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Espace populations sociétés

2012/2  (2012)
Changement démographique et changement social dans les États du golfe Arabo-persique

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Philippe Venier
Dynamique socio-spatiale et
recomposition identitaire des
immigrés kéralais (Inde du Sud) au
Koweït
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Référence électronique
Philippe Venier, « Dynamique socio-spatiale et recomposition identitaire des immigrés kéralais (Inde du Sud) au
Koweït », Espace populations sociétés [En ligne], 2012/2 | 2012, mis en ligne le 01 mai 2015, consulté le 01 mai
2015. URL : http://eps.revues.org/4948

Éditeur : Université des Sciences et Technologies de Lille


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33
ESPACE, POPULATIONS, SOCIETES, 2012-2 pp. 33-45

Philippe VENIER Université de Poitiers


Département de Géographie
UFR des Sciences Humaines et des Arts
97, avenue du Recteur Pineau
86000 Poitiers Cedex
Philippe.Venier@univ-poitiers.fr

Dynamique socio-spatiale et
recomposition identitaire des
immigrés kéralais (Inde du Sud)
au Koweït
INTRODUCTION

Depuis le choc pétrolier du début des années leur surreprésentation numérique, sans com-
1970, les pétromonarchies du Golfe Persique mune mesure avec leur poids démographique
ont enregistré un accroissement démographi- en Inde, mais également par leurs positionne-
que spectaculaire. Alimentés par l’arrivée de ments professionnels plus favorables. La der-
populations étrangères, ces États ont d’abord nière décennie a conforté cette prépondérance
privilégié les pays arabes puis, se sont peu à indienne, et plus encore kéralaise, parmi la
peu tournés vers l’Asie du Sud. Au Koweït, population étrangère vivant au Koweït.
cette réorientation de la politique d’immi- L’immigration féminine et familiale s’est ac-
gration fut, sans aucun doute, plus marquée crue, les niveaux de qualification se sont éle-
suite à la seconde guerre du Golfe de 1991. vés, les parcours et les stratégies migratoires
Dès lors, les pays sud-asiatiques ont été les se sont modifiés.
principaux pourvoyeurs de main-d’oeuvre Cet article a pour objectif de mettre en évi-
immigrée dans ce pays. dence les transformations socio-spatiales
Dans ce schéma migratoire, les ressortissants et identitaires de la communauté kéralaise
indiens occupent une place particulière. Pré- présente depuis longtemps au Koweït et
sents bien avant l’indépendance, au temps de jouissant, pour la majorité d’entre elle, d’une
l’empire britannique, ces derniers ont toujours situation socio-économique relativement
représenté une part importante de la population favorable. L’émergence de mobilités rési-
étrangère. Parmi ces ressortissants du sous-con- dentielles, qui délaissent le quartier eth-
tinent, ceux originaires du Kérala, petit État du nique au profit de lieux où se diluent les
sud de l’Inde, se distinguent non seulement par nationalités, ou encore le développement et
34
les repositionnements confessionnels des Les analyses présentées ici sont issues d’un
Chrétiens kéralais sont autant de signes, premier travail de terrain mené au Koweït en
révélant des processus d’installation à janvier 2010. Ce terrain exploratoire propose
long terme, d’ancrage et, d’une certaine quelques pistes de réflexion sur la compré-
manière, de construction d’un sentiment hension des dynamiques socio-spatiales et
d’appartenance à l’espace koweiti dans identitaires en cours au sein de la population
toute sa diversité. immigrée kéralaise1.

LA PREMIÈRE COMMUNAUTÉ INDIENNE AU KOWEÏT

Les plus récentes estimations du nom- sous-continent, l’État du Kérala s’impose


bre d’Indiens résidant au Koweït font état de façon prépondérante. Avec environ
d’une population de l’ordre de 0,6 million 250 000 personnes, les Malayalis4 repré-
de personnes2. Rapportés à la population sentent en effet la première communauté
étrangère et à la population totale, ces res- indienne du Koweït (soit 41% des Indiens
sortissants représentent respectivement en- et plus de 10% des étrangers), alors qu’au
viron 25% et 17%. Il s’agit de la première sein de l’Union Indienne le poids démogra-
population étrangère du pays, devant les phique de cet État est d’environ 3%. Cette
Égyptiens et les autres Sud asiatiques (Sri surreprésentation des Kéralais en migration
Lankais, Pakistanais et Bengladais)3. s’observe d’ailleurs dans tous les États du
Concernant l’origine des migrants sur le golfe Persique.
Tableau 1. Répartition de la population indienne du Koweït par État d'origine
Population (valeurs
États d’origine Pourcentages approximatifs
approximatives)
Kérala 250 000 41 %
Andhra Pradesh 120 000 19,7 %
Tamil Nadu 80 000 13,1 %
Karnataka 40 000 6,5 %
Goa 40 000 6,5 %
Total Inde du Sud 530 000 87 %
Bihar 40 000 6,5 %
Rajasthan 20 000 3,3 %
Penjab 15 000 2,5 %
Autres Indiens du Nord 4 000 0,6 %
TOTAL 609 000 100 %
Source : entretien auprès de l'ambassadeur de l'Inde au Koweït, janvier 2010.
1
Les contacts sur place ont été grandement facilités par la mations émanant de diverses sources qui, recoupées,
présence d’un chercheur originaire du Kérala invité pour donnent des ordres de grandeur fiables.
un an dans notre laboratoire. Grâce à lui, notre immersion 3
Website : arabtimesonline, article de juin 2011 re-
dans la communauté kéralaise fut immédiate ; les entretiens latant les estimations de 2010 (soit 1,12 million de
et recueil d’informations furent dès lors très fructueux. Koweitis et 2,34 millions d’étrangers). Les Indiens
Son frère et sa soeur vivant au Koweït depuis une ving- sont la première communauté étrangère au Koweït
taine d’années, sa connaissance du terrain était optimale. depuis au moins une décennie (En 2002 : 295 000 In-
2
Source : entretien auprès de l’ambassadeur de l’Inde diens selon le Report of the high level committee of the
au Koweït en janvier 2010. Eu égard à la présence mas- Indian diaspora ; devant les égyptiens (275 000), les
sive d’étrangers au Koweït comme dans tous les états Bengladais et les Sri lankais (160 000 chacun) et les
du Conseil de Coopération du Golfe, il est très difficile Pakistanais (100 000).
d’avoir des données précises en matière de population. 4
Nom donné aux habitants de l’État du Kérala en Inde
Celles proposées dans cet article sont des approxi- du Sud.
35
Le tableau ci-dessus amène plusieurs remar- Le doublement du nombre d'immigrants
ques. Depuis le début du 21ème siècle, le nom- indiens au Koweït s'inscrit dans une lo-
bre d’immigrants au Koweït a doublé. Pas- gique de forte augmentation du nombre
sant de 295 000 en 20015 à plus de 600 000 en d’emplois depuis le début des années
2010. Au cours de la même décennie, les In- 2000 et de maintien d’une population ac-
diens originaires du Tamil Nadu et du Karna- tive composée à plus de 80% d’étrangers,
taka ont vu leur nombre s’accroître fortement comme le montre le tableau 2.
(sans doute multiplié par deux). Les ressortis- Au cours de la dernière décennie, le déve-
sants de l’État de l’Andhra Pradesh ainsi que loppement important du marché du travail
ceux du nord de l’Inde (à l’exception du Pen- dans le secteur privé ainsi que dans les ser-
jab dont l’émigration de la population est aus- vices aux particuliers a accentué la présence
si ancienne que celle des Kéralais) apparais- des sud-asiatiques et notamment des Indiens
sent comme des nouveaux venus au Koweït, originaires d’États qui n’étaient pas des
comme d’ailleurs dans les autres pays du foyers d’émigration jusqu’au début du 21ème
Golfe. Enfin, en ce qui concerne les Kéralais, siècle7. Concernant les ressortissants kéra-
même si leur nombre a fortement augmenté lais, si l’on constate une diminution rela-
entre 2001 et 2010, passant d'environ 150 000 tive de leur nombre parmi les immigrants
à 250 000 personnes, leur proportion tend à se indiens, leur positionnement socio-profes-
réduire par rapport aux décennies précédentes sionnel reste, en revanche, largement plus
(il en va de même pour les Indiens de Goa)6. favorable que celui d’autres expatriés.
Tableau 2. Population active au Koweït (en milliers)
Koweitis Étrangers Part des étrangers dans
Secteur Secteur Secteur Secteur Emploi de la population active
Années (en %)
public privé public privé domestiques
1998 197 12,4 93,3 677 262,9 83,1 %
2006 241,3 42,4 96,9 1010,5 501 85 %
2008 262,7 57 111,8 1120,6 501,1 84,4 %
Source : National Bank of Kuwait/Public Authority for Civil Information, Kuwait.
Cité par N. Janardhan, 2011, dans Boom Amid Gloom – The Spirit of Possibility in the 21st Century Gulf, Ithaca
Press, Reading, United Kingdom.

Une prépondérance de migrants qualifiés pétrolières anglaises dans l’entre-deux-guer-


Le positionnement d’une large majorité de res, cette filière et ces profils migratoires se
Kéralais sur des emplois qualifiés s’observe sont confirmés dans les années 19608 puis
dès les premiers temps d’émigration vers le lors des deux grandes vagues migratoires
Koweït. Migrants recrutés pour leur qualité indiennes des années 1970 et 1990.
d’administrateurs de l’empire britannique et Depuis les années 2000, avec une troisième
d’employés administratifs des compagnies vague migratoire, on constate une élévation

5
Report of the high level committee of the Indian et 50 % des migrants indiens au Koweït. Au début des
diaspora, 2002. années 1980, ils étaient environ 20 000 sur un total de
7
On notera par ailleurs que les politiques de « koweiti- 45 000 immigrants indiens (soit 44 %). En 1998, ils
sation » de l’emploi mises en place au cours des années étaient environ 70 000 sur 170 000 (soit 41 %). Source :
2000 ont essentiellement concerné le secteur public et P. Venier, 2003.
n’ont que très peu modifié le rapport étrangers-natio- 8
Au début des années 1960, il y avait environ 30 000
naux dans la population active (la proportion d’étran- Indiens au Koweït, avec une majorité de « cols blancs »
gers dans la fonction publique est passée de 32,1% en Kéralais (et dans une moindre mesure de Goanais).
1998 à 29,8% en 2008). Les Sikhs et Penjabis étaient plutôt positionnés dans le
6
Les enquêtes quantitatives réalisées par des chercheurs commerce. Source : entretien auprès d’un entrepreneur
du Kérala depuis les années 1970 montrent que les kéralais arrivé en 1962 au Koweït.
Kéralais représentent depuis quatre décennies entre 40
36
générale des niveaux de qualification des et les Émirats Arabes Unis sont en tête de
ressortissants kéralais et donc un renforce- l’attractivité migratoire et c’est dans ces pays
ment de la présence de cette communauté que l’on retrouve la part de migrants quali-
indienne sur des emplois de responsables fiés la plus importante. À l’inverse, l’Arabie
administratifs, de comptables, de techniciens Saoudite et, dans une moindre mesure,
supérieurs, d’ingénieurs ou de cadres divers. Oman accueillent une majorité de migrants
La principale raison est à rechercher dans pas ou peu qualifiés. Enfin, à l’échelle de
le pays d’origine et a trait à l’évolution du l’émigration indienne, une autre hiérarchie
profil de formation des candidats au départ. s’instaure, plaçant les nouvelles filières
Selon des études menées par des chercheurs migratoires d’Inde du Sud (hors Kérala) et
kéralais, en 1998, 10,5% des émigrés dans du Nord essentiellement sur les emplois les
le Golfe étaient titulaires d’un diplôme supé- moins qualifiés11.
rieur ou égal au baccalauréat. Cinq ans plus Le Koweït apparaît être une destination
tard, ces derniers représentaient près d’un privilégiée pour les Kéralais, en particulier
cinquième du total des migrants (19,4%). pour les plus qualifiés. Une autre spécificité
Dans le même temps, la part des migrants de ce pays d’accueil tient au fait qu’il existe
sans qualification diminuait de plus de 10%9. une proportion plus importante qu’ailleurs
Cette tendance n’a cessé de se confirmer au dans le Golfe d’expatriés travaillant dans le
cours de la décennie écoulée. Il faut voir domaine de la santé et plus précisément en
dans cette évolution des niveaux de forma- qualité d’infirmières12.
tion la conséquence de plus de trois décen-
nies d’intense émigration internationale vers Une importante immigration féminine et
le Golfe. Alors que, dans les années 1970 et familiale
1980, les transferts financiers des migrants « Here, all Indian nurses are Malayalis you
s’orientaient principalement dans l’achat de know ! » Cette remarque, émanant d’un chef
terres et l’amélioration de l’habitat, à partir d’entreprise kéralais installé depuis trente ans
du début des années 1990, les domaines de au Koweït, corroborée par d’autres entre-
l’éducation et de la santé devenaient les tiens, met en évidence une des composantes
secteurs de dépense privilégiés, créant dès majeures de la communauté kéralaise im-
lors des opportunités migratoires plus inté- migrée, à savoir la présence importante et
ressantes pour les nouvelles générations10. bien identifiée d’infirmières vivant avec leur
Parallèlement à ce que l’on pourrait qualifier famille à Koweït city. Dans ce métier, plus
de maturité du champ migratoire Kérala- de 90% des emplois sont occupés par des
Golfe, s’est opérée une hiérarchisation des étrangères provenant principalement d’Inde
destinations sur laquelle se calquent les pro- et des Philippines (dans une proportion res-
portions de migrants diplômés. Au sein du pective d’une moitié et d’un tiers)13. Pour ce
Conseil de Coopération du Golfe, le Koweït qui est des Indiennes, environ 90% sont des

9
Zachariah Rajan, 2007, p. 32. aurait aucun candidat mais de plus cela nuirait à leur
10
Venier, 2003. image… Le commerce des contrats de travail se fait
11
Ce déplacement des foyers d’émigration d’Indiens donc à destination des Tamouls (Tamil Nadu) ou des
peu ou pas qualifiés a été mentionné à plusieurs re- Telugu (Andhra Pradesh).
prises au cours de nos enquêtes de terrain (2007 et 12
La présence de docteurs est également importante car
2010 notamment). Alors que, jusqu’au milieu des il y a eu substitution des médecins palestiniens expulsés
années 1990, les migrants kéralais recherchaient et par des médecins égyptiens et indiens (principalement
envoyaient systématiquement des contrats de travail kéralais) depuis la deuxième guerre du Golfe de 1991.
non qualifiés dans leur village d’origine (source com- 13
En l’absence de statistiques, nos sources proviennent
plémentaire de revenu par la « vente » de ces contrats d’enquêtes personnelles (2010) et du rapport suivant :
et prestige renforcé dans la communauté), ces prati- Workforce needs of Health Professionals in Kuweit,
ques sont aujourd’hui évitées car non seulement il n’y 2005 (http:///www.kims.org.kw/booklet/Nurses.PDF).
37
Kéralaises, toutes de confession chré- contrats de travail de trois ans), avec pour ob-
tienne 14. Une infirmière sur deux exerçant jectif unique d’épargner afin de se construire
dans les hôpitaux du Koweït est originaire du un avenir meilleur dans le pays d’origine, on
Kérala15, soit entre 7000 et 7500 personnes. constate aujourd’hui chez les migrants quali-
L’affirmation et la visibilité de ce groupe fiés une volonté d’allonger et de mieux vivre
socio-professionnel se sont fortement ampli- le temps d’expatriation en procédant notam-
fiées depuis le milieu des années 2000. Plu- ment au regroupement familial. Par ailleurs,
sieurs raisons expliquent cet accroissement. c’est aussi un moyen de réduire la pression
Il y a eu, d’une part, la volonté de l’État du financière exercée à l’égard de l’expatrié par
Koweït d’augmenter le nombre d’infirmières la famille restée au Kérala, comme le précise
afin d’obtenir un taux de couverture par l’une de nos interlocutrices : « C’est mieux
habitant plus proche de celui des pays oc- de faire venir nos enfants ici plutôt que de
cidentaux (passage progressif de quatre payer pour eux indéfiniment »16. Ce change-
infirmières pour 1000 habitants à cinq pour ment de mentalité s’observe parmi les infir-
1000). D’autre part, dans un contexte de mières les plus jeunes qui font maintenant
pénurie d’infirmières en Amérique du Nord le choix - contrairement à leurs aînées - de
et en Grande-Bretagne, les pétromonarchies faire venir leur mari et éventuellement leurs
du Golfe sont devenues des espaces de recru- enfants au Koweit17.
tement pour ces pays. À la suite de tests spé- Hormis le sort de ces infirmières « devenues
cifiques de qualification, les Kéralaises et les les têtes de pont d’une migration familiale »
Philippines réémigrent ainsi en Europe ou en [Percot et Nair, 2010], on observe un ac-
Amérique du Nord ; leur expérience et leur croissement des regroupements familiaux
maîtrise de l’anglais étant des atouts primor- parmi les cadres et les chefs d’entreprise.
diaux. Face à ce marché internationalisé de Si l’évolution des stratégies migratoires
main-d’oeuvre, le gouvernement du Koweït évoquées ci-dessus s’applique également à
a procédé à plusieurs reprises à une réévalua- ces catégories socio-professionnelles, leur
tion des salaires des infirmières. Cela a non capacité financière et les assouplissements
seulement engendré une valorisation socio- de la politique d’immigration ont indénia-
économique de la profession mais également blement joué en faveur de ces installations
permis à ces immigrantes de pouvoir faire en famille.
venir leur conjoint et leur(s) enfant(s). Il reste néanmoins difficile d’évaluer pré-
Enfin, une dernière raison tient au change- cisément la part des familles dans la com-
ment de mentalité et de stratégie de vie en munauté kéralaise ; cela concerne sans
migration. Alors que, jusque dans les années doute entre 15 à 20% de la population. En
1990, les projets migratoires étaient conçus l’absence de données statistiques, cette pré-
sur un court ou moyen terme (deux ou trois sence accrue peut être appréhendée par des

14
Percot et Nair, 2010. Précisons par ailleurs que les pour de nombreux foyers (cela concerne près d’un quart
Chrétiens du Kérala représentent 19% de la population d’entre eux au Kérala). Il est alors fréquent de consta-
totale de cet état mais plus de 30 % des migrants in- ter que la famille et les amis d’un migrant exercent une
ternationaux dans le Golfe et environ 40% au Koweit forme de pression par leurs sollicitations financières
(Venier, 2003). répétées, et cela d’autant plus que l’argent de la migra-
15
Dans les autres pays du Conseil de Coopération du tion est perçu comme gagné facilement par ceux restés
Golfe, il y a une plus grande diversité d’origine des au pays (Gulf money : easy money !). Autres références
infirmières étrangères et les Kéralaises sont donc pro- dans le monde ?
portionnellement moins nombreuses. 17
Depuis quelques années, apparaît une autre tendance,
16
« it is better to bring siblings here rather than paying auparavant culturellement impossible : le développement
for them till the end » (entretien auprès d’une infirmière, d’une émigration de jeunes femmes non mariées qui,
janvier 2010). Au Kérala, comme dans beaucoup de une fois installées dans le Golfe, deviennent courtisées
pays d’intense émigration internationale, les transferts sur le marché matrimonial [Percot et Nair, op. cit.].
des migrants sont une source de revenus essentielle
38
informations concernant les établissements le gouvernement koweiti limite à 40 le
scolaires indiens (Indian Schools)18. En nombre d'enfants par classe et tend à freiner
1991, 6 établissements de ce type étaient l'ouverture de nouvelles sections. Cette ma-
implantés au Koweït ; en 2000, ils étaient nière indirecte de contrôler le regroupement
au nombre de 11 et en 2010, 17, avec envi- familial a toutefois peu de chance de réussir.
ron 30 000 inscrits, presque tous d’origine « Ce n’est qu’une question de négociation
indienne19, les deux tiers étant Kéralais. et de temps ! D’ici 2013 ou 2014, il y aura
Selon notre interlocuteur, on assiste depuis un doublement des bacheliers et dans dix
quelques années, non seulement à une forte ans sans doute un quadruplement. Jusqu’à
augmentation du nombre d'élèves – ce qui présent, nous ne pouvions pas ouvrir d’éta-
explique l’ouverture de nouveaux établisse- blissements d’enseignement supérieur, mais
ments – mais également à un accroissement récemment nous avons eu l’autorisation de
sensible de leur nombre par classe, passant créer deux filières techniques20 ».
d’une moyenne de 20 à 25 élèves en 2003 Cette dernière remarque met en évidence le
à presque 40 en 2010 dans le secondaire poids croissant des familles dans la popu-
(collèges et lycées). Ce ratio élevé devrait lation indienne et plus encore dans la com-
d’ailleurs prochainement concerner l’école munauté kéralaise. Cela révèle par ailleurs
primaire, notamment en raison de l’arrivée des logiques d’installation à plus long terme
d’enfants issus d’une deuxième génération et d’une certaine façon des processus d’an-
de Kéralais nés et ayant grandi au Koweït. crage dans le paysage socio-économique du
Face à cet accroissement d’élèves scolarisés, Koweït.

VERS DES REDÉFINITIONS SOCIO-SPATIALES ET IDENTITAIRES

De manière générale, tout d’abord, on constate bué à ces changements de stratégies et à la


que se construit peu à peu, à des degrés divers construction de nouvelles identités migratoi-
et en dépit de l’impossibilité d'acquérir la na- res chez les Kéralais. Il s’agit tout d’abord de
tionalité locale, un sentiment d'appartenance la deuxième guerre du Golfe, en 1990/1991.
à l'espace koweiti, entendu comme un espace Au cours des mois qui ont suivi l’invasion de
urbain auquel se rattache un mode de vie, une l’armée irakienne (août 1990), les Indiens ont
organisation et une structure communautaire fui vers la Jordanie puis ont été rapatriés dans
particulières. Ces formes d’appropriation de leur pays. Après la guerre (fin février 1991),
l’espace pouvant d’ailleurs aller jusqu’à don- à l’exception d’une minorité (réémigration
ner un point de vue sur le climat du Koweït21. ailleurs dans le Golfe, décision d’un retour
Deux événements majeurs de l’histoire ré- définitif), la plupart des migrants qualifiés ont
cente du Koweït ont indéniablement contri- été rappelés par leur employeur koweiti22.

18
Comme dans tous les pays du Conseil de Coopéra- 21
Le climat désertique du Koweït s’oppose radicalement
tion du Golfe, plusieurs systèmes scolaires coexistent : à celui du Kérala , tropical et humide. à plusieurs
l’un réservé aux nationaux, les autres destinées aux dif- reprises, les vieux migrants présents depuis trente ou
férentes communautés étrangères. Les Indian schools, quarante ans et plus encore les secondes générations ont
entreprises privées d’éducation, sont présentes dans dit ne plus vraiment apprécier le climat et le paysage lors
tous les pays et offrent, de la maternelle au baccalauréat, de leurs retours temporaires au Kérala ( « Too much rain
un cursus reconnu par l’Inde. and greenery ! »).
19
Source : entretien auprès d’un directeur de trois éta- 22
Soit directement par téléphone, soit le plus souvent par
blissements et membre du Conseil de l’enseignement l’intermédiaire d’un journal kéralais (Malayalam mano-
indien au Koweït. Seuls 2 ou 3% des élèves sont de na- rama) qui, chaque jour, publiait une liste de cadres ou
tionalité pakistanaise ou bengladaise. d’infirmières sollicités par leur employeur koweiti.
20
Ils’agit de BTS ou d’IUT. Source : voir note 19.
39
Hormis la nécessité de reconstruire le pays sereinement une installation à long terme et
et de relancer l’économie, les compétences de redéfinir les identités confessionnelles.
professionnelles des Kéralais étaient deve- Ces deux événements conjugués ont alors
nues d’autant plus irremplaçables que les fait émerger de nouvelles dynamiques socio-
cadres palestiniens avaient été expulsés23. spatiales et identitaires.
Cette substitution de main-d’oeuvre étran-
gère a ainsi favorisé de multiples processus D’un quartier ethnique à l’émergence de
d’ascension professionnelle, la possibilité de mobilités résidentielles
regroupements familiaux et donc l'installation C’est à la fin des années 1970 que le quartier
à plus long terme de personnes qualifiées. d’Abbassiya a été aménagé au sud du centre-
L’invasion du Koweït a toutefois produit un ville de Koweït-city, sur un emplacement
sentiment d'insécurité, de peurs, avec tou- où stationnaient auparavant les populations
jours en arrière-pensée l’éventualité de devoir bédouines25. À la suite de l’extension de
rentrer précipitamment en Inde. La consoli- la ville accompagnant le boom pétrolier
dation de l’ancrage socio-professionnel s’est de 1973/74 et de l’arrivée massive de tra-
alors accompagnée d’un resserrement autour vailleurs étrangers, ce quartier a accueilli les
de la communauté, plus particulièrement chez migrants sud-asiatiques qualifiés ; les non
les Kéralais de confession chrétienne qui re- qualifiés vivant dans des camps hors de la
présentent environ 40% des immigrés de cet ville et à proximité des zones industrielles.
État au Koweït et la très grande majorité des Abbassiya se caractérise alors par sa mixité
plus qualifiés. ethnique. Certes, les ressortissants indiens
C’est dans ce contexte que la troisième guerre sont les plus nombreux mais d’autres natio-
du Golfe, en 2003, est venue modifier cet état nalités sont également présentes (Sri Lan-
d’esprit. Cet événement a eu un double effet kais, Bengladais, Pakistanais).
parmi les Kéralais. Il a tout d’abord effacé le Cependant, au cours des années 1990,
sentiment d’insécurité, d’incertitude et d’une on assiste à un phénomène progressif de
certaine manière d’impossibilité de penser concentration communautaire et identitaire
une installation à long terme. « Nous sommes (Chrétiens kéralais). Et c’est notamment
heureux (...) de l’invasion américaine en par le biais de l’accroissement du nom-
Irak. Maintenant, on se sent en sécurité (...), bre d’infirmières et de leur famille que ce
jusqu’en 2003 on était tendus ; maintenant, regroupement s’effectue. Alors qu’aupa-
nous sommes soulagés »24. Ensuite, le renfor- ravant celles-ci vivaient majoritairement
cement de la présence américaine au Koweït a seules dans des foyers, « de plus en plus
permis le développement de diverses Églises d’entre elles ont commencé à vivre ‘en ville’
protestantes et mouvements charismatiques avec leur mari, ce qui a abouti à la forma-
pentecôtistes. tion de quartiers kéralais où se construit une
En résumé, tandis que la guerre de 1990/1991 forte sociabilité de type diasporique » [Percot,
a renforcé les positions socioprofessionnelles 2010, p. 212]. Dès lors, Abbassiya s’est claire-
et le regroupement communautaire et iden- ment identifié comme un quartier ethnique où
titaire des Chrétiens kéralais, la guerre de les classes moyennes et supérieures kéralaises
2003 a offert l’opportunité d’envisager plus et chrétiennes sont devenues majoritaires.

23
Les leaders palestiniens s’étant rangés aux côtés de comme tournant essentiel : « Till the death of Saddam
l’Irak. we were very insecure. American presence is a great
24
Le propos complet est le suivant : « We are happy relief for us » ; « Till Saddam, we all were scared and
with the American intervention during the Kuwait cri- after 2003, especially after Saddam’s death we all are
sis and also with the American invasion of Iraq. Now relived ».
we feel secure because of the American presence here 25
Abbasiya constitue une partie du block 7 du quartier
[au Koweït].Till American invasion of Iraq in 2003 we de Jleeb Al Shuyoukh situé au-delà de la sixième rocade
were tensed. Now we are relived ». D’autres interviews (sixth ring), à proximité de l’aéroport.
mettent plutôt en avant l’exécution de Saddam Hussein
40
Photo 1. Une des rues principales d'Abbasiya, " quartier kéralais " de Koweït city

L’aspect architectural du quartier est assez au pied d’un immeuble, achats ou simple
uniforme. Les îlots sont composés de petits promenade pour d’autres, jeunes allant à un
immeubles de six à dix étages avec des loge- cours particulier... Dans les immeubles, on
ments de taille moyenne (de type F3 ou F4). se rend visite dans la famille élargie ou selon
Il n’y a pas véritablement de cœur de quar- les affinités, le village d’origine, la profes-
tier avec, par exemple, une rue principale où sion,... Autour d’un thé, tout en discutant, on
se concentreraient les commerces ethniques. regarde la télévision sur une des nombreuses
Ces derniers, peu nombreux, sont dissémi- chaînes kéralaises. Il existe une forte cohé-
nés dans les quelques artères qui structurent sion socio-professionnelle et confessionnelle
le quartier. Seule l’école indienne est cen- dans ces immeubles. C’est encore plus vrai
trale. Par ailleurs, l’ensemble de cet espace dans les foyers d’infirmières où, de par le
est ceinturé de grandes avenues desquelles et rythme de travail de jour ou de nuit, services
vers lesquelles seules quelques entrées/sor- et entraides sont développés.
ties desservent le quartier, ce qui lui confère De ce quartier qui s’est peu à peu ethnicisé
un caractère relativement enclavé. au cours des années 1990 commencent ce-
La vie sociale est rythmée par les horaires pendant à émerger des mobilités résiden-
de travail. Tôt le matin, après le passage des tielles qui privilégient des installations hors
bus des établissements hospitaliers qui dépo- d’Abbasiya. Le déménagement hors de cette
sent et prennent les infirmières, le quartier se enclave concerne en premier lieu les cadres
vide de ses voitures. Les enfants scolarisés supérieurs et les chefs d’entreprise. Depuis
apparaissent alors par petits groupes dans les quelques années, on constate également des
rues ; puis c’est le calme plat. Seules quel- déménagements de familles d’infirmières les
ques infirmières ayant eu leur service de plus qualifiées (chefs de services, spécialité
nuit font quelques courses dans la matinée. professionnelle, etc.) dont l’époux dispose
À partir du milieu de l’après-midi, les cho- d’un revenu élevé. Plusieurs raisons moti-
ses s’inversent et les rues s’animent peu à vent ces mobilités. Les premières sont rela-
peu lorsque la nuit tombe et qu’il fait moins tives à la recherche de logements de grande
chaud : petits groupes d’hommes discutant taille et de meilleur standing, d’un environ-
41
nement agréable, ou encore à la proximité du viduation vis-à-vis de la communauté kéra-
lieu de travail. Les secondes, souvent expri- laise d’Abbasiya. Il y a alors passage d’une
mées implicitement, ont trait aux relations logique résidentielle sur une base ethnique
communautaires et aux pressions sociales à une logique résidentielle de classe. Autre-
perçues comme pesantes. L’installation dans ment dit, ces mobilités s’inscrivent dans une
des quartiers plus huppés procède ainsi à recherche de mixité ethnique en l’absence de
l’expression d'un détachement, d'une indi- mixité sociale.
Carte 1. Mobilités résidentielles des Kéralais dans Koweit City

Centre -
Ville
e
1e rocad

2 e rocade
SALMIYA
3e rocade
Quartier
des e
Hôpitaux 4e rocad

5e rocade
RIGGAE

SALWA

6e rocade

ABBASIYA

Aéroport

0 1 2 3 4 5 km

Source : Enquêtes de l’auteur.


NB : trois quartiers sont privilégiés dans les mobilités résidentielles des kéralais. Dans un ordre croissant de
standing, il s’agit de Riggae à l’ouest de la ville et à proximité immédiate des hôpitaux, Salmiya et Salwa, quartiers
résidentiels proches des plages de l’est de la ville.

Développement et affirmation d'organisa- une activité essentielle de la vie des Kéralais


tions confessionnelles de confessions syriaque26 et protestante27 qui
Lorsque l’on se promène le soir dans les représentent environ la moitié des chrétiens
rues d’Abbasiya, on peut entendre les chants kéralais du Koweït et la plupart des migrants
de petits groupes de prière réunis dans les qualifiés et des familles d’infirmières.
sous-sols ou les étages des immeubles. Ces Ces manifestations récentes s’inscrivent dans
lieux de culte officieux se sont multipliés une évolution identitaire et confessionnelle
depuis une dizaine d’années et constituent directement en lien avec les deux derniers

26
Église orthodoxe orientale. puis des Anglais au 18ème siècle). Pour ces deux derniers
27
Depuis les premières migrations de Kéralais dans groupes, cela concerne essentiellement les castes infé-
l’entre-deux-guerres, il existe au Koweït une grande rieures qui ont été converties au christianisme durant la
diversité de confessions chrétiennes, à l’image du Ké- période coloniale. En revanche, les Syriaques se clas-
rala. Très sommairement, trois groupes se distinguent : sent au même niveau que les hautes castes. Par ailleurs,
les Chrétiens syriaques (conversions dès les origines du ils se subdivisent en plusieurs congrégations (Syro-ma-
christianisme), les Catholiques (à la suite de l’arrivée labars, Jacobites, Syriaques orthodoxes, Marthomites,
des Portuguais à la fin du 15ème siècle) et les Protestants Cannanites, Protestants syriaques, etc).
(à partir de la présence des Hollandais au 17ème siècle
42
conflits armés du Golfe. En effet, jusqu’au arabes et occidentales (principalement nord-
début des années 1990, la religion était américaines). Ainsi, par cette concentration
considérée comme secondaire. Selon l’un de spatiale des lieux de culte et ce regroupe-
nos interlocuteurs vivant au Koweït depuis ment institutionnel des Églises, les contacts
plusieurs décennies, « le culte et l’Église et les échanges entre ressortissants de divers
n’étaient rien d’autre qu’une routine et une pays se retrouvent grandement facilités.
chose sans importance »28. Mais, à la suite L’autre raison est liée à la présence accrue
de l’invasion par l’Irak, et plus encore après des États-Unis au Koweït depuis 2003 et à
2003, les pratiques religieuses sont devenues sa politique plaçant au centre de sa diploma-
plus fréquentes et plus ferventes ; elles se tie la liberté religieuse comme élément clé
sont par ailleurs modifiées et réorientées du respect des droits humains32. L’activisme
vers les mouvements charismatiques pen- des mouvements évangéliques et charismati-
tecôtistes29. ques, notamment ceux liés au pentecôtisme,
Plusieurs facteurs expliquent cette affirma- s’est dès lors déployé. Prônant l’idée d’une
tion et cette redéfinition des identités confes- religion globale mettant en valeur et en sy-
sionnelles. Il y a, tout d’abord, le fait que le nergie foi et enrichissement dans une logique
culte des différentes confessions chrétiennes d’évangile de la prospérité (gospel of pros-
non catholiques30 soit situé en un même lieu, perity), ces mouvements ont trouvé un écho
le Koweït n’autorisant pas l’implantation favorable auprès d’une population immi-
ou la construction d’église ou de temple sur grée dont l’ascension économique et finan-
son territoire. Sur cet espace dédié, proche du cière est au cœur de leur projet migratoire.
centre-ville31, chaque congrégation dispose Cela a ainsi entraîné une adhésion massive
alors d’un créneau horaire pour officier. des migrants kéralais qui voient dans cette
Par ailleurs, les Chrétiens kéralais syria- logique une justification, un sens à leur vie
ques et protestants sont regroupés au sein en migration conduite par l’objectif priori-
de la Kuweit Town Malayalee Christian taire de s’enrichir.
Congregation ( KTMCC, fondée en 1956 et Le développement et l’affirmation confes-
première organisation chrétienne non occi- sionnelle des Chrétiens kéralais se mani-
dentale dans le Golfe), elle-même rattachée festent concrètement par une plus grande
à la National Evangelical Church of Koweït visibilité dans l’espace public33. Par exem-
(NECK) où se retrouvent les congrégations ple, les célébrations de Noël ou de Pâques se

28
“Worship and Church had been nothing more than a unified manner to the Government, and advocated on
routine and low key affair.” their behalf in high-level meetings with government of-
29
Il y aurait actuellement quelque 60 groupes de prière ficials” ; International Religious Freedom Report , U.S.
charismatiques parmi les migrants kéralais. Department Of State , October 26, 2009 (http://www.
30
Les Catholiques de diverses origines officient quant state.gov/j/drl/rls/irf/2009/127351.htm)
à eux dans les locaux de l’ambassade du Vatican ; le 33
Cette affirmation de l’identité religieuse et sa plus
Koweït étant le seul État du Conseil de Coopération du grande visibilité dans l’espace public concernent
Golfe à avoir toujours maintenu des liens diplomatiques également les communautés kéralaises de religions
avec le Vatican. musulmane et hindoue. Plusieurs organisations is-
31
Précisément entre le port de Shuwaikh et le centre- lamiques se sont développées ces dernières années
ville. ainsi que des associations de caste et/ou religieuses
32
Voir le rapport sur la liberté religieuse de l’United hindoues. Pour les Musulmans, il s’agit par exemple
States Department of State qui précise : “The U.S. du Kuwait-Kerala Islamic Group, du Kuwait-Kerala
Government discusses religious freedom with the Go- Islamic Center, du Lizallie Study Circle, du Friday
vernment as part of its overall policy to promote human Forum, de la Kuwait-Kerala Muslim Association.
rights. Intensive monitoring of religious freedom mat- Pour les Hindous, il y a notamment les adeptes
ters remained an embassy priority. During the reporting d’AMMA, de l’Ayappa Sewa Sanghomo ou encore
period, embassy officials met with senior representa- l’organisation de caste SNDP (Shree Narayana
tives from the major recognized Christian denomina- Dharma Paripalana Yogom).
tions, encouraged them to present their concerns in a
43
traduisent par de petites processions dans les pique-niques, des événements sportifs et
rues d’Abbasiya ou encore par la présence d’autres rencontres liées à des anniversai-
d’étoiles de Noël accrochées aux fenêtres res ou des succès aux examens. De plus,
des appartements, ce qui était impensable il par leur structuration en réseaux, les grou-
y a une dizaine d’années. Parallèlement, les pes de prière se font le relais d’informa-
chaînes religieuses de télévision, calquées tions relatives aux opportunités d’emploi,
sur le modèle américain et en langue kéra- de logements, ou encore d’investissements
laise (malayalam), sont apparues depuis la entrepreneuriaux. En d’autres termes, c’est
fin des années 1990 (Shalom, Jeevan, Power tout un espace relationnel qui se crée et
vision). Dans quasiment tous les foyers que qui joue le rôle de ciment communautaire ;
nous avons visités, les programmes religieux le quotidien tendant alors à se structurer
sont suivis avec assiduité, même sur les lieux autour de trois pôles : travail, foyer, groupe
de travail : « Je regarde souvent les sermons de prière.
sur mon portable quand je suis au travail », Enfin, le développement et les redéfinitions
a précisé l’un de nos interviewés. Le finan- confessionnelles permettent à ces popula-
cement de ces chaînes et programmes est en tions sud-asiatiques immigrées et sans droits
grande partie assuré par les donations des d’acquérir une certaine forme de reconnais-
expatriés résidant dans les pays du Golfe. sance, de dignité, en quelque sorte une légi-
Ces mouvements charismatiques, en col- timité au sein de la société d’accueil. Il se
laboration avec les différentes églises construit ainsi un vécu autonome qui vient
auxquelles restent rattachés les migrants, compléter et renforcer le sentiment d’appar-
organisent également des pèlerinages en tenance à l’espace et au mode de vie urbain
Israël, de petits voyages récréatifs, des koweiti.

CONCLUSION

Présente dans les paysages migratoire et so- La chute du régime de Saddam Hussein et
cio-économique bien avant l’indépendance la fin de la menace irakienne ont encore mo-
du Koweït, la communauté indienne ori- difié ce schéma migratoire. Une partie des
ginaire du Kérala a connu au cours de ces Kéralais les plus qualifiés et les plus aisés
vingt dernières années de profondes redéfi- ont quitté Abbasiya pour s’installer dans des
nitions de ses stratégies migratoires. quartiers de meilleur standing où il existe
À l’issue de la seconde guerre du Golfe, en une plus grande mixité ethnique.
1991, cette dernière a bénéficié d’une réo- Par ailleurs, on constate un essor des mouve-
rientation de la politique d’immigration du ments charismatiques pentecôtistes soutenus
pays en sa faveur. Dans le même temps, les par une diplomatie nord-américaine plaçant
positionnements professionnels se sont amé- la liberté religieuse comme un des éléments
liorés et les regroupement familiaux, no- au cœur de sa politique régionale. L’adhé-
tamment à partir d’une migration féminine sion des Chrétiens kéralais non catholiques
travaillant dans le secteur de la santé, ont été à ces mouvements s’est généralisée.
plus importants. Toutefois, le ‘syndrôme de Ainsi, mobilités résidentielles et change-
l’invasion’ a fragilisé les processus d’instal- ments des pratiques religieuses ont en-
lation à long terme de certains migrants. Les gendré une plus grande mixité ethnique
recentrages communautaires, identitaires et et un développement des relations entre
spatiaux ont alors engendré une ethnicisa- populations étrangères chrétiennes. Cela a
tion du quartier d’Abbasiya, communément contribué à construire et à renforcer le sen-
appelé Little Kerala. timent d’appartenance à l’espace koweiti.
44
Cela révèle également l’émergence d’un des générations à l’égard du pays d’origine,
cosmopolitisme d’un genre nouveau où au-delà des liens familiaux maintenus par des
les facteurs de ségrégation socio-spatiaux retours temporaires fréquents. Ensuite, nous
tendent à s’établir selon des critères so- avons constaté une adhésion plus systémati-
cio-économiques et confessionnels plutôt que aux mouvements charismatiques pente-
qu’ethniques, comme c’était le cas depuis côtistes. Parfois motivée par une volonté de
les années 1970. rompre avec les pratiques religieuses de leurs
Certes, cette ouverture se limite essentiel- parents et l’organisation des Églises tradition-
lement aux autres populations étrangères ; nelles, cette adhésion s’inscrit dans un désir,
les interactions avec les Koweitis sont en- plus ou moins inconscient, d’appartenir à une
core très réduites et se cantonnent le plus communauté confessionnelle transcendant les
souvent à des relations professionnelles. identités ethniques et nationales. Enfin, en ce
Mais, aux dires des jeunes adultes kéralais qui concerne les stratégies matrimoniales34, les
nés, éduqués et travaillant au Koweït, des jeunes ‘Kéralais koweitis’ ont signifié qu’ils
liens se tissent – timidement – hors du lieu préféraient un(e) conjoint(e) de même origine
de travail. mais étant né(e) ou ayant vécu depuis l’enfance
Ce sont sans doute ces secondes généra- dans un pays du Golfe, en raison de leur ‘façon
tions qui seront les acteurs principaux de de vivre’ proche de la leur. Autrement dit, alors
cet ancrage dans le pays d’immigration de qu’il y a seulement une dizaine d’années, les
leurs parents. De la rencontre et des quel- alliances matrimoniales privilégiaient les res-
ques entretiens effectués auprès de ces jeu- sortissants du Kérala ou plus encore les immi-
nes, plusieurs éléments révélateurs de ces grés kéralais des pays occidentaux, on assiste
changements peuvent être soulignés. aujourd’hui à une valorisation des recherches
Il y a, tout d’abord, une absence totale de de conjoint(e)s issu(e)s de l’immigration rési-
contact – hors cadre professionnel – avec les dant dans un des pays du golfe persique. Ainsi,
Kéralais primo-arrivants de même niveau de pour ces secondes générations, les dynamiques
qualification ; ces derniers ayant un mode de socio-spatiales et les recompositions identai-
vie très différent et un rapport très étroit au res observées au Koweït tendraient à s’inscrire
pays d’origine. Cette étanchéité des rapports dans des processus d’intégration s’exprimant à
sociaux révèle une distanciation des secon- l’échelle régionale.

34
Les mariages arrangés restent la norme pour les Indiens, issus ou pas de la diaspora.
45
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