qui a sapere, m utare, sicuro, en disant, toutefois, padce pour lat. patrem ;
et l’on voit aussi q u ’en français l’évolution a considérablem ent dépassé
les form es espagnoles, car le b, p ro v en an t de p, s’est encore affaibli en
v dans savoir, e t d, p ro v en an t de f, a com plètem ent disparu d an s m uer,
de m êm e le g, p ro v en an t de k, dans sëur, forme m édiévale du m ot
m oderne sûr. P arfais le k se conserve comm e y consonnantique; paca-
ius, ital. pagato, a donné en français payé, ce qui est un phénom ène de
palatalisation (voir la suite). Q u an t à g, b et d originaires, le c? s’affaiblit
en provençal e t devient z (lat. videre, prov. vezer); l’italien l’a conservé
in tact (vedere), m ais l’E spagne et la France (esp. ver, fr. voir) l’ont
perdu; le g originaire, conservé à l’Est, est parfois m aintenu, parfois
abandonné en Italie (reale, de regalem à côté de legare p ro v en an t de
ligare), de m êm e que dans la péninsule ibérique; il est tra ité en français
comme celui qui pro v ien t de k, c’est-à-dire q u ’il s ’est effacé dans la
plupart des cas (lier; palatalisation dans royal); enfin, le b originaire a
passé très tô t à v (lat. caballus, it. cavallo, fr. cheval, prov. cavall; mais
esp. cabalio, et, par contre, roum . cal).
fi) Les phénom ènes de p alatalisation so n t bien plus com pliqués. P ar
ions d’abord de ceux qui concernent les consonnes k et g simples.
D evant e et i elles se p alatalisen t p a rto u t excepté en Sardaigne, et même
assez tô t; mais Se résu ltat n ’est pas p a rto u t id entique; à l’est c’est fs,
parfois s, mais à l’ouest fs, plus tard s. Ainsi, à l’initiale du m ot, le !< du
latin caelum (p rononciation classique ketum ) a d onné en français ciel,
prononcé siel, et en espagnol cielo, prononcé avec un s quelque peu
différent, mais l’italien cielo se prononce fselo, A 1 intérieur du mot, le
développem ent est le mêm e, sau f qu’à l’ouest le s se sonorise e t devient
z; lat. vicinus (vikinus) donne en italien vicino (vifsino ou visino), mais
en ancien esp. vezino et en français voisin d o n t le s se prononce z.
Pour g initial d e v a n t e ou i, il d e v in t d ’ab o rd y, ce qu’il est resté par
exemple en espagnol (lat. generum , esp. yerno); m ais d an s la plupart
des autres pays, ce y s ’est renforcé en d y pour aboutir à c!z ou i , ce
qu’on peu t vérifier p a r la p rononciation des m ots italiens et français
correspondants genero et gendre. A l’in térieu r du m ot, c’est encore la
même chose pour l’italien (lat. legem donne it. legge, prononcé avec d ï) ,
en espagnol et en français, la syllabe finale est tom bée, et le g devenu y
a form é diphtongue avec la voyelle précédente: osp. ley, prov. et ancien
fr. lei, fr. m oderne loi, d o n t la p rononciation actuelle est relativem ent
récente Longtemps apr s, la palatal sation s’est étendue aussi sur k et g devant
a, m ais seulem ent au n o rd de la G aule et dans les pays alpins. C ’est une

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( c ( ( ( ( C. ( ( ( C c ( (' ce
TENDANCES DU DEVELOPPEMENT LINGUISTIQUE 75

des p articularités caractéristiq u es qui distin g u en t le français du pro v en ­


çal e t de la p lu p art des au tres langues rom anes. Le ré su ltat de la palatali­
sation d ev an t a fut s po u r k e t z pour g: lat. carras, voiture, d onne char
en français, e t gam ba donne jam be, tandis que presque p a rto u t ailleurs
ce k ou g devant a resten t intacts, comme p ar exem ple en italien carro,
gamba.
Q uant aux groupes de consonnes qui subissent des palatalisations, je
ne donnerai que quelques exem ples qui m o n tre n t la tendance générale.
Les groupes kl, g;, pl, bl, fl à l’initiale sont assez fréquents en latin
(clavis, glanda dérivé de glans, plenus, blasiimare, flore de ftos). Ici, le
français est m oins révolutionnaire que la p lu p art des autres langues
rom anes; il a conservé ces groupes intacts: clef, glande, plein, blâmer,
fleur; (il y a toutefois des p alatalisations dans certains dialectes). Mais
l'italien a palatalisé ces groupes: chiave (prononcé kyave), ghianda
(gyanda), pieno, biasimare, fiore. L’espagnol est allé plus loin; il a p a r­
fois com plètem ent perdu l'élém ent occlusif, su rto u t d ev an t l'accent, de
sorte que nous avons les form es llave, lleno, d o n t le son initial est un
/ mouillé; tandisque le latin placera (it. piacere) a gardé son pi in tact
dans l’esp. placer, dont l’accent est, com m e en latin, sur la seconde
syllabe. A l’intérieur des m ots, kl et gl se sont palatalisés m êm e en
français; le latin oculus, devenu oclus d ’après ce que nous avons dit
sous a, /? (p. 72), est représenté en italien p ar occhio (pron. okyo), en
espagnol par o/o ( 0 7 0 ), et en français où la désinence est tom bée p ar
œ il (ôy, avec y consonne). — Les groupes de consonnes com posés
originairem ent avec un y contien n en t d an s ce son un élém ent qui favo­
rise leur décom position. Les plus caractéristiq u es so n t k y e t ty ; le m ot
latin facia (form e classique faciès; p rononciation fa k y a ) a d onné en
français face, prononcé avec s, mais en italien faccia, prononcé fatsa.
Pour ty, choisissons l’exem ple du la tin fortia (forfya), qui donne en
italien for/.a, en espagnol fuerza, en français force; le z des graphies en
italien et en espagnol a la valeur phonétique fs, le c du m o t français la
valeur s; quand le ty se trouve e n tre voyelles, il ab o u tit en français à
un z (sonore), p. ex. dan s priser prov en an t du la tin pretiare; il y a en­
core d’au tres variantes de ce phénom ène. — M entionnons enfin le groupe
gn, qui a donné presque parto u t un n palatal; lat. lignum , ancien fran­
çais teigne, it. legno, esp. leno; dans les tro is langues, la p rononciation
est la mêm e; (la signification du m ot est «boïsq parfois «navire»);
com m e exem ple du français m oderne je citerai en co re agneau, provenant
du latin agnellus.
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76 LES O RIGINES DES LANGUES ROMANES

Evidem m ent il y a beaucoup d e palatalisations que je n ’ai pas m en­


tionnées, et dans celles d o n t j ’ai parlé il y a bien des nuances auxquelles
je n’ai pas fait allusion. M ais je crois que celui qui lira atten tiv em en t ce
que j ’en ai dit, co m prendra la n atu re du phénom ène qui est un des plus
im portants dans l'évolution des langues romanes.

11. M o r p h o l o g i e e t s y n l a x c .

Le latin, d’ap rès ses origines indogerm aniques, est une langue flexion-
nelle; ses m ots essentiels (nom , verbe, adjectif, pronom ) p résen ten t
deux parties différentes; une p artie fixe, qui donne le sen s du m ot
isolé, et une désinence variable, que sert à le fléchir, c’est-à-dire à ex­
prim er ses rap p o rts avec d ’au tres m ots dans la phrase. O n déclinait
en latin hom o, hoininis, hom ini, hom ine, hom inem au singulier, et
hom ines, hom inum , hom inibus, h o m m es au pluriel; on conjugait au p ré ­
sent amo, amas, am at, am amus, arnatis, am ant. O r, si vous envisagez
m aintenant une langue rom ane — prenons le français, qui, ici encore, a
le plus radicalem ent tran sfo rm é la stru c tu re latin e — vous vous rendez
com pte q u ’il a perdu presque to u te s les désinences. Le m o t ho m m e est
le mêm e dans tous les cas; m êm e le s, signe du pluriel, n ’est qu’un sy m ­
bole graphique; on ne le prononce pas, si ce n ’est d a n s le liaisons devant
voyelle. Pour le p résen t du verbe aim er, les personnes du singulier e t la
troisième du pluriel sont phonétiquem ent identiques (qm); seules, les
deux prem ières du pluriel, aim ons, aim ez, o n t conservé des désinences
distinctives. D ’autres langues rom anes sont relativem ent plus riches en
désinences; l’italien, p ar exem ple, possède une conjugaison flexicnnelle
com plète au présen t: amo, ami, ama, amiamo, am aie, amano; mais pour
la déclinaison de uom o, il ne distingue plus les cas, mais seulem ent le
nom bre; pour le singulier, la seule form e est uom o, et pour le pluriel,
uomini. Là où les term inaisons avaient disparu, les langues rom anes se
so n t servi de m ots auxiliaires — prépositions, articles, pronom s — ; c'est-
à-dire qu’elles o n t eu recours à des procédés sy n tax iq u es pour agencer
leur déclinaison et leur conjugaison. C ’est pourquoi, en résum ant les
tendances les plus im p o rtan tes du développem ent linguistique, j ’ai réuni
m orphologie et sy n tax e dans un m êm e chapitre. La disparition d ’une
grande p artie des désinences latin es a ruiné presque entièrem en t le sy s­
tèm e Rexionnei de la déclinaison et entam é sérieusem ent celui de la
conjugaison; on y a su b stitu é un au tre systèm e, originairem ent syntaxique
et analytique; il est v rai qu’en pou rrait l’in te rp ré te r aussi, dan s sa

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TENDANCES DU DEVELOPPEMENT LINGUISTIQUE 77

I Fonction actuelle, com m e une flexion p a r préfixes; par exem ple clans la
conjugaison française, où les anciens p ronom s je tu il ils o n t depuis
longtem ps perdu toute valeur pronom inale; d an s cette fonction, ils ont
etc rem placés p ar m oi to i lui eux; ils ne se rv e n t plus que d e préfixes
pour la conjugaison. P our résum er, le sy stèm e d e flexion p ar
désinences a disparu presque entièrem en t d an s la déclinaison française;
et il a perdu beaucoup de son im portance dan s la conjugaison. Q u an t à
la déclinaison des pronom s, quelques restes des anciennes form es
flexionnelles se so n t conservés (lui, leur com m e d atif); m ais d a n s l’en­
sem ble. le systèm e s ’est suffisam m ent désagrégé po u r ne plus pouvoir se
passer d'auxiliaires syntaxiques. Parfois, c’est uniquem ent l'o rd re des
m ots dans la phrase qui fait co m prendre leurs rap p o rts; p a r exemple
dans la phrase Paul aime Pierre ou le chasseur tua le loup, c’est p a r la
position seule qu’on com prend que Paul et le chasseur so n t sujets, et
Pierre et le loup objets. En latin (où le verbe se place de préférence à la
fin de la phrase) on avait le choix en tre Paulus Petrum am at et Petrum
Paulus amat.
Q uelles so n t les causes de cet abandon du systèm e de la flexion? On
peut en citer plusieurs. D ’abord, le systèm e flexionnel du latin était
assez com pliqué. Le latin avait q u atre séries de ty p es pour la conjugai­
son; et cinq pour la déclinaison; en dehors d e ces séries, il existait une
! foule de particularités et de soi-disantes exceptions, c’est-à-dire d e cas
i isolés. Q uand le latin se rép an d it, e t que des m asses d e plus en plus
i nom breuses com m encèrent à s ’en servir, un sy stèm e tellem ent com pliqué
leur d evint incom m ode; le peuple confondait e t sim plifiait; une foule de
changem ents analogiques se produisaient. C ’est un fait p lu tô t psycho­
logique et sociologique que racial, puisqu’il s ’est p ro d u it d an s l’em pire
entier; toutefois, les changem ents varien t beaucoup selon les régions. En
voici quelques exem ples: à côté de la série des su b stan tifs en a, tous
Féminins (rosa), le latin possédait une série de quelques su b stan tifs
fém inins en es, p. ex. faciès, m ateries; ils furent, presque tous et presque
parto u t, changés en facia, m ateria, et traites comm e les fém inins en
a; le mêm e changem ent se p roduisit pour un grand nom bre de neutres
pluriels en a qui furent considérés comm e des fém inins singuliers (p. ex.
i folia, la feuille). En latin, le verbe venire faisait p a rtie d ’une a u tre série
que le verbe tenere; quelques régions, p a r exem ple la G aule, o n t traité
/encre d’après le m odèle do venire, et ainsi nous avons en français tenir
j à côté de venir. L’analogie a joué un rôle fo rt im p o rtan t dans l’évolution
j de la m orphologie rom ane; or, le résultat de ta n t de changem ents ana-
j logiques fut une certaine confusion dans la flexion, qui contribua
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78 LES O R I G I N E S D E S LANGUES ROMANES

à l’affaiblir. — U n e au tre raison, plus im portante, e s t d ’o rdre phonétique:


c’est qu’en latin vulgaire les désinences avaient une position articulatoire
très faible. C ela se fit se n tir dès l’époque du la tin classique où, selon le
tém oignage des gram m airiens, le m final, fo rt im p o rtan t comm e signe
de l’accusatif, ne fut plus prononcé; dans la p a rtie orientale de la Ro-
mania, en R oum anie et en Italie, le s final, aussi essentiel pour la Flexion,
eut le même sort. En français, le s final s ’est m aintenu très longtem ps,
jusqu'au 14e siècle, de so rte q u ’o n d istinguait iusqu’à cette époque le
nom inatif m urs (m urus) de l’accusatif m ur (m urum ); p ar contre, le fran­
çais avait perdu ou considérablem ent affaibli les voyelles des syllabes
finales sans accent; m urus, porta, cantat, qui d o n n e n t en italien e t en
espagnol m uro, porta, canta (le t final avait disparu aussi, on ne le trouve
que dans les prem iers siècles de l'ancic-n français) o n t en français la
form e mur, porte, chante. P our expliquer ce développem ent phonétique,
il faut se rappeler ce que nous avons d it plus h a u t sous î, a, /S (p.72):
la dom ination de l’accent d ’intensité, en affaiblissant les syllabes sans
accent, affaiblit to u jo u rs la dernière syllabe qui, en latin, ne p o rte jam ais
l'accent. 11. est v rai qu’il existe en latin des désinences polysyllabiques
dont la prem ière sylîabe p o rte l’accent (-amus, -atis, -abam etc.); aussi
ont-elles beaucoup mieux résisté, mêm e e n français.
Mais, à côté de ces causes p urem ent négatives qui contrib u aien t à
m iner le systèm e flcxionnel, il y en a d ’autres, plu tô t positives, qui nous
font sentir quels in stin cts poussaient les peuples rom anisés à préférer
les nouvelles form es o riginairem ent syn tax iq u es de la déclinaison et de
la conjugaison. E n disant ille hom o (l'h o m m e) au lieu de hom o, e t de
illo hom ine ou ad ilium hom inem (d e l’h om m e, à l’ho m m e) au lieu de
hom inis ou hom ini, on désignait pour ainsi dire du doigt le personnage
en question (ille est originairem ent un pronom d ém onstratif), et l’on
insistait -sur le m ouvem ent qui, au génitif, p a rt de lui et, au datif, tend
vers lui. C ’est une tendance vers la concrétisation et m êm e v ers la d ra­
m atisation du phénom ène exprim é par les paroles; tendance q u ’o n p eu t
observer dans un grand n om bre de faits du latin vulgaire. La langue
latine classique, telle que nous la connaissons p a r ses oeuvres littéraires,
est l’instrum ent d ’une élite de gens de haute civilisation, ad m in istrateu rs
et organisateurs; leur langue visait m oins à la concrétisation des faits
et actes particuliers qu'à leur disposition et leur classem ent synoptique
dans un vaste systèm e ordonné; ils in sistaien t m oins sur la particularité
sensible des phénom ènes, et l’effort de leu r expression linguistique s’ap­
pliquait en prem ier lieu à l’établissem ent n e t et lim pide des rap p o rts
qui existent entre eux. L a langue du peuple, au contraire, te n d a it vers

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( ( ( ( r ( ( ( ( ( ( ( ■ ( . ( ( c

TENDANCES DU DEVELOPPEM ENT LINGUISTIQUE 79

la p résentation concrète îles phénom ènes particuliers; on voulait les voir,


les sen tir vivem ent; leur ord re e t leurs rap p o rts in téressaien t m oins des
gens qui vivaient une vie lim itée et quotidienne, et d o n t l’horizon
n’em brassait plus, depuis la décadence et la chute de l’em pire, ni la te rre
entière au sens géographique ni l’univers d es connaissances hum aines.
La tâche qui s ’im posait à eux n 'é ta it plus celle des anciens m aîtres du
inonde qui avaient à classer un trè s grand n om bre de phénom ènes d o n t
une grande partie n’arriv ait à leur connaissance que d ’une manière-
indirecte et abstraite, p ar des rap p o rts et p a r d es livres — m ais de bien
saisir, sen tir et pén étrer un n om bre limité de faits qui se p assaient sous
leurs yeux. C ’est une pro fo n d e tran sfo rm atio n do n t les suites peuvent
être observées dans beaucoup de particu larités syntaxiques du latin vul­
gaire. A ussi bien que dans les nouvelles form es de la déclinaison, on
sent le besoin de concrétisation et de d ram atisatio n dans celles de la
conjugaison, c’est à dire dan s l’em ploi du pronom ego, tu, ille etc. devant
les personnes du verbe: cet emploi d evint beaucoup plus fréq u en t en
latin vulgaire qu’il ne l’avait été dans la langue classique. T outefois, il
ne devint obligatoire que beaucoup plus tard , et seulem ent en français.
Pour expliquer ce phénom ène, on se ra it ten té de reco u rir à la chute des
désinences, beaucoup plus radicale en français q u ’aiileurs. M ais il a été
établi récem m ent que dans la prose de l’ancien français l’em ploi ou
l’om ission du pronom étaien t indép en d an ts des désinences; on le m e tta it
régulièrem ent dans certain s cas longtem ps av an t leur chute; il sem ble
qu’on s ’est laissé guider, p en d an t c e tte période de tran sitio n , p a r un
sentim ent rythm ique. O n voit p ar ce p etit exem ple que l’explication d ’un
phénom ène syntaxique est souvent assez com pliquée; d an s la plu p art
des cas, plusieurs causes co o p èren t pour le produire.
Le latin vulgaire s ’est servi encore d ’a u tres m oyens syntaxiques, de
véritables périphrases, p o u r ren d re la m orphologie du v erbe plus con­
crète. Il a in tro d u it u n nouveau tem ps du passé, le passé com posé,
à l’aide du verbe habere. C om m e on disait habeo culfellum bonum «j’ai
un bon couteau», on po uvait form er ce même to u r avec u n participe du
passif, et dire habeo cultellum com paratum «j’ai un couteau acheté»,
ce qui a pris b ien tô t le sens de «j’ai acheté un couteau». C ’est une
form ation syntaxique, n ée d ’une concrétisation, qui s’e st in tro d u ite p a r­
tout; elle était d ’a u tan t plus fo rte et vitale qu’on pouvait en développer
un plus-que-parfait com posé (habebam cultellum com paratum «j’avais
acheté un couteau») et les subjonctifs co rrespondants. Q u a n t aux
anciennes form es flexionnelîes, le p arfait (com paravi) s ’est conservé,
e’est le passé sim ple des langues rom anes m odernes; ,son subjonctif
( ( ( ( ( I ( ( ( . ( (

80 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

(com paraverim ) a disparu, e t a été rem placé, comm e celui de l’im partait
(com pararem ), dans presq u e to u tes les langues rom anes, par des form es
dérivées de l’ancien su b jo n ctif d u plus-que-parfait (com paravissem ).
l'ancien indicatif du pius-que-parfait, com paraveram , a laissé des traces
dans îes langues rom anes du m oyen-âge; actuellem ent il n ’existe plus
que sur la péninsule ibérique, e t dans la plupart des cas anciens et
m odernes il n'a pins son sens originaire.
IJuc évolution sem blable s’est pro d u ite pour le futur. Le futur du
latin classique connaissait deux ty p es différents, cantabo de caniare
(et des form es analogues en -ebo) et vendant de vendere. Le prem ier
coïncidait souvent, à cause du changem ent de b en v (voir p. 74), avec
les form es correspondantes du parfait (p. ex. fut. cantabif, parf. canta-
vit); le second avait l’inconvénient d ’être facile à confondre avec le
présent du subjonctif (d o n t il était issu). En outre, le latin classique
possédait une périphrase pour le futur prochain, cantafurus surn. Mais
le latin vulgaire n 'a d o p ta aucune de ccs formes. A près avoir longtem ps
hésité entre plusieurs périphrases (p. ex. volo caniare, 'j e veux chanter .
tout comme en anglais, ce qui a survécu, pour les langues rom anes,
seulem ent dans les Balkans), la g rande m ajorité des provinces en
a adopté une d o n t le sens originaire avait été «j’ai à chanter»; caniare
habeo. D e cette forme, changée peu à peu p ar le développem ent phone
tique e t contractée, so n t issus les futurs des différentes langues rom anes
(fr. chanterai, ital. canterô, csp. caniare, etc.).
Enfin, le passif du systèm e flexionnel latin (am or, amaris, am aiur etc.)
fut rem placé p a rto u t et dans tous les tem ps du v erbe p ar des péri­
phrases, d o n t le type le plus im portant, form é d ’ap rès l’analogie de
bonus sunt, «je suis bon», et arnatus sum , «je suis aimé».
P our la stru ctu re de ia phrase, je me bo rn erai ici à une considération
d ’ord re général. Le latin classique disposait d ’un systèm e trè s riche de
m oyens de subord in atio n , qui p erm e tta it de classer un trè s grand
nom bre de faits, sous leurs rap p o rts réciproques, dan s une seule unité-
syntaxique: une phrase parfois très longue, m ais néanm oins trè s claire
et lim pide, qu'on appelle période. Les m oyens de su b o rd in atio n étaient
m ultiples: con jo n ctio n s variées et richem ent nuancées, do n t chacune
avait un sens précis (local, tem porel, causal, final, consécutif, conccssif.
hypothétique etc.); p ropositions avec l'infinitif subordonne (crédit
terrain esse rotundam , «je crois que ia terre est ronde»); constructions
participiales de différentes espèces (p. ex. l'ablatif absolu). O r, nous
venons de dire que !e latin vulgaire n ’éprouvait plus a u tan t le besoin
de classer et d ’ordonner les faits; et p ar conséquent l’art de ia période

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< ( ( ( ( ( ( ( ( <•

TENDANCES DU DEVELOPPEM ENT LINGUISTIQUE 81

qui, par sa nature mêm e, se p rête plus à la langue écrite et au discours


soigneusem ent préparé q u ’à la langue parlée du peuple, tom ba en déca­
dence. Les constructions participiales et les constructions avec l'infinitif
subordonné furent m oins em ployées; le grand nom bre de conjonctions
richem ent nuancées fut considérablem ent réduit; le sens dé celles qui
survécurent p erd it beaucoup de sa n e tte té ; les rap p o rts e n tre les faits,
su rto u t les rap p o rts de cause à effet, ne furent plus exprim és avec la
précision classique. Le latin vulgaire et les langues rom anes dans leurs
anciens docum ents m o n tren t une prédilection très m arquée pour les
constructions coordonnées; les p ropositions principales prévalent, et les
subordonnées sont d ’un ty p e très simple. Ce n ’est que beaucoup plus
tard, quand les langues rom anes furent peu à peu devenues elles-m êmes
des instrum ents littéraires, que cet é ta t de choses se modifia; les p re ­
m ières périodes qui d o m in en t un ensem ble de faits se ren co n tren t
vers 1300, su rto u t dans les oeuvres de D ante. D ’autre part, en ce qui
concerne les adverbes de tem ps et de lieu (ici, m aintenant etc.), les
prépositions intro d u isan t un com plém ent circonstanciel de tem ps et de
lieu (après, devant etc.), et enfin les conjonctions tem porelles ou locales
(pendant que, depuis que, où etc.), le latin vulgaire ten d ait à les
renforcer pour les ren d re plus concrètes, et pour m arquer p o u r ainsi,
dire la m arche du m ouvem ent tem porel ou local sym bolisé p ar ccs m ots;
soit par une image: m aintenant, pendant, soit p a r une accum ulation de
plusieurs particules: avant, derrière, depuis, dorénavant (com posé de
4 m ots français: de, or, en, avant). C e d ern ier procédé fut p a rti­
culièrem ent fréquent. Q uelquefois, le ren forcem ent concret se fit à l’aide
du m o t ecce, p ar exemple dans ici, qui p ro v ien t de ecce hic. Ecce a été
su rto u t em ployé à d o n n e r plus de relief aux pronom s dém o n stratifs,
d o n t les anciennes form es sem blaient tro p peu expressives; elles
serv aien t à la form ation de l’article e t du pronom personnel.
D ans to u tes ces évolutions, on co n state la m êm e tendance vers la
concrétisation visuelle et sensuelle des phénom ènes particuliers, et
l’abandon de l’effort qui tend à o rd o n n er et à classer les phénom ènes
dans un ensem ble.

III. Vncn bu la ir r.

J ’ai déjà eu l’occasion de parler des faits les plus im p o rtan ts qui
concernent l’élém ent non latin dans le vocabulaire d es langues rom anes.
C ’est d’abord la présence d es m ots p ro v en an t des langues p arlées par
les peuples avant la conquête rom aine (langues d e su b stra t, voir p. 44),
( ( ( I ( ■f ( ( ( ( { . (

82 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

parm i lesquelles la langue des anciens G aulois ou C eltes, le celtique,


a fourni le plus grand no m b re (en français p. ex. alouette, bercer, chan­
ger, charrue, chêne, lande, lieue, raie, ruche, peut-être aussi chem ise et
pièce). C ’est ensuite l’a p p o rt des langues des conquérants germ aniques,
e t pour l’Espagne, des A rab es. Les langues de conquérants qui se sont
superposées sur les langues antérieu rem en t établies so n t appelées, par
les linguistes m odernes, langues de su p erstrat.
Parm i les langues germ aniques qui on t fourni des m ots aux langues
rom anes (celles des G oth s, des Burgondes, des Francs, des Langobards),
le francique est la plus im p o rtan te; ensuite celle des L angobards. J ’en
ai déjà donné quelques exem ples en p arlan t de l’invasion de ces peuples
(pp. 62 ss. et 64 ss.); je veux ajo u te r ici une liste de quelques m ots
français fort connus qui sont d ’origine germ anique. Il y en a qui se tro u ­
vent dans toute la R om ania occidentale comm e baron, éperon, fief,
gage, garde, guerre, heaum e, m arche («limite»), maréchal, robe, trêve;
ce so n t des term es de guerre e t de droit. 11 y en a aussi pour la vie
courante, m êm e pour les parties du corps: banc, croupe, échine, gant,
hanche, harpe, loge; des m ots a b stra its et d ’o rdre m oral: guise, honte,
orgueil; parm i les adjectifs: riche, e t les couleurs blanc, brun, gris;
parm i les verbes: bâtir, épier, garder, gratter, guérir. Plus spécialem ent
français sont hache, haie, choisir, bleu. Q uelques-uns des m ots répandus
aussi en dehors de la France avaient été déjà im portes avant les inva­
sions par des soldats d’origine germ anique; d ’autres, d 'ab o rd confinés
au n o rd de la G aule, on t été accueillis plus ta rd p a r d ’autres langues
rom anes. Bien entendu, cette p etite liste n e représente q u ’une fraction
très faible de l'a p p o rt germ anique, qui p a ra ît encore bien plus
considérable quand on étudie les dialectes des régions qui o n t été le
plus intensém ent colonisés p ar les trib u s germ aniques.
Enfin, en dehors des m ots fournis p a r les langues de su b stra t et de
su p erstrat, il se trouve dans les langues rom anes un assez grand nom bre
de m ots grecs qui vivaient comm e m ots d ’e m p ru n t d an s le latin courant
de l’antiquité.
T outefois, l’im m ense m ajo rité des m ots, dans les langues rom anes,
est d'origine latine; et les m ots qui form ent la stru c tu re de la langue
— articles, pronom s, prépositions, conjonctions, etc. — le so n t presque
sans exception.
C ependant les langues rom anes n ’o n t pas conservé tous les m ots du
latin, il y en a qu’elles o n t abandonnés; il y en a d ’autres qui survivent,
mais dont le sens a changé. D ans ces abandons et changem ents de sens,
on peut observer quelques ten d an ces d ’ordre général:

C
f ( ( ( ( ( ( (

TENDANCES DU DEVELOPPEM ENT LINGUISTIQUE 83

a) O n co n state une ten d an ce à ab an d o n n er des m ots, n om s ou verbes,


d o n t le corps phonétique fut tro p réduit p a r le développem ent historique
des sons. E n français, p ar exemple, le m o t latin apis au rait donné ef,
prononcé é ; il a été rem placé dans les différents dialectes so it p a r des
dim inutifs, com m e abeille ou avette, so it p a r d es périphrases, p a r
exem ple m ouche à miel. De la même m anière, le verbe edere, «manger»,
a été abandonne presque universellem ent, e t fu t rem placé so it p a r son
com posé com edere (esp. corner), soit p a r un synonym e populaire
m anducare (it. mangiare, fr. m anger); d ’au tres exem ples so n t os
rem placé p ar bucca (fr. bouche, it. bocca, prov. cat. esp. port, boca etc.),
et equus, rem placé par caballus (fr. cheval, it. caballo etc.). Bucca e t
caballus sont, eux aussi, des m ots populaires et quelque peu grossiers.
b) C ’est une tendance générale du latin vulgaire de p référer les m ots
populaires, concrets, souvent même ceux qui o n t une nuance
dépréciative, m oqueuse ou grivoise aux m ots littéraires et nobles. A côté
des exem ples d éjà m entionnés on peut citer ici casa, «cabane» ou
m ansio («lieu où l’on reste», «mauvaise auberge») pour désigner «maison»
(prov. cat. esp. it. casa, fr. maison), tandis que le m ot classique, dom us,
fut réservé aux grandes églises (it. duom o, fr. dôm e); dorsum («ce qui
est derrière») au lieu de tergum , «dos» (it. dosso, fr. dos etc.); lesta,
d'abord «tesson», puis «crâne», au lieu de caput au sens de «tête» (fr.
tète, it. testa etc,), tandis que caput ne su rv it dans la p lu p art des parlers
rom ans qu’au sens figuré (fr. chef, it. capo); crus, «jambe», fu t rem placé
soit p a r gam ba (fr. jam be), d o n t le sens originaire é ta it «jointe»,
«paturon», soit p ar perna (esp. pierna), qui signifiait d 'ab o rd «cuisse»,
«fesse». Enfin, un m o t du langage am oureux, bellus, s ’est substitué aux
m ots usités en latin classique pour «beau», do n t l’un, pulcher, a en tière­
m ent disparu, tandis que l’autre, form osus, n ’e st resté v iv an t que su r la
péninsule ibérique (esp. herm oso, port, fo rm o so ) et en roum ain.
c) O n co n state aussi un goût m arqué pour les dim inutifs e t les in ten ­
sifs; l'exem ple abeille a déjà été cité; on pou rrait y ajo u te r auricula
pour auris (fr. oreille, it. orecchio etc.); genuculum pour genu (fr. genou,
it. ginocchio, ancien esp. hin o jo etc.); agnellus (fr. agneau) pour agnus;
avicellus (it. uccello, fr. oiseau) pour avis; cultellus (fr. couteau) pour
culter, mais cutter survit dans quelques pays au sens «fer tra n c h a n t de
la charrue» (fr. coulre). P our les verbes, citons quelques form es in ten ­
sives: cantare (chanter) pour canere, et adjutare (aider) pour adjuvare.
d) Sans qu’on puisse parler de tendances bien définies, il s’est produit
des changem ents et des glissem ents de sens fo rt intéressants, d o n t je
veux citer quelques exem ples. C 'est une étude souvent passionnante
( f, ( ( ( ( , ( ( ( { ( ( < ( (

84 l.ES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

que la sém antique; presque chaque cas dem ande une explication
particulière, et souvent il nous révèle des développem ents historiques,
culturels ou psychologiques. — Q uelques m ots trè s usités du latin ont
disparu, p. ex. res, «chose», qui survit p o u rtan t dan s quelques langues
au sens de «quelque chose», ou, avec la négation, «aucune chose» (rien).
Mais, dans son ancien sens, il fut supplanté p ar causa, dont la
signification éta it originairem ent «raison», «question juridique»,
«procès», «affaire»: it. esp. cosa, fr. chose; la form e cause est une
création postérieure et littéraire. Q uelques langues rom anes ont
abandonné le m ot ponere au sens d e «placer», «mettre», et y o n t su b ­
stitué m iitere (fr. m ettre ); l’ancien sen s de m ittere était «envoyer»; et
ce qui e st encore plus curieux, c’est que ponere subsiste dans quelques
langues avec une acception limitée, spécialisée: fr. pondre (des oeufs).
D es exem ples de restrictio n s analogues so n t fréq u en ts; necare, „tuer”.
a été supplanté p ar d 'a u tre s m ots dans son sens général, mais se
conserve dans un sons spécial: «tuer p ar l’eau -, tr. noyer, esp. port. cat.
anegar, it. annegare; m uture, «changer-, rem placé p a r un m ot d ’origine
celtique (it. cambiare, fr. changer etc.) se retrouve pourtant, p. ex. en
français, dans un sens spécial, zoologique: m uer: et pacare. -apaiser»,
se spécialisa pour «l’ap aisem ent d ’un créancier»: payer. D es contam i­
nations se so n t produites: debiiis, «faible», e t flebilis, provoquant
des larmes», «misérable» se so n t contam inés pour donner faible. Encore
quelques au tres cas in téressan ts po u r les glissem ents de sens: captivus.
«prisonnier», a passé au sens de «misérable», «mauvais (fr. chétif, it.
ca ttivo ); d’un m ets fo rt goûté, «foie d ’oie engraissée avec des figues»,
ficaium iecur, se développa un nouveau m ot pour «foie», l’adjectif qui
voulait dire originairem ent «engraissé avec des figues- : it. fegato, fr.
foie etc.; et le porc m âle qui vit seul, singularis porcus, devint le San
glier. T erm inons p a r un développem ent qui se ra tta c h e à l’histoire
religieuse. En grec, le m ot parabole indique la com paraison, la
«parabole»; m ettre un fait ou un o b jet à côté d ’un autre en les
com parant. O r, le C h rist dans l’Evangile aim e â s ’exprim er en allégories
par paraboles, et ainsi le m ot parabole fu t em ployé dans le sens «paroles
du C hrist». C ’éta ie n t les «paroles» p ar excellence, et de cette façon
le m ot s'e st généralisé; d ’où, en italien, parola et parlare, en français
parole et parler, dérivés régulièrem ent de parabola (co n tracté en
paraulo) et de paraulare (seconde syllabe ato n e tom bée, voir p. 72); le
m ot français parabole est une form ation savante. E t les m ots qui en
iatin classique avaient désigné «la parole» et «parler», verbum et loqui,
disparurent ou ne survécurent que dans un sens spécial (fr. verve).

c
! ( ( ( ( . ( ( ( ( ( < ( (

TA BLE A l» DES LANGUES ROMANES 85

Le latin vulgaire et les langues rom anes p en d an t leur h istoire


ancienne o n t form é aussi des m ots nouveaux. D ans l'im m ense m ajo rité
des cas, ce ne so n t pas de véritables créations, m ais des com binaisons
nouvelles d’un m atériel d éjà existant. P our ces com binaisons, on
distingue deux procédés: la dérivation et la com position.
a) La dérivation est le procédé qui consiste à tire r d ’un ancien m ot
un m ot nouveau à l’aide d'une term inaison, d ’un suffixe; très usité dans
toutes les époques du latin, il a été co nstam m ent employé p a r les
langues rom anes; son étude est d ’au ta n t plus in téressan te que les
suffixes em ployés ont chacun un sen s spécial. Exem ples: les suffixes
ator et -ar/u (fr. -eur, -fer) désignent l’agent (vainqueur, parleur; sorcier,
cordonnier); le suffixe -aticu, fr. -âge, fut attach é, dans l'époque
prcm édicvale, à des nom s pour désigner des redevances (ripaticum ,
taxe pour passer un fleuve), et acquit ensuite une valeur collective
(rivage, village, chauffage); les suffixes -one, -asler, -ardu so n t en
général péjoratifs, d ’autres so n t dim inutifs, intensifs etc. Il y en a aussi,
bien entendu, pour form er des verbes ou des adjectifs.
b) La com position se fait p ar agglutination de deux ou de plusieurs
m ots qui, d’ordinaire, s’em ploient souvent ensem ble, so n t unis p ar un
lien syntaxique et finissent p ar ne form er qu’un seul concept et u n seul
m ot: tels les m ots rom ans désignant les jo u rs de la sem aine (fr. lundi
de lunae dies etc.). C et exem ple m o n tre un nom com posé avec un autre
nom au génitif; il y a encore plusieurs autres procédés de com position:
ad jectif avec su b stan tif com m e aubépine de alba spina; citons aussi
milieu, vinaigre, chauve-souris; quelques coordinations e t su b o rd in atio n s
d o n t les form es peuv en t v arier considérablem ent; chef-d’oeuvre, chef-
lieu, arc-en-ciel; com positions avec préposition, en usage su rto u t pour
les verbes (com battre, soulever, prévoir), m ais aussi p ou r les su b stan tifs:
affaire, entrem ets. U n procédé particulièrem ent favorisé de la période
rom ano prim itive, celui d e com biner un im pératif avec son com plém ent
(garderobe, couvre-chef, crève-coeur), fut em ployé so u v en t pour form er
des nom s de personnes tels que T aillefer ou Gagnepain.

F. T A B L E A U D E S L A N G U E S R O M A N E S .

C ’est à la suite des événem ents e t des tran sfo rm atio n s précédem m ent
expliquées que les langues rom anes se so n t form ées. Je term ine ce tte
partie p a r un tableau de leur rép artitio n en E urope, basé su r celui q u ’a
( ■ I' ( ( ( ( ( < (
( ( ( (

86 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

donné M. v. W artb u rg d an s son livre récen t su r l’O rigine d e s peuples


rom ans (Paris 1941, p. 192—94).
1) Le ROUMAIN, dont j ’ai raconté les origines à la page 59 se
parle au jo u rd ’hui en Roum anie (fro n tières de 1939) et dans quelques
régions lim itrophes ou isolées des p ay s avoisinants; il est trè s influencé
par les parlers slaves.
2) D ans les Balkans, il existait ju sq u ’au 19e siècle une seconde langue
romane, le D A L M A T E , parlé s u r la côfe de la Dalmatic et sur les îles
avoisinantes de l'A driatique,
3) L ’IT A L IE N est parlé en Italie continentale et péninsulaire, dans
la région de M enton, en C orse, e n Sicile, dans le can to n suisse du Tes-
sin et dans quelques vallées suisses des G riso n s (pas en Sardaigne,
voir 4). D ans les régions que l’Italie a gagnées p ar la prem ière guerre
m ondiale il y en a d o n t la langue est l’allem and (au T yrol) ou le slave
(en Istrie). V ers l’an 1 0 0 0 , une grande p artie de l’Italie m éridionale (la
C alabre, la Pouille, la Sicile), anciennem ent colonisée par les G recs et
longtem ps sous la dom ination byzantine, p arlait grec; en Sicile, où les
A rabes s’étaien t fixés vers 900, l’arabe lui fit concurrence. C ependant,
tous ces pays furent rerom anisés dan s la suite; quelques débris du grec
survivent en C alabre ju sq u ’à ce jour.
4) La Sardaigne (et aussi la C orse) furent peu touchées, dans l’a n ti­
quité et au m oyen âge, p a r la circulation et le com m erce; une form e
très archaïque des langues rom anes s’y est conservée, et e s t parlée
encore aujo u rd ’hui d a n s la plus g rande p artie de la Sardaigne; c’est le
SARDE.
5) Le RHÉTOROMAN (voir notre exposé su r les Alemans, p. 61)
est parlé dans une p artie des G risons, d an s quelques vallées à l’e s t de
Bolzano (T yrol) et d an s la plaine du Friaul; depuis quelques années, la
Suisse l’a reconnu com m e q uatrièm e langue officielle du pays (à côté de
l’allem and, du français et de l’italien).
6 ) Le PORTUGAIS, la langue de la partie occidentale de la péninsule
ibérique (voir p. 6 6 ) est parlé dans le Portugal actuel et au no rd de ce
pays, dans la province espagnole de Galicie.
7) L’ESPAGNOL ou le Castillan com prend l’Espagne d ’aujo u rd ’hui,
à l’exception des pays p arlan t portugais ( 6 ) ou catalan (8 ), e t d'u n te r­
ritoire dans le coin du golfe de Biscaye, où une langue préindogerm anique,
le basque, s'e st conservée. L’espagnol a quelques tra its fo rt p a rti­
culiers qui le distinguent des autres langues rom anes de la péninsule,

«5
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TABLEAU DES LANGUES ROMANES 87

e t des au tres langues rom anes en général. A l’initiale, dev an t voyelle,


f devient h qui n’est plus guère prononcé au jo u rd ’hui (lat. filius; esp.
hijo; p o rt, filho; cat. fill; fr. fils, etc.): d an s ce m êm e exem ple, on p eu t
observer le développem ent spécialem ent espagnol d e li en j, prononcé
(comme l’allemand lachen; cl à l’intérieur du m ot aboutit lui aussi au
m êm e son (voir à. 75 ojo), tan d is qu’à l’initiale il se tran sfo rm e e n II
palatal (voir à la m êm e p.); k t est palatalisé en ch, prononcé fs (lat.
factum , esp. hecho, m ais p o rt, feito , kat. feit, fr. fa it etc.); et enfin, la
diphtongaison de e et o accentués (voir p. 72) se p ro d u it aussi en posi­
tion entravée (esp. tierra, puerta, m ais port, e t cat. terra, porta; fr. terre,
porte).
8) Le C A T A L A N est parlé en Catalogne, dans l a contrée de Valence,
dans les Baléares, dans le d ép artem en t français des P yrénées O rientales
e t dans la ville d’A lghero au n o rd de la Sardaigne. Sur ses origines,
voir p. 6 6 s.
9) Le PROVENÇAL appelé aussi l’occitanien ou la langue d ’oc, est
la langue du M idi de la France (pas seulem ent celle de la Provence).
J ’ai déjà dit, à la page 64, que son dom aine actuel com prend la G as­
cogne, le Périgord, le Limousin, une g rande p artie de la M arche,
l’A uvergne, le Languedoc e t la Provence, c’est-à-dire qu’il ne dépasse
plus le n o rd du M assif C en tral; m ais qu’au com m encem ent du m oyen
âge il s’étendait plus loin vers le N o rd . C 'e st une des langues littéraires
les plus im p o rtan tes du m oyen âge; aujourd'hui, elle n ’a plus q u ’une
im portance littéraire de second ordre, malgré quelques beaux essais de
ressusciter sa poésie (M istral); la langue litté ra ire du midi de la France
est depuis longtem ps le français du N o rd .
10) Le F R A N Ç A I S qui fut originairement la langue romane parlée au
nord de la G aule est devenu la langue officielle e t littéraire de la France
entière, et la langue parlée de la g ran d e m ajo rité d e ses h a b ita n ts; les
parlers du M idi ne so n t plus que des patois. O n parle français, en outre,
dans une p artie de la Belgique et de la Sui.sse, su r les îles norm andes
ap p arten an t à l’A ngleterre, e t dans un p e tit territo ire italien des A lpes
occidentales, au n o rd du M ont Cenis. D ’au tre p a rt, il y a en France des
enclaves b retonnes (voir p. 62), flam andes (au to u r de D unkerque), alle­
m andes (en A lsace-Lorraine), italiennes (M enton), basques (Basses-
P yrénées) et catalanes (P yrénées orientales). U n e aire dialectale n e t­
tem ent caractérisée à l’est du pays, entre le D oubs et l'Isère, des deux
côtés du Rhône supérieur, d o n t j ’ai parlé à la page 64, a une situ atio n
interm édiaire e n tre le français e t le provençal; on appelle les p arlers de
( c ( ( ( ('(.'( ( r ( ( c ( f (
88 LES ORIGINES DES LANGUES ROMANES

cette aire le franco-provençal. De to u tes les langues rom anes occiden­


tales, le français s’est le plus éloigné d e son origine latine. C ela tie n t à
quelques particularités phonétiques d o n t j ’ai déjà m entionné la plupart,
mais que je veux m ettre en relief p a r une com paraison avec le provençal.
a) Le français a le plus radicalem ent affaibli les consonnes occlusives
infervocaliques:
lat. ripa prov. riba fr. rive
lat. sapere prov. saber fr. savoir
lat. maturus prov. madur ancien fr. mèur fr. moderne mûr
lat. vita prov. vida fr. vie
lat. pacare prov. pagar fr. payer
lat. securus prov. segur ancien fr. sëur fr. moderne sûr
lat. videre prov. vezer ancien fr. vëoir fr moderne voir
lat. atigustus prov. agost ancien fr. aoust fr. mod. août, p ro ­
lat. plaga prov. plaga fr. plaie noncé u

b) Le français a palatalisé k devant a:


prov. canfar fr. chanter
prov. camp fr. champ
c) Le français a le plus radicalem ent affaibli les voyelles atones
finales; il est vrai que le provençal l’a fait aussi pour o, mais il a conservé
a. que le français a affaibli en e:
ital. porto prov. port fr. port
ital. porta prov. porta fr. porte
d) Le français a changé ou diphtongue les voyelles accentuées en
position non entrav ée, sauf i e t u, tan d is que les au tre s langues rom anes
ne l’o n t fait que pour e e t o ouverts, e t que le provençal, très conser­
v ateur pour les voyelles sous l’accent, a gardé in tacts même ces derniers:
iat. pede prov. pe fr. pied
lat. qpera prov. qbra a. fr. irçvre fr. mod. oeuvre
lat. debçre prov. dever fr. devoir
lat. flçre prov. jlor a. fr. f lotir fr. mod. fleur ;
et pour a:
lat. cantare prov. cantar fr. chanter
lat. faba prov. fava fr. fève
O n voit à quel po in t ces évolutions o n t tran sfo rm é le français et en
o n t effacé le caractère latin. L’affaiblissem ent des consonnes intervoca-
liques a souvent d étru it la cloison e n tre deux syllabes, en a fait une

c
( ( ( ( ( ( r ( ( ( c ( ( ( (

TABLEAU DES LANGUES KOMANES 89

seule et a donné au m ot une figure nouvelle; il est difficile de reconnaître


m aturus d an s mûr, ou videre dans voir, ou augustus d an s août, su r­
to u t quand on ne considère que la prononciation. A cause de la chute
des syllabes finales sans accent ou de leur affaiblissem ent en e m uet,
l’accent des m ots français se pose uniform ém ent sur la dernière syllabe;
cela a influencé l’accent de la phrase e n tière qui, elle aussi, p o rte p re s­
que toujours un seul accent syntaxique, celui qui se place à sa fin. ce
qui donne au français un rh y th m e foncièrem ent d ifférent de celui du
latin ou des au tres langues rom anes. Enfin, il possède un tim bre vocalique
trè s spécial qui est dû aux changem ents des voyelles e t à la nasali­
satio n particulière au N o rd de la France. Les réductions phonétiques
que beaucoup d e m ots o n t subies à la suite des contractions, affaiblis­
sem ents et nasalisations o n t causé la form ation d’une foule d ’hom o­
nym es; peu de langues en o n t au tan t; p. ex. plus, plu (de plaire), plu (de
pleuvoir); ou sang, cent, sans, il sen t (de sentir) — m ots d o n t chacun a
une origine toute différente des autres e t qu’on ne sau rait confondre
dans aucune autre langue rom ane (p. ex. it. più, piaciuto, p iovuto; san-
gue, cento, senza, sente. U n e autre conséquence de ces changem ents fut
un certain m anque d'hom ogénéité dans le vocabulaire français. C ela se
produisit de la m anière suivante.
Presque to u s les changem ents p honétiques d o n t nous avons parlé so n t
survenus, ou du m oins o n t com m encé à se développer p e n d a n t la période
p rélittéraire des langues rom anes. O r, depuis que le la tin m édiéval
p erd it peu à peu son m onopole littéraire, et que les plus im p o rtan tes
parm i les langues rom anes com m encèrent à produire à leur to u r des
oeuvres littéraires, le vocabulaire se révéla comm e tro p pauvre, insuf­
fisant pour exprim er les sen tim en ts e t les idées des p oètes et écrivains;
et encore une fois, on em prunta des m o ts à la seule source d o n t on
disposait, au latin. C ’est une seconde latinisation qui se pro d u isit et
d o n t l’apogée fut aux 14e, Lie, et 16e siècles. La seconde couche de m ots
latins échappait, bien entendu, aux développem ents p h o n étiq u es qui
avaient eu lieu av an t leur en trée dans les langues rom anes; ils furent
acueilfis dans leur form e latine et adaptés à la m orphologie et la p ro ­
nonciation courantes. E n italien et en espagnol, cette seconde couche
latine, les m ots «savants», se confondait assez facilem ent avec le voca­
bulaire ex istan t, m ais dan s la langue française, qui s ’é ta it tellem ent
éloignée du latin, les nouveaux m ots form ent une couche à p a rt; on
peu t vérifier cela le plus facilem ent dan s les cas où un m o t latin qui
existait d éjà en français, m ais dans une form e fo rt changée, fut em ­
prunté une seconde fois; car on ne le reconnaissait plus d an s sa forme
( c ( ( c ( ( r ( c ( c ( c

90 LES ORIGINES DES LANG DES ROMANES

usuelle, d’a u tan t m oins que sa signification, dans beaucoup de cas, avait
plus ou m oins changé elle aussi. J ’en citerai quelques exem ples. Le latin
vigilare, qui existait dans la form e populaire «veiller», fut em prunté
pour une seconde fois, e t d o n n a le su b stan tif «savant» vigilance; c’est
la m êm e chose p o u r lat. fragilis, form e populaire frêle, form e savante
fragile; pour lat. fides, ad j. lat. fidelis, form e populaire du su b stan tif
foi, de l’ad iectif en ancien fr. fëoil, form e sav an te de l’ad jec tif fidèle,
dont un su b stan tif fidélité; p o u r lat. directum , form e populaire droit,
form e savante direct; po u r lat. gradus, form e populaire (de)gré, forme
savante grade; et une foule d’au tres m ots. O n vo it bien que le term e
«savant» ne s ’applique pas à l’usage actuel, m ais seulem ent à l’origine
et la form ation des m ots; au contraire, parm i le grand nom bre d e m ots
qui p én étrèren t dans le français p ar cette seconde latinisation il y en a
beaucoup qui so n t e n trés rapidem ent dans l’usage quotidien e t courant,
comme ceux que je viens de citer, et encore beaucoup d’autres: agri­
culture, captif (form e populaire chétif), concilier, diriger, docile, édu­
cation, effectif, énum érer, explication, fabrique (f. pop. forge), facile,
fréquent, gratuit, hésiter, im iter, invalide, légal (f. pop. loyal), m unition,
m obile (f. p. m euble), naviguer (f. p. nager), opérer, penser (m ot sav an t
très ancien, em prunté longtem ps avant la R enaissance, f. p. peser),
pacifique, quitte e t inquiet (em prunté l’un trè s tô t, l’a u tre p e n d an t la
R enaissance du latin quietus, f. p. coi), rédem ption (m ot d'Église, f. p.
rançon), rigide (f. p. raide), singulier (f. p. sanglier), social, solide, espèce
(du latin species, f. p. épice), tem pérer (f. p. trem per), vitre (f. p. verre).
O n p eu t v o ir p a r ce p e tit choix d ’exem ples que le vocabulaire françaiis
pro v en an t du latin form e deux couches assez faciles à distinguer; e t on
peut se ren d re co m p te que l’unité e t l’élégance du français m oderne
reposent su r la fusion d ’élém ents h isto riq u es assez com posites.
A la fin de ce tableau d es langues rom anes je tien s à rappeler au
lecteur que l’unité de chacune d ’elles n ’est que relative (voir p. 70);
chacune d’elles se com pose d e beaucoup d e parlers dialectaux; c’e st
l'histoire e t la politique qui en o n t fait des groupes relativem ent unis,
et d o n t l’unité se m anifeste dans la langue littéraire, com m une aux
m em bres du groupe. Presque to u jo u rs un des d ialectes a été p rép o n ­
d éran t pour la form ation de la langue littéraire, com m e le toscan pour
l'italien e t le dialecte de l’Ile-de-France pour le français.

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91

TRO ISIEM E PARTIE.

D O C T R IN E G ÉN ÉR A LE DES ÉPO Q U ES LITTÉRAIRES.

A. L E M O Y E N A G E .

I. R e m a r q u e s p r é l im in a i r e s .

a) D ans la partie précédente, nous avons suivi le développem ent et


la différenciation des langues rom anes ju sq u ’aux environs de l’an mille.
A cette époque, elles n ’étaien t que des langues parlées, elles n ’étaien t
pas encore des langues littéraires, et leur existence a u tan t que leur for­
m ation ne peuvent être dém ontrées que p ar des tém oignages indirects
et quelques rares docum ents, tels que les S erm ents de S trasbourg.
M ais depuis le début du second m illénaire elles e n tre n t peu à peu dans
l’usage littéraire et commencent à se form er comme instrum ent général
de la pensée et de la poésie des peuples qui les p arlent. C e n ’e s t p as d ’un
jo u r à l’autre qu’elles so n t devenues des langues littéraires; ce fu t une
longue évolution qui a duré p en d an t to u t le m oyen âge, un long com bat
contre la langue intern atio n ale et universellem ent reconnue comme
langue littéraire: le latin dan s sa form e médiévale, le bas latin. P en d a n t
longtem ps, le bas latin a gardé sa place p ré p o n d éran te comm e langue
écrite: la théologie, la philosophie, les sciences, la jurisprudence s’ex­
prim aient en latin, et le latin é ta it aussi la langue des docum ents p o liti­
ques et de la correspondence des chancelleries. Les langues rom anes,
considérées comm e langues du peuple, sem blaient n e pouvoir serv ir
qu’à la vulgarisation; m êm e la poésie qui n aissait peu à peu en français,
en provençal, en italien, en castillan, catalan et portugais fut longtem ps
considérée com m e quelque chose de populaire, indigne de l’a tte n tio n
d ’un érudit. L 'érudition éta it uniquem ent ecclésiastique; to u tes les con­
naissances hum aines se subordonnaient à la théologie, e t ce n ’est que
dans le cadre de celle-ci qu’elles pouvaient se faire jo ur; et comm e la
langue de l’Église éta it le latin, c’était le latin seul qui éta it reconnu
com m e instrum ent de la civilisation intellectuelle. Il est v rai que l’Église
elle-même était parfois obligée de p arler la langue du peuple p o u r se
faire com prendre p ar lui; m ais le plus souvent, on considérait de telles
oeuvres, les serm ons par exemple, comm e indignes d ’ê tre fixées p ar
écrit, ou si on les écrivait, ce fut, dans la plu p art des cas, en les re tra d u i­
sa n t en latin. Le fait que les langues du peuple n ’étaien t que des dia­
lectes, très nom breux, e t q u ’il n ’existait aucune au to rité capable d ’en
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ÿ2 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

fixer la form e écrite, c o n trib u ait à m ain ten ir cet é ta t de choses. C haque
région avait développé so n p ro p re p arler p articulier, peu de gens sa ­
vaient lire e t écrire, e t ceux qui le sav aien t ép rouvaient d e grandes
difficultés à fixer p a r écrit quelque chose d an s une form e si peu établie
et qui serait déjà à peine com préhensible dans une province un peu
éloignée. Le latin, p a r contre, éta it une langue fixée depuis longtem ps,
p arto u t la mêm e, u n iquem ent destinée à l’activité littéraire; com prise
cependant uniquem ent p ar une p etite m inorité internationale, le clergé.
M algré to u t cela, les langues vulgaires o n t pu se créer peu à peu une
existence littéraire. A p rè s l’an 1000, les oeuvres de vulgarisation ecclé­
siastique écrites dans la iangue du peuple deviennent plus fréquentes;
et des le début du 1 2 e siècle il sc form e, d 'ab o rd d an s le dom aine du
français, des centres de civilisation littéraire en langue vulgaire, d ’où
surgit une litté ra tu re poétique écrite pour des gens qui ne sav en t pas
le latin: c’est la civilisation des chevaliers, c’est-à-dire de la société
féodale. Sa floraison com prend le 12e et. le 13e siècle; depuis la fin du
!3e, une civilisation plus bourgeoise qui n ’est plus uniquem ent poétique
mais em brasse aussi la philosophie e t les sciences lui succède. T o u te ­
fois, la prépondérance du latin d an s beaucoup de dom aines subsiste
jusqu'au 16e siècle, époque où les langues vulgaires rem p o rte n t la
victoire définitive. O r, le 16e siècle, c’est l’époque com m uném ent
appelée la R enaissance; on p eu t donc qualifier, du po in t de vue lin­
guistique, le m oyen âge comm e l’époque p e n d an t laquelle les langues
vulgaires acqu ièren t len tem en t une existence littéraire, m ais so n t
regardées to u jo u rs comm e un in stru m e n t p lu tô t populaire, tandis que le
latin reste la langue des savants, de la p lu p art des chancelleries et sur­
to u t la langue unique du culte religieux qui dom ine toutes les activités
intellectuelles; tan d is que la R enaissance est l’époque où les langues
vulgaires (non seulem ent les langues rom anes, m ais aussi les langues
germ aniques) p re n n e n t définitivem ent le dessus, s’infiltrent dan s la
philosophie e t les sciences, s’in tro d u isen t même dans la théologie, et
détruisent ainsi la position d om inante du latin. Le développem ent que
je viens d’exposer dans ses grandes lignes est, b ien entendu, une lente
évolution; les tendances de la R enaissance d an s le dom aine linguistique
e t littéraire se fo n t se n tir b ien av a n t 1500, et d 'a u tre p art, le latin, to u t
en changeant de form e e t le fonction, a continué à jo u er un rôle assez
im portant bien ap rès 1500. La situ atio n des langues vulgaires vis-à-vis
du latin nous fo u rn it un des p o in ts de vue les plus im p o rtan ts pour
caractériser le m oyen âge; bien entendu, ce n ’est p as le seul; ce n ’est
qu’un des aspects d ’un ensem ble beaucoup plus vaste.

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LE MOYEN A G E 93

b) Du point de vue politique, le m oyen âge est l’époque où tes peuples


européens gagnent peu à peu leur physionom ie et leur conscience n a tio ­
nales. A u com m encem ent de cette époque, ce so n t des régions et des
tribus, organisées en p e tits territoires, so u s un seigneur féodal; ces te r ­
ritoires font partie de l’em pire d ’un em pereur ou roi d o n t la puissance
réelle est souvent faible, e t qui réu n it souvent sous sa dom ination des
sujets forts hétérogènes. Les gens ne se ren d en t pas com pte qu’ils sont
Français, Italiens ou A llem ands; ils se se n te n t comm e C ham penois,
Lom bards ou Bavarois; et ils se sen ten t toits chrétiens. Mais à la fin de
l'époque, les grandes unités nationales so n t n ettem en t établies dans les
esprits; même dans les pays où la réalisation politique de l’unité n a tio ­
nale ne s’est produite que beaucoup plus tard , comme p ar exem ple en
Italie, la conscience nationale est profondém ent enracinée depuis la fin
du m oyen âge. 11 est évident que le développem ent des langues vulgaires
a beaucoup contribué à form er la conscience nationale, et ce n’est pas
un hasard que les peuples aient senti leur individualité n ationale au
même m om ent où ils sen taien t qu’ils possédaient une langue nationale
comm une. M ais la form ation de la conscience nationale a encore d ’au­
tres raisons; ce n’est qu’en Italie qu’elle se base en p rem ier lieu su r la
civilisation et la langue comm unes, et su r un passé glorieux dans
l’antiquité. En Espagne, elle fut créée par un long com bat com m un contre
les conquérants arabes; en France, p a r le prestige de la royauté qui
pendant des siècles poursuivit tenacem ent une politique d ’unité n a tio ­
nale contre le féodalism e particulariste, p olitique où elle tro u v ait to u t
naturellem ent des alliés dans les bourgeois des villes e t les paysans. La
civilisation féodale arrive à son apogée au 12 e siècle: plus ta rd elle se
désagrège lentem ent, et la bourgeoisie d es villes, devenue indépendante
des seigneurs féodaux et s’enrichissant de plus en plus, crée u n e civili­
satio n à elle. Les origines de ce développem ent rem o n ten t aux croisades
(1096— 1291) qui, to u t en é ta n t l’époque la plus g ran d e et la plus
glorieuse de la chevalerie, donn en t un essor to u t nouveau aux com m uni­
cations, au com m erce e t aux affaires: d e telles en trep rises m ilitaires,
m enées si loin de la base économ ique d es chevaliers de l'O ccident, ne
pouvaient être m ises en oeuvre sans d es organisations bien plus com ­
pliquées e t plus vastes que ne furent les p etites régions au tarq u es de
l’économ ie féodale; et to u t natu rellem en t ce furent en prem ier lieu les
ports m éditerranéens de l’Italie qui en profitèren t; V enise p a r exemple,
qui, lors de la quatrièm e croisade, é ta it assez forte po u r d éto u rn er les
croisés de leur véritable tâch e e t les em ployer pour ses p ro p res b uts
économ iques. C ’est ainsi que les villes du N o rd de l’Italie — V enise.
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94 DOCTRINE G ÉN ÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

Pise, G ênes, Florence et les villes lom bardes, d o n t la plus im portante


fut M ilan — d o n n èren t le p rem ier exemple de la civilisation bourgeoise
du m oyen âge; b ie n tô t les villes du N o rd de la France, des Pays-Bas et
de quelques régions en A llem agne se développèrent dans le m êm e sens.
L’évolution de l'a rt m ilitaire qui ten d ait à rem placer les com bats entre
des chevaliers aux lourdes arm ures p ar l’a ttaq u e de l’infanterie des
bourgeois ou des m ercenaires, évolution qui fut h âtée et term inée par
l’invention d es arm es à feu, a beaucoup contribué à la déchéance de la
société féodale; à la fin du m oyen âge, les bases de sa puissance étaien t
ruinées. O r, la chevalerie féodale est p ar so n essence centrifuge et
particulariste; sa puissance repose su r l’indépendance pratique et
l’autarchie des p etits dom aines; tan d is que le bourgeois, intéressé au
développem ent de son industrie, au comm erce et aux com m unications,
a besoin de groupem ents organisés sur une plus vaste échelle; il ten d ait
à se soustraire au régime féodal qui l’entravait, et à chercher de l’appui
auprès du pouvoir centrai, l’em pereur ou le roi. Le m ouvem ent a mené
dans beaucoup de pays, et au rait dû m ener p a rto u t en Europe,
à l’établissem ent d e g rands groupem ents nationaux; dans quelques cas
(Allemagne, Italie) des circonstances contraires en on t retard é le
développem ent, et ont rendu l’union nationale plus difficile et plus
problém atique. C ’est que dans ces deux pays les tendances particularistes
étaien t plus fo rtes q u ’ailleurs, qu’il y avait deux puissances centrales,
l’em pereur et le pape, et que to u te s les deux poursuivaient des b u ts
p lu tô t universalistes que n ationaux; or, leurs aspirations universalistes
qui o n t échoué, o n t contribué à m ain ten ir la désagrégation politique
dans ces deux pay s ju sq u ’au 19e siècle.
c) Du p o in t de vue religieux, le m oyen âge fu t l’époque de l’apogée
et de la dom ination intégrale de l’Eglise catholique en Europe. M ais il
ne faut pas croire que c e tte dom ination, m êm e d an s le dom aine religieux
e t spirituel, ait été tranquille e t san s crises. P en d a n t to u t le m oyen âge,
des courants hérétiques se so n t form és qui o n t so u v en t causé de graves
troubles, et des doctrin es philosophiques qui s’intro d u isaien t dans le
dogm e o n t sou v en t m enacé l’unité e t l’au to rité de l’Eglise. M ais p e n d an t
longtem ps, jusq u ’à la fin du 15e siècle, elle a réussi à su rm o n ter toutes
ces difficultés, e t à jo u ir d ’une suprém atie intellectuelle presque absolue.
Elle doit la longue conservation de cette su prém atie à son élasticité qui
lui a perm is de s’in corporer e t de se concilier les systèm es philo­
sophiques et scientifiques les plus divers; de plus, se b o rn an t à un
nom bre restrein t de dogmes, elle a laissé beaucoup de liberté à l’in ter­
prétation, à la fantaisie populaire, aux visions m ystiques et aux

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L E M O Y EN A G E 95

différences régionales du culte. Q uoique d éjà au m oyen âge la co rru p ­


tion et l’avarice du clergé aien t à plusieurs reprises gravem ent
com prom is son prestige, elle a to u jo u rs trouvé en elle-m ême la force de
se réform er et chacune d e ces réform es intérieures a déclenché un
m ouvem ent im p o rtan t d es esp rits: telle fut la réform e de C luny au
10e siècle, celle de cîteaux au 12e, e t su rto u t la fondation d es o rd res
m endiants, Franciscains e t D om inicains, au 13e. C es réform es et
fondations o n t exercé la plus p ro fo n d e influence su r la m orale, la
politique, l’économ ie et les a rts de leurs époques respectives; elles o n t
inspiré l'architecture, la m usique, la sculpture, la peinture, e t aussi la
littératu re, so it latine so it vulgaire. La vie religieuse du catholicism e
m édiéval fut extrêm em ent forte, fertile et populaire; l’Eglise a réussi
à réaliser p en d an t plusieurs siècles quelque chose qui n ’a pu être
réalisé plus tard que fo rt incom plètem ent, e t qui, m êm e a u jo u rd ’hui, est
loin d’ê tre réalisé dans la m esure q u ’on le so u h aitera it, une unité
vivante de la vie intellectuelle de beaucoup de peuples et de to u tes les
classes de la société. C ette u nité fut brisée dans la R enaissance; c’est
en partie la faute de l’Eglise catholique qui n ’a plus trouvé, à cette
époque, la force de s ’ad a p te r et de se réfo rm er assez vite pour sauver
l’unité spirituelle européenne.
d) L’activité intellectuelle du m oyen âge fut donc en tièrem en t dans
les m ains de l’Eglise. D epuis la Renaissance, on a violem m ent critiqué
et m éprisé la philosophie et la science m édiévales, et il est v rai que
leurs m éthodes n’étaien t qu'une contin u atio n de celles d e la basse
antiquité, form es déchues e t pétrifiées de la civilisation gréco-latine.
O n ne rem ontait plus aux sources authentiques, aux tex tes des grands
auteurs de l’antiquité; on se c o n te n ta it de m éthodes qui résum aient et
simplifiaient, inventions sèches et sans vie des érudits de l’époque du
déclin; on essayait de baser to u t le savoir sur l’au to rité des m aîtres et
de l’organiser dans un systèm e fixe de règles im muables; on ne se servait
plus de l’observation directe et de l’expérience vivante. La base de
l’enseignem ent était le systèm e des sep t arts libéraux, inventé à A lex an ­
drie; il se com posait de deux parties: le trivium (gram m aire,
dialectique qui correspond à ce que nous appelons logique, et
rhétorique) et le quadrivium (arithm étique, m usique, géom étrie, a stro ­
nomie). Mais depuis le 12e siècle la vie spirituelle du christianism e fut
tro p forte pour se laisser en trav er par ces m éthodes; le génie de
quelques grands hom m es, soutenu par des influences venues du dehors,
a créé des oeuvres qui to u t en é ta n t largem ent spéculatives et
m étaphysiques, n ’ont guère leurs pareilles pour l’unitc d e la conception
\ ( ( ■ ( ( ( ( ■ ( ( ( ( ( ( ( (

96 DOCTRINE GÉNÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

et la hardiesse des idées; ce so n t des oeuvres de théologie m ystique,


comme celles de B ernard de C lairvaux e t de R ichard de Saint-V ictor
au 12e, de B onaventure au 13e siècle, et des oeuvres de philosophie
encyclopédique, appelée scolastique; cette philosophie m édiévale,
d ’abord sous l'influence d'id ées néoplatoniciennes, fut entièrem ent
bouleversée, depuis le com m encem ent du 13e siècle, p ar l'irru p tio n de
l'aristotélism e arabe; c ’est des lu ttes su r l’aristotélism e que n aq u it la
grande oeuvre de concordance en tre le christianism e et l'aristotélism e,
l'oeuvre la plus im p o rtan te de la scolastique et de la philosophie
catholique en général: la Sum nia thcologica de T hom as d ’A quin
(1225— 1274) qui fonda le thom ism e; c’est la philosophie catholique par
excellence, violem m ent attaq u ée p ar les courants qui, dans la
Renaissance, o n t p réparé les m éthodes de la science m oderne. — La
plupart des philosophes et des érudits du moyen âge furent des m oines;
mais le centre des études se tra n sfé ra it b ientôt des couvents dans les
grandes villes, et d ep u is le 12e siècle il s ’y Fondait des écoles générales
de toutes les sciences, appelées u n iv ersitates (organisations générales
des professeurs et des étu d ian ts; de là le nom «université»). Les pre
m ières universités furent Bologna, célèbre su rto u t pour son école de
droit, e t Paris, cen tre de la philosophie scolastique. L 'enseignem ent des
universités se distribuait, d ’après le m odèle de Paris, su r q u atre facultés:
les «artes* (c’est-à-dire les a rts libéraux comme prép aratio n générale;
il fallait passer d ’abord par cette faculté avant d’étu d ier d an s une des
autres; l’hum anism e de la R enaissance en a fait ce que nous appelons
la faculté des lettres, ou de philosophie, égale aux tro is autres), la th éo
logie, le d ro it et la m édecine. La R enaissance intro d u isit dan s les études
!e reto u r aux tex tes des gran d s auteu rs de l'antiquité, abolit les m éthodes
scolastiques et créa les p rem ières organisations scientifiques in ­
dépen d an tes de l’Eglise et du clergé.
La p lu p art d es é ru d its du Î9e siècle o n t cru que la trad itio n antique
était m o rte au m oyen âge, e t qu'elle ne fut ressuscitée qu’à l’époque de
la R enaissance. Pius récem m ent, d ’im p o rtan tes recherches faites par des
érudits européens e t am éricains o n t p rofondém ent ébranlé c e tte con­
ception. La trad itio n an tiq u e n ’a jam ais cessé d 'ex ercer so n influence en
E urope; elle a été trè s fo rte au moyen âge, quoique souvent inconsciente.
C ’est avec le m atériel légué p ar !a civilisation antique que ic m oyen âge
a construit e t développé scs in stitu tio n s religieuses, politiques et ju rid i­
ques, sa philosophie, son a rt et sa littératu re. M ais à cause du change­
m ent to tal des con d itio n s de !a vie on n ’avait ni la possibilité ni le désir
de conserver ia form e originaire de ces m atériaux: !e m oyen Age ies

o
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LE MOYEN A OE 97

a a d a p té s à ses besoins et les a fondus dan s sa propre vie; ils e n traien t


ainsi dans un processus historique qui les décom posait, les a ltérait, et
parfois les défigurait si com plètem ent qu’ils devenaient m éconnais­
sables, et qu’ils ne révèlent leur origine q u ’à l’aide d ’une analyse m éth o ­
dique. C ela ressem ble à l’évolution du latin devenu latin vulgaire: on
peut élargir la conception du latin vulgaire, et appeler la civilisation
médiévale -antiquité vulgaire»: une survivance inconsciente de la civili­
sation antique, tenace e t fertile, su je tte à des changem ents perpétuels,
défigurée, e t qui ignore le désir (éprouvé par les hum anistes de la R e­
naissance) de reconstituer cette civilisation antique dans sa forme
authentique et originaire.
Ce n 'est pas tout. Même la connaissance et l’étude consciente de la
civilisation antique, c’cst-à-dire l’hum anism e, n ’a pas été aussi étranger
au m oyen âge qu’on l’a cru p endant longtem ps. Les philosophes et théo­
logiens du 12 e siècle avaient une connaissance très étendue de l’a n ti­
quité; l'érudition classique d ’un hom m e tel que le philosophe anglais
.lohn of Salisbury est aussi large que profonde. Si les p récep tes de la
rhétorique gréco-rom aine furent enseignés et appliqués, au m oyen âge,
d'une façon souven t assez m écanique et corrom pue, il n ’en est pas moins
vrai que le style latin d ’un hom m e tel que Saint-B ernard de Clairvaux
ne cède en rien, pour l’art, la force et la richesse d e l’expression, aux
meilleurs m odèles antiques. Ce ne so n t que quelques exem ples; on
pourrait en citer beaucoup d ’autres. C ela n e doit pas nous étonner.
Il est vrai qu’avant le 15e siècle presque perso n n e en O ccid en t n e savait
le grec, et que même plusieurs parm i les g ran d s écrivains rom ains étaien t
inconnus; m ais on avait Boèce, on avait les com m entateurs e t com pi­
lateurs tels que M acrobc e t A ulu-G elle, avec leurs citatio n s ab o n d an te s;
et les philosophes-théologiens avaient leurs p ro p res m aîtres, les Pères
de l’Eglise, Saint-A m broise, Saint-Jérôm e, e t su rto u t S aint-A ugustin:
tous im bus de la civilisation antique, d o n t ils so n t les d ern iers grands
représentants, qu’ils tran sm ettaien t soit en la co m b attan t so it en l’a d a p ­
ta n t au christianism e; ce sont eux qui probablem ent ont été la source
principale de l'érudition classique au m oyen âge.
N éanm oins, la conception qui sép are n ette m e n t la R enaissance du
m oyen âge garde tous ses droits. C e n ’est que dans la R enaissance que
l'hum anism e conscient a pu se développer m éthodiquem ent et large­
m ent, et que d’autres tendances, découvertes et événem ents se sont
joints à lui pour créer une civilisation foncièrem ent différente de celle
du m oyen âge. N ous en parlerons plus tard , dans nos rem arq u es préli­
m inaires sur la Renaissance.
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( C ( V

93 DOCTRINE GÉNÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

e) L ’a rt joue au m oyen âge un rôle bien plus grand que d an s les


au tres époques d e l'histoire européenne. C ette assertio n p eut sem bler
étonnante, m ais le fait est to u t naturel. D epuis la fin du prem ier
m illénaire, les peuples européens so n t pro fo n d ém en t christianisés;
l’esprit des m y stères du christianism e les rem plit et crée en eux une vie
intérieure extrêm em ent riche et féconde. O r, cette vie intérieure n ’avait
guère d’autre possibilité d 'expression que les a rts; car les peuples ne
savaient ni lire ni écrire, e t ils ne sav aien t pas la langue latine qui seule
éta it considérée com m e un in stru m en t digne d ’exprim er les idées
religieuses. T o u te leu r vie in térieu re se réalisait dans les oeuvres d’art,
et c’est par elles en p rem ier lieu que les fidèles apprenaient et sen taien t
ce qui éta it la base mêm e de leur vie; au ta n t d u po in t d e vue actif,
celui de l’artiste, que du p o in t de vue passif, celui du spectateur, l’a rt
fu t la plus im portante, presque la seule expression de la vie intérieure
des peuples. Il s’ensuit que l'a rt m édiéval est beaucoup plus rem pli de
«signification» e t beaucoup plus doctrinal que celui de l’antiquité ou
des tem ps m odernes. Il n ’est pas seulem ent beau, il n ’est pas uniquem ent
une im itation de la réalité ex térieure; m ais il tend à concrétiser dans
ses créations, m êm e dans l’arch itectu re et la m usique, des doctrines, des
croyances, des espoirs; des choses p arfois très p rofondes e t subtiles,
m ais qu’il fallait exprim er de la m anière la plus sim ple et la plus humble,
pour que to u t homm e, en p a rta n t des réalités de sa vie quotidienne,
puisse s ’élever v ers les v érités sublim es d e la foi. Il est donc
indispensable, si l’on v eu t co m prendre le génie du m oyen âge européen,
de s’intéresser à son art; ce qui est relativem ent facile, au jo u rd ’hui,
puisque des repro d u ctio n s excellentes dans les publications d e l’histoire
des a rts p e rm e tte n t à to u t le m o n d e d e se renseigner, ou du m oins
d ’avoir des im pressions concrètes. — A ces rem arq u es générales je
n ’ajo u terai que quelques indications plus spéciales, puisque le cadre de
ce livre ne me p erm e t pas de m ’éten d re sur cette m atière, e t qu’il
fau d rait de nom breuses p h o to s pour ren d re les explications
com préhensibles. L’a rt du m oyen âge est p resq u e exclusivem ent
chrétien. Les m onum ents im p o rtan ts de l’arch itectu re so n t presq u e tous
des églises, e t les su je ts de la sculpture, des a rts déco ratifs et de la
peinture so n t tirés presque san s exception de la Bible ou de la vie des
Saints. Les prem ières oeuvres qui m o n tre n t un sty le caractéristiquem ent
m édiéval d a te n t du l i e siècle, e t so n t françaises e t allem andes; on
appelle leur style, qui a fleuri encore au siècle suivant, le sty le rom an.
Lin profond changem ent se p répare depuis la seconde m oitié du
I2e siècle, d ’abord en France, et il en résulte le style com m uném ent
(. ( ( ( ( ( ■ ( ( ( ( ( ( ( ('

IiE MOYEN AGE 99

appelé gothique (cette dénom ination, u n iversellem ent acceptée, s e base


sur une erreur d es é ru d its du 16e siècle; le style gothique, p urem ent
français d ’origine, n ’a rien à faire avec la tribu germ anique d es G oths).
C es dénom inations, sty le ro m an e t s ty le gothique, se ra p p o rte n t
originairem ent à l’arch itectu re seule, m ais on les applique aussi à la
sculpture et aux oeuvres des m iniaturistes. La différence principale entre
les deux sty le s consiste, pour l’arch itectu re, en ceci: le sty le rom an,
p esan t et massif, érige les m urs en une lou rd e m asse e t les tie n t
n ettem en t séparés du to it ou de la voûte, ta n d is que le sty le gothique,
en articulant richem en t les m urs et en co n tin u an t leur articu latio n dans
le to it voûté, im prim e à l’ensem ble du b âtim e n t u n seul m ouvem ent de
bas en haut. Bien entendu, ce n ’est qu’un résum é assez grossier. Le
style gothique a dom iné, to u t en se d éveloppant considérablem ent, les
trois siècles qui précèd en t la R enaissance. C ’est le style du m oyen âge
et le sty le chrétien p a r excellence, e t il en exprim e p arfaitem en t le
m élange de réalism e hum ble e t de sp iritu alité profonde. L a Renaissance,
d o n t les tendances se fo n t sen tir en Italie depuis le 14e siècle, m ais
d o n t la pleine éclosion ne d ate que du 16e, d onne à l’a r t une fonction
toute différente, d o n t nous parlerons plus tard .

IL L a l i t t é r a t u r e f r a n ç a is e e t p r o v e n ç a l e

a) L e s p r e m i è r e s o e u v r e s

Les docum ents littéraires les plus anciens que nous possédions dans
une langue rom ane so n t français; ce so n t des v ulgarisations d ’écrits
ecclésiastiques que le h asard nous a conservées. U ne d’elles d a te m êm e
du 9e siècle; c’est la chanson d e Sainte-Eulalie, p etite pièce de 25 vers
assonances, c’est-à-dire jo in ts deux à deux n o n p ar u n e rim e com plète,
m ais par l’id en tité d e la voyelle finale; elle raconte d ’une m anière
presque abstraite, en ram en an t les faits à leur expression la plus sim ple,
le m arty re d ’une ch rétienne qui refuse à l’em pereur p ayen d e «servir
le diable», c’est-à-dire de sacrifier aux dieux payens. U n m anuscrit du
10e siècle, conservé dans la bibliothèque de C lerm ont-F errand, contient
un poèm e sur la P assion du C hrist, en 129 stro p h es de q u atre vers
assor.ancés deux à deux, et la vie d ’un sain t gaulois, L éodegar (form e
ancienne française Letgier, form e m oderne Léger), en stro p h e s d e six
vers; le vers de ces deux poèm es est de h u it syllabes, celui d e Sainte-
Eulalie de dix. Le p e tit poèm e sur Sainte-Eulalie est très p ro b a b le m e n t
( ( ( f ( ( ' ( < ( ( ( ( ( ( ( C

100 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

originaire de ia co n trée de V alenciennes, sur la frontière des dialectes


picard e t w allon: p o u r les deux te x te s du m anuscrit de C lerm ont-
Ferrant, il e st difficile d ’en é tab lir l’origine exacte.
Le docum ent le plus in té re ssa n t parm i ces oeuvres archaïques est la
chanson de Saint-A lexis d o n t trois m anuscrits nous so n t conservés,
et d o n t il existe plusieurs rem aniem ents postérieurs. Ces m anuscrits
ont été écrits tous les trois en A ngleterre, dans le dialecte anglo-
norm and, c’cst-à-dirc d an s le dialecte français parlé p ar les conquérants
norm ands (voir p. 67). M ais il est trè s probable que ce ne so n t que des
adaptations, et que la version originale fu t écrite, au milieu du
li e siècle, en N o rm an d ie continentale. 11 s’agit ici d’un saint très
populaire dans toute la C h rétien té: fils unique d ’une famille riche et
noble de Rome, il q uitte, la n u it de ses noces, sa fiancée et la maison
paternelle pour consacrer sa vie en tièrem en t à D ie u ;'il va dans des
terres lointaines, vivant com m e un pauvre m endiant; longtem ps après,
le hasard d’une tem pête le ram ène à Rome, où il continue sa vie, comme
m endiant inconnu, sous l’escalier mêm e de la m aison paternelle, ému,
mais non ébranlé dans sa résolution p ar le sp ectacie quotidien de la
douleur de scs p aren ts et de sa fiancée. Enfin, il est reconnu apres sa
m ort, e t une voix du ciel annonce sa sainteté. Le poèm e sc compose de
25 strophes, de cinq v ers chacune; les vers so n t de dix syllabes,
assonaneés de m anière que chaque stro p h e ne contient qu’une- seule
voyelle d’assonance, comm e plus ta rd dans les chansons de geste. C ’est
une oeuvre très im p o rtan te et très belle, quoiqu’elle ne soit que la form e
française d’une légende latine (d’origine syriaque) que nous possédons.
C ar elle est de beaucoup supérieure à son modèle latin p a r la m anière
saisissante et d ram atique do n t elle dépeint les m ouvem ents de l’âme;
le discours que fait A lexis’à sa fiancée en la q u ittan t, les plaintes de la
mère, et la ren co n tre d'A lexis après son reto u r avec son père qui ne
le reconnaît pas com ptent parm i les plus beaux m orceaux de la poésie
française.

b) La l i t t é r a t u r e d e la s o c i é t é f é o d a l e d u 12e et l i e s i è c l e .

1. La chanson de geste.

Jusque vers ÜOÜ, les rares poèmes en langue vulgaire ne tra ite n t
que des su jets religieux: tous so n t des vulgarisations tic tex tes latins
destinées à l’édification du peuple. M ais dès 1 100 , d ’au tres sujets, plus
spontaném ent populaires, trahissant des inspirations autochtones.

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LE MOYEN AGE 101

apparaissent. Ce so n t de longs poèm es épiques, en stro p h es d e longueur


inégales (laisses), chaque stro p h e assonancée sur une voyelle; les vers
so n t de 8 , de 10 ou de 12 syllabes; les poèm es so n t d estinés à être
chantés devant un auditoire d ’après une m élodie sim ple avec
accom pagnem ent d’un in strum ent (la vielle, plus ta rd la chifonie). Le
contenu de ces poèm es épiques est historique en ce qu’ils tra ite n t des
hauts faits des héros du tem ps passé; ce so n t des com bats des époques
m érovingienne et carolingienne, d ’une époque antérieure de plusieurs
siècles; ce ne so n t donc pas des créations de pure fantaisie; mais, bien
entendu, ils ne raco n ten t pas ces faits avec une exactitude historique;
ils les raco n ten t dans une form e altérée p a r la légende populaire, où les
sim plifications, les confusions e t les inventions abo n d en t; c’est la vie
des grands héros telle q u e lle se reflète dans l’im agination populaire.
Les chansons de geste apparaissent en grand nom bre depuis 1100, le
douzièm e siècle en fou rnit une production abondante, et le genre est
encore cultivé plus tard ; mais les oeuvres les plus anciennes sont aussi
les plus belles; plus tard, la décadence sc tra h it par des longueurs et la
répétition des m êm es m otifs. Beaucoup de ces chansons sc ra tta c h e n t
à la personne de C harlem agne (m ort en 814), le plus célèbre et le plus
grand des C arolingiens, le prem ier em pereur du m oyen âge. De ce
nom bre e s t la C hanson de Roland, qui est devenue, depuis un siècle,
le m onum ent littéraire le plus populaire du m oyen âge français. N ous
en possédons plusieurs rédactions, d o n t la plus ancienne, to u t en ne
d o n n an t certainem ent pas la plus ancienne form e de la légende, est
généralem ent reconnue comm e la plus auth en tiq u e; c’est celle du
m anuscrit d’O xford, écrit au milieu du 12e siccic en anglonorm and;
m ais le lieu d’origine de la légende est trè s probablem ent l'Ile-de-
France, e t la date de la com position du poèm e sc place aux environs
de 1100. La C hanson de R oland raco n te la m ort des douze pairs
(com pagnons d ’arm es) de C harlem agne, d o n t le principal est Roland,
au cours d’un com bat dans les Pyrénées, p en d an t le reto u r de l’arm ée
des Francs d'une expédition victorieuse contre les M usulmans d ’Fspagne;
la catastro p h e est due à la trahison du beau-père de Roland, CJanclon.
C e G anelon, envoyé pour négocier la soum ission du d ernier prince
sarazin qui résistait encore, lui avait, p ar haine contre Roland, suggéré
un plan pour surprend re l’arrière-garde tics Francs, et avait engagé
C harlem agne à confier le com m andem ent de celle-ci à R oland et aux
pairs. T oute l’arrière-garde est m assacrée en se d éfendant héroïquem ent.
Roland aurait pu la sauver en so n n an t son cor pour rappeler
C harlem agne cl son arm ée, mais il s’v refuse ta n t qu’il est encore tem ps

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102 DOCTRINE G ÉN ÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

par excès de hardiesse e t p a r orgueil, et ce n ’est qu’en m o u ran t qu’il


le fait; C harlem agne n ’arrive que pour le venger su r les infidèles, e t le
poèm e se term in e p a r le procès de G an elo n q u i est m is à m ort. La
C hanson de R oland qui com prend 4000 v ers d e 10 syllabes en laisses
assonancées de longueur inégale, est une des créatio n s les plus belles du
m oyen âge p ar l’u n ité de son style, d ’une raid eu r solennelle, qui dépeint
les caractères, les situ atio n s et les paysages p a r des m oyens sobres e t
forts; elle est aussi très im p o rtan te pour l'étu d e des coutum es de la
guerre féodale, des rap p o rts e n tre su zerain et vassal, et des conceptions
du m onde d e ces chevaliers qui com b in en t le féodalism e guerrier avec
le christianism e, co n sid éran t la m o rt dans le com bat c o n tre les infidèles
comm e un m arty re glorieux au service de Dieu. Mais to u tes ces
coutum es et ces conceptions ne so n t pas celles du huitièm e siècle, de
l'époque de C harlem agne et d e son expédition en Espagne, mais bien
celles du com m encem ent du douzièm e, où le poèm e fut composé. La
base historique des faits racontés est un com bat qui eut lieu en 778,
quand C harlem agne éta it encore jeune (dans le poèm e il est trè s âgé);
il fut livré dans les Pyrénées, non pas co n tre les M usulm ans, mais contre
les B asques chrétiens qui assaillirent l’arrière-garde des Francs pour faire
du butin. L’expédition d ’E spagne fut entrep rise p a r C harlem agne su r
l’appel d ’un prince m usulm an qui dem anda son secours co n tre un autre;
ce ne fut donc nullem ent une so rte de croisade telle que la C hanson
de R oland la dépeint; C harlem agne fut en excellents rap p o rts avec des
princes m usulm ans, et l’idée de la guerre sa in te c o n tre les infidèles n ’est
pas de son tem ps. A insi, la C hanson d e R oland in tro d u it dans
l’histoire des siècles passés l'e sp rit de sa p ro p re époque, l’esp rit de
l’époque des croisades, non pas consciem m ent peut-être, m ais parce que
le poète n ’im aginait pas que la situ a tio n e n tre C h ré tie n s e t M usulm ans
a it jam ais pu ê tre a u tre qu'elle n ’é ta it à l’époque où il vivait. Il raconte
une histoire ancienne, m ais avec les coutum es e t les conceptions de son
p ropre tem ps. C ela n ous m ène à p a rle r d ’u n problèm e q u ’on a beaucoup
discuté p en d an t le dern ier siècle, le problèm e d e l’origine d e la Chanson
de R oland e t des chansons de geste en général. Les é ru d its influences
p ar l’école rom antique o n t regardé la C hanson de R oland e t les épopées
anciennes e t populaires en générai com m e une ém anation du génie des
peuples (voir p. 28), qui, selon leur idée, y avait travaillé p en d an t des
siècles, de so rte que l ’épopée serait n ée d ’une lente évolution, p ar la
com binaison de chansons populaires, d e légendes etc., conservées
longtem ps p ar une tra d itio n p u rem en t orale. Ils o n t essayé de prouver
l’existence de com positions antérieures, plus proches des événem ents

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LE MOYEN AGE 103

racontés, soit poésies m i-lyriques m i-épiques, soit p etites épopées, soit


légendes, qui au raient servi de base aux chansons de geste. P ar contre,
les érudits plus positivistes o n t a ttrib u é beaucoup m oins d ’im portance
à ce travail antérieur de la fantaisie populaire, e t o n t insisté po u r voir
dans les chansons de geste des oeuvres de leur tem ps, c’est-à-dire du
12 e siècle, com posées p a r des poètes .individuels, créateurs, ne se serv an t
de la tradition que dans la m esure où chaque poète qui traite u n tel
sujet est obligé de s ’en servir. L’un de ces érudits, Joseph Bédier, auquel
nous devons des études extrêm em ent précieuses et de m agnifiques
rédactions d ’oeuvres anciennes en français m oderne, e n tre au tre s une
traduction de la C hanson de R oland, a m êm e essayé de prouver que
c'étaient les couvents du 1 2 e siècle qui o n t puissam m ent contribué à la
rédaction des chansons de geste. A c e tte époque, l’habitude du
pèlerinage dévot av ait pris u n grand essor en E urope; de nom breux
pèlerins trav ersaien t les p ay s po u r p rier d ev an t la tom be ou les reliques
de quelque sain t célèbre. O r, le long des routes les plus im portantes, les
couvents qui fu ren t les hôtels de cette époque g ard aien t d es arm es et
des souvenirs de héros populaires, cultivaient leur m ém oire e t se
donnaient une sorte de publicité fondée su r eux. C ’est à p a rtir du 12e
siècle qu’on peut co n sta te r l’in té rê t des couvents situ és su r les grandes
routes de pèlerinage p o u r les h éros épiques, p a r exem ple de ceux de la
route de Saint-Jacques de C om postelle en E spagne pour les h éros de la
C hanson de R oland; et les nom s de lieu m entionnés dans les chansons
de geste indiquent souvent des en d ro its où il y avait, au 12 e siècle, un
sanctuaire ou un couvent célèbre. V u les é tro ites relations qui doivent
avoir existé en tre le clergé e t les jongleurs récitateu rs des poèm es —
ceux-ci dépendaient dans une large m esure du clergé, sa n s la faveur
duquel ieur m étier était bien difficile — il e st très vraisem blable que
le clergé a exercé son influence su r la chanson de geste et essayé d ’y
faire en trer l’esprit de la dévotion des reliques et des croisades. La
conception rom antique n e me sem ble p o u rta n t pas fausse; les chansons
de geste ne peuvent être im aginées san s une longue tra d itio n qui se
rattache- aux nom s des héros célèbres et aux grands événem ents
historiques, e t cette tra d itio n a peu à peu déform é, simplifié, arrangé
les faits selon le goût du peuple et de la société féodale qui était en train
de se constituer, et sans doute aussi selon les tendances politiques du
m om ent. P en d an t de longues périodes ce travail est resté caché, sans
prendre une form e littéraire; l'Eglise avait été, à ce q u ’il sem ble, plu tô t
hostile à la poésie en langue vulgaire; si elle la toléra et m êm e la
protégea depuis le 11 c siècle, ce fut pour l’a d ap te r à ses besoins; et cela
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104 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

m ontre aussi qu’elle dev ait com pter avec elle, et qu’il lui sem blait
désorm ais préférable de s’en serv ir que de la réprim er. D ans ses form es
m étriques, la poésie ancienne en langue vulgaire n ’a d ’ailleurs jam ais été
indépendante de la civilisation cléricale; les recherches récentes faites
dans ce dom aine sem b len t p ro u v er que la versification des anciens
poèm es français rem onte à celle des hym nes latines de l’Eglise, ou même
à celle de la poésie latine classique, trad itio n qui n ’a pu être m aintenue
que par l’Eglise. La versification des oeuvres religieuses en français dont
nous avons parié au p aragraphe précédent, su rto u t celle de la chanson
de Saint-A lexis, m o n tre une p a re n té étro ite avec les laisses des chan­
sons de geste. Q u an t aux influences de la technique poétique (images,
figures rhétoriq u es etc.) de l’an tiq u ité qu’on a découvertes dans ces
épopées, il m e sem ble q u ’elles ne so n t guère au tre chose que les traces
d’une survivance affaiblie, obscurcie e t altérée comm e nous en trouvons
parto u t dans la civilisation m édiévale, p articulièrem ent dans les traités
de poétique.
Telles qu’elles nous so n t conservées, les chansons de geste so n t des
oeuvres de la fin du l i e et du 12 e siècle, im bues d e l’esp rit de la cheva­
lerie du tem ps d es p rem ières croisades: e sp rit guerrier, féodal, fanatique­
m ent chrétien, m élange p aradoxal de christianism e e t d ’im périalism e
agressif; e sp rit né à ia fin du l i e siècle, et qui n ’av ait pas existé au­
paravant.

2. Le rom an courtois.

V ers le milieu du 12e siècle, donc à peu près cinquante ans après les
prem ières chansons de geste, il se révèle pour la prem ière fois une
civilisation d’élite qui s’exprim e en langue vulgaire; ce fut celle de la
chevalerie courtoise. Les chansons de geste, to u t en d o n n an t une im age
de la féodalité, ne m o n tre n t pas de form es raffinées de la société; les
m oeurs de leurs héros so n t sim ples et rudes; ce qui se crée m aintenant
c’est une société élégante, à la vie luxueuse, aux habitudes soigneuse­
m ent établies. Les cen tres de cette civilisation se form aient d’abord
dans le M idi de la France, où une poésie lyrique en langue provençale,
d ’un sty le fort individuel et consciem m ent artistique, dont nous
parlerons bientôt, a p p aru t depuis ie début du 1 2 e siècle. Le prem ier
poète lyrique provençal fut le plus puissant seigneur du Midi, G uil­
laume IX de Poitiers, duc d ’A quitaine. Sa p etite fille, Eléonore, mariée
d’abord au roi de France, plus ta rd au roi d ’A ngleterre, sem ble avoir
beaucoup contribué à rép an d re l’e sp rit de ia chevalerie courtoise dans les

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LE MOYEN AGE 105

cours priiïcières du N o rd , et aussi en A ngleterre, où la cour des con­


q u éran ts n orm ands p arlait français à cette époque (voir p 67). Ses deux
filles, M arie d e C ham pagne (protectrice d e C hrétien de T ro y es) et
A lix de Blois o n t continué cette trad itio n . En s ’in tro d u isa n t dan s le
N o rd , l’esprit de la chevalerie courtoise tro u v a une nouvelle m atière:
son expression, plutôt lyrique dans le M idi, se m anifesta d an s l’épopée,
en a d o p tan t un cycle de légendes d ’origine bretonne, donc celtique, qui
devinrent fo rt à la m ode. Les légendes celtiques co n ten aien t beaucoup
de m erveilleux; leur centre éta it un roi légendaire, A rtu s ou A rtu r; un
écrivain breton, G alfred d e M onm outh, e n avait fait le h éro s de son
H istoire des rois de Bretagne, écrite avant 1140 en prose latine. C e roi
et son entourage, aussi légendaire que lui, fournissent la m atière p rin ­
cipale du rom an courtois; la cour du roi A rtu s devient la cour idéale de
la société polie, et celle-ci se p la ît à décrire sa propre vie dan s le cadre
«Table Ronde» du roi A rtus. Le rom an courtois se distingue de la
chanson de geste par les p o in ts suivants; il n’est p as é crit en stro p h es
assonancées, m ais en vers d e hu it syllabes rim es p ar paires; ses su je ts
n’ont jam ais de base historique, m ais so n t des «aventures» purem ent
fantaisistes, dans un m onde im aginaire; au-dedans de ce cadre fan tai­
siste, il décrit avec beaucoup de d étails e t avec beaucoup de réalism e
la vie et les coutum es de la chevalerie féodale; son su je t principal est
l’amour, l'adoration de la fem m e qui devient m aîtresse absolue dans la
civilisation courtoise, tan d is que dans les chansons de geste ni la femme
ni l’am our ne jo u en t aucun rôle; enfin, il sem ble que les rom ans cour­
tois aient été destinés à être récités sans accom pagnem ent musical, et
m êm e à être lus. Le nom «roman» voulait dire d ’ab o rd «histoire en
langue rom ane», c’est-à-dire en langue vulgaire. Les prem ières épopées
appelées «romans» ne p ren n e n t pas encore leur s u je t dan s la «matière
de Bretagne», m ais dans la légende de l’an tiq u ité gréco-latine (A lex­
andre, T hèbes, Enéas, T roie), ad ap té e à la civilisation m édiévale. T o u te ­
fois, l’esp rit de l’am our courtois et le goût du m erveilleux se fo n t déjà
sen tir dans quelques-unes d ’elles. D ès 1160, le poète le plus célèbre de
la m atière de Bretagne ap p araît; c’est C h rétien de T ro y es, un C ham pe­
nois; ses oeuvres principales (Ercc, Cligès, Lancelot, Y vain, Perceval)
ont été écrites entre 1160 et 1180. Ce so n t des rom ans d ’av en tu res des
chevaliers de la T able ro n d e du roi A rtu s, aventures m erveilleuses et
féeriques, sans aucune base réelle ay an t lieu dans un m onde im aginaire
dans lequel des charm es et des sorcelleries de to u te so rte opèrent,
m onde qui sem ble être uniquem ent c o n stru it pour se rv ir de th é â tre
aux aventures des chevaliers. C ependant. le style dev ien t pleinem ent
C ( ( ( ( ( ' ( < ( ( ( ( ( ( ( c

106 DOOTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

réaliste du m om ent qu’il s ’agit de décrire l’élégance de la vie dan s les


châteaux; c’est la haute société féodale de l’époque qui y est m ontrée
telle q u ’elle vivait, ou telle qu'elle désirait vivre. Les fem m es e t l’am our
y occupent une place im p o rtan te; C hrétien est un d es grands artiste s
de la psychologie am oureuse: Inspiré dans sa jeunesse p ar les oeuvres
du poète latin O vide do n t il a trad u it ou plu tô t rédigé quelques poèm es
en ancien français, il y a jo u te une certaine grâce fraîche et naïve qui
m anquait à son modèle, e t qui donne aux histoires am oureuses de ses
rom ans un charm e to u t particulier. O r, la théorie de l’am our courtois
telle quelle fut développée dans les cours d ’Eléonore d ’A n g leterre et de
ses filles, com po rtait une dom ination absolue de la fem me; l’hom m e y
est regardé comm e un esclave qui d o it obéir aveuglém ent à tous les
ordres de sa m aîtresse et la servir, m êm e sans espoir de récom pense,
jusqu’à la m o rt; tan d is qu’elle a le d ro it de le faire souffrir ou de le
récom penser, comm e bon lui sem ble, san s aucun égard n i à ses so u f­
frances ni aux d ro its de son m ari; car l’am oureux n ’e s t jam ais le mari,
mais un tiers; l’adultère devient u n d ro it de la femme. Il sem ble que
C hrétien de T ro y es ait fait une certain e opposition aux form es les plus
radicales de cette th éo rie qui répugnait à son bon sens. D ans sa dernière
oeuvre, inachevée, Perceval, qui est la plus in téressan te de toutes, et
qui décrit le développem ent d ’un jeu n e garçon n aïf vers l’idéal du
chevalier parfait, C h rétien mêle aux m otifs du cycle b re to n une légende
de la m ystique chrétienne, la recherche du G raal. Le G raal est un vase,
dans lequel un personnage des Evangiles, Joseph d ’A rim athie, aurait
recueilli le sang du Jésus-C hrist, e t qui possède des forces miraculeuses,
p ar exem ple celle de guérir les blessures (corporelles e t spirituelles), et
celle de faire distin g u er les b o n s des réprouvés; c’est u n sym bole de 1?
grâce divine, e t ainsi, une nuance m y stiq u e s’in tro d u it dan s le rom an
courtois. — Il fa u t réserv er une place à p a rt à u n e légende so u v en t
traitée dans la poésie courtoise, d ’origine b reto n ne eile aussi, m ais ne se
ra tta c h a n t pas d irectem en t au cycle d ’A rtu s e t qui donne de l’am our une
vue plus profond e et plus forte. (T est la légende d e T rista n et Iseut,
qui raconte l’histoire trag iq u e d e deux am ants liés indissolublem ent
l’un à l’autre p a r un p h iltre m agique. N ous en possédons plusieurs
rédactions françaises, d o n t la plus belle, conservée incom plètem ent, est
due à un poète du nom de T h o m as qui écrivit vers 1160. U ne autre a
été com posée p a r u n certain Béroul, e t deux poèm es su r la Folie de
T ristan so n t conservés san s nom d ’au teu r; le T rista n d e C hrétien de
T ro y es qu’il m entio n n e en énu m éran t se s oeuvres n e nous est pas
parvenu. A côté des rom ans courtois, il existait des pièces épiques plus

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L E M OY EN A O E 107

courtes, du m êm e style e t de la m êm e atm osphère: les «lais», p etits


contes en vers qui ra c o n te n t un épisode d ’am our d a n s le cadre du
m erveilleux breto n ; certains sont des chefs-d’œ u v re d ’une psychologie
fine et douce, com posés p ar une poétesse v iv an t en A ngleterre, écrivant
dans le dialecte anglo-norm an, e t connue so u s le nom de M arie de
France. E t enfin il ex iste u n grand nom bre de p e tits rom ans d ’am our et
d ’aventure, d o n t le plus célèbre e s t l’histoire d’A ucassin e t N ico lette,
m êlée de prose e t de vers, charm ante, peu t-être u n peu tro p coq u ette
et m ièvre; elle fu t écrite p robablem ent au com m encem ent du 13e siècle
en Picardie.
Les rom ans courtois eu ren t un grand succès, non seulem ent en
France, m ais un peu p a rto u t en Europe. O n les im itait, et dan s quelques
pays, su rto u t en A llem agne, des oeuvres très belles et trè s im p o rtan tes
fu ren t écrites dans le m êm e style. Plus tard , des réd actio n s en vers et
en prose, m êlant les m otifs du rom an courtois à ceux de la chanson de
geste, fu ren t répandues d an s beaucoup d e pays; elles servaient, dans
cette form e déchue, à am user les foules rassem blées aux foires; ainsi les
épopées re latan t les h a u ts faits des chevaliers, leurs am ours et leurs
aventures m erveilleuses e t parfois grotesques o n t vécu d ’une vie sous-
littéraire p en d an t une longue période, ju sq u ’au jo u r où des poètes
italiens d e la R enaissance, tro is siècles ap rès leur p rem ière floraison,
leur ont donné une vie nouvelle, l’élégance harm onieuse e t sereine d ’un
jeu galant.

3. La poésie lyrique française et provençale.

Les prem ières poésies lyriques en langue vulgaire qui nous so n t


parvenues so n t à peu p rès contem poraines aux chansons de geste, donc
du com m encem ent du 12e siècle. C ertain em en t il y en a eu longtem ps
auparavant, m ais elles s o n t perdues. Parm i celles qui n o u s so n t con­
servées, les plus anciennes et les plus belles so n t d es chansons fran ­
çaises chantées p a r des fem m es po u r accom pagner leu r travail, tra ita n t
toujours d’am our, m ais d ’u n am our sim ple, trè s loin d es raffinem ents
e t de la dom ination des fem m es qui caractérisen t l’a m o u r courtois. O n
appelle ces chansons rom ances, ou chansons de toile, ou chansons
d’histoire; à côté d ’elles il ex iste différentes so rte s de chansons de danse,
dan s le m êm e style archaïque.
D ès le milieu du 12 e siècle, l’influence du Midi, de la poésie provençale
se fit se n tir; c’est de là que provient le courant de la h a u te civilisation
courtoise d o n t nous avons déjà parlé à propos de la poésie épique. U ne
C ( ■ . ( ( ' C ( ' ( < ( ( C f ( C C (

108 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉR A IR ES

nouvelle form e de vie féodale e t une nouvelle form e d ’esp rit s’étaient
développées dan s les cours du M idi, trè s différentes de l’ancienne rudesse
des m oeurs. A im an t les élégances m atérielles et les raffinem ents du
sentim ent, cette société codifiait, com m e to u te civilisation d ’une élite
aristocratique, se s idées et ses coutum es dans un sy stèm e soigneusem ent
élaboré. Le prem ier des grands p o ètes provençaux, G uillaum e IX de
Poitiers (voir p. 104), un p uissant seigneur aim ant la guerre, les aventures
et les fem m es, qui a écrit vers 1 1 0 0 . nous a laissé, à côté de chansons
d’une inspiration gaillarde, capricieuse et parfois très réaliste, quelques
poésies d’am our courtois. Ce dernier type, la chanson du troubadour
im plorant la grâce de la dam e q u ’il adore, d o n t il est l’esclave, qui le
rend m alheureux sa n s pouvoir ébranler sa fidélité, est devenu le genre
classique de la lyrique courtoise qui se rép an d it à tra v e rs toute l’Europe;
dans beaucoup de pays la langue provençale fu t la langue m odèle pour
la poésie lyrique de l’époque féodale, com m e le français du N o rd le fut
pour la poésie épique. O n a beaucoup discuté su r l’origine de cet esprit
si particulier, qui fait de l’am our une adoration presque m ystique de la
femme; tan d is que d an s d ’au tres genres de la litté ra tu re m édiévale,
surtout dans les genres populaires ou m oralisants, la fem m e est plutôt
m éprisée. O n a ram ené la conception quasi m ystique de l’am our soit
à des influences antiques, so it à la m ystique religieuse contem poraine,
soit m êm e à des co u ran ts sem blables de la civilisation arabe. Je crois
que des inspirations néoplatoniciennes qui se fo n t sen tir en m êm e tem ps
dans la m ystique chrétienne, y o n t été pour beaucoup; un grand
m ouvem ent de renouveau m ystique rem p lit to u t ce 1 2 e siècle qui
a p roduit les plus belles oeuvres de ia m ystique chrétienne, qui a
entrepris l’aventu re fan tastiq u e des croisades e t qui a b â ti les prem ières
cathédrales de sty le gothique. La poésie provençale a, en outre, ceci de
particulier qu elle seule parm i les litté ra tu re s des langues vulgaires s ’est
servie dès sa prem ière ap p aritio n d ’une langue littéraire; ses poésies ne
so n t pas écrites d an s un dialecte différent pour chaque région comm e
la littératu re m édiévale des autres langues, m ais le dialecte d e s prem iers
grands troubadours, le lim ousin, s’est im posé à leurs successeurs; il est
devenu une sorte de langue in tern atio n ale de la poésie lyrique, puisque
m êm e dans d’au tres pays, su rto u t dan s la péninsule ibérique et en Italie,
les poètes ont com posé des vers lyriques en provençal avant d ’im iter
le sty le provençal dans leur p ro p re langue m aternelle. D ès la seconde
m oitié du 12 e siècle l’im itatio n du style lyrique provençal se répand en
France, en A llem agne e t dans les pays rom ans de la Méditerranée.
A côté d e la chanson d ’am our dans sa form e classique, la poésie lyrique

c
( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( { ( (

LE MOYEN A C E 109

provençale possède quelques autres genres qui eux aussi fu ren t im ités
ailleurs; je vais énum érer les plus im p o rtan ts; l’aube, qui est une plainte
de l’am ant (ou parfois de la m aîtresse) d ép lo ran t le lever du soleil qui
les forcera à se séparer; la pastourelle, qui est une conversation entre
un chevalier e t une paysanne (le chevalier lui dem ande son am our, m ais
•' est, dans la plu p art des cas, repoussé); le sirventès, grande chanson
morale, politique ou polém ique, serv an t aux occasions les plus diverses,
mais to u jo u rs relice à un fait extérieur et contem porain (s’il s ’agit de
plaindre la m o rt d’un personnage im p o rtan t, on l’appelle planh); les
chansons de croisade, genre fo rt répandu, lui aussi sem blable aux
sirventès; enfin la tenson ou le jeu-parti qui est une discussion poétique
sur un su jet proposé, en général su r un problèm e d e psychologie
am oureuse. La poésie provençale a p ro d u it aussi d e s oeuvres épiques
et religieuses, mais leur im portance est bien inférieure à celle de la
poésie lyrique qui a donné naissance à to u t le lyrism e européen. Mais
la durée de sa floraison fut brève. Ses prem ières oeuvres, celles de
G uillaum e de Poitiers e t de C ercam on, fu ren t com posées peu après 1100;
le 1 2 c siècle com prend l’activité presque entière de leurs successeurs,
d o n t les nom s les plus célèbres so n t M arcabru, Jau fre Rudel, B ernard
de V cntadorn, A rn au t de M areuil, B ertran de Born, G ira u t de Bornelh
et A rnaut Daniel. D ès le d éb u t du 13e siècle, la civilisation des grands
seigneurs du Midi, et avec elle la poésie provençale périren t dans une
catastrophe politique, une guerre m asquée en croisade co n tre une secte
hérétique, les A lbigeois; ce fut la fin de l'indépendance de la civilisation
du Midi de la France.
C ependant, les genres lyriques du provençal s ’étaien t in tro d u its au
N o rd de la France comme p arto u t ailleurs; un grand nom bre de poètes
o n t fait des vers lyriques dans ce sty le en ancien français, au 12 c et au
13e siècle; parm i eux se trouve aussi C h rétien de T royes. Plus tard, au
cours du 13e siècle, la poésie lyrique en France se fait plus bourgeoise
et plus réaliste; nous citerons parm i les poètes de ce groupe postérieur
deux personnages fo rts in téressan ts, le Parisien R utebeuf et le poète
d’A rras A dam de la Halle sur lequel nous reviendrons en p arlant de la
poésie dram atique.

4. Les chroniqueurs.

L’histoire écrite en langue vulgaire ap p araît elle aussi depuis le


12e siècle. Ce so n t d ’abord des écrits plu tô t légendaires, com posés en
vers de huit syllabes, à la dem ande d ’un grand seigneur; telle est la
( c ( < ( t ' ( ( '( ( ( r ( (
HO DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

«G este des Bretons» ou «Brut» (ce qui v e u t dire B m tus) que le N o rm an d


W ace écrivit po u r la reine E léonore, et la «G este d es N orm anz» ou
«Roman de Rou» que le m êm e au teu r com posa, po u r le m ari d’Eléonore,
H enri II d’A ngleterre. Les prem ières chroniques qui ra co n ten t en prose
des événem ents contem porains auxquels l’auteur a pris p art lui-même
d a ten t du com m encem ent du 13e siècle; telle e st la C onquête de
C onstantinople, l’h istoire de la q uatrièm e croisade, com posée p a r un
grand seigneur cham penois, G eoffroi de V illehardouin. U n chevalier
m oins puissant, R o b ert d e C lari, n ous a égalem ent laissé d e s m ém oires
sur la m êm e croisade; il sem ble que d ès cette époque l’idée d ’écrire un
livre, en langue vulgaire bien entendu, n ’é ta it plus quelque chose de
to u t à fait ex trao rd in aire pour u n chevalier. V illehardouin est un grand
écrivain, d’un caractère hautain, d o n t le sty le et les idées reflétant la
hiérarchie féodale, trè s intelligent toutefois, e t rem arquable p a r la force
sobre, vivante e t u n peu raide qui fait le charm e des m eilleures oeuvres
médiévales. A la fin du mêm e siècle, u n com pagnon du roi Louis IX de
France (Saint-Louis), Jeh an de Joinville, lui-aussi grand seigneur
cham penois, qui av a it pris p a rt à la sixièm e croisade, écriv it une
histoire du roi et de sa croisade; il n ’a n i la force d ’expression n i l’ordre
de V illehardouin, m ais il est plus aim able e t plus doux. L’historiographie
se développe plus largem ent au 14e siècle; q uand elle parle du passé
elle est purem ent fantaisiste e t légendaire (l’historiographie critique ne
n a îtra que beaucoup plus tard ); m ais les chroniques contem poraines
so n t parfois trè s précieuses; c’est le cas de celles de F roissart, bourgeois
de V alenciennes, écrivain trè s doué e t g ran d ad m irateu r de la chevalerie
qui, à son époque (fin du 14e siècle, guerre de cent ans), é ta it déjà
en pleine décadence.

c) L a l i t t é r a t u r e r e l i g i e u s e .

1. O euvres diverses.

Pendant to u t le m oyen âge, la vie des Saints a fourni le s u je t de


poèm es en langue vulgaire (voir p. 99); leur grand nom bre, la
popularité de quelques uns d ’e n tre eux, les légendes, miracles, voyages
m erveilleux etc. qui se ratta c h a ie n t à leur nom co n stitu aien t une m atière
presque inépuisable. N ous possédons aussi une réd actio n poétique de
la vie d’un sain t contem porain, écrite dans un style vigoureux e t sa i­
sissant, en stro p h e s m onorim es com posées de cinq vers de 12 syllabes;
c’est la vie de S aint-T hom as archevêque de C an tcrb u iy , qui fut d ’abord

C
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LE MOYEN A G E 111

; l’am i et le prem ier m inistre, plus ta rd l’ennem i im placable du roi


H enri II.d ’A ngleterre; l’auteur qui écrivit peu de tem ps ap rès l’assassinat
| de son héros, survenu en 1170, s’appelle G arn ie r de Pont-Saint-M axence.
j U n grand nom bre de contes pieux, so u v en ts charm ants, ra c o n te n t la
vie et les m iracles de la Sainte V ierge.
■ C ertain es p arties d e la Bible o n t été trad u ite s en prose, p ar exemple
I le P sautier e t le C antique des cantiques: d ’au tres o n t étc rédigées en
! vers. M entionnons enfin les recueils de serm ons, beaucoup m oins
I nom breux qu’on n e le cro irait (on p référait les écrire en latin), e t un
grand nom bre d’oeuvres d idactiques d ’in sp iratio n chrétienne.
i
2. Le th éâtre religieux.

Parm i les création s d e la litté ra tu re religieuse de c e tte époque, le


th éâ tre est certainem en t la plus im p o rtan te e t la plus vivante. Il est
so rti de la liturgie, c'est-à-dire de la d ram atisatio n du te x te de la Bible
lu p endant l’office divin. O n le rédigeait en dialogue, m éthode e x trêm e­
m ent efficace pour ren d re l’histoire sacrée fam ilière au peuple, e t ce
dialogue fut b ien tô t chanté ou récité, en p artie au m oins, en langue
vulgaire; plus tard , il s’élargissait, se ren d a it in d ép en d a n t de l’office
dont il aurait brisé le cadre, et so rta it de l’église su r la place d ev an t le
porche. Ç ’est là l’origine des grandes rep résen tatio n s religieuses qui
em brassent to u te l’h isto ire du m onde telle qu’elle a p p a ra ît au chrétien
fidèle, de la création du m onde, à tra v e rs la vie et la passion du C hrist,
ju sq u ’au jugem ent dernier.
A u début, ce fu re n t su rto u t deux scènes q u ’on aim ait à rep résen ter,
les deux scènes principales de l’h istoire sacrée: la naissance du C h rist
à N oël, et sa passion suivie de la résurrection à P âques; des tém oignages
de telles représentatio n s, en langue latine e t dans l’église, nous so n t
restées du lOème siècle po u r l’A ngleterre, d ’u n peu plus ta rd p o u r la
France e t bien en ten d u aussi pour l’A llem agne. C es scènes, racontées
dans l’Evangile avec beaucoup de d étails d ’un réalism e vivant, se p rê ­
ta ie n t fo rt bien à la représentation.
Les prem iers tex tes qui contiennent des vers français entrem êlés à
des vers latins d a te n t de la prem ière m oitié du 12 èm e siècle; ce so n t
de p e tits dram es tra ita n t la résurrection de Lazare, l’histo ire de D aniel
etc., e t su rto u t une pièce de 94 vers, le «Sponsus*, qui m et en dialogue
la parabole des vierges sages et des vierges folles (M ath. X X V ). Le p re ­
m ier tex te en tièrem en t écrit en français nous e s t parvenu en d ialecte
anglo-norm and, du milieu du 12ème siècle; c’est le Jeu d’A dam , c o n ten a n t

I
( r, c ( c ( ■ ( ( ( ( ( ( ( (

1 12 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

l'histoire du péché originel, l’assassinat d ’A bel p a r C aïn et un défilé de


prophètes; cela se rattach e, à ce qu'il sem ble, au cycle de Noël. La
pièce est beaucoup tro p longue pour être jouée dan s l’église pen d an t
l’office; elle est destinée à être rep résen tée su r la place d ev an t le porche
par des clercs, avec un décor sim ple, m ais sym bolisant les différentes
scènes de l’action; des rem arques su r la mise en scène, écrites en latin,
en d o n n en t une idée assez n ette. La te n ta tio n e t la chute d ’Eve et
d’A dam form en t la p a rtie la plus longue et la plus b elle de la pièce;
cela est écrit avec une intelligence psychologique et une fraîcheur
charm antes.
Plus tard , ces so rte s de rep résen tatio n s furent très fréquentes; des
associations d’a rtisan s (confréries) en d ev in ren t les organisateurs et les
acteurs, et des pièces trè s longues, d e 30.000 à 50.000 vers, qu’on jouait
pendant plusieurs jo u rs consécutifs, présen taien t au peuple l’histoire
sacrée to u te entière avec ce qu’on appelle «le décor sim ultané»; c’est
que les différents lieux où les événem ents se passent sont juxtaposés
sur la scène, p. ex. le parad is à droite, différentes p arties de la terre au
milieu, et la bouche de l’enfer à gauche. O n appelait ccs pièces
«Mystères» ou «Passions»; leur apogée fut au 15ème siècle, où une
association d’artisan s parisiens, les C o n frères de la Passion, avait un
m onopole pour ces rep résen tatio n s à P aris e t dans ses environs. Deux
particularités im p o rtan tes so n t à signaler pour ce genre dram atique: il
ne con n aît pas d’unités, ni de licur ni de tem ps, n i d'action; e t il ne
sépare pas ce qui est sublim e et tragique du réalism e quotidien. Q uant
aux unités qui furent la prem ière e t la plus im portante règle du théâtre
classique postérieur, et qui avaient été la base du th éâtre ancien grec et
rom ain, Se th é â tre chrétien du M oyen A ge ne les observait pas; il
com binait dans une mêm e pièce des événem ents qui se déroulaient dans
les tem ps et les lieux les plus différents sans sc soucier de la vraisem ­
blance; ce n’éta it pas un seul conflit ou une seule crise q u ’on m ontrait
au spectateur, mais, sur une même scène, les épisodes de l’histoire
entière telle que le chrétien Fidèle la concevait, de la création jusqu’au
jugem ent final; comme, pour ce fidèle, toute l’histoire se concentrait
sur un seul conflit — la chute de l’hom m e par le péché originel rachetée
par le sacrifice du C h rist — il n ’avait pas besoin d ’unité extérieure pour
rattach er tous les événem ents à ce seul point central. Pour l’autre
particularité, le m élange de scènes réalistes tirées de la vie quotidienne
avec des événem ents trag iq u es et sublim es, elle aussi était inconnue du
th éâtre d es anciens, e t l’esthétique du th éâtre classique français, plus
lard, la condam na sévèrem ent: mais le m odèle de ce mélange fut fourni

c
( < ( ( ( ( ( (' ( ( ( f

LE MOYEN AGE 113

au th éâ tre m édiéval p ar l’exem ple de l’E criture sainte qui raco n ta it la


naissance du C hrist, sa vie et sa passion d ’une m anière trè s réaliste
(voir p. 111). Le M oyen Age, pour ren d re ces histoires plus fam ilières
au peuple, am plifiait e t élargissait encore le réalism e évangélique: on ne
tro u v ait nullem ent choqu an t de voir, p o u r c iter quelques exem ples, que
l’h isto ire où Jésus réssuscité ap p a ra ît à E m m aus d o n n â t Heu à une
scène d’auberge fo rt savoureuse, ou que les tro is fem m es qui, ap rès la
Passion, ach èten t des onguents po u r em baum er le corps divin de Jésus
eussent avec le m archan d une p e tite d isp u te su r les prix. Le sen tim en t
esthétique qui dem ande une sép aratio n n e tte e n tre ce qui e s t sublim e
e t tragique et ce qui est réaliste et quotidien éta it étran g er aux hom m es
du M oyen A ge; et il me sem ble qu’ils so n t en cela plus p rès de l’esprit
du christianism e d o n t l’essence m êm e est la réunion du sublim e et de
l’hum ble dans la personne et la vie de Jésus-C hrist.
A p a rt ces grandes rep résen tatio n s d ’origine liturgique, le M oyen
Age connaissait encore un autre genre de th é â tre religieux, les miracles,
qui d ram atisen t des histo ires des S aints et de la V ierge; en général, il
s ’agit, com m e le nom l’indique, d’in terv en tio n s m iraculeuses en faveur
d ’un hom m e en danger. N o u s possédons quelques M iracles du 13ème
et un grand nom bre du 14ème siècle; eux aussi sont parsem és d e scènes
réalistes.
Le th é â tre chrétien du M oyen Age, avec son m anque d ’u n ité ex ­
térieu r e t so n mélange de tragique e t d e réalism e, a eu une p ro fo n d e
influence su r le th é â tre p o stérieu r en A n g leterre et en E spagne, tan d is
qu’e n F rance une violente réaction, un reto u r aux idées an tiq u es s’est
fait s e n tir depuis la R enaissance; c e tte réactio n se m anifeste parto u t,
mais nulle p a rt ailleurs elle n 'a rem p o rté une victoire aussi com plète
que d an s le classicism e français du 17ème siècle. A p a rtir d u 16ème
siècle on se s e n tit choqué p a r l’excès d e réalism e dan s les rep résen tatio n s
religieuses, et en 1548 le P arlem ent de P aris fit défense aux C onfrères
de la Passion de jouer des m ystères sacrés.

d) L e t h é â t r e p r o f a n e .

N o u s som m es assez m al renseignés su r les origines du th éâtre


profane en France. Il sem ble qu’il ne s’e s t développé lib rem en t qu’à
l’époque où la civilisation bourgeoise d es villes av ait acquis quelque
indépendance; parm i les su jets qu’il m et en scène on trouve d es m otifs
trè s anciens d e folklore à côté d ’une trad itio n qui rem o n te aux farces
de l’an tiq u ité gréco-rom aine. Les deux tex tes les plus anciens que nous
( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( (

|J 4 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LIT TÉR A IR ES

possédions en français d a te n t de la seconde m oitié du Î3èm e siècle, et


so n t dûs à un poète de la ville d ’A rras, A dam de le Halle surnom m é le
Bochu (Bossu); ils so n t fo rt intéressants. L’un, le Jeu de la Feuillée,
ressem ble à ce que nous appelons une revue; c’est un m élange de satire
politique, de tableaux réalistes, de lyrism e et de fantaisie folkloriste;
cela se passe à A rras, et l'au teu r lui-même s’y m et en scène. L’autre
pièce, le Jeu de R obin et M arion, est une so rte d ’opéra idyllique; il
s’agit de l’am our d ’un couple paysan q u ’un chevalier essaye de tro u b ler
e n enlevant la fille, ce qui n e lui réussit pas; c’est donc quelque chose
com m e une pastourelle dram atisée. U n e farce, le G arço n e t l’A veugle,
assez brutale, un peu postérieure, a été probablem ent com posée et jouée
dans la m êm e région, à T ournai. D u 14ème siècle il ne nous est pas
resté grand chose; au 15ème siècle, il y eut une floraison du th éâtre
profane populaire, et tro is genres n ettem en t distincts, se dessinent:
m oralité, sotie et farce. L a m oralité est une pièce allégorique; ces
époques avaient le goût de l’allégorie, d o n t nous allons parler plus
am plem ent, b ien tô t, à p ropos du R om an d e la Rose; les m oralités sont
des pièces d o n t les personnages so n t des q ualités m orales et des
abstractio n s de to u tes so rte s: Raison, C hasteté, Patience, Folie, mais
aussi D îner, Souper, P aralysie — il y a m êm e des personnages qui
s ’appellent «D espération de p a rd o n 5 ou «H onte de dire ses péchés»;
plus tard, on in tro d u isit p arfois des allégories politiques, m ais en
général le genre avait un b u t de m orale et d ’édification; il nous sem ble
extrêm em ent ennuyeux, m ais à la fin du m oyen âge il a joui d ’une
longue faveur. La so tie est une pièce jouée p ar des fous; elle est
probablem ent originaire d ’un culte ancien; il existait u n e fête des fous
où des gens v êtu s d ’une ro b e m i-jaune m i-verte, coiffés d’un chapeau
aux longues oreilles, disaient, sous le m asque de la folie, des vérités
désagréables et grotesques aux auto rités et à leurs contem porains en
général; à Paris e t dans d ’autres g ran d es villes les clercs du palais
(c’est-à-dire les em ployés des bureaux de l'ad m in istratio n e t de la
justice), les étu d ian ts e t d ’autres groupes de jeunes gens (par exemple
les «Enfants san s souci») s ’em p arèren t du genre qui serv it su rto u t à la
satire contem poraine e t politique. La farce est la form e purem ent
réaliste et quotidienne du th é â tre com ique; eHe correspond comme
form e dram atiqu e aux fabliaux épiques d o n t nous allons parler to u t à
l’heure. La réalité q u ’elle m et en scène est basse et quelque peu bouf­
fonne; ses su jets p référés so n t les ruses et m auvais to u rs que les fem ­
m es et leurs am an ts jo u e n t aux m aris. Mais il y a aussi d ’an tres sujets;

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i
L E MOYEN AGE 115 ;

la farce la plus célèbre, celle de M aître Patelin, n ous p résen te un


avocat rusé qui devient à la fin victim e de ses p ro p res ruses.
A u 15ème et su rto u t au 16ème siècle, après la défense faite à la
C onfrérie de la Passion de jo u er des m ystères sacrés, il y eut aussi des
‘M ystères profanes», c’est- à-dire des su jets p rofanes dram atisés à la
m anière des m ystères sacrés. Ils so n t longs et indigestes, mais il y en a
qui ont joui d’une grande faveur.

c) L e s c o n t e s r é a l i s t e s .

D epuis le com m encem ent du 13ème siècle, c’est-à-dire depuis les


débuts de la civilisation des villes, un nouveau genre m onte à 'la surface
littéraire, genre qui, com m e on peut le présum er, a d éjà vécu longtem ps
auparavant dans la trad itio n orale: ce sont les contes à rire en vers,
appelés d ’après le term e picard fabliaux; ils sont com posés en vers de
huit syllabes rim es p ar paires. Leurs su jets, presq u e to u jo u rs d ’un
réalism e assez grossier, rem o n ten t parfois à des m otifs trè s anciens,
souvent d’origine orientale; d ’au tres so n t pris à la vie contem poraine;
les su je ts étrangers et anciens so n t adaptés eux aussi aux hab itu d es de
la France médiévale. T rè s vulgaires parfois, m ais so u v en t trè s am usants,
racontés avec une verve populaire, les fabliaux aim ent à se m oquer des
m aris trom pés, des paysans naïfs, du menu clergé avide de fem m es et
de biens te rre stre s; ils ra c o n te n t de m auvais to u rs q u ’on p e u t jo u er à
quelqu’un; ils n’o n t aucun b u t m oral et so n t en général grossiers e t sans
délicatesse. Ils so n t du m êm e niveau que les farces d o n t nous venons
de parler. U ne form e plus élégante du conte réaliste, destinée à un
public plus choisi, ne se développe en France qu’au 15è.me siècle, sous
l’influence de Boccace e t de ses sussosseurs, donc sous l’influence
italienne; ce so n t les nouvelles en prose. T outefois, les nouvelles réalistes
en prose française du 15ème sièle se d istin g u en t de leurs m odèles
italiens par un esprit plus bourgeois et plus familial; tels les Q uinze
Joies du M ariage, de la prem ière m oitié du siècle, e t le recueil d es C en t
N ouvelles N ouvelles, d e la seconde m oite. T o u t ce réalism e se déve­
loppe dans les villes du n o rd de la France, en Picardie e t en Flandre.
U n autre genre satiriq u e e t réaliste, qui p rovient des contes populaires
su r les anim aux, ap p a ra ît en France dans la seconde m oitié du 12e
siècle; c’e st le R om an du R enart, qui n ’est pas, à vrai dire, un rom an
avec unité d’action, m ais une su ite d e c o n tes (appelés ‘branches»)
réunis d ’une m anière libre et décousue. Ç ela donne une so rte d ’épopée
(v ers de huit syllabes rim es p a r paires), où les anim aux vivent en société

;!
( ( ( ( ( ( ' ( ( ( ( ( ( ( ( ( (

1X 6 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE M S ÉPOQUES LITTÉRA IRES

com m e les hom m es. Etes contes d ’anim aux, appelés «fables» ou «apolo­
gues», ex istaien t dan s l’an tiq u ité (Esope), e t le genre antique fut souvent
im ité au m oyen âge com m e il le fut plus ta rd p a r La F ontaine; m ais le
R om an du R en a rt se distingue des anciens m odèles e t de leurs im itations
m édiévales p a r so n m anque de b u t m oral, son caractère n ettem en t
satirique e t m êm e p arfois presque politique, e t p a r l’établissem ent de
certains caractères fixés parm i les anim aux: le lion, roi orgueilleux,
mais facile à tro m p er; le loup (Y sengrin), plein de violence et de
convoitise; et su rto u t le renard, diplom ate rusé et hypocrite. C ela est
écrit avec une finesse d 'o b serv atio n et une précision d’expression
rem arquables; et c’est d ’une fraîcheur qui a donné au livre une sorte
d ’im m ortalité populaire. O n p eu t en ju g er p a r le fait que l’ancien m o t
français pour le renard, goupil, fut su p p lan té p a r le nom de personne
qu’il porte dans le rom an: R enart. Q uelques passages du rom an donn en t
une so rte de paro d ie bourgeoise de la société féodale e t d e s m œ urs du
clergé.

f) L a p o é s i e a l l é g o r i q u e e t l e R o m a n d e la R o s e .

P endant le déclin de la civilisation an tiq u e , une so rte d e poésie


didactique et allégorique fut créée p a r des hom m es qui étaien t p lu tô t
érudits, collectionneurs, e t am ateurs de systèm es, que p o ètes de la
nature, de la vie, e t de l’âme hum aine. Ce genre, plus ou m oins m is au
service de l’Eglise chrétienne, avait végété p en dan t les prem iers siècles
du m oyen âge, e t il ex istait, en b as-latin e t m êm e en ancien français, des
poésies qui décriv aien t p a r exem ple un com bat d es vices e t d e s vertus,
ou un d éb at e n tre le corps e t l’âme, ou encore les ailes d e la Prouesse
(elles s’appellen t Largesse e t C ourtoisie, e t leurs plum es rep résen ten t
chacune un© p a rtie de ces vertus). C e tte ten d an ce à l’allégorie fu t re n ­
forcée p a r la prédilection du christianism e p o u r la figure et la vision
qui o n t besoin d ’in te rp ré ta tio n ; m ais tan d is que les allégories e t figures
chrétiennes so n t presq u e to u jo u rs liées à des faits histo riq u es ou p ré ­
sum és tels, de s o rte qu’elles g a rd e n t quelque chose d e vivant, ces
allégories im itées d ’ap rès les m odèles de la basse a n tiq u ité o n t un
caractère de sécheresse a b stra ite qui nous sem ble fo rt ennuyeux; ce
so n t des systèm es de doctrines, so u v en t niaises p a r elles-m êm es et fai­
sa n t resso rtir encore ce caractère de niaiserie p a r l’excès de systém ati­
sa tio n avec lequel on les a organisées p a r personnages allégoriques
p arlan t e n vers. A ussi c e tte so rte de litté ra tu re allégorique fut-elle san s
grande valeur, ju sq u ’au m om ent où elle s’em p ara d ’un su je t à la. mode

c
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LE MOYEU AOE 117

dans la société contem poraine, l’am our. N o u s avons d it p lus h a u t que


d éjà la société féodale du 12 èm e siècle te n d a it à codifier ses hab itu d es
et ses m anières de concevoir l’am our; le I3èm e siècle, d é jà b ien plus
bourgeois et doctrinaire, cultivait cette tendance et la com binait avec
l’allégorie; e t ainsi n aq u it une poésie am oureuse allégorique d o n t
l’oeuvre la plus im p o rtan te fu t le R om an de la Rose. La p rem ière p a rtie
de ce rom an fut com posée v ers 1230 p ar un clerc du nom de G uillaum e
do Lorris, et com prend à peu près 4.000 v ers; la suite, 18.000 vers, trè s
différente dans son caractère général, est due à un a u tre clerc, Jean d e
Meun, qui écrivit 40 ans plus tard . Le vers du rom an est le m êm e que
celui de la plupart des oeuvres de cette époque: en h u it syllabes rim ées
par paires. C ’est le récit d ’u n songe, où l’am a n t e n tre au royaum e du
dieu d’am our pour «cueillir la rose»; le rovaum e d ’am our est p rotégé
par un haut m ur crénelé, orné d e dix statu es allégoriques (H aine, Félonie,
C onvoitise, A varice, etc.); l’am ant est aidé d an s son en trep rise p a r un
personnage qui s’appelle Bel Accueil, guidé e t p arfois retenu p a r «dame
Raison», frappé par les flèches d ’A m our qui s’appellent Beauté, Sim-
plesse, C ourtoisie, consolé p ar Espérance, D oux-Penser et D oux-R egard,
et vivem ent com battu, repoussé même, p ar H onte, Peur, D anger, Male-
bouche, qui g ardent la rose; enfin Bel-Accueil e st enferm é p a r Jalousie
dans une forteresse; la prem ière p artie se term ine p a r les p lain tes de
l’am ant. C ette prem ière p artie est un «art d ’aimer» allégorisé, riche en
observations psychologiques et en beaux paysages; elle g arde encore
quelque chose de cette fraîcheur particulière aux m eilleures oeuvres du
12ème et du 13ème siècle; l’allégorisme n ’em pêche pas la lecture de
quelques p arties du rom an d ’être agréable encore au jo u rd ’hui. La se ­
conde partie qui se term ine par la délivrance de Bel-Accueil e t p a r la
conquête de la rose, est toute rem plie d ’élém ents didactiques, philo­
sophiques et satiriq u es; de nouvelles allégories so n t in tro d u ites d o n t
les plus im portantes so n t N atu re, son p rê tre G énius et Faux-Sem blant,
type de l’hypocrite. Jean de Meun est beaucoup m oins courtois, élégant
et lyrique que G uillaum e de L orris; il est vigoureux, un peu grossier,
railleur, polém iste et fo rt érudit. I! se se rt du cadre du poèm e po u r y
faire en tre r to u t son savoir et to u tes les idées qui lui ten aien t à coeur.
C ’est le prem ier spécim en d ’un type qui fut plus tard fo rt répandu en
E urope: le type du bourgeois intelligent, d o n t l’intelligence est nourrie
de connaissances solides, et qui les utilise pour co m b attre les puis­
sances et les idées réactionnaires qu’i! désapprouve; peu sensible, sans
délicatesse, un peu péd an t, et avant to u t e sp rit critique. La tendre
finesse de la prem ière p artie est supplantée p a r un réalism e souvent
( ( , ( ( f C ■( ( ( ( ( ( C c
{18 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

polém ique; Jean de M eun 6 e fait le cham pion de la n atu re et com bat
to u t ce qui peu t en tra v e r l’épanouissem ent de ses forces; l’am our dont
il parle n’est plus l’am our courtois qui adore la fem m e et en fait une
reine (il n ’a pas trè s haute opinion de la fem me), c’est l'am our physique:
il professe des idées politiques ex trêm em ent bourgeoises, il est fort
peu ami de la noblesse féodale, e t ses conceptions philosophiques, tout
en re stan t dans le cadre de la scolastique chrétienne qui subit alors
une crise par l’irru p tio n de l’aristotélism e averrh o ïste (voir page 96),
se rapprochent fort des idées extrém istes et presque hérétiques qui
furent alors répandues p ar quelques théologiens à Paris.
Le R om an de la Rose a été une des oeuvres les plus répandues du
moyen âge; un grand n om bre des m anuscrits et de fréquentes allusions
dans d ’au tres oeuvres en tém oignent. D ès l’invention de l'im prim erie,
deux siècles plus tard, on en fit plusieurs éditions. T ra d u it ou imité en
italien, en anglais, en flamand etc., il a donné lieu à un grand nom bre
de polém iques et a exercé une grande influence sur des poètes tels que
D ante et Chaucer.

!i) L e dé c l i n. F r a n ç o i s \/ i!lon.

O n a pu co n stater dans les derniers paragraphes que la plupart des


genres et oeuvres de la litté ra tu re française du m oyen âge d aten t des
12ème et 13ème siècles; le 14ème n ’a presque rien ap p o rté de neuf, et ce
n’est qu'au 15ème que certain s genres, le th é â tre e t la nouvelle par
exemple, m o n tren t une évolution de quelque im portance. D e fait, le
14ème e t la prem ière m oitié du 15ème siècle n ’ont pas été riches en
activité littéraire, ce qui tien t s u rto u t à la situ a tio n très m alheureuse
dans laquelle la France sc tro u v ait à ce tte époque: elle fu t déchirée par
des crises intérieures et p ar une longue guerre désastreuse, la guerre de
cent ans contre les Anglais. C e tte crise, to u t en appauvrissant le pays;
et en le désorgan isan t plusieurs fois com plètem ent, lui a donné à la fin
son unité et sa conscience nationale; le sym bole de cette unité fut le
personnage de Jean n e d ’A rc, la Pucelle d 'O rléans, jeune paysanne
visionnaire, qui par la force de son inspiration à la fois religieuse et
patrio tiq u e délivra la ville d ’O rléans m enacée par les ennem is et fit
couronner le roi à Reims; plus tard , elle tom ba dans les m ains des A n g ­
lais et fut brûlée com ine h érétiq u e; depuis quelques années, elle est
reconnue com m e S ainte p a r l’Eglise catholique.
Les anciens genres, devenus de m oins en m oins courtois et d e plus
en plus bourgeois, d om inent la litté ra tu re du 14èmc siècle; la poésie se

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I,K M OY EN A G E 119

fait de plus en plus didactique et allégorique; elle s ’épuise e n raffine­


m en ts de form e parfois assez pédantesques. Les nom s de p o ètes les
plus connus so n t G uillaum e de M achaut, qui fut aussi un musicien
célèbre, E ustache D escham ps, et le chroniqueur F roissart; au d éb u t du
15ème siècle, C hristine de Pisan e t A lain C h artier. M ais dès le milieu
du 15èmc siècle une so rte de sensualité nouvelle se déclare; ce n ’est
plus la fraîcheur lim pide des prem iers siècles du m oyen âge, m ais u n
am our de l’ornem ent riche, des fo rtes sensations, des jouissances
voluptueuses aussi bien que des te rre u rs frap p an t 1 im agination. La
volupté, l’am our, la vie réaliste et sensuelle en général et la m o rt so n t
peints avec des couleurs fo rtes et p arfois criardes; l’im agination se plaît
à pousser à l’excès les thèm es a n tith étiq u es (pourriture du corps et vie
éternelle p ar exem ple) qui lui sont fournis par le christianism e. T out
cela se m ontre à la fois dans des form es raffinées et populaires; c’est
une époque d e transitio n , où la déchéance des form es m édiévales est
apparente, et où les nouvelles form es de la R enaissance ne se so n t pas
encore développées au n o rd des A lpes; époque qui a é té récem m ent
analysée dans le livre m agistral de H uizinga sur le déclin du m oyen âge.
L’esp rit d’une sensualité fo rte e t raffinée ne se déclare pas seulem ent
dans la littératu re, m ais aussi dans l’a rt des m iniaturistes, des tapissiers,
peintres et sculpteurs.
Q uant à la littérature, nous avons d éjà parlé d es m y stères avec leur
m élange de sacré et de réaliste; nous avons aussi parlé des farces, des
soties, et des contes en prose de cette époque, d o n t quelques uns, p a r­
ticulièrem ent les Q uinze Joies du M ariage, so n t d un réalism e extrêm e
et saisissant. D ans la poésie lyrique, une école qui florissait su rto u t à
la cour bourguignonne, l’école des «rhétoriqueurs», p roduisit des oeuvres
d’une form e raffinée parfois ju sq u ’à la niaiserie, avec des systèm es de
rim es et des jeux de m ots tellem ent com pliqués q u ’un critique m oderne
a appelé ces poésies «filles de la patience et du délire», m ais qui malgré
leur fond assez insignifiant donn en t une im pression de richesse lourde
et sensuelle. T outefois cette époque nous a donné aussi de véritables
poètes: le prince C harles d ’O rléans, personnage sym pathique, d un
lyrism e délicat et relativem ent sim ple d a n s sa form e, e t su rto u t F ran ­
çois Villon, le plus grand poète lyrique français du m oyen âge et l’un
des grands poètes lyriques de tous les tem ps (né en 1431; on perd sa
trace après 1463). Ce fut un Parisien, élevé par son oncle, u n chanoine
de l’église Saint-B enoît; il étudia et d evint m aître-ès-arts, m ais com ­
m ença bientôt à m ener une vie désordonnée, ce qui, dan s cette époque
de guerre et d'après-guerre, où to u t le pays était appauvri, désorganisé
( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( c
120 DOCTRINE G ÉN ÉRALE DES Él'OQÜES LITTÉRA IRES

e t m oralem ent déséquilibré, fu t le s o rt d e beaucoup d e jeu n es gens.


V illon fut buveur, b rettcu r, courant les mauvais lieux, voleur et même
hom icide; expulsé d e Paris, e rra n t à tra v e rs le pays, il fut souvent
em prisonné, m is à la to rtu re e t m êm e parfois en grand danger d ’être
pendu. A vec to u t cela, il g arda sa foi chrétienne, u n e grande candeur
d an s la perversio n mêm e, e t une conscience saisissante et im m édiate
de la condition hum aine. Ses su je ts so n t sim ples; la réalité concrète de sa
vie, la douceur e t la v an ité des jouissances terrestres, la beauté et la
pourriture du corps hum ain, la corru p tio n et l’espoir de l’âm e; des su jets
simples, m ais fondam entaux et to u jo u rs conçus en antithèses. C ’est le
prem ier poète p u rem en t poète, d o n t to u t le m érite réside d an s la
sp o n tan éité avec laquelle les m ouvem ents de son âm e s’exprim ent; à la
fois extrêm em en t réalistes et natu rellem en t lyriques, les plus beaux de
ses v ers se fo n t com prendre im m édiatem ent e t ex ercent ieur charm e
m êm e su r des gens qui n ’o n t aucune p rép aratio n spéciale p o u r la poésie
m édiévale; il est v ra i qu’il y en a d ’a u tre s qui p ré se n te n t d es difficultés
pour la com préhension à cause de leur form e linguistique e t des allusions
à des faits et à des personnages contem porains peu connus. P ar sa
m anière très personnelle d ’exprim er sa pro p re individualité, V iilon
sem ble annoncer la Renaissance; m ais p a r ses idées e t la form e de ses
vers, il ap p artien t au m oyen âge français d o n t il est le d ern ier grand
représentant.
La fin du 15ème siècle a p ro d u it encore un p ro sateu r distingué; c’est
Philippe de C om m ines (de 1445 en v iro n à 1511), m in istre de Louis X I
e t de ses deux successeurs. Ses M ém oires m o n tre n t u n m élange fort
curieux de réalism e politique, d ’h abileté dénuée de scrupules, e t de
dévotion chrétienne; c’e st l’atm o sp h ère de so n m aître Louis X I qu i fut
un des fo n d ateu rs d e l’unité natio n ale française, e t d o n t le caractère
présente le m êm e curieux mélange.

111. L a l i t t é r a t u r e it a l i e n n e .

La litté ra tu re en langue vulgaire s ’est form ée beaucoup plus ta rd en


Italie qu’en France, en Espagne ou en A llem agne. Les form es principales
de la litté ra tu re m édiévale y so n t restées longtem ps inconnues; ni la
chanson de geste ni le rom an co u rto is ni m êm e la lyriq u e courtoise ne
se so n t développés su r so n sol; l’Italie n ’a pas eu de haute civilisation
féodale; très tôt, l'in dépendance des villes s ’est m anifestée, e t les luttes
politiques en tre les com m unes, les aifaires com m erciales e t les idées

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L E M O Y EN A G E 121

universalistes in sp irées p a r le sou v en ir de la g randeur rom aine, p a r la


papauté e t p a r les em pereurs o n t créé une atm osphère to u te différente
de celle qui régn ait au n o rd d e s A lpes. L’ac tiv ité litté ra ire com m ence
au 13e siècle p a r l’im itation d e la poésie lyrique provençale; les prem iers
troubadours du n o rd d e l’Italie, com m e S ordello d e M antoue qui écrivit
ses vers un peu ap rès 1 2 0 0 , se so n t serv is m êm e de la langue provençale,
m ais au Sud, en Sicile, l’im itatio n de la lyrique courtoise se fit en italien.
A P aïen n e résidait le d ern ier em p ereu r d e la grande m aison allem ande
des H ohenstaufen, Frédéric II (T 1250), héritier, p a r sa g ran d ’m ère, une
princesse norm an d e (voir p. 67), d u royaum e de Sicile e t d e N aples;
c’est un des hom m es les plus rem arquables du m oyen âge. a u ta n t par
ses idées politiques que p ar sa form atio n intellectuelle; lui, se s fils et
son entourage o n t été les prem iers à com poser des poésies d ’in spiration
provençale en langue italienne; ils o n t im ité la form e principale d e la
poésie provençale, la grande chanson d ’am our, et ils o n t inventé, à côté
d'elle, une form e plus b rève e t plus concise, qui est devenue la form e
lyrique la plus usitée de la poésie lyrique italienne, e t qui, plus tard ,
fut im itée p a rto u t en E urope: le so n n et, poèm e en 14 v e rs d e dix
syllabes, com posé de deux q u atrain s e t de deux te rc e ts su r deux rim es
pour les q uatrain s et tro is po u r les te rc e ts (p. ex. ab b a abba cde edc).
L’exem ple de l’école sicilienne fu t suivi au cours du 13e siècle p a r des
p oètes v ivant dans les villes d u N o rd de l’Italie; ia poésie provençali-
sante, devenue to u tefo is un peu sèche e t bourgeoise, y fu t encore
cultivée quand l’école sicilienne d isp aru t p ar la m o rt de F rédéric II e t la
chute des H ohenstaufen. C ’est d an s les villes du N o rd que s’est
développé le grand m ouvem ent d ’où est so rti D ante.
A côté de ces déb u ts de la poésie lyrique artistiq u e, le treizièm e
siècle nous révèle aussi les prem ières traces d e poésie populaire, e t nous
fournit les prem iers docum ents de la poésie doctrinale et de l’épopée.
La poésie doctrinale, trè s goûtée, so u v en t allégorique, et dan s ce cas
influencée par le R om an de la Rose, a p ro d u it plusieurs oeuvres
intéressantes de vulgarisation philosophique; q u an t à la poésie épique,
elle n’est qu’ une im itatio n de l’épopée française, su rto u t de la chanson
de geste, en différents dialectes; il s’éta it m êm e form é, p o u r c e tte poésie,
une so rte de langue spéciale, m êlée de français et d ’italien, le franco-
italien, dont se se rv aien t les jongleurs qui récitaien t ces épopées; elle
a existé jusqu'au 15e siècle. En prose, on a des trad u ctio n s d e livres
latins et français, d o n t les su jets s o n t pour la p lu p a rt d id actiq u es e t
m oraux; on a aussi des oeuvres originales en prose, d o n t les plus
vivantes so n t des recueils de contes et do «belles paroles»; ils
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122 D O C T R IN E G É N É R A L E D E S ÉPO Q U E S L IT T É R A IR E S

em pruntaient leurs su je ts à d es trad itio n s antiques, o rientales e t aussi


à des anecdotes contem poraines; le p lus connu parm i ces recueils est lc-
N ovellino, le recueil des C e n t N ouvelles A n tiq u es qui ne m anque pas
d’élégance e t de charm e.
H faut réserver une place à p a rt à la poésie religieuse du 13e siècle:
elle s ’est form ée sous l’influence d ’un génie religieux qui a soulevé les
âm es en Italie et ailleurs, Saint-François d ’A ssise, fondateur de l’ordre
des Franciscains, m o rt en 1226. Sa dévotion, m ystique, lyrique, simple,
populaire et forte, a déclenché un m ouvem ent spontané, à la fois lyrique
et réaliste, dans l’a rt et d an s la littératu re; il fut poète lui-même, et son
hym ne aux créatu res est un des gran d s tex tes île la langue italienne.
U ne floraison de lyrism e religieux se ra tta c h e à son m ouvem ent. Le
genre principal d e ce lyrism e religieux e t populaire e s t la laude (louange):
un Franciscain, Jacopone d a T o d i (1230—1306), en a com posé les plus
suggestives. C ertaines d ’e n tre elles, so n t en form e de dialogue, et il en
est so rti une florissante litté ra tu re d ram atique, les sacre rappresentazioni.
O r, vers 1260, u n p o è te ly riq u e de Bologne, ancienne ville universi­
taire (voir p. 96), du n o m d e G u id o Guinicelli. d onna à la poésie
provençaiisante un esp rit nouveau et particulier: esp rit d ’am our m ystique
et philosophique, so u v en t obscur, accessible seulem ent à des initiés,
imbu d ’un aristo cratism e q u i n e se base pas sur la naissance (ces poètes
n’appartenaient pas à une société féodale, ils so rtaien t du patriciat des
villes), m ais sur la conception d ’une élite spirituelle (gentilezza). La
conception provençale de l’am our courtois p ren d u n nouveau
développem ent, beaucoup plus n e tte m e n t m ystique: la fem m e devient
quelque chose comm e l’in carn atio n d ’u n e idée religieuse ou platonicienne:
et à ce spiritualism e se jo in t u n fond de sensualité trè s subtilisée.
Q uelques jeunes gens d an s les villes du N o rd de l’Italie, su rto u t en
Toscane, im itèren t le sty le d e G uinicelli; ce fut le prem ier groupe de
poètes, la prem ière école pu rem en t litté ra ire depuis l’antiquité. Parm i
eux, le plus grand fut le F lo ren tin D an te A lighieri; il a donné au groupe
le nom d o n t on le désigne depuis: D olce Stil N uovo, doux style nouveau.
D an te A lighieri e s t le plus grand et le plus puissant poète du moyen
âge européen, e t l’u n des plus gran d s créateurs de tous les tem ps. Il
n aquit en 1265 d ’une fam ille de l’aristo cratie m unicipale de Florence,
étudia la philosophie contem poraine, et fit des poésies dan s le sty le de
Guinicelli. Parvenu à d es charges im p o rtan tes dan s le gouvernem ent de
la ville, il fu t enveloppé, en 1301, dans une c ata stro p h e politique et dut
q u itter Florence, il a passé le reste de sa vie en exil; il m ourut en 1321.
à R avcnne. D éjà son oeuvre de jeunesse, la V ita N uova, récit d’un

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LF. M OYEN A G E 123

am our m ystique pour une femme qu’il nom m e Béatrice, so rt du cadre


du D olce Stil N uovo auquel elle a p p artien t cep en d an t p a r sa conception
de l'am our, sa term inologie e t la form e de ses v ers; l’unité du plan
visionnaire e t la puissance d ’expression de ce p etit livre m êlé de prose
e t de v ers ne se tro u v en t chez aucun a u tre poète du groupe. Plus tard,
les oeuvres de D ante, to u t en ne d é m e n ta n t jam ais leur origine.
1 inspiration donnée p a r le style nouveau, sont parvenues à em brasser
tout le sav o ir de son époque et to u t ce que les hom m es sur la terre ont
jam ais éprouvé de passions e t de sentim ents; le style nouveau avait été
purem ent lyrique et lim ité à un p e tit nom bre de m otifs d ’am our
m ystique. Les écrits p ostérieurs de D ante so n t en p artie latins, en partie
italiens; ies plus im p o rtan tes parm i ses oeuvres latines so n t le traité
De vulgari eloquentia d o n t je parlerai to u t à l’heure, et la M onarchie,
un traité de théorie politique, où il lu tte p o u r une m onarchie universelle
sous la prédom inance rom aine; parm i les oeuvres italiennes il faut
m entionner d'abo rd un grand nom bre de poésies lyriques que les
éditeurs ont réunies so u s le nom de C anzoniere; ensuite le Convivio,
destiné à être un com m entaire en prose à 14 de ses poésies philo­
sophiques, mais dont il n ’a écrit que l'intro d u ctio n et tro is chapitres,
com m entant trois poésies; et enfin la C om édie qu’on a appelée plus tard
divine. A vant d'en parler je dirai quelques m ots sur le traité De vulgari
eloquentia.
D ans ce traité, D ante s’occupe de la poésie en langue m aternelle; il
cherche à établir les principes selon lesquels la langue litté ra ire italienne
doit être form ée, et à fixer les sujets et les form es de la h au te poésie
à laquelle cette langue littéraire doit servir. L'idée de la langue littéraire
et celle de la haute poésie lui so n t inspirées par l'exem ple des langues
de l’an tiq u ité et. su rto u t p a r la littératu re latine; mais il ne reconnaît
plus la prim auté du latin, to u t en recom m andant les écrivains latins
comm e m odèles; il veut cultiver et em bellir la langue italienne pour en
faire le plus noble instru m en t de la poésie. Ce so n t les m êm es idées
fondam entales que plus tard les hom m es de la R enaissance ont
exprim ées et propagées, et qui paraissent ici pour la prem ière fois. Au
cours de son exposé D ante arrive à form uler des conceptions très
précieuses su r les langues en général, sur les langues rom anes et leur
rap p o rt avec le latin, su r les dialectes italiens e t su r la poésie dans les
différentes langues rom anes de son époque, ce qui nous p erm et de le
co nsidérer com m e un an cêtre d e la philologie rom ane.
La Divina Comincdia est la réalisation concrète de la théorie du De
vulgari eloquentia: c'est un poème du plus h au t style, em b rassan t toutes
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124 D O C T R IN E G É N É R A L E D E S É PO Q U E S L IT T É R A IR E S

les connaissances hum aines e t to u te la théologie, et écrit en italien.


D an te l’appelle com édie, m algré sa form e qui nous p a ra ît épique,, parce
qu’il finit bien, e t parce q u ’il e st é crit dan s le langage com m un du peuple;
il su it en cela une th éo rie m édiévale; m ais parfois, ü l’appelle aussi
«poème sacré», in d iq u an t ainsi q u ’il est du sty le sublim e. Le su jet du
poèm e est la vision d ’u n voyage à trav ers l’enfer, le p urgatoire e t le
ciel; sa form e est le tercet, groupe d e tro is v e rs d e dix syliabes, d o n t
le prem ier e t le troisièm e rep ren n en t la rim e du second vers du groupe
précédent (aba; beb; ede, etc.); il com prend tro is p arties, enfer, purga­
toire e t paradis; l’e n fer avec so n in tro d u ctio n se com pose d e trente-
q u atre chants, les deux au tres p artie s chacune de tren te-tro is, de so rte
que l’ensem ble en a cent. D ante, égaré dans une forêt qui sym bolise la
corruption d e l’hom m e p erd u d an s les vices et les passions de la vie
hum aine, est sauvé p a r le poète latin V irgile qui le conduit, p o u r son
salut, à tra v e rs les royaum es des m orts, ju s q ’au som m et du purgatoire;
au paradis, B éatrice dev ien t son guide; c’est elle qui avait envoyé V irgile
à so n secours. Le rôle d e ce p o ète payen qui n ous sem ble étrange
s ’explique p a r le fait que d ’une p art, il fut le p o ète de S’E m pire rom ain
dans lequel D an te v o y ait la form e idéale e t définitive de la société
hum aine; e t d’autre p art, parce q u ’il le considérait, avec to u t le m oyen
âge, com m e pro p h ète du C hrist, en in te rp ré ta n t ainsi u n e poésie dans
laquelle V irgile avait célébré la naissance d ’u n e n fan t m iraculeux (voir
p. 43). O r, d an s ce voyage, D an te ren co n tre les âm es des m o rts de tous
les tem ps, ainsi que celles d e scs contem porains m o rts récem m ent; elles
lui parlent, e t il voit leu r s o rt étern el; e t ce qui distingue ces m o rts de
tous les au tres m o rts q u ’o n av ait vus d a n s les descriptions de l’au-delà
faites d an s l’an tiq u ité e t au m oyen âge, c ’e s t qu’ils n ’o n t pas une
existence affaiblie, que leu rs caractères n e so n t nullem ent altérés ou
désindîviduaüsés p ar la m o rt; au contraire, il sem ble que le jugem ent
d e D ieu consiste, chez D an te, p récisém ent dan s la pleine réalisation de
leur ê tre te rre stre , de so rte que p a r ce jugem ent ils so n t devenus
pleinem ent eux-m êmes. T o u te s leurs jo ies e t leurs douleurs, to u te la
force de leurs se n tim e n ts e t de leurs in stin cts s ’exhalent dan s leurs
paroles e t leurs gestes, ex trêm em en t concentrées, aussi personnelles et
plus fo rtes que celles d es hom m es vivants. D e plus, le voyage donne
lieu à une explication de la créatio n entière, explication distribuée su r
les différentes p artie s du poèm e selon les phénom ènes et les problèm es
qui se p résen ten t à chaque statio n du voyage, conçue d ’ap rès un plan
aussi riche que lim pide, d o n t la base est la form e th o m iste (voir p.96)
do la philosophie aristotélicienne, puissam m ent poétisée p a r l’im agination

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L E M OY EN A G E J 25

e t p ar la force de l’expression. P ar sa philosophie e t ses idées politiques,


D an te est un hom m e du m oyen âge d o n t il résum e to u te la civilisation;
par sa. conception individualiste de 1 hom m e, e t p ar se s idées su r la
langue vulgaire, il est au seuil de la R enaissance. P o u r la langue littéraire
de son pays, on p eu t dire que c’est lui qui i’a créée.
Im m édiatem ent ap rès lui, le m oyen âge litté ra ire finit e n Italie; les
deux grands écrivains du 14e siècle, P étra rq u e et. Boccace, so n t d éjà ce
qu’on appelle des hum anistes; ils com m encent à rechercher les textes
authentiques des au teu rs de l’an tiq u ité et à les im iter; ils com m encent,
to u t en éta n t des caractères beaucoup m oins pu issan ts que D ante,
à cultiver consciem m ent leur pro p re personnalité, et à voir dan s le
poète ce que nous appelons au jo u rd ’hui un a rtiste ; tandis que le m oyen
âge ne connaissait au fond que le jongleur ou le trouvère indoctes d ’une
part, e t le philosophe de l’autre; D an te fut encore considéré comme
«philosophe» p lu tô t que comme poète. Le cuite de sa propre
personnalité fut très prononcé chez P étrarq u e, qui éprouvait aussi,
contre les créations de la litté ra tu re m édiévale (m êm e co n tre D ante),
cette aversion particulière aux hum anistes e t à to u te s les époques
antiquisantes. Francesco Petracco, qui a changé son nom en P etrarca,
fiis d ’un florentin exilé en m êm e tem ps que D an te, n aq u it d an s la petite
ville d ’A rezzo en T oscane, e n 1304; il passa sa jeunesse d an s le Midi
de la France, à A vignon, où résid ait à c e tte époque la co u r papale (elle
y est restée de 1309 à 1376); c’é ta it alors le c en tre d ’une société exquise,
m ais assez corrum pue. P lus ta rd , p o ète célèbre, protégé p a r les hom m es
les plus puissants de so n époque, il voyagea beaucoup, en F rance, en
A llem agne, en Italie, se re tira ensuite dan s u n e m aison q u ’il possédait
près d ’A vignon, à V aucluse, e t fu t couronné poète s u r le C ap ito le à
Rome, en 1340; il s'in té re ssa beaucoup à l’e n tre p rise d’u n révolutionnaire
inspiré. C ola d i Rienzo, q u i voulut faire re n a ître la R om e républicaine,
en trep rise qui finit p a r échouer. E n 1353, P étra rq u e q u itta définitivem ent
la France pour vivre en Italie; il séjo u rn a à M ilan, à V enise, e t dans
d ’au tres villes; il m o u ru t d an s sa m aison à A rqua, en 1374. C e bat un
grand poète, délicat, choyé p a r ses contem porains, so u v en t m alheureux
p a r sa p ropre âm e facilem ent déséquilibrée, e t fo rt vaniteux. ï! a beau­
coup parlé de lui-m ême; au fond, c’e st so n seul su je t; c’e st le p rem ier
auteur depuis l’an tiq u ité qui a it laissé à la p o stérité d e s lettres
personnelles (écrites e n latin). P étra rq u e est aussi le p rem ier d e s hum a­
nistes. Il collectionnait le s m anuscrits d es au teu rs anciens e t p référait
ie latin à sa langue m aternelle; il av ait l’am b itio n d ’écrire n o n pas le
iarin m édiéval, m ais celui des grands au teu rs de l’époque classique; il
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126 D O C T R IN E G É N É R A L E D E S É PO Q U E S L IT T É R A IR E S

im itait le style de C icéron e t d e V irgile; il a com posé, à côté d ’un grand


nom bre de le ttre s et de tra ité s latin s en prose, des poésies latin es
bucoliques et une g rande épopée, l’A frica, qui ch an te en hexam ètres
virgiliens la guerre des R om ains co n tre C arthage. C ’est su r ces oeuvres
écrites en latin q u ’il v oulut fo n d er sa gloire, e t il n ’a parlé q u ’avec un
certain m épris de ses poésies italiennes qui l’ont rendu im m ortel. C ’est
un recueil d ’à peu près 350 poèm es, d o n t la p lu p art so n t des sonnets,
appelé le C anzonicre; ils c h a n te n t presque tous u n e fem m e qu'il a aimée
dans sa jeunesse. Laura, e t nous trah issen t, dan s ce cadre, to u s les
m ouvem ents d ’une âme inquiète, en m êm e tem ps h autaine e t anxieuse,
adorant l’antiqu ité e t p o u rta n t chrétienne, aim ant le m onde et la gloire,
mais rapidem en t désenchantée e t ch erch an t la solitude e t la m ort. Ces
poésies, très artiste s et p arfois m êm e artificielies p a r l’exagération des
images et des m étaphores, so n t d ’une douceur, d’une m usicalité e t d ’un
m ouvem ent rhythm ique irrésistibles. Le C anzonicre de P étrarq u e fut
quasi le foyer où convergèrent les co u ran ts poétiques de la Provence
et de l’Italie, e t d ’où leur ray o n n em en t se ré p a n d it su r la poésie
postérieure en E urope; il réu n it en lui to u t ce que les Provençaux, le
Dolce Stii N uov o et D ante avaien t créé comm e m otifs e t form es du
lyrisme, et il y ajoute quelque chose de plus consciem m ent artistique,
de plus intim e et une richesse plus personnelle des m ouvem ents de
l’âme. La poésie de P étrarq u e fut le m odèle du lyrism e européen pour
plusieurs siècles; ce n ’est que le R om antism e, vers Î800, qui s’est
définitivem ent délivré de so n influence.
Son contem porain et ami, G iov an n i Boccaecio, égalem ent florentin
(mais né à P aris en 1313), a passé lui aussi les années décisives de sa
jeunesse dans une société élégante et quelque peu corrom pue, celle de la
cour do N aples. Selon la volonté de son père, il a u rait dû étu d ier le droit;
mais il p référait la poésie, la lecture des auteurs latins classiques e t les
aventures d’am our. Plus tard , il revint à Florence, m ais s ’en absenta
souvent; il ne s ’y fixa qu’en 1349, ap rès la g ran d e peste qui ravageait
alors l’E urope: c’est à c e tte époque qu’il se lia avec P étrarq u e. Il fut
plusieurs fois em ployé au service diplom atique d e la République
Florentine. V ers la fin de sa vie, son âm e im pressionnable fut troublée
par des inquiétudes religieuses et p a r des rem ords; il d ev in t som bre et
superstitieux. Il m ourut en 1375 à C ertakio, p etite ville cam pagnarde
près de Florence d ’où sa famille était originaire. Com m e P étrarq u e, il
fut un hum aniste, u n des prem iers ad m irateu rs et im itateurs des oeuvres
authentiques de l’antiquité; comm e lui, il écrivit des traités en latin,
et ü fut même un philologue éru d it d o n t les travaux m ythologiques et

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L E M OY EN A G E 127

biographiques ont longtem ps servi d 'in stru m en t de docum entation aux


savants e t aux p oètes postérieurs. M ais lui aussi fut su rto u t un poète
italien; e t ce qui le distingue de P étrarq u e, il fut un grand p ro sateu r, le
prem ier grand pro sate u r de la langue italienne. Son génie est bien plus
réaliste, plus gai et plus souple que celui de so n grand am i; to u t en
é ta n t fo rt artiste (on p e u t dire que c’est lui qui a créé la prose rythm ique
des tem ps m odernes), il avait le don de la satire e t du réalism e populaire
qui m anquait en tièrem en t à P étrarq u e. A p rès les rom ans d ’am our en
vers e t en prose qu’il écrivit d an s sa jeunesse, peu lus au jo u rd ’hui, mais
qui co n tien n en t des passages d ’une sensibilité ch arm an te e t d ’une
psychologie réaliste et fine, il com posa vers 1350 son chef-d’œ u v re , le
recueil des cen t nouvelles, appelé le D ecam crone. La m atière des
histoires lui v in t de p a rto u t; on y tro u v e des m otifs originaires de
l’O rient, de l’antiquité, de la France, des anecdotes contem poraines et
des légendes populaires; c’est la com position, le réalism e, la finesse
psychologique e t le sty le qui d o n n en t à l’oeuvre sa valeur et son éclat.
A v an t lui, il n’existait dans ce genre que des contes m oralistes, secs et
sans vie, e t des contes populaires dan s le genre des fabliaux (v o irp . 115),
am usants parfois, m ais .grossiers. Le recueil des C en t N ouvelles A ntiques
(voir p. 122) e t quelques passages chez les chroniqueurs italiens écrivant
en latin fo n t d éjà quelque peu p ressen tir de quelle v erve réaliste les
Italiens, e t su rto u t les F lorentins é ta ie n t capables, m ais ce n ’est que
d an s le D ecam erone que cette richesse, cette co nquête de la vie vivante
se déploie pleinem ent. Le D ecam erone e s t u n m onde, aussi élégam m ent
a rtiste que populaire, aussi riche que la D ivine Com édie, quoique
dépourvu des grandes conceptions de D ante, et bien plus terre à terre
dans sa m anière de tra ite r la vie hum aine; se n ta n t p a rto u t la saveur
de xa réalité vécue, et im prégné d'une sensibilité fine et gaie qui le rend
infinim ent aim able. Le cadre (quelques jeunes gens et jeunes filles qui,
pour échapper à la peste, on t q u itté Florence pour la cam pagne et passent
une partie de leur tem ps à ra c o n te r des histoires à to u r de rôle)
contribue beaucoup à augm enter le charm e et la vie de l’ensem ble par
la différence des caractères et des tem péram ents qui est p lu tô t esquissée
que clairem ent exprim ée. La langue du D ecam erone est une adap tatio n
de l’a rt de la prose antique à l’italien, un style en périodes, d ’une
douceur et d ’une flexibilité incom parables, assaisonné p arfois p a r le
parler naturel e t populaire des personnes du bas peuple qui figurent
dans un grand nom bre de contes, et que Boccace fait parler avec une
variété étonnante. — D ans sa vieillesse un peu triste et obscurcie par
des terreu rs religieuses, Boccace a écrit une sa tire violente et fo rt réaliste
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128 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

contre les femme®, il C orbaccio. Il fut grand adm irateur de D ante, dont
il écrivit une biographie, et d o n t il com m ença à com m enter la Comédie
dans les d ern ières années de sa vie. L’influence européenne de son
oeuvre ne fut guère inférieure à celle de P étrarq u e; le D ecam erone a
servi de m odèle à un très grand n om bre de recueils postérieurs en Italie
et ailleurs; l’a r t de raco n te r en prose a été fondé, en Europe, p ar lui.
A p rès ces tro is g ran d es oeuvres — la C om édie de- D ante, le
C anzoniere de P étrarq u e e t le D ecam erone de Boccace —, d o n t au
m oins les deux d ern ières reflètent bien plus l’esp rit naissant de
l’hum anism e et de la R enaissance que celui du m oyen âge, la littératu re
italienne des 14e et 15e siècles n ’a plus rien p ro d u it de com parable,
quoiqu’elle con tin u ât à se développer d ’une façon riche e t savoureuse.
La poésie populaire, lyrique, épique, satirique, parfois dialectale, souvent
grotesque, fleurissait; il y eu t u n grand nom bre de recueils de nouvelles
à la m anière de Boccace; il y e u t des im itateurs de P étrarq u e; et la
poésie chrétienne, ascétique, populaire, polém ique e t dram atique (les
rappresentazioni, voir p. 1 2 2 ) p ro d u isit quelques oeuvres rem arquables.
Mais ce qui donne à la civilisation italienne de cette époque son a tm o ­
sphère particulière, c ’est l'activ ité des «humanistes». D epuis la seconde
moitié du 14e siècle, le m ouvem ent appelé hum anism e (le m o t provient
du latin hum anitas, «humanité», «civilisation hum aine», «form ation digne
do l’idéal hum ain») se p rép are en Italie. P étrarq u e et Boccace avaient
été d éjà ce q u ’on a appelé plus ta rd hum anistes, e t la génération
suivante développa pleinem ent le ty p e tel qu’il s e p résen te au 15e siècle
en Italie, e t un peu plus ta rd au n o rd d e s A lpes. Le p o in t de d é p a rt d e
l’hum anism e fut, bien e n ten d u , le culte d e l’an tiq u ité gréco-latine; les
hum anistes m ép risen t le m oyen âge, la philosophie scolastique e t le
bas-latin d an s laquelle elle s'ex p rim e; ils veu len t re to u rn e r aux grands
classiques de l’âge d ’o r de la litté ra tu re latine, ils e n rech erch en t les
m anuscrits, im ite n t leu r sty le e t a d o p te n t leur conception d e la litté ra ­
ture, hasée su r la rh éto riq u e ancienne. Ils ch erch en t m êm e à étu d ier les
oeuvres de la G rè c e an tiq u e; les p rem iers é ru d its sa c h a n t e t enseignant
le grec ap paraissen t e n Italie d ep u is 1400; ce fu re n t d ’ab o rd des
professeurs grecs venus en Italie; il y en e u t m êm e av a n t la chute de
C onstantinople, m ais ils fu re n t plus nom breux après; toutefois, au 15e
siècle, beaucoup d ’h u m an istes italien s sa v aien t le grec assez bien p o u r
l’enseigner e t p o u r trad u ire les oeuvres célèbres. A Florence (où une
famille d e l’aristo cratie m unicipale, a im an t les a rts e t les lettres, les
Medici, a rriv e n t au pouvoir d an s la seco n d e m oitié du 15e siècle), à la
cour papale (un des p ap es du 15c siècle. Pie II, de son nom originaire

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LE MOYEN AGE 129

Enea Silvio Piccolomini, fut lui-même un hum aniste célèbre) et chez


les au tres princes italiens les hum anistes so n t biem accueillis et jouissent
d’un grand prestige. Ils so n t tous écrivains e t poètes en latin classique,
collectionneurs, éd iteu rs et trad u cteu rs des oeuvres de l’an tiq u ité, to u ­
jours p rê ts à célébrer en vers virgiliens les gran d s qui les p ro tèg en t, à
raconter dans un style élégant des anecdotes scabreuses, e t à poursuivre
d ’invectives violentes leurs concurrents. Les hum anistes italiens de cette
époque m éprisent e n général leur langue m aternelle, l’italien; cela les
distingue de D ante et de Boccace qui avaien t aim é et cultivé l’italien
(seul P étrarq u e avait affecté d e p référer le latin): et cela les distingue
aussi de leurs successeurs, les hum anistes du 16e siècle qui, com m e nous
verrons, joignaient à leur adm iration p o u r la civilisation an tiq u e e t pour
la langue latine classique l’effort d ’élever leur pro p re langue, m aternelle
au m êm e degré de richesse, de noblesse et de dignité que celle-ci,
suivant ainsi les idées exprim ées po u r la prem ière fois d an s le tra ité
D e vulgari eloquentia d e D an te. N éanm oins, les h um anistes italien s du
14e e t du 15e siècle é ta ie n t pour la p lu p art trè s nationalistes, c a r ils
étaien t im bus de l’idée de la grandeur rom aine, e t co n sid éraien t le latin
com m e la langue véritable e t authentique de leu r pays. Les recherches
gram m aticales qu’ils poursuivaient o n t été d ’une g ran d e utilité m êm e
pour l’italien e t les a u tre s langues vulgaires. L’hum anism e co nstitue
aussi une étape im p o rta n te d an s le développem ent du ty p e professionnel
de l’écrivain en Europe. D éjà P étrarque, com m e nous l’avons d it plus
haut, n’avait plus été ni clerc, ni philosophe, ni trouvère, m ais poète-
écrivain, e t il avait réclam é et trouvé to u t le resp ect e t la gloire d u s à
cette qualité; après iui, il se form e to u te une classe de gens qui so n t
écrivains, qui v ivent d e leur plume, et qui asp iren t à la gloire; la gloire
littéraire devient u n b u t idéal. II est vrai que s ’ils vivaien t de leur
plume, iis ne vivaient pas encore du public; il au rait fallu po u r cela une
autre stru c tu re de la société, et la possibilité com m erciale d e m ultiplier
et de faire circuler les p roductions littéraires; possibilité qui fut créée
p ar l’invention de l’im prim erie vers 1450, m ais d o n t le plein développe­
m ent e t l'organisation n e se m o n tren t q u ’à p a rtir du 16e siècle. A insi, les
hum anistes du 14e et d u 15e siècle dépendaient encore, d an s la p lu p art
des cas, d ’un p ro tecte u r p uissant qui souvent espérait gagner lui aussi
l’im m ortalité p ar les écrits de ses amis hum anistes. D ans l’ensem ble,
l’hum anism e italien d e c e tte époque se distingue n e tte m e n t de la civili­
satio n m édiévale; c’est u n des co u ran ts im p o rtan ts de la R enaissance
qui p araît en Italie depuis le milieu du 14e siècle.
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130 DOCTRINE GÉNÉRALE D ES É PO Q U E S LITTÉRAIRES

IV. La l i t t é r a t u r e d a n s la p é n in s u le ib é r iq u e .

U ne puissante originalité, un caractère en m êm e tem ps orgueilleux


et réaliste, se d égagent d éjà des prem ières oeuvres de la litté ra tu re
castillane; très médiévale, elle se distingue des a u tres litté ra tu re s qui
représentent le m oyen âge européen p ar une atm osphère to u te p articu ­
lière, plus fière, m oins douce, et néanm oins plus proche de la réalité —
atm osphère due, à ce qu’on peut présum er, au so rt particulier du pays,
aux lu ttes contre les A rab es et à la race qui s’est form ée dans ces con­
ditions, La prem ière oeuvre que nous possédions, com posée vers 1140,
m ais conservée dan s un seul m anuscrit défectueux écrit en 1307, est le
C antar de m io C id; il raconte, en vers qui rappellent un peu ceux de la
chanson de geste, m ais en diffèrent p ar leur longueur inégale, les faits
d'un personnage qui avait disparu seulem ent un dem i siècle auparavant,
Ruy (abbréviation de R odrigo) Diaz de V ivar, surnom m é p a r les C h ré ­
tiens el C am peador (le cham pion), et p ar les A rab es le C id (le seigneur).
Le Cid, qui avait joué un rôle im p o rtan t dan s les com bats contre les
A rabes et les rivalités de plusieurs princes chrétiens, e t qui s’était créé
une position forte e t in dépendante, ap p araît dan s le poèm e avec tous
les traits d ’un caractère réel: h ard i et rusé, orgueilleux et populaire,
rigoureux dans ses m esures et néanm oins inspiré d ’un sen tim en t de
justice et de loyauté, assez enclin à l’ironie; le lecteur ne se trouve pas
dans une atm osphère de légende héroïque com m e c’e s t le cas pour les
C hansons de geste, m ais d an s une situ atio n historique et politique bien
définie. N o u s pouvons conclure des réd actio n s postérieures que le C an ­
ta r de mio C id rie fut p a s le seul poèm e ancien d o n t le C id fû t le héros,
et il sem ble prouvé que d ’au tres su je ts aussi o n t é té tra ité s dan s le
mêm e sty le; le sav an t espagnol R am on M enéndez Pidal a pu recon­
stitu er un de ces anciens poèm es (los Siete In fan tes de Lara) d ’après
une chronique en prose, e t un fragm ent d ’un poèm e sur R oncesvalles
(c’est le lieu où m ou ru t R oland, voir p. 115) fu t d éco u v ert récem m ent dans
la cathédrale de Pam plona. Il sem ble aussi que les m onastères on t joué
en E spagne le m êm e rôle qu’en France dans la form ation de l’époppée
héroïque (voir p. 103).
O n a des traces de poésie religieuse et did actiq u e depuis la prem ière
m oitié du 13e siècle; G onzâlo de Berceo, le p rem ier p o è te espagnol do n t
le nom nous so it conservé (m o rt vers 1268), fut un p rê tre qui raconta
dans ses v ers sim ples, réalistes, dév o ts e t ch arm an ts la vie des S aints
régionaux e t les m iracles de la V ierge; il se se rt de q u atrain s m onorim es
com posés de vers de la form e (originairem ent française) de l'alexandrin

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LE MOYEN AGE 131

épique, qui a une syllabe de plus dans la césure; on appelle cette forme
en quatrains m onorim es, trè s répandue dan s la vieille littératu re
espagnole, la cuaderna via, ou m ester de clerecia, p a r opposition à la
form e plus irrégulière de l’épopée populaire, le m ester de yoglaria. C ’est
dans cette forme, la cuaderna via, que so n t com posés la p lu p art des
poèm es didactiques et épiques du 13e sièle; ils so n t écrits p a r les poètes
plus savants et trah issen t l'influence d e sources françaises e t latines.
La seconde m oitié du 13e siècle est m arquée p ar l’activité littéraire
qu’exerça le roi de C astille et de Léon A lphonse X, surnom m é el Sabio
(le Sage, 1252—84); c'est le créateur de la prose espagnole; il composa
ou fit com poser en y collaborant un grand nom bre d ’ouvrages; p. ex. un
code (las Siete Partidas), trè s riche en renseignem ents sur la vie et les
coutum es des Espagnols de ce tem ps; des livres su r l’astronom ie, sur
les pierres, sur les jeux, tirés en grande p artie de sources arabes; un
très grand nom bre de trad u ctio n s im p o rtan tes; et su rto u t la C hronique
générale qui fut plus tard continuée et im itée, et qui, ainsi, a fondé
l'historiographie en langue espagnole. Le roi A lphonse s’in téressa aussi
à la poésie lyrique qui florissait, à cette époque, en galicien-portugais;
il fit lui-même des vers dans cette langue. Son successeur, S anche IV,
encouragea les traductio n s et com posa, d ’ap rès des m odèles latins, un
livre d’éducation pour son fils. Ce fut une époque de com pilations et de
traductions, su rto u t d ’après des sources arab es; des recueils d e contes
orientaux avaient été tra d u its m êm e av an t le tem ps d ’A lphonse et de
Sanche. L ’influence de la civilisation arab e continue dans la prem ière
m oitié du 14e siècle, qui a produit to u tefo is deux personnages et deux
livres im portants: ce so n t l’infant D on Juan M anuel, au teu r du C onde
Lucanor, e t l'archiprêtre Juan Ruiz de H ita qui a écrit le L ibro de Buen
A m or; tous les deux so n t m o rts vers 1350. Le C onde Lucanor, appelé
aussi L ibro de P atronio ou Libro de los Enxem plos, est un recueil de
contes en prose, où le com te Lucanor dem ande à son sage conseiller
Patronio ses opinions sur la m anière do n t il do it vivre et gouverner;
Patronio lui répond chaque fois par un «exemple», c’est-à-dire par une
histoire qui sert à illustrer son conseil. Le cadre m o n tre l’influence des
recueils orientaux de contes moraux, tels que le livre des Sept Sages; il
rappelle aussi le livre des 1001 N uits; toutefois la m anière de raconter
et l’esprit qui anim e l’au teu r so n t n ettem en t espagnols; c’est un livre
très bien écrit e t très réaliste; son style est p o u rta n t bien m oins libre,
l’horizon de ses idées et de ses sen tim en ts bien plus re stre in t que chez
Boccace, qui écrivit son D ecam erone vers la mêm e époque. Le Livre de
l’arch ip rêtre de H ita, el L ibro de Buen A m or, est, à côté du C an tar de
( ( ( ( ( ( r ( ( ( ( ( ( C (
132 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉR A IR ES

mio Cid, l’oeuvre la plus im p o rta n te du m oyen âge espagnol et une des
créations les plus originales de l’ancienne litté ra tu re européenne. C ’est
une so rte de rom an fo rt décousu, se serv an t de toute so rte de form es
poétiques (le qu atrain m onorim e à côté de form es im itées de la poésie
portugaise et française), e t qui em ploie to u te so rte de sty les et de gen­
res: poésie dévote, lyrism e, allégorie, satire, conte; extrêm em en t p e r­
sonnelle et réaliste, l’oeuvre est su rto u t consacrée à la description des
am ours de l'arch ip rêtre, et le personnage le plus saillant en e st l’e n tre­
m etteuse T rotac o n v en to s (qui co u rt les couvents), m odèle de beaucoup
de créations postérieures (la C eiestina, p a r exemple).
M algré l’influence de la litté ra tu re française, on ne trouve pas, en
Espagne m édiévale, beaucoup de traces du rom an courtois, du cycle
A rth u rien e t de l’idéologie de l’am our m ystique qui s ’y rattach e; des
traductions de rom ans courtois o n t été faites, il est vrai, et Ton trouve
aussi des allusions aux personnages de la T able ronde; m ais au fond, le
génie castillan s’est m ontré d ’ab o rd réfractaire à la civilisation courtoise;
le seul poèm e original qui puisse ê tre considéré comm e rom an d ’aven­
tures, el C aballero C ifar, est p lu tô t n aïf et un peu grossier. T outefois,
un s u je t du cycle de la T able ronde, l’histoire d’A m adis de G aula,
devenue beaucoup plus ta rd ex trêm em en t célèbre, m odèle des rom ans
de chevalerie de la R enaissance paro d iés p ar le D o n Q uijote de Cer-
vantès, doit avoir été rédigé au 14e siècle; m ais on n e sait pas d ’une
m anière certain e si ce fut en E spagne ou au Portugal. D ans la seconde
partie du 14e siècle, le personnage le plus m a rq u a n t de la littératu re
castillane fut le chancelier P ero Lôpez d e A yala (1332— 1407) qu i eu t
une carrière politique fo rt m ouvem entée; il a écrit un poèm e satirique
d ’une grande force, el R im ado de Palacio, e t une chronique d e son
tem ps, d o n t les conceptions so n t en m êm e tem ps plus m odernes e t plus
influencées p ar les h isto rien s de l’an tiq u ité (su rto u t T ite-L ive) que celles
d e s chroniques antérieu res: ce fu t aussi un tra d u c te u r rem arquable.
A u 15e siècle, l’influence italienne, en p rem ier Heu celle de D an te e t
d e P étrarque, prév alu t; elle se m an ifeste p ar une poésie lyrique très
artistiq u e e t raffinée qui n ous est conservée dans d e grands recueils;
j ’en m entionne le C an cionero de Baena, rédigé v e rs 1445 en C astille, et
le C ancionero d e Lope d e Stuniga, rédigé un peu plus ta rd à la cour
aragonaise de N ap les (le royaum e de N ap les fut conquis p a r les A rago-
nais en 1443); une grande collection générale fut faite au com m encem ent
du siècle suivant e t publiée en 1511 à V alenoia p a r H ern an d o de
C astillo. L’influence italien n e se m anifesta au ssi p a r d es poèm es allé­
goriques et d id actiq u es im ités d e D a n te ; parm i les p o ètes influencés

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LE MOYEN AGE 133

par celui-ci il faut citer le sa v a n t Enriquc de V illena, tra d u c te u r de


D ante et do V irgile, et Ju an de M ena qui com posa v ers le milieu du
siècle un poèm e allégorique, el L aberinto de F ortuna, e t d 'a u tre s oeuvres
du m êm e genre. M ais l’écrivain le plus im p o rtan t de la prem ière m oitié
du 15e siècle fut Inigo Lôpez de M endoza, M arqués de Santillana (1398
—1458), un p aren t du chancelier Lôpez de A yala; poète docte e t ch ar­
m ant, il fut collectionneur d e m anuscrits, un des prem iers critiq u es et
historiens de la litté ra tu re m édiévale et réd acteu r d'un recueil de p ro ­
verbes populaires (refrancs). Les plus belles parm i ses poésies so n t les
chansons gracieuses et légères de sa jeunesse (decires, scrranillas) dans
le style bucolique; il a écrit à son ami, le C onnétable de Portugal, une
lettre très précieuse pour nous, dans laquelle il d o n n e un aperçu général
de la poésie dans les différentes langues rom anes. C e n ’est que d an s la
seconde m oitié du 15c siècle que la poésie d ram atique religieuse ap ­
p araît dans l’oeuvre de G ôm ez M anrique, neveu de Santillana e t poète
lyrique e t didactique de grand éclat; il a com posé un poèm e d ram a­
tique su r la naissance du C hrist. Il est vrai que ce genre de poésie doit
être beaucoup plus ancien, d’ap rès les tém oignages in d irects qui nous
sont conservés; m ais la seule pièce antérieure qui nous soit parvenue
e st un fragm ent d ’un m y stère des R ois M ages qui d a te de la prem ière
m oitié du 13e siècle. U n poète fo rt suggestif de la fin du m oyen-âge
espagnol fut le neveu de G ôm ez, Jorge M anrique, m o rt en 1478, qui a
com posé la plus belle p eu t-être des nom breuses poésies sur la m o rt que
la fin du m oyen-âge a vues n a ître un peu p a rto u t en E urope; ce so n t
les C opias p o r la M uerte de su P adre. Parm i les p ro sateu rs du 15e
siècle nous nom m erons F ernan Pérez de G uzm an, lui aussi p aren t
d’A yala e t de Santillana, m o rt vers 1460, a u teu r du M ar de H istorias,
grand p o rtraitiste d e ses contem porains; et parm i les sa tire s politiques
qui fu ren t nom breuses, su rto u t sous le règne m alheureux du roi
E nrique ÎV (1454— 1474), la plus im p o rtan te fut écrite so u s form e de
dialogue e n tre deux bergers; ce sont les C opias de Mingo Revulgo do n t
on ignore l’auteur.
A p a rtir de 1479, la plus grande p artie d e la péninsule (excepté le
Portugal) form e une u n ité politique à la suite du m ariage d ’Isabelle de
C astille avec F erd in an d d ’A ragon; c’est le com m encem ent de l’apogée
de la puissance espagnole; l’E spagne é ta it devenue, p a r la chute du
dernier royaum e arabe, celui de G renade, entièrem en t et définitivem ent
un pays chrétien, européen e t occidental; elle devenait, p ar la décou­
verte d e l’A m érique, un em pire vaste e t extrêm em en t riche. C ’est en
même tem ps ie com m encem ent de l’hum anism e espagnol qui, dès scs
( ( ( ( ( ( ' (' C ( ( ( ( ( (

134 DOCTRINE G ÉN ÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

débuts, s ’intéressa à la langue vulgaire; le p rem ier grand hum aniste


espagnol, A nton io de N ebrija (1444—1522), écrivit une gram m aire castil­
lane et un dictionnaire latin-castillan. C ’est encore à cette époque qu’on
com m ença à recueillir la poésie populaire des Rom ances; ce sont des
chansons derni-épiqucs dem i-lyriques d o n t l’origine est fo rt contestée,
m ais qui ne so n t certain em en t pas des docum ents de la plus ancienne
poésie espagnole comm e on l’a cru longtem ps; il y en a de trè s belles.
Le prem ier recueil im prim é e st le C ancionero de R om ances d ’A nvers,
paru vers le milieu du 16e siècle; un a u tre recueil célèbre fu t publié
deux siècles plus ta rd ; c’est la Silva de R om ances (Z aragoza 1750/1).
N ous ne consacrerons que quelques brèves observations à la litté ra ­
ture des deux au tres langues de la péninsule, la littératu re catalane et
la littératu re galicienne-portugaise. Elles o n t été toutes les deux dès
leurs débuts trè s influencées p a r la poésie provençale.. La poésie cata­
lane s’est mêm e longtem ps servie d ’une langue spéciale, interm édiaire
entre le provençal et le catalan. A u 15e siècle, la poésie lyrique catalane
eut une période de floraison, e t p ro d u isit des oeuvres d ’une fo rte origi­
nalité; le plus célèbre parm i les nom breux p oètes fut le V alencien
Auzias M ard i (1397— 1459). P our la prose, écrite dès le d ébut en catalan
pur, il y eut des chroniqueurs rem arquables, d o n t le plus connu est
R am ôn M untan cr (1265— 1336), e t le philosophe R am ôn Lull (latinisé
R aym undus Lullus, 1235— 1315), très influencé p ar la pensée arabe, et
qui seul parm i les philosophes scolastiques du m oyen âge a composé
non seulem ent un poèm e, m ais aussi ses écrits philosophiques d a n s sa
langue m aternelle catalane; leur trad u ctio n latine est due, à ce qu’il
sem ble, à ses disciples. A p rès la réunion de la C atalogne avec la C astille
(elle faisait aup arav an t p a rt du royaum e d ’A ragon) la litté ra tu re c ata­
lane ne s ’est plus développée, e t le catalan p e rd it peu à peu son im por­
tance comm e langue littéraire; il fut ressuscité au 19e siècle p ar un
groupe de poètes.
La poésie lyrique- en galicien-portugais, elle aussi inspirée p ar le
m odèle provençal, a p ro d u it ses plus belles oeuvres beaucoup plus tôt,
au 13e siècle, sous le règne des rois A lphonse III (1248— 1279) et Diniz
(1279— 1325). Elle nous est conservée d an s de gran d s recueils appelés
C ancioneiros; le plus célèbre d ’e n tre eux e st le C ancioneiro de A yuda,
m anuscrit écrit au 14e siècle (voir aussi ce que nous avons dit à la page
131 sur les collections faites p ar le roi de C astille A lphonse le Sage).
L'influence castillane fut trè s fo rte aux 14e e t 15e siècles; ce n ’est que
pendant la R enaissance que la litté ra tu re portugaise recom m ence à sc
développer indépendam m ent.

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135

B. LA RENAISSANCE.

J. R e m a r q u e s p r é l im in a i r e s .

Le lôèm e siècle est généralem ent considéré comm e le com m encem ent
des tem ps m odernes en Europe; et p en d an t longtem ps on a expliqué
le renouvellem ent des forces hum aines qui s’est p ro d u it alors p a r le fait
que d u ran t cette période on a redécouvert la civilisation gréco-rom aine,
q u ’on a recom m encé à étudier et à adm irer les oeuvres de sa litté ra tu re
et de son art, e t que p ar là les hom m es, en se délivrant des entraves
qu’im posait à leur activité intellectuelle le cadre trop é tro it du
christianism e médiéval, sont arrivés à développer pleinem ent leurs forces
et à créer un nouveau type d 'hum anité: l’hom m e qui te n d p ar ses
facultés intellectuelles et m orales à dom iner to u tes les ressources de la
nature et à en profiter pour se faire une vie heureuse su r la te rre même,
sans atten d re la b éatitu d e éternelle que la religion lui p ro m e tta it après
sa m ort. C ontre cette explication, on a objecté, depuis quelque tem ps,
que la Renaissance n 'était pas seulem ent un m ouvem ent de reto u r à la
civilisation gréco-rom aine; que ce reto u r, d’ailleurs, avait com m encé
bien avant le lôèm e siècle, au m oins d an s quelques pays; que la
R enaissance était to u t aussi bien un grand m ouvem ent religieux et
m ystique à l’intérieu r du christianism e m êm e; que des faits économ iques
e t politiques, des inventions et des découvertes, o n t joué un rôle bien
plus grand dans to u t le développem ent que les études classiques; et
que, si la civilisation gréco-rom aine avait suffi à produire l'hom m e
m oderne, cet hom m e m oderne au rait dû a p p araître dans cette civilisation
m êm e, tandis qu’en réalité la civilisation antique, après avoir donné des
résultats éclatants et incom parables dans le dom aine littéraire, artistique,
philosophique et politique, a péri parce que, dans le dom aine p lu tô t
pratiq u e des sciences et de l’économie, elle ne s’est pas développée assez
pour accom plir les tâches que l’organisation de la société civilisée lui
im posait. La discussion sur les causes de la R enaissance d u re n t en
Europe depuis un siècle, depuis la publication des oeuvres de M ichelet
et su rto u t de celles de Jacob B urckhardt; nous nous b o rn ero n s à exposer
les faits les plus im p o rtan ts en les classant de no tre point de vue, c’est-
à-dire du point de vue de la philologie rom ane.
1) D e ce poin t de vue, la R enaissance est to u t d ’abord l'époque
p endant laquelle des langues rom anes (com me, du reste, aussi les autres
langues vulgaires européennes, l’allem and et l’anglais p a r exem ple)
acquièrent définitivem ent la position de langues littéraires, scientifiques
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136 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

et officielles, e t où la su p rém atie du latin est définitivem ent détru ite


(voir page 91). C ela p eu t sem bler étrange, puisque la R enaissance est
l’époque où on s ’est rem is à cultiver l’étu d e du latin classique. Mais
c’est précisém ent p ar la culture du latin classique q u ’on a définitivem ent
fait du latin un e langue m o rte; le latin du m oyen âge, le bas-latin, avait
cté une langue relativem ent vivante et p ra tiq u e qui se p liait aux besoins
de la pensée et de la science m édiévales; en le m éprisant, en reto u rn a n t
à ïa langue des auteu rs classiques qui avaient écrit 1 500 an s auparavant,
les hum anistes en faisaient une langue de valeur p urem ent esth étiq u e
qui ne pouvait s ’em ployer san s difficulté que p o u r les étu d es classiques
et à la rigueur pour quelques ouvrages d e philosophie et de polém ique.
Les sciences e t l’adm inistration, la politique e t la poésie vivante ne
savaient que faire d ’une langue qui, to u t en é ta n t d ’une très grande
élégance e t d’un très grand charm e p o u r les connaisseurs, reflétait une
civilisation m orte depuis longtem ps, et qui, en condam nant l’introduction
de néologism es, se b a rra it à elle-même la possibilité de s’a d ap te r à la
vio présente. D ’autre part, les hum anistes du 16ème siècle, qui p ar leurs
études dans les langues classiques avaien t acquis une connaissance
appronfondie de 1a gram m aire et de la stru c tu re de la langue littéraire
en général, essayaient avec grand succès de réform er et d ’enrichir ieur
propre langue m aternelle selon les expériences q u ’ils avaient faites en
étudiant le latin e t le grec; il s ’est développé ainsi un m ouvem ent qu’on
appelle «hum anism e en langue vulgaire» d o n t l’an cêtre est D ante
(page 123). C e m ouvem ent d o n n a it aux différentes langues rom anes
l’uniforinité de l’orth o g rap h e e t d e la gram m aire, un vocabulaire plus
riche e t plus choisi, u n ry th m e plus élégant e t un style plus consciem ­
m ent artistiq u e. O r, deux a u tre s facteurs o n t puissam m ent contribué
à littérariser et à sta n d a rd ise r les langues vulgaires. C ’est d ’abord la
grande révolution religieuse qui a co n d u it à la form ation des Eglises
p ro testan tes. Les peuples s’y in téressaien t passionném ent; on voulait
savoir la v érité su r la d o ctrin e chrétienne, o n v oulait se renseigner soi-
m êm e; la Bible fu t tra d u ite (la trad u ctio n allem ande de la Bible par
L uther e s t la b ase de l’allem and litté ra ire m oderne), e t une foule d ’écrits,
de controverses, p arfois en form e d e pam p h lets brefs, fu ren t publiés
dans les langues vulgaires; beaucoup plus d e perso n n es qu’auparavant
apprenaient à lire po u r pouvoir su iv re elles-m êm es ies con tro v erses sur
!a foi. En m êm e tem ps une in v en tio n technique, celle de l’im prim erie,
faite en Europe v ers le milieu du 15ème siècle, re n d a it possible la
satisfaction de ce besoin, en p e rm e tta n t ia mise en circulation d es
écrits d an s une m esure incom parablem ent plus large q u ’à l’époque

e
( ( ( ( ( (

LA RENAISSANCE 137

précédente. O r, l’im pression n e facilitait pas seulem ent la dissém ination


des écrits, m ais contribuait aussi à la stan d ard isa tio n de la langue
littéraire; on s ’aperçut q u ’on possédait dans chaque pays, en Italie, en
France, en A llem agne, etc., une langue n ationale com m une que les
personnes p arlan t les différents dialectes régionaux pouvaient toutes
com prendre si elles ap p ren aien t à lire; et nécessairem ent on éprouva
le besoin d'unifier l’orthographe, la gram m aire et le vocabulaire d e cette
langue im prim ée.
A insi, à p a rtir du lôèm e siècle, les langues vulgaires deviennent
l'instrum ent principal et plus ta rd l’in stru m en t unique de la vie in­
tellectuelle et littéraire; elles deviennent aussi peu à peu l’in stru m en t
unique des publications officielles, des lois, édits, jugem ents, traités
internationaux etc.; ce n ’est que l’enseignem ent univ ersitaire qui se
m ontre longtem ps réfractaire e t qui garde longtem ps le latin comme
languo principale; dans quelques pays, cela a laissé des traces ju sq u ’à la
fin du 19ème siècle. M ais ce n ’éta ie n t que des résidus; dan s l’ensem ble,
la victoire des langues vulgaires e st com plète au lôèm e siècle. P a r là,
elles deviennent incom parablem ent plus riches et plus élastiques; leur
force d’expression grandit, elles deviennent un o b je t de so in s e t d ’étude;
et chaque peuple s ’efforce de faire de sa propre langue littéraire la plus
belle e t la plus riche de tou tes; c’est à ce b u t qu’o n t servi les prem ières
académ ies fondées aux lôèm e et 17ème siècles.
2) D epuis la fin du lôèm e e t su rto u t au lôèm e siècle, l’horizon in­
tellectuel des E uropéens s’ag ran d it su b item en t e t én orm ém ent à la suite
des découvertes géographiques e t cosm ographiques. O n découvrit
l’A m érique et la route m aritim e d es Indes, e t de gran d s m athém aticiens
e t astronom es p rouvèren t que la te rre n ’é ta it pas le c e n tre d e l’univers,
m ais seulem ent une p e tite planète d an s le sy stèm e du soleil, e t que ce
systèm e n’é ta it qu’un d e s sy stèm es parm i d’in n o m b rab les m ondes d ’une
étendue dont l'im agination é ta it incapable d e se ren d re com pte. O n
s’aperçut que ce n ’éta it pas le soleil qui to u rn ait au to u r d e la terre
im muable, m ais que c’é ta it la te rre qui, d ’un d o ub le m ouvem ent,
to u rn ait autour d’clle-m ême e t au to u r du soleil- 11 est vrai que les
découvertes cosm ographiques ne fu ren t pas to u t d e su ite com prises par
les masses;” toutefois elles se divulguaient peu à peu, e t la découverte
des continents du globe, h ab ités p a r des hom m es jusq u e là inconnus,
ay an t leur vie, leurs hab itu d es e t leurs croyances, fu t à elle seule un
choc qui ébranla toutes les h ab itu d es e t les croyances enracinées en
E urope; to u t le systèm e de la création e t de l’o rganisation du m onde
physique e t m oral, tel que la philosophie de l’Eglise l’enseignait, fut
C (• ( r < ( ( ( { ( ( _ ( ( ( (

138 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

ébranlé, e t une fo rte im pulsion fut donnée à la v olonté hum aine de


poursuivre les recherches scientifiques po u r se re n d re com pte de la
situation exacte d e l’hom m e dan s l’univers.
3) E n m êm e tem ps (e t m êm e d éjà au p arav an t dans quelques pays
comme l’Italie) l’hum anism e se m it à cultiver l'étu d e de l’antiquité
gréco-rom aine. C e n ’é ta it p as seulem ent une question de beau style
latin; c’éta it to u t un m onde nouveau qui, enseveli ju sq u e là dans l’oubli,
réapparaissait; un m onde de b eauté harm onieuse, de liberté spirituelle,
et une m orale qui p e rm e tta it de jo u ir d e la vie. A côté de la littératu re
ce fut aussi la philosophie an tiq u e qui fu t ressuscitée, su rto u t celle de
P laton e t de ses successeurs; les a rts de l’antiquité, l’a rch itcetu re e t la
sculpture réapparu ren t. U ne nouvelle form e de vie, libre, harm onieuse,
lum ineuse, sem b lait se p rép arer; l’im itation des form es de l’antiquité
dans la litté ra tu re et dan s les a rts d o n n ait à l’E urope (et su rto u t à
Ilta lic ) une atm osphère to u te différente de celle q u ’avaien t créée,
auparavant, la philosophie scolastique et l’arch itectu re gothique. 11
sem blait aux artiste s e t aux hum anistes de la R enaissance que les
hom m es sau raie n t enfin, sous l’im pulsion de l’an tiq u ité rem ontée à la
surface, se délivrer de la lourdeur so m b re e t de la tristesse m é ta ­
physique du m oyen âge; e t un dédain p ire que la haine les rem plissait
contre to u tes les m éth o d es d ’éd ucation sco lastiq u e (fo rt déchues depuis
l’époque de Saint-T hom as d ’A quin); co n tre l’Eglise corrom pue, avec ses
prélats rapaces et voluptueux, ses m oines sales e t ignorants, son
culte m écanique e t ses su p erstitio n s ridicules; co n tre la sottise, le
m anque de liberté, le refoulem ent de la vie sexuelle, l’hostilité envers
le corps hum ain, la n atu re vivante et la b eauté artistique. Il ne faut
p o u rtan t pas croire que la R enaissance ait été, dan s so n ensem ble, anti-
chrétienne. C ertain em en t il existait, d an s c e tte période, beaucoup de
personnes qui n 'é ta ie n t pius croyantes; m ais c’éta it des indifférents qui
ne co m battaien t pas, et qui ne découvraient leurs pensées qu’à peu
d’amis. L'im m ense m ajorité, m êm e des hom m es instruits, voulaient
rester chrétiens, mais voulaient une réform e du culte e t une purification
de l’Eglise.
4) E t ce fut la prem ière fois dan s sa longue h istoire que l’Eglise
catholique occidentale ne su t pas se réform er et s'a d a p te r aux nouvelles
circonstances quand il en éta it encore tem ps. C onduite p ar des -gens
parfois trè s intelligents, m ais qui eux-m êm es étaien t im bus d ’idées
sceptiques, aim aient les jouissances de la vie et poursuivaient des buts
politiques égoïstes, enveloppée dan s un noeud inextricable d ’in térêts
personnels e t d ’affaires, elle n ’aurait pu être sauvée de la cata stro p h e

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LA RENAISSANCE 139

q u e p ar un personnage p u issan t e t inspiré, p a r un sain t; e t ce sa in t lui


m anqua d an s cette heure décisive. P arm i ses adversaires, on peut
distinguer deux groupes; l’un, com posé de gens d e la plus haute civili­
sation, désirait un christianism e m oins dogm atique et plus pur, laissant
plus de liberté à la dévotion individuelle e t sa c h a n t acco rd er le dogm e
chrétien avec la pensée antique, su rto u t avec le platonism e fo rt répandu
à cette époque; ce groupe, q u ’on appelait alo rs «les libertins spirituels»
et d o n t le personnage ic plus connu éta it une princesse française, la
Reine M arguerite de N av arre, fut peu dangereux pour l'Eglise et lui
resta en général, du moins extérieurem ent, fidèle. L’autre groupe, auquel
se rattach a bientôt un m ouvem ent populaire de la plus grande envergure
dans tous les pays au no rd des A lpes, a tta q u a l’Eglise, après quelques
hésitations, ouvertem ent e t de front. Le théologien allem and M artin
Luther, professeur à l’U niversité de W ittenberg, publia d ’ab o rd une
pro testatio n violente contre un abus scandaleux, la vente en gros de la
rém ission des péchés (indulgences); et quand, grâce à la parfaite
incom préhension de la cour papale, qui ne se ren d ait aucunem ent
com pte de la disposition des esp rits au nord des A lpes, l’affaire
s’envenim a, L uther sépara définitivem ent sa doctrine de celle de l’Eglise
catholique, et, soutenu p ar une grande p artie du peuple et p ar plusieurs
princes allem ands, fonda la prem ière Eglise p ro testan te. C es événem ents
se produisirent e n tre 1517 et 1522, tandis q u ’en Suisse, à Z u rich et dans
ses environs, un m ouvem ent parallèle se déclarait. D es désordres
révolutionnaires ou des m o tifs économ iques se m êlaient aux tendances
religieuses co n tre lesquels L u th er lui m êm e p rit parti, aggravaient
la situation; m ais m algré ces difficultés et m algré l’opposition tenace des
catholiques, le p ro testan tism e lu thérien s’é tab lit solid em en t en
A llem agne e t en Scandinavie. U n au tre réform ateur, le P icard Jean
C alvin, qui avait com m encé so n activité en 1532 à Paris, fonda son
Eglise vers 1540 à G enève. C alvin tro u v a lui aussi beaucoup d ’a d h éren ts
en A llem agne, m ais son influence s’exerça su rto u t en Suisse, en France,
aux Pays-Bas et en Ecosse. Ce fut la fin de l’unité religieuse en O ccident,
l’origine de beaucoup de tro u b les politiques e t un grave obstacle pour
l’organisation de la société dans les différents pays de l’E urope; mais
ce fut aussi l’origine d es idées les plus im p o rta n te s d e la société
m oderne. La conception de la lib erté de la conscience, e t p ar conséquent
celle de la liberté de la pensée, non m oins que celle de la to lérance se
so n t form ées dans les lu tte s religieuses d u lôèm e et du 17cme siècle.
C es conceptions auraien t pu se form er d ’une m anière différente, p a r
exem ple à propos de co m b ats politiques ou scientifiques. M ais n i la
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140 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉR A IR ES

politique ni la science n e fu ren t com prises à cette époque p ar les m asses


de la population, tan d is que la foi é ta it le cen tre m êm e de leur vie; et
dès qu’ils eurent com pris q u ’ils avaien t besoin d e liberté d an s ce
dom aine qui les to u ch ait im m édiatem ent, e t que la liberté de la
conscience religieuse é ta it liée indissolublem ent à la liberté générale,
c’est-à-dire à la lib erté politique, ils fu ren t poussés nécessairem ent dans
la voie politique; l’idée de la liberté politique, c’est-à-dirc de la dé­
m ocratie avec to u t ce q u ’elle com porte pour l’autonom ie et les droits
de l’homm e, et avec to u tes .ses conséquences sur le dom aine
adm inistratif, juridique, scientifique et économ ique, est issue en Europe
de l’idée de la liberté de conscience, c’est-à.dire des luttes pour la
Réform e.
D ans un certain sens, hum anism e et réform e so n t nés d'un même
besoin: celui de re m o n ter aux sources pures, en écartan t les décom bres
de la trad itio n qui s ’y étaien t superposés; comm e l’hum anism e écarta
la science m édiévale qui avait déform é et ad ap te à ses besoins la
civilisation antique sur les ruines de laquelle elle s’était fondée, et
chercha à retrou v er les te x te s et e n général les oeuvres au thentiques de
celle-ci, la R éform e chercha à délivrer le christianism e lie to u t l’amas
de trad itio n s secondaires d o n t un développem ent de quinze siècles,
l’av ait recouvert, e t à re m o n ter aux sources pures des Evangiles. La
R éform e condam nait ainsi le culte des Saints et de la V ierge, le pouvoir
surnaturel des p rê tre s et l’au to rité du Pape; elle perm it au clergé le
m ariage et abolit les couvents; elle é tab lit le culte religieux en langue
m aternelle. T outefois, d an s son sein m êm e, des dissensions su rgirent
sur l’in terp ré tatio n des Evangiles; L u th er qui fut un hom m e d ’un
tem péram ent puissant, in tu itio n n iste, im aginatif, trè s attach é aux sy m ­
boles concrets de la foi, n e p u t jam ais s’accorder avec Calvin, caractère
froid, rationaliste, m éth o d iq u e e t ab stra it; de so rte que ies deux g randes
Eglises p ro testan te s re stè re n t séparées. L’Eglise catholique fit un grand
effort pour se réorganiser e t p o u r regagner le terrain p erdu; ce fut le
m ouvem ent de la C ontre-R éform e, m arqué d ’abord p a r la fondation de
l’o rd re d es Jésu ites et organisé p a r le C oncile de T re n te (1545 à 1563).
La C ontre-R éform e n ’a plus pu su p p rim er ni m êm e considérablem ent
affaiblir le p ro testan tism e, m ais elle a réorganisé e t m odernisé l’Eglise
catholique.
5) Le besoin d e rem o n te r aux sources, ressen ti a u tan t p a r les
hum anistes que p a r les réfo rm ateu rs (beaucoup d ’hum anistes furent
parm i ies principaux p ro m o teu rs do la R éform e) a cond u it à la fondation
de la philologie; l’invention de l'im prim erie y contribua beaucoup; un

o
(. (.' C ( ( C ( C C C < L C ( . C C

LA RENAISSANCE 14)

grand nom bre d ’im prim eurs furent en m êm e tem ps d es hum anistes
distingués, e t quelques-uns furent trè s a tta c h é s à la Réform e. C ’e s t à
cette époque e t dan s cette situation, que la recherche e t l’éd itio n des
m anuscrits, activité que j ’ai décrite su r les prem ières pages de ce livre,
s’im posa et se développa to u t spontan ém en t. A côté de leur activité
érudite, qui consista en éditions, en oeuvres su r la gram m aire e t le
sty le du latin e t d e ieur p opre langue m aternelle, su r la lexicographie
e t l’archéologie, ces philologues hum anistes accom plirent une tâche im ­
p o rtan te de vulgarisation: ils furent les tra d u c te u rs des g ran d es oeuvres
de i’antiquité; p ar là, ils o n t donné au public, qui é ta it en tra in de se
constituer, une idée de la civilisation gréco-rom aine, u n goût plus sû r
et plus raffiné, et aux p oètes la possibilité d ’im iter ces chefs-d’oeuvre.
6) Disons, à ce tte occasion, un m ot su r le «public». A v an t la R enais­
sance, un public dans le sen s m oderne du m o t n ’existait pas; à sa place
il y avait le peuple, sa n s instruction, n ’ay a n t com m e fo rm atio n in tel­
lectuelle que les v érités de la foi catholique que l’Eglise lui enseignait.
D epuis la fin de la Renaissance, il se form a peu à peu une couche
sociale, d’abord peu nom breuse, mais qui au g m entait continuellem ent,
com posée d’aristocrates et d e bourgeois enrichis, qui sav ait lire et
écrire, p ren ait p a rt à la vie intellectuelle, aim ait l’a rt e t la littératu re, se
form ait un goût et devenait, sans être érudite, assez in stru ite e t assez
puissante pour devenir peu à peu l'arb itre de l’a rt et de la vie littéraire
La form ation du public in stru it e n E urope e t la lente extension de sa
puissance, lente m ais ininterrom pue depuis ia R enaissance, extension qui
a duré plus de tro is siècles et qui n ’a p ris fin que p a r le développem ent
to u t récent où les peuples européens dan s leur to ta lité so n t devenus
«public» e t o n t d étru it ainsi le caractère d ’élite que le public av ait eu
d’abord, est un phénom ène des plus in téressan ts e t des plus im p o rtan ts
de la civilisation m oderne. C e développem ent co m p o rte aussi la form a­
tion d’une nouvelle profession et d ’u n nouveau type hum ain: l’écrivain
ou «l’hom m e de lettres» qui écrit pour le public e t qui v it de lui en lui
v endant sa production so it directem en t so it p a r d es interm édiaires.
A v an t la R enaissance, c e tte profession n’a u rait p as eu de base; ceux qui
écrivaient ne dépend aien t pas du public (car ce public n’existait pas, et
d’ailleurs, avant l’im prim erie, la possibilité de répandre les oeuvres en
q u an tité suffisante m anquait), mais, ou b ien de l’Eglise, ou d 'u n grand
seigneur, ou avaient d ’au tre s ressources po u r su b v en ir à leurs besoins;
ce n’étaien t que les ty p es to u t au bas de l’échelle littéraire, les jongleurs
et chanteurs des foires, qui vivaient dans un certain sen s du «public»;
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142 DOCTRINE G ÉN ÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

mais on voit bien que c’est a u tre chose que l’écrivain m oderne. Le
développem ent de la profession d ’écrivain se fit aussi len tem en t que
celui du public; le 16ème e t m êm e le 17ème siècle m o n tre n t encore bien
des phénom ènes de tran sitio n ; ce n ’est q u ’au 18ème siècle que le type
de l’écrivain v iv an t du public s'é ta b lit définitivem ent.
7) Bien entendu, to u s ces changem ents euren t une base économ ique
dont nous ne parlero n s que fo rt som m airem ent. En Italie et dans quel­
ques au tres pay s européens, le com m erce e t l’activité industrielle su r
une base plus large e t plus rationnelle s ’étaien t développés d é jà bien
av an t le lôèm e siècle. M ais v ers 1500 un événem ent décisif entraîn a
l’O ccident to u t e n tie r dans la voie du grand com m erce e t du régime
capitaliste: ce fu ren t les g randes découvertes d ’outre-m er. D es m archan­
dises jusque là inconnues ou rares et peu consom m ées comm e le coton,
la soie, 'e s épices, le sucre, le café, le tabac, p ro d u ites désorm ais à peu
de frais par le travail forcé des esclaves noirs, e n tre n t en grande
quantité en Europe et deviennent de consom m ation courante; d ’énorm es
richesses nouvelles, su rto u t une q u an tité jusque là inim aginable d ’or et
d ’argent, parviennent, to u t d ’abord en Espagne et au P ortugal (car ce
fu ren t ces deux p ay s qui, com m e prem ières puissances coloniales, en
eurent le profit im m édiat), et ensuite d a n s le reste de l’Europe, su rto u t
aux Pays-Bas, m ais aussi e n A ngleterre, en France, en A llem agne.
L’Espagne, qui posséd ait p resq u e to u tes les m ines d ’o r e t d ’arg en t
découvertes en A m érique, essayait d ’en g ard er le pro d u it, m ais n ’ay an t
que de faibles ressources' en elle-m ême e t voulan t profiter d e sa richesse
pour élever le niveau d e vie de ses h ab itan ts, elle d u t échanger u n e
grande p artie de ses m étaux précieux c o n tre les denrées et m archandises
d o n t elle av ait besoin. L es m étaux précieux qui e n tre n t en E u ro p e y
h â ten t le progrès du capitalism e financier e t to u t en p ro v o q u an t des
crises terribles, d o n n e n t à une couche b ien plus large qu’a u p arav an t
la possibilité d e s’enrichir; c ’est la classe «moyenne», la bourgeoisie
m oderne qui co n stitu era le public d o n t nous avons parlé au p arag rap h e
précédent. Le com m erce in térieu r et s u rto u t le com m erce extérieur e t
m aritim e, en évoluant trè s rapidem ent, en co u rag en t l’esp rit d ’entreprise,
m odernisent les procédés économ iques, créen t d es m éthodes nouvelles
d’organisation et d e crédit, et font n a ître p a rto u t le goût des affaires,
du travail économ ique, du gain et du luxe. 11 se fo rm ait aussi u n ty p e
d ’hom m es qui considéraient le travail économ ique com m e u n d evoir
austère e t l’acquisition des richesses com m e un signe visible d e la béné­
diction de Dieu, de so rte qu'ils com binaient l’esp rit des affaires avec

o
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LA RENAISSANCE, 143

une dévotion extrêm e, un m oralism e sévère e t une vie presque ascétique;


ces gens, qui o n t créé cette éthique du travail qui est tellem ent
caractéristique pour l’E urope m oderne, se tro u v en t d 'ab o rd su rto u t d an s
les p ays où le calvinism e exerça une fo rte influence: en Suisse, aux Pays-
Bas, dans les pays anglo-saxons e t chez les calvinistes e n France
(huguenots).
8) D ans la plu p art des pays européens, l’évolution politique que j ’ai
esquissée plus h aut (pages 93—94) e s t term inée au 16e siècle: les
peuples o n t acquis leur conscience nationale, et le pouvoir particulariste
de la féodalité est désorm ais détru it. M ais ce ne fut pas to u t de suite la
bourgeoisie qui arriva au pouvoir; dans la plu p art des p ay s en question,
le besoin de créer une organisation cen trale dans le dom aine politique e t
économ ique e t de réprim er les graves d éso rd res qui prov en aien t des
luttes religieuses m enait à une co n cen tratio n du pouvoir, jusq u e là
inconnue, dans les m ains du m onarque; c’est l’absolutism e qui triom pha
au tan t des seigneurs féodaux, réduits d o rén av an t au rôle de courtisans,
que des organisations de la bourgeoisie; celle-ci, ay an t besoin d'être
soutenue dans ses affaires p ar un fo rt appui politique, fut peu à peu
obligée de renoncer, en faveur du m onarque, à 1 in d épendance acquise
vis-à-vis des seigneurs féodaux. Ce n ’est, bien entendu, qu’une esquisse
fo rt som m aire d ’un développem ent qui d ’ailleurs n e fu t pas identique
dans tous les pays; l’absolutism e n ’é ta it établi au 16ème siècle q u ’en
Espagne e t dans quelques principautés de l’Italie; en France il ne
triom pha qu’au 17ème siècle: il ne réu ssit jam ais à s’é tab lir solidem ent
ni en A ngleterre ni aux Pays-Bas; et q u an t à l'A llem agne, so n évolution
fu t tro p com pliquée po u r être expliquée ici. M ais la ten d an ce à la con­
cen tratio n du pouvoir dan s les m ains du m onarque, c’est-à-dire à
l’absolutiisme, fu t p a rto u t trè s forte, su rto u t depuis la seconde m oitié du
16ème siècle, quand l’enthousiasm e du p rem ier m ouvem ent intellectuel
e t religieux e t l’ard eu r de la lu tte avaien t fait place à la fatigue, au
scepticism e e t au besoin d ’ordre. O r, l’absolutism e m enait à u n nivel­
lem ent de la population; les anciennes castes — la noblesse féodale, le
clergé, la bourgeoisie, les m étiers, les p ay san s — d o n t chacune éta it
subdivisée encore en plusieurs groupes hiérarchiques, p e rd a ie n t peu à
peu leur im portance politique, puisque to u s étaien t egalem ent su je ts du
m onarque absolu qui gouvernait non pas, com m e au p arav an t, avec leur
aide, e n se se rv a n t de leurs organisations, m ais d irectem en t p a r des
personnes d ép en d an t entièrem en t de lui, p a r des fonctionnaires; cette
profession de 'fo n ctio n n a ire d ’F.tat» com m ençait peu à peu à s’organiser.
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144 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

C ’e st une lc-ngue évolution, ce tte déchéance des castes anciennes; au


lôèm e siècle, on n ’en v o it que le com m encem ent; elle m enait à une
nouvelle form e de la société, d an s laquelle les hom m es ne se distinguent
plus par castes, selon leur naissance e t leur profession, mais plu tô t par
classes, leur situ atio n économ ique; ou, si l’on v eu t exprim er la même
chose d ’une m anière différente, dan s laquelle u n e seule caste, la b o u r­
geoisie, survivan t elle seule com m e puissance politique, se subdivisait
en classes. Mais, com m e je viens de le dire, c’est une longue évolution
dont le lôèm e siècle ne tra h it que les prem iers sym ptôm es.
9) Plusieurs fois déjà, d an s les pages que je viens d ’écrire, j ’ai dû
faire allusion à des développem ents qui, to u t en se dessinant depuis le
lôèm e siècle, ne se so n t définitivem ent déclarés e t n ’o n t trouvé leur
form e bien circonscrite que dans les siècles suivants. C ette qualité de
fécondité en puissance, d ’évolution inachevée de ■germ e pour les
floraisons futures, est peu t-être la qualité la plus caractéristique et la
plus im portante de ce p rem ier siècle de l’E urope m oderne. D es individus
d’une puissance créatrice presque surhum aine, ivres d ’idées et de visions
nouvelles, apparaissent dan s presq u e tous les pay s de l’occident et
exercent leur activité d an s tous les dom aines; liés néanm oins, d’une
part, plus ou m oins consciem m ent, à la trad itio n médiévale, ne v oyant
d’autre p art, aucune lim ite à l’activité créatrice de leur esprit, ils p ro ­
duisent sa u v en t des oeuvres hardies, fantastiques, utopiques; presque
chacun d’eux est plein de co n trad ictio n s intérieures, e t q uand on en
envisage plusieurs, leurs activités sem blent s’entro-croiser e t se com ­
b a ttre ; leur unité ne réside q u e d an s leu r dynam ism e éx u b éran t et dans
la richesse des germ es co n ten u s d an s leurs oeuvres. P a r conséquent, ni
en politique, ni en économ ie, ni d an s les sciences, ni e n philosophie, ni
dans les a rts ou la litté ra tu re on ne tro u v e beaucoup de form es défi­
nitives, de m éth o d es b ien établies et de ré su ltats stables. S urtout dans
les pays au n o rd des A lpes, to u t e st crise, m ouvem ent et germ e de
l’avenir. D es groupes d e la p o p ulation se soulèvent, poussés en mêm e
tem ps p ar des besoins religieux et m atériels, besoins qu’ils ne sav en t ni
distinguer ni form uler n e tte m e n t; des excès terribles, a u ta n t d e la p a rt
des révolutionnaires que des réactionnaires, so n t fréquents, et un
débordem ent des passions hum aines se déclare tel q u ’on ne l’a vu que
rarem ent av an t ou ap rès c e tte époque. D an s l’ensem ble le lôèm e siècle
est l’E urope m oderne en puissance.

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LA RENAISSANCE 145

II. L a R e n a is s a n c e en I t a l i e .

L’aspect dynam ique, révolutionnaire e t troublé de la R enaissance


d o n t je viens de parler se m anifeste en Italie m oins que dan s les pays
au n o rd des A lpes; d ’ab o rd parce que le m ouvem ent s ’y préparait,
com m e nous l’avons expliqué, depuis deux siècles, e t ensuite parce que
l’Italie ne fu t presque pas touchée p a r le m ouvem ent religieux de la
Réform e qui ébranla si p ro fondém ent les peuples de 1 E urope centrale
et occidentale. L’Italie p résen te la forme la plus harm onieuse e t la plus
belle de la R enaissance, et sa contribution la plus im p o rtan te e t la plus
brillante, celle à laquelle on pense to u t d ’ab o rd en p ro n o n çan t le m ot
Renaissance, consiste dans ses oeuvres d ’art, oeuvres d ’architecture, de
sculpture et de peinture. A près deux siècles de prép aratio n , l’a rt parv in t
au 16e siècle en Italie à un apogée sans exem ple; car si d 'a u tre s époques
ont p roduit parfois des a rtiste s aussi grands que ceux de la R enaissance
italienne, aucune ne m o n tre u n développem ent aussi in interrom pu et
suivi r i une unité aussi naturelle et heureuse d an s l’ensem ble de sa p ro ­
duction artistique. Ce n’est pas ici le lieu d ’en p arler; il n ’y a que deux
points de vue d’ord re général sur lesquels je voudrais insister, parce
q u ’ils s ’appliquent à la littératu re a u ta n t qu’à l’a rt. D ’abord, to u te la
R enaissance artistique en Italie repose, com m e celle d e la littératu re,
sur l'im itation des principes généraux de l’a rt antique. La com plète
réalisation des form es corporelles, su rto u t de celles du corps hum ain,
leur pleine évidence dan s de m onde d ’ici-bas, l’équilibre harm onieux de
la com position e t de l’articu latio n des différents m em bres d ’u n ensem ble,
la pleine lum ière répandue su r le m onde d es choses visibles e t sensibles,
so n t un héritage de l’a rt antiq u e; depuis le grand p ein tre du d é b u t du
14e siècle, G io tto , jusqu ’aux g rands a rtiste s du 16e, L ïonardo d a V inci,
Raffael e t M ichel-Ange, u n effort continu v ers l’im itation de l’antiquité,
qui fut en m êm e tem ps u n e im itation d e la n a tu re sensible d an s ses
form es les plus belles et les plus p arfaites, fu t accom pli; l’effort v ers un
tel b u t c o n tra stra it n ette m e n t avec l’esp rit du m oyen âge, d o n t l’a rt
av ait été (voir p. 98) en m êm e tem ps beaucoup m oins e t beaucoup
plus qu’une im itation de la réalité extérieure; il avait voulu exprim er,
d an s les form es sensibles, p as a u tan t elles-m êm es que le sen s caché
qu’elles sem blaient contenir, e t d ém o n trer dans chacune d e ses oeuvres,
l’o rd re m étaphysique e t hiérarchique de la création divine. Bien entendu,
la sép aratio n e n tre l’a rt sym bolique e t m étaphysique du m oyen âge et
l’a rt im itan t la n atu re sensible de la R enaissance italienne n ’est pas
aussi nette qu’elle sc présente dans un résumé de quelques phrases; bien
( ( ( ( ( ( ' ( ' ? < ( ( ( ( ( (

146 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQDES LIT TÉR A IR ES

des trad itio n s sym boliques du m oyen âge survivent au 16e siècle, e t le
platonism e qui se répandait leur insufflait parfois une vie nouvelle; mais
ce sym bolism e n ’em pêche plus la pleine éclosion des form es de la nature
corporelle, et l’im itation de ces formes, héritage de l’antiquité, domine
to u te l’activité a rtistiq u e de la R enaissance italienne. C ela im plique
aussi une nouvelle conception de l’individu hum ain, conception qui se
rapproche de celle de l’antiquité, et qui a été considérée p a r beaucoup
de savants, surto u t p ar B u rck h ard t (voir p. 30), com m e la base de to u t
le m ouvem ent de la Renaissance. T a n d is qu'au m oyen âge l’individu
humain occupait une place dans l’ordre hiérarchique qui descend de
Dieu à travers les anges, le m onde hum ain, la création physique jusqu’à
l'enfer, c’est-à-dirc dans un classem ent vertical, la R enaissance lui as­
signait sa place dans le m onde d ’ici-bas, sur la terre, dans l’histoire et
dans la nature, donc dans un ord re horizontal. C e tte idée est de toute
prem ière im portance pour la com préhension de la R enaissance; seule­
m ent, il faut se garder de deux erreurs. D ’abord, il ne faut pas croire
que la conception de l’individu soit devenue p a r là p a rto u t plus forte
et plus puissante; car, dan s l'o rd re hiérarchique et vertical du moyen
âge, l’hom m e se trouve d e v a n t Dieu, engagé d an s une lu tte qui s’ac­
com plit p en d an t sa co u rte vie te rre stre et d o n t l’issue décide irré ­
vocablem ent s’il sera un bienheureux ou un réprouvé; des forces o p ­
posées se d isp u ten t so n âm e dan s un com bat d ram atiq u e; dan s cette
lutte to u t individuelle, l’individu se form e p arfois d ’une façon p articu ­
lière, énergique et puissante. C ertes, ni l’histoire ni la litté ra tu re du
m oyen âge ne m an q u en t d e personnages d ’une forte individualité; elles
en so n t aussi riches que la Renaissance. D e plus, to u te la d istinction
entre l’individu m cdicval et l’individu de la R enaissance ne s ’applique,
du m oins au 16e siècle, q u ’à l’Italie e t il une p etite m inorité au nord des
Alpes. C ar, au n o rd des A lpes, les m ouvem ents religieux ten d en t p a r­
fois plus à reform er e t m êm e à ren fo rcer les liens religieux et m ystiques
qui tiennent l'individu dans l’ordre vertical qu’à les d étru ire ; la tendance
à l'en affranchir n ’a pu gagner du terrain que beaucoup plus lentem ent. -—
Le second point su r lequel je voudrais insister à p ropos de l’a rt italien,
c’est que son im itation de l’an tiq u ité n 'est pas servile comm e celle de
l'hum anism e intégral, m ais s’ad ap te aux besoins et aux instincts du 16e
siècle et du peuple italien de cette époque, com parable en cela à l’h u m a­
nism e en langue vulgaire (voir p. 136). O n n 'a qu’à penser aux
M adones de Raffael, aux p rophètes et au jugem ent dernier de Michel-
A nge, aux nom breuses églises, pour se rendre com pte que les su jets
chrétiens et les besoins du culte occupaient to u jo u rs la prem ière place

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LA RENAISSANCE 147

dans la production artistique. M ais ces su je ts fu re n t conçus e t ces


besoins furent satisfaits d an s un esprit différent de celui du m oyen-âge:
dans un esprit m ondain et séculier qui aim e et im ite les form es de la
nature pour leur beauté; de so rte que la M adone fu t v raim en t une jeune
femme avec son enfant, que Jésus dan s le jugem ent d ernier rappelait
un dieu antique, et que les églises, im itan t les form es et l’esprit de
l’architecture antique, ne gardaient plus rien de l’élan m étaphysique
des églises gothiques. E t à côté de l’a rt serv an t aux besoins du culte,
un autre art, purem ent séculier, qui n ’avait presque pas existé au p ara­
vant, se développe rapidem ent; des palais magnifiques surgissent, des
su jets m ythologiques, histo riq u es et so u rto u t des p o rtra its so n t exé­
cutés p ar les peintres e t les sculpteurs, e t les a rts d écoratifs p ren n e n t un
grand essor. T o u t cela s'inspire de l’esp rit e t des form es de l'antiquité,
mais les ad ap te aux besoins actuels de l’Italie du 16e siècle.
E n suite, c’est d an s le dom aine politique e t économ ique que l'Italie
a développé la prem ière les idées de la R enaissance. D ans les villes de
l’Italie septentrionale, à V enise, Fisc, G ênes, en Lombardie et en T o s­
cane, le grand com m erce et les in stitu tio n s du créd it bancaire se so n t
établis; plusieurs form es m odernes d e g ouvernem ent y o n t trouvé
leurs prem ières réalisations p ratiques: la république aristo cratiq u e à
V enise, différentes évolutions du gouvernem ent populaire à Florence et
ailleurs, et les débu ts d e l’absolutism e chez les ty ra n s plus ou m oins
puissants qui se so n t étab lis depuis le 14e siècle d an s beaucoup de com ­
m unes, p. c-x. à V érone, à M ilan, à R avenne, à Rim ini etc. D epuis le 14c
siècle les disputes sur la th éorie p olitique so n t trè s anim ées; ce n ’est
pas par hasard que le prem ier écrivain m oderne qui a it considéré l’E tat
et la politique d ’un p o in t de vue p u rem en t séculier e t hum ain, sans
aucun rap p o rt avec les théories de l’Eglise et sans aucune allusion à la
tâche de la société de p ré p a re r les hom m es à la b éatitu d e étem elle, et
qui ait ouvertem ent déclaré que la puissance est en elle-m ême le b u t
naturel de toute politique, e t so n expansion une asp iratio n norm ale de
tout gouvernem ent sain et fort, fut un Italien: c’est N icolô M achiavelli
(1469—1527), un Florentin, qui s’inspira des histo rien s rom ains, su rto u t
de T ite-L ivc; il a écrit un dialogue sur l'a rt de la guerre, une biographie
de C astruccio C astracani, capitaine célèbre, les «D iscours su r Tite-Live»,
une histoire de Florence e t le livre célèbre sur le prince, il Principe,
com posé en 1513, publié en 1532; il écrivit aussi des com édies (voir
p. 149). Pour la théo rie politique, do n t la form e la plus radicale est con­
tenue dans so n p o rtra it idéal du prince, il eut de nom breux successeurs
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148 DOCTRINE GÉNÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

et adversaires; la polém ique sur le «Machiavellisme» a duré plus de


deux siècles.
En p arlan t de Machiavelli, nous som m es en trés d an s le dom aine de la
littérature. D epuis les hum anistes, des m ouvem ents m odernes, sav an ts
et populaires, ap paraissent dan s la litté ra tu re italienne. A la fin du 15e
siècle leurs principaux centres so n t Florence, N aples e t Ferrare. A
Florence, le plus célèbre e t le plus doué des M edici (voir p. 128; la
famille eut un grand éclat p e n d a n t la R enaissance; elle a donné deux
papes et e u t une situ atio n presq u e royale dans la .suite), Lorenzo il
Magnifico (1448—92), lui m êm e poète distingué, réu n it à sa cour des
hum anistes, des philosophes e t des poètes; il fonda l’A cadém ie p lato n i­
cienne qui essaya de concilier l’esp rit de la beauté antique avec le
christianism e, et qui eut une grande influence m êm e au delà des A lpes;
la conception platonicienne de la b eauté corporelle e t terrestre comme
image affaiblie et provisoire de la vraie beauté, incorporelle e t divine,
e t de l’am our de la beauté te rre stre comm e achem inem ent v ers la
beauté éternelle, fut une des idées les plus chères aux hom m es de la
Renaissance qui aspiraient à un christianism e hum aniste. D es traités
philosophiques, des poésies lyriques de plusieurs genres, sav an tes et
populaires, e t un dram e m ythologique, avec des p arties lyriques très
belles (l’O rfeo, com posé p a r l’hum aniste Poliziano) so n t so rtis d e ce
groupe florentin. A N aples, à la cour des rois aragonais qui y régnaienl
alors (voir p. 132), on cultivait la poésie latin e e t le lyrism e dans le
style de P étrarq u e. A F errare, où gouvernait u n e a u tre fam ille princière
célèbre, les E ste, ce fut, à côté du lyrism e e t du d ram e im ité de l’an ­
tiquité, la grande épopée qui y florissait. M ais le m ouvem ent littéraire
ne restait pas confiné à ces tro is centres. Je vais d o n n er u n rapide
résum é des tend an ces et des oeuvres les plus im p o rtan tes d e la litté ra ­
tu re italienne du 16e siècle.
1) Je com m encerai p ar le m ouvem ent d o n t j ’ai d éjà p arlé à plusieurs
reprises, l’hum anism e en langue vulgaire; cette tendance (exprim ée déjà
par D ante) don t le b u t éta it d'élever l’italien à la dignité d’une langue
littéraire de la plus h au te perfection, fut consciem m ent cultivée en Italie
avant de l’être dans les au tres pays, et un grand n om bre d ’écrivains
distingués p riren t p a rt aux discussions que ce problèm e a soulevées. U n
groupe puriste é ta it d ’avis que la langue litté ra ire florentine, telle qu’elle
s ’était form ée p ar les oeuvres de P étra rq u e et de Boccace, devait seule
servir de m odèle; un a u tre groupe, plus large d an s ses vues, voulait
donner plus de place à la langue populaire et aux dialectes. Ce furent
les puristes qui à la fin rem p o rtè re n t la victoire; le personnage le plus

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LA IiENAISSANOE 149

im portant parm i eux fut le cardinal Bem bo (1470—1547), hum aniste e t


écrivain célèbre, auteur d ’un traité sur la langue italienne (Prose délia
volgar lingua), d ’un a u tre su r la poésie lyrique (A solani) et de poésies
dans le sty le pétrarqu iste. La victoire des p u ristes p répara l’académ ism e,
(lui essaya do réglem enter la langue littéraire, de la conserver p u re de
toute influence populaire, d e la fixer une fois pour toutes d ’ap rès des
m odèles qu’il fallait im iter; tendance qui a dom iné le goût littéraire
p endant longtem ps, non seulem ent en Italie, m ais aussi dan s d ’autres
pays, surtout en France; les classiques français du 17e siècle, de M al­
herbe à Boileau, so n t les h éritiers des p u ristes italiens de la Renaissance.
2) Parm i les im itatio n s des form es antiques que l'hum anism e en lan­
gue vulgaire fit naître, celle du th é â tre gréco-latin est la plus im p o rtan te
et la plus révolutionnaire. En 1515, T rissin o publia la prem ière tragédie
classique dans une langue vulgaire, Sophonisbe, im itation d e la tragédie
grecque, avec unité d ’action, de tem ps et de lieu. Beaucoup d ’au tres lui
succédèrent; on fit aussi des com édies dan s le style antique, et il y en
a d’excellentes à cette époque; la plus am usante est la M andragola de
Machiavclli (1513). N ous possédons aussi des com édies d ’A rioste.
3) Le m odèle le plus adm iré à côté des anciens fu t P étrarq u e. Sa lan­
gue, ses form es poétiques, ses m étaphores, sa term inologie am oureuse
fu ren t im itées, cultivées e t parfois m êm e exagérées à un degré où
l’artifice com m ence à s’ap p ro ch er de la niaiserie. T o u te la production
poétique de la Renaissance, y com pris celle d es autres pays européens, !
fut sous l'influence du pétrarquism e; la langue d es précieuses du 17e l
siècle, e t m êm e la poésie des grands classiques français se re sse n te n t des j
effets de c e tte m ode puissante. ■i
4) U ne autre tend an ce non m oins im p o rta n te de la poésie italienne, ?
elle aussi en ra p p o rt é tro it avec l’im itation des anciens, fut la tendance S
bucolique: c’est-à-dire le goût des cadres cham pêtres pour la poésie ;
am oureuse, a u tan t dans de p etites pièces dram atiq u es que dans le
rom an; c’est la poésie bucolique de V irgile et quelques rom ans de l’an­
tiquité qui so n t les m odèles de cet art. D es p o ètes du m oyen âge, Boc-
cace entre autres, avaient déjà com posé des poésies et des rom ans dans
le cadre pastoral; p en d an t plusieurs siècles, ce déguisem ent poétique de
leurs am ours eut un grand charm e pour la société élégante. Le goût
pastoral se m anifeste p ar exem ple dans l’O rfeo de Poliziano (voir p. 148),
e t sa vogue gran d it au cours du 16e sièle, su rto u t à la cour de Ferrare.
Le chef-d’oeuvre du genre pastoral d ram atiq u e est l’A m in ta de Tor-
q u a to T a sso (1573); une au tre oeuvre du m êm e genre, un peu postérieure,
le P asto r fido (le berger fidèle) de G uarini ne fut guère m oins célèbre.
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150 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

C es oeuvres eurent un reten tissem en t européen; le cadre pastoral fut


im ité p arto u t; il a servi m êm e aux idées m ystiques. P our le rom an
p astoral en Italie, n ous m en tio n n ero n s l’A rcadia du N apolitain Sanna-
zaro, im prim ée en 1502: il fut pour longtem ps le m odèle du genre; des
im itations espagnoles (D iana enam orada p a r Jorge de M ontem ayor,
1542) e t françaises (l'A strée, p ar H onoré d ’U rfé, 1607) e u ren t une vogue
presque aussi grande que lui.
5) La création la plus belle et la plus précieuse d e la poésie italienne
de la R enaissance fut l’épopée, d o n t la m atière est m édiévale, mais dont
l’a rt est to u t im prégné p ar l’esprit d ’une société m oderne et brillante.
Les su jets de l’épopée du m oyen âge — chanson de geste et rom an
courtois — étaien t depuis longtem ps déchus; corrom pus p ar des addi­
tions e t rem aniem ents innom brables, souvents phantalsistes ou gro­
tesques, ils ne se rv aien t plus q u ’aux jongleurs qui c h an ta ien t dev an t le
public des foires (voir p. 107). U n poète florentin, Luigi Pulci, ami de
L aurent le M agnifique, s’em para de ces su jets pour en faire une épopée
grotesque pleine de verve (M organte, com posé vers 1480), d o n t le héros
est un géant; ii em ploya une form e connue depuis Boccace, l’ottave;
c’est une stro p h e de 8 vers à 10 syllabes, rim ée abababcc; ce fut la
form e classique de l’épopée italienne de la R enaissance. U n peu plus
tard, le com te M atteo M aria B ojardo, qui passa une grande p artie de
sa vie à la cour des E ste, à F errare, publia son O rlando innam orato
(depuis 1487), épopée d ’un sty le beaucoup plus élevé que celle de Pulci,
mais, com m e elle, rem plie d ’av en tu res e t d ’épisodes innom brables qui se
su iv en t e t s’em brouillent continuellem ent, d o n n an t ainsi au lecteur le
plaisir de p erd re et de ressaisir à to u t m om ent les différents fils de
l’action. Pulci e t B o jard o se so n t serv is du déso rd re in tro d u it p ar les
jongleurs qui en tassaie n t les av en tu res m erveilleuses et invraisem blables,
pour créer un canevas plein de v erve et d ’ironie; Pulci le fit d ’une
m anière p lu tô t populaire e t grotesque; B ojardo d an s un style a risto ­
cratique et éiégant, en y in tro d u isan t des m otifs de la m ythologie an­
tique et l’atm osp h ère d e la société de son tem ps. Son continuateur,
Lodovico A riosto (1474— 1533), lui aussi au service des Este, auteur de
l’O rlando furioso (prem ière édition 1516), fu t le plus grand poète épique
de la R enaissance et un des p o ètes les plus p urem ent artistes de tous
les tem ps. Sans aucun b u t que celui du plaisir esthétique, avec un
naturel plein d ’aisance, il nous raco n te les aventures de scs chevaliers
héroïques et am oureux, de ses dam es galantes ou cruelles et m êm e
guerrières; aventures d o n t l’invraisem blance est com pensée par la douce
ironie du poète, p ar le réalism e ch arm an t de sa psychologie de l’amour,

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LA RENAISSANCE 151

et p ar ta beauté incom parable de ses vers. M algré le cadre fantaisiste,


to u t l’esp rit de la société de la R enaissance e s t contenu d an s ce poème,
d o n t ta lecture est u n des plaisirs les plus p arfaits que la litté ra tu re
européenne nous offre. — D ans la seconde p artie du siècle, u n autre
grand poète, T o rq u a to T asso (1544—1595), com posa d an s la m êm e form e
so n épopée G offredo, plus connue sous le nom de «G erusalem m e libe-
rata» (publiée 1580). C om m e le titre l’indique, il s ’agit d ’un grand sujet
historique et chrétien, de la prem ière croisade. M ais le s u je t n ’est nulle­
m ent traité d’une façon sévère et grave; des h isto ires d ’am our, des
scènes idylliques, des caractères doux et languissants, b ref u n lyrism e
extrêm e e t très raffiné fo n t to u t le charm e de l’ouvrage, e t le su je t
principal s’oublie souvent parm i la foule des épisodes. Le T asse fut,
lui aussi, longtem ps au service des E ste à F errare; ce fu t un hom m e très
délicat, susceptible et m élancolique, m alheureux p a r tem p éram en t, et
qui, à la fin de sa vie, devint fou. Son a rt a ta n t de douceur e t de
volupté qu’il ne laisse pas de captiver les oreilles, su rto u t en Italie, où
le son harm onieux de ses vers a to u jo u rs gardé un grand prestige; m ais
pour beaucoup de lecteurs m odernes il est difficile d ’apprécier les
m érites de ce poèm e d o n t l’esprit nous est devenu étranger; on a de la
peine à goûter le lyrism e am oureux d an s un su jet chrétien, héroïque
et dévot, e t l’excès des m étaphores recherchées, des an tith èses bril­
lantes et des artifices du son musical. U ne oeuvre pareille n’é ta it pos­
sible que dans la seconde m oitié du 16e siècle (les h isto rien s d e l’a rt
appellent cette époque «le Baroque»), où le goût de la beauté sensuelle,
poussé jusqu'au raffinem ent, serv it à la contreréforrne po u r créer une
so rte de m ystique sensuelle.
6) Pour la prose, on p eut distinguer d es écrivains p u ristes tels que
B em bo (voir sous 1), e t d’autres, plus libres, qui aim aient la sav eu r ex­
pressive du langage populaire et m êm e dialectal; le plus connu parm i
ces d ern iers est M achiavelli d o n t n ous avons d é jà parlé. N o u s avons
de c e tte époque d e nom breux recueils de nouvelles, d ’ap res le m odèle
de Boccace; des oeuvres d ’histoire, com m e celles d e M achiavelli e t de
so n im itateur distingué G uicciardini, F lorentin com m e lui; des le ttre s
e t pam phlets de propagande politique e t satirique, tels que ceux de
P ietro A retino, personnage fo rt mal fam é qui vécut à V enise; et des
dialogues sur beaucoup de sujets, p. ex. su r l’am our, su r la langue et la
littératu re; c e tte form e, d ’origine platonicienne, fu t trè s en faveur pen­
d an t la Renaissance. C est à ce genre q u ’a p p a rtie n t aussi un livre pla-
to n isan t sur la vraie noblesse, trè s célèbre en so n tem ps: le C ortegiano
(p arfait courtisan) du com te B aldassare C asüglione (1478— 1529).
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152 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉR A IR ES

D ès la fin du 16e siècle, la grande époque littéraire de la R enais­


sance italienne est term inée; une longue décadence, qu i a d u ré ju sq u ’à
la seconde m oitié du 18e siècle, la suivit. Les raisons d e cette déca­
dence so n t m ultiples: le purism e outré des académ ies, l’excessive re­
cherche des form es du langage poétique d an s le pétrarq u ism e et chez
les successeurs du T asse; ensuite, l’atm o sp h ère de lourdeur et d e con­
train te intellectuelle créée p a r 1 absolutism e et la contreréform e. T o u te ­
fois, au d ébut de c e tte période (fin du 16e, com m encem ent du 17e
siècle), la prose philosophique et scientifique (G io rd an o Bruno, Cam-
panelia, G alilei) p rit un grand essor; et quelques genres secondaires
furent inventés ou développés, qui eu ren t un grand succès m êm e en
dehors de l’Italie: l’épopée parodiée, l’opéra (qui fut d ’abord une p asto ­
rale dram atique avec m usique), e t la com édie im provisée avec des
caractères-types (P antalone, A rlechino, Pulcinella etc.), appelée com m edia
dell’arte.

III. L e s e iz iè m e s iè c le en F r a n c e .

E n F'rance, l’époque d e la R enaissance com m ence p a r les guerres


d’Italie à la fin du 15e e t au com m encem ent du 16e siècle. Le pays qui
s ’était rem is des plaies causées p a r la guerre de cent ans (voir p. 118)
sous le gouvernem ent d ’u n roi habile e t énergique, Louis XI, fut capable
de m ener une p olitique expansionniste qui conduisit plusieurs fois ses
arm ées au-delà des A lpes: so u s C harles V III, Louis X II e t su rto u t sous
François Ier, le g ran d roi d e la R enaissance française (1515— 1547).
François 1er fut un rival dangereux d u personnage le plus p uissant de
so n époque, l’em pereur G harles-Q uint; il fut aussi u n im p o rta n t pro m o ­
teu r de l’hum anism e; c’est lui qui fonda, contre l’ancienne U niversité
scolastique e t conservatrice, une so rte d ’université hum aniste à Paris,
le Collège des lecteurs royaux, qui fut plus tard le C ollège de France.
En Italie, les Français d o n t les idées et les coutum es avaient gardé
jusque là le cadre é tro it et la raid eu r de la société m édiévale, connurent
la vie et l’esprit de la R enaissance; ces nouvelles form es d e la vie et
de l’a rt e n traie n t en France encore p a r une au tre voie, p ar celle du
com m erce; la ville de Lyon, cen tre du com m erce italien, y a joué un
grand rôle. P en d an t la prem ière m oitié du siecle, l’enthousiasm e est
général; la F rance im ite l’a rt italien, le pétrarquism e, le platonism e; les
le ttre s e t les étu d es d ’in sp iratio n hum aniste fleurissent. M ais la rési­
stance d e s groupes sco lastiq u es fu t b ien plus fo rte et plus ^tenace qu’en

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LA RENAISSANCE 15}

Italie; e t d ès que ies ten d an ces de la réform e se déclaren t, la situation


intérieure du pays se trouble. U ne forte m inorité calviniste, appelée
les H uguenots, qui essaie de s ’organiser, est cruellem ent persécutée; et
depuis la m ort prém atu rée du fils de F rançois Ier, H enri II (1559), c’est
la guerre civile, où to u te so rte d ’in té rê ts politiques et d ’intrigues
s’a jo u ten t au fanatism e des deux partis. L es tro is fils de H en ri II, qui
ont régné l’un après l’autre, d ’abord so u s l’influence de leur m ère C ath e­
rine de M édicis, n ’o n t pas réussi à rallier le pays e t à m e ttre fin aux
désordres; sous le second, C harles IX, le m eu rtre atro ce de tous les
P ro testan ts à Paris, connu so u s le nom de la nu it de Saint-B arthélem y,
envenim a les esprits; e t quand, sous le troisièm e, il d ev in t clair que la
m aison régnante s’étein d rait avec lui, la guerre pour la succession éclata
en tre deux m aisons collatérales, d o n t l’une, les G uise de L orraine, était
ultracatholique et appuyée p a r l’E spagne, l’au tre, les B ourbons de N a ­
varre, p ro testan te. A près beaucoup de troubles e t d e m eu rtre s ce fut
le candidat de N avarre, H en ri IV de B ourbon, qui l’em p o rta d an s les
dernières années du siècle. Il com pta parm i ses ad h é re n ts u n groupe
de catholiques p atrio te s qui, dan s l’in té rê t du pays, é ta ie n t p lu tô t to lé ­
ran ts envers les P ro te sta n ts; on les app elait «les politiques»; c’étaient
pour la plu p art des hom m es d e la g ran d e bourgeoisie qui te n aien t les
hautes charges de l’ad m inistration (noblesse d e robe). H enri IV conso­
lida sa victoire en se co n v ertissan t au catholicism e, e t en a c co rd an t une
certaine m esure de lib erté religieuse aux P ro te sta n ts calvinistes (E dit
de N antes, 1598). Ce fut le roi le plus p opulaire que la France a it eu. —
Les troubles de la seconde m oitié du siècle n ’o n t pas a rrê té le déve­
loppem ent littéraire et intellectuel de la France, m ais ils l’o n t em p rein t
d’un caractère plus so m b re et plus scep tiq u e, m oins optim iste e t en­
thousiaste que celui de la prem ière période. N o u s do n n ero n s m ain ten an t
un aperçu d es courants principaux e t des personnages les plus im por­
ta n ts de la vie littéraire.
1) N ous com m encerons p ar la langue. Sous l’influence italienne,
l’hum anism e en langue vulgaire, c’est-à-dire la culture consciente du
français littéraire su r le m odèle des langues anciennes, se développa
rapidem ent; des gram m airiens, d e s h um anistes trad u cteu rs, d e s théo­
logiens e t des poètes y collaboraient; F rançois Ier y contribua, quand,
par l’ordonnance de V illers-C otterets, il prescriv it que tous les actes
et o p ératio n s de justice se feraient d ésorm ais en français. C ’est p ro ­
bablem ent à la théologie réform ée que le français est le plus redevable
de son évolution littéraire, car ce so n t p ro b ab lem en t les éc rits th éo lo ­
giques qui o n t eu, à c e tte époque, le plus grand nom bre de lecteurs.
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154 DOCTRINE GÉNÉRALE DBS ÉPOQUES LITTÉRAIRES

Jean C alvin, en d o n n an t une version française (1541) de son oeuvre


principale, l’Institu tio n de la Religion C hrétienne, a crée la prose th éo ­
logique e t philosophique; sa prose est claire e t forte, encore trè s influ­
encée p ar la syn tax e latine; le livre e u t d ’a u ta n t plus d ’im portance pour
l’emploi littéraire du français qu’il obligea p ar so n exem ple ju sq u ’à ses
adversaires catholiques à l’im iter. D an s la seconde m oitié du siècle,
beaucoup d ’érud its et de sav an ts écrivaient en français, b rav an t parfois
l’opposition violente de leurs confrères plus conservateurs; citons l’h u ­
m aniste H enri E stienne, les érudits P asquier et Fauchet, le grand th é o ­
ricien de la politique Jean Bodin, le chirurgien A m broise Paré, l’inven­
teur B ernard Palissy, l’agronom e O livier de Serres. O r, la langue fran ­
çaise n’était pas préparée à une expansion aussi rapide et aussi grande
de son cham p d ’action; ni les ressources de son vocabulaire ni celles
de sa syntaxe y suffisaient. 1! fallut l’enrichir, et une énorm e infiltration
de m ots et de to urnures étrangères se produisit; ce n ’est pas seulem ent
au latin qu’on fit de nom breux em prunts (ce qui, du reste, fut pratiqué
largem ent dès le 14e siècle; vo ir p. 89), mais aussi au grec, et su rto u t
à l’italien; on essaya de faire revivre des term es oubliés de l’ancien
français, de m obiliser les ressources des dialectes, de forger de nou­
veaux m ots par com position ou dérivation; ce fut une évolution rapide
et adm irable, m ais quelque peu désordonnée. Les italianism es s’in tro ­
duisirent en grande q u a n tité dans la langue française; l’italien éta it
appuyé par la m ode du p étrarquism e, p a r le prestige de la civilisation
et d e la litté ra tu re italiennes en général, et, depuis H en ri II, p ar l’in ­
fluence de sa fem me, la reine C atherine, princesse florentine, d o n t le
tour d’esprit dom ina la société de la cour p e n d a n t longtem ps. Les
traités sur la th éo rie d e la langue e t du sty le p o étiq u e abon d en t; le plus
connu est la D éfense e t Illu stratio n de la Langue Française, so rte de
program m e d’un groupe de p o ètes appelé la Pléiade, rédigé d ’ap rès un
m odèle italien p a r Joachim du Bellay (1549). D an s la seconde m oitié
du siècle, on co n state une opposition g randissante co n tre les excès de
l’italianism e, su rto u t co n tre le langage italianisé de la cour; le rep résen ­
ta n t le plus im p o rtan t de ce tte opposition est H en ri E stienne, fils d ’un
hum aniste qui fu t un im prim eur e t lexicographe célèbre, lui-même hel­
léniste distingué; il essaya de prouver que le français éta it plus a p p a ­
renté au grec qu’au latin. U ne réaction bien plus im p o rtan te contre
l’enrichissem ent excessif et le désordre linguistique qui en résultait se
déclara vers 1600; c’est la réform e de M alherbe d o n t nous p arlerons
dans n o tre chap itre su r le 17e siècle.

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LA R E N A IS S A N C E 155

2) La prem ière g énération du 16e siècle a p ro d u it un grand poète


lyrique, C lém ent M arot (1495— 1544), qui est resté in d ép en d a n t du goût
italien. C ’est le fils d 'u n rh éto riq u e u r (voir p. 119); il a su tire r du fond
français mêm e un langage plein d’aisance et de grâce; génie aimable,
d o n t la vie d ’abord heureuse fut d an s la suite obscurcie p a r so n pen­
chant pour la Réform e calviniste, qui to u t en a ttira n t son âm e sincère­
m ent dévote le reb u ta it p a r son excessive sévérité dogm atique. Il a
fait des vers dans les form es traditionnelles (ballades, rondeaux); il a
im ité les élégies, les épigram m es e t les ép îtres de la poésie antique, et
il a tra d u it les psaum es. P a r son élégance sim ple et p ar sa belle m esure,
c’est un précurseur des classiques. — Les influences italiennes, le pé­
trarquism e et le platonism e, dom inent dans l’école lyonnaise, d o n t le
rep résen tan t le plus célèbre fut M aurice Scève, poète m ystique et sen ­
suel, d'une forte originalité, parfois obscur, qui m érite plus d ’atten tio n
que la plupart des m anuels et des anthologies ne lui consacrent (m ort
vers 1562); Lyon fut aussi la ville où vécut Louise Labé, qui com posa
des sonnets d ’am our très suggestifs p a r l’ardeur de leur passion. —
C ’est vers le milieu du siècle que se form a le groupe de la Pléiade qui
a créé les plus belles poésies de la R enaissance française. C es p oètes
étaien t tous influencés p a r l’hum anism e et la civilisation italienne (une
grande partie de leur oeuvre lyrique est com posée dans la form e ita­
lienne du sonnet), m ais ils o n t donné une âm e française au p é tra r­
quisme. T o u t en é ta n t des p oètes doctes, to u t en im ita n t le style
sublim e des anciens e t les m étaphores italiennes, ils o n t su faire en trer
dans leurs vers une chaleur sensuelle, douce e t vivante qui m anque aux
p étrarq u istes italiens; c’est le te rro ir e t le tem p éram en t français qui
respirent dans leurs poésies. Les plus grands parm i eux fu ren t P ierre
de R onsard (1524—85), reconnu de so n v ivant comm e le prince des
poètes français, et Joachim du Bellay (1522—60); tous les deux furent
égalem ent théoriciens de la poésie e t du langage poétique. R onsard ne
fut pas seulem ent po ète lyrique; il écrivit des poèm es politiques pen­
d an t les guerres de religion, où il p rit p a rti pour les catholiques; sa
grande épopée nationale, la Franciade, est restée inachevée; elle était
d ’ailleurs tro p érudite et tro p guindée pour dem eurer vivante. Parm i
les im itateurs p ro testa n ts de la Pléiade il y eut deux p o ètes épiques
rem arquables: Du B artas, qui écrivit la Semaine, épopée religieuse sur
la création du m onde, e t su rto u t A grippa d ’A ubigné (1552— 1630), pro­
te sta n t fanatique et m ilitan t, p artisan d e H en ri de N av arre: il fu t l’au­
te u r des T ragiques, épopée qui d écrit en sty le hum aniste e t biblique
les guerres de religion de son tem ps; poèm e inégal, p arfo is prolixe, mais
( ( c ( ( ( ( . ( ( ( ( . ( < ( ( r
155 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

souvent d ’une force d'expression que nul a u tre p o è te français n ’a


attein te; on p e u t en dire a u ta n t p o u r ses poésies lyriques. L es T ra ­
giques ne fu ren t publiées q u ’en 1616, époque où le s ty le d e la Pléiade
n’é ta it plus à la m ode; p o u r deux siècles, le goût changea tellem ent que
la poésie d e la Renaissance, à l’exception de celle d e M arot, fu t e n tiè re ­
m en t oubliée e t m éprisée; elle ne fu t redécouverte que p ar les R om an
tiques (Sainte-Beuve, T ableau h istorique e t critique de la poésie fran ­
çaise et du th é â tre français au 16e siècle, 1828).
3) La Pléiade m arque aussi une étape im p o rtan te dans l’h isto ire du
th éâtre français; elle a in tro d u it dan s les pièces les règles d e l’a n ti­
quité, l’unité de lieu, d e tem ps et d ’action, et l’o rdre classique des cinq
actes. E tienne Jodelle écrivit la prem ière tragédie française, C léopâtre
captive, représen tée en 1352 d ev an t la cour d ’H enri II; beaucoup
d ’autres, catholiques e t p ro testan ts, l’im itèrent. D éjà ayant Jodelle, de®
hum anistes avaient com posé en latin des pièce® dans le sty le des an­
ciens (les tragéd ies de Sénèque leur servaient de m odèle), pièces qui
furent représentées su rto u t dans les écoles; et en italien on avait fait
des tragédies longtem ps au p arav an t (voir p. 149). L’exem ple donné par
Jodelle a peu à peu évincé les m y stères d u m oyen-âge (voir p. 112) et
a jeté les bases du th é â tre français classique. D ans les tragédies de
Jodelle et de ses successeurs au 16e siècle, la rh éto riq u e e t le lyrism e
l'em portent su r l’action d ram atique, et lim ita tio n des anciens est tro p
rigoureuse pour d o n n er des pièces v raim en t v ivantes; ce qu’on adm ire
dans les tragédies du 16e siècle, su rto u t dans celles de G arn ie r e t de
M ontchrestien, ce so n t les passages o rato ire s et lyriques. C e n ’est qu’au
d éb u t du 17e siècle q u ’un poète e t régisseur habile, A lex an d re H ardy,
établi dans l’h ô tel de Bourgogne où les confrères d e la Passion avaient
ioué au p arav an t leu rs m y stères (voir p. 112 ), réussit à ad a p te r le style
des auteurs insp irés p a r les anciens aux besoins d e la scène. — P our la
com édie im itée de l’antiquité, c’est encore une pièce d e Jodelle (Eugène)
qui l’introduisit en France. La com édie au 16e siècle fu t en tièrem en t
sous l’influence italienne, tan d is que les différents genres d e com édies
du m oyen-âge, s u rto u t la farce, co n tin u èren t à jo u ir de la faveur po­
pulaire.
4) En prose, n ous avons des nouvelles d an s le sty le italien, d e s tr a ­
ductions et des m ém oires; nous réserverons des paragraphes à p a rt p o u r
Rabelais e t pou r M ontaigne. Le recueil de nouvelles le plus connu e st
l’H eptam éron de la reine M arguerite de N av arre (1492— 1549), so eu r
de François 1er, e t g ran d ’m èie d ’H en ri IV. M arguerite fu t u n e femme
presque savante, trè s courageuse, de haute intelligence et de grand

6
( < r ( ( ( ( . ( ( ( ( ( ( ( i (

L A RENAISSANCE 157

coeur; elle était la pro tectrice des h um anistes e t d es p artisan s p ersé­


cutés de la R éform e, q u ’elle ne réussissait pas to u jo u rs à sauver; favo­
rable to u t d ’abord à la Réform e, opposée to u te sa vie à la sécheresse
de la théologie scolastique et à l’esp rit m onacal, elle ne p u t pas non plus
s’accom m oder du dogm atism e de C alvin; elle se form a un christianism e
il elle, to u t m ystique et p latonisant; elle fu t l’exem ple le plus illustre
des «libertins spirituels» (voir p. 139). Elle a com posé un grand nom bre
de poésies, m ystiques et autres; m ais ce n ’est que p ar l'H ep tam éro n
qu’elle a survécu. C ’est une oeuvre d’éducation platonicienne e t d ’en ­
seignem ent moral, ce qui n ’em pêche pas que parm i les aventures q u ’on
y raconte il n ’y en ait beaucoup qui so n t galantes et fo rt libres; c’était
dans la tradition du genre qui rem o n te aux fabliaux et à Boccace, et
d’ailleurs le 16e siècle avait une conception de la m orale sexuelle bien
plus large que celle des siècles suivants; la gaillardise e t m êm e l’im ­
pudeur so n t dans les coutum es et dans le langage comm e une m arque
du reto u r à la n atu re féconde e t bienfaitrice. P arm i les au tres recueils
de nouvelles, citons les R écréations e t joyeux D evis de B onaventurc
des Périers, h u m an iste et penseur fo rt hardi, ami de la reine M arguerite
et d e M arot; d o n t les nouvelles so n t m oins inspirées p a r le goût italien,
plus gauloises e t populaires que celles de la reine; et les oeuvres de
N oël du Fail qui d o nnen t des tableaux d e la vie rustique et m e tte n t en
scèno des paysans causant de leurs affaires. — L es trad u ctio n s des
au te u rs anciens e t italiens ab o n d en t; on trad u isit m êm e les au teu rs
grecs dès le d é b u t du siècle (T hucydide, p a r C laude d e Seyssel, 1527);
la trad u ctio n la plus célèbre de l’époque est celle des V ies de P lutarque
par Jacques A m yot, publiée en 1559. P lutarque, a u te u r grec, biographe
e t m oraliste, m o rt en 125 ap rès J.-C., e s t un co n teu r élégant, am u san t et
quelque peu vulgarisateur; A m y o t en fit un livre français charm ant,
d’un sty le naïf et spon tan é, qui fut lu p arto u t, m êm e p a r les femmes,
e t dont la vogue se m ain tin t p e n d a n t plus d'u n siècle. C 'est ce livre
cjui a donné au public français sa conception de l’an tiq u ité gréco-rom aine
e t do ses grands hom m es; conception peu t-être un peu tro p idéalisée,
mais vivante et fertile. — Les m ém oires so n t nom breux à p a rtir de la
seconde m oitié du siècle; nous m en tio n n ero n s les C o m m entaires de
M onluc, général qui a com battu en Italie e t d an s les guerres de religion,
livre sincère e t viril, q u ’H cnri IV a appelé, à ce qu’on raconte, la bible
du so ld at; les V ies des gran d s capitaines et les M ém oires d e Brantôm e,
soldat, aventurier e t courtisan, écrivain d e talen t, o b serv ateu r curieux
e t parfois très frivole; enfin les M ém oires rem plis de fanatism e et
( C ( ( ( ( ( . . ( { ( < ( ( (.

158 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

d’am ertum e que îe p ro te sta n t A grippa d ’A ubigné (voir sous 2) a écrit


pendant les dernières années de sa vie.
5) T o u t le m ouvem ent français du seizièm e siècle se résum e e t se
reflète dans les oeuvres de deux personnages de grande envergure, tous
les deux prosateurs, d o n t l'un rep résen te les débuts, l’au tre la fin de la
R enaissance française: R abelais et M ontaigne. François Rabelais (1494—
1554), n atif de C hinon en T ouraine, fu t d ’abord m oine franciscain; mais,
appuyé par des p ro tecteu rs puissants, il se déroba peu à peu à ses obli­
gations m onacales e t vécut ta n tô t com m e m édecin aux hôpitaux de plu­
sieurs villes, su rto u t à Lyon, ta n tô t en Italie, à la suite de grands
seigneurs; à la fin de sa vie il fut pourvu de deux cures (celle de M eudon
lui a donné son surnom , le curé de M eudon), san s toutefois exercer ses
fonctions ecclésiastiques; il m ourut à Paris. O n voit par cette rapide
biographie que ce fut un hom m e extrêm em ent habile,- et cette im pres­
sion se confirme quand on considère la hardiesse de ses opinions; il a
su les professer ou du m oins les insinuer sans jam ais encourir de sé­
rieuses persécutions, tan d is que d ’autres, bien m oins hardis que lui, furent
exilés, to rtu rés e t m êm e brûlés. Il a exprim é tout ce q u ’il voulait dire
dans le cadre d ’un rom an grotesque qui raconte les aventures de deux
géants père et fils, G arg an tu a e t P antagruel (Pantagruel 1532; G a r­
gantua, devenu le p rem ier livre de l'ensem ble, puisque G arg an tu a est
le père, 1534; tiers livre, 1546; quatrièm e livre, 1552; cinquièm e livre,
posthum e, don t l’auth en ticité est douteuse, 1562 e t 1564). Le cadre p ro ­
vient d’une légende populaire e t anonym e qui raconte d es histoires
merveilleuses de géants, d ern ière ram ification des rom ans d ’aventures
du m oyen âge. D ans ce cad re qui se p rê te particulièrem ent bien à sa
verve fantaisiste et gaillarde et à son in ten tio n d ’exprim er des idées
hardies et parfois dangereuses sans qu’on puisse l’en ren d re sérieuse­
m ent responsable, il a fait e n tre r to u t un to rre n t de vie joyeuse e t nou­
velle, basée sur une conception foncièrem ent an tichrétienne, conception
qui est la racine de to u t le m ouvem ent activiste de l’E urope m oderne:
que l’hom m e est né bon, et que dès q u ’on laisse libre cours au déve­
loppem ent de sa n ature, sa n s l’en trav er p ar des coutum es absurdes et
des dogm es artificiels, il sera généreux, hum ain e t fécond en bonnes
oeuvres; il aura le parad is su r la terre. T elle est le sens d e cette abbaye
de Thélèm e que G arg an tu a fait bâtir, e t dont les religieux n ’o n t pour
règle principale que le p récepte: fais ce que voudras. D ’autres on t ex­
prim é la m êm e idée, avec plus ou m oins de radicalism e, p ar des théo­
ries philosophiques ou sociologiques; Rabelais la ren d vivante dans son
rom an, il lui im prim e, d an s ses personnages, u n e vitalité puissante.

c
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L A R E N A IS S A N C E i 59

énorm e, et .souvent grotesque. D ans cette oeuvre, les élém ents les plus
hétérogènes form ent un ensem ble d ’une u nité p arfaite: R abelais est fort
savant, a u ta n t dans les sy stèm es scolastiques qu'il bafoue cruellem ent
que dans les lettres hum anistes; il l’est aussi en m édecine et dans les
sciences naturelles de son époque; il n ’en est pas m oins incom parable­
m ent populaire, connaissant à fond les m oeurs et le langage de toutes
les classes de la société, su rto u t ceux du peuple, des moines, des p ay ­
sans; im itan t aussi naturellem ent les extravagances du langage des sa­
vants scolastiques ou des sn o b s latinisants que les patois populaires;
décrivant avec a u tan t de verve une dispute philosophique, que les p ro ­
pos ivres d’un festin, ou une scène de la vie quotidienne en T ouraine,
et m êlant à to u t cela les aventures m erveilleuses, colossales et grotes­
ques de ses géants. Il est le cham pion d ’une m orale nouvelle, hum aine
et raisonnable, et en m êm e tem ps il est d ’une im pudeur sans égal même
à son époque, accum ulant les grosses farces et les jeux de m ots avec
une im agination inépuisable, m êlant souvent le blasphèm e à l’im pudeur,
et provoquant chez ses lecteurs un rire fou, énorm e et irrésistible. Ce
qu’il hait et com bat av an t toute ohose, l’atm osphère m édiévale des cou­
vents, les m oines oisifs, ignorants et sales, il en est em p rein t lui-même,
puisqu’il l’a connue dans sa jeunesse, et i! lui doit beaucoup d ’élém ents
de sa verve populaire; et lui qui connait à fond l’érudition hum aniste
de son tem ps, est le créateu r de néologism es m onstrueux qui sont ce
qu’il y a de plus con traire au goût classique. L’idce de la b o n té origi­
naire de la n a tu re de l’hom m e, e t de la n atu re en général, est l’idée
principale du livre, m ais elle n ’en est nullem ent la seule; il est to u t
plein de suggestions et d e saillies d an s tous les dom aines, en pédagogie,
politique, m orale, philosophie, sciences e t litté ra tu re ; inconcevablem ent
créateur, fécond, optim iste, e t en m êm e tem ps d ’une intelligence mali­
cieuse, sournoise, parfo is m échante e t cruelle. C ’est u n livre d o n t on
peut donner des p artie s aux e n fan ts qui y tro u v e ro n t un am usem ent
sans pareil; qu’on p eu t feuilleter seul pour s'égayer q uand on e st triste;
d o n t on p eut citer quelque passage e n tre cam arades, pour le gros rire
qu’il provoque; d o n t on p eu t m éd iter longuem ent les idées philosophi­
ques e t m orales; et qui a donné lieu aux recherches les plus subtiles et
les plus éten d u es en linguistique, en h istoire littéraire e t histo ire des
m oeurs, en philosophie e t d an s beaucoup d ’au tres dom aines. P our la
variété de ses élém ents e t po u r la force de son im agination, c’est le
livre le plus riche et le plus puissant de la litté ra tu re française.
6) Michel E yquem , seigneur de M ontaigne (1533—1592), est issu du
côté paternel d’une famille de riches com m erçants de Bordeaux, d ’origine
< ( '. ) ( , ) ( ) ( ' ( - ( } ( ( , ( / ■ ( ; ( ; ( ;
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160 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

portugaise; son grand-père s ’é ta it élevé à la noblesse p a r des fonc­


tions dans la m ag istrature (noblesse d e robe); sa m ère pro v en ait d ’une
famille de Juifs espagnols. ïi fu t soigneusem ent élevé dans l’esp rit h u ­
m aniste, suivit les trad itio n s de sa famille en se faisant m ag istrat (con­
seiller au parlem ent), m ais donna sa dém ission après la m o rt de son
père (1568) et se retira dans so n château de M ontaigne, où il consacra
le meilleur d e son tem ps à la lecture e t à la m éditation; c’est là qu’il a
peu à peu com posé, com plété et corrigé son grand livre, les Essais.
11 fut quelquefois interrom pu dans son travail: p a r les troubles de la
guerre civile; p a r un grand voyage en trep ris po u r sa santé, m ais qui fut
aussi un voyage d ’études, e t qui l’a m ené ju sq u ’à Rom e; p a r so n élection
au poste de m aire de B ordeaux; p a r la peste qui ravagea le p ay s pen­
d ant plusieurs arm ées; m ais p e n d a n t la m ajeure p artie de son âge mûr.
il a m ené la vie d ’un g ran d seigneur de province, d an s son château,
lisant e t écrivant, se d éro b an t polim ent m ais tenacem ent à to u tes les
obligations qui au raien t pu sérieusem ent tro ub ler son loisir, toutefois
en hom m e de poids et d’autorité, fo rt en créd it au p rès de deux rois.
1! publia en 1580 les deux prem iers livres des Essais, en 1588 une édition
augm entée d ’un troisièm e livre; l’édition corrigée e t com plétée qu’il
prépara dans scs d ernières années ne p aru t qu’ap rès sa m ort. Les Essais
so n t issus des vastes lectures de M ontaigne, e t ne fu ren t d ’ab o rd q u ’un
recueil d ’an ecd o tes et d ’observations qui lui venaient à l’esprit
à propos de tel ou tel passage des auteu rs q u ’il lisait. M ais, dans
la suite, l'oeuvre se dégage de plus en plus d e c e tte buse, e t se tra n s­
form e e n une analyse de so n p ro p re personnage, e n le considérant
au tan t en lui-m ême que d a n s se s rap p o rts avec le m onde d a n s lequel
il est placé; c’est une analyse de M ichel de M ontaigne comm e exemple
de la «condition hum aine», car, comm e il dit, chaque hom m e p o rte la
form e en tière de l’hum aine condition. Com m e, de p ropos délibéré, il
n ’y ap p o rte aucun o rd re m éthodique, — il cro it que l’hom m e e st un être
changeant à to u t m om ent, san s form e définie, de so rte q u e p o u r le
peindre .sincèrem ent et com plètem ent il faut s’a d ap te r à ses change­
m ents, e t que le hasard d es hum eurs successives est le m eilleur o rdre à
suivre pour so n b u t — il e s t trè s difficile de d o n n er un com pte rendu
exact d e so n livre, qui est, si l’on en com pare les différents passages
traitan t le m êm e su je t (p. ex. la m ort), plein de co n trad ictio n s e t ex­
trêm em ent riche en nuances et en v ariantes; son unité, trè s forte, n ’est
qu’à saisir instinctivem ent, et réside en tièrem en t d an s la puissante et
savoureuse un ité de son personnage q u ’aucune form ule ne sau rait em­
brasser. Je vais to u t de mêm e essayer d ’en dégager quelques points de

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LA REN A ISSA NCE 161

vue qui m e sem blent d e prem ière im portance. L’analyse de soi-même


qu’en treprend M ontaigne n ’e s t su je tte à aucune form e ou idéologie
établie, pas m êm e aux dogm es chrétiens; quoique il parle de ceux-ci
avec to u t le respect possible, quoique il s’en serve p arfois pour appuyer
des idées qui lui so n t chères (l’unité du corps et de l’âme, p. ex.), il
raisonne comm e si ces dogm es n ’ex istaien t pas: il se considère comme
un être jeté sur cette terre san s savoir d ’où il v ien t et où il va, et qui
d o it chercher son chem in to u t seul. E n exam inant les in stru m en ts qui
so n t à sa disposition, il ies trouve tous insuffisants pour co n n a ître la
vérité su r quoi que ce soit; les sens so n t trom peurs, la raison faible,
lim itée et sujette à toute sorte d ’erreu rs de p erspective; les lots n e so n t
que des coutum es, les croyances mêm e n e so n t p as autre chose; lois et
croyances varient selon les pays e t selo n les tem ps; ce ne so n t que des
conventions qui peuvent changer à to u t m om ent. C ependant, si les
instrum ents d e n t l’hom m e dispose ne suffisent n ullem ent à lui d o n n er
une certitude sur ce qui e st en deh o rs de lui, ils suffisent fo rt bien à lui
donner la connaissance de soi-même, pourvu q u ’il se d onne la peine de
s ’écouter atten tiv em en t; il découvrira en lui-même sa p ro p re n atu re, et
en elle il trouvera la n atu re d e la condition hum aine; ce qui lui suffira
pour bien vivre. Là est to u t l’a r t auquel M ontaigne aspire: de bien faire
son m étier d ’hom m e vivant, de jo u ir avec intelligence e t m o d ératio n de
son p ropre être et de la vie qui lui est échue. O r, de ce p o in t de vue,
so n scepticism e vis-à-vis des croyances e t des in stitu tio n s n e le conduit
nullem ent à une attitu d e révolutionnaire; puisque to u t est incertain,
su je t à changem ent et provisoire, il faut accep ter les cadres d an s
lesquels n o tre vie est placée, il fau t s’y conform er, car to u t essai de
changem ent volontaire ne v au t pas les troubles q u ’il pro v o q u erait néces­
sairem ent; la nouvelle situ atio n ne sera ni m eilleure ni plus stable, que
l’ancienne. P ar conséquent, il accepte la n ature, non pas une n atu re
ab straite et éternelle, m ais une n ature su je tte aux changem ents
historiques, et il l’accepte telle q u e lle se p résente à lui, M ichel de
M ontaigne, au m om ent de sa vie; il accepte ies coutum es e t les croyances,
les lois et les form es de la vie, non pas parce qu’il y croit, m ais
parce qu'elles existent, et que le jeu de vouloir les changer n ’en vaudrait
pas la chandelle. E t il s’accepte aussi lui-même, non pas seulem ent son
âme, mais aussi so n corps. L’idée que l’hom m e evst un to u t, un ensem ble
com posé d ’âm e et d e corps, qu’on ne p eut pas sé p arer l’un de l'au tre
sans grand danger m êm e en théorie, nul écrivain av an t lui n e l’a aussi
concrètem ent e t pratiq u em en t poursuivie; il observe son corps au ta n t
que son âme, il en décrit les plaisirs, les hum eurs et les m aladies, et
(
C f ( ( (/ ( ( ( ! ( ( ( (

162 DOCTRINE G ÉN ÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

cherche à se ren d re sa p ro p re m o rt douce et fam ilière en y pensant


toujours. M ontaigne é ta it un p arfa it h o n n ête hom m e, spon tan ém en t
généreux e t noble, ch aritable p a r instinct, fo rt p ro p re à to u te so rte
d’affaires im portan tes q u ’il a su m en er avec une intelligence claire et
une énergie calme; il était, à ce qu’il sem ble, très agréable dans son
com m erce; mais, depuis sa jeunesse où il eu t un ami intim e (E tienne de
la Boétie, écrivain e t tra d u c te u r hum aniste, m o rt jeune), il ne s ’est plus
donné à aucune chose ni à personne, il s’est to u t au plus p rêté parfois;
la seule chose qui l'ait p ro fondém ent intéressé, c’éta it lui-même et sa
propre vie; il fut intelligem m ent, délibérém ent, intégralem ent égoiste.
Q uand on com pare so n a ttitu d e à la verve de l'optim ism e révolution­
naire d e Rabelais, on se re n d com pte que son scepticism e, sa
nonchalance, son conservatism e tra h isse n t la réaction de la seconde
partie du siècle: désillusion, pessim ism e en ce qui concerne la société
hum aine qui ne trouvera jam ais une solution définitive de ses problèm es;
néanm oins, cet hom m e n onchalant qui ne sem blait penser qu’à lui-même
a eu un succès énorm e et durable, to u t différent dan s ses effets de ce
qu’i! a pu prévoir. Son livre fut la p rem ière oeuvre d’introspection
écrite par un laïque p o u r des laïques; e t le succès du livre a prouve, on
p ourrait m êm e dire trahi, p o u r la prem ière fois, qu’un tel public de
laïques existait. O r, le charm e indescriptible de son style en m êm e
tem ps vigoureux, savoureux et nuancé a opéré dans un sens beaucoup
plus révolutionnaire e t activiste que ne fu t l’in ten tio n de l’auteur. Son
prem ier im itateur, C h arro n , il est vrai, en a tiré une conclusion toute
chrétienne (puisque nous ne pouvons rien savoir, puisque la raison est
vaine, tenons-nous-en à la révélation); m ais les g én ératio n s suivantes
o n t fait usage de l’esp rit d e relativism e e t de d oute qu’il insinue p a rto u t
pour en tire r des conséquences activistes, p ratiq u es et subversives dans
la lutte contre les dogm es religieux et politiques. C es lu ttes so n t te r­
m inées depuis longtem ps; M ontaigne, pour nous, n’est plus qu’un des
hom m es les plus foncièrem ent, les plus réellem ent e t les plus délicieuse­
m ent intelligents qui aient jam ais vécu; il y a peu de livres aussi nouris-
sants que le sien.

ÎV . Le s iè c le d ’o r d e la l i t t é r a t u r e e s p a g n o le .

Le m ouvem ent de la R enaissance se présen te en Espagne d ’une


m anière fo rt particulière. A p rès des lu tte s plusieurs fois séculaires con­
tre les A rabes, le pays avait conquis son entière indépendance (voir

c
( r ( i ( C ( t ( < ( ( ( (

LA RENAISSANCE 163

p. 133); e t mêm e il avait acquis, grâce aux d écouvertes tra n s­


océaniques, des richesses énorm es, e t grâce au m ariage d ’une de ses
reines avec un prince de la m aison im périale des H absbourg, une puis­
sance telle qu’elle sem blait à un m om ent donné pouvoir dom iner
l’E urope entière. U n fils issu de ce m ariage fut l’hom m e le plus puissant
de la R enaissance: C harles-Q uint réunit en ses m ains et celles de son
frère de vastes territo ire s en Allem agne, la Bohème, la H ongrie, les
Pays-Bas, l’Espagne avec ses dépendances en Italie (royaum e de N aples)
et en A m érique, et p o rta de 1519 à 1556 la couronne im périale. O r, la
trad itio n historique du long com bat m ené co n tre les M usulm ans avait
contribué à conserver in ta c t chez les E spagnols l’e sp rit raciste, chevale­
resque et catholique; et quand les rois habsbourgeois, a u ta n t p a r tra ­
dition de famille que pour des raisons politiques, em b rassèren t la cause
des catholiques contre les p ro te sta n ts e t la cause de l'absolutism e co ntre
tous les m ouvem ents d ’indépendance, l’Espagne suivit avec enthousiasm e
cette politique de ses rois, et fut, dans une harm onie et une u n ité p a r­
faites, le cham pion de la C ontre-R éform e catholique, d e l’unité
m onarchique et des idées chevaleresques de bravoure, d ’orgueil e t de
loyauté. C ela se p rép arait d éjà sous C harles-Q uint, e t s’accentua sous
le règne de son fils Philippe II (1556/98), vrai Espagnol, qui co m b attit
ses su jets p ro te sta n ts rév o ltés aux Pays-Bas e t qui essaya en vain
d’affaiblir la puissance croissante de l’A n gleterre p ro testan te. L ’Espagne,
toutefois, n’était pas assez fo rte pour so u ten ir longtem ps une tâche
aussi lourde; so n em pire é ta it tro p grand, e t ses conquêtes acquises p ar
la hardiesse de ses navigateurs e t p a r la brav o u re d e ses so ld ats, n e
furent pas exploitées e t fécondées p ar le trav ail: la classe qui dans les
autres pays européens fut le p rom oteur principal du développem ent
économ ique, la bourgeoisie dans sa form e m oderne, ne se co n stitu a pas
en E spagne ou du m oins ne parv in t pas à y jo u er un rôle im p o rta n t; u n
appauvrissem ent lent m ais progressif ruina peu à peu l’cnorm e empire.
C ette décadence se fait se n tir déjà vers la fin du règne de Philippe II
et s’accentue p en d an t les longs règnes de ses tro is successeurs; dans la
seconde m oitié du 17ème siècle, l’Espagne est un pays appauvri p ar
l’oisiveté et la corruption.
O r, dans un pays d ’une pareille structure, l’esp rit de la R enaissance
tel qu’il se développa en Italie et au N o rd , ne pouvait pas p ren d re
racine. L’hum anism e espagnol (voir p. 133/34), p ro fondém ent influencé
par un m odéré, le célèbre hum aniste hollandais E rasm e de R otterd am , ne
paganisa nullem ent les esp rits; l’influence italienne, trè s forte su rto u t
dans la poésie lyrique, fit b ien tô t place à des conceptions n ette m e n t
( ( < / ( < ( I ( f

164 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

nationales, e t dès que les prem iers signes d e la Réform e religieuse se


m anifestèrent, une vioiente réaction s'y opposa. L’inquisition qui fut un
tribunal ecclésiastique c o n tre les h érétiq u es n’e u t nulle p a rt a u ta n t de
puissance qu’en Espagne; le racism e s’y joignit, les Juifs e t les A rabes
restés d an s le p ay s (nioriscos) fu re n t persécutés e t enfin chassés.
U ne renaissance de la philosophie scolastique, de l’ascétism e e t le la
m ystique chrétien n e se propagea. Parm i les philosophes de !a scolastique
espagnole, m entionnons Franscisco Suarez. le d e rn ie r grand m éta p h y si­
cien catholique; parm i les théo ricien s d e la discipline ascétique, le
fondateur de la Société de Jésus, Ifiigo de Loyola; e t parm i les m ystiques,
T eresa d e Jésus e t Juan de la C juz, to u s deux écrivains fo rt suggestifs.
C ependant ce n ’éta it plus i’esp rit du m oyen âge; les idées nouvelles,
platonism e, rationalism e, criticism e, e t ta n t d ’au tres co u ran ts ne pou­
vaient pas être ignorés, il fallait les com battre, le s vaincre ou les
encadrer dans !e systèm e catholique; le culte renouvelé d e la beauté
sensuelle tro u v ait un terrain fertile chez ce peuple passionné, avide de
spectacles e t ex trêm em en t im aginatif. A ces co n traste s e n tre la foi et
les idées nouvelles, en tre la dévotion e t la sensualité, il s ’e n ajo u te un
autre: cette natio n si orgueilleuse é ta it en m êm e tem ps, de sa n ature
même, fo rt réaliste; ten d an c e qui se révèle d éjà, nous l’avons vu, dans
sa litté ra tu re m édiévale et qui d evint plus forte e t plus consciente p e n ­
d an t l'époque d o n t nous p arlons m ain ten an t. C ’e st un réalism e fort
populaire, parfois p rès du grotesque, et qui a toutefois quelque chose de
fantaisiste et de recherché; il ne nous m ontre que trè s rarem en t la
m oyenne de la vie de tous les jours, m ais p lu tô t des aventures dans les
bas-fonds de la société, aussi rom anesque que celles des chevaliers dont
elles form ent la con tre-p artie et le co n tra ste extrêm es. A scétism e et
am our de la beau té sensible, réalism e e t illusionnism e, orgueil et dévotion,
popularité e t raffinem ent esthétique: tous ces c o n traste s se tro u v en t
dans le «siècle d ’or* de la litté ra tu re espagnole q u ’o n ne p eu t guère
nom m er un e litté ra tu re de la R enaissance; car elle m anque entièrem ent
d e cet équilibre harm onieux des o euvres de l’an tiq u ité d o n t on
s’inspirait ailleurs; elle n ’en c o n n aît pas la sép aratio n n e tte en tre les
dom aines du tragique e t du com ique; elle ne c o n n aît p as n o n plus le
fond optim iste e t p ratiq u e qui se dév elo p p e ailleurs; elle v it d an s le
co n traste d’un idéalism e ex trêm e e t d ’une désillusion pro fo n d e (desen-
gano); ceci encore est u n e des a n tith èses caractéristiq u es cîe celte
époque. M êm e chronologiquem ent, c e tte litté ra tu re n ’apparti& nt plus à
la R enaissance, car elle ne se développe pleinem ent que dan s ia seconde
m oitié du lôèm e siècle e t so n apogée d u re ju sq u ’à if. seconde m oitié du

c
( ( ( I ( ( (

LA RENAISSANCE 165

17èrne, époque à laquelle la puissance espagnole était déjà très ébranlée;


c'est p lu tô t une litté ra tu re d e la C ontre-R éform e ou, po u r em ployer le
term e m is en vogue p a r les h isto rien s de l'a rt, du B aroque; oe qui veut
dire que sa beauté consiste dan s le jeu ou dans la lu tte des contrastes.
Les tro is genres principaux de cette litté ra tu re so n t la poésie lyrique,
le th éâtre et la prose narrative.
i) La poésie lyrique du lûèino siècle com m ence p a r une nouvelle
irru p tio n de l’italianism e. Elle fut inaugurée p ar Juan Bosc&n, C atalan
do naissance qui, su r le conseil d ’un ami italien, abandonna les form es
m édiévales espagnoles et im ita celles de l’Italie, et qui fit une belle
traduction du livre de C astiglione su r le p arfa it chevalier (voir p. 151).
Le rep résen tan t principal du goût italien est G arcilaso de la Vega
(1503/36), le prem ier des g ran d s p oètes lyriques espagnols, d o n t les so n ­
nets, églogues, élégies, canzoni, to u t en ay a n t une form e n ettem en t
italienne, o n t servi de m odèle au lyrism e espagnol de la p ériode sui­
van te; ses poésies fu ren t com m entées e t im itées, et la réactio n conser­
vatrice, rep résen tée su rto u t p a r C astillejo, poète élégant, sa tiriq u e et
parfois trè s réaliste, qui s ’en ten ait aux anciennes form es espagnoles,
n’e u t pas d’influence durable. Le développem ent postérieu r se "base sur
les form es italiennes, su r l'hum anism e e t le platonism e, to u t en y
in tro d u isan t les ten d an c es m ystiques e t les raffinem ents a rtistiq u es
particuliers au génie espagnol. U n poète ex trêm em en t a rtiste e t docte,
dans les oeuvres duquel se réunissent des co u ran ts pétrarquistes, p lato n i­
ciens e t bibliques, fut F ernando de H errera (1534/97), n atif de Sevilla,
d o n t le beau langage m élodieux p araît p o u rta n t presque sim ple quand
on le com pare aux vers de la génération suivante, on peut dire la mêm e
chose de son contem porain Luis de Leôn (1527/91), professeur de th éo ­
logie à l’université de Salam anca, qui fut longtem ps persécuté p a r l’inqui­
sition. à cause de ses opinions su r le te x te latin de l'ancien testam en t;
ce fut un savant héb raïste, en m êm e tem ps trad u cteu r de poètes grecs
et latins, e t un poète lyrique d o n t les plus beaux vers, philosophiques
et religieux, p arlen t de la vanité du m onde e t du désir a rd e n t d ’élever
i’âm e vers Dieu. Les vers de Juan de la C ruz (1542/91) so n t en co re plus
passionném ent e t plus pro fo n d ém en t m ystiques; c’est le plus g ran d des
m ystiques espagnols, do n t la ferveur rev êt souvent les form es d u sy m ­
bolism e de la poésie p asto rale ou du C an tiq u e des can tiq u es (Jésus
berger am oureux se sacrifiant pour sa m aîtresse qui est l’âm e hum aine
ou encore Jésus com m e époux e t l’âm e hum aine comm e sa fiancée). Les
trois grands p oètes de c e tte génération (H errera, Luis de Leon, Ju an d e
la C ruz) form ent com m e une échelle ascendante de recueillem ent
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|6 ( j DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

intérieur, p laton isan t et m ystique, aux form es p étrarq u istes e t parfois


pastorales; la poésie religieuse de cette époque a p ro d u it encore un
chef-d'oeuvre anonym e dans un so n n et (N o nie mueve, mi D ios . . . ) qui
exprim e la pensée que l’âm e est a ttiré e vers l’am our de Dieu même
sans la prom esse du ciel et la m enace de l’enfer. — Le lyrism e de la
génération suivante est n e tte m e n t baroque, c'est-à-dire extrêm em ent
recherché dans son expression et enclin aux antith èses violentes, tra ita n t
parfois on style sublim e des su jets qui nous sem blent frivoles e t niais,
ou en sty le grotesque des su je ts héroïques e t m ythologiques, aim ant
tous les ornem en ts du langage, ies saillies de l’esp rit e t les systèm es
recherchés de sym boles. I! y a quelques p o ètes qui form ent une sorte
de transition en tre la gén ératio n ancienne et la nouvelle, parm i lesquels
on peut com pter Lope de V ega, g ran d poète dram atique, mais qui a
com posé aussi de nom breuses poésies lyriques p a rfo is.trè s belles dont
le style n’est en général pas aussi contourné que celui dés grands «con-
ceptistes» et ^cultistes». C es deux expressions caractérisen t la poésie
baroque espagnole, le conceptism e recherche les raffinem ents de la
pensée (agudezas), le cultism e ceux d e la parole, c’est-à-dire les épithètes,
m étaphores et com paraisons ex trao rd in aires; il autorise les néologism es,
les changem ents du sen s des m ots, les hyperboles, une sy n tax e parfois
arbitraire; ii est intentionnellem ent obscur. N i le conceptisme ni ie
cultism e ne sont des phénom ènes to u t à fait nouveaux; la rhétorique
des anciens les a créés (figurae se n ten tiaru m e t verborum ), les poètes
provençaux et P étrarq u e se se rv e n t de leurs procédés; la scolastique
par ses raffinem ents logiques et mêm e la m ystique p ar ses antithèses
ont contribué à développer le conceptism e; m ais il est bien vrai que
les Espagnols du 17ème siècle o n t poussé ces deux tendances ju sq u ’à
l’extrêm e. Le po ète le plus im p o rta n t parm i les eonceptistes fut F ran­
cisco de Q uevedo (1580— 1645), esp rit fécond et diversém ent doué, qui
fut sav an t diplom ate ei m inistre, écrivit des rom ans, des satires, des
vies de saints, des vers lyriques e t beaucoup d ’autres choses, e t qui eut
une vie fo rt m ouvem entée, d an s l’ensem ble assez m alheureuse; scs
vers, satiriq u es et réalistes, p arfois m éd itatifs et dévots, so n t souvent
très beaux. Q uan t au cultisme, il fu t inauguré p ar un poète m o rt jeune,
en 1610, C arrillo, et eut son apogée dan s un des génies les plus étranges
et les plus rem arquables de l'h isto ire de la poésie, Luis d e G ôngora
(1561—1627), d’ap rès lequel on appelle le cultism e parfois gongorism e.
Il rut d ’abord im itateu r du sty le relativem ent classique d e H errera.
m ais changea sa m anière depuis 1611, probablem ent sous l'influence de
C avallo. L’oeuvre principale d e son dern ier style, les Soîedades, sont,

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L A R E N A IS S A N C E 167

m algré leur obscurité, singulièrem ent suggestives et m êm e savoureuses;


elles ont attiré dans les d ernières années l’a tte n tio n des critiq u es les
plus m odernes et les plus distingués. U ne réaction contre le concep­
tism e et le cultism e se fait sen tir chez quelques p oètes d o n t les plus
connus so n t les frères Argensola. — A côté de la poésie lyrique arti­
stique, une riche floraison de poésies populaires existait p e n d an t toute
cette époque; elle se distingue de la poésie artistiq u e en ce qu’elle n ’est
pas destinée à être lue ou récitée, mais chantée avec accom pagnem ent
de luth et plus ta rd de guitare; en ce que le nom bre des syllabes du
vers est irrégulier; que ses su je ts so n t plus populaires et son langage
plus simple; e t enfin qu’elle possède toujours une so rte de thèm e-refrain
(estribillo). Elle a plusieurs form es d o n t les plus im p o rtan tes so n t le
villancico et la rom ance.
2) N ous n'avo n s que peu de m onum ents du th éâtre espagnol avant
la fin du lôèm e siècle (voir p. 133). La célèbre tragi-com édie de C alixto
y M elibca est plutô t une longue nouvelle en dialogues q u ’un dram e;
m ais dès 1492 nous pouvons suivre l’activité de Juan del Encina, prêtre,
m usicien et dram aturge, qui sem ble avoir créé le th é â tre espagnol (et
aussi le th éâtre portugais p ar son im itateu r G il V icente). 1! a écrit de
p etites pièces en vers, religieuses e t profanes, et ses successeurs, parm i
lesquels nous m entionnons T o rrcs N ah a rro dan s la prem ière e t Juan de
la Cueva dans la seconde m oitié du lôèm e siècle, o n t développé ccs
germ es p lu tô t dans le sens populaire e t n atio n al que d an s la m anière
sav an te de l’im itation des anciens. Le th é â tre espagnol est n ettem en t
populaire par so n m élange du tragique et du com ique, p a r ses su je ts et
son esprit qui so n t p urem ent espagnols. Le g ran d C ervantes a é c rit des
pièces qui annoncen t le développem ent p o stérieu r; m ais on ne peut
d a te r la grande floraison du th é â tre que depuis l’activité de son con­
tem porain de quinze ans plus jeune, Félix Lope de V ega C arp io (1562—
1635), po ète extrêm em en t fertile; celui-ci a écrit 1500 com édies dont
500 so n t conservées, et e n outre beaucoup de pièces religieuses et
d’«cntrcm escs»; il a com posé plusieurs rom ans et nouvelles; une oeuvre
en prose qui est un m élange de rom an et de dram e, la D o ro tca: plu­
sieurs épopées; e t beaucoup de poésies lyriques; de tous les grands
p o ètes européens, il est certain em en t celui qui a écrit avec le plus
de facilité naturelle. C ’e st u n im provisateur génial, doué d ’un in­
stin c t inné pour la beau té du langage, pour l’effet d ram atique e t su r­
to u t pour la psychologie d u peuple espagnol. Les .sujets qui in té­
ressent ce public — religion, honneur, patriotism e, am our — rem plis­
se n t son ârne tout naturellem ent; il pense et se n t comm e ses auditeurs,
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168 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

e t peu d’écrivains o n t si co nstam m ent vécu en harm onie com ­


p lète avec leur public e t en o n t é té si co nstam m ent aim és et ap
plaudis. Il d o it cela aussi au fait q u ’il représente p arfaitem en t ce mé­
lange d e réalism e intégral e t d ’illusionnism e p athétique, aventurier, che­
valeresque, qui em pêche le réalism e de jam ais devenir pratique et quo­
tidien; et encore cet au tre m élange, non m oins curieux, qui un it ia pas­
sion fervente dans les affaires d 'am our et d’honneur à la dévotion iné­
branlable, à la foi jam ais effleurée p ar le m oindre doute, aux sen tim en ts
m ystiques qui lui so n t presque fam iliers. La C om edia espagnole est
basée entièrem en t su r les co n trastes: l’héroïsm e du chevalier s’oppose
au réalism e du G racioso, avec son bon sens et sa m orale terre à terre
(c’est le personnage ridicule de la com edia); la dévotion m ystique
s’oppose aux passions hum aines; et parm i ces dernières, l’honneur,
étroitem ent lié à la jalousie, s ’oppose à l’amour. La com edia do Lope de
V ega est souvent trè s lyrique san s cesser pour cela d ’être dram atique; sa
psychologie est relativem ent sim ple, réduite à peu de m otifs, m ais ab­
solum ent conform e à celle des sp ectateu rs; c’est, si l’on veut, une litté­
rature pour les masses, m ais c’en est p eu t-être le specim en le plus p a r­
fait sur le co n tin en t européen. Le langage est baro q u em en t déclam a­
toire e t conceptistc-, sans cesser pour cela d ’être populaire; le peuple
espagnol aim ait la déclam ation, et la m étaphore lui é ta it devenue fam i­
lière. Les p oètes d ram atiq u es d istinguent deux so rtes de comedios:
com edias de eapa y e sp ad a qui o n t des su je ts contem porains e t so n t
jouées d an s le costum e de l’époque, e t com edias de teatro , appelées
aussi de cuerpo ou d e ruido, qui o n t des su je ts historiques, légendaires,
etc., qui d em and e n t un costum e spécial; il v a sa n s d ire que m êm e pour
ce second groupe, l’esp rit e t les se n tim en ts so n t n aïvem ent hispanisés.
A côté do la com cdia, il ex istait deux au tres form es d ram atiq u es fo rt
im portantes: les entrem eses, farces g rotesques qui furent jouées e n tre
les actes des com edias e t d o n t quelques-unes, très belles, furent com ­
posées p ar C ervantes; e t les 'a u to s sacram entaies* (le m o t au to e st lin­
guistiquem ent identique à acte) qui so n t d es pièces religieuses en ra p ­
p o rt avec le m ystère de l’E ueharistie; to u te s so rte s de su je ts bibliques,
historiques e t m êm e contem porains so n t adaptés, à l’aide de l’in terp ré­
tatio n figurative, au b u t de célébrer e t d ’expliquer ce m y stère et de
m ontrer sa force m iraculeuse. Les autos sacram entales, d o n t la grande
époque fut le 17ème siècle, (Lope de V ega en a fait plus de 40 et Cal-
derôn encore plus) contin u en t la trad itio n m édiévale du th é â tre litu r­
gique et dt\s m ystères (voir p. 112 ss.), auxquels ils ressem blent p ar leur
p résentation figurative et p ar leur mélange du sublim e et du réaliste;

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LA RENAISSANCE Î69

toutefois, ils e n different p a r leur form e plus concise e t p a r leur but


plus n ette m e n t dogm atique. — Parm i les p o ètes d ram a tiq u e s co n tem ­
porains de Lope d e V ega citons G uillén de C a stro (1569— 1631), au teu r
d es M ocedades del C id qui fu re n t le m odèle du C id d e C orneille; T irso
de M olina (1570—1648), p o ète spirituel e t u n peu extrav ag an t, aim ant
la satire, auteur probable du B urlador de Seviila, prem ier d ram e ayant
pour su je t l’histoire du séd u cteu r ath ée D on Ju an que l’o p éra de M ozart
a rendu célèbre; e t Juan Ruiz de A larcôn, p o ète m isanthrope, plus grave
que ses co ncurrents (1581— 1639) q u i sans av o ir beaucoup d e succès
parm i scs contem porains, eu t quelque influence, su rto u t su r le th éâtre
français (le m enteur de C orneille e st une a d ap ta tio n d ’une pièce d ’A lar-
côn). D ans la génération suivante, le grand p o ète d ram atiq u e fu t Pedro
C alderôn d e la B arca (1600—1681). P o ète beaucoup m oins sp o n tan é que
Lope, et beaucoup m oins populaire dans la conception de son a rt, il
eut p o urtant, lui aussi, beaucoup de succès; c’é ta it un a rtiste conscient,
groupant les scènes e t les épisodes d a n s un ry th m e calculé, p arfo is assez
com plique, to u jo u rs rich em en t varié, ap p ro fo n d issan t les problèm es,
su rto u t les problèm es religieux, e t p longeant l’action, p a r les sym boles,
par les songes, souven t p a r l’horreur, dans une atm osphère de pénom bre
suggestive, ce qui a fait de lui u n des m odèles les p lus adm irés des
poètes rom antiques du 19ème siècle. Il est p lus sav an t, p lus fin, beaucoup
plus aristo cratiq u e que L ope d e V ega, m ais peu t-être m oins fo rt et
m oins entier.
3) La prose n arrativ e a pro d u it, au d éb u t du 16ème siècle, deux oeu­
vres im p o rtan tes: la réd actio n d e l’A m ad is d e G aula (voir p. 132) p ar
G arcia O rdonez de M ontalvo (1508) qui e st devenue le m odèle de tous
les rom ans d e chevalerie d o n t s ’e st m oqué C e rv an te s (il en ex cep tait
to u tefo is l’A m adis d e M ontalvo); e t l’adm irable T ragicom edia rie Ca-
lixto y M elibea, plus connue so u s le nom de «la C elestina», publiée vers
1500 e t attrib u ée à F ernando d e R ojas. M algré sa form e d ram atiq u e .—
en 21 actes — c’est au fond une nouvelle en dialogues; c’est l’h istoire
d’un am our m alheureux, fo rt réaliste, d o n t le personnage principal e st
l'en trem etteu se C elestina; q u ’on se rappelle l’e n trem etteu se T rotacon-
ventos dans l’oeuvre de l’arch ip rêtre d e H ita (voir p. 132); on retrouve
là une ancienne trad itio n d o n t les m odèles sont les poèm es érotiques
d ’O vide e t un dram e latin du 12ème siècle, Pam philus. Lope d e V ega
a été probablem ent influencé p ar la C elestin a q uand il écriv it son
«action en proses D orotea, où on a voulu d éco u v rir des tra its a u to ­
biographiques. — U n au teu r célèbre d e l’époque d e C h arles-Q uint fut
A ntonio de G ucvara qui écrivit une so rte de rom an h isto riq u e et
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170 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

didactique su r M arc-A urèle, l'em pereur rom ain philosophe. D ans la suite,
plusieurs genres de rom ans se so n t développés: le rom an pastoral, le
rom an d’am our aventureux, le rom an réaliste dan s sa form e spéciale­
m ent espagnole (novela picaresca) et le rom an d e chevalerie. Q uant
au rom an pastoral, im itan t S annazaro (voir p. 150), son chef-d’ocuvrc
est la D iana enam orada de Jorge de M ontem ayor (1542); le genre eut
beaucoup de succès, et les plus grands poètes s’y so n t essayés: C erv an ­
tes dans sa G alate a (1585) et Lope de V ega dans son A rcadia (1599);
les nouvelles e t les épisodes p astoraux abo n d en t dans to u te la litté ra tu re
narrative; le goût des cadres cham pêtres pour la poésie d 'am our fut à
la m ode p arto u t en Europe ju sq u ’à la fin du 18ème siècle. Les rom ans
d’am ours aventureuses se b asen t su r des m odèles grecs chéris p ar les
hum anistes (su rto u t T héagène e t C hariclée p ar H éliodore, auteur du
3ème siècle après Jésus-C hrist); ce genre fut trè s cultivé depuis le
milieu du lôèm e siècle: on p eut y ra tta c h e r la dernière oeuvre de C er­
vantes, Persiles y Sigism unda (161?) et le Peregrino en su p atria de
Lope (1604). Le rom an réaliste a trouvé en Espagne une form e très
particulière, le rom an picaresque: c’est la biographie d ’un gamin ou
d’un to u t jeune hom m e très pauvre, trè s habile, de m oeurs douteuses,
d o n t les aventures, les m auvais tours, les expériences d o n n e n t
lieu à la critique satirique de to u tes les classes de la société e t à
une description d e ses bas-fonds. T o u t cela est, dans les m eilleures
oeuvres, fo rt vivant, et se base sur la réalité de la vie espagnole, où le
travail régulier ne- constitu ait pour aucune classe un idéal; le genre est
toutefois beaucoup tro p p itto resq u e pour être réaliste au sens m oderne
du m ot; il s’oppose, p ar un co n traste violent, aux genres des rom ans
chevaleresques et pastoraux, m ais il est to u t aussi fantaisiste. Le p re­
mier spécim en de ce groupe fu t la V ie du gamin m endiant Lazarillo de
T erm es (1554), p etite oeuvre d o n t l’auteur n ’a pas pu être établi avec
certitude; parm i le grand nom bre des rom ans picaresques postérieurs
nous m entionnerons la V ida del picaro G uzm an de A Jîarache (1599,
seconde partie 1604) par M ateo A iem ân, la V ida del Buscôn (1626) par
le m êm e Q uevedo d o n t nous avons parlé comm e poète conccptiste, e t
la Mija de C elestina (1612) p ar Salas B arbadillo où il s’agit d'une picara,
donc d'une fem me. La vogue du rom an picaresque fut im mense, il fut
im ité dans beaucoup d ’au tres pay s européens, par exemple en France,
par le Ci! Blas de Le Sage. Parm i le grand nom bre des rom ans de
chevalerie plus ou m oins im ités de l’Am adis, aucun n ’est digne de m en ­
tion; le genre fut d étru it par la puissante satire qui est devenue l’oeuvre
la plus célèbre de la littératu re espagnole: l’histoire de l’«Ingenioso

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LA RENAISSANCE 171

H idalgo D on Q uijo tc de la M ancha» p ar Miguel de C ervantes Saavedra


(1547— 1616); la prem ière p artie du Q u ijo te p a ru t e n 1605, la seconde
en 1615. C ervantes, d ’abord soldat, fut blessé grièvem ent à la bataille
de Lepanto, resta cinq ans prisonnier en A lgérie, et eut après son re ­
tour en Espagne une vie assez difficile e t pénible. N ous avons déjù
parlé de ses com edias et entrem escs, de ses rom ans G alatea et Persiles;
ses chefs-d’oeuvres sont le D on Q uijote et les N ovelas ejem plares. D on
Q uijote est to u t d’abord une satire contre les rom ans de chevalerie, et
C ervantes en a touché le point essentiel: l’idéal chevaleresque dans un
m onde com plètem ent changé depuis l’époque où la chevalerie avait une
fonction réelle. O r, en o pposant perpétuellem ent son h éros à une réa­
lité qui n ’a plus aucun rap p o rt avec celle qui est vivante d an s son im a­
gination, si ferm em ent enracinée qu’aucune déception, aucune expé­
rience n 'est capable d e le détrom per, et en lui d o n n an t comm e écuyer
le paysan Sancho Pansa, d o n t le bon sens réaliste se jo in t à une croy­
ance inébranlable aux idées e t aux prom esses de son m aître, C ervantes
a dépassé les bornes d ’une sim ple sa tire des rom ans de chevalier; son
oeuvre est devenue le v ivant sym bole du peuple espagnol, de son noble
et brillant illusionnism e, de sa m anière particulière de com biner cct
illusionnism e avec le réalism e, e t m êm e plus que cela: de to u t noble
illusionnism e chez les hom m es, de la g ran d eu r et de la v anité d e la vie
hum aine. Le rom an est parsem é de nouvelles e t de pièces lyriques de
tout genre comm e la plu p art des longs rom ans de l’époque. C erv an tes
a com posé, à p a rt cela, douze N ovelas excm plares (1613); en Espagne,
le term e novelas est em ployé sans d istinction p o u r ce que nous appelons
«roman» et 'nouvelle»; les N ovelas ejem plares so n t des nouvelles, et
elles sont, à côté de celles de Boccacc, les m odèles classiques du genre
en Europe. Elles so n t plus longues, m oins douces et m élodieuses que
celles du D ecam erone; on sen t que c’est un esp rit plus ferm e et plus
viril qui les inspire. Parm i les auteurs de nouvelles postérieures, nous
citerons le conteur am usant C astillo Solôrzano, les Sucfios très satiriques
de Q uevcdo (1637) e t le D iablo cojuclo d e Luis V êlez de G uevara
(1641), im ité par Le Sage dans son D iable boiteux. — C om parée à cct
apogée de la poésie n arrativ e en prose, l’épopée en vers n ’est pas très
im portante au siècle d'or espagnol; la plus célèbre, l'A raucana de l'.r-
cilla (1566), raconte les com bats héroïques des indigènes du C hili contre
les Espagnols, com bats auxquels l’auteur avait pris p a rt comme officier
espagnol. La plus belle épopée de la péninsule ibérique est portugaise:
ce sont les Ltisiadas de Luis de C am ées (1572). la grande épopée de
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172 DOCTRINE GÉNÉRAI,E DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

l'occan, qui chante le voyage de V asco da G aina autour de l'A frique


et la colonisation portugaise aux Indes.
4) Je term inerai ce chap itre p ar quelques m o ts sur le m oralism e
espagnol qui a lui aussi un caractère fo rt particulier. 11 préfère l’aperçu
bref, élégant et un peu obscur; la technique des «devises», explications
spirituelles e t fragm entaires de dessins sym boliques (em presas, emble-
m as), fort à la m ode au 16ème siècle, l’a certainem ent influencé. Les
plus brillants m oralistes espagnols du ÎVème siècle sont O uevedo, p ar
sa Politica de D ios y gobiem o de C risto e t son M arco Rruto, e t su rto u t
B altasar Gracdân (1601—1658), un des sty listes ies plus raffinés d e l’h i­
sto ire littéraire, pessim iste et réactionnaire, d o n t les aphorism es essayent
de d resser l’im age de l'hom m e parfait, basée su r la foi, le m épris du
monde, la subtilité de l’esprit e t la m aîtrise de soi-mêm e. Son livre le
plus m ûr est le C riticôn, paru pour la prem ière fois en 165Î. L’oeuvre
de G raciân a exercé une influence considérable m êm e en dehors de
l’Espagne.
A p a rtir de la seconde m oitié du 17èmc siècle, la litté ra tu re espa­
gnole, entraînée p a r le déclin économ ique et politique d u pays, tom ba
dans une décadence d o n t elle ne s ’est relevée qu’au 19ème siècle.

C. LES T E M P S M O D E R N E S .

I. L a l i t t é r a t u r e c l a s s i q u e d u 17e s i è c le e n F r a n c e .

A u 17e siècle, la consolidation de la m onarchie absolue, la centralisa­


tion de l’adm in istratio n e t la faiblesse des voisins o n t p rocuré à la
Franco l’hégém onie en Europe. Il en est résulté p o u r elle une supré­
m atie de civilisation, de langue et. de litté ra tu re qui a é té presque in ­
contestée jusqu ’à la fin du 18e siècle; m êm e au 19e, la civilisation fran ­
çaise occupe une place p ré p o n d éran te en Europe.
Sous le règne de H enri IV et de ses successeurs, les forces qui, à l’in ­
térieur, essaient de s’opposer à l’absolutism e — pro testan tism e, féoda­
lisme, grande bourgeoisie — so n t dom inées, grâce s u rto u t à la politique
énergique du cardinal de Richelieu, p rem ier m in istre du fils de H en ri IV,
Louis X III. P en d an t la longue m inorité qui suivit la m o rt de ce roi, su r­
venue en 1643 p resq u ’en m êm e tem ps que celle de Richelieu, une d e r­
nière ten tativ e do révolte co n tre l’absolutism e fut entreprise p ar la
grande bourgeoisie des p arlem ents e t p a r quelques grands seigneurs;

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LES TEMPS MODERNES 173

elle échoua; c’é ta it la F ronde (1648— 1653), m ouvem ent sa n s idée con­
ductrice e t com pliqué p a r to u tes so rte s d ’intrigues, dirigé su rto u t contre
le cardinal M azarin, successeur de Richelieu. A p rè s la m o rt de M azarin
(1661), le jeune roi, Louis X IV , continue e t achève l’oeuvre de ses p ré ­
décesseurs en cen tralisan t l’ad m in istratio n ; il gouverne le pay s p a r ses
fonctionnaires; il essaie d ’en diriger m êm e la vie économ ique. C ’est la
ruine définitive d e la stru ctu re corporative du m oyen âge, où to u tes les
castes et to u tes les professions avaient une vie à elles, e t la victo ire de
l'organisation centrale: le roi e s t le c e n tre du p ay s vers qui to u t con­
verge. D onnons m ain ten an t une liste chronologique des règ n es du
siècle: H enri IV , assassiné en 1610; Louis X III, 1610—1643, d’a b o rd sous
la régence d e sa m ère M arie d e Médicis, depuis 1624 avec Richelieu
com m e m inistre tout-puissant; Louis X IV , 1643— 1715, d ’ab o rd sous la
tutelle de sa m ère A nne d’A utriche, d o n t le p rem ier m inistre est Maza-
rin: après la m o rt de celui-ci, survenue en 1661, c’est «le siècle de
Louis XIV». — La consolidation du pouvoir perm it à la France une
politique fo rt active en Europe; et com m e l’A n gleterre tra v e rsa it une
crise religieuse et politique, que les forces de l’E spagne s’épuisaient et
que l’A llem agne éta it com plètem ent ruinée p a r la guerre de tre n te ans
et ses suites, la France réussit à éten d re son te rrito ire et à é tab lir son
hégém onie politique a u tan t p a r sa force m ilitaire que p ar le p oids de sa
puissance économ ique.
D e tous les points de vue, on p eu t diviser le siècle en deux parties
bien distinctes; la prem ière, qui va ju sq u ’à la m o rt de M azarin, com pre­
n an t les règnes de H en ri IV , de Louis X III e t la m in o rité de Louis X IV,
époque p en d an t laquelle l’absolutism e tro u v e en co re des adversaires,
où des troubles surgissen t de tem ps à au tre, où la su prém atie de la cour
n ’est pas encore solidem ent établie, où celle-ci n ’e s t pas en co re le centre
de la vie littéraire e t artistiq u e, e t où le goût e t l’esp rit public so n t e n ­
core assez indécis e t flo ttan ts; e t la seconde, com p ren an t le règne de
Louis X IV , où l’absolutism e est incontesté, où le roi dom ine to u te l’ac­
tivité politique e t intellectuelle du pays, e t où l’esp rit public, se s te n ­
dances e t ses goûts so n t n e tte m e n t définis. P arm i ies gran d s hom m es
du siècle, D escartes et C orneille ap p a rtie n n e n t à la prem ière époque;
La Rochefoucauld e t Pascal à une p ériode d e tran sitio n ; La F ontaine,
Molière, Bossuet. Boileau, Racine, La B ruyère et Fénelon so n t du siècle
de Louis X IV . E ssayons m a in te n a n t de d écrire les principaux courants
en suivant chacun d ’eux à trav ers les deux périodes.
1) Pour le développem ent du langage littéraire, le 17e siècle com ­
m ence par une- violente réaction contre l'esp rit du 16e, co n tre l’enrichis-
( ( ( ( ( ■ ( (' C f ( ( ( ( ( (

J74 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

sem ent exagéré du vocabulaire, le désordre de la «syntaxe, l’italianism e


e t l’anarchie d e s form es poétiques. Il est v rai que, dans ce dom aine,
le 17e siècle a, to u t com m e le 16e, tendance à im iter l’antiquité, e t que
son esthétique e st une esth étiq u e d e m odèle, c’est-à-dire q u ’il conçoit
le b u t de l’a rt comm e une im itation d ’u n m odèle p arfait; e t ce m odèle
est, d an s la pratique, la langue e t la litté ra tu re d es grandes époques
gréco-latines d o n t les oeuvres furent considérées com m e conform es a
la n atu re m êm e; de so rte que le p récep te d ’im iter la n atu re coïncidait
pratiquem ent avec l’im itatio n de l’antiquité. Mais le 17e siècle (e t en
ceci il s ’oopose n e tte m e n t au 16e) procède, dans cette im itation, avec
un esprit d ’ordre, de critiq u e e t de choix; si, to u t com m e les générations
précédentes, il aspire à une langue littéraire form ée d ’après le m odèle
des langues anciennes, il n ’accepte p o u rta n t p as to u tes les innovations
et expériences faites p a r l’hum anism e en langue vulgaire et p a r les th é o ­
riciens de la P léiade; ii ne v eu t plus im iter les im itateurs italiens de
l’antiquité; il v e u t a d a p te r l’im itation à une form e nationale e t française.
En outre, le seizièm e siècle, dans son besoin d ’en rich ir la langue (voir
p. 154), avait puisé larg em en t dan s la langue m édiévale et dans les
dialectes: il aim ait les term es archaïques e t dialectaux, e t m êm e la
saveur des parlers populaires e t professionnels; il favorisait les néologis­
mes et les com positions de m ots selon ie m odèle grec. Le 17e siècle
s’oppose à to u tes ces ten d an ces; il poursuit un b u t de délim itation, de
codification, de classem ent, de choix e t d e goût. Le prem ier rep résen tan t
de ce nouvel esp rit d ’o rd re et de clarté fut F rançois d e M alherbe
(1555—1628), p o è te et critique, hom m e d’un g o û t trè s fin e t sû r, d une
parfaite h o n n ête té intellectuelle, m ais quelque peu p éd an t et é tro it dans
ses vues. Il épura le vocabulaire, essaya de fixer le sens des m o ts e t la
valeur exacte d e s ra p p o rts syntax iq u es; il é tab lit des règles pour la
stru ctu re des vers {nombre des syllabes, césure, rim e, enjam bem ent), et
choisit, parm i le g ran d nom bre des form es poétiques en usage, celles
qui lui sem blaient les plus p ro p res au génie français; il condam na les
néologism es, les term es dialectaux, populaires, archaïques, ies italianis­
mes, et toutes so rte s d ’extravagances. C e n ’est pas qu’il a it voulu
consciem m ent sép arer la langue littéraire de sa b ase populaire; to u t au
contraire, i! a d it que la langue du peuple d o it to u jo u rs lui serv ir de
m odèle (les «crocheteurs de Saint-Jean»); sa m éthode fu t p lu tô t celle
d’un jard in ier qui v eu t tirer du soi les plus beaux fru its en taillan t e t en
ém ondant les arbres. T outefois, ce fu t un jard in , ce ne fu ren t plus les
cham ps, les forêts, les m ontagnes. C ’est M alherbe qui p rép are la scis­
sion entre la langue littéraire (ou celle de la b onne société) e t la langue

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LES TEMPS MODERNES 175

du peuple; c’est sous son influence que la langue française littéraire


com m ence à d evenir ce qu’elle est restée longtem ps, et ce d o n t elle
garde des traces ju sq u ’à ce jo u r: une langue extrêm em en t élégante et
n e tte d an s ses contours, m ais quelque peu ab straite, trè s conservatrice,
et parfois presque sèche. C ’est aussi de M alherbe que d ate la centrali­
sa tio n dictatoriale de la langue, qui décrète d ’une façon a u to ritaire ce
q u ’il e s t perm is de dire e i d ’écrire; non p as pour le fond, m ais po u r la
form e; on a pu co n stater so u v en t que les F rançais so n t beaucoup m oins
révolutionnaires d an s leur langage q u ’en politique. Il est v rai que dès
l’époque d e M alherbe une certaine opposition s’est déclarée; il fut
atta q u é p a r les derniers p artisan s des idées de la Pléiade, su rto u t par
un poète satirique trè s doué, M athurin R égnier; d ’au tres p o ètes du com ­
m encem ent du siècle se souciaient fo rt peu de ses p réceptes; la société
aristocratique et la cour du tem ps d ’H enri IV et de Louis X III n ’ont
pas appris g ran d ’chose du bon goût et du b o n sens m alherbiens. Mais
comm e ces groupes n ’avaient à opposer à la réfo rm e de M alherbe rien
de vigoureux, d e solide ou de populaire, m ais seulem ent du rom anesque
et de l’extravagant, ils n 'eu ren t pas d ’influence durable. E n tre 1620 et
1650, la préciosité, c’est-à-dire la form e française du p étrarq u ism e outré,
qui aim e les raffinem ents du langage, su rto u t les m étap h o res et com ­
paraisons recherchées, eut un prestige considérable; mais, bien que
s’opposant à l’esprit de la réform e de M alherbe, elle lui fut p lu tô t utile
p ar ses effets, en accoutum ant la b onne société à une form e soignée de
l’expression. L’activité de l’A cadém ie française, fondée en 1634 par
Richelieu, s’exerça en tièrem en t dans le sen s de la tra d itio n de M alherbe.
Sa grande oeuvre, le D ictionnaire, n e p a ru t q u ’à la fin du siècle, mais
son influence p u riste qui exclut to u t ce qui e s t irrégulier, extravagant,
et to u t ce qui est savoureusem ent populaire se fit se n tir dès se s débuts.
D ans le cadre de ces tendances, on p eut distinguer deux co u ran ts qui
souvent v o n t ensem ble et se com plètent, mais qui p o u rta n t découlent
de principes différents. L’un accepte comm e a rb itre l’usage, c’est-à-dire
l’usage de la bonne société, qu’on appellait alors ‘les h o n n êtes gens» ou
‘la cour et la ville»; c’est le point de vue du livre le plus influent dans
ce dom aine, les R em arques su r la Langue F rançaise de V augelas (1647),
de la p lu p art de ses nom breux successeurs e t du public en général.
L’au tre courant, plus rigidem ent logique, insiste su r la stru c tu re ratio n ­
nelle du langage, su r la raison; c e tte m anière de considérer le langage
est inspirée p ar le rationalism e de la philosophie cartésienne dont
l’e sp rit se rép an d it bien au-delà du cercle re s tre in t des philosophes et
des savants, et favorisa le besoin de clarté e t de n e tteté de l’expression
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176 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTER A IR ES

qui s’é ta it m anifesté déjà depuis M alherbe; la tendance rationaliste en


m atière linguistique est particu lièrem en t forte dans la «G ram m aire
générale e t raisonnée» d e Port-R oyal (voir p. 181), com posée p a r A rnauld
e t L ancelot (1660). O n p eu t d ire que d an s l’ensem ble c’est «l’usage»
qui dom ine; m ais puisque c’e s t l’usage d ’une m inorité très cultivée, to u t
im bue de bon se n s et de raison, l’usage est fo rt raisonnable. C ette
m inorité pleine de bon g o û t et de b o n sens, qui garde îa m esure en
toute chose et évite to u te extravagance, se co nstitue définitivem ent
comme a rb itre des form es de la vie, de la langue et de l’a rt vers "1660,
quand Louis X IV arrive au pouvoir: le roi lui-même est le plus parfait
représentant de c et e sp rit, e t c’est dans son en to u rag e que v ivait le
grand théoricien d e la litté ra tu re française classique, le successeur le
plus célèbre de M alherbe: N icolas B oileau-Despréaux (1636— 1711). Lui
aussi avait ce g o û t fin et sûr, u n peu étroit, trè s français; de plus, c’était
un hom m e très sav a n t, connaissant à fond la poésie antique, e t un poète
satirique fo rt m alin, d ’une verve e t d'une justesse d ’expression qui
donnaient à ses idées, m êm e q uand elles éta ie n t banales, de l’am pleur e t
de i’éclat. Ses p récep tes ne se b o rn aien t pas au langage e t au vers; il
insistait su r la différence des genres en poésie, à la m anière des th éo ri­
ciens antiques; il in sistait su rto u t su r la différence principale, la sép ara­
tion n e tte de to u t ce qui est trag iq u e du réalism e de la vie quotidienne;
m êm e dans la com édie, du m om ent que l’action se passait dans un
milieu d’ho n n êtes gens, il fallait exclure to u t le g ro tesq u e e t to u t le bas
réalism e, adm is seulem ent dan s la farce que, d u reste, il détestait.
C ’était, selon lui, une règle de la bienséance, que c e tte trip le sép aratio n
des genres: le tragique sublim e, le com ique des honnêtes gens dans le
langage de la conversation polie, e t le b as réalism e g rotesque de la farce;
il ne concevait pas d ’a u tre réalism e populaire que les grim aces de la
farce. E t s ’il in sistait su r la règle d es unités au th é â tre (tem ps, lieu,
action), ce n’éta it p as seulem ent à cause de l’au to rité des anciens, c’éta it
parce que, selon lui, le b o n se n s mêm e, la vraisem blance, le dem andaient.
L’im agination, la force de l’illusion, le plaisir du peuple «ignorant» ne
com ptent p as à se s veux; bienséance e t vraisem blance intellectuelles
com ptent seules; s ’il dem ande qu’on im ite la nature, il en ten d p a r ce
m ot les habitu d es e t usages des h o n n ê te s gens qui év iten t to u te e x tra ­
vagance; e t puisque, selon lui, les anciens avaien t é té fo rt h o n n êtes gens
et très raisonnables, im iter la nature, chez lui, signifie en m êm e tem ps
suivre la raison, l’usage des h o n n êtes gens e t les anciens. Com m e
c’é ta it un hom m e très spirituel, excellent observateur, d ro it e t ferme
dans ses idées, nullem ent ennuyeux, en harm onie parfaite avec les

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LES TEMPS MODERNES 177

instincts de son époque, son influence fu t trè s grande; p en d an t plus d ’un


siècle il fut le d ictateu r du goût en Europe.
2) D ans n o tre chapitre su r la R enaissance (p. 141/2) n ous avons parlé
des prem ières traces d e la form ation du public m oderne. C e développe­
m en t ce poursuivit en France au 17e siècle dan s un se n s assez p a rti­
culier. A u 16e siècle, la litté ra tu re fu t ou bien savante ou bien p o p u ­
laire, quelquefois l’un et i’a u tre en m êm e tem ps; en France, au siècle
suivant, le «savant» n ’a plus beaucoup de prestige, on a m êm e une cer­
taine tendance à le m épriser com m e p éd an t, s ’il ne réussit pas à cacher
so n savoir ou to u t au m oins à le p résen ter d ’une m anière agréable et
généralem ent com préhensible; q u an t au peuple, il e s t m uet, et les écri­
vains ne travaillent plus pour lui. M ais il sc form e un g roupem ent n o u ­
veau, la société polie, com posée de gens bien élevés et instruits, d o n t le
savoir était parfois assez superficiel, m ais d o n t la form ation s ’a d ap ta it
parfaitem ent aux besoins d ’une vie civilisée et élégante. Les connais­
sances que l’hum anism e avait laborieusem ent conquises, s ’éta ie n t d é­
sorm ais répandues; tous ceux qui, dans la bonne société, avaiènt un peu
de goût et quelque am bition de passer pour «bel-esprit», pouvaient facile­
m ent se procurer quelques notions élém entaires su r la litté ra tu re a n ­
cienne, et il était encore bien plus facile de suivre les co u ran ts contem ­
porains de la m ode littéraire. L’idéal de cette société fu t l’hom m e qui
sait vivre, c’est-à-dire vivre en bonne société; il fau t pour cela q u ’on ait
des form es parfaitem en t agréables e t a d ap té es à la m ode, qu'on sache
parfaitem ent la place q u ’on occupa datas la société (qu’o n «se connaisse»
et qu’on «ne se m éconnaisse pas»), et qu’on n ’a it aucune spécialisation
professionnelle, ou qu’o n sache la faire oublier; q u an d on ne p arv ien t
pas à faire oublier en so ciété qu’on e s t juge ou m édecin ou m êm e poète,
on devient vite ridicule. A condition de se co nform er à to u t cela, on
est «honnête hom m e»; la naissance n’est p as indispensable, on p eu t fo rt
bien ê tre h onnête hom m e san s être «homme de qualité». T outefois, il
e st entendu qu’une telle form ation ne sa u ra it ê tre o b ten u e que dan s les
milieux de la noblesse ou d e la bourgeoisie enrichie; celle-ci, à cette
époque, am bitionnait d ’ab an d o n n er les professions qui l’avaien t enrichie,
le com m erce ou l’industrie, et d ’ach eter une charge, so u v en t p urem ent
nom inale, dans la «noblesse de robe». (La p lu p a rt des hom m es célèbres
de cette époque so n t issus de fam illes de robe.) L’idéal de l’h o n n ête
hom m e a d es racines m ultiples d a n s la civilisation a n tiq u e e t dan s la
Renaissance, on trouve des phénom ènes sem blables d a n s d ’au tre s pays
européens; m ais la form e française est assez p articulière e t a eu beau­
coup de prestige e t d ’influence m êm e en deh o rs d e France. M ontaigne
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1 /8 DOCTRINE GÉNÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

î’avait déjà esquissée quand il se m oquait des sav an ts qui ne so n t que


savants, et so n t déroutés dès q u ’ils q u itte n t le dom aine de leur savoir;
tandis que l’hom m e «suffisant» est suffisant parto u t, même à ignorer.
C ette conception fut ad ap tée aux besoins d e la société du 17e siècle,
perdit son caractère individualiste et in d ép en d a n t e t d e v in t générale;
elle produisit u n ty p e d ’hom m e de société p arfaitem en t «universel», to u ­
jours à so n aise e t plein de n aturel dan s son attitu d e , qui avait du goût
et de l’esprit, de l’honneur e t de la bravoure, m ais g ard ait la m esure en
toute chose et évitait de se d istinguer de se s pareils p a r tro p d ’origina­
lité; sans cela, il courait danger de passer p o u r un «extravagant». La
société française d o it beaucoup à la préciosité, su rto u t à la prem ière et
à la plus brillante des précieuses, la m arquise de R am bouillet, d ’origine à
demi italienne, qui créa dans sa m aison la société intim e des salons (ce
m ot ne s’em ployait pas encore dans le sens qu’il a pris plus tard, on disait
au 17e siècie «ruelle» ou «alcôve»; c’est une forme de réunion qui n’existait
pas auparavant, et d o n t la p articularité consiste dans son intim ité élé­
gante, et en ce q u ’elle réunit des gens de naissance diverse su r un pied
d’égalité au m oins apparente, basée su r la b onne éducation, l’hom ogénéité
du niveau m oral, intellectuel et esthétique, la galanterie, et la ferme
résolution d’être agréable à son prochain ou du m oins de ne pas le blesser
si ce n’est dans une form e im peccablem ent polie. A l’époque de Ma­
dame de R am bouillet (c’éta it la prem ière m oitié du siècle) la cour était
encore très peu polie, le roi e t une g ran d e p a rtie de l’a risto cratie étaien t
dem eurés assez grossiers dan s leurs m oeurs: l’intluence pédagogique de
l’hôtel de R am bouillet fut considérable. M ais son groupe et les nom ­
breux im itateurs e t im itatrices de la civilisation précieuse avaient dans
leur goût e t leu r m anière de se conduire et de s ’exprim er quelques
traits qui p aru re n t plus ta rd ex trav ag an ts: l’am our du rom anesque av en ­
turier, l’exagération d an s l’em ploi des m étaphores, quelque péd an terie
dans l’analyse des sentim ents; cela se v o it d an s les rom ans et les poésies
inspirés p a r la préciosité; c’étaien t des m odes qui sem b laien t tolérables
et m êm e charm antes quand elles éta ie n t nouvelles e t lim itées à une élite
de la société, m ais qui devenaient p arfaitem en t ridicules q uand elles se
rép andaient et que n ’im porte qui les im itait. O n sa it com m ent M olière
s’en est m oqué. Ses Précieuses ridicules co ïncident avec l’arriv ée d e
Louis X IV au pouvoir; à ce m om ent la m ode de la préciosité et l’em pire
de ses salons avaient passé. Sous le jeu n e roi, la cour e t la société en
général p erd ire n t le goût du rom anesque e t d e l’extravagance; la mesure,
le bon sens, le go û t d e l’équilibre harm onieux, l’élégance, la bienséance
furent à leur com ble, e t le seul centre de la société fut le roi. O r,

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LES TEMPS MODERNES 179

Louis X IV fut lui-même l’idéal de l’h onnête hom m e; jam ais peut-être
un roi ne fut si natu rellem en t élégant, m esuré, digne et m aître d e lui,
to u t en ay an t beaucoup de charm e personnel; il y a peu d ’hom m es d o n t
nous connaissons l’histoire qui aient eu des qualités e t des capacités si
heureusem ent développées sans qu’aucune d ’elles n ’em p iétât su r l’autre.
L’absolutism e, e t Louis X IV en particulier, o n t puissam m ent contribué
à la form ation du public tel que je viens de le décrire; car en b risan t
définitivem ent l’indépendance féodale, en fo rçan t les grands seigneurs
à n ’ê tre que des courtisans entièrem en t d ép en d an ts de lui, en leur ô ta n t
toute fonction in h ére n te à leur caste, le roi ne leur laissait plus aucune
form e de vie au tre que celle d ’h o n n êtes gens un peu privilégiés; et q uant
à la grande bourgeoisie, d o n t l’ancienne indépendance n ’éta it pas d avan­
tage tolérée, elle ne tro u v ait pas non plus d ,a ttitu d e plus convenable que
celle d’honnêtes gens dégagés de to u te obligation professionelle, ou du
m oins affectant de l’être. V oilà les deux p a rtie s qui com posent le public
du siècle de Louis X IV , et de là v ient le nom q u ’on lui donne o rdinaire­
m ent dans les docum ents contem porains: la cour e t la ville. C e tte so ­
ciété com posée de courtisans et de grands bourgeois, le plus souvent
m em bres de la Robe, fut l’arb itre de l’usage dans la langue, la litté ra ­
ture et les form es de la vie, d e cet usage d o n t n ous avons parlé dans
n o tre dernier paragraphe. A jo u to n s encore que c’est P aris seul qui d o ­
m ine; la province ne com pte plus.
3) Les g ran d es lu tte s religieuses du siècle passé so n t term inées. La
dernière résistance des p ro te sta n ts est brisée p a r Richelieu, e t dep u is ce
tem ps la civilisation française redevient p u rem en t catholique. 11 est vrai
que les H uguenots o n t joué un trè s grand rôle d an s la vie économ ique;
quand Louis X IV les chassa en 1685 p a r la rév o catio n de l’éd it de N an te s
(voir p. 153), il affaiblit considérablem ent les forces p ro d u ctric es du
pays; ce fu t une d es fautes les plus graves d e son règne. A u d éb u t du
siècle, u n m ouvem ent épicurien, m atérialiste e t athée se dessina, e t des
groupes d’épicuriens ath ées surv iv en t m êm e p en d an t l’époque de
Louis X IV ; m ais leur influence est insignifiante. C ’est donc, d an s l’en­
sem ble, u n siècle catholique, orthodoxe, trè s loin des h ardiesses de la
R enaissance. L’activité catholique est considérable dan s tous les d o ­
m aines, elle l’est aussi dans le dom aine d e l’éducation, où l’Eglise,
m odernisée à la suite du m ouvem ent de la C ontreréform e, fait
une large p a rt à la form ation h u m an iste e t ne se m o n tre nulle­
m ent hostile aux recherches scientifiques et philosophiques; beau­
coup de cartésiens distingués fu ren t des hom m es d ’Eglise, par
exem ple lo p ère o rato rie n M aiebranche. L’activ ité des congrégations

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180 DOCTRINE GÉNÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

catholiques fut trè s intense, e t l'a rt du serm on p arvint, sous Louis X IV,
à un apogée sans égal d an s la litté ra tu re française; so n principal repré­
sen tan t, Jacques-Bénigne B ossuet (1627—1704), est un des plus grands
orateurs européens e t l’un des gran d s artiste s de la prose française.
C ependant, le m ouvem ent catholique n’a pas cet aspect vivant, im a­
ginatif et populaire qu’il av ait au m oyen âge e t qu’il g ardait encore au
I7e siècle dans quelques au tres pays, p ar exem ple en Espagne; ses m ani­
festations o n t souvent quelque chose de rationaliste, un air de céré­
monie officielle qui frappe celui qui connaît les textes religieux antérieurs.
Presque toutes les grandes oeuvres françaises de la litté ra tu re catho
lique du 17e siècle, depuis Saint F rançois de Sales, grand théologien
m ystique et grand préd icateu r quelque peu précieux (Intro d u ctio n à la
vie dévote, 1608), ju sq u ’à Bossuet e t Fénelon, l’un m ort en 1704 et l’autre
en 1715, s ’adressen t à la société e t n o n au peuple. L e u r style, leurs con­
ceptions, toute leur m anière de p rése n te r les vérités chrétiennes s’en
ressentent; la dévotion telle qu'elle se reflète dans la littératu re, sur­
to u t celle des clames du grand m onde, to u t en é ta n t souvent fo rt sé
rieuse e t mêm e rigide, exhale p arfois une atm o sp h ère de société polie,
un air d ’âm es choisies qu’on ne re n co n trerait guère dans la vie catho
lique des époques antérieures. — A Sexception d es troubles du com ­
m encem ent du siècle e t de la révolte des p ro te sta n ts dans les Cévennes
après ia révocation de l'édit de N a n te s (les C am isards), il ne s’est plus
produit de m ouvem ent an ticatholique; m ais de graves crises o n t surgi
au sein m êm e de l’Eglise catholique e n France; la plus grave e t la plus
im portante fut la lu tte e n tre les Jésuites et les Jansénistes. I-es Jésuites
(voir p. 140) avaient eu une large p a rt dans l’oeuvre de la C ontre-
réform e; ils poursuivaient, e n tre autres, un b u t d 'ad ap tatio n de la morale
chrétienne aux besoins de la vie m oderne; ils avaient, à cet effet, beau
coup contribué à développer l’étude de la m orale dan s les cas particuliers
et pratiques, la casuistique, et quelques-uns de leurs auteurs, p ar excès
de sagacité, pour m o n trer ex actem en t les lim ites extrêm es de ce qui
pourrait être perm is dans certains cas particuliers, avaient énoncé des
opinions parfois étran g em en t relâchées; en outre, les Jésuites, d an s la
discussion sur un des problèm es les plus graves de la théologie, ie pru
blêm e de la grâce — où il s ’agissait de savoir si la grâce divine est à elle
seule capable de ren d re l'hom m e ju ste e t le sauver de la dam nation
éternelle, ou si le libre arb itre de l’hom m e y est pour quelque chose —
étaient p artisan s de la d o ctrin e qui réservait une p art relativem ent large
à la coopération du libre arbitre. O r, un évêque hoüundais, Jansénius,
p artan t des doctrines de Saint-A ugustin et ex ag éran t encore le rigorisme

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LES TEMPS MODERNES 181

de ce dernier, avait so u ten u én ergiquem ent i’idée de la toute-


puissance de la grâce divine, ce qui im plique u n e x trêm e pessim ism e
concernant l’âm e hum aine, à elle seule incapable de se délivrer du péché
qui lui est inhérent. U n de ses p artisan s français, Saint-C yran, gagna
une abhesse, la m ère A ngélique A rnauld, qui co n v ertit son couvent
(Port-R oyal) à la doctrine janséniste. O r, la haine des Jésuites était
h éréd itaire chez les A rn au ld ; c’éta it une vieille famille de g rande robe,
qui avait com battu les Jésu ites dan s les lu tte s politiques e t religieuses
de la fin d u 16e siècle; to u te c e tte famille, d an s laquelle s’unissaien t la
ferm eté du caractère, le rigorism e religieux e t un esp rit trad itio n n el d ’in­
dépendance bourgeoise, fu t convertie à la cause du Jansénism e; une
p artie de leurs nom breuses relatio n s d an s la grande bourgeoisie des
p arlem ents les so u tin t; ils gagnèrent des ad h é re n ts m êm e d an s la h au te
noblesse; e t ainsi fu t form é le groupe du Jansénism e français, M essieurs
de Port-R oyal. L eur chef fut un des A rnauld, A n toine, théologien distin ­
gué, esp rit ferm e, clair e t d ro it, fo rt obstiné; lui e t se s am is m en èren t
une longue lu tte parfo is trè s d ram atiq u e c o n tre les Jésu ites su r les
questions de la grâce et de la m orale; après la grande crise, qui dura
de 1650 à 1670, la lu tte re p rit en 1679 et encore une fois au com m ence­
m en t du siècle suivant. L e gouvernem ent, so u p ço n n an t peu t-être un
germ e de p arti politique d an s le m ouvem ent, appuya les Jésu ites à la
cour papale et usa de so n influence pour faire condam ner les d octrines
jansénistes. V e rs 1660, on essaya d e fo rcer les religieuses de P ort-R oyal
à signer un form ulaire co n d am n an t le fo n d des idées jan sén istes; elles
e t leurs ad h éren ts fu ren t persécutés, les écoles que Port-R oyal avait
fondées furent ferm ées, A n to in e A rnauld fu t obligé, en 1679, d e q u itte r
la France; le couvent des religieuses de Port-R oyal fut m êm e supprim é
définitivem ent v ers 1710; m ais l’esp rit e t les idées des Jan sén istes eu ren t
néanm oins grâce à la ferm eté de leur e sp rit de so lid arité e t à l’unité
rigoureuse de leurs idées, une trè s g rande influence qui e u t so n apogée
au 17e siècle et se prolongea, m algré les persécutions, ju sq u ’au d éb u t du
dix-neuvièm e. Ils fu ren t aussi d’excellents pédagogues; leurs «Petites
Ecoles» o n t exercé, m algré la brève durée d e leur existence (1643— 1660),
une influence considérable su r les program m es e t les m éth o d es d ’e n ­
seignem ent en France. Les m anuels qu’ils o n t écrit po u r ces écoles ont
été célèbres, su rto u t la Logique, com posée p a r A rn au ld e t N icole, et la
G ram m aire que nous avons m entionnée au p rem ier p a rag rap h e de ce
chapitre. D 'au tres livres im p o rtan ts, livres de théologie, de m orale, de
polém ique so n t so rtis de leur groupe; et ils com p ten t p arm i leurs ad ­
h éren ts les plus ferv en ts u n des grands génies du siècle, Biaise Pascal
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182 d o c t r in e G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES l it t é r a ir e s

(1623—62). Il éta it d éjà u n m athém aticien e t physicien célèbre quand il


se convertit définitivem ent aux idées jansénistes; il d evint u n fanatique
religieux e t u n écrivain d ’une puissance ex traordinaire. Il a écrit contre
les Jésuites les L ettres provinciales, la satire la plus terrib le et en mêm e
tem ps la plus am usante de la langue française, un des livres qui o n t créé
la prose m oderne; e t les Pensées, fragm ents d ’une apologie du christia­
nism e qu’on a trouvés après sa m ort, et que les différents éd iteu rs ont
classés de beaucoup de m anières diverses (l’édition critique qui perm et
de suivre l’histo ire du tex te e s t celle de L. B runschvicg); c’est un livre
saisissant. P a rta n t de la conception de M ontaigne sur la condition de
l’hom m e (voir p. 160), Pascal essaie d e p rouver que la seule solution du
problèm e de l’homm e, m isérable e t grand à la fois, placé e n tre les deux
pôles de l’infinim ent grand e t de l’infinim ent p etit, e n tre l’ange et la
bête, incapable de résoudre p a r sa raison les problèm es que la raison
suffit to u t ju ste à lui poser, lui est fournie p ar le m y stère chrétien de la
chute d ’A dam et de la rédem ption p a r Jésus-C hrist. T ragiquem ent
paradoxales, les P ensées agissent su rto u t su r des esp rits enclins à ap p ro ­
fondir l’introspectio n e t conscients d e leur existence problém atique;
d’autre p a rt elles on t p ar leur extrém ism e p aradoxal donné aux esprits
positifs e t antireligieux l’occasion de se servir des données m êm es des
Pensées pour réfu ter leurs conclusions chrétiennes (V oltaire). — U ne
autre crise au sein du catholicism e français éclata à la fin du siècle au
su je t d’une doctrin e d e dévotion m ystique appelée quiétism e. E lle in ­
téresse l’histoire littéraire parce q u ’elle p ro v o q u a une lu tte acharnée
en tre Fénelon, p a rtisa n du quiétism e, et Bossuet, an térieu rem en t son
am i e t protecteu r. B ossuet l’em porta, e t Fénelon d u t q u itte r Paris, ce
qui eut de graves conséquences politiques; il re sta to u tefo is archevêque
de C am brai, e t son influence fut to u jo u rs considérable. N o u s y revien­
drons en p arlan t de Fénelon.
4) D ans la litté ra tu re profane, ce so n t deux genres qui o n t fleuri au
17e siècle: le th é â tre et le m oralism e, c’est-à-dire la critique des m oeurs;
la poésie lyrique e t l’épopée en v ers n ’o n t rien donné de v raim en t im ­
p o rtan t. P arlon s d ’a b o rd du th éâtre. A lex an d re H a rd y (voir p. 156
av ait réussi à ad a p te r le th é â tre sa v a n t de la Pléiade aux besoins de la
scène, m ais ce n ’é ta it qu’un régisseur e t versificateur habile, ce n ’éta it
p as u n poète; encore était-il forcé de faire beaucoup de concessions au
goût de son public qui, au com m encem ent du siècle, se com posait non
pas du peuple, m ais p lu tô t d e la populace parisienne. D u tem ps de
Richelieu, la société com m ençait à s’in téresser au th é â tre ; le cardinal
lui-même le protégeait. O n s’efforçait de relever son niveau m oral, social

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. LES T E M P S MODERNES 183

e t esthétique; des pièces d ’un goût plus raffiné furent com posées et
jouées; la m ode des com édies p asto rales e t d es tragicom édies
rom anesques, rem plies d ’av en tu res invraisem blables dom inait, mais
quelques p oètes essay aien t d é jà de suivre stric te m e n t les règles des
unités sans sacrifier pour cela l’in té rê t d ram atique. E n 1636, Pierre
C orneille (1606—84), originaire de R ouen, qui avait com posé auparavant
quelques com édies d ’un réalism e beaucoup plus élégant que celui de ses
contem porains, fit jo u er sa tragicom édie du C id, le p rem ier chef-d’œ uvre
du classicism e français, œ uvre d ’une grande force d ram atique et d ’un
rythm e puissant; il y avait, n o n san s quelque violence, et sans d ’ailleurs
observer strictem en t l’unité de lieu, réd u it aux lim ites d ’une durée de
24 heures, un épisode des M ocedades del C id de G uillén de C astro
(voir p. 189). 11 se conform a ex actem ent à to u te s les règles dans la série
des tragédies qui se su ccédèrent dans les années suivantes et qui sont
ses chefs-d’oeuvre: H orace, Cinna, Polyeucte, la m o rt de Pom pée,
Rodogune; c’est le fo n d ateu r du th éâtre du 17e siècle et l’aîné des grands
classiques; grâce à ses prem iers succès et à son prestige, le th éâtre
devint définitivem ent un grand a rt et un div ertissem en t hon n ête de la
bonne société et des fem m es du m onde. L’a rt de C orneille consiste à
m ontrer u n conflit où la force de l’âme trio m p h e des in stin cts les plus
naturels et spontanés (l’honneur, le patriotism e, la générosité, la foi
triom phent de l’am our, des liens de famille, du désir de vengeance); sa
conception de la grandeur d ’âm e s ’inspire de l’anthropologie cartésienne,
qui exaltait la dignité m orale e t rationnelle de l’hom m e. C orneille est
to u jo u rs grand, path étiq u e, sublim e; il est p arfois un peu raide, et un
peu ex travagant dan s l’in vention de ses conflits surhum ains. 11 vécut
longtem ps et continua d ’écrire d es tragédies; m ais il n e su t s’ad a p te r ni
à la galanterie ten d re d es précieuses ni au goût antirom anesque et à la
psychologie plus intim e e t plus hum aine de la g énération de Louis X IV ;
to u jo u rs respecté et adm iré, il cessa d ’être à la m ode, il fut quelque peu
négligé et oublié; dans les d ern iers tem ps de sa vie, il fut d ’hum eur
m orose et très m alveillant envers se s successeurs, su rto u t en v ers Racine,
de beaucoup le plus im p o rta n t d ’en tre eux. R acine é ta it son c a d e t de 33
ans (1639—99), le plus jeu n e des p oètes qui o n t illustré les d éb u ts du
règne de Louis X IV . Elevé p a r les Jan sén istes d o n t l’e sp rit l’avait p ro ­
fondém ent im pressionné, il se brouilla m écham m ent avec eux, en deve­
n a n t «poète de théâtre», ce que leur rigorism e condam nait; m ais il en
garda to u jo u rs le rem ords. R acine é ta it très in stru it, sa v a n t m êm e; tout
son a rt se base sur une connaissance intim e d es gran d s classiques grecs;
trè s passionné, très m échant quand on s’opposait à scs passions ou à sa
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184 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

vanité, extrêm em ent susceptible e t facile à blesser, il resta, avec toutes


ses passions, ses vanités, ses triom phes e t ses biessures, un chrétien qui
a tten d anxieusem ent la grâce divine. R acine fut le plus grand p o ète de
so n époque, le seul qui, to u t en o b serv an t scrupuleusem ent les règles,
la bienséance e t la vraisem blance, n e m o n tre jam ais ce fond de
sécheresse qui. sem ble in h é re n t aux oeuvres du grand siècle; avec to u t
cela, il fu t p arfait «honnête hom m es, et courtisan accom pli de Louis XIV-
I.a série ininterrom pue d e se s chefs d ’ceuvre qui p araissen t su r la
scène de 1667 à 1676 — A ndrom aque, B ritannicus, Bérénice, B ajazet,
M ithridate, Iphigénie, e t le plus accom pli d e tous, P h èd re — se com pose
presque entièrem en t d e tragédies d ’am our-passion, d o n t la bienséance
et le sty le élevé ne cachent n ullem ent qu’il s ’agit p a rto u t de l’am our
sensuel dans sa form e extrêm e, celle où il touche à la folie, où il m éprise
to u te autre considération, m êm e la dignité m orale et la Vie, et il déchire
entièrem ent le personnage qui en est frappé ne laissant guère d’autre
solution que la m ort. Les v ers de R acine so n t de bien loin les plus
beaux de la langue française; La F ontaine et quelques m odernes (Paul
V aléry) en appro ch en t parfois, m ais rien ne sau rait se com parer à la
force soutenue et infinim ent variée du rh y th m e racinien, qui, p arfaite­
m ent correct, sans jam ais fran ch ir les lois les plus sévères d’une
esthétique rigoureuse, enivre ou déchire le coeur m êm e de ceux qui dans
leur vie n ’auraient jam ais éprouvé des passions d’une force pareille. Il
est vrai qu’au jo u rd ’hui il fau t avoir, su rto u t quand on n ’est p as élevé
dans la trad itio n française, une certaine form ation esthétique qui se p erd
de plus en plus pour les g oûter entièrem en t. A leur époque et longtem ps
après, les tragédies de Racine suscitaien t u n e adm iration im m ense; elles
créaient un culte de la passion, d éjà p rép aré p a r C orneille e t les rom ans
d ’am our, qui sem blait d ’a u ta n t plus dangereux aux hom m es les plus
clairvoyants de l’Eglise catholique que la trag éd ie racinienne p résen tait
la passion non pas comm e un vice laid ni comm e un désordre passager,
m ais com m e une ex altatio n suprêm e de la n atu re hum aine, adm irable,
enviable m algré ses conséquences funestes, com parable presque &
l’um our m ystique p o u r Dieu. R acine lui mêm e, blessé p a r les intrigues
de ceux qui lui enviaient sa gloire e t p ris de rem ords, se re tira du
th éâtre après Phèdre, e t ne fut plus qu’un h onnête hom m e fo rt dévot. Il
e u t une charge auprès du roi, se réconcilia avec les Jansénistes, épousa
une femme qui ne co m prenait rien à la poésie et n ’écrivit plus de pièces
que beaucoup plus ta rd , vers 1&90, quand M adam e de M aintenon, se­
conde épouse du roi, lui dem anda un d ivertissem ent po u r Saint-C yr,
in stitu t qu'elle avait fondé pour l’éducation de jeunes filles nobles.

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LES TEMPS MODERNES 185

Racine écrivit pour elle E sth e r e t A thalie, pièces o ù il n ’y a p as d’am our,


m ais qui m o n tren t q u ’il n ’av a it nullem ent p erd u le sen s des in stin cts et
d es passions hum aines. A p rès lui, la trag éd ie n ’a plus rien d onné de
grand.
Le th é â tre com ique du 17e siècle est fo rt riche e t varié. A cô té des
gran d s th é â tre s où l’on cherche, depuis C orneille, «à faire rire les hon­
n êtes gens san s personnages ridicules», c’est-à-dire à créer une com édie
de salon sans plaisan teries grossières, on jo u e la vieille farce française
d an s les foires, e t une tro u p e italienne rep résen te les com édies e t les
farces de so n pays. L’im itation des Italiens e t aussi des E spagnols
occupe une large place m êm e dans les pièces françaises; dans la seçende
p artie du siècle, la m usique et le b allet se com b in en t avec la farce, ou
avec la com édie pasto rale ou m ythologique p o u r les divertissem ents de
la cour. Le nom bre des p oètes com iques e s t considérable, C orneille a
écrit plusieurs com édies d an s sa p rem ière période (le M enteur), et
R acine a fait la com édie ch arm an te des Plaideurs. Le grand poète
com ique du siècle fut Jean-B aptiste Poquelin, d it M olière (1622—73) qui,
ap rès des déb u ts pénibles e t un long apprentissage en province, reto u rn a
avec sa troupe à P aris en 1658; il d evint v ite le favori du jeune roi
(Louis av ait alors 20 ans); le roi le so u tin t c o n tre to u tes les attaq u es
des envieux, de ceux d o n t il avait blessé la v an ité p a r sa satire, e t su r­
to u t d e la «cabale d es dévots», groupe trè s influent d e gran d s seigneurs
qui suscita co n tre lui une intrigue fo rt dangereuse à p ropos du T artuffe.
M olière fu t un acte u r com ique célèbre, u n régisseur et le chef d'une
troupe; il faut to u jo u rs se rap p eler cela p o u r co m prendre son oeuvre; il
est le poète principal de sa pro p re troupe, il m e t lui-m êm e les pièces en
scène et il y joue lui-m ême un des rôles im p o rtan ts. C ’est un hom m e
d ’un p arfait bon sens, avec un coup d ’oeil infaillible pour to u t ce qui est
m atériellem ent ou m oralem ent ridicule, e t su rto u t avec un instinct
incom parable pour la technique et les effets de la scène. Il ne suffit pas
de lire ses pièces, il faut les vo ir jouées, e t b ien jouées; peu d e gens on t
assez d’im agination pour voir la scène e t les gestes en lisant. L’a rt de
M olière a un côté p urem ent farce, qui exploite avec une verve puissante
tous les m otifs grotesques e t les jeux de scènes plus ou m oins grossiers
de la trad itio n française e t italienne; et un côté m oraliste, qui dépeint
et critique les ridicules de la société de son tem ps, avec beaucoup de
réalism e, m ais en ch erch an t toujours, dans les différents personnages
qu’il m et en scène — l’avare, l’hypocrite, le jaloux, le m isanthrope,
l’hypocondriaque, le snob etc. — des ty p es hum ains qui auraient pu
vivre dans tous les tem ps et parto u t. C ette tendance à chercher le général
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186 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

et à établir les ty p es é tem els d e la psychologie hum aine lui est com ­
mune avec to u te son époque, elle fait p a rtie de l’e sp rit classique, et elle
contribue à lim iter le dom aine du réel quotidien dans l’a rt littéraire,
dom aine d éjà fo rt restrein t p a r la sép aratio n des genres (voir p. 176)
qui défend de tra ite r sérieusem ent et tragiquem ent la réalité de tous ies
jours. T outefois, M olière e s t parm i les grand classiques celui qui est
allé le plus loin dans l’effort de p rése n te r la réalité telle qu’il l’observe
tous les jours, et ses ty p es s e n t p arfois fo rt individuels. Son Tartuffe,
p ar exemple, n’est pas u n iquem ent le type de l’hypocrite, m ais aussi un
sensuel dévoré de convoitises mal cachées, ce qui lui donne un caractère
assez particulier; et il en e st de m êm e d e la plu p art de ses personnages
qui so n t toujou rs des hom m es v ivant actuellem ent; et on s’est même
parfois dem andé si son intention n ’a pas dépassé, dans quelques cas, le
cadre de la com édie classique; on a voulu v o ir dans le 'h é ro s du M isan­
thrope, A lceste, un personnage p lu tô t sérieux et m êm e p lu tô t tragique
que ridicule. C e tte in terp ré ta tio n est certainem ent fausse, du m oins
quand on veut s ’en ten ir à l’in ten tio n de M olière; pour lui, A lceste est
ridicule. M ais le fait que des critiques autorisés aient voulu la suggérer
est déjà assez significatif. La m orale de M olière est celle d e s h onnêtes
gens de son tem ps; il condam ne les vices et ies ridicules parce que ce
so n t des extravagances, des écarts de la ligne droite, de la voie m oyenne,
de la m esure hum aine im posée p a r la n atu re et la société. Il insiste un
peu plus que la p lu p a rt d e ses contem porains su r les d ro its de la n ature;
ce qui, chez lui, n ’est a u tre chose que le d ro it des jeu n es gens d'aim er
e t d’épouser celui ou celle qui leu r p laît; e t il e s t parm i les g rands clas­
siques celui chez qui l’on sen t le m oins, en lisan t ses oeuvres, que c’est
un chrétien qui les a écrites. Sa m orale n ’a pas la pro fo n d eu r d’une
aspiration à la perfection, e t il n ’a pas non plus cet activism e révolu­
tionnaire qui va se développer au siècle suivant. C ’est m oins la laideur
morale que le ridicule des vices qui fait l’o b je t de son art, e t il n ’espère
guère les corriger; b ien entendu, il est loin d ’en chercher les raisons
politiques ou sociales. Sa grandeur, com m e celle de tous les g ran d s clas­
siques français, consiste p récisém ent à se ten ir d an s les lim ites d ’une
tâche bien circonscrite qui est, chez lui, la p ein tu re sur la scène des
ridicules d e la société; rien d e plus, rien d e m oins; m ais on c ro it p a r­
fois sentir, sous sa g aîté pleine d e verve, une nuance de pessim ism e sec.
5) E n p arla n t de M olière, nous avons abordé le m oralism e. D ans sa
forme française, au 17e siècle, c’est une critique de la société basée sur
la généralisation de l’expérience, m ais lim itée aux expériences faites
dans «la cour et la ville», faisant ab stractio n de foute recherche

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L E S T E M P S M O D ER N ES 187

théologique, spéculative, économ ique et politique, et cherchant, pour


s’exprim er, la form e la plus concise et la plus élégante. M algré la base
assez é tro ite de ses expériences, le m oralism e français cherche p a rto u t
l’universel, le côté absolu e t étern el des phénom ènes. M ontaigne peut
être considéré com m e l’an cêtre de ce m oralism e; toutefois, la b ase de
son expérience e t ses vues so n t beaucoup plus larges. A u 17e siècle, le
m oralism e devient général, to u te l’activité litté ra ire en e st em preinte;
Pascal e t les Jansénistes fo n t du m oralism e sur une base théologique;
M olière est un m oraliste dan s ses com édies; La Fontaine l’est dan s ses
Fables.
Jean de la Fontaine (1621—95) e s t un g ran d poète, com parable à
A rioste par sa sp o n tan éité e t son n aturel, e t p a r l’ap p aren te facilité avec
laquelle il arrive à la perfectio n ; il a p o u rta n t beaucoup étudié ses m o ­
dèles, su rto u t les anciens. Il a écrit des C o n tes charm ants, où il rédige
en vers des su jets tiré s de Boccace et d ’au tre s conteurs anciens; et il a
rajeuni le genre d e l’apologue, des p e tits contes d ’anim aux d o n t les
personnages so n t com m e des hom m es déguisés, genre connu en Europe
depuis le poète grec Esope, im ité aussi au m oyen âge (voir p. 116), et
qui convenait à la n aïv eté malicieuse d e so n génie. Le recueil de ses
fables que to u s les en fa n ts a p p ren n en t p ar cœ ur en France et dans les
autres pays où l’on enseigne le français, est le livre le plus populaire de
la litté ra tu re française. C ’est to u t un m onde de p etites com édies m o ra­
les, d ’une versification infinim ent variée, savoureusem ent réaliste e t se n ­
suel, riche en beaux paysages et parfois délicieusem ent lyrique; mélange
de nonchalance charm ante, de sensibilité et de n e tte té lim pide qui va
jusqu’à la co quetterie du tro p joli. Ce livre n ’enseigne certain em en t pas
les gran d es vertus, ni la générosité, ni l’enthousiasm e, ni le sacrifice de
soi-m êm e; m ais il enseigne à. être raisonnable, circonspect, m énager, à
s'ad a p ter aux circonstances e t à être plus m alin que les autres. —
Les m oralistes au sens pro p re du m ot o n t écrit en prose, et ils o n t créé
ou développé deux form es p articulières du m oralism e; la maxim e et le
p o rtrait, qui eurent, to u tes les deux, une vogue im m ense depuis le tem ps
des précieuses. La m axim e est une p h rase co n ten a n t une observation
m orale dans sa form e la plus générale et la plus frap p an te; le p o rtra it
littéraire e st la description d’un personnage où l’on essaie de donner
une analyse com plète et serrée de ses qualités physiques et m orales.
Le plus célèbre des auteu rs de m axim es est F rançois duc de la R oche­
foucauld (1613—80), un grand seigneur qui fu t m êlé aux troubles de la
Fronde (voir p. 173) et qui plus ta rd sous Louis X IV . déçu, vieilli et
m alade, versa son désir inassouvi de gloire, son am ertum e, so n pessi-
6 ( ( ( (

188 D O C T R IN E G É N É R A L E D E S É PO Q Ü E 3 L IT T É R A IR E S

nrtisme e t son orgueil dans d e s p h rases d ’une suprêm e élégance. Le p o r­


trait, d o n t on trouve de nom breux exem ples dans les m ém oires, les
rom ans et les com édies de la m êm e génération, se d étach a plus tard du
personnage vivant; il ne décrivit plus tel ou tel contem porain, mais
devint p o rtra it m oral d ’un caractère-type; cela co rresp o n d ait à l’esp rit
généralisateur de la seconde p a rtie du siècle, e t fut favorisé p a r l’auto­
rité d'un modèle grec, les C aractères de T h éo p h raste, disciple d ’A ristote.
V ers la fin du siècle, en 1688, Jean de La Bruyère (1645—-96) fit p araître
une traduction des C aractères de T h éo p h raste, suivi de sa propre
oeuvre, les C aractères ou M œ urs de ce siècle, com posée d e p o rtra its
m oraux et de m axim es; ce fu t u n grand succès, e t les rééditions se
suivirent rapidem en t; il en d onna sep t, corrigées e t augm entées, d u ran t
les dernières années de sa vie. C ’est le livre le plus im p o rta n t du m ora­
lism e français; son influence fut pro fo n d e e t durable, elle se fit sen tir
p arto u t dans la litté ra tu re du Î8e siècle. La B ruyère burine des ty p es
de personnages de la cour e t de la ville; il y mêle des réflexions; son
livre, bien que divisé en chapitres, n ’est qu’une suite de p etites esquisses
rapides, d’une touche forte et p arfo is saisissante; l’observation, im m é­
diate e t vivante, y est Savam m ent classée et rédigée, de m anière à
donner un ensem ble m oral qu'o n p eu t ex p rim er p a r u n ad jec tif quali­
ficatif ou p ar une brève parap h rase: le distrait, l’hypocrite, le nouvel­
liste, ie vieux qui agit com m e s ’il dev ait vivre éternellem ent, etc. M ais
s’il est, lui-aussi, m oraliste généralisateur, e t s ’a b stien t d e toute critique
politique, historique ou économ ique d e la société, ii est toutefois con­
scient de cette lim itation que la stru c tu re e t le goût de so n époque lui
im posent; e t il a parfois, en p a rla n t du peuple, u n accent qu’on ch er­
ch erait e n vain ailleurs chez les m oralistes. C ’est u n observ ateu r p er­
spicace, qui sem ble p arfois ne p as dire to u t ce qu’il pense, fo rt hon n ête,
e t d o n t le livre cache e t tra h it en m êm e tem ps une délicatesse e t une
d ro itu re d’âm e trè s sym pathiques.
6) D ’autres genres, le rom an, les le ttre s et les m ém oires, san s avoir
donné des chefs-d’œ uvre aussi célèbres que ceux du th éâtre e t du
m oralism e, ont jo u i d ’une grande faveur au 17c siècle. Le rom an eut
deux form es: la form e galante e t ten d re, parfois pastorale, parfois
héroïque, inaugurée p a r l’A strée d ’H onoré d ’U rfé (voir p. 150) e t cul­
tivée su rto u t p a r la société précieuse; e t une form e g rotesquem ent réa­
liste (Sorel, Scarron); m ais les deux form es sem b laien t tro p «extra-
vagantes* pour plaire encore à la gén ératio n de Louis X IV . Il y a to u te ­
fois. du tem ps d e Louis X IV , u n rom an réaliste qui e u n grand in té rê t
docum entaire, le R om an bourgeois de Furetière (1666), et un p e tit

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L E S T E M P S M O D ER N ES 189

îo m an d ’am our qui est un chef-d’œ u v re d ’analyse psychologique, la


Princesse de C lèves par M adam e de L afay ette (1678). — L a société du
!7e siècle a fait revivre le genre d e la co rresp o n d an ce élégante e t fam i­
lière; depuis l’antiquité, on a rarem en t écrit les le ttre s avec ta n t
d’aisance et de naturel. La plu p art des c o rresp o n d an ts célèbres so n t de
la haute aristocratie: le com te d e Bussy-Rabutin (1618— 1693), disgracié
pour des raisons plutô t personnelles et vivant su r ses terres, Saint-
E vrem ond (1613—1703), exilé politique v iv an t en A ngleterre, trè s in té­
ressant par ses jugem ents littéraires et ses opinions doucem ent athées et
épicuriennes, et su rto u t M adam e de Sévigné (1626—96) d o n t les lettres
fournissent l’image la plus com plète de la vie a risto cratiq u e au 17e siècle;
elles sont adm irables p ar le n aturel e t la sp o n tan éité de leur élégance.—
Les m ém oires abonden t au 17e siècle; m ais les plus im p o rta n ts au point
de vue littéraire, ne so n t pas du sty le Louis X IV : ceux du cardinal de
Retz (1613— 1679), qui fut un des chefs de la Fronde (voir p. 173), ont
été com posés après 1670, m ais leur sty le et leur esprit so n t ceux de la
société aristocratique, aventureuse, intrigante, rom anesque, précieuse et
extravagante de la période précédente; et ceux de Louis duc de Saint-
Sim on (1675— 1755) ne so n t com parables à rien. Fils d ’un père presque
septuagénaire qui avait é té un favori de Louis X III, i! avait, é ta n t jeune
hom m e, vu les derniers vingt-cinq ans du règne de Louis X IV e t s ’était
lié à la cabale oppositionnelle; il fut un hom m e influent sous la régence,
e t n’écrivit ses M ém oires qu’en plein 18e siècle. D ue et pair, c’est un
aristo crate m aniaque, d o n t les idées so n t celles de l’épo q u e de
Louis X III, d o n t la sy n tax e sem ble préclassique p a r so n m anque d ’équi­
libre et ses disparates b rusques; et c’est un trè s grand écrivain; q u o i­
qu’il ne connaisse guère autre chose que la cour, lui seul, d an s ces deux
siècles, p arv ien t à saisir la vie concrète et im m édiate; il ne v o it pas les
qualités e t les généralités, il voit les hom m es, e t il les donne.
7) La fin de ce brillan t règne fut triste. Le roi av ait engagé la n ation
duns l’interm inable guerre de la succession d ’Espagne qui épuisait ses
ressources; les grands hom m es du systèm e absolutiste é ta ie n t m orts;
autour du roi et de so n épouse, M adam e d e M aintenon, une atm osphère
de lourdeur cérém onieuse e t dévote se rép an d it. L’opposition, retenue
longtem ps p ar le prestige du roi, com m ençait à se form er; elle m ettait
toutes ses espérances d an s le petit-fils e t successeur préso m p tif du roi,
le duc d e Bourgogne. L’âm e du m ouvem ent é ta it l’ancien p récep teu r <le
ce prince, un grand seigneur ecclésiastique, François de Salignac de la
M othe-Fénelon, arehevêquc-duc d e C am brai, le d e m ie u r des grands
classiques (1651—1715, voir aussi p. 182). C ’est de C am brai, où il était
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190 D O C TR IN E G É N É R A L E D E S ÉPO Q U ES L IT T É R A IR E S

exilé à la suite d e sa défaite d an s la querelle du quiétism e, que Fénelon


exerça son influence qui ten d ait à un relâchem ent de l’absolutism e cen­
tralisateur, à un régim e plus patriarcal, m oins am bitieux e t m oins guer­
rier, tel qu’il l’a d é p e in t dans quelques chapitres d e son rom an péda­
gogique Les A v en tu res de T élém aque. Ce rom an, le plus connu de ses
écrits, n ’est qu'une faible p artie d ’une œ uvre très volum ineuse; elle
com prend des écrits théologiques, pédagogiques, esthétiques, littéraires,
e t une grande correspondance p articulièrem ent intéressante. La ferm eté
douce e t suggestive, le style souple et varié, l’intelligence vaste, subtile
et hum aine e t la dévotion profonde, m ais dépourvue de raideur et de
présom ption d o nnent à Fénelon un grand charm e et quelque chose
d’essentiellem ent nouveau qui n ’est plus style Louis X IV, et qui s’ob­
serve aussi dans ses idées esthétiques; c’est m oins autoritaire, plus com­
préhensif, e t néanm oins trè s ferme. Fénelon éta it un hom m e capable de
s’ad ap ter à beaucoup d ’idées e t de situations sans courir le risque de se
perdre, et le so rt de la France aurait été probablem ent to u t autre s’il
était arrivé au pouvoir; mais le duc de Bourgogne, et peu après Fénelon
lui-même, m oururent avant le roi.

IL Le d ix - h u itiè m e s iè c le .

En ta n t qu’époque littéraire, le 18cme siècle s ’étend de la m o rt de


Louis X IV jusq u ’à la révolution de 1789. D eux tendances le caractéri­
se n t su rto u t: une suprêm e élégance d an s les form es, a u ta n t de la vie que
de l’art, élégance b asée su r les trad itio n s du siècle p récédent, mais
s'o p p o san t à elles p a r une souplesse, une facilité, un enjouem ent, une
frivolité qui é ta ie n t é tran g ers au siècle de Louis X IV ; e t un mouve­
m ent philosophique vulgarisateur qui m in ait les fondem ents politiques
et religieux d e la société ancienne, m ouvem ent qui, d’abord plutôt
am usant e t frivole, re sta n t dan s le cad re de l'e sp rit élégant, gagnant du
poids e t du sérieux au cours du siècle, d evint peu à peu la grande affaire
de l’époque, s’op p o san t d e plus eu plus à la prem ière tendance et la
d étru isit enfin p a r l’écroulem ent de la société spirituelle et élégante dans
la grande R évolution. D e cette façon, on peut diviser l’époque en deux
parties: une prem ière, où l’élégance, l’esprit, la frivolité con tien n en t le
m ouvem ent des id ées -dans leu r cadre, où ce m ouvem ent n ’est pas en­
core organisé et où il n ’a p as encore un caractère radicalem ent propa­
gandiste e t révolutionnaire; e t une seconde, où le m ouvem ent des idées
s’organise e t triom phe, où il d é tru it l’esp rit de la société élégante et pro-

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LES TEMPS MODERNES 191

duit, à côté de quelques hom m es de génie, une atm osphère de vulgari­


sation lourde, souvent sentim entale et enflée. L’organisation de la
G ran d e E ncyclopédie, v ers 1750, m arque la lim ite en tre les deux p ério ­
des. L’h isto ire politique d e la France p e n d an t ce tte époque, trè s in té ­
ressante du p o in t de vue adm inistratif, économ ique e t financier, n e p ré­
sen te pas de grands événem ents extérieurs. A près la m o rt de Louis X IV ,
p en d an t la m inorité de so n arrière-petit-fils Louis X V , c’e st le duc Phi­
lippe d’O rléans qui est régent, ju sq u ’à sa m o rt survenue en 172.3; cette
brève époque, appelée la Régence, est célèbre p ar la frivolité et le
relâchem ent des m oeurs, p a r une grande b an q u ero u te de l’E ta t et par
le charm e du style dans les arts. Louis X V , d o n t le long règne ne finit
qu’en 1774, n’a aucune im portance pour la litté ra tu re et le m ouvem ent
des idées; son petit-fils et successeur, Louis X V I, n ’en a guère d avan­
tage; il fut décapité en 1793 p ar les révolutionnaires. — N ous essayerons,
dans les pages suivantes, de décrire les principaux courants de l’époque.
1) Les grands principes de l’esth étiq u e et du goût ne changent guère;
l’im itation d es m odèles, la séparation des genres, le purism e du lan­
gage, l’exclusion de to u t ce qui est profo n d ém en t et authentiquem ent
populaire subsistent. M ais un relâchem ent se fait sen tir; le sty le sublime,
l'atm osphère pom peuse de la cour de Louis X IV se p erd en t; l’am use­
m ent spirituel et brillant et un certain réalism e vif et coloré d om inent
le goût; les petits genres tels que le rom an, la com édie, le co n te galant,
un lyrism e am oureux et un peu frivole triom phent. C ’est une adap­
tatio n à l’esprit d e la société parisienne, devenue plus nom breuse, plus
indépendante, m oins disciplinée, e t dégoûtée de la cen tralisatio n absolu­
tiste que le vieux roi av ait im posée m êm e d an s le dom aine d u goût;
c’est une m odernisatio n qui s ’exprim e aussi d a n s une célèbre co n tro ­
verse qui avait éclaté longtem ps auparavant, au 17ème siècle, e t qui ne
s ’est décidée qu’au d é b u t du 18ème: la querelle d es anciens e t d e s mo­
dernes, c’est-à-dire la querelle e n tre ceux qui reg ard aien t les grands
auteurs grecs e t latin s com m e seuls m odèles dignes d ’ê tre im ités, et
ceux qui p réten d aien t que les m odernes, les g ran d s écrivains d u 17ème
siècle, aussi parfaits et plus p ro ch es d es sen tim e n ts e t du g o û t de
l’époque actuelle, étaien t u n m eilleur exem ple à suivre. A u 17ème siècle,
presque to u s les hom m es de génie avaient été du p arti des anciens; m ais
depuis le début du 18ème siècle, ce so n t les m odernes qui l’em p o rten t;
c’est un goût plus facile, m oins sublim e et m oins sévère qui prévaut, et
c’est aussi l’idée du progrès, idée chère au 18ème siècle, qui se dessine
d an s le program m e des m odernes. O n p e u t c o n sta te r m êm e un certain
relâchem ent du principe fondam ental d e l’esth étiq u e classique, d e la
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J 92 DOCTRINE GÉNÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

séparation nette e n tre le réalism e e t le tragique; au théâtre» un nouveau


genre s ’étab lit qui dépeint des scènes de famille touchantes, d es 'in té ­
rieurs»; ce ne so n t pas des tragédies, puisque la solution en est presque
toujours heureuse, m ais des dram es bourgeois, des conflits dom estiques,
auquels on a d onné ie nom de «Comédie larm oyante»; genre faux, cer­
tainem ent, mais où se trouve !e prem ier gertne de la tragédie bourgeoise
du I96me siècle. Ce so n t to u jo u rs des conflits assez minces, d an s un
•cadre conventionnel, où les v éritab es problèm es de la vie sociale et de
i’âme humaine ne sont guère soulevés; on y aime des scènes de m élo­
dram e, rehaussées parfois d ’un certain p iquant érotique qui frise l’indé­
cence, mélange qui donne au genre quelque chose de particulièrem ent
futile. L’érotism e joue un rôle assez grand au 18ème siècle, su rto u t dans
les rom ans et ies contes en vers; ce n ’est plus la grande passion, c’est
le piaisir des sens q u ’on présente, parfois avec beaucoup de grâce, so u ­
vent avec une psychologie subtile et fine; parfois il y en tre tro p de to u ­
chant sentim ental, ce qui, jo in t à la peinture du libertinage érotique,
donne une im pression assez désagréable pour notre goût. T outefois, la
psychologie de i’am our a p ro d u it quelques œ uvres fo rt belles et im p o r­
tantes: dans la prem ière m oitié du siècle les charm antes com édies de
M arivaux (écrites e n tre 1720 et 1740) e t un rom an, M anon Lescaut, de
l’abbé P révost (1735), in téressan t a u ta n t p ar la vivacité de ses tableaux
de m œ urs que p a r sa psychologie qui parv ien t à nous p résen ter avec
beaucoup de charm e, so u s un jo u r to u ch an t et presque tragique, les dés­
ordres de deux jeu n es p ersonnes do n t la corru p tio n facile m an q u e en­
tièrem ent de p oids e t de pro fo n d eu r; et v ers la fin du siècle, u n chef-
d’œ uvre de psychologie subtile e t froide, un rom an en lettres, les
Liaisons dangereuses de C hoderlos de Laclos (1782). L’érotism e en tre
même dans le grand m ouvem ent des idées: on aim e à p rése n te r ies idées
sous form e d ’an ecd o tes souvent é ro tiq u es ou à les assaisonner de quel­
ques images un peu frivoles. C ’est parfois charm ant, parfois assez froid,
toujours superficiel; i! en est de m êm e du réalism e de la vie quotidienne,
qui, beaucoup plus vivant, plus varié et m oins généralisateur qu’au
siècle précédent, n ’aspire guère à appro fo n d ir ies problèm es de la vie
sociale. Le plus im p o rta n t parm i les auteu rs réalistes, A lain René Le
Sage (1668— 1747), a é crit des rom ans (Le diable boiteux, GU Blas) et
des com édies (T u rcaret); excellent sty liste e t observateur, il a im ité des
sujets espagnols avec l’esp rit d ’un m oraliste français e t en peignant, au
fond, les m œ urs françaises. Le cadre espagnol de ses rom ans nous
rappelle une a u tre m ode du 18èmc siècle, l’exotism e, qui est, â cette
époque, une form e déguisée d» m oralism e; or: aim e à taire la peinture

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LES TEMPS MODERNES 193

des m œ urs en costum e étranger, soit pour ren d re la description plus


colorée, soit pour couvrir ses idées d ’un voile facile à percer, so it enfin
pour donner le spectacle du reflet que p ro d u isen t les m œ urs françaises
dans l’esprit d’un étran g er n aïf qui s’étonne d e to u t ce qu’il voit; c’est
ainsi que des G recs, des Espagnols, d es P ersans, des C hinois, des Sia­
mois, des Indiens d ’A m érique défilent dev an t nos yeux; ce ne so n t
souvent que des Français déguisés sous quelque apparence exotique-
ou des e n fan ts de la n atu re tels qu'on ies im aginait alors. —
La langue littéraire de la France arriv e au 18ème siècle à l’apogée
de son prestige in ternatio n al; to u te la société européenne parle e t écrit en
français, le goût du classicism e français est devenu p a rto u t le m odèle
du bo n goût, la corresp o n d an ce internationale, m êm e dans le dom aine
des sciences, se fait de plus en plus en français, d e so rte que le français
j occupe de plus en plus la place réservée a u p arav an t au latin ; de là date
i l’im portance longtem ps donnée un peu p a rto u t au français d an s r e n ­
seignem ent des langues étrangères. Il y e u t mêm e d es étran g ers qui furent
des écrivains français distingués, p a r exem ple le roi Frédéric II de Prusse,
am i de V oltaire. Le purism e, le despotism e de la bonne société en
m atière linguistique, le souci de la bienséance e t de la clarté so n t aussi
fo rts qu’au 17ème siècle, et po u r les «grands genres», la tragédie et
l’épopée, la critique de l’expression est m êm e devenue plus pédan tesq u e
qu’au paravant; m ais comm e ces gran d s genres n ’o n t plus guère d ’im por­
tance — les m eilleures tragédies du siècle so n t b rillan tes e t froides —,
com m e dans les p e tits genres et aussi dans la prose historique, philo­
sophique e t propagandiste de nouveaux sujets, de nouvelles nuances et
de nouvelles m éthodes s’in tro d u isen t rapidem ent, le vocabulaire s’élargit,
la sy n tax e devient plus souple, e t l’aspect général d e la langue littéraire
est plus riche, plus varié et plus flexible; la langue n ’a plus le grand air
du 17ème siècle, m ais elle est plus légère e t plus élastique. Elle ne refuse
plus de se servir de term es scientifiques e t m êm e professionnels; elle
accepte des m ots étrangers, su rto u t anglais; i’in té rê t pour les sciences
exactes et l’influence anglaise s ’y reflètent. T outefois, la base du goût
classique e s t inchangée; la langue littéraire continue d ’être la langue de
la bonne société et n ’a guère de con tact avec la langue du peuple.
2) Pour la stru ctu re de la société, il faut d ire d ’abord que la cour a
perdu toute son influence sur la vie intellectuelle et artistiq u e; le grand
* centre q u ’avait été la cour de Louis X IV a disparu, la ville l’em porte, et
un grand nom bre de salons parisiens tenus p a r des fem mes de l’a risto ­
cratie ou de la grande bourgeoisie dom inent le goût et l’activité littéraire.
Les salons so n t bien plus libres dans leurs idées et leurs sen tim en ts

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194 DOCTRINE GÉNÉRALE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

que le g ran d roi; ils n ’o n t à re p ré se n te r e t à so u te n ir aucune grande


conception politique ou m orale; ils accueillent avec bienveillance
e t mêm e avec enthousiasm e chaque m ode nouvelle, chaque saillie spiri­
tuelle; pourvu qu’on a it de l’esp rit e t du savoir-vivre, on y p eu t to u t
dire; toute chose devient su je t de conversation spirituelle, et l’esprit de
la conversation, la facilité des m œ urs, les form es élégantes de la vie
n’ont probablem ent jam ais été poussés à un degré de perfection com­
parable à celle d es salons du ïSèm e siècle. O n y parle de tout; les
problèm es de l’histoire, de la politique, de la m étaphysique e t des
sciences so n t discutés avec a u tan t d e vivacité e t d ’enthousiasm e que les
questions littéraires et les actualités; la physique new tonienne par
exem ple ou la co nstitution anglaise in téressaien t to u t le m onde. La
conversation et la correspondance que les fem m es célèbres de cette
époque soutenaient avec leurs am is absents rem plissaient une grande
partie de leur vie, m ais il est in téressan t de n o ter que quelques-unes
d’entre elles o n t été néanm oins fo rt m alheureuses; l’excès de leur a cti­
vité intellectuelle, cette curiosité infinie qui se répand en conversations
leur a donné souvent un sen tim en t accablant de vanité et d ’ennui; leur
âm e éta it restée vide, leurs relatio n s m ondaines et galantes ne su p ­
pléaient pas à des liens e t à des activ ités plus natu rels et su bstantiels; on
n'a qu’à lire les le ttre s de la M arquise du D effand ou de M ademoiselle
de Lespinasse p o u r s’en ren d re com pte. Q u an t aux gens de lettres, leur
indépendance augm enta p ar la m o rt du grand roi e t p a r le fait que la
société d ev in t plus nom breuse; il fu t possible de vivre de sa plum e en
v en d an t ses livres au public, déjà assez large p o u r d o n n e r à un écrivain
habile une base économ ique; les en trep rises des libraires et des éditeurs
devenaient de plus en plus im p o rtan tes; de nom breux périodiques
apparaissaient, et un com m encem ent de journalism e m oderne s ’esquis­
sait. tandis que le gouvernem ent p erd a it d e plus en plus le contrôle des
publications. A u besoin, on im prim ait clandestinem ent quelque p a rt en
France ou à l’étranger, su rto u t en H ollande, et le gouvernem ent était
incapable d ’em pêcher le livre d ’e n tre r en F rance; l’anonym at protégeait
l’auteur, quoique ce ne fût, d an s beaucoup de cas, qu'un se c re t que to u t
le m onde connaissait. U n e nouvelle façon de se rassem bler e t de dis­
cuter, assez im p o rtan te po u r l’activité politique et littéraire, naissait
avec la vogue des m aisons de café, nouvellem ent fondées, où l’on allait
pour jouer aux échecs ou à d ’autres jeux, pour voir ses amis, et plus tard
pour lire les journaux. Les cafés so n t un milieu bien plus populaire,
bien m oins exclusif que les salons; toutefois, l’ensem ble de la vie litté ­
raire et du public donne en co re l’im pression d ’une élite, d'une m inorité,

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LES TEMPS MODERNES 195

où les gens de lettres jo u issen t d ’un prestige et d ’une lib erté plus gran d s
cju’auparavant, m ais d ’où le peuple p ro p rem en t d it est to u jo u rs exclu.
Il est vrai que de récen tes recherches o n t dém ontré qu’au cours du
siècle le m ouvem ent d e s idées s’éta it infiltré m êm e dans le peuple et
d an s les provinces.
3) C e m ouvem ent d ’idées n ’est pas p récisém ent créateur, m ais p lu tô t
propagandiste. P resque to u te s les idées du ÏSème siècle français o n t été
créées et exprim ées p en d an t les siècles précédents, mais c’est le 18ème
qui leur a donné une form e claire, universellem ent com préhensible et
active. E t de plus, il a fait converger to u tes ces idées vers un seul b u t:
celui de co m b attre le christianism e, e t plus que cela: to u te religion
révélée e t m êm e to u te m étaphysique. Parm i les personnages im p o rta n ts
du m ouvem ent des idées de ce siècle, il y en a qui o n t poursuivi ce b u t
plus ou m oins consciem m ent, e t avec plus ou m oins de radicalism e;
m ais aucun d ’eux n’est sérieusem ent intéressé à la religion chrétienne,
aucun non plus ne possède une com préhension sp o n tan ée et approfondie
de ses m ystères; e t la p lu p a rt cro ien t que les religions en général et
s u rto u t le christianism e c o n stitu en t le plus g ran d obstacle qui se so it
opposé e t s ’oppose to u jo u rs à ce que les hom m es v iv en t selon la raison,
en paix e t d an s l’ord re; le com bat co n tre la religion est donc chez ces
philosophes un com bat p ra tiq u e e t philanth ro p iq u e, et leur incrédulité
e s t p ro fondém ent op tim iste e t active. N o u s allons subdiviser n o tre
résum é du m ouvem ent des idées en q u atre p arties: d ’abord les déb u ts
avec la jeunesse de V o ltaire, ensuite M ontesquieu, puis l’Encyclopédie
et V o ltaire à Ferney, et enfin Rousseau.
4) Les grandes découvertes géographiques, cosm ographiques et en
général scientifiques du 16cme siècle avaient p rocuré à l’E urope un essor
intellectuel et économ ique im m ense; ce m ouvem ent n’avait pas cessé
depuis, l’expansion m atérielle e t intellectuelle de l’E urope contin u ait
dans to u s les dom aines. P ar contre, l’autre grand m ouvem ent du lôèm e
siècle, la R éform e, ne sem blait avoir causé que des m alheurs: u n réveil
des superstitions les plus stu p id es et les plus atroces, des guerres lon­
gues et cruelles, ru in an t une grande p artie du continen t, et, ce qui fut
m oins funeste m ais aussi préjudiciable à la religion, d ’interm inables
polém iques et disputes e n tre le clergé des différents groupes. D epuis le
léèm e siècle quelques écrivains éclairés prêch aien t la tolérance, to u te­
fois sans grand succès; leurs écrits re staie n t confinés à un public de
philosophes et d e sa v a n ts. En 1697, un éru d it français o riginairem ent p ro­
testan t, persécuté en France, réfugié en H ollande, persécuté là aussi pour
ses idées tro p libres, P ierre Bayle (1647—1706), publia le D ictionnaire
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196 D O C TR IN E G É N É R A L E D E S ÉPO Q U E S L IT T É R A IR E S

historique e t critique d o n t l’in ten tio n originaire n ’avait été que de servir de
supplém ent à un dictionnaire an térieu rem en t com posé p a r M oréri. C ’est,
à prem ière vue, une oeuvre de sav an t com pilateur, co m prenant i’histoire,
la littératu re, la philologie, la m ythologie e t su rto u t la théologie e t l'his­
toire du christianism e; ce so n t d ’ab o rd deux, plus ta rd q u atre énorm es
volumes; rien ne sem ble m oins fait pour plaire au public; e t ce fut un
des livres les plus répandus du siècle suivant. C ’est que Bayle, dégagé
de tout préjugé, nourri de connaissances vastes et solides, anim é d ’une
liberté d 'esp rit acquise p ar son trav ail personnel, excelle à p résen ter
dans les questions de la foi les diverses opinions, sans décider, mais
souvent avec quelque sym p ath ie pour des opinions hérétiques, e t to u ­
jours avec une im partialité p arfaite p o u r tous les p oints de vue, fussent-
ils catholiques, luthériens, calvinistes, hérétiques ou irréligieux; e t de
tout cela, i! se dégage l’idée q u ’aucun dogme religieux n’est assez
certain pour être digne qu'on se fasse tu e r ou qu’on veuiile tu e r les
autres pour lui; et la conviction n o n m oins im p o rtan te que la m orale
est indépendante de la foi religieuse. Son sty le quelque peu bavard,
entrem êlé de citatio n s grecques et latines, e t parfois d e gaillardises, est
néanm oins agréable, et il est p arfaitem en t dans le goût du I8ème siècle
qui aim ait ies panoram as variés de connaissances, pourvu qu’ils fussent
anim és par des anecdotes. Le d ictionnaire de Bayle fut le rép erto ire
des connaissances h istoriques e t théologiques du 18ème siècle. En mêm e
tem ps le cartésianism e avait suscité depuis le siècle précédent, dans la
société parisienne, beaucoup d ’in té rê t po u r les sciences; on p eut s ’en
rendre com pte en lisant les Fem m es savantes de M olière. D es vulgari­
sations élégam m ent écrites pour les gens du m onde, su rto u t pour les
femmes, avaient un g ran d succès; c’est le cas des E n tretien s su r la
Pluralité des M ondes publiés en 1686 p a r Fonteneiie, un neveu de
C orneille, qui écrivit aussi une H isto ire d es O racles, livre destiné à
prouver que les oracles des anciens n e furent pas ren d u s p a r des
dém ons; en se m oquant d es m iracles des religions anciennes Fonteneiie
invite le lecteur à tire r lui-m êm e les conséquences p o u r les m iracles de
la religion chrétienne. V e rs la fin du règne de Louis X IV et sous la
Régence, il. y av ait beaucoup d ’a th ée s d an s le grand m onde; c’était
l’athéism e de ceux qui m éprisaient ia religion pour se livrer sans rem ords
à leur débauches, e t qui se m oquaient au tan t de la m orale que de Dieu;
cet athéism e m anquait d ’activité et d’am bition réform atrice. T outefois,
la société française é ta it bien p rép arée à l’idée du progrès scientifique,
de la tolérance et m êm e de l’irréligion, quand le m ouvem ent prit, vers
1730, une allure plus p ratiq u e dan s les m ains d e l’hom m e qui devint 1-

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LES TEM PS MODERNES 197

personnage le plus rep résen tatif du 18ème siècle. François A ro u et qui


s’e s t donné le nom de V o ltaire (1694—1778), fils d ’un n o taire parisien,
s’in tro d u isit to u t jeune, p a r ses v ers élégants e t la verve de son esprit,
dans le grand m onde de la Régence et d es débuts de Louis X V ; il y
d ev in t le poète à la m ode, rassem bla une g ran d e fortune en se liant
avec les financiers célèbres de l’époque et p rovoqua to u te une série de
poursuites et de scandales p a r l’effronterie de ses sa tire s personnelles e t
politiques; oblige en 1726 de q u itte r la France, il se ren d it en A ngleterre
où il resta tro is ans. L’A ngleterre, à cette époque, com m ençait à devenir
ce qu’elle est restée depuis: une m onarchie co n stitutionnelle d o n t les
h a b itan ts jouissaient d ’une grande liberté, un pays florissant p a r ses
entreprises coloniales, son com m erce et son industrie, et h ab ité p ar des
citoyens de religions e t de sectes différentes travaillant en com m un sur
la base d ’une tolérance presque com plète. C ’est là que V o ltaire conçut
les id ées qui l’ont guidé d an s son activité fu tu re: l’idéal de la bourgeoisie
libre qui s ’enrichit p ar le travail; l’idée de la tolérance, fo n d em en t de
toute lib erté e t d e to u te coopération; l’idée d ’une m orale basée sur
l’in térêt, su r l’égoïsm e intelligent; som m e to u te, l’idéal de la bourgeoisie
dém ocratique du 19ème siècle. E n A ngleterre, V o ltaire co nnut aussi la
physique de N ew ton qui, dès lors, lui tin t lieu d e philosophie; il ad o p ta
le systèm e em pirique, c’est-à-dire basé su r l’expérience, de la philoso­
phie anglaise, et co m b attit désorm ais non seulem ent la m étaphysique
religieuse, m ais to u te m étaphysique spéculative, su rto u t celle d e D escar­
tes et de ses successeurs; n o to n s ici que le rationalism e français du
18cme siècle n’est nullem ent identique au ratio n alism e cartésien, il est
assaisonné d’une fo rte dose d ’em pirism e, e t il est bien plus p ratiq u e que
théorique d an s ses buts. C ependant, V o ltaire ne fu t p as un ath ée ni un
pur m atérialiste; il garde une place à D ieu d an s so n systèm e; Dieu
reste, chez lui, le prem ier m o teu r de la n atu re ; mais, bien enten d u , il
re je tte to u s les dogmes. Enfin, V o ltaire co n n u t en A n g leterre la litté ra ­
ture anglaise, e t il con n u t su rto u t le th é â tre de Shakespeare, tellem ent
différent de to u tes les tra d itio n s d u classicism e français. Il en reçu t une
fo rte im pression qui, toutefois, ne fut pas durable; V o ltaire est resté
toute sa vie un réactionnaire dans ses goûts esthétiques. D e reto u r en
France, il se m it à don n er une large publicité à ses idées; il fut le p ro ­
pagandiste le plus habile des tem ps m odernes et peut-être de tous les
tem ps. Sa force de travail est inépuisable; so n intelligence vaste, claire
e t concentrée, est à la p o rtée de to u t le m onde; son style n et, rapide et
plein de saillies, sait p rése n te r les problèm es les plus difficiles sous une
form e im m édiatem ent saisissable, par une an tith èse ou une anecdote:
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198 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉR A IR ES

co m b attan t pour la raison e t po u r la liberté, to u jo u rs bien renseigné,


to u jo u rs neuf, frais, b rillant, il a à la fois suivi e t dom iné le goût de son
siècle qui, malgré ses rancunes, ses scandales, sa vanité et bien d ’autres
ridicules, l’a adoré comm e u n dieu. D an s les vingt-cinq années qui
suivirent le voyage d ’A n g leterre il a continué à ê tre p o è te et à com ­
poser des tragédies, mais le poids de son activité se déplace et les écrits
polémiques, philosophiques, satiriq u es e t h istoriques deviennent plus
im p o rtan ts que les poésies. 11 a écrit dans cette période les L ettres
philosophiques qui ren d en t com pte de ses im pressions anglaises, des
traités expliquant sa philosophie et le systèm e de N ew ton, des poésies
de propagande philosophique (le M ondain), une épopée qui p arodie
l’histoire de la Pucelîe d’O rléans, le prem ier de ses p etits rom ans à
thèse «Zadig» et beaucoup d ’au tres choses du m êm e genre; il a composé
ou préparé p e n d an t c e tte époque ses g rands ouvrages historiques
(H istoire de C harles X II, le Siècle de Louis X IV, l’E ssai su r les M oeurs
et l’E sprit des nations), qui furent, parm i les livres d ’histoire m oderne
et de synthèse histo riq u e destinés au g ran d public, les prem iers qui p a r­
te n t d ’un point de vue p urem ent laïque, sans in terv en tio n de la provi­
dence divine. D ans tous ses écrits, c’est l’esp rit actif du progrès, le goût
de la civilisation e t du luxe q u ’elle com porte, la m orale d e l’utilité, la
satire des dogm es e t des su p erstitio n s qui dom inent; c’est un m oder­
nisme bourgeois, un bon sens fo rt raisonnable et quelque peu su p e r­
ficiel. P e n d an t ces vingt-cinq ans, d o n t V o ltaire a passé une grande
partie dans le château de C irey en L orraine, et quelques années à
Potsdam , Chez son am i le roi Frédéric de Prusse, il d evint peu à peu
célèbre dans l’E urope entière. V e rs 1755 il s ’é tab lit p rès de G enève,
aux Délices, et en 1760, à Ferney, su r le territo ire français, m ais près
de la frontière suisse; c’est là q u ’il a passé les dernières vingt années
de sa vie su r lesquelles nous reviendrons.
5) Charles-Louis de Secondât, b aro n de la Brède e t de M ontesquieu
(1689— 1755), issu d ’une fam ille de g rande Robe, de 1716 à 1726 p résident
au P arlem ent de Bordeaux, se fit co n n aître p e n d an t la Régence p ar un
rom an m oraliste, éro tiq u e e t exotique selon le goût du tem ps (voir
p. 192/3): ce so n t les L ettre s p ersan es (1721), Plus tard , il fit dos voyages,
visita la plupart des pays européens, su rto u t l’A n gleterre qui l’im pres­
sionna, lui aussi, p rofondém ent. D e re to u r en France il publia d ’ab o rd
scs C onsidérations su r les C auses de la G ra n d e u r d es R om ains e t de
leur D écadence; ce livre, en p o san t le problèm e d e la décadence de
l’em pire rom ain, fut le p rem ier cl’une longue série d ’é tu d es consacrées
au m êm e su je t p e n d an t deux siècles. En. 1748, M ontesquieu fit p araître

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LES TEMPS MODERNES 199

so n œ uvre principale, l’E sp rit des Lois. C ’e st u n livre su r les form es


du gouvernem ent, e t un com prom is e n tre deux ten d an ces opposées: la
tendance généralisatrice e t ratio n aliste q u i v e u t tro u v er une seule e t
unique form e de gouvernem ent, la m eilleure p a rto u t e t en tous les
tem ps, im posée par la n atu re mêm e; e t la tendance p lu tô t em pirique,
basée sur l’expérience et la réalité, qui, p re n a n t en considération la
diversité des circonstances e t reconnaissant com m e meilleure la form e
qui s'ad ap te !e m ieux à ces circonstances d an s chaque cas particulier,
d o it p a r conséquent ren o n cer à tro u v er une seule form e idéale de gou­
vernem ent. M ontesquieu sem ble, à prem ière vue, suivre p lu tô t la se ­
conde tendance, puisqu’il dem ande aux législateurs d e ten ir com pte du
clim at, de la nature d u terrain , de l’esprit général, des m oeurs, de l’éco­
nom ie, etc. de chaque pays, différences auxquelles les lois d o ivent
s’adapter pour être bonnes. C ’est en p rem ier lieu sur le clim at qu’il
insiste et à lui qu’il a ttrib u e une grande influence su r le tem péram ent
des hom m es. D e plus, il com m ence p a r étab lir non pas une, mais trois
form es de gouvernem ent possibles — ty ran n ie, m onarchie, république —
ou m êm e p lu tô t q u atre, puisqu’il distingue la république aristo cratiq u e
de la république dém ocratique; e t son travail principal consiste à étu d ier
les rap p o rts des lois avec ces différentes form es de gouvernem ent,
c’est-à-dire à expliquer d an s le détail quelles lois conviennent le mieux
à chacune d’elles. M ais ici, la tendance em pirique s’arrête, et l’au tre qui
généralise se fait jour. C ar M ontesquieu é tab lit ses q u atre form es de
gouvernem ent su r des p rincipes fixes, com m e m odèles im m uables; ce
ne so n t pas chez lui des phénom ènes qui p araissen t parfois au cours de
l’histoire, su je ts eux-m êm es à d es changem ents et à des développem ents
infinim ent variés et im prévisibles, m ais des m odèles definis u n e fois
pour toutes, p lan an t p o u r ainsi dire au dessus de l’histo ire; on a d it qu’il
peint la république e t la m onarchie de la m êm e m anière que les m o ra­
listes du grand siècle s’efforçaient de p eindre le ty p e de l’h y p o crite et
de l’avare. D e plus, si M ontesquieu vo it fo rt b ien les différences physi­
ques entre les divers pays, il voit beaucoup m oins clairem ent les diffé­
rences m orales, et il ne v o it point du to u t les différences historiques,
c’est-à-dire la grande influence que l’histo ire elle-même exerce su r la
form ation de chaque peuple. Son génie ne le p o rte pas à vo ir dans
chaque peuple un individu unique, u n phénom ène historique foncière­
m ent différent des au tres, créan t son propre s o r t p ar un développem ent
qui lui est particulier; m ais il considère chaque peuple d o n t il parle
p lu tô t com m e exem ple de telle ou telle notion générale, p ar exem ple
V enise comm e exem pie de la république aristo cratiq u e. M ontesquieu
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200 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

est donc, si on le com pare à d 'a u tre s théoriciens an térieu rs e t contem ­


porains. p lu tô t em pirique, m ais le côté généralisateur e t ratio n aliste e st
néanm oins très fo rt chez lui: e t il n ’e st p o in t d u to u t fait po u r ap p ro ­
fondir l’étu d e d es form es individuelles des différents peuples. C ’est
qu’au fond il c ro it aux lois, il c ro it que les hom m es et leur vie en
dépendent, que les hom m es c h an g en t selon les lois p ar lesquelles ils
so n t gouvernés; il cro it m oins aux hom m es q u ’aux lois, et il travaille
pour trouver le ju ste dosage de lois qui convient à chacune de ses trois
form es de gouvernem ent, à ch aq u e clim at e tc. M ais le b u t final q u ’il
poursuit e t auquel to u te sa v o lo n té tend, est celui d ’assurer le plus de
liberté possible à l’individu hum ain. II est loin d ’être révolutionnaire;
c’est un aristo crate, il p réfère visiblem ent, parm i ses form es-types, celle
de la m onarchie constitutionnelle avec classes privilégiées; mais c’est
parce qu’il crain t la ty ran n ie des m asses a u tan t que celle des despotes.
Il essaie de g aran tir à l’individu le m axim um de liberté, il h ait le
despotism e dan s to u tes ses form es, e t il c ra in t la toute-puissance de la
m achine gouvernem entale; c’est d an s ce bu t q u ’il a p erfectionné e t dé­
finitivement. form ulé une do ctrin e, esquissée av a n t lui p a r l’A nglais
Locke, e t qui e s t devenue la b ase de la dém ocratie m oderne: la doctrine
de la séparatio n des pouvoirs. P o u r d istrib u er la puissance gouverne­
m entale sur plusieurs organes qui se co n trô len t e t se lim itent l’un l’autre,
il donne le pouvoir de faire les lois (pouvoir législatif) aux rep résen tan ts
de la nation, le pouvoir de ju g er selon les lois (pouvoir judiciaire) à des
juges indépend an ts, e t le po u v o ir d ’exécuter les jugem ents e t les dé­
cisions politiques (pouvoir exécutif) au gouvernem ent. Le m odèle de
cette savante com binaison, d a n s laquelle aucun pouvoir ne doit em ­
piéter sur l’autre, lui est fourni p a r la co n stitu tio n anglaise; elle est
restée depuis le principe co n stitu tio n n el fondam ental qui assure la
liberté de l’individu d an s u n E ta t policé. Le livre sur l’E sprit des Lois,
très clair d an s ses différentes p a rtie s, l’e st m oins q uand on le considère
dans son ensem ble; il e st tro p riche en d étails e t en digressions pour
qu’on en saisisse facilem ent la stru ctu re. M ais c’est précisém ent p a r
là qu’il plaisait au public de son époque qui aim ait, comm e je l’ai déjà
dit, les panoram as variés d ’idées et de faits; en outre, le livre est plein
d ’e sp rit et d’allusions au sy stèm e gouvernem ental de la France de son
tem ps. Il eut un grand succès, et qui fut durable; car en deh o rs de l’in­
fluence qu’o n t exercée ses idées, c’est un livre fo rt bien écrit. La clarté
française se rt ici à une g ravité virile e t parfois sculpturale; la vanité,
l’hyperbole, e t les in to n atio n s fausses en so n t absentes; M ontesquieu
ne pense qu’à so n s u je t et U n 'a plus a u tan t qu’au p arav an t le défaut prin-

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LES TEMPS MODERNES 201

cipal de sa jeunesse e t de to u te so n époque: le trop d ’esprit. C ’est le


livre d 'u n hom m e de génie e t d ’u n caractère ferm e.
6) V e rs l’époque de la m o rt de M ontesquieu, q uand V o ltaire s’étab lit
d an s ses te rres près de la frontière suisse, le m ouvem ent des idées s’éta it
cristallisé a u to u r d ’une grande oeuvre com m une, l’Encyclopédie, d o n t le
principal o rganisateur fut D en is D id ero t (1713— 1784). M ais le grand
p a tro n du groupe des encyclopédistes fu t V o ltaire qui, protégé p a r sa
célébrité, sa richesse e t ia proxim ité de la fron tière, se livrait d an s sa
vieillesse à u ne polém ique hardie, effrénée e t extrêm em en t habile co ntre
la religion chrétienne. Ii n ’a plus guère fait de grands livres: de p etits
rom ans, de p e tits dictionnaires de poche, des brochures de toute sorte
et une énorm e corresp o n d an ce inondent la France e t les pays européens,
p ré se n ta n t V o ltaire e t ses idées sous mille déguisem ents différents to u ­
jo u rs su rp ren an ts e t am usants. G ran d bourgeois assez m odéré en poli­
tique, en m êm e tem p s g ran d jo urnaliste (san s journal, toutefois), m odèle
du journalism e d es époques postérieures, il se s e rt de l’actualité, com bat
l’intolérance (affaires C alas e t Sirven), p ren d p arti p o u r des réform es
économ iques et sociales, Critique l’au th en ticité de la Bible ou l’o p ti­
m ism e de Leibniz; sa grande affaire, c’e s t le com bat co n tre le ch ristia­
nism e; mais il persiste à croire en un D ieu o rganisateur de la n atu re, et
m êm e rém unérateur e t vengeur. E n ceci, il se distingue de ses amis
encyclopédistes, d o n t la p lu p art furent n e tte m e n t athées et m atérialistes.
L’E ncyclopédie, ou D ictionnaire raisonné des Sciences et des A rts et
M étiers, p aru t e n tre 1751 e t 1772 en un grand no m b re de volum es e t
fut un gros succès de librairie; les ennemLs de l’entreprise, le clergé, les
cercles réactionnaires dans le gouvernem ent e t dan s la m agistrature, et
aussi quelques écrivains envieux, étaien t tro p désunis po u r pouvoir en
em pêcher la publication; ils ne réu ssiren t q u ’à créer quelques incidents
qui la reta rd è re n t, m ais qui en m êm e tem ps serv iren t à stim u ler l’in té rê t
du public. O riginairem ent, l’Encyclopédie n ’av ait été. qu’une entreprise
p ro jetée p ar un libraire, san s idées philosophiques et révolutionnaires;
m ais quand D id ero t, qui s ’associa le célèbre m athém aticien d’A lcm bert,
fut chargé de l’organisation, l’œ uvre d ev in t i’in stru m en t le plus p uissant
de la révolution des esprits. Son im portance consiste su rto u t dan s les
p oints suivants: d’abo rd D id ero t distribua le travail à un grand no m b re
de spécialistes distingués qui se co n stitu èren t com m e u n groupe, «une
société de gens de lettres», ce qui é tab lit définitivem ent l’existence et
la puissance d e cette nouvelle profession (voir p. 194/5); ce groupe fu t
anim é d’un e sp rit com m un, celui de l’utilité publique, du progrès de la
civilisation, do l’optim ism e anti-chrétien, du m épris de to u t dogm e
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202 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRAIRES

religieux e t de to u te m étaphysique en général; l’en trep rise s ’adressa à


to u t le m onde p o u r l’instru ire su r toutes choses, c’est-à-dire pour ré­
p andre toutes' les connaissances utiles, m êm e les connaissances d ’ordre
technique, et pour inspirer à tous l’esprit de l’optim ism e progressiste et
anti-chrétien; néanm oins tous ne p u ren t pas, à v rai dire, en profiter
directem ent, m ais seulem ent ceux qui savaient lire et éta ie n t assez riches
pour s ’abonner aux livraisons de l’œ uvre énorm e et p a r co nséquent fo rt
coûteuse; c’est-à-dire u n public assez nom breux, m ais to u jo u rs m inoritaire,
le public bourgeois; enfin l’E ncyclopédie classait les connaissances, sans
distinction de dignité religieuse, m orale ou esthétique, p ar ord re alpha­
bétique, ce qui équivalait à une dém ocratisation extrêm e du savoir,
tandis que les anciennes encyclopédies, celles du m oyen âge p a r exemple,
étaient systém atiques, p arla n t de Dieu d ’abord et ensuite du m onde
dans l’o rd re hiérarchique de la création; il est vrai q u e d ’A lem bert d is­
cutait dans un discours prélim inaire une classification m oderne des
sciences su r une base sensualiste, c’est-à-dire basée su r l’idée que toutes
les connaissances vien n en t des sens, m ais elle ne fut pas appliquée; et
on n’a pas trouvé depuis de systèm e généralem ent reconnu pour y
grouper l’ensem ble du sav o ir hum ain, d e so rte que la victoire de
l’alphabet révolutionnaire qui dom ine depuis dan s les nom breuses en­
cyclopédies postérieures, est aussi une confession tacite du m orcellem ent
e t du m anque d ’unité de l’esp rit m oderne. 11 faut ajo u ter que l’Encyclo­
pédie, par le grand n om bre de se s collaborateurs e t so n b u t p ratiq u e­
m ent vulgarisateur, a n écessairem ent en traîn é un abaissem ent du niveau
stylistique, philosophique et intellectuel; elle ne m o n tre plus, dans
l’ensem ble, l’élégance e t la lib erté d ’esp rit des g rands écrivains e t philo­
sophes de l’époque; so n sty le est so u v en t lourd, e t quelques-uns d e ses
athées m atérialistes fu re n t aussi pérem p to ires e t in to léran ts que leurs
adversaires théologiens. Parm i les collaborateurs e t am is de l’E ncyclo­
pédie que nous n ’avons pas en c o re m entionnés — nous parlerons sép aré­
m ent de D id e ro t e t d e R ousseau — nous citerons deux écrivains
m atérialistes, athées, p rogressistes et philanthropes, H civétius et le
B aron d ’H olbach, d o n t le second a écrit un fam eux livre d e vulgarisation
des idées du groupe, le S ystèm e d e la N atu re ; le philosophe C ondillac
qui a développé le sensualism e d ’une façon fo rt originale e t qui, par là,
fut un des précurseurs d u positivism e m oderne; les économ istes Q ues-
nay e t T urgot, fo n d ateu rs de l'école d es p n y sio crates qui v oyaient dan s
la nature, c’est-à-dire d an s le sol, la seule source des richesses, ne recon­
naissaient pas com m e pro d u ctrices les activités hum aines qui ne faisaient
que changer les form es des richesses du sol, e t prêch aien t le fibre

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LES TEMPS MODERNES 203

échange. Le plus in téressan t des encyclopédistes, p o u r sa form ation


d’esprit e t son style, fu t D id e ro t lui-même. Fils d ’un coutelier de Langres,
longtem ps assez pauvre e t v iv an t de sa plum e, se d ép en san t en mille
activités, intéressé à to u te s les sciences, extrêm em en t doué, a im an t le
plaisir, facile à s’ém ouvoir et à s’enthousiasm er e t quelque peu vulgaire,
c’est l’hom m e le plus riche en idées de son siècle; m ais il é ta it beaucoup
m oins fait pour donner à ces idées une form e approfondie, concentrée
et définitive. Son m atérialism e est poétique e t pan th éiste; il a une vision
de la n atu re vivante; il a esquissé des théories physiologiques qui,
préparées par quelques sa v a n ts de son époque, ne furent pleinem ent
développées qu’au siècle suivant. C’est sur sa vision de la n atu re que se
base sa m orale, une m orale de l’instinct qui croit que la n ature hum aine
est bonne, que ce ne sont que les conventions qui p ervertissent l'hom m e;
théorie qui à cause de son enthousiasm e d éb o rd an t pour une conception
assez m édiocre de la vertu a chez lui quelque chose de bourgeoisem ent
sentim ental et de tro p facile. C ’est enfin su r sa vision de la n atu re que
repose son esthétique — ii a com posé des rom ans et des d ram es e t il a
été critique d’a rt et de litté ra tu re — : im iter la n ature, chez lui, c’est
im iter la vérité entière de la vie, le laid comm e le beau; il abandonne
ainsi la théorie classique de la sép aratio n des genres qui d istinguait le
tragique noble et le com ique réaliste, et il au rait p rép aré la grande
révolution esthétique qui s ’e st p roduite au 19ème siècle, s’il n ’avait pas
eu de la réalité hum aine une conception tro p facile et superficielle; c’est
le to u ch an t des scènes de famille qui suscite so n enthousiasm e (voir
ce que nous avons d it de la com édie larm oyante). D ans la peinture,
D id ero t ad m irait les oeuvres de G reuze d o n t les tableaux co rresp o n d en t
exactem ent à ce genre d e goût. T ro p facilem ent enth o u siaste e t o p ­
tim iste p o u r voir la grandeur et la misère de n o tre véritable vie, D id ero t
n’a fait que rem placer une convention a rtistiq u e p ar une a u tre m oins
noble. C ’e st un hom m e d ’une époque de tran sitio n , extrêm em ent
intelligent, qui flaire les form es de l’avenir san s les saisir; il annonce
l’avenir encore p ar le fait que to u t en é ta n t fo rt artiste, riche en pages
adm irables, il est le prem ier des g ran d s écrivains français à n ’avoir plus
le goût très sûr ni le sty le to u jo u rs clair. Ce q u ’il a écrit de plus beau,
ce so n t quelques rom ans qui so n t m oins des rom ans que des dialogues
pleins de saillies et d ’esquisses spirituelles: Jacques le F ataliste et son
M aître, et su rto u t le N eveu de Rameau.
7) N ous retrouvons la même idée de la b onté d e la n ature, m ais bien
autrem ent profonde et radicale, à la base des doctrin es de l'hom m e qui
3 donné, par la puissance de son génie, une direction to u te nouvelle au
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204 DOCTRINE G ÉN ÉRA LE DES ÉPOQUES LITTÉRA IRES

m ouvem ent des idées: Jean-Jacques R ousseau ( 1712—1778). 11 e st né


p ro testan t, à G enève; fils d ’un horloger, orphelin de m ère, b ien tô t
abandonné p a r sa famille, sa n s éducation suivie, m en an t dan s sa jeunesse
une vie aventureuse e t m êm e quelque peu louche, il ne se se n tit jam ais
à l’aise dans le inonde parisien où il d e v in t célèbre, vers 1750, p ar ses
travaux de m usique e t p a r ses p rem iers écrits. D an s la bonne société et
parm i les gens de lettres, il se se n tit à la fois déclassé par son passé et
ses penchants, et supérieur p a r la force de son âme; il fut incapable de
souffrir les frictions et les intrigues que son personnage et ses idées
provoquaient; m éfiant envers to u t le m onde à un degré qui approchait
la folie de la persécution, il v écu t fo rt m alheureux, changeant très
souvent d e résidence, e t n ’a y a n t quelques m om ents d e paix que quand
il se tro u v ait seul, à la cam pagne, d an s la rêverie solitaire au sein de la
nature. II a développé sa d octrine dan s quelques écrits reten tissan ts:
D iscours su r la question si le rétablissem ent des sciences e t des a rts a
contribué à épu rer les m oeurs (1750), D iscours sur l’origine et les fonde­
m ents de l’inégalité parm i les hom m es (1755), L ettre su r les spectacles
(1758), la N ouvelle H éloïse (1761), Emile ou de l’éducation (1762), Du
C o n trat social (1762), les C onfessions (publiées ap rès sa m ort, 1782 à
1788). C ette doctrin e se base s u r quelques principes qu’on a résum és de
la façon suivante: la n atu re a fait l’hom m e bon, la société l’a fait
m échant; la n atu re a fait l’hom m e libre, la société l’a fait esclave; la
nature a fait l’hom m e heureux, la. société l’a fa it m isérable. Ces
idées n ’auraien t eu rien d e particulièrem ent révolutionnaire à une
époque qui m ép risait d éjà av a n t lui e t sa n s lui les trad itio n s de
l’histoire e t les données de la stru c tu re sociale, e t qui é ta it toute
p rê te à se d é b a rra sse r d ’elles po u r réfo rm er la société selon la
raison et la natu re, si R ousseau n’avait pas com pris le m o t «nature»
dans un sens to u t à fait nouveau. P o u r les autres, la n atu re e t la raison
étaien t identiques; s’ils co ndam naient l’am as des tra d itio n s e t des for­
m es p ar lesquelles l’h istoire av a it o bstrué le p rogrès de l’hum anité, ils ne
condam naient n ullem ent la civilisation, les co n q u êtes de l’esp rit hum ain
dans les sciences, les a rts e t les lettres, ni m êm e les com m odités de la
vie, les agrém ents du luxe e t les charm es de la société polie; po u r eux,
le progrès é ta it to u t intellectuel; c ’éta it le trio m p h e de la raison claire,
spirituelle e t élégante. M ais cet intellectualism e élégant avait quelque
chose de froid e t d e sec, il laissait inassouvis les âm es e t les in stin cts;
cette n o u rritu re é ta it tro p peu su b stantielle po u r beaucoup de