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Paul Vinicius

l’imperceptible déclic du miroir


ISBN: 978-606-752-145-0

© Editura CHARMIDES / 2018


str. Mihai Eminescu 13, ap. 31
Bistriţa, 420041, România Tel: 0263 236257
www.societateadeconcerte.org

Editor: Gavril Ţărmure


Traductions du roumain par Radu Bata
Photographies: Zamfira Zamfirescu
Couverture: Eugen Alupopanu
Paul Vinicius

l’ imp e rceptible
déclic
du miroir

Traduit du roumain et choisi par


Radu Bata

CHARMIDES
2018
« Si vous avez la possibilité
de vous rendre à Paris,
n’y allez plus.

Vos rêves y vivent déjà. »

paul vinicius
cinquante-deux

il y a maintenant
dix
vingt
trente ans
je prenais la vie entre les mains
et boum
je la jetais par terre
eh bien voilà :
elle ne se cassait pas

maintenant
j’ai beau la porter
avec le plus grand soin
comme une frêle mariée
eh bien voilà :
du sable en coule
toujours

oh
grande est ta puissance
moineau
saule
taupe

7
l’imperceptible déclic du miroir

il est facile
de laisser la lune et les étoiles
vaquer à leurs affaires
et te rappeler
le silence grandissant
comme un lierre carnivore
sur le mur de la maison où tu es né
où tu as appris le mot « anne »
et quand tu le prononçais
une chaleur étrange te parcourait
suivie d’un vertige rougeâtre
que tu cachais des regards des parents
car tu avais honte

maintenant tu n’as plus besoin de te cacher


maintenant tes parents se sont dissous depuis belle lurette
des morceaux de sucre dans les thés russes
des derniers hivers
et dans les pluies
l’arthrose solitaire
de l’automne

8
peut-être
elle aussi
(anne)
s’est-elle endormie depuis belle lurette
la tête dans un livre
où justement ton poème
lui a rappelé tout
elle
toi
le possible amour
pour toute la vie

ou peut-être
il ne reste plus d’elle
que l’air transparent et glacé
entre ton visage hirsute
grisonnant
et le miroir
entre noël
et un jour normal
de travail

9
monologue avec les anges

parfois
quand je parle avec moi
c’est comme si
je parlais
avec les murs

oh
mon dieu
donne-moi ta lumière
pour savoir
en quelle langue
je devrais
me parler

sinon
eh bien

je parlerai
à quelqu’un d’autre

mademoiselle,
voulez-vous danser ?

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dans une guerre
il n’y a pas un rayon de pitié

non
un poète ne se cache jamais
derrière les murs

il sort en pleine lumière


parler avec les balles
qui viennent vers lui

et il se fige dans cette lueur


seulement si ses mots
tombent comme des oiseaux morts

comme une mer


qui t’aveugle une dernière fois
dans le coucher du soleil

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bien sûr

à (tes) 22 ans
tu peux tout faire
selon tes envies

bien sûr
à (mes) 59 ans
je pourrai mourir à tout instant
selon mes envies
ou non

quant à ton idée


de trouver un verbe
dans lequel nous monterions
tous les deux
et voyagerions
ensemble

un verbe
qui sache voler
mais aussi nager
en mode synchronisé

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eh bien
ce verbe-là
a disparu
depuis des lustres
des écrans radars
de ce monde

je crains que le latin


ne soit une langue trop morte
pour ta façon scandaleuse
de nager
dans mon sang

pour ton style précis


topométrique
de marcher
sur des bestioles

le sourire
(comme une rose)
sur les lèvres

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je n’ai plus de montre
ni cœur

maintenant
plus rien ne me fait mal

le vin rouge
et ce matin de dimanche
renversés sur la table

la dernière cigarette

et peut-être l’idée
qu’un jour enfin
je serai assez léger
pour pouvoir tenir
dans un oiseau

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noiretblanc

toi

mais au-delà de toi


la boîte d’allumettes vide
le vent qui explorait ta robe
en lui cherchant le moindre défaut
et mon index endormi sur le déclencheur
de l’appareil photo

et ma cigarette pas encore allumée


provoquant une révolution
parmi les retraités assoupis dans le soleil
sur les bancs
autour du lac
sur lequel naviguaient
des choses

tu ne sauras jamais
ce qui m’est passé
par la tête

où s’étaient accroupis
la lumière

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les moineaux

et la nuit

en plus
ton sourire ressemblait un peu

(vu le printemps
qui habillait tes épaules)

à dieu

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à la fille du rayon légumes frais

mais
la poésie
est autre chose

ce n’est pas cette dulcinée


aux nichons mûrs
exophtalmiques
aves ses 13 kilomètres de gambettes
et un rouge si fort
sur les lèvres courbées
que les URSS te tombent sur la tête

ce n’est pas un week-end


ni une semaine
à nager au boulon
dans une fabrique
de roulements

en fait
la poésie n’est même pas
littérature

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la poésie est quand
tu n’as aucun bobo
tes analyses sont nickel-chrome
et pourtant
tu as mal

quand tu n’attends plus le vert


à aucun feu rouge

quand tu es triste ou
tu prends ton bain
ou tu pisses

ou quand tu n’as ni maison


ni salle de bain
mais tu as un matou dans la tête
que tu amènes au coiffeur

il y a des maisons
où tu ne peux écrire des poésies
il y a des femmes
avec qui tu peux faire l’amour
trois jours de suite
mais qui ne te laissent pas
une goutte de belle rouille
dans le cœur

il y a pourtant des champs


de coquelicots
d’où
bleue

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la poésie
s’élève
comme une montgolfière
dans le sommeil
d’un évadé

on ne mange pas la poésie


avec des couverts d’argent
elle se laisse grignoter
avec la main

la poésie n’est pas une raison


pour devenir fou
elle est la folie
en chair et os

pendant une nuit de plein papier


et de stylos à bille
j’ai voulu écrire
une poésie

il n’en est sorti que des âneries


qu’ont avalées sur-le-champ
tous les mendiants
du parc cismigiu
et de la place romaine

à bucarest on ne peut écrire


de la poésie
qu’en illégalité
ou à crédit

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mon organisme
est descendu à la cave
et m’a laissé faire
à ma tête

(aucun organisme
normal à la tête
ne supporterait pas
la poésie)

puis il a déménagé dans un endroit


encore plus profond
dans un ancien gisement
d’uranium

une fois j’ai décidé


de compter jusqu’à trois
mais voilà
j’en suis à six millions

la population de la roumanie
se réveille tôt
pour aller au travail
comme à waterloo
pendant que pour moi
il est à peine le temps
d’aller me coucher

pour tout vous dire


je ne donnerais pas ma poésie

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pour le travail de la population

un beau jour
je vais capituler
dans une femme

un autre jour
je vais peut-être
arranger le portrait
d’un policier

plusieurs nuits de suite


je vais visser
des parachutes

mais la poésie
est autre chose

autre chose

21
prélude 1
(vases communicants)

mademoiselle :
si vous avez de petits seins
permettez-moi de vous dessiner

une petite souris


entre eux

pour qu’ils tremblent


de peur

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et pourtant brancusi
a sorti archimède
de la baignoire

dédié à salvador dali

quelquefois
mon amour

je te regarde comme un corps physique


(solide)
plongé dans un fluide
qui en disloque
dieu

ou du moins
sa musique

qui se lève et encore se lève


debout
comme un phallus vertical
de l’océan

fécondant le ciel

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mais excuse-moi mon amour
j’ai oublié d’acheter le thé
des épinards des pommes de terre et de l’aneth
te donner le bouquet de myosotis
pour ton anniversaire

te dire aussi bonne soirée


depuis que j’ai fait grincer
comme un chat
ou un alien pur sang
la porte

et
surtout

(surtout)
excuse-moi
de penser
à brancusi

pendant
que je te parle

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il nous a fallu du temps
pour entendre la voix
de notre impuissance

mon sang continue de couler


aussi ignorant
qu’au seizième siècle

ton silence
découpe l’internet
en minutes de cendre

il nous a fallu longtemps


pour mesurer la hauteur
de notre impuissance

l’automne vient de l’abattoir


comme un boucher
qui s’essuie les feuilles

25
encore
encore
encore
un battement
de cœur

26
septembre, 6 h 45
l’année du tigre blanc
et de l’âme de liège

pause de sommeil
avec une cigarette
pour gagner du temps

froid étranger
dans une maison
aussi étrangère

le tremblement craintif
des feuilles
comme une pucelle
frêle
avant de

et moi –
eh bien
moi –
je suis encore plus loin
que loin

bien que

27
devant la fenêtre
le marronnier
me ressemble
de plus en plus

et ma tristesse
(ma sœur cadette)
continue de parler
dans le sommeil

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un jour

mes neurones se sont réunis


autour du hasard

c’est un fait d’armes étincelant –


s’est empressé de crier l’un
hautain comme une scie pendant l’automne
en cherchant avec hargne
un potentiel sparring-partner

n’importe quoi –
a décrété un autre –
ce n’est qu’un paysage
un pauvre paysage
d’après nature

ennuyé
un septième
s’est gratté la tête
après quoi
il est vite rentré
sous le chapeau
car il s’était mis à pleuvoir

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pendant tout ce temps
les cellules de mon corps
s’éteignaient une à une
ou peut-être à plusieurs
d’un coup
comme une ville qui disparaît
en vitesse
derrière

ne laissant que l’odeur de la pluie

30
l’histoire des bleus récents

eh bien
quand j’arrive enfin
dans le lieu
que les autres appellent
communément
maison
la nuit est tombée depuis longtemps
et commence alors
la lutte avec l’escalier

c’est un escalier entortillé


dans une spirale
bonne sœur avec l’obscurité
et l’alcool de mes veines
qui en courant par ci par là
me fait perdre l’équilibre

ce n’est guère facile de descendre


toi avec tout l’escalier
du septième au cinquième étage
bon frère avec l’obscurité
et l’alcool de tes veines
qui court

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comme un possédé
enivré de sang
court à droite
et à gauche
par ton corps transpercé
et presqu’étranger
comme une usine de dangers

bien que ce ne soit pas le cas


ma représentation du paradis
est
un champ vaste
qui manque complètement de dénivelés
rempli de tables
de chaises
et
çà et là

d’un bistrot

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or et polenta
deux fois par jour
matin et soir

combien c’était doux


quand nous arpentions
les rêves

je passe encore sous les tilleuls


comme sous des guirlandes de femmes
qui viennent d’éclore

il n’y a qu’elles et les bistrots robustes


qui t’encouragent avec une œillade vitreuse
pour que tu puisses tenir encore

et tu fumes

tu fumes même si tu sais


que tu mourras plus jeune
plus novice
que blanche-neige

mais
au moins

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dans le brouillard

ainsi tu marches en confiance parmi


les affiches colorées
de la montagne
à la mer
de la mer à la montagne
collées sur des murs moisis
prêts à te tomber dans les bras

(réduis le volume de ton cœur


pour aller plus loin)

dans ce pays
tu as beau te tourner
te détourner par ailleurs
tous les chemins et les jours
s’écoulent vers le coucher

dans ce pays
tu as beau prendre un sentier lumineux
tu tomberas toujours
sur la main de monsieur kafka
jouant au backgammon
au milieu de la route
avec le chapeau absurde
de monsieur ionesco

et à l’ombre de chaque buisson


un revolver
à ton nom

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un pays à usage unique
comme un préservatif
qui présente des condoléances
à la mort

ce poème ne pleure pas


ne mendie
ni ne prie

ce poème n’est que la description


d’un acte sexuel
d’après nature

35
noir

à arthur rimbaud

vous pouvez tout dire


qu’importe si c’est lundi
si on est en hiver
si le soleil n’est qu’un ballon foncé
frappé dans le parc d’un hospice
avec de hauts murs
et resté dans le ciel ?

pour moi
qui n’ai appris que l’amour
tout ceci n’a été
qu’une fabuleuse gorgée de whiskey
avec des cubes de sang
ingurgitée à jeun

car ma solitude est un petit garçon noir


avec des ailes blanches
qui joue tranquille
dans une pièce lacustre
avec les chats roux
de mon sang

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« oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière
je suis une bête, un nègre mais
je puis être sauvé
vous êtes de faux nègres
vous maniaques
féroces avares. »

eh oui –
je suis noir
un vrai nègre sous ma chemise à carreaux
sous ma chapka grise
d’où tombent souvent des pluies
sur vos jours et blanches nuits

oui
vous pouvez tout dire
personne ne sortira vivant
de ma lévitation

l’acier de votre haine


me maintient à la surface
comme une épée boomerang

vos paroles mielleuses


avec sept lames de rasoir
dans chaque syllabe
ne pourront que me faire
briller
par défaut

37
journal aux feuilles blanches

les jours passent


à côté de moi
comme un chapelet de détenus

bonjour
bonsoir
bonne nuit

le cendrier
plein de mégots

le verre vide

et
sur les étagères
les livres qui m’habitent
la vie

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détention à domicile

entre
aller dans un bar et boire
mes esprits
et rester à la maison

dans mon aquarium bleu


entouré du liquide dense des musiques
qui m’ont fait exister et être
qui je suis

il y a toujours quelques débuts de poème


qui me mettent en détention
à domicile
même s’ils ne commencent pas vraiment
demeurant à jamais dans le crépi
songeur
du mur

tout comme entre tes jambes


mon amour
je suis l’éternel enfant
dans les poumons duquel
explosent

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pour la première fois
l’oxygène
et le monde vivant
autour

sans poésie musique et toi


je n’aurais jamais été
qui je suis

c’est-à-dire

celui qui voit un mendiant et se sent comme un mendiant


celui qui voit un extincteur
et devient incendie
celui qui déploie des mots
en apparence
sans aucune liaison avec le monde
les coutumes
ou les choses de tous les jours

mais définissent assurément un être


et sa vie

c’est-à-dire
la mienne

telle qu’elle est

avec ses brumes et ses soleils


sa faim et ses amours
mais surtout

40
avec ses imperceptions

de ce pays triste
plein de barges voleurs velléitaires et branleurs de succès
de nids de poule et de chaussées
de mauvaises herbes et de vergers

qui
vu du cosmos
est probablement nettement plus beau

le cœur battant
avec le pouls d’une poupée
de chiffon

41
une journée pluvieuse comme une fenêtre
vers l’intérieur

les mille et une choses


qui nous unissent
nous séparent aussi

seulement
notre sang s’est mélangé

et ne rêve plus
que d’un seul corps

d’où s’envolent
des oiseaux

et
les doigts

du jour prochain

42
femmes sans os

tu vas t’acheter un kilogramme de sel


même pas fin
même pas bon marché

du sel

quand
après un coin de rue
apparaît une de ces créatures

de retour chez toi


tu constates avoir acheté du sucre vanillé
du poivre en grains
ou des bananes

et ta faim n’avait même plus besoin


d’un quelconque ingrédient

non mais
vous êtes fous

de sortir
chercher du sel

43
en plein jour

laissez tomber
vous irez plutôt demain
ou après-demain
il n’y en a pas mort d’homme

car de toute façon


elles apparaîtront
après le premier coin
de rue

et après
il va vous falloir
sortir la tristesse expirée du frigo
et lui montrer
où est

la poubelle

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une jupe parmi les nuages

et comme depuis une heure la pluie se préparait à tomber


sans pour autant pleuvoir
sa chair était devenue sereine

car il n’y a qu’un ange qui puisse s’étirer dans tes draps
sans pour autant les froisser
et sans blesser le silence
avec une quelconque parole
sur les contraceptions

et c’est ainsi que tu es resté regarder par la fenêtre


la pluie qui ne pleuvait pas
comme un moteur grippé

jusqu’à ce qu’elle se fût levée


pour donner le feu vert à la pluie

jusqu’à ce qu’elle se fût levée


pour donner le feu blanc à la lune

jusqu’à ce qu’elle se fût levée


pour donner le feu rouge
à ton sang

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dimanche nuit/lundi matin

si je penche mes pensées


(mes lettres en fait)
vers la gauche
il se peut que je m’endorme
sur le côté gauche

mais si je les étire vers la droite


je vais toujours rencontrer
un rêve oblong
qui prend la forme
de ton corps

alors
je me mets
comme un somnambule
sur mon séant

je me verse un autre verre


je m’allume une autre cigarette
jusqu’à ce que le lit s’éclaire
et les choses commencent
à se décolorer

46
à perdre toute leur substance

pendant que par la fenêtre


commence à s’infiltrer
le mot
« fin »

comme un satellite soviétique


pacifique
avarié

duquel sort un chinois


plus chinois que la lune

un chinois mille fois plus triste


que ma tristesse
jaune

47
la verticale sans foi
des globules magenta

eh bien
moi
je n’irai jamais bien

envoyons au diable
la prise de sang
docteur

de mon cerveau
poussent des oiseaux
des lapins de compagnie
des sangliers et des arbres
et
voici
comment l’automne
nous revient

ta blouse blanche
et mon cœur rouge
vont encore effrayer
cette nuit
la ville

48
ta blouse blanche
et mon cœur rouge
vont tenir
dans une pauvre
bactérie

(ah
ta blouse rouge
mon cœur blanc)

49
son nom aurait pu être aussi
une attaque cardiaque

quand il s’agit de compter


la dernière fois
jusqu’à trois
tout devient d’une longueur sans fin
angoissant
illusoire

(la ville
le métro
la queue d’un chien
qui gratte un gratte-ciel
jusqu’à l’homoncule
qui sautille en ce moment dans les clous
en mettant son amoureuse
dans la poche)

de un à deux
tu as déjà passé en revue
toute ta vie
de deux à plus loin
le silence tombe

50
comme une scie
déchirée

dans laquelle seulement le cœur


en fait
ce qu’il en reste
se fait encore entendre

survolant
rouge
la ville

51
frontière

le dernier brouillard
les dernières cigarettes
les derniers restes
sur le quai d’un matin
qui est en retard

le dernier jour de l’an


comme toujours
c’est encore une fois
la dernière nuit

et tu vois les lumières de la ville


se noyer dans le brouillard
avalées
dessinant pourtant des rues
et des bâtiments
dans la nuit épaisse
collante
une nuit qui danse sur la ville
comme un feu obscur
se perdant dans un ciel approximatif
invisible
et quelque part

52
bas
bas
très bas :
la terre

eppur si muove

comme les souvenirs qui s’allument


phosphorescents
dans les ténèbres de ton esprit
en dessinant des pensées qui ont des mains
ongles
pieds
ventres
bottes
dents
figures
grimaces
bouches
hasards

et toujours cet oiseau de plâtre


la fatigue
qui se niche doucement
dans la cage de tes os
parmi les squelettes des hasards
des attentes vaines
des fautes
des peines
des nausées
car il n’y a qu’elles qui te cherchent dans la nuit

53
il n’y a qu’elles qui brillent
or maudit

et parmi tout ceci


la poésie
tel un animal préhistorique
d’une étrange beauté bleue
qui te souhaite
une heureuse époque de pierre
ce qui te paraît
suffisant

et le sourire impertinent
qui te fissure
instantanément
le visage

54
sometimes

l’art avec lequel


une femme cherche ton doigt
et même si elle ne le trouve pas
elle l’invente

et maintenant
que vais-je faire de mes six doigts
à la main droite
accréditée ?

je pense voler à la nuit


une bouteille
de lait

ou à une inconnue
une nuit
blanche

55
musique musique musique

cette musique
qui te remplit la tête
et coule dans la rue
comme si tu saignais

et cette femme splendide devant toi


qui jette son manteau
et s’en va danser
avec l’agent de la circulation
en plein carrefour

et tu as envie de t’exclamer
« ici commence le vrai printemps »
malgré les quatre cinq collisions soldées
avec des victimes
même s’il fait encore hiver
même si les intersections ressemblent aux cimetières
minuscules
en feuilles de vigne

cette musique-là
qui défait les rues comme les lacets
et fait de la ville un juke-box

56
que seulement ton amoureuse
n’entend pas
cousant un bouton à son bas

même si tu lui rentres directement par la fenêtre


avec le volume
comme un papillon géant

monté au maximum

57
la poésie ne m’a pas pardonné
mais je suis plus heureux que l’herbe

en revanche
mon ombre est devenue
encore plus consistante

quelque chose
entre chair et chlorophylle
mercure et eau

elle ressemble de plus en plus


à un fossoyeur sympathique
qui retrousse ses manches

58
bâtiments chauds
visages dessinés
avec du rouge à lèvres

qu’est-ce qu’il sculpte joliment


le soleil de janvier
lorsqu’il se décide
à nous montrer son visage

une sorte de michel-ange


buonarroti
un peu plus prolétaire

ou de bonaparte
moins napoléonien
et nettement plus syndical :

quels bâtiments adoucis


quels visages échappés de l’abattoir
à la dernière seconde

même la femme pâle en noir


ressemble à une bonne ménagère
sortie acheter des figues
pour se faire plaisir

59
après des siècles et des siècles de tueries

quand même la ville semble une prison ensoleillée


et l’azur du ciel nous regarde

comme un champignon vénéneux


qui guette l’innocence
du premier brin d’herbe

quand l’envie de femmes me prend à la gorge


et mon corps est tatoué de leurs yeux
bien que nous prenions des bus différents

et le transport en commun paraît un début d’orgasme


comme au commencement des commencements du monde
quand ève faisait l’amour avec le serpent

s’il te plaît
écris-moi ton numéro de téléphone
sur la ligne de la vie
n’hésite pas

je ne vais plus me laver les mains


une semaine

et pour le même laps de temps


je promets
je ne mourrai pas

60
de la fragilité et la magie noire
de la neige

elle n’a jamais eu de jouets


elle n’a pas eu de poupées

mais elle a arrêté


un beau jour
de grandir

en restant à leurs places

bien sûr
elle aurait amplement mérité
d’être
la petite fille aux allumettes

seulement
elle n’a jamais trouvé cette fenêtre
à travers laquelle
on voit la lumière valser

parfois nous sommes si microscopiques


dans toute notre impuissance

61
que dieu se lave de nous
sans savon

sa voix de fillette passe encore pieds nus


d’une chambre à l’autre
à travers les murs carbonisés
sous l’envol bleui des oiseaux
ou le gris embrumé
du dessus

elle n’est qu’une fillette qui n’a jamais eu de jouets


ni poupées

mais elle s’est arrêtée


un beau jour
à ciel ouvert

comme dans une mine


de charbon

62
petites choses auxquelles s’accroche
notre vie

parfois je reste boire avec les potes


et je vois les saisons tourner en manège
arrivant sur les chapeaux de roues
et s’en allant la queue entre les jambes
je vois même l’inaltérable bégaiement soleil-lune

dans ces moments-là


je n’ai pas de caméra sur moi
pour attraper l’éternité
et quand j’en ai eu
même les femmes aux grands yeux
exophtalmiques
bleus
n’avaient plus le regard plein
de bancs de poissons
pour l’immortaliser

non

en revanche
apparaissait souvent un confesseur céleste

63
nageant le papillon
qui
après m’avoir scruté
à travers le verre de ses lunettes
comme un microbe sans visa
s’en allait en douce
comme un soupir

maintenant
je vous exhorte de me comprendre :
l’ennui fait de moi
un alcoolique exercé
endurci par le vide et l’ingratitude
un sauveteur qui sortirait des vagues
toutes les femmes fragiles
malgré leurs borborygmes
malgré leurs bulles d’eau
laissés comme des échos
dans son cœur
de maître-nageur

qu’est-ce qu’il avait raison


le chauffeur de taxi
qui m’a ramené hier soir :

« je lui ai tout donné –


même ma tristesse
habillée dans les robes
de sa mère

64
plus des sandwiches avec moi
quand elle disait
qu’il y avait la pleine lune

et son ombre va toujours dans la maison


en faisant
ses valises »

65
un emballage pour mon état d’esprit

étanche
hermétique
robuste
pour qu’il ne s’échappe

autrement
le désastre s’abattrait sur la ville
comme une pandémie
inconnue
accouplant tout avec tout
dans un mouvement brownien
qui tendrait vers l’infini

femmes
hommes
terre et ciel
l’eau embrasée par le feu :
beauté des fusions
défigurées

de l’autre côté de l’océan


toi
regardant comme un enfant avec le cœur en plâtre

66
les fourmis qui sortent et rentrent
comme des bateaux qui transportent la pluie
sous des nuages de plus en plus proches

et tu me construis un peu en toi


à partir de quelques gouttes
de quelques lignes
comme si tu entendais ma voix
pagayer
souriant à l’idée
d’une sieste ensoleillée
à l’intérieur
de tous les intérieurs
à ma journée de demain
qui va si bien se mouler
dans ton corps d’aujourd’hui

comme un tunnel
qui sent venir
longtemps à l’avance
la locomotive

67
moins une nuit
pour la poésie

elle était venue me demander une chose


avec c majuscule
mais elle était si émue
qu’elle avait laissé parler à sa place
les piles de livres
éparpillés sur la table

et moi
je voyais à travers sa peau d’aquarium
presque transparente
je lisais la plupart de ses pensées
qui s’allumaient comme des poissons électriques
étincelant de circonvolutions
glissant
des hémisphères
vers la bouche
les mains le pubis les jambes

la fébrilité des doigts


qui auraient fait l’amour
même avec un courant alternatif
s’il était sorti de la prise

68
et quand elle a dit
C’EST COOL CHEZ TOI
j’ai su qu’elle voulait dire autre chose
mais il était
beaucoup trop tard
pour faire marche arrière

et la nuit est passée


à côté de nous
comme un poids lourd
sur une route
toujours plus déserte

se perdant
dans le brouillard de son sexe
dévasté de solitude
et d’automne

69
éclats de pleine lune

étrange
cette soirée
avec des images disparates
qui abreuvent ton cerveau
tel un sous-marin fissuré

sa jupe bleue
comme une chauve-souris géante
qui colle au plafond

et ce blues spongieux
d’animal marin
qui la penche sur le dos
l’étend sur le parquet
la possédant

et quelque chose en moi


un astronome extatique
qui grimpe dans mes orbites
et la traverse

en lui séparant les eaux


l’une de l’autre :

70
son œil vert
de son œil jaune
de sa peau lunaire

la lave
le murmure
les cratères

71
lait ensoleillé – premier conte
à la frontière de la ville

tu m’as rencontré dans une période étrange


et fort dommageable
de mon existence
quand je collectionnais des timbres
des femmes nues
des machines à écrire
et les rues faisaient des nœuds
juste pour me taper sur les nerfs
quand le soleil était une ferrari rouge
qui virait au gris
dans l’éclat du coucher

tu avais des lèvres de chloroforme


une anatomie de vipère glissante
reluisante
et je me suis arrêté pour me rappeler
qui avait pendu ma famille
les souvenirs
le sang
à la musique de ton corps
jusqu’à ce que je tombe sur cet atome primaire d’oxygène

72
qui nous accompagne jusque dans l’au-delà
dans lequel je me suis niché
comme un chien en laisse
comme un nourrisson désertique
entre tes seins pyramidaux qui défiaient le ciel

et dans la dynamite douce de ton sexe qui guettait la ville


bien longtemps avant ma naissance
comme un prince égaré
dans une luminescente cendrillon

enceinte tous les jours


d’un soleil plus noir

par-delà les ténèbres


de l’empire

73
paris vaut une messe
et l’asie mineure
un baiser

la vie est un coffre d’essence


qui rêve depuis des décennies
à un gisement de pétrole
et à une mer plus noire
que la mer noire

sur laquelle se promènent


un turc volant et une japonaise à hélice
prêts à faire sauter la lune
dans un élan d’amour
incendiaire

que les pompiers


de la création
voient
d’un œil
au beurre noir

comme si dieu
avait fait déménager l’asie

74
en asie
sans fournir un ascenseur
pour le rejoindre

sans offrir
un préservatif
pour l’apesanteur
ou un verre de vin
au destin

sans même
donner
une notice d’utilisation
pour
les allumettes

75
en infrarouge

mais qui sommes-nous


ceux qui nous cachons
dès que nous rencontrons
un grain de soleil ?

qui sommes-nous
ceux qui jouons avec les veines
et malgré toute l’encre

qui en coule
ne rentrons jamais à la maison ?

qui suis-je moi


et qui es-tu toi
qui passons dans la ville
comme des ombres
piétinées par nos frères de chair
sans dire un mot ?

peut-être dirions-nous quelque chose


si nous ne nagions pas si concentrés
dans le sang frais du jour précédent
dans le cadavre déjà décomposé

76
du jour qui suit
les mains enfouies dans les poches
comme si on venait de traverser une guerre

comme des archéologues du futur

77
car
dans l’ellipse des mots
elle

le silence
te colle au corps

comme une belle femme muette


jeune
nue

deux mains blanches


de soie
sur l’ouïe
dans une sourdine plus grande
que la silice terrassée par le désert

en fait
de la musique

un refrain hypnotique
son corps concentrique
de femme

fait de boucles
et de couleurs

78
qui te couvre

deux yeux verts


rivière
orchestrant une forêt
chassée par les oiseaux

79
je n’ai rien à dire pour ma défense

je sais
des années et des années sont passées
et je n’ai point essayé de me convertir
à la vie

je l’ai vécue
comme une parodie
même quand autour de moi
il pleuvait des tragédies
comme si j’avais été au cœur de la tornade

bien que
ma propre mort
m’ait toujours serré la main
avec fidélité

les grands mécanismes


continuent de moudre
du vieux sang
ou du sang frais
mais je n’en ai cure

80
je regarde le monde par le même hublot mat
comme à la naissance
je ne suis qu’un touriste âgé
au degré zéro
d’adaptabilité

et si mon univers est plus beau que le vôtre


je ne sens pas le besoin
de m’en excuser

en définitive
vous pourriez à tout moment jouer
dans mon cerveau
qui a commencé à fleurir

comme une horloge


en train
de sonner

81
sur le fil

les plus beaux cheveux


que j’aie jamais vus
n’avaient même pas
de visage

mais moi non plus


je n’avais pas de mains
pour pouvoir
les caresser

82
fenêtre vers l’automne

je rêve de ce poème
qui ne ressemble à rien
et se tait

qui reste immobile


même quand le vent arrache des arbres
et plie les bâtiments

comme un nuage bleu


toujours éveillé
que traversent des poissons aux grands yeux
et aux ailes translucides

je rêve de ce poème
pas encore écrit
mais souvent aperçu

comme un œil
larme
dans la paume

83
comme un oiseau grisé
sur la branche

et puisqu’elle avait en sa possession


ses merveilles de jambes
d’une longueur extravagante
franchement inquiétante
je lui ai dit :
« fais comme chez toi ;
mets-les où tu veux »

ensuite
je l’ai déshabillée
d’un seul
mais ingénieux
regard

après quoi
nous sommes passés
aux liquides

la chambre
avait senti ma disponibilité
d’être un hôte parfait

84
et de boire pour toutes les raisons des vertébrés
et elle est devenue triple
un avion aurait pu en décoller à tout instant
s’il en avait eu envie

après que moi


tout seul
j’ai essoré :
le frigidaire
le chiffonnier
l’étagère à livres
la descente de lit
et une partie du balcon

pendant qu’elle avait attrapé une amygdalite


en se promenant nue
entre les pages d’un roman de cape et d’épée d’alexandre
dumas
et m’a prié de lui appeler un taxi-taxi
c’est-à-dire
un taxi avec un vrai chauffeur
qui ne fasse pas de zigzags dans la nuit

et tous ces déraillements se passaient


pendant que le plafond se gondolait
l’armoire m’emprisonnait
la galoche me mordait à la gorge

et
dans ma tanière surchauffée

85
en gémissant doucement
de plaisir

mes pantalons
et son pull-over
faisaient encore
des échanges

de couleurs

86
prélude 2
(vases communicants)

mademoiselle :

si vous m’offrez
le grain de beauté

endormi
entre vos seins

je vous réciterai
(par cœur)

toute la peau

87
traversant une ville vissée
dans ses habitants-vilebrequins

mon jean m’adore :


pour rien au monde
il ne quitterait mes jambes

mais je suis arrivé à un âge


où je n’ai plus envie de dissuader
aucune envie

ni de contrarier
la matière
dont on fait l’amour

c’est pourquoi je vis


comme un touriste
qui rate toujours l’avion
en charriant des bagages
qui regorgent de napalm
avec un sourire appliqué
aimable en diable
toujours accroché à mes lèvres
comme un mégot de lucky sans filtre

88
ce monde m’est irrémédiablement cher
ainsi comme il est
impertinent
salopard
agressif
truffé de machines-outils
qui font de la politique
et de moissonneuses-batteuses
qui font le trottoir

mais vraiment
je n’ai plus le temps
de convaincre personne

ni de travailler
pour votre album
de souvenirs

89
un cluj 1 en robe bleue

ma tristesse
de citoyenneté roumaine
avait beau parler
à tes ronds genoux
d’ethnie hongroise

et si je t’avais alors embrassée


c’eût été comme une invasion
n’est-ce pas ?
oui

un terrible désir
m’envoyait à la noyade
dans ton balaton2
où même le ciel semblait
un enfant apeuré
grignoté par les oiseaux

mais tes genoux gardaient la frontière


comme un soldat

1
  ville de Transylvanie (Roumanie)
2
  lac en Hongrie

90
dans lequel poussait le plomb
ou peut-être bien
seulement une sensation
de froid

91
du silence naissent les fuites du sang

septembre est arrivé


comme un chapeau sur un soleil

il m’a trouvé étourdi et tendre comme un chat


qui n’a pas encore commencé à ronronner

les devoirs oubliés


égarés entre les pages de la vie

comme un futur recalé monté sur le sommet d’une colline


– d’où la ville paraît un moineau qui veut prendre son
envol

comme un futur recalé qui a découvert là


– dans le crâne silencieux de la nature

un trou dans l’aorte


du monde

92
hématies récalcitrantes

matin gelé de décembre


quand l’aube tache
timidement
le deuil âpre de la nuit
comme une fraîche mariée
après que la musique du mariage se fut envolée
dissoute
dans l’air muet

quand le sang est la seule chaleur


dont tu as peur de sortir

pourtant
tu te lèves
avec une crainte indéfinie
qui galope
dans tes artères

tu regardes par la fenêtre


la neige pâle
et les molécules des gens qui vont travailler
en se laissant happer
résignés

93
par la bouche du métro

comme un sang qui rentre


dans la blessure

94
sa main – un pétale affranchi

ce jour-là
au jardin botanique
j’étais comme un arbuste hébété
sous les ombres argentées
qui jouaient sur mon visage
– tels des doigts fébriles –
cherchant mes pores
me donnant le vertige

j’étais probablement ébloui


imberbe et rêveur
et surtout troublé
un homme tout jeune
de 18 ans
qui semblait décidé de se faire un trou dans la vie
pour comprendre pourquoi son cœur bat
si fort

et puis quelques régiments de nuages


se sont mis en position de tir
le bleu est devenu plomb
et sa main s’est assise sur mon visage
comme un papillon chaud et parfumé

95
ensuite elle est descendue et m’a encerclé le cou
en m’attirant près du rouge sang de ses lèvres

« un enfant effrayé » –


aurait été le syntagme approprié –
quand j’ai appris
que nous
les hommes
nous pouvons produire
tant d’électricité
avec nos lèvres

et sous la pluie torrentielle


qui nous avait pris dans sa toile
nous étions comme deux scaphandres autonomes
qui se passaient l’un à l’autre
la dernière réserve d’air
de bouche à bouche
ne voulant plus
revenir à la surface

96
un début d’été sans rivages

et
un moment de peur bleue
m’avait saisi
car voilà :
je coulais entre ses jambes
comme une rivière d’huile
d’une boîte d’huîtres
qui rêvait
depuis des années
de la mer

je me regardais dans la glace


et ne pouvais que l’accompagner
c’est-à-dire
haleter moi aussi
comme un échappé à la peine capitale

et la pièce dans laquelle j’exerçais l’archet sur elle


comme une sorte de paganini
dansait la polka
au rythme de nos gémissements

97
quant au chien de la proprio
que j’avais enfermé dans le débarras
pour qu’il nous fiche la paix
eh bien
il faisait plus de bruit
qu’une fabrique de confections

je suis bien sûr un imbécile de première main


car savez-vous ce que j’ai retenu de cette histoire ?

les mots
calmes en apparence
du chauffeur
dans la voiture de nettoyage que j’avais prise pour un taxi
et qui me ramenait à la maison
malgré la confusion :

« je crois que vous et la loi n’êtes pas sur la même longueur
d’onde »
je ne l’ai même pas contredit
car je me sentais ainsi cette année-là –
1987 ;

un poisson en moins
dans l’étang public

un poisson bien décidé


de vivre en l’air

98
voyage au bout de la veille

tout à coup
sans crier gare
un souvenir arrive

il se met au chaud
contre ta poitrine
et commence à ronronner

et le jour ressemble
à un aquarium
vide

99
l’enluminure

elle défiait les lois de la physique


de la bible et des carrières de pierre
car elle illustrait pile-poil le portrait tonitruant
fait par cet auteur de polar toujours désopilant :
« elle était roulée comme un paquet de dynamite »

formule que j’avais retenue toutes ces longues années


sans trouver de correspondance
et qui a ressurgi hier (pour faire « match »)
quand je l’ai vue monter d’un pas élancé
dans le bus condamné à sauter

elle s’est assise auprès de moi


(j’étais donc en première ligne sur la liste des condamnés)
avec sa bonne mine prête à faire des folies
et a commencé à chuchoter des sucreries
– dans son portable –
et autres balivernes qui fondent en bouche
(j’imaginais son interlocuteur rougir de chaleur)

le printemps venait d’ouvrir les terrasses et les bois


mais ses cheveux étaient tellement incandescents
qu’ils sentaient l’automne précoce

100
leur flamme oxyacétylénique aurait dessoudé les banques
et les coffres-forts les mieux gardés
tous les joyaux du monde passés au chalumeau
tous les plaisirs serrés sur quelques centimètres de peau
une japonaiserie en miniature
je me disais
enfiévré par sa proximité

mais quand son rapport intime avec le téléphone toucha à


sa fin
et l’explosion semblait imminente

elle descendit du bus 331 comme un ruisseau limpide de


montagne
emportant en laisse mon regard

me rendant aveugle
pour tout le reste de la journée

101
monologue blanc

quand je l’ai vu
pour la dernière fois
il était dans un lit numéroté

sa barbe avait poussé


pendant son absence
car je n’aurais pu dire
qu’il vivait encore

je regardais hypnotisé toutes les machineries connectées


qui respiraient
à sa place
ne sachant plus
à qui
m’adresser

je n’ai pu dire qu’une phrase


ânonnée
confuse
stérile
comme une porte qui s’ouvre à toi
brusquement
et s’enferme dans la foulée

102
comme l’étincelle
d’un cœur décoloré

et ce n’est qu’après avoir vu sa larme


ravivant sa pâleur
que j’ai su qu’il m’avait entendu
qu’il savait
qui lui parlait

et quand ta larme a séché


j’ai vu que tu savais
que le désert des tatars t’avait parlé
et ta désolation
et ton armée indisciplinée et rebelle
monsieur le colonel

moi
ta progéniture

père

103
sur les cimes de l’amour

le cri n’a trouvé personne


mais son écho
a peigné
– pendant une poignée
de secondes –
la chevelure blanche
de l’avalanche

104
le baiser de l’oxygène

si un poisson
pouvait parler
en volant

tu pourrais peut-être
comprendre
ce qu’est l’air

et pourquoi la poésie
arrive
souvent

par la respiration
heureuse
de la mort

105
comme une racine
sur la branche

parfois
la fleur du baiser
naît sur une lèvre
sèche
en lambeaux

et c’est
dans cet endroit
que commencent
le sang
et l’amour

106
des lendemains qui chantent

j’ai misé tous mes espoirs sur aujourd’hui


ayant dépassé la veille
– pendant une dispute avec mon amour –
le cap horn
le mur du son
et la barrière de corail linguistique

mais ce matin
le téléphone a gueulé comme un condamné à mort
et la femme au bout du fil m’a informé
avec une voix de rose passée par un hachoir
que je devais me présenter d’urgence au travail
pour justifier mes absences devant la commission de
discipline

cerise sur le gâteau


la journée ressemblait à un plat récemment cramé au four
je marchais dans les rues et j’avais froid et j’avais faim
parmi les flaques se faufilaient des gens moches aux
regards de verre
des hommes courageux s’étaient pendus aux poteaux
avec des cravates achetées dans les plus chers magasins

107
j’ai misé tous mes espoirs sur aujourd’hui
j’avais ramassé tant de tristesses dans mes veines
et j’attendais qu’elles se bonifient en une explosion
correcte
personne n’était d’humeur à m’accorder quelques minutes
et en définitive
qui pourrait te regarder dans une ville sans fenêtres
par laquelle je passais en transportant la pluie?

je sentais dans les narines les yeux et la peau


comment me fait la cour
le plus triste poème du monde
quand
un instant plus tard
les nuages se sont laissé corrompre par un rayon tardif de
soleil
qui m’a craché sur le sommet du crâne
sa petite mélodie

108
tout a un commencement

même le sourire vient


d’une tristesse plus ancienne
jaunie aux commissures

même le velours ardent de ta peau –

d’un pays de chirurgiens


résonnant
scabreusement
leurs instruments luisants

et maintenant
le bleu

le bleu le plus humide


le plus dénué d’oiseaux
et de frontières

et son chloroforme

il vient
d’un songe attardé
qui a raté

109
la galaxie

et les mots
aux bouches
et aux oreilles
en pâte à modeler

prêts à rentrer chez eux

en terre et eau

110
deus ex machina

pendant que je bois mon café


le matin
et je passe en revue
méticuleusement
toutes les choses à faire
dans la journée

voici qu’un gnome jaillit en moi


et me dit avec insolence :
« le mort est déjà contracté »

alors moi
je baisse les yeux
et je ne fais plus rien
de tout ce que je m’étais promis

111
tarkovski

toi aussi
tu as parcouru
peut-être
des jours semblables

des jours dont tu n’as pu t’approcher


des jours que tu n’as pu toucher

tout ce qui se passe dedans


dans leurs corps
existe en dehors de toi

un autre temps
un autre espace
un autre monde

tu les regardes défiler de ton train vide


qui roule à pleine vitesse
ou
comme au cinéma
de l’obscurité d’une planète lointaine
dont tu crois être le seul habitant

112
jusqu’à ce que la main d’un inconnu t’effleure
et une voix te murmure :
« n’est-ce pas diablement merveilleux ? »

mais tu ne réponds pas


tu ne réponds pas de crainte
d’être obligé de constater
que lui/elle non plus n’existe

car tu sais bien que toi-même n’existes


que dans les pensées de quelqu’un
qui regarde
désolé
dans un miroir

un miroir qui ne lui répond pas

113
ubiquité
(vers avec les pieds sur terre)

quand le poète rejoint le ciel


plus rien ne change

le monde est aussi joyeux bruyant triste coloré


et l’ancien tram 26 ne circule plus que dans les souvenirs
en leur donnant le tournis avec ses nombreux détours

pendant que l’asphalte des rues compte les mêmes trous


comme
– dans un négatif –
les boutons sur la joue d’une génération pubère

les fabriques de sucre


lait
miel et pompes funèbres
vaquent méticuleusement à leurs affaires

et le pain
même s’il coûte 50 centimes de plus
a le même goût
que le bus 331

114
ouiniv

rien ne change
si le poète se meurt

peut-être l’écho de son nom se prolonge de quelques


secondes
et les prix de ses livres
qui sautent comme des puces vers le plafond

et les « j’aime » sur facebook


deviennent plus généreux
même si les donateurs ne savent pas écrire
le patronyme du poète

mais s’il savait tout cela


il reviendrait assurément
s’envoyer une cigarette
ou un verre d’eau-de-vie
et remercier tout ce joli monde
qu’il n’est pas resté
singe

115
des phéromones
sur la terre battue

à travers mon abyssal


humain
et liquide ennui
je la regardais

je n’étais pas seul à la regarder


il y avait aussi mes yeux de cocker toujours triste orange et
pluvieux
qui l’avaient si bien arrosée jusqu’à la peau
que les tétons avaient traversé le silence de sa blouse lilas
en accélérant le printemps
avec deux galanthus nivalis

il faisait bon dans la fumée du bistrot


et les serveurs me jaugeaient pour lire l’avenir
en comptant les billets que j’étais supposé encore posséder
pour qu’ils puissent s’en aller à leur tour
aux quatre coins de leur monde
sous une couette grenat
un peu plus bas que l’enlèvement au sérail

116
je répète : il faisait bon dans ce bistrot
et la fumée de cigarette
ondulait comme une danse du ventre
pendant que ses jambes me hachaient menu
bien plus acharnées
que le bistouri d’un chirurgien-chef
dans un camp d’extermination

les jambes dont je vous parle


coupaient l’air avec une telle grâce
volupté
et infarctus
de féline ogresse oréade
qu’il s’était déjà accumulé sept semaines de nuits
et j’aurais encore écouté leur jazz
transperçant ses bas résille
légèrement fuyants

ainsi ces jambes devenaient des pianos


clarinettes
saxos
percussions
syncopes
et racontaient la vie exophtalmique
de cette ville naine
mieux que n’importe quel guide
touristique

mais
à un moment donné
la castagne a commencé

117
avec des coups
tombés du plafond
et dans le tohu-bohu général
elle a mis les voiles

maintenant je ris
entouré de blessures amis sparadraps
dans un hôpital poli
avec un parc et des allées septuagénaires
mais ce n’est pas mon rire
car cette nuit-là
la mort s’était mis du vernis
et avait dansé dans mon sang

tout ce que je lui demanderais


si jamais je la rencontrais à nouveau
c’est :

est-ce que ta maman


prend en compte les risques auxquels la terre s’expose
en te laissant sortir ?

et sans attendre la réponse


j’allumerais une clope
je me rongerais lentement
mais avec une certaine violence
et je me marierais avec une bouche de métro

et la fumée de cigarette
ondulerait comme une danse du ventre
pendant que ses jambes me hacheraient menu

118
de plus en plus loin
de plus en plus entrouvertes
comme le bistouri d’un chirurgien-chef
dans un camp d’extermination

119
son sourire est toujours un
nouveau continent

elle est près de moi


comme une rivière
qui montre
toutes les secondes
de nouveaux reflets

une photo
ou une description
ne servirait à rien
car un instant plus tard
ce sera un tout autre visage

à l’instar de son sourire :


un citoyen étrange
sans identité
sans patrie
sans arrêt

à l’intérieur de son sourire


tu ne peux bâtir une maison
passer l’hiver

120
ou poser ta valise
tu ne peux même pas boire le café
tranquille
c’est toujours un lieu peu sûr
et tellement lointain
car son sourire est sans interruption
un nouveau continent
un autre climat
un autre temps

mais parfois
une petite irisation
persiste

alors son sourire fendillé me rappelle le « titanic »


ou la lumière chétive des feuilles d’automne
quand les oiseaux migrateurs
nous laissent
avec un ciel en moins

un ciel fatigué
d’avoir tant nagé

121
tous les souvenirs
mènent à l’avenir

tu regardes un moteur grippé


et tu comprends :
aujourd’hui tu n’y arriveras pas
sain et sauf

et peut-être demain non plus

mais quelque chose devient humain en lui


et il soupire
mais tu n’entraves que dalle dans la langue des écrous

et
dans cette solitude qui vous gagne
tu le serres dans tes bras

comme un ami que tu n’as plus vu


depuis des lustres

un ami qui tient une fleur


dans la bouche

122
l’amour viendra aujourd’hui
aussi affamé que la pluie

comme un peintre de bâtiments ivre


il barbouillera ton cœur
et puis il s’écroulera pile
en son milieu

et il rêvera d’un champ vert mitraillé de coquelicots


et les soupirs du sang
frappant toujours
à la porte

123
saudade

je me réveille
et je tourne la cuillère dans le café
comme si je voulais faire démarrer un moteur
qui n’a pas la moindre envie
de repartir

la lumière vient par la fenêtre


en titubant
comme une femme pâle et élancée
qui ondule sur le tapis
ce qui me rappelle les bouteilles du frigo
mais j’hésite
en ajournant l’impondérable

je sors sur le balcon et je regarde la pluie


avec les yeux fatigués
ensablés
d’un désert qui n’a jamais vu une ville luisante
comme une peau de reptile
dansant sans pudeur sous un ciel paresseux

et rien ne me trouble plus fort que la pensée


qu’à cette heure tu dors

124
et tu es tellement tellement belle
quand tu dors
que j’ai de plus en plus sommeil
de toi

de toi du portugal de l’océan atlantique


dans lequel nous ne nous sommes baignés
qu’une fois
de peur
qu’il ne dissolve notre amour
d’une patrie de cocagne

voici pourquoi
j’allume une autre cigarette
et je pagaye avec soif vers le frigo
comme vers un pays où la tristesse
ne me trouvera plus
jamais

125
dali

une femme était tombée du ciel


sur le capot d’une automobile jaune

en fait
elle s’était jetée dans le vide de son bon gré
de la terrasse d’un immeuble voisin
espérant peut-être échapper à un cauchemar
où à une ombre humide
blottie dans son antre

mais elle n’avait pas réussi son coup


elle respirait
les branches molles d’un saule avaient radouci son envol
avaient endormi la gravitation
et ses yeux étonnés
se remplissaient à nouveau d’air

et le capot jaune de l’automobile gondolé


lui venait maintenant comme une jupe

quelques curieux partis travailler


avec les premiers rayons du soleil
regardaient la scène comme un jour de chance

126
comme une œuvre d’art pour l’art

j’imagine que je l’aurais ainsi comprise


à travers mon regard turquoise
traversé par des poissons électriques
si je n’avais pas habité pendant l’enfance
un gratte-ciel dont les suicidaires avaient fait leur
porte-parole

je ne les avais pas vus tous évoluer


mais je ne peux oublier la pelle rouillée
avec laquelle le concierge ramassait les cervelles répandues
sur le bitume

sous un ciel d’un bleu féminin


plein de promesses

127
sur les cimes
de la renaissance

l’homme est une statue


qui avale
son piédestal

128
bâtiments
aux joues pâles

elle regardait la lune comme une taupe


et vomissait du soleil chaque matin midi et soir
jusqu’à la tombée de la nuit

puis elle prenait des pastilles vertes


et s’en allait patiner à roulettes
parmi les châtaigniers
dans les allées malades de géométrie

elle n’aimait que les allumettes à tête bleue


et les boutons orange de pyjama
mais elle n’en avait plus
depuis qu’elle avait mis le feu à la maison
pour qu’elle tombe à genoux et lui dise pardon

et maintenant
cette blouse blanche et froissée
qui la gronde et lui demande sans arrêt la boîte d’allumettes
comme un disque rayé
près du mur carbonisé de l’entrée

129
tout comme le fantôme de son père
quand il jaillissait la nuit
dans sa chambre
et lui chuchotait dans le duvet de l’oreille

qu’il l’aime
qu’il l’aime comme un lapin blanc

130
je faisais du yoga sur la mer
sans savoir nager

je m’évertue de subsister
en charriant des verres
d’une table à une autre
dans des maisons sur pilotis

en entendant des mots qui frémissent


comme des diapasons fatigués
des clochers sans cloche
des bestioles qui adorent les bruits de la vie

je suis vivant
et je le regrette amèrement
comme si narcisse se voyait laid
dans son plan d’eau

j’aurais été la seule chose parfaite


si je n’avais pas eu tant de sang en moi
sur lequel glissent des bateaux
qui ne reviennent jamais

131
le dialogue du voyageur
avec les moulins à vent
et les oiseaux bleus

personne ne te demande
d’où tu viens
personne ne te demande
où tu vas

pourtant le temps et
un bien trop lustré
aiguisé
silence

(tout comme le sable rêveur d’un désert


devenu ciel)

font parler les personnes


te dire
l’air qu’il est

comme si elles avaient mal


à leur sang serpentueux
et taciturne

132
comme si
un deuxième cœur
leur avait fleuri
sur les lèvres

133
l’artère

tu traverses l’air de la nuit


comme un couteau
fatigué par le sang

pourtant
à l’autre bout de la ville
quelqu’un t’attend
qui caresse son chat
et affûte le tictac de l’horloge
entaillant les murs

et tu as beau être un rail de tram


sur lequel grésille
gravement
l’obscurité

la nuit s’écoulera d’un coup


dans tous les canaux de la ville
et tu n’arriveras pas
à temps

dans cet endroit du cœur

134
où elle s’est endormie
avec une question blanche
sur le visage

pendant que toi


encore une fois :
nuée d’oiseaux
roseau

et le danube
charriant plus loin ses rives
comme la robe d’une veuve
remariée
vers une mer au sang d’encre

comme une ride du ciel


creusée dans la terre

135
vous êtes des vampires sans passeport
(mais avec des transfusions
dans le compte)

laissez le poète trancher le ventre de la lumière


laissez-le en sortir les entrailles des songes
ensuite laissez-le rédiger les nuits les jours les séparations
les taupes
l’abîme
la vie

comme s’il avait encore à boire à fumer à aimer


comme s’il avait encore des jours sur la planche

et seulement après pendez-le


et seulement après appelez les chiens affamés
les molosses des mauvaises herbes

et seulement après lavez le sang de vos mains


comme des gens exemplaires du futur

quand vous aurez mis en lieu sûr le passé


– témoin gênant de vos forfaits

une carte qui cherche toujours ses origines

136
la ville intérieure

les songes faméliques


carnivores
qui ne te lâchent plus

que tu charries
en ville
parmi des murailles bancales
haillons de ciel
bâtiments aveuglants
ruelles indécises
parcs dopés à la chlorophylle
et des amoureux
qui disparaissent
l’un dans l’autre

et la nature qui vaque à ses affaires


en mordant tout le monde
dont toi

car tu as beau trimbaler en laisse


tes doigts mal réveillés
et tes idées noires

137
il n’y a que la lumière passagère
belle
d’un visage
parmi les cendres et les brouillards
– comme un petit morceau de soleil
sur un passage clouté –
qui te rappelle
que tu es encore habité

138
coup de foudre

tu es une joie de l’air


qui remplit mes poumons
tu sens comme une forêt
qui n’est pas encore allée à l’église

une tribu de zoulous


surgit dans la pièce
dès que j’écarte
tes jambes

tu ris
tu dis des mots cochons
tu cries au plafond
comme si tu suppliais le ciel
pendant une attaque aérienne

tu geins
tu montres tes belles racines
qui ne ressemblent guère à la terre
comme moi je ne ressemble plus
à un être mortel

que dieu me garde

139
au cœur
de tes
tonnerres

140
le noyau du rêve

ce n’est guère simple de décrire l’opacité


dans laquelle commencent à rouler tes rêves
comme dans une salle vide de cinéma où
une à une
tes cellules entrent et prennent place en ordre
occupant au début la rangée du fond

dans le noir
les premières images sont chaudes et molles
et tu n’en as pas trop envie d’en sortir
et d’ailleurs
tu n’en sors pas :
tu restes planté là
comme une meule de foin dans un champ de tournesol
sur laquelle s’est abattu
un soir bien brûlant

puis
vers minuit
l’action se déplace dans une zone plus froide
et plus déserte
peut-être est-ce l’antarctique

141
en ce moment tu partirais
mais la curiosité t’en empêche
il est vrai que maintenant l’obscurité est gelée acérée et
humide
comme une colonie de rats qui copulent
dans un souterrain
mais tu veux connaître
la fin
et d’ailleurs tu as les jambes figées

enfin
le dernier acteur
le survivant
qui te ressemble comme deux gouttes d’eau
fait irruption dans une cabane
débouche une bouteille de whisky
s’envoie un verre
allume une cigarette
regarde la salle avec une tristesse infinie
et dit :

« allez les enfants


il est déjà tard
et moi je suis très fatigué
ce qui va suivre
n’est pas pour votre âge »

142
le passé postérieur

honte à ces années qui ont passé


si près de nous
comme des débiteurs
sans même nous saluer

je vais faire des enfants blonds


à ta tristesse
et de tes yeux plus verts que le si d’un violoncelle
un bandeau
sur lequel nous allons glisser
pour nous évader
de ce temps
qui oublie de nous border
et s’étouffe
avec sa boussole

143
dissous

quel beau cheval est ton sang

et qu’est-ce que je suis insignifiant


comme chevalier

ne sachant pas où je suis porté


ni pourquoi je souris

comme une rose sauvage

144
fado

une femme descendait cette rue en pente


mais son écho la précédait :

je l’avais déjà vue avant qu’elle ne puisse être aperçue


je savais qu’elle sortait d’une petite maison
bleue
en serrant contre la poitrine
un oiseau jaune
qui frémissait

plus elle s’approchait


et plus elle devenait chant

un chant toujours plus clair plus émouvant plus flamboyant


et pourtant plus inconnu
dont les habits blancs jouaient avec le vent

je n’étais qu’un étranger dans ces lieux-là


un jeune homme brun mal rasé qui n’arrêtait pas de monter
cette ruelle en pente
qu’un soleil immense dégringolait

145
j’en étais d’autant plus essoufflé
d’autant moins vivant
d’autant plus tremblant

mais le chant qu’elle était devenue


la femme qui descendait
(de plus en plus ardent plus beau et déchirant)
transfusait mon sang
(qui manquait de plus en plus
de gravitation)

après nous avoir intersectés


en croisant un instant nos regards
les années sont passées

ensuite je suis entré dans la petite maison bleue


en tenant dans mes bras
un oiseau jaune qui frémissait

je l’ai mis sur le lit


je lui ai donné à manger
j’ai remonté le temps

et j’ai passé mes doigts étonnés


tout aussi frémissants
dans mes cheveux blancs

146
je vais abandonner la poésie
et je vais me mettre à toi

je ne saurais dire pourquoi


au lieu de me promener dans la ville
je préfére ramper en toi
comme un taulard endurci
dans les galeries étroites
cherchant la lumière
se dilatant

en te chuchotant dans l’oreille des mots illisibles


comme des animaux domestiques
qui s’unissent en une seule interjection
pour s’affranchir
en te parcourant deux-trois-sept nuits de suite
dans le sens du globe terrestre
qui s’arrête seulement pour trouver son souffle
dans une gare des Balkans
en me brûlant de temps en temps avec la cigarette
pour ne pas m’endormir
pour illustrer un coucher de soleil en sang
dans l’orient

mon amour
je ne veux pas manquer

147
le moindre micron de ta peau
même pas un millième de gémissement
ni le bleu déshydraté de tes prières inachevées
chargées de plombs et de poumons
entre tes jambes qui frémissent comme les rives d’un
fleuve
vers lequel se dirigent toutes les légions de mes cellules
engagées dans une longue bataille
dont le drapeau blanc est ton cri somnambulique
qui fait sortir la population dans la rue
comme un tremblement de terre

mon amour
je pense à ton nid chaud
comme à l’hibernation définitive
comme à une vie ultérieure
je pense au relief ardu de tes orgasmes
d’où jaillissent des poissons
des oiseaux
des précipices
le ciel

dans ton abandon


je me faufile comme un scaphandrier aguerri
comme un cosmonaute resté sans oxygène
comme un condamné à mort
dont le dernier désir est blotti dans ton corps
ce corps qui me donne cette faim sans fin
des Carpates à l’Adriatique
même après l’ultime glissement contorsionné
dans ta chair

148
même après l’explosion

oubliant les feux de détresse


qui nous traquent
de Yalta à Srebenica
insensible au silence
qui nous couvre de son manteau sourd
figé
absurde
infini
qui suit nos ébats

mais toujours attentif au tic-tac


qui bat en toi
comme une bombe à retardement
qui n’attend que moi

je veux occuper surpeupler infuser ton corps


prendre sa forme
et devenir vide
avec toi

qu’il ne reste rien de nous


RIEN
sauf le souvenir
de l’air

149
Sommaire

cinquante-deux • 7
l’imperceptible déclic du miroir • 8
monologue avec les anges • 10
dans une guerre/il n’y a pas un rayon de pitié • 11
bien sûr • 12
je n’ai plus de montre/ni cœur • 14
noiretblanc • 15
à la fille du rayon légumes frais • 17
prélude 1/(vases communicants) • 22
et pourtant brancusi/a sorti archimède/de la baignoire • 23
il nous a fallu du temps/pour entendre la
voix/de notre impuissance • 25
septembre, 6 h 45/l’année du tigre blanc/et de l’âme de liège • 27
un jour • 29
l’histoire des bleus récents • 31
or et polenta/deux fois par jour/matin et soir • 33
noir • 36
journal aux feuilles blanches • 38
détention à domicile • 39
une journée pluvieuse comme une fenêtre/vers l’intérieur • 42
femmes sans os • 43
une jupe parmi les nuages • 45
dimanche nuit/lundi matin • 46
la verticale sans foi/des globules magenta • 48
son nom aurait pu être aussi/une attaque cardiaque • 50
frontière • 52
sometimes • 55
musique musique musique • 56
la poésie ne m’a pas pardonné/mais je suis
plus heureux que l’herbe • 58
bâtiments chauds/visages dessinés/avec du rouge à lèvres • 59
de la fragilité et la magie noire/de la neige • 61
petites choses auxquelles s’accroche/notre vie • 63
un emballage pour mon état d’esprit • 66
moins une nuit/pour la poésie • 68
éclats de pleine lune • 70
lait ensoleillé – premier conte/à la frontière de la ville • 72
paris vaut une messe/et l’asie mineure/un baiser • 74
en infrarouge • 76
car/dans l’ellipse des mots/elle • 78
je n’ai rien à dire pour ma défense • 80
sur le fil • 82
fenêtre vers l’automne • 83
comme un oiseau grisé/sur la branche • 84
prélude 2/(vases communicants) • 87
traversant une ville vissée/dans ses habitants-vilebrequins • 88
un cluj en robe bleue • 90
du silence naissent les fuites du sang • 92
hématies récalcitrantes • 93
sa main – un pétale affranchi • 95
un début d’été sans rivages • 97
voyage au bout de la veille • 99
l’enluminure • 100
monologue blanc • 102
sur les cimes de l’amour • 104
le baiser de l’oxygène • 105
comme une racine/sur la branche • 106
des lendemains qui chantent • 107
tout a un commencement • 109
deus ex machina • 111
tarkovski • 112
ubiquité/(vers avec les pieds sur terre) • 114
des phéromones/sur la terre battue • 116
son sourire est toujours un nouveau continent • 120
tous les souvenirs/mènent à l’avenir • 122
l’amour viendra aujourd’hui/aussi affamé que la pluie • 123
saudade • 124
dali • 126
sur les cimes/de la renaissance • 128
bâtiments /aux joues pâles • 129
je faisais du yoga sur la mer/sans savoir nager • 131
le dialogue du voyageur/avec les moulins
à vent/et les oiseaux bleus • 132
l’artère • 134
vous êtes des vampires sans passeport/(mais avec
des transfusions dans le compte) • 136
la ville intérieure • 137
coup de foudre • 139
le noyau du rêve • 141
le passé postérieur • 143
dissous • 144
fado • 145
je vais abandonner la poésie/et je vais me mettre à toi • 147