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DANIELA MOISA

MAISONS DE REVE AU PAYS D'OAS


(Re)construction des identités sociales à travers
le bâti dans la Roumanie socialiste et
postsocialiste

Thèse présentée
à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval
dans le cadre du programme de doctorat en ethnologie des francophones
en Amérique de nord
pour l'obtention du grade de Philosophiae Doctor (Ph.D.)

F A C U L T E DES L E T T R E S
UNIVERSITÉ LAVAL
QUÉBEC

2 0 10

© Daniela Moisa, 2010


RÉSUME

À partir du village roumain, Certeze, dont le surnom est « Le petit Paris », nous nous intéressons à
la relation entre les pratiques résidentielles et les constructions identitaires dans leur sens social,
avant et après la chute du régime socialiste. Situé dans une région périphérique de la Roumanie, le
Pays d'Oas, qui, depuis les années 1970, s'engage dans une ample mobilité du travail stimulée
activée par les projets de construction de la nouvelle société socialiste, Certeze est marqué par
l'apparition d'un autre phénomène, de (re)construction de maisons privées, visibles par leur
grandeur et leur luxe. L'ouverture des frontières après 1989 amène les Certezeni à tourner les yeux
vers l'Occident, la France notamment, la nouvelle destination de la migration du travail. Ce
contexte à la fois nouveau et ancien pousse le phénomène bâtisseur, déjà existant sur place, vers une
consommation ostentatoire de l'espace se traduisant par une concurrence ardue « d'avoir la plus
grande, la plus belle et la plus moderne maison ».

En s'appuyant sur plusieurs enquêtes de terrain auprès des habitants de Certeze et, plus largement,
du Pays d'Oas, cette thèse montre dans quelle mesure cette nouvelle architecture, qui porte souvent
des noms tels que « la maison de type américain », « autrichien » ou « français », reflète vraiment
un changement des pratiques, des savoir-faire et des représentations de l'espace traditionnels. La
démarche montre que dans les sociétés postsocialistes, la logique pratique de l'extension et de la
transformation de l'espace domestique est reléguée dans l'ombre, d'une part, par la présence,
encore très active, de plusieurs réseaux de sociabilité traditionnels (familiaux, parentaux, amicaux,
vicinaux) et, d'autre part, par l'augmentation des motivations symboliques, notamment le prestige
social ou l'honorabilité individuelle et familiale au sein de la communauté locale.
AVANT-PROPOS

Mener à bien une recherche de doctorat est un défi que je n'aurais pu accomplir sans le précieux
secours de nombreux appuis. Mes remerciements vont d'abord aux organismes qui m'ont financée
tout au long de mes études de doctorat, soit l'Agence de la Francophonie de l'Europe centrale et
orientale, l'École doctorale en sciences sociales à Bucarest, le fonds de recherche Le Soi et l'Autre,
La Chaire de recherche en patrimoine ethnologique, le Département d'histoire de l'Université Laval
et le CELAT.

Je n'aurai jamais assez de mots pour remercier Laurier Turgeon, mon directeur de recherche,
d'avoir accepté de prendre en charge mon projet, d'être resté à mes côtés jusqu'à la soutenance,
d'avoir toujours été présent lorsque j'avais besoin de lui, qu'il s'agisse de questions scientifiques ou
personnelles. Le long cheminement ensemble m'a permis de découvrir plusieurs aspects de sa
personnalité, chacun ayant son importance propre dans mon avancement en tant que scientifique et
en tant que personne : le professeur, un véritable guide intellectuel, toujours là pour donner des
conseils sur des lectures possibles, sur la structure des textes rédigés ou sur l'évolution de l'analyse ;
l'ami, toujours préoccupé par le bien-être ma famille et du processus d'adaptation à la société
québécoise. Je tiens aussi à le remercier pour son appui financier qui m'a permis de faire mes longs
séjours de terrain au Pays d'Oas.

Le début de mon cheminement doctoral est marqué par la rencontre avec Rose-Marie Lagrave, la
directrice de l'École doctorale en sciences sociales à Bucarest, en 2002, la première qui a cm en
mon projet. Je la remercie d'avoir été disponible en tout temps chaque fois que j'ai eu besoin d'elle.
L'image de son bureau assombri par la fumée de cigarettes, et rempli de papiers et de tasses de café
reste gravée dans ma mémoire. Je me rappelle encore la peur de ne pas être capable d'exprimer mes
idées en français et la joie de constater l'infinie patience de ma professeure pour m'écouter, me
comprendre et m'encourager à continuer et à persévérer. Je remercie également Vintila Mihailescu,
mon mentor roumain qui me suit et m'appuie depuis le début de mon doctorat. Je le remercie pour
les rencontres très fructueuses et les discussions très enrichissantes sur l'anthropologie roumaine. Je
tiens à mentionner aussi la générosité avec laquelle il m'a fourni une partie de ses articles et de ses
textes, outils qui ont été précieux dans la définition de ma problématique.
Je n'aurais jamais commencé et surtout terminé ce doctorat sans la présence fidèle et
inconditionnelle de mon mari, Iurie Stamati. Je me rappelle une soirée, à Cluj, quand il m'a dit :
« Demain, tu vas commencer à rédiger le projet sur le Pays d'Oas et tu verras, tu seras acceptée à
l'École doctorale ». Il a eu raison. Je le remercie d'avoir lutté contre mon scepticisme, d'être resté à
mes côtés lors de mes longues recherches de terrain et pendant de la rédaction, et de m'avoir
écoutée et appuyée pendant les nombreux moments de doute, de pleurs et de fatigue. Je le remercie
d'avoir pris soin de notre fils pendant les derniers mois de la rédaction, lorsque je restais à
l'université très tard, dans la nuit. Je remercie aussi mon fils, Arghir, qui, malgré son âge, a eu la
patience d'attendre sa maman trop occupée. Je remercie mes parents qui ont été à mes côtés dès le
début de mon aventure anthropologique, qui n'ont jamais jugé mes choix et qui ont toujours su me
montrer leur appui et leur amour. Un gros merci à mon frère, Cristian, qui, de l'autre côté de
l'Atlantique, a perdu des heures à préparer la mise en page de mon texte et à travailler mes
photographies.

Enfin, sans les Oseni que j'ai rencontré, rien de tout cela n'aurait été possible. Un merci spécial à la
famille Simon de Huta Certeze, à Maria, Iulian et Ianos, qui, au moment où personne ne voulait
nous accueillir, nous ont offert une place dans leur maison et dans leurs cœurs. Je remercie en
particulier Maria, qui a su mieux que moi ouvrir les portes de ses parents, de ses amis, de ses
connaissances. Je remercie également Nelu pour la patience avec laquelle il a su répondre à mes
questions, pour avoir accepté d'être mon guide précieux dans les villages du Pays d'Oas et surtout à
Certeze. Je n'oublie pas le professeur Vasile Ardelen de Certeze pour la sagesse de ses
commentaires et de ses explications.

Je suis également redevable à Monsieur Yves Bergeron, qui a fait la prélecture de la thèse l'ouvrage
et dont les commentaires m'ont permis d'améliorer ma thèse. Je me dois de remercier aussi mes
collègues et amis Hélène, Julie, Marie, Stéphanie, Jonathan Ruel et Jonathan Mclleland et Ana, qui
n'ont jamais compté leur temps quand est venu le moment de m'écouter, de me lire, de discuter et
de réviser mes textes.
TABLE DES M A T I E R E S

RÉSUMÉ 1

AVANT-PROPOS 3

INTRODUCTION 9

I. P R E M I È R E P A R T I E 21

1. ANTHROPOLOGIE DE LA MAISON. L'INTERACTION ENTRE


L'HOMME ET L'ENVIRONNEMENT BÂTI 21
1.1. L'habitat, entre nature et culture 21
1.2. Les maisons ont une vie bien à elles [...]; il faut réveiller leur âme. La maison et
l'anthropologie de la culture matérielle 33
1.3. La maison, un cadre de production et de communication des identités sociales 47
1.4. La maison éclatée. La mobilisation du chez-soi enraciné 54

2. DE « L'AUTEL DE PERGAME » À LA MAISON SOCIALISTE EN


ROUMANIE 69
2.1. La maison paysanne, enjeu d'une nation 69
2.2. Le maison de Procuste. Réglementation des paradigmes de définition
de la maison paysanne roumaine 74
2.3. La maison paysanne en fer et en béton du réalisme socialiste 81
2.4. Du retour au nationalisme, cette fois monumental 87

3. JEUX D'ECHELLES. DU MONUMENTAL NATIONAL OU


MONUMENTAL INDIVIDUEL 90
3.1. La maison paysanne moderne. Controverses autour d'un sujet rebel au paradigme
ethnographique traditionnel 90
3.2. Du monumental national au monumental individuel 105
3.3. Maison moderne, maison de type occidental. La fabrication ethnologique
de l'habitat du Pays d'Oas 110

4. LE PAYS D'OAS ET LES (EN)JEUX DES PÉRIPHÉRIES. REPÈRES


GÉOGRAPHIQUES, HISTORIQUES ET CULTURELS 125
4.1. Le Pays d'Oas, géographie de l'oubli 125
4.2. Le Pays d'Oas, terre de la forêt 130
4.3. Le Pays d'Oas et le développement socialiste périphérique 133
4.4. Le Pays d'Oas, terre de la vendeta, sauvage et agressive 136
4.5. De la périphérie nationale à la périphérie régionale 138

5. LES OSENI OU LA RUSE DES PÉRIPHÉRIES.


DYNAMIQUES GLOBALES ET LOCALES 146
5.1. Le Pays d'Oas, une région rurale surprenante 146
5.2. D'une périphérie à une autre. Développement d'une culture de la mobilité 148
5.3. Toute périphérie a son centre. Les habitants de Certeze, les meilleurs
et les pires de tous les Oseni 151
5.4. L'extrême périphérie. Le village de Huta-Certeze 156
II. DEUXIEME PARTIE 177

1. L'ÉMERGENCE ET LE DÉVELOPPEMENT D'UNE POPULATION DE


BÂTISSEURS AVANT 1989 177
1.1. Rîtas (les travaux saisonniers). Partir, voir, désirer 177
1.2. Dormir, habiter, vivre dans des taudis 182
1.3. La maison des delegati (les chefs d'équipe). Le réveil des désirs babéliens 186
1.4. Des maisons des delegati au chantier de construction. L'épidémiologie bâtisseuse. 192
1.5. Le bonheur et le malheur des projets socialistes de standardisation
de l'architecture rurale 195

2. LES DEUX VISAGES DE L'HABITER DANS LA MOBILITÉ APRÈS 1989.202


2.1. Scoala-te, Franta ! Culca-te, Franta ! » (Réveille - toi, France ! Couche - toi,
France!) 202
2.2. Ségrégation spatiale et homogénéité occupationnelle 207
2.3. La face cachée de Tailleurs. Habiter dans la précarité 213
2.4. L'habiter entre ici et là-bas. Oppositions et complémentarités 220
2.5. La mobilité, facteur de renforcement des relations de sociabilité transfrontalières... 223

3. L O C A L I S A T I O N D ' U N E G É O G R A P H I E G L O B A L E 229
3.1. La maison moderne ou neuve. Circulation de formes architecturales avant 1989 230
3.2. La maison de type occidental. Définitions 233
3.3. Mobilités matérielles de proximité 235
3.3.1. La maison de type autrichien 235
3.3.2. A face Turcia ! (Aller en Turquie !). Intérieurs et objets domestiques de la Turquie 237
3.4. Mobilités matérielles éloignées 238
3.4.1. La maison de type français. Les geometries d'une nouvelle identité 238
3.4.2. La maison de type américain ou la fluidification de l'architecture 241
3.5. Circuits locaux de mobilisation architecturale 244
3.5.1. Certeze, lieu d'ingestion et de diffusion des maisons de type occidental 244
3.5.2. Circuits intra-villageois de mobilisation architecturale 248
3.6. Réseaux virtuels de circulation. Les revues, la télévision, la vidéo, le cellulaire 251

4. FAIRE BÂTIR SA MAISON À DISTANCE. NOUVELLES ET ANCIENNES


PRATIQUES DOMESTIQUES DE (RE)PRODUCTION DES RELATIONS
SOCIALES DANS LE CONTEXTE DE LA MOBILITÉ 257
4.1. Le projet de la maison. Un rêve à réaliser 259
4.2. Rythmes horizontaux de construction de la maison de type occidental 263
4.3. L'emplacement de la maison de type occidental 266
4.4. « Avancer sur des bétons ». Rythmes de construction à la verticale 268
4.5. « Les malins vieillards ». Mobilisation des réseaux traditionnels d'entraide 272
4.6. Étude de cas : Laplanseu. Construire la maison c'est construire le social 276
4.7. Jeux de rôles à l'opposé dans la construction de la maison 281
4.7.1. Mesterul (le contremaître) 282
4.7.2. Arhitectul (l'architecte) 286
4.8. L'idéal de la maison. Entre ce qu'on désire et ce qu'on obtient 289
III. TROISIEME PARTIE 293

1. ZOOMS SPATIAUX ET SOCIAUX 293


1.1. Topographies sociales diffuses 294
1.2. L'atomisation de la maison de type occidental à l'intérieur de la parenté proche 300
1.3. Les annexes et le garage, entre l'apparence et l'usage 310
1.4. Lorsque le privé envahit le public. Fluidification des lieux de passage 319

2. L'EXTÉRIEUR DE LA MAISON DE TYPE OCCIDENTAL. CULTURE


D'EXPOSITION ET DE SÉDUCTION 325
2.1. Espaces de transition. La façade 325
2.2. Les balcons 328
2.4. Le toit et la mansarde 334
2.5. Fenêtres, l'œil qui cache, l'œil qui incite 337

3. L'INTÉRIEUR DE LA MAISON DE TYPE OCCIDENTAL : LIEU


D'EXPOSITION ET DE SÉDUCTION 339
3.1. Rappel de l'intérieur de l'ancienne maison traditionnelle 339
3.2. Lieux de consommation de l'autre et du soi-même 341
3.2.1. Salon-ul (le salon) 341
3.2.2. Sufrageria. Lieu interstitiel de réception entre la « belle chambre » traditionnelle
et le salon occidental 345
3.2.3. La vitrine et le bar. Multiplication des éléments de mise en scène de la réussite 350
3.3. Histoires de cuisines 355
3.3.1. La cuisine de type occidental, lieu d'exposition 355
3.3.2. La cuisine d'été. La face cachée du quotidien familial 359
3.4. La toilette traditionnelle vs la salle de bain moderne 364
3.5. Les chambres à coucher ou comment le privé devient public 368
3.6. Lieux intérieurs de transition et de perte 372

4. ENTREPOSER. PRATIQUES DOMESTIQUES ANTIPATRIMONIALES 376


4.1. Lieux larvaires kafkaïens 376
4.2. La maison traditionnelle, lieu de dépôt de la tradition 378
4.3. Le patrimoine fardeau. Le « musée » de Nuta Vadan 384
4.4. Réinvention ou plusieurs traditions ? 387
4.5. La ségrégation des lieux et des pratiques domestiques 388
4.6. « Je l'aime ou pas, je n'ai pas le choix ! » Le bonheur et le malheur
des générations 391

5. LA MAISON ET LES SOCIABILITÉS FAMILIALES 399


5.1. « Marier maison avec maison ». Domestication de la maison de type occidental à
l'intérieur des stratégies matrimoniales 399
5.2. La maison de type occidental, le nouvel lieu de déploiement du
cérémoniel matrimonial 413
5.3. La vendeta, l'ancienne manière de réglementation de l'honneur
à l'intérieur du mariage 419
5.4. Du couteau à la maison. « Tailler » dans l'espace l'honneur de la famille 425
5.5. Maisons des sœurs et des frères. Réglementation de l'honneur
entre les maisons de la parenté proche 429
5.6. Le chapeau de la maison est porté par la femme. Jeux de rôles à l'intérieur de la
maison de type occidental 431
6. L'HONNEUR, CAPITAL SOCIAL ET SYMBOLIQUE REGULATEUR DE LA
TRANSFORMATION DE LA MAISON DE TYPE OCCIDENTAL 443
6.1. Le code ancien de l'honneur masculin 443
6.2. « Je veux une maison pareille, mais plus haute et plus large ! » Lupta in câsi
(la joute en maisons) ou de la dialectique vicinale du défi et de la riposte 447
6.3. La communauté villageoise, arbitre de la joute en maisons 451
6.4. « Une maison plus grande et plus haute mais pas trop ! » L'honneur,
facteur régulateur du comportement bâtisseur 456
6.5. Exclus et inclus de la joute de l'honneur 460

CONCLUSIONS

LA MAISON ANTHROPOPHAGE OU UAGENCYDE LA MAISON :


L'INCAPACITÉ DE POSSÉDER, C'EST ÊTRE POSSÉDÉ 471

BIBLIOGRAPHIE 493

ANNEXES 517
INTRODUCTION

LE NOUVEAU MONDE DE GARGANTUA

Marquée par un processus de changement très fort traduit souvent par le mot transition, la
société sud-est européenne offre un terrain riche d'observation pour étudier les pratiques de
consommation matérielle et les dynamiques des valeurs individuelles et collectives. C'est le
contexte qui fait émerger des comportements nouveaux, souvent excessifs (Douglas 1979),
qui permettent d'éclairer une question centrale de la recherche récente en culture matérielle,
celle de l'objectivation des valeurs sociales et culturelles, forcément abstraites, dans les
objets, voire les lieux matériels (Miller 1987, 1995, 2001 ; Turgeon 2009).

À la suite du contact avec la société occidentale, la terre désirée étant toujours associée à
l'image de la richesse et de la civilisation, les nouveaux consommateurs-acheteurs des pays
de l'ex-bloc communiste cherchent des façons de légitimer leur réussite devant l'autre et de
s'imposer sur l'échelle d'une société elle-même en train de s'auto définir. Cette volonté de
représentation et de communication de l'accomplissement socio-économique a déclenché
en Europe du sud-est une réaction de consommation gargantuesque des biens et des
pratiques qualifiées d'étrangères. Au début des années 1990, les magasins de vêtements
usagés connaissent une explosion parce qu'ils légitiment la qualité des produits par leurs
origines américaines, suédoises, italiennes, etc. Ils deviennent la façon, notamment pour les
étudiants, de s'afficher à l'occidentale et d'être différents. L'épidémiologie (Douglas
1979 : 113) du téléphone touche l'ensemble de la population car il est la matérialisation la
plus accomplie de la communication de la richesse et de la réussite. Ainsi, il est toujours
visible, accroché aux pantalons ou tenu à la main. La voiture étrangère importée de
l'Allemagne est aussi importante, non seulement pour la marque, mais également pour sa
plaque d'immatriculation étrangère. Et comme dans une spirale sans fin, on construit des
maisons, tel le ranch de J.R. de la série américaine Dallas, et des villas exotiques à la
montagne ou à la mer. Les villes et les villages ordinaires des pays tels la Roumanie, la
Bulgarie, l'Ukraine ou la République de Moldavie ne sont pas épargnés. Ils subissent la
même explosion architecturale qui attire le regard par des nouvelles formes, par des
couleurs variées, des matériaux de constructions dispendieux et disparates. Ce changement
radical de l'habitat privé et individuel qui, apparemment, rompt avec un paysage
architectural gris, solide, répétitif et de masse spécifique au réalisme architectural socialiste
est amplifié par l'appropriation des surnoms qui rappellent des lieux valorisants,
économiquement et symboliquement (Dallas, Malibu, le petit Paris, le petit Texas, etc.).
Plus qu'une destination (réelle ou onirique), l'Occident est transporté et installé localement
afin de légitimer une nouvelle identité qui dépasse la volonté d'affirmation d'une réussite
économique.

Les discours des années 1990 sur ces nouvelles maisons sont plutôt négatifs, les
propriétaires étant soupçonnés d'avoir volé l'argent des autres. Cette consommation
ostentatoire de l'espace se développe sur fond de plusieurs affaires rendues publiques par
les médias. Nous pensons notamment aux scandales autour de la récupération des maisons
nationalisées par les communistes ; aux discours centrés sur la contradiction entre la
monstruosité du complexe architectonique, la maison du peuple et l'image parisienne de
Bucarest des années 1930, détruite dans les années 1970 (Massino 2000 :241-247) et les
reportages sur les villas au toit en forme de pagode des tziganes de l'est de la Roumanie. La
problématique de l'architecture rejoint ainsi deux éléments : d'une part, l'expérience
individuelle et collective vécue à la suite de la standardisation et de la démolition durant les
régimes totalitaires, d'autre part, la consommation gargantuesque manifeste au niveau de
l'espace privé dans le but d'affirmer une nouvelle identité sociale, associée à l'Europe de
l'Ouest et à l'Amérique.

Le village roumain est lui aussi pris dans cette problématique. À partir des années 1960, on
planifie l'urbanisation des régions rurales de la Roumanie et la transformation du paysan en
travailleur. Et quelle est la première mesure ? Le changement de l'architecture : la
démolition des anciennes maisons et leur remplacement par des petits blocs ou des
bâtiments d'un plan carré standard pour accueillir plusieurs familles. Certains villages sont
détruits, le cas du Snagov étant le plus connu grâce à l'étude de Vintila Mihailescu (1988).

10
D'autres réussissent à échapper à ce processus, soit grâce à leur positionnement à la
périphérie, soit par l'arrivée de la révolution en 1989.

Tout ce processus d'urbanisation et d'industrialisation des régions rurales est soutenu par
un discours sur la réussite du paysan devenu travailleur. Cette réussite supposait deux
choses : avoir un emploi dans une entreprise et... habiter au bloc, la maison de Y Homme
nouveau. Même si l'espace est souvent très restreint pour une famille composée de trois ou
quatre personnes et plus, avoir un appartement à la ville était un signe de prestige par
rapport à ceux restés à la campagne.

Après la révolution, toutes les pratiques et surtout cet imaginaire sur ce que signifie un
chez-soi sont bouleversés. Il y a plusieurs explications. La première vise la crise
économique qui a déterminé la fermeture des entreprises. Sans emploi, les familles se
trouvent dans l'impossibilité de payer leurs dettes envers l'État. Ils sont donc forcés soit de
partir en Occident pour travailler, soit de migrer à la campagne, chez les parents.
Aujourd'hui il y a des villes anéanties et des villages entiers ont migré en Italie, en France,
etc. L'un des effets de ce phénomène est de revenir et de bâtir une maison à soi, sans
oublier d'y intégrer tout ce qui indique le confort et la richesse : la terrasse, la piscine, la
salle de bain, etc.

La deuxième vise le contact direct avec l'Occident qui change la vision des gens sur
l'habitation et le bien-être relatif à l'habitation. Plusieurs vendent leurs appartements et
achètent des terrains en périphérie des villes dans le but de construire des maisons et de
pratiquer une agriculture de subsistance. Ils continuent à habiter à la ville, mais en
s'appropriant une façon de faire paysanne à laquelle ils ont renoncé pendant leur jeunesse.
Une autre caractéristique est l'apparition dans le médium rural des villas qui souvent sont
des copies plus ou moins adaptées de maisons occidentales.

Dans ce cadre large et très complexe où la maison semble être la matérialisation de la


réussite de l'individu dans les sociétés en transition, nous pouvons nous demander dans
quelle mesure cette nouvelle architecture reflète vraiment un changement fort des pratiques,

II
des savoir-faire et des représentations de l'espace déjà existants chez ses habitants. Les
théories d'André Leroi-Gourhan par exemple semblent impuissantes à répondre à cette
question. Pour lui, l'habitat répond à une triple nécessité :« ... créer un milieu
techniquement efficace...», autrement dit fonctionnel, «assurer un cadre au système
social », c'est-à-dire découper l'espace, le personnaliser et « mettre de l'ordre, à partir d'un
point, dans l'univers environnant» (Leroi-Gourhan 1962:150), c'est-à-dire organiser
l'espace d'une manière centrifuge, en fonction d'un seul centre. Dans ce contexte, il
identifie deux façons d'appréhender le monde : « l'une dynamique, qui consiste à parcourir
l'espace en en prenant conscience, l'autre, statique, immobile, qui permet de reconstituer
autour de soi des cercles successifs qui s'amortissent jusqu'à la limite de l'inconnu. » Mais
cette dynamique semble servir plutôt à la domestication de l'espace qu'à la conquête d'une
identité et d'une reconnaissance de l'habitant par ses semblables. Nous nous rattachons
plutôt à l'idée d'Amos Rapoport qui fait ressortir la configuration et la transformation de
l'architecture du déterminisme physique. Il souligne que «...dans les sociétés primitives et
agraires, les bâtisseurs sont soumis à des nécessités et à des lignes de conduite qui sont
"irrationnelles" du point de vue du climat. Par exemple des croyances religieuses et des
exigences rituelles, des questions de prestige, de rang social, et bien d'autres » (Rapoport
1972 : 28). Nous allons plus loin en lançant comme hypothèse-cadre que dans les sociétés
qui subissent des transformations fortes, la logique pratique de l'extension et de la
transformation de l'espace habitable est reléguée dans l'ombre par l'augmentation des
motivations symboliques, notamment le prestige social ou l'honorabilité individuelle et
familiale à l'intérieur de la communauté (Roux 1976).

À partir d'une région villageoise roumaine qui s'appelle le Pays d'Oas, nous nous
intéressons à la relation entre les pratiques résidentielles et les constructions identitaires
dans leur sens social durant la période de 1970 à 2005. Nous avons choisi cette région
puisque, dans ce panorama de transformation de la société roumaine, elle occupe un lieu
particulier. Premièrement, il s'agit d'une région rurale périphérique de la Roumanie qui,
depuis les années 1970, s'engage dans une ample mobilité du travail activée par les projets
de construction de la nouvelle société socialiste. À cette mobilité correspond, au plan local,
l'apparition d'un phénomène, très accéléré et visible, de construction et de reconstruction

12
massive de maisons privées. Ce comportement bâtisseur est rapidement intégré dans le
discours idéologique de la réussite du Parti et de ses programmes d'amélioration du confort
et du bien-être de Y Homme nouveau^ de la Roumanie socialiste.

De plus, cette réalité locale se prolonge au-delà des bouleversements politiques de 1989.
L'ouverture des frontières amène les habitants du Pays d'Oas à tourner les yeux vers
l'occident qui devient la nouvelle destination de la migration du travail. Ce contexte à la
fois nouveau et ancien (ils changent de destination et non pas de pratique), pousse le
phénomène bâtisseur déjà existant sur place vers une consommation ostentatoire de
l'espace se traduisant par une concurrence ardue « d'avoir la plus grande, la plus belle et la
plus moderne maison » (Certeze, 2005). Dans la rue, les voitures étrangères, conduites dans
leur grande majorité par des femmes, dominent le paysage général et relèguent dans
l'ombre les quelques Dacia, le véhicule national roumain, qui se fait de plus en plus rare.
Dimanche, à l'église, les gens habillés avec le costume traditionnel côtoient ceux qui
choisissent des vêtements modernes, achetés à la ville ou à l'étranger. Le contact avec ce
monde-spectacle du Pays d'Oas est renforcé par le contraste avec l'image tissée par les
ethnologues qui décrivaient toujours cette région comme traditionaliste, « archaïque », et
« réfractaire au changement » (Andron 1977, etc.).

L'objet de cette étude est la nouvelle maison du Pays d'Oas apparue dans le contexte de la
mobilité spatiale à la fois en Roumanie, dès les années 1970, puis en Occident, après 1989.

1
Le concept de VHomme nouveau est central dans les régimes totalitaires instaurés par Adolf Hitler en
Allemagne et par Staline en URSS. L'homme nouveau tel que conçu par l'idéologie stalinienne et repris par le
régime communiste roumain est un homme obéissant, travailleur et surtout au service de l'établissement du
régime. Ce concept est lié à l'idée de contrôle social : l'État doit lutter contre les comportements jugés
déviants, les ivrognes, les fainéants, de vrais dangers au progrès traduit par l'industrialisation accélérée, par la
collectivisation de l'agriculture et la création d'un nouvel habitat, communautaire et urbain. Ainsi, la genèse
de l'homme nouveau va de paire avec les réformes sociales, économiques et culturelles nécessaires aux
changements de l'homme, avec la création d'un environnement bâti approprié et avec la création d'une
esthétique indispensable à la représentation de l'homme nouveau. À l'aide des institutions, des médias, du
législatif, etc., l'État socialiste conditionne les individus en leur imposant une pensée unique et servile. Le
contrôle du revenu, du logement, du ravitaillement et de la culture deviennent les principaux moyens du
pouvoir de construire une nouvelle société et de la peupler d'un être nouveau, capable de faire fonctionner la
machine totalitaire.
La doctrine de l'homme nouveau commune aux régimes totalitaires du XXe siècle n'est pas toutefois
nouvelle. Elle s'appuie sur l'héritage d'une tradition religieuse (le christianisme en la circonstance) et intègre
en même temps une idée laïque de l'homme issue de la révolution française et des mouvements
révolutionnaires du XIXe siècle [Batard-Bonucci et Milza (dir.) 2004].

13
Cette mobilité prend la forme de va-et-vient entre ici et là-bas. 98% des habitants de la
région reviennent dans leur village afin de faire construire une maison et y établir leur
résidence principale. Il s'agit de constructions privées, massives, à deux ou trois étages et
comprenant de 15 à 20 pièces. Les matériaux sont mélangés, l'extérieur est toujours
façonné et l'intérieur reste souvent inachevé. Cette maison ressemble à un trou qui
engloutit tout l'argent gagné par les gens à l'étranger ou en Roumanie. Sa construction est
un processus qui ne s'achève jamais, la maison étant systématiquement transformée en
fonction de ce qu'on a vu à l'étranger, à la télévision ou dépendant de la mode du moment
et de ce que le voisin a fait. Les modèles sont variés et identifiables par leur origine
étrangère : autrichien, français, américain, ainsi que d'autres qui sont des mélanges. Les
clôtures sont des constructions en soi. Le pavage couvre presque toute la cour et s'étend
jusqu'à la chaussée. Entassées dans la gospodaria (la maisnie roumaine), les nouvelles
maisons, impeccables et luxueuses, cachent les anciens bâtiments mal soignés, petits, qui
semblent livrer leur chant du cygne. Sans qu'on arrive à la finir et l'habiter entièrement,
cette nouvelle maison, appelée plus généralement de type occidental, devient « la preuve
qu'on a changé », « qu'on s'est civilisé », « qu'on s'est modernisé » (Pays d'Oas 2004,
2005). Nous l'avons choisie puisqu'elle représente la plus importante façon des Oseni de se
légitimer devant l'autre, que ce soit le voisin, l'étranger arrivé des autres régions de la
Roumanie ou l'occidental. Ici, la notion-clé qui nous aidera à faire ressortir le phénomène
de la construction et de la transformation permanente des maisons est celle du prestige
social.

Cette étude suscite maintes interrogations, la première étant : comment la nouvelle maison
du Pays d'Oas est-elle devenue la plus puissante forme d'expression du changement et de
la mobilité des gens ? Pour répondre à cette question, nous nous référons à la définition de
Michael Vlach qui comprend par le changement un processus d'innovation qui est continu
dans toutes les sociétés. Quoique présent partout, ce processus n'est toutefois pas
homogène. L'originalité de la définition de Vlach consiste à préciser que le changement
peut être plus ou moins rapide d'une société à l'autre, en fonction d'un contexte particulier,
social, politique ou culturel (Vlach 1984). Puis nous porterons notre attention sur la
manière dont cette nouvelle maison arrive à être la façon principale de se légitimer et de

14
s'auto-définir par rapport à l'autre. Enfin, dans quelle mesure la maison des Oseni et leur
besoin de la changer continuellement reflètent-ils l'appropriation des modèles matériels et
comportementaux acquis à l'étranger? Quel est l'impact des institutions locales sur
l'ensemble de la culture matérielle apportée de l'extérieur ?

L'hypothèse centrale est la suivante : dans le cadre de la mobilité spatiale du travail, les
individus développent des comportements qui sont le résultat d'une rencontre dialectique2
entre leurs représentations locales et celles acquises ou parvenues de l'étranger. La nouvelle
maison devient ainsi l'extériorisation de cette rencontre, et finalement, la façon individuelle
et collective d'exprimer un statut nouveau et supérieur à l'ancien. Le concept de statut
signifie pour nous l'ensemble des ressources et des pouvoirs économiques, culturels et
symboliques utilisés par les personnes afin d'affirmer leur position dans le champ de la
société, (Bourdieu 1979 : 128). Loin d'être tout simplement transposée chez soi, la maison
de type occidental dans le sens de forme architecturale et des pratiques d'habitation,
d'aménagement, de réception et cérémoniels qui y sont rattachées est « domestiquée »
(Goody 1979) au sein de la communauté et à l'intérieur des institutions telles que la
famille, le mariage ou l'institution de l'honneur dont le fonctionnement reste encore
traditionnel. À la suite de Jack Goody, la domestication est considérée non pas par le
remplacement d'un modèle local par un autre apporté d'ailleurs, mais comme un processus
« d'ajout d'une importante dimension à bien des actions sociales déjà existantes »
(1979 : 55). Cet ajout n'est pas toutefois passif car il modifie et adapte les deux parties
impliquées qui, dans ce contexte, ne sont plus en opposition mais en complémentarité. Une
fois présents dans la localité, les modèles étrangers de maisons conçues en fonction d'une
idéologie du confort et du bien-être spécifiques à l'Occident sont travaillés, intégrés dans
une réalité locale qui fonctionne souvent sur des principes différents. À leur tour, ces
modèles domestiques commencent à agir sur les habitants et sur le lieu, en le transformant
et en le modelant d'une manière continue. Leur rôle n'est plus passif, ils deviennent le
principal véhicule (Miller 2001) d'affirmation et de communication d'une identité sociale

2
Nous entendons par « dialectique » le dynamisme de « la matière » (dans le sens de Hegel qui incorpore
aussi l'esprit) dont le changement permanent se manifeste par « l'ensemble des moyens mis en œuvre [...] en
vue de démontrer, réfuter, emporter la conviction », adaptation de la définition du Petit Robert (2002).

15
qui cette fois, n'a plus un réfèrent local mais étranger et pluriel, qui suit, dans la majorité
des cas, les trajectoires et les expériences de mobilité de ses habitants.

Nous nous référons aussi à la définition de Julian Pitt-Rivers qui considère que le prestige
ou l'honneur est :
« ...la valeur qu'une personne possède à ses propres yeux mais c'est aussi ce qu'elle vaut au
regard de ceux qui constituent sa société. C'est le prix auquel elle s'estime, l'orgueil auquel elle
prétend, en même temps que la confirmation de cette revendication par la reconnaissance
sociale de son excellence et de son droit à la fierté » (Pitt-Rivers 1983 : 14).

L'analyse de la maison dans le pays du retour et du rapport que les habitants ont avec elle
va nous permettre de montrer que le prestige et l'honneur ne se réduisent pas à une
structuration abstraite, psychologique ou comportementale, mais qu'ils sont intégrés,
activés à l'intérieur du matériel. La maison en tant que matière et symbole devient le
moteur principal de préservation de la cohésion et des dynamiques des sociabilités à
l'intérieur d'une communauté éclatée par la mobilité du travail. C'est elle qui attache, qui
représente, qui aide l'individu à exister en tant qu'être social et symbolique. À l'inverse,
son absence déclenche « la mort symbolique » (Bourdieu 1980) de l'individu. Finalement,
nous allons montrer comment cette maison de type occidental tant désirée, tant rêvée,
échappe au contrôle de ses créateurs afin de les dévorer et de les consommer (Miller 2001).

En considérant l'architecture comme une structure où les mots sont remplacés par le bois,
par la pierre ou par le verre (de Certeau 1980), nous nous proposons d'analyser le discours
architectural, le discours des individus sur la maison, les pratiques de construction et
d'habitation ainsi que le discours sur ces pratiques. Nous abordons la maison dans son
contexte social et culturel pour en faire ressortir la signification dont elle se voit investie3.
Elle est analysée dans son rapport à la fois à l'acteur social et au monde environnant.
Toutefois, les limites de l'approche herméneutique seront dépassées par l'appel à la
pratique, le principal filtre de notre analyse sur l'espace bâti. En nous appuyant sur les
travaux de Pierre Bourdieu, la description analytique des pratiques d'habitation,

À partir de l'architecture new-yorkaise, Michel De Certeau réfléchit sur l'architecture comme texte qu'on
peut lire seulement dans le contexte (1980).

16
d'aménagement et surtout d'utilisation de cette maison nous permettra d'aller au delà du
message transmis, d'une manière intentionnée ou non, par les structures architectoniques.

Nous définissons la maison et sa construction par deux aspects inséparables : l'aspect


immédiat et pratique- lieu pour habiter, dormir, manger, etc., et l'aspect qu'elle représente
en tant que signe, en tant que relation à un sujet et à un environnement social (Althabe,
Nicolau 2002 : 11). Suivant notre hypothèse, il y a un contexte culturel local plus ancien
qui fait contrepoids à la nouvelle mobilité sociale. L'habitant du Pays d'Oas se situe au
cœur de ce croisement, en s'inscrivant à la fois dans une mobilité spatiale plus ou moins
étendue et dans l'appartenance locale encore gérée par des valeurs anciennes. Le
changement permanent de l'architecture, la concurrence discursive qui se manifeste par un
étage de plus ou par une maison de plus par rapport au voisin témoignent de cette rencontre
et nous conduisent à une compréhension de la vie en général des habitants du Pays d'Oas.

Afin de mieux situer notre étude sur la signification de la maison de type occidental du
Pays d'Oas, nous allons développer dans une première partie le cadre théorique. Il sera
structuré en fonction de trois axes. Un premier axe vise le détachement des analyses sur
l'habitat du déterminisme physique afin de se placer dans le champ du social et des
dynamiques identitaires. Le deuxième axe porte sur la maison en tant qu'ancrage dans un
lieu unique afin d'être intégrée dans les cultures de mobilité où domus n'est plus homogène
et stable, mais essentiellement pluriel, dual, mouvant, éclaté. Le troisième et dernier axe
vise une présentation critique de l'ethnographie de la maison traditionnelle roumaine qui a
toujours mis l'accent sur la stabilité de la maison paysanne, sur son caractère représentatif
national, en écartant toute forme de changement et de dynamique locale. Nous porterons
également un regard critique sur la paysannerie en tant que catégorie sociale qui définit un
comportement spécifique relatif à l'espace bâti. Or ici, nous mettrons en évidence que ce
comportement, qui est en fait une construction intellectuelle et livresque, condamnait toute
déviation du cadre-définition axé sur le traditionalisme, l'atemporalité, l'archaïcité et
l'authenticité, des concepts figeants et immobilisateurs. Confrontée à cette fabrication du
paysan roumain, la maison de type occidental du Pays d'Oas est soit condamnée et
qualifiée de comportement social et économique aberrant, soit ignorée car elle ne peut pas

17
représenter un sujet d'étude à caractère ethnographique. Afin de la faire sortir de cette
épistémologie négative, nous allons déconstruire, d'une manière critique, le discours
ethnologique des architectes (parfois devenus ethnologues), et des sociologues sur la
maison paysanne roumaine et ses transformations. Nous allons ensuite présenter la région
du Pays d'Oas afin de saisir son positionnement spatial, historique, économique, social et
culturel à l'intérieur de la Roumanie. Nous terminerons avec la présentation de l'apparition
et l'évolution du phénomène bâtisseur et l'impact que celui-ci a eu sur la société en général.

Nous conclurons cette première partie par l'expérience de terrain effectuée au Pays d'Oas
durant les années 2002, 2004 et 2005. Nous insisterons sur l'évolution interne de l'approche,
de la relation entre l'anthropologue et les individus ainsi que sur les coulisses des incursions
dans la région. Ensuite, la collecte des données ethnographiques (transcription des entretiens,
organisation du matériel photographique ou vidéo) et leur analyse nous permettra de
présenter l'ensemble de l'approche théorique (technique, épistémologique, herméneutique)
utilisé afin d'approcher le phénomène bâtisseur en tant que phénomène social propre à une
réalité non seulement locale mais également nationale caractéristique de la Roumanie d'avant
et d'après 1989.

Dans la deuxième partie de la thèse, nous allons insister sur le contexte de l'apparition du
phénomène bâtisseur et sur son évolution avant et après 1989. L'accent sera mis sur le lien
entre la maison (nouvelle ou de type occidental) et l'expérience de la mobilité du travail
(les travaux saisonniers d'avant la chute du communisme et la migration du travail en
Occident, après). La mise en miroir de la maison là-bas et ici, les manières d'habiter et les
rapports (physiques et affectifs) avec la pluralité d'espace révéleront que, dans le contexte
d'une culture de la mobilité, la relation fragmentée, multiple, mouvante avec le(s) lieu(x) a
des répercussions sur l'individu en tant qu'être social et symbolique. Nous poursuivrons
avec la présentation de la mobilité des formes architecturales, sur la manière dont Tailleurs
est matérialisé dans des modèles de maisons, des matériaux, des décorations et est
approprié, travaillé, adapté à une réalité locale particulière. Finalement, nous porterons
notre attention sur le processus de construction de la maison, occasion de structuration et de
restructuration des liens de sociabilité. Ce sera l'occasion d'insister sur les effets de
l'alternance entre l'absence et la présence du propriétaire et sur la manière de la famille ou
de la communauté de s'adapter à cette nouvelle réalité de la mobilité.

La troisième partie représente le retour sur le terrain, avec la focalisation sur la maison de
type occidental, son intégration dans le paysage villageois et la gospodaria (la maisnie), la
relation entre l'intérieur et l'extérieur, entre en haut et en bas, entre l'évidence et
l'apparence. L'analyse minutieuse de la maison en tant que lieu et objet sera faite en lien
étroit d'une part avec les pratiques quotidiennes ou cérémonielles d'utilisation, et
d'habitation et d'autre part avec le discours des gens sur l'espace, sur les objets, sur leur
signification et leur usage. Nous allons continuer cette troisième partie avec l'impact de
l'importance de la maison de type occidental sur chaque génération de même que sur toute
une culture matérielle déjà existante sur place. Il s'agira d'observer comment la
construction d'une nouvelle identité sociale par le biais du matériel à valeur
représentationnelle correspond soit à toute une destruction de ce qui existait avant, soit à un
recyclage à caractère patrimonial, lui-même tombé sous l'emprise du temporaire, du
provisoire.

Nous nous pencherons ensuite sur l'intégration de la maison dans les institutions locales
essentielles au fonctionnement de la communauté villageoise : la famille (nous allons ici
insisterons ici sur les négociations spatiales des générations), le mariage (à l'intérieur
duquel la maison de type occidental est domestiquée afin de devenir la principale monnaie
d'échange matrimonial) (Diminescu, Lagrave 2001), et l'institution de l'honneur (qui est la
dernière et la plus importante car elle nous amène à la compréhension de la concurrence et
de la volonté de posséder pas n'importe quelle maison, mais une plus grande et plus belle
que les autres). Ici, nous montrerons comment une institution traditionnelle de
réglementation des sociabilités communautaires et du statut de chaque individu à l'intérieur
du groupe - qui traditionnellement avait la vendetta comme forme de manifestation - se
transforme afin d'intégrer et de domestiquer le comportement bâtisseur centré sur la maison
de type occidental. En d'autres termes comment, finalement, la «folie bâtisseuse »,
expression utilisée à toutes les couches de la société roumaine pour nommer le
comportement de construction et de transformation sans fin de la maison du Pays d'Oas,

19
n'est qu'une stratégie inconsciente de maintenance et de renforcement, au sein de la
communauté, de plusieurs types de sociabilités, familiales, parentales, vicinales, d'amitié
ou tout simplement villageoises et régionales.

Les conclusions de notre étude insisteront sur le revers de la médaille. Dans cette
perspective proche de celle de Daniel Miller, nous allons constater que la fabrication de
cette maison d'origine étrangère, façonnée et adaptée à une réalité locale, revêt de lourdes
conséquences. Cette entreprise revêt un caractère machiavélique car elle piège ses
propriétaires dans une course sans fin où elle est transformée, adaptée, retravaillée.
Toujours propre et impeccable en vue d'être admirée et désirée, la maison à l'occidentale
reste froide, distante et consume tranquillement par ses besoins ses propres créateurs en
quête sans fin d'une identité sociale crédible et valorisante.

20
I. P R E M I E R E PARTIE

1. ANTHROPOLOGIE DE LA MAISON. L'INTERACTION ENTRE


L'HOMME ET L'ENVIRONNEMENT BÂTI

1.1. L'habitat, entre nature et culture

En 1881, Morgan exprimait métaphoriquement le lien intime entre l'habitation et celui qui
l'habite : « Dis-moi quelle maison tu habites, comment tu es logé et comment tu as organisé
ta vie intime et je te dirai quelles sont tes mœurs, quel est ton développement intellectuel,
quel rang tu occupes dans la société humaine » (1881). À partir des études sur le quotidien
et sur l'habitat des Indiens de la Méso-Amérique, cet auteur cherche à comprendre leur vie
et leur organisation sociale (Morgan, Introduction 1881 : xviii). Selon Morgan, le principe
social « trouve son expression dans l'architecture et prédétermine son caractère » (Morgan,
V, 2003 [1876]: 105)4.

L'idée de Lewis Henry Morgan selon laquelle la maison en tant que mécanisme physique
reflète et aide à créer la conception du monde (1965) représentera le point de départ de la
fondation de l'anthropologie de la maison. Dans les années 1960, l'architecture se tourne
vers les sciences humaines afin de combler les impuissances disciplinaires dans
l'explication des pratiques que les hommes entretiennent sur l'espace bâti5. Rapoport, qui a

Le titre du livre de même que les dénominations des chapitres témoignent de l'importance accordée à la
relation entre la maison et la vie sociale (Lewis Henry Morgan, 2003, Houses and House-Life of American
Aborigines. Salt Lake, The University of Utah Press. Initialement publié dans IVe volume de Contributions to
North American Ethnology (Washington : Government Printing Office, 1881) et catalogué by the Library of
Congress as : Houses and house-life ofthe Americans aborigines. 1) Indians of North America - social life
and customs ; 2) Indians of North America. Dwellings).
5
L'histoire de la discipline a été dominée par la vision supra culturelle qui met en avant une approche
universelle en décades (la Renaissance par exemple) qui normalise et, implicitement fige l'environnement
bâti, en l'écartant de toute forme de variation et de changement social. L'analyse ne dépasse pas la
description, les typologisations, approches tenant l'individu à l'écart (voir les commentaires dialogiques de
Jean Baudrillard et de Jean Nouvel 2000 : 33-37).

21
une formation en architecture, met en question des théories du déterminisme physique sur
l'habitat humain. Dans son ouvrage, House Form and Culture (1969) la maison est
analysée à l'intérieur de la relation entre l'environnement et la culture. Plus tard, elle sera
placée à l'intérieur de la relation entre l'environnement bâti et les comportements humains
(behaviours). Ce nouveau cadre épistémologique permet la critique du déterminisme
physique, tout en situant les études de la maison dans le champ de la culture (Rapoport
1983)6.

Loin de représenter un élément matériel objectif destiné à être décrit et organisé7, la forme
de la maison devient un concept essentiel à la compréhension des relations sociales et du
rapport que l'individu entretient avec l'environnement bâti8. Vivre dans la communauté et
développer de multiples rapports sociaux affecte la manière dont l'individu agit sur
l'environnement bâti. Dans cette perspective, l'appartenance à une culture ou à une sous-
culture donnée peut l'emporter sur l'impact des facteurs physiques, extérieurs. Le rapport
est réciproque, car, à son tour, le comportement humain peut être affecté par
l'environnement bâti (Rapoport 1973 : 8). A l'intérieur de ce nouveau cadre
épistémologique, un nouveau concept apparaît, celui de demeure (foyer, « home »),
beaucoup plus proche de l'homme en tant qu'actant social, indépendant des forces de la
nature. Il est privilégié à celui de maison (house).

Adepte de l'anthropologie symbolique et culturaliste qui marque les années 1960, Rapoport
propose d'analyser la maison en tant que symbole d'un environnement idéal (1972 : 68).

6
Culture signifie « l'ensemble d'idées, d'institutions et d'activités ayant pris force de convention pour un
peuple ». Ethos représente « la conception organisée du Sur-moi. La conception du monde c'est la manière
caractéristique dont un peuple considère le monde. Le caractère national est « le type de personnalité d'un
peuple, le genre d'être humain qui apparaît en général dans cette société » (Redfield 1953 : 85 dans Rapoport
1973 : 66).
7
II s'opère une critique de toute une littérature ethnographique, géographique et même anthropologique qui
avait décrit l'habitat humain afin d'identifier des types régionaux ou nationaux. Voir surtout les ethnologies
européennes du XIXe siècle et aussi du XXe qui se sont servies de l'architecture paysanne pour démontrer la
spécificité architectonique et implicitement, identitaire, d'une nation. On cherchait à la fois les traits qui
unifiaient l'architecture d'un territoire national et les traits qui la différenciaient des autres. Estimant que le
lien entre l'architecture (vernaculaire notamment car elle représente le lien avec les racines d'un peuple) et
identité nationale est automatique, naturel ou évident, personne ne se demandait comment cette architecture
était réalisée. Afin de justifier l'existence nationale, la recherche des différences entre les nations et de leur
unité internes induit la focalisation sur la culture matérielle à elle seule, toute en ignorant le rapport à
l'homme.
8
Voir le concept de men environment relationship (MER élaboré par King dans Rapoport 1973 : 365).

22
Cette perspective s'articule surtout dans les sociétés où la maison surgit suite à la mobilité
et à la migration. Selon Rapoport, le choix du lieu d'habitation est le plus souvent
accompagné par une quête d'un idéal traduit en images de « good life », d'opportunités
associées à un environnement spécifique, les deux pouvant modifier ou façonner le
comportement des gens par rapport à l'environnement bâti (1973 : 406). La maison devient
ainsi une catégorie analytique, un instrument opérationnel capable d'avancer des
informations anthropologiques sur la configuration des relations sociales et surtout sur
l'identité des gens en contexte de mobilité.

Éloignée de sa carapace matérielle et située à l'intérieur de l'anthropologie symbolique, la


maison révèle aussi son côté eikonique (Rapoport 1973), sa qualité de signe, c'est-à-dire
l'indicateur de la position sociale des gens dans la communauté et de la manière de
déclarer, d'affirmer une identité sociale aux autres. Ainsi, les individus ne sont plus des
simples esclaves de leur environnement. La culture a toujours le dernier mot. Loin d'être
encadrée dans une relation directe, l'architecture devient l'élément de médiatisation
instrumentalisé par la société afin de répondre à la fois aux besoins humains et aux
contraintes de climat. Plus tard, Kent poussera plus loin cette idée en affirmant que
« aussitôt que la médiation est faite, tout le reste est culturel » (Kent dans Moore
2000 : 267). Sans repousser complètement le déterminisme physique, Rapoport propose de
voir l'environnement comme le résultat de la rencontre de plusieurs variables : physiques,
sociales, culturelles (Rapoport 1973:486). Cette nouvelle approche demande une
méthodologie qui dépasse les frontières disciplinaires, en touchant à la fois l'anthropologie,
l'ethnologie, la géographie, l'archéologie, l'histoire et, non la dernière, l'architecture9.

À l'exception de la critique du déterminisme physique, l'anthropologie symbolique de


Rapoport ne partage pas l'idée fonctionnaliste selon laquelle la fonction détermine les faits
sociaux (Malinowski 1989 [1922] et Radcliffe-Brown 1969). Ce qui est déterminant est le

De toutes les disciplines, Rapoport privilégie l'importance de l'architecture dans l'analyse anthropologique
de la maison, choix explicable par sa formation de base en architecture. Ainsi, les approches socio-culturelles
de la maison ne peuvent pas se passer des études en architecture et vice versa. De telle sorte que l'analyse
devait se focaliser plus sur les changements de l'organisation spatiale et de l'environnement bâti que sur des
descriptions normatives des bâtiments qui les plongent dans l'immobilisme et dans des catégories formels très
figées (Rapoport 1973 : 488).

23
type de réponse que l'on donne aux besoins et non pas les besoins eux-mêmes (Rapoport
1972 : 69)10. Même si tout le monde sait à quoi sert une cuisine ou un garage - à préparer
de la nourriture et à entreposer la voiture, respectivement -, cela ne veut pas dire que
l'usage qui en est fait reflétera les fonctions pour lesquelles les pièces ont été bâties ou que
l'usage aura partout la même forme. Les références culturelles et sociales (Lawrence 2000)
semblent plus importantes dans la compréhension de la manière des gens d'agir sur
l'environnement bâti.

Sans nier l'existence des besoins, Rapoport nuance les propos fonctionnalistes en affirmant
« qu'il existe certains besoins permanents qui ne changent pas et d'autres qui changent
(Rapoport 1972 : 110). L'identité, par exemple, représente un besoin qui ne change pas et
qui peut orienter, voire multiplier les choix que les gens posent habituellement sur
l'environnement bâti, s'ils tiennent compte uniquement des facteurs externes tels que le
climat, le terrain, les matériaux, etc. Autrement dit, les critères symboliques tels le prestige
ou l'honneur peuvent l'emporter sur les besoins de base, comme s'abriter ou se protéger
des facteurs extérieurs, idée essentielle pour notre approche sur la maison du Pays d'Oas.

Plus tard, dans les années 1980, J. Pezeu-Massabuau comblera les lacunes des approches
exhaustives de Rapoport, en mettant en évidence le fait que la maison ne change pas
uniquement dans l'espace, mais aussi dans le temps (1983)". Plus qu'un abri physique, la
maison est un abri de nature spirituelle et sociale12 très sensible à tout changement social.
Par exemple, l'industrialisation associée à une intensification des relations sociales en
dehors du foyer a comme conséquence la diminution du rôle de la maison de rencontre et

Plus tard, certains auteurs constateront que la faiblesse du fonctionnalisme consiste dans la définition même
des besoins (Berckley et Lang 2000 : 113). Si on comprend par fonctions les objectifs de l'homme (loger,
manger, dormir, habiter etc.), il est impossible d'expliquer pourquoi souvent ces buts de base de l'homme
sont devancés par des choix initialement considérés comme « non utilitaristes ». Par exemple, l'esthétique
qui, loin d'être additionnelle, peut aussi bien « capturer les qualités du bien-être et de l'enchantement que
délivrer la fonctionnalité et le confort »(Canter dans Moore 2000 : 12).
11
Voir aussi du même auteur La maison, espace réglé, espace rêvé, Reclus, Montpellier 1993 ; Demeure
Mémoire, Parenthèses, Marseille 2000 ; Du confort au bien-être - la dimension intérieure, L'Harmattan,
2002 ; Habiter - rêve, image, projet, L'Harmattan, 2003 ; Eloge de l'inconfort, Parenthèses, 2004 ; Produire
l'espace habité, L'Harmattan, 2007.
1
« Toute maison porte, inscrite dans ses formes, les valeurs techniques, religieuses, esthétiques, spatiales
propres à la collectivité et, par le simple fait d'habiter, les enseigne en permanence à ses occupants » (Pezeu-
Massabuau 1983 : 189).

24
de rassemblement. Une autre conséquence serait la mise en concunence du bien-être par le
besoin de communiquer un « standing » à l'intérieur de la société (1983 : 175).

Après Amos Rapoport, Clifford Geertz explore la dimension sémantique de l'action sociale
en relation avec la culture et avec l'éthos. Les individus et leurs interprétations du monde
«sont gouvernés, même déterminés» par l'ample web culturel (Geertz 1973). La
motivation pour l'action sociale surgit et passe plus par des valeurs culturelles publiques
que par des stratégies et des désirs personnels (Silverman 1990 : 141). Dans ce contexte, la
passivité du sujet par rapport à la nature, contestée par Rapoport, est remplacée par une
autre passivité, issue d'un rapport de soumission à la culture, dans lequel l'acteur assume
l'homogénéité socioculturelle et même, l'hégémonie politique (Silverman 1990 : 141). À
l'intérieur de l'approche culturaliste de Geertz, les individus n'agissent que par les
symboles tout simplement parce que les humains « sont des animaux qui symbolisent, qui
conceptualisent » (Geertz 1973).

L'une des limites de l'approche symbolique et culturaliste de Clifford Geertz qui combine
la théorie littéraire et l'anthropologie culturelle postmoderne est le manque de considération
du rôle actif et du pouvoir de décision individuel. Les individus ne sont que des acteurs.
Contrairement aux individus ou aux sujets qui possèdent le sens du soi, l'acteur réagit en
conformité avec les scénarios prédéterminés, ce qui ne donne aucune chance à l'individu.
Une deuxième limite vise la pratique sociale qui est réduite à une société homogène, sans
contradictions ou ambiguïtés. L'analyse de l'action sociale se produit par l'intermède des
croyances et des valeurs culturelles (Silverman 1990 : 122-123). Malgré l'appel aux
théories herméneutiques (Barthes 2002), Clifford Geertz n'arrive pas prendre en
considération les visions « textuelles » de la création. La définition du symbole donnée par
Geertz revêt un caractère statique et figé. En se revendiquant de Roland Barthes, pour
lequel le texte ne « fixe » pas de sens, il est irréductiblement pluriel (Barthes 1977 : 159),
Victor Turner est plus ouvert, en démontrant la flexibilité et le caractère plurisémantique du
symbole (1975 : 155).

25
Ce qu'il reste à retenir du courant anthropologique symbolique et culturaliste est la
marginalisation, voire même l'absence du matériel. Il pousse à l'extrême la séparation entre
le matériel et le culturel, entre la nature et la culture. L'homme n'est plus une marionnette
de la nature (donc il n'agit plus selon des contraintes extérieures, physiques), mais il est le
produit de la culture (d'une méta-entité qui le contrôle et qui pénètre dans tout geste qu'il
pose sur ce qui l'entoure). Contrairement à l'habitat animal, l'habitat humain ne peut être
compris et lu qu'à l'intérieur du paradigme culturel dans lequel l'homme agit et existe. La
maison n'existe donc qu'en tant que symbole (Bachelard 1957).

Dans les années 1960, les approches structuralistes de Claude Lévi-Strauss sur « la société
à maison», concept élaboré dans le livre La voie des masques (2002 [1964]),
représenteront le premier pas vers une conciliation du matériel et de l'immatériel. À partir
de deux exemples différents, la société médiévale européenne et les sociétés indiennes
nord-américaines (Yurok, Kwakiutl), le concept de « société à maison »13 permet à Lévi-
Strauss d'explorer le lien existant entre les caractéristiques physiques de la maison et le rôle
de celle-ci en tant que symbole qui inscrit les hiérarchies du groupe social1 . La maison en
tant que structure symbolique, structure physique et unité sociale devient ainsi un
instrument d'analyse des relations de parenté et de la structure sociale (Lévi-Strauss 1979,
1983a, 1983b, 1984, 1987, 1991). Selon Lévi-Strauss, la maison peut signifier une

13
Dans un cours tenu au Collège de France entre les années 1976-1982, Lévi-Strauss explore le rôle que les
maisons jouent dans les sociétés à maison (Lévi-Strauss 1984). Il publia une version plus élaborée dans son
essai « Nobles sauvages » (1979b) qui a été repris en tant que chapitre dans son édition révisée, La voie des
masques (1979a). Pour plus de détails, voir Gillespie, éd. 2000 : 23.
14
Voir surtout Waterson (47-68) ; McKinnon (170-188) ; Hugh-Jones (226-252) dans Carsten 1995.

26
« personne morale »15 qui détient des biens matériels et immatériels, elle correspond à des
noms qui légitiment la place de la famille dans la société16.

17
Au-delà des critiques qui lui ont été apportées , l'importance du concept consiste dans la
compréhension de la capacité de la maison d'objectiver les relations de parenté et surtout de
matérialiser toute une dynamique des relations sociales pendant et après le mariage (Lévi-
Strauss 1984: 195) en conformité avec l'évolution du couple et de la famille18. Par
exemple, le vocabulaire de la fondation du couple fusionne avec celui de la maison19. La
maison devient ainsi « technique ou stratégie pour élargir l'idiome de famille » (Birdwell-
Pheasant et Lawrance-Zuniga 1999 : 7). La maison dans les deux acceptions, matérielle et
symbolique, sert aussi à l'installation de l'identité familiale à l'intérieur du groupe social
plus large. La maison agit donc au-delà même des limites des classifications de la famille
(Lévi-Strauss 1987 :210) en stabilisant la position de chaque unité sociale et même de
l'individu à l'intérieur du groupe.

' Entretien pris par Pierre Lamaison dans la revue TERRAIN. La définition plus détaillée est la
suivante : « La maison est d'abord une personne morale, détentrice ensuite d'un domaine composé de biens
matériels et immatériels. Par immatériel, j'entends ce qui relève des traditions, p a r matériel, la possession
d'un domaine réel qui peut se traduire, comme chez les Indiens de la côte Nord-Ouest qui m'ont
essentiellement servi de référence, par des sites de pêche qui sont la propriété traditionnelle de la maison, ou
des territoires de chasse. Plus généralement, si on laisse de côté la structure et l'organisation sociale de la
maison elle-même, auxquelles j e ne m'attachais pas dans cette définition, on peut distinguer d'une part des
biens-fonds, dans l'acception très large du terme, d'autre part des croyances et des traditions qui sont
d'ordre spirituel. L'immatériel comprend également des noms, des légendes qui sont des propriétés de
maisons, le droit exclusif de célébrer certaines danses ou rituels, toutes choses qui, à différents égaras,
concernent aussi bien des sociétés primitives que les sociétés complexes, notamment en Europe et dans la
noblesse, dont le modèle (7a « maison de Bourbon », etc.) m'a inévitablement guidé » ( 1987 : 34).
10
Les exemples apportés visent plusieurs coins du monde et une variété de périodes, de la maison médiévale
des nobles en Europe, de la maison numayma des Kwakiutl, du Japon du IXe siècle et de quelques sociétés
d'Indonésie (Lévi-Strauss dans Lamaison 1987 : 34-39)
1
L'ambiguïté du concept consiste dans le fait que « les sociétés à maison » oscilleraient entre les sociétés
basées sur la parente (kin) et les sociétés fondées sur les classes, en leur conférant plus un caractère hybride
(Carsten et Hugh-Jones 1995 : 10) qu'indépendant des autres formes d'organisation sociale déjà définies par
les anthropologues. En fait, il ne donne pas une définition au concept. Il le caractérise, c'est tout (Gillespie
2000 : 37).
,8
Cette dynamique est visible surtout dans l'esthétique et dans l'architecture qui représentent Pobjectivisation
et la fétichisation des relations sociales. La maison n'est pas du tout une structure stable, mais mobile, tout en
suivant l'évolution du couple, voir l'apparition des enfants (Bloch dans Carsten et Hugh-Jones 1995 : 76-79).
19
Maurice Bloch applique la démonstration sur le cas de Zafimaniry, au Madagascar. La similarité avec la
société paysanne de Roumanie est frappante. Bloch précise que « le mariage sans maison est une
contradiction terminologique tout simplement parce que la notion de Zafimaniry de "mariage " est différente
d'autres formes d'union sexuelle, précisément p a r l'existence de la maison. Cela se reflète dans la manière
usuelle de poser la question qui correspond à notre « est-tu marié ? » et qui, littérallement, se traduirait p a r
« As-tu obtenu une maison et de la terre ? » (Bloch dans Carsten et Hugh-Jones 1995 : 70-72).

27
A également lieu un déplacement épistémologique de la maison vue comme unité
homogène et homogénéisante, stable vers un lieu plein de contradictions, de conflits, de
paradoxes (McKinnon 1995 : 170-188). Cette nouvelle réalité révèle en fait le pouvoir de la
maison, sa capacité active de conciliation des conflits du couple par exemple20, en devenant
même «une arme utilisée contre le désordre» (Lévi-Strauss 1983; Janowski, Gogson
1995). Non seulement elle reprend et dissimule le langage de la parenté, mais la maison
« résout » (solving) plusieurs problèmes causés par ce que Lévi-Strauss appelle the
corrosion ofthe «blood ties » (Lévi-Strauss 1983), c'est-à-dire par l'alliance et par les
intérêts de la descendance économique et politique.

Entre les années 1985 et 1986, le concept de «société à maison» et plus largement,
l'incrustation dans le bâti de l'ordre social et identitaire est «expérimenté» à l'intérieur
d'une recherche en Asie de Sud-Est qui donne comme résultat l'ouvrage collectif De la
hutte au palais : sociétés « à maison » en Asie du Sud-Est insulaire, dirigé par Macdonald
(1987). La conclusion est que la maison « e n tant que personne morale est clairement
associée à la hiérarchie. Plus la société est hiérarchique (plus le placement du roi est haut
dans leurs palaces), plus les critères de Lévi-Strauss se vérifient, la maison fonctionnant en
tant qu'unité résidentielle, économique, rituelle et politique » (Macdonald 1987 : 7-8).

Cependant, d'autres auteurs découvrent que l'organisation sociale « à maison » n'est pas
une caractéristique des sociétés hiérarchiques mais qu'elle est aussi présente dans les
sociétés égalitaires. En Asie du Sud-Est, Waterson constate une forte association entre le
high rank et l'architecture du prestige et cela, dans une société où il n'existe pas la notion
de rang ou de classes sociales héréditaires (1996). À l'intérieur de cette nouvelle
problématique, la maison n'est plus passive. Elle devient « le véhicule de naturalisation des
différences de rang » (Macdonald 1987 ; Waterson, Gibson, McKinnon, Hugh-Jones 1995)

À partir de l'idée que la maison est le terrain de conciliation des contraires (Lévi-Strauss 1983), Monica
Janowski démontre que, dans le cas des Kelabits, la résidence est une sorte d'arme utilisée contre le désordre.
L'analyse met aussi en question l'idée répandue du couple comme une unité, comme un tout. Dans le cas des
Kelabits, le fonctionnement du noyau de base de la famille viendrait plus d'une permanente négociation entre
les deux et même, de leur confrontation, le terrain préféré de cette bataille étant la maison (Janowsky dans
Carsten et Hugh-Jones 1995 : 103-104).

28
de même que le véhicule d'affirmation et de communication de l'identité de son habitant.
Malgré la mise en avant de sa fonction symbolique et sociale, l'aspect matériel reste crucial
car les éléments architecturaux de la maison représentent des « unités sociales » (Mauss
2007 [1924-1925]) qui réunissent la vie et la pensée (Lévi-Strauss 1983). Pour
l'anthropologie de la parenté, le rapport entre la maison et le groupe est pluriel et
contextuellement déterminé, « le rôle de la maison en tant qu'idiome complexe du
groupement social, en tant que véhicule de naturalisation du rang, en tant que source de
pouvoir symbolique étant inséparable du bâtiment en soi » (1995 : 20-21).

Dans les années 1980, les analyses de la maison en lien avec la famille se multiplient. Les
approches exhaustives qui, jusqu'alors, insistaient surtout sur l'extérieur ou privilégiaient
l'analyse des sociétés par le biais des approches sur la parenté (surtout dans les études
colonialistes), donnent place à des analyses plus focalisées et empiriques. Le regard sur
l'environnement bâti ne reste plus à l'extérieur des murs, mais entre dans l'intimité de la
maison et dans la vie quotidienne qui se déroule à l'intérieur de l'espace domestique. Les
auteurs ne s'intéressent plus à la relation entre l'espace bâti et la culture ou la société en
général, mais ils touchent directement la manière dont le quotidien domestique participe à
l'intérieur de l'espace de la maison. La distance imposée par la relation (entre la culture et
la nature) est annihilée par l'introduction de la maison dans la dynamique sociale.

Les analyses de la dynamique de la maison et de ses usages se fait en lien avec la


reconfiguration de plusieurs institutions sociales telles la famille ou le mariage, le statut de
la femme, les relations de genre ou la relation entre le public et le privé (Kirkham 1989 ;
Segalen 2000 ; De Wita 1993 ; Birwelle-Pheasant et Lawrence-Zuniga 1999). À partir
d'une mise en miroir des maisons prémodernes et modernes , Laurence-Zuniga trace
l'évolution de la maison d'un centre de production vers un lieu de consommation ;
l'environnement domestique est « commodified » (1999 : 20).

21
Pour éviter les éternelles discussions sur la tradition, Zuniga remplace l'opposition tradition / modem avec
prémodern / modem (1999 : 12).

29
La concentration des études sur la relation entre la famille et l'espace domestique en
Europe s'explique aussi par le fait que l'une ne peut pas être pensée sans l'autre. Familia
(lat.), objets et personnes sous l'autorité d'un chef de famille (Herlihy 1995), Oikos (grec)
(Jamerson 1990) et casa (en catalan) (d'Argemir 1988 : 144) nomment à la fois les
habitants et les biens matériels. En portugais, casa signifie terre, bâtiment, bétails, habitants
et même les défunts (Pina-Cabral 1986 : 38). Kuca (serbe) signifie également bâtiment et
famille étendue. Casa (en roumain) fait aussi référence à la fois au groupe, au bâtiment, aux
terres et au bétail (Paul Stahl 1991). La maison en tant que structure physique ne peut pas
être séparée de la famille. Les deux forment une unité sociale qui « rassemble dans sa
reproduction biologique et sociale les pratiques sociales, économiques et rituelles »
(Birdwell et Zuniga 1999 : 7).

À travers l'analyse des relations de famille et de l'espace bâti, le concept de famille est
central pour la compréhension de la dynamique de la maison. Il permet de voir les
changements de l'espace domestique dans l'espace mais surtout, dans le temps22, d'une
génération à l'autre, d'une période à une autre (Bretell, Sutton 1999). Destinée à durer, à
être partagée et utilisée par plusieurs générations, la maison pré-moderne est
essentiellement un lieu d'investissement considérable dans la reproduction biologique,
économique et culturelle de la famille. Les faits matériels, la durabilité, la permanence et la
localisation fixe conditionnent les stratégies familiales et réciproquement. Investir
matériellement et émotionnellement dans la maison signifie investir dans la famille et dans
sa continuité (Birdwell-Pheasant et de Lawrence-Zuniga 1999 : 12-15).

La construction menée par des professionnels de la construction, l'industrialisation et la


production de masse, de même que l'apparition des maisons de production privées et des
politiques gouvernementales de production des habitations, conduisent à une rationalisation
des patterns du vivre. Le but est la création d'espaces pour vivre quotidiennement qui
soient plus efficients et plus économiques (Tosi 1995) ainsi que la promotion du bien-être
des familles. Les desseins idéologiques se trouvent aussi à la base des projets socialistes de

"* Le titre du livre de Birdwell-Pheasant et de Lawrence-Zuniga, House Life. Space, Place and Family in
Europe, témoigne de cette double articulation de la maison, à la fois dans l'espace et dans le temps (1999).

30
standardisation de l'habitat dans les pays ex-socialistes. L'égalisation des résidences, en
Yougoslavie (Hammel 1967:55-62), en Europe de l'Est (Rasson, Stevanovic et Ilic
1999 : 178), de même qu'en Roumanie (Joja 2000) faisait partie des principales stratégies
d'homogénéisation de la population et du contrôle des relations sociales les plus intimes, la
famille.

Ce que Zuniga apporte de nouveau par rapport à la vision de l'anthropologie symbolique et


culturaliste, est notamment l'importance accordée à l'individu qui, malgré l'impact de la
collectivité, peut déjouer les contraintes d'un espace bâti conçu à des fins idéologiques
précises. L'incorporation des éléments modernes dans les maisons rurales a, selon Zuniga,
des conséquences inattendues. Généralement, les changements sont initiés moins par les
gouvernements mais par les habitants car l'adaptation de l'espace est encadrée et dictée par
des coutumes de socialisation spécifiques au groupe restreint (1999:21). Malgré les
tendances du pouvoir de raser le passé par la destruction de l'architecture, l'évolution de
« l'habitat se soumet plus à une logique de transformation et d'adaptation ». Dans le cas de
Serbie, par exemple, les bâtiments représentent « un compromis entre les attentes
culturelles et les idées personnelles que la population se fait sur comment devrait être une
maison et les ressources disponibles pour la construire » (Rasson, Stevanovic et Ilic
1999:177). Le changement est remplacé par l'idée d'adaptabilité de la maison
(household), dans une société qui est passée de l'organisation de subsistance de type ferme
à l'industrialisation de la production, changement s'étant déroulé parallèlement avec le
passage du capitalisme au communisme. L'impact des deux types de changements a
réorienté l'ensemble de la société, à tous les niveaux, économique, social, politique. Malgré
l'ampleur des changements, Rasson, Stevanovic et Ilic affirment que la majorité des
comportements culturels anciens a été préservé. Plusieurs idéaux culturels et
comportements sont intégrés aux nouveaux contextes (1999: 178). La continuation est
encore plus évidente en contexte de mobilité et de migration. Par exemple, les habitants de
Vila Branca (Portugal) interprètent les nouvelles formes de la maison en accord avec leur
propre logique, en les adaptant d'une manière sélective au spécifique local : « lorsque la
consolidation et l'hygiénisation des fonctions fragmentées maintenant trouvées dans la salle
de bain moderne sont amenées dans la maison, tout en exilant à l'extérieur le cœur

31
traditionnel, les résidents continuent à placer ce qui est le plus polluant à l'extérieur»
(Zuniga 1999: 174).

Mais le changement n'est pas induit uniquement par des éléments extérieurs, étatiques ou
idéologiques. Il est lié aux changements qui interviennent au cœur même de l'organisation
sociale et des institutions sociales fondamentales, la famille, le mariage. L'augmentation de
l'individualisme, l'éclatement de la famille (Segalen 2000) de même que le mouvement
féministe des années 1960 ont aussi un impact majeur sur la configuration et la
signification de l'habitat. La remise en question du travail des femmes, de leur rôle dans le
public de même que le changement de l'idéal de la vie privée, se greffent dans l'espace de
la maison (Booth 1999 : 133). Le passage de la cuisine fermée à la cuisine ouverte se veut
l'expression de l'émancipation de la condition féminine et de la sortie de la femme des
espaces clos ainsi que de son rapprochement de l'espace public" . L'éclatement de la
famille remet également en question l'unicité du foyer car, le plus souvent, le quotidien des
enfants est partagé entre la maison de la mère et celle du père (Segalen 2000). De même, la
transformation de l'institution familiale par l'apparition des nouveaux types de familles
(monoparentales, gaies) remet en question la ségrégation traditionnelle de l'espace
domestique en fonction des catégories sociales de genre ou spatiales, privé-public
(Ginsberg 2008 ; Mondor 1989). Ainsi, pour l'anthropologie de la famille, la distinction
entre house et home n'est plus valable. Home rassemble une sémantique plurielle, de
territoire au sens physique du terme, et de symbole de la famille et des relations sociales
(Shapiro, Hayward 1996). Plus qu'un espace, la maison est du temps, car elle est « le lieu
duquel nous partons et vers lequel nous retournons, ou moins dans l'esprit» (Hobsbawn
1991).

23
Jennifer Craik démontre que l'émergence de la cuisine ouverte moderne dans les années 1920 qui suivait
les principes tayloristes de création d'espaces de reproduction des innovations technologiques ne correspond
nécessairement à une diminution des tâches féminines et de l'isolement de la femme (Jennifer Craik 48-65).

32
1.2. Les maisons ont une vie bien à elles [...] ; il faut réveiller leur âme24.
La maison et l'anthropologie de la culture matérielle

À la fin des années 1950 et 1960, le développement du matérialisme culturel et de la


nouvelle archéologie (New Archaeology) offre une toute autre perspective sur l'espace bâti
et sur l'objet. En réaction aux approches culturalistes et symboliques, le mouvement
britannique de la culture matérielle (material culture) procède à la réhabilitation de l'objet
qui devient ce que le symbole est pour Clifford Geertz, c'est-à-dire « un véhicule » (Miller
2001) par lequel les conceptions publiques constituent et représentent la réalité culturelle
(Silverman 1990: 125-6).

Ayant comme modèle les idées de Roland Barthes sur le texte, les archéologues proposent
une nouvelle épistémologie de lecture de l'artefact qui dépasse les nostalgies des origines et
qui se soustrait à la lecture historique contextualisée de l'objet (Bjornar 1990 : 198). Tout
comme dans le cas du texte, le lecteur de la culture matérielle est incorporé dans la
production du sens, le texte (l'artefact) et les lecteurs étant vus comme des constructs inter-
textuels (Bjornar 1990 : 198). Le sens des choses n'est plus caché dans le passé, mais il est
produit par les confrontations répétées avec les lecteurs car « ce qui est important à établir
n'est pas ce que l'auteur veut dire, mais ce que le lecteur comprend » (Barthes 1972).

À l'intérieur de la valorisation de la culture matérielle, l'architecture est aussi valorisée.


Son analyse doit se faire en lien avec l'usage socio-culturel de l'espace (Ardener 1981;
Gilsenan 1982; King 1980; Berman 1983). Par exemple, Jan Hodder fait une lecture
spatiale de la Kula ring qui, pour Bronislaw Malinowski (1920), est un système d'échange
qui s'opère en Nouvelle-Guinée de l'est, en mettant l'accent non pas sur la pratique, mais
sur la culture matérielle manipulée lors des rituels et sur la structuration matérielle de
l'espace (Hodder 1978 : 295). Jan Hodder montre comment, par le biais de l'analyse des
expressions spatiales et matérielles, le chercheur peut «lire» l'organisation sociale et

24
Nous paraphrasons les mots du gitan Melquiades, personnage du livre de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans
de solitude, 1995 : 18.

33
politique d'un groupe (1978 :211), et comment, finalement, la hiérarchie s'inscrit dans
l'espace bâti25.

Dans l'analyse de la culture matérielle telle qu'opérée par les archéologues de New
archeology, les deux dimensions de l'habitat, spatiale et temporelle, sont prises en compte.
La dimension temporelle inclut le cycle domestique, les structures de la vie historique, la
continuité et les changements subis par les maisons tout au long des générations, etc. La
dimension spatiale rassemble l'organisation de l'espace intérieur, la définition des
frontières spatiales de la maison, la disposition de la maison et ses caractéristiques à
l'intérieur de la communauté, les relations sociopolitiques et économiques entre les sociétés
à maison et leurs voisins à une échelle régionale (Gillespie 2000 : 3). À travers la pratique
et l'action, la maison incarne les relations sociales, économiques, politiques et rituelles
entre plusieurs individus qui peuvent former une collectivité permanente ou temporaire
(Gillespie 2000 : 6).

L'intérêt de l'approche anthropologique afin de mieux étudier la culture matérielle


rencontre un écho non seulement chez les archéologues, mais aussi chez des économistes.
Dans les années 1970, Mary Douglas et Baron Isherwood tracent un pont entre les
anthropologues et les économistes afin d'élaborer les bases de l'anthropologie de la
consommation. Selon Douglas, les biens et le travail ne sont plus abstraits, mais
matérialisent et rendent visible la hiérarchie des valeurs à laquelle celui qui fait son choix
adhère (Douglas 1979 : 5). Au-delà de leur rôle actif d'exposition, les biens ont aussi un
rôle de communication, ce qui les engage à l'intérieur des analyses des relations sociales
(Douglas 1979 : 10). Douglas déconstruit ainsi le concept d'économie rationnelle26 qui ne

25
À l'intérieur de l'organisation sociale primitive, Hodder identifie plusieurs types de sociétés (ayant toujours
comme critère l'espace) : des sociétés hiérarchiques centralisées (213-8) qui mettent en rapport la généalogie
et les divisions territoriales présente en Polynésie, au centre de l'Asie et partiellement en Afrique (Sahlins
1968) et des sociétés non-centralisées. Le chef du premier type habite au centre de son groupe (1978 : 214).
Dans le deuxième exemple, les unités sociales, voire spatiales sont en mouvement permanent (1978 : 218).
Les sphères des relations sociales sont basées sur la contiguïté et sur la distance spatiale (1978 : 226).
" Les théories de la consommation qui parlent d'une consommation marionnette, une créature pour divertir,
ou d'une jalousie consumériste qui engendre la compétition, sans une saine raison, or la consommation qui
mène au désastre etc. sont, selon Douglas, frivoles, mêmes dangereuses. « De telles explications irrationnelles
des comportements de la consommation sont fréquentes tout simplement parce que les économistes pensent
qu'ils devraient avoir une théorie qui est moralement neutre et vide de jugement sinon nulle théorie sérieuse
de la consommation ne pourrait faire preuve de la responsabilité d'un criticisme social. Finalement, la

34
donne aucune liberté à l'individu. La consommation n'est pas nécessairement un message,
mais un système (1979 : 72). L'idée que « le bien est à la fois hardware et software d'un
système d'information dont le principal souci est sa propre performance» (1979:72)
s'oppose radicalement à la dichotomie cartésienne entre l'expérience physique et
psychique.

L'originalité de Mary Douglas consiste à avoir souligné que la culture matérielle possède
un rôle de communication. Elle n'est pas essentielle, mais relationnelle. Les demandes de
l'homme qui est un être social ne peuvent pas être expliquées en regardant uniquement les
propriétés physiques des biens. Les hommes ont besoin des choses pour communiquer avec
les autres. La création, la manipulation de l'objet et sa consommation font partie des
activités sociales (1979:95). La socialisation de l'objet permet ainsi une mutation des
équivalences traditionnelles, de P objet-passif = sujet actif, vers l'objet actif = sujet passif
(Sahlinsl980:72).

Cet inversement permet l'encadrement des comportements de consommation dans un


discours social et leur éloignement des discours négatifs, psychologisants, sur des
comportements compulsifs, irrationnels, donc extra-sociaux. Selon Douglas, l'ascension du
revenu est toujours accompagnée de la tendance à l'augmentation de la fréquence des
événements privés à grande échelle et d'amplification de la consommation des biens. Il y a
toujours cette réaction d'investir dans des biens visibles telle une piscine pour la famille, ou
dans l'acquisition des technologies et l'innovation de l'équipement. Cependant, au-delà de
l'explication économique liée à l'augmentation du revenu, des comportements
excédentaires tels que I'« epidemiologic » (Douglas 1979: 112-113) du comportement
bâtisseur au Pays d'Oas en Roumanie ou du téléphone cellulaire en Angleterre, doivent être
expliqués et analysés à l'intérieur des systèmes sociaux réglementant le status et la manière
dont la distribution de status incorpore les outils de la consommation. Autrement dit,
comment, finalement, les biens, leur structure et leur apparence deviennent des marqueurs
du rang des manifestations et de la personne.

consommation est le pouvoir, mais le pouvoir est assumé et exercé de différentes manières, dans tous les
pays. Une théorie de la consommation doit représenter une flèche focalisée sur la politique sociale » (Douglas
1979:89).

35
Le monde matériel et son fonctionnement sont analysés en rapport soit avec le langage ou
") "7 Oit 9Q

le texte , soit en relation avec le corps , soit en étroit rapport avec la pratique' . Par
exemple, l'idée centrale du livre Handbook of material culture dirigé par C. Tilley et paru
pour la première fois en 2006 et republié en 2007 aux États-Unis, est la suivante : « la
matérialité fait partie intégralement de la culture et il y a des dimensions de l'existence
sociale qui ne peuvent pas être comprises sans elle » (2007 : 1). Le manuel souligne aussi
que l'étude de la culture matérielle s'avère fondamentale pour la compréhension de la
culture dans tous ses aspects, langage, relations sociales, espace ou représentations
identitaires. Un autre exemple est l'étude de Tim Dant, sociologue américain à l'université
de Manchester, qui analyse l'interaction sociale par le biais d'une approche herméneutique
de la culture matérielle (dans Dant 1999). L'exploration de l'objet passe par sa
ressemblance avec le langage, d'où sa principale fonction qui est l'interaction et la
communication30 (Dant 1999 : 2).

Toutefois, le problème avec lequel les archéologues se confrontent est d'ordre


méthodologique car l'analyse empirique des objets et de l'espace bâti doit tenir compte de
« l'interaction-dialectique et recursive entre les personnes et les objets : du fait que les
personnes font et utilisent les objets et que les objets font les personnes » (Tilley 2007 : 4).
Contrairement aux archéologues qui n'ont que l'artefact, l'anthropologue a aussi accès aux
usages de l'objet et de l'espace bâti. À travers l'approche qui surprend l'objet à l'intérieur
des usages qu'on fait de lui, il est possible de montrer comment certains artefacts (chaises

7
Contrairement aux anthropologues culturalistes, les théoriciens sociaux situent l'architecture et plus
précisément la sphère domestique en lien avec la société de consommation. Il s'agit notamment de Jean
Baudrillard (1985, 1988), et surtout d'un auteur si difficile à classer, Michel de Certeau (1990).
28
Selon les conceptions phénoménologiques de Heidegger ( 1977, 1978) la maison est corps et lorsqu'on parle
de l'architecture on parle automatiquement de l'individu car building et dwelling sont inséparables. Les idées
heideggériennes sur l'espace seront reprises par certains anthropologues de la culture matérielle afin de
démontrer que bâtiment, corps et cosmos s'articulent ensemble dans le but d'afficher et de communiquer une
signification matérielle et corporelle par laquelle l'individu représente et vive le monde (Buchli 2002 : 209).
Voir surtout Pierre Bourdieu et son analyse de la maison kabyle (1980 : 441-461).
10
II donne comme exemple l'utilisation de différents matériaux qui peut témoigner de type de relations
sociales développées à l'intérieur d'un groupe. La vitre, impérissable et transparente, crée l'impression de
proximité, de rapprochement. Par contre, le miroir signifie qu'on peut voir mais pas toucher tout comme la
vitre qui impose une censure matérielle mais invisible (Baudrillard 1996 :42 cité par Dant 1999: 63). De
même, la forme de la maison peut témoigner de la mobilité et de la stabilité. Par exemple, la forme carrée,
rectangulaire témoigne de l'ancrage, d'une société de stay-at-home tandis que les maisons aux toits pointus ou
ronds reproduisent les lignes de forme caractéristiques des sociétés nomades (McLuhan 1994 : 125).

36
par exemple) communiquent la position sociale et le style du propriétaire ou de celui qui en
fait usage, comment le mobilier en général possède le sens de l'identité (Robert dans Tilley
2007 [2006] : 221-229). Il s'agit d'apprécier comment, à travers les multiples usages, le
même objet devient porteur et agent de communication de plusieurs appartenances
identitaires (Bromberger 1980).

Daniel Miller31 est celui qui réhabilite l'objet en le situant dans la société et dans la culture.
Malgré son «humilité» (Miller 2005 ; 1987), l'objet est important non parce qu'il est
visible, mais parce qu'on ne le « voit » pas. « La culture matérielle n'existe pas à travers
notre corps ou notre conscience, mais elle est un environnement extérieur qui nous
provoque et qui nous transforme ». Son insignifiance n'est qu'apparente car « l'objet reste
déterminant pour notre comportement et notre identité » (Miller 2005 : 5). Le pouvoir de la
matérialité repose sur l'inséparabilité entre le matériel et l'immatériel32. Contrairement à
l'ethnologie et à l'anthropologie qui ont montré ce que les individus font, il est nécessaire
de montrer aussi comment les objets que les individus font, font les individus33.

À la fois archéologue et anthropologue, Miller marque le mouvement matérialiste


britannique qui mettra au centre de ses intérêts l'étude de la culture matérielle et de la
consommation. Ses idées théoriques sont développées dans l'ouvrage Material Culture and
Mass Consumption (1987) et, plus récemment, dans Materiality (2005). Il dépasse la
séparation binaire classique entre les sujets et les objets, tout en étudiant comment les
relations sociales sont créées à travers la consommation en tant qu'activité. Les idées sur la
culture matérielle sont appliquées sur les vêtements, les maisons, les voitures à l'aide de la
méthode ethnographique traditionnelle qui comporte description et analyse. Les recherches
sont menées dans les Caraïbes, l'Inde et à Londres. La vie humaine est examinée à travers
la relation que l'individu entretient avec les objets, quelle que soit la relation (attachement,
échange, rupture, etc.).

31
II fait des études avec Jiirgen Habermas. Il est aussi influencé par le symbolisme social du monde matériel.
Cela est mis en relation avec le statut et avec les implications sociales du monde des objets. Il mène des
recherches en Asie du sud.
12
Le concept d'agency a été élaboré par Bruno Latour. Alfred Gell élabore le concept d? agency dans le
contexte de l'art et des objets de l'art où ces derniers arrivent à se substituer leurs réalisateurs (1998)
33
How things that people make, make people » (Miller 2005 : 38).

37
L'idée de départ de Miller dans l'élaboration des théories sur la consommation est que nos
cultures sont essentiellement matérielles et basées sur la forme objet (objectform). Ainsi, la
production de masse devient la clé de l'émergence et du fonctionnement des relations
sociales. L'ignorance de cette culture matérielle est expliquée par toute une sémantique
négative de l'objet, ce qui a conduit à sa séparation de tout ce qui relève social et culturel,
pour ne rien dire du spirituel (1987:4). À cet imaginaire «chrétien» s'ajoute la
confrontation et la déconstruction de toute une attitude nihiliste par rapport à deux décades
du marxisme34, « qui avait dominé les sciences sociales et qui avait été utilisé dans les
institutions oppressives afin de produire une perspective alternative relevant spécifiquement
pour les transformations et les développements récents dans les deux sociétés, socialistes et
non-socialistes » (Miller 1987 : 6).

Le nihilisme et Pélitisme des approches sur la société moderne s'expliquent aussi, selon
Miller, par le fait que la culture matérielle a toujours été associée aux arts, à une haute-
matérialité, sans jamais s'intéresser à une évaluation des relations, des rapports à travers
lesquels les objets se constituent en tant que formes sociales (Miller 1987 : 11). Il propose
de dépasser le dualisme matériel/immatériel, jusqu'alors le fondement de la définition de la
société (Miller 1987 : 12) par la restitution de l'objet dans la société35. La réhabilitation de
l'objet oblige en quelque sorte à passer au-delà des frontières de l'espace bâti car l'espace
le plus peuplé d'objets est le domestique. Les yeux toujours fixés sur l'extérieur tournent
encore une fois vers l'intérieur car la maison est « le centre des activités», la base de
développement de réseaux sociaux nouveaux (Miller 1987 : 7).

Tout en écartant l'usage de l'objet en tant que symbole, Miller affirme aussi que son
importance dérive de sa simultanéité entre l'artefact en tant que forme matérielle qui est
continuellement expérimentée à travers les pratiques, et aussi en tant que forme à travers

Miller se détache de l'approche marxiste au sein de laquelle les humains sont réduits aux objets et où à
l'inverse, les objets sont des médiateurs entre les individus (Miller 1987 : 13). Le rejet de ces idées marxistes
reprises et interprétées par Hegel n'écarte pas totalement l'adoption de certaines autres idées de ce
philosophe. L'artefact est important physiquement. Il est un pont entre le monde mental et physique, entre
l'inconscient et le conscient.
Le point de départ de la discussion est la critique de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel qui considère
l'objet comme extériorisation de la culture, une « externalisation » de la culture (Miller 1987 : 4).

38
laquelle on expérimente continuellement notre propre ordre culturel (Miller 1987 : 105). À
partir des ouvrages de Roland Barthes (1972, 2000) et de Michel Foucault (1977), Daniel
Miller réclame et théorise l'autonomie des artefacts. Tandis que le symbole s'engage dans
une relation d'évocation qui dépend du contexte de l'interprétation, l'artefact est une réalité
palpable qui joue un rôle essentiel dans la reproduction sociale (Miller 1987: 107).
Semblable au texte, l'objet, une fois créé, subit un processus d' « objectivisation »36, c'est-
à-dire d'éloignement de son créateur et de multiplication de son sens en fonction des
multiples usages dans lesquels il est entraîné. Il se crée ainsi un « monde externe », culturel,
« par lequel nous nous créons nous-mêmes en tant que société industrielle : nos identités,
nos affiliations sociales, nos pratiques quotidiennes » (Miller 1987 : 214-215).

Contrairement à l'ouvrage de 1987, qui insiste sur la culture matérielle en général, en 1998,
Miller dirige un ouvrage collectif, Material cultures, qui se focalise sur l'espace
domestique. Par une méthodologie ethnographique, il révèle le meaningfulness des objets37.
Par exemple, dans le cas des Estoniens, Sigrid Rausing démontre que l'écart de l'Union
Soviétique s'articule en termes d'appropriation des objets occidentaux (1998 : 207). Les
objets constituent ainsi des signes forts : des trois catégories, « Western-ness », « Swedish-
ness » et « normalité ». La consommation des objets de l'Ouest signifie ainsi à la fois la
réussite et le processus de différenciation du système soviétique (1998 : 208). En ce qui
concerne Coca-Cola de Trinidad, nous avons un exemple de la manière dont la frontière
entre le global et le local s'efface face à la consommation (Miller 1998). Ainsi, l'objet
révèle son rôle de médium et de conséquence des relations sociales uniquement à l'intérieur
de « la fabrique sociale de la vie quotidienne» (Riggins 1994). Pour conclure, l'objet ne

36
Le terme est repris à G. Simmel (1968) qui affirme que les valeurs n'existent pas autrement qu'à travers
leur objectivation dans des formes culturelles
37
Les auteurs présents dans cet ouvrage collectif dirigé par Daniel Miller donnent différents exemples de la
manière dont l'espace ou les objets permettent la création et la dynamique des relations sociales et de
l'affirmation d'une identité sociale ou nationale. Le son de la radio crée dans la maison une sorte de
« soundscape » à l'intérieur duquel les gens bougent et vivent leur vie quotidienne (Tacchi dans Miller
1998 : 26). La radio devient une manière « pseudo-sociale» de créer à la fois le soi social et une sorte de
sociabilité qui est réelle et non pas imaginée. Le son matérialise les relations entre le soi et les autres (Tacchi
1998 : 43). À travers l'analyse de Chevalier sur les jardins britanniques on voit comment les gens intègrent les
formes globales, dans ce cas, la nature, dans la sphère « domestique » (Chevalier dans Miller 1998 : 47-71),
ce qui conduit à une rupture radicale entre la sphère publique et privée (Pellegram dans Miller 1998 : 103-
120). De même, l'usage du papier est une manière pour Pellegram de déchiffrer le message de la hiérarchie
(dans Miller 1998 : 116-117) tandis que les banderoles deviennent pour Jarman une manière de voir comment
on construit l'identité protestante lors des parades en Irlande de Nord (dans Miller 1998 : 121).

39
peut pas révéler sa portée sociale et identitaire en dehors des pratiques sociales dans
lesquelles il est impliqué. Cette idée reprise à Daniel Miller guidera d'ailleurs notre étude
sur la maison, sur l'aménagement et l'utilisation de l'espace domestique au Pays d'Oas38.

Dans un autre ouvrage publié en collaboration avec l'américain Tilley, Miller ira encore
plus loin. Malgré la revendication initiale des études herméneutiques, les deux auteurs
décident de séparer le monde des objets du monde du texte, en affirmant l'autonomie du
monde des objets. Tout comme le monde textuel, les choses font partie d'un système de
signes dont la relation avec le monde social doit être décodifiée (Tilley 2002 :23-55)39.
Malgré la ressemblance entre les mots et les objets, entre le discours et la pratique, Tilley
attire l'attention sur le fait que « a design is not a word and a house is not a text : worlds
and things, discourses and material practices are fundametally different » (2002 : 23).
Tilley poursuit en fait un travail déjà amorcé dans son ouvrage sur Metaphor and Material
Culture (1999), où il cherche à rompre le lien entre le langage et le monde des objets tracé
par les herméneutes et, ensuite, par certains représentants de la culture matérielle. « To be
human is to speak, to be human is also to make and use the things » (Tilley 2002 : 24).

La solution ne se retrouve pas dans l'autonomie totale de l'objet, mais dans un autre
rapport, cette fois avec le corps, car ce dernier est à la fois le producteur du langage et de

38
Les travaux menés à University College of London par Daniel Miller sont repris, aux États-Unis, par Victor
Buchli qui, en 2002 coordonne un volume d'études sur la culture matérielle (Buchli, Victor, (éd.). 2002. The
Material Culture Reader. Oxford, New York : BERGO. Le lien entre Cambridge et Londres est révélé par la
présence de Daniel Miller qui republie son article de 1998, « Coca-Cola : a black sweet drink from Trinidad »
(2002 : 245-53) et de Christopher Tilley avec un article sur les canoës, « The Metaphorical Transformations
of Wala Canoes » 27-55. Ce groupe d'anthropologues qui se situent entre Londres et Cambridge (USA), entre
archéologie et l'anthropologie sont fortement influencés par la tradition de V American folklore studies et sont
proches des archéologues processualistes groupés autour de Ian Hodder). À partir d'une étude des
appartements de l'union soviétique, Victor Buchli, montre comment la culture matérielle est engagée dans la
création de la nation (nationhood). À l'intérieur des études folkloriques, les traditions de la culture matérielle
restent et continuent de matérialiser et de stimuler les réformes sociales durant le XlXè siècle.
L'établissement de l'Union Soviétique prouve une institutionnalisation du sujet. En plus, les réformes
progressistes de Lénine « mettent à néant » l'archéologie en tant que science « bourgeoise » et recréé l'étude
de l'histoire de la culture matérielle en 1919 («Khrushchev, Modernism and the Fight against Petit-
bourgeois. Consciousness in the Soviet Home » dans Buchli, Victor, (ed.). 2002. The Material Culture
Reader. Oxford, New York : BERG : 215-236. Voir aussi dans le même volume Rowlands et Bender
2002 : 7). L'évolution et la valorisation de la culture matérielle en Union Soviétique sert en fait de réforme
sociale (2002 : 7).
39
Voir aussi Barthes (1972) et Baudrillard (1985, 1988).

40
l'objet, ce que Tilley démontre dans l'analyse des canoës de Wala en Mélanésie40. Les
constructions de genre, par exemple, sont plus que de simples articulations de la différence
apriorique entre l'homme et la femme. Elles deviennent quelque chose qui est partagé entre
la personne et les corps, l'architecture et l'espace. La femme et l'homme sont constitutifs
dans la société car les deux sont « formes d'action » (2002 : 27). Les objets ne sont plus
créés en contradiction avec les personnes, ce qui met à l'écart la séparation entre le sujet et
l'objet. Le bâti acquiert ainsi « la force de dire ce dont on ne peut pas dire ou écrire»
(Tilley 2002:28; 1991). Finalement, l'artefact représente «un site multiple pour
l'inscription et la négociation des relations sociales, du pouvoir et des dynamiques
sociales » (Tilley 2002 : 28). Ainsi, pour Tilley, le canoë est un véhicule de transmission
des valeurs et des croyances fondamentales de la société malaisienne (2002 : 30). Il est le
médium pour les contacts sociaux, pour l'échange spirituel et matériel, pour les traditions,
donc pour mettre en relation le passé et le présent. Le canoë opère dans toutes les sphères
de la société. Il est un artefact avec un potentiel symbolique très puissant (Tilley 2002 : 30).
Son utilisation contemporaine et sa construction impliquent, selon Tilley, l'émergence et
l'articulation d'une série de métaphores matérielles liées à la création des identités sociales
visant notamment la relation homme - femme (2002 : 51). Le pouvoir de l'homme est
généré par l'imagerie ouverte du canoë, la distinction entre le haut et le bas visible dans les
danses, etc. « Ainsi, le canoë et son usage révèlent un vrai véhicule du pouvoir et aussi les
relations sociales qu'il crée » (Tilley 2002 : 53). Au moment de la construction des canoës,
on négocie et l'on rend visible un nouvel ensemble de relations sociales. En reprenant les
idées de Tilley, la maison du Pays d'Oas, sa construction et sa reconstruction permanente
peuvent trouver leur sens en tant que véhicule de pouvoir, de stabilisation du statut de
chaque individu à l'intérieur de la communauté, et surtout en tant qu'instrument de
réglementation des relations et des identités sociales.

Tout comme l'extérieur, l'intérieur domestique devient lui aussi aréna de transmission et de
codification de notre propre image pour les autres, à travers l'appropriation de
l'environnement matériel (Garvey 2001 :47 dans Miller 2001). Dans son article sur le

40
« The Mataphorical Transformations of Wala Canoes » dans Victor Buchli 2002 : 27-55, paru la première
fois dans Tilley, 1999, Metaphor and Material Culture, Oxford, Blackwell : 102-32.

41
living-room, Riggins montre comment le soi sédentaire articule son identité sociale et
matérielle, à la fois dans la maison (traditionnelle ou autre) et dans les relations avec les
autres, les voisins, la famille, les étrangers (1994 : 101)41. Cependant, dans le quotidien,
l'intérieur domestique s'avère être loin d'un espace homogène. L'aménagement, le
déplacement des meubles témoignent aussi de stratégies domestiques momentanées,
fragmentaires, qui tiennent plus d'un regard tourné vers soi-même que vers l'autre (Garvey
2001 :66). L'espace intérieur de la maison n'est pas statique, mais dynamique et pluriel.
Marcoux attire l'attention sur la différence entre les objets qui sont mobiles (ils suivent les
traces de son propriétaire qui déménage, tout en créant l'opportunité de la configuration, de
la réparation même de la biographie des individus) et l'espace de la maison qui est
immobile42 (il est pris en possession, abandonné) (Marcoux 2001 : 71). Toute cette
anthropologie du moving home arrive à la même conclusion de la dynamique implicite des
pratiques domestiques, des relations sociales et de l'identité individuelle. L'intérieur de la
maison est sorti de l'immobilisme normatif dans lequel, par exemple, l'ethnographie
classique avait placé le concept général de maison. En plus, la maison ne constitue pas
seulement l'espace physique, elle est ce qui nous habite (Douglas 1991) et qui est
transportable, mouvant partout dans le monde (Petridou 2001 : 90).

L'ouvrage collectif sur la maison et l'espace domestique, paru en 2001 et dirigé par Daniel
Miller, développe davantage la manière dont la maison matérialise les réseaux sociaux et
matériels43 (Tan 2001 : 149-170 ; Drazin 2001 : 173). Cette fonction est visible surtout dans
« les sociétés à maison » où la reproduction sociale et culturelle est encadrée par la
reproduction de la maison (Tan 2001 : 168). Pour Tan, par exemple, la maison a une valeur
d'agency car elle n'est pas seulement l'espace de l'unification du couple, mais donne aussi
la force au couple de mettre sur pied une famille. Elle réagit et modifie ses propriétaires

4I
I1 critique les approches de Baudrillard et de Goffman comme étant non systématiques. Il s'oriente plus vers
Bourdieu qui n'ignore pas les variations, les catégories (Riggins 1994 : 101-147).
Voir l'étude de Marcoux sur le déménagement à Montréal (2001 : 84).
Les études féministes sur l'espace domestique mettent l'accent sur le rôle de la femme. À la suite des
travaux des féministes qui mettent l'accent sur le rôle de la femme dans l'organisation de la vie domestique et
privée (De Vault 1991, Jackson and Moores 1995), Miller accorde plus d'importance à la maison en tant que
agent actif ou equal partner (2001 : 13). Dans la majorité des sociétés à maison (Lévi-Strauss 2004 [1979]),
mettre sur pied une maison signifie en fait fonder une famille, se marier (Chang-KwoTan 2001 : 149-170) ou
établir des relations sociales avec les autres membres de la société dans un contexte de forte pression
idéologique (Drazin 2001 : 173-199).

42
(Tan 2001 : 170). La maison peut aussi bien nier ou refuser des normes venues de
l'extérieur. Elle peut aussi matérialiser la forme idéale de résistance en contexte de forte
pression idéologique (Drazin 2001 : 13). Seule une méthodologie ethnographique de
l'intimité de la maison serait capable de faire surgir une telle signification de la maison,
affirme Miller (2001 : 15). Auquel cas, il faut abandonner l'approche qui sépare les
relations sociales de Y agency de la culture matérielle à l'intérieur de laquelle celles-ci se
produisent (Miller 2001 : 16).

Elaboré à l'intérieur de l'anthropologie de la consommation, le concept d''agency tire ses


racines de la transgression de l'opposition entre les éléments inanimés et animés opérée par
Bruno Latour (1993 : 34). Cela permet de dépasser l'opposition entre l'objet et le sujet afin
de pouvoir étudier les relations sociales qui se bâtissent à travers la consommation de
l'objet et de l'espace en tant que pratique définie (Miller 1987 : 9). L'apport nouveau de
l'anthropologie britannique sur la culture matérielle est que la longévité temporelle d'une
maison et de la culture matérielle peut rendre la maison et les objets actifs,
indépendamment de l'action des gens qui l'occupent ou qui les possèdent. La maison et la
culture matérielle deviennent ainsi des agents capables d'actionner et d'orienter le
comportement de leurs occupants ou de leurs propriétaires (Miller 2001 : 119). Selon les
termes de Miller, « where we cannot possess we are in danger of becoming possessed »
(Miller 2001 : 120).

Ainsi, les objets ou la maison deviennent des « agents de socialisation » (Csikszentmihalyi


- Rochmerg-Halton 1981 : 50-52) ; « des biographies culturelles» (Kopytoff 1986). Plus
loin encore, l'objet et l'espace bâti révèlent leur potentiel « dialogique », de représentation
et de construction du soi-même par rapport aux autres (Douglas 1994 : 9-22). Ce n'est plus
l'homme qui réagit toujours sur l'habitat, mais c'est l'habitat lui-même qui acquiert les
énergies suffisantes de faire de lui un actant (Propp 1970). U agency intrinsèque à l'objet
ou à la matérialité de la maison conduit à l'objectivisation de la connexion organique au

43
processus historique. Dans le temps, agency l'emporte sur intent car les acteurs ne sont plus
conscients ou même n'ont plus le contrôle de leurs gestes44

La majorité de ces études développe les idées de Rapoport des années 1960 pour lequel la
maison est un signe et un témoin de la culture de l'individu qui l'habite. Contrairement à
celui-ci, le rapport de soumission - environnement bâti dominé par l'homme, qui faisait de
la maison et de la culture matérielle des éléments passifs, - rend place à Y agency de la
maison et du matériel qui à son tour peut l'emporter sur la volonté de l'homme (Miller
2001). Cela témoigne en fait de la relation très étroite qui existe entre la maison et
l'homme, entre la maison et le social, lien qui ne cesse de révéler sa complexité et son
potentiel. À partir justement des textes de Roland Barthes et en lien avec le concept
d'agency exploité par Daniel Miller, Olsen Bjornar ira encore plus loin, en déclarant que,
tout comme le texte, la culture matérielle a tout ce qu'il faut pour être indépendante de tout
autre forme culturelle telle le langage, par exemple (1990 : 163-206). La culture matérielle
devient ainsi un espace d'inscription du pouvoir, indépendant du pouvoir du langage et du
contexte (Bjornar 1990 : 197).

L'orientation de Miller vers les théories bourdieusiennes sur la pratique (2000) donne une
autre ouverture à l'analyse du matériel. Sans nier la force de l'objet d'agir sur l'individu, de
l'emporter et même, de le consommer, nous tenons à souligner que c'est dans la pratique
qu'on trouve les sens de l'objet. La structuration de Giddens (1984) ou le concept
d'habitus de Bourdieu (1976) soulignent que la matérialité de la vie domestique est le
facteur central dans la formation et la reproduction biologique, sociale, économique et

44
« The production and use of houses, then, are not just exercices in the practical generation of cultural
forms (critique de Rapoport et l'anthropologie de la maison). They entail the reciprocal influence ofthe
domestic environment on actors who find their daily activities both enabled and constrained by the physical
character of the house an its contents. Houses are encoded with practical meanings denoting proper spaces
for preparing food and eating, sleeping, storing possessions, and the like, but tensions often develop between
meaning and praxis. The search for a solution or accomodation involves family and household members in
producing and reproducing an objective domestic structure thai embodies its own generative principles.
Houses are also encoded with complex symbolic meanings, expressing identity, status and good life, wich,
coupled with their practical dimensions, endow houses with the power to communicate, represent, influence
and teach. This power is reinforced by the conservative character of durable European house forms, which by
their solidity andfixed physicality discourage questioning while lending legitimacy to the practical and moral
orders they represent. They often operate as unobtrusive, « natural » and self-evident containers of human
activity, and frequently appera to be taken for granted by theory occupants » (Birdwell-Pheasant et
Lawrence-Zuniga 1999 : 9).

44
morale (Bourdieu 1976: 118) de la famille. Bourdieu identifie les catégories, l'ordre,
l'emplacement des objets dans, par exemple, les oppositions spatiales dans la maison. Elles
ont comme correspondant d'autres types d'ordre tels le genre et la hiérarchie sociale. La
pratique nous aidera ainsi à déchiffrer dans le tangible le moins tangible (Miller 2005 : 6).

En 1977, Bourdieu lie la structure de Lévi-Strauss à la théorie de la production de la culture


matérielle. L'espace bâti n'est pas seulement pensé en relation avec la pratique sociale qui
est structurée, mais ils deviennent une structure active (Bourdieu 1980 :441-461). Cette
nouvelle perspective élaborée par Bourdieu amène Daniel Miller à souligner que l'objet ne
peut pas être pensé en dehors de la pratique. Plus loin encore, Miller remet en question la
dichotomie objectif/ subjectif par l'identification de la culture matérielle comme médiateur
entre le monde physique et les pratiques, piste reflexive émise par Bourdieu en 1973 (1977)
dans son analyse sur la maison kabyle.

Après la sémiologie de la culture matérielle (Braudel 1992; Baudrillard 1996; Barthes


1973) et ensuite le structuralisme de Lévi-Strauss (1963) qui réévaluent le matériel à
l'intérieur des systèmes symboliques (Buchli 2002 : 10), Bourdieu prête attention à
l'incorporation (embodiment) de l'habitus dans l'architecture. L'architecture devient ainsi
« un set de dispositions inconscientes qui structurent à la fois l'interaction des individus
avec l'environnement bâti et également l'interaction entre les individus » (Bourdieu 1973).
L'analyse de l'architecture et de l'organisation de l'espace ne peut pas être séparée de son
appropriation par la connaissance et par la pratique. Ici, le concept « d'habitus » est
essentiel car il absorbe le paradoxe apparent entre le monde physique et le monde des
symboles. L'architecture tout comme l'objet, sort de son image de fétiche afin d'être
remplacé dans le monde de l'action sociale intégrée à son tour aux études culturelles
(Miller 1987). L'habitus est appris à travers les pratiques interactives, de communication et
d'échange. En reprenant la définition de Bourdieu, l'habitus représente « un set
d'oppositions structurées qui représentent une base pour le simulacre des stratégies en
conformité avec les intérêts, la perspective et le pouvoir » (Bourdieu 1980). L'analyse de la
maison kabyle représente ainsi une démonstration de la manière dont la forme de la maison
offre des preuves abondantes et évidentes de l'interaction entre l'ordre des artefacts, d'une

45
part, et l'absorption inconsciente et la création des formes culturelles d'autre part (Miller
1987 : 105). De la même manière, Outline of a theory of practice de Bourdieu analyse la
culture matérielle comme un ensemble. Ainsi, dans l'espace domestique, où l'opposition
n'exclut pas l'homologie (Bourdieu 1980:452), la séparation entre l'intérieur et
l'extérieur, entre le privé et le public, n'est plus aussi nette45. Ce qui détermine Daniel
Miller à faire appel à Bourdieu et à son analyse sur la maison kabyle, est la capacité de
cette nouvelle approche à concilier la dichotomie épistémologique induite par les deux
grands courants, dominants de l'anthropologie durant la deuxième partie du XXe siècle et
que nous venons de présente, le courant culturaliste-symbolique et le matérialiste-
structuraliste.

Notre analyse de la maison du Pays d'Oas sera donc située entre l'approche de Daniel
Miller sur l'espace domestique et celle de Pierre Bourdieu sur la pratique. Le choix de notre
positionnement épistémologique vient de deux limites, saisies d'ailleurs par les deux
auteurs : l'un, archéologue, obligé, malgré l'appel aux théories textuelles, corporelles ou
symboliques, de se limiter à l'objet, à l'artefact. Vêtu de l'habit de l'anthropologue, Daniel
Miller découvre la panoplie des possibilités offertes par la discipline qui dispose, en plus
des objets et des choses, des pratiques, c'est-à-dire de la fabrication, de la manipulation et
finalement du pouvoir d'action de l'objet sur le sujet. Oui, l'objet a une âme mais celui-ci
n'est pas réveillé que relationnellement. Le deuxième est saisi par Bourdieu, pour lequel le
sens de l'espace n'est pas donné, mais construit, voire tissé à travers la pratique. Ainsi, la
lecture du lieu ne peut pas être directe. Elle passe par le mouvement des sujets, par les
rapports que chaque individu entretient avec l'espace. Plus loin encore, le rôle du lieu ou de
l'objet sert aussi d'intermédiaire car, en tant que moteur et cadre de déploiement des
sociabilités multiples, il a le pouvoir de régulariser la place de chacun dans la communauté.
Nous allons voir que, au-delà de l'apparence ostentatoire et absurde, le comportement
bâtisseur et son résultat, la maison, représentent la manière actuelle de régulariser le
fonctionnement d'une société secouée par la migration du travail.

45
Daniel Miller, Introduction à la section « Consumption ». Dans Buchli (2002 : 237-43). Voir aussi son
article « Coca-Cola : a black sweet drink from Trinidad » (2002 : 245-263) publié pour la première fois dans
Miller (dir.). 1998: 169-87 et republié dans Buchli (2002)Voir dans le volume de Miller, Chevalier
2002 : 25-45.

46
1.3. La maison, un cadre de production et de communication
des identités sociales

L'habitat n'exprime pas seulement les relations sociales ou la structure de la société. Il


incarne et communique des informations sur l'identité des individus. L'architecture peut
témoigner de l'appartenance à un groupe social de même que la différenciation par rapport
à un autre. L'analyse de l'habitat aide à saisir les différences et le statut de l'individu tant à
la verticale qu'à l'horizontale. L'ameublement, les décorations, le nombre de chambres ou
le mobilier communiquent « les nuances de la fortune» (Pezeu-Massabuau 1983 :209).
Cela est valable pour les palais, les châteaux, les appartements des bourgeois de même que
pour les abris les plus modestes (idid : 209).

Au-delà de l'architecture, pour Wilson, la pratique de construction représente aussi la clé de


la domestication de l'espèce humaine. La construction permanente peut être un élément
dans l'émergence du patriarcat, du statut et de la différenciation de classe (Wilson,
1988 : 3). Dans un tout autre registre, la fabrication de l'objet matériel par l'artisan devient
un cadre d'échange et de représentation du soi (Mark 1994 : 66). Les objets façonnés par le
bricolage encodent ainsi des messages politiques profonds qui ne se voient pas, en tout cas
pas dans l'apparence matérielle de l'objet ou dans leur communication (Mark 1994 : 93).
Aussi, Kent pense que la structuration hiérarchique de la société correspond à une
hiérarchisation des formes d'habitation. Cette hiérarchisation se manifeste par la grandeur,
par l'esthétique mais surtout en par le nombre de pièces46 (Kent 2000 : 268, 1990a, b).

Les études marxistes sur la maison en tant que symbole du statut social se placent à
l'intérieur des relations de classe. Dans la construction et l'aménagement de la maison, la
bourgeoisie est plus guidée par un idéal d'être que par les normes étatiques qui

46
Selon Kent, la situation est différente pour les sociétés dites « égalitaires ». Dans ce cas, il n'existe pas de
différences, de hiérarchie ou de spécialisation visible dans l'architecture. Autrement dit, « les champs des
activités et l'architecture sont organisées par fonction et/ou par le « genre » des utilisateurs uniquement dans
les sociétés qui divisent les autres de leurs culture, incluant (1) la différenciation sociale et la stratification
(i.e. la division de l'organisation sociale), (2) les hiérarchies politiques (les stratifications de rang) et (3) la
spécialisation des tâches (par exemple, la catégorisation et/ou la séparation des activités en fonction du
« genre » de l'utilisateur ou en fonction de la tâche accomplie) (Kent 2000 : 269).

47
contrôleraient plus spécifiquement la classe ouvrière (Lubboch 1995). Or, d'autres auteurs
commencent à démontrer que, tout comme la bourgeoisie qui essaie d'exprimer son
individualité (de Grazia 1996) et son aspiration sociale à travers la maison (Davidoff et Hall
1987 ; Ames 1992), les ouvriers ont aussi un idéal de maison qui guide leurs
comportements par rapport à l'espace bâti. Le rapport d'opposition entre les classes est
annihilé car tout individu possède un idéal de maison qui guide les gestes qu'il pose sur
l'espace bâti (Clarke 2001 : 42). Ainsi, la maison devient un agent de différenciation et de
hiérarchisation à l'intérieur de toutes les sociétés.

Cette valeur de représentation et de communication du statut social devient plus évidente


dans les sociétés qui vivent une culture de mobilité. La relation entre la maison et son
propriétaire est fragilisée par une succession d'absences de même que par tout le bagage
culturel et matériel avec lequel l'individu retourne chez lui. Au Portugal, par exemple, le
nouveau statut social se manifeste dans les maisons bâties par ceux qui ont émigré en
France, en Allemagne ou aux Etats-Unis, et qui une fois rentrés affichent leur réussite
(Brettell 1979: 1-20; Bell 1979). Les signes de la réussite se greffent ainsi dans les
matériaux utilisés, dans les accessoires ou dans l'aménagement de l'environnement
entourant : les murs extérieurs sont couverts de céramique, les balcons ont des rambardes
en aluminium et les maisons sont entourées par des jardins fastueux (idem. 1979). Selon
Brettell, la maison ne peut pas être séparée de ceux qui y vivent, d'autant plus au Portugal
où il est impossible de distinguer les concepts de house, household et family (Brettell
1999:67).

En plus de son sens premier, de « domicile », domus (lat.) signifie également « dominate »
ou «dominion» (Danto 1982). Les constructions méditerranéennes représentent souvent
des symboles du pouvoir et de la réussite (rulership et ownership) exprimés et transformés
à travers la possession et la transformation de la maison (Danto 1982 :8 ; Rykwert
1991 : 52). Dans les sociétés européennes, l'honneur de la maison tire ses sources aussi de
l'existence d'un lignage honorable et ancien (Bestard-Camps 1991:56). Chez les
Roumains par exemple, le mot neam représente une source d'honorabilité, à la fois
matérielle et temporelle, indispensable à l'intégration de l'individu dans la société. Cet

48
héritage pluriel peut amplifier ou au contraire diminuer le pouvoir d'exprimer et de
communiquer la réussite acquise par des efforts personnels tels la construction d'une
nouvelle maison.

La maison vernaculaire en tant que signe de la réaussite émerge, selon Zuniga, en lien avec
l'apparition de la bourgeoisie européenne au XIXe siècle et avec le perfectionnement des
technologies. Dans ce contexte, les constructions du milieu rural deviennent de plus en plus
sophistiquées, elles imitent les modèles urbains, tout en encodant en fait la vie privée de la
famille mais aussi l'appartenance à une couche sociale bien plus visible (1999 : 10). Ce
changement marque une rupture avec l'homogénéité des maisons vernaculaires. « Ainsi,
l'influence de la production industrielle, le marketing de masse et de loisir commencent à
rendre la maison plus confortable, tout en changeant encore une fois le sens de la maison »
(Zunniga 1999: 11).

Dans une approche semblable à celle de Zuniga, Duncan procède par le biais d'une étude
anthropologique sur la maison des Maoris, en Nouvelle Zélande, à une critique des visions
apocalyptiques sur l'architecture vernaculaire, qui subit les influences de la ville et les
effets de l'industrialisation. En écartant aussi tout discours esthétique, le geste de
décoration de la maison est placé à l'intérieur de la volonté d'affirmation et de
communication d'une identité sociale. Le changement d'approche aide l'auteur à lire dans
le mur frontal de la maison, qui induit une gradation environnementale à l'intérieur de la
maison, une gradation sociale dans laquelle le chef des hôtes se trouve immédiatement à
l'intérieur de la porte, tandis que le chef d'honneur est près de la fenêtre. Ainsi, la
hiérarchie sociale est greffée dans l'espace, tout comme la position et le rapport entre les
groupes ou individus (Duncan 1973). Par exemple, le paysage peut devenir une manière de
communiquer l'identité sociale (1973 : 392). L'apport nouveau de Duncan réside dans le
fait que le paysage et les objets qui l'habitent ne représentent pas uniquement une volonté
identitaire individuelle, mais aussi l'individu en tant que membre d'un groupe social. Le
paysage devient ainsi un milieu de communication de l'identité sociale d'un groupe. Selon
Duncan, il existe deux niveaux de sens identitaire, l'un « dénotatif » et l'autre,
« connotatif » (1973 : 391-392).

49
La deuxième signification semble la plus importante. Au-delà de la signification générale
de l'objet reconnue et acceptée partout dans le monde, il y a d'autres significations
attachées au même objet liées à des cadres culturels différents et spécifiques, et qui peuvent
briser la communication et la compréhension qui fonctionnent au premier niveau, celui
dénotatif. La mise en comparaison de la signification donnée au paysage par deux groupes
habitant le même village - un groupe appartenant à une classe aisée depuis plusieurs
générations et un autre groupe de nouveaux riches - démontre que les deux groupes
donnent des significations symboliques différentes attachées à des mondes sociaux
différents :
« This connotative identity is not shared by members ofthe Beta landscape who view the Alpha
landscape as run-down and badly in need of repair, and its residents as downwardly mobile.
Similarly the large, spanking new, colonial-style houses and symmetrically arranged gardens
which to the Bata symbolize prosperous country living are viewed by the Alphas as cheap,
ostentatious, and generally in dubious taste » (Duncan 1973 : p. 394).

L'identité connotative des objets et des paysages intégrant aussi les gens est essentielle
pour l'identité individuelle et de groupe. « En fait c'est une façon de contrôler le groupe
tout en le différentiant de l'autre » (Duncan 1973 : 394). La question du consensus est
primordiale car chaque groupe, avec son propre statut et sa propre identité, doit partager et
négocier un ordre local établi historiquement. La communication du sens connotatif d'un
espace public est facilitée par des signaux flagrants en forme de signes facilement
reconnaissables par un groupe. Ce que Duncan élabore pour le paysage et pour les objets
est aussi valable pour la maison qui trouve des significations différentes d'un groupe à
l'autre, en fonction des références socio-culturelles de chaque communauté. La conclusion
de Duncan est que pour se faire accepter par un groupe, il importe d'adopter ses stratégies
d'affirmation identitaire, le même comportement et les formes matérielles encodant le
message de l'honorabilité et de la réussite, qui peut être déchiffré et compris par tous les
membres du groupe. L'exemple classique de la difficulté d'adopter les stratégies de l'autre
groupe est le type social nommé « les nouveaux riches ». Si une personne est ridiculisée par
le groupe auquel elle aspire, c'est parce les objets dont elle s'est entouré échouent (Duncan
1973 :400). En d'autres termes, ceux de King, le comportement (behaviour) de cette
catégorie sociale ne se conforme pas à un ensemble de normes institutionnalisées intériorisé

50
en tant que partie de la socialisation culturelle, ou respecté à cause d'un système de
sanctions (King 1973 : 384).

Dans les travaux de King et de Duncan, l'analyse des relations sociales est fondée sur la
relation entre l'espace et la hiérarchie. Le souci de standing social est parfois tellement
important qu'il peut amener les individus à ignorer la réalité économique, le climat, la
culture et même la valeur des formes traditionnelles (Duncan 1973 :261). Dans le cas de
Duncan, c'est le paysage qui confère une identité sociale à un groupe. Aux États-Unis, c'est
le paysage et la localisation à l'intérieur des villes qui donnent une identité sociale aux
individus. Au-delà de l'évidence de l'instrumentalisation de l'espace (bâti ou non) afin de
situer l'individu dans une hiérarchie sociale et symbolique, le problème est, tel qu'Amos
Rapoport le signalait un peu plus tôt, « d'identifier les indices d'un tel statut et de l'identité
sociale qui sont utilisés afin d'indiquer ceux qui se conforment et ceux qui sont exclus »
(1972).

Tout en reconnaissant la portée sociale et symbolique de la maison, sa capacité


d'« extérioriser et de symboliser la place dans la hiérarchie sociale de ceux qui la
possèdent », Simon Roux appelle lui aussi à la prudence car « il est souvent difficile, ou
facile, de trouver la correspondance entre une forme matérielle, une décoration, et la valeur
de représentation sociale qu'on lui attribuait » (Roux 1976 : 27). Le plus grand danger est
lorsqu'il n'y a pas d'autres informations qui confirment cette signification identitaire.
Malgré ce danger, Roux reconnaît le fait que, depuis l'Antiquité, la montée dans la
hiérarchie sociale se traduit de la même façon : l'agrandissement de la maison ; l'emploi de
matériaux nobles ; l'appel aux architectes et aux artistes pour la décoration ; l'importance
privilégiée pour la façade ; la disposition des bâtiments ou des espaces intérieurs destinés à
la réception tels que les antichambres ou le salon (Roux 1976 :28). Or le danger d'une
lecture obsessive de l'honneur dans toute forme matérielle peut être contourné par une
analyse de l'objet ou de l'espace bâti en lien avec les usages et les discours.

À travers l'histoire et à travers l'analyse de plusieurs couches sociales, Roux met en


évidence l'existence du souci de standing dans toute époque, à tous les niveaux de la

51
société. Par exemple, au Moyen Âge, « le souci de différenciation chez les paysans se fait
en rapport avec la maison du seigneur qui, aux yeux de gens simples, traduit le niveau de
richesse et les pouvoirs économiques du seigneur» (Roux 1976 : 134 - 5). Pour cette
période, les éléments qui traduisent la richesse et le rang social sont le nombre de pièces, la
grandeur de la maison (Roux 1976) et sa décoration extérieure47. Par contre, à l'époque
moderne, la hiérarchie sociale parisienne s'exprime par l'entassement des objets et du
mobilier dans un espace insuffisant. Cette manière apparemment irrationnelle
d'aménagement de l'intérieur domestique « indique en fait le rang social » et « qu'il est
plus important de montrer ses biens que d'aménager son logement le plus confortablement
possible » (Roux 1976 : 151).

Contrairement à la maison paysanne médiévale, la maison rurale du XVIIIe siècle a comme


modèle la maison paroissiale ou le presbytère qui marquait le rang. « Certes, la maison
paysanne avec ses bâtiments d'exploitation ne pouvait directement copier le presbytère,
mais l'on imagine bien que furent repris, lorsqu'une famille pouvait se payer une maison
plus belle, tel détail d'ornementation, telle forme, telle commodité qu'on pouvait voir chez
le curé» (Roux 1976: 176). En plus de sa fonction économique et sociale, la maison
paysanne sert aussi d'outil de différenciation de l'autre afin d'acquérir un statut respectable
à l'intérieur de la communauté. En plus de la grandeur, du nombre de chambres, le choix
des matériaux des maisons vernaculaires se fait aussi en fonction du rang social et moins en
fonction des ressources extérieures. Au village de Beauvaisis, Pierre Goubert lit la
hiérarchie villageoise dans la variété de taille, de forme de la maison. Par contre, la logique
de la hauteur associée à la réussite s'inverse dans les logements ouvriers où, plus on est
haut, plus on est pauvre (Roux 1976 : 199). Dans les appartements, les pièces de réception,
les balcons et les grandes fenêtres classent socialement les individus (Roux 1976 : 233).

Suite à l'analyse de Roux, nous retenons plusieurs aspects : premièrement, le souci de


différenciation et d'affirmation du standing n'est pas spécifique aux couches sociales aisées

La hauteur de la maison, les armes accrochées aux murs, la décoration externe synthétise tout ce qui est
précieux aux yeux des gens de la fin du Moyen Âge. L'élévation à la verticale de même que les armes
exposées parlent de la puissance seigneuriale qui est une synthèse de force militaire, de masculinité et de
richesse (Roux 1976 : 151).

52
ou à la ville. Il est intrinsèque à tout groupe social, que ce soit à la ville ou à la campagne,
en haut ou en bas de la société. Un second aspect qui diffère d'une époque à l'autre, d'une
société à l'autre, est la forme de la communication et de l'affirmation du standing. En dépit
de ces variations, la maison est toujours l'une des principales cibles d'objectivation d'un
statut de l'individu et de la famille à l'intérieur de la société.

Plusieurs auteurs, intéressés par l'étude des dynamiques identitaires dans les sociétés
totalitaires ont mis en évidence la capacité de témoigner et surtout de communiquer
l'identité et le pouvoir. Le pouvoir s'exprime essentiellement dans la grandeur et dans la
hauteur des bâtiments, des monuments, dans la préférence pour des matériaux forts et
indestructibles tels que le béton et l'acier. Par exemple, en Union soviétique de même que
dans les pays communistes, le béton matérialise l'essence de la nouvelle société socialiste
telle que décrite par Hrusciov. Les édifices en béton sont forts, monumentaux. En plus, le
béton est révolutionnaire parce qu'il est le résultat de l'industrie lourde. Il est aussi gris, la
couleur des travailleurs (Khmel'nitskii 2007). Contrairement au verre, par exemple, ou au
bois, qui renvoient à la tradition fragile et périssable, le béton est « masculin », âpre, viril
(Glendenning & Muthesius 1994 : 92), massif et immobile, matérialisation du progrès et du
matérialisme socialiste (loan 2004 : 147-148).

Mais la grande architecture ne constitue pas la seule cible des sociétés totalitaires. La
communication du pouvoir par l'architecture qui marque l'espace public touche
l'architecture vernaculaire ou privée. Le dernier bastion de la résistance, le foyer, doit être à
son tour « structuré » et réglementé afin de refléter les principes idéologiques. L'analyse de
Buchli sur l'Union soviétique, plus précisément sur la sphère domestique des maisons
issues des projets architecturaux socialistes, révèle en effet plusieurs aspects. Pour les
agents de la réforme, la sphère de la vie domestique, et plus particulièrement la maison,
représente le lieu où les restructurations fondamentales de la société devaient se passer et se
matérialiser : la mise à néant des différences de classe et la libération de la femme. Il
démontre finalement que l'apparition de cette nouvelle architecture « arrose » des nouvelles
divisions et antagonismes sociaux (Buchli 2002:210). Tout comme la construction, la
destruction est l'autre facette de la même monnaie : celle de la mise en scène du pouvoir et

53
d'une volonté d'affirmation d'une nouvelle identité sociale, économique et politique. Le
cas roumain de la destruction par les communistes du centre bucarestois rappelant la
période d'entre-deux-guerres, sert en fait à la construction de l'image du réalisme socialiste
(losa 2000). En milieu rural, les projets d'ampleur des années 1980 de reconstruction du
village roumain visaient en fait une restructuration sociale en conformité avec l'idéologie
égalitariste du vivre en commun. Plus récemment encore, la destruction du Buddha par les
talibans, de même que celle des deux tours World Trade Center a ébranlé le monde entier
non seulement par la violence des actes, mais par la dimension symbolique des objets
détruits. Le premier représentant un symbole du patrimoine mondial, le second un symbole
du pouvoir et de la réussite américains, impossibles à soumettre ou à toucher.

1.4. La maison éclatée. La mobilisation du chez-soi enraciné

En Europe, « l'ethnologie de la maison » des dernières années insiste sur la manière dont
l'espace exprime le changement social et l'expérience de la mobilité48 (Erny 1999). Le bâti
devient ainsi l'expression de « la juxtaposition des deux modes d'habiter, qui bien que
contradictoires révèlent la rencontre des cultures différentes, l'une rurale et traditionnelle,
l'autre urbaine et occidentale» (Aubert 1999: 54-58). Par exemple, les études sur les
dynamiques sociales des populations Boni en Guyane française permettent de constater la
manière dont l'espace se multiplie afin d'exprimer les aspirations sociales, et comment la
pratique d'habiter la même pièce continue d'exister (Aubert 1999 : 54-58).

Au XIXe siècle (Perrot 1987) et, pour certaines sociétés rurales de l'Europe centrale et
orientale, jusqu'à aujourd'hui, la maison est une affaire de famille, son lieu d'existence et
de rassemblement (Mihailescu 2007). Elle incarne aussi l'ambition du couple et la figure de
la réussite. Famille et foyer sont intimement liés (Perrot 2001 :80) car, comme plusieurs
l'ont déjà démontré, fonder un foyer, c'est habiter une maison. Dans le contexte du
développement des moyens de transport, de l'amplification des différentes formes de
mobilité, la maison ne peut plus être envisagée dans un vocabulaire statique, d'ancrage, de
stabilité, d'unicité. Elle devient un « système de lieux » (Lévy 2001 : 9) qui génère « un

48
Nous faisons principalement référence aux chercheurs de Strasbourg qui, depuis 1999, travaillent sur la
maison et sur l'habitat.

54
style de vie » partagé, segmenté, divisé. « L'éclatement du territoire » correspond au
développement des réseaux de circulation, d'arrêt, de partage de différents styles de vie
(l'habitation permanente, le loisir, le retour, etc.) (Pinson 2001 : 23). Même à l'intérieur de
la maison, on peut s'évader, on peut partager notre intimité avec le monde avec lequel on
est connecté par la télévision, par l'Internet, par le téléphone (Appadurai 1986), etc. « La
maison-monde» (Pinson 2001 : 81) remet en question non seulement l'habitat, mais
également le concept d'habiter la maison. À la mobilité virtuelle s'ajoute la mobilité du
travail, la migration, l'adoption de plusieurs styles de vie qui trouvent leur expression dans
des maisons différentes. La force du lieu n'apparaît plus dans son unicité et dans son
enracinement, mais dans son caractère multiple des lieux « pratiqués, connus, honnis,
rêvés » (Lévy 2001 : 9, introduction au Pinson et Thomann 2001).

Dans le contexte où la littérature ethnographique roumaine a toujours privilégié et le fait


encore, l'image de la maison rurale ancrée dans un lieu unique et dans une temporalité
séculaire et, finalement, l'image d'une maison - témoin indubitable d'une identité nationale
et d'une culture homogène, comment analyser les nouvelles constructions qui se
rapprochent plus d'un nouveau paradigme où Yunilocalité se multiplie, étant remplacée par
des termes tels plurilocal, double attachement, secondaire/principale, etc. ? Que se passe-t-
il donc avec cette maison dont le propriétaire est de plus en plus mobile, aussi absent que
présent, aussi dispersé qu'ancré? L'examen de la littérature sur la migration s'avère
nécessaire afin d'observer comment le passage de la stabilité vers la mobilité affecte la
relation entre l'individu et la maison.

Dans la littérature de la migration qui émerge dans les années 1980, en France notamment,
la maison du pays d'accueil représente le point de référence afin de comprendre et
d'expliquer la dynamique sociale et identitaire des migrants dans le pays d'accueil. Prise à
l'intérieur d'une approche centrifuge, cette maison est toujours regardée en miroir
(Villanova et Bonin 1999), tout en restant périphérique49. Résidence secondaire (Rémy

49
L'ouvrage D'une maison l'autre dirigé par Philippe Bonnin et Roselyne de Villanova regroupe un
ensemble d'articles focalisés sur la signification du chez-soi dans le contexte de la double résidence. Le mot
central de ces études est « bilocalité » défini par Jean Rémy en deux termes : « primarité » pour la maison du
pays d'accueil et « secondarité » pour la maison du pays d'origine. Dans le contexte de la mobilité des gens,

55
1999 : 315-345), elle est l'inverse de ce que représente la maison du migrant dans le pays
d'accueil. « Le double espace à l'inverse » ou « asymétrique », c'est-à-dire maison petite et
pauvre en France = maison grande et luxueuse en Turquie ; pauvres en France = riches
dans le pays50 (de Villanova et Bonvalet 1999 : 235-237), ouverte en France = toujours
fermée ou non habitée au pays (de Villanova, Bonvalet 1999: 213), témoigne non
seulement d'une manière de vivre « entre-deux » (Diminescu, Lagrave 1999), mais surtout
d'une dynamique identitaire (Pinson 1999 : 85) qui fait des immigrants une catégorie
sociale à part (Sayad 1991). L'homogénéité et la stabilité traditionnelles qui caractérisaient
le chez-soi sont remplacées par « les hybridations matérielles, faites des mélanges d'objets,
de dispositions mobilières et immobilières, de pratiques domestiques diverses » (Pinson
1999:85).

Pour les migrants, la sémantique de la maison « secondaire » est multiple : « forme de


sécurité, de prévoyance familiale marquant la fin de la précarité » , ultime refuge52 en cas
d'échec, témoignage de réussite individuelle53, lieu de retraite5 , lieu de loisir (Ortar 1999 :
141; Tome 1994 : 93-107) durant les vacances d'été ou espace privilégié afin de célébrer le
mariage ou la naissance d'une nouvelle famille55, maison construite pour préserver les
attaches au pays ou pour y retourner. La maison secondaire est dynamique, sa signification
changeant à cause de la remise en question des projets individuels du départ et de la
succession générationnelle (Pinson 1999 : 71). Dans le cas des immigrants marocains, les

la maison se divise entre « ici » et « là-bas » et il se développe des logiques spécifiques d'habiter et
d'organiser l'espace (Rémy dans Bonnin et Villanova 1999 : 315 - 345 ); Voir aussi Hammouche (2007),
notamment le chapitre « Investissement minimum ici, ancrage là-bas » : 58-59.
50
« Par ailleurs, les familles turques locataires en France sont également, dès les premières années,
propriétaires au pays, de même que les Portugais étudiés dans les enquêtes PDP : ils habitent un logement
modeste en France mais possèdent une habitation spacieuse et luxueuse au pays. Les 42% d'immigrés turcs
qui détiennent une maison dans leur pays sont majoritairement logés en HLM en France » (Villanova et
Bonvalet 1999 : 235-237).
51
Le cas des Portugais immigrés en France, recherche menée par Villanova et Bonvalet, en 1986 (1999).
52
Conçue grande, elle pouvait héberger temporairement, en cas de besoin, les parents âgés et les enfants
mariés à la recherche d'un logement (Villanova et Bonvalet : 1999 : 226).
53
« ...ils faisaient construire des immenses maisons dans leur région d'origine et ces témoignages de réussite
individuelle n'avaient rien de comparable avec ceux de l'immigration actuelle » (Villanova et Bonvalet :
1999:224).
Pour les Marocains, la maison du pays est « lieu de retraite», « l'expression d'un demi-retour pour les
parents » (Pinson 1999). Voir aussi les maisons des Portugais et des Luso-Français (Maria-Alice Tome 1994).
Le cas des Tunisiens de France qui retournent temporairement au pays pour les vacances, pour voir la
famille et troisièmement, pour « se marier, pour construire une villa ou monter un projet» (Rimani 1988 :
133).

56
parents, les premiers arrivés en France, considèrent la maison du pays d'origine comme
« le lieu de la retraite », ultime lieu de regroupement de la famille. Pour leurs enfants, la
référence change : la résidence secondaire est située à la périphérie des grandes villes
françaises56. Elle n'est plus ancrée dans la stabilité et ne subit plus un investissement
symbolique permanent (Pinson 1999 : 85-87) et de longue durée. La cohérence initiale du
chez-soi se voit ainsi bouleversée. À cause des multiples investissements différents d'une
génération à l'autre, le système résidentiel devient un summum des lieux, soit abandonnés,
soit acquis et construits, soit modifiés. Ainsi, les priorités de chaque génération génèrent
des vraies rocades de sens et d'usage (Pinson 1999 : 74-75) ou un double renversement,
pour adopter la formulation de Jean Rémy, où la maison secondaire devient principale et
l'inverse (1999).

La maison secondaire est aussi la résidence de campagne ou de province, opposée à la


résidence principale, située dans la ville. Malgré son caractère secondaire, la possession
d'une deuxième résidence s'accompagne d'une pratique de bricolage plus importante que la
seule possession d'une résidence principale (Bonnette-Lucat 1999:120). Cette attention
particulière s'explique par le fait que le propriétaire se permette un degré plus grand de
liberté. La maison secondaire devient ainsi espace de défoulement des passions et de
l'imagination freinées dans l'habitation principale. La maison secondaire est bricolée et
aménagée avec plus d'attention que la maison principale. Souvent, l'investissement est
supérieur à celui qui est fait dans la résidence principale. En observant les pratiques de
construction et d'aménagement et la manière dont les habitants s'y positionnent, la maison
dite « secondaire » devient en fait la vraie résidence (Bonnette-Lucat 1999 : 136-137).

Lorsqu'on parle de bilocalité, les deux termes deviennent encore plus fragiles. La
complémentarité des activités menées dans les deux résidences est si grande qu'il est
impossible de les penser en opposition. La maison principale de même que secondaire, d'ici
et de là-bas, de la ville et de la campagne, ont la même importance, mais chacune à sa
manière (Ortar 1999 : 143). Les deux termes sont tellement liés l'un à l'autre qu'il est

56
Pour plus de détails sur ce type de « maison secondaire », voir les travaux de Roselyne de Villanova (1994,
1996), Daniel Pinson (1988, 1995), Rabia Bekkar (1995), Anne Gotman (1988), Philippe Bonnin (1991,
1994).

57
impossible de faire une classification. Souvent, la possession d'une maison « secondaire »
peut conditionner ou orienter les choix du propriétaire dans le lieu principal d'ancrage, d'où
« toute l'importance affective prise par ces maisons » (Ortar 1999 :154).

Dans le contexte de l'immigration, bilocal signifie aussi « le double espace, avec les
pratiques résidentielles qui y sont attachées, celui du pays d'accueil et du pays d'origine »
(de Villanova et Bonvalet 1999 : 215). Sans représenter l'objet d'étude, la maison du pays
d'origine s'intègre à une analyse des trajectoires résidentielles entre ici et là-bas. Le
déplacement du regard ethnographique insiste sur cette maison au moment où son
propriétaire quitte le pays d'origine, tout en la plaçant parmi les plus importantes raisons
pour partir. Ensuite, le regard se détache afin de se focaliser sur leur situation en France et
sur le rapport avec le pays d'origine. Il s'opère ainsi un regard indirect, filtré par le
positionnement spatial et affectif que les propriétaires absents opèrent dans un autre espace
que la maison du pays d'origine . Ainsi les auteurs arrivent à la même conclusion que celle
d'Ortar, c'est-à-dire « la production de la maison (du pays d'origine) réoriente la dépense,
modifie le temps libre et le cercle des relations dans le pays d'accueil » (1999 : 242).

Afin de mieux comprendre la signification et le fonctionnement de la maison


«secondaire», certains auteurs placent l'analyse à l'intérieur du concept plus large de
domus. Cette proposition méthodologique a ses propres défis. Le plus important est la
définition classique de la domus58, toujours unilocale et reflet d'une société plus stable.
Comment récupérer ce concept qui a représenté le cœur des études ethnographiques de la
maison rurale partout en Europe et le placer dans le nouveau contexte où le style de vie est
essentiellement mobile ? À travers une déconstruction du terme, Bonnin démontre en fait
qu'il est facile d'instrumentaliser ce concept car, contrairement à ce que l'on croyait,
l'unilocalité n'a jamais été la condition sine qua non du fonctionnement de la domus. Au
contraire, il y a toujours eu des formes de mobilité induites par l'occupation ou par la
reconfiguration de la famille en fonction des morts ou des mariages (1999 : 26-28). Cela

Voir l'article de Villanova et Bonvalet (1999 : 216-217). Dans son livre Maisons de rêve au Portugal,
Villanova et Raposo offrent une image beaucoup plus complète de la maison du pays d'origine car les auteurs
se placent dans la société d'origine (1994).
La domus est l'entité tricéphale composée du groupe domestique, la maison (le bâtiment) et l'ensemble de
ses ressources (Bonnin 1995 : 22).

58
n'empêche pas toutefois que sa signification actuelle, son fonctionnement et son usage dans
le contexte de la mobilité de plus en plus grande ne soient pas ambigus59. Cette ambiguïté
est d'autant plus grande dans le cas des immigrants et de leur rapport avec le pays
d'origine. Ce caractère instable se manifeste par exemple dans le fait que cette maison n'est
jamais finie, toujours transformée et adaptée. Cette ambiguïté induite par le passage de la
définition atomique de la domus60 à une autre, éclatée (Bonnin 1999) ne peut non plus être
séparée des transformations de la famille traditionnelle (Segalen 1995). La multilocalité, le
double attachement ou les délocalisations successives l'emportent sur l'unique
appartenance61. Qu'il s'agisse des familles d'immigrés ou des familles qui vivent dans la
ville tout en gardant le lien avec le village des parents, ou qui se font construire des
maisons de loisirs, le rapport entre l'individu et l'espace change. Il en est de même pour la
signification de la domus.

Nous allons retenir plusieurs aspects. Toutes ces études sur la bilocalité et la secondante,
sur la multilocalité, arrivent à la conclusion que la multiplication ou le morcellement du
lien maison-habitat induit automatiquement une reconfiguration des attaches sociales et,
implicitement, de l'identité des individus. De plus, la pluralité des lieux liés entre eux par le
tissage des chemins entamés par les propriétaires, fait surgir une autre vision sur le chez-soi
qui n'est plus enracinement, mais relation entre des « sites irréductibles l'un à l'autre et qui
ne se superposent absolument pas l'un sur l'autre» (Foucault 1986 :23). Ou, au contraire,
les deux attaches sont tellement interreliées, qu'il est difficile de les classifier en fonction
de leur importance dans la vie des habitants (Ortar 1999).

Un deuxième aspect est la vulnérabilité de la classification hiérarchique de la double


appartenance des immigrants, secondaire pour la maison du pays d'origine et principale
pour celle du pays d'accueil, qui est généralement conditionnée par le regard centrifuge que

59
Villanova et Bonvalet, dans Bonnin et Villanova (1999 : 227).
60
« Ce n'est qu'en articulant dans une même analyse la famille, son habitation et ses ressources, qu'avec la
prise en compte des durées longues de l'existence, et en franchissant les barrières du ménage nucléaire qu'une
explication se présentait » (Bonnin 1999 : 20-22). En Roumanie, le terme de gospodaria traduit par Paul Stahl
sous le terme de maisnie a la même définition tricéphale : la maison (la construction), le groupe domestique et
l'ensemble des biens (terres, bétails, etc.) (Stahl 1978 : 92-93).
61
La redéfinition de la notion de domus s'opère non seulement dans les contextes de la migration d'un pays à
l'autre, mais aussi dans le cadre de la mobilité ville - village, cas qui ne fait pas l'objet de notre étude.

59
ft")

le chercheur, placé au centre, pose sur les deux types d'habitat . D'ailleurs, ce regard du
centre est déjà critiqué (Bonnin 1999; Arbonville et Bonvalet 1999 :64), en affirmant que
seule une bonne connaissance de la culture des immigrants pourrait permettre de
comprendre les gestes, souvent définis comme irrationnels, que les gens posent sur l'habitat
(Bonnin 1999 : 20). Même si certains auteurs sortent de la classification afin de parler tout
simplement de « bilocalité », l'approche méthodologique reste la même, le chercheur se
situant toujours au centre63 en utilisant les récits de vie ou les témoignages des émigrés
pour éclaircir la nébuleuse du pays d'origine64.

De Villanova et Raposo font exception en focalisant la recherche sur les maisons de rêve au
Portugal (1994). La démarche inverse soutenue par le positionnement du chercheur dans la
communauté d'origine dévoile la pluralité des enjeux que la construction et la possession
d'une telle maison entraînent, et le fait que la mobilité n'implique pas seulement un
changement de l'environnement physique, mais également l'intégration et l'appropriation
d'un nouvel environnement social65 (Santelli 2001 : 115). Son «utilité» à l'intérieur des
projets plus ou moins longs ou dynamiques d'une génération à l'autre n'est rien par rapport
aux implications identitaires sur ses propriétaires qui oscillent entre l'absence et la
présence. Ainsi, « la résidence du pays d'origine - considérée jusque-là comme secondaire,
temporaire, dépourvue de sens - a pu devenir, au cours du temps, la plus importante (de
Villanova, Reite et Raposo 1994 : 228).

" La majorité des études sur la communauté turque en France, par exemple, se focalise sur la problématique
de l'installation, de l'intégration dans le pays d'accueil. La maison et les investissements immobiliers dans le
pays d'origine restent secondaires malgré le fait que les maisons d'origine des emigrants turcs sont parmi les
plus connues en raison de l'ampleur de l'investissement, de leur grandeur et de leur luxe. Pour plus de détails,
voir Rollan et Sourou (2006).
Les premières enquêtes sur le problème du ménage dans une situation d'immigration se déroulent en
France. L'enquête menée en 1986, Peuplement et dépeuplement de Paris (PDP), histoire résidentielle d'une
génération portait entre autres sur la communauté portugaise, turque, africaine (de Villanova et Bonvalet
1999: 213). Ou celle de Bonin qui se situe en France afin d'entreprendre ses recherches sur la double
résidence chez les Turcs (Bonin 1999). Citons également le cas de l'étude de Caroline Leite qui s'intéresse
aux enjeux familiaux de la double résidence, tout en s'appuyant sur une recherche menée auprès de la
population portugaise résidant en France (1999 : 295-313). L'auteur y développe le changement du statut de
la femme produit dans le contexte de la double résidence.
C'est le cas même de Villanova et Bonvalet qui élaborent leur recherche sur les immigrants portugais, turcs
et africains à partir de la France (1999 : 213-214).
6
Emmanuelle Santelli montre comment les itinéraires spatiaux de plusieurs générations d'immigrants
algériens en France et le choix des nouvelles résidences impliquent la (re)configuration de la réussite sociale
des immigrants dans le pays d'accueil (2001).

60
La classification pourrait être remise en cause aussi par un autre effet de la mobilité des
gens qui non seulement préservent la maison d'origine, mais qui font construire une ou
plusieurs autres maisons dans le même village. Les Bonis par exemple abandonnent leurs
maisons anciennes afin d'en construire une autre, dans le même village, qui s'avère être un
compromis entre la maison traditionnelle avec parois latérales et la maison créole
surinamaise (Aubert 1999 : 54). Comme dans le cas des immigrants turcs, portugais ou
tunisiens, la maison issue de la migration du travail dans la ville est plus grande, plus
luxueuse et plus moderne, contrairement à l'autre qui est plus petite, modeste et aménagée
d'une manière traditionnelle. Au-delà de la forme et de l'apparence, les deux résidences ont
chacune sa propre signification : « la construction traditionnelle devient généralement une
réserve où sont entreposés les objets à valeur émotionnelle et rituelle forte (...). Par
opposition, la maison contemporaine recèle des symboles urbains comme des lits, un poste
de radio, un réfrigérateur ou un téléviseur (même s'il n'existe aucun réseau électrique) »
(Aubert 1999 : 58). Ainsi, affectivité vs rationalité, passé vs présent, rituel vs quotidien,
position vs exposition, semblent encadrer les deux résidences dans des cases inconciliables.
Or, la majorité des auteurs signale l'impossibilité des propriétaires de se débarrasser ni de
l'une ni de l'autre. La fonction, l'usage et la symbolique des deux résidences doivent être
plus complémentaires qu'antagoniques, égales et non pas hiérarchiques.

Quel est le rôle de la maison d'origine, pourquoi cet attachement est-il si fort ? Comment le
lien est-il préservé dans le contexte où la relation individu (la famille) et espace habité est
brisée ou morcelée par l'alternance présence - absence du propriétaire? Nous allons
proposer une anthropologie de la maison centrée cette fois sur la signification de l'habitat
du pays d'origine dans le contexte d'une absence plus ou moins longue de son propriétaire.
Ce sera l'occasion de voir si le changement de perspective implique automatiquement une
remise en question du qualificatif de secondaire appliqué à la maison d'origine. L'adoption
du regard papinien66 inverse automatiquement les priorités, l'habitat du pays d'accueil
devenant ainsi secondaire ou juste un repère en miroir afin de mieux saisir le sens, le rôle et
l'utilisation des maisons construites dans le pays d'origine.

Nous faisons référence à l'ouvrage de Papini, Gog, où le lecteur est confronté à un monde à l'envers, le
monde du personnage, Gog, lui-même inhabituel (1932).

61
En adoptant cette démarche, la maison « secondaire » s'avère plus importante qu'on ne le
croyait car, en l'absence de son propriétaire, elle devient (re)présentation de celui qui n'est
pas sur place. Or, afin de révéler cette sémantique impliquant non seulement l'individu,
présent ou absent, mais la collectivité entière, le regard inverse n'est rien sans une analyse
en profondeur de l'articulation de cette maison dans la société d'origine. À la suite de
Bonnin, nous proposons une analyse de la maison du Pays d'Oas à trois niveaux. Le
premier niveau est celui du capital localisé qu'elle représente; le deuxième, le niveau de
l'espace habitable, fonctionnel, comme instrument nécessaire aux pratiques domestiques
quotidiennes et festives, répétitives ou exceptionnelles. Enfin, celui d'expression
symbolique et identitaire (dans le sens individuel et collectif) dont la maison est le support
(Bonnin 1995 :23)67.

Un autre concept qui surgit est celui de « maison du retour » (Pinson 1999; de Villanova et
Raposo 1994; de Villanova 1988) dont la signification est également multiple en fonction
du facteur générationnel. Résidence principale pour les parents, secondaire pour les enfants
intégrés dans la société française, cette maison, toujours située dans le pays d'origine
(Portugal, Maroc, Turquie, Espagne, etc.) a ses propres caractéristiques. « Plus grande et
luxueuse qu'en France, dotée des matériaux apportés d'ailleurs, la France, duplicitaire car
elle se conforme à la fois à la tradition et à la modernité, cette maison semble affronter le
centre et refuser de se placer dans la périphérie. Son usage et sa signification oscillent en
fonction du changement d'attitude des propriétaires qui passent de la certitude à l'hésitation
pour aboutir parfois au renoncement » (Bonnin 1999 : 79). Elle est aussi lieu de focalisation
des économies épargnées pendant les années de l'émigration, espace de regroupement de la
famille. La maison peut devenir, par contre, pour les jeunes, un appendice d'un lieu
principal situé en France, lieu de loisir et d'affirmation de la réussite de la famille ailleurs
(Bonnin 1999:85-86).

Contrairement à ce qu'on le croyait, la notion de domus n'a jamais été unilocale, mais plurilocale (Bonnin
1995 : 26-27).

62
Pris dans cet « archipel résidentiel » (Remy 1999), le migrant n'est pas passif. À part sa
valise (de départ ou de retour), il amène avec lui toute une expérience et la transplante dans
chaque lieu où il s'arrête. Tout comme l'individu, le lieu est transformé, travaillé, adapté
(Sayad 1964). Abdelmalek Sayad renverse l'approche centriste, en attirant l'attention sur le
fait que l'étude de l'immigré ignore l'émigrant. Comme si « son existence commençait au
moment où il arrive en France, c'est Y immigrant - et lui seul - et non Y émigré qui est pris
en considération» (1999 : 56). Positionné dans le pays d'origine, Sayad analyse tout le
bouleversement social et identitaire du paysan algérien lors des déplacements en masse et
de force des années 1950 (Sayad et Bourdieu 1964). Il montre comment une intervention
externe dans la structure de l'habitat détermine d'une manière brutale les transformations
du mode de vie et des normes culturelles (Sayad et Bourdieu 1964 : 153). Plus important
encore, il est clair que la modification de l'habitat traditionnel accentue ou affaiblit les liens
familiaux, en déterminant l'apparition de solidarités d'un nouveau type, fondées sur le
voisinage et, avant tout, sur l'identité des conditions d'existence dans les bidonvilles
(Bourdieu et Sayad 1964 : 119).

Plus tard, Sayad intégra l'analyse de la situation du migrant dans un long processus de
transformation et d'adaptation qui commence d'ailleurs dans le pays d'origine (Sayad
1999 : 56). Alors, la recherche doit prendre en compte, d'une part, les variables d'origine,
c'est-à-dire « l'ensemble des caractéristiques sociales de dispositions et d'aptitudes
socialement déterminées, dont les émigrés étaient déjà porteurs avant l'entrée en
France »68; de l'autre côté, les variables d'aboutissement, c'est-à-dire « les différences qui
séparent les immigrés (dans leurs conditions de travail, d'habitat, etc.) en France même »
(1999:57-58). Les deux, les variables d'origine et d'aboutissement, sont égales et
impliquent une approche et une méthodologie similaires. L'abandon de la hiérarchisation
de valeur entre les deux parties, leur positionnement enchaîné et non pas en opposition,
facilite en fait la compréhension des gestes que l'im(é)migrant pose durant son périple, tout
en les sortant du discours négatif, discriminatoire et accusateur. La grande et luxueuse

(SR
Ces caractéristiques permettent « d'apprécier la position que l'émigré occupait dans son groupe d'origine,
comme l'origine géographique et/ou sociale, caractéristiques économiques et sociales de ce groupe, attitude
du groupe, du sujet lui-même à l'égard du phénomène migratoire, telle qu'elle est établie par la tradition
locale d'émigration, etc. » (Sayad 1999 : 57).

63
maison du pays d'origine, par exemple, se retrouve à l'intérieur du discours négatif, étant
traitée d'investissement fou, irrationnel et absurde. Le jugement devient plus aigu si on le
met en rapport avec les pratiques d'habitation en commun, souvent décrites par les auteurs
de l'immigration, dans le pays d'accueil. Entre ici et là-bas, le propriétaire, absent ou
présent, se confronte à une double réprobation. D'une part, il se confronte à la réticence de
sa propre société69. Que ce soit l'envie ou le désir, cette maison de rêve ou rêvée (de
Villanova 1994) est toujours entourée de sentiments forts. D'autre part, dans le pays
d'accueil, les pratiques résidentielles sont clairement condamnées car elles représentent un
affront à ce que le pays du centre « attend » de l'immigré, un travailleur utilisant l'argent
gagné d'une manière raisonnable.

Or, l'investissement ostentatoire dans des maisons, qui souvent ne sont pas finies ou
habitées, défie toutes les lois de l'économie en termes de profit et d'augmentation du
revenu qui implique automatiquement une amélioration de la situation sociale. Sans
abandonner entièrement les critiques de Sayad, nous pensons qu'une bonne connaissance
de l'autre facette de la situation peut donner une cohérence aux pratiques résidentielles dans
le contexte des cultures de la mobilité. À l'intérieur de leur contexte social, culturel et
politique, ces phénomènes trouveront leur logique et finiront par sortir du langage négatif.
Nous allons voir dans le cas du Pays d'Oas comment la mobilité du travail tire ses forces
d'un passé local qui oriente et qui, parfois, oblige les Oseni à ne faire qu'un seul choix,
celui de revenir et de construire, de construire et de repartir. Ce style de vie partagé entre la
construction de sa maison et les allers-retours entre ici et là-bas entraîne des répercussions
immenses non seulement sur le pays d'accueil mais également sur le pays d'origine. Sous
l'action humaine, les lieux changent parce que les individus changent. Car immigrer ne
signifie pas seulement se déplacer, partir ou revenir, mais surtout, si nous paraphrasons
Sayad, prendre avec soi son histoire, ses traditions, ses manières de vivre, de sentir, d'agir
et de penser, sa langue, sa religion ainsi que toutes les autres structures sociales, politiques,
mentales de sa société, bref, sa culture (1999 : 18).

Cette réticence ne vise pas seulement la maison, mais aussi l'ensemble du comportement de l'émigré
(Sayad 1999 : 83-84). La réticence peut être aussi inverse. Les immigrants qui, dès le retour dans leur pays,
n'arrivent plus à s'intégrer. Voir aussi Lefort et Néry (1984).

64
Cette mobilité totale amène certains auteurs à identifier même des modèles et des
comportements transnationaux, summum des pratiques économiques d'interaction, des
croyances culturelles, des hiérarchies de classes et identités ethniques qui se localisent sans
tenir compte des frontières70 (Basch 1994 ; Kearney 1996). Les approches transnationales
soutiennent que la migration et l'envoi d'argent devraient être analysés localement, en
termes de niveaux de développement du mouvement transnational, de décisions à mettre
sur pied une maison dans le sens total de household, de l'implication du changement de la
structure du groupe domestique et de participation de la communauté71 (Cohen 2001). Dans
le contexte d'une approche locale, cette fois dans le pays d'origine, l'étude du
fonctionnement et de la sémantique du householding peut être révélatrice.

Bien avant les Européens, les anthropologues américains de l'école de Chicago soulignent
et définissent les articulations sociales et culturelles en contexte de mobilité. Au début du
XXe siècle, les anthropologues s'intéressent au comportement de l'immigrant dans le
dessein de le faire sortir du réductionnisme biologique et raciste et le replacer dans le
quotidien social (Thomas et Znaniecki 1918). La description des récits de vie se plie sur des
trajets spatiaux individuels72, l'analyse de la décomposition et la recomposition de
l'organisation de la famille dans le pays d'origine va de pair avec le vécu dans le pays
d'accueil (Park 1921), etc. Au moyen de la psychologie sociale, Thomas et Znaniecki
attirent l'attention sur l'importance de l'individu ou des groupes qui l'emporte sur l'accent
mis par les anthropologues européens, allemands notamment, sur les classes, sur les codes
et les structures, bref, sur des « facteurs objectifs» (1984). À l'intérieur de ce nouveau
cadre épistémologique naît une sociologie de l'immigrant, articulée en rapport avec la
désintégration de la société traditionnelle et la réintégration des acteurs dans une nouvelle
structure sociale, celle de l'immigration et de l'individualisme capitaliste. La famille est
privilégiée car elle est, selon les auteurs, la clé de voûte de la société paysanne. La

Il y a une différence entre les effets de la migration transnationale sur le lieu d'origine, d'une part, et les
effets de la migration interne et de la migration permanente. En opposition à deux autres types de migration,
la migration transnationale se définit par un mouvement circulaire entre les communautés qui envoient et qui
reçoivent de l'argent, typiquement situées dans des Etats différents, et par l'engagement des migrants dans des
réseaux sociaux qui transcendent les frontières géographiques et politiques (Basch 1994 ; Guamizo et Smith
1998 ; Massey 1994 ; Rouse 1991).
71
Ces études visent surtout la migration transfrontalière Mexique - États-Unis (Cohen 2001 : 954-967).
72
Voir le cas du Polonais Wladeck (Thomas et Znaniecki 1984).

65
désintégration de ce que les auteurs appellent familial solidarity dans le pays d'origine
(Thomas et Znaniecki 1984 : 67) engendre la désintégration de toute une société.

L'adaptation de la famille d'immigrants dépend, selon les auteurs, non pas de la structure
familiale spécifique à la société d'accueil, mais essentiellement de ce qui se passe dans le
pays d'origine. L'échelle d'adaptation est différente en fonction de la distance du pays
d'accueil. Plus le pays, ou la ville, est proche, plus les relations se maintiennent. Le résultat
est une adaptation plus facile, mais une intégration plus réduite. Plus le pays est loin, plus
l'adaptation devient difficile alors que les chances d'intégration augmentent. L'explication
est l'éloignement de l'individu de l'influence de la famille (Thomas et Znaniecki
1984:75).

Il en va de même pour le rôle de la communauté sociale. Par exemple, l'abandon de


l'agriculture et la prolétarisation représentent d'autres causes, mais secondaires. Dans le cas
des Polonais et de leur migration aux États-Unis à la fin du XIXe siècle et au début du
XXe, l'analyse de l'immigration passe par le filtre d'une contextualisation de la situation
des paysans avant le départ, ce qui permet de mieux expliquer le parcours des gens et aussi
leur façon d'agir dans le pays d'accueil. L'imbrication des approches historiques et
anthropologiques mène à un premier travail où sont tracées et décrites les expériences
subjectives des immigrants, des groupes minoritaires ou marginaux. Le trajet ne sera pas
compris sans l'encadrement des deux théories de l'organisation et de la
« désorganisation sociale » analysées dans le pays de départ. Selon les deux auteurs,
l'immigration des Polonais, leur intégration dans le pays d'accueil et surtout, les cas de
déviance, ne peuvent pas être compris en dehors d'une réalité vécue par les immigrants
dans le pays d'origine. La désintégration de la société traditionnelle polonaise, surtout de la
famille traditionnelle et de la communauté à cause des changements, explique beaucoup
plus adéquatement la rupture spatiale des gens et leur départ. Ainsi, la « désintégration » de
la société traditionaliste a des effets incroyables sur la situation des Polonais dans le pays
d'accueil. La rupture sociale semble beaucoup plus importante que la rupture spatiale. Le
passage d'une société traditionaliste vers une autre, moderne et individualiste, transforme

66
les immigrants et cette transformation prend souvent la forme d'une « dégradation », vision
qui, par la suite, sera contestée et critiquée.

L'approche de l'école de Chicago fait sortir l'immigrant du champ des préjugés ou des
schémas. Il n'est plus défini comme un homme marginal, un hybride culturel, partageant
deux cultures distinctes. D'où, le besoin de conceptualiser non seulement l'acteur qui se
trouve au cœur de la rencontre de plusieurs mondes, mais aussi le processus social et
culturel qui se déclenche suite à cette rencontre. Qu'on l'appelle transculturation,
interculturation, métissage, acculturation ou traduction73, le rapport entre l'individu et les
lieux n'est pas passif. Ils agissent l'un sur l'autre de manière réciproque.

De tous les concepts qui émergent, nous allons nous attarder sur celui de traduction que
Clifford Geertz définit à l'intérieur de la production ethnographique et de l'écriture de
l'autre. Pris entre deux cultures, la sienne et celle de celui qu'il étudie, l'ethnologue est
contraint de transformer le sens des phénomènes qu'il observe pour les rendre intelligibles
à ses lecteurs. Traduire « ne veut pas dire un simple remaniement de la façon dont les autres
présentent les choses afin de les présenter en termes qui sont les nôtres (c'est ainsi que les
choses se perdent), mais une démonstration de la logique de leur présentation selon nos
propres manières de nous exprimer» (Geertz 1986:16). En sortant de l'écriture
ethnographique, nous allons constater que l'acteur, pris dans une situation de mobilité,
opère le même type de traduction de l'expérience vécue ailleurs dans sa propre culture,
traduction qui lui permet de la rendre intelligible, accessible aux siens74.

Contrairement au scientifique, le but du migrant est l'opérationnalisation de ce qui est


différent à l'intérieur d'un système culturel qui a sa propre logique et son propre
fonctionnement. Lors des arrêts plus ou moins temporaires, il compare, évalue, critique,

73
Pour une analyse détaillée de ces concepts, voir Turgeon dans Ouellet (2003 : 383-402).
4
Tel que nous l'avons déjà constaté, les études sur les immigrants dans le pays d'accueil soulignent la
manière dont les arrivants essaient de s'adapter à la nouvelle situation et de concilier (ou non) la culture du
centre avec leurs propres convictions, ce qui conduit à une mutation des modèles originaires et des pratiques
cohérentes dans leur société de départ. Le facteur générationnel conserve toute son importance. Voir le cas
des Portugaises immigrées en région parisienne (Lévi 1977 : 287-298).

67
imite ou ignore, bref, il traduit75 son expérience plurielle. Autrement dit, la notion de
traduction « conduit toujours à dire l'autre dans les mots à soi et, donc, à ramener l'autre à
soi » (Turgeon 2003 : 385). À l'intérieur de ce concept de traduction, le cas du Pays d'Oas
devient plus qu'un lieu du retour ou d'investissement. Il est surtout un lieu de re(travail) de
toute une expérience sociale et culturelle vécue ailleurs. Le regard s'inverse forcément car
cette fois ce n'est pas le centre qui « domestique » (Goody 1979) la périphérie, mais la
périphérie qui absorbe les énergies du centre ou de l'ailleurs afin de les « traduire » dans
une réalité particulière, marginale. Est-ce que la périphérie l'emporte sur le centre ?

Au sortir de cette littérature sur la maison d'origine, certaines limites se font jour.
Premièrement le regard centriste et la mise en miroir ont conduit à une hiérarchisation ou à
une opposition des lieux. Deuxièmement, et cette limite est en quelque sorte le résultat de la
première, les articulations timides de deux concepts jusqu'à récemment
irréconciliables : racines et routes. Grâce à James Clifford, routes et roots (mots
sémantiquement proche) vont ensemble car « roots always precede routes » ( 1997 : 3). Les
régions et les territoires culturels n'existent qu'à travers les contacts bien plus anciens, tout en
étant appropriés et disciplinés par le mouvement des gens et des objets76 (Clifford 1997 : 3).
C'est ici que se joue tout l'attachement de l'immigrant à SA maison, son acharnement à la
rendre très belle et très grande. Tout est là, son histoire, son ancrage, de même que sa
mobilité, sa dissipation dans le monde. Loin de représenter uniquement l'objet de
l'investissement de l'argent gagné ailleurs, pratique souvent critiquée et cataloguée de
« folie », la maison d'origine devient la matérialisation de tout ce que leurs propriétaires,
absents ou présents sont ou arrivent à être socialement et culturellement. En inversant le
syntagme de Lévinas, la maison qui, initialement représente le point de départ ou d'ouverture
vers le monde, arrive à matérialiser « le vestibule du départ vers l'intérieur de l'être qui
pendule entre le visible et le caché » (1999). Incorporée, la maison devient corps et réceptacle
(Bachelard 2004), entité psychique qui expose et communique tout un travail identitaire qui
rejoint passé et présent, le local et le global, l'installation et la mobilité.

75
Dans la lignée de Geertz, James Clifford adopte aussi le terme de « traduction », cette fois pour mieux
décrire la relation entre la mobilité et l'attachement ou déracinement et ancrage culturel (Clifford 1997 : 11).
Nous avons déjà montré la mise en question du concept classique de domus, attaché à la stabilité et à
l'unicité afin de le replacer dans le cadre de la mobilité toujours présente (Bonnin 1995 : 22).

68
2. DE « L'AUTEL DE PERGAME »
À LA MAISON SOCIALISTE EN ROUMANIE

2.1. La maison paysanne, enjeu d'une nation

Les deux termes, maison et identité sociale, sont tellement présents dans le langage
commun de la Roumanie actuelle que personne ne s'est posé les questions
suivantes : comment s'articulent-ils ? Pourquoi la maison est-elle le plus important enjeu
dans l'affirmation du soi ? Cette dernière question est pertinente dans le contexte où « avoir
une maison », qui exprime un besoin, est remplacé par un autre syntagme, à peu près le
même, mais qui contient une connotation qui touche le cœur de notre
problématique : « avoir une maison, mais pas n'importe quelle maison». Il y a quelque
chose qui s'ajoute à l'utilitarisme de la maison, quelque chose qui dépasse toute forme de
déterminisme extérieur, physique, géographique. Pour expliquer toute valeur ajoutée, il faut
se tourner vers la nature humaine qui se définit essentiellement par la culture, le seul champ
où l'on peut comprendre l'articulation de ces deux termes, maison et réussite. En ce sens,
un survol des discours scientifiques roumains sur l'architecture en général et sur
l'architecture rurale en particulier est nécessaire afin d'identifier les articulations théoriques
et méthodologiques liées au concept de réussite et d'identité sociale.

Il est difficile de parler d'une littérature ethnographique roumaine sur la relation entre
l'espace bâti et les constructions identitaires. Plusieurs explications de nature
épistémologique sont à l'origine de cette situation. Premièrement la séparation du matériel
de spirituel a longtemps marqué les études de la culture roumaine rurale ; deuxièmement, la
relation entre l'homme et l'environnement bâti a longtemps été ignorée.

Durant le XIXe siècle, la présence de la maison rurale dans les ouvrages dédiés à l'étude du
peuple est peu conséquente. Engagés au travail de construction de la nation, les intellectuels
de cette période s'intéressent plus à l'étude de la langue (Hasdeu 1898, Saineanu 1885,

69
1892), de la littérature populaire (Alecsandri 1852, 1853 ; Tache Papahagi77), des croyances
et de la mythologie populaire (Marian 1909, Niculita-Voronca, Densusuianu 1909, Candrea
1933-193478), les seuls instruments capables d'offrir une image générale et unitaire de la
culture du peuple et d'élaborer une culture élitiste roumaine. Or, afin de briller parmi les
cultures européennes, il fallait chercher et rendre connues les productions les plus parfaites
du peuple. Tandis que les peintres romantiques reproduisent des cadres bucoliques d'un
paysan serein et contemplatif79, les poètes découvrent dans la culture paysanne des
productions littéraires dignes de définir et représenter l'âme et l'esprit roumain80.

À l'opposé, les médecins seront les premiers à faire de précieuses observations à caractère
ethnographique sur le quotidien paysan, qui apparaît cette fois moins idyllique que l'image
projetée par les intellectuels romantiques. Portant leurs recherches sur les conditions
d'hygiène et de vie paysanne, ils découvriront la précarité, les pratiques autarciques
l'habitation, les multiples maladies, la saleté et la misère quotidienne. Les explications
tourneront toujours autour du manque d'éducation et de ressources ainsi que de l'ancrage
du monde paysan dans la tradition, sans oublier son isolationnisme à toute forme de
changement, de mouvement spatial ou social (Crainiceanu 1895).

Dans ce contexte de sélection et de séparation entre matériel et spirituel, l'intérêt pour le


quotidien du paysan et pour son milieu de vie est sensiblement devancé par les
préoccupations folkloriques des dialectologues et des folkloristes roumains qui, influencés
par le folklorisme anglais, n'inclurent pas dans leur champ d'intérêt la culture matérielle et,
implicitement, l'habitat paysan81. Hasdeu fait exception en organisant en 1878 des enquêtes

11
En plus de son intérêt pour la littérature populaire, Pericle Papahagi est attiré par l'ethnographie. Par
exemple, dans le cadre d'un volume dédié à tous les genres littéraires, il s'attarde sur des détails
ethnographiques concernant l'habitation roumaine (dans Datcu 1998 : 142).
78
Parmi les thèmes abordés dans le « questionnaire folklorique », se trouve aussi des questions visant la vie
privée et sociale.
A cet égard, nous mentionnons Nicolae Grigorescu notamment, considéré comme le « peintre des
paysans ». Les toiles telles Maison paysanne, Paysan assis devant sa maison, Court d'une, Fourneau
domestique dans Rucar, Paysanne dans sa maison (1870-1872) reproduisent la maison rurale et des
instantanés de la vie quotidienne paysanne.
80
La découverte de Miorita et de Balada Mesterului Manole.
81
La séparation entre matériel et spirituel repose sur les revendications différentes du folklore et de
l'ethnographie ou de la manière dont les différentes écoles ont défini le champ d'étude des deux disciplines.
Selon le folklorisme anglo-saxon, le folklore étudie la culture orale, littéraire, musicale (Aarne, Thompson

70
focalisées entre autres sur la maison rurale. Le questionnaire intitulé « Les coutumes
juridiques du peuple roumain» (Hasdeu 1878:61) a pour objectif l'accumulation
positiviste, systématique et intégrante de la langue et de la civilisation matérielle et
culturelle du peuple roumain. Le village, la maison et les objets sont trois des principales
thématiques du questionnaire. Le résultat ressemble à un inventaire d'une rigueur inégale,
axé sur la description matérialiste de l'architecture, agrémenté parfois de mentions
concernant l'organisation de l'espace paysan ou l'art populaire82.

Une fois réalisés, les idéaux nationaux devraient êtres préservés. Les intellectuels du début
du XXe siècle intégreront alors la culture paysanne dans un dessein « de sauvegarde de
l'authenticité de l'art paysan » afin de pouvoir prouver la continuité du peuple roumain
(Popovat 2002). On s'intéresse alors à la culture matérielle, la seule capable d'offrir les
« épreuves palpables » de l'unité et de l'ancienneté de la nation roumaine. « Transportée de
la forêt, sculptée par les paysans, primitive et sans autre valeur intrinsèque », la maison
paysanne est érigée au rang « d'autel pergameïque en Roumanie » (Tzigara-Samurcas
1936 : 175), vrai témoignage «d'une culture bien solide» (Hahn 1936 cité par Tzigara-
Samurcas 1936 : 175). La maison paysanne devient ainsi le véritable instrument de
représentation d'une identité nationale parmi les grandes nations de l'Europe83.

Malgré la volonté de (re)présenter le paysan dans « son vrai milieu » (Tzigara-Samurcas


1936 : 79), le choix des exemplaires les plus parfaits et leur exposition dans des musées
régionaux ou expositions internationales conduit encore une fois à la (re)production d'une
image idéalisée du monde paysan. L'usage symbolique de la maison paysanne s'intègre

1928 ; chez nous, Hasdeu 1887. En revanche, l'ethnographie allemande s'intéresse à la culture matérielle
exclusivement, étant en ce sens plus proche de l'ethnographie française.
82
« Etimologicum magnum romaniae » est plus qu'un dictionnaire. Les mots subissent une analyse qui
articule des informations linguistiques, étymologiques et culturelles. En prenant les mots de Dima, chaque
mot est une sorte de monographie (le texte du rapport au premier volume du dictionnaire, 1887). Pour Hasdeu
et la génération des linguistes qui suivra, la langue est la synthèse de l'esprit du peuple. En étudiant la langue,
on connaît en fait la culture d'un peuple (1972 : 6). N'oublions pas que la connaissance de la langue du peuple
faisait partie d'un projet de création culturelle d'une nation. Étant donné que les bases de ces nations devaient
être exemplaires, le quotidien des paysans ne représentaient pas un point d'intérêt.
83
Alexandre Tzigara-Samurcas, directeur du Musée National de Bucarest au début de XXe siècle, est le
premier à acquérir et exposer dans un musée pavillonnaire une maison paysanne intégrale. Il s'agit d'une
maison de 1875 entièrement faite en bois. Cette maison a aussi été présentée à l'exposition de Genève de
1925.

71
parfaitement dans l'esprit des grandes expositions exotiques européennes de la fin du XIXe
siècle, début du XXe siècle84. La seule différence est qu'en Roumanie, la maison paysanne
n'est que l'expression d'un autre type d'exotisme différent de l'anglo-saxon ou du
français : un exotisme paysan, plus proche mais aussi différent, destiné à un publique élevé
et citadin. Placée dans ce nouveau contexte, la maison paysanne la plus humble devient le
modèle digne d'être pris en considération par la culture savante et une synthèse de la
continuité de la nation et de la culture roumaine (Samurcas 1936).

L'absence d'études sur la maison dans la littérature sur la culture du peuple se justifie aussi
par l'attachement du folklore, encore dominant, à la philologie et à la linguistique, ce qui
fera du texte l'unique « matière » féconde pour la définition de la nation ou de la culture du
peuple roumain85. Ce n'est pas par hasard que le changement de perspective vient
d'ailleurs, du champ des géographes attirés de plus de plus par l'anthropologie et par la
méthodologie que les sciences sociales pourraient offrir à l'étude de la relation entre
l'environnement bâti et l'homme.

À partir des années 1920, les anthropogéographes élaborent les premières analyses
scientifiques de l'habitat paysan et du village. Ils attirent l'attention sur l'impératif d'une
étude à la fois de la culture matérielle et spirituelle du peuple (Mehedinti 1910, Vâlsan
1924). Contrairement à l'idéalisme romantique ou à l'élitisme des folkloristes,
« l'ethnographe ne doit pas partir avec l'idée préconçue de démontrer le sens pour le beau
du peuple. Il doit chercher les caractéristiques de la vie et de l'âme du peuple, malgré leur
nature. Souvent, les choses qu'on déconsidère pour leur modestie ou pour laideur peuvent
être des restes vénérables d'une culture ancienne »86 (Vâlsan 1971 : 589). La descente dans

84
Cette philosophie expositionnelle s'inscrit dans un mouvement plus large, européen, lié à la création des
nations. Ce processus s'appuie entre autres, sur la mise en valeur des cultures rurales, les seules ressources de
définition de l'authentique, de l'unicité et implicitement, de la différence par rapport à un autre non
nécessairement exotique, mais de proximité. La valorisation du Paysan conduit à la patrimonialisation de
celui-ci et de son monde par l'organisation d'expositions, de vernissages, par la fondation de musées de sites.
Le cas de Georges-Henri Rivière en Europe de l'Ouest et de son concept d'unité écologique est exemplaire
(Gorgus 2003).
Pour une critique détaillée de l'évolution de la recherche scientifique du folklore, voir H. H. Stahl
(1983: 19-56).
86
Ces fragments font partie de la conférence Menirea etnogrqfiei in Romania (Le rôle de l'ethnographie en
Roumanie) tenue à la « Société Ethnographie roumaine », Cluj, le 24 janvier 1924, publiée en « CULTURA »,
Cluj, Ann. I, nr. 2, mars 1924 : 101 - 106, et reproduite en Vâlsan (1971 : 587 - 592).

72
la cave (Bachelard 1957) proposée par les anthropogéographes conduira vers l'étude de la
réalité sociale telle quelle, conception théorique et méthodologique qui émergera à la fin du
XIXe siècle en Europe87 et qui sera adoptée par les sciences sociales émergentes en
Roumanie du début du XXe siècle. La maison paysanne quitta son piédestal afin de
devenir un objet de recherche et une source d'informations sur le fonctionnement du village
roumain. Elle se retrouve au milieu d'un débat théorique des anthropogéographes tels
Mehedinti et Vâlsan89 et des ethnographes comme Vuia90 qui, influencés par l'école
allemande de Ratzel et française représentée par de Martonne, énoncent les limites du
déterminisme physique et géographique. Selon eux, les facteurs géographiques sont
incapables d'expliquer la variété des gestes effectués par l'homme sur l'environnement et la
diversité des formes de l'habitat dans la même région. L'étude du rapport entre l'homme et
l'environnement bâti doit alors passer par les sciences sociales telles l'ethnographie (Vuia
1937).

Dans cette nouvelle équation, les facteurs géographiques ne sont que des « virtualités » ou
des « potentiels » dont la valeur est croissante en fonction de « la capacité de création... de
l'intelligence des peuples» (Vâlsanl920). Malgré la nécessité réclamée de l'étude de la
maison paysanne (Vuia 1937), les recherches sur l'habitat paysan continuent d'être prises
dans un dessein de démonstration de l'évolution du peuple roumain (Vuia 1937 :4) et,
implicitement, de compréhension de l'âme du peuple91.

7
Durkheim et Mauss avec la création de la sociologie en tant que discipline autonome, l'école
fonctionnaliste anglaise de Malinowski avec les contributions majeures à la méthodologie anthropologique
liée à la recherche du terrain pour ne pas parler de l'école allemande des anthropogéographes de Ratzel et de
l'école viennoise de P. W. Schmidt que les anthropogéographes roumains connaissaient très bien.
88
En Roumanie il s'agit notamment de D. Gusti.
i9
Entre les années 1911 — 1912, George Vâlsan étudie à l'université de Berlin en géographie avec le
géographe Albrecht Penck. Il s'intéresse parallèlement à l'ethnographie, et fréquentant les séminaires et les
cours de l'ethnographe Felix von Luschan. Il continue ses études à Paris, à la Sorbonne (entre les années
1913-1914). Il retourne ensuite au pays, où il obtient son doctorat. Il devient professeur universitaire à Iasi et
à partir de 1919, il continue à Cluj, aux côtés d'un groupe d'intellectuels très connus comme par exemple
Sextil Puscariu. À partir de 1929, il enseigne à l'université de Bucarest et ce, jusqu'à la fin de sa vie (Onisor
dans Vâlsan 1971 : 12).
90
Romulus Vuia est l'un des héritiers des idées des anthropogéograhes Mehedinti et Vâlsan. Dans les années
1922-1929, il mène des recherches ethnographiques dans la région de Transylvanie et du Banat. Ses intérêts
sont focalisés sur les établissements ruraux, les villages, les maisons, et la gospodaria de ces régions.
L'ouvrage qui en résulte et qui synthétise ses idées est Le village roumain de Transylvanie et Banat, publié en
1937.
91
Vâlsan 1927 : « Mediul fizic extern si capitalul biologie national », cité par Ion Cornea dans G. Vâlsan,
1971 : Opère, Bucuresti, Ed. Stiintifica : 75.

73
Malgré les critiques des anthropogéographes, l'analyse de la maison rurale plonge dans un
autre type de déterminisme, cette fois triadique : environnement bâti - occupations -
environnement naturel. Cette grille servira longtemps à l'identification et à la création des
typologies de l'habitat et de l'architecture rurale (Vuia 1937, Vladutiu 1973 etc.) ainsi qu'à
la définition d'un spécifique national (Blaga 1995). Elle desservira les approches orientées
vers une explication sociale du rapport que l'individu et la famille développent avec
l'environnement bâti92.

2.2. Le maison de Procuste. Réglementation des paradigmes


de définition de la maison paysanne roumaine

Entre les deux guerres mondiales, les sociologues de l'école de Gusti93 analyseront la
maison paysanne l'intérieur de la gospodaria (la maisnie), (Gusti 1941 : V). Entendue
comme « phénomène de vie totale »94, l'étude sociologique de la gospodaria vise une
analyse sous plusieurs angles : les facteurs naturels externes et internes ; la dimension
matérielle demande ensuite d'accorder une attention particulière à la maison et à l'homme
comme être biologique ; finalement, le spirituel, qui se focalise sur l'étude du groupe
familial, expression de la vie et des activités de l'âme des individus. Ainsi, culture

92
Par exemple, pour certains villages, l'emplacement de la grange devant la cour et sa grandeur qui dépasse
celle de la maison sont expliqués uniquement par l'existence de l'élevage des bétails comme occupation
principale. Cette position faciliterait l'accès à la rue (Vuia 1937:32). «Les exceptions» sont analysées
rapidement, étant mises au compte de l'état économique supérieur de ses habitants. (Vuia 1937 : 27).
>3
L'école de sociologie de Gusti est active durant à peu près trois décennies, à partir des années 1920
jusqu'en 1948 quand la sociologie en général, l'école et la chaire de sociologie fondée par Gusti sont mises à
l'écart. Dimitrie Gusti est le fondateur de la sociologie comme discipline en Roumanie. Formé à l'école
allemande de la première décennie du XXe siècle, connaisseur des travaux de Ratzel tout comme des
anthropogéographes roumains Mehedinti, Vâlsan ou de l'ethnographe Vuia, il organise les plus amples
recherches de terrain jamais connues en Roumanie. Adepte de la recherche monographique, il déploiera des
équipes formées de sociologues, de géographes, d'historiens, de médecins et d'architectes. Les résultats des
recherches des goustiens ont été publiés dans plusieurs volumes réunis sous le titre de 60 villages. Le IVe
volume est dédié à la typologie des villages roumains. À partir du sous-titre, « villages agricoles, villages des
bergers », on identifie une typologie occupationnelle qui dépend des facteurs géographiques telle la source
d'eau, le climat, le relief, etc., volume dirigé par Anton Golopentia et Dr. D. C. Georgescu, 1943, IV
Contributia la tipologia satelor romanesti. Sate agricole, sate pastorale (Contribution à la typologie des
villages roumains. Villages agricoles, villages des bergers), Bucuresti, Institutul de stiinte sociale al
Romaniei.
Introduction à la monographie du village Dragus, dirigée par Stefania Cristescu-Golopentia (1944 : 3-4).

74
matérielle et immatérialité se conjuguent dans une analyse exhaustive de ce que Gusti
appellera « la science de la nation », la sociologie (Gusti 1944 : 4).

Dans l'esprit d'une science totale, les sociologues de l'école de Gusti s'intéressent à tous
les aspects de la maison rurale : économique, juridique, hygiénique, familial, architectural
et symbolique (Golopentia et Georgescu 1943). Malgré le fait que l'analyse de l'aspect
matériel soit filtré principalement par les explications économiques, l'appel à d'autres
facteurs tels la mobilité spatiale, l'influence et l'imitation de l'Occident ou de l'Orient, le
fonctionnement de l'institution de la famille et la pression de la communauté nuancent
l'image de la relation que l'individu entretient avec l'environnement bâti. Cependant, « les
anomalies », c'est-à-dire tout ce qui sort de l'ordre, de la mesure, caractéristiques encore
fortes du village roumain, sont encadrées dans des explications économiques. Barbât fait
exception. Il mentionne sans toutefois développer « une fonction sociale » des gestes posés
par les gens sur l'environnement bâti (Barbât 1944 : 20). Ainsi, la maison en tant que signe
ou de symbole de la réussite économique et sociale est légèrement devancée par les portes
et les clôtures qui, à côté de la grange, « préoccupent les paysans plus que la maison en
soi » (Barbât 1944 : 10). Dans le but « de provoquer l'attention admirative de celui qui
regarde », les portes sont très hautes, massives, d'une apparence monumentale, parées
d'ornementations soignées [...] (Barbât 1944 : 10). La mise en comparaison ne laisse aucun
doute : « Le parement des portes des clôtures [...] démontre le soin du paysan pour le
visage social de la gospodaria [...] C'est pourquoi la maison paysanne paraît parfois
humiliée par le rayonnement de la porte» (Barbât 1944 : 10). Plus loin encore, Barbât
passe de l'extérieur de la maison vers l'intérieur afin d'attirer l'attention sur « la belle
maison » ou « la grande maison », susceptible d'être impliquée dans la logique de
l'exposition et de la communication d'« une fonction sociale» (Barbât 1944 :20)95. À
l'exception de celui-ci, le nombre de pièces, le volume de la maison (Bârlea et Reteganul

95
À Dragus, par exemple, la présentation des intérieurs des maisons dépasse d'une manière significative la
stricte utilité du mobilier ou l'apparence de propreté des murs. Chez les pauvres aussi bien que chez les
riches, le parement se caractérise par sa « généralité absolue », par une « structure uniforme » et finalement
« par sa fonction sociale » (Barbât 1944 : 20).

75
1941, IV : 28 ; Tirina 1941, IV : 72 ; Pavel 1941, IV : 120 ; Reteganul 1943, V : 12, etc.)96,
l'utilisation de matériaux nouveaux ou inhabituels97, l'apparition d'éléments additionnels à
la structure de base du bâtiment98 (Pavel 1941, IV : 18 ; Bârlea, Reteganul 1941, IV : 28-
29) sont directement liés aux moyens économiques des habitants.

Le paradigme marxiste que certains sociologues adoptent place parfois l'analyse de la


maison au cœur des contradictions et des conflits socio-économiques dans le village
(Constantinescu 1942, V : 184-205). Ces conflits s'expriment, entre autres, dans le souci
des paysans de mettre en scène leur richesse à travers les maisons, en parant par exemple le
mur extérieur orienté vers la rue et en négligeant les murs de la maison qui ne sont pas
visibles (Tiriung 1941, IV : 104 ; Reteganul 1943, V : 12)99. Le village n'échappe donc pas
à la stratification sociale, les différences entre les familles se voyant surtout dans la
grandeur et la beauté de la maison (Constantinescu 1942 : 185), dans l'adoption des
modèles occidentaux, orientaux ou citadins et dans le refus des éléments autochtones
paysans100 : « Ayant la possibilité et les moyens de voyager plus souvent, ils apportent des
meubles, des textiles, des tapis» (Pavel 1941, IV : 18, 120). Cependant, en dépit de cet
écart entre les riches (les boyards) et les pauvres (les paysans), les paysans ne sont pas
exempts de telles innovations ou influences. La seule différence est que, chez les riches, les
influences sont plus visibles et l'innovation plus rapide (Pavel 1941, IV : 120)101.

96
Au village Balta de Bessarabie, par exemple, la maison d'un riche a de 4 à 5 pièces, celle d'un pauvre
possède une ou deux pièces (Tirina 1941, IV : 72). À Jidioara et à Marul (Banat) les maisons des pauvres sont
plus petites tandis que les riches ont de grandes maisons et ont plus de pièces.
Les maisons des riches sont en brique tandis que celles des pauvres sont en bois et en terre et en plus, les
murs ne sont pas droits (Pavel 1941, IV : 18).
98
II s'agit de târnat, une sorte de balcon placé devant la maison, la resserre ou de cerdac, un couvert placé
devant l'entrée principale.
"À Slobozia Turcului, les maisons ont à peu près la même grandeur, sauf que les gens ont l'habitude de parer
les murs extérieurs avec des objets (Tiriung 1941, IV : 104). Reteganul observe la même chose au village de
Cârligele, où les paysans embellissent le mur extérieur de leur maison orienté vers la rue avec de grands
miroirs (1943, V : 12). Plus tard, dans un ouvrage publié en 1987 sur Marginimea Sibiului, Paul Stahl signala
aussi que le mur orienté vers la rue attire les décorations les plus riches : « La partie la plus décorée de la
maison n'est pas la façade (orientée vers la cour) comme ailleurs, mais la partie située vers la rue »
(1987:73).
100
Par exemple, les maisons « des boyards sont construites en style occidental, certains toits ont la forme de
terrasse, avec des appartements séparés en fonction des nécessités d'un intellectuel aisé, tout en évitant les
éléments autochtones ». Par contre, les maisons des paysans présentent des murs en haie remplies de glaise. Il
n'y a presque pas de maisons en brique (Pavel 1941, IV : 18).
101
En 1954, dans un article programme intitulé « Problèmes de recherche dans le domaine de
l'ethnographie », Ion Vladutiu sélectionnera les analyses des Gustiens sur la maison rurale comme miroir de
l'état économique et de l'appartenance de classe afin de les intégrer à titre d'exemple de ce que l'ethnographie

76
Malgré ces quelques exemples, l'approche marxiste ne représente pas, pour la majorité des
goustiens, le cadre principal de l'explication des différences ou des ressemblances
architecturales. Les chercheurs attirent l'attention sur l'existence du même souci
d'imitation tant à la verticale qu'à l'horizontale. Les paysans plus aisés imitent102 à leur
tour les boyards, ce qui débouche sur une différenciation économique entre les familles de
la même couche sociale103. Les plus démunis aussi font de leur mieux pour « ne pas rester
inférieurs aux gens aisés et à chaque occasion, ils embellissent un petit coin de la maison
avec des choses apportées du marché... » (Reteganul 1943, V : 11). En ce qui concerne les
pratiques d'habitation, D. C. Georgescu et d'autres constatent que la grandeur de la maison
n'a rien à voir avec l'amélioration du confort, la promiscuité étant aussi bien fréquente chez
les boyards que chez les paysans (Georgescu 1943)104.

devrait être : une disciple capable de témoigner et de combattre l'exploitation de classe du paysan roumain.
La décontextualisation des interprétations de Constantinescu, surtout, et des auteurs qui publient dans l'ample
ouvrage 60 sate (60 villages) permet à Vladutiu d'avancer la théorie soviétique de « l'exploitation du peuple »
très à la mode dans les années 1950, sans toutefois rompre avec l'histoire récente des disciplines sociales en
Roumanie. Malgré l'attitude critique de l'école sociologique de Gusti et aussi de l'école ethnographique de
Cluj, le positionnement de Vladutiu légitime en fait l'annonce de la naissance d'une nouvelle ethnographie
destinée à combattre la souffrance du paysan, du peuple, et l'annihilation de l'exploitation bourgeoise
(Vladutiu, 1954, dans Studii si referate privind istoria Romaniei [Etudes et exposés concernant l'histoire de
la Roumanie], Travaux de la session de la section des Sciences Historiques, Philosophiques et Economiques
-Juridiques [21-24 décembre 1953], Édition de l'Académie de la République Populaire Roumaine, 1954,1ère
partie, 1954:245).
12
C'est le cas du cerdac (« couloir » situé à l'entrée de la maison), présent chez les maisons paysannes. Par
contre, la disparition de cet élément est expliquée « par le fait qu'il n'avait pas un rôle important » (Bârlea,
Reteganul 1941, V : 28-29).
103
Chez les plus riches « les meubles sont luxueux, peinturés, en conférant parfois une apparence lourde aux
habitations. Armoires, tables, chaises, lits - on rencontre aussi des lits en fer- tous achetés en ville... La
place des assiettes traditionnelles accrochées le long des murs est prise par des cadres de photos, par des
miroirs grossiers ou par des icônes. Les pièces semblent aménagées comme celles des villes : on trouve une
sufrageria, un salon, une chambre à coucher ou une chambre pour les invités. Chez les plus pauvres,
« l'intérieur est modeste, miroir de la misère économique - avec de petites fenêtres, sans ornements. Le lit est
simple, peu de chaises et une table primitive (Bârlea, Reteganul 1941, IV : 28-29).
104
La pratique d'habiter une seule pièce, autour du même feu caractérise tous les villages roumains,
indépendamment de la pauvreté ou de la richesse régionale, du nombre des membres ou de l'appartenance de
classe. Cet état des choses est expliqué par l'économie de combustible, par la primitivité des installations de
chauffage et d'éclairage, par les fenêtres rudimentaires et petites qui ne permettaient pas d'habiter
simultanément plusieurs pièces (Tirina, 1941, IV : 72). Plus tard, Paul Stahl privilégiera une explication
sociale, voire culturelle, à celle technologique. Selon lui, la pratique autarcique d'habitation correspond à
l'organisation de la maisnie dont le principe de base est : une maisnie - une maison - un seul foyer. Même s'il
y a plusieurs membres et plusieurs générations dans la même maison, même si elle a plusieurs chambres, ils
vont tous dormir, manger, se socialiser dans la pièce où se trouve le foyer (Paul Stahl 1978).

77
La maison en tant que signe de la réussite est devancée aussi par les vêtements, objets
d'investissement vivement condamnés par les chercheurs. « À Perieti, le manque de terrain
va de pair avec la course pour le luxe, pour des vêtements de la ville. Ainsi, souvent allons-
nous trouver des gospodari qui se sont endettés pour s'acheter du maïs, mais qui ont payé
comptant pour des vêtements », notent les auteurs d'un ton ironique et accusateur (Bârlea et
Reteganul 1941, IV : 36). Alors « il est dommage que l'argent destiné à la nourriture des
enfants soit mis sur le corps de la fille pour qu'elle paraisse plus belle devant les
villageois» (Bârlea et Reteganul 1941, IV : 36). Ils proposent même une solution à ce
« problème » de dépense « irrationnelle » : « Il faut apprendre au Perieteanu (l'homme de
Perieti) à se défaire de ses préjugés ; il lui faut plus de terrain et de meilleurs moyens pour
travailler et ensuite nous allons pouvoir lui demander de prendre soin de l'esprit et de
l'âme. L'illumination de l'esprit et l'ouverture de l'âme envers une vie plus pleine ne
peuvent pas se faire qu'à partir de l'amélioration de sa situation matérielle » (Bârlea et
Reteganul 1941, IV: 36).

Nous imaginons que de nos jours ils auraient changé d'avis car l'amélioration de la
situation économique n'induit pas nécessairement une réorientation des comportements
relatifs à l'argent. Cela pour la simple raison que l'investissement fonctionne dans une
autre logique que celle économique (Bourdieu 1973 ; Miller 2001). Il est clair que le
dessein se revendiquant des Lumières des campagnes monographiques ne pouvait pas leur
permettre de passer au-delà d'un discours moralisateur et ironique destiné à condamner
fermement les comportements « irrationnels». L'une des explications de l'écart entre la
théorie et la pratique matérialisée dans le monopole de l'explication économique des
pratiques liées à l'espace habité serait la double tâche des sociologues goustiens. Ils
devraient, d'une part, acquérir une connaissance scientifique du village et, d'autre part,
entamer des projets d'amélioration du niveau de vie et du niveau culturel des gens étudiés.
Ce militantisme conduit implicitement à une préservation de la séparation entre matériel et
spirituel et à un accent important mis sur l'aspect matériel105 afin d'identifier le plus vite les

10
Voir les recherches monographiques des 60 villages dirigées par Anton Golopentia et Dr. D. C. Georgescu
qui montrent que, à l'intérieur d'une typologie des villages en fonction de l'occupation, s'opère aussi une
typologie des maisons paysannes en fonction de la planimétrie, l'emplacement à l'intérieur de la gospodaria,
des matériaux et des occupations des habitants (1944).

78
besoins névralgiques des paysans et pour intervenir. Cette séparation est aussi déterminée
par la méthodologie de recherche et d'interprétation, car chaque problématique,
économique, matérielle ou spirituelle, est traitée par des auteurs différents, spécialisés, ce
qui ne permet pas de trouver des liens explicatifs entre les multiples niveaux de la culture
paysanne ou du fonctionnement du village en général106. Les limites des arguments
économiques et physiques sont encore plus patentes dans l'explication des comportements
humains par rapport à la maison dans le contexte de la mobilité spatiale.

C'est le cas de la monographie du village Vidra, où l'auteur constate que les maisons sont
irrationnellement placées sur des terrains accidentés, ne les rendant pas du tout pratiques107.
L'étonnement de l'auteur par rapport à la configuration de l'habitat paysan de Vidra va de
pair avec une autre liée à leur métier principal, celle de commerçants ambulants108 d'outils
en bois. En mettant en balance leur revenu, généralement très faible et les conditions de
déplacement, l'auteur arrive à la conclusion que cette occupation est irrationnelle car elle
n'améliore pas le niveau de vie des gens. De plus, ce métier suscite de mauvaises
habitudes, telle que voler du bois des forêts environnantes. Ces pratiques s'opèrent dans un
contexte au sein duquel « une agriculture de subsistance aurait pu être pratiquée afin de
gagner leur vie et celle de la famille » (Florescu 1943, V : 98). La conclusion au cas de
Vidra est intéressante. Aucun déterminisme en vue. Aucun facteur extérieur qui affecterait
le comportement des Vidreni. Ils ne peuvent pas se débarrasser du commerce ambulant
pour la simple raison qu'il est « organique ». Partir et revenir représente « le cadre de vie
dans lequel ils se sentent très bien intégrés, qui dépasse la frontière d'un village... »
(Florescu 1943, V : 171). Ce style de vie a aussi un effet visible sur leur comportement et

106
Voir le cas de la monographie de Dragus où les manifestations spirituelles sont traitées par Stefania
Cristescu-Golopentia 1944). Les aspects économiques sont ensuite pris en charge par Al. Barbât, etc. (1944).
Plus tard, H. H. Stahl critiquera cette méthodologie qui, selon lui, nuit à l'unité et à la cohérence interprétative
du fonctionnement du village (Stahl 1983).
107
« J'ai l'impression qu'aucun visiteur ne sera capable de traverser un village motesc sans se poser la
question « pourquoi telle maison est-elle placée dans tel lieu ? ». On a l'impression qu'ici - et je pense que
c'est ça la vérité - il y a des habitations [...] qui résultent des combinaisons de lieux accidentés, recherchés
volontairement [...] » (Florescu 1943, V : 98). L'unique explication fournie par l'auteur est la familiarisation
des villageois avec le lieu accidenté car la configuration géographique du terrain ne justifie pas du tout
l'entêtement des gens de continuer de se faire construire des maisons dans les endroits inappropriés.
108
Les observations méthodologiques de l'auteur sont très intéressantes. Afin de comprendre le mode de vie
des habitants de Vidra, Florescu propose une sorte d'anthropologie de la mobilité. Selon lui, le chercheur
devrait suivre les gens de Vidra dans leurs pérégrinations afin de voir comment ils habitent, ce qu'ils mangent
et quels sont leurs contacts avec les gens des régions où ils vendent leur marchandise (Florescu V, 1943).

79
sur leur habitat car, selon Florescu, ils sont plus impulsifs, plus habiles et plus instables
(1943, V : 170), traits qui viennent en contradiction avec le comportement typique du
paysan, sédentaire, calculé, équilibré.

À l'intérieur de cette opposition, la mobilité subit une dévalorisation qu'on retrouvera


souvent dans la littérature ethnographique roumaine. De là résulte la tendance à chercher
des solutions capables de convaincre les paysans de rester chez eux. La solution proposée
par Florescu afin de convaincre les paysans de ne plus quitter leurs maisons est de les
empêcher de voler le bois nécessaire à la fabrication de leur marchandise. Par défaut de
matériel, ils seront obligés de rester dans leur village. Comme le paysan ne se définit que
par l'agriculture, condition sine qua non de la sédentarité, l'auteur propose de les aider et
de les encourager à travailler leurs terres (Florescu 1943, V : 171 - 172). Il en va de même
pour les paysans de Caianul-Mic qui, une fois rentrés des États-Unis, investissent l'argent
gagné « dans l'achat des terrains » et dans la construction de maisons, fait encore une fois
regrettable (Reteganul 1943, V : 60).

Même si la mobilité spatiale représente pour les goustiens un contexte d'analyse de la


réalité sociale paysanne, les chercheurs ne poussent pas plus loin l'analyse d'une critique
moralisatrice. Pourquoi ? Le portrait des habitants du milieu rural a toujours été crayonné
dans une spatialité stable, harmonieuse et idyllique, traits qui, graduellement, ont été
incorporés dans la définition fondamentale du paysan. Dans l'esprit romantique de la
relation intime entre la nature et le paysan a lieu le transfert de ces caractéristiques
environnementales vers l'être humain. L'univers matériel entier entourant le paysan, la
maison, l'art, les gestes et les paroles s'imprègnent de cette parfaite harmonie. Quant aux
registres de mobilité ou d'investissements vus comme non-utilitaires ou exagérés qui font
sortir le paysan de son immobilisme ancestral ou de son comportement équilibré
immémorial, ils sont évités ou à peine touchés. Sinon, on cherche des solutions afin de
convaincre le paysan de revenir à l'agriculture et au sédentarisme pour ainsi l'empêcher de
faire « des investissements inutiles ».

80
Barbât est le seul à dégager l'analyse du matériel du monopole des explications
économiques en procédant à une approche sémiotique. Selon lui, la fonction utilitaire d'un
objet peut être moins importante que celle de signe capable de communiquer un événement
social compris que par la communauté elle-même (Barbât 1944:29). Pareil au signe
linguistique (Jakobson 2003) et au costume (Bogatyrev 1934), les objets d'art signifient et
communiquent par la matière et par la signification l'état de la société, d'une communauté
(Barbât 1944). Tout en relativisant l'importance que les folkloristes ont accordée aux
interprétations esthétisantes de la culture matérielle paysanne, l'auteur montre l'existence
d'autres critères de la définition du « beau ». La fudulia par exemple, terme qui en roumain
signifie un mélange de fierté et d'arrogance affichées, domine souvent les gestes posés par
les paysans sur leur maison (Barbât 1944 : 19). Un objet frumos (beau) doit alors être mare,
«grand» 1 , «en bon état », « dispendieux », «uniforme», c'est-à-dire «pareil aux
autres» (Barbât 1944:3). Ces caractéristiques ne sont visibles qu'à l'intérieur de la
société. Séparés de leur cadre, les objets perdent leur signification et leur fonctionnalité
originaires et arrivent à refléter la vision des choses des spécialistes (Barbât 1944 : 3). Cette
perspective d'analyse à laquelle nous adhérons permet en fait de lier à nouveau le matériel
et le culturel. Elle donne lieu à une analyse plus profonde de la signification et la fonction
de la maison paysanne à l'intérieur de la société.

2.3. La maison paysanne en fer et en béton du réalisme socialiste

Après la Seconde Guerre mondiale, Dimitrie Gusti et son école sociologique sont vivement
contestés . L'institut social roumain et la Chaire de sociologie sont supprimés, les seuls à
être épargnés étant les Musées du Village, le Musée d'art populaire et l'Institut d'Histoire

109
Cette vision ne touche pas seulement les objets mais aussi le corps. Plus une femme est corpulente, plus
elle est belle. Une femme mince n'est pas belle. En plus, cela peut compromettre la famille entière, le chef de
la famille notamment qui ne prend pas soin de sa femme et, par extension, de la famille et de la gospodaria.
11
L'arrivée au pouvoir du régime communiste détermine l'apparition des nouvelles exigences adaptées aux
nouvelles exigences idéologiques. Ainsi, le financement des recherches monographiques est accompagné par
des recommandations sous forme de lettre officielle, adressée à Gusti, où on communiquait que « ...la
sociologie roumaine, formellement considérée comme une sociologie rurale, doit devenir premièrement une
sociologie des centres industriels et de la classe ouvrière », (Scrisoarea Comisiei ministeriale pentru
redresarea economica si stabilizarea monetara [Lettre de la Comission ministérielle pour la réhabilitation et
la stabilisation monétaire] (1947), dans Dimitrie Gusti, 1971 : Opère, vol. V, Ed. Academiei, Bucarest : 419,
reprise par Jean-Louis Durand - Drhouin et Lili-Maria Szwengrub (dir.), Rural Community Studies in Europe,
vol. 1, 1981, Paris: 212.
et de l'Art (Stoica 1995 : 381) qui abriteront la plus part des chercheurs et des disciples
formés dans le cadre de l'école de sociologie de Dimitrie Gusti. Les sociologues et les
ethnologues deviennent des « spécialistes » en histoire de l'art populaire, publiant des
nombreuses études sur la culture matérielle rurale, plus particulièrement sur le costume
(Banateanu 1955; Focsa 1957; Irimie 1957, 1958), les textiles (Banateanu, Focsa et
Ionescu 1957 ; Dunare, Focsa 1957 ; Dunare 1957, 1959) et la maison (Ionescu 1957). Une
autre alternative est de travailler dans des musées d'art populaire ou d'histoire qui
reprennent la fonction éducative des instituts de recherche supprimés et qui poursuivent le
travail idéologique de l'État (Poulot 2006, Pomian 1990). Cette abondance de publications
s'explique par l'instrumentalisation des études sur l'architecture paysanne et sur la culture
paysanne en général par l'idéologie socialiste. Le but était la naissance de 1' « homme
nouveau » qui devait habiter dans un environnement nouveau défini conformément aux
principes de l'égalitarisme, du modernisme et du confort possibles par l'effacement de la
différence entre la ville et les villages, et entre les classes sociales, par l'amélioration du
style de vie et du confort par un fort processus d'industrialisation et de standardisation de
l'habitat (Vladutiu 1954:230-284). La culture matérielle, c'est-à-dire la maison et
l'architecture rurales, sortent alors de plus en plus du bouillonnement monographique afin
de devenir des sujets autonomes d'importance nationale. À partir de la deuxième moitié des
années 1950, les spécialistes reprennent des termes interdits en les redéfinissant dans des
termes socialistes (Verdery 1991 : 90). Dans le domaine de l'architecture, les qualificatifs
«paysan» ou «rural» sont remplacés par «populaire» (Stahl 1998:39). Les études
d'architecture « du peuple » sont incorporées de plus en plus au domaine de l'art et de
l'esthétique populaire112. Malgré le changement de cadre idéologique, il n'y a pas eu une
politique claire de ce qui est interdit et de ce qui ne l'est pas (Ionescu 1957 : 7-8)11 . Toute
la littérature qui apparaît après la Seconde Guerre mondiale sur l'architecture en général en
est une oscillante, résultat des contraintes, de détentes idéologiques.

Le discours de construction « de l'homme nouveau » est central dans presque toutes les idéologies des
régimes totalitaires. Pour plus de détails, voir Boia (1999) ; Arendt (1972 [l ere édition 1951]).
112
En 1998, Paul Stahl se rappelle des années 1950 lorsque lui et Paul Petrescu, sociologues cachés sous le
nom de « chercheurs scientifiques de l'art populaire » publient des articles sur la maison rustique (Stahl
1998:39).
113
«Les faits culturels du peuple, concrétisés dans bien des témoignages — constructions profanes ou
religieux, objets de la maison, tissus, costume etc. — démontrent qu'il y a une unité de conceptions, un lien
évident entre toutes les réalisations du passé, sur le territoire entier du pays. L'unité de caractère et de style
constitue le trait fondamental, la particularité de notre art populaire (Ionescu Grigore 1957 : 8).

82
À partir de 1948 et jusqu'en 1964, le principal dessein du pouvoir communiste est
d'élaborer les bases de « la nouvelle société communiste », projet de construction dans
lequel toutes les sciences sociales devraient s'impliquer activement. Premièrement, les
sciences sociales devaient abandonner « l'idéalisme » nationaliste afin de plonger « dans la
réalité » concrète de la vie du paysan, le seul moyen de démasquer « l'exploitation ardue du
peuple par les capitalistes et les boyards» (Vladutiu 1944:239). Cette exigence avait
comme cadre la théorie officielle de l'exploitation de la souffrance du peuple (Stahl
1998 :42) d'origine soviétique qui domine le discours scientifique de cette période. La
reprise du matérialisme marxiste plonge alors l'ethnographie dans l'analyse de la culture
matérielle, particulièrement des habitations et des établissements (Vladutiu 1944 : 245) car
« dans la réalité, les conditions matérielles de la vie des gens conditionnent leur façon
d'être, leur vie, leur conscience, etc. » (Vladutiu 1944 : 253). Par conséquent, entre 1953 et
1958, la maison d'édition Technique (Tehnica) organise d'amples recherches114 et publie
des ouvrages sur la maison rustique de plusieurs régions de la Roumanie115. Le but était de
publier 16 volumes sur l'ensemble de l'architecture paysanne roumaine, études réalisées
principalement par des architectes" et des ethnographes117. Il en résulte un inventaire
gigantesque de la culture matérielle, des typologies régionales des maisons en fonction de
la planimétrie, des matériaux de construction et des occupations des habitants. Ainsi, les

114
Ce projet est aussi un exemple de la manière dont des chercheurs formés dans le cadre des recherches
monographiques d'avant-guerre sont réintégrés dans des nouveaux projets qui cette fois, devraient répondre
aux exigences du pouvoir. Je mentionne Paul Petrescu et Paul Stahl, sociologues transformés en « spécialistes
en art populaire », les architectes, Florea Stanculescu et Adrian Gheorghiu. Les deux derniers collaboraient
aussi dans le cadre de ITCSOR (Institut pour la construction et la systématisation des villes), aux côtés des
géographes Vintila Mihailescu et Victor Trufescu, des économistes (Stahl 1998 : 39). Le but de la recherche
était de faire une ample typologie de l'architecture paysanne roumaine. (Stahl 1998 : 39).
11
Stanculescu, Gheorghiu, Petrescu 1956, Arhitectura populara romaneasca. Regiunea Hunedoara
(L'architecture populaire roumaine. Région d'Hunedoara), édition Tehnica, Bucarest; Stanculescu,
Gheorghiu, Petrescu 1957 : Arhitectura populara romaneasca. Regiunea Dobrogea (L 'architecture populaire
roumaine. Région de Dobrogea), édition Tehnica, Bucarest ; Stanculescu, Gheorghiu, Petrescu
1957 : Arhitectura populara romaneasca. Regiunea Ploiesti (L'architecture populaire roumaine. Région
Ploiesti), édition Tehnica, Bucarest; Stanculescu, Gheorghiu, Petrescu 1958 : Arhitectura populara
romaneasca. Regiunea Bucuresti (L'architecture populaire roumaine. Région de Bucarest), édition Tehnica,
Bucarest.
116
II s'agit principalement de Florea Stanculescu et Adrian Gheorghiu qui vont publier plusieurs ouvrages,
notamment sur l'architecture rurale (Stanculescu 1958. Arhitectura Populara Romineassa : Regiunea
Bucuresti (L'Architecturepopulaire roumaine. La région de Bucarest), Bucarest, Editura Tehnica). Pour plus
de détails sur le rôle de l'architecture paysanne dans la discipline de l'architecture voir Paun (2003).
" Il s'agit notamment de Paul H. Stahl et de Paul Petrescu, formés dans l'école de Gusti et qui, dans les
années 1950 étaient collaborateurs à l'Institut d'Art de l'Académie.

83
interprétations sociologiques sont délaissées au profit de la description purement
matérialiste.

Une deuxième exigence consiste en l'abandon de la perspective nationaliste, dominante en


ethnographie jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et l'adoption de l'internationalisme de
type soviétique dans lequel toutes les minorités nationales ont les mêmes droits (Vladutiu
1954:281). Ce cadre idéologique donne paradoxalement une place à des études
comparatives très intéressantes sur la maison rurale dans des communautés pluriethniques,
fait novateur dans l'ethnographie roumaine. Loin de représenter une contrainte118, la
nouvelle exigence idéologique crée l'opportunité pour certains chercheurs de (dé)montrer
que la maison est principalement la matérialisation d'une appartenance culturelle et sociale,
tout en minimalisant le rôle des facteurs physiques ou géographiques. Autrement dit, la
culture matérielle et l'architecture en particulier « expriment l'homme et sa vie sociale »
(Petrescu et Stahl 1956 : 39). En s'appuyant sur le cas de la maison de Dobrogea, région
étudiée par les ethnologues de l'époque à cause de sa pluriethnicité, Petrescu et Stahl
appliquent119 les dernières thèses anglo-saxonnes de l'anthropologie de la maison de
Rapoport. Selon les auteurs, il existe « une relation étroite entre l'environnement social et
l'architecture paysanne»120 (Petrescu et Stahl 1956:25). Tout en se détachant de
l'économique comme explication principale des différences sociales mis en évidence par
les goustiens et de l'explication physique - occupationnelle adoptée par les ethnographes,
Petrescu et Stahl vont plus loin, en mettant en évidence le rôle d'autres facteurs sociaux qui
influenceraient la structure des constructions paysannes et les manières de les habiter. La

La seule contrainte était l'obligation de faire référence à toute population ayant un lien avec l'Union
Soviétique tels les Russes, les Ukrainiens ou aux Lipoveni (anciens Russes). Dans ses articles sur la maison de
Bukovine, Paul Stahl accorde une attention particulière aux Hutuli et aux Rusini, des populations russophones
qui habitent la région.
119
La conférence de Paul Petrescu, Paul H. Stahl sur la maison de Dobrogea a eu lieu pendant la session
générale de l'Académie R.P.R. en juillet 1956. Le titre était « Inrâuririle vietii sociale asupra arhitecturii
taranesti din Dobrogea » (« L'influence de la vie sociale sur l'architecture paysanne en Dobrogea »). Cette
communication sera publiée en 1957 dans la revue Études et recherches d'histoire de l'art (Studii si cercetari
de istoria artei).
Paul Petrescu connaissait très bien les dernières orientations européennes et surtout anglo-saxonnes de
l'anthropologie de la maison et du material culture, notamment les ouvrages de Rapoport.

84
migration, l'appartenance ethnique et culturelle intimement liées à l'organisation de la
famille121 sont les plus importants (1965 : 25-39).

Une troisième thèse est la proposition d'une ethnographie du présent, la seule capable de
montrer comment le peuple vit, nécessaire afin d'améliorer la situation malheureuse du
paysan. Le nouveau cadre temporel conduit à une vive contestation de l'ethnographie
ruraliste qui condamnait les influences citadines sur le village et qui focalisait ses intérêts
sur le monde rural. Cet exclusivisme aurait privé le paysan des bénéfices du progrès, tout
en le condamnant au nom de la préservation de la tradition, à rester pris dans la pauvreté et
à être à la merci des exploiteurs (Vladutiu 1954 : 250).

La valorisation du présent et l'incorporation d'un nouvel espace, la ville, n'évacuent


toutefois pas le passé et le monde rural comme objets privilégiés de l'ethnographie. La
seule différence est induite par la méthode évolutionniste et par la théorie du matérialisme
historique qui aidait les ethnographes à « démontrer» l'amélioration de l'habitat passé et
présent du paysan par rapport à la vie urbaine. Ce cadre épistémologique conduit à ériger,
encore une fois, la maison rurale au rang de modèle pour la nouvelle société socialiste en
train de naître (Vladutiu 1954 :283). Les études de la culture matérielle et de la maison
paysanne sont alors de plus en plus valorisées. Qu'on construise ou qu'on détruise, tout est
au bénéfice du peuple. Ainsi, bien des recherches ethnographiques de sauvetage sur la
maison rurale sont commandées à l'occasion de grands travaux telle la construction des
barrages hydroélectriques, qui impliquait souvent le déplacement de villages entiers. Il en
résulte des typologies architecturales régionales, où la séparation entre matériel et spirituel

121
Par exemple, chez les Tatars, le village aux demeures sans clôtures mitoyennes rappelle la disposition des
tentes d'un camp. Cette configuration s'expliquerait par l'origine de la population venue des steppes russes.
De plus, l'organisation de l'espace de la maison et son aménagement se rattachent à la forme de « grande
famille » qui habite une tente. D'ailleurs, cet héritage expliquerait aussi la différence d'ornementation entre
l'extérieur très simple et sobre et l'intérieur chargé d'objets et de décorations (Petrescu et Stahl 1956 : 35).
Les maisons des Lipoveni (anciens Russes) rappellent des maisons d'origine russe par leurs toits à deux
pentes, les grandes poêles et les décorations colorées des frontons et des portes. Les Allemands ont les
maisons très bien rangées et puissantes tandis que les logis des Bulgares et de Roumains ont des toits à quatre
pentes, un âtre dans le vestibule central et des poêles aveugles dans les chambres (Petrescu et Stahl 1956 : 40).
122
Les amples recherches de Bicaz, effectuées entre 1954 et 1960 et organisées par l'Académie de la
République Socialiste de Roumanie, se concrétisent dans plusieurs publications telles Etnografia Vaii
Bistritei, zona Bicaz (L'ethnographie de la Valée de Bis trita, la région de Bicaz), parue en 1973.

85
123
finit avec un accent évident mis sur le matériel et sur les descriptions insistant sur les
fonctions utilitaristes et esthétiques de la maison et de l'aménagement intérieur124.

Stahl et Petrescu125 font exception. Leur cheminement les éloigne d'une part de l'héritage
monographique et, d'autre part, des typologies architecturales descriptives nombreuses
dans les années 1950. Adeptes de la sociologie historique d'H. H. Stahl126, le père de Paul
Stahl, ils accusent la séparation entre matériel et spirituel dans les recherches sur la maison
paysanne, l'ignorance de la perspective historique et le passage de l'analytique au
matérialisme descriptif. Dans la lignée de H. H. Stahl, la maison représentera pour Paul H.
Stahl et Petrescu l'un des «problèmes prioritaires» de la vie sociale (Paul Stahl 1958,
1959, 1964).

Finalement, les professeurs, les médecins, les gens ordinaires, en en seul mot, le peuple
devraient être les premiers artisans de la nouvelle ethnographie (Vladutiu 1954 : 282). Cette
thèse annonce en fait le début d'une période où la collecte ethnographique et folklorique
devient un sport national. À l'intérieur de cette course dans laquelle surtout les professeurs
de campagne s'intéressent à l'étude de leur village d'origine ou au travail, le START (le feu
de départ) se donne toujours sur le territoire de la maison traditionnelle. Elle est décrite,
analysée, sélectionnée en fonction de l'authenticité et de son ancienneté, dessinée, les plans
crayonnés afin d'élaborer des conclusions sur la beauté, la perfection et l'équilibre de l'art
paysan. Tout le monde devient le spécialiste en « traditions et coutumes du peuple
roumain ». Même aujourd'hui, n'importe qui sait quelles sont les attentes d'un folkloriste

23
Petrescu 1969, dans Vladutiu (1973 : 111).
" Voir par exemple un autre ouvrage paru à la maison d'éditions Tehnica : Ionescu Grigore 1967,
Arhitectura populara romaneasca (L'architecture populaire roumaine), Bucarest.
Paul Petrescu participe aussi à la recherche organisée à Bicaz, en publiant des ouvrages déjà mentionnés à
la note 38. La différence d'approche entre les articles liés à la recherche de Bicaz et la recherche entreprise à
côté de Stahl démontre en fait la duplicité scientifique de plusieurs chercheurs afin de contourner la censure
communiste et les caprices idéologiques.
H. H. Stahl a participé à toutes les initiatives scientifiques de Gusti qui a créé pour lui en 1943 une chaire
de sociologie rurale auprès de sa chaire de sociologie générale (Paul Stahl 1998 : 42). Adepte plus de la
sociologie historique, Stahl critiquera la méthode monographique trop exhaustive et trop utopique (H. H.
Stahl) car il n'est pas facile de passer de la simple description à la compréhension causale de phénomènes
sociaux (Vladutiu 1973 : 106). Pour de plus amples informations, voir H. H. Stahl (1939 : 225-229 ; 1972)
etc.

86
ou d'un ethnologue. Ainsi, l'accumulation impressionnante de matériel conduit en fait à
une ethnographie qui, finalement, engloutit et étouffe l'ethnologie.

2.4. Du retour au nationalisme, cette fois monumental

À la fin des années 1950, les projets ethnographiques gigantesques menés dans le cadre de
la Maison d'édition Techniques sont mis à néant par le comité central, qui considérait que
les volumes contenaient « trop de misérables masures et trop de croix » (Stahl 1998 : 40 ;
Stahl, Petrescu 2004 : 7). L'arrivée au pouvoir de Ceausescu et la séparation de l'influence
de l'Union soviétique (1964) conduisent au remplacement de l'internationalisme soviétique
par le retour aux théories nationalistes, récupérées et adaptées afin de justifier d'autres
grands projets de transformation de la société roumaine, entre autres la systématisation de
l'architecture, l'urbanisation des villes et l'industrialisation massive.

À partir de la moitié des années 1960, ces projets de changement du visage du pays
1 *?"7 1 "7 R

entier et surtout du monde rural déclenchent l'apparition de deux discours . Le premier


déplore la disparition de la maison traditionnelle et crie l'urgence de sauvegarder ce
patrimoine en voie d'extinction. On organise alors d'amples recherches afin d'identifier des
typologies architecturales, de faire des descriptions qui ne dépassent pas le matérialisme-
dialectique, d'inventorier et de sauvegarder les maisons en voie de destruction ou de
transformation129. L'une des conséquences est la création massive des musées

127
Ces projets reposent sur une base institutionnelle créée dans les années 1950. Ces institutions mèneront
d'amples projets visant l'architecture (urbaine, rurale, industrielle, sociale). En 1949 apparaît l'Institut
technique en constructions (Institutul de proiectari de constructii, I.P.C.). En 1950 prend naissance l'Institut
de recherches en constructions (Institutul de cercetari in constructii, I.C.C.) En 1952 a lieu la restructuration
du département de l'architecture et de l'urbanisme, en se transformant en comité d'Etat pour Constructions,
j\rchitecture et Systématisation (Comitetul de Stat pentru Constructii, Arhitectura si Sistematizare,
C.S.C.A.S.). Le but de ces institutions était la recherche de méthodes techniques capables de construire le plus
de bâtiments possibles, avec les moyens les plus bas et dans le temps le plus court (Ionescu 1969 : 3-55).
128
Ion Vladutiu, l'auteur de la première synthèse de l'ethnographie roumaine (1973) dégage trois grandes
directions de recherche dans l'ethnographie en général de cette période : la première serait l'étude des
problèmes méthodologiques de la recherche ethnographique ; la deuxième, « l'étude du thésaurus de notre
culture nationale » ; la dernière orientation s'intéresserait « à l'étude du phénomène ethnographique
contemporain » (1973 : 109).
129
II importe de mentionner ici le rôle de « La Société roumaine d'ethnographie » de Cluj fondée en 1922 et
transformée plus tard en « Centre d'études ethnographiques » de Sibiu, ainsi que de l'apport de deux
personnalités, Romulus Vuia et Vâlsan. Malgré une thèse théorique soulignant la nécessité d'une étude
cumulée de la culture matérielle et spirituelle (Vuia 1930), les ethnologues de Cluj plongeront dans une

87
ethnographiques régionaux et locaux, vrais laboratoires d'étude de l'architecture rurale, de
l'aménagement intérieur130, de l'art populaire, de la culture matérielle et même spirituelle
liée à l'habitat (Stoica 1973 ; 1984 : 12 et 17-18). Le déplacement de la recherche de terrain
dans le musée éloignera l'ethnographie de la dynamique de la société paysanne. Ainsi, on
aboutit à une idéalisation du monde paysan. L'habitat paysan est décrit en termes de
perfection et d'équilibre des formes, d'harmonie artistique et de simplicité, vertus héritées
des ancêtres nobles, les Daces et les Romans131. Plusieurs études sur le bordei, (taudis), une
construction rudimentaire considérée comme la plus ancienne forme d'habitation sur le
territoire roumain, mettent en évidence les ressemblances avec les maisons sculptées sur le
Colonne du Trajan de Rome (Antonescu 1984 :242, 243, etc.). À l'instar du costume, la
maison paysanne acquiert ainsi la fonction de représentation de la spécificité d'un village
ou d'une région sur la scène nationale. Tout comme au début du XIXe siècle, elle
matérialise la preuve de l'ancrage de longue date de la nation roumaine dans ces terres
(Stoica 1984).

L'autre discours des années 1960 - 1980 est progressiste. Il est axé sur une éthique du
travail et de la productivité (Verdery 1994 : 79). En ce qui concerne l'architecture rurale, on
identifie deux attitudes. La première, plus dominante et plus visible, fait l'éloge du nouveau
visage du village roumain : les maisons standardisées, les bâtiments à destination sociale et
culturelle font l'objet de fierté du peuple car elles représentent l'expression d'une nouvelle
éthique sociale fondée sur l'idée de l'amélioration économique et sociale de la vie des

analyse matérialiste de la culture paysanne, avec un accent important sur la description matérialiste de la
maison rurale et sur des typologies architecturales. Par exemple, l'étude de Romulus Vuia sur la maison de
Transylvanie devient une sorte de Bible pour les ethnographes intéressés par l'étude de la maison rurale. Voir
aussi Butura (1978). En 1992, Iordan Datcu publie la deuxième partie du travail de Butura axé sur la culture
spirituelle roumaine (Cultura spirituala romaneasca, Minerva, Bucuresti). Dans la préface de ce dernier
ouvrage, Datcu reproduit les mots de Ion Muslea, l'un des plus importants folkloristes de Cluj-Napoca et de la
Roumanie, qui regrettait l'intérêt exclusif de Butura pour la culture matérielle (Datcu 1992 : 5). Voir aussi
Florea Bobu Florescu et Marcela Focsa, « Observatii cu privire la arhitectura si interiorul din comuna
Vrâncioaia (Vaslui) - Vrancea » [Observations sur l'architecture et sur l'intérieur des maisons de la comune
Vrâncioaia (Vaslui) - Vrancea)] dans ***, 1965 : Studii si cercetari de etnografie si arta populara [Etudes et
recherches d'ethnographie et d'art populaire], Muzeul de Arta Populara al Republicii Socialiste Romania,
Bucuresti: 311-324.
0
Viorica Pascu, « Organizarea interiorului popular nasaudean » [L'organisation de l'intérieur populaire de
Nasaud] dans L'annuaire du Musée ethnographique de la Transylvanie, 1971, Cluj : 112.
1
« En ce qui concerne l'habitation, nous pouvons affirmer qu 'il n'y a pas grande différence entre la maison
paysanne d'il y a un demi siècle telle qu 'elle était dans certains endroits isolés des Carpates, et la maison des
anciens », http://civiIizatiadaca.dap.ro/Cultura2.htm.

88
paysans (Ionescu 1969: 11 ; Stahl 1964). L'autre attitude, plus timide et moins visible,
appartient à certains ethnologues qui, suite à des recherches de terrain, attirent l'attention
sur la dynamique du monde rural et donc, sur l'émergence de nouvelles problématiques.
Les ouvrages émergeants mettent alors l'accent sur les caractéristiques de la nouvelle
architecture rurale et sur ses liens avec la maison traditionnelle (Petrescu et Stahl 1960 ;
Petrescu 1975 ; Petrescu, Stoica 1981)132. Le développement du second discours est très
important pour nous car il signale l'apparition d'une nouvelle problématique qui a mis dans
l'embarras, et le fait encore, bien des ethnologues. En effet, cette maison qui, malgré son
emplacement au milieu rural, ne peut plus être analysée avec les moyens traditionnels. Elle
est à la fois semblable et différente des constructions traditionnelles en termes de
signification, de forme, de structure et de manière de l'habiter et de l'aménager.

132
L'existence de deux discours ne correspond pas nécessairement à des camps scientifiques différents. La
majorité des ethnologues a joué avec les deux afin de contourner la censure, condition sine qua non à la
publication.

89
3. JEUX D'ECHELLES. DU MONUMENTAL NATIONAL
OU MONUMENTAL INDIVIDUEL

3.1. La maison paysanne moderne. Controverses autour d'un sujet rebel


au paradigme ethnographique traditionnel

Au début, le concept de « nouvelle maison » se trouve au carrefour de plusieurs débats qui


visent essentiellement la naissance de l'homme nouveau et de la société nouvelle. Il ne peut
alors pas être séparé de la relation entre la ville et le village133, des influences, des
emprunts, du changement dans le sens de modernisation et de l'urbanisation, voire de
standardisation134 du milieu rural, des conditions de l'homogénéisation sociale et
administrative tant désirées. Le nouvel habitat de l'homme nouveau devait toutefois assurer
son bien-être. Des termes comme confort135, bonheur deviennent alors usuels et définissent
de plus en plus, entre autres, ce que devrait être la maison paysanne. Là où ces
caractéristiques font défaut, les scientifiques interviennent pour les créer ou de les rendre
possibles (Maier 1979 : 4 ; Matei, Mihailescu 1985 : 9).

Ainsi, case noi (« les nouvelles maisons ») (Stahl 1969 : 170 ; Vladutiu 1973 ; Stanculescu
1966, Petrescu 1975 : 146-147) appelées parfois vile românesti (« des villas roumaines »)
133
Le sujet de la relation entre la ville et le village n'est pas nouveau. Nous avons déjà montré comment les
goustiens ont analysé les effets de la migration ou de la mobilité des gens du milieu rural vers la ville et
même, ailleurs. La grande différence est que, tandis que les goustiens voyaient les contextes de mobilité d'un
mauvais œil, pour les ethnologues des années 1960, 1970, la dynamique spatiale des populations rurales
représente le mécanisme d'amélioration du standard de vie, dimension très valorisée par l'idéologie
communiste. Voir aussi G. Vladescu-Racoasa, Débuts d'industrialisation à un village roumain, dans ASRS,
XIII (1936) : 470-473 ; A. Golopentia, Gradul de modernizare a regiunilor rurale aie Romaniei (Le degré de
modernisation des régions rurales de la Roumanie), dans SR, IV (1939-1942), nr. 4-6 : 209-217 ; E. Botis,
Urbanizarea taranului roman, dans « Revista Institutului Social Banat-Crisana », VIII (1940), nr. 37-
38:639-652; IX (1941), nr. 1-4:105-112; C. Grofsoreanu, Influenta industrializarii asupra taranului
roman (L'influence de l'industrialisation sur le paysan roumain) dans SR, IV (1939-1942), nr. 1-3 : 22-24 ;
M. Cernât, Orasul, satul si regiunea urbana (La ville, le village et la région urbaine), dans « Caminul
cultural », Bucuresti, XI (1945), nr. 11-12 : 848-861.
134
Certains scientifiques, historiens surtout, ont cherché à démontrer que le processus de standardisation de
l'architecture rurale est plus ancien, fait qui, implicitement, légitimerait les derniers projets de changement.
Pour plus de détails, voir Andrei Panoiu, Arhitectura si sitematizarea rurala injudetul Mehedinti. Sec. XVIII-
XIX (L'architecture et la systématisation du milieu rural au département de Mehedinti. XVllle — XIXe siècle),
Muzeul National de Istorie, 1983, Bucuresti.
135
II ne faut pas oublier qu'à l'intérieur de son anthropologie de la maison, Amos Rapoport attirait l'attention
sur la relativité de certains besoins fondamentaux tels le confort et, plus loin encore, le besoin même de
confort qui peut varier d'une culture à l'autre (1973 : 86).

90
(Petrescu 1975) sont analysées de deux manières. Le plus souvent, elles sont intégrées dans
une tradition qui remonte au début du XIX siècle, moment où se produisent aussi des
innovations dans l'architecture rurale. La seule différence serait que, à partir des années
1960, le caractère massif et accéléré des changements modifie non seulement la structure de
la maison (plan, forme, matériaux de construction, aménagement intérieur), mais également
la fonctionnalité de l'espace habité, les pratiques et les coutumes qui y sont attachées
(Vladutiu 1973 : 159-170). De plus, dans la logique évolutionniste, elle représente le
dernier modèle d'une tradition architecturale paysanne qui témoigne de l'authenticité et de
la spécificité de la culture roumaine (Stanculescu 1983 : 41) ainsi que de l'amélioration du
confort des habitants (Vladutiu 1973 : 185).

Dans la même perspective, Stahl publie en 1964 un article qui s'intitule significativement
« Les nouvelles maisons paysannes136 ». Il y inverse le rapport entre les dernières
innovations et la tradition. Selon lui, les habitations rurales récentes reposent sur une
tradition qui «graduellement s'est adaptée à des formes supérieures de vie» 137 (Stahl
1964:33). Au-delà de la charge idéologique de l'explication, l'unique chemin vers la
publication, Paul Stahl démontre en fait que la construction à la verticale qui caractérise les
derniers bâtiments paysans n'est pas nouvelle et non étrangère au village roumain138.
L'influence des maisons des boyards du XIXe siècle expliquerait l'ajout d'un étage ou deux
chez les maisons paysannes d'Olténie, au sud de la Roumanie (Stahl 1964 : 18). En plus, le
passage de la maison à un niveau à la maison à deux niveaux a lieu en même temps que le
changement des matériaux de construction, c'est-à-dire avec le passage du bois à la brique,
puis au ciment (Stahl 1964 :21). Dans cet article et dans d'autres ultérieurs, Paul Stahl
insiste sur cet aspect, tout en relativisant implicitement le rôle exclusif de l'État dans le
changement des pratiques de construction par l'introduction de la verticalité dans la maison
paysanne.

1
Dans ses articles des années 1960, il utilise les deux termes, populaire et paysanne pour nommer
l'architecture rurale.
137
Cet article de 1964 est clairement idéologique. Après son départ en France à la fin des années 1960, il
changera de discours. Cependant, il ne se focalisera plus sur le sujet sensible de « la nouvelle maison
paysanne ».
138
En réalité, il vient à la rencontre d'une autre image du monde rural centrée par une maison dont la
caractéristique principale serait notamment l'absence d'étages. La logique de base de l'évolution de l'espace
bâti paysan suivrait exclusivement l'extension à l'horizontal par l'ajout de pièces ou par la segmentation de
l'espace déjà existant (Paul H. Stahl 1978).

91
Outre cet exemple, l'intégration de la maison rurale dans la tradition repose sur
l'émergence du discours organiciste opposé à l'internationalisme des années 1950, début
des années 1960. Il consiste en la revendication des valeurs nationales par le nouveau
régime communiste de Ceausescu, démarche nécessaire afin de légitimer les mesures
administratives139 d'ampleur mises en pratique à partir de l'année 19741 . C'est la période
des grandes synthèses afin de démontrer l'unité, la continuité ethnique et culturelle du
peuple roumain. Les auteurs se concentrent alors sur l'architecture roumaine, laissant de
côté les autres communautés ethniques minoritaires. Les influences étrangères sont
ignorées au profit de la valorisation et de la mise en évidence d'une spécificité locale,
autochtone141.

Cependant, certaines pratiques architecturales paraissent sortir, d'une part, des thèses
ethnologiques de la continuité et, d'autre part, de l'image que le pouvoir se faisait de la
société socialiste où les membres devaient être égaux, donc se loger de la même manière.
« La tendance des paysans des régions montagneuses de construire des maisons massives
en brique seulement, d'une architecture entièrement nouvelle, plus proche de la ville »
étonne et est cataloguée par les ethnologues comme « inattendue » (Vladutiu 1973 : 1971).
Pourquoi étonnent-elles ? Premièrement, c'est le volume et la forme inhabituelle par
rapport à l'image de la maison traditionnelle ; deuxièmement, le luxe intérieur ainsi que le
nombre croissant de pièces ne peuvent plus être expliqués avec l'argument utilitariste, lié
au nombre des membres de la famille (Vladutiu 1973 : 183).

139
En 1938, Stanculescu propose Casa matca (« la maison-souche ») comme point de départ pour la création
d'une architecture standardisée au milieu rural. Cette maison-souche qui représente en fait l'exemple de
l'authenticité et de l'unicité de l'architecture rurale roumaine est composée de trois pièces, deux chambres et
d'un corridor auxquels on ajouteprispa, une sorte de balcon situé devant la maison. A partir de ce plan, il est
possible de rajouter des pièces ou des éléments en fonction des besoins individuels ou familiaux et ainsi, de
créer le nouvel habitat socialiste (Stanculescu 1938 : 9-10 ; 1983 : 106).
En mars 1974, lors du Xe congrès du parti communiste roumain, est légiféré le projet de la loi concernant
la systématisation du territoire et des localités. En 1975-1976 commencent les démolitions de plusieurs
villages du sud de la Roumanie notamment.
Par exemple Maier 1979 : Arhitectura taraneasca si elementele ei decorative in vestul tarii (L'architecture
paysanne et ses éléments décoratifs à l'ouest du pays), Comitetul de cultura si educatie socialista al judetului
Arad ; Central de indrumare a creatiei populare si a miscarii artistice de masa (« Le Comité de culture et
d'éducation socialiste du département Arad ; Centre d'orientation de la création populaire et du mouvement
artistiques de masse »), Arad.

92
Sans trop se questionner là-dessus, les auteurs préfèrent intégrer ces phénomènes
«déviants» dans l'ensemble des transformations dues aux projets des dirigeants
communistes. L'excès dû à des causes « occultes » est alors intégré dans le discours général
et confortable du désir du peuple « d'améliorer les conditions de vie, d'augmenter le
confort familial » et « de profiter des avantages de la civilisation moderne » (Vladutiu
1973 : 185). Quant à l'intérieur, les matériaux nouveaux d'origine industrielle, la présence
d'appareils électroménagers, la télévision, la radio, la machine à laver, les meubles achetés
au marché de la ville et les tissus industriels représentent les éléments clés de la
modernisation, du confort et, implicitement, du bonheur et surtout de la fierté du paysan
roumain142. Les transformations de la société rurale ne sont que « la conséquence naturelle
de l'amélioration générale de la manière de vivre, du désir et des efforts de mieux vivre »
(Vladutiu 1973 : 183). Ainsi, l'initiative personnelle par rapport à l'espace habité paysan
est dissimulée à l'intérieur du discours de la volonté collective d'intégration dans un
mouvement général, celui de la construction de la nouvelle société socialiste.

Dans une autre perspective, cette fois opposée, la nouvelle maison représente la
matérialisation de la rupture avec la tradition paysanne. Vila romaneasca (la villa
roumaine)'43 comme l'appelle Petrescu (1975 : 146-147) est intégrée dans un concept plus

142
II est nécessaire de préciser que, dans l'ensemble, il était beaucoup plus prestigieux d'habiter dans un
appartement en ville que dans une maison sur terre. Cela s'explique par la propagande socialiste, mais aussi
par une réalité très simple. Dans les années 1970 -1980 les jeunes des villages partent en grand nombre dans
la ville pour travailler. Ils reçoivent des appartements où les conditions de vie étaient meilleures que celles du
village : la salle de bain, l'eau et l'électricité, etc. Après 1989, on a parlé de ce mouvement comme de quelque
chose de dramatique. Or, je me rappelle très bien de mes tantes qui, filles de paysans, deviennent des Dames
de la ville, chacune ayant son propre appartement (quoiqu'il appartînt à l'Etat) meublé et équipé. Je ne parle
pas ici des cas de démolition des maisons de la ville et des habitants qui ont été forcés de déménager dans les
blocs communistes, mais de la masse des paysans transformés en ouvriers.
143
Les caractéristiques de cette nouvelle architecture rurale seraient : le toit à quatre pentes, la planimétrie
carrée qui parfois s'élargit en prenant des formes de « L » ou « U », les colonnes en arcades en béton, les
colonnades en gypse, la présence d'un étage, l'utilisation des matériaux de constructions d'origine industrielle
tel le béton, le métal, le plastique qui remplacent le bois, matériel définitif pour la maison traditionnelle
paysanne. L'extérieur est très coloré, contrairement à la maison traditionnelle peinte en blanc ou en bleu, et
souvent décoré de peintures naïves ou de miroirs. Concernant l'intérieur, il est essentiellement composé par le
mobilier de type urbain, par des tissus et textiles industriels importés du Levant ou d'Occident, avec des
scènes exotiques représentant des palmiers, des chameaux, etc. L'augmentation du nombre des chambres
conduit à la spécialisation de l'espace en fonction du modèle urbain. La sufrageria ou salonul (« le salon »)
remplace la « belle maison », la chambre pour les invités et pour les occasions spéciales. La fonction de cette
nouvelle pièce reste la même que l'ancienne « belle maison », celle de représentation. Une nouvelle bucataria
(cuisine) dotée d'appareils ménagers fait son apparition. (Petrescu 1975 : 144). Malgré la diversification
fonctionnelle de l'espace d'habitation, Paul Petrescu met en évidence le transfert de fonctionnalité de

93
large, celui d'architecture « populaire » qui n'a rien à voir avec la logique interne de
l'évolution de l'architecture traditionnelle roumaine (Petrescu 1975 : 147). Au contraire,
elle est le résultat d'une intervention externe qui, par ailleurs, est en cours de déroulement
(Petrescu 1975 : 147). La principale cause de cette rupture serait la reconfiguration générale
du village suite aux changements politiques et administratifs. Le passage de la surface
morcelée des terrains qui « imprimait une organisation particulière au village, aux rues et
qui, dernièrement, marquait les aspects de base de l'architecture populaire roumaine
d'ancienne tradition » aux grandes surfaces de terrain arable, a induit automatiquement le
changement de la structure et du fonctionnement du village, du ménage et de la famille
(Petrescu 1975 : 140). Certaines constructions disparaissent car elles n'ont plus aucune
utilité. La maison, quant à elle, n'est plus destinée aux besoins des agriculteurs mais
devient plutôt, selon Paul Petrescu, une « résidence » servant uniquement pour dormir.
L'auteur parle même de « villages-dortoir pour la foule de navetteurs industriels» situés en
hinterland des grandes villes (Petrescu 1975 : 140). Une autre cause serait l'interaction
entre le milieu rural et urbain (Petrescu 1975 : 139-147).

Contrairement à la majorité des ouvrages abordant la maison « populaire », l'article de


1975 de Paul Petrescu ne remplace pas les termes à cause de la pression idéologique, mais
il signale l'apparition de quelque chose de différent, d'une maison qui ne se soumet plus au
même cadre épistémologique et fonctionnel que la maison paysanne traditionnelle1 . Sa
conclusion est en quelque sorte prophétique, affirmant que « l'éclaircissement des termes
viendra avec la définition des caractéristiques de cette nouvelle architecture, qui,
aujourd'hui, est en plein processus de transformation et soumise aux tensions majeures
déterminées par les changements fondamentaux de la vie du peuple des trente dernières
années» (Petrescu 1975 : 147).

l'ancienne tinda ou chambre unique pour dormir, manger, habiter vers cette nouvelle cuisine qui devient ainsi
l'espace à usage multiple pour tous les membres de la famille (Petrescu 1975 : 144).
' Plusieurs éléments déterminent l'auteur à parler de quelque chose de nouveau. La spécialisation des
bâtisseurs qui remplacent la logique d'entre aide entre les voisins et les membres de la famille, l'usage
grandissant des matériaux de construction industriels, le décor d'origine livresque et l'utilisation du métal et
des matériaux en plastique « font en sorte qu'il n'est plus possible d'appeler (cette architecture) « paysanne »,
(terme supposant un lien avec une très ancienne tradition locale), mais «populaire », avec la perspective de
l'appeler « rurale » dans le futur » (Petrescu 1975 : 147).

94
Dans ses articles ultérieurs, des années 1980 notamment, il modifie son approche.
Premièrement, même s'il continue à s'intéresser à la maison paysanne, Petrescu ne parlera,
à notre connaissance, que vaguement de la nouvelle architecture du milieu rural nommée
« populaire ». Deuxièmement, il utilisera le terme « populaire » pour nommer
exclusivement la nouvelle culture, urbaine et ouvrière, apparue depuis les années 1960
(Petrescu et Stoica 1981 : 6-7). Pliées sur l'antagonisme ville vs village, « la maison
populaire » et « la maison paysanne » s'opposent : la première est urbaine, ouvrière, ancrée
dans le présent, définie par une économie intensive ce qui lui confère une fonctionnalité
différente de la seconde, qui s'encadre dans l'architecture traditionnelle, exclusivement
rurale, liée à une économie autarcique etc. Par contre, il n'y a aucune référence à la
« nouvelle maison » rurale (Petrescu, Stoica 1981).

Malgré cette tournure du discours sur les nouveaux phénomènes architecturaux du monde
paysan, qui s'expliquerait, cette fois, par l'augmentation de la pression idéologique dans les
années 1980, les contributions de Petrescu apportent une nouvelle ouverture dans la
littérature ethnographique sur la maison rurale. À la lignée du mouvement culturaliste
rapoportian, il dénonce les typologies architecturales de la maison paysanne roumaine en
général qu'il qualifie de statiques et de compliquées (Petrescu et Stoica 1981 : 5). Elles
peuvent être utiles, mais comme instruments de recherche afin d'en tirer des conclusions
visant l'organisation sociale de l'espace et non pas comme but en soi. La critique de la
séparation entre le matériel et le spirituel, ainsi que l'accent mis sur le matérialisme
descriptif, très à la mode dans les années 1970-1980145 permet à Petrescu de définir la
maison comme croisement de la culture matérielle, des relations sociales et culturelles et
surtout comme « objet d'art capable de communiquer des messages sur ses habitants »
(Petrescu et Stoica 1981 : 5). L'accent passe ainsi de l'esthétique et de l'utilitarisme de la
maison paysanne vers la (re)présentation « du statut de celui qui l'habite, de la fonction que
son habitant occupe dans la société» (Petrescu et Stoica 1981 : 43). En suivant aussi les
idées d'Henri Raulin et Georges Ravis-Giordani, Petrescu affirme que la sociabilité à
l'intérieur de la communauté se déroule presque entièrement dans les limites de l'espace
construit (Raulin et Giordani : 1978 :62 cités par Petrescu et Stoica 1981 :43). Ainsi, la

145
Voir, par exemple, Maier 1979 ; Spînu, Bratiloveanu 1987.

95
maison, l'intérieur surtout, devient « l'expression la plus concluante du style de vie et de la
spiritualité, des idées, des mots, de la vie familiale et sociale », le miroir de la situation
économique et sociale du propriétaire (Petrescu, Stoica 1981 :25, 44). Malgré la
signalisation de la fonction culturelle et sociale de l'espace bâti, l'auteur ne montre pas
comment elles se manifestent. Paul Stahl, par contre, se penchera sur la notion de
maisnie , l'unité sociale fondamentale du milieu rural roumain (Stahl 1978 : 91).

L'élaboration de ce nouveau concept lie à nouveau culture matérielle et spirituelle est


possible par le départ de Paul Stahl à Paris où il étudie avec Claude Lévi-Strauss. Ses
travaux, même récents s'inscrivent dans un champ d'études à grande échelle telle
l'ethnologie balkanique. Contrairement à Petrescu, le discours de Paul Stahl échappe aux
caprices idéologiques communistes, tantôt souples, tantôt contraignants. Cela lui permet
d'aller vers les implications sociales de la relation entre l'individu et la maison. Paul Stahl
met en évidence l'importance de la propriété dans la relation entre le paysan et la maison.
Chaque individu n'a pas une maison, mais SA propre maison. Le concept de location
n'existe pas dans le milieu rural147. Stahl explique cet attachement par la relation intime
entre la maison et la famille car « on ne se marie pas si on n'a pas de maison ; un paysan
installé comme locataire d'un autre paysan est une situation d'exception, extrêmement
rare »148. Avoir une maison est la condition pour fonder une maisnie (Stahl 1978 : 94) et,
implicitement, s'intégrer dans le réseau social villageois. Pourquoi la maison ? Tout
simplement parce que « la maison devient l'expression apparente la plus visible pour
l'existence d'une maisnie et d'un espace domestique ayant une vie propre » (Stahl
1974:401- 402). Selon Stahl, cette affirmation est demeurée vraie pour les villages

La maisnie est la somme de trois termes : la maison qui désigne la construction, la maisonnée qui désigne
le groupe domestique et la maisnie ou maisniée qui désigne l'unité sociale en son ensemble. Les trois termes
sont apparentés entre eux (Stahl 1978 : 92-93)
Cette situation existe encore dans la ville aussi. Je me souviens des années pendant lesquelles j'étais
étudiante à Cluj, dans les années 1990. Les gens qui louaient des appartements dans le centre-ville ou même
dans des HLM avaient de gros ennuis à cause de voisins qui les surveillaient en permanence et qui
manifestaient ouvertement leur mécontentement par rapport aux étrangers. L'attitude empirait s'il agissait de
familles plus âgées qui louaient des appartements. L'attitude la plus agressive venait de la part des personnes
âgées.
Andrei Radulescu, Monografia comunei Chiojdeanca dinjudetul Prahova, 4e édition, Bucarest, 1940 : 23,
cité par Stahl 1978 : 94.

96
roumains jusqu'au XXe siècle149. Avoir ou construire une maison est alors lié à la
« construction » d'un nouveau statut social dans une pluralité de relations
sociales : familiales, parentales, villageoises. De plus, construire une maison implique une
reconfiguration et une dynamique permanente des connexions sociales, économiques et
symboliques entre divers groupes (Stahl 1991 : 1681 ; Petrescu, Stahl 1957).

Selon Paul Stahl, la maisnie n'est pas une unité individuelle, mais collective (Stahl
1978 : 121 - 125). L'importance que le réseau social joue est évidente au moment où
interviennent des facteurs extérieurs tels ceux politiques et administratifs. Même si ces
derniers peuvent induire des modifications importantes dans la configuration villageoise,
cela ne signifie pas qu'ils ont le même impact sur les pratiques d'habitation et des fonctions
de l'espace habité, les coutumes, etc. Paul Stahl donne l'exemple de l'effet de la
réglementation de l'État roumain en 1894 sur le système d'habitation rurale qui suivait le
principe général : une maison = un seul foyer (feu). La loi prévoyait que la maison
paysanne devait avoir « deux pièces, une à droite et la deuxième à gauche, avec une salle
située entre elles, où sera placée la cuisine» (Cazacu 1906:540 - 551 cité par Stahl
1978 : 117). Or Stahl montre clairement que malgré l'existence de deux foyers dans la
même maison, les paysans ont continué d'en utiliser un seul et d'habiter une seule pièce
même s'il s'agissait de deux générations (1978 : 117 - 118).

Par contre, dans ses articles des années 1970, 1980 rédigés en France, il n'avance aucun
commentaire semblable sur les effets des mesures communistes sur les pratiques
d'habitation en Roumanie. Ce n'est qu'en 2000, après la chute de Ceausescu, qu'il fait une
remarque sur les mesures administratives et politiques des années 1950-1960 qui ont laissé
des traces dans la configuration et le fonctionnement de certains villages. Sans aller trop
loin dans l'explication, il exprime son étonnement par rapport à la région de Maramures,
149
Afin d'exemplifier l'interdépendance entre le mariage et la construction d'une maison, Stahl donne comme
exemple la recherche de Nerej menée par Costafora : « Lorsque le père considère que son fils ou sa fille a
accompli l'âge de raison - même si aucun mariage n'est en vue -, il calcule, tenant compte de chacun de ses
enfants, la quote-part qui lui revient dans chaque partie de son avoir. Il bâtit pour l'intéressé une maison et le
met en possession du tout. En ce qui concerne les garçons, l'accomplissement de leur service militaire est
généralement un signe manifeste de maturité. Durant nos recherches d'une durée d'un mois à Nerej, nous
avons pu observer trois cas où les pères, ayant délimité l'avoir qui revenait à chacun, étaient en train de bâtir
des maisons pour leurs jeunes garçons, alors militaires et dont aucun n'était marié » (Costafora 1936 : 116,
cité par Stahl 1974:402).

97
voisine du Pays d'Oas, où « les villages non collectivisés se sont enrichis comparativement
aux villages collectivisés qui sont restés plus pauvres ». Il mentionne aussi « des quartiers
entiers de maisons neuves non occupées ; elles sont destinées aux enfants qui les
occuperont au moment du mariage ». Selon lui, la nouvelle maison attire un important
changement dans le fonctionnement de l'institution du mariage et de l'héritage.
Contrairement aux anciennes règles, lorsque l'obligation de construire une maison revient
aux parents du garçon, « la fille reçoit elle aussi comme dot une maison construite par ses
parents » (Paul Stahl 2000 : 117).

Ce que nous devons tirer des ouvrages de Paul Stahl est principalement la charge identitaire
de la culture matérielle. Selon l'auteur, le matériel communique plusieurs types d'identités
en fonction du réseau social dans lequel l'individu se place à un moment donné (Paul Stahl,
1979 : 161). Plus loin encore, ses formes de manifestation visent surtout l'extérieur, le
visible : le costume ou les vêtements, parfois la langue ou l'accent ou le tatouage et bien sûr
la maison : « De nos jours encore, là où les populations d'origine diverse habitent
ensemble ou à côté, on distingue les uns des autres p a r tous les éléments de leur
vie : organisation de l'habitat, organisation de la cour, aspect de la maison, parfois
seulement des signes extérieurs posés sur les maisons spécialement pour se distinguer, les
objets de l'intérieur » (Paul Stahl 1979 : 162).

Un autre aspect mérite notre attention, c'est l'importance accordée à l'idée de réseau social
et communautaire afin de définir le fonctionnement du village traditionnel et de la maisnie
roumaine ancienne. Cette idée n'est pas nouvelle. Elle a été énoncée en 1939 par H. H.
Stahl, qui affirmait que le village est plus qu'une communauté physique. Elle est aussi
psychique : « Lorsque nous avons étudié le village archaïque roumain, nous avons dû
reconnaître que ce village n'est pas un assemblage de gens sans liens entre eux. Le village
est tout d'abord un patrimoine commun, avons-nous dit. Le village est aussi un groupe
homogène d'hommes, dont la cohérence est obtenue par des liens de consanguinité,
quelquefois tellement forts qu'ils deviennent la règle de l'organisation sociale. Le village
est tout aussi un système économique collectif, un atelier de travail, une organisation
administrative et politique autonome ». (H. Stahl 1939,1 : 383). Ce n'est pas par hasard que

98
les ouvrages de H. H. Stahl sont populaires dans la Roumanie des années 1970-1980. La
théorie de l'esprit communautaire qui « gouvernerait » d'une manière diffuse le
fonctionnement du village a été facilement appropriée surtout par les scientifiques,
architectes notamment, auxquels revenait la tâche de mettre en application les projets de
systématisation venus du centre.

Dans les années 1980, la maison paysanne est doublement revendiquée. D'une part, à cause
de son lien avec le passé, elle représente la « matérialisation de l'histoire et de l'identité du
peuple roumain »150. D'autre part, la maison rurale devient le modèle d'une architecture
monumentale à l'image du pouvoir communiste (Joja 1984 ; Stanculescu 1987). Ainsi, les
architectes sont principalement ceux qui rendent visible la double valeur de la maison
traditionnelle paysanne sur la scène nationale, tout en l'intégrant à la fois dans la définition
de la nation roumaine socialiste et ensuite dans les grands projets de modernisation de la
société roumaine151. Mais comment incorporer une architecture caractérisée justement par
sa minceur, son insignifiance, sa simplicité, sa vulnérabilité1 dans la vision maoïste des
dirigeants ? Selon les architectes, il faut prendre certains éléments représentatifs de la
maison traditionnelle paysanne, les calquer afin de les amener à l'échelle des exigences de

« La maison du village traditionnel, vrai microcosme, détient en soi le privilège d'une synthèse mythique.
Par sa simplicité archaïque, elle garde les proportions d'une mystérieuse époque de l'or, transmise de
génération en génération, par des constructeurs. Son espace, bien défendu des transgressions profanatrices, est
fermé par des portes qui, parfois, ont quelque chose de la sacralité des portes du soleil sculpté, symbole
apollinique sculpté dans la chair dure du bois ». Les colonnes de la véranda sculptées par des artistes des
quatre coins de la Roumanie « gardent depuis des siècles, des millénaires peut-être, l'unité des motifs
ornementaux (Zoe Dumitrescu-Busulenga, « Valori perene aie culturii populare » [Les valeurs pérennes de la
culture populaire], dans Revista de etnografie sifolclor (Revue d'ethnographie et de folklor) Tome 33, Nr. 1,
1988:5.
' ' Les architectes avaient la charge principale de proposer des projets capables de s'intégrer dans les
directives centrales de standardisation et de systématisation du milieu rural et urbain. Ils attiraient alors
l'attention sur le danger du répétitif et de l'homogénéité architecturale. La solution proposée tant pour la ville
que pour les constructions à caractère social et culturel du milieu rural a été l'intégration du « spécifique
local » dans les nouveaux projets architecturaux (Vladescu 1968 : 8 ; Joja 1970 :36-37 ; voir surtout Paul
Focsa 1970:38-39). Il ne faut donc pas commencer la systématisation des villages sans connaître les
conditions de vie du paysan roumain. Il faut chercher « ce qui nous appartient et nous différencie des autres,
même s'ils vivent sur le territoire roumain » (Stanculescu 1987).
152
Une des caractéristiques de la maison paysanne mise en évidence par les ethnologues a été le bois, comme
matériel de base de construction. Plusieurs chercheurs expliquent cette préférence par le destin fataliste des
Roumains qui devaient toujours s'enfuir et abandonner leurs maisons à cause des envahisseurs. Ils étaient
alors obligés de construire des maisons petites et d'utiliser des matériaux soft afin de pouvoir les rebâtir vite
et facilement (Drazin dans Miller 2001).

99
la nouvelle architecture du pouvoir. Ensuite, il faut les multiplier1 . Les colonnes
monumentales de plusieurs bâtiments de la ville ou aussi des balcons des maisons privées
issues des programmes de standardisation des villages représentent en fait une
interprétation à grande échelle des colonnes en bois de la véranda de la maison
traditionnelle paysanne154 (loan 1999 : 115-116).

En fait, ce bricolage traduit par la monumentalisation et la multiplication des éléments


« emblématiques » de la maison traditionnelle paysanne matérialise le premier pas vers la
naissance d'un nouveau concept, celui de maison ou d'architecture roumaine. Tout ce
travail surgit dans le cadre du même discours nationaliste homogénéisant qui reconnaissait
les valeurs nationales, en refusant toute forme d'influence étrangère et en niant toute
différence entre la ville et le village, tout individualisme local ou régional155.

Quant à la littérature ethnographique des années 1970-1980, elle reste modérée et


prudente156. La monumentalisation de l'architecture paysanne est toujours justifiée par son
appartenance à une tradition architecturale lointaine et par le discours du changement de
style de vie des Roumains. Comment expliquer cette hésitation dans le contexte où la
nouvelle architecture rurale devenue populaire représentait pour le pouvoir la

153
Augustin loan 1999. Power, play, and national identityù : politics of modernisation in Central and East-
European Arhitecture, The Romanian Cultural Foundation Publishing House, Bucarest. Voir notamment le
chapitre dédié à l'architecte Constantin Joja, The recourse to the Vernacular : Constantin Joja : 103.
154
Voir le cas célèbre de Constantin Joja, architecte de la période communiste, qui soutenait l'idée que le
caractère national de l'architecture nouvelle devrait être obtenu par l'application du make-up des formes
traditionnelles dans les structures volumétriques modernes. Il propose l'appel à une ou deux caractéristiques
de la maison paysanne et leurs amplifications (loan 1999 : 103-107 et 120-130).
155
Constantin Joja justifie la légitimation de l'intégration de la maison paysanne dans la nouvelle architecture
par le fait qu'elle incorpore en fait la monumentalité que les ethnologues ont toujours ignorée. Dans son
exercice de définition d'une architecture Roumaine, il essaie de démontrer que l'architecture urbaine n'est
qu'une variation de l'architecture rurale. Pour comprendre le travail de la « monumentalité» de la maison
paysanne, voilà un fragment : « Dans ses trois hypostases, avec l'échelle cachée, avec l'échelle apparente ou
avec foisor, la maison rurale garde son unité, sa dynamique et sa monumentalité foncière » (Joja 1984 : 95).
Par exemple, Georgeta Stoica affirmait que le processus de transformation de la maison paysanne n'est pas
le résultat d'une diversification typologique ou d'une rupture, mais d'un processus de généralisation de
certaines formes particulières déjà existantes en conformité avec les « exigences modernes de vie » (1973 : 9).
Un autre auteur signale le changement important de l'architecture populaire traduit principalement par
l'augmentation du volume, par l'amplification à la verticale et à l'horizontale des anciennes proportions, la
maison gagnant un plus de monumentalité dans l'ensemble de la gospodaria. L'augmentation de l'extérieur
correspond à une croissance du nombre des pièces « adaptées aux nouvelles conditions de vie » (Cojocaru
1983: 101).

100
matérialisation de la réussite du peuple et où la maison traditionnelle paysanne est valorisée
et intégrée dans l'architecture monumentale créée à l'image de ses dirigeants ?

Malgré cette multiple mise en valeur de l'architecture rurale, plus ou moins ancienne, la
majorité des ethnologues dont l'objet d'étude était le village et la tradition ne pouvait pas
accepter la dissolution de leur objet d'étude. Ne pouvant mettre en doute les projets
politiques, l'alternative était soit de se taire, soit de tout mettre au compte du confort,
notion d'ailleurs très vague, jamais expliquée ou définie, mais, sans doute, très confortable.
Une deuxième explication serait, comme nous l'avons déjà montré, les effets imprévisibles
des mesures administratives qualifiées parfois d'« étonnantes » : l'apparition des maisons
sortant du commun par le luxe, par les dimensions ostentatoires qui ne correspondent pas
aux besoins de la famille (Vladutiu 1973 : 83 ; Cojocaru 1983 : 101 ; Focsa 1975, 1999)157,
choses qui visiblement ne se conformaient pas non plus aux projets d'uniformisation des
maisons et du style de vie des gens. Pour expliquer ces « déviances », il fallait faire appel à
des informations plus ou moins informelles et aller dans l'underground du système, ce qui
n'était pas possible non plus.

La littérature ethnographique traitant alors de la nouvelle architecture des années 1970-


1980 ou des transformations de la maison paysanne se voit enveloppée dans un discours de
réussite générale de la société grâce au Parti communiste qui condamne l'initiative
personnelle. Il s'y ajoute l'enveloppe nationale - communiste, dominante surtout dans les
années 1980, qui encourage l'appel à la source inépuisable des motifs « nationaux » que la
maison vernaculaire peut offrir (Joja 1984 : 75-102)158. Ainsi, l'architecture «mineure»
doit être transposée en matériaux industriels dont le béton est le maître1 et, ensuite,

157
Plus tard, Cuisenier évoquera une recherche qu'il avait entreprise en 1973, dans la région de Maramures,
avec Mihai Pop, où il avait compris que, au niveau local ou régional, les projets centraux étaient contournés
au bénéfice des individus ou de la petite nomenklatura communiste (1994 : 49-50).
158
Parallèlement au discours nationaliste - communiste, il émerge aussi un discours basé sur les métaphores
de la cybernétique, dont « la maison capsule», concept qui apparaît à la fin des années 1960 dans toute
l'Europe. Ces théories faisant appel à l'architecture traditionnelle, chose spéculée par les spécialistes
roumains à l'époque et transposée dans un discours nationaliste, même protochroniste (Joja 1984), sont
reprises de Kurokawa qui, à partir de l'exemple japonais, a élaboré les concepts de cyborg-architecture et de
maison capsule (loan 1999 ; 2004 : 172).
159
II faut rappeler que le bois est essentiel dans la définition de la spécificité de l'architecture rurale roumaine.
Il est certain que son remplacement par du béton devrait avoir un impact majeur, non seulement sur la forme
de la maison et les pratiques de construction, mais aussi sur le discours identitaire des gens et les travaux des

101
traduite à l'échelle monumentale par augmentation et multiplication. C'est la base du projet
plus ample de création de «l'identité nationale» de type socialiste qui impliquait
l'effacement des identités locales et régionales manifestes dans les différences importantes
dans l'architecture vernaculaire de chaque région historique de la Roumanie (loan
1999 : 154). Graduellement, la Maison Paysanne devient Roumaine, prise dans le concept
plus large et homogénéisant d' « architecture nationale » afin de légitimer et d'affirmer
l'unicité /l'unité et le pouvoir du régime communiste.

Malgré une majorité qui soutenait les effets bénéfiques des projets de systématisation,
certains architectes et ethnologues attirent toutefois l'attention sur les dangers du passage
de l'habitation individuelle à l'habitation collective et aussi sur la résistance des paysans
envers ce changement (Coloman 1967 :25, Focsa 1975, Petrescu 1975). Le principal
danger était de détruire l'individualisme et la spécificité du monde paysan qui se traduisait
par deux caractéristiques fondamentales : une maison par famille et une communauté
villageoise restreinte.

Avec la mise en pratique des programmes de systématisation par la destruction des villes et
des villages dans les années 1970-1980160, le discours nationaliste sur l'architecture
paysanne comme « matérialisation de l'histoire et de l'identité du peuple roumain » devient
une arme de lutte contre la restructuration radicale des centres des villes et des villages.
Dans une première protestation (29-30 janvier 1981), l'Union des Architectes organise une
séance de communication sur l'idée que « la destruction de l'héritage161 architectural
représenterait un coup très dur à la culture nationale et discréditera les architectes aux yeux
de la communauté internationale ». Déménager les paysans dans des bâtiments

ethnologues. Le béton n'était pas seulement un matériel de construction parmi d'autres, mais la
matérialisation de la nouvelle société socialiste telle que décrite par Hrasciov, en Union Soviétique. Les
édifices en béton sont forts, monumentaux. De plus, « le béton » est révolutionnaire parce qu'il est le résultat
de l'industrie lourde. Il est aussi gris, la couleur des travailleurs (Sciusev). Contrairement à la glace, par
exemple, le béton est « masculin », âpre, viril (Glendenning & Muthesius 1994 : 92), massif et immobile,
matérialisation du progrès et du matérialisme (loan 2004 : 147-148).
Le 17 avril 1984 sont mises en oeuvre les bases légales nécessaires à la poursuite du plan de
systématisation des villes et des villages, élaboré dans les années 1970. Cela a comme effet la destruction du
centre ancien bucarestois et aussi des villages entourant la capitale.
L'héritage architectural incorporait, à côté de la maison traditionnelle paysanne, les églises et aussi les
anciens bâtiments urbains.

102
multifamiliaux et rassembler plusieurs villages1 afin de créer des agrovilles devient
synonyme de destruction de l'héritage paysan, « synthèse de l'histoire du peuple et
expression de l'identité nationale» (Emandi et Ceausu 1991 :260-262). Des Roumains à
l'étranger n'hésitent pas à dénoncer cette situation. C'est le cas de Dinu G. Giurescu qui, en
1989, adresse une lettre ouverte aux grands pouvoirs occidentaux afin d'attirer l'attention
sur la catastrophe architecturale en cours en Roumanie (1989). Cette fois, le profil collectif
du fonctionnement villageois est minimalisé en faveur de la mise en avant de
l'individualisme paysan exprimé dans les pratiques d'habiter «one family house»
(Giurescu 1989:23). À cet individualisme, s'ajoute l'idée que la maison paysanne est
« une synthèse de l'histoire du peuple et elle exprime l'identité nationale. Détruire cet
héritage rural et le remplacer avec des constructions standard signifierait non seulement
détruire des siècles de longue évolution, mais aussi changer l'essence d'une nation à travers
une sorte d'ingénierie. Du jamais vu dans la longue histoire de l'Europe» (Giurescu
1989 :23). Il est clair que toucher à l'architecture rurale traditionnelle signifie toucher à
l'identité d'une nation et d'un peuple.

En définitive, la littérature ethnographique des années 1970, 1980 sur la maison rurale en
général font preuve de... circonspection et de non-dit. À part la signalisation du
changement régional mise au compte des changements officiels, de quelques voix timides
attirant l'attention sur les effets de la standardisation, ou de quelques essais tentant de
théoriser ou de situer quelque part la nouvelle architecture émergente, les chercheurs ne
pouvaient pas dire grand-chose. Premièrement, c'était la nature « perverse » du phénomène
de construction des nouvelles maisons qui, malgré le fait qu'il fut déclenché par les
programmes officiels de modernisation du monde rural, ne se conformait pas à l'image que
le pouvoir se faisait de la société nouvelle communiste. Nous le démontrerons dans le cas
du Pays d'Oas. Deuxièmement, il s'agissait de phénomènes en plein déroulement qui, en

162
Plusieurs anthropologues dont les recherches portaient sur le colonialisme soulignent le fait que les
missionnaires ont vu dans la transformation de l'habitat imposé aux colonisés le moyen le plus sûr d'obtenir
leur conversion. Voir le cas des Bororos dans Lévi-Strauss (1955 : 229). Voir aussi Bourdieu et Sayad qui,
dans le contexte extrême des déplacements des populations rurales d'Algérie entre 1955 et 1962, démontrent
comment le déracinement en masse et de force peut ébranler les structures fondamentales de l'économie et de
la pensée paysannes. Pour ces auteurs, « la réorganisation de l'espace habité est donc obscurément saisie
comme une façon décisive de faire table rase du passé en imposant un cadre d'existence nouveau en même
temps que d'imprimer sur le sol la marque de la prise de possession » (1964 : 26-27).

103
plus, étaient déclenchés par des interventions extérieures au fonctionnement du village,
phénomène avec lesquels les ethnologues étaient peu habitués. Ce n'est pas par hasard que
la majorité des scientifiques qui écrivait au sujet de la nouvelle maison rurale roumaine
étaient des architectes, car c'était à eux de créer le nouveau visage du village roumain.
Ainsi, dans les années 1970, la revue Arhitectura (Architecture) dédie deux numéros à la
systématisation des villages, à la standardisation de l'architecture rurale et aux effets de ces
projets1 3. Dans ces deux numéros, l'architecture émergeant surtout à partir de 1974, dans le
milieu rural, est intégrée grosso modo dans un discours de réussite collective grâce au soin
du Parti communiste (Stanculescu 1966 : 6 ; Vladutiu 1976 : 15 ; Maier 1979 : 4 et 63-64).
Habiter un appartement dans la ville ou une maison à la campagne qui suit les plans de
standardisation représentait la matérialisation de l'intégration parfaite dans la nouvelle
société socialiste. Cela conférait de la reconnaissance de la part des autres. La revue
Arhitectura devient alors la tribune de ces artisans qui sont là non seulement pour étudier
une réalité sociale, mais également pour la créer et donner un diagnostic sur la réussite ou
la faillite, cette dernière étant la moins souhaitable de leurs propositions.

163
Arch. loan L. Baucher, « Tendinte in arhitectura si sistematizarea noua a satelor» [Nouvelles tendances
dans l'architecture et dans la nouvelle systématisation des villages], dans Arhitectura, XIX, 5(132),
1971 : 39 ; Arch. Dumitra Vernescu, « Prolegomene » [Prolégomènes!, dans Arhitectura, XVIII, 2 (123),
1970:37-38 et Arch. Horia Teodoru, « Trebuie studiata noua arhitectura a satelor» [Il faut étudier la
nouvelle architecture des villages], dans Arhitectura, XVIII, 2 (123), 1970 : 54 ; Arch. loan Popescu, « Noile
functii aies casei rurale» [Les nouvelles fonctions de la maison rurale»] dans Arhitectura, XVIII, 2(123),
1970 : 47-48 ; Arch. Mircea Talasman, « Confort in locuinta rurala » [Le confort dans l'habitation rurale],
dans Arhitectura, dans Arhitectura, XVIII, 2(123), 1970 : 50-51 ; Arch. Dumitru Iancu, « Aspecte aie noii
arhitecturi rurale » [Aspects de la nouvelle architecture rurale], dans Arhitectura, XIX, 5(132), 1971 : 40-41.
Arch. Aurelian Triscu, «Arhitectura sateasca » [L'architecture villageoise] dans Arhitectura, XVI, 5(114),
1968 : 12 ; Arch. Ghika-Budesti, « Trebuie sa ne adaptam noilor nevoi functionale » [Il faut s'adapter aux
besoins fonctionnels nouveaux], dans Arhitectura, XVIII, 2 (123), 1970 : 53-54 ; Ofelia Stratulat, « Studii
asupra gospodariei si locuitei rurale » [Etudes de la gospodaria et de l'habitation rurale] dans Arhitectura,
XVII, 2 (117), 169 : 8-13 ; Cezar Niculiu, « Locuinta satului din Baragan in contextul dezvoltarii judetului
Ialomita » [L'habitation au village de Baragan dans le contexte du développement du département d'Ialomita]
dans Arhitectura, XXII, 3(147), 1974 : 55-57 ; Radu Coloman, « In unele sate se mai construieste spontan si
neorganizat » [Dans certains villages on construit encore d'une manière spontanée et désorganisée] dans
Arhitectura, XV, 1 ( 104), 1967 : 25 ; Arch. Alexandra Budisteanu, « Sistematizarea si modernizarea -
procese cu efecte de amploare pentra inflorirea satelor patriei [La systématisation et la modernisation -
processus aux amples effets pour la prospérité des villages de la patrie] dans Arhitectura, Revista economica
(La revue économique), 24, 1988, Bucuresti : 3-6. Ce dernier a été le chef du Centre de systématisation
(Giurescu 1989:26).

104
3.2. Du monumental national au monumental individuel

On arrive ainsi aux années 1990 avec le sentiment qu'on a tout et rien fait. D'une part, on
se retrouve avec une immense bibliographie positiviste sur la maison traditionnelle entamée
par les muséographes, par les ethnologues et par la petite intelligentsia locale. D'autre part,
les travaux sur le changement des architectes et de certains ethnologues font émerger les
grandes lignes de la nouvelle architecture sans qu'aucune analyse approfondie ne soit
effectuée.

Juste après 1989, l'architecture devient l'un des sujets des débats publics sur l'identité
nationale et individuelle des Roumains et sur l'image de la Roumanie à l'étranger.
Plusieurs problèmes surgissent : les effets de la systématisation et de la standardisation de
l'architecture urbaine et villageoise. La nationalisation des bâtiments, les démolitions et
l'architecture mégalomaniaque du régime de Ceausescu déclenchent des confrontations
politiques et des débats nationaux. Malgré la présence permanente de ces sujets dans les
médias, peu de scientifiques se sont aventurés à faire des recherches approfondies et des
analyses permettant de passer au-delà de l'impression générale et surtout du discours de
victimisation.

La majorité des études publiées vise surtout les effets des démolitions des villages du sud
de la Roumanie et les programmes radicaux de systématisation et de standardisation du
milieu rural des années 1980. L'image offerte par la majorité de ces études est dramatique.
Elle se résume à une domination absolue du pouvoir communiste et à une soumission tacite
et impuissante des gens ordinaires (Deltenre-de Bruycker 1992, Emandi et Ceausu 1991 ;
Mungiu-Pippidi et Althabe 2002, Cuisenier 1989 : 42). Exception faite de Cuisenier qui,
comme nous allons le montrer aussi, relativise les choses en montrant les failles du système
idéologique et la manière dont les gens contournaient les directives du centre. Il relativise
aussi le pouvoir diabolique du couple Ceausescu, en démontrant, à partir de cas concrets,
que les gens ordinaires étaient aussi à la merci des fonctionnaires locaux et de leurs intérêts
personnels (Cuisenier 1989).

105
Deuxièmement, l'architecture mégalomane de Ceausescu symbolisée par la Maison du
Peuple a eu un effet presque mystique sur l'opinion publique roumaine et étrangère. Les
débats concernant son sort ont divisé la population en deux : une partie composée de
l'intelligentsia roumaine ressentait la honte d'être représentée par un tel bâtiment qui repose
sur des démolitions massives de l'ancien centre bucarestois et sur la démesure de
Ceausescu, l'artisan de ce projet. Ils ne voyaient donc aucune raison de faire de la Maison
du Peuple un symbole de la Roumanie moderne. L'autre moitié des gens, moins radicale,
composée surtout de politiciens et de spécialistes étrangers, plaidaient pour une
récupération du bâtiment (devenu d'ailleurs le siège du Parlement roumain) et son
réinvestissement symbolique, ce qui présentement fait de lui l'emblème de la ville et du
pays (Iosa 2006 ; 2008 : 127). Les analyses de Iosa démontrent le fait que ce bâtiment qui,
au début des années 1990, était le symbole du communisme, «creuset de tous les
ressentiments roumains » devient de nos jours le symbole de la roumaineté démocratique,
objet de fierté nationale et matérialisation de l'esprit de sacrifice des Roumains (Iosa 2006).
Ainsi, la redéfinition identitaire de la nation roumaine passe aussi par une reconversion des
bâtiments issus des projets communistes et par une réhabilitation symbolique afin de
légitimer leur usage par les nouvelles institutions, par les nouvelles pouvoirs politiques et,
pourquoi pas, par la foule qui se rassemble à l'occasion d'importants concerts organisés
devant la Maison du Peuple, sur la place de l'Union (Iosa 2006 : 112-116)164.

En ce qui concerne le monde rural, les effets de la collectivisation et de la systématisation


architecturale font l'objet d'études, notamment les villages de sud de Roumanie, la région
la plus touchée165. Étant donnée la nature récente du phénomène, peu d'auteurs ont osé
relativiser les choses en discutant d'autres exemples, moins tragiques. Tout cela non pas
pour minimiser l'impact des mesures politiques communistes sur l'habitat rural, mais pour
montrer la capacité de la société à développer, dans des situations de contrainte, des

Parallèlement à l'utilisation que les élus de la nation font du Centre civique, l'église orthodoxe devenue de
plus en plus influente après 1989 tente de construire au Centre civique la Cathédrale de la Nation, un bâtiment
capable d'éclipser la monumentalité du complexe communiste (Iosa 2006).
Ces recherches représentent la suite des cris de désespoir de l'intelligentsia roumaine en exil, dans les
années 1980, face aux projets de «systématisation» des villages et de «restructuration» du centre du
Bucarest. Ils attiraient l'attention sur le danger du «rasement» de l'architecture urbaine ancienne et des
villages, synonyme à l'effacement de l'histoire et de l'identité culturelle du peuple roumain. Pour plus de
détails, voir la lettre de Eugen Ionescu, (juin 1989), reproduite et commentée par Radu Boruzescu, Martor, nr.
5, 2000 : 184-188 et, surtout, Giurescu 1989.

106
stratégies afin de contourner ou bien plus, de tirer profit des décisions du centre (Cuisenier
1994, Pippidi et Althabe 2002).

Cuisenier donne l'exemple du district de Baia Mare (voisin au Pays d'Oas) où la « règle »
suivie pour la construction d'une maison «type» dans les années 1970 était
« l'arrangement » ou « l'accommodement » entre les propriétaires et les autorités locales.
Le résultat est « le comble du paradoxe» (constatation de Cuisenier et Pop en 1973 et
reprise dans Cuisenier 1994 :49). « En voulant imposer des plans-types, issus de modèle
urbains parfaitement étrangers à la tradition locale, les architectes chargés de la
systématisation affranchissaient les villageois du respect obligé des modèles anciens. Mais
incapables de contrôler le respect de ces plans-types, ces mêmes architectes planificateurs
laissaient le champ libre à la fantaisie des constructeurs»166 (Cuisenier 1994 :49). Il en
résulte une diversité incroyable de variations du même modèle. D'ici naît l'impression
générale que les maisons ayant émergé dans les années 1970 et 1980 sont identiques et
cependant différentes. Selon Cuisenier, l'architecture rurale des années 1970-1980 n'est
donc pas nécessairement le résultat de la conciliation entre un modèle ancien et un modèle
nouveau, dans la plupart des cas impossible, mais « d'une expérience ludique de l'espace ».
À partir d'un plan unique, on jouait avec l'espace en créant « d'invraisemblables
compositions spatiales ». Contrairement à cette période ludique, après 1989, « on joue avec
la fantaisie » (Cuisenier 1994 : 49). Cuisenier ne développe pas cette dernière affirmation.

En fonction du degré du jeu avec les contraintes administratives, Cuisenier identifie deux
sortes de « maisons neuves ». Une partie reprend, à des adaptations mineures près, les
formules architecturales issues de la tradition : deux chambres latérales séparées par un
vestibule. L'autre partie se conforme aux modèles d'inspiration urbaine imposés par les
systématiseurs de la région (Cuisenier 1994 : 151). Loin de respecter les directives, les
maîtres d'ouvrages faisaient preuve de ruse et, avec la complicité des autorités locales,
construisaient ce que le propriétaire désirait (Cuisenier 1994: 151). Abandonnées aux

l66
Des architectes tels Stanculescu encourageaient cette liberté ultérieure du propriétaire d'intervenir auprès
du plan unique (Stanculescu 1966).

107
hasards du goût, de la mode, de la fantaisie ou de la volonté moderniste, il en résulte, selon
Cuisenier, d'incroyables habitations kitch (Cuisenier 1994 : 151).

Cuisenier termine ses réflexions sur « la nouvelle maison » rurale avec l'idée, très
importante pour nous, que « rien n'illustre mieux les tendances divergentes que traverse la
culture roumaine que le traitement architectural de la cour d'habitation et de la face qu'elle
expose au public par son enceinte et son huis : le portail. » L'implantation des deux
bâtiments est, selon Cuisenier, gouvernée par deux règles : « offrir aux gens qui passent une
façade qui marque ostensiblement le rang de celui qui habite là ; l'orientation vers le
soleil » (Cuisenier 1994 : 153-154). Finalement, il constate que la systématisation n'a pas
affecté les pratiques et la symbolique de la construction des bâtiments car on « ne bâtit pas
sur plan », mais en racontant, comme on narre un conte (Cuisenier 1994 : 155). Dans la
même lignée, Mihailescu et Nicolau constatent comment l'organisation de l'intérieur de la
maison paysanne fut reprise et adaptée à l'intérieur des appartements des blocs
communistes par les paysans venus dans la ville pour travailler ou par les personnes dont
les maisons furent démolies (1991; 1992 : 19).

En reprenant la conclusion de Cuisenier, nous irons plus loin, en démontrant que la


« nouvelle maison » des années de la systématisation dans son ensemble témoigne d'une
dynamique sociale jamais vue. Autrement dit, cette « nouvelle maison » peut représenter
pour l'anthropologue l'une des clés de la compréhension plus profonde de la relation entre
l'individu et un système de contrainte (politique, administratif, social), et plus précisément
de la manière dont les gens sont capables de développer des stratégies afin de contourner
les contraintes extérieures à leur propre style de vie. Plus loin encore, il s'agira d'observer
si cette maison n'est pas devenue la matérialisation d'une nouvelle identité, non pas
collective comme le système politique le voulait, mais bien individuelle, paradoxalement
intégrée et adaptée au contexte plus large du discours idéologique. Nous verrons également
si cette nouvelle identité « masquée » dans la matérialité de la maison n'est pas devenue,
d'un coup, explicite, réclamée et affirmée après la chute du régime communiste.

108
Contrairement aux sujets que nous venons d'énoncer, il en émerge un autre après 1989 qui,
apparemment, n'a rien à voir avec le passé récent. Il s'agit d'une frénésie de construction
de maisons privées, autant en milieu rural qu'en marge des villes. La dénomination de
« nouvelle maison » couvre cette fois les bâtiments du milieu rural et urbain qui poussent
suite à deux phénomènes. Un premier phénomène qui ne fait pas l'objet de notre étude,
mais qui mérite d'être mentionné, est l'émergence de nouveaux riches, la plupart d'entre
eux anciens membres de l'ex-nomenklatura communiste qui, grâce à la préservation de leur
accès aux réseaux de ressources matérielles, de « connaissances » et d'« amitié », arrivent à
avoir un capital économique substantiel. Cette « nouvelle » couche sociale commence à
construire des villas privées dans les banlieues des grandes et petites villes. Il n'existe pas,
à ma connaissance, d'études sur ce deuxième phénomène. Il faut ajouter toutefois que ces
villas ont fait et font encore l'objet d'un discours très négatif de la part des gens ordinaires.
Les propriétaires sont traités de voleurs et de gens qui tirent profit de la pauvreté des gens
« qui travaillent ». La preuve en est leurs nouvelles maisons. Objet de désir et
d'indignation, ces maisons font rêver la majorité des Roumains, qui les associent à l'image
de Dallas, la célèbre série américaine qui a créé et entretenu dans les années 1980 le mythe
américain de la richesse et de la self made land]61.

Le second phénomène est la migration du travail à l'étranger grâce à l'ouverture des


frontières. Les Roumains partent pour travailler et, au retour, investissent la plus grande
part de leur argent dans l'aménagement de leurs appartements, dans la transformation de
leur ancienne maison ou, de plus en plus, dans la construction d'un nouveau bâtiment, cette
fois « à l'occidentale ». Le Pays d'Oas est parmi les premières régions touchées par « le
virus » de la migration et de la construction de ce nouveau type de « nouvelles maisons ». Il
constitue l'objet de notre étude. Malgré la visibilité de l'émergence générale de cette
architecture privée appelée par les spécialistes vile « villas » (Diminescu et Lagrave 1999),
palate « châteaux » (Horvat et Astalos 2003) ou case faloase (« maisons hautaines ») et
quoique tout le monde en parlait, l'intérêt des anthropologues roumains est presque
inexistant. Les premiers à s'y intéresser d'une manière indirecte sont les sociologues
occidentaux, spécialisés dans des problématiques migratoires. Une présentation de la

167
Présentement, à peu près chaque ville a son propre Dallas.

109
littérature ethnographique sur le Pays d'Oas nous aidera à mieux situer notre approche sur
la maison actuelle telle qu'on l'aperçoit actuellement dans cette région de la Roumanie.

3.3. Maison moderne, maison de type occidental.


La fabrication ethnologique de l'habitat du Pays d'Oas

Les linguistes sont les premiers à faire d'amples études sur la région du Pays d'Oas. Au
début du XXe siècle, I. A. Candrea168 s'intéresse au langage de la région. Cela donne lieu à
une ample étude intitulé Le langage du Pays d'Oas (1907). Dans cette étude il est le
premier à signaler l'existence d'une région particulière au nord-ouest de la Transylvanie, et
différente du Pays de Maramures : le Pays d'Oas.

A l'automne de 1931 et au printemps de 1932, Ion Muslea, ethnologue et fondateur de


l'Institut du folklore de Cluj-Napoca et de l'Archive du folklore169, entreprend trois
enquêtes de terrain dans 14 villages parmi lesquels se trouvent Certeze et Moiseni.
Accompagné par deux linguistes170, Muslea suit les mêmes principes qu'Hasdeu171 : à
l'aide de l'intelligentsia locale, il fait les premières recherches ethnographiques dans la
région. Il en résulte un article substantiel intitulé « Le folklore du Pays d'Oas », publié dans
168
Contrairement aux théories d'affiliation linguistique des latinistes de Transylvanie de la moitié du XIXe
siècle, I. A. Candrea, tout comme la majorité des linguistes du début du siècle qui travaillent à la réalisation
de 1' « Atlas linguistique roumain » cherche à démontrer l'existence d'une unité linguistique dans la variété
dialectale de toutes les provinces roumaines. Les particularités régionales du dialecte du Pays d'Oas
soutiennent l'idée d'homogénéité culturelle et linguistique promue par l'intelligentsia de l'époque.
En 1930, Ion Muslea fonde l'Institut de Folklore de Cluj de même qu'une importante Archive du folklore,
intégrée au Musée de la langue roumaine (Talos, introduction à l'ouvrage Ion Muslea (1971 : XII).
0
II s'agit d'Emil Petrovici et Sever Pop, linguistes et professeurs à l'Université de Cluj-Napoca.
' ' Muslea reprend le cheminement de Hasdeu qui est le premier à essayer d'imposer une compréhension
scientifique de la vie villageoise et même une méthode de recherche et de systématisation du matériel. En
1878, B. P. Hasdeu organise une enquête appelée « Les coutumes juridiques du peuple roumain » (1878 : 61)
où on aperçoit l'apparition d'une tendance positiviste d'accumulation systématique et intégrante de la langue,
de la civilisation matérielle et culturelle du peuple roumain (Braga 2002 : 225). Il en résulte de vastes archives
de la culture du monde rural, systématisée selon des critères géographiques ou thématiques. Afin de montrer
l'ampleur de ces recherches et du matériel collecté, on rappelle Le questionnaire d'Hasdeu qui compte 400
questions liées aux trois problématiques fondamentales visée par la recherche témoigne de l'ampleur du
travail. À côté du « village » et « des objets », la maison représente dans le questionnaire d'Hasdeu un
élément central. Les questionnaires circulent dans vingt départements dont celui de Maramures. Étant donné
que, à l'époque, le Pays d'Oas fait partie de l'unité administrative Maramures, on ne peut pas deviner si les
villages d'Oas sont visés ou pas. Accompli avec l'aide des intellectuels locaux, ce travail immense qui prend
la forme de descriptions très détaillées d'objets, de maisons, mais sans prendre en considération le contexte.
Le résultat ressemble à un inventaire à d'une rigueur inégale. Quant à la maison de la région du Maramures, il
ne s'agit que d'une description très générale de quelques pratiques liées à l'habitation, de l'aménagement et
de la décoration de l'intérieur et l'extérieur (Hasdeu 1878).

110
L'Annuaire de l'archive du Folklore ( 1932, I : 117-254). Même si l'étude insiste sur le
folklore dans le sens de pratiques religieuses, superstitions, coutumes, etc. dans l'esprit
d'une micro - monographie, Muslea fait aussi une esquisse de la situation géographique,
économique et historique de la région. Il explique les particularités folkloriques du Pays
d'Oas qui consisterait essentiellement dans son isolement ce qui a favorisé la persistance
d'un esprit conservateur, réfractaire au changement (Muslea 1932, I : 117-119). Selon lui,
ces traits à la fois spatiaux et culturels distinguent le Pays d'Oas de la région voisine,
Maramures, et cela, malgré les ressemblances des pratiques et des croyances. Muslea attire
l'attention aussi sur l'existence d'une conscience identitaire locale qui se manifeste par un
comportement singulier, plus temperamental et aussi par un dialecte particulier
(idem : 118). Cet article est le premier à offrir une image générale sur la région des années
1930, en mettant en évidence les particularités si prégnantes du folklore d'Oas qui
comporte des éléments qui n'existe pas ailleurs. Il fait référence notamment à la tâpuritura,
la chanson spécifique régionale ressemblant à un cri aigu (Muslea 1932). En ce qui
concerne le quotidien, les informations sont minimes et mettent l'accent sur la précarité de
la zone.

Entre les années 1934 - 1938, les équipes « goustiennes »172 dirigées par Gheorghe Focsa,
débarquent au Pays d'Oas. Malgré ses intentions premières d'aller au Maramures, Focsa
resta au Pays d'Oas, région à laquelle il dédiera les plus importantes et les plus amples
études à caractère ethnographique. Ses recherches couvrent une longue période, jusqu'aux
années 1980173. Au-delà de sa formation académique en sociologie, il importe de préciser

172
La grande différence entre l'école sociologique de Gusti et celle ethnographique et folklorique de Cluj est
que la première insiste plus sur la recherche des « faits sociaux » pris dans leur cadre social et géographique et
moins sur la collecte et la conservation de la production folklorique en tant que tel. Cela détermine une
mutation du focus méthodologique dès le « peuple - objet » vers « le peuple — sujet » (Mihailescu 1992 : 85-
86). A l'intérieur de celui-ci, le paysan - sujet émerge pour la première fois dans sa situation économique,
sociale, juridique, etc. Cette nouvelle approche permet à Gusti de développer non seulement une
méthodologie et une théorie sociologiques en soi, mais aussi une recherche active, pensée sous la forme d'une
collaboration entre les sociologues et l'intelligentsia locale. Autrement dit, les campagnes monographiques
sont conçues comme de véritables outils à identifier les problèmes sociaux et surtout économiques des
paysans afin d'intervenir et de les régler. Pour Gusti, la recherche sociologique de type monographique est
finalement « une action d'éducation des villages », processus réalisable seulement à travers « un redressement
culturel et moral » (Gusti 1968, II) par le biais d'une intervention concrète dans le domaine de l'économique,
de la médecine, de la moralité de la paysannerie (Gusti 1968, II). Étant donné les fondements se revendiquant
des Lumières des adeptes de cette école, le Pays d'Oas fait objet d'amples recherches monographiques.
173
II s'agit des ouvrages Le Pays d'Oas. Culture matérielle (1975) et de La noce au Pays d'Oas (1999).

111
qu'entre 1935 - 1947, il est directeur des « Maisons culturelles paysannes» et également
inspecteur général auprès des écoles. Ces fonctions lui permettent de mettre en pratique le
type de recherche d'intervention préconisée par Gusti. Les recherches de Focsa sur le Pays
d'Oas déboutent en 1933 et continuent jusqu'à sa mort, en 1992. Profondément attaché à la
région, ses recherches et ses publications offrent une image générale et surtout, dynamique
de l'évolution de cette région durant un demi-siècle174.

En examinant la culture matérielle dans laquelle la maison occupe une place privilégiée,
Focsa touche à tous les aspects de la vie quotidienne. À partir d'analyses et de descriptions
méticuleuses, il arrive à constater le caractère « unitaire et original » de la région - « basé
sur son unité géographique, économique, sociale et spirituelle, ainsi que sur l'originalité
de son aspect architectural, sur l'aménagement du logement, le costume, le langage et les
habitudes» du Pays d'Oas (1975). Le Pays d'Oas ressemble finalement à une « île
d'archaïsme ethnique » où la vie des gens reste figée dans un monde des origines. Selon
Focsa, la région n'est pas trop touchée par des influences extérieures, ce qui permet la
préservation d'un style de vie encore traditionnelle et archaïque. Ce qui est le plus
important est qu'à ce style de vie correspond une identité régionale, très forte, appelée
« osenia » qui se caractériserait par une importance accrue de l'institution de la famille et
de la parenté, par un fort attachement des Oseni à leur village et à leur région, enracinement
qui s'exprime dans quatre vers que Focsa reproduit et qui reviendront toujours dans le
discours de ceux qui veulent parler des Oseni :

Les campagnes sociologiques restent encore dans la mémoire de l'intelligentsia locale comme un moment
à part dans le processus d'amélioration de la situation économique et sociale de la région. Gheorghe Oros,
l'hôte de longue date de Gheorghe Focsa à Moiseni détient encore les plans originaux de ce que devait
devenir « La maison de culture » de Moiseni. Il se rappelle aussi des actions menées par les équipes à Huta-
Certeze et à Moiseni notamment, là ou la recherche était concentrée : Dans les activités de terrain, il venait
avec des spécialistes de tous les domaines. Je ne sais comment ils étaient payés, mais il y avait des étudiants
de toutes les spécialités. Les meilleures en architecture, en médecine, etc. Par exemple, il a apporté les
meilleurs étudiants de medicine qui étaient en dernière année. Ils donnaient des cours spéciaux de médecine
aux gens. Après, ils ont apporté des pommes fruitières, des cerisiers greffés, etc. Ils ont apporté aussi des
peintres et des sculpteurs, les meilleurs. Ils ont fait l'iconostase de Moiseni qui existe encore aujourd'hui. Ils
ont apporté aussi de l'eau par toute sorte de systèmes en utilisant toutes les innovations de la science pour
montrer aux Oseni qu 'on peut vivre autrement. Gusti est arrivé à la fin. Eux aussi ont construit la voie qui lie
le village à la chaussée nationale. Le pont y compris, oui, les professeurs, les étudiants et les paysans. Gusti
est arrivé à l'inauguration du pont. Les piliers étaient en béton, et le reste en bois...Ils sont arrivés en 1933,
1934 et en 1938. En 1938 la guerre est arrivée et tout est fini, ils n'ont plus pu venir. (Gheorghe Oros, Huta-
Certeze, 2005, l'hôte de longue date de Gheorghe Focsa).

112
Même si j e dois vivre de seigle
Je n 'abandonne pas « Osenia ».
Même si j e dois vivre d'avoine
L'Osenia c'est mon pays (idem, 1975 : 15).

Les observations de Focsa seront reprises dans le discours organiciste en vigueur à la fin
des années 1960 et au début des années 1970. Il finit par intégrer cette « spécificité » dans
une structure organique plus ample qu'est la nation roumaine : « Partout en Roumanie se
manifeste la même conscience d'appartenance psycho - sociale concrète et directe au
monde qui prend la forme du village natal ou de la région. Tant pour le Pays d'Oas que
pour toutes les autres unités de vie roumaine régionale, cette conscience a eu des
conséquences importantes sur l'existence, la continuité et l'unité de notre peuple » (Focsa
1975 : 16).

À part l'identification d'une identité régionale différente notamment de celle des


Maramureseni avec lesquels les Oseni sont toujours confondus, l'œuvre de Gheorghe
1 7*^

Focsa est très importante pour nous. Elle présente en effet une analyse à caractère
ethnographique de l'apparition et de l'évolution des « nouvelles maisons » à « une
architecture somptuaire » dans les années 1960. Ce qu'il nomme « la nouvelle maison » est
en fait le troisième type de construction après le type « ancien » et le type intermédiaire »
de maison paysanne. Placée sous l'influence de l'urbanisme (Focsa 1975:320), « l a

Membre de l'école goustienne, Gheorghe Focsa dirige entre 1934 et 1939 une équipe de recherche
pluridisciplinaire de sociologie rurale qui s'appuie entres autres, sur le Pays d'Oas, plus exactement sur le
village de Moiseni qui fait partie de la commune Certeze. En 1936, il participe à l'organisation de la première
exposition en plein air au Musée du Village, à Bucarest. Lors de cet événement, Focsa y déménage une
maison de Moiseni, Oas, construite en 1780. Il met en place aussi une collection de 350 objets de Pays d'Oas
qui fera parti de l'intérieur d'une maison exposée au Pavillon Roumain de l'Exposition internationale à Paris
(1937) et à New York (1939). Durant sa carrière, il dirige les campagnes ethnologiques entreprises par
l'Institut de Recherches Sociales de la Roumanie (1939) et il enseigne à la chaire de sociologie de l'université
de Bucarest (1942-1947). Il est membre de la commission d'avis dans le cadre de la Direction des Monuments
d'Architecture (1958)175. Pendant 30 ans, Gheorghe Focsa est directeur du Musée du village où il développe
ses plus importantes recherches, parmi lesquelles celles du Pays d'Oas. Elles se concrétisent en plusieurs
ouvrages et articles. En 1975, il publiera un premier volume sur la culture matérielle de la région, Le Pays
d'Oas. Étude ethnographique. Culture matérielle; des articles tels que « Contributions à la recherche de la
mentalité du village Moiseni, Pays d'Oas», dans Sociologie roumaine, 1937, «L'art populaire de Pays
d'Oas » dans Sateanca, Bucarest, 1968, ou encore « La coiffure de la femme au Pays d'Oas » dans Roumanie
d'aujourd'hui, Bucarest, 1970. Focsa réalise aussi un film ethnographique « La roue des jeunes du Pays
d'Oas », en 1968. Il reviendra dans cette région dans les années 1940, 1950, en 1978, 1985 et 1988. Beaucoup
plus tard, en 1999, après sa mort en 1995, apparaît ce qui devrait être le premier volume du cycle sur le Pays
d'Oas, Le spectacle de la noce au Pays d'Oas, ed. Dacia : Cluj-Napoca.

113
nouvelle maison » est composée de deux sous-types : la maison « tournée » ou « en
coin »176 et la maison - bloc177 qui font leur apparition dans les années 1960-1970.

En passant au-delà des informations concernant la forme et les matériaux de construction,


Focsa signale la production d'un changement important dans la logique de l'élargissement
de l'espace habité au moment de l'apparition de la maison de type bloc. « La maison bloc »
est, selon l'auteur, le premier modèle qui ne suit pas la transformation de l'espace par
incorporation du bâtiment plus ancien, caractéristique des autres types et de l'évolution
générale de l'architecture rurale roumaine. De plus, les discours des habitants sont plutôt
négatifs. Les observations d'un paysan de Moiseni sont révélatrices mais pas du tout
expliquées par l'auteur : « La maison semble être muette. C'est bête, parce qu'elle n'a pas
de vestibule ou defligoria ouverts... Elle ressemble à une annexe pour les cochons, elle
n'a aucune forme, ni tête, ni dos ! Je ne peux pas imaginer qui a inventé ça !» (Focsa
1975 : 320) Ce que Focsa suggère est que l'action de standardisation et d'urbanisation
communiste aurait modifié la logique ancienne d'élargissement de l'espace. Cela entraîne
une certaine résistance de la part des habitants. On n'incorpore pas, mais on construit autre
chose à côté, conformément à des normes extérieures. Malgré l'ampleur de ses recherches,
la méthodologie positiviste appliquée par Focsa dans l'étude du Pays d'Oas rend difficile la
compréhension des enjeux sociaux et identitaires suscités par l'apparition de cette nouvelle
maison. Ce que cette étude nous offre de précieux sont des informations empiriques sur
l'évolution de l'architecture et sur les types de constructions de la région.

Même si l'ouvrage sur la culture matérielle a été conçu pour ouvrir le cycle des travaux
dédiés au Pays d'Oas, il faudra attendre 1999 pour que l'autre volume de Gheorghe Focsa,
La noce dans le Pays d'Oas (1999 : 243) soit publié. Cet ouvrage est plus important pour
nous car Focsa fait une présentation en miroir entre ce qu'il a vu sur le terrain dans les

Elle est un invariant de la maison longue, standardisé par l'État. Le plan est allongé et plus grand
(115x2m2). Les annexes pour les animaux sont construites en prolongement de la maison. Les matériaux
utilisés et les éléments esthétiques restent presque les mêmes. Un autre invariant de la maison tournée est la
maison à un plan supra dimensionné.
' Elle a une forme carrée. La fondation est haute, soit en pierre, soit en ciment et en béton. Les murs sont en
terre. Le toit est en tuile et l'extérieur est coloré en chaux blanche. Les annexes sont séparées. A l'intérieur, il
y a trois grandes chambres, une resserre, deux corridors, le tinda (le vestibule) etfrigoria qui n'est plus
ouverte et en bois, mais fermé et en verre.

14
années 1930 et ce qu'il constate dans le même village, souvent dans le même ménage, 40
ans plus tard. Ce deuxième texte dans les années 1990 lui donne l'opportunité de revenir et
de compléter les informations recueillies il y a 50 ans. Cette façon d'analyser comparative
et reflexive dynamise les faits étudiés, une première dans la littérature ethnologique
roumaine. Le manuscrit a été publié après sa mort, en 1995.

La réflexion sur le Pays d'Oas est faite à partir de deux grandes campagnes de terrain : la
première, entre 1934 - 1937, dans le cadre de l'école de Dimitrie Gusti, et la seconde,
durant les années 1978, 1985 et 1988. Lors de la présentation d'un mariage dans les années
1980, au Pays d'Oas, l'auteur mentionne plusieurs fois le faste du festin et surtout la
monumentalité des maisons locales à « 6-9 chambres », qui témoignerait du « saut aux
conditions supérieures et commodes d'(utilisation) de l'espace» (1999:93). Ce
changement est expliqué par la diversification des possibilités de travail de la population,
par l'industrialisation de la région. (Focsa 1999 : 67).

La principale signification du mot « changement » est celui d'augmentation :


« ...l'augmentation du nombre de participants à la fête, la multiplication des gâteaux, (...),
l'amplification du nombre et surtout des dimensions des bouées au pain, (...),
l'augmentation des sortes de nourriture, de la qualité et de la quantité... » (Focsa
1999:68). Quant à la maison, son rôle semble de plus en plus important car «dans
plusieurs cas, les deux jeunes mariés reçoivent aussi une maison neuve à deux niveaux (12
pièces), solide et durable, construite selon la technique actuelle, et... une voiture Dacia, ou
plus rarement, une Aro » (Focsa 1999 : 304). Comment et pourquoi la maison et la voiture
sont devenues des éléments importants dans le rituel de mariage? Focsa ne pose pas ces
questions.

Dans la description des maisons neuves des années 1980, son vocabulaire se voit enrichi
d'un nouvel adjectif, tout à fait absent dans l'ouvrage de 1975 sur la culture matérielle de
Pays d'Oas, celui d'architecture « monumentale ». Voici un commentaire de Gheorghe
Focsa sur les processus de construction d'une nouvelle maison : les propriétaires regardent
et observent analytiquement « plusieurs nouveaux ménages, aux logements et annexes

15
monumentales, réalisés à partir d'une technique moderne, surtout ceux construits dès le
dernier quart du siècle. Ici, Certeze détient un record exceptionnel, soit à cause du grand
nombre d'exemples édifiés dans les deux dernières décades, soit par la variété et
l'originalité de l'architecture monumentale » (Focsa 1999 : 317).

Le chapitre « Fondations en granit et en béton pour une grande et belle maison neuve, à
Moiseni », décrit en détail une des maisons qu'il voit sur le terrain dans les années 1980.
Focsa mentionne que les modèles des nouvelles maisons de Moiseni sont copiés à partir des
maisons de la ville de Negresti. La construction de ces maisons est un effort cumulé des
maîtres locaux et de la parenté. Le modèle varie en fonction du terrain et du goût du futur
propriétaire (Focsa 1999 : 317). Même si Focsa n'explique pas la notion du goût et ne
conceptualise pas le phénomène de « copier », nous pouvons deviner le rôle que l'individu
jouait au moment de la construction de sa maison « systématisée » et connaître l'existence
d'un autre principe de construction que celui de reproduction fidèle d'un modèle type.
Aussi idyllique soit-elle, nous disposons d'une description de la construction d'une de ces
maisons de Moiseni. « Après le choix du modèle de la maison et du terrain, par un dialogue
permanent et harmonieux, ils ont commencé à chercher et à transporter sur le lieu de
construction tous les matériaux de construction : le bois, les poutres, le fer - béton, la tuile,
le ciment, le sable, le ballast, la pierre, les copeaux plus petits ou plus grands des roches de
granit et d'andésite des montagnes volcaniques du Pays d'Oas. Ces matériaux sont
nécessaires à la fondation de leur grande et belle construction nouvelle, aux trois niveaux et
aux 12 pièces différentes, situées comme un nid de rêve et de bonheur, dans un milieu très
beau et très sain » (Focsa 1999 : 317).

Focsa décrit aussi la maison de la ville de Negresti qui, il avait visitée par hasard 15 ans
plutôt. Placée dans le chapitre significativement intitulé «Un modèle original de la nouvelle
maison de Negresti - Oas (migre) en Moiseni », la description de cette maison citadine
permet d'attester l'existence d'une mobilité des formes architecturales, ce qui est tout à fait
nouveau. Ainsi, écrit Focsa, « la maison et le ménage du médecin Danut Gheorghe de
Negresti-Oas ne sont pas dans mon archive documentaire complexe et englobant avec des
descriptions, des esquisses et des photos. Pourtant elle est restée dans ma tête, telle qu'elle
était en réalité il y a 15 ans, quand je l'ai vue une seule fois. Donc, j'ai gardé dans ma
mémoire...l'image complexe de ce ménage très original, conçu par la technique
architectonique nouvelle, aux matériaux durables et très résistants, aux caractéristiques
pratiques et artistiques remarquables : une maison très large, élégante et moderne, aux trois
niveaux, qui pourrait assurer un espace et un milieu supérieur de vie, même pour une
famille bien plus nombreuse que les quatre personnes qui forment aujourd'hui la famille du
médecin Danut Gheorghe, avec sa femme et ses deux enfants. C'est un ensemble
architectonique monumental et original, tant en ce qui concerne l'architecture extérieure
qu'intérieure... » Une des maisons « paraît une construction solide, monumentale, originale
et relativement austère... » (Focsa 1999:318) À l'intérieur de la mobilité des formes
architecturales et de la relation directe entre le mariage et la construction d'une maison,
Certeze surgit comme le sommet d'un phénomène qui semble général au pays d'Oas. Les
jeunes qui veulent avoir une maison regardent plusieurs « nouvelles gospodarii, avec des
bâtiments et annexes monumentales, construites le dernier quart du siècle dans tous les
établissements du Pays d'Oas, avec des bâtiments à trois étages parmi lesquels Certeze
détient un record exceptionnel tant par le grand nombre d'exemplaires élevés que par la
variété et l'originalité de leur architecture monumentale » (Focsa 1999 : 317).

La grande portée de l'ouvrage de Focsa consiste dans le signalement et la description


ethnographiques de quelques nouveaux ménages et surtout des changements intervenus
depuis 1960. Toutefois, l'approche positiviste axée sur la typologie de la maison paysanne
et sur la description ne nous donne pas accès aux raisons qui poussent les Oseni à
construire et à refaire leurs maisons. La manière de procéder des deux jeunes mariés de
Moiseni n'est que l'expression d'un choix «rationnel» et «censé», le résultat «d'une
ample expérience constructive populaire, rurale et urbaine, concrétisée dans les nombreux
exemples neufs, différents et originaux, analysés de la perspective des désirs
personnels... » (Focsa 1999 : 318). D'où l'impression notamment dans le dernier ouvrage
de Focsa d'un contournement permanent de l'explication, ce qui suscite chez le lecteur un
certain malaise, un sentiment d'insatisfaction.

117
Entre les années 1975 et 1978, des sociologues de Cluj, Iasi et Satu Mare178 mènent des
recherches d'envergure dans plusieurs villages de cette région, incluant Certeze.
Commandée par les leaders locaux du parti communiste, cette recherche devait offrir un
diagnostique général de l'état économique et culturel de la région qui inquiétait par sa
pauvreté et surtout par l'isolement179. Elle fait partie d'un projet plus large de recherche
visant les régions les plus pauvres de la Roumanie. Les informations « scientifiques »
obtenues devraient servir à la création et à l'implantation de programmes d'amélioration de
la situation économique, sociale et culturelle locale (Aluas 1980:3). Dans l'esprit
progressiste des années 1970, l'étude se focalise sur la problématique de la
« modernisation », du passage du « traditionnel » au « moderne » déclenché par le
socialisme (Aluas 1980 : 4)180. Or la question de la modernisation met en lumière la
présence de deux phénomènes récents : la migration saisonnière et la construction massive
de maisons (Lantos, Meister 1980 : 2 : 48; 1977 : 48-54).

Les résultats de cette recherche seront publiés dans la revue Napoca universitara qui
dédiera un numéro entier (no. 2) aux conclusions. Elles seront aussi valorisées dans
quelques mémoires de baccalauréat et de maîtrise soutenus par les étudiants qui y ont
participés, travaux qui n'ont été jamais publiés. Cependant, les articles de la revue
représentent une bonne synthèse de la situation que les chercheurs ont trouvée au Pays
d'Oas et surtout, de l'interprétation donnée à la pluralité des phénomènes socio-
économiques qui marquait la société de cette région.

Commande officielle, cette recherche devait mettre en application toute une idéologie de la
modernité bien puissante dans les années 1970. Pour ce faire, il fallait définir la
modernisation, plus précisément la modernisation « socialiste », qui représente
« l'ensemble des changements novateurs - réels ou possibles (désirés), réalisées ou
envisageables après la mise en place du pouvoir politique et des relations de productions

La recherche est dirigée par le professeur Aluas, de la faculté de sociologie de Cluj-Napoca et par
l'académicien Stefan Pascu.
' 79 Le but de la recherche ethnographique est « une connaissance scientifique de la région afin de trouver des
solutions pour le développement économique et pour l'augmentation de la qualité de vie de gens » (Caita,
1977: 1-2).
La majorité des articles sera publiée dans les numéros de Studia Universitatis, dans les années 1970 (nr. 2)
et 1980 (nr. 2) ainsi que dans la revue Napoca universitara (1977).

118
socialistes - changements qui ont pour dessein final l'homogénéisation sociale dans la
relation rurale urbain, au niveau inter régional, entre groupes et classes sociales ».
Autrement dit, la modernisation socialiste suppose l'assurance de la même qualité de vie
pour tous les habitants de toutes les régions de la Roumanie à travers « une intégration
continue des découvertes scientifiques et techniques » (Aluas 1977 : 3).

La modernisation socialiste ne peut fonctionner sans ressusciter et faire usage d'un autre
discours, celui sur la tradition. À travers une revendication du passé, on évite la rupture
entre toute une signification du Pays d'Oas déjà bien établie et on justifie la nécessité d'une
« société nouvelle » et « d'un être nouveau ». « Conformément à notre pensée marxiste —
léniniste, la modernisation actuelle ou envisagée à la suite de cette recherche incorpore les
valeurs viables de la tradition afin de mettre sur pied l'unité entre la continuité et la
discontinuité dans le changement novateur » Aluas 1977 : 3). L'appel à toute une histoire et
une mémoire de la pauvreté et de l'asservissement des Oseni par les étrangers, au quotidien
marqué à la fois par la performance des labeurs dits difficiles, par des logements précaires
est destiné à mettre en valeur l'apport de l'État socialiste à l'amélioration de la situation
économique régionale :
« Les vieillards Oseni se rappellent comme dans un rêve de leur vie difficile d'autrefois quand à
l'aube, ils partaient dans la forêt ou au labeur des terres, quand à midi, ils mangeaient un
morceau de polenta froide et puis continuaient leur travail jusqu'au soir. Dans leur tête ils
mettent toujours en comparaison cette image de jadis avec la nouvelle image de l'Oas qui
s'ouvre vers la modernisation, vers une nouvelle vie..." (Estera Moldovan, « Parlant d'Oas »,
dans « Napoca universitara », Nr. 2, 1977 : 9)

Pourtant, cela contredit la façon des Oseni de gagner leur vie, en partant ailleurs. Ce
processus est vu soit comme un grand malheur auquel les Oseni n'ont pas pu échapper, soit
comme l'expression de leur attachement à leur métier, qui les pousse à aller ailleurs pour
travailler. À l'intérieur de ce discours, l'industrialisation de la région par l'ouverture de
grosses entreprises d'exploitation ou manufacturières est présentée comme une façon de
ramener les Oseni chez eux et de les insérer dans l'ensemble du système économique
national socialiste. La mise en œuvre de processus d'industrialisation, d'urbanisation et de
systématisation de la région n'était possible qu'au moment où la force du travail dont
disposait le Pays d'Oas serait concentrée sur place. Cela favoriserait aussi un meilleur
contrôle des Oseni par les autorités communistes.

119
« L'amour de la liberté » des Oseni est bon aussi longtemps qu'il est soumis au pouvoir de
l'État communiste et à ses projets. C'est pour cela que dans plusieurs articles émerge d'une
part la tendance à condamner « la modernisation » des Oseni de Certeze qui partent ailleurs
aux défrichements, et d'autre part, de donner comme exemple positif le village de Prilog où
les gens gagnent leur vie à la suite de la collectivisation et de l'industrialisation socialiste.
Dans ce contexte, on accuse les Certezeni de « primitivisme » en dépit de la façade
moderne de leur maison et de leurs voitures :
« La radio et la télévision en tant que moyens de communication sont plus appréciés pas les
gens de Prilog que de Certeze. Même si les gens de Prilog ne disposent pas tant d'éléments de
vie matérielle de type urbain que les Certezeni, ils ont une autre mentalité que celle de
l'isolement imposée par la tradition. Ils sont ouverts à toute forme de nouveauté dans leur vie,
au-delà des limites de la satisfaction des besoins individuels » (Petrovici 1977 : 9).

Même si dans le discours des spécialistes, ethnologues, sociologues ou philosophes la


famille, la configuration de village, les couleurs du costume, le niveau de vie des Oseni se
trouvent sous le signe du changement, la dynamique du processus est peu abordée. Il est
difficile de voir ce que veut dire « le changement » et on voit mal comment cela affecte les
pratiques des Oseni sur leur environnement bâti. On constate seulement comment le
discours sur « la modernisation socialiste » arrive à emballer toute une image déjà bien
ancrée dans l'imaginaire des Roumains et des Oseni même :
« Pour l'Osan, la tradition signifie premièrement zèle au travail et application, honnêteté et
humanité... À lntegrata18' travaille la majorité des femmes d'Oas. Il est normal qu'avant
d'entrer sur leur lieu de travail, elles s'habillent des vêtements de travail habituels. Pourtant,
jamais, absolument jamais elles n'enlèvent la « zgarda » (collier traditionnel) qui entoure leur
cou » (Suciu 1977 : 2).

L'analyse de la vie des Oseni est la somme des deux éléments indissociables, celui de
l'attachement « ancestral » envers tout ce qui relève du « traditionalisme », et celui de sa
réceptivité à la nouveauté socialiste. Les deux deviennent consubstantiels non seulement
dans le quotidien ou dans les projets économiques, mais surtout dans la spiritualité des
Oseni :
« La spiritualité des Oseni se caractérise par l'intersection de forces conservatrices transmises
le long des siècles par le traditionalisme du lieu et les tendances innovatrices. A partir de ce
dialogue logique émergent les modèles de TOsenimea engagée dans le processus historique de

lntegrata est une entreprise qui produisait les vêtements et où travaillaient notamment les femmes.

120
la Roumanie socialiste." (Tiberiu Graur, « L'Oas, l'Osan et l'Osenimea ». Dans Napoca
universitara, Nr. 2, 1977 : 14).

Cet emballage discursif de la « modernité socialiste » n'arrive pas à combler toute un imaginaire
sur l'archaïsme et l'esprit conservateur des Oseni, au contraire. Osenia arrive à être définie
finalement comme un ensemble « des modèles archaïques dépensée » (Graur 1977 : 14).

Les commentaires, des spécialistes restent au niveau de la constatation et non pas de


l'explication. Même si, certains ethnologues tels Nicolae Bot, ou le sociologue Aluas constatent
autre chose. Habitués à observer le village roumain, il note le changement. Le fait que la
population paysanne commence à vivre une culture de la mobilité et non de stabilité. Ils
n'arrivent cependant pas à analyser la dynamique de cette région et à comprendre ce qui pousse
les Oseni à poser de tels gestes sur l'environnement bâti. Pourquoi ? Premièrement, ils
manquent d'un outillage méthodologique et surtout théorique pour le faire. L'ethnologie
roumaine cède encore aux discours du traditionalisme et de l'homogénéité culturelle du village
roumain qui continue à marginaliser toute idée de dynamique. Deuxièmement la pression
idéologique encourage un discours orienté vers « la modernisation socialiste » dont la définition
était déjà fixée pour toute la société roumaine. Malgré ces recherches des années 1970, et les
rumeurs sur l'apparition de grosses villas inhabituelles, le Pays d'Oas ne reste pour la période
d'avant 1989 qu'une curiosité folklorique, étrange et incompréhensible. Il doit par-dessus tout,
être aidé afin de s'intégrer au processus général de la nouvelle société socialiste qui demande
essentiellement, un habitat nouveau, le premier pas vers l'apparition d'une identité nouvelle,
valorisante, celle de « l'homme nouveau ».

Ce qui prime dans ces recherches n'est pas le dit, mais le non-dit. Malgré une
problématique générale lié au changement et de la constatation de certains chercheurs de
l'existence d'une dynamique interne de la région (Aluas 1977, 2 : 1 ; Bot 1977, 2 : 2), il n'y
a presque rien sur le phénomène de la « nouvelle maison » déjà signalée par Focsa. Il n'y a
pas d'étude sur la maison rurale, fait étonnant pour une recherche à caractère
ethnographique des années 1970. À part la courte mention de Lantos et Meister qui placent
la maison parmi les raisons des Oseni de partir aux travaux saisonniers, aucune attention
n'est portée au phénomène architectural. Par contre, la majorité des auteurs et des autorités

121
impliquées dans la recherche finissent toujours par tourner autour des aspects qui font
encore du Pays d'Oas le berceau de la roumanité, l'exemple de la préservation des
traditions et des coutumes ancestrales182. Cependant, les ethnologues étaient bien au
courant de tout ce qui se passait au Pays d'Oas183 et dans d'autres régions de la Roumanie.

Après 1989, l'intérêt pour le Pays d'Oas ne vient pas de l'intérieur, mais de l'extérieur.
Confrontés à une nouvelle vague de migration venant cette fois des ex-pays communistes,
les sociologues occidentaux sur la migration commencent à faire des études sur la nature de
ce phénomène en abordant, entre autres, la situation des immigrants dans le pays d'origine.
Rose Marie Lagrave et de Dana Diminescu, qui s'intéressent à la migration des gens du
Pays d'Oas, sont au début des années 1990 parmi les premiers à commencer à faire le va-et-
vient entre la Roumanie et l'Europe occidentale, la France notamment (1999, 2003). Elles
font une analyse de la migration de l'ombre et des mécanismes d'allers et retours définis
par l'expression « faire une saison ». Les deux questions implicites sont alors « pourquoi
partir ? » et, moins habituel pour la littérature sociologique sur les mouvements migratoires,
«pourquoi revenir»? (Lagrave et Diminescu 1999:3, 5). La réponse réside dans le
triangle argent - famille - maison qui détermine le mouvement pendulaire des Oseni entre
leur village d'origine et la France. Les auteurs suggèrent qu'au-delà du discours des gens
sur les raisons de partir et de revenir, la maison n'est qu'un prétexte qui cache en fait deux
choses. Premièrement, il s'agit du « besoin endémique de l'argent ». Les auteurs parlent
même d'une culture de l'argent (Lagrave, Diminescu 1999 : 19) induite d'une génération à
l'autre et maintenue par la pression familiale et sociale. Elle favoriserait le développement
d'une violence apparentée à deux espaces ; ailleurs, au passage des frontières, et au village,
cette dernière « liée à l'âpreté des rapports sociaux villageois, et aux pouvoirs locaux de

182
Pascu, Stefan, « Tara Oasului » [Le Pays d'Oas] dans Napoca universitara, nr. 2, 1977 : 1-2 ; la section
«dialogues», les entretiens avec loan Caota et Silvia Ceuca dans Napoca universitara, nr. 2, 1977:2;
Gheorghe Suciu, « Cu Ionita Andron, despre arta fotografiei si despre Tara Oasului » [Ensemble avec Ionita
Andron, de l'art de la photographie et le Pays d'Oas »III], dans Napoca universitara, nr. 2, 1977 : 16 ; Viorel
Igna, « Dimensiune interioara [Dimension intérieure] dans Napoca universitara, nr. 2, 1977 : 16 ; Tiberiu
Graur, « Oas, Osan, Osenie » dans Napoca universitara, nr. 2, 1977 : 14 ; Eugen C. Cucerzan, « Impresii din
Oas » [Impressions du Pays d'Oas], dans Napoca universitara, nr. 2, 1977 : 15 etc.
183
En 1996, mon professeur Nicolae Bot nous a parlé de ces recherches, du phénomène impressionnant de
construction de nouvelles maisons, surtout à Certeze, et de l'ostentation qui a amené un des Certezeni à
installer dans sa maison à deux étages un ascenseur. Tellement plongée dans l'image du Pays d'Oas comme
symbole de la tradition et de l'archaïsme, je ne savais pas que je venais d'avoir mon premier contact certes
indirect avec un phénomène qui, plus tard, représentera le centre de mes préoccupations anthropologiques.

122
l'argent» (Lagrave, Diminescu 1999 :69). La deuxièmement chose et la plus importante
pour nous est le fait que la maison cacherait en fait le règlement des rapports sociaux
intimement liés à l'institution du mariage. Ainsi, la violence du phénomène de construction
et de transformation architecturale serait causée par un sentiment très développé de la
propriété, ce qui conduit à de fortes luttes pour occuper et préserver le pouvoir à l'intérieur
de la famille et de la communauté villageoise (Lagrave et Diminescu 1999 : 69 et 71).

Leur conclusion offre une image de ce que les Oseni sont devenus : « des figures entre deux ».
Quant à leur maison, elle « n'est pas une vraie maison : elle est vide ; ils y habitent peu. La
maison est une monnaie d'échanges matrimoniaux et symboliques. L'architecture externe et
l'aménagement de l'intérieur témoignent, en outre, de la participation des Oseni à deux univers
culturels qu'ils essaient de marier à partir de l'agencement d'objets. Et, lorsque la mariée entre
dans sa maison ou celle de son mari ou de ses futurs enfants, elle a déjà revêtu deux robes lors
de ses noces, l'une traditionnelle, l'autre occidentale » (Lagrave et Diminescu 1999 : 86).

Cependant, les réponses des auteurs n'arrivent pas à expliquer pourquoi les Oseni font
figure à part dans le paysage de la Roumanie entière. H. H. Stahl et à sa suite son fils, Paul
Stahl, sont pionniers sur cet aspect car les deux ont clairement démontré comment la
gospodaria est premièrement une unité économique et ensuite une unité sociale dans
laquelle chaque personne a une fonction très bien établie par la famille et par la
communauté. Ils ont également démontré comment la question du mariage est une
préoccupation constante des parents, mais que ce n'est pas à la maison d'y occuper une
place centrale, mais aux terres, aux bêtes pour le marié ou aux textiles ou aux meubles,
obligatoires dans la dot de la mariée. Cependant, le devoir d'avoir une maison reste la
condition fondamentale pour fonder une nouvelle famille dans tous les villages roumains.
Développant un peu plus, Paul Stahl a beaucoup insisté sur la fusion des deux termes,
maison et famille. Les deux sont inséparables. On ne peut pas « fonder » une famille sans
mettre le fondement de SA propre maison et vice versa. Le sentiment de propriété n'est
donc pas spécifique aux Oseni et il n'est pas plus fort non plus que chez les autres
Roumains. Pourquoi alors la maison des Oseni fera-t-elle figure à part à l'intérieur d'un
phénomène plus général de construction de maisons privées partout en Roumanie ?

123
Comment, finalement, malgré son « vide intérieur», est-elle devenue le principal symbole
de la réussite des Oseni et un exemple à suivre pour les Roumains d'autres régions ?

Nous pensons que la réponse ne réside ni dans le rapport « très fort » entre l'individu et l'argent
ni dans l'existence et la transmission d'une culture de l'argent. Nous doutons fortement, que ce
soit l'attachement déjà mythique de l'Osan à sa terre, à la famille ou au village. Nous pensons
que « la nouvelle maison » et toutes les pratiques et représentations y étant rattachées sont en
fait le résultat de la rencontre de deux faits sociaux : l'un historique, lié à une mémoire de la
pauvreté et l'autre spatial, lié à ce qu'ils ont vu à l'extérieur. La rencontre de ces deux
expériences est, croyons-nous, et nous allons essayer de le démontrer, le déclic qui a plongé
Certeze dans cette course pour la plus belle et la plus grande maison. Quant à l'évolution et à
l'amplification du phénomène, il y a plusieurs contraintes qui ont « orienté » les pratiques des
Oseni : la nature pendulaire de la migration qu'ils pratiquent depuis les années 1960 jusqu'à
présent, les plans de systématisation communistes dans la région du Pays d'Oas et, surtout,
l'impact souvent minimisé des régions où ils travaillaient.

Malgré leur ancrage dans la communauté d'origine, ils commencent à développer une
culture de mobilité qui entraîne une reconfiguration de leur relation avec l'espace bâti.
Cette reconfiguration va de pair avec une redéfinition de soi comme individu et de la
manière dont l'individu se place à l'intérieur du réseau familial, de parenté, de voisinage et
communautaire. Or, le village roumain et le paysan roumain n'ont jamais été placés, décrits
ou même pensés dans ce paradigme. Nous avons déjà montré comment le concept de
paysan était et est toujours associé à l'ancrage, à la stabilité, à la sédentarité et à une
méfiance presque viscérale au changement. Toute la littérature ethnographique et
folklorique met d'ailleurs l'accent sur l'antagonisme entre ici et ailleurs et surtout sur
l'image d'un paysan toujours méfiant par rapport à tout espace situé au-delà de la frontière
villageoise. Quant au temps, le présent et surtout le futur sont emportés par le passé qui
plonge le village et le paysan dans une immobilité mythique184. Là où le paysan ose sortir
de son portrait, les ethnologues cherchent à le remettre sur la bonne voie et, ici, les
goustiens et même des chercheurs de nos temps ont proposé bien des « solutions ».

84
Pour mieux comprendre cette vision, voir Lucian Blaga et ses idées sur « le village-idée » (1997).

124
4. LE PAYS D'OAS ET LES (EN)JEUX DES PERIPHERIES.
REPÈRES GÉOGRAPHIQUES, HISTORIQUES ET CULTURELS

4.1. Le Pays d'Oas, géographie de l'oubli

La région du Pays d'Oas se trouve dans l'extrême nord-ouest de la Roumanie, à une


distance de 588 km de Bucarest, à la frontière avec l'Ukraine. À l'intérieur du département
de Satu Mare, auquel elle appartient, cette région occupe l'extrémité nord, nord-est. Le
Pays d'Oas est encadré par le département de Maramures (le Pays de Maramures) à l'est,
par la Transylvanie, au sud, sud-est et par le reste du département de Satu Mare, à l'ouest.
Les centres les plus proches sont les foyers de Satu Mare, à 60 km, et Baia Mare, à 45 km.

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Département Bihor

': Département de Salaj

Carte No 1 : Pays d'Oas, la périphérie des périphéries

125
Au positionnement périphérique s'ajoute un isolement géographique assez unique. Le Pays
d'Oas est enfermé par les chaînes des montagnes Gutâi, à l'est, et Oas, au nord, dont la
hauteur ne dépasse pas 800 m (Focsa 1975 : 19). Leur disposition circulaire entourant une

superficie de 614 km (Velcea 1964 : 17) fait du Pays d'Oas un gigantesque amphithéâtre
naturel appelé la dépression d'Oas qui, à l'ouest, s'ouvre vers la plaine de Somes par trois
entrées larges. La seule porte active est celle située au fil des rivières Talna et Tur (Velcea
1964 : 21). D'ailleurs c'est par ici qu'a été construite l'unique voie d'accès dans la région,
la chaussée nationale No 19, superposée sur l'ancien chemin du sel, et qui coupe le Pays
d'Oas en deux, en liant la ville de Satu Mare à Sighetul Marmatiei, la dernière appartenant
au département de Maramures.

UKRAINE

HONGRIE
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Marmatiei

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SATU M A R E \ \ T Gutîi

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BAIA MARE
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Carte No 2 : La dépression du Pays d'Oas ressemble à un amphithéâtre grandiose, entouré par les
montagnes Oas (au nord, nord-est), Gutîi (à l'est et sud-est). La seule voie d'accès est la chaussée
nationale 19 qui, en arrivant de Satu Mare, le centre du département, traverse la dépression et continue
jusqu'à la ville de Sighetul Marmatiei.

À l'exception de la ville de Negresti-Oas, la région du Pays d'Oas est essentiellement


rurale. Les seize villages situés le long des rivières Lechincioara, Talna, Tur et de leurs

126
affluents, Alb et Rau sont organisés en six communes185 situées autour de la ville centre.
Les communes sont Bixad (avec des villages Bixad, Boinesti et Trip), Calinesti (Calinesti,
Coca, Lechinta, Pasunea-Mare), Orasul-Nou (Orasul-Nou, Racsa), Prilog (Prilog, Remetea-
Oasului), Tirsolt (Tarsolt, Aliceni), Certeze (Certeze, Huta-Certeze, Moiseni), et les
villages Camarzana et Varna. À la fin du XlVe siècle186, le coin entier de nord-ouest qui
comprend les régions de Maramures, de Chioar, de Codru et de Satu Mare (avec le Pays
d'Oas) est dirigée par Baie et Drag, nommée par le roi Sigismund de la Hongrie comme des
dirigeants absolus de cette région (Velcea 1964 : 72). À côté de la Transylvanie, la région
du Pays d'Oas est intégrée au Royaume médiéval hongrois et plus tard passe sous l'autorité
de l'Empire habsbourgeois auquel il appartient jusqu'en 1918, lorsqu'il est intégré à la
Roumanie.

Jusqu'en 1948, la région du Pays d'Oas fait partie du département de Maramures. Les
ressemblances entre les deux régions (visant surtout leur positionnement périphérique
associé à l'image des gardiens des traditions et des coutumes ancestrales) fait en sorte que
les Oseni sont vaguement connus au début du XIXe siècle et que, jusqu'à nos jours, soient
confondus avec les Maramureseni. À l'intérieur de la culture roumaine, la réputation de la
région voisine, Maramures, se fonde sur sa capacité à préserver une forte individualité
culturelle roumaine malgré son intégration, durant des décennies, à la Hongrie187. À partir
de 1948, suite la réorganisation territoriale, le Pays d'Oas est intégré au département de
Satu Mare.

La majorité de la population est de confession orthodoxe. L'ethnie dominante est roumaine.


Font exception les villages de Varna et Orasul Nou, habités par des Hongrois de confession
catholique et Remetea Oasului, peuplé par des Hongrois réformés. Jusqu'à la Seconde
Guerre mondiale résidaient quelques familles juives qui soit sont parties, soit ont été

185
Cette organisation administrative est le résultat du partage territorial fait en 1968.
186
Les découvertes archéologiques prouvent que cette dépression est habitée dès le paléolithique (Maria
Bitiri, 1960). Les documents des XIV - XV siècles y attestent l'existence de 13 villages tandis que celles du
XVIe siècle mentionnent 10 villages appartenant à la cité de Satu Mare qui à l'époque possédait les surfaces
les terres les plus étendues et le nombre le plus élevé de serfs (Velcea 1964 : 72).
187
Partie appartenant à la Transylvanie, la province de Maramures a fait partie de l'Empire Austro - Hongrois
dès 1886 et jusqu'à 1918 est intégrée au Royaume roumain. En 1941, Maramures est repris par les Hongrois.
En 1945 elle revient à la Roumanie (Hitchins 2002).

127
déportées188. II y a aussi le village de Huta-Certeze formé par l'arrivée d'une population
slovaque qui, actuellement, est intégrée à la population roumaine.

À la fin du XIXe siècle - début du XXe, la situation du Pays d'Oas n'était pas très
différente du reste de la Transylvanie189. Jusqu'à très récemment, l'élevage de moutons
représentait une source importante de revenus pour l'économie de la gospodaria. Il
fournissait les produits laitiers et la viande, essentiels dans la cuisine traditionnelle des
Oseni. Par-dessus tout, la laine servait de matière première pour la fabrication de vêtements
et de textiles utilisés dans les intérieurs des maisons traditionnelles. L'élevage des moutons
était aussi une source financiaire car les produits obtenus étaient commercialisés dans les
marchés régionaux. L'importance de cette occupation est signalée essentiellement par
Sambra Oilor, fête populaire régionale qui, le 13 mai, annonce et célèbre la montée des
moutons à la montagne. Les Oseni de tous les villages montaient au sommet de la
montagne Magura où ils mangeaient, chantaient et dansaient. Actuellement, la disparition
des rituels et des coutumes liées à l'industrie bergère tels que mesurer le lait ou compter les
moutons, correspond à la recrudescence des usages cérémoniels et touristiques. Les Oseni
continuent à monter les pentes des montagnes habillés de leurs costumes traditionnels, mais
ils le font en voiture et une fois arrivés, ils assistent aux spectacles folkloriques organisés
par la municipalité de Negresti-Oas. Malgré la préservation de la fête Sambra Oilor, il
n'existe plus de troupeaux si massifs et l'élevage des moutons en Oas a presque disparu.

Manifeste à une échelle plus étendue, partout en Transylvanie, la vente des fruits a
représenté aussi l'une des principales occupations des gens du Pays d'Oas, notamment
pendant la première moitié du XXe siècle. Les prunes et les pommes étaient

188
En 1964, 85% sont des Roumains, 14% des Hongrois et 1% des Ruthènes, des Tchèques, des Russes, des
Juifs et des Slovaques (Velcea 1964).
189
Plus de 80% des Roumains de Transylvanie habite les régions rurales. En 1900, 87,4 % et en 1910, 85,9 %
des Roumains d'Hongrie affirment que l'agriculture est la façon de gagner leur vie. Hitchins invoque
plusieurs raisons pour expliquer le blocage de la société roumaine dans l'économie traditionnelle : la religion
orthodoxe et uniate, différente de la catholique des Hongrois. L'école est abritée par les églises, les prêtres
étant en même temps des enseignants. De plus, la grande majorité des Roumains était analphabète et l'élite
intellectuelle roumaine presque inexistante. Les villes étaient les milieux par excellence où l'influence des
Austro-Hongrois était la plus forte. Pourtant, il ne faut pas oublier que la majorité des Roumains habitait dans
des villages et souvent dans des régions très isolées. La tradition agraire encore très puissante a été un autre
obstacle au fonctionnement des projets économiques, culturelles et politiques du pouvoir (Hitchins
1994:218-219).

128
commercialisées aux marchés de Satu Mare (Irimie 1992-1993 : 224) et même vendues aux
Allemands (Musset 1981 : 3). Sinon, elles servaient à la fabrication depalinca, l'eau de vie
régionale, très forte (le taux d'alcool peut atteindre 60° et même 90°). L'ampleur de cette
industrie traditionnelle se trouve souvent à l'origine des explications concernant la
fréquence des conflits entre les villageois et la manifestation d'un comportement
«spécifique» aux hommes concrétisé par l'agressivité et l'intolérance. L'alcoolisme
revient aussi dans le discours officiel comme principale cause du caractère sauvage de la
région dans le sens d'une difficulté plus prononcée que dans d'autres régions d'imposer
l'ordre et le contrôle parmi les villageois. Cette réputation accentue l'isolement
géographique, en conduisant vers un éloignement psychologique de la part du reste des
Roumains qui, par le biais des médias ou tout simplement de leur imaginaire, se font une
image assez effrayante de ce que se passe au Pays d'Oas.

Une autre forme de mobilité vise les marchés éloignés et réputés du sud de la Roumanie
afin d'échanger les produits locaux (résultant surtout de l'économie des moutons) pour des
céréales, fortement manquantes dans la région. Les marchés de Hust (actuellement Vistea)
et de Teceu, en Ukraine190 (Musset 1994:4), sont visés surtout par les femmes à la
recherche des produits industriels, surtout des étoffes pour fabriquer certaines pièces du
costume traditionnel. Pourtant, les relations commerciales que les Oseni développent avec
leurs voisins ukrainiens ou ruthènes de même qu'avec les Roumains n'ont pas un impact
majeur sur la vie locale et sur le développement régional. Elles font partie d'un processus
de circulation spatial présent dans toute région rurale permettant, par le biais des marchés
régionaux, la circulation des biens, mais également des informations et de savoir-faire. Le
franchissement des montagnes qui isolent le Pays d'Oas s'effectue de manière centrifuge.
Plusieurs événements suscitent ce mouvement. Le monastère orthodoxe de Bixad
représente le plus important lieu de rassemblement religieux au nord-ouest de la Roumanie.
Les fêtes de Saint-Pierre et de l'Assomption (le 15 août) occasionnent d'amples pèlerinages

190
L'intégration de la Transylvanie, incluant le Pays d'Oas, à l'Empire Austro-Hongrois permettait
l'élargissement des mobilités commerciales au-delà des actuelles frontières de la Roumanie.

129
attirant des milliers de personnes originaires d'Oas et également, des régions voisines telles
que Maramures, Chioar ou l'Ukraine Subcarpathique (Musset 1981 : 4 ; Rus 1995)191.

4.2. Le Pays d'Oas, terre de la forêt

Au-delà de l'importance de l'élevage des moutons, les travaux forestiers font partie de la
spécificité régionale et de l'identité des Oseni. Selon certains folkloristes et linguistes, le
toponyme Oas vient de awas qui signifie « forêt ancienne » ou « forêt séculaire » (Muslea
1932 : 117-254). D'autres le lient aux termes d'origine hongroise Havas, Avas ou Ovas qui
signifient « déboisement » ou « terrain défriché » (Velcea 1964 : 14-15). D'autre part, les
documents historiques de XNIe siècle signalent aussi l'existence d'une commune, Oas,
présentement disparue et qui plus tard, aurait donné son nom à la région entière (Velcea
1964 : 15). Quant au nom de tara qui fait partie du toponyme régional, il signifie « pays ».
Présent sous la forme de terra dans les documents latins des chanceliers des rois hongrois
du Moyen Âge, le terme sera ultérieurement traduit par le mot tara (« pays ») afin de
dénommer un territoire politique sous l'autorité d'un seigneur féodal ou d'une cité, etc.
(Velcea 1964 : 14). Actuellement, tara (« le pays ») a deux significations : il est utilisé par
les populations montagnardes pour nommer les plaines situées en bas des montagnes, ou les
régions plus ou moins étendues, entourées de montagnes. On a ainsi le Pays de Hateg, le
Pays de Chioar, le Pays d'Oas. Dès la fin de XIXe siècle, il est approprié par les linguistes,
puis par les ethnologues dans le but de définir et de mettre en évidence les particularités
régionales linguistiques et culturelles de la Roumanie (DEX 2002). Actuellement, le mot
« pays » du toponyme le Pays d'Oas n'a aucun sens administratif, mais il renvoie à une
région géographique ayant une individualité culturelle par rapport aux régions voisines,
telles que le Pays de Maramures ou le Pays de Chioar ou de Lapus. Le deuxième sens,
officiel, est celui d'unité territoriale et politique telle que la Roumanie.

191
Fondée en 1689 par un ancien moine du Mont Athos, il est rattaché à l'évêché ruthène de Munkacs jusqu'à
1918 quand la Transylvanie revient à la Roumanie. À partir de ce moment, le monastère Bixad s'organise
comme lieu de culte gréco catholique sous la juridiction du Diocèse de Gherla. Ce n'est qu'en 1948, après la
disparition de l'Eglise Roumaine Uniate, que le monastère redevient orthodoxe. Cela ne durera pas. L'arrivée
du régime communiste, en 1954, a comme effet la fermeture du monastère et sa transformation en maison de
repos pour les syndicats miniers et, ensuite, en préventorium pour enfants, fonction préservée jusqu'à
aujourd'hui. En 1989, après la rénovation, le monastère redevient le centre de culte de la région et dès 1991, il
appartient au Diocèse Orthodoxe Roumain de Maramures (Rus 1994 : 16-19).

130
La spécialisation en travaux forestiers remonte au début du XXe siècle, lorsque les étendues
boisées couvraient 80 % de la dépression du Pays d'Oas (Photographie No 1). La présence
massive de la forêt accentue l'isolement de cette petite dépression déjà enfermée par les
chaînes de montagnes. Aux éléments géographiques s'ajoute l'absence de voies de
communication, ce qui diminue davantage le contact des Oseni avec l'extérieur. La seule
voie de circulation non aménagée suivait le cours de l'ancien Chemin du Sel qui, au XHIe
siècle, liait la région de Maramures à la Transylvanie et qui actuellement, est remplacée par
la chaussée nationale No. 19.

À la fin du XIXe siècle, débute un fort processus de défrichement et de transformation du


terrain boisé en terre arable. La construction du chemin du fer en 1906192, qui lie Satu Mare
et le village de Bixad, où il y a l'usine de transformation du bois en matière de construction,
contribue aussi à l'exploitation massive des forêts. Le rythme d'exploitation est si effréné,
qu'à la moitié des années 1950, la forêt a pratiquement disparu (Varnav 1986-1987 : 327).
Elle est encore présente sur les versants des montagnes Oas et Gutai, non loin des villages
Huta-Certeze et Certeze193 (Photographie No 2).

La majorité de la population masculine travaille donc dans la forêt. Elle développe toute
une culture matérielle et un savoir-faire liés à cette spécialisation. Les techniques manuelles
et les outils complexes font des Oseni des spécialistes très réputés dans toute la Roumanie.
Il s'agit notamment des techniques de nettoyage, de taillage, de défrichement et de
préparation des terres déboisées pour de nouveaux usages, tels que le pâturage ou
l'agriculture. Ce «métier» les individualise aussi dans la région du nord-ouest de la
Roumanie qui, d'un point de vue occupationnel, est divisée. Il y a d'une part les
Maramures, connu pour les exploitations minières des minéraux non ferreux et qui, dès les
années 1960, attirent la force du travail de la dépression entière. D'autre part, il y a la plaine

192
http://ro.wikipedia.org/wiki/Satu_Mare.
193
Une carte autrichienne de 1881 montre qu'à l'exception de la rivière Lechinicioara, du milieu du bassin
Negresti, du couloir de la rivière Rau, de la distance entre Bixad et Boinesti qui ne servaient qu'à
l'agriculture, le reste du Pays d'Oas est couvert de forêt (Varnav 1986-1987 : 327).

131
de Tisa, région agricole par excellence. Entre les deux, le Pays d'Oas représentait l'oasis où
les Oseni gardaient le monopole sur les travaux forestiers.

L'épuisement du bois et du travail dans la forêt coïncide, après la Seconde Guerre


mondiale, avec le lancement des programmes gigantesques de développement intensif de
l'agriculture par le défrichement et le nettoyage des terres, organisés partout en Roumanie.
Les Oseni et les Certezeni, notamment, commencent à partir massivement. La population
est entraînée dans un va-et-vient entre les régions des travaux et leur village. Ils sont
présents surtout dans les Carpates orientales ou dans le centre de la Roumanie, dans les
Carpates de Courbure. À l'aide d'outils originaires de leur région et au moyen d'un travail
manuel, hommes, femmes et enfants commencent à développer une culture de mobilité
marquée par une absence de trois à six mois de leur village et par un retour général à leurs
maisons. La mobilité du travail touche plusieurs localités du Pays d'Oas. De tous les Oseni,
les Certezeni participent en grande nombre. 90 % des individus ont participé au moins une
fois au rîtas, le terme régional utilisé pour nommer les travaux saisonniers de défrichement.
Contrairement aux autres villages, les Certezeni ne travaillent pas dans les entreprises
locales, leur agriculture est presque inexistante et l'élevage des moutons est de moins en
moins rentable. Privés de sources de revenus, les Certezeni ont pour seules alternatives les
travaux saisonniers qui viennent en continuation d'une tradition occupationnelle marquée
par le travail dans la forêt. Huta les suit, mais plus timidement car la majorité de la
population de ce village est embauchée dans les mines et dans les exploitations proches.

Même si cette façon de gagner de l'argent en partant ailleurs existait auparavant, à la fin du
XIXe siècle, les Oseni sont engagés dans les différentes entreprises du pays et même à
l'extérieur des frontières. Les années 1960 sont le moment où l'ampleur de ce phénomène
augmente considérablement (Musset 1981). Le nombre de salariés engagés dans les
entreprises d'État diminue en faveur des gens qui commencent à pratiquer le travail
saisonnier.

Le travail dans la forêt s'effondre avec la chute du régime de Ceausescu et de tous les
programmes de développement rural. Privés de leur principale et unique source de revenu,

132
les Oseni commencent à partir à l'étranger. Ici, peu d'entre eux cherchent à continuer à
travailler dans la forêt car ce métier se fait rare en Occident et demande généralement une
professionnalisation, ce qui n'était pas le cas de la grande majorité des Oseni qui avait
appris le métier de père en fils, d'un parent à l'autre ou d'un ami à l'autre. Actuellement, le
travail dans la forêt est presque oublié et les outils jetés, détruits ou donnés aux musées
ethnographiques.

4.3. Le Pays d'Oas et le développement socialiste périphérique

Après l'arrivée des communistes, en 1947194, le Pays d'Oas reste en quelque sorte en
dehors des grands bouleversements sociaux et économiques. À cause de la terre impropre à
l'agriculture intensive, l'impact de la collectivisation des années 1949-1951 est mineur par
rapport à d'autres régions. Le Pays d'Oas est décrété zone de degré 3, c'est-à-dire qu'il
n'est pas jugé bon pour une agriculture intensive. Quelques villages seulement tels Varna,
Orasul Nou, Tarsolt, Boinesti sont collectivisés car ils sont situés vers le centre de la
dépression (Velcea 1964 : 140). Les villages de Certeze et de Huta-Certeze ne sont pas
touchés, les gens gardant leurs propriétés agricoles. Ils continuent ainsi de pratiquer une
agriculture de subsistance et d'élever des animaux domestiques.

Les villages situés vers les montagnes tels que Certeze, Bixad, Moiseni et Huta-Certeze
sont affectés autrement. Après 1948, à la suite du processus de nationalisation, les habitants
de ces villages, dans leur grande majorité spécialisés dans les travaux forestiers et
propriétaires de grandes étendues boisées, perdent leurs propriétés. Tel que nous l'avons
déjà mentionné, ils commencent à participer surtout aux travaux de défrichement auxquels
se rajoutent le fouillage des canaux, la peinture des piliers d'électricité, la construction des
barrages ou la peinture des cales des bateaux, etc. La réputation de la difficulté de ces
travaux et le fait qu'ils soient évités par la majorité des Roumains nourrit tout un discours
identitaire valorisant, essentiellement masculin, qui fait des hommes Oseni et des gens de
Certeze notamment, les plus travailleurs et les plus habiles de tous. Cette vision fait

194
En 1947 l'économie de la Roumanie est en plein changement. Elle passe sous le contrôle du Parti
Communiste. La planification centralisée est à l'ordre du jour et tout concourt à la préparation de la
nationalisation de l'industrie et vers la collectivisation de l'agriculture (Hitchins 1994 : 543).

133
contrepoids à la réputation générale de ces travaux considérés alors comme dévalorisants et
humiliants.

L'une des politiques de l'État communiste est l'industrialisation et le développement des


régions les plus défavorisées. Connu par son caractère isolé et par sa pauvreté, le Pays
d'Oas devient comme d'autres régions marginales de la Roumanie, le territoire idéal pour
envoyer en stage les meilleurs jeunes qui finissaient leurs études en médecine ou en
pédagogie195. La grande majorité des intellectuels locaux que nous avons rencontrés
provenait soit du sud, soit du centre de la Roumanie. Tous sont arrivés par des répartitions
officielles, dans le but de faire un stage qui durait trois ans. Certains sont retournés dans
leur région d'origine, d'autres ont fondé des familles et par la suite se sont établis dans la
ville de Negresti196.

La construction d'un hôpital à Negresti de même que d'un sanatorium, à Bixad, fait
augmenter le nombre de médecins dans la région de quatre en 1938 à trente en 1962
(Velcea 1964 : 74). Dès les années 1950, la majorité des villages sont electrifies. (Velcea
1964:74-75). En 1951, l'entreprise « Osana » de Negresti-Oas qui couvre l'industrie
énergétique, l'usinage, l'extraction des matériaux de construction, l'exploitation forestière
et le façonnage du bois et l'industrie alimentaire attire une importante main-d'œuvre de la
région. La production des matériaux de construction augmente à cause de l'ouverture des
carrières d'andésite. L'entreprise Tricotex de Negresti-Oas attire la main-d'œuvre féminine
par son profil de l'industrie textile.

Mise en place dès les années 1950 par le régime communiste, cette stratégie qui rappelle la révolution
culturelle maoïste, a comme but de tenir sous contrôle une jeune élite intellectuelle, en l'isolant
géographiquement et socialement dans des régions rurales très éloignées de leur lieu de naissance ou d'études.
Cette politique avait également comme but une certaine homogénéisation de la population, tant spatialement
que socialement. Paysans, travailleurs, professeurs ou médecins, tous sont pareils face au labeur pour « le
bien-être » de la nation. Egaux devant le travail, les différences s'effacent et on arrive à la naissance de
l'homme nouveau, « le prolétaire ». La naissance de ce nouvel être social ne peut pas se passer des projets de
« modernisation » et « d'amélioration » du niveau de vie et des gens qui habitaient des régions plus isolées et
surtout, très pauvres (voir les témoignages de Schneider [2004]).
1
II s'agit du médecin Mihai Pop, directeur de l'hôpital de Negresti-Oas, originaire de Cluj-Napoca (au
centre de la Roumanie) de Vasile Ardelean, professeur de langue et littérature roumaine à Certeze, originaire
de la Transylvanie, de Mihai Serbanescu, professeur de littérature roumaine à Bixad, ce dernier étant
originaire de Râmnicu Vâlcea (au sud de la Roumanie).

134
Malgré le développement industriel de la ville de Negresti-Oas, du nombre de 1200
travailleurs qui travaillent en industrie, 60% sont en exploitation forestière et dans
l'industrie du bois, tandis que 33% sont spécialisés en extraction des matériaux de
construction. À Bixad, il y a l'entreprise de bois scié qui prépare du bois pour construction
ou pour cellulose destiné soit aux entreprises de mobilier de Satu Mare, soit à l'exportation
en Hongrie, en R.D.A, en Autriche ou en Italie. L'entreprise de Bixad attire donc la force
du travail du village et aussi d'autres localités dont Negresti, Camarzana, Racsa ou d'autres
régions dont Maramures (Velcea 1964 : 133-137). Concernant les Certezeni, le nombre de
salariés de l'État est bien réduit parmi eux, ces derniers préférant partir aux travaux
saisonniers.

L'industrie d'extraction occupe un lieu aussi important par l'ouverture de plusieurs


carrières d'andésite. Jusqu'en 1961, il y avait six carrières, dont deux aux points Huta
Prisacii et Cocosita, non loin du village Huta-Certeze (Velcea 1964 : 138). Dès 1962, la
carrière de Cornet, près de Negresti, entre en fonction, en absorbant une partie de la force
de travail masculine qualifiée de Negresti, Varna et aussi Certeze. Cette carrière produit une
variété de matériaux de construction tels la pierre brute pour les constructions, la pierre
concassée pour le pavage et les bordures normales, etc. Il existe aussi une autre carrière de
grès à Orasul Nou. À partir de 1958, dans la vallée de la rivière Talna, entrent en fonction
les plus grandes exploitations d'andésite. Ici s'exploitaient annuellement 60% du total de la
pierre brute, 62% de la pierre concassée et 70% de la pierre spéciale de la Transylvanie. La
plus grande partie de la production de matériaux de construction était dirigée vers
Maramures, pour le pavage et les constructions, et une autre partie allait vers les
départements du centre de la Transylvanie, la région de Cluj et de Crisana. La majorité de
la main-d'œuvre du village de Huta Certeze travaille dans les mines d'exploitation de fer et
d'andésite et le reste à l'extraction du charbon. Cette présentation des activités régionales
indiquent le développement local ou par le biais des travaux saisonniers, d'une double
spécialisation : la première dans le bois ; la seconde dans l'extraction des matériaux de
construction. Ce qui unit ces deux branches est la spécificité de ces labeurs : travaux de
force, masculins, qui ne demande pas une professionnalisation, accessibles rapidement, dès

135
un bas âge. Quant aux femmes, elles sont partagées entre les travaux domestiques,
traditionnels et, pour une part bien plus réduite, l'industrie textile (Velcea 1964 : 138-140).

Le regard porté sur les activités du Pays d'Oas révèle l'existence d'une région rurale
atypique. Pas du tout proche de l'agriculture, les occupations sont partagées entre deux
types d'industries, une industrie forestière avec toute la gamme de travaux qui y sont
rattachés ; une autre attachée à l'exploitation de matériaux de construction. L'exploitation
des matériaux de construction, le bois inclus, est complétée par les travaux de
transformation et d'adaptation de la pierre ou du bois pour leur usage en construction. Dans
les années 1980, plusieurs gens de Huta-Certeze qui travaillent dans les mines
d'exploitation, ont à la maison des ateliers informels de travail de l'andésite. D'autres sont
des menuisiers ou confectionnent des meubles en bois. Dans les années 1970-1980, les
principales activités des villages qui ne connaissent pas la collectivisation tels Certeze,
Huta-Certeze, Bixad sont les travaux saisonniers forestiers, la construction et les
exploitations des matériaux de construction, proches du domaine de la construction. Cette
orientation occupationnelle généralisée conduit à la configuration de ce que nous allons
appeler une population de bâtisseurs.

4.4. Le Pays d'Oas, terre de la vendeta, sauvage et agressive

La périphérie géographique est amplifiée par une autre, culturelle et sociale liée à la
présence, unique en Roumanie, d'une institution locale de règlement des conflits entre les
individus et les familles : la vendetta (vendeta ou vendete). Tout comme dans le cas de la
vendetta méditerranéenne (Gilmore 1988 ; Blok 1981 ; Pitt-Rivers 1961 ; Cassar 2005),
celle du Pays d'Oas, méconnue des spécialistes dans la littérature sur l'honneur, fait
référence à la confrontation physique, masculine, ayant comme but la réglementation de
l'honneur entre les individus, entre les familles et neamuri (« les lignées »). La vengeance
de l'honneur se transmet de génération en génération, conduisant à des crimes encore
présents dans la mémoire des gens :
L'orgueil était terriblement grand, ici. Le dernier crime à Bixad a eu lieu il y a treize ans.
Depuis, il n'y a pas eu de crime avec préméditation. Un homme a été tué. Pris dans sa maison
la nuit, ils lui ont coupé les jambes et l'ont abandonné au milieu de la rue. Ils lui ont enlevé les
yeux. 11 est mort le lendemain. Les tueurs qui font partie de ta même famille sont en prison

136
actuellement. C 'était un crime lié à la vendetta qui « va » de « neam in neam » (de génération
en génération »). Qjuelqu 'un a tué mon frère. Moi je dois le venger (Serbanescu, professeur à
Bixad (54 ans), 2002).

Un autre type de crime reste dans la mémoire des gens. Il s'agit de ceux concernant le
déshonneur de la femme, fille ou épouse. Attenter à l'honneur de la femme c'est attenter à
l'honneur du chef de la famille. La majorité des conflits est occasionnée par les rituels
précédant les mariages ou lors des mariages. Société patriarcale et virile, les
réglementations de l'honneur masculin sont toujours en lien avec la sexualité de la femme.
L'individu n'a pas d'existence en dehors de la famille et de la communauté. Attenter à un
seul individu provoque un effet général, et touche la famille entière. D'où les proportions
des conflits qui pouvaient couvrir plusieurs familles du même neam et plusieurs
générations. Les histoires des conflits par pintalus, le couteau traditionnel à lame courte,
sont effrayantes. Même les institutions traditionnelles rurales telles que l'Église n'ont pas
de pouvoir suffisant pour intervenir et diminuer les conflits. Quant à la Milice (le terme
actuel est « Police »), elle intervient rarement ou trop tard étant donné le caractère isolé de
la région et, dans la majorité des cas, la cohésion communautaire ne permet pas aux
instances extérieures d'agir.

Les crimes fréquents jusqu'aux années 1960, diminuent pour disparaître complètement
dans les années 1990. Cependant, la disparition des meurtres n'a pas comme résultat
l'effondrement de toute une culture de l'honneur. Elle continue à réglementer le quotidien,
les relations sociales, les institutions traditionnelles encore fonctionnelles telles que la
famille et le mariage, les relations entre les Oseni et les autres qui ne partagent pas le code
de l'honneur. Est encore toujours présente cette crainte d'offenser un Osan, en lui adressant
un mot qu'il ne faut pas ou en faisant un geste qui peut être pris pour une provocation. Le
nouvel arrivant fait très attention de ne pas prendre à la légère tout geste d'hospitalité même
s'il vient en contradiction avec ses propres valeurs. Refuser de boire un verre depalinca est
dangereux car cela revient à humilier le chef de la famille. Lors de nos terrains à Certeze et
à Huta, la quantité d'alcool offerte et non refusable rendait difficile quelque fois le
déroulement de certains entretiens. L'honneur réglemente davantage les rapports locaux de
sociabilité. Les relations au travail, entre les familles, entre les amis, entre l'homme et la
femme, tout est réglementé par la préservation et, surtout, par l'amplification de l'honneur

137
et de la mândria afin d'être bien situé sur l'échelle sociale. La culture de l'honneur qui unit
les gens du Pays d'Oas continue cependant à les séparer des autres. L'un des exemples est
le contournement de la région par les investissements privés à caractère touristique, ce qui
crée un contraste fort important avec la région voisine et concurrente, Maramures, qui
connaît un fort développement du tourisme rural en Roumanie.

4.5. De la périphérie nationale à la périphérie régionale

Cette périphérie multiple se développe non seulement par rapport à la Roumanie entière,
mais surtout par rapport à la région voisine, Maramures, avec laquelle le Pays d'Oas
partage une histoire commune et une géographie de proximité, ce qui provoque jusqu'à
présent leur superposition. La principale cause de la confusion est d'ordre administratif.
Avant 1949, l'année de la nouvelle organisation administrative, l'actuel département Satu
Mare, qui incorporait la région du Pays d'Oas, s'intégrait dans une unité plus grande
portant le nom de Maramures et qui avait son centre administratif à Satu Mare.

La deuxième cause, non moins importante, est la revendication des origines daces par les
deux régions de Maramures et du Pays d'Oas, revendication qui fait partie d'un des mythes
de la fondation de la nation roumaine, qui ne tiennent pas d'une conscience locale
populaire, mais des « combinaisons intellectuelles à un but bien déterminé idéologiquement
et politiquement » (Boia 1997 : 85). La référence historique est la conquête de la province
de Dacie par les Romans au II-IV siècle197 et un portrait particulier, celui du Dace qui, avec

197
Depuis le XVIIIe siècle, l'ensemble de l'historiographie joue entre soit une revendication purement
romaine (Dimitrie Cantemir, Scoala Ardeleana, [L'école d'Ardeal]), soit une revendication purement dace,
soit finalement les deux (Cantacuzino 1818-1816). L'une des écoles les plus radicales qui a cherché à
expliquer l'origine de la nation roumaine afin de légitimer son individualité par rapport aux autres nations, a
été l'École Latiniste de Transylvanie du XIXe siècle. Ses adeptes soutenaient l'origine purement romane de la
culture roumaine ainsi que le fait que la langue roumaine est exclusivement de souche latine. Donc, on
procède même à une purification de la langue de tout autre influence slave ou dace afin d'améliorer le
complexe d'infériorité des Roumains par rapport à l'Occident et pour justifier finalement l'appartenance de
cette nouvelle nation à la latinité occidentale. Or le regard vers l'ouest ne permettait pas aux latinistes de
reconnaître l'autre souche de la langue et de la culture roumaine, celle dace car à l'époque ils sont vus comme
des barbares et des sauvages. Malgré l'influence de l'École Latiniste, les Daces commencent à être perçus
autrement que les ancêtres qui dévalorisent l'image noble de l'héritage roman. En 1860, B. P. Hasdeu
publiera une étude intitulée « Les Daces, ont-ils disparu ? » où il condamne le purisme de l'École Latiniste et
prend une attitude bien plus modérée, en soulignant que la nation roumaine est le résultat de plusieurs
éléments d'importance égale (1973 : 78-106 [1860 : 72]).

138
le romantisme, se consolide et se définit par l'amour de la liberté, par l'esprit de sacrifice et
le refus de vivre sous la domination étrangère. La scène du suicide collectif centrée sur la
figure de Décébale qui préfère mourir que de devenir esclave survivra jusqu'à nos jours
comme un symbole de la « spécificité » de la nation roumaine (Boia 1997 : 90-91).

Après 1900, le mythe des origines daces gagnera du terrain avec la vague des idées
« autochtonistes » qui domineront la scène culturelle roumaine jusqu'à la période de
l'entre-deux-guerres. Vasile Parvan, promoteur de cette orientation et artisan de l'image de
la civilisation dace, est le premier à faire le lien entre le Pays d'Oas et les Daces. Il
mentionne l'existence en Oas d'une cité d'origine dace, près de la localité Boinesti :
« Il est certain que la cité Belavara, près de Boinesti, (Satu Mare) est d'origine dace... La cité
a été habitée dès le néolithique à l'époque du fer» (Parvan 1972, Ile édition).

Le constat de Parvan a un impact majeur sur la définition du Pays d'Oas en tant que lieu de
la préservation de l'héritage dace. Ce n'est pas sans importance qu'il soit toujours cité par
les auteurs (Netea 1938 ; Focsa 1975, 1999 ; Andron 1977 ; etc) qui, en essayant de tracer
l'histoire des Oseni, ignorent les opinions des autres archéologues qui démontrent que la
cité en question serait néolithique (Bitiri 1960). Malgré cette mention, les Oseni ne se
distinguent pas de la région voisine, Maramures, qui revendique aussi le droit d'origine de
la roumaineté et se veut le gardien des origines nobles, les daces. Les arguments visent la
préservation des costumes, des danses populaires, de l'art religieux et folklorique. À cela
s'ajoute la religion orthodoxe, matérialisée notamment par des églises en bois très
anciennes, point d'attraction touristique jusqu'à nos jours. Elles offrent plus d'arguments
pour soutenir et promouvoir que Maramures est le berceau de la culture traditionnelle
roumaine et qu'elle assure la préservation des origines daces198 (Kligman 1998).

Cette image s'est superposée par-dessus celle des Oseni, tout en ignorant le développement
identitaire local. Un Osan ne s'appellera jamais Maramuresean (« appartenant à
198
Dans le livre La noce du mort. Rituel, poétique et culture populaire en Transylvanie, Gail Kligman se
plaint de l'accent de plus en plus fort mis sur « l'origine géto - dace » des Maramureseni par les cercles
académiques des derniers années. Elle cite un fragment d'une brochure touristique qui prouve la résistance de
cet discours sur les origines jusqu'aux années 1980 : « Maramures est l'une des plus intéressantes provinces
de la Roumanie. Les origines de son nom sont probablement dace - romains, même si certains chercheurs
proposent une autre souche, bien plus ancienne. En tout cas, l'histoire du Maramures remonte dans le passé
lointain et occupe une place spéciale dans l'histoire du peuple roumain entier. » (1998 : 258).

139
Maramures») et vice versa. Cette différenciation catégorique repose sur l'existence, au
Pays d'Oas, d'une forte identité régionale et d'une conscience de la différence, d'une part,
du reste des Roumains et, d'autre part, de leurs voisins, et cela, malgré des ressemblances
d'ordre culturel ou historique. Dès l'intégration du Pays d'Oas au département de Satu
Mare, et donc de la séparation administrative de Maramures, la différence est, disons,
officialisée, sans toutefois faire ressortir Pays d'Oas de l'ombre de la région voisine. Ce jeu
de la visibilité et de l'invisibilité est encouragé par le contexte politique d'après la Première
Guerre qui oriente le discours général de l'intelligentsia roumaine vers la démonstration de
l'unité du peuple-nation et non de la diversité des régions.

Dans la presse des années 1930, les journaux locaux, dans un langage empreint de
convictions nationalistes et xénophobes, attirent l'attention sur la situation économique
précaire et archaïque de la vie des habitants du Pays d'Oas, en construisant en même temps
un portrait particulier, celui de l'Osan, différent de l'autre semblable, le Maramuresean, et
de l'autre étranger, le Hongrois. Le profil de ce portrait émergent est de plus en plus lié à la
descendance « noble » de Daces libres :
« Ce Roumain pur, le fils d'Oas, issu directement de la nature avec laquelle il s'identifie, ce
Dace est en train de disparaître ! Oui ! Il meurt peu à peu à cause de la misère... ! Qui
s'intéresse à l u i ? Autrefois, ce paysan était agriculteur. Plus tard ont commencé les
défrichements. On était tenté de croire que les terrains agricoles et les pâturages apporteraient
la richesse, mais ils ont apporté le désastre...La terre est devenue stérile. Le bois a diminué,
alors l'Osan commence à partir très loin pour travailler à la hache à la main l'été entier, aux
défrichements des forêts car ils ne connaissent pas d'autre métier... C'est à peine l'automne
qu'ils retournent souillés, malpropres, malades... La tuberculose, voilà la dure réalité!...
Pauvre Osan ! Tu es arrivé à te soumettre devant le maître, toi, maître aux cheveux daces, toi,
l'héritier de Décébale, le magnifique ! » (I. Constantin, 1936, « Strigate de alarma : Ne pier
Osenii [Cris d'alarme : Les Oseni sont en train de disparaître] », Gazeta,\ll\ : 2 ).

Cet article met en scène les traits essentiels de l'image de l'Osan : l'amour pour la liberté
grâce à l'origine des Daces libres, la fierté et l'esprit de révolte, qui refuse la soumission ;
le culte pour le travail dans la forêt (la forêt est aussi rattachée à toute une symbolique de la
liberté) et, plus généralement, pour les travaux difficiles. Ces traits sont incorporés dans le
discours qui commence à façonner un portrait valorisant d'un Osan fier, puissant, acharné
au travail et intolérant face à l'injustice.

140
Durant l'entre-deux-guerres, les publications mineures de la presse régionale sont plutôt
dominées par un ton alarmiste. Soumis aux étrangers, plus spécifiquement aux Hongrois,
les Oseni doivent être sauvés puisqu'ils sont la preuve vivante de l'héritage dace, donc de
l'existence d'une nation à part, roumaine. Ainsi, l'appel à une identité plus restreinte,
Oseneasca fait partie d'un mouvement plus large qui agissait contre les revendications
territoriales des Hongrois, en Transylvanie, manifestes à la fin des années 1930 et jusqu'à
la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la Transylvanie revient à la Roumanie
(Morariu 1944; Stefanescu 1968; Marrant 1977; Boia 1997). Par exemple, en 1937,
Vasile Pop, professeur à Bixad, publie une brochure sur le Pays d'Oas où il fait un portrait
de l'Osan sans oublier de trouver dans son origine noble dace l'élément qui le différencie
des autres :
« Le peuple de cette région, conservateur sans limite a ses particularités de vie, d'habitudes, de
langue qui jusqu 'à présent n 'ont pas été étudiées suffisamment. L 'isolement l'a emmené à se
différencier p a r son tempérament, et à garder dans sa langue des mots anciens, qui prouvent
sans appel leur origine pure romano-dace » (Vasile Pop repris par Netea 1938 : 30).

Vasile Netea, professeur et membre de l'intelligentsia locale, partage les mêmes


orientations en traçant aussi un portrait de l'Osan qui renvoie aux discours pro-dace :
« L 'esprit des Oseni est grave, ferme, guerrier, moins ouvert aux étrangers, égoïste sans être
méchant, impétueux, ardent, l'Osan tenant beaucoup à sa fierté et à sa liberté. Il est moins
ouvert à la plaisanterie, attaché à son costume populaire, à l '« osenie », suspicieux envers les
étrangers et prouvant amitié pour les siens » (Netea 1938 : 19).

Les arguments d'un tel portrait sont cherchés dans la parure « très ftère », dans une
valorisation culturelle de « l'habitude d'attaquer et de se défendre à l'aide du "pintalus"(le
couteau à lame courte) », « toujours présent dans le berceau des hommes », dans la
préservation du costume régional, de la coiffure ronde des hommes, similaire, selon
l'auteur, avec celle des Daces sculptés sur la Colonne de Trajan à Rome, etc. (Netea,
1938 : 20). D'ailleurs, l'auteur ignore le fait que cette coiffure de forme ronde des hommes,
qui est le principal argument du lien entre les Daces et les Oseni, est présente également
dans le monde slave (de Smedt 1980). Un autre élément de plus en plus emblématique est
l'esprit guerrier de l'Osan, dans le sens d'une disposition physique et mentale de refuser
toute forme de coercition et d'un esprit d'action, ce qui vient encore une fois justifier
l'agressivité et la fierté des Oseni.

141
La fabrication de l'identité microrégionale ne serait être complète sans le recours à l'habitat
et au quotidien des Oseni. L'image de la maison traditionnelle, petite, à une, deux ou, plus
rarement, à trois pièces, faite de matériaux rudimentaires, émerge comme la preuve de la
survivance et de la préservation de toute une culture matérielle qui renvoie dans la nuit des
temps :
« Tout simples, couverts d'un toit de chaume et plus rarement de lattes, les maisons parlent
d'un monde de jadis. Les fenêtres sont petites. Les maisons ont deux chambres, « tinda » (un
corridor étroit) et la chambre pour habitation. Certaines maisons ont une troisième chambre,
plus spacieuse et plus propre. Et cela seulement chez les familles plus riches qui y gardent la
dot de la fille ou de l'épouse. Le mobilier est presque absent. Contre les murs il y a des icônes
et des assiettes déposées sur des serviettes en coton aux fleurs colorées (Netea 1938, 24).

Les pratiques domestiques de même que l'ensemble de la culture matérielle liée à


l'ancienne maison, reviennent le plus souvent comme les arguments incontournables de
l'enracinement des Oseni au Pays d'Oas, de leur identité locale, de leur esprit de liberté et
de leur intolérance envers les étrangers.

Avec l'arrivée du communisme en 1948, la revendication de l'origine daco-romane


soutenue entre les deux guerres mondiales est rejetée à la faveur d'une revalorisation de
l'héritage pur, dace. Le détournement du discours est lié aux changements de l'idéologie
politique des années 1950. La synthèse dace-romane signifia une double orientation, tant
vers le nationalisme que vers l'européanisme, interprétation dominante durant les années
1920-1930; au contraire, la mise en valeur de l'héritage dace par les communistes
traduisait l'immersion de la société roumaine dans l'autochtonisme radical, autrement dit :
« Isolée de ses voisins non latins, l'île latine (Roumanie) devient une île dace isolée du
reste du monde » (Boia 2001 :42). Dans ce contexte général, l'image de l'Osan en tant
qu'héritier vivant de l'esprit dace et du Pays d'Oas en tant que terre de la liberté s'amplifie,
en s'enrichissant de nouveaux arguments, gérés cette fois par l'idéologie socialiste.

Pourtant le mot « nouveau » ne signifie pas une annulation de toute une image déjà mise en
scène sur les habitants du Pays d'Oas. Au contraire, on procède à une mise en valeur de
tous ces traits, et surtout à une connaissance et une reconnaissance d'une identité unique à
l'intérieur de la société socialiste roumaine entière. À l'été 1967, le Musée régional de
Maramures, situé à Baia Mare, organise une exposition avec plusieurs photographies prises

142
par Ionita G. Andron, un photographe avec des velléités d'ethnographe qui, dans les années
1940, 1950, prend plusieurs photographies de la région et de ses habitants. Ces images
représentent le moteur de la popularisation du portrait « dace » de l'Osan et de son
enracinement dans l'imaginaire de la population locale de même que dans l'ensemble de la
Roumanie. Il s'agit d'images des Oseni de Certeze, Huta-Certeze, de Moiseni ou de Bixad,
habillés de costumes blancs, en tissus de lin, aux cheveux coupés d'une manière moins
habituelle, ou des femmes costumées avec de larges jupes et des chemises aux manches
amples, richement brodées. La force des images est amplifiée par les légendes données par
l'auteur : « Bonnet de fourrure Gète-dacique » ou « Les Dacs se tiennent accrochés sur les
rocs-Florus » (Andron 1977). Prises sur des panoramas montagneux et boisés, les
photographies plongent les personnages dans un espace « séculaire », ou le temps s'écoule
lentement. Plus tard, en 1971, les photographies ne sont exposées nulle part ailleurs qu'à la
salle Dalles, à Bucarest, exposition à laquelle participent des historiens et ethnographes
importants. Les photographies de ces paysans-« daces » du Pays d'Oas ont un écho
national. Elles sont vivement intégrées à titre de preuves incontestables de l'origine noble
de la nation roumaine. Cette région, jusqu'alors périphérique et même invisible à cause de
l'ombre projetée par la région voisine, Maramures, devient le berceau de l'identité noble
des Roumains. Cela conférant un prestige incontestable aux habitants du Pays d'Oas. Cette
identité originaire dace sera « fixée » et popularisée davantage en 1977, avec la réunion de
ces photographies dans un album signé Ionita G. Andron et publié par le Musée du Paysan
Roumain à Bucarest (Photographie No 3 et No 4).

Tout comme le paysage naturel, la maison traditionnelle, toute petite et rudimentaire,


complète cette vision avec son regard « d'un autre temps ». Par exemple, le cliché 4 de
l'album de Ionita G. Andron est nommé par l'auteur : « Elle nous regarde d'un autre âge
(maison monocellulaire de Certeze) ». Cette maison devient l'image d'une région qui
incarne jusqu'à très tard, la projection d'une Dacie atemporelle et éternelle, perdue dans un
temps révolu (Photographies No 5 et No 6). De tous les modèles reproduits, la maison
traditionnelle à une seule pièce, qui est placée parmi les premières photographiess de
l'album, se transforme en outil de signalisation de la pauvreté ancienne de la région, de son
archaïsme et de son attachement aux traditions et à un style de vie qui rappelle les origines
nobles des Oseni. Les autres modèles servent aussi d'argument. Ils décrivent cette fois un

143
autre processus, le changement qui a comme conséquence la disparition de ce monde.
Malgré le fait que le moment des grands bouleversements ne soit arrivé que vingt ans plus
tard, Ionita Andron reproduit en fait le discours ethnographique apocalyptique de tout
ethnologue « véritable » qui voit dans les changements de la société rurale les signes de la
disparition de l'authenticité et de la tradition (Photographie No 7).

Le texte explicatif qui accompagne les images stabilisent les déclinaisons de l'identité
individuelle et collective des habitants du Pays d'Oas, déclinaisons qui s'enracineront dans
leur manière de se présenter aux autres ou dans la justification de tout comportement ou
événement social régional :
« Depuis des années, un groupe de vieillards de mon village me bouleversait par leur attitude,
majestueuse, p a r leurs traits du visage pareils à une sculpture en granit, p a r leur façon
générale d'être. Un dimanche de l'année 1939, j ' e n ai surpris quelques-uns, et j ' a i pris des
photos. Aujourd'hui même, en regardant les visages des vieillards, en les projetant 18 siècles
derrière, j e vois sept chefs des tribus Daces, rassemblés au plus important conseil précédant la
deuxième guerre entre les Daces et le Romans...Conseil où les vieillards regardent avec gravité
et avec le plus haut esprit de responsabilité vers l'avenir de leur peuple (Andron 1977 : 9).

Lors de nos discussions avec des professeurs, des prêtres ou des médecins, le nom de Ionita
Andron et de son album revient toujours comme la principale référence légitimant le
discours local. L'album et les textes sont évoqués par les journaux régionaux des années
1970-1980 comme les preuves incontestables des origines daces des Oseni :
«-<- ...les habitants du Pays d'Oas, les vieillards de ce pays, ont une apparence virile, aux cheveux
pareils aux Daces. (Ils sont) les exemples emblématiques par leur ressemblance avec l'image
des Daces sculptée dans la pierre de la "Colonne de Trajan" par le génie, Apollodore de
Damasque » ( Napoca universitara, 2/1977 : 9).

Le texte est accompagné par des photographies prises de l'album de Ionita Andron sans que
ce dernier soit cité. Ainsi, les images sont, graduellement, détachées de leurs auteurs afin
d'être appropriées et intégrées dans le discours identitaire de l'intelligentsia locale de même
que des gens ordinaires199. Afin de décrire la différence entre l'ancienne et l'actuelle image
du Negresti-Oas à la suite de l'urbanisation socialiste de la localité, la journaliste Anamaria
Pop fait appel aux photos de Ionita G. Andron :

Le livre de Pierre-George Roy, L'Ile d'Orléans [1976 (1928)] a eu le même efet de folklorisation d'une
petite communauté insulaire du Québec, l'île d'Orléans (thèse de doctorat d'Etienne Berthold).

144
« Contre le mur du Musée du Pays d'Oas il y a une image d'ensemble de Negresti-Oas. Même
si la qualité de la photo est bonne, (grâce au talent et aux préoccupations de Ionita Andron), on
observe l'ancienneté de la feuille jaunie à cause du temps »200.

Dans l'article de Grigore Scarlat, l'auteur l'affirme ouvertement que :


« Toutes les photos de Ionita Andron se constituent, avant tout, comme des documents
authentiques de la vie de ce coin du pays qui est le Pays d'Oas, de ceux qui le long des années
ont su garder avec piété leur langue, leur costume et leurs coutumes héritées de leurs
ancêtres »

Un autre article d'une publication locale explique pourquoi il faut faire appel à Ionita
Andron lorsqu'on parle du Pays d'Oas :
« Aujourd'hui, lorsqu 'on parle du Pays d'Oas, on est obligé de prononcer le nom de Ionita G.
Andron. Pourquoi? C'est parce qu'il est le noyau de la connaissance spirituelle d'Oas...
Maintenant, quand on fête 2050 ans depuis la constitution de l'Etat Dace, on est convaincu que
l'œuvre de Ionita G. Andron a trouvé le chemin vers nos cœurs. C'est une œuvre qui mérite
d'avoir un destin exemplaire'10'.

Étant donné que « le centre s'installe en Dacie » (Boia 1997 : 101), l'identité des Oseni sort
de son coin d'ombre et de sa carapace périphérique afin de s'intégrer dans un discours du
centre, visible et, par-dessus tout, exemplaire pour le processus de transformation générale
de la société roumaine socialiste. Grâce à l'héritage mythique, bien enraciné dans
l'imaginaire des Oseni et des Roumains, la pauvreté séculaire donne place à l'archaïsme et
à la tradition, bien plus valorisantes.

200
Anamaria Pop, « Au Negresti-Oas, toutes les rues sont principales », in « Cronica Satmareana », Nr. 3052,
18 sept. 1979: 1-2.
201
Grigore Scarlat, « Ionita Andron, une vie dédiée à Oas et à ses valeurs pérennes », in Cronica satmareana,
Nr. 3235. 19 avril 1980.
202
Cronica Satmareana, Nr. 3235, 1980 : 3.

145
5. LES OSENI OU LA RUSE DES PERIPHERIES.
DYNAMIQUES GLOBALES ET LOCALES

5.1. Le Pays d'Oas, une région rurale surprenante

A partir des années 1960, la maison traditionnelle monocellulaire devenue emblématique


grâce à l'album de Ionita Andron est mise en concurrence avec une nouvelle réalité : la
construction en masse des maisons modernes, massives, avec un ou deux étages qui ébranle
l'image immobile et ancestrale du Pays d'Oas :
« L'aspiration vers la hauteur est ancienne et naturelle chez les Oseni. Sa matérialisation
artistique varie en fonction du temps et des lieux. Maintenant, au Pays d'Oas, elle prend forme
dans l'une des dimensions caractéristiques de l'Osan - l'architecture. Peut-être, au détriment
des autres, traditionnelles : du costume, par exemple » (Alexandru Zotta, « Certeze », 1981,
Cronica Satmareana, 3544/avril 1981 : 3).

Les anciennes maisons sont détruites et remplacées par des modèles neufs, qui n'ont rien à
voir avec l'architecture traditionnelle locale. Les villages les plus marqués sont ceux qui
connaissent le plus haut nombre de départs aux travaux saisonniers. Le sommet du
phénomène est détenu par le village de Certeze (Photographie No 8).

Le phénomène bâtisseur ne se limite pas à l'élévation des maisons, mais s'amplifie par une
modification permanente de celles-ci. Etant donné que, tout comme dans le cas du travail
forestier, les Oseni n'ont aucune spécialisation, les travaux en construction sont faits par les
habitants eux-mêmes qui, à l'aide de maîtres locaux, se spécialisent de plus en plus dans ce
domaine. Le résultat est la transformation de la région en un immense chantier de travail,
où tout le monde, hommes, femmes, jeunes, âgés construisent, transforment, détruisent. Les
familles s'entraident dans le domaine de la construction, les membres se complètent par la
spécialisation dans différentes branches. À cela s'ajoute l'école professionnelle de Negresti
qui, suite à une courte spécialisation de trois ans, permet aux jeunes de se spécialiser
davantage et de professionnaliser le savoir-faire acquis informellement, de père en fils ou
du maître au disciple.

146
Cette nouvelle maison qui dynamise presque toute la région est intégrée et, implicitement,
naturalisée en ce qu'elle représente la spécificité de l'Osan, ce qui, dans son identité
régionale, le différencie des autres. Malgré le regret, obligatoire dans le discours
folklorique, de la disparition des éléments essentiels pour cette définition (l'ancien costume
ou les objets décoratifs domestiques, etc.), l'émergence de la nouvelle maison est déclinée à
l'intérieur d'un discours identitaire, à la fois local et national, déjà enraciné dans la
définition de la roumaineté203 : la construction à la verticale est intégrée et naturalisée à
l'intérieur de l'aspiration à la hauteur. À l'intérieur de cette identité promue par l'idéologie
socialiste, les Oseni s'individualisent justement par cette nouvelle architecture et par le
comportement bâtisseur, somme de ce qui deviendra « l'une des dimensions
caractéristiques » de l'identité, donc de la spécificité du Pays d'Oas et de ses habitants : la
modernité. La force symbolique de cette nouvelle architecture résulte justement du
contraste entre, d'une part, la réalité révolue - ou que tous désirent révolue - et, d'autre,
part, le présent prospère. La persistance dans l'imaginaire des Roumains du portrait de
l'Osan-Dace, associé à l'archaïsme, aux traditions, à l'immobilisme culturel et économique,
à un monde ou le rapport entre l'homme et la nature reste encore très étroit, déclenche une
onde de choc à tout étranger qui, dans les années 1970-1980, traverse la région :
« La première impression sur Certeze est qu 'on se trouve dans une localité profondément
oséenne, étalon de tout ce qui signifie développement de cette région du Pays, aux habitants
laborieux, pomiculteurs habiles, éleveurs d'animaux et artisans. Cette civilisation ancienne du
bois se voit remplacée p a r une civilisation de la pierre, plus solide, manifeste p a r l'irruption à
la verticale des maisons, aux pièces plus nombreuses, plus spacieuses et plus éclairées. Les
nouvelles maisons se mettent à la place des anciennes abandonnées ; l'autre maison toute
petite a été graduellement éliminée, d'autres étant construites afin de servir à plusieurs
générations. Les dernières trois années ont été bâties plus de 200 maisons à un étage !
Pratiquement, pendant ces années on a bâti des maisons pour lesquelles, dans le passé, on
aurait eu besoin de quelques décennies (Cronica Satmareana, 2999/juin 1979 : 1)

Dans le panorama régional, Certeze gagne de plus en plus de visibilité par l'intégration
dans le discours socialiste, des nouvelles maisons « modernes, à étages », « signe du bien-
être offert par notre État socialiste »204. Les textes élogieux sont accompagnés des
photographies du village en pleine transformation, images qui offrent une tout autre
perspective que celle évoquée par les photos d'Ionita Andron des années 1940 et 1950.

203
Voir notamment les concepts philosophiques d'espace-matrice de Lucian Blaga (1995) et sur le lien
fondamental entre l'homme et la nature dans le village éternel (1990).
204
Cronica Satmareana, 25 juillet 1979 : 3.

147
5.2. D'une périphérie à une autre. Développement d'une culture de la mobilité

Après la chute du communisme, les Oseni qui travaillent aux travaux saisonniers ou dans
les entreprises étatiques locales sont privés de leur unique source de revenu. La possession
d'une expérience de mobilité grâce aux départs organisés par les projets socialistes, d'une
part, et l'ouverture des frontières, d'autre part, conduisent à un virage substantiel vers
l'ouest européen. Tout d'un coup, la périphérie géographique du Pays d'Oas par rapport à
la Roumanie tourne à l'avantage des Oseni qui se retrouvent dans la position privilégiée
d'être les plus proches de l'Occident. La proximité de la frontière avec la Hongrie leur
permet de partir facilement dans les pays de l'ex-Yougoslavie, en Autriche et en France. Ce
va-et-vient qui se développe dans les années 1990 en direction de l'Europe occidentale
n'est même pas diminué par la longue série de lois occidentales (Diminescu et Lagrave
2001) destinées à limiter, voire à contrôler le boum de migration venant des pays de l'ex-
bloc communiste. Habitués à vivre dans les conditions précaires des travaux saisonniers,
familiarisés avec les montagnes et les forêts, les Oseni parcourent des distances énormes à
pied, franchissent les frontières afin de chercher du travail. Durant les années 2000, le
phénomène de migration s'amplifie car il est bien encadré par des lois de même que par
l'ouverture des frontières et la libre circulation. À cela s'ajoute l'entrée, en 2004, de la
Roumanie dans l'Union européenne. Le changement de centre provoque une
reconfiguration des périphéries : par rapport au reste de la Roumanie, le Pays d'Oas est plus
proche de l'Occident. Autrement dit, il représente une périphérie plus valorisante,
européenne. Ce positionnement privilégié donne une visibilité à la région qui devient de
plus en plus connue ailleurs et en Roumanie par l'importation massive de toute une
Europe : ils continuent à construire, mais cette fois des maisons de type européen,
modernes, qui extériorisent et communiquent les expériences hors frontières des
propriétaires. Loin de l'ancienne image traditionnelle, celle d'une population attachée à ses
terres, aux traditions, au passé, les Oseni affichent le visage du centre, de l'Occident, de la
modernité et du changement.

Malgré la volonté de communication par le biais de la maison à l'occidentale d'une identité


du centre, l'image des Oseni et notamment des Certezeni s'est fortement détériorée. On fait

148
ressortir encore une fois de son coin d'ombre l'envers de la médaille, visant la pauvreté
ancienne et la périphérie géographique qui correspond à une autre, culturelle et sociale, tout
cela avec une sémantique péjorative. La fierté, essentielle au portrait ancestral de l'Osan,
est déclinée en agressivité et en manque de civilité. Tel un puzzle, on réorganise les mêmes
éléments afin de tracer une autre image de l'Osan sorti de son isolement géographique : on
se débarrasse du mythe de l'héritage noble dace, si cher à la propagande socialiste et aux
Oseni, et du processus de changement subi par la région durant les années 1970-1980, afin
de ressusciter la précarité de la vie centrée justement sur l'image des vieilles maisons
traditionnelles monocellulaires ou par l'ancien esprit guerrier des Oseni, manifeste par la
présence de la vendeta (vendetta). Tout cela pour expliquer les effets « du mirage de
l'Occident, avec la France »

Les nouvelles maisons de type occidental, symboles de la débrouillardise des Oseni et de


leurs esprit travailleur devient la matérialisation de la mendicité des Oseni en Occident,
d'un comportement sauvage qui ne respecte pas les règles, ce qui ressuscite le discours sur
la société figée dans ses traditions et dans un temps révolu. Le discours commun ou de
l'intelligentsia locale prend toujours la même forme : Même s'ils ont des grosses villas, ils
continuent à habiter dans une seule chambre, derrière leurs grosses maisons qui ne sont
même pas achevées à l'intérieur. Ils n 'ont pas changé, ils sont encore des primitifs ! (prof,
à Certeze, 2002).

« ...Paysages sauvages et paysans tout droits sortis du XIXe siècle font le délice de ceux qui s'aventurent
jusqu'ici. L'arrivée dans le village Certeze laisse d'autant plus perplexe qu'il frappe p a r son opulence. Les
petites maisons ont cédé la place à des villas somptueuses, tandis que les chariots à cheval ont été remplacés
p a r des Mercedes, BMW et autres Audi... L 'histoire commence en 1992 lorsque sept paysans de Certeze se
rendent à Paris pour exercer leurs talents. Un an plus tard, ils retournent dans leur village, recrutent des
membres de leurs familles et les font passer à l'Ouest avec une seule idée en tête : gagner l'argent dont ils
n'osent même pas rêver dans leur pays d'origine... Une seule règle compte : il ne faut rien dépenser en
France et renvoyer un maximum d'argent à la maison. A Certeze, les «journalistes français » se vantent en
parlant de leur villa et de leurs Mercedes, ils ne disent un mot sur leur histoire. Seul le vice-maire du village,
Gheorghe Pop, sous l'effet d'une bonne dose de palinca - eau-de-vie à 70 degré avalée comme de l'eau tout
court — dévoile ses secrets. « Ben, quoi !, s'exclame-t-il. Vous ne voyez pas qu 'il y a des guerres partout en ce
moment-ci ? Ici, à Certeze, on a décidé de faire la guerre de la beauté. Chacun veut construire la maison la
plus belle et avoir la voiture le plus en vogue. Est-ce un péché ?... » Gheorghe Pop s'arrête et va à la cuisine
pour ramener une autre bouteille et un couteau dont la taille donne une résonance sinistre à ses
paroles : « Nous sommes très unis à Certeze », explique-t-il. « Si quelqu 'un vient nous enquiquiner, il risque
de se faire tailler ». Après avoir gagné leur petite fortune, les paysans de Certeze rentrent chez eux pour
construire la maison de leurs rêves... Peu importe si la villa n'est jamais habitée, sa raison d'être étant
d'écraser celle du voisin. » (Mirel Bran, « Certeze, le village des «journalistes français » de Roumanie », in
Le Monde, 10 décembre 2002 : 35).

149
Certains accusent les premiers Oseni qui sont partis en France et qui ont fait des bêtises à
Paris. La réponse défensive vient tout de suite car cela ne signifie pas que tous sont dans le
même panier (Médecin, Negresti-Oas, 2002). D'autres accusent les journalistes d'avoir
exagéré et mal interprété la réalité de la région et d'avoir mis à l'écrit uniquement les
mauvais aspects de leur vie, en ignorant les bons (muséographe Negresti-Oas, 2002). À la
déception par rapport à l'image récente créée sur le Pays d'Oas et notamment, sur la
nouvelle maison de type occidental, correspond une réactualisation et une valorisation des
ethnologues et des folkloristes classiques, dont Ionita Andron et Gheorghe Focsa qui « ont
vraiment aimé le Pays d'Oas et ses gens »206, et, d'autre part, une méfiance affichée contre
les nouveaux « chercheurs », roumains ou étrangers, qui cherchent toujours à les
discréditer. Il est ainsi compréhensible que, dès le début, nous fussions accueillis avec
méfiance. Selon l'intelligentsia locale, la personne qui veut faire une recherche sur ce qui
se passe actuellement au Pays d'Oas n'a plus la même honnêteté que les anciens
ethnologues (Prof, à Certeze, 2002).

Ce que ce discours émergent a aussi de particulier est l'évacuation de tout changement déjà
subi par la région, dès les années 1960. Cela s'expliquerait par le fait que la modernisation
du Pays d'Oas, durant le communisme, n'est pas associée fortement à une spécificité
régionale, mais à un projet bien plus général, celui du progrès socialiste pour le bien-être de
tous les Roumains. Ainsi, l'ampleur de la construction des nouveaux bâtiments privés
comme signe du changement de la vie économique de cette région rurale si isolée, prend
plus la forme d'une rumeur que de quelque chose de différent ou de spectaculaire par
rapport au reste du territoire roumain. La « modernisation » des Oseni n'avait rien
d'exceptionnel pour la majorité des Roumains, tout étant voilé sous le discours idéologique
du monde nouveau et de l'homme nouveau à la veille d'une vie meilleure, due au soin du
parti et du pouvoir socialiste.

Cette mise en miroir appartient aux professeurs de Certeze, Vasile Ardelean, et Pop-Zamfir, au directeur
de l'hôpital de Negresti-Oas de même qu'à un photographe de Negresti.

150
Discours et réalité, les deux sont pris dans le paradoxe. Certains s'inquiètent de la
disparition de l'ancien monde, matérialisée par ia destruction des maisons traditionnelles et
par la vente ou, encore, la destruction des objets (icônes, tissus, meubles, outils à usage
domestique, couvertures, etc.). D'autres mettent en lumière la vitesse du changement et de
la modernisation, matérialisée aussi par les nouvelles maisons modernes et occidentales,
apparues partout, au Pays d'Oas. Pour conclure, l'image des Oseni et du Pays d'Oas n'a pas
beaucoup changé par rapport à celle élaborée dans la première moitié du XXe siècle. Le jeu
homonymique seul fait que la même caractéristique a plusieurs significations ou est
différemment valorisée en fonction d'un contexte social ou politique oscillant. Pris entre un
imaginaire puissant et une réalité qu'on ne connaît pas assez, ce n'est pas par hasard que
l'architecture luxueuse qui a émergé au Pays d'Oas « grâce au pouvoir socialiste » et, puis,
«sous le mirage de l'Occident », étonne, surprend, déclenche l'admiration ou l'envie, ou
provoque l'indignation des ethnologues qui voient dans tout cela le début de l'altération des
valeurs traditionnelles ou la mort « du vrai village traditionnel ».

5.3. Toute périphérie a son centre. Les habitants de Certeze,


les meilleurs et les pires de tous les Oseni

De tous les villages du Pays d'Oas, le village de Certeze est l'épicentre du phénomène
bâtisseur. Caractérisés toujours par des superlatifs, tant positifs que négatifs, les Certezeni
ont la réputation des « Oseni les plus vrais », c'est-à-dire les plus intolérants, les plus fiers,
donc plus agressifs que les autres, qui préservent le plus leur attachement à l'honneur et aux
institutions traditionnelles. Ils sont aussi vus comme les plus riches et les plus débrouillards
de tous. Dès les années 1960, jusqu'à nos jours, ils sont toujours des exemples de la
réussite. Ils sont les premiers qui partent ailleurs, en Roumanie et puis en Occident, après la
chute du communisme, pour gagner leur vie, et parmi les premiers des Roumains mêmes
qui se modernisent en se faisant « les plus grandes, les plus belles et les plus modernes
maisons » (Negresti-Oas, 2005). Ils sont au sommet de la transformation régionale, ceux
qui ont rendu la région connue en Occident.

Le village de Certeze est situé le long de la chaussée nationale 19, qui fait la liaison entre
Satu Mare et Sighetul Marmatiei (Maramures), et qui suit le même tracé que l'ancien

151
chemin du sel. Il est entouré à l'est par les montagnes Oas et Gutai et par les restants d'une
forêt de chênes et de sapins (Ardelean 1991 : 11). Vers l'ouest, il jouxte la commune Bixad
et vers le nord, avec Huta-Certeze et Moiseni, villages situés, d'une part, à la frontière du
Pays d'Oas avec le département de Maramures, et d'autre part, à la frontière avec l'Ukraine
(Ardelean 1991 : 11). Vers le sud, se trouve la ville Negresti-Oas, située à une distance de 5
km, sur le chemin national 19, Sighetul Marmatiei - le défilé Huta - Satu Mare. Certeze est
traversé par la rivière Valea Alba, le long de laquelle il y a des sources nombreuses d'eau
minérale. Presque toute la région est couverte de boisés de hêtres, de chênes, et de
conifères. À un niveau plus restreint il y a des sycomores, et dans les régions défrichées,
des bouleaux (Ardelean 1991 : 12).

Carte No 3 : Certeze. Toute périphérie a son propre centre

207
Fait attesté au XlVe siècle , Certeze comptait en 1700-1750 cinq ulite (ruelles) : Ulita
Mare (La Grande Ruelle) avec six familles208, Ulita Draguiasa (La ruelle de Draguiasa)

Vasile Ardelean, professeur à Certeze fait un historique plus détaillé de la fondation du village qui remonte
jusqu'au XlVe sècle. Selon lui, le village Certeze est mentionné en 1329. II s'agit de la copie d'une lettre de
1854 où il est mentionné que « La commune Certeze est donnée en 1329 à la ville voisine de Baia Mare. » Le
papier de donation a été écrit par le roi d'Hongrie, Ludovic le Grand, en 1347 (Ardelean, 14). Il est aussi
mentionné en liaison avec le chemin du sel qui, en 1355 commençait en Maramures, à Ocna Sugatag où il y
avait des mines de sel qui approvisionnait la région d'Oas. Ce chemin traversait les montagnes, en arrivant à

152
avec sept familles , Ulita Bisericii (La Ruelle de l'Église) avec trois familles210, Drumul
Tarit (Le chemin du Pays qui était l'actuelle chaussée nationale 19) avec trois familles211. À
l'époque il y avait dix-neuf familles, une population peu nombreuse par rapport au territoire
qu'elle couvrait. Au recensement de 2002, la population de Certeze est de 3229 membres,
dont la grande majorité est orthodoxe. D'ailleurs, le centre du village est marqué par la
présence de l'église orthodoxe construite au début du XIXe siècle (Ardelean 1991 : 15-16).

Proche de l'église se trouve l'école de Certeze (primaire et secondaire)212. En 1938, il y


avait quelques écoles qui fonctionnaient dans les maisons paysannes ou dans des maisons
paroissiales et 35% à 45% des élèves fréquentaient l'école (Velcea 1964 : 73). Malgré
l'ouverture des centres destinés à l'enseignement, la grande majorité de la population reste
analphabète (Salade 1977 : 17-26), situation de plus en plus généralisée dans les milieux
ruraux de la Transylvanie (Hitchins 1990 ; Verdery 2001).

En ce qui concerne les occupations, elles s'inscrivent dans la situation du Pays d'Oas. Situé
près des versants des montagnes, le terrain agricole de la commune de Certeze est restreint.
Dans la première moitié du XXe siècle, l'élevage des bovins et des ovins est le plus
important. Il assure la viande, le lait, le fromage, les peaux et la laine nécessaires à la
consommation quotidienne et familiale, le surplus servant parfois à l'échange avec des
grains qui manquaient. Derrière la maison ou en marge du village, il y avait quand même
des terrains plus ou moins grands réservés aux cultures (maïs, pommes de terre, légumes,

Certeze (Ardelean 1991 : 14). La tradition locale montre qu'aux environs de 1700, le centre du village Certeze
se situait autre part, sur les plaines d'est. Le village avait environ 25-30 familles ayant les noms de Ciorba,
Balta, Buzdugan, Mihoc, Ciocan, Sasu et Mihaiescu. Ces familles ont bâti une église en bois sur l'actuel
cimetière villageois. La date de la construction reste inconnue. Pourtant l'archive de l'église locale garde sa
première attestation en 1791 (1991).
208
Pop Vasile, Mihoc Ion, Batin Simion, Balta Simion, Oros Simion et Sas Mihaila ;
Ciocan Vasai, Ciocan Andrei, Stan Simion, Ciocan Ianos, Popp Gyurca, Oros Anatolie, Sas Iacob ;
210
Pop Ion, Mihoc Ion et Sas Vasile ;
' Oros Vasai, Stan Simion et Dan Todor.
** La première école du village créée au sein de l'église, mais on ne connaît pas l'année de son apparition.
Les agendas de l'église attestent l'existence de l'école à partir le 1855 quand on a découvert que le 15 avril
1855 il s'est fait une donation en argent pour la réparation du bâtiment de l'école (Ardelean 16). Il existe
encore le catalogue général des élèves qui fréquentent l'école durant l'année scolaire 1864-1865.
L'enseignant s'appelait cantor docente, ayant l'obligation de chanter à l'église. L'école confessionnelle était
en roumain et correspondait à 4 années d'études. À partir de 1896 quand, à côté de la Transylvanie, le Pays
d'Oas fait partie de l'Empire Hongrois, la langue hongroise est introduite obligatoirement dans le programme
scolaire en 1896, 2 heures par semaine. Cette école a fonctionné jusqu'à 1920 quand l'archive a été donnée à
l'école d'État qui se fonde à partir ce moment-là (Ardelean).

153
haricots) qui assuraient l'alimentation de la famille. Sur les versants des montagnes, les
habitants possèdent des portions de terres réservées aux pâturages. Les plantes textiles sont
aussi présentes au début du XXe siècle. Le lin et le chanvre sont utilisés au tissage de tissus
divers et aux vêtements. La pomiculture est importante aussi à Certeze. Les prunes, les
pommes et les poires servent à la production massive de palinca. Dans les premières
décennies du XXe siècle, l'industrie de \apalinca de cerises connaît un fort développement
(Ardelean 1991).

En dépit de ces occupations qui devaient assurer le nécessaire en nourriture pour la famille,
les revenus étaient insignifiants et insuffisants. D'ailleurs, l'image des autres Oseni projetée
sur le Certeze de jadis est celle d'un village bien plus pauvre. L'argument concerne leurs
maisons, majoritairement monocellulaires, très simples et comprenant des familles
nombreuses, qui habitaient une seule pièce. À cela s'ajoute leur comportement, considéré
comme bien plus agressif, violent et arriéré que chez les autres. Cette déconsidération est
amplifiée par le développement, dès les années 1960, de la culture de mobilité, les
Certezeni étant les plus nombreux à partir aux travaux saisonniers. Contrairement à leurs
voisins, les Hutari par exemple qui, dans la grande majorité étaient embauchés dans les
mines ou dans les entreprises de Negresti, les Certezeni font des travaux saisonniers leur
principale source de travail et de revenu. DE plus, ils sont connus comme les meilleurs des
Oseni pour défricher le bois. D'ailleurs, la majorité des chefs en défrichement sont
originaires de Certeze.

Parallèlement au défrichement, Certeze représente le sommet de la construction de maisons


neuves. Contrairement aux autres villages, le rythme est tellement prononcé que dans les
années 1980, il devance même la modernisation de la ville de Negresti. Le centre n'est plus
la ville, mais Certeze, un exemple envié et imité par les autres. Après 1989, ils sont
toujours les premiers à partir en Occident à la recherche de travail et encore les premiers à
faire venir les premiers modèles de maisons neuves.

Au recensement de 2002, la situation statistique de la commune Certeze est la suivante :

154
Tableau 1 : Population de la commune Certeze, 2002
HUTA-
La commune de CERTEZE MOISENI TOTAL
Certeze CERTEZE
Population 3229 1329 1529 5673
Gospodarii 1349 382 430 1800
Nbr. Maisons 1550 375 432 2175

Ce tableau présente une statistique des maisons construites avant 1898 et qui ne sont pas
détruites afin d'être remplacées avec des bâtiments de type occidental :

Tableau 2 : Statistic] ues des constructions existantes en 2002 dans la commune de Certeze
La commune de HUTA-
Certeze CERTEZE MOISENI TOTAL
CERTEZE
Maisons anciennes, 10 maisons 25 maisons 20 maisons 55 maisons
sans étage, longues
Maisons de 100 m 50 maisons 75 maisons 75 maisons 190 maisons
composées de
maisons, annexe
Maisons en brique 87 maisons 100 maisons 110 maisons 297 maisons
sans étage
Maisons à un ou 70% 30% 30% -
plusieurs étages
Dans le dernier cas il s'agit des maisons qui comptent deux ou tro s étages, de 2 à 7 chambres. La majorité de
ces maisons représentent des adaptations des anciennes maisons.

La majorité des maisons sont construites entre 1970 et 1980 (70 %). Depuis 1990, à Certeze
uniquement, se sont construites 300 maisons plus annexes. Le nombre des maisons
comprend également les annexes. Entre 2002 et 2005 se sont construites 75 de maisons
uniquement à Certeze. Toutefois, il faut mentionner que ces informations ont été fournies
par le maire de Certeze. Étant donné qu'une bonne partie des maisons neuves est construite
ou transformée sans toutes les approbations nécessaires, il est fort possible que le nombre
de constructions soit plus élevé. De plus, il faut tenir compte de ce que le maire appelle
« annexes » car, malgré leur statut de bâtiments adjacents, il s'agit en fait de maisons qui
dépassent souvent la grandeur de ce que représente la maison principale. Dans la majorité
des cas, une seule famille peut posséder jusqu'à trois maisons et n'en déclare qu'une. Ce
qu'on peut constater à partir des informations qu'on a est que le nombre des maisons
anciennes est inférieur à celui des deux autres villages et cela malgré une concentration de

155
population plus grande. Cela justifie aussi le très grand nombre des maisons à étages à
Certeze qui dépasse légèrement la moitié de la population.

L'économie entière de Certeze est liée au phénomène bâtisseur. Les seules entreprises
privées qui sont présentes à Certeze sont en construction (30 petites entreprises familiales)
et 12 entreprises de transport de matériaux de construction et d'aménagement intérieur. Au
développement privé en construction correspond, après 1990, une situation de baisse,
même d'anéantissement des anciennes activités du village. L'élevage de bovins est réduit à
10% de la situation d'avant 1990, celui d'ovins a baissé de 60%. La majorité des revenus
proviennent du travail à l'étranger (70 %), 30 % viennent des entreprises privées et
étatiques, tandis que l'agriculture apporte 2%.

En définitive, il apparait que de tous les villages, Certeze est le centre de la région. Traité
toujours au superlatif (négatif ou positif) il attire, fascine, intrigue les autres Oseni et le
reste des Roumains. Exemples et contre-exemples, leurs maisons se trouvent entre un
double discours qui les place parmi les plus riches, les plus fiers et les plus travailleurs.
Depuis les années 1960, les autres Oseni n'ont pas réussi à les devancer malgré qu'ils aient
suivi le même chemin.

5.4. L'extrême périphérie. Le village de Huta-Certeze

Bien plus petit et périphérique tant du point géographique qu'économique, Huta-Certeze se


situe en troisième place dans la hiérarchie de l'ampleur des changements. Il est le dernier
village avant la frontière avec Maramures. Il est situé sur les versants des montagnes Oas
et, contrairement à Certeze qui est plus concentré, il s'étend sur les versants, parmi les
pâturages et la forêt. Mentionné dans les documents du XVIe siècle, sa fondation est liée à
l'arrivée des Ruthènes qui venaient travailler dans les exploitations de fer.

Dans le temps, cette population a été assimilée. Aujourd'hui, seule une femme âgée de 82
ans, Stara (en slovaque, son nom signifie « vieille ») parle encore slovaque et se réclame
d'origine slovaque. À l'exception de Stara, tous les habitants de Huta-Certeze se considèrent

156
Oseni et Roumains. Il n'existe pas de trace culturelle de leur origine. Seule la religion diffère
p.ar rapport à Certeze. Ils sont des catholiques et fréquentent l'église catholique située au
milieu du village. En 2005, les 10 familles orthodoxes de Huta-Certeze faisaient des
démarches pour faire construire une église orthodoxe.

Carte No 4 : Huta-Certeze, le satellite de Certeze, est le dernier village avant de passer la frontière de la
région du Pays d'Oas vers les régions de Maramures

Contrairement à leurs voisins, les Certezeni, les Hutari ne sont pas spécialisés dans le
travail dans la forêt ou dans l'industrie de l'exploitation du bois. La grande majorité sont
des salariés de l'Etat, travaillant dans les mines de la région, et pratiquent une agriculture
de subsistance. Situées sur les versants des montagnes qui séparent Oas de Maramures, les
maisons sont pourvues d'un petit potager où les femmes cultivent des pommes de terre, des
tomates, des oignons et des fines herbes. La cour arrière finit souvent avec une
prolongation sur le versant qui sert soit pour cultiver du maïs, soit pour les vergers de
pruniers. Le plus souvent, les Hutari ont des grandes surfaces destinées au foin, nécessaire
au bétail, à l'élevage d'une ou deux vaches, des poules et, plus rarement, des chevaux.
Depuis quelques années ces deniers ont été remplacés par des voitures.

157
Le fait de travailler pour l'État incite les Hutari à ne pas partir en si grand nombre aux
travaux saisonniers, comme le fontles Certezeni. Ils ont continué à pratiquer l'élevage des
animaux et une agriculture de subsistance qui, cumulée avec les revenus, suffisaient aux
besoins de la famille. Par contre, après 1989, la majorité des carrières a fermé, ce qui a
obligé les Hutari à chercher d'autres sources de revenus. En suivant le modèle de Certezeni,
ils commencent aussi à partir à l'extérieur et, implicitement, à faire construire des maisons
modernes. Cependant, ils ne rompent pas avec leurs anciennes spécialisations. Ce qu'ils
faisaient pour l'État avant 1989, ils le font pour eux-mêmes après. Par exemple, à Huta-
Certeze, trente ateliers travaillent l'andésite et ils sont les plus réputés de la région. Ils sont
aussi connus comme de grands producteurs de palinca. Cela vient à la suite d'une longue
tradition initiée par certains commerçants juifs qui détenaient des installations pour la
fermentation des fruits, achetées par les paysans. Dans les années 1980, il y avait environ
200-300 palincii (lieux de préparation de l'eau-de-vie) avec une capacité de production
d'environ 1500-2000 litres pour chaque installation (Ardelean 1991 : 11).

Malgré leur lenteur, les Hutari essaient de faire la même chose que les autres : partir et
revenir pour construire. D'ailleurs, la majorité de la population travaille dans le domaine de
la construction. Mon hôte, par exemple, installe la faïence et le grès, fabrique des portes et
des clôtures en fer forgé. Il travaille à Huta et à Certeze. Malgré la proximité des deux
villages, et l'étendue des réseaux parentaux au-delà de la frontière qui les sépare, les
habitants aiment se distinguer les uns des autres. Les Hutars aiment se vanter de ne pas être
aussi fiers que les Certezeni et d'être plus civilisés. Les Certezeni se plaisent à leur rappeler
qu'ils ont été bien avant eux, bien plus riches et débrouillards que les autres. Au-delà des
dichotomies, les deux villages se réunissent à l'intérieur de la même identité locale qui fait
d'eux des Oseni, bien différents du reste des Roumains.

158
METHODOLOGIE

Mon premier contact avec la région date de 1999, lorsque j'y suis allée pour faire une
recherche sur le pèlerinage au monastère Bixad à l'occasion de la fête de l'Assomption, le
15 août, moment et lieu de très grande importance dans le nord-ouest de la Roumanie. Mes
connaissances sur le Pays d'Oas étaient exclusivement livresques. Les études ethnologiques
et folkloriques à l'université de Cluj intégraient cette région dans l'éternel discours sur la
tradition et la préservation des coutumes ancestrales. Cette image était amplifiée davantage
par le lien intime entre le Pays d'Oas et la région voisine, Maramures, elle-même emblème
de la tradition et de l'authenticité. Le seul instant qui a ébranlé pour un court moment cette
image de l'existence d'un lieu hors du temps et hors du changement, est apparu pendant un
cours sur la magie, dispensé par le regretté Nicolae Bot, en 1996. Je me rappelle de mon
professeur racontant une recherche de terrain qu'il avait réalisée à la fin des années 1970, à
Certeze, où il avait constaté une tout autre réalité. Il avait résumé celle-ci dans l'image
d'une maison à deux étages, dotée d'un ascenseur qui, en plus, fonctionnait mais qui était
rarement utilisé à cause des coûts très élevés d'énergie. Cette image, qui ne concordait pas
avec mes lectures, m'est revenue à l'occasion de ma première visite au monastère de Bixad,
lorsque mon horizon d'attente a été complètement bousculé. J'étais confrontée à une
société en plein changement, visible dans la construction de nouvelles maisons d'une
architecture qui ne se conformait pas à l'image classique du village, stable, fixe, homogène.
Cette image du changement était d'autant plus étonnante qu'elle n'était pas récente. Dans le
discours des villageois, le processus de construction à la verticale était beaucoup plus
ancien et débutait dans les années 1970, dans le contexte des projets socialistes de
changement du village roumain. Cette pratique « ancienne » s'est prolongée et amplifiée
après 1989, avec le départ massif des Oseni à l'étranger pour travailler.

Ce premier contact avec une dynamique locale inhabituelle, même pour une Roumanie elle-
même plongée dans le vertige du changement, m'a révélé un terrain propice pour analyser
l'autre visage des communautés rurales que je cherchais depuis plusieurs années : celui de
sociétés qui vivent et qui changent ; où les paysans sont avant tout des individus sociaux

159
qui (ré)agissent au passage du temps ; celui d'une société qui peut être analysée autrement
qu'à travers la grille du traditionnalisme, de la paysannerie et du nationalisme. Cette
dynamique me permettait de tester plusieurs questions jusqu'alors exclues des analyses des
sociétés rurales roumaines telles que les cultures de la mobilité et les dynamiques
identitaires en contexte de mobilité du travail, et même d'approfondir la question, à
l'époque encore sensible, de l'impact des projets socialistes de « transformation » voire de
« destruction » du village roumain.

Cette occasion s'est concrétisée en 2002 lorsque j'étais admise à l'École Doctorale de
Bucarest avec un projet de recherche sur le cas de la nouvelle maison du Pays d'Oas. En
2002, je suis allée dans la région où j'ai complété des préparatifs de terrain. J'ai visité
presque tous les villages et j'ai rencontré surtout des professeurs et des prêtres. Cela m'a
permis d'avoir une vision globale sur la situation mais pas nécessairement approfondie. Un
seul aspect revenait toujours dans le discours de l'intelligentsia locale de même que dans
celui de certains habitants que j'ai rencontrés : la nouvelle maison en tant que centre de la
transformation de la région et de leur manière de se définir dans le présent. De tous les
Oseni, les Certezeni apparaissaient comme la clé de la compréhension de l'apparition et de
l'évolution du phénomène bâtisseur. J'ai décidé d'aller au cœur même du phénomène.

Suite à cette recherche exhaustive de deux semaines, j'ai décidé de focaliser ma recherche
sur le cas du village de Certeze. Quoique roumain, le terrain du Pays d'Oas était en quelque
sorte exotique et terrifiant pour moi. Les histoires sur l'intolérance des habitants, sur leur
agressivité, le tout lié à un passé bien mouvementé par la structuration de leur société sur
des principes d'honneur, donnaient d'eux l'image d'une population difficiles à approcher.
De plus, mon objectif méthodologique était de me positionner au cœur du phénomène, en
habitant chez une famille ordinaire et non pas à l'école ou chez un membre de
l'intelligentsia locale, tel que le faisait d'habitude la majorité des ethnologues ou des
folkloristes qui avaient déjà fait des terrains là-bas. Mes buts étaient d'identifier mes
interlocuteurs par « boule de neige » et de réussir à passer au-delà de l'extérieur des
maisons et à voir quel est le cheminement de toute cette architecture qui provient d'ailleurs,
comment elle est appropriée, logée, utilisée. En d'autres termes, quel est le moteur qui fait

160
rouler la roue du comportement bâtisseur à Certeze. Pour ce faire, le premier objectif
méthodologique était de trouver une famille disposée à me loger et pour cela, il fallait
passer par l'intelligentsia locale, plus familiarisée à la fois avec la nature des recherches
ethnographiques et avec les étrangers. Par mesure de sécurité, j'étais accompagnée par mon
époux, Iurie Stamati qui, d'ailleurs, m'a secondée tout au long de mes séjours au Pays
d'Oas.

L'apparition d'un jeune couple avec de grands sacs à dos au milieu de village de Certeze,
un jour ordinaire de l'été de 2004, n'est pas passée inaperçue. Nous étions rapidement
accueillis par le directeur de l'école de Certeze, le regretté Pop Zamfir, et par Vasile
Ardelean, qui, professeur de langue et de littérature roumaine, connaissait très bien la
réalité locale. Ce dernier portait aussi un regard ethnographique car il a fait des recherches
sur les coutumes et sur les traditions locales. Les deux étaient très embarrassés en entendant
notre volonté de loger chez quelqu'un du village. À ce moment-là, je me suis rendu compte
que, bien qu'ils aient professé au village pendant plusieurs années, les deux enseignants
étaient en quelque sorte aussi étrangers que nous l'étions. Les efforts de Pop Zamfir pour
trouver un hôte à Certeze ont échoué. Je me suis confrontée au premier paradoxe
méthodologique : celui de vouloir faire une recherche sur des grandes villas et de ne pas
trouver un endroit où loger.

Finalement, ils ont contacté une famille du village le plus proche, Huta-Certeze, qui avait
l'habitude de loger des travailleurs venus de Maramures pour divers travaux agricoles, pour
les foins notamment. Ils ont accepté de nous accueillir durant un mois pou un loyer
modique. C'est ainsi que nous avons connu la famille de Maria Simon surnommée aussi
Maria lu' Hoata, son mari, Ianos, et leur fils de 12 ans, Iulian. Déçue de la tournure des
événements, j'ai accepté de loger à Huta à condition que Pop Zamfir continue à chercher
quelqu'un à Certeze. La déception venait du fait que des trois villages composant la
commune de Certeze, Huta était le dernier à sauter dans la course pour la « plus belle est la
plus grande maison ». L'ampleur du phénomène bâtisseur n'était pas non plus aussi
importante qu'au village voisin. Sans le vouloir, j'étais engloutie par le principal embarras
de la région : se retrouver à vivre dans la périphérie, ce qui contrevenait totalement à mes

161
projets méthodologiques de départ. Ce que je ne savais pas était que je venais d'accéder aux
maisons des Certezeni et au phénomène bâtisseur en général grâce à mes hôtes.

Sans le savoir ou en le voulant, je suis tombée sur la famille qui m'a donné accès à toutes
les facettes de la recherche qu'avant d'arriver au Pays d'Oas, j'envisageais d'analyser.
Ianos, 36 ans, originaire de Huta-Certeze, était soudeur de profession. Juste après la
révolution, il est parmi les premiers à partir à l'étranger, en Autriche et en Allemagne, avec
un groupe d'amis et de parents de Huta et de Certeze. Il travaille là-bas dans la construction
pendant quelque temps et décide de retourner chez lui et de continuer à travailler dans les
aménagements des intérieurs des maisons (monter la faïence, le grès) et de fabriquer des
clôtures en fer forgé. Sa réputation de bon maître dans les deux villages a représenté l'une
des clés d'accès dans plusieurs ménages de Certeze, de même que dans les coulisses de la
double vie des travailleurs migrants, entre l'ici et Tailleurs. À la fois exécuteur et acteur,
Ianos a été le premier à m'introduire dans les coulisses de l'investissement dans les
nouvelles maisons et dans la manière des Oseni de se rapporter à l'espace bâti.

Tout comme la grande majorité des habitants du Pays d'Oas, Ianos s'intégrait dans le
phénomène bâtisseur. D'ailleurs, nous étions logés dans Y annexe que Ianos a fait construire
au début des années 1990, avec l'argent gagné en Autriche. Il s'agit d'une maison à deux
étages, non finie et non aménagée. Ils ont rapidement installé dans une pièce, située à
l'étage, un lit, une table et deux chaises afin que nous puissions dormir et avoir un
minimum de confort. Cette maison continuait avec les annexes : le garage qui servait aussi
d'atelier pour les outils, l'écurie pour une vache et finalement, la porcherie pour deux
cochons. Ainsi, nous étions séparés de la famille hôte qui habitait une maison située à côté,
plus ancienne, construite dans les années 1970 selon les normes socialistes de
standardisation.

Maria était femme au foyer. Âgée de 34 ans, elle s'occupait de la maison et de l'ensemble
de la gospodaria. Elle n'est jamais partie travailler à l'étranger. Par contre, elle participait à

162
l'organisation de noces. Maria est l'une des socacité les plus demandées à Certeze pour
préparer le repas, pour coordonner les activités dans la cuisine. Maria a représenté la
deuxième clé vers l'univers féminin, vers l'intérieur du milieu de la femme et son rapport
avec la maison, ancienne et nouvelle. Elle m'a donné accès aussi à l'intégration de la
« maison de type occidental » à l'intérieur de l'institution d'échange matrimonial, à la
manière dont celle-ci est travaillée, structurée, afin de faire rouler et de maintenir le rythme
des alliances matrimoniales à l'intérieur de la communauté.

Cependant, leur positionnement clé à l'intérieur de la communauté locale n'était rien sans
l'évolution de la relation entre le chercheur et le sujet. Ce qui, au début, ne représentait
qu'une relation contractuelle (argent contre un service), s'est transformé en amitié.
Présentés en tant que chercheurs de Bucarest (j'ai demandé à Zamfir Pop de ne rien dire sur
mon doctorat au Canada) qui veulent faire une recherche ethnographique à Certeze, nous
étions pour Maria et Ianos Domnii de Bucarest. Domnii représente un régionalisme utilisé
pour dénommer les étrangers ou ceux qui viennent de la ville, donc les personnes qui ne
sont pas « des nôtres ». Il est aussi employé pour les intellectuels, c'est-à-dire pour des gens
qui n'ont pas le même statut social. Nous étions donc des outsiders, spatialement et
socialement.

La frontière entre « eux » et « nous » a été franchie par Maria elle même qui, fidèle aux
règlements traditionnels de l'hospitalité, nous a invités à diner avec eux. L'acte de
réception a donné l'occasion à un échange d'informations à l'intérieur duquel nous sommes
devenus « les sujets d'enquête ». Dans ce contexte, ils ont découvert que nous étions
conformes à leurs réglementations sociales : être mariés, avoir un travail. La réception a
aussi permis à Maria de faire usage de ses talents de cuisinière reconnue partout dans la
région. Flattée d'avoir la reconnaissance de ses invités, Maria décide de nous faire la
cuisine chaque jour. En plus, elle aimait beaucoup le café qu'elle avait l'habitude de
préparer tous les matins. Jour après jour, autour du café matinal et de la table, la réception
fut remplacée par la convivialité et finalement, par l'amitié. Ce rapprochement a produit un

213
Socacité est une femme qui se charge de préparer le repas des noces, d'organiser l'ensemble des activités
liées à la cuisine. Être une bonne socacita représente une source de prestige et d'honorabilité très précieuse
dans le village roumain en général.

163
changement de mon statut d'outsider un insider car, grâce à Maria, j'ai été intégrée à
l'intérieur des sociabilités villageoises et intravillageoises (entre Huta et Certeze) que ce
soit de parenté, d'amitié ou de voisinage.

Cependant, ma crédibilité a été définitivement obtenue au moment où j'ai avoué à Maria le


fait d'avoir passé une année au Canada et que cela allait continuer pour plusieurs années.
Encore une fois, sans le savoir, je venais de toucher le point sensible de l'identité présente
des Oseni pour lesquels l'Occident représentait à la fois une source et une ressource de
valorisation. Notre transformation de Domnii de Bucarest (« Les messieurs214 de
Bucarest ») en Domnii din Canada (« les Messieurs du Canada ») n'est que la
matérialisation de notre instrumentalisation en « véhicules » (Miller 2000) d'honneur pour
la famille Simon devant la communauté et la région entière. Mon introduction « officielle »
s'est produite à l'église lorsque, accompagnée par mes hôtes, j'étais présentée à tout le
monde en tant que « la madame du Canada qui est mon amie ». Mis au courant des buts de
notre visite, tout le monde était disposé à nous recevoir. Ainsi, l'acte de mon intégration
dans le réseau communautaire a été signé par mon hôtesse qui, d'ailleurs, à ma demande, a
accepté de m'accompagner presque partout et de m'aider à trouver des gens disponibles
pour me présenter les nouvelles maisons. J'ai réorienté ma méthodologie en fonction de
cette nouvelle réalité. En renonçant à la « boule de neige » comme manière de trouver les
interlocuteurs, je me suis tournée vers les réseaux de parenté, d'amitié et de voisinage
déployés à partir de la famille hôte, avec une préférence pour les réseaux conduisant vers
Certeze. Les réseaux vicinaux ont représenté la deuxième filière de personnes ressources.
Par exemple, le voisin de Maria, Nelu, professeur de religion orthodoxe à Certeze, a
représenté le deuxième informateur le plus important pour moi. Grâce à lui j'ai eu accès à
?1S *

son réseau de parenté à Certeze de même qu'aux familles de ses élèves . Ainsi, j'ai
focalisé ma recherche sur l'étude micro-anthropologique du village de Certeze tout en
gardant comme satellite le village de Huta-Certeze.
214
Au Pays d'Oas, le masculin Domnii (Messieurs) incorpore le féminin aussi.
215
Nelu, l'un des informateurs principaux, est professeur de religion à Certeze. Malgré son statut
professionnel qui l'intégrait dans la catégorie de l'intelligentsia locale, son âge proche du mien (33 ans) m'a
permis de développer des discussions qui sortaient du cadre officiel, scientifique. De plus, il n'a jamais eu de
préoccupations ethnographiques et son discours sur ce qui se passe dans la région est plus proche de celui des
gens de sa génération que des professeurs de Certeze.

164
Dans le même esprit de mobilité, je suis revenue en 2005 pour trois semaines.
Contrairement à l'année précédente, nous avions à notre disposition plusieurs familles de
Certeze prêtes à nous accueillir et à mettre à notre disposition des conditions « bien plus
confortables » (je cite les mots des Certezeni rencontrés) que celles offertes par notre hôte.
D'ailleurs, les rumeurs de même que les questionnements de mes interlocuteurs de Certeze
laissaient comprendre que Maria nous logeait dans des conditions honteuses et pas du tout
honorables non seulement pour leur famille, mais pour la région entière. Le discours
subversif des femmes de Certeze cherchait à la fois à me convaincre de déménager et d'en
dire davantage sur la manière dont nous habitions à Huta : « Vous savez, nous avons des
chambres aménagées, finies, prêtes pour vous accueillir, avec la salle de bain et la toilette,
juste pour vous. J'ai entendu que chez Marie vous n'avez pas vraiment des bonnes
conditions » (2005).

L'évolution de ma relation avec Maria l'a emporté sur la tentation de changer d'hôte. Mis
au courant des rumeurs, nos hôtes n'ont plus accepté qu'on paie un loyer. En plus, ils ont
aménagé la pièce en installant plus de meubles et en peignant les murs. Au-delà de leurs
efforts de garder pour eux la source du prestige et de reconnaissance, je me suis rendu
compte que le changement d'hôte aurait eu comme effet l'écroulement de tout un réseau de
sociabilités dans lequel nous étions déjà intégrés et engagés. De plus, ce geste risquait de
compromettre mes hôtes qui ont fait de leur mieux pour nous aider. Alors, je suis restée,
tout en étant très vigilante concernant les détails sur le confort du logement.

En suivant le développement des réseaux de parenté et de sociabilité villageoise, j'ai visé


trois objectifs :
1. La maison comme matérialité.
Nous avons vu216 dans une première étape quelles sont les ressemblances et les différences
entre les maisons, concernant l'emplacement de la maison dans l'ensemble du village, la

216
Le « regard » est défini par François Laplantine comme passer dedans et non plus rester au niveau du voir
qui suppose la perspective et, par conséquence, rester devant. Si on suit la logique de ces deux termes, je peux
affirmer que le terrain préliminaire dans le Pays d'Oas est resté au niveau du « voir ». Le fait que les photos
que j'ai prises sont seulement de l'extérieur est un argument (Laplantine 1996).

165
forme, la structure, les matériaux utilisés et leur provenance, l'aménagement de l'intérieur
par rapport à l'extérieur, etc. D'autre part, j'ai cherché à voir s'il y avait un modèle en
fonction duquel les Certezeni construisent leur propre maison. Et ici, nous tenons à
souligner que le but de cette recherche n'a jamais été de fixer ou d'identifier une typologie
architecturale et de la décrire. J'ai cherché à définir la nouvelle maison à partir du discours
et de la pratique des gens qui organisent cette nouvelle architecture en fonction d'autres
critères que la répartition spatiale des pièces, la configuration du plan de construction, etc.
Il s'agit d'une définition et d'une identification sémantique à l'intérieur de laquelle le
bâtiment envoie à un réfèrent extérieur et valorisant, lien qui donne « une typologie » qui
dépasse le cadre régional ou national. Il s'agit de la maison « de type français », « italien »,
« américain ». Suite à l'identification de cette « typologie » spatiale nous avons vérifié en
quoi consiste le lien entre la dénomination de la maison, le lieu de travail du propriétaire et
l'origine du modèle. Ce triangle nous a permis de sortir du local et de se mouvoir dans
l'espace en fonction de la trajectoire du modèle et de son propriétaire.

Afin de pouvoir saisir le lien intime entre Tailleurs et le local, nous avons établi comme
premier échantillonnage la relation entre les sédentaires et les personnes ayant développé
une forme de mobilité (que ce soit en Roumanie, avant 1989 ou après). Dans la catégorie
des sédentaires il y avait surtout les intellectuels locaux et les travailleurs des entreprises
étatiques. A Certeze, la majorité des interlocuteurs qui travaillent en construction, au
village et dans la région, ou en Roumanie, dans les grandes entreprises d'aménagement de
routes, ont au moins une sortie au travail à l'extérieur du pays. Quoique « sédentarisées »,
ces personnes sont intégrées dans la catégorie mobilité car dans la majorité des cas, le récit
de leurs maisons est lié à leur propre expérience du travail à l'étranger. L'analyse en miroir
des « habitants mobiles » et « sédentaires » nous a permis de mettre en évidence l'impact à
la fois de la mobilité et du local dans la construction et dans la définition fondamentale de
la maison « de type occidental ». À ce premier niveau de recherche, la description de la
maison va de pair avec l'analyse du discours des gens sur la maison et sur leur parcours
ailleurs. L'observation et les entretiens semi-dirigés ont représenté les principales méthodes
de recherche.

166
2. Dès le départ, la maison ne pouvait pas être comprise en dehors de la pratique de
construction, d'aménagement et d'habitation des maisons. Cette deuxième étape a supposé
un passage de la « vue » au « regard »217. Les méthodes principales de recherche ont été
"? 1 fi 11 O

l'entretien non dirigé , l'entretien guidé" et l'observation participante. L'échantillon


utilisé avait pour ambition d'approcher les pratiques domestiques par le biais générationnel.
J'ai fixé trois catégories : les jeunes (de 15 à 35 ans), période associée également à l'âge
pré-marital et juste après le mariage ; les adultes (de 35 à 55 ans) ; la génération âgée (de 55
à 80 ans). L'approche générationnelle nous a permis de bouger aussi dans le temps afin de
saisir la dynamique du phénomène bâtisseur et l'évolution des pratiques d'utilisation de la
nouvelle maison, ou de la maison « de type occidental », dans le temps. Ainsi, nous allons
sortir de la fixité de l'approche micro-régionale par l'intégration de la dimension historique,
essentielle pour l'illustration de la dynamique du phénomène bâtisseur et du rapport
spécifique que chaque génération a avec la maison.

3. L'approche générationnelle a été complétée par un échantillon qui vise la double


catégorie producteurs et consommateurs. Nous avons identifié trois autres catégories
d'interlocuteurs :
- les professionnels en bâtiment. Ici, nous avons approché les professionnels
« traditionnels » ou « informels » nommés les maîtres, des spécialistes locaux en
construction qui possèdent un savoir-faire transmis de génération en génération. Ensuite,
nous avons visé les architectes, la catégorie professionnelle officielle, réglementée. La mise
en miroir de ces deux catégories professionnelles nous a permis de mieux expliquer et
éclaircir certains comportements relatifs aux processus de construction et de transformation
de la maison, et surtout d'expliquer la manière dont la maison est réglementée (ou pas) à
l'intérieur des lois de la construction. La découverte des irrégularités, du fait que, le long de
ses transformations, la maison finale ne ressemble plus au modèle initial, explique aussi la

217
« Regarder» est « une intensification du premier voir» comme le disait François Fédier, il suppose un
apprentissage (Laplantine 1996 : 16).
218
Dans l'entretien non dirigé (libre, ouvert, non structuré, exploratoire, etc.), l'acteur social organise son
discours à partir d'un thème qui lui est proposé. Il choisit librement les idées qu'il va développer sans
limitation, sans cadre préétabli (Berthier 2002).
219
Les entretiens guidés supposent une technique un peu plus directive. Dans ce type d'entretien, l'enquêteur
s'est fixé sur des zones d'exploration et veut obtenir que le sujet traite et approfondisse un certain nombre de
thèmes (Berthier 2002).

167
décision méthodologique de ne pas utiliser des plans et des esquisses. D'ailleurs, tout à fait
conscients du caractère hors la loi de cette maison, la majorité de nos interlocuteurs ont
refusé de nous donner accès à ces documents. À cette méfiance générale s'ajoute le fait que
la majorité des propriétaires étaient absents et que les mères, les épouses ou les parents
chargés de la construction ou du soin de la maison décidaient de nous montrer les
esquisses, mais ils ne nous permettaient pas de les reproduire. L'analyse des maisons, des
pratiques et du discours révélera finalement que la reproduction des plans n'est pas
nécessaire tant que le but de mon étude n'était pas d'identifier une typologie architecturale,
mais la signification de cette maison à travers la pratique et le discours des gens.

Une autre catégorie vise les commerçants et les propriétaires de petites entreprises qui
commercialisent des matériaux de construction. Ici, je me suis intéressée aux préférences
des consommateurs et aux critères de choix. Y a-t-il une préférence pour les matériaux
étrangers ou non ? Cette catégorie nous a donné accès à une meilleure compréhension de
l'importance de la marque des matériaux, de la manière dont les marqueurs occidentaux
sont intégrés dans une logique locale de valorisation du soi. L'analyse des individus, à la
fois des commerçants et des consommateurs (la grande majorité sont des villageois), nous a
permis de tracer les trajectoires des matériaux de l'extérieur vers l'intérieur, mais aussi dans
le local, sur la hiérarchie de la valeur communautaire.

Finalement, une troisième catégorie vise les consommateurs-propriétaires qui peuvent être
en même temps les producteurs de leur propre maison. Je me suis intéressée à savoir, d'une
part, quel est le rôle de la famille dans la construction, dans la forme, dans l'aménagement
et l'habitation de la maison et, d'autre part, quel est l'impact de «l'avis» de la
communauté concernant les choix du propriétaire. L'entretien semi-directif avait comme
point de départ quelques questions clé : est-ce qu'ils font leur choix en fonction d'un
modèle de maison local ou étranger? Comment justifient-ils leurs choix? Est-ce qu'ils
respectent entièrement le modèle choisi ? Comment habitent-ils la nouvelle maison ?
Qu'est-ce qu'ils font avec l'ancienne maison et avec les objets anciens ? Ces questions qui
m'ont amenée à comprendre ce que signifie le « changement » pour eux. Par ailleurs, une
analyse de la place de la maison dans le système matrimonial et d'héritage nous a apporté

168
plus d'éclaircissements sur l'impact inconscient des coutumes « traditionnelles » sur ce
qu'ils ont acquis à l'étranger.

L'observation des pratiques de construction, de modification de la forme initiale,


d'aménagement et d'habitation, a eu comme dessein de comprendre les mécanismes qui
dynamisent la concurrence « en maisons » et la portée identitaire de la construction « de
type occidental ». L'observation a été complétée par des entretiens non-directifs, par des
photographies et par des vidéos prises à l'intérieur et à l'extérieur de la maison. Les
séquences vidéo nous ont permis d'avoir un accès simultané à l'usage des lieux et des
objets domestiques de même qu'au discours que cet environnement matériel déclenchait
lors de nos visites. Cette méthode associée à Tinstrumentaire technique, à la fois visuel et
auditif, nous a permis par la suite de saisir aussi le degré de l'importance accordée par les
habitants à chaque partie de la maison, les émotions et la nature de l'attachement aux lieux
et aux objets domestiques, « détails » difficiles à saisir auditivement et faciles à oublier une
fois éloigné du terrain.

3. La troisième étape de la recherche vise le discours des acteurs sociaux sur la maison (sur
les pratiques de construction, d'habitation et de socialisation) à partir de leurs expériences
en général. Le récit de vie associé au récit de l'objet a représenté la principale méthode de
recherche tout simplement parce que les deux sont « porteurs d'un sens emblématique »
(Zumthor 2000 : 153).
J'ai envisagé deux types de récits :
1. Le récit de trois générations qui habitent à l'intérieur du même ménage (les grands
parents, les enfants et les petits-enfants). Ce qui m'intéressait était leur façon de se
rapporter et de comprendre le « chez soi » au quotidien. Dans notre analyse, nous avons
privilégié quatre ménages et leurs étendues parentales. Nous les avons choisis en fonction
de leur capacité à témoigner et à matérialiser le changement dans le temps et dans l'espace.

2. À l'inverse, le récit d'un unique acteur âgé, sur la notion de « chez soi » dans le
temps, et des jeunes acteurs sur la même notion, mais à travers l'expérience plurielle de la
mobilité. À l'intérieur d'une approche contextuelle de l'objet et de la maison, le récit de vie

169
a été la méthode consistant à faire varier l'échelle de la recherche dans le temps et dans
l'espace. Le récit de vie est fortement référentiel. En leur demandant de parler de leur
maison, les habitants des deux villages ont parlé d'eux-mêmes, tout simplement parce que
le chez soi n'est en fait qu'un « prolongement du soi-même » (Serfaty-Garzon 2003). En
même temps, en parlant de soi, ils ont parlé de l'autre, de leur honneur et de leur prestige
dans la communauté et ici leur relation à la mobilité est englobée. Malgré le positionnement
du chercheur au centre du local, l'analyse ne reste pas figée à l'intérieur du Pays d'Oas ou
dans le présent.

Dans la logique de la variation d'échelle, j'aborde l'objet, notamment la maison, comme


double référentiel : au sujet (l'habitant placé dans le contexte de la mobilité) et à
l'environnement (qui, à son tour, est pluriel). L'approche par variation d'échelle a comme
point de départ l'expérience la plus élémentaire, celle d'un groupe restreint, voire de
l'individu, parce qu'elle est « la plus éclairante et la plus complexe et parce qu'elle s'inscrit
dans le plus grand nombre de contextes différents» (Revel 1996:30). «[L'individu]
démêle les fils d'une empirie d'autant plus touffue que l'observation est plus minutieuse.
Les effets de sens sont alors rapportés aux liaisons que les personnes établissent d'elles-
mêmes entre tous les événements, petits ou grands, passés et présents, qui adviennent. Les
enchaînements des gestes et des paroles de chacune des personnes impliquées dans la
situation présente tissent la trame serrée et sans cesse retravaillée des interprétations
locales... Les procédures dialogiques à l'œuvre dans l'interaction sont inséparables des
normes qu'elles proclament dans des contextes particuliers» (Bensa 1996:37-70).
Autrement dit, les représentations sur la maison se nuancent en fonction des contextes
spatiaux et sociaux dans lesquels les habitants se trouvent (à l'intérieur du village, en Oas, à
l'extérieur ou à l'étranger) ; il ne faut pas ignorer la dimension temporelle de l'analyse, les
représentations sur la même maison variant d'une génération à l'autre. Leurs récits de vie
développés autour du chez-soi seront la principale façon de « bouger » dans le temps et
dans l'espace. Sans avoir la prétention d'arriver à comprendre tous les phénomènes de la
production et de la consommation de l'objet, notamment la maison, dans le contexte très
large de la mobilité, il faut souligner qu'à travers la variation d'échelle on peut arriver à

170
comprendre un contexte social et économique bien plus large, qui vise la Roumanie de
même que l'ensemble des pays venant d'échapper aux régimes totalitaires communistes.

Afin de mieux saisir le sens des données recueillies, il fallait sortir de la société étudiée afin
de pouvoir se distancier et objectiver l'expérience vécue. Une fois détachée de l'emprise du
terrain, j'ai procédé à la première étape, la transcription des entretiens et à leur classement.
La transcription a été intégrale, avec la notation des hésitations ou des manifestations
affectives présentes dans les discours. Chaque entretien a été accompagné d'une fiche avec
des informations sur la personne indiquant le nom, l'âge, la profession, la situation
matrimoniale, et d'une description de l'espace bâti et de son usage (possède ou non une
maison, combien de maisons, habitées ou pas, partagées ou pas, etc).

DATE de l'entretien
LIEU d'entretien
Cassette no.
Photos associées
Vidéos associées
Auteur
NOM, PRENOM et SURNOM
Age et lieu de naissance
Statut matrimonial
Profession
Parti/jamais parti aux travaux
saisonniers (avant 1989) ou à
l'étranger (après 1989).
MAISON
Type de maison
Nombre de maisons
L'année de construction
Origine du modèle
Nombre d'habitants
Tableau 3 : Fiche individuelle accompagnant la transcription d'un entretien individuel

En plus des fiches individuelles, il y a des fiches structurées par ménage (englobant jusqu'à
trois générations : la grand-mère, la fille ou la petite-fille). Les informations individuelles
sont accompagnées de détails sur les liens de parenté entre les membres et le rapport à
l'espace bâti (partage ou non des maisons, positionnement de chaque bâtiment,
l'implication de chaque génération dans la construction des maisons). Loin de représenter
une action purement technique ou automatique, cette première étape permet le

171
développement d'un premier niveau de description et d'analyse nécessaire pour saisir la
dynamique sociale qui alimente l'organisation matérielle de l'espace bâti.

DATE de l'entretien
LIEU d'entretien
Cassette no.
Photos associées
Vidéos associées
Auteur
NOM de la FAMILLE
Membres
Liens parentaux
Membres partis/jamais partis aux
travaux saisonniers (avant 1989) ou
à l'étranger (après 1989).
MAISONS
Type de maison
Nombre de maisons
L'année de construction
Origine du modèle
Disposition des maisons dans le
ménage ou dans le village
Organisation de l'espace intérieur
& aménagement
Fini/non-fini
Usage générationnel de l'espace
Usage quotidien/usage
occasionnel/non-utilisation
Tableau 4 : Fiche d'analyse par ménage de l'usage générationnel et familial de l'espace bâti

Cette première étape m'a permis aussi d'organiser les entretiens en fonction de plusieurs
critères :
1. Temporel (2002, 2004 et 2005). La mise en comparaison de ces trois étapes du terrain
révèle le processus d'évolution de la recherche d'une approche exhaustive et extérieure vers
une autre, focalisée et intérieure. Spatialement, en 2002, les entretiens touchent plusieurs
villages (Calinesti, Bixad, Moiseni, Huta, Certeze) et socialement, l'intelligentsia locale
(professeurs, médecins, muséographes et ethnologues). Cette étape offre une bonne image
du discours sur le processus de construction des maisons. Cependant, il s'agit d'une vision
extérieure à la dynamique du phénomène bâtisseur et de son intégration à l'intérieur des
réseaux de sociabilités communautaires. Par contre, en 2004, les entretiens sont partagés
entre Huta et Certeze, en touchant presque exclusivement les producteurs et les

172
consommateurs de l'espace bâti. En 2005, les entretiens portent exclusivement le village de
Certeze et les ménages des familles qui possèdent des « maisons de type occidental ».

2. Spatial. Ici, nous avons deux types de récits. Tout d'abord, les récits « locaux ». Les
entretiens de Huta et de Certeze sur le même phénomène, nous permettent de saisir à la fois
de l'intérieur et de l'extérieur l'impact du village de Certeze sur les localités. Ensuite, ce
sont les entretiens « globaux » qui développent le vécu des gens ailleurs, sur leur perception
sur le logement, sur « loger » ou « habiter » ailleurs. Le regard en miroir omniprésent dans
tous les entretiens s'explique par l'existence, depuis quelques décennies, d'une réalité bien
présente au Pays d'Oas : la maison locale ne peut être définie, pensée en dehors de la
mobilité. Parler des maisons c'est évoquer le vécu dans la mobilité et réciproquement. Les
sept entretiens de ceux qui restent pris à l'intérieur de la réalité locale, appartiennent surtout
aux médecins, aux professeurs, c'est-à-dire les sédentaires.

3. Thématique. À partir de la transcription des entretiens, nous avons identifié les mots clés
qui revenaient le plus souvent dans le discours des gens sur la maison.
L'instrumentalisation de ces mots clés a permis l'identification et le développement des
axes de l'analyse de la maison du Pays d'Oas :
LA MAISON

LE PAYS D'OAS
CERTEZE
LA MOBILITE
RITAS (des travaux saisonniers avant 1989) LA MIGRATION DU TRAVAIL EN
OCCIDENT
MARIAGE
MANDRIA (« la fierté ») + LA CONCURRENCE
Tableau 5 : Concepts clés représentant la base des questionnaires de même que le point de départ pour
l'organisation et l'analyse des données

La transcription intégrale des entretiens a représenté, en plus de Téloignement spatial de la


Roumanie, l'exercice final de détachement de mon terrain et de mon expérience, afin de
pouvoir l'approcher avec un œil critique et ethnologique. Il a représenté le premier pas vers
la description approfondie du matériel (de la maison, des objets), du gestuel (la manière de
se rapporter à l'espace bâti qu'il soit dans le local ou à l'expérience plurielle de la

173
mobilité), de la pratique (l'usage quotidien et cérémoniel du lieu habité) et du discours (la
traduction par les acteurs de leurs gestes et de leur environnement permanent ou
temporaire). La mise en relation de tous ces niveaux a été faite dans le but d'obtenir ce que
Laplantine appelle « la perception ethnographique », c'est-à-dire quelque chose qui « n'est
pas de Tordre de Timmédiateté de la vue, de la connaissance fulgurante de l'intuition, mais
de la vision (et, par conséquent de la connaissance) médiatisée, différée, réévaluée,
instrumentée (stylo, magnétophone, appareil photographique, caméra, etc.), et dans tous les
cas, retravaillée dans l'écriture » (Laplantine 1996 : 15). Loin du cœur des événements,
l'écriture « fait voir ». Les paroles deviennent des mots, l'œil qui regarde est remplacé par
la main qui écrit. L'expérience anthropologique de terrain essentiellement relationnelle et
interactive est remplacée par la solitude parfois douce, parfois écrasante de l'écriture.

Mais la description n'est rien sans une analyse contextualisée qui suppose de « regarder »
un objet de plusieurs perspectives (Bateson 1977 : 13). La notion de contexte signifie pour
nous «...un ensemble d'attitudes et de pensées dotées de leur logique propre mais qu'une
situation peut momentanément réunir au cœur d'un même phénomène » (Bensa 1996 : 44).
Pour comprendre la signification des pratiques domestiques relatives à la maison de type
occidental, il faut tenir compte de plusieurs conjonctures spatiales, sociales, culturelles dans
lesquelles les comportements des individus s'articulent. Autrement dit, le contexte est
immanent aux pratiques, il en fait partie.

Plus loin encore, dans la lignée de Barthes, nous allons soumettre le lieu bâti et l'objet à
une pluralité de lectures à l'intérieur desquelles la maison révèle une sémantique complexe,
jamais figée ou stable. Le même ménage, par exemple, est utilisé afin d'éclaircir le rapport
des propriétaires à l'expérience de la mobilité ou pour démontrer le travail générationnel de
l'espace à l'intérieur du local. Dans l'esprit de la mobilité, l'analyse reprendra le
cheminement des modèles de maisons, des objets de même que des individus mêmes, leur
manière de vivre l'espace et d'expérimenter la mobilité. Ce suivi nous permettra de sortir
de l'emprise du local et de bouger dans l'espace tout en saisissant la manière dont cette
expérience multiple agit sur les manières des gens de se rapporter à la notion de chez-soi.

174
L'analyse herméneutique se développe sur trois plans : le premier vise l'architecture et la
manière dont celle-ci arrive à encoder, à afficher et à communiquer des messages sur
l'individu ; le deuxième vise le discours des individus sur ce qu'ils font, sur leurs maisons
et sur celles des autres ; le troisième est « le discours de coulisse », la somme des
précisions, des commentaires réalisés par mon hôtesse qui me donnait des détails sur les
maisons, sur les habitants. Nous comprenons donc par analyse herméneutique l'analyse du
discours qui suppose le choix d'éléments qui reviennent et qui se mettent en évidence
comme des noyaux d'explication. Elle suppose également de lier dans une confrontation et
dans une interprétation l'ensemble les données de terrain et les données administratives.

Malgré l'essai de mise en ordre de l'évolution du processus de transformation d'un terrain


en écriture, la recherche et l'analyse ne suivent pas nécessairement un ordre linéaire, de
succession. Le journal du terrain représente déjà une première interprétation « de ce qu'on
voit », « de ce qu'on entend » et « de ce qui se passe avec l'anthropologue ». Prendre des
photographies ou des vidéos suppose également des choix en fonction d'une situation
concrète. À partir de ces constatations, les données du terrain n'ont jamais été apprivoisées
comme « données brutes ». La transcription (en image, en texte) suppose automatiquement
une interprétation (Geertz 1973).

SOURCES
IV. 1. Nous avons privilégié trois types de sources :
• Les sources orales : les entretiens et les vidéos. Nous avons utilisé 54 entretiens dont 9
en 2002, 32 en 2004 et 13 en 2005. Pour 2005, le nombre moindre d'entretiens s'explique
par le fait que nous avons privilégié les vidéos (25), ce qui a permis la visualisation des
explications relatives à la maison données par l'interlocuteur interviewé.
• Le récit de vie représente la principale source qui me permet de « regarder » la maison
dans une pluralité de contextes liés à leur mobilité spatiale (dans le cadre du village, du
Pays d'Oas, de l'étranger, etc.) et à leurs relations sociales, (dans la famille - le mariage et
l'héritage - dans la communauté, à l'étranger, etc.).

175
• Les sources écrites : le journal de terrain. Le journal est à la fois un regard en miroir du
chercheur220, une description de ce que l'anthropologue est en train de vivre, de sentir,
d'expérimenter (Geertz 1983). Finalement, une fois éloigné du terrain, le journal représente
la seule source à posséder le pouvoir de réactualisation sensorielle du terrain et du lien
affectif entre le chercheur et les sujets de recherche.
• Les sources figuratives (photographies). Non seulement méthode de travail, la
photographie a représenté aussi une source d'information. À l'intérieur d'un nombre très
élevé de clichés pris lors de trois campagnes de terrain (400 photographies), 60 font partie
des archives personnelles des acteurs et surprennent le vécu des gens ailleurs de même que
dans le passé. Si on regarde la photographie au-delà de sa nature instrumentalisée, elle
devient une façon de faire connaître, de faire comprendre l'autre qui, à un moment donné,
n'est plus le chercheur, mais... le lecteur221. À la suite de Margaret Mead et Gregory
Bateson et leur manière de faire dans la société balinaise pendant la période 1929-1936,
mon analyse se développe non seulement à partir des paroles devenues mots ou à partir de
mes observations du terrain, mais également à partir des photographies et des vidéos prises
sur le terrain. Comme dans un puzzle, les images sont rangées en fonction d'une
thématique (village, emplacement spatial, maison, mère et enfant, etc.). Le texte qui vient
avec les images explique et surtout fait émerger le liant entre les prises, en leur donnant une
cohérence dynamique, synonyme de la vie des acteurs.
Une autre catégorie de sources vise les documents administratifs composés :
• Des statistiques sur le logement et sur la construction dans la région, surtout à Certeze
et Huta. Le but est d'avoir une image statistique de l'ampleur de la construction de la
nouvelle maison.
• Des statistiques sur la population et sur la mobilité.
• Des journaux locaux et régionaux.
• Les sites de présentation de la région du Pays d'Oas et du village de Certeze.

C'est l'esprit de deuxième journal de Bronislaw Malinowki, qui témoigne en fait de la sincérité et du
courage du chercheur de s'auto-regarder et à changer le focus de l'objectif. Sans l'affirmer directement, il a eu
l'intuition de la structure dynamique de la relation chercheur-sujet (1985).
221
En prenant le modèle proposé par Mead, la photographie devient non seulement la façon de faire voir, mais
aussi de « faire comprendre » la vie des habitants qui se déroule derrière les volets fermés de leurs maisons
(Mead, Baterson 1942 : xii).

176
II. DEUXIEME PARTIE

1. L'ÉMERGENCE ET LE DÉVELOPPEMENT
D'UNE POPULATION DE BÂTISSEURS AVANT 1989

1.1. Rîtas (les travaux saisoniers). Partir, voir, désirer

Les Oseni ne parlent pas de leurs nouvelles maisons ni du changement de leurs vies sans
s'attarder sur rîtas222, terme qui dénomme les travaux saisonniers qui se déroulent en
Roumanie, à partir des années 1960. Important du point de vue de l'accomplissement
matériel, le rîtas représente aussi cette « bonne école » qui, toute de suite après la chute du
communisme, lorsque la majorité des Roumains sont encore aux prises avec un mode de
pensée spécifique à la société socialiste centralisée qui n'encourageait pas l'initiative
individuelle, donne aux Oseni les clés de la réussite. Une présentation de ce phénomène et
des effets sur la région du pays d'Oas est nécessaire afin de saisir les mécanismes qui ont
conduit à l'apparition et à la généralisation du comportement bâtisseur et de la nouvelle
maison.

Rîtas est le terme régional utilisé par les Oseni pour nommer les travaux dans la forêt
destinés à transformer le terrain boisé en terre arable ou en pâturages. Il s'agit de deux
types de labeur : le défrichement, suivi du nettoyage des racines, des branches d'arbres, des
pierres ou des taupinières et enfin du nivelage des surfaces défrichées. À partir des années
1960, le mot régional rîtas est intégré dans une sémantique plus large de travaux
saisonniers. Il fait partie des programmes socialistes de développement de l'économie
nationale roumaine, dont l'agriculture, qui démarrent en force après l'achèvement de la
collectivisation des terres en 1962. On propose l'augmentation des surfaces cultivées,
l'aménagement des terrains par des travaux d'irrigation, d'endiguement et d'amélioration

222
Le terme régional de rîtas est un dérivé du nom rîtouca, une sorte d'herminette, mais plus allongée, avec
laquelle les Oseni coupaient le bois. Rîtas (n. m. singulier) est utilisé pour dénommer tous les travaux
saisonniers dans la forêt.

177
foncière, la croissance des effectifs de bétail, etc. d'où l'urgence d'élargir les surfaces
fourragères et les pâturages naturels224. À la demande du centre, les coopératives agricoles
de production (C.A.P.) locaux signent des contrats avec les entreprises forestières
d'exploitation et de transport (I.F.E.T.) ou avec les entreprises d'amélioration et
d'exploitation des pâturages pour qu'une partie des terrains boisés ou couverts d'une
végétation forestière subissent des travaux de défrichement et d'aménagement afin d'être
introduites dans le circuit agricole et de pâturage (Bradeanu, Marica 1969).

Dans les années 1950, 1960, les Oseni travaillent dans le secteur forestier dans les régions
de proximité, notamment pour I.F.E.T.225, à la ville de Baia Mare (Velcea 1964 : 79). À
partir de la deuxième moitié des années 1970, ils participent aux travaux organisés dans les
zones plus éloignés tel que le département de Suceava (le nord-est de la Roumanie, dans les
Carpates Orientaux), où ils travaillent dans les entreprises I.F.E.T. Radauti, Gura
Humorului, Vatra Dornei (nord et nord-est de la Roumanie), dans la région de Cluj et
Bistrita (le centre, Test de la Transylvanie), et dans d'autres régions telles Harghita (centre
de la Roumanie), Brasov, Olténie et Vîlcea (sud de la Roumanie). Au sud de la Roumanie,
dans le Pays d'Olt, les gens du Pays d'Oas participent surtout aux travaux agricoles à
l'échange des produits céréaliers, tels le maïs, le blé, etc (Velcea 1964 : 80). Les hommes
acceptent de participer aux grands travaux d'irrigation comme le creusement des canaux, la
peinture des piliers de haute tension, et à d'autres travaux manuels très difficiles, à grands
risques, et qui sont très bien payés.

***, Le développement de la Roumanie en 1971 - 1975, 1973 : 102.


***, Le développement de la Roumanie en 71 - 75, 1973 : 64-65 ; Voir aussi Blanc 1973 ; Focsa 1975.
« Intreprinderea Forestierà de Exploatare §i Transport » (I.F.E.T.) (« L'entreprise forestière d'Exploitation
et de Transport) de Suceava et « Unitatea Forestierà de Exploatare si de Transport » (U.F.E.T.) (« Unité
Forestière d'Exploitation et de Transport »).

178
Pays d'Oas

Mer
Noire

Carte No 5 : Géographie des mobilités saisonnières, avant 1989. Les centres qui
reviennent le plus souvent dans le discours des gens du Pays d'Oas sont les
départements de Suceava, Neamt et Nasaud, les départements Harghita et Vîlcea et
les départements de Hunedoara et Alba

Dans les années 1980, ces projets prennent une ampleur mégalomaniaque226. La demande
substantielle de force de travail déclenche une forte mobilité de la population, surtout des
régions pauvres vers celles destinées au développement de l'agriculture intensive ou
industriel227. Étant donné l'ampleur, le caractère difficile et spécialisé des défrichements et

Les projets mégalomaniaques font jour surtout dans les années 1970, avec le culte de la personnalité du
couple Ceausescu. Le but était de faire connaître partout dans le monde LEUR Roumanie (Boia 2001 : 128).
C'est le moment où émerge l'architecture de type pharaonique (le Palais du Peuple), les complexes industriels
grandioses tels celui d'acier de Galati (au sud - est de la Roumanie). Mais la Roumanie est essentiellement un
pays paysan à l'architecture réduite en dimensions. Même les églises de village ignorent la majesté si visible
des bâtiments religieux catholiques. A long terme, cette Roumanie patriarcale (Boia 2001 : 128) devait faire
place à la modernité matérialisée en villes, par des complexes industriels géants et en constructions
monumentales.
27
Dans les années 1980, l'industrie et les constructions deviennent les secteurs les plus développés de la
production nationale. Ces secteurs les plus développés sont l'industrie textile, métallurgique, minière, et
forestière, les matériaux de construction. La mobilité des Oseni dans les années 1970 et 1980 ne s'encadre pas

179
du nettoyage des terrains, les responsables se confrontent à une pénurie de main d'œuvre.
C'est pourquoi, les ingénieurs et les responsables des travaux recrutent des gens d'ailleurs,
et privilégient des régions ayant une tradition dans le travail du bois. Ici, le Pays d'Oas
s'avère la source idéale de main-d'œuvre. Le département voisin, Maramures, est aussi
sollicité mais les Oseni sont très critiques par rapport aux travailleurs venus d'autres
régions que le Pays d'Oas. Ils les considèrent comme des néophytes, accusent leur manque
d'expérience et d'outils appropriés, et réclament le statut de meilleurs travailleurs, en raison
de leur qualification qui émerge d'une longue tradition de travail en forêt et d'un esprit de
travail qui leur sont propres228 :
Ils travaillaient eux aussi, mais ils ne savaient pas quoi faire. Les nôtres étaient hommes de la
forêt et connaissaient les défrichements. Ils ont fait leur apprentissage, ils savaient comment
tailler. Ils possédaient les outils appropriés. Cela ne vaut pas la peine de venir pour travailler
si tu ne sais pas extirper les bouts. Frapper le pâturage, c 'est comme ça qu 'on disait (Ioana (53
ans), Certeze, 2005).

Les Oseni et les gens de Certeze notamment, arrivent à monopoliser les défrichements
partout en Roumanie. Jusqu'à la fin des années 1980, le rîtas représenta la principale
source de revenu des Certezeni et de la majorité des Oseni et plus que cela, un style de vie
aux répercussions majeures sur la région du Pays d'Oas.

Aller au rîtas suppose de faire un va-et-vient permanent entre le Pays d'Oas et les régions
de Roumanie. Officiellement, la main-d'œuvre est recrutée par le bureau départemental de
la répartition de la force de travail (Velcea 1964 : 82). En vérité, les chefs d'équipe engagés
dans les entreprises d'exploitation et originaires d'Oas représentent le lien principal entre
les responsables des travaux et les travailleurs. Appelés par les Oseni delegati
(« délégués »), ils sont des professionnels qui travaillent dans les entreprises forestières.

dans les principaux fluxes de mobilité qui caractérise l'espace roumain de cette période. Dans l'ensemble, la
mobilité du travail prend la forme d'un fluxe massif, de paysans surtout, issus des régions pauvres de la
Roumanie et attirés vers les zones d'industrialisation massive tels Bucureçti, Iasi, Cluj, Timiçoara, Constanta,
Galati, Braçov, Ploieçti, Constanta etc. (Sandu 1984). A l'intérieur de ce phénomène, le flux moldave attire
vers la région de Brasov et vers la zone minière de la Valée de Jiu est le plus connu et plus présent dans les
études sur les formes de mobilités internes, avant 1989 (Tânase 1999). Cependant, le cas des travaux
saisonniers et des mouvements pendulaires est absent et méconnu.
Sous Ceausescu, le travail est structuré et évalué en fonction de plusieurs critères : effort physique, degré
de complexité et de technicité, travail manuel. Rîtas se retrouve ainsi parmi les travaux les mieux payés
(Bradeanu, Mariva et Stângu 1968 : 280-283). Dans la même catégorie entrent toutes les améliorations
foncières (creusement des canaux pour irrigation, emplacement des installations afférentes, etc.) auxquelles
les Oseni participent aussi.

180
Leur fonction officielle est de maistru, « maître », la fonction administrative située entre le
travailleur et l'ingénieur. Il s'agit d'un professionnel en travaux forestiers diplômé de
l'école professionnelle de métiers, qui a la charge de recruter le personnel nécessaire pour
chaque projet. Les premiers chefs d'équipe ou delegati qui se chargent de tels projets de
défrichement sont originaires de Certeze. Il s'agit d'un ingénieur et deux delegati.
Initialement, ils travaillent à TI.F.E.T. Baia Mare mais seront ensuite transférés à Suceava
et à Vatra Dornei. Embauchés par les entreprises d'exploitation forestières, ils sont mis au
courant des projets d'envergure engagés et de la pénurie de main d'œuvre.

Les travaux de défrichement commencent au printemps, tôt en mars ou en avril, lorsque la


neige est encore présente sur les versants des montagnes. Les travailleurs rentrent à la
maison pour la fête de Pâques. Ils reprennent le travail jusqu'au moment ou la terre gèle,
c'est-à-dire jusqu'en novembre et même jusqu'au début de décembre. La période de travail
est variable selon le choix du travailleur et peut durer de deux semaines à 6 mois.

Au début, la mobilité est exclusivement masculine, visant les hommes entre 22 et 50 ans. À
la maison, les femmes se chargent de toutes les tâches ménagères, ainsi que des travaux
agricoles, du foin et des animaux. Par les biais des réseaux familiaux, de voisinage et
d'amitié, les premiers partis encourageront leurs proches à partir aussi et graduellement, les
femmes et toutes les catégories d'âges, enfants et personnes âgées seront touchées. Les
équipes qui initialement comptent 20 personnes environ pour un seul projet, arrivent dans
les années 1980 à 80, 100 et même à 300 personnes. Les tâches les plus difficiles,
notamment la coupe et le nettoyage des arbres ou des troncs, l'enlèvement des racines des
arbres sont faits par les hommes tandis que les femmes travaillent en cuisine, veillent sur
les enfants et les vieillards, ramassent les branches et les brûlent.

Le type de paiement, în accord (« l'entente » ou « en accord ») permet aussi au travailleur


de négocier la somme par jour en fonction des heures de travail effectuées (Bradeanu
1968)229et en fonction de la difficulté des tâches. Faute d'une limite de paiement pré-
établie ou d'un temps de travail réglementé, le travailleur gère son temps, et le salaire final

229
Voir aussi http://wvvW.silvasv.ro/istorie.htm, consulté le 7 juin 2009.

81
dépend uniquement du zèle de travail de chaque individu. Ce contexte déclenche une forte
compétition entre les travailleurs qui cherchent à gagner plus et à valoriser leur esprit de
travail. Le travail au rîtas est domestiqué (Goody 1979) à l'intérieur d'une culture de
l'honneur et du prestige qui réglemente les relations sociales au village. En plus de la
motivation pécuniaire, bien importante, le travail est accéléré par la mise en jeu de la fierté
individuelle et masculine. Il ne faut pas oublier que les travaux forestiers sont des travaux
de force physique à l'intérieur desquels les hommes doivent prouver leur habilité et leur
rapidité :
Les hommes travaillaient comme des fous et gagnaient des sommes très élevées. Le travail était
très difficile. Ils travaillaient jusqu'à 16 heures par jour : se levaient à cinq heures du matin et
travaillaient jusqu 'à huit heures le soir (Delegat [« Chef d'équipe »] (52 ans), Certeze, 2005).

Ce système de paiement varie aussi en fonction des sexes et de l'âge. Les hommes gagnent
davantage puisque ce sont eux qui mènent les tâches les plus difficiles. Ils arrivent à
percevoir des sommes deux ou trois fois plus grandes qu'un salaire payé par l'État. Par
exemple, dans les années 1970, le salaire moyen brut varie entre 1434 et 1663 lei alors que
dans les années 1980, il arrive à 3337 lei . Les sommes gagnées par un homme, au rîtas
peuvent varier, dans la même période, entre 4000 et 6000 /e//mois. Les enfants arrivent à
gagner jusqu'à 1500 lei par mois et les femmes peuvent gagner jusqu'à 4000 lei. Si une
famille entière travaille durant trois mois, le résultat est bien considérable, et l'argent
ramassé permet l'acquisition d'une voiture Dacia neuve ou la construction d'une maison.

1.2. Dormir, habiter, vivre dans des taudis

La rapidité du développement de la mobilité du travail ne permet pas la création d'une


infrastructure capable d'encadrer les nouveaux travailleurs. Malgré l'existence d'un budget
pour la nourriture et le logement, les gens vivent dans des conditions déplorables. Etant
donné le profil forestier du travail, les camps de travail sont improvisés (à proximité) sur
des versants de montagne, très loin des zones habités. Au début, les lieux ne sont pas dotés
d'installations pour dormir, pour manger ou pour se reposer. Hommes, femmes et enfants
habitent des chaumières aménagées ad-hoc, par eux mêmes, à partir de plantes, de fougères

http://raspunsuri.rol.ro/art/8198-131 -salariulmediubrutlunarincepandcuanull 960.htm, consulté le


29 décembre 2009.

182
ou de branches d'arbres. Parfois, ils habitent des bergeries abandonnées. Ils se chauffent et
préparent la nourriture à l'extérieur, au feu fait des branches et du bois qui les entoure. La
majorité du temps, ils dorment à même le sol, dans la pluie ou dans le froid. L'hygiène est
minime et ils se lavent dans des ruisseaux près du camp :
Je suis parti au « rîtas » en 1965. J'étais jeune, à peine marié, l'argent ne suffisait pas. J ' a i été
à Somclausa, aux aménagements de pâturages. J ' a i été payé avec 125 lei p a r jour. C'était une
très bonne somme, avec la nourriture et l'hébergement assurés. On dormait dans des
chaumières couvertes de carton, sur des bottes de paille... (Prof. Serbanescu, Bixad, 52 ans,
2002).

Plus tard, les entreprises de pâturages installent des wagons en fer qui, selon la majorité des
participants au rîtas, « améliorent » les conditions de logement, surtout pendant les
périodes froides. Les poêles en fonte qui sont fournis avec les installations ne sont pas très
pratiques car elles surchauffent ou ne chauffent pas assez. Les wagons sont parfois dotés de
lits ou sinon de paille ou de couvertures apportées de la maison. Les hommes dorment d'un
côté, les femmes et les enfants de l'autre. Par contre, les membres de la même famille se
regroupent.

Les équipes sont formées d'individus originaires de la même communauté villageoise. À


l'intérieur du « village », ils se rassemblent en fonction de la parentèle et de la famille.
Ensuite, ce sont les réseaux de voisinage, d'amis. La nourriture est préparée par une femme
venue du village. Dans la majorité des cas, il s'agit de la femme du chef d'équipe. Les
habitudes alimentaires restent les mêmes, le repas de base étant composé de slanina, de
lard, obligatoire au Pays d'Oas. À midi, de la soupe et boace (des cigares au chou) et le soir
des pommes de terre et slanina (« du lard ») etc., sont arrosés depalinca, l'eau de vie. Bica,
la femme d'un de deux premiers chefs d'équipe de Certeze se rappelle :
Mon mari était chef d'équipe, il a été « delégat ». Il était « delegat », mais en vérité le chef
c 'était moi (tout le monde rit et confirme ses mots.) J ' a i fait de la nourriture, j e suis allée sur le
terrain quand il fallait, avec un pot de 50 Kilos. Je leur donnais à manger, puis j e retournais et
j e recommençais à cuisiner. J'étais partout ! (Avec un sentiment de fierté) La première fois,
j ' a i travaillé à Moldovita, à Vatra Dornei. 231 Il y avait des petits arbres que les hommes
taillaient, tandis que les femmes brûlaient les branches. Ils ont ramassé les pierres...On a eu
une chaumière longue, d'ici jusque là ! (Elle montre une distance de 20 mètres). Il y avait un
poêle. Puis, on a reçu des wagons pour dormir. C 'était l'entreprise des pâturages qui nous les
avait donnés. Nous avions des meilleures conditions pour dormir. Nous avons erré dans toutes
les montagnes, Rarau, Giumalau, et Dieu sait encore ! Ils nous ont envoyé sur toutes les
montagnes, avec les tracteurs et les wagons (Bica (62 ans), delegat de Certeze, 2005).

Localités au nord-est de la Roumanie, au-delà des Carpates Orientales.

183
En plus des conditions de vie et de travail précaires, les Oseni restent isolés dans les
montagnes pendant des semaines et même des mois. Le quotidien se partage entre le travail
acharné et les soirées arrosées d'eau-de-vie. Le dimanche est jour de repos. Les hommes
jouent aux cartes et les femmes descendent parfois dans les villages proches, mais cela est
rare. Ils se réjouissent en chantant des tâpurituri, des chansons spécifiques au Pays d'Oas,
qui les accompagnent d'ailleurs tout au long de leur travail.

Marginalisés par le travail, les travailleurs sont aussi socialement isolés car ils sont tenus à
l'écart par les habitants des régions où ils travaillent. Leurs chansons semblables à des cris
très stridents et incompréhensibles, leurs costumes traditionnels très colorés et exotiques,
accompagnés par des femmes et des enfants, étonnent et surprennent les habitants des
villages de proximité qui les traitent d'arriérés et de sauvages . Parfois, ces derniers ont
pitié des conditions de vie des Oseni au rîtas. Lors de leurs déplacements du Pays d'Oas
vers les régions du travail qui se font généralement en train, les Oseni donnent l'impression
de sortir d'un autre temps et d'un autre espace. Le contact avec l'autre ne dépasse donc pas
le regard et l'observation rapide et détachée. Malgré Téloignement de leur région d'origine,
les Oseni conservent leurs traditions, et reproduisent les réseaux de sociabilité familiers.
Les échanges avec le monde environnant sont à peu près inexistants.

Malgré la difficulté du travail et la précarité du mode de vie durant le rîtas, cette période
n'a pas laissé de traces négatives dans leur mémoire. Leurs histoires sont souvent
anecdotiques. Parfois gênés, parfois terriblement amusés, ils se rappellent leur manière de
loger à 20 ou 30 personnes dans d'immenses chaumières, où souvent, il pleuvait ou faisait
froid. Les souvenirs de la rapidité et de l'importance des sommes d'argent gagnées de
même que les histoires de voyage et de travail déclenchent chez les gens du Pays d'Oas une
sorte de fascination associée à la tentation d'aller vivre la même chose. Le récit de Stara, la
plus vieille femme de Huta-Certeze est impressionnant. Dans les années 1970, elle est allée
une fois au rîtas. Elle a fait partie d'une équipe d'un delegat de Certeze :

52
II s'agit de l'image que les villageois de Dobrita se faisaient des Oseni qui traversaient les villages pour
aller sur les versants des montagnes proches (témoignage fait par Maria Mateoniu, docteure en ethnologie à
l'université Laval (Québec), actuellement chercheure au Musée du Paysan roumain à Bucarest, originaire du
village de Dobrita, situé au sud de la Roumanie).

184
Jadis, les gens partaient dans le pays, prenaient beaucoup de terres et les nettoyaient. Les gens
avaient du travail. Moi aussi j e suis allée. C 'est comme ça que j ' a i mis mon dentier, avec
l'argent que j ' y ai gagné. J'étais à la Vallée de Putna... J ' y suis partie un bon matin. J ' a i dit à
ma belle-fille : « Laissez - moi voir moi aussi c 'est quoi le « rîtas ! » On dormait soit dans des
maisons abandonnées, soit dans des chaumières. On a mis des feuilles d'arbres, du foin et c 'est
comme ça qu'on a dormi. Et c'était là qu'une femme cuisinait. Il y avait beaucoup de gens, 30
— 40, beaucoup ! J ' a i eu de l'argent et de la nourriture : du lard, de la margarine et de la
confiture, le matin. Puis, au midi, des soupes. Moi, j'étais vieille. Alors, ils ne m'ont pas
surveillée ! Mais les jeunes, ils devaient être surveillés. Ils étaient partagés en deux. Pour
chaque groupe, il y avait un homme qui les surveillait pour qu 'ils travaillent. Vous savez
comment sont les jeunes. Nous, on a ramassé les taupinières. D'autres ramassaient les
branches des arbres. Ils allumaient des feux » (Stara, 82 ans, Huta-Certeze, 2004).

La volonté de partir au rîtas est liée au profil de ce travail : temporaire, ce qui il leur permet
de conserver les réseaux de sociabilité villageois. À cela s'ajoute l'aspect économique : un
gain considérable et rapide. Dans ces conditions, le prix à payer est acceptable et même
raisonnable par rapport aux avantages procurés. Il permet des dépenses impossibles
autrement. Visiblement impressionnée et émue, Staruca continue son récit :

Mon Dieu, lorsqu 'ils m'ont donné 1000 lei, j e les ai baisés comme ça - elle baise ses mains, les
larmes aux yeux. 10 jours seulement ! C'était comme ça ! J ' a i mis mes dents avec 1200 lei (...)
Puis, quand ils retournaient, ils faisaient des maisons, des constructions (Stara, 82 ans, Huta-
Certeze, 2004).

L'investissement de l'argent gagné au rîtas dans un bien stable tel une maison est vu
comme une manière d'assurer la sécurité familiale à long terme, couvrant plusieurs
générations. Ainsi, rîtas n'est pas un but en soi, il est tout simplement un moyen de s'offrir
une sécurité financière permanente au village, qui touche non seulement l'individu, mais
aussi sa famille, et cela sur plusieurs générations :

Tableau 6 : Rîtas. Oppositions dans la complémentarité


Rîtas
Caractéristiques
(« travaux saisonniers »)
TEMPORAIRE
Temporalité
Va-et-vient
Isolement
Spatialité Habitation improvisée
Logement précaire et minimaliste
GAGNE-PAIN
Profil économique RAPIDE
SUBSTANTIEL
Isolement
Profil culturel Préservation des réseaux de sociabilité
villageois

185
Rîtas
Caractéristiques
(« travaux saisonniers »)

Rapports interculturels REGARD ÉLOIGNÉ


MOYEN et non pas un but en soi
Structure

Ce que la majorité des gens retiennent du rîtas n'est pas la misère et l'isolement, le froid,
mais l'impact de ces travaux lors du retour chez soi : la construction des maisons. De tous
les Oseni, les chefs d'équipe sont vus comme le moteur du phénomène bâtisseur car ce sont
eux qui ont eu les plus grandes maisons, et qui ont construit en premier. Ces derniers nous
aideront à mieux comprendre les mécanismes de déclenchement de ce qui plus tard
deviendra un phénomène de masse.

1.3. La maison des delegati (les chefs d'équipe). Le réveil des désirs babéliens

La principale personne de liaison entre les ingénieurs et les travailleurs, delegatul (« le


délégué ») ou patronul (« le patron ») assure la main-d'œuvre nécessaire pour chaque projet
et coordonne toutes les activités telles que le transport des travailleurs, le logement, la
nourriture, le paiement, l'accomplissement des travaux. Dans les années 1960, il y avait
trois chefs d'équipe. Durant les années 1970 - 1980, leur nombre s'est élevé jusqu'à 10
personnes environ. Il y en avait trois à Certeze, un à Huta - Certeze et deux à Moiseni. De
tous les Oseni, les chefs d'équipe de Certeze dirigent les plus amples travaux, avec des
équipes de 300 personnes. Le delegat est un personnage qui joue sur deux plans.
Premièrement, il doit gagner la confiance des ingénieurs, en prouvant qu'il est un bon
connaisseur du métier et un administrateur habile ; de plus, si cette relation est « bénie »
avec un peu depalinca, l'eau de vie d'Oas, très connue et bien appréciée des Roumains, le
delegat obtient facilement les travaux les plus importants, donc les mieux payés :
Ils allaient directement chez le chef de l'unité forestière de Satu Mare, par exemple. Celui qui
donnait le plus, c 'est lui qui recevait le projet. Peu à peu, en « bénissant » avec « palinca » et
l'argent, il s'entourait d'un réseau de chefs qui lui fournissait des travaux. (Delegat, (53 ans),
Huta-Certeze, 2005).

Deuxièmement, en plus de sa fonction officielle, le delegat est le « mandataire du village »


(Delegat [53 ans], Huta - Certeze, 2005). Né au village, il connaît tout le monde et il est

186
très proche des autorités locales, le maire et la milice. Considéré comme « des nôtres », il a
accès facilement à tous les réseaux sociaux locaux. Les « critères » de sélection de la main-
d'œuvre ne suivent pas uniquement la logique de la force et de l'habileté aux défrichements
mais d'autres, tout aussi importants. Le delegat commence avec les réseaux familiaux pour
continuer avec la parentèle éloignée, avec les amis et les voisins. Pendant qu'il surveille les
travaux et la comptabilité, sa femme coordonne les activités liées à la nourriture. Le beau-
père s'occupe de l'approvisionnement, et les enfants s'affairent également pendant
quelques semaines afin de ramasser de l'argent pour des accessoires et pour les vêtements
d'école. Cette opportunité explique l'enrichissement des delegati, car plusieurs membres de
la famille apportent de l'argent. Puis, le cercle s'élargit aux autres villageois de Certeze et
aux localités voisines. Une fois la confiance gagnée, ce sont les gens qui viennent chez le
delegat lui demander du travail. Puisque les résultats sont bien substantiels par rapport à ce
que les salariés d'État gagnent, la main-d'œuvre est toujours assurée :
// y avait des défrichements, des creusements de canaux d'irrigation...C'était un labeur
difficile. Ils travaillaient 16 heures par jour, mais ils gagnaient beaucoup. Ils gagnaient ce
qu 'ils gagnent maintenant en Occident. 300 p a r jour était une somme bien substantielle
(Delegat, 59 ans, Certeze, 2005).

Au-delà de la feuille de paie préparée pour les grandes commissions de vérification du


centre, au niveau local trône l'entente personnelle entre le delegat et le travailleur. Pour
ceux qui participent aux travaux saisonniers, delegatul incarne l'autorité suprême, la
personne qui doit honorer les promesses faites au village d'origine :
Moi, j ' é t a i s le chef « delegat ». Donc, l'homme ordinaire n 'avait pas confiance en toi qui était
l'ingénieur. Il ne l'a pas reconnu ni à la feuille de paie, ni à rien. Il ne le tenait pas pour tel.
C 'était le « delegat » qui valait : «C 'est à toi de me donner l'argent car c 'est toi qui m'avait
fait quitter ma maison ! » (Delegat, 53 ans, Huta — Certeze, 2005)

Ce mécanisme parallèle d'administration de l'argent pratiqué par les delegati peut paraître
inconcevable par rapport au contrôle étatique de la force de travail et du processus de
travail. Même si les décisions sont prises par le centre, le pouvoir local s'avère être bien
plus puissant, car il se permet de les ignorer, de les contourner en fonction de ses propres
intérêts233.

233
Verdery 1994 : 60-61 ; Bôrocz 1989 ; Humphrey 1983. Voir aussi Hann et Kidekel 1984 ; Bialer sur le cas
de l'URSS durant la période de Brejnev (1988 : 79).

187
Le rîtas, de même que le comportement bâtisseur, montre que les individus échappent à la
passivité et à la dépendance désirées par le régime communiste. L'action des travailleurs
s'intègre dans la logique de l'initiative individuelle propre aux systèmes économiques de
type capitaliste. Ils ont permis aux delegati et à tous les Oseni de ruser avec le système
socialiste et d'amplifier leurs revenus malgré les contraintes imposées par les autorités
centrales qui, par le contrôle de la force du travail, se proposent de maintenir à un bas
niveau les revenus de tout le monde :
Les chefs d'équipe nous donnaient du travail. Ils signaient un contrat avec les C.A.P. Il n'y
avait que des équipes d'Oseni puisque les autres ne savaient pas comment faire ce type de
travail. Ils recevaient 300 lei p a r jour, donc 7800 lei p a r mois. En vérité, les delegati gagnaient
9000 lei p a r mois. Un mineur qui travaillait dans les exploitations souterraines recevait un
salaire de 3000 lei p a r mois (Contremaître en construction, 51 ans, Certeze, 2004).

Une fois un projet obtenu, le delegat a soin que « tous soient contents », travailleurs,
ingénieurs, membres des commissions arrivés du centre pour des vérifications. Autour de
cette figure du village se met en place une solidarité qui fonctionne tant à la verticale (des
gens ordinaires jusqu'aux autorités locales ou aux responsables des défrichements), qu'à
l'horizontale (à l'intérieur du réseau social du village et de la région d'Oas). Les delegati
bénéficient de la protection des autorités locales et aussi des responsables des travaux car
tous font partie du même réseau informel d'intérêt réciproque : tout le monde gagne si le
delegat gagne. Etant Tunique source de revenu pour les gens ordinaires et très rentable pour
les responsables, personne n'a aucun intérêt à contester ce fait. Puisque la majorité des
travailleurs est des parents, des amis, des villageois, la solidarité locale ne permet pas aux
étrangers, même au pouvoir communiste, d'avoir accès aux coulisses de leur manière de
faire. Même aujourd'hui, en essayant d'obtenir plus de détails sur les stratégies qui leur ont
apporté tant d'argent, j'ai rencontré une résistance et une méfiance tenaces. Il y avait des
moments où, excités par les discussions, ils oubliaient l'appareil d'enregistrement et
racontaient comment, en retournant au train à Certeze, ils apportaient l'argent dans le sac
pour le maïs et comment ils dormaient la tête sur le sac pour que personne ne puisse le
voler. Bien souvent ils étaient obligés de cacher les billets de banque dans le grenier pour
que personne ne puisse les trouver durant les contrôles étatiques et ils couraient parfois le
risque qu'ils pourrissent à cause de l'humidité. Même si ces discussions paraissent tenir

188
plutôt de Tanecdotique et du fantastique, elles reflètent l'impact qu'a eu le rîtas sur la vie
des gens.

Intermédiaire entre deux mondes (celui du Pays d'Oas et celui du travail), le delegat
surmonte l'isolement de la majorité des travailleurs au rîtas. Dans la plupart des cas, la
femme du delegat habite au village le plus proche, dans la maison des responsables des
projets ou chez des paysans plus riches. Le rapport passe ainsi du regard éloigné au voir ce
qui implique un rapprochement considérable d'autres manières de vivre et de loger que
celle existantes au Pays d'Oas. Ils sont aussi les premiers à passer du voir à avoir car,
détenteurs de moyens plus que suffisants, ils commencent à faire chez eux ce qu'ils ont vu
ailleurs. Ils deviennent ainsi les premiers à construire des maisons neuves à un étage :
Nous avons construit de grandes maisons. Tout le monde se demandait comment nous avons
fait cela. Nous avons été interrogés sur l'origine de notre argent. Puis, la « militia » est arrivée
et ils ont pris les feuilles de paye pour voir combien nous avons gagné. Nous avons vendu plein
de choses pour échapper... C'était très difficile (Delegat Certeze, 2005).

Petre Bichii (72 ans) est l'un des deux premiers delegati de Certeze. Il fait le va-et-vient
pendant trente ans. Il dirige des travaux dans les Carpates orientales, dans le territoire
administré par I.F.E.T. Vatra Dornei. Tandis qu'il administre les travaux, sa femme,
Pavlina Lichii, surnommée aussi Bica, fait la cuisine. De plus, elle maintient Tordre dans le
camp. Lors de nos discussions, Bica taquine son mari, en « l'obligeant» à avouer que le
chef n'était pas lui mais elle. Le souvenir du début de la construction de leur première
maison ne peut pas se passer de la mise en miroir de la manière de vivre au rîtas, moment
vu avec nostalgie et avec une sorte de fascination :
Quand l'automne s'installait, on allumait le feu dans les wagons et il faisait chaud. Jusque là,
on habitait des chaumières. C 'était difficile quand il pleuvait et que l'eau coulait sur nous.
Puis, c 'était moins difficile. Les gens ont travaillé durement. Il y avait des hommes et des
femmes aussi...Ils restaient un mois, un mois et plus et puis ils retournaient à la maison. Je les
payais toutes les six semaines. C 'est à cette époque que nous avons construit notre maison, à ce
moment-là, pendant les défrichements ! Nous étions parmi les premiers. Ils ont construit aussi
maintenant, dès qu 'ils sont partis en France, mais la grande majorité ont été faites quand il y
avait des défrichements et des travaux ! (Petre Mihoc, 65 ans, delegat de Certeze, 2005).

Construite en 1974, la maison est parmi les premières à avoir un étage et un escalier
intérieur. Le balcon était pourvu de colonnes en ciment, richement ornementées. Il y avait
six pièces six, trois au premier niveau, trois au deuxième (Photographie No la). Derrière, il

189
y avait la cuisine d'été. Cette maison (Focsa 1975) était pourvue d'un toit de type clop à
quatre versants, qui donnait une allure majestueuse aux constructions de ce temps. Les
murs extérieurs étaient couverts de crépi blanc aux ornements floraux, tels que nous avons
vu à Vatra Dornei, affirme Bica, l'épouse du delegat :
Il y avait des maisons, mais nous en avons bâti de plus en plus grandes. Nous avons été les
premiers. C'est-à-dire que ceux qui ont eu des travaux, on les appelait « delegati ». Ce sont eux
qui ont construit en premier...C'est le «delegat» qui a bâti en premier, puis les gens, les
travailleurs. (Bica, 62 ans, delegat de Certeze, 2005).

Durant cette même période, ils ont construit deux autres maisons car ils ont trois
filles. L'aînée a eu une maison identique non loin, au village. La maison pour la deuxième
fille est construite juste à côté de la leur. Les vieux se sont retirés derrière leur maison, dans
une prolongation qui comporte deux pièces. À la retraite, Bica fait des costumes
traditionnels tandis que le delegat aide sa fille aux travaux de rénovation de l'ancienne
maison qui, jadis, était l'image de la réussite et de la richesse de ses parents. Pour avoir une
idée de ce qu'était sa maison dans les années 1970, Bica nous montre une maison presque
identique, de l'autre côté de la rue (Photographie No lb). Lors de notre rencontre avec Bica
et sa famille, sa maison rappelle à peine le bâtiment des temps de rîtas. Même s'ils ont
gardé le toit de type clop, le crépi blanc a été remplacé par une simple peinture blanche, les
ornements des rambardes des balcons ont été enlevés pour donner place à des arcades tout
simples. Les escaliers de l'entrée principale sont couverts de marbre et la rambarde est en
inox. Malgré ces rénovations, cette maison qui a fait jadis l'honneur de son propriétaire est
parmi les plus petits bâtiments qui l'entourent.

L'ex vice-maire de Certeze, Gheorghe a Nutii Luschii (Gheorghe de Nuta de Luschi) est
l'un des premiers delegati et parmi les plus célèbres grâce à l'ampleur des travaux qu'il a
dirigés. Il a commencé à Sighet, Maramures. Puis il a été engagé à la Base forestière
Crisana, à Oradea, département de Transylvanie qui comprend les montagnes Apuseni (le
centre - ouest de la Transylvanie). Il travaille à Bistrita - Nasaud et pour finir à Suceava
dans la deuxième moitié des années 1980. Il a emmené au rîtas des parents, des voisins, des
amis ou des gens du village. Ses équipes réputées parmi les plus nombreuses, atteignent à la
fin des années 1980, de 200 à 300 individus, hommes, femmes et enfants. La situation est à
peu près la même que celle de l'autre delegat. Sa gospodaria a deux bâtiments. Chaque

190
maison a deux étages, et leur structure carrée et allongée rappelle la maison bloc (Focsa
1975). L'extérieur est encore couvert de crépi blanc aux ornements floraux. L'une des
maisons a été construite pour Tune de leurs filles. Devancées par le rythme de changements
qui suivent d'autres modèles, ces maisons sont aussi parmi les plus petites, les plus pauvres
du village. Ce qui reste est la mémoire de ce qu'elles ont représenté il y a une quarantaine
d'années.

Selon les affirmations des deux familles de delegati, les bâtiments qu'ils ont fait construire
à partir de la moitié des années 1970 pour eux et pour leurs enfants sont des répliques des
maisons vues dans les régions où se déroulaient des travaux saisonniers. À savoir, le
département de Suceava situé en Bucovine, au nord-est de la Roumanie, au-delà des
Carpates Orientales, et le département de Bistrita-Nasaud :
Ici, chez nous, c'était la région la plus pauvre du pays... Au « r î t a s » , nous avons vu des
grosses maisons, à Varna, à Gura Humorului. Nous les avons aimées et nous avons décidé d'en
faire aussi. La Bucovine était une région très riche, avec des grosses maisons, avec du bétail...
(Delegat Certeze, 72 ans, 2005).

Les constructions de ces régions représentent pour les chefs d'équipe la somme la plus
visible de tout un état économique et général des régions parcourues : très riches, très en
avance par rapport au Pays d'Oas. Possesseurs d'un capital économique substantiel, ils sont
les premiers à passer du voir à l'avoir ce qui, pour eux, signifie d'être comme les autres :
Nous avons copié les maisons que nous avons vues là-bas. Il s'agit des maisons qui sont en
blanc, et couvertes en ciment incrusté (Delegat Certeze, 60 ans, 2005).

Leurs maisons ne sont plus un lieu pour habiter ou pour exposer la dot, mais l'expression
même de l'accomplissement économique, au niveau individuel et familial, à l'intérieur du
village et de la région. Durant la période du rîtas, le delegat reste en tête de la réussite
économique et sociale. Même s'il circule des rumeurs selon lesquelles il gagnerait
beaucoup plus que le reste des Oseni qui travaillent pour lui, il préserve son honorabilité
grâce à l'aide qu'il accorde aux autres. Par exemple, Bica garde encore la réputation de la
plus honnête de tous les responsables des équipes. Être honnête signifie qu'elle a payé les
gens à temps et conformément à l'entente. Elle a accepté plus que les autres de prendre
aussi des femmes, des enfants ou des vieillards, c'est-à-dire « d'aider tout le monde ». Or,
afin que le projet soit terminé, il faut privilégier les hommes capables de faire le travail dur.

191
Bica le savait très bien, mais cela ne Ta pas empêchée d'aider tout le monde, fait qui a attiré
le respect des Certezeni.

Il y en a d'autres qui payent moins ou qui ne respectent pas le contrat avec les gens. Ces cas
sont rares, car même si le delegat est le chef au rîtas, au village il subit le jugement de la
communauté et risque même d'être sérieusement puni dans le cas où il duperait quelqu'un.
À la fin des années 1970, un delegat de Bixad a été tué d'une manière abominable parce
qu'il avait pris tout l'argent de son équipe, et avait osé se moquer d'un de ses employés, au
bistrot du village, devant tout le monde. Le soir suivant, il a été tué par l'homme humilié et
par sa famille (Bixad, 2002). Si la richesse du delegat affichée par ses maisons est doublée
d'une bonne réputation au milieu de la communauté, son statut supérieur aux autres est
assuré. Dans ce contexte, il devient un véritable modèle pour le reste des Certezeni qui
essaient « d'être pareils ». À partir de ce moment a lieu le boom du phénomène de
construction et de transformation des maisons privées à Certeze, et puis partout au Pays
d'Oas, ce qui, en suivant la logique de l'imitation, aboutit à une concurrence bien visible et
sans fin.

1.4. Des maisons des delegati au chantier de construction.


L'épidémiologie bâtisseuse

Même si l'apparition de la nouvelle architecture est selon les Oseni, liée à leur mobilité
durant les travaux saisonniers et aux sommes d'argent gagnées, ce changement brusque est
amplifié par l'existence d'un mouvement plus général de transformation de la société
roumaine. Après 1962, année de l'achèvement de la collectivisation, le pouvoir socialiste
met en route d'amples projets de développement économique et social. En plus des secteurs
de l'agriculture et de l'industrie, les autorités communistes visent la standardisation de
l'architecture des villes et des villages. « L'amélioration » de l'habitat traditionnel
individuel devait se faire par la construction des maisons standard à un étage dans le but
d'homogénéiser l'architecture rurale et de diminuer la surface de logement à la faveur de
l'extension des terres pour l'agriculture ou l'élevage des bétails. Un autre but est de
d'encourager plusieurs familles à habiter ensemble, comme en ville, en annulant ainsi la
propriété individuelle et familiale.

192
À la fin des années 1960, 1970, le phénomène de standardisation est déjà signalé par
Gheorghe Focsa (1975, 2001). Un premier modèle identifié est la maison « tournée » ou
« en coin ». Le plan est allongé et plus grand. Ces maisons sont faites en brique. L'intérieur
comporte trois ou quatre chambres. Les annexes pour les animaux sont construites
perpendiculairement au bâtiment principal, justifiant leur nom întoarsa (« tournée ») ou în
coït (« en coin ») (Focsa 1975). Dans les années 1970, une autre variante de cette maison a
les murs couverts de carreaux en faïence très colorée, aux modèles géométriques,
d'influence folklorique. Rapidement abandonnée, elle est cataloguée de « mauvais goût »,
tant par l'intelligentsia locale que par les Certezeni eux-mêmes. Cette fois, les annexes sont
séparées. À l'intérieur, il y a trois ou quatre grandes chambres, une resserre, deux corridors,
le tinda (le vestibule) et \afrigoria qui n'est plus ouverte et en bois, mais fermée en verre
(Photographie No 2).

Une autre variante de la maison tournée est la maison à plan supra dimensionné ou de type
bloc (Focsa 1975). Il s'agit de la même planimétrie carrée, sauf qu'au demi sous-sol, la
maison comporte deux pièces qui devaient être utilisées comme cellier et comme espace de
dépôt du bois coupé pour l'hiver. L'étage ou la partie supérieure comporte trois à quatre
pièces destinées à l'habitat. Elle n'a pas d'escalier intérieur, l'entrée se faisant par
l'extérieur. L'appelation « bloc » ne fait pas allusion à une construction à un étage, mais à
une maison plus haute. Construite dans la majorité des cas sur des pentes douces, ce type de
maison a le fronton plus haut tandis que l'arrière est plus bas. La fondation est haute, soit
en pierre, soit en ciment et béton. Les murs sont en terre et en brique. Le toit à quatre
versants est fait de tuile industrielle et est assez haut, ce qui donne l'impression que la
maison est très grande. L'extérieur en gypse blanc est paré d'ornements floraux ou
géométriques incrustés. Les fenêtres sont plus grandes que les anciennes et les châssis
restent en bois. L'entrée est latérale et la maison orientée perpendiculairement à Taxe de la
route. Il y a des cas où l'espace destiné au cellier est transformé en cuisine.

193
L'introduction de ces nouveaux modèles de maisons n'est pas reçue sans résistance. Sans
donner d'explications explicites sur l'attitude des gens, Focsa reproduit le témoignage d'un
habitant de Moiseni qui contient une attitude plus critique à l'égard des maisons standard :
« La maison... semble être muette. C'est bête, parce qu'elle n'a pas de vestibule ou de
« filigoria » ouverts... Elle ressemble à une annexe pour les cochons, elle n'a ni forme, ni tête,
ni dos ! Je ne peux pas imaginer qui a inventé ça ! » (Focsa 1975 : 320).

Les bâtiments construits dans les années 1970, 1980 font partie cependant d'une autre
vague de constructions, plus forte est qui est marquée par l'apparition des maisons à
plusieurs étages (Photographie No 3). Les termes utilisés sont soit « maisons modernes »
soit « maisons neuves ». Les journaux utilisent plutôt le terme urbain de vile (« villas »). La
revue régionale Cronica satmareana (La chronique de Satu Mare) signale l'apparition en
1981, à Certeze, de 96 maisons modernes « à un ou deux étages, bâties en brique, de 6 à 7
chambres » et « l'existence de 22 autres autorisations pour de nouvelles constructions » .
Le nombre de maisons construites devait être plus important en raison des constructions
sans autorisation.

La principale caractéristique des maisons « neuves » ou « modernes » est la construction à


la verticale par le rajout d'un ou même deux étages. Une fois que le phénomène s'est
homogénéisé, les individus commencent à rajouter des nouveaux éléments afin de se
différencier les uns des autres. Par exemple, on commence à construire des tours au toit
richement ornementé et coloré. Cette mode apparaît grâce à un groupe de tziganes
originaires de Târgu Mures235, travailleurs en tôle. Ils confectionnent des toits en tôle et les
gouttières pour ces tours, attachées à l'un des coins de la façade de la maison. Cette mode
de la fin des années 1970 a presque disparue. Même si, à présent, il en reste quelques-unes,
elles sont classées par l'intelligentsia locale comme kitsch et par la majorité des villageois
comme démodé (Photographie No 4).

234
Vasile Rus, « Les signes de l'urbanisation », Cronica satmareana (La chronique de Satu Mare), Nr. 2512,
12 mars 1981 : 2.
235
Ville du centre de la Roumanie.

194
1.5. Le bonheur et le malheur des projets socialistes de standardisation
de l'architecture rurale

Ces maisons modernes résultent d'un croisement de deux phénomènes : le rîtas et


l'importation des nouveaux modèles étages. Cela explique l'affirmation de Bica selon
laquelle leur maison était plus grande que d'autres modernes, déjà existantes. Le deuxième
phénomène tient d'une nouvelle vague de lois touchant l'architecture des villages et qui
voient le jour dès la deuxième moitié des années 1970. La loi « P + 1 » ou « P + 2 »,
promulguée en 1974236, oblige les habitants des rues principales des villages à construire
des maisons à un étage. La lettre « p » est l'abréviation du mot «porter » qui signifie « rez-
de-chaussée ». Pour les gens de Certeze, l'apparition de cette nouvelle loi, qui impose un
étage et une planimétrie standardisée n'est pas ressentie comme une contrainte par les
habitants. Au contraire, elle est en accord avec une initiative personnelle et individuelle. La
construction de la nouvelle maison comme projet individuel et familial des Oseni, sous-
tendu par le rîtas et par l'argent gagné, s'intègre paradoxalement à l'intérieur des amples
projets du Parti communiste :
Dans les années 1970~3' on a imposé la construction à la verticale. Sous Ceausescu c'était
interdit de construire hors du périmètre, donc ils ont commencé à bâtir un étage. Au début ils
ont fait un scandale, puis la mode, l'imitation et la concurrence entre personnes les ont amené
à adopter les nouveaux modèles. Si le voisin a une maison à un étage, ils ont commencé à faire
aussi une maison à un étage. Ils avaient de l'argent car ils gagnaient très bien aux
défrichements. Ils ont commencé à construire des maisons à un étage et tout a explosé, pour
mieux m'exprimer. Ils sont arrivés à une concurrence si accrue, qu'ils ont commencé à
construire d'une manière totalement différente, à faire toutes sortes de tours...Donc, la base et
les constructions les plus nombreuses ont été édifiées avant 1989, suite aux défrichements
(Vasile Ardelean, professeur - Certeze, 52 ans, 2004).

::>6
La loi no. 59/1974 émise par la Grande Assemblée Nationale (Buletinul oficial [Bulletin officiel] no. 135,
01/11/1974). Dans ses mémoires, Gheorghe Leahu, architecte et membre du « Comié pour les problèmes des
conseils populaires » se rappelle des deux lois, le P + 1 et la loi de rétrécissement du territoire habité. Le but
était la concentration de la population rurale dans des structures habitationelles de type urbain tout en gardant
le système de production rurale, aspect qualifié par l'auteur lui -même d'aberrant : « Le 1986.10.21 : Il arrive
de nouveaux projets d'habitations pour les paysans (P+I, P + 2 étages), avec des morceaux de terre
individuels de 200 m avec lieu pour la vache, pour le cochon, les poules et les moutons, projets issus de la
volonté personnelle du dirigeant. Il veut construire des villages dotés de blocs avec P + l , P+2, P + 3 étages,
monter le paysan — par excellence « gospodar » individuel - dans les logements collectifs, avec les morceaux
de terre. C 'est uniquement une aberrante connaissance de la vie du paysan roumain qui permet de faire un
pêle-mêle de tous ces éléments entre lesquels il est impossible d'établir une relation » (2004 : 96-97).
37
Les gens de Certeze donnent comme référence les années 1980. Malgré la promulgation de la loi P+ 1 en
1974, elle arrive à se faire sentir au Pays d'Oas beaucoup plus tard. Cependant, les maisons à un étage sont
déjà présentes, étant érigées par les chefs d'équipe.

195
Une autre loi qui se fait ressentir au Pays d'Oas dans la deuxième moitié des années 1980,
est la loi des bornes, les marqueurs en pierres destinés à séparer l'espace intra-villan
(l'intérieur du village composé par les gospodarii) de Yextra-villan (l'extérieur du village,
les terres appartenant au village)238. Cette nouvelle organisation territoriale ne tient pas
compte de la configuration variée des villages et de leur emplacement géographique, ayant
comme seul but la concentration de la population dans un périmètre le plus restreint
possible, situé dans la proximité de la localité. Dans le cas de Certeze, de Huta et de
Moiseni, villages de montagne de type dispersé, la moitié des maisons reste en dehors des
bornes, ce qui signifie la démolition de celles-ci et le déménagement des propriétaires au
centre, dans les maisons des autres. En échange, ils auraient dû payer un loyer, donc leur
statut aurait été celui de locataire et non pas de propriétaire. Ce projet est toutefois déjoué
par deux choses : le temps - l'arrivée de la révolution empêche le déroulement du processus
- et les mesures préventives et subversives prises par les intéressés. Tout en gardant la
maison qui ne respecte pas la règle, les gens achètent des terrains de construction à
l'intérieur du village où ils font bâtir une autre maison à un étage, conforme aux nouvelles
exigences.

Nelu et sa sœur habitent à Huta-Certeze, dans une maison construite par leur père en 1982.
C'est une maison double, à un étage (Photographie No 5). L'esquisse de la maison a été
fournie par la mairie, mais ils ne l'ont pas respectée en totalité. Le projet de la famille était
d'y habiter tous ensemble au cas où la maison parentale située hors bornes serait détruite.
La mesure de démolition a été empêchée par la chute du communisme. À présent, les
parents de Nelu habitent dans leur maison bâtie dans les années 1960 qui est en marge du
village, sur le versant des montagnes, pendant que les deux enfants se partagent celle située
au centre de Huta. Pour ceux qui habitent à l'intérieur du périmètre, la situation est plus
simple, car ils choisissent de morceler le terrain de la gospodaria parentale et de faire
construire des maisons pour les enfants, comme c'est le cas du delegat Bica et de ses deux
filles. Les projets de redéfinition spatiale de l'habitat rural sont déjoués et tournés à

Élaborée dans le même années que la loi P+l mais qui se fait ressentir au Pays d'Oas à la fin des années
1980.

196
l'avantage des intérêts locaux et individuels. Indirectement, la loi des bornes contribue à
l'amplification du nombre de maisons neuves à l'intérieur des villages.

Le phénomène de la construction à la verticale ne tient pas au début à un projet


d'amélioration architecturale cohérent et institutionnalisé. Initié par l'individu lui-même ou
par la famille pressée d'investir l'argent le plus vite possible par peur des questionnements
officiels, la construction de la maison ne correspond pas à une infrastructure appropriée.
Jusqu'aux années 1990, Certeze n'a pas de canalisation adaptée au fonctionnement de ces
constructions et aux installations sanitaires qui viennent avec. Par exemple, la salle de bain
intérieure est un grand changement car dans la gospodaria traditionnelle, la toilette est
située dans le jardin. Huta n'a même pas d'électricité jusqu'en 1994239. Ainsi, la majorité
des salles de bain ne sont pas fonctionnelles et les cuisines intérieures ne sont pas utilisées
par manque d'eau courante à l'intérieur de la maison. De plus, le chauffage au bois ou à
l'électricité coûte très cher. Dans ce contexte, la majorité des Certezeni continuent à utiliser
la cuisine d'été ou à loger dans une seule chambre dans la nouvelle maison.

Malgré son manque de fonctionnalité, cette nouvelle maison à un étage devient le


baromètre du labeur au rîtas, de l'honorabilité et du pouvoir de l'individu. Tout comme le
travail forestier, la construction d'une maison est synonyme de travail fort. Le culte du dur
labeur, difficile et masculin, devient Tune des principales justifications du processus de
construction. L'« amour pour le travail » légitime cette pratique d'investissement, souvent
critiquée. La notion de travail pénible devient plutôt un concept établi qui ne se définit qu'à
un certain point dans les paramètres du besoin et de la nécessité quotidienne. À un moment
donné, ils ne travaillent plus seulement pour gagner leur vie, mais aussi pour démontrer
qu'ils peuvent et qu'ils valent plus que les autres, Oseni ou étrangers. Ils ont en eux cette
fierté et cet orgueil (Mihai Pop, 72 ans, Negresti - Oas, 2002).

Cette façon de penser le travail en général est présente dans toutes les communautés
rurales. La nourriture de la famille dépend du travail de la terre, mais on ne s'arrête pas là.

39
En 2008, à la réunion du conseil municipal de Satu Mare il est signalé qu'à Huta-Certeze il y avait encore
neuf kilomètres de rue sans électricité (http://www.google.ca/search ?q=electrificarea+Certezei&ie=utf-
8&oe=utf-8&aq=t&rls=org.mozilla : fr : official&client=fireO, consulté le 29 décembre 2009.

197
Dans la communauté rurale, le travail est le principal critère d'obtention et d'amplification
de la réussite sociale, que ce soit le labour des terres, le soin des animaux et de la
gospodaria, la propreté de la maison, les tâches domestiques telles que cuisiner, tisser des
vêtements ou des textiles, etc. Plus qu'une activité assurant les bases de l'existence, le
travail réglemente les relations sociales et établit la place de chaque individu et de chaque
famille à l'intérieur du groupe villageois.

Dans le contexte où de plus en plus de gens du Pays d'Oas travaillent ailleurs, la


communauté n'est plus capable d'observer le zèle des individus et d'appliquer par la suite
un jugement de valeur. Dès le moment où les chefs d'équipe retournent au village et
construisent leurs grandes maisons, synonymes d'argent et de dur labeur, ces constructions
deviennent le critère d'évaluation des autres. Une fois que les delegati gagnent la
respectabilité de la communauté, l'ancien mécanisme de jugement (et de contrôle, pourquoi
pas) basé sur l'entretien de la gospodaria ou sur le travail dans la forêt se modifie. La
maison devient cette fois le baromètre communautaire principal pour mesurer l'application
au travail ailleurs et dans le village, la réussite économique, la débrouillardise, la
respectabilité, le dévouement, la réussite sociale de l'individu et de sa famille. Construire,
détruire et transformer, la maison sub-ordonne le mécanisme des relations sociales et
communautaires. En même temps s'installe une dynamique concurrentielle forte à
l'intérieur de ces relations. Le regard valorisant que les autres portent est proprtionnel aux
ajouts et au travail investis dans la maison.

En conclusion, la principale caractéristique du phénomène bâtisseur des années 1980 est


l'agrandissement à la verticale. Cette logique ne touche pas uniquement la maison
proprement dite, mais également les annexes qui, de plus en plus grandes, n'ont plus un
rôle connexe. Elles arrivent même à dépasser le bâtiment principal et à changer de fonction.
Elles ne servent plus uniquement de rangement du foin pour les bétails, mais pour l'usage
humain. Si on les utilise toutefois comme auparavant, cet usage est temporaire. On rajoute
même une ou deux chambres qui remplacent la cuisine d'été, en devenant finalement le lieu
permanent pour habiter, manger, dormir, de toute la famille. Une deuxième caractéristique

198
est l'augmentation du nombre de pièces qui arrivent au nombre de 10 ou 14 dans certains
cas.

Ces changements produits tant à la verticale qu'à l'horizontale rendent le village de Certeze
visible par tout le monde. Les statistiques de la mairie de Certeze confirment qu'en 1989,
60 % des maisons du village de Certeze sont des constructions modernes, et qu'un même
ménage possède aussi deux maisons. À présent, il reste encore quelques constructions des
années 1980 qui n'ont pas été transformées. Si on demande aux Certezeni d'en parler en les
contextualisant dans les années de leur apparition, ces maisons émergent comme une
preuve de la réussite des gens qui sont allés au rîtas. Leur exemple est rapidement extrapolé
à tout le village et au Pays d'Oas en entier comme preuve matérielle la plus incontestable
du changement de la vie des Oseni durant la période de Ceausescu.

Au-delà de l'émergence de la mobilité du travail qui permet aux Oseni de sortir et de voir,
la nouvelle maison du delegat arrive à s'imposer et à être adoptée au village de Certeze. Ce
n'est pas nécessairement à cause de nouveauté de la forme, mais plutôt grâce au message
que leurs premiers propriétaires transmettent à travers ces bâtiments. Un message
d'épanouissement et de réussite suite au départ ailleurs. Avoir une maison identique au
delegat signifie lui ressembler, c'est-à-dire être riche et honorable. Ambitieux et détenteurs
de sommes d'argent substantielles, familiarisés avec l'initiative personnelle et connaisseurs
du travail manuel, les Oseni se mettent à construire leurs propres maisons pour la famille,
puis pour les enfants, et plus tard pour investir simplement de l'argent.

Si, au début, une maison à un étage est suffisante pour que les autres la voient, à un
moment donné elle n'est plus une marque de distinction et de réussite car tout le monde en
a une. Les maisons en construction arrivent de plus en plus à se détacher de leurs modèles
initiaux et à prendre toutes sortes de formes convenant à une demande interne, à une mode
de la communauté. Il se produit une mutation au niveau du point de référence. L'exemple
n'est plus Y outsider, mais le voisin, un parent ou un villageois. Si au début, c'est le delegat,
au fur à mesure que le phénomène se généralise, les points de repère se diversifient, pour
aboutir à une concurrence interne très forte. Certeze se transforme en un immense chantier

199
de travail où tout le monde essaie de se maintenir dans la course. La fonction classique de
la maison, lieu pour habiter, pour manger, etc., est devancée par celle de baromètre de la
réussite économique et surtout sociale des villageois. La nouvelle maison est plus qu'un
bien, elle est le premier signal de la naissance d'un être nouveau, respecté et crédible à
l'intérieur de même qu'à l'extérieur du village.

Malgré leur visibilité et le changement manifeste par les nouvelles maisons, ils continuent à
garder dans la mémoire leur ancienne pauvreté. L'héritage de l'expérience de la précarité se
matérialise différemment d'une génération à l'autre, mais elle est bien importante car les
Oseni ne parlent pas d'eux mêmes et de leurs nouvelles maisons sans l'évoquer. Les récits
des gens âgés entre 60 et 80 ans s'appuient sur le vécu personnel. Ils sont très sensibles à la
différence de situation d'avec leur jeunesse. Jadis, les maisons étaient petites, « pas comme
aujourd'hui » :
Ma mère est restée seule avec huit enfants. Elle était très triste puisqu 'elle n 'avait ni salaire,
ni rien. Elle m'a envoyée à Ceteu, à Cehaia en Ukraine. Et ma mère m'a mis des œufs et une
poule dans un panier et j e suis partie à pied pour faire quelque argent. Je ne me suis rien
acheté. Tout ce que j'avais, j e l'ai apporté à ma mère pour avoir de quoi vivre. (Elle pleure.)
Moi, j e connais le bien et le mal ! On n 'avait pas d'argent ! Pauvre mère ! Et c 'est comme ça
qu'on a gagné de l'argent. Comme elles étaient pauvres les femmes à l'époque ! Aujourd'hui,
elles sont « Mesdames ! » Quoi.' ? Que de vêtements et que de nourriture ont-elles ! Et des
belles maisons » (Stara, 82 ans, Huta-Certze, 2004).

Ceux de la génération active de 30 à 50 ans ont vécu la même situation durant leur enfance.
Par contre, ils mettent toujours en évidence leur rôle dans l'amélioration de la situation
économique générale de la région. C'est la génération qui n'oublie jamais de montrer « ce
qu'ils ont réalisé» et ce qu'ils « sont devenus», et la maison arrive encore une fois à
Tavant-scène. Premiers actants du changement, ils gardent aussi la mémoire de
l'expérience de leurs parents comme justification que tout est bon pour ne pas revenir à
l'état ancien. Ce récit est transmis aux générations les plus jeunes. La seule solution est de
travailler, donc d'avoir de l'argent et de construire une maison. Les trois sont étroitement
liés. Ce n'est pas « le culte de l'argent », mais la sécurité que l'argent donne à long terme,
même si à court terme ils peuvent se débrouiller.

L'effondrement du communisme ne laisse pas indifférent cette région, jusqu'alors très


dynamique. La disparition des travaux saisonniers désorganise toute une économie de la

200
mobilité. Les Oseni et, surtout les Certezeni se retrouvent sans aucune source de revenu.
Propriétaires de grosses bâtisses nécessitant de lourdes dépenses, ils se retrouvent dans la
difficulté de gérer tout ce capital matériel accumulé durant les vingt dernières années. À
cette réalité locale se rajoute toute une expérience du rîtas qui a deux significations : d'une
part, les travaux saisonniers sont associés au moment de rupture d'avec la précarité de la
vie ancienne ; d'autre part, ils apprennent qu'en partant, ils gagnent vite et beaucoup plus
qu'en restant au village ou en travaillant pour l'Etat. Ainsi, le rîtas devient l'antichambre
de la migration à l'étranger. Dans un moment où tout semble s'arrêter, tous les Roumains
tournent les yeux vers l'Occident. À l'intérieur de ce virage, les Oseni et les Certezeni ont
une véritable surprise. Ils constatent que géographiquement, ils ne sont pas à la périphérie,
mais se situent parmi les plus proches de l'Occident, terre de richesse et d'une vie
meilleure. La solution est n'est pas difficile à deviner : ils choisissent de repartir...

201
2. LES DEUX VISAGES DE L'HABITER
DANS LA MOBILITÉ APRÈS 1989

1989 est en Roumanie Tannée de l'effondrement du système administratif entier qui


soutenait l'agriculture de type socialiste. Les C.A.P., les entreprises d'exploitations
forestières, et des pâturages disparaissent. Soudainement, ceux qui gagnent leur vie au
rîtas, se trouvent sans aucune source de revenu. La grande partie des entreprises locales fait
faillite, et le chômage augmente. Ce paysage économique sombre caractérise la Roumanie
entière du début des années 1990. Le regard des Roumains se tourne vers l'ouest, terre de
réussite et de bien-être.

Les Oseni, dont les gens de Certeze, sont parmi les plus rapides. Ils commencent à partir
partout dans le monde, en passant d'une mobilité de proximité à une autre, de plus en plus
éloignée. En suivant les trajectoires migratoires après 1989, nous allons nous intéresser au
rapport des Oseni à la nouvelle altérité occidentale. Est-ce que cette nouvelle expérience de
la mobilité maintient ou au contraire, transforme les pratiques et les représentations
relatives à l'espace déjà bien enracinées dans le local, durant la période du rîtas ?
Finalement, comment la nouvelle maison de type occidental qui émerge au Pays d'Oas à
partir de 1989 se positionne-t-elle par rapport à cette pluralité des lieux de la mobilité ?

2.1. Scoala-te, Franta ! Culca-te, Franta ! » (Réveille — toi, France !


Couche - toi, France !)

Scoala-te, Franta ! Culca-te, Franta ! » (Réveille - toi, France ! Couche - toi, France !) est
la devise utilisée par les Certezeni et par les habitants de Huta, pour parler du rythme très
alerte d'allers et retours entre le Pays d'Oas et l'Occident, après 1989. Malgré la référence
explicite à la France, le slogan fait allusion à l'habitant du Pays d'Oas qui « se couche » en
pensant au départ et qui se lève pour y partir et cela, sans tenir compte du pays visé
(Photographie No 1).

202
Juste après 1989, on retrouve les Oseni en ex-Yougoslavie, Serbie, Hongrie et en Ukraine
mais ces pays sont plutôt des lieux de transit que des destinations. Si l'arrêt est prolongé,
les gens du Pays d'Oas s'occupent, entre autres, de résidences de propriétaires déjà partis
en Occident et qui, à leur tour, reviennent chez eux et se font construire des maisons.
L'image de ces constructions « de type occidental » qu'ils regardent se rajoute à la
conviction qu'aller plus loin reste la meilleure solution au manque de travail et de liquidités
dans la société d'origine :
Moi, j'habitais tout seul dedans. Tout ce qu 'il fallait faire c 'était veiller sur la
maison...Ils m'ont même donné un fusil. Je ne savais pas l'utiliser, mais j e le tenais à
côté de moi. Ils avaient de grandes maisons, comme en Occident (Habitant de Calinesti
- O a s , 49 ans, 2001).

Ces pays représentent ainsi l'interface des pays occidentaux qui restent le but de la
migration des Oseni. Les cercles de destinations s'élargissent, en incorporant l'Autriche,
l'Allemagne, la Norvège, l'Irlande, la Belgique et la France. Suivent l'Italie, l'Angleterre et
plus récemment le Portugal. Quelques Oseni parviennent en Israël (surtout les Juifs de
Huta-Certeze ; à présent, il n'y a aucune famille juive dans la région, sauf une à Varna), aux
Etats-Unis, et même en Australie.

Le cycle d'absence et présence est structuré par le cycle liturgique centré par les trois fêtes
importantes de Tannée, Pâques, l'Assomption (15 août) et Noël, et rassemble au moins
trois saisons par année. La superposition du calendrier liturgique avec le calendrier civil
donne un rythme de vie régulier et stable aux Oseni, mais néanmoins très accéléré. La
mobilité des Oseni ressemble à une fuite permanente entre ici et là-bas. La mobilité des
habitants du Pays d'Oas est ponctuée de séjours brefs et répétitifs. Par exemple, pour
Tannée 1998, le Consulat français de Bucarest a délivré 55.575 visas d'entrée en France,
dont 1.271 visas de «long séjour» dont 0,1 ont été utilisés pour migrer en France
(Diminescu, Lagrave 2001 :31). En 2005, la situation ne change pas beaucoup car la
majorité des travailleurs en Occident revient régulièrement au Pays d'Oas où se trouvent
toujours leur résidence et leur famille. À partir de 1998, la saison du travail est aussi
rythmée par les contraintes législatives qui établissent les jours de travail à trois mois240.

240
À partir des années 2000, la migration en Occident se stabilise davantage par les visas de travail pour trois
mois avec la possibilité de renouvellement. Cette stabilisation se maintient à partir de 2002, lorsque les visas

203
Malgré cela, les dates de retour et de départ s'ajustent soit avec à la période des fêtes
religieuses importantes de Tannée, soit avec la période des déroulements des mariages. Par
exemple, le mois d'août, après l'Assomption, est la période des noces qui correspond en
fait aux congés d'été en Europe. Au-delà des contraintes législatives, les Oseni cherchent à
accommoder les exigences du travail externe avec les rythmes internes, traditionnels, tout
aussi importants.

Pendant les années 1990, la migration de travail des Oseni est importante, mais chaotique
(Diminescu, Lagrave 2001; Diminescu 2003). Elle s'oriente en fonction des réseaux,
formels ou informels241, créés par les gens déjà partis et en fonction de l'évolution de la
législation locale et occidentale242. Même s'ils sont présents partout en Europe, la
principale destination des Certezeni est la France et plus particulièrement, la capitale,
Paris243. Entre 1993 et 1998, ils sont attirés par des actions caritatives mises en place par le

sont abolis, les Roumains ayant la liberté de circuler sans contraintes dans l'espace Schengen. Pour plus de
détails, voir Anghel et Horvath 2009.
241
Une façon « légale » d'arriver en Occident est de se faire passer pour un touriste. Sous le prétexte d'aller
visiter l'Europe, les Oseni obtiennent des visas touristiques qui leur permettent d'arriver en France par
exemple, et d'y rester plus longtemps. En réalité, il y a une complicité entre les responsables des agences
touristiques et les acheteurs, mais cela a fonctionné assez bien non seulement dans le cas des Oseni, mais
aussi de tous les Roumains. Malgré l'existence de voies légales, il est assez difficile d'avoir un visa pour la
France. R. M. Lagrave explique cela par l'existence de deux réseaux d'immigration : l'un de surface,
accessible aux intellectuels, aux personnes d'affaires qui sont acceptées facilement ; un autre, souterrain
auquel les Oseni appartiennent et qui contient la population indésirable dans l'espace européen. L'ouverture
préférentielle des frontières déclenche inévitablement une réorientation de la deuxième catégorie vers les
voies moins légales d'arriver en Occident. La Roumanie prend aussi des mesures restrictives. L'ordonnance n.
65/28.08.1997, modifiée par la loi 216/98 entend contenir la circulation des personnes non désirées à
l'étranger, et décourager les candidats à la migration par les voies illégales (Diminescu et Lagrave 2001 : 31).
En dépit des contraintes externes et internes, le départ illégal des Oseni augmente. Le système
d'information de Schengen, en traitant les données relatives aux étrangers afin de signaler les personnes
indésirables sur l'espace Schengen n'est pas tendre. On nomme « indésirables » les personnes ayant commis
des actes de délinquance. « Ainsi, après plus de six années de migration intensive à l'étranger, la quasi-totalité
de la population d'Oas figure dans les fichiers des personnes indésirables dans l'espace européen»
(Diminescu, Lagrave 2001 : 31).
Il y a six trajets principaux des Oseni qui ont tous comme destination la France :
Ukraine - Pologne - Allemagne - France (le plus fréquent)
Hongrie - Tchéquie - Allemagne - France
Hongrie - Autriche - Allemagne - France
Hongrie - Autriche - Italie - France
Hongrie - Slovénie - Italie - France (rarement)
Bulgarie - Grèce - Italie - France (rarement) (Diminescu, Lagrave 2001 : 33). Ces donées reflètent la
situation de la mobilité des Oseni jusqu'à 1998. En 2004 et en 2005 j'ai constaté que l'Italie et la Belgique ont
monté dans la liste des destinations préférées, surtout pour les gens de Huta-Certeze. Quant aux Certezeni,
Paris continue de rester la destination privilégiée. Cette orientation se produit en 2002, avec l'entrée de la
Roumanie dans l'Union européenne. La descente des gens du Pays d'Oas vers les pays méditerranéens fait

204
gouvernement français afin d'amortir la crise du chômage pour les plus pauvres et pour les
sans abris244. Parmi ces mesures se trouve la vente de journaux qui représenta, durant ces
années, la principale ressource d'argent pour les gens de Certeze. Découverte par quelques
villageois partis en 1992, la vente des journaux se plie, au début sur la logique des travaux
saisonniers d'avant 1989: gagner vite et beaucoup. Une fois les avantages sociaux
(travailler en légalité, avoir des papiers, un logement assuré, etc.) et financiers acquis leur
assurant un revenu stable et substantiel, ces quelques individus commencent à faire venir
d'autres membres de la famille, de la parentèle et du village. Ils arrivent très vite à
monopoliser cette occupation245. La vente de journaux représente, selon les Oseni, l'origine
du boom architectural dans lequel Certeze plongera après 1989 :
Juste après la révolution, les Français leur donnaient 2000 Fr. p a r mois pour avoir de quoi
vivre. Plus tard, ils ont tout annulé. Mais c 'est d'ici que Certeze a rattrapé ses forces. Ils
connaissent très bien Paris. Là-bas ils sont les chefs. Ils savent n'importe quel travail. Au
début, ils sont partis à l'aide d'un guide et ils sont arrivés partout (Cozma Gheorghe, 56 ans,
Huta - Certeze, 2004).

Cette destination et cette occupation donneront naissance à une série de surnoms au village
et à ses habitants : « le petit Paris » ou « les journalistes français »246 et même le « petit
Texas ».

Contrairement à la période du travail saisonnier sous Ceausescu, après la révolution, ce


sont surtout les gens les plus pauvres du village qui sont partis. Ils voulaient être comme
les autres... Puis tout le monde est parti (Certeze, 2004). Le mépris envers les salariés et
envers le travail d'Etat, attitude enracinée depuis la période du rîtas se rajoute au manque
de toute forme de travail capable de leur apporter au moins le même revenu que celui des
travaux saisonniers. Le clivage entre les « sédentaires » et ceux qui partent s'accentue

donc partie d'un phénomène plus large qui caractérise le mouvement migratoire roumain après 2002 (Anghel,
Horvath 2009).
244
« Tous ces journaux entendent être une réponse au phénomène d'exclusion, en proposant une forme de
revenu aux personnes sans domicile, par les biais de la vente directe... Le dénominateur commun à cette
presse réside dans la manière de gérer l'ensemble du circuit du producteur au consommateur. Il s'agit
d'encadrer et d'identifier les vendeurs (pièce d'identité, contrat de v e n d e u r - colporteur, badge aux couleurs
du journal) ; ... l'horaire est laissé à la discrétion du vendeur, le statut social des vendeurs (personnes en
difficulté, SDF, migrants)» (Diminescu, Lagrave 2001 : 47).
245
Sur l'échantillon de 1000 personnes vendeurs roumains du journal l'Itinérant, 111 sont des Oseni, et 53 de
Maramures (Diminescu, Lagrave 2001 : 53-54).
246
Mirel Bran, « Certeze, le village des «journalistes français » de Roumanie », in Le Monde, 10 décembre
2002.

205
davantage. Les premiers sont dévalorisés et associés aux gens qui n'aiment pas travailler et
qui sont paresseux. Dans une région où le culte du travail de la force fait partie de l'identité
valorisante des habitants, l'accusation est bien grave. Les travailleurs au rîtas basent leur
jugement sur l'incapacité des salariés à se faire construire une maison, donc à être
respectable. La visibilité de l'écart entre le revenu des travailleurs dans les entreprises
d'Etat ou en carrières, des professeurs ou des médecins, et celui des travailleurs saisonniers
(matérialisé dans l'absence ou dans la possession d'une nouvelle maison moderne), rend les
Oseni conscients des avantages financiers tirés grâce au rîtas. Une fois apprise cette leçon
et confrontés à une économie locale et nationale en déclin, les Oseni partent pour
l'Occident. Ils pratiquent le même va-et-vient et s'orientent vers le travail physique. Ils
dorment n'importe où et n'importe comment. L'espace change mais pas la logique de base
de la mobilité du travail :
Ils ont été obligés : au défrichement ils ont été les meilleurs, aussi au creusage des
fossés. Au moment de la chute du régime, ils ont été les premiers à savoir s'orienter.
En deux, trois semaines, ils étaient déjà en Yougoslavie. Ils sont rentrés et puis sont
partis en Hongrie. Ils sont revenus pour partir en Allemagne, en Italie, en France, en
Amérique. Donc, ils se sont orientés automatiquement (Prof. Vasile Ardelean et Prof.
Pop Zamfir, Certeze, 2002).

Par contre, la vente de journaux ne cadre pas avec ce mouvement masculin et viril qui fait
appel à la force et à l'endurance physique. Même si les statistiques montrent que le nombre
d'hommes vendeurs de journaux est bien plus élevé que celui des femmes247, ce moment
représente une tache noire sur la réputation de la région entière. Étant donné que les
Certezeni sont ceux qui monopolisent cette occupation, ils sont jugés responsables du
déshonneur des autres :
J ' a i un cousin du même âge que moi, 21 ans. Ça fait plusieurs années qu'il est parti en France.
Une année il a vendu des journaux. Il disait : « Ils me donnent gratuitement des journaux pour
que j e puisse les vendre, et l'argent qui me revenait, m'appartenait. Pourtant, j ' a v a i s honte,
Moi, jeune homme en pleine force, rester ici, comme ça ! Si les autres Oseni m'avaient vu, ils
auraient dit : « Regardez-le, il peut rien faire ! » Alors, mon cousin est parti en Italie où il
travaille aux défrichements, au bois. Ça fait dix ans qu'il travaille avec le même patron. Avec
l'argent gagné, il s'est déjà fait construire une maison comme en Occident, à deux étages
(Catalin Barnisca, 26 ans, Bixad, 2002).

247
Jeunes, ces vendeurs roumains sont en majorité des hommes (68%), dont 57% sont mariés. 32% sont des
femmes, dont 87% mariées, 1,2% divorcées, 8,7% célibataires. La moyenne d'âgeest de 33 ans pour les
femmes comme pour les hommes (Diminescu, Lagrave 2001 : 54).

206
Le mépris envers les Certezeni vient premièrement de la nature ambiguë de ce « travail ».
Souvent, les gens donnent de l'argent sans prendre le journal, ce qui ressemble plutôt à de
la mendicité (Diminescu, Lagrave 2001 : 56 - 57). En plus, la vente des journaux est créée
pour les gens de la basse société française et pour les exclus de la société. Les bases de ce
travail viennent complètement en contradiction avec tout le concept de labeur fort et
honorable qui soutient la personnalité masculine et qui représente la principale source d'un
statut social et symbolique valorisant pour un homme à l'intérieur de la communauté
d'origine. Contrairement au rîtas, la vente de journaux n'est pas « un vrai travail » car il ne
respecte pas la règle de l'échange : la quantité de l'argent ne correspond pas à un effort
semblable, aussi significatif. Conscients du manque d'honorabilité de ce travail, les
Certezeni n'en parlent pas beaucoup, en insistant par contre sur la période du rîtas, très
valorisante, ou sur la période d'après la vente des journaux.

2.2. Ségrégation spatiale et homogénéité occupationnelle

La médiatisation négative de la vente des journaux occulte d'autres aspects de la migration


des Oseni à l'étranger et qui sont essentiels à la compréhension de l'orientation des Oseni
vers la construction de la maison. Non seulement une source d'argent, l'Occident
représente pour les gens du Pays d'Oas une source de savoir-faire. À part la vente des
journaux, la majorité des hommes choisissent de travailler dans le domaine de la
construction ou de la foresterie. Ils commencent à perfectionner tout un savoir faire déjà
acquis informellement dans la région d'origine et deviennent charpentiers, menuisiers,
installateurs, plombiers, électriciens ou gaziers. (La grande majorité connaît le travail du
bois, donc ils font des meubles, de la menuiserie, etc.). Bref, ils couvrent l'ensemble des
métiers liés aux constructions et à l'aménagement domestique.

Au début des années 1990, mon hôte travaille en Autriche et en Allemagne, pendant
plusieurs années. Avant de partir, il est serruier - mécanicien. Il n'est pas un professionnel
en construction, mais il connaît le métier qu'il a volé à ses parents et aux amis du village.
Parti à l'aide d'un cousin de Certeze, il perfectionne ses compétences en Allemagne et en
Autriche où il apprend à monter des maisons préfabriquées, à monter des murs, à faire des

207
aménagements intérieurs, à mettre de la faïence et du grès. Le travail en Occident a été pour
lui une deuxième école. Il a appris à travailler avec des nouveaux matériaux et avec des
nouveaux outils qu'il ne connaissait pas (Photographie No 2). Avec l'argent gagné, il est
retourné à Huta où il a construit ce qu'il appelle annexa, une deuxième maison à un étage
qui se prolonge avec les annexes pour le foin et pour les animaux domestiques
(Photographie No 3). Lors de notre terrain, il continue à travailler dans la région. Il fabrique
et installe des clôtures en fer forgé, et il met de la faïence et du grès. Il est un maître très
apprécié, connu tant à Huta Certeze qu'à Certeze. Il n'est jamais reparti (Photographie No
4).

En général, l'orientation vers ce domaine est liée à la possibilité de se faire embaucher sans
être un professionnel. Le profil du travail permet l'apprentissage sur place du métier et ne
demande pas nécessairement la connaissance de la langue. Les gens du Pays d'Oas sont
avantagés par la possession d'un bagage minimal de savoir-faire. Sans avoir suivi une école
de métiers, la grande majorité des hommes fait leur apprentissage de père en fils. La
transmission est conditionnée aussi par le fait que, dans le milieu rural, la construction de la
maison est individuelle et familiale et non pas institutionnelle ou professionnelle. À toute
cette tradition roumaine se rajoute le profil bâtisseur de la région déjà mis en place lors
de la période du rîtas (par Tapprochement des occupations du domaine des constructions).
L'ensemble des connaissances acquises dans le domaine forestier, de l'exploitation et du
travail des matériaux de construction est exploité ailleurs. Dans le but de rester ensemble et
surtout, de maximiser le travail et les revenus, les tâches sont soigneusement partagées.
Tandis que le père est soudeur-monteur, le fils installe les panneaux en gypse ou il met de
la faïence. Le frère monte les parquets, les portes et les fenêtres, etc. Cette stratégie
familiale et communautaire au travail et à la mobilité permet d'accumuler de l'argent au
sein du groupe familial ou d'amis.

L'ensemble de l'ethnographie roumaine insiste sur la superposition de deux concepts, famille et maison.
Ceux qui les développent le plus sont Paul H. Stahl et Vintila Mihailescu. Paul Stahl fait avec une théorisation
du concept local de gospodaria à l'intérieur d'un cadre plus ample, celui de l'ethnologie balkanique qui
permet de voir que cette structure matérielle et sociale n'est pas spécifique à l'espace roumain (voir
notamment Paul H. Stahl 1991 : 1667-1692). Les analyses de Vintila Mihailescu sur la gospodaria soulignent
la même sémantique plurielle de la maison. Elles passent cette fois par les théories anglosaxonnes de
householding qui font de la maison une structure active, essentiellement sociale et économique (voir Vintila
Mihailescu, « Householding and rural development », manuscrit).

208
Il y a certains cas où les entreprises occidentales paient des cours de perfectionnement afin
que les Oseni obtiennent le statut de travailleur qualifié. Parfois, les gens eux-mêmes
suivent des cours de spécialisation. Mais, dans la majorité des cas, ils améliorent leur
savoir-faire à l'intérieur du réseau de parenté ou d'amis, en regardant et en imitant. Les plus
anciens au travail montrent aux nouveaux arrivants comment utiliser les nouveaux
matériaux, les outillages et quelles sont les exigences occidentales (Photographie No 5).

Il y a bien des cas où des Oseni plus expérimentés qui cherchent des projets plus
importants, telle la construction d'un bâtiment entier afin de faire venir des parents ou des
gens du village qui travailleront pour lui. Il est appelé « patron ». Petre a Clarii (Petre de
Clara) a trois fils dont deux travaillent avec lui en Belgique, pour vm patron (« un patron »)
de Certeze qui, à son tour, travaille pour une entreprise belge. Il a appris le métier de son
père et lui, à son tour, Ta transmis à ses enfants. Avant 1989, il participe au ritas ce qui lui
permet de construire, en 1972, une maison type bloc pour sa famille. Il travaille aussi à
U.N.I.O. Satu Mare. Après la chute du régime de Ceausescu, il part en France où il travaille
dans les constructions. Depuis 2001, il fait le va-et-vient entre la Belgique et le Pays
d'Oas 249 . Dans la gospodaria, il a aussi deux ateliers de menuiserie où, lors de ses courts
séjours à la maison, il fabrique des portes, des fenêtres, des meubles, « tout ce qu'il faut
pour une maison ». Les commandes les plus nombreuses proviennent de Certeze et ensuite,
de Huta et de Moiseni :
Mon mari a deux ateliers. Il a des machines. Tous savent un métier, portes,
fenêtres...Les plus jeunes aussi. Il a fini l'école de plombier et de gazier. Tous ont des
qualifications. Tous trois ont appris la menuiserie. Mon neveu sait déjà tailler à la
machine. Ils ont ce talent, ils aiment le faire ! Puis, la table, les meubles, c 'est mon
mari qui les avait fabriqués. Maintenant il est en Belgique. Le patron pour lequel il
travaille a toute sorte d'outillages (Maria lu Petri à Clarii, 51 ans, Huta Certeze).

De ses trois garçons, le cadet est policier. Les deux autres sont qualifiés en construction.
L'aîné, Mihai, se spécialise en plomberie et comme gazier à Luna, à l'école des métiers. En
plus de cette spécialisation, il connaît de son père la menuiserie et la sculpture du bois. À
part Petrica qui est policier, les deux autres sont en Belgique où ils travaillent aux côtés de

249
Lors de notre visite, il était parti en Belgique depuis trois mois. Dans deux semaines, il devait revenir pour
y rester deux mois.

209
leur père en construction et en menuiserie. En Oas, chacun des enfants a une maison à deux
étages, « à la mode », mais sans mansarde. Donc, ils ont des projets d'amélioration car « il
faut être comme tout le monde ».

Le frère de Petre de Clara a lui aussi suivi l'école professionnelle, spécialisation


menuiserie. Tout comme son frère, il a travaillé à TUNIO pour qu'après 1989, il puisse
partir en Autriche et travailler en construction. Actuellement il travaille en Belgique, à côte
de son frère. De tous les membres de la famille, il est le seul à se perfectionner davantage
en suivant des cours en menuiserie, en Occident. Mais, à la base, il apprend le métier de
menuisier dans l'atelier de son frère, Petre. Son épouse est au service de la femme du
patron. Ils ont eux aussi trois enfants, dont l'aîné (17 ans) veut rester en Belgique.
Toutefois, qu'est-ce qui pousse Petre et ses fils à partir alors que Petre a deux ateliers de
menuiserie et, dans la gospodaria, des animaux et des terres à cultiver ?

Dans la majorité des cas, ces entreprises familiales ne sont pas rentables, et les revenus
suffisent à peine pour payer l'électricité, les impôts ou pour acheter les matériaux et les
outils nécessaires. L'argent que Petre reçoit pour une commande ne couvre pas toutes les
dépenses nécessaires à sa réalisation. À cette situation s'ajoute le devoir des parents de
prendre soin des enfants. Dans la logique traditionnelle, Petre trebuie sa puna copiii puna
la casa lor (traduction mot-à-mot, « mettre les enfants à leur maison »), c'est-à-dire leur
assurer la base matérielle nécessaire pour loger, manger et vivre. Ces besoins sont comblés
par la construction de la maison. Le devoir du parent est de s'assurer aussi que l'enfant ait
un bon travail et donc, une source de revenu stable et substantielle. Il doit aussi s'assurer
que l'enfant soit bien encadré socialement, ce qui implique son mariage et qu'il fonde une
famille. Or, la fondation d'une famille est synonyme de fondation d'une maison. Autrement
dit, l'ensemble des devoirs parentaux se concentre dans la construction d'une maison.

Cette exigence locale ne peut pas être remplie uniquement par le revenu assuré par les
ateliers ou par un travail étatique. De plus, pour le même travail, Petre obtient en Belgique
trois, quatre fois plus d'argent. Précisons aussi que l'exemple de Petre est assez
exceptionnel. La majorité des familles de Huta et de Certeze ne possède pas de petites

210
entreprises familiales, leurs ressources financières sont bien faibles. La solution est de (re)
partir ailleurs. Ainsi, la maison est une cause essentielle de départ. Dans le cas des
Certezeni se rajoute aussi la possession des bâtiments construits dans la années 1980 qui
exigent des frais d'impôt, d'entretien, de finition ou tout simplement des coûts élevés
d'électricité. Sans aucune source de revenu suite à la chute de tout un système économique
qui les soutenait, les Certezeni doivent trouver des moyens pour gérer leur maison avec les
dépenses qu'elle implique.

Malgré l'augmentation du nombre de professionnels en construction, la majorité des Oseni


reste des apprentis informels. Leurs habilités couvrent tous les domaines de la construction.
Cette spécialisation plurielle leur permet de « changer » de spécialisation en fonction de la
nature des projets qu'ils trouvent à l'étranger. Ces travailleurs caméléons arrivent toujours à
se débrouiller, et plus que ça, à se perfectionner dans toutes les branches du champ de la
construction (Photographie No 6). Ailleurs, tout tourne autour du domaine de la
construction et de l'utilisation de l'espace habité. En rentrant au Pays d'Oas, ils refont ce
qu'ils ont vu ailleurs. Ainsi, le récit du départ et du retour, de même que le séjour ailleurs
sont marqués par une présente permanente : la maison, que ce soit la maison de l'autre ou la
sienne.

Si au début les hommes partent en masse, les femmes commencent aussi être intégrées au
mouvement migratoire et surtout à la vente des journaux. On les retrouve à l'entrée des
grands magasins, des entrées du métro. Elles ont leur place, auxquelles elles reviennent
chaque jour (Diminescu, Lagrave 2001). Leur position discursive et pratique par rapport à
cet épisode est toutefois différente de celle des hommes. Contrairement à ces derniers qui
évitent d'en parler, les femmes sont plus ouvertes et plus bavardes. Marica de Certeze se
rappelle :
Je suis allée à Paris quelques mois. Je vendais des journaux. Ils nous appelaient « des
journaliers ». A Paris c 'est très beau. Il y a des petites rues ou il y a des fleurs aux fenêtres.
C 'est très propre et très beau. Les maisons ne sont pas aussi grandes que chez nous, mais elles
sont très belles et très bien soignées. Que de plaisir de te promener à Paris ! Nous habitons des
grands dortoirs. Pour arriver là où on vendait les journaux, il fallait prendre le train. On
voyageait beaucoup. Les gens étaient très gentils avec nous, même lorsqu 'on faisait des bêtises.
Une fois, j e me rappelle, nous avions cueilli les fleurs d'un parc pour les vendre. La police nous
a vu et ils nous ont demandé de partir. Ils ne nous ont rien fait. Une autre fois, moi et plusieurs
femmes nous sommes allées loin, dans une forêt, hors de Paris, pour trouver des fleurs

211
sauvages. Les Parisiens aiment beaucoup les fleurs sauvages. La police nous a suivies. Ils nous
ont couru après. Nous avons dit que nous avions cueilli les fleurs pour nous. Ils nous ont laissé
tranquilles. Mais la majorité de l'argent venait des journaux. Nous étions plusieurs femmes de
Certeze et d'autres villages. Je n'étais pas seule. Parfois je restais une journée entière, parfois
quelques heures, sous la pluie, sous la neige. Ce n 'était pas facile. Mais c 'était notre seule
source d'argent (Marica, 52 ans, Certeze, 2005).

Elles sont plus à Taise car le code de l'honneur se définit autrement pour elles.
L'honorabilité au féminin n'a pas de rapport avec la force ou l'attitude active. La position
passive de la vente des journaux est plus proche du travail « au féminin ». Malgré le statut
dégradant qui continue à être associé à la mendicité, la mémoire de ce moment est moins
égocentrique et les récits se focalisent plus sur le milieu environnant.

Après la vente des journaux, les femmes s'orientent de plus en plus vers les travaux de
ménage, soit dans la famille du patron pour qui le mari travaille, soit dans d'autres familles.
Elles ont accès à des appareils ménagers performants, à une organisation et à des usages de
l'espace domestique sensiblement différents de celles du lieu d'origine. Souvent, les
sommes en argent gagnées par les femmes dépassent celles des hommes. De plus, la nature
du travail les oblige à apprendre la langue, à connaître et à s'approprier le savoir-faire
spécifique au milieu domestique. Contrairement aux hommes, les expériences de l'intimité
des foyers domestiques occidentaux leur permettent de mieux connaître l'Autre. Tandis que
les travaux des hommes touchent la fondation de la maison, les femmes ont accès à
l'intimité de l'aménagement et de l'utilisation de l'espace, aspects que nous allons
développer un peu plus loin.

Loin de représenter une rupture, le retour est une continuité et une mise en pratique de toute
une expérience vécue ailleurs. Entre ici et là-bas, il y a une relation de complicité, les deux
étant les pièces du même mécanisme : l'Occident est source de financement et cadre de
perfectionnement d'un savoir-faire. Les deux rapprochent davantage la population locale
d'un exclusivisme occupationnel qui vise le domaine de la construction. Ainsi, le Pays
d'Oas devient le lieu de mise en application et d'expérimentation des nouveaux acquis. La
maison occupe la place privilégiée car elle absorbe toutes les liquidités venues d'ailleurs,
toute la force du travail et les énergies, en fournissant en échange les ressources
symboliques et identitaires nécessaires au propriétaire pour redéfinir sa place dans la

212
communauté. Malgré sa nature « transitionnelle » (Rémy 1999:328), l'expérience de la
mobilité a une valeur puisqu'elle permet aux Oseni de se construire une compétence en
construction et en finition des bâtiments privés.

2.3. La face cachée de Tailleurs. Habiter dans la précarité

Individuellement, puis en groupe, ils franchissent les frontières de l'Autriche et la France


souvent à pieds, à l'aide de guides, eux aussi Roumains. Les histoires de voyage vont du
drame à la comédie. Contrairement aux récits du rîtas où les gens parlent d'un sentiment de
forte sécurité grâce à la fois au delegat puis au caractère légal et organisé du travail
saisonnier, les récits des « voyages » à l'étranger sont dominés par le sentiment
d'insécurité, par la vulnérabilité et par l'imprévu. Passage physique et géographique
clandestin des frontières, ruse avec la frontière virtuelle des ordinateurs par le jeu des noms
de famille ou par les mariages clandestins, tout cela fait partie des stratagèmes d'évitement
de contrôle des frontières afin d'arriver en Occident (Diminescu, Lagrave 2001 : 36 - 38).
L'une de ces histoires m'a été racontée par Ianos, mon hôte :
On marchait à travers le bois pour que les autorités autrichiennes ne nous trouvent pas. Il y
avait une fois un groupe de Certezeni qui se sont arrêtés dans le bois pour se reposer. Ils ont
construit une sorte de chaumière en branches, mais cette chaumière avait toujours deux
« portes ».
Pourquoi ?
(Il rit et s'amuse) Quand les gendarmes arrivaient, ils couraient p a r la porte de derrière. Mais
derrière la chaumière il y avait un lac et tous les Oseni entraient là-bas. Les gendarmes
restaient au bord du lac et attendaient qu'ils sortent. C'était l'automne, il faisait froid et ils
gelaient. Mais ils ne sortaient pas. Les gendarmes leur demandaient de sortir, souvent ils
s'amusaient. Mais, à un moment donné, ils les laissaient en paix. Ils partaient (Ianos Simon,
Huta-Certeze, 2005).

Ces récits témoignent d'une relation particulière entre l'individu et l'espace. Au-delà du
côté métaphorique de l'histoire (le déploiement narratif nous donnait l'impression
d'assister à la fois à une expérience personnelle, celle du conteur, et à une expérience plus
générale et presque mythique), nous découvrons un topos à l'envers : la forêt, espace
dangereux, sauvage, de fuite et de perte ; les lacs, espace humide et de refuge ; il s'agit d'un
espace de chasse et de déplacement permanent, de fuite et d'instabilité. À l'intérieur de ce
topos, l'habitat lui-même se trouve sous le signe du passage et du provisoire. Aucun
attachement en vue. L'espace de transit est une succession de « non-lieux » (Auge

213
1992 :48) qui s'opposent à toute idée de localisation dans le temps et dans l'espace.
Installations provisoires, les chaumières ne ressemblent pas à celles des temps de rîtas.
Elles sont conçues pour permettre « la circulation accélérée des personnes » (idem : 48),
circulation qui, dans le cas des Oseni prend la forme de ruse (de Certeau 1980) en fonction
des contraintes globales de la nouvelle société qu'ils parcourent. Ils tissent leurs propres
réseaux à travers un « bricolage quotidien » (Auge 1992 .* 53) instantané de l'espace qui
devient le cadre de construction de toute une « culture de la mobilité », rendue possible par
la présence sur place des membres « d'un réseau soudé p a r le partage d'une identité (...).
Dans les lieux de passage s'articulent des relations de proximité et des relations à
distance » (Rémy 1999 : 329).

Le profil du logement à l'étranger change en fonction de la configuration des groupes qui


arrivent, en fonction même de la législation et du statut de l'immigrant à l'étranger. Au
début des années 1990, les migrants privilégient les squats, maisons en ruine qui ne sont
plus habitées. Les gares de bus ou de train, les ponts ou les bois, bref les « non-lieux »
(Auge 1992) se reconvertissent en lieux de cache-cache, espaces où on peut habiter et à la
fois s'évader :
Pour eux, cela n'a aucune importance s'ils vont en France et volent ou dorment
n'importe où, dans des gares, dans les squats. Ils font n'importe quoi pour avoir...
(Ileana, 67 ans, Certeze, 2005).

Afin de mieux se débrouiller tout en suivant la logique d'entraide, les Oseni voyagent,
agissent, se logent surtout en groupes compacts. Cela provoque d'une part une hausse des
infractions envers la société d'accueil, et d'autre part la mise en place d'une forte
concurrence à l'intérieur du groupe, débouchant souvent en vraies hiérarchies de pouvoir et
d'autorité :
Lorsque tu vas là-bas, tu es comme dans une armée : les nouveaux arrivants sont des
soldats. Les anciens sont déjà des colonels ou des lieutenants dans la hiérarchie. Mon
frère, parti depuis trois ans, était au niveau de lieutenant. Afin de te maintenir ou de
monter dans la hiérarchie, il faut faire des choses folles. Par exemple, mon frère a fait
un pari contre une bière qu'il sautera d'un pont haut de je ne sais pas combien de
mètres. Dans l'eau se voient des rochers. Et cela seulement pour gagner un pari. Je lui
ai demandé : « Pourquoi tu as sauté ? ! » « Pour que le reste du monde puisse
dire : « Lui, il est capable de tout, n 'entre pas en compétition avec lui ! ! ! Laisse-le
tranquille ! » Maintenant, ça fait longtemps que je ne parle plus à mon frère. Il s'est
réfugié dans une région où il est tout seul » (C. B., 33 ans, Certeze, 2004).

214
L'usage des réseaux de sociabilité villageois favorise l'exportation des comportements et
de conduites réglementent le fonctionnement de la société d'origine250. Cependant, cette
transposition n'est pas passive car l'expérience de la mobilité et du passage a pour effet de
minimaliser ou amplifier, en territoire d'accueil, certaines pratiques du pays d'origine
(Meintel et Le Gall 1995). Au-delà de l'héroïsme du récit, le comportement concurrentiel
chez les Oseni en France est le résultat de l'augmentation de l'importance d'une
organisation sociale locale, réglementée par l'honneur. Cette augmentation est déclenchée
par l'instabilité spécifique aux non-lieux qui, faute d'une structuration spatiale, temporelle
et sociale stable, génère la mise en place de structures hiérarchiques et de différenciation
sociales assez radicales, phénomène présent d'ailleurs dans toute population d'immigrés
(Sayad 1991 : 70). Dans le cas des gens du Pays d'Oas s'ajoute l'héritage de la culture de
l'honneur qui, malgré sa diminution dans la société d'origine, connaît une revalorisation
dans la société d'accueil ou dans les lieux de transit.

Durant la période de la vente des journaux, la situation change en raison du nombre


croissant des nouveaux arrivants et du caractère organisé et réglementé du séjour dans le
pays d'accueil. Ayant à leur disposition la possibilité d'habiter des grands dortoirs, les
Oseni se regroupent en fonction du village ou de la région et du sexe. Ana Cozma,
originaire de Certeze (âgée de 62 ans) s'est mariée à Huta. Elle a deux filles. Au début des
années 1990, elle va à Paris où elle vend des journaux :
Le journal était comme un livre. Aujourd'hui aussi il y a des femmes, des enfants, des hommes
qui vendent, mais personne ne les achète plus. On habitait un dortoir où il y avait de
l'électricité et aussi une salle de bain. On y logeait 60 personnes. Toute cette région : de Huta,
Certeze et Moiseni. Dans un autre dortoir il y avait Bixad et Târsolt. Ils nous ont séparé en
catégories. Chaque femme faisait le ménage. On achetait ensemble des « produits », c 'est
comme ça que nous appelions les choses pour laver» (Ana Cozma, 62 ans, Huta-Certeze,
2004).

En se rappelant de la manière dont elle était logée, Ana s'amuse et en même temps héroïse
le moment, attitude spécifique d'ailleurs de tous les gens qui ont vécu l'expérience de la
mobilité (Pinson 1999 : 80). La cohabitation impose une solidarité interne entre les

50
Les sociologues de l'école de Chicago mentionnaient déjà au début du XXe siècle que l'immigration ne se
réduit pas à un mouvement spatial, mais aussi à une importation culturelle. Même si matériellement, il quitte
son pays à main nue, l'immigrant prend avec lui toute une culture qu'il essaie ensuite d'intégrer et de faire
revivre dans le pays d'accueil (Thomas, Znaniecki 1984 [1918-1920]). Plus tard, Sayad soulignera la même
chose relative à la migration maghrébine en France (2006).

215
femmes, accentuée par le caractère ethnocentrique du groupe. Dormir, loger, manger, faire
le ménage ensemble préserve une solidarité très forte et, implicitement, conduit au transfert
et à la territorialisation, que ce soit temporaire, d'une culture d'origine. À l'espace de
transit correspond aussi une culture de transit (Appadurai 1991 : 32) qui continue à être
rattachée à la fois dans l'espace d'accueil et dans l'espace d'origine :
Je suis restée en France un an et deux mois. C'était bien. Ma fille aînée était mariée. La cadette
non. Lorsque je suis partie de Roumanie, je n'ai pas pleuré. J'ai pleuré quand je suis rentrée.
C'était bien là-bas...C'était bien en quelque sorte, sauf que ma famille me manquait...En
France, les rues, les parcs, tout, tout est très bien rangé et soigné. Beaucoup de
végétation...(Ana Cozma, 62 ans, Huta-Certeze, 2004).

Malgré les conditions minables de logement, le vécu de la migration ne laisse pas de traces
négatives car ce n'est pas quelque chose de forcé, mais de pleinement assumé. L'ailleurs
n'est pas un lieu d'arrêt, mais de passage, un non-lieu qui ne demande pas
d'investissements matériels et affectifs considérables. La difficulté de vivre ailleurs vient
d'autre part, de Téloignement du lieu d'origine, du village et surtout de la famille. Malgré
les difficultés liées à Téloignement, le retour est ambigu. D'une part, il génère de la
tristesse, car les conditions de travail en France sont considérées, surtout par les femmes,
comme moins difficiles qu'au village. D'autre part, le retour est « forcé » par la pression de
la famille qui pèse sur les épaules de la femme qui est, avant tout, épouse, mère et maîtresse
de ménage. Malgré son éloignement physique, la femme du Pays d'Oas porte encore les
responsabilités liées au fonctionnement du foyer telles que le mariage des filles (Tune des
filles d'Ana était proche de l'âge de mariage), le bon déroulement de la gospodaria, les
responsabilités envers les parents âgés, envers le mari :
Parfois je pleurais... A la maison j'avais une fille à l'âge du mariage, il y avait ma
mère, mon mari, toute ma famille, une vache, un cochon. Tous me disaient : « Maman,
viens à la maison ! » Tous les matins. Il a fallu que je parte (Ana Cozma, 62 ans, Huta-
Certeze, 2004).

Quant au contact avec la société d'accueil, il est distant et pas du tout intimiste. Cependant
Diminescu et Lagrave (2001) identifient une exception. Les retraités qui, sensibilisés à la
situation des femmes Oseni, favorisent une relation construite sur la sympathie et sur le
devoir caritatif. La rencontre des deux catégories sociales, vendeurs des journaux de rue et
retraités français vient d'un besoin réciproque d'annihiler deux solitudes. En échange des
produits, de médicaments, d'argent, les Oseni racontent leurs histoires, partagent avec

216
l'autre leur propre monde et surtout la douleur de Téloignement de la maison. Le récit
d'Ana vient de confirmer ce rapprochement des solitudes identifié en France par Diminescu
et Lagrave (2001):
Les gens sont biens gentils, là où je vendais le journal. II y avait certaines dames qui me
demandaient d'où je venais, de quelle partie de la Roumanie. Si j'étais malade, elles allaient à
la pharmacie et achetaient des médicaments (Ana Cozma, 62 ans, Huta-Certeze, 2004).

À part cet exemple, la « Dame » ou tout simplement le « Français » s'évanouissent dans la


masse, en restant un être abstrait. Ils n'ont pas de nom ou de traits précis. Les récits ne
donnent jamais de détails car il n'y en a pas. De même que le rapport au lieu étranger, le
contact humain reste éloigné et provisoire. Il ne s'agit pas vraiment d'un échange capable
de produire des modifications profondes et à long terme des deux côtés.

Le rapport avec l'autre n'est pas stable. Il change au fil du temps. Dans les années 2000, le
rapprochement à l'autre devient plus étroit par l'orientation de la majorité de femmes du
Pays d'Oas et de Certeze vers les travaux domestiques. Elles font le ménage, dans la
maison du patron de leur époux. Si la maison du patron le permet, elles habitent sur place,
ce qui permet d'économiser de l'argent mais aussi de se rapprocher davantage de l'autre.
Dans ces deux cas, l'étranger devient un ami. Il a un prénom qui induit un rapport d'égalité.
La relation éloignée, caritative fait place à l'échange, la femme étant payée pour des
services précis. La cousine de mon hôtesse qui habite à Certeze travaille en Italie comme
femme de ménage, dans la maison en construction du patron de son époux. L'été 2005, ils
sont revenus au village pour deux semaines. Sa situation est privilégiée car, contrairement à
la majorité des Certezeni qui partagent des appartements loués, elle et son époux habitent
une partie de la maison du patron. Ils ont une entrée privée, deux chambres, une cuisine et
une salle de bain. Ils ne paient pas de loyer car le patron est l'ami de mon mari et moi j e
m'entends très bien avec sa femme. Nous sommes des amis. Ils sont venus deux fois chez
nous, en vacances. Ils ont beaucoup aimé (Huta-Certeze, 2005).

Le rapprochement est engendré aussi par l'arrivée de nouvelles générations. Floarea de


Certeze travaille en France depuis trois ans. Elle a 32 ans. Elle est femme de ménage à
Paris et prend soin de deux enfants de la famille pour laquelle elle travaille. Dans ses récits,
les appellatifs qui définissent l'autre tels « les Dames » ou « les Français », fréquents dans

217
le langage de la première génération migratoire, laisse place aux noms et aux prénoms
précis. Lorsqu'elle parle de son employeur, elle utilise toujours son prénom, Olivia.

Alors que le logement de l'immigrante est un cadre de préservation et de reproduction des


habitudes du pays d'origine (dans la plus part des situations, les femmes accompagnent leur
mari), l'espace de l'immigrant masculin sort de la norme. Les photographiess des migrants
du Pays d'Oas au début des années 1990 donnent une bonne image sur les conditions de
logement et sur la signification des lieux d'habitation à l'étranger. Il est minimaliste,
dépourvu de meubles et d'objets. Il est un non-lieu (Auge 2002), un espace non réglementé
socialement et symboliquement. Le manque d'objets communique du caractère temporaire
du rapport entre l'individu et l'espace (Photographie No 7). Souvent, le lieu d'habitation se
confond avec le lieu de travail. Lors de son séjour en Autriche, Ianos, mon hôte et les autres
compagnons, tous des hommes originaires du village de Huta et Certeze habitent le sous-
sol de la maison qu'ils font construire. La chambre est un lieu à la fois pour dormir et pour
travailler, lieu de dépôt pour les outils de travail. Cela permet d'éviter les dépenses liées au
logement et d'accélérer le travail (Photographie No 8).

Dans l'esprit de l'économie, la location d'un appartement est au début inconcevable. La


maison est toujours associée à la propriété. Investir dans un logement qui n'est pas à soi est
synonyme de gaspillage. Cette logique de la dépense minime dépend du projet de retour
associé aux investissements dans des biens stables251, dont la maison. De plus, ce projet
s'intègre à une culture domestique rurale, étrangère à des concepts de location ou même de
sous-location. Synonyme de propriété et d'usage exclusivement familial et générationnel, la
maison n'a aucun rapport avec la logique entrepreneuriale.

La perception du logement à l'étranger change au fil des années. Avec le renouvellement


générationnel et la familiarisation avec la société capitaliste, les Oseni optent de plus en
plus pour la location d'appartements. Même dans ces conditions, la minimalisation des
coûts de logement reste une priorité. Les familles de la même parentèle ou du même village

2
' Le concept économique de « bien stable » fait référence à l'ensemble des biens durables et stables, qui sont
immobilisés tels la maison. Il s'oppose au concept de « mobile » qui permet la circulation des fonds
monétaires (http://referat.clopotel.ro/Bunuri_mobile_si_bunuri_imobile-12326.html).

218
se regroupent et partagent les dépenses. Ainsi, le logement de l'immigrant est minimaliste
et précaire, chaque pièce étant habitée par une famille tandis que les dépendances, la
cuisine et la salle de bain, sont utilisées en commun. Loger ensemble signifie aussi
préserver des pratiques et des comportements spécifiques au village.

L'habitation de proximité et en commun permet la surveillance de l'autre. Ce n'est pas par


hasard qu'au Pays d'Oas on sait tout ce qui se passe ailleurs. Le vivre ensemble au
quotidien permet à la communauté d'origine d'entretenir, par le biais des réseaux de
sociabilité et d'allers-retours, un contrôle constant qui transgresse les frontières
géographiques et étatiques. Le bouche à oreille, les rumeurs ne restent pas en France ou en
Autriche, mais arrivent au village en attirant le jugement de tout le monde. La pire des
choses est de faire l'objet de reproches de la part du prêtre, à l'église, durant la messe. Je
me rappelle mon premier dimanche à l'église de Huta Certeze lorsque, après la messe, le
prêtre a critiqué avec virulence un jeune couple à peine arrivé de la France et qui ne s'était
pas présenté devant lui pour le « rapport » ou, en langage liturgique, pour la confession.
Le prêtre a menacé de ne pas les marier dans son église. La réticence des jeunes à se
présenter à l'église a été rapidement expliqué par les villageois par certains problèmes
qu'ils auraient eus à l'étranger et dont ils avaient honte de témoigner. Cette honte était liée
à la certitude que le prêtre était déjà au courant du comportement fautif du couple. À la fin
de la messe, le jugement de toute la communauté a été si âpre, que le lendemain le couple
accompagné de leurs parents s'est présenté au prêtre :
Aujourd'hui, si une famille part à l'étranger et y reste trois mois, lors de son retour
elle est obligée d'aller en audience pour dire au prêtre où est-elle allée, ce qu 'elle a
fait, comment elle a fait, si elle a volé ou si elle a mendié, etc.. Le prêtre maintient
encore le contrôle envers les générations qui étaient jeunes à son arrivée et qui
maintenant sont des adultes. Par contre, à Certeze, ce n 'est pas la même chose (Nelu,
30 ans, Huta-Certeze, 2004).

Contrairement à Huta où l'église est gréco-catholique, l'influence de l'église orthodoxe


n'est pas aussi forte à Certeze. Par contre, les individus restent sensibles au jugement de la
communauté villageoise et notamment à celui du prêtre, le dimanche, à la messe :
22
À Huta, tous les jeunes partis à l'étranger, lors de leur arrivée au village doivent aller chez le prêtre afin de
lui dire tout ce qu'ils ont fait ailleurs. Cette rencontre précède la confession proprement dite et donne la
possibilité au prêtre de rendre publiques, pendant la messe, toutes les actions des revenants. De la sorte, ils
sont exposés au jugement de la communauté entière. Toutefois, il faut préciser que les prêtres de Certeze ou
de Moiseni qui sont orthodoxes sont plus tolérants que celui de Huta qui est catholique.

219
Vous savez, ils ont peur du prêtre car il peut mentionner le nom de la famille à la messe, à
l'écoute de tout le monde. Dans les années 1990, le prêtre avait l'habitude de juger les gens,
d'attirer leur attention sur leur comportement en Occident. Mais les gens sont de plus en plus
individualistes, ils ont moins peur de l'église aujourd'hui. Ils ont plus peur de ce que les autres
peuvent entendre par le biais du jugement du prêtre (Prêtre à Certeze, 2004).

2.4. L'habiter entre ici et là-bas. Oppositions et complémentarités

Tout comme le rîtas, l'Occident est plutôt une source économique qu'un but en soi. Espace
« transitionnel » (Perianez 1978 ; Rémy 1999) par excellence, la manière dont ils logent ou
ils vivent ne compte pas beaucoup. Lorsque les gens d'Oas parlent de l'expérience de la
mobilité, ils ne disent jamais « notre maison là-bas », « notre appartement ».
« L'appartement loué » ou « la chambre louée » sont d'un autre registre. Ces lieux servent à
un projet à court-terme, but du séjour en France : trouver du travail et gagner de l'argent.
Le lien entre le travail et le logement sont à l'origine du statut fragile de
l'immigré :« ...l'immigré n'a d'existence (officielle) que dans la mesure où il a un
logement et un employeur ; pour pouvoir se loger, et, plus largement, séjourner en France,
il faut travailler et pour pouvoir travailler, il faut être logé » (Sayad 1991 : 81).

Contrairement à l'appartement de l'immigrant, la notion de casa au Pays d'Oas est


indissociable d'un projet familial de longue durée et de l'acquisition d'un statut social et
symbolique honorable à l'intérieur du groupe. Dans le milieu rural et même urbain
roumain, la notion de casa est la somme de deux éléments indissociables : famille et
bâtiment. Construire une maison signifie fonder une famille et réciproquement. Casa (« la
maison») et familia («la famille») ont le même champ de référence : l'héritage, la
sécurité, la stabilité, la longue durée253. Une autre caractéristique de la casa est son
association à la propriété (Stahl 1975). Le concept de logement loué ou sous-loué est
inconcevable dans la communauté rurale et ce encore aujourd'hui. Casa est le patrimoine
matériel et social qui, juridiquement, appartient à l'individu et à sa famille. Il est
transmissible de génération en génération, mais n'est pas partageable avec les étrangers,
même contre une rémunération substantielle.

253
Ces définitions de la maison ne sont pas spécifiques à la Roumanie ou au Pays d'Oas. Elles sont ou étaient
présentes dans l'ensemble des sociétés européennes (Segalen 2000 ; Roux 1976).

220
Tableau 7 : Les paradoxes de la mobilité

AILLEURS PAYS D'OAS

Provisoire Permanence
usage familial ou individuel Usage familial et générationnel
Lieu instable Bien stable
Absence de propriété + absence de
Propriété + transmission
transmission
Minimaliste Maximaliste
Minable Luxueux
Invisible Visible
Non-lieu Lieu

Investir dans quelque chose qui ne leur appartiennent pas signifie pour les gens du Pays
d'Oas gaspiller l'argent. Payer 600 ou 700 € pour un loyer c'est comme donner de l'argent
à quelqu'un d'autre, fait qui met en danger le but final de leur séjour à l'étranger : apporter
le plus d'argent possible au village. La promiscuité est assumée, elle fait partie du projet de
réussite, pas en France, mais au Pays d'Oas. Une fois rentrés chez eux, les dépenses par
tranches de milles euros dans la maison sont, selon eux, légitimes, « car on investit dans
quelque chose qui nous appartient ». Le sentiment de propriété par rapport à la maison est
très fort, puisque la maison du Pays d'Oas représente la stabilité et l'invulnérabilité envers
toute tentative de profit de la part des autres :
« A Paris, il y a bien des Roumains et plusieurs de Certeze. Aujourd'hui il n 'existe plus
de familles qui habitent toutes seules. A Paris le loyer coûte très cher. C'est difficile
pour une personne, même pour une seule famille de loger dans un appartement de 600
- 700 E. Donc, il y a deux, trois familles qui habitent ensemble deux chambres, la
cuisine et la salle de bain étant utilisées en commun. Nous ne changeons pas trop. Je
crois que ceux habitués à vivre à Paris sont des personnes qui n 'ont rien laissé chez
eux. C 'est très rare chez nous. J'ai rencontré des personnes de Brada qui voulaient
rester en France. Chez nous, c'est rare de rester à Paris...Ils rentrent chez eux et...
(Elle hésite. Elle ne continue pas l'idée.) Avec l'argent qu'ils gagnent en France, ils
pourraient très bien s'y établir. En rentrant, ils anéantissent un 50000 E ou un 60.00&'
dans les rénovations... Le luxe... Le /z£c?...(Marioara, 30 ans, Certeze, 2005)

Le rassemblement des familles en Occident engendre aussi une façon de vivre comme au
pays. On entretient et préserve des pratiques et des relations traditionnelles, et surtout le
lien avec la société d'origine, la famille restée à la maison et avec la communauté entière.

254
Ville du sud-est de la Roumanie.

221
Peu de familles voyagent avec leurs enfants. La majorité d'entre eux reste dans le village
avec les grands-parents. C'est la cas du frère de Maria, mon hôtesse qui, parti en Italie avec
sa femme, a confié ses deux garçons à sa mère. Ils suivent l'école à Huta-Certeze. C'est
aussi le cas de Floarea de Certeze qui a confié sa fille à sa mère. Les exemples de ce type
sont multiples.

Contrairement à la théorie de Bonin et de Villanova relative à la « résidence principale »


associée à la maison de l'Occident, et à la « résidence secondaire », celle du pays d'origine
des Portugais (Villanova, Bonvalet 1999:213 - 247) ou des Marocains (Pinson
1999:69 - 87), la maison des Oseni du Pays d'Oas ne peut être qualifiée ni de
« secondaire », ni de « principale », mais d'unique. Elle ne se définit pas par rapport à un
autre lieu, mais plutôt par rapport à un passé lui aussi local, précaire et minimaliste. S'il
existe une comparaison entre la maison du Pays d'Oas et l'Occident, cela vise un idéal de
maison, celle du Français ou de l'Etranger à la construction de laquelle les Oseni
participent et qu'ils veulent avoir :
Ne voyez-vous pas qu 'ils détruisent les autres grandes maisons et en font d'autres ? Ils
veulent être modernes. Maintenant, ils font comme à l'étranger. S'ils voient une belle
maison, les nôtres veulent en avoir aussi car ils travaillent beaucoup. Les nôtres sont
très appliqués, savez-vous ? Ils travaillent beaucoup, beaucoup. On ne les trouve
jamais à la maison. Ils sont partis au travail à l'étranger. Puis, ils rentrent et
construisent, ils font et veulent faire pour avoir. Ils veulent être modernes, non comme
jadis. Jadis, il y avait vingt personnes dans une maison. Je sais que la grand-mère de
mon mari avait neuf enfants et tous logeaient dans deux chambres. C 'était suffisant.
Mais aujourd'hui ils ne trouvent plus de place dans dix pièces, et ils ont un ou deux
enfants...(Maria Bihau, 52 ans, Certeze, 2004)

Ce qui dynamise et donne de l'ampleur au phénomène de la construction et de la


modification de la maison du village d'origine est la volonté d'égaler, même de dépasser
les bons exemples de la société d'accueil. Avoir une maison comme celle du Français
signifie automatiquement être comme lui. Ce qui compte vraiment, c'est le rapport
temporel, douloureux, et le seul à combler.

55
Dans l'avant propos du livre « D'une maison l'autre », Philippe Bonin et Roselyne de Villanova lient la
problématique de la double résidence, « secondaire » et « principale » avec l'exemple des travailleurs
immigrés en Europe de l'Ouest, qui possèdent une autre maison au pays d'origine, tels les Turcs (42%), ou les
Portugais (39%), (Bonin et de Villanova 1999 : 6).

222
2.5. La mobilité, facteur de renforcement des relations
de sociabilité transfrontalières

Si on parle de générations, facteur essentiel dans l'évolution du statut des deux types de
résidences (Rémy 1999 : 315-345), tant les jeunes que les adultes d'Oas suivent la même
logique de départ et de retour, contrairement aux Portugais qui changent de projet à cause
du fait que leurs enfants arrivent à s'intégrer dans le pays d'accueil. La nature distincte de
la mobilité peut être une explication. Dans le cas des Portugais, des Turcs ou des Tunisiens,
la dynamique plus détendue du va-et-vient permet aux immigrants de mieux gérer leur
situation en France et surtout de créer le cadre temporel nécessaire à l'intégration des
enfants. Le rapprochement de la jeune génération à la société d'accueil change les projets à
long-terme des parents qui initialement concevaient leur passage en France comme
temporaire. Le désir de retourner dans le pays d'origine et d'habiter la maison construite
grâce à l'argent envoyé de l'Occident s'évanouit face à la nécessité de rester près des
enfants qui n'ont aucun attachement envers le pays d'origine des parents. La maison du
retour se transforme soit en lieu de loisir, soit de retraite (de Villanova et Bonvalet
1999:231-247).

Pour les Oseni qui viennent et partent tous les trois ou six mois, l'enjeu générationnel n'a
aucun impact en Occident. Premièrement, ils amènent très rarement leurs enfants avec eux.
L'âge du départ varie entre 17 et 18 ans pour les jeunes garçons, avant qu'ils aillent à
l'armée. Les plus jeunes restent avec les grands-parents256. Deuxièmement, une fois arrivés
à l'étranger, ils sont rapidement intégrés dans le réseau de travail des parents et ils logent
ensemble. Il leur reste peu de temps pour entrer en contact avec la société et s'y intégrer.
Même s'ils arrivent à connaître la langue, ils dépendent toujours du réseau familial ou des
connaissances originaires du même village ou de la région.

6
II y a quelques exceptions mentionnées par les directeurs de l'école de Certeze, Pop-Zamfir, de l'école de
Moiseni, Oros Gheorghe, et de Huta, qui notent que depuis deux ans environ, ils ont des cas d'élèves tirés de
leurs écoles afin de continuer leurs études en France. À Certeze, on parle de deux élèves au secondaire, à
Moiseni d'un élève et à Huta il n'y en a aucun. Donc, la plupart des enfants suivent l'école dans le village de
leurs parents.

223
Les jeunes héritent des pratiques, des raisons du départ et du retour de leurs parents.
Encadrés par le réseau parental ou communautaire étendu au-delà des frontières, le jeune ne
peut pas échapper aux motivations qui dynamisent le va-et-vient. Originaires d'une région
sans tradition scolaire, les enfants sont encouragés par leurs parents à gagner leur vie le plus
vite possible ou à travailler dans la gospodaria dès la petite enfance. Les garçons
supportent une grande pression car ils doivent avoir une maison, gagner de l'argent afin de
devenir indépendants. Ils restent soumis à la logique traditionnelle de survie spécifique au
fonctionnement de l'économie diffuse traditionnelle257, encore active au sein du milieu
rural roumain. Tous les membres de la famille doivent être actifs et produire rapidement et
en quantité. Contrairement à la migration liée au travail, l'école demande un investissement
à long-terme sans avantages satisfaisants en argent, et un soutien financier parental. Les
conditions ne font pas partie de la logique de la débrouillardise et de la survie familiale du
pays d'Oas :
Peu d'entre eux ont choisi l'école. Ils nous prenaient comme exemple : « que peut-on
faire avec un salaire pareil ? On ne peut pas vivre. » Ils étaient très pratiques, ils
savaient que l'argent doit être gagné maintenant. Ils ne prenaient pas la patience
d'attendre de finir l'école et puis de gagner de l'argent (Vasile Ardelean, 50 ans,
Certeze, 2002).

Travailler en Occident correspond finalement à la logique du rîtas : un projet à court-terme,


il apporte rapidement de l'argent nécessaire pour des projets à long-terme qui visent la
famille et surtout la maison. Les enfants sont poussés à gagner de l'argent, seul moyen
d'assurer leur indépendance par rapport à leur famille et leur réussite par rapport à la
communauté. De plus, le contexte économique incertain de la région et de la Roumanie
entière et l'expérience antérieure de mobilité de leurs parents se rajoutent comme
motivations et soutiennent le départ en Occident. Arrivé là-bas, le jeune porte déjà sur ses
épaules le projet du mariage lié à l'obligation d'avoir une maison. Passé ces deux épreuves,
il démontre sa maturité. La pression est si forte qu'il ne peut pas échapper à ce que « tout le
monde fait ». En pleine force du travail, son seul désir est de faire plus que ses parents, bien
plus que les proches. Le résultat de ce qui tient à la fois du devoir et de l'ambition

Le premier à conceptualiser le terme de « diffus » est H. H. Stahl, dans les années 1930, à l'intérieur de
l'ethnologie juridique. Il parle de l'organisation « diffuse » du village roumain, un ensemble de normes et de
réglementations qui subsistent inconsciemment dans la pratique des gens (1967:24). Ce concept a été
exploité plutard pas Vintila Mihailescu en lien avec le processus entier de transformation de la société rurale,
durant le communisme (1999a, 1999b).

224
personnelle, est rendu visible dans le village d'origine par la construction d'une nouvelle
maison de type occidental ou par la transformation de celle élevée par les parents, dans les
années 1980. Ce changement prend l'ampleur d'une vague qui, en tirant ses forces d'une
autre déjà passée, devient de plus en plus forte et spectaculaire.

Le retour des jeunes se construit aussi sur l'attente d'un changement de la situation
économique de la société roumaine en général. Ils ont une attitude bien plus optimiste que
celle des adultes. Ils reviennent puisqu'ils ont tout dans le village du départ, biens, famille,
amis, maison. Ils ont aussi la certitude de l'impossibilité de résister à long-terme en France,
soit à cause de la législation, soit à cause du coût de la vie, bien plus élevé qu'au Pays
d'Oas. Mais ce qui compte le plus est l'attachement fort envers le village natal :
Les jeunes ne restent pas à cause de la législation de l'immigration qui oblige les gens
à retourner au pays tous les trois mois. Les uns respectent la loi, d'autres non et ils
restent quelques années. Chacun à son risque. La deuxième raison, ils reviennent en
espérant trouver un emploi chez eux ou pouvoir lancer une affaire. Moi, j ' a i m e Oas,
c'est ici que j e suis né. Je peux parler à tout le monde, j e les connais tous. J'ai pensé à
quelque chose, mais peut-être plus tard (lose, 18 ans, Huta - Certeze, 2004).

La relation avec le village est entretenue des deux côtés. Au Pays d'Oas, les âgés mettent
les enfants au courant de tout ce qui se passe dans la famille et dans la communauté. Le
frère de Maria, revenu d'Italie à Huta pour quelques semaines, a acheté à ses parents et à
ses deux garçons trois téléphones cellulaires. Le but déclaré était de mieux discuter avec les
parents du déroulement de la construction de sa maison et de la situation des enfants.

Le départ temporaire des Oseni en France ne produit pas une rupture avec la communauté
ou la famille, au contraire. Les liens restent plus forts que ceux tissés avec l'Occident. Les
descriptions spatiales de l'Occident sont très courtes, sans aucun repère spatial ou urbain,
sans nom de rue, sans spécification de région. Paris devient ainsi une abstraction « qu'on
connaît par cœur », qu'on prétend donc maîtriser. À côté du travail, le loisir commence à
compter aussi, surtout pour la jeune génération qui prend le temps de visiter les lieux
emblématiques du Paris, comme la tour Eiffel (Photographie No 9) et ses alentours
(Photographie No 10).

225
Même si le devoir de construire ou d'améliorer la maison reste la raison centrale du départ
et du retour indépendamment des générations, le rapport à la société d'accueil connaît
depuis quelques années (après la vente des journaux), une dynamique différente en fonction
qu'on se situe au niveau du groupe ou de l'individu. D'une part, les Oseni se replient vers
le noyau familial, en s'isolant de la société d'accueil ; au contraire, au niveau individuel,
surtout chez les femmes qui font des ménages, il y a une ouverture vers la famille étrangère
qui débouche sur une relation d'échange équitable et même d'amitié, en dépassant le
rapport employé/employeur. « Les Français » sont invités à venir voir comment « c'est
chez nous », pour y passer les vacances. « Le patron » se transforme en « ami » ou en
« Monsieur »/« Madame », formule de respect utilisée par les Oseni pour dénommer les
personnes étrangères, même celles venues des autres coins de la Roumanie. Ils sont invités
surtout pendant la fête de l'Assomption, puisque cette période correspond à la période
estivale et à la période des mariages. Une fois arrivés au Pays d'Oas, « les Français », « les
Italiens » entrent sans le vouloir nécessairement dans le jeu communautaire. Pour les hôtes,
l'Etranger ne vaut rien si le village ne le voit pas. Le dimanche, l'église devient un espace
de mise en scène de l'Autre, lieu d'observation et d'analyse où tout le monde chuchote, en
augmentant la réputation et la fierté des hôtes. Si, en plus, « les Étrangers » portent le
costume traditionnel du Pays d'Oas qui fait encore la fierté régionale et nationale, le succès
du « spectacle » est assuré.

L'Étranger devient une ressource d'amplification de l'honorabilité de la famille à condition


que le récit du séjour du Français en Oas ne reste pas à l'intérieur de l'espace privé de la
maison. À travers des réseaux traditionnels de bouche à oreille, tout le monde est informé
de l'effet de la région et des maisons de type occidental sur les nouveaux arrivants, en
convertissant la fierté individuelle ou familiale en une fierté communautaire. Il s'opère une
modification du rapport. Alors qu'en Occident ils sont sous-classés (Diminescu, Lagrave,
2001) à cause de leur statut de travailleur immigrant, même s'il est décent par rapport au
moment de la vente des journaux, en Oas le rapport est inverse : les Oseni sont surclassés.
À l'intérieur de leur propre champ de « bataille », la maison locale s'avère être le coup final
qui oblige l'autre à reconnaître sa « défaite » pour ne pas dire son déclassement. Toute cette
émulation collective locale est loin d'arrêter l'investissement de l'argent en constructions.

226
Au contraire. L'attitude et la réaction des autres légitiment et poussent les gens à continuer
à se montrer et à prouver qu'ils sont pareils et même meilleurs que les autres.

Les Oseni sont très sensibles à tout ce qui touche à leur image. De tous, les habitants de
Certeze sont les plus concernés. Les médias locaux et étrangers attribuent le changement
local au rôle de la France (et de l'Occident). Pris entre ici et là-bas, entre le contraste entre
le logement de Témigrant et l'ostentation des maisons au pays d'origine, le comportement
bâtisseur est traité d'absurde et « d'exagéré ». Or, Abdelmalek Sayad est parmi les plus
virulents critiques de l'image « mauvaise » des immigrés et de l'immigration, en l'intégrant
à l'intérieur du langage des dominants qui sentent le « besoin de nommer les
différenciations sociales (...) qui viennent soit par ethnocentrisme, soit par préjugés»
(1991 : 71). Cette vision explique dans une certaine mesure la réaction des gens du pays
d'Oas par rapport aux reportages des médias étrangers et la recherche permanente d'un
discours justificatif et défensif qui met accent sur l'apport d'autres facteurs que la mobilité
en Occident, à la construction de la nouvelle maison :
A Paris, sur la chaîne française j ' a i écouté des émissions sur le Pays d'Oas. Et j e me
fâche beaucoup lorsque j'entends tous les reportages en disant que « Mon Dieu, que
de maisons ils ont construit avec l'argent de la France ! » Ici tout le monde se fâche.
Si tu commences à les compter, tu verras que moins de 15% ont été construites après
la révolution. C'est très gênant...De plus, ils montraient certaines maisons de Topoi
qui n 'a jamais mis son pied en France ! ! ! (Extrêmement révoltée et contrariée) Je te
l'ai dit déjà : les maisons modernes et super luxueuses sont construites p a r des gens
qui travaillent en Roumanie, qui ont des contrats ici...Ce que les autres font est de
moderniser et de changer les anciennes maisons. Peu de maisons sont construites
après. Ils ont modernisé et ont modifié (Marioara, 30 ans, Certeze, 2005).

L'émergence du discours défensif est une réaction des gens du Pays d'Oas à la
minimalisation d'un apport endogène, individuel et collectif des Oseni à leur réussite et à la
maximisation d'un rôle exogène, celui de la France et de l'argent gagné là-bas. Le discours
justificatif insiste sur l'ignorance d'une importante différence entre construire la maison et
modifier la maison. Selon eux, la grande différence se situe avant et après 1989. Avec
l'argent apporté de France on améliore une réalité matérielle et comportementale déjà sur
place, qui tient d'une autre forme de mobilité, des travaux saisonniers.

227
En conclusion, la mobilité des Oseni n'induit ni clivage temporel, ni clivage spatial. Elle
renforce paradoxalement l'ancrage identitaire dans la région d'origine. Si le rîtas permet
l'émergence du comportement bâtisseur qui accompagne l'ensemble du récit de passage de
l'état de précarité à un autre d'abondance, l'Occident n'est que la source des moyens de
maintenir ce qu'ils ont déjà acquis : une identité sociale et symbolique honorables, connue
et reconnue par les autres. Ainsi, la chute du communisme et l'ouverture des frontières
engendrent une amplification des pratiques déjà existantes au Pays d'Oas. Initialement
marginale, cette région arrive à être connue même en Occident, et plus que ça, elle
reproduit à une échelle minuscule une certaine image de l'Europe. Les maisons déjà
célèbres des années 1980 prennent la forme de constructions autrichiennes, françaises,
italiennes, américaines. Peu importe que du point de vue architectural, elles ne soient pas
des copies fidèles. Ce qui prime finalement est que ces maisons continuent à transmettre le
message de l'honorabilité et de la réussite des Oseni. Pourquoi s'intégrer dans une société
étrangère lorsqu'on peut si naturellement l'apporter chez nous, lorsqu'on peut devenir
comme l'Autre et même un peu plus que lui ? Mais immédiatement se pose la question
suivante : si la raison de la transformation de l'habitat des Oseni ne réside que partiellement
dans la mobilité du travail, où se situe-t-elle ? Pour y répondre, il importe de retourner au
lieu même du déploiement du comportement bâtisseur : au Pays d'Oas.

228
3. LOCALISATION D'UNE GEOGRAPHIE GLOBALE

Dans l'ethnologie roumaine notamment, la maison a généralement été conceptualisée en


termes d'ancrage et d'enracinement dans un lieu unique258. Cet attachement au lieu est lié à
l'attachement de l'individu à la terre259, au travail de la terre (Heidegger 1958), ce qui met à
néant toute distance entre les gens et les choses, entre les individus et l'environnement
(Thomas 1993). Selon Eliade, la maison connaît un enracinement total car, en tant que
centre du monde, elle devient élément organisant et structurant de l'espace, en le stabilisant
et en le figeant en fonction de deux éléments consubstantiels : le centre et les frontières
(Eliade 1965). À l'intérieur de ce topos, la maison paysanne s'oppose à toute idée de
mobilité, de pluralité. Il suffit de rappeler que les lieux les plus dangereux sont les
croisements des routes, les frontières ou les lieux à l'extérieur des frontières du village, la
forêt ou les marécages260. Dans l'esprit du clivage entre la culture et la nature, les
croisements de chemins et de sentiers ainsi que les lieux dont la géographie est instable ne
peuvent pas être habités. Ils s'opposent donc à la maison, le seul endroit de stabilité et
d'ordre humain. Dans le contexte où Tailleurs est toujours menaçant, et donc à éviter, toute

La référence à l'arbre revient régulièrement afin de symboliser l'immuabitité du rapport entre l'individu et
le lieu habité (Chiva 1987).
Les analyses folkloriques et rituelles de l'espace domestique contribuent à une définition unique et
irrévocable de la maison traditionnelle et paysanne : la maison est un lieu « consacré », c'est-à-dire reconnu et
protégé par la divinité (Vulcanescu 1985). Il est attaché à la terre par des rituels de fondation, qui enracinent,
attachent, organisent en même temps le lieu habité en le séparant du reste, associé au chaos, au désordre. Tout
ce qui se passe dans ce lieu a des répercussions immédiates sur les habitants. Le lieu d'emplacement de la
maison, par exemple, doit être parfait pour que les enfants qui y naîtront ne soient pas atteints de
malformations physiques ou de maladies (Ghinoiu 1999 : 59). Par le biais de la maison, l'homme est attaché
au lieu, à la terre. Homme et maison font corps commun et sont indissociables (Talos 1973). La maison est
identique au lieu, à un seul lieu (Bernea 1992). Il existe toute une littérature ethnographique et folklorique sur
la problématique de l'espace et du lieu, sur les manières d'habiter la maison (Vulcanescu 1987: 16-19;
Butura 1979 ; Ghinoiu 1999, etc.). L'analyse de la maison que l'on retrouve dans toute cette littérature passe
par l'activité principale de la paysannerie roumaine, l'agriculture, ce qui fait de l'espace domestique un
espace attaché à la terre, à un lieu bien délimité. Or, tel que Heidegger l'affirmait, ce paradigme occupationnel
(le travail de la terre) conduit à une définition statique et figée du lieu habité et écarte toute forme de mobilité,
de pluralité, de voyage, etc. (1958). La maison n'est pas uniquement liée à l'espace. Elle est également
enracinée dans le temps, ce qui lui confère sa nature immuable (Blaga 1969).
260
Contrairement à la maison, la frontière fait partie des locuri rele (« mauvais lieux »), c'est-à-dire des lieux
peuplés de personnages maléfiques (la peste, la mort, etc.) où l'on enterre les suicidés, les noyés, les voleurs
et les criminels (Ghinoiu 1999 : 69, voir aussi Eliade 1965).

229
idée d'emprunt, de syncrétisme et d'influence ou plus encore, de complémentarité entre le
voyage et le chez soi, reste marginale ou inconcevable .

Malgré leur présence dans le milieu rural, les maisons des Oseni semblent sortir du
paradigme de la stabilité et entrer dans un autre, celui de la mobilité. Les formes et les
dénominations, telles que « français », « autrichien », « italien » ou simplement « étranger »
ou « occidental », nous transportent dans une pluralité des lieux, de l'Europe jusqu'en
Amérique. Les frontières s'évanouissent et l'autre, effrayant, devient familier voire
envahissant et omniprésent. Comment articulons-nous cette nouvelle réalité, qui semble ne
plus séparer les routes et les racines ? En partant de la conciliation clifordienne de la
mobilité et de l'habitation (Clifford 1997 : 3), nous proposons dans le présent chapitre de
tracer une pluralité de géographies des mobilités tracées par la « maison de type
occidental ». La maison, en tant qu'objet et lieu, dévoile ainsi son autre nature, qui n'est
pas nécessairement statique et immuable (Massey 1994 : 136-137). La « maison de type
occidental » représente en fait un ensemble d'espaces où différents réseaux et flux
relationnels se rejoignent, s'interconnectent et se dissocient (Urry 2005). À leur tour, les
réseaux, qui prennent plusieurs formes — corporelle (réelle), virtuelle et imaginative —
s'étendent sur des distances plus ou moins éloignées.

3.1. La maison moderne ou neuve.


Circulation de formes architecturales avant 1989

Avant l'apparition de la « maison de type occidental», l'architecture locale portait la


marque de la modernité et de la nouveauté. Les maisons appelées « modernes » ou
« neuves » sont liées à la mobilité du travail en Roumanie, durant la période de Ceausescu.
Cette mobilité endogène dessine le premier cercle d'importation des modèles de maisons.
Les régions les plus représentatives de ce phénomène sont situées dans le nord-est de la
Roumanie, au-delà des Carpates. Il s'agit des départements de Suceava et de Neamt. Vient
ensuite le département de Bistrita Nasaud. Bien que leur mobilité soit plus étendue, les

261
Nous avons déjà observé l'attitude critique des chercheurs de l'école sociologique de Dimitrie Gusti, qui
demandaient aux paysans « trop mobiles » de retourner à leur terres et de faire ce qui est dans la nature du
paysan, à savoir, s'occuper d'agriculture (Bârlea et Reteganul 1941, IV : 36 ; Florescu 1943, V : 98).

230
habitants du Pays d'Oas continuent de considérer ces départements comme les principales
sources d'inspiration des modèles de maisons modernes.

Ces constructions « modernes » ou « neuves », qui datent des années 1970 et particulièrement
des années 1980, sont plus hautes que la majorité des autres constructions. Elles sont carrées
et bâties à l'aide de nouveaux matériaux de construction. Il s'agit des premiers bâtiments de
Certeze qui sont dotés d'un ou même deux étages, de salles de bain et de cuisines intérieures,
bien qu'elles soient en grande partie non fonctionnelles. Les escaliers de l'entrée principale
sont en marbre, matériau nouveau à l'époque, et parés de tapis persans rouges achetés aux
marchés des villes. La clôture gagne en importance puisqu'elle est construite à l'aide des
mêmes matériaux utilisés pour la maison tel que le granit noir taillé. Elle est parfois ornée
d'une balustrade aux colonnettes en béton, matériau qui remplace le bois, le matériau
traditionnel. La cour entière est bétonnée afin de faciliter l'entrée de la voiture « Dacia»,
dont la présence est obligatoire à côté de la maison (Photographie No 1).

Les deux dénominations « moderne » et « nouvelle » n'ont pas de réfèrent géographique.


Elles proviennent du discours idéologique national des années 1970-1980 sur la
modernisation socialiste de la société roumaine, qui a pour but la naissance de l'homme
nouveau et de la société nouvelle. Or, ce changement devait obligatoirement passer par la
modification radicale de l'apparence, de la structure et du fonctionnement de l'habitat rural
et urbain. Les maisons confortables à un ou deux étages deviennent ainsi le reflet des
importantes innovations qui transforment le pays, notamment à partir du moment où
Nicolae Ceausescu prend le pouvoir — l'homme symbole suivi par le peuple entier dans
l'engagement général d'édification socialiste de la patrie262. La superposition entre la
mobilité saisonnière et le déroulement des projets socialistes visant à changer le « visage »
roumain fait en sorte que les Oseni adoptent à la fois le discours de la prospérité, du confort
et du bien-être, ainsi que sa matérialisation la plus visible et valorisante : l'architecture
socialiste. Au-delà du contexte général, les autres Roumains qui habitent les régions de
déploiement des travaux saisonniers demeurent les principaux modèles à suivre.

262
***, « Certeze — le zèle de chacun - source de prospérité générale », dans Cronica Satmareana, Nr. 3817,
6 mars 1982:2.

231
À l'échelle locale, l'importation de modèles d'autres régions de la Roumanie contribue à un
autre type de mobilité, cette fois-ci centrifuge, de dispersion des modèles architecturaux à
partir d'un centre régional, Certeze, jusqu'aux villages les plus proches faisant partie de la
même structure communale (Huta-Certeze et Moiseni, puis vers les villages plus éloignés
de Bixad et de Turt). Les maisons « modernes », présentes dans presque tous les villages du
Pays d'Oas, deviennent rapidement un véritable « symbole de la prospérité socialiste »263.
Cependant, aucun village n'arrivera à dépasser l'importance de Certeze en tant que village
modèle. La rapidité de construction et d'innovation fera en sorte que Certeze maintiendra
son rôle premier et surtout son rôle de source de nouveaux modèles architecturaux pour les
autres villages de la région, et ce, jusqu'à la chute du communisme.

Moiseni
Huta-
Certeze
BixacL

Negresti-Oas

Pays d'Oas

Carte No 6 : Mobilités exogènes et endogènes de la maison moderne ou neuve, avant 1989

« Prilog, signes de la prospérité », dans Cronica Satmareana (La Chronique de Satu Mare), Nr. 3601,
25 juin 1981 : 3.

232
3.2. La maison de type occidental. Définitions

La « maison de type occidental » est une dénomination inclusive. Elle représente un casse-
tête qui, après 1989, rassemble d'autres noms plus ou moins spécifiques : casa de tip
froncez, austriac, american, etc. (« maison de type français, autrichien, américain »), casa
ca in Occident (« maison comme en Occident »). Ces dénominations s'ajoutent à deux
autres qui ne renvoient pas à un ailleurs, mais à une autre temporalité d'avant 1989 : casa
noua (« maison nouvelle») ou casa moderna (« maison moderne »). Aux deux groupes de
dénominations se rajoute un troisième composé de termes régionaux qui rappellent la
maison traditionnelle : câsi est le pluriel du terme « maison » et câsoaie, le pluriel et
l'augmentatif du même mot, « maison », signifiant « grande maison ». Répandus dans le
nord-ouest de la Roumanie, les régionalismes et les archaïsmes câsi et câsoaie sont utilisés
notamment par les personnes âgées pour parler de l'ensemble des bâtiments et non pas de
telle ou telle maison en particulier. Lorsqu'elles font référence à des cas précis, les
personnes âgées font aussi usage des nouvelles dénominations telles la « maison de
type... » ou « moderne ». Le terme vilâ (« villa »), présent surtout dans le langage officiel,
scientifique et médiatique est rarement employé dans le langage quotidien. D'origine
citadine et et d'usage savant, vila fait référence aux maisons qui se trouvent à Negresti-Oas
ou dans les grands centres urbains de la Roumanie. Par contre, les jeunes utilisent ce terme
à l'occasion, particulièrement lorsqu'ils communiquent avec des étrangers. Par exemple,
lors de nos discussions, ils ont utilisé de temps en temps le terme de vilâ, mais entre eux, ils
préfèrent les dénominations les plus fréquentes localement. Le terme dt palate (« palais »)
est encore plus rare et son utilisation est liée à une volonté de mieux souligner l'ampleur
des changements architecturaux dans la région (Photographie No 2).

La dénomination habituelle la « maison de type... » ne s'associe pas à une catégorie sociale


distincte et identifiable à l'intérieur de la communauté locale, comme dans le cas des
maisons des Portugais immigrés en France. Les « maisons des Français » au Portugal
correspondent à un groupe social et symbolique distinct, celui des propriétaires qui
travaillent ou habitent en France, et qui bâtissent chez eux, au Portugal, des maisons dont

233
l'architecture est de type occidental [Villanova 1994]. Bien que la majorité des Certezeni
travaillent à Paris ou en France et bien qu'ils fassent construire chez eux ce qu'ils voient
ailleurs, l'appellation « maison des Français » est inconcevable. L'explication de la
différence entre les deux exemples réside dans la nature du mouvement migratoire. Le
caractère de masse de la mobilité des Certezeni empêche la création à l'intérieur du village
d'un îlot social associé clairement aux destinations du travail ou d'établissement plus ou
moins temporaire. Cela empêche aussi la création d'un clivage fondé sur des oppositions
classiques (mobilité/sédentarité, ceux qui partent/ceux qui ne partent jamais). Par exemple,
les gens qui partent à l'étranger de même que ceux qui restent au village possèdent des
« maisons de type occidental » ou « de type français ». Au total, 10 % des gens de Certeze
et de Huta qui se font construire des « maisons de type occidental » travaillent en
Roumanie sur des chantiers de constructions, dans la région ou au village264
(Photographie No 3).

Au caractère de masse s'ajoute la spécificité de la mobilité des Certezeni. Cette mobilité,


qui a la forme d'un pendule, fait en sorte que Certeze est à la fois le lieu de départ et le lieu
de retour. Nous avons déjà vu, dans le chapitre sur la mobilité, que le départ n'est pas suivi
de l'établissement des migrants dans le pays où se trouve leur lieu de travail. Tel est le cas
des Portugais [de Villanova 1988, 1999 ; de Villanova, Leite et Raposo 1994 ; Lévi 1977],
9>fSS ")r\f\ ")fn

des Marocains [Pinson 1999] et des Turcs immigrés en France . La dénomination


vise la maison et non pas nécessairement le propriétaire qui, malgré des absences répétées,
continue d'être perçu comme faisant partie de la communauté et non comme un étranger,
différent du groupe.

Information fournie par la mairie de Certeze.


Pinson aborde le regard en miroir entre ici et là-bas : Modèles d'habitat et contre-types domestiques au
Maroc, Tours : URBAMA, Fascicule de recherche No 23.
266
Nouzla 1994 ; Stéphane de Tapia 1994 : 19-28.
Il y a aussi des exceptions, des travaux qui renversent la perspective, en se positionnant au pays d'origine
de la migration. En Europe, voir Simon 1990. Pour les États-Unis, l'approche inverse est plus fréquente.
Contrairement aux études européennes sur l'habitation dans la mobilité, qui sont dominées par une recherche
focalisée et positionnée dans le pays d'accueil, les études américaines sur la même problématique adoptent
l'approche inverse, en se positionnant dans le pays d'origine. Les études sur le mouvement transnational entre
le Mexique et les États-Unis en sont un exemple. Une explication serait la nature du mouvement de migration
qui ressemble à celui que l'on retrouve au Pays d'Oas (aller-retour) associé à une proximité géographique
plus marquée et frontalière. Pour plus de détails, voir Cohen 2001 : 954-967.

234
La disjonction voire la jonction du nom [maison] et de son appellatif [occidental, français,
italien, américain, etc.] par les locutions «... de type... » et «... comme en... », etc.
suggère l'ambiguïté de la relation entre l'origine des formes et des modèles de maisons et
leur matérialisation au village. D'une analyse approfondie émergent trois situations.
Premièrement, il y a des maisons dont la dénomination reflète à la fois l'origine du modèle
et le lieu de travail du propriétaire. Deuxièmement, il existe des cas où le nom est lié à
l'origine du modèle mais pas nécessairement au lieu de travail du propriétaire. Finalement,
la dénomination n'a parfois pas de rapport ni avec l'origine du modèle, ni avec le lieu de
travail. Tracer les géographies de la mobilité des formes de maisons nous permettra
d'expliquer la coexistence de ces trois situations.

3.3. Mobilités matérielles de proximité

Les pays proches tels Tex-Yougoslavie, l'Autriche, l'Allemagne et la Turquie représentent


les destinations ou les pays de transit privilégiés durant la première moitié des années 1990.
Les pays qui jouent les rôles les plus importants dans l'importation des modèles
architecturaux sont d'une part, l'Autriche et l'Allemagne et d'autre part, la Turquie, car ils
s'associent à deux types de mobilité matérielle : les deux premiers pays constituent des
sources de modèles et de savoir-faire qui correspondent à l'émergence de la « maison de
type autrichien ». La Turquie, par contre, ne s'associe pas à une importation de modèles
architecturaux mais à une importation d'objets d'aménagement et de design intérieur, de
revêtements. La première destination est plutôt liée à l'extérieur de la maison tandis que la
deuxième, à l'intérieur.

3.3.1. La maison de type autrichien


Les « maisons de type autrichien » ne sont pas nombreuses :
Après la révolution, j ' a i travaillé trois ans en Autriche, en construction. On était plusieurs d'ici
[de Certeze] et de Huta. Ianos [notre hôte] y est allé aussi, vous devriez le savoir. Là-bas, on
construisait des maisons très vite car les matériaux et la technique le permettaient. On habitait
chez notre employeur. Ensuite, les Certezeni ont commencé à partir plus loin, en France, en
Italie, au Portugal, partout. Mais au début, c'était en Autriche (Maître en construction, 56 ans,
Certeze, 2005).

235
Sur la rue principale de Certeze, deux maisons se ressemblent : leur toit est simple et leurs
pentes sont peu inclinées, ce qui les distingue des autres résidences. Le modèle de la
maison verte au toit à deux pentes attire l'attention au vu la variété de ses matériaux de
construction, dont le granite noir, matériel local fréquemment utilisé dans la fondation, les
rambardes des balcons ou des piliers avant 1989 (Photographie No 4). Malgré que sa
construction semble terminée, l'absence de la rambarde du balcon signale qu'une
innovation ou un changement sera apporté prochainement à l'extérieur. Dans ce cas
particulier, la « maison de type autrichien » correspond au lieu de travail du propriétaire,
qui s'est inspiré de l'architecture autrichienne pour sa maison à Certeze. Malgré que le
propriétaire ne travaille plus en Autriche depuis longtemps, sa maison garde sa marque
initiale. Toutefois, la résidence à Certeze n'est pas une reproduction fidèle de l'original car
le propriétaire a utilisé des matériaux locaux, absents dans l'architecture autrichienne. De
plus, le propriétaire a transformé et remplacé des éléments de décorations extérieurs en
fonction des exigences locales, qui n'ont aucun lien avec le modèle initial ou avec le pays
d'origine de ce modèle de maison.

De l'autre côté de la chaussée, en face de la « maison de type autrichien », une autre maison
ressemble à la première (Photographie No 5 et No 6). Bien que la forme des deux bâtiments
soit presque identique, la couleur, la disposition des balcons et la combinaison des
matériaux de la façade sont différents. L'extérieur de la deuxième maison est jaune et les
balcons rappellent les arcades des bâtiments des années 1980. Le toit mansardé est prévu
pour deux balcons au lieu d'un seul, comme dans le cas de la construction verte. La
balustrade est en inox. Tant la façade de la maison jumelle que sa clôture sont plus
sophistiquées. Malgré ces différences, les deux maisons sont appelées « maisons de type
autrichien » et sont reconnues comme telles. De plus, les gens de Certeze ou de Huta s'en
servent souvent comme modèles pour la construction d'autres maisons en reprenant
certains de leurs éléments architecturaux. Ainsi, une fois apportée au village, le modèle
n'est pas resté figé. Éloignée du pays d'origine, la maison est modelée par le propriétaire en
fonction de la réalité locale, des matériaux de construction accessibles, de la configuration
du terrain, des goûts et de la mode. Même si le modèle autrichien devrait être doté de
rambardes en bois, les Oseni utilisent de l'inox puisque c'est plus joli et c est à la mode.

236
Malgré leur nom semblable, les deux « maisons de type autrichien » cachent des réalités
différentes : tandis que la première tire sa dénomination de la coïncidence entre l'origine du
modèle, le lieu de travail du propriétaire, le réfèrent du deuxième bâtiment n'est pas
Tailleurs mais le local. La proximité géographique est amplifiée par une proximité sociale,
car les deux propriétaires sont des frères. Ce qui importe n'est pas de savoir si le modèle a
été apporté ou non de l'Autriche mais bien la marque. Bien que le deuxième propriétaire ne
soit jamais allé en Autriche, sa maison est tout aussi autrichienne que celle de son frère. Par
un processus d'empathie [Mauss 2007], le deuxième bâtiment est tout aussi valorisant que
le premier, et cela, malgré les nuances architecturales et l'ornementation apportées par le
propriétaire lui-même.

3.3.2. A face Turcia ! (Aller en Turquie !).


Intérieurs et objets domestiques de la Turquie
Bien que la Turquie ne soit pas un pays occidental, elle représente une destination tout
aussi importante que les autres. Contrairement à l'Autriche, la « terre des hommes», ce
pays est surtout choisi par les femmes, à la recherche d'objets d'aménagement intérieur, de
vêtements, etc. Rien de surprenant que la formule a face Turcia (« faire la Turquie », soit
Taller-retour entre la Roumanie et la Turquie) soit si communément utilisée26 . Comme
partout en Roumanie, les femmes de Certeze « font également la Turquie ». Pratique très
fréquente dans les années 1990, elle a perdu de son intérêt au cours des dernières années.
En 2005, il ne reste environ que quatre femmes qui s'y adonnent et rapportent à Certeze des
draps, des couvertures, des tableaux, des services à café, des matériaux et des objets
d'emparement, notamment les perles de verre nécessaires à la confection du costume
traditionnel. Madame Nuta Vadan de Certeze « a fait la Turquie » dans les années 1990. En
sortant de ses armoires des draps bleu, comme ceux que les on retrouve dans presque toutes
268
Le commerce pratiqué dans les années 1990 en Turquie s'appelle bisnita (le terme renvoie à l'anglais
business). Il s'agit d'une sorte de commence mené soit individuellement soit en famille, et qui a lieu en
dehors de tout contrôle des états concernés. Il se base initialement sur la logique de l'échange : les Roumains
apportent et vendent en Turquie des produits qui y sont rares et, grâce à l'argent gagné, ils achètent en
Turquie des produits très demandés en Roumanie. De retour au pays, ils vendent leurs produits deux ou trois
fois le prix d'origine. Cette pratique est très répandue, particulièrement en Ukraine, en Serbie, en Hongrie et
en Moldavie. Dans les années 1990, de nombreux Polonais, Ukrainiens et Moldaves faisaient de la bisnita en
Roumanie. Cette pratique existe encore, mais à un degré moins élevé en raison de la législation plus
restrictive et de l'apparition de destinations plus intéressantes et payantes.

237
les maisons de Certeze et de Huta, elle mentionne qu'à l'époque, il lui a coûté 150
marks269, ce qui correspond aujourd'hui à 100 euros environ. Dans sa maison, les bibelots,
les verres, les services à table et à vin sont originaires de la Turquie, de même que les
rideaux de soie bleue, qui garnissent encore les fenêtres des « maisons de type occidental »
(Photographie No 7). Dans ce cas, malgré leur origine orientale, les objets sont investis et
porteurs d'une marque faisant référence à une géographie différente, la géographie
occidentale. Une fois au Pays d'Oas, les objets s'éloignent de leur origine et s'approprient
une nouvelle identité, une nouvelle valeur. Ils sont «interprétés» [Barthes 1974] en
fonction du code de réussite locale, qui trouve ses articulations en Occident, lieu valorisant
et prestigieux.

3.4. Mobilités matérielles éloignées

Les cercles de la mobilité des modèles s'élargissent en englobant la France et ensuite


l'Italie, l'Espagne et le Portugal. En plus de la « maison de type autrichien », Certeze
commence à se démarquer par la « maison de type français ». La dénomination spécifique
témoigne de la principale destination de travail et de migration des villageois : la France.
Cette coïncidence entre le lieu de travail et l'origine des modèles est pertinente pour les
années 1990, plus précisément pour la période de la vente des journaux de rue. Ce nom
alterne avec les termes « maisons de type occidental » ou tout simplement « modernes »
plus globaux. Le caractère dominant de la « maison de type français » fait que, de tous les
villages du Pays d'Oas, Certeze est clairement associé à la France :
Ils ont vu à l'étranger des modèles d'architecture... Ils ont apporté bien des modèles de
France, d'Italie, d'Espagne. Maintenant, nous avons des maisons detypefrançais car les gens
de Certeze, par exemple, travaillent en France. (Maître maçon, 46 ans, Certeze, 2004)

3.4.1. La maison de type français. Les geometries d'une nouvelle identité


Ce que les Certezeni appellent constructions « de type français » sont des maisons dotées
de deux ou trois étages en plus de la mansarde (Photographie No 8). Elles sont
généralement carrées, leur façade est simple, leurs fenêtres sont accompagnées de balcons

69
Après la chute du communisme, la devise étrangère utilisée en Roumanie et dans les pays voisins est le
mark allemand, puis le dollar américain. Après la création de l'Union européenne, le mark est remplacé par
l'euro.

238
carrés, situés à l'extérieur des murs et disposés symétriquement. Les éléments que les
Certezeni considèrent « à la française » sont la mansarde, le toit à deux pentes et l'extérieur
peint de couleur pastel, ce qui distinguent ces maisons de celles de la période « blanche »
des années 1980 (Photographie No 9).

La majorité des « maisons de type français » sont le résultat du contact direct entre les
propriétaires et le milieu de construction occidental. Tout comme dans le cas de la « maison
de type autrichien », les « maisons de type français » érigées au village ne sont pas des
reproductions fidèles des originaux étrangers. Bien que les Certezeni utilisent constamment
le mot « copier » dans leurs explications, ce verbe dissimule tout un processus d'adaptation
de ce qu'ils ont vu ailleurs en fonction d'une réalité locale concrétisée par les matériaux
disponibles sur place, par les capacités du terrain, et surtout par les exigences sociales,
villageoise, communautaires et familiales spécifiques. Ce qui importe finalement, c'est que
la nouvelle maison, nouvellement construite ou adaptée, soit reconnue par les autres
villageois comme étant « française » ou « occidentale ». L'utilisation simultanée de deux
termes, l'un spécifique, l'autre généralisant, renvoie à la coïncidence initiale entre le lieu de
travail du propriétaire et l'origine du modèle. Cependant, le fait d'utiliser ces deux termes
démontre aussi la relativisation de cette coïncidence, qui n'est plus valable. En effet, après
Tan 2000 plus particulièrement, les destinations de travail se sont diversifiées (Italie,
Espagne, Portugal, Royaume-Uni).

De plus, non seulement le bâtiment entier montre l'origine française de la maison mais
également ses éléments architecturaux, qui font de la maison « reproduite » au Pays d'Oas
Tune « de type français ». La mansarde, le toit et les couleurs ont une valeur métonymique,
puisqu'ils représentent des éléments qui confèrent à la maison entière l'empreinte de « type
français », et cela, peu importe si le propriétaire travaille ou non en France. Tout compte
fait, ce qui est recherché, est la reproduction des éléments qui, depuis quelques années, sont
les signes représentant le « type français », un type valorisant.

Contrairement aux « maisons de type autrichien », où l'extérieur importe plus, les


« maisons de type français » voient leur intérieur gagner en importance par l'apparition de

239
quelques éléments marquants : le salon, la cuisine ouverte située dans un coin de la cuisine,
la salle à manger, la salle de bain et la toilette intérieure. La « maison de type français »
n'est pas un « objet » qui revendique une origine unique. Son aménagement intérieur
ressemble plutôt à un puzzle dont chaque pièce représente un pays différent avec ses
atouts : l'Allemagne est réputée pour la céramique, la France pour le mobilier de la salle de
bain et de la cuisine, l'Italie est appréciée pour le marbre. La maison qui est initialement
« autrichienne » ou « française » est appelée « occidentale », terme englobant basé sur une
valorisation cumulative.

L'évaluation des matériaux, des modèles, des objets de décoration, etc. se base moins sur
l'expérience personnelle issue de la comparaison des matériaux de diverses origines ou des
renseignements obtenus auprès de professionnels ou de commerçants, que sur
l'expérimentation communautaire et sur le réseau local, qui quantifie et analyse. À cela
s'ajoute le développement, ces dernières années, de petites entreprises locales qui proposent
les services et les matériaux nécessaires à la construction d'une maison. Afin de répondre à
la demande du village et de la région, les commerces de matériaux de construction de
Certeze et de Negresti-Oas offrent, sur place, toute une Europe. Ainsi, nul besoin d'aller en
France pour les modèles de maison, d'aller en Allemagne pour la céramique et les salles de
bain, d'aller en Italie pour le marbre. Le contact direct entre l'individu et le lieu d'origine
des objets est remplacé par les intermédiaires économiques locaux, qui facilitent et
accélèrent la construction des maisons. Le passage d'un réseau direct de mobilité d'objets à
un autre indirect, économique et réglementé, ne nuit pas à la marque « occidentale » de la
maison car, ce qui compte, c'est l'origine de l'objet et non pas son parcours jusqu'à la
destination ou le lieu de l'achat. Étant donné la diversification de l'offre, les produits
d'origine française sont en concurrence avec les produits d'autres pays. Cette concentration
du global dans le local fait en sorte que les « maisons de type français » sont de plus en plus
souvent qualifiées de « type occidental ». Cette dynamique locale est également amplifiée
par le champ sémantique du mot « occidental », qui ne fait plus seulement référence au lieu
de travail ou à la provenance des biens et de l'argent, mais également au style de vie que les
gens de Certeze et du Pays d'Oas tentent de s'approprier et de régulariser dans leur région
et leur village. Pour conclure, la « maison de type français » ne vient pas uniquement de

240
France mais de partout, ce qui justifie l'utilisation parallèle par les Oseni et les Certezeni de
la dénomination « occidentale ».

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Carte No 7 : Mobilités centripètes des formes architecturales entre 1990 et 2005, vers Certeze
— Première vague
— Deuxième vague
— Troisième vague

3.4.2. La maison de type américain ou la fluidification de l'architecture


L'Europe semble toutefois trop petite pour les habitants du Pays d'Oas. En 2004 et surtout
2005, les maisons « à l'américaine » font leur apparition. Il s'agit de constructions
beaucoup plus grandes que celles de « style français ou autrichien ». Elles se distinguent de
la construction « de type français ou européen » grâce à leur toit en arche, élément tout à
fait nouveau dans l'architecture de « type occidental ». La forme de la maison n'est plus
carrée et symétrique (comme pour les maisons « de type français ou autrichien ») mais
asymétrique, et les murs ainsi que les structures accessoires telles les balcons, les fenêtres
et les mansardes prennent des formes courbes et rondes (Photographie No 10).
Maintenant, les maisons sont plus compliquées. Par exemple, le toit des maisons de type
américain peut coûter 20 000 euros. Avant, ils le faisaient en deux pentes. [Les maisons au toit

241
en forme d'] arche se construisent depuis l'an dernier, alors qu'il y en avait deux à Certeze.
Maintenant, d'autres ont commencé à se faire construire, mais les maisons sont très coûteuses.
Vraiment, ce n 'est pas n 'importe qui peut se permettre une telle maison ! Le matériel à lui seul
coûte 50 000 euros environ. (Constructeur qui travaille en France, 45 ans, No 39/2005, Certeze)

Depuis 2005, les « maisons de type américain » se multiplient des deux côtés de la
chaussée nationale de même qu'à l'entrée du village de Certeze. Non loin du centre, on
rénove une maison qui rappelle la maison moderne longue des années 1989. Les annexes
incorporées dans le bâtiment principal sont agrandies. Il en résulte une deuxième maison
positionnée perpendiculairement sur la structure principale. Le toit est en arche et les
balcons et les fenêtres de la façade du bâtiment initial sont agrandies à leur tour
(Photographie No 11). Quant aux « maisons de type américain » construites à l'entrée du
village, elles ont été érigées à partir de zéro. Alors d'où vient la dénomination « type
américain » et pourquoi le toit en arche est-il associé à l'Amérique ?

En 2001, un jeune couple de Huta-Certeze commence la construction d'une grande maison


en brique, qui se démarque de toutes les autres par sa grandeur inhabituelle, même pour le
village-champion Certeze. Sa principale originalité est son toit. Ayant une forme d'arche, le
toit massif confère plus de grandeur au bâtiment doté déjà de deux étages (Photographie No
12). En 2005, la maison n'est pas encore terminée. De plus, le processus de construction a
été arrêté depuis un certain temps en raison du manque de liquidités. Le propriétaire
travaille en France sur des chantiers de construction et il n'est jamais allé aux États-Unis.
Le seul lien du couple avec l'Amérique est le père de la femme qui y travaille depuis cinq
ans. Originaire de Huta, il est propriétaire d'une très grande maison au village, dont la
construction se fait sous la supervision de sa femme depuis 2004. Cette nouvelle maison
n'a pas de toit en arche, et son modèle n'a rien à voir ni avec le modèle de la maison de la
fille, ni avec l'architecture américaine. D'ailleurs, pour choisir le modèle, la femme du
propriétaire parti aux États-Unis, Golena Maria, s'est inspirée d'une revue proposée par
l'architecte chargée de la construction de la maison. Au-delà des coulisses du modèle
original, la maison de Golena Maria et de son mari est appelée exceptionnellement par les
villageois de Huta et de Certeze « la maison de l'Américain » (Photographie No 13). Par
extension, la maison au toit en arche de leur fille est nommée la « maison de type
américain ».

242
La « maison de l'Américain » fait clairement référence au lieu de travail du propriétaire.
Par contre, il n'y a aucun rapport entre l'origine du modèle et le lieu du travail.
L'appropriation de la dénomination « Américain » est le résultat de l'activation de tout un
imaginaire valorisant que les Roumains se font des États-Unis. Avant même la chute du
communisme, malgré le mur qui séparait les deux mondes, l'Amérique était présente dans
les foyers communistes grâce à des objets provenant de réseaux de commerce
informels : les boîtes à cigarettes Kent, gardées et exposées fièrement dans la vitrina (la
vitrine) communiste, ou encore les bouteilles de whisky, plus appréciées pour leur
emballage que pour leur contenu. Tous ces objets ayant une identité valorisante durant le
communisme sont intégrés dans le code roumain de la réussite, surtout grâce à l'influence
de téléséries comme le feuilleton télévisé Dallas, où le personnage principal, J.R. —
incarnation de la richesse, du pouvoir et de la ruse — est toujours présenté son verre de
whisky à la main. Au personnage et aux objets se rajoute le lieu, le ranch de Southfork,
devenu pour les Roumains le symbole du luxe et du bien-être. D'ailleurs, après la chute du
communisme, un nouveau riche roumain a fait construire une ferme à l'image de celle
représentée dans la télésérie américaine. Il arrive que le nom de la métropole Dallas soit
utilisé pour désigner des quartiers de nouveaux riches construits en marge des villes.

Le passage de « la maison de l'Américain » à la « maison de type américain » a lieu, dans


une première étape, par association familiale. Ensuite, ce transfert est facilité par la
nouveauté du modèle de la maison de la fille et surtout par la grandeur du bâtiment, qui
dépasse légèrement les autres. Graduellement, la « maison de type américain » signale une
intensification de ce que les « maisons de type occidental » représentent : elles sont plus
grandes, plus belles, plus prestigieuses. Cette maison et la dénomination qui lui est
attribuée n'ont pas de rapport avec le lieu de travail du propriétaire ou du modèle. Elle
encode le message de la différence dans la ressemblance, d'être comme les autres, soit
moderne, occidental, riche, important et même plus, c'est-à-dire américain. La
dénomination « à l'américaine » représente la manière dont les gens à la fois valorisent et
individualisent davantage un modèle neuf, différent des autres, plus grand et surtout bien
plus dispendieux. Parmi les dénominations occidentales, l'Amérique reste la seule à

243
pouvoir faire une différence. Ainsi, la dénomination « maison de type français,
autrichien ou américain » n'est pas nécessairement un reflet fidèle du lieu de travail du
propriétaire ou de l'origine du modèle. Elle est la monstration de la réussite du propriétaire,
qui encode toute une sémantique identitaire valorisante : richesse, bien-être, civilité et
civilisation dans le sens d'appropriation d'une conduite honorable et reconnue. Tout ce qui
importe, c'est qu'au village la maison soit reconnue « de type occidental ».

3.5. Circuits locaux de mobilisation architecturale

3.5.1. Certeze, lieu d'ingestion et de diffusion des maisons de type occidental


Une fois construite, la maison commence à s'éloigner du modèle original. Malgré la
volonté de bâtir chez soi toute une Europe ou tout un monde, le local dans le sens
géographique (le village, la région) et social (la communauté, la famille) impose ses
propres exigences. De tous les villages, Certeze est le village le plus avancé. Malgré la
mobilité existante dans les autres localités de la région, les gens de Certeze sont les
premiers à construire des nouveaux modèles de type occidental, qui n'échappent pas à
l'observation des voisins proches. Vasaies, un jeune de Huta, souligne qu'à l'importation
des modèles de l'extérieur, avant et après la chute de communisme, correspond une
mobilité interne, régionale, qui prend plusieurs formes et plusieurs rythmes :
Les habitants de Certeze ont été les premiers à partir et à vendre des journaux à Paris.
Maintenant, tu peux y aller, mais personne ne te donnera de l'argent. Après les Certezeni, il y a
eu les Moisenari. Nous [les habitants de Huta] étions les derniers à partir. Nous avons été les
plus arriérés, comme on dit. Car c'est chez nous qu'il y avait le plus grand nombre de
personnes qui, pendant Ceausescu, étaient des travailleurs de l'Étal. A Certeze, il y avait les
«delegati », les patrons qui amenaient des centaines de personnes aux travaux forestiers...
Nous, les Hutari, on travaillait, il n 'y avait pas de « delegati » chez nous. Après la révolution,
les Certezeni ont commencé à partir, en France. Ensuite, les Moiseniari ont commencé à faire
la même chose et nous, nous étions encore une fois les derniers. Nous n 'arrivons pas à
rattraper les gens de Certeze. Ils ont construit et ensuite, ils ont modifié l'extérieur de leurs
maisons trois fois ces dix dernières années... (Huta-Certeze, 2004)

Certeze devient un modèle pour les autres villages. La volonté d'imiter l'Occident est
accentuée localement par le désir d'avoir comme les gens de Certeze. Les modèles « de
type occidental » sont repris non pas directement de la source, mais du village voisin :
C 'était l'influence. Il y avait cette vague de construction de maisons. Ils [les Moisenari] ont vu
que les Certezeni avaient avancé grâce à leurs maisons... Alors pourquoi ne ferions-nous pas
la même chose ? Construisons nous aussi des maisons ! Et en voyant que le voisin a commencé,
ils ont commencé eux aussi. (Prêtre Bobita [65 ans], Moiseni, 2002)

244
Malgré les différences entre les villages, le Pays d'Oas s'associe à un méta-réseau
communautaire régional, qui dépasse les frontières administratives et qui suit de
nombreuses ramifications sociales, que ce soit de famille, de voisinage, d'amitié ou de
travail. Les villages se surveillent en permanence et ne cessent de se comparer. Si autrefois
la terre, le bétail, la capacité de travail individuel et familial représentaient des critères
d'appréciation et de différenciation entre les villages, à présent, la maison absorbe toutes
ces fonctions. Les maisons des Certezeni ne laissent pas indifférents les voisins proches. La
circulation des formes architecturales commence à se faire par ce réseau communautaire
régional traditionnel appelé osenesc (qui rappelle le nom Oas, « du Pays d'Oas »), très
ancien et bien ancré dans la manière des Oseni de se définir. Même si au départ, les
Certezeni sont les principaux acteurs dans le phénomène de la construction, ils sont avant
tout des Oseni. Le comportement bâtisseur est facilement généralisé aux autres villages
comme symbole de réussite de toute une région. Dans la description du changement
régional, les autres villageois commencent toujours avec la présentation des « maisons de
type occidental » comme la matérialisation d'un changement plus profond, identitaire.
Cette présentation est toujours suivie par la question qui legitimise les affirmations : Avez-
vous vu ce que les gens de Certeze ont fait ? (2004, 2005, Huta-Certeze, Bixad, Calinseti,
Moiseni et même la ville de Negresti-Oas). Les maisons de Certeze deviennent un point de
référence et un objet de désir pour les autres habitants du Pays d'Oas. La généralisation de
la mobilité des modèles fait de la nouvelle maison Télément identitaire le plus significatif
des Oseni. Avoir une maison comme les Certezeni signifie être riche comme eux, être un
vrai Osan et appartenir à cette région.

En plus de la circulation centripète des formes architecturales, du global vers le local, il en


existe une autre tout aussi importante pour la dynamique régionale : la circulation
centrifuge, qui se déploie de Certeze vers les villages voisins (Huta Certeze et Moiseni qui,
du point de vue administratif, appartiennent à la commune de Certeze) et ensuite vers
d'autres villages plus éloignés (Bixad ou Turf). Pour ce qui est de la ville de Negresti-Oas,
la circulation des modèles est équivoque. Negresti-Oas représente une source d'inspiration
pour les Certezeni, et les gens de Negresti-Oas surveillent les dernières modifications
architecturales de leurs voisins villageois. Malgré la différence administrative entre les

245
deux localités, le rapport traditionnel de supériorité ville/village s'inverse : les habitants de
Negresti-Oas reconnaissent que les Certezeni sont plus avancés qu'eux en construction. Sur
le terrain, le processus de construction à Negresti-Oas est aussi ample qu'à Certeze.

C a r t e N o 8 : Circulation régionale
centrifuge des maisons de type
occidental au Pays d'Oas

Les Hutari sont les derniers à suivre l'exemple des leurs voisins. Ces dernières années, les
différences se sont visiblement amenuisées :
Sous Ceausescu, il y avait une grande différence entre Certeze et Huta : à Huta, les gens
travaillaient pour l'État. Les Certezeni ? Ils avaient une ambition : aller aux défrichements ! Il
y avait de grandes différences ! Maintenant ? Beaucoup de gens de Huta sont partis en France,
en Italie comme nous, les Certezeni. Et ils ont commencé à construire. Avant, ils avaient
l'habitude de dire : « Ooooh ! Les Certezeni font des maisons ! » Voilà, ils ont commencé à en
faire eux aussi ! Quelles villas, quelles maisons ! (Floarea, 34 ans, No 34/2005, Certeze)

La généralisation du phénomène de la construction à Huta-Certeze est dynamisée par


l'association de deux faits : le départ de plus en plus massif des Hutars à l'étranger et le
désir de posséder le même type de maison que les Certezeni. Qu'ils apportent le modèle
d'ailleurs, ou qu'ils le prennent du village voisin, les habitants de Huta-Certeze reprennent
et reproduisent la même pratique de construction et de transformation que les Certezeni
(Photographie No 14).

Le processus de la diffusion des modèles est graduel et dynamique. Le principe de base est
l'observation d'un modèle désiré et sa reproduction. Nul besoin d'avoir un plan ou une

246
esquisse. Il s'agit d'aller avec le maître pour lui montrer la maison désirée afin d'en bâtir
une autre pareille (Certeze, Huta-Certeze, 2005). Dans la logique du voir, l'extérieur reste
une priorité. Quant à l'intérieur, c'est au propriétaire de décider, et généralement
l'aménagement ne suit pas la configuration de l'original. La répartition et l'aménagement
de l'espace intérieur sont plus individualisés et personnalisés.
Ma maison a deux niveaux. Maintenant, j ' a i commencé la mansarde. Le modèle, j e l'ai pris de
Certeze. Je l'ai aimé. Seulement l'extérieur, mais pas l'intérieur. [Le modèle de Certeze] ne
vient pas de l'étranger. Je l'ai aimé, donc j e l'ai pris. (lose, 17 ans, No 18/2004, Huta-Certeze)

Dès qu'une partie de la maison est achevée, le propriétaire intervient. Comme lose arrive à
la conclusion que sa maison sera trop haute si on lui met la mansarde, il décide de
l'abandonner. Ce qui initialement ressemble à une imitation devient une adaptation
personnalisée en fonction des attentes et des goûts personnels.

En plus du plan et de la forme des maisons dont la popularité se déplace de Certeze vers les
autres villages, il existe une autre forme de mobilité, fragmentée et bien plus large que la
première, celle de retenir des éléments architecturaux plutôt que l'ensemble de la
construction. Le choix n'est pas aléatoire. La mansarde, notamment, représente des
marqueurs du caractère occidental du bâtiment entier. L'utilisation préférentielle des
matériaux dépend aussi de ce que font les Certezeni. Les rambardes en inox, les escaliers et
les clôtures en marbre ont aussi été copiés des modèles de Certeze. Les fenêtres en bois aux
vitres claires sont remplacées par des fenêtres préfabriquées aux vitres teintées.
L'agrandissement des annexes et leur transformation dans une deuxième maison suit la
même logique. Quant à l'intérieur, le salon est revendiqué comme originaire de Certeze, de
même que l'aménagement des salles de bain ou de la cuisine. De plus, on parle du « jacuzzi
comme chez les Certezeni », de « colonnes comme chez les Certezeni », car ce sont eux qui
les ont apportés de l'Occident. La direction inverse est très rare, et nous l'avons bien vu
dans le cas de la « maison de type américain ». Toutefois, les gens de Certeze restent
toujours les plus rapides et les plus innovateurs. Les autres ne font que chercher à se
maintenir dans la course :
A Certeze, toutes les maisons ont des mansardes et tout ce que vous voulez. Chez nous [à
Moiseni], on construit très peu. On détruit les toits des maisons déjà bâties et on met des
mansardes. Plus loin d'ici, il y en a quatre ou cinq dont le toit a été détruit puisqu'il n'était
plus « beau » et qu 'on voulait construire un fronton ou une façade plus en avant, comme ils
disent, modernisé. (Bobita, 65 ans, No 1 /2002, Moiseni)

247
Par le même processus de synecdoque, l'ensemble absorbe la sémantique de Tailleurs dont
la partie est investie. Pas besoin de construire un modèle en entier pour avoir une « maison
de type occidental ». La simple destruction du toit de type clop, le rajout de la mansarde et
d'un toit à deux pentes confèrent au bâtiment le type « occidental ». Il s'agit d'un trompe-
Tœil qui donne l'impression que tous les modèles proviennent de l'étranger. La mansarde,
par exemple, bien qu'elle soit reprise de Certeze, pour les habitants des autres villages, ne
perd ni sa valeur ni la marque de la modernité et de la belle vie associées à une géographie
globale, occidentale et valorisante. Elle n'acquiert cette signification sociale et symbolique
qu'à l'échelle locale. N'ayant pas de fonctionnalité précise, elle reste inhabitée et non-
aménagée. Ce qui importe est le message que transmettent ces éléments architecturaux et,
par extension, la maison. Ainsi, dans la région du Pays d'Oas, le village de Certeze remplit
deux rôles : premièrement, il filtre les formes architecturales de l'Occident et de la région ;
deuxièmement, il est le centre de diffusion des modèles de construction et d'aménagement.
Par un processus d'empathie (Mauss 2007), la construction des maisons à partir des
modèles existant à Certeze est synonyme de reproduction de maisons que Ton trouve en
Occident.

3.5.2. Circuits intra-villageois de mobilisation architecturale


Les modèles ne circulent pas seulement d'un village à l'autre, mais aussi à l'intérieur de
chaque village. À Certeze comme à Huta, d'autres réseaux se mettent en place : villageois,
familiaux et de voisinage. Avant 1989, à Certeze, les maisons des chefs d'équipe (delegati)
représentent le principal modèle à suivre. Puis, les travailleurs au rîtas qui disposent des
moyens nécessaires reproduisent les constructions de leurs chefs. La circulation des
modèles est verticale, structurée en fonction de la profession des individus : travailleurs
saisonniers et travailleurs dans l'industrie locale étatique. La séparation professionnelle
correspond à un clivage lié au rapport entre l'individu et l'espace. Il s'agit de la population
mobile et de la population sédentaire. Bien qu'il s'agisse dans les deux cas de travailleurs
ou d'ouvriers, le clivage entre les deux catégories correspond à un lien hiérarchique car
localement, les individus qui partent au rîtas ont une meilleure situation économique et
sociale dans la communauté que les travailleurs salariés de l'État.

248
Tableau 8 : Diffusion verticale des modèles de maisons dans le village de Certeze avant 1989
Delegati (« chefs d'équipe »)

v
Travailleurs au rîtas

v
Travailleurs de l'Etat et autres

Après 1989, le rôle d'exemple à suivre que jouent les chefs d'équipe et ensuite les
travailleurs saisonniers est assumé par d'autres villageois, ceux qui travaillent à l'étranger,
notamment en France. Leurs constructions, plus imposantes que celles des années 1980,
prennent la relève comme exemple à suivre. La généralisation du processus de construction
dans tout le village amène une diversification du réseau de la mobilité des formes
architecturales et un changement dans la direction de la circulation, qui passe de verticale à
horizontale. La circulation n'est plus univoque, passant d'une catégorie sociale ou
professionnelle à une autre. Les modèles se déplacent de façon plus ou moins chaotique, en
se fondant sur la pluralité des réseaux, qu'il s'agisse de la famille, d'amis, de voisins ou
tout simplement d'individus.

Le réseau le plus important est celui de la famille car il permet deux types de
mobilité : temporelle et spatiale. Les parents ont légué la construction de maisons à la jeune
génération d'après 1989. Cet héritage prend deux formes. La première est matérielle, à
savoir lorsque les enfants possèdent déjà une maison construite par leurs parents pendant
les années 1980. Avec l'apparition de la « maison de type occidental », ces constructions ne
correspondent plus aux désirs de la nouvelle génération, qui se met à tout transformer. La
deuxième forme est coutumière et consiste à avoir une maison à soi dans le but de fonder sa
propre famille. Cette fois, il ne s'agit plus de reproduire une forme provenant d'ailleurs
mais plutôt de reproduire une pratique locale ancienne.

249
La mobilité spatiale passe aussi par des réseaux familiaux car les frères et les sœurs, les
cousins et les cousines s'imitent les uns les autres. Ce type de mobilité est bien visible dans
le cas des « maisons de type autrichien » dont nous avons déjà parlé. La circulation selon
les liens de parenté est amplifiée par les rapports de voisinage étant donné que la majorité
des enfants construise sur les terrains de leurs parents ou dans la maisnie (gospodaria)
familiale si le terrain le permet. Les deux enfants de Maria Buzdugan ont chacun une
« maison de type français ou occidental » construite sur le terrain de la leur mère, située
non loin du centre. La maison de la fille, dont la construction a débuté plus tard, ressemble
à celle de son frère : la forme, la couleur, le modèle, la hauteur et la grandeur (Photographie
No 15 et No 16). La maison de son frère est une réplique d'un modèle provenant de la
France, où le propriétaire a travaillé un certain temps. Lors de notre visite, il travaillait en
Roumanie dans une entreprise de construction de routes. Sa maison sert de modèle à la
deuxième maison, bâtie pour sa sœur, qui est assistante médicale à Negresti. Quelques
différences sont toutefois notables : le positionnement des balcons, l'emplacement du
garage et de l'entrée principale, l'emplacement des escaliers. L'intérieur est également
différent : contrairement à la maison de son frère, le premier étage est réservé au salon. La
disposition des chambres est différente. Ainsi, à l'intérieur du réseau social le plus restreint,
la famille, la circulation se joint à l'intervention personnalisée, qui donne l'impression de
variations sur un même thème. Les maisons sont à la fois semblables et différentes. Cette
adaptation de l'original représente la volonté de prendre possession de l'objet ou du lieu, en
éloignant ce dernier du modèle initial sans toutefois modifier la marque « occidentale » et
valorisante de la maison.

La proximité de voisins ne faisant pas partie de la famille permet aussi une mobilité élargie
des modèles, qui touche l'ensemble de la communauté. Le voisinage fonctionne selon le
même principe de ressemblance et différenciation, à l'exception que la relation présente
une certaine rivalité. Même si, dans le cas de la famille, il existe aussi une forme de rivalité,
la logique d'entraide est bien plus importante. Dans la relation avec les voisins, il ne s'agit
pas d'avoir seulement la même chose qu'eux mais plus qu'eux. La rivalité devient
concurrence, phénomène bien visible après 1989. La concurrence, élément dynamique de la
circulation interne des modèles ou des éléments architecturaux et d'aménagement,

250
ressemble à un jeu dont les principes de base, apparemment antagoniques, fonctionnent
ensemble. Elle peut s'énoncer ainsi :je veux une maison pareille, mais plus haute et plus
large que celle de mon voisin. À la fois imitation et différenciation, la reproduction de la
maison du voisin repose sur une volonté de domination (Bourdieu 1980). Ce sont les deux
vecteurs qui dynamisent la construction à la verticale au Pays d'Oas. Rémy reconnaît
également ce principe mais dans le cas d'une ville : « Pour être innovatrice, la ville doit
composer avec une double exigence : d'une part, assurer un processus unificateur et d'autre
part, ne pas neutraliser les différences [...] Cette dualité peut servir au dynamisme local »
(Rémy 1999 : 341). Si, dans le cas de Rémy, les exigences de l'unité architecturale tiennent
des règles de l'urbanisme, dans le village, c'est la communauté à elle seule qui impose ses
propres limites en ce qui concerne la forme et la grandeur de la maison. Par ailleurs, la
communauté villageoise n'est pas une structure égalitaire mais hiérarchisée. Le besoin
d'occuper une place dans la hiérarchie sociale et symbolique ne peut se manifester que par
la différenciation dans le but de rendre l'adversaire inférieur.

Les voisins entrent en concurrence les uns avec les autres en raison de leur proximité
spatiale immédiate :
Si, en arrivant à la maison, j e vois que tu as fait le toit de deux pentes, moi, j e vais mettre une
mansarde. Je n 'utilise plus de la tuile rouge mais de la verte. Ah ! Tu as fait comme ça ! Moi, j e
vais refaire ma clôture. Je construis un style de clôture plus haut. Et de là la concurrence : si le
voisin a bâti une maison à deux étages, j ' e n construirai une à trois étages. Si le voisin a
construit une mansarde, j e ferai la même chose. S'il a fait une coupole, j e ferai autrement, etc.
(Nelu (30 ans) Huta-Certeze)

À Certeze, il est fréquent de voir deux ou plusieurs maisons semblables dont une plus haute
que les autres (Photographie No 17). Dans ce cas, le plan initial et la forme demeurent les
mêmes. On ne fait que rajouter un étage et, éventuellement, changer la couleur. Ainsi, à la
circulation matérielle exogène ou endogène correspond tout un travail de transformation et
d'adaptation des formes locales.

3.6. Réseaux virtuels de circulation. Les revues, la télévision, la vidéo, le cellulaire

Le contact réel, sensoriel, avec le monde Occidental ou la proximité des individus du Pays
d'Oas, ainsi que l'Autre, l'étranger, ne représentent pas les seuls canaux de mobilité des

251
modèles « de type occidental ». L'accès à toute forme d'information comme les revues
spécialisées en architecture et en aménagement intérieur, de plus en plus nombreuses en
Roumanie, et l'accès aux moyens virtuels de communication (télévision, vidéo, téléphonie
cellulaire, Internet) activent de nouveaux canaux de mobilité, qui favorisent la circulation
des biens et des modèles architecturaux à l'échelle locale et entre les différentes régions du
monde.

Après 1989, les téléromans sud-américains envahissent les chaînes de télévision roumaines.
Ils présentent généralement l'histoire d'amour et de réussite d'une jeune fille ordinaire,
habituellement paysanne. Après de longues épreuves surmontées grâce à son honnêteté, à
son esprit laborieux, etc., elle épouse l'homme de ses rêves, beau, riche et convoité par
toutes les femmes. Enfin, elle parvient à bâtir une carrière, que tout le monde envie.
Histoire avec un happy end, le téléroman nourrit les désirs cachés des femmes de toute la
Roumanie, particulièrement des femmes mariées, qui restent à la maison. Cependant, ces
programmes touchent de plus en plus de femmes, de tous âges et de toutes professions.

L'intrigue des téléromans se déroule toujours à l'intérieur de maisons au décor typique et


d'influence américaine : luxueuses, bien aménagées, riches en ornementations et en objets,
etc. Associés à la réussite et à la richesse des personnages, ces intérieurs deviennent
rapidement une source d'inspiration en aménagement intérieur partout en Roumanie et au
Pays d'Oas. Le succès de ce type de programmes s'explique par le fait que les femmes
d'Oas se reconnaissent dans le personnage principal féminin : la fille pauvre et innocente,
sincère, honnête et généralement originaire des régions rurales, qui grâce à ses propres
forces, finit par réussir dans la vie. « Réussir » signifie s'enrichir, posséder la maison
qu'elle n'a jamais eue mais dont elle a toujours rêvé, rencontrer ou regagner l'homme de sa
vie. Ce personnage-type féminin est à la fois ce que la spectatrice est et ce qu'elle rêve
d'être.

Dans ces téléromans, la maison luxueuse qui remplace la façon ancienne et précaire de
vivre fait partie de l'épanouissement du personnage féminin. Pour les femmes du Pays
d'Oas, la reproduction du même type de maison, de l'aménagement intérieur, de la cuisine,

252
etc. devient le moyen de matérialiser l'amélioration de sa situation sociale et économique et
de transmettre ce message aux autres. Par exemple, dans sa cuisine d'inspiration sud-
américaine, la femme au foyer de Certeze transmet une image différente de celle de
la paysanne pauvre et chargée des tâches de la gospodaria, qui ramasse le foin et élève des
animaux. Il s'agit d'une femme qui achète sa viande au magasin, qui possède (et peut-être
utilise) des appareils électroménagers performants et qui par conséquence, ne passe plus la
grande partie de son temps dans la cuisine. Pour l'aménagement de sa cuisine, Vadan Nuta
de Certeze s'est inspirée de son téléroman sud-américain préféré. Le coin cuisine est séparé
de la salle à manger par des colonnes de brique en forme d'arche (Photographie No 18). Le
principal agent de transfert dans ce cas est la femme. Les explications viennent de soi : la
femme reste plus longtemps à la maison et elle intervient dans l'aménagement de la cuisine,
l'espace considéré traditionnellement comme féminin. Présente dans tous les téléromans
sud-américains et associée à l'idée de richesse et de réussite, la nouvelle cuisine devient
rapidement la marque sociale et symbolique d'un statut supérieur et amélioré de la femme
du Pays d'Oas.

Malgré la marque valorisante des intérieurs promue par les téléséries sud-américaines ou,
plus récemment, américaines, comme Le feu de l'amour, l'appropriation de ces modèles ne
se fait pas sans difficulté, surtout lorsqu'il s'agit de les accompagner d'usages et de
pratiques qui sortent de Tordre villageois et surtout du code local de l'honorabilité
féminine. Cette image libérale projetée surtout par les femmes de Certeze est sanctionnée
par les femmes des autres villages, qui les accusent de ne pas être de vraies gospodine. Le
mot «gospodine» vient du terme «gospodaria» («la maisnie» [Stahl 1975] ou
« household » [Mihailescu 2001]) et il réfère à une bonne cuisinière qui s'occupe bien de sa
famille et de ses enfants. Une fois appropriée est territorialisée dans le local, cette culture
domestique ne reste ni figée ni fidèle aux modèles désirés. Elle subit des pressions à
l'échelle locale, sujet que nous développerons plus tard dans cette thèse.

Par ailleurs, les revues spécialisées de type Ma maison contribuent à la situation. Elles
présentent, en effet, des propositions et des modèles occidentaux d'aménagement intérieur
et extérieur. Considérées comme savante ou citadine, les revues sont plutôt utilisées par les

253
architectes pour proposer des modèles de construction à leurs clients. Étant donné la faible
collaboration entre les Certezeni et les architectes, les revues ont une influence moins
importante. Un exemple reflétant la situation est la maison « de l'Américain », déjà évoqué,
dont le modèle est tiré d'une revue que le maître avait montrée à Golena Maria.

Les allers et retours entre le Pays d'Oas et l'Occident permettent aux Oseni de se
familiariser avec différentes techniques de communication, telles la vidéo. C'est de cette
façon que le propriétaire absent participe en quelque sorte à la construction de sa maison.
Les médiateurs sont les parents qui, à l'aide de films pris pendant le processus de
construction, informent leur enfant du déroulement du projet. Ils filment le modèle choisi
qui provient soit du village soit de Certeze, s'ils habitent ailleurs. Une fois l'accord de
l'enfant reçu, les parents entreprennent le processus de construction et en filment toutes les
étapes. La famille Olah de Huta Certeze a ainsi construit une maison pour leur garçon,
Fanea, qui travaille en France depuis 9 ans. Le modèle provient de Certeze. Leur fils a suivi
le cours de la construction à l'aide des films réalisés par ses parents. De même, les enfants
prennent des films de la maison qu'ils choisissent à l'étranger pour ensuite les envoyer à
leurs parents, qui reproduisent la maison au village. Le père de Fanea affirme ce qui suit :
C'est moi qui ai choisi le modèle. Je lui envoyé une photo puis j ' a i enregistré une cassette
vidéo. Mon fils aîné, qui a une vidéo, lui a apporté le film pour que Fanea puisse la voir. A la
fin, j ' a i filmé la maison. Pour ce qui est du toit, j e me suis inspiré de Tetuca Irinchii [...] Le toit
a une mansarde. Je trouve que cette maison est mieux que l'autre. (Olah loan, 63 ans,
No 17/2004, Huta-Certeze)

La vidéo n'est pas seulement un canal de « transport » des formes architecturales d'une
partie de l'Europe à une autre, mais aussi un facteur de ruse. Souvent, les désirs
matérialisés virtuellement sur pellicule sont incompatibles avec la réalité locale du terrain
ou la dextérité des constructeurs ou de ceux qui dirigent la construction. Il arrive qu'au
retour, les enfants ne soient pas tout à fait satisfaits du résultat. S'ils ont les moyens, ils
commenceront immédiatement les modifications.

La vidéo représente également un canal de circulation interne, soit d'une famille à l'autre,
des modèles d'aménagement intérieur. Cette mobilité virtuelle locale est activée par un
contexte traditionnel qui n'a aucun lien avec Tailleurs. À Noël, les jeunes garçons habillés

254
en costume traditionnel régional se promènent, avec leur caméra vidéo, de famille en
famille ou de maison en maison, où il y a des filles en âge de se marier, afin de leur
adresser leurs vœux en dansant et en chantant et ainsi d'établir les premiers contacts.
Invités dans la maison, au salon, ils filment la performance. Plus tard, les garçons et leur
famille regardent les films et évaluent en même temps Tarrière-plan où se déroule la
performance traditionnelle, « le modernisme » de l'aménagement, les meubles, etc. Puisque
les jeunes filles concernées ont presque l'âge de se marier, les images filmées peuvent
augmenter ou, au contraire, diminuer leurs chances de se trouver un bon partenaire. Au-delà
de l'adaptation d'une pratique traditionnelle liée à l'institution du mariage, Noël est une
occasion d'avoir accès à ce qui est moins visible de la rue et finalement de reprendre de
nouveaux éléments. Une fois de plus, Tailleurs territorialisé dans les « maisons de type
occidental » est activé et mobilisé à travers des institutions sociales et des réseaux locaux
traditionnels. Malgré la mobilité de la population, d'un lien entre l'individu et l'espace
fragilisé par les suites d'absences et de présences plus ou moins régulières, cette
instrumentalisation du global dans le local assure le fonctionnement et la dynamique des
relations sociales communautaires au village et dans la région entière. Pour paraphraser
James Clifford, nous pouvons dire que le voyage ne peut donc pas se passer des racines
(1997).

Conclusion

L'architecture des années 1990 et 2000 du Pays d'Oas se distingue par l'occidentalisation
et l'extension de l'espace, qui supposent deux éléments complémentaires : l'appropriation
et l'intégration des nouvelles formes architecturales de diverses origines en Roumanie, en
général, et dans la région d'Oas, en particulier. Pour les Certezeni, la France est la
principale source d'inspiration, ce qui explique pourquoi la majorité de leurs maisons sont
« de type français ». Par contre, une analyse plus approfondie montre que l'origine du
modèle de maison ne correspond pas nécessairement au lieu de travail du propriétaire ou
encore au pays revendiqué. À la circulation des formes architecturales de l'extérieur vers
l'intérieur se rajoute une mobilité locale très forte, qui active une pluralité de réseaux
sociaux traditionnels. Cette mobilité et cette mobilisation interne conduisent non seulement
à l'intégration d'une culture matérielle étrangère mais également au remaniement d'une

255
culture locale déjà existante en fonction des nouvelles exigences et influences occidentales.
Autrement dit, « voyage », « racines », « mobilité » et « sédentarité » ne sont plus en
relation d'exclusion. Au contraire, ils coexistent (Clifford 1997 :3) dans ce que les Oseni
appellent déjà la « maison à l'occidental ». Ainsi, le comportement bâtisseur des Oseni et
les « maisons de type occidental » trouvent une réponse partielle dans la mobilité qui existe
entre l'icï et Tailleurs, entre le Pays d'Oas et l'Occident. Sans minimaliser le rôle des pays
étrangers dans l'importation des nouveaux modèles, ce que Ton voit aujourd'hui au Pays
d'Oas n'est pas un reflet fidèle de la mobilité des Oseni à l'étranger ou de l'expérience
d'une pluralité des lieux. Il s'agit d'une incorporation de cette expérience à l'intérieur d'une
autre, locale et ancienne. Sans être passive, cette incorporation agit en sens inverse en
déclenchant une mutation interne du local. La dynamique est si forte que le changement
devient palpable d'une année à l'autre, tant dans le matériel que dans la pratique et le
discours. Enfin, puisque cette translation n'est jamais terminée, le local continuant
d'actionner et de modifier, la conclusion à tirer est que le global au sens d'« Occident »,
comme modernité réclamée par les Oseni en tant que nouvelle manière d'être et de vivre,
finit par être domestiqué par le local (Goody 1979).

256
4. FAIRE BATIR SA MAISON A DISTANCE. NOUVELLES
ET ANCIENNES PRATIQUES DOMESTIQUES
DE (RE)PRODUCTION DES RELATIONS SOCIALES
DANS LE CONTEXTE DE LA MOBILITÉ

Le désir de construire touche presque toutes les catégories d'âge ou de sexe : les parents qui
ont des jeunes enfants, les adolescents proches de l'âge de mariage, les adultes ou même les
plus âgés qui possèdent un métier et qui construisent pour leurs proches. Les femmes
mariées poussent aussi leurs maris à bâtir. Mais construire une maison n'est pas facile. Les
tâches sont multiples et difficiles à gérer, d'autant plus que le propriétaire est la plupart du
temps absent. Or, Tune des caractéristiques de l'architecture vernaculaire de la Roumanie
ou d'ailleurs270 a toujours été T autoconstruction271, laquelle impliquait la présence physique
et permanente du propriétaire car il était à la fois bénéficiaire et exécuteur . Pour
souligner l'importance du moment, il suffit de rappeler les nombreux rites et rituels de
fondation que le futur propriétaire devait accomplir afin de se faire accepter par les esprits
du lieu et par la communauté . D'autre part, la construction de la maison paysanne

270
Maurice Bolch (1995 : 70-72) pour l'Europe ; Claude Lévi-Strauss pour les sociétés nord-américaines et le
monde européen médiéval (1984 : 195, 1987 : 210) ; Birdwell-Pheasant et Lawrence-Zuniga pour l'Europe
(1999). En Guyane Française, la nouvelle maison correspond à l'arrivée d'un nouvel adulte dans la vie sociale
du groupe (Aubert 1999 : 54) ; Stahl pour la Roumanie et l'Europe du sud-est et du centre (1974 : 401-2 ;
1978 : 92-4 et 199 ; 2000 : 117). Voir aussi H. Paul Stahl et Petrescu (1957) et Costaforu (1936 : 116) etc.
Pour la Bulgarie, voir Zhivkov, Berbenliev et Anguelova (ICOMOS, 1977). Pour le Pays d'Oas, voir
notamment Focsa (1975 et 1999).
271
Pour l'Europe, voir Roux (1976 : 173), Rapoport (1972 [1969], 1973) ; Villanova 1994 ;
2
Pour le Pays d'Oas, voir Focsa (1975 : 361-2). Voir aussi Paul Stahl 1979 : Sociétés traditionnelles
balkaniques. Contribution à l'étude des structures sociales dans « Etudes et Documents balkaniques »,
Paris : 98. Paul Stahl mentionne une seule situation lorsque la construction de la maison se déroulait en
l'absence du propriétaire. Dans la société traditionnelle roumaine, la maison était construite par le père du
garçon proche de l'âge de mariage. Le signe du rapprochement de ce moment était le service militaire. Il y
avait alors des cas où la maison était bâtie par le père, alors que le futur propriétaire était à l'armée, 1979 : 97.
273
II y a une très riche littérature ethnographique roumaine sur les rites de construction ou de fondation qui
fait surgir l'importance symbolique du moment de la construction d'une nouvelle maison. Par exemple,
Mircea Eliade parle de la « consécration du lieu » qui signifie organiser, ordonner l'espace ou le chaos (1965).
Pour des commentaires critiques intéressants des idées de Mircea Eliade, voir Henri H. Stahl, 1983 : Eseuri
critice despre cultura romaneasca (Essais critiques sur la culture populaire roumaine). Ed. Minerva,
Bucuresti : 197-200). Paul H. Stahl et Petrescu affirment qu'à part les techniques matérielles de construction,
la fondation d'une maison implique un rituel spirituel basé sur la religion et sur des coutumes archaïque
préchrétiennes » (Stahl et Petrescu, Oameni si case de pe Valea Moldovei (1928-1953) (Les hommes et les
maisons à Valea Moldovei)), Paideia, Bucarest, 2004 : 26) ; Paul H. Stahl affirme aussi que la construction de
la maison suit des règles destinées à consacrer l'endroit choisi, à assurer la solidité et la chance du bâtiment et
des personnes qui l'abrite, à éloigner les esprits malfaisants » (« L'organisation magique du territoire
villageois roumain» dans L'Homme, tomme XIII, juillet - septembre, 1973, nr. 3, Paris: 156); Vintila

257
activait plusieurs réseaux sociaux, les « maîtres » constructeurs, la famille, les amis, le
voisinage, la communauté qui, dans la logique de l'entraide, offraient leurs services (Stahl
1979, Focsa 1975, 1999). L'acte d'échange supposait implicitement la présence des deux
parties qui négociaient et discutaient, sans intermédiaires, tous les détails et les démarches
de la construction : plans, esquisse, matériaux, emplacement, nombre d'heures de travail,
prix, tâches, nombre des personnes participantes, responsabilités . Tout se basait sur le
prêt de la force de travail, sans contrepartie en argent .

Dans ce chapitre, nous proposons d'examiner l'impact de l'absence, temporaire ou


permanente, du propriétaire à ce moment précis de la construction de la maison. Loin de
représenter un acte purement «technique» (Rapoport 1972 [1969], 1973)276, l'élévation
d'un bâtiment est un moment de rencontre, de rassemblement particulier qui exprime
l'accueil d'un nouveau membre dans la communauté entraînant le changement du statut
social de l'individu car la fondation d'une maison c'est la fondation d'une famille. Par
ailleurs, l'apparition de la maison matérialise et communique à la communauté des
informations sur la situation sociale et économique de l'individu et de la famille. Comment
gérer tous ces enjeux tout en étant absent ? Est-ce que le départ fragilise, voir rend

Mihailescu et Ioana Popescu soulignent le fait que la prise de possession du lieu par sa sacralisation
(matérialisée dans des rituels de fondation, de construction, de passage) n'a pas seulement un sens
métaphorique. La sacralisation de l'espace c'est son humanisation (Paysans de l'histoire, Paideia, Bucarest
1992 : 17) ; Valer Butura rappelle que « dans les traditions du peuple roumain, il était très important à savoir
où construire une nouvelle maison, qui en est l'auteur et comment elle est orientée. Tous ces précautions
étaient destinées à faire fuir les esprits maléfiques et a amener la prospérité, la chance, la santé pour tous ceux
qui vont l'habiter (Iordan Datcu (éd.). 1992. Valer Butura. Cultura spirituala romaneasca (La culture
spirituelle roumaine), Minerva, Bucarest : 267). Dans son article « L'organisation magique du territoire
villageois », Paul H. Stahl insiste sur la place des rites et des rituels magiques de consécration de l'endroit
destiné à la construction d'une maison (1973 : 150-62. Dans L'Homme, tome XIII, juillet-septembre 1973/3,
Paris).
274
Les obligations des autres étaient précises et généralement, elles étaient fixées verbalement. Cette coutume
d'entraide couvrait tous les territoires habités par les Roumains, voir la Transylvanie, la Moldavie et la
Bessarabie. St. Manciulea donne un exemple extrême d'un village de Transylvanie où les relations de
voisinage étaient réglementées par l'administration : « Celui qui ne viendra pas à l'heure convenue pour la
fondation de la construction de la maison d'un voisin, payera toute la journée, 24. Articulusul vecinatatii din
lghisul-Nou (Les articulations du voisinage en Ighisul-Nou), dans « Sociologie Romaneasca », Ive année, no.
7-12, Bucarest, 1942:524 cité et commenté par Paul H. Stahl, Sociétés traditionnelles balkaniques.
Contribution à l'Étude des Structures Sociales, Études et Documents Blakaniques, Paris, 1979 : 99.
Ion Ionescu de la Brad, Agricultura româna din Judetul Mehedinti (L'agriculture roumaine de la
circonscription Mehedinti), Bucarest, 1968 : 200-201.
276
Quelques années plus tôt, André Leroi-Gourhan affirmait que l'organisation de l'espace habité n'est pas
seulement une commodité technique, c'est, au même titre que le langage, l'expression symbolique d'un
comportement globalement humain, dans Le geste et la parole. La mémoire et les rythmes, Albin Michel,
1962: 150.

258
vulnérable le propriétaire ? Son absence nuit-elle à la création et au fonctionnement des
réseaux sociaux formés lors de ce moment précis ? Comment la mobilité affecte-t-elle le
rapport entre le propriétaire et la maison, entre le sujet et l'objet ?

Nous allons montrer que, loin de déstabiliser ou de briser le réseau social qui se formait
traditionnellement lors de la construction d'une maison, l'absence du propriétaire a deux
conséquences. Tout d'abord, elle conduit à une reconfiguration des rapports sociaux dans
laquelle les jeux de rôles changent, s'inversent, se moulent sur le rythme du va-et-vient du
propriétaire, en assurant aussi un renforcement du rapport entre l'objet et le sujet (Miller
2001). Ensuite, les rapports entre la maison et le propriétaire, de même qu'entre le
propriétaire et le réseau social local reposent sur l'apparition et l'utilisation de nouveaux
supports « matériels » de communication et de sociabilité, qui remplacent en fait une partie
du fonctionnement du réseau de sociabilité classique ou traditionnel axé sur la présence
physique (Appadurai 1996). Autrement dit, la construction de la maison est un espace et un
moment où la présence sociale l'emporte sur l'absence physique (De Radkowsky dans
Rapoport 2002 [1964] : 46)277.

4.1. Le projet de la maison. Un rêve à réaliser

Le projet de construire une maison existe bien avant le départ du propriétaire à l'étranger.
Une fois ailleurs, sa seule préoccupation n'est que de ramasser suffisamment d'argent afin
de pouvoir rentrer chez lui et démarrer les procédures administratives relatives à la
construction de sa propre maison. Insistons sur les éléments de démarrage, l'argent, le
projet et l'image de la maison rêvée.

Jusqu'à la moitié du XXe siècle, construire une maison au Pays d'Oas représentait un
processus long et difficile278. Généralement, l'obligation revenait à la famille du garçon et

7
Tilley montre la même chose pour les canoës Wala, en Thaïlande, dans Victor Buchli (éd.). 2002. The
Material Culture Reader. Oxford, New York : 53.
78
Dans son étude sur le Pays d'Oas, Gheorghe Focsa attire l'attention sur la difficulté et sur la longue durée
de la construction d'une maison. Le temps de préparation était variable, en rapport direct avec la situation
matérielle de la famille. Parfois ça durait de 15 à 20 ans - période durant laquelle les jeunes couples
utilisaient un bâtiment provisoire de type chaumière (1975 : 361).

259
la construction commençait lorsque l'enfant était proche de l'âge de mariage ou, plus
souvent, après le mariage. Le processus de construction supposait la mobilisation du
propriétaire et de la famille proche qui aidait jusqu'à la fin. Ensuite, il y avait la parentèle
éloignée, les voisins et même le village entier qui fournissaient surtout la main-d'œuvre .
Le manque de fonds280 incitait donc les individus à utiliser d'autres ressources tels les
réseaux sociaux locaux d'entraide et à procéder à une économie de l'espace habité, fait qui
donne peu de place aux variations architecturales. Le dessein ultime n'était pas de
construire plus grand et plus beau, mais de finir le plus vite possible la maison afin qu'elle
puisse accueillir la nouvelle famille.

Avec le départ des Oseni aux travaux saisonniers et ensuite à l'étranger, l'argent n'est plus
un problème. Le projet devient un peu moins urgent et plus dynamique car le propriétaire a
l'occasion et le temps de voir et de comparer. Comme la majorité des Certezeni travaillent
au domaine de la construction, la vue donne place à l'expérimentation, tout en créant
l'opportunité d'évaluer encore plus les chances de pouvoir bâtir leur propre maison.

L'accent est mis sur l'extérieur car on veut avoir « quelque chose qui ressemble à... » Dans
un premier temps, cette culture de l'image et du regard (Huyghe 1993)281 a comme réfèrent
Tailleurs, l'étranger. Une fois chez soi, l'image de la maison est travaillée en fonction
d'une réalité locale spécifique. Avec la généralisation du processus bâtisseur, le local lui
même prend en charge la fonction de premier réfèrent. Avant de partir ailleurs, l'individu a

19
Paul Stahl souligne plusieurs fois le fait que la construction de la maison paysanne roumaine était le
résultat d'un travail collectif, incluant le futur propriétaire, ses parents, en particulier le père du garçon, la
famille proche et étendue, les voisins et, enfin, la communauté entière. C'était la manière de compenser le fait
que, dans le passé (jusqu'à la première moitié du XXe siècle), chacun construisait pour soi-même la maison,
sans faire appel à des maîtres constructeurs ( 1979 : 97-98).
Après la Seconde Guerre mondiale, avec l'installation du régime communiste en Roumanie, le langage
scientifique ethnographique est de plus en plus pris dans les explications économistes qui émergent avec le
discours marxiste sur le fonctionnement de la société. Malgré une attitude critique de la part des sociologues,
cette interprétation est présente bien avant, dans les années 1930, dans les études monographiques dirigées par
Gusti. En dépit de cette dominance, Gusti a une attitude critique, en attirant l'attention sur le fait que
l'économique seul ne peut pas expliquer l'existence du social. Par contre, si l'économie fait partie d'une
pluralité de perspectives socio-culturelles, la compréhension du fonctionnement de la société en général est
assurée. Les valeurs économiques et spirituelles (science, art, religion) forment le contenu de l'existence du
social (Sociologia monografica, stiinta a realitatii sociale (La sociologie monographique, science de la
réalité sociale), introduction à Traian Herseni, Teoria nonografiei sociologice (La théorie de la monographie
sociologique), 1934 : 318-319.
281
Huyghe, René 1993 : Dialogue avec le visible, Paris : Flammarion.

260
déjà une idée de ce que sera sa maison. Une fois ailleurs, cette image est réinterprétée (de
Villanova 1994:84) en fonction de l'expérience qui y est acquise, des tentations
déclenchées par la vue et par l'argent gagné. En d'autres termes, entre ici et ailleurs, il n'y a
pas juste une image de la maison rêvée, mais plusieurs qui se succèdent, se mélangent, et se
transforment. Loin d'être clair, le modèle de la maison désirée est flou et changeant.

Après un séjour ou deux à l'étranger (de 3 à 6 mois), soit le futur propriétaire rentre
temporairement à la maison afin de démarrer le projet, soit il envoie de l'argent à ses
parents qui prennent en charge toutes les procédures de construction. Dans le premier cas,
avant de partir à l'étranger, le jeune propriétaire discute avec son père sur le modèle de la
maison de même que sur le terrain, puis il entreprend les démarches administratives.
Ensuite, il embauche un maître (mester) qui, à l'aide d'une équipe de bâtisseurs, élève le
bâtiment (Photographie No 1). L'élévation et la finition de l'extérieur se passent
habituellement après le départ du propriétaire de manière assez rapide : trois mois
maximum. Quant à l'intérieur, son aménagement peut prendre des années. Il dépend des va-
et-vient du propriétaire qui choisit de prendre en charge personnellement cette étape de la
construction. Dans le second cas, l'argent est envoyé aux parents tout comme la photo de la
maison désirée ou le plan général. Les discussions et le suivi des démarches entreprises par
les parents se déroulent par téléphone.

Le démarrage de la construction de la maison n'implique pas nécessairement le retour


permanent ni même temporaire du propriétaire. Au contraire, il est préférable qu'il reste à
l'étranger afin de ramasser l'argent nécessaire pour le bon déroulement des travaux.
L'assurance des liquidités est essentielle car les Oseni font construire leurs maisons
exclusivement avec de l'argent comptant et jamais sur des prêts bancaires ou des
hypothèques. Dana qui travaille à la banque commerciale de Negresti raconte :
Moi je travaille dans la section des crédits. Chez nous, il y a très peu de personnes physiques
qui viennent faire des crédits. Pourquoi ? C'est une région à part : les gens ont de l'argent et
investissent comptant dans les maisons. Alors, ils n'ont pas besoin de crédits (Dana, (30 ans),
Huta-Certeze, 2005), chose expliquée par la faible confiance des Certezeni dans toute
institution étatique ou privée" .

52
Cette situation n'est pas spécifique au Pays d'Oas, mais aux Roumains en général. Avant la chute du
communisme en 1989, les maisons paysannes se construisaient d'une manière traditionnelle, avec le capital
financier, le matériel et la main-d'oeuvre fournis par la famille et par la communauté. Dans la ville, aussitôt

261
Une fois la maison rêvée et l'argent envoyé, il faut obtenir les papiers nécessaires. Les
approbations ne sont que des formalités car « tout s'arrange » au Pays d'Oas.
Conformément à la loi, il faut être propriétaire du terrain, obtenir les autorisations de
construction du centre administratif Satu Mare et aussi de la mairie du village283.
L'évaluation du terrain, le plan et l'esquisse de la maison sont réalisés par un technicien
accrédité. Ensuite, l'architecte fait les vérifications et les évaluations, signe et donne le feu
vert pour la construction de la maison. Le propriétaire et le constructeur à leur tour doivent
respecter l'esquisse et le plan et faire d'autres papiers pour toute modification apportée à
l'intérieur ou à l'extérieur du bâtiment. Bref, le plan et l'esquisse de la maison n'ont lieu
qu'après une série de vérifications et d'évaluations.

En réalité, cette logique des procédures est rarement respectée. À Certeze, on choisit la
maison qu'on veut construire et ensuite on évalue le reste. La configuration du terrain n'est
prise en compte que si elle pose vraiment des problèmes. Ce qui compte est de matérialiser
la maison désirée et de respecter les désirs du propriétaire. La personne chargée de la
construction de la maison discute avec le maître qui évalue le modèle, vérifie la fiabilité du
terrain et s'assure de l'adéquation de ce terrain au modèle. La forme finale de la maison et le

que l'individu ou la famille obtenait un emploi dans une entreprise, il était doté d'un appartement dont le
propriétaire était l'État. Ces deux situations, la tradition d'une part, et «le soin» étatique, d'autre part,
éloignent les Roumains de l'intervention bancaire dans la gestion de leur argent. La seule institution où ils
pouvaient mettre de l'argent de côté était le C.E.C. (Centre d'Économies). De plus, dans le discours
idéologique socialiste, les institutions bancaires étaient associées à la société bourgeoise et au capitalisme,
donc à l'idée de fraude et d'exploitation du peuple. Cette image a persisté après la chute du communisme et,
dans certaines régions tels le Pays d'Oas, elle continue encore à se manifester. Ce n'est pas par hasard si,
pendant les années 1990, les Roumains travaillant à l'étranger préféraient envoyer leur argent par la poste, ou
par « l'autobus » ou l'autocar qui faisait le va-et-vient entre les pays de l'Europe de l'Ouest et la Roumanie.
Le chauffeur « était chargé » d'apporter l'argent en Roumanie contre une somme fixée en fonction du
montant. À la campagne, les gens optaient pour garder leur argent à la maison, selon le principe du bas de
laine. Dans les années 2000, les choses ont changé, surtout dans la ville, où les gens font des prêts pour
acheter une maison ou un appartement. Cependant, à la campagne, les maisons continuent à se faire construire
dans la logique traditionnelle de l'argent comptant.
L'autorisation de construction est accordée si elle respecte les documentations d'urbanisme et
d'aménagement du territoire. L'autorisation est délivrée par les maires des villages. Outre l'autorisation de
construction, il faut attacher une documentation technique : les plans de l'emplacement de la construction,
l'esquisse de la construction et la fonction du bâtiment. Cette documentation technique est réalisée par un
technicien autorisé. Ces documents doivent êtres vérifiés en conformité avec la loi. Pour la partie
architecturale, les papiers doivent êtres signés par l'architecte qui possède le diplôme accordé par l'État
roumain. Pour la partie d'ingénierie, la signature requise est celle d'un ingénieur (Monitorul oficial, loi no.
50/29 juillet 1991, paragraphe 6).

262
démarrage de la construction sont précédés par les négociations de personnes impliquées
directement : le propriétaire ou ses parents et le maître. Généralement, l'un s'adapte à
l'autre : les parents ou le propriétaire accepte certaines modifications s'il est vraiment
dangereux de commencer la construction dans la variante initiale. Quant au maître, il cède
souvent au début, mais intervient parfois durant la construction. Ainsi, les contraintes
physiques, le terrain notamment, affectent très peu la forme choisie de maison laissant plus
de place à des « contraintes »284 culturelles et sociales qui orientent d'une manière
définitive les choix des individus sur l'espace bâti (Rapoport 1972).

4.2. Rythmes horizontaux de construction de la maison de type occidental

La maison est construite Tété. Habituellement, le travail commence tôt, au printemps et


cesse en hiver pour reprendre Tan prochain. Au-delà de cette règle générale, le va-et-vient
du propriétaire joue aussi sur la construction de la maison. Nous parlons « des rythmes »2 5
puisque le moment de la construction de la maison diffère d'une famille à l'autre en
fonction du degré d'implication directe du propriétaire. En 2005, les congés des emplois à
l'étranger permettent d'effectuer du travail chez soi. La grande majorité de Certezeni
revient Tété (mois de juillet et d'août) pour voir la famille, pour participer à la fête de
l'Assomption (le 15 août) et également pour vérifier dans quelle situation se trouve la
construction de la maison. Il y en a d'autres qui restent dans le village un ou deux mois
pour surveiller et participer à la construction de la maison et qui, ensuite, regagnent leur
travail. D'autres restent peu, la construction de la maison continuant en leur absence
(Photographie No 2).

Ce rythme saisonnier de construction ne diffère pas du traditionnel, orienté lui aussi par les
saisons. La seule différence est qu'en 2005, la saison n'est plus structurée par les travaux
agricoles mais par les allers-et-retours du propriétaire. La loi 216/1998, laquelle garantit le

284
Rapoport utilise le terme de criticaly pour définir la manière des gens d'agir sur la forme de la maison et le
rapport entre l'environnement bâti et l'homme (1972 [1969] ; 1973).
8
Milieus et Rhythms sont nés du Chaos, affirment Deleuze et Guattari. Selon ces deux auteurs, le pouvoir du
Rythme l'emporte sur le pouvoir du milieu car « rythme » rassemble temps et espace. Sa force est l'action, la
répétition qui ordonne, qui donne forme à ce qui n'est pas encore formé. Rhythm is the milieu's answer to
chaos (Gilles Deleuze et Félix Guattari, A thousand plateaus. Capital and Schizophrenia, University of
Minnesota Press, Minneapolis, London, 1987 : 313).

263
droit aux Roumains d'avoir un visa de travail à l'étranger de 3 à 6 mois (Diminescu,
Lagrave 2001) réglemente davantage le rythme de construction et de modification des
bâtiments. Après une saison de trois à six mois, les travailleurs retournent au Pays d'Oas où
ils restent trois mois. Ils font en sorte que le retour se passe Tété. Souvent, la saison peut
varier en fonction des exigences du travail ailleurs, des périodes de congés ou de la durée
du contrat. Toutefois, ils essaient de s'accommoder en fonction des exigences et des
rythmes internes, locaux que nous allons maintenant démêler.

La construction de la maison n'est pas seulement encadrée par la relation que le propriétaire
entretient avec son lieu du travail à l'étranger. Elle est intimement liée à la dynamique
familiale, aux institutions du mariage et d'héritage, de même qu'à la succession des
générations. «Construire pour les enfants» implique l'idée qu'au moment du mariage,
l'enfant doit avoir sa propre maison. Cette logique, on Ta vue, n'est pas nouvelle. Elle
existait dans le village traditionnel où le père du garçon notamment commençait la
construction de la nouvelle maison dès que l'enfant était proche de l'âge du mariage, c'est-
à-dire, lorsqu'il était à l'armée. Dans la société traditionnelle, le mariage est l'institution
principale qui dicte le début des travaux et leur déroulement. Bien que cette logique soit
encore présente, le moment du commencement devient plus flexible. Premièrement, on ne
construit plus seulement pour les garçons, mais pour aussi les filles ce qui rend le volume
du travail plus lourd et plus long. Par conséquent, les parents peuvent commencer dès que
les enfants ont 5 ou 6 ans, ce qui traduit un détachement du processus de construction de la
maison de l'emprise de l'institution du mariage. En effet, la construction d'une nouvelle
maison peut commencer avant aussi bien qu'après la formation d'un nouveau couple et
même si ce dernier possède déjà une maison .

Le rythme de construction dépend aussi des priorités du propriétaire. Si c'est une maison
pour l'usage immédiat d'un couple nouvellement formé, on investit temps et argent et on
l'élève pendant un été, en trois mois seulement. Si on bâtit pour les enfants encore jeunes,
la construction de la maison traîne en fonction du temps du propriétaire et des liquidités

70 % des couples mariés interviewées à Certeze possédaient déjà une maison et étaient en train de la
refaire ou de construire une autre.

264
disponibles. Généralement, le parent qui construit une maison pour l'enfant a comme
priorité la transformation et la rénovation de sa propre maison. Ainsi, le bâtiment en
construction pour l'enfant reste en attente souvent jusqu'à ce qu'il soit proche de l'âge du
mariage et qu'il décide de partir à son tour pour gagner de l'argent. À ce moment-ci, soit il
continue à construire ce que son père a commencé, soit il abandonne la maison à moitié
bâtie et en commence une autre. Ce qui, au début, est rythmé par Taller-retour entre
Tailleurs et le village finit dans la majorité des cas à se plier à la succession des
générations. Pour les jeunes, cette maison commencée par les parents, non finie ou
partiellement finie, les oblige, les oriente, les contraint à partir, à revenir et à ordonner
finalement leur quotidien et leur vie en fonction de la construction de leur propre maison.
Alors, la construction de la maison n'est plus un moment mais diverses temporalités
articulées en tonalités locales et étrangères auxquels l'individu s'adapte et se plie.

Le retour du propriétaire est aussi dicté par certains moments importants dans le
déroulement de la construction qui nécessitent une surveillance plus rigoureuse de sa part.
Il s'agit du moment où Ton finit le premier étage et où Ton « fait mettre le plancher e