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AOÛT-SEPTEMBRE 2018 - LA GUERRE DE TROIE A-T-ELLE EU LIEU ?

H NUMÉRO 39
BEL : 9,20 € - CAN : 14,5 $C - CH : 14,90 FS - D : 9,30 € - DOM : 9,50 € - GB : 7,50 £ - GRE : 9,20 € - IT : 9,30 € - LUX : 9,20 € - MAR : 90 DH - NL : 9,30 € - PORT. CONT. : 9,20 €.

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H OM È R E
L A L É G E N DE E T L’ H I S TOI R E
H AOÛT-SEPTEMBRE 2018 – BIMESTRIEL – NUMÉRO 39

A-T-ELLE EU LIEU ?
LA GUERRE DE

Troie
VOUS RÉVÈLE LES DESSOUS DE LA CULTURE

LA FONTAINE, L’AMI RETROUVÉ


Il sut manier avec un naturel confondant la langue de
la Cour et celle du bon peuple. Parler philosophie avec
des mots bien simples. S’essayer au théâtre, ne point s’y
arrêter. Et créer, l’air de rien, la fantaisie d’un monde où
le lapin taquin, la cigale étourdie, le moustique obstiné
ressemblent, comme des frères, au poète et à ses
semblables. Bien plus qu’un conteur pour enfants, Jean
de La Fontaine est un auteur universel.

Suivre ses traces, entendre l’écho de son œuvre, au


fil des siècles et des livres, c’est entrer au royaume
d’un styliste virevoltant, d’un génie de l’à-propos,
d’un moraliste en robe des champs. C’est revivre en
compagnie de Molière, Boileau, Racine, de LouisXIV
et de Fouquet, découvrir la galerie de portraits de ses
Fables, ses contes érotiques, son théâtre. Le Figaro
Hors-Série vous y invite, avec Marc Fumaroli, Fabrice
Luchini, Laurent Dandrieu, Sébastien Lapaque, Mathilde
Brézet et quelques autres, en 104 pages magistralement
illustrées par Gustave Doré, Fragonard, Benjamin Rabier,
Félix Lorioux, Rébecca Dautremer…
Le Figaro Hors-Série : La Fontaine.
104 pages.

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Août
2018

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É DITORIAL
Par Michel De Jaeghere
© VICTOIRE PASTOP

AU SOLEIL D’HOMÈRE
P
ourquoi « ces textes à longues barbes » ont-ils gardé pour nous tant L’Iliade, observe Tesson, n’est pas seulement la plus éblouissante des
de saveur, tant de portée, tant de force ? Comment des épopées épopées guerrières, une école d’héroïsme, d’honneur militaire, d’amour
anciennes de près de deux mille huit cents ans ont-elles conservé de sa patrie, de défense de sa terre. Une succession de « chants du dépas-
une fraîcheur telle qu’on les croirait d’hier ? Par quel miracle un poète sement » qui nous proposent une alternative à la course au confort et à la
dont nous ne savons rien, au point qu’on doute parfois qu’il ait même prospérité, au fade narcissisme des réseaux sociaux. Elle nous rappelle cer-
existé, a-t-il pu composer, au sortir de siècles obscurs d’où avait disparu tes que la civilisation, c’est l’art de vivre de ceux qui ont « tout à perdre ».
l’écriture, des poèmes qui font ruisseler le soleil sur l’écheveau tragique de Qu’elle s’épanouit à l’abri de ce « trésor précieux » : un mur, une frontière.
nos joies et de nos douleurs ? Mais elle fonde, plus encore, ce qui sera pendant des siècles tout l’effort de
Un été avec Homère : c’est sous ce titre que Sylvain Tesson a réuni les la paideia grecque ; elle dessine un idéal d’homme, qui devient parfait en
chroniques lumineuses qu’il avait consacrées, pour France Inter, à l’Iliade poussant sa vaillance, sa piété, son habileté, son discernement, sa généro-
et à l’Odyssée et au fil desquelles, depuis le pigeonnier où il s’était retiré, sité à l’extrême, sans céder à l’hubris, « ombre maudite », à l’orgueil, à
sur le rocher battu par les vents d’une île des Cyclades, il avait tenté de l’ivresse, à la violence des passions.
répondre à ces questions laissées sans réponse par la science des univer- Les épopées d’Homère nous apprennent à vivre et à mourir. Elles nous
sitaires. « Lire Homère soulève, écrit-il. C’est la fonction organique des invitent à brider nos désirs insatiables en même temps qu’elles nous font
œuvres éternelles. » Loin des ouvrages savants, des enquêtes scientifi- miroiter tout le prix de nos existences, qu’elles nous montrent le bonheur
ques, des commentaires érudits, ce livre écrit dans une langue acérée par qui est à notre portée, et la beauté du monde qui nous a, pour un court ins-
la limpidité du jour offre au profane la meilleure des introductions à un tant, été prêté. Elles nous proposent, par là, une sagesse qui, sans attendre la
univers où l’on se plonge sans se perdre, comme dans l’enchantement Révélation chrétienne – à laquelle Tesson a le tort d’opposer avec insistance
d’un rêve inondé de lumière. la leçon d’Homère, sans voir qu’elles sont peut-être complémentaires, deux
De l’Iliade et de l’Odyssée, Sylvain Tesson a compris que la magie tenait à moments d’une méditation sur le sens de notre présence dans l’univers –,
ceci qu’y étaient concentrés dans une langue d’or et de feu tous les mystè- donne une première signification à notre bref séjour sur la terre.
res de la condition humaine ; fouillés les zones d’ombre, l’absurdité du Comme il l’a finement remarqué, les légendes troyennes présentent une
mal, l’injustice du sort, le deuil éclatant d’un bonheur fugace avec une incessante succession de retournements de situation. « Le vainqueur se
densité rendue sans pareille par la nouveauté de la tentative de percer les trouvera un jour défait. Les héros s’enfuiront après avoir gagné. Les Achéens
secrets de l’univers, de discerner l’ordre qui se dissimule derrière le chaos. se débanderont après s’être approchés des Troyens qui, eux-mêmes, recule-
Comme si Homère était allé d’emblée à l’essentiel, sans nulle des préven- ront à la suite d’un assaut réussi. » Achille sera tué après avoir vaincu Hec-
tions qui brident et qui altèrent nos esprits fatigués de modernes, parce tor, comme Hector l’avait été après avoir eu raison de Patrocle. Les Grecs
qu’il avait été porté par le privilège de passer le premier, comme on trace ne seront vainqueurs de Troie que pour connaître les incertitudes d’un
son chemin dans une forêt vierge. « Tout se déploie en quelques hexamè- retour hasardeux, harassant. Agamemnon sera assassiné dans sa patrie
tres : la grandeur et la servitude, la difficulté d’être, la question du destin et de retrouvée. Ulysse errera sur les mers pendant dix années avant de rallier,
la liberté, le dilemme de la vie paisible et de la gloire éternelle, de la mesure et vieilli, amer, son foyer envahi par les prétendants. Leur victoire était donc
du déchaînement, la douceur de la nature, la force de l’imagination, la gran- une défaite, quand même celle-ci leur avait été cachée par d’illusoires suc-
deur de la vertu et la fragilité de la vie… » cès. La grande leçon d’Homère est ainsi que la partie est jouée, et qu’elle est
Ecrivain voyageur, homme de tous les défis, Sylvain Tesson n’est pas à la perdue sans retour. L’homme est par nature même un être condamné. Ce
recherche d’exploits spectaculaires. Sa quête est celle des nourritures de qu’il lui appartient est d’un autre ordre : de faire briller, à l’image d’Achille,
l’âme, de la vie intérieure. Aussi a-t-il senti que ce qui fait le caractère uni- l’éclat de sa jeunesse comme un déjeuner de soleil, en préférant cette vie
que de ces épopées, en quoi se manifeste déjà ce qui s’épanouira dans les courte et glorieuse à une interminable obscurité.
multiples manifestations du génie grec – son architecture, sa poésie tra- Jamais le poète ne cache ce que la mort peut avoir de lugubre et de
gique, sa philosophie, sa statuaire –, c’est qu’elles échappent à la tenta- déchirant. Il l’évoque avec des images suggestives lorsque tombent les
tion de la démesure, à l’outrance, au colossal. Elles sont écrites à hauteur héros sur la plaine. La nuit ténébreuse couvre leurs paupières. Les armes
d’homme, et si les dieux s’y manifestent, s’ils interviennent dans l’action s’entrechoquent sur leurs corps. Achille n’étreint qu’une ombre inconsis-
jusqu’à se joindre à la mêlée, c’est qu’ils sont en réalité animés par des pas- tante quand Patrocle lui apparaît depuis les Enfers. Et il confie lui-même à
sions humaines (on en fit longtemps le procès à Homère). L’Iliade et Ulysse, venu le visiter dans l’Hadès, qu’il préférerait être le serviteur d’un
l’Odyssée exaltent le sens de la mesure, l’harmonie, la limite. Elles nous paysan dans une ferme que de régner au royaume des morts. Mais le poète
apprennent, résume Tesson dans une formule saisissante, « qu’il convient veut croire que le caractère éphémère de l’existence, du bonheur, de la
de savoir s’arrêter aux parapets du monde ». lumière leur procure un éclat sans pareil : qu’il offre à chacun de nous la
Sans doute leurs héros se distinguent-ils par leur force, leur énergie, leur liberté de donner à sa vie la fulgurance d’un météore filant dans les ténè-
courage exceptionnels. Mais ce qui fait d’eux des modèles, c’est leur capa- bres. Ses dieux semblent enfermés, sur leur Olympe, dans une éternité de
cité de se surmonter eux-mêmes. Déchaîné dans les lignes troyennes, conflits médiocres, de minuscules rivalités, comme les personnages de
Achille est un objet de stupéfaction, de crainte, presque d’horreur sacrée. Huis clos. Homère ne nous cache rien de la brièveté d’une vie qui ne dure
Les dieux en sont épouvantés. « Les fleuves débordent de dégoût. » Sa gran- guère plus que ne durent les feuilles : une saison, un été dans la gloire du
deur se manifeste bien plutôt dans la miséricorde : lorsque, acceptant soleil. Il nous en console en proclamant que c’est elle qui en fait la beauté,
enfin de laisser s’éteindre sa colère, il pleure avec Priam sur le malheur de l’intensité, la saveur : qui lui donne son prix.
son adversaire, qu’il reconnaît en lui l’image de son propre père ; quand il Un été avec Homère, de Sylvain Tesson, Editions des Equateurs,
fait triompher, sur le ressentiment, sa magnanimité. 256 pages, 14,50 €.
S
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U
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« Un été avec Homère »


de Sylvain Tesson

Au long de l'Iliade et de l'Odyssée chatoient la lumière, l'adhésion au monde, la tendresse


pour les bêtes, les forêts - en un mot, la douceur de la vie. N'entendez-vous pas la musique
des ressacs en ouvrant ces deux livres ? Certes, le choc des armes la recouvre parfois.
Mais elle revient toujours, cette chanson d'amour adressée à notre part de vie sur la terre.
Homère est le musicien. Nous vivons dans l'écho de sa symphonie."

Homère continue de nous aider à vivre.

Pour écrire Un été avec Homère, Sylvain Tesson s'est retiré sur une île des Cyclades, au bord
de la mer Égée, dans la lumière, l'écume et le vent. "Nous sommes e les enfants de notre
paysage", écrivait Lawrence Durrell.

Un été avec Homère est à l'origine une série d'é


émiissions diffusé
ées pend
dant l'été
é22017 sur
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France Inter.

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P8 P38 P106
AU SOMMAIRE
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE 60. La question homérique Par Pierre Judet de La Combe
8. Pas de printemps pour Prague 68. Le cercle des poèmes disparus Par Michel Fartzoff
Par Henri-Christian Giraud 72. L’aventurier de la cité perdue Par Julien Zurbach
© CTK/ABACA. © AKG-IMAGES/DAVID PARKER/SCIENCE PHOTO LIBRARY. © JOSH LETCHWORTH/RED BULL CONTENT POOL.

16. Vent d’Est Par Jean-Louis Thiériot 80. Le tombeau d’Hector Par Michel De Jaeghere
18. L’histoire est dans le pré Entretien avec Alain Corbin, 84. L’étoffe des héros Par Simone Bertière
propos recueillis par Eric Mension-Rigau 92. Chants pour chants Par François-Joseph Ambroselli
22. Le lion de Münster Par Jean-Louis Thiériot 94. Rhapsodies homériques
23. Côté livres 98. Les gros sabots d’Hélène Par Marie-Amélie Brocard
29. Saine fatigue Par François-Xavier Bellamy 100. Le crépuscule des dieux Par Geoffroy Caillet
30. Expositions Par François-Joseph Ambroselli 102. Une légende des siècles Par François-Joseph Ambroselli
35. Tout un fromage ! Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut
L’ESPRIT DES LIEUX
EN COUVERTURE 106. L’imprenable piste Hô Chi Minh Par Marc Charuel
38. Au commencement était Mycènes 114. Le lys dans la vallée Par Marie-Laure Castelnau
Par Annie Schnapp-Gourbeillon 118. L’or sur le Nil Par François-Joseph Ambroselli
46. La ruée vers l’or 126. Le combat des chefs Par Sophie Humann
50. L’enquête troyenne Par Julien Zurbach 130. Avant, Après Par Vincent Trémolet de Villers

Société du Figaro Siège social 14, boulevard Haussmann, 75009 Paris.


Président Charles Edelstenne. Directeur général, directeur de la publication Marc Feuillée. Directeur des rédactions Alexis Brézet.
LE FIGARO HISTOIRE. Directeur de la rédaction Michel De Jaeghere. Rédacteur en chef Geoffroy Caillet.
Enquêtes Albane Piot. Chef de studio Françoise Grandclaude. Secrétariat de rédaction Caroline Lécharny-Maratray.
Rédacteur photo Carole Brochart. Editeur Robert Mergui. Directeur industriel Marc Tonkovic.
Responsable fabrication Emmanuelle Dauer. Responsable pré-presse Alain Penet. Relations presse et communication Marie Müller.
LE FIGARO HISTOIRE. Commission paritaire : 0619 K 91376. ISSN : 2259-2733. Edité par la Société du Figaro.
Rédaction 14, boulevard Haussmann, 75009 Paris. Tél. : 01 57 08 50 00. Régie publicitaire MEDIA.figaro
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Imprimé en France par Imaye Graphic, 96, boulevard Henri-Becquerel, 53000 Laval. Juillet 2018. Imprimé en France/
Printed in France. Origine du papier : Finlande. Taux de fibres recyclées : 0 %. Eutrophisation : Ptot 0,009 kg/tonne de papier.
Abonnement un an (6 numéros) : 35 € TTC. Etranger, nous consulter au 01 70 37 31 70, du lundi au vendredi, de 7 heures Le Figaro Histoire
est imprimé dans le respect
à 17 heures, le samedi, de 8 heures à 12 heures. Le Figaro Histoire est disponible sur iPhone et iPad. de l’environnement.

CE NUMÉRO A ÉTÉ RÉALISÉ AVEC LA COLLABORATION DE FRÉDÉRIC VALLOIRE, JEAN-LOUIS VOISIN, PHILIPPE MAXENCE, CHARLES-ÉDOUARD COUTURIER,
AXELLE FAUSSADIER, BLANDINE HUK, SECRÉTAIRE DE RÉDACTION, MIRIAM ROUSSEAU, ICONOGRAPHE, PATRICIA MOSSÉ ET SARAH ZANET, FABRICATION.
EN COUVERTURE © THE BRITISH MUSEUM, LONDRES, DIST. RMN-GRAND PALAIS/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM.

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H
CONSEIL SCIENTIFIQUE. Président : Jean Tulard, de l’Institut. Membres : Jean-Pierre Babelon, de l’Institut ; Marie-Françoise Baslez, professeur
d’histoire ancienne à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Simone Bertière, historienne, maître de conférences honoraire à l’université de Bordeaux-III
et à l’ENS Sèvres ; Jean-Paul Bled, professeur émérite (histoire contemporaine) à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Jacques-Olivier Boudon,
professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-IV Sorbonne ; Maurizio De Luca, ancien directeur du Laboratoire de restauration des musées
du Vatican ; Barbara Jatta, directrice des musées du Vatican ; Eric Mension-Rigau, professeur d’histoire sociale et culturelle à l’université de Paris-IV
Sorbonne ; Arnold Nesselrath, professeur d’histoire de l’art à l’université Humboldt de Berlin, ancien délégué pour les départements scientifiques
et les laboratoires des musées du Vatican ; Dimitrios Pandermalis, professeur émérite d’archéologie à l’université Aristote de Thessalonique,
président du musée de l’Acropole d’Athènes ; Jean-Christian Petitfils, historien, docteur d’Etat en sciences politiques ; Jean-Robert Pitte, de l’Institut,
ancien président de l’universitéde Paris-IV Sorbonne ; Giandomenico Romanelli, professeur d’histoire de l’art à l’université Ca’ Foscari de Venise,
ancien directeur du palais des Doges ; Jean Sévillia, journaliste et historien.
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
© CTK/ABACA. © FINEARTIMAGES/LEEMAGE. © AKG-IMAGES/MONDADORI PORTFOLIO/ANTONIO QUATTRONE. © MUSÉE DU LOUVRE, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PHILIPPE FUZEAU/SP.

8
PAS DE PRINTEMPS
POUR PRAGUE
C’ÉTAIT IL Y A CINQUANTE ANS : LES TENTATIVES DE DÉMOCRATISATION
EN TCHÉCOSLOVAQUIE ÉTAIENT BALAYÉES BRUTALEMENT PAR LES TROUPES
DU PACTE DE VARSOVIE. DANS L’INDIFFÉRENCE À PEINE VOILÉE DE
L’EUROPE OCCIDENTALE ET AVEC LA COMPLICITÉ DU GÉNÉRAL DE GAULLE.

16
VENT D’EST
MÉCONNUES EN EUROPE
OCCIDENTALE, PLUSIEURS RÉALITÉS
HISTORIQUES EXPLIQUENT
LA SPÉCIFICITÉ DE L’EUROPE DE L’EST
À L’ÉGARD DE L’IMMIGRATION
ET DE LA SOUVERAINETÉ. DÉCRYPTAGE.
18
L’HISTOIRE EST DANS LE PRÉ
RETRACER L’HISTOIRE DES ÉMOTIONS ? C’EST LE TERRAIN D’EXCELLENCE
D’ALAIN CORBIN, QUI PUBLIE AVEC LA FRAÎCHEUR DE L’HERBE
L’ABOUTISSEMENT D’UNE ŒUVRE MAGISTRALE D’« HISTORIEN DU SENSIBLE ».

ET AUSSI
LE LION DE MÜNSTER
CÔTÉ LIVRES
SAINE FATIGUE
EXPOSITIONS
TOUT UN FROMAGE !
ÀL’A F F I C H E
Par Henri-Christian Giraud

Pas de
printemps
pour
Prague
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

Il y a cinquante ans, les troupes du pacte de Varsovie


écrasaient les tentatives de démocratisation en
Tchécoslovaquie avec l’accord tacite de De Gaulle.

E
n ce début d’année 1968, quelque chose
bouge de l’autre côté du rideau de fer :
le 5 janvier, à Prague, Alexandre Dubcek
a été élu par surprise au secrétariat général
du parti communiste en remplacement du
stalinien Antonin Novotný (« un cas clinique
8 de médiocrité », selon son compère commu-
h niste Fidel Castro), qui cumulait cette fonc-
tion avec celle de président de la République
populaire de Tchécoslovaquie.

UN « SOCIALISME À VISAGE HUMAIN »


© JOSEF KOUDELKA/MAGNUM PHOTOS. © PHOTO BY CTK/ABACAPRESS.COM/LIBOR HAJSKY.

Agé de 47 ans, ancien secrétaire général du


PC slovaque et membre du présidium, Dub-
cek est un parfait apparatchik, qui doit toute AU SON DES BLINDÉS Ci-dessus et page de droite : dans la nuit du 20 au
sa carrière au parti communiste. Par tempé- 21 août 1968, les troupes du pacte de Varsovie investirent les rues de la capitale
rament, ce n’est pourtant pas un dogmati- tchèque, mettant un coup d’arrêt brutal au printemps de Prague initié par
que et, considérant les échecs du régime et le réformateur Alexandre Dubcek et son équipe depuis le mois de janvier. Ceux-ci
surtout certaines inégalités à l’égard de la seront contraints de renoncer publiquement au « socialisme à visage humain ».
Slovaquie dont il est originaire, il a été amené
à réfléchir sur leurs causes. Comme le Hon-
grois Imre Nagy aux premières heures de la de la libéralisation. Le début d’une crise avec slovaque se prononce pour la création d’un
révolution de 1956, son souci n’est donc pas Moscou.” “Le général, me dit Pierre Lefranc, Etat fédéral. Par ailleurs, on dénonce la cen-
de liquider le communisme mais de le sau- redoute que cette nomination fasse tache sure et l’on réclame des élections libres.
ver. Ou pour reprendre sa formule, qui va d’huile dans les pays de l’Est”. » Pour calmer les chefs des autres partis
faire florès : établir « un socialisme à visage De Gaulle n’a cessé depuis un an d’atti- communistes de l’Empire soviétique,
humain ». Ce qui en fait automatiquement ser, de Varsovie à Bucarest, la flamme de la inquiets de la « démission » de Novotný,
un dissident dans ce monde de robots. liberté derrière le rideau de fer. Il en craint Dubcek les rencontre à Dresde le 23 mars.
Pour timide que soit la démocratisation, désormais la propagation. Deux jours plus tard, il s’emploie à rassurer
elle est donc en marche. Célèbre figure du A Prague, la fièvre monte : l’Union des ses compatriotes : « Nos amis souhaitent le
journalisme de la Ve République, très intro- écrivains demande la « réhabilitation totale succès de notre œuvre et nous ont assurés de
duit dans les milieux gaullistes, Bernard des citoyens illégalement condamnés dans leur plein soutien. Il est naturel qu’ils se soient
Lefort note dans son Journal : « Inquiétude le passé », l’Union de la jeunesse tchécoslo- inquiétés du danger de voir des éléments
au Quai d’Orsay. De Gaulle interroge Couve vaque veut devenir une organisation indé- antisocialistes tirer parti de notre processus
de Murville : “C’est la victoire des partisans pendante du parti et le Conseil du peuple de démocratisation. Nous leur avons fourni
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
© JOSEF KOUDELKA/MAGNUM PHOTOS.

L’HEURE DU CRIME Ci-dessus : la place Venceslas, à Prague, le 22 août 1968,


immortalisée par le grand photographe Josef Koudelka. Ce jour-là, une manifestation
des informations détaillées, qui les ont beau- pacifique avait été prévue. La rumeur ayant fait état d’un piège tendu par les occupants
10 coup aidés à comprendre la politique du pour mater une pseudo-insurrection, les Pragois ne se sont pas déplacés et, à l’heure
h Comité central du PC tchécoslovaque. » du rendez-vous, la place est restée déserte. Page de droite, en haut : Alexandre Dubcek,
Apparemment, ces explications n’ont élu le 5 janvier 1968 à la tête du Parti communiste tchécoslovaque et initiateur des
pas satisfait les dirigeants de l’Allemagne réformes du printemps de Prague. En bas : affiche de 1968 après le printemps de Prague.
de l’Est, qui accusent Josef Smrkovský,
alors ministre tchécoslovaque des Eaux et
Forêts, de sympathie envers le gouverne- fondamentales de la politique mondiale ». Il du pays, Dubcek annonce qu’il faudra
ment de Bonn, coupable de mille machi- n’est pas question pour autant de la création renouveler la composition du Comité cen-
nations… Les Tchèques ne se laissent pas d’un parti d’opposition susceptible de repré- tral. Mais il ne s’en tient pas là. Bernard
intimider pour autant et, en réaction, ils senter les Tchécoslovaques qui n’ont pas leur Lefort note à cette date : « Durcissement des
élisent dans la foulée le même Smrkovský carte du Parti (et qui représentent l’immense rapports entre Prague et Moscou. Dubcek
à la présidence de l’Assemblée nationale majorité de la nation) comme l’a réclamé, le fait dire à la radio que “l’imitation de tout
et le général Ludvík Svoboda, dont le nom 4 avril, l’écrivain Václav Havel dans un article ce qui venait de Moscou a eu pour la Tché-
signifie « liberté » à la présidence de la Répu- très remarqué de Literární listy. coslovaquie des conséquences négatives,
blique. Exit Novotný, qui devient un mem- la rejetant en arrière dans plusieurs domai-
bre parmi d’autres du Comité central. LE RÉVEIL DE MOSCOU nes”. En fait, comme me le dit l’ambassa-
Profondément remaniée, la direction Le 9 avril à Moscou, lors d’une réunion du deur à Paris, Dubcek veut rappeler à Moscou
du parti définit, le 5 avril, son programme Comité central du PCUS, Brejnev brosse un que la Tchécoslovaquie est une nation euro-
d’action et s’engage à respecter la liberté sombre tableau de l’évolution de la situation péenne dans toute l’acception du mot. Ce qui
sous toutes ses formes. Dans le domaine de en Tchécoslovaquie. La disparition des bar- sous-entend que l’Union soviétique n’est pas
la politique étrangère, l’alliance et la coopé- belés à la frontière germano-tchèque et l’ins- encore intégrée à l’Europe et qu’elle ne pos-
ration avec l’URSS et les autres partis socia- tallation d’une mission commerciale d’Alle- sède pas d’expérience démocratique. »
listes sont réaffirmées avec force comme magne de l’Ouest à Prague n’arrangent rien Le « monde libre » retient son souffle. A
faisant partie de l’« orientation fondamen- et, le 12 avril, la Pravda écrit que des « élé- Prague, la manifestation du 1er mai tourne
tale », mais sur la base des principes de sou- ments antisocialistes (sic) » ont pris la parole au triomphe pour la nouvelle équipe diri-
veraineté, d’égalité, de respect mutuel et de au cours du plénum du Comité central du gée par Dubcek. « Toute la population est là,
solidarité internationale. Il est par ailleurs Parti communiste tchécoslovaque… gaie, détendue, pour lui faire fête et célébrer
précisé que la Tchécoslovaquie « formu- Le 26 avril, poussé par une base qui ne l’espoir et la liberté retrouvée », rapporte le
lera son propre point de vue sur les questions supporte plus l’emprise soviétique sur la vie journaliste André Fontaine, spécialiste de
la guerre froide. A partir de ce moment,
le printemps de Prague et les événements
qui vont donner naissance au mouvement
de mai 1968 à Paris vont poursuivre leur
trajectoire en parallèle. A une différence
près : les manifestants de l’Est conspuent le
communisme tandis que ceux de l’Ouest
encensent Mao ! Le 3 mai, pour tenter
d’apaiser le « grand frère », Dubcek croit
utile de faire le voyage de Moscou.
Après quarante-huit heures de discus- Gretchko (respectivement membre de la sur le point de l’emporter en Tchécoslova-
sions avec le triumvirat Brejnev-Kossy- direction collégiale soviétique et ministre quie et que les dispositions du pacte de Var-
guine-Podgorny dans « une atmosphère de de la Défense), la balance penche finale- sovie « rendent une intervention possible,
franchise et de camaraderie (sic) », Dubcek ment du côté de la non-intervention. » intervention conforme aux intérêts de la
regagne Prague. En réalité, comme gage de Mais le piège est amorcé. D’ailleurs, les défense des pays socialistes et qui, par consé-
ses bonnes dispositions, il a dû accepter choses ne traînent pas : le 7 mai, Radio quent, ne saurait être qualifiée d’immixtion ».
que des manœuvres du pacte de Varsovie Prague fait état d’une information rappor- Aux premières heures du matin du jeudi
se déroulent sur le territoire de la Tchéco- tée par le journal Le Monde selon laquelle 9 mai, les rumeurs concernant le déplace-
slovaquie. Elles commenceront le 18 juin. le général Yepichev, chef de l’administra- ment des troupes soviétiques cantonnées
« Après le départ de Dubcek, précise André tion politique de l’armée soviétique depuis dans les pays de l’Est vers la frontière tché-
Fontaine, les chefs des partis communistes 1962 (c’est-à-dire le commissaire politique coslovaque sont confirmées par le maré-
d’Europe orientale, à l’exception du Roumain en chef de l’Armée rouge), a parlé devant chal Gretchko en personne. Mais pour
Ceausescu, qui a refusé de venir, se réunissent le présidium du PCUS d’une invasion si les cause de manœuvre, argue-t-on à Moscou.
avec Brejnev pour faire le point. Dès cette dirigeants tchécoslovaques ne reprenaient Manifestement, l’heure est au durcisse-
époque, Gomulka et Ulbricht (les dirigeants pas rapidement les choses en main. ment dans la capitale russe. En dernier
polonais et est-allemand) sont favorables à recours, le Kremlin décide d’appliquer la
une “opération de police”, tandis que Kádár TOUS LES COUPS SONT PERMIS méthode du bon et du méchant flics, pra-
(le dirigeant hongrois) s’y oppose. Grâce Pour briser la « contre-révolution » tché- tiquée autrefois par le couple Molotov-
apparemment à Kossyguine et au maréchal coslovaque, la méthode choisie, on l’a vu, a Staline. Surnommé « monsieur Niet » en

© COLL. DIXMIER/KHARBINE-TAPABOR. © S&G AND BARRATTS/EMPICS ARCHIVE/ABACA.


le mérite de la simplicité : les grandes Occident, Molotov (alors commissaire du
manœuvres du pacte de Varsovie auront lieu Peuple aux Affaires étrangères), jouant au
en Tchécoslovaquie. Reste à trouver le pré- bad guy, sabotait les pourparlers avec les
texte du dérapage. Or dès le 10 avril, Bonn Occidentaux. Le rôle de « monsieur Niet »
avait proposé via Moscou d’ouvrir des négo- convenait parfaitement à son caractère,
ciations sur l’annulation officielle des fameux totalement dépourvu du sens de l’humour.
accords de Munich de 1938 qui avaient pré- Mais ensuite apparaissait le good guy Sta-
sidé au dépècement de la Tchécoslovaquie line et tous échangeaient des sourires.
par Hitler, prélude à un éventuel rétablisse- Le vendredi 17 mai, une délégation mili-
ment des relations diplomatiques, ainsi que taire soviétique de huit membres, compre-
des entretiens bilatéraux sur la conclusion nant le général Yepichev et conduite par le
d’un accord de renonciation à la violence. ministre de la Défense, le maréchal Gret-
De quoi semer la panique en RDA. Coïnci- chko, débarque donc à Prague « pour procé-
dence ? « Les Allemands de l’Est n’hésitent pas der à un échange de vues ». Huit bad guys
à faire état de la présence de chars venus de la face au promoteur d’un « socialisme à visage
République fédérale sur le territoire tchèque », humain ». On imagine la scène. A quelques
remarque André Fontaine. heures près, la délégation militaire est suivie
Des blindés ouest-allemands au-delà du par l’arrivée du « modéré » Kossyguine, qui
mur ! L’argument est grossier, mais les com- compte rencontrer Dubcek pour, laisse-t-il
munistes n’ont pas la réputation de faire entendre, lui donner des conseils de pru-
dans la dentelle. Sur ces entrefaites, le parti dence. Il lui demande ainsi l’assurance de ce
communiste d’Allemagne de l’Est, le SED, que la Tchécoslovaquie restera attachée au
en rajoute en adressant à ses cadres une pacte de Varsovie et au Comecon, que le
note assurant que la contre-révolution est pluralisme des partis ne sera pas autorisé et
du message de Kochevoï, de voir clair dans
le jeu du Kremlin et d’apprécier la solidité
de sa « bienveillance » à l’égard du régime
LA FLEUR AU FUSIL Ci-dessus : affiche réalisée par des étudiants tchèques : gaulliste (notre article dans Le Figaro
en 1945, une petite fille tchèque accueille le soldat soviétique libérateur avec des fleurs. Histoire n° 38), s’ouvre à Prague la session
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

En 1968, l’ancien libérateur abat l’enfant. En bas : un violoniste anonyme jouant plénière du Comité central tchécoslova-
pour la foule après l’entrée des troupes du pacte de Varsovie dans le pays, le 21 août. Page que. Il s’agit de donner ou non suite aux
de droite : les Pragois tentent de protester de manière pacifique contre l’invasion. ultimatums soviétiques : qu’aucun parti
d’opposition ne voie le jour ; que les postes
clés de l’administration restent confiés à
que le parti communiste gardera seul le journée et précisée, en particulier, à notre des communistes ; qu’aucune démarche
pouvoir. En échange, si tout reste en l’état, attaché militaire à Bonn », écrit Massu. de politique étrangère ne soit entreprise
affirme Kossyguine, un important prêt Cette dramatisation (évidemment sans l’accord de Moscou ; que la protection
soviétique sera consenti et les grandes orchestrée, car il est exclu qu’un officier des frontières soit renforcée.
manœuvres militaires pourront se réduire soviétique puisse tenir de tels propos s’il Malgré une atmosphère pesante due à
à des « manœuvres d’état-major »… n’est pas missionné pour le faire) a pour but l’activisme des éléments conservateurs
Les rumeurs persistantes concernant les de prévenir De Gaulle – en réponse à l’appel encouragés par les pressions de plusieurs
pressions exercées par les Soviétiques se au secours que, dans un pays plongé dans le faucons soviétiques, l’assemblée commence
trouvent brutalement relancées le 22 mai chaos par la grève générale, les manifesta- par exclure Novotný du Comité central et
par une déclaration du porte-parole du tions, les émeutes, ce dernier vient d’adres- par prononcer la suspension de son apparte-
gouvernement ouest-allemand, Günther ser à Moscou via l’ambassade soviétique nance au parti. Mesure étendue à six autres
Diehl. Celui-ci cite le ministre des Affaires à Paris afin d’obtenir des Soviétiques qu’ils ex-fonctionnaires de premier rang du parti
étrangères, Willy Brandt, selon qui Bonn calment le PCF – que la décision du Kremlin ou de l’Etat qui avaient tous pris directement
« était informé d’un plan des pays du pacte d’intervenir militairement en Tchécoslova- part aux purges staliniennes des années
12 de Varsovie visant à stationner de dix à quie est une chose acquise et qu’il entend 1950. Mais soudain, Dubcek prend la parole
h douze mille soldats non tchécoslovaques en faire de Bonn le bouc émissaire de l’affaire. et le malaise gagne la salle, car le leader tché-
Tchécoslovaquie ». Une information en forme d’avertissement coslovaque souligne que le rôle dirigeant du
Moscou tient dès lors le prétexte que qui signifie également qu’en échange de sa parti est en quelque sorte un dogme et qu’il
sa propagande se charge aussitôt de trans- « bienveillance (sic) » pour le régime gaul- s’élève contre tous les courants de pensée
former en menace, comme l’illustre le lan- liste, Moscou compte sur sa discrétion, voire qui pourraient le remettre en question.
gage de guerre contre les « revanchards alle- plus : pourquoi pas un concours diplomati- Malgré tout, le 1er juin, en clôture de ses
mands » que le maréchal Kochevoï, patron que, dont la forme reste à définir ? travaux, le Comité central du Parti commu-
des forces soviétiques en Allemagne de l’Est, niste tchécoslovaque publie un communi-
profère devant Massu, le 28 mai, lors de sa LE PIÈGE SE REFERME qué confirmant le « nouveau cours » et, le 25,
visite à Baden-Baden : « Qu’ils tremblent Le lendemain, 29 mai, alors que le chef de l’Assemblée vote à l’unanimité la loi sur la
devant l’armée russe, car s’ils commettent l’Etat se rend dans le plus grand secret à réhabilitation des condamnés politiques.
la moindre des provocations, tonne-t-il, ils Baden-Baden auprès de Massu pour ten- « C’est la première fois, note la journaliste
seront écrasés. » Tançant le commandant en ter, au vu de ce que celui-ci lui transmettra Ginou Richard, qu’un pays socialiste s’attaque
chef des Forces françaises en Allemagne
(FFA) lors de leur survol de la plaine de Bade
en hélicoptère – « Qu’attendez-vous pour
brûler tout cela ! » –, le maréchal, deux fois
héros de l’Union soviétique, va jusqu’à pro-
clamer que « le prochain théâtre de guerre
sera l’Allemagne occidentale ». Et il prévient :
« Tant pis pour les Américains s’ils demeurent
aux côtés des Allemands ; leurs cinq divisions
n’existeront pas devant nous. Quant aux
Anglais, j’ai dit à Hackett (le général com-
mandant la brigade anglaise outre-Rhin)
qui me l’a demandé, que nous nous battrions
contre lui s’il nous y obligeait. » « Cette
menace sera réitérée plusieurs fois dans la
d’une manière globale et systématique à la
réparation des torts causés par le culte de la
personnalité et ses séquelles. »
Tous les regards se tournent dès lors vers
Moscou. Le 28 juin, dans son rapport de poli-
tique étrangère devant le Soviet suprême,
Andrei Gromyko, le ministre des Affaires
étrangères soviétique, avertit que « la com-
munauté socialiste ne permettra pas que le
maillon tchécoslovaque en soit détaché ».
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Le 1er juillet, après cinq ans de négocia-


tions, Soviétiques et Américains signent le
traité sur la non-dissémination nucléaire et
font connaître leur intention d’ouvrir des
pourparlers sur la limitation et la réduc-
tion des systèmes d’armes stratégiques
(SALT). Le Kremlin a désormais les mains
libres pour régler l’affaire tchécoslovaque
sans avoir à craindre une remise en ques-
tion de l’équilibre né des accords de Yalta.
Ce 1er juillet est également la date de clô-
ture des « manœuvres d’états-majors » du
pacte de Varsovie. Toutefois, rapporte
l’essayiste Pavel Tigrid, les unités soviéti-
ques quittent le territoire tchécoslovaque
« avec une lenteur calculée » et « il s’avère
bientôt que certaines d’entre elles ont reçu
l’ordre de demeurer dans le pays ». Qui plus
est, les services de contre-espionnage tché-
coslovaques découvrent, dans les régions
où se sont déroulées les manœuvres, « tout
un équipement électronique soigneusement
camouflé, destiné à brouiller les émissions de
la radio et de la télévision ».
Le 10 juillet, le général Dzur déclare que LE SACRIFICE DU MATIN
35 % des troupes étrangères ont d’ores et
déjà réintégré leurs garnisons et qu’il espère Il n’avait que 20 ans lorsqu’il s’immola par le feu en
que le reste suivra sans délai, mais des sour- public, le 16 janvier 1969, près de la place Venceslas.
ces dignes de foi font état de l’entrée en Slo- Cinq mois après la fin du printemps de Prague, Jan
vaquie de nouvelles unités russes venues Palach entendait protester contre l’invasion de son
d’Ukraine. Douze ans après, le scénario pays et la capitulation des autorités tchécoslovaques
hongrois se répète à l’identique… devant les forces du pacte de Varsovie. Nerveux
Bordé du côté américain, tout est prêt comme une bonne enquête, l’essai-reportage que lui
pour la légitimation ultime par les vassaux :
consacre Anthony Sitruk s’attache aux traces laissées par Palach
le 14 juillet, les dirigeants des pays du
à Prague et dans les mémoires. Derrière l’icône d’une génération,
pacte de Varsovie sont convoqués dans la
capitale polonaise. Le Polonais Gomulka et on découvre un étudiant attachant, féru d’histoire tchèque et
l’Est-Allemand Ulbricht (porte-parole en admirateur du « socialisme à visage humain » amorcé par Dubcek
l’occurrence du Kremlin) se prononcent après des années de communisme façon soviétique. Un héros
avec vigueur pour l’intervention en Tchéco- fervent qui conclut sa lettre d’adieu de ce poignant post-scriptum :
slovaquie. Admonestant le Hongrois Kádár, « Puisse mon sacrifice suffire à instruire le peuple. » GC
plutôt en retrait sur la question, le diri- La Vie brève de Jan Palach, par Anthony Sitruk, Le Dilettante, 192 pages, 16,50 €.
geant communiste allemand se déchaîne :
tchécoslovaque, Couve de Murville, le nou- trop loin. Les Russes vont intervenir. Alors,
veau Premier ministre français, répond qu’il comme toujours, les Tchèques renonceront
n’est pas question pour la France de se à se battre, et la nuit retombera sur Prague.
mêler d’affaires qui ne la regardent pas… Il se trouvera tout de même quelques étu-
Pour le Kremlin, cette prise de position diants pour se suicider. » De Gaulle a donc
française augure bien de la suite. D’autant « prévu » l’immolation d’un Jan Palach en
que, donnant une réalité concrète à la doc- janvier 1969. Pour le reste, il sait exactement
trine militaire « tous azimuts » (qui ne fait à quoi s’en tenir depuis le 29 mai, date de
plus de l’URSS l’ennemi prioritaire), expo- son voyage à Baden-Baden. Et en outre,
sée un an auparavant par le général Aille- depuis cette date, comme le révèle son gen-
« Ce qui se passe en Tchécoslovaquie n’est ret –, les autorités françaises refusent au dre le général de Boissieu, cela lui a été
qu’une partie de la stratégie globale améri- même moment de s’associer à une réso- confirmé plusieurs fois : par les services fran-
caine et celle d’Allemagne de l’Ouest pour lution adoptée par le Conseil de l’Otan sur çais d’abord, puis par un télégramme de
détruire le socialisme dans les différents le problème de l’expansion récente de la l’ambassadeur de France à Moscou.
pays. Quand les impérialistes américains et marine soviétique en Méditerranée. Le 3 août, malgré une lettre signée par
d’Allemagne de l’Ouest auront mis la main A la date du 28 juillet, Bernard Lefort dix-huit « partis frères » demandant le plus
sur la Tchécoslovaquie, ce sera à votre tour, relève dans son Journal : « Surprenant com- fermement du monde à Moscou de cesser
camarade Kádár, d’être dévoré. » muniqué du PC sur l’affaire de Prague. Phrase de se mêler des affaires tchèques, la « décla-
Comble d’ironie, le dictateur de la RDA essentielle : “Le PC se prononce pour la libre ration de Bratislava », signée par les respon-
dénonce l’« impérialisme » de l’Allemagne détermination de chaque pays commu- sables des partis communistes des pays du
de l’Ouest au moment où Brandt engage au niste”, geste de sympathie pour Dubcek en pacte de Varsovie, comporte cette petite
contraire la RFA dans une Ostpolitik, dont prière adressée à Moscou pour que soit res- phrase : « Le maintien, la consolidation et la
le principe essentiel – longuement débattu pectée la liberté de tous les partis communis- défense de ces conquêtes remportées au prix
avec De Gaulle lors de leurs « nombreux tes, qu’ils soient ou non au pouvoir. Mit- des efforts héroïques et du travail plein
14 entretiens détaillés » – est de renverser terrand se félicite de cette évolution. » d’abnégation de chaque peuple est le devoir
h l’ordre des priorités au profit de Moscou en Mitterrand s’en félicite car, en accréditant international commun de tous les pays
acceptant que la réunification allemande ne l’image d’un PCF indépendant, elle rend socialistes. » Ainsi que le souligne André
soit plus un préalable, mais un terme d’éven- possible l’union de la gauche et la mise sur Fontaine, ce devoir international commun
tuelles négociations entre l’URSS et la RFA. pied d’« un gouvernement populaire sur la sera le prétexte « légal » à l’intervention.
Brejnev n’a plus qu’à tirer la conclusion : base d’un programme commun » (comme

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« Si les intérêts des autres pays devaient en L’Humanité du 28 mai précédent y appelait, « UN INCIDENT DE PARCOURS »
souffrir, si l’unité, la force, voire la substance manifestation à l’appui). Ce n’est pas le cas en Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, vingt-
du camp socialiste se trouvaient menacées, revanche pour l’hôte de l’Elysée, qui redoute quatre divisions des troupes du pacte de Var-
il deviendrait alors du devoir des communis- la fin du duo gaullo-communiste issu de sovie entrent en Tchécoslovaquie. Au total,
tes et des hommes d’Etat d’apporter leur aide la « belle et bonne alliance » des années deux divisions blindées, une division d’infan-
non seulement à la classe ouvrière mais aussi de guerre. Mais le chef de l’Etat n’a plus à terie, des batteries d’artillerie et de fusées
au peuple tchécoslovaque tout entier. » C’est s’inquiéter : Waldeck Rochet, le secrétaire sont concentrées seulement sur la capitale et
la première expression de ce que l’on appel- général du Parti communiste français, qui a ses abords immédiats. Soit trente mille hom-
lera bientôt la « doctrine Brejnev » (dite entrepris une visite éclair à Moscou afin d’y mes. Les troupes sont russes, à l’exception de
encore de la « souveraineté limitée »). exprimer l’inquiétude des PC occidentaux – quelques unités bulgares stationnées près de
Brusquement, l’histoire mondiale sem- un nouveau « coup de Prague » gênerait l’aéroport ; sur l’ensemble du pays, le pacte
ble s’accélérer. Le 18 juillet, la presse note considérablement son parti, qui risquerait de Varsovie aligne un demi-million d’hom-
que Nasser offre à l’URSS un prétexte d’être isolé et rejeté par la gauche française – mes. Un occupant pour vingt-huit Tchè-
pour déployer sa flotte en Méditerranée a fait chou blanc. « Mikhaïl Souslov, son inter- ques. L’emprise militaire est telle que la résis-
en échange de Mig 23, dont les perfor- locuteur, n’y attache aucune importance », tance armée est impossible et le nombre de
mances sont supérieures à celles du Phan- déclare l’ambassadeur de France à Moscou, morts ne s’élèvera qu’à un peu plus d’une
tom F4 que les Américains ont livré à Israël. Olivier Wormser, à Bernard Lefort. Or Sou- centaine. Seule solution : la résistance pas-
Le 20, la Pravda dénonce un complot impé- slov est le garant de l’idéologie. sive, qui se traduit par une demi-douzaine
rialiste en Tchécoslovaquie : un dépôt Au cours de ce même mois de juillet, évo- d’immolations à la manière des bonzes, le
d’armes américaines aurait été découvert quant avec le philosophe Jean-Marie Dome- refus de collaborer et le fameux humour
en Bohême. Démenti catégorique de l’Otan nach la situation tchécoslovaque, De Gaulle tchèque qui fleurit sur les murs et détourne
et du Département d’Etat. Deux jours plus la commente avec des « accents prophéti- les slogans communistes : « Prolétaires de
tard, évoquant devant la presse la crise ques » : « C’est beau. Mais ils vont trop vite et tous les pays, unissez-vous… ou je tire ! »
LA MAIN TENDUE Ci-dessus et page de gauche : dès l’invasion des troupes du pacte
de Varsovie, la population tchèque renonce à la résistance armée et tente de dialoguer
Guidés par des agents secrets, les para- avec les soldats. L’intervention fit plus de cent morts et quelques centaines de blessés.
chutistes soviétiques font irruption, pis-
tolet-mitrailleur au poing, au siège du
Comité central, brutalisent Dubcek, dès que les circonstances l’exigeraient. La du « système de Yalta » – concrètement :
Smrkovský et Cernik. Abattant d’un coup France est en effet le seul pays d’Occident à de la politique des blocs. Donnant le ton au
de pistolet le chauffeur de Dubcek qui avoir été ainsi informé de la décision sovié- cours du vrai Conseil des ministres du 24,
s’interposait, ils les emmènent, menottés tique. » En effet. Et, compte tenu de tout ce De Gaulle qualifie l’invasion de « péripétie
pour les deux premiers, le troisième en posi- qui précède, on n’y verra pas forcément une (sic) ». Le 29, Michel Debré, le ministre des
tion courbée, les mains attachées aux che- simple marque de courtoisie… Affaires étrangères, parle, lui, d’« incident de
villes, vers une destination inconnue. Prévenu par Hervé Alphand, Michel parcours ». En matière de concours diplo-
« Je suis réveillé par Bruno de Leusse, écrit le Debré, dès son arrivée au ministère des matique pour « écraser l’affaire tchèque »
secrétaire général du ministère des Affaires Affaires étrangères, téléphone à De Gaulle (Georges Pompidou), le Kremlin ne pouvait
étrangères Hervé Alphand. Zorine (l’ambas- alors en week-end à Colombey. « Que me guère espérer mieux. Cela fait alors huit
sadeur soviétique à Paris) a, vers 1 h 30 du proposez-vous ? » demande le chef de l’Etat. jours que l’ordre soviétique règne à Prague.
matin, voulu remettre un message à De Gaulle. La réaction de De Gaulle est donc de lais- La chasse aux intellectuels fait rage : Vaclav
Il a été reçu par Tricot, secrétaire général de ser venir. « Convoquer un Conseil des minis- Havel est l’un des tout premiers à en faire les
l’Elysée, pour lui annoncer que les forces sovié- tres spécial pour dénoncer l’agression et ne frais. Les prisons sont pleines. 2
tiques, accompagnées des polonaises, des alle- rien faire me paraît excessif, écrit Debré. A
mandes de l’Est, des hongroises et des bulga- l’inverse, je lui conseille de tenir à Colombey
res, et répondant à l’appel des “dirigeants de la une réunion avec Couve de Murville et moi À LIRE
République socialiste de Tchécoslovaquie”, dans la journée, et de publier un communi-
avaient reçu l’ordre de franchir la frontière qué présidentiel. »
d’Henri-Christian Giraud
tchèque pour protéger cette nation contre les Non seulement Debré doit revoir son
menaces extérieures et intérieures. » projet jugé « un peu long », mais le commu- L’Accord
« Les autorités soviétiques, écrit l’histo- niqué n’est nullement « présidentiel » : seu- secret de
rienne Marie-Pierre Rey, et ce même s’il s’agis- lement annoncé comme « publié à l’issue Baden-Baden
sait avant tout pour elles de justifier leur déci- du Conseil des ministres » (on ne peut guère Editions
sion, se sont donc “conformées” à l’esprit des faire plus neutre ni plus faux puisqu’il n’y a du Rocher
accords de 1966 (accords qui avaient clôturé pas eu de Conseil), il évite de condamner 580 pages
le voyage de De Gaulle en Union soviétique) expressément l’agresseur soviétique, fai- 24 €
qui prévoyaient des consultations bilatérales, sant de lui une sorte de victime malgré lui
À L’ É CO L E D E L’ H ISTO I R E
Par Jean-Louis Thiériot

VENT D’EST
© SANDRINE ROUDEIX.

L’unité de vues de l’Europe de l’Est


ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

sur l’immigration et sur la souveraineté


s’enracine dans des réalités historiques
que l’Europe occidentale a tort de
négliger : de leur prise en compte dépend
L’
Europe de l’Est est sous les feux de la
rampe. L’un des derniers épisodes à
avoir attiré l’attention est le rappel à
Paris de l’ambassadeur Eric Fournier, sanc-
sans doute l’avenir du continent.
tionné pour avoir écrit dans une dépêche
destinée à rester confidentielle que « la gestion des mouvements malgré les admonestations des capitales européennes de l’Ouest, la
migratoires illégaux » par le gouvernement hongrois était un Hongrie a refusé toute politique de quotas et a fermé ses frontières.
« modèle ». Emmanuel Macron s’en était ému, indiquant lors d’une Mieux encore : par une sorte d’effet domino, elle a été rejointe dans
conférence de presse que « ce n’est en rien la position française ». Il ses positions par la plupart des pays d’Europe de l’Est. La Pologne a
avait ajouté : « Si une preuve m’était apportée que de tels propos aient montré le chemin, avec l’élection du conservateur Andrzej Duda en
été tenus publiquement, alors cet ambassadeur serait révoqué. » 2015 à la présidence de la République, suivie par le succès du PIS
Le Quai d’Orsay soutient aujourd’hui que le départ d’Eric Four- (Droit et Justice) aux élections législatives. En République tchèque,
16 nier, moins d’un mois après la publication de la note, résulte d’une lors des élections législatives de 2017, et même s’il n’est pas parvenu
h rotation normale, mais personne n’est dupe. Au-delà de l’anecdote, à constituer une majorité stable, c’est le milliardaire Andrej Babis,
cette affaire met en lumière deux réalités contemporaines : l’unité libéral conservateur et leader de l’ANO (Action des citoyens mécon-
sur la politique migratoire des pays de « l’autre Europe », Hongrie, tents), qui a pris le contrôle du gouvernement sur une ligne compa-
Slovaquie, République tchèque, Pologne, auxquels s’ajoute l’Autri- rable. En octobre 2017, l’Autriche a rejoint ses voisins de l’Est dans le
che, et la fracture croissante, au sein même de l’Union européenne, même état d’esprit avec l’alliance de l’OVP conservatrice et du très
entre l’Europe orientale et l’Europe occidentale. droitier FPO. Agé de 31 ans, c’est aujourd’hui le jeune Premier minis-
La Hongrie est le premier pays à avoir donné le branle en direc- tre autrichien, Sebastian Kurz, qui préside pour six mois aux desti-
tion de politiques soucieuses de souveraineté et de protection des nées de l’Union européenne. C’est dire toute l’importance de ce
frontières. Après une première expérience du pouvoir de 1998 à mouvement de tectonique politique. Enfin, nommé en mars 2018,
2002, où il ne s’était pas particulièrement fait remarquer, Viktor le nouveau Premier ministre slovaque, Peter Pellegrini, ne fait pas
Orbán, cofondateur du Fidesz – Alliance des jeunes démocrates – entendre une voix différente, quoique social-démocrate.
et acteur majeur de la fin de l’ère communiste, a remporté les élec- Tous – à l’exception de l’Autriche, qui annonce qu’elle a vocation
tions de 2010. Il a été depuis constamment réélu en 2014 et en à y participer occasionnellement – se retrouvent dans le groupe de
2018. Dès son arrivée, il a fait adopter une nouvelle Constitution, Visegrad, organe de coopération informel créé dès 1991 pour faire
très différente de celle de la plupart des Etats européens. Dans un entendre la voix de l’Europe orientale. Il ne faut pas sous-estimer
préambule intitulé « Profession de foi nationale », elle pose en les différences entre ces différents pays. Le PIS polonais est natio-
effet les bases d’un projet politique fondé sur les traditions hon- nal-catholique et profondément antirusse du fait des blessures de
groises : commençant par « Que Dieu bénisse les Hongrois », elle fait l’histoire ; le président tchèque Milos Zeman est au contraire sensi-
référence à Dieu – comme la loi fondamentale allemande –, au ble à la solidarité slave ; Viktor Orbán développe une théorie de
christianisme et à la famille. Elle évoque les traditions européen- « démocratie illibérale » que ne partagent pas ses collègues ; enfin,
nes, mais en rappelant que contre l’envahisseur ottoman le peuple Sebastian Kurz est bien loin de l’image du conservateur tradition-
hongrois « a combattu pendant des siècles pour défendre l’Europe, nel puisqu’il avait notamment fait campagne en distribuant des
contribuant aux valeurs communes de celle-ci par son talent et son préservatifs aux couleurs de l’OVP.
assiduité ». Elle insiste surtout sur le fait que « nos ancêtres ont lutté Deux points communs les unissent cependant : le rejet de
pour la survie, la liberté et la souveraineté de notre nation ». l’ouverture à l’immigration et une politique européenne plus
La traduction politique de ces principes s’est manifestée depuis le subtile que l’euroscepticisme auquel on la réduit généralement.
début de la crise des migrants de 2015, aggravée par la décision uni- S’ils critiquent tous le fonctionnement actuel de Bruxelles, sa
latérale d’Angela Merkel d’ouvrir les vannes de ses frontières. Depuis, dérive technocratique et sa faiblesse dans la gestion des flux
REMPART DE LA CHRÉTIENTÉ
Jean III Sobieski envoie
un message de victoire au pape
Innocent XI après la bataille
de Vienne en 1683, par Jan
Matejko, 1883 (Rome,
© FINEARTIMAGES/LEEMAGE.

musées du Vatican). A la tête


d’une armée chrétienne
de plus de 70 000 hommes,
le roi polonais mit un coup
d’arrêt définitif à l’expansion
ottomane en Europe
occidentale.

migratoires, aucun de ces gouvernements ne demande à sortir de communiste. Alors qu’à l’Ouest, l’état de droit est depuis plus de
l’Union européenne (ils n’y ont, financièrement, pas intérêt). Il soixante-dix ans le legs indivis des dirigeants politiques, à l’Est,
n’est même pas forcément juste de parler d’euroscepticisme. Mais c’est grâce à des croyances fortes, parfois payées au prix du sang,
ce sont bien deux conceptions de l’Europe qui s’affrontent : celle dans un combat viril, où le courage faisait la différence entre dis-
de l’Ouest, fondée sur « une forme vide de toute substance pro- sidents et résignés, que la liberté a été arrachée au communisme
pre » (Pierre Manent) – l’individualisme, les droits de l’homme, totalitaire. Il est, pour eux, impensable de brader ces croyances
le contractualisme, les mécanismes juridico-technocratiques – dans l’abstraite idéologie des droits de l’homme dont l’Occident
et inspirée par la doctrine allemande du Verfassungspatriotismus, a fait sa religion de substitution.
le patriotisme constitutionnel cher au philosophe Jürgen Haber- Aucune de ces nations n’a été en outre impliquée dans la colo-
mas, un patriotisme du droit dépourvu de tout contenu charnel, nisation. La culpabilité postcoloniale qui ravage une partie de nos
ouvert à tous. Celle de l’Est, fondée sur une idée européenne riche vieilles démocraties occidentales leur est, dès lors, totalement
de sens et de mémoire, fière de ses héritages, assumant une iden- étrangère. Une partie de l’opinion de l’Ouest croit racheter la faute
tité forte appuyée sur Athènes, Rome et les Lumières, bornée présumée des pères en ouvrant tout grand les bras aux fils de leurs
dans ses frontières et dans ses vœux. « victimes », le migrant devenant la figure symbolique du colo-
Sans qu’un facteur historique soit forcément plus déterminant nisé d’hier et du damné de la terre. Un tel mea culpa est incompré-
qu’un autre, plusieurs raisons expliquent sans doute cette vision hensible sur les bords du Danube ou de la Vltava.
commune de la Mitteleuropa. Enfin, tous ces pays ont en commun d’avoir fait partie en tota-
La plus évidente est que ces pays ont connu de près l’invasion lité ou de manière partielle (la Pologne autour de Cracovie) de
musulmane. En 1529 et en 1683, les Ottomans ont campé sous les l’Empire austro-hongrois. La notion de supranationalité y coule
murs de Vienne, ravageant tout alentour. En 1683, le salut de certes comme une évidence, mais une supranationalité qui res-
l’Europe n’est venu que d’une mobilisation générale des puissan- pecte les identités locales en assurant le respect du singulier et du
ces chrétiennes conduites par le roi de Pologne, Jean Sobieski, à la général par le truchement de quelques valeurs fortes, l’attache-
bataille du Kahlenberg. Après la défaite de Mohács en 1526, battue ment à des institutions fédératrices telles que l’Eglise, l’armée, la
par Soliman le Magnifique, la Hongrie a subi l’occupation turque jus- dynastie Habsbourg, le legs culturel et musical dont Claudio
qu’à la paix de Karlowitz en 1699. Le pays était divisé sous l’autorité Magris a si bien défini les contours dans Le Mythe et l’Empire. Cette
du pacha de Buda et plus de trois millions de Magyars ont été réduits réalité est si fortement ancrée dans les cœurs que le philosophe
en servitude. Cette réalité, forte, inscrite dans la pierre – les bains de George Steiner parlait encore il y a une vingtaine d’années de « ce
Budapest, par exemple – est si prégnante en Europe centrale que résidu qui nous lie, celui de l’ancien empire ». Pour un Européen de
pour lancer sa campagne législative opposée aux frontières ouver- l’Est, même un siècle après le Finis Austriae, l’Europe ne peut pas
tes, Sebastian Kurz a tenu sa conférence de presse devant un tableau être une architecture de codes, de règlements, de directives. Elle
représentant la libération de l’Autriche à la bataille du Kahlenberg. doit avoir une âme. Ce n’est certainement pas un hasard si tous les
L’expérience du « divorce de velours » entre la République tchè- anciens pays de la maison d’Autriche réclament en même temps
que et la Slovaquie, le traumatisme de l’éclatement de la Yougo- les mêmes inflexions à la construction européenne.
slavie aux frontières de la Carinthie, la guerre en Bosnie ont eu tant Le vent d’Est qui se lève inscrit désormais dans la géographie une
de répercussions directes que l’idéologie occidentale des bienfaits frontière qui existe déjà partiellement dans les esprits. L’Europe
de la société multiculturelle n’est guère partagée à l’Est. A trop voir doit-elle être « affirmation de soi » ou « négation de soi » ? Rien ne
dans leurs rues les réfugiés de Bosnie, du Kosovo ou de Croatie, les pourrait davantage encourager ce qu’on appelle avec commiséra-
Européens de l’Est ne croient plus guère à la cohabitation pacifique tion le populisme qu’« un amour de soi malheureux parce que
de communautés trop diverses. déclaré illégitime par les élites » (Pierre Manent). Abstraction faite
Les conditions de l’affranchissement de la tutelle communiste de certaines scories et de certains excès des chefs de gouverne-
jouent aussi certainement leur rôle. C’est avec le catholicisme en ment est-européens, de la réponse à cette question dépend sans
Pologne, la tradition protestante hussite en République tchè- doute une partie de l’avenir de la construction européenne. L’ave-
que, la fierté de l’histoire millénaire de la mythique couronne de nir du continent ne pourra pas s’écrire sans un dialogue renouvelé
Saint-Etienne en Hongrie que les peuples ont secoué leur joug et respectueux de l’Orient et de l’Occident. 2
E NTRETIEN AVEC A LAIN C ORBIN
Propos recueillis par Eric Mension-Rigau

L’histoire est
dans lePré
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

A l’occasion de la parution de son dernier ouvrage,


La Fraîcheur de l’herbe, Alain Corbin revient sur quarante
années de recherche sur l’histoire des sensibilités.

N
é en 1936, mondialement connu
comme « historien du sensible »,
Alain Corbin vient de publier
La Fraîcheur de l’herbe. Histoire d’une
gamme d’émotions de l’Antiquité à nos
jours (Fayard). Excellent connaisseur
du XIXe siècle, il a écrit une vingtaine
d’ouvrages qui retracent l’histoire LE TEMPS
18 des sensibilités et des émotions. RETROUVÉ
h Ci-contre : l’historien
La Fraîcheur de l’herbe Alain Corbin.
est-il l’aboutissement d’une Page de droite : détail
démarche, déjà expérimentée de Chemin montant
dans La Douceur de l’ombre. dans les hautes
L’arbre, source d’émotions, herbes, par Auguste
de l’Antiquité à nos jours Renoir, vers 1875
(Fayard, 2013), dans (Paris, musée
Histoire du silence. De la d’Orsay).
Renaissance à nos jours
(Albin Michel, 2016) ou dans
Histoire buissonnière de Lucien Febvre. J’avais écrit Le Miasme et Votre champ de recherche
la pluie (Flammarion, 2017), la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, et votre écriture promeuvent
ou un intermède poétique XVIIIe-XIXe siècles (Flammarion, 1982) et l’attention au détail…
s’appuyant sur votre grande Les Cloches de la Terre. Paysage sonore et A condition de ne pas se tromper dans
connaissance de la peinture, culture sensible dans les campagnes au le choix du détail pour ne pas risquer la
de la littérature romanesque XIXe siècle (Albin Michel, 1994). Puis, je surinterprétation. Mais mes sujets de
et de la poésie ? suis passé à l’histoire des émotions. J’ai recherche ne sont pas des détails, loin de
Je considère ce livre comme un aboutis- travaillé sur les émotions sexuelles avec là. Les cloches peuvent paraître un détail
sement. Pendant quarante ans, j’ai uti- L’Harmonie des plaisirs. Les manières de aujourd’hui, mais elles ne le sont pas au
lisé les archives, surtout départemen- jouir du siècle des Lumières à l’avènement XIXe siècle : elles président au rythme de
tales. J’avais un grand plaisir à me ren- de la sexologie (Perrin, 2008). Par ailleurs, la vie rurale, elles sont un système de
dre dans des villes comme Auch ou Bar- mes derniers ouvrages, consacrés à communication, elles traduisent des
le-Duc, que je découvrais et où je travail- l’arbre et à l’herbe, m’ont rapproché de la émotions collectives, la maîtrise de leur
lais dans le silence et la solitude. Mais nature et de mes origines rurales, car j’ai sonnerie est un enjeu de pouvoir… Je dis-
j’étais déjà historien des sensibilités. Je grandi à Lonlay-l’Abbaye, près de Dom- tingue la « micro-histoire », s’intéressant
m’intéressais à la réception des messa- front, dans l’Orne, au cœur du bocage à un groupe humain qu’on peut étudier à
ges sensoriels, objet d’étude suggéré par le plus dense de France. partir d’un stock d’archives particulier, de
la « nano-histoire » (du grec nanos qui
signifie « petit », d’où nanoscience ou
nanoparticule), si importante pour la
préhistoire. C’est cette histoire que je
pratique quand je m’intéresse au brin
d’herbe, c’est-à-dire à peu de chose, sauf
pour Gustave Flaubert ou Victor Hugo.
En un mot, j’invite à une étude de ce qui,
à première vue, apparaît infime mais
dont le rôle de l’historien est de révéler
l’importance et la profondeur.

Vous prêtez une grande


attention aux textes
littéraires que vous
revendiquez comme source.
J’ai été très frappé par l’attention qu’ont
accordée à l’herbe ceux que je consi-
dère comme les grands poètes français
des XXe et XXIe siècles : Yves Bonnefoy,
Francis Ponge, Philippe Jaccottet, Jac-
ques Réda. Beaucoup d’historiens sont
hostiles à l’utilisation de la littérature
comme source. Peut-être ont-ils raison
pour le roman qui, même naturaliste,
n’est jamais vraiment preuve de prati-
ques ; il obéit à des « tactiques d’illusion
du vrai » qui répondent au projet d’écri-
© JEAN-LUC BERTINI/PASCO. © MUSÉE D’ORSAY, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PATRICE SCHMIDT.

ture. En revanche, il est peu probable


que le poète exprimant une émotion
ne l’ait jamais éprouvée. Quand, dans
Le Territoire du vide. L’Occident et le désir
du rivage, 1750-1840 (Aubier, 1988), j’ai
étudié ceux qui, les premiers, ont eu du
plaisir à se baigner dans la mer, j’ai expé-
rimenté la poésie comme source. Jus-
qu’au début du XIXe siècle, les aristo-
crates anglais se baignent dans les
rivières, les hommes du peuple médi-
terranéens peuvent se rafraîchir dans
les bassins des ports, mais le bain, au
sens où nous l’entendons maintenant et
que vante Paul Valéry, n’existe pas. Un
poète allemand du XVIII e siècle, Frie-
drich von Stolberg, auteur d’un ouvrage
qui s’intitule Le Bain, est le premier à
détailler les émotions heureuses qu’il
éprouve quand il se jette dans la mer. Je
n’ai pas trouvé d’autres textes en ce qui
concerne le XVIIIe siècle. Il s’agit bien
d’une source pour l’historien : comment
Stolberg aurait-il pu inventer ces émo-
tions s’il ne s’était pas baigné ?
La Fraîcheur de l’herbe
n’est-il pas avant tout un
texte littéraire, tant vous avez
porté de soin à l’écriture ?
Je n’oublie pas ce que dit Emmanuel
Le Roy Ladurie : « Il faut surtout que l’his-
torien ne se prenne pas pour un écrivain. »
LÀ OÙ L’HERBE EST PLUS VERTE Ci-dessus : L’Allégorie du printemps, par Sandro L’étude des émotions impose certes une
Botticelli, détail des Trois Grâces, 1478-1482 (Florence, Galleria degli Uffizi). écriture précise et un peu subtile, mais
je ne cherche pas à écrire un morceau
de littérature. Toutefois, on ne souligne
Quel chemin parcouru émotions, 3 vols., Seuil, 2016-2017), j’ai pas assez combien, encore dans ma jeu-
depuis l’époque où vous souhaité élire, comme objet d’étude, nesse, on considérait l’histoire comme
écriviez votre thèse des émotions que j’avais particulière- un genre littéraire. On étudiait Michelet
sous la direction d’Ernest ment éprouvées. J’aime dire, par bou- et Taine en cours de littérature. Quand
Labrousse, qui défendait tade, que j’arrive à un âge où je ne suis j’ai passé le brevet, en 1949, la dictée avait
une histoire quantitative, plus seulement une référence biblio- pour titre « Augustin Thierry dans les
appuyée sur des données graphique par les livres que j’ai écrits, archives ». Depuis, l’histoire méthodique
économiques sérielles, je deviens aussi une source d’histoire, s’est distanciée de la littérature. Mais ce
et que n’effleurait pas même d’où ces ouvrages sur la forêt et l’arbre. qui est amusant est que seule l’histoire
l’idée que la poésie puisse Je suis plus proche de l’herbe que je ne qui est aussi littérature passe à la pos-
être source pour l’historien… le suis de l’arbre. Je suis un homme, térité et reste lue. Aujourd’hui, on lit
Quand je suis rentré du service mili- non des forêts même si elles sont nom- encore Duby et Le Goff, mais de moins en
taire, en 1962, je voulais écrire une breuses dans l’Orne, mais des prés et moins Braudel et plus du tout Labrousse.
20 histoire des gestes. Une de mes amies, des bocages. Les arbres auxquels je me En revanche Augustin Thierry et Miche-
h devenue une grande historienne, déjà suis intéressé sont d’ailleurs les arbres let ont beaucoup de lecteurs…
assistante d’Ernest Labrousse, dont champêtres, seuls au milieu d’un pré,
le pouvoir était alors énorme dans tels que les grands poiriers, dans la Votre démarche est
l’Université, m’a mis en garde : je ne région de Domfront, dont les fruits fondamentalement
ferai jamais carrière avec les objets de servent à faire du poiré. descriptive, vous revendiquez
recherche qui me plaisaient. Mon la poésie comme source,
sujet de thèse a donc été Archaïsme et La disparition n’est- l’interprétation survient chez
modernité en Limousin au XIX e siècle elle pas votre source vous avec fulgurance mais
(Editions Marcel Rivière, 1975). Le d’inspiration ? Vous écrivez légèreté, au fur et à mesure,
Limousin m’intéressait. J’ai heureuse- sur le silence alors que sans ces longues pages de
ment travaillé pendant dix ans sous la nous vivons dans le bruit discours conceptualisateur,
permanent, sur les arbres plus ou moins jargonnant, qui
© AKG-IMAGES/MONDADORI PORTFOLIO/ANTONIO QUATTRONE.
direction effective de Bertrand Gille,
alors professeur à Clermont-Ferrand, quand ils sont coupés sont la règle aujourd’hui dans
auquel Ernest Labrousse avait délégué le long des routes, sur les ouvrages universitaires.
sa fonction et avec qui je me suis par- l’herbe tandis qu’elle ne fait Étant donné les conditions
faitement entendu. J’ai pu m’intéresser plus partie de notre vie actuelles de recrutement
à la psychologie sociale et aux mentali- quotidienne, sur « les filles à l’Université, je vous
tés, comme je le souhaitais. de rêve » qui ne sont imagine mal vous présentant
plus inaccessibles depuis devant une commission
Avez-vous l’impression l’invention de la pilule… de spécialistes…
d’avoir changé de méthode A mon âge il est normal que l’écriture Je serais fichu et ne serais pas même élu
quand vous êtes passé soit nostalgique. Mais il y a plus impor- maître de conférences… Les collines et le
de l’étude de l’arbre à celle tant : l’historien doit peut-être avant bocage de Basse-Normandie donnent
de l’herbe ? tout s’attacher à la disparition. C’est elle des gens indépendants. Je n’ai jamais été
Ces deux ouvrages sont issus de la qui, bien souvent, révèle la distance dans un parti politique, j’ai simplement
même filiation : après avoir étudié les temporelle qui le sépare de son objet et participé à la conférence de Saint-Vin-
émotions avec Georges Vigarello et qui facilite l’adoption d’une optique cent-de-Paul car j’avais été formé au col-
Jean-Jacques Courtine (Histoire des compréhensive. lège et lycée par des prêtres, je n’ai jamais
été marxiste, je n’ai jamais été trotskiste, L’émotion est-elle pour vous différents. Les historiens de la littérature
je n’ai jamais signé car je ne suis pas de la le moteur de l’histoire ? du XVIIIe siècle ont été pionniers dans
race des « signeurs », je suis connu pour Bien sûr. C’est pourquoi de nos jours, l’histoire des sentiments en travaillant
ne pas être sollicitable, ce qui pour ma dans le monde entier, à l’université de par exemple sur l’idée de bonheur ou sur
génération est épouvantable : je suis le Yale comme à la Freie Universität de Ber- l’inquiétude. J’ai moi-même ouvert et
type qui ne s’est intéressé à rien de ce qui lin, des pléiades de chercheurs ont res- développé, dans l’Université française, le
est important… Je considère que l’his- senti que nul objet ne permettait mieux champ de la réception des messages sen-
torien doit avant tout éviter l’anachro- d’accéder, en profondeur, à ce que furent soriels. Avant les autres aussi, je me suis
nisme psychologique. J’essaie d’enfiler la les êtres du passé. A titre d’exemple, la lancé dans l’histoire orale, avec une thèse
peau des gens du passé et je suis disposé colère homérique révèle particulière- de 3e cycle soutenue en novembre 1968.
à tout entendre. Malheureusement, ment bien les Grecs de l’Antiquité. J’ai interviewé des gens qui avaient voté
beaucoup de jeunes historiens sont en 1936 dans sept communes rurales du
aujourd’hui des chiens de garde. Cicéron Vous établissez une Limousin, au total deux cents personnes.
recommandait : l’historien ne doit rien distinction parfois ténue Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est l’his-
refuser d’entendre. Or certains histo- entre l’émotion et le rêve toire des ignorances. A l’époque de la pré-
riens voudraient interdire à d’autres his- d’autant plus que le rêve est histoire, nul n’ignorait ce que les autres
toriens d’entendre. Nous assistons à des souvent induit par l’émotion. savaient. Aujourd’hui, ce qui nous carac-
censures qui n’ont jamais existé, même En outre, l’émotion recouvre térise, en raison de la spécialisation des
sous le Second Empire. sous votre plume un champ savoirs et des apprentissages, c’est l’explo-
énorme de sensations sion des différences. Pour comprendre
Comment caractérisez-vous et de réminiscences. les gens du passé, il faut avoir conscience
votre méthode ? Vos souvenirs d’enfance, de ce qu’ils ignoraient. Par exemple, les
Mon optique est d’abord et avant tout Sois sage, c’est la guerre, hommes du XIXe siècle ne connaissaient
compréhensive. C’est fondamental. Je 1939-1945 (Flammarion, pas les pôles. Ils ne pouvaient donc que
n’ai jamais été vers les archives avec des 2014), sont d’abord des fantasmer et s’imaginaient que le pôle
concepts car le risque eût été de trou- « souvenirs d’émotions »… Nord baignait dans une mer intérieure,
ver ce que je cherchais ! Combien d’his- Il est très difficile de distinguer l’histoire comme le raconte Jules Verne, en 1866,
toriens ont procédé ainsi en histoire du sentiment, l’histoire de la réception dans Les Aventures du capitaine Hatteras.
sociale du XIXe siècle, notamment en des messages sensoriels et l’histoire des En 1880 encore, beaucoup de savants
histoire ouvrière : ils sont venus cher- émotions, même si ce sont trois champs pensaient qu’il avait raison. 2
cher quelque chose, ils l’ont trouvé et
se sont montrés aveugles en ce qui
concerne le reste. Une sorte d’inno-
cence est nécessaire : « Face à un docu-
ment, il faut se taire et laisser monter le
sens », disait Alphonse Dupront. C’est
la clé de ma méthode. Beaucoup veu-
lent illustrer des concepts en partant
du présent. Ils ont tort. Pour compren-
dre les gens du passé, qui sont très dif-
férents de nous, il faut les écouter, être
intime avec eux. Beaucoup de chapi- À LIRE d’Alain Corbin
tres de l’histoire du XIX e siècle sont à La Fraîcheur de l’herbe. Histoire d’une gamme d’émotions
réécrire si on adopte cette optique de l’Antiquité à nos jours, Fayard, 244 pages, 19 €.
compréhensive. Par exemple, il est faux Histoire des émotions, avec Jean-Jacques Courtine
d’écrire que la marche vers la Républi- et Georges Vigarello, Seuil, 3 vols, 560, 480 et 620 pages,
que était inéluctable au XIXe siècle, n’en 39,90 € chaque volume.
déplaise à Maurice Agulhon et à ses Histoire du silence, Albin Michel, 216 pages, 16,50 €.
disciples. Si on se met dans la tête des Sois sage, c’est la guerre, Flammarion, 160 pages, 15 €.
gens de l’époque, il n’y a pas de « masses
Les Filles de rêve, Fayard, 200 pages, 18 €.
républicaines » : ni sous la Restauration,
La Douceur de l’ombre, Fayard, 364 pages, 23 €.
ni sous la monarchie de Juillet, ni même
sous le Second Empire.
À LIVRE OUVERT
Par Jean-Louis Thiériot

Le
lion de
Münster
Avec sa biographie de Mgr von Galen,
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

Jérôme Fehrenbach rend honneur à une grande


figure de la résistance à l’idéologie nazie.

S’
il est des êtres de lumière, Clemens August von Galen est de la révélation du Christ qui s’impose au monde. » Sacré évêque de Müns-
ceux-là. La magnifique biographie que Jérôme Fehrenbach ter en 1933, il dénonce, dès 1934, les thèses raciales d’Alfred Rosen-
vient de consacrer à celui qui fut l’évêque de Münster sous la berg, théoricien du nazisme. En 1937, avec Mgr von Faulhaber, arche-
période nazie, Von Galen, un évêque contre Hitler, vient heureusement vêque de Munich, et Mgr von Preysing, évêque de Berlin, il est l’un des
combler le vide historiographique qui régnait autour de cette per- inspirateurs de l’encyclique Mit brennender Sorge rédigée par les car-
sonnalité d’exception. Ecrite d’une plume aussi puissante qu’agréa- dinaux Faulhaber et Pacelli (le futur Pie XII), qui dénonce le nazisme.
ble, joignant une érudition sans faille à la puissance évocatrice de Son action d’éclat la plus héroïque a lieu en 1941 lorsque, dans une
l’anecdote qui fait mouche, maîtrisant tant le contexte historique série de trois sermons, il dénonce le programme T4 de Hitler plani-
que les concepts théologiques, elle est un modèle du genre. fiant l’euthanasie des handicapés et des malades mentaux dans des
Tout commence en 1878, lorsque Clemens August naît au château termes qui résonnent étrangement aujourd’hui : « Une doctrine
de Dinklage au cœur d’une famille de l’aristocratie westphalienne qui effrayante qui prétend justifier le meurtre d’innocents et qui, fonda-
22 porte en sautoir la foi catholique et la tradition du service. Apparenté mentalement, ouvre la voie à une mort violente pour les invalides
h aux meilleures familles de Westphalie, les Spee, les Alvensleben, les devenus incapables de travailler, pour les incurables, pour les vieillards
Wendt, son père est député au Reichstag du jeune Empire allemand décrépits. (…) Est-ce que toi, est-ce que moi, nous avons le droit de vivre
en plein Kulturkampf. Le couple qu’il forme avec Elisabeth von Spee seulement pour autant que nous sommes productifs, tant que nous
est exceptionnel. La correspondance des deux époux révèle un type sommes reconnus par les autres comme productifs ? » Von Galen y
d’homme inimaginable aujourd’hui, habité par la soumission à la Pro- gagne le surnom de « lion de Münster ». D’abord tenté de le faire
vidence, conscient de ses obligations de caste mais dépourvu de tout exécuter, Hitler renonce à des sanctions trop visibles, compte tenu
cynisme et ne visant qu’à se préparer à paraître devant le Créateur. de son immense popularité, et interrompt la mise en œuvre du pro-
Ainsi éduqué, le jeune Clemens August fait le choix des ordres. gramme T4. Il reprendra hélas quelques mois plus tard, sous une
D’abord prêtre à Berlin jusqu’en 1929, il assiste autre forme. Au moins la voix de l’Eglise se sera-t-elle fait entendre.
impuissant à la chute du monde d’hier. Monar- Désormais, entre le régime et le « lion », c’est une guerre de tran-
chiste, conservateur, aussi hostile au libéra- chées. Sa famille en paie douloureusement le prix après le coup d’Etat
lisme débridé des profiteurs de Weimar raté de Claus von Stauffenberg, le 20 juillet 1944. Au nom du Sippen-
qu’au socialisme qui menace, il est envoyé haft, la « responsabilité du clan », nombre des siens sont arrêtés.
à la paroisse Saint-Lambert de Münster, Von Galen consume ses dernières forces à protéger ses compa-
l’église préférée de l’aristocratie west- triotes des rigueurs des troupes d’occupation alliée. Créé cardi-
phalienne. C’est un nouvel nal en février 1946, il meurt le 22 mars. Il sera béatifié le 9 octobre
© AKG-IMAGES.

ennemi qu’il doit combat- 2005. Jérôme Fehrenbach a offert à ce géant trop ignoré le grand
tre : le nazisme, auquel suc- livre qu’il méritait. 2
combent une part de plus Von Galen, un évêque contre Hitler, de Jérôme Fehrenbach,
en plus importante de Editions du Cerf, 420 pages, 26 €.
ses frères de sang. Il
rappelle que l’Eglise
e st u n iv ers el l e : BIENHEUREUX Clemens August Graf von Galen (ci-contre, par
« Nous, catholi- Wilhelm Lautenbach, 1965) fut béatifié le 9 octobre 2005 par
ques, ne connais- Benoît XVI, qui le proposa ainsi comme « modèle de foi profonde
sons aucune reli- et intrépide » : « Le Seigneur lui donna un courage héroïque pour
gion de la race, défendre les droits de Dieu, de l’Eglise et de l’homme, que le régime
mais seulement nazi violait de façon grave et systématique. »
C ÔTÉ LIVRES
Par Frédéric Valloire, Jean-Louis Voisin, Marie-Amélie Brocard,
Philippe Maxence, Charles-Edouard Couturier et Eric Mension-Rigau

Tout sur l’archéologie. Panorama « Bellum iustum ». Aux origines de la conception


des sites, des découvertes et des occidentale de la guerre juste. Jean-François Chemain
objets. Sous la direction de Paul Bahn Une guerre est-elle juste ? Question que l’auteur examine
Les auteurs enseignent à Cambridge, pour la Rome antique. Avec Tite-Live, voici les rites de déclaration
en Australie ou aux Etats-Unis et le livre de guerre, des pratiques magiques venues de la préhistoire,
est imprimé en Chine… Le résultat nécessaires pour qu’un conflit soit conforme au droit et à la religion.
est bluffant, un peu tapageur : il vise Cicéron, lui, théorise la notion. Guerre offensive et attaque surprise
un large public. Le volume suit sagement interdites, Rome, toujours agressée, envoie une ambassade demander
la chronologie à l’exception d’un chapitre réparation. En cas d’échec, les rites précédents s’enchaînent. Les dieux soutiennent
sur les méthodes et les questions liées alors Rome. Ses soldats, confiants dans leur cause, cultivent uirtus, honos, fides, libertas.
à l’archéologie. L’essentiel, et même Enfin, saint Augustin : vertu et foi deviennent chrétiennes, mais toute guerre doit
plus, de ce qui touche à cette discipline être légitime, son dirigeant fût-il impie. Pourtant, nouveauté capitale, une guerre juste
s’y trouve. Pour toutes peut être perdue, si Dieu le veut. Jean-François Chemain présente ici avec bonheur
les époques et sur des textes dans lesquels on a plaisir à se plonger. J-LV
tous les continents ! Apopsix Editions, 356 pages, 20 €.
Belles photos, frises
chronologiques,
définitions, cartes, Métamorphoses. D’Actéon au posthumanisme
encadrés, textes Textes réunis par Blanche Cerquiglini
précis et sérieux : La femme araignée, les filles fleurs : BD, films et dessins animés nous ont tellement
une réussite. FV habitués aux arbres qui parlent et aux hommes-lions, que les métamorphoses antiques
Flammarion, ne nous surprennent plus. Sauf que nous en avons oublié les significations. Nous les
578 pages, 35 €. avons désacralisées. C’est là tout le charme et la force de ce petit livre : rappeler qu’une
métamorphose n’est pas le seul produit d’une imagination débridée.
Populaire ou érudite, elle s’apparente aux mythes fondateurs. Elle 23
Par les armes. Le jour où l’homme donne une explication du cosmos. Elle explique l’origine d’un culte. h
inventa la guerre. Anne Lehoërff Elle rassure. Elle répond à des angoisses profondes : serai-je toujours
Impossible de nier l’évidence : Ötzi, la personne que je suis ? L’animal qui me regarde a-t-il été un homme
découvert en septembre 1991, est mort dans une autre vie ? Les hommes sortent-ils du tronc des chênes durs,
il y a cinq mille trois cents ans d’une flèche comme on le lit dans l’Enéide ? Que devient l’âme à sa sortie du corps ?
dans le dos. Expression de violence ou fait Cycle de vie, éternel retour : voici le monde des métamorphoses. J-LV
de guerre ? Pendant longtemps, l’illusion Les Belles Lettres, « Signets », 234 pages, 15 €.
de sociétés primitives pacifistes l’emporta
en ethnologie et en archéologie pré
et protohistorique. Vers les années 1980
et 1990, l’étude de la guerre fut remise
à l’honneur dans ces disciplines. Le champ Vive le latin. Histoires et beauté d’une langue inutile. Nicola Gardini
de prédilection de l’auteur, brillante Italien, l’auteur enseigne à l’université d’Oxford la littérature italienne
protohistorienne, est le IIe millénaire de la Renaissance et la tradition classique. En une vingtaine de chapitres,
européen, l’âge du bronze. Entre 1700 il déroule à petites touches toutes les couleurs de la littérature latine
et 1600 av. J.-C., tout bascule : création de et fait sonner la musique de cette langue. Avec une joie communicative,
l’épée et sa multiplication entre Baltique il raconte des historiettes, propose des traductions,
et Atlantique, apparition de la guerre réveille des souvenirs, précise une construction, analyse
voulue comme acte politique, émergence une œuvre, adresse un clin d’œil à Scott Fitzgerald dont
d’un chef qui la pense le titre original de Gatsby le Magnifique était Trimalcion,
et la décide, naissance en hommage à Pétrone, s’aventure dans le vocabulaire
de la figure du guerrier. obscène avec Catulle, s’élève à l’ombre de Virgile et de
L’Europe occidentale Pagnol, et chante le bonheur avec Horace et Properce qui
invente un modèle inspira André Chénier… Rarement est atteinte une si
spécifique de la guerre. parfaite adéquation entre un souhait – défendre le latin –
Elle entre dans un et une forme, superbement servie par la traduction. FV
nouveau monde. FV Editions de Fallois, 280 pages, 18 €.
Belin, 358 pages, 24 €.
Dictionnaire critique de mythologie. Jean-Loïc Le Quellec, Bernard Sergent La Légende du roi Arthur
Ne pas oublier l’adjectif « critique » lorsque l’on aborde cet imposant ouvrage. Martin Aurell
Il s’ouvre sur « Aarne », un folkloriste finnois (1867-1925), et se clôt sur « zoothéisme », Arthur n’a vraisemblablement jamais
un stade, selon certains anthropologues, du développement religieux de l’humanité existé. Même si poèmes et contes
où celle-ci ne différencie pas l’homme et la bête. Disons-le brutalement : on est d’abord en langue galloise des années 570
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

perdu dans ce dictionnaire original en diable qui mêle mythologues (Dumézil, Le Braz, les le mentionnent. Il hante l’imaginaire des
frères Grimm, etc.) et concepts (héros, transformation, initiation, etc.), thèmes mythiques hommes et des femmes du Moyen Age.
(origine du feu, déluge, fille cygne, etc.) et traditions éparses recueillies par le monde Dès la fin du XIIe siècle, des ouvrages
à toutes les époques. En le feuilletant, on se prend au jeu de la curiosité et du savoir. Parfois de fiction qu’on appelle « romans » lui
complexe (pourquoi le cacher ?), le résultat est si ébouriffant que l’on quitte à regret sont consacrés. La légende s’amplifie :
cette immense somme de renseignements où la connaissance renforce le rêve. FV s’y ajoutent le Graal, les chevaliers de la
CNRS Editions, 1 554 pages, 39 €. Table ronde. Parue en 2007, revue pour
cette édition de poche, cette étude
complète et accessible est exemplaire.
Une histoire juridique de l’Occident. Le droit et la Aurell a tout vu, tout lu sur l’adolescent
coutume (IIIe-IXe siècle). Sous la direction de Soazick Kerneis qui retire son épée d’un bloc de pierre
L’ouvrage peut paraître technique. Il l’est. Il analyse un phénomène avant de tenir, en tant que roi, une cour
majeur dans l’histoire de l’Occident, celui de la formation du droit fastueuse dans le palais de Camelot. Il en
des pays d’Europe. La période est difficile si elle est réduite, du point suit la genèse, les enrichissements et ce
de vue du droit, à un combat entre la loi, c’est-à-dire le droit romain, qu’ils reflètent ou négligent des diverses
et les coutumes, celles des nations barbares. Pour la France, ce serait sociétés qui le magnifient. Magistral. FV
une division entre France du Nord, pays de coutumes qui lorgne Perrin, « Tempus », 896 pages, 12,50 €.
du côté de l’émotion, et France du Sud, pays de droit écrit, de droit
romain, qui penche du côté de la raison. En réalité, ce canevas est à retoucher, ne serait-
24 ce que parce qu’il existe des rapports complexes entre ces deux formes de droit, les uns Les Secrets de Saint-Jacques-
h nourrissant les autres. En outre, l’Etat en construction aussi bien que le simple artisan de-Compostelle. Philippe Martin
interviennent à leur niveau dans ce droit qui s’élabore. Ce livre de haute volée qui ouvre Le titre est un peu racoleur. Tant mieux !
de nouvelles pistes offre une constante : en Europe domine l’idée que religion et droit Car cet ouvrage écrit par un universitaire
appartiennent à deux ordres différents. FV spécialiste d’histoire religieuse, mérite
PUF, « Nouvelle Clio », 464 pages, 33 €. attention. Tout ce que l’on sait du Camino
long de plus de 1 000 km, du saint qu’il
honore, s’y trouve, écrit avec vivacité
Robert le Pieux. Le roi de l’an mil. Laurent Theis et simplicité. Complice, le lecteur
Tout le monde connaît le nom d’Hugues Capet. Son fils Robert II, effectue un saut dans le temps et dans
dit le Pieux, a moins de chance. Fils du duc des Francs, il entre tout le merveilleux. Saint Jacques n’a jamais
juste dans l’âge adulte quand son père obtient la couronne pour prêché en Espagne, les reliques ne sont
lui-même et qu’il l’associe presque aussitôt à son règne, le faisant pas les siennes ; Charlemagne n’est
couronner à 15 ans comme roi auxiliaire, six mois à peine après son pas venu y prier ; l’origine de la coquille
propre sacre. Sous la plume alerte de Laurent Theis, c’est ici tout comme emblème est ignorée, mais
un monde à peine croyable qui revit, fait de complots, de trahisons Compostelle existe et le pèlerinage est
rocambolesques, de chevauchées plus ou moins héroïques, mais aussi bien vivant : plus de 278 000 pèlerins
d’amours contrariées – Robert le Pieux n’eut pas moins de trois femmes et vit en 2017. Ils étaient plus d’un million cinq
ses relations avec l’Eglise envenimées par son refus de renoncer à l’une d’entre elles. cent mille en 1779 ! Au fil du chemin,
Coincé entre les derniers Carolingiens et les premiers grands Capétiens, Robert le « jacquet » prie, égrène spécialités
le Pieux n’a pas laissé une trace indélébile dans les mémoires. Il fut pourtant celui gastronomiques, gagne
qui consolida et légitima la dynastie capétienne naissante, établit des liens solides des indulgences, expie
entre la royauté et les autorités ecclésiales et monastiques qui structuraient des péchés, admire
la société. Il fut aussi musicien, bâtisseur, artisan de justice et de paix. Son nom la variété des paysages.
disparaît derrière celui d’Hugues Capet ; plus que son père, pourtant, il incarna Et son cri de départ
la fonction royale telle qu’elle connaîtrait son essor parmi ses descendants. M-AB est communicatif :
Prix de la biographie historique de l’Académie française, CNRS Editions, « Biblis », 274 pages, 10 €. « Ultreïa ! » FV
La Librairie Vuibert,
318 pages, 19,90 €.
Figures du catharisme. Michel Roquebert
Précédé d’une importante introduction, le dernier livre de Michel
Roquebert propose à travers seize chapitres une nouvelle plongée Puy du Fou, un rêve
dans l’histoire du catharisme qui est loin d’avoir rendu tous ses secrets. d’enfance. Philippe de Villiers
Il faut du souffle pour suivre les itinéraires individuels racontés ici – Dès les premiers mots on est
pensons à la fascinante pérégrination des sœurs Lamothe – comme pris par l’enchantement de la
pour saisir les subtilités des oppositions entre l’Eglise romaine, l’hérésie langue savoureuse de Philippe
et leurs implications sociopolitiques. A ce titre, le chapitre sur les de Villiers, celle de ses romans,
mythes fondateurs est particulièrement éclairant dans son exposition celle de ses spectacles, celle qui
des bases scripturaires de cette religion dont l’auteur détaille ensuite des aspects mêle aux poétiques accents des
multiformes, proposant ainsi une histoire sociale du Moyen Age occitan. PM gestes médiévales le bonheur
Perrin, 480 pages, 25 €. de l’enfance retrouvée de Proust.
Car c’est dans l’enfance que
le projet fou de l’extravagant
Décapitées. Trois femmes dans l’Italie de la Renaissance Vendéen trouve ses racines.
Elisabeth Crouzet-Pavan et Jean-Claude Maire Vigueur Philippe de Villiers ne s’en est
Agnese Visconti est décapitée en 1391, Béatrice de Tende en 1418, jamais caché, le Puy du Fou
Parisina Malatesta en 1425. Leurs maris ? Les plus grands noms de est d’abord l’accomplissement
l’Italie : Francesco Gonzague seigneur de Mantoue, Filippo Visconti d’un devoir de mémoire et de
duc de Milan, Niccolò d’Este seigneur de Ferrare. Leur crime ? reconnaissance. Mémoire des
Avoir commis l’adultère avec un chambrier, un joueur de luth, Vendéens massacrés, mémoires
le fils aîné et illégitime du mari, exécutés en même temps qu’elles. de ses pères, mémoire de son
Particularité ? Toutes sont mortes avec l’accord de l’époux qui père. Parti de rien, du haut
divulgue son infortune alors que la mort n’est nulle part prévue pour les femmes de ses 27 ans, il surmonte un
adultères. Ces situations romanesques inspirèrent Byron, Bellini, Donizetti. Pourquoi à un les obstacles qui se dressent
les remettre à l’honneur ? Parce que derrière ces tragédies se cache une histoire devant sa folle entreprise. Il nous
des mœurs et des pouvoirs féminin et masculin que dévoilent ces enquêtes menées embarque avec lui, partageant
avec brio, où s’entrelacent politique, économie, ambition. FV ses doutes, ses difficultés, ses
Albin Michel, 430 pages, 24 €. succès improbables, ses émotions.
Du château en ruine inaccessible
au Thea Classic Award du
Le Siècle de l’édit de Nantes. Bernard Cottret « plus beau parc thématique
Entre l’édit de Nantes de 1598 et sa révocation en 1685, laquelle du monde » il nous fait revivre
n’a pas ruiné la France, que s’est-il passé ? Comment un million à ses côtés cette incroyable
de protestants et vingt millions de catholiques ont-ils vécu ces huit aventure, cette « Puyfolie »,
décennies que l’auteur baptise « le temps des confessions », confession faite de « vestiges et vertige ».
entendue comme l’appartenance à une religion. En permanence, sur En refermant cet émouvant
tous les plans, catholiques et protestants s’épient, se copient, entrent album de souvenirs et de passion,
en concurrence : la paix religieuse n’est que la poursuite de la guerre ceux qui n’ont encore jamais
par d’autres moyens. Une guerre des mots et des discours, des livres été au Puy du Fou n’auront
et des brochures. Une rivalité et une émulation qui engendrent un renouveau qu’une idée, le découvrir, les
de l’érudition et une ère faste de la vie intellectuelle. Bref une sorte d’époque heureuse autres, le redécouvrir. M-AB
malgré des accrocs (le siège de La Rochelle), si elle est comparée à l’Angleterre Editions du Rocher, 280 pages, 17,90 €.
et à l’Europe germanique et centrale. Une étude étonnante. FV
CNRS Editions, 320 pages, 25 €.
De Charybde en Scylla. Lettres (1742-1780). Madame Du Deffand. Préface de Chantal Thomas
Risques, périls et fortunes « Je serais bien fâchée d’être citée comme un bel esprit ; je n’ai jamais rien fait qui puisse
de mer du XVIe siècle à nos jours m’attirer ce ridicule », écrit Mme Du Deffand le 15 septembre 1776. Il est vrai qu’en
Alain Cabantous et Gilbert Buti tête de ces beaux esprits était célébrée son ennemie intime, la marquise du Châtelet
« Homme libre, toujours tu chériras qui « travaill[ait] avec tant de soin à paraître ce qu’elle n’[était] pas, qu’on ne [savait]
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

la mer ! » Mer faite d’abysses infernaux, plus ce qu’elle [était] ». Pourtant, Mme Du Deffand (1697-1780) appartint à ce monde,
peuplée de serpents, de vaisseaux le monde aristocratique des Lumières. Son salon tendu de moire bouton d’or, au
fantômes et de pirates, de radeaux 10-12 rue Saint-Dominique accueille toutes les célébrités du siècle sauf Rousseau qui
et de méduses… Historiens spécialistes la déteste. Devenue aveugle en 1753, elle y reçoit assise dans un fauteuil à haut dossier,
de l’histoire des gens de mer, Alain son « tonneau ». A ce titre, en dehors d’exceptionnelles qualités littéraires, cette
Cabantous et Gilbert Buti analysent sélection de lettres dont une large part est adressée à Voltaire, est une page d’histoire. FV
l’impact de la mer sur l’homme, ses risques Mercure de France, « Le Temps retrouvé », 992 pages, 14,50 €.
et dangers permanents, et décryptent les
moyens mis en œuvre pour s’en protéger.
La mer fascine, la mer terrifie, et pour La Conquête russe du Caucase, 1774-1864
la dominer, l’homme se surpasse, explore, Iaroslav Lebedynsky
invente. Mais à tendre toujours plus Par sa durée, son coût, les moyens mis en œuvre, cette épopée
vers le « risque zéro », l’homme moderne a marqué la mémoire historique russe et ses traditions militaires.
et angoissé cherche la gloire sans le péril, Ses conséquences se lisent encore dans les attitudes des peuples
oubliant que c’est justement le risque caucasiens et russes aux frontières de la Turquie et de l’Iran actuels.
et son appréhension qui lui permirent Relater cette conquête est complexe. Historien des anciennes
au fil des siècles de faire progresser cultures des steppes eurasiatiques et du Caucase, l’auteur en propose
l’humanité. Une étude historique une synthèse claire, vivante et bien illustrée. A bien des égards,
approfondie qui passionnera à coup sûr elle résonne encore dans l’actualité avec la mise au pas de la Tchétchénie, les imams
26 tous ceux que la mer intéresse. C-EC fanatiques qui agitent le drapeau de la guerre sainte, la création par Chamil (1797-1871)
h Belin, 448 pages, 25 €. d’un Etat musulman au Caucase du Nord. Un livre où l’on trouve matière à réflexion
et à diverses comparaisons. FV
Lemme Edit, 116 pages, 17,90 €.
Perrault. Patricia Bouchenot-Déchin
A l’évocation du nom de Charles Perrault,
ce sont d’abord les contes merveilleux de
notre enfance qui nous viennent à l’esprit,
Le Petit Poucet, Le Chat Botté, Barbe-Bleue, Haute couture. Florence Delay
La Belle au bois dormant, et tant d’autres… De ce petit livre, né de souvenirs et d’émotions d’enfance,
Mais qu’en est-il de cet homme si célèbre se dégage une grâce aérienne, qui allie au savoir historique
par une œuvre qui l’éclipserait presque ? solide une réflexion sur la beauté, que ce soit celle des femmes,
Premier commis – c’est-à-dire bras celle des vêtements ou celle des âmes pures et silencieuses.
droit – de Colbert, à la fois avocat, juriste L’auteur jette un pont entre un peintre espagnol du XVIIe siècle,
et ingénieur, académicien et écrivain Zurbarán, et le plus espagnol des couturiers français,
polémiste, ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il Balenciaga. Elle raconte les vies d’une quinzaine de femmes
écrit les contes qui feront sa renommée. régulièrement représentées sur les tableaux anciens, mais
Chercheuse au Centre de recherche que nous, lecteurs modernes, avons oubliées, car elles ne se sont souvent
du château de Versailles, Patricia illustrées que dans la Légende dorée de Jacques de Voragine. Deux messages
Bouchenot-Déchin guident l’ouvrage : sans culture, il n’est pas possible de goûter pleinement
lève le voile sur le plus à la beauté ; le plaisir et le luxe, contrairement à ce que pensent les austères
méconnu des classiques censeurs, sont le vrai chemin vers l’éternité. C’est pourquoi Florence Delay invite
dans une biographie à contempler, chapitre après chapitre, les habits somptueux de ces saintes
aux allures de conte martyres, peintes pour les couvents de Séville, dont les portraits sont désormais
servie par une plume éparpillés dans divers musées. EM-R
élégante et agrémentée Gallimard, « Blanche », 112 pages, 12 €.
d’intéressantes
illustrations. C-EC
Fayard, 340 pages, 21,90 €.
L’Or, l’Empire et le Sang. La guerre anglo-boer (1899-1902)
Martin Bossenbroek
En dehors des anciens scouts (et de Bernard Lugan), qui connaissent le siège
de Mafeking, où le colonel Baden-Powell eut l’idée du scoutisme, qui se souvient
de cette guerre oubliée ? Or, cette guerre entre Blancs dans un pays colonisé eut Histoire du fascisme
un poids historique considérable. Les pays européens soutenant les Boers, Londres Frédéric Le Moal
corrigea sa politique étrangère et rechercha des alliances. Coûteuse sur le plan financier, « Au commencement était
mangeuse d’hommes, elle annonce les guerres du futur : attaques frontales contre le socialisme… » Bigre ! Un livre sur
des adversaires enterrés ; rôle des médias (200 correspondants de guerre dont Winston le fascisme italien qui s’ouvre ainsi
Churchill) qui livrent une véritable bataille de propagande dans les opinions publiques ; choquera. Le fascisme de Mussolini
apparition des camps d’internement britanniques qui enfermèrent 230 000 Blancs qui prend forme vers 1919, sa quête
et non-Blancs. Enfin, elle explique en partie l’évolution de l’Afrique du Sud. Des années d’un homme nouveau, prend sa source
décisives retracées dans un superbe récit à trois voix. FV dans une forme de révolution qu’il
Seuil, 624 pages, 25 €. crut d’abord trouver dans un marxisme
nietzschéen, puis dans la violence
de la guerre. Et s’il joue à partir de 1921,
Ils ont tué le tsar. Les bourreaux racontent. Nicolas Ross la carte parlementaire, ce n’est que par
Avec la Coupe du monde de football, impossible d’ignorer tactique. Cette étude solide, argumentée,
Ekaterinbourg. Qui a rappelé que dans ces lieux, dans la nuit documentée, pulvérise les lieux communs
du 16 au 17 juillet 1918, avaient été assassinés par les bolcheviks de la pensée conventionnelle. Elle dessine
le tsar Nicolas II et sa famille ? La maison Ipatiev a été rasée en 1977, ce qu’auraient pu être un Etat fasciste
mais les faits sont établis. L’originalité de cet ouvrage est de réunir et sa « révolution anthropologique ».
les seize récits disponibles à ce jour des treize acteurs et témoins L’échec ? Pas seulement à cause de la
des événements. Aucun de ces témoignages qui s’étendent guerre. Mais parce que né d’une vision
de 1918 à 1964, n’était destiné à la publication. Ils devaient rester mécaniste de l’homme issu de la
confidentiels et s’inscrivaient dans le cadre de l’idéologie officielle du parti. philosophie des Lumières, l’homme
Fort bien présentés, ces documents à la franchise cynique sont accablants. S’ils laissent nouveau ne vit jamais le jour. FV
quelques questions en débat, elles sont abordées dans une importante postface. FV Perrin, 432 pages, 23 €.
Editions des Syrtes, 316 pages, 20 €.

Mussolini. Un dictateur en guerre. Max Schiavon


Ancien officier d’active, cet excellent historien militaire ouvre un dossier oublié, celui de Mussolini chef de guerre.
Le pouvoir du Duce s’arrête à l’entrée des casernes : c’est au roi que les officiers prêtent serment. Au mieux, il donne
des orientations à une armée vieillotte, mal équipée. Une réussite : la campagne d’Ethiopie (1935-1936). Ce succès
aveugle Mussolini et provoque des sanctions franco-anglaises qui le poussent vers Hitler. Sans budget à la hauteur
de son ambition – installer l’Italie au premier rang de la Méditerranée –, sans forte préparation militaire, la guerre
dans laquelle le Duce s’engage en juin 1940 est une erreur majeure. Partout, des échecs. Lucide sur l’issue du conflit,
Mussolini ne peut se désolidariser de Hitler. La suite ? L’arrestation, l’évasion, la république de Salo, l’exécution. FV
Perrin, 270 pages, 21 €.

Les Catholiques et l’Etat. Un tableau européen (1815-1965). Emiel Lamberts


Sous l’aspect austère d’une étude universitaire, c’est une histoire étonnante que raconte ici
Emiel Lamberts, spécialiste de l’histoire du catholicisme. Dans l’Europe issue du congrès de Vienne,
Gustav von Blome représente une figure peu connue et un élément central de la contre-offensive
catholique face à la modernité. Aristocrate allemand, diplomate autrichien, converti, ce serviteur
de la papauté réagit en réformateur au sort de la classe ouvrière et milite pour une société respectant
les communautés pré-étatiques (famille, corporations, etc.). Il participe ainsi à l’Internationale
noire puis à l’Union de Fribourg qui œuvrent dans ce sens. Loin des idéaux d’origine, leur échec donnera
paradoxalement naissance à la démocratie chrétienne et à l’Europe actuelle. PM
Desclée de Brouwer, 468 pages, 24 €.
Ces chrétiens qui ont résisté à Hitler. Dominique Lormier L’Eglise dans la tourmente de 1968
Souvent réduite au groupe allemand de la Rose blanche ou à la figure prophétique Yves Chiron
de Mgr Saliège dans sa protestation contre l’antisémitisme, la résistance chrétienne Si la littérature consacrée aux événements
au nazisme s’est incarnée de bien des manières et a été présente sur tous les fronts. de Mai 68 est abondante, la question
C’est le mérite du livre de Dominique Lormier de mettre en avant cet éventail. des rapports entretenus entre ceux-ci
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

Catholiques, protestants ou orthodoxes, prêtres, religieuses, pasteurs, laïcs de toutes et l’Eglise a en revanche été plus rarement
confessions, militaires ou civils : les itinéraires sont variés et souvent marqués du sceau traitée. C’est donc à la réaction de l’Eglise
de la souffrance et de la mort. Cette vingtaine de portraits, de personnalités plus et des hommes d’Eglise face à la révolution
ou moins connues, témoigne de la force donnée par la foi dans la lutte sans concession soixante-huitarde, mais aussi à l’influence
engagée entre la Croix du Christ et la croix gammée de Hitler. PM que la dynamique révolutionnaire put
Artège, 304 pages, 18,90 €. avoir à son tour au sein de la structure
ecclésiale que s’intéresse Yves Chiron dans
un essai passionnant et très richement
La Guerre froide de la France, 1941-1990. Georges-Henri Soutou documenté, sans oublier d’aller chercher
Un livre exceptionnel, riche d’inédits récupérés dans un dépouillement systématique dans l’histoire récente les racines des
des archives du Quai d’Orsay, dans différents fonds d’archives privées et lors d’entretiens différents mouvements de contestation.
avec des acteurs de cette période. Selon l’historien, « la France a pleinement participé Des prêtres sur les barricades à la
à la guerre froide ». Mais à sa manière. Sans jamais mener une politique neutraliste, elle Déclaration pour la liberté des théologiens
n’est tombée ni dans le piège de l’atlantisme militant ni dans celui du rejet de la Russie. de décembre en passant par la
De plus, elle a cherché à maintenir, plus que les Américains, les pratiques du système promulgation par Paul VI d’Humanae vitae
international classique. Surtout, elle aurait, avance Soutou, voulu deux mois à peine après la revendication
dépasser la guerre froide en espérant que le système idéologique de l’« interdit d’interdire », l’historien
soviétique s’étiole de lui-même. Ce qui frappe, c’est la continuité revient sur l’ensemble de cette année qui,
des dirigeants français (peut-être moins forte avec Mitterrand) si elle ne marqua pas au sein de l’Eglise
28 sur cette ligne de crête, loyale envers ses alliés, mais indépendante le début d’une crise qui lui était
h (l’arme nucléaire), ce qui suscitera de nombreuses interprétations antérieure, consacra toutefois l’émergence
parfois contradictoires. Un grand livre qui fera débat. FV d’une contestation cléricale qui ne fera
Tallandier, 608 pages, 25,90 €. que s’amplifier au fil des années. On
pourra toutefois émettre un léger regret :
l’ouvrage n’aborde qu’assez rapidement
Une histoire des révolutions en France. Gaël Nofri les conséquences sur le long terme.
« Le mot “révolution” est un titre de noblesse qui n’est pas employé Il exonère, de même, sans guère argumenter
à la légère. » C’est par ce paradoxe que Gaël Nofri introduit son la révolution conciliaire de Vatican II
voyage historique à travers les moments révolutionnaires qui ont de toute responsabilité sur des évolutions
marqué la France. Si 1789, la Révolution par excellence, occupe qui l’ont pourtant suivie de bien près. M-AB
une place centrale, il n’hésite pas à remonter le temps (du prévôt Artège, 276 pages, 17 €.
Etienne Marcel à la Fronde) et à poursuivre ensuite jusqu’à Mai 68
(laissant paradoxalement de côté la « Révolution nationale »).
Plus qu’un simple rappel historique, l’auteur tente surtout de cerner
le concept même de révolution et fait alors ressortir avec bonheur la part de nostalgie
qui habite les révolutionnaires, en quête constante du retour à l’âge d’or. Rousseau
n’aurait pas dit mieux ! PM
Le Cerf, 468 pages, 29 €.

Le Gaullisme. Maladie sénile de la droite. Gérard Bedel


Les Français n’aiment pas leurs hommes politiques, mais tous, du Parti socialiste au Front national en passant par la droite,
regardent aujourd’hui avec nostalgie vers la figure du général De Gaulle. Besoin de grandeur ? Pas si simple rétorque Gérard Bedel
dans ce livre iconoclaste qui revisite de manière particulièrement critique le parcours politique de Charles De Gaulle
dans le but de démontrer que la référence au gaullisme représente une voie de garage pour une droite en recherche d’elle-même
et également, pour parodier Lénine, sa « maladie sénile ». Mais du gaullisme, il est, en fait, peu question dans ce livre consacré
surtout à son fondateur. Et si le gaullisme se réduisait à De Gaulle ?… PM
Editions de Chiré, 320 pages, 23 €.
LA SUITE DANS LES IDÉES
Par François-Xavier Bellamy

SAINE FATIGUE
© G. BASSIGNAC/LE FIGARO MAGAZINE.

Elle est le salaire du travail


bien fait, en même temps que l’occasion
de s’ouvrir à la poésie du monde.
Eric Fiat fait l’éloge roboratif de la fatigue.

I
l y a quelques semaines, participant à une « table ronde » dans ce car une vie qui s’économise, une vie qui ne prend pas le risque de la fati-
haut lieu spirituel qu’est le Collège des Bernardins, j’ai assisté à gue est une vie pauvre, en cela déjà perdue. » L’expérience de la bonne
une sainte colère : un spectateur, prenant le micro, avait laissé fatigue – celle qu’on éprouve après le travail bien fait, après la vic-
entendre comme une évidence acquise que la philosophie, dans ses toire remportée, une fois l’œuvre achevée… – nous montre com-
élucubrations conceptuelles, ne saurait parler de la réalité concrète. bien la vie est faite, non pour s’économiser, mais pour se dépenser.
Dans l’ambiance pourtant feutrée de ce genre de rencontres, je vis Cela suppose d’éviter la mauvaise fatigue – celle qui épuise et qui
alors Eric Fiat s’insurger vivement de cet appauvrissement absurde, tarit. Le « burn out » est le symptôme hélas commun d’une époque
qui nous guette pourtant si souvent, quand nous croyons devoir qui « brûle » l’homme de l’intérieur. Revenant aux descriptions
opposer le ciel des idées à notre expérience terrestre. La philoso- médiévales de l’acédie, Eric Fiat montre que cette dévastation de
phie n’a de sens que si elle nous reconduit au réel, que notre vie quo- l’intériorité était déjà connue de la tradition monastique occiden-
tidienne nous laisse paradoxalement parfois oublier… tale, dans ses deux traductions possibles : l’incurie, qui abat toute
C’est justement ce que démontrent toute l’œuvre d’Eric Fiat et énergie et arrête l’action ; mais aussi l’hypercurie, qui n’est rien
son parcours si singulier : docteur en philosophie, il enseigne en d’autre qu’un activisme devenu mécanique, et vidé de tout amour. 29
effet l’éthique médicale et travaille auprès des soignants. Son ensei- Pour éviter cette immense lassitude, il nous faut défier notre épo- h
gnement, autant que les nombreux travaux qu’il a publiés, témoi- que de marche forcée et de performance obsédée, et prendre des
gne de cette unité profonde de la pensée et de la vie – la vie ajustant « leçons de fatigue » : leçon d’humilité face au rêve du surhumain ou
la pensée, et la pensée soignant la vie. C’est ce sillon que poursuit, de du transhumain qui ne seraient que robots ; leçon de courage et
manière réjouissante, son dernier ouvrage, Ode à la fatigue. d’effort, car sans fatigue il n’en est point ; leçon de rêverie et de poé-
Pourquoi se pencher sur un tel sujet ? Il y a bien sûr, dans cet sie, dans cet autre rapport au monde que le repos nous impose…
hommage inattendu, le plaisir d’un exercice de style, et le musicien C’est cet enseignement infiniment vivant qu’Eric Fiat nous propose,
qu’est Eric Fiat compose d’ailleurs son texte à la manière d’une ode et qui se traverse avec un sentiment de jubilation, d’émerveillement
chantée : prélude, strophe, antistrophe, épode et coda… Mais retrouvé et de profonde reconnaissance. 2
qu’on ne se laisse pas intimider par ce jeu – il faut s’y laisser pren-
dre au contraire : derrière le plaisir du défi, cet éloge de la fatigue
propose en réalité une méditation sur notre condition humaine
et son oubli contemporain. La fatigue est en effet une propriété À LIRE
singulière de notre expérience de vivants : ni la plante ni l’animal
n’éprouvent réellement la fatigue, au sens propre. Ils se reposent
tous deux, mais sans s’être sentis usés. Quant à Dieu, forme pure Ode à la fatigue
selon Aristote, il est par définition toujours en forme : et s’il Eric Fiat
contemple son œuvre, ce n’est pas par manque d’énergie. Seul Editions de
l’homme se fatigue donc, en portant le souci du monde, des autres l’Observatoire
et de soi. Nous ne sommes pas ici comme le sont les choses inertes « La Relève »
ou les vivants sans conscience : nous menons, explique Heidegger, 416 pages
une existence préoccupée ; et, par conséquent, éreintante… 19 €
Mais il n’y a rien là d’une malédiction à surmonter, au contraire :
décrire ainsi la condition humaine, c’est reconnaître cette vie
comme un présent qui s’accomplit à mesure qu’il sait se donner.
« Qui voudra sauver sa vie la perdra » : Eric Fiat ne craint pas de citer
cet avertissement du Christ qui, dit-il, demeure vrai, qu’il y ait ou non
un au-delà. « C’est cette vie-ci que perdra l’avaricieux de lui-même –
E
XPOSITIONS
Par François-Joseph Ambroselli

LANGRES
Semper
fidelis
Langres consacre une riche
rétrospective à la Renaissance, dont
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

elle est restée un splendide écrin.

A
u XVIe siècle, Langres fut la place
avancée du pouvoir royal à l’Est.
Un roc imprenable, une place forte
qui laissait poindre l’ombre de ses tours
menaçantes sur les frontières de la Bour-
gogne, de la Franche-Comté et de la Lor-
raine. La monarchie traita cette ville avec
les honneurs que l’on réserve aux sujets
précieux et prit soin de rendre régulière-
ment visite aux Langrois pour entretenir la
flamme de leur fidélité. François Ier, Char-
les IX, Henri III visitèrent et contribuèrent
à façonner la citadelle : les remparts furent
30 fortifiés, de puissantes tours s’élevèrent,
h l’enceinte s’adapta aux innovations de
© SYLVAIN RIANDET/SP. © RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)/DANIEL ARNAUDET/SP. © MAZAN/SP.

l’artillerie, des boulevards furent tracés.


L’esprit de la Renaissance se mêla au mor-
tier des bâtiments et, sous la houlette du
cardinal de Givry, la ville devint un carre-
four de lettrés, d’architectes, d’artisans
raffinés et d’artistes gracieux. Les com-
mandes affluèrent et le vent de la moder-
nité souffla sur les belles murailles.
Depuis avril dernier, cet esprit vivifie
de nouveau les rues de la charmante
cité : conférences, parcours, excursions
littéraires, ateliers, spectacles de danse,
concerts, expositions font rayonner l’un
des plus majestueux patrimoines fran-
çais. Une visite thématique intitulée « La
Renaissance cachée » propose aux curieux
de découvrir les maisons du XVI e siècle quinze tableaux, dessins, sculptures, gra- lys royal, malgré les offres insistantes des
côté jardin – des façades autrefois réser- vures, manuscrits, enluminures, fron- rebelles. Une fidélité qui semble dire au
vées au seul regard de leurs propriétaires. tons, bas-reliefs, dont presque la moitié visiteur, par-delà les siècles, que la loyauté
Autre événement notable : le mythique ont été restaurés ou nettoyés pour l’occa- de Langres ne se marchande pas.
studiolo de la Maison Renaissance, écrin sion. Parmi ces œuvres figurent des pièces « Langres à la Renaissance »,
du savoir-faire ornemental de l’époque, d’artistes, tels que Jean Cousin l’Ancien, jusqu’au 7 octobre 2018.
a ouvert ses portes au public après qua- Dominique Florentin ou Jean Duvet. Lors- Musée d’Art et d’Histoire, 52200 Langres.
rante ans de fermeture. que la Champagne et la Bourgogne passè- Tous les jours sauf le mardi de 9 h à 12 h
Mais c’est surtout au musée d’Art et rent sous la domination de la Ligue catho- et de 13 h 30 à 18 h 30. Tarifs : 7 €/4 €.
d’Histoire de la ville que culminent les fes- lique des Guise, hostile à Henri III, au milieu Rens. : 03 25 86 86 86 ; www.musees-langres.fr
tivités avec l’exposition de cent soixante- des années 1580, la ville demeura fidèle au Catalogue : 38 €.
TAPISSERIE DE MAÎTRE Page
de gauche : Saint Mammès venant
se livrer au tribunal du gouverneur
de la Cappadoce, d’après Jean Cousin
l’Ancien, partie de la tenture de
L’Histoire de saint Mammès, laine et
soie, 1544 (Paris, musée du Louvre).
LA ROCHELLE Ci-contre : illustration de Mazan.
COLOSSES
Lorsque les mers se retirèrent, ils devinrent les Pour honorer ces antiques occupants, le Muséum
colosses d’un monde mystérieux, dont l’homme d’histoire naturelle de La Rochelle consacre une
était encore absent. Avant d’être les victimes d’une splendide exposition aux dinosaures ainsi qu’à
extinction violente, provoquée par la chute d’un la faune et à la flore des Charentes préhistoriques.
immense astéroïde à l’origine du célèbre cratère de Dans un décor graphique du dessinateur de bandes
Chicxulub, au Mexique, il y a soixante-cinq millions dessinées Mazan, le visiteur est guidé par d’habiles
d’années. Plus près de nous, les recherches reconstitutions et un film 3D. Il peut aussi admirer
effectuées dans les Charentes depuis les années des fossiles, dont celui de l’un des plus gros
2000 ont permis d’exhumer des dizaines de milliers sauropodes au monde, qui devait mesurer près
d’ossements et de fragments qui indiquent que la de 40 m de long. Une manifestation ludique et
région fut fréquentée par de nombreux dinosaures, ambitieuse, où le visiteur frissonne de promener sa
crocodiles, tortues, poissons, reptiles volants… petitesse au milieu de ces titans d’un autre monde.
Ils trouvèrent un habitat confortable dans cette « Dinosaures. Les géants du vignoble », jusqu’au 1er septembre 2019.
immensité de marécages, de lagunes et de cours Muséum d’histoire naturelle, 17000 La Rochelle. Du mardi au vendredi,
d’eau qui formaient le nord de l’Aquitaine lors de 10 h à 19 h ; le samedi et le dimanche, de 14 h à 19 h. Fermé le lundi.
du Crétacé inférieur (145 à 100 millions d’années). Tarifs : 6 €/4 €. Rens. : 05 46 41 18 25 ; museum.larochelle.fr

CHÂTILLON-SUR-SEINE
PIONNIERS
D’ aucuns diraient qu’il ne s’agit que
de bracelets abîmés ou de vieilles
broches, engloutis dans les profondeurs
1914, un archéologue en soutane, l’abbé
Favret, étudia plus de six cents tombes
gauloises. Il se montra d’une précieuse
« crayeuses » de la Champagne, entre rigueur lors de ses fouilles et permit à la
les vignobles et les plaines de la Brie. Ces génération suivante, notamment à l’agri-
vestiges sont pourtant d’une valeur ines- culteur André Brisson, de réaliser des trou-
timable : ils éclairent la chronologie de vailles exceptionnelles. Riche d’une col-
l’âge du fer européen et témoignent du lection de trois cent cinquante torques,
raffinement de nos ancêtres. Depuis plus bracelets, fibules, anneaux, perles, pointes
de deux siècles, la craie champenoise de lance, flèches, vases et manuscrits, le
livre des trésors celtiques aux curieux qui musée du Pays châtillonais peut aujour-
savent chercher. d’hui raconter l’histoire de ces travailleurs d’Epernay », jusqu’au 16 septembre 2018.
Tout commença par les explorations de l’ombre, qui, du XVIIIe siècle à nos jours, Musée du Pays châtillonnais – Trésor de Vix,
insouciantes de paysans en quête de mer- permirent à l’Europe de toucher du doigt 21400 Châtillon-sur-Seine. Tous les jours,
veilles antiques, puis celles de riches collec- un patrimoine ignoré. de 10 h à 17 h 30, fermé le mardi en septembre.
tionneurs galvanisés par l’esthétique et la « Torques et compagnie. Cent ans d’archéologie Tarifs : 7 €/3,50 €. Rens. : 03 80 91 24 67 ;
finesse des objets déterrés. Entre 1910 et des Gaulois dans les collections du musée wwww.musee-vix.fr
TROYES
NOS ANCÊTRES, LES GAULOIS
Les Sénons, du mot sénos qui en gaulois signifie « vieux »,
semblent avoir été considérés par le reste du monde celte.
Au début du IVe siècle av. J.-C., une branche des Sénons participa
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

à un raid contre la ville de Rome. Selon la tradition, des « hordes »


de Gaulois menées par un certain Brennus passèrent les Apennins
en 390 av. J.-C., écrasèrent les troupes romaines en infériorité
numérique à la bataille de l’Allia, un affluent du Tibre, avant de se
diriger vers la ville laissée sans défense. Ils la pillèrent et l’incendièrent,
sans réussir à prendre la citadelle du Capitole, qu’ils assiégèrent
pendant de nombreux mois avant de s’installer sur les bords
de l’Adriatique, dans le nord de l’Italie. Selon une hypothèse, cette
invasion serait une conséquence de la guerre, plus large, que menaient
les Grecs de Syracuse contre les Etrusques. Des Sénons, peuple
de la Gaule transalpine, auraient ainsi fait partie des guerriers
STRASBOURG
gaulois engagés comme mercenaires pour faire vaciller la flamme LES RUINES DU PASSÉ
de la suprématie romaine. Alliés de Vercingétorix en 52 av. J.-C.,
ils tombèrent aux côtés des autres tribus et déposèrent les armes.
Jules César déclara alors qu’ils étaient l’« un des peuples gaulois
L es ruines du passé surgissent souvent
à l’occasion de grands travaux d’urba-
nisme. C’est ce qui est arrivé en 2014 à
les plus puissants », qui jouissait « parmi les autres d’une grande Koenigshoffen, un quartier de l’ouest de
autorité ». Ils payèrent lourdement ce prestige et durent verser un tribut Strasbourg, lors de la construction de loge-
de 40 millions de sesterces annuels. Après l’humiliation de la défaite ments et de commerces dans le cadre du
32 vint la soumission et enfin l’acculturation, aboutissement de l’habile projet « Porte des Romains ». Les trouvail-
h politique de romanisation. Ils tirèrent largement profit de la pax romana les exceptionnelles faites sur un site romain
et approfondirent leurs échanges avec le monde méditerranéen. où s’élevaient, entre le Ier et le IV e siècle
apr. J.-C., une nécropole et un quartier
C’est au cœur de leur ancien territoire, dans les villes de Troyes et de
d’habitation, ont permis de rassembler
Sens, que l’exposition « Les Sénons. Archéologie et Histoire d’un peuple
des informations précieuses sur ses habi-
gaulois » rend simultanément compte des découvertes exceptionnelles tants : stèles funéraires, fragments sculp-
réalisées lors des fouilles des deux dernières décennies. Appuyé sur tés, monuments votifs et objets de la vie
un fonds archéologique inouï composé de bracelets, d’épées, de torques, quotidienne prennent place au cœur de
de sculptures, d’anneaux de verre, ainsi que de minutieux dessins cette splendide exposition-dossier.
© RU-MOR/SP. © MUSÉES DE LA VILLE DE STRASBOURG/MATHIEU BERTOLA/SP.

de reconstitutions, le parcours explore les croyances et le riche artisanat « Vivre à Koenigshoffen à l’époque romaine
de cette civilisation légendaire, qui façonna la Gaule à son image. (Ier- IVe siècle apr. J.-C.) », jusqu’au 31 août 2018.
« Les Sénons. Archéologie et Musée archéologique, 67000 Strasbourg.
histoire d’un peuple gaulois », Tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 18 h.
jusqu’au 29 octobre 2018.
Tarifs : 6,50 €/3,50 €. Rens. : 03 68 98 51 60 ;
Palais synodal, 89100 Sens.
www.musees.strasbourg.eu
Tous les jours, sauf le mardi,
Catalogue, sous la direction de Bernadette
de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h.
Schnitzler et Pascal Flotté, Musées de la ville
A partir du 1er octobre, fermé
de Strasbourg, 272 pages, 32 €.
le lundi, jeudi, et vendredi
matin. Tarifs : 6 €/4 €.
Rens. : 03 86 64 46 22.
Musée des Beaux-Arts et LA JETÉE Ci-contre : Les Sénons.
d’Archéologie, 10000 Troyes. Débarcadère en pleine activité avec
Tous les jours, sauf le mardi, scène de déchargement de bateau chargé
de 10 h à 13 h et de 14 h à 18 h. d’amphores. En haut : statue de sphinge,
Tarifs : 5,50 €/3 €. grès, Ier-IVe siècle apr. J.-C. (Strasbourg,
Rens. : 03 25 42 20 09. Musée archéologique). Page de droite,
Catalogue, Snoeck, en haut : machine de guerre d’après
383 pages, 39 €. Léonard de Vinci (château du Clos Lucé).
AMBOISE

© DASSAULT SYSTÈMES/SP.
GÉNIE PRÉCOCE
© PIERRE-OLIVIER DESCHAMPS/AGENCE VU’/MUSÉE DES CONFLUENCES/SP. © MUSÉE DU LOUVRE, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PHILIPPE FUZEAU/SP.

L éonard de Vinci est né cinq siècles trop


tôt : son génie se serait parfaitement
acclimaté, du moins en termes d’ingénie-
rie, aux progrès de notre époque. Des ingé-
nieurs de Dassault Systèmes, appuyés par
une équipe d’experts du château du Clos 360° au moyen d’une tablette tactile numé- 37400 Amboise. Tous les jours, de 9 h à 20 h ;
Lucé, ont choisi de se glisser dans la peau rique. De quoi venger dignement celui jusqu’à 19 h, de septembre à octobre, et 18 h,
du maître italien. Une dizaine d’inven- dont les plans étaient parfois trop ambi- de novembre à décembre. Tarifs : 15,50 €/14 €.
tions issues de l’aéronautique, du génie tieux pour son temps. Rens. : 02 47 57 00 73 ; www.vinci-closluce.com
militaire, maritime et civil ont été modé- « Léonard de Vinci à l’heure du virtuel », jusqu’au
lisées en 3D et rendues manipulables en 31 décembre 2018. Château du Clos Lucé,

LYON
CABINET DE CURIOSITÉS
Digne émule des collectionneurs de curiosités du XVIIIe siècle,
directeur du Muséum d’histoire naturelle de Lyon, Louis Lortet
lança en 1870 une politique d’acquisition d’objets et de spécimens.
Bouddha de Thaïlande, masque du Gabon, collier de Nouvelle-
Calédonie, manuscrit du Maroc, chauve-souris empaillée de France,
lampe à suspendre de Syrie : le musée des Confluences expose
ses collections pléthoriques d’ethnologie et de sciences naturelles
jusqu’à la fin de l’été. Seuls les curieux sont invités.
« Carnets de collections », jusqu’au 2 septembre 2018. Musée des Confluences,
69002 Lyon. Mardi, mercredi et vendredi, de 11 h à 19 h ; samedi et dimanche, de 10 h à 19 h ;
jeudi, de 11 h à 22 h. Tarifs : 9 € ; gratuit pour les moins de 18 ans et étudiants de moins
de 26 ans. Rens. : 04 28 38 12 12 ; www.museedesconfluences.fr
Catalogue, coédition musée des Confluences/Actes Sud, 312 pages, 49 €.
LENS
MERVEILLES
C et été, le Pavillon de verre du musée
du Louvre-Lens se fait l’écrin du génie
humain et ouvre ses portes à quatre tré-
sors exceptionnels : un globe céleste en
papier mâché de l’Iran safavide, un linceul
de momie du Moyen Empire égyptien, des
fragments du Châle de Sabine de l’Anti-
BATTEMENT D’AILES quité tardive et un « transparent » de 13 m
A gauche : chauve-souris, de long signé Carmontelle. Des merveilles
Plectorus auritus, don de Claudius qui rendent hommage aux capacités infi-
Côté, début du XXe siècle nies de l’esprit humain et à son attrait ins-
(Lyon, musée des Confluences). tinctif pour l’excellence.
A droite : globe céleste d’Iran « Trésors », jusqu’au 1er octobre 2018.
en papier mâché, vers 1700 Musée du Louvre-Lens, 62300 Lens. Tous les
(Paris, musée du Louvre). jours, sauf le mardi, de 10 h à 18 h. Entrée libre.
Rens. : 03 21 18 62 62 ; www.louvrelens.fr
© COLLECTION BERNARD CHAMPELOVIER, PHOTO B. RONTÉ.
ÉCHIROLLES
L’ENCRE DE LA PATRIE
« Semez des pommes de terre. la pitié, éprouvait la fierté
Pour les soldats. Pour la France. » et encourageait la vaillance
A mesure que le front était des Français. Les affiches
creusé par l’éclat des bombes, possédaient ce pouvoir revigorant.
les champs de l’arrière étaient Il fallut attendre 1915 et
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE

labourés et fournissaient l’enlisement des affrontements


la manne nécessaire à la défense pour que la France prenne
du pays. La Première Guerre la pleine mesure de la puissance
« 1918, l’affiche sur les chemins de l’histoire »,
mondiale se mena sur les champs des images : les affiches sobres
jusqu’au 28 septembre 2018. Centre du
de bataille comme dans les avaient alors été remplacées graphisme, 38130 Echirolles. Du lundi au
fermes et les usines. Mais cet par des odes lyriques à la vendredi, de 14 h à 17 h 30 ; le 2e et le 3e week-
élan de patriotisme n’aurait résistance. Ce sont ces morceaux end de chaque mois, de 14 h à 18 h.
jamais été possible sans de papier, voix d’une France Fermeture du 30 juillet au 2 septembre inclus.
les imprimeries et les artistes éternelle, qu’on découvre dans Entrée libre. Rens. : 04 76 23 64 65 ;
graphistes dont le talent excitait cette splendide exposition. www.echirolles-centredugraphisme.com

PARIS
LE TEMPS DES REGRETS

34
L es armistices sont traîtres. Ils soulagent sur le moment ; puis, avec
la cessation des hostilités, vient le refroidissement, l’angoisse,
la rancœur. Le musée de l’Armée présente, dans la sublime salle
3 mars 1918, signent une paix très désavantageuse pour les Russes
à Brest-Litovsk. L’ex-empire est amputé d’un million de kilomètres
carrés à l’ouest, doit démobiliser ses troupes et payer une indem-
h Turenne, une exposition consacrée à ces périodes charnières de nité de guerre. La révolution est sauve, à défaut de l’honneur.
l’Histoire où la plume fait taire le fracas de la mitraille. Photogra- Mais à l’ouest, l’offensive allemande de juillet 1918 est un échec
phies, peintures, affiches et objets patrimoniaux évoquent les sept total et la défaite devient inévitable. Le 7 novembre 1918 à 21 heu-
armistices qui ont mis fin à la Première Guerre mondiale. res, le clairon du caporal Pierre Sellier, conservé aujourd’hui au
Lorsque les bolcheviks prennent le pouvoir en Russie en 1917, musée de l’Armée, sonne le cessez-le-feu. Les envoyés allemands
Lénine, soucieux de préserver « sa » révolution, balaie d’un coup de peuvent franchir la ligne de front. Quatre jours plus tard, l’armis-
manche l’alliance franco-russe ratifiée vingt-cinq ans plus tôt par tice est signé à 5 h 15 du matin au carrefour de Rethondes, dans le
l’empereur Alexandre III. Dès le lendemain de la révolution d’Octo- wagon de Foch. Une photographie prise ce jour-là dans le massif de

© PARIS-MUSÉE DE L’ARMÉE/RMN-GRAND PALAIS/SP. © LIBRARY OF CONGRESS.


bre, la nouvelle puissance soviétique demande l’ouverture instanta- Lingekopf, dans les Vosges alsaciennes, montre des soldats français
née de négociations de paix avec les puissances centrales. L’armistice et allemands prendre la pose après l’annonce de l’arrêt des combats.
est signé le 15 décembre 1917 à Brest-Litovsk. La photographie de Les sourires sont les mêmes du côté des vaincus et des vainqueurs :
l’événement, dont un exemplaire est présenté dans gênés, insouciants, ces hommes ont hérité d’une
l’exposition, montre les deux délégations posant Europe dévastée. Vient alors le temps du deuil, de la
autour de la table des pourparlers. Les visages sont démobilisation et des espoirs déçus.
sereins, les moues satisfaites. Ils semblent oublier « 1918, armistice(s). De l’avant à l’après 11 novembre »,
que la paix n’est pas encore assurée et que l’Europe jusqu’au 30 septembre 2018. Musée de l’Armée,
entière se noie dans la boue des champs de bataille. 75007 Paris. Tous les jours de 10 h à 18 h, nocturne
Mais Lénine n’en a que faire : sa révolution l’emporte le mardi jusqu’à 21 h. Gratuit. Rens. : 08 10 11 33 99 ;
sur les engagements pris sous d’autres chefs. Ce www.musee-armee.fr
n’est pas l’avis de Trotski, commissaire du peuple
aux Affaires étrangères, qui, s’il rejette cette guerre
pesante, est fermement opposé à toute proposi- GRANDE GUERRE Ci-contre : dessin de presse
tion de paix et aux conditions dégradantes impo- signé William Allen Rogers paru dans le New York
sées par les Allemands et leurs alliés. Herald en novembre 1918 (Washington, Library
Face à l’indécision de la Russie, l’Allemagne fait of Congress). Au milieu : porte-plume Waterman
marcher ses troupes : la patrie socialiste est alors du maréchal Foch (Paris, musée de l’Armée). En
« déclarée en danger ». En position de force, les haut : affiche de 1917, par Lucien Jonas (Echirolles,
Allemands imposent leurs revendications et, le Centre du graphisme).
À L A TA B L E D E L’ H I STO I R E
Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut

TOUT UN FROMAGE !
S’il n’a conquis les tables citadines
et aristocratiques qu’au Moyen Age,
© CANAL ACADÉMIE.

le fromage ne saurait aujourd’hui


manquer le rendez-vous d’un bon repas.

B
eaucoup des meilleurs produits gastronomi- marchés a conduit à inventer des pratiques collec-
ques de toutes les contrées du monde résul- tives, parmi lesquelles les fruitières du Jura. Ces
tent de l’art de conserver des comestibles coopératives remontent au Moyen Age, mais les
périssables. Ainsi en est-il des denrées séchées, gros fromages dits vachelins ou comtés datent
des salaisons, des confits sous la graisse, des du XVIIIe siècle et doivent beaucoup au savoir-
confitures, du vin, merveilleuse façon de subli- faire suisse. Les souterrains des forts de Vauban
mer le jus de raisin, des conserves en bocaux constituent des caves de vieillissement idéales.
© GUSMAN/LEEMAGE. CI-DESSOUS : © BERND JÜRGENS/ALAMY/HEMIS.

ou en boîtes métalliques (ah ! les sardines à Nourriture paysanne à l’origine, le fromage


l’huile, inventées à Nantes en 1823) et, bien sûr, est devenu citadin et aristocratique dès le
des fromages. Le caillage à froid ou à chaud, Moyen Age, comme c’est le cas du brie à Paris et,
l’égouttage, éventuellement suivis d’un pressage et plus tard, du camembert érigé après la Grande
d’un affinage en atmosphère fraîche et humide per- Guerre au rang de véritable symbole national français.
mettent de garder actives les vertus du lait pendant des Brillat-Savarin fut le premier auteur à affirmer, en 1825,
semaines, des mois, des années, jusqu’à trois ans et plus pour les qu’« un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil ». Et 35
parmesans ou les comtés, et de concentrer la saveur de son terroir. Victor Meusy composa vers 1900 une superbe chanson à la gloire h
L’invention du fromage remonte au néolithique. Les pratiques anti- du fromage dont le refrain proclame : « Que sentirait la vie, si on ne
ques subsistent dans ses noms actuels : le français inversé par méta- t’avait pas ? » Seuls les Anglais maintiennent le bel usage, général
thèse découle du latin forma, « moule », respecté dans l’italien for- dans les temps anciens, de servir le fromage après le dessert sucré,
maggio, tandis que son nom latin, caseus, de l’indo-européen kwat, par exemple leur délectable blue stilton avec du vieux porto. 2
« fermenté », survit dans cheese, Käse, queso, queijo.
La taille et la consistance des fromages dépendent des anciennes
pratiques d’élevage et du marché. Ils sont de très petite taille dans les L’AMI DES POILUS Etiquette du camembert Le Veau qui pleure,
régions d’autoconsommation (crottin de Chavignol), plus grands et par Benjamin Rabier, 1928. En participant au ravitaillement des
moelleux dans les régions proches des villes (maroilles). Ils sont très soldats de la Grande Guerre, les producteurs de camembert ont
grands, lourds et secs dans les montagnes où l’éloignement des fait de leur fromage un véritable symbole de la nation française.

RECETTE
LA FONDUE SUISSE
Apparue en 1699 dans un manuscrit zurichois, la conviviale fondue
est devenue populaire à partir des années 1950, en lien avec l’essor
des sports d’hiver. Comptez 200 g de fromage par personne en mêlant
par tiers gruyère, vacherin de Fribourg, appenzell. Frottez un caquelon
d’ail, faire fondre les fromages émincés avec 7 cl de fendant par personne.
Ajoutez au dernier moment un peu de poivre et de muscade, ainsi que
de la fécule délayée dans un petit verre de kirsch. Se déguste dans la joie
en trempant des morceaux de pain de campagne piqués au bout d’une
grande fourchette. Accompagner du même vin que celui de la préparation.
© HERCULES MILAS/ALAMY/HEMIS. © WORLD HISTORY ARCHIVE/AURIMAGES. © COLLECTION DAGLI ORTI/MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE NAPLES/GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES. © HARMONIE BRICOUT ET UGO PINSON POUR LE FIGARO HISTOIRE.
EN COUVERTURE

38
AU COMMENCEMENT
ÉTAIT MYCÈNES
LA GRÈCE D’AVANT LA GRÈCE EST SORTIE BIEN TARD DES BRUMES
DE L’HISTOIRE. PAR SA RICHESSE ET PAR SA FIN BRUTALE, LA CIVILISATION
MYCÉNIENNE, DONT L’ŒUVRE D’HOMÈRE PORTE LA MARQUE,
NE CESSE DE FASCINER.

L’
50ENQUÊTE TROYENNE
LA GUERRE DE TROIE A-T-ELLE EU LIEU ? QUI SONT LES ACHÉENS
DONT PARLE HOMÈRE ? LA RECHERCHE D’UNE RÉALITÉ HISTORIQUE
DONT L’ILIADE SERAIT L’ÉCHO FAIT L’OBJET DE QUESTIONS
DONT ON N’AURA PEUT-ÊTRE JAMAIS TOUTES LES RÉPONSES.
60 L A
QUESTION
HOMÉRIQUE
HOMÈRE A-T-IL EXISTÉ ?
LES ANCIENS N’EN
DOUTAIENT PAS.
LES MODERNES SE POSENT
LA QUESTION
DEPUIS LE XVIIIE SIÈCLE.

ET AUSSI
LA RUÉE VERS L’OR
LE CERCLE DES POÈMES DISPARUS
L’AVENTURIER DE LA CITÉ PERDUE
LE TOMBEAU D’HECTOR
L’ÉTOFFE DES HÉROS
CHANTS POUR CHANTS
RHAPSODIES HOMÉRIQUES
LES GROS SABOTS D’HÉLÈNE
LE CRÉPUSCULE DES DIEUX
UNE LÉGENDE DES SIÈCLES

LA GUERRE DE

Troie
A-T-ELLE EU LIEU ?
LE TOMBEAU DE CHEF
Le Trésor d’Atrée dit aussi Tombe
d’Agamemnon, chambre funéraire
royale située au sud de l’acropole
de Mycènes, vers 1250 av. J.-C.
Heinrich Schliemann, qui découvrit
le site en 1875, attribua cette
tombe à Agamemnon.
Au
commencement
était Mycènes

© CONSTANTINOS ILIOPOULOS/ALAMY/HEMIS.
Par Annie Schnapp-Gourbeillon
Il a fallu attendre le développement
de l’archéologie, au XIXe siècle, pour que la civilisation
mycénienne sorte enfin de l’ombre. Le souvenir
de la richesse et des structures de cette Grèce d’avant
la Grèce affleure partout dans l’œuvre d’Homère.
© HERCULES MILAS/ALAMY/HEMIS. © LUISA RICCIARINI/LEEMAGE. © ARTOKOLORO/QUINT LOX/AURIMAGES.
EN COUVERTURE

40
h

L
« es Grecs montrent plus de talent à admirer ce qui pro- Orchomène (1880) et Tirynthe (1884) par Heinrich Schlie-
vient de l’étranger que ce qui se trouve chez eux, en sorte mann, pour que l’histoire lointaine de la Grèce devienne sujet
que si les meilleurs de leurs érudits ont analysé dans d’intérêt et d’étude. Encore faut-il préciser, qu’obsédé par
le moindre détail les pyramides des Egyptiens, ils n’ont pas l’épopée homérique, Schliemann entendait avant tout prou-
accordé le moindre souvenir au trésor de Minyas ou aux murs ver la réalité historique de la guerre de Troie. Depuis, les explo-
de Tirynthe, qui ne sont en rien moins admirables. » (Pausa- rations décisives des palais de Cnossos en Crète et de Pylos en
nias, Béotie, IX, XXXVI, 5.) Messénie, menées dans la première moitié du XXe siècle, avec
Depuis l’Antiquité, notre vision des temps anciens de la leurs documents comptables écrits en langue grecque, ont
Grèce a longtemps reposé sur un surprenant déni. Autant l’âge ouvert la voie à de nombreuses autres découvertes, comme
des héros, exalté par une guerre légendaire menée contre la celle, récemment, d’un nouveau palais à Dimini (Thessalie) en
cité de Troie, symbolise depuis toujours l’état originel de la 2001. La protohistoire de la Grèce est enfin sortie de l’ombre.
Grèce, autant les vestiges matériels de l’époque mycénienne,
pourtant très impressionnants, ont peu intéressé le monde La civilisation mycénienne
gréco-romain. La guerre de Troie, cet événement fondateur de On considère que les populations de langue grecque étaient arri-
la civilisation hellénique selon Thucydide (Ve siècle avant notre vées en Grèce continentale aux alentours de l’an 2000 av. J.-C.,
ère), qui y voyait la première entreprise menée en commun par par infiltrations successives depuis le nord du territoire. Une
les Grecs, ce mythe magnifique, repris à l’infini jusqu’à nos période de destructions et de chute démographique durable
jours, a longtemps occulté toute autre interrogation sur le s’instaura alors, sans toutefois que l’on puisse l’imputer entiè-
passé de la Grèce antérieur au VIIIe siècle avant notre ère, date rement aux nouveaux arrivants. L’archéologie montre que la
convenue de l’apparition de la cité (polis). Cette étonnante tendance fut plutôt à la continuité, les Grecs s’intégrant à la
réflexion de Pausanias (IIe siècle) en fait preuve. sphère culturelle des autochtones, déjà bien organisés en peti-
Il y a certes des raisons à cela. Le génie d’Homère, fabuleux tes structures urbaines et pratiquant un commerce actif avec
conteur de l’Iliade et de l’Odyssée, écrase le réel d’une histoire toute l’Egée. Les arrivants hellénophones avaient visiblement
que même les Grecs d’époque classique ne connaissaient une grande méconnaissance de la mer, puisqu’ils ont repris
plus. Il a fallu attendre le développement de l’archéologie, aux autochtones l’intégralité de leur vocabulaire maritime. En
avec les fouilles de Troie (à partir de 1870), Mycènes (1874), échange, ils avaient amené avec eux le cheval.
LE SOMMEIL EST D’OR Ci-dessus : masque funéraire en or provenant de la tombe IV de Mycènes, XVIe siècle av. J.-C.,
découvert par Schliemann dans les années 1870 (Athènes, Musée national archéologique). Page de gauche : entrée du Trésor
d’Atrée à Mycènes. En bas : taureau en terre cuite, vers 1400-1300 av. J.-C. (New York, Metropolitan Museum of Art).

La période dite « mycénienne », ou âge du bronze récent Dès le début de la période, on a affaire à une société forte-
en Grèce (XVIIe-XIIe siècles av. J.-C.), concerna en premier ment hiérarchisée. La richesse des deux cercles de tombes A
lieu la Grèce continentale et la Crète. Elle se caractérisa par et B (le plus ancien, dès 1650 av. J.-C.) dégagées à Mycè-
une impressionnante croissance de la richesse des élites, nes est confondante, avec les masques funéraires et les
pour qui commerce et pillage étaient largement confondus bijoux, les sceaux en or, les perles d’ambre et autres objets
(ce qui serait encore le cas pour Ulysse dans l’Odyssée), et de grand luxe. Le souvenir en persista longtemps puisque
qui s’appuyait sur une masse paysanne corvéable, toujours Mycènes reçut dans l’Iliade (VIIIe siècle av. J.-C.) le qualifi-
plus sollicitée au cours des trois siècles de son existence. Les catif de « riche en or ». Par la suite, les palais furent de plus en
Mycéniens conquirent au XVe siècle av. J.-C. la Crète, dont plus grands et somptueux, les tombes à l’architecture spec-
les différents palais avaient déjà été durement éprouvés taculaire en coupole (tholoi) se dressant près des forte-
par l’éruption du volcan de Santorin au siècle précédent, resses. Les différents Etats mycéniens s’arti-
et reprirent le flambeau du commerce crétois en mer Egée, culent autour de ces palais : Mycènes bien
lançant des expéditions vers le nord, s’installant dans des sûr, mais aussi Tirynthe en Argolide,
îles comme Lemnos ou Samothrace, colonisant Milet sur Thèbes en Béotie, Iolcos et Dimini en
la côte ionienne et poussant ensuite vers Thessalie, Cnossos et sans doute aussi
l’ouest (Lipari, Sicile). Ils recherchaient Chania en Crète, Athènes… Les sanctuaires
des produits lointains et précieux, comme fleurissent à l’intérieur et à l’extérieur des
l’ambre de la Baltique, très prisé pour les palais ; on y pratique des sacrifices d’ani-
bijoux, ainsi que l’ivoire venu d’Orient ou maux et on y tient des banquets. Beaucoup
d’Egypte, ou encore le cuivre de Chypre de sites religieux d’époque archaïque et classi-
ou de Sardaigne et l’étain de Grande- que présentent ainsi des antécédents de l’âge
Bretagne, les deux composants de la du bronze : Délos, Olympie, Eleusis, Delphes,
métallurgie du bronze. Epidaure, Didyme, Ephèse…
improprement par « roi ». Il présidait les banquets rituels, offrait
les sacrifices les plus somptueux. Mais ce n’était pas un
monarque absolu. Il était flanqué d’un haut personnage, le ra-
wa-ke-ta (lawagetas), dont le nom signifie « conducteur du
laos » (le peuple en armes), même si son rôle militaire n’est
pas certain, et qui possédait le second plus grand domaine
de Pylos. Auprès d’eux se réunissent les he-qe-ta (hepesthai),
les Suivants, vraisemblablement une noblesse héréditaire de
compagnons proches du wanax. Les te-re-ta (telestai) sem-
blent posséder une charge administrative et sont eux aussi
détenteurs de terres agricoles. D’autres noms de « fonction-
naires » sont d’un grand intérêt : le po-ro-ke-te et le ko-re-te,
chefs de districts à Pylos (même étymologie que procurator
© ALEXEY MOROZOV/ALAMY/HEMIS. © IDIX. © AKG-IMAGES. et curator en latin) et surtout le da-mo-ko-ro (gouverneur de
province), première mention du terme de damos (ou démos),
le peuple, en grec classique. Il faut enfin nommer le qa-si-re-u
(basileus), qui était à cette époque un chef local parmi d’autres
avant de devenir un « roi » dans l’épopée homérique.
Les tablettes fournissent aussi des noms de divinités,
connues par ailleurs dans le panthéon grec classique, comme
Zeus, Héra, Poséidon, Artémis, Athéna, Hermès… Manquent
à l’appel certains dieux, comme Aphrodite, mais l’état lacu-
naire de la documentation ne permet pas de les écarter défi-
nitivement du lot.
La période des XIVe-XIIIe siècles av. J.-C. marque l’apogée du
système. Une « pax mycenaea » semble alors régner sur l’ensem-
ble de l’Egée, peu de sites sont fortifiés, l’habitat est souvent dis-
persé – autant de signes d’une absence de crainte. Par ailleurs,
les différents Etats mycéniens possèdent une culture homo-
gène, ce qui pourrait induire une domination de Mycènes, hypo-
Nous connaissons mieux le système social de ces Etats grâce thèse renforcée par plusieurs mentions du « roi des Ahhiyawa
à la découverte de tablettes d’argile, cuites accidentellement (“Achéens” ?) au-delà des mers » retrouvées dans les archives
dans l’incendie des palais de Cnossos et de Pylos pour l’essen- hittites de Hattusa (Bogazköy) datant du XIVe siècle av. J.-C.
tiel, mais aussi, depuis 1963, de Thèbes. Ce sont des docu-
ments comptables provisoires (ils ne dépassent pas une année) La fin du système palatial
portant une écriture syllabique dite linéaire B, par référence à un Tout se gâte pourtant à partir de la seconde moitié du XIVe siè-
linéaire A crétois dont elle dérive, lequel transcrit toutefois une cle av. J.-C. Dès cette époque, on renforce les fortifications
langue inconnue. Paradoxalement, ces tablettes destinées à existantes et de nouvelles apparaissent, comme à Gla, en
compléter des archives plus pérennes sont les seules à avoir sur- Béotie, ou sur l’isthme de Corinthe. A Mycènes et à Tirynthe,
vécu aux désastres successifs. Leur déchiffrement en 1952 par on protège désormais les citernes à l’intérieur des murailles ;
Michael Ventris et John Chadwick prouva d’abord, pour nombre à Athènes, sur l’acropole, un mur est édifié autour d’une fon-
de spécialistes qui en doutaient, que les Mycéniens étaient bien taine. Ce souci de préserver l’eau peut indiquer la crainte d’un
des Grecs, mais conduisit surtout à identifier la hiérarchie sociale siège. De manière générale, un sentiment nouveau d’insécu-
élaborée de leurs Etats. Les tablettes présentent en effet des lis- rité paraît s’installer sur l’ensemble des territoires mycéniens,
tes d’offrandes ou de redevances aux palais et sanctuaires, nom- ce qui semble corroboré par une représentation accrue des
ment la qualité des donateurs ou récipiendaires, fournissent pour thèmes guerriers dans l’iconographie des fresques de palais
Pylos un cadastre précis (deux provinces comportant respec- (Pylos, Mycènes, Tirynthe) et des vases.
tivement neuf et sept districts), dénombrent les esclaves selon De fait, une série de dévastations s’amorce. Entre 1250 et
leur provenance, insistent sur les élevages de moutons et la pro- 1180 av. J.-C., tous les palais subissent une ou deux destruc-
duction de tissus de laine (Cnossos et Pylos), de parfums (Pylos), tions. A Mycènes, l’acropole brûle deux fois en cinquante ans,
de roues de char (Cnossos), de blé, de vin, de miel, de figues, etc. avec une reconstruction partielle dans la période intermédiaire.
A la tête du palais, possesseur du domaine (temenos) le plus Il est possible qu’un tremblement de terre ait ajouté au désordre
vaste, se trouvait le wa-na-ka (wanax), terme traduit assez guerrier. A Tirynthe, outre l’incendie du palais, la rupture d’un
La civilisation mycénienne
(1400-1100 av. J.-C.)
Samothrace

Imbros
Troie
Mer WILUSA
Lemnos
de Thrace
Iolcos
Dimini (Volos) Pitane
Mer Lesbos
Ionienne Skyros
Leucade
Orchomène LE CERCLE D’UNE CIVILISATION DISPARUE
Gla Mer Egée Chios Ci-contre : le rayonnement de la civilisation
Thèbes ARZAWA
Céphalonie mycénienne jusqu’à sa disparition totale
Péloponnèse Athènes Andros Samos Apasa autour de 1100 av. J.-C. Ci-dessous : tablette
(Ephèse)
Zacynthe Mycènes Midéa en linéaire B, découverte à Pylos, archives
Tirynthe Icaria Millawanda du palais de Nestor, XIIIe siècle av. J.-C.
Sparte Naxos

S
(Milet)
(Athènes, Musée national archéologique).

p
y

o
Pylos a Page de gauche : le cercle des tombes A

r
a

l
d
d
e
e
s sur le site de Mycènes, découvert par
s
Théra Schliemann en 1874, où fut notamment
Mer (Santorin) trouvé le masque en or dit d’Agamemnon.
Méditerranée Cythère
Mer de Crète
Chania Karpathos Rhodes
Crète Cnossos

50 km

Expansion mycénienne Implantations Palais,


(1400-1300 av. J.-C.) mycéniennes forteresse

barrage en amont de la ville entraîne une catastrophe dans la


ville basse. Thèbes, Orchomène, Dimini, Midéa, connaissent
le même sort tragique. A Pylos, le palais est entièrement détruit
dès le milieu du XIIIe siècle av. J.-C. Il ne sera jamais relevé.
Si toute la Méditerranée orientale connaît des bouleverse-
ments et des destructions multiples au cours de cette période
et si les textes égyptiens font référence à des bandes de pillards
nommés « peuples de la mer », les causes de l’effondrement des
palais mycéniens ne sont pas à chercher du côté d’une inva-
sion étrangère, mais plutôt en interne : difficultés économiques
liées à la croissante insécurité des échanges commerciaux
avec le Proche-Orient, épuisement de toute une classe pay-
sanne devant l’énormité des travaux extravagants requis par
l’élite pour l’embellissement des palais et la construction de
tombes somptuaires, et surtout rivalités et affrontements guer-
riers entre chefs. L’autorité du wanax ne suffit plus alors à main-
tenir une paix qui fait eau de toutes parts.
Les causes peuvent être multiples, mais le résultat est sans
appel. Le système politique palatial s’effondre à ce moment. Il
ne réapparaîtra jamais. Disparus, la hiérarchie complexe, le
wanax et le lawagetas, les palais orgueilleux, les documents
comptables et l’écriture syllabique qui les transcrit.
Pourtant, contrairement à ce que l’on a d’abord pensé, la n’est toutefois que provisoire. La Grèce est entourée de peu-
civilisation mycénienne ne meurt pas avec les palais : elle évo- ples qui écrivent, ce qui en permettra la réapparition, sous une
lue politiquement vers de nouvelles formes de gouvernance et forme très innovante, vers la fin du IXe siècle av. J.-C. Les Phé-
d’organisation sociale. Une partie de l’élite chassée du pou- niciens en fourniront la trame, signe que les contacts n’avaient
voir a fui vers Chypre, avec ses trésors ; on y constate l’installa- pas complètement cessé durant les siècles dits « obscurs ». Les
tion de nombreux groupes surtout originaires d’Arcadie et du Grecs y ajouteront en outre une invention décisive – la nota-
reste du Péloponnèse, qui continueront d’employer jusqu’en tion des voyelles – et, très vraisemblablement depuis l’origine,
pleine époque classique un syllabaire dérivé du linéaire B pour les voyelles longues et courtes, liées à la métrique. Les textes
leurs transactions commerciales. En revanche, en Grèce, grecs d’époque archaïque, philosophes compris, seront tous
l’écriture syllabique disparaît complètement avec la nécessité exprimés sous une forme poétique. L’Iliade et l’Odyssée en
d’administrer l’économie des palais. L’abandon de l’écriture offriront les premiers témoignages.
de bijoux d’or et porte même un pectoral mésopotamien vieux
d’un bon millénaire. En fait, loin de constituer une rupture
totale avec la période précédente, les signes de continuité
culturelle, en particulier au plan religieux, se font, à mesure
des nouvelles fouilles, de plus en plus évidents.

Homère et la mémoire des héros


La guerre de Troie avait été la mère de toutes les guerres : c’était
une évidence dans l’Antiquité. En ce qui nous concerne, nous
avons tendance à poser une question qui n’aurait pas effleuré
le cerveau d’un Grec : a-t-elle existé ? Homère en témoigne-t-il ?
EN COUVERTURE

Le problème est le même que pour la Chanson de Roland, qui,


quatre siècles après les événements, fit d’une simple escarmou-
En Grèce et en Crète, la disparition du monde mycénien est che sur les arrières de l’armée de Charlemagne la plus héroïque
suivie, au XIIe siècle av. J.-C., par l’apparition de nouvelles villes des batailles. Quelques historiens de l’Antiquité comme Erato-
et de nouveaux sanctuaires. Une cité prospère est fondée à Lef- sthène ont fixé l’affrontement à la date précise de 1184 av. J.-C.
kandi, dans l’île d’Eubée ; à Tirynthe, la ville basse s’étend ; en Mais les fouilles de Troie ne corroborent guère cette datation et
beaucoup d’endroits, on continue à pratiquer les mêmes rites pointent plutôt vers une destruction antérieure, ce qui ne veut pas
religieux et à fabriquer une céramique mycénienne de qualité, dire qu’une expédition de pillage n’ait pas eu lieu depuis la Grèce
décorée souvent de motifs guerriers. Un nouveau type de soldat à cette époque. Le passé, cependant, est d’abord celui auquel on
fait au même moment son entrée dans l’iconographie : un fantas- croit : la notion de vérité historique aurait été un concept incom-
sin vêtu d’une sorte d’uniforme, tunique à franges, jambières et préhensible pour Homère, qui n’en avait que faire. Vouloir faire
bouclier, qui s’avance en ligne, comme une préfiguration de la coïncider mythe et histoire est dès lors une entreprise stérile.
phalange hoplitique, telle qu’on la connaîtra des siècles plus tard. Le poète a, inévitablement, mêlé allègrement dans son
44 Les palais ne sont jamais réoccupés ; seul un petit sanctuaire épopée divers moments de l’histoire des Grecs. Reste que les
h est parfois installé dans les ruines de la partie la plus noble, le informations qu’il fournit sur sa propre époque sont infiniment
mégaron ou salle de réception du wanax. Il semble qu’une sorte précieuses. On admet maintenant que la date de composition
d’interdit, politique et/ou religieux, ait pesé sur les décombres de l’Iliade, et un peu plus tard celle de l’Odyssée, remonte à la
de ce qui fut le centre du pouvoir de la période précédente. De fin du IXe ou au début du VIIIe siècle av. J.-C. Bien qu’ayant
nombreux sites sont désertés, surtout dans le Péloponnèse. Les trait à une période plus ancienne, celle du monde des héros
tombes individuelles à ciste remplacent les tombes collectives (c’est ainsi qu’apparaît aux yeux des Grecs de l’ère suivante
à chambre, ce qui a fait un temps penser à l’arrivée de popula- le monde mythifié des forteresses mycéniennes), beaucoup
tions étrangères, hypothèse désormais rejetée. La céramique d’éléments s’inscrivaient dans le contexte d’une société aris-
figurée a disparu au profit d’un style nouveau, le protogéométri- tocratique où prédominent la rivalité des chefs et l’insécurité
que, vers 1050 av. J.-C. La période qui suit fut bap- dynastique, tandis que certains aspects de la « polis »,
tisée « siècles obscurs » en raison de la pauvreté la cité-Etat d’époque archaïque et classique, sont
apparente des indices archéologiques. Pour- déjà clairement reconnaissables. Le monde des
tant, malgré une chute démographique générale héros est un monde disparu, une légende nostal-
évidente (une épidémie n’est pas à écarter), certains gique, remplacé par ce qui, chez le poète presque
centres restent actifs et innovateurs, comme Athènes contemporain Hésiode, est devenu l’âge de fer,
ou Argos. Mais c’est à Lefkandi qu’une découverte celui des hommes incapables de rivaliser avec
faite en 1981 a modifié la vision que les spécialistes leurs glorieux ancêtres.
avaient de cette période, tant elle tranchait avec Homère, cependant, ne s’appuie pas seulement
l’idée d’une désagrégation et d’une paupérisa- sur l’observation de son temps mais aussi sur une tra-
tion de l’ensemble de la Grèce. Il s’agit d’une dition orale foisonnante et séculaire, transmise par
extraordinaire sépulture, datée de la pre- des aèdes, qui peut, pour quelques personnages
mière moitié du Xe siècle av. J.-C., dans ou épisodes, remonter aux débuts de l’ère mycé-
un bâtiment périptère de plus de 50 m nienne. C’est par exemple le cas d’Ajax, qui sem-
de long. Elle était destinée à abriter un ble bien être un héros très ancien ; d’autres sont
chef, incinéré, et sa femme, probable- certainement d’époque mycénienne, comme
ment sacrifiée, avec quatre chevaux et Ulysse ou Diomède, mais pas Achille, figure plus
un matériel d’une richesse impression- « moderne », dont le comportement est traité sous
nante. Le squelette de la femme est couvert un angle plus psychologique. Certaines formules
métriques semblent appartenir à une langue grecque antérieure
même à celle des tablettes en linéaire B. On note par ailleurs
qu’Agamemnon est appelé « anax » (le wanax mycénien), alors
qu’il est un dirigeant contestable et peu efficace sur le plan guer-
rier. La fonction est visiblement affaiblie, le sens d’anax paraît
plus proche de celui, assez vague, de « protecteur », mais sans
doute le souvenir de la puissance de Mycènes est-il ici bien pré-
sent. Les autres chefs ne sont que des basileis.
De génération en génération et dans un contexte appauvri,
les récits de la riche mythologie grecque avaient enchanté les
cours de l’élite, sans disparaître avec le système palatial qui les
avait vus naître. Le tout se fondit dans un énorme corpus dit « des
poèmes du Cycle », qui allaient pour certains nourrir l’inspira-

© GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES. © GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES. © WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM


tion de la tragédie au Ve siècle av. J.-C. et seraient largement dif-
fusés dans tout le monde gréco-romain. On y contait la pre-
mière prise de Troie par Héraclès ainsi que sa destruction finale,
la sanglante histoire des Atrides, la mort d’Achille, l’errance de
Ménélas en Egypte, le suicide d’Ajax et autres épisodes liés à la
guerre de Troie. Si seuls la colère d’Achille et le retour d’Ulysse
firent partie du corpus homérique, tous ces récits appartenaient
à l’horizon culturel des Grecs et étaient connus de chacun.
Document historique, le corpus homérique ? Oui, certaine-
ment, mais au second degré. Sa principale qualité est ailleurs.
L’Iliade et l’Odyssée inauguraient l’ère des grandes œuvres lit-
téraires, élevant pour la première fois la poésie au rang de tré-
sor intemporel de l’humanité. Plusieurs millénaires après leur
composition, l’émerveillement reste intact. 2

Annie Schnapp-Gourbeillon a été maître de conférences


en archéologie et histoire de la Grèce archaïque et classique
à l’université de Paris 8-Vincennes-Saint-Denis.

ENTRER DANS LA LÉGENDE Page de gauche, en haut :


cratère des Guerriers, Mycènes, XIIIe siècle av. J.-C.
(Athènes, Musée national archéologique). En bas :
œnochoé de la période géométrique, 750-735 av. J.-C.
(Athènes, Musée national archéologique). Ci-contre :
amphore avec un détail représentant un cheval de Troie,
VIIe siècle av. J.-C. (Mykonos, Musée archéologique).

À LIRE d’Annie Schnapp-Gourbeillon


Aux origines
de la Grèce
Les Belles
Lettres
432 pages
35,50 €
EN COUVERTURE

46
H

MYCÉNIENS
LE REPOS DU GUERRIER Ci-dessus : abusivement attribué par Schliemann à Agamemnon, ce masque d’or fait
partie d’un ensemble de cinq masques funéraires trouvés par lui en 1876 dans les tombes IV et V du cercle A à Mycènes.
Datés du XVIe siècle av. J.-C., ils sont conservés au Musée national archéologique d’Athènes.
© AKG-IMAGES/DAVID PARKER/SCIENCE PHOTO LIBRARY. © LUISA RICCIARINI/LEEMAGE. © KONSTANTINOS KONTOS/LA COLLECTION. © GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES.
LION D’OR Ci-contre : rhyton d’or en forme de tête de lion
provenant de la tombe IV à Mycènes. Ci-dessus : fleur en feuille
d’or, Mycènes, vers 1550 av. J.-C. En bas : poignard incrusté
d’or avec figures de spirale, trouvé dans la tombe III à Mycènes,
XVIe siècle av. J.-C. (Musée national archéologique d’Athènes).

La ruée
vers l’or
Quoique antérieurs
à l’époque présumée
de la guerre de Troie,
les somptueux trésors
découverts par Heinrich
Schliemann dans les années
1870 à Troie et à Mycènes
n’en constituent pas moins
d’éblouissants témoignages
de l’âge du bronze
ancien et de l’émergence
de la civilisation
mycénienne en Grèce.
EN COUVERTURE

© THE PUSHKIN STATE MUSEUM OF FINE ARTS/AURIMAGES . PHOTOS : © WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM

48
H

L’OR DE TROIE ?
Mise au jour par
Schliemann en 1873
sur le site de Troie-Hisarlik
et nommée par lui
« trésor de Priam », cette
suite de trésors voisins
appartient en réalité à l’une
des phases les plus
anciennes de la cité, Troie II,
datable de 2700 à 2200
av. J.-C. Elle est composée
de plus de 8 000 objets,
la plupart en or, dont
(ci-contre, de haut en bas)
épingle, saucière et vase.
TROYENS
CASQUE D’OR
A droite : grand diadème
à pendeloques. Quatre-
vingt-dix chaînettes simples,
décorées de petites écailles en
feuille d’or, sont suspendues
à la verticale à une fine
chaîne double horizontale.
Ce diadème à pendentifs
a été rendu célèbre par
la photo où Sophia, femme
de Schliemann, l’arbore
avec d’autres bijoux du trésor
de Priam, telle une nouvelle
Hélène de Troie. Schliemann
© THE PUSHKIN STATE MUSEUM OF FINE ARTS/AURIMAGES.

n’informa pas les autorités


ottomanes de sa découverte.
Avec l’aide de sa femme, il fit
sortir clandestinement de
Turquie toutes les pièces du
trésor. Le gouvernement
ottoman lui intenta un procès
dès 1874-1875. Accusé d’avoir
exporté illégalement les
pièces du trésor, Schliemann
fut condamné à payer
10 000 francs or. Il versa
toutefois spontanément la
somme de 50 000 francs, et
resta propriétaire du trésor.
D’OR ET D’ARGENT
Poignard avec scène
de chasse aux lions,
provenant de Mycènes,
XVIe siècle (Athènes,
Musée national
archéologique).
L’enquête
Troyenne
© KONSTANTINOS KONTOS/LA COLLECTION.

Par Julien Zurbach


La réalité historique de la guerre relatée dans l’Iliade
d’Homère et l’origine des Achéens et des Troyens
ont suscité des débats passionnés depuis le XIXe siècle.
Elles soulèvent encore de nombreuses questions.
Qui sont les Achéens
dont parle Homère ?
Ltement, les Grecs coalisés devant Troie qui, ne s’appelant
es Achéens sont d’abord les héros d’Homère ou, plus exac-

pas encore Grecs, se désignent comme Achéens. Les poèmes


épiques que sont l’Iliade et l’Odyssée ont été attribués à un
aède, Homère, dont nous ne savons rien de fiable. Comme bien
d’autres peuples, les Grecs ont placé à leurs origines des épo-
pées relatant d’anciens hauts faits. Ils n’ont jamais douté de leur
réalité : pour les Grecs anciens, il y a bien eu une guerre de Troie,
un cheval de Troie et des retours mouvementés des Achéens
EN COUVERTURE

dans leurs patries respectives. Pour les Modernes, le doute s’est


vite imposé. Certes, dans les années 1870, Heinrich Schlie-
mann a fouillé à Ithaque, à Troie puis à Mycènes et Tirynthe,
avec l’Iliade et l’Odyssée en mains. C’est en se fondant sur ces
poèmes qu’il a proposé d’identifier ces sites à ceux de la geste où il défendait l’identifica-
des héros achéens, et il est allé plus loin en identifiant par exem- tion de la société homérique avec celle
ple une entrée monumentale de Troie aux Portes Scées men- des âges obscurs, qui avait suivi la fin de la
tionnées par Homère ou en attribuant à Agamemnon un des civilisation mycénienne, soit entre le XIe et
masques d’or mis au jour dans la nécropole de Mycènes. Mais le IXe siècle av. J.-C. En même temps appa-
ces identifications ne tiennent pas, car la porte et le masque ne raissait l’expression de « société homéri-
sont nullement contemporains, et sont bien plus anciens que que » : ce qui intéressait Finley était d’étudier
ne le pensait Schliemann : cette partie de l’enceinte de Troie la société des poèmes comme un ensemble,
remonte au IIIe millénaire av. J.-C. (bronze ancien), et les tom- non de retrouver la trace des événements
52 bes de Mycènes dont provient le masque datent des XVIIe et dont ils gardaient le souvenir.
h XVIe siècles av. J.-C. Quant à savoir si la civilisation mycénienne La réalité d’une guerre de Troie devint dès
découverte par Schliemann et les sites protohistoriques de Troie lors une question qui faisait sourire ou soupirer
et Mycènes témoignent de la réalité historique dont les Achéens ceux qui se voulaient des historiens ou archéologues
d’Homère seraient un souvenir, c’est une autre question. sérieux. A la fin du XXe siècle, de grands esprits écrivirent des
CI-CONTRE : © AKG-IMAGES/NIMATALLAH. EN HAUT : © WORLD HISTORY ARCHIVE/AURIMAGES.

Schliemann n’était pas un archéologue de métier, et sa lec- études sur Homère pour soutenir qu’on ne pouvait rien en faire,
ture à la lettre des poèmes s’attira bien des critiques. Il ne fut qu’il s’agissait d’un amalgame de réalités d’époques si différen-
cependant pas seul à identifier les Achéens aux Mycéniens, les tes qu’on ne pouvait ni en tirer une étude d’ensemble ni en cher-
porteurs de cette civilisation de l’âge du bronze récent (environ cher les référents historiques. Certes, les archéologues avaient
1700-1100 av. J.-C.), que de nombreuses découvertes fai- montré que la Troie de l’âge du bronze avait subi plusieurs des-
saient alors connaître. Victor Bérard, éditeur de l’Odyssée, tructions, dont la plus importante, qui marque la fin de la grande
tenta de refaire les voyages d’Ulysse. Considérant les poèmes cité, réduite à un habitat non fortifié et peu dense, se situe vers
comme des descriptions exactes des réalités mycéniennes, il 1190 av. J.-C. Mais nombre de sites égéens furent détruits à ce
corrigea un passage de l’Odyssée pour faire correspon- moment-là. La coïncidence avec la date de 1184 av. J.-C.,
dre le nombre de sièges de la grande salle du palais proposée par Eratosthène au IIIe siècle av. J.-C., n’était,
d’Ulysse à celui des salles centrales des palais de à cette aune, qu’une curiosité. Cette période-là se
Tirynthe et Mycènes. Mais ces tentatives ne clôt. Il faut considérer que les poèmes, comme bien
firent pas école. En 1952, le déchiffrement des d’autres épopées, associent effectivement des
tablettes en linéaire B apporta certes la preuve éléments appartenant à des périodes diverses.
que les Mycéniens parlaient bien le grec, Cela ne prive pas pour autant les informations
mais installa aussi un décalage évident avec qu’on y trouve de toute réalité.
le monde homérique : les quelques trou- On peut résumer cela ainsi. Le poète,
peaux d’Ulysse faisaient pâle figure à côté Homère, est celui qui, probablement au
de la centaine de milliers de moutons enre- VIIIe siècle av. J.-C., rassembla en deux œuvres
gistrés par le palais de Cnossos. Les scribes tatillons des chants antérieurs consacrés à deux épisodes pré-
du monde mycénien trouvaient mal leur place dans cis de la matière de Troie : la colère d’Achille et le retour
l’Iliade. Il restait à chercher une autre époque, une autre d’Ulysse. L’unité dramatique est évidente et ne s’accorde pas
société de référence pour les poèmes ; c’est ce que fit avec une accumulation chaotique et hasardeuse : il y a là la
Moses Finley dans Le Monde d’Ulysse, paru en 1954, « patte » d’un grand poète. En composant ces poèmes, il décrit
Les Mycéniens
avaient-ils colonisé
la côte d’Asie
Mineure ?
N ous appelons Mycéniens les Grecs
qui occupaient le continent hellénique
et les îles à l’âge du bronze récent (1700-
1100 av. J.-C.). Leur culture matérielle est
bien connue. L’institution centrale de ces
sociétés est le palais, qui tient des archives
en grec mycénien, dans une écriture que
nous appelons linéaire B. Au temps de leur
apogée, aux XIVe et XIIIe siècles avant notre
ère, les palais mycéniens entretenaient des
liens avec l’ensemble de la Méditerranée.
On a retrouvé en Egypte, notamment
dans la capitale d’Akhenaton, mais aussi
au Levant sur de très nombreux sites ou,
vers l’ouest, en Italie, en Sicile, en Sardaigne,
des vases mycéniens témoignant d’échanges
intenses. L’épave d’Ulu Burun, un navire
qui sombra peu avant 1300 av. J.-C. près
des côtes de Lycie, contenait des lingots
de cuivre, d’étain et de pâte de verre
à destination de l’Egée. L’âge du bronze
récent correspond à la première unification
de la Méditerranée, avant les colonisations
grecque et phénicienne de l’époque
archaïque. Cette unification repose sur
les besoins en métal : le cuivre et surtout
l’étain viennent de loin, au contraire
un monde ancien, mais pas tant que cela. Lui-même et son audi- du fer, qui est présent presque partout
toire ayant oublié les réalités quotidiennes de l’époque mycé- mais que l’on ne travaille pas encore.
nienne, il projette sur elles le mode de vie qui lui était contem- La côte d’Asie Mineure sera
porain. Les institutions, l’élevage, les échanges, l’agriculture, la colonisée plus tard par des cités grecques
justice : tout cela relève certainement de son expérience ou de de premier plan, Milet ou Ephèse
souvenirs datant de deux ou trois générations. Mais il intègre éga- notamment. Au bronze récent, elle
lement dans son récit des références à un monde beaucoup plus était occupée par des populations locales,
ancien : la description d’un casque en dents de sanglier ou celle non grecques, parlant probablement
d’une coupe en or, découverte par Schliemann dans une tombe le louvite, une langue anatolienne
de Mycènes, correspondent à des objets d’époque mycénienne. apparentée au hittite. L’Empire hittite
Sans doute appartiennent-elles à des passages de poèmes plus tenait des archives en cunéiforme, et les
anciens, transmis presque inchangés. Reste la trame : y a-t-il eu textes de la capitale Hattusa, aujourd’hui
une guerre de Troie, et quand ? Là-dessus, les avis divergent. Bogazköy, en Anatolie centrale, parlent
de voisins occidentaux appelés Ahhiyawa.
Dès le déchiffrement du hittite en 1917,
BESTIAIRE En haut : fragment de fresque représentant une un jeune chercheur suisse, Emil Forrer,
scène de chasse au sanglier, provenant du palais de Tirynthe, a proposé d’identifier ces Ahhiyawa
vers 1350 av. J.-C. (Athènes, Musée national archéologique). avec les Achéens d’Homère, et donc
Page de gauche : casque en dents de sanglier découvert avec les Mycéniens, contemporains
dans une tombe de Zapher Papoura près de Cnossos (Crète), de l’Empire hittite. Mais cette hypothèse
1450-1300 av. J.-C. (Héraklion, Musée archéologique). a vite été abandonnée.
Il a fallu la découverte de nouvelles Lors de sa campagne militaire de Milet avait entretenu des contacts
inscriptions rupestres en Asie Mineure vers l’ouest, que nous connaissons avec la Crète minoenne dès le début
occidentale et nombre de nouvelles par ses Annales, Mursilis détruisit du IIe millénaire av. J.-C. et que la culture
études pour arriver à préciser la géographie une ville nommée Millawanda (ou matérielle, aux XIVe et XIIIe siècles av. J.-C.,
politique de la région aux XIVe et Milawata). L’identification de ce nom en était presque entièrement mycénienne,
XIIIe siècles avant notre ère. Nous en avons avec celui de Milet est tout à fait depuis la céramique jusqu’aux coutumes
désormais une image plus nette : certaine d’un point de vue linguistique. funéraires. Cela correspond bien à l’idée
elle était alors divisée en quatre ou cinq D’après plusieurs textes hittites, d’une tête de pont mycénienne, qui a pu
petits royaumes, dont les souverains Millawanda était occupée par des gens servir pour le commerce des métaux
portaient des noms louvites et qui d’Ahhiyawa. Dès le début des fouilles ou des esclaves. Nous savons ainsi que
étaient des vassaux du grand roi hittite. à Milet, au début du XXe siècle, des le palais de Pylos disposait de femmes
EN COUVERTURE

En une occasion, à la fin du XIVe siècle traces d’occupation mycénienne ont esclaves razziées à Lemnos, Milet,
av. J.-C., le royaume d’Arzawa, dont la été mises au jour. On discuta longtemps Chios ou Halicarnasse. Mais parler
capitale, Apasas, est certainement Ephèse, pour savoir s’il s’agissait vraiment de colonisation est certainement excessif.
tenta de rassembler ces royaumes en de traces d’installation ou seulement En dehors de Milet, on n’identifie
une confédération et prit contact avec de quelques vases importés. que des contacts sporadiques ou réguliers,
l’Egypte, qui souhaitait sans doute prendre Les fouilles dirigées par Wolf-Dietrich mais pas d’installation. Après la chute
les Hittites à revers. Mais le roi hittite Niemeier à partir de 1994 ont réglé de la civilisation mycénienne, des Grecs
Mursilis mit vite fin à ces ambitions. cette question en montrant que le site vinrent établir des cités sur cette côte,
mais c’est une autre histoire.
En réalité, les progrès faits dans
la géographie historique de l’Asie Mineure
occidentale nous amènent à une bien
meilleure connaissance de cette région
54 et tendent aujourd’hui à confirmer
h les vues d’Emil Forrer : pour les Hittites,
les Ahhiyawa vivent au-delà des mers et
se situent certainement dans le domaine
mycénien. Longtemps, on considéra
comme douteux que le mot Ahhiyawa
des textes hittites puisse être le décalque
des Achaioi (recouvrant un Achaiwoi)
homériques, jusqu’à ce que des linguistes
© GETTY IMAGES/WATERFRAME RM/BORUT FURLAN. © DEAGOSTINI/LEEMAGE.

montrent que c’était en fait très


probable. Tout cela tend à favoriser l’idée
que les Ahhiyawa des textes hittites
sont des Achéens et qu’il s’agit là de ceux
que nous appelons Mycéniens.

MÉTAUX PRÉCIEUX
A gauche : l’épave d’Ulu Burun (ici,
une réplique), découverte en 1982, au sud
de la ville de Kas en Turquie, par un
pêcheur d’éponges. Ce navire marchand
sombra peu avant 1300 av. J.-C., avec
à son bord des lingots de cuivre et d’étain
à destination de l’Egée. Page de droite :
vue de l’acropole de Mycènes, dans
le nord-ouest du Péloponnèse, datée
entre 1350 et 1150 av. J.-C.
Une ligue guerrière a-t-elle pu rassembler les Mycéniens
pour une expédition commune ?
C’ nombreux, chaque région de Grèce en possédant un, voire
est une très vieille question. Les palais mycéniens sont probables cadeaux diplomatiques – ont été découverts à
Mycènes. Un lot important de tablettes mis au jour à Thèbes de
deux : Cnossos en Crète, Mycènes, Midéa et Tirynthe en Argo- Béotie, en 1993, bien qu’il s’agisse encore de textes adminis-
lide, Pylos en Messénie, Thèbes en Béotie, probablement Athè- tratifs, mentionne un homme de Lacédémone et un homme de
nes, Orchomène, à quoi il faut ajouter les découvertes récentes Milet. Les partisans d’une prééminence de Mycènes, qui cor-
d’Agios Vasilios en Laconie, de Dimini en Thessalie. Chaque respondrait à la place d’Agamemnon dans l’Iliade, s’opposent
palais était-il le siège d’un royaume indépendant ? S’agit-il des donc aux partisans d’une hégémonie de Thèbes, dont le sou-
diverses résidences d’un même grand roi, ou du moins existait- venir s’est peut-être conservé dans l’ordonnancement du
il un grand roi au-dessus des souverains de chaque palais ? Les « Catalogue des vaisseaux », cette liste des alliés achéens qui
textes en linéaire B ne nous en disent rien : ce sont des archives apparaît au chant II de l’Iliade et qui, étonnamment, com-
méticuleuses, mais on n’y trouve ni correspondances ni annales mence par les Béotiens, dont le rôle n’est pourtant pas essen-
royales. L’homogénéité des administrations mycéniennes a tiel dans le poème. Peut-être une prééminence succéda-t-elle
parfois été utilisée par ceux qui voudraient démontrer qu’il exis- à l’autre. En tout cas, il s’agissait probablement d’une hégé-
tait un royaume unifié, mais c’est une question difficile. On a monie au sein d’une alliance, non d’une unité dans un seul
aussi tenté de reconnaître les mêmes dignitaires dans les archi- grand royaume mycénien. Cela correspond assez bien à ce
ves de sites différents, mais ici aussi, les hypothèses s’ajoutent que nous savons par ailleurs des royaumes louvites autour
aux hypothèses. Les textes hittites mentionnent toujours un seul d’Arzawa, en Asie Mineure, ou aux petits royaumes du Levant
roi d’Ahhiyawa : est-ce bien toujours le même ? En tout cas, on dominés par les Hittites et les Egyptiens.
n’a pas besoin d’en distinguer plusieurs, ce qui semble indiquer Cela veut-il dire que les Grecs mycéniens avaient
qu’un roi disposait d’une certaine prééminence sur les autres – conscience de former une unité et auraient pu se désigner eux-
au moins dans les opérations en Asie Mineure. mêmes comme Achéens ? Ce n’est pas impossible, comme
Des objets égyptiens – plaques en faïence portant le nom du on vient de le voir. Mais les textes mycéniens ne sont pas à
pharaon Aménophis III (disparu en 1352 ou 1344 av. J.-C.), même de confirmer cette hypothèse.
Quels sont les modèles qui ont pu inspirer les Troyens et leurs alliés ?

L e chant II de l’Iliade donne,


en contrepoint du catalogue
des Achéens coalisés, un catalogue
le côté typique ! Et, bien entendu,
les Troyens et leurs alliés parlent grec
et rien d’autre ; à peine trouve-t-on
de l’Orient cunéiforme, le premier vers –
d’une œuvre intitulée Lorsqu’ils revinrent
de Wilusa [Ilion] l’escarpée. Ce poème
des alliés des Troyens. C’est l’Asie Mineure quelque allusion à la langue des Cariens. du XIIIe siècle av. J.-C. était en louvite.
occidentale qui accourt pour défendre Que faut-il en conclure au plan En somme, on ne trouve pas trace
la ville : on trouve là des Thraces, historique ? Il s’agit sans doute d’un parti des Hittites dans les poèmes. Quant
des Lyciens, des Cariens, des Phrygiens pris du poète, qui s’adresse à un public aux alliés de Troie, sont-ils un lointain
et bien d’autres encore. Mais ce catalogue grec et n’a pas pour but de souligner souvenir de leurs ennemis, les royaumes
EN COUVERTURE

est encore plus difficile à interpréter la différence culturelle. Mais aussi de la confédération d’Arzawa ? Ou s’agit-
et à dater que le catalogue des Achéens, d’une question de transmission : même il de la situation politique du IXe ou
car nous sommes encore moins bien si Homère représente les déchirements du VIIIe siècle av. J.-C., Homère comblant
renseignés sur l’Asie Mineure que d’Hector et Andromaque, et si des par des réalités contemporaines ce qui
sur l’Egée. Qui sont donc les modèles traditions plus récentes le rattachent à la ne s’était pas transmis ? Ou autre chose
de ces alliés de Priam ? Dans les poèmes, Grèce d’Asie Mineure (de Chios à Smyrne, encore ? La question reste ouverte.
très peu de choses distinguent les Troyens plusieurs villes d’Ionie revendiquaient
des Achéens. Homère ne fait pas dans l’honneur de l’avoir vu naître), la matière
la couleur locale : il chante les héros dont il hérite, les chants anciens qu’il GARDIENS DU TEMPS
et la guerre cruelle, mais ne cherche raccorde, ont en effet été transmis parmi Ci-dessous : la porte des Lions
pas à distinguer les us et coutumes les Grecs du côté achéen. Sans doute à Hattusa, ancienne capitale du royaume
des deux camps. Le fait-il parfois à son n’étaient-ils pas les seuls. Un catalogue hittite (XVIIe-XIIIe siècle av. J.-C.), située
corps défendant ? Les historiens pensent d’œuvres de la bibliothèque de Hattusa, à l’est d’Ankara, en Turquie. Page de droite :
56 que non. Même pas une différence la capitale des Hittites, nous conserve représentation actuelle d’un guerrier
h de costume ou d’alimentation pour ainsi le titre – c’est-à-dire, à la manière achéen, sur le site archéologique de Troie.

© COLLECTION DAGLI ORTI/AURIMAGES. © DEAGOSTINI/LEEMAGE.


A quoi ressemblait la guerre
au temps des Achéens ?
C’ port complexe des poèmes homériques avec l’époque
est peut-être dans les pratiques guerrières que le rap-

mycénienne est le plus évident. Mais cela ne veut pas dire


qu’il soit très clair. Les textes mycéniens révèlent une armée
organisée autour de la charrerie. La construction et l’entretien
des chars, l’attribution des chevaux et des cuirasses occupent
les scribes des palais. Les armes sont adaptées : longues
pointes de lance en bronze, épées courtes et pointes de flè-
ches par centaines correspondent à ce qu’on attend d’une
charrerie efficace. Il est probable que les autres armes exis-
tent : la monte des chevaux était maîtrisée, l’infanterie existait
et quelques images de navires de guerre sont conservées.
Mais ce n’était pas le souci premier du palais et les archives
n’en parlent donc, sauf exception, que de manière indirecte.
Dans des textes célèbres, qui inventorient les détachements
placés le long des côtes du royaume de Pylos, en Messénie,
certaines désignations de groupes semblent révéler l’emploi
de mercenaires dans l’infanterie. D’autres textes accréditent
l’existence d’une conscription pour les rameurs de la flotte et
d’un travail imposé aux bronziers pour fabriquer des armes.
La charrerie est une révolution militaire du bronze récent.
L’introduction et la généralisation du char léger avec des roues
à rayons, au début de la période (soit vers 1700 av. J.-C.), avec
le cheval venu des steppes un peu auparavant, transforment
les armées du Proche-Orient et favorisent l’ascension d’une
aristocratie militaire. C’est aussi le cas en Egée au même
moment. Or, chez Homère, si les chars sont bien mentionnés,
on les utilise seulement pour amener les héros sur le front. Ils
combattent ensuite à pied. Souvent relevé, ce décalage a favo-
risé l’hypothèse que les chars mycéniens n’étaient que des
véhicules de prestige et non de combat. On a soutenu que le
relief de la Grèce ne permettait pas à des chars nombreux
d’évoluer en formation. Or c’est intenable, car il y a des plaines
en Grèce. Mais surtout, la bataille de Qadesh, bien décrite par
les textes égyptiens, qui opposa vers 1285 av. J.-C. les Hittites
aux Egyptiens, n’eut pas lieu dans une morne plaine. Et un
texte hittite nous montre Attarsiya, un des gens d’Ahhiyawa,
débarquant vers 1350 av. J.-C. à Milawanda avec chars et che-
vaux par centaines, puis livrant bataille aux Hittites en Lycie,
un pays dont le relief est très proche de celui de la Grèce.
C’est donc qu’Homère est pris entre deux feux : il sait bien combattants fantassins est rejetée à l’arrière-plan, mais elle
que les héros avaient des chars, mais il ne sait pas comment est suffisamment présente pour qu’on puisse la supposer plus
en décrire les manœuvres ou ne veut pas le faire, car son audi- importante que ce qu’en laisse deviner le récit des exploits
toire attend certes des chars, mais aussi des combats à pied. des héros. Des travaux récents tendent à donner à l’infanterie,
C’est cela qui donne aux batailles homériques leur aspect si dès l’époque d’Homère, un rôle central dans la bataille. Elle
typique : une suite de combats individuels, décrits de façon préfigurerait ainsi l’infanterie des cités grecques archaïques,
très détaillée, avec le goût célèbre du poète pour l’inventaire où les fantassins lourdement équipés et rangés en formation
des ancêtres, le curriculum de chaque combattant et la des- serrée, les hoplites, formeraient l’arme essentielle, bien loin
cription quasi clinique des blessures infligées. La masse des des chars du bronze récent.
La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ?
U guerre de Troie » expliquait que la question présentait en
n article célèbre de Moses Finley intitulé « On a perdu la protecteur des Troyens dans l’Iliade et pour l’instant inconnu
des textes grecs mycéniens, qui mentionnent pourtant beau-
définitive peu d’intérêt. Les progrès récents de la recherche coup de noms de dieux. De là à considérer que la Troie
amènent pourtant à la considérer de nouveau. La reprise des d’Homère est le reflet direct de la Wilusa indigène des textes
fouilles à Troie, sous la direction de Manfred Korfmann, a en hittites, mais aussi que cette ville aurait bien pu connaître une
effet largement renouvelé les connaissances depuis les guerre, il n’y avait qu’un pas, qui a parfois été franchi.
années 1980. Troie était jusqu’alors un site un peu isolé, pas A ce stade, les choses sont pourtant moins évidentes. Si
vraiment mycénien, mais pas vraiment hittite non plus. La l’on a découvert à Troie VI une certaine quantité de céramique
mise en évidence de l’existence d’une culture archéologique mycénienne, il ne faut pas y voir un fait diplomatique. On en
spécifique, qui s’étend approximativement de Lemnos à la trouve en effet partout à cette époque, sur des sites qui ne sont
EN COUVERTURE

Phrygie, a permis de donner un contexte à l’urbanisation du pas mycéniens, à Lesbos ou Lemnos par exemple. De ce fait,
bronze récent (1700-1100 av. J.-C.), dont témoignent Troie et il est difficile d’interpréter l’apparente chute des importations
d’autres sites, même si Troie est le plus grand de cette région. mycéniennes à Troie VIIa (1300-1190 av. J.-C.) comme le
C’est là la découverte majeure : le site de Troie, occupé depuis signe d’un état d’hostilité, l’intensité des échanges n’étant
les environs de 3500 avant notre ère et fouillé par Schliemann pas forcément le reflet des conditions politiques. Par ailleurs,
puis Blegen, était devenu au bronze récent l’acropole d’une ville plusieurs indices montrent que les Mycéniens, au XIIIe siè-
bien plus étendue, aussi vaste que les centres urbains d’Anato- cle av. J.-C., pratiquaient la piraterie sur les côtes d’Asie
lie ou du Levant. La fouille de l’enceinte extérieure, de rues et Mineure. Un texte hittite cite ainsi un héritier de la maison royale
de bâtiments datant de Troie VI (environ 1700-1300 av. J.-C.) d’Arzawa, Piyamaradus, s’emparant à Lesbos d’ouvriers tein-
et VIIa (1300-1190 av. J.-C.), a amplement démontré ce fait, turiers, dont certains dépendent du roi des Hittites et les autres
qui a cependant donné lieu à des controverses passionnées il du roi du pays de la rivière Seha, sur le continent, en face de
y a une dizaine d’années. Parfois exprimées en termes plus Lesbos. Le condottiere Piyamaradus rend compte à Atpas, à
personnels que scientifiques, elles portaient d’abord sur la fia- Milawanda/Milet : il travaille pour les gens d’Ahhiyawa et c’est
58 bilité des résultats archéologiques. Sur ce point, l’équipe de dans ces opérations de razzia qu’il faut voir l’origine des fem-
h Troie a apporté tous les éléments montrant qu’une ville basse mes esclaves de Pylos dont on a parlé.
entourait Troie et qu’elle était bien habitée. Deux facteurs d’instabilité s’ajoutent donc : les razzias menées
Mais les contestations tenaient aussi à de nouvelles interpré- pour les besoins des palais mycéniens et la division des familles
tations des textes hittites et des poèmes homériques. Frank régnantes, dont certains membres sont opposés aux Hittites et
Starke et Joachim Latacz considèrent en effet comme certaine d’autres soutenus par eux. Wilusa/Ilion semble assez loin de ces
l’identification, fort tentante, entre le nom de Wilusa, bien connu affaires, mais nos textes sont peu nombreux. Dans l’état actuel
des textes hittites, et celui d’Ilion (autre nom de Troie, reposant des choses, il est donc tout à fait possible qu’un conflit autour de
sur Wilion). Elle permet d’attribuer à Troie un traité du milieu Troie ait opposé deux coalitions. Le plus simple serait de penser
du XIIIe siècle av. J.-C. entre le roi hittite et le roi de Wilusa, qui que la destruction subie par Troie vers 1190 av. J.-C., qui s’ins-
reconnaît sa suprématie. Ce roi s’appelle Alaksandu, c’est- crit dans la vague de destructions que connaissent l’Egée et
à-dire Alexandre, un autre nom de Pâris dans le cycle troyen. l’Anatolie pendant une décennie, en serait la conséquence. Mais
Quant au dieu principal de Wilusa, c’est Apaliunas, Apollon, le poème louvite sur Wilusa, dont on a parlé, date logiquement
d’avant ces destructions, puisqu’un texte hittite en fait mention
et que l’Empire hittite n’y avait pas survécu. Il existait donc une
« matière » de Troie avant 1190 av. J.-C., qui pouvait se rapporter
à des événements encore antérieurs. Certains archéologues
cherchent désormais les indices d’un premier conflit au XVe siè-
cle av. J.-C. dans les premiers textes hittites et à travers certains
objets mentionnés par Homère.

UNE LÉGENDE DES SIÈCLES A gauche : fouilles du site


de Troie, en Turquie, sous la direction de Heinrich Schliemann
et Wilhelm Dörpfeld, vers 1890. Page de droite : à partir de
la fin du XIIIe siècle av. J.-C., la Méditerranée connaît une vague
de destructions, sous la pression des « peuples de la mer »,
et des bouleversements politiques et économiques, qui
auront raison de l’Empire hittite et des royaumes mycéniens.
La Méditerranée orientale et le Moyen-Orient au XIVe siècle avant J.-C.
Mer Noire

Hattusa
Troie
ate
phr
Eu
Mer
Thèbes Apasa
Égée (Ephèse)
Mer Mycènes
Ionienne Millawanda Karkemish

Ti
(Milet) Tarse Harran

gr
Pylos

e
Alalakh Ninive
Emar Arbèles
Ougarit Kar-Tukulti-Ninurta
Cnossos

Eu
Dur- Assur

phra
Enkomi Terqa Katlimmu

te
Byblos
Mer Méditerranée Dur-Kurigalzu
Tyr Sippar
© SZ PHOTO/SCHERL/BRIDGEMAN IMAGES. © IDIX.

Babylone

Jérusalem

Grèce mycénienne
Empire hittite et zone d’influence
Memphis
Arzawa et zone d’influence
Lycie
Royaume de Kizzuwatna
Royaume de Mitanni
Tell el-Amarna
Principautés vassales de Mitanni
Royaume kassite de Babylone
Ni

Nouvel Empire égyptien


l

Mer
Principautés vassales de l’Egypte Rouge 250 km
Alashiya Thèbes

Quand la domination hittite et la civilisation mycénienne


ont-elles disparu ?
E ntre 1190 et 1180 av. J.-C., une vague de
destructions submerge la Méditerranée
orientale. Les palais mycéniens sont
La fin de la domination hittite
sur l’Anatolie et la Syrie intervient à ce
moment, vers 1185 av. J.-C. Le dernier roi,
nous ne pouvons pas affirmer qu’il s’agissait
des événements dont la guerre décrite
dans l’Iliade serait le reflet ou le souvenir.
détruits, tout comme la capitale hittite, Suppiluliuma II, est alors engagé dans Il y a des chances pour que la réalité soit
les villes de Chypre ou celle d’Ougarit – l’un une campagne contre des ennemis venus plus complexe, que la « matière » de Troie
des centres les plus importants du Levant. de la mer, et le roi d’Ougarit, son vassal, soit encore plus ancienne et la transmission
Les Egyptiens doivent à deux reprises, se plaint au roi d’Alashiya (Chypre) que son encore plus heurtée que ce qu’on entrevoit.
vers 1220 av. J.-C. sous Merneptah et vers royaume soit livré sans défense aux pilleurs,
1185 av. J.-C. sous Ramsès III, combattre des ses troupes se trouvant en Lycie avec le roi Julien Zurbach est maître de conférences
envahisseurs qu’ils appellent les « peuples hittite. C’est là que les textes s’arrêtent. d’histoire grecque à l’Ecole normale supérieure
de la mer », sans doute des bords de La fin de l’Empire hittite et des royaumes de Paris. Spécialiste d’épigraphie mycénienne,
l’Egée ou de la Méditerranée occidentale. mycéniens fut brusque. Mais le détail des il dirige des travaux archéologiques à Milet
On y trouve, d’après les textes égyptiens, opérations militaires importe moins que (Turquie) et Kirrha (Grèce).
des Philistins, Sardes, Sicèles, Tyrrhéniens l’absence de tentative de reconstruction.
(Etrusques) et aussi des Eqwesh, qui sont Si ce n’était pas la première destruction
probablement des Achéens/Ahhiyawa. violente en Egée, cette fois-ci personne
Mais nous ne savons pas s’ils étaient déjà ne s’avisa de restaurer les palais. Sans doute
installés dans les régions auxquelles ils le système palatial avait-il des défauts.
donnèrent leur nom. Les Philistins, dont Il semble que les prélèvements, tributs
À LIRE de Julien Zurbach
la culture matérielle est très marquée de et mobilisations aient épuisé des régions
traits mycéniens, s’installèrent alors au sud entières. Si l’ampleur des bouleversements Les Hommes,
de la côte de Palestine. Les Tyrrhéniens est évidente, le rôle de l’Asie Mineure la Terre et la Dette
passèrent peut-être alors d’Anatolie en Italie. occidentale l’est tout autant. Cette zone en Grèce, c. 1400 -
Quant à la présence des Achéens, elle laisse instable a peut-être été à l’origine des c. 500 a.C. (2 vol.)
penser que, juste après les destructions troubles, mais nous n’en savons pas plus. Ausonius Editions
en Egée, certains d’entre eux partirent On voit donc que ce qui se passa « Scripta antiqua »
vers l’est, les déplacements des « peuples peu après 1200 av. J.-C. à l’ouest de l’Asie 853 pages, 45 €
de la mer » étant alors le contrecoup Mineure a certainement été à la fois
de l’effondrement mycénien et hittite. dramatique et très important. Mais
DUEL AU SOLEIL
Guerriers grecs, détail
d’un vase attique à figures
noires, Ve siècle av. J.-C.
(Naples, Museo
Archeologico Nazionale).
Question
La

© COLLECTION DAGLI ORTI/MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE NAPLES/GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES.


homérique
Par Pierre Judet de La Combe
Révéré par les Grecs, Homère est
devenu la proie de la critique moderne, qui
en est venue à douter de son existence.
EN COUVERTURE

62
h

Q
ui a composé l’Iliade et l’Odyssée ? Quand ? Y a-t-il eu ferme pour savoir quelles épopées devaient lui être attribuées
pour cette masse immense de vers (15 688 dans l’Iliade, en plus des deux grands poèmes : qu’il s’agisse d’autres épo-
12 676 dans l’Odyssée) un seul auteur ou une multitude ? pées sur la guerre de Troie, sur Œdipe ou Héraclès, dont nous
Homère était-il l’un d’entre eux, avec quel rôle, quelle place dans n’avons plus que quelques fragments, ou même d’un poème
le temps, ou n’est-il qu’une fiction, un mythe utilisé par des poè- bouffon (le Margitès, « le fou »).
tes successifs pour se donner du prestige ? Question supplémen- Homère était considéré comme le maître de toute poésie,
taire : à partir de quand les traditions orales qui sont à l’origine sérieuse et comique. Il était total, et donc critiqué. Des phi-
de ces poèmes sont-elles devenues des textes écrits ? Toutes losophes s’indignaient de son manque de respect envers les
ces questions, qui constituent la « question homérique », ont dieux, qu’il montrait violents, adultères, trop humains ;
agité et agitent encore les hellénistes depuis la fin du XVIIIe siè- d’autres répondaient qu’il ne fallait pas le lire à la lettre, mais
cle. Elles sont très techniques, et Homère est devenu surtout que derrière ces dieux se cachaient des principes physiques
une affaire de spécialistes. Cela n’a pas toujours été le cas. ou moraux en lutte les uns contre les autres.
Des éditions, des lectures rivalisaient entre elles. La discus-
Une autorité qui dit le monde sion pouvait même porter sur la nature du texte qu’on lisait :
Dans l’Antiquité, Homère était déjà au centre de vives polé- Cicéron rapporte que, selon certains, les poèmes d’Homère
miques, mais elles ne concernaient pas seulement les éru- avaient d’abord été désordonnés, confus, avant qu’un tyran
dits. L’enjeu était fondamental : que faire d’une poésie aussi d’Athènes, Pisistrate (VIe siècle av. J.-C.), meilleur en science
magistrale, universelle (dans les limites de la Grèce), mais dif- du langage qu’en politique, ne les aient réunis et mis en ordre
ficile, écrite dans une langue poétique, pleine d’archaïsmes, (Sur l’orateur, III, 137). L’historien Flavius Josèphe (Ier siècle
que personne ne parlait, et présentant de vraies difficultés apr. J.-C.) raconte que, pour d’autres, Homère n’avait pas
d’interprétation, quand il s’agissait de développer au sein des écrit, mais composé oralement ses poèmes, qui n’auraient
cités la langue, l’art, la politique, la religion, la formation des été rassemblés par écrit que plus tard ; c’est pour cela qu’on y
individus, la science ? trouverait des contradictions (Contre Apion, I, 2, 12). D’autres
On se battait pour se l’approprier : de nombreuses villes encore faisaient de lui, au contraire, un professeur de lecture
prétendaient avoir vu naître Homère. Très vite, dès le VIIe siè- et d’écriture qui écrivait ses textes.
cle av. J.-C. (la composition initiale de l’Iliade et de l’Odyssée Ainsi, tous les ingrédients polémiques de ce qui allait deve-
étant généralement située au VIII e av. J.-C.), on a bataillé nir la « question homérique » étaient déjà en place, mais c’est
©EAGOSTINI/LEEMAGE. © THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART/CC0.
HEUREUX QUI COMME ULYSSE Ci-dessus : Le Retour d’Ulysse à Ithaque, plaque en terre cuite, vers 460-450 av. J.-C. (New York,
Metropolitan Museum of Art). Ulysse, déguisé en mendiant, se présente devant sa femme, Pénélope, entourée des prétendants.
Page de gauche : Ulysse sur l’île des géants cannibales Lestrygons, détail avec les trois messagers d’Ulysse interrogeant la fille du roi,
fresque provenant de la maison de la via Graziosa à Rome, IIe- Ier siècles av. J.-C. (Musées du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana).

la grande différence avec l’époque moderne, jamais per- d’imprimer le texte d’Homère à partir des manuscrits médié-
sonne dans l’Antiquité n’a mis en doute l’existence d’Homère vaux qui arrivaient en Italie du Nord depuis le monde byzantin.
comme auteur. Il était « le Poète » absolu, indépassable, qui Aux XVe et XVIe siècles, on découvrait Homère. Il était neuf, et
avait droit au culte qu’on destinait aux héros. Son œuvre, dont non pas comme dans l’Antiquité une autorité évidente et tra-
l’étendue variait selon les traditions, était considérée comme ditionnelle. Pour éditer son texte, il fallait donc tenter de par-
un monde total, un monument exigeant, porteur de vérités venir par des moyens rationnels, critiques, à ce que pouvait
fondamentales et donc ouvert à des discussions infinies qui être le texte original. Mais ce but parut vite inatteignable. Les
ne s’épuiseraient jamais. Ses interprètes, ses utilisateurs, eux- informations données par Cicéron et Flavius Josèphe sur les
mêmes poètes ou philosophes, hommes politiques, histo- transformations qu’avaient subies les poèmes homériques
riens et, seulement à partir du IIIe siècle av. J.-C., érudits pro- faisaient douter de la possibilité de l’entreprise : le texte ori-
fessionnels de la littérature, s’opposaient entre eux selon ginal était à jamais perdu, trop mutilé par les « bourreaux
l’idée qu’ils se faisaient de la vérité en matière de religion, d’Homère » que furent les compilateurs et remanieurs
de science, de mœurs ou de poésie. Mais Homère demeurait. anciens. Peut-être, pensait-on aussi, ce texte n’avait-il en fait
Il était au-delà de tout ce qu’on pourrait dire de lui, ferme jamais existé, si Homère n’avait lui-même rien écrit.
comme le cosmos, dont son œuvre était la réplique et qui Le doute a commencé à concerner l’existence même
préexistait aux opinions instables des hommes à son sujet. d’Homère lorsque les lettrés, et pas seulement les érudits, se
mirent à discuter en France des mérites respectifs des poésies
Un modèle contesté ou inactuel anciennes et modernes : le roman et l’opéra valaient-ils vrai-
Après la longue interruption du Moyen Age qui, en Occident, ment moins que l’épopée et la tragédie ? Il ne s’agissait pas
ignorait le grec et ne disposait plus des textes d’Homère, les d’érudition, de science des textes, mais de bon goût et de
choses changèrent à la Renaissance. Le doute s’instaure. « sens commun », pris comme critères du jugement.
Homère est ébranlé par la critique. Des savants européens se La querelle des Anciens et des Modernes (fin du XVIIe siècle)
mirent à apprendre le grec et se posa le problème d’éditer et rebondit au début du siècle suivant par la « querelle d’Homère »
comme individu. « Homère » était réel en tant qu’expression
héroïque de la force créatrice d’un peuple entier.

Homère énigme historique


Dans ces longues querelles, les adversaires partaient tous des
mêmes sources d’information, inchangées depuis l’Anti-
quité : les poèmes homériques et les quelques phrases des
Anciens sur leur genèse supposée. Aucun fait, aucune obser-
vation empirique nouvelle n’étaient venus modifier la donne.
(1714-1716). Homère y perdait de sa superbe, tant il pouvait Les positions étaient construites a priori. La situation maté-
paraître à certains, les « Modernes », grossier, ignorant, inco- rielle de la lecture d’Homère changea quand Jean-Baptiste
EN COUVERTURE

hérent et peu élégant. Aucun être humain raisonnable ne Gaspard d’Ansse de Villoison publia en 1788 une édition de
pouvait avoir produit de tels textes. La phrase de Flavius l’Iliade d’après un manuscrit médiéval de Venise qui contient
Josèphe sur le caractère oral de la composition des poèmes une foule immense d’informations sur la manière dont les phi-
servit encore à déchaîner la polémique. L’abbé d’Aubignac lologues de la bibliothèque d’Alexandrie en Egypte (IIIe-IIe siè-
soutint la thèse provocante d’une inexistence d’Homère dans cles av. J.-C.) lisaient, commentaient le texte d’Homère en
ses Conjectures académiques, composées vers 1670 mais faisant état des différentes versions qu’ils rencontraient ou
publiées pendant la querelle, en 1715. préféraient. Le choc fut grand. Il n’y avait pas un texte originel,
Le problème était alors d’expliquer la différence entre les mais une variété de textes et de discussions.
poètes anciens et les modernes. Si on tenait pour les Moder- Cette redécouverte servit de support à une révolution scienti-
nes, on évoquait le progrès, les avancées de la raison et de la fique profonde, qui définit encore le cadre des recherches histo-
civilisation, qui touchait à sa perfection avec le règne de riques actuelles en général. L’origine de cette révolution est
Louis XIV. A l’inverse, si on défendait les Anciens, comme double : l’élargissement soudain des données empiriques et,
l’avaient fait la plupart des auteurs d’avant-garde de l’époque, dans la suite de la révolution kantienne de la philosophie, l’exi-
64 on stigmatisait la « corruption du goût » (Mme Dacier, en gence pour la science d’être critique d’elle-même, c’est-à-dire
h 1714). Le vrai progrès consistait donc, pour les admirateurs de se demander comment elle construit son objet. L’innovateur
d’Homère et des Anciens en général, à faire aussi bien qu’eux. fut Friedrich August Wolf dans ses Prolégomènes à Homère
Si on savait les lire, ils apparaissaient comme plus rationnels, (1795), une préface, en latin très élégant, à une édition critique
plus proches de la vérité de l’art que les écrivains récents. Le d’Homère. Le livre eut un retentissement immense, bien au-delà
retour à l’Antiquité servait à aller de l’avant. des études homériques. Il changeait radicalement la philologie
Dans cette querelle, chaque époque, l’ancienne et la
moderne, était jugée au nom de principes généraux et en fait
non historiques. La référence à l’histoire et au progrès allait
changer de sens quand, avec le philosophe napolitain Giam-
battista Vico (1668-1744), les temps anciens ne furent plus
seulement opposés aux temps modernes mais dotés d’une
vérité propre, d’une énergie qui allait donner son élan à l’his-
toire universelle. Cette énergie, selon Vico, se trouve dans le
langage et la poésie. Homère pouvait paraître primitif aux
yeux d’un moderne et en même temps séduisant, mer-
veilleux, parce qu’il représente une relation poétique pre-
mière, à la fois fondamentale et nécessaire, même si elle est
en partie dépassée, à la nature et au divin. Dans sa Science
nouvelle de 1730, Vico revalorisa le langage poétique de la
tradition orale, dont on avait tellement souligné les défauts
par rapport à l’écriture : il y discernait le reflet du milieu dyna-
mique où un peuple, certes encore barbare, avait pu dévelop-
per son sens des impressions sensibles dans toute leur
richesse et leurs connexions, développer son imagination, sa
mémoire comme lien social, avant que n’interviennent les
rigueurs de l’abstraction rationnelle. La question débattue de
l’existence d’Homère ne se posait donc plus vraiment. Ce qui
comptait désormais était la poésie, et non plus le poète
© DEAGOSTINI/LEEMAGE. © WORLD HISTORY ARCHIVE/AURIMAGES. © COLLECTION DAGLI ORTI/MUSÉE DU LOUVRE PARIS/AURIMAGES.

PRINCE DES POÈTES


Ci-contre : Portrait
imaginaire du poète
Homère, marbre
découvert dans un mur
du palais Caetani
à Rome, IIe siècle apr. J.-C.
d’après un original
grec créé vers 150 av. J.-C.
(Paris, musée du Louvre).
Page de gauche, en haut :
fragment de l’Iliade
d’Homère, manuscrit
enluminé sur parchemin
Ilias Picta, Ve-VIe siècles
(Milan, Veneranda
Biblioteca Ambrosiana).
En bas : détail d’une
amphore attique
à figures rouges
représentant Achille,
445-440 av. J.-C.
(Musées du Vatican).

et en faisait une science historique. Selon Wolf, l’objet de la phi- travail de son ami à Iéna, Johann Gottfried Eichhorn [1752-
lologie n’était pas, pour Homère, de trancher parmi les diffé- 1827], sur l’histoire du texte de la Bible hébraïque et sur la place
rentes versions du texte de manière à décider selon son goût ou qu’y jouèrent les massorètes, qui, entre le VIIe et le XIe siècle,
selon la raison quel était le bon texte, mais, par un renversement l’avaient codifié et annoté). L’Iliade et l’Odyssée avaient bien
de perspective, d’expliquer pourquoi il y avait ces variantes, un auteur : la société grecque dans son évolution. Il restait à
pourquoi la tradition avait pris cet aspect multiple dans l’Anti- découvrir dans les poèmes eux-mêmes des indices attestant
quité. Il convenait pour cela de reconstruire les conditions de cette production par étapes successives.
possibilité historiques (sociales, culturelles, linguistiques, poli- La « question homérique » était lancée. Elle allait, en Allema-
tiques, religieuses, intellectuelles) de l’apparition de ces gne, dominer la philologie – science longtemps souveraine
œuvres, apparition qui ne pouvait être que progressive, car il dans les universités –, pendant tout le XIXe siècle et la première
pouvait être démontré que la société d’Homère ne connaissait moitié du XXe siècle.
pas l’écriture (ce qui n’est plus admis aujourd’hui). La France a tout de suite refusé de s’y engager : les discus-
Wolf se trouvait devant une contradiction, comme c’est la sions infinies pour savoir où exactement, à quel vers, il fal-
plupart du temps le cas dans les sciences contemporaines : lait arrêter dans l’Iliade et l’Odyssée le texte d’un « Homère »
d’un côté, l’Iliade et l’Odyssée donnent une forte impression de ancien pour faire commencer celui d’un « Homère » plus récent
cohérence ; mais, de l’autre, il était impossible, vu les condi- lui paraissaient vaines. Il est vrai que les discussions sur l’éten-
tions offertes par la société grecque archaïque, que de telles due précise d’une Iliade primitive, originale, différente de celle
œuvres fussent issues d’un génie individuel qui serait le garant que nous lisons aujourd’hui, étaient infinies et semblaient ne
de cette cohérence. Il lui fallait donc construire un modèle théo- devoir jamais s’arrêter. Mieux valait s’intéresser aux condi-
rique nouveau qui fasse de l’œuvre homérique, avec son unité, tions historiques fondamentales qui avaient porté ces textes :
l’effet d’un long processus historique de formation, depuis le les sentiments collectifs, les mythes, les croyances, les prati-
foisonnement initial de traditions orales à la constitution, pour ques religieuses, la langue, tout ce qui allait au XX e siècle
des raisons politiques, d’un texte unifié à Athènes au VIe siècle nourrir en France « l’histoire des mentalités ». On a bien là
av. J.-C., jusqu’à l’intervention des philologues d’Alexandrie, l’opposition entre une science inspirée par le protestantisme,
qui avaient finalement donné au texte une langue cohérente et religion du Livre, et une autre liée à la Contre-Réforme catholi-
donc une régularité (Wolf avait été fortement influencé par le que, où priment la tradition et les cérémonies.
© CHRISTIE’S/ARTOTHEK/LA COLLECTION. © KONSTANTINOS KONTOS/LA COLLECTION. © DEAGOSTINI/LEEMAGE.
compte des incohérences que les autres observaient dans
le texte. Mais l’effet de cette « science » était que les poèmes
d’Homère disparaissaient, atomisés. Friedrich Nietzsche
pouvait se moquer des philologues, qui détruisaient les
chefs-d’œuvre qu’on leur avait confiés.
Son adversaire de toujours, Ulrich von WiIamowitz-Moel-
lendorff, tenta de concilier analyse et unitarisme en construi-
sant un Homère génial, qui aurait rassemblé des traditions
antérieures, mais dont l’œuvre aurait ensuite été défigurée
par des ajouts (1914).
La querelle finit par s’épuiser d’elle-même, faute de preuves
tangibles et parce que l’on pouvait soupçonner les interprètes
de travailler avec des préjugés arbitraires (par exemple : ce
qui est ancien est meilleur, plus poétique, que ce qui est plus
récent ; la qualité esthétique supposée devenait un critère
objectif de l’analyse).
L’abandon de cette querelle vint aussi de ce qu’une tout autre
perspective, plus prometteuse, avait émergé. Elle était d’abord
attentive à la langue poétique comme métier et allait aider à la
découverte de l’immense continent que sont les traditions poéti-
ques orales. L’enjeu n’était plus de chercher des auteurs diffé-
rents pour les différentes parties des poèmes, mais de compren-
dre comment, sans l’écriture, les poètes anciens, les « aèdes » (ou
« chanteurs »), avaient opéré avec le langage traditionnel pour
composer des vers, des épisodes et des épopées ; comment, par
la voix et la mémoire, ils établissaient une communication avec
le public et pouvaient transmettre leurs poèmes. Homère lui-
même nous décrit dans l’Odyssée ces séances où un chanteur
charme le public en composant un récit. Il restait à reconstruire
ce monde de l’oralité, dont on a su de plus en plus clairement
qu’il avait pu longtemps coexister avec la pratique de l’écriture.
En Allemagne, le texte d’Homère fut d’abord dépecé par les Les Grecs avaient eu une écriture à l’époque de la civilisa-
philologues dits « analystes » en une série de « petits chants » tion dite mycénienne (effondrée vers 1200 av. J.-C.) : d’après
plus ou moins bien raboutés. L’instrument de l’analyse était la les documents que nous avons (des tablettes administrati-
contradiction entre les épisodes. Ainsi, au chant VII de l’Iliade, ves), elle servait à la gestion des palais royaux. Cette écriture
les Grecs construisent un mur de protection autour de leur disparut avec la société qu’elle accompagnait. Bien plus tard,
camp, mais il n’est opérationnel qu’au chant XII. Les chants au début du VIIIe siècle av. J.-C., les Grecs, sans doute pour le
intermédiaires, emplis, entre autres, de batailles apparem- commerce d’abord, avaient adapté une écriture sémitique et
ment confuses et redondantes, ne pouvaient donc appartenir en avaient fait leur alphabet. Mais la poésie était restée quant
à la même couche de texte. En poussant l’analyse, on trouva à elle orale, liée aux circonstances où on la récitait, dans des
dans ces chants intermédiaires ou bien des ajouts visiblement banquets ou dans de grands festivals rituels en l’honneur
tardifs, ou, au contraire, des scènes qui semblaient bien d’Apollon, de Poséidon ou d’Athéna.
appartenir au poème primitif, comme, au chant IX, le refus Pour cette exploration, qui mobilisa la linguistique, la philolo-
pathétique d’Achille d’arrêter sa colère. gie et aussi l’anthropologie et l’histoire, tout partit de la thèse
Les adversaires des « analystes », les « unitariens », avaient le qu’un Américain, Milman Parry, soutint à Paris en 1928 devant
dessous dans la querelle, car ils ne rendaient pas vraiment Antoine Meillet, qui avait développé une linguistique de la langue
comme activité. La thèse portait sur les épithètes formulaires qui
abondent dans les poèmes (« aux pieds légers » pour Achille,
« couleur de vin » pour la mer, « qui se plaît à la foudre » pour
Zeus). Parry y voyait une des clés du mécanisme de la composi-
tion épique. En 1933-1935, il alla tester ses hypothèses sur le
terrain en enquêtant avec son ami Albert Lord sur les récitations
des chanteurs épiques, les guslari, encore en activité en Serbie
et au Monténégro. La lecture d’Homère en fut transformée. La
notion de tradition prenait corps. Il ne s’agissait plus de mor-
ceaux de texte plus ou moins bien assemblés, mais de la perma-
nence et du développement d’un savoir-faire linguistique et poé-
tique hérité, qui avait permis aux aèdes de mobiliser leur savoir,
mythes, expressions formulaires, modes d’organisation des
récits, pour réaliser une performance en développant chaque À LA FORCE DU POIGNET Ci-dessus : fragment d’œnochoé
fois le même texte, mais de manière différente, en fonction de représentant probablement des Grecs tirant le cheval de Troie,
leur public. Un nouveau champ de questions s’est alors ouvert : 630 av. J.-C. (Syracuse, Museo Archeologico Regionale
comment était-on passé de cette performance orale, où l’impro- Paolo Orsi). Page de gauche, en haut : L’Iliade (Achille), par
visation, la variation avaient leur part, à la constitution d’ensem- Jean-Léon Gérôme, XIXe siècle (collection particulière).
bles poétiques structurés et écrits ? Comment s’articulent histo- En bas : poignard en or et argent provenant de Mycènes,
riquement mais aussi conceptuellement ces deux moments ? vers 1600 av. J.-C. (Athènes, Musée national archéologique).
On est là encore confronté à des accentuations différentes
selon les interprètes, qui insistent ou bien sur la mouvance des
textes en fonction des publics, ou sur les éléments formels et fait ses prédécesseurs et comme le supposent beaucoup
thématiques qui construisent des unités larges dans les textes d’interprètes modernes. Il ne se contentait pas de raconter des
homériques. La question ne sera sans doute jamais close, faute mythes, mais s’interrogeait sur leur sens, sur leur actualité pour
d’évidence indiscutable. Elle gagne à ne pas se figer dans des son public. Pour cela, il avait choisi dans la masse des histoires
thèses tranchées, qui privilégient ou bien une tradition ano- existantes un point, un épisode de crise violente, la colère rava-
nyme se déroulant comme un long fleuve tranquille, ou bien, geuse d’Achille, l’isolement d’Ulysse, et à partir de cette crise
par un retour à des idées anciennes que l’on observe actuelle- qui mettait en péril la cohérence des ordres humain et divin, il
ment en Angleterre, un auteur souverain, même s’il ne s’appelle avait recomposé l’histoire des dieux et des héros en élaborant
pas Homère, car ce nom serait, nous dit-on, celui d’un ancêtre de longs poèmes monumentaux. Cette poésie était aussi
mythique, une invention due à des poètes plus tardifs, du réflexive que narrative. Si Homère peut sembler disparate, c’est
VIe siècle av. J.-C. – il semble bien en réalité qu’Hésiode, poète qu’il (ou plutôt le groupe qui porte son nom) se proposait non
de la fin du VIIIe siècle av. J.-C., ait connu et analysé ce nom, qui, pas de raconter une histoire linéaire mais de convoquer ce que
pour lui, désignait une autorité. C’est même le seul nom de la tradition avait dit pour en tester la pertinence à partir de la
poète qu’il mentionne (à part le sien) : Homère est, à ses yeux, crise radicale qu’il avait choisie comme thème. 2
« l’assembleur », celui qui harmonise (Théogonie, v. 39).
La question est plutôt : qu’est-ce qui a fait tradition ? Pour- Helléniste, spécialiste de philologie classique et de la tragédie grecque,
quoi, à partir de quand les Grecs se sont-ils massivement pas- Pierre Judet de La Combe est directeur d’études à l’EHESS et directeur
sionnés pour ces poèmes ? Qu’y trouvaient-ils de nouveau au de recherche émérite au CNRS.
point de les célébrer religieusement ? Pour Hésiode, qui vient
une génération après, Homère est déjà la référence, ce qu’il
reprend, pour s’en libérer et lui opposer une autre manière de
concevoir le mythe, les dieux, le monde politique. À LIRE de Pierre Judet de La Combe
« Homère » signifiait ainsi dès l’origine un événement décisif,
que ce nom renvoie à l’un des aèdes qui récitaient et compo- Homère
saient l’Iliade et l’Odyssée dans la Grèce d’Asie Mineure du Gallimard
VIIIe siècle av. J.-C., ou (plutôt) qu’il soit seulement une réfé- « Folio »
rence que ce groupe se donnait pour être identifié. Cet événe- 368 pages
ment était sans doute une manière nouvelle de faire l’épopée, 9,40 €
d’où son énorme succès.
Et de fait, « Homère » ne se contentait pas de donner sa pro-
pre version des histoires d’Achille et d’Ulysse, comme l’avaient
D É C RY P TAG E
Par Michel Fartzoff

Le
Cercledes
poèmes
disparus
Six récits épiques, largement perdus, viennent compléter
l’Iliade et l’Odyssée au sein du cycle troyen, inscrivant ainsi
EN COUVERTURE

l’épopée homérique dans un continuum chronologique.

© LEBRECHT/LEEMAGE. © AKG-IMAGES / MPORTFOLIO / ELECTA.


D
ans l’Odyssée, Ulysse, qui a perdu son
navire et ses hommes, après son
séjour forcé chez Calypso, parvient
chez les Phéaciens : reçu en hôte par leur roi
Alcinoos, le héros cache d’abord son iden-
tité. Mais lors du banquet tenu en son hon-
68 neur, il demande à l’aède Démodocos de
h chanter l’histoire du cheval de Troie. Sub-
mergé par l’émotion au récit de ses propres
exploits guerriers, « le héros faiblit, des pleurs
coulaient de ses paupières sur ses joues »
(Odyssée, VIII, 522). Sous le coup de l’émo-
tion, Ulysse ne peut cacher plus longtemps
son identité et conte ses aventures. Pour-
tant, ni l’Iliade ni l’Odyssée – où figure ce pas-
sage qui rappelle la prise d’Ilion –, ne racon- AÈDE Ci-dessus : Démodocos chantant devant Alcinoos et Ulysse en pleurs.
tent l’histoire du cheval de Troie ni la prise Illustration par John Flaxman de l’Odyssée, 1810. Page de droite : détail de L’Incendie de
de la cité : l’Iliade se situe avant la prise d’Ilion, Troie, par Diogo Pereira, vers 1630-1640 (collection particulière). Au premier plan,
et l’Odyssée après, avec le difficile retour Enée, portant son père Anchise, fuit la ville livrée aux flammes ; au fond, le cheval de Troie.
d’Ulysse à Ithaque. Dès la création de l’épo-
pée homérique existaient donc d’autres
récits épiques, où figuraient des épisodes événements qui sont absents des deux épo- Iliade, deux épopées qui faisaient partie du
bien connus des auditeurs d’alors et qui peu- pées homériques ou qui n’y sont mention- cycle épique (23, 1 459b 4s.).
plent notre propre imaginaire collectif, mais nés que de manière allusive. Ce sont ces Ce sont les Alexandrins qui, peut-être
auxquels Homère se contente de faire allu- mises en forme littéraires, parfois attribuées sous cette influence péripatéticienne, uti-
sion, comme s’ils relevaient de l’évidence. à Homère mais souvent postérieures aux lisèrent le terme de « poètes du cycle » pour
Or ces récits épiques, sans doute issus eux dates supposées de l’Iliade et de l’Odyssée, désigner les auteurs de ces épopées large-
aussi d’anciennes traditions orales et peut- que l’on appelle « cycle épique ». Une allu- ment perdues, qu’ils jugeaient comme infé-
être déjà sous forme de poèmes chantés et sion à cette dénomination de « cycle » se rieures aux deux épopées homériques – ce
enrichis, de génération en génération, par trouve sans doute chez Aristote (Seconds qui explique peut-être leur transmission très
les aèdes, ont été également composés sous Analytiques, 77b 32), mais c’est dans la Rhé- parcellaire –, mais qui ont inspiré de nom-
une forme écrite originale attribuable à un torique (1 417a 15) qu’il mentionne « le breuses œuvres et notamment des œuvres
auteur précis. Certains d’entre eux sont résumé du cycle fait par Phaÿllos », un poète tragiques. Au IIe ou IIIe siècle apr. J.-C., Athé-
considérés comme relativement récents et dont nous ne savons presque rien ; dans la née, dans les Deipnosophistes (Le Banquet
sans doute étaient-ils destinés à raconter les Poétique, il cite les Chants cypriens et la Petite des sophistes), où il met en scène un banquet
fictif où se tiennent des conversations éru-
dites pleines d’anecdotes et de citations,
rapporte ainsi que « Sophocle aimait beau-
coup le poème intitulé le Cycle épique. Il en
tira même plusieurs de ses pièces en totalité,
et en suivit la fable » (Les Deipnosophistes,
VII, 277 d-e). Sophocle n’aurait sans doute
pas compris cette appellation de « Cycle
épique », qui lui est postérieure, mais il s’ins-
pira, de fait, très souvent des histoires racon-
tées dans ces épopées, dont nous n’avons
qu’une connaissance partielle.
Ce qu’il est convenu d’appeler le cycle
épique comporte des épopées qui peuvent
être regroupées selon les thèmes com-
muns qu’elles traitent. On y trouve ainsi
deux grands cycles : le cycle thébain, qui
inspira tout particulièrement Eschyle et
Sophocle, avec l’histoire d’Œdipe et de ses
enfants (Les Sept contre Thèbes d’Eschyle ;
Antigone, Œdipe Roi, Œdipe à Colone de
Sophocle), et le cycle troyen. Mais il existait
aussi un cycle sur Thésée et un cycle sur
les exploits d’Héraclès, qui inspira aussi
Sophocle (Les Trachiniennes) et Euripide
(Héraclès furieux, Les Héraclides).
Le cycle troyen eut une grande popularité
en raison de la multiplicité des épisodes qu’il
contenait, et c’est de lui que s’inspirèrent
souvent les tragiques : dans sa Poétique (23,
1 459 b 2), Aristote rappelle ainsi que si les
matières de l’Iliade ou de l’Odyssée ne peu-
vent fournir le sujet que d’une ou deux tra-
gédies en raison de leur unité d’action res-
serrée autour d’une partie précise de la
guerre de Troie, les multiples parties des
épopées du cycle troyen comme les Chants
cypriens ou la Petite Iliade comportent une
matière si diverse qu’elle peut donner beau-
coup de sujets de tragédies. Il dénombre au
moins huit sujets tragiques que l’on pourrait
tirer de la seule Petite Iliade et qui rappellent
pour certains des tragédies que nous avons
conservées, comme le Philoctète de Sopho-
cle, son Ajax, ou Les Troyennes d’Euripide.
Le cycle troyen nous est connu plus en
détail grâce à un ouvrage d’un certain Pro-
clus, dont on ignore s’il s’agit du philoso-
phe néoplatonicien du Ve siècle apr. J.-C. ou
d’un grammairien antérieur. Intitulé Chres-
tomathie (littéralement « étude de choses
utiles »), l’ouvrage constituait un recueil
des meilleurs ou des plus utiles morceaux 1
LES PROTAGONISTES
Ci-contre : les héros de la guerre de Troie
in Le Costume ancien et moderne, de Giulio
Ferrario, 1819-1820. De gauche à droite :
Ménélas, Pâris, Diomède, Ulysse, Nestor,
Achille et Agamemnon.

scène du Télèphe d’Euripide (438 av. J.-C.) où


le roi, peut-être déguisé en haillons, supplie
les Grecs. La grande frise de l’autel de Per-
game (IIe siècle av. J.-C.) représente en outre
l’ensemble du mythe de Télèphe, ce qui tra-
d’auteurs ; reproduisant certainement des Aphrodite, Cypris, née à Chypre. Déjà Héro- duit son importance au cours des siècles.
documents d’époque hellénistique, il nous dote ne croyait pas que cette œuvre soit Un autre thème mythique célèbre se
fournit le titre de chaque œuvre constituant celle d’Homère (Histoires, II, 117) : en onze trouvait mentionné dans les Chants cypri-
le cycle troyen, le nombre de livres, le nom livres, elle avait en effet pour rôle de com- ens : le sacrifice d’Iphigénie, demandé par
de l’auteur et un résumé des sujets traités. A pléter l’histoire qui précède la guerre de Artémis après qu’Agamemnon a tué un cerf
la Chrestomathie, il faut ajouter des éléments Troie et, selon des critères de langue, serait en se vantant d’être meilleur chasseur que
EN COUVERTURE

donnés par la Bibliothèque, une œuvre attri- postérieure à l’Iliade et l’Odyssée, sans doute la déesse ; la déesse remplace sur l’autel Iphi-
buée sans doute à tort à Apollodore (savant du VIe siècle av. J.-C. Le résumé de Proclus génie par un cerf et envoie la jeune fille en
du IIe siècle av. J.-C.), et par l’Epitomè, abrégé dans sa Chrestomathie évoque des élé- Tauride. Ce sujet a rencontré un succès par-

© FALKENSTEIN HEINZ-DIETER/ALAMY/HEMIS. © DEAGOSTINI/LEEMAGE. ©FINEARTIMAGES/LEEMAGE.


d’une partie perdue du même ouvrage. De ments nombreux et parfois hétérogènes, ticulier chez les auteurs tragiques, Eschyle,
rares fragments de ces épopées sont égale- mais très importants dans la tradition artis- Sophocle – qui avaient chacun composé
ment transmis par des citations, souvent tique et littéraire. Parmi eux, le mariage du une Iphigénie –, mais surtout Euripide, dont
tirées de scholies aux épopées homériques. mortel Pélée avec l’immortelle Thétis, d’où les deux pièces, Iphigénie à Aulis et Iphigénie
Quelles œuvres composaient donc le naîtra Achille, mais aussi le jugement de en Tauride, ont connu une longue postérité,
cycle troyen ? Outre l’Iliade et l’Odyssée, six Pâris sur l’Ida. Cette épopée évoquait égale- qu’il s’agisse notamment de l’Iphigénie de
œuvres le constituaient ; elles inscrivaient les ment le serment des prétendants et la ruse Racine, de l’Iphigénie en Tauride de Goethe,
deux épopées homériques dans un conti- d’Ulysse pour y échapper en feignant la ou de deux opéras de Gluck, Iphigénie en
nuum chronologique plus vaste. Les Chants folie, un stratagème déjoué par Palamède, Aulide et Iphigénie en Tauride. La part faite
cypriens évoquaient les événements anté- qui menace pour cela le petit Télémaque. dans les Chants cypriens aux oracles, la men-
70 rieurs à l’Iliade : ils partaient des origines de On y trouvait aussi le mythe du roi Télè- tion du sacrifice humain, nous éloigne de
h la guerre de Troie, bien avant que ne com- phe, blessé par la lance d’Achille en défen- l’univers de l’Iliade et explique sans doute le
mence le récit d’Homère (avec les noces de dant sa patrie, la Mysie : informé par un ora- succès de ces épisodes au théâtre.
Thétis et Pélée, le père d’Achille, et avec le cle que cette blessure ne guérirait que C’est également dans les Chants cypriens
jugement de Pâris). Venaient ensuite des touchée par l’arme qui l’avait blessé, Télè- que l’on trouvait la mention du serpent qui
épopées qui racontaient les événements qui phe, déguisé en haillons, se rend au camp mordit Philoctète, dont la blessure provo-
eurent lieu à Troie, après l’Iliade : l’Ethiopide des Grecs et va trouver Achille pour sa guéri- qua son abandon sur l’île de Lemnos avec
décrivait ainsi le combat victorieux d’Achille son. Ce mythe a particulièrement inspiré les l’arc d’Héraclès, un abandon où Ulysse joue
contre l’Ethiopien Memnon et sa mort par la tragiques, puisque, au Ve siècle av. J.-C., sept un rôle décisif. Ce thème tragique, présent
flèche de Pâris ; la Petite Iliade narrait l’attri- tragédies des trois grands tragiques portent également dans la Petite Iliade, où le retour
bution des armes d’Achille à Ulysse et la folie sur ce mythe, dont au moins deux pièces de Philoctète est le seul moyen de prendre
d’Ajax, mais aussi la ruse du cheval de bois, d’Eschyle (Les Mysiens et Télèphe) et un Télè- Troie, sera appelé à un grand succès, cha-
tandis que le Sac de Troie décrivait la destruc- phe d’Euripide. Aristophane, dans sa comé- cun des trois grands tragiques ayant com-
tion de la cité. Les Nostoi (les Retours) évo- die Les Acharniens (425 av. J.-C.) et dans Les posé une tragédie intitulée Philoctète, dont
quaient les difficiles retours des héros grecs Thesmophories (411 av. J.-C.), parodie la ne nous reste que celle de Sophocle.
chez eux, et la Télégonie achevait le cycle en
donnant une suite et une fin à l’Odyssée. La
simple énumération des thèmes abordés
montre à quel point ces œuvres perdues ont TRAGÉDIES
inspiré l’iconographie, mais aussi la littéra- Ci-contre : le sacrifice
ture grecque postérieure : elles ont exercé d’Iphigénie, fresque de
une influence considérable sur la culture Domenico Zampieri dit le
gréco-latine et ont imprégné profondément Dominiquin, 1609 (Bassano
notre propre culture littéraire et artistique. Romano, palais Odescalchi,
Les Chants cypriens ont été attribués par salon de Diane). Page de
les Anciens à Homère ou à Stasinos de Chy- droite : L’Incendie de Troie avec
pre, ou à un certain Hégésias de Chypre, la fuite d’Enée et Anchise, par
d’où viendrait l’appellation de « cypriens » François de Nomé, XVIIe siècle
– même si certains font plutôt le lien avec (Stockholm, Nationalmuseum).
L’Ethiopide, en cinq livres, attribuée à l’enlèvement de Cassandre par Ajax d’Oïlée, la mise en forme de thèmes centraux, pla-
Arctinos de Milet, évoquait en revanche alors qu’elle est réfugiée auprès de la sta- çant l’Iliade et l’Odyssée dans un ensemble
des éléments importants qui ont lieu entre tue d’Athéna, mais aussi la mort d’Astya- mythique cohérent. Plusieurs de leurs
la fin de l’Iliade et la prise de la cité troyenne. nax, le jeune fils d’Hector, précipité du motifs – notamment l’importance donnée
Achille y tue la reine des Amazones, Pen- haut des remparts, et le sacrifice de Poly- aux prophéties, aux sacrifices humains –
thésilée, alliée des Troyens, dont il était xène, fille de Priam et Hécube, sur le tom- soulignent des aspects sombres de l’épopée
tombé amoureux, un thème abondam- beau d’Achille. Tous ces thèmes souli- et se sont particulièrement prêtés à être
ment représenté sur les céramiques ; il tue gnent la profonde ambivalence de la prise réorchestrés dans la tragédie, dans les arts
ensuite le roi éthiopien Memnon, fils d’Eos, de Troie : un exploit des Grecs cependant figurés et dans la poésie, dont Virgile nous
l’Aurore, un guerrier aussi extraordinaire marqué par des impiétés, que l’on trouve donne un exemple émouvant dans l’Enéide :
qu’Achille, fils de Thétis ; enfin est racontée figurées dans la céramique et fortement ils nous ont légué par là un héritage cultu-
la mort d’Achille, tué par Pâris et Apollon. évoquées dans l’Agamemnon d’Eschyle et rel précieux sans lequel nous ne compren-
Mais c’est sans doute la Petite Iliade en qua- dans plusieurs pièces conservées d’Euri- drions plus aujourd’hui nombre d’œuvres
tre livres, par Leschès de Mytilène, qui, avec pide consacrées au sort des vaincus : artistiques ou littéraires classiques. 2
les Chants cypriens, fournit un élément Hécube, et surtout Les Troyennes.
mythique particulièrement illustré par la Si les Retours des héros (Nostoi) en cinq Michel Fartzoff est professeur de langue
tragédie. Y était en effet raconté ce qui sera livres par Agias de Trézène, qui racontaient et littérature grecques à l’Institut des sciences
le thème principal de l’Ajax de Sophocle : les difficiles retours des Grecs, ont fourni et techniques de l’Antiquité, université
l’attribution des armes d’Achille à Ulysse et un important sujet de tragédies, notam- de Franche-Comté (Besançon).
le suicide désespéré d’Ajax. ment avec la mort d’Agamemnon et sa ven-
Le Sac de Troie (Iliou Persis) d’Arctinos de geance par Oreste – un thème repris par
Milet, en deux livres, qui décrivait ensuite Stésichore, puis par les tragiques, notam-
la prise de la cité, comportait plusieurs ment dans l’Orestie d’Eschyle –, la Télégo-
épisodes qui deviendront très célèbres. La nie a un statut un peu différent. En deux À LIRE
mort du devin troyen Laocoon, étouffé livres, cette épopée généralement attribuée Reconstruire Troie
avec l’un de ses deux fils par deux mons- à Eugammon de Cyrène (VIe siècle av. J.-C. ?) Editeurs : Michel
trueux serpents marins envoyés par Apol- terminait le cycle troyen de manière roma- Fartzoff, Murielle
lon alors qu’il sacrifiait à Poséidon, a frappé nesque et fournissait une sorte de happy Faudot, Evelyne
les esprits – Virgile y consacre une descrip- end à l’Odyssée : après plusieurs exploits Geny et Marie-
tion saisissante au chant II de l’Enéide, et le guerriers, Ulysse est occis par Télégonos, le Rose Guelfucci
groupe du Laocoon au Vatican en donne fils qu’il a eu de Circé et qui, ignorant son Presses
une vigoureuse figuration artistique. La identité, le tue avant de le reconnaître. Circé
universitaires de
description du massacre des Troyens et des fait de grandes funérailles à Ulysse et rend
Franche-Comté
impiétés qui l’accompagnent est à l’origine Pénélope et Télémaque immortels.
de nombreux motifs tragiques : la mort Le cycle troyen, loin d’être un ensemble 524 pages
de Priam sur l’autel du Zeus domestique, d’œuvres périphériques, constituait donc 45 €
© ARTHUS-BERTRAND YANN/HEMIS.FR UNE PLAINE FERTILE
Le site archéologique
de Troie, sur le promontoire
d’Hisarlik, dans la province
de Çanakkale, au nord-ouest
de la Turquie. L’archéologue
allemand Heinrich Schliemann
y entreprit des fouilles
à partir de 1870, à la recherche
de la Troie homérique.
L’ aventurier
de la Cité
perduePar Julien Zurbach
Parti à la recherche de la Troie homérique en
1870, Heinrich Schliemann découvrit sur le site
d’Hisarlik, en Turquie, neuf villes superposées.
Une aventure fondatrice pour l’archéologie.
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EN COUVERTURE

74
h

H
isarlik – la « forteresse » : tel est le nom turc de cette petite discutée. L’autorité de Strabon, géographe de l’époque
colline située à égale distance de la mer Egée et du détroit d’Auguste, amenait à dissocier les ruines de la cité grecque et
des Dardanelles, dans la province de Çanakkale, en haut romaine d’Ilion, qui s’élevaient sur la colline d’Hisarlik, et celles
d’un escarpement qui marque la limite d’un plateau calcaire de la Troie homérique, alors que chez Homère les deux noms
surplombant une vaste plaine côtière, à la jonction de deux riviè- désignent bien la même ville. Les Anciens ne pensaient pas
res. Si l’escarpement est plus marqué au nord, la colline domine tous comme Strabon et beaucoup considéraient que la ville
aussi le plateau au sud et à l’est. Il s’agit en réalité de ce que les homérique était bien à l’emplacement de leur Ilion. Mais pour
archéologues appellent un tell (tepe en turc, magoula en grec) : les Modernes, Strabon allait être source d’une grande confu-
une colline artificielle, dont le relief est formé par l’accumulation sion. Nombre d’érudits localisèrent en effet la Troie d’Homère
de couches archéologiques. L’architecture de bois et de terre plus au sud, sur le petit site de Pinarbasi. D’autres, à l’aide des
qui caractérise les cultures protohistoriques du Proche-Orient a indications topographiques tirées de l’épopée et notamment
souvent amené la constitution de semblables collines. le cours des rivières, pensaient bien à Hisarlik, mais on ne trou-
On visite aujourd’hui une citadelle d’environ 250 m sur 200, vait là que des restes d’époque hellénistique et romaine. Or
où les niveaux archéologiques sont nombreux et parfois peu Strabon se trompait et Calvert fut le premier à montrer qu’à peu
visibles dans l’enchevêtrement de murs et de structures diver- de distance de la surface existaient à Hisarlik des vestiges de
ses. Pour le visiteur qui s’attend à voir surgir intacte la ville for- l’époque grecque archaïque (VIIe et VIe siècles av. J.-C.) et que,
tifiée décrite par Homère, la désillusion peut être vive ! Néan- sous ces couches, on pouvait dès lors s’attendre à trouver une
moins, les fortifications de Troie VI, qui encerclent à peu près ville plus ancienne. Ses travaux et son aide se révélèrent donc
toute l’acropole, et le cœur de la ville de la phase II constituent décisifs pour Schliemann : c’est en effet vers ce personnage
de bons points de repère pour s’orienter. étonnant, qui venait de faire son premier voyage en Troade,
que Calvert se tourna lorsque le British Museum lui eut refusé
De Troie à Hisarlik les crédits pour mener des fouilles de plus grande ampleur.
Schliemann ne fut pas le premier à fouiller à Troie. Le diplo- Né dans le Mecklembourg en 1822, Heinrich Schliemann
mate britannique et archéologue amateur Frank Calvert y fut-il vraiment passionné par Homère dès son plus jeune âge,
avait fait plusieurs sondages à partir de 1863. Mais depuis le et ses fouilles en Troade sont-elles bien la réalisation d’un rêve
XVIIIe siècle, la question de l’emplacement de la ville était très d’enfant ? On voudrait le croire, mais on doit plutôt y voir l’effet
NOUVELLE HÉLÈNE Ci-dessus, à droite : Heinrich Schliemann, homme d’affaires allemand, consacra sa fortune et les vingt dernières
années de sa vie à suivre les traces des héros de l’Iliade et de l’Odyssée à Troie, Mycènes, Ithaque, Tirynthe, Orchomène. A gauche : Sophia,
l’épouse grecque de Schliemann, parée des bijoux du trésor de Troie, découvert par son mari en 1873. Page de gauche : la butte d’Hisarlik.

d’une crise de la quarantaine… Rien ne prédisposait en effet que l’empereur Constantin voulut d’abord installer sa nouvelle
Heinrich Schliemann à devenir le découvreur de Troie : ce riche capitale : fort heureusement pour les archéologues, il changea
touche-à-tout, pauvre vendeur de harengs, puis banquier en vite d’avis et choisit Byzance pour y construire Constantinople.
Californie au temps de la ruée vers l’or et marchand d’armes
pendant la guerre de Crimée (1853-1856), venait d’abandon- Schliemann, un fondateur
ner femme et enfants à Saint-Pétersbourg, et l’archéologie de Schliemann fouilla le site à partir de 1870 et surtout 1871, enfin
Troie fut pour lui le début d’une autre carrière, dans un domaine muni d’une autorisation en règle du sultan ottoman Abdülaziz.
où la célébrité était alors à portée de celui qui saurait trancher Au cours de plusieurs campagnes (1871-1873, 1878-1879,
cette vieille question. S’il y en eut d’autres à savoir par cœur 1882, 1890), il mit au jour une cité de toute première impor-
leur Iliade, tous n’eurent pas son destin. Par-delà son énergie, tance et fit des découvertes majeures, parmi lesquelles, en
sa volonté de fer et sa confiance parfois excessive dans ses 1873, le fameux trésor de Troie, un ensemble de bijoux et de
déductions, ce qui fit la différence fut son immense richesse, vases d’or, d’argent et de bronze, avec quelques armes, qui
qui lui permit d’aller contre les idées reçues et de ne dépendre contenait notamment un diadème à pendentifs et des colliers,
d’aucune institution scientifique. Ses travaux furent d’ailleurs ainsi que des milliers de bagues en or.
accueillis, on le verra, de manières très diverses. Il y a plusieurs manières de raconter ces années. La pre-
Comme Calvert l’avait déjà reconnu, le site d’Hisarlik est mière est d’un romantisme sans mélange. On y rencontre un
formé par la succession de nombreuses couches archéologi- riche marchand passionné, habité par son Homère, luttant
ques accumulées durant une très longue période. Troie, on le sait contre l’adversité, le scepticisme des scientifiques, l’indif-
aujourd’hui, avait été occupée dès le début de l’âge du bronze férence méfiante ou la corruption des fonctionnaires otto-
(soit au début du IIIe millénaire avant notre ère) et sans doute mans, et arrivant finalement à la découverte du trésor, qu’il fit
même avant. L’occupation continua après l’âge du bronze, puis- sortir de l’Empire ottoman pour couvrir de bijoux sa seconde
que la colline est couronnée par les restes d’Ilion (Ilium en latin), femme, la Grecque Sophia, rencontrée grâce à l’entremise
cité grecque qui existait encore au IVe siècle de notre ère. C’est là de l’archevêque d’Athènes et qu’une photographie célèbre
Niveaux archéologiques de Troie 1 Porte 2 Muraille
3 Mégarons 4 Porte (FN)
5 Porte (FO)
8 6 Porte et rampe (FM)
7 Porte (FJ) 8 Muraille
9 Mégarons 10 Muraille
9 15 11 Porte (S) 12 Tour (H)
26 31 14 13 Porte (R) 14 Tour (G)
3
13 15 Puits-citerne
7
16 Porte de Dardanos (T)
17 Tour (I) 18 Porte (U)
2 23 19 Maison (A)
1 24 11
20 Palais-entrepôt (M)
19
28 21 Maison à piliers
5
6 22 22 Maison à colonnes (F)
25
27
18 23 Maison (C)
4 29 12
24 Maison (E) 25 Entrepôt
20
26 Temple d'Athéna
27 Entrée du temple (propylaeum)
30 21
10 28 Mur d'enceinte extérieur
32 29 Mur d'enceinte intérieur
EN COUVERTURE

16 30 Sanctuaire 31 Voirie
33 17 32 Bouleutérion (siège du Conseil)
33 Odéon 34 Thermes romains

Troie I Troie VI et VIIa Troie VIII-IX


(3000-2700 av. J.-C.) (1700-1190 av. J.-C.) (700 av. J.-C.-
34 IVe siècle apr. J.-C.)
Troie II Troie VIIb
25 m (2700-2200 av. J.-C.) (1190-950 av. J.-C.)

représenta en nouvelle Hélène. C’est peu ou prou le fil direc- archéologique. Les institutions archéologiques commen-
teur d’un téléfilm récent (Troie, la cité du trésor perdu, 2007), çaient à peine, alors, à apparaître : l’Institut archéologique
dont le succès mitigé montre sans doute que c’est là trop de allemand, qui existe à Rome depuis 1829, ne créa une
76 romantisme pour notre temps ! antenne à Athènes qu’en 1872 et à Istanbul en 1929 ; l’Ecole
h A l’opposé de cette version, il y a la légende noire de Schlie- française d’Athènes, qui existe depuis 1847, se transforma
mann : contrebandier, chasseur de trésors, fouilleur aux lentement en institut de recherche dans les mêmes années,
méthodes expéditives, mélangeant des dépôts différents sous la direction d’Emile Burnouf, ami de Schliemann, et
pour former un trésor unique, forgeant sa propre légende, dans le contexte du traumatisme de 1870 et de la concur-
constamment à la limite de la mythomanie et du mensonge. rence avec la science allemande. L’Ecole américaine fut fon-
A cela s’ajoute bien sûr l’histoire fascinante du trésor, disparu dée en 1881, l’Ecole britannique en 1886.
à Berlin en 1945 et ressorti en 1993 des réserves du musée Schliemann travaillait donc à une époque qui précédait la
Pouchkine de Moscou, où il se trouve toujours. Mais tout cela création des instituts de recherche, seuls capables de porter le

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est trop marqué par l’écho des controverses de l’époque. fardeau financier des grandes fouilles de la fin du XIXe siècle.
Il faut en réalité placer Schliemann dans l’histoire de L’importance de sa fortune personnelle est donc évidente, et
l’archéologie, qui, en 1870, n’en était qu’à ses débuts. On c’est elle qui amena Calvert à s’associer avec lui. Mais Schlie-
s’étonne ainsi de voir de beaux esprits lui reprocher son inex- mann est aussi l’homme d’un monde qui commençait alors à
périence dans cette science, qu’il n’aurait pu apprendre nulle sombrer, celui d’avant les nationalismes. Dans les années
part puisqu’elle n’existait pas encore. Ou plutôt : ce qu’on 1890, la course aux fouilles archéologiques allait devenir l’un
appelait alors archéologie était en fait de l’histoire de l’art, un des aspects manifestes de la rivalité entre nations euro-
examen sensible et érudit des plus belles œuvres péennes, dans un domaine ouvertement consi-
du passé par des spécialistes qui considéraient déré comme un instrument d’influence, l’un
la fouille et le terrain comme des activités des canaux de l’expansion coloniale. Les
indignes. Songeons que les grandes fouil- archéologues de la Belle Epoque et de
les dans le monde grec commencèrent l’entre-deux-guerres sont souvent des
en 1874 à Olympie, en 1892 à Delphes, militaires et couramment des espions.
en 1902 à Délos, et que ce furent alors de L’administration des protectorats et colo-
vastes dégagements, qui visaient à mettre nies fait main basse, pour le meilleur et
au jour les sites anciens dans leur période pour le pire, sur les grands sites des régions
de gloire, sans aucun respect pour les ves- contrôlées : les Allemands et les Autri-
tiges ultérieurs ou la stratigraphie – l’exa- chiens dans l’Empire ottoman avant 1914,
men de la formation des couches successi- les Français en Syrie et les Britanniques en
ves, aujourd’hui clé de voûte de toute fouille Irak après 1918 en sont de bons exemples.
MILLE-FEUILLE ANTIQUE Ci-dessus : rampe d’accès à la cité de Troie. Page de gauche, en haut : les neuf villes du site
archéologique de Troie. Schliemann pensait que Troie II correspondait à la cité homérique, mais son assistant Wilhelm Dörpfeld
démontra que cette phase était en réalité bien plus ancienne. C’est bien la ville des phases VI et VII qui pourrait avoir été
prise par les Achéens. Page de gauche, en bas : boucle en or, trésor de Troie, 2700-2200 av. J.-C. (Moscou, musée Pouchkine).

Schliemann n’appartient pas encore à ce monde : son com- conditions de sécurité souvent lamentables. Les premières
merce l’a fait longuement voyager, il parle nombre de langues campagnes s’en ressentent : la progression est hasardeuse,
et n’est pas lié à telle ou telle cause nationale. Fait remarqua- la documentation peu loquace.
ble : ses livres paraissent presque simultanément en allemand, Mais Schliemann apprend vite. Il arrive rapidement à distin-
français et anglais, au point qu’il est parfois difficile aujourd’hui guer les couches et les phases. Il date au moyen de la cérami-
de savoir quelle édition doit être considérée comme l’originale. que, ce qui est alors très novateur : les tessons étaient regardés
Homme de culture cosmopolite, il est de la vieille Europe, celle comme négligeables et souvent jetés. Sur bien des sites de
de Zweig, qui allait sombrer en 1914. Grèce, on n’a conservé aucun tesson des premières « grandes
Les reproches adressés aux techniques de fouille de Schlie- fouilles », alors que Schliemann a rassemblé des collections
mann doivent aussi être mesurés à cette aune. Rien ne vient contenant des objets de tous types, vases du quotidien, objets
tempérer l’illégalité de l’exportation du trésor ; il est indéniable en pierre ou en os. Il sait aussi s’entourer : après des débuts
que le gouvernement ottoman avait droit à une partie de cette presque seul avec les frères Calvert, il amène à Troie un petit
découverte. Jusque tard dans le XXe siècle, les découvertes groupe comprenant notamment Rudolf Virchow, médecin de
ont été partagées, ce qui explique que ce soient souvent des renom et anthropologue, et surtout Wilhelm Dörpfeld, archi-
musées qui aient alors soutenu les explorations. Dans l’Empire tecte de formation et fouilleur d’Olympie. Dörpfeld introduit
ottoman, c’est une loi promulguée par le sultan Abdülhamid, des relevés architecturaux et stratigraphiques de grande qua-
sur le conseil d’Osman Hamdi Bey, fondateur de l’archéologie lité. Troie, enfin, voit l’emploi massif de la photographie, autre
ottomane, qui pose en 1884 les bases de l’exploration archéo- innovation radicale. Plutôt que de juger Schliemann à nos cri-
logique en réservant la propriété de l’ensemble des découver- tères, et sans en faire un saint, il faut voir en lui un fondateur.
tes à l’Etat. Une loi qui est en avance sur son temps et dont on
peut penser qu’elle a été inspirée par l’affaire du trésor de Troie. Troie et ses neuf villes
Schliemann a-t-il usé de méthodes de fouille destructri- Schliemann s’attaque d’abord au sommet de la colline. Com-
ces et hâtives ? Certes, il s’inspire des méthodes utilisées prenant bien l’intérêt des coupes verticales pour étudier la suc-
dans l’industrie minière et met sur pied une vaste entreprise cession des phases, il fait creuser et fouille une large tranchée
avec une bonne centaine d’ouvriers travaillant dur, dans des orientée du nord au sud. C’est encore aujourd’hui la principale
LA VILLE RÊVÉE DE SCHLIEMANN
Ci-contre : reconstitution de la cité
homérique de Troie (collection particulière).
Page de droite : mise au jour des ruines
de Troie, par Schliemann et Dörpfeld,
dans les années 1880-1890.

qu’il relie aux descriptions d’Homère : ce sont pour lui le palais


et la salle du trésor de Priam, les portes Scées, les hautes
murailles de Troie. Dans cette seconde phase, par la suite
appelée Troie II, les archéologues actuels distinguent nombre
de phases et sous-phases ; mais l’important est qu’il s’agit en
marque laissée par lui sur le site. Au fond, il atteint ce qu’il effet d’un site de tout premier ordre.
considère comme la première phase d’occupation : de longues Schliemann commet cependant ici son erreur la plus connue :
maisons collées les unes aux autres, qui correspondent à un persuadé que la Troie de Priam, qu’il cherche, est enfouie au
type d’urbanisme agglutinant, familier aux spécialistes actuels plus profond du site, il se précipite pour l’identifier à cette phase.
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de ces périodes (les débuts du IIIe millénaire avant notre ère) En fait, comme il s’en apercevra lui-même plus tard, Troie II est
dans la région. Ce faisant, Schliemann a certainement détruit bien plus ancienne que toute possible guerre de Troie. Elle date
une partie des vestiges. Mais au sommet de la colline, les pha- du milieu du IIIe millénaire avant notre ère (2700-2200 av. J.-C.
ses VI et VII avaient déjà dû être rasées par les constructions environ), une époque bien antérieure au bronze récent dont
hellénistiques ou romaines. De ce fait, l’archéologue est arrivé datent les Mycéniens, possibles modèles des Achéens
directement à des phases antérieures à celles qui sont sans d’Homère. En 1873, la découverte du trésor – en fait, plusieurs
doute les plus proches d’une possible « guerre de Troie », mais trésors proches, dans cette Troie II –, qui ne peut dans son esprit
on ne peut lui reprocher de les avoir détruites. qu’être celui de Priam, le conforte dans cette erreur. Schliemann
Le plus important est ce qu’il trouve alors juste au-dessus de va trop vite et il commettra la même erreur à Mycènes en 1876
cette première phase : une épaisse couche de destruction, par en attribuant au roi Agamemnon un masque d’or trop ancien
incendie, de ce qui se révèle vite une citadelle importante, qu’il pour que cela soit même une hypothèse : le masque date du
nomme la « ville brûlée ». Schliemann met au jour des bâti- XVIe siècle av. J.-C., alors que les dates traditionnelles de la
ments allongés avec un portique, des fortifications massives, guerre de Troie se situent entre le XIIIe et le XIIe siècle av. J.-C.

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78 une rampe d’accès monumentale, aujourd’hui bien visibles, Pendant les campagnes suivantes, Schliemann se concen-
h tre sur cette partie centrale de la colline. Il identifie des phases
ultérieures à Troie II (les phases III à V), puis une phase mal
représentée, dépourvue de restes architecturaux mais avec
une céramique très caractéristique, différente à la fois de celle
LE RETOUR D’ULYSSE de la phase II et de la céramique grecque plus récente. Il pense
C’est une simple tablette en terre cuite. qu’il s’agit d’une ville de l’époque indigène, soit avant l’arrivée
Mais elle a mis le monde en émoi depuis des Grecs, et la nomme « ville lydienne ». On voit là encore
l’annonce faite par le ministère grec de quelle importance Schliemann accorde aux trouvailles les
la Culture, le 10 juillet dernier, de sa découverte plus modestes, au style des céramiques usuelles et à leurs
à Olympie. Les treize vers qu’on peut associations. Cette découverte survient alors que Dörpfeld
y lire sont un extrait du quatorzième chant vient de se joindre à l’équipe de fouilles, en 1882. Celui-ci se
met à établir de meilleurs plans et relevés, et encourage
de l’Odyssée, où Ulysse, de retour
Schliemann à reconsidérer l’ensemble des phases.
à Ithaque, s’entretient avec le porcher Eumée.
C’est alors qu’en étendant la zone fouillée vers le sud et l’est,
Datée pour l’heure du IIIe siècle apr. J.-C.,
l’équipe met au jour des restes imposants de cette « ville
cette tablette est le fruit de fouilles menées lydienne », des fortifications entourant une zone plus vaste et
autour des vestiges du temple de Zeus des bâtiments divers. Or, dans les vestiges de ces nouvelles
par les services archéologiques grecs, l’Institut phases, que Dörpfeld baptise Troie VI et VII, on trouve de la
allemand et l’Ecole archéologique allemande, céramique mycénienne, comparable à celle qu’a découverte
qui espèrent mettre au jour d’autres tablettes Schliemann lui-même, quelques années plus tôt, à Mycènes.
de ce type sur le site d’Olympie. Rappelons C’est donc ces phases-ci, qu’on date aujourd’hui entre 1700 et
toutefois que la plus ancienne trace écrite 1190 environ av. J.-C., qui sont contemporaines de la Mycè-
connue de l’Iliade et de l’Odyssée est bien nes d’Agamemnon et ont pu être détruites par les Achéens
antérieure, puisqu’elle correspond à des d’Homère, et en aucun cas la phase II, dont la trop grande
fragments de rouleaux du IIIe siècle av. J.-C., ancienneté apparaît désormais évidente. Calvert en était
découverts en Egypte. GC convaincu depuis des années, mais Schliemann se trouve face
à la chute de ses hypothèses les plus chères, les plus célèbres. Il
donne pourtant raison à Dörpfeld peu avant de mourir en 1890.
Dörpfeld dégage, en 1893 et 1894, l’enceinte et les bâti-
ments de Troie VI et VII, qui sont aujourd’hui visibles : c’est en
traversant cette enceinte qu’on entre véritablement sur le site.
Troie VI a connu plusieurs destructions, dont l’une, probable-
ment par tremblement de terre, vers 1300 av. J.-C. ; Troie VIIa
a été détruite par incendie, avec des traces de violence, vers
1190 av. J.-C. La vraie rupture se situe entre la phase VIIa, qui
continue Troie VI et voit par exemple le renforcement des
murailles par des bastions, et la phase VIIb, où l’habitat est
beaucoup plus réduit. Manfred Korfmann, qui fouilla le site de
1988 à 2005, propose d’ailleurs de renommer la phase VIIa en
VIi, tant la continuité est grande avec Troie VI. Dörpfeld, puis
Carl Blegen et nombre d’autres voient dans cette destruction
des environs de 1190 av. J.-C. la chute de la Troie homérique,
et donc celle de Priam. D’un point de vue strictement archéo-
logique, le grand héritage de Dörpfeld est la division définitive
en phases, aujourd’hui fixée à neuf, de la fin du IVe millénaire
av. J.-C. au IVe siècle apr. J.-C., qui repose cependant pour
l’essentiel sur les travaux de Schliemann.

La complexité d’un site


Pourquoi Schliemann s’était-il trompé à ce point ? Ses détrac-
teurs ajoutent ici un chapitre à la légende noire : il aurait été
si pressé d’atteindre les couches les plus profondes qu’il en
aurait détruit sans s’en rendre compte les phases Troie VI et VII
sur son passage. Il est vrai qu’en 1871-1873, Schliemann
s’était contenté de relevés architecturaux très sommaires, Après Schliemann et Dörpfeld, les fouilles furent reprises
établis à la fin de chaque campagne ; les murs abattus pour entre 1932 et 1938 par l’université de Cincinnati. Carl Blegen y
descendre vers les niveaux plus anciens n’avaient pas été des- affina la chronologie des phases définies par ses prédécesseurs
sinés. Et c’est un autre fait que la partie centrale de la citadelle et poussa l’étude des phases les plus anciennes (I) et récentes
de Troie VI-VII manque sur nos plans : les phases VI-VII n’appa- (VI et VII). De 1988 à 2005, Manfred Korfmann dirigea des
raissent pas au-dessus des restes de Troie I et II. C’est d’autant fouilles soutenues par l’université de Tübingen. La découverte
plus dommage que le centre de la citadelle devait être occupé la plus importante fut celle d’une ville basse, qui s’étendait au
par le bâtiment le plus important. sud de la citadelle à l’époque de Troie VI et VII. Les vestiges en
Mais cela doit-il être imputé à Schliemann ? Dörpfeld montra sont peu spectaculaires, car il s’agit surtout de fossés et de fon-
par la suite que le sommet du site avait été arasé dès le IIIe siècle dations de maisons, qui ne font pas pour le moment l’objet
avant notre ère pour y construire le nouveau temple d’Athéna d’une présentation aux visiteurs. Mais c’est là un résultat scien-
d’Ilion, dont on ne voit plus grand-chose aujourd’hui. C’est un tifique essentiel, qui met la ville de Troie sur le même plan que
fait courant : à l’époque hellénistique et romaine, on pratique les centres urbains mycéniens ou hittites. Déjà discutable,
des aplanissements qui détruisent souvent en partie des sites l’argument selon lequel un site de taille aussi réduite ne pouvait
antérieurs. Parmi les autres monuments de la cité grecque avoir inspiré Homère tombe ainsi définitivement.
d’Ilion (Troie VIII et IX, VIIIe siècle av. J.-C.-IVe siècle apr. J.-C.) Toutes ces avancées, si importantes soient-elles, s’inscri-
encore visibles, le bouleutérion (bâtiment du Conseil) et l’odéon vent dans le cadre fixé par Schliemann, la succession des pha-
ont été construits plus au sud, en utilisant pour leurs gradins la ses restant inchangée et servant aujourd’hui de base à la chro-
pente fournie par la colline du site préhistorique, tandis que nologie de toute la région. Si Schliemann ne suivait pas les
l’agora puis les thermes furent installés dans les espaces plans, principes de l’archéologie d’aujourd’hui, c’est bien parce qu’il
vers le sud. Mais le grand sanctuaire d’Athéna occupait quant à fut l’un des fondateurs de l’archéologie de terrain. 2
lui le sommet de l’acropole et fut remanié notamment au IIIe siè-
cle av. J.-C., ce qui entraîna certainement des aplanissements Julien Zurbach est maître de conférences d’histoire grecque
à travers les couches antérieures. Si Schliemann n’a pas vu le à l’Ecole normale supérieure de Paris. Spécialiste d’épigraphie mycénienne,
palais royal de Troie VI, c’est parce qu’il avait disparu depuis il dirige des travaux archéologiques à Milet (Turquie) et Kirrha (Grèce).
longtemps ! Loin d’avoir détruit Troie, il a été victime de la stra- Il a publié, notamment, Les Hommes, la Terre et la Dette en Grèce, c. 1400-
tigraphie complexe d’un site d’une taille considérable. c. 500 a.C. (Ausonius Editions).
P ORTRAIT
Par Michel De Jaeghere
80
h
Le
tombeau
d’
Hector
Jacqueline de Romilly a consacré au héros troyen le plus subtil
des portraits. Il lui a donné l’occasion de mettre en lumière
le message d’Homère, dans toute sa déchirante humanité.

«
I
l n’y a pas de vie d’Hector, mais seulement d’être, cela même qui nous les rend si pré- imaginaire, dont la vie ne nous est connue
une mort d’Hector. » Un jour, Jacqueline cieux : de les trouver émouvants et beaux. que par de brèves échappées, quelques vers
de Romilly en avait eu assez des contrain- Alors, avec la complicité amicale d’un édi- de la plus sublime des épopées : Hector.
tes universitaires. Du corset dont avait été teur hors norme, étranger aux sentiers bat- D’Hector, nous ne savons rien ou pres-
gainée l’étude des textes auxquels elle tus de la recherche savante, elle avait entre- que : pas de portrait physique, et moins
avait consacré sa vie et sa carrière, au nom pris d’écrire dans une langue claire, donc encore d’esquisse psychologique dans le
d’exigences scientifiques qui interdisaient suspecte, une biographie – genre désuet – texte de l’Iliade ; le poète s’adresse à nous
désormais de mettre en lumière leur raison et pis encore, celle d’un personnage comme si nous connaissions déjà chacun
© THE BRITISH MUSEUM, LONDRES, DIST. RMN-GRAND PALAIS/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM.
Comme le remarque Jacqueline
de Romilly, Homère a finement imaginé
pour lui un épisode qui nous permet, seul
de son espèce, de le découvrir dans son
intimité. Au chant VI, l’un de ses frères
l’invite (un peu absurdement) à quitter
le champ de bataille pour aller retrouver
en ville sa mère, et l’engager à rendre un
sacrifice à Athéna. Il y fera trois rencontres :
celle d’Hécube, celle d’Hélène et celle de sa
femme, Andromaque, avec son fils, Astya-
nax. La circonstance permet au poète de
rendre l’atmosphère inquiète d’une ville
assiégée. Elle ménage surtout une pause
au cœur de l’épopée : un moment de ten-
dresse, d’angoisse et d’espérance, un « trem-
blement de sentiments mêlés » où l’on voit,
scène sublime de douceur et de force,
le héros prendre son fils dans ses bras et le
bercer en priant Zeus qu’il soit un jour
plus grand que son père. Elle nimbe, par-
tant, Hector d’une humanité singulière. 1
de ses héros. Il est « Hector au casque étin- pas ménagés, mais qui a d’ores et déjà
celant », et cela suffit à attirer sur lui notre transmis l’essentiel de ses pouvoirs à son
attention, à la teinter d’emblée d’admira- héritier. Par là, Hector apparaît comme L’ILLUSTRE ET LE DIVIN En haut :
tion. Sans doute n’est-il pas le seul à béné- le plus grand des rois : il l’est par le service, Combat entre Achille et Hector aux côtés
ficier d’un surnom avantageux : Achille est le dévouement, le coup d’œil, l’énergie, la d’Athéna et d’Apollon (détail), cratère
dit « aux pieds rapides », Agamemnon, supériorité, plus que par les privilèges, à figures rouges, 490-460 av. J.-C. (Londres,
« protecteur de son peuple », et le fade Pâris quand Agamemnon n’est devant lui qu’un The British Museum). Ci-dessous : Les
lui-même est qualifié parfois de « sembla- roi des rois avide de préséances, contesté Adieux d’Andromaque à Hector, par Jean
ble aux dieux ». N’empêche. Avec lui, plus pour son « cœur de cerf ». Restout, 1727 (collection particulière).
qu’avec aucun autre, Homère semble s’ingé-
nier à multiplier les comparaisons flatteu-
ses : un astre, un sanglier, un lion, un épervier.
Hector apparaît, de fait, dans la bataille,
comme l’archétype du héros. Il est au pre-
mier rang de ses soldats, il ranime leur cou-
rage, il exalte leur vaillance par son exemple
et par ses cris. Il décime les Grecs sur son pas-
sage, et en l’absence d’Achille, retenu sous sa
tente par sa colère, il domine la mêlée au
pied des murs de Troie. Avec le terrifiant
Ajax auquel il est opposé en combat singu-
© CHRISTIE’S/ARTOTHEK/LA COLLECTION.

lier, il fait jeu égal, au point que son adver-


saire accepte de mettre fin au combat avant
qu’il ne soit terminé, qu’il échange avec lui
ses armes, en signe d’estime et de respect.
Parmi les Troyens, il est incomparable, à
ses frères comme aux rois alliés. Il com-
mande à l’armée en l’absence de Priam,
son père, dont l’âge fait quelque chose
comme un roi émérite, un souverain
honoraire auxquels les honneurs ne sont
LES LARMES D’ACHILLE
Ci-contre : Les Adieux d’Achille
et de Briséis, fresque provenant
de la Maison du Poète tragique
à Pompéi, Ier siècle (Naples,
Museo Archeologico Nazionale).
En bas : cratère à figures rouges
représentant le combat d’Achille connaître que des joies éphémères, à finir
et Hector, 490-460 av. J.-C.

© THE PICTURE ART COLLECTION/ALAMY/HEMIS. © THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM/AURIMAGES. © AISA/LEEMAGE.
dans la peine, la solitude et la douleur.
(Londres, The British Museum). Quand cette mort survient, Hector est
Page de droite : coupe à boire seul : tous les Troyens ont fui devant Achille,
à figures noires représentant sorti en fureur de sous sa tente pour venir,
Athéna luttant entre Hector ivre de sang, venger la mort de son ami
et Achille, VIe siècle av. J.-C. Patrocle. Hector est seul resté en dehors
(Barcelone, Museu d’Arqueologia des remparts. C’est son heure. Sa famille
de Catalunya). l’appelle du haut des murailles de la ville, elle
l’engage à renoncer tant qu’il le peut encore
à affronter un tel adversaire. Il refuse,
EN COUVERTURE

Ce héros à nul autre pareil n’est pas uni- adversaire ! Les exploits d’Hector n’ont pas conscient qu’il a eu l’imprudence de rejeter
quement habité par le désir de gloire. Il ne été mis en scène pour exalter la fierté des le conseil de repli qui lui avait été donné,
se donne au dur métier des armes que Grecs, les amener à se complaire au spec- lorsque Achille était apparu dans la plaine :
parce que le combat est nécessaire pour tacle de l’excellence de leurs armes, de nombre de ses Troyens sont morts par sa
sauvegarder sa patrie, son foyer. leurs ancêtres. L’Iliade leur propose mieux : faute de la main du héros achéen déchaîné,
Plus encore : Hector et Andromaque un type d’homme, un exemple à imiter. il lui faut désormais payer lui-même le prix
ont la prescience étrange de la défaite, ils Achille est fils d’une déesse. Sa force, son de cette erreur. Nul ne vient à son secours.
la redoutent comme la réalité la plus courage sont si extraordinaires que ses suc- Les Troyens sont « apeurés comme des
concrète, celle de la mort, du deuil et de cès ne semblent pas lui appartenir en propre. faons, dit Homère : ils étanchent à l’air leur
l’esclavage, du renoncement aux douceurs Ils l’isolent et le retranchent de l’humanité sueur ». Hector est entouré comme per-
de la tendresse humaine. Cette angor ordinaire. Hector n’est pas un demi-dieu. Il sonne avant lui d’affection et d’angoisse et,
patriae se projette jusque sur les exploits est ce que les divinités d’Homère appellent pourtant, il est seul. Il hésite sur la conduite
d’Hector, ses percées qui le voient par- un « misérable mortel », de ceux qui sont à tenir. Une négociation de la dernière
82 fois tout près d’obtenir le succès décisif, condamnés par leur condition à périr chance ne serait-elle pas envisageable ? On
h de s’emparer des vaisseaux creux de ses comme les feuilles en automne. Il est né d’un songe à la sueur de sang du Christ au mont
adversaires et d’y mettre le feu. S’agissant homme et d’une femme. Il lui arrive de se des Oliviers. « Si ce calice peut passer loin de
d’un personnage qui semble ne rien devoir tromper, de manquer de prudence, de faire moi… » Alors, se produit l’impensable :
aux épopées plus anciennes, être une créa- preuve d’une présomption hors de propos, devant la mort qu’il a bravée cent fois, et
tion d’Homère, le trait en dit long, écrit d’être même tenté par la cruauté (n’envi- répandu lui-même autour de lui, la mort
l’helléniste, sur l’idéal du poète. L’Iliade sage-t-il pas, un bref instant, dans le feu de qui a saisi avant lui tant de braves, et nom-
s’impose avec lui comme une méditation la bataille, de décapiter le corps de Patro- bre de ses frères, mais dont l’ombre, soudain
sur la précarité du bonheur et le tragique cle ?). Il lui arrive surtout d’être parfois envahi
de la condition humaine, bien plus que par la peur. Et par ces défauts mêmes, qui
comme une épopée guerrière. font de lui notre semblable, notre frère, il
Jacqueline de Romilly en souligne le signe devient pour nous un modèle. Le spec-
le plus clair. Hector domine l’ensemble du tacle de ses vertus nous est une nourri-
poème. L’Iliade ne raconte pas la fin de Troie, ture pour l’âme, parce que tempérées par
elle raconte la mort d’Hector. Sans doute la ses faiblesses, elles paraissent à notre por-
colère d’Achille lui sert-elle de fil conduc- tée. L’Iliade n’est pas de ces épopées barba-
teur. Mais cette colère même conduit le res, qui mettent en scène le choc titanesque
fils de Pélée à se retirer dans ses quartiers. de super-héros bodybuildés. Elle est d’abord
Elle donne aux Troyens l’occasion de pren- une école pour notre humanité.
dre l’avantage sur les Grecs, et à Hector de « Il n’y a pas de vie d’Hector, mais seule-
s’illustrer dans les combats et de tuer Patro- ment une mort d’Hector. » Tout le poème
cle, suscitant chez Achille le désir irrépres- est marqué par le pressentiment de la
sible de se venger. C’est avec la scène de la mort prochaine du héros, et de la profana-
mort d’Hector que culmine le poème, sur tion de son corps, comme la préfiguration
ses funérailles qu’il s’achève. et le symbole de la chute et de la destruc-
Or Hector est pour les Grecs un ennemi, tion de Troie. C’est ce pressentiment qui
un étranger. Exemple unique d’une épo- donne une couleur automnale à l’épopée,
pée « nationale » habitée tout entière par parce qu’Hector y incarne la précarité de
la célébration de la magnanimité d’un notre condition, vouée par sa nature à ne
se fait si épaisse qu’elle
paraît certaine, l’homme
est saisi par la peur. Le héros
prend la fuite. Il court, la mort
au x trouss es . Poursuivi par
Achille, le guerrier flamboyant fuit
comme une bête traquée. Par trois fois,
sous le regard des Troyens éplorés, les deux
hommes font ainsi le tour de la ville. Zeus
lui-même est pris de pitié. Il hésite à interve-
nir, puis renonce. Apollon abandonne Hec-
tor, dont il avait été le fidèle protecteur.
Athéna, qui n’a jamais cessé de lui être hos-
tile, prend les traits de son frère Déiphobe heure, dit-il, elle n’est plus loin, elle est là, la trahison de la parole donnée, l’adultère,
pour lui faire croire qu’il vient à son secours, pour moi toute proche, la mort cruelle. Nul l’ambition ; elle nous donne des exemples
l’entretenir dans un espoir trompeur. moyen de lui échapper. C’était donc là de courage à la guerre, elle nous invite à
Hector accepte, dès lors, de reprendre depuis longtemps le bon plaisir de Zeus, savoir respecter l’adversaire, elle proclame
la lutte. Il propose à Achille un accord, ainsi que de son fils, l’Archer, eux qui naguère l’existence de lois non écrites qui surplom-
comme s’il pressentait la suite : son corps me protégeaient si volontiers ! Et voici main- bent nos désirs instables ; elle nous fait
traîné par le char du vainqueur, par trois tenant le Destin qui me tient. Eh bien ! non, mesurer la douceur de la paix, elle nous
fois, chaque jour, autour du tombeau de je n’entends pas mourir sans lutte ni sans invite à la pitié, au respect des morts, à la
Patrocle et voué à être dépecé par les gloire, ni sans quelque haut fait, dont le récit piété filiale, au pardon. Il en est peu qui
chiens et les charognards. Que chacun parvienne aux hommes à venir. » dépassent la leçon de la mort d’Hector.
s’engage à rendre aux siens, vainqueur, le C’était en quelques mots préfigurer Avec elle, nous sommes invités à apprivoi-
corps de son ennemi. Peine perdue. Achille toute la sagesse du stoïcisme, celle qui ser et à soumettre la peur et la mort elles-
est tout à sa vengeance, il ne veut passer ferait encore, mille ans plus tard, vivre mêmes comme les compagnes inévitables
aucun pacte. Il faudra, bien plus tard, les Epictète et Marc Aurèle. Proclamer qu’il ne et incommodes, mais non point indomp-
larmes de vieillard de Priam pour désar- nous appartient pas d’échapper à notre tables, de la nature humaine. 2
mer sa haine et le ramener à l’humanité. destin de mortels, mais que nous restons
Le combat s’engage. Achille manque son libres de la manière dont nous acceptons
coup, mais Athéna lui rend sa javeline. Hec- de faire face à la cruauté d’un sort contraire.
tor échoue à percer le bouclier de son adver- En cette minute d’abandon total, com- À LIRE
saire, mais quand il demande une arme à mente Jacqueline de Romilly, « l’héroïsme
Déiphobe, il s’aperçoit que celui-ci s’est éva- tout extérieur des mêlées tonitruantes se Hector
poré. Hector comprend qu’il a été joué, que change en vrai courage ». Jacqueline
ses dieux l’abandonnent et qu’il a décidé- Il y a bien des raisons d’aimer l’Iliade, de Romilly
ment perdu la partie. Il est seul, trahi, livré. d’en proposer la lecture aux adolescents, Editions
Voici l’homme, dans sa nudité désarmée. d’en proclamer la supériorité sur toutes de Fallois
Alors, se produit le retour de sa grande les épopées qui auront été composées 288 pages
âme : il consent, le front haut, à la lutte, avant ou après elle. Elle nous offre le spec- 22 €
corps à corps, qui lui sera fatale. « A cette tacle du désordre qu’apportent la colère,
D ICTIONNAIRE
Par Simone Bertière

L’étoffe
héros
des

Achéens et Troyens,
EN COUVERTURE

héros, rois ou guerriers,


ils sont à la fois les acteurs
déterminés d’une guerre
impitoyable et les jouets
involontaires des dieux.
84
h

LES ACHÉENS
ACHILLE
Fils de Pélée, roi des Myrmidons, et de la déesse marine
Thétis, il est, à 17 ans, un garçon à la chevelure fauve,
ILLUSTRATIONS : © HARMONIE BRICOUT ET UGO PINSON POUR LE FIGARO HISTOIRE.

enclin à la violence, un surdoué qui surclasse tous


les autres. L’expédition contre Troie décide de
son destin. On lui offre le choix entre une vie
glorieuse, mais brève, et une longue existence
privée d’éclat. Comment hésiterait-il ? Entamée
par des razzias autour de Troie, sa carrière monte en puissance
et sa réputation atteint des sommets. Brutalité et raffinement,
portés au paroxysme, forment en lui un mélange détonant.
Il compose des vers en pinçant la cithare et régale ses amis de
savoureuses brochettes – recette fournie. Mais à la guerre,
il caracole en tête du classement. Il pratique le combat à grand dit-il à Patrocle, car ce serait amoindrir ma gloire. » Il délire :
fracas, mais sans cruauté : en bon anatomiste, il tue vite et bien. « Laisse à tous le soin de vider leur querelle dans la plaine. Fasse
Mais si l’addiction s’en mêle, il se muera en machine à tuer. le ciel que pas un des Troyens n’échappe à la mort, pas un Argien
Impossible de redescendre de l’empyrée où il s’est hissé ! non plus et que seuls, tous les deux, nous émergions de la ruine
De plus en plus irascible, il sent monter l’angoisse, car il se sait afin d’être seuls aussi à délier le voile saint au front de Troie. »
en sursis. Le moment approche où il aura épuisé le lot des Le rêve héroïque débouche sur la folie.
adversaires potentiels. Une fois vaincu le dernier d’entre eux, Il retrouve la raison cependant et la perte de son ami redonne
ce sera la fin. La nostalgie l’étreint. Ah ! s’il était chez lui, un sens à son combat. Il se résout à tuer Hector, consentant
en paix, avec femme et enfants ! « Il n’est rien pour moi qui vaille à sa propre mort, et il finit par comprendre, face à Priam,
la vie ! » Mais il ne peut revenir en arrière. Alors, il explose : combien était chimérique et destructrice l’idéologie guerrière
« Résiste au désir de lutter sans moi contre les Troyens belliqueux, dont tous avaient été nourris.
AGAMEMNON
Aîné des deux Atrides, il semble avoir échappé à la malédiction familiale : il aime et épaule son cadet,
Ménélas. Héritier des vastes terres d’Argolide, il est fort riche et arrogant en proportion. Il ne doit
son titre de chef suprême des armées ni à son courage, médiocre, ni à son intelligence, limitée, mais
à l’importance du contingent qu’il amène. Resplendissant dans sa cuirasse de bronze, il pose au grand
meneur d’hommes. A-t-il vraiment sacrifié sa fille Iphigénie à sa passion du pouvoir ? L’épisode
semble inconnu d’Homère. Mais il a commis à coup sûr le péché d’orgueil (hubris), que ne pardonnent
pas les dieux. Aux prises avec une coalition de roitelets ingouvernable, il constate vite les limites de
son pouvoir. Il doit consulter les Anciens, comme le vieux et sage Nestor. Pour cautionner ses décisions,
il lui faut réunir l’Assemblée. Mais faute d’éloquence, il laisse à Ulysse le soin de la diriger. Comment
pourrait-il se faire obéir ? Aucun charisme. Rien dans sa personne n’impose le respect. Chacun sait
qu’il répugne à risquer sur le terrain sa précieuse personne. Mais quand il s’agit de partager le butin,
il n’oublie pas la double part attachée à sa fonction. On le supporte comme chef, parce qu’il en faut
un – à condition qu’il respecte les règles du jeu. Mais voici qu’il en viole une, sans vergogne. Contraint
de libérer une de ses captives, il se dédommage de la perte en s’emparant de celle d’Achille. D’où
la colère de celui-ci devant l’affront, qui a été public. Dans sa bouche, les injures, également publiques,
volent bas – « Sac à vin, œil de chien et cœur de cerf ! » – sans recevoir de réponse. C’est Nestor
qui rétablit l’ordre. La faute initiale était évidemment imputable à Agamemnon. Pressé par les plus
sages, il finit par engager des démarches qu’Achille s’obstine longtemps à rejeter. Ses « excuses »
nous surprennent. Il ne se reproche rien : il n’a pas fait exprès d’agresser Achille, il a agi dans un état
d’égarement que les Grecs imputent à une divinité nommée Até. Il n’est donc pas coupable : on ne
peut lui en vouloir. En revanche, il est responsable, matériellement, des conséquences de son acte et
il les assume. Il verse donc une rançon pour racheter le dommage commis. Une fois le conflit vidé de
sa charge passionnelle, il peut à nouveau se proclamer « protecteur de son peuple ». Mais son prestige
n’en sort pas intact. La mort l’attend à son retour, chez lui, dans son palais : il tombera sous les coups
de son épouse, Clytemnestre, avant que ne s’éteigne enfin la malédiction qui s’attache aux siens.

MÉNÉLAS
Il est charmant le jeune frère d’Agamemnon. Il assume sans ridicule le rôle
ingrat de mari trompé, parce qu’il n’a pas de haine. Il n’est pas un foudre
de guerre et ne cherche pas à se venger. Il réclame seulement justice.
Un combat singulier contre le coupable doit trancher. Mais au moment
où il croit tenir sa victoire, une nuée – envoyée par Aphrodite ? – vient
brouiller sa vue et Pâris, bien que blessé, disparaît. Impossible de désigner
un vainqueur. Alors Hector, malignement, s’interpose, modifiant à son
profit les conditions du combat. Il affrontera lui-même un champion
grec ad libitum, et l’enjeu en sera Hélène. De quoi refroidir beaucoup
de candidats ! Or l’innocent Ménélas, sûr de son bon droit, est le premier
à se présenter. Agamemnon, horrifié, le découvre équipé de pied en cap,
tout prêt à entrer en lice. Il l’empoigne vigoureusement et l’entraîne
à l’écart pour le sermonner : jamais il ne doit se frotter à un adversaire
au-dessus de son niveau, et ce niveau est faible, qu’il ne l’oublie pas ! Ménélas
se bornera à faire quelques ravages parmi les Troyens, sans éclat. Pas de quoi
en tirer gloire. Ses mérites sont ailleurs. Parmi tous ces héros imbus de leur
personne, il songe aux autres. Il met son point d’honneur à se rendre utile.
Il joue « collectif ». Ulysse, encerclé et blessé, lance un appel désespéré ?
Il l’entend et non content de se porter à son secours lui-même, il y entraîne
le grand Ajax. Il voit les Troyens s’emparer du corps de Patrocle ? Il réunit
une équipe pour le leur soustraire et le ramener au camp. Il n’est pas sot,
il est simple. Sa candeur rafraîchissante émeut et rassure. Est-ce pour cela
qu’Hélène, la divine, l’a choisi pour époux plutôt que d’autres plus brillants ?
Elle est sûre de retrouver auprès de lui, malgré ses trahisons, tendresse
et sécurité. Après un long détour qui les mènera jusqu’en Egypte, ils finiront
leur vie à Sparte, en vieux couple apaisé accueillant aux voyageurs.
EN COUVERTURE

PATROCLE
Le compagnon chargé de veiller sur Achille au quotidien est un gentil garçon, débordant de bonne volonté, mais d’une sottise
qu’aggrave une bonne dose de présomption, car il croit bénéficier par osmose d’une part de ses pouvoirs. Emu de compassion par les
malheurs des Grecs, mais incapable de décider son ami à reprendre le combat, il se lance dans une vaine équipée. Comment croire que
les armes du héros, portées par lui, suffiront à faire illusion ? Sans la démarche, l’allure, la voix de leur légitime détenteur, il ne tarde pas
à être reconnu. Son cri excite ses Myrmidons à des massacres qui les grisent. Mais, en face, il ne fait peur à personne. Oubliant l’ordre
reçu – éloigner les Troyens des navires –, il s’obstine à les poursuivre. Et soudain, encerclé d’ennemis, c’est l’hallali, qui laisse
à Hector le soin de lui porter le coup fatal. Héros factice qui, en dépit de toutes les célébrations posthumes dont il est gratifié,
ne peut être érigé en modèle. Achille lui voue cependant une amitié passionnée. Quelles furent leurs relations, que la très
pudibonde épopée homérique élude ? Furent-ils amants ? La violence des réactions suscitées par sa mort incite à l’affirmative.
Mais dans les couples de ce genre, la différence d’âge joue en faveur
86 de l’aîné. Or Achille, bien que plus jeune, écrase totalement Patrocle. D’autre
h part, ils ont chaque nuit dans leur lit une captive à qui les lie un sentiment
réciproque fort vif. Mais les amours grecques n’étaient pas exclusives.
Avouons donc que nous n’en savons rien. Ne sous-estimons pas
le personnage cependant. Si son rôle reste anecdotique dans la substance
du récit, il est au contraire d’extrême importance dans sa structure. Sa mort
permet en effet de dénouer le conflit entre Agamemnon et Achille qui,
sans elle, aurait pu se prolonger indéfiniment. Malgré son peu de consistance,
Patrocle constitue donc une « utilité » irremplaçable pour le narrateur.

AJAX, FILS DE TÉLAMON


Le meilleur guerrier après Achille, dont il partage aussi la beauté physique.
Un bloc de force et de certitudes, gonflé d’orgueil : ni dieux ni maîtres. Tout
d’une pièce il se dresse, droit dans ses cnémides, face à Hector, qu’il parvient
à déstabiliser avant qu’on ne les contraigne à composer. Les idées courtes,
le verbe sec – sauf pour les concours de vantardises –, il s’en tient dans les
débats à un pragmatisme sans états d’âme. Les fautes ? Ça se rachète, il suffit
d’y mettre le prix. Les femmes ? L’une vaut l’autre. Mais ce colosse, qui passe
pour invulnérable, s’effondre lorsque, après la mort d’Achille, on lui refuse
les armes du héros au profit d’Ulysse, en tant que meilleur des Achéens. Un
attentat qui atteint plus que son honneur : son être même. Le soir, aveuglé par
la rage, il s’en va pourfendre ses ingrats compatriotes. Mais ceux qui tombent
sous ses coups sont les moutons prévus pour le repas du lendemain. A l’aube,
en découvrant sa méprise, il retourne son épée contre lui et se suicide. Dans
l’autre monde, il ne trouvera pas l’indifférence aux contrariétés qu’il prêchait
à ses pairs : il tourne le dos à Ulysse, pour qui sa haine flambe encore.
ULYSSE
Le roitelet venu de la lointaine Ithaque
n‘est ni aussi grand, ni aussi fort, ni aussi
beau que ses glorieux congénères et,
bien qu’il remplisse tous ses devoirs sur
le terrain, son tableau de meurtres est
moins garni que le leur. A part quelques
missions périlleuses, il n’affiche à son
actif que l’invention du fameux cheval
de bois. Exploit peu héroïque qui lui
vaut une tenace réputation de
duplicité : il est encore pour nous
« l’homme aux mille ruses ». Or il est
beaucoup mieux que cela : l’homme
aux mille ressources, qui trouve
solution à tout problème grâce à son
intelligence et à son sens pratique.
Et il possède au plus haut degré le don
de la parole convaincante. Substituant
la négociation à l’insulte, il joue
ILLUSTRATIONS : © HARMONIE BRICOUT ET UGO PINSON POUR LE FIGARO HISTOIRE.

dans l’IIiade un rôle politique décisif,


tant à l’Assemblée qu’entre individus
affrontés. Il s’y montre homme
de bon conseil et de paix. Il diffère
profondément des autres. Dans
le champ clos de la plaine de Troie,
il est le seul à détester la guerre.
Contraint de quitter sa chère Pénélope
et son fils nouveau-né, il est parti,
bien décidé à en revenir vivant. Et pour
cela, il faut la gagner. Et on ne la gagne
pas à coups de duels mortifères. Mieux
vaut un stratège menant son armée
à la victoire, avec les moyens
du bord. Avec lui, l’esprit l’emporte
sur la force pure, réalisme
et pragmatisme condamnent
le vieux rêve héroïque :
un nouveau modèle d’homme
s’ébauche dans l’Iliade, qui
s’épanouira dans l’Odyssée.
HÉLÈNE
Fille de Zeus, uni à Léda sous la forme d’un cygne – à demi-déesse donc –, Hélène
passait à juste titre pour la plus belle femme du monde – en rupture avec le modèle
courant sous ces climats. Sa blondeur lumineuse, la blancheur de ses bras, la finesse
de sa peau transparente, l’éclat changeant de ses yeux affolaient les hommes. Une
beauté radieuse, inaltérable, soustraite aux outrages du temps. Tous les prétendants
à sa main ayant juré d’être solidaires de l’élu, son « rapt » par un étranger les dressa
tous pour sa défense. Qu’elle ait été consentante ne change rien à la faute commise
par Pâris à l’égard de son époux, dont il était l’hôte. Et le fait que les deux amants aient
chargé leurs valises en partant avait aggravé leur cas. Pour la récupérer, elle et les trésors
volés, les Grecs ont d’abord suivi la voie diplomatique, mais leurs ambassadeurs ont
failli être massacrés. Ils ne se sont décidés à la guerre qu’en dernier recours. Avec
en secret l’alléchante perspective d’un fort riche butin ? Cela n’ôtait rien aux torts
des Troyens. Loin de jouer à la femme libre refusant de se plier aux lois, elle plaide
coupable et n’hésite pas à se qualifier de « chienne » dévergondée. Car la faute
en incombe à Aphrodite, qui a pris plaisir à faire flancher – cascader ? – sa vertu.
Mais à la différence d’Agamemnon, qui invoque lui aussi une excuse de ce genre,
elle n’a jamais songé à en réparer les conséquences. Hélène reste dans la légende
un personnage si inquiétant, si indéchiffrable – pour cause de non-dit sur la sexualité –
qu’on a tenté de la dédouaner. Selon une version reprise par Euripide, les dieux
l’auraient consignée en Egypte et lui auraient substitué à Troie un fantôme fait de nuées.
Mais chez Homère, c’est une femme en chair et en os, bien vivante, qui partage la vie
des Troyens. Dotée du don de seconde vue, elle dit et fait ce qui lui donnera prise sur
chacun. Son rôle dans l’action est très ambigu. On la voit, du haut du rempart, désigner
nommément à Priam les chefs grecs qui arpentent la plaine – ses anciens alliés et amis.
Mais elle accueille nuitamment sans le dénoncer Ulysse venu explorer la ville. Elle
s’associe au chœur des pleureuses après la mort d’Hector. Mais elle finit par trahir Troie,
en allumant le flambeau qui déclenche l’assaut. Elle sort indemne de tous les dangers,
puisqu’il lui suffit d’écarter ses voiles pour voir les furieux tomber à genoux. Que pense-
t-elle, que ressent-elle ? On ne sait. Est-elle d’ailleurs capable de penser et de sentir ?
Impitoyable agent d’Aphrodite, déléguée pour perdre les pauvres humains, elle affiche
à l’égard de leurs joies et de leurs souffrances l’insensibilité souveraine des dieux.

LES TROYENS
HÉCUBE
Epouse de Priam, célèbre pour sa fécondité :
on lui prête entre dix-neuf et cinquante enfants !
Elle aurait causé la ruine de Troie en refusant
de mettre à mort à sa naissance Pâris, qu’un rêve
lui avait montré jetant sur la ville une torche
allumée. Elle apparaît dans l’Iliade aux côtés
de son mari pour détourner Hector d’affronter
Achille, puis à la tête des femmes qui mènent
la déploration autour de son cadavre. Elle devient
ensuite l’exemple type de mater dolorosa,
victime des horreurs de la guerre.
PRIAM
Le vieux patriarche qui régna sur Troie est un satrape de style oriental, à l’opulence
légendaire. Ayant soumis tous les pays qui bornent l’immense Hellespont, il est
de loin le plus riche en biens et en enfants. Une plaine fertile bordée d’un fleuve, des
ILLUSTRATIONS : © HARMONIE BRICOUT ET UGO PINSON POUR LE FIGARO HISTOIRE.

prairies herbues où paissent des cavales à la jambe nerveuse et, sur l’arrière, les pentes
du mont Ida, couvertes de verdoyantes forêts. A l’abri des remparts naguère bâtis
par les dieux, la ville étage ses maisons cossues jusqu’au palais royal, tout en haut,
près du temple contenant le palladion sacré (une petite statue d’Athéna), gage de la
protection divine. Bien qu’il n’ait eu que deux épouses successives, la principale étant
Hécube, Priam passe pour avoir engendré cinquante fils, pour lesquels la tradition
a fourni une abondante nomenclature. Deux d’entre eux sortent du lot, Hector, l’aîné,
et le second, Pâris. Lorsque l’affrontement décisif se déclenche enfin, au bout de neuf
ans, entre Grecs et Troyens, le vieillard, assez amorti, a déjà passé la main à Hector.
Il se borne à prôner la prudence. Mais il joue un rôle majeur au dénouement. Il se rend
en pleine nuit au camp des Grecs, accompagné d’un chariot contenant la rançon
destinée à racheter le corps de son fils. Et se joue alors entre Achille et lui une des plus
belles scènes de la littérature de tous les temps. En image inversée, Achille voit
soudain en Priam son propre père, que ravagera bientôt un chagrin analogue. Et pour
Priam, Achille n’est plus le meurtrier de son fils, mais un double de celui-ci, voué
lui aussi à une mort prochaine. Et tous deux partagent leur repas en communion et,
tirant la leçon qui s’impose, ils dénoncent ensemble l’absurdité de la guerre et l’inanité
de la gloire qui s’y attache. Priam pourra procéder aux funérailles d’Hector. Rien
ne lui sera épargné. Il verra périr ses cinquante fils. Et lors de la prise de la ville, il périra
en haut de la citadelle, égorgé au pied de l’autel d’Athéna par le propre fils d’Achille,
Néoptolème. De quoi désespérer des hommes et des dieux…

PÂRIS
C’est l’enfant indésirable, un porte-malheur, dont il faut se débarrasser, mais
qu’on n’ose mettre à mort. Alors on l’expose dans un lieu désert, où, bien entendu,
il survit. Une riche thématique, propre à variations infinies. Mais les héros qui
en sortent sont toujours hors norme. Nourri par une ourse, recueilli par des bergers,
Pâris veillait sur ses moutons dans la montagne lorsque sa beauté attira l’attention
des Olympiens, qui lui refilèrent la charge périlleuse de désigner la plus séduisante
parmi trois déesses, Héra, Athéna et Aphrodite. Il élut cette dernière, qui lui promit
l’amour de la plus belle femme sur terre, Hélène. Enfin reconnu et adopté par les siens,
il ne songea qu’à prendre possession de son dû. C’est en parfait play-boy, d’une radieuse
beauté, qu’il se présente chez Ménélas, en grand équipage et couvert de cadeaux.
L’accueil est chaleureux. Dans l’austère Sparte, il apporte une note exotique et comme
un parfum d’Orient. Face à Hélène, la toute belle, il ne perd pas ses moyens, il fait
du charme, discrètement. Elle est conquise. A peine le maître de maison a-t-il tourné
les talons que les tourtereaux s’envolent, en pillant ses trésors. Gravissime violation des
lois sacrées de l’hospitalité : un casus belli. A Troie, fort imprudemment, on accueille
Hélène à bras ouverts. Pensez : une quasi-déesse ! Voici le couple intégré à la famille
de Priam. On attend de Pâris qu’il prenne part à la défense de la cité. Mais plus doué
pour les joutes amoureuses que pour celles de la guerre, il assure le service minimum.
La seule idée d’affronter Ménélas, qui n’est pourtant pas un champion, lui donne
des sueurs froides. Et il faut les efforts conjugués des deux camps pour le forcer à un
combat dont le sauvent les manigances d’Aphrodite. Ses maigres exploits ultérieurs
ne rachètent pas sa pleutrerie. Il est l’antihéros, méprisable et ridicule. Il le faut, pour
que la mort d’Achille, qui surviendra de sa main, ne puisse passer pour une défaite
du héros et soit imputable au destin. Sa propre disparition, peu après, passe inaperçue.
ANDROMAQUE
Femme d’Hector, fille d’Eétion, massacré par Achille
avec le reste de sa famille, mère d’Astyanax. Epouse
ILLUSTRATIONS : © HARMONIE BRICOUT ET UGO PINSON POUR LE FIGARO HISTOIRE.
aimante et mère attendrie, c’est la femme idéale, qui régit
à merveille sa maison. Elle hait la guerre. Elle ne cache
pas sa réprobation pour « la triste vaillance » qui habite
son époux et le pousse à affronter Achille. Mais elle
ne peut lutter contre l’appel de la gloire, face auquel les
obligations familiales pèsent peu. Il sortira de la ville
et se fera tuer. Ainsi en a décidé le destin. Leurs « adieux »
EN COUVERTURE

sont l’objet d’une scène intimiste – célébrissime – où


se mêlent sourire et larmes, grâce à la présence de leur
très jeune fils Astyanax, qu’effraie le plumet du casque
de son père. Ils sont tous trois si proches de nous
que l’évocation de l’esclavage promis aux survivants
a conservé sa charge d’émotion intacte au fil des
siècles. L’annonce de la mort d’Hector, puis le retour
de son cadavre lui inspirent deux admirables lamentos,
consacrés au défunt, puis au sort de l’enfant orphelin –
que l’IIiade laisse en suspens. Elle s’associe ensuite au
groupe de pleureuses qui disent l’horreur des dommages
causés par les exploits guerriers, dont elle est une
victime exemplaire. Mais l’aura poétique qui lui est
90 propre déborde largement le cycle de la guerre
h de Troie et vient irriguer la littérature universelle.

CASSANDRE
Fille de Priam et d’Hécube, elle avait reçu d’Apollon
le don de prophétie. Mais elle refusa de se donner au dieu
comme promis. Il l’en punit en privant ce don d’efficience :
elle prédira le vrai, mais nul ne la croira. Pathétique,
elle clame ses craintes en vain tout au long de la guerre.
Lors du sac de Troie, elle tombe aux mains d’Agamemnon.
Son sort est adouci par la vive passion qu’il lui voue.
Emmenée par lui à Argos, elle est assassinée à ses côtés
par Clytemnestre.
ÉNÉE
L’enfant gâté de la fortune. Sa mère est Aphrodite
en personne. Son père, Anchise, n’étant qu’un homme,
lui a transmis le gène létal. Mais pour le reste, il bénéficie
d’une assurance tous risques : on le sait déjà promis
à fonder en Italie une cité puissante. Comme la toute
belle ne se soucie pas d’élever l’enfant elle-même,
il est confié à un beau-frère troyen. Elevé parmi les fils
de Priam, il y brille très tôt, surpassé par le seul Hector.
Mais il n’appartient pas à la lignée régnante, qui ne l’aime
guère. Son destin est ailleurs. Il est là en réserve et de
passage, sans être vraiment engagé. Pour se faire pardonner
et honorer sa famille d’accueil, il met son point d’honneur
à mener des combats dont il sort vainqueur avec quelques
égratignures, qu’il s’en tire par lui-même ou qu’il soit
soustrait à la vue d’Achille – notoirement plus fort que lui –
par un nuage providentiel. Au final, il échappe à l’incendie
en sauvant les siens – son vieux père sur son dos, son fils
dans ses bras, sa femme à ses côtés – et il emporte les
objets sacrés de la cité défunte, qui perpétueront l’héritage.
Adieu Homère, place à Virgile : l’Enéide, faisant de lui
un héros national romain, rejoindra l’Iliade au patrimoine
littéraire universel.

Spécialiste de littérature classique et de littérature


comparée, Simone Bertière a enseigné à l’université de Bordeaux.
Elle est membre du conseil scientifique du Figaro Histoire.

À LIRE de Simone Bertière

Le Roman d’Ulysse
Editions de Fallois, 256 pages, 19 €
Apologie pour Clytemnestre
Editions de Fallois, 296 pages, 18 €
T EXTE
Par François-Joseph Ambroselli

Chants combat et lui promettre une victoire. A son

pour
chants
réveil, le roi achéen convoque l’Assemblée.
Lucide sur sa propre impopularité, il pro-
pose lui-même la fuite afin d’éprouver
l’orgueil de ses guerriers : c’était compter
sans la lassitude de ses troupes, qui se ruent
Entre combats humains et interventions alors sur les navires pour rentrer chez elles.
Ulysse s’empare du sceptre d’Agamemnon
divines, l’Iliade déroule en vingt-quatre et exhorte les Achéens à se ressaisir. Une
fois les hommes reconduits à l’Assemblée,
chants le récit de la colère d’Achille. Ulysse et Nestor parviennent à remotiver
EN COUVERTURE

les soldats et les envoient se préparer au


combat. Zeus dépêche Iris pour inciter les
Troyens à l’affrontement.
C HANT III Alors que les deux armées
se font face, Pâris s’avance et défie les
Achéens. Ménélas s’approche afin de punir
le Troyen qui, paniqué, recule. Hector
rabroue alors son frère. Pour se racheter,
Pâris propose un duel entre lui et Ménélas.
Le guerrier achéen accepte et Priam prête
serment : en cas de victoire de Pâris, Troie
gardera Hélène et les trésors. Dans le cas
contraire, les Troyens devront les rendre et
92 verseront une somme en réparation. Lors
© PAUL WILLIAMS/ALAMY/HEMIS.

H du combat, Pâris est dominé, mais Aphro-


dite l’exfiltre et le transporte dans la cham-
bre d’Hélène. Agamemnon déclare son
frère vainqueur, et demande aux Troyens
d’honorer leur serment.
C HANT IV Zeus, à la demande d’Héra,
ordonne à Athéna de trouver un moyen
pour que les Troyens brisent le serment. La
déesse pousse l’archer Pandare à décocher
une flèche sur Ménélas. Les deux armées

L’
intrigue de l’Iliade – la colère d’Achille d’Apollon, demande sa libération en s’engagent dans une bataille meurtrière.
– se situe dans la dixième année de échange d’une rançon, Agamemnon refuse. C HANT V Le héros achéen Diomède fait
la guerre qui déchire Achéens et Le père demande alors à Apollon de faire des ravages dans les rangs troyens. Il tue Pan-
Troyens. Cet affrontement, conséquence pleuvoir ses flèches sur les Achéens : une dare et aurait terrassé Enée si Aphrodite ne
de l’enlèvement d’Hélène, femme de Méné- épidémie de peste survient, qui dure neuf l’avait protégé. Avec l’accord d’Athéna, Dio-
las, roi de Sparte, par le prince troyen Pâris, jours. Achille convoque l’Assemblée et pro- mède blesse au bras la déesse de l’Amour.
correspond aussi au « dessein » de Zeus, pose la libération de Chryséis. Agamemnon Apollon extrait Enée du combat. Arès, le
qui souhaite diminuer le nombre des hom- s’y oppose fermement : une dispute éclate dieu de la Guerre, est blessé par Diomède
mes sur la terre. Les divinités de l’Olympe et Achille annonce son retrait des combats. alors qu’il était venu mener les Troyens à la
prennent parti et interviennent dans les Alors qu’Ulysse s’apprête à rendre Chryséis contre-offensive. Comme Aphrodite, il va se
batailles. Parmi les dieux pro-achéens figu- à son père, Agamemnon envoie ses hérauts plaindre devant l’assemblée de l’Olympe et
rent Héra, Athéna, Hypnos, Eris, Poséidon, s’emparer de Briséis, la « part d’honneur » essuie les moqueries de Zeus.
Hermès et Héphaïstos, tandis qu’Arès, d’Achille. Celui-ci implore alors sa mère, la C HANT VI Guidés par Ajax et Diomède,
Aphrodite, Apollon, Artémis, Scamandre, déesse marine Thétis, de convaincre Zeus les Achéens prennent l’avantage. Hector
Enyo et Léto se rangent du côté troyen. de favoriser les Troyens lors de la prochaine retourne à Troie pour demander à sa mère,
C HANT I Lors de la prise de la ville de bataille. Le dieu suprême accepte. la reine Hécube, d’implorer Athéna. La reine
Chrysè, Achille a emmené comme captive C HANT II Zeus envoie Songe persuader fait une offrande, mais la déesse refuse
la belle Chryséis. Lorsque son père, prêtre Agamemnon d’appeler ses hommes au d’accorder son aide. Hector convainc son
frère Pâris de reprendre le combat, et reçoit dieu Sommeil, soudoyé par Héra, endort frère d’Hector. Le chef troyen se lance alors
les adieux d’Andromaque. Zeus. Poséidon prend alors le commande- dans un duel avec Achille, qui est écourté
CHANT VII Les Troyens lancent une nou- ment de l’armée achéenne. Ajax blesse Hec- par l’intervention des dieux : Athéna dévie
velle offensive. Hector, inspiré par Athéna tor et les Achéens prennent le dessus. la lance d’Hector puis, à l’instant où Achille
et Apollon, propose un combat singulier. Il C HANT XV Les Troyens sont repoussés s’élance, Apollon enlève le héros troyen et le
affronte Ajax, mais aucun des deux héros hors du camp achéen. Zeus se réveille, cache derrière un épais brouillard.
ne parvient à l’emporter. Agamemnon pro- s’emporte contre Héra et ordonne à Poséi- CHANT XXI Achille massacre les guerriers
pose une trêve, que les Troyens acceptent. don de quitter le combat. Seul Apollon est troyens jusqu’au bord du fleuve Scamandre,
CHANT VIII Zeus interdit désormais aux autorisé à insuffler de l’ardeur à Hector. La qui, indigné, se lance à la poursuite du héros
autres dieux de prendre part aux combats. bataille fait rage : les Achéens se défendent achéen, lequel implore Zeus. Héphaïstos
Lorsque les affrontements reprennent, le vigoureusement, mais les Troyens sont sur le fait alors brûler le fleuve, qui se met à bouillir.
dieu suprême se range du côté des Troyens, point de brûler les navires. Le combat des Olympiens reprend de plus
qui prennent nettement l’avantage. La nuit CHANT XVI Patrocle convainc Achille de belle : Athéna terrasse Arès et Aphrodite,
vient mettre fin aux combats. lui prêter ses armes et de le laisser prendre tandis qu’Artémis, reprochant à son frère
CHANT IX Face aux nombreuses pertes, la tête des Myrmidons. Achille accepte et Apollon de fuir le combat, se fait insulter et
Agamemnon consent à se réconcilier avec Patrocle met en fuite les Troyens, sauvant frapper par Héra, avant d’aller calmer sa
Achille. Il lui propose d’innombrables pré- ainsi les navires achéens. Aveuglé par Zeus, il peine dans les bras de son père, Zeus. Les
sents, que le héros refuse déclarant qu’il se lance à leur poursuite jusqu’aux remparts divinités favorables aux Troyens sont humi-
ne reprendra le combat que lorsque les de la citadelle. Hector tue Patrocle après liées, à l’exception d’Apollon, qui attire
Troyens seront arrivés aux tentes et aux que celui-ci a été frappé par un Apollon invi- Achille loin de Troie, laissant aux Troyens le
vaisseaux des Myrmidons. sible. En expirant, l’ami d’Achille prophétise loisir de se replier derrière les murailles.
C HANT X Les Achéens envoient Ulysse la mort prochaine du guerrier troyen. CHANT XXII Seul Hector reste à l’extérieur
et Diomède espionner de nuit le camp CHANT XVII Hector s’empare des armes des remparts. Achille, furieux d’avoir été
adverse. Sur leur chemin, ils interceptent d’Achille. Un combat acharné a lieu autour dupé par Apollon, se précipite vers Troie.
Dolon, un espion troyen, qu’ils tuent après du corps de Patrocle. Les deux Ajax contien- Hector se résout à l’affronter mais prend la
lui avoir extorqué des informations sur les nent Hector et les Troyens pendant que fuite à l’instant où il l’aperçoit. Les deux com-
Thraces, alliés des Troyens. Les deux héros se Mérion et Ménélas enlèvent le corps du battants font trois fois le tour de la ville. Zeus
rendent dans le camp thrace et tuent douze héros défunt. permet à Athéna d’aider Achille, tandis
guerriers ainsi que leur roi, Rhésos. CHANT XVIII Apprenant la mort de son qu’Apollon abandonne le guerrier troyen. Le
CHANT XI Les combats reprennent. Aga- ami, Achille pousse des cris, s’arrache les combat s’engage finalement : Hector est
memnon fait un carnage chez les Troyens, cheveux et se roule dans la cendre. Alors battu et succombe en prophétisant à son
mais, blessé au bras, recule. Hector lance que les Troyens s’apprêtent à reprendre adversaire sa mort prochaine. Son cadavre
une contre-offensive, qui blesse de nom- le corps de Patrocle, Achille se montre est traîné dans la plaine par le char d’Achille.
breux Achéens comme Diomède, Ulysse, sans armes et pousse trois grands cris qui C HANT XXIII Achille édifie un grand
Machaon et Eurypyle. La déroute est totale. font fuir ses ennemis. Thétis va trouver bûcher pour les funérailles de Patrocle. Le
Nestor, le vieux roi achéen, suggère qu’Achille Héphaïstos pour lui demander de fabri- héros organise ensuite des jeux funèbres en
permette à Patrocle de reprendre les armes. quer de nouvelles armes pour son fils. l’honneur de son ami défunt. Comme pour
CHANT XII Hector ignore un mauvais pré- CHANT XIX Achille « met fin à sa colère » la guerre, les dieux s’immiscent dans la com-
sage et lance l’attaque sur le camp ennemi. Il contre Agamemnon. Les rois se réconci- pétition en favorisant tel ou tel héros achéen.
fracasse l’une des portes du rempart achéen lient au cours d’une cérémonie voulue par CHANT XXIV Zeus ordonne à Achille de
et ses troupes s’y engouffrent. Ulysse, et Briséis revient à son premier pro- rendre la dépouille d’Hector à son père,
C HANT XIII Satisfait, Zeus détourne les priétaire. Le héros revêt ensuite ses nouvel- puis envoie Iris inciter Priam à se rendre
yeux de Troie. Poséidon se déguise et insuf- les armes et demande à ses chevaux de le chez le héros achéen. Guidé par Hermès,
fle un esprit de résistance acharné aux ramener sain et sauf du combat. L’un d’eux, Priam le supplie alors de lui restituer le
Achéens, qui accomplissent de nombreux Xanthos, prophétise sa mort prochaine, cadavre de son fils. Le héros achéen accepte
exploits pour défendre leur camp. Hector qui sera le fait d’un dieu et d’un homme. et accorde onze jours de trêve. Le poème
rassemble ses troupes dispersées. C HANT XX Zeus donne à nouveau aux s’achève sur les funérailles d’Hector. 2
CHANT XIV Héra décide d’aider Poséidon dieux la permission d’intervenir sur le
en détournant l’attention de Zeus. Pour champ de bataille. Apollon inspire à Enée
arriver à ses fins, elle convainc Aphrodite de d’affronter Achille. Alors qu’il va se faire tuer, GUERRIÈRE Page de gauche :
lui donner un charme d’amour. Elle séduit le Troyen est extrait du combat par Poséi- Athéna, statue romaine de la villa des
ensuite son époux qui, pour être tranquille, don, qui lui conseille dorénavant d’éviter le Papyrus à Herculanum (Naples,
entoure leur passion d’un nuage d’or. Puis le héros achéen. Achille tue Polydore, le jeune Museo Archeologico Nazionale).
IVRES L
Par Geoffroy Caillet, Jean-Louis Voisin, Michel De Jaeghere, Vincent
Trémolet de Villers, Axelle Faussadier et François-Joseph Ambroselli

Rhapsodies
homériques
Iliade. Homère. Homère. Pierre Judet de La Combe
EN COUVERTURE

Traduction de Jean-Louis Backès Homère a-t-il composé l’Iliade et l’Odyssée ? A-t-il même existé ?
Faut-il le répéter ? Ce n’est pas la guerre Pour obscurcir le mystère, les Anciens n’ont jamais été d’accord
de Troie mais la colère d’Achille, comme sur la liste de ses œuvres, sur sa personnalité, sur la cause de sa
le proclame la célèbre invocation cécité, sur son père, etc. Dès l’Antiquité, un mythe Homère s’est
à la muse du premier vers, qui est le sujet créé. Avec ce petit livre brillant, drôle parfois (le philologue ouvre son
de cette œuvre fondatrice de toute essai par un dialogue à la grecque !), érudit toujours mais sans jargon,
poésie. Au fil des dizaines de milliers l’auteur élucide le paradoxe suivant : aucun savant contemporain ne
de vers traduits ici en vers libres par croit plus guère à l’existence d’Homère quand pour tous les auteurs anciens sa réalité
Jean-Louis Backès, qui échappe ainsi ne faisait aucun doute. Son hypothèse ? Aussi élégante que son enquête est subtile
à l’alternative obligée entre prose et vers et convaincante : les Anciens auraient eu conscience que dans l’histoire de la poésie,
régulier et reproduit au plus près il y avait eu une rupture, un moment particulier, singulier. Ils l’ont attribué à Homère,
la syntaxe homérique, c’est toute la sève « l’assembleur ». Cela se passait au VIIIe siècle av. J.-C. J-LV
des passions, de l’héroïsme et des conflits Gallimard, « Folio biographies », 2018, 368 pages, 9,40 €.
94 humains qui jaillit à travers l’ampleur
h de l’inspiration et la magnificence de la
langue d’Homère. Le souffle des choses Homère. Pierre Carlier
éternelles qui passe, inaltéré, dans l’esprit C’est à une enquête captivante sur l’œuvre d’Homère à laquelle
et le cœur du lecteur contemporain. GC Pierre Carlier, mort prématurément en 2011, invite ici le lecteur.
Gallimard, « Folio classique », 2006, « Parler d’Homère, c’est parler des poèmes homériques et d’eux seuls »,
700 pages, 8,90 €. prévient-il d’emblée, convaincu de l’impossibilité de trancher entre les
multiples conjectures sur l’identité de l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée.
Son ouvrage s’attache donc successivement au substrat historique
Iliade. Homère. du monde d’Homère – du monde mycénien aux cités archaïques –,
Texte établi et traduit à la question de la genèse et de la transmission des deux poèmes (où il propose de voir
par Paul Mazon l’œuvre de deux aèdes différents), ainsi qu’à une vigoureuse analyse des sociétés
« C’est le plus grand. homériques, assez semblables dans les deux œuvres, contrairement à la fonction qu’y
C’est le patron. C’est occupent les dieux. Pour l’auteur, « le monde homérique est évidemment un amalgame
le père. Il est le maître de souvenirs de dates diverses, mais c’est un amalgame cohérent et vraisemblable ».
de tout », s’exclamait En ce sens, ses poèmes sont bien des sources historiques de la civilisation grecque. GC
Péguy à propos Fayard, 1999, 416 pages, 26 €.
d’Homère. On se réjouit
qu’un tel maître ait trouvé en Paul Mazon
un traducteur de choix. Sa prose solide Homère. Jacqueline de Romilly
et élégante a la vertu des vrais classiques : Qui mieux que la grande helléniste pouvait, en un court volume,
elle procure, à travers les décennies, un se saisir d’Homère ? Avec l’extrême clarté qui fait le prix de toute
plaisir identique et des émotions intactes, son œuvre, Jacqueline de Romilly se penche sur ces monuments que
à l’image même du texte d’Homère, sont l’Iliade et l’Odyssée, apparemment « tirées toutes vivantes de rien »,
qu’on trouvera en vis-à-vis dans cette en analysant les conditions de leur genèse et la question homérique,
édition bilingue sous coffret. GC la place qu’elles occupent dans notre histoire et bien sûr leur matière
Les Belles Lettres, 2012, 3 vol. sous coffret, même : leur structure, leurs procédés poétiques, la nature qu’elles donnent à voir des
440 pages, 33 €. dieux et des héros. Une introduction de choix à « une réussite littéraire unique ». GC
PUF, « Que sais-je ? », 2014, 128 pages, 9 €.
Aux origines de la Grèce. Annie Schnapp-Gourbeillon La Guerre de Troie a-t-elle eu lieu ?
On a cru longtemps que la civilisation mycénienne s’était effondrée sous le choc des Stéphane Foucart
invasions doriennes et des peuples de la mer. On n’en est plus aussi certain aujourd’hui : L’Iliade et l’Odyssée ne sont pas seulement
la chute des royaumes riches en or fut peut-être suscitée, d’abord, par les tensions les textes fondateurs de la littérature
politiques et les guerres intestines. On a un peu vite tenu les siècles obscurs qui avaient universelle. Elles ont été depuis le
succédé à Mycènes pour une période d’uniforme décadence et de misère. On n’avait XVIIIe siècle au cœur de nombre de
pas pris garde que c’est alors que s’élabora pourtant aussi bien la poésie d’Homère que controverses entre philologues et
les structures de la polis, tandis que réapparaissait l’écriture. Annie Schnapp-Gourbeillon historiens. On en a contesté la paternité
revisite ces temps mal connus en distinguant, sous les décombres, les signes à Homère. On a épilogué sur la part
de continuité culturelle qui préparaient le plus prestigieux des avenirs. MDeJ qu’il fallait reconnaître en elles des
Les Belles Lettres, 2002, 432 pages, 35,50 €. traditions orales transmises par les aèdes,
le rôle qu’on pouvait consentir à leur
ordonnancement par un (ou deux)
Précis d’histoire grecque poète(s). Stéphane Foucart fait ici
Claude Mossé et Annie Schnapp-Gourbeillon le point sur le crédit qu’on peut leur
Resserrer l’histoire grecque dans un ouvrage aussi rigoureux faire, l’historicité des événements que
qu’accessible, c’est le pari gagné de ce précis. De la protohistoire des rapportent leurs chants. La guerre de
Grecs à la civilisation hellénistique, il en déroule un tableau complet Troie ne fut-elle qu’un prétexte légendaire
et éclairant, avec une attention marquée à ce monde mycénien qui pour broder des aventures imaginaires ?
fournit à l’Iliade et à l’Odyssée une part de leur substrat historique, Quelles confirmations tirer des
ainsi qu’à la cité archaïque contemporaine d’Homère. GC découvertes de Heinrich Schliemann
Armand Colin, 2014, 374 pages, 34 €. à Hisarlik et à Mycènes ? Les Troyens
parlaient-ils le grec ? Formaient-ils au
contraire la pointe avancée de l’Empire
Les Hommes, la Terre et la Dette en Grèce hittite dont on a découvert, au cœur de
Julien Zurbach l’Anatolie, la capitale ? Furent-ils victimes
Adaptation de la thèse soutenue par l’auteur, cet ouvrage de l’irruption de « peuples de la mer »
de fond, présenté en deux volumes dans un élégant coffret, qui ressemblent aux Achéens d’Homère
brosse une vaste fresque, aussi rigoureuse que passionnante, comme à des frères ? Le récit est
sur la question de la terre dans le monde grec ancien, de fascinant, l’enquête palpitante. Stéphane
l’époque mycénienne à l’émergence de la cité. En s’appuyant Foucart y concilie une singulière clarté
sur l’ensemble des sources disponibles, des textes mycéniens d’exposition à une science parfaite,
aux découvertes de l’archéologie rurale, elle décrypte un étonnant sens du suspense. MDeJ
le système foncier, les échanges et les formes monétaires, La Librairie Vuibert, 2014, 128 pages, 10,50 €.
la question de la dette ou du prélèvement. On lira avec un intérêt particulier
le chapitre consacré à la terre dans la société homérique, qui montre que la propriété
telle qu’elle apparaît dans l’Iliade et dans l’Odyssée n’y est ni familiale ni communale,
mais privée et individuelle, et offre un nouvel angle d’approche du monde aristocratique
dont l’œuvre d’Homère a conservé le souvenir. GC
Ausonius Editions, « Scripta antiqua », 2017, 2 vol. sous coffret, 853 pages, 45 €.

Reconstruire Troie. Permanence et renaissances


d’une cité emblématique. Edité par Michel Fartzoff,
Murielle Faudot, Evelyne Geny et Marie-Rose Guelfucci
La vingtaine de contributions rassemblées dans ce recueil
étudient la constitution et la postérité de la geste troyenne au fil
des siècles, des auteurs grecs et romains au Moyen Age du Roman
de Troie, de l’Achille et Polyxène de Lully au théâtre de Giraudoux.
Dans ce foisonnement d’arts et de genres différents où s’est réécrite
et transmise l’image de Troie, apparaît une constante : l’emblématique cité martyre
est devenue à chaque époque le miroir des sociétés qui s’y sont reconnues. GC
Presses universitaires de Franche-Comté, 2009, 524 pages, 45 €.
Le Monde d’Ulysse. Moses I. Finley L’Or de Troie ou le rêve
Lors de sa parution en 1954, ce livre fit l’effet d’une bombe dans le monde de Schliemann. Hervé Duchêne
des études homériques. Pour Moses Finley, professeur aux Etats-Unis puis « Quel roman que ma vie ! » aurait
à Cambridge, la société dépeinte dans l’Iliade et dans l’Odyssée ne correspondait pu s’écrier, après Napoléon, Heinrich
en effet ni à celle des rois mycéniens, comme on le pensait depuis Schliemann, Schliemann. Difficile en effet d’imaginer
ni à celle de la cité qui émergeait à l’époque d’Homère. S’il fallait lui trouver un modèle vie plus romanesque que celle de ce
historique, ce ne pouvait être que celui de la période intermédiaire, correspondant « Christophe Colomb » de l’archéologie,
aux siècles obscurs (XIe-IXe siècles av. J.-C.). C’est à une plongée anthropologique comme le surnomme ici Hervé Duchêne.
dans l’aristocratie de ces âges mystérieux et à une passionnante approche sociologique De l’apprenti-épicier allemand devenu
que Finley invite dans cet essai de haut vol, véritable best-seller des études antiques. un richissime négociant cosmopolite
A soixante ans de distance, les spécialistes font cependant valoir que le monde décrit au découvreur de Troie, ce petit livre
EN COUVERTURE

par Homère n’est pas aussi unifié que ne l’avance Finley et que, ne serait-ce qu’à des fins passionnant en explore les moindres
littéraires, les strates historiques plus anciennes et plus récentes y coexistent. GC recoins et fait le récit circonstancié
Seuil, « Points Histoire », 2012, 240 pages, 8,30 €. de ses trouvailles à Troie et à Mycènes.
Guidé par la seule lecture obsessionnelle
d’Homère, Schliemann multiplia
Apologie pour Clytemnestre. Simone Bertière les erreurs. Mais il fit, avec un brio
Homère nous avait habitués à éprouver une sympathie un peu étourdissant, surgir du néant la Grèce
condescendante à l’égard d’Agamemnon, chef contesté, guerrier préhellénique. Qui dit mieux ? GC
sans éclat, vainqueur sans gloire de la plus grande des guerres. Gallimard, « Découvertes Gallimard »,
Eschyle, Sophocle et Euripide avaient donné la parole à Electre, 1995, 144 pages, 15,70 €.
avant Jean Giraudoux et Jean Anouilh. Sartre nous avait donné
le point de vue d’Oreste. Simone Bertière a décidé de rompre
avec cette fatalité pour faire parler, enfin, Clytemnestre : du sacrifice L’Iliade ou le poème
96 d’Iphigénie et de l’enlèvement d’Hélène, de la guerre de Troie de la force
h et du guet-apens qui lui permit de faire assassiner son mari par Egisthe, son amant. Simone Weil
Elle lui a prêté sa plume pour plaider sa cause depuis les Enfers. C’est l’occasion d’une Fidèle à sa tension
savoureuse promenade dans la légende des Atrides, d’un jeu virtuose entre les traditions vers l’essentiel, Simone
recueillies par les tragiques grecs. En filigrane, un manifeste d’un subtil féminisme Weil a trouvé dans
contre la violence et la bêtise de la guerre, les absurdes vengeances à quoi mène l’Iliade la révélation
la colère, le miroir aux alouettes de l’ambition humaine, qui détourne les hommes des effets que la force
du bonheur qui est à portée de leurs mains. MDeJ exercée et subie
Editions de Fallois, 2004, 296 pages, 18 €. provoque en l’homme. En quelques
dizaines de pages, la philosophe donne
à réfléchir sur la guerre vécue au fond
Le Roman d’Ulysse. Simone Bertière de l’âme humaine : la force, dit-elle,
On se souvient que Jean Giono avait imaginé en un récit détruit l’âme du vainqueur comme
brillantissime et savoureux la naissance de l’Odyssée. Simone Bertière du vaincu, l’homme est réduit à l’état
se plaît à son tour à raconter comment a pu naître ce chant « relayé de chose, de matière brute. En éclairant
par les vents » qui a envahi depuis l’espace et le temps. Mais elle ne les mécanismes que le combat guerrier
prétend jamais se hisser au rang du maître des aèdes. Aussi accessible met en jeu chez les protagonistes
que l’Ulysse de Joyce est intimidant, son livre met à la portée de tous de l’épopée homérique, Simone Weil
la richesse et la saveur de l’Odyssée. Ce souci de clarté, cette humilité dévoile du même coup la vérité du
assumée s’accompagnent de notes discrètes et méditatives : le temps poème : la sensibilité pleine d’amertume
qui emporte tout, le courage et ses simulacres, le merveilleux qui donnait à l’existence dont il témoigne face à la misère de
des reflets disparus, la nostalgie qui féconde la poésie. Une lumière grecque éclaire l’homme révèle la beauté d’une humanité
ces pages, que l’on arpente comme un sentier de chevrier. On y entend couler qui a saisi le tragique de l’existence. AF
l’eau fraîche et vive des fontaines. « L’Odyssée est au fond une histoire de bergers, Rivages, « Rivages Poche-Petite Bibliothèque »,
disait Antoine Blondin, et c’est peut-être de là qu’elle tire son éternité. » VTV 2014, 208 pages, 8,15 €.
Editions de Fallois, 2017, 256 pages, 19 €.
Pourquoi la Grèce ? Jacqueline de Romilly Ilion n’a pas été prise. Dion de Pruse.
Ils ont inventé l’histoire et la philosophie, porté l’art politique à un degré de Introduction, traduction et notes
perfection jusqu’alors inconnu, transcendé leurs mythes fondateurs dans la poésie coordonnées par Sophie Minon
épique, créé pour eux le genre de la tragédie. Explorant tout au long de sa vie « La poésie persuade de prêter l’oreille
les chapitres de la littérature grecque, Jacqueline de Romilly n’aura cessé de se demander aux mensonges, comme le vin persuade
comment ils avaient pu traverser les siècles, au point de nous toucher comme s’ils de boire sans soif », souligne Dion
avaient été écrits pour nous. Elle montre ici comment, d’Homère à Hérodote, de Pindare de Pruse, rhéteur grec de Bithynie
à Euripide, tout l’effort des Grecs consista à dépasser l’anecdote sur laquelle ils prenaient du tournant des Ier et IIe siècles apr. J.-C.,
appui pour tenter d’atteindre, toujours, à l’universel. Elle souligne plus encore que la dans son Discours troyen, judicieusement
fascination qu’ils exercent sur nous tient à ce que, s’acharnant à décrypter, comprendre, rebaptisé ici Ilion n’a pas été prise. Pour
dominer les mystères de l’existence, ils n’ont jamais cessé, pourtant, d’aimer les fêtes, cet habitué du cercle impérial, Homère
les banquets, l’amour, la gloire et le caractère solaire de la vie. MDeJ aurait été un grand falsificateur et l’Iliade
Editions de Fallois, 1992, 310 pages, 22 €. une fantaisie inspirée de faits réels pour
des Grecs en quête d’estime de soi. Par
la « tromperie d’un seul homme », la réalité
La Prise d’Ilion. Triphiodore historique aurait été déformée : Ménélas
On ne sait rien de Triphiodore, grammairien et poète épique n’aurait jamais épousé Hélène, Achille
du IVe siècle de notre ère, originaire d’Egypte. La Prise d’Ilion, seule serait tombé face à Hector et Troie n’aurait
de ses œuvres qui nous soit conservée, s’inscrit dans l’abondante jamais été prise. La mort de Patrocle ?
littérature consacrée à Troie et dont Homère et les poèmes du cycle Une invention d’Homère, qui voulait
troyen forment le socle. C’est à ces sources que puise l’œuvre de masquer la piteuse mort du héros achéen,
Triphiodore, modifiant, adaptant, corrigeant l’un ou l’autre. Si, comme prétendument le « meilleur au combat ».
le remarque Bernard Gerlaud, auteur de cette édition, sa « part En pointant les multiples incohérences du
d’invention personnelle est faible », elle illustre à merveille la valeur de l’imitation qui avait poème homérique, Dion
cours à l’époque impériale pour rendre hommage à Homère, le poète par excellence. GC de Pruse entend révéler
Les Belles Lettres, 2003, 209 pages, 23 €. la visée du poème : il aurait
été composé selon lui afin
de galvaniser les armées
Euripide et les légendes des Chants cypriens. François Jouan grecques qui s’apprêtaient
Les Chants cypriens, l’un des six poèmes disparus du cycle à affronter les Perses. F-JA
troyen, probablement composés au VIe siècle av. J.-C., évoquaient Les Belles Lettres, « La Roue
les événements antérieurs à l’Iliade. Comme l’ensemble du cycle, à livres », 2012, 124 pages, 27 €.
ils ont fourni aux tragiques grecs la matière d’innombrables œuvres.
François Jouan se livre ici à une foisonnante enquête, qui consiste
à étudier dans l’œuvre connue et perdue d’Euripide la fortune des
épisodes relatés par ces Chants, dont le résumé de la Chrestomathie
nous a heureusement conservé la substance. Par un patient travail de
rapprochement des textes, il parvient à préciser, voire à reconstituer des éléments entiers
de ces Chants perdus. Il donne aussi à voir comment le théâtre d’Euripide s’est nourri
de l’épopée et l’a peu à peu mise au service d’un sens tragique de plus en plus aigu. GC
Les Belles Lettres, 2009, 516 pages, 55 €.

Récits inédits sur la guerre de Troie. Traduits et commentés par Gérard Fry
L’« époque d’inculture générale » en quoi avait consisté l’Antiquité tardive fut en réalité traversée par une instinctive soif
de savoir, qui vit fleurir nombre de traductions et de commentaires d’Homère. Mais qui se souvient aujourd’hui de l’Iliade latine
de Baebius Italicus, de l’Ephéméride de la guerre de Troie de Dictys de Crète ou de l’Histoire de la destruction de Troie de Darès
le Phrygien ? La première de ces trois œuvres, composée au Ier siècle, ouvrit « un chemin d’accès à la matière troyenne » à un public
dont la connaissance du grec s’était largement émoussée. La deuxième, écrite au IIe siècle, dévoile le récit complet de la guerre
de Troie, depuis l’enlèvement fatidique de la belle Hélène jusqu’à la mort d’Ulysse. Quant à la troisième, datée du Ve ou du VIe siècle,
elle passe pour être le résumé d’un ouvrage perdu. Ces œuvres inédites et « injustement méconnues » ouvrirent l’univers d’Homère
au monde médiéval, occidental et byzantin. On les redécouvre ici avec un bonheur identique. F-JA
Les Belles Lettres, « La Roue à livres », 1998, 416 pages, 35 €.
ÉRIES
Par Marie-Amélie Brocard

Les gros
sabots la « déesse aux yeux pers », Artémis,

d’Hélène
et enfin Zeus, en père des dieux légèrement
avachi par les ans. Aux détracteurs
de ce parti pris, il a été noblement répliqué
qu’il ne s’agissait pas d’histoire mais
de mythologie, légendaire, donc ouverte
à la libre interprétation. Il n’en reste pas
Diffusée au printemps sur la BBC moins que cette mythologie s’ancre et
s’incarne dans un lieu et un temps, celui de
en Grande-Bretagne, puis sur Netflix la Grèce antique, époque et lieu où, n’en
déplaise aux idéologues postmodernes,
à l’international, la série Troie :
EN COUVERTURE

dominait le type caucasien. Les seules


indications physiques qu’on rencontre au
la chute d’une cité a plus fait parler fil des vers de l’épopée homérique sont
ainsi « blonds cheveux » et « bras blancs » :
d’elle pour son casting que on a déjà vu plus typé africain.
Coup idéologique ? Marketing ?
pour la qualité de sa réalisation. Même si la série n’est pas à mettre au
panthéon des meilleures créations
de la décennie, il est regrettable que cette
décision en ait en définitive éclipsé
les réelles qualités. Celle-ci obéit au choix
de prendre Pâris, « le bellâtre coureur
de femmes et suborneur », comme héros
98 principal – elle s’ouvre sur sa naissance –
h et de faire de son histoire d’amour
avec Hélène le cœur de l’intrigue (c’était
il y a plus de deux mille cinq cents ans,
le parti pris par les Chants cypriens),
au détriment d’Hector et d’Andromaque,
rendus d’emblée peu sympathiques
du fait de leur réserve vis-à-vis de ce frère
nouvellement retrouvé et de cette
princesse qui apporte la guerre avec elle.
PHOTOS : © BBC/NETFLIX.

Elevé dans une famille de bergers (il avait


été exposé par Priam et Hécube, ses
parents, afin de conjurer l’oracle qui avait
annoncé les malheurs qu’il provoquerait),
Pâris se sent plus proche du peuple
que de sa royale famille et tente souvent
de s’en faire le héraut, tandis qu’Hélène
donne, entre deux irritantes minauderies,

N
oir, c’est noir : les internautes « aux blonds cheveux » aborde les rives des leçons de générosité en offrant
ont découvert, sceptiques, au dardaniennes avec un teint ainsi bruni sa part de nourriture à la population
cours de l’hiver dernier, le nouveau par le soleil ? ! Apparemment, il est un rationnée par le siège.
visage choisi par la BBC pour incarner sens pour lequel l’appropriation culturelle Ils ont beau faire, il n’en demeure
Achille dans la série destinée à narrer n’est pas un problème. pas moins difficile de s’attacher au couple
l’épisode le plus célèbre de la mythologie Or, Achille n’est pas seul. C’est bien qui sème les cadavres sur son passage
antique, l’épique guerre de Troie. Si par la un quart du casting de Troie : la chute sans jamais se remettre en question,
stature David Gyasi pouvait parfaitement d’une cité qui se retrouve doté d’un type tout particulièrement Hélène, Pâris
correspondre au bouillant Péléide, vers africain : soldats anonymes, mais présentant malgré tout une évolution
quels lointains rivages avait-il en revanche également Patrocle, Nestor, Enée chez plus intéressante aux côtés de son
pu se perdre pour que le divin guerrier les Troyens, et sur l’Olympe Athéna, frère et prenant même la tête de l’armée
BLACK AND WHITE Ci-dessus : dès sa diffusion au printemps 2018, Troie : la chute
d’une cité a suscité une vive polémique parmi les spectateurs en raison de son casting.
troyenne après la mort d’Hector, Certains personnages de l’histoire narrée dans l’Iliade d’Homère, comme Achille « aux
au détriment d’Enée, resté jusqu’au bout cheveux blonds » et « bras blancs », étaient incarnés, dans la série, par des acteurs noirs.
une pâle figure secondaire. Page de gauche : Bella Dayne dans le rôle d’Hélène, « la plus belle femme du monde ».
Le show pâtit surtout d’une profusion
de personnages rarement très attachants
– mention spéciale aux deux Atrides, yeux de sa malheureuse épouse portant que Pâris est entre les murs de la cité.
le vain Agamemnon et le pleurnicheur son nouveau-né. Et bien que le titre Parce que, dans l’Iliade, Pâris est appelé
Ménélas, dont on se demande bien de la série (La chute d’une cité) ait laissé la plupart du temps Alexandre, les
pourquoi toute la Grèce s’est soulevée peu d’espoir, même aux plus ignorants, scénaristes ont imaginé que le premier
pour les suivre – sans pour autant réussir on se surprend au fur et à mesure que prénom était son nom de prince
à donner de réelle importance à certains passent les épisodes à espérer une issue troyen, l’autre celui que lui aurait donné
héros pourtant très présents dans l’Iliade heureuse pour les Troyens. Elle n’arrivera le berger qui l’avait adopté. Pour effectuer
(Diomède, Ajax, Nestor…). pas. Le dernier épisode, qui commence les besognes déshonorantes, ils ont remis
Le budget ne permettait dans les danses célébrant la victoire, en avant l’étrange figure de l’antihéros
manifestement pas d’offrir de grandioses s’achève par des massacres. Cassandre homérien : le ridicule Thersite.
batailles, auxquelles on a préféré des l’avait vu dès les premières minutes : C’est notamment à lui que sera dévolue
plans serrés sur les combats singuliers. le destin de Troie était de finir dans les la mission de faire croire qu’il a été
Les dialogues souffrent douloureusement flammes, rien ni personne ne pouvait abandonné par les Grecs et de pousser les
de la comparaison avec le chef-d’œuvre l’empêcher. Ni les dieux ni les scénaristes. Troyens à s’emparer du cheval de bois. Des
d’Homère ; et l’on regrette de passer Troie : la chute d’une cité ne s’en liens se créent entre différentes figures
autant de temps à écouter Pâris et Hélène cache pas : elle est une adaptation libre et anecdotes secondaires pour construire
se lamenter de ce que la terre entière leur de l’Iliade et de la mythologie grecque. une intrigue cohérente : c’est lors de
en veuille quand le sacrifice d’Iphigénie Si elle en offre une interprétation propre, l’équipée au cours de laquelle Briséis a été
est au contraire expédié en moins elle suit cependant assez fidèlement enlevée par Achille en Cilicie qu’Eétion,
de temps qu’il n’en faut pour le dire. les étapes, enrichissant l’Iliade par les père d’Andromaque, trouve la mort, et
Mais pour peu qu’on lui laisse sa chance, épisodes des poèmes perdus du Cycle c’est parce qu’il la recherche que son frère
on finit malgré tout par se laisser prendre troyen ou du théâtre classique : Dolon se retrouve à espionner les Grecs.
par l’histoire, par s’attacher et s’intéresser la négociation d’Ulysse et Ménélas pour C’est toujours pour la protéger que,
à certains personnages comme Ulysse, tenter de récupérer Hélène, la rencontre découvert, il ira à la place de Diomède et
Hector, Andromaque et même Pâris. entre Hélène et Achille, la venue des d’Ulysse faire fuir les chevaux troyens.
Les décors ne sont certes pas à couper Amazones avec la reine Penthésilée. La série se conclut sur un plan
le souffle, les armes et costumes Pour qui connaît l’Iliade, nombre serré d’Ulysse tandis que la musique
correspondent à la représentation de références étonnent par leur finesse. s’est tue et que ne reste plus que le bruit
populaire de la Grèce antique, mais Figure récurrente de l’épopée homérique, des vagues, laissant présager une possible
l’immersion fonctionne, secondée l’expression « sang noir » devient le cœur saison 2 qui, si elle était confirmée,
par une plongée au cœur de la cité aux de la prophétie qui condamne Pâris devrait nous faire voyager aux quatre
côtés d’un espion grec qui a élu domicile à un destin tragique ; titre du premier coins du monde antique aux côtés
chez deux orphelins troyens. C’est épisode, il envahit les rêves de Cassandre du héros de l’Odyssée. 2
sans honte qu’on laisse couler ses larmes à la naissance de son frère et les sacrifices Troie : la chute d’une cité, saison 1,
en assistant du haut des remparts du prêtre dont les colombes égorgées créée par David Farr, diffusée sur BBC One
de la ville à la mort d’Hector à travers les se vident de sang noir charbon tant et Netflix, huit épisodes de 60 minutes.
C INÉMA
Par Geoffroy Caillet

Le
Crépuscule
des dieux
Plutôt maigre et décevante,
EN COUVERTURE

la filmographie de la guerre de Troie


n’a pas encore suscité d’œuvre en
rapport avec le merveilleux homérique.

T
ardive, exiguë et insignifiante : c’est
en résumé la place que le cinéma
a accordée jusqu’à aujourd’hui
100 à l’Iliade et à la guerre de Troie. Si l’on
h excepte une poignée de films de l’époque
du muet (La Vie privée d’Hélène de Troie,
Alexander Korda, 1927), il a en effet
fallu attendre 1956 et Hélène de Troie
(Helen of Troy) de Robert Wise pour voir
PHOTOS : © COLLECTION CHRISTOPHEL. © PROD DB/ALLPIX/AURIMAGES/CICC-EUROPA/DR.

la première représentation du poème


homérique à l’écran. Bien que tournée
à Cinecittà, cette production de la
Warner Bros., qui mêle allègrement film
d’aventure et romance, ne se distingue en
rien des canons hollywoodiens. L’histoire
d’amour d’Hélène et Pâris (Rossana
Podestà et Jacques Sernas) forme la trame
d’un film décrit du point de vue des
Troyens et dont la principale curiosité d’Enée. Détrônant à la fois Hector En ne retenant de l’Iliade que
consiste à offrir un petit rôle (celui et Achille, le héros devient le protagoniste les deux derniers chants, les scénaristes
de la servante d’Hélène) à une Brigitte de La Guerre de Troie (La guerra di Troia, se sont débarrassés d’Hector pour
Bardot débutante. Giorgio Ferroni, 1961), lui aussi tourné à mettre en scène un Enée aussi musculeux
De Quo vadis ? à Ben-Hur, les Cinecittà avec une distribution hétéroclite : qu’inexpressif, face à un Pâris perfide
productions tournées à Rome par les le culturiste américain Steve Reeves et orgueilleux. L’épisode du cheval et
Américains font naturellement des est Enée ; sa femme Créuse, la Française l’incendie de la ville forment le clou de ce
émules locaux. En 1958, Les Travaux Juliette Mayniel, égérie de Claude Chabrol ; film d’aventure sans grand relief mais plein
d’Hercule de Pietro Francisci lance la riche quant à Hélène, cupide à souhait, elle de charme, qui s’achève bien entendu
saison du péplum, ce filon d’imitation est interprétée par la starlette transalpine sur la fuite des Troyens rescapés, tandis
low cost mais plein d’ingéniosité des films Edy Vessel (un rôle troublant pour qu’une voix off proclame : « La descendance
historiques hollywoodiens. Orgueil italien celle qui, devenue depuis une richissime d’Enée fera surgir une nouvelle ville, qui
oblige, Homère est rapidement mis femme d’affaires, a été citée en 2017 éclairera le monde. Et si Troie fut mortelle,
à contribution par le pays des descendants dans le scandale des Paradise Papers…). Rome sera appelée éternelle. »
© EUROPA CINEMATOGRAFICA/THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES.
L’année suivante, Conquérants
héroïques (La leggenda di Enea, Albert
Band et Giorgio Rivalta, 1962) convoque
à nouveau Enée et Steve Reeves pour
une adaptation de l’Enéide centrée
sur l’installation du héros troyen dans
le Latium. Rare dans une telle production
de série, une belle séquence poétique
met en scène le fameux passage du livre I
de l’œuvre de Virgile où, visitant le temple
de Junon bâti par Didon à Carthage,
Enée se met à pleurer en contemplant
des peintures de la guerre de Troie.
La scène, transposée ici dans le palais
du roi Latinus, utilise habilement
quelques stock-shots de La Guerre de
Troie filmés en surimpression pour
évoquer le souvenir de ses compagnons
morts et de Troie en flammes.
Hormis Hélène, reine de Troie (Il leone
di Tebe, Giorgio Ferroni, 1964), qui fait son d’Homère. Le bouillant Myrmidon entier conçu à la gloire d’un Brad Pitt
miel des traditions racontant le séjour y a les traits taillés à la serpe d’un autre léonin à souhait dans le rôle d’Achille, est
d’Hélène en Egypte après la guerre de culturiste américain, Gordon Mitchell. un monument d’ennui. Passons sur les
Troie et utilise à son tour des stock-shots Plein d’ingénuité, le scénario n’en est pas erreurs historiques (les Grecs ne plaçaient
du film homonyme, c’est La Colère moins le plus fidèle à la trame de l’Iliade. pas de pièces de monnaie sur les yeux clos
d’Achille (L’ira di Achille, Marino Girolami, Ici donc, ni cheval ni Troie en flammes, de leurs morts mais dans leur bouche) et
1962) qui clôt cette saison mais le conflit d’Achille et Agamemnon, sur des dialogues prompts à transformer
du cinéma populaire italien la mort de Patrocle (à qui le film attribue la poésie homérique en langage sioux
consacrée aux héros une pulpeuse compagne, probablement (« Le soleil n’est pas assez haut dans le ciel
pour écarter tout doute sur son pour tuer les princes ») ou en brèves
homosexualité présumée) et le duel de comptoir pour mâles texans (« Les
avec Hector. Malgré la modestie de ses femmes ont tendance à tout compliquer »,
moyens, le film fait, pour la première glisse Ulysse à Achille – Pénélope
fois, une place au merveilleux homérique : appréciera). Pendant deux longues
on y voit le camp achéen décimé par heures et demie, Troie aligne une
la peste envoyée par Apollon, Athéna et succession de batailles pseudo-réalistes
Thétis apparaître à Achille ou Héphaïstos qui signent sa véritable identité : un film
forger le bouclier du héros. de guerre transporté dans l’Antiquité.
S’ensuivent quarante ans de purgatoire Sans cesse invoqués, les dieux y sont
pour Homère et ses héros, qui profitent perpétuellement absents, et bien avant
enfin, grâce à Gladiator, du retour en que Troie ne soit livrée aux flammes,
grâce des superproductions historiques c’est toute la poésie et le merveilleux
à l’écran. Hélas, Wolfgang Petersen n’est d’Homère qui ont disparu corps et biens
pas Ridley Scott et son Troie (2004), tout dans cette simple affaire d’hommes.2

DE TROIE À ROME C’est en Italie que le cinéma a le plus souvent acclimaté les héros
d’Homère. Après Hélène de Troie (Robert Wise, 1956), film américain tourné à Cinecittà
et centré sur l’histoire d’amour entre Pâris et Hélène (Jacques Sernas et Rossana Podestà,
page de gauche), le cinéma populaire italien a consacré à l’Iliade une poignée d’œuvres
de série B pleines de charme, notamment La Guerre de Troie (Giorgio Ferroni, 1961).
Détrônant Achille et Hector, Enée (l’Américain Steve Reeves, ci-contre) y incarne
le modèle de la virtus romaine avant l’heure, face à la cupide Hélène (Edy Vessel, en haut).
C HRONOLOGIE
Par François-Joseph Ambroselli

Une
Légende
dessiècles
Les sites mycéniens subissent durant cette
période une série de destructions. Des
troubles se succèdent : incendies, séismes,
inondations. Les rivalités internes, le désé-
quilibre social entre les classes paysannes
et les élites, ainsi que la fragilité du sys-
tème économique basé sur le commerce
maritime avec le Proche-Orient, sont
De la civilisation mycénienne à la mise autant de causes qui expliquent le renver-
sement des palais mycéniens.
VERS 1200 AV. J.-C. Les Doriens, peuple
par écrit de l’Iliade et de l’Odyssée,
EN COUVERTURE

du nord-ouest de la Grèce, profitent de la


chute des organisations palatiales et s’ins-
l’histoire du monde homérique forme une tallent progressivement dans une grande
partie du Péloponnèse.
vaste fresque de près de treize siècles. VERS 1180 AV. J.-C. Invasion des peuples
de la mer. Déclin brutal de la civilisation
matérielle mycénienne, qui va de pair avec
Le déclin minoen et la civilisation minoenne, elle est néan- une baisse de la densité démographique et
l’apogée mycénienne moins riche et puissante et utilise une écri-
ture syllabique, le linéaire B. Les premiers
une diminution des surfaces cultivées. Le
système politique organisé autour des dif-
VERS 1600 AV. J.-C. Cataclysme de Théra. palais mycéniens sont édifiés tandis que la férents palais royaux mycéniens s’effondre
L’éruption explosive du volcan de Théra, faible présence de fortifications sur les dif- pour ne plus jamais se relever.
l’actuelle île de Santorin, provoque des pluies férents sites mycéniens semble indiquer que VERS 1100 AV. J.-C. Disparition de la civi-
102 de cendres qui rendent les terres stériles, tan- le monde égéen connaît pendant un siècle lisation mycénienne. Les échanges avec le
H dis qu’un gigantesque raz de marée ravage une période de paix relative. L’hypothèse de Proche-Orient s’amoindrissent, entraînant
les côtes crétoises et détruit les flottes. La civi- la centralisation du pouvoir dans une place un déclin de l’approvisionnement en cuivre.
lisation minoenne, dont la thalassocratie forte, en l’occurrence la ville de Mycènes, Début de la métallurgie du fer, utilisé pour la
constituait le principal facteur de domina- est renforcée par le constat d’une certaine confection des armes. Le bronze est désor-
tion, s’en trouve affaiblie, mais se ressaisit vite. homogénéisation de la culture et des arts mais associé aux objets de luxe.
1 6 0 0 - 1 5 0 0 AV. J . - C . Ep o que de la au sein du territoire mycénien.
construction des grandes tombes royales à 1350-1250 AV. J .- C . La construction de Les âges obscurs
Mycènes, et de la fabrication du masque nouvelles fortifications sur les différents V ERS 1050 AV. J .- C . La surpopulation
attribué à Agamemnon. sites mycéniens, ainsi que l’accroissement causée par l’invasion dorienne pousse les
1450 AV. J.-C. Fin des palais crétois. A cette des représentations guerrières dans l’ico- Grecs à émigrer vers l’Asie Mineure et dans
date, tous les palais minoens de la Crète sont nographie des fresques de certains palais, les îles égéennes. La mer Egée s’apparente
détruits et incendiés, à l’exception de celui permettent de conclure qu’un sentiment peu à peu à un lac grec.
de Cnossos. Pendant longtemps, les histo- d’insécurité fait son apparition. Premières traces de céramique « proto-
riens ont tenté d’expliquer ces troubles par géométrique » en Attique. Ce style se carac-
la catastrophe de Théra. Or, sa datation est Le déclin mycénien térise par ses formes simples, empruntées
clairement antérieure, et les palais ont été 1250-1180 AV. J.-C. Période supposée et aux motifs géométriques.
immédiatement reconstruits après l’explo- approximative de la guerre de Troie, com- VERS 950 AV. J.-C. Quelques échanges
sion. La véritable explication de ces destruc- mandée par Agamemnon, roi de Mycènes. avec le Proche-Orient subsistent, comme
tions se trouve dans l’invasion de la Crète par Eratosthène, au IIIe siècle av. J.-C., situe la en atteste la présence de céramique
les Mycéniens. Dans leur conquête, ces guer- chute de Troie en 1184 av. J.-C., tandis que eubéenne proto-géométrique à Tyr.
riers venus du continent démolissent les saint Jérôme, dans sa Chronique, propose VERS 900 AV. J.-C. L’or, délaissé depuis
palais minoens sauf Cnossos. Le déclin de la date de 1181 av. J.-C. Des textes hittites la chute des Mycéniens, est travaillé.
la civilisation minoenne est alors amorcé. et égyptiens confirment que les Achéens
Elle s’éteint peu à peu, jusqu’à sa disparition étendent alors leur champ d’action mili- Au temps d’Homère
complète vers 1200 av. J.-C. La Crète devient taire en Asie Mineure. Il est cependant VERS 850 AV. J.-C. Un mur d’enceinte est
une simple dépendance du continent. impossible de déterminer la date exacte de édifié à Smyrne, en Asie Mineure, et semble
1400-1350 AV. J.-C. Epanouissement de la confrontation, ainsi que le degré de vrai- délimiter un espace rempli d’habitations. Il
la civilisation mycénienne. Plus rude que semblance du texte homérique. pourrait constituer le premier témoignage
sa cité, sous prétexte que ses ennemis, les
Argiens, y sont trop souvent célébrés. A cette
époque, à Chios, des rhapsodes, chanteurs
de poèmes épiques, se proclament « des-
cendants d’Homère » et se rassemblent en
une guilde : les homérides. Ils se chargent de
diffuser oralement les poèmes homériques.
V ERS 566 AV. J .- C . Réorganisation à
Athènes de la fête des Panathénées, célé-
brée chaque année dans la ville en l’honneur
d’Athéna. A partir de cette date se déroulent
également, tous les quatre ans, les Grandes
Panathénées, des festivités qui se distinguent
CHEVAL À ROULETTES Vase en forme par une procession et différentes sortes de
de chariot, style géométrique, VIIIe siècle av. J.-C. concours de gymnastique ou de musique.
(Athènes, Musée national archéologique). 561 AV. J .- C . Appuyé par 300 porteurs
de massue, Pisistrate s’empare de l’Acropole
à Athènes et y règne comme tyran. Après
de l’existence d’une polis, c’est-à-dire d’une fondées à Cumes, en Italie, et à Syracuse, en avoir été chassé, il reconquiert la ville en
« cité ». Alors que la pratique de l’écriture Sicile, tandis que la Chalcidique, au nord du 547 av. J.-C. avec des mercenaires. Sa domina-
n’a eu de cesse que de diminuer depuis la continent, tombe sous domination grec- tion est marquée par l’instauration des Gran-
fin du monde mycénien, un nouveau sys- que. Fondation de Sparte. des Dionysies, la promulgation des premiers
tème graphique cohérent, puisé chez les 725 AV. J.-C. Apparition de la céramique impôts et la création des juges des dèmes,
Phéniciens, fait peu à peu son apparition. « orientalisante » à Corinthe, caractérisée qui s’occupent des affaires civiles de moin-
V ERS 800 AV. J .-C . La côte anatolienne par l’abondance de motifs décoratifs orien- dre importance. Selon Cicéron, il inaugure
est colonisée par les Grecs. A cela s’ajoutent taux. Elle témoigne de l’approfondissement également à Athènes une académie, qu’il
un grand essor démographique, la multipli- des échanges avec l’Orient. enrichit d’une bibliothèque publique, où les
cation des contacts avec l’Orient, le retour à 725-650 AV. J.-C. Diffusion de la « révolu- deux poèmes épiques d’Homère auraient
la fabrication du bronze, le développement tion hoplitique » dans le monde grec. Une été retranscrits pour la première fois.
des grands sanctuaires panhelléniques et nouvelle technique de combat apparaît, V ERS 520 AV. J .- C . Selon Platon, Hip-
l’exaltation du passé achéen. La céramique fondée sur la discipline et la cohésion de parque, l’un des fils de Pisistrate, importe les
dite « géométrique » se développe autour mouvement au sein de la phalange. Il sem- épopées d’Homère et oblige les rhapsodes à
d’Athènes et de Corinthe, et se caractérise blerait que ce soit cette évolution stratégi- les réciter de bout en bout lors de la fête des
par des formes plus complexes allant jus- que qui, en 669-668 av. J.-C., ait permis aux Panathénées. La mise par écrit des textes
qu’à des représentations figurées. Selon Argiens d’Argos, ville du Péloponnèse, de homériques fait l’objet de nombreux débats.
Hérodote, historien et géographe du Ve siè- battre les Spartiates. C’est sûrement au cours Certains spécialistes estiment que l’écriture
cle av. J.-C., Homère aurait vécu à cette épo- de cette période qu’est fixée la plus ancienne était suffisamment développée du vivant du
que. C’est donc dans ce contexte qu’il aurait « réforme » connue du monde grec : la poète pour qu’il ait lui-même dicté une ver-
composé l’Illiade puis l’Odyssée, fruit de qua- Grande Rhètra. Traditionnellement attri- sion des poèmes qu’il chantait en public.
tre ou cinq siècles de transmissions orales. buée au législateur Lycurgue, elle fixe les insti- D’autres considèrent qu’ils ont appartenu
Avec le recul, il semblerait que le poète aurait tutions, les nouvelles règles de vie de Sparte, pendant longtemps à la tradition orale avant
effectué un savant assemblage d’éléments et délimite le pouvoir des deux rois de la cité. d’être retranscrits par les homérides de Chios
composites, tirés aussi bien du monde mycé- à partir du VIe siècle av. J.-C.
nien que des sociétés grecques des âges obs- Le mythe IIIE SIÈCLE AV. J.-C. Deux grammairiens
curs ou du VIIIe siècle av. J.-C. V ERS 700 AV. J .- C . Le poète béotien de la grande bibliothèque d’Alexandrie,
776 AV. J.-C. Premiers Jeux olympiques. Hésiode compose sa Théogonie, qui raconte Zénodote puis Aristarque, réunissent plu-
VERS 775 AV. J.-C. Le commerce grec est la création du monde et le défilé des généra- sieurs copies de l’Iliade et de l’Odyssée prove-
influent en Méditerranée occidentale. Des tions divines, ainsi qu’un poème didacti- nant de diverses contrées du monde grec.
© DEAGOSTINI/LEEMAGE.

poteries grecques se trouvent en Etrurie et que, Les Travaux et les Jours, destiné à son Afin d’obtenir un texte unifié, ils comparent
à Carthage, puis dans le Latium. frère. Contrairement à Homère, son œuvre ces différentes versions et les corrigent : cha-
7 5 0 - 7 0 0 AV. J . - C . L’alphabet grec, est immédiatement écrite. que poème est alors partagé en vingt-quatre
emprunté aux Phéniciens, est pleinement V ERS 600 AV. J .- C . Selon Hérodote, le chants, tandis que des scholies en marge du
adopté. Expansion du monde grec dans tyran Clisthène de Sicyone interdit la réci- texte viennent clarifier certains passages
toute la Méditerranée : des colonies sont tation des poèmes homériques au sein de afin d’en faciliter la compréhension. 2
L’ESPRIT DES LIEUX 106
ELLE FUT LA HANTISE L’IMPRENABLE
DES AMÉRICAINS, PISTE HÔ
QUI LA PILONNÈRENT
PENDANT NEUF ANS
CHI MINH
DANS L’ESPOIR DE
REMPORTER LA GUERRE
DU VIETNAM.
EN VAIN : LE VASTE
RÉSEAU DE ROUTES,
SENTIERS ET CANAUX
CLANDESTINS DE LA
PISTE HÔ CHI MINH
RAVITAILLA JUSQU’À LA
VICTOIRE LES MAQUIS
COMMUNISTES DU SUD.

126 LE COMBAT
DES CHEFS
ILS SONT LES CHEVALIERS
DES TEMPS MODERNES.
LE SPORT DE COMBAT
AUQUEL ILS SE LIVRENT
REPRODUIT AU PLUS PRÈS
LES JOUTES MÉDIÉVALES.
REPORTAGE AU PAYS
DU BÉHOURD.
118
L’OR
SUR LE NIL
D’OR ET DE CORNALINE,
D’AMAZONITE ET DE LAPIS-LAZULI :
LES BIJOUX DES TOMBES ROYALES
ET PRINCIÈRES DE L’ÉGYPTE
ANCIENNE BRILLENT DE TOUS
LEURS FEUX À MONACO.
Ci-contre : cercueil intérieur
du pharaon Chéchonq II, XXIIe dynastie
(Le Caire, Musée égyptien).

© DAVID LONGSTREATH/AP/SIPA. © MARC-ANTOINE MOUTERDE. © LABORATORIOROSSO SRL/SP.


ET AUSSI
LE LYS DANS LA VALLÉE
DE L’ÉPOQUE DE SA FONDATION,
IL Y A NEUF CENTS ANS, ELLE
A CONSERVÉ L’HARMONIE DES
PROPORTIONS ET L’ÉLAN AÉRIEN.
AUJOURD’HUI PROPRIÉTÉ PRIVÉE,
L’ABBAYE CISTERCIENNE DE FONTENAY
EST UN MIRACLE DE GRÂCE.
AU NOM DU PÈRE
En 2015, l’Américaine Rebecca
Rusch, championne de VTT
endurance, s’est aventurée
à vélo sur la piste Hô Chi Minh
à la recherche du site du
crash de l’avion de son père,
abattu en 1972 au-dessus
du Laos, lors d’une mission
de bombardement.
Le documentaire Blood Road,
réalisé en 2017, retrace son
périple sur près de 2 000 km.
L’imprenable
piste Hô Chi Minh

© JOSH LETCHWORTH/RED BULL CONTENT POOL.


Par Marc Charuel
Pilonnée pendant neuf ans par un déluge de bombes
américaines, cette route stratégique de la guerre du Vietnam
ne cessa jamais d’alimenter, en hommes et en matériel,
les maquis communistes du Sud. Elle est devenue aujourd’hui
un étonnant chemin de randonnée.
© API/GAMMA RAPHO. © PHOTO BY ADN-BILDARCHIV/ULLSTEIN BILD VIA GETTY IMAGES. © IDIX.
L’ESPRIT DES LIEUX

La piste Hô Chi Minh


108 CHINE

H Lao Cai

4
Diên Biên Phu
Hanoi Haiphong
Xam Nua
Mékong
LAOS
VIETNAM
DU NORD
Plaine
des Jarres Hainan Principaux événements
Vinh 1964-1973 Raids aériens
Vientiane 1
Col de sur la piste Hô Chi Minh
1 Mu Gia
Ta Khli Udon
Dong Hoi 2
1965
Thani Nakhon Pleiku
Phanom Dong Ha e
17 N
Vietnam Dong Khe Sanh
du Nord Nam 8 1965-1971 / 1975
Phou Vieng 6 Hué 3
Phong Thua Thiên Huê Batailles sur les Hauts
Zones contrôlées Tahoy Da Nang Plateaux du centre
par le FNL THAÏLANDE
Chu Lai
Zones disputées Nakhon Ubon 4 1966-1973 Raids aériens
Ratchathani My Lai
et contrôlées Ratchasima Dak To sur le Vietnam du Nord
par les Sud-
5 Kontum
Vietnamiens
AU CŒUR DES TÉNÈBRES et les Américains 2 Pleiku 5 1967 Dak To
A droite : dès 1962, le gouvernement e
17 parallèle : 3
Qui Nhon 6 1968 Khe Sanh
juillet 1954
Mékong

communiste de Hanoi décide ligne de CAMBODGE


VIETNAM
démarcation 7 DU SUD 1970 Intervention
d’aménager un vaste réseau de routes, Buon Ma Thuot 7
au Cambodge
Zone
de sentiers et de canaux clandestins démilitarisée
Nha Trang
Cam Ranh 8 1972 Quang Tri
pour soutenir et ravitailler en matériel Piste
Hô Chi Minh
Phnom Penh Da Lat
Phan Rang
(ci-dessus) et en hommes les Principales
Tunnels de Cu Chi 9 Bien Hoa 9 1972 An Loc
Saigon
combattants du Front national bases aériennes
américaines
de libération du Sud-Vietnam (FNL) Principales Can Tho
opérant jusque dans la banlieue bases
américaines
de Saigon. En haut : femmes soldats Flotte
Source : Alain Houot
du FNL sur la piste Hô Chi Minh. américaine 50 km
L
orsque Rebecca Rusch entama, ce sont des appareils en feu dans le canaux et rivières sous le couvert d’une
voici trois ans, la descente à vélo ciel et des carcasses fumantes dislo- épaisse forêt, sur 1 500 km à vol d’oi-
de la piste Hô Chi Minh du nord au quées au sol. Et des hommes à la peine seau. Mais long de plus de 20 000 km
sud, cette athlète accomplie dans les sous le couvert de la jungle, traînant ou dans les faits. Un gigantesque maillage
sports de l’extrême, née en 1968, plu- poussant leur matériel sur des sentiers s’enfonçant d’abord en territoire laotien
sieurs fois médaillée lors de courses à tra- escarpés, sur des chemins incertains, dans les zones contrôlées par le Pathet
vers le Kilimandjaro ou le Grand Canyon, sous la pluie, dans la boue, dans l’eau, Lao communiste, courant ensuite le long
s’était mis en tête de découvrir le site au cœur d’un univers dantesque. de la cordillère annamitique vietna-
du crash de l’avion de son père abattu lors Cinq ans après la chute de Diên Biên mienne dans les secteurs insurrection-
d’une mission de bombardement en Phu et les accords de Genève, qui met- nels des Hauts Plateaux, plongeant au
1972 au-dessus du Laos. La dépouille taient un terme à la présence française Cambodge dans les secteurs tenus par
paternelle avait été rendue aux Etats- dans une Indochine désormais parta- les Khmers rouges pour revenir enfin au
Unis en 2007, mais elle voulait voir cette gée en deux, communiste au nord du sud du Vietnam dans la grande banlieue
route stratégique mythique de la guerre 17 e parallèle et républicaine au sud, de Saigon, au niveau des tunnels de Cu
du Vietnam que son père avait si souvent Hanoi avait décidé de soutenir les Chi, où opéraient les plus grosses unités
attaquée avant d’y perdre la vie. Dans maquis viêt-cong qui avaient presque des maquisards du Front national de
le film de cette aventure personnelle réa- aussitôt pris les armes contre le gou- libération du Sud (FNL). Cinq axes verti-
lisé l’année dernière, Blood Road, ce qui vernement de Saigon. Dès 1959, son caux majeurs et vingt et un autres hori-
étonne est l’accueil extrêmement cha- Comité militaire commence à envoyer zontaux s’enfonçant à l’intérieur du pays
leureux qu’elle reçut de la part des gens soldats, armes et munitions. En 1962, de manière à approvisionner clandesti-
rencontrés tout du long, auxquels elle l’aménagement d’une route stratégique nement les régions d’activité dudit FNL.
expliqua son histoire. Comme l’aide
qu’elle obtint des autorités locales pour
mener à bien son projet. La piste Hô Chi Minh allait devenir au fil
Aux commandes des avions d’atta-
que F-4 Phantom, F-105, F-100 Super du temps un enfer et une légende.
Sabre ou des bombardiers B-52, les
pilotes américains engagés dans les
opérations de destruction de la piste est lancé. Une sorte de « voie sacrée » Tout le monde, Américains en tête,
Hô Chi Minh naviguaient au-dessus d’un pour les dirigeants du Politburo, qui ont s’accorde à reconnaître aujourd’hui le
gigantesque océan de verdure. Un mou- fait de la réunification des deux entités caractère exceptionnel de cette entre-
tonnement de vallées et de montagnes la pierre angulaire de leur politique. prise. Ce qui n’était pas le cas, à l’épo-
de dizaines de milliers de kilomètres Principal théâtre d’opérations des que de la guerre, pour Washington, qui
carrés, couvert d’une jungle dense, seize années de la seconde guerre du semblait avoir oublié la cause première
quasi impénétrable pour les troupes au Vietnam, la piste Hô Chi Minh va devenir de la défaite française à Diên Biên Phu :
sol. Un champ de bataille où l’ennemi au fil du temps un enfer et une légende : la la capacité du Viêt-minh à acheminer
était invisible de jour comme de nuit. préoccupation majeure pour Washing- à mains nues sur les hauteurs de la
Mais toujours plus nombreux, toujours ton au cours de son engagement de 1965 cuvette des centaines de canons qui
plus armé, plus combatif et plus aguerri. à 1973 et la plus héroïque des pages avaient fini par avoir raison de la résis-
Vues du ciel, les photos montrent des d’histoire d’une petite armée luttant tance acharnée des troupes coloniales.
épandages de napalm et des explo- contre la plus puissante machine mili- Dans une certaine mesure, l’histoire
sions de phosphore frappant au hasard taire. Les Etats-Unis disposent à cette de la piste Hô Chi Minh fut identique.
cette immensité mystérieuse. Des époque de la plus importante capacité Edifiée par cinq régiments nordistes,
images hollywoodiennes en techni- de frappe aérienne au monde. Ils ne par- plusieurs bataillons des Jeunesses
color comme celles de Larry Burrows, viendront pourtant jamais à empêcher le d’Avant-Garde et les forces vives civiles
le maître incontesté en la matière, dis- Nord d’alimenter la guerre au Sud. de tous les villages disséminés le long
paru dans la perte de son hélicoptère D’abord baptisée piste Truong Son, du de son itinéraire, cette artère mobilisa
en 1971, lui aussi au-dessus du Laos, nom de la localité de son point de départ, pour sa construction, son amélioration
avec plusieurs autres confrères partis elle deviendra rapidement pour le et sa défense plus de 300 000 person-
couvrir l’une des nombreuses missions monde entier la « piste Hô Chi Minh ». Un nes entre 1962 et 1975. Jour après jour,
quotidiennes d’interdiction de la piste. réseau complexe de sentiers pédestres, les Nord-Vietnamiens peaufinèrent
Sur celles réalisées par les photogra- de canaux et de routes carrossables ser- le réseau. Circulant à pied, à bicyclette,
phes de l’armée nord-vietnamienne, pentant à travers collines, montagnes, en charrette, en sampan au cours des
© DAVID SAUNDERS/ALAMY/HEMIS.

premières années, ils commencèrent échec. L’agent orange, ce défoliant était mission impossible. Certes, ils
à y faire rouler des camions dès 1966, ultraconcentré fourni par Monsanto, infligèrent des coups terribles à l’adver-
puis de l’artillerie lourde, des lance-mis- déversé en quantité par les C-123 pour saire. Si Hanoi reconnaît 20 000 dis-
siles, ainsi que des chars de combat T54 détruire le couvert végétal sous lequel parus sur la piste Truong Son, nombre
et T59 deux ans plus tard. Un oléoduc les soldats du Nord se dissimulaient, d’historiens, y compris nord-vietna-
doublera même l’axe principal sur plus n’avait pas empêché ceux-ci de pour- miens, avancent aujourd’hui un chiffre
de 1 400 km, jusqu’à la zone démilita- suivre leur mission. L’opération « Bar- dix fois supérieur. Mais ce ne sont pas
risée (DMZ) de la région de Quang Tri. rel Roll », campagne de bombarde- les attaques américaines qui auront
Seul à en avoir compris l’importance, ments massifs lancée fin 1964 dans le provoqué le plus grand nombre de
le général William Westmoreland sou- plus grand secret par la 2 d Air Force morts : ce sont les conditions de vie
haitait dès le début de l’intervention Division, appuyée par la US Navy Task effroyables qu’y trouvèrent ceux qui
américaine, en mars 1965, cinq divi- Force, contre les sanctuaires nord- s’étaient embarqués dans cette entre-
sions supplémentaires pour les installer vietnamiens installés sur la première prise militaire. En plus de la mort qui
le long de la DMZ et une sixième pour la portion laotienne de la piste Hô Chi pouvait tomber du ciel à tout moment, il
positionner dans les montagnes du cen- Minh, n’y parviendra pas davantage. y avait la jungle compacte, la faim, la
tre, afin de couper efficacement et dura- Ni « Rolling Thunder » (1965-1968), ni soif, les charges à convoyer, l’absence
blement les infiltrations nordistes. Mal « Arc Light » (1965-1973), ni « Iron de sommeil, les fièvres et les animaux
conseillé par son ambassadeur, le géné- Hand » (1966-1972), ni « Commando sauvages. Ce qui explique en partie la
ral Maxwell Taylor, le président Johnson Hunt » (1968-1972), ni « Menu » (1969- volonté américaine d’attaquer princi-
refusa, choisissant de privilégier l’option 1970), ni « Linebacker » en 1972… palement par air et d’envoyer le mini-
aérienne, persuadé que la puissance de Autant de frappes massives opérées mum de soldats sur le terrain.
l’aviation pourrait seule venir à bout du au Laos, au Vietnam et au Cambodge, Même la guerre électronique, mise
travail de fourmi des troupes ennemies. qui n’endiguèrent jamais le flux inces- en place en 1967 dans le cadre de la
C’était étonnant dans la mesure où sant des troupes nordistes. création de la ligne McNamara, aussi
l’opération « Ranch Hand », déclenchée De l’avis même des pilotes qui en audacieuse qu’elle paraissait, fut un
trois ans plus tôt, avait été un premier furent les acteurs, cette guerre aérienne échec. Placée sous le contrôle de l’unité
© PHOTO BY LARRY BURROWS/THE LIFE PICTURE COLLECTION/GETTY IMAGES.
© PHOTO BY MPI/GETTY IMAGES. © DAVID COLEMAN/ALAMY/HEMIS.

MISSION IMPOSSIBLE Page de gauche : la piste Hô Chi Minh dans la jungle


vietnamienne. Ci-dessus : dès leur entrée en guerre officielle, en 1965,
les Etats-Unis tentèrent de couper les infiltrations nordistes dans le Sud.
Mais aucune de leurs nombreuses campagnes de bombardements
ne parviendra, jusqu’en 1973, à briser la dynamique nord-vietnamienne.
En haut : largage d’un senseur sismique et acoustique. Ces capteurs munis
de microphones ultrasensibles étaient conçus pour s’enterrer dans le sol
et pour détecter les moindres sons et mouvements dans la forêt. Ci-contre :
grottes de calcaire, dans le nord du Laos, ayant servi d’abris aux membres
du Pathet Lao communiste lors des bombardements américains.

opérationnelle Alfa, elle devait permet- bombardiers de l’oncle Sam, tandis que Goliath ! Hanoi ne communiquait évi-
tre, avec des délais de réaction très des chalutiers soviétiques croisant en demment pas sur ses défaites. Pas
courts, des bombardements ultraprécis mer de Chine signalaient aux postes de d’images de morts militaires, mais de
des voies d’infiltration. Lâchés par des défense antiaérienne communistes tout nombreuses photos des dommages
avions d’attaque F-4 ou des appareils décollage d’escadrilles de B-52 depuis collatéraux. On y découvrait des bodoi
de reconnaissance OP-2E Neptune, les aéroports de Thaïlande, de Guam et joyeux et déterminés, des femmes et
des milliers de senseurs allaient se d’Okinawa. A partir de cette année-là, des enfants massacrés par les raids
planter dans le sol. Equipés de micro- la DCA de Hanoi compta parmi les plus aériens, grâce aux reportages des cor-
phones capables de percevoir chaque sophistiquées au monde. respondants de guerre étrangers, que
son de la forêt, ces détecteurs devaient Les avions américains effectuèrent la censure américaine laissait envahir
agir tels des sonnettes à l’approche de parfois des centaines de sorties jour- sans retenue les écrans de télévisions
tout mouvement ennemi. nalières. Mais rien ne put jamais cas- et les journaux du monde entier. Une
Las ! Les prouesses technologiques ser la dynamique nord-vietnamienne. habile propagande de la part de Hanoi,
trouvèrent rapidement leurs limites. 5 000 camions détruits au cours de la qui conduisit Nixon, devenu président,
A leur manière, les communistes se saison sèche 1969-1970 et 25 000 à rapatrier les boys, abandonnant
lancèrent eux aussi dans une guerre de l’année suivante, selon les services de l’armée du Sud à son destin. Les Améri-
renseignement. Moins sophistiquée la CIA, donnent une idée de l’ampleur cains, militaires, politiciens et citoyens,
que celle des Américains, mais néan- de la noria de soldats et de véhicules n’acceptaient pas leurs propres pertes,
moins efficace. Un gigantesque réseau transitant sur cette artère. alors que les Nord-Vietnamiens avaient
d’espionnage et de systèmes d’alerte La légende de la piste provient aussi dès le début consenti à une guerre coû-
fut installé par Hanoi. Des dizaines de de l’utilisation médiatique qu’en fit teuse en vies humaines.
milliers de civils furent mobilisés pour Hanoi en montrant la résistance extra- En octobre 1973, quelques mois
observer le ciel et les voies d’accès ter- ordinaire de tout un peuple d’ouvriers après les accords de Paris et le retrait
restres aux zones névralgiques de la et de paysans face à un agresseur dont américain, Hanoi décida, lors de la
piste, et des centaines de radars furent la puissance ne parvenait pas à le faire 23e session du Comité central du parti,
déployés pour détecter l’approche des plier. L’éternelle histoire de David et de reprendre l’offensive contre le
régime de Saigon. Et d’ajouter un ses droits, et quelques tronçons réha- l’encadrement sévère dont s’entou-
nouvel axe logistique à l’ensemble bilités dans le cadre d’un grand projet de rent les tour-opérateurs. Contraire-
du réseau de la piste Hô Chi Minh : le développement économique des Hauts ment au Vietnam qui, depuis long-
corridor 613. Une voie modernisée, Plateaux vietnamiens. temps, a engagé une politique de
longeant la nationale 14, pour per- Au Laos, des tour-opérateurs pro- dépollution des sites. Avec deux
mettre l’acheminement rapide d’un posent des circuits touristiques. objectifs majeurs : développer l’acti-
énorme corps de bataille vers les prin- Depuis la localité de Thasi, on rattrape vité économique des zones minoritai-
cipales villes du pays. 100 000 hom- la plaine des Jarres et Tha Bak sur la res septentrionales et transformer ces
mes, combattants et coolies, furent Nam Kading, une rivière dans laquelle régions en lieu de mémoire.
L’ESPRIT DES LIEUX

affectés à la construction et à la protec- les paysans récupèrent les bombes Aujourd’hui, une autoroute, évi-
tion de cette artère qui, début 1975, non explosées et les débris des avions demment baptisée « Hô Chi Minh »,
conduisit à Saigon, jusqu’aux portes abattus pour en recycler le métal. Le file le long de l’ancienne piste. Des
du palais présidentiel, les armées nor- périple se poursuit jusqu’à Ban Nahin régions entières sont devenues des
distes victorieuses. et aux grottes de Konglor, qui offrent plantations de café, des zones miniè-
Jusqu’à la fin de la guerre, un million un point de vue exceptionnel sur la val- res et des lieux d’exploitation fores-
et demi de tonnes de riz, quarante-cinq lée de Hinboun, puis c’est le site de tière. Quant à l’aspect historique,
millions de tonnes d’armes, cinq mil- Phou Man, avec ses étonnantes forma- les Vietnamiens ont su en tirer profit.
lions et demi de mètres cubes de carbu- tions karstiques qui annoncent les Trente années de guerre, contre les
rant et plus de deux millions de soldats prémices de la chaîne annamitique. Français d’abord, contre les Améri-
cains ensuite, ont laissé un patrimoine
idéologique qui n’en finit pas d’attirer
Au Laos, des tour-opérateurs proposent des hordes de touristes. Les sites des
plus importantes batailles ont été pré-
aujourd’hui des circuits touristiques. servés. Les tunnels de Vinh Moc, ceux
112 de Cu Chi, la base de Khe Sanh, celle
h auront transité par cette piste. Les Un autre circuit, plus au sud, per- de Dak To, les villages minoritaires
Etats-Unis y auront déversé cinq mil- met de parcourir quelques dizaines de autour de Buon Ma Thuot, les sources
lions de tonnes de bombes et quatre- kilomètres, de Bualapha jusqu’à Ban thermales de Dakrong, la route 9 et
vingts millions de litres d’agents chimi- Dong, où se déroula en 1971 la bataille son festival de chants révolutionnaires
ques, sans jamais parvenir à enrayer de « Lam Son 719 », tentative avortée sont autant d’endroits où sont entre-
son fonctionnement plus de quelques de vingt-cinq bataillons de supplétifs tenues les traces de guerre et où les
heures. Les routes principales et secon- hmongs et thaïlandais de neutraliser vétérans sont particulièrement bien
daires du réseau étaient reliées entre l’une des plus importantes unités nord- accueillis. Même dans les centres de
elles par radio et par téléphone, dotées vietnamiennes opérant à cette époque soins des victimes de l’agent orange
d’aires de stationnement et de repos, de dans la région. Plus de 10 000 com- où, quarante-cinq ans après la fin de la
centres de stockage de carburant, d’usi- battants, de part et d’autre, y perdirent guerre, naissent encore des enfants
nes d’armement, de postes d’entretien la vie. De nombreux bunkers et car- atteints de malformations épouvan-
et de réparation, de dépôts de pièces casses de chars et d’hélicoptères y tables. C’est le paradoxe de ce pays,
détachées et d’autres fournitures indis- sont encore visibles. qui entretient avec autant d’énergie sa
pensables, d’hôpitaux de campagne L’excursion se poursuit en direction mémoire révolutionnaire et politique,
de première urgence, de centaines de de Tahoy, en longeant le parc national mais a tourné la page du conflit avec
pièces de DCA, en même temps que de Dong Phou Vieng ainsi que celui ses anciens ennemis.
d’abris pour la population civile. Le tout de Xe Xap. Situé à proximité de la Comme tous les musées militaires,
méticuleusement camouflé. route 96, Tahoy jouait un rôle impor- celui consacré à l’histoire de la piste Hô
Quatre décennies après la réunifica- tant pendant le conflit. Attaquée à de Chi Minh, inauguré dans la banlieue de
tion du pays, que reste-t-il de cet exploit multiples reprises, la région conserve Hanoi en 1999, fait constamment le
militaire ? Des dizaines de cimetières, malheureusement un nombre impres- plein de visiteurs. On y découvre aussi,
des monuments érigés à la mémoire sionnant d’UXO, ces engins toujours outre les objets quotidiens de la guerre,
des héros et des victimes, des dizaines actifs, mines et sous-munitions BLU-3, ce que celle-ci a produit de plus beau
de milliers de cratères laissés par les qui mutilent ou tuent des dizaines de dans le domaine artistique. Des affiches
bombes, de nombreuses zones où, civils chaque année. Le Laos n’a pas de propagande ou des œuvres de pein-
malgré la persistance des effets de la encore trouvé les moyens de nettoyer tres dont beaucoup d’anciens étudiants
dioxine, la nature a petit à petit repris efficacement le terrain, ce qui explique de l’Ecole supérieure des beaux-arts de
l’Indochine, fondée en 1925 par le pein-
tre Victor Tardieu. D’étranges collec-
tions néo-impressionnistes ou néocu-
bistes qui célèbrent la geste de l’Armée
populaire. Et quelques récits authenti-
ques d’aventures humaines exception-
nelles comme les apprécient les Vietna-
miens. Ainsi celle de M. Ho Huy, artilleur
nordiste entré à 17 ans avec sa brigade
203 dans les jardins du palais de l’Indé-
pendance à Saigon, le 30 avril 1975,
dernier jour de la guerre. Et devenu
depuis l’un des quelques milliardaires
du pays grâce à sa compagnie de taxis
fondée vingt ans plus tard avec l’aide
de François Mitterrand, qui lui offrit sa
première voiture française, une vieille
Renault 20. Dans son bureau, Huy a
accroché quelques photos le représen-
tant sur la piste Truong Son. Il reçoit les
visiteurs étrangers le matin pour qu’ils
assistent à son cérémonial de dévotion
à Hô Chi Minh, qu’il ne manquerait pour
rien au monde, allumant des baguettes
d’encens et déposant des offrandes
devant une statue de jade du héros
© LAURENT WEYL/ARGOS DIFFUSION/SAIF IMAGES. © EURASIA PRESS/PHOTONONSTOP. © MARC CHARUEL.

national. Puis il parle de sa famille, de


trois de ses six fils installés désormais à
l’étranger. « Un en Nouvelle-Zélande, un
à Singapour et… un aux Etats-Unis,
marié à une Américaine. Avec deux
enfants. (Ses) préférés… »
C’est toute la force de Blood Road
de montrer combien, pour la majorité
des Vietnamiens, l’importance de la
réconciliation a pris le pas sur l’histoire
sanglante de la piste Hô Chi Minh.
Notamment quand la guide de l’expé-
dition, elle-même fille d’un vétéran
nord-vietnamien mort au combat, par-
tage avec Rebecca Rusch le moment
d’émotion de ce film magnifique : on y
voit celle-ci allumer, le jour anniver-
saire de la disparition de son père, une
bougie à l’endroit exact où il fut abattu.
« Il reste aujourd’hui aux Etats-Unis des AU BOUT DE L’ENFER Ci-dessus : La Base militaire communiste de Dong Thap,
veuves, des orphelins et des parents par Huynh Kao Tuong (musée des Beaux-Arts de Saigon). Au milieu : l’une des
qui ont perdu leurs fils, dit la guide. Ils trappes donnant accès au réseau de tunnels de Cu Chi dans la périphérie de Saigon
partagent au fond les mêmes souffran- (aujourd’hui Hô-Chi-Minh-Ville). Ils constituaient l’un des points d’arrivée de la
ces que nous, et nous comprenons par- piste Hô Chi Minh. En haut : chantier de déminage le long de la piste Hô Chi Minh.
faitement leur douleur. La piste Hô Chi Plus de quarante années après la fin de la guerre du Vietnam, le périmètre de la
Minh a été des larmes et du sang aussi piste reste truffé d’UXO (engins non explosés, toujours actifs), en particulier au Laos,
pour les Américains. » 2 où 80 millions d’UXO furent largués par les Américains durant tout le conflit.
L IEUX DE MÉMOIRE
Par Marie-Laure Castelnau

Le lys dans
lavallée
Abbaye cistercienne la mieux
conservée d’Europe et propriété privée
depuis le XIXe siècle, Fontenay célèbre
cette année les 900 ans de sa fondation.
© FREDERIC DUPIN/ABBAYE DE FONTENAY. © AKG-IMAGES/PICTURES FROM HISTORY. © JAVIER LARREA/WWW.AGEFOTOSTOCK.COM
ORA ET LABORA Ci-dessus : le cloître de l’abbaye de Fontenay, resté exceptionnellement
intact depuis le XIIe siècle. Il reflète la sérénité de l’esprit voulue par saint Bernard de Clairvaux

L
a pureté et la beauté de Fontenay ont (page de gauche, en bas, XIIIe siècle, Bodleian Libraries, University of Oxford). Page de gauche :
inspiré le cinéma. On se souvient de l’abbaye vue depuis le jardin, redessiné en 1996 par le paysagiste anglais Peter Holmes.
l’émouvante scène finale du Cyrano de
Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990),
tournée sous les magnifiques tilleuls du de la puissance des clunisiens. « Pour nouveau monastère. Armés de courage,
jardin de l’abbaye, où notre héros arrive, saisir Fontenay dans ce qui fait son sens les moines défrichent, assainissent
essoufflé, « pour la première fois depuis et le fort de sa beauté, il faut s’en approcher et aménagent cet endroit hostile mais
quatorze années, en retard », auprès de sa pas à pas, par les sentes forestières, dans pourvu en eaux vives. Telle est sans doute
Roxane et meurt dans ses bras. On a vu la pluie d’octobre, à travers les ronces l’origine du nom Fontenay, Fontanetum,
aussi Les Trois mousquetaires de Bernard et les fondrières, péniblement. » L’historien « qui nage sur les sources ».
Borderie (1961) pointer leurs épées Georges Duby a su résumer en quelques Conformes à la règle de saint Benoît, les
et ferrailler sous les voûtes de son cloître. mots l’environnement unique de Fontenay, conditions de vie dans les premiers logis en
Située à 5 km de Montbard, en perdu au fond d’un vallon boisé. En arrivant bois sont spartiates. Mais la communauté
Côte-d’Or, Fontenay est la seule abbaye par les petites routes étroites, entourées ne cesse de s’agrandir et se déplace dès
cistercienne fondée par saint Bernard qui de forêts ombreuses, le visiteur peut 1130 vers le fond de la vallée. L’abbaye
soit demeurée absolument intacte. Témoin ressentir cette mystérieuse atmosphère a trouvé son ancrage. Les moines mettront
unique de cette vie monastique et de de fin du monde qu’ont dû éprouver plus de trente ans à construire ses
la simplicité de son architecture, elle a été les premiers moines du XIIe siècle. bâtiments monastiques, ceux-là mêmes
classée monument historique français Vingt ans après la naissance de Cîteaux, que l’on découvre aujourd’hui avec
dès 1862 et inscrite au Patrimoine mondial fondatrice de l’ordre, une troisième émotion. D’un côté, l’église abbatiale avec,
de l’Unesco en 1981. « Sobriété, rigueur : génération d’abbayes cisterciennes voit le sur son flanc sud, le cloître, autour duquel
partout à Fontenay, on retrouve la trace jour. En octobre 1118, Bernard de Fontaine se déploient les bâtiments associés à la vie
des principes des cisterciens, qui fondèrent quitte Clairvaux, l’une des premières monastique proprement dite : la salle
l’abbaye en 1118 », annonce notre guide, abbayes filles de Cîteaux, accompagné d’un capitulaire et la salle des moines. Au-delà
Hubert Aynard, propriétaire des lieux. petit groupe de moines. Dans l’épaisse forêt de la clôture monastique, un autre monde,
Les moines de cet ordre choisissaient du Grand-Jailly, un site isolé qui rappelle celui du labeur : l’infirmerie et la forge –
de s’installer à l’écart du monde, loin aussi celui de Clairvaux, il décide de fonder un l’une des plus anciennes usines d’Europe. 1
PHOTOS : © FREDERIC DUPIN/ABBAYE DE FONTENAY. SAUF CI-CONTRE : © MANUEL COHEN/AURIMAGES.
complète avec poésie Pierre Gilles Girault,
administrateur du monastère royal
de Brou (Bourg-en-Bresse). Seule la Vierge
de Fontenay, exemple remarquable
de la statuaire bourguignonne de la fin
du XIIIe siècle, vient orner le bras nord
du transept, face à la porte des Morts,
qui donne accès au cimetière des moines.
Longue de 66 m, la nef en berceau brisé
L’ESPRIT DES LIEUX

marque les esprits par ses admirables


proportions et son allure élancée, alors
même qu’elle n’excède pas 16,70 m de
hauteur sous voûte. « Devant la perfection
« L’organisation de l’espace répond à la des volumes et la pureté des formes
matérialisation de la devise bénédictine “Ora de ce lieu, on songe à la phrase de saint
et labora” (“Prie et travaille”) », explique Eric Bernard : “Qu’est-ce que Dieu ? Il est
Viellard, directeur d’exploitation du site. longueur, largeur, hauteur et profondeur” »,
Fontenay constitue l’expression écrit dans son livre, Fontenay, l’abbaye
architecturale la plus fidèle de ce que et son vallon, François Aynard, fils des
devait être une fondation cistercienne propriétaires, trop tôt disparu en 2012.
dans l’esprit de Bernard de Clairvaux, Signe incontestable de son rayonnement,
qui lui voua d’ailleurs un attachement l’église est consacrée en 1147 par le pape
particulier. Ce qui saute aux yeux, c’est Eugène III, cistercien lui-même et ancien produisent des céréales et élèvent
la modestie des bâtiments et la pureté moine de Clairvaux. Le cloître voisin, des animaux pour assurer leur autonomie.
116 des lignes. Ici, pas de signes ostentatoires, puits de lumière et espace de circulation, Devenue abbaye royale en 1269
h pas de tours, juste un petit clocher est un bijou de l’art roman. Des colonnes après que Saint Louis l’eut assurée de son
au-dessus du réfectoire pour appeler les très pures, dépourvues de sculptures, appui dès le début du XIIIe siècle, elle
moines de la communauté. « Le maçon ornent ce lieu où rien ne doit détourner voit pourtant son expansion se ralentir.
prend le pas sur le sculpteur, c’est la fonction, l’attention des moines. Le seul motif La rigueur de la règle primitive s’assouplit :
la structure et non pas son décor, qui sont que s’autorisent les religieux est le cistel les moines perçoivent des dîmes et se font
privilégiées », commente Frédéric Sartiaux, (roseau), qui a donné son nom à Cîteaux. seigneurs laïcs. Puis viennent les troubles
auteur d’un ouvrage sur Fontenay. Du XIIe au XIVe siècle, Fontenay connaît de la guerre de Cent Ans, les pillages
Les travaux de l’abbatiale démarrent une intense prospérité, l’abbaye et ses des Ecorcheurs et des Grandes Compagnies,
en 1139 et se terminent moins de dix ans dépendances accueillent plus de trois cents les incendies et les guerres de Religion.
plus tard. La foi des bâtisseurs est soutenue moines, qui exploitent la terre et le minerai « Je suis intimement persuadé que la beauté
par un mécène, l’évêque anglais Ebrard de de fer du vallon alentour. Grâce au de Fontenay a arrêté les démolisseurs »,
Norwich, qui apporte sa pierre à l’édifice en creusement d’un étang, aujourd’hui baptisé souligne Hubert Aynard.
faisant don de sa fortune à la communauté. du nom du saint fondateur, la pisciculture Le déclin de l’abbaye s’accélère
Grâce à cette aide providentielle, le chantier complète l’ordinaire des religieux, qui néanmoins avec l’adoption, en 1547,
est prestement mené, ce dont témoigne
son homogénéité stylistique.
Construite sur un plan basilical
en croix latine, l’abbatiale occupe une place
privilégiée dans l’art cistercien, tant par
l’évidence de ce plan que par le dénuement
extrême de ses parements. « Très épurée,
la nef a pour seule ornementation la lumière
naturelle et le jeu des ombres, qui en
renouvellent sans cesse la perception »,
ajoute Hubert Aynard. « La course du soleil
anime l’austère nudité de l’architecture,
comme la lumière de Dieu répand la grâce
dans l’âme éprise de simplicité des moines »,
de carène de navire renversée. Les visiteurs
ne cessant d’affluer, il décide, avec sa femme
Dominique, de cesser l’exploitation agricole
et de développer l’exploitation touristique
et culturelle. Avec près de 100 000 visiteurs
par an, l’abbaye génère désormais des
revenus qui permettent de financer une
partie de l’entretien des bâtiments.
Il y a vingt ans, les jardins ont été repensés
par Dominique Aynard avec l’aide d’un
paysagiste anglais. « Comme nous vivons
toute l’année à Fontenay, précise-t-elle,
j’ai voulu adoucir un peu l’austérité du parc,
tout en mettant en valeur et en respectant
le lieu. Pas de fleurs trop colorées, tout reste
très sobre pour ne pas choquer l’œil. »
Une réussite. Le parc paysager, qui participe
incontestablement à la beauté des lieux,
a été classé « jardin remarquable » en 2004.
Fontenay accueille régulièrement
LIGNES PURES Ci-dessus : l’abbatiale. En bas, à droite : la Vierge de Fontenay, des concerts de musique classique
remarquable exemple de la statuaire bourguignonne de la fin du XIIIe siècle. Page de et des animations choisies avec soin
gauche, en haut : Hubert et Dominique Aynard, propriétaires de l’abbaye de Fontenay. par les propriétaires selon l’esprit du lieu.
Page de gauche, en bas : vue de l’abbaye avec, au centre, son platane bicentenaire. « Cet esprit, c’est celui qu’a voulu saint
Bernard : un très grand calme, une très
grande plénitude et une très grande
du régime de la commende, selon lequel les poursuivent l’exploitation de la fabrique sérénité. Surtout quand on entend la
abbés sont nommés par le roi et ne résident jusqu’en 1903. Banquier lyonnais musique de l’eau qui coule dans la cascade.
plus sur place. A partir du XVIIe siècle, et collectionneur d’art, Edouard Aynard Cette musique de l’eau de Fontenay, qui
la communauté ne parvient plus à assurer achète l’abbaye en 1906. Il entreprend résume tout », conclut Hubert Aynard.
l’entretien des bâtiments. En 1745, la vétusté alors le démantèlement de l’usine « L’homme heureux est celui qui trouve
du réfectoire nécessite sa destruction. et une restauration de grande ampleur plus de bonheur à donner qu’à recevoir »,
A plusieurs reprises, l’abbatiale se retrouve pour rendre à Fontenay sa physionomie écrivait Bernard de Clairvaux. Hubert
même les piliers dans l’eau… « Le primitive. Une entreprise colossale. Aynard peut l’être, lui qui a consacré
relâchement est également spirituel, précise Près de quatre hectares de constructions toute sa vie à entretenir et à faire vivre,
François Aynard dans son livre. En 1777, auraient été rasés, sans parler des pour les autres, ce lieu hors du temps. 2
l’abbé de Clairvaux est contraint d’interdire cheminées de 60 m de hauteur abattues. Fontenay, l’abbaye et son vallon, François Aynard
le jeu, la chasse, ainsi que l’accès des Son fils René, lui aussi homme d’affaires et Editions du Palais, 56 pages, 15 € ; Fontenay,
femmes dans l’enceinte du monastère… » industriel, sera le véritable artisan de cette au cœur d’un chef-d’œuvre cistercien, Frédéric
En 1790, l’Assemblée nationale dissout renaissance jusqu’à sa mort en 1943. Hubert Sartiaux, Editions du Palais, 144 pages, 29 €.
l’Ordre cistercien et les huit derniers Aynard reprend alors le flambeau avec
moines de Fontenay sont expulsés. un credo : il considère que les revenus du
Les bâtiments restent à l’abandon. domaine doivent permettre de faire face à
Menacé d’être réduit à une carrière son entretien. La propriété représente alors
de pierres pour les villages des environs, le 120 ha de bois et 80 ha de terres cultivées.
bâtiment est sauvé par la vente du domaine On y élève aussi des vaches. Reprenant
comme bien national, en octobre 1791, la tradition des moines, le propriétaire
à un fabricant de papier pour la somme relance l’activité de pisciculture. Fumée
de 78 000 francs. La papeterie devient sur place, « la truite de Fontenay » est
vite la plus importante de la Côte-d’Or. commercialisée avec succès. En 1960,
En octobre 1820, le monastère passe Hubert Aynard entreprend la restauration
dans les mains des Montgolfier (marque du dortoir dans sa configuration primitive,
Canson), ancêtres d’Hubert Aynard, qui avec son imposante charpente en forme
118
L’ESPRIT DES LIEUX

© EGYPTIAN MUSEUM, CAIRO/SP. © LABORATORIOROSSO SRL/SP. © ARALDO DE LUCA.


P ORTFOLIO
Par François-Joseph Ambroselli

L’ or sur
le
Nil
A Monaco, une exposition rassemble
les plus grands chefs-d’œuvre d’orfèvrerie provenant
des tombes royales et princières de l’Egypte ancienne,
prêtés par le Musée égyptien du Caire.

A
dmirer, dans les salles confor- caractère inaltérable, devint le métal de
tables d’un musée européen, des référence : « Dans l’Antiquité, l’Egypte
bijoux qui ont survécu à des mil- était considérée comme un eldorado
lénaires, enterrés dans les profondeurs car les gisements d’or y étaient beau-
du désert ou conservés dans la masse coup plus abondants que dans les pays
boueuse d’un sarcophage en décom- voisins », explique Christiane Ziegler,
position : c’est ce privilège qu’offre la directrice honoraire du département
majestueuse exposition « L’Or des pha- des Antiquités égyptiennes au musée
raons – 2 500 ans d’orfèvrerie dans du Louvre et commissaire de l’exposi-
l’Egypte ancienne », qui se tient au Gri- tion. Plus de deux cent cinquante sites
m aldi F orum de M onac o jusqu’au miniers parsemaient les déserts
9 septembre. Honorée par la contribu- rocailleux du sud-est de l’Egypte, ainsi
tion exceptionnelle du musée du Caire, que le nord de l’actuel Soudan. Une telle
qui a prêté pour l’occasion cent cin- profusion permettait aux alliés de
quante pièces, dont certaines n’avaient l’Egypte de nourrir l’espoir de cadeaux
jamais quitté le territoire égyptien, elle chatoyants, comme en témoigne la let-
pénètre au cœur de la civilisation des tre de Touchratta, roi oriental, à son
pharaons, mélange d’ordre et de raffi- « gendre », le pharaon Amenhotep III,
nement, où la beauté fait bon ménage dans laquelle il déplore le manque de
avec l’histoire. Car, loin de simples générosité du roi égyptien : « En Egypte,
ornements, les bijoux, parures, meubles l’or pur est comme la poussière des che-
DANS LE SECRET DES DIEUX funéraires, sculptures, stèles et fresques mins (…) Il faut que tu m’envoies la
Ci-dessus : bas-relief en calcaire qui y sont présentés témoignent d’abord même quantité d’or que ton père ! »
recouvert de feuilles d’or, représentant de l’organisation économique et sociale Si l’affirmation du roi Touchratta illus-
Osiris, Isis et Anubis, Nouvel Empire, de l’ancien monde égyptien, ainsi que tre une croyance notoire, il semblerait
règne de Ramsès II. En haut : de ses traditions magiques et rituelles. qu’elle soit poétiquement exagérée si
pectoral de la princesse Sat-Hathor- Dans un pays qui ne possédait aucun l’on considère les efforts fournis par les
Iounet, or, cornaline, lapis-lazuli, système monétaire et qui pratiquait Egyptiens pour mener à bien leurs
améthyste, XIIe dynastie, règne assidûment le troc, les métaux précieux expéditions minières. Lorsque le filon
d’Amenemhat III. Page de gauche : et les pierres fines acquirent dès les d’or était débusqué, il fallait mobiliser
masque funéraire en or du pharaon premières dynasties une haute valeur une armée de mineurs, laveurs d’or,
Psousennès Ier, XXIe dynastie. marchande. L’or, par son éclat et son fondeurs, forgerons, soldats et scribes,
L’ESPRIT DES LIEUX

assistés de caravanes d’ânes, pour


convoyer les provisions et les outils
nécessaires à l’extraction du métal pré-
cieux. Inutile d’insister sur le caractère
périlleux de tels voyages, effectués
dans des régions hostiles au climat
inhospitalier. La splendide « stèle de
Kouban » en granit, chef-d’œuvre de
minutie et d’adresse dont l’exposition
120 présente un moulage datant de 1850,
H fait mention de prospecteurs « morts de
soif (…) avec les ânes qui étaient devant
eux », alors qu’ils étaient en route vers
LA FLEUR DE L’ÂGE les mines de la contrée d’Akayta à l’épo-
Ci-contre : La Dame que de Ramsès II (XIIIe siècle av. J.-C.).
Isis, cercueil en bois Une fois extrait, l’or était travaillé et
recouvert d’une fine parfois mêlé à l’argent en provenance
toile de lin, stuqué du monde grec ou des pays du Proche-
puis peint et vernis, Orient. Jusqu’au Moyen Empire (vers
XIXe dynastie. A droite : 2060-1785 av. J.-C.), l’argent était le
couronne de la métal le plus prisé du fait de sa rareté. La
princesse Sat-Hathor- qualité de l’or égyptien était en effet
Iounet, or, lapis-lazuli, changeante et excédait rarement vingt
cornaline, amazonite, carats : « Les rois de Babylone n’hési-
faïence, XIIe dynastie, taient pas à le faire fondre pour en tester
règne d’Amenemhat III. la pureté », explique Christiane Ziegler.
Page de droite : La pesée, qui permettait d’estimer la
pendentif-pectoral valeur des métaux, laissait d’ailleurs
PHOTOS : © LABORATORIOROSSO SRL/SP.

de la princesse libre cours à la fraude et aux arnaques.


Méréret, or, cornaline, C’est ce que suggère le chapitre 125 du
turquoise, lapis- Livre des morts : lors de la « pesée de
lazuli, améthyste, l’âme », c’est-à-dire la cérémonie durant
XIIe dynastie, règne laquelle les divinités contrôlaient le
de Sésostris III. « cœur » de celui qui prétendait accéder
à l’au-delà, le défunt devait jurer ne pas
avoir « faussé le fléau de la balance ». « Il
était cependant plus aisé de trafiquer les
poids », remarque la commissaire.
Les pierres fines qui composent les seconde zone, l’association de l’or et des Nekhbet, la « maîtresse du ciel ». La vio-
splendides parures de l’exposition pierres fines a produit des chefs-d’œuvre lence du thème est directement inspirée
n’étaient, elles, sélectionnées ni pour d’exécution, comme le pendentif-pecto- des décors des temples, où le massacre
leur poids, ni pour leur rareté, mais pour ral de la princesse Méréret, datant de d’ennemis était fréquemment représenté
l’éclat de leurs couleurs. Le pouvoir de la XIIe dynastie, composé d’or, de tur- pour magnifier la gloire du roi d’Egypte.
réfraction du diamant, du saphir, du rubis quoise, de cornaline, de lapis-lazuli et Tout était en effet prétexte à l’affir-
ou de l’émeraude était dédaigné par les d’améthyste. Ce trésor somptueux, qui mation du pouvoir royal, et les bijoux
orfèvres égyptiens, qui leur préféraient le pousse à son paroxysme la technique du n’échappaient pas à la règle. « Ils possé-
rouge sang de la cornaline, le bleu-vert de cloisonné, est le témoignage du savoir- daient une haute fonction symbolique
la turquoise et l’azur du lapis-lazuli venu faire délicat des orfèvres royaux, mais et rituelle. Il est d’ailleurs difficile de
du Badakhshan. « Cette absence de pier- aussi de la toute-puissance du souverain distinguer le bijou simplement orne-
res précieuses dans l’ornement égyptien régnant, Sésostris III, dont la princesse mental de l’amulette », souligne Chris-
est assez étrange, d’autant qu’ils avaient était sûrement la fille. Représenté en grif- tiane Ziegler. Dès l’âge des pyramides,
à leur disposition des gisements d’éme- fon, il foule un Nubien au sol et agrippe l’éclat de l’or fut comparé à celui du
raude. Ils n’avaient sûrement pas les par les cheveux un Libyen implorant sa soleil. Le métal doré constituait la chair
outils nécessaires pour travailler ces pier- grâce. La scène, figurée deux fois symé- éternelle des dieux, en particulier celle
res », explique Christiane Ziegler. Loin de triquement, est surmontée d’un vautour du dieu soleil, Rê. Ces croyances furent
donner lieu à la fabrication de bijoux de aux ailes déployées incarnant la déesse colportées par une multitude de textes,
L’ŒIL DU FAUCON
L’ESPRIT DES LIEUX

Ci-contre : collier
« large » de la
princesse Néférou-
Ptah, or, cornaline,
amazonite,
XIIe dynastie, règne
d’Amenemhat III.
En bas : bracelet
à l’oudjat au nom
de Chéchonq Ier, or,
lapis-lazuli, cornaline,
faïence, pierre,
XXIIe dynastie, règne
de Chéchonq Ier.

122
H notamment une inscription sur une ou les poignets. Le collier égyptien était L’exposition présente d’ailleurs un
stèle des mines d’or du Ouadi el-Mia, d’ailleurs désigné par le terme “gar- magnifique exemplaire retrouvé à
qui souligne la nature divine du métal, et dien du cou” », explique la commis- Hawara, sur la poitrine de la momie de
intime aux simples mortels l’ordre de saire. Le collier ousekh, c’est-à-dire la princesse Néférou-Ptah, fille du pha-
© LABORATORIOROSSO SRL/SP. © EGYPTIAN MUSEUM, CAIRO/SP. © LABORATORIOROSSO SRL/SP.

ne pas le convoiter : « Quant à l’or, c’est « large », était connu pour donner la raon Amenemhat III. Semblable à un
le corps des dieux. Il ne fait point partie force vitale à son porteur et symbolisait gorgerin, ce bijou de la XII e dynastie,
de vos besoins. Gardez-vous de dire l’étreinte du dieu façonneur, Atoum. d’une simplicité remarquable, est
ce qu’a dit Rê au commencement de
ses paroles : ma chair est en or pur. » Un
splendide bas-relief en calcaire issu
d’un temple d’Abydos, sous Ramsès II,
fait écho à cette inscription et figure trois
dieux sculptés, Osiris, Isis et Anubis,
dont le visage et les membres sont
recouverts d’une mince feuille d’or. Le
monopole royal sur l’exploitation des
mines était donc habilement justifié par
le caractère sacré du métal : malheur à
celui qui oserait se l’approprier !
Les matériaux précieux étaient sélec-
tionnés aussi bien pour leur éclat que
pour leur efficacité magique. La corna-
line symbolisait la « colère » et repous-
sait les assaillants, tandis que la tur-
quoise possédait un pouvoir régéné-
rant. « Les bijoux protégeaient des
agressions les parties vulnérables du
corps comme la tête, le cou, la poitrine
LE BAISER
DU SERPENT
Ci-contre : cobra-
formé de six rangs de perles tubulaires, uraeus du roi
successivement composés de corna- Sésostris II, or, lapis-
line et d’amazonite, séparés par de déli- lazuli, cornaline,
cates perles d’or, tandis qu’aux extré- amazonite, grenat,
mités figurent deux têtes de faucon, XIIe dynastie, règne
animal sacré par excellence. de Sésostris II.
« La représentation à outrance des ani-
maux sauvages sur les bijoux s’explique
sûrement par la volonté des porteurs de
s’approprier leur force », commente la
commissaire. Le cobra-uraeus était
figuré sur le front des dignitaires royaux
en signe de protection, comme sur la
splendide couronne de la princesse Sat-
Hathor-Iounet, où le serpent est repré-
senté dressé, prêt à faire jaillir son venin.
Ces pièces d’orfèvrerie constituaient
ainsi de véritables talismans où s’épa-
nouissait une imagerie superstitieuse.
Le hiéroglyphe présent sur le splendide
bracelet de Chéchonq Ier, trouvé à Tanis,
représente par exemple un œil de fau-
con stylisé, l’œil oudjat, qui protège des
blessures et des maladies.
Cette ribambelle de « porte-bonheur »
n’empêcha pas le pillage et la profana-
tion de la grande majorité des tombes
royales. « La plupart des objets présen-
tés dans l’exposition sont des pièces
issues des tombes de l’entourage des
souverains, les tombes de pharaons
ayant été presque systématiquement
pillées », explique Christiane Ziegler.
Ces mises à sac commencèrent sans
doute dès les premières inhumations et
eurent lieu tout au long de l’histoire
égyptienne. Les possesseurs des tom-
bes faisaient inscrire de vives menaces
adressées aux éventuels braconniers,
comme en témoigne ce linteau d’une
chapelle de la IVe dynastie, où est écrit :
« Que le crocodile soit contre lui dans
l’eau, que le serpent soit contre lui sur
terre, (à savoir) celui qui fera quelque
chose contre ce (tombeau), et contre
lequel je n’ai jamais rien fait. »
La fin de l’époque ramesside fut mar-
quée par une vague de conflits intes-
tins, qui déstabilisèrent l’économie du
pays. Le pouvoir peinait à rémunérer
ses travailleurs et la corruption gan-
grenait la société. Le compte rendu
d’un procès de pilleurs de tombes sous
REPOS ÉTERNEL Ci-dessus : cercueil d’argent du pharaon Psousennès Ier,
L’ESPRIT DES LIEUX

Ramsès IX, dont le papyrus est visible à placage d’or avec incrustations noires et blanches (yeux et sourcils), XXIe dynastie,
l’exposition, confirme que les vols dans règne de Psousennès Ier. En bas : bracelet « aux canards » de Ramsès II, or,
les tombeaux étaient le fruit de l’inac- lapis-lazuli, faïence, XIXe dynastie. Page de droite : cercueil extérieur de Touya, bois
tion des autorités et qu’ils étaient effec- stuqué et doré avec incrustations, XVIIIe dynastie, règne d’Amenhotep III.
tués par les couches inférieures de la
population. L’un des accusés, tailleur
de pierre de métier, avoua que, épaulé se livrait « pareillement au pillage ». Le Psousennès, avait fait rouvrir sa tombe
par sept hommes munis de « pics de document précise bien sûr que l’inter- afin d’y reposer. Au total, ce sont près
cuivre », il avait pénétré dans la pyra- rogatoire des pilleurs « fut effectué en les de mille pièces qui y ont été retrouvées.
mide du roi Sobekemsaf II « à la recher- battant avec des bâtons et en leur tor- Un magot qui laisse Christiane Ziegler
che de sa partie intime ». Une fois dans dant les pieds et les mains ». rêveuse : « Face à de tels trésors rassem-
la « niche » du pharaon, les pilleurs Les saccages successifs poussèrent blés en l’honneur de pharaons incon-
avaient ramassé l’or présent « sur cette peu à peu les rois à délaisser les tombes nus, on ose à peine imaginer les riches-
momie vénérable de ce dieu ainsi que apparentes pour des lieux plus discrets. ses de la tombe d’un Khéops ou d’un
ses amulettes et parures qui étaient à En 1927, l’archéologue français Pierre Ramsès II… » 2
124 son cou et les cercueils dans lesquels il Montet mit au jour à Tanis six tombeaux « L’Or des pharaons – 2 500 ans d’orfèvrerie
H avait reposé ». Après avoir été arrêté, royaux de la XXIe et de la XXIIe dynastie. dans l’Egypte ancienne », jusqu’au 9 septembre
l’accusé avait donné sa part « au scribe Loin des fastes de leurs prédécesseurs, 2018. Espace Ravel du Grimaldi Forum,
du district », qui l’avait libéré. En guise ces souverains avaient jeté leur dévolu 10, avenue de la Princesse-Grace, 98000 Monaco.
de conclusion, il avait rappelé qu’un sur de minuscules caveaux de calcaire Tous les jours, de 10 heures à 20 heures ;
« grand nombre des hommes du pays » et de granit. Quelques années plus tard, les jeudis, jusqu’à 22 heures. Tarifs : 11 €/9 €.
en février 1939, Pierre Montet repéra un Rens. : www.grimaldiforum.com
sol plat, alors qu’il déblayait une tran-
chée remplie de débris : « Je tâte avec Tous les objets présentés
une canne : il y a du vide, comme dans ces pages font partie de la collection
une chambre qui descend au sous- du Musée égyptien du Caire.
sol », écrit-il. L’homme découvrit
le tombeau dévasté du pharaon
Osorkon II, puis celui du jeune
prince Hornakht. Enfin, l’archéo-
logue pénétra dans la tombe À LIRE
inviolée de Psousennès I er , dont
les plus belles pièces du trésor sont
présentées dans l’exposition : « Son
double sarcophage d’or, merveille
de l’orfèvrerie antique, reposait
entre deux momies, revêtues de
leurs bandelettes et bijoux. » Un
sarcophage d’argent à tête de fau-
con « qui attirait le regard » fut égale-
Catalogue de l’exposition
ment découvert. Il s’agit de celui de
Chéchonq II, roi inconnu (comme Tou-
Hazan/Grimaldi Forum
tânkhamon) de la XXII e dynastie qui, Monaco, 240 pages, 35 €
deux siècles après la disparition de
© ARALDO DE LUCA. © PHOTO : JÜRGEN LIEPE/SP. © LABORATORIOROSSO SRL/SP.
T RÉSORS VIVANTS
Par Sophie Humann

Le
combat
deschefs
Venu de Russie, le béhourd, un sport
de combat qui reproduit les joutes
médiévales dans les règles de l’art,
s’impose désormais en France.
PHOTOS : © MARC-ANTOINE MOUTERDE.
LES COULOIRS DU TEMPS L’équipe de béhourd normande affronte celle d’Alsace
en tournoi à cinq contre cinq (ci-dessus et page de gauche, en haut). L’équipement complet

D
epuis plus de trois heures, des sportifs doit respecter une époque précise (page de gauche, en bas). Tous les coups
ce samedi 16 juin, ils s’affrontent à sont permis, sauf derrière les genoux, et il est interdit de frapper de bas en haut. Les armes
tour de rôle dans la cour d’honneur sont émoussées et rigoureusement vérifiées avant chaque combat.
du palais du Tau, à Reims, à cinq contre
cinq, ceux de Martel, ceux de La Confrérie
des Loups et de La Lance limousine, les des Hommes du Nord, un géant de plus en Grande-Bretagne. Les gars de l’Europe
Bécuts de Gascogne, les Comtois d’Aquila de deux mètres, galvanise les runners, de l’Est sont les meilleurs au béhourd
Sequania, les Normands de Diex Aïe, les passés derrière les lignes ennemies pour car ils pratiquent ce sport depuis longtemps.
Picards d’Exactor Mortis et tous les autres. déséquilibrer l’adversaire avec leurs C’est chez eux qu’il est né il y a vingt ans. »
Quatre-vingt-seize combattants, douze fauchons et leurs boucliers. En France, faire vivre l’histoire
équipes au total, dont une seule étrangère, Hélas, la bataille est de courte durée. est l’une des principales motivations
les Anglais de la White Company. Les Anglais sont victorieux. Ils reçoivent des adeptes de ce nouveau sport de
Et voici que l’équipe d’outre-Manche, leur médaille des mains de l’administrateur combat en pleine ascension. Dans cette
qui s’est hissée facilement jusqu’en finale, du palais, sous les applaudissements adaptation contemporaine des tournois
entre en lice. Face à elle, Les Hommes des combattants français, beaux joueurs, de chevaliers, les équipes portent une
du Nord portent haut le bleu, le jaune et des spectateurs qui ne regrettent pas armure médiévale, qui peut être d’un
et le lion des Flandres. Tous sont épuisés. d’avoir résisté aux sirènes de la Coupe du style européen, chinois, russe… mais dont
Ils se lancent au combat. Une voix monde de foot pour assister à ce tournoi tous les éléments doivent être cohérents,
s’élève derrière un micro : « On soutient de béhourd, un vieux mot médiéval à cinquante ans près, tenue comme
les Hommes du Nord ! Puissent-ils gagner, signifiant « combat ». « Les rencontres armes. Celles-ci, que ce soient les armes
ici, à Reims, devant la cathédrale de nos entre les Français et les Anglais sont toujours d’hast (vouges, haches à deux mains),
rois. » Alors, du public massé autour denses ! commente Pierre Garau, le les fauchons (sorte de sabre), haches
de la lice de bois, monte le cri de ralliement capitaine de l’équipe de l’Ordre de Sinople à une main, boucliers ou autres répliques
de la chevalerie française : « Montjoie ! d’Angers. C’est l’histoire qui veut ça ! Et du Moyen Age, sont toutes émoussées.
Saint-Denis ! » Il se répète, enfle comme puis, il faut que vous sachiez que près de la Leur authenticité est vérifiée avant
un roulement de tambour, bourdonne moitié de l’équipe, dont le capitaine, vient chaque combat par le « marshall
aux oreilles de Sylvain Liénard, le capitaine de Pologne ou de Slovaquie et travaille historicité », comme l’est leur sécurité par 1
l’un des nombreux arbitres qui surveillent
les combats et inspectent les tenues au
bord de la lice. Toute sangle ou fragment
d’armure doit être en place. « Si, au cours
du combat, une sangle traîne, précise
l’arbitre Jean-Michel Durand, cela signifie
que l’équipement est défectueux : c’est
dangereux, et c’est la mise au sol sur le coup.
Les arbitres surveillent les combattants
L’ESPRIT DES LIEUX

en permanence : les coups d’estoc, en piqué,


sont interdits, ainsi que les coups derrière
les genoux et ceux portés de bas en haut. »
En cas de coup interdit, le sportif reçoit
un simple avertissement si l’adversaire est
indemne, un carton jaune s’il est à terre,
un carton rouge illimité s’il est blessé.
Les combats se déroulent parfois
en solitaire, mais le plus souvent à cinq
contre cinq et, plus rarement, à vingt
et un contre vingt et un. Dans les tournois
en équipe, le but est de faire tomber
tous les combattants adverses. Les règles
ont été fixées par deux fédérations
internationales : l’Historical Medieval Battle
128 International Association et l’International
h Medieval Combat Federation. matériel sur le dos, un entraînement sportif explique Edouard Eme. Ce titulaire
Même si les casques et les armures – intense est indispensable. Au tournoi du d’un master sur le patrimoine a été chargé
enfilées au besoin par-dessus des sous- palais du Tau, après trois heures de combats, pendant plusieurs années de la culture
vêtements de rugbymen ou des dorsales Jean-Edmond Garcia, le responsable à la ville de Saint-Dizier. Il est aussi capitaine
de motards – sont solides, pour tenir sous la départemental de l’ordre de Malte qui de l’équipe d’Ile-de-France de béhourd,
violence des coups avec au moins 20 kg de assure l’assistance médicale avec onze la prestigieuse Martel, président de
autres bénévoles, avait recensé vingt-deux la Fédération française (environ deux cent
prises en charge : même si la plupart étaient cinquante licenciés à ce jour) et, depuis
de simples contusions ou éraflures, deux peu, de la jeune Fédération internationale.
ont nécessité un transport à l’hôpital de « J’ai beaucoup travaillé pour que
Reims pour une radio de contrôle. Un sport le mouvement se structure, afin que nous
dangereux donc, mais ni plus ni moins que ayons un classement national. C’est un
le rugby ou que le motocross, qui infligent le sport d’équipe qui demande beaucoup de
même type de blessures. « Avant le combat, cohésion. Il y a aujourd’hui un très bel état
je vérifie tous mes gars un par un, je ne veux d’esprit. On le voit tous les jours en France et
pas qu’ils se fassent mal ! » certifie Dany on l’a vu aussi lors du dernier championnat
Lienthinger, dit Tétard, capitaine de la jeune du monde à Rome, en mai. En France, nous
équipe du Sud-Ouest, les Bannis de la essayons de plus en plus de combattre dans
PHOTOS : © MARC-ANTOINE MOUTERDE.

Grenouille, routier dans le civil. des endroits chargés d’histoire : Azincourt,


« Ce qui est intéressant dans le béhourd, en juillet, le fort des Rousses, dans le Jura,
c’est l’alliance du sport et de l’histoire », les 25 et 26 août, Château-Gaillard,