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Les Cahiers du GRIF

L'Europe : quelle Europe ?


Françoise Collin

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Collin Françoise. L'Europe : quelle Europe ? . In: Les Cahiers du GRIF, n°48, 1994. Les femmes et la construction
européenne. pp. 5-8.

doi : 10.3406/grif.1994.2053

http://www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1994_num_48_1_2053

Document généré le 14/10/2015


Avant-propos

L'Europe: quelle Europe?

Françoise Collin

Ce receuil de textes est issu d'un séminaire qui, le 11 octobre 1993, a


réuni à Bruxelles des chercheuses de divers pays de la CE sous le titre: Les
femmes et la construction européenne. Ce séminaire avait été organisé à la
demande de l'Unité pour l'égalité des chances de la CE, à l'initiative de
Madame Agnès Hubert, chef d'Unité et de Madame Eva Kaluzynska,
consultante, qui souhaitaient faire le point sur les recherches féministes
consacrées à la construction européenne et en susciter de nouvelles.
Ce séminaire se situait dans le cadre du projet Grace, développé depuis
plusieurs années par le Grif, projet qui a permis la constitution d'une banque
de données des recherches féministes dans les différents pays de la CE.1
Après enquête et consultation des données disponibles pour la préparation
de ce séminaire, il avait bien fallu constater que les recherches féministes
consacrées à l'Europe étaient encore relativement peu nombreuses, et que la
plupart de celles qui existaient avaient été élaborées à la demande des
institutions européennes elles-mêmes, et avec leur aide. On peut penser qu'elles
tendent aujourd'hui à se développer.
Il apparaît en effet - et un article de ce recueil le rappelle très précisément
- que dans le débat concernant l'intérêt ou non de la construction européenne,
les femmes se sont souvent montrées plus réticentes et plus critiques que les
hommes: on se souviendra entre autres de la résistance des Danoises à la
ratification du traité de Maastricht. Ce phénomène peut être interprété de
diverses manières. On pourrait dire que les femmes témoignent d'une méfiance
particulière à l'égard de changements structurels qui, intervenant au milieu des
luttes qu'elles mènent pour leurs droits, risquent d'en fragiliser les acquis ou
d'en compliquer la poursuite. Elles craignent que, au moment où elles étaient
à peu près au fait de leurs données nationales, la complexification internationale
des données et l'éloignement des instances de décision, ne leur enlèvent le peu
de maîtrise qu'elles avaient acquise. On pourrait dire aussi que la nécessité de
directives générales concernant l'ensemble des pays européens risque de ne pas
s'aligner sur la situation des femmes des pays les plus avancés mais sur une
exigence moyenne qui constituerait une régression ou une stagnation pour les
premières. En outre, les féministes n'ont pas attendu la construction européenne
pour penser les problèmes de femmes en termes transnationaux et poly culturels,
de telle manière que la délimitation des frontières de l'Europe institutionnelle
peut leur paraître restrictive, voire constituer des exclusives difficilement
recevables de leur point de vue: ainsi, elles ne peuvent rester indifférentes au
sort des femmes de l'Est, leurs voisines, ou à celui des Algériennes, pas plus
qu'elles ne peuvent supporter la passivité nationale ou européenne devant les
génocides et les gynocides, que ce soit en Bosnie ou au Rwanda. Pour beaucoup
donc, l'Europe est à la fois une entité trop vaste et trop restreinte qui risque,
de ces deux points de vue, de provoquer un déficit démocratique.
Pourtant beaucoup savent aussi que pour faire bouger les législations et
les moeurs de vieux Etats le plus souvent bâtis sur l'exclusion des femmes en
des temps où celle-ci allait de soi, une institution nouvelle peut être une chance
à saisir. L'Europe, en effet, se construit dans une époque où le "sexisme", s'il
n'est pas dépassé dans les faits, ne peut plus être considéré comme compatible
avec la démocratie. Les féministes des années 70 se souviennent d'ailleurs de
ce que le recours au traité de Rome a constitué dans leurs débats publics,
locaux ou nationaux, un argument de poids pour revendiquer l'égalité des
chances entre hommes et femmes. La simple possibilité d'un recours auprès des
institutions européennes pour les atteintes à l'égalité des chances n'est pas
négligeable et a déjà contraint divers pays à modifier des dispositions
rétrogrades.
Nous n'avons pas pour ambition de trancher ici entre partisans et
adversaires de la construction européenne ou de telle ou telle de ses formes:
nous adoptons le point de vue réaliste selon lequel la construction européenne
étant - selon des modalités déterminées ou encore à déterminer - une réalité,
mieux vaut que les femmes ne la laissent pas faire sans elles ou contre elles.
C'est en ce sens que nous avions sollicité des chercheuses de divers pays qui
avaient déjà travaillé sur la question. Certaines ont approché la réalité
européenne en tant que telle, d'autres ont plutôt situé des problèmes nationaux
dans la perspective européenne.
Le cadre d'une journée de séminaire ne permettait évidemment pas
d'aborder le problème du rapport des femmes à la construction européenne dans
toutes ses dimensions: les interventions ont porté essentiellement sur ses aspects
politiques, juridiques et économiques. Certaines de ces interventions ont été
développées ou remaniées pour cette publication. Une autre y a été jointe.2
L'intérêt des diverses contributions à ce volume ne nous dissimule pas ses
inévitables limites. Il ne couvre que quelques aspects du problème de la
construction européenne. Ne s'y trouvent en particulier pas abordées les
questions cruciales qui, au-delà des aspects politiques et économiques, sont au
coeur de la démarche féministe: toutes celles qui concernent le corps et la
génération. Quelles dispositions sont prises ou à prendre concernant les
manipulations génétiques ou le commerce d'organes? A la suite de
l'effondrement des régimes communistes, n'assiste-t-on pas à un développement
croissant d'une forme de prostitution qui peut être clairement qualifiée de
traite des femmes - que l'on croyait en régression, tandis que le tourisme
sexuel - sous ses pires formes - ne cesse de se développer impunément, entre
autres en direction des pays asiatiques? La libre circulation des personnes au
sein de la Communauté n'entraîne-t-elle pas un durcissement corrélatif des
frontières européennes elles-mêmes à l'égard de l'immigration, restreignant
finalement le droit d'asile qui fait partie des droits de l'Homme? Mieux encore,
ce droit d'asile ne devrait-il pas être revu et élargi à toutes les situations de
femmes contraintes à des mariages, à des rapports sexuels, ou à des mutilations
contraires à leur libre choix, c'est-à-dire menacées dans leur intégrité physique
par les régimes auxquels elles appartiennent? Toutes ces questions mériteraient
chacune un traitement particulier. Il ne s'agit donc pas seulement de
"l'intégration européenne" des femmes, mais d'une révision complète de la
définition de la citoyenneté et des composantes des droits dits de l'Homme, qui
sont souvent pensés en termes masculins.3
Mais n'a pas non plus été véritablement abordée ici, ou peu, une question
cruciale: celle de la vie des cultures dans une même culture dite européenne,
et celle corrélative des langues. Y a-til une "culture européenne"? Privilégier
cette notion ne risque-t-il pas d'éroder la diversité créative des cultures
nationales et des groupes, et de créer un fossé croissant entre cette "culture
européenne" d'une élite et les cultures du quotidien qui sont encore le plus
souvent celles des femmes? D'autre part, l'Europe culturelle si elle existe
s'arrêterait-elle subitement aux frontières des douze ou seize pays de l'Union
européenne? Le débat soulevé par cette question reste, lui aussi,
majoritairement aux mains des hommes. Ainsi un colloque international, à visée
européenne, organisé récemment par une chaîne de télévision culturelle
française4 sous le titre "Et si on recommençait par la culture?" rassemblait à
Paris soixante-quatre hommes, intellectuels ou écrivains, et seulement six
femmes.
D'autre part, le privilège quasi exclusif d'une langue véhiculaire dans les
échanges - y compris intellectuels -, à savoir l'anglais, lui-même réduit dans ces
circonstances à sa plus simple et plus pauvre expression (car les colloques ne
parlent pas la langue de Shakespeare ni de Virginia Woolf) ne risque-t-il pas de
favoriser l'évolution de la langue, et corrélativement de la pensée, à sa fonction
purement instrumentale et donc techniciste? Dans une bonne écologie de
l'esprit, les langues ne finiront-elles pas par devoir être préservées comme des
espèces végétales ou animales en voie de dispariton?
La construction européenne pose de nouveaux problèmes ou pose les
anciens en termes nouveaux. Elle n'est en soi, pour les femmes, ni défavorable
ni favorable en tant que telle. Mais elle nécessite une nouvelle vigilance. Ceux
qui refusent de la réduire à un "grand marché", ont souvent célébré l'intérêt de
la constitution d'un droit européen. Mais l'uniformisation des règles juridiques
ne vaut que si elle se traduit par un supplément de démocratie, et en particulier
de démocratie concernant les femmes. Et il ne suffit pas de proclamer le
principe de "l'égalité", même sous la forme de "l'égalité des chances" pour en
être assuré. La question, pour l'Europe comme pour les entités nationales, est
de savoir quel est le contenu de cette égalité, et si comme dans la fable de La
Fontaine, elle ne se contente pas d'inviter les cigognes à partager le brouet
inaccessible, et inchangé, des loups.5
Comment définir ce qui est favorable aux femmes dans le cadre
européen? A cette question doit sans doute en être substituée une autre qui lui
est préalable: qui peut débattre de ce qui est favorable aux femmes, sinon les
femmes elles-mêmes? Avant d'être les éventuelles "bénéficiaires" de mesures
juridiques ou sociales, elles doivent d'abord en être les acteurs. C'est ainsi que
la revendication de la représentation paritaire des femmes et des hommes au
Parlement européen et dans toutes les instances politiques, a surgi, et qu'elle a
suscité un important débat aussi au sein des partis politiques. Ce débat atteste
de l'importance de l'enjeu, et nous lui avons consacré la première partie de ce
recueil.

Françoise Collin
Responsable du Grif

1. Cette banque de données, déjà consultable au siège de Grif-Grace à Bruxelles, l'est ou le


sera prochainement dans un centre de chaque pays de la CE. La liste des centres nationaux
figure en fin de volume.
2.11 s'agit de Marie-Claire Foblets, présente au séminaire.
3. D'où la revendication des francophones pour substituer à l'expression Droits de l'Homme,
celle de Droits de la Personne, prédominante au Québec. C'est peut-être Droits des hommes
et des femmes qui alerterait le mieux sur le problème posé.
4.11 s'agit de Arte/La Sept. Ce colloque se tenait dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne
à Paris, et accueillait aussi des "culturels" des pays de l'Est. Interrogée à ce sujet, une des
responsables rétorqua qu'on avait pas trouvé de femmes acceptant de participer à ces
débats...
5. Je renvoie ici à mon article: "Le renard et la cigogne ou la construction du citoyen", in:
Les Cahiers du GREP, Toulouse, 1993.