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Le texte ci-dessous a paru, et peut être cité avec les références suivantes :

Simone BONNAFOUS et Alice KRIEG-PLANQUE (2013), “L’analyse du discours”, dans


Stéphane OLIVESI dir., Sciences de l’information et de la communication. Objets, savoirs,
discipline, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. La communication en plus,
302 p. ; pp. 223-238.

L’ANALYSE DU DISCOURS

Simone BONNAFOUS
Professeure des universités, Université Paris-Est Créteil (UPEC), CEDITEC (EA 3119)

Alice KRIEG-PLANQUE
Maîtresse de conférences, Université Paris-Est Créteil (UPEC), CEDITEC (EA 3119)

L’analyse du discours s’intéresse aux formes et aux modalités d’expression des messages
médiatiques, politiques, publics, organisationnels, etc. en rapport avec des cadres sociaux (le
contexte historique, le média, le parti politique, le gouvernement, l’entreprise, etc.). Il s’agit
d’une démarche fondée sur la linguistique, mais qui insiste sur le lien entre le discours et le
social, entre le verbal et l’institutionnel, entre les mots, les figures, les arguments et ceux qui
les énoncent et les interprètent.

Par la nature de cette articulation entre les sciences du langage et les autres sciences humaines
(histoire, science politique, sociologie, etc.), l’analyse du discours se différencie d’autres
disciplines du discours, comme les théories de l’argumentation, la grammaire des textes, les
études conversationnelles. Ces dernières ont en commun avec elle de travailler sur l’au-delà
de la phrase et sur des énoncés attestés, mais leurs intérêts ne sont pas les mêmes. Les
spécialistes d’argumentation s’intéressent à la nature des arguments et à leurs enchaînements,
les conversationnalistes étudient les règles des échanges verbaux, et les spécialistes de la
grammaire des textes travaillent sur les phénomènes de cohérence et de cohésion textuelles.
Bien sûr, l’analyse du discours peut mobiliser les ressources de ces disciplines, mais elle s’en
distingue par l’intérêt qui la gouverne, à savoir une préoccupation pour l’intrication entre un
texte et un lieu social, à travers un dispositif d’énonciation spécifique.

L’analyse du discours se distingue en particulier de l’analyse de contenu, qui est une


technique de recherche fondée sur la précatégorisation thématique des données textuelles,
alors que l’analyse du discours travaille à partir de l’analyse du matériau linguistique.
L’analyse de contenu pourra ainsi négliger les différences entre les expressions « travailleurs
immigrés », « immigrés » ou « étrangers », puisque les personnes ou les situations auxquelles
référent ces expressions peuvent être les mêmes. A l’inverse, c’est justement ce que ces
différences de désignation indiquent comme différences d’attitude des locuteurs par rapport à
l’objet de leurs discours qui intéresse l’analyse du discours. Cela ne signifie pas que l’analyse
thématique ne puisse pas être utilisée parallèlement ou préalablement à l’analyse du discours,
mais elle ne peut pas s’y substituer.

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LES DEUX PERIODES DE L’ANALYSE DU DISCOURS

Ici, l’objectif n’est pas d’entrer dans les détails des écoles et des courants, mais de faire saisir
aux lecteurs ce qui, au-delà des différences nationales et d’époque, caractérise l’analyse du
discours comme approche des textes et des discours.

L’école du dévoilement : 1960-1980

En France en tout cas, la première analyse du discours naît dans un contexte original sur le
plan politique, philosophique, intellectuel et épistémologique.

Sur le plan politique, la période est marquée par la reconfiguration des forces de gauche,
l’alliance conflictuelle entre Parti socialiste et Parti communiste, le succès des mouvements
gauchistes, le développement de la critique de la société de consommation : en somme, une
effervescence politique et contestataire qui se résume alors dans l’affirmation que « tout est
politique ». Cette effervescence va de pair avec l’importance de la pensée critique d’origine
philosophique et l’influence de penseurs comme Theodor Adorno ou Herbert Marcuse dans
les milieux étudiants, mais aussi dans les milieux universitaires de Louis Althusser et de
Michel Foucault. Sur le plan épistémologique, le paradigme structuraliste s’étend de la
linguistique à l’histoire, la psychanalyse, l’anthropologie, la littérature.

C’est dans ce contexte que se développent en France, au carrefour des sciences du langage, de
l’histoire et de la philosophie, des théorisations et des pratiques d’analyse du discours qui,
malgré de nombreuses différences d'un espace à l'autre de leur genèse, ont pour particularité
de considérer le « discours » non pas comme l’expression d’un sujet parlant et de son
intention, mais comme l’expression d’un complexe idéologique et politique qui transcende le
sujet. Il n’est pas question alors de chercher à savoir comment un sujet autonome
s’exprimerait au moyen du langage, mais plutôt de chercher à montrer comment un sujet « est
parlé » par une idéologie. La notion de « formation discursive », proposée par le philosophe
Michel Foucault, et retravaillée par l’analyste du discours Michel Pêcheux et d’autres figures
emblématiques de l’Ecole française d’analyse du discours, contribue à penser cet
assujettissement idéologique à travers le langage.

L’analyse du discours ne consiste donc pas à étudier comment parlent X ou Y en tant


qu’individualités, mais à analyser les manifestations de l’extérieur de la langue,
institutionnelles et idéologiques, dans le discours. Pour dire les choses autrement, l’analyse du
discours ne se dit pas « politique » car ce serait pléonastique, et elle cherche à articuler
discours, langue et idéologie. Aujourd’hui, ce que l’on appelle la critical discourse analysis
(Norman Fairclough, Ruth Wodak, Teun A. Van Dijk…) est l’une des héritières de cette
tradition critique, notamment à travers l’étude des dimensions discursives des discriminations
(racisme, sexisme…).

Dans les années 1960-80, compte tenu des objectifs et des théories du discours à l’œuvre, les
corpus sont d’ordre politique et institutionnel : le vocabulaire de la guerre d’Algérie, le
discours jauressien, le discours des sans-culottes, la parole ouvrière, le congrès de Metz du

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Parti socialiste, le discours de L’Humanité, le vocabulaire syndical, les tracts de mai 68... On
notera que les corpus étudiés sont très souvent puisés dans les appareils de gauche ou dans la
parole populaire de gauche, dans un acte de choix qui est en même temps un acte
d’édification.

Quant aux méthodes, elles sont cohérentes avec le propos : il ne s’agit pas de traquer les
singularités de la subjectivité, la surface des discours, ou les tactiques et les mises en scène
individuelles, mais de mettre au jour la façon dont le politique et l’idéologique imprègnent la
vie des mots et la structure des textes et des énoncés.

Les méthodes utilisées sont donc toutes celles qui peuvent briser la linéarité du texte, parce
que celle-ci dépend en partie de l’activité organisatrice du sujet, celles qui permettent d’aller à
la recherche des répétitions et des schémas invisibles à l’œil nu, des associations de mots qui
échappent à la conscience du sujet, ou encore des tours syntaxiques redondants. C’est le sens
de la mise au point d’une forme d’ « Analyse automatique du discours » (AAD) qui ne
survivra pas à son créateur, Michel Pêcheux, mais aussi de l’analyse distributionnelle, inspirée
de Zellig Harris, qui consiste à segmenter le texte et à travailler sur des classes de propositions
construites par l’analyste autour de « mots-pivots » sélectionnés pour leur pertinence
historique. Quant à la lexicométrie, développée au « Laboratoire de lexicométrie et textes
politiques » de l’ENS de Saint-Cloud sous la houlette de Maurice Tournier, qui fondera
ensuite en 1980 la revue Mots (Mots, Ordinateurs, Textes, Société), elle transforme le texte en
une série de données chiffrées sur les mots, les segments, les catégories grammaticales et
permet de découvrir des évolutions, des régularités et des ruptures, qu’une simple lecture
cursive ne permet pas de déceler. Elle prolonge ainsi, en lui donnant l’assurance des mesures
informatisées et des calculs statistiques, la tradition des études de lexicologie politique dont
Jean Dubois avec sa thèse sur Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872
(1962) et Maurice Tournier avec ses recherches sur Des tracts en mai 1968 (1975) ou sur Des
mots sur la grève (1992) ont été les fondateurs en France.

L’analyse du discours aujourd’hui

Le paradoxe de l’analyse du discours est que, née et portée par un contexte fortement
structuraliste, elle connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, qu’on peut attribuer à une évolution
de la théorisation du sujet.

Les années 1980 et 1990 voient en effet en France un reflux historique et idéologique du
marxisme qui s’accompagne sur le plan épistémologique d’un déplacement de paradigme
dans l’ensemble des sciences sociales. Il ne s’agit pas d’un retour au sujet plein et souverain,
mais de faire de l’impensé un point d’arrivée plutôt qu’un point de départ. Réhabiliter en
sociologie les logiques d’acteurs, prendre au sérieux les prétentions et les compétences des
gens ordinaires, au lieu de renvoyer leurs propos à l’expression d’une illusion idéologique.
Bref, ne pas faire du sujet un individu uniquement soumis aux contraintes sociales extérieures
et à ce qui se dit en lui, malgré lui, mais un être qui négocie des marges d’action au sein des
structures et des institutions dans lesquels il agit.

Cette conception de l’action trouve ses fondements à la fois dans la sociologie compréhensive
inspirée de Max Weber, et dans l’ethnométhodologie et l’interactionnisme qui naissent aux
Etats-Unis dès les années 1960 et 1970. Ces courants de la sociologie du 20ème siècle, en
rupture avec la tradition sociologique française inspirée d’Emile Durkheim et du

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structuralisme, et introduits tardivement en France par une série de « passeurs » comme Paul
Ricoeur, Raymond Aron ou Louis Quéré réhabilitent le raisonnement des acteurs et le sens
commun, et font de l’articulation entre discours, interaction et contexte social une
préoccupation structurante. « Récits de vie », « enquêtes qualitatives » et « justifications »
sont reconnus comme des gisements de sens nécessaires à la compréhension du social et des
institutions. Comprendre le social suppose, entre autres, de comprendre les logiques d’acteurs,
et comprendre les logiques d’acteurs suppose de savoir analyser leurs productions discursives.

L’analyse du discours qui, en France, s’était surtout développée au carrefour des sciences du
langage, de l’histoire et de la philosophie, se trouve ainsi placée dans une interdisciplinarité
nouvelle, en relation avec la sociologie, mais aussi la science politique, les sciences de
l’information et de la communication, la psychologie, voire le management et la gestion. Dans
un ouvrage collectif consacré aux relations de l’analyse du discours et de différentes sciences
humaines et sociales (Bonnafous et Temmar dir., 2007), les auteurs montrent comment
l’analyse du discours tisse des relations spécifiques avec d’autres disciplines, pour fonder des
approches particulières (par exemple, croiser analyse du discours et sociologie
compréhensive) ou pour appréhender des objets (par exemple, étudier des controverses).
L’analyse du discours n’est donc plus consubstantiellement « analyse du discours politique »,
et elle n’est plus obligatoirement investie d’une fonction militante. Plus modeste dans ses
desseins, et ne présupposant plus une coupure radicale entre savoir savant et savoir commun,
elle diversifie aussi ses domaines d’étude : on peut ainsi parler aujourd’hui d’analyse du
discours littéraire, d’analyse du discours publicitaire, d’analyse du discours médiatique,
d’analyse du discours institutionnel...

La parution, au début des années 2000, d’un Dictionnaire d’analyse du discours (Charaudeau
et Maingueneau dir., 2002), est à la fois l’indice et le vecteur d’un cadre disciplinaire large et
foisonnant, avec sa terminologie, ses catégories, ses concepts et leurs variations. La diversité
des notices qui jalonnent ce dictionnaire indique la variété des objets que l’analyse du
discours peut travailler, ainsi que la pluralité des approches reconnues à l’intérieur du champ
de l’analyse du discours en ce début de 21ème siècle : approches énonciatives et pragmatiques
(acte de langage, polyphonie…), approches argumentatives et rhétoriques (ethos,
syllogisme…), approches communicationnelles (conditions de production, genres de
discours…), approches conversationnelles (interaction, tour de parole…), approches
quantitatives (lexicométrie, segments répétés…).

ANALYSE DU DISCOURS ET SCIENCES DE L’INFORMATION ET DE LA


COMMUNICATION : UNE RENCONTRE TARDIVE

L’analyse du discours a longtemps évolué à l’écart des sciences de l’information et de la


communication. Celle qui se pratique au cours des années 1960-70, évoquée précédemment,
apparaît en effet aux antipodes de ce qui émerge alors à peine en France sous le nom de
« sciences de l’information et de la communication ». Ces dernières apparaissent
institutionnellement dans les années 1970, et avant tout dans le secteur de l’enseignement
professionnalisé, en liaison avec la demande des entreprises (former des spécialistes des
relations publiques, de la publicité…). Du côté de la recherche en information et
communication, les travaux issus des mass communication research américaines imposent
leurs méthodes quantitatives de mesure des effets des médias sur l’opinion publique. Le

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financement massif de ces travaux par l’Etat américain, les entreprises de presse et les
secteurs de la vente et de la publicité contraste fortement avec le projet critique de l’analyse
du discours. Si l’on ajoute à cela que les médias sont perçus par la majorité des chercheurs en
analyse du discours à travers le filtre des réflexions critiques d’intellectuels comme Louis
Althusser, Michel Foucault ou Pierre Bourdieu, on comprend pourquoi tout semble opposer
au départ l’analyse du discours et les sciences de l’information et de la communication : les
origines disciplinaires, la philosophie politique sous-jacente, la fonction sociale, les méthodes,
les questions.

Il faut donc attendre les années 1980 pour que s’opère un double tournant. D’une part, des
inflexions dans les conceptions du sujet dans les sciences humaines, telles qu’évoquées plus
haut, permettent à l’analyse du discours d’opérer ce que l’on peut appeler le « tournant
pragmatique et énonciatif » et de s’enrichir d’études relatives aux actes de langage, à
l’argumentation, à la narration, aux citations, reprises et autres échos polyphoniques. D’autre
part, le courant empirique américain n’est plus aussi hégémonique au sein des sciences de
l’information et de la communication. La traduction tardive des travaux de l’Ecole de
Francfort et de l’œuvre de Jürgen Habermas, même si les références à ce dernier furent
parfois plus routinisées que fondées, est à l’origine d’une perception nouvelle des sciences de
l’information et de la communication, qui n’apparaissent plus systématiquement inféodées
aux commandes d’expertise mais traversées, comme tous les champs scientifiques, par des
courants divers, se distinguant les uns des autres par leurs références conceptuelles, leurs
méthodes et leurs objets.

Comme les années 1980 sont aussi celles du développement massif des médias audiovisuels
(radios et télévisions), les analystes du discours s’intéressent de plus en plus à des corpus
oraux et/ou télévisés. Ceci est particulièrement sensible dans le domaine de l’analyse du
discours politique, où l’étude des motions ou des grands discours de congrès politiques cède
souvent la place à l’étude des campagnes télédiffusées et des émissions politiques (débats
télévisés, émissions de divertissement avec invités politiques…). Difficile dans ces conditions
d’imaginer que l’analyse du discours et les sciences de l’information et de la communication
puissent s’ignorer. De fait, la Société Française des Sciences de l’Information et de la
Communication (SFSIC), qui avait été créée en 1977, voit se former en 1992 le Groupe de
Recherche sur l’Analyse du discours des Médias (GRAM), lequel se donne pour objectif
d’assurer la présence des analyses de discours relatives aux médias à l’intérieur des sciences
de l’information et de la communication. Rassemblant des chercheurs dont beaucoup viennent
des sciences du langage ou de ce qu’on appelle parfois « l’expression-communication », le
GRAM permet que se développe, en sciences de l’information et de la communication, une
approche différente et complémentaire de celles que recouvrent les analyses des usages et des
pratiques médiatiques (audiences, publics…), fondées sur des disciplines comme la
sociologie, l’économie ou la science politique.

La reconnaissance des approches discursives en sciences de l’information et de la


communication est aujourd’hui bien établie, même si les conceptions de ce que sont le
« discours » et la « langue » peuvent varier sensiblement. Plusieurs équipes de recherche
labellisées en information-communication développent des travaux au moins partiellement
ancrées dans les perspectives et les méthodes de l’analyse du discours. Du côté des
publications destinées à accompagner l’enseignement, paraît en 1998 un manuel intitulé
Analyser les textes de communication, signé de Dominique Maingueneau. Réédité en 2007
puis en 2012, ce livre, qui a clairement recours aux catégories de la linguistique et de
l’analyse du discours, donne différentes clés pour étudier précisément les textes d’information

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et/ou de communication (publicités, articles de presse…) Du côté des publications
scientifiques, plusieurs revues de recherche reconnues en information-communication,
comme Communication (Université de Laval, Québec), Communication & Langages
(NecPlus), Etudes de communication (Université de Lille 3), Mots. Les langages du politique
(ENS Editions) ou Questions de communication (Université de Lorraine) publient
régulièrement des travaux qui relèvent de l’analyse du discours médiatique et/ou politique.

TRAVAILLER EN ANALYSE DU DISCOURS : CORPUS ET QUESTIONNEMENTS

Des corpus en rapport avec des hypothèses

La notion de corpus est primordiale en analyse du discours, car c’est le corpus qui permet
d’effectuer une étude à l’aide de catégories issues de la linguistique et de l’analyse du
discours pour répondre à des questionnements qui ne peuvent par ailleurs être formulées que
dans la pluridisciplinarité. Il n’y a donc pas de bon corpus a priori, mais des corpus cohérents
ou non avec des hypothèses et des problématiques.

Les corpus les plus classiques sont des corpus « clos », constitués par la sélection d’unités
correspondant à des types de discours, à des genres, à des fonctions, à des lieux
institutionnels, bref à des ensembles déjà identifiés par les activités sociales. C’est ainsi par
exemple que Marianne Doury, pour montrer que « la controverse sur les parasciences soulève
en fait des interrogations très générales et fondamentales sur les moyens de preuve, sur leur
évaluation par des “locuteurs ordinaires”, sur le rapport à la réalité, sur la notion de fait, etc. »,
rassemble un corpus d’une trentaine d’émissions télévisées, de genres et de chaînes
différentes, toutes consacrées aux parasciences (Doury, 1997, p. 9-10). Dans ce cas, l’unité est
de type médiatique, thématique et plurigénérique. Parler de corpus « clos » ne signifie pas que
le chercheur ne dispose pas d’autres données et d’autres textes qui lui servent à construire ses
hypothèses et à interpréter ses résultats, mais simplement qu’à un moment donné de sa
recherche le chercheur doit arrêter un ensemble de données discursives auxquelles il va
appliquer un certain type d’analyses.

A l’inverse, certains corpus sont des corpus « ouverts », parce qu’ils construisent eux-mêmes
l’unité autour de laquelle s’élabore le corpus. C’est ainsi qu’Alice Krieg-Planque, pour
éclairer l’histoire et le fonctionnement de la formule « purification ethnique » et de ses
variantes pendant la guerre en ex-Yougoslavie, constitue un corpus d’énoncés et non pas de
textes. Ce corpus ne se compose pas d’articles saisis dans leur intégralité mais de passages
« comportant la formule ou toute expression ou thème jugés intéressants pour les besoins de la
recherche » (Krieg-Planque, 2003, p. 21). A côté d’un corpus d’énoncés puisé dans près de 50
titres de presse différents, dépouillés, intégralement pour certains d’entre eux, entre le début
de l’année 1980 et la fin de l’année 1994, l’auteure constitue un corpus extra-médiatique de
revues de débats et d’idées, de textes scientifiques, de livres, de bandes dessinées, de paroles
de chansons, etc. Ce choix original mais non isolé (des méthodologies identiques ont été
mises en œuvre pour analyser des controverses scientifiques et publiques, comme celle dite
« de la vache folle » ou du sang contaminé) résulte bien sûr de l’objectif initial : analyser la
circulation d’une formule dans l’espace public français, tout en rendant compte, autant que

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possible, de son émergence au sein de l’espace yougoslave. La pertinence d’un corpus
apparaît ainsi dans sa relation à des hypothèses et à des pistes d’interprétation.

Une diversité d’objets et de questionnements

Au-delà de la question générale et récurrente du corpus, on peut souligner la grande diversité


des objets et des questionnements dont l’analyse du discours est à même de s’emparer. Un
numéro spécial de la revue Mots. Les langages du politique intitulé « Trente ans d’étude des
langages du politique » (Bacot et al., 2010), publié à l’occasion de l’anniversaire de cette
revue, a permis de parcourir le champ des travaux accomplis. Le lecteur pourra se reporter à
ce volume pour se faire une idée de la variété des sujets abordés par l’analyse du discours
dans ses rapports avec la sphère politique et la scène médiatique. Dans les paragraphes qui
suivent, nous complétons le panorama au moyen de quelques travaux publiés dans des
ouvrages ou numéros thématiques de revues.

Depuis ses origines, l’analyse du discours avait accordé une grande importance à l’« entrée
lexicale », c’est-à-dire à l’entrée dans les textes à travers un « mot » (« mot-clé » considéré
comme significatif d’une époque, « mot-pivot » dont on étudie les contextes d’apparition dans
les phrases…). C’est dans cette perspective d’une analyse du discours à entrée lexicale que
s’inscrit la recherche d’Emilie Née (2012) autour du mot « insécurité » tel qu’il est utilisé
dans le quotidien Le Monde en 2001-02, dans la période qui précède puis marque la campagne
électorale en vue des présidentielles de 2002. Cette étude prend place à la charnière de la
lexicologie socio-politique (cerner les mots dans la temporalité de leurs emplois), de la
sémantique lexicale (identifier le sens des mots et ses fluctuations), de la lexicométrie
(recours à des logiciels d’analyse statistique des données textuelles, ici le logiciel Lexico 3),
et de l’analyse des discours médiatiques (corpus d’articles de presse écrite). Elle entreprend
de montrer comment le lexique de l’« insécurité » participe de la construction d’une catégorie
déproblématisée, formant consensus et produisant des effets d’évidence.

Dans un cadre qui intègre la question lexicale mais qui la dépasse, on peut également
s’intéresser aux « formules », c’est-à-dire à des ensembles de formulations qui, du fait de
leurs emplois à un moment donné dans un espace public donné, cristallisent des enjeux
politiques et sociaux que ces expressions contribuent dans le même temps à construire. Si
l’entrée par le « mot » est alors toujours importante, elle ne présente un intérêt qu’en rapport
avec l’étude de paraphrases qui renvoient à ce mot, et avec l’analyse de phénomènes de
reprise, de circulation, de dispersion et d’écho, selon une conception polyphonique des
discours inspirée notamment des écrits de Mikhaïl Bakhtine. Dans le travail évoqué
précédemment, Alice Krieg-Planque (2003) a ainsi montré comment, dans le contexte des
guerres yougoslaves des années 1990, la formule « purification ethnique » est à la fois un
instrument et un lieu de conflictualité : cette formule sert à décrire, sur un mode polémique,
les enjeux de valeurs que sous-tend le conflit yougoslave. Dans le même esprit, différentes
formules peuvent être étudiées pour leur capacité à structurer dialogiquement le débat public :
« développement durable », « démocratie participative », « mondialisation »…

De fait, la question de la polémique, des discours agonistiques, des rhétoriques de combat, et


de tout ce qui participe de la conflictualité en discours, occupent une place importante en
analyse du discours. Un numéro de la revue Semen rend compte de la variété des travaux qui
peuvent être accomplis autour de ce thème (Amossy et Burger dir., 2011). Outre l’approche
« formulaire » indiquée ci-dessus, les auteurs s’attachent à mettre en question le discours

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polémique, en particulier dans les cadres médiatiques et journalistiques. Ils s’intéressent alors
par exemple aux formes de la polémique dans les forums de discussion sur internet, au
désaccord polémique comme élément de la dynamique de l’échange dans les interactions
verbales, ou encore aux polémiques qui portent sur les mots eux-mêmes, dans lesquelles
s’observe la réflexivité inhérente à l’activité de langage.

Dans un domaine qui peut sembler proche mais qui ne le recouvre pas exactement, différents
chercheurs étudient l’« insulte », l’« injure », la « calomnie », le « dénigrement », et plus
globalement tout ce que l’on appelle la « violence verbale ». On s’intéresse alors bien entendu
éventuellement à des termes qui sont susceptibles de construire des insultes (par exemple
certains suffixés en « -asse » ou en « -ard »). Mais il est bien évident que la violence et
l’affrontement dans le langage, sur la scène publique comme dans l’espace privé, passent par
des formes et des modalités bien plus variées et subtiles. Par exemple, quand, en 1988, le
président de la République François Mitterrand dit à Jacques Chirac, qui est à la fois son
Premier ministre de cohabitation et son rival pour l’élection présidentielle, « Vous avez tout à
fait raison… Monsieur le Premier ministre », il s’agit d’une disqualification qui prend des
formes en apparence très courtoises. Dès lors, l’étude de la violence verbale apparaît comme
un questionnement à part entière, en rapport avec la disqualification, la délégitimation,
l’autorité en discours, et l’argumentation. Un numéro de la revue Analyse du discours,
argumentation, rhétorique (Rosier dir., 2012) appréhende ces différents points. Comme on le
pressent à travers la question de la violence verbale, l’analyse du discours permet de repérer la
façon dont le langage construit la relation entre les acteurs sociaux.

Certains travaux mettent l’accent sur ce qui, dans le discours, résulte d’une co-production
entre ces acteurs sociaux. Cette co-production manifeste des tensions et des rivalités, mais
aussi des interdépendances. Par exemple, dans un numéro de la revue Communication &
Langages (Krieg-Planque et Ollivier-Yaniv dir., 2011) consacré aux « petites phrases » en
politique, les auteurs montrent comment les « petites phrases » n’existent pas en quelque sorte
« dans la nature », mais en fonction d’un certain nombre de pratiques professionnelles, qui
sont aussi bien celles des hommes et femmes politiques, des communicants et des journalistes,
qui participent ensemble à la catégorisation de certains énoncés comme relevant de « petites
phrases », étiquetées comme telles par les acteurs eux-mêmes. La nécessité d’occuper la scène
publique, le besoin de construire des événements, l’existence de formats courts dans les
médias, etc., sont autant de facteurs, à la fois sémiotiques, discursifs, politiques et sociaux, qui
expliquent la production de « petites phrases ».

Sur un autre volet encore, l’analyse du discours a vu se développer, comme toutes les sciences
humaines et sociales, un intérêt pour le « genre », au sens d’identité sociale de sexe. Ce que
l’on appelle dans le domaine anglo-saxon les gender studies concerne donc également
l’analyse du discours. Ce croisement prend la forme des gender and language studies aux
Etats-Unis, et des « études linguistiques sur le genre » en France. Au thème déjà un peu
ancien de la féminisation des noms de métiers, se sont ajoutées une multitude de sujets. Deux
ouvrages collectifs (Duchêne et Moïse dir., 2011 ; Chetcuti et Greco dir., 2012) montrent
combien est riche ce domaine d’étude à la jonction du « genre » et du langage, parfois en
relation avec des questions de médiatisation, de mise en visibilité, ou de construction de
problèmes publics. Pour ne retenir que deux exemples, les travaux peuvent porter sur les
parodies de genre dans les sketches des humoristes (mettant parfois en évidence un
renforcement des stéréotypes que les sketches prétendent dénoncer), ou encore sur la
nomination de soi (se dire « femme », se dire « lesbienne »…). Dans la mesure où l’essentiel
de ces travaux s’intéresse à la reproduction des inégalités de sexe et à la domination

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masculine, on peut estimer que l’analyse du discours retrouve ici la veine critique de ses
commencements, dans une pluridisciplinarité particulièrement bénéfique, y compris dans le
resserrement des liens avec d’autres disciplines de la langue et du discours (sociolinguistique,
analyse conversationnelle, terminologie…).

On remarquera que, dans tous les travaux évoqués dans les paragraphes qui précèdent, il
s’agit pour le chercheur d’articuler des pratiques langagières et du social (au sens d’un rapport
à l’Autre et/ou au sens de rapports sociaux). L’intérêt pour une telle intrication est
certainement l’une des caractéristiques fortes de l’analyse du discours.
Par ailleurs, toute l’analyse du discours ne concerne pas les sciences de l’information et de la
communication (par exemple, on comprendrait que l’analyse du discours littéraire apparaisse
à un chercheur en information-communication comme en dehors de ses préoccupations).
Mais, comme les paragraphes qui précèdent l’ont montré, il n’est guère besoin de chercher
longtemps pour identifier des travaux d’analyse du discours qui croisent des questions
intéressant l’information-communication, qu’il s’agisse d’interroger le travail des
professionnels de la communication et des médias, d’appréhender la communication des
organisations comme une fabrique de discours, ou de considérer la scène médiatique comme
un espace symbolique de publicisation.
On notera, enfin, qu’à aucun moment il ne s’agit d’aller chercher « derrière », « sous » ou « à
travers » le discours une réalité qui serait en quelque sorte plus réelle que lui, et dont il serait
l’« image » ou la « représentation ». Ce point est parfois source de malentendu, dans la
mesure où il arrive à certaines sciences humaines et sociales de se tourner vers l’analyse du
discours comme vers une « boîte à outils » qui permettrait de « décrypter » une réalité extra-
discursive. Par exemple, certains étudiants sollicitent à tort l’analyse du discours en imaginant
qu’elle va leur permettre de montrer comment les médias « déforment », ou au contraire sont
fidèles à, une réalité extra-discursive présumée connue par ailleurs. Or, comme nous l’avons
suggéré dans ce texte, c’est le réel du discours qui constitue l’objet même de l’analyse du
discours. De ce point de vue, l’analyse du discours entretient avec les sciences du langage des
liens étroits qu’elle ne dénouerait qu’au prix de la perte de ses compétences et de ses
spécificités. En même temps, comme nous l’avons illustré, l’analyse du discours a su trouver
à l’intérieur des sciences de l’information et de la communication des espaces d’enseignement
et de recherche depuis lesquels elle contribue à faire avancer la réflexion.

BIBLIOGRAPHIE

AMOSSY R. et BURGER M. dir., « Polémiques médiatiques et journalistiques. Le discours


polémique en question(s) », Semen. Revue de sémio-linguistique des textes et discours,
Presses Universitaires de Franche-Comté, 2011, n°31.

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