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Contes de bêtes, par G.

Salicis

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Salicis, Gustave (1818-1889). Auteur du texte. Contes de bêtes,
par G. Salicis. 1880.

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CONTES
DE BÊTES
PAR

G. SALICIS

PARIS
LIBRAIRIE SANDOZ ET FISCHBACHER
G. FISCHBACHER, ÉDITEUR
33, RUE DE SEINE, 33
1880
CONTES DE BÊTES
PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2
CONTES
DE BÊTES
PAR

SALICIS

PARIS
LIBRAIRIE SANDOZ ET FISCHBACHER
G. FISCHBACHER, ÉDITEUR
33, RUE DE SEINE, 33
1880
AVANT-PROPOS

Les fables, celles du moins que le temps


épargne, sont le plus souvent des chefs-
d'oeuvre de forme ; mais, à cause de leur
perfection même, elles ne sauraient être goû-
tées que par des esprits délicats et mûrs.
Au point de vue du fond, elles ne visent pas
précisément à présenter le mal dans sa laideur,
mais à peindre les moeurs d'un trait avant
tout léger, si léger même, qu'aucune idée
grave ne semble pouvoir s'y attacher. Il arrive
donc que prenant à la lettre ces fables char-
mantes, les lecteurs simples, les esprits qui ne
sont pas faits pour deviner, ou qui ne devinent
pas encore, y puisent des notions, au moins in-
complètes, inexactes parfois et trop fréquem-
ment décourageantes.
Gomme toute chose humaine, le bon sens a
ses points faibles, et peut-être ne cessera-t-il pas
avant longtemps de mettre les fabulistes, La
Fontaine surtout, entre les mains de la pre-
mière jeunesse. A cela près que la mémoire
y trouve un exercice mécanique, le bénéfice
est nul pour le présent, et pour l'avenir, la
perte est certaine, car l'on arrive à tuer ainsi
chez la plupart des enfants l'envie de relire
jamais les fables dont on les a tourmentés.
Quant aux fragments de science ou de morale
dont il pourra rester quelque trace dans leur
jeune mémoire, ce sera : par la fable du Gland
et de la Citrouille que plus un arbre est grand,
plus doivent être petits les fruits qu'il porte;
par le Renard et la Cigogne, qu'il est louable
de rendre deux tromperies pour une; par
la fable absolument classique du Loup et de
l'Agneau, que la raison du plus fort est tou¬
jours la meilleure, c'est-à-dire, en style plus
moderne, que la force doit primer le droit.
Quoi de blâmable en tout cela, prétendront
assurément certains utilitaires? N'est-ce point
là de la raison pratique par excellence ? Faut-il
préparer l'enfant pour un monde chimérique,
ou faut-il le lancer dans le monde réel, les yeux
ouverts et dûment armé ?
Réduite en langage ordinaire, cette objec-
tion me parait signifier qu'il n'y a point à es-
pérer que rien puisse changer au cours actuel
des choses ; que la morale humaine, irrévo-
cablement faite, peut être considérée comme
pétrifiée; que la vie étant d'ailleurs un combat,
la désillusion est une force, toute croyance un
défaut d'armure, et que l'on n'est jamais trop
tôt cuirassé.
Trop tôt, croyons-nous au contraire, arrive
l'expérience, avant que l'on cesse d'être jeune,
et chacun en prend vaillamment son parti.
Ce qui n'arrive pas, c'est le goût, le simple
sentiment du bien, lorsque dès le jeune âge
on a entendu préconiser la puissance, les
avantages du mal. Tel entant, doué de dis-
positions moyennes, inclinera au mieux ou
au pis, selon les impressions premières; tel autre,
né mauvais plutôt que bon, selon ces mêmes
impressions, s'abandonnera à ses instincts do-
minants ou comprendra qu'ils sont à con-
traindre. La morale grandit donc et se dresse
là où en a été cultivé le germe : force active chez
les bons, elle est soutien chez les hésitants, et
chez les méchants elle se pose en entrave.
Il peut donc y avoir à faire, à l'usage des
faibles, un livre qui soit une sorte de com-
mentaire en prose de ces poëmes dont la déli-
catesse, c'est-à-dire l'esprit véritable, ne peut
être, en effet, comprise de tous que moyennant
une affabulation développée. S'il en est vrai-
ment ainsi, nous rencontrerons sans doute
quelques approbateurs parmi ceux qui pensent
que tout n'est pas pour le mieux dans un
monde de perfection médiocre; qu'il vaut
mieux rester deux fois dupe que de tromper
une seule ; que si le chêne porte de petits fruits,
les cocotiers, n'en déplaise à Garot, peuvent,
sans danger pour la créature et sans amoindrir
le créateur, porter des noix plus lourdes et plus
dures que des citrouilles ; que la violence n'est
pas une raison, et ainsi de suite. Bien certaine-
ment cette oeuvre modeste ne changera-t-elle
pas le monde; mais il ne sera jamais absolu-
ment inutile de semer deux bons grains, si in-
fimes qu'ils soient, l'un de petit savoir, l'autre
de moralité élémentaire.
Littérairement, touchons-nous à l'arche
sainte? allons-nous déshonorer La Fontaine ?
Oui, comme les codes touchent au Décalogue,
et en nous efforçant de paraphraser ici d'une
façon plus récréative que ne pourraient faire
pour de nouvelles Pandectes les plus attiques
des jurisconsultes.
Brodant sur le fond, nous changerons par-
fois, il est vrai, la conclusion, et même, cela fai-
sant, ne croirons-nous pas repousser la pensée
des maîtres. Tel est en effet notre respect pour
eux que, lorsque nous les voyons conclure au
mal, nous restons convaincus que c'est artifice
de leur part et que le triomphe du mal est,
par eux, placé là en repoussoir pour forcer
le lecteur à prendre résolument le parti du
bien.
Si nous avons d'ailleurs entièrement altéré
la forme du récit consacré, c'est que l'obser-
vateur des enfants apprend vite que la conci-
sion, par les sous-entendus qu'elle creuse
entre deux idées consécutives sous la plume,
est, pour leur esprit, ce que serait pour leurs
petites jambes un fossé trop large qui soudain
barre le passage; ils aiment mieux, s'ils sont
tout seuls, rebrousser chemin que d'essayer
de franchir.
Bien que la forme narrative que nous avons
cru devoir adopter, un peu celle de la mère
l'Oie, exige la continuité, elle n'interdit pas
les zigzags, loin de là; j'ai donc usé de cette
permission pour allonger le chemin et faire
lever en route le plus d'enseignements que j'ai
pu, ainsi que l'on fait des papillons ou des oi-
seaux quand on bat les buissons.
Est-il d'ailleurs judicieux, par conséquent à
propos, d'emprunter aux bêtes action et mo-
rale ?
Il doit bien y avoir quelque raison pour
que, d'Ésope à La Fontaine, les fabulistes aient
choisi les bêtes de préférence aux hommes
comme personnages de leur comédie, et plu-
sieurs de ces raisons sont, pour ainsi dire,
palpables.
S'il est une faculté qui s'émousse promp-
tement quand l'excitation se reproduit trop
souvent sous la même forme, c'est l'attention ;
d'où résulte que de bonne heure nous en
arrivons tous à n'attacher qu'un intérêt d'une
faible vivacité à la vie courante de notre propre
milieu et même à ses accidents. Ainsi, à chacun
des coups que frappe la mort, l'on accuse assu-
rément sa rigueur; mais comme elle mois-
sonne chaque jour, cet acteur tragique fait
depuis longtemps partie du cortège habituel
et visible des choses; il est devenu vulgaire, et,
sauf le cas où nos propres affections sont at-
teintes, le bruit d'un de ses coups cause moins
de rumeur que ne ferait la nouvelle que, sur
l'heure, un renard vient d'étrangler le pou-
lailler. Un homme qui mange, même glouton-
nement, n'est point un loup qui déchire sa
proie et la dévore; le coureur le plus infati-
gable n'a rien d'un beau cheval qui galope ;
le sot le plus infatué aura beau se pavaner, le
col redressé, la poitrine en avant, il s'enlève
trop peu sur le fond ordinaire et ne saurait
jouer aux yeux l'admirable et stupide oiseau
de Junon.
Toute abstraction disparaît, d'ailleurs, dès
que le fabuliste met en présence deux ani-
maux, et le contraste cherché surgit dès que
le rideau se lève; autrement en serait-il avec
des personnages humains. Mettons en scène un
faible de ce monde en regard d'un puissant, un
mendiant et un empereur; l'effet ne sera pas
complet si, par une sorte d'évolution, l'esprit
n'a préalablement revêtu l'un d'étoffes dorées,
l'autre de haillons sordides; s'il n'a pas courbé,
amoindri, avili le premier, grandi et majesti-
fié le second; à tel point que, si celui-ci était
Riquet à la houppe et celui-là Polyphème,
l'impression irait certainement à l'inverse de
l'intention. Supposons au contraire en pré-
sence une souris et un chat, un lion et un
moucheron, une fourmi et un éléphant, point
n'est besoin d'artifice dans l'exposition. L'in-
habituel du fait, la sensation perçue par l'oeil
ou môme subjectivement et de souvenir,
frappent d'emblée le cerveau et le façon-
nent, dirions-nous, à l'étampe, pour les idées
qui vont suivre ; de telle sorte qu'au fur et à
mesure de leur arrivée elles sont acceptées
sans le moindre effort et comme à moitié devi-
nées.
Il y aurait beaucoup à dire en faveur de
l'apologue, considéré comme moyen d'action
sur les esprits simples ; mais il a si peu besoin
de se défendre, que ses qualités resteront sen¬
sibles, nous l'espérons, même sous la forme
distendue que nous lui donnons. Lorsque
nous en emprunterons le fond à un maître,
nous ferons du reste tous nos efforts pour
que, dans le cours entier du développement,
circule le caractère de l'original ; et si, plus
tard, le jeune étudiant est mis aux prises avec le
fabuliste lui-même, les lignes vives du chef-
d'oeuvre emprunteront peut-être un attrait
particulier à se détacher sur le fond, d'avance
harmonisé, de ses souvenirs enfantins.
Je vais écrire pour vous quelques histoires,
et il est bien entendu que j'y mettrai tous mes
soins. Si je fais ce travail, c'est assurément dans
l'espérance que vous trouverez un certain plai-
sir et de petits avantages à me lire; il serait
bien drôle, en effet, que quelqu'un pût conce-
voir le projet de se donner de la peine pour
être inutile et ennuyeux. Gela arrive cependant
plus souvent qu'on ne pense, d'être ennuyeux
ou inutile et de s'être donné pour cela beaucoup
de mal ; mais le pauvre travailleur, quand il se
met à la besogne, suppose toujours que sa
peine ne sera pas entièrement perdue, et lors-
qu'il se trompe, la générosité veut qu'on lui
sache au moins quelque gré de son intention.
Tout d'abord je serai franc ; or, si je commen-
çais par vous laisser croire que mes histoires
sont arrivées, j'abuserais de votre jeunesse et
de voire confiance, car mes histoires sont in-
ventées depuis bien longtemps. Peut-être, je
le sais, vous paraîtraient-elles plus attachantes
si vous pouviez croire que c'est arrivé ; mais mon
livre ne serait plus qu'un mensonge d'un bout à
l'autre, et dût-il vous intéresser au point que
vous le cachiez, pour le lire plus longtemps,
jusque sous votre traversin, il n'en mériterait
que mieux d'être jeté au feu; non content de
mentir, il vous exciterait à désobéir.
Non! non! ne mentons jamais, fions-nous
les uns aux autres : la confiance repose le coeur
et l'esprit comme le meilleur des oreillers repose
la tête, et rien n'est plus touchant que de voir
deux amis qui se parlent d'une voix candide, le
visage éclairé par la franchise, la main dans la
main, et, comme l'on dit, les yeux dans les yeux.
Je suis votre ami.
Ces histoires ont donc été inventées, c'est-à-
dire qu'elles ne sont jamais arrivées. A la vérité,
si ce n'était la crainte excessive de paraître
approuver le mensonge, si petit qu'il soit,
dans le cas où il peut être utile, je pourrais
bien me dispenser de vous faire l'aveu que les
récits qui vont suivre sont purement imagi-
naires ; car lequel de vous s'y tromperait?
Ainsi, je vais supposer que les animaux
parlent et agissent comme vous et moi, et
vous savez bien qu'aucun de ceux que vous
connaissez n'a par exemple le don de la parole.
« Et le perroquet ? me direz-vous, et toutes
les margots, aussi bavardes que gourmandes
et voleuses? »
A cela je répondrai que le perroquet, comme
les pies, dites mesdames Margot, a seulement
l'air de savoir parler. Sa mémoire est certaine-
ment assez bonne pour qu'il puisse retenir des
mots, des phrases, des airs, des marches de tam-
bour, lorsqu'on les lui a répétés très souvent, et
sa langue ainsi que son gosier sont conformés
de façon à pouvoir les reproduire à peu près,
quoique d'une manière toujours baroque;
mais l'oiseau lui-même ne comprend rien à ce
qu'il dit, pas plus lorsqu'il fait à lui tout seul en
français la conversation : « Bonjour, Jacquot !
as-tu bien déjeuné? — Oui, oui, oui. — Et de
quoi? — De rrrrôt de mouton pour le perrro-
quet mignon. — Ha ! ha ha! kruitt ! » que
!

lorsqu'il dit en espagnol : « Lorrrito real della


Vera-Cruz ! — Ho ! ho! ho! — Griado ho ! ho !
ho ! — Lorrrrilo ! » Or l'on ne sait vraiment par-
ler que quand on comprend bien la significa-
tion des paroles que l'on prononce; jouer du
gosier n'est point parler, pas plus que barbouil-
ler n'est peindre.
Par exemple, supposons qu'un plaisant
vous fasse répéter chaque jour cinq ou six
mots chinois : Kiang, ou Fô, ou tchi, ou leu,
ou Kong, et que vous parveniez à les rete-
nir; saurez-vous parler chinois parce que vous
direz d'affilé Kiang-Fô-tchi-leu-Kong ? Non.
Qu'est-ce que cela veut dire? Vous n'en savez
rien, dites-vous, moi non plus ; et vous faites
bien de l'avouer, car cet assemblage de syl-
labes n'a aucun sens, et vous seriez, pour un
savant chinois, pour un mandarin lettré, pour
un simple petit Chinois, vous seriez une es-
pèce de perroquet, de perroquet à quatre
pattes et sans plumes, un papegai, un lorito,
un cacatois, un cocorico, une margot, une
bête, voilà tout.
Les animaux ne savent donc pas parler.
Nous les ferons causer cependant. « Et...
pourquoi? » vous dites-vous en vous-mêmes.
Pourquoi? Voici pourquoi : c'est que cela
vous amusera bien plus que si je faisais causer
Paul, je suppose, avec Pierre. Vous voyez trop
souvent Pierre et Paul ; leurs voix, leurs ma-
nières, leurs caractères vous sont connus, et
vous ne prendriez qu'un mince intérêt à leurs
actions qui sont à peu près les mêmes tous les
jours et qui ressemblent aux vôtres. Et puis ils
ne sont pas, en somme, bien différents l'un de
l'autre. Quand môme Paul serait blond, petit,
doux, et Pierre brun, grand et vif, il ne sau-
rait y avoir de l'un à l'autre ce qu'il y a d'un
agneau, par exemple, blanc, timide et sans
défense, à un vieux loup, roux, hérissé, sauvage
et armé de dents terribles, ou encore d'une
fourmi à un pigeon. De Pierre à Paul il ne peut
y avoir que ce que l'on appelle des nuances,
tandis que du loup à l'agneau il y a différence
en toute chose, opposition sur toute la ligne,
contraste complet ; or, quand vous serez plus
grands, vous reconnaîtrez facilement que les
esprits encore enfants apprécient peu les
nuances, et que chacune des choses diverses
qui passent sous leurs yeux les frappe d'autant
plus vivement que le contraste que ces choses
présentent de l'une à l'autre est naturellement
plus frappant. Je ne suis pas sûr que vous me
compreniez bien, mais fiez-vous un peu à votre
ami. Voilà donc pourquoi, suivant lui, on a rai-
son de mettre en présence un agneau et un loup,
un pigeon et une fourmi, et de supposer qu'ils
peuvent se parler.
De plus, chers enfants, si chaque animal a
un caractère qui dépend de son espèce, de
même en est-il d'un homme par rapport à un
autre, bien qu'ici l'espèce reste toujours la
même; vous comprendrez donc bien qu'il
puisse y avoir des caractères d'animaux qui
ressemblent à des caractères d'hommes ; et
en effet, s'il y a des hommes qui sont bons et
d'autres qui sont méchants, s'il y en a de so-
bres et de gourmands, nous savons que le
mouton est doux, mais que le tigre est cruel,
que le cheval est délicat, tandis que le porc est
glouton.
Il est même possible de pousser cette com-
paraison plus loin ; voyons : pensez à un homme
très simple de manières et d'habits, parlant peu,
travaillant beaucoup et ne se plaignant jamais ;
eh bien ! un trop grand nombre de gens, les
gens de peu d'esprit, diront de lui : « Oui, c'est
un brave homme si l'on veut, mais il n'est pas
intelligent, ce n'est qu'une bête à travail. » On
se moquera de lui, il sera calomnié. Pensez
au contraire à ce personnage qui fait beau-
coup d'embarras, dont la mise est recherchée,
qui porte de belles bagues avec de gros cha-
tons, qui dépense plus de temps à parler de
son mérite qu'à faire sa besogne, qui regarde
celui dont nous parlions plus haut avec un
mépris souverain, et qui ne se trouve jamais
assez récompensé; ces mêmes gens de tout à
l'heure, séduits par ces brillants dehors, ne
manquent pas de le tenir pour un homme rare
en effet, digne de commander aux autres ; on
l'estimera, celui-là, plus qu'il ne vaut; et de
même en est-il de l'âne, bon animal, simple,
patient, laborieux, content de peu, intelligent,
que l'on calomnie, que l'on nourrit mal, que
l'on maltraite, et de ce chat angora de salon,
qui ne cesse de lustrer son poil que pour dor-
mir mollement ou pour manger de la crème,
paresseux, égoïste, gourmand, prêt à égrati-
gner d'ailleurs quiconque touche à son cous-
sin, méprisant la chasse aux souris, bon à
rien enfin,... et que tout le monde caresse.
Nous pourrons donc prêter aux animaux,
et selon leurs goûts, les idées que nous pou-
vons supposer aux hommes qui ont des goûts
semblables.
Lorsqu'on prête ainsi des idées et la parole,
qui doit les exprimer, à ces êtres qui agissent,
en général, sans penser, et qui ne peuvent
certainement point parler, on invente des his-
toires qu'on appelle des fables, et les inven-
teurs de fables sont des fabulistes.
Il y a bien longtemps que l'on raconte des
fables aux enfants ainsi qu'aux hommes: il y
a eu par conséquent un grand nombre de fa-
bulistes ; il y en. aura peut-être toujours.
Trois d'entre eux sont surtout célèbres.
Le premier se nommait Ésope ; il vivait chez
les anciens Grecs, il y a plus de deux mille
ans. C'est lui qui est regardé comme l'inven-
teur de ce genre d'histoires, mais cela n'a rien
de certain ; il les écrivait en grec.
Cet Ésope était, dit-on, fort laid, boiteux,
bossu, bègue, esclave avec cela, par consé-
quent des plus misérables ; mais peu d'hommes
avaient autant d'esprit. L'esprit heureusement
ne s'enchaîne point et n'est point mortel. Il
est en nous comme un oiseau léger serait clans
une cage, et, tant que dure la cage, l'oiseau
captif chante près du sol ; mais quand l'acci-
dent, qui arrive toujours, détruit la prison,
l'oiseau prend son vol et s'élève, semblable à
l'alouette ; on ne le voit plus, on l'entend
partout et son chant fait partie de l'air.
C'est pourquoi vous voyez qu'après deux
mille ans, les hommes se souviennent en-
core du nom d'Ésope et l'honorent, tandis
que les plus beaux garçons de ce temps, les
plus riches, les maîtres même d'Ésope, qui
le regardaient sans doute comme une simple
bête de somme à deux pieds, tous ces gens-là
sont aujourd'hui absolument inconnus.
Vous savez bien déjà que les polichinelles
n'ont qu'un temps, et vous saurez plus tard
que les mots tendres de votre mère ne vieilli-
ront jamais; c'est comme çà ; il y a de grosses
choses dont bientôt on n'entend plus parler,
et des choses légères qui durent toujours.
Plus tard vint un autre fabuliste qui se nom-
mait Phèdre. Vivant chez les anciens Romains,
il a écrit ses fables dans le langage des Romains,
qui est le latin. Gomme dans ce temps éloigné
on avait le bon sens d'apprendre la langue de
ses voisins, Phèdre savait le grec et il avait lu
en grec les fables d'Ésope, aussi les a-t-il repro-
duites presque toutes en langue romaine. Ce-
pendant il en a aussi inventé quelques-unes.
Enfin le troisième, La Fontaine, était Fran-
çais et vivait il n'y a pas bien longtemps, sous
le règne de Louis XIV. Il aurait pu être grand-
père d'un de nos grands-pères. A cette époque
on ne s'intéressait pas beaucoup aux langues
des peuples voisins, mais les gens bien élevés,
ceux qu'en langage du temps on appelait les
honnêtes gens, avaient assez l'habitude d'étu-
dier les langues des deux plus grands peuples
de l'histoire ancienne : le grec et le latin. La
Fontaine savait ainsi le latin et le grec; il a
donc emprunté à Phèdre et à Ésope le sujet
d'un certain nombre de ses fables, mais il en
a aussi imaginé plusieurs.
Lorsque vous serez plus âgés, vous lirez les
fables de La Fontaine avec un grand plaisir.
Il les a écrites d'une manière gracieuse, spi-
rituelle, amusante, et en même temps si
simple en apparence, que presque tout le
monde ne l'appelle que le bon La Fontaine,
quoique en somme il ne fût pas meilleur qu'un
autre.
C'est surtout au livre du bon La Fontaine
que je puiserai pour désaltérer sainement
votre curiosité; comme, s'il s'agissait d'apaiser
votre soif, je voudrais puiser à un pur filet de
cristal. Mes écrits ne seront donc en grande
partie que des fables de La Fontaine arrangées
pour votre âge, et peut-être m'est-il permis
de dire, que je vais arranger La Fontaine, sans
être pour cela un orgueilleux, par la raison
qu'il a écrit pour de grandes personnes, et que
vous, vous êtes petits.
Ainsi, bien que le soleil soit parfait, puis-
qu'il est un des chefs-d'oeuvre de Dieu et
qu'il a été adoré par des nations entières
comme s'il était Dieu même, vos regards ne
pourraient cependant pas se fixer sur lui, parce
que nos yeux ne sont pas construits pour
cela; et cependant, sans que je prétende être
Dieu moi-même, il ne me serait pas impossible
de vous donner le plaisir de regarder le soleil en
face ; il suffirait pour cela que je vous fasse re-
garder à travers des lunettes bleues.
tout blanc qu'on appelait Robin. La brebis sa
mère en avait bien soin; elle nettoyait tous les
jours sa fine toison de laine frisée qui était aussi
blanche que du lait, et après cette toilette, elle
lui passait autour du cou un ruban bleu au-
quel pendait un grelot d'or qui rendait un son
charmant.
Robin se laissait faire, parce qu'il aimait
la mère Brebis, parce qu'il savait qu'un enfant
bien élevé, qu'il soit riche ou qu'il soit pauvre,
doit être propre des pieds à la tète, et puis, sans
doute, parce que Robin aimait fort le bruit de
son grelot, et que la mère Brebis avait dit :
« Sans propreté, pas de grelot. »
Robin ne manquait pas de qualités, à ce
qu'il paraît, mais, par malheur, il avait aussi
un très grand défaut. Quand, par exemple, quel-
que chose lui faisait envie, il ne pouvait pas con-
sentir à se passer de cette chose, et il lui arri-
vait parfois de désobéir à la mère Brebis plutôt
que de ne pas satisfaire son caprice.
Vous allez voir comment il fut puni de ce
défaut!
Pas bien loin de sa maison, il y avait une
belle forêt avec de grands arbres de toutes les
espèces, de toutes les essences, comme disent
les forestiers : c'était des chênes dont les char-
pentiers du voisinage liraient de belles pièces
de bois très solides, et dont l'écorce, qui prend
le nom de tan, sert à tanner, c'est-à-dire à ga-
rantir pour toujours de la corruption les peaux
de boeuf, de veau, de cheval dont on veut faire
du cuir.
Robin aimait beaucoup le fruit de cet ar-
bre, qui est le gland, comme vous savez. Il
façonnait des gobelets, des assiettes avec le
bas du gland, qui s'enlève sous la forme d'une
écuelle ronde, c'est la cupule ; et avec le reste,
qui ressemble à une boulette verte plus ou
moins allongée et qu'il enfilait habilement de
ses fines pattes sur des brins de jonc, il con-
fectionnait des colliers.
Vous voyez qu'il était très adroit, l'ami Ro-
bin. C'était ensuite des pins, dont le tronc,
lorsqu'on l'entaille, laisse couler un suc jau-
nâtre ; ce suc durcit à l'air et devient de la ré¬
sine qui brûle en fumant beaucoup, mais dont
on fait cependant des chandelles communes
pour les ménages pauvres ou économes des
Landes et de la Bretagne. Le bois de pin
fournit encore du goudron, dont on se sert
pour imprégner de l'étoupe et boucher les fen-
tes des vaisseaux, ce qui s'appelle les calfater.
On en tire aussi la térébenthine, pour la fabri-
cation des vernis, qui servent à donner du lus-
tre aux meubles et de la vivacité aux peintures ;
la colophane, sans laquelle l'archet s'agiterait
inutilement sous la main du plus grand ar-
tiste, beaucoup de choses enfin. Car il y en
aurait encore long à dire sur le pin, et pour la
bonne odeur qu'il répand quand il est échauffé
par le soleil, et pour la douce musique que
joue son feuillage délié quand la brise passe
au travers, et pour les services qu'il rend à
une grande partie de nos côtes, où, sans lui,
le sable de la mer, amoncelé en dunes qui
marchent peu à peu vers l'intérieur, envahirait
le pays, et pour les belles mâtures d'un seul
morceau ou les longues pièces de bois, légé¬
res et durables, qu'il fournit aux navires et
aux constructions diverses...
Oui! après cela l'on écrirait encore long-
temps sur l'élégance de sa forme, la délicatesse
de son feuillage toujours vert; au point enfin
que ausi, lieu d'être plante, il était créature,
on ne saurait comment le remercier; mais
l'embarras n'est pas grand. Ne peut-on pas en
effet donner toujours facilement cours à la
reconnaissance qu'on éprouve? créature ou
non, le pin est un don du bienfaisant Créateur ;
ne craignons donc point que notre reconnais-
sance soit perdue. Non, non ! nos remercî-
ments arriveront toujours à qui les mérite.
En observateur qu'il était, Robin savait très
bien distinguer le pin de son cousin le sapin,
ayant remarqué que les feuilles du premier
sont plusieurs dans une même gaine, tandis
que celles du second restent solitaires, et il
était un peu fier de cette découverte; mais ce
qui plaisait surtout à Robin dans le pin, c'était
son fruit, la pomme de pin ou pignon, qui,
pour la forme, ressemble un peu à un arti¬
chaud en bois, à un gros oeuf tout couvert
d'écaillés brunes.
Le plus amusant, c'est que chacune de ces
écailles cache une amande très fine et bonne
à manger, qu'il serait fort difficile d'enlever,
môme avec un couteau ; mais, dès qu'on ex-
pose le pignon au feu de la cheminée, de ma-
nière à le brûler un peu, les écailles s écar-
tent d'elles-mêmes et livrent leur amande
cuite à point. Comme Robin faisait griller
ainsi tous les pignons au risque de se brûler
les pattes, je crois qu'il était un peu gour-
mand : on n'est pas parfait.
Outre les arbres, il y avait des fleurs d'un
grand nombre d'espèces, jaunes, rouges,
bleues, de mille nuances enfin, et sentant très
bon.
Le sol était comme tapissé d'une mousse
fine qui paraissait très douce aux pieds de
monsieur Robin ; enfin, et c'est là ce qui atti-
rait par-dessus tout ce petit joueur de Robin, il
y avait un ruisseau qui sautillait de façon à for-
mer de petites cascades bruyantes, et roulait
ensuite ses eaux claires et rapides sur du
sable blanc mêlé à des cailloux luisants de
toutes les couleurs.
Mais il y avait dans ce bois une chose ter-
rible pour les agneaux !... C'était un vieux
loup !... hérissé, très méchant... avec des dents
longues comme çà et qui avait toujours faim.
Heureusement pour Robin que le loup de-
meurait tout à fait au fond du bois, tandis
que la cascade était au commencement, ce qui
faisait que le loup n'avait encore jamais ren-
contré Robin. Cependant la mère Brebis, tou-
jours inquiète, avait bien des fois répété à son
agneau: « Ne vas pas seul dans le bois, de peur
du loup, et si tu me désobéis, au moins ne
fais pas tinter ton grelot. »
Robin promettait, sans mentir d'intention,
et puis, quand il était dehors, l'envie le prenait
d'aller voir les chênes, les pins, les fleurs, la
mousse, les cascades, les ruisseaux, le sable
blanc, les cailloux bariolés, et, comme je vous
l'ai dit, Robin avait le vilain défaut de ne sa-
voir pas résister à son envie.
Alors, petit à petit, il approchait du bois,
finissait par y entrer, et bien plus, une fois
qu'il y était, comme une faute en entraîne le
plus souvent une autre, il ne pouvait pas résis-
ter davantage au nouveau désir de gambader,
de sauter et ressauter par-dessus le ruisseau,
et de faire par conséquent tinter son grelot,
qui rendait un son clair et, sous la voûte des
bois, s'entendait de fort loin.
Un jour, écoutez bien : le loup était plus
affamé que de coutume. Or il parait que
lorsqu'on a l'estomac bien vide, la vue est plus
subtile, l'odorat plus fin, et que l'ouïe surtout
perçoit les moindres sons. Ajoutez à cela
qu'avant de descendre aux cascades, le ruis-
seau passait tout près de l'antre du loup, de
sorte que tous les bruits, suivant le lit du
ruisseau comme si c'était un tuyau, arrivaient
à l'oreille du méchant animal.
« Tiens! dit-il ce jour-là, en dressant ses
oreilles mobiles, il me semble qu'on fait tinter
un grelot par là-bas ; comme je n'ai pas encore
déjeuné, allons voir ce que cela veut dire; mais
comme aussi ce pourrait être des bergers et
leurs chiens, avançons avec précaution.» Et il
se mit à suivre le fil de l'eau en marchant lé-
gèrement, l'échine baissée, pour ne pas être
découvert, allongeant le jarret, en un mot, à
pas de loup.
Parvenu au-dessus de la dernière cascade,
il aperçoit, au-dessous de lui, le pauvre et in-
souciant Robin !
L'agneau buvait tranquillement l'onde claire
mêlée de cette belle écume blanche que fait
l'eau quand elle tombe de haut; c'était pour
lui de la crème fouettée, et il ne se doutait pas,
le malheureux, de ce qui allait lui arriver.
Le loup frotta ses dents les unes contre les
autres, ses yeux devinrent sanglants, et il allait
s'élancer, lorsqu'une réflexion passa dans sa
méchante tête.
« J'ai déjà une bien mauvaise réputation,
pensait-il ; si je croquais sans cérémonie le fils
de la mère Brebis, on dirait encore plus de
mal de moi. Il vaut mieux que je lui cherche
querelle ; comme je suis le plus fort et qu'il
3
est craintif, il ne saura pas me répondre;
puisqu'il ne me répondra pas, c'est qu'il se
sentira coupable, et, dès lors, j'aurai le droit
de le croquer sans plus de procès. »
Le loup se parlait là comme un fourbe cruel
qu'il était; car, lorsque le plus grand abuse
de sa taille pour faire peur au faible, et en-
suite de sa force pour lui faire du mal, il a beau
donner des raisons, la raison du plus fort
n'est pas, dans ce cas, la meilleure. Vous allez
bien le voir tout à l'heure.
Prenant soudain sa plus grosse voix :
« Mauvais drôle s'écria-t-il, qui te donne
!

la hardiesse de troubler l'eau que je bois ? Ne


vois-tu pas, petit garnement, que tes pieds re-
muent le fond du ruisseau et que, par ta ma-
ladresse, je suis obligé d'avaler de la boue ?...
Eh bien tu ne réponds rien ? »
!

Robin, étouffé par la peur, resta en effet un


instant sans pouvoir parler; mais, comme il
ne savait pas qu'il avait affaire au loup, et que
d'ailleurs il n'était pas sot, il retrouva bientôt
sa voix et répondit poliment :
« Mais, monsieur, vous vous trompez ; d'a-
bord ce ruisseau n'a pas de boue, son lit est
formé de sable blanc et de cailloux ; ensuite
mes pieds ne touchent pas l'eau, et d'ail-
leurs comment voudriez-vous que le trou-
ble pût remonter jusqu'à vous, puisqu'il y a
une cascade entre vous et moi, et que je suis
en bas?
—Je te dis que tu troubles mon eau, mau-
vais raisonneur, » reprit le féroce animal, que
les bonnes raisons de Robin mettaient encore
plus en colère ; et, pour tâcher de lui donner
tort d'un autre côté, il reprit : « Et puis, je sais
que l'année dernière tu as osé dire que j'étais
un scélérat.
—Oh! monsieur, comment cela se pourrait-
il? je n'étais pas encore né l'an dernier, puisque
je tette encore ma mère, et d'ailleurs je ne vous
connais pas.
—Si ce n'est toi, répondit le loup de plus en
plus furieux, c'est ton frère.
—Mon frère, monsieur? Je n'en ai pas. »
A ces mots, sentant que Robin l'embarrasse¬
rait toujours par son esprit, le loup, hors de soi,
se jeta sur lui en hurlant :
« Attends, petit insolent, tu seras
châtié de
ta témérité. »
Avec ses grosses dents il le saisit par le mi-
lieu du dos, et remonta au galop le lit du ruis-
seau pour regagner son antre et y croquer Ro-
bin tout à son aise.
Croyez-vous, mes enfants, que le loup eût la
raison pour lui parce qu'il avait la force d'em-
porter Robin ?
Le pauvre agneau poussait des cris si la-
mentables qu'il aurait attendri des coeurs très
durs; mais on eût dit que celui du loup était
de pierre, car le ravisseur continuait sa course
en faisant entendre un sourd grognement de
satisfaction.
C'en était donc fait de ce pauvre Robin !!!
On ne peut s'empêcher de le plaindre, car si sa
désobéissance méritait d'être punie, encore
ne méritait-elle pas de l'être d'une façon aussi
terrible; d'ailleurs, lorsqu'on pense à la dou-
ceur de l'agneau, à sa tendresse pour sa mère
Brebis, on souhaiterait bien qu'il lui arrivât
du secours. Mais écoutez la fin ; laissons un
peu courir le loup, son antre est encore loin.
D'abord, figurez-vous bien un ruisseau dans
les bois. Quand le terrain est bien plat, le
ruisseau s'élargit, forme de petits lacs, parce
que ses bords sont très bas, de sorte que lors-
qu'on y est entré, il est facile d'en sortir ; mais,
de temps en temps, il rencontre sur son trajet de
petits monticules, entre lesquels il a été obligé
de se creuser une route étroite ; ce qui fait que
de chaque côté s'élève comme une espèce de
mur droit, haut précisément comme les mon-
ticules. Lorsque ces sortes de passage ont été
creusés par de vraies rivières entre de vraies
montagnes, on les appelle des défilés, nous
pouvons bien les appeler de même.
Ceux de notre ruisseau étaient très resserrés,
et quand le loup y était engagé, il ne pouvait
ni se retourner ni s'écarter à droite ou à gauche,
il fallait absolument qu'il marchât toujours en
avant.
Or, dans tous les pays où il y a des loups, il y
a aussi de hardis chasseurs qui sont chargés
de détruire les loups et qu'on désigne sous le
nom de louvetiers. Ils sont chaussés de forts
souliers, parce qu'ils marchent beaucoup ; leurs
mollets sont serrés dans de bonnes guêtres de
cuir pour qu'il ne soient pas écorchés par les
épines et parce qu'on se fatigue moins quand
le mollet est un peu serré ; ils portent enfin un
grand couteau de chasse pendu au côté, et, sur
leurs épaules, un bon fusil à deux coups.
Les loups ont une peur horrible des louve-
tiers, il serait donc bien à désirer pour Robin
qu'un louvetier passât par là.
Hélas! l'agneau gémissait toujours et com-
mençait à saigner dans la gueule du loup qui
n'avait plus qu'un défilé à franchir pour arri-
ver à sa caverne.
Le ravisseur s'y engagea lestement, et sa
vilaine bave lui venait à la bouche quand il
pensait au bon déjeuner qu'allait lui fournir
le malheureux Robin. Mais voilà qu'avant
d'être sorti du défilé, tout à coup au der-
!

nier tournant, qu'aperçut-il ?... que méritait-


il d'apercevoir ? Le louvetier ! debout, le fusil
en joue!
A cette vue le loup s'arrêta court, et, comme
il arrive lorsqu'on est très effrayé, il ouvrit tout
grands les yeux et la bouche, ce qui fit que
Robin, sans trop savoir pourquoi, roula dans
l'eau, peu profonde heureusement, et ne sentit
plus les dents de son ennemi. Au même instant,
pan! pan!... un double coup de feu, et le loup
tombait sur le flanc, la langue pendante.
Robin n'était pas brave; il se crut tout à fait
mort cette fois et restait couché, les pattes éten-
dues; mais le bon louvetier s'approchant le re-
mit debout sur ses jambes branlantes, et lui
montrant son ennemi couché sans vie, la tête
traversée de deux balles :
« Vas-t'en bien vite, lui dit-il, va rassurer
la mère Brebis qui te cherche partout en gé-
missant, et rappelle-toi cette aventure toutes
les fois que tu seras tenté de lui désobéir. »
Vous pensez bien qu'il ne se le fit pas répéter
deux fois : jugez s'il partit au contraire en trotti-
nant sans s'amuser, aussi vite que le lui permet¬
taient sa toison mouillée, et tricotant de ses
petites jambes encore effrayées.
Quant à vous peindre la joie qu'éprouvèrent
la mère et le fils en se revoyant, je ne suis pas
habile pour le faire, mais je n'ai pas besoin
assez
de vous affirmer que Robin devint le plus
obéissant des agneaux.

Cette fable vous prouve aussi, par le sort du


loup, que le triomphe des méchants est sou-
vent de courte durée, et qu'une punition ter-
rible peut les frapper au moment où ils s'y
attendent le moins.
aussi dit-on noir comme un corbeau ; mais dont le
plumage s'égaye cependant de très beaux reflets
bleu foncé ; ce qui permet aussi de dire, en par-
lant de beaux cheveux très foncés et bien éclai-
rés, qu'ils ont la couleur d'une aile de corbeau.
L'oiseau en question est généralement de la
taille d'une poule ordinaire, bien qu'il y en ait
de plus petits et d'autres qui, au contraire,
sont grands comme des dindonneaux. Son
bec, long, gros, solide, lui donne, au premier
abord, un certain air grave et peu intelli-
gent; mais la vivacité de son oeil noir répare
un peu l'effet du bec. Le propriétaire de ce
bec aurait bien double droit de s'en plaindre,
car, dès qu'il vient à s'ouvrir, il fait entendre
le cri peu harmonieux de croa ! croa ! croa !
ce qui fait dire qu'au lieu de chanter le corbeau
croasse.
D'après les paysans, ce cri annoncerait
la pluie, et, d'après un grand nombre de
gens par trop crédules, le corbeau serait un
oiseau de mauvais augure, en ce qu'il an-
noncerait un malheur à ceux qui l'entendent
ou qui l'aperçoivent volant sur leur gauche.
Cette opinion singulière date de loin déjà ;
ainsi les Romains appelaient déjà, notre animal
emplumé, oiseau sinistre, parce qu'en latin, en
vieille langue romaine, sinistra veut dire main
gauche.
Tout prouve assurément que paysans et
gens superstitieux ont complètement tort de
penser cela, attendu qu'il y a des corbeaux un
peu partout, en Alsace comme en Gascogne,
en Provence comme en Normandie, dans les
montagnes et dans les plaines; attendu, par
conséquent, qu'un peu tout le monde entend
chaque jour dans les campagnes l'aimable
croa ; attendu encore que si quelqu'un voit un
corbeau sur sa gauche, tous ceux qui suivent
le môme chemin dans le môme sens, un régi-
ment, par exemple, l'aperçoivent du même côté;
de sorte que, si cette opinion sotte était fondée,
il pleuvrait partout, toujours, et les trois mille
hommes du régiment perdraient tous leur
père ou leur mère! En langage poli, les niaise-
ries de cette nature sont appelées préjugés ridi¬
cules, et ce n'est qu'en faisant allusion à ces
préjugés populaires que La Fontaine, notre
grand fabuliste, a pu dire :
Le faucon est léger, l'aigle est plein de courage,
Le corbeau sert pour le présage.
Quant à l'air peu intelligent de ce désa-
gréable chanteur, l'on peut dire que c'est un
air de sainte nitouche, car le corbeau s'appri-
voise facilement, et une fois apprivoisé, il sait
très bien prouver qu'il ne mérite pas d'être
tenu pour sot.
Ne jugeons donc plus les gens d'après le bec.
Ce qui est bien certain, c'est que monsieur le
corbeau est très défiant, extrêmement vorace,
assez peu délicat pour manger des choses
mortes, corrompues même, et parfois le ca-
davre abandonné de quelque malheureux che-
val est recouvert par une nuée de corbeaux oc-
cupés à le dévorer. Que l'on approche alors,
aussitôt les noirs convives s'envolent avec un
grand bruit d'ailes accompagné de mille croa !
croa ! croa ! et vont se percher, hors de portée
de fusil, sur un arbre très élevé d'où ils obser¬
vent leur salle à manger ; dès que l'importun
s'est éloigné, les prudents fuyards reviennent
en bande achever leur festin.
Ces corbeaux qui vivent ainsi réunis en
compagnies portent plus particulièrement le
nom de corneilles, de freux et quelquefois de
grolles ; le vrai corbeau est plus solitaire.
On comprend que défiants, s'enlevant de loin,
se perchant haut, les corbeaux se moquent un
peu des chasseurs ; mais rien n'est plus facile
cependant que de les prendre vivants, pourvu
que la terre soit couverte de neige. Faites un
cornet de papier blanc ; déposez au fond un peu
de viande ; enduisez de glu ou de colle qui ne
sèche pas, l'intérieur de l'ouverture, et enfoncez
le cornet dans la neige (la pointe en bas)...
Bientôt le corbeau aperçoit l'appât sans re-
connaître le piège; il plonge, tête baissée et
jusqu'aux ailes, dans le cornet perfide, puis,
ne croyant emporter la
que viande qui l'a tenté,
il s'enlève d'un vol vigoureux ;... mais, coiffé
du cornet, profondément encapuchonné, im-
puissant à diriger sa fuite, l'esprit perdu, il
monte, descend, remonte, tournoie, butte con-
tre les arbres, et finit par tomber épuisé.
L'on peut alors, s'il n'est pas trop vieux et
en le traitant bien, l'apprivoiser ; mais si l'on
fasait cette chasse pour s'amuser des terreurs
folles et des souffrances du pauvre animal, ce
ne serait plus qu'un jeu cruel, et l'on vaudrait
moins, tout d'un coup, qu'un chat jouant avec
une souris vivante.
Le corbeau pouvant voler longtemps sans
se reposer, c'est lui que Noé avait choisi, dit
l'histoire sainte, pour envoyer à la découverte
sur les eaux du déluge. Le patriarche se disait
sagement que si l'oiseau ne revenait pas, c'est
qu'il aurait trouvé à se poser quelque part,
ce qui prouverait que les terres commen-
çaient à reparaître.
Sa chair est d'ailleurs dure, surtout quand la
bête est vieille; or, selon la croyance populaire,
les individus de cette espèce vivraient de nom-
breuses années deux cents ans, disent les uns.
:

A ce propos, je dois affirmer que je n'en ai ja-


mais gardé aussi longtemps, et je ne vous con¬
seille pas d'en acheter pour faire l'expérience.
Si nous rappelons que le corbeau a la répu-
tation de se nourrir trop mal pour qu'on n'é-
prouve pas quelque répugnance à le manger,
on
pourra penser qu'en définitive cet oiseau
n'est pas bon à grand'chose.
Cependant, comme en cherchant bien l'on
finit par trouver souvent que les êtres les plus
méprisables au premier abord ne sont pas ab-
solument inutiles, on arrive précisément ici à
reconnaître que notre bête, toute disgraciée
qu'elle soit, rend quelques services avec les
grandes plumes de ses ailes.
Ainsi, l'on se sert de ses plumes pour dessi-
ner ou écrire finement à l'encre de Chine. Em-
ployées à cela, elles sont en effet très com-
modes; et, après tout, pendant que nous y
sommes, disons du corbeau tout le bien que
d'autres pourraient en dire : dire du bien est
un soulagement. Or beaucoup de gens affir-
ment que si des nuées de corbeaux suivent
souvent le laboureur, c'est pour purger le sillon
des insectes et des vers que la charrue met à
nu en retournant la terre. Les corbeaux de-
viendraient ainsi les auxiliaires de l'homme,
et les braves gens qui leur accordent cette
qualité, convaincus alors que cet oiseau ne
se nourrit pas autrement que les merles, lui
donnent une preuve d'estime en le mangeant.
Chez ces gens-là l'estomac parle plus haut que
la raison, et la reconnaissance est étouffée par
l'appétit ; aussi peut-être serez-vous d'avis que
d'eux et de l'oiseau le plus corbeau n'est pas
celui qu'on pense.
Un jour donc un corbeau, vorace comme
ils le sont tous, et peut-être un peu plus niais
que les autres, passait, en volant, aux environs
d'une ferme sur les fenêtres de laquelle des
fromages séchaient à l'ombre.
C'étaient de bons fromages, ma foi la fermière
!

avait fait cailler le lait de ses chèvres sans en


ôter la crème, et après avoir bien égoutté le
caillé, l'avoir même pressé entre deux linges
pour en exprimer le petit-lait, l'avoir salé, mis en
forme dans des moules semblables à des boites
à dragées, elle avait enfin disposé bien pro¬
prement une douzaine de ces fromages sur de
petits paillassons pour qu'ils durcissent un peu
à l'air.
« Là, sur ma fenêtre, s'était-elle dit, mes
fromages seront à l'abri des chats, des souris ;
je les surveillerai, je verrai quand ils seront à
point, et je chasserai moi-même les mouches,
qui sans cela y pondraient des oeufs d'où
naîtraient des vers. »
Tout cela était fort bien raisonné; mais on
ne pense pas toujours à tout, et la fermière n'a-
vait pas pensé aux corbeaux.
Le nôtre avisa de sa vue perçante ces beaux
fromages blancs, frais, appétissants, et l'eau lui
en vint au bec.
Semblable à tous les gens gloutons qui n'o-
béissent qu'à leur appétit, il ne se demanda
pas s'il avait le droit de prendre les fromages ;
il plana d'abord dans les airs, de droite et de
gauche, bien décidé à en dérober un, et rie s'in-
quiétant que d'une chose : de commettre sa
mauvaise action le plus sûrement possible.
Pour cela, sans paraître rien remarquer, il
partit d'une aile rapide, comme s'il voulait ga-
gner la foret en passant à une certaine distance
de la ferme ; mais à l'angle de la maison il
tourna brusquement, rasa la muraille, puis,
en passant devant la fenêtre, saisit de son bec
un fromage et l'enleva sans s'arrêter.
La fermière, effrayée d'abord à l'aspect de
cette masse noire apparue tout à coup, poussa
un cri perçant et faillit se trouver mal ; mais,
apercevant son fromage qui partait à travers
les airs, elle reprit courage et s'élançant à sa
fenêtre, elle se mit à crier de toutes ses forces :
« Au voleur ! au voleur! le corbeau ! mon fro-
mage au voleur »
! !

Dès qu'on entendit au voleur ! chacun ac-


courut, le fermier, les enfants, les valets de fer
me, les chiens ; qui armé d'un bâton, qui d'une
fourche, qui de rien du tout, courant deci, de-
là, sans savoir, chacun apportant son tapage;
ce qui faisait un bruit général, étourdissant,
où personne ne comprenait rien. Quand on se
fut expliqué, il était trop tard, le corbeau se
trouvait déjà hors de vue ; il allait se remiser
dans les grands arbres du bois et manger sans
doute son fromage tout à son aise.
Ainsi donc, voilà une créature paresseuse,
vorace, voleuse, qui enlève un fromage à une
bonne et laborieuse fermière et qui va pouvoir
le manger tranquillement ?
Non ! non cela ne doit pas être, et nous
!

allons voir, je pense, une fois de plus, que


bien volé ne profite jamais.
En ce moment, le jour était près de finir et
messieurs les renards se préparaient à sortir
de leurs terriers pour aller, eux aussi, com-
mettre quelque mauvaise action. Ils se propo-
saient de rôder, aussitôt la nuit tombée, au-
tour des fermes ; et si, par malheur, une porte
de basse-cour restait ouverte ou laissait seu-
lement un vide dans le bas, ils voulaient se
glisser à plat ventre et sans bruit, pour étran-
gler poules, pigeons, canards et lapins.
Un de ces maraudeurs, ou voleurs de nuit,
avait précisément son terrier au pied de l'ar-
bre où le corbeau s'était perché. Les renards
ont l'odorat très fin, et le nôtre, en présentant
son museau pointu à l'entrée de son trou, se
dit aussitôt, en ouvrant et fermant ses narines :
— « Tiens ! c'est drôle; il
y a par ici une bonne
odeur de fromage. »
Il regarda curieusement partout, à droite, à
gauche, en bas, en l'air, et que vit-il ? Le corbeau
perché au sommet de l'arbre, le fromage au
bec, empêtré, on peut le dire, et encore em-
barrassé de savoir comment il le mangerait
commodément.
Or notre renard était gourmand de fro-
mage autant que le corbeau; c'était d'ailleurs
un rusé compère et prompt à trouver ses
ruses.
«
Oh ! oh! dit-il, voilà un imbécile de cor-
beau qui se prépare à manger un bon fromage,
et moi, qui suis bien plus malin que lui, je
ne sais pas encore où je trouverai mon sou-
per! Si je pouvais lui prendre le sien? mais
comment faire? Il est là-haut, et je ne sais pas
grimper comme les chats, car j'ai des ongles,
moi, et eux des griffes pointues qu'ils plantent
dans le bois. Bon j'ai une idée. Attends, at¬
!
tends, père Corbeau, tu as l'air très bête, par
conséquent tu dois aimer les compliments;
je vais te contenter et te faire voir en même
temps que les sots sont faits pour nourrir les
gens d'esprit. »
Alors, s'arrêtant tout court, comme très
étonné, et mettant le museau en l'air :
«
Ah grand Dieu s'écria-t-il, qu'aperçois-
! !

je là-haut ? Quel est ce merveilleux oiseau ? un


paon ? un faisan doré ? un oiseau de paradis?
Mais non, c'est mieux encore !... D'où vient cet
oiseau sans pareil ? »
L'imbécile perché sur l'arbre s'enflait d'or-
gueil à ces mots et faisait le gros ventre.
« Mais je ne me trompe pas, reprit le
fourbe posté au bas : à cette admirable couleur
bleue, à cet air noble, je reconnais celui qui
fait l'ornement de ces bois. »
L'autre, toujours empêtré et de plus en plus
bouffi de vanité, se tournait, se retournait,
montrait son jabot et faisait à la fois ronron,
gros ventre et gros dos.
Le renard, voyant que le corbeau avait to¬
talement perdu le bon sens, salua profondé-
ment, en mettant son museau entre ses pattes,
et continua :
« Eh! bon jour, monseigneur le Corbeau,
que vous êtes joli, que vous me semblez beau !

sans mentir, si votre ramage est aussi extraor-


dinaire que votre plumage, vous êtes certaine-
ment le roi de ces forêts. »
A ces mots le corbeau perd la tête de joie, il

ne doute pas qu'il n'ait en effet une voix su-


perbe, et pour la faire entendre il ouvre un
large bec, lait entendre le croa que nous con-
naissons, et laisse tomber son fromage.
Le renard l'attrape au vol, comme un chien
à qui on lance un croûton ; il le dépose soi-
gneusement entre ses pattes et, changeant
aussitôt de langage :
« Merci, mon beau monsieur, dit-il d'un
air moqueur; apprenez que tout flatteur vit
aux dépens du sot qui l'écoute : c'est une bonne
leçon que je vous donne là, et vous devez être
content de ne me la payer que le prix d'un fro-
mage; si vous étiez en bas vous verriez un peu. »
Monseigneur le corbeau, humilié de voir
qu'on s'était moqué de lui, restait là, le cou
pendant et l'air encore plus sot qu'avant. Il
jura bien qu'on ne l'y prendrait plus, mais
il était un peu tard, car compère Renard, lui
tournant le dos, courait déjà au grand galop,
et le fromage aux dents, du coté des fermes
où il comptait compléter son souper avec un
jeune poulet.
Vraiment, il n'y avait que justice à ce que le
corbeau fût puni, et il l'était par sa honte en
même temps que par la perte de son fromage ;
mais une justice complète permettra-t-elle
que le renard ait à la fois la joie méchante de
s'être moqué du corbeau et le bénéfice du
fromage? Non, je ne le pense pas, car celui
qui trompe pour obtenir ce qu'il désire est
plus coupable peut-être que celui qui vole ou-
vertement; et d'ailleurs, qui perdrait le plus
à tout cela? ce serait toujours l'honnête fer-
mière.
Aussi qu'arriva-t-il ? C'est que le renard,
qui, en courant, avait son museau sur le fro¬
mage, ne sentit pas l'odeur des chiens de la
ferme qui cherchaient le corbeau. Au sortir
du bois, il se trouva nez à nez avec eux, et
sans même avoir mangé le fromage, il fut
étranglé net.
Quant au fromage, déformé par le corbeau,
piétiné, embavé par le renard, il eût été perdu
si les chiens eussent été d'un goût difficile.
Ceux de la ferme, semblables à la plupart de
leurs confrères, étaient accommodants, la
course les avait d'ailleurs affamés ; aussi se
partagèrent-ils fraternellement cette crème
solide et, après l'avoir dégustée, se pourlé-
chèrent-ils le museau jusqu'aux oreilles.
« Très-bien, me direz-vous, mais la fermière?
Elle ne devait pas être contente d'avoir perdu
son fromage, môme au profit de ses chiens. »
Assurément non, elle n'était pas contente.
Toutes les ménagères sont économes, et les
fermières, en particulier, sont très ménagères ;
mais la nôtre eut de quoi se consoler. Le
fermier écorcha soigneusement le renard; il
cloua la peau de l'animal sur un pan de bois,
le poil en dessous et en la tendant bien ;
puis il la badigeonna d'eau de chaux à plu-
sieurs couches, et il la laissa sécher ainsi. Au
bout de quelque temps, la peau, se trouvant
comme tannée, c'est-à-dire ne devant plus
pourrir, le fermier la décloua. On était à la
fin de l'automne. D'après une loi naturelle
que vous pouvez vérifier sur vos chats, le
renard avait préparé sa fourrure d'hiver ; son
poil était donc serré, long, solidement planté,
et madame la fermière s'en fit un tapis qui
valait bien dix fromages : elle compta sur ses
doigts et sourit agréablement de l'aventure.

Pour terminer, remarquons que la fin du


renard prouve que les gens rusés trouvent
souvent dans la réussite même de leur ruse
le châtiment de leur tromperie.
et, dont les pattes ressemblent un peu à celles
des sauterelles ; or, si vous n'avez pas vu de ci-
gales, vous avez certainement essayé d'attrap-
per des sauterelles. Je connais même bien
des gens, grands ou petits, qui, n'ayant jamais
vu que des sauterelles, donnent volontiers aux
plus grandes le nom de cigale.
Vous n'oseriez sans doute pas toucher une
cigale; cependant ces insectes ne font de mal
qu'aux feuilles qu'elles sucent pendant l'été.
Il y en a même parmi elles, et dans les pays
chauds, qui auraient, dit-on, une singulière
qualité; c'est qu'en piquant les grands arbres,
les ormes par exemple, qui ombragent ordi-
nairement le bord des routes, elles en feraient
découler un suc particulier, la manne, qu'on
fait prendre précisément aux enfants lors-
qu'ils sont indisposés. Vous m'avouerez que ce
serait vraiment une chose remarquable, qu'il
fallût justement la piqûre de cet insecte pour
obtenir un remède doux et... plus que rafraî-
chissant.
Je vous cite ce fait parce qu'il est imprimé
dans des livres très sérieux; mais je n'y crois
pas trop, et, comme un très ancien, très grand
et très véridique historien, qu'on appelle Hé-
rodote, je dirai volontiers : On m'a conté cela,
mais je ne l'ai pas vu. J'en croirais plus volon-
tiers, à ce propos, un mien ami, pharmacien
distingué, d'après lequel la manne en question
nous viendrait de Sicile ou de la Calabre, dont
les frênes la laisseraient suinter. On la récol-
terait sur l'écorce de ces arbres, tantôt en
larmes figées, ce qui est la manne en larmes,
tantôt en longs filets ou manne en sortes, tan-
tôt enfin en paquet, au pied môme des frênes,
ce qui serait la manne grasse.
Ce dont je suis certain, c'est que les cigales
sont étonnantes par le bruit que font les mâles
et par la manière dont ceux-ci produisent ce
bruit.
Vous croyez peut-être que c'est avec la
bouche? Pas du tout! ils ont sous le ventre,
et de chaque côté, un tout petit trou fait comme
un petit tambour; ce tout petit tambour est
fermé en dehors, comme un tout petit tambour
ordinaire, par une peau tendue, mais qui cra-
que comme du parchemin. Au milieu de cette
peau ou membrane craquante, dans l'inté-
rieur du tambour, est collée une sorte de
manche qui va jusqu'au fond du tambour,
où il s'attache cette fois au corps de l'animal.
Alors qu'arrive-t-il ? C'est que la cigale, en
poussant et en tirant ce manche, force la
membrane à se courber tantôt en dehors, tan-
tôt en dedans, et la fait ainsi craquer rapide-
ment. Ce n'est pas plus malin que cela, et vous-
même vous pouvez faire la cigale; prenez
entre chacun de vos pouces et le doigt voisin
les bouts d'un morceau de parchemin sec, de
manière que vos pouces se touchent presque,
les ongles en dessus; maintenant approchez
et éloignez rapidement vos ongles, et voilà le
cri, cri, cri demandé.
Il y a des contrées, voyez-vous, dans le Midi,
par exemple, où, en été, on entend sur toutes
les routes et sans cesse un bruit de mille cré-
celles. Ce sont mesdames les cigales, ou plutôt
les messieurs de ces dames, qui sont cachés
par milliers clans les arbres, et qui donnent, à
leur façon, un concert sans fin. Quand on pas-
se, les cigales se taisent un instant, mais dès
qu'on est à quelques pas, elles rattrapent le
temps perdu en faisant dix fois plus de tapage.
Il y avait donc une fois une cigale; elle se
nommait Cricrette.
Cette cigale était bon enfant, très paresseuse
cependant, et en même temps très vaniteuse ;
c'est-à-dire qu'elle était très contente d'elle-
même et qu'elle trouvait bien tout ce qu'elle
faisait. Ce défaut est assez commun, mais
comme il fait détester ceux qui s'y laissent
aller, on ne saurait trop chercher à s'en guérir.
Notre cigale était donc vis-à-vis d'elle-même
en admiration perpétuelle ; elle se trouvait
belle, agitait toujours ses ailes transparentes
comme pour les faire voir ; sa voix surtout lui
paraissait sans égale.
Dès que vint le mois de mars, au moment
où les amandiers fleurissent, elle s'installa
sur le plus bel ormeau, et persuadée qu'elle
enchantait tout le monde, elle faisait entendre
du matin au soir son insupportable cri, cri,
cri, cri, cri, cri. Je ne dirai pas qu'elle ne s'ar-
rêtait que pour boire, parce que les cigales
ne boivent jamais et semblent même se plaire
dans les lieux les plus poudreux et les plus
desséchés ; mais tout au plus s'arrêtait-elle
un court instant pour sucer une feuille ou
un rameau, après quoi elle repartait de plus
belle.
Ce malheureux insecte ne faisait donc rien
de bon ; il ennuyait tout le monde, dégarnis-
sait l'arbre de sa belle verdure, sans paraître
se douter que les feuilles ne durent pas tou-
jours et qu'en hiver les arbres eux-mêmes
n'ont plus de suc.
Son arbre s'élevait au-dessus d'un grand
clapier, c'est-à-dire d'un amas de pierres que
les laboureurs avaient formé en réunissant sur
un même tas les cailloux qu'ils enlevaient de
leurs champs pour ne point émousser le fer
de leurs charrues. Ce clapier se présentait
comme un petit monticule.
Les automnes précédents, des feuilles étaient
tombées sur ce clapier et s'étaient logées entre
les pierres; le vent avait apporté de la pous-
sière; il avait plu souvent, de sorte que les
feuilles avaient pourri, étaient redevenues
terre et qu'il s'était fait de petits réservoirs
de ce que les jardiniers appellent du terreau :
on vous dira combien les plus belles plantes
aiment cela, et comme elles y prospèrent.
Aussi, le vent ayant également apporté des
graines, les oiseaux en ayant laissé tomber
d'autres, toutes les jolies plantes qui aiment
les pierres avaient poussé, fleuri sur ce clapier :
les chèvrefeuilles qui sentent si bon, de grandes
ronces qui produisent ces grappes de fruits
noirs que vous appelez mûres, quoique la mûre
soit le fruit du mûrier, des lierres, des câpriers
épineux, l'un des plus jolis arbrisseaux qu'on
puisse voir; beaucoup d'autres enfin que je
vous laisse à imaginer.
Comme les animaux ne sont pas sots, ils
savent très bien choisir les bons endroits, et ce
clapier fleuri était plus animé qu'une ville. Au-
dessus des plantes voltigaient les papillons : le
citron aux ailes jaunes, le choux blanc,
le vulcain rouge et noir, l'iris bleu; et com-
me il y avait de l'eau dans le voisinage, les
grandes demoiselles ou libellules, aux ailes
transparentes et azurées, venaient là aussi se
balancer aux extrémités des rameaux les plus
déliés.
Au milieu du feuillage on entendait des
battements d'ailes, le gazouillement des fau-
vettes babillardes qui nichent en mai et en
août, auquel s'unissait celui des mignonnes
mésanges grimpeuses, des bergeronnettes
vertes qui hantent de préférence le bord des
ruisseaux ombragés, si familières d'ailleurs que
l'on croit parfois pouvoir les prendre à la main
et qui cependant défendent leurs petits, même
contre les chats.
Dans le bas du fourré, entre les racines et les
pierres, allaient et venaient en zigzag, mon-
taient, descendaient comme s'ils avaient beau-
coup d'affaires toutes sortes de brillantes sca-
rabées : les cétoines ou hannetons dorés, les
cicindèles vertes et roses, les gentilles cocci¬
nelles ou bêtes à bon Dieu, les capricornes
musqués, etc., etc.
Sur les pierres découvertes, messieurs les
lézards gris et verts dormaient en plein soleil,
et au moindre bruit partaient comme des
flèches. Il y en avait parmi eux dont la queue
présentait quelques bosses, d'autres dont les
pattes étaient inégales. C'est que la queue du
lézard est fragile comme du verre; mais cas-
sée, elle repousse en formant un petit bourre-
let à la cassure. Ceci est déjà très singulier. Ce-
pendant une chose plus curieuse, c'est que,
quand un lézard perd une patte, cette patte
repousse comme une plante. On ne voit guère
cela que chez les écrevisses ou les lézards,
et sous ce rapport en particulier, vous ad-
mettrez que les hommes sont certainement
inférieurs aux écrevisses ; il ne faut jamais trop
s'enorgueillir.
Mais ce n'est pas fini.
Au mois de juillet, les araignées de jardin
qui ont les pattes, ainsi que le corps, mouche-
tées de jaune et de noir, filaient leur toile
légère entre les ronces et les chèvrefeuilles
et attrapaient mouches ou moucherons tout
en se faisant bercer par les chèvrefeuilles et
les ronces.
Enfin, le dessous du clapier était habité par
d'innombrables fourmis qui avaient creusé
dans toutes les directions des galeries souter-
raines et des magasins. On aurait pu voir là,
rangés en bon ordre et, plus hauts que ne
semblerait le permettre la taille des travail-
leurs, des tas de blé, des monceaux d'orge,
grain plus long que le blé, des tas d'avoine
dont le grain encore plus long est très-pointu
des deux bouts, des graines de foin, de lu-
zerne, des pepins de fruits, des corps d'in-
sectes desséchés impossible enfin d'ima-
giner l'ensemble des provisions que les four-
mis réunissent grâce à leur activité conti-
nuelle. Il y avait même, chose étonnante des
!

régiments de pucerons verts semblables à


ceux des groseillers. Il faut vous dire que ces
pucerons ont sous le ventre deux petits sacs
d'où sort une liqueur sucrée, et mesdames les
fourmis, très gourmandes à ce qu'il paraît, lors-
qu'il ne leur en coûte rien, profitent de ces pu-
cerons comme nous des vaches.
Il est certes bien de travailler et d'amasser
des provisions pour la saison où l'on ne trouve
plus rien : en cela les fourmis méritent beau-
coup d'éloges ; mais le mal est qu'elles
amassent, amassent, amassent toujours, et
tant, et tant, et tant, qu'elles finissent par
en avoir beaucoup plus qu'il ne leur en faut.
Elles ne songent absolument qu'à cela.
Ce qui pourrait être une qualité devient une
passion mauvaise, un horrible défaut plus
blâmable peut-être que la paresse de la ci-
gale : car le vice de l'avidité les pousse à déva-
liser les greniers des laboureurs, à grimper
en longues files le long des murs pour péné-
trer par les fentes ou les fenêtres dans les mai-
sons, puis dans les armoires et jusque dans
les sucriers, les boîtes à biscuits, les bouteilles
de sirop qu'on laisse débouchées, les burettes
à huile où leur gourmandise est, du reste,
souvent punie, car elles s'y noient par mil¬
liers. En même temps, la crainte de voir dimi-
nuer leur approvisionnement rend leur coeur
si dur qu'elles ne donneraient pas une miette
à un autre animal, dût cette miette lui sauver
la vie.
Elles sont donc, remarquez ceci, bien diffé-
rentes des vaches, par exemple, qui, pourvu
qu'elles aient assez de lait pour les besoins de
leur veau, laissent profiter ceux qui les nour-
rissent de ce qu'elles ont de trop.
Qu'en résulte-t-il ? C'est qu'on aime les
bonnes vaches, tandis que dès que l'on décou-
vre une grande fourmilière on la détruit sans
pitié.
Le plus remarquable de ces travailleurs sou-
terrains était une certaine dame fourmi, grande,
sèche, avec de grosses pattes. Elle se trémous-
sait, trottait et travaillait toute la journée, ne
disant mot de peur de perdre une minute : l'in-
verse absolument de la cigale.
Les habitants du clapier la voyant toujours
occupée à augmenter le tas de ses provisions
ne l'appelaient que madame J'entasse.
Cette maigre et laborieuse personne avait
les qualités et les défauts de sa famille ; ainsi,
elle était active, rangée, propre ; mais, en même
temps, avare au point qu'elle aurait laissé finir
l'univers plutôt que de se démunir d'un grain
de millet : de plus, envieuse à ne pouvoir en-
graisser.
L'envie, rappelons-nous cela, est un défaut
hideux qui consiste à ne pas être content
lorsqu'il arrive quelque chose d'heureux aux
autres : ou à s'irriter de ce que les autres
possèdent quelque chose que nous n'ayons
pas.
Quand on est affligé de ce vilain défaut, on
maigrit, les sourcils se froncent, on regarde en
dessous et de travers, la face devient jaune: on
dirait que le sang est remplacé par du jus de
citron. Il est de fait que si jamais vous goû-
tez à une fourmi, vous la trouverez sûre
comme du vinaigre.
Ainsi que toutes ses parentes, la fourmi en
question était venue au monde avec des ailes.
A cette époque, elle sortait le soir avec ses
compagnes par les différents trous du clapier
et les jeunes fourmillettes, au nombre de plu-
sieurs milliers, faisaient là toutes sortes de
gentillesses et de folies ; il fallait môme que
les mères, les tantes, sortissent en patrouilles
comme une véritable gendarmerie et sai-
sissent par les cornes ou par les pattes ces
jeunes insubordonnées qui refusaient de ren-
trer à l'atelier où le travail les attendait.
Bientôt d'ailleurs, comme la nature l'a
voulu, les ailes étaient tombées. L'écervelée
d'hier était alors devenue fourmi sérieuse,
très attentive au travail, mais elle ne pouvait
se consoler de la perte de ses ailes.
La cigale au contraire conserve toujours les
siennes, aussi, dès que l'envieuse fourmi en-
tendait : cri cri, cri cri, cri cri, c'est-à-dire toute
la journée, elle se sentait bouillonner d'une co-
lère telle que la tentation la prenait de grim-
per sur l'arbre pour arracher à la cigale le bel
ornement dont elle-même ne pouvait plus
faire étalage.
« Va, va, disait-elle aigrement, chante, chan¬
te, mademoiselle cricrette, tu ne chanteras
pas toujours ; fais frissonner tes ailes, vani-
teuse que tu es, nous verrons, nous verrons, ça
ne peut pas durer longtemps et je t'appren-
drai bientôt à chanter à tue-tête, pendant
que moi je suis obligée de travailler, ou à
battre des ailes, comme pour te moquer de
moi, parce que je n'en ai plus. »
Mais il y avait encore un autre sujet d'envie
dont madame Fourre-en-sac, autre nom de la
mère J'entasse, ne disait rien ; c'est que les
fourmis en masse ne sentent pas bon du tout,
tandis que la cigale, toujours au milieu du
vent, n'a pas d'odeur.
Hélas notre étourdie devait avant peu payer
!

en effet bien cher la paresse dont elle était


coupable et même le plaisir innocent qu'elle
trouvait à battre des ailes.
L'hiver arriva, plus de feuilles. Le suc, la
sève, comme on dit, cesse alors de circuler
sous l'écorce ; les arbres paraissent changés
en bois sec et la cigale avait beau enfoncer son
long bec le plus loin qu'elle pouvait, plus rien !
Du coup une grande peur la prit ; elle cessa
de chanter et pour la première fois aussi sa
folle tête se mit à réfléchir.
Il était bien tard, car que faire? elle ne pou-
vait se nourrir ni de ce qu'elle avait oublié de
ni de ce que les arbres n'avaient
conserver,
plus. Pas un centime d'ailleurs pour acheter
qui lui manquait, car les cen-
aux autres ce
times se gagnent en travaillant, or, elle n'avait
fait que chanter, et même d'une manière très-
déplaisante.
Malheureusement la réflexion ne nourrit
pas et, la faim augmentant toujours, Cricrette,
devenait si maigre, si maigre, qu'on voyait le
jour à travers son corps. Enfin il fallut bien
qu'elle se décidât à implorer la charité des au-
tres.
L'idée qui se présenta le plus naturelle-
ment, fut de s'adresser à ces riches fourmis
qu'elle avait vues, pendant tout l'été, charrier
des provisions de toute espèce.
Elles doivent en être encombrées, se dit-elle :
comme d'ailleurs je ne mange pas beaucoup,
ce qu'elles me donneront ne les privera vrai-
ment de rien ; allons, du courage !
Cricrette avait si peu de forces qu'elle n'osa
pas voler de l'arbre sur le clapier ; elle descen-
dit péniblement, et apercevant une ouverture
de la fourmilière, elle se plaça tout auprès et
murmura :
Ayez pitié d'une malheureuse cigale qui
«
meurt de faim. »
La mère J'entasse qui était toujours aux
aguets, entendit, comprit et accourut, gonflée
à la fois d'une joie méchante et de colère :
— « Que faites-vous ici? que voulez-vous,
grande fainéante ?
—Madame, ayez pitié de moi, je n'ai pas
mangé depuis trois jours.
— Est-ce que cela me regarde? Suis-je char-
gée de donner à manger à tous ceux qui disent
qu'ils ont faim ? et parce que j'ai beaucoup
travaillé, est-ce à moi de nourrir les pares-
seux?
— Madame, je vous promets de vous rendre

tout et même de travailler l'année prochaine


de manière à vous rendre le double de ce que
vous me donnerez.
—Ta, ta, ta, ta... promesse d'affamé !... d'ail-
leurs pourquoi n'avez-vous pas de provisions?
Qu'avez-vous fait tout cet été ? »
Elle le savait bien, la méchante.
« Madame, dit Cricrette toute honteuse
mais ne voulant pas mentir, hélas! je n'ai
fait que chanter.
—Ah vous chantiez ? voyez-vous ça made-
! !

moiselle chantait, battait des ailes sans doute


au milieu de la verdure, tandis que moi je tra-
;
vaillais au soleil et dans la poussière — ah!
vous chantiez ! j'en suis fort aise et bien alors
maintenant : dansez. »
Et la méchante lui tourna le dos.
A cette parole dure, la cigale perdit tout es-
poir, cependant la faim pressant toujours, elle
dit encore tout bas.
— « Madame, ayez pitié de moi !

—Vous êtes encore là, vagabonde, dit la


Fourre-en-sac en se retournant ; j'ai déjà per-
du trop de temps à vous écouter ; allez vous
faire pendre ailleurs : et si vous ne reprenez
bien vite votre chemin, je vais vous mettre en
branle à coups de balai. »
La triste cigale se leva comme elle put : mais
au bout de quelques pas, sentant qu'elle ne
pouvait aller plus loin, elle s'arrêta et pres-
que aussitôt tomba épuisée.
Si elle n'était pas morte, elle n'en valait guère
mieux.
Cependant un lézard l'avait aperçue.
Vous savez combien le lézard est vif et gra-
cieux. Il est même si agréable à voir qu'on le
croit volontiers doué de toutes sortes de bonnes
qualités.
C'est au point qu'on l'a appelé : l'ami de
l'homme, parce qu'on a prétendu que, quand
une personne est endormie dans l'herbe, le
lézard veille sur elle, et que, si une bête malfai-
sante, serpent ou autre, s'approche du dor-
meur, la vigilan te petite sentinelle prévient les-
tement l'homme en lui chatouillant l'oreille.
Ceci est un joli conte qui suppose, outre la
bonté, beaucoup plus d'intelligence que n'en
ont ordinairement les animaux. Tout amis de
l'homme qu'on les dit, les lézards ne se laissent
pas prendre impunément et se servent très bien
de leurs dents, dont ils ont même une double
rangée; mais on est toujours heureux de croire
au bien chez les autres, cela ne fait de tort à
personne : rien ne s'oppose donc à ce que nous
accordions à notre lézard tout plein d'excel-
lentes qualités.
Il s'approcha vivement de Cricrette : avec
sa fine patte de lézard il lui tâta gravement son
pouls de cigale et s'aperçut qu'elle respirait
encore.
Courir comme un éclair chercher de l'eau à
la source voisine dans une feuille roulée en
cornet, rafraîchir la tête de la mourante et la
ranimer un peu, tout cela fut fait par le bon
lézard en un clin d'oeil, et sans qu'il se demandât
s'il avait affaire à une malheureuse succombant
sous le travail ou à une paresseuse; après quoi
il la questionna, pour savoir seulement ce dont
elle avait besoin.
—« Je meurs de faim, monsieur le lézard,
dit-elle d'une voix faible; mais vous allez me
laisser mourir de faim, parce que je suis une
paresseuse.
Bah ! bah ! ce n'est pas le moment de vous

faire un sermon ; venez dans mon trou. Je vois
bien qui vous êtes, et je me rappelle assez que
vous n'avez fait que chanter tout l'été ; mais à
tout péché miséricorde. Tenez, voilà une feuille
que j'ai trouvée sous les plantes du clapier: elle
n'est pas encore sèche, sucez-la.
Grâce aux soins du bon lézard, qui, par son
agilité et sa bonne volonté, savait ainsi trouver
des feuilles fraîches, la cigale revenait un peu
à la vie, et l'on pouvait espérer qu'elle échap-
perait à la mort et renaîtrait bien corrigée.
Malheureusement, dès qu'il fait froid, les
lézards s'engourdissent comme tous les ani-
maux qu'on appelle hibernants, les marmottes
par exemple, ils restent alors immobiles pen-
dant six mois, au point qu'on les croirait morts.
Notre ami ne put échapper à la loi naturelle,
et avant que la cigale fût rétablie, il tomba en
léthargie.
Cricrette croyant son ami véritablement
mort, le pleura en dedans, parce qu'elle n'avait
pas de larmes, et tant qu'elle put; ensuite elle le
recouvrit de feuilles sèches pour préserver son
des fourmis, et, sans qu'elle le sût, cette
corps
précaution de son bon coeur tint chaud au
lézard pendant tout l'hiver ; puis, cette opéra-
tion terminée, elle jeta autour d'elle un regard
désespéré.
Plus de papillons !... des insectes, les uns
étaient morts, les autres étaient cachés sous
terre, où ils passent dans l'engourdissement la
saison des froids. Les fourmis elles-mêmes
étaient barricadées chez elles jusqu'au prin-
temps; les plantes du clapier avaient perdu
leurs feuilles, l'on ne voyait plus que de tristes
branches sèches, cassantes et nues.
L'infortunée cigale comprit qu'il n'y avait
plus de secours à espérer. Elle fit une dernière
tentative pour remonter sur son arbre, mais, à
bout de forces, sentant qu'elle ne pourrait dé-
le
passer tronc, elle y planta une dernière lois
son bec et expira en y restant attachée.
Vous croyez peut-être que les fourmis s'ap-
plaudirent longtemps de leur dureté? que, le
printemps venu, elles recommencèrent à ra-
masser, à piller et laisser mourir de faim non-
seulement les paresseux, mais aussi les malheu-
reux, comme les aveugles et les manchots?
Détrompez-vous.
Un jardinier, victime de leur avidité, chercha
et découvrit la fourmilière. Il fit alors bouillir
beaucoup de feuilles de tabac dans beaucoup
d'eau, et se procura de la sorte une lessive em-
poisonnée qu'il versa bouillante par les divers
trous de la fourmilière.
La mère Fourre-en-sac et toutes les autres
périrent malgré leurs richesses, et sans pouvoir
se dire en mourant que pendant leur vie elles
avaient du moins essuyé les larmes de quel-
ques infortunés.
Personne, vous pouvez le croire, ne les re-
gretta.
Quant au bon lézard, s'étant réveillé un
beau jour de printemps, il fut tout étonné de se
trouver sous un édredon de feuilles sèches et
comprit comment au plus fort des gelées il
avait eu un sommeil doux et tiède. Se rappelant
l'aventure de la cigale, il se douta que c'était
Cricrette qui avait fait cette bonne action ; il se
mit à sa recherche.
Hélas il ne trouva que son cadavre. De la
!

cigale il ne restait plus que les quatre ailes et


la peau transparente, qui avait conservé la
forme du corps.
Le bon lézard, ému, l'ensevelit dans un peu
de mousse et l'enterra à l'abri de la pluie, sous
une pierre du clapier. Un grave bourdon, l'in-
secte le plus savant de l'endroit, se charga de
l'inscription qui devait rappeler l'histoire de la
cigale. Un limaçon fournit la liqueur brillante
dont lui et ses frères marquent partout leurs
traces, et le bourdon, y trempant la patte, écrie-
vit en lettres d'argent sur la pierre :
Ici repose Cricrette,
Qui chantait toujours.
Elle fut paresseuse toute sa vie, mais ne fit jamais de mal
A personne.
Elle est morte par sa faute,
Mais aussi par la dureté de ceux qui n'ont pas eu pitié
D'elle.
Cette fable, mes enfants, vous prouve qu'il
faut travailler; mais elle prouve aussi, par la
misérable fin des fourmis, que les gens heu-
reux font bien de venir en aide aux autres.
Ils trouvent une grande jouissance à soula-
ger les malheureux, et se font ainsi aimer de
tous; tandis que les mauvais riches, détestés
de tous pendant leur vie, sont surpris par la
mort sans qu'ils aient une bonne action à por-
ter au bon Dieu.
plume du dos ou de la poitrine ressemblait à
un flocon, tant elle paraissait fine, fraîche à
l'oeil, tant elle semblait légère.
Sans que la coquetterie s'y mêlât, la colombe
étalait en éventail une belle queue formée celle-
là, non plus de petites houppes déliées comme
des brins de soie, mais de douze pennes ou
plumes vigoureuses; cette queue était pres-
qu'une aile.
Je ne sais pas si vous vous êtes jamais fait
cette question: pourquoi tous les oiseaux ont-
ils une queue?
Oh ! oh! me dites-vous en riant, quelle

réponse difficile ! C'est parce que tous les ani-
maux en ont une, les vaches, les chevaux, les
chats, les rats...
— Oui-dà, et les grenouilles? les crapauds?
qu'on appelle précisément anoures parce que
ce mot, venu du grec, signifie sans queue ? —
vous me paraissez interdits ?
—Du tout! du tout! me répondez-vous
triomphants, d'abord le crapaud n'est pas un
animal, c'est une bête.
— Eh bien !voilà comment parlent trop vite
les enfants qui croient tout savoir.
Quand vous apercevez un crapaud ou une
araignée, surtout lorsque vous voyez se mou-
voir dans un coin obscur un être petit et noir
que vous ne connaissez pas bien, il est vrai que
vous ne manquez pas de dire avec une certaine
voix: « Oh ! une bête » il ne vous arrivera ja-
!

mais de dire dans ce cas : « oh un animal »


! !

Alors vous croyez qu'un animal est différent


d'une bête et vous vous trompez, car on appelle
indifféremment bête ou animal tout ce qui
mange.
Vous voyez donc que la plus petite puce est
un animal aussi bien que le plus gros éléphant,
et que l'éléphant le plus énorme peut être ap-
pelé une bête aussi bien que la plus impercep-
tible des puces. Il y a petit et gros animal,
comme il y a petite et grande bête, mais c'est
tout un.
Sans être moi-même un gros savant, je puis
cependant vous apprendre que les oiseaux ont
une queue comme les bateaux un gouvernail.
C'est, du reste, une sorte de bateau qu'un oi-
seau ; un bateau presqu'à vapeur encore, car il
a au dedans une petite machine qui palpite,
et les ailes font l'office de forts avirons, même
d'hélices de côté. Quand le navire volant doit
tourner à droite, le petit capitaine qui l'habite
met l'éventail à droite, lorsqu'au contraire il
faut tourner à gauche, vite à gauche l'éventail ;
et quand on veut s'arrêter, la queue, dirigée vers
le bas, s'étale, résiste à l'air et diminue la vitesse
du navire jusqu'à ce que grâce aux pattes on
puisse jeter l'ancre.
Cet appareil, si orné qu'il soit chez certains
oiseaux, est donc mieux qu'une simple parure;
il peut se donner avec un légitime orgueil
comme un très utile instrument, et si les porcs,
les éléphants, les hippopotames n'ont à sa place
qu'un inutile et misérable tire-bouchon, en re-
vanche les renards, les écureuils nous mon-
trent de belles et larges queues dont ils se ser-
vent dans leurs bonds de la même manière que
les oiseaux dans le vol.
D'où vous concluez que tous les animaux à
grande queue sont aussi pourvus d'un gouver-
nail mais doucement, car les conclusions trop
!

rapides peuvent nuire à l'esprit autant qu'à la


tête une course aveugle dans un lieu planté
d'arbres, et l'esprit peut aussi se casser le nez ;
la preuve, c'est que si la queue est encore un
gouvernail chez les poissons, les lézards et les
crocodiles, elle tombe au rôle de simple chasse-
mouches chez les chevaux, les vaches, les lions
et tous les grands animaux trop lourds pour
qu'ils puissent l'utiliser autrement. Il est donc
bien entendu qu'il y a queue et queue, et môme
des bêtes sans queue, et vous seriez bien plus
surpris encore si je vous disais qu'il y a des
bêtes sans tête, les huîtres par exemple ou les
moules qui sont, vous le voyez, sans queue ni
tête, mais en voilà beaucoup sur ce point; re-
prenons notre récit, car il ne faut pas qu'il res-
semble à ces bêtes là.
Notre blanche colombe étalait donc sa belle
queue à douze pennes, et quand elle trottinait
activement à la recherche de la picorée, son cou
avait de petits mouvements rapides en avant
et en arrière qui donnaient à sa démarche une
vivacité pleine de grâce.
Est-il besoin de décrire sa jolie et fine tête,
son bec innocent, trop tendre pour faire le
mal, ses narines roses s'élevant au-dessus et for-
mées de ces deux petites saillies appelées ca-
roncules qui donnent aux becs des colombes, des
pigeons et des tourterelles un caractère si facile à
reconnaître?
Mais c'était surtout les yeux qu'il fallait voir,
roses aussi, tout ronds et doux, doux comme
son coeur.
Rien qu'à en étudier le regard caressant on
comprenait la bonté de ce charmant oiseau ; et
en effet, à quoi passait sa vie l'aimable Colom-
bine (ainsi que l'appelaient les enfants du
voisinage) ? Oh ! mon Dieu, bien simplement,
et selon la volonté certaine du bon créateur.
Elle était mariée à monsieur Colombin :
blanc, gracieux, excellent comme elle, et tous
deux employaient leur temps à s'aimer et à
élever leurs enfants.
Ils volaient ensemble dans la campagne, se
promenaient côte à côte dans les prairies et
dormaient pressés l'un contre l'autre sur la
même branche. Le jour venu, chacun lissait
d'un bec attentif le plumage de son ami, en-
fin de leur plus douce voix ils se disaient les
plus douces choses.
Mais pas plus pour les colombes que pour
les hommes la vie ne saurait être un plaisir
continuel. La nécessité de prévoir l'avenir,
et surtout l'avenir de la famille, se faisait sen-
tir un jour et tous deux s'y soumettaient avec
joie.
Le nid était bientôt fait, dans le trou d'un
vieux mur ou dans le creux d'un arbre, mais
jamais sur les branches ; chaque espèce a ainsi
ses caprices. Pour qu'il fut plus tiède et plus
moelleux, les futurs parents s'arrachaient eux-
mêmes leur plus fin duvet, en tapissaient leur
petite habitation et Colombine y pondait un
oeuf aujourd'hui, un second oeuf demain, ja-
mais plus de deux.
Quelle longue peine commençait alors! il
fallait jour et nuit les tenir chauds ces chers
petits oeufs ; aussi quel bon ménage pour ce-
la! C'était à qui, de Colombine ou de Colombin,
s'acquitterait le mieux de son devoir et couve-
rait le plus.
— Allons, disait Colombin, tu es fatiguée de
rester ainsi toujours dans la même position ;
laisse-moi prendre ta place et va te dégourdir
un peu là-bas dans les arbres ou sous le soleil.
Vois-tu, près de ces osiers que l'on coupe tous
les ans pour faire des corbeilles, mais qu'on n'a
pas encore dépouillés de leurs flexibles rameaux,
vois-tu ces grandes ronces et ces chèvrefeuilles
enlacés ? ils forment une voûte au-dessus du
ruisseau où nous allons boire : tu y seras très
bien et moi je n'aurai pas d'inquiétude ; quel-
ques grains de millet sont tombés à l'entour,
ils ont pris racine et, devenus plantes, ils étalent
leurs panaches savoureux exprès pour que tu
trouves sous un toit qui t'abritera le petit repas
dont tu as bien besoin. »
Et comme Colombine se faisait prier, mon-
sieur Colombin essayait de faire le méchant en
ouvrant le plus qu'il pouvait son bon oeil rond
et il ajoutait : « La table est mise, allons vite,
!

ou je me fâche. »
Ils se jetaient tous deux un regard amical,
et Colombine, ne voulant pas fâcher Colombin,
lui cédait la place, allait s'étirer un peu et, quand
ellerevenait, les rôles changeaient; mais la même
petite cérémonie tendre recommençait.
Cette fois c'était à Colombin d'obéir.
Après vingt-trois jours les colombineaux
venaient au monde : régulièrement un colom-
bineau et une colombinette, le frère et la soeur.
Quelle joie dans le ménage le père et la
!

mère, debout sur le bord du nid, contemplaient


leurs enfants et se disaient tout bas entre eux
des choses mystérieuses, certainement tou-
chantes ; mais quels nouveaux soucis!
Ce n'est pas tout que d'avoir des enfants, il
faut les nourrir ; et comme les petits grandissent
vite, qu'ils grossissent rapidement en os, en
chair et en plumes, et qu'ils sont obligés de
faire eux-mêmes tout cela de ce qu'ils mangent,
ils sont affamés ; aussi est-ce à grand'peine que
les pauvres parents y peuvent suffire.
Il ne fallait plus songer à faire gros dos au
soleil, à mettre la tête sous l'aile et à se laisser
mollement éventer par les brises légères ; mais
voler au loin, chercher dans le ravin, sur la
colline, partout; revenir au nid et presque aus-
sitôt repartir, tantôt l'un, tantôt l'autre, pour
recommencer toujours.
Loin de se plaindre cependant, notre couple
était heureux. Il mettait toute sa joie à donner
aux petits dévorants le meilleur lait possible;
et, si vous ouvrez de grands yeux à ce mot de
lait, c'est que vous ignorez cette singulière
chose, que les petits des pigeons ou des colombes
ne peuvent être nourris, comme les autres oi-
sillons, de graines fines ou cassées, ou bien de
petits insectes; non, il leur faut une sorte de
lait un peu épais, quelque chose comme une
bouillie claire, faute de quoi ils mourraient :
et les bons parents la leur donnent, comme
une chèvre ferait à son chevreau, mais par le
bec, car les pigeons n'ont pas, bien entendu,
de mamelles.
Enfin les enfants, nés faibles, aveugles, en¬
tièrement nus, commencent à se soulever et à
se soutenir sur pattes ; leurs yeux s'ouvrent,
et avec la vue leur arrivent des surprises, des
émotions étranges chaque fois qu'ils regardent
hors du nid.
Tout, en effet, est nouveau pour eux dans
le monde qui les entoure, et la nuit complète
qui les enveloppait hier encore ne leur avait
pas permis d'en concevoir la moindre idée.
Hier, avec leurs yeux fermés, tout était noir,
noir, toujours noir : aujourd'hui, l'espace in-
fini s'étend devant eux baigné dans la lumière.
Là, de grands prés verts sillonnés jusqu'au
loin en zigzag, par une rivière qui brille.
—Ah! disent les petits, qui n'ont jamais rien
vu, qu'est-ce que cela peut être?
Une vache paît dans le vallon.
— Oh ! c'est un monstre !
— Mais le mou-
cheron bourdonnant qui passe étourdiment
près du nid leur paraît bien plus terrible en-
core.
Voici des arbres touffus que le vent fait
mouvoir :
— Oh prodige! qu'est-ce encore que cela
grand Dieu ?
Et cette chose? qui, un peu après l'appa-
rition du jour, se devine à travers les feuilles?
ls ne savent pas non plus ce que c'est ; mais
cela les charme, les attire, arrête leurs regards ;
cela monte le matin, à ce qu'il leur semble, et
descend le soir; cela les caresse, et ils en éprou-
vent une sensation tiède, plus douce que du
propre duvet maternel :
—Dieu que c'est bon et que ce doit être
!

beau !
Ils souhaitent bien, afin de mieux contem-
pler cette chose, que les branches s'écartent,
et leurs premiers voeux d'enfants sont exaucés ;
une bouffée passe, les grands rameaux se ba-
lancent, laissent entre eux une grande ouver-
ture verdoyante, vite! ils regardent : hélas ! au
lieu du plaisir espéré, une vive douleur,
presque une blessure, ils se croyent redevenus
aveugles: c'était le soleil !
En même temps leur poussent partout de
petits tuyaux de plumes, les canons : gaines des
plumes futures, qui, pour tout le monde, les fe-
raient ressembler à des porcs-épics plutôt qu'à
des oiseaux ; et toutes ces petites choses, grands
événements du nid, font le bonheur du père et
de la mère, qui, à vrai dire, n'ont jamais rien vu
d'aussi gentil, d'aussi intelligent,d'aussi surpre-
nant, d'aussi extraordinaire que leurs enfants.
Beaucoup de papas et de mamans sont co-
lombes en ce point.
Un certain jour... Prêtez l'oreille, car notre
pauvre amie va courir de bien grands dangers,
et nous ne savons pas si son cher époux, si
ses jeunes enfants la reverront jamais.
Un certain jour, Colombine avait fait, en
allées et venues, cinquante lieues au moins
dans la matinée, car l'appétit de la nichée allait
croissant.
Cinquante lieues à tire-d'aile ! la bête géné-
reuse n'en pouvait plus.
Vers l'heure de midi, Colombin, voyant pal-
piter le coeur de sa compagne de ces gros bat-
tements qu'ont les coeurs des pigeons fatigués
ou effrayés :
— Écoute, lui dit-il, tu n'es pas raisonnable de
te harasser ainsi ; tu prends sans cesse pour
toi la grosse part de la peine, tu me tais rester
ici tranquille à garder les petits. Nous serons
bien avancés, tous, quand tu te seras rendue
malade; il y aura un bon pourvoyeur de moins
à
et sa place le chagrin de te voir souffrir. Vo-
il fait très chaud en ce moment, les en-
yons,
fants sommeillent, va prendre un bon bain
sous le bosquet du ruisseau et ensuite repose-
toi une bonne heure sur les branches de ce bel
aulne dont tu aimes tant le feuillage luisant
et les bourgeons couverts d'une gomme odo-
rante.
—Mais, dit Colombine.
—Pas de mais, je le veux! reprit Colombin
en faisant son grand oeil.
Colombine, obéissant plus à la bonté de
Colombin qu'à son grand oeil, jeta un regard
maternel sur les petits dormeurs, déploya ses
ailes blanches, et décrivant dans les airs une
belle courbe tournante, elle descendit légère —
jusqu'au bord du ruisseau.
C'était certes une bonne idée que celle de
Colombin, car le dessous du bosquet était en ce
moment une sorte de petit paradis.
Le chèvrefeuille, les ronces, les églantiers,
les aspérules, les clochettes blanches et bleues
s'entrelaçaient en voûte, mêlaient leurs par-
fums et leurs couleurs, allaient des uns aux
autres en guirlandes mêlées ou pendaient çà
et là jusqu'à tremper dans l'eau.
Par un heureux hasard, une pierre s'était
trouvée en travers du ruisseau du côté du bas,
ou à l'aval de la voûte; elle avait arrêté un bâ-
ton flottant qui, forcé de pivoter, touchait par
ses bouts aux deux rives et complétait le bar-
rage. Les écorces détachées des saules, des
peupliers ou des aulnes, les feuilles tombées,
les pailles errantes, arrivaient là, tournoyaient
un instant dans les petits remous, et terminant
enfin leur course vagabonde, s'unissaient aux
brins déjà fixés pour consolider la digue.
Le ruisseau s'était donc élargi en amont : il
avait élevé lentement son niveau ; maintenant il
passait par-dessus la digue, retombait de l'autre
côté dans un petit abîme et taisait, en s'échap-
pant à travers les cailloux polis, un murmure
qui invitait à la rêverie cl abord et bientôt au
sommeil.
Sous la voûte odorante et fraîches était ainsi
formé un lac dont les eaux claires, unies, lais-
sant voir le sable et réfléchissant paisiblement
les accidents capricieux de la voûte, dormaient
doucement clans une demi-obscurité.
De temps en temps seulement un souffle
passager agitait les feuillages; alors les ra-
meaux pendants plissaient en rond cette
surface tranquille, et le soleil, se glissant à
travers les écartements, semait soudain le
fond de l'eau d'ovales lumineux, ou bien fai-
sait étinceler toutes les rides de l'onde.
Aussitôt posée, la colombe pénétra dans
cette grotte fleurie avec la démarche preste des
pigeons, à petits pas précipités. Elle avança
jusqu'au bord de l'eau et, se croyant bien à
l'abri, voulut profiter complètement de la fraî-
cheur.
D'abord elle se désaltéra au fil de l'eau lim¬
pide : non pas en se redressant à chaque goutte,
ainsi qu'un ressort tendu, comme font les
poulets ou la plupart des oiseaux, mais en bu-
vant tranquillement, le corps incliné en avant,
comme boivent les pigeons.
Ensuite vint la toilette de madame.
C'eût été un plaisir de la voir plonger alors
jusqu'à la poitrine pour aussitôt relever vive-
ment la tête afin d'entraîner le plus d'eau
qu'elle pouvait : s'en inonder ainsi le dos et
les ailes, puis rebrousser toutes ses plumes et
de son bec humide, tordant au besoin son cou
avec une souplesse charmante, y fouiller ac-
tivement, les nettoyer une à une, les mettre
chacune à sa place, les lisser, détacher celles
qui étaient rompues et les livrer au courant,
où elles flottaient au moindre souffle comme
de petites galères.
De temps en temps elle se secouait par un
frissonnement général, faisant ainsi, autour de
soi, un véritable globe de pluie qui retombait
en gerbes perlées; enfin elle étalait sa queue
blanche, de biais à droite, de biais à gauche,
et, se dressant de toute sa hauteur, elle battait
des ailes pour le plaisir de faire du vent ou
pour le plaisir de battre des ailes.
Or, tout en se délassant et se délectant de la
sorte, il lui sembla qu'en un point de la surface
de l'eau se faisait une petite agitation. Les oi-
seaux ont la vue perçante à un degré qu'il
nous est impossible de comprendre, car en
comparaison de leurs yeux les nôtres sont
presque aveugles ; aussi, bien que cette agitation
se produisit dans un coin très obscur, la co-
lombe n'eut qu'à jeter un regard pour aper-
cevoir distinctement une malheureuse fourmi
qui se débattait dans un tourbillon sans en
pouvoir sortir.
Les six pattes avaient beau travailler avec
l'activité de la terreur : minces comme elles
étaient, l'eau les laissait passer sans leur ré-
sister. Pauvre bestiole ! C'était pitié de la voir
s'épuiser en efforts inutiles. Malgré son éner-
gie désespérée, elle obéissait aux rapides cou-
rants du tourbillon, tournait avec eux à en
avoir le vertige, et buvait, buvait à ne plus res¬
pirer ; qu'un instant fût perdu encore, et elle ne
pouvait qu'être entraînée vers le fond de l'en-
tonnoir; là, c'en était fait : emportée dans les
profondeurs du ruisseau, submergée, elle
devait mourir misérablement noyée.
Ce qui peut-être augmentait encore son
angoisse, c'est que, toutes les fois que le tour-
billonnement la ramenait du côté de la co-
lombe, elle apercevait là, presque à toucher,
une créature vivante, secourable, la Colombe,
qui pouvait la sauver et qui, d'abord, ne la
voyait pas.
Que ne criait-elle ? me direz-vous sans

doute. Hélas! les insectes sont muets, semble-
t-il, ainsi que les poissons, et les bruits que
quelques espèces font entendre, bien que très
aigus parfois, sont produits par des plissements
ou des froissements de certaines parties de
leur corps, comme nous pourrions faire en
froissant ou agitant une feuille de parchemin
très sec. La fourmi précisément n'est point
pourvue comme les mouches, les grillons ou les
cigales : c'est un insecte tout à fait muet, du
moins pour nos oreilles; d'ailleurs, qu'aurait-
elle fait d'un appareil à bruit? Pour résonner
il faut que cet appareil ne soit pas ramolli par
l'humidité ; or, dans sa situation, la fourmi eût
été trempée, détrempée jusqu'aux os... si elle
avait eu des os.
Découragée, tout à fait désespérée, préférant
enfin une mort prompte à une plus longue
agonie, la malheureuse allait croiser ses pattes
et s'abandonner elle-même, lorsque Colombine
l'aperçut.
Le coeur compatissant de l'oiseau tressaillit
à l'aspect du danger qui menaçait, je ne di-
rai pas son semblable, mais un être vivant,
ayant peut-être aussi une petite famille, sen-
tant d'ailleurs comme la colombe et souffrant
beaucoup à cette heure. Vite, elle saisit du bec
une longue paille, la tend à la fourmi comme
l'on fait d'une perche à une personne qui se
noie; d'instinct la moribonde s'y cramponne,
y trouve un pont de salut, et Colombine, cette
fois tressaillant d'aise, dépose doucement le
pont et la sauvée sur le sable ferme du bord.
Ah ! quel dommage que la fourmi n'ait pas
su parler! Comme elle eût relevé l'honneur
de sa race, si gravement compromis par la du-
reté de la fourmi d'une autre république en-
vers une pauvre cigale! Car on devinait dans
ses yeux reconnaissants une partie de ce
qu'elle eût voulu exprimer de la voix : mais le
soulagement de traduire sa gratitude par la
parole lui était refusé; ce fut donc en son
coeur seulement qu'elle pouvait dire:
«Ah serai-je assez heureuse pour rendre un
!

jour quelque service à cette bonne colombe ?


Comment l'espérer ? elle est grande, superbe,
elle plane dans les airs, tandis qu'à peine per-
ceptible, masquée par un brin d'herbe, moi, je
rampe pour ainsi dire sur le sol et passe même
une partie de ma vie au-dessous. Puisses-tu,
belle et excellente colombe, n'avoir jamais be-
soin de personne! Mais si un jour le pauvre
insecte peut te venir en aide, tu n'auras pas
sauvé une ingrate. »
Elle eût volontiers alors poussé un petit
soupir de fourmi; malheureusementles insectes
n'ont pas comme nous une poitrine qui s'élève
ou s'abaisse, et là-dedans des poumons qui pren-
nent ou rendent de l'air comme un soufflet; ils
ont de chaque coté du ventre un alignement
de petits trous appelés stomates (ce qui veut
dire : bouches) par lesquels l'air pénètre dans
leur corps, et c'est leur manière de respirer.
Sans pouvoir donc soupirer après cet excel-
lent petit discours, elle se mit d'abord à es-
suyer ses pattes en les frottant les unes contre
les autres, comme si elle les aiguisait, sécha sa
tête avec celles de devant, son dos et son ven-
tre avec celles du milieu, sa croupe avec celles
de derrière, et, jetant un dernier regard d'af-
fection à l'oiseau, elle partit alertement pour
rassurer les siens, rattraper le temps perdu, et
gagna le pied d'un bel aulne près duquel était
établie la république dont elle faisait partie.
Colombine, avons-nous dit, se trouvait avant
cet événement dans un état de bien-être
presque parfait : rafraîchie, reposée sous cette
voûte calme et odorante ; mais après qu'elle
eut sauvé cette pauvre bête, elle éprouva un
autre bien-être, intérieur cette fois, une satis-
faction de soi tout à fait inexprimable, et si
douce que tout, autour d'elle, le vent et les
fleurs, les couleurs et les parfums, semblaient
lui dire en accordant leurs voix mystérieuses :
« Ton coeur est d'or, Colombine ; celui qui
s'inquiète du malheur d'autrui est le véritable
enfant de la bonne Providence : que la paix te
soit conservée, à toi et aux tiens; un bienfait
n'est jamais perdu. »
Et pourtant, durant ces courts instants où
la colombe sans défiance goûtait un délasse-
ment si mérité, que se passait-il autour d'elle ?
Ce qui se passait ?... Il se passait qu'un
chasseur, ou plutôt un braconnier, armé
d'une arbalète, l'oreille au vent, l'oeil aux
aguets, s'avançait pieds nus, à pas silencieux
et courbant le dos, comme un loup !
Je vous dis que c'était un braconnier, parce
que les chasseurs, s'ils tuent sans merci les
pauvres animaux, et même avec un froid plai-
sir, du moins les épargnent-ils dans la saison
des petits, qui, privés de leurs parents, mour¬
raient de faim et de froid, — tandis que les bra-
conniers, avant tout vendeurs de gibier, ne
s'inquiètent que de leurs profits.
Si on laissait faire les braconniers, il arrive-
rait donc que, les oiseaux étant ainsi tués
pour ainsi dire dans le nid, il n'en resterait
bientôt plus pour faire des petits l'année sui-
vante. Et qu'arriverait-il ? c'est qu'après peu de
temps les oiseaux auraient entièrement disparu
du pays.
Ce serait une grande fête pour les vers et
les chenilles, qui n'auraient plus à craindre
d'être mangés par les oiseaux; mais un grand
désastre pour la plupart des fruits de la terre
que détruisent ces animaux rampants. Aussi
la loi défend-elle la chasse pendant certains
mois de l'année, en grande partie pour protéger
la vie de nos défenseurs aériens.
Il arrive ainsi que le braconnier désobéit à
la loi; désobéissant à la loi, il commet une
faute que la justice punit, un délit; se sentant
coupable, il se cache pour agir, de peur des gen-
darmes; obligé de se cacher, il prend des habi¬
tudes de mensonge, de démarches dissimulées;
il rôde la nuit, et quoique souvent honnête
homme encore, quoique chassant quelquefois
pour nourrir sa pauvre famille, il se conduit
cependant comme un voleur. Et voyez où l'on
peut arriver quand on s'engage dans une voie
mauvaise : un beau jour, au coin d'un bois, à
un carrefour de forêt, le braconnier se trouve
en face d'un gendarme ou d'un garde-cham-
pêtre; il va être pris, condamné, mis en prison ;
la peur ou la colère l'aveugle un instant; il a
là son fusil chargé; qu'il tue le gendarme et il
se croit sauvé, le malheureux! il tire... Au lieu
d'un simple délit il commet un crime, au lieu
d'aller en prison il part pour les galères!
Le chasseur, lui, reste soumis à la loi, et en
même temps qu'il fait une action louable en
restant soumis à la loi, il se montre moins cruel
que le braconnier, puisqu'il épargne du moins
le père et la mère de famille,
Il ne faudrait pas trop croire cependant que
les chasseurs fassent cela par bon coeur et pi-
tié; hélas ! non ; ils tiennent surtout à laisser la
vie aux jeunes pour avoir plus de gibier l'an-
née suivante; ils ne pensent donc qu'à leurs
plaisirs en agissant de la sorte et ne sont nul-
lement miséricordieux. La miséricorde est une
grande qualité, la plus belle de toutes celles
que l'on attribue à Dieu lui-même ; elle con-
siste d'abord à ne pas faire aux autres le mal
que nous pourrions leur faire, et, bien plus, à
leur pardonner le mal qu'ils nous ont fait.
Mais une qualité apparente n'est vraiment
qualité au fond que lorsque l'action qui la
fait paraître est tout à fait désintéressée. Or
la générosité du chasseur n'est ici qu'appa-
rente, elle cache un calcul ; ce n'est donc pas
une qualité, de façon que de ce côté le chasseur
ne vaut pas mieux que le braconnier.
D'ailleurs les vrais chasseurs, les hommes
qui méritent vraiment le nom de chasseurs, ne
vont pas perdre leur poudre et leur temps à
tuer la douce tourterelle, le lièvre timide ou
l'innocent chevreuil.
Ces animaux-là ne font grand mal à personne,
et dès qu'il n'y a aucun danger à les pour-
suivre, il ne saurait y avoir grand courage à
les vaincre.
Les chasseurs braves attaquent le loup, le
sanglier, la panthère, le tigre, le lion : tous ani-
maux carnassiers et farouches qui, osant atta-
quer, savent se défendre, et dont la destruction
rend la tranquillité à toute une contrée.
Voilà les nobles chasseurs, et l'on devrait
appeler les autres de simples giboyeurs.
Notre braconnier ne se doutait pas encore,
heureusement, qu'il y eût si près de lui une
colombe; mais de son côté la colombe n'avait
pas entendu venir le braconnier.
Que va-t-il arriver, mon Dieu si le bracon-
!

nier, tenté par la fraîcheur de la voûte fleurie,


veut y pénétrer, ou si le vent écarte les rameaux,
ou si la confiante colombe se met à battre des
ailes ? si même, apercevant son ennemi, elle se
hâte de s'envoler ?
Que de dangers menacent la petite famille!
Le braconnier était fatigué sans doute, car
il s'assit au bord du ruisseau, à vingt pas tout
au plus de Colombine, précisément au pied de
cet. arbre qui ombrageait la patrie de la fourmi.
Il lava une blessure qu'un caillou pointu lui
avait faite au talon; puis examina, frotta et lit
reluire son arbalète.
Colombine, pendant ce temps, avait fait faire
à son cou un demi-tour de gauche à droite ; elle
avait enfoui son bec dans le tiède duvet de son
dos et, fermant ses doux yeux, elle sommeillait
paisiblement.
Quoique cette arbalète ne fût pas un fusil,
elle n'en valait pas mieux, car c'était une ter-
rible arbalète. Le braconnier en contemplait
avec satisfaction le bois dur et poli, l'arc en
acier, à la fois rigide et flexible, la corde en boyau
tordu, chargée de tendre l'arc en le courbant
et de chasser la flèche terminée par une pointe
aiguë.
— Ah, ah! disait-il tout haut en ricanant
dans sa barbe, ma bonne arbalète tu ne pars
!

pas avec autant de bruit que la carabine des


gendarmes qui nous guettent; mais, justement
à cause de cela, nous en faisons de belles à nous
deux dans le pays. Aujourd'hui, pourtant, nous
n'avons encore rien tué; hum! pour garnir ma
broche ou mon pot-au-feu, qu'il passe seule-
ment un lièvre, une perdrix, ou un simple pi-
geon !

En ce moment arrivait la fourmi, invisible


dans l'herbe. Elle entendit cette vanterie cruelle,
jeta sur le braconnier un regard de travers et,
saisie d'une crainte vague, elle s'arrêta court.
Sa pensée allait de ce sauvage braconnier,
de cette menaçante arbalète à l'innocente co-
lombe sommeillant là tout près. Que celle-ci
fit un mouvement, et la fourmi voyait sa libé-
trice aussitôt transpercée d'une flèche acérée,
couchée sur le sol les ailes pantelantes, son
blanc plumage rougi, souillé de terre et de
sang.
A tout événement, et favorisée par sa petitesse
même, elle se rapprocha du redoutable bracon-
nier, toujours inaperçue, prête à l'attaquer
comme elle le pourrait, fût-ce au péril de sa
vie.
A peine arrivait-elle près du pied blessé
qu'un bruit d'ailes se fit entendre, vol vibrant
8
d'un pigeon qui s'enlève : c'était la colombe !
Elle passait sous le soleil et se posa sur l'arbre
juste au-dessus du braconnier; vite, avec une
rapidité incroyable, son amie escalade le talus
et arrive au point du pied que la blessure met-
tait à vif.
L'homme aussi avait entendu le vol de l'oi-
seau. Couché sur le dos, retenant son haleine
et fixant sur la colombe deux yeux étincelants,
il prend sans bruit l'arbalète posée près de lui,
l'arme avec précaution, ajuste : le trait va par-
tir; mais la fourmi s'élance sur la plaie vive, y
mord avec fureur ; le braconnier tressaille, et le
trait, dévié comme par un choc, effleure la
colombe et s'enfonce en fouettant dans une
branche voisine.
Eperdue, mais sauvée, la colombe s'envole ;
grâce à ses yeux perçants, elle reconnaît la
fourmi et devine.
Lorsqu'elle fut de retour au nid et qu'elle
eut raconté à son mari ces graves événements,
les deux colombes se regardèrent une minute,
silencieusement, mais avec des palpitations.
Ensuite, un peu plus, les larmes leur seraient
venues aux yeux à la pensée qu'ils se retrou-
vaient ensemble ; et enfin Colombin, jetant sur
ses petits un regard paternel et sur Colom-
bine un regard reconnaissant, lui dit en
l'embrassant :
Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde ;
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
Y

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

Un mal qui épouvante tout le monde, mal


qu'on dirait avoir été inventé par un mauvais
génie pour frapper les bons aussi bien que les
méchants, la peste ! dont le nom, à lui seul, ré-
pand la terreur, faisait la guerre aux animaux.
Tous, assurément, ne mouraient pas : mais
tous étaient plus ou moins frappés; or, lors-
qu'un fléau de cette espèce attaque les hommes
eux-mêmes, qui sont cependant des animaux
intelligents et qui devraient par conséquent
raisonner plus que les bêtes, eh bien, les
hommes eux-mêmes commencent par perdre
la raison.
Il est bien certain qu'on doit être attristé de
voir mourir subitement au milieu de vives
souffrances un, deux, trois voisins, des amis
ou
des parents ; de plus, comme on n'est, pas de fer
soi-même, comme on lient à la vie, il y là de
a
quoi nous inquiéter sur notre propre compte,
et la prudence la plus simple conseille de
prendre des précautions; mais, de là à ce qui
se passe habituellement chez nous quand on
est en temps de peste, il y a loin.
le souhaite vivement que vous n'ayez jamais
affaire à une peste; si cependant vous devez
passer par là, voici ce que vous entendrez ou
ce que vous verrez.
Qu'une personne meure dans une maison,
les voisins diront qu'il en est mort quatre; dans
la rue d'à côté, ce nombre quatre sera devenu
dix; un peu plus loin, les commères, roulant les
yeux et parlant bas, apprendront d'abord aux
autres qu'il en est mort vingt-cinq, et celles-ci,
aussitôt, iront répandre partout le bruit qu'il
en est mort cinquante. Alors, s'il est mort une
autre personne dans un quartier différent,
cela fera cent pour les gens crédules qui re-
cevront les deux nouvelles, et puis trois cents,
et puis mille, et puis dix mille !
— Qu'allons-nous devenir? disent en trem-
blant toutes ces bonnes gens; l'on tombe comme
des mouches!
— C'est vrai, reprend un autre, ce n'est pas
naturel c'est comme si l'on empoisonnait le
!

pain chez les boulangers ou l'eau des fontaines !


— Oui ! oui! s'écrie alors un exalté, c'est, cela !
on empoisonne les sources et la farine !

Dès lors le bruit vole de bouche en bouche


qu'on a vu des gens jeter du poison dans les
ruisseaux et dans les pétrins La foule aussitôt
!

s'irrite, grossit, s'enflamme de colère ; elle cher¬


che partout les empoisonneurs en poussant des
cris sauvages, et les hommes qui ont conservé
leur sang-froid ont quelquefois toutes les peines
du monde à sauver de ces mains furieuses de
pauvres innocents chez qui l'on aura trouvé
de la mort aux rats, parce qu'ils ont des souris.
C'est là une histoire qui se passe à peu près
dans toutes les pestes. L'exagération des récits,
et surtout des récits que font, les personnes les
plus sottes et qui prétendent avoir tout vu,
grossit le mal réel bien plus que ne fait pour
une puce ce précieux instrument qu'on nomme
microscope et qui lui donne la taille d'un
éléphant. Tâchez, mes chers amis, de voir à
travers le microscope des puces et les plus
imperceptibles choses : voilà un amusement
véritablement, instructif! mais ne vous faites
pas colporteur d'exagérations, car, loin d'être
utiles comme le microscope, vous seriez peste
vous-mêmes.
Enfin, au temps dont nous parlons, il y avait
certainement une vraie peste parmi les animaux ;
d'autant plus que c'était en Afrique et vers le
centre, où il y a, semblables à de véritables
mers (faites-vous montrer une carte récente),
de grands lacs connus, comme le lac Tchad
dans le Bornou, d'auters comme le Nyassa, les
deux lacs Nyanza et Tanganika, qu'ont ré-
cemment découverts les intrépides Livingstone,
non loin du Zambèse, ou Speke, Baker, Burton
et Stanley au pied des montagnes Bleues, dans
le pays de ces Nyams-Nyams qu'on disait avoir
une queue! Il y en a même d'autres certaine-
ment que l'on découvrira plus tard.
Alors, voici probablement ce qui se passe à
la saison des pluies, c'est-à-dire du mois de juil-
let au mois d'octobre : il tombe tant et tant d'eau
que ces lacs, immenses réservoirs situés sur
des plateaux entourés de montagnes, montent,
montent d'une façon extraordinaire. Les grands
fleuves qui en dépendent, qui en sont, comme
l'on dit tributaires, tels que le Djolibah ou Niger
pour le lac Tchad, ou même qui en sortent,
comme fait le Nil de l'Albert-Nyanza, ces
grands fleuves ont déjà de la peine à contenir
toute cette masse supplémentaire qui leur
est versée par la moulée extraordinaire. Mais,
de plus, il leur en arrive bien d'autres par
tous leurs affluents ordinaires, grossis eux-
mêmes, et par une multitude d'affluents de
circonstance ; aussi, malgré la rapidité qu'ils
prennent, ne sont-ils pas assez larges pour
écouler vers la mer ces montagnes d'eau à
mesure qu'elles leur arrivent. Il faut bien, par
conséquent, que ces fleuves passent par-dessus
leurs bords, qu'ils débordent dans les endroits
plats où ils ne sont pas encaissés aussi profon-
dément que dans les montagnes. Ils sortent donc
de leur lit, et le surplus de l'eau qui n'est pas
portée dans le courant direct s'écoule ou d'un
côté, ou des deux. Elle remplit d'abord les creux
qu'elle rencontre, puis passe encore par-dessus
ces grandes cuvettes de pays et inonde au loin
la campagne. Sans aller là-bas, c'est comme cela
que se comportent chez nous le lac de Genève et
le Rhône, qui le traverse; au lieu d'enfler sons
l'abondance des pluies, ils montent par la fonte
des neiges, de mars à septembre, voilà tout.
Et quand nous disons que les fleuves de ces
pays-là inondent au loin la campagne, il ne fau-
drait pas croire que ce soit jusqu'à un quart de
lieue, même jusqu'à une lieue : c'est à plusieurs
lieues que le Nil en Egypte, que le Niger ou Djo-
libah aux environs de Tombouctou et que le
Gange dans l'Inde se répandent ainsi ; c'est à
perte de vue, de sorte que le pays n'est plus
qu'une mer.
On aperçoit alors de distance en distance, au-
dessus de la surface, unie comme une glace,
des maisons isolées, des villages, des villes
entières que les habitants ont soin de bâtir sur
des points élevés ; et çà et là des bois de palmiers,
qu'on s'est bien gardé, au contraire, dé planter
à l'abri de l'inondation, parce que l'arbre élé-
gant qui porte la datte aime autant l'eau que
le soleil et se trouve heureux de tremper ses
pieds dans le miroir liquide qui le réfléchit.
Tant que les choses sont ainsi, les inconvé-
nients ne sont donc pas bien grands ; on file
en bateau là où l'on passait à cheval, d'une
île à l'autre.
Parfois, soit au pied d'une de ces mai¬
sons perchées, soit au large de tout, on voit
sortir de l'eau la tête monstrueuse des hippo-
potames ; ou bien un troupeau de buffles, sem-
blable à un archipel mobile, se rend en souf-
flant d'un bois au bois voisin. D'innombrables
éléphants, que l'inondation a cernés sur des
collines, descendent en file vers le bord de l'eau
sur le déclin du jour, y entrent pour se désal-
térer, s'y baigner et se jouer en aspirant de leur
trompe l'eau rafraîchissante, qu'ils rejettent en
gerbes à travers les rayons du couchant.
A ces mêmes heures, dos bandes sinueuses
de flamands roses passent dans les airs, pattes
pendantes; un chef les conduit. Leurs cris
bruyants et joyeux saluent à la fois la belle lu-
mière qu'ils traversent et le gîte lointain que
découvrent leurs yeux perçants ; bientôt ils s'y
abattent. Le bataillon, teint d'écarlate par les
lueurs de l'horizon, se range alors en bon ordre
sur la grève, où d'un bec agile chacun procède à
sa toilette du soir; ils se dressent enfin sur leur
patte droite, la saisissent de l'autre à mi-jambe,
et, le cou retourné, le bec dans la plume, ils sui¬
vent, d'un regard déjà dormeur, l'astre qui,
après avoir rasé là-bas la surface de l'eau,
semble y descendre, l'incendier et s'y fondre.
Un instant la contrée entière parait embra-
sée : les maisons, les bois, l'air et les eaux; mais
déjà le calme du ciel descend d'en haut et
s'étend partout; les barques sont rentrées, les
éléphants ont remonté les pentes, et tout à coup
un dernier point brillant, parti de l'horizon
comme une flèche d'or, signale la disparition
du soleil. Le flamand ferme alors sa paupière,
le silence grandit, la nuit se fait, tout dort.
Il peut quelquefois arriver que ces inonda-
tions soient bienfaisantes ; par exemple, lors-
qu'elles arrivent tous les ans à la même époque,
qu'elles s'étendent peu à peu comme une tache
d'huile indéfinie, et sans ravager les terres.
C'est ainsi que se conduit le Nil dans la basse
Egypte, dans la partie de l'Égypte la plus rap-
prochée de la mer.
Faites-vous montrer le pays sur la carte.
Dans ces cas-là, les hommes ne sont pas
urpris par un accident inattendu. Ils savent
d'avance, au contraire, que les choses se pas-
seront. toujours ainsi, et ils appliquent leur
intelligence à en tirer parti. Bientôt s'établit
dans le pays une coutume qui se rattache à ces
événements réguliers, comme chez nous le la-
bourage, les semailles, la moisson, les vendanges
se rattachent à la position du soleil dans le
ciel, ou plutôt, comme le soleil est immobile, à
la position de la terre par rapport à lui : position
dont le changement amène les diverses saisons.
Et précisément, en ce qui regarde le Nil, ses
inondations sont devenues comme deux sai-
sons de pays.
il faut vous dire que ce fleuve offre toutes
sortes de singularités.
Quand on le remonte en partant de son em-
bouchure, où, comme tous les grands fleuves,
il se divise en plusieurs branches pour entrer
dans la mer et former un éventail qu'on appelle
un delta, on rencontre tout de suite des villes
considérables, comme Alexandrie ; puis, un peu
plus haut, les ruines ou plutôt l'emplacement
de l'antique et célèbre Memphis, qu'Alexandrie
a remplacée; ensuite, sur sa rive droite, le Caire,
capitale du pays ; après cela les ruines de Thèbes,
aujourd'hui Karnak, qui, longtemps avant Jé-
sus-Christ, était entourée d'un rempart de douze
lieues de tour, percé de cent portes, mais qui fut
bouleversée, ruinée par un roi de Perse, Cam-
byse, espèce de monstre humain. Cependant,
aujourd'hui encore, l'on rencontre à droite et
à gauche, au milieu des sables, les restes de tem-
ples immenses, des rangées de sphinx en granit
rouge, dont quelques-uns sont longs de qua-
rante mètres ; c'est-à-dire que quatre hommes
couchés à la file feraient à peine la longueur
d'un de leurs pieds ; ici, des pyramides ; là, des
obélisques, les traces, enfin, d'une nation quia
dû être extraordinairement puissante et in-
génieuse, mais dont les Égyptiens d'aujour-
d'hui ne donnent aucune idée.
Au-dessus de Thèbes, à partir d'Assouan, on est
arrêté par une première cataracte, ce qui n'est
pas un petit obstacle ; car une vraie cataracte est
un seuil à plusieurs gradins qui barre le lit
d'un fleuve, et d'où celui-ci, après avoir bouil¬
lonné entre les roches qui encombrent son lit,
tombe en larges nappes, dont une partie rejail-
lit sur les roches du bas et se disperse en fumée.
Il y a six cataractes à franchir jusqu'à Khar-
toum. Là, le fleuve se bifurque, comme on dit;
cela signifie qu'il prend la forme d'une fourche
à deux dents dont l'une, celle qui va sur la
gauche du voyageur, et qu'on appelle le Nil
Bleu, sert de déversoir au lac Amsa en Abyssi-
nie, et dont l'autre, la branche directe ou Nil
Blanc, arrive du lac Albert-Nyanza, situé fort
loin au sud, et même de plus loin encore.
On sait cela aujourd'hui et depuis peu, grâce
aux voyageurs anglais Speke, Grant et Came-
ron et à l'Américain Stanley ; tandis qu'hier
encore on n'était pas éloigné de croire que le
Nil Blanc provenait du lac Tchad.
C'est que, voyez-vous, il n'y a peut-être pas
de plus terrible pays que cet intérieur de
l'Afrique, et les voyageurs héroïques qui s'y
aventurent ont à combattre à la fois : la faim, la
soif, les coups de soleil, la rosée glaciale des
nuits, les tempêtes de sable, la fièvre perni
cieuse, la dysenterie, les inondations, les mous-
tiques dévorants, les bêtes féroces et surtout les
habitants, dont un grand nombre sont anthro-
pophages. Aussi, prononcez avec respect les
noms des Livingston, des Baker, des Speke, des
Grant, des Cameron, des Stanley, des Brazza, qui
partis, les uns des embouchures du Zambèze
ou de la côte de Zanzibar, les autres de la côte de
Guinée, et marchant en sens divers, ont tracé
la route entre les deux côtes. Soyez persuadés
qu'il est plus facile et moins dangereux de ga-
gner une bataille, qu'il ne l'était de débrouil-
ler cette question mystérieuse du Nil Blanc
dans laquelle les géographes anciens et moder-
nes usaient leur grec aussi bien que leur latin.
Concevez bien maintenant que ces deux Nils,
l'un depuis le lac Amsa jusqu'à Kartoum, l'au-
tre depuis le lac Niamza jusqu'à ce même Kar-
toum, reçoivent d'abord le trop-plein de ces lacs
et ensuite les multitudes d'affluents qui gros-
sissent, comme nous l'avons dit, à l'époque des
pluies régulières, en juillet, août et septembre.
A Kartoum ils se réunissent pour mêler, en
même temps que leurs flots, les terres que leur
ont apportées séparément les nappes d'eau des-
cendues le long des pentes qu'ils ont côtoyées.
Ils forment donc, à partir de là, un seul Nil,
mais enflé, mugissant, furieux, et dont les ca-
taractes, d'un bruit assourdissant quand on en
est voisin, s'entendent de loin comme un vio-
lent orage qui approche. Mais au-dessous de
la dernière, il rencontre comme un épanouisse-
ment, et successivement, les vastes plaines
basses de l'Égypte inférieure, où il trouve à s'é-
taler et où il s'étale peu à peu, de plus en plus, en
toute liberté. Qu'arrive-t-il ? Le limon pesant qui
rendait ses eaux jaunes, dès qu'il se trouve en
eau calme, se dépose petit à petit, précisément
parce qu'il est pesant ; le plus lourd, le plus sa-
blonneux d'abord, aux environs mêmes du
fleuve, et le plus argileux, c'est-à-dire celui qui
est gras au toucher, un peu plus loin, jusqu'aux
limites de l'inondation ; et les choses demeurent
ainsi durant quelques jours, comme pour don-
ner au fleuve le temps de s'alléger complète-
ment. Alors commence la descente, qui s'efféc¬
tue par la pente naturelle, ou à travers les nom-
breux canaux creusés intelligemment par la
main des hommes.
En octobre, novembre, et décembre le fleuve
se retire donc lentement, comme il s'est étendu.
Il laisse sur le sol une couche féconde de terre
vierge apportée de loin, qui, n'ayant jamais été
épuisée par la culture, n'a pas besoin d'engrais,
et le jardinier, le laboureur, le potier égyptien,
ce laborieux, sobre et toujours misérable fellah,
en fait sortir la plus grande richesse du pays.
Vous ne vous étonnerez donc pas quand je
vous dirai que le Nil a été adoré comme une
divinité, surtout si je vous apprends de plus qu'il
y avait là un culte, des prêtres et des temples
pour les chats, les loups, les serpen ts, et, chose
étonnante en même temps pour les ibis, oiseaux
!

de marais, montés par conséquent sur échasses,


et à long bec recourbé, qui, eux, servent à tuer
et manger le dieu précédent. On entretenait en-
core des temples et des prêtres pour les croco-
diles en même temps que pour l'ichneumon,
petit quadrupède qui croque de même les oeufs
de ce dieu-ci, car ce dieu pond des oeufs. Enfin,
il y avait toute une religion pour un boeuf qu'on
saluait dieu Apis ! à condition qu'il fût entiè-
rement noir, excepté sur un point du côté droit,
où il était tenu d'avoir un croissant blanc pas
!

de croissant, pas de divinité !

Le culte du dieu Nil, assurément dépourvu


de raison pour nous, est cependant plus com-
préhensible que toutes ces idolâtries grossières,
et, à plus forte raison, que celles plus grossières
encore de certaines peuplades sauvages qui
adorent pieusement des pierres informes.
Ce grand fleuve en effet, majestueux dans
son cours inférieur, longtemps mystérieux dans
ses origines et dont les inondations périodi-
ques semblent réglées par un esprit bienfaisant,
devait frapper l'imagination des peuples primi-
tifs, car les peuples primitifs ressemblent tout
à fait à des enfants. C'est du reste par recon-
naissance aussi pour les bienfaits du feu et de
la lumière, que, pas loin de là, dans l'ancienne
Perse, les guèbres, appelés encore parsis ou
mages, adorent le soleil, source pour eux divine
de la chaleur et de la clarté. Voyez, soit dit en pas-
sant, si la loi, bien fondée ou non, a desracines
profondes dans le coeur des hommes dès qu'elle
est réelle, puisque malgré les persécutions les
plus cruelles et sans cesse renouvelées pendant
des milliers d'années, l'on trouve encore dans
l'Inde et surtout à Bombay, ces guèbres con-
vaincus. Il faut dire qu'aujourd'hui on les laisse
vaquer en paix aux petites cérémonies de leur
croyance.
Du reste, la superstition est si difficile à déra-
ciner, que vous en trouverez un exemple frap-
pant là où l'on serait bien éloigné de le suppo-
ser. Ainsi, quand vous parcourrez l'histoire des
peuples de la Grèce, vous apprendrez que les
Athéniens eux-mêmes, les plus civilisés de tous,
avaient non seulement des dieux pour le ciel, la
terre, l'eau et le feu ; pour les forêts, les monta-
gnes et les étangs; pour la médecine, le com-
merce, la musique, pour tout enfin : mais
encore des demi-dieux, des quarts de dieux, et
qu'en outre, dans le plus admirable de leurs
temples, dans le Parthénon, oeuvre de Phidias
et consacré à Minerve, ils entretenaient avec
le plus grand soin un honnête reptile qu'on
appelait le serpent sacré.
Cependant, vous verrez aussi à ce propos,
qu'un de leurs plus grands hommes, qui, pour
sa part, ne croyait pas à ces sottises, vous verrez
que Thémistocle sut tordre à propos le cou au
dieu reptile et sans rien dire.
La ville était alors menacée par l'armée
innombrable des Perses. Elle ne pouvait songer
à résister, tandis que la flotte athénienne, mieux
montée, mieux manoeuvrée que celle des bar-
bares, pouvait espérer la victoire. Malheu-
reusement une antique superstition affirmait
que la présence du serpent sacré rendait la
ville invincible, et personne ne voulait monter
sur les vaisseaux. Thémistocle jugea que le mo-
ment était venu d'étrangler prudemment
l'immortel, de faire disparaître sa dépouille et
d'annoncer au peuple que le dieu était remonté
au ciel! Aussitôt les Athéniens abandonnèrent
une ville que le serpent sacré ne défendait plus ;
ils armèrent les galères, et Thémistocle remporta
la grande victoire de Salamine qui sauva sa
patrie.
« Mais avec tout cela, me dites-vous, où est
la peste des animaux ? Patience ! nous y voilà. »
Dans les pays où les inondations se produisent,
quand on ne les fait pas tourner au profit de la
culture en creusant des canaux, par exemple,
comme en Égypte, afin de faciliter ensuite l'é-
coulement des eaux, celles-ci séjournent dans
les creux, et deviennent stagnantes. Sous les
ardeurs du soleil il y naît alors des myriades
d'êtres dont la plupart sont invisibles à l'oeil
nu, ce sont des animaux ou des végétaux dits
microscopiques, c'est-à-dire que l'on ne peut
discerner qu'à l'aide de bons microscopes. Il est
même certain qu'il peut et qu'il doit en naître
d'autres encore, plus petits, que personne n'a
jamais pu voir. Tout cela s'agite, se mange l'un
l'autre, ou meurt, et pourrit. D'autres naissent
qui s'envolent, comme le phylloxera de la vigne,
ou qui, lorsque le marécage se dessèche, sont
emportés en fines poussières sur les ailes du
vent.
Les hommes de ces pays, elles bêtes aussi, ava-
lent les premiers ou respirent les seconds avec
l'air qui les porte, et si ceux-là se reproduisent
dans l'intérieur du corps comme cinquante four-
milières, ou que ceux-ci soient des poisons, voilà
hommes et bêtes dévorés sans qu'ils sachent par
qui, ou empoisonnés sans qu'ils sachent par
quoi.
C'est là, sans doute, ce qui arrivait aux
animaux des différents pays à l'époque dont
nous nous occupons.
Après les grandes pluies qui étaient tom-
bées presque partout, un débordement géné-
ral avait couvert les plaines. Les animaux,
chassés d'abord des vallées, puis de hauteur
en hauteur, étaient ensuite redescendus au fur
et à mesure de la baisse des eaux. A la fin, les
prairies basses, les bois de saules, d'aulnes, de
peupliers qui aiment les terres humides, les
revoyaient se traquant les uns les autres, et les
plus forts, ou les plus avisés, mangeant les fai-
bles ou les imprudents.
Mais à la pluie avait succédé un été très-
chaud. Les marécages, pleins de choses corrom-
pues, servaient de berceau à toutes sortes d'or-
ganisations malfaisantes. La terre, craquelée à
la surface par la sécheresse, laissait échapper
tout ce qu'engendrait l'humidité au fond des
crevasses, et ce n'était partout que choléra,
fièvre jaune, vomito, typhus, pestes et autres
vilaines maladies.
Chose triste à voir! les grands animaux à
quatre pattes, les quadrupèdes, s'en allaient
lentement, au hasard, la tête basse, la queue
entre les jambes, le bout du museau terne
et brûlant, les yeux enfoncés, sans éclat et
cernés d'humeurs desséchées.
Les oiseaux, ramassés en boule, les plumes
rebroussées, laissaient tomber leurs ailes, et
leur bec, entre leurs yeux éteints, semblait
avoir grandi.
Le lion, ou la panthère d'Afrique à la robe ta-
chetée, ne songeaient plus, lui, à saisir un buffle
par le cou, à le rejeter sur son dos et à l'empor-
ter ainsi au bord d'un ruisseau pour l'y dévo-
rer en se désaltérant ; elle, à se tapir sur les
maîtresses branches d'un arbre touffu pour bon-
dir indifféremment de là sur le cavalier qui
passe ou sur la timide gazelle ; et le tigre d'Asie,
ce vigoureux animal à la peau rayée, ne son-
geait pas davantage à se blottir dans les fourrés
de bambous pour s'élancer sur un zébu sans
défiance.
Dans l'un et l'autre pays, les éléphants blancs
ou gris, l'air plus grave que jamais, laissaient
tomberleurs immenses oreilles plates jusque sur
leurs yeux ; quelquefois même, tant ils étaient
abattus, on en voyait qui marchaient sur leur
trompe. En Amérique enfin, le jaguar, quoique
plus robuste et d'un aspect plus massif que la
panthère d'Afrique, sa cousine germaine,se sen-
fait sans force pour égorger l'inoffensif lama.
Les bois surtout, disaient par leur silence
qu'il se passait des choses extra ordinaires et cer-
tainement lugubres. On n'y entendait plus ce
doux roucoulement des pigeons ramiers qui,
aux heures chaudes des jours d'été, animent la
solitude des hautes futaies. Le tronc des arbres
ne retentissait plus au loin sous les coups du
pic à la recherche des insectes ; et le soir, les
rayons de la lune trouvaient, désertes les clai-
rières embaumées où, naguères, les bandes de
lapins sauvages, entre mille gambades folles,
s'asseyaient un court instant sur leurs pattes de
derrière pour grignoter un brin de serpolet ou
de marjolaine.
Gela ne pouvait durer ainsi.
Le lion, qui étant le plus fort, avait trouvé na-
turel de se déclarer le roi des animaux et que
personne n'avait osé contredire, remarqua bien-
tôt que, malgré son titre, il pouvait souffrir
absolument comme tout le monde ; que de plus,
événement grave la mort de ses sujets dimi-
!

nuait d'autant ses provisions. Il lui parut dès


lors indispensable que l'on cherchât un re-
mède à ce fâcheux état de choses, et il assembla
ses conseillers intimes afin de prendre avec
sagesse une décision sur ce qu'il y avait à faire.
Le conseil royal ce composait par ordre d'im-
portance :
1° Du président, le seigneur Fourbirusac,
vieux renard, habile plus qu'aucun autre à
tourner en traits de génie tous les caprices
qui passaient par le cerveau royal ;
2° Du vice-président, le redoutable Strangu-
lifex, vieux loup habitué à étrangler net sur un
signe du maître, ou même sans signe, tous
ceux qui se laissaient faire ;
3° Du secrétaire Saltogrimas, vieux singe à
queue prenante, comme ses quatre mains, par
conséquent venu, on ne sait comment, d'Amé-
rique; très avancé d'ailleurs dans la faveur du
souverain parce qu'il l'égayait par les plus sin-
gulières gambades et, sur le moindre de ses
gestes, faisait le saut périlleux.
C'est lui qui servait d'introducteur.
Souriant aux gens, ou grimaçant selon
qu'on reconnaissait généreusement ou non ses
bonnes grâces, il donnait, chemin faisant, à
ceux qui avaient su lui plaire, des leçons
d'assouplissement et leur enseignait les atti-
tudes qui plaisaient le plus au puissant sou-
verain du lieu ;
4° D'un orateur, M. du Papagai, gros perro-
quet gris du golfe de Guinée, qui possédait,
mieux qu'aucun de ses pareils, le don de par-
ler des heures entières sans rien dire.
Le roi tenait aussi M. du Papagai pour un
conseiller précieux, et il avait ses raisons pour
cela, ainsi que l'histoire de ce monseigneur du
grand bec peut le faire comprendre.
Il avait été vendu tout jeune, à un vieil Arabe
du Soudan, homme plein de savoir, comme
étaient beaucoup d'Arabes il y a mille ans. Ce-
lui-ci, en particulier, ayant retrouvé un grand
nombre de manuscrits échappés au dernier
incendie de la fameuse bibliothèque d'Alexan-
drie et au pillage qui suit toujours ces catastro-
phes, s'en était composé une bibliothèque
magnifique.
Il faut vous dire qu'Alexandrie, cette ville
du Nil dont nous avons déjà parlé, n'a pas tou-
jours été la simple ville de commerce que nous
voyons aujourd'hui. Un temps fut où l'on par-
lait d'elle comme on avait fait de Babylone,
de Memphis, d'Athènes, comme on faisait de
Rome et comme on parle de Paris aujourd'hui.
Un roi de Macédoine, qui, s'il était assez sot
pour se faire appeler fils de Jupiter et pour
croire que son corps sentait la violette, avait
néanmoins de remarquablesidées, Alexandre le
Grand, l'avait fondée sur l'emplacement d'une
ville obscure, à l'une des bouches du Nil, et lui
avait donné son nom. Mais il ne s'était pas con-
tenté, comme on le fait souvent, de poser la
première pierre, sauf à ne jamais poser la se-
conde. Il en avait dessiné le contour, réglé la
disposition intérieure de concert avec Dino-
cratès, son ingénieur, et celui-ci, flatteur habile,
avait imaginé de donner à la ville nouvelle la
forme d'un manteau macédonien, d'une chla-
myde, c'est-à-dire d'un trapèze un peu allongé.
Notre conquérant, un peu différent en cela
des conquérants ordinaires, aimait à fonder
plus encore qu'à détruire; il avait donc dit : Le
port sera là, et d'une dimension telle que mille
navires puissent y mouiller à l'aise. Un phare,
visible au loin, y attirera les navigateurs guidés
désormais dans leur route aussi sûrement la
nuit que le jour.
Ici seront les magasins pour le commerce
du monde connu ; là, les places, les grands mar-
chés, les fontaines ; et de ce côté, l'immense hip-
podrome. Voilà plus loin les écoles, l'incompa-
rable bibliothèque, le musée ; voici enfin les pa-
lais et les temples.
Et, comme par un coup de baguette, était
sortie de terre une ville si puissante qu'elle allait
prendre immédiatement dans le monde la place
de sa voisine, la grande Memphis.
Bientôt, en effet, de tous les points de la terre
affluèrent les étrangers pour profiter de son
port, de ses musées, de ses ateliers d'artistes,
de ses monuments, de sa bibliothèque surtout,
qui renfermait, sur tablettes en cire ou sur pa-
pyrus, d'incalculables trésors d'histoire, de
sciences, de philosophie, d'art et de littérature.
On y comptait plus d'un million d'ouvrages
utiles et rares!

Hélas comme toutes les villes immenses où


!

les hommes de toutes nations se donnent


rendez-vous pour tirer parti de l'esprit qu'ils
ont ou qu'ils croient avoir, pour le compléter,
chacun des idées des autres, pour prendre part
à l'industrie qui se développe dans ces grands
centres de production, pour acquérir la richesse,
les uns par le travail, les autres par l'intrigue,
ou enfin pour trouver le plaisir, Alexandrie,
hélas ! ne tarda pas à se sentir dévorée par une
activité inquiète.
Si elle pouvait s'honorer d'avoir vu naître le
fameux géomètre Euclide, que vous connaîtrez
plus tard, et d'autres savants philosophes, si
elle fut ensuite la patrie du célèbre historien
Appien et peut-être de Ptolémée, le grand géo-
graphe, elle comptait aussi dans sa population
un ramassis de gens vicieux venus de tous les
coins pour chercher fortune et qui, trouvant
presque toujours la misère, étaient prêts à
tout faire pour la conjurer. On y voyait aussi
un nombre incalculable de riches oisifs ; ceux-
là vêtus d'or et de soie, mais à cause de leur
oisiveté, la mauvaise conseillère, ne valant pas
mieux, ou valant moins encore que la popula-
tion en guenilles ; et tout ce monde-là, opulent
ou misérable, à commencer par la reine elle-
même, la belle Cléopâtre, ne cherchait qu'à
manger, boire, courir en char, aller à l'hippo-
drome, danser la nuit : à vivre enfin dans la
plus honteuse des corruptions.
Il arrive alors que la partie du peuple qui
travaille, celle qui, par conséquent, reste hon-
nête, s'irrite peu à peu de ce désordre. Le père
et la mère qui ont des enfants à nourrir en arri-
vent à se demander comment il se fait que le
pain et le bouilli soient si chers, lorsque tant de
gens jettent par la fenêtre la brioche et le rôti ?
En attendant, eux, peinent du matin au soir
et, malgré tout, leurs enfants pâtissent.
Ils ne voient pas plus loin que cela, et cela
ne leur paraît pas juste. Alors les mères, qui
n'entendent pas de laisser souffrir la famille, ne
cessent de répéter à leurs maris qu'ils n'ont
pas de coeur de supporter ces choses-là ; que si
elles étaient hommes, ça ne se passerait pas de
la sorte ; et les hommes, ainsi harcelés, finissent
par perdre patience ; ils sortent de chez eux, se
réunissent dans les cabarets, sur les places, et
s'excitent les uns les autres en parlant tous à
la fois. Arrivent bientôt les misérables qui
10
n'ont rien à perdre et qui peuvent avoir tout à
gagner dans un désordre parce qu'ils espèrent
piller ; ils se mêlent aux groupes avec le plus
d'ardeur, et si, dans cette foule irritée, un des
honnêtes gens indignés, ou le misérable qui
trompe, a le don de la parole au point d'en-
traîner ceux qui l'écoutent, le peuple fait un
soulèvement.
On peut se figurer une ville de cette espèce
comme une chaudière gigantesque dans la-
quelle bouillonnerait sans cesse un liquide
grondant qui monte, descend, remonte et dé-
borde un beau jour pour peu que l'on ne veille
pas au feu. Supposez que le liquide soit de
l'huile de pétrole, il prendra feu lui-même, et
feu coulant que l'eau ne peut éteindre, il chan-
gera en feu tout ce qu'il va toucher.
C'est ce qui arriva précisément ici.
Après plusieurs soulèvements, l'un d'eux,
plus terrible que les autres et qui menaçait
Cléopàtre, la reine indigne, amena César sous
les murs d'Alexandrie. Le peuple révolté lui
refusa l'entrée de la ville ; en sa qualité de gé¬
néral romain il ne pouvait donc faire moins
que de l'assiéger.
Or, dans la plupart des sièges qui se prolon-
gent, arrive un moment où la population enfer-
mée se sent prise de lassitude. La population
pauvre surtout qui souffre le plus de la faim,
du froid, du chaud, de la cherté de toutes cho-
ses, loin de conserver l'admirable patience, le
courage héroïque que Paris, assiégé par les Alle-
mands, montra en 1870, ressemble de plus en
plus à une ménagerie de bêtes fauves affamées
et déchaînées. Aussi l'intérieur d'Alexandrie
offrit-il bientôt le spectacle du plus hideux
désordre. Aucune loi n'était plus observée;
la basse populace s'enivrait ; on pillait les
maisons, on se tuait dans les rues pour
s'arracher le butin, et, autant par les misé-
rables du dedans que par les soldats romains,
la ville fut saccagée, les temples dévastés, les
plus beaux monuments ruinés irrémédiable-
ment.
Dès que la barbarie, qui sommeille chez les
hommes incultes, s'éveille ainsi en sursaut,
étonnée d'abord de ce que rien ne l'arrête, elle
trouve aussitôt qu'elle a trop dormi et, comme
si elle avait à réparer du temps perdu, elle
commence ses violences, s'en exalte, les mul-
tiplie, et l'on vit ici des bandes de sauvages se
précipiter, torches en main, vers l'incompa-
rable bibliothèque, y mettre le feu et hurler
d'un gosier aviné pendant que la merveille
flambait de toutes parts.
Cependant, elle était si riche, et il reste en-
core tant d'honnêtes gens dans ces grands
troubles-là pour prêter secours et amoindrir le
mal, qu'une partie des trésors menacés put
être sauvée cette fois. Hélas! comme par un
destin cruel, deux monstres, couronnés empe-
reurs romains, les nommés Caracalla et Au-
rélien, vinrent l'un après l'autre mettre à feu
et à sang cette malheureuse Alexandrie. Et en-
fin, il y a douze cents ans, des hordes, qui se
faisaient une gloire de laisser le désert comme
trace de leur passage, les Turcs du sultan
Omar, mirent une dernière fois le feu à la bi-
bliothèque, en rasèrent les murs et ne laissé-
rent d'elle qu'une dalle en mosaïque que l'on
voit encore aujourd'hui.
Quelle abomination !

Mais cette époque était précisément le beau


temps de la nation arabe, laquelle heureuse-
ment ne ressemblait en rien aux Turcs. Autant
ceux-ci se faisaient gloire de leur ignorance, de
leur grossièreté, autant les Arabes se mon traient
instruits et policés. Tandis que les Turcs n'é-
taient bons qu'à faire des soldats farouches,
ceux que nous leur comparons allaient bien-
tôt compter parmi soi des mathématiciens,
des poètes, des musiciens, des philosophes, de
savants médecins, des astronomes, des natura-
listes, des physiciens; et vous entendrez certai-
nement parler d'Avicenne, dont le vrai nom est
Abou-Ibn-Sina, qui vivait il y ajuste 900 ans,
ainsi que d'Ibn-Roehd ou Averrhoès, moins
âgé de deux siècles. Ces Arabes, arrière-petits-
fils des Amalécites, Madianites et Philistins,
étaient déjà répandus en grand nombre, non
seulement en Arabie, mais aussi en Égypte, et
l'on peut croire que bien des tablettes et quan-
tité de papyrus furent arrachés par eux aux
flammes que des sauvages avaient allumées.
C'est même là un moyen d'expliquer que,
longtemps après cet incendie barbare, les Ara-
bes aient pu conserver encore et soient restés
à peu près les seuls à conserver des trésors de
savoir au milieu de l'ignorance profonde qui
régnait à l'époque dite du moyen âge, il y a
mille ans.
Remarquons bien, à l'appui de cette suppo-
sition, que si, dans notre pays, ces temps d'é-
paisses ténèbres ont cependant laissé passer
comme des blets de lumière, les sciences, les
arts, la littérature de l'antiquité, c'est grâce
aux religieux des couvents, aux savants béné-
dictins, par exemple, qui, Arabes à leur ma-
nière, s'enfermaient dans leurs cloîtres, loin de
tout chaos extérieur, et là, au milieu des livres
anciens, nourrissaient leur intelligence de celle
du passé. Ils sont ainsi comme la chaîne qui
relie à travers la nuit les esprits de l'antiquité
à ceux de notre temps.
« Mais, me demanderez-vous, que sont deve¬
nus ces précieux manuscrits qui auraient été
sauvés du désastre par les Arabes ?
— Mon Dieu, vous répondrai-je, voici com-
ment je comprends cela.
Les Arabes, d'abord nomades en Arabie ou
aux alentours et très divisés, étaient devenus
soudain un grand peuple, à la voix de Maho-
met. Vous savez que Mahomet, ou plutôt Mo-
hammed, né il y a treize cents ans, se disait
prophète, envoyé de Dieu, et qu'il établit une
religion dont les fidèles se comptent aujourd'hui
en Europe, mais surtout en Asie et en Afrique,
par plusieurs centaines de millions ; c'est celle
qu'on appelle islamisme, qui veut dire, sou-
mission à Dieu, et ceux qui la suivent sont les
mahométans.
Ce prétendu prophète était, malgré ses im-
postures, l'un des plus grands hommes qui
aient paru et le peuple qu'il constitua se fit
immédiatement remarquer par son intelli-
gence, son esprit, son courage et bientôt par
son savoir. Il est permis de croire que le
voisinage et l'influence d'Alexandrie, autour
de laquelle ils vivaient, entraient pour quelque
chose dans ces dispositions extraordinaires.
Toujours est-il que ces Arabes étaient là lors-
que les Turcs d'Amrou, général d'Omar, in-
cendièrent la bibliothèque. Ce qui serait donc
surprenant, c'est que plusieurs d'entre eux
n'eussent arraché aux flammes un grand nom-
bre de ces manuscrits précieux.
Presque aussitôt pris par le goût des conquê-
tes, ils s'étendent sur l'Egypte, vers l'occident,
tout au long de la cote d'Afrique, et après s'ê-
tre plus ou moins mêlés aux habitants de ces
contrées, qu'on nommait les Maures et qui
étaient déjà convertis ou qu'ils convertirent à
leur religion, ils traversèrent la Méditerranée
et débarquèrent sur la côte opposée, depuis
Carthagène, où avaient déjà débarqué jadis les
Carthaginois, jusqu'au détroit de Gibraltar,
leur Djebel-Altar, qui, vous le voyez, a été
baptisé par eux.
De là, ils se répandent comme une mer en
Espagne, franchissent les Pyrénées et envahis-
sent la France jusqu'à la Loire où, sous le
nom de Sarrasins, c'est-à-dire d'Arabes d'O-
rient, ils trouvèrent la fin réservée à la plu-
part des conquérants qui veulent tout con-
quérir. Abdérame, leur roi, se fit battre terri-
blement à Poitiers par notre Charles-Martel,
père de Charlemagne, et à partir de ce moment
on les voit peu à peu refoulés, d'abord au delà
des Pyrénées, puis jusqu'au sud de l'Espa-
gne, dans ces belles provinces de Vandalousia
ou Andalousie dont le doux nom, qui le croi-
rait? rappelle la domination des Vandales,
sauvages plus destructeurs que les Turcs.
Ceux-là, soit dit en passant, les Vandales,
avaient suivi, trois siècles auparavant, une
marche inverse à celle des Arabes.
Partis, en dernier lieu, de la rive gauche du
bas Danube et ravageant tout sur leur passage,
ils avaient traversé la Gaule d'abord et ensuite
l'Espagne où ils s'étaient établis et se trouvaient
bien.
Mais, à cette époque, le nord de l'Europe
regorgeait d'autres peuples errants et guer-
riers : Huns, Alains, Suèves, Visigoths, venus
on ne sait d'où, toujours en mouvement avec
leurs tentes, leurs troupeaux, leurs chariots à
roues pleines; en guerre les uns contre les
autres et débordant de tous côtés, par millions
de bêtes fauves, sur le monde civilisé : c'était le
monde barbare.
Or, à peine les Vandales se croyaient-ils
possesseurs de leur belle Vandalousie, que les
Visigoths, les moins sauvages de ces barbares,
se mettent en route vers le sud, envahissent
l'Italie, traversent le midi de la France, inon-
dent l'Espagne et, chassant devant eux les
Vandales, les forcent à s'embarquer pour l'A-
frique, où, quelques temps après, Bélisaire,
général romain, leur fit essuyer une défaite si
complète qu'à partir de ce moment on ne parla
plus d'eux.
Voilà donc les Visigoths établis en royaume
à leur place, tranquillement, ou se croyant
tranquilles, lorsque les Sarrasins ou Arabes
d'Orient, unis aux Maures ou Arabes d'Occi-
dent, firent l'invasion dont nous avons parlé
plus haut et commencèrent par détruire le
royaume des Visigoths comme Bélisaire avait
fait des Vandales.
Les vaincus se sauvèrent, se dispersèrent
dans les montagnes et s'y fondirent avec les
aborigènes ou habitants originaires du pays 1.
Voyez maintenant si ces Arabes et ces Mau-
res étaient vraiment un grand peuple.
Leurs califes, qui étaient à la fois rois et pa-
pes, choisissent Cordoue pour résidence, et à
peine y sont-ils établis, que cette ville devient
le centre de l'industrie, des sciences, de la lit-
térature, des arts, comme si elle héritait d'A-
lexandrie.
On y voit encore aujourd'hui, convertie en
cathédrale, la magnifique mosquée mauresque
construite il y a plus de mille ans, et près de
là, Grenade est un but de véritable pèlerinage
pour les voyageurs qu'intéressent les grands
souvenirs du passé et qu'attirent les magnifi-

1. C'est pour cela qu'en Espagne les descendants des plus an-
ciennes familles sont appelés Hidalgos ; la première syllabe, hi,
n'étant que le commencement du mot hijo, qui veut dire fils, Ils se-
raient donc fils des Goths.
cences de l'Alhambra, palais et forteresse des
anciens rois Maures.
Voilà pour les traces qu'ils ont laissées dans
les arts ; mais c'est bien autre chose quand on
se demande s'ils savaient joindre des talents
utiles au goût qu'ils possédaient pour les for-
mes extérieures des choses. On se trouve alors
obligé d'avouer qu'ils ont été les bienfaiteurs
du pays.
Dans cette contrée brûlée par le soleil, où
des vallées desséchées se croisent entre d'arides
montagnes, l'eau est la condition principale
de la richesse ; elle est môme une condition de
vie. Aussi l'observateur éprouve-t-il une sorte
de jouissance charitable à reconnaître l'intelli-
gence et le soin qui ont présidé partout à la
recherche, à la captation des eaux, à leur
conduite, à leur distribution, à l'utilisation
économique de leur moindre filet.
Grâce à tout cela, la fertilité règne dans les
vallons où s'étendrait, sans tout cela, une sté-
rilité désolante, et tout cela c'est l'oeuvre des
Arabes; leurs successeurs, les Espagnols d'au¬
jourd'hui, n'ont eu qu'à entretenir soigneuse-
ment les travaux exécutés par ces Arabes-là,
ou à les imiter.
Remarquez que nous disons « leurs succes-
seurs », car après sept ou huit cents ans de sé-
jour, au milieu du XV° siècle, Ferdinand le
Catholique, roi d'Aragon, et sa femme Isabelle,
reine de Castille, les chassèrent définitivement
d'Espagne, et l'invasion africaine retourna en
Afrique moins glorieusement qu'elle n'en était
venue.
Mais à cette époque, le nord de ce continent
était extrêmement peuplé; les nouveaux dé-
barqués trouvèrent donc les places prises, et un
peuple ne s'introduit pas dans un autre comme
de l'eau dans une éponge. Il fallut donc aller
s'établir plus au sud, au delà des parties fer-
tiles, sur les confins du désert, dans le désert
lui-même, c'est-à-dire dans les grandes et petites
oasis qui se présentent comme des îles habita-
bles au milieu d'une mer aride.
Il est ainsi très probable qu'une partie de
l'émigration alla peupler ou habiter le Kordo¬
fan, le Bornou, le Darfour, y important une
partie des trésors qu'elle rapportait d'Europe,
par conséquent de la célébré Cordoue ; et, il y
a quelques années, le docteur Barth, dans son
célèbre voyage à Tombouctou, a été reçu pré-
cisément au centre du Sahara par un vénéra-
ble savant de cette nation qui, là, dans une
petite oasis, au milieu des sables brûlants, pos-
sédait une admirable bibliothèque, l'un des
restes, peut-être, de la bibliothèque d'Alexan-
drie !...
Eh bien c'était sans doute chez un Arabe
!

savant comme celui-là, que notre perroquet


gris, conseiller royal, avait fait son éducation.
Son maître Ali-Ben-Kaddour, c'est-à-dire Ali
fils de Kaddour, aimait à lire tout haut les
beaux discours que les historiens mettent dans
la bouche des orateurs morts depuis longtemps.
Les uns, qui pouvaient être adressés aussi bien
au grand Sésostris, roi d'Égypte, qu'au grand
Alexandre, roi de Macédoine, ne manquaient
pas d'appeler l'un quelconque des deux : roi
des rois, fils du soleil et dispensateur de la
foudre. Ils affirmaient que la terre lui appar-
tenait, que tous les hommes devaient s'estimer
trop heureux de se prosterner devant lui le
front dans la poussière, et qu'un aussi incom-
parable monarque pouvait marcher sur la tête
de ses sujets. Ceci, par parenthèse, n'aurait
pas été commode, mais pourvu qu'il y ait exa-
gération, les flatteurs, aussi bien que ceux qui
aiment les adulations, n'y regardent pas de si
près.
D'autres éloges composés pour Sémiramis,
reine d'Assyrie, ou pour Cléopâtre, en faisaient
l'astre des cieux, de la terre et des mers; les
yeux de la souveraine étaient deux étoiles de-
vant lesquelles pâlissait le firmament; sa
bouche, plus gracieuse qu'une coupe en co-
rail de Lybie, laissait voir un collier de perles
d'Ormuz ; sa chevelure, si elle était brune, sem-
blait faite des ombres de la nuit mêlées aux
rayons de la lune, et si elle était blonde, on
l'avait tissée des rayons du soleil unis à l'or
filé d'Ophir. Quant à sa taille, elle se dessinait
plus souple que le plus flexible des joncs, et sa
démarche, majestueuse comme celle d'une
déesse, trahissait en même temps la légèreté
d'une gazelle.
Il y avait enfin les harangues que l'on devait
prononcer devant le peuple assemblé, soit pour
lui demander de l'argent, soit pour le calmer
quand il n'était pas content, ce qui se ressem-
blait beaucoup.
« Le roi et la reine,
disaient celles-ci, ou
tous les deux, si supérieurs aux autres hommes
qu'on doive les reconnaître, si divins qu'ils
soient et si peu ressemblants au peuple, le roi
et la reine étaient cependant son père et sa
mère. Tous deux, en effet, le portaient dans leur
coeur, et, prêts à tous les sacrifices, le roi et la
reine acceptaient, par amour pour lui, les amers
soucis de la royauté. Le peuple devrait donc,
à la rigueur, se contenter de cela, car par cela
seul son sort était déjà digne d'envie, mais,
s'il avait à la tête le plus vaillant et le plus il-
lustre des rois, en même temps que la plus
belle et la plus noble des reines, c'est qu'il était
le plus grand des peuples, le plus glorieux, le
plus savant, le plus ingénieux, le plus redou-
table, le plus spirituel. Aucun peuple de l'uni-
vers enfin, depuis la création du monde, ne lui
arrivait à la cheville, et par conséquent, lui,
étant tel et ayant à sa tête de tels souverains,
il devait prendre en pitié le reste de l'univers,
s'estimer trop heureux de payer si peu de
chose pour un si grand État, payer par con-
séquent avec enthousiasme et, après avoir
payé, s'en retourner chacun chez soi, heureux
et fier.
A force d'entendre ces discours admirables,
notre Jacquot ne s'était pas contenté de les
retenir, mais il les débitait en ajoutant à l'em-
phase du vieil Arabe son emphase et ses
réflexions de perroquet. Il remarqua bientôt
qu'on l'admirait.
Les femmes de l'oasis surtout semblaient
éprouver un plaisir extrême à l'entendre dire
en passant : — Vos yeux sont des étoiles qui
font pâlir le firmament et vous avez la gra-
cieuse légèreté d'une gazelle.
Tout cela eut pour résultat que maître Jac-
11
quot finit par se croire vraiment un grand ora-
teur; l'ambition s'empara de lui.
Il trouva de plus en plus que la vie du per-
choir, où du bec et des pattes il faisait de la
gymnastique sur trois bâtons, et que toujours
du maïs à grignoter répondaient peu à sa haute
valeur. Un jour donc, étant parvenu à retirer
sa patte de l'anneau qui terminait sa chaîne,
et sans rien savoir du chemin ni de l'horizon,
il s'envola.
Plus d'une aventure l'attendait sur sa route
de hasard.
Une troupe de gypaëtes, de ces oiseaux de
grand vol qui tiennent du faucon et de l'aigle,
allaient le plumer vif pour ensuite lui gruger
la cervelle, lorsque, pris d'une idée soudaine,
il s'écria de sa voix la plus sonore :
— Vous êtes le peuple le plus savant, le
plus supérieur, le plus glorieux, le plus géné-
reux, etc., etc.
Les gypaëtes, surpris et charmés comme
notre ancienne connaissance le corbeau, sen
tirent aussitôt dans leur vanité ce chatouille¬
ment singulier qui, seul peut-être parmi toutes
les excitations, trouble les sots au point de les
faire agir volontairement contre leurs intérêts,
et il y a plus de sots qu'on ne pense. Ils se
regardèrent avec orgueil les uns les autres, et
vraiment émerveillés, eux qui ne parlaient
pas, d'entendre parler de la sorte, ils laissèrent
aller un parleur qui parlait si bien.
Un peu plus loin ce fut un condor, le plus
gigantesque des oiseaux de proie et venu
d'Amérique en tournée, qui allait faire de
Jacquot une simple becquée, quand Jacquot
s'écria :
— O roi des rois, fils du soleil, dispensateur
de la foudre...
Et le condor, qui s'entendait appeler ainsi
pour la première fois, chatouillé ni plus ni
moins que le corbeau et les gypaëtes tout
condor qu'il était, le condor se sentit enfler
d'orgueil et lâcha majestueusement l'éloquent
volatile qui disait d'aussi belles choses.
Très dépenaillé cependant après une se-
maine d'un vol aussi troublé : après avoir
échappé d'ailleurs par miracle à ces tempêtes
de sable appelées simoun qui engloutissent
les caravanes : mourant de faim et encore plus
de soif, il crut un jour apercevoir une île au
milieu d'un grand lac. Pouvait-il en douter?
Les dragonniers séculaires, les gigantesques
baobabs, les dattiers en parasols, semblaient
avoir à leur pied un miroir dans lequel ils se
réfléchissaient la tête en bas; c'est ainsi que
les choses se passent toujours au bord de l'eau,
donc il voyait de l'eau. Peut-être, à la vérité,
l'eau ne serait-elle pas bien fraîche : car, sous
l'ardeur du soleil, tout cela tremblait comme on
voit trembler les choses au-dessus d'un poêle
trop chauffé ; mais il ne songea pas un instant
à la température de cette belle nappe liquide,
car l'important n'était pas de boire frais, mais
de boire; aussi Jacquot rassembla-t-il ses
forces pour arriver là-bas en quelques bons
coups d'ailes.
Hélas! il avait beau fendre l'air d'un vol
vibrant et voir fuir la terre sous ses pattes, ce
lac aussi semblait avoir des ailes. Notre voya¬
geur avait à faire à un lac trompeur : il était
dupe de cette apparence, qui, dans les plaines
brûlantes, fait croire aux bords d'un fleuve
large et tranquille, parce que les objets loin-
tains sont vus en môme temps droits et ren-
versés, comme s'ils faisaient leur image dans
l'eau : c'était le mirage.
Ici, ce phénomène décevant ne trompait
qu'un perroquet, mais plus tard, à quatre-
vingt-cinq ans de nous, il allait désespérer nos
braves soldats de la première République,
lorsque transportés en Egypte et poursuivant
la cavalerie ennemie sous le soleil du désert,
à pied, le sac au dos, ils ruisselaient de sueur
et se sentaient accablés par la fièvre de la soif.
A la vue de cette eau lointaine ils repre-
naient courage, bientôt ils allaient boire à
cette nappe limpide. Leur gorge était brûlée,
pour l'heure, par la fine poussière des sables :
durcie, obstruée au point de ne plus laisser
passer qu'un souffle sifflant; mais cette eau
bienfaisante allait les rafraîchir, les ranimer
et ils repartaient d'un pied vaillant Hélas !
c'était le mirage, le lac trompeur fuyait tou-
jours !
Néanmoins, grâce à son vol rapide, s'il ne
put atteindre le vaste fleuve qui n'existait pas,
maître Jacquot, à bout de forces, atteignit du
moins l'oasis. Il s'abattit épuisé sur le premier
palmier, et après avoir repris sa respiration il
regarda autour de lui.
Sous le fourré, à quelque distance du pied
de son arbre, une lionne superbe était couchée
sur le ventre. Les pattes étendues en avant, la
queue ramenée le long du corps et la tête
haute, elle regardait fixement au loin. Deux
lionceaux s'ébattaient autour d'elle, se défiant
l'un l'autre, escaladant leur mère, se renver-
sant sur le dos comme de jeunes chats de
grande taille pour se défendre de leurs quatre
pattes. De temps en temps ils jouaient de leurs
griffes mobiles avec la queue de leur mère,
qui, sans se déranger, en battait le sol d'un air
satisfait.
Jacquot n'eut pas de peine à comprendre
que cette belle bête devait être la grande
Lionne, la femme du célèbre Lion dont le
nom remplissait la contrée, la lionne enfin du
lion qui, fier de sa force et remarquable par
son audace, s'était déclaré lui-même roi des
animaux.
Que faire?
L'orateur n'avait rien mangé de la veille, et
la récolte des dattes avait été emportée par les
caravanes. Osera-t-il descendre pour glaner
péniblement quelque maigre nourriture? Mais
toute la terre, jusqu'à perte de vue, appartenait
certainement au domaine royal : or, la reine
était là, et l'on sait que les femmes, même quand
elles sont reines, n'aiment pas que l'on glane
sur leur propriété... Oui comment faire ?
!

Et il se mit à réfléchir.
Le souvenir lui vint alors du succès que ses
discours avaient eu auprès des gypaëtes ainsi
que des condors, et de l'effet qu'ils produisaient
sur les femmes de son oasis natale. Pourquoi,
plutôt que de mourir de faim ou d'un coup de
griffes, n'essayerait-il pas sur cette reine les
phrases qui plaisaient tant, paraît-il, à d'autres
souveraines, et qui n'avaient pas déplu à de
simples mortelles?
Qu'avait-il à craindre, du reste, perché
comme il était? Il essuya donc bien les côtés
de son bec à l'écorce du palmier, humecta son
palais avec sa grosse langue charnue et, pre-
nant une voix de circonstance, c'est-à-dire un
ton à la fois gracieux et réservé, il commença
ainsi :
O Reine ! astre brillant du Ciel, de la

Terre et des Mers !

La lionne demeura d'abord surprise à cette


voix tombant des nuages, et le jeu de sa queue
s'arrêta ; mais dès le quatrième mot elle releva
la tête, et après le dernier, se tournant noble-
ment vers l'orateur, elle lui dit d'un ton où la
majesté s'unissait à la bienveillance :
—Qui es-tu, toi que je n'ai jamais vu dans
mon royaume et qui parles si bien ?
— O Reine! tes yeux sont des étoiles qui
font pâlir le firmament.
—Tant pis pour lui, répondit-elle avec
grâce : mais, jeune étranger qui parles si bien,
descends de là-haut sans crainte et viens près
de moi.
O Reine ! ta bouche est une coupe de

corail de Lybie, bordée de perles d'Ormuz.
—Allons, flatteur ! — répondit la reine d'un
air modeste et en cherchant à se faire une
bouche en coeur, — mais descends; le glapis-
sement des chacals me porte depuis longtemps
sur les nerfs : je hais le cri rauque des éléphants
ou le rugissement des panthères : je sens, enfin,
le besoin d'autre chose que de hurlements sau-
vages, et je t'attache à ma personne, toi qui
parles si bien. Descends, je te l'ordonne.
O Reine ! tu es aussi majestueuse qu'une

Déesse et plus légère qu'une gazelle, mais...
ces lionceaux?
— S'ils te faisaient le moindre mal, — ré-
pondit la Reine en ouvrant ses dix doigts or-
nés de griffes mobiles plus crochues que le
bec du perroquet, — ils auraient à faire à moi.
Les lionceaux, qui écoutaient, devinrent
sérieux, car ils savaient que leur mère ne plai-
santait pas. Aussi Jacquot, rassuré, déploya-t-il
ses belles ailes au plumage gris en dessus, rose
en dessous, et, planant en spirale descendante,
il prit pied à quelque distance de la reine
du lieu.
— Suis-moi, dit celle-ci en se levant, je vais
te présenter au roi.
— J'obéis, ô Reine dont la chevelure d'or
ressemble à un faisceau précieux d'Ophir, mais
ce grand roi aura-t-il pour un misérable oiseau
la môme bonté que toi, ô Reine magnanime?
—Perroquet! non moins ignorant que
savant, sache que chez nous autres lions la
première des volontés est celle de la lionne :
mais le lion en prend pour soi l'honneur ; il a
d'ailleurs la gloire de la faire exécuter, et je
serais, d'honneur, fort surprise qu'il n'en fût
pas ainsi de perroquette à perroquet.
—Je crois en effet, dit humblement Jac-
quot, que c'est la même chose.
Pendant que la lionne marchait sous les
arbres d'un pas rapide et moelleux, sans autre
bruit que le craquement des feuilles qu'elle
foulait ou des branches sèches, maître Jacquot
voletait à ses côtés. Il se demandait encore, non
sans inquiétude, si l'assurance de la lionne
était fondée absolument et si le roi, dont l'appé-
tit était connu comme vraiment royal, n'allait
pas l'avaler avant la moindre cérémonie.
Ah ! se disait-il en lui-même, si je pouvais

seulement commencer mon discours, peut-être
tout irait-il bien.
Il se mit donc à le repasser silencieusement
avec le plus grand soin, afin de ne pas s'em-
brouiller.
Après quelque temps de route vers le Nord
ils atteignirent les bords d'un lac immense;
c'était précisément le lac Nyanza occidental,
l'Albert-Nyanza, par lequel passe le Nil
Blanc. Ils le laissèrent sur leur droite, et tra-
versant une vaste plaine, d'abord maréca-
geuse, ils se trouvèrent au pied des montagnes
Bleues. De là partait, s'élevant jusqu'à mi-
côte, une grande avenue d'ossements plus ou
moins desséchés : tels qu'échines de gazelles,
têtes d'antilopes ou cous de girafes.
Ces alignements remplaçaient avantageuse¬
ment les grilles à lances ou les fossés profonds :
ils annonçaient, mieux que le son de la trom-
pette, l'irrésistible puissance du maître de ces
lieux. Au sommet de cette avenue enfin, Jac-
quot aperçut l'ouverture d'une vaste caverne
qui servait de palais à la famille royale. Le roi
Lion était couché sur un tertre à l'entrée, son
oeil jaune à moitié couvert par les paupières,
et le regard de son étroite et longue pupille
planant de haut sur la plaine et le lac. Autour
de lui des panthères, des léopards, des chats-
tigres montaient la garde.
A cet aspect, l'orateur emplumé, très sûr
de son talent mais fort mal armé, se repentit
de sa témérité. Il jugea donc prudent de res-
ter en arrière : d'autant mieux qu'apercevant
deux squelettes d'éléphants placés de part et
d'autre comme deux colonnes triomphales, il
trouva l'endroit bon pour se percher en sûreté
pendant qu'il observerait à distance.
A mesure que la Reine et ses lionceaux ap-
prochaient de la foule aux terribles mâchoires,
les jeunes princes se serraient contre leur
mère, tandis que les gardes s'écartaient à re-
culons, la tête basse, sans perdre de vue la
lionne, le corps ramassé sur les jambes de
derrière et grognant sourdement. Était-ce pour
lui faire honneur? peut-être, car de son côté,
la gueule assez ouverte pour dégager les
coins noirs de ses lèvres et la blancheur de
ses belles dents carnassières, la souveraine
répondait par un râle caverneux, et, de sa
longue queue, se battait les flancs. Gela vou-
lait dire évidemment qu'elle était toujours
prête à rendre politesse pour politesse.
L'illustre lion voyait arriver sa famille sans
paraître la regarder ; il ne sourcilla donc pas,
mais une légère inflexion du bout de sa queue
témoigna de la satisfaction royale ; aussitôt la
reine lui adressa la parole en ces termes :
Sire ! vous avez pour conseillers les illus-

tres Fourbirusac, Strangulifex et Saltogrimas,
trois colonnes sur lesquelles repose votre
trône. Mais je me permets de vous-faire remar-
quer que, pour être solide, un trône qui se res-
pecte doit en avoir quatre, et en effet : à qui
pourrions-nous demander, autour de ce trône
sans pareil, de célébrer les hauts faits de Vo-
tre Majesté ? qui remplira dans l'histoire les
pages réservées à votre gloire ?
—Je cherche, Madame, dit majestueuse-
ment le roi, et je ne vois pas trop...
—Il ne suffît pas que votre épouse, vos en-
fants, que les vivants du monde entier vous
payent le tribut d'admiration qui vous est
dû ; il faut que la postérité la plus reculée ho-
nore votre mémoire.
—Reine, j'y avais pensé, répondit le roi
en baissant et relevant gravement les pau-
pières.
—Eh bien, grand Roi ! votre Reine, sou-
cieuse de votre gloire plus encore que de la
sienne, votre Reine vous amène cette colonne.
Qu'est-ce ? quoi ? que voulez-vous dire ?

Une colonne ! où? quand l'avez-vous trouvée?
par quel moyen enfin avez-vous pu l'amener ?
Une colonne !
—Cette colonne, Sire, est un oiseau admi-
rable.
—Un oiseau ! hum ! fit le Roi en fronçant
ses énormes sourcils, un oiseau ! Ça vole dans
les airs ! je n'aime pas beaucoup cela, moi ; car
enfin, que deviendrions-nous, ô Reine, tout
lions que nous sommes, si nos sujets avaient
des ailes?
A cette sage remarque la Reine restait
embarrassée, lorsque du haut de son éléphant
maître Jacquot s'écria sans reprendre haleine :
— O Roi des rois, fils du soleil, dispensateur
de la foudre, les airs t'appartiennent aussi bien
que la terre, et la race emplumée, depuis
l'aigle jusqu'au roitelet, ou de l'oiseau-mouche
au condor, célébrera de ses chants variés le
jour à jamais heureux où ta magnanimité lui
permettra de se prosterner devant toi, le bec
dans la poussière de tes pattes illustres.
La Reine se sentit aussitôt soulagée. Le Roi
en effet, l'assistance tout entière, tournaient
vers l'orateur des yeux émerveillés, et le lion,
se dressant sur ses pattes avec une satisfaction
inaccoutumée, de sa bouche royale fît enten-
dre ces mémorables paroles :
— Il parle bien, cet animal-là ! Reine ! vous
êtes une grande reine quand à toi, maître
!

Jacquot, je te fais monseigneur du Papagai et


t'autorise dès à présent à venir me faire en-
tendre tes sages paroles; tu fais partie de mon
conseil.
Sans plus attendre, le nouveau monsei-
gneur s'enlevait d'un vol plein de dignité. Il
passa par-dessus la tête de toute la cour, qui,
pleine d'admiration et d'envie, le suivit des
yeux, et vint se poser respectueusement à quel-
que distance du souverain, auquel il débita,
sans désemparer, la fin de son discours.
C'est ainsi que maître Jacquot, ou, pour ne
pas l'offenser, que monseigneur du Papagai
passa conseiller royal.
Devenu pour ainsi dire l'hôte de l'auguste
caverne, la Reine ne se lassait pas de l'enten-
dre quoiqu'il répétât toujours la même chose.
Les cheveux d'or, les yeux en étoiles, la mar-
che de déesse, étaient, pour Sa Majesté, paro-
les toujours nouvelles. Quant au Roi, lorsqu'il
rentrait de la chasse contrarié de ce qu'une
gazelle lui eût échappé ou qu'une panthère
lui eût montré les dents, son visage se rassé-
rénait dès que l'orateur domestique affirmait
pour la millième fois à sa face qu'il était
maître du monde et que l'univers baisait la
trace de ses pas.
Il est juste cependant de dire que monsei-
gneur du Papagai rendait d'autres services à
la cour et certainement plus importants.
De temps à autre se produisaient de graves
événements.
Les sujets du monarque n'étaient pas tou-
jours absolument satisfaits.
Ainsi lorsque les faibles comptaient les vides
qui se faisaient dans leurs rangs, ou quand
les plus forts trouvaient déjà mangés par
messieurs les lions ceux qu'ils auraient voulu
croquer eux-mêmes, il ne manquait pas de
gens pour dire que monseigneur le Lion, sa
lionne et ses lionceaux avaient des estomacs
terriblement inquiétants.
Les plaintes des lièvres, des moutons, des
gazelles eussent été plus que vaines, cela va
sans dire, car, si ces animaux timides avaient
osé les faire entendre, leur voix aurait fini et
leur queue môme eût disparu dans le gosier
du souverain. Mais il en était autrement des
grands animaux à pattes armées, à solides
mâchoires ou à trompes vigoureuses flan-
quées de longues défenses.
Quand ceux-là, rendus furieux à la fin, se
précipitaient en troupe, les yeux allumés et
sanglants : les uns aiguisant leurs griffes
contre les arbres avec un bruit de scie ou les
déracinant, les autres retroussant leurs lèvres
en grinçant des dents et rugissant comme un
orage, on n'était pas à l'aise dans l'antre
royal.
Mais c'était le triomphe de monseigneur du
Papagai.
On comprenait vite dans la noble caverne
qu'il n'y avait pas de ressource ailleurs que
dans l'éloquence du célèbre orateur; dès lors
le Roi, la Reine, les lionceaux, le suppliaient
de leur venir en aide. A ces supplications
venaient s'ajouter celles des nombreux ani¬
maux qui vivaient des restes de la table
royale : vieux renards éclopés, loups-cerviers
hors de service, paons, dindons, autruches à
belles plumes, grues voraces, lapins savants,
êtres paresseux et inutiles, qui, semblables à
tous les parasites, étaient chacun plus pol-
tron que son voisin.
Monseigneur se défendait d'abord. On
s'exagérait, disait-il, son pouvoir; d'ailleurs,
il n'était pas en voix. Cependant il fléchis-
sait peu à peu, comme si sa modestie se
rendait à la force ; enfin, avisant un arbre
élevé d'où il pouvait haranguer la foule sans
se compromettre, il cédait en disant avec
noblesse qu'il consentait à sacrifier sa vie.
Il volait donc se percher hors de portée de
griffes, et, tout en fouillant dans sa fertile
mémoire, il attendait que les premiers révol-
tés fussent à portée de voix.
Ces premiers étaient toujours les grands
carnassiers, ceux qui mangent les autres.
Où allez-vous ? leur criait-il, arrêtez ! le

Roi n'a pas attendu vos trop justes réclama¬
tions. Vous êtes le soutien, la gloire, la for-
tune de son royaume; vous êtes les plus
illustres animaux du monde, et la plus élé-
mentaire justice veut que les chèvres, les
cerfs et les gazelles vous soient intégralement
réservés. C'est par une erreur dont gémit la
famille royale que ses pourvoyeurs ont étran-
glé le bétail qui vous est dû. Mais allez en
paix, ô vous, les plus fameux des animaux!
votre Roi, le plus fameux des rois, en est
aussi le plus magnanime; il n'a, vous le
savez bien, qu'une passion, le bonheur de
ses sujets ; aussi, pour faire le vôtre, aucun
sacrifice ne peut lui coûter et, de par sa
décision souveraine, il demeure entendu qu'à
l'avenir la famille royale et la cour ne man-
geront plus que de l'herbe.
Un puissant murmure de satisfaction,
comme un vent qui passerait dans les grands
arbres, courait alors sur la foule attentive.
— Voilà, carnassiers ingrats, voilà le Roi
sans pareil auquel, un peu plus, vous alliez
manquer de respect ! Allez maintenant ! con¬
tinuez à être, comme par le passé, les plus
grands, les plus terribles animaux du monde ;
allez donc demandez pardon à Sa Majesté,
!

ou plutôt allez-vous-en chacun chez vous en


célébrant sa gloire : par ma voix Sa Majesté
vous pardonne.
—Vive le Lion hurlaient les grands car-
!

nassiers, vive la Lionne vive leur auguste


!

famille! et ils s'écoulaient sur la droite avec


un grand bruit de foule, satisfaits de savoir,
une fois encore, qu'ils étaient les plus illustres
du monde et qu'à l'avenir les bons repas ne
leur seraient plus disputés.
Alors arrivaient les mangeurs d'herbe ou
herbivores: éléphants, rhinocéros, buffles,
chevaux, tous gens plus ou moins ensabotés,
mais qui savaient pouvoir compter sur les
rhinocéros et les éléphants.
—Où allez-vous ? recriait l'orateur perché,
arrêtez ! le roi n'a pas attendu vos trop justes
réclamations. Vous êtes les soutiens, la gloire,
la fortune de l'État ; vous avez, parmi vous, les
plus illustres, les plus grandes bêtes du monde,
et l'on ne pourrait d'ailleurs sans crime dé-
vorer ainsi chaque jour les moins protégés et
les plus gracieux d'entre vous. Aussi, est-ce
par une erreur coupable que les pourvoyeurs
de la cour ont étranglé tant de cerfs, de chè-
vres et de gazelles. Mais allez en paix, ô vous,
les plus fameuses bêtes des cinq continents!
votre Roi, le plus fameux des rois, en est aussi
le plus magnanime. Aucun sacrifice ne peut
lui coûter dès qu'il s'agit de votre bonheur, et,
de par sa décision souveraine, il demeure en-
tendu qu'à l'avenir la famille royale et la cour
ne mangeront plus que de l'herbe.
A bas à bas ! à bas !beuglèrent les
— !

éléphants, les chevaux sauvages, les buffles


et les rhinocéros. — A bas à bas Si la cour
! !

se met à l'herbe, au lieu d'être étranglés nous


mourrons de faim :
la belle avance A!bas !à
bas !
L'orateur n'avait pas pensé à cela : un ora-
teur ne pense pas à tout; mais pendant que
les buffles beuglaient, que les chevaux hennis-
saient, que les cerfs bramaient et que chevro¬
taient les gazelles, il sifflait du plus fort qu'il
pouvait, battait bruyamment des ailes pour
obtenir le silence et pour tâcher de réparer sa
sottise. Peu à peu, en effet, l'orateur parvenait
à faire entendre qu'on l'avait mal compris, le
silence se faisait, et monseigneur du Papagai,
qui avait eu le temps de réfléchir, reprenait
avec de grands éclats de gosier et d'amples
mouvements d'ailes :
— N'avez-vous pas honte, ô pacifiques her-
bivores, de vous emporter comme de simples
et vils carnassiers? Que ne me laissiez-vous
finir J'allais vous dire que la cour, se mettant
!

au vert par simple précaution d'hygiène,


était résolue de s'en tenir au cresson de fontaine
que vous ne mangez pas ; mais sachez que
les puissantes entrailles des lions réclament
autre chose que l'herbe des clairs ruisseaux,
môme que l'herbe des champs : elles ont be-
soin...
—Besoin de quoi? oui ! de quoi ? s'écrièrent
en choeur les herbivores : de ceux qui la man-
gent, peut-être !
— Calmez-vous donc, bêtes illustres, et ras-
surez-vous. Il y a longtemps que le premier
médecin de la cour, honneur comme moi des
gens de plumes, il y a longtemps que le grand
marabout dom Purgosangrados a reconnu que
la chair des herbivores, délicate, distinguée,
était, par cela même, trop subtile pour le tem-
pérament princier de Sa Majesté. Il l'aut à ces
vigoureuses entrailles la chair substantielle
des carnassiers, et tout à l'heure, là, nous ve-
nons de nous entendre avec les plus forts
d'entre eux pour qu'ils fassent, à leur tour,
entendre raison aux autres et les amènent,
par d'irrésistibles arguments, à comprendre
tout l'honneur qu'il y aura pour eux à figu-
rer volontairement sur la table royale.
—Vive le Lion, s'écria la foule enthousias-
mée, vivent les grands carnivores !

— Voilà, ô fameuses, ô grandes bêtes, mais


bêtes ingrates ! voilà le Roi sans pareil auquel,
sans moi, vous auriez manqué de respect.
Allez! continuez à être comme par le passé le
modèle des herbivores, demandez pardon à
Sa Majesté ; ou plutôt, allez-vous-en chacun
chez vous en célébrant sa gloire ; par ma voix
Sa Majesté vous pardonne.
Et les herbivores, confus de tant de bontés,
certains, croyaient-ils, de n'être plus dévo-
rés et conservant d'ailleurs pour eux seuls
les gras pâturages, riaient sous cape de ce
qu'on ne leur demandait que de renoncer au
cresson. Ils s'en allaient donc gaiement par la
gauche, beuglotant, mugissotant, bramotant,
heureux, pour la millième fois, d'être consi-
dérés par leur souverain comme les plus fa-
meuses, comme les plus grandes bêtes de
l'univers.
Aurait-on pu nier, après plusieurs événe-
ments pareils, qu'un orateur aussi remar-
quable eût bien mérité de la cour et qu'il eût
droit à une place d'honneur au conseil ?
Personne, il faut le dire, ne la lui refusait.
Assurément le célèbre Fourbirusac, jaloux
de la faveur dont jouissait son collègue, le
détestait-il du fond de son âme : mais il avait
bien soin de l'aborder toujours le sourire sur
les lèvres; il ne l'appelait jamais que son
meilleur ami.
Le terrible Strangulifex l'aurait volontiers
étranglé : mais comme, lui, ne trouvait jamais
mot à dire et bredouillait toujours en par-
lant, l'abondant bavardage de Papagai exci-
tait à la fois dans son coeur une colère con-
tenue et une secrète admiration. Il le qualifiait
de misérable parloteur, et il eût volontiers
donné une de ses dents carnassières pour par-
ler ainsi.
Quant à Saltogrimas, certain que la sou-
plesse d'échine vaut la souplesse de langue et
que rien, à la cour, ne pouvait résister à
l'alliance de ces deux souplesses, il était fran-
chement son ami.
Tel se présentait donc, au moment où sé-
vissait cette peste effrayante, le haut conseil
que le roi lion convoqua.
Mais ce monde important aimait à vivre un
peu loin des nobles griffes de Sa Majesté.
Messire Fourbirusac habitait, à bonne dis-
tance du palais royal, un terrier profond
qu'en vrai renard il avait eu soin de creuser
sur le versant d'une hauteur, afin d'aperce-
voir de loin tous ceux qui se dirigeraient vers
sa demeure. Par surcroît de précaution il
choisit le milieu d'un carrefour ; de la sorte, et
selon le besoin, il pouvait fuir par des routes
diverses.
Maître Strangulifex avait préféré, à bonne
distance aussi, un épais taillis, pourvu égale-
ment de plusieurs issues et au centre duquel
plusieurs voûtes obscures lui servaient alter-
nativement de retraite.
Quant à Saltogrimas et à Papagai, ils habi-
taient, en bons voisins et à l'abri de toute sur-
prise, tantôt le faîte d'un gigantesque baobab
contemporain du déluge, tantôt la cîme d'un
frêne non moins antique, dont le tronc, large
comme une chambre et creusé jusqu'à
l'écorce, servait de maison de campagne aux
lions, tandis que les branches, au loin éten-
dues, entretenaient une délicieuse fraîcheur
sur une aire où plus de cent éléphants venaient
dormir à l'aise, quand les lions n'y étaient pas.
Gomme les moindres désirs du roi étaient
des ordres pressés, la missive qui convoquait
les conseillers fut confiée à trois grands lé-
vriers d'Afrique, hauts et longs, à fort poitrail
saillant par le bas, mais à ventre presque avalé.
Sans avoir l'air de se presser ils faisaient,
quand ils voulaient, des sauts de cinq mètres,
et ils allaient, on peut le dire, plus vite que le
vent; du reste c'étaient les trois frères Ouragan,
Foudre et Tourbillon.
La dépêche aux dents, ils partirent donc
comme une flèche sur trois directions diffé-
rentes, décrivant, dans leurs bonds, comme des
arches de pont, grandes d'abord, mais se rac-
courcissant avec l'éloignement ; bientôt on
les perdit de vue. Quelques minutes après les
conseillers étaient avertis, et presque aussitôt
on vit poindre à l'horizon des arches renais-
santes; elles grandirent à vue d'oeil comme un
pont fantasmagorique, et les grands levriers,
décrivant la fin de la dernière comme s'ils
tombaient du ciel, rapportaient la réponse
sans être essoufflés.
Les conseillers étaient en route.
Un point noir apparut d'abord dans le bleu
pur du ciel, c'était monseigneur du Papagai.
Son vol faisait siffler l'air, et peu de temps après
l'arrivée des levriers il se posa sur un jujubier
à l'entrée de la caverne.
L'ami Saltogrimas suivait d'assez loin en ga-
lopant comme un bateau qui tangue, à cause
de la grande inégalité entre ses jambes de
devant et celles de derrière; ayant avisé son
ami sur le jujubier, il y grimpa lestement et,
s'accroupissant sur une haute branche, la
queue enroulée autour, il se mit à regarder
de tous côtés en clignotant rapidement de
ses paupières blanches.
Après apparut Fourbirusac, galopant, lui,
le cou tendu, l'échine horizontale et sa longue
queue touffue prolongeant l'échiné. Enfin
l'on signala Strangulifex qui trottait long,
régulièrement et avançait de travers.
Sa Majesté n'était pas contente d'avoir at-
tendu ; aussi entr'ouvrait-elle la gueule ainsi
que les griffes d'un air grognon. Sa queue
décrivait en même temps quelques spirales
inquiétantes, ce qui fit que les conseillers se
rangèrent dans la salle du conseil le plus près
qu'ils purent de la porte.
— Honorables conseillers, dit alors le Lion
d'une voix creuse, vous savez pourquoi je
vous réunis ; il est donc inutile que je perde
du temps à vous expliquer le motif de cette
convocation.
Et jugeant l'explication superflue, il la com-
mença.
—Un fléau terrible ravage mon empire. Non
seulement il frappe les tigres, les panthères,
mes parents même, les autres lions, mais il tue
aussi les buffles, les gazelles qui servent plus
ordinairement à ma table : de sorte que votre
Roi va peut-être se voir obligé de jeûner!
—Oh !... oh !... oh! murmura le conseil d'un
ton scandalisé.
—Je comprends votre indignation. De mé-
moire de lion pareille chose ne s'est vue ;
c'est donc une humiliation qu'il faut, à toute
force, épargner à la nation.
Ah ! certes, s'écria le choeur des conseil-

lers.
—Très bien ; mais que faire pour cela ?
Les quatre colonnes du trône s'entreregar-
dèrent...

Eh bien ! ajouta le roi surpris et mécon-
tent, j'attends, il me semble ?
Fourbirusac, qui avait le plus de réflexion,
prit la parole, mais pour donner aux idées le
temps de venir il fit un détour, comme, du
reste, en toute occasion c'était son habitude.
O grand Roi !... Sire !... illustre Majesté !...

Oui, nous savons pourquoi Votre Grâce nous
a convoqués ; et, comme le dit avec une haute
raison sa voix éloquente, elle n'a point à
perdre son temps
—Après après Fourbirusac, sécria le Roi
! !

impatienté ; assez parlé ! que faut-il faire ?


L'orateur se dit que le ventre affamé de
son maître avait peu d'oreilles, et il reprit avec
vivacité :
M'est avis, grand souverain, que si le fléau

en question ne s'acharnait qu'aux tigres et
aux panthères, le plus sage serait de le laisser
faire, car ces voraces carnassiers ne reculent
pas à disputer à la cour le meilleur de la
dîme royale.
—Bien dit! bien dit! murmura le trio de
ses collègues.
—Mais dès que la peste fait disparaître
cette dîme elle-même, dès que surtout, pensée
horrible! elle peut attenter aux jours de nos
glorieux souverains...
—Oh! hurla, cria, glapit le trio avec un
air de désespoir, et Saltogrimas se couvrit les
yeux de ses dix doigts, de façon pourtant à
voir à travers.
Oh ! alors, poursuivit l'orateur, quicon-

que a un vrai coeur d'animal...
Soit ! interrompit Sa Majesté, tout ce que

tu dis est plein de sens et vient d'un sujet
fidèle, mais le moyen ? le moyen ? le moyen ?
—Sire! le moyen, le voici.
—Ah! fit toute l'assemblée avec soulage-
ment.
—Ce mal nous est envoyé par le ciel.
—Plutôt par l'enfer, dit Strangulifex qui
se piquait de piété.
—Ciel ou enfer... n'interrompez pas cria !

le Roi.
Strangulifex regarda la porte.
—Donc il faut apaiser le ciel ou l'enfer.
C'est juste! c'est juste! dit-on de toutes

parts.
—Or il doit y avoir parmi nous quelque
grand coupable.
Oui ! nous portons tous la peine de son
crime, et nous la porterons juqu'à ce que le
criminel soit connu, jusqu'à ce qu'il ait con-
fessé son sacrilège, car un sacrilège a été
commis, jusqu'à ce que, par sa mort, il ait
expié son forfait et les tourments qu'il nous a
causés.
—Bon ! dit le Roi, mais alors, que faire?
—Sire il faut envoyer à toutes les bêtes qui
!

vous obéissent l'ordre de se rendre ici sans


retard. Chacun de vos sujets fera son examen
de conscience publiquement, à haute voix,
sous la foi du serment le plus terrible; après
quoi l'assemblée, librement consultée, dé-
signera le plus coupable : aussitôt un châti-
ment mémorable apaisera la colère des dieux.
A ces mots de châtiment réservé au plus
coupable le Roi ayant fait la grimace, l'appro-
bation du conseil se fit attendre ; mais l'ora-
leur reprit avec audace :
—Et pour qu'il soit bien avéré que la
justice s'applique à tous : oui! pour que toutes
les bêtes puissent croire fermement qu'elles
sont égales devant la loi, quels que soient
d'ailleurs leurs ongles, leurs griffes et le
nombre de leurs dents carnassières, il sera,
Sire, d'un effet sublime que Votre Majesté
donne l'exemple.
—Comment! comment! s'écria le Roi in-
terloqué, moi m'accuser ? Mais si la multitude
allait
—Oh Sire ! permettez-moi de dire avec une
brusque franchise que la modération, que la
générosité, que l'abnégation vous égarent.
Pouvez-vous croire vraiment qu'il y ait un
seul animal assez téméraire, que dis-je ? assez
abandonné du ciel pour oser penser un ins-
tant, dans le plus secret de son âme, que Votre
Majesté puisse figurer parmi les coupables ?
Et pourquoi, grand Dieu ?
Serait-ce parce que de temps en temps, en
vertu des droits éternels et sacrés qui vous
protègent, vous vous croyez autorisé à man-
ger soit un jeune veau en état de vagabon-
dage, soit une imperceptible gazelle ? Où est le
mal ? Ne faut-il pas, en définitive, que vous vi-
viez, que vous vous conserviez pour le peuple
qui vous adore ?
Le Roi ayant souri des babines, les trois con-
seillers s'écrièrent :
—Bravo c'est cela vive notre adoré sou-
! !

verain !

—Ah! que l'esprit public, cette voix de


Dieu, saura bien reconnaître les vrais coupa-
bles reprit l'orateur, et ne croyez pas qu'il
!

soit besoin de les chercher parmi les grands


carnassiers, même parmi les grands herbi-
vores. Non ! non ! Ceux-là, certainement, sont
obligés aussi de se nourrir ; mais c'est pour
représenter l'État, pour lui faire honneur,
qu'ils sont tenus de conserver une prestance
imposante et un poil lustré ; par conséquent
toute indulgence leur est due. Mais, que dire
au contraire de ces gazelles, précisément, que
vous ne mangez pas assez, Sire, permettez-moi
de vous le- dire? Ne broutent-elles pas sans
pitié les jeunes pousses des arbres? leur dent
meurtrière, en même temps qu'elle détruit
l'espoir des cultivateurs, ne nous prive-t-elle
pas, sous ce ciel brûlant, du peu d'ombre
que ces bourgeons auraient donnée en de-
venant rameaux? Est-il, voyons, un plus grand
fléau ?
— C'est vrai ! c'est vrai dit le Roi,
!
ce sont de
bien grands misérables.
—Très vrai, trop vrai fit le choeur.
!

—Et cependant ! que si nous considérons


ensuite les lièvres, les lapins, nous entre-
voyons pis encore. Ici, l'on rase les plantes à
fleur de sol : mais quoi! non content de cela,
on fouille en dessous, on chemine, on ronge
toute racine La terre enfin, dévastée à la sur¬
!
face, est frappée de mort jusque dans ses en-
trailles ! Et Votre Majesté pousserait la magna-
nimité jusqu'à se comparer à ces monstres !
Ah Sire, tous les êtres qui marchent devant
!

vous à quatre pattes vous supplient par ma


voix de ne pas encourager le crime en lui per-
mettant de croire qu'il peut ressembler à vos
hautes vertus.
—Soit pour les gazelles, répondit modeste-
ment Sa Majesté ; il est certain, en effet, que
ce sont des animaux nuisibles, et je reconnais
volontiers que je rends service à l'État en les
faisant disparaître ; je vous promets donc d'en
manger davantage à l'avenir. Mais, s'il faut
que je dise tout, je serai donc forcé à confes-
ser que des animaux moins pernicieux peut-
être,... les moutons, par exemple, ont aussi
servi...
—Les moutons, Sire ! s'écria Fourbirusac,
ces vils animaux, poltrons, stupides, qui ont
le tournis, le farcin, la clavelée, odieux, par
conséquent?
Voyons, Messieurs, dites, à quoi serviraient-
ils si notre gracieux souverain, dans son
amour pour tous ses sujets, ne se sentait pour
eux un goût particulier ? Et lorsqu'il veut bien
s'abaisser à les croquer, ne leur fait-il pas le
plus grand honneur? l'espéraient-ils ?
—Certes non indubitablement non s'é-
! !

crièrent ensemble les trois colonnes.


—Chers conseillers, dit le Roi de sa voix la
plus douce, la sagesse parle toujours par votre
bouche; mais, dites-moi : il y a plus encore, car
il m'est arrivé quelquefois de manger, — ici
la voix royale prit une inflexion résignée à
fendre le coeur, — il m'est arrivé... — et de
sa voix la plus faible et la plus rapide — de
manger... le berger.
— Le berger !... le berger !... répéta plusieurs

fois l'orateur — un peu étourdi d'abord, mais


reprenant bientôt son assurance, — le berger?
Eh bien, Sire, foi de Fourbirusac, vous avez,
s'il se peut, dépassé là votre propre gloire. Com-
ment! Voilà des rien du tout, va-nu-pieds et
crottés, qui, sous le misérable prétexte que l'on
mange leurs moutons osent déclarer la guerre
aux grands carnassiers et à Votre Majesté
même! de vils humains, qui, plus lâches en-
core que scélérats, loin de vous défier face à
face avec les seules armes de la nature, s'ap-
provisionnent de pieux aigus, d'arcs, d'arbalè-
tes, de machines sinistres, inventions d'enfer,
desquelles un feu, semblable à l'éclair, chasse
un plomb meurtrier avec le bruit du ton
nerre armés de tout cela, ils s'embusquent
!

contre vous, la nuit, et au besoin derrière des


remparts ! Bien plus, ils poussent l'ignominie
jusqu'à creuser des trous profonds dont ils
cachent ensuite l'ouverture sous des brancha-
ges, dans l'espoir criminel que Votre Majesté
ou que ses illustres sujets, tigres, jaguars ou
panthères, passeront, le soir, sur ces pièges in-
visibles et y tomberont ! tout cela pour quel-
ques boeufs, chèvres ou moutons que vous
êtes obligé, en définitive, de leur enlever, puis-
qu'ils ne viennent pas vous les offrir ! Eh bien,
Sire, dussé-je vous déplaire, dussé-je perdre
cette faveur insigne de Votre Majesté qui fait
mon orgueil bien plus que ma fortune, oui,
dussé-je... ! dut-on... ! dussiez-vous me chas-
ser!... que, fidèle avant tout aux intérêts de
mon glorieux souverain, je lui dirais avec la
plus austère franchise : Sire ! en mangeant
ces gens-là, vous avez fait votre devoir, et au-
tant vous en avez mangés, autant d'arcs de
triomphe devrait-on élever à votre gloire !...
Maintenant, Sire, je vous livre ma tête si je
vous ai déplu.
Et Fourbirusac se rassit, faisant semblant
d'éponger son front et d'être très essoufflé.
Quant au conseil il demeurait muet, muet
d'admiration.
Le roi cependant ne se rendait pas encore.
De son regard le plus protecteur il regardait
Fourbirusac, mais l'inquiétude que lui cau-
sait cette idée d'être obligé d'avouer qu'il
avait mangé le berger, se trahit encore par
une objection grave.
— Je comprends, dit-il d'un air solennel;
certes, tous les honnêtes gens ne peuvent que
partager votre avis, sage Fourbirusac, et je
vous pardonne la franchise de votre langage ;
mais prévoyez-vous ce qui pourrait arriver si
ces mots : J'ai mangé le berger, étaient en-
tendus, commentés, dénaturés par un de ces
esprits violents pour qui rien n'est sacré dès
qu'il s'agit d'exciter contre nous les appétits
grossiers de la vile multitude?
—Oui, Sire, votre serviteur a tout prévu.
Confessez, confessez cela comme le reste :
il le faut pour votre renom dans l'histoire :
mais confessez sans crainte ;... quand vous
y arriverez, nous tousserons, et personne ne
vous entendra.
Ce trait, vraiment de génie, mit le comble
au triomphe de Fourbirusac, et le lion eut
besoin, pour résister à son enthousiasme, de
se rappeler qu'il devait rester majestueux. La
royale satisfaction se trahit néanmoins par
son discours et par l'octroi immédiat de fa-
veurs spéciales que la volonté souveraine créa
sur l'heure au profit de ce grand ministre.
Fourbirusac, dit-il, en se levant et fai-

sant vibrer sa queue, je suis content de vous !
Il est donc juste que la postérité se rappelle
sans cesse votre fidélité à ma personne. En
conséquence, je décide : qu'à dater d'aujour-
d'hui, vous et vos descendants prendrez les
noms et titres de Fourbe-Fourbi de Fourbi-
rusac, princes de la Fourbirusacherie.
Et comme le nouveau prince s'apprêtait à
remercier.
Attendez ! dit le Roi.

—De plus, pour que les yeux soient
frappés plus encore que l'esprit, pour que
toutes les bêtes vous admirent, je crée en
votre honneur l'ordre du Léontibasilcufour-
birusachopistache, ce qui signifie, dans mon
grec à moi, fidélité des Fourbirusac au roi
Lion.
— Sire !
—Attendez !

—De par ma volonté, les insignes de cet


ordre glorieux consisteront : d'abord en une
toque vert pistache, toque parlante à pana-
!

ches flamboyants : ladite attachée sous le


menton par une cravate arc-en-ciel, à laquelle
cravate pendront les portraits de Ma Majesté,
de Sa Majesté la Reine et de Son Atesse le
Lionceau, mon fils aîné.
—Oh Sire !

—Attendez!
—Ensuite une écharpe de même couleur et
semée de paillettes partira de derrière la toque,
fera trois fois le tour du ventre et, passant
entre les jambes de derrière, elle tournera en
spirale autour de la queue pour se terminer au
bout de celle-ci par une cascade de franges qui
porteront des grelots, lesquels grelots seront
tenus de grelotter l'accord parfait.
—Oh Sire !
— Attendez !
—Enfin, de même que j'exige que sur mon
passage chacun s'écrie avec amour : vive le
Lion! et tombe, par entraînement de coeur, les
genoux et le nez dans la poudre : de même
veux-je que chacun s'arrête avec respect pour
vous voir passer, ne vous regarde en face
que les yeux baissés, et s'écrie du fond de
l'âme : vive le Léontibasileufourbirusachopis-
tache !
—Votre Majesté !... mon souverain ! l'émo-
tion me suffoque à peine si je retrouve assez
!

de voix, à peine si de mes quatre genoux j'ose


supplier...
—Supplier! de quoi ? dites, je vous l'ac-
corde !
—Supplier votre Majesté de mettre abso-
lument le comble à sa faveur en me permet-
tant de la justifier davantage.
—Soit! mais encore?
—En augmentant... mes devoirs, Sire !
—Soit! et comment cela?
—En me confiant, Sire, la haute surveil-
lance de tous les poulaillers du royaume.
— Accordé !
—Et en décidant que quiconque y tou-
chera sera puni....
—De mort!
—Merci ô le plus gracieux, le plus sage, le
!

plus doux des maîtres !

La séance fut alors levée, et aussitôt après


les félicitations que l'heureux ministre reçut
de ses collègues avec une confiance digne de
la bonne foi que ceux-ci mettaient à les lui
offrir, le Conseil eut à s'occuper, sans désem-
parer, de la grande assemblée des animaux.
Le Conseil, d'ailleurs, n'avait pas grand
temps pour réfléchir : le Roi était pressé. De
plus, les grands carnassiers avaient bientôt
appris que leur nouveau prince, Léontibasi-
leufourbirusachopistache, avait affirmé qu'ils
n'avaient rien à craindre de la confession
publique, et qu'il saurait bien trouver ailleurs
les misérables criminels; dès lors ils étaient
pressés aussi : on alla donc au plus court.
Les lévriers élancés dont nous avons déjà
parlé, renforcés de plusieurs autres, furent
expédiés, les uns le long du Congo avec or-
dre aux innombrables troupeaux d'antilopes,
gnoux et autres, qui paissent sur ses bords,
d'arriver au galop pour recevoir du Conseil
une mission confidentielle.
Afin de les rassurer on leur remettait, bien
entendu, un sauf-conduit que Sa Majesté Lion
avait signé en trempant sa patte dans un mé-
lange de graisse et de suie et appliquant sur le
parchemin la marque redoutable de ses griffes
royales. Gomme d'ailleurs il se piquait de très le
ancienne noblesse, et il avait raison, puisqu'il
descendait, ainsi qu'Adam et le reste, du Pa-
radis terrestre, sa griffe était précédée, comme
celle des hauts barons du moyen âge, de cette
phrase plus fière que sensée : Et ne sachant pas
écrire, vu ma haute naissance, j'appose ici ma
griffe.
D'autres lévriers furent chargés du même
message pour les girafes d'Abyssinie, d'autres
encore pour les zèbres du Sénégal. Tous les
avertis obéirent, et une première réunion
d'ambassadeurs à course rapide eut lieu entre
les deux lacs Nyanza, sous le palais du Roi.
Monsieur du Papagai les harangua pour
leur faire comprendre qu'ils étaient les pre-
miers ambassadeurs du monde, ce qu'ils
crurent naturellement; après quoi chacun
d'eux reçut un ordre qui convoquait immé-
diatement tout ce qu'il y avait de quadrupèdes
sur la terre, ou de nombreux représentants.
Étaient exceptés cependant, comme absolu¬
ment méprisables, tous ceux qui, au lieu de
soutenir leur corps au moins à quelques
lignes du sol, comme les taupes et autres
petits rongeurs, ne marchaient que sur le
ventre. C'étaient les rampants ou reptiles, qui
comptaient : les sauriens, depuis le lézard jus-
qu'au crocodile ; les batraciens, ou grenouilles
et crapauds, enfin les tortues ou chéloniens.
On disait à cela qu'ils avaient le coeur mal fait,
parce qu'il est fait autrement que celui des
lions ou des tigres, en ce que le sang bleu s'y
mêle au rouge ; et l'on ne faisait pas môme
exception pour les crocodiles, chez qui pour-
tant ce mélange ne se fait qu'en dessous du
coeur. On disait encore que plusieurs d'entre
eux, comme les grenouilles, respirent beau-
coup par la peau, ce qui est choquant pour
ceux qui respirent différemment ; que d'au-
tres, véritables amphibies, ont à la fois des
poumons pour leur vie à l'air et des branchies
pour leur vie à l'eau : on les appelait donc avec
ironie des êtres hybrides ou amphibies. D'au-
tres enfin, seulement aquatiques, n'avaient
plus que des branchies, et on les qualifiait
de misérables poissons.
Il faut, bien entendu, sourire un peu à ces
indignations des quadrupèdes hauts sur
pattes, car le crapaud, par exemple, qui
détruit les insectes nuisibles, est plus utile
que le tigre qui dévore les moutons, et moins
abject que le loup-cervier qui se nourrit de
cadavres.
En tout cas le reste des sujets à quatre
pattes, depuis la souris jusqu'à l'éléphant,
avait à se rendre aux lacs Nyanza par cara-
vanes : caravane d'Europe, caravane d'Asie,
caravane d'Afrique et caravane des deux
Amériques.
Si l'on n'exigeait pas de caravanes d'Aus-
tralie, non plus que des grandes îles et d'O-
céanie, c'est que les conseillers de ce temps
n'étaient pas aussi forts que les nôtres en géo-
graphie : ils ignoraient l'existence de ces
pays-là.
Il faut peut-être se féliciter de cette igno-
rance, si étonnante néanmoins qu'elle pa¬
raisse chez des conseillers royaux; car les ap-
pelés de la Nouvelle-Hollande, des îles de la
Sonde, de Ceylan, de Madagascar, comment
auraient-ils pu gagner l'Afrique ? Nous ne
parlons pas de la Nouvelle-Zélande, non
plus que de quelques autres grandes îles de
la Micronésie, qui, chose assez digne de re-
marque, n'avaient aucun quadrupède; mais
le léopard, le chacal, le zébu à cornes pen-
dantes et la chèvre licorne de Madagascar
auraient-ils pu traverser le canal de Mozam-
bique ? Les tigres de Ceylan, ses grands et do-
ciles éléphants, ses buffles, ses singes blancs
à barbe noire ou noirs à barbe blanche, n'au-
raient-ils pas été arrêtés par le détroit de
Palk ? De Bornéo, de Java ou de Sumatra,
pour gagner l'Asie, le tigre, tout royal qu'on
l'appelle, la panthère noire, le rhinocéros, les
buffles énormes, les chameaux, les ânes, les
sangliers, les singes gibbons aux grands bras,
les orangs-outangs dits anthropomorphes, parce
qu'ils ressemblent à l'homme, les civettes,
etc., etc., se seraient-ils risqués à travers la
11
mer de Chine, le détroit de la Sonde et celui
de Malacca ?
La difficulté eût été bien plus grande en-
core pour la Nouvelle-Hollande, et ç'eût été
vraiment regrettable de voir se perdre dans
la mer les bizarres espèces de ce pays singu-
lier, si singulier, que Labillardière, un savant
qui accompagnait d'Entrecasteaux dans son
voyage à la recherche du malheureux Lapey-
rouse, en a fait le croquis suivant : « L'Aus-
tralie ou Nouvelle-Hollande ne ressemble à
aucun autre pays : les cygnes y sont noirs,
les merles y sont blancs, les oiseaux y ont des
poils, les quadrupèdes des ailes et les fleuves
y courent des côtes vers l'intérieur des
terres. » C'est en effet la patrie des ornithor-
rhynques ou becs-d'oiseaux, bizarres petits
mammifères barboteurs et poilus qui ont un
bec de canard; des polatouches, grands écu-
reuils dont les pattes de devant sont reliées par
une membrane à celles de derrière, à peu près
comme chez les chauves-souris. C'est encore le
pays des didelphes, ou marsupiaux, comme
le kangurou, ce grand rongeur étrange qui,
pliant ses grandes avant-pattes de derrière et
allongeant à terre sa grande queue démesu-
rée, se tient droit et ferme sur ce trépied, ob-
serve attentivement les alentours et veille sur
ses petits. Ceux-ci folâtrent à faible distance
avec cette allure particulière que commande
l'inégalité de leurs pattes, très courtes devant,
très longues derrière, et à la moindre alerte
ils rallient et se cachent dans une poche en
hotte que leur mère porte au-dessous du
ventre et qui vaut précisément à l'individu
de cette espèce le nom de marsupial. Que
l'alerte soit sérieuse et l'on voit le kangurou,
faisant ressort sur son trépied, fuir par bonds
de plusieurs mètres et disparaître rapidement.
Il est certain enfin que si l'Afrique pré-
sente ses terres basses sur les côtes, et au
centre ses plateaux élevés entourant de grands
lacs, de manière à figurer grossièrement une
assiette renversée, l'Australie au contraire se
borde de terres élevées qui vont en s'abaissant
vers l'intérieur. Aussi, à mesure qu'on y pé¬
nètre, rencontre-t-on des parties de plus eu
plus marécageuses et enfin un vaste lac, le
lac Eyre, où viennent se perdre plusieurs
cours d'eau et notamment la rivière Cooper.
Mais revenons aux hommes d'État qui or-
donnaient notre belle mise en marche aux
pays qu'ils connaissaient. Ils prévoyaient
bien que, même par là, qu'il y aurait quelques
difficultés à faire cheminer tranquillement
côte à côte le tigre et la gazelle, le chat et les
rats. Aussi était-il enjoint aux appelés, grands
et petits, de se comporter en frères, et défense
était faite : aux lions d'attaquer en chemin les
panthères : aux panthères de dévorer les
hyènes : aux hyènes de déchirer les loups :
aux loups de manger les chacals : aux chacals
d'étrangler les chats sauvages : aux chats
d'avaler les souris. Ce devait donc être comme
à l'âge d'or. Comment cela pouvait-il se faire?
car enfin il faut que tout le monde vive! Je
n'en sais rien, mais Sa Majesté avait dit : Je
veux ! et les émissaires étaient partis ventre à
terre dans plus de cent directions différentes.
Ni le roi, ni le conseil, ne s'étaient cepen-
dant demandé comment feraient ces im-
menses bandes d'animaux différents pour ac-
complir le long voyage qu'on allait exiger
d'eux. Les uns étaient habitués au voisinage
des neiges : d'autres ne pouvaient vivre que
dans les pays humides : d'autres, au contraire,
ont absolument besoin d'un soleil ardent; or
les animaux ne s'accommodent pas aussi fa-
cilement que les hommes à des climats dif-
férents. N'allaient-ils pas semer de cada-
vres leur route interminable, ainsi qu'il
arrive aux Turcs fanatiques qui, pour avoir
le droit de porter le turban vert, font chaque
année le pèlerinage de la Mecque ? Et, au lieu
de venir éteindre la peste, n'allaient-ils pas,
comme les musulmans, la répandre partout?
Qu'importe ! le Léontibasileufourbirusacho-
pistache avait eu l'idée, le roi l'avait trouvée
bonne, — donc, en route!
Les bêtes d'Afrique se trouvèrent promp-
tement averties. La chose fut plus difficile
pour les bêtes d'Asie ; mais les grands lévriers
ne craignaient pas de passer les fleuves à la
nage. Ils traversèrent donc le Nil et l'isthme
de Suez, qu'il fut coupé ou non, et pous-
sèrent droit dans l'Est à raison de cent
lieues par vingt-quatre heures, jusqu'aux
montagnes du Thibet, situées à douze
cents lieues.
Dans cette course rapide une chose les
étonna. Ce lut de voir que, d'un midi à l'autre,
c'est-à-dire entre deux retours consécutifs
du soleil à leur midi, ils faisaient toujours
moins de chemin qu'ils ne croyaient devoir
en faire en vingt-quatre heures d'après leur
vitesse, et qu'il leur fallut douze intervalles
d'un midi à l'autre, plus six heures, pour faire
douze cents lieues. Ils faisaient, en effet, ce
raisonnement: douze cents lieues, à raison
de cent par jour, cela fait exactement douze
journées; comment se fait-il que douze et
demi nous aient été nécessaires ? — Bast !

se dirent-ils, c'est la faute des chemins, et


nous avons perdu des heures à demander
notre route.
Or voilà qu'au retour l'inverse se produi-
sit. D'un midi à l'autre ils parcoururent
plus de cent lieues, et pour refaire la même
traite, sous la même allure, ils ne comptèrent
plus que onze intervalles d'un midi à l'autre,
plus six heures. Cette fois ils se dirent mo-
destement qu'ils étaient des coureurs plus
qu'admirables, puisque, loin de se fatiguer, ils
arrivaient, par entraînement, à faire plus de
cent lieues en vingt-quatre heures.
Mais ils se trompaient dans l'un et l'autre
cas, et voici pourquoi:
Qu'est-ce que le temps indiqué par les
vingt-quatre heures d'une bonne montre,
c'est-à-dire le temps employé par l'aiguille
des heures à faire deux fois le tour du ca-
dran? Je réponds.
Supposons que vous observiez aujourd'hui
le soleil quand il est droit au midi, c'est-à-
dire au moment où il est le plus haut pos-
sible ce jour-là, et qu'il donne par consé-
quent les plus courtes ombres ; bon !
Supposons que, demain, vous mettant à la
même place, vous attendiez l'instant où l'astre
arrivera de nouveau droit à votre midi ; bien !
Supposons encore, ce qui est indispen-
sable, croyez-m'en sur parole, supposons que
vous ayez fait cela le 15 avril, ou le 15
juin, ou le 1er septembre ou le 25 décembre,
jour de Noël ; ah !
Eh bien, si votre montre est bonne, elle
aura dû marcher juste de 24 heures entre
deux de ces observations.
Mais remarquez que vous n'avez pas
changé de place.
Si, au lieu de cela, et aussitôt faite la
première observation, vous vous mettez à
courir ventre à terre, comme des lévriers,
vers l'est, du côté d'où le lendemain matin
viendra le soleil : ce lendemain-là, vous aurez
évidemment l'astre à votre midi plus tôt que
si vous étiez resté en place, et l'aiguille de
votre bonne montre, au lieu d'avoir parcou-
ru 24 heures, n'aura marché que de 23 1/2,
ou de moins encore si vous avez fait plus
de chemin.
Au contraire, si vous avez couru en sens
opposé, vers l'ouest, du côté où s'en va le
soleil, l'astre, revenant par l'est le lendemain
matin, repassera à la place que vous avez
quittée juste au bout des 24 heures de votre
bonne montre ; mais il lui faudra du temps
à partir de cette heure-là pour qu'il vous
rattrape et se place à votre nouveau midi.
A cet instant votre montre, que je suppose
excellente et que pour cela j'appellerai
chronomètre, ou mesureur de temps, votre
chronomètre marquera donc en plus, entre
le départ du soleil de votre premier midi et
son arrivée à votre second, ce que, dans la sup-
position de la course inverse, il marquait en
moins ; et si vous répétez douze fois la même
course à partir de chaque arrivée, soit dans
l'est, soit dans l'ouest, les douze retours du
soleil à vos midi successifs, se feront en six
heures de moins ou de plus que si vous étiez
resté en place. Mais que vous restiez en place
ou que vous marchiez, le temps ne va ni plus
ni moins vite, et si les messagers avaient
eu un chronomètre pendu à leur cou, ils y
auraient compté, dans l'un et l'autre cas, le
même nombre d'heures.
Il y a donc lieu, vous voyez, de ne pas
confondre absolument avec vingt-quatre
heures la durée du jour, c'est-à-dire l'inter-
valle de temps qui s'écoule entre deux re-
tours consécutifs du soleil à notre midi. Ces
deux temps ne sont les mêmes qu'à deux
conditions, dont la première est : que le por-
teur de la montre ne change pas de lieu, et
la seconde : qu'on observe les deux midi à
l'une des quatre dates que je vous ai indi-
quées tout-à-l'heure.
Voilà ce que ne savaient pas nos lévriers,
et il n'y a pas à s'en étonner, car on peut
être ambassadeur fameux, même grand lé-
vrier du roi Lion, et avoir étudié toute autre
chose que le ciel.
Quoi qu'il en soit, ils rencontrèrent au
Thibet, des troupeaux d'ânes sauvages, au
galop rapide, qui se chargèrent de la haute
mission pour le reste de l'Asie.
L'Europe aurait bien pu être prévenue de
la même façon, puisqu'elle est soudée à l'Asie
par le Caucase et les monts Ourals ; mais un
zèbre, arrivé entre Ceuta et Tanger en vue
de la Méditerranée, ayant aperçu un goéland
qui, de ses fines ailes en accolade, se ba-
lançait sur le détroit de Gibraltar, lui fit
signe qu'il avait à lui parler; aussitôt, d'un
coup vigoureux, l'oiseau cingla sur le qua-
drupède.
—Ami Goéland, dit l'envoyé, voudrais-tu
partager avec moi l'honneur d'être ambas-
sadeur du roi Lion ?
—Je le veux bien, répondit le volatile
marin, mais à condition que je resterai dans
les airs et très loin de Sa Majesté.
— C'est entendu ! Alors rends-moi le service

de prendre au bec ce pli royal, de le trans-


porter de l'autre côté du détroit, à Gibral-
tar, Algésiras ou Tarifa, et là de le confier
au premier animal rapide que tu rencon-
treras, en lui enjoignant d'en faire de nom-
breuses copies et de les répandre au plus
vite en Espagne, en France, dans toute
l'Europe enfin.
Et cela fut fait ainsi.
Les isards, ces chamois des monts es-
pagnols et surtout des Pyrénées, devinrent
les principaux courriers. Pour ne pas des-
cendre dans les plaines, qui, du reste,
sont rares en Espagne, ils suivaient les
faîtes moyens des nombreuses sierras ou
chaînes qui, de la Sierra Nevada à la
frontière, courent à peu près parallèlement
à la côte orientale en reliant les grandes
sierras qui traversent de l'est à l'ouest.
Mettant à profit cette disposition, à la
rencontre de chacune de ces dernières, à
chaque noeud, ils dépêchaient dans la direc-
tion transversale un émissaire tout frais:
cerf daim, chèvre sauvage, lièvre et surtout
lapin, qui, dans ces temps, étaient innom-
brables en Espagne.
La nouvelle se répandit ainsi successive-
ment dans les bassins du Guadalquivir, de
la Guadiana à gauche et du Xucar à droite,
dans ceux du Tage, du Duero et de l'Èbre.
Arrivés à la pointe orientale des Pyrénées,
ils lurent remplacés en France, à partir des
monts Corbières, par des chevreuils du nou-
veau pays, qui se comportèrent de la même
façon le long des Cévennes en dépêchant sur
leur gauche par les vallées du Tarn et de la
Garonne, par celle de la Loire, de la Seine, de
la Meuse, et chemin faisant, sur leur droite,
par tous les petits affluents du Rhône et de
la Saône. Après quoi ils gagnèrent les Alpes
par les monts Faucilles, les Vosges et les mon-
tagnes du Jura, non sans avoir expédié
leurs courriers latéraux par les bassins de la
Moselle et du Rhin.
En Suisse ils rencontrèrent, près du Saint-
Gothard, un grand aigle des Alpes qui leur
raconta des merveilles de ce que ses yeux
d'aigle lui permettaient de voir lorsqu'il pla-
nait au-dessus de la montagne. Entr'autres
choses, disait-il, je vois sortir de terre au-des-
sous de moi trois sources qui ne tardent pas
à grossir et à s'appeler Danube, Rhône et
Rhin. La première est à peine plus grosse
qu'une baguette moyenne de coudrier. Après
quelques détours le Danube prend à l'est vers
la mer Noire ; le suivant prend au sud, vers
la Méditerranée ; le troisième au nord, vers la
mer de môme nom ; les deux derniers traver-
sent chacun un grand lac : et tous trois, gros-
sissant toujours, coulent au bas de larges et
longues vallées où la plupart des rivières
d'une partie de l'Europe viennent leur ap-
porter le tribut de leurs eaux.
Les messagers mirent à profit ces notions
nouvelles, en expédiant de nouveaux cour-
riers le long de ces vastes bassins. La nouvelle
coula donc comme les fleuves et remonta sur
les côtés par les affluents.
En même temps les chamois, ces isards
alpins, se chargèrent de tout ce grand massif
central d'où se détachent les Apennins au
sud, les Balkans à droite du Danube, les Car-
pathes à gauche. A partir de ces derniers ce
furent surtout les grands lièvres d'Allemagne
ou les bandes de loups des interminables
plaines de Hongrie qui furent lancés vers le
nord-est, dans la direction moyenne de ce
faîte, ici montagneux, là simplement mon-
tueux, et sur les deux versants duquel se
partagent les eaux de l'Europe.
Ils passaient ainsi aux sources de l'Elbe et
de l'Oder qui descendent vers le nord, ou des
affluents du Danube qui descendent vers le
sud; à celles de la Vistule à gauche, du Dnies-
ter et du Dniéper à droite ; à celles du Niémen
et de la Dwina, tributaires de la Baltique, et
enfin du Don ainsi que du Volga, qui alimen-
tent la mer d'Azof et la mer Caspienne.
En Russie, un grand nombre d'entre eux
se noya dans les vastes marais de Pinsk, mais
quelques-uns parvinrent jusqu'aux monts
Ourals par les bassins du Volga supérieur ou
de la Kama. Là, des sous-émissaires se char-
gèrent des montagnes, du bassin de la Pet-
chora au nord, de celui du fleuve Oural au
sud; de sorte que, soit par les courriers directs,
soit par les sous-courriers qui rayonnaient des
premiers, toute l'Europe animale fut avertie.
Voilà donc qui était fait pour ce qu'on
appelle l'ancien continent ; Asie, Europe et
Afrique; mais pour le nouveau continent,
l'Amérique ? Aussi bien que l'ancien, c'est
une île, et les deux îles sont séparées par tous
les océans : océan Atlantique entre l'ouest du
vieux et à l'est du nouveau ; immense océan
Pacifique entre l'est de l'ancien et l'ouest du
plus jeune. Gomment faire?
On aurait peut-être pu, du cap de Bonne-
Espérance, confier la dépêche à quelques-uns
de ces grands oiseaux de mer de l'hémisphère
austral, à ces albatros dont les ailes déployées
ont une envergure de trois mètres et qui lais-
seraient bien loin derrière eux le plus rapide
des trains express; mais on les savait d'une
telle voracité, que s'ils rencontraient en che-
min le cadavre flottant d'un phoque ou d'une
haleine, ils s'y abattraient de tous les points
de l'horizon et s'y acharneraient tant qu'il en
resterait un lambeau.
Il y avait bien encore les bandes de petits
marsouins-souffleurs, dits moutons du Cap,
à cause des sauts qu'ils exécutent en s'élan-
çant soudain des lames par centaines de front,
ou de l'écume blanche qu'ils font autour d'eux.
Par malheur ces cabrioles, précisément, et
surtout les petites sonneries de trompette
qu'ils exécutent au moyen d'une soupape
qu'ils ont sur la tête, leur donnaient un air
peu sérieux, les faisaient même passer pour
égers. D'ailleurs où auraient-ils mis la dé-
pêche royale pour la préserver de l'humidité ?
Les premiers émissaires faisaient donc le
tour des côtes d'Afrique, très inquiets de ne
savoir à qui confier l'ambassade pour la
grande île d'Amérique, et quand, venant du
nord ou du sud, ils se rencontraient museau
à museau, ils ne s'annonçaient rien de bon.
En Asie cependant, un cheval de Bou-
kharie, porteur de l'ordre royal, avait traversé
le désert de Chamo ou Cobi, où il ne pleut
jamais, et il était arrivé à un col entre les
sources du fleuve Amour ou Sakhalien, russe
aujourd'hui, qui coule vers la mer du Japon,
et celle de la Léna, fleuve sibérien qui, cou¬
lant sur l'autre versant des monts Stanovoï ou
Altaï oriental, vase jeter dans l'océan Arctique.
Après sa course haletante dans cet aride dé-
sert, lit d'une ancienne mer desséchée et pays
de la soif où il n'avait rencontré que des eaux
saumàtres, le généreux animal se désaltérait
avec volupté au lac Baïkal. Là, tout cheval
qu'il était, il admirait, perdue dans les mon-
tagnes, cette sorte de mer Caspienne aux
bords escarpés mais riants, dont les ondes
transparentes et douces entretiennent, chose
étrange! plusieurs espèces de poissons de
mer. Comment ce grand lac, qui reçoit plu-
sieurs rivières, ne finit-il point par déborder ?
Telle était la question que s'adressait notre
ambassadeur, lorsque, le côtoyant au nord,
il fut arrêté par une coupure d'où sortait un
important cours d'eau.
C'était la Toungouska supérieure, qui de-
vient plus bas l'Angara et plus bas encore
l'Iénisséï, autre fleuve sibérien considérable
qui s'en va aussi, après un cours au nord-
ouest, se perdre dans l'océan Glacial.
L'extrême limpidité des eaux permettait
d'en apprécier la profondeur ; cependant, bien
que la Toungouska eût près de 300 mètres
dès sa sortie du lac, bon nageur qu'il était,
notre fin courrier n'hésita pas à tenter le pas-
sage.
Au delà, il franchit plus facilement les
sources de la Léna et crut bientôt, comme
font encore de moins ignorants, être arrivé
dans un pays poudré d'argent. C'est qu'il tra-
versait une région dont les roches sont impré-
gnées de ce minéral feuilleté, le mica, qui se
laisse cliver en lames aussi minces que l'on
veut, toujours transparentes comme le verre,
infusibles, souples, et dont on obtient, dans ce
pays, des échantillons de la dimension d'une
feuille double de grand papier. Ces lames de
mica sont un important objet de commerce,
parce qu'on les emploie de diverses manières
et notamment comme grands carreaux de fe-
nêtre.
Dans les contrées où les roches sont sillon-
nées par des liions de ce minéral, les parties
micacées qui percent le sol sont désagrégées
par les pluies, pilées, comme au mortier, par
les pieds des animaux, emportées par les cou-
rants, éparpillées par le vent sous forme d'in-
nombrables petites paillettes brillantes, et cel-
les-ci, mêlées alors à la terre ou au sable,
annoncent pour les ignorants avides la pré-
sence de l'argent quand elles sont blanches,
de l'or quand elles sont jaunes et du jais quand
elles sont noires.
Mais qu'importait à notre envoyé comme
!

la Fontaine le fait dire à peu près au coq qui


trouve une perle : le moindre grain d'avoine
eût fait autrement bien son affaire. Aussi,
jugea-t-il d'autant moins à propos de méditer
or ou argent, qu'il aperçut à grande distance
un troupeau de quadrupèdes.
Leur front paraissait de loin terriblement
armé ; le cheval, prudent ainsi que tous les
siens, se demanda quel pouvait être cet ani-
mal ?
C'était le renne, sorte d'élan de Sibérie, di-
gne ruminant qui, pour prix d'une herbe
courte, recouverte à tout instant par la neige,
fournit aux Toungouses sa force et sa vi-
tesse, son lait, son poil, ses cornes, sa peau et
sa chair !
Gomme tous les gens qui ont peu et à qui
on demande beaucoup, ces braves rennes
étaient à la fois défiants et hospitaliers. Ils
examinèrent donc d'abord, dès qu'il fut si-
gnalé, cet être nouveau pour eux bien qu'à
quatre pattes, qui, prudent lui-même, avan-
çait au petit trot, l'oeil attentif, les naseaux
interrogeant l'air et les oreilles en avant. Mais
remarquant qu'il n'avait ni fusil, ni flèches, ni
même sur la tête ces bois élargis et tortueux
qu'ils portaient eux-mêmes, et que d'ailleurs
il était seul, l'assemblée dépêcha deux ve-
dettes qui furent chargées d'interroger l'étran-
ger afin, selon le cas, de lui faire rebrousser
chemin ou de l'amener au pâturage.
A l'allure paisible des envoyés, notre cheval
devina que leurs intentions n'étaient pas hos-
tiles ; il ralentit donc simplement sa marche, et
arrivé à cent pas il s'arrêta. On trouva bien
quelques difficultés à engager la conversation,
car le bramement des rennes de Sibérie ne
ressemblait pas au hennissement du cheval
boukharien ; cependant, comme toujours
entre gens qui ne sont pas ennemis, finit-on
par se comprendre; après quoi le voyageur,
malgré son sabot d'une seule pièce, qui éta-
blissait sa qualité de non-ruminant, reçut-
il le meilleur accueil des autres herbivores
à sabots fourchus, tout ruminants qu'ils
étaient.
Ainsi que nous l'avons dit, la peste régnait
un peu partout. Ici en particulier, les steppes
étaient plus que jamais infectés de la jassoua,
ou maladie de l'air, que le célèbre naturaliste
suédois Linnée attribuait à un insecte nommé
par lui Furie infernale.
Les rennes, décimés par l'épidémie, furent
donc bien aises de pouvoir s'employer à la
combattre : ce qui fit que l'on choisit les plus
agiles pour porter dans tous les sens la convo-
cation du roi Lion.
Ceux-ci se dispersèrent donc dans des di¬
rections différentes, confiant, chemin faisant,
leur mission aux chevaux sauvages ou aux
onagres, ânes sauvages aussi, aux hémiones,
qui ressemblent en même temps à des ânes
et à des chevaux, aux cerfs, aux antilopes à
goître et même aux lièvres de montagne, qui
consentirent à retarder la provision de foin
dont ils ont la sage habitude de se munir.
Dès lors la mission du Boukharien se trou-
vait terminée ; aussi, aiguillonné par le souve-
nir de sa cavale et de son poulain, reprit-il
au grand trot le chemin de sa patrie à tra-
vers les chaînes de l'Altaï et des monts Cé-
lestes.
On doit regretter que son instruction n'ait
pas été plus avancée : trop heureux serait-on
d'avoir de lui des mémoires géographiques
sur cette région semée de lacs sans nombre
et coupée de fleuves dont on ignore encore
aujourd'hui ou les sources, ou le cours, ou les
embouchures.
Pendant ce temps un renne, fin coureur
parmi les siens, ce qui n'est, cependant pas
beaucoup dire comme résistance à la fatigue,
le meilleur coureur enfin, se dirigeait vers le
détroit de Behring.
Arrivé aux sources de la poissonneuse Ko-
lima, qui coule droit au nord, il rencontra
des renards bleus, aussi intelligents mais non
moins rusés que des singes, et plus loin des
chiens kamtchadales, qui, bien que semblables
à de grands loups, rendent aux habitants du
Kamtchatka, ainsi qu'aux Esquimaux des îles
Aléoutiennes et d'Amérique, les mêmes servi-
ces que les rennes aux Sibériens plus occiden-
taux. Il leur confia, aux uns et aux autres, la
mission pour la longue presqu'île et poussa
lui-même jusqu'au cap Oriental, extrémité de
l'Asie la plus rapprochée de l'Amérique.
Là se présentait cette même difficulté; com-
ment passer de la grande île à l'autre ? de
l'ancien continent au nouveau ? Vingt lieues à
la nage, et avec du courant cela ne le ten-
!

tait pas du tout. L'ambassadeur était bien em-


barrassé.
Couché au milieu des lis qui croissent en
abondance sur cette côte, et dont les bulbes
sont nourrissants, il réfléchissait donc, comme
doit réfléchir un ambassadeur, en regardant
un peu partout, aussi bien vers le point le plus
rapproché de l'Amérique, le cap du Prince-
de-Galles, qu'il aurait voulu découvrir à tra-
vers les brumes, que sur les divers accidents
du pays où il se reposait.
Une chose l'étonnait. C'était de voir que,
non loin de lui, certaines parties des champs,
celles où foisonnaient le plus ces lis comes-
tibles, semblaient agitées comme si partout
on secouait les tiges, et cependant on ne sen-
tait pas, dans les airs, trace d'un souffle de
vent.
S'étant avancé avec précaution vers une de
ces places que le frémissement des tiges faisait
ressembler à une nappe d'eau, le voyageur
ne fut pas peu surpris d'apercevoir au pied
des lis un fourmillement de petits quadru-
pèdes qui paraissaient très affairés. C'était une
colonie de rats campagnols d'une espèce
particulière, nommés souris sociales ou éco¬
nomes, qui, sachant que la racine de ces lis
est nourrissante, faisaient leur provision
comme font les fourmis, et couraient la ca-
cher pour la dérober aux recherches des habi-
tants.
Un hasard heureux faisait que ces campa-
gnols, dans leurs émigrations en colonne,
vont toujours droit devant eux et, par consé-
quent, passent, au besoin à la nage, les fleu-
ves et les bras de mer. Après un entretien
avec l'ambassadeur, ils se trouvèrent flattés,
eux si petits, de pouvoir rendre service à ce
grand Lion, dont la réputation était venue jus-
qu'à eux. En conséquence, ils se chargèrent
de la mission pour l'Amérique ; mais pour ne
pas être entraînés trop loin du cap opposé
par le courant qui sort de l'océan Glacial et
traverse le détroit, ils se mirent à l'eau dans
le nord du cap Oriental.
Une chance, bonne ou mauvaise, n'arrive,
dit-on, jamais seule. Il n'y a certainement au-
cune raison de croire cela, mais le fait se vé-
rifia pour notre ambassadeur. A peine, en
effet, perdait-il de vue le frisottement de la
mer que la colonie des campagnols faisait en
nageant, qu'il rencontra sur les bords de l'A-
nadyr une autre colonie, une société de cas-
tors. Leurs maisons, serrées les unes aux
autres, formaient plusieurs digues : celles-là
de biais, celles-ci en travers, et messieurs les
habitants, tantôt les renforçaient en se servant
des pattes et de la queue comme de truelles
et de battoirs, tantôt plongeaient pour entrer
chez eux par des portes submergées, ou bien,
assis sur leur domicile, ils examinaient le
paysage.
Notre ambassadeur, semblable probable-
ment à nos ambassadeurs d'aujourd'hui,
savait plusieurs langues. Arrivant ainsi facile-
ment à les comprendre toutes, il parvint à
s'exprimer en langage moitié renne, moitié
castor, assez intelligiblement pour faire com-
prendre à ces honnêtes amphibies toute l'im-
portance de sa mission.
Aussi plusieurs membres de cette serviable
nation se chargèrent-ils d'atteindre, sauf à se
reposer à mi-chemin sur l'île Saint-Laurent,
soit le cap Romanzoff, soit l'embouchure de
la rivière Juan.
Enfin, pour comble de fortune, une souris
à courte queue et un renard, tous deux de
Nagounalaska, la plus grande des fies Aléou-
tiennes, s'offrirent encore pour tenter le pas-
sage par le chapelet de leurs îles natales. Ils
avaient quitté leur patrie, effrayés par les
terribles éruptions du Makouchine et de l'A-
gaghine, les plus violents des nombreux vol-
cans qui font constamment trembler ces côtes
et dont quelques-uns ont jusqu'à sept cra-
tères. La confusion générale leur avait alors
permis de se glisser, sans être aperçus, à
bord d'une pirogue aléoutienne qui fuyait
comme eux, et, arrivés en Asie, pendant
qu'ils avaient imprudemment débarqué la
pirogue était repartie. Mais ils reconnaîtraient
facilement la première nagounalaskienne qui
se présenterait, attendu qu'elles étaient faites
d'une peau de veau marin tendue sur une
charpente légère en forme de carcasse de
poisson, quelquefois carcasse môme de souf-
fleur ou de petite baleine. Cette peau était
d'ailleurs si bien travaillée et si fine qu'elle
en était transparente et laissait voir au tra-
vers tous les mouvements des rameurs.
Ainsi, la nouvelle arriva par trois voies dif-
férentes jusqu'à l'Amérique russe. De là, par
les castors et les loutres, elle gagna le long des
rivières; par les lièvres, les chiens, les ours
blancs, ou plus loin, au moyen des daims,
des chevreuils et de tous les coureurs, elle s'é-
tala vers l'orient dans l'Amérique du Nord,
suivit les deux versants de la Cordillère, s'al-
longea par l'isthme de Panama, soit pour se
répandre, au delà, dans les vastes bassins de
l'Amérique du Sud qui se développent à l'est
de la chaîne des Andes, soit pour longer
l'étroite bande qui, du côté de l'ouest, sépare
cette chaîne de l'océan Pacifique. Finale-
ment, des troupes de vigognes la firent par-
venir jusqu'à l'extrémité de la Patagonie.
En laissant donc de côté les îles grandes
et petites où les messagers ne pouvaient at¬
teindre, et d'où, à plus forte raison, les
quadrupèdes ne pouvaient passer en masse
sur le continent, voilà tout le monde averti.
Bien que ce fût assurément quelque chose, ce
n'était cependant presque rien.
Avec un peu d'intelligence en effet, un
peu de prudence, de patience surtout, des
voyageurs isolés comme l'étaient nos messa-
gers peuvent, en général, se tirer d'affaire.
Chacun cueille un fruit pour se désaltérer,
mange au besoin une racine, prend gîte sur
un arbre, et glisse inaperçu. Mais convoquer
par caravanes tous les quadrupèdes de l'uni-
vers, ou au moins de nombreux représen-
tants, et leur donner rendez-vous au centre
de l'Afrique Si l'idée n'avait pas été émise
!

par un prince, approuvée par un conseil


d'hommes d'État, déclarée exécutoire par le
roi Lion, c'eût été une monstrueuse ab-
surdité. Pourquoi, au lieu de leur donner
despotiquement un ordre insensé, ne les con-
sultait-on pas un peu sur ce gigantesque
déplacement?
L'Afrique, remarquons-le, bien qu'en ce
temps-là elle ne fût pas une île, comme elle
l'est devenue depuis que l'illustre de Lesseps
a percé l'isthme de Suez et réuni de la sorte
la Méditerranée à la mer Rouge, l'Afrique
était une presqu'île. Il fallait donc, à moins
de se jeter à l'eau, que tous les animaux des
autres parties du monde vinssent passer par
l'isthme étroit qui la joignait à l'Asie. Encore
devaient-ils se féliciter d'être loin du temps de
Néchao ou Néchos, roi d'Égypte ; car ce roi
avait, lui aussi, fait creuser un canal qui, dif-
férent de celui de Lesseps, allait cependant de
la mer Rouge au Nil et n'en faisait pas moins
que l'Afrique devenait une île. Après lui, la
partie artificielle de ce lit, celle qui servait de
trait d'union, avait été comblée par les ébou-
lements, par ces poussières et ces dépôts de
sable qui, peu à peu, à la suite des siècles,
finissent par ensevelir les villes abandonnées.
A la vérité, les Arabes avaient rétabli ce ca-
nal sous le khalifat d'Omar et s'en étaient
servi pendant plus d'un siècle, de 650 à 767 ;
mais Mansour, un des successeurs d'Omar,
l'avait fait combler de nouveau; de sorte que
nous devons espérer, dans l'intérêt des ani-
maux, qu'ils aient eu à effectuer leur passage,
ou bien avant Néchao, c'est-à-dire 600 ans
avant Jésus-Christ, ou avant Omar, c'est-à-
dire 600 ans après Jésus-Christ, ou entre Man-
sour et de Lesseps, soit du VIIe siècle au mi-
lieu du XIXe : la date est incertaine.
Songez maintenant, pour commencer par
un bout, que les loups, les renards, les ours
les sangliers, les chevaux domestiques, les
ânes, les boeufs, les moutons, les cerfs, les
chèvres, etc., — vivaient, pour un grand
nombre, en Europe. Parmi eux, les meil-
leurs nageurs, tels que les sangliers, ne pou-
vaient songer à traverser la Méditerranée,
même au détroit de Gibraltar. Tout au plus,
à l'exemple de lord Byron, célèbre poète
anglais qui manqua d'y laisser sa vie, ose-
raient-ils se risquer au point le plus étran-
glé du détroit des Dardanelles, ou au Bos-
phore; mais, dès qu'il s'agit de se risquer, les
animaux ne sont pas plus bêtes que les
hommes. Il fallut ainsi, à toutes forces, aller
gagner péniblement l'isthme de Suez en tour-
nant la mer ; or essayez de vous faire une idée
de ce qu'allait être ce voyage pour la plupart
d'entre eux.
Pour éviter d'immenses détours, les ani-
maux d'occident : France, Suisse, Allema-

gne, et ceux du sud : Grèce, Italie, Espagne, se


virent obligés à franchir de grands fleuves
et des chaînes de montagne : l'Ebre et les
Pyrénées, le Rhône et les Alpes, le Pô, le
Danube ! Combien déjà restèrent en route !
Comme faisait le petit Poucet avec ses miettes
de pain, ils jalonnaient leur route avec des
morts. Il fallut ensuite contourner la mer
Noire ainsi que la mer d'Azof, traverser
encore le Dniéper, ensuite le Don ; après quoi
Je chemin vers le midi se trouva barré par
la chaîne du Caucase, dont les versants du
nord regardent l'Europe et les versants du
sud l'Asie.
Arrivés là, ils n'avaient pas trop à choisir.
Pour des pieds peu montagnards, comme
ceux, par exemple, de messieurs les chevaux,
il n'y avait alors de praticables que deux
étroits passages. L'un, dit Portes Caspiennes,
est situé à l'ouest du milieu de la chaîne, près
de la source de l'un des affluents du Kour :
il conduit aujourd'hui à Tiflis, en Géorgie,
et s'appelle défilé de Dariel ; le second, plus
à l'est, se nomme Porte Albanienne, et voit
naître le Khoïsou qui coule vers le nord.
Et puisque nous en sommes là : ce n'est
point par un accident particulier que chacune
de ces gorges semble donner naissance à une
rivière. Vous pourrez remarquer au contraire
que, presque toujours, dès qu'une chaîne de
montagnes présente une dépression, c'est-à-
dire une gorge ou un col, on voit partir de ce
point un cours d'eau, parfois deux, et chacun
alors sur l'une des pentes. D'où nous pou-
vons conclure que, réciproquement, en re-
montant un important cours d'eau dans un
pays de montagnes, il peut se faire souvent
que l'on arrive à un col ou passage qui per¬
mette de quitter un versant pour s'engager
sur l'autre. Il est bon de se rappeler cela: on
ne sait pas ce qui peut arriver.
Nos voyageurs eurent donc à gagner l'Asie
par ces espèces de détroits, et peu leur impor-
tait, croyons-nous, que l'on rencontrât en
Géorgie les plus beaux types d'hommes et de
femmes de notre race blanche, le type cau-
casien. Probablement même devaient-ils ai-
mer autant ne rencontrer personne, car les
Caucasiens, qui peuplent le centre, sont de
terribles chasseurs dans les montagnes et des
cavaliers sans pareils dans la plaine.
Enfin les voilà en Asie ! Le plus court main-
tenant, bien qu'encore fort long, allait être de
tirer, comme on dit, par les gorges des monts
d'Arménie, à droite du grand et petit Ararat,
et, à travers le Paradis terrestre, d'attaquer,
dès sa source, l'Euphrate par sa rive droite,
afin de ne pas s'engager entre l'Euphrate et le
Tigre dans la Mésopotamie ; ensuite, passer
avec lui la chaîne du Taurus et le suivre jus-
qu'au point où il cesse de courir droit au sud.
Là, il fallutnaturellement le quitter pour
aller côtoyer les derniers contreforts du Li-
ban oriental ou Anti-Liban, afin de prendre,
entre le lac de Génézareth et le mont Thabor,
la vallée du Jourdain jusqu'à Bethléem ; de
la sorte on avait du moins toujours à boire.
A partir de là ils prirent à droite, pour fran-
chir les monts Ephraïm au nord de Jérusa-
lem, et continuèrent jusqu'à l'isthme, à tra-
vers le pays des anciens Philistins et Ama-
lécites.
Quel voyage! pour un grand nombre plus
de deux mille lieues ! Et il restait encore à
remonter la vallée du Nil depuis le delta jus-
qu'à l'origine du Nil Blanc, c'est-à-dire près
de 1700 lieues nouvelles !
Après le passage des Alpes, ils s'étaient
trouvés plus de cinquante mille, ils n'étaient
plus dix mille à l'isthme de Suez ! !

Eh bien, cela n'était rien ; ces voyageurs-là


étaient les plus favorisés, ils ne faisaient
qu'une promenade.
Parlons un peu, en effet, de ce qui attendait
les animaux de l'Asie orientale, ou mieux en-
core ceux du sud de l'Amérique, lesquels, ni
plus ni moins, du reste, que leurs collègues
de l'Amérique du Nord, mais bien moins que
ceux de l'Europe, ne pouvaient songer à tra-
verser à la nage la mer, qui était ici l'Atlan-
tique.
De tous ces points qu'on appelle aujour-
d'hui : Patagonte, République Argentine ou la
Plata, Brésil, Chili, Bolivie, Pérou, Républi-
que de l'Équateur, Guyanes, Vénézuéla, Co-
lombie, et marchant dans un sens inverse à
celui qu'avaient suivi les messagers, ils al-
laient donc être obligés de tendre, eux aussi,
vers un premier étranglement ou défilé,
l'isthme de Panama, comme l'eau d'un vase
énorme qu'on oblige à passer par un étroit
goulot.
Les vigognes de Patagonie, qui ne peuvent
supporter la chaleur, se mirent en route le
long des crêtes en côtoyant la limite des
neiges et prenant successivement au passage
leurs semblables : les chililhuèques du Chili,
les alpacas du Pérou, les lamas. C'était l'ar-
mée des chameaux d'Amérique.
Au-dessous s'ébranlèrent les petits lions
poumas et les petits ours à front blanc.
Un peu plus bas, à travers les quinquinas,
marchaient les grands cerfs des Andes, les
ours et les chats-tigres.
A mi-côte, sous les beaux arbres-fougères,
s'avançaient les rongeurs, comme les tapirs
et les pécaris.
Au pied de la chaîne enfin, à travers les
pampas, interminables plaines sablonneuses
semées de rares palmiers, se forma la colonne
tumultueuse et variée des sapajoux, des cerfs
de petite taille, des chevaux sauvages, des
fourmiliers, des lièvres, qui tous se tenaient
à respectueuse distance des jaguars et à dis-
tance plus respectueuse encore des tigres
noirs de l'Orénoque. Seuls, les unaux ou pa-
resseux ne purent se résoudre à se mettre en
mouvement. Était-ce par nonchalance natu-
relle, ou par crainte de laisser voir à tous les
animaux du monde qu'ils n'avaient pas de
queue ? Toujours est-il que les jaguars et les
tigres se montrèrent tout à coup intraitables
sur l'obéissance que l'on devait à l'appel du
souverain Lion. Ils conclurent, d'un air in-
digné, que ces insoumis, dès qu'ils étaient
insoumis, ne pouvaient se couvrir du rescrit
royal qui ordonnait aux bêtes de se respecter
les unes les autres. Il fallait, à leur avis, un
exemple, et ils se chargèrent de le donner
en les dévorant.
Mais voyez-vous ces bandes formidables
en route du sud au nord à travers les pam-
pas d'abord, ensuite dans ces llanos, non
moins infinis, où aucun arbre ne les cachait
plus ?... et grossissant toujours ! Les condors,
ces gigantesques vautours des Andes, qui,
leurs vastes ailes déployées, immobiles, pla-
nent au-dessus de la chaîne, et dont la vue
perçante embrasse un horizon d'autant plus
étendu qu'ils sont plus élevés, les condors
n'en pouvaient croire leurs yeux.
Ils voyaient, d'ailleurs, ces hordes mobiles
de la plaine sans cesse harcelées, mises en dé¬
sordre par les serpents boas, par les crotales
ou serpents à sonnettes, par les crocodiles ou
les caïmans, et arrêtées de plus, à toute heure,
par de grands fleuves au loin débordés.
De ceux-ci, les uns barraient le pays du
nord au sud, comme le Parana et ses af-
fluents de droite et de gauche, le Paraguay
et l'Uruguay, qui, une fois réunis dans un
seul lit, s'unissent aussi sous la dénomina-
tion commune de rio de la Plata, ou rivière
de l'argent. C'est ainsi que chez nous la Ga-
ronne et la Dordogne, aussitôt leurs flots con-
fondus, s'appellent Gironde ; mais, bien plus
puissant que celle-ci, le Rio de la Plata fait
sentir son courant à plus de vingt lieues au
large.
D'autres fleuves au contraire, et le plus
grand nombre, barraient le pays de l'ouest
à l'est, c'est-à-dire en travers précisément de
la marche générale. Ainsi, en outre des af-
fluents de la rive droite du Parana, tel était
avant tout, le Maragnon ou fleuve des Ama-
zones, le plus long fleuve du monde après
le Missouri et le Nil, et peut-être le plus puis-
sant. Il s'échappe des Andes péruviennes
sous le nom de Maragnon, qu'il change en
celui d'Amazone après sa rencontre avec le
Tongouragua, s'étend bientôt de quatre kilo-
mètres en largeur, pour en arriver à présen-
ter un écartement de 72 lieues entre ses deux
rives quand il tombe dans l'Océan, où il se fait
sentir jusqu'à 45 lieues des côtes. Si nous
ajoutons que sa profondeur, de 500 mètres
en plusieurs points, sur d'autres n'a pu être
mesurée, on ne peut que se figurer un cours
d'eau vraiment irrésistible !
Plus violent en effet que le Zaïre ou Congo,
dont nous avons parlé à propos de l'Afrique,
il pénètre dans la mer par une barre vraiment
formidable. Aux époques de grandes marées,
quand le soleil et la lune se mettent en ligne
droite avec la terre pour combiner leur action
sans en rien perdre, il se produit là un phé-
nomène que les Indiens appellent Pororoca.
L'océan soulevé veut entrer clans le fleuve ;
celui-ci, puissant comme il est, résiste par son
courant et sa masse, à son tour il accumule ses
eaux: l'un fait ainsi digue contre l'autre et les
deux soulèvements se heurtent avec une inex-
primable furie. Telle est leur impétuosité que,
sous les deux efforts antagonistes, leurs nap-
pes compactes s'enflent sur toute la largeur
du fleuve, se dressent, jaillissent furieuses à
la hauteur de nos clochers, et d'une telle vio-
lence que « les rochers, dit un témoin, en-
traînés comme des galets légers, se heurtent
sur le dos de l'onde qui les porte ». Impossi-
ble de se figurer les mugissements arrachés à
cette double fureur !
Pauvres bêtes, cent fois misérables ! voilà
le fleuve qu'elles rencontraient en travers de
leur chemin. Sans doute eussent-elles préféré
la peste à continuer leur route, mais, pour
comble de terreur, derrière elles venaient de
s'élever des bruits souterrains plus effrayants
que le tonnerre. Ces grondements arrivaient
de loin, et cependant la terre tremblait sous
leurs pieds au point que les plus courageux
tremblaient autant que la terre. Pour beau-
coup d'humains raisonnables c'eût été la fin
du monde ! On se demande ce que devaient
penser les lièvres!

Dans tous les cas, impossible de reculer,


c'était aller au devant de ce péril nouveau !...
inconnu !... qui s'avançait peut-être ! Le mieux
était encore de mettre le fleuve entre soi et
cet ennemi ; à toute force il fallait traverser :
on s'y décida. Où ? comment
se fit la chose?
on ne l'a jamais su.
Probablement vers le 71° degré de longitude
ouest et le degré de latitude sud; au-des-
sus du point où l'Amazone reçoit sur sa rive
gauche le Putumayo, fils aussi de la Cordil-
lère,... et les plus forts nageurs prirent sans
doute les autres sur leur dos. Mais quels en-
traînements ! quels engloutissements ! que de
noyés! Cependant, dans le nombre immense,
ceux qui ne servirent point de pâture aux vo-
races lamproies du fleuve, aux serpents d'eau
douce, aux innombrables requins qui se jouent
dans la terrible barre de l'embouchure et
remontent le fleuve, c'est-à-dire un grand
nombre encore, atteignirent enfin la rive op-
posée.
On souffla d'abord, on reprit haleine. Les
regards de chacun se portaient de gauche ou
de droite, et l'effarement général disait de
combien les rangs s'étaient éclaircis. A peine
osait-on jeter les yeux sur le redoutable cou-
rant auquel on venait d'échapper et chez tous
à la fois naissait cette môme idée: Il faut quit-
ter au plus vite ce pays qui tremble, il faut
franchir les Andes ! « Oui, oui ! franchissons !
franchissons !!... » Mais comment faire?
C'est alors que les plus réfléchis, que les
plus savants parmi les bêtes, que les animaux
qui explorent également la montagne ou la
plaine et qui, mangeant de tout, comme les
hommes, sont des êtres très complets : c'est
alors que les ours firent preuve d'une grande
supériorité.
Tandis que chacun criait et s'agitait sans
but, que les jaguars, les chevaux, les cerfs,
les buffles, les moutons... hurlaient, hennis-
saient, bramaient, beuglaient ou bêlaient dans
un désordre inexprimable, les ours s'assirent
en rond sur leur derrière sans queue et for-
mèrent un conseil plein de gravité. Ils prirent
l'avis de ceux de leurs confrères qui pouvaient
connaître la contrée, ils appelèrent au milieu
de leur cercle les meilleures têtes du pays
même, y compris les loutres du Putumayo, et,
tout témoignage pesé, tous renseignements
contradictoires balancés, ils conclurent qu'en
remontant cette rivière jusqu'à sa source,
on pouvait espérer de rencontrer un col.
Sur quoi la grande, caravane, heureuse de
s'accrocher à une espérance, se tut et se mit
en marche vers la montagne.
Elle ne tarda pas à se grossir de la troupe
des confrères qui, d'abord, suivaient les flancs
de la chaîne ou les crêtes, c'est-à-dire qu'elle
se complète de toute son aile gauche.
Celle-ci, bien avant qu'elle eut atteint le
massif connu aujourd'hui sous le nom d'Andes
de Quito, à cent lieues de lui, dès les sources
du Maragnon, avait entendu le grondement
effroyable qui avait poussé l'aile droite dans
l'Amazone. C'était la voix terrible du Coto-
paxi, volcan plus élevé que ne serait le Vésuve
placé sur l'Etna. Des troupeaux de lamas du
pays, en fuite et terrifiés, racontaient qu'en
quelques heures toutes les neiges qui cou-
vraient les parois de son cône de lave avaient
disparu : que les flammes s'élevaient en ce mo-
ment, par quatre cheminées, à 250 mètres au-
dessus du cratère ! Il pleuvait des quartiers de
roche dans les vallées d'alentour, et la quantité
de cendre vomie était telle, qu'à quarante
lieues à la ronde il faisait nuit à midi. Quand
ils ajoutaient à cela la description du cratère
de son voisin le Pichincha, la terreur arrivait
au comble. Ce gouffre avait une lieue de tour :
ses bords étaient couverts de neige, et quand
le regard en sondait le creux, on y apercevait
sur un fond noir, à 200 mètres au dessous de
soi, les cîmes de plusieurs montagnes !

On pourra mieux se figurer l'effroi que ces


récits et que ce bruit surtout causaient à un
grand nombre de nos pauvres bêtes, lorqu'on
saura que, dans la partie du Pérou qui avoi¬
sine Lima, non seulement il ne tonne jamais,
mais qu'il n'y tombe jamais d'eau. On y est
bien quelquefois trempé jusqu'aux os par le
brouillard, mais enfin l'eau ne tombe pas : on
y a bien enregistré un coup de tonnerre, il y
a trois cents ans, mais rien ne dit aujourd'hui
que ce ne fût plutôt un bruit souterrain.
A l'aile gauche, la terreur était donc non
moins complète : aussi, dès qu'elle eut dé-
passé les sources du Maragnon, descendit-on
rapidement, oreilles abattues, naseaux fu-
mants et queue entre les jambes, le long de
sa rive gauche, afin de décrire un prudent cir-
cuit autour de ce terrible massif volcanique.
Ce fut donc entre cette rive gauche du grand
fleuve et la droite du Putumayo que s'opéra
la jonction avec la caravane des plaines.
Il se trouva heureusement que la prévision
des conseillers était fondée, car, après avoir
beaucoup monté on rencontra un col et même
deux cols: celui de Popayan et celui de Santa-Fé
de Bogota, sur l'autre versant desquels deux ri-
vières, le rio Magdalena et la Cauca, s'écoulent
vers la mer des Antilles. Plus bas, un troi-
sième col, d'où l'Aratro descend au golfe de
Darien, devait leur permettre de franchir une
deuxième crête, le faîte occidental, d'où ils
gagneraient enfin la racine de l'isthme de
Panama, connue elle-même sous le nom
d'isthme de Darien. En ce point la Cordillère
est presque interrompue.
Mais il est très simple de tracer de la sorte
un itinéraire : on atteint un col, on le passe, on
gagne la plaine de l'autre côté....; alors tout
semble dit. Dans le cas de nos bêtes, il n'en
était malheureusement pas tout à fait ainsi.
Pour parvenir à cette dernière halte, nos
voyageurs avaient à éprouver plus de fatigues
et à courir plus de dangers que n'en rencon-
trèrent les Hébreux dans leur voyage vers la
terre promise. Il fallut d'abord s'élever de
plus de 3000 mètres et redescendre ensuite,
c'est vrai; mais à travers quels chemins ! Des
fentes à pic dans les rochers, à cent mètres
de profondeur : à peine assez larges pour un
mouton : recouvertes, dans le haut, d'une
végétation épaisse, marécageuses au fond ou
lits de torrents, et il fallut s'y engager un à un.
Au débouché de ces longues cavernes, noires
et suintantes, on devait trouver une forêt
vierge où les arbres, tombés en travers de-
puis des siècles, et les rochers dénudés par les
pluies, où les amas de limon vaseux, charriés
par les eaux et les lianes enchevêtrées, se con-
fondaient dans un chaos inextricable pour tout
autre que les serpents de la contrée. Douze
journées suffisaient difficilement à la traverser.
Ce qu'il resta encore de bêtes dans ces cre-
vasses : ce que les jaguars, les lions noirs, les
tigres de l'Orénoque en mangèrent dans les
bois, malgré l'ordonnance royale, est vrai-
ment incalculable. Quand les survivants se
comptèrent de nouveau après avoir traversé
la chaîne, ils se regardèrent un instant avec
effroi, chacun se demandant s'il survivait bien
lui-même.
Il est cependant juste de dire, à la défense
des tigres ou des lions, qu'un grand nombre de
nos voyageurs à quatre pattes s'étaient égarés
cent fois dans cette impraticable forêt, et
qu'ils y avaient péri sans intervention de car-
nassiers.
Les épaisses et hautes futaies, non seule-
ment arrêtaient le soleil, mais ne tamisaient
qu'une lumière incertaine, tandis que l'entre-
mêlement serré des verdures supprimait tout
horizon. Il faut avoir erré dans un bois de
cette espèce pour comprendre comment l'er-
reur s'y mêle à l'erreur, et comment, d'erreur
en erreur, on peut finir par perdre la tête. Or
les moutons n'en ont pas beaucoup : les cerfs,
les chevaux, les lièvres, pas davantage ; quoi
d'étonnant, par conséquent, à ce que ces fai-
bles esprits, tournant, retournant sans rai-
son sur leurs pas, et, après huit jours de fati-
gues, retrouvant leurs anciennes traces, quoi
d'étonnant à les voir pris d'abord de sueurs
froides, et succomber enfin d'épuisement et
d'épouvante ?
Ce n'est pas cependant que l'on se fût mis
en route sans aucune espèce d'indication.
Avant la mise en marche, les ours, dont nous
avons déjà parlé, s'étaient réunis dans un
premier conseil. Là, mettant en commun leur
savoir, leur expérience et la sagesse qui doit
en résulter : se constituant, enfin, en véritable
institut, ils avaient arrêté les instructions prin-
cipales à donner aux bêtes plus ignorantes.
Il y en avait pour régler prudemment le man-
ger et le boire, pour abréger les haltes sous un
soleil trop ardent ou sous les ombres trop
fraîches, pour éviter les parages à serpents à
sonnettes, boas ou crocodiles, et pour détour-
ner les imprudents de se désaltérer aux ma-
rais à sangsues.
En particulier, il était bien recommandé
aux voyageurs de marcher dans la direction
où se trouvait le soleil à midi : et à défaut de
soleil, le président du conseil des ours re-
commandait de consulter le tronc des arbres.
«
Habitants de cette pointe d'Amérique, avait-il
dit, remarquez que nos arbres ne reçoivent que
d'un côté les rayons de l'astre du jour, et que
les petites mousses parasites et vertes qui ai-
ment la fraîcheur et l'ombre les recouvrent de
l'autre. Vous ne serez donc jamais embarrassés,
même clans les temps sombres, pour détermi-
ner de quel côté se trouve le soleil. » Et l'on
était parti sur ces sages conseils.
Mais, outre que les plus sages conseils ne
sont pas toujours ceux que l'on suit, voilà
que la recommandation du président devint
illusoire à partir du parallèle, ou ligne d'égale
latitude, qui va de Rio-Janeiro à la pointe sud
du Pérou. Cette ligne à peine dépassée, les plus
prudentes parmi les bêtes, chevaux par exem-
ple, ou grands lièvres des pampas, avaient beau
chercher à utiliser la remarque du plus avisé des
ours : soins inutiles Les arbres ne présentaient
!

plus deux aspects : l'écorce nue au sud, la


mousse au nord ; cette dernière avait disparu.
Cela embarrassa quelque peu l'institut.
MM. les ours qui arrivaient de la pointe aus-
trale avaient assurément vu cette singularité
se produire chez eux sur certains arbres isolés,
tandis que d'autres troncs, étroitement enser-
rés dans les fourrés, étaient, au contraire,
moussus de toutes parts ; mais jamais ils ne
s'étaient aperçu que la mousse manquât à la
fois sur tous les arbres d'une contrée. Un com-
père des Andes de Quito vint heureusement à
leur aide. Il leur affirma qu'en marchant dans
le sens de la caravane, et arrivé au point où
ils se trouvaient, on pouvait, au gros de l'été,
avoir le soleil derrière soi, attendu qu'à dater
du gros de l'hiver le soleil, alors très éloigné
en apparence vers le nord, avançait dans le
ciel en sens inverse de leur marche, jusqu'à
ce qu'il eût dépassé la ligne qui va du Pérou
à Rio ; qu'ainsi les arbres rencontrés par lui
jusqu'à cette ligne sont éclairés devant ou
derrière selon la saison, et avec d'autant plus
d'égalité qu'ils sont plus rapprochés de la ligne
qui va de Quito à l'embouchure de l'Amazone.
Là, ils ont le soleil six mois d'un côté, six
mois de l'autre.
« Bien mieux, ajouta-t-il, comme j'aime à
m'instruire, j'ai beaucoup interrogé quelques-
uns de ces gigantesques élans de Californie
qui nous ont apporté l'ordre du roi-Lion, et
ils m'ont conté, entre autres choses, que chez
eux les arbres, au lieu d'être moussus au
sud, comme chez vous, le sont au nord. Cela
me fait penser, continua-t-il d'un ton réfléchi,
que de part et d'autre de cette ligne qui va de
Quito aux bouches de l'Amazone les choses
se passent d'une façon analogue. On peut
donc, selon la saison, et en se supposant
tourné vers cette ligne, avoir le soleil tantôt
devant soi, tantôt droit au-dessus de la tête,
c'est-à-dire au zénith, tantôt par derrière. L'as-
tre irait ainsi par là-bas jusqu'à une ligne qui
joindrait la pointe de la presqu'île de Califor-
nie à la pointe de l'isthme de Téhuantépec ;
mais arrivé là, ou ici, à l'une ou l'autre borne,
il s'en retourne du côté d'où il est venu, com-
me ferait le balancier d'une immense horloge,
qui mettrait une année à revenir au point d'où
il est parti. »
L'institut des ours admira la sagacité du
compère ; encore ne se doutait-il pas que
ledit compère devinait dans sa sagesse l'équa-
teur, les deux tropiques et la marche annuelle
du soleil. Mais ils furent en même temps et
unanimement d'avis que ce n'était pas assez de
regarder, comme ils faisaient, le ciel par l'ou-
verture d'une tanière, ou môme d'examiner
les arbres de la contrée voisine.
« Vous le voyez,
chers collègues, dit le
président en levant la séance, il y a bien des
choses que l'on ne peut apprendre que de la
bouche des voyageurs ou en voyageant soi-
même. Tâchons de nous en souvenir pour
l'instruction de nos fils. »
De tout cela résultait donc que, malgré les
sages conseils de l'institut des ours, les movens
naturels de diriger leur route avaient manqué
aux bêtes. Plus de soleil à travers les épaisses
futaies, ou pis encore, un soleil trompeur, puis-
que, montrant le nord aujourd'hui, il avait pu
quelques jours plus tard et sans prévenir, pas-
ser au sud. Plus d'arbres indica teurs Les mi-
!

sérables avaient ainsi erré à l'aventure !

Enfin, tant bien que mal nous y voilà par-


venus, à cet isthme tant souhaité! Arrêtons-
nous un peu. Cette halte permettra aux bêtes
de se reposer ; Dieu sait si elles en ont besoin !
d'ailleurs quelques minutes de plus ou de
moins ne peuvent compter dans un si long
voyage, et pendant que les bêtes haletantes
soufflent ou sommeillent, jetons un coup d'oeil
sur cet isthme de Panama : ce n'est pas, sur
notre globe, le premier point venu.
Nous voyons d'abord qu'il relie par une
courbe en S ces deux longues colonnes ver-
tébrales des Amériques que l'on nomme plus
particulièrement Cordillère au nord et Andes
dans l'Amérique du Sud : que cet S, couché la
tête à l'ouest et les pieds à l'orient, présente son
ventre à la mer des Antilles et son dos au Pa-
cifique en môme temps qu'au golfe qui porte
son nom. A l'oeil, c'est une traverse étroite qui
barre la mer entre les deux Amériques ; mais
avouons qu'elle est, là, très mal placée.
Ainsi supposez, par exemple, que vous
veuilliez aller du Havre à Lima, capitale du
Pérou, ou plutôt au Callao, qui est le port de
Lima, comme le Pirée est celui d'Athènes.
Voyez un peu quel trajet!
Il faudra longer du nord au sud le Portu¬
gal, la côte occidentale d'Afrique, toute la
côte est de l'Amérique australe, doubler le
cap Horn et refaire en sens inverse, sur la côte
occidentale, la dernière partie de ce long
voyage.
Au lieu de cela, supprimons l'isthme... en
le coupant! Dès en partant nous mettons,
comme on dit, le cap sur la mer des Antilles,
et, franchie la place où était la barrière, un
coup de barre à droite met le gouvernail à
gauche et nous mène à Lima. Différence :
trois mois de mer pour un navire à voiles,
c'est-à-dire quatre-vingt-dix jours de peines,
de dangers, de risques de toute espèce..., et si
vous saviez quel temps il fait au large du cap
Horn ! quel ciel ! quel froid ! quel vent ! quelle
mer et mer et vents contraires quand on va
!

d'ici là-bas !
La même chose se passait, il y a moins de
quinze ans, quand on voulait aller du Havre
à Calcutta, en Chine ou au Japon. C'était le
tour de l'Afrique qu'il fallait faire par le cap
de Bonne-Espérance ; examinez un peu cela.
A présent, grâce à M. de Lesseps et aux ingé-
nieurs français, on passe, par le nouveau ca-
nal, directement de la Méditerranée dans la
mer Rouge : en moins d'un jour l'Afrique est
tournée !

Aussi songeait-on depuis longtemps à sup-


primer l'isthme de Panama et y songe-t-on
bien plus encore depuis qu'il n'y a plus d'isthme
de Suez. C'est môme par demi-douzaines que
l'on pourrait compter les projets de percement,
ou, selon l'expression admise, de canal inter-
océanique.
Si vous voulez que nous disions deux mots
des cinq principaux, prenez une carte un peu
grande : nous les passerons en revue du sud
au nord.
Le premier propose do couper l'isthme de
Darien, ou bien de passer, sans écluses, de la
rivière Atrato, tributaire de la mer des An-
tilles, dans le rio San-Juan, qui coule dans le
Pacifique.
Le second, encore sans écluses, part de San-
Blas au nord et, coupant l'isthme dans sa
partie la plus étroite, aboutit de l'autre côté à
Santa-Cruz.
Le troisième, sans écluses encore, mais né-
cessitant un tunnel très élevé, irait de Chagres,
par la petite rivière de ce nom, ou plutôt de
la baie de Limon, jusqu'à Panama. C'est à
peu près la direction du chemin de fer actuel,
car les Américains, pratiques et hardis, ont
depuis longtemps réuni les deux mers par une
voie ferrée.
Un quatrième, celui-ci avec écluses, c'est-à-
dire moyennant un gigantesque escalier li-
quide, ferait entrer les navires dans la rivière
San-Juan de Nicaragua, les ferait remonter
jusque dans le lac de même nom, et descen-
dre ensuite au Pacifique dans le golfe de Pa-
pagayo.
Enfin un cinquième coupe l'isthme de Té-
huantépec et réunirait par un canal de huit
lieues deux rivières qui coulent, l'une au
nord dans le golfe du Mexique, l'autre au
sud dans le Pacifique.
De ces cinq projets, celui qui paraît le
plus près d'aboutir serait le troisième, et le per-
cement étudié, proposé par deux officiers de
notre marine, MM. Wyse et Reclus, patronné
encore par M. de Lesseps, deviendrait, comme
celui de l'isthme de Suez, une oeuvre exclu-
sivement française.
Je vous fais grâce des autres pour revenir
à nos caravanes, que nous avons laissées res-
pirer un peu.
Elles avaient, certes, grand besoin de re-
pos ; mais cette balle avait-elle vraiment ame-
né un complet délassement ? Hélas ! y croire
serait compter sans les chiques, ou puces pé-
nétrantes, qui, lorsque les émigrants arri-
vaient à mi-côte, les attendaient là pour se
loger dans leur chair, sous la plante des
pieds, comme on voit chez nous de tourmen-
tants parasites envahir les oreilles des chiens
de chasse. A celles-là s'étaient joints les
acarides, ou individus variés dans l'espèce de
ceux de la gale, et les araignées venimeuses.
Plus bas une nuée de terribles petits insectes
diptères, c'est-à-dire à deux ailes, comme les
mouches, mouches par conséquent et malfai-
santes comme la plupart des mouches, les
oestres, avaient déposé leurs oeufs sous la
peau des voyageurs, sans s'inquiéter des
douloureuses cuissons qu'ils allaient causer.
Et quand nous disons qu'ils ne s inquiétaient
pas, c'est comptant bien sur celte cuisson que
nous devrions dire. Ces insectes, en effet, ne
peuvent se développer que dans l'estomac de
leurs hôtes, les cerfs et les chevaux en parti-
culier. Qu'arrive-t-il ? Ces malheureux ani-
maux lèchent la partie cuisante : alors les
démons, nés sous forme de ver, se crampon-
nent à la langue, et de là, mêlés à l'aliment
prochain, ils descendent dans l'estomac, leur
terre promise, où ils prospèrent, pullulent et
dévorent jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Enfin, dans la plaine, les maringouins affa-
més, cousins, ou moustiques dont nous ne
pouvons imaginer l'acharnement, myriades
de mosquitos, étaient venus compléter le sup-
plice.
Ajoutez à cela qu'on avait dépassé de très
peu la Ligne ou équateur ; la chaleur était
étouffante. L'humidité de la terre, vaporisée
par le soleil, changeait l'air en étuve, et un
grand nombre parmi les animaux habitués
au froid, comme les vigognes, ou même aux
températures modérées, comme les lions pou-
mas ou les ours, les moins vigoureux enfin
des dépaysés, tiraient une langue désespérée,
se couchaient sur le flanc, les côtes palpitantes,
et mouraient,
Aussi, dès que les jarrets eurent repris
quelque élasticité, l'ébranlement se fit-il sur
toute la ligne, et la procession vers le nord
recommença.
Les vénérables ours décidèrent sagement
que l'on tendrait vers le détroit de Behring
par le versant occidental de la chaîne. On
aurait, à la vérité, à ranger d'abord de près
le Pacifique à gauche, et à droite une série
de cônes volcaniques qui s'échelonnent du
lac de Nicaragua à la haie de Téhuantépec ;
mais ensuite la Cordillère s'écarte vers l'est,
et on laisserait loin, de ce côté, les volcans
du Mexique, tels que le Popocatépetl, l'une
des crêtes les plus élevées du nouveau
monde, ou tels que le pic d'Orizaba et d'autres
encore. Les volcans n'étaient pas d'un voisi-
nage rassurant, cela était à considérer. Mais
on y trouvait de plus cet avantage qu'en sui-
vant le flanc des montagnes on pouvait ne
rencontrer qu'à leur source, c'est-à-dire de
la façon la moins embarrassante, les fleuves,
relativement courts d'ailleurs, qui descendent
au Pacifique, tels que le rio Colorado, le
Colombia ou Orégon, la rivière Fraser et
quelques autres. Enfin, les fatigues seraient
un peu compensées par le trajet et un séjour
dans les magnifiques forêts de Californie.
Les bêtes à imagination se faisaient un
tableau tout à fait enchanteur du voyage sous
la voûte de ces grands bois que leur avaient
décrits les ambassadeurs venus du nord.
A les entendre, et ils étaient du pays, la
contrée, saine, fertile, habitée par d'inof-
fensifs herbivores, n'était ni trop froide ni
trop chaude. Regardée de haut ou de loin
elle apparaissait, à perte de vue, comme des
ondulations ou des cascades de verdure, et
quand on pénétrait sous bois l'admiration
rendait muet. Les arbres, cousins des gené-
vriers, réguliers et droits, élevaient leur tête
à plus de cent mètres (le dôme du Panthéon
aurait pu s'y mettre à l'ombre !) ; le fût pré-
sentait à la base un diamètre de quatre
mètres, soit une circonférence de douze, et
si l'on comptait les couches concentriques
que présentait, à la rupture, le tronc de
ceux qui s'étaient cassés de vieillesse ou
sous un violent effort du vent, on recon-
naissait que ces vénérables vivaient depuis
plus de trois mille années! Ils rivalisaient
ainsi d'ancienneté avec les dragonniers de
Ténériffe, ainsi qu'avec les gigantesques bao-
babs, et si la parole leur était donnée ils
pourraient nous renseigner sur le déluge.
L'on conçoit sans peine ce que ceux de ces
géants qui couronnent les parties élevées
doivent arrêter de nuages: dès lors, au
moindre refroidissement de l'atmosphère,
ceux-ci redeviennent gouttes d'eau, comme
ils étaient avant que le soleil les eût changés
en vapeur; or les gouttes d'eau font la mer et
à plus forte raison les petites rivières ; aussi
voyait-on courir dans ces belles forets mille
ruisseaux turbulents, tantôt à moitié cachés
par les lianes vagabondes, tantôt brillants,
quand un rayon perçait la voûte.
Cette étape au Paradis terrestre devait
compenser bien des fatigues.
La direction de la route à suivre était
d'ailleurs désormais bien mieux indiquée.
D'abord la Cordillère y était parallèle ; de
plus, une fois au delà du tropique du Cancer,
on était certain d'avoir toujours le soleil
au
sud ; il suffisait donc de lui tourner le dos, au
milieu de la journée, pour être certain de
regarder le nord.... Enfin, les ours et les bi-
sons du Mexique avaient fait cette remarque,
qu'à partir de l'équateur on apercevait dans
le nord une étoile presque fixe, dans une di-
rection exactement opposée au soleil pris
à midi; ce qui n'avait pas lieu dans le sud.
Quand on était à l'équateur même, cette
étoile se trouvait juste à l'horizon, mais à
mesure qu'on avançait, en la prenant tou-
jours pour but, elle s'élevait graduellement
d'une hauteur qu'on appelle un degré par
vingt-cinq lieues de marche, c'est-à-dire de
la 90° partie de la distance qui, sur la sphère
céleste, sépare l'horizon du zénith.
Cette étoile était évidemment la polaire, qui
décrit autour du pôle nord un cercle diurne
ou journalier si petit, qu'on peut la considé-
rer comme fixée au pôle lui-même.
Sans compter la Cordillère qui servait com-
me de rampe, on avait ainsi, dans le soleil un
phare de jour, et dans l'étoile polaire un phare
de nuit. Que dans un bois épais, de nuit ou
de jour, se présentât un cas d'incertitude,
aussitôt un membre de l'institut des ours,
envoyé en observation, se hissait gravement
de branche en branche le long du tronc d'un
arbre dominant ; et si la faiblesse des rameaux
ne permettait pas à son importance de se
hasarder assez haut, un singe ouistiti, léger
connue un oiseau, s'élançait lestement jus-
qu'au faite.
Grâce à tout cela, on peut donc admettre
que pour nos voyageurs du sud le plus difficile
était fait, au moins jusqu'au détroit de Beh-
ring. Ils n'avaient plus qu'à prendre en route
les chiens muets du Mexique, qui, nombreux
à cette époque, constituaient pour les naturels
un excellent gibier : avec eux les bisons,
les boeufs musqués, ou d'autres compagnons
moins commodes, tels que les grands loups
sans poils, les jaguars et les couguars, pan-
thères et lions rouges du nouveau monde;
plus loin, les énormes élans et les forts mou-
tons de Californie, plus loin enfin, après les
montagnes Rocheuses, les petits ours à
longs poils et longues griffes, les renards, et
coetera.
Mais si nous nous reportons maintenant
aux quadrupèdes de l'Amérique du Nord, il
ne faudrait pas croire que tout, pour eux, dût
être rose.
Du pays qui est aujourd'hui les Etats-Unis,
de notre pauvre Canada, cette ancienne por-
tion de nous-mêmes, de la Nouvelle-Bretagne
enfin, pour arriver au détroit, les difficultés
ne manquaient pas non plus. La contrée est
coupée du nord au sud par d'immenses nappes
rapides comme le Mississipi, et en travers par
le Missouri d'abord, plus important que son
chef, fertile d'ailleurs en cataractes, et le
plus long des fleuves du monde en le mesu-
rant jusqu'à la mer ; ensuite parles nombreux
affluents de cet affluent. Le nord-est est barré
par le fleuve Saint-Laurent, que l'on appelle
Niagara entre les lacs Érié et Ontario, où il
accomplit sa chute fameuse, et qui transporte
dans l'Atlantique l'énorme débit des cinq
grands lacs : Supérieur, Huron, Michigan,
Érié et Ontario. Enfin, la région du nord-est
se trouve coupée d'innombrables lacs qui se
déversent par autant de rivières dans la baie
d'Hudson, ou, par la rivière Mackenzie dans
l'océan Glacial arctique.
Pour se rendre au détroit, les bêtes de la
rive gauche du Saint-Laurent : grands élans
d'Amérique, ours, renards, martres, castors,
chats sauvages et chats musqués, loups, bisons
et autres, pr irent le parti de suivre la ligne des
collines qui passe au nord des cinq lacs et
court de l'est à l'ouest jusqu'à la grande
chaîne ; c'est la ligne de partage des eaux
entre le nord et le sud. De la sorte, prenant
eux aussi, à leur source, les fleuves du pays,
ils se dirigeaient vers le nord-ouest en évitant,
autant que possible, les traversées d'eau.
Ceux du sud, jusqu'au golfe du Mexique,
nouveaux bisons, ours maraudeurs, chats-
tigres, onces, porcs-épics, bandes ravageuses
d'écureuils noirs, etc., remontèrent, les uns la
rive gauche du Mississipi jusqu'à ces mômes
collines d'où le Mississipi descend, les autres
sa rive droite et celle du Missouri ou de leurs
affluents ; une troisième caravane prit le bassin
du Rio-Grande del Norte. Les trois bandes
suivirent ensuite le flanc oriental de la Cor-
dillère, et rencontrèrent au nord, non seule-
ment les animaux à fourrures de la rivière
Mackenzie et des plaines voisines en route
comme eux pour l'Afrique, mais les rennes,
les gros lièvres, les renards, les chiens hurleurs
et les ours blancs du Groënland. Ces Groën-
landais à quatre pattes avaient facilement
passé de leur grande de dans celle-ci : une
glace épaisse obstruait les détroits.
Quant au passage de la Cordillère, il se fit
sur deux ou trois points. Un gros de la troupe
en marche l'attaqua par le lit de la rivière de
la Paix, tributaire du grand lac de l'Esclave,
le reste par la rivière Liard, origine de la
Mackenzie, et tous, prenant au delà sur la rive
gauche de la Voucon, qui se jette dans l'océan
Glacial, se trouvèrent réunis sur le territoire
d'Alaska, dépendance actuelle des États-
Unis et qui se termine au détroit.
Lorsque la caravane de l'Amérique du Sud
vint les y rejoindre, se figure-t-on le chaos dont
fut témoin cette pointe étroite du monde?
Malgré les milliers de morts qui allaient
marquer de leurs ossements l'itinéraire des
grands convois que nous venons de décrire, —
c'était encore par milliers que l'on pouvait
compter les vivants. Des milliers de quadru-
pèdes, petits, moyens, grands, de tout pelage,
de tous les caractères, de tous les appétits, et
tous affamés La simple nomenclature des
!

espèces exigerait plusieurs pages. Et tout cela


venant, allant selon son allure, criant, gro-
gnant selon son gosier ou sa voracité, obligé
cependant de tenir dans cette sorte d'étroit
cul-de-sac et de chercher sa vie sur une terre
nue.
Et quel pays si l'on en croit l'illustre voya-
!

geur Vancouver, compagnon de Cook : au-


dessus d'une rangée de collines couvertes de
pins et de bouleaux, mais de l'aspect le plus
sauvage elle plus sombre, s'élèvent des mon-
tagnes arides couronnées d'énormes masses
de glace. Souvent des amas effrayants s'en
détachent, roulent avec un fracas épouvan-
table dans les vallées qu'elles comblent, ou
jusque dans les rivières dont elles arrêtent
l'écoulement, et les baies dont elles transfor-
ment les contours. Sous cette formidable
avalanche les forets s'écroulent déracinées;
les échos des rivages en retentissent comme
d'un coup de tonnerre, et les navires, secoués
par le refoulement des flots, s'enfuient au
large comme à l'approche d'une tempête
sous-marine. Comme pauvre compensation,
la maigre lisière qui s'allonge entre la mer
et le pied des montagnes, noire et maréca-
geuse, ne produit que des mousses grossières
et quelques herbes courtes et dures !..
Joignez à cela un froid vif et gris, un vent
qui, venant des banquises polaires, le rendait
plus glacial encore, et vous aurez une idée de
ce qu'avait à souffrir cette armée, empilée
aveuglément par l'ordre du roi Lion et sur
le simple conseil d'un prince à la toque pis-
tache.
Vous verrez quelque chose d'analogue dans
l'histoire grecque, lorsque vous lirez le récit
de la retraite des Dix-mille, et vous en trouve-
rez un second exemple qui vous fera palpiter,
dans une retraite des nôtres à travers les
neiges de la Russie et ses fleuves en débacle :
c'est la retraite de la Grande-Armée.
Dès le premier jour de la réunion com-
mença la famine. Les bêtes de l'appétit le plus
exigeant, ou bien y succombèrent quand
elles étaient faibles, ou ne soutinrent leur
vie qu'en mangeant les autres. Les ordres du
roi Lion avaient beau dire, on avait beau les
afficher : ventre affamé ne reconnaît ni lois ni
rois, le radeau de la Méduse ne l'a que trop
prouvé. Tout au plus les moins désobéis-
sants consentaient-ils à ne manger que ceux
qu'avait déjà tués ou qu'allait tuer la faim.
Aux morts d'inanition s'ajoutaient les
morts de fluxion de poitrine, et si la traversée
dans la zone torride avait décimé les bêtes ha-
bituées au froid ou au frais, à l'arrivée sous
la zone glaciale ce fut le tour de celles qui ne
peuvent vivre que dans les terres chaudes. On
peut dire que ces intelligents saïmiris, singes
qui pleurent leurs enfants et qui s'intéressent
aux peintures, que les alertes sapajous et les
délicats ouistitis tombaient comme tombent
les mouches à la fin de l'automne.
Grand émoi, on peut le croire! Que le sé¬
jour se prolongeât, et la peste, qu'on préten-
dait combattre, allait faucher comme un
moissonneur qui ne laisse pas debout un épi.
L'institut de tous les ours d'Amérique,
complété par les bisons vénérables, se réunit
en toute hâte, et le bonheur ayant voulu
qu'aucun d'eux ne fût orateur, la discussion
s'établit bientôt et se maintint entre les réso-
lutions les plus sages; aussi, en moins de
temps que n'en eût exigé le plus éloquent
des discours, l'institut put-il arrêter de graves
résolutions.
D'après des témoignages sûrs, il venait d'ap-
prendre qu'en cette saison (on n'était qu'au
commencement de l'été) l'Amérique et l'Asie
étaient encore reliées à travers l'océan Arc-
tique par une plaine de glace qui joignait la
mer de Baffin à l'embouchure de la Kolima
en Sibérie. Ce plateau venait du pied de la
banquise, chaîne des montagnes de glace qui
entourent le pôle, et s'étendait, en long et
en large, comme une vraie plaine s'étend au
pied de montagnes véritables. Formé d'ail¬
leurs de névé, c'est-à-dire d'une sorte de neige
fondue puis regelée, il présentait une surface
unie et très praticable. La preuve, d'ailleurs,
de la présence d'une croûte solide quelque
part au nord était fournie par les nombreux
glaçons que le courant du détroit charriait
vers le sud.
On savait d'autre part que les castors sont
des constructeurs très habiles, que les chats
musqués les imitent, que les ours blancs sont
de très vigoureux nageurs ; enfin les savants
en science forestière avaient remarqué que,
si stérile que fût ce territoire d'Alaska, il
possédait en grand nombre des pins, des
bouleaux et des aunes.
L'institut partit de ces renseignements
pour prendre les décisions suivantes :
1° Les bêtes se partageraient en deux ar-
mées : d'un côté celles qui peuvent braver le
froid, de l'autre les plus frileuses. A celles-
ci, pour des raisons qui seront données plus
bas, restaient attachés comme auxiliaires les
ours blancs, les castors et les chats musqués.
2° La première, guidée par les chiens groën-
landais, remonterait sans tarder vers le nord-
est jusqu'à ce qu'elle rencontre l'extrémité de
la plaine de glace; là, on ferait comme si l'on
rencontrait un pont, et cette armée, profitant
du pont en névé, passerait en Asie.
Les vigognes, les ours bruns, les orignaux
du Canada, les rennes, la plupart des qua-
drupèdes à fourrure, s'alignèrent par espèce
et partirent immédiatement.
3° La seconde armée passerait le détroit
sur des radeaux que l'on allait construire et
qui seraient remorqués par les ours blancs.
Aussitôt la légion des rongeurs reçut l'or-
dre d'aller attaquer le pied des arbres. Elle se
rendit en courant à la forêt la plus voisine, et
chaque pin, aune ou bouleau, entouré par
un groupe serré, se sentit vivement rongé
en rond par d'acharnés travailleurs.
La nuée des singes des deux Amériques,
répandus sur les branches, brisaient au tronc
toutes celles qui semblaient inutiles ; les ours,
dès que l'entaille du bas était suffisamment
profonde, économisaient le temps en se dres-
sant contre l'arbre pour le pousser de façon à
le rompre ; et singes et ours, les seuls qui pus-
sent se tenir debout, marcher sur deux pieds
et se servir des membres de devant comme de
bras ou de mains, saisissaient les bois abattus
pour en charger les bisons ou les transporter
eux-mêmes jusqu'au bord de l'eau.
Là commençait la besogne des castors,
avec la collaboration des chats musqués et
d'une partie des singes.
Ces derniers, avec leur adresse connue, écor-
çaient activement en spirale les aunes et les
boideaux ; ils réunissaient, en plus ou moins
grand nombre, les lambeaux souples ainsi ob-
tenus et, les tordant avec dextérité, ils en fai-
saient ce que les marins appellent des amarres,
des aussières, des grelins : c'est-à-dire des cor-
des de qualités et de calibres différents.
De leur côté les castors, aidés par les chats
musqués, assortissaient les poutres et pou-
trelles ; de leurs dents aiguës ils leur don-
naient une dernière façon, ajustaient d'abord
les plus fortes les unes à côté des autres et
passaient alternativement dessus et dessous,
comme avec une navette de tisserand, les
liens que les singes leur apportaient. Ce pre-
mier fond achevé, ils disposèrent carrément
en travers un deuxième plan de poutrelles
plus légères, qu'ils assujettirent de la même
façon entre elles et aux premières en faisant
une bonne ligature à chaque point de croise-
ment, et, non contents de ce solide grillage,
ils le garantirent encore contre toute disloca-
tion par un certain nombre de chevrons éta-
blis diagonalement.
Croyez-vous qu'ils regardèrent alors leur
besogne comme terminée? Vous connaîtriez
mal les artistes. L'eau, passant à travers les
joints peu serrés de la charpente, aurait
pu mouiller les pieds des passagers : aussi,
pour s'éviter tout reproche, les habiles archi-
tectes s'empressèrent-ils de choisir la terre la
plus argileuse qu'ils purent trouver autour
d'eux ; ils la transportaient sur chaque ra-
deau, et l'y mêlant aux feuilles des arbres,
aux branches menues et aux brindilles, la pé-
trissant, l'étendant de leurs pattes comme
avec une truelle, ainsi que du taillant de leur
queue, la battant enfin du plat avec le plus
grand soin, comme s'il s'était agi de leurs
propres habitations, ils en faisaient un en-
duit absolument imperméable.
Une circonstance particulière venait singu-
lièrement en aide à la bonne volonté de ces
laborieux ouvriers. Le détroit de Behring est
juste sur le cercle polaire arctique, ce qui fai-
sait qu'ils n'avaient pas de nuit ou presque
pas de nuit : c'est-à-dire que le soleil restait
visible pour eux pendant près de vingt-quatre
heures.
Nous avons dit, en effet, qu'on était au com-
mencement de l'été de l'hémisphère septentrio-
nal, par conséquent aux environs du 21 juin,
jour où l'été commence. Or, à cette époque, le
soleil décrit sensiblement dans le ciel le tro-
pique du Cancer, qui est la limite de sa course
de notre côté; mais, comme cette position le
force à monter, du matin à midi, le plus haut
possible, c'est pour nous l'époque où il fait au-
dessus de nos horizons le plus long chemin.
S'il ne peut accélérer sa vitesse, c'est donc l'é-
poque des journées les plus longues et, par
suite, des nuits les plus courtes. De plus, en
même temps que chacun de nos pays éprouve
cet effet, les jours de ces pays divers sont, les
uns par rapport aux autres, d'autant plus longs
le
que pays est plus rapproché du pôle 1.

Essayons un peu de bien comprendre la


raison de ceci, ne serait-ce que pour ne point
paraître plus ignorants que l'intelligente
bête qui l'avait comprise et qui l'expliquait
naguères là-bas à l'assemblée des ours de
l'Amérique du Sud.
Voilà notre équateur qui partage la terre
en deux moitiés parfaitement semblables et
droit, c'est-à-dire perpendiculaire, sur la ligne
des pôles en son milieu. Nous pouvons nous
le figurer comme une lame très mince qui

1. Les jeunes lecteurs peuvent se dispenser de lire ce qui suit


jusqu'à l'alinéa commençant par les mots: « Ainsi nos travailleurs,
etc. »
couperait une pomme gigantesque entre la
queue et le petit bouton par où la queue
semble sortir de l'autre côté. Supposons cette
lame prolongée en tous sens jusqu'au loin
dans le ciel et représentant un cercle immense
dont le centre se confondrait avec celui de
notre globe.
Au 21 mars, le soleil, qui est un globe aussi,
à l'intérieur duquel la terre tout entière et la
lune pourraient tourner sans même changer
leur distance, le soleil donc a, lui, son centre
sur la limite de ce disque et il paraît en faire
le tour, par conséquent faire le tour de la terre
en 24 heures.
Supposons encore (et nous ne sommes pas
au bout de nos suppositions), supposons que
le centre du soleil soit relié au centre de la
terre par un cordon tendu : il va tourner sur
le bord de son plateau comme un projectile
de fronde. Mais, quelle que soit sa position,
comme il est très loin en même temps qu'é-
normément plus gros que la terre, il va en-
voyer vers celle-ci, et parallèlement au cor¬
don, un cylindre de rayons qui sera aussi gros
que lui, qui débordera donc la terre de tous
côtés et qui, par conséquent, éclairera toute
la moitié qui regarde la source de lumière ;
l'autre moitié, au contraire, sera dans la nuit.
Si nous considérons maintenant le cercle ter-
restre qui sépare alors le jour de la nuit, et si
nous nous rappelons que le mouvement du
soleil peut être considéré comme régulier pen-
dant un jour, ou, comme on dit, uniforme
pendant 24 heures, il est clair que l'astre res-
tera 12 heures au-dessus ou d'un côté de ce
cercle et 12 heures de l'autre, c'est-à-dire qu'il
y aura exactement pour l'une des moitiés du
monde 12 heures de jour et 12 heures de nuit.
Mais l'on peut répéter ce raisonnement pour
toutes les positions qu'occupera le soleil ce
jour-là, par conséquent le cercle de séparation
d'ombre et de lumière, qui tourne avec lui,
passera successivement par tous les points du
globe, et l'on peut dire que, ce jour-là, et pour
tous les points du globe, le jour est égal à la
nuit. C'est le jour de l'équinoxe de printemps.
Il faut cependant remarquer que pendant
tout ce jour-là le cercle de séparation passant
par les deux pôles, ces deux points, mais eux
seuls, jouissent d'un jour de 24 heures.
Mais dès le lendemain, le soleil va marcher
vers le pôle nord sans cesser cependant de
tourner autour de la terre, absolument comme
s'il suivait le filet d'un tire-bouchon plus que
gigantesque, de sorte que si nous imaginons
toujours notre cordon et qu'il puisse laisser
sa trace, il découperait la surface de l'hémi-
sphère septentrional suivant une spirale serrée,
si serrée qu'en quatre-vingt-dix jours elle ne
rayerait la terre que sur le quart de la distance
de l'équateur au pôle. Quant au cordon lui-
même, il décrirait ainsi autour de la ligne des
pôles un cornet extraordinairement évasé
dont la pointe serait au centre de notre globe
et qui présenterait 90 feuillets les uns dans les
autres.
Figurons-nous toujours l'astre au bout du
cordon, libre, immensément loin! Dès qu'il a
quitté l'équateur, le cercle de séparation du
jour et de la nuit, qui reste toujours perpen-
diculaire au cordon, se penche à mesure, il
passe donc tout de suite au delà du pôle nord
par rapport au soleil, et en deçà du pôle sud;
or qu'arrive-t-il ? C'est que, tournant en môme
temps que le soleil sans changer sensiblement
en 24 heures sa distance au pôle, il laisse au-
tour de celui-ci une petite zone toujours expo-
sée au jour, et au pôle austral une zone iden-
tique toujours dans la nuit.
A présent, considérons des points éloignés
un peu plus seulement du pôle que ceux qui
restent toujours en lumière : à peine auront-ils
passé en dessous du cercle de séparation qu'ils
reviendront en dessus ; ils auront donc des
jours d'autant plus longs qu'ils seront eux-
mêmes plus voisins du pôle, et le jour où le
cercle qui penche de plus en plus, viendra
passer par eux, ils n'auront pas de nuit.
Le soleil s'avance ainsi vers le nord, jus-
qu'au tropique du Cancer qu'il atteint le 21
juin, jour du solstice d'été, et fait ainsi pencher
le cercle de séparation depuis le pôle jusqu'au
cercle appelé cercle polaire arctique, sous le-
quel sont précisément nos chantiers, et voilà
pourquoi les jours y étaient si longs.
Il s'en retourne ensuite vers le sud le long de
son tire-bouchon céleste, défaisant peu à peu
ce qu'il avait fait. Il repasse à l'équateur vers le
21 septembre, jour de l'équinoxe d'automne,
le dépasse de l'autre côté, atteint dans l'hé-
misphère austral le tropique du Capricorne
vers le 21 décembre, jour du solstice d'hiver.
Les rôles sont simplement échangés entre les
deux hémisphères. Puis l'astre revient vers
l'équateur et ainsi de suite depuis le commen-
cement des siècles et probablement jusqu'à
leur consommation.
Donc, nos travailleurs se trouvant sur le
cercle polaire et le soleil étant aux environs
du solstice d'été, ils pouvaient à leur gré pro-
longer leur journée. Cependant la force ani-
male n'est pas sans limite; il fallait donc
quelques heures de repos, mais pour que le
travail ne chômât pas, ils s'étaient partagés
en escouades dont les unes continuaient la
besogne pendant que les autres dormaient.
C'est aussi à cette longueur des jours que
les animaux du sud durent sans doute de
pouvoir résister en partie à la rigueur du cli-
mat. Eux, et la terre avec eux, se chauffaient
au soleil pendant près de vingt-quatre heures
tandis que la nuit était si courte qu'à peine
les uns et les autres avaient-ils le temps de se
refroidir. Sous cette chaleur et dans cette lu-
mière permanentes, il arrivait aussi que
l'herbe poussait sans cesse, et, si maigre
qu'elle fût, elle diminuait d'autant la famine.
C'était donc merveille à voir que l'activité
qui régnait en ce moment dans ce lieu habi-
tuellement désert.
Sous les dents incisives des milliers de ron-
geurs, le dessous des bois résonnait comme
peuplé de scieries mécaniques ; c'était, partout
au loin, un fond de rumeurs sur lequel se déta-
chaient les craquements des branches et des
troncs rompus. Ours et singes, charriant les
matériaux, allaient et venaient de la forêt aux
bisons, et ceux-ci, pliant sous la charge, mais
convaincus de leur utilité, descendaient vers
la plage en mugissant de satisfaction. Là, au
long de la côte, se développaient les chantiers,
et pas un des constructeurs ne perdait la
moindre minute.
Seuls les gros mangeurs, les grands carnas-
siers, se tenaient à l'écart du travail commun.
Les jaguars, les lions rouges du nord ou
poumas du sud, bêtes oisives et asservies à
leur ventre, grinçaient des dents sans rien faire.
Ils s'indignaient cependant que les choses ne
marchassent pas plus vite, et, afin d'activer la
besogne d'après une méthode particulière-
ment avantageuse pour eux, de temps en
temps, à la dérobée, ils dévoraient un travail-
leur.
A vue d'oeil cependant, une flottille de ra-
deaux s'élevait après l'autre. Les ingénieurs
avaient eu soin de faire supporter chacun
d'eux en travers de sa longueur par de forts
troncs d'arbres bien arrondis, qu'on appelle
en ce cas des rouleaux :
la mise à l'eau fut
donc facile. On fixa des amarres à l'avant : les
grands carnassiers, contraints par l'indigna-
tion générale, s'y attelèrent en grommelant, et
les flottilles descendirent ainsi à la mer.
Le fort était fait.
Chaque radeau reçut cent passagers
d'une môme espèce et, remorqué par dix
ours blancs, vint atterrir en Asie, un peu au-
dessous du cap Oriental. Le va-et-vient s éta-
blit ensuite avec ordre et, malgré quelques
accidents de traversée causés surtout par la
rencontre de forts et nombreux glaçons que le
courant charriait à travers le détroit, le trans-
port d'une rive à l'autre s'effectua rapidement.
L'arrivée en Asie fut presque une résurrec-
tion.
Assurément trouverions-nous cette côte
extrême de la Sibérie, nue, déserte, froide,
stérile, mais en la comparant à celle qu'ils
venaient de quitter, nos animaux la trouvè-
rent riante et plantureuse. C'est ainsi qu'a-
près une maladie grave et une longue diète, le
premier croûton de pain de la convalescence
n'a pas son pareil au monde : rien n'est ab¬
solu ici-bas et chaque chose gagne ou perd
sur sa valeur véritable, selon qu'elle succède
au pire ou au mieux.
Cependant il n'y avait pas de temps à gas-
piller, car il restait deux mille quatre cents
lieues à faire du détroit à l'isthme de Suez ;
deux mille quatre cents lieues Quel chemin
!

fallait-il prendre ?
L'Institut se renseigna.
Il y avait à cette époque d'innombrables
baleines, elles habitaient toutes les mers.
Ainsi nos pêcheurs baleiniers de Nantes ou
du Havre leur donnaient jadis la chasse dans
le golfe de Gascogne. Bientôt, soit qu'elles
eussent été détruites, soit qu'elles fussent
effarouchées, il fallut les aller chercher
aux environs des îles Açores, ensuite plus
loin encore, sur les bancs du Brésil, plus
tard on ne les trouva plus qu'au delà du cap
Horn, entre l'Amérique du Sud et la Nouvelle-
Zélande, enfin on se vit forcé d'aller les re-
lancer dans les parages du Kamtchatka,
dans le nord-ouest de l'Amérique, ou le
noroi, comme disent les marins. Là, on
trouva pendant quelques temps des baleines
énormes, des baleines qui n'ayant jamais été
troublées, avaient sans doute atteint un
grand âge. Aujourd'hui les baleines du noroi
ont elles-mêmes à peu près disparu, et cela se
conçoit. Cet animal étant un cétacé n'est pas
poisson. Gomme chez le hareng ou la merlue,
la femelle ne pond pas trente mille oeufs et
plus qui feront trente mille petits d'une même
mère, lesquels à leur tour auront ensemble,
si la moitié sont des femelles, quinze mille fois
trente mille ou quatre cent cinquante millions
d'enfants ! Bien loin de là, c'est un être à ma-
melles, un mammifère, qui ne porte jamais
qu'un seul petit à la fois et le porte pendant
douze mois.
Lorsque arrive le moment de mettre bas, la
mère se réfugie dans une baie enfoncée à
plages silencieuses, peu inclinées, où elle
puisse se remiser presque à sec à marée basse,
flotter à mer haute et déposer sûrement son
baleinot qui a besoin, comme elle, de respi¬
rer à l'air. Elle compte lui donner là le pre-
mier allaitement, le faire jouer autour d'elle
dans une mer peu profonde, lui procurer sans
danger les premières expériences de la vie qui
l'attend. Mais qu'arrive-t-il ? l'homme (quand
j'y pense je suis tenté de sourire à tout ce que
l'on dit de la férocité du tigre) l'homme, qui
est plus intelligent que le tigre et cependant
moins doux que l'agneau, l'homme a facile-
ment découvert ces moeurs de la mère baleine :
aussi, non content de la capturer au large, il
va l'attendre à ce qu'il appelle la saison des
baies, et, du même coup, détruit la mère et
l'enfant. D'aujourd'hui à un petit nombre
d'années, la baleine aura donc disparu comme
ont déjà disparu et comme disparaîtront tous
les grands animaux qui ne font qu'un petit à
la fois, qui le portent longtemps, et auxquels
tous les hommes donnent la chasse.
Si nous n'étions pas pressés, je vous racon-
terais la pèche à ce monstrueux mais inof-
fensif cétacé qui n'a ni dents ni griffes, ainsi
que la pêche au cachalot qui, lui, possède une
mâchoire énorme armée de dents proportion-
nées. La chose en vaudrait la peine. Je vous
dirais la manière de les dévider à la mer
comme si leur lard était le fil qui recouvrirait
un colossal fuseau ; comment on détache la
tête de la baleine pour avoir ses fanons, c'est-
à-dire la matière que tout le monde appelle
baleine; et comment on descend dans celle du
cachalot ainsi que dans une citerne, pour y
puiser à pleins seaux la liqueur transparente
appelée spermaceti, qui entrait dans la compo-
sition des bougies. Est-ce assez singulier qu'on
allât chercher dans l'océan Pacifique la cer-
velle coulante d'un monstre marin pour nous
donner ici de la lumière ! Oui, la chose en
vaudrait la peine, mais nous n'avons pas une
minute à nous ; nos bêtes ont encore trois
mille six cents lieues à faire jusqu'au lac
Nyanza, et cependant, voilà longtemps
qu'elles sont parties.
Afin de bien s'orienter et pour ne pas ex-
poser la troupe à des lieues inutiles, notre
Institut d'ours et de bisons ne crut pou¬
voir mieux faire que de consulter les plus
vieilles baleines du noroi. Dans leurs nom-
breuses et rapides pérégrinations elles avaient
plusieurs fois exploré le littoral depuis le dé-
troit de Behring jusqu'à la mer de Kara par
le nord, et jusqu'à l'isthme de Suez par le sud;
aussi, après cette consultation, aurait-on pu
dessiner le contour des côtes, y marquer les
embouchures des fleuves, placer les îles voi-
sines, signaler tous les dangers, indiquer les
courants, en un mot faire l'hydrographie de
cet immense périmètre maritime, si largement
découpé dans sa partie méridionale.
Mais non contents de ces importantes no-
tions, prévoyant d'ailleurs qu'ils auraient plus
à faire en terre ferme qu'au bord des plages
et des falaises, l'Institut recourut encore
et surtout aux connaissances géographiques
des oiseaux à grand vol. Ce que les complai-
sants cétacés lui avaient appris sur les pa-
rages qui confinent aux différentes mers se
trouva ainsi complété par les descriptions
sur l'Asie intérieure que firent les faucons,
les aigles, les gigantesques vautours, et l'as-
semblée savante tira de tout cela des conclu-
sions générales que nous pouvons résumer
ainsi :
Tandis que le relief de l'Europe peut être
considéré à un premier coup d'oeil comme
un toit à deux pentes principales, dont l'arête
serait dirigée à peu près du nord-est au sud-
ouest, de telle sorte que les eaux se partagent
dans une certaine égalité entre le versant du
nord-ouest et celui du sud-est ; tandis que
l'Amérique présente aussi dans toute sa lon-
gueur une arête encore plus évidente d'où
partent deux versants très inégaux, l'un étroit
du côté du Pacifique, l'autre très développé
vers l'Atlantique ; enfin, tandis que la Nou-
velle-Hollande, comme l'indique son nom 1,
est un pays plus creux au centre que sur les
bords, l'Asie, au contraire, plus semblable
à l'Afrique, apparut aux animaux savants
comme une vaste terre plus haute à son

1. Holl, creux ; land, pays.


noyau intérieur que sur aucun de ses bords.
Ils se figurèrent assez exactement, au cen-
tre même, un assemblage de plateaux élevés,
mais entourés à peu près complètement de
montagnes à plusieurs étages. La chaîne des
monts Altaï et des Thian-Chan ou Célestes le
longeait au nord, celle des monts Bolor à
l'ouest, les montagnes de la Chine au sud et
les Khangkaï à l'est. Ces plateaux n'étaient
ainsi qu'une série de cuvettes, une contrée de
lacs sans écoulement et d'interminables ma-
récages. Les oiseaux voyageurs apprirent
môme aux animaux savants qu'on ne pouvait
s'y désaltérer, tant les eaux était saumâtres ;
et ce denier renseignement était certainement
exact, puisque quelques-uns de ces lacs four-
nissent à la Chine une partie du sel qui lui est
nécessaire. L'on pourrait même dire de quel-
ques-uns d'entre eux qu'ils sont de véritables
mers intérieures. Tels seraient, du nord au
sud, le lac Oubsa, voisin de la source de l'Ié-
nisseï ; le lac Lop, dans la petite Boukharie, qui
reçoit et absorbe le Yarkand ou Tarimgol,
longue et importante rivière venant droit de
l'ouest ; tel encore le lac Khoukhou-noor, peu
distant des sources de deux fleuves impor-
tants : le Houang-ho ou fleuve Jaune et le
Chan-Kiang ou fleuve Bleu, tous deux cou-
lant sur le revers de la barrière sud, et dont
le premier, après avoir visité Lan-tcheou,
s'en va par un zigzag énorme se jeter, près
de Pékin, dans la baie de Pé-tchi-li. Le se-
cond, plus méridional mais non moins si-
nueux, préfère visiter d'abord la ville de
Nankin et, tout bleu qu'on le dit, se perdre
aussitôt dans la mer Jaune.
Ces hauts plateaux à lacs de la petite Bou-
karie ou haut Turkestan et du grand désert
mongol de Cobi sont cependant loin encore
d'être les plus élevés de l'Asie. En franchis-
sant au sud les bords de la vaste cuvette, on
redescend assurément de l'autre côté, mais
on ne tarde pas à remonter ; c'est la région du
Tibet, montagneuse, semée de lacs, elle aussi,
origine de grands fleuves comme le fleuve
Jaune, dont nous avons déjà parlé, le Mé¬
Kong ou Cambodje, et l'Iraouaddy qui traverse
l'empire Birman. En continuant l'on arrive
en effet à la chaîne des monts Himalaya, ce
qui veut dire, chacun le sait, aux montagnes
les plus élevées du globe : c'est la limite mé-
ridionale du Tibet. Elle continue vers le sud-
est d'abord et ensuite vers l'est la chaîne des
Bolor, en figurant ainsi un coude circulaire
qui va d'abord s'élevant d'une façon déme-
surée tant qu'elle sépare le Tibet de l'Indous-
tan. Au bout de cinq cents lieues, le coude gi-
gantesque s'articule soudain comme un poi-
gnet de main, s'abaisse et envoie entre le sud
et l'ouest cinq doigts : un petit au sud dans
le Birman, un long jusqu'au bout de la pres-
qu'île de Malaka, deux moyens, soudés dans
le royaume de Siam et la Cochinchine, enfin
un fourchu à l'ouest, entre les fourches du-
quel coule le Tigre qui se jette à Canton dans
la mer de Chine 1.

1. Il ne faut pas confondre le Tchu-Kiang ou Tigre tributaire de


la mer de Chine, avec le Tigre d'occident, tributaire de l'Euphrate
et du golfe Persique.
L'un des vautours consultés déclara que,
vue de très haut, la région du Tibet lui appa-
raissait comme un vaste entonnoir à côtes in-
térieures, dont les pentes aboutiraient à l'ar-
ticulation qui termine à l'est l'Himalaya ; de
telle sorte que tous les fleuves de l'Indo-Chine,
fleuve Bleu, Cambodge, Iraouaddy ou leurs
tributaires, nés cependant à des hauteurs et
de côtés très divers, convergent tous comme
les nervures d'un gigantesque éventail vers
l'étroit faisceau de défilés profonds qui for-
ment cette articulation ; ils y passent, furieux
et rapides, comme par un goulot à comparti-
ments, et l'étranglement franchi, se séparent
de nouveau pour inonder ou enrichir les
plaines qui vont s'offrir à eux.
Quant aux hauteurs des pics les plus élevés
de l'Himalaya, les grands oiseaux déclarèrent
à l'unanimité qu'ils dépassaient tout ce que
les animaux d'Amérique pouvaient imaginer.
Bien plus avancés sur ce point que beaucoup
de géographes venus après eux, ils furent loin
d'accepter le Dhawalagiri comme le sommet
dominant; il n'avait en effet, suivant eux,
qu'un peu plus de 8000 mètres, presque le
double du mont Blanc, soit! tandis que le
Gaurisankar atteignait à plus de 8800, et que
d'ailleurs le Kantchin-Djing, le Djinjiba et
d'autres étaient encore entre les deux. Nos
arpenteurs à vol d'oiseau n'avaient pu, di-
saient-ils, se livrer à ces calculs que par des
moyens très détournés, attendu que ces divers
sommets étaient absolument inaccessibles.
L'air y était trop rare pour la respiration, et
dès lors trop distendu pour que leurs ailes,
si rapides qu'en soient les battements, y pus-
sent trouver un point d'appui.
Si nos observateurs emplumés n'avaient pas
été des mangeurs de viande crue, ils auraient
certainement pu ajouter que, pour cette même
raison, on s'y trouvait à peu près dans l'impos-
sibilité d'y allumer du feu, par conséquent d'y
faire cuire quoi que ce soit; mais qu'en re-
vanche, si, grâce à une soufflerie assez active,
on venait à bout d'allumer là-haut un peu de
bois sec, et de faire fondre un morceau de
la glace éternelle qui couvre ces pentes, la
surprise était grande de voir l'eau bouillir dès
qu'elle s'échauffait un peu.
Là, en effet, le poids de l'air se trouve di-
minué de tout celui qu'on a laissé au-dessous
de soi, c'est-à-dire à 6000 mètres, de 75 kilo-
grammes peu à près par décimètre carré. Ce
qui en reste ne pèse donc plus sur la surface
libre d'une marmite que comme un piston
très allégé.
Or un liquide quelconque n'est qu'une va-
peur refroidie suffisamment, en même temps
que suffisamment comprimée, et pour lui
rendre sa forme originelle il faut le réchauffer
d'autant moins qu'il est moins pressé. L'eau
obéit donc là-haut à la loi physique ; sous la
moindre chaleur elle tend à prendre sa forme
vaporeuse, et se transforme, dans sa propre
masse, en milliers de perles légères qui s'élan-
cent de bas en haut ; c'est le bouillonnement
ou l'ébullition.
Marco Polo, le célèbre voyageur qui dès
le XIIIe siècle était allé de Venise, à travers
l'Asie, jusqu'à l'extrême Orient, avait déjà
remarqué ces phénomènes sur les cols élevés
par-dessus lesquels il avait été obligé de
passer.
Nos voyageurs aériens signalaient d'ailleurs
dans leurs récits, ainsi que faisait ce grand
explorateur, les espèces remarquables de bêtes
à laine tout à fait particulières à cette région :
les petits moutons, les chèvres, les boeufs
grognants ou yacks, tous trois à longues
soies et ne se doutant pas, tandis qu'ils rumi-
nent, du mouvement d'hommes, de voitures,
de navires, de machines et d'argent que va
provoquer et entretenir le transport, le filage,
la teinture et le tissage de leur riche toison.
La grave assemblée des ours aurait bien
voulu abréger un peu les récits de ces grands
voiliers ; mais ce n'est pas chose facile que
d'arrêter, une fois qu'ils sont partis, les con-
teurs venus de loin. Il fallut donc encore
avaler, comme on dit familièrement, la des-
cription du Gange qui longe à distance l'Hi-
malaya au sud, depuis le mont Djawalrit
jusqu'au golfe de Bengale. Ici, les conteurs
se succédaient même à l'envi pour dire, un
premier, comme quoi ce Boura-Ganga ou
fleuve par excellence sortait de terre par
31 degrés de latitude à plus de 4000
mètres au-dessus du niveau de la mer,
juste par conséquent à la limite des neiges
perpétuelles sous cette latitude, pour se pré-
cipiter un peu plus bas dans un vaste réser-
voir naturel, piscine dès lors sacrée pour les
Hindous ; comment ensuite, avant d'arriver à
Calcutta, il se séparait en branches nom-
breuses pour former un delta immense où
chacune prenait un nom différent. Ainsi celle
de l'ouest, toujours navigable, était appelée
l'Hougly ; on la considérait, à elle seule,
comme une rivière, et c'est sur elle que se
trouve aujourd'hui notre petite possession de
Chandernagor, un peu en amont de la capi-
tale de l'Hindoustan ; malgré cela c'est celle
de l'est qui conserve le nom de Gange. C'est
encore la première qui, avant de se perdre au
fond du golfe, reçoit un autre fleuve consi¬
dérable, le Brahmapoutra, descendu de la fa-
meuse articulation orientale où passent tant
de fleuves indo-chinois.
Un autre narrateur insistait sur le nom de
sacré que l'on donnait au Gange, et qui était
dû (nous avons déjà vu cela pour le Nil), tan-
tôt à son origine mystérieuse près des som-
mets de l'Himalaya, à la majesté de son
cours, au volume des eaux qu'il transporte,
à l'étendue, jusqu'à 30 lieues, de ses débor-
dements; tantôt, à la reconnaissance qu'in-
spirent les bienfaits de ses inondations fertili-
santes, et tantôt à l'épouvante causée par
les pestes qui sortent de ses limons organi-
ques, putréfiés ou vivifiés par le soleil. Ne
conçoit-on pas d'ailleurs, qu'ici comme en
Egypte, des populations ignorantes aient re-
gardé, comme manifestation d'une puissante
intelligence, ce fleuve qui, périodiquement,
commence à grossir vers la fin d'avril,
passe par-dessus ses berges, inonde au loin
les campagnes vers la fin de juillet, et rentre
dans son lit en octobre? Elles ne savent
pas que cette manifestation à date fixe est
la conséquence naturelle de la régularité qui
préside à la fonte des neiges, au retour,
exactement concordant, des vents de pluie
ou de chaleur qu'on nomme dans l'Inde la
mousson du sud-ouest. C'est dire qu'elle
tient en définitive à la marche annuelle du
soleil, notre régulateur universel : aussi pou-
vons-nous remarquer une fois de plus que,
de tous les idolâtres, les moins insensés étaient
jadis les mages, et sont encore les guèbres ou
parsis, leurs derniers successeurs.
Après avoir ainsi parlé du Gange, de son
grand affluent le Brahmapoutra, des cent
rivières qu'ils reçoivent, les explorateurs con-
tinuaient leur revue en avançant vers l'ouest
et passaient à l'Indus, le patriarche des grands
fleuves d'Asie dans l'histoire et l'une des
limites du monde connu des anciens.
— Chose singulière ! disaient-ils ; on comp-
tait jadis sur sa rive droite trois villes au
moins, du nom d'Alexandrie, deux autres
Alexandries sur son cours lui-même, et, sur
sa rive gauche, une Bucéphale, nom du che-
val d'un certain Alexandre le Grand !

L'étonnement de ces braves oiseaux tenait


sans doute à ce qu'ils étaient trop jeunes
pour avoir vu l'Alexandre en question ame-
ner sa phalange macédonienne jusqu'à l'In-
dus, le franchir et vaincre Porus, roi du riche
pays qui est le Pendjaub aujourd'hui.
Quelle histoire de conquérant que cette
histoire d'Alexandre On dirait un conte
!

brodé pour les esprits qui se plaisent dans


l'impossible. A seize ans il gouverne l'État en
l'absence de son père Philippe, et en recule
les frontières. Monté sur le trône quatre ans
après, il part à vingt-deux ans de la Macé-
doine (aujourd'hui la Roumélie occidentale),
à la tête de deux phalanges, c'est-à-dire de
5000 chevaux et de 30000 fantassins armés
de la lance de quatre mètres ; il conquiert la
Grèce, l'Asie Mineure, l'Egypte, défait deux
fois Darius, le puissant roi de Perse, et s'en-
fonçant dans l'inconnu, pousse jusqu'à
l'Inde, toujours combattant! Il passe l'Indus
et arrive jusqu'à l'Hyphasis, affluent de la
gauche, aujourd'hui le Sutledge. Là, ses
soldats se voyant séparés de leur patrie par
plus de mille lieues peuplées d'ennemis, ef-
frayés de plus des récits fantastiques qui
couraient sur l'extrême Orient, et d'ailleurs
plus que décimés par les combats et les
fièvres, ses soldats refusèrent d'aller plus loin.
Des autels consacrés au divin Alexandre
furent élevés à la dernière halte, et l'on revint
à Babylone !

Dans toute l'antiquité peut-être n'y a-t-il


qu'Annibal pour fournir à l'histoire un livre
aussi étrange. Au moyen âge c'est l'empereur
mongol Gengis-Khan qui paraît les faire re-
vivre, et dans nos temps modernes je ne vois
que Charles XII qui ressemblât à ces hom-
mes-là. Un jour, je l'espère, nous reparlerons
de ces marches hardies. Aujourd'hui perdons
d'autant moins de vue nos oiseaux voyageurs
que ce point de leurs descriptions présente,
même pour nous, un certain intérêt.
A les écouter, en effet, nous aurions
trouvé une véritable analogie entre l'énorme
massif himalayen d'où partent les grands
fleuves de l'Inde et nos petits massifs du Jura
et du Saint-Gothard, d'où s'écoulent plusieurs
de nos rivières et trois des principaux cours
d'eau de l'Europe.
Ainsi, chez nous l'Ain et le Doubs, par
exemple, naissent l'un et l'autre au sommet
du Jura, près du lac de Joux, et de part et
d'autre d'un chaînon montagneux. Le pre-
mier prend immédiatement cours sur le ver-
sant sud qui le mène au Rhône, tandis que
le second, coulant d'abord au revers en sens
directement inverse jusqu'au pied du mont
Terrible (793 mètres !), tourne, là, brusque-
ment à gauche pour rejoindre la Saône. Et
de môme, à toutes proportions près, en est-il
du Gange et de l'Indus, dont les sources sont
voisines, mais de part et d'autre, de l'Himalaya ;
le premier gagnant directement le golfe de
Bengale, le second longeant la chaîne en sens
inverse, puis tournant brusquement à gauche
pour traverser le massif par une gorge peu
éloignée de Kachemyr, et se jeter à 300 lieues
de là dans le golfe d'Oman, sous le tropique
du Cancer.
De plus encore, si chez nous la région du
Saint-Gothard voit naître trois grands fleuves,
le Rhône, le Rhin et le Danude qui forment
trois bassins importants, de même, là-bas, les
environs du mont Djawahir laissent-ils sour-
dre de terre trois sources qui vont devenir le
Gange, l'Indus et l'Iraouaddy. La diffé-
rence serait que le Djawahir s'élevant à
7852 mètres pourrait cacher dans son ombre
le modeste Saint-Gothard qui n'en a que 3300,
et que si l'Indus, avec ses cinq cents lieues,
n'est qu'un peu plus long que le Rhin, en
revanche le Brahmapoutra, simple affluent
du Gange, en parcourt sept cents, exactement
comme le Danube, le plus long des fils de
notre Saint-Gothard. Quant à l'Iraouaddy,
le majeur des trois indiens, il arrose huit cent
cinquante lieues, soit cinquante de moins que
le Volga, le plus long fleuve de l'Europe.
Le Rhône se tient, on le voit, prudemment
à l'écart, car il n'a pas deux cents lieues à
nous offrir.
Que serait-ce donc si l'on comparait les
quantités d'eau transportées ? nous les trouve-
rions proportionnelles non seulement aux vo-
lumes de neige qui fondent sur l'Himalaya ou
sur les Alpes, mais aussi aux quantités de pluie
apportées aux deux par les vents ; or ceux-ci
soufflent pendant six mois en Asie après avoir
écumé un océan sans limite, et le rapport se-
rait plus grand que celui de l'énorme chaîne
indienne au petit massif alpin, peut-être celui
d'une tonne à un verre !

Obligé cependant, malgré sa patience, d'ar-


rêter enfin l'éloquence intarissable des con-
teurs, le président de l'Institut résuma, le
plus brièvement qu'il put, ce qu'il y avait
d'utile à en tirer.
Messieurs les ours mes collègues, dit-il

en se dressant, et vous, seigneurs bisons!
voici, je crois, comment nous pouvons nous
représenter cette vaste Asie que nous sommes
appelés à traverser.
Au centre un plateau élevé enclos dans des
montagnes qui ne laissent point d'issue aux
eaux de leurs versants intérieurs, sauf peut-
être au nord-est, où le Saghalien, ou fleuve
Amour, s'échappe par une passe étroite; c'est
la Mongolie, peut-être une mer Caspienne
desséchée. Ceux de nos confrères qui habitent
là sont : les chevaux sauvages, les chameaux,
des boeufs redoutables à l'homme notre en-
nemi, des chacals robustes et braves au point
que les tigres n'osent pénétrer chez eux.
De la ceinture de ce bassin partent en diver-
geant plusieurs rayons ou rameaux plus ou
moins montagneux qui vont servir de limites à
autant de pentes ou bassins nouveaux, des-
quelles plusieurs se partageront elles-mêmes
en pentes secondaires. De sorte que l'ensem-
ble peut être comparé à un diamant immense,
grossièrement taillé en faces cannelées par
des rivières.
Ainsi les monts Jablonoï, qui partent de
l'Altaï à l'est et dont les Stanovoï que nous
voyons sont les derniers contreforts, et, à
l'ouest, les Tarbagataï qui vont rejoindre les
monts Ourals, limitent la plus grande face de
l'étrange diamant; c'est celle qui descend jus-
qu'à l'océan Glacial ; c'est la Sibérie avec ses
grandes cannelures de la Léna, de l'Iénisséi
et de l'Obi.
Nous sommes déjà ici, à son extrême
orient, au milieu des souris sociales, des lièvres
économes, des renards bleus, des chiens-loups,
et nous verrons bientôt se joindre à nous, sur
ce revers, de nombreux castors et d'innom-
brables marmottes, les rennes, les onagres,
les cerfs, les antilopes à goitre, les moutons,
les martres zibelines et les écureuils gris : les
sangliers, les lynx et les ours blancs ou bruns.
Partant des Jablonoï et tournant à partir de
là dans le sens des aiguilles d'une montre, nous
rencontrerions, au nord de Pékin, un petit ra-
meau où finit la face du diamant qui descend
à la mer du Japon. Cette face est la Mandchou-
rie. Le fleuve Amour ou Saghalien la coupe
en deux, et, de là, viendront nous rejoindre
les frères de nos amis Sibériens ou Mongols.
Au delà on entrerait sur une face qui s'é-
tend jusqu'à la pointe orientale, jusqu'à l'arti-
culation de l'Himalaya. Là, elle se trouve ar-
rêtée par le rayon qui vient du plateau central
et se continue jusqu'à l'extrémité de la Co-
chinchine. C'est la Chine proprement dite
qui présente elle-même deux grandes facettes
séparées par les monts Pé-ling descendus
aussi du plateau central ; la première facette
est le bassin du fleuve Jaune, la seconde
celui du fleuve Bleu.
Il faut nous attendre, mes honorés collè-
gues, à voir venir de l'une ou de l'autre, outre
un grand nombre d'animaux mandchouriens
domiciliés par là, ceux de nos confrères qui
aiment les climats plus chauds et dont la tête
se ressent du climat : les singes, les panthères,
les rhinocéros à une corne, et les lions sans
crinière.
On entrerait au delà dans le bassin bizarre
du Tibet qui, avec sa large étendue au nord
des Himalaya, son étranglement aux monts
Kamti, extrémité orientale de la grande chaîne,
et ses expansions Indochinoises, ressemble
assez à une cornemuse.
De cette vaste région nous verrons arriver
les compagnons les plus variés; car, remar-
quez, Ours mes confrères et vous Bisons vé-
nérables, qu'elle s'étend du plateau central au
détroit de Singapour, c'est-à-dire des monta-
gnes de la zone tempérée, dont le sommet est
couvert de neiges, aux pays marécageux et
par conséquent plats, situés près de l'équa-
teur.
Saluons donc d'avance, en allant du haut en
bas, ceux du Thibet d'abord, et sans paraître
les mépriser, bien qu'ils soient en général d'une
courte taille ; salut aux chèvres, aux moutons,
aux yacks, aux buffles, aux ânes et aux chiens
aussi, plus grands, par exception, que leurs
voisins à longues oreilles ! Salut encore au
porte-musc, à l'ours et même à l'once qui,
espérons-le, cessera de se comporter en tigre !
Saluons plus loin les envoyés de l'empire du
Birman : porcs-épics, tapirs à deux couleurs,
antilopes-bubals, grands orangs-outangs, gib¬
bons aux longs bras, et magots ; éléphants,
rhinocéros uni-corne, ours, tigres et léo-
pards.
Voici maintenant ceux du royaume de
Siam : parmi les singes, le musculeux baboin
qui nous venge si volontiers de l'homme,
notre ennemi, en l'étranglant au besoin; les
majestueux éléphants de quatre mètres de
haut et surtout les éléphants et singes blancs :
et quand je dis : surtout, c'est afin de ne pas
froisser ces personnages distingués qui, grâce
à leur couleur, reçoivent chez eux non seule-
ment les honneurs princiers mais un culte
divin.
La Cochinchine, enfin, nous enverra aussi
ses singes innombrables, ses tigres et aussi
ses nombreux éléphants auxquels les habitants
de ce pays ont la prétention de vouloir inter-
dire le piétinage de leurs rizières.
C'est loin d'être tout, honorables auditeurs :
Continuons à tourner, nous voilà au sud des
Himalayas, dans le pays du Brahmapoutra,
du Gange, de l'Indus ou Sindh, sur la face
du diamant, adossée au Thibet et qui se pré-
sente comme un grand triangle très semblable
à l'Afrique et dont la pointe n'est qu'à huit de-
grés de l'équateur : dans l'Inde en un mot. Or,
puisque nous avons dit que le Gange se jetait
à l'est dans le golfe du Bengale et l'Indus
à l'ouest dans le golfe d'Oman, c'est qu'il y a
là deux facettes et en effet : la source du
Gange et sa voisine celle du Sutledj, affluent
de l'Indus, ne sont séparées que par un étroit
rameau qui suffit à déterminer deux pentes
opposées, et qui, tout en s'abaissant, marche
vers le sud et conserve ces pentes. Avant
d'arriver à Surate, il se ramifie beaucoup à
l'Est, et soulève ainsi le centre de l'Hindous-
tan, pour qu'il ressemble encore mieux à
l'Afrique ; puis, à partir de Surate, il longe la
côte occidentale comme une Cordillière et ne
s'arrête qu'à la pointe, au cap Comorin. Voilà
donc deux facettes principales de cette partie
du diamant Asie parfaitement marquées, l'une
à l'Est et l'autre à l'occident.
Mais la ligne de partage des eaux entre les
divers bassins n'est pas assez inaccessible pour
que des espèces variées de nos confrères ne se
soient pas établies indifféremment sur les deux
pentes ou dans les plaines ; aussi vous dirai-je
que, d'après le récit des grands oiseaux, nous
devons nous attendre à rencontrer à la fois
tous nos confrères de la grande presqu'île in-
dienne ; or, tout foisonne dans ce pays, plan-
tes, insectes, poissons, reptiles, oiseaux et
quadrupèdes, attendons-nous donc à rencon-
trer une armée.
Je ne puis vous détailler toutes les espèces
de singes que l'Inde va fournir à l'ambassade.
Avant que la race envahissante des hommes
se fut propagée dans ce pays, nos confrères
à quatre mains l'occupaient tout entier. Ils y
étaient si nombreux que le nommé Alexandre
le Grand, venu de loin avec plus de trente
mille soldats, les prit pour une armée décidée
à combattre. Plus tard, les Indiens en avaient
conservé une telle frayeur qu'ils les adoraient,
et vous verriez encore aujourd'hui les bandes
de nos confrères se répandre dans les vergers
sans être inquiétés, et pénétrer jusques dans
les villes.
Grâce à la souplesse de leurs quatre doigts
et à la mobilité de leur pouce, vous savez que,
seuls, parmi les animaux, ils peuvent imiter
les hommes ; attendons-nous donc à voir nos
pattes recevoir leur poignée de main : en par-
ticulier, celle des paisibles gibbons du Bengale,
et l'étreinte plus puissante des grands orangs-
outangs des côtes de Malabar ou de Coro-
mandel.
Avec eux arriveront les beaux rhinocéros
des marais du Gange protégeant les petits
quadrupèdes qui sont répandus partout, nuées
d'écureuils, rats, lapins, blaireaux, civettes,
accompagnés des gerboises, cette miniature du
kangurou, des coatis, des pangolins ; mais
quant aux paresseux du Bengale, ils auront,
je le crains, le sort de ceux d'Amérique. Nul
doute que leur inertie n'indigne d'abord les gué-
parts, ce grand félin à longues jambes que les
hommes savent dresser pour la chasse. Cette
indignation sera certainement commune aux
loups et aux redoutables chacals de l'intérieur,
aux hyènes, au serval, à l'once, petite pan-
thère que l'on dresse à la chasse aux anti-
lopes, au léopard, et surtout au magnifique
tigre royal du Bengale, ce souverain du delta
du Gange, assez peu endurant pour attaquer
les bateaux qui traversent son domaine. Je
plains donc les endormis, car les nobles car-
nassiers dont je viens de parler, pas plus que
ceux d'Amérique, n'entendent plaisanterie
sur l'obéissance que l'on doit aux ordres
du roi, surtout quand leur estomac les con-
seille.
Mais supposons encore, très honorés col-
lègues, que nous passions l'Indus ; nous ren-
contrerions à sa sortie de l'Himalaya un ra-
meau, les montagnes du Caboul, qui se dédouble
en fourche. L'une des branches marche au
sud, et suit la rive droite du fleuve Indus jus-
qu'à la mer sous le nom de monts Soliman,
tandis que l'autre, sous les dénominations
successives de monts Hindo-Kouch et du
Khoraçan, va rejoindre la mer Caspienne. Ce
sont les deux limites de la face que baigne le
fond du golfe d'Oman et plus encore le golfe
Persique. Il paraît que cette face est en trois
facettes : celle qui tient au Caboul est l'Af-
ghanistan, sorte d'entonnoir cannelé, comme
le Thibet, dont les eaux vont se perdre dans
un lac situé au point le plus bas, le lac Zer-
rah ; après lui, et regardant vers le midi, le
Beloutchistan qui est adossé au bord Sud de
l'entonnoir et descend à la mer; enfin le
grand plateau d'Iran ou la Perse, auquel les
deux précédents confinent et qui va lui-même
confiner, dans l'Ouest à la Turquie d'Asie,
dans le Nord aux monts du Khoraçan, dont
nous avons parlé ; plus loin à la mer Caspienne,
enfin à un chaînon qui vient d'une chaîne oc-
cidentale appelée le Taurus.
Ce bassin, confrères honorés, sera repré-
senté par les cousins germains de nos col-
lègues du plateau central, du Thibet et de
l'Hindoustan, contrées auxquelles il touche;
mais, en outre, par les beaux chevaux du
Khoraçan, sa province septentrionale... et de
ceux-ci l'ambassade des quadrupèdes pourra
justement s'enorgueillir.
En continuant le tour on laisserait sur la
gauche à partir de là et vers l'occident, ainsi
que vers le sud-ouest, trois faces au moins
qui forment : les deux premières, comme un
coin de l'Asie du côté du couchant, et la troi-
sième, un large lambeau comprîs entre le sud
de ce coin, le golfe Persique et la mer Rouge.
Les deux faces du coin ont pour arête la
chaîne du Taurus, dont l'alignement princi-
pal n'est que le prolongement en serpenteau
des monts du Khoracan, et court par consé-
quent à peu près Est-ouest. De là deux pentes :
l'une au Nord, qui mène les eaux dans la mer
Noire, l'autre plus étroite dont les versants
touchent à la Méditerranée. Il y a même dans
la première, comme trait d'union avec le Cau-
case, une pointe de diamant qu'on appelle le
système du mont Ararat et qui donne nais-
sance à deux facettes ou sous-bassins :
l'une
déverse ses eaux, le Kour ou Cyrus et l'Araxe
dans la mer Caspienne ; l'autre envoie les
siennes, qui s'appellent le Tigre et l'Euphrate,
dans le golfe Persique.
Ici, les plus savants des grands oiseaux pré-
tendirent que, dans un livre très ancien, connu
des hommes sous le nom de Bible, il est dit
que la région où naissent ces quatre fleuves
est précisément l'antique Paradis-Terrestre,
et que, hommes et animaux seraient venus de
là, sans en excepter un seul.
A ces mots tous les membres de l'assem-
blée se regardèrent avec étonnement. Dans
leur ignorance ils n'avaient jamais entendu
parler d'un fait aussi extraordinaire, ce qui fit
que si les uns crurent à la véracité des grands
oiseaux, beaucoup d'autres plissèrent leurs
et relevèrent les coins de leurs babines
yeux
en signe d'incrédulité.
Il s'ensuivit même une certaine agitation.
Lorsqu'elle fut calmée, l'orateur reprit son
récit en faisant connaître que la troisième face
située au sud des précédentes, était l'Arabie.
Ce pays, dit-il, entouré d'eau salée de toutes
parts excepté au Nord, se soude, là, au coin
dont nous venons de parler ; mais ce coin en-
voie ses eaux douces à gauche et à droite de
l'Arabie. Celle-ci, dépourvue de montagnes vé-
ritables qui puissent retenir des neiges et en-
suite les laisser fondre, n'avait pas par consé-
quent de vraies rivières ; elle était, avec cela,
coupée en deux par le tropique du Capricorne,
c'est-à-dire qu'elle se trouvait par moitié dans
la zone torride jugez de la chaleur et de
!

l'aridité
!

Comme cependant rien, ici-bas, n'est abso-


lument deshérité, on y rencontre quelques
oasis riantes, et même, tout à fait au sud-
ouest, chose singulière une partie qui a mé-
!

rité le nom d'Arabie heureuse. D'ailleurs,


bien que la contrée voisine de celle-là ait été
qualifiée d'Arabie déserte, et le nord, d'A-
rabie pétrée, il ne faudrait pas croire que tout
fut pierre dans celle-ci et solitude dans l'autre.
Non ! les variétés parmi nous sont si nom-
breuses, et les hommes tirent avec tant d'a-
charnement parti de la nature, que, malheu-
reusement pour nous animaux, on trouve
encore des hommes par là, et que nous ver-
rons arriver, en rasant l'Arabie pétrée, de
nombreux collègues que nous apprendrons
alors à connaître.
Maintenant si, reprenant notre tour, nous
franchissons le rameau est-ouest qui limite
au nord le plateau d'Iran et si nous continuons
jusqu'au rameau des Tarbagataï, d'où est parti
notre tour et où il s'achèverait, nous aurons
traversé la dernière face du diamant, que nous
pouvons appeler la face Caspienne. Toutes les
pentes, en effet, y sont dirigées vers cette mer
intérieure qui la termine, et si quelques grands
cours d'eau comme le Sir-Daria et l'Amou-
Daria, descendus des Bolor, sont arrêtés en
route par le grand lac d'Aral, cela ne change
rien aux droits de la mer, dont le lac n'était
jadis qu'une partie 1.

1. La question a été agitée plus d'une fois en Russie, et l'est pré-


cisément aujourd'hui, de réunir de nouveau le lac d'Aral à la Cas-
pienze. L'intérêt serait grand ; car le bassin de cette mer se trouverait
relié au centre de l'Asie par des voies fluviales qui se prolongeraient
à l'Ouest par le Volga, le canal de Pierre le Grand, le Don, la mer
Noire, les fleuves russes, le Danube et tout, le bassin méditerranéen.
Il ne nous arrivera pas de là, ou plutôt
nous n'y rencontrerons pas, (car nous pas-
serons par là, de nombreux compagnons d'es-
pèces nouvelles. Cette facette comprise entre
la Sibérie au Nord, le plateau central à l'Est,
et la face d'où nous sortons au Sud, participe
un peu des trois. Nous y trouverons cepen-
dant dans sa partie méridionale ou grande
Boukharie, de remarquables collègues chevaux
et des chameaux à deux bosses, qu'on ap-
pelle chameaux bactriens, du nom de Bac-
triane donné à la contrée. De plus, si nous
en croyons les grands oiseaux, nous serons
rejoints par de nombreux moutons, envoyés
près du roi Lion pour demander justice contre
les hommes !
Pourriez-vous croire, très vénérables col-
lègues, que les habitants de ce pays, non
contents de manger les moutons saignants
et rôtis tout entiers, croiriez-vous que, lors-
qu'une brebis noire est pleine, ils l'éventrent
avant qu'elle ait mis bas, et qu'ils écorchent
aussitôt l'agneau qui n'est pas encore né,
afin de conserver à sa jeune laine le lustre et
le plissement qu'elle avait dans le ventre de
la mère? Cela, parce qu'ils vendent cette four-
rure un bon prix aux marchands venus d'une
ville du sud de la Russie, qu'on appelle Astra-
khan ! Et ils osent, ces barbares, parler de la
férocité des ours, ou de la brutalité des bi-
sons !...
De formidables grognements et des mugis-
sements non moins furieux partirent, à ces
mots, de tous les points de l'assemblée.
— Calmez-vous, ô collègues trop justement
irrités, ce n'est pas le moment de nous empor-
ter contre cette race injuste. Je sais bien qu'elle
nous appelle cruels parce que nous, omni-
vores, ainsi que les lions, les tigres et autres,
nous tuons notre proie et la croquons sans
cérémonie ; mais si je voulais vous animer
contre cette race, ah! j'aurais beau jeu !

Prend-elle, par exemple, un malheureux


poisson pour le croquer soudain, comme un
loup, dit barbare, ferait d'un lapin? Non
certes ; tout fretillant qu'il est encore et de
mandant de l'eau, la bouche ouverte, les
hommes qui s'appellent eux-mêmes êtres hu-
mains, le roulent soigneusement dans la fa-
rine, et pour satisfaire à son cri intérieur : Par
grâce de l'eau fraîche ! ils le jettent dans l'huile
bouillante.
Houh mouh !! houh ! firent les ours
— !

et les bisons.
—Après qu'ils ont ouvert de force, et par
centaines, des huîtres infortunées, se conten-
tent-ils de les gruger pour s'en nourrir comme
fait l'oiseau des plages appelé huîtrier ? voyez !
Après avoir arraché une coquille à chaque
bête, c'est-à-dire pendant qu'elle souffre ter-
riblement, ils les rangent dans de grands
plats, les unes sur les autres, après quoi, ils
les inondent de poivre, de citron, ils coupent
ce qui est leurs reins avec une fouchette
tranchante et, comme pure gourmandise, ils
les engloutissent palpitantes dans leur esto-
mac.
— Houh ! houh ! mouh, mouh !! houh!
mouh ! —- continua la foule.
—Et les homards ! s'écria l'un des au-
diteurs.
—Oui, oui, les homards répondit-on de
!

toutes parts.
—Les homards ? eh bien, l'animal appelé
homme les met vivants dans l'eau froide
d'une marmite, et posant le tout sur le feu,
sans se soucier des angoisses de l'être qui se
débat, il fait chauffer l'eau peu à peu, jusqu'à
ébullition, suffoque ainsi peu à peu celui qui
ne lui a jamais causé le moindre mal et le
mange quand il est devenu écarlate.
—Non, non! — hurla un ours blanc, —
nous ne faisons jamais rien de pareil.
—Et l'anguille ? et le pigeon ? et le canard ?
s'écrièrent tumultueusement des voix au mi-
lieu de la masse agitée.
L'anguille ?... la bête féroce appelée

humaine, l'homme ! l'écorche d'abord vi-
vante ; comprenez-vous ? écorchée vivante !
Le pigeon ?... cette douce créature qui se fie
à lui, il l'étouffe froidement entre le pouce et
les deux doigts voisins, sans souci de le voir
renverser sa tête mourante et pendant qu'elle
le regarde les yeux suppliants Quant au ca-
!

nard..., le bipède et bimane, qui se dit supé-


rieur à nous, applique tout son génie à le
rendre malade afin de manger son foie quand
le foie devenu énorme et gras étouffe le
pauvre animal ;
ou bien il lui tranche la tête
d'un coup de couperet et le jetant à terre, il
se joue de le voir courir sans tête et ruisse-
lant.
— Houh ! houh !houh ! mouh ! mouh !

entendit-on de toutes parts et dans une indi-
gnation inexprimable : — les tigres sont des
agneaux! criait-on, — oui, oui! — Les ser-
pents à sonnettes sont des colombes! — oui,
oui, oui ! — A bas les hommes — Man- !

geons-les ! c'est notre droit ; oui, oui, oui,


oui !... mangeons-les !

C'est entendu c'est entendu ! s'écria l'o-


— !

rateur pour calmer l'auditoire, nous mange-


rons tous ceux que nous rencontrerons ; mais
remarquez que nous si sommes exposés à les
rencontrer quand nous sommes isolés et qu'ils
sont une foule, en même temps que traîtreu-
sement armés, ils fuient au contraire comme
des lapins, (soit dit sans injurier nos confrères),
à présent que nous sommes en troupes. Nulle
part ils ne nous disputent la route, et je crains
bien que d'ici au lac Nyamsa nous n'aperce-
vions pas leur ombre.
—Je le regretterais, dit un ours blanc du
Groenland; jusqu'à présent je n'ai mangé que
quelques Esquimaux olivâtres, tous assaison-
nés à cette huile de phoque ou de veau marin
dont ils s'enduisent des pieds à la tête pour se
préserver des gerçures ; et cette huile était
rance. Je ne serais donc pas fâché de venger
les canards, pigeons, anguilles et homards
sur quelque blanc autrement parfumé.
—Moi non plus ! — Moi aussi ! — Et moi
donc! — Ni moi ! — s'écrièrent en choeur
tous les carnivores de l'assemblée.
Espérons ! reprit l'orateur, mais n'y

comptons pas. Et pour conclure, m'est avis
que, tout bien examiné, ce que nous avons
de mieux à faire maintenant, c'est de lever le
camp et de tendre vers l'isthme de Suez en
filant le long du versant septentrional de cette
longue chaîne qui s'étend d'ici aux monts
Bolor. De là, à travers la grande Boukharie
nous gagnerons l'extrémité méridionale de la
mer Caspienne, d'où, par la fin de la Perse,
le Kurdistan, le nord de l'Arabie et la Syrie,
nous arriverons à l'isthme de Suez. Là, nous
prendrons la rive droite du Nil pour remonter
jusqu'au confluent de Nil Bleu ; franchissant
enfin le fleuve nous reprendrons la rive droite
du Nil Blanc pour la suivre jusqu'au lac Al-
bert Nyamza d'où il sort, et sur les bords du-
quel est assigné le rendez-vous universel.
— En route ! en route ! en route !
— s'écria-
t-on de toutes parts, et la caravane s'ébranla.
Elle s'ébranla même gaiement, car rien ne
met plus les esprits à l'aise que la fin de l'in-
certitude. Or ici, transplantés hors du pays
natal, désormais séparés de lui, les uns par
une distance énorme, tous par un bras de
mer, mis de plus en face d'un voyage à perte
de vue à travers des contrées inconnues, nos
animaux avaient bien le droit d'éprouver cette
gêne que l'on ressent toujours quand le pré-
sent est louche et l'avenir obscur. Mais voilà
que tout d'un coup leurs Sages les rassurent,
ils connaissent le pays ; nous allons faire ceci,
disent-ils, ensuite cela et nous arriverons au
lac Nyamsa !
—Nous arriverons au lac Nyamsa ! —
s'écrient les plus voisins.
Le cri s'entend, se propage, les plus éloi-
gnés répondent bientôt avec joie.
—Nous arriverons au lac Nyamsa !
Chacun secoue son abattement; l'inter-
valle immense qui les sépare du lac fortuné
disparait soudain, c'est comme si l'on y était.
—En route en route en route
! ! !

Et les voilà partis au milieu des gambades


et s'enivrant aux cris d'une joie universelle.
Quel brouhaha tumultueux et retentissant
cris de joie ! Les Kamchadales crurent
que ces
à un écroulement.
Peu à peu, grâce surtout aux chiens
dont la race est utilisée par les bergers, et qui
allaient, venaient, prévenant, aboyant, mor-
doyant, peu à peu l'ordre de marche s'établit
sous forme d'un carré long.
Ce rectangle avait bien deux lieues dans le
sens de la marche et une lieue au moins dans
le sens transversal ; ce qui, en supposant les
grosses bêtes compensées par les petites, et
chacune occupant un mètre carré, laisse sup-
poser un nombre d'animaux supérieur à six
millions Les grands carnassiers se dévelop-
!

pèrent en tète, en queue et sur les ailes comme


cadre défensif, tandis que l'importance des
voyageurs allait en diminuant des bords vers
le centre, qui devint le poste des plus désar-
més. Une avant et une arrière-garde furent
formées exclusivement de quadrupèdes capa-
bles de se défendre et d'arrêter au besoin l'en-
nemi, assez longtemps pour que le gros de la
caravane ait le temps de se reconnaître. Ces
gardes envoyaient encore à distance autour
d'elles, et deux par deux, de rapides coureurs
aux yeux perçants, qui étaient chargés d'ex-
plorer le pays, en y faisant des pointes, et d'à¬
vertir. Le grand corps central en dépêchait au-
tant sur ses flancs, et de la sorte, l'ensemble
du carré long et de ses gardes avancées se
trouvait protégé contre toute surprise par un
second cadre, un peu élastique, de sentinelles
marchantes qui, comme on le dit, éclairaient
sa marche ; c'était en effet des éclaireurs.
On avait même poussé la précaution jusqu'à
établir sur les quatre côtés, à demi distance des
éclaireurs et de l'armée, une file de courriers
isolés. A chaque événement extérieur, l'un
des éclaireurs du couple qui en était témoin
devait se détacher, en apporter rapidement
la nouvelle au courrier intérieur le plus voisin
et regagner son poste; aussitôt le courrier
partait ventre à terre pour l'annoncer au cen-
tre et revenait de même, il servait donc d'es-
tafette. Enfin, lorsque l'on s'arrêtait, et surtout
pendant les haltes de nuit, les couples d'éclai-
reurs restaient, eux aussi, à peu près en place,
se contentant de regarder attentivement, l'un
à gauche, l'autre à droite, et, bien entendu,
en avant ; c'était alors de vigilantes vedettes.
Il ne faudrait pas croire cependant d'après
cette description que tout se passât avec un
ordre absolu. Hélas ! trop fréquemment arri-
vait-il que, le soleil couché par exemple,
beaucoup de carnassiers exigeants missent à
profit les dernières heures du crépuscule ou
les ténèbres pour enfreindre la loi royale de
fraternité. On eût pu voir, en effet, plus d'un
maraudeur affamé se glisser, le ventre
à terre, vers l'intérieur du camp, guetter un
compagnon plus faible que lui, bondir et
l'étrangler sans bruit. Parfois cependant la
victime criait au secours alors, chacun sur-
!

pris, croyant à l'ennemi et se trouvant menacé,


courait dans l'ombre et hurlait à sa manière.
L'alarme se propageait, devenait bientôt gé-
nérale. Du milieu aux quatre extrémités, ceux
de droite se sauvant à gauche, ceux de gauche
fuyant à droite, on se heurtait, on s'escala-
dait, se croyant attaqué, on s'égorgeait sans
se reconnaître, et nombre de grands carnas-
siers profitant de la bagarre, non seulement
se rattrapaient de leur diète passée, mais
garnissaient leur estomac en vue de la diète à
venir. C'était ce qu'on appelle une panique.
Au jour, on s'expliquait, ou plutôt personne
ne pouvait expliquer rien, car il faisait nuit pen-
dant le tumulte : — c'est lui, disait l'un. —
Non c'est lui, disait l'autre. — Non ! — Si
! !

— C'est de là que c'est venu! — Non ! c'est


d'ailleurs ! et sans la fatigue la mêlée eût re-
commencé par la discussion. Mais on n'en
pouvait plus ; on était même trop à bout de
forces et de temps pour s'inquiéter du sort
de ceux qui ne se retrouvaient pas : on
avait échappé d'ailleurs à la crise, c'était là
l'important, et l'on reprenait, du mieux que
l'on pouvait, le chemin de l'isthme de Suez.
Au bord de la Kolyma fut rencontrée la
caravane qui avait fait le tour par le nord en
passant sur la glace. Une tourmente de neige
avait menacé de l'engloutir ; un grand nombre
quoique habitant le nord, ou le voisinage des
neiges perpétuelles, avaient néanmoins été
saisis par le froid ; ils s'étaient alors laissés
aller au sommeil, et ne s'étaient plus réveillés.
D'autres étaient tombés dans des crevasses
dont une neige nouvelle et légère dissimulait
l'ouverture ; d'autres avaient succombé à cette
vilaine maladie des pays froids et humides,
le scorbut, réservée aux malheureux qui s'y
nourrissent mal ; elle va jusqu'à détruire les
gencives et fait par conséquent, tomber les
dents ; d'autres enfin étaient morts de faim.
Si réduite que se trouvât la bande à la suite
de ces misères, elle n'en comptait pas moins
un nombre de têtes supérieur encore à plu-
sieurs centaines de mille; dès lors, arrivant
de la droite et directement en travers sur
l'armée en marche, elle y occasionna un
trouble, un arrêt, un tourbillonnement,
comme il arrive quand un torrent tombe
ainsi dans une rivière. Enfin, après d'in-
nombrables coups de pieds et de dents, après
d'effroyables cris, les deux courants parvin-
rent à se fondre et la marche en avant recom-
mença.
Grossie peu à peu des confrères septentrio-
naux, l'immense procession continua ainsi
sans gros événements vers le sud-ouest, pas-
sant, par nécessité, les fleuves sibériens, le plus
près possible de leur source. Ses géographes
remarquèrent que la chaîne dont ils suivaient
le versant nord, au lieu de présenter des suites
de pics, ainsi que cela se voit d'ordinaire dans
les systèmes montagneux, s'élevait du côté
du sud par plateaux successifs, de manière à
figurer de vastes gradins, un peu comme dans
l'Afrique australe. On passa naturellement au
sud du lac Baïkal ; la Léna, peu volumineuse
dans cette région, fut franchie sans difficulté,
et l'on arriva ainsi sans trop d'encombre jus-
qu'à la Toungouska, ce grand affluent de
l'Iénisseï, dont nous avons déjà parlé, et qui
sort toute faite du lac.
Là, grande perplexité largeur, profondeur,
!

rapidité ! On ne pouvait songer à une traver-


sée générale à la nage, et pas de gué ! Inutile
d'ailleurs de revenir sur ses pas pour tourner
le lac lui-même, on aurait rencontré de l'autre
côté la Selengka qui l'alimente et qui, par con-
séquent, n'est que la Toungouska prolongée ;
de plus on se serait engagé dans le massif
de l'Altaï, était-on sûr d'en pouvoir sortir?
Il fallait donc absolument passer l'eau :
deux cents mètres au moins de traversée !
C'est déjà une chose terrible que ce passage
des grandes rivières par une armée nombreuse
et véritable. Encore celles-ci sont-elles pour-
vues de ce qu'on nomme des équipages de
ponts, c'est-à-dire de nombreux bateaux longs,
larges et plats que l'on transporte sur des
voitures : de rouleaux, de cordes, d'ancres,
de poutrelles, de traverses, et enfin de tout
un corps de pontonniers habiles.
Par un mouvement de bascule ménagé dans
les voitures, les bateaux peuvent glisser à terre :
au moyen des rouleaux on les met à l'eau ;
là,
on les range au fil du courant en les mouil-
lant, au moyen de leurs ancres, à distance les
uns des autres comme des piles de ponts ; l'on
fait enfin le tablier en posant les poutrelles
d'un bateau à l'autre, et sur celles-ci les tra-
verses. Tout cela paraît simple, mais il faut,
le plus souvent, faire cette besogne sous le feu
de l'ennemi, ce qui n'est pas précisément
commode, et il faut que la besogne soit telle
que les régiments de cavalerie et les files de
canons attelés de six ou huit chevaux, puis-
sent passer sans rien enfoncer. Il faut, avec
cela, éviter les encombrements à la tête du
pont; faire arriver par conséquent, et pas-
ser chaque corps à son tour... — oui, oui !
vous pouvez le tenir pour certain, c'est une
chose difficile que le passage d'une grande
rivière dans ces conditions, l'armée ne serait-
elle que de cinquante mille hommes.
Mais, me direz-vous, ici, avec nos animaux,
il n'y avait pas de bombardement à craindre,
pas de cavalerie, ni de canons à passer. — Assu-
rément, vous répondrais-je, mais aussi n'y avait-
il ni équipages de ponts, ni pontonniers ; il
fallait tout faire à la fois, improviser des ingé-
nieurs et donner passage à des millions de
voyageurs !

Rien, heureusement, ne vaut la nécessité


pour exciter l'industrie ; or ici, la nécessité
était pressante.
D'abord, on ne pouvait recourir au moyen
qui avait servi à traverser le détroit de Beh-
ring. Il eût fallu deux fois plus de radeaux
et, à cause de l'escarpement des rives, leur
mise à l'eau était impossible, d'où obligation
absolue de trouver autre chose.
Mille avis se croisèrent d'abord, comme
toujours, parmi lesquels neuf cents, ou plus,
étaient vraiment insensés ; nous n'en citerons
qu'un. Il proposait, celui là, que chaque ani-
mal se fit un chapelet de vessies gonflées pour
se soutenir sur l'eau ;... mais son auteur avait
oublié de penser que, pour un animal qu'on
ferait flotter de la sorte, il faudrait plusieurs
vessies et que personne n'aurait probable-
ment envie de donner la sienne.
On reconnut, une fois de plus, qu'il était
indispensable de faire résoudre cette question
autrement qu'en assemblée tumultueuse ; le
conseil des animaux graves se réunit donc de
nouveau, et il décida que l'on recourrait si-
multanément aux quatre ou cinq moyens dont
il va être question.
Il fui d'abord remarqué que la contrée
abondait en arbres d'essences diverses, tels
que le cèdre de Sibérie qui atteignait quarante
mètres de hauteur, les grands sapins, les peu-
pliers à gomme odorante et d'autres.
On pourrait donc faire de grands abattis
d'arbres comme au territoire d'Alaska, et de
même un très grand nombre de cordes ; ces
cordes seraient plus longues que le fleuve
n'était large, grosses d'ailleurs pour être so-
lides.
Un câble achevé, l'une des extrémités serait
solidement amarrée près de l'eau, sur la rive
où l'on était, tandis que l'autre bout serait
fixé de môme sur la rive opposée ; mais il fal-
lait faire passer ce bout. Or, à supposer qu'un
ours blanc ou même que deux ours, l'ayant pris
à la gueule, se fussent jetés à la nage, il était
certain qu'au bout de peu de temps, quand
ils auraient eu derrière eux, à la traîne dans la
rivière, une certaine longueur de cette grosse
corde, le courant agissant de plus en plus sur
elle, finirait par tout entraîner, et que les mal¬
heureux nageurs seraient ramenés en aval le
long du bord qu'ils voulaient quitter. Ce fut
un malin renard du Kamschatka qui tourna
la difficulté.
D'après ses conseils on fit une corde mince ;
celle-là passa facilement, remorquée par deux
ours blancs ; on y
attacha une corde un peu
plus grosse pendant que des bisons passaient
aussi à la nage de l'autre bord ; alors, ours et
bisons de la rive gauche tirant sur la première,
firent passer la seconde et celle-ci, ayant été
jugée assez forte, fut attachée au câble, qui,
tiré à son tour put être tendu à fleur d'eau
en travers du fleuve.
On prit même la précaution de ne pas la
tendre droit en travers, mais bien en obli-
quant sensiblement dans le sens du courant.
L'opération fut répétée de distance en dis-
tance, et bon nombre d'animaux, s'aidant des
pattes et des dents le long de cette rampe im-
provisée purent ainsi passer l'eau.
Mais il y avait là des animaux de tout poil.
Plusieurs espèces ne pouvaient se mettre à
l'eau sans danger de devenir trop lourds en
s'imbibant, et de couler malgré le cordeau ;
d'ailleurs pour faire franchir la rivière à plu-
sieurs millions de voyageurs, il fallait multi-
plier les moyens.
On appliqua donc l'idée des ponts suspendus.
Deux forts et longs câbles furent attachés
sur ce bord-ci à deux arbres voisins, élevés et
solides ; les extrémités, envoyées sur l'autre
bord, y furent passées par dessus les branches
de deux arbres faisant face aux premiers, et
les câbles furent tendus dans une certaine
mesure. Nous disons dans une certaine me-
sure, parce qu'il n'était pas nécessaire de les
tendre tout à fait et que d'ailleurs la chose est
absolument impossible. La tension ne peut
jamais détruire complètement l'effet du poids ;
et toute corde, à moins d'être verticale, se
romprait bien avant d'être raidie. Les nôtres
formaient donc, parallèlement, deux de ces
courbes en anse renversée, auxquelles on
donne le nom de chaînettes.
Les singes, fins acrobates, n'auraient pas eu
besoin d'autre chose pour la traversée, mais
on les obligea de penser plus loin qu'à eux
seuls, et, preuve qu'il n'y a pas de talent inu-
tile, de mettre au service de la société en dan-
ger leur talent de funambule, ils furent, en
conséquence, munis de cordons pendants plus
ou moins longs, qu'on les chargea d'attacher
de distance en distance aux chaînettes de ma-
nière qu'il y en eut toujours deux en regard.
Ils les coupèrent tous à une même distance
au dessus du fleuve, et fixèrent les bouts de
ceux qui se faisaient face à une traverse en
bois; enfin, sur ces traverses on disposa, côte-
à-côte, des longuerines qui posaient chacune,
au moins sur trois traverses, et qui se chevau-
chaient d'un demi-longueur ; on fit un amar-
rage à chaque croisement, comme dans nos
radeaux d'Alaska, et le tablier du pont joignit
ainsi une rive à l'autre.
Quand des troupes passent sur les ponts
suspendus, on leur ordonne de rompre le pas,
c'est-à-dire de ne pas marcher en cadence. Il
y a en effet un danger trop certain, quand des
centaines de pieds donnent ainsi d'ensemble,
comme un coup de masse, sur le tablier de ces
passerelles ordinairement légères : mais ici la
recommandation n'était pas nécessaire : il suf-
fit en effet d'avoir vu marcher un troupeau de
moutons pour que toute crainte de cadence
soit à jamais bannie.
Vingt de ces ponts suspendus, ajoutés à
cent cordeaux, furent jugés insuffisants ; il
fallut recourir encore à des radeaux fixes.
Les ingénieurs Castors enjoignirent donc
d'amener dans le fleuve même, le long de ses
berges de droite, les plus longs troncs d'arbre
que l'on put trouver. On les attacha solide-
ment les uns au bout des autres au moyen
d'entailles en trait de Jupiter et de ronds de
corde serrés, jusqu'à former une longueur
plus grande que le fleuve n'était large. Ceci
achevé, on retint par une amarre le bout qui
était en aval de l'autre, et poussant ce der-
nier au large au moyen de longues perches,
on présenta la poutre obliquement au cou-
rant qui lui faisant décrire un cercle autour
du point fixe se chargea, puisqu'elle était plus
longue que le fleuve n'était large, de la placer
lui-même en travers de la rivière.
On opéra de même pour une seconde dont
le bout fixe était un peu en amont du pre-
mier. Il n'y eut plus alors qu'à mettre des
traverses, les unes après les autres, sur ces
deux poutres parallèles, et l'on se trouva en
possession d'un pont radeau.
Mais pendant ce temps des légions de singes
à grande queue usaient d'un moyen plus ex-
péditif. Les plus grands se rangèrent sur le
berge de manière à former une file de la lon-
gueur des poutres de tout à l'heure, et chacun
prit son voisin par le bout de la queue. Alors,
les plus en aval se cramponnèrent aux arbres
du rivage tandis que tous les autres, se jetant
à l'eau et nageant vigoureusement des trois
mains libres, imitèrent à peu près la ma-
noeuvre de la poutre. L'extrémité de la chaîne
nageante prit ainsi terre sur l'autre rive et s'y
cramponna naturellement : aussitôt, le reste
de la tribu, moyens et petits, s'élança leste¬
ment sur les têtes ou les épaules de ce cor-
deau vivant et franchit le fleuve en se mouil-
lant à peine. Dès que le dernier eut effectué
son passage, les cramponnés de la première
rive lâchèrent leurs appuis, et le cordeau simien
pivotant sur les derniers cramponnés vint,
poussé par le courant, se ranger au long de
la rive gauche.
Tous les vrais nageurs, du reste, ours
blancs, bisons, castors, etc., etc., se jetèrent
à l'eau sans hésiter, certains qu'ils étaient
d'atteindre l'autre bord tout en dérivant au
courant.
C'eût donc été chose vraiment unique à voir
que ces millions d'animaux de toute espèce,
d'abord se pressant sur la rive droite, chacun
impatient de son tour : puis s'engageant par
files sur cent cordeaux, vingt ponts suspendus,
trente radeaux; ici, bêtes se faisant la chaîne ;
enfin, là, nageant à même, par centaines de
centaines, pêle-mêle et chacune pour soi.
Il y eut bien quelques noyés. Trois cor-
deaux se détachèrent, cinq ponts se rompirent
sous le poids, et trois radeaux coulèrent : mais
qu'était-ce que deux mille têtes de moins dans
grand nombre ? elles ne lurent pas perdues
ce
d'ailleurs pour tout le monde ; elles mirent au
contraire en fête les nombreux harengs du
fleuve, ses dauphins de six mètres de long,
ses saumons, ses esturgeons, et particulière-
ment ses murènes et brochets. Jamais, de
souvenir de poisson, leur table n'avait été
aussi abondamment servie, de la source à
l'embouchure.
Cependant le transbordement, bien que se
continuant la nuit, dura plus de huit jours
pleins.
Aussi, quand tout le monde eut traversé,
le corps des ingénieurs pontonniers, ours,
singes, renards, chats musqués et castors,
décidèrent-ils qu'en prévision des rivières à
venir et pour gagner du temps sur les prépa-
ratifs, on mettrait soigneusement en ordre les
matériaux qui venaient de servir. En consé-
quence, les radeaux furent démontés et leurs
pièces numérotées, les ponts suspendus furent
détachés, leurs cordes soigneusement roulées
et étiquetées ainsi que les cordeaux. On or-
ganisa des escouades de transport qui devaient
se relayer, et les équipages de ponts, divisés
de la sorte en lots, furent répartis entre
toutes les bêtes qui pouvaient porter ou
traîner. Les grands carnassiers eux-mêmes
nefurent pas exceptés. Ils grognèrent d'abord,
ce à quoi l'on s'attendait ; quelques-uns de
plus, montrèrent les dents : mais ici, comme
au territoire d'Alaska, ils furent obligés de
céder à l'indignation universelle et de se rési-
gner à devenir utiles.
La marche, du reste, allait en s'accélérant de
jour en jour, car, c'est une chose remarquable
que l'entraînement. Mettez-vous en voyage à
pied, vous ferez difficilement plus de six lieues
le premier jour ; mais continuez et, si votre
persévérance dure un mois, vous finirez par en
faire dix sans peine.
Ce monde animal en mouvement arriva
donc plus tôt qu'on ne l'aurait cru au com-
mencement du petit Altaï. Là, il rencontra le
contingent du nord du plateau central, grossi
lui-même des Mandchouriens venus de l'ex-
trême Orient. Le tout débouchait sur la gauche
par le col qui sépare les sources de l'Iénisséi
de celles de l'Obi.
On franchit ensemble les Tarbagatai, et
prenant en passant les envoyés du Turkes-
tan, on passa aussi haut que possible les deux
grands tributaires du lac d'Aral, le Sir-Daria
et l'Amou-Daria.
Par là se fit la jonction avec une autre
grande armée, celle des Chinois du Houang-
Ho, qui ayant remonté leur fleuve Jaune,
étaient parvenus à pénétrer dans le sud du
plateau central et entraînaient chemin fai-
sant les habitants quadrupèdes du pays. Ceux-
ci avaient indiqué comme praticable le bassin
du Kachkor, ou Tarimgol, et l'on avait franchi
ensemble les monts Bolor, entre les. sources
de ce Taringol qui coule à l'Est vers le lac Lop,
et celles de l'Amou-Daria qui court à l'occi-
dent se perdre dans le grand lac d'Aral.
Les envoyés du Céleste Empire avaient
suivi les profonds zigzags de leur fleuve plu-
tôt que d'avoir à le passer plusieurs fois et à
escalader chaque fois les montagnes entre les-
quelles il est encaissé; comme d'ailleurs tous
les cours d'eau, dans cette région de latitude
centrale, coulent à l'Orient ou à l'Ouest, on
n'avait pas eu à recourir à l'expérience ou
plutôt à l'industrie de pontonniers improvisés.
Il n'en avait pas été tout à fait de même
du gros rassemblement qui fut rencontré un
peu plus loin, une fois franchis les monts du
Khoraçan, et près de la mer Caspienne.
Celui-là provenait des Chinois du Kiang ou
fleuve Bleu, qui marchant vers l'Occident,
rencontrèrent d'abord en travers la branche
originelle de leur fleuve. Après le passage ils
s'étaient vu renforcer par les Cochinchinois,
Siamois et Birman venus du Sud, et, tous en-
semble, plus encore les Thibétains qui se joi-
gnirent à eux, suivirent vers l'Ouest le bassin
de l'Iraouaddy. Mais ce ne fut pas, pour un
grand nombre, sans avoir à franchir de nom-
breux affluents tant de ce dernier fleuve que
du Kiang. Sans doute cependant, furent-ils
un peu mieux partagés du côté des ingénieurs,
car ils avaient avec eux les grands singes du
Sud, entre autres les orangs-outangs qui res-
semblent assez aux hommes, bien qu'en laid,
pour que nous puissions leur attribuer ici un
génie supérieur à celui des autres animaux.
Cette foule avait ensuite traversé l'Himalaya
du nord au sud par deux passages princi-
paux, dont le premier s'offrit près du mont
Djawabir, entre les sources de l'Iraouaddy et
du Gange ; le second n'était autre que la cou-
pée de l'Indus, que, bien entendu, ils suivi-
rent sur la rive droite. Mais au sud de l'Hi-
malaya, ces bandes d'orient et du Thibet
avaient rencontré une sorte d'immense ma-
rée montante en marche comme elles. C'était
toute la population quadrupède de l'Indous-
tan, qui achevait de passer l'Indus.
Là encore, ce ne fut qu'après de longues
batailles, beaucoup de sang répandu et de
nombreux dévorés, que les deux mers mou-
vantes se fondirent, et purent se remettre en
marche vers le nord-ouest. Le contingent af-
ghanistan fit l'effet d'une goutte d'eau, et
l'océan des fauves, dépassant le lac de Zer-
reh, s'engagea dans le grand désert salé du
plateau d'Iran.
Au même moment y arrivait du nord-est,
l'autre océan fauve d'Amérique mêlé à celui
du nord de l'Asie.
Ce qui se passa dans la rencontre de ces
deux mondes sauvages est absolument indes-
criptible.
Le désert qu'ils traversaient était non seu-
lement aride, mais salé ; c'est-à-dire que pour
se remettre de leurs longues fatigues, ils n'y
trouvèrent pas un brin d'herbe et que, dévorés
par les ardeurs du soleil et une soif brûlante,
ils ne rencontraient que des marais salants !

Tous marchaient donc haletants, la langue


pendante, tête baissée, mais les yeux farou-
ches et sanglants. La rage couvait en eux.
Aussitôt qu'une année aperçut l'autre, la
colère, qui ne demandait qu'un prétexte pour
éclater, commença par un bruit sourd, formé
de cris caverneux et de rugissements encore
contenus. Le sombre roulement gagna rapi¬
dement : il s'étendit en grandissant, sur l'es-
pace sans bornes où se pressaient tous les
animaux d'Amérique et d'Asie, et s'excitant
lui-même, il fit croire à un double tonnerre.
Le poil se hérissa sur toutes les échines, et la
bave apparut aux lèvres des carnassiers.
Rien ne pouvait arrêter le choc. En vain
les avant-gardes voulaient-elles se mesurer
des yeux avant l'attaque, le flot immense qui
suivait les poussait d'un poids irrésistible ; ce
fut bientôt une horrible mêlée de jaguars, de
lions poumas, d'ours, d'éléphants, de tigres du
Bengale, et la foule poussait toujours. Alors,
aussi loin que les rangs purent se pénétrer,
la mêlée devint générale : elle ne s'arrêta que
lorsque le nombre des morts, comme une
barrière qui s'élargit, vint séparer les com-
battants.
Mais alors commença pour les carnassiers de
toute taille une effroyable curée. On les voyait
de toutes parts emporter en grondant les corps
des égorgés, et quand ils s'arrêtaient, c'était
pour presser sous leurs lourdes pattes la vic¬
time contre le sol et de leurs dents voraces en
arracher des lambeaux. Les tigres, les jaguars,
tous les félins, semblaient goûter un volup-
teux plaisir à contempler les plaies saignantes
ou à les lécher de leur langue raboteuse, tan-
dis que d'autres se désaltéraient à des flaques
de sang larges comme des mares. Il s'ensuivit
une période sinistre dont le fond était un si-
lence vaste et farouche ; mais il s'en détachait
un bruit épars de mâchoires faméliques, un
craquement d'os broyés et, de temps en temps,
un hurlement rauque qui se répétait d'une
bête voisine aux plus lointaines comme un
écho qui caverneux va s'affaiblissant.
Bien des siècles ont passé sans doute sur
ce monstrueux événement. A supposer qu'il
se fût accompli tel que nous le racontons,
combien de tempêtes auraient aussi passé par
là? Depuis longtemps le simoun, qui charrie
des montagnes de sable, aurait enseveli, sur-
chargé les cadavres ou les ossements des in-
nombrables animaux que nous supposons
avoir succombé; de sorte que, si un jour, les
savants qui étudient les couches terrestres
parles animaux qu'elles ont recouverts, si les
paléontologistes étudiaient par là les tranchées
que l'on pratiquera un jour, comme partout,
pour l'établissement des chemins de fer, ils
seraient bien embarrassés d'expliquer le pèle-
méle, en un seul point, de tous les quadru-
pèdes d'Amérique et d'Asie.
Ce conte, en ce cas, pourrait les éclairer.
Grâce à cette petite digression, nos ani-
maux ont eu le temps de se repaître ; or, après
la satiété, l'accord est plus facile, et nos hordes
immenses se sont remises en route. Les voici
à l'étranglement qui sépare le Tigre de la
mer Caspienne. L'espace est trop étroit, alors
une partie de l'aile droite est refoulée dans la
mer, et une partie de la gauche tombe dans
le fleuve. Cependant celui-ci, et l'Euphrate
ensuite, sont franchis comme les précédents,
quoique avec plus d'encombre, et l'on tend
enfin vers l'isthme de Suez à travers la Syrie
et l'Arabie pétrée.
Les avant-gardes apprirent bientôt que les
envoyés d'Arabie, ainsi que ceux d'Europe
avaient déjà passé. C'était vraiment heureux !
Car que serait-il arrivé encore au choc de ces
nouvelles races ? elles auraient probablement
succombé.
Le contingent d'Arabie comptait assuré-
ment un certain nombre de grandes et pe-
tites panthères, ainsi que pas mal de loups,
d'hyènes, ou de chacals, mais surtout une
foule de chameaux de course dits droma-
daires, ou de chameaux de charge, tous à
une bosse, auxquels s'étaient joints des con-
frères à deux bosses, semblables aux Bactriens,
et qui doivent à la médiocrité de leurs qua-
lités l'avantage de n'être pas recherchés.
Ajoutez des antilopes, des boeufs zébus, eux
aussi à une ou deux bosses, des singes, des
moutons, des chèvres, des gerboises, sorte de
petit kangurou, des ânes en grand nombre,
enfin les célèbres chevaux du pays, et vous
constitueriez une armée peu capable de résis-
ter aux grandes hordes de l'Inde.
Sa destruction n'en eût pas moins été déplo¬
rable. Les plus dignes d'intérêt parmi les ani-
maux ne sont pas, en effet, ceux qui mangent
toujours les autres : et vraiment, les droma-
daires ainsi que les chameaux de charge, la
remarquable race d'ânes que possède l'Ara-
bie, ânes qui vont deux fois plus vite que
les chameaux, et surtout, cette glorieuse
espèce de chevaux, fins, sobres, infatigables
et fougueux dont la généalogie remonte,
dit-on, jusqu'à Salomon, vraiment, j'au-
rais trouvé leur perte plus regrettable que
celle de tous les tigres les plus royaux du
Bengale.
Quant au sort qui eût été réservé à nos
malheureux animaux d'Europe, il n'était que
trop clair. Qu'auraient pu faire quelques ours
et quelques bandes de loups?
Nos Européens avaient cependant laissé un
traînard, un malheureux âne. Son corps était
maigre, couvert de cicatrices : il marchait tête
pendante, une oreille de ci, l'autre de là, en-
tièrement écloppé. Il s'appelait cependant
Ali-Boron de la première moitié de son nom
!
comme le cousin et gendre de Mahomet ! ce
qui fait supposer que si l'on avait tenu sa généa-
logie au courant, peut-être eût-il pu prouver
qu'il descendait des ânes d'Arabie dont nous
parlions tout à l'heure. Alors, ses ancêtres se-
raient partis par le nord de l'Afrique à la con-
quête de l'Occident avec les Arabes leurs
maîtres ; ils auraient passé en Espagne et de là
en France où ils se seraient surtout répandus
dans les Pyrénées, le Limousin, le Poitou et la
Provence, précisément comme les Sarrasins.
Avait-il donc pour arrière grand'tante une
mule de la reine de Sabba, ou bien devait-il,
suivant une autre tradition, la croix brune
que portent tous ses pareils, à la reconnais-
sance de Jésus-Christ pour le concours donné
par son ancêtre dans la fuite en Égypte ? c'est

ce qu'il ne savait pas et ce dont il ne s'inquié-


tait guères ; la vue, l'espoir d'un chardon,
l'intéressait bien davantage.
Aujourd'hui Ali-Boron était simplement
un âne de Catalogne.
Il raconta ses misères aux premiers cou¬
reurs d'avant-garde, et il en avait long à dire.
Son meunier, Don Joachim Spadrillagouz,
très riche et encore plus avare, le chargeait
outre mesure et, pour monter au moulin, lui
donnait d'une trique en bois de cornouiller sur
les oreilles,, sur le dos, par le ventre ou à tra-
vers les jarrets. Cette trique s'était rompue, il
est vrai, vingt fois sur son échine, mais par
malheur, il y avait dans les haies de quoi la
remplacer.
Pour faire ses courses ou se montrer aux
fêtes des villages, Joachim Spadrillagouz
montait sur son âne, s'asseyait sur l'extrémité
de sa croupe, jambes ballantes, bras en anses
de cruche, et le faisait trotter à grands coups
de pieds dans les flancs. On pouvait en juger
aux longues écorchures qui, de chaque côté,
déchiraient sa peau. Ce n'eût cependant rien
été encore que tout cela, si, ouvrant son cou-
teau catalan, ou taillant en pointe un morceau
d'olivier, Spadrillagouz ne lui en eut labouré
le dos entre les épaules, à l'endroit où se tra-
versaient les branches de sa croix. Il y avait
là en effet, lieu de poils, comme un cratère
au
de plaies à peine cicatrisées.
Mais au moins, avait-il à manger? Hélas !
jamais rien au râtelier : pas plus de ratelier
du reste, que d'écurie. Il fallait qu'Ali-Boron,
le pauvre descendant d'un prophète, atirappât
en passant le long des talus, sans s'arrêter,
une cime de chardon, ou un panache de folle
avoine.
A proprement parler il ne se rappelait que
deux bons repas dans sa vie, et l'eau lui en
venait encore à la bouche, quoiqu'il les eût
payés bien cher ; si cher même, qu'il s'était,
enfin décidé à quitter son maître pour venir
implorer le roi des animaux.
Il y avait quelque temps : un jour Spa-
drillagouz lui avait fait porter de la farine de
gruau destinée à un riche couvent de moines
mendiants. A la porte on l'avait déchargé,
puis laissé seul un instant. Jetant alors un
regard de côté, il avait aperçu la plus belle
prairie qu'un âne affamé puisse rêver et dans
ce pré vert paissaient, jusqu'au ventre, plu¬
sieurs ânes du couvent, aussi gras que leurs
maîtres.
Une envie terrible le prit d'aller, ne fût-ce
qu'un instant, se baigner lui aussi, dans cette
fraîche verdure et de se rassasier, lui aussi,
fois dans vie. Mais la vue de ces beaux
une sa
ânes, dodus et luisants, lui en imposait trop;
il les considérait un peu connue des seigneurs
de sa race, et il ne se croyait depuis longtemps
que le droit de mourir de faim.
Cependant, et véritablement sans en avoir
conscience, il fil un pas vers la prairie, puis
deux, puis quatre, et allongeant le plus qu'il
put le corps, le cou, la tête et la lèvre supé-
rieure il saisit, discrètement, entre celle-ci et
la gencive, le plus qu'il put de l'herbe fraîche,
l'enlaça d'un demi-tour de langue, l'arracha
d'un coup sec et commençait à s'en délecter.
A ce moment la porte du couvent s'ouvrit,
et, non seulement Joachim Spadrillagouz,
mais le gros frère portier et le gras père
prieur parurent sur le seuil. A la vue d'Ali-
Boron mangeant une touffe d'herbe, ce ne fut
qu'un cri à trois : Pillard hérétique fils de
! !

Turc ! et trois bâtons de s'abattre furieux sur


l'échine du malheureux, comme des fléaux
de batteurs en grange. Si le pauvre Ali
n'avait pu détaler, il était mort : mais, égaré
par la souffrance, il renversa le portier, sur le
prieur et laissant ses bourreaux tout essouflés
il détala jusqu'au-moulin.
Une autre fois, il avait porté Joachim Spa-
drillagouz chez son notaire. Depuis deux jours
il n'avait eu pour tromper sa faim qu'un mor-
ceau d'écorce et le bout d'une vieille corde.
Quant à la bonne fortune d'attraper quelque
chose en route, il n'y fallait pas songer ; le
couteau, le poinçon d'olivier, les sabots bat-
tants, (car Spadrillagouz était un des Catalans
qui portaient sabots) étaient là pour empêcher
toute halte, tout coup de dent à droite ou à
gauche.
Aussitôt arrivé, le meunier avait attaché son
âne à un poteau de veranda et, avant d'entrer,
il avait laissé là ses sabots, par politesse.
A peine Ali-Boron se trouva-t-il en tête
tête avec cette paire de sabots, que son estomac
éprouva une tentation d'affamé. Ils étaient
garnis d'un peu de paille, ces sabots De la 1 !

paille ! Pour lui, ventre vide, pauvre efflanqué


mourant de faim, c'était l'idéal réalisé : il ne
put résister à la flairer d'abord, puis à en tirer
un brin. Le malheur, voulut que ce brin tint
au reste : le reste vint donc avec le brin et
quand Ali sentit ce reste au bout de ses lèvres
ensalivées, il perdit la tête et le mangea.
Qui sait ? peut-être eût-il dévalisé le second
sabot ! mais la sortie de Joachim Spadrillagouz
mit fin à ses débauches.
Lorsque celui-ci aperçut son sabot vide et le
dernier fétu aux dents de son âne, une fureur
subite lui monta au cerveau et si violente,
qu'après avoir rompu sa trique sur les reins
de l'innocent criminel, Spadrillagouz allait,
dans un redoublement de rage aveugle, l'é-
ventrer de son long couteau, quand soudain, il
s'arrêta, la face empourprée jusqu'au violet et
les yeux saillants; il y porta d'abord la main
1. Idée empruntée à Guillaume Guéroult (Les emblèmes).
comme si un accident troublait sa vue, puis
il étendit les bras et tomba de son long, en
faisant simplement : ha ! Juste punition de sa
colère, un coup de sang l'avait tué !

Au môme instant Ali-Boron venait de rom-


pre sa longe.
Sans s'être rendu compte de ce qui venait
de se passer, mais fou de douleur et per-
suadé que son maître était à ses trousses, il
courait à travers champs. Combien de temps
dura sa fuite, on ne l'a jamais su ; probable-
ment tant que ses maigres jambes purent le
porter. Le soir arrivé, il se trouva loin de tout
lieu habité, loin des grandes routes, loin sur-
tout du moulin auquel, dans sa course éche-
velée, il avait tourné le dos. La nuit vint ! Dé-
couragé, accablé, l'âne se laissa choir sans sa-
voir où il était, et, fin heureuse d'une horrible
journée il tomba le nez dans une luzerne ! Du
!

coup, il se crut en môme temps mort et ressus-


cité, transporté de l'enfer au paradis des ânes.
Se croyant mort il ferma donc doucement les
yeux, et, ressuscité, ouvrit la bouche afin de
faire honneur à la luzerne céleste. Le nouveau
béatifié soupa ainsi longuement, sans se lever,
à la romaine, et peut-être lui en eût-il mal pris
après ses jeûnes continuels, d'avoir ainsi tout
à coup une herbe succulente à bouche que
veux-tu, mais Ali-Boron était en veine de
bonne fortune, la fatigue vint le sauver, et
il s'endormit à temps, la tête sur la nappe.
Ses rêves furent mêlés et bizarres comme
la plupart des rêves. Ainsi, la farine de gruau
qu'il avait transportée au couvent lui parlait
en route :
elle se moquait de sa faim et ra-
contait au maigre Ali les belles galettes, les
belles pâtisseries, les belles fritures croustil-
lantes qu'elle allait faire pour les pauvres
moines mendiants. Ensuite il arrivait à la
porte du couvent ; là son cauchemar, de cruel
qu'il était, devenait fatigant. Il ne pouvait
plus démêler si c'était les moines qui pais-
saient dans le pré, ou si c'était les beaux ânes
dodus qui étaient dans le couvent; alors la
porte s'ouvrait, mais semblable à la porte
d'un colombier, et en effet deux colombes en
sortaient, couleur tourterelle, qui grossis-
saient fantasmagoriquement au point de res-
sembler à des outres énormes ; après quoi, il
ne s'expliquait pas comment des colombes lui
assénaient des coups de bâton à le tuer sur
place : aussitôt, le songe, peu soucieux des
transitions, amenait la maison du notaire et là,
par une hallucination contre laquelle il pro-
testait en vain, c'était lui Ali-Boron, enfour-
ché par le Joachim, par conséquent placé au-
dessous du Spadrillagouz, qui était cependant
supérieur à Spadrillagouz, et c'était don Spa-
drillagouz qui était la bête.
Au milieu de ces événements apparaissait
aussi le moulin où il avait si peu mangé, mais
tant souffert. Chose étrange il était tenté de
!

le regretter ce que c'est que l'habitude ! que


!

voulez-vous, il y était né ! ça ne s'explique pas,


mais c'est comme cela. D'ailleurs il y avait là
les enfants de meunier Ali-Boron les regar-
!

dait si volontiers ! son regard intelligent et


bonasse avait l'habitude de suivre leurs jeux :
sur le moindre signe il les eût partagés et l'un
de ses bonheurs était de porter les marmots
sur son dos.
D'ailleurs, quoique peu endurants déjà,
les jeunes Spadrillagouz avaient, a cause de
leur âge, la main moins lourde que Spadrilla-
le vieux
Ali-Boron considérait cela
gouz
d'amitié, il leur en était
comme une preuve
reconnaissant.
Peut-être, après une journée de telle fatigue
et son appétit étant satisfait, peut-être Ali,
pour la première fois en béatitude, eût-il
dormi longtemps, si un bruit confus de voix
très diverses et si plusieurs milliers de pas
n'eussent interrompu ses rêves avant la fin de
la nuit.
C'était une caravane d'animaux dépêchés
vers le roi Lion, qui passait par là.
Notre âne eut d'abord grand peine à com-
prendre ce qu'étaient ces gens si bruyants, et
ce qu'ils allaient faire. La misérable bête de
somme était trop séquestrée au moulin pour
rien savoir de la peste ni du roi des animaux.
Cependant, le défilé durant toujours, et les
ânes n'étant pas stupides comme on le sup-
pose, le nôtre rapprocha un lambeau de la
conversation qui passait du lambeau suivant,
et finit par démêler que cette caravane d'ani-
maux divers était en route pour un lieu fort
éloigné, où l'attendait le roi des animaux, as-
sisté de tous ses ministres.
Avait-il mieux à faire, dans sa situation,
que de se joindre à la députation ? Evidem-
ment non ; aussi prit-il rapidement son parti,
et quand il entendit passer ses pairs, qu'il re-
connut facilement à leur voix ; il profita des
dernières ombres pour se glisser dans leurs
rangs sans être aperçu.
C'est ainsi qu'Ali-Boron devint attaché
d'ambassade.
Son sort, bien qu'amélioré puisqu'il man-
geait un peu en route, ne laissa pas cepen-
dant que d'être encore assez pitoyable. Tous
ses collègues, les autres attachés, étaient plus
gras, moins pelés que lui; par conséquent
tous se tenaient à distance pour que l'on ne
pût pas supposer que ce mal vêtu était de
leur compagnie : chacun semblait vraiment
avoir peur de toucher son poil, on le traitait
avec un mépris profond. Autour de lui se fai-
sait donc un cercle vide qui s'élargissait de
plus en plus. De son côté, bien qu'il engrais-
sât un peu à manger de temps en temps, de
tardifs coups de dents ne pouvaient donner
à ses jambes la vigueur qu'une trop longue
abstinence leur avait lait perdre ; il se mettait
ainsi chaque jour un peu en retard et arriva,
petit a petit, a faire partie de l'arrière-garde.
Enfin, lorsque le pauvre fut signalé vers
l'isthme de Suez, il suivait depuis long-
temps à longue distance, très fatigué, tout
seul.
Les coureurs qui le rencontrèrent étaient
heureusement des antilopes, des ânes du Thi-
bet, des chevaux tartares. Moins civilisés que
ses anciens compagnons d'Europe, et môme
sauvages, ces sauvages étaient naturellement
plus hospitaliers, moins pénétrés surtout de
l'importance du poil ; de sorte que, indignés
au contraire à la vue de ses nombreuses
écorchures et touchés de son état pitoyable,
ils l'engagèrent à se joindre à eux.
Rien ne pouvait lui être plus agréable.
Notre âne craignait seulement de ne pouvoir
suivre ses nouveaux amis, mais les coureurs
furent obligés de régler leur marche sur le
temps que l'innombrable armée qui les sui-
vait mit à traverser l'isthme. Or, il fallut que
les masses développées entre la mer Cas-
pienne et l'Arabie tissent à peu près ce que
fait l'étoupe de la quenouille pour devenir
fil, et le passage par l'étranglement de Suez
fut, aurait-on pu dire, interminable.
Pour s'attendre les uns les autres, on re-
monta donc lentement le long de la rive
droite du Nil.
Néanmoins, des centaines et des centaines
de lieues, c'est trop pour un âne exténué;
Ali-Boron commença donc à s'arriérer encore.
Des éclaireurs, il était déjà tombé aux avant-
gardes, et il aurait certainement passé de là au
corps central, puis à l'arrière-garde pour re-
devenir traînard isolé, s'il n'avait rencontré
dès son premier retard un grand éléphant
Birman qui prit intérêt a son sort. Cet élé-
phant secourable avait reçu de ses collègues
le nom de Confucius et ce n'était pas sans
quelque raison.
Les Indiens croient à la métempsycose :
c'est-à-dire qu'après la mort, les âmes se lo-
geraient, suivant eux, dans des corps nou-
dans des corps d'animaux en particu-
veaux,
lier, où elles souffriraient plus ou moins selon
qu'elles se seraient conduites plus mal ou
mieux durant leur première existence.
Dans ce système, les âmes des philosophes
passeraient dans des corps d'éléphants et il est
certain qu'aucun animal n'a, plus que l'élé-
phant, l'air grave, réfléchi par conséquent, qui
convient à un philosophe. Sa tète pourrait assu-
rément contenir la sagesse universelle, et ses
yeux, en môme temps que par leur intelli-
gence ils accusent la vivacité du feu intérieur,
semblent dire par leur petitesse qu'il ne faut
laisser jaillir qu'une à une les étincelles du
trésor caché.
Notre éléphant, par sa taille énorme, par
l'ampleur de son front, par son regard aigu, en
imposait beaucoup à tous, même à ses frères,
or comme Confucius était 500 ans avant
Jésus-Christ, un grand philosophe chinois,
qui s'annonçait comme devant rester l'un des
plus grands philosophes de tous les temps, on
trouvait naturel, parmi les partisans de la mé-
tempsycose, d'admettre que notre majestueux
proboscidienfût la réincarnation de Confucius.
Ce qui, du reste, prêtait encore à cette sup-
position, c'était non seulement l'intelligence
véritable de ce puissant animal, mais son dé-
sintéressement en toute chose, son amour
de la vérité, de la justice, sa bonté... la modé-
ration surtout, qui est précisément le fonde-
ment de la philosophie de Confucius. Enfin, et
comme en sa qualité d'éléphant sacré il avait
habité des temples, vu de près par conséquent
les diverses classes sacerdotales de la plus in-
fime à la plus élevée, il s'était pris de passion
pour Confucius. Alors, de même que son par-
rain avait été hideusement persécuté, lui s'était
vu dégrader de son caractère divin, chasser
du temple, et heureux de se trouver libre au-
jourd'hui, en même temps qu'il ne tarissait
pas sur Confucius, il s'efforçait de l'imiter...
Cette dernière particularité, chose singulière!
lui donnait, sans qu'il la recherchât, une très
grande autorité sur les autres éléphants, et
cela s'expliquait peut-être précisément par la
sagacité de ses compagnons qui avaient sans
doute remarqué qu'il est plus facile de bien
parler que de bien agir. Souvent, en effet, tel
qui parle fort bien agit tout autrement qu'il
ne parle.
Or Ali-Boron, acculé peu à peu, marchait
piteusement pour l'heure, à côté, dans l'ombre
du Confucius à trompe.
—Dis donc, petit camarade, murmura ce-
lui-ci, tu me parais terriblement fatigué,
—Oh ! monseigneur répondit timidement
le pauvre bourricaut, je n'en puis plus.
—Pourquoi donc es-tu venu ? On voit bien
que tu es à peine convalescent de quelque lon-
gue maladie; la faiblesse de tes jambes, les
nombreuses cicatrices de tes blessures, tout le"
prouve.
—Non, monseigneur, je n'étais pas préci-
sément malade, mais j'étais très malheureux,
ce qui équivaut, je crois, à une maladie qui
ne finit pas.
Pauvre petit camarade! conte-moi donc

cela.
—Vous êtes si bon, monseigneur, que je
suis trop heureux de vous faire ce plaisir.
Et Ali-Boron lui raconta son histoire.
De temps en temps, pendant cette narra-
tion, le grand auditeur avait des mouvements
de trompe, des battements d'oreilles, des souf-
flements qui annonçaient son indignation et
quand l'âne eut fini, il lui dit avec calme et pitié :
—Nous ne nous souvenons pas de notre
existence passée, mais pour être devenu l'âne
de ce Spadrillagouz, il faut, mon pauvre ami,
que dans ta vie antérieure tu aies massacré
ton père.
Oh ! monseigneur.

—Ou étranglé ta mère.
— Oh! monseigneur.
—Ou que tu aies été toi-même un Spa-
drillagouz, car n'en doute pas, ton Spadrilla-
à
gouz, son tour, passera dans le corps d'un
âne de Catalogne, car les dieux sont justes.
— Et bien fait s'écrièrent
ce sera !
en choeur
tous les éléphants, disciples de Confucius, qui
écoutaient l'entretien, et tous les charretiers
cruels passeront dans le corps d'un limonier!
—En attendant, petit camarade, tu traînes
les quatre pattes à ne pouvoir aller bien loin ;
cependant si nous te laissons là tu vas tomber,
et les oiseaux de proie te dépèceront jusqu'au
dernier lambeau, allons ! monte sur mon dos!
—Oh, monseigneur, dit Ali tout étourdi de
l'offre, vous êtes vous-même très fatigué, et
jamais je n'oserai.
—Mon maître a dit : le riche est celui qui
a plus qu'il ne lui en faut ; le pauvre est celui
qui a moins que le nécessaire ; que le premier
donne au second, il le peut sans s'appauvrir.
Or, je suis le premier, au moins par la force,
allons ! monte sur mon dos !
Mais Ali-Boron se trouvait comme au pied
d'un mur escarpé. Monter sur ce dos lui pa-
raissait aussi difficile que de décrocher une
étoile, et son découragement lui disait : Où
trouver un escalier dans ce désert ?... lorsqu'il
se sentit enlacé par la trompe de Confucius,
enlevé de terre comme une plume et déposé
doucement sur le large dos du philosophe,
son protecteur inattendu.
Ils cheminèrent ainsi, l'un portant l'autre ;
le porteur, moyennant un faible surcroît de
fatigue, sauvant la vie au porté : celui-ci abré-
geant pour celui-là l'ennui du chemin.
Il répondait en effet par de longs récits aux
questions qui lui étaient adressées sur la na-
ture du pays d'Europe, sur la vie de ses hommes
et de ses bêtes, ainsi que sur leurs relations ré-
ciproques. En véritable philosophe, Confucius
était très curieux des choses sérieuses, et il eut
lieu de remarquer que l'âne avait un esprit
plus observateur et plus fin que ses oreilles et
son pauvre poil ne semblaient l'indiquer.
Je vois, disait le sage en soupirant, que,
comme nous, vous ne manquez pas plus de
mandarins que de parias : que vos moines res-
semblent absolument, à nos bonzes tant de
Bouddha que de Foé : enfin, que ceux qui sè-
ment le grain là-bas ne sont pas, plus qu'ici,
qui mangent la farine. Mais la justice est
ceux
la fin obligée des choses ; sans cela, vois-tu, les
Pieux n'existeraient pas ; la foi soutient donc le
Oui ! à chaque incarnation nouvelle
sage. nous
nous éveillerons dans un monde plus parfait.
Grâce à l'intérêt imprévu qu'Ali-Boron ap-
portait ainsi avec soi, le groupe des éléphants
devint discoureur, il semblait que l'on mar-
chât plus vite, et cet âne, pauvre et débile,
devenait adoptif comme un enfant perdu.
Cette diversion donnée au cours des idées
était du reste un véritable bienfait. La route
que l'on suivait était tracée à la fois sur terre
et dans les airs : là, par les jalons d'ossements
dont l'ambassade précédente avait marqué sa
trace en haut ; et loin en avant, par le vol
tournoyant des rapaces, faucons et corbeaux,
dont la voracité réduisait promptement à l'i¬
voire du squelette les cadavres tombés en
chemin. C'était heureux assurément pour la
salubrité du pays, qui, sans ce nettoyage de
voirie, eût été empesté au point de devenir
absolument impraticable ; mais pour ceux qui
arrivaient, le spectacle était peu rassurant.
Un grand nombre d'entre eux n'avaient en
effet que trop raison de n'être pas rassurés.
Pour le comprendre, il suffit de se rappeler ce
qui s'était déjà passé à l'isthme de Panama,
où avaient succombé tant de vigognes, de cerfs

des Andes, d'animaux enfin de toutes ces


espèces qui habitent les régions très élevées,
parce qu'elles aiment le froid. Or, ici, c'était
bien autre chose ! l'isthme de Panama res-
semble à l'Égypte et aux déserts de l'Afrique
comme une cheminée à courant d'air peut
ressembler à la gueule d'un four ; de plus, à
ces espèces des régions froides s'étaient jointes
celles des parages toujours glacés : les rennes
par exemple, ou les ours blancs. De ces der-
niers, il en tombait à chaque pas, et si le Nil
n'avait pas été là pour leur permettre de se
plonger dans l'eau une partie du jour, il n'en
serait pas arrivé un seul ; le Nil était là, heu-
reusement !
Il était là du reste non seulement pour eux,
mais pour la bande entière, qui s'y désaltérait
avec volupté sans se demander si, comme
certains voyageurs le prétendent, ses ondes
méritent vraiment, par l'excellence de leur
goût et leur légèreté, d'être appelées le Cham-
pagne des eaux. Quelques-uns, il est vrai, y
devenaient la proie des crocodiles, mais d'au-
tres, en revanche, ne se privaient pas de ces
fameuses oies du Nil dont l'image est si volon-
tiers reproduite sur tous les anciens monu-
ments à inscriptions.
Grâce donc à ce bienfaisant cours d'eau, et
quoique plus ou moins décimée, la procession
put affronter en partie la chaleur torride que
lui versait le tropique du Capricorne, aidé du
grand désert de Libye à l'ouest, et par les dé-
serts de l'Arabie à l'orient. Elle atteignit enfin
la pointe que dessine le fleuve vers le nord-
est, entre la quatrième et la cinquième cata¬
racte et comme pour s'offrir aux arrivants, le
lieu dit aujourd'hui Abou-Hammed.
Le lit du fleuve s'y trouve précisément di-
visé par l'île Mograt, ce qui devait faciliter
singulièrement la traversée. D'ailleurs, en
passant là, cette armée en voyage évitait les
nombreux affluents de la rive droite, y com-
pris le Nil Bleu. L'avantage que l'on devait
trouver à prendre la rive gauche était ainsi
considérable, car, jusqu'au sud du Kordofan,
le Nil proprement dit, et, au-dessus de Kar-
toum, le Nil Blanc ne recoivent de ce côté
aucun cours d'eau un peu notable. Ce n'est
qu'au lac Nô, situé par 10 degrés de latitude
nord au pied des monts de la Lune et formé
par la rencontre du fleuve et d'une rivière qui
vient de l'ouest, que leur chemin devait se
trouver barré par cette dernière.
Avant les dernières explorations, plusieurs
géographes pensaient encore que cette rivière,
le Bahr-el-Chazal, était le vrai Nil Blanc et
quelle sortait du lac Tchad ; mais nos immi-
grants, guidés par les animaux indigènes, ne
s'y trompèrent pas. Ils trouvèrent, comme le
courageux Speke le trouva tout récemment,
qu'en cette saison, qui n'était pas celle des
pluies, le lac se présentait banalement comme
un grand marécage à roseaux où s'absorbent
les derniers restes du Bahr-el-Chazal qui, de la
sorte, n'apporte rien au Nil. Celui-ci traverse
donc avec mépris l'orient du marais dans son
lit à lui. Ainsi, le Nô bourbeux, pas plus que
le lit à peu près desséché de sa rivière, n'offri-
rent de sérieuses difficultés aux voyageurs.
De là, obéissant au coude que fait le fleuve
véritable vers le sud-est, ils suivirent la rive
gauche du Bahr-el-Abiad authentique, qui les
conduisit, non cependant sans de grandes
misères, jusqu'au point où se trouve aujour-
d'hui Gondokoro, dernière ville où l'autorité
du gouvernement d'Egypte soit encore ef-
ficace.
Une surprise les y attendait.
Aussi loin que leur vue pouvait s'étendre
sur l'autre rive, ils apercevaient un pays peu-
plé d'animaux comme l'était en ce moment lu
rive gauche. C'était la caravane des ambassa-
deurs abyssins. Ainsi qu'il arrive souvent,
ceux-ci, se trouvant les plus voisins du point
de rassemblement, s'étaient dit qu'ils avaient
bien le temps : aussi arrivaient-ils les derniers.
Leur défilé n'offrait pas l'aspect le moins
étrange.
En tête marchaient de nombreux troupeaux
de gazelles, puis les antilopes d'espèces va-
riées, les unes et les autres assez semblables
aux nombreuses variétés d'antilopes et de ga-
zelles; mais ensuite venaient les moutons et
les boeufs à cornes monstrueuses, telles que
l'on n'en voit pas de pareilles ailleurs; après
eux les farouches rhinocéros bicornes, c'est-à-
dire à deux cornes placées l'une devant l'autre,
et d'aspect fabuleux ; enfin des éléphants et
les plus grandes girafes du monde.
Celles-ci présentaient en troupe nombreuse
un aspect vraiment singulier. Leurs petites
têtes naïves, à profil busqué, surmontées pour
la forme de deux courtes cornes à pompon, et
couronnant une foule de cous démesurés,
obéissaient à l'allure originale de la bête, qui,
de même que le chameau, lève toujours en
même temps les deux pieds d'un même côté.
Elles se balançaient donc d'un mouvement de
houle bien au-dessus de la masse sombre et
compacte qui les précédait.
De ces ambassadeurs, les uns arrivaient
des trois sources du Bahr-el-Azrak ou Nil
Bleu, qui sourdent en Abyssinie à 3000 mè-
tres au-dessus du niveau de la mer. Ils avaient
suivi d'abord pendant 35 lieues le fleuve nais-
sant, en contournant ses deux premières cata-
ractes, jusqu'au lac Tzana ou Dembea, dans
lequel il se jette d'abord pour en sortir ensuite
par la grande chute d'Alata. Ils l'avaient en-
suite laissé s'en aller vers le nord, gagner la
Nubie par trois sauts énormes dont l'un n'a
pas moins de 70 mètres de hauteur, et eux,
rejoints par ceux de leurs collègues qui arri-
vaient du bassin d'Abyssinie confinant à la
mer Rouge, ils avaient débouché dans le pays
peu connu des Gallas par les gorges de la
Bonora. Celle-ci court bientôt au nord-ouest :
ce n'est peut-être que la Sobat, qui va grossir
le Nil au-dessous du lac Nô : aussi la grande
caravane l'avait-elle délaissée à son tour pour
gagner directement vers Gondokoro.
Dès que les deux armées s'aperçurent, elles
se saluèrent par des cris farouches semblables
à un ouragan qui se propage. Le pays des
Gallas d'un côté, celui des Nyams-Nyams de
l'autre, en retentirent au loin; mais l'infran-
chissable barrière du fleuve empêcha les deux
hordes de s'embrasser ou de s'entre-dévorer.
Force leur fut donc de remonter parallèle-
ment les deux rives, et de s'engager, chacune
sur son bord, dans la gorge étroite du Djebel-
Koukou, que le Nil, obligé de se resserrer, tra-
verse en torrent furieux.
Les parois de ce long couloir, souvent
abruptes, s'y renvoieint d'un bord à l'autre le
bruit des bouillonnements et le renforcent;
mais, lorsqu'elles y joignirent les mille rugis-
sements de tant d'animaux se menaçant et se
faisant écho, l'on eût pu croire à une fin du
monde.
Peu à peu cependant, l'habitude de se voir
ayant aidé, les deux énormes foules en arri-
vèrent à se supporter, et il fut permis d'espé-
rer qu'elles en arriveraient à se joindre sans
renouveler l'horrible tuerie du plateau d'Iran.
L'occasion de vérifier le fondement de cet
espoir se présenta bientôt.
A l'extrémité de ces défilés ils retrouvèrent
le grand Nil, épanoui, majestueux, tel qu'il
sort de l'extrémité nord du lac Albert-Nyanza ;
mais ils apprirent en même temps que le fleuve
sortait de cette sorte de mer intérieure comme
le Rhône sort du lac Léman, c'est-à-dire après
y être entré, et qu'il y entre après être sorti
d'un lac supérieur situé au sud-est du pre-
mier, le Victoria-Nyanza. Il sert ainsi de trait
d'union ou de déversoir de celui-ci dans
celui-là.
Or, le rendez-vous était donné entre les
deux gigantesques réservoirs et au delà du
trait d'union ; il fallut donc que nos animaux
de la rive gauche franchissent d'abord le fleuve
avant le lac Albert pour aller ensuite, de com¬
pagnie avec ceux de la rive droite, passer la
branche par laquelle le Victoria secoule dans
ce dernier.
Les choses purent s'arranger de la sorte sans
trop de coups de griffes, de pieds et de crocs. Ce
fut par conséquent un interminable fourmille-
ment qui se mit à passer l'eau d'entre les lacs,
fourmillement tel et si serré, que l'on doit
croire que l'écoulement du fleuve en fut ra-
lenti comme par une digue. Qui plus est, le
trait d'union ne s'en va pas tranquillement
d'un lac à l'autre. Il sort du Victoria par une
première chute, qu'on appelle chutes du Ri-
pon, pour couler ensuite plus paisiblement;
mais arrivé à une petite distance de l'Albert,
dont le niveau est beaucoup plus bas que
celui de son confrère, il est obligé de le re-
joindre brusquement par une cataracte qui a
reçu le nom de chute Murchison. En amont
de cette dernière le fleuve est à peu près gué-
able, et ce fut naturellement entre ce point et
les chutes Ripon que s'effectua la traversée.
Il est facile de se figurer la remarquable to¬
pographie du lieu de rassemblement, et, sur
ce point du moins, devra-t-on rendre justice
aux conseillers qui l'avaient choisi.
Les deux grands lacs Victoria et Albert (que
l'on devrait appeler Speke-Nyanza et Baker-
Nyanza, du nom de leurs explorateurs), le
premier en forme de coeur la pointe au sud,
le second, allongé du sud au nord à peu près,
et situé au nord-ouest de son voisin, sont
séparés par un vaste espace qui, observé du
nord, d'un peu haut et avec une vue perçante,
apparaîtrait en amphithéâtre. Il débute en
effet par le marécage, puis s'élève graduelle-
ment jusqu'à une ligne de faîte des monts de
la Lune.
Cet immense cirque allongé se trouve ainsi
borné, fermé au sud, vers le deuxième degré
au delà de l'équateur, par un massif dit du
M'foumbiro, qui présente trois pitons remar-
quables et dont la hauteur atteint quatre mille
mètres. Les deux lacs l'enserrent à partir du
pied des montagnes à l'est et à l'ouest, tan-
dis que le Nil, en reliant ceux-ci, devient la
limite du côté du nord. Par surcroît, une belle
rivière venant du sud, la Kitangoulé de Speke
ou Kaghera de Stanley, puissante et limpide,
descend d'un col de partage situé au delà du
M'foumbiro, creuse dans le massif monta-
gneux une gorge profonde et va se jeter dans
le Victoria, qu'elle alimente. C'est la véritable
branche mère du Nil, c'est le Nil.
On trouvait donc là des montagnes où l'air
est frais et des plaines où l'atmosphère est plus
chaude : des forets, des prairies, des fleuves,
des lacs, des jungles, des marécages; l'air,
l'eau, la nourriture abondaient, rien ne man-
quait aux vrais besoins de la vie.
Grâce d'ailleurs à la montée graduelle qui
ne cesse pas depuis le delta du Nil, l'élévation
moyenne du sol y est telle, qu'on n'y rencontre
plus les températures torrides des plaines
basses. La grande surface des lacs étant assez
chauffée cependant pour que l'évaporation y
soit considérable, il y pleut fréquemment,
et, grâce à ce concours de conditions heu-
reuses, la nature se présente sous un aspect
inattendu. Les montagnes se couvrent de fo-
rets, les vallées ou les ravins disparaissent sous
la verdure, la brise joue à toute heure, et tan-
dis qu'à quelques degrés au sud ou au nord
de cette vaste oasis se retrouvent les chaleurs
les plus insupportables des tropiques, on jouit
là, directement sous l'équateur, d'un climat
délicieux : une Suisse tiède, limitée par des
fournaises.
Chaque espèce pouvait dès lors se parquer
selon sa convenance. Aussi, de quelque côté
que l'on portât la vue, n'apercevait-on que
griffes, ongles, sabots entiers ou fourchus;
longues, moyennes ou petites queues; yeux
de toutes couleurs, ronds ou fendus ; gosiers
dévorants ou ruminants, rugissants, hurlants,
mugissants, hennissants, bramants, sifflants
ou bêlants ; trompes, défenses, dents carnas-
sières ou mousses; cornes ou crinières ; mou-
vement, bruits étranges, comme on ne les
conçoit que dans un rêve fiévreux !
Autant du reste en était-il des cours d'eau,
des lacs et des moindres mares. Des milliers
d'ours, de castors, de buffles, d'hippopotames
y nageaient ou s'y vautraient, allant, venant,
se poursuivant, plongeant ici pour ressortir
là-bas : grouillement général, chaos de flots
animés !
Inutile de dire sans doute que les nouveaux
arrivants, en qualité de derniers venus, trou-
vèrent les meilleures places occupées. Songez
que tous les quadrupèdes du sud de l'Afrique,
de l'ouest et du nord, que tous ceux de
l'Europe étaient depuis longtemps rendus à
leur poste. Sur tous les points, notre cirque,
si grand qu'il fût, était donc plus peuplé que
la plus compacte des ménageries. Aussi
fallut-il que la foule nouvelle opérât comme
un fleuve énorme qui ferait soudainement
irruption dans un lac; c'est-à-dire qu'il y eut
un formidable refoulement avec protestations,
grognements, cris, hurlements, agitations, que-
relles, luttes, combats et batailles. C'est ainsi
que les choses devaient se passer lorsque nos
ancêtres Gaulois, imitant une mer débordée,
envahissaient l'Italie : ou lorsque, plus tard,
les hordes sauvages du nord, ou même de
l'Asie, faisaient irruption dans notre propre
pays.
C'était précisément l'instant solennel où le
Roi-Lion, profondément blessé dans sa dignité
d'avoir été obligé d'attendre, venait de céder
à sa noble impatience et de décider que le
conseil allait s'ouvrir.
Le lieu choisi pour établir son tribunal
était une haute terrasse située sur le versant
nord du massif M'foumbiro. Le souverain
avait sur sa droite la Kitangoulé, branche
originelle du Nil, avons-nous dit; derrière lui
de spacieuses cavernes ; en avant, et partant
du pied de sa forteresse, un vaste éventail de
terrain fuyant en pente douce, sur lequel se
pressait, s'étouffait la foule. Pour la commodité
des opérations et aussi pour le respect dû au
monarque, peut-être enfin pour sa sécurité,
un demi-cercle de léopards maintenait devant
Sa Majesté un espace libre au centre duquel
chacun devait successivement comparaître et
confesser non seulement ses fautes, mais, au
besoin, ses crimes ! De plus, afin de faciliter
l'accès du prétoire, un rayonnement de cou-
loirs, nervures de l'éventail, s'étendait à perte
de vue; la garde royale des panthères, des
ours ou des hyènes y formaient la haie; enfin,
de grands ânes postés de distance en distance
étaient chargés de faire passer la voix.
Naturellement les grands carnassiers, ceux
qui ne comptaient pas dans la garde royale,
occupaient partout les premiers rangs.
Au centre de la terrasse le monarque était
mollement accroupi sur une haute pile de
fourrures et promenait sur la foule un regard
vraiment souverain. La reine trônait à sa
droite, et ses ministres, que nous connaissons,
étaient rangés un peu en avant de part et
d'autre du piédestal fourré ; Son Excellence
le prince de Piston-Pistache, comme le
peuple l'appelait par abréviation, en grande
tenue officielle, et M. du Papagai sur un per-
choir.
Au bas de la terrasse la légion des grands
lévriers se tenait prête à porter les ordres.
Tout à coup une grande rumeur se lit au
loin ; l'horizon semblait y monter sous forme
d'un nuage épais qui porterait l'ouragan. Il
marchait en avant, et des silhouettes bizarres
formées de dômes et de flèches élancées s'a-
vançaient avec lui. C'était l'armée compacte
des grands éléphants de l'Indo-Chine et des
rhinocéros d'Abyssinie qui, peu disposée à
rester au dernier rang, s'ouvrait gravement
un passage en écartant ou écrasant simple-
ment tout de sa masse puissante, et, derrière
cette formidable muraille mobile marchaient
les longues girafes compatriotes des rhino-
céros.
Aussitôt que Sa Majesté eut été prévenue
par les grands ânes de ce qui se passait, ordre
fut donné aux lévriers d'aller, de par le Roi,
enjoindre à ces irrespectueux de s'arrêter net,
sous peine d'encourir toute la colère royale.
Les messagers partirent aussitôt en bondis-
sant le long des interminables couloirs, où ils
atteignirent en quelques clins d'oeil la ligne
des envahisseurs. Ils s'acquittèrent de leur
mission et revinrent de la même allure ; mais,
chose étonnante! les éléphants marchaient
toujours.
Le Roi suffoqué regarda ses conseillers,
mais ceux-ci semblaient tous regarder ail-
leurs ; alors, s'adressant au lévrier qui revenait
par le rayon du milieu, il lui demanda l'ex-
plication du phénomène.
—Sire, répondit celui-ci, je ne puis obéir
sans risquer d'offenser Votre Majesté.
—Parle, animal ! c'est en ne m'obéissant
pas que tu m'offenses.
—Sire, j'obéis donc. J'ai eu affaire à un
éléphant énorme : pour tout dire, il avait à
ses côtés un âne qui, par comparaison, était
gros comme un lièvre. Son aspect était donc
peu rassurant ; aussi, dès que j'ai cru que ma
voix parviendrait jusqu'à lui, ai-je crié : Ar-
rête ! le puissant Roi-Lion t'ordonne, sous les
peines les plus sévères, de ne pas faire un pas
de plus.
—Eh bien ! qu'a-t-il répondu ?
Sire ! je n'ose poursuivre.

—Si tu ne poursuis pas... léopards! sai-
sissez-le.
Arrêtez ! je poursuis. Il m'a d'abord

lancé de ses petits yeux un regard si perçant
que j'en avais le corps traversé, puis, d'une
voix aussi douce qu'il paraissait pouvoir la
faire, mais qu'on aurait dit sortir d'une pro-
fonde caverne :
—Le Roi-Lion, dis-tu ? qu'est-ce encore
roi-là ? Est-ce un chef attentif avant tout
que ce
au bonheur du peuple qui l'a choisi, ou quel-
que paresseux, mangeur de gazelles, imposé
par la force à une tourbe sans intelligence ni
courage ? A la façon dont tu me parles en son
nom, je crains bien qu'il ne soit de la dernière
catégorie et qu'il ne consomme plus qu'il ne
travaille. Dans tous les cas, va-t-en dire à ton
maître que les éléphants de l'Indo-Chine sont
des animaux libres, qu'ils sont venus pour
discuter une question qui intéresse le salut de
tous les quadrupèdes, qu'ils ont en eux l'âme
des grands philosophes, qu'ainsi leur opinion
mérite d'être entendue ; que s'ils sont les der¬
niers arrivés, c'est qu'ils viennent de très loin;
mais que, les couloirs s'offrant comme déga-
gements naturels, ils avanceront par les cou-
loirs jusqu'au pied du tribunal. Va !
Le Roi-Lion rugit sourdement : l'envie le
prit d'étrangler le lévrier, mais il recula devant
cet éclat public. On vit se hérisser les rudes
soies de sa moustache, ses flancs résonnèrent
sous trois coups violents de sa queue et il se
mit à regarder fixement les éléphants qui
avançaient d'un pas grave.
Quant aux conseillers, ils méritaient d'être
examinés.
Le premier ministre, prince de Piston-Pis-
tache, paraissait surtout fort inquiet. Bien
qu'empanaché de sa toque verte et quoique
brillant de décorations léonines, il semblait
prêt à manquer de dignité, tant il regardait en
arrière à droite, comme s'il cherchait une issue
en cas d'événement. Le plus tranquille était
monsieur du Papagai ; il ruminait un discours
d'occasion, sachant d'ailleurs qu'au besoin il
pouvait compter sur ses ailes.
Pendant ce temps les imposants probosci-
diens, suivis des rhinocéros et des girafes, ap-
prochaient toujours. Confucius, qui avait pris
le couloir du milieu, juste en face du roi,
arriva bientôt au cercle des léopards : Ali-Bo-
ron l'accompagnait timidement.
Alors le Roi-Lion se dressa majestueuse-
ment sur ses quatre pattes : le bouquet de sa
queue décrivit dans l'air un huit de mécontente-
ment, et prenant la parole d'un ton courroucé :
—Qui es-tu, dit-il à Confucius, toi qui re-
fuses de m'obéir ?
—Qui es-tu toi-même, répondit celui-ci
d'un ton grave, toi qui me donnes des ordres
et qui m'interroges avec si peu de politesse?
J'ai bien envie de ne pas te répondre. Cepen-
dant, comme nous sommes étrangers, je veux
bien te dire que tu vois devant toi les grands
éléphants, envoyés du monde d'où vient la
lumière. Nous sommes animés par l'esprit
des grands philosophes et nous apportons
toute notre bonne volonté au Conseil général
des quadrupèdes.
Pour qui me prends-tu ? répartit le Roi ;
ai je besoin que tu me dises que vous êtes des
éléphants ? Quant à des philosophes,
nous n'en
avons pas besoin : à quoi sont-ils bons ?
— A mieux certainement que ceux qui
n'ont que dents ou griffes.
Ici, le léopard voisin de Confucius, un jeune
léopard, devinant la colère de son sou-
verain, et jaloux de
prouver que rien ne
vaut contre les dents et les griffes, fit mine
de s élancer ; mais l'éléphant, prévenant le
bond médité, d'un trait enlaça le témé-
raire du bout de sa trompe énorme, le lança
dans les airs comme un volant et l'en-
voya tomber aux pieds du trône, où il
manqua d'écraser le premier ministre, mais
où il se brisa les reins.
Toute la cour sursauta, se croyant elle-
même écrasée ; mais, se voyant sauvée, elle
apprécia, suivant l'usage, la valeur de cette
acte vigoureux, et le Roi-Lion se fit son inter-
prète en disant d'une voix moins rude à
Confucius :
—Tu es un peu vif, noble étranger,
plus vif qu'on ne croirait à te voir; mais ce
jeune imprudent, ayant agi sans ordre, n'a
que la juste peine de sa fougue inconsidé-
rée : qu'on l'emporte dans mes cuisines!
La cour applaudit à cette concession
habile, et le premier ministre se serait char-
gé volontiers de la besogne commandée.
Il aurait ainsi quitté une assemblée dont
son flair de renard n'augurait, rien de bon ;
mais sa toque et ses brillants ne lui permet-
taient vraiment pas de changer à ce point
de ministère; ce fut Strangulifex qui, sai-
sissant le léopard par la peau du cou,
l'entraîna jusqu'au fond des cavernes.
Dans son regret de ne pouvoir le suivre,
le prince Piston-Pistache remarqua que
l'exécuteur demeurait longtemps et qu'il re-
vint en se léchant les babines ; mais son
attention fut distraite de cet épisode par la
voix de monsieur du Papagai, qui commençait
un discours.
—Seigneur éléphant, disait-il du haut de
son bâton, ô le plus grand, le plus fort,
le plus noble des éléphants
— Pardon, monsieur l'orateur, reprit
aussitôt Confucius d'une voix qu'il était
difficile de couvrir pardon ! je
ne suis pas

plus noble qu'un autre, parce que je suis
plus grand et plus fort, et je n'ai fait preuve
à l'instant de ma vigueur qu'à mon vif
regret, et pour avertir qui de droit de ce
qui attend la violence quand elle veut égor-
ger la raison. Mais je vois que vous êtes,
vous, Monsieur, de la famille de ces beaux
parleurs qui usent de ce qu'ils appellent
l'éloquence pour flatter et tromper les bêtes.
Choisissez une occasion meilleure. Chez nous
autres philosophes, l'éloquence vise un but
tout différent, et nous n'aimons pas perdre
notre temps à entendre défiler un intermi-
nable chapelet de paroles vides comme des
grelots ou empoisonnées comme des crochets
de serpents à sonnettes. Faites donc à l'assem-
blée le plaisir de vous taire, et entamons sans re-
tard le sujet pour lequel nous sommes réunis.
A ce propos inattendu, monsieur du Pa-
pagai rougit assurément de tout son oeil
rond; mais ce fut comme si, selon l'expres-
sion populaire, on lui eût coupé le sifflet.
Il ne souffla plus et tourna tout doucement
le dos aux spectateurs, pour cacher sans
doute sa confusion.
Soit, sieur éléphant, dit alors le Roi

en s'asseyant avec majesté! On va vous
exposer rapidement l'affaire ; je donne la
parole à Son Excellence l'illustre prince Léon-
tibasileufourbirusachopistache.
Le premier ministre se serait bien passé
de pérorer en ce moment. L'aspect de ces
nombreux et gigantesques éléphants et leurs
petits yeux étincelants le gênaient beaucoup,
tandis que les rhinocéros bicornes ne le
rassuraient pas. Cependant, comme il n'avait
pas à choisir, il se décida.
Après avoir posé la patte sur son coeur,
avoir un peu toussoté pour qu'on lui sût
gré de dominer sa souffrance, et jeté au ciel
un regard qui semblait implorer d'un esprit
invisible la miséricorde et l'inspiration, il
débuta d'une voix onctueuse :
—Nobles animaux, quadrupèdes illus-
trissimes, et vous, ô Roi-Lion, le roi des
rois !
Un mal qui répand la terreur, mal que
le ciel en sa fureur inventa pour punir les
crimes de la terre, — et s'écriant brus-
quement : la Peste — et aussitôt, d'un ton
!

bas et prudent : puisqu'il faut l'appeler par


son nom, — capable d'enrichir en un jour
l'Achéron, nous fait, chers animaux, la
guerre. Que nous mourrions ou non, tous
sommes frappés ! On ne nous voit
nous
point occupés à chercher le soutien d'une
mourante vie; nul mets n'excite notre en-
vie.
C'est bien, dit Sa Majesté en se levant;

la situation est exposée ; asseyez-vous,
prince, je vais continuer.
Le premier ministre obéit; mais, regar-
dant successivement ses collègues, il leur
rappela d'un coup d'oeil expressif qu'il
fallait suivre attentivement le discours royal
afin de tousser d'ensemble, comme une
seule bête, aux passages scabreux.
Sa Majesté prit donc, elle aussi, un air de
contrition, mais de contrition sublime, et
d'un accent à la fois pénétrant et noble elle
dit :
—Après avoir tenu conseil, mes chers
amis, je crois que le ciel a permis pour
nos péchés cette infortune. Que le plus cou-
pable de nous se sacrifie aux traits du cé-
leste courroux : peut-être il obtiendra la gué-
rison commune. L'histoire nous apprend
qu'à de tels accidents on fait de pareils
dévouements. Ne nous flattons donc point ;
voyons sans indulgence l'état de notre con-
science.
Ici l'auguste orateur fit mine de se recueil-
lir, et reprit au bout d'un instant:
—Pour moi, satisfaisant mes appétits glou-
tons, j'ai dévoré force moutons. Que m'a-
vaient-ils fait? nulle offense Même il m'est
!

arrivé de manger...
A ces mots, sur un regard du prince, la
fut prise d'un accès de toux vraiment
cour
extraordinaire, et ce fut au milieu des quintes
les plus discordantes que Sa Majesté put
ajouter :
—Le berger!
Personne, devait-on espérer, ne l'avait
entendu : le rhume général s'apaisa soudain
par enchantement, ce qui permit au roi de
poursuivre avec une componction tout à fait
attendrissante :
—Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais
je pense qu'il est bon que chacun s'accuse
ainsi que moi ; car on doit souhaiter, selon
toute justice, que le plus coupable périsse.
Aussitôt Confucius réclama la parole. Le
prince Renard criait encore au Roi, aussi
bas que possible : Refusez ! refusez ! que déjà
l'éléphant était au centre de l'espace vide, et,
sans paraître s'inquiéter de la permission,
commençait ainsi :
—Je suis vraiment surpris que vous mêliez
les dieux à cette affaire. Le grand homme
dont je m'honore de porter le nom a dit ce-
pendant : Le sage ne parle pas volontiers des
esprits célestes, parce qu'il n'a pas été donné à
son intelligence d'atteindre jusqu'il eux. Pour-
quoi donc en parlez-vous ? D'ailleurs, comment
pouvez-vous supposer que la suprême puis-
sance, qui doit être justice et bonté, fasse payer
à tous les quadrupèdes de l'univers le crime
qu'un seul aurait commis? Enfin, puisqu'elle
sait tout, qu'a-t-elle besoin que vous lui ap-
preniez le nom du coupable? En vérité, ani-
maux et bêtes que nous sommes, donnerons-
nous ainsi aux hommes le droit d'appliquer
notre nom à tous ceux d'entre eux dont la
cervelle est stupide. Non non cherchons
! !

ailleurs que dans la colère des dieux la cause


de nos malheurs, et ailleurs que dans de vaines
paroles le moyen de nous préserver.
Tous les éléphants applaudirent, mais la
cour et les grands carnassiers firent entendre
un grognement sourd.
— Par exemple, reprit Confucius sans s'é-
mouvoir, voilà un lion qui confesse avoir
mangé gloutonnement un grand nombre de
moutons : en faut-il davantage, dès qu'il y a
gloutonnerie, pour mourir d'indigestion, et
devient-il nécessaire de faire intervenir le ciel
pour expliquer ses coliques? A plus forte raison
si, comme mes bonnes oreilles ont cru l'enten-
dre malgré le rhume subit de ceux qui l'entou-
rent, oui, à plus forte raison, s'il a mangé le ber-
ger, peut-être avec son manteau et ses chausses !
A l'ordre à l'ordre ! hurlèrent de con-
!

cert la cour et les grands carnassiers.


— Vous ne respectez pas Sa Majesté, osa
dire le prince Renard d'une voix maigre,
vous ne révérez rien !
— Il y a trois choses que le sage révère, a dit
mon maître : les lois de la nature, les grands
esprits et les paroles des gens de bien. Je n'ai
plus à parler pour le moment, et je vais écou-
ter, me réservant de répondre ou de prendre
un parti : car
le sage est lent dans ses discours
et prompt dans l'action. Et l'éléphant reprit
gravement sa place à côté d'Ali-Boron.
Un long tumulte s'éleva de plus belle, dont
Sa Majesté profita pour ordonner au premier
ministre de répondre victorieusement. Le re-
nard se gratta l'oreille que le Roi ne voyait
pas, mais il n'osa risquer une observation, et,
à son tour, parla ainsi :
— L'orateur que nous venons d'entendre
est, heureusement pour lui, un étranger... il-
lustre... peut-être... en quelque sorte; c'est
là ce qui explique ce qui, sans cela, serait inex-
plicable. Je ne répondrai donc pas à ses ob-
servations, qui, puisqu'il est étranger, sont
d'un autre monde, et qui, puisqu'elles sont
d'un autre monde, nous sont étrangères. Voilà
une première question vidée.
La cour et les grands carnassiers trépignè-
rent d'applaudissements.
—Mais !... ce que je ne puis accepter, c'est
la noble modestie, le désintéressement sans
bornes, l'héroïque sacrifice de notre illustre
maître, et, tel supplice que je dusse encourir,
je vais lui parler avec la plus austère franchise.
Sire, dit-il alors, vous êtes trop bon roi ;
vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien manger moutons, canaille, sotte es-
!

pèce (Les moutons étaient trop loin placés


pour entendre, les ânes porte-voix ne leur
répétaient pas cela, et puis, qu'auraient-ils
fait?) est-ce un péché? non, non, vous

leur fîtes, seigneur, en les croquant beaucoup
d'honneur.
A ces mots Confucius poussa un son rauque
qui coupa d'abord la parole à l'orateur Pis-
tache ; mais celui-ci se hâta de continuer, ras-
suré par le regard de son maître :
Et quant au berger, l'on peut dire qu'il
était digne de tous maux, étant de ces
gens-
là qui sur les animaux se font un chimérique
empire.
Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.
Les éléphants protestèrent en vain
; on en-
tendit la puissante voix de Confucius crier à
l'orateur : — Misérable ! la peste, c'est toi !

Mais les grands ânes ne transmirent à la foule
que la nouvelle des applaudissements, et le
succès du prince Piston-Pistache s'étendit en
tous sens comme une houle bruyante.
27
Après un tel succès, et lorsque les grands
carnassiers comparurent, dents découvertes
et griffes étalées, à l'exception des éléphants
qui criaient : — C'est bon ! c'est bon ! nous
attendons la fin ! — nul n'osa trop appro-
fondir, du tigre ni de l'ours, ni des autres
puissances, les moins pardonnables offenses :
tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples
mâtins, au dire de chacun étaient de petits
saints.
Ali-Boron, dans son âme naïve, admirait la
franchise de ces bêtes fauves qui lui sem-
blaient toutes beaucoup plus fortes et infini-
ment plus nobles que lui. Il se rappelait alors
avec un certain remords la bouchée d'herbe
qu'il avait dérobée aux saints hommes du
couvent, et malgré la volée dont il l'avait
payée, sa conscience lui disait qu'il devait
imiter le généreux exemple donné par les
carnivores. Aussi, dès que le défilé des illus-
tres eut pris fin, clopin clopant il comparut
spontanément et dit avec humilité :
— J'ai souvenance qu'en un pré de moines
passant, la faim, l'occasion, l'herbe tendre, et,
je pense, quelque diable aussi me poussant, je
tondis de ce pré la largeur de ma langue; je
n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots, on cria haro sur le baudet. Un
loup quelque peu clerc prouva par sa haran-
gue qu'il fallait dévouer ce maudit animal, ce
pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal. Sa
peccadille fut jugée un cas pendable. Manger
l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n'était capable d'expier son


forfait.
On allait bien le voir.
Les tigres, les léopards et le lion lui-même,
près de s'élancer, se chargeaient d'exécuter la
sentence, quand, sur un signe de leur philoso-
phe, les éléphants s'élancèrent dans l'hémi-
cycle et entourèrent Ali-Boron.
— Qu'est-ce à dire? s'écria Confucius en
rugissant cette fois, vous qui avez dévoré des

bandes de gazelles, des troupeaux de moutons


avec leurs bergers, vous vous déclarez blancs
comme neige, tandis que ce pauvre diable,
pour une poignée de foin dont il a privé des
moines, serait le plus infâme des criminels !
Ainsi donc, dans notre société aussi bien que
dans celle des hommes, selon que nous serions
puissants ou misérables les jugements de cour
rendraient blancs ou noirs ? Non de par
nous !

Confucius, nous vivants, cela ne sera pas.


Les carnassiers qui avaient flairé le sang,
le lion, la cour, tous frémissaient. Si maigre
qu'il fût, Ali-Boron était de la chair fraîche ;
mais un cercle formidable d'énormes défenses
se hérissait autour de lui, et chez les gloutons
le courage est toujours moindre que l'appétit.
Aucun de ces braves n'osait donc donner le
signal de l'exécution.
Effrayé des conséquences de cette hésita-
tion, le prince Piston-Pistache tenta un su-
prême effort, et, se reculant d'abord plus qu'à
distance de trompe, il s'écria :
— Cet âne est un hypocrite infâme, nobles
carnassiers et vous très illustres éléphants : il
n'a confessé que le moindre de ses crimes. Un
jour (l'univers entier en a frémi d'horreur),
profitant, abusant de l'absence de son maître,
il n'a pas craint de trahir sa confiance, la plus
touchante des confiances.
Ah ! ah ! voyons! comment? parlez ! hur-

lèrent les carnassiers. C'est abominable.
—Cet honnête meunier lui avait, ce jour-là,
confié la garde de ses sabots ; eh bien ! le croi-
riez-vous ? il en a mangé la paille!
—Oh c'est monstrueux crièrent en choeur
! !

les lions, les tigres et les panthères.


—Oh! oui ! reprit l'orateur avec véhémence,
et l'on frémit en songeant à ce qui serait ar-
rivé si les pieds avaient été dedans1.
—Horrible! horrible! à mort ! à mort le
brigand et ceux qui le défendent !
—Nous connaissons l'histoire, répondit
Confucius de sa plus forte voix, et nous défen-
drons ce brigand contre vous, agneaux tout
blancs : avance qui ose !

Un long rugissement lui répondit. Les


fauves se mirent à tourner, aller, venir, grin-

1. Emprunté à Guillaume Guéroult, les Emblèmes.


çant des dents et poussant des cris gutturaux,
comme ils font dans les ménageries quand
on les excite ; mais ce mur escarpé, profond,
bordé de défenses aiguës, balayé de plus en
avant par ces trompes énormes, ce formidable
appareil enfin tenait les héros à distance.
On veut bien manger un âne, mais quand
on le tient à la gorge et qu'il est déferré.
Le Roi-Lion toutefois, debout des quatre
pattes sur son trône et dominant l'arène d'où
Confucius l'observait, se battait les flancs à
faire résonner les cavernes. Il épiait d'un oeil
sanglant les mouvements de son ennemi, mé-
ditant de franchir sa tête et de tomber, griffes
ouvertes, sur ses reins... Tout à coup il s'é-
lance ! mais Confucius, qui le guettait de l'oeil,
relève brusquement ses défenses, l'y arrête
par le ventre et, sous la puissance de l'élan en
même temps que de son poids, le lion s'em-
broche de part en part. Aussitôt le vainqueur
incline un peu la tête et, la relevant brusque-
ment, il envoie le lion tomber, entrailles pen-
dantes, parmi les fauves, au delà des léopards.
Qui l'aurait cru? au lieu de se ruer comme
une trombe pour venger leur roi, ces carni-
vores, tout-à-l'heure si menaçants, ne purent
résister à l'odeur du sang : les plus voisins se
précipitèrent aussitôt, gueule ouverte, sur le
cadavre, mais les autres, qui voulaient leur
part, bondirent par-dessus les premiers; alors,
sur la dépouille même du roi de tout à l'heure,
une mêlée furieuse s'engagea.
Transporté d'indignation à ce spectacle hi-
deux, Confucius résolut aussitôt d'y mettre fin.
A sa voix retentissante l'armée des grands her-
bivores se joignit à lui, et une charge terrible
de tous les éléphants du monde, appuyés des
rhinocéros, attaqua l'indigne tourbe de ces
dévoreurs. Les uns furent éventrés, d'autres
étouffés, lancés dans les airs, écrasés sous le
pied ; le reste, dispersé en tous sens, hors d'ha-
leine, fouetté par l'épouvante, s'enfuit sous
l'horizon.
Rien d'ailleurs ne peut donner une idée de
la débandade générale qui se fit pendant ce
combat. Dès que s'engagea cette mémorable
bataille entre les plus puissants des animaux,
une panique irrésistible se répandit chez les
autres avec la vitesse de l'éclair, et tous prirent
la fuite. Des nuées où se mêlaient tous poils,
griffes ou sabots, s'élancèrent affolées dans
mille directions différentes, sans qu'aucun
ordre, aucun cri pût les rallier. Combien d'en-
tre eux retrouvèrent le chemin de leur patrie,
c'est ce qu'on n'a jamais pu savoir, et c'est
peut-être de cet événement que date un mé-
lange qui expliquerait comment il peut se faire
qu'aujourd'hui l'on retrouve enfouis, un peu
partout, des restes de toutes les espèces.
Pendant ce temps le prince ministre, ému
comme une feuille de tremble, cherchait une
issue pour se faufiler; mais sa toque pistache
et son écharpe trop soigneusement attachées
l'arrêtaient à tout instant; de plus, ses grelots
d'une part, et, comme il n'avait pas eu le
temps de se parfumer, sa mauvaise odeur de
l'autre, trahissaient sa piste; aussi, les grands
levriers, qui ne l'aimaient pas, s'étant mis à
sa poursuite, n'eurent-ils aucune peine à l'at¬
teindre, et, bien qu'il criât piteusement misé-
ricorde, on l'étrangla.
Quant à M. du Papagai, confiant dans ses
ailes et dans sa bonne langue, il fuyait à plein
vol lorsqu'un faucon fondit sur lui. L'orateur
d'employer aussitôt sa recette ordinaire : « O le
plus illustre des faucons !... » Malheureuse-
ment les vrais affamés sont peu sensibles à
l'éloquence : celui-ci était donc absolument
sourd, et le bec crochu de l'oiseau de proie
tarit à jamais notre robinet oratoire.
Saltogrimas se tira d'abord d'affaire, sans
doute en escaladant par-dessus les cavernes.
Cependant, dès le jour suivant, il se trouva
fort embarrassé. Son long séjour à la cour
avait fait de lui un singe civilisé, mais dé-
pravé comme singe : il avait perdu l'habitude
des bois et le talent d'ouvrir les noix de coco.
Ses pareils le méprisaient donc profondément;
aussi, après plusieurs jours de misère et de
famine, se crut-il heureux de pouvoir se ven-
dre à un saltimbanque.
C'est depuis lors que l'on voit, dans les
foires, ses descendants faire des gambades sur
le dos d'un caniche et grignoter une noix
sous les zigzags d'un fouet impitoyable.
Quant à Strangulifex, échappé d'abord, lui
aussi, au péril, il fut presque aussitôt accusé
d'avoir mangé du léopard dans la caverne, et
les confrères du mort mirent Strangulifex en
quartiers.
Seule la lionne toucha le coeur de Confu-
cius à cause de ses lionceaux et put s'échap-
per avec eux.
La nuit qui suivit cette juste exécution
nous aurait paru bien étrange. De nos jours,
après un combat meurtrier, on doit craindre
que la rapide décomposition des corps ne
rende l'air irrespirable ; on creuse alors de
larges fosses, on y range les restes des malheu-
reux tués, on les recouvre de chaux vive,
qu'au besoin l'on arrose un peu, et par-des-
sus l'on rejette la terre de déblai, ce qui forme
un monticule funéraire. La chaux vive, froide
quand elle est sèche, devient brûlante quand
on la mouille, et dans la triste opération dont
nous venons de parler, elle fait, sous terre,
oeuvre de feu et consume obscurément les
restes qu'elle recouvre... Or sur notre champ
de bataille il n'y avait ni fosse creusée,
ni chaux, et cependant tout était à craindre
avec ce grand nombre de corps épars et ce
climat à la fois tiède et humide ; mais on eût
dit que Confucius savait toute chose. Il char-
gea ses milliers d'éléphants de casser des
branches, d'arracher les arbres, de dresser un
très grand nombre de bûchers et d'y déposer
les cadavres. Cela fait, comme
un simple
et habile ouvrier, il pratiqua, au moyen
de ses défenses un trou circulaire dans un
fort morceau de bois sec : il en prit, avec sa
trompe, un autre qu'il introduisit, après l'avoir
arrondi, dans le trou du premier et, l'y tour-
nant avec rapidité, en même temps qu'il l'y
poussait ou tirait en long, il parvint à les en-
flammer tous les deux.
Quelques instants plus tard mille bûchers
étaient en flammes. Des fumées épaisses s'éle¬
vaient à cent mètres en larges colonnes som-
bres : plus haut elles s'épanouissaient, se re-
joignaient en dômes opaques qui masquaient
le ciel, tandis que dans l'éclat rouge de la
fournaise, entre ses mille piliers flambants,
passaient et se croisaient les silhouettes
noires des grands éléphants.
A l'enterrement Confucius venait de substi-
tuer la crémation.
Mais la peste ? me demandez-vous,
— que
devint-elle dans cette gigantesque bagarre?
La peste ?... les médecins, les médecins des
bêtes, bien entendu, ne savaient ni d'où, ni
pourquoi elle était venue ; elle disparut de
même sans qu'ils aient pu dire ni pourquoi,
ni comment. En cela ils n'étaient pas moins
avancés, du reste, que les meilleurs médecins
de l'ancienne Grèce ; car Thucydide, un his-
torien admirable comme Hérodote, nous ap-
prend qu'à la peste horrible qui dépeupla la
ville d'Athènes, tua Périclès, qu'on appelait
cependant le Divin, et faillit enlever l'historien
lui-même, personne, sans excepter l'illustre
Hippocrate, ne comprenait rien. Après avoir
tout essayé, celui-ci fit allumer de grands feux,
et, soit que le remède fût trouvé, soit que l'é-
pidémie déjà décroissante fût arrivée à sa fin,
la peste disparut. Autant peut-on en dire de
l'autodafé organisé par Confucius.
Cependant les médecins, les médecins des
bêtes, discoururent beaucoup tant que sévis-
sait le fléau, et plus encore après.
Une partie d'entre eux accusait les herbi-
vores d'avoir abusé des concombres ou des
melons, et les carnassiers d'avoir trop mangé
de ces herbivores-là ; mais d'autres tenaient
comme cause première, pour le chaud, le
froid ou le tiède; pour les quatre éléments
d'alors : air, terre, eau et feu, plus le cin-
quième d'Aristote, qui est l'humide ; tandis
que divers signalaient le foie ou l'estomac, ou
les nerfs, ou, ce qui est la même chose, le
cerveau. Ceux qui prétendaient ne pas cher-
cher midi à quatorze heures penchaient pour
une invasion de petits génies innombrables
aussi malfaisants qu'archimicroscopiques, mo¬
nades ou sporules, un véritable phylloxera
d'animaux ; ceux, au contraire, qui visaient à
la profondeur dénonçaient l'électricité, les
miasmes, et enfin un nescio quid divinum, un
je ne sais quoi de surnaturel.
Nous croyons même qu'aujourd'hui encore
leurs successeurs, les médecins-bêtes, répon-
draient d'un air aussi convaincu que doctoral :
La peste? c'est un nescio quid divinum, et en
effet, puisque cela n'explique rien, on peut
l'appliquer à tout ce qu'on ne peut expliquer.
Quelques curieux voudront peut-être sa-
voir ce que devint Ali-Boron.
Pendant la bataille il s'était bravement tenu
à côté de Confucius, donnant, en compagnie
des girafes et selon l'usage des girafes et des
ânes, des coups de pied, aussi bien en avant
qu'en arrière. Il reçut sans sourciller plus
d'un coup de dents ou de griffes qui, sans
lui, eussent atteint son sauveur. Aucune bles-
sure, heureusement, n'était mortelle : les pau-
vres diables ont la vie très dure.
Dès qu'il fut guéri, Confucius lui dit :
—Maintenant, mon garçon, voilà le danger
passé ; tu es libre, et pour mériter la liberté,
aussi bien que la bonne herbe dont tu peux te
rassasier à présent, il faut travailler. D'abord
cela est juste, ensuite cela est nécessaire à la
santé en même temps qu'au bonheur. Je te
dirai môme qu'une des raisons qui me déci-
dent, suivant le conseil de mon maître, à ne
pas m'occuper des esprits célestes, c'est que je
ne comprends pas qu'ils aient à travailler, et
que je ne puis pas comprendre davantage des
êtres oisifs depuis et pour toute l'éternité. Tu
vas donc occuper ton corps et ton cerveau.
—Oui, maître, répondit docilement Ali-
Boron ; que faut-il faire?
—Pendant que nous sommes ici, et avant
de retourner en Asie, nous allons utiliser notre
séjour à nous instruire. Puisque tu as de
bonnes jambes maintenant et que tu n'es bête
que de nom, va explorer le pays à quelques
centaines de lieues à la ronde, après quoi tu
viendras nous communiquer les observations
recueillies pondant ton voyage.
Ali-Boron partit de son petit trot.
A plusieurs semaines de là, on le vit reve-
nir, un peu fatigué, mais très satisfait de lui-
même. Il sentait qu'il avait rempli envers le
bon Confucius un devoir de reconnaissance
et, en même temps, qu'il devenait utile à
quelque chose. Coïncidence remarquable et
témoignage en faveur de sa conscience Son !

récit fut en tout conforme à ce que nous ont


appris depuis Livingstone, Cameron, Stanley,
Brazza... et tout récemment Serpa Pinto.
Cette partie de l'Afrique était, suivant Ali-
Boron, un plateau élevé, très irrégulier, semé
de lacs, comme la Suisse, mais de lacs plus
nombreux et beaucoup plus grands que ceux
de notre voisine. Ce vaste cirque était à la fois
réservoir et région de partage.
Ainsi, en outre des deux Nyanza, que nous
connaissons et qui servent au Nil de ber-
ceaux successifs, on trouvait, en marchant
au sud et à égale distance des deux, un
chapelet de réservoirs plus petits, placés les
uns au-dessus des autres, et que la Kaghera
ou Kitangoulé relie comme une lame d'argent.
Gravissant ensuite un escarpement très élevé
dans lequel se trouvent les sources de la ri-
vière, c'est-à-dire le Nil naissant, on arrivait à
un faîte du haut duquel les yeux plongeaient
sur une région où les eaux coulent en sens in-
verse. Le bassin du Nil se termine donc là, et
là commence celui du Magarazzi, qui va se
jeter dans un troisième lac, le Tanganyika, très
allongé du sud-est au nord-ouest, et véritable
mer intérieure, Ali-Boron avait mis, comme
depuis l'a fait Stanley, cinquante et un jours
à en faire le tour ! ensuite venaient les lacs
Komolondo, Moëro, Bangouëlo, Nyassa et
d'autres encore,
Au milieu de sa côte occidentale, cette vaste
nappe du Tanganyika présenterait en parti-
culier, disait-il, un phénomène hydraulique
assez singulier. Une rivière, la Loukouga, y
arrive de l'ouest et coule par conséquent vers
l'est dans le lac ; mais en la remontant on re-
marque avec surprise que la vitesse de son
courant diminue presque aussitôt, à tel point
qu'à quelques milles de l'embouchure les
eaux sont immobiles.
Ce fait, à lui seul, n'a cependant rien d'ab-
solument bizarre, car les sources de bon
nombre de rivières se présentent ainsi comme
une nappe au milieu de laquelle on n'aperçoit
souvent que de faibles bouillonnements :
pourtant ici se produisait cette singularité,
que, si l'explorateur continuait, il retrouvait
bientôt un courant; mais, chose inattendue,
un courant qui porte à l'ouest comme s'il
sortait du lac, et que les habitants regardent
comme bien différent du premier, puisqu'ils
l'appellent la Louindi.
Il y avait là, pensait Confucius, une grande
vasque naturelle au centre de laquelle sur-
gissaient des eaux souterraines qui s'épan-
chaient ensuite partie à l'est vers le lac, partie
à l'ouest, comme par deux robinets.
Plus loin la Louindi, très grossie par de
puissants affluents, se continuait sous le nom
de Congo, fleuve énorme qui, courant d'abord
au nord, a pu faire croire à Livingstone lui-
même que c'était le Nil ; mais il prend en-
suite route vers l'ouest et, après plusieurs
rapides, chutes et cataractes, se jette dans le
sud du golfe de Guinée.
Ici Confucius demanda au voyageur si la
Louindi avait définitivement le droit de se
croire l'origine du Congo, et si cet honneur ne
pourrait pas être attribué à quelque cours
d'eau plus important, venu de plus loin, d'un
des lacs, par exemple, situés au sud du Tanga-
nyika. A cela notre Ali-Boron, voyageur aussi
véridique qu'Hérodote, déclara que, n'ayant
pas vu, il ne saurait ni affirmer, ni contester.
Confucius approuva fortement sa réserve.
Ali-Boron affirma encore qu'au sud de
ce grand cirque à lacs élevés, et longeant sa
base de l'ouest à l'est, coulait un troisième
grand fleuve, le Zambèze, fourmilière de
crocodiles, qui, prenant naissance dans un
massif montagneux de la côte occidentale,
décrivait d'abord vers le sud-est un coude à
l'extrémité duquel il tombait tout à coup par
plusieurs cataractes en comparaison desquelles
la chute de Niagara ne serait qu'une cascade.
Il coulait ensuite vers le canal de Mozambique,
où il se jetait dans la mer par un vaste delta.
Il ajouta, pour compléter son récit géogra-
phique, que ce vaste plateau central, arrosé
par mille cours d'eau, était extrêmement fer-
tile, qu'il était, en partie, cultivé par les natu-
rels, et peuplé partout de races noires.
Néanmoins, suivant Ali-Boron, ces races,
semblables par la couleur, étaient très diffé-
rentes de caractère. Ainsi, le long du Congo,
à côté de peuplades inoffensives on rencon-
trait des anthropophages, tandis que, dans
bassin du Zarphèze, les populations semblaient
généralement portées à la bienveillance. Mais
il avait constaté avec tristesse que, sur tous
les points où pénétraient les ignobles et
cruels trafiquants d'esclaves, les sauvages
devenaient cruels à l'image des civilisés et se
corrompaient à leur exemple.
A côté de cela, le sourire était venu sur ses
lèvres d'ânon naïf lorsqu'il s'était aperçu
que, chez plusieurs de ces peuplades, les
choses habituelles étaient renversées. Les
moutons, par exemple, étaient couverts de
poil, tandis que la laine poussait sur la tête
des hommes, et ceux-ci développaient tant
qu'ils pouvaient leur chevelure, tandis que
les femmes mettaient beaucoup de soin à se
faire tondre; aussi, comme conséquence forcée,
voyait-on celles-ci chargées des travaux mas-
culins les plus rudes, pendant que leurs maris
s'occupaient à coudre, a tresser l'osier, à
traire les vaches et à bavarder.
— Peut-être, disait-il encore, serez-vous
surpris d'apprendre que j'ai rencontré des
éléphants hauts de quatre mètres et demi! (Il
faisait cette évaluation en coudées anciennes,
mais je traduis). — C'est vrai pourtant;
certes, j'aurais pu passer entre leurs quatre
jambes aussi bien que sous un portique, et,
chose qui ne vous surprendra pas moins,
c'est que, tandis qu'en Asie toutes les femelles
et un grand nombre de mâles sont privés de
défenses, ici les deux sexes en sont abon-
damment pourvus.
De ces majestueux animaux, qui sont aussi
grands, peut-être plus grands que vous,
maître Confucius, le premier qui m'est ap-
paru semblait debout au sommet d'une butte
d'où il se détachait sur le ciel, la trompe au
vent, et observait de haut le paysage. Autour
de lui s'étendaient de nombreuses habitations
dont les toitures, aux cônes contigus, parais-
saient des plus bizarres ; il y avait là néan-
moins l'aspect d'un important village. Quel ne
fut donc pas mon étonnernent lorsque je m'a-
perçus que ces constructions abritaient une
colonie d'innombrables fourmis blanches, ap-
pelées termites, qui comptent parmi elles des
chefs, des ouvriers et des soldats.
Des ouvriers, bien ! dit Confucius des

chefs, il en faut ! l'important est de les choi-
sir bons ; ou de pouvoir les changer mais
toujours des soldats... même chez les fourmis !
toujours de pauvres diables condamnés à ne
pas travailler et à se faire tuer ! C'est vraiment
décourageant.
— Peut-être, reprit timidement Ali, les four¬
mis blanches sont-elles forcées à ce gaspillage
de travail et d'existences à cause du voisinage
de non moins innombrables fourmis rouges,
qui, si elles ont le mérite de nettoyer le pays
en mangeant tout ce qui se corrompt, sont
aussi très guerrières, très cruelles, et cherchent
souvent aux autres des querelles d'Allemands.
— Ah ! depuis les tigres et les panthères jus-
qu'aux fourmis blanches et rouges, et même au
delà de ce qui se voit, sans cesse luttes inutiles,
batailles qui recommencent! Ah! dit le grand
auditeur en perdant son regard dans l'espace,
Confucius, mon illustre maître, que nous
sommes loin encore de la modération que tu
nous recommandes ! Mais continue, mon in-
telligent petit ami, ajouta-t-il, nous ne nous
lasserons pas d'apprendre.
—Eh bien continua donc Ali très encou-
!

ragé, il m'a semblé à n'en pas douter que le


chimpanzé, espèce de singe anthropomorphe,
ou à forme humaine, de ce pays d'Afrique,
était, malgré l'infériorité de sa taille, beaucoup
plus intelligent que tous les orangs-outangs
d'Asie qui font partie de l'ambassade ; il a
môme le talent de construire dans les branches
une hutte véritable.
Il ne tiendrait cependant qu'à lui de s'é-
viter ce travail, car les baobabs de quinze
cents ans lui offrent dans le creux de leurs
troncs de somptueux palais, tout construits, de
cent mètres de tour et même tapissés d'écorce
à l'intérieur absolument comme au dehors.
Sur la lisière des forêts, les légions d'a-
beilles établissent des milliers de ruches dans
les cavités des arbres ou sous l'aisselle des
branches; mais un oiseau de l'espèce du cou-
cou se charge d'indiquer ces trésors aux
Voyageurs ou aux trafiquants de miel.
— Vil parasite! murmura Confucius, c'est
que, la ruche détruite, il se repaît sans doute
de ses débris. Tous ces coucous sont les
mômes ailleurs, ils pondent dans le nid des
!

autres pour s'enlever la peine d'élever leurs


enfants : ici, les voilà qui espionnent, trahis-
sent et, pour se régaler sans travail, portent
le pillage et la dispersion chez les plus labo¬
rieux travailleurs. Suite inévitable de là pa-
resse ! Continue !
— Auriez-vous jamais cru, maître, que les
crabes pussent chanter ?
— Non, certes.
—Eh bien, sur les bords d'une rivière
nommée Kougoué, il y a de ces crustacés qui
sont musiciens.
— Oh !
—Oui! et mieux encore, voilà qu'on ne
pourra plus dire muet comme un poisson, at-
tendu que le Zambèze fournit un de ces
muets-là, le kouo-kouo, qui sait parfaite-
ment aboyer.
—Que voulez-vous, mes amis, ajouta Con-
fucius, à mesure qu'on vieillit et qu'on voyage
on reconnaît que beaucoup de voyageurs ont
menti, et que cependant on peut voir soi-
même les choses les plus incroyables. S'il est
donc sage de se défier d'un récit qui nous
surprend, il est souvent téméraire d'affirmer
que, dans les productions ou les phénomènes
naturels, tout ce qui nous paraît étrange soit
impossible. L'homme le plus savant ne sait
encore que peu de chose.
—Ce que vous dites là, mon bien cher
maître, m'encourage à vous affirmer encore
qu'un jour, étant sur le bord du vaste lac
Nyassa, d'où le Chiré sort pour aller se jeter
dans le Zambèze, je vis tout à coup la surface
de cette espèce de mer couverte à une grande
hauteur par un épais brouillard semblable à
de la fumée. Mais quelle ne fut pas ma stupé-
faction en reconnaissant que cette brume à ne
pas y voir n'était autre chose que le rassem-
blement, l'accumulation, par myriades de
myriades, d'un univers de moucherons. Le
plus original, c'est que les riverains profitent
de cette poussière volante comme d'une
manne et qu'ils en font des gâteaux.
—Singuliers gâteaux, avouons-le ! dit
Confucius ; mais les hommes ont des goûts
très variés, et ces gâteaux-là ne doivent pas
valoir moins que la pâte de sauterelles, con-
serve alimentaire des Arabes du nord. Mais
dans tout cela, petit ami, comment as-tu fait
pour échapper à cette mouche infernale, la
tsétsé, qui s'acharne comme le taon et tue
chaque animal qu'elle pique? Lorsque j'ai su
que ce fléau sévissait par là, j'ai regretté de
t'avoir engagé dans cette périlleuse expédition.
—Merci, maître, de votre bonté, répondit
Ali d'une voix pénétrée, mais je ne courais au-
cun danger. La plupart des animaux, en effet,
sont tués par cette mouche maudite, particu-
lièrement les chevaux, et plus encore les bes-
tiaux. (Ce qui, par parenthèse, me fait sup-
poser que la tsétsé n'est sans doute que la
cousine de la terrible jassoua de Sibérie, et
peut-être de quelque autre scélérate encore
inconnue, meurtrière aussi des bestiaux dans
mon pays.) Mais, par un privilège dont je me
félicite, les chèvres, les hommes et les ânes
échappent à sa maligne influence.
—Les hommes et les ânes dit Confucius
!

en souriant, voilà un rapport commun aux


ânes et aux hommes que je ne connaissais
pas. Comme il y en a beaucoup d'autres en-
core, plus j'y réfléchis, plus je pense que, par
métempsycose, vos espèces alternent d'une
génération à la suivante; et cependant... l'âne
a bien des qualités qui manquent à l'autre.
Cette réflexion du grand maître ne fit ger-
mer aucun sentiment d'orgueil chez Ali, et il
acheva de communiquer avec une simplicité
pleine de modestie toutes les notions qu'il
venait de recueillir, grâce à sa vive intelli-
gence et au prix de fatigues excessives.
Quant il eut fini :
— Écoute, lui dit Confucius, reste avec
nous. Tu mérites mieux que ton sort, et ce-
pendant âne tu resteras probablement jusqu'à
la fin de ta vie. Cependant, remarque ceci : je
suis certain que, par métempsycose, tu peux,
pour la seconde existence, prétendre à devenir
mieux qu'un homme; qui sait? peut-être
éléphant! et mieux encore pour la troisième.
Mais il faut de la persévérance à suivre la
doctrine des maîtres : travail, modération, pa-
tience ; or ce sont là précisément tes qualités
principales, et c'est au tour de ceux qui ne
les ont pas à redevenir ânes ou pis encore.
Oh ! je vous suivrai partout, noble Con-

fucius, répondit Ali-Boron avec empresse-
ment ; vos conseils seront ma volonté; à votre
exemple je veux chercher mon bonheur dans
les vertus que donne le travail, et si je manque
à la promesse que je vous fais ici, puissé-je,
d'âne misérable que je suis, devenir... grand
carnassier !
Il y a longtemps de tout ceci ; les ânes ont la
réputation d'être assez opiniâtres, Ali-Boron a
certainement persévéré. Dés lors, si la métem-
psycose était vraie, plusieurs d'entre nous, et
des meilleurs, pourraient se reconnaître comme
arrière-petits-fils de c'est estimable baudet. En
souvenir de notre aïeul, nous devrions donc
avoir pitié de tout ce qui est misérable ; mais
puisque, au lieu de provenir d'un âne, nous
descendons tous d'un homme, à plus forte
raison devons-nous, tous, nous traiter en frères
et prouver ainsi que, loin d'être de grands car-
TABLE

Pages.
AVANT-PROPOS 1

AVERTISSEMENT A LIRE AUX ENFANTS 11

I. Le Loup, l'Agneau et le Louvetier 25


II. Le Corbeau et le Renard 41
III. La Cigale, la Fourmi et le bonLézard........ 59
IV. La Colombe, la Fourmi et le Braconnier. 85
V. Les Animaux malades de la peste 117

FIN DE LA TABLE.

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NOMENCLATURE DES CARTES


1° France physique Frontispice.
:
2° La Terre au solstice d'été.
— 3° Océan Atlantique septentrional. —
4° Prés.
— Herbages. — Cultures industrielles. — Limites des cultures.—
5° Électrosémaphores pour le service des ports.
6° France physique : Côtes, Bassins, Navigation des grands cours d'eau.
7° Hauteurs comparées des Montagnes françaises. Élévation du sol :

orographie. — 8° Climats : Distribution de la pluie. — 9° France commer-
ciale : Réseaux télégraphiques.
10° France politique : Provinces. Départements. Chemins de fer.
11° France forestière : Forêts actuelles. —
— 12° France industrielle : Houille.
— Usine, etc.— 13° France viticole : Principaux crus.— France historique :
Forêts de la Gaule.
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connaître la France sous tous ses aspects ; elle nous montre les richesses
infinies que la nature y a placées, et celles que l'homme a créées par son
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suivre chaque entretien et de bien se le fixer dans la mémoire ; l'auteur
s'est attaché à faire un ouvrage clair, intéressant et à la portée de tout
le monde.
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chaque objet et rendent cet ouvrage aussi amusant qu'instructif.

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