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Les Jumeaux mythiques

Les récits d’origine et les doubles fondateurs


S.Gayet
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Reflets d’une perfection originelle ou héritage d’une première humanité incomplète, héros civilisateurs ou
rivaux fratricides, les jumeaux mythiques ont les rôles les plus divers dans les cosmogonies primitives.
Les multiples versions des mythes rendent parfois difficile de distinguer frères et jumeaux. Quoiqu’il en
soit, c’est la question du double qui est traitée, le rapport avec l’autre ou l’autre soi-même. Que les
jumeaux soient ou non d’essence divine, dès lors qu’ils ne sont plus l’Un, l’altérité les sort de la perfection
et les accidents de la création commencent. Les avatars sont légion. Dans certaines cosmogonies, à
l’origine est le chaos et il en sort des monstres. Dans les récits fondateurs, l’imaginaire de l’homme a
cumulé ses fantasmes, ses peurs, ses aspirations, ses observations. Le rapport de proximité des jumeaux
permet de focaliser sur le rapport de l’un à l’autre ou aux autres.

• Le regret d’une harmonie perdue

Pour certaines populations d’Afrique, Dogon, Bambara, Bozo, les jumeaux incarnent l’idéal de perfection
ontologique. Pour eux, dans les temps mythiques, les peuples créés étaient des couples de jumeaux de
sexe opposé. La naissance des jumeaux rappelle cette condition heureuse, d’où les manifestations de joie
lorsqu’une telle naissance survient.

La cosmogonie dogon, d’une extrême complexité, a suscité plusieurs versions et interprétations. Toutes
révèlent le difficile et nécessaire passage du Un au Deux – sans lequel le monde ne serait pas. Pour les
Dogon, la gémellité serait l’essence du dieu unique, Amma, qui est perfection et parole, et la première
naissance attendue est celle de jumeaux. Or Amma rate sa première création. Il veut s’unir à la terre qu’il
a fait naître en jetant de l’argile dans l’espace. La terre est une forme femme dont le sexe est une
fourmilière et le clitoris une termitière. La termitière se dresse lorsque Amma veut pénétrer la terre et il
doit l’abattre. De ce premier désordre naît le chacal, être unique donc imparfait.

La terre désormais excisée et plus docile à son époux met au monde le Nommo, couple de jumeaux
d’essence divine. Ce sont deux êtres de corps vert et lisse, mi poisson, mi humains, maîtres de l’eau et de
la parole. Le Nommo ayant vu du ciel la nudité de sa mère lui tisse une jupe à partir des fibres de plantes
célestes. Dans les tresses le Nommo insuffle la parole par son double souffle divin, buée tiède porteuse
du verbe, verbe elle-même. C’est la première parole. Mais le chacal s’en empare, pénètre la terre mère et
la pervertit. Amma s’en détourne et pétrit de ses mains de l’argile humide pour créer les premiers
humains. Le Nommo comprend que la règle des naissances doubles va être abolie. Il dessine alors sur le
sol deux silhouettes superposées, deux âmes dont l’une est mâle l’autre femelle. L’homme s’y allonge,
puis la femme. Cette âme double est un danger et de nouvelles mutilations seront nécessaires. De ce
couple pétri par Amma naissent huit ancêtres primordiaux : quatre mâles, quatre femelles. Une première
humanité se développe, cahin caha. Le Nommo interviendra pour que les humains accèdent à une
deuxième et une troisième parole car la parole est organisation et elle génère la civilisation.

Une autre version dit qu’Amma a fait naître l’œuf du monde à partir du fonio, la plus petite des graines,
où sont les quatre éléments et deux couples de jumeaux. L’un des jumeaux, Ogo, voulant agir seul pour
posséder l’univers, se jette dans le vide en arrachant un morceau de placenta. C’est Ogo qui sera le
chacal. Amma recommencera sa création en donnant vie à quatre couples de jumeaux qu’il place aux
quatre coins du placenta étiré comme une arche, mais la jumelle d’Ogo pervertira leur descendance en
communiquant aux ancêtres sa propre impureté.

Toujours est-il que l’humanité ne se développera pas comme une théorie de jumeaux, mais l’homme, par
la parole et les techniques, développera la civilisation.

• Désir de fécondité mieux tempérée


D’autres cosmogonies africaines sont l’écho de réactions très différentes suscitées par la naissance des
jumeaux.

Les Bantous d’Afrique centrale et méridionale considèrent les jumeaux comme des monstres sacrés, au
même titre que les nains et les albinos. Ils sont accueillis avec défiance ou une joie mêlée de crainte, les
parents sont appelés à être des chamans mais cela cache une secrète aversion. Les jumeaux relèveraient
du monde des esprits aquatiques et sont les témoins d’une première humanité incomplète : les Nzondos.
Les jumeaux seraient des médiateurs entre les Nzondos et l’humanité actuelle. Les naissances
gémellaires sont attribuées au génie des Tornades, (chez lez Yombé), ou alors aux malformations
congénitales (le père aurait un trop gros sexe).

Le mythe d’origine de la Royauté Luba du Shaba prend résolument parti contre les naissances
gémellaires. Elles relèvent selon eux d’un ordre culturel antérieur, plus grossier. Le héros céleste Mbidi
Kiluwe apporte aux Luba le principe de la fécondité bien tempérée puisque c’est de Kalala, le fils unique
que lui donne l’une de ses épouses que naîtra un monde meilleur. La seconde épouse a mis au monde
des jumeaux : Kisala, géant balourd, et Shimbi sa jumelle. Au moment de la prise du pouvoir, Kisala
s’oppose à Kalala. Dans un combat singulier Kisala est près de triompher quand Shimbi - amoureuse de
Kalala - se jette sur son jumeau que peut alors tuer Kalala. C’est la fin des temps primordiaux.

• Héros civilisateurs

La mythologies grecque, gorgée de sang et de fureurs, dit qu’au commencement est le Chaos et que de
Gaïa la Terre primordiale et d’Ouranos le Ciel, son fils époux, naissent nombre de monstres dont le titan
Cronos, qui émascule son père. Proche de cette première génération de dieux et de la prise de pouvoir
de Zeus l’Olympien se situe le mythe de Prométhéen, dont le rôle est essentiel dans l’histoire de
l’humanité. On connaît moins celui de son jumeau, nettement moins heureux.

Fils du Titan Iapétos, les jumeaux Prométhée – celui qui pense avant - et Epiméthée - celui qui pense
après - n’ont pas, comme leur nom l’indique, une intelligence égale. Zeus, qui a une certaine gratitude
pour Prométhée qui s’est bien conduit dans la lutte contre les Géants, lui donne une mission : améliorer
les êtres vivants, créatures jusqu’alors informes et inachevées qu’a engendrées Gaïa, la Terre primordiale.
Zeus fournit donc un lot d’aptitudes et de facultés suffisant pour la création entière. La tâche séduit
Epiméthée qui supplie son frère de la lui laisser. Par amour fraternel, Prométhée, hélas, cède. Epiméthée
s’amuse beaucoup, mais de façon si étourdie qu’il épuise tous les dons sans s’apercevoir qu’un être reste
encore à pourvoir : l’homme, nu et vagissant. Prométhée arrive opportunément à ce moment. Pour
sauver son frère - et jouer un tour à Zeus - il se rend dans les ateliers d’Héphaïstos et d’Athéna où
s’élaborent les ébauches de la civilisation. Il saisit le feu pour le donner à l’homme, avec en outre : la
mémoire, l’alphabet, la science des nombres et d’autres savoirs. Zeus, furieux, enchaîne Prométhée et
enverra bientôt le déluge pour réparer le mauvais usage que les hommes font de ces dons. Auparavant
Zeus aura envoyé Pandore, qu’Epiméthée a malencontreusement accueillie malgré la mise en garde de
son frère. On en sait les conséquences.

Puisqu’ils sont toujours prêts à secourir les humains il faut citer encore Castor et Pollux, jumeaux doubles
conçus de père différents au sein de la même mère, Léda. A celle-ci, femme de Lyndare, Zeus est apparu
sous forme d’un cygne. Elle devient mère de quatre enfants, enfermés en deux oeufs. Le premier œuf
contient la trop belle Hélène et Pollux, enfants de Zeus, donc immortels, le second, la fatale Clytemnestre
et Castor, enfants de Lyndare et mortels. Castor et Pollux sont habiles et serviables. Il s’aiment et ne
seront jamais séparés car Pollux, prêt à mourir pour partager le sort de son jumeau Castor, obtient pour
ce frère l’immortalité, et ils se trouvent réunis pour l’éternité dans la constellation des Gémeaux.

La légende Maya des Quatre Soleils qui veut que par quatre fois le monde ait été recommencé - nous
serions dans le cinquième soleil - met aux prises les dieux Quetzalcóatl - Serpent à Plume - et
Tezcatlipoca - Miroir Fumant - dans une dyade intéressante mais non jumelle. Mais dans le Popol Vuh,
livre sacré des Mayas, la légende donne un rôle primordial aux Jumeaux Héroïques Hun Hunahpu et
Xbalanque qui excellent à un jeu traditionnel de balle, le Pok ta Pok. Au cours de leur jeu ils font un jour
tant de bruit qu'ils dérangent les dieux de Xibalbá, l’enfer résidence des divinités du mal, dominé par Hun
Came et Vucub Came, dieux de la mort. C'est là que les esprits des défunts sont mis à l'épreuve avant de
pouvoir renaître. Défiés par les dieux, les jumeaux sont battus. Ils sont alors sacrifiés, enterrés et la tête
de Hun Hunahpu est pendue à un arbre. Intriguée par cet arbre qui parle, la déesse Xquic décide de s’en
approcher. La tête de Hun Hunahpu lui crache alors dans la main, elle est fécondée et met au monde les
mêmes jumeaux… A nouveau défiés par les dieux ils sont encore battus, noyés mais ressuscitent et ils
montent un stratagème pour se venger. Après avoir exécuté plusieurs numéros étonnants devant les
dieux, Xbalanque décapite Hunahpu; puis lui redonne sa première forme. Enthousiasmés par ce tour, les
dieux supplient les jumeaux de les sacrifier et de les ressusciter eux aussi. Heureux d'accéder à ce désir,
les jumeaux les démembrent, leur portent le coup de grâce et refusent de les ramener à leur état
originel. Après ce triomphe du bien sur le mal, la Terre est enfin prête pour la création des êtres humains.
Les jumeaux s'élèvent dans le ciel Maya sous la forme du Soleil et de la Lune. Xbalanque et Hunahpu
remplissent encore beaucoup de fonctions tandis que la civilisation maya devient de plus en plus
complexe.

Un mythe fondateur des Ticunas d’Amazonie donne les jumeaux Joï et Epi pour initiateurs de
l’ordonnancement du monde. Ce mythe est intéressant car il perdure aujourd’hui, récupéré par la secte
messianique cruziste, du nom de son initiateur José da Cruz. Celui-ci, à la fin de son voyage sur
l’Amazone, s’est retiré en un lieu qu’il a défini comme « l’arche du peuple de la Sainte Croix », lieu qui
doit sauver les croyants du déluge et où se retrouve le schéma de la « cité enchantée ». Les
enseignements prodigués par les héros mythiques inspirent le prophète cruziste. Ils annoncent un « salut
dans l’autre monde » qui ne serait possible qu’à la condition d’avoir accédé au salut dans ce monde-ci, ce
qui implique une amélioration des conditions de vie : réalisation de jardins collectifs, construction de
maisons plurifamiliales…

• Jalousie et soif de pouvoir, les voies du meurtre

Experts en cruauté, les Grecs ont donné à la rivalité des frères Atrée et Thyeste, que certaines versions
donnent pour jumeaux, le contour d’une histoire sauvage. Fils de Pélops (autrefois offert en ragoût aux
Dieux par Tantale son père, puis ressuscité) et Hippodamée, ils sont d’abord les artisans, avec leur mère,
du meurtre de leur demi frère Chrysippos. Dès lors, bannis par leur père, ils sont envoyés à Mycènes où
ils s’affronteront pour obtenir le pouvoir. Thyeste propose que soit roi celui qui pourrait montrer la toison
d’or. Atrée accepte car il a enfermé cette toison dans un coffre et il ignore que sa femme, secrètement
amoureuse de Thyeste, la lui a remise. Thyeste devient roi, mais un oracle annonce que si le soleil
arrêtait sa course, c’est Atrée qui prendrait le pouvoir. Atrée fait alors tuer les enfants de Thyeste et les
lui donne à manger. Témoin de cette atrocité, le soleil arrête sa course. Thyeste est chassé du trône et
de Mycènes. Plus tard, Atrée confiera à Egisthe la mission de tuer Thyeste, mais Egisthe apprend que
Thyeste est son véritable père et il tue Atrée. C’est le début de la longue malédiction des Atrides.

Bien connu est le mythe de la naissance de Rome. Nés de l’union du dieu Mars et de la vestale Réa Silvia,
les jumeaux Romulus et Remus ont été jetés au bord du Tibre par le père de Réa Silvia qui enferme
celle-ci dans une chambre souterraine pour y mourir. Mais Romulus et Remus, d’abord allaités par une
louve, sont élevés par un berger du roi Faustulus. Envoyés par le roi à Gabii, le grand centre intellectuel
du Latium, ils se livrent ensuite au brigandage. Remus ayant été fait prisonnier, Romulus va le délivrer.
Les frères décident de fonder une ville. La rivalité se dresse au moment de la prise du pouvoir. Romulus
trace un cercle pour délimiter les territoires. Remus franchit le cercle et il est tué par son frère.

• Radicale opposition ou complémentarité ?

C’est une opposition absolue qu’exprime le mythe des esprits jumeaux iraniens, Ahriman et Ohrmazd.

Dans ce mythe, le dieu primitif Zurvan, associé au Temps, est seul et désire une descendance, qui
pourrait créer "les Cieux et l’Enfer, et toute chose entre les deux". Il engendre deux fils, Ohrmazd et
Ahriman, et décide d’accorder au premier qui se présentera à lui la souveraineté de la Création.
Ohrmazd intercepte la décision de son père et en informe son frère qui s’arrange pour arriver avant lui.
Zurvan espérait Ohrmazd, son fils lumineux d’odeur suave, et il répugne à donner le pouvoir à Ahriman,
être ténébreux et puant. Pourtant il respecte sa parole et permet à ce dernier d’être le souverain de la
création, limitant son règne à 9 000 ans, Ohrmazd devra ensuite gouverner pour l’éternité.

Or Ahriman est Angra Mainyu, l'esprit démoniaque, et Ohrmazd est Ahura Mazda, le Bien absolu, dans le
Zoroastrisme prophétisé par Zarathoustra qui, au VIIème siècle, prêche un dualisme basé sur la lutte
éternelle entre le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres.

Le mazdéisme veut que ces deux valeurs, représentées par les Esprits Jumeaux, soient présentes en
chaque être vivant, libre de choisir... Le manichéisme qui en est issu sera plus radical en opposant Esprit
et Matière, « comme un roi à un porc ».

Si la figure des jumeaux mythiques aboutit à des abstractions radicales et mortifères, comment ne pas se
tourner vers la Chine pour évoquer le dualisme beaucoup plus subtil du Yin et du Yang qui recouvre
toutes les catégories de la vie et de l’univers dans une relation de complémentarité. Selon le Tao chinois,
la Yin et le Yang, dualité non incarnée issue du Un, par l’intercession du Vide médian donne naissance
aux « dix mille êtres et dix mille choses », riches de l’un et l’autre.

• Gémellité et proximité, conflictuelles ou accomplies

A travers les exemples évoqués, ce qui apparaît le plus mythique est peut-être l’Un. De l’Unique parfait,
que peut-îl sortir sinon du « même », exempt de temps et sans histoire ? La génération suppose le deux
où l’altérité crée la faille, la distance.
L’énoncé du Deux comme principe initial est peut-être également mythique. Résumer les tensions de
l’être à l’opposition du Bien ou du Mal devient une abstraction dangereuse. Il n’y a pas deux pulsions
vitales mais plusieurs. Le seul antagonisme véritable est celui de la Vie et de la Mort.

La gémellité qui offre la proximité la plus grande et les affrontements les plus sensibles donne à voir avec
acuité la violence des conflits et ce n’est pas un hasard si les grands récits fondateurs ouvrent sur un
meurtre fratricide. Ainsi dans la Bible le geste de Caïn contre son frère Abel, ou dans la tradition
hellénique les meurtres d’Atrée et Thyeste qui entraînent la malédiction des Atrides.

Le plus souvent, dans le mythe des Jumeaux civilisateurs, l’union se maintient dans le développement
des initiatives qui vont dans le sens de la vie des hommes – à l’exception peut-être des disparates
Prométhée et Epiméthée. L’union des Castor et Pollux les mène à vivre ensemble au-delà de la mort.

Le deux de l’affrontement est aussi celui de l’union possible. Si l’harmonie est toujours à construire, la
relation avec l’autre demeure l’élément le plus constitutif de chacun. L’autre est déjà le double, duel ou
pluriel, dans une proximité incessante. De l’harmonie ou la disharmonie de cette relation naît la vie ou la
mort - du moins ce qui va dans le sens de la vie ou dans le sens de la mort - pour l’individu et pour la
société.

Sabine Gayet

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