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Les terrains

du siècle

Les paradoxes
de l’économie
informelle
À qui profitent les règles ?

Laurence Fontaine
et Florence Weber (dir.)
LES PARADOXES DE L’ÉCONOMIE INFORMELLE
Karthala sur internet: http://www.karthala.com
(paiement sécurisé)

Éditions Karthala, 2011


iSBn : 978-2-8111-0417-7
SouS la direction de
Laurence Fontaine et Florence Weber

Les paradoxes
de l’économie informelle
à qui profitent les règles ?

Éditions Karthala
22-24, boulevard Arago
75013 Paris
Remerciements

cet ouvrage est issu du colloque pluridisciplinaire « Écono-


mie informelle, travail au noir. enjeux économiques et sociaux »
organisé le 17 septembre 2007 par la Fédération de recherche
travail emploi Politiques Publiques et le centre d’études de
l’emploi, avec le soutien de l’agence centrale des organismes
de Sécurité sociale (acoSS), de la Mission ethnologie du
Ministère de la culture et de la délégation interministérielle à la
lutte contre le travail illégal (dilti).
le colloque, qui a réuni une centaine de participants, était
organisé en cinq sessions : Définitions et mesures, Complémen-
tarité des économies formelle/informelle, articulation des mar-
chés, Politiques publiques, Marchés du travail. nous en avons
tiré un des fils, celui de l’ambivalence morale des pratiques
informelles. un aperçu complémentaire, consacré principa-
lement aux questions de mesure, a été publié dans le dossier
« l’économie informelle » de la Revue économique (vol. 60,
2009-5) avec une introduction de Marianne cornu-Pauchet,
Marc-arthur diaye et Bernard Fortin. ces deux publications
sont loin d’épuiser la richesse des contributions réunies alors et
celle des débats entre économistes, anthropologues et sociolo-
gues dont cette rencontre fut l’occasion.
nous tenons à remercier ici Marc-arthur diaye, qui a orga-
nisé ce colloque avec Florence Weber, Yannick l’Horty pour
son soutien amical, Anne Evans pour son aide efficace et sereine,
Sarah abdelnour, laure lacan et ana Perrin-Heredia sans qui
cette aventure intellectuelle aurait perdu de son sel, François
Hainard dont l’intérêt pour notre approche du travail au noir ne
s’est jamais démenti, Viviana Zelizer qui nous a encouragés à
distance, robert ageneau qui nous a accordé d’emblée sa con-
fiance, et l’ensemble des contributeurs de cet ouvrage pour leur
patience et leur disponibilité. nous remercions également les
participants de la table ronde qui clôturait ce colloque, particu-
6 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

lièrement Pascal nahon, Professeur ordinaire de droit constitu-


tionnel suisse et comparé à la Faculté de droit de l’université de
neuchâtel, enzo Mingione, Professeur de sociologie à l’univer-
sité de Milano Bicocca, et François Gardes, Professeur d’éco-
nomie à l’université de Paris 1 Panthéon Sorbonne. Seuls les
propos des praticiens français lors de cette table ronde ont été
repris dans le chapitre 9 de cet ouvrage, préparé sur la base de
leurs interventions orales : Julien Bayou pour Génération Précaire,
Éric le Bont pour l’acoSS, thierry Priestley pour la dilti,
thomas Wanecq, inspecteur des affaires sociales.
nous remercions également les Éditions rue d’ulm d’avoir
accepté que soit reproduite en chapitre 10 la conférence donnée
par Florence Weber le 30 janvier 2008 dans le cadre des confé-
rences ulm-emmaüs et publiée en 2008 sous le titre Le travail
au noir, une fraude parfois vitale ?, dans la collection « la rue,
parlons-en ».
Nous tenons enfin à remercier André Grelon, directeur de
l’École doctorale de l’École des hautes études en sciences
sociales, Patrick Michel, directeur du centre Maurice Halbwachs,
Stéphane Beaud, responsable de l’équipe enquêtes terrains
Théories, dont nous avons pu apprécier la confiance et la géné-
rosité, nos collègues et étudiants du site Jourdan de l’École
normale supérieure (Paris) qui participent à nos recherches avec
enthousiasme, et la direction de l’École normale supérieure pour
son soutien.
introduction

à qui profitent
les règles économiques ?

laurence Fontaine, Florence Weber

Actualité de l’économie informelle

la grande crise qui a frappé les économies nationales et


l’économie mondiale en 2007 a ravivé l’intérêt des observateurs
et des hommes politiques pour l’économie informelle. comme
lors des crises précédentes, les sociétés nationales ont été d’au-
tant plus sévèrement touchées par la crise économique qu’elles
ne disposaient pas, comme remède temporaire à la misère, d’une
capacité à réinventer des formes de débrouille infra-officielles
qui ne passent ni par l’économie de marché régulière, ni par
l’économie publique. c’est donc à la fois à l’échelle nationale et
à l’échelle mondiale que l’économie informelle a pris de l’im-
portance. la principale question politique devient alors celle de
la plus ou moins grande tolérance aux pratiques et aux acteurs
qui jouent avec les règles de l’économie officielle. Faut-il privi-
légier une approche pragmatique – mieux vaut une économie de
survie, si illégale soit-elle, que les morts individuelles et les
révoltes collectives liées à la misère – ou une approche en termes
de régulation – c’est alors une réforme des règles qu’il vaut
viser, sans être sûr que cette réforme sans nul doute nécessaire
puisse s’imposer au cœur même de la crise ? en attendant, la
réflexion doit se poursuivre pour comprendre comment il est
possible d’étendre aux travailleurs de l’ombre les protections
qu’apportent le droit du travail et les droits sociaux en termes de
8 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

défense de leurs conditions de vie et d’assurances sur le futur,


sans entrer dans le cercle vicieux du moins-disant social.
en France, les années 2000 ont vu un raidissement des pou-
voirs publics sur la lutte contre le travail au noir, déjà visible dès
les années 1990 avec la loi de 1991 sur le travail clandestin,
révisée en 1997 en abandonnant le terme de « travail clandestin »
pour celui de « travail dissimulé ». des enquêtes de l’agence
centrale des organismes de Sécurité sociale ont montré l’am-
pleur du phénomène dans certains secteurs (particulière- ment
les hôtels cafés restaurants et le bâtiment) et dans certaines
régions (particulièrement l’ile-de-France et Provence-alpes-cô-
te-d’azur). dans la même période les gouvernements successifs
ont fait plusieurs tentatives pour « blanchir » certains pans de
l’économie informelle, d’abord en facilitant les procédures de
déclaration et de paiement des charges sociales dans le secteur
des services aux particuliers (avec la création du chèque emploi
Service en 1997 par Martine aubry puis du chèque emploi Ser-
vice universel en 2005 par Jean-louis Borloo, comme moyen
de paiement qui intègre salaire et charges sociales), puis plus
généralement en facilitant les activités de complément ou la
pluriactivité avec l’application, au 1er janvier 2009, du statut
d’auto-entrepreneur qui simplifie la déclaration des activités
économiques et le paiement d’impôts forfaitaires avantageux.
de sorte que l’État semblait devenu schizophrène, luttant contre
le travail dissimulé et tout particulièrement contre l’exploitation
économique que subiraient les travailleurs sans papiers, blan-
chissant parallèlement le travail au noir en facilitant les démar-
ches déclaratives et en exonérant de charges sociales et fiscales
(avec la baisse sélective de la tVa) certains acteurs économi-
ques, aidant ainsi certains entrepreneurs à trouver une main-
d’œuvre moins chère voire gratuite, comme l’a montré l’explo-
sion tout au long des années 2000 des stages en entreprise,
corrélative des difficultés croissantes des jeunes à trouver un pre-
mier emploi.
À l’échelle européenne, le spectre de l’immigration, illégale
ou non, n’a pas cessé de hanter les prises de position politiques,
alors même que l’ouverture à l’est d’une union européenne à
27 en janvier 2007 a encore avivé les craintes de certains tra-
vailleurs des pays de l’ancienne union envers une concurrence
devenue légale. Enfin, la lutte contre les fraudes est devenue
européenne et non nationale.
introduction 9

À l’échelle mondiale, c’est la distorsion entre le libre échange


prôné sur le marché des capitaux et sur le marché des biens, et le
protectionnisme jamais remis en cause qui prévaut sur le marché
du travail, qui constitue le trait le plus frappant des années 2000.
les migrations, légales ou non, constituent d’ailleurs avec les
contrats précaires l’une des solutions individuelles de survie
qui peuvent rendre provisoirement invisibles les conséquences
sociales de la crise économique. Pour survivre aux licenciements
rapides et politiquement indolores qui les frappent sélectivement,
les migrants légaux et illégaux ainsi que les travailleurs précaires
– souvent des nouveaux entrants sur le marché du travail – n’ont
alors d’autre solution que le repli vers des économies domesti-
ques déjà bien affaiblies ou vers l’économie informelle. avec la
crise, les migrations ralentissent reportant vers les pays les plus
pauvres les conséquences sociales du ralentissement de l’activité
économique.
il n’est donc pas étonnant d’observer aujourd’hui, en France,
un regain d’intérêt politique et médiatique pour le travail au noir
et la fraude aux prestations sociales. En période de difficultés
récurrentes de l’État social, il est plus facile d’incriminer les
pratiques d’individus déviants que de s’attaquer à leurs causes
structurelles. de plus, quoi de mieux, pour détourner l’attention
des comportements économiques illégaux des très riches, que de
s’appuyer sur la jalousie horizontale qui monte une partie des
classes populaires contre une autre ? Prendre les fraudeurs
comme bouc émissaire pour expliquer les difficultés structu-
relles de l’État social, aggravées en temps de crise, est beaucoup
plus facile, et rentable politiquement, que de s’interroger sur les
conditions de la soutenabilité des politiques de dépenses publi-
ques. Mais c’est aussi beaucoup plus dangereux. une fois que
les classes populaires ont commencé à dénoncer les fraudeurs
pauvres, le soupçon contre les mauvais pauvres, les profiteurs et,
bien sûr, les étrangers, en situation irrégulière ou non, a toutes
chances de tourner à la xénophobie. Autre raison pour réfléchir,
par-delà les oppositions faciles à mettre en scène et démagogi-
quement payantes, sur les règles du jeu et, plus précisément,
sur la dialectique du jeu entre les producteurs de règles et les
joueurs.
10 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Faiblesse du concept

Sociologues et historiens sont rarement à l’aise avec la notion


d’économie informelle qu’ils jugent imprécise. ils lui reprochent
également de recouvrir des réalités appartenant à des champs
que l’on répugne à associer dans la même notion comme le
travail à côté qui aide à vivre au jour le jour et les trafics crimi-
nels de substances illicites ou d’êtres humains.
le contexte d’émergence du concept et les réalités qu’il
recouvrait expliquent en partie cette polyphonie et ces impréci-
sions. la notion d’économie informelle est entrée dans les
préoccupations des économistes à partir d’une réflexion sur le
développement. les analystes constataient, dans les années
1970, dans nombre de banlieues des grandes métropoles des
pays dits en voie de développement, mais aussi dans certaines
régions des pays méditerranéens ou dans d’autres de l’europe
de l’est, une contradiction entre les indicateurs publics du
secteur officiel, comme les taux de chômage ou les niveaux de
salaire, et un évident mieux-être de la population que les statisti-
ques vouaient à une effrayante misère. ces constatations témoi-
gnaient que l’échec du modèle de développement par l’indus-
trialisation, tel que l’avait jusqu’à présent connu l’europe,
n’empêchait pas un certain développement économique : l’éco-
nomie informelle permettait de poser la question d’un modèle
alternatif de développement. La réflexion s’est alors emparée de
ce concept pour penser l’avenir des pays où le développement
industriel n’avait pas eu lieu.
de ses origines, la notion a conservé deux champs d’applica-
tion différents. le premier, centré sur le ménage, lie l’informa-
lité à la pauvreté et aux stratégies de survie. il s’attache à
retrouver la diversité des revenus qui entrent dans les maisons et
leurs chevauchements entre travail officiel et travail au noir.
l’autre horizon, adopté par les instances internationales, délaisse
la famille pour envisager l’économie en général et se centre sur
les unités de production informelle et, en particulier, sur le
secteur de la micro entreprise. de son histoire, l’économie infor-
melle a donc gardé une imprécision de sens et un vaste terrain
d’action puisqu’elle concerne aussi bien les multiples stratégies
de survie des petits vendeurs de rue et de tous ceux qui offrent
quelques services, les réseaux internationaux des trafiquants de
introduction 11

drogues ou d’armes, que les multiples petites entreprises fami-


liales aux activités et aux revenus plus ou moins déclarés.
devant l’imprécision de la notion, le « rapport Kénya » du
BIT a proposé en 1972 une première série de définitions fondées
sur sept caractéristiques techniques (facilité d’accès à l’activité,
utilisation de ressources locales, propriété familiale de l’entre-
prise, échelle d’activité réduite, usage de techniques qui privilé-
gient le recours à la main-d’œuvre, qualifications acquises hors
du système de formation, marchés concurrentiels et sans régle-
mentation). Puis, devant la diversité des situations empiriques,
d’autres organismes ont précisé les critères jusqu’à l’absurde
pour finalement opérer le travail inverse et n’en retenir que
deux : la petite taille ou le non-respect de la loi1.
À leur tour, les mots reflètent cette fluidité de la notion qui à
un bout évoque la solidarité et, à l’autre, la criminalité. ils expli-
citent dans leurs variations une volonté de sous-catégoriser la
notion quand ils parlent d’économie souterraine, illégale, de
l’ombre, de marché noir etc. les anglo-saxons manient, eux, les
nuances du noir préférant parler de grey ou de black economy.
ce faisant, ils disent bien que l’économie informelle, dont la
caractéristique majeure est de s’exercer en dehors des règles, ne
renvoie pas à un état mais à un continuum. Formel et informel
ne sont donc pas des donnés que l’on pourrait étudier comme
des objets avec leurs différentes propriétés mais des construits,
des relations que l’on ne peut comprendre qu’au sein des confi-
gurations qui les constituent. essentialiser le formel fait perdre
de vue que sa caractéristique est précisément de révéler des rela-
tions entre le politique et l’économique, de montrer comment les
institutions politiques et celles qui régulent l’économie – et qui
sont également le fruit de décisions politiques – sont en adéqua-
tion avec les besoins de la société, à commencer par ceux qui
consistent pour l’individu à assurer sa subsistance et celle de ses
proches.

1. Bruno lautier, L’économie informelle dans le tiers monde, Paris, la


découverte, 1994.
12 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Les paradoxes de l’économie informelle :


à qui profitent les règles ?

Face à l’hétérogénéité des situations habituellement regrou-


pées sous le terme d’économie informelle, et aux divergences
d’interprétation auxquelles ces situations donnent lieu, l’idée
nous est venue de prendre précisément appui sur elles pour
construire ce livre. de fait, entendre laurence Fontaine (cha-
pitre 3) et isabelle Guérin (chapitre 4) défendre avec le même feu
et la même rigueur deux visions opposées des conséquences du
crédit informel sur les relations entre débiteurs et créditeurs nous
a confortées dans ce choix. Pour laurence Fontaine, dans l’eu-
rope moderne, le crédit informel ouvre un espace de liberté aux
créditeurs mais aussi aux débiteurs, principalement des femmes
exclues statutairement de l’économie légale. Pour isabelle Guérin,
dans l’inde contemporaine, le crédit informel consenti d’une
saison à l’autre par des employeurs à leurs employés saisonniers
accroît la dépendance de ces derniers au point de devoir l’ana-
lyser en termes de servitude.
ce basculement de l’économie informelle entre liberté et
servitude correspond à des visions différentes – et à des effets
différents – des règles économiques. il oblige à distinguer parmi
les règles économiques celles qui protègent les faibles et celles
qui les enferment dans des statuts inadaptés. Pour étudier les
conséquences contradictoires des différentes règles économi-
ques, quoi de mieux que de se demander dans quels cas un pas
de côté par rapport à une règle accroît la vulnérabilité des faibles
et dans quels cas il augmente leurs marges d’action individuelle.
La question centrale devient donc : à qui profitent les règles et,
du même coup, à qui nuit leur transgression ?
ce paradoxe central de l’économie informelle – qui accroît
tantôt la liberté tantôt la servitude – se décline sous deux autres
formes. du côté de l’emploi illégal cette fois, et non plus du cré-
dit informel, la confrontation de deux expériences, celle des
migrants illégaux à chicago et en France, étudiés par Sébastien
chauvin et nicolas Jounin (chapitre 5), celle des caissières de
supermarché partiellement engagées dans l’économie informelle
au Vietnam, étudiées par Sophie Bernard (chapitre 6), montre
combien un emploi illégal à titre principal pénalise les travail-
leurs migrants sans protection, tandis qu’un second emploi illégal
introduction 13

avantage les travailleuses pluriactives une fois leur statut assuré


par leur emploi principal. c’est donc que le droit du travail et la
protection sociale n’ont pas le même effet selon que l’on consi-
dère un emploi unique ou principal, qui confère un statut, ou un
emploi secondaire, selon aussi que l’on est homme ou femme,
selon enfin que l’on est « chef de famille » ou ayant-droit d’un
travailleur légal.
Enfin, du côté des transactions informelles cette fois, l’éco-
nomie de l’ombre relève tantôt de l’économie de survie, tantôt
de la criminalité économique, selon le statut social des acteurs
impliqués dans la transaction et, à nouveau, selon la nature des
règles enfreintes. les sans abri étudiés par claudia Girola
(chapitre 8) représentent l’exemple même de l’économie de
survie : loin du marché, les transactions informelles auxquelles
ils participent relèvent tantôt du troc, comme lors des multiples
échanges entre pairs où nul partenaire n’est protégé, tantôt d’une
relation asymétrique qui se donne pour un don charitable, alors
même qu’il s’agit sinon de servitude du moins d’un travail hors
droit et hors protection sociale d’autant plus risqué qu’il
concerne des individus privés de tout statut social. À l’autre
extrémité du spectre social, le délit d’initié sur les marchés
financiers, étudié par Laura Hansen (chapitre 7) représente à la
fois une violation des règles économiques du marché et une
criminalité des acteurs au plus haut niveau économique et social,
fort bien illustrée en 2007 par le cas de Bernard Madoff2.

Vers une théorie de l’économie informelle ?

ce n’est pas par hasard si c’est le cas russe qui permet de


revisiter la notion même d’économie informelle et, peut-être, de
la rendre plus rigoureuse théoriquement.

2. une comparaison plus systématique entre la criminalité économique


en bas et en haut de l’échelle sociale a été effectuée par Sudhir Venkatesh et
Shamus Khan lorsqu’ils ont exposé leurs travaux côte à côte, lors d’une confé-
rence à l’enS ulm en avril 2010 : voir Sudhir Venkatesh, Off the Books. The
Underground Economy of the Urban Poor, Harvard university Press, 2006 ;
Shamus Khan, Privilege : the Making of an Adolescent Elite at St Paul’s School,
Princeton, Princeton university Press, 2011.
14 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

c’est ce que fait alena ledeneva (chapitre 1) en s’appuyant


sur le rôle des institutions. elle souligne l’apport de douglass
North qui les définit comme « les règles du jeu », règles qui
comme dans tout sport comprennent des règles écrites et d’autres
non écrites qui sont des codes de conduite. À cette première
distinction North ajoute une autre, entre les règles qui définis-
sent comment le jeu doit être joué et les joueurs qui les utilisent
plus ou moins honnêtement avec l’objectif de gagner. cette
dialectique entre règle et joueurs est un des éléments de la trans-
formation des institutions qui évoluent pour lutter contre les
mauvais joueurs et, en retour, chaque nouvelle parade à la tri-
cherie suscite de nouvelles manières de contourner les règles.
cette double dualité entre règles écrites et non écrites et entre
règles et joueurs est fondamentale et féconde pour comprendre
la dynamique de la relation formel/informel3. la focale mise par
caroline dufy (chapitre 2) sur le bref moment de prolifération
du troc interentreprises en russie, au cours des années 1990,
montre comment un changement des règles conduit à tracer une
frontière entre ce qui restera illégal – et poursuivi comme
criminel – et ce qui deviendra légal, grâce à une transformation
des moyens de paiement disponibles. ailleurs et dans un autre
domaine, celui du travail, Sébastien chauvin et nicolas Jounin
(chapitre 5) montrent également le rôle de l’économie informelle
dans la transformation des règles juridiques.
Les pratiques économiques informelles sont difficiles à
observer parce qu’elles échappent à l’archive et aux comptabi-
lités nationales. Elles sont également difficiles à isoler parce
qu’elles sont présentes dans toutes les formes de l’activité
économique. elles forment une nébuleuse complexe qui peut
toucher l’ensemble du circuit économique, de la production à la
vente, ou bien un aspect seulement de ce circuit. en ce sens,
économie formelle et économie informelle sont étroitement
imbriquées et c’est cette imbrication qu’il importe de retrouver
et de comprendre en utilisant les deux échelles qui ont toujours
été le cadre de la réflexion sur cette forme d’économie : celle des
individus et des ménages dans les multiples stratégies qu’ils
développent pour maintenir leur existence dans un monde incer-

3. douglass c. north, Institutions, Institutional Change and Economic Per­


formance, cambridge, cambridge university Press, 1990.
introduction 15

tain ; celle des effets sur l’économie de l’imbrication entre des


secteurs réglementés et des secteurs qui échappent à tout traite-
ment statistique et se développent dans les interstices des régle-
mentations.
les partages entre formel et informel jouent donc sur une
double relation : la première lie le statut des personnes et leurs
capacités économiques légales avec l’inscription effective de ces
personnes dans les activités économiques, et la seconde, à l’in-
verse, définit l’encadrement juridique des activités économiques
et joue sur la réalité des pratiques qui entrent en décalage avec
ces normes. north insiste à juste titre sur les conséquences en
termes de coûts de transaction du partage formel/informel : des
coûts institutionnels trop élevés poussent les acteurs vers l’in-
formel. Mais une partie de ces coûts sont ceux de la solidarité
nationale. ils font alors intervenir non des questions économi-
ques mais les valeurs morales sur lesquelles repose le contrat
social. On verra au chapitre 8 combien ces frontières sont floues,
même chez des individus concernés par le social et qui revendi-
quent des valeurs altruistes.
on a déjà souligné que le jeu avec l’encadrement juridique
des pratiques n’entraîne pas les mêmes effets selon les lois qui
ne sont pas respectées. S’agit-il de celles qui concernent le paie-
ment des taxes, les règlements de production, l’inscription des
travailleurs ? S’agit-il de celles qui délimitent les espaces où
l’activité peut s’exercer ? il convient donc d’analyser l’encadre-
ment juridique des personnes et des activités économiques et de
voir comment les acteurs sociaux sont contraints par ces normes
légales, et qui peut les transgresser, les détourner et les utiliser à
son profit. De fait, lovées dans l’économie de marché, les mani-
festations de l’économie informelle relèvent de stratégies diverses
selon les groupes sociaux, les sexes, et les activités qu’elles
mettent en jeu. elles peuvent être des stratégies économiques
qui savent court-circuiter des coûts obligés de l’économie capi-
taliste, comme les petites entreprises familiales ou les réseaux
ethniques de marchands qui minimisent les coûts de transaction,
ou comme les micro-réseaux financiers de rue qui ont un accès
facile à l’information et qui responsabilisent les débiteurs, les
obligeant à la solidarité. elles peuvent aussi être des stratégies
de survie, comme le sont nombre de petits métiers féminins liés
au marché. Elles peuvent enfin relever de la criminalité où la
vente de produits illicites fait courir de grands risques mais
16 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

permet de gros bénéfices. Ainsi, l’informalité se développe dans


un continuum qui va d’irrégularités plus ou moins grandes
jusqu’à la radicale illégalité mais les deux registres sont toujours
intimement liés et l’économie formelle contient toujours des
poches d’informalité, ne serait-ce que dans les multiples formes
de la corruption.
Les définitions changeantes de la notion de crime écono-
mique selon les époques et les pays sont une bonne entrée pour
regarder comment se jouent les relations entre la délinquance
économique et la justice, comment les règlements qu’impose
l’État tracent la frontière entre informalité et criminalité. Si la
société a toujours cherché à contrôler les activités souterraines,
elle le fait avec plus ou moins de force et le choix des activités
économiques qu’elle condamne, ainsi que les hiérarchies des
peines, et la volonté qu’elle met à les appliquer renseignent sur
les enjeux cachés, sur l’importance des pertes causées à l’État et
sur la proximité entre les pouvoirs et les groupes lésés.
le chapitre 7 (laura Hansen) décrit un aspect méconnu de
cette économie du crime et met en lumière la connivence entre
l’État et ce type de délinquants. il se place à Wall Street dans le
monde de la finance et regarde comment les traders utilisent
l’information pour spéculer sur le marché et engranger des
profits illicites. Comme dans de nombreux segments de l’éco-
nomie du crime, avantages économiques, présentation de soi et
identité de groupe vont de pair : ces cadres du système bancaire
ne fraudent pas seulement pour le gain mais également pour
tenir leur rang dans une sous-culture qui valorise la fortune, les
relations et le risque ; risque de perdre de l’argent plus que
d’être pris car les dérégulations des années 1980 ont facilité ces
opérations frauduleuses et, dans tous les cas, le niveau de sanc-
tion est faible pour ce genre de crime. cet exemple fait entrer
dans les paramètres de la plus ou moins grande latitude que la
société accorde au respect de ses règles. les excès du capita-
lisme financier avec la crise des subprimes et la faillite des
grandes banques d’affaires auront servi, peut-être, à la prise de
conscience de la nocivité, pour l’ensemble de la société, de ce
type de délit économique.
d’autres formes d’illégalités se cachent dans des cadres
apparemment légaux. le chapitre 5 (Sébastien chauvin et
nicolas Jounin) montre comment en France et aux États-unis,
les entreprises externalisent à des sociétés d’intérim les risques
introduction 17

associés à leurs pratiques d’emploi illicite. elles concernent les


formes de recrutement et de renvoi, les réductions des revenus
salariaux et l’emploi des travailleurs sans papiers. Grâce à diffé-
rents montages, les sociétés d’intérim permettent aux sociétés
qui les utilisent de renvoyer les intérimaires à tout moment, de
diminuer les salaires et de mettre en place des réseaux de
travailleurs sans papiers. ces diverses irrégularités n’empêchent
toutefois pas l’existence de carrières informelles qui se dérou-
lent dans ces cadres de l’intérim et qui sont fondées sur des rela-
tions personnelles. aux États-unis, la loi commence à s’adapter
à ces pratiques en reconnaissant les engagements implicites.
l’informel naît aussi de la rencontre entre des économies
politiques, et des systèmes de valeur différents. la transition entre
les économies socialistes et l’économie de marché en est une
parfaite illustration qu’analysent les chapitres 1 (alena lede-
neva) et 2 (caroline dufy) : le premier s’attachant plus aux
comportements des acteurs sociaux et le second aux politiques
mises en place dans cette période de transition et aux effets sur
les partages formel/informel de la volonté d’imposer de
nouvelles normes et de nouvelles valeurs. dans les deux appro-
ches, on voit tout le mal qu’ont les hommes et les femmes, qui
ont vécu dans les économies socialistes et qui ont partagé – ou
appris à partager – non seulement les valeurs qu’elles portent
mais également les pratiques économiques qu’elles induisent, à
se couler dans l’habitus que requiert l’économie de marché. le
heurt entre des règles formelles et des codes de conduite antago-
nistes est le moteur de cette production d’informalité. Pour être
plus exacts, beaucoup d’habitants des pays socialistes avaient
déjà appris à lover les fonctionnements du marché dans l’éco-
nomie d’État. la production d’informalité joue sur trois niveaux
qui renvoient tantôt aux arts de survivre, tantôt à la difficulté de
s’adapter aux règles ou à leurs changements et tantôt à la volonté
d’en tirer profit. Le jeu est chaque fois différent dans les deux
périodes historiques qui encadrent la chute des régimes commu-
nistes, mais il manipule toujours les règles écrites et non écrites.
l’explosion de crimes et délits économiques dans la russie post-
communiste permet alors de saisir, comme avec une loupe, les
effets de l’imposition à marche forcée de l’économie de marché
sur une économie d’État.
ce livre s’attache à cette transition, mais il aurait pu aussi
prendre appui sur d’autres rencontres entre l’économie de marché
18 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

et des économies s’appuyant sur des valeurs différentes, parta-


gées par de larges couches sociales dans des pays en développe-
ment, ou alors entrer dans les fonctionnements des élites politi-
ques de ces mêmes pays ; l’incompréhension, le sentiment
d’injustice ou la volonté de conserver des avantages acquis étant
autant de machines à créer de l’informalité. le chapitre 3 (lau-
rence Fontaine) donne l’exemple des petites marchandes que de
nouvelles règles d’hygiène chassent des marchés mais qui conti-
nuent à les fréquenter quitte à payer l’amende très modique
imposée pour les en dissuader. ces sanctions, qui sont plus sym-
boliques que réelles, disent que de nouveaux partages entre
formel et informel sont en train de naître. c’est pourquoi pour
entrer pleinement dans les enjeux de ces partages économiques,
il faut en étudier le système de sanction. le passage au chèque
emploi comme la création du statut d’auto-entrepreneur, en
France, sont aujourd’hui une réplique de ces dynamiques
anciennes en ce que le gouvernement préfère changer de poli-
tique et s’adapter aux évolutions plutôt que de persister à les
combattre en vain. avec toujours le risque de voir s’étendre les
pratiques les moins protectrices pour les travailleurs et les moins
coûteuses pour les employeurs, tant que les charges sociales
seront calculées sur la masse salariale et non sur le chiffre d’af-
faires ou le profit.

Statut des personnes et activités économiques

de la même manière que la société peut être, dans son


ensemble, incapable de fonctionner sous certaines règles – et les
économies du socialisme réel en sont de bons exemples –, les
individus peuvent affronter une même incapacité du fait de sta-
tuts qui les brident dans leur volonté d’agir ou qui rendent invi-
sibles leurs activités économiques. le cas des femmes illustre
parfaitement ce propos. le chapitre 3 (laurence Fontaine) s’at-
tache à comprendre comment cet ensemble complexe fait de sta-
tuts, de rôles sociaux et de représentations crée un espace des
possibles qui donne plus ou moins de place à l’initiative des
femmes. Selon leur statut social, les phases du cycle de vie et les
circonstances, elles seront plus ou moins rejetées vers les acti-
introduction 19

vités informelles. Globalement, dans l’europe moderne comme


dans nombre de pays en développement, le jeu dans les règles
leur est interdit. cette exclusion développe en retour des règles
informelles de solidarité qui permettent de remplacer celles
auxquelles les femmes n’ont pas accès comme, au premier chef,
la reconnaissance de leur parole. ainsi, l’analyse du statut per-
sonnel des individus à l’intérieur des fonctionnements généraux
des systèmes politiques est un autre outil qui permet de com-
prendre pourquoi certains groupes sociaux, plus que d’autres,
n’ont d’autre issue pour survivre que de travailler hors des
règles. aujourd’hui les sans papiers sont une illustration écla-
tante du rôle du statut juridique dans le maintien forcé des
travailleurs dans l’illégalité.
ces exclusions font partie des luttes que les groupes sociaux
se livrent pour conserver ou accroître leurs positions. les régle-
mentations du travail durant l’époque moderne traduisent ainsi
une exclusion progressive des femmes des organisations de
métier. Les hommes ont profité et initié ces changements en s’ap-
puyant sur l’exclusion des femmes des fonctions publiques et,
plus généralement, du politique pour s’emparer des métiers qu’ils
convoitaient, les rejetant alors dans les activités subalternes et
précaires et dans l’informel, un informel qu’elles ont dû subir en
position de faiblesse. cette lutte entre les groupes sociaux pour
l’accès aux ressources qui passe par la maîtrise des règles du jeu
s’intensifie toujours en période de crise.
du point de vue des acteurs, il y a donc deux manières d’en-
trer dans l’économie de l’ombre : une, contrainte, née de l’im-
possibilité des hommes et des femmes de jouer avec les règles
faute d’en avoir le droit et les « capacités » et une autre, choisie,
celle de ceux qui évoluent dans le secteur formel de par leur
statut social, mais qui veulent jouer plus fin, gagner plus et pro-
fiter des assurances et des solidarités sociales sans en supporter
les coûts. ces derniers auront, bien sûr, une grande propension à
utiliser des acteurs privés des droits qui leur permettent d’entrer
dans les marchés du travail légaux et garantis, ou bien ceux qui
traversent des épisodes de chômage ou de difficultés person-
nelles. le chapitre 8 (claudia Girola) examine ces jeux institu-
tionnels et moraux et montre comment la charité affichée peut
masquer une volonté de s’exonérer des règles du travail et de la
solidarité nationale.
20 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Puisque le travail informel se développe hors de la légalité,


les définitions de l’informel n’existent que par rapport aux
cadres légaux : ce sont ces derniers qui fixent le curseur de l’il-
légal. la plus ou moins grande tolérance aux dernières crises
économiques et la plus ou moins grande punition des acteurs qui
s’y livrent est alors fonction des rôles dévolus à l’État et des
réglementations qu’il a décidé d’imposer. dans les pays occi-
dentaux, le travail est globalement encadré avec toutefois de
grandes divergences comme sur la sécurité sociale qui fait partie,
aux États-unis, des assurances privées que les employeurs ne
sont pas tenus de souscrire pour leur personnel, même si des
changements s’opèrent avec la loi Obama de 2010 qui redéfinit
les rôles pour certaines catégories de la population. le chapitre
4 (isabelle Guérin) montre qu’en inde, l’économie est très peu
organisée et que la frontière du crime économique est, plus
qu’ailleurs, un enjeu de gouvernement. À partir du travail des
migrants, cette étude met également en scène les acteurs et les
luttes à l’œuvre dans ces définitions. On y trouve des partenaires
traditionnels : les élites partagées entre respect des traditions de
caste et volonté de moraliser les relations de travail ; les
travailleurs légaux qui s’opposent à cette main-d’œuvre quasi
servile autant qu’ils l’utilisent ; et les employeurs qui s’enrichis-
sent à ses dépens même si la gratitude – car travail il y a – n’est
pas absente de cette relation. on y trouve aussi de nouveaux
acteurs comme les onG qui deviennent des partenaires à part
entière du jeu social, les pressions qu’elles exercent réussissant
à faire changer, au coup par coup, les conditions de travail de
cette main-d’œuvre servile.
Enfin, descendre au niveau individuel, comme le fait le
chapitre 6 (Sophie Bernard) qui étudie le temps de travail des
caissières en France et au Viêt-nam, fait comprendre l’impor-
tance des institutions informelles comme les codes de conduite,
l’intériorisation des rôles sociaux et la manière dont sphère
professionnelle et sphère privée sont pensées et délimitées par
les acteurs sociaux dans la perception du travail et de ses rela-
tions avec le juste et l’illégalité. Si les caissières des supermar-
chés français vivent mal, dans l’ensemble, les horaires de travail
flexibles qui leur sont imposés, il en va tout autrement au
Viêt-nam où la frontière entre travail et hors travail n’est pas si
nette et où le temps libre est systématiquement occupé par une
activité complémentaire lucrative.
introduction 21

les rôles sociaux féminins sont au cœur de ces frontières


brouillées. dans les pays en développement, les relations sociales
se vivent naturellement dans le travail qui est conçu, en particu-
lier quand il est féminin, comme une aide et non comme une
activité professionnelle même s’il est rétribué. de la même
manière, la pluriactivité, qui est une des stratégies fondamen-
tales des familles et des individus pour faire face à un futur
incertain dans les pays où les protections sociales sont faibles,
explique le rêve des caissières d’Ho chi Minh Ville de cumuler
les emplois, d’ajouter à l’emploi salarié et assuré du super-
marché l’aventure de la petite entreprise en ouvrant une bou-
tique, alors que les caissières françaises rêvent de temps pour
elles et, souvent, pour leurs enfants.
travailler sur les relations formel/informel dans différents
contextes, comme le fait ce livre, permet d’entrer au cœur des
fonctionnements des divers groupes sociaux et dans leurs rela-
tions à l’État. c’est également cette démarche comparative qui
montre combien les notions de travail et de loisir, de vie privée
et de vie professionnelle, dépendent des règles institutionnelles,
de l’existence d’organismes de prévoyance et des cultures qui
organisent le présent et le futur de chacun. c’est bien l’histori-
cité de ces frontières qui permet de comprendre les partages
changeants entre travail légal et illégal.
Nous proposons pour finir un retour vers le travail au noir en
France, armé de ces clés de lecture. retour sous une double
forme. d’abord, dans la table ronde organisée lors du colloque
de 2007 et reprise dans le chapitre 9, les praticiens français
confrontés au développement de nouvelles formes de travail
dissimulé (y compris les stages en entreprise) exposent leur
propre point de vue et analysent les points de vue des différents
acteurs économiques, tout en défendant les valeurs sur lesquelles
est fondé le modèle social français : solidarité nationale, pré-
sence de l’État en tiers entre employeur et employé, souci de
protection pour tous et de réduction des inégalités, y compris et
peut-être surtout, aujourd’hui, des inégalités entre générations.
ensuite, dans une conférence emmaüs prononcée à l’École
normale supérieure de Paris par Florence Weber le 30 janvier
2008 et reprise dans le chapitre 10, celle-ci propose une lecture
critique des changements intervenus dans le travail et le mode
de vie des classes populaires en France depuis 1980, ainsi
qu’une réflexion sur la faillite des règles économiques contem-
22 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

poraines après le délitement d’un double modèle, celui de l’em-


ploi masculin à vie, celui de la famille stable composée d’un
travailleur et de ses ayants droits.
À l’issue de ce travail collectif, les quatre paradoxes de l’éco-
nomie informelle – double économie ou marché en construction,
liberté ou servitude, emploi sans protection ou travail à-côté,
économie de survie ou criminalité économique – peuvent être
subsumés en une seule question : non pas « à qui profite le
crime » comme dans les romans policiers de facture classique,
mais « à qui profite la règle économique » bafouée ou simple-
ment contournée par certains acteurs et certaines pratiques.
l’économie informelle pourrait bien être, contre toute attente, le
plus court chemin pour analyser avec précision les règles écono-
miques. loin de croire que toute règle se vaut et que l’existence
de règles vaut par principe mieux que leur absence, loin de cher-
cher à discriminer entre les « bonnes » règles et les « mau-
vaises » pratiques ou entre les règles « justes » et les règles
« injustes », ne vaut-il pas mieux observer qui contourne la règle
au bénéfice de qui, et saisir ainsi sur le vif à qui telle règle béné-
ficie et à qui telle règle nuit, ce qui pourrait permettre de trans-
former les règles – ou de les maintenir – en toute connaissance
de cause. Foin des principes moraux ou idéologiques : c’est en
examinant les pratiques et leurs auteurs et en demandant publi-
quement qui nous voulons soutenir politiquement que nous pour-
rons améliorer notre monde économique.
1

Créer des ponts entre les disciplines.


Institutions, réseaux, pratiques

alena ledeneva*

en russie, il existe une très forte propension à la malhonnê-


teté qu’on appelle aujourd’hui le nihilisme légal ou, pour le dire
autrement, la société est structurée de telle manière que le
système formel contraint fortement les acteurs à être déviants
vis-à-vis de ce qui reste considéré comme une norme. certains
chercheurs prétendent à propos des marchés émergents que les
comportements déviants deviennent eux-mêmes la norme. il faut
dès lors discuter des catégories que l’on peut utiliser pour
analyser de telles situations1. dans le cas de l’économie russe,
l’héritage du socialisme est souvent invoqué pour expliquer
l’importance inédite de ce que l’on appelle les « pratiques infor-
melles ». ces dernières sont souvent assimilées, interprétées et
comprises à tort comme de la corruption. en un sens, ce n’est
pas du tout étonnant : elles ne sont pas transparentes aux outsi­
ders, elles s’appuient sur des relations personnelles et des
normes informelles, et sont souvent un obstacle à la modernisa-
tion. Mais le lien entre modernisation et pratiques informelles
est plus complexe.
Pour commencer, je caractériserai le système socialiste à partir
de mon expérience. En fait, la meilleure définition du socialisme

* traduit de l’anglais par caroline dufy et ronan Hervouet.


1. Federico Varese, « Pervasive corruption », dans Economic Crime in Russia,
alena ledeneva and Marina Kurkichiyan (eds.), la Haye, londres et Boston,
Kluwer law international, 2000, p. 99-111.
24 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

que je connaisse est une blague de la période soviétique qui


comporte six paradoxes :
– il n’y a pas de chômage mais personne ne travaille ;
– personne ne travaille mais la productivité augmente ;
– la productivité augmente mais les magasins sont vides ;
– les magasins sont vides mais les réfrigérateurs sont pleins ;
– les réfrigérateurs sont pleins mais personne n’est satisfait ;
– personne n’est satisfait mais tout le monde vote à l’unani-
mité pour les dirigeants en place.
depuis l’écroulement du communisme en europe, un sep-
tième paradoxe est devenu réalité :
– tout le monde vote à l’unanimité pour les dirigeants en
place mais le système s’est tout de même écroulé.
derrière chaque paradoxe se dissimulent de nombreuses pra-
tiques informelles. ces paradoxes indiquent à la fois les défauts
du système formel, tels que les pénuries, et les façons de les
contourner. ils pointent d’une part les stratégies du gouverne-
ment pour « gérer » ces défauts. ils mettent d’autre part en
évidence les stratégies adoptées par les individus, qu’on laisse
se débrouiller dans des situations où les contraintes formelles
sont extrêmement rigides. Mon propos portera sur de telles
situations dans lesquelles l’informel est devenu un trait si
répandu – et qui concerne non seulement la société et les straté-
gies des acteurs individuels, mais également le gouvernement,
les entreprises et les firmes. Devant cette omniprésence de
l’« informel », il nous faut donc trouver une façon alternative de
penser cette notion.
dans cet article, je vais aborder trois concepts associés à l’in-
formel : les institutions, les réseaux et les pratiques. Pourquoi
préfère-t-on un terme à un autre et comment fait-on le lien entre
eux ? utilise-t-on la notion d’informel dans plusieurs accep-
tions ? Ces termes désignent-ils des situations très spécifiques ?
considérons une série de cas saisissants liés au rôle de l’État
russe en tant qu’actionnaire majoritaire dans de nombreuses
grandes entreprises. Par exemple, chrystia Freeland décrit préci-
sément comment, pour céder les actifs de l’État lors des privati-
sations par enchères de 1995, ce sont les arrangements entre
insiders qui ont prévalu2. ces faits doivent-ils être décrits comme

2. chrystia Freeland, Sale of the Century : Russia’s Wild Ride from Commu­
nism to Capitalism, londres, crown, 2000.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 25

la traduction de la prédominance d’institutions informelles, celle


de pratiques informelles ou celle de réseaux informels ? le choix
des termes traduit-il uniquement une approche disciplinaire
spécifique ? On peut en effet dire que les politistes privilégient
les institutions, les anthropologues les pratiques, les sociologues
les réseaux. Pourquoi certains chercheurs choisissent-ils alors
d’autres catégories, telles que la « capture de l’État », le « vol de
l’État », ces expressions se référant toutes deux aux privatisa-
tions cachées des institutions publiques ? S’agit-il seulement
pour ces chercheurs de proposer des titres attractifs pour leurs
livres ou sont-ils insatisfaits des concepts déjà existants ?
Mon approche est interdisciplinaire et j’espère qu’elle per-
mettra d’aider à trouver un fondement commun pour mieux
cerner la notion d’informel. Sur le schéma suivant, j’identifie les
différentes manières de conceptualiser l’informel.
la science politique utilise principalement la notion d’insti-
tutions politiques. dans les typologies proposées par les poli-
tistes, les phénomènes de clientélisme, de patronage, de corrup-
tion, de mafia etc., qui ont émergé à grande échelle dans les
économies en transition, sont maintenant conceptualisés sous la
catégorie d’institutions informelles. il existe d’ailleurs une litté-
rature intéressante dans ce champ3.
les sociologues préfèrent quant à eux la catégorie de réseaux4.
les réseaux « organisent » les individus en un mode alternatif
aux organisations. ils pénètrent les structures, et ce faisant
constituent des formes intermédiaires entre les concepts sociolo-
giques d’individu et de structure. les structures formelles ren-
dent possible et alimentent l’économie informelle, mais elles en
dépendent également. les formes des réseaux nés de l’interac-
tion entre formel et informel méritent notre attention. les réseaux
interpersonnels sont souvent considérés comme des substituts
aux systèmes impersonnels de confiance, que l’on active dans
les environnements à hauts risques. l’analyse des réseaux inter-

3. Gretchen Helmke et Steven levitsky, « informal institutions and


comparative Politics : a research agenda », Perspectives on Politics, vol. 2,
n° 4, 2004, p. 725-740.
4. thomas lahusen et Peter H. Solomon (eds.), What is Soviet Now ? Iden­
tities, Legacies, Memories, Berlin, lit Verlag, 2007, p. 101-134 ; alena lede-
neva, « networks in russia : Global and local implications » dans Explaining
Post­Soviet Patchworks, vol. 2, Pathways from the Past to the Global, Klaus
Segbers (ed.), aldershot, ashgate, 2001, p. 59-77.
26 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Schéma 1. Approches de l’informel

Réseaux
(Structures rendant
possible
l’économie informelle
Sociologie
approche des réseaux)
liens interpersonnels

PRatiques institutions
(constitutives (régulation
de l’économie de l’économie informelle
informelle Science politique
Anthropologie sociale Structure)
individu) institutions informelles :
Stratégies clientélisme/patronage
de survie corruption
Mafia

personnels prédomine dans la littérature sur la confiance/


méfiance5.
Enfin, les économistes sont sans doute ceux qui ont le plus
approfondi la question de l’économie informelle dans les pays
socialistes. ainsi, les travaux de Gregory Grossman sur l’« éco-
nomie seconde » sont-ils devenus de véritables classiques.
À partir des années 1980, les travaux sur l’économie non offi-
cielle, souterraine, illégale, de l’ombre, noire etc. se sont multi-
pliés6. dans les années 1990, de nouveaux termes visant à saisir
les nuances de gris dans le phénomène d’informel sont apparus :

5. alena ledeneva, « the Genealogy of Krugovaia Poruka : Forced trust as


a Feature of russian Political culture » dans Trust and Democratic Transition
in Post­Communist Europe, ivana Markova (ed.), oxford, British academy and
oxford university Press, 2004, p. 85-108.
6. Voir la bibliographie de Friedrich Schneider et dominik H. enste, The
Shadow Economy : An International Survey, cambridge, cambridge university
Press, 2003.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 27

semi-légal, extra-légal, quasi-légal, supra-légal, non-légal. ils


sont en un sens proches de ceux de Katsenelinboingen qui, dès
les années 1970, avait conceptualisé les types de marchés par
une gamme de couleur7.
avant de comparer les trois concepts utilisés pour aborder la
notion d’informel – réseaux, institutions, pratiques – je souhaite
revenir sur la nature problématique de ce terme d’informel.
toutes les approches synthétisées dans le schéma 1 visent à
conceptualiser le noyau central de ce qui est appelé « informel ».
une chose intéressante est à souligner. le terme d’« informel »
est très fréquemment utilisé, non seulement pour évoquer
l’« économie informelle », mais aussi dans des expressions
aujourd’hui bien établies et qui désignent des concepts précis :
on parle ainsi d’institutions informelles, de réseaux informels et
de pratiques informelles. cependant, le terme « informel » n’est
pas très utile en lui-même car il est défini de façon plus rési-
duelle que substantielle : tout ce qui n’est pas formel est consi-
déré comme informel. en effet, comme l’ont établi Helmke et
levitsky, à l’origine d’un nouveau programme de recherche
comparative sur les institutions informelles en sciences politi-
ques, le terme apparaît dans un « halo étourdissant de phéno-
mènes incluant les réseaux personnels, le clientélisme, la corrup-
tion, les clans et les mafias, la société civile, la culture tra-
ditionnelle, et une variété de normes législatives, judiciaires et
bureaucratiques »8.
le fait que le sens attribué au terme « informel » dépende du
contexte analysé ajoute encore à la confusion. Sa connotation
peut en effet être aussi bien positive, que neutre ou négative. il
peut avoir une valeur positive dans un contexte de codes infor-
mels d’amitié. il peut être neutre lorsqu’il se réfère aux normes
informelles de comportement dans un club londonien de gent-
lemen ou aux codes informels existant dans différentes sous-cul-
tures. Enfin, il peut être très négatif quand il se désigne l’utilisa-
tion de contacts informels pour atteindre des objectifs fixés dans
des contextes formels. on peut par exemple penser aux faits
suivants : obtenir une information pour conclure des accords

7. aron Katsenelinboingen, « coloured Markets in the Soviet union »,


Soviet Studies, vol. 29, n° 1, 1977, p. 62-85.
8. Gretchen Helmke et Steven levitsky, art. cit.
28 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

entre insiders, utiliser le blat9 pour obtenir des biens et des


services pénuriques, contourner des procédures formelles ou
user d’autres moyens pour « battre le système » aux dépens
d’autres citoyens10. le recours à l’informel pour atteindre des
buts dans un contexte formel est courant en russie et en chine,
où la façade de l’économie de marché cache une toile complexe
de relations informelles utilisées à la fois dans les secteurs tradi-
tionnels et dans les nouveaux secteurs de l’économie. la possi-
bilité d’effectuer des transactions entre insiders peut même
devenir une contrepartie implicite dans le recrutement d’un
trader qui a conscience ou même s’entend dire à l’entretien
d’embauche qu’il aura des possibilités d’augmenter son salaire
modeste grâce à des transactions effectuées « à côté ».
les valeurs morales différenciées associées au terme d’in-
formel posent problème. Il peut en effet signifier des choses très
différentes. cela dépend du contexte dans lequel il se déploie et
des fonctions variées que l’économie informelle revêt selon les
circonstances. d’un côté, il peut désigner des activités tout à fait
légitimes situées en dehors de l’économie formelle. d’un autre
côté, les activités informelles peuvent tirer profit de l’économie
formelle : les acteurs sociaux sont alors contraints, conformé-
ment à leur volonté ou non, à exploiter certaines ressources de
l’économie formelle. cela implique l’existence de la petite
criminalité, d’abus dans l’accès aux ressources publiques et de
détournements de fonds. ces pratiques supposent une grande
connaissance des règles formelles. ceci rend certaines activités
informelles encore plus « informelles » (illégitimes) que d’autres.
en d’autres termes, certaines activités informelles se réfèrent
à des normes établies et consensuelles, alors que d’autres sont
considérées comme opportunistes et malhonnêtes parce qu’elles
sont en conflit avec les règles formelles. Par conséquent, il est
regrettable que le terme « informel » se réfère non seulement à
des activités respectant les normes existantes, traditions et
coutumes qui complètent ou remplacent les règles formelles –

9. note des traducteurs : le blat est défini par l’auteur comme « l’utilisa-
tion de réseaux personnels pour obtenir des biens ou des services pénuriques
ou pour contourner certaines procédures formelles », alena ledeneva, How
Russia Really Works. The Informal Practices That Shaped post­Soviet Politics
and Business, ithaca et londres, cornell university Press, 2006, p. 1.
10. alena ledeneva, Russia’s Economy of Favours : Blat, Networking and
Informal Exchange, cambridge, cambridge university Press, 1998.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 29

ce faisant, elles constituent une part importante du cadre institu-


tionnel – mais également aux activités résultant du conflit de ces
normes, traditions et coutumes avec les règles formelles. Par
ailleurs, on pourrait aussi évoquer de nombreux exemples où les
activités qualifiées d’informelles n’entrent pas en conflit avec
les règles formelles, mais les utilisent en les manipulant. cela
revient alors non pas à violer la lettre de la loi mais son esprit,
ou parfois pire à créer certaines règles formelles dans le but
justement de servir des intérêts informels.
en réalité, certaines contraintes informelles – par exemple le
code de l’honneur de la mafia, le code du monde criminel
(poniatiia), ou certains ordres reçus par téléphone du Kremlin
(telefonnoe pravo11) – semblent avoir davantage d’efficacité que
n’importe quelle règle formelle. inversement, certaines règles
formelles peuvent être codifiées et officiellement reconnues,
mais restent non appliquées. c’est le cas en particulier de lois ou
de décrets soviétiques obsolètes qui, bien que signés, sont restés
lettre morte. dans la recherche académique, il faut penser la
différence entre formel et informel en termes idéal-typiques et
distinguer d’un côté les règles formelles et de l’autre les normes
informelles. l’idéaltype des règles formelles inclut les règles
juridiques ou quasi-juridiques, qui sont produites explicitement
et appliquées conformément à des mécanismes créés justement
en vue de cette application. l’idéaltype des normes informelles
inclut les coutumes, les codes et les préceptes éthiques produits
par différentes formes d’organisations sociales (par exemple la
famille, les réseaux personnels, le voisinage, la communauté, les
clubs).

Le formel et l’informel

la discussion la plus intéressante sur l’opposition entre le


formel et l’informel apparaît lorsque l’on s’intéresse à la ques-
tion des institutions. il y a deux manières d’appréhender les liens
entre institutions formelles et informelles. on peut opposer des

11. alena ledeneva, « telephone Justice in russia », Post­Soviet Affairs,


vol. 25, n° 4, 2008, p. 324-350.
30 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

institutions formelles à des institutions informelles ou alors


considérer que les institutions sont façonnées à la fois par des
contraintes formelles et des contraintes informelles. les travaux
de douglass c. north apparaissent particulièrement pertinents
pour creuser ces questions. Douglass North définit la notion
d’institution de la manière suivante. ce sont « les règles du jeu
dans une société ou, plus formellement, les contraintes consti-
tuées par les humains pour façonner l’interaction humaine ».
considérant les contraintes comme constitutives des institutions,
il propose de distinguer les contraintes formelles et les con-
traintes informelles12. « elles [les institutions] sont parfaitement
analogues aux règles du jeu dans un sport de compétition en
équipe. en effet, elles consistent en des règles écrites, mais
également en des règles non écrites de codes de conduite qui
sous-tendent et complètent les règles formelles. Par exemple, il
est interdit d’injurier délibérément un joueur clé de l’équipe
adverse. conformément à cette analogie, lorsqu’il arrive que les
règles et les codes informels soient violés, la sanction advient.
Pris ensemble, les règles formelles et informelles13 ainsi que le
type et l’efficacité de leur application donnent sa forme et son
caractère au jeu »14.
north a révolutionné la compréhension des institutions en
accor- dant une importance égale aux statuts des contraintes
formelles et informelles. « les règles formelles sont une part
importante du cadre institutionnel, mais elles n’en sont qu’une
part. Pour être efficaces, elles doivent être accompagnées par
des contraintes informelles (convictions, normes de comporte-
ment) qui les complètent et réduisent le coût de leur mise en
œuvre »15. ainsi, dans la perspective néo-institutionnaliste, toutes
les institutions sont façonnées par des règles à la fois formelles
et informelles.
Par ailleurs, dans son étude, north met l’accent sur une
distinction cruciale entre institutions et organisations. comme

12. douglass c. north, Institutions, Institutional Change and Economic


Performance. cambridge, cambridge university Press, 1990, p. 3.
13. north évite dans son livre d’employer l’expression « règles informelles ».
Elle ne figure pas dans l’index et apparaît seulement rarement. En revanche, il
oppose souvent les « contraintes informelles » aux « règles formelles ».
14. douglass c. north, op. cit., p. 4.
15. douglass c. north, op. cit., p. 20.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 31

les institutions, les organisations fournissent une structure à l’in-


teraction humaine.

« de fait, quand on examine les coûts qui découlent du cadre


institutionnel, on voit qu’ils résultent non seulement de ce cadre
mais également des organisations qui se sont développées dans ce
cadre. d’un point de vue conceptuel, il faut distinguer très clai-
rement les règles et les joueurs. Le but des règles est de définir la
façon dont le jeu doit être joué. Mais l’objectif fixé à l’intérieur
de cet ensemble de règles est de gagner le jeu en combinant les
capacités, la stratégie et la coordination et ce, par des méthodes
loyales mais aussi parfois par la tricherie. combiner les stratégies
et les capacités d’une équipe est un processus distinct de celui qui
consiste à organiser la création, l’évolution et les conséquences
des règles »16.

north insiste particulièrement sur l’interaction entre les insti-


tutions (qui sont les règles sous-jacentes du jeu) et les organisa-
tions. « Séparer l’analyse des règles du jeu sous-jacentes et la
stratégie des joueurs est une nécessité impérative pour construire
une théorie des institutions »17. ces distinctions sont examinées
dans le tableau 1 ci-dessous.

tableau 1. Distinctions clés et concepts utilisés dans les appro­


ches néo­institutionnalistes

Distinctions clés Concepts clés fondés sur la distinction entre formel


et informel

règles les institutions sont considérées comme des règles


du jeu définies par un continuum entre contraintes
formelles et contraintes informelles.
Joueurs de par leurs stratégies et leurs capacités, les joueurs
manipulent à leur avantage à la fois les contraintes
formelles et les contraintes informelles.

Pour construire une théorie des pratiques, on pourrait ajouter


qu’il est essentiel de séparer l’analyse des règles sous-jacentes

16. douglass c. north, op. cit., p. 4-5.


17. douglass c. north, op. cit., p. 12.
32 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

et celle de la stratégie des joueurs, mais aussi de mettre l’accent


sur les stratégies des joueurs. dans la mesure où je m’intéresse
uniquement à certains types de stratégies, celles qui impliquent
une interaction entre le formel et l’informel, il est nécessaire
d’explorer davantage les différents types d’interactions entre
formel et informel.
Selon north, « la différence entre les contraintes formelles et
les contraintes informelles est seulement une différence de
degré. considérons un continuum constitué à une extrémité des
tabous, des traditions, des coutumes, et à l’autre extrémité des
constitutions écrites »18. les contraintes formelles sont façon-
nées par les constitutions, les statuts, le droit civil, ainsi que les
autres régulations gouvernementales qui sont mises en applica-
tion de façon externe par les organisations politiques, économi-
ques, sociales et éducatives. les contraintes informelles sont
définies comme les « moyens informels avec lesquels les êtres
humains ont structuré l’interaction humaine [...] : les codes de
conduite, les normes de comportement et les conventions »19. en
mettant sur une même échelle les contraintes formelles et infor-
melles, l’auteur insiste sur la similarité de leur statut et de leur
importance. « les contraintes informelles sont importantes en
elles-mêmes (et ne sont pas seulement des appendices des règles
formelles). on peut le comprendre lorsque l’on observe que les
mêmes règles formelles et/ou constitutions imposées à des
sociétés différentes produisent des résultats différents »20. en
même temps, le « continuum envisagé » entre l’informel et le
formel permet aussi d’appréhender la relation d’intrication entre
les deux :

règles formelles contraintes informelles

dans l’analyse néo-institutionnaliste, la dichotomie formel/


informel est définie par la distinction entre les règles formelles
(ces dernières sont incluses dans le système légal (moderne)
codifié et mises en œuvre par les « organisations ») et les
contraintes informelles (ces dernières ne sont pas incluses dans
les codes légaux, sont non codifiées et sont mises en œuvre au

18. douglass c. north, op. cit., p. 46.


19. douglass c. north, op. cit., p. 36.
20. douglass c. north, op. cit., p. 36.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 33

sein des réseaux personnels). c’est une distinction analytique


centrale dans la théorie des institutions forgée par north. toute-
fois, il est important de noter que north lui-même n’utilise pas
la notion de « règles informelles ». ceci m’a rendu sensible au
fait que le continuum dépeint n’est pas un continuum de règles.
Selon north, les contraintes informelles sont une part consti-
tutive de n’importe quelle institution mais il insiste sur le fait
qu’il ne traite pas des joueurs et de leurs stratégies. il est cepen-
dant important d’observer l’interaction des règles formelles et
des contraintes informelles. north met en évidence le fait que
« les contraintes institutionnelles qui définissent l’ensemble des
opportunités offertes aux individus, sont un arrangement com-
plexe entre des contraintes formelles et informelles21 [...]. cet
arrangement de contraintes institutionnelles résulte de combinai-
sons variées de contraintes formelles et informelles, combinai-
sons qui impliquent en retour des coûts variés dans la mise en
œuvre de ces contraintes. Plus ces coûts sont élevés, plus les
parties impliquées dans l’échange sont incitées à invoquer des
contraintes informelles pour configurer l’échange »22.
les deux types d’interaction entre règles formelles et con-
traintes informelles sont définis de la façon suivante : soit elles se
complètent, soit elles sont le substitut les unes des autres. lorsque
l’accent est mis sur les règles (voir tableau 1 supra) comme c’est
le cas dans l’approche de north, alors ces deux types d’interac-
tion ne rentrent pas en contradiction avec l’idée de continuum
entre contraintes formelles et informelles. de ce fait, changer
simplement les règles formelles conduira alors à produire le
résultat désiré seulement si les normes informelles sont complé-
mentaires des règles changées. dans ce cas, l’application de la
règle sera au mieux parfaite, ou au moins anticipée par ceux qui
ont changé les règles23. Quand l’accent est mis sur les joueurs, les
contraintes informelles qu’ils ont acceptées peuvent entrer en
contradiction avec les règles formelles existantes. les stratégies
des joueurs et les capacités mobilisées pour gérer le conflit entre
règles formelles et contraintes informelles produisent ce que nous

21. douglass c. north, op. cit., p. 67.


22. douglass c. north, op. cit., p. 68.
23. douglass c. north, « understanding economic change » dans Trans­
forming Post­Communist Political Economies, Joan M. nelson, charles tilly
et lee Walker (eds.), Washington d.c., national academy Press, 1997, p. 17.
34 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

appelons les pratiques informelles. en d’autres mots et selon la


formule de Feige, quand les institutions formelles et informelles
entrent en conflit, les comportements déviants (non­compliant)
prolifèrent et créent des économies souterraines24, comme l’il-
lustre bien la plupart des économies post-communistes en transi-
tion. Les formes de comportements déviants résultant du conflit
entre normes sociales et régulations formelles sont qualifiées d’in-
formelles.
Certains politistes proposent une définition des institutions
qui embrasse les stratégies des joueurs et les capacités, assimi-
lant ce faisant les règles du jeu sous-jacentes et les joueurs qui
les mettent en œuvre – cette distinction entre règles et joueurs
est cruciale pour North. Par exemple, dans sa définition,
Guillermo o’donnell place les acteurs et leurs pratiques régu-
lées au centre des institutions :

« Par institution, j’entends un modèle régulé d’interactions


qui est connu, mis en pratique et accepté (même s’il n’est pas
approuvé) par les acteurs qui s’attendent à continuer à interagir
selon les règles sanctionnées et appuyées par ce modèle »25.

Par la suite, l’auteur fait une distinction entre les modèles


formels et les modèles informels et par conséquent entre institu-
tions formelles et informelles également reconnues et identifia-
bles publiquement (voir tableau 2 ci-contre). il différencie ainsi
des types de jeux distincts incluant la fois règles et joueurs.
de ce point de vue, ce qui confère leur caractère « informel »
aux institutions informelles est le fait que les contraintes infor-
melles prises en compte par les joueurs dans les « jeux infor-
mels » prédominent en comparaison avec les règles formelles
qui sont appliquées par les organisations d’État. c’est le cas par
exemple avec les pratiques régulées d’interaction entre les
membres d’une classe ou d’une famille. le problème est que ces
« jeux informels » sont intrinsèquement liés avec les jeux formels
et peuvent soit profiter, soit souffrir de cette cohabitation. Ils

24. edgar l. Feige, « underground activity and institutional change :


Productive, Protective and Predatory Behaviour in transition economies » dans
Transforming Post­Communist Political Economies, op. cit., p. 21-35.
25. Guillermo a. o’donnell, « illusions about consolidation », Journal of
Democracy, vol. 7, n° 2, 1996, p. 34.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 35

tableau 2. Distinctions clés et concepts de l’institutionnalisme


classique

Distinctions clés Concepts clés fondés sur la distinction entre formel


et informel

Formel les institutions formelles sont assimilées aux règles


formelles et aux organisations/joueurs les appliquant.
informel les institutions informelles sont assimilées aux moyens
informels que les joueurs utilisent pour parvenir à leurs
fins.

peuvent coexister de façon neutre mais également entrer en


conflit avec eux. Par exemple, les contraintes informelles peu-
vent encourager ou au contraire saper la discipline dans une
classe. Le fait que les contraintes informelles en conflit avec les
règles formelles soient prédominantes les rend différentes des
contraintes informelles qui coexistent ou sont des équivalents
fonctionnels pour les institutions formelles. il est important de
mettre l’accent sur cette différence. cette dernière peut être
soulignée en qualifiant d’« in-formelles » les stratégies destinées
à enfreindre les règles formelles (s’inscrivant ainsi dans le
domaine des règles formelles, et résultant donc de l’interaction
avec le formel) par opposition à celles qui sont « informelles »
au sens où ces stratégies cohabitent de façon non conflictuelle et
parallèle avec des règles codifiées, écrites et formalisées.

Informel et in-formel

Étant défini comme tout ce qui n’est pas formel, le terme


d’« informel » se réfère non seulement aux normes existantes,
aux traditions, aux coutumes qui complètent ou se substituent
aux règles formelles, constituant ainsi une part importante du
cadre institutionnel, mais il désigne également le résultat du
conflit de ces normes, traditions et coutumes avec les règles
formelles. conformément à ce qui a été mentionné plus haut,
l’expression d’économie informelle peut embrasser à la fois des
activités prenant place en dehors de l’économie formelle (et
36 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

régulées par des normes sociales comme celles qui encadrent


l’échange de services entre voisins ou d’autres formes de troc
dans lesquelles les ressources appartiennent aux parties con-
cernées)26 et des activités qui parasitent l’économie formelle (ce
qui implique un accès aux ressources qui n’appartiennent pas
aux parties et qui suppose un certain degré de compétence dans
le maniement des règles formelles). Je soutiens qu’il serait beau-
coup plus pertinent de faire la distinction entre ces deux accep-
tions fondamentales de l’informel.
La première définition de l’informel (Informel I) est associée
aux règles (normes, traditions, coutumes) et ne suppose aucune
connotation positive ou négative, comme l’implique l’idée de
continuum formulée par north entre les règles formelles et les
contraintes informelles. la seconde acception (in-formel ii) est
associée à la situation où les joueurs et leurs stratégies sont
orientés à la fois par des contraintes formelles et informelles.
ces stratégies, qui naviguent entre les règles formelles et les
normes informelles, les enfreignent et les exploitent toutes deux
au profit des joueurs. Elles sont qualifiées de déviantes (non
compliant). dans son premier sens, le terme d’informel se réfère
aux traditions, coutumes, normes des échanges et interactions
interpersonnelles et peut encore être subdivisé plus avant en
différents types de règles informelles. dans son second sens, le
terme désigne des stratégies « in-formelles » qui constituent
différents types de comportements déviants.
en outre, il y a une incohérence à parler d’« institution infor-
melle ». Hans-Joachim lauth par exemple, semble suivre o’don-
nell en identifiant comme institutions informelles des phéno-
mènes tels que la corruption, le népotisme, le clientélisme, la
mafia et les cliques autocratiques (qui opèrent sur un mode
compensatoire, substitutif, parallèle ou conflictuel avec les insti-
tutions formelles) mais il définit la nature « informelle » de ces
institutions en un sens étroit.

« elles [les institutions informelles] existent aux dépens


des précédentes [les institutions formelles] en les utilisant pour

26. alena ledeneva et Paul Seabright, « Barter in Post-Soviet Societies :


what does it look like and why does it matter ? » dans The Vanishing Rouble :
Barter Networks and Non­Monetary Transactions in Post­Soviet Societies, Paul
Seabright (ed.), cambridge, cambridge university Press, 2000, p. 93-113.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 37

atteindre leurs propres buts et ce, soit en les occupant partielle-


ment, soit en les pénétrant. en ce sens, ce sont des institutions
parasites, qui peuvent trouver leur expression par exemple dans
la corruption. de telles institutions, qui pourraient être décrites
comme des “environnements pénétrants”, se soustraient aux
tentatives d’analyse quantitative empirique. en effet, elles ne
changent pas la forme des institutions formelles et “fuient toute
publicité”. Pourtant, en même temps, leur importance ne doit pas
être sous-estimée dans la mesure où elles sont capables d’exercer
une pression considérable sur la façon dont les institutions
formelles fonctionnent »27.

en d’autres termes, ces institutions informelles sont para-


sites. on peut les décrire en se référant au troisième type d’inte-
ractions entre les institutions formelles et informelles que lauth
définit. Suivant sa classification, il existe « premièrement un type
complémentaire dans lequel elles coexistent côte à côte et se
renforcent mutuellement les unes les autres ; deuxièmement un
type substitutif dans lequel les institutions formelles ou infor-
melles sont efficaces au sens où elles fonctionnent de manière
équivalente l’une et l’autre ; enfin un type conflictuel, dans lequel
les deux systèmes de règles sont incompatibles ».
Je soutiens les efforts faits dans le sens de l’identification et
de l’analyse des phénomènes décrits comme « parasites » ou
comme « institutions pénétrantes ». Mais je souhaiterais faire
deux remarques méthodologiques générales relatives à l’analyse
des institutions informelles, telles que la corruption, le népo-
tisme, le clientélisme, la mafia et les cliques autocratiques :

l’informel est une part de l’ensemble constitué par les inte-


ractions entre le formel et l’informel. ces interactions devraient
être considérées de deux points de vue, à la fois du point de vue
du formel et du point de vue de l’informel. en d’autres termes,
le type conflictuel d’interaction entre les institutions formelles
et informelles prend en compte non seulement le fait que les
institutions informelles parasitent les institutions formelles, mais
également le fait que l’existence et le fonctionnement des institu-
tions formelles dépendent des institutions informelles. ainsi, la
corruption est souvent un indicateur des défauts des institutions

27. Hans-Joachim lauth, « informal institutions and democracy », Democ­


ratization, vol. 7, n° 4, 2000, p. 21-50.
38 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

formelles (sur- ou sous-régulation, maigres salaires des fonction-


naires, lacunes dans la législation, etc.).
l’interaction entre le formel et l’informel devrait être concep-
tualisée dans toute sa complexité : il faut distinguer les types
complémentaires, substitutifs et conflictuels. Les institutions
informelles n’opèrent pas exclusivement sur un mode conflic-
tuel. de ce fait, les phénomènes de corruption, de népotisme, de
clientélisme, de mafia et de cliques autocratiques offrent certains
« modèles d’interaction régulés » et il serait simplificateur de les
considérer comme entièrement parasites.
il est essentiel de séparer règles et joueurs dans l’analyse des
« modèles de régulation » et dans celle du phénomène désigné
comme institutions informelles. ce phénomène doit être analysé
dans ses deux dimensions, à la fois du point de vue des règles et
du point de vue des joueurs. Si l’attention porte sur les joueurs,
ce que Lauth identifie comme institutions parasites consiste en
pratiques « in-formelles » (informel ii). elles sont le résultat des
efforts faits par les joueurs pour manipuler le système formel à
leur avantage en utilisant les contraintes informelles. À propre-
ment parler, les institutions informelles ne sont pas contradic-
toires avec les institutions formelles. Mais ce sont les joueurs qui
mettent en œuvre des stratégies recourrant à la fois aux règles/
structures/ressources formelles et aux contraintes/structures/
ressources informelles en vue d’un profit personnel. Si l’accent
est porté sur les règles, il est alors possible de parler de l’interpé-
nétration du formel et de l’informel.

La variété et la complexité des phénomènes qualifiés de


« réseaux informels », « d’institutions informelles » ou de « prati-
ques informelles » ont pour conséquence des usages différenciés
des termes ainsi que des définitions qui entrecroisent, superpo-
sent et entrelacent les mêmes termes. Par exemple, parler d’ins-
titutions façonnées à la fois par des règles formelles et des
contraintes informelles (institutions que north appelle règles du
jeu) n’est pas la même chose que parler d’institutions formelles
et informelles (chacune d’elles se référant aux cadres d’interac-
tion préférés des acteurs). alors que la première conception vise
à redéfinir la catégorie analytique d’« institution » pour que la
théorie économique rende mieux compte de la complexité
observée (en « humanisant » la notion d’institutions, comme l’a
fait justement north), la seconde tente de conceptualiser les
modèles d’interaction entre les acteurs à partir de la dichotomie
formel/informel et cherche à mettre au jour ces modèles d’inte-
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 39

raction de façon empirique. dans ce dernier sens, les institutions


formelles sont assimilées aux organisations, et les institutions
informelles aux moyens informels de parvenir à ses fins. Par
exemple, dans l’entretien où il évoque le rôle des experts et des
conseillers dans l’aide accordée au Pérou, de Soto dit que les
pays donateurs doivent comprendre que « dans nos pays [d’amé-
rique latine], parallèlement à la loi écrite, il y a souvent une loi
non écrite qui est bien plus forte parce qu’elle est reconnue par
la plus grande partie de la population. Si les conseillers aident à
écrire de nouvelles lois, ils doivent s’assurer que ces lois reflè-
tent ce que les gens croient. ils doivent structurer les lois sur la
base du contrat social existant pour que les gens respectent les
lois et qu’elles deviennent facilement applicables »28. les lois
écrites peuvent donc être considérées comme des institutions
formelles et les lois non écrites comme des institutions infor-
melles. en même temps, comme le suggère la perspective néo-
institutionnaliste, l’institution de la loi est façonnée par un
ensemble de règles formelles (lois écrites), d’organisations les
mettant en œuvre et les appliquant, ainsi que de contraintes
informelles (lois non écrites) et de réseaux personnels reprodui-
sant ces contraintes informelles, et, ce faisant, complétant la loi
écrite ou suppléant à ses défauts.
en d’autres termes, si l’on suit la conception néo-institution-
naliste des institutions, on devrait faire la différence entre insti-
tutions et organisations, entre règles et joueurs. en outre, on
devrait parler, non pas d’institutions formelles ou informelles,
mais de stratégies des joueurs et de capacités façonnées à la fois
par des règles formelles et par des contraintes informelles. ce
sont les choix répétés des acteurs qui reproduisent certains types
de cadres institutionnels.
Selon les notions classiques de l’institutionnalisme, les règles
ne sont pas différenciées des stratégies des joueurs et les institu-
tions formelles sont associées aux organisations qui appliquent
les règles formelles, alors que les institutions informelles dési-
gnent des moyens informels de parvenir à ses fins. Les institu-

28. cité à partir de « Securing Property rights : the Foundation of Mar-


kets », interview avec Hernando de Soto par le center for international Private
enterprise in economic reform today. Property Rights and Democracy, n° 1,
1996 sur http ://www/cipe.org/ert/e19 :desoto ;php3 (consulté en août
2003).
40 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

tions informelles englobent à la fois des contraintes informelles


(contreparties des règles formelles) et des pratiques compensant
ou subvertissant les institutions formelles qui fonctionnent tradi-
tionnellement (stratégies des joueurs). Pour synthétiser les diffé-
rentes perspectives sur les institutions informelles, je suggère de
distinguer les approches selon les choix opérés explicitement ou
implicitement par les auteurs :
1. le choix de l’accent porté sur les règles ou sur les joueurs.
il détermine le prisme adopté dans la compréhension des institu-
tions.
2. le choix entre deux conceptions de l’informel. la première
le définit comme normes de sociabilité et l’associe à des cou-
tumes, des traditions, des racines culturelles, à un héritage histo-
rique. elle est fondée sur l’idée d’un continuum entre des règles
formelles et des contraintes informelles. la seconde conception
de l’informel le définit comme moyen de pénétration/d’accès à
des structures formelles et à des ressources associées à leur usage
instrumental. Cette conception repose sur l’idée d’un conflit
entre le formel et l’informel.
Ces distinctions nous permettent d’identifier quatre perspec-
tives dans l’analyse de l’informel (voir tableau 3 ci-contre).
la case a (règles, continuum) est illustrée par la théorie des
institutions de north selon laquelle les institutions sont com-
prises comme des « règles du jeu » définies à la fois par des
règles formelles et des contraintes informelles. ces « règles du
jeu » supposent des coûts d’application variables. en outre,
l’analyse des interactions entre le formel et l’informel s’effectue
en référence au schéma du continuum. cette perspective renvoie
à la catégorie de l’« informel i » discutée ci-dessus.
La case B (Règles, Conflit) représente les approches qui appré-
hendent les situations de conflit entre les règles formelles et les
contraintes informelles, et leur dynamique. ce type d’approche
produit une terminologie particulière : « déformalisation des règles
formelles »29, « informalisation de l’économie formelle »30, etc.

29. Vadim radaev, « informalization of the rules in the russian economy »,


document de travail, septembre 2003, http ://www.colbud.hu/honesty-trust/
radev/pub01.PDF.
30. Saskia Sassen, « informalization in advanced Market economies »,
Issues in Development, Discussion Paper n° 20, International Labour Office,
1997.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 41

tableau 3. Principales perspectives dans l’étude des institutions


informelles

Continuum Conflit
Entre formel et informel Entre formel et informel
(normes) (accès)

règles A B
(informel i) « déformalisation
les institutions sont des règles formelles »
des « règles du jeu » façonnées « informalisation
à la fois par les règles formelles de l’économie formelle »
et les contraintes informelles

Joueurs C D
« institutionalisation informelle » (informel ii)
(« formalisation » des stratégies « institutions parasites »
informelles des joueurs ») « Pratiques in-formelles »

la case c (Joueurs, continuum) illustre les études qui n’éta-


blissent pas de différence entre les règles et les joueurs et qui
tendent à voir les institutions comme des « modèles d’interaction
soumis à des règles connues, mises en pratique, acceptées (même
si elles ne sont pas approuvées) par les acteurs qui s’attendent à
pouvoir continuer à interagir selon les règles sanctionnées et
soutenues par ce modèle », qu’elles soient formelles ou infor-
melles. conformément à ce qui a été exposé ci-dessus, o’don-
nell distingue les modèles formels et les modèles informels. Par
conséquent, il différencie les institutions formelles et les institu-
tions informelles également connues et identifiables publique-
ment. l’expression d’« institutionnalisation informelle » qu’il
utilise traduit le fait que les institutions informelles connaissent
une certaine formalisation.
La case D (Joueurs, Conflit) est illustrée par la notion que
Lauth définit comme institutions parasites qui « vivent aux
dépens des premières [les institutions formelles] en les exploi-
tant en vue d’atteindre leurs propres buts et qui les occupent
partiellement ou les pénètrent ». il se réfère plus particulièrement
à la notion « d’informel ii ».
Mon approche des pratiques in-formelles se distingue des
analyses existantes en un certain nombre de points.
42 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

– contrairement aux chercheurs qui s’intéressent aux règles,


je mets l’accent explicitement sur les stratégies des joueurs pour
contourner les règles formelles et pour utiliser leurs réseaux
personnels en vue d’atteindre leurs buts ou d’accéder à des
ressources qui se situent en dehors de leur sphère personnelle.
– Parmi les stratégies des joueurs, je m’intéresse seulement
aux pratiques in-formelles qui impliquent manipulation et
exploitation à la fois des règles formelles et des contraintes
informelles.
– À la différence des chercheurs intéressés par les institu-
tions « parasites », j’analyse les pratiques in-formelles non seule-
ment du point de vue de leur nature mais également d’un point
de vue dynamique, et en ce qu’elles constituent un élément
important dans la transformation de la russie des années 1990.
– loin de me limiter à la description des pratiques infor-
melles, je m’attache à identifier ce que les pratiques informelles
nous disent des règles formelles et de la façon dont fonctionnent
les institutions. Je détermine dans quelle mesure le fonctionne-
ment des institutions est dépendant de ces pratiques et rend
compte de la totalité des fonctions que ces pratiques informelles
sont susceptibles de remplir : fonctions compensatrices, supplé-
tives ou parasites.
– J’utilise la méthode ethnographique et m’appuie sur les
savoirs indigènes. Cela signifie que tout ce qui est important se
passe en coulisses. Je considère les pratiques informelles comme
omniprésentes dans la vie courante et adoptées dans toute la
russie. les pratiques informelles sont un secret connu de tous,
et non une conspiration. leur caractère généralisé est un indica-
teur important du régime politique et économique en vigueur en
russie.
Pour résumer, en lieu et place d’une définition, je propose les
principaux points suivants. Premièrement, je restreins la notion
de pratiques informelles à celles qui sont littéralement « in-for-
melles », c’est-à-dire à celles qui transgressent (en les pénétrant,
en en tirant avantage) les organisations formelles et recourent
aux réseaux personnels pour atteindre des buts qui se situent en
dehors de la sphère des individus qui les utilisent. ces pratiques
« in-formelles » impliquent la manipulation à la fois de règles
formelles et de codes informels. de ce fait, les rituels d’amitié ne
devraient pas être considérés comme des pratiques informelles, à
moins qu’ils n’aboutissent à des transactions entre insiders.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 43

deuxièmement, j’élargis l’analyse des pratiques informelles


en intégrant les relations entre le formel et l’informel. Je soutiens
que pour comprendre comment les choses fonctionnent, on ne
peut pas se limiter à l’étude des structures formelles ou s’ap-
puyer seulement sur ces dernières pour aborder les réseaux
informels. il est essentiel d’examiner l’interaction entre les deux
et de considérer les pratiques informelles comme des indicateurs
du fonctionnement des institutions à la fois formelles et infor-
melles.
troisièmement, j’intègre l’ambiguïté des pratiques dans leur
définition même. Contrairement aux institutions informelles
conceptualisées comme des règles informelles par la science
politique, les pratiques in-formelles sont guidées par une logique
d’infraction aux règles – elles naviguent entre différents ensem-
bles de règles et manipulent à la fois les règles formelles et les
codes informels. Plutôt que de suivre un ensemble cohérent de
principes, les pratiques in-formelles peuvent être cohérentes
avec certaines normes et valeurs généralement admises, mais
contraires à d’autres. ceci est à l’origine de l’ambivalence avec
laquelle on les considère : elles sont admises par certains,
condamnées par d’autres et/ou admises et condamnées par les
mêmes personnes (principe d’incertitude).
les pratiques informelles sont intrinsèquement ambiguës.
d’une part, elles font partie d’obligations sociales totalement
légitimes et contribuent à l’existence d’institutions bien considé-
rées dans la société, telles que la famille et les réseaux person-
nels. d’autre part, elles ont des implications négatives, si ces
relations sont utilisées en vue d’objectifs illégitimes. elles sont
également ambiguës dans le rôle qu’elles jouent dans l’éco-
nomie. Je donnerai juste un exemple, celui de l’évasion fiscale
en russie. dans les années 1990, à l’époque de l’écroulement
du système militaire soviétique, le gouvernement avait des
retards de paiement dans les commandes adressées aux entre-
prises du secteur de l’armement. ces dernières n’avaient pas de
trésorerie et étaient dans une situation très difficile. Elles ont
alors arrêté de payer leurs taxes. il ne s’agissait pas d’une
évasion fiscale en tant que telle mais d’une stratégie consciente
en vue de réinvestir dans leur activité et de rester à flot. Pour ces
entreprises, cette stratégie a permis de survivre à la transition.
une journaliste russe réputée, Yulia latinina, a écrit que si ces
dirigeants n’avaient pas conservé des fonds sur des comptes
44 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

offshore dans les années 1990, il n’y aurait plus d’industrie en


russie aujourd’hui. ce sont les bons dirigeants qui ont adopté
ces pratiques informelles. cet exemple permet d’apprécier la
dimension constructive des pratiques informelles, alors qu’elles
sont le plus souvent stigmatisées. de mon point de vue, il est
essentiel de s’interroger sur les cadres institutionnels et de
contextualiser le rôle des pratiques informelles.

Hypothèses et conclusions

dans certains contextes, il est faux de prétendre que les


règles formelles sont universellement mises en œuvre, claires,
applicables et fondamentalement bonnes, et que les pratiques
informelles existent au détriment de l’économie formelle. de
telles affirmations confèrent aux pratiques informelles une spéci-
ficité ethnique ou culturelle. Elles en font des pratiques non-
transparentes pour les outsiders et laissent penser qu’il existe
des acteurs impliqués exclusivement dans l’économie informelle
(par opposition à ceux qui seraient impliqués uniquement dans
l’économie formelle). il est essentiel de mettre à l’épreuve ces
hypothèses, de clarifier les termes et les concepts et d’examiner
les implications de leur usage. de nombreuses fausses hypo-
thèses sur le formel et l’informel sont examinées dans l’analyse
de Hernando de Soto sur l’économie informelle au Pérou. dans
son ouvrage The Other Path31, de Soto interroge les hypothèses
suivantes sur l’économie informelle :
– l’économie informelle fonctionne indépendamment de l’éco-
nomie formelle (ce n’est pas le cas car l’économie informelle est
imbriquée dans l’économie formelle de différentes manières) ;
– l’économie informelle est une activité culturellement et
ethniquement encastrée (ce n’est pas le cas là où les règles
formelles ne sont pas opérationnelles) ;
– l’économie informelle est généralement pensée comme un
problème (alors que c’est le système formel qui a le plus de
chances de poser problème).

31. Hernando de Soto, The Other Path : The Invisible Revolution in the
Third World, londres, tauris, 1989.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 45

ces hypothèses s’inscrivent pour la plupart dans un cadre


analytique fondé sur une division entre formel et informel. en
pratique toutefois, une telle division est difficile à observer :
formel et informel sont intégrés dans les pratiques des acteurs.
en dépit de son caractère caché et de ses formes souvent indi-
gènes, l’économie informelle n’existe pas séparément : elle est
encastrée dans le corps social. elle dépend fortement des struc-
tures formelles et des institutions, y compris du corpus légal, de
la capacité opérationnelle de l’économie formelle et des perfor-
mances de l’État en termes de régulation. De Soto identifie les
faiblesses des institutions formelles qui incluent la législation
sur les contrats, les marchés financiers et le système judiciaire. Il
les définit comme des obstacles clés à la croissance du secteur
privé au Pérou et montre comment les pratiques informelles
compensent ces faiblesses.
Si l’on admet que la nature de l’informel est intrinsèquement
liée à celle des institutions formelles, on devrait alors interroger
l’ensemble des hypothèses généralement adoptées à propos des
institutions formelles et qui en font des « absolus » dans les
sociétés. les recherches de Hernando de Soto ont par exemple
testé les hypothèses suivantes :
– les lois sont établies conformément à des procédures
légales (ce n’est pas le cas car des situations de « capture de
l’État » peuvent se produire) ;
– le comportement légal est considéré comme une norme (ce
n’est pas le cas car « le savoir local » est essentiel pour déter-
miner ce qui est « normal ») ;
– S’il y a des élections [et donc des institutions formelles], la
démocratie fonctionne (ce n’est pas nécessairement le cas car
elle peut fonctionner d’une manière « défectueuse ») ;
– S’il y a des privatisations [et donc des institutions for-
melles], l’économie de marché fonctionne (ce n’est pas néces-
sairement le cas car les marchés peuvent fonctionner comme des
« clubs »).
ces hypothèses ne sont pas problématiques quand elles sont
posées implicitement par des personnes qui ont l’expérience de
ce que l’on qualifie de démocraties de marché. Cependant
lorsqu’elles sont appliquées aux marchés en développement et
aux démocraties soumises aux réformes post-communistes, la
validité de ces hypothèses est sujette à caution. en référence à la
construction par le bas de la démocratie américaine, de Soto a
46 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

écrit dans le New York Times : « les américains ont considéré


comme acquis leur système économique et politique, ce faisant,
ils ont perdu leur capacité à reconnaître et à enseigner l’impor-
tance de ces institutions »32. le thème du transfert de la démo-
cratie ou des modèles économiques a été exploré en détail dans
le champ des études post-communistes33. il a notamment été
soutenu que la réforme des institutions formelles favorise les
risques de corruption, de crime organisé et le développement des
services de sécurité privée.
dans leur analyse comparative des évolutions de la démocra-
tisation post-communiste, Merkel et croissant, en suivant
o’donnell, utilisent la catégorie de « code non libéral » pour
désigner l’émergence d’un régime dans lequel les règles et les
institutions informelles se substituent aux institutions formelles
d’un État constitutionnel où domine la règle de la loi. le « code
non libéral » dépend de facteurs que l’on pourrait analyser dans
les termes de la théorie de la « dépendance du chemin ». ces
facteurs peuvent être par exemple (a) un héritage autoritaire de
pratiques informelles ou (b) des problèmes politiques et écono-
miques hérités d’une période autoritaire. il peut s’agir aussi
d’autres caractéristiques institutionnelles influençant les choix
stratégiques des acteurs tels que (c) le cadre constitutionnel,
(d) le système sociopolitique de médiation des intérêts (où des
règles institutionnelles formelles affaiblies sont compensées par
des réseaux élitaires) (e) ou encore la culture politique. Selon
ces auteurs, le processus de « déformalisation » des procédures
politiques et de prise de décision produit une « démocratie défec-
tueuse (non-libérale) »34. la connotation négative de l’expression
« démocratie défectueuse » est atténuée dans le concept neutre
de « régime politique monocentrique » introduit par Gelman,
ryzhenkov et Brie35. ces auteurs proposent de nombreux exem-

32. Hernando de Soto, interviewé par dario Fernandez-Morera sur http :/


reason.com/deSoto.html
33. Joseph e. Stiglitz, Globalization and Its Discontent, new York,
W.W. norton and company, 2002.
34. Wolfgang Merkel et aurel croissant, « Formale institutionen und infor-
male regeln in defekten demokratien », Politische Vierteljahresschrift, vol. 41,
n° 1, 2000, p. 3-30.
35. Vladimir Gelman, Sergei ryzhenkov et Michael Brie, Making and Brea­
king Democratic Transitions : The Comparative Politics of Russia’s Regions,
Lanham, Md, Rowman and Littlefield, 2003.
crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 47

ples de régimes politiques régionaux en russie dans lesquels les


règles et les institutions informelles se substituent aux institu-
tions formelles36. ils défendent l’idée que ceux qui soutiennent
l’établissement du règne de la loi, de la concurrence des marchés,
de la transparence de la gouvernance d’entreprise, de bureaucra-
ties bien organisées et d’une large société civile avec un secteur
associatif fort en russie se trompent de combat. Bien que leur
recommandations soient bien intentionnées, ils ne voient pas
que l’équilibre actuel est efficace dans la mesure où il garantit
lui-même son propre maintien37. il est de plus légitime dans la
mesure où les besoins de la population sont satisfaits et où le
soutien nécessaire pour maintenir cet équilibre est apporté à
l’occasion des élections. Brie tente de prendre en compte l’im-
portance des institutions informelles et suggère des modèles
alternatifs d’ordre social dans l’État arbitraire qu’est la russie.
Selon lui, les acteurs qui ont le mieux réussi ont « trouvé les
moyens de court-circuiter les marchés ad hoc et les réseaux
impersonnels sans s’appuyer sur la règle de la loi et sur le cadre
stable et légal des institutions politiques et économiques. ceci
est le résultat de :
1) la construction de vastes empires personnels centrés sur le
contrôle de très grandes entreprises ;
2) l’organisation de « marchés » politiques et économiques
comme des clubs fermés ;
3) la formation de relations patrons-clients ;
4) le recours à des réseaux de copains de classe /de promo-
tion ;
5) la création d’accords de cartels oligarchiques entre les
acteurs les plus influents »38.

36. Rossiya Regionov : Transformatsiya Politicheskikh Rezhimov, Vladimir


Gelman, Sergei ryzhenkov et Michael Brie (eds.), Moscou, Ves’ Mir, 2000,
p. 16-60.
37. l’équilibre garantit lui-même son propre maintien car il redistribue les
ressources aux acteurs placés dans des positions oligarchiques. ces derniers
construisent des empires sur des pouvoirs personnalisés et centrés, créent des
relations patrons-clients étendues, contrôlent les marchés fermés et partici-
pent à des cartels entre groupes oligarchiques les plus puissants, Michael Brie,
« Patterns of Social order in transitional Societies : the russian case », docu-
ment de travail préparé pour la conférence consacrée aux institutions formelles
et arrangements informels dans les sociétés en transition, Potsdam, université
de Potsdam, 1998, p. 27-28.
38. Making and Breaking Democratic Transitions, op. cit.
48 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Bien que ces « modèles d’ordre social » puissent être analysés


en russie grâce à la théorie de la dépendance du chemin, les
politistes suggèrent qu’ils représentent également une réaction
rationnelle des acteurs sociaux qui ont le mieux réussi contre un
État arbitraire. ces modèles informels se substituent aux institu-
tions formelles, mais ils sont aussi le résultat du changement de
nature des institutions formelles. dans une perspective néo-ins-
titutionnaliste, une telle rationalité est conçue en termes de coûts
de transaction. Selon north, les stratégies illustrent les choix des
joueurs et sont façonnées par une « toile d’interconnexions » des
différentes combinaisons de contraintes formelles et informelles.
Ces choix sont influencés par les incitations que perçoivent les
joueurs et les hypothèses qu’ils émettent quant aux coûts de
transaction induits. considérés ensemble, ces choix déterminent
la configuration du cadre institutionnel et le reproduisent. « Les
incitations forgées dans le cadre institutionnel jouent un rôle
décisif pour constituer des capacités et des savoirs qui s’avèrent
rentables »39. les stratégies (capacités et savoirs) qui ont été
récompensées dans la russie post-soviétique des années 1990
sont fondées sur la manipulation des règles formelles pour
atteindre ses buts. ces stratégies résultent de compétences multi-
ples utilisées par exemple pour enfreindre les règles, tout en
restant dans le jeu. Selon moi, de telles stratégies assimilées à
des « pratiques informelles » sont essentielles pour faire fonc-
tionner les économies informelles.
du point de vue économique, les pratiques informelles peu-
vent être considérées à la fois comme des obstacles et comme
des ressources. les pratiques informelles pointent les défauts des
institutions formelles. en ce sens, elles constituent un indicateur
important de la façon dont les contraintes formelles opèrent. les
pratiques informelles mettent également en lumière les transfor-
mations qui se produisent dans la société et dans les réactions de
la population à ces changements. les résultats des études compa-
ratives sur les pratiques informelles peuvent nous aider à mieux
comprendre la nature des régimes politiques et économiques des
pays considérés. ils indiquent surtout la façon dont elles
évoluent : les pratiques informelles post-socialistes semblent plus
proches de celles des économies occidentales, alors que le guanxi

39. douglass c. north, op. cit., p. 78.


crÉer deS PontS entre leS diSciPlineS 49

de la chine post-socialiste ressemble davantage au guanxi des


économies influencées par le confucianisme40. les évolutions
observées indiquent non seulement quels sont les progrès réalisés
respectivement par la russie et la chine pour gérer les problèmes
propres aux économies étatiques centralisées, mais elles tradui-
sent également un processus plus large d’informalisation dans
l’économie mondiale.
indicateurs pertinents, les pratiques informelles sont pourtant
difficiles à étudier. Leur dimension cachée en rend la mesure
problématique. il faut recourir à des méthodes qualitatives pour
les étudier. Il est difficile de rassembler des données car il faut
compter sur la bonne volonté des participants et sur leur capa-
cité à exprimer ce qu’ils font. Faire des comparaisons entre
pratiques informelles est risqué dans la mesure où des pratiques
informelles similaires peuvent avoir des significations et des
fonctions différentes dans des contextes différents. elles peuvent
être très visibles dans des circonstances de changement radi-
cal, comme en Russie, mais beaucoup plus difficiles à identifier
dans des situations où les transformations sont plus lentes. Ma
recherche vise non seulement à établir des ponts entre les disci-
plines mais également à établir des liens entre les interprétations
erronées des outsiders sur les pratiques informelles et le point de
vue des insiders qui les considèrent comme des choses banales.

40. note des traducteurs : le guanxi est défini par l’auteur comme une pra-
tique qui « implique l’échange de cadeaux, de faveurs, de banquets, le déve-
loppement de relations personnelles, de réseaux de dépendance mutuelle et
la création d’obligations et de dettes », alena ledeneva, « Blat and Guanxi :
informal Practices in russia and china », Comparative Studies in Society and
History, vol. 50, n° 1, 2008, p. 120.
2

Entre criminalité et normalisation


Pratiques informelles dans le changement
de système en Russie

caroline duFy

«activités grises », « marché noir », « économie virtuelle »,


« non officielle » ou encore « non observée », « échanges illé-
gaux, souterrains » ou « économie parallèle » : le débat public ne
manque pas de mots pour qualifier le fonctionnement de l’éco-
nomie russe dans les années 19901. c’est le terme le plus
général, celui d’informel issu des travaux sur les économies du
tiers-monde qui s’impose pourtant à partir du milieu de la
décennie2. les comportements visés ont un spectre très large

1. clifford Gaddy et Barry ickes, « russia’s Virtual economy », Foreign


Affairs, vol. 77, n° 4, 1998, p. 53-67 ; Simon Johnson, daniel Kaufmann et
Andrei Shleifer, « The Unofficial Economy in Transition », Brookings Papers on
Economic Activity », vol. 2, 1997, p. 159-237 ; igor Kliamkine et lev timofeev,
Tenevaâ Rossiâ [la russie de l’ombre], Moscou, rGGu, 2000 ; ocde, Meas­
uring the Non­Observed Economy, A Handbook, 2002, ocde, Paris ; andrei
Yakovlev, « Ekonomika Černogo nala v Rossii ; specifika I masštaby âvleniâ,
otsenka obŝestvennyĥ poteh » [L’économie du marché noir en Russie : spécifi-
cités et ampleurs du phénomène, évaluation de la perte sociale], Voprosy statis­
tiki, n° 8, 2002, p. 3-16 ; Vadim radaev, « entrepreneurial Strategies and the
Structure of transactions costs in russian Business », Problems of Economic
Transition, vol. 44, n° 12, 2002, p. 57-84.
2. Myriam désert, « le débat russe sur l’informel », Questions de recherche,
n° 17, 2006, p. 1-53. le terme informel et ses connations positives pour le tiers-
monde s’est imposé notamment en anthropologie avec Keith Hart, « informal
52 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

qui va de la fraude fiscale aux activités proprement criminelles,


comme celles d’intimidation, de racket, d’extorsion de fonds ou
d’escroquerie. il regroupe donc la sphère criminelle mais égale-
ment les activités non enregistrées. Nous adopterons ici la défi-
nition la plus large donnée comme « ensemble d’activités écono-
miques délibérément non enregistrées de façon officielle ou non
reportées dans les statistiques officielles »3. le secteur en ligne
de mire des experts et conseillers concerne surtout l’économie
des professionnels, et peu celle des relations domestiques, fami-
liales ou amicales. le terme d’informel est un terme d’adminis-
trateur, d’expert pour qualifier par défaut les pratiques indigènes,
difficilement mesurables par les autorités publiques et les admi-
nistrations.
cette contribution cherche à rendre raison des paradoxes que
recèle le terme d’informel dans la russie des années 1990 : il
n’émerge pas à la mise en place du programme de transition
destiné à éloigner l’économie russe des pratiques parallèles au
plan, mais en 1996-1998, à un moment où les réformes néo-libé-
rales s’essoufflent. En outre, ce terme fait l’objet d’une très large
diffusion alors que son efficacité heuristique est faible sur le
terrain. À rebours d’une réflexion sur les définitions de l’in-
formel examinées ailleurs4, nous nous appuierons sur les termes
utilisés par les acteurs, les représentations mobilisées et les prati-
ques relevées sur le terrain pour tenter de rendre compte de cette
apparition tardive dans le débat russe sur le changement écono-
mique et social.
envisagée dans la sphère des discours et des constructions
théoriques, la catégorie d’informel apparaît étroitement dépen-
dante des modalités de construction de l’économie de marché en
russie. elle émerge dans un système de représentations concur-
rent à celui du modèle néo-libéral qui domine au début de la
décennie. le nouveau modèle économique qui s’impose à partir
des années 1996-1998 restaure la place de l’État et renforce la
contrainte exercée par les règles sur les acteurs économiques.

income opportunities and urban employment in Ghana », Journal of Modern


African Studies, 11, 1973, p. 61-89.
3. Vadim radaev, « entrepreneurial Strategies... », art. cit., p. 60.
4. alejandro Portes et William Halter, « the informel economy » dans
neil Smelser et richard Swedberg, Handbook of Economic Sociology, Prin-
ceton, Princeton university Press, 2005, p. 403-425.
entre criMinalitÉ et norMaliSation 53

l’épreuve du terrain montre qu’il n’existe pas de secteur


informel cohérent, homogène et constitué. À partir de l’exemple
du troc, la seconde partie de cette contribution basée sur un
travail ethnographique effectué dans les entreprises de l’oural à
la fin des années 1990 montre qu’il faut envisager les pratiques
dans une dynamique, impliquant des stratégies, des dispositifs et
des mises en forme dont le degré de sophistication évolue en
fonction du cadre normatif dans lequel elles s’inscrivent5.

Héritage du passé ou échec de la transition ?

en russie, le débat sur l’informel est absent du début de la


période de réformes. l’introduction du marché était supposée au
contraire permettre la libéralisation des initiatives et la légalisa-
tion du profit, à partir d’un système soviétique, analysé comme
une économie seconde6 ou une économie de la pénurie7. dans
ces analyses, le blocage de l’économie opéré par la planification
impérative conduit à une régulation pénurique où les besoins
sont satisfaits en grande partie par des activités et marchés paral-
lèles. reprenant ces thèses, certaines analyses font de l’éco-
nomie informelle des années 1990, une rémanence de la période
soviétique : les acteurs auraient des comportements hérités de
l’économie planifiée et auraient constitué des réseaux permettant
la poursuite de relations en marge du contrôle de l’État, dans le
but de satisfaire des besoins sociaux non assurés par les secteurs
officiels8.
toutefois la croissance importante et rapide de la part de l’in-
formel dans l’économie russe des années 1990 rend cette inter-
prétation peu crédible. des évaluations statistiques concordantes

5. caroline dufy, Le Troc dans le marché ; pour une sociologie des tran­
sactions dans la Russie post­soviétique, Paris, l’Harmattan, 2008.
6. Gregory Grossman, « the Second economy of the uSSr », Problems
of communism, 26, 1977, p. 25-40.
7. Janos Kornaï, Socialisme et économie de la pénurie, Paris, economica,
1984.
8. John amrit Poser, « Monetary disruptions and the emergence of Barter
in FSu economies », Communist Economies and Economic Transformation,
vol. 10, n° 2, 1998, p. 157-177.
54 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

constatent une hausse très significative : de 12 % du PIB en 1989


à 41 % en 19959 ou, selon d’autres méthodes, à 39 %10.
À rebours de cette interprétation, nous soutenons l’idée que
la catégorie d’informel ne prend sens que dans le cadre de la
construction du marché en russie. elle signale l’échec de la
thérapie de choc, et révèle en creux un changement de concep-
tion de la transformation économique et sociale et des relations
entre l’État et les agents économiques, entre le droit et l’éco-
nomie, dans la construction du nouveau système social.
au début des années 1990, la théorie néo-libérale du marché11
s’impose avec la thérapie de choc : l’État n’y a qu’un rôle d’im-
pulsion du changement économique et social, les fonctions de
redistribution et de régulation économique sont laissées au mar-
ché. dans cette perspective, le marché doit émerger comme un
ordre spontané, suite à la destruction des institutions anciennes
de la planification, les acteurs étant désormais supposés réagir
aux incitations émises par des prix libres, et se comporter en
maximisant leur profit. Si les juristes n’ont alors pas disparu des
programmes de transferts institutionnels, leur tâche reste
cantonnée à la construction des règles susceptibles d’assurer le
fonctionnement du marché, en délaissant droits sociaux et
protection sociale12. dans cette perspective, l’État peut avoir une
grande tolérance à l’égard de toutes les activités non déclarées

9. daniel Kaufmann et aleksander Kaliberda, «An Unofficial Analysis


of economies in transition : empirical Framework and lessons of Policy »,
Discussion Paper, Harvard Institute for International Development, n° 558,
1996, p. 81-120. Selon la méthode électrique, l’évaluation de l’ampleur de
l’économie informelle est tirée de l’évaluation de la consommation élec-
trique globale. cette dernière est rapportée à la consommation qui devrait être
observée en tenant compte des seules activités officielles ; la différence étant
imputée à l’économie informelle.
10. Maria lasko, « Hidden economy – an unknown quantity ? comparative
analysis of hidden economies in transition countries, 1989-1995 », Economics
of Transition, vol. 8, n° 1, 2000, p. 117-149.
11. Sur la diffusion rapide et efficace des idées néo-libérales entre les
économistes américains issus de Harvard et les économistes russes radicaux
promoteurs des réformes, tels que ceux appartenant au clan Gaïdar-tchubais,
voir notamment Janine Wedel, Collision and Collusion, The Strange Case of
Western Aid to Eastern Europe 1989­1998, new-York, Palgrave, 2001.
12. thierry delpeuch, « la coopération internationale dans les domaines
du droit et de la justice au prisme du courant de recherche “droit et développe-
ment”. Bilan et con- troverses des travaux sociologiques consacrés aux mouve-
entre criMinalitÉ et norMaliSation 55

non criminelles, car elles sont susceptibles de satisfaire les


besoins privés.
l’échec de la stabilisation macroéconomique s’accompagne
de la montée en puissance d’un discours plus institutionnaliste :
l’économie informelle, alors distinguée des activités criminelles,
prive néanmoins l’État de ressources budgétaires nécessaires.
ce faisant, elle accroît son endettement et limite les marges de
manœuvre politiques. ce discours de dénonciation n’est pas
porté par les économistes néo-libéraux, pour lesquels l’État est
un obstacle au libre développement de l’initiative économique
et pervertit le fonctionnement efficace du marché, mais par les
économistes institutionnalistes qui gagnent en influence auprès
des pouvoirs publics13.
la prise en compte et l’intégration de la notion d’informel
est une victoire théorique des hétérodoxes ; elle conduit à une
intégration accrue des notions de cadres, d’institutions, de droit
et de règles dans les théories de la transition portées par les
économistes orthodoxes14. les acteurs promoteurs de ce change-
ment dans les politiques publiques sont les organisations inter-
nationales et les élites politiques russes.
le contexte économique favorise ce changement de concep-
tion du rôle de l’État dans l’économie. le débat sur l’informel
se développe au moment où l’instabilité économique est grande
en Russie : le taux de déficit budgétaire et de dette publique sont
élevés. la stabilisation économique qui devait accompagner les
privatisations a échoué ; l’inflation est très élevée, le rouble est
dévalué à plusieurs reprises, en 1994 et 199815. Par ailleurs, les
impôts rentrent mal. dans ce contexte les organisations interna-
tionales soumettent l’octroi de nouveaux crédits à l’État russe
à une condition d’amélioration de la perception de l’impôt. le
débat sur l’économie informelle, initié par les organisations

ments contemporains d’im- port-export de réformes juridiques et judiciaires »,


Droit et Société, n° 62, 2006, p. 119- 175.
13. Andrei Yakovlev, « Ekonomika Černogo nala v Rossii ; specifika I
masštaby âvleniâ, otsenka obŝestvennyĥ poteh » [L’économie du marché noir
en Russie : spécificités et ampleurs du phénomène, évaluation de la perte
sociale], Voprosy statistiki, n° 8, 2002, p. 3-16.
14. Bernard chavance, L’Économie institutionnelle, Paris, la découverte,
2007.
15. caroline dufy, Le Troc dans le marché, op. cit.
56 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

internationales, se développe dans ce contexte16. l’enjeu de


mesurer cette part et de construire des statistiques pour l’évaluer
devient alors central pour les élites politiques russes17. il l’est
aussi pour les experts pour lesquels il ouvre des perspectives
professionnelles de commandes de rapports et d’études.

Des normes performatives dans le domaine économique

le compromis libéral en vigueur à la tête de l’État intègre


donc à partir de 1996 les impératifs d’une gestion de l’économie
plus soucieuse des règles. des représentations concurrentes du
fonctionnement économique s’affrontent. les élites politiques
favorables au renforcement du contrôle des activités économi-
ques, représentées en particulier par le ministère de l’intérieur,
les administrations des impôts et des fonds sociaux, l’emportent
sur les libéraux radicaux. la dérégulation de l’activité écono-
mique, initialement prévue comme une libéralisation des initia-
tives privées, garante de l’avènement du marché, s’accompagne
en fait d’une explosion des crimes et délits économiques18.
dans cette perspective, la déclaration de Vladimir Poutine
instituant la « dictature de la loi » à son accession au pouvoir en
2000 réaffirme l’importance des règles dans les relations écono-
miques. le texte fondamental réglementant l’activité écono-
mique est le code civil, adopté en deux parties en octobre 1994
et décembre 1995 par la douma Fédérale.
deux principales mises en forme structurent les transac-
tions et consolident les définitions établies par le code civil :
elles sont comptables et fiscales. Les principaux textes qui fixent
ces dispositions sont, respectivement, le plan comptable et le
code des impôts. le plan comptable a fait l’objet de plusieurs

16. ocde, Measuring the Non­Observed Economy..., op. cit.


17. ocde, Measuring the Non­Observed Economy..., op. cit. ; igor Kliam-
kine et lev timofeev, Tenevaâ Rossiâ [la russie de l’ombre]..., op.cit ; andrei
Yakovlev, « Ekonomika Černogo... » [L’économie du marché noir en Russie...],
art. cit.
18. Georges Sokoloff, Métamorphose de la Russie : 1984­2003, Paris,
Fayard, 2003.
entre criMinalitÉ et norMaliSation 57

moutures. dans ses versions successives, il se rapproche des


standards internationaux. L’édiction de la règle a une efficacité
fondamentale pour les interactions entre agents économiques :
elle ne fixe pas seulement un référent pour l’action, mais elle
effectue également un travail de requalification de la nature des
échanges à partir de la définition des parties. L’exemple précis
du troc l’illustre ; ces règles fixent la qualification et la signifi-
cation même des échanges. en alignant l’enregistrement des
échanges en troc sur les modalités en vigueur pour les transac-
tions monétaires, l’inspection des impôts donne à l’échange en
nature une qualification marchande alors qu’une conception
primitiviste le définirait comme non marchand. La transaction
est jugée qualifiable, non pas en fonction du critère du médium
d’échange, mais de celui de l’identité des parties. l’évaluation
de ces transactions est dès lors réalisée conformément aux prix
du marché. elle est susceptible de s’accompagner d’un réaligne-
ment rétrospectif du montant de la taxation sur le prix de marché
considéré au moment de l’échange, si le prix déclaré est mani-
festement sous-évalué.
cette évolution normative permet de comprendre à la fois
l’émergence du concept d’informel, en même temps que la
valeur morale négative qu’il acquiert dans les discours des
économistes et des élites politiques réformatrices : il est associé
à l’idée de corruption, de pots-de-vin, et surtout de fraude fiscale.
Cette acception est tout à fait spécifique à la Russie dans la
période des années 1990. dans le tiers-monde au contraire, le
terme acquiert une acception plutôt positive19, à la faveur des
programmes de libéralisation économique menés dans les années
1980. ces derniers, en remettant en question le rôle de l’État
dans l’économie, conduisent à une inversion de la valeur néga-
tive associée initialement à l’informel : ces activités deviennent
susceptibles d’assurer la survie de populations marginalisées20.

19. La réflexion sur le secteur informel ne fait pas partie des questionne-
ments traditionnels de la discipline économique. elle émerge dans les années
1960 dans le monde de l’expertise et des organisations internationales pour
qualifier les dysfonctionnements observés à l’occasion de la « modernisation
économique » en afrique. le terme décrit alors une nébuleuse très vague de
self-emploi, de micro-entreprises, et est associé la pauvreté et l’exclusion.
20. Bruno lautier, L’économie informelle dans le tiers monde, Paris, la
découverte, 1994.
58 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

L’historocité des pratiques et des représentations

la consolidation du concept d’informel dans le débat public


contraste fortement avec sa labilité dans les pratiques et les repré-
sentations des agents. l’approche ethnographique adoptée ici,
fondée sur les représentations et l’analyse des pratiques, invalide
la définition rigide et stable d’un secteur informel en marge des
cadres de l’économie légale et officielle. L’enquête de terrain21
effectuée entre 1998 et 2003 dans des entreprises de la région de
l’oural montre au contraire qu’il faut privilégier une articulation
fine entre les catégories ; les professionnels des échanges ren-
contrés réalisent certaines transactions formellement, alors que
d’autres non. cela implique de penser comme centrale la ques-
tion des mises en forme22. en outre, ce travail établit également
qu’en Russie les pratiques informelles se définissent par rapport
à une double référence, celle de la loi, celle du marché. deux
exemples comparés nous servirons d’illustration.
Serguei et Viktor sont deux professionnels de l’activité de
négoce d’énergie. Serguei, la cinquantaine, est un ancien colonel
des divisions d’élite du KGB. Viktor, trente ans, est un jeune
autodidacte rattaché au cercle des hommes d’affaires d’un oli-
garque local. tous deux travaillent dans une petite entreprise de
négoce de la ville d’ekaterinbourg qui livre des pièces détachées
aux plates-formes d’extraction de gaz du nord de la région,
filiales de Gazprom. Ils évoquent un schéma d’échange simi-
laire. Serguei agit comme intermédiaire entre le débiteur struc-
turel de gaz que sont les usines métallurgiques du sud de la
région et les firmes énergétiques qui les approvisionnent en gaz.
l’intermédiaire propose au créancier impayé, Gazprom, de lui
céder son titre de dette et de se charger d’en obtenir rembourse-
ment en prélevant une commission. le schéma pour dénouer la
dette est le suivant ; l’intermédiaire s’adresse alors à l’usine
productrice de pièces détachées et obtient, en échange du titre
de dette, des pièces détachées. toutefois, cette transaction se fait
à des prix dévalués, très défavorables pour l’usine ; les pièces

21. l’enquête mentionnée ici, a fait l’objet d’une exposition plus détaillé
dans l’ouvrage de caroline dufy, Le Troc dans le marché..., op. cit.
22. Florence Weber, « transactions marchandes, échanges rituels, relations
personnelles. une ethnographie économique après le Grand Partage », Genèses,
vol. 41, 2000, p. 85-107.
entre criMinalitÉ et norMaliSation 59

détachées sont ensuite refacturées au prix fort à la plate-forme


d’extraction de gaz. cet accord est obtenu par l’intermédiaire de
pots-de-vin réglés à quelques cadres de l’usine.
L’articulation entre les deux échanges permet à la firme inter-
médiaire d’effectuer un profit important. La position débitrice de
l’usine métallurgique et son absence de trésorerie la contraignent
à accepter un échange dans des termes défavorables pour elle.
toutefois la représentation que Serguei propose de cet échange
est à la fois nostalgique et relève du récit épique (entretien
28/11/2002, ekaterinbourg) :

« Moi, ce que j’ai fait, je suis allé dans le nord et je leur ai dit
[aux dirigeants de la filiale de Gazprom], j’avais même emmené
ma femme, je leur ai dit : “donnez-moi vos dettes [créances non
remboursées] et moi, je me charge de vous les faire payer !”
Je leur ai proposé, au lieu d’attendre que ces dettes se trans-
forment en argent, je leur ai dit “prenez un veksel23 en attendant
et puis vous, donnez-moi un papier comme quoi vous me donnez
leur dette”.
et puis je suis allé à Moscou parce qu’à cette époque là, il
fallait passer par Moscou. J’ai obtenu qu’on me fasse donner des
tubes [de la part de l’usine métallurgique], et je les ai changés en
tout un tas de trucs et ainsi de suite. c’est moi qui l’ai inventé ce
schéma ».

ce récit est à resituer dans le cadre juridique et économique


d’une économie de la pénurie où les marchandises étaient rares
et d’un schéma de planification centralisée qui impose que les
mouvements de biens soient encore largement décidés par le
centre. Mais Viktor, à propos du même schéma d’échange réa-
lisé quelques années plus tard, commente (entretien 18/11/2002,
ekaterinbourg) :

23. dans les années 1990 en russie, les veksels ont été des titres très
répandus et dotés de formes multiples. Veksels simples mais également transfé-
rables – ils prennent alors la forme de lettre de change – ils ont été utilisés dans
une période de manque de trésorerie et de liquidités par les entreprises. Émis
par des entreprises ou des administrations, certains veksels – ceux d’entreprises
très profitables ou d’envergure fédérale – ont pu être considérés pratiquement
comme de la monnaie, c’est le cas des veksels des grandes banques, comme
la Sberbank, d’autres au contraire sont difficiles à revendre et s’échangeaient
alors à des valeurs très en-deçà de leur valeur faciale.
60 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

« Voilà, je vais t’expliquer comment on a fait circuler ces


veksels « vides » et comment on est arrivés jusqu’à l’argent [...]
Avant c’était la mangeoire, on en a tous profité et c’est comme
cela que tout le pays a vécu sur l’argent de Gazprom. »

au niveau de la transaction, le résultat calculé est le suivant


pour l’intermédiaire, explique Viktor (entretien 24/11/2002,
ekaterinbourg) :

« nous, on achète [des pièces détachées à l’usine métal-


lurgique] pour 10 000 et on les facture 27 000 à la livraison [à
Gazprom]. Ça nous fait un profit de 2,7. Y a personne qui fait ce
profit là ! »

Serguei mobilise des représentations imprégnées par l’aléa-


toire, la chance, l’occasion, alors que la description effectuée par
Viktor ancre des transactions identiques, effectuées cette fois à
la fin des années 1990, dans le registre de l’informel, et les
présente d’emblée comme effectuées en infraction avec la loi.
Plus généralement, en recoupant les entretiens et les discours
des enquêtés sur cette catégorie d’échange, des traits communs
apparaissent dans les termes employés, les formes mobilisées,
les instruments utilisés. cette forme de troc apparaît donc comme
celle des puissants, des possédants, de ceux qui ont quelque
chose à négocier, à partager : une information, une combine, un
accès à des revenus, des relations, une position de pouvoir ou de
contrôle. Il est caractérisé par un décalage entre l’officiel et le
réel, entre le formel et l’informel.
ce décalage est masqué par diverses techniques comptables
et juridiques, avec une complicité parfois rémunérée. Le profit y
est certain, calculé, connu des participants, et son partage est
négocié à l’avance. ces transactions s’appuient souvent sur la
corruption de fonctionnaires, d’hommes politiques. elles peu-
vent également s’effectuer grâce à des ententes entre personnes
privées. l’échange y est plus risqué que pour les autres catégo-
ries de troc. dès lors, la relation entre partenaires nécessite des
épreuves supplémentaires.
en revanche, l’accord entre parties se fait toujours contre
l’État. les échangeurs lui dénient la légitimité du contrôle sur
les activités économiques. dans ces propos, les dimensions
fiscales et légales sont situées sur le même plan et très souvent
entre criMinalitÉ et norMaliSation 61

assimilées. la perception subjective de ce type d’échange n’est


pas négative pour les parties concernées : le discours de légiti-
mation s’appuie sur les notions de « profit », de « gain » et « d’in-
térêt » privés. il nie la légitimité de la loi en lui substituant celle
du profit. Au-delà, les interlocuteurs concernés justifient leur
activité en dénonçant l’ambiguïté de l’État qui exerce des prati-
ques qu’il interdit chez les particuliers. ce registre est absent des
entretiens effectués auprès d’hommes politiques et de responsa-
bles administratifs, il n’est présent que dans le discours de
certains chefs d’entreprise.

Les deux faces de la normalisation :


légalisation et criminalisation

dans un ordre juridique en construction, tel que celui de la


russie post-soviétique, la deuxième partie des années 1990 est
marquée par ce que Max Weber qualifie pour le capitalisme
occidental de rationalisation légale de l’activité économique.
durant cette période, l’État renforce sa capacité à exercer une
contrainte physique légitime dans le domaine économique. nous
utilisons ici le terme de normalisation. le processus de normali-
sation des transactions implique une double dimension : la défi-
nition d’un modèle, celui du marché, mais également la détermi-
nation de règles contraignantes dont le respect est contrôlé et
sanctionné. ce concept est double en ce qu’il symbolise le
contrôle de l’État, tout en informant profondément les pratiques
des agents. Son champ d’action est large : il est tout à la fois
juridique, dans la réglementation de l’activité sociale, mais
également politique, de par la codification des relations entre
acteurs publics qu’il réalise. Par ailleurs ce concept dynamique
ne fige pas les réalités, mais les saisit au contraire dans le chan-
gement qui les affecte. il permet de rendre compte de l’évolution
des représentations et des pratiques.
À partir de l’exemple du troc sur la base des matériaux de
terrain, nous montrons que sous l’emprise de la normalisation et
de la réglementation accrue de l’activité économique, le troc
diminue en même temps qu’il subit un processus contrasté de
légalisation et de criminalisation.
62 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Une diminution statistique rapide

depuis 1998, les différentes données produites sur le troc


aboutissent à une conclusion comparable : celle d’une diminu-
tion rapide du troc, quasi-symétrique à la hausse qui avait
marqué le début des années 1990. en 2000, il ne représente plus
que quelques 12 à 15 % des échanges. La normalisation des tran-
sactions implique l’interdiction des monnaies locales, des
monnaies privées, des titres d’entreprise ou liés à des réseaux
particuliers ; l’interdiction faite par le gouvernement aux entre-
prises énergétiques et aux collectivités locales de percevoir des
paiements en nature a joué un rôle de courroie d’entraînement
dans ce processus. Mais la dévaluation du rouble et l’apparition
d’excédents de la balance des paiements ont joué un rôle incon-
testable dans la réactivation des circuits de l’économie russe24.
l’objet de ce développement n’est pas de détailler les facteurs
macro-économiques de la remonétisation, discutés ailleurs25. il
cherche en revanche à identifier les changements de comporte-
ments dans les procédures d’échange et dans le rapport au droit.
la diminution statistique du troc suppose qu’au niveau microé-
conomique une partie de ces transactions a été supprimée ou
remplacée par des règlements monétaires.
la rapidité de la diminution du troc est rappelée dans ces
propos, tenus à ekaterinbourg à l’automne 2002 par le directeur
général d’une entreprise de fabrication de composants électri-
ques pour l’industrie métallurgique (entretien du 1er octobre
2002, ekaterinbourg) :

« il y a eu en russie [depuis notre dernier entretien, il y a


deux ans et demi], des changements importants. il y a deux ans,
en russie tout le monde échangeait en troc. on en était quasi-
ment revenu à une économie naturelle. Mais aujourd’hui cette
situation a radicalement changé. Si en 2000, 1999 et 1998, on
avait jusqu’à 90 %-80 % d’opérations en troc, aujourd’hui c’est
l’inverse. aujourd’hui, on n’a presque plus de troc. »

24. dans les échanges internationaux, l’industrie russe s’est vue brusque-
ment favorisée par rapport à des concurrents étrangers handicapés par des
devises réévaluées.
25. Sophie Brana, Mathilde Mesnard et Yves Zlotowski, La Transition
monétaire russe ; avatars de la monnaie, crises de la finance 1990-2000, Paris,
l’Harmattan, 2002.
entre criMinalitÉ et norMaliSation 63

cette diminution du troc est rapportée de façon unanime dans


les propos recueillis à l’automne 2003 : dans la totalité des entre-
prises étudiées, les discours de mes interlocuteurs mettent en
avant une diminution drastique du troc, le réduisant au rang de
pratique résiduelle. cette évolution quantitative s’est accompa-
gnée d’un phénomène de normalisation rarement analysé et dont
deux dimensions majeures sont à souligner : la multiplication
des normes légales dans le domaine des transactions et le chan-
gement du rapport au droit. les changements monétaires ont eu
des répercussions importantes dans les règlements. la légalité
des titres a été renforcée et des routines se sont instaurées. la
gamme des titres de paiement inter-entreprises a été simplifiée.
la grande majorité des entreprises n’acceptent plus de substituts
monétaires douteux.

Une légalisation notable

dans les entretiens effectués, mes interlocuteurs remarquent


une évolution récente vers la juridicisation des conflits. Ils relè-
vent d’autre part des pratiques nouvelles de lutte contre les
détournements au sein des entreprises. c’est l’opinion exprimée
par le directeur financier d’une entreprise du secteur agroalimen-
taire de la ville d’ekaterinbourg (entretien du 18/11/002 à ekate-
rinbourg) :

«aujourd’hui, les entreprises préfèrent travailler de façon


propre et légale. »

le recours aux tribunaux d’arbitrage par les entreprises pour


régler des conflits jusque-là résolus à l’aide de la violence privée
constitue un changement majeur26. ce même interlocuteur pour-
suit :

« on travaille aujourd’hui dans des cadres beaucoup plus


civilisés, plus équilibrés, plus tranquilles. on se tue moins

26. Vadim radaev, « entrepreneurial Strategies... », art. cit. ; Kathryn


Hendley, Barry ickes, Peter Murrell et randy ryterman, « observations on the
use of law by russian enterprises », Post­Soviet Affairs, vol. 13, n° 1, 1997,
p. 19-41.
64 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

aujourd’hui qu’il y a 7 ou 8 ans de cela... et aujourd’hui grâce


à dieu, on a quand même appris à résoudre les problèmes sans
armes ; on va devant les tribunaux. »

des enquêtes réalisées dans différentes régions de la Fédéra-


tion montrent que cette situation ne constitue pas un cas particu-
lier à la région de l’oural : le temps du racket et de l’extorsion
simple est fini. Il est supplanté par des alliances stratégiques
entre partenaires et des appels à la règle27. Mais la question de
l’usage de la force est une réalité complexe : son approche néces-
site une réflexion sur les formes revêtues, mais également sur la
distinction entre exercice et menace. Par ailleurs, cette diminu-
tion nette de la violence physique ouverte ne doit pas être idéa-
lisée. Pour de nombreux observateurs, le processus en cours peut
également être interprété comme une atténuation de sa visibi-
lité28.
les nouvelles règles sont celles de la loi mais également des
règles perçues par mes interlocuteurs comme des règles internes.
des mesures de lutte contre les détournements sont mises en
place dans de nombreuses grandes entreprises. Svetlan n., direc-
teur général d’une petite entreprise de pièces détachées pour
machine-outils de la région de ekaterinbourg me rapporte (entre-
tien du 13/11/2002) :

« de façon générale dans les grandes entreprises, le départe-


ment de la sécurité vérifie les prix (služba bezopasnosti) [...] Pas
dans toutes, mais on commence à vérifier. De ce point de vue, ça
va déjà mieux. »

des procédures de contrôles similaires des échanges sont


mises en place dans des organisations exemplaires telles que
Gazprom. Viktor, responsable de l’équipement des plates-formes
d’extractions de gaz dans la firme de négoce évoquée ci-dessus
explique (entretien 24/11/2002 à ekaterinbourg) :

« ils ont mis en place à Gazprom des services de sécurité qui


contrôlent les prix à la livraison et refusent si c’est trop cher. il y
a quelques exceptions, comme par exemple pour des commandes

27. Vadim radaev, « entrepreneurial Strategies... », art. cit., p. 75.


28. Vadim radaev, « entrepreneurial Strategies... », art. cit.
entre criMinalitÉ et norMaliSation 65

d’urgence pour lesquelles ils ne vérifient pas. Mais sinon c’est


interdit ».

L’informel criminalisé

la normalisation n’implique pas que les pratiques fraudu-


leuses, illégales ou marginales aient disparu. elles se trans-
forment. Parallèlement au processus de normalisation du troc,
s’effectue une sophistication des procédures de maquillage des
transactions. loin d’être contradictoires, ces deux évolutions
sont complémentaires. dans un contexte où les normes se préci-
sent, les procédures de dissimulation des transactions supposent
une complexité accrue.
le chercheur doit rester prudent face à cet objet formulé dans
la sphère politique. Les difficultés méthodologiques dans la
recherche sur l’informel résident surtout dans le statut des
propos recueillis et la difficile vérification des sources. Le cher-
cheur doit garder à l’esprit le statut particulier de la parole des
enquêtés. ces discours sont dignes d’intérêt en ce qu’ils livrent
des indications sur les représentations que ces chefs d’entre-
prises ont de leur activité et sur l’image qu’ils souhaitent donner
d’eux à un interlocuteur extérieur à la fois au monde écono-
mique, à la communauté nationale et au territoire local. en outre,
il est riche car il met en évidence deux types de réalités sociales ;
au niveau des perceptions, il montre la proximité des catégories
de troc et d’illégalité ; au niveau des pratiques, il met en scène la
disjonction entre les deux ordres de phénomènes à la fin des
années 1990, entre échange en nature et criminalité économique.

Des pratiques en voie de sophistication

Le directeur financier de l’entreprise agro-alimentaire déjà


mentionnée évalue la place qu’il reste au troc, en dépit du renfor-
cement de la loi.

«aujourd’hui les questions se résolvent de façon interne


pour ne pas faire participer des gens extérieurs à ce processus. Je
pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles le troc diminue
aujourd’hui, mais l’essence subsiste malheureusement. »
66 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

cet interlocuteur évoque des bouleversements légaux, tout


en faisant allusion à une nature des phénomènes qui resterait
inchangée ; celle d’une essence profondément criminogène de
l’activité et des comportements économiques. Son discours
souligne également à quel point le thème du troc est intimement
associé à celui de la criminalité. les moyens techniques évo-
luent : le troc, pris dans une acception stricte d’échange en
nature, n’est plus le support commode de la fraude. le chef
adjoint de l’inspection fiscale d’une petite ville du nord de la
région d’ekaterinbourg atteste la baisse de l’intérêt du recours
au troc pour des motifs d’évasion fiscale (entretien, 23/11/2002
à alapaevsk, nord de la région de Sverdlovsk) :

« on n’a plus besoin du troc aujourd’hui, il y a d’autres tech-


niques qui sont beaucoup plus efficaces si on veut faire de l’éva-
sion fiscale. »

les pratiques les plus rudimentaires ont été abandonnées au


profit de formes de dissimulation plus raffinées. Cette évolution
a deux implications méthodologiques. elle nécessite d’envisager
l’informel comme une catégorie dynamique, en mouvement
constant au gré de la transformation des normes. en outre, elle
suppose de rejeter une conception du secteur informel sur le
mode de l’inconnu, de l’indéterminé ou de l’incontrôlé. au
contraire, elle implique des pratiques actives de maquillage et de
contournement qui nécessitent autant de règles et de procédures
que le secteur dit formel.
Cette précision permet de définir le comptable comme une
figure centrale de l’entreprise. Il est le seul à disposer des clés
pour l’enregistrement des transactions et à maîtriser les marges
de manœuvre qu’autorise la législation. Svetlan n., directeur
d’une petite entreprise de pièces détachées avoue, en parlant des
pratiques de troc :

« Parfois on nous propose ce genre d’échanges, avec des prix


moins chers, mais notre comptable, elle est contre. »

le comptable est dans une position ambivalente. il est donc


en premier lieu un agent de normalisation au sein de l’entreprise,
puisqu’il a été formé aux normes officielles d’enregistrement
entre criMinalitÉ et norMaliSation 67

des transactions. cependant sa maîtrise des latitudes dans l’en-


registrement des transactions le place également en position
d’organiser la dissimulation. cette posture contradictoire est
levée si l’on considère qu’il est à l’interface entre l’ordre public
de l’enregistrement d’une part et l’activité particulière de l’en-
treprise et les demandes singulières de ses employeurs d’autre
part. il est donc au cœur des négociations qui se nouent au sein
de l’entreprise entre la règle et les adaptations aménageables et
acceptables.
Le travail d’enquête permet d’identifier trois ressorts princi-
paux de dissimulation : la dissimulation organisée, le maquillage
et le détournement. elles s’appuient pour ce faire sur des élé-
ments qui peuvent être de nature organisationnelle, financière ou
comptable. le renforcement du contrôle des transactions ne peut
être efficace que s’il concerne des structures organisationnelles
pérennes et stables. ce n’est pas la caractéristique des structures
économiques russes où les petites firmes se créent et disparais-
sent très facilement. de nombreuses entreprises disposent de
structures organisationnelles affiliées auxquelles sont imputées
les transactions suspectes. certaines d’entre elles sont d’emblée
créées avec la perspective d’être dissoutes avant la fin du délai
réglementaire au terme duquel s’exerce le premier contrôle
fiscal. Elles sont désignées par un néologisme récent : ce sont les
« entreprises d’un jour », les odnodnievki.
l’enchevêtrement plus ou moins complexe des structures
organisationnelles produit une grande opacité. le directeur de
l’entreprise de pièces détachées explique la signification de
l’abréviation qui nomme son entreprise (entretien du 12/11/2002
à ekaterinbourg) :

« XYZ [initiales de l’entreprise], ça ne veut rien dire, avant


on s’appelait XYX. en règle générale, les entreprises ferment
tous les deux ou trois ans. le capital de cette entreprise est de
10 000 roubles [équivalent de 300 euros] dont je suis respon-
sable... officiellement... mais ce qui est écrit sur le papier ne
correspond absolument pas à la réalité. »

une autre technique consiste à multiplier les intermédiaires


dont il est impossible de retrouver trace. c’est ce qu’explique
mon interlocuteur, directeur financier dans l’agroalimentaire
(entretien du 18/11/2002 à ekaterinbourg) :
68 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

« il y a plusieurs intermédiaires pour que si jamais quelqu’un


a envie de vérifier, il ne le puisse pas. Entre des grosses firmes et
pour des grosses transactions, il suffit qu’il y ait des odnodnievki et
voilà le tour est joué... Vous n’avez plus qu’à disparaître... tout cela
est très simple en réalité ! »

les autorités fiscales sont tout à fait conscientes des effets


pervers du dispositif législatif sur l’enregistrement des sociétés.
conçu sur un modèle très libéral pour favoriser le développement
de la petite entreprise, il rend difficilement contrôlables les motifs
de fermeture de ces structures.
le maquillage des transactions est une forme plus simple. il
consiste à travestir la nature d’une transaction en troc pour
remplacer des éléments fortement taxés du revenu des entre-
prises par d’autres, faiblement taxés. de façon générale, de
nombreux spécialistes attestent en russie la fréquence des prati-
ques de double comptabilité29. c’est parfois avec ce motif qu’est
utilisée la catégorie comptable et juridique correspondant au
travail à façon (daval’českoe syr’ë). cette forme de travail, rela-
tivement primitive, donne la possibilité légale à une entreprise
d’effectuer la transformation de matière première pour le compte
d’un fournisseur et de se rémunérer en nature en prélevant une
partie des biens produits. cette méthode est traditionnellement
utilisée dans l’artisanat et les segments industriels peu com-
plexes, tels que ceux du bois. elle est ici détournée pour obtenir
une exonération de tVa, puisque l’échange n’a pas donné lieu à
vente. aucune facture n’est émise mais les marchandises ont
malgré tout changé de mains.
le dernier ressort des pratiques informelles est la dissimula-
tion. Des montages financiers sophistiqués permettent de dissi-
muler les transactions frauduleuses ou les profits à l’Inspection
des impôts. les supports les plus courants en sont les veksels
utilisés dans des opérations multilatérales, travesties en multipli-
cité d’opérations bilatérales : la valeur faciale des titres ne
correspondant pas à la valeur réellement échangée. le directeur
général d’une entreprise de matériel électrique m’en explique le
principe (1er octobre 2002) :

29. Vadim radaev, « entrepreneurial Strategies... », art. cit., p. 60 ; alena


ledeneva, How Russia really works, cornell university Press, 2006.
entre criMinalitÉ et norMaliSation 69

« Pour dire les choses comme elles sont aujourd’hui, les


opérations de troc sont interdites. Mais on contourne cette inter-
diction. il ne s’agit plus alors à proprement dit d’opérations de
troc, mais plutôt d’opérations de veksels. »

des veksels servent de support documentaire à ces transac-


tions. Mais le parallélisme entre circulation monétaire et mar-
chandises reste fictif. La pratique inventée dans les années 1990
a perduré ; moins fréquente, elle est perçue dans la décennie sui-
vante comme criminelle. Le directeur financier de l’entreprise
agro-alimentaire rapporte un cas de figure exemplaire de ce type
de schémas. une entreprise dans une ville-usine de la région
émet ses propres veksels pour payer ses impôts à l’administra-
tion locale. le résultat a été le suivant :

« il est apparu une différence, la valeur boursière de ces


veksels était de 15 % par rapport à leur valeur nominale... Et ceux
qui présentaient les veksels, on les leur rachetait à 15 %, voire
même à moins, puisque 15 % c’était le montant de la valeur en
bourse. Et s’il faut dire les choses comme elles sont, les 85 %
restants, ont été partagés par ceux qui ont participé à cette opéra-
tion ».

la disjonction entre valeur faciale et valeur effective des


titres permet de sauvegarder l’apparence du paiement, tout en
organisant réellement une dévaluation considérable des sommes
effectivement versées. dans ce type d’opération, des complicités
nouées au sein de l’entreprise émettrice des titres et du débiteur
public permettent le partage des profits et la couverture de la
malversation.
la normalisation à facettes multiples témoigne du passage du
capitalisme russe à une nouvelle phase : à la création et à l’ex-
plosion des initiatives, succède depuis 1998 un mouvement de
rationalisation des structures existantes, de légitimation des
réformes et de routinisation des changements. Affirmer que la
normalisation des transactions a entraîné la disparition du troc
est à la fois faux et incomplet. la normalisation a imposé au troc
une signification unique : le sens légal. Ce faisant, elle a invalidé
la légitimité des autres significations qui lui avaient été attri-
buées. l’inscription du troc dans le domaine des activités décla-
rées a engendré en retour la construction d’une catégorie de troc
70 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

informel. l’importance déterminante de ce contexte explique


l’impossible continuité avec la période soviétique et ancre les
pratiques informelles en russie dans une phase de construction
de l’économie de marché.
3

Les femmes et l’économie informelle


dans l’Europe moderne

laurence Fontaine

Les institutions qui entourent le marché en définissent les


règles du jeu et, ce faisant, elles disent qui a droit d’y participer
et qui en est exclu. les économistes ont depuis longtemps
souligné comment l’absence de statut avaient rejeté les étrangers
et, en particulier, les Juifs vers la finance et les métiers non
réglementés mais ils ont tardé à inclure dans leurs analyses les
femmes qui ont longtemps souffert – et par de nombreux aspects
souffrent encore – en europe d’une même absence de statut. on
va examiner dans ce chapitre le statut des femmes et leurs droits
pour voir comment ces derniers ont défini des espaces économi-
ques et comment ils se sont situés dans le partage entre activités
formelles et informelles. Les institutions sont définies ici au sens
large : elles incluent tout ce qui concourt à définir le statut de
chacun dans la société. en ce sens, la capacité des femmes à
exercer des activités économiques légales dépend d’équilibres
complexes qui lient les institutions sociales, les rôles sociaux,
leur construction culturelle et les pouvoirs qui les encadrent et
qui définissent la place des femmes et leur accès aux ressources,
qu’elles soient celles de la terre, du travail ou du capital.
travailler sur ces équilibres fait alors entrer dans la fabrique
du droit et des institutions car ni les uns ni les autres ne sont stati-
ques : ils évoluent plus ou moins rapidement avec les transforma-
tions de la société et ils sont des enjeux entre les groupes sociaux.
l’on cherchera à voir comment les plus puissants ont cherché à
72 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

les détourner à leur avantage et comment les femmes ont pu


également arriver à les manipuler, faisant bouger à leur tour les
frontières du formel et de l’informel. c’est dire que comprendre
comment les femmes s’inscrivent dans ces partages oblige à tra-
vailler, plus que sur les femmes, sur les relations homme/femme
pour en saisir les luttes et les coopérations dans les marchés du
travail, les rôles sociaux et les représentations car ce sont elles
qui fixent la place des uns et des autres.
ces équilibres sont dans l’europe moderne extrêmement
variables et divers. avant de commencer leur description, il faut
souligner que pour entrer dans les activités entrepreneuriales
quelles qu’elles soient, il faut pouvoir profiter pleinement du
jeu sur le temps et l’argent et donc commencer par avoir de l’ar-
gent. avoir de l’argent, c’est non seulement le gagner ou le rece-
voir, pouvoir le dépenser à sa guise, ou le donner ; c’est-à-dire le
gérer librement, donc passer contrat ; mais c’est aussi pouvoir le
défendre. dans une époque où privé et public sont largement
interdépendants, où les ascensions économiques reposent sur la
faveur du Prince qui distribue privilèges économiques, droits de
marché et monopoles, pouvoir jouer un rôle politique est essen-
tiel pour constituer, tenir et consolider une fortune. comprendre
les relations que les femmes entretiennent avec l’économie
oblige à entrer dans cet ensemble de capacités juridiques larges
qui délimite l’autonomie des femmes, et finalement dit ce qu’est
une parole de femme, un honneur de femme. on s’attachera
dans la première partie de ce chapitre à ces droits avant, dans un
second temps d’entrer dans les espaces économiques dans
lesquels ils inscrivent les femmes.

Droit et activités économiques des femmes

le premier trait à mettre en avant est la diversité des possi-


bles expériences féminines ; une diversité qui repose sur quatre
ensembles d’éléments. elle est fondée d’abord sur les diffé-
rences dans l’inscription sociale des femmes. l’europe ancienne
est une société d’ordre, c’est-à-dire une société fondée sur le
statut qui fixe la place de chacun. De là, une double apparte-
nance des femmes : elles sont tributaires de leur sexe et de leur
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 73

statut social : une aristocrate n’a ni les mêmes droits, ni les


mêmes rôles qu’une fille du peuple. Et cette double relation est
elle-même sujette à variations. en ce sens on ne peut parler des
femmes en général et il faut se pencher sur leur statut dans les
divers ordres de la société. trois grandes familles de droit se
partagent l’europe. elles sont, en outre, loin d’être uniformes
puisque les droits germaniques sont divers : droit saxon, bur-
gonde et wisigoth, droit franc ; le droit canonique est une juxta-
position d’éléments dont beaucoup sont contradictoires parce
qu’ils reflètent l’histoire et l’ambivalence de l’Église, toujours
écartelée entre un désir d’équivalence des sexes et une volonté
d’assujettir les femmes1.
deuxième ensemble d’éléments, l’encadrement juridique des
activités féminines révèle, dès qu’on se plonge dans les textes,
une extrême diversité d’un bout à l’autre de l’europe. d’abord,
l’europe est un subtil et changeant mélange d’au moins trois
sources différentes de droit : le droit germanique, le droit latin et
le droit canon. ensuite, le droit a lui-même une histoire dont il
porte trace dans ses diverses codifications. Enfin, l’esprit du
droit est très différent dans une société démocratique et dans une
société d’ordre : dans la première, il unifie les statuts, dans la
seconde, il justifie les particularismes et les exceptions.
Enfin, malgré son aspect « a-historique », le droit est, comme
toute activité sociale, tributaire des enjeux de pouvoirs et des
représentations contradictoires qui traversent la société. la
France à l’époque moderne, par exemple, connaît une tendance
rigoriste attachée à maintenir la femme en étroite domination,
un courant rationaliste qui proclame l’égalité des droits et un
courant animé par le législateur royal qui dans la gestion quoti-
dienne aménage le droit et fait évoluer la place de la femme en
recherchant le bien de la famille et celui de l’État2. il répond à la
volonté du pouvoir royal de s’affirmer contre les pouvoirs des
clientèles féodales et de l’Église. c’est dire que le droit est aussi
une pratique et une pratique qui joue sur des corpus complexes

1. rené Metz, « le statut de la femme en droit canonique médiéval »,


recueils de la Société Jean Bodin pour l’histoire comparative des institutions,
Bruxelles, 1962, Xii, p. 59-113 (59).
2. Jean Portemer, « la femme dans la législation royale aux xviie et
xviiie siècles », in Mélanges Petot, Paris 1958, p. 441.
74 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

et contradictoires laissant ainsi une latitude aux avocats et aux


juges pour l’interpréter.
troisième ensemble d’éléments, si chaque statut social est
défini par des capacités juridiques, les groupes ainsi délimités ne
sont pas statiques : ils ont leurs propres dynamiques, des néces-
sités de survie et de reproduction, le tout dans un monde chan-
geant. et le droit évolue plus ou moins parallèlement révèlant
les transformations des configurations de pouvoir dans lesquelles
les femmes sont insérées.
Enfin, la dernière source de complexité vient des change-
ments de représentations, d’attentes et de statut des femmes
selon les âges de la vie, selon qu’elles sont mariées à un homme
ou à dieu, selon qu’elles sont célibataires ou veuves. Mais la
pression des besoins des hommes et des familles poussent, dans
certaines circonstances, les femmes à sortir de leur rôles tradi-
tionnels et à entrer dans des activités économiques qui leur
ouvrent, en même temps, des espaces de liberté et d’autorité.
a l’intérieur de cette diversité, opèrent trois grands partages :
le premier grand clivage suit le cycle de vie et sépare les
femmes mariées de celles qui ne le sont pas, ou plus. les
minutes des notaires, le texte des arrêts, les mémoires, le théâtre
et le roman traduisent tous un renforcement de la dépendance de
la femme mariée au cours de l’époque moderne. entre les xvie et
xviiie siècles, son incapacité juridique devient progressivement
générale même si ses intérêts pécuniaires sont partout de plus en
plus protégés3.
dans la France du nord, la Belgique, les Pays-Bas et l’alle-
magne, la femme mariée est une incapable dont la personne et
les biens sont placés sous l’autorité du mari. a compter du
xvie siècle, la femme mariée bénéficie, en France, d’une protec-
tion accrue de ses intérêts pécuniaires et, au xviie siècle, la juris-
prudence introduit à son profit l’hypothèque légale des pays de
droit écrit et la fait peser sur les immeubles du mari et les
immeubles communs ; mais la femme peut renoncer valablement
à son hypothèque. ces nouvelles dispositions incitent les
personnes qui traitent avec le mari au sujet d’un de ses propres,
ou à propos d’un acquêt, à prendre la précaution de demander à

3. John Gilissen, « le statut de la femme dans l’ancien droit belge », La


Femme, Recueils de la société Jean Bodin, op. cit., p. 255-321 (255-256).
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 75

la femme qu’elle renonce à son hypothèque légale sur le bien en


question4. en outre, si pendant l’union la femme craint la ruine
de son mari, elle peut demander la séparation de biens (qui vient
du droit romain). elle retrouve alors l’administration et la jouis-
sance de ses propres, dispose à sa guise de ses meubles, mais
elle doit avoir l’autorisation de son mari, ou celle de la justice,
pour aliéner ses immeubles. elle reste toutefois à l’époque
moderne moins favorisée qu’à la fin du Moyen âge où elle
recouvrait la libre disposition de ses biens5. toutefois, certaines
coutumes, comme celle de normandie, qui privilégie le lignage,
restent jusqu’à la fin du xviiie siècle très contraignantes pour les
femmes qui sont soumises à une dure sujétion maritale et ne les
laissent accéder à la plénitude de leurs biens qu’à la mort du
mari. Mais comme créancières privilégiées, elles remportent à
ce moment leur douaire, fût-ce au détriment des enfants et
jusque sur les biens paternels6.
la femme germanique est soumise au mundium : à la tutelle
perpétuelle. elle est donc incapable, comme un mineur, d’aliéner,
d’administrer, d’ester en justice sans l’accord de son père, son
mari ou son curateur7. la faculté de demander la séparation des
biens lui est refusée dans de nombreuses coutumes de l’espace
germanique8. en revanche, ses biens sont protégés et la femme a
pu les conserver hors des biens du mari jusqu’au xixe siècle où
les altérations, entre 1825 et 1828, de la loi sur les garanties,
Pfandgesetz, ont permis de mobiliser les propriétés des femmes
pour garantir les dettes des maris9.
les diverses régions italiennes se partagent entre les
influences mêlées des droits romains, canoniques et germani-
ques. Malgré l’égalité proclamée en principe par le christianisme

4. Pierre Petot, « le statut de la femme... », art. cit., p. 251.


5. Jean Portemer, « la femme... », art. cit., p. 462. Pierre Petot, « le statut de
la femme... », art. cit., p. 247.
6. Jean-claude Perrot, Genèse d’une ville moderne. Caen au xviiie siècle,
2 tomes, Paris, Mouton, 1975, t. 2, p. 245.
7. en 1820, cette tutelle est abolie dans les pays rhénans. david W. Sabean,
Property, production, and family in Neckarhausen, 1700­1870, cambridge
university Press, 1990, p. 26.
8. Frauen in der Geschichte des Rechts. Von der Frühen Neuzeit bis zur
Gegenwart, ute Gerhard (éd.,), Verlag c.H. Beck, München, 1997.
9. david W. Sabean, Property..., op. cit., p. 47-8 et 430.
76 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

dans tous les rapports de famille10, l’invasion lombarde, comme


dans toute société militaire, introduisit des conditions plus
restrictives pour les femmes : puisqu’elles ne sont pas aptes à
porter les armes, condition fondamentale pour être sujet de droit,
les femmes lombardes sont soumises à la tutelle perpétuelle de
leur père, de leurs parents, de leur mari ou à défaut du roi qui
est le tuteur suprême. le système de la personnalité de la loi qui
permet de juxtaposer sur le même territoire divers droits, avec
des professionnels différents, a fait vivre la femme lombarde à
côté de la femme romaine dans une condition remarquablement
inférieure. Quand le droit s’est unifié au moyen âge, si la femme
lombarde a gagné en autonomie, la femme romaine, elle, y a
perdu. au fur et à mesure que les éléments romains, ecclésiasti-
ques et germaniques se sont rapprochés, superposés et ont
fusionné, la tendance a été à conserver les préjugés et les restric-
tions11.
Seule l’angleterre présente une évolution inverse. il faut dire
que la Common law est une des plus rigoureuses d’europe
puisqu’elle interdit à la femme mariée de posséder (tous ses
biens y compris les biens meubles sont donnés au mari qui, en
échange, paie ses dettes), de contracter et bien sûr de tester. il
fallut attendre le xvie siècle et le développement de l’institution
de l’Équité – qui avait commencé à apparaître timidement au
xive siècle dans l’orbite de la chancellerie – pour tempérer la
rigueur de la Common law. les Grands chanceliers laïcs,
comme Francis Bacon (1561-1621), ont réussi à donner à la
femme une capacité de plus en plus étendue. ils ont fait admettre
le régime des Trusts qui oblige la femme à remettre avant son

10. il avait imposé à tous les membres de la famille des devoirs mutuels,
reconnaissant au mariage les caractères d’une institution divine et indis-
soluble et attribuant au père et à la mère des droits réciproques, des devoirs
communs et la même autorité sur les enfants. toutefois cette égalité était de
plus en plus considérée comme relevant du domaine spirituel et moral que du
domaine pratique : l’ascétisme chrétien qui exalte le célibat, la tradition qui
la place sous la tutelle des hommes et les représentations qui insistent sur sa
faiblesse physiologique et psychologique expliquent pourquoi, malgré l’égalité
proclamée, la femme n’a droit qu’à une capacité juridique limitée, cf. Guido
rossi, « Statut juridique de la femme dans l’histoire du droit italien. Époque
médiévale et moderne », La Femme, Recueils de la société Jean Bodin, op. cit.,
p. 115-134.
11. Guido rossi, « Statut juridique de la femme... » art. cit., p. 117.
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 77

mariage ses biens à des trustees (le plus souvent des profession-
nels) par l’entremise desquels elle jouit ou dispose librement de
ses biens par vente, don, legs ou autrement. la cour de chan-
cellerie impose en outre aux maris récalcitrants les fameux
Settelments qui assurent au moins à la femme, sa vie durant,
l’équivalent d’un douaire et des revenus conformes à sa situa-
tion sociale. Pour les biens qui lui sont ainsi réservés, la femme
mariée a la capacité d’une femme célibataire12.
ces évolutions du droit des femmes mariées répondent à l’af-
firmation de plus en plus tranchée de leur rôle privé. Mais si
elles renforcent la tutelle des maris, paradoxalement elles leur
ouvrent des espaces de liberté en réorientant leurs rôles écono-
miques. de fait, la grande tâche des femmes est de trouver
moyen de faire coïncider des revenus irréguliers et des besoins
alimentaires quotidiens. Pour pouvoir assurer ce rôle, dans
plusieurs coutumes importantes, comme en Belgique, la femme
est expressément autorisée à s’obliger et à contracter pour tout
ce qui concerne les besoins du ménage, comme pour boire,
manger, se vêtir etc. et, au xviie siècle, il semble que si la règle
n’est pas énoncée, elle est admise13. dans les Pays-Bas septen-
trionaux, la femme mariée a de même le droit de contracter et de
faire des dettes pour les besoins du ménage indépendamment de
la tutelle de son mari14.
la grande question de la capacité de négociation des femmes
dans la famille et le couple, leur bargaining power, si cruciale
dans la réflexion contemporaine sur le développement15 est diffi-
cile à aborder car les documents d’histoire ne livrent guère de
renseignements. connaître les droits qu’elles ont sur les revenus
des pères et comment s’assemblent et se distribuent les revenus
au sein de la famille est très difficile à documenter pour l’époque
moderne. Quelques lettres d’épouses de la noblesse toulousaine
témoignent de l’attitude ambiguë des femmes sur les dépenses

12. F. Joüon des longrais, « le statut de la femme en angleterre dans le


droit commun médiéval », La Femme, Recueils de la société Jean Bodin,
op. cit., p. 135-241 (145-6).
13. John Gilissen, « le statut de la femme... », art. cit., p. 299.
14. Jan Willem Bosch, « le statut de la femme dans les anciens Pays-Bas
septentrionaux », La Femme, Recueils de la société Jean Bodin, op. cit.,
p. 323-350 (334).
15. amartya Sen, Éthique et économie, Paris, PuF, 2002 [1ère édition
anglaise 1987], p. 229-270.
78 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

du mari : elles prennent la liberté de les conseiller mais volent


l’information. ainsi, Mme de Bonrepos explique à son mari,
M. de riquet, dans une lettre de janvier 1745, qu’elle sait qu’il
entend emprunter de l’argent en ville car elle a intercepté la
lettre qu’il avait adressée à un certain M. Saget et elle ajoute que
s’il a besoin d’argent, elle lui en procurera en empruntant
meilleur marché auprès de ses amies16. Pour la classe ouvrière,
des études anglaises montrent que le refus de parler des revenus
et des questions d’argent domine les relations entre maris et
femmes. la plupart des femmes ignore le salaire total du mari et
les maris ne savent pas plus combien les femmes gagnent avec
leurs activités annexes. il reste que l’argent de la femme va au
ménage car c’est elle qui a la charge de gérer le budget familial
et de nourrir la famille. Melanie tebbutt relève la contradiction
entre la dépendance économique des femmes vis-à-vis de leurs
maris et leur responsabilité financière à maintenir la famille en
vie. Pour y faire face, elles empruntent dans le secteur informel
et souvent dans de très mauvaises conditions ce qui renforce les
préjugés contre leur sexe et leur incapacité, alors qu’elles sont
placées dans des situations dans lesquelles elles n’ont guère
d’autres choix17.
toutefois, l’hypothèque légale, qui se développe partout au
xviie siècle, permet à la femme mariée, en dépit de son incapa-
cité, de préserver ses droits malgré la mauvaise gestion des
maris et de renforcer son contrôle sur les actes de disposition de
ce dernier18. Mais la protection du patrimoine des femmes,
première pierre vers une autonomie économique, ne s’est pas
faite sans résistance : les maris ont lutté pour pouvoir profiter de
la dot de leurs épouses et les créanciers ont exercé de fortes
pressions pour que leurs prêts soient aussi garantis sur la dot des
femmes.
La femme non mariée, fille majeure ou veuve est partout, en
principe, beaucoup plus libre. dans la France du nord, en Bel-
gique, aux Pays-Bas et en allemagne, elle n’est pas juridique-

16. cité par robert Forster, The Nobility of Toulouse in the Eighteenth
Century : A Social and Economic Study, new York, octagon Books, 1971,
p. 140.
17. Melanie tebbutt, Making ends meet. Pawnbroking and working class
credit, london, Methuen, 1984, p. 37-38, 66-67 et voir le chapitre 4.
18. Pierre Petot, « le statut de la femme... » art. cit., p. 251.
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 79

ment une incapable, même si des restrictions, ici aussi, apparais-


sent progressivement (le droit romain classique avait supprimé
la tutelle des femmes19). Mais, dans de nombreuses régions alle-
mandes, la cura sexus est toujours en vigueur20. dans de nom-
breuses coutumes d’europe occidentale21, à la dissolution du
mariage, la femme peut toujours renoncer aux biens communs
pour esquiver le fardeau des dettes. les effets de la renonciation
varient suivant les coutumes. la femme renonçante n’est plus
tenue aux dettes, sauf aux siennes propres (mais en régime de
communauté universelle, il n’y a pas de dettes propres) et de
celles dont elle s’est expressément obligée pendant le mariage22.
une évolution inverse s’observe dans certains pays germani-
ques, en particulier dans les pays rhénans, où la veuve progressi-
vement acquiert droit de gérer seule les biens provenant de sa
dot et de son douaire et de ne recourir à un intermédiaire
masculin, le plus souvent un professionnel, que dans le cas de
conflit ou d’actes importants23. elles sont aussi impliquées dans
les cautionnements. Enfin, en Angleterre, la veuve jouit d’un
douaire donné par le mari et dont la justice s’assure qu’il corres-
pond à sa situation sociale24.
Si globalement, le veuvage donne partout aux femmes la
liberté, il faut, là encore, rester prudent : les jeunes veuves ayant
du bien n’ont guère de chance d’éviter un remariage si elles le
souhaitent, et beaucoup préfèrent retrouver la protection et le
soutien matériel d’un homme car le veuvage signe trop souvent
leur entrée dans la pauvreté. La nomenclature officielle des
pauvres ne s’y trompe pas et les veuves ont leur place à l’égal
des orphelins, des infirmes et des vieillards dans les pauvres

19. Jean Portemer, « le statut de la femme en France depuis la réforma-


tion des coutumes jusqu’à la rédaction du code civil », La Femme, Recueils de
la société Jean Bodin, op. cit. p. 447-497 (453).
20. Frauen in der Geschichte des Rechts, op. cit.
21. Jan Willem Bosch, « le statut de la femme... », art. cit., p. 336.
22. John Gilissen, « le statut de la femme... », art. cit., p. 317-318.
23. claudia opitz, « contraintes et libertés (1250-1500) », Histoire des
femmes en Occident t. 2, Le Moyen Age, sous la direction de christiane Klapisch-
Zuber, Paris, Plon, 1991, p. 278-335 (325). en 1820, cette tutelle est abolie
dans les pays rhénans, cf. david W. Sabean, Property, production, and family in
Neckarhausen, 1700­1870, cambridge university Press, 1990, p. 26.
24. F. Joüon des longrais, « le statut de la femme en angleterre... » art. cit.,
p. 184.
80 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

structurels. le manque de « capabilités » des femmes qui res-


treint leurs possibilités de gagner légalement leur vie est au cœur
de leur incapacité à subvenir seule à leurs besoins.
un deuxième partage est né grâce au développement du
marché qui a, dès le moyen âge, élargi l’autonomie juridique des
femmes. Si, pour les hommes, l’exercice du commerce était
devenu un moyen de se soustraire à l’autorité paternelle, pour
les femmes, il devint une raison de conquête de la capacité de
s’obliger librement.
le développement rapide, dès les xie et xiie siècles, de grandes
villes en Flandre, en Brabant et dans le pays de liège a fait
naître un droit urbain très favorable aux femmes qui est codifié
au xiiie siècle et se maintient jusqu’à la fin de l’ancien régime.
ces coutumes abolissent le privilège de masculinité en matière
de succession, donnent à la veuve la pleine tutelle sur ses
enfants, font tomber en communauté les biens acquis pendant le
mariage et le mari ne peut disposer des plus importants sans le
consentement de sa femme et enfin, lors de la dissolution,
l’époux survivant – mari ou femme – garde soit en pleine pro-
priété, soit en usufruit, la totalité des biens communs. en outre,
les femmes ont le droit de tester, de s’engager dans les dépenses
du ménage et celui de se défendre au pénal. il y a bien sûr des
nuances entre les coutumes et des évolutions : la Flandre mari-
time la plus marchande ayant le droit le plus libéral et la Flandre
orientale offrant une évolution en sens inverse25.
Par ailleurs se crée la catégorie légale de la femme mar-
chande. la femme marchande est une femme qui tient boutique.
Elle n’a pas besoin d’une autorisation préalable ; il suffit qu’elle
fasse le commerce « au vu et au su » de son mari. cette autorisa-
tion tacite suffit puisque le mari peut user de son droit de correc-
tion pour faire cesser la situation. ainsi dans la limite des actes
qui se rapportent à son commerce, la femme marchande répond
de tout contrat et de toute dette. Ses biens propres, ceux de la
communauté, mais aussi ceux du mari, sont engagés par son
activité comme une conséquence de la permission qu’il lui
donne de faire du commerce.
dans l’artisanat urbain, l’autonomie des femmes est moins
universellement admise. la femme française, comme la femme

25. John Gilissen, « le statut de la femme... », art. cit., p. 256-258 et 286.


leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 81

espagnole, est exclue des corporations. toutefois, la veuve peut


continuer le commerce du mari. en revanche, aux Pays-Bas
comme dans de nombreuses villes allemandes dont lübeck,
Brême ou cologne, les femmes sont très nombreuses dans les
affaires de commerce, petites et grandes, où elles sont assurées
et organisées en guilde26. dans l’espace germanique elles sont
au moyen âge aussi nombreuses dans l’artisanat que dans le
commerce. elles ne travaillent pas seulement comme « main-
d’œuvre familiale », mais ont place dans les corporations et dans
les branches d’activité non réglementées, comme artisans indé-
pendants et comme salariées.
Toutefois, les hommes ont profité de l’exclusion des femmes
des fonctions publiques et du droit de dire le juste et la loi pour,
dans les périodes de crise, les exclure des activités économiques
ou les marginaliser. la position d’infériorité des femmes sans
poids politique, sans soutien des organisations de métier, parce
que trop pauvres pour en payer l’entrée, les a obligées à trans-
férer leurs ateliers hors de la ville ou à abandonner l’artisanat.
Dans les périodes de crise, la lutte s’est intensifiée. Le xvie siècle
marque aussi un net recul des femmes dans l’artisanat. le
combat des compagnons se fait d’abord contre leur droit d’em-
ployer des servantes puis contre celui de former des apprenties.
Par ce biais, la source de reproduction du métier se tarit. l’évic-
tion des femmes de l’artisanat des villes et des organisations de
métier est pratiquement achevée à la fin du xvie siècle et, à la fin
du xviie siècle, le juriste allemand adrian Beier peut écrire :
« conformément à la règle, aucune personne de sexe féminin ne
doit exercer d’activité artisanale, même si elle s’y entend aussi
bien qu’une personne de sexe masculin »27. cette exclusion ne

26. Jan Willem Bosch, « le statut de la femme... », art. cit., p. 347. Merry
e. Wiesner, Working Women in Renaissance Germany, new Brunswick-new
Jersey, 1986, p. 18 sq.
27. claudia opitz, « contraintes et libertés (1250-1500) », op. cit., p. 316.
en 1566 à Strasbourg, les compagnons qui travaillaient dans un atelier de cein-
ture se sont appuyés sur les règlements corporatifs suivant lesquels on ne devait
pas les obliger à travailler aux côtés d’une femme pour se débarrasser de la
concurrence des deux filles de l’employeur et, devant l’insistance du maître à
les faire travailler, toute la corporation a cessé le travail et l’affaire fut portée
devant le collège des villes de la diète d’augsbourg et le maître a dû céder
et ses filles cesser de travailler (Claudia Opitz, « Contraintes et libertés (1250-
1500) », op. cit., p. 317).
82 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

veut pas dire que les femmes ne travaillent plus dans l’artisanat,
mais qu’elles sont repoussées dans l’informel, le travail à domi-
cile, et dans les emplois subalternes28.
le commerce n’est pas exempt non plus de ces législations
restrictives sur l’activité des femmes : elles visent à les cantonner
dans la vente au détail29. en accord avec leur rôle de plus en plus
confiné au foyer, les femmes sont rejetées dans les secteurs de la
petite distribution des denrées alimentaires et dans celui des
services30. les femmes de la campagne qui s’occupent du pou-
lailler et des produits laitiers ont toutefois le droit de les vendre
au marché, soit directement, soit par l’intermédiaire de domesti-
ques, partout d’ailleurs en europe. Mais elles ne sont pas les
seules à entrer dans ces marchés : elles subissent la concurrence
des maraîchers et des jardiniers et elles doivent affronter l’armée
des colporteurs qui font commerce de tout ce qu’ils peuvent : du
panier de fruit aux restes de viande, même si ceux-là aussi sont
en majorité des femmes. l’analyse des infractions montre que
les femmes ne respectent pas les interdits et mêlent couramment
produits autorisés et produits interdits, jouant ainsi des espaces
et des clientèles et effaçant toujours plus la frontière entre le
formel et l’informel31. avec le démantèlement des structures
corporatives et des réglementations marchandes, on aurait pu
s’attendre à une entrée massive des femmes dans le commerce
alimentaire ; mais il n’en a rien été.
le troisième partage est une conséquence du départ des
hommes, que ce soit pour aller faire la guerre ou pour aller
gagner leur vie. il donne aux femmes pendant le temps de l’ab-
sence une autonomie de fait. chez les marins comme chez les
colporteurs, les longues absences des maris et leur haute morta-

28. Sara Mendelson et Patricia crawford, Women in early Modern England


1550­1720, oxford, clarendon Press, 1998, chap. 5, the makeshift economy of
poor women.
29. claudia opitz, « contraintes et libertés (1250-1500) », op. cit., p. 317-
319.
30. Merry e. Wiesner, « Paltry Peddlers or essential Merchants ? Women in
the distributive trades in early Modern nuremberg », The Sixteenth Century
Journal, Xii, n° 2, 1981, p. 3-13.
31. Wendy thwaites, « Women in the Market Place : oxfordshire c. 1690-
1800 », Midland History, 1984, p. 23-42 (32). anne Montenach, L’économie du
quotidien. Espaces et pratiques du commerce alimentaire à Lyon au xviie siècle,
Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2009.
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 83

lité leur donnent un rôle essentiel, tant dans l’organisation que


dans la prise de décisions au sein de la famille. elles ont souvent
procuration de leur mari pour gérer les affaires en leur absence
et intenter des procès. dans le port de londres, elles collectent
tout ou partie de leur paye et elles la gèrent, se transformant dès
qu’elles le peuvent en prêteuses et prêteuses sur gage32. a l’in-
verse, celles qui sont trop pauvres profitent de leur statut de
mineures pour vivre à crédit même après que leur mari les a
quittées. William Hutton, juge et chroniqueur à la cour des
requêtes (court of Requests) de Birmingham, raconte que la ville
est pleine de ces femmes abandonnées par leur mari à cause des
dettes et que pour vivre, elles utilisent « toutes sortes de ruses...
pour tirer le maximum des petits commerçants. elles vivent avec
un peu d’argent comptant et un peu de crédit. l’argent est tempo-
raire, le crédit est éternel. Leurs filouteries sont inscrites à la craie
sur la porte de chaque boutiquier du quartier » et si on veut la
poursuivre pour dette, elle répond qu’elle ne peut l’être par la loi
et qu’il faut poursuivre son mari (mais il est parti !) : manipuler le
crédit devient ainsi une de leurs stratégies de survie33.
la guerre génère aussi des activités autour du boire, du
manger et de la sociabilité des hommes. les femmes sont ainsi
omniprésentes dans le commerce alimentaire et dans celui des
spiritueux. a nuremberg, elles servent dans les auberges mais
fabriquent aussi de la bière et du vin et distillent les alcools forts
(la moitié des 92 bouilleurs de cru sont des femmes) et elles
tiennent la plupart des tavernes. durant la guerre de trente ans,
une centaine de points de vente d’eau de vie ont été autorisés
dans la ville. ces lieux qui n’acceptent qu’une clientèle qui boit
debout sont presque tous tenus par des femmes âgées34. ces

32. Margaret Hunt, « Women, credit and the seafaring community in early
eighteenth-century », présenté à la session c 59 du 12e congrès international
d’histoire économique, Séville 1998, les femmes et les pratiques du crédit
(xviie-xixe siècles), coordonnée par M. Berg, l. Fontaine, c. Muldrew.
33. craig Muldrew and Steven King, « cash, Wages and the economy
of Makeshifts in england, 1650-1800 » in Experiencing Wages. Social and
Cultural aspects of Wage forms in Europe since 1500, Peter Scholliers and
leonard Schwartz (eds.), Berghahn, nY and oxford, 2004, p. 154-179
(172-173). Qui citent Hutton Court of Request p. 42 et donnent une estimation
des dettes désespérées qui sont abandonnées.
34. Merry e. Wiesner, « Paltry Peddlers or essential Merchants... » art. cit.,
p. 3-13.
84 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

métiers permettent aux femmes d’échapper à la règle commune


qui veut que pour emprunter plus de 5 livres, une femme doit
avoir l’accord de son mari : elles sont libres de prêter et d’em-
prunter de l’argent et de conduire leurs affaires à leur guise. leur
liberté est de fait plus grande que celle dont jouissent les riches
veuves. Il est difficile de ne pas voir dans ces espaces de liberté
professionnels, assortis des reconnaissances juridiques néces-
saires, l’influence des guerres. Et l’héroïne de Gluckel Hamel,
popularisée par Brecht dans Mère Courage, est issue de ce
monde des femmes qui vivent de la circulation des hommes.
de ces analyses, deux conclusions se dégagent. d’abord, on
ne peut pas parler des femmes en général, tant les différences
juridiques sont grandes selon les régions, tant sont grandes aussi
les différences d’expérience selon les milieux sociaux et les acti-
vités. ensuite, l’autonomie des femmes a sans doute été favo-
risée par le fait que l’europe est un patchwork qui juxtapose des
droits d’esprit très différents dans des espaces territoriaux très
proches. on peut penser que les indécisions, les contradictions
du droit leur ont permis d’exploiter des espaces de liberté et
d’élargir les horizons de pensée. ce trait est peut-être une spéci-
ficité de l’Europe qui expliquerait le développement plus précoce
de l’autonomie des femmes. de fait, partout en europe, les
femmes vivent entourées d’autres femmes qui, parce qu’elles
sont veuves, entrées dans certains ordres religieux, ou occupées
de commerce, ont une large autonomie : en outre, toutes savent
qu’au cours de leur vie, il peut leur arriver, à elles aussi, d’entrer
dans ces espaces de liberté relatifs. Même s’il manque encore
aux femmes trop de droits, surtout politiques et judiciaires, les
juxtapositions de statuts différents des femmes dans un même
territoire selon leur âge et les avatars de la vie avec, en particu-
lier, le statut partout privilégié des veuves – or, celles-ci sont très
nombreuses dans l’ancienne europe et se trouvent dans toutes
les couches de la société35 – a permis d’entretenir des possibles,
des réservoirs de réflexion et d’incitation qui ont aidé les femmes
à maintenir un horizon mental et imaginaire fait d’expériences
différentes et de protéger d’autres manières de faire, plus indé-
pendantes, plus libres et explique peut-être pourquoi les femmes

35. les listes d’habitants enregistrent des veuves avec une fréquence qui
font d’elles un véritable groupe social. Jean-claude Perrot le note pour caen au
xviiie siècle, Genèse d’une ville moderne..., op. cit., p. 245.
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 85

ont été si désobéissantes aux lois. Parallèlement, pour contourner


les interdictions légales, les femmes mariées ont aussi développé
dans la ville des systèmes d’entraide : elles se servent mutuelle-
ment de caution, empruntent et mettent en gage36 ; ces circuits de
la solidarité féminine, qui répondent à l’exclusion légale, restent
toutefois très difficiles à documenter.

Les femmes comme intermédiaires financiers et marchands

Circulation de l’occasion et prêt sur gage

ainsi, leurs capacités politiques, administratives et judiciaires


réduites, leurs rôles sociaux et la lutte des hommes pour protéger
leurs propres marchés les a contraintes aux gestions sans éclats
et sans imagination, confinées dans la dépendance, le service, le
salariat ou l’aide domestique puisque n’ayant pas le plein
contrôle de leurs capitaux, ni même le droit à assumer le risque
dans les décisions, elles sont exclues des formes entrepreneu-
riales des activités ou rejetées dans l’économie informelle.
Par ailleurs, elles devaient, malgré tutelles et régulations res-
trictives, gérer les dépenses familiales et jouer perpétuellement
avec des besoins réguliers d’argent et des rentrées monétaires
irrégulières et le faire avec des budgets qu’elles contrôlaient
rarement. Pour faire face à cette quadrature du cercle, elles sont
entrées au cœur des circuits informels du crédit urbain dans le
prêt sur gage et les marchés de l’occasion. Pour pénétrer dans le
monde de la finance informelle et saisir le rôle que les femmes y
ont joué, je vais les suivre dans une ville, Paris au xviiie siècle.
rappelons auparavant certains traits de l’économie d’ancien
régime propices à influer sur les activités économiques des
femmes. le manque de numéraire est un premier élément. l’ar-

36. Beverly lemire, « Petty Pawns and informal lending : Gender and
the transformation of Small-Scale credit in england, circa 1600-1800, » in
From Family Firms to Corporate Capitalism : Essay in Business and Indus­
trial History in Honour of Peter Mathias, Kristine Bruland et Patrick o’Brien
(éds.,), clarendon Press, oxford, 1998, p. 112-138 ; William chester Jordan,
Women and Credit in Pre­Industrial and Developing Societies, Philadelphia,
university of Pennsylvania Press, 1993, p. 93.
86 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

gent ne circule pas avec la fluidité d’aujourd’hui et une grande


partie circule sous forme de marchandises. Salaires, pensions,
emprunts sont systématiquement, au moins partiellement, versés
en nature. cette circulation monétaire sous forme de marchan-
dises a été très occultée dans les travaux sur l’économie d’an-
cien régime. ensuite, l’économie de l’europe ancienne est
fondée sur un crédit qui est encore très largement interpersonnel
et les modalités sont très spécifiques selon qui emprunte et qui
prête. Hors les réseaux sociaux, ceux qui n’ont pas de propriété
pour garantir leurs emprunts, n’ont accès qu’à un crédit qui n’est
en réalité qu’une vente à effet différé : au prêt sur gage. celui-ci
est d’ailleurs l’instrument financier, par excellence, des écono-
mies pauvres. ces traits expliquent pourquoi le marché de la
revente des vêtements d’occasion et de tous les objets que pro-
duit alors la société est un des marchés les plus important de
l’europe ancienne et pourquoi le commerce des vêtements usagés
est lié au prêt sur gage37. les femmes sont au cœur de cette petite
économie où le vêtement circule comme de l’argent, où il se
loue et se met en gage selon les besoins.
À côté des réseaux de migrants organisés, comme ceux des
juifs et des montagnards des alpes ou de l’auvergne, et parallè-
lement aux corporations de fripiers, toutes sortes de petits
marchands, hommes et femmes, vivent de ce marché secondaire
dont l’importance se dit dans les chiffres associés au monde du
vêtement. À Paris, en 1725, il y a 3 500 tailleurs et couturières
contre environ 700 fripiers, autant de marchandes lingères et entre
6 000 et 7 000 revendeuses38 ; le nombre de tailleurs et coutu-
rières ne doit toutefois pas faire oublier qu’eux aussi retaillent
les vêtements usagés jusqu’à complète usure.
Il est difficile de retrouver trace de ces femmes actives dans
le prêt sur gage et le marché de l’occasion puisqu’elles échap-
pent à l’intérêt de l’État et à ses diverses comptabilités. Seuls les
chroniqueurs du temps et les archives judiciaires les font sortir
de l’ombre. Grâce aux archives judiciaires, quelques femmes
ont été retrouvées et les excès du métier ont permis d’en deviner

37. Alternative Exchanges : Second­Hand Circulations from the Sixteenth


Century to The Present, l. Fontaine (éd.), oxford et new-York, Berghahn,
2008.
38. daniel roche, La culture des apparences. Une histoire du vêtement
xviie­xviiie siècles, Paris, Fayard, 1989, p. 328, 344.
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 87

les pratiques plus ordinaires. louis Sébastien Mercier est égale-


ment un bon guide pour entrer dans cette économie urbaine. Si
sa plume est volontiers moralisatrice, attachée à pourfendre le
libertinage et la dégradation des mœurs, ou édifiante dès qu’il
s’agit de louer les valeurs familiales, son œil est, lui, d’une
extrême acuité. Sa capacité à saisir les micro circuits économi-
ques, les pratiques sociales et culturelles qui leur sont liées et les
petits métiers qu’ils génèrent est, chaque fois qu’elles existent,
toujours corroborée par d’autres sources.
D’une manière générale, l’absence d’institutions financières
jointe à la faiblesse de la circulation monétaire et aux multiples
occasions qui poussent les uns et les autres à avoir besoin de
liquidité – outre les interdits culturels qui frappent l’aristocratie –,
font naître toutes sortes de métiers d’intermédiaire. certains de
ces métiers sont l’apanage des femmes comme celui de reven­
deuses à la toilette qui requièrent discrétion et capacité d’entrer
dans toutes les demeures, d’autres sont occupés par les deux
sexes comme les courtiers.

« les revendeuses à la toilette entrent partout. elles vous


apportent les étoffes, les dentelles, les bijoux de ceux qui veulent
avoir de l’argent comptant pour payer les dettes du jeu. elles sont
les confidentes des femmes les plus huppées, qui les consultent, et
arrangent plusieurs affaires d’après leurs avis. elles ont des secrets
curieux, et les gardent d’ordinaire assez fidèlement.
il faut qu’une revendeuse à la toilette, a dit quelqu’un, ait un
caquet qui ne finisse point, et néanmoins une discrétion à toute
épreuve, une agilité renaissante, une mémoire qui ne confonde
pas les objets, une patience que rien ne lasse, et une santé qui
résiste à tout.
il n’y a de ces femmes là qu’à Paris. elles font leur fortune en
très peu de temps [...]»39.

les archives de la Bastille nous font aussi connaître, pour le


Paris du xviiie siècle, un certain nombre de femmes du menu
peuple qui sont tombées dans la délinquance financière, tantôt
parce qu’elles demandent beaucoup et prêtent peu, tantôt parce

39. louis Sébastien Mercier, Tableau de Paris, édition établie sous la direc-
tion de Jean-claude Bonnet, 2 tomes, Mercure de France, Paris, 1994 [édition
originale publiée entre 1781 et 1789], t. 1, chap. clXVi, p. 392.
88 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

qu’elles vendent les gages, voire les font fructifier en en louant


l’usage à d’autres, ou alors parce qu’elles demandent des inté-
rêts exorbitants. Suivons quelques-unes de ces femmes dans les
facettes de la petite délinquance financière féminine : excès
d’usure pour la femme lestrade qui prête 36 £ sur deux robes
de soie et trois jupons qui en valent 150 et qui retient en outre
3 £ 12 s par mois d’intérêt40 ; vente des gages comme Marie
Magdeleine le Fort, la femme d’un scieur de long, qui a vendu
le manteau et le jupon de la boulangère qu’elle avait acceptés en
gage pour lui prêter 22 £41 ou la femme Roger et sa fille qui
n’ont pas rendu l’habit de drap gris fer galonné d’or qu’un
gentilhomme leur avait confié pour nantissement de 120 £42.
ces femmes travaillent en liaison avec d’autres prêteurs.
elles engagent leur responsabilité et la font payer comme la
demoiselle Benoist qui retient 2 sols par livre d’intérêt et sert de
« courtière » aux prêteurs sur gage même si elle ne résiste pas à
revendre les gages quand elle fait elle-même affaire43. Mais
servir de caution n’est pas sans risque et la veuve la tour se
retrouve menacée de prison car le fils d’un marchand épicier a
volé la demoiselle Prunier chez laquelle elle l’avait introduit et
cette dernière se retourne contre l’intermédiaire44.
le monde de la prostitution est lui aussi très lié au prêt sur
gage, à la fois parce que les prostituées se doivent d’investir
dans l’apparence et parce qu’elles reçoivent aussi en paiement
de leurs clients des cadeaux vestimentaires. on rencontre des
emprunteuses comme La Dubuisson, une « fille du monde », qui
a emprunté 40 £ avec 4 £ d’intérêt pour le premier mois sur une
veste de soie bleue brodée en argent à la leloup qui, elle, l’a
remise à la Sagest pour trouver un prêteur mais les deux inter-
médiaires l’ont sans doute vendue45. Enfin, les servantes sont
aussi au cœur de cette redistribution, elles qui touchent souvent
en gratification des vêtements.
l’ensemble de ces femmes, quelle que soit l’envergure de
leurs affaires, travaillent aussi ensemble. elles sont un des mail-

40. archives de la Bastille, dossier 11573, année 1745, le 7 juin 1745.


41. archives de la Bastille, dossier 10697, année 1720.
42. archives de la Bastille, dossier 10899, année 1725, le 26 juillet 1725.
43. archives de la Bastille, dossier 11885, année 1755, le 21 décembre 1755.
44. archives de la Bastille, dossier 11891, année 1755.
45. archives de la Bastille, dossier 11904, année 1755, le 19 août 1755.
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 89

lons de ce commerce de la finance et de la revente qui anime


intensément la ville et où l’argent, les marchandises, les vête-
ments et les objets passent de main en main suivant de longues
chaînes d’intermédiaires. elles savent à qui s’adresser pour
emprunter ou revendre et les commerçants font aussi appel à
elles quand une de leurs clientes a besoin d’argent. trois ou
quatre intermédiaires ne sont pas rares. ainsi Madeleine le
dagre utilise la revendeuse Hérissier pour écouler deux pièces
de toile de 355 £. Hérissier les confie avec d’autres effets à
delaunay, la veuve d’un lieutenant de vaisseau, associée avec
un homme « sans bien ni profession » qui n’a payé que la moitié
des pièces de toile et lui doit 1500 £ pour d’autres effets46. la
courtière deshayes remet la montre en or ciselée de l’aide major
du bataillon de milice de Mantes à un deuxième courtier qui la
place chez un troisième qui disparaît avec47. ainsi, outre leur
rôle direct dans le crédit informel qui anime la ville, les femmes
servent également d’intermédiaires : elles renseignent sur les
possibles prêteurs et emprunteurs, servent d’intermédiaire et
parfois même de caution.
ces réseaux de courtières et de courtiers sont liés à de plus
grands usuriers qui masquent leur activité derrière un commerce
de bijouterie ou de joaillerie. ainsi du bijoutier aubourg48 qui
est installé rue Mazarine, dans un quartier célèbre pour ses
usuriers. il ne prête pas sur gage mais, ce qui est pire, achète à
bas prix bijoux, montres et objets de luxe aux particuliers qui
ont besoin d’argent. il est au centre d’un double réseau : il
achète, soit directement soit par l’intermédiaire de courtiers et
de courtières, à ceux qui ont des difficultés financières et revend,
à nouveau, soit directement soit par l’intermédiaire de courtiers,
à ceux qui veulent placer leurs économies ou acquérir des
parures. Les courtiers font 49 % des objets donnés à conditions,
c’est-à-dire donnés à revendre, et 66,5 % des ventes et totalisent

46. archives de la Bastille, dossier 11282, année 1735, le 26 novembre


1735.
47. archives de la Bastille, dossier 11916, année 1755, le 22 juin 1755.
48. natacha coquery a utilisé son dossier de faillite en lui posant des
questions sur les consommations. Je le réutilise en le regardant du point de
vue de la finance informelle. Pour l’étude des consommations parisiennes voir
natacha coquery, la boutique à Paris au xviiie siècle, dossier d’habilitation à
diriger des recherches, université de Paris i, juin 2006.
90 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

plus de 50 % de son chiffre d’affaire à la vente. les courtières


s’occupent du segment le plus pauvre de la clientèle : ce sont
elles qui achètent les bagues et les montres les moins chères.
une marchande de modes a toutefois une activité qui mérite
d’être relevée : elle prend 3,5 % des conditions, vend pour 0,5 %
et apporte à aubourg pour 14 124 livres d’affaires dans un total
des six meilleurs clients qui monte à 464 354 livres.

Le colportage

le petit colportage des denrées alimentaires est aussi large-


ment dans les mains des femmes. a nuremberg au xvie siècle, le
marché est plein de vendeuses de nourriture, de chandelles, et
même de livres et d’images. il s’agit à la fois de la vente des
produits de l’activité domestique et de petit colportage. ces
femmes ont droit de vendre en général une seule sorte de produit.
Permettre l’existence de ces petites marchandes est une stratégie
politique de la ville pour leur donner quelques moyens de vivre
et pour éviter qu’elles ne tombent à la charge des institutions
charitables. c’est d’ailleurs une attitude très répandue dans les
villes européennes de réserver des segments du petit colportage
(celui de la diffusion des nouvelles officielles par exemple) aux
pauvres. Mais les femmes de nuremberg sont aussi présentes à
l’extrémité de la chaîne de revente des produits exotiques
comme les citrons, les épices, les teintures. elles partagent ce
marché avec les réseaux de colporteurs italiens et comme à
Paris, elles sont actives dans le colportage urbain de livres, de
gravures et de nouvelles49. la plupart d’entre elles empruntent
au jour le jour à des usuriers pour acquérir leurs marchandises.
louis-Sébastien Mercier raconte que ces derniers ont, à Paris,
leurs officines autour des halles et qu’ils imposent la solidarité
collective aux marchandes :

« il [l’usurier] se rend alors dans une maison écartée, dans


une salle où il n’y a qu’une mauvaise tapisserie, un grabat, trois
chaises et un crucifix. Là, il donne audience à soixante pois-
sardes, revendeuses et pauvres fruitières. Puis il leur dit d’une

49. Merry e. Wiesner, « Paltry Peddlers or essential Merchants... », art. cit.,


p. 3-13. Voir, pour Paris, Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Être veuve sous l’An­
cien Régime, Paris, Belin, 2001, p. 282.
leS FeMMeS et l’ÉconoMie inForMelle 91

voix composée : “Mes amies, vous voyez que je ne suis pas plus
riche que vous ; voilà mes meubles, voilà le lit où je couche quand
je viens à Paris ; je vous donne mon argent sur votre conscience
et religion ; car je n’ai de vous aucune signature, vous le savez, je
ne puis rien réclamer en justice. Je suis utile à votre commerce ;
et quand je vous prodigue ma confiance, je dois avoir ma sûreté.
Soyez donc toutes ici solidaires l’une pour l’autre, et jurez devant
ce crucifix, l’image de notre divin Sauveur, que vous ne me ferez
aucun tort, et que vous me rendrez fidèlement ce que je vais vous
confier”.
toutes les poissardes et fruitières lèvent la main, et jurent
d’étrangler celle qui ne serait pas fidèle au paiement : des serments
épouvantables se mêlent à de longs signes de croix. alors l’adroit
sycophante prend les noms, et distribue à chacune un écu de six
livres, en leur disant : “Je ne gagne pas ce que vous gagnez, il
s’en faut”. la cohue se dissipe, et l’anthropophage reste seul avec
deux émissaires dont il règle les comptes et paie les gages »50.

le micro crédit solidaire n’est donc pas une invention con-


temporaine : il aidait déjà de multiples petits entrepreneurs fémi-
nins à vivre malgré les hauts taux d’intérêt et leur marginalisa-
tion institutionnelle.

Une culture économique spécifique ?

ces expériences particulières ont-elles produit des cultures


économiques spécifiques aux femmes ? Bien sûr, on est, dans
cette recherche, sans cesse confronté à des différences fines de
comportements selon les pays, les époques, les statuts et les
phases du cycle de vie. Il est difficile aussi d’isoler des compor-
tements féminins quand on mesure mal le rôle de conseil des
hommes. certaines études permettent toutefois de relever deux
comportements très contrastés. celui des femmes de nuremberg
qui opèrent dans le petit commerce de la distribution et qui se
sont parfaitement adaptées aux pratiques communes puisqu’elles
font monter les prix quand il y a manque de produits, font des
contrats avec des fermiers pour se garantir un approvisionne-

50. louis Sébastien Mercier, Tableau de Paris, op. cit., t. 1, chap. ccXiX,
Prêteurs à la petite semaine, p. 548-551.
92 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

ment constant et savent trouver de nouveaux circuits d’approvi-


sionnement, faisant ainsi preuve d’un véritable esprit d’entre-
prise. est-ce la reconnaissance légale de leurs rôles économiques,
de leur statut de travailleur qui permet à ces femmes d’entrer
pleinement dans les rationalités et les pratiques des marchands51 ?
À l’opposé, la vie aux marges de la légalité, l’économie
informelle dans laquelle vivent nombre de femmes du peuple,
ailleurs en europe, développent chez elles des cultures économi-
ques de la ruse et du secret qui servent à masquer et à conforter
leurs pratiques économiques illicites, ou à la limite de la léga-
lité, ainsi que des cultures de la solidarité pour pallier le fait
qu’elles sont légalement moins protégées. ces ruses prennent
deux visages : utiliser toutes les possibilités des institutions
comme, par exemple, louer les vêtements qui sont mis en gage
comme on l’a vu. les cultures de la solidarité leur sont imposées
par les sociétés qui leur refusent, dans l’ensemble, d’exister indi-
viduellement, hors du pouvoir des hommes. c’est pourquoi les
prêteurs à la petite semaine leur imposent de se cautionner
mutuellement et, ce faisant, d’apprendre à exister collective-
ment. le second visage montre leur capacité à détourner l’image
que la société leur assigne. c’est très net dans l’économie crimi-
nelle où elles utilisent, outre leur savoir-faire en matière de
couture, le fait qu’elles sont moins lourdement punies par la
justice, pour devenir les principales receleuses et revendeuses
des marchandises volées. dans le Paris du xviiie siècle, le célèbre
bandit cartouche est ainsi accusé d’utiliser à grande échelle les
femmes du menu peuple.
l’une et l’autre attitudes ne sont pas bien sûr uniquement
féminines et d’autres groupes apprennent aussi ces cultures
économiques de la marginalité et les ruses nécessaires de qui est
obligé, pour survivre, à enfreindre les règles. de fait, les femmes
partagent avec d’autres minorités le créneau de la finance.
N’ayant pas les pleins droits politiques, il est également difficile
aux étrangers d’entrer dans le commerce et l’artisanat ; comme
les femmes, nombre d’entre eux sont rejetés dans des secteurs
où leurs incapacités juridiques ne les handicapent pas, c’est-à-
dire dans la finance et le commerce informels.

51. Merry e. Wiesner, « Paltry Peddlers or essential Merchants... », art. cit.,


p. 10.
4

Travail illégal et servitude


pour dette en Inde du Sud

isabelle Guérin

nous sommes au tamil nadu, un État du Sud-est de l’inde


classé parmi les moins pauvres du pays. chaque année, juste
après le festival de Dipawali qui a lieu mi-novembre, des
familles entières prennent les routes pour aller mouler des
briques dans la banlieue de chennai. elles ne reviendront qu’à
la saison des pluies, six mois plus tard, avec un seul objectif : se
reposer, dormir, oublier la chaleur suffocante des fours. Quel-
ques semaines plus tard, c’est au tour des coupeurs de canne de
prendre la route, vers le sud du pays cette fois. là encore,
hommes, femmes et enfants font le voyage et ne reviendront
qu’après plusieurs mois, épuisés eux aussi. dans les deux cas,
c’est une avance sur salaire qui incite les familles à migrer. les
plus chanceuses reviennent avec un peu d’épargne, les autres,
plus nombreuses, n’ont pas été suffisamment « productives » :
certaines rentrent les mains vides, d’autres devront même revenir
l’année suivante pour payer leur dette. ces travailleurs nomades
échappent à tout recensement, alors qu’ils sont plusieurs
centaines de milliers, peut-être plusieurs millions, ne serait-ce
que pour l’État du tamil nadu. ailleurs, dans le nord-ouest de
l’État, à l’abri de tout regard inquisiteur, d’autres familles sont
parquées dans des hangars et vivent au rythme du séchage du
riz, travaillant jour et nuit. elles aussi étaient migrantes au
départ, mais elles ne sont jamais reparties : leur dette auprès de
leur employeur les en empêche.
94 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

outre des conditions de travail et de vie déplorables et des


salaires de misère, tous ces travailleurs ont un point commun :
ils sont endettés auprès de leur employeur ou de leur recruteur et
cette dette est source d’asservissement, au sens où ils sont
condamnés à travailler pour leur créancier jusqu’à extinction de
leur dette. condamnée par la loi sous l’État colonial puis sous le
gouvernement d’union indienne, la servitude pour dette
témoigne d’une persistance remarquable. loin d’être un résidu
de la « tradition », supposé disparaître avec la modernisation des
processus de production, la servitude pour dette reste d’une
actualité surprenante. elle disparaît dans certains secteurs mais
réapparaît dans d’autres, donnant naissance à de nouvelles
formes de hiérarchie et d’exploitation. outre l’absence de réelle
volonté politique, la difficulté à définir de manière consensuelle
le phénomène explique aussi le succès très limité des tentatives
d’éradication, l’essentiel des controverses se cristallisant sur la
dimension volontaire (ou pas) de la relation. lorsqu’il y a enfer-
mement et absence totale de liberté (cas des sécheurs de riz
évoqué plus haut) nul ne conteste l’existence d’un lien de servi-
tude. en revanche lorsque les travailleurs vont et viennent au gré
des pics de production et sont relativement « libres » de leurs
mouvements (comme le font les travailleurs saisonniers décrits
plus haut) alors la servitude fait débat. en bref, la controverse
des dernières décennies tend à opposer d’un côté les tenants
d’une approche que l’on peut qualifier de libérale/néo-classique
et de l’autre une approche de type marxiste/structuraliste. Pour
les premiers, l’absence de coercition non économique suffirait à
attester d’une relation d’emploi « libre », voire mutuellement
avantageuse (pour l’employeur et l’employé)1, tandis que pour
les seconds, le simple fait qu’il y ait endettement témoigne de
l’absence de liberté2. certaines positions plus nuancées font
l’hypothèse que la dette est source d’asservissement dans des
modes de production « traditionnels », mais qu’elle cesse de

1. Voir par exemple Pranab Bardhan, « the economist’s approach to


agrarian Structure », in Parry & Guha (eds), Institutions and Inequalities :
Essays in Honour of Andre Béteille, new delhi, oxford university Press, 2001
(1999), p. 88-99.
2. Voir par exemple tom Brass, « class Struggle and deproletarianisa-
tion of agricultural labour in Haryana (india) », Journal of Peasant Studies,
18 (1), 1990, p. 36-67.
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 95

l’être dès lors que le système de production se modernise3. des


réflexions plus récentes proposent de rompre définitivement
avec des définitions et des conceptualisations abstraites et décon-
textualisées4. comme le suggère ravi Srivastava5, ce n’est pas
la dette à elle seule qui peut définir le caractère libre ou pas de la
relation6, mais plutôt les conséquences de cette dette sur le
degré de dépendance des travailleurs. la dette peut tout aussi
bien être un « lien de vie » qu’un « nœud mortel », pour reprendre
l’expression de charles Malamoud7. Selon les situations et la
nature des relations qui lient créanciers et débiteurs, la dette peut
tout aussi bien exprimer une relation de solidarité et de coopéra-
tion qu’être un vecteur d’exploitation, d’oppression et d’asser-
vissement. dans les trois secteurs étudiés ici – la récolte de
canne à sucre, le moulage des briques et le séchage du riz – la
dette est bel et bien source d’asservissement dans la mesure où
c’est elle qui permet aux employeurs de maintenir des salaires et
des conditions de travail misérables. comme nous le verrons, la
comparaison avec d’autres modalités de recrutement présentes
dans les secteurs étudiés ici ne laisse aucune ambiguïté.
en se basant sur un suivi de plusieurs années (de 2003 à 2007
pour les briques et la canne à sucre, de 2005 à 2007 pour les
rizeries)8, l’objectif de cet article est de mettre en évidence ces
mécanismes d’asservissement et la manière dont le lien de dette

3. J. Mohan rao, « Freedom, equality, Property and Bentham : the


debate over unfree labour », Journal of Peasant Studies, 27(1), 1999, p. 97-
127.
4. Jens lerche, «a Global alliance against Forced labour ? unfree
labour, neo-liberal Globalization and the international labour organiza-
tion » in Breman et al. (eds), India’s Unfree Workforce. Old and New Practices
of Labour Bondage, new-delhi, oxford university Press, 2009, p. 352-385.
5. ravi Srivastava, « conceptualising continuity and change in
emerging Forms of labour Bondage » in Breman et al. (eds), 2009, op. cit.
p. 129-146.
6. Jean-Michel Servet, « entre protection et surexploitation : l’ambiguïté
de la rémunération par avance en inde », Autrepart, n° 43, 2007, p. 103-119.
7. charles Malamoud (éd.), Lien de vie, nœud mortel. Les représenta­
tions de la dette en Chine, au Japon et dans le monde indien, Paris, Éditions
eHeSS, 1988.
8. le travail de terrain a été effectué en partie par l’auteur. une part
importante des données a également été collectée par Venkatasubramanian,
Ponnarasu et Marc roesch. les trois recherches ont été menées dans le cadre
d’un partenariat avec le Bureau international du travail.
96 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

détermine les rapports de pouvoir entre employeur et employé9.


Plusieurs modes de collecte des données combinant différents
niveaux d’analyse ont été utilisés : enquêtes statistiques par
échantillonnage auprès des familles de travailleurs (uniquement
pour les mouleurs de briques et coupeurs de canne), entretiens
qualitatifs répétés auprès des différents acteurs, suivi de certaines
familles et de certains recruteurs dans la durée, monographies
d’unités de production, monographies de villages d’origine des
travailleurs migrants. comme pour toute analyse d’activité illé-
gale, l’accès au terrain est fortement limité par la résistance des
acteurs qui sont à l’origine de cette illégalité. le choix des outils
d’enquête résulte donc nécessairement d’un compromis entre ce
qui est souhaitable scientifiquement et ce qui est réalisable. Il
s’est par exemple révélé impossible d’enquêter de manière sta-
tistique les sécheurs de riz faute d’accès aux unités de produc-
tion, fermées à clef quasiment en permanence. il s’est également
révélé difficile de faire de l’observation longue dans les brique-
teries du fait de la résistance des propriétaires des sites. À cela
s’ajoutent les difficultés habituelles de recueil de données chif-
frées auprès de populations non seulement pauvres, aux revenus
irréguliers et difficilement quantifiables, mais ayant recours à
des systèmes de représentations et de catégorisation de la réalité
chiffrée souvent très différents de celle du chercheur. l’intensité
du travail empirique, la présence continue sur le terrain, le suivi
dans la durée, la multiplication des sources d’information et
l’observation intensive des pratiques (lorsque cela était possible)
nous permettent néanmoins de prétendre à une vision réaliste et
raisonnable des pratiques et des processus en vigueur. les don-
nées quantitatives, collectées au prix d’un travail laborieux de
reconstitution croisant souvent plusieurs sources, permettent de
donner des ordres de grandeurs et d’illustrer les principales ten-
dances.

9. Pour une analyse plus détaillée des trois secteurs, nous nous permet-
tons de renvoyer le lecteur à d’autres publications, en particulier celles regrou-
pées dans Breman et al. (eds) India’s Unfree Workforce, op. cit.
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 97

Le contexte : trois études de cas

les trois secteurs ont été choisis pour deux raisons princi-
pales. tout d’abord, ils ont pour point commun d’être des sec-
teurs d’activité stratégique, soit en matière d’emploi (briquete-
ries), soit car ils concernent des denrées considérées comme
prioritaires par l’État indien (sucre et riz). ensuite ils illustrent
une diversité de cas de figures : le moulage de briques et la coupe
de canne sont typiques de formes de « néo-servitude », caracté-
risée par une relative liberté et motivée surtout par des facteurs
économiques, tandis que le séchage du riz s’apparente davan-
tage à des formes « traditionnelles » de servitude, combinant coer-
cition, enfermement et paternalisme.

Mouleurs de briques et coupeurs de canne :


des formes « douces » de servitude

les secteurs de la construction en général, et des briqueteries


en particulier, font partie des secteurs les plus dynamiques en
termes de création d’emploi10. avec un effectif proche de
500 000 travailleurs, l’État du tamil nadu concentre plus de
12 % de la main-d’œuvre indienne totale et observe l’une des
plus fortes croissances, à la fois en termes absolus (7,51 % entre
1993-94 et 1999-00) et relatifs (la proportion de travailleurs des
briques par rapport à la population active totale est passée de
1,15 % en 1993-94 à 1,77 % en 1999-00)11. au tamil nadu, la
production est concentrée dans deux régions : la banlieue de
chennai (étudiée ici) et le sud du pays (aux alentours de la ville
de Madurai). après le Brésil, l’inde est le second producteur de
canne à sucre. il s’agit de la seconde agro-industrie du pays. la
production occupe 2,2 % des surfaces cultivées, soit environ 4
millions d’hectares et 35 millions de producteurs. après l’uttar
Pradesh et le Maharashtra, le tamil nadu est le troisième État

10. national commission for enterprises in the unorganised Sector,


Report on Conditions of Work and Promotion of Livelihoods in the Unorgan­
ised Sector. nceuS, new delhi, 2007.
11. aseem Prakash, « towards understanding the nature of labour
Markets in Brick Kilns », in Breman et al. 2009, op. cit. p. 199-232.
98 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

producteur, avec deux principales poches de production situées


dans le centre (districts de Villupuram et cuddalore, où environ
30 % des surfaces cultivées sont destinés à la canne) et le sud
(districts de Madurai et alentours, avec environ 10 % des
surfaces cultivées). au tamil nadu on estime que la coupe de
canne occupe environ 130 000 travailleurs chaque année, pour
une période d’environ 6 mois.
les deux secteurs se caractérisent par le recours intensif à
une forme spécifique de gestion de main-d’œuvre, qualifiée
depuis les travaux de Jan Breman de « néo-servitude »12. Par
contraste avec des formes antérieures de servitude inscrites dans
un ensemble de relations de droits et d’obligations dont la dette
n’était qu’une composante, les relations d’emploi en vigueur ici
sont beaucoup moins personnalisées, souvent de nature tempo-
raire (et non héréditaires) et motivées davantage par des facteurs
économiques que sociaux ou politiques. cette néo-servitude se
caractérise par plusieurs composantes qui rendent la main-
d’œuvre à la fois extraordinairement flexible et docile. Il s’agit
d’une main-d’œuvre migrante, saisonnière et souvent familiale ;
le paiement se fait à la pièce et en fin de saison. Les travailleurs
et leurs familles sont recrutés, non pas directement par les unités
de production ou de transformation, mais par des intermédiaires
de main-d’œuvre originaires de la même zone géographique et
souvent du même groupe social par le biais d’une avance sur
salaire, dont l’essentiel est distribué en saison creuse. dans le
cas des briqueteries, les intermédiaires de main-d’œuvre sont en
lien avec les propriétaires des briqueteries, qui déterminent la
quantité de main-d’œuvre nécessaire et assurent une partie du
financement des avances. Dans le cas des coupeurs de canne, les
intermédiaires de main-d’œuvre jouent également un rôle déci-
sif, mais ce sont les raffineries (et non pas les agriculteurs) qui
contrôlent le processus. au cours de la saison les travailleurs
n’ont droit qu’à une allocation hebdomadaire supposée subvenir
à leurs besoins essentiels. A la fin de la saison, les comptes sont
soldés : la production de la saison détermine la rémunération
totale, de laquelle est déduite le montant des avances ainsi que
la somme des allocations hebdomadaires. les données collectées

12. Jan Breman, Footloose Labour : Working in the Indian Informal Eco­
nomy, cambridge, cambridge university Press, 1996.
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 99

en 2004 et reconstituant l’évolution des salaires et des avances


depuis 2000 montrent que non seulement l’avance représente
l’essentiel du salaire, mais que sa proportion augmente au fil du
temps, nous y reviendrons plus loin.
dans les deux cas, la majorité des travailleurs sont de caste
paraiyar, considérée comme l’un des groupes les plus margina-
lisés socioéconomiquement au tamil nadu. Quel que soit le
critère retenu (revenu, patrimoine, vulnérabilité), et même s’il
existe une certaine disparité, toutes les familles peuvent être
considérées comme « pauvres ». en 2004, les revenus annuels
sont compris pour la majorité (entre 80 et 90 %) entre 10 000 et
30 000 rs (entre 175 et 325 euros). les revenus tirés de la migra-
tion saisonnière représentent en moyenne 60 à 90 % des revenus
globaux annuels des familles. ces maigres revenus s’acquièrent
au prix de très longues journées de travail (12 à 16 heures par
jour pour les mouleurs, dont une moitié effectuée de nuit ; 15 à
18h pour les coupeurs de canne). la majorité des travailleurs
travaillent six jours sur sept. Pour les mouleurs de briques, l’in-
tensité du travail, l’exposition permanente au soleil, à la pous-
sière et la chaleur des fours, l’absence d’eau potable et enfin la
mauvaise qualité de la nourriture surexposent les travailleurs à
diverses maladies, en particulier dysenterie, allergies et maladies
de peau, fièvres, douleurs musculaires. Pour les coupeurs de
canne, à l’intensité physique du travail de coupe s’ajoutent des
conditions de vie misérables (habitat collectif en tente, promis-
cuité considérable, absence totale d’hygiène). dans les deux cas,
et d’après des observations menées auprès près de 300 travail-
leurs, la majorité d’entre eux se considèrent victimes de harcèle-
ment, principalement de nature verbale (les deux tiers) mais
aussi de nature physique (un tiers) voir sexuelle (quelques cas).
Le fait qu’ils ne soient pas suffisamment « productifs » mais
aussi qu’ils souhaiteraient quitter le lieu de production pour
quelques jours (maladie, festival ou cérémonie au village) sont
les principaux sujets de conflits. Aux dires d’environ un tiers
d’entre eux, l’interdiction de mobilité est totale, tandis que les
autres parviennent à négocier exceptionnellement quelques jours
de repos.
100 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Le séchage du riz : une forme « dure » de servitude

comme la canne à sucre, le riz fait partie des productions


prioritaires du pays et occupe plus de 20 % des surfaces culti-
vées. contrairement aux cas précédents, les travailleurs sont
embauchés de manière permanente et vivent en continu sur le lieu
de production. il n’y a pas d’intermédiaire de main-d’œuvre et la
relation employeur/employé est typique d’une certaine forme de
paternalisme, où des travailleurs sur-exploités sont néanmoins
reconnaissants à l’égard d’un employeur qu’ils considèrent bien-
veillant voire généreux. Ce dernier représente une figure protec-
trice dans un univers hostile et incertain, mais qu’il a lui-même
créé. des familles entières sont enfermées dans des unités de
production cadenassées, composées de hangars de stockage et
de cours intérieures destinées au traitement du riz. Hommes,
femmes et enfants se relaient jours et nuits pour faire bouillir le
riz, l’étaler au soleil puis surveiller le séchage, les risques de
brisures et moisissures exigeant une vigilance à la fois minu-
tieuse et permanente. la plupart vivent à ce rythme depuis deux
voire trois générations. leur exclusion sociale est quasi-totale.
non seulement l’enfermement les coupe de toute relation avec
le monde extérieur, leur famille et leur village natal, mais le
rythme infernal de travail empêche toute vie de famille digne de
ce nom. toute sortie est exceptionnelle et sévèrement contrôlée,
mais nombre de travailleurs n’en éprouvent même pas le besoin,
faute de contact mais aussi du fait d’une forte appréhension d’un
monde extérieur que beaucoup n’ont jamais connu. les journées
de travail sont de 13 à 16 h, dont une partie de nuit, et parfois
plus en cas de commande massive. le paiement se fait à la pièce,
en partie en liquide et en nature. en 2006, l’équivalent journalier
est de 36,8 roupies (soit 2,54 roupies de l’heure, que l’on peut
comparer avec le salaire journalier agricole d’environ 80 roupies
pour 6 heures de travail). Sous la pression de certaines onG, il
arrive que des écoles de fortune soient organisées à proximité
des sites de production, mais il semblerait que les enfants soient
très nombreux à travailler. ils n’ont pas de tâche précise, mais
soulagent leurs parents en participant au balayage des aires de
séchage puis à l’étalage du riz. les conditions sanitaires sont
déplorables et les cas de tuberculose très fréquents, en particu-
lier pour les enfants et les personnes âgées. l’endettement est
également au cœur de la relation d’emploi. non seulement le
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 101

recrutement est souvent basé sur une avance initiale, mais la fai-
blesse des rémunérations oblige les travailleurs à réclamer régu-
lièrement de nouvelles avances, l’endettement total devenant
rapidement impossible à rembourser et atteignant plusieurs
années de salaire. nous nous somme focalisé ici sur les rizeries
de la banlieue de chennai (district de tiruvallur, qui compte
200 à 300 unités de séchage manuelles, embauchant environ
10 000 travailleurs). cette zone semble être la seule de l’État du
tamil nadu où les employeurs aient recours à la servitude
comme mode de gestion de la main-d’œuvre.

Quand peut-on parler de servitude ?


Les conséquences de la dette sur les conditions d’emploi

concernant le secteur des briqueteries, nous avons déjà montré


ailleurs que l’avance sur salaire représente le principal objet de
négociation entre travailleurs et recruteurs13. alors que la con-
joncture actuelle est plutôt favorable aux travailleurs, les salaires
augmentent mais peu et surtout beaucoup moins vite que les
avances. la dépendance des migrants à l’égard du secteur (tant
en termes de membres actifs impliqués que d’endettement) est
donc croissante. les familles sont de plus en plus nombreuses à
revenir endettées en fin de saison : elles étaient une minorité en
2000 (près de 4 %) alors qu’en 2004, elles représentent près d’un
tiers de notre échantillon (29 %) et il est fort probable que cette
proportion se soit encore accrue ces dernières années. Simulta-
nément on observe que le tiers des familles augmente au fil des
années le nombre de migrants alors que la tendance inverse est
exceptionnelle (3 %).
Pour les coupeurs de canne, on observe exactement le même
scénario. alors que la production de canne a fortement augmenté
au cours des quatre dernières années, les conséquences se mesu-
rent essentiellement en termes d’augmentation du montant des
avances (avec ici aussi une dépendance de plus en plus forte des

13. isabelle Guérin, Marc roesch et Venkatasubramanian, « ne nous libérez


pas ! l’ambiguïté du principe de l’avance sur salaire à partir de l’exemple des
briqueteries en inde du Sud », Autrepart, n° 43, 2007, p. 121-133.
102 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

travailleurs à l’égard de leur recruteur) : l’avance représentait


près de 77 % en 2004 (contre 64 % en 2000), l’allocation hebdo-
madaire 27 % (contre 35 % en 2000). Légèrement positif en
2000, le solde en fin de saison n’a cessé de diminuer : en 2004
les travailleurs revenaient endettés en moyenne à hauteur de
420 roupies. Par ailleurs, il est intéressant de constater que le
recours à une main-d’œuvre migrante n’est pas systématique et
que la main-d’œuvre locale est bien mieux payée que ceux qui
migrent. d’après nos analyses, la différence entre la rémunéra-
tion des migrants et des locaux varie de 40 à 85 % et ceci pour
deux raisons principales : l’endettement des travailleurs et la
présence (ou pas) des intermédiaires de main-d’œuvre. lorsque
les travailleurs sont embauchés localement, ils ne reçoivent pas
d’avance, ils négocient directement les conditions d’emploi et
en particulier les salaires avec le propriétaire terrien, et enfin ils
sont payés immédiatement. les migrants en revanche n’ont
guère de contact direct avec les propriétaires terriens. ce sont
les recruteurs qui assurent l’ensemble des négociations : ils sont
les figures incontournables de la migration saisonnière, mais
leur rôle d’intermédiaire a un coût, or celui-ci est entièrement
supporté par les travailleurs. en termes de salaires, on observe
deux différences fondamentales entre la main-d’œuvre migrante
et locale, chaque mode de gestion correspondant à des zones
géographiques distinctes. d’une part les montants du tarif à la
pièce sont nettement supérieurs pour la main-d’œuvre locale
(environ 30 %). La différence résulte à la fois de contraintes
techniques différentes (dans les zones ayant recours à une main-
d’œuvre migrante, les surfaces de production sont plus disper-
sées et plus petites ce qui implique des coûts de production
supérieurs) mais aussi d’un pouvoir de négociation limité pour
les travailleurs. le recruteur est supposé négocier à leur place
mais en pratique, il négocie surtout sa propre rémunération, un
« bonus » indexé sur le montant total de la production de son
groupe de travailleurs. d’autre part les recruteurs prélèvent sur
le montant du tarif à la pièce une commission (qui s’ajoute à la
rémunération précédente) variant de 10 à 30 %. Le cumul de ces
deux différences (salaire à la pièce plus élevé et commission du
recruteur) implique un manque à gagner de 40 à 85 % pour les
travailleurs migrants.
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 103

Soulignons l’ambiguïté du lien entre recruteurs et travail-


leurs14. les travailleurs eux-mêmes ne sont pas très clairs sur ce
point : tantôt ils accusent sans demi-mesure leur recruteur – ils
se plaignent d’être en situation d’esclavage, de se faire traiter
comme des « chiens », – tantôt ils expriment leur gratitude et
leur reconnaissance. certes, les sentiments exprimés varie d’un
travailleur à l’autre, en fonction du système de référence et du
groupe/caste d’appartenance, du vécu antérieur – on a ainsi quel-
ques cas où les travailleurs ont « choisi » de migrer pour les
briqueteries ou la coupe de canne après avoir été asservis
pendant la première partie de leur vie chez un propriétaire terrien
où la liberté de mouvement était encore plus limitée. exprimer
sa gratitude est aussi parfois une stratégie délibérée visant à
obtenir faveurs et privilèges. les sentiments varient également
en fonction de l’employeur. Si les conditions de travail sont rela-
tivement homogènes, on note quand même quelques différences :
certains n’hésitent pas à user de violence physique à l’égard des
« rebelles » ou des « fainéants » – nous reprenons ici les termes
des employeurs –, tandis qu’ailleurs, les travailleurs s’estiment
bien traités et certains affirment sans hésiter que la violence ne
serait qu’une rumeur sans fondement. au-delà de cette hétérogé-
néité de situations, chaque relation est empreinte d’un mélange
de gratitude et de condamnation et alterne en permanence pro-
tection, assistance, soutien et domination, violence – parfois
physique mais surtout verbale. nous avons évoqué plus haut les
harcèlements systématiques, or dans la majorité des cas (plus
des deux tiers), ce sont les recruteurs qui harcèlent les tra-
vailleurs. les travailleurs sont également conscients du fait
qu’ils sont « arnaqués » : là encore, plus des deux tiers s’en plai-
gnent, et considèrent que l’absence de transparence sur les
comptes est la principale raison. en même temps, la majorité
d’entre eux (90 %) considèrent qu’ils font confiance à leur recru-
teur. ces quelques données, et avec toutes les limites d’un ques-
tionnaire quantitatif sur des questions aussi complexes, ont pour

14. Sur l’ambiguïté des relations travailleurs/recruteurs et leur diversité,


voir également David Picherit, « “Workers, trust us !” : Labour Middlemen and
the Rise of the Lower Castes in Andhra Pradesh », in Breman et al. (eds), 2009,
op. cit., p. 259-283. David Picherit, « Entre villages et chantiers : circulation des
travailleurs, clientélisme et politisation des basses castes en Andhra Pradesh,
Inde », Thèse de doctorat en ethnologie, Université Paris 10 Nanterre, 2009.
104 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

mérite de mettre en évidence l’ambiguïté des sentiments des


travailleurs à l’égard de leur recruteur.
Quant aux travailleurs en charge du séchage du riz, leur situa-
tion de dépendance quasi-totale à l’égard de l’employeur exclut
toute forme de discussion. l’idée même de négocier leur semble
complètement incongrue. lorsqu’ils osent réclamer, la réponse
des employeurs est souvent la même : comment peuvent-ils se
plaindre de leur salaire alors que l’employeur fait preuve de
générosité en leur octroyant non seulement un toit, mais des
avances régulières.
notons également dans les trois cas l’absence de transpa-
rence et les techniques diverses utilisées par les employeurs pour
rogner encore davantage les salaires. concernant les briques, les
employeurs déduisent systématiquement un certain pourcentage
de la production (généralement 5 % de la production) au nom
des briques « endommagées ». dans la coupe de canne, les négo-
ciations relatives aux salaires se font à l’insu des travailleurs ;
d’après nos enquêtes, 85 % des travailleurs disent ne pas con-
naître le montant du salaire la pièce. le pesage (le salaire à la
pièce porte sur le poids de canne coupée) ne se fait pas sur place
mais à la raffinerie, et les coupeurs n’ont aucun moyen de véri-
fier. Les arrangements tacites entre recruteurs et raffineries sont
fréquents, les premiers acceptant de sous-estimer le tonnage
moyennant une rémunération personnelle supérieure. Enfin le
salaire fait partie d’un « package » global comprenant transport,
hébergement, nourriture, certains frais médicaux, tout ceci étant
pris en charge en partie par le recruteur, le propriétaire terrien et/
ou les raffineries, mais les travailleurs ne savent jamais très bien
qui paie quoi. dans les rizeries, le comptage des sacs de riz
séchés est irrégulier : il se fait toutes les deux ou trois semaines
et non pas après chaque cycle de production (trois jours). les
lieux de stockage sont de taille restreinte, les nouveaux sacs sont
mélangés aux anciens, ce qui rend le comptage et les éventuelles
contestations difficiles.
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 105

La servitude comme mode de gestion de la main-d’œuvre

la servitude comme mode de gestion de la main-d’œuvre est


particulièrement adaptée à des modes de production peu capita-
listiques et intensifs en main-d’œuvre et l’adoption de nouvelles
technologies a conduit à sa disparition dans de nombreux sec-
teurs. ce schéma évolutionniste est néanmoins loin d’être systé-
matique : dans certains contextes, l’intensification de modes
d’accumulation de type capitaliste, bien loin de conduire à la
sécurisation et à l’amélioration des conditions de travail, s’avère
au contraire parfaitement compatible avec la surexploitation de
la main-d’œuvre et la persistance de relations de servitude15.
c’est exactement le cas de deux des secteurs étudiés ici, le sucre
et le riz, qui figurent parmi les premiers secteurs agro-industriels
de l’inde.
dans le cas du sucre, la différence entre les deux modes
de recrutement (main-d’œuvre migrante versus main-d’œuvre
locale) est essentiellement liée à deux modes d’accumulation
distincts et plus précisément au degré d’intégration verticale de
la filière. Le secteur est basé sur un système triadique, impli-
quant agriculteurs, raffineries et autorités publiques16. en amont,
les autorités publiques encadrent très étroitement la production
et jouent un rôle incitatif essentiel, tant auprès des producteurs
(en particulier par le biais de crédits subventionnés et de garantie
de prix minimum) que des raffineries (par le biais d’exonéra-
tions fiscales, de subventions, etc.). En aval, les producteurs sont
également soutenus par les raffineries via des crédits de
campagne et des contrats d’écoulement de la production : elles
ne démarrent la coupe qu’après signature d’un contrat avec une
raffinerie. Les producteurs ayant recours à une main-d’œuvre
locale (exemple des districts de Villupuram et de cuddalore)

15. Voir en particulier les travaux de Jan Breman, Footloose Labour,


op. cit. ; Jan Breman, Labour Bondage in West India. From Past to Present,
oxford, oxford university Press, 2007.
16. Frédéric landy, Un milliard à nourrir. Grain, territoire et politique en
Inde, Paris, Belin, 2006. landy, F., Paysans de l’Inde du Sud, Paris, Éditions
Karthala–iFP, 1994. landy, F., ‘Migration et enracinement dans le Maidan’
in Les Attaches de l’homme. Enracinement paysan et logique migratoire en
Inde du Sud, racine J.-l. (eds), Paris, Éditions de la Maison des Sciences de
l’Homme, 1994, pp. 79-142.
106 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

sont relativement indépendants des raffineries et la plupart embau-


chent eux-mêmes les moissonneurs au moment des récoltes. en
revanche ceux qui s’appuient sur une main-d’œuvre migrante
(exemple du district de Madurai, dans le sud de l’État du tamil
Nadu, qui dépend à environ 80 % de migrants) sont fortement
dépendants des raffineries. Ce sont elles qui assurent la gestion
de la main-d’œuvre, à la fois le recrutement et le paiement, via
les recruteurs. ces derniers sont leurs seuls interlocuteurs et sont
également les seuls à être enregistrés officiellement par les raffi-
neries.
dans le secteur du riz, on observe également une diversité de
modes de gestion de la main-d’œuvre. alors que les rizeries du
nord ouest du tamil nadu décrites ici (district de tiruvallur)
ont massivement recours à la servitude, celles du district de
Villupuram (environ 200 km plus au Sud) et de l’État de Pudu-
cherry (enclave au sein de l’État du tamil nadu, également
située à environ 200 km plus au Sud) embauchent des travailleurs
journaliers. en bref, alors que les rizeries de tiruvallur ont opté
pour un mode de production continu assuré par les mêmes
travailleurs (qui sont donc obligés d’être présents en perma-
nence), les rizeries de Villupuram et de Puducherry ont opté soit
pour une rotation de la main-d’œuvre pour chaque cycle de
production (Villupuram), soit pour une division du travail entre
hommes et femmes (Puducherry). dans les deux cas, les
travailleurs ne sont pas du tout en situation d’asservissement : ils
ne sont pas endettés, ils sont payés régulièrement et la plupart
exercent d’autres activités génératrices de revenu, le séchage
n’étant qu’une activité d’appoint. les salaires sont tout aussi
misérables (entre 2 et 3 roupies de l’heure) mais les conditions
de travail sont nettement meilleures, et les travailleurs acceptent
d’être aussi mal payés dans la mesure où il s’agit d’un emploi
secondaire. certaines caractéristiques techniques peuvent expli-
quer partiellement cette diversité de modes de gestion de la
main-d’œuvre : les unités employant une main-d’œuvre journa-
lière sont moins exigeantes en matière de qualité, or celle-ci
suppose une présence continue. les contraintes spatiales entrent
également en jeu. les rizeries du district de tiruvallur souffrent
d’un éloignement plus marqué des lieux de production du riz, ce
qui engendre des surcoûts et incite donc à une compression des
coûts. Simultanément, du fait de leur proximité à de grands
centres urbains et à un marché de l’emploi plus actif qu’ailleurs,
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 107

elles ont du mal à fidéliser leur main-d’œuvre. Pour contourner


le problème, les employeurs ont donc été recruter auprès de la
communauté des irular, soit-disant reconnue pour son savoir-
faire en matière de séchage du riz mais aussi et probablement
surtout pour son degré de marginalisation sociale.
il semblerait que l’on assiste depuis quelques années à une
double évolution de la servitude, avec à la fois une diminution
du nombre d’unités de séchage et de travailleurs concernés et un
durcissement des conditions d’asservissement pour ceux qui
restent. la servitude disparaît dans les unités de séchage qui ont
opté pour la mécanisation (elles sont rares mais elles existent).
en revanche celles qui continuent de recourir au séchage manuel
(la majorité) ont tendance à renforcer davantage la sévérité des
conditions de travail. ceci peut s’interpréter comme une réac-
tion de survie face à un secteur en pleine évolution, caractérisé à
la fois par la libéralisation du secteur et une intégration verticale
croissante. les unités de transformation du riz se caractérisent
par une très forte diversité, qui dépend à la fois de leur position
dans le processus de transformation (spécialisées uniquement
sur une étape (séchage ou décorticage) ou assurant l’ensemble
des étapes), du degré de mécanisation (processus entièrement
manuel, mécanisation partielle ou totale du processus), et enfin
de leur position dans la filière (capacité de stockage, dépendance
à l’égard des intermédiaires). on a ainsi un continuum, du plus
« moderne » au plus « artisanal », avec, de manière caricaturale,
aux deux extrémités :
– Les unités qui ont suffisamment de capital pour acheter leur
propre matière première, la transformer et la revendre sur le
marché. ces unités ont également les moyens de se moderniser,
encouragées par des incitations gouvernementales diverses17.
Elles bénéficient évidemment d’une position très avantageuse au
sein de la filière, avec la possibilité à la fois de jouer sur l’évolu-
tion des cours et de spéculer, de développer leur propre marque
ou encore d’approvisionner le marché étatique qui exige de
grandes capacités de production
– les unités condamnées à la sous-traitance. les plus mar-
ginalisées sont celles qui sont spécialisées uniquement sur le

17. en particulier des crédits subventionnés de la Tamil Nadu Industrial


Investment Corporation.
108 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

séchage manuel (nerkalam). il s’agit de petites unités de produc-


tion entièrement artisanales : c’est ici que l’on trouve un recours
massif à la servitude pour dette et les évolutions récentes ne font
que renforcer la pression exercée sur les travailleurs, pour deux
raisons principales. la première vient des exigences en matière
de qualité. Qu’il s’agisse de qualité gustative, visuelle ou de
conservation, la qualité et l’homogénéité du séchage sont déter-
minants (bien plus que les autres étapes de la transformation).
Mécaniser est une option possible, mais les coûts d’investisse-
ment sont démesurés et totalement hors de portée d’unités de
cette taille. la seule alternative consiste alors à exiger des tra-
vailleurs une disponibilité et une vigilance encore plus fortes
que par le passé. la seconde raison vient du rôle désormais
déterminant des intermédiaires (ou de certaines unités modernes,
celles décrites à l’instant) : soumis à une forte concurrence du
fait de la libéralisation du secteur, ils cherchent tous les moyens
possibles pour compresser les coûts. ils n’hésitent pas à s’im-
poser dans les unités de production et à harceler les travailleurs
pour accélérer les cadences.
certains argueront que les unités artisanales sont vouées à
disparaître et que leur disparition règlera de fait le problème de
la servitude. certes, mais quand et combien de générations
faudra-t-il sacrifier avant d’en arriver là ?

Conclusion

côté employeurs, la servitude pour dette est indéniablement


un moyen de comprimer les coûts. ce mode de gestion de la
main-d’œuvre est particulièrement adapté à des systèmes pro-
ductifs faiblement capitalistiques et à production cyclique, et
son évolution au cours du temps joue un rôle décisif d’ajuste-
ment : fidélisation de la main-d’œuvre en cas de forte hausse de
la production et de pénurie de main-d’œuvre (exemple de la
canne à sucre et des briques depuis quelques années), compres-
sion des coûts et résistance à la concurrence (exemple des rize-
ries).
côté travailleurs, la persistance de ces formes de servitude est
étroitement liée à la précarisation et l’informalisation croissante
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 109

de l’emploi (environ 90 % de la main-d’œuvre indienne) et à


l’intensification de l’emploi migrant18. dans la mesure où le taux
de sous-emploi est non seulement chronique mais grandissant
(environ un tiers de la population active aujourd’hui) et fluctuant
(du fait des aléas climatiques pour le secteur agricole mais égale-
ment du fait de nombreuses activités réalisées en plein air et donc
saisonnières), le pouvoir de négociation des travailleurs est
inexistant et explique l’acceptation de ces formes d’exploita-
tion19. leur très forte vulnérabilité est à la fois matérielle (sous-
emploi chronique mais aussi absence de protection sociale),
sociale et identitaire, du fait notamment de la crise agricole, mais
aussi de l’émergence d’une société de consommation désormais
à portée de main tout en demeurant inaccessible20. la vulnérabi-
lité est aussi le fruit d’un climat de violence quotidienne perma-
nente, liée en particulier à l’absence d’institutions formelles
garantissant le respect des droits individuels de base21. dans un
tel contexte, clientélisme et paternalisme – dont la servitude fait
partie – apparaissent souvent comme la seule alternative possible
en matière de défense et d’assistance des plus démunis. le lien
de dette, aussi asservissant soit-il, est à la fois une garantie d’em-
ploi et une protection contre les aléas du quotidien : les avances
octroyés par les recruteurs ou les employeurs sont de loin la prin-
cipale forme d’accès à la liquidité. c’est pourquoi les travailleurs
restent très perplexes à l’égard des tentatives de libération propo-
sées par les onG22 : s’il faut mourir de faim pour être libre, à
quoi bon ?
doit-on pour autant considérer que le système est « mutuelle-
ment avantageux », pour reprendre l’expression employée par

18. national commission for enterprises in the unorganised Sector,


Report on Conditions of Work and Promotion of Livelihoods in the Unorgan­
ised Sector, op. cit. Voir également Véronique dupont et Frédéric landy (eds),
Circulation et territoires dans le monde indien contemporain, Paris, Éditions
de l’eHeSS, collection Purushartha, vol. 28, 2010.
19. djallal Heuzé, « Bondage in india... », art. cit.
20. Kapadia Karin, « translocal Modernities and transformations of Gender
and caste » in Kapadia Karin (ed.), The Violence of Development. The Poli­
tics of Identity, Gender and Social Inequalities in India, new-delhi, Kali for
Women, 2002, p. 142-182.
21. Jean drèze et amartya Sen, India. Development and Participation,
delhi, oxford university Press, 2002.
22. Guérin i. et al. « ne nous libérez pas !... », art. cit.
110 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

certains économistes ? la réponse est évidemment négative,


pour des raisons qui sont d’ordre éthique, cela va de soi, mais
aussi d’ordre économique. À une échelle sectorielle, nos obser-
vations montrent que la servitude est loin d’être une fatalité.
Dans les trois filières étudiées, la servitude n’est qu’une forme
de gestion de la main-d’œuvre parmi d’autres : elle correspond à
des modes d’accumulation et de régulation spécifiques. À une
échelle macroéconomique, il semble évident que servitude et
plus généralement bas salaires et précarité de la main-d’œuvre
enferment les systèmes de production dans un cercle vicieux
combinant faible demande, faible productivité et faible intensité
capitalistique23.

23. Breman, 2007, op. cit. Srivastava r. op. cit. Harriss-White B. 2006,
« Poverty and capitalism », Economic and Political Weekly, Xli (5), pp. 379-
382.
traVail illÉGal et SerVitude en inde du Sud 111

anneXe

Carte des zones de production et des flux de migration


5

L’externalisation des illégalités


Ethnographie des usages du travail
« temporaire » à Paris et à Chicago

Sébastien Chauvin, nicolas Jounin

en France comme aux États-unis, le recours à l’intérim a


suivi ces dernières années une évolution comparable : reprodui-
sant de manière amplifiée les variations de l’emploi total, mais
exagérant toujours plus les tendances à la hausse, si bien que le
travail temporaire concerne, sur le long terme, de plus en plus
de salariés. Si dans notre titre, les guillemets encadrant le « tem-
poraire » sont de rigueur, c’est que, des deux côtés de l’atlan-
tique, cette forme d’intermédiation ne signifie pas nécessaire-
ment une instabilité de la relation d’emploi, y compris avec les
entreprises utilisatrices. ce n’est plus en effet seulement dans un
but de réduction des coûts, ni uniquement à des fins de flexibi-
lité externe que ces dernières ont recours à des intermédiaires de
main-d’œuvre. un aspect souvent négligé par beaucoup d’études
économétriques sur les usages de l’intérim1, mais davantage
accessible à l’enquête de terrain, réside dans la capacité des

1. Voir notamment Susan Houseman, « Why employers use Flexible


Staffing Arragements : Evidence from an Establishment Survey », Industrial
and Labor Relations Review, Vol. 55, n° 1, oct. 2001, p. 149-170 et Jeffrey B.
Wenger et arne l. Kalleberg, « employers’ Flexibility and employment Vola-
tility : an analysis of the u.S. Personnel Supply industry, 1972-2000 », Amer­
ican Journal of Economics and Sociology, vol. 65, n° 2, avril 2006, p. 347-382.
114 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

entreprises de travail temporaire à assumer le risque associé à


des pratiques d’emploi illicites. les agences d’intérim permet-
tent en effet aux entreprises utilisatrices de contourner nombre
d’obligations légales sans enfreindre elles-mêmes la loi, autre-
ment dit, de sous-traiter l’illégalité en faisant assumer le risque
judiciaire (et réputationnel) à des employeurs intermédiaires,
dans une démarche analogue à celle de l’assurance. Afin de mettre
en évidence ces processus et d’analyser leurs effets sur la nature
de la relation d’emploi, nous nous appuyons sur deux enquêtes
par observation participante portant sur le travail temporaire
ouvrier, l’une auprès d’agences d’intérim parisiennes spéciali-
sées dans le bâtiment, l’autre au sein d’agences de travail jour-
nalier (day labor) spécialisées dans l’industrie légère à chicago.
dans les deux cas, nous avons postulé et travaillé durant plu-
sieurs mois comme ouvriers intérimaires, et interviewé d’autres
ouvriers ainsi que des responsables d’agences d’intérim et de day
labor.
nous nous attachons à l’externalisation de trois types princi-
paux d’illégalités. le premier tient aux formes de recrutement et
de renvoi, les illégalités pratiquées ayant pour objet d’accroître
la révocabilité des salariés. le deuxième regroupe toutes les
formes de réduction illicite des revenus salariaux. le troisième
renvoie à l’emploi de salariés légalement inemployables, empê-
chés de travailler par leur statut d’étrangers sans papiers ou sans
autorisation de travail. Si ces données semblent indiquer que la
sous-traitance de l’illégalité accompagne et permet un accroisse-
ment de la précarité et de la labilité des relations d’emploi, nous
montrons pourtant dans une dernière section que, derrière les
apparences d’une interchangeabilité instituée, se nouent des
fidélisations informelles et personnalisées.
une précision s’impose quant au vocabulaire de l’illégalité
au travail utilisé ici. le fait d’évoquer l’emploi d’étrangers sans
titre risque en effet d’alimenter la confusion ordinaire entre
« travail clandestin » et « travail de clandestins ». notre objectif
est pourtant de décrire des stratégies d’entreprises dans leur
rapport au droit, non de pointer des scandales à partir d’une défi-
nition implicite et moralisante du « travail clandestin ». c’est
pourquoi nous rapportons les pratiques observées aux systèmes
juridiques nationaux, par ailleurs assez différents des deux côtés
de l’atlantique (le droit français étant plus concentré dans des
textes de loi, tandis que le droit américain se construit davantage
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 115

au fil des évolutions jurisprudentielles). rappelons notamment,


pour le cas français, que l’emploi d’étrangers sans autorisation
de travail (qui, d’ailleurs, disposent peut-être d’un titre de séjour)
n’est qu’une infraction parmi d’autres au sein de la catégorie
englobante de « travail illégal » (à laquelle appartient aussi le
marchandage, frère jumeau mais honteux de l’intérim2) ; et qu’au
sein de cette même catégorie le « travail dissimulé » (ancienne-
ment « clandestin »), qui comprend aussi bien les heures supplé-
mentaires non payées que l’activité entièrement clandestine,
concerne très majoritairement des Français et des étrangers en
règle.

Contournement et transformation du contrat

le recours à des intermédiaires de marché qui demeurent les


employeurs officiels de salariés utilisés durablement, permet
d’abord de transformer les caractéristiques du contrat de travail.
les segments de l’intérim sur lesquels nous avons enquêté sont
autant le théâtre d’une discontinuité des emplois que d’une
précarité dans l’emploi. Sur le terrain français, l’usage veut
qu’on ne fasse pas signer de contrat aux intérimaires, ou seule-
ment en fin de « mission » (ce qui permet une régularisation de
l’opération ex post), alors que le code du travail impose qu’il
soit signé dans les 48h suivant le début de la mission. l’objectif
comme le résultat de cette pratique sont de pouvoir renvoyer les
intérimaires à tout moment. Sans cette illégalité fondamentale
assurée par un tiers, le recours à l’intérim (qui implique de rému-
nérer l’intermédiaire) aurait moins d’intérêt que le contrat à
durée déterminée, qui présente les mêmes modalités d’établisse-
ment et de rupture. routinière et rarement contestée, une telle
pratique suggère que l’illégalisme n’est pas l’anomie. il renvoie
plutôt à l’institution de règles alternatives, qui ne sont cependant

2. alain Morice, « Quand la lutte contre l’emploi illégal cache les progrès
de la précarité légale », in didier Fassin, alain Morice et catherine Quiminal
(dir.), Les lois de l’inhospitalité. Les politiques de l’immigration à l’épreuve
des sans­papiers, Paris, la découverte, 1997, p. 177-196.
116 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

pas pleinement indépendantes de la légalité et évoluent avec


celle-ci (cf. encadré 1).
Encadré 1
« Il vaut mieux faire des contrats à la fin et puis voilà »
Règles et moyens du licenciement illégal
dans l’intérim du bâtiment parisien

À mesure que la loi changeait, les agences d’intérim du BtP


parisien ont dû adapter leurs modes de transgression. ainsi, à
Forcintérim3, un commercial de l’agence évoque ce changement à
demi-mot :
«avant, on savait un petit peu où on allait parce que les entre-
prises, elles étaient mieux planifiées, maintenant, aujourd’hui, les
mecs te disent : “ouais, il y en a pour un mois”, et si ça se trouve
trois semaines après ils vont arrêter le gars.
– et comment vous gérez ça pour les contrats ?
– et bien on fait pas vraiment de contrats de longue durée. on les
faisait à répétition. ce qu’est pas... bon, bon, mais bon. Faut essayer
de sauver l’affaire dans tous les coins, pour tout le monde. Parce
que si nous on fait un contrat de six mois et que le chef de chan-
tier arrête notre intérimaire au bout de quatre mois, on lui doit deux
mois puisqu’il a un contrat. Maintenant il faut s’adapter avec les
nouvelles lois. Il vaut mieux faire des contrats à la fin et puis voilà.
c’est vrai qu’on est hors-la-loi aussi. Si un mec, pour X raisons, il va
aux prud’hommes, il a raison, il a gain de cause. Mais bon. de toute
façon c’est comme ça. Faut s’adapter. »
Par « nouvelles lois », ce commercial désigne la loi dite « de
modernisation sociale » entrée en application le 17 janvier 2002, soit
quelques mois avant l’entretien. avant cette date, à Forcintérim, la
pratique consistait à faire signer des contrats à chaque fin de semaine,
le week-end constituant le délai nécessaire pour reprendre le même
intérimaire sur le même poste, et le prolonger indéfiniment tout en
conservant la possibilité de l’arrêter à tout moment. la loi de 2002
imposant de considérer le délai de carence uniquement par rapport
aux jours d’ouverture de l’entreprise utilisatrice, excluant donc le
week-end, Forcintérim a alors oscillé entre deux tactiques : faire
signer chaque fin de semaine un nouveau contrat reprenant toujours
la même date de début de mission (et donc, peut-on supposer, faire
disparaître les contrats précédents) ; ou ne faire signer un contrat
qu’à la toute fin de cette mission. Quelle que soit la solution adoptée

3. toutes les entreprises ainsi que les individus mentionnés dans cet essai
ont été anonymisés.
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 117

néanmoins, l’objectif comme le résultat sont les mêmes : pouvoir se


séparer à tout moment de l’intérimaire.
dans une autre agence, Prestintérim, il n’est pas rare que les
intérimaires ne signent aucun contrat, ni au début ni à la fin. Lors
d’un contrôle en 2004, l’inspection du travail a échantillonné la base
des intérimaires employés à ce moment-là : seuls 13 % ont signé
un contrat. tous les autres peuvent donc être renvoyés du jour au
lendemain. l’un des agents de l’inspection du travail, qui raconte
l’épisode, a observé dans les dossiers qu’un certain M. Bizot signait
toujours ses contrats, et a interrogé le gérant de Prestintérim sur cette
exception. le gérant a répondu que M. Bizot était quelqu’un qu’il
aimait beaucoup, et qu’il pensait donc à lui faire signer son contrat
quand il le voyait. Précision révélatrice : la signature du contrat, et la
durée déterminée qui l’accompagne, est une faveur dont ne bénéficie
qu’une poignée de privilégiés.

dans une moindre mesure, ce contournement est aussi à


l’œuvre aux États-Unis. Depuis la fin du xixe siècle, les relations
d’emploi dans les secteurs non syndiqués de l’économie améri-
caine étaient régies par le principe dit de l’« employment at
will », selon lequel la relation d’emploi peut être rompue à tout
moment unilatéralement et sans préjudice par l’une des deux
parties, pour une bonne raison, une mauvaise raison, ou pas de
raison du tout, à moins que le contraire ne soit précisé en bonne
et due forme dans un contrat de travail ou une convention d’en-
treprise4.
or, à partir des années 1960, la doctrine de l’emploi « at
will » fut progressivement remise en cause : en 1992, 46 États
sur 50 l’avaient amendée dans un sens restrictif5. l’exception
la plus importante qui lui fut associée est celle dite du « quasi-
contrat » (implied contract) qui permet au salarié de contester
son licenciement dès lors qu’est démontrée l’existence d’indica-

4. en 1884, dans son arrêt Payne v. Western & Atlantic Railroad Corpo­
ration, la cour Suprême du tennessee a formulé cette règle en des termes
devenus classiques : « All may dismiss their employees, be they many or few,
for good cause, for no cause, or even for cause morally wrong, without thereby
being guilty of legal wrong ». cf. andrew P. Morriss, « exploding Myths : an
empirical and economic reassessment of the rise of employment-at-Will »,
Missouri Law Review, n° 59, 1994, p. 679-771.
5. david autor, « outsourcing at will : the contribution of unjust
dismissal doctrine to the growth of employment outsourcing », Journal of
Labor Economics, vol. 21, 2003, p. 1-42.
118 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

tions concrètes suggérant que l’emploi avait vocation à la durée.


l’existence de documents internes, de manuels d’entreprise, de
stipulations indirectes, ou une ancienneté dans la firme, la preuve
d’une histoire de promotion interne, la politique générale de la
firme observée dans son traitement des autres salariés, ou même
la pratique majoritaire de la branche : tous ces éléments peuvent
être considérés, à des degrés divers, comme un engagement
implicite de la part de l’employeur à ne pas rompre la relation
d’emploi sans justification6. or, précisément, les agences de
travail temporaire ne sont pas soumises à cette présomption de
quasi- contrat : par définition, la relation d’emploi n’y est pas
supposée, même implicitement, comme durable. Selon david
autor, le recours aux agences d’intérim aurait ainsi permis aux
entreprises utilisatrices de restaurer l’employment at will mis à
mal par la jurisprudence du travail dans les dernières décennies
du vingtième siècle. dans une étude économétrique prenant en
compte les dates de la mise en place de ces mesures dans chaque
État comme autant d’« expériences naturelles », l’auteur a ainsi
estimé à 20 % le surplus d’emploi intérimaire dû aux restrictions
opposées à l’emploi « at will » entre 1973 et 19957.
Si en France, l’esquive des cotisations sociales ne peut s’ef-
fectuer légalement que par des exonérations décidées par les
pouvoirs publics, aux États-unis, une part substantielle de la
protection sociale est facultative et purement contractuelle :
certains emplois comprennent une protection sociale (« bene­
fits »), notamment la minorité d’entre eux couverte par une
convention syndicale, d’autres ne sont accompagnés d’aucune
couverture. une grande part de ces « benefits » est constituée par
les frais d’assurance médicale, qui atteignent des niveaux de

6. en illinois, cette politique du quasi-contrat a été instaurée par l’arrêt


Carter v. Kaskaskia Community Action Agency du 20 décembre 1974.
7. ce chiffre peut être contesté : il fait notamment l’hypothèse selon laquelle
la réaction des entreprises face aux nouvelles restrictions a été d’externaliser
non pas les salariés les plus qualifiés qui sont le plus susceptibles de porter
plainte pour licenciement abusif (et dont le licenciement coûte plus cher), mais
ceux qui ont le moins de capital humain spécifique à l’entreprise (les moins
qualifiés), qui sont pourtant aussi les moins susceptibles de poursuivre leur
employeur en justice. de plus, autor se montre très prudent dans sa conclusion
en reconnaissant que son estimation n’est valide que jusqu’en 1995, date de la
fin de la période étudiée. Or, alors que la jurisprudence a peu changé depuis
1992, le recours au travail temporaire a quasiment triplé depuis cette date.
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 119

plus en plus élevés8. autre grand poste de la couverture sociale


facultative, les fonds de pension d’entreprise destinés à financer
les retraites connaissent également des problèmes de finance-
ment croissants9.
Pour nombre de firmes, les politiques de réduction des coûts
du travail passent donc non par une baisse du salaire direct, mais
par une diminution du « benefit package » contractuellement
attaché aux emplois offerts. or, l’évolution du droit du travail
depuis les années 1950 aux États-unis a accordé une place
centrale à la lutte anti-discrimination au moment même où se
restreignaient substantiellement les droits syndicaux et les avan-
tages sociaux collectifs10. la conséquence est paradoxale : une
entreprise a bien aujourd’hui le droit de supprimer les « bene­
fits » de l’ensemble de ses salariés (en d’autres termes, de s’auto-
exonérer de charges sociales dont les équivalents seraient, en
France, obligatoires). Mais si elle ne le fait pas uniformément
pour l’ensemble de sa main-d’œuvre, elle risque d’être pour-
suivie en justice pour discrimination ou, tout au moins, de voir
son « benefit package » surtaxé. Si elle souhaite le faire, il lui est
donc recommandé de segmenter sa main-d’œuvre en trouvant
des statuts d’emploi alternatifs pour le reste de ses salariés. dans
un pays où une part importante de la protection sociale est atta-
chée à chaque poste individuel et garantie (ou non) sur un mode
contractuel par les accords spécifiques d’entreprise, l’externali-
sation de la main-d’œuvre par l’utilisation durable de « perma­
temps11 » constitue donc un moyen privilégié d’exclure ces der-
niers des bénéfices sociaux stipulés dans la convention collective
ou l’accord syndical (plan de retraite, congés payés, assurance
médicale, hausses de salaire à l’ancienneté).
de telles pratiques d’esquive placent néanmoins les entre-
prises utilisatrices sur le fil du rasoir légal et font, depuis une

8. Jonathan oberlander, The Political Life of Medicare, chicago, univer-


sity of chicago Press, 2003.
9. catherine Sauviat, « les effets conjugués des faillites et de la baisse
de la Bourse sur les régimes complémentaires de retraite par capitalisation »,
Chronique internationale de l’IRES, n° 81, mars 2003, p. 3-16.
10. nelson lichtenstein, State of the Union : A Century of American
Labor, Princeton, Princeton university Press, 2002.
11. c’est ainsi qu’on nomme aux États-unis les intérimaires travaillant
dans le long terme dans la même entreprise et pour le compte de la même
agence. le terme fut forgé à l’occasion des procès contre Microsoft.
120 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

quinzaine d’années, l’objet de nombreuses contestations devant


la justice américaine. En effet, la définition du statut d’« employee »
est, aux États-unis, le produit d’une jurisprudence décentralisée
(institutionnellement et géographiquement), fluctuante (histori-
quement), et différenciée (les décisions ne concernant à chaque
fois qu’un aspect de la relation d’emploi, et non la relation dans
sa totalité)12. ainsi une entreprise comme Microsoft déguisait,
jusqu’à la fin des années 1980, une partie de ses salariés en sous-
traitants individuels (independant contractors) ce qui la dispen-
sait de payer les taxes salariales. Suite à un audit au début des
anneés 1990, le service fédéral des impôts (Internal Revenue
Service, IRS) décida de requalifier ces personnes en « employés
de fait » (common­law employees) pour les questions fiscales, et
réclama de lourds arriérés d’impôts à l’entreprise. cette dernière
déguisa alors ces salariés, parfois les mêmes qui avaient fait
l’objet du premier procès, en intérimaires, ce qui aboutit à de
nouvelles décisions de justice proclamant les permatemps eux
aussi comme employés de fait, éligibles aux avantages sociaux
offerts aux autres salariés.
notons que lors de ces procès intentés dans les années 1990,
ce sont toujours les droits concrets et jamais le statut d’intéri-
maire qui sont questionnés. en effet, contrairement à la France,
aucune loi étatsunienne n’interdit ou ne limite en elle-même
l’utilisation de permatemps. ce qui est interdit – ou ce qui est
opposable au cas par cas devant les tribunaux – n’est pas l’utili-
sation permanente de travailleurs intérimaires hors des « aug-
mentations temporaires d’activité » (comme ce peut être le cas
en France), mais simplement le fait de leur accorder certains
droits facultatifs (accès au plan de retraite, vacances payées,
stock-options etc.) moins importants qu’aux salariés statutaire-
ment permanents. Dans ces configurations, la question du con-
tournement du contrat et celle de l’esquive des avantages sociaux
se trouvent entremêlées.

12. Pour une perspective historique sur la définition légale de l’« employee »
aux États-unis, voir Jean-christian Vinel, « the old Has Been dying and the
new is Yet to Be Born : a Short note on the History of the employee », Labor
History, vol. 48, n° 2, 2007, p. 195-208.
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 121

Non-déclaration, sous-déclaration, non-paiement


des cotisations sociales, fraudes et vols divers

le recours à des employeurs intermédiaires ne permet pas


seulement un contrôle de la rupture du contrat de travail plus
favorable à l’entreprise utilisatrice, ou un contournement légal
d’avantages sociaux : il est aussi l’occasion d’une réduction illi­
cite des revenus salariaux directs et indirects (et plus générale-
ment, du point de vue de l’employeur, du coût du travail). il faut
souligner la spécificité de l’industrie légère à Chicago et du BTP
à Paris au sein du secteur de l’intérim : quoique le marché global
de l’intérim soit dominé par quelques majors, dans ces deux
secteurs d’activité ce sont plutôt de petites structures qui four-
nissent l’essentiel des intérimaires. Plus soucieuses de respecta-
bilité, les grandes enseignes parient sur la standardisation de
leurs procédures et la centralisation de leurs données et contrats
(clients et intérimaires), délaissant les secteurs stigmatisés où la
main-d’œuvre est abondante, que ce soit en raison de la faiblesse
des qualifications demandées (industrie légère de Chicago) ou
de la concentration physique de l’offre et de la demande dans un
même quartier (bâtiment parisien autour des gares de l’est et du
nord). les agences les plus petites et les moins visibles sont
aussi celles qui sont les plus susceptibles d’échapper aux con-
trôles (cf. encadré 2).
dans l’intérim en France, certaines agences se montent le
temps de quelques mois, ne déclarant aucun de leurs salariés à
l’urSSaF, fermant avant d’avoir été contrôlées. les ouvertures
et fermetures rapides d’ett sont aussi un moyen d’échapper à
l’obligation de garantie financière, dont le montant est fixé à un
seuil minimum lors des débuts de l’entreprise mais qui ensuite
augmente rapidement car il est proportionnel au chiffre d’af-
faires. Si les agences qui ont durablement pignon sur rue ne
commettent pas de fraudes aussi massives, il arrive qu’elles
convertissent une bonne part de la rémunération en primes (d’où
une sous-déclaration à l’urSSaF), ou qu’elles réduisent illéga-
lement le revenu de leurs salariés. légalement, depuis 1982, la
rémunération de l’intérimaire ne peut être inférieure à celle que
percevrait dans l’entreprise utilisatrice un salarié de qualification
équivalente occupant le même poste de travail, une loi de 1990
précisant que sont comprises dans l’estimation de cette rémuné-
122 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

ration les « primes et accessoires de salaires » (articles l. 124-3


et l. 124-4-2 du code du travail13). dans le bâtiment, il semble
que le marché régente cette rémunération bien plus que la loi : la
plupart des coffreurs intérimaires (métier recherché) sont payés
davantage que leurs collègues embauchés. en revanche, les
ferrailleurs intérimaires sont moins payés que ne l’étaient les
ferrailleurs embauchés – « que ne l’étaient », car il n’existe plus
que très peu de ferrailleurs embauchés, que ce soit dans les
entreprises générales ou sous-traitantes, ce qui rend vaine toute
comparaison actuelle. en revanche, il est au moins un cas où
l’illégalité est patente, c’est lorsqu’un intérimaire perçoit moins
que le Smic, voire n’est pas payé ; ce qui semble rare, mais
arrive parfois, aux manœuvres et aux sans-papiers en particulier.
l’illégalité est plus facilement détectable dans les détourne-
ments des « primes et accessoires de salaires » : primes de panier,
de déplacement, indemnités de congés payés, de fin de mis-
sion, d’intempéries, fourniture des équipements de protection
individuelle. ou encore, dans le fait de faire payer des « frais
d’acompte ». les fraudes s’appuient sur leur vulnérabilité sup-
posée (il arrive par ailleurs que des intérimaires achètent en
magasin leurs chaussures de sécurité pour ne pas avoir à en
demander et ne pas paraître novices). de même l’obligation
légale de visite médicale préalable à toute embauche (les ett
ne faisant pas exception) est un frein à la souplesse qui rend l’in-
térim rentable, et c’est pourquoi elle n’est appliquée que pour
les intérimaires relativement stabilisés dans leur agence. en
matière d’intempéries, la fraude est même présentée comme une
« loi » par les commerciaux d’intérim, qui consiste à soumettre
le versement des indemnités d’intempéries à une condition d’an-
cienneté au sein de l’agence, de 200 h14.
dans le travail journalier à chicago, beaucoup d’agences
situées à l’écart de la ville, loin de la capacité de contrôle d’un
département du travail de l’illinois en sous-effectif chronique
(77 personnes en 2006), ne sont pas déclarées, ou déclarées

13. nous faisons référence ici au code du travail en vigueur jusqu’en mai
2008.
14. l’article l. 124-4-5 du code du travail range sans ambiguïté cette
« loi » du côté de l’illégalité : l’« indemnisation en cas d’arrêt de travail occa-
sionné par les intempéries (...) doit être versée par l’entrepreneur de travail
temporaire et n’est soumise à aucune condition d’ancienneté du salarié ».
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 123

auprès de certaines institutions (comme le Department of Motor


Vehicles) et pas d’autres (comme le département du travail)
alors même qu’elles peuvent par ailleurs faire de la publicité
dans l’annuaire ou sur internet. certaines opèrent dans des arriè-
re-cours, des garages de maisons individuelles, d’autres, sans
locaux, à des coins de rue à certaines heures matinales. Même
les agences déclarées omettent parfois de souscrire l’assurance
obligatoire contre les accidents du travail ou d’effectuer les
versements au fonds de retraite public. À des degrés variables,
elles déclarent souvent des effectifs inférieurs à leur niveau réel,
ne payant ainsi de cotisations sociales que sur une partie de leur
main-d’œuvre. Sachant qu’elles ont affaire à une main-d’œuvre
vulnérable faite d’immigrés sans-papiers ou d’anciens détenus
qui travaillent parfois sous un faux nom et qui est peu suscep-
tible de se déclarer aux services des impôts, certaines gardent
pour elles les cotisations salariales obligatoires (« payroll taxes »)
qu’elles continuent pourtant à retirer toutes les semaines du
chèque de salaire.
À l’inverse, les pratiques illégales conduisent aussi à des
formes paradoxales de sur­déclaration comme lorsque plusieurs
chèques de salaire, souvent sous deux noms différents, sont émis
par l’agence pour une même personne au cours d’une même
semaine, de manière à éviter le paiement d’heures supplémen-
taires. les noms d’emprunt sont en général tirés d’une pile de
fiches d’inscription remplies une fois (et donc correspondant à
des personnes réelles même si, pour des raisons de sécurité les
noms sont souvent eux-mêmes modifiés lors de la confection
des faux papiers) puis inutilisées par la suite.
Encadré 2
« C’est ça le genre de conversation qu’on a ! » :
le manque de moyens des institutions
de contrôle en Illinois

« il leur manque le budget [au département du travail], les


effectifs pour faire appliquer [la loi], et c’était l’idée d’instaurer des
amendes, de façon à pouvoir embaucher plus d’inspecteurs pour les
faire appliquer. Je ne sais pas si ça va marcher ou pas. Mais... le type
du département du travail, il était assis devant moi et me demandait
“Mais où est-ce que je trouve les gens qui sont pas déclarés, et pour-
quoi vous ne me dites pas qui ils sont”. Moi j’ai dit “Vous devriez
jeter un coup d’œil aux pages jaunes et partout sur internet en illi-
124 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

nois, vous comparez avec [les agences] auxquelles vous avez donné
des licences, et pour toutes celles qui n’ont pas de licences, vous
creusez !”. “Je n’ai pas les effectifs pour faire ça”. alors moi j’ai dit :
bon, et si moi, je vous donne tous les noms ? “Je n’ai pas les effectifs
pour ça non plus”. c’est ça le genre de conversation qu’on a ! ce
serait si simple pour un fonctionnaire de simplement comparer : qui
a une licence, qui n’en a pas, en se basant sur les pages jaunes. et ils
n’ont pas les effectifs pour ça à ce stade. »

(Membre dirigeant de l’association patronale du travail journa­


lier en Illinois s’adressant aux autres membres lors d’une réunion
interne, 5 avril 2006).

Emploi d’immigrés non autorisés à travailler

en France comme aux États-unis (mais dans des proportions


plus considérables dans le deuxième pays, où les sans-papiers
sont plus nombreux, beaucoup plus visibles et moins illégi-
times), les agences d’intérim déqualifié assurent une fonction de
fourniture de travailleurs étrangers en situation irrégulière (ou
sans autorisation de travail) et permettent ainsi leur utilisation
licite par l’entreprise cliente en endossant le risque légal qu’im-
pliquent leur recrutement et leur salarisation. ce risque est limité
par la rareté des contrôles et par l’usage de papiers bon marché,
souvent grossiers ou ostensiblement faux : à chicago, dans le
quartier d’accueil des nouveaux émigrés du Mexique et d’amé-
rique centrale, une carte de social security (« seguro ») peut être
achetée pour 25 dollars accompagnée du nom et du numéro de
son choix, et une fausse carte verte (appelée « mica » à cause
du matériau dont elle est faite) pour des sommes allant de 40 à
100 dollars. Sur les deux terrains, ces faux papiers suffisent à
donner le change : l’agence d’intérim, sans être dupe, en a besoin
au cas où elle serait contrôlée – elle peut toujours présenter une
mauvaise photocopie et dire qu’elle a été abusée s’ils sont faux.
une fois la photocopie initiale effectuée, ils peuvent être rangés
sous un lit et jamais ressortis sauf en cas de changement
d’agence, changement par là-même découragé.
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 125

dans le gros œuvre francilien, les sans-papiers sont presque


exclusivement fournis par des agences d’intérim15. aux États-
unis, ce ne sont pas toutes les entreprises qui souscrivent à l’as-
surance (certaines embauchent des sans-papiers directement).
Mais dans le cas de celles qui y ont recours, c’est bien la distinc-
tion entre statuts de citoyenneté qui est au principe de la segmen-
tation entre permanents et « permatemps » sur le plan des statuts
d’emploi au sein de l’usine. les mouvements sociaux de tra-
vailleurs précaires s’adressant à cette main-d’œuvre ont pris acte
de cette fonction tampon des agences de travail journalier : à
chicago, elles ne s’aventurent pas à revendiquer l’embauche
directe des intérimaires, mais encouragent les entreprises utilisa-
trices à retirer leurs effectifs d’agences considérées comme
« abusives » pour les transférer dans des agences estampillées
« éthiques » (chauvin, 2007).
Encadré 3
« Elle travaillait à Rootcards, pas pour Rootcards »

au printemps 2006 se déroule une campagne associative de


pression sur une entreprise de papier décoratif (rootcards), pour que
celle-ci transfère sa main-d’œuvre intérimaire (des femmes sans-
papiers fournies par l’agence Bob’s Staffing) vers une meilleure
agence (SuperStaff) offrant plus d’avantages sociaux. en réponse à
la mobilisation, l’entreprise propose à ses « permatemps » (qui pour
beaucoup sont là depuis plusieurs années) de les embaucher directe-
ment. elle laisse planer une ambiguïté en suggérant que le passage
par un entretien formel d’embauche, impliquant une vérification de
la validité de leurs numéros de social security, est une étape obligée
avant d’éventuellement, en cas de refus d’embauche directe, être
transféré dans l’agence « éthique ». or, le passage par un tel examen
formel signifierait non seulement un échec assuré pour une popu-
lation de travailleuses intégralement non autorisée (car segmentée
selon ce principe), mais conduirait aussi, en officialisant auprès de
l’employeur final ce statut civique illégal (c’est-à-dire en le révélant
de telle manière que sa connaissance par l’employeur devient elle-
même connue), à forcer l’employeur à les licencier.
lors d’une réunion de négociation avec une association de sou-
tien aux travailleurs journaliers (un worker center), le responsable

15. nicolas Jounin, « les travailleurs immigrés du bâtiment entre discri-


mination et précarité. l’exemple d’une activité externalisée : le ferraillage », La
Revue de l’IRES, vol. 50, n° 1, 2006, p. 3-25.
126 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

de l’entreprise s’étonne avec plus ou moins de sincérité du refus de


ses intérimaires de passer le test des ressources humaines. Secret
de polichinelle, la question des papiers devient un tabou pour les
deux parties, car susceptible de mettre en danger la négociation elle-
même :
– c’est ça dont nous parlons. Si vous voulez un emploi à temps
plein à rootcards, remplissez un dossier de candidature [appli­
cation]. chaque personne [parmi les intérimaires] a été invitée à
remplir un dossier. notre responsable des ressources humaines était
à la réunion [avec les travailleuses], prête à embaucher les gens [sign
people up], faire un entretien formel, faire des évaluations formelles.
c’était ça le premier point.
– [dirigeant associatif] : c’était une bonne chose, mais...
– c’était une excellente chose ! Mais on n’a pas reçu un seul
dossier !
deux intérimaires qui, lors d’une réunion dans l’usine concer-
nant ce transfert collectif, avaient fait part de leurs griefs contre la
nouvelle contremaître, finissent par être « renvoyées ». Une mobi-
lisation s’ensuit qui mêle revendication du transfert et demande
de réintégration des personnes « licenciées ». la presse locale s’en
fait l’écho et interviewe le propriétaire de l’entreprise, qui livre le
discours suivant, sans doute conseillé par un avocat :
[il] a déclaré que le but ultime de l’entreprise est d’avoir une
main-d’œuvre permanente à plein temps, ajoutant que, tant qu’il
sache, aucune des travailleuses n’était illégale. « Bob’s Staffing et
SuperStaff nous garantissent que toute personne qui travaille ici
possède les papiers appropriés ».
ce propriétaire s’était pourtant vanté en privé lors de la réunion
de négociation d’être allé manifester pour la réforme migratoire lors
de la grande marche du 10 mars 2006, et avait exhorté l’associa-
tion à élargir le champ de son action en la faisant remonter jusqu’au
congrès fédéral (« Take that up to Capitol Hill », « we need a bigger
vision here »). Quant aux salariées licenciées, il déclare à la presse,
à propos de l’une d’entre elles qui était dans l’entreprise depuis six
ans : « c’est une travailleuse temporaire. elle travaillait à rootcards,
pas pour rootcards ». Quelques semaines plus tôt, en réunion, il
avait rétorqué : « They were not let go. They were just not invited to
come back ».
au carrefour du droit de l’immigration et du droit du travail, l’in-
termédiation se révèle ainsi aux États-unis, sur le marché déqua-
lifié, comme un dispositif multi-fonctions permettant non seulement
d’employer (légalement) les (légalement) inemployables, mais
également de les révoquer (légalement) sans les licencier.
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 127

la multiplication des descentes des services de l’immigration


sur les lieux de travail en 2006-2007, à l’initiative d’une admi-
nistration Bush qui cherche alors à influencer les débats parle-
mentaires sur une éventuelle loi de régularisation, a apporté des
preuves supplémentaires de cette fonction d’assurance jouée par
les agences. de fait, ce sont à chaque fois les responsables des
entreprises de travail temporaire, et non leurs clients, qui sont
arrêtés dans l’opération. le manager d’une usine de Pennsyl-
vanie où 81 travailleurs sans papiers ont été raflés affirme ainsi
avoir été accueilli par l’agent de l’immigration avec cette
formule rassurante : « Ici vous n’êtes pas la cible, vous êtes la
victime » (20 juin 2007). dans une autre affaire, une usine de
vêtements de sports victime d’un raid sur plusieurs entreprises
ayant abouti à 69 arrestations, a même menacé de récupérer sa
mise en portant plainte contre l’agence qui lui fournissait les
sans-papiers. de surcroît, en illinois, l’alliance d’une nouvelle
législation locale rendant plus difficile la sous-déclaration et
l’évasion fiscale (notamment en renforçant le contrôle sur la
souscription des agences à l’assurance chômage et à l’assurance
accidents du travail), et d’une politique fédérale plus répressive
à l’encontre des employeurs embauchant des travailleurs illé-
gaux, risque, dans les toutes prochaines années, de renforcer
cette fonction purement assurantielle du recours aux agences.
Sans être identique, la situation est analogue en France, où la
fourniture de sans-papiers par les agences d’intérim a jusqu’ici
été discrètement tolérée. cependant, un renforcement des con-
trôles sur les chantiers même, ainsi que de la législation permet-
tant de mettre en cause les entreprises utilisatrices, invite désor-
mais les employeurs à rechercher de nouvelles pratiques d’assu-
rance.
Encadré 4
L’agence-tampon en France : d’une assurance à l’autre

comme dans toute assurance, les entreprises recherchent une


protection, mais ne souhaitent pas que ce rempart soit effectivement
attaqué. À terme, si la fonction assurantielle des intermédiaires de
main-d’œuvre est trop souvent actualisée (par des mises en causes
judiciaires notamment), il importe de trouver des solutions alterna-
tives. en France, dans le métier du ferraillage de chantier, un chan-
gement s’opère actuellement, qui vise à substituer progressivement
un type d’intermédiaire à un autre. Jusqu’au milieu des années 2000,
128 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

les entreprises de pose d’armatures (qui, elles-mêmes, doivent leur


naissance à un mouvement d’externalisation dans les années 1980)
ont eu recours principalement à des intérimaires, qui constituaient
au moins les deux tiers de leur main-d’œuvre, le reste étant surtout
composé de cadres de chantier embauchés. ces intérimaires, étran-
gers, souvent maghrébins, étaient aussi fréquemment sans-papiers16.
Mais sur un nombre croissant de chantiers, les entreprises utilisent
désormais un autre mode de mise au travail : la prestation transnatio-
nale de services, par le biais d’entreprises polonaises détachant leurs
salariés. l’argumentaire des responsables du ferraillage fait expres-
sément référence au problème que posait la présence de sans-papiers
dans le contexte d’une augmentation des contrôles menés par les
pouvoirs publics. ainsi, le PdG d’une entreprise :
« le problème qu’on avait ici, c’était une main-d’œuvre avec
des papiers pas en règle, et des contrôles plus stricts. on a eu quel-
ques contrôles, on s’est aperçu qu’il y avait des mecs avec des faux
papiers, très bien imités. donc on s’interrogeait sur la pérennité du
système. en France il y a eu un laxisme pendant plusieurs années.
Mais là j’ai senti un tournant dans la politique, vis-à-vis des gens qui
viennent d’afrique, qui vont être de moins en moins tolérés, et on va
vers la préférence européenne. c’étaient des gens qui ont été tolérés
depuis quinze ans dans une espèce de faux semblant, car personne
n’est dupe. au début, avec les contrôles, j’ai envoyé des recommandés
aux agences d’intérim leur demandant de veiller aux papiers de ceux
qu’ils recrutent. Ça c’est une protection de parapluie, c’est ce que font
les entreprises générales [qui commandent les chantiers]. [rire] et
surtout il va y avoir des lois qui vont nous rendre responsables, avec
des responsabilités en cascade, sur la véracité des papiers17. avec
la main-d’œuvre européenne, le contrôle est plus simple. donc on a
diminué le nombre d’intérimaires. »
le recours à des ferrailleurs polonais auquel procède son entre-
prise est effectivement, en apparence, plus légal. néanmoins, l’une
des deux entreprises auxquelles il sous-traite n’a pas de réalité en
Pologne ; son PdG comme sa dizaine de salariés travaillent tous en
France, ce qui peut donc s’apparenter à du prêt de main-d’œuvre

16. nicolas Jounin, ibid.


17. le décret du 27 octobre 2005 et la loi du 24 juillet 2006 « relative à
l’immigration et à l’intégration » renforcent la solidarité (financière seulement)
du donneur d’ordres respectivement en cas de travail dissimulé et d’emploi de
main-d’œuvre étrangère sans autorisation de travail. le donneur d’ordres doit
désormais s’assurer tous les six mois (et non plus seulement lors de la conclu-
sion du contrat) que son cocontractant n’est pas coupable de travail dissimulé,
faute de quoi il sera financièrement solidaire (articles L. 324-14, R. 324-4, et L.
341-6-4 du code du travail).
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 129

illégal. en entretien, la responsable en France de l’autre entreprise


polonaise (en revanche bien plus importante) dit appliquer le droit
du travail polonais en matière de licenciement, ce qui est également
illégal. le nouveau système mis en place ne présente donc pas une
légalité sans faille, mais le contrôle des illégalités est rendu beau-
coup plus difficile, car il nécessite souvent de collecter des données
dans le pays d’origine de l’entreprise.

Informalisation de la fidélité

ces constats, qui mettent au jour une combinaison d’élé-


ments légaux et illégaux, rejoignent la critique d’un « secteur
informel » comme entité distincte et autonome18. ils relativisent
l’idée commune selon laquelle les sans-papiers sont avant tout
employés par des « entreprises ethniques ». Enfin, ils indiquent
que l’illégalité comme l’informalité ne sont pas synonymes
d’anomie ou de fluidité sans fin.
c’est par des règles en partie illégales que les agences
peuvent se constituer et fonctionner en fournisseurs de précarité.
Ces règles elles-mêmes sont parfois transgressées afin de parer
aux dangers que sécrète immanquablement cette précarité (insta-
bilité, déloyauté des travailleurs). Si l’intermédiation par l’in-
térim fragilise la relation d’emploi (illégalement le cas échéant,
ainsi qu’il est montré plus haut), elle n’interdit donc pas des
formes de stabilisation (elle-même en partie illégale en France
puisque l’intérim ne devrait correspondre qu’à des emplois
temporaires).
Cette fidélisation a la propriété d’être à la fois informelle,
personnalisée et réversible.
Informelle. en France comme aux États-unis, les travailleurs
employés de manière illégale ne sont pas pour autant et néces-
sairement « sans qualités » ni même complètement « corvéa-
bles » : certains obtiennent des jours de vacances, des hausses de
salaire, une certaine symétrie dans la flexibilité, et même des
promotions comme contremaîtres ou chefs d’équipe. tandis que
les règles de la précarité nient la singularité des personnes en

18. Voir Bruno lautier, L’économie informelle dans le tiers­monde, Paris,


la découverte, coll. « repères », 2004 [1ère éd. 1994].
130 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

affirmant leur interchangeabilité, on peut observer d’un autre


côté une sélection et une fidélisation informelles de quelques
salariés. cette informalisation de la fidélité ne renvoie pas à un
effilochement du lien entre employeurs et employés, mais bien à
un changement de sa nature.
Informelle, la fidélisation est aussi personnalisée. du côté du
salarié, elle ne s’attache pas à un offreur de force de travail
abstrait, mais à une personne concrète, identifiée. Éventuelle-
ment cette identification se fait par une inscription dans des rela-
tions de parenté ou dans une identité ethnoraciale (qu’elle soit
revendiquée ou imposée). l’employeur n’est pas plus abstrait :
derrière « l’agence d’intérim » ou « l’entreprise utilisatrice », il y
a souvent des commerciaux, des contremaîtres, des chefs de
chantier, qui engagent des liens personnels et, le cas échéant,
quittent leur propre employeur avec « leurs » salariés19.
Enfin, la fidélisation est réversible. l’institution (légale ou
illégale) de la précarité décrite plus haut est aussi l’occasion de
convertir le droit en faveur, et de suspendre la (relative) stabilité
de quelques salariés à la volonté de l’employeur. ces relations,
que l’on pourra qualifier de paternalistes20, suppléent à la fai-
blesse des contrats explicites en mettant en œuvre des promesses
implicites ou non écrites. en échange de protections particu-
lières, de gratifications spéciales (dont la moindre, dans l’in-
térim, n’est pas une certaine stabilité de l’emploi), les utilisa-
teurs de main-d’œuvre sortent du lot une partie de leurs ouvriers,
et ont en contrepartie des attentes spécifiques à leur égard : qu’ils
soient plus fiables, plus professionnels, aptes à conduire le
travail et éventuellement disposés à contrôler les agissements de
leurs collègues.

19. la démarche est analogue, même si elle est moins lucrative, à celle
de ces traders qui quittent (ou menacent de quitter) leur employeur en empor-
tant les actifs qu’ils gèrent et en monnayant ceux-ci (et non pas seulement leur
force de travail). Voir Olivier Godechot, « Hold-up en finance. Les conditions
de possibilité des bonus élevés dans l’industrie financière », Revue française de
sociologie, vol. 47, n° 2, 2006, p. 341-371.
20. alain Morice, Recherches sur le paternalisme et le clientélisme
contemporains : méthodes et interprétations. Mémoire pour l’habilitation à
diriger des recherches, Paris, École des Hautes Études en Sciences Sociales,
1999.
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 131

Encadré 5
« J’ai fait un truc à trois vitesses »

le patron d’une PMe du bâtiment parisien expose ici l’organisa-


tion qu’il a mise en place. Précisons que les intérimaires représentent
environ 75 % de la main-d’œuvre qu’il utilise.
« J’ai un noyau [d’intérimaires] auquel je propose du travail à
l’année. c’est pas, quand même... ils ont pas l’impression de vivre
un métier d’intérimaire. ils ont un statut d’intérimaire, mais ils ne
vivent pas vraiment un métier d’intérimaire. Parce que la moitié
d’entre eux, je les fais travailler tout le temps. Bon, maintenant, ils
veulent partir deux mois au bled, parce qu’il y en a beaucoup qui
sont étrangers, ils partent pas tous les ans, plutôt un an sur deux...
d’ailleurs ce qui est un petit peu symptomatique de ça, c’est quand
les mecs commencent à t’appeler... ils appellent pas leur société
d’intérim. “chef, je suis rentré, je vais où ?” donc...
– “Je vais où”, sous-entendu “je vais dans quelle agence” ?
– non, “je vais sur quel chantier”. l’agence, ils savent, quelle
est l’agence. (...)
– [le noyau] fait combien de personnes ?
– Je pense qu’il y a 25-30 personnes comme ça, dans ce statut-
là.
– Sur combien d’intérimaires ?
– Sur 65. Oui, il y a au moins 40 %. Ou 50. (...) Moi je trouve que
le contrat à durée indéterminée, c’est bien. Maintenant, en France,
c’est quand même un statut qui est un peu un contrat à vie. le mec,
une fois que tu lui as posé la main sur l’épaule, qu’il a signé, il est
embauché à vie. Qu’il travaille ou qu’il travaille pas, c’est pareil.
c’est pratiquement, il est embauché jusqu’à sa retraite et l’entreprise
est responsable de tout. En définitive c’est pas comme ça que ça
marche. le salarié, il est autant moteur que l’employeur. »
Ainsi rationalisée, la fidélisation de certains intérimaires a mené
également à une rationalisation économique, qui implique de recourir
à des procédés qui rentrent sous la rubrique du « marchandage »
(article l. 125-1 du code du travail). ainsi, ce patron a imposé à ses
intérimaires « fixes » de changer d’agence d’intérim :
« oui, parce que j’ai des gens qui ont fait des sociétés de gestion.
D’intérim, mais où ils gèrent du personnel fixe. Ils font des tarifs
moins chers, et ils font de la gestion à l’année de personnel. donc ils
ont moins de frais, ils ont pas de commerciaux, ils ont moins de frais
de bureaux, ils ont pas de siège, ils ont pas une hiérarchie... et ils ont
des tarifs plus bas. donc les gars, ça change rien à leur statut, et moi
j’ai des taux inférieurs.
– Parce que cette agence-là ne gère que les personnels qui sont
fixes, enfin que les intérimaires qui sont fixes ?
132 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

– Voilà. disons que j’ai fait un truc à trois vitesses. J’ai fait
les salariés stables. Puis les intérims qui sont stables mais qui ne
veulent pas, officiellement, être embauchés, mais qui sont tout le
temps chez moi, mais à ce moment-là je leur ai fait ce statut-là de
gestion ; bon, intérimaire, mais de gestion. et puis... t’as besoin aussi
de sociétés qui font du recrutement, qui passent des annonces, des
machins, et j’ai conservé deux, voire trois sociétés d’intérim qui font
un boulot classique. et donc qui sont aussi des sociétés où il y a un
grand groupe, où il y a des dirigeants importants, il y a des patrons
d’agence, il y a des commerciaux, il y a tout un statut qui font qu’ils
ont des frais supérieurs. »

aux États-unis, la question de la segmentation et de la fidéli-


sation de la main-d’œuvre est entrelacée avec la question de
l’immigration illégale. au sein des agences elles-mêmes, on
peut distinguer les journaliers occasionnels (casual temps), sala-
riés à agences multiples et à entreprises multiples, les journaliers
réguliers (regular temps), salariés à agence unique et à entre-
prises multiples, et les permatemps, salariés à agence unique et à
entreprise unique21. c’est cette dernière catégorie de travailleurs
intermédiés qui connaît la croissance la plus importante. en illi-
nois, les discours de l’association patronale de l’intérim indus-
triel, qui cherche à se dissocier du stigmate du « travail journa-
lier » (day-labor) en mettant en avant l’augmentation de la durée
des missions et la fin du paiement à la journée (« They call us
day-labor but we haven’t had same-day pay for more than five
years ! »), marchent sur des œufs : en effet la généralisation du
permatemping dans l’industrie légère est inséparable de la
massification de l’immigration illégale. Il faut enfin ajouter aux
trois autres une quatrième catégorie, celle du « journalier fictif » :
salarié à agences multiples mais à entreprise unique22. les jour­
naliers fictifs sont ceux qui illustrent le mieux la logique pure-
ment assurantielle des agences d’intérim, mais aussi l’informali-
sation de la fidélité et la réinstauration par l’intérim de relations
d’emploi de type paternaliste, fondées sur le don et la faveur23.

21. ceux qu’en France on appelle les « intérimaires permanents » sont donc
l’équivalent des « regular temps », puisque la catégorie française n’implique pas
l’unicité de l’employeur final.
22. les quatre catégories ont été construites pour l’enquête américaine
mais possèdent une validité sur les deux terrains.
23. Ils illustrent aussi la difficulté méthodologique d’aborder toute la réalité
de l’intérim à partir des seules agences. une enquête centrée sur les agences
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 133

aux États-unis, dans les usines et entrepôts ayant recours de


façon permanente aux agences de travail temporaire, le statut
d’emploi des salariés et leur statut civique présentent une coïn-
cidence assez étroite : les travailleurs « de planta » sont des
immigrés légaux ou des citoyens étatsuniens, les travailleurs
« de oficina » sont des sans-papiers en provenance des pays du
Sud, principalement le Mexique et l’amérique centrale24. l’an-
cienneté des uns et des autres ne s’organise pas selon une divi-
sion étanche. ainsi, en 2006, à l’usine rootcards à chicago
mentionnée plus haut, environ 20 % des femmes intérimaires
étaient plus anciennes dans l’entreprise que les plus anciennes
des travailleuses « permanentes ». Dans de telles configurations,
les salariés « intermédiés » peuvent acquérir avec le temps cer-
taines garanties salariales informelles comme des augmentations
modérées ou des promotions. Mais leur ascension profession-
nelle se heurte à un « plafond de carton » qui les empêche d’ac-
céder aux postes d’encadrement plus élevés. ce plafond est
informel mais, contrairement au « plafond de verre » qui limite
les carrières féminines, il n’est pas invisible : il est connu et
reconnu par les employeurs comme par les salariés, dont la régu-
larisation conditionne l’ascension ultérieure.

Encadré 6
Filiberto, « journalier fictif »
dans une usine de polystyrène à Chicago

Filiberto est sans papier. il est né en 1978 dans l’État du


Michoacán au Mexique. au moment de l’entretien, réalisé dans le
nord de chicago en juillet 2006, il a 28 ans.
après un premier séjour illégal de deux ans aux États-unis en
1994-1996, Filiberto est rentré au Mexique et a vécu deux ans en
concubinage dans la ville de Morelia (capitale du Michoacán avec
près de 700 000 habitants). en 1997, il y a donné naissance à une
petite fille. Il est reparti à Chicago en 2000, où il a commencé à
travailler dans une usine de polystyrène, au chargement et décharge-
ment des camions.

laisserait penser que ces intérimaires sont tournants, instables, alors que c’est
tout le contraire.
24. certains travailleurs autorisés sont recrutés par l’intermédiaire d’une
agence de travail journalier, mais ils sont rapidement embauchés ensuite, si
bien qu’ils forment toujours, à un moment donné, une minorité d’intérimaires.
134 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Pour obtenir cet emploi, Filiberto s’est d’abord rendu à l’usine,


qui se trouvait à quelques minutes à pied de son domicile. l’usine l’a
embauché comme manœuvre intérimaire en l’envoyant remplir un
dossier d’inscription (« application ») à l’agence de travail journalier
que nous appelons new labor. dans cette agence, il a montré une
fausse carte de social security, ainsi qu’une fausse carte verte achetée
60 dollars sur la 26e rue. comme beaucoup d’immigrés clandestins,
il s’est forgé lui-même un numéro de social security à partir de dates
d’anniversaires d’amis. Sur le papier, Filiberto est un travailleur très
intermittent. rentré à l’usine comme salarié de l’agence new labor,
il a été transféré au bout d’un an dans l’agence Bob’s Staffing qui
avait fait une offre plus avantageuse à l’entreprise. c’est en fait l’en-
semble de la main-d’œuvre intérimaire de l’usine, plusieurs dizaines
de salariés, qui a été transféré d’un coup. un an plus tard, la main-
d’œuvre (donc Filiberto) est à nouveau confiée à New Labor. Puis au
bout d’une année supplémentaire, c’est Bob’s Staffing qui reprend le
contrat et devient l’« intermédiaire » attitré... jusqu’à ce qu’un an plus
tard, new labor (qui entre temps avait changé de nom) l’emporte, et
enfin, en 2006 et pour un temps indéterminé, Bob’s Staffing.
En cinq ans, Filiberto a donc changé cinq fois d’employeur offi-
ciel, baladé de l’un à l’autre, avec le reste des intérimaires, au gré de
la concurrence que se livrent les agences, qui tentent en permanence
de proposer aux clients des contrats meilleur marché les amenant à
rogner de plus en plus sur leurs marges. en réalité, Filiberto n’a pas
bougé de l’usine de polystyrène. S’il s’était bien rendu à l’agence
new labor la première fois, en 2000, pour signer les papiers, par
la suite c’est l’administration de l’usine qui a envoyé directement à
l’agence le dossier rempli et signé, si bien que Filiberto ne connaît
pas l’agence Bob’s Staffing qui l’emploie aujourd’hui et qui signe
ses chèques de salaire (« no se donde está ! »).

Carrière informelle et « plafond de carton »


Par-delà les changements successifs d’agence, Filiberto a obtenu
au fil du temps certains avantages que beaucoup de salariés déqua-
lifiés, légaux ou illégaux, peuvent lui envier. Après deux ans il a
demandé à son manager blanc s’il pouvait prendre une semaine de
vacances, et on la lui a accordée. c’est le manager qui, de lui-même,
a proposé que ces congés soient payés. Sa rémunération a égale-
ment connu une progression régulière. il a commencé au salaire
minimum (alors 6,50 $), et a été augmenté tous les ans de 1 dollar,
pour atteindre en 2006 le salaire horaire de 11,50 $.
aujourd’hui, Filiberto est « shipping and receiving manager »,
responsable de l’équipe de chargement et de déchargement des cartons
de polystyrène dans les semi-remorques qui se succèdent toute la
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 135

journée au sein de la cour arrière de l’usine. il associe cette promo-


tion à l’acquisition sur le tas d’une compétence dans la conduite du
chariot élévateur, mais reconnaît par ailleurs que la condition n’est
pas suffisante : sont aussi entrées en jeu son ancienneté et la position
d’autorité informelle qu’elle lui a conférée sur l’équipe de manu-
tentionnaires. dans le même temps, il explique que certains de ses
subordonnés sont dans l’usine depuis plus longtemps que lui. en
fait, plusieurs d’entre eux, portoricains ou mexicains légaux, sont
des salariés permanents de l’entreprise (ils possèdent des papiers
en règle). tant et si bien que, travailleur intérimaire (« de oficina »),
Filiberto se retrouve dans la position de commander à des manu-
tentionnaires permanents (« de planta »). il est aussi responsable de
l’embauche, et du maintien éventuel, d’intérimaires occasionnels.

En attendant les papiers


tant qu’il ne possède pas de papiers légaux, Filiberto ne peut
plus monter dans la hiérarchie interne de l’entreprise (« that’s the
rules ! »). l’usine n’embauche pas de travailleurs non autorisés (pas
directement), et a décidé, comme beaucoup d’autres établissements,
que les postes de direction ne peuvent pas être externalisés auprès
d’une agence de travail journalier25. Filiberto ne remet pas en cause
ce « plafond » auquel il se heurte, et qu’il attribue exclusivement à
son statut légal. « if i had the papers, i can be this position » expli-
que-t-il en désignant un lieu de l’organigramme situé à mi-chemin
entre le « general manager » et le poste de son supérieur, un homme
portoricain.
la fabrique de polystyrène a pris contact avec un avocat pour
demander la régularisation de Filiberto. Étant donnée sa situation
d’immigré sans papier, hispanique, n’ayant dans sa parentèle immé-
diate ni citoyen étatsunien ni résident permanent, le parrainage par
son employeur est pratiquement sa seule chance de régularisation.
Le succès de sa démarche personnelle suppose une fidélité durable
à son emploi, et donc à son employeur final, par-delà les change-
ments d’agence. il requiert aussi une bonne conduite générale et une
absence de casier judiciaire. en attendant les papiers, Filiberto reçoit
tous les lundis à l’usine un chèque de l’agence Bob’s Staffing.

25. ce refus de l’intérim n’est évidemment pas sans lien avec la parfaite
connaissance du statut illégal dudit salarié. on pourrait le formuler ainsi : à
partir d’une certaine position dans l’échelle hiérarchique d’une entreprise, le
recours à l’agence ne peut plus servir d’assurance contre le risque légal.
Figure 1. Deux modèles de segmentation interne du marché du travail 136

deuX ModèleS de SeGMentation interne Selon le Statut ciViQue

Marché primaire

↑ = travailleurs autorisés ↑ ↑
travailleurs autorisés
 Marché secondaire
 ↑
↑ = travailleurs non-autorisés ↑
travailleurs non-autorisés
leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle


SeGMentation SÉGrÉGuÉe
 SeGMentation iMBriQuÉe
 
l’eXternaliSation deS illÉGalitÉS 137

en France comme aux États-unis, l’emploi de sans-papiers


ne se confond pas avec le travail dissimulé : il peut être réguliè-
rement soumis à cotisations mais aussi parfaitement visible. en
outre, si dans les configurations présentées ici, la main-d’œuvre
sans papiers se trouve assez rigidement ségréguée dans un statut
d’emploi intérimaire, ce statut d’emploi est relativement décon-
necté de la position réelle occupée dans l’entreprise. ces obser-
vations nous amènent à proposer un modèle de segmentation
selon le statut civique différent de celui d’une « segmentation
ségréguée » qui verrait les intérimaires sans-papiers prisonniers
d’un marché secondaire étanche, et les travailleurs autorisés
évoluer sur un marché primaire ouvrant seul à des carrières
internes26. un modèle de « segmentation imbriquée » entre tra-
vailleurs autorisés et travailleurs non autorisés au sein des éta-
blissements permet au contraire de tenir compte de l’existence
de carrières informelles qui transcendent les inégalités de statut
civique.
on trouve les causes de cette imbrication dans : 1) l’existence
de critères multiples de segmentation (selon l’ethnicité, l’âge,
l’ancienneté, le statut civique, le sexe etc.) qui ne se recoupent
pas, ne sont pas toujours du ressort exclusif de l’entreprise, et
engendrent de nombreuses situations de désajustement ; 2) la
continuité, pour chaque critère pris individuellement, de la
hiérarchie qu’il dessine (c’est vrai pour l’ethnicité, mais aussi
pour le statut civique, qui n’obéit jamais complètement à une
logique binaire) ; 3) enfin, le fait que la position même dans l’en­
treprise ne peut être déterminée de manière univoque : elle
repose sur une pluralité de coordonnées irréductibles les unes
aux autres (salaire, sécurité, position hiérarchique, autorité infor-
melle) dont l’importance relative sur la position concrète varie
selon les moments et les situations, et fait l’objet de luttes de
classements au sein même du lieu de travail. un tel désajuste-
ment entre la segmentation civique et les autres types de segmen-
tation, en expliquant l’émergence d’une « segmentation imbri-

26. c’est ce modèle « cœur-périphérie » supposant une coïncidence de la


structure des statuts d’emploi et de la structure des positions dans l’entreprise
qui sous-tend aujourd’hui les discours normatifs des consultants américains sur
la « blended workforce », souvent accompagnés de schémas en cercles concen-
triques. Voir notamment James r. thompson et Sharon Mastracci, The Blended
Workforce : Maximizing Agility Through Nonstandard Work Arrangements,
iBM center for the Business of Government, avril 2005.
138 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

quée » dans les entreprises ayant recours à l’intérim ouvrier,


permet ainsi de rendre compte de la multiplication des cas de
permatemps et de journaliers fictifs.

Conclusion

Si nous avons ici relevé de nombreuses illégalités, notre


propos n’est pas celui de juristes. adopter une posture purement
légaliste conduirait à fermer les yeux sur le fait que les illéga-
lités s’inscrivent de manière différenciée dans les dynamiques
en cours. Sur certains points, les entreprises étudiées, quoique
pour l’instant délinquantes, anticipent peut-être sur des évolu-
tions à venir du droit du travail. Par exemple, dans l’intérim du
bâtiment parisien, la possibilité de renvoyer les salariés du jour
au lendemain (pour l’instant obtenue par des pratiques illégales
liées à la signature des contrats) anticipe en partie sur le cne
(qui sera peut-être étendu)27. il serait erroné d’évoquer ce
mouvement de facilitation du licenciement en termes de « déré-
gulation ». d’une part, parce que le « licenciement pour tout
motif » reste bien une règle, qui certes redonne une large liberté
à l’un des deux acteurs de la relation d’emploi. d’autre part,
parce que dans le cadre juridique ainsi posé sont aménagées, on
l’a vu, des règles informelles.
Aux États-Unis, ces fidélités informelles, fondées sur des
relations personnelles, sont de plus en plus reconnues par les
tribunaux. À cet égard, le droit américain (avec ses « implied
contracts » et ses « common­law employees ») pourrait bien
apparaître, paradoxalement, plus « adapté » à la nouvelle préca-
rité et aux relations sociales qu’elle engendre. ou, du moins,
dans ce contexte d’insécurité généralisée, plus favorable aux
salariés, car davantage porté que le droit français à donner force
de loi aux engagements implicites qui se nouent nécessairement
dans la relation d’emploi entre les travailleurs précaires et leurs
patrons, dans et par-delà l’intermédiation.

27. en partie seulement, puisque le cne autorise le licenciement sans


motif, mais en maintenant un préavis (de quinze jours entre le deuxième et le
sixième mois, d’un mois entre le septième mois et la fin de la deuxième année)
encore trop rigide relativement aux pratiques actuelles des agences d’intérim.
6

De la complémentarité entre
secteur formel et secteur informel
Le cas des caissières au Vietnam

Sophie bernard

la saturation du marché intérieur et la recherche de nouveaux


débouchés ont incité les firmes françaises du secteur de la grande
distribution à se développer à l’extérieur des frontières à partir
du début des années 1980, d’abord en europe puis vers des
marchés de plus en plus lointains1. le Groupe Bourbon déve-
loppe ainsi en franchise l’enseigne cora au Vietnam, pays qui,
après la chine, s’engage dans la voie du « socialisme de marché »
et met en œuvre les réformes du Doi Moi (renouveau). c’est
dans ce contexte de profondes mutations et d’ouverture sur le
monde que s’implante en 1998 à Ho chi Minh Ville (HcMV),
principal pôle économique du pays, le premier hypermarché,
suivi de l’ouverture de deux autres hypermarchés en 20012,
et notamment cora Mien dong où nous avons réalisé notre
enquête3.

1. Pour une description détaillée du processus, se référer à Philippe


Moati, L’avenir de la grande distribution, Paris, odile Jacob, 2001.
2. les magasins ont depuis été rachetés par le groupe casino et s’appel-
lent dorénavant Big c.
3. nous avons réalisé une enquête exploratoire de six mois à Hanoi
et HcMV et un terrain à cora Mien dong en juillet-août 2003. le matériau
recueilli provient d’observations de situations de travail, de discussions infor-
140 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

notre recherche portait initialement sur l’organisation du


temps de travail des caissières vietnamiennes4. comme en France,
voire plus encore, les durées de travail des caissières sont diver-
sifiées, leurs horaires variables et imprévisibles. Doit-on pour
autant assimiler leur temps de travail au temps de la corvéabi-
lité que l’on associe habituellement au temps de travail des cais-
sières françaises5 ? nous démontrerons qu’il ne peut en être
ainsi. l’étude du temps de travail des caissières vietnamiennes
met tout particulièrement en évidence l’impossibilité de penser
le temps de travail indépendamment du temps hors-travail et du
contexte sociétal, et la nécessité d’analyser une situation locale
en la mettant en relation avec le contexte global. nous verrons
ainsi que ce qui rend acceptable aux yeux des caissières cette
organisation du temps de travail, c’est la complémentarité entre
ce travail « légal » et une activité dans le secteur informel. notre
recherche ne portait pas initialement sur l’économie informelle
mais cette question s’est finalement imposée au fil de l’investi-
gation de terrain.
après avoir présenté l’organisation du temps de travail des
caissières dans ce magasin, nous verrons que, bien que variable
et imprévisible comme dans le cas français, le vécu des cais-
sières françaises et vietnamiennes diffère profondément. c’est
en mettant en relation l’organisation du temps de travail des
caissières vietnamiennes avec le contexte sociétal qu’il est
possible de dégager du sens et de ne pas se laisser prendre aux
pièges de l’ethnocentrisme. nous aborderons ainsi l’articulation
du marché des biens et du marché du travail pour mettre en
évidence les spécificités de l’emploi en caisse au Vietnam. Enfin,
nous verrons que secteur formel et secteur informel sont intrin-
sèquement liés pour pouvoir saisir les vécus des caissières viet-
namiennes. Pour cela, il importe de prendre de la distance par

melles, de documents internes, de 30 entretiens auprès du personnel et de la


direction. nous procédons par comparaison avec une enquête réalisée dans un
hypermarché en France.
4. nous avons abordé cette question sous un autre angle dans un autre
article : Sophie Bernard, « temps de travail et temps sociétaux. le cas des cais-
sières au Vietnam », Les mondes du travail, n° 2, 2006, p. 71-84.
5. et même en France, cette association ne va pas systématiquement de soi :
Sophie Bernard et Flore chappaz, « Hétérogénéité de l’emploi et compromis
temporel : les emplois étudiants », dans François Vatin (dir.), Le salariat : His­
toire, Théories et Perspectives, Paris, la dispute, 2007, p. 261-278.
Secteur ForMel et Secteur inForMel 141

rapport à l’opposition classique entre temps de travail et temps


hors travail, entre sphère professionnelle et sphère privée. cette
distinction va de pair avec l’émergence du salariat alors même
que c’est au contraire l’emmêlement des temps sociaux qui
caractérise la société vietnamienne, ce qui n’est pas sans effets
sur les vécus des caissières.
Les réformes du Doi Moi
au sortir de la guerre en 1976, le Parti communiste vietnamien
décide de transformer rapidement les rapports de production et
d’étendre au sud du pays les principes de l’économie socialiste déjà
appliqués dans le nord. Il confisque les entreprises privées de plus
de dix employés et incite les artisans à se regrouper en coopératives.
l’emploi dans le secteur public augmente rapidement, tandis que le
secteur privé diminue. de plus en plus d’activités sont encadrées par
des coopératives, si bien que le secteur privé au sens strict devient
marginal. À partir de 1987, l’État et les coopératives se révèlent
impuissants à assurer un débouché à tous les demandeurs d’em-
ploi. l’échec de cette politique conduit alors aux réformes du Doi
Moi, dont l’objectif annoncé par le Parti est la croissance rapide à
la chinoise :
– Passage de l’économie planifiée centralisée au mécanisme de
l’économie marchande soumise à la gestion étatique d’orientation
socialiste.
– Passage de l’économie à composante unique (basée sur l’éco-
nomie d’État et l’économie collectiviste) à l’économie marchande
à plusieurs composantes : acceptation et encouragement du secteur
privé, décentralisation et dérégulation du secteur d’État, réorgani-
sation du système bancaire, libéralisation des investissements étran-
gers.
– Passage d’une économie orientée vers une structure close dont
les relations extérieures étaient axées sur les pays socialistes, à une
économie ouverte, de plus en plus libéralisée, diversifiée, multilaté-
rale s’intégrant peu à peu dans l’économie régionale et mondiale :
adhésion à à l’aSean6 en juin 1995, engagement à accomplir plei-
nement ses obligations à l’égard de la zone de commerce libre de
l’aSean (l’aFta7), signature d’un accord bilatéral avec l’union
européenne, demande de participation à l’oMc et au Forum de
coopération économique Asie-Pacifique (APEC8).

6. association of South east asian nations.


7. asean Free trade area.
8. Asia Pacific Economic Cooperation.
142 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

L’organisation du temps de travail


des caissières vietnamiennes

en matière de gestion temporelle du personnel, le secteur de


la grande distribution est soumis à deux types de contraintes :
une large amplitude horaire et la variabilité du flux de clientèle.
ces contraintes sont particulièrement fortes au Vietnam. cora
Mien dong ouvre ainsi ses portes tous les jours – et ce même le
dimanche9 – entre 9 heures et 22 heures. de plus, si en France
le secteur de la grande distribution s’est doté d’instruments de
prévision informatisés permettant d’anticiper assez précisément
les variations des flux de clientèle10 afin de mieux adapter les
horaires du personnel de caisse à celles-ci, cette anticipation est
presque impossible au Vietnam. en effet, la fréquentation et les
comportements d’achats des vietnamiens se révèlent totalement
irréguliers et imprévisibles.

La diversité des durées de travail

Pour répondre à la variabilité du flux de clientèle, la même


stratégie a été adoptée en France et au Vietnam, se traduisant par
la diversification des durées de travail des caissières, et en parti-
culier par un recours massif au temps partiel11. Sur 42 cais-
sières, seulement cinq bénéficient d’un temps plein à 40 heures,
durée hebdomadaire légale du travail au Vietnam depuis 2000.
Les durées hebdomadaires du travail sont très diversifiées :
24 heures (11 caissières), 30 heures (15 caissières), 36 heures
(11 caissières). la plupart des caissières travaillent six jours par
semaine.

9. en France, l’ouverture dominicale des commerces n’est pas autorisée


à l’exception de cinq dimanches par an mais les dérogations sont multiples. il
n’existe au Vietnam aucune réglementation en ce domaine.
10. Ce système s’appuie sur les variations de flux de clientèle des années
précédentes.
11. À ce propos, se référer à Sophie Bernard, « le temps de l’activité de la
caissière entre logique productive et logique de service », Sociologie du travail,
vol. 47, n° 2, 2005, p. 170-187 ; Françoise Guélaud, « les diverses formes de
gestion de la flexibilité dans les hypermarchés », Formation Emploi, n° 35,
1991, p. 3-13.
Secteur ForMel et Secteur inForMel 143

en dépit de cette diversité, il est possible de distinguer trois


catégories de personnel en fonction du temps de travail et du
type de contrat de travail : les « salariés-permanents », les étu-
diants-salariés et le personnel de complément. ces derniers sont
embauchés pour quelques semaines seulement en cdd pour
faire face au surcroît d’activité en périodes de fêtes et de promo-
tion. il s’agit le plus souvent d’étudiants qui travaillent pendant
les vacances scolaires.
l’autre catégorie d’étudiants-salariés – ceux travaillant à
l’année – représente presque un quart du personnel de caisse. ils
ont autour de 20 ans et poursuivent des études à l’université dans
des domaines variés. la plupart d’entre eux vivent chez leurs
parents. la durée de travail de cette catégorie est de 24 heures
hebdomadaires.
les « salariés-permanents » sont majoritaires en caisse. leur
profil est assez uniforme : ce sont des femmes (un seul homme),
jeunes (autour de 20 ans), presque toutes célibataires et qui
habitent chez leurs parents ; seulement deux d’entre elles sont
mères de famille. en dehors du fait qu’elles ne poursuivent
pas d’études, elles ont donc des caractéristiques très proches de
celles des étudiants-salariés. la durée de travail des « salariés-
permanents » peut être de 30 heures hebdomadaires, 36 heures et
40 heures.
Si les étudiants salariés se disent satisfaits de la durée de leur
temps de travail qui leur permet de concilier leurs études avec
une activité professionnelle, il apparaît à l’inverse dans tous les
entretiens que les « salariés-permanents » aspirent à l’allonger
pour augmenter leur niveau de salaire : « Pendant deux ans, j’ai
eu un contrat de 24 heures et maintenant je suis passée à 30
heures. au début, je voulais travailler plus mais c’était impos-
sible. cette année, j’ai pu passer à 30 heures. avec le contrat de
24 heures, je travaillais toujours plus aux moments des promo-
tions ou quand il y avait beaucoup de clients et je prenais des
congés après sans recevoir plus de salaire. Maintenant, c’est
pareil. Je n’ai pas envie d’avoir du temps comme récompense
mais je voudrais être payée en plus » (21 ans, célibataire, cdi,
30 heures hebdo).
comme en France, le temps partiel est imposé à l’embauche
en caisse et ce n’est que progressivement que les caissières
peuvent voir augmenter leur durée du travail. l’accès à un temps
plein tient lieu de carrière alors même que les réelles possibilités
144 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

de promotion leur sont fermées12. il s’agit donc d’un privilège


réservé aux plus anciennes et aux plus « méritantes ». alors que
la grande majorité des caissières aspirent au temps plein, la
responsable de caisse développe des arguments pour expliquer
sa réticence : « 36 heures, c’est bien parce que côté salaire, c’est
suffisant et puis on a du temps pour soi, pour travailler à la
maison. les 40 heures, c’est bien pour les chefs mais pour les
caissières, 36 heures, c’est mieux. (...) avec 40 heures, c’est trop
fatigant en caisse ». nous pouvons constater que ces arguments
sont les mêmes que ceux communément avancés par les direc-
teur de magasins en France : il serait trop fatigant de travailler
aussi longtemps à ce poste ; un contrat à temps plein ne permet-
trait pas à ces femmes de disposer de suffisamment de temps
pour les tâches domestiques. le temps partiel, parce qu’il
permettrait une meilleure « conciliation » entre temps de travail
et tâches domestiques, est de fait considéré comme typiquement
féminin. le gouvernement vietnamien, au nom de l’égalité entre
hommes et femmes, incite d’ailleurs au développement du temps
partiel féminin afin de permettre aux femmes d’assurer « leur
vocation maternelle » (extrait du code du travail vietnamien).
or, les sociologues s’intéressant à la question du genre ont
déjà mis en évidence le paradoxe d’une telle politique de la
« conciliation »13 dont l’emploi de caissière est souvent présenté
comme la figure idéal-typique du travail féminin à temps partiel,
imposé et précaire. c’est en voulant garantir l’égalité entre
hommes et femmes en « adaptant » le temps de travail de ces
dernières de sorte qu’il soit « conciliable » avec les tâches
domestiques et familiales que cette politique entérine justement
l’inégalité entre les sexes. car cette « conciliation » ne vise pas à
remettre en cause l’inégale répartition des tâches domestiques et
familiales entre hommes et femmes, ce qui serait un pas vers
l’égalité entre les sexes, mais au contraire elle vise à faciliter

12. Margaret Maruani et chantal nicole-drancourt, La flexibilité à temps


partiel – Conditions d’emploi dans le commerce, Paris, la documentation
Française, 1989.
13. entre autres : annie Junter-loiseau, « la notion de conciliation de la vie
professionnelle et de la vie familiale : révolution temporelle ou métaphore des
discriminations ? », Cahiers du Genre, n° 24, 1999 ; nathalie lapeyre et nicky
le Feuvre, « concilier l’inconciliable ? le rapport des femmes à la notion de
conciliation travail-famille dans les professions libérales en France », Nouvelles
Questions Féministes, n° 3, 2004.
Secteur ForMel et Secteur inForMel 145

leur prise en charge par les femmes qui travaillent. Si ce genre


de réflexion est au cœur de nombreux débats en France, nous en
sommes loin au Vietnam où les femmes sont avant tout considé-
rées – et se considèrent elles-mêmes – comme de futures épouses
et mères auxquelles reviennent la prise en charge de l’ensemble
des tâches domestiques ainsi que l’éducation des enfants. ainsi,
que ce soit à la question « êtes-vous mariée ? » ou bien « avez-
vous des enfants ? », si ce n’est pas le cas, la réponse est toujours
la même : « pas encore... ». Selon elles, il n’y a pas d’alternative,
ce n’est qu’une question de temps.
Pour autant, les caissières vietnamiennes, et ce même (voire
plus) quand elles ont des enfants en charge, aspirent à allonger
la durée de leur temps de travail pour accroître leur niveau de
salaire : « Quand j’étais encore célibataire, le salaire actuel me
suffit. Maintenant j’ai ma famille et deux petites, avec le même
salaire, j’ai plus de besoins, plus de choses à payer. Je fais
36 heures par semaine. Je voudrais avoir plus d’heures de travail
pour que mon salaire augmente » (32 ans, mariée, deux enfants,
cdi, 36 heures hebdo).
en outre, comme cela a déjà été observé dans le cas français,
l’imprévisibilité et la variabilité des horaires de travail des cais-
sières rendent difficilement crédible l’argument en faveur du
temps partiel en vue d’une meilleure « conciliation » du temps
de travail et du temps hors-travail. dans le secteur de la grande
distribution, le temps partiel est avant tout un outil de gestion
des variations des fluctuations de la clientèle.

La variabilité et l’imprévisibilité des horaires de travail

la durée hebdomadaire du travail des caissières est une durée


hebdomadaire moyenne. elle peut être augmentée en fonction
des fluctuations de la clientèle dans la limite de 48 heures hebdo-
madaires et de 8 heures journalières. lorsque les caissières font
davantage d’heures une semaine que le nombre d’heures prévues
sur leur contrat, celles-ci doivent être récupérées dans le mois.
Si ces heures ne peuvent être récupérées, comme en France, la
législation permet que ces heures complémentaires soient rému-
nérées au même tarif que les heures normales. les caissières ont
donc des horaires et des durées hebdomadaires de travail varia-
bles d’une semaine à l’autre.
146 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

ces variations horaires peuvent être prévues au préalable par


la responsable lorsqu’elle fait les plannings, qu’elle affiche seule-
ment un à deux jours avant la semaine de travail : « organiser les
horaires, c’est compliqué, mais c’est comme une habitude. Quand
on travaille longtemps dans le secteur des caisses, on connaît les
fluctuations de la clientèle. (...) C’est une question d’habitude, on
connaît. il faut ouvrir le nombre de caisses qu’il faut. (...) l’année
dernière, on a ouvert tant de caisses, donc on compare et on
évalue proportionnellement. et si parfois, on a plus de monde et
que ce n’était pas prévu, qu’on n’a pas assez de caissières sur
place, on leur demande de rester si elles sont d’accord. Si elles ne
peuvent pas, qu’elles ont quelque chose à faire, elles le disent et
c’est bon mais la plupart du temps elles restent. »
Il est en effet fréquent que des modifications horaires inter-
viennent au dernier moment pour s’ajuster aux variations impré-
vues du flux de clientèle : « Quand il n’y a pas beaucoup de
clients, le chef me demande de partir plus tôt (...). Je peux partir
mais je peux rester aussi si je veux. Ça dépend des fois. Parfois,
on n’a pas le choix parce que le chef a des horaires qu’il doit
aux employés et il leur demande alors de partir plus tôt »
(21 ans, célibataire, cdi, 30 heures hebdo) ; « Je viens à l’heure
mais je ne sais jamais vraiment si je vais finir à l’heure »
(25 ans, célibataire, cdi, 36 heures hebdo). nous avons fait la
même observation en France. Si l’affluence est plus importante
que prévue, il sera demandé aux caissières de rester plus long-
temps. Si ce dépassement horaire n’est pas supérieur à une demi-
heure, les caissières n’ont pas d’autre choix que de rester en
caisse. en revanche, en cas de dépassement plus important, la
caissière centrale doit obtenir leur accord. les horaires sont
théoriquement organisés au plus près des flux clients mais, prati-
quement, il existe toujours des marges d’incertitude que vien-
nent compenser ces arrangements locaux de dernière minute.
l’ajustement du temps de travail des caissières en fonction
des fluctuations de la clientèle se fait donc par tâtonnements14.
ce sont les caissières qui, par l’adaptation de leur temps de
travail à la dernière minute, permettent la prise en charge de
l’imprévisibilité inhérente à l’activité commerciale du magasin,

14. Sophie Prunier-Poulmaire, « Flexibilité assistée par ordinateur – les


caissières d’hypermarché », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 134,
2000, p. 29-36.
Secteur ForMel et Secteur inForMel 147

les heures complémentaires permettant une gestion en « flux


tendu » de l’affluence de la clientèle, et ce à moindre coût.
au lieu d’être « récupérées », les caissières préféreraient que
ces heures soient rémunérées. néanmoins, elles savent que c’est
en acceptant ces heures complémentaires, le plus souvent impré-
vues, qu’elles peuvent un jour espérer obtenir un temps plein,
cette disponibilité représentant aux yeux de la responsable une
preuve de leur motivation. il s’agit là d’une sorte d’accord impli-
cite entre les caissières et la responsable, mais sans aucune
garantie pour les premières. Beaucoup de sociologues ayant
étudié l’organisation du temps de travail des caissières en France
dénoncent l’usage abusif des heures complémentaires. embau-
chées en cdi, les caissières seraient les victimes d’une « sur-ex-
ploitation » salariale, reposant sur un principe de disponibilité
permanente aux besoins fluctuants de l’entreprise15. « corvéa-
bles à merci »16, elles seraient soumises à l’imprévisibilité du
rythme de fréquentation de la clientèle et ne disposeraient plus
de la maîtrise de leur temps. alors même que les directions de
grandes surfaces plébiscitent le temps partiel en vue d’une
meilleure « conciliation » du temps de travail et du temps hors-
travail, la variabilité des horaires ainsi que leur répartition plus
ou moins aléatoire rendraient impossible toute tentative d’orga-
nisation du temps hors-travail.
Mais le débat ne se pose pas exactement dans les mêmes
termes au Vietnam. les caissières vietnamiennes jugent « accep-
table » cette organisation de leur temps de travail. d’ailleurs, en
comparaison du fort turn­over qui caractérise les caissières fran-
çaises, le personnel de caisse à cora Mien dong se caractérise à
l’inverse par une forte stabilité. dans leur grande majorité, les
caissières travaillent à cora Mien dong depuis l’ouverture du
magasin et aspirent à y rester. Pour saisir les raisons de cet atta-
chement à leur emploi et ce qui en fait la spécificité au regard du
cas français, il est indispensable de le mettre en relation avec le
contexte sociétal.

15. Béatrice appay, « Vers une nouvelle rationalisation du travail ? le


cas de la grande distribution », VIIIe journées de sociologie du travail, aix en
Provence, 1999, p. 5-14.
16. nathalie cattanéo, « le travail à temps partiel : entre rêve et
cauchemar », Les cahiers du MAGE, n° 2, 1997, p. 71-80.
148 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

L’articulation du marché des biens et du marché du travail

Le marché des biens : la segmentation de la clientèle

en France, le supermarché repose sur le principe du discount


et il est considéré en ce sens comme le symbole de la démocrati-
sation de la consommation et de la consommation de masse. il
en va autrement au Vietnam où l’implantation des grandes sur-
faces est récente. les supermarchés au Vietnam présentent ainsi
bien plus de ressemblances avec les premiers grands magasins
ayant ouvert leurs portes en France à la fin du xixe siècle – et
dont l’accès était réservé aux classes bourgeoises – qu’avec les
supermarchés implantés en France aujourd’hui.
ainsi, en va-t-il des modes de consommation. en France, le
« one stop shopping » constitue la norme : les consommateurs
achètent en grande quantité des produits qu’ils transportent dans
leur voiture et conservent dans leur réfrigérateur ou dans leur
congélateur. le couple voiture-réfrigérateur a été un vecteur
essentiel à l’origine de la « massification des achats »17. de ce
fait, les fluctuations de la clientèle sont relativement prévisibles,
même si des marges d’incertitudes demeurent. les clients vien-
nent le plus souvent une fois par semaine, et de préférence le
samedi. au Vietnam, ceux-ci viennent quotidiennement à cora
pour acheter seulement quelques articles. ce mode de consom-
mation provient, entre autres, de l’habitude de faire le marché au
jour le jour et de l’impossibilité de transporter beaucoup de
choses sur le moyen de locomotion principal, la moto. il en
résulte une forte imprévisibilité des fluctuations d’affluence de
la clientèle qui se répercute directement sur l’organisation du
temps de travail des caissières18.
la ressemblance avec les grands magasins du xixe siècle ne
s’arrête pas là. en effet, alors qu’en France, les supermarchés
sont fréquentés par le tout venant, c’est l’élite qui y fait ses
courses au Vietnam. D’après une enquête récente, 33 % des
foyers modestes ne fréquentent jamais les supermarchés et
seulement 2 % des foyers moyens ; 38,5 % des foyers modestes

17. Philippe Moati, L’avenir de la grande distribution..., op. cit.


18. Cette imprévisibilité est encore accentuée par l’influence de la météo
dans ce pays tropical.
Secteur ForMel et Secteur inForMel 149

achètent régulièrement au supermarché et 81 % des foyers


moyens. les raisons invoquées pour expliquer cette fréquenta-
tion moindre sont la distance et les prix élevés. en effet, comme
en France, les supermarchés sont situés en périphérie des villes.
en revanche, l’enquête révèle que les prix n’y sont pas plus
élevés qu’au marché. Mais les Vietnamiens bénéficient auprès
des petits commerçants d’un avantage que les supermarchés ne
leur offrent pas : le crédit informel19. Pourtant, au final, il semble
que la moindre fréquentation des supermarchés par les Vietna-
miens relève moins d’une question financière que d’une certaine
représentation de ce qu’est le supermarché, et ce en particulier
une enseigne occidentale. il est perçu davantage comme un lieu
touristique que l’on vient visiter en famille que comme un lieu
de consommation ; fréquenter un supermarché peut être un
moyen de se distinguer. le Vietnam est en pleine transition. le
niveau de vie tend à augmenter (en particulier dans les villes),
ce qui a des répercussions sur leurs habitudes de consommation.
ceci se traduit en ville par l’apparition d’une classe sociale
aisée, disposant de moyens suffisants pour adopter un mode de
vie proche de celui des pays plus développés. les classes
moyennes et aisées (plus de 300 uSd par mois de revenus pour
un ménage) croissent rapidement (+ 16 % entre 2001 et 2003) et
représentent presque 40 % de la population urbaine. C’est d’ail-
leurs la frange la plus aisée qui progresse le plus (+ 27 % en deux
ans). Si le niveau de vie s’accroît en moyenne, l’économie de
marché entraîne simultanément une augmentation des inégalités
économiques et sociales, en particulier entre villes et campa-
gnes, mais également au sein même des villes. cette élite, et en
particulier les plus jeunes20, aspire à un mode de vie et de con-
sommation à l’image du modèle occidental. la fréquentation
d’un supermarché français constitue une marque de distinction.
et même en ce qui concerne cette élite vietnamienne, les courses
faites au supermarché viennent seulement en complément des
achats effectués au marché. il en résulte une segmentation des
formes de commerce. le marché est fréquenté par tous, les plus

19. Muriel Figuié et Paule Moustier, « Quand le supermarché fait rêver... la


grande distribution et les consommateurs vietnamiens », Séminaire Les consom­
mateurs face aux nouveaux circuits de distribution alimentaire, MoiSa/cSo,
Montpellier, 11-12 janvier 2007.
20. Les moins de 30 ans représentent 65 % de la population.
150 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

pauvres y faisant l’intégralité de leurs achats, tandis que les


hypermarchés le sont par les classes plus aisées qui affichent
ainsi leur position sociale. Si l’on observe une telle segmenta-
tion du marché des biens, il en va de même du marché du
travail.

Le marché du travail : emploi et main­d’œuvre de qualité

l’emploi de caissière est considéré en France comme un


emploi déqualifié, mal rémunéré et auquel sont associées des
conditions de travail pénibles. Même si les caissières disent
apprécier certains aspects de leur métier, il s’agit plutôt d’un
choix par défaut : il est préférable selon elles de travailler dans
le commerce plutôt qu’à l’usine. Peu ou pas diplômées, sans
expériences professionnelles, souvent issues de l’immigration,
elles ont postulé là où elles pouvaient obtenir un poste rapide-
ment.
du côté des étudiants-salariés, l’emploi en caisse est envi-
sagé comme un « petit job » pour la durée de leurs études, et
ce sans perspectives professionnelles. le taux de turn-over du
personnel de caisse est particulièrement élevé. À l’inverse, nous
avons vu précédemment que la plupart des caissières vietna-
miennes travaillent à cora Mien dong depuis son ouverture et
aspirent à conserver cet emploi. doit-on alors en conclure
qu’elles se contentent de cet emploi « faute de mieux » ? il faut
avant cela s’interroger sur ce qu’être une caissière au Vietnam et
pour pouvoir répondre à cette question, il est nécessaire de
rappeler quelques éléments contextuels.
le Vietnam est un pays agricole, avec plus des deux tiers de
sa population active dans l’agriculture. Sous l’effet conjugué de
l’exode rural qui s’accentue depuis 1993 et de la croissance
démographique, toutes les villes du pays connaissent une pro-
gression rapide de leur population. c’est notamment le cas de
Ho Chi Minh Ville qui compte officiellement en 2002 plus de
5 millions d’habitants et officieusement environ 8 millions d’ha-
bitants. en sept ans, la population de cette ville a augmenté de
plus de 18 %.
les réformes du doi Moi ont autorisé les petites entreprises
familiales, le commerce privé et les entreprises capitalistes à
capitaux étrangers. À partir de 1987, ce sont les entreprises
Secteur ForMel et Secteur inForMel 151

familiales et le travail indépendant qui se développent alors le


plus rapidement21.
Si l’on se réfère au graphique ci-contre, en partant des
travailleurs indépendants qui constituent à eux seuls plus de la
moitié du travail non agricole et en suivant le graphique dans le
sens des aiguilles d’une montre, on obtient la répartition de
l’emploi sur une échelle « contractuelle », les premiers étant
démunis de tout contrat, protection sociale, protection par le
code du travail, tandis que les derniers (l’administration) jouis-
sent de toutes ces prérogatives. entre les deux, on trouve des
situations intermédiaires, l’assurance sociale s’appliquant en
principe à tous les employés d’entreprises de plus de dix per-
sonnes et les dispositions du code du travail22 à toute personne
employée, sous certaines réserves. les salaires et les avantages
sont généralement plus élevés dans les entreprises à capitaux
étrangers. le secteur privé enregistré occupe une place margi-
nale dans l’emploi au Vietnam mais il assure de plus en plus de
débouchés aux jeunes qui entrent sur le marché du travail. le
rapport salarial « typique » ne concerne tout au plus que 36 % de
la population étudiée, c’est-à-dire le secteur public et les grandes
entreprises privées. encore faut-il être prudent, les grandes
entreprises – y compris publiques – recourant à l’embauche de
travailleurs temporaires ou sans contrat.
À cela s’ajoute un niveau de chômage très élevé. les chiffres
variant fortement selon les sources (7,4 % au sens du BIT), il est
difficile d’en donner une indication précise. Plusieurs des cais-
sières font part des difficultés qu’elles ont rencontrées pour
trouver un emploi.
au regard du niveau de chômage élevé et de l’absence d’as-
surance chômage, on pourrait supposer que les caissières ne tien-
nent à conserver cet emploi que par crainte de se retrouver sans
revenu. Même si l’on ne peut totalement écarter cette explica-
tion, elle se révèle néanmoins insuffisante pour comprendre le
phénomène étudié. l’attachement des caissières à leur emploi
s’explique notamment par le fait qu’il s’agit dans le contexte

21. nolwenn Hénaff, « l’éducation, droit, obligation ou nécessité ? analyse


à partir du cas du Viët-nam », Colloque international Le droit à l’éducation
– Quelles effectivités au Sud et au Nord ?, Burkina Faso, université de ouaga-
dougou, 2004.
22. adopté en juin 1994.
152 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Graphique 1. Le travail non agricole par types d’emploi

Source : enquête orStoM-Molisa, 1996. Xavier oudin, « le Doi Moi et l’évo-


lution du travail au Vietnam », Revue Tiers Monde, n° 158, 1999, p. 377-396.

vietnamien d’un emploi de qualité. alors même que la majorité


de la population vit dans l’insécurité et la précarité, l’emploi de
caissière donne en effet accès au statut salarial offrant des garan-
ties et permettant une certaine stabilisation. les caissières jugent
leur salaire élevé et sont surtout assurées de toucher la même
somme tous les mois. Elles bénéficient également d’une assu-
rance santé, de la protection du code du travail, d’un système de
congés payés avantageux et de toutes sortes d’autres avantages
rares au Vietnam. Par conséquent, ce n’est pas tant « faute de
mieux » que les caissières tiennent à conserver cet emploi, mais
parce qu’il s’agit d’un emploi stable et rémunérateur : « J’ai l’in-
tention de chercher un autre emploi mais je crains de ne pas en
trouver un meilleur » (21 ans, célibataire, cdi, 30 heures hebdo) ;
« J’ai ma famille et des enfants, je veux avoir une fonction stable
et je l’ai. c’est pourquoi je compte travailler à cora jusqu’à ma
retraite » (32 ans, mariée, deux enfants, cdi, 36 heures hebdo).
de même, pour les étudiants-salariés vietnamiens, ce « petit
job » n’a pas systématiquement un caractère temporaire comme
c’est le cas pour les étudiants-salariés français. il est même le
Secteur ForMel et Secteur inForMel 153

plus souvent conçu en termes de perspectives de carrière ou en


complément d’un autre emploi à l’avenir. les étudiants-salariés
aspirent eux aussi à conserver cet emploi par la suite : « Quand
je serai enseignante, si l’enseignement ne me prend pas trop de
temps, je continuerai de travailler chez cora pour gagner un peu
plus d’argent » (21 ans, célibataire, cdd 1 an, 24 heures hebdo) ;
« Je souhaite continuer à travailler en caisse. Mais je serais très
heureux si le directeur me permet de travailler au bureau de
comptabilité parce que dans quelques mois, je termine mes études
à l’université et je crois fermement que j’aurai ma licence en
comptabilité » (22 ans, célibataire, cdd 1 an, 24 heures hebdo).
Le profil du personnel de caisse n’est pas sans rapport avec
la qualité de l’emploi. ainsi, pour occuper un poste en caisse, le
niveau bac est requis. dans le contexte local, le niveau d’études
exigé est particulièrement élevé23 et discriminant. en effet, pour
faire face aux graves difficultés financières du pays dans les
années 1980, le gouvernement a dû se résoudre à rendre partiel-
lement payante l’éducation publique. l’effort demandé aux
parents s’est considérablement accru : « la part de l’éducation est
passée de 2,7 à 6,4 % entre 1993 et 1998 dans les dépenses
totales des ménages et de 6,1 % à 13,5 % dans les dépenses non-
alimentaires. en 1998, c’est le quatrième poste de dépense après
la consommation alimentaire, les biens durables, et le loge-
ment »24. Officiellement, l’école primaire reste gratuite mais les
budgets publics ne pouvant assurer en moyenne que 50 % des
frais de fonctionnement, le reste est donc exigé des parents. Pour
les niveaux de l’enseignement secondaire, en plus des droits
scolaires officiels, les sommes exigées doublent ou quadruplent.
Les droits officiels sont encore plus élevés dans l’enseignement
supérieur et ils ne représentent que moins de la moitié des coûts
non officiels25. au-delà du primaire, la poursuite de la scolarité

23. Soulignons néanmoins qu’il y a quelques exceptions à la règle et que


deux caissières de cora Mien dong n’ont pas le niveau bac ; elles ont été recru-
tées grâce à leurs relations.
24. nolwenn Hénaff, « l’éducation, droit, obligation ou nécessité ? analyse
à partir du cas du Viêt-nam », Colloque international Le droit à l’éducation
– Quelles effectivités au Sud et au Nord ?, Burkina Faso, université de ouaga-
dougou, 2004.
25. il faut ici compter les uniformes et autres vêtements requis par l’école,
l’achat ou la location de manuels scolaires, les déplacements, les repas, les
cours supplémentaires.
154 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

dans les niveaux supérieurs dépend donc de moins en moins des


seuls résultats scolaires, mais repose de plus en plus sur les
moyens financiers des parents au fur et à mesure que l’on s’élève
dans les niveaux. Plus le niveau de vie des ménages est élevé,
plus grande est la probabilité que les enfants restent plus long-
temps dans le système scolaire et poursuivent leurs études dans
le supérieur.
ainsi, plus des trois quarts de l’effectif estudiantin appartient
au quintile de niveau de vie le plus élevé et si on y ajoute la part
du quintile immédiatement inférieur, on arrive à un total de
92,6 %. L’enseignement supérieur est donc quasiment monopo-
lisé par les couches les plus aisées de la population. le niveau
d’études constitue un indicateur de position sociale. les
diplômés sont essentiellement concentrés dans les villes, notam-
ment parce que c’est aussi en ville que se trouvent les classes les
plus aisées.
aussi, le recrutement du personnel de caisse à cora au niveau
bac constitue un critère de sélection très restrictif. Si l’emploi en
caisse constitue dans le contexte vietnamien un emploi de
qualité, le recrutement s’effectue au sein de classes sociales rela-
tivement aisées et diplômées. Marché des biens et marché du
travail s’articulent pour mettre en évidence la représentation
positive et valorisée de la grande distribution au Vietnam. la
clientèle et les salariés de cora présentent une caractéristique
commune : ils appartiennent aux classes aisées de la société viet-
namienne. Fréquenter cora est un moyen de se distinguer et y
travailler également. C’est une des raisons qui justifie l’attache-
ment des caissières vietnamiennes à cet emploi, mais l’explica-
tion serait incomplète si n’était pas abordée l’articulation entre
secteur formel et secteur informel.

L’articulation entre secteur formel et secteur informel

comme dans beaucoup de pays en voie de développement, il


est courant au Vietnam de cumuler plusieurs activités. c’est un
moyen de faire face à l’insécurité et au faible niveau de rémuné-
rations. La mesure de la pluriactivité est difficile mais le nombre
Secteur ForMel et Secteur inForMel 155

moyen d’emplois par personne est évalué à 1,426. les plus


précaires cumulent les emplois dans le secteur informel tandis
que les plus avantagés ont un emploi de fonctionnaire ou salarié
et un autre dans le secteur informel.
les caissières de cora, pour la plupart, ont ainsi une activité
complémentaire. l’organisation de leur temps de travail à cora
ne constitue pas un obstacle au cumul des emplois puisqu’il
s’agit le plus souvent de travail à domicile (comme la couture
par exemple) ou dans un petit commerce pour « aider » un
membre de leur famille. l’avantage de ces types d’activités est
qu’elles sont en effet facilement conciliables avec un autre
emploi. dans le cas du travail à domicile, les caissières sont
libres d’organiser leur travail et leur temps comme elles le
veulent, et dans le cas du travail dans un petit commerce, la large
amplitude horaire d’ouverture leur laisse beaucoup de marges de
manœuvre. aussi, ni les plages horaires occupées par leur
emploi en caisse, ni la variabilité et l’imprévisibilité de leurs
horaires de travail ne représentent une barrière pour une activité
complémentaire de ce type qui leur permet de compléter leurs
revenus. cela remet d’ailleurs totalement en question l’argument
de la direction de cora Mien dong selon lequel le temps partiel
permettrait une meilleure « conciliation » des temps sociaux. le
fait que le temps libéré soit réinvesti dans des activités complé-
mentaires démontre que ces femmes pourraient parfaitement
assumer un temps plein en caisse. d’ailleurs, même celles qui
en bénéficient ont une activité dans le secteur informel. Ces
jeunes femmes n’aspirent nullement à disposer de temps libre
mais à augmenter leurs revenus. aussi, le temps « libre » est-il
systématiquement occupé par une activité complémentaire
lucrative.
en outre, la frontière entre travail et hors travail n’est pas
aussi nette qu’en France27. rappelons que celle-ci va de pair
avec l’émergence du salariat, qui implique une délimitation nette
entre temps de travail – période durant laquelle le salarié est à la
disposition de l’employeur – et temps hors travail, et elle ne

26. Xavier oudin, « le Doi Moi et l’évolution du travail au Vietnam »,


Revue Tiers Monde, n° 158, 1999, p. 377-396.
27. et même en France, soulignons que cette frontière demeure relative-
ment poreuse et sujette à négociations.
156 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

s’est imposée à chacun en France que progressivement avec


l’hégémonie du salariat. nous l’avons vu précédemment, ce
dernier ne concerne qu’une minorité d’individus au Vietnam. la
frontière entre travail et hors travail, entre sphère professionnelle
et sphère privée n’existe pas, ou bien est extrêmement floue et
poreuse. ainsi, cette caissière de 32 ans, célibataire, qui vit chez
sa mère, cadette d’une famille de 13 enfants, explique que
lorsqu’elle termine sa journée de travail à cora, elle va « aider »
son frère tailleur pour des travaux de couture, ou bien encore
« aider » sa mère qui vend des fruits sur les marchés. elle fait
aussi de la couture à domicile en complément. Son père étant
décédé et sa mère étant malade, c’est à elle de la prendre en
charge avec l’aide de ses frères et sœurs. lorsqu’elle travaille
pour ou avec des membres de sa famille, elle ne considère pas
qu’elle travaille, mais qu’elle apporte son « aide » au nom de la
solidarité familiale. ce registre de l’« aide » pour désigner ces
activités est utilisé de manière récurrente par les caissières dans
les entretiens. Pourtant, que ce soit directement (de l’argent) ou
indirectement (un repas), elle obtiendra rétribution pour cette
« aide » mais celle-ci sera immédiatement consommée ou utilisée
pour la famille. il en va de même de cette autre caissière : elle a
22 ans et s’est mariée un an avant avec un coiffeur. comme le
veut la tradition, elle a donc quitté le foyer parental pour aller
vivre avec son mari et ses beaux-parents. elle prend dorénavant
totalement en charge les tâches domestiques et « aide » ses
beaux-parents dans leur boutique de fruits et légumes. Pour dési-
gner ce type de situations, edward P. thompson parle « d’un
temps orienté par la tâche » : « la sphère du “travail” semble
moins nettement dissociée de la sphère de la “vie”. travail et
rapports sociaux sont étroitement imbriqués et il n’y a guère de
conflit entre travailler et “passer le temps de la journée” »28. les
temps sociaux se mêlent, s’imbriquent, se chevauchent, sans
distinction nette entre sphère privée et familiale et sphère profes-
sionnelle. ainsi, cette autre caissière, célibataire, qui vit chez ses
parents, dont le père est boucher et la mère femme de ménage :
depuis ses 14 ans, elle « aide » son père à la boucherie en rece-
vant les clients et « aide » sa mère de manière annexe aux tâches

28. edward P. thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme indus­


triel, Paris, la Fabrique, 2004, p. 37.
Secteur ForMel et Secteur inForMel 157

ménagères. deux années plus tard, elle travaille en plus comme


serveuse dans un restaurant. Enfin, elle est recrutée à Cora, mais
elle n’abandonne pour autant aucune de ses activités. ainsi,
alors qu’en France l’habitude est plutôt à l’enchaînement des
activités, au Vietnam elle est plutôt au cumul : « J’aimerais bien
plus tard être marchande... tenir une boutique... une petite épi-
cerie... mais je voudrais rester le plus longtemps possible chez
cora ! – donc, si vous ne travaillez plus à cora, ce sera pour
tenir une boutique... – non, non, je ne veux pas quitter cora ! ».
Il nous aura finalement fallu quelques échanges supplémentaires
avant de comprendre que cette jeune femme souhaitait tout
simplement cumuler les deux activités, ce qui allait de soi pour
elle. la pluriactivité est notamment envisageable dans ce cas de
figure grâce à la solidarité familiale. En effet, elle sait qu’elle
trouvera toujours un membre de sa famille pour la remplacer
dans son commerce pendant qu’elle travaille à cora.
ainsi, c’est dans l’entrelacement de ces multiples activités
que s’inscrit l’emploi en caisse à cora. et c’est justement parce
que tout est entremêlé que l’organisation du temps de travail des
caissières ne leur pose pas de problème particulier. la pluriacti-
vité invalide la notion d’« horaires atypiques » qui n’a plus aucun
sens dans le contexte vietnamien. en France, ceux-ci correspon-
dent au travail le week-end, le soir ou la nuit, et sont le plus
souvent associés à une détérioration des conditions de vie en
raison de la désynchronisation des temps sociaux et de la margi-
nalisation sociale qui en résulte. l’individu travaillant selon des
« horaires atypiques » serait en complet décalage avec les rythmes
collectifs ce qui le mènerait à l’isolement29. Même si les horaires
de travail des caissières vietnamiennes se caractérisent par leur
variabilité et leur imprévisibilité, on ne peut pour autant en
conclure à une déstructuration de leur temps hors travail. Pour
parler d’« horaires atypiques », encore faudrait-il qu’il existe
des « horaires typiques »30. au Vietnam, les « horaires typiques »
ou les « durées typiques » n’existent pas. S’il existe bien une
durée légale de travail fixée à 40 heures hebdomadaires, elle ne
peut être considérée comme la « durée typique », d’abord parce

29. Béatrice appay et annie thébaud-Mony, Précarisation sociale, travail


et santé, Paris, iresco, 1997.
30. Même dans le cas français, cela mériterait d’être discuté...
158 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

qu’elle ne concerne qu’une petite minorité, ensuite de par la


pluriactivité. il en va de même des « horaires typiques ». lorsque
les Vietnamiens quittent leur travail, c’est le plus souvent pour
travailler ailleurs. c’est le cumul des emplois et des activités qui
constitue ici la norme. Par conséquent, le fait de travailler le soir
ou le week-end est courant, ce qui n’entraîne pas comme en
France une désynchronisation des temps sociaux et une « margi-
nalisation économique et sociale »31.
Mais rien ne dit qu’à l’avenir cette organisation du temps de
travail soit toujours considérée favorablement par les caissières.
dans l’immédiat, seulement deux d’entre elles sont mères de
famille. Parmi les caissières interviewées, toutes affirment
qu’elles poursuivront leur activité professionnelle lorsqu’elles
se marieront et auront des enfants mais on ne peut bien sûr avoir
aucune certitude à ce propos. la responsable de caisse accorde
aux femmes qui ont des enfants des privilèges particuliers pour
qu’elles puissent consacrer du temps à leur famille. dans l’im-
médiat, il est facile pour elle de trouver des arrangements car
elles ne sont que deux mères de famille à travailler en caisse.
celles-ci travaillent notamment moins souvent que les autres en
soirées : « J’adapte les horaires selon les cas. il y a des caissières
qui travaillent, qui prennent des cours alors j’adapte comme
elles veulent. Quand les caissières ont de petits enfants, de un ou
deux ans, je dois laisser les soirées, j’essaie d’adapter. certaines
personnes aiment travailler le soir, les étudiants par exemple
parce qu’ils ont des cours la journée ». la responsable de caisse
tient compte des obligations hors travail des caissières lorsqu’elle
planifie leurs horaires de travail pour leur en proposer qui leur
conviennent. la tâche reste aisée aujourd’hui mais risque de se
compliquer à l’avenir si davantage de caissières sont mères de
famille.

31. tania angeloff, « des miettes d’emploi : temps partiel et pauvreté »,


Travail, Genre et Sociétés, n° 1, 1999, p. 43-70.
Secteur ForMel et Secteur inForMel 159

Conclusion

Pour faire face à la forte imprévisibilité des flux de clientèle,


les distributeurs usent à la fois d’une « flexibilité quantitative
interne », par le recours à l’emploi à temps partiel flexible, et
d’une « flexibilité quantitative externe », par le recrutement
d’une main-d’œuvre de complément32. de ce fait, les horaires de
travail des caissières vietnamiennes sont extrêmement variables
et imprévisibles. et pourtant, même si la majorité d’entre elles
aspirent à travailler à temps plein, elles se disent plutôt satis-
faites de l’organisation de leur temps de travail. Pour comprendre
ce qui nous semble relever du paradoxe, il importe de prendre
en considération « la contribution des contextes au formatage
des faits sociaux »33.
Si la grande distribution est associée en France à la consom-
mation de masse et aux emplois précaires, ce n’est pas le cas au
Vietnam. les supermarchés sont fréquentés par l’élite vietna-
mienne et l’emploi de caissière est un emploi de qualité ; en
comparaison des autres types d’emplois – et notamment dans le
secteur informel –, il s’avère relativement stable et rémunéra-
teur. de même, alors que le caractère variable, « atypique » et
imprévisible des horaires de travail entraîne la marginalisation
sociale des caissières françaises, du fait de la pluriactivité et de
la prégnance du secteur informel au Vietnam, nous avons vu que
ce n’était pas le cas des caissières vietnamiennes ; la notion
d’horaires « atypiques » n’a aucun sens dans ce contexte. l’em-
ploi de caissière s’inscrit dans un enchevêtrement d’activités
sans frontières précises et l’organisation de leur temps de travail
n’est pas un obstacle à l’occupation d’une (ou plusieurs)
activité(s) dans le secteur informel, permettant ainsi de compléter
ses revenus.
l’étude du temps de travail des caissières vietnamiennes
souligne l’impossibilité de penser le temps de travail indépen-

32. Jean Gadrey, Florence Jany-catrice et thierry ribault, France, Japon,


États­Unis : l’emploi en détail – Essai de socio­économie comparative, Paris,
PuF, 1999.
33. linda Hantrais et Marie-thérèse letablier, « la démarche compara-
tive et les comparaisons franco-britanniques », Revue de l’IRES, n° 28, 1998,
p. 145-163.
160 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

damment du temps hors travail et du contexte sociétal, ainsi que


la nécessité d’analyser une situation locale en la mettant en rela-
tion avec le contexte global. il apparaît ici inconcevable et vide
de sens d’étudier le temps de travail des caissières vietnamiennes
sans prendre en compte l’existence du secteur informel. c’est la
possibilité de poursuivre une activité dans le secteur informel, et
ainsi de compléter leurs revenus, qui fait que les caissières
considèrent leur temps de travail comme acceptable. nous ne
sommes donc pas dans un cas de figure où s’instaure une divi-
sion entre actifs formels et actifs informels, mais nous sommes
face à des actifs « hybrides »34 qui « bricolent » une sorte de
« compromis » entre formel et informel pour s’assurer une cer-
taine sécurité. Mais cet équilibre demeure précaire et peut être
remis en cause à tout moment, et ce d’autant plus dans un pays
où tant de changements sont à l’œuvre.

34. Bruno lautier, L’économie informelle dans le tiers­monde, Paris,


repères la découverte, 2004 [1994], p. 40.
7
Ceux qui sapent l’édifice social
Le délit d’initié comme économie informelle
et son coût social

laura hansen *

le délit d’initié est en général perçu comme une criminalité


en col blanc, extérieure aux questions économiques et sociales
plus générales. Cependant, si l’on définit l’économie informelle
comme la création de valeur par des activités hors de l’économie
officielle1, le délit d’initié peut être considéré comme une forme
d’économie informelle à part entière, qui génère des revenus
pour ceux qui y participent activement à l’intérieur d’une struc-
ture en réseau. on l’a vu lors des délits d’initié à Wall Street au
cours des années 1980, une période où les fusions-acquisitions
se sont intensifiées.
À partir d’entretiens avec des procureurs fédéraux et des
personnes chargées de la réglementation des marchés et ayant
à enquêter sur les délits d’initié dans les années 1980, cette
recherche montre que le système de réglementation est défec-
tueux, tout comme le sont les systèmes de réglementation
supposés contrôler les différents types d’activités souterraines
liées au marché noir. Surtout, le délit d’initié, à l’instar d’autres

* traduit de l’américain par camille Salgues.


1. B.S. Frey et n. Schneider, « informal and underground economics »,
dans International Encyclopedia of the Social and Behavioral Sciences, neil J.
Smelser and Paul B. Baltes (eds.), vol. 11, 2004, p. 7441-7446.
162 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

formes de grande délinquance financière, sape l’édifice social,


en minant la confiance des investisseurs.
Même si les criminels en cols blancs dont il est question dans
ce chapitre sont de toute évidence bien rémunérés dans leurs
activités légitimes, ils ont une chose en commun avec les autres
travailleurs des économies informelles et souterraines : ils per-
çoivent des revenus totalement, ou partiellement, non déclarés,
provenant de leurs activités officieuses. Je soutiendrai l’idée que
le comportement de ces initiés, qui tirent profit d’informations
obtenues ou utilisées de manière illégitime, est moralement
condamnable. alors que les services de répression fédéraux et
étatiques focalisent leur attention sur les clandestins, les travail-
leurs au noir etc., les dégâts sociaux et économiques que causent
les délits d’initié et les autres formes de criminalité des affaires
devraient susciter davantage de préoccupation.
Les marchés financiers ont fait l’objet de recherches inten-
sives de la part des sociologues et des économistes. cependant,
leur potentiel de malversations et de criminalité a souvent été
négligé. ce chapitre cherche à analyser le fonctionnement de ces
marchés et les systèmes de réglementation qui les surveillent à la
lumière des théories de l’apprentissage social en criminologie,
qui permettront d’expliquer le phénomène des délits d’initié.
Comme le fait remarquer Saskia Sassen, la finance n’est pas
seulement une histoire de flux d’argent, que l’on pourrait abstraire
de leur signification sociale et des réseaux d’interconnaissance
sur lesquels ils reposent2.
Suivant une méthodologie similaire à celle de Susan S. Silbey
et Patricia ewick, ce chapitre est organisé en trois parties3.
D’abord, une introduction au système de réglementation finan-
cière des États-unis et à la manière dont interagissent environ-
nement, réglementation et opportunités. le thème sous-jacent de
cette partie est la dématérialisation de l’argent et la manière dont
celle-ci contribue à empêcher les efforts de réglementation et à

2. Saskia Sassen, « the embeddedness of electronic markets : the case of


global capital markets », dans The Sociology of Financial Markets, Karin Knorr
cetina and alex Preda (eds.), oxford, oxford university Press, 2006
3. Susan S. Silbey et Patricia ewick, « the architecture of authority : the
place of law in the space of science », dans The Place of Law, austin Sarat,
lawrence douglas, and Martha Merrill umphrey (eds.), ann arbor, university
of Michigan Press, 2006.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 163

permettre la criminalité en période de déréglementation. la


partie suivante présente nos matériaux d’enquête et justifie le
recours à des études de cas pour comprendre ce type spécifique
de criminalité. Enfin, les résultats sont confrontés au point de
vue des régulateurs sur le processus même de la réglementation.

L’argent et le système de réglementation


financière aux États-Unis

l’argent, du fait de sa dématérialisation, rend les délits d’initié


apparemment inoffensifs. de l’argent, converti en un nombre
sur une feuille de calcul, n’a pas les mêmes propriétés que les
monnaies fiduciaires stockées physiquement en liasses dans le
coffre d’une banque. en d’autres termes, si un million de dollars
dans ce texte est représenté symboliquement par 18 caractères
d’imprimerie, le même million de dollars en liasses empilées sur
une table a, d’un point de vue cognitif, une toute autre significa-
tion. Même sous la seule forme de monnaie fiduciaire, l’argent a
des propriétés que les terres, du fait de leur plus grande visibi-
lité, n’auront jamais. comme l’a dit Simmel, « Foncièrement,
l’argent favorise comme nulle autre valeur les changements de
propriété occultes, hors de vue et sans bruit... amorphe et
abstrait, il s’investit dans les valeurs les plus diverses et les plus
lointaines... anonyme et incolore, il dérobe à la curiosité la
source depuis où il est parvenu à son actuel possesseur »4. c’est
l’invisibilité de l’argent qui engendre une criminalité différente
du simple vol. une fonction moins néfaste de l’argent a cepen-
dant été soulignée par Max Weber, qui pensait que la capacité de
convertir des biens et des services en argent permettait la crois-
sance de l’administration et de la comptabilité bureaucratiques5.

4. Georg Simmel, Philosophie de l’argent. traduit de l’allemand par


Sabine cornille et Philippe ivernel. Paris, Quadrige, PuF, 1999 [1900], p. 485.
5. Mark S. Mizruchi et Linda Brewster Stearns, « Money, banking, and finan-
cial markets », dans The Handbook of Economic Sociology, neil J. Smelser and
richard Swedberg (eds.), Princeton, Princeton university Press, 1994, p. 313-
341.
164 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

le Banking Act de 1933 représenta une tentative pour cor-


riger les problèmes qui commencèrent à émerger avant et immé-
diatement après le crack boursier de 19296. Fraudes et cycles
d’activités sont liés, lorsque des escrocs apparaissent dans les
périodes de prospérité pour tirer profit de la cupidité ambiante
des marchés7. Nous en avons eu confirmation avec l’effondre-
ment des marchés hypothécaires aux États-unis et en Grande-
Bretagne, ainsi qu’avec la crise actuelle du pétrole. les « bracon-
niers » et les « gardes-chasses » qui apparaissent alors ne vivent
plus sous le même toit, mais gardent assurément des contacts au
sein des mêmes réseaux et des mêmes corporations.
Malgré les réglementations, l’illégitimité des délits d’initié
continue à être discutée parmi les professionnels de la finance,
et même entre les procureurs eux-mêmes. il existe peu de
preuves que les délits d’initié aient un effet important sur les
mécanismes de marché8. l’ambiguïté de ce type de criminalité,
qui apparemment ne fait pas de victimes, est montrée dans le
schéma 1. À certains égards, le délit d’initié apparaît au croise-
ment entre des personnes physiques, composant une structure
économique informelle, et des informations privilégiées. Quand
le délit d’initié est représenté sous la forme d’un réseau
complexe d’acteurs illégitimes, qui sont en même temps intégrés
dans un réseau professionnel légitime, le résultat est une
économie souterraine où des informations s’échangent contre
d’autres informations ou contre de l’argent9.
les fraudes boursières peuvent inclure différents types d’in-
fractions. certaines relèvent plus clairement de l’infraction
proprement pénale que d’autres, comme dans le cas d’une
entente illicite sur les prix. dans d’autres cas, comme le délit
d’initié, le caractère illégal est plus difficile à définir. Nous
reprenons ici la définition légale du délit d’initié, le sujet de ce
chapitre : c’est le fait d’utiliser à des fins de spéculation bour-

6. charles r. Geisst, Wall Street : A History, new York, oxford univer-


sity Press, 1997.
7. charles P. Kindleberger, Manias, Panics, and Crashes : A History of
Financial Crises, 4e édition, new York, John Wiley and Sons, inc., 2000.
8. utpal Bhattacharya et Hazem daouk, « the world price of insider
trading », The Journal of Finance, vol. 62, n° 4, 2002, p. 75-108.
9. laura l. Hansen, The « bad boys » of Wall Street : a network analysis
of insider trading, 1979­1986, mémoire, université de californie, riverside,
2004.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 165

Schéma 1. La dualité du délit d’initié. La sous­culture de Wall


Street, 1979­1986 : opportunité, délit d’initié et ambi­
guïté de la réglementation

sière des informations privilégiées sur les performances des


entreprises ou sur des transactions qui n’ont pas été divulguées
publiquement. il y a des débats politiques sur les problèmes éthi-
ques posés par le délit d’initié depuis plus d’un siècle, dans la
mesure où certains pensent que cela permet au marché d’at-
teindre son niveau naturel, dans une sorte de darwinisme écono-
mique10.
cette recherche se démarque cependant des travaux anté-
rieurs sur les malversations et la criminalité en ce qu’elle inscrit
les acteurs, aussi bien légitimes qu’illégitimes, dans des réseaux,
que l’on peut caractériser et mesurer. Abolafia le suggère dans
son exposé sur certains des principaux criminels de Wall Street
dans les années 198011. Cependant, il n’identifie pas la structure
en réseau dans laquelle il faut replacer les antécédents du crime.
au fur et à mesure que les réseaux, légaux ou non, se consti-

10. en outre, le délit d’initié est l’une des violations les plus fréquentes
des lois fédérales américaines, stimulant l’imagination du public au point de
devenir le ressort de l’intrigue dans le film d’Oliver Stone de 1987, Wall Street
(Bainbridge, 1999).
11. Mitchel Y. Abolafia, Making Markets : Opportunism and Restraint on
Wall Street, cambridge, Harvard university Press, 2001.
166 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

tuent, des interactions positives et répétées tissent entre les


membres des liens plus forts et plus denses12, à partir desquels il
devient possible de dépasser des cadres réglementaires toujours
ambigus.

Les coûts sociaux du délit d’initié :


environnement, réglementation et opportunité

l’environnement social à Wall Street joue un rôle central


parce qu’il offre des opportunités de créer des structures écono-
miques informelles illégales, y compris sous forme de réseaux,
et qu’il est en même temps source de contraintes sur les indi-
vidus au sein du secteur bancaire. Le premier réflexe est d’in-
sister sur l’importance, et sur les défaillances, du système de
réglementation. en fait, l’environnement concurrentiel, ici l’aug-
mentation des activités de fusions-acquisitions, pourrait jouer
un rôle plus important par les opportunités qu’il offre. dans un
environnement aussi imprévisible, les individus ont recours à
une forme d’isomorphisme mimétique, selon le modèle proposé
par Paul diMaggio et Walter Powell13. ce mimétisme était à la
fois légitime et illégitime dans les années 1980, et impliquait la
constitution de réseaux fondés sur des buts communs.
il y a peu de moyens de lutter contre la criminalité à Wall
Street, parce que le gouvernement tend à être réactif, plutôt que
proactif, dans la lutte contre la criminalité financière, en raison
principalement des contraintes budgétaires (journal de terrain,
juin 2003). comme le dit charles carberry, ancien procureur
fédéral, la mentalité des procureurs, enclins à réagir une fois que
le mal est fait, a eu pour conséquence l’adoption de nouvelles
lois draconiennes a posteriori, plutôt que l’identification a priori
des possibilités de malversations (entretien, new York, juin
2003). Pour le dire autrement, les régulateurs étaient dans la
quasi impossibilité d’empêcher les scandales de délits d’initié
dans les années 1980. ils ne pouvaient que faire le nettoyage une

12. Walter W. Powell, « Neither market nor hierarchy : network forms of


organization », Research in Organizational Behavior, vol. 12, 1990, p. 295-336.
13. Paul J. diMaggio, et Walter W. Powell, « the iron cage revisited :
institutional isomorphism and collective rationality in organizational fields »,
American Sociological Review, Vol. 48, 1983, p. 147-160.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 167

fois que le scandale avait éclaté. c’était particulièrement vrai


durant les années 1980, où les transactions par ordinateur
ouvraient un nouvel âge de la finance14.
l’atmosphère à Wall Street rappelle celle des fraternités : ce
point a également son importance. Selon rosoff et al., « l’hypo-
thèse de la compétition masculine n’est pas sans attrait... dans
cet environnement hypermasculin, le délit d’initié peut être
stimulé par la volonté de montrer tout à la fois qu’on est riche,
qu’on a des relations et qu’on est un gros poisson »15. cela pose
à nouveau un problème moral. Si la réglementation ne joue pas
son rôle, comment peut-on décourager la criminalité dans ce
type d’environnement culturel ? de plus, l’atmosphère des fra-
ternités que soulignent rosoff et al. renforce la thèse d’un Wall
Street qui reposerait sur des liens forts au sein de réseaux
sociaux (social network)16.

Opportunités de marché et conditions du délit d’initié

la question centrale de cette recherche, c’est la manière dont


les interprétations de ce qui est légitime ou pas proviennent des
opportunités qui s’offrent aux acteurs. une opportunité est
définie formellement comme « la potentialité d’une action, ren-
due possible par un ensemble spécifique de conditions sociales,
qui ont été incorporées symboliquement dans le répertoire des
comportements possibles d’un acteur »17. les opportunités sont
définies ici en fonction du système de réglementation, qui en
constitue la condition sociale, et qui détermine quelles transac-
tions sont légales ou non. les opportunités examinées ici sont

14. laura l. Hansen, « corporate crime : social diagnosis and treatment »,


Journal of Financial Crime, vol. 16, n° 1, 2009, p. 28-40.
15. Stephen M. rosoff, Henry n. Pontell et robert tillman, Profit Without
Honor, new Jersey, Prentice Hall, 2007, p. 261.
16. Stephen M. rosoff, Henry n. Pontell et robert tillman, Profit Without
Honor..., op. cit.
17. James William coleman, « competition and motivation to white-collar
crime », dans Crimes of Privilege, neal Shover and John Paul Wright (eds.),
new York, oxford university Press, 2001, p. 341.
168 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

celles offertes par l’environnement. Il y a trois types de défini-


tion des opportunités, au fur et à mesure qu’on s’élève vers un
environnement plus « macro ».
Le premier environnement, c’est la firme elle-même. Chaque
firme a un environnement institutionnel qui va transmettre les
attentes normatives de cette entité économique spécifique. Simon
et Hagan ont observé que la structure sociale des institutions
d’élite dominait la société américaine, à travers la poursuite du
Rêve Américain. Suivant cette idéologie, le profit est primordial,
avec peu de restrictions quant aux moyens d’y parvenir18. toutes
les entreprises américaines sont, en fait, contraintes d’augmenter
les profits tout en baissant les coûts. Dans les années 1980, les
ambiguïtés de la réglementation ne permettaient pas nécessaire-
ment aux sociétés d’avoir une ligne très claire sur ce qui relevait
ou non des malversations ou des comportements criminels. Pour
qu’il y ait criminalité en col blanc il faut qu’il y ait conciliation
entre les demandes institutionnelles, autrement dit la recherche
du profit, et une interprétation alternative des moyens légitimes
pour y parvenir. Selon les théories de l’apprentissage social,19 les
motivations spécifiques, ici la recherche du profit, sont apprises
à travers l’interprétation de ce qu’est une conduite légale, en tant
qu’elle est favorable ou défavorable au succès20.
le deuxième environnement, c’est le secteur économique.
chaque secteur économique a un code éthique, des attentes en
termes de rôles et des langages différents. dans le cas qui nous
occupe, le délit d’initié se trouve à l’intersection entre activités

18. david r. Simon et Frank e. Hagan, White­Collar Deviance, Boston,


allyn and Bacon, 1999.
19. edwin H. Sutherland, et donald r. cressey, Principes de criminologie,
Paris, cujas, 1966. ronald l. akers, Criminological Theories, chicago, Fitzroy
dearborn Publishers, 1999.
20. note du traducteur : l’auteur reprend ici les termes de l’une des neuf
propositions (il s’agit de la proposition numéro 5) par lesquelles Sutherland
résumait sa théorie dite des associations différentielles, l’une des plus influentes
dans la criminologie américaine d’après-guerre : « The specific direction of the
motives and drives is learned from definitions of the legal codes as favorable or
unfavorable » (« l’orientation des mobiles et des tendances impulsives est fonc-
tion de l’interprétation favorable ou défavorable des dispositions légales », Prin­
cipes de criminologie, traduction française 1966, p. 88). Sutherland avait notam-
ment appliqué sa réflexion à la criminalité en col blanc (White collar crime,
1949). Par la suite, ronald akers reprend les théories de Sutherland dans une
version béhavioriste, inspirée de Skinner. il n’est pas traduit en français.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 169

tableau 1. Fusions­acquisitions (F­Acq) de 1979 à 1986

Année Nombre de F-Acq

1979 1 531
1980 1 558
1981 2 328
1982 2 299
1983 2 395
1984 3 176
1985 3 490
1986 4 471

Source : d’après Stearns et allan, 1996, « economic Behavior in institutional


environments », American Sociological Review, 61-4, p. 699-718.

légales et illégales au sein même des entreprises (schéma 1). les


banques d’investissement, sans être fondamentalement diffé-
rentes des autres types d’entreprises en ce qui concerne la
recherche du profit, demandent non seulement l’aura du succès,
mais aussi toutes les apparences de la fiabilité. Il faut donner à la
fois des gages de professionnalisme et de légalisme. cela néces-
site au moins une légitimité de façade. en outre, chaque secteur
économique expose l’individu à un ensemble d’interprétations
des conduites qui sont perçues comme favorisant ou gênant les
buts de l’individu et de l’organisation21. À nouveau, là où le
système de réglementation est incapable de définir ce qui est
criminel, il est difficile pour les individus au sein d’une profes-
sion de savoir exactement comment mener leurs affaires d’une
manière légitime, ce qui fait du délit d’initié à bien des égards
une pratique quasi-légale.
la réglementation constitue le troisième environnement.
comme souligné précédemment, les cadres réglementaires sont
de première importance pour cette recherche. il est inévitable,
dans une société capitaliste, qu’il y ait des liens entre les affaires
et le gouvernement. ce qui est essentiel ici, c’est la manière dont
le gouvernement va promouvoir des valeurs, un projet de société
qui favorisent les affaires22. les taux de criminalité en col blanc

21. ronald l. akers, Criminological Theories, op. cit.


22. david r. Simon, et Frank e. Hagan, White­Collar Deviance, op. cit.
170 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

ne sont pas constants et sont étroitement corrélés avec le système


de valeurs en cours : « c’est pourquoi la déviance, chez les cols
blancs et au-delà, est plus élevée dans les périodes où l’accent
est davantage mis sur les valeurs associées au rêve américain
que dans les périodes où la culture met en avant des valeurs
telles que le collectif, l’esprit d’équipe, la spiritualité, etc. »23.
dans la mesure où cette recherche porte sur une période allant
de 1979 à 1986, la réglementation dont il est question est celle
des années reagan-Bush.
dans les années 1980, sous l’administration reagan, il y a eu
un mouvement de déréglementation et de décentralisation. la
déréglementation faisait partie de la politique économique de
Ronald Reagan pour lutter contre l’inflation causée par les admi-
nistrations nixon et carter24. la réglementation est intimement
liée aux activités de fusions-acquisitions ainsi qu’aux arbitrages,
car les fusions peuvent être retardées de plusieurs mois en cas
d’avis défavorables par les agences gouvernementales25. Si une
augmentation dans les activités de fusions-acquisitions a des
effets directs sur les délits d’initié, alors la déréglementation doit
aussi avoir un effet indirect. les relations entre déréglementa-
tion, fusions-acquisitions, et influence des pairs au sein de la pro-
fession, qui constituent peut-être l’explication la plus évidente
du délit d’initié, sont représentées dans le schéma 2.
la déréglementation n’est pas seulement une levée des res-
trictions sur le commerce. une version assez courante des causes
de la délinquance les attribue à un système de valeurs et de
comportements axé uniquement sur le succès, dans sa version
américaine26. au contraire des menaces actuelles sur le capita-
lisme américain qui sont perçues comme provenant de l’inté-
rieur de l’entreprise27, la menace était perçue, dans les années
1980, comme venant d’un marché compétitif extérieur. en outre,
sous l’administration reagan, le fétichisme de l’argent s’était

23. david r. Simon, et Frank e. Hagan, White­Collar Deviance, op. cit.,


p. 139.
24. Blume et al., 1993.
25. ivan Boesky, Merger Mania : Wall Street’s Best Kept Money­Making
Secret, new York, Holt, reinhart, and Winston, 1985, p. 40.
26. david r. Simon et Frank e. Hagan, White­Collar Deviance, op. cit.
27. leonard r. Sayles, et cynthia J. Smith, The Rise of the Rogue Execu­
tive. How Good Companies Go Bad and How to Stop the Destruction. new
Jersey, Pearson, Prentice Hall, 2006.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 171

Schéma 2. Synthèse de la théorie de l’association différentielle


de Sutherland et de la théorie de l’opportunité diffé­
rentielle

intensifié. Comme l’ont remarqué Simon et Hagan, « l’argent a


fini par revêtir un caractère presque sacré dans la société améri-
caine. c’est à travers lui que les américains comptent les points,
au jeu du succès... il n’y a aucune règle qui dit quand assez, c’est
assez »28. la déréglementation représentait la levée des con-
traintes sur les moyens d’obtenir la richesse financière, au moins
aux échelons les plus élevés.

Études de cas : données et méthodes

Pourquoi des études de cas ? il y a deux raisons. tout d’abord,


parce que le rôle de la réglementation soulève les deux questions
du « comment » et du « pourquoi », pour lesquelles les études de
cas sont appropriées29. cette recherche se concentre sur le « com-
ment ». le « pourquoi » a été brièvement expliqué par rosoff
et al. : les auteurs de délits d’initié dans les années 1980 les ont

28. david r. Simon et Frank e. Hagan, White­Collar Deviance, op. cit.,


p. 136.
29. robert Yin, Case Study Research : Design and Methods, 3e édition,
thousand oaks, Sage, 2002.
172 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

commis « parce qu’ils le pouvaient... parce qu’on les a laissé


faire pendant des années... parce que dans une certaine mesure
même on les admirait »30. ici, il s’agit davantage d’expliquer
comment le système de réglementation est construit socialement
et pourquoi il contribue aux malversations.
ensuite, puisque le délit d’initié est présenté comme une
économie informelle ou souterraine, l’étude de cas permet
d’identifier des enjeux internes au cas lui-même. Les entretiens
ont été menés auprès de deux anciens employés et enquêteurs de
l’autorité de régulation des marchés boursiers (la Securities and
Exchange Commission, Sec) ainsi que quatre procureurs qui
avaient travaillé pour le bureau du procureur fédéral de new
York durant les enquêtes sur les délits d’initié des années 1980.
les questions portaient notamment sur le rôle que réglementa-
tion et déréglementation avaient joué durant les années 1980 par
rapport aux délits d’initié, ainsi que sur les acteurs impliqués
dans les différents réseaux, légitimes et illégitimes.
nous avons donc mené en 2003 six entretiens approfondis
auprès d’anciens procureurs et enquêteurs de la Sec qui avaient
joué un rôle dans l’identification et les procès du réseau de délits
d’initié à Wall Street dans les années 1980. les entretiens ont
été menés à new York, « sur les lieux du crime », grâce à un
financement de la Fondation Nationale pour la Science (NSF).
ils ont été utilisés en complément d’autres données sur les
réseaux sociaux dans le cadre d’un projet de recherche plus
important, en les croisant avec les comptes-rendus des affaires
dans les journaux. la recherche a été limitée aux années 1979-
1986, période pendant laquelle on considère que dennis levine,
acteur central dans les réseaux des délits d’inité, ainsi que ivan
Boesky, un de ses complices, parmi d’autres, étaient les plus
actifs dans leurs activités frauduleuses.

30. Stephen M. rosoff, Henry n. Pontell et robert tillman, Profit Without


Honor, op. cit., p. 262.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 173

Résultats

L’illégalité du délit d’initié, la réglementation, et les régulateurs

l’une des idées avancées dans cette recherche est que, quand
la réglementation est plus libérale, comme lors des phases de
déréglementation, il y a une augmentation du nombre des délits
d’initié. certains éléments confortent la théorie qu’une législa-
tion sur les marchés plus stricte entraîne moins de déviance. la
consultation des rapports annuels de la Sec montre que, dans
les années de déréglementation, sous l’administration reagan
(avant 1987), il y eut de moins en moins d’enquêtes de la Sec.
cependant, il y avait bien plus d’inculpations au sein de ces
enquêtes.
Identifier le mystérieux catalyseur du changement intervenu
en 1982 dans les modalités d’inculpation dépasse le cadre de
notre recherche, qui ne concerne que des personnes arrêtées en
1986 et 1987. De ce fait, il est difficile d’interroger les instances
de régulation fédérale, dans ce cas la Sec, sur le bon fonctionne-
ment ou non de la réglementation. la réponse est fonction, en
partie, de l’idéologie politique. l’autre problème, c’est le côté
réactif de la réglementation, qui est exploré plus en détail au
paragraphe suivant. on demandait à la personne interviewée si
elle croyait que la réglementation avait l’effet escompté sur les
fraudes en bourse et sur les délits d’initié, en gardant à l’esprit
que sa réponse pouvait être biaisée par son affiliation politique.
les réponses étaient d’une candeur inattendue.
les personnes interrogées pensaient qu’il y avait une forte
corrélation entre les délits d’initié et l’augmentation des fusions-
acquisitions (journal de terrain, juin 2003). Si c’était le cas, alors
il devrait y avoir une relation entre réglementation, enquêtes, et
activités de fusions-acquisitions. or, il est clair qu’il n’y a pas
de corrélation apparente entre le nombre des fusions-acquisi-
tions entre 1979 et 1986 et le nombre des enquêtes de la Sec
durant la même période31.

31. comme l’ont remarqué d’anciens procureurs et enquêteurs, les


agences de régulation fédérales ne disposaient que de ressources limitées dans
les années 1980. c’est toujours le cas aujourd’hui.
174 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

M. carberry pensait que périodes de déréglementation et de


re-réglementation n’avaient aucun lien direct avec les délits
d’initié (carberry, entretien, new York, juin 2003). il avait
cependant remarqué un effet indirect. Selon lui, il devait y avoir
une corrélation inverse entre réglementation et opportunités.
« des pénalités plus sévères continuent à durcir la situation –
mais, si l’on prend new York par exemple, les lois sont nom-
breuses, mais sont-elles respectées ? » (carberry, entretien, new
York, juin 2003). il y a donc un certain scepticisme sur le degré
auquel la réglementation, quand elle existe, a un effet dissuasif
sur les fraudes boursières. elle semble jouer un rôle plus impor-
tant sur les poursuites criminelles après que les crimes ont eu
lieu.
À chacun des interviewés, on demandait d’abord son opinion :
est-il légitime que le délit d’initié en tant que tel soit illégal ?32
l’illégalité du délit d’initié a, selon eux, un passé assez obscur.
c’est à raison qu’ils le perçoivent comme un acte dont la nature
criminelle n’a rien d’évident. dans le cas de délits d’initié causés
par des « mauvaises nouvelles », il semble que son caractère
criminel ne fasse pas l’unanimité parmi les autorités. Que
quelqu’un veuille sauver ses fonds, quand il sait qu’il va y avoir
la chute de tel ou tel cours de bourse, semble pouvoir se
défendre. Mais, sur les marchés et parmi les professionnels de la
finance, le caractère illégal de cet acte est bien connu33, au
contraire d’autres types de fraudes dont la définition est moins
claire.
le délit d’initié est punissable en tant que fraude34 aux États-
unis (journal de terrain, juin 2003). l’idée derrière cette régle-
mentation est que l’interdiction du délit d’initié soutient la
croyance en des marchés ouverts et honnêtes, et donne confiance
aux investisseurs (journal de terrain 2003). une personne inter-

32. Question particulièrement importante à poser à la lumière des criti-


ques, même parmi les procureurs, qui suggèrent que cela se résume vraiment
à un darwinisme économique, et que cela devrait permettre aux marchés d’at-
teindre leur niveau naturel.
33. À l’instar des procureurs et des enquêteurs à l’époque de la Prohi-
biton, les membres du bureau du procureur fédéral et ceux de la Sec doivent
appliquer la loi en vigueur.
34. Cependant, les personnes interviewées ont confirmé que le caractère
criminel de l’acte repose avant tout sur son caractère frauduleux par décision
judiciaire (journal de terrain, juin 2003).
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 175

viewée a attaqué cette idée, quand elle a fait valoir que les
professionnels du secteur ne considéraient pas le délit d’initié
comme mauvais en soi, comparé à la grande délinquance en col
blanc comme les escroqueries (entretien par téléphone, Was-
hington d.c., juillet 2003). M. carberry (entretien, new York,
juin 2003) précise, pour sa part : « ne vous méprenez pas sur
mes paroles – le délit d’initié peut être assez odieux ». cepen-
dant, le crime fait l’objet de poursuites comme malum prohi­
bitum35. M. carberry remarquait, dans le même entretien, que
« ce ne sont pas les dix commandements ; les gens font ça [des
malversations financières] depuis des siècles ». La clé, c’est de
poursuivre ces gens sur qui les autorités ont de l’information.
les interviewés étaient tous d’accord pour dire qu’il y avait
deux sortes de délits d’initié. il y a les délits d’initié dans les
périodes où se multiplient les « mauvaises nouvelles », comme
mentionné plus haut, par exemple dans la dernière décennie.
dans les années 1980, à Wall Street, il s’agissait plutôt de délits
d’initié basés sur des « bonnes nouvelles », comme les fusions-
acquisitions. Bien sûr, la nouvelle d’une fusion-acquisition n’est
pas perçue par tous comme une « bonne nouvelle », dans la
mesure où un certain nombre d’employés qui font doublon sont
souvent mis à la porte. Mais pour les investisseurs, les effets sur
la valeur des cours peuvent être positifs, autant pour l’entreprise
cible que pour l’entreprise prédatrice.
d’une manière ou d’une autre, qu’il soit basé sur de « bonnes »
ou de « mauvaises » nouvelles, le délit d’initié survient quand
des personnes tirent profit d’informations qui n’ont pas encore
été rendues publiques. Pour certains, la perte de statut liée à
une enquête, une inculpation et, parfois, une incarcération, n’est,
manifestement, pas toujours dissuasive36. un interviewé, du
bureau du procureur fédéral, considérait que le délit d’initié,
crime apparemment sans victime, était plus abstrait que la spécu-
lation boursière de type « bouilloire »37 (entretien, new York,

35. en droit, malum prohibitum désigne un acte qui est illégal parce qu’il
a été déclaré comme tel, par opposition à malum in se, acte répréhensible en
tant que tel, qui commet un mal intrinsèque (ndt).
36. Michael l. Benson, « emotions and adjudication : status degradation
among white- collar criminals », Justice Quarterly, vol. 7, 1990, p. 515-27.
37. la spéculation boursière dite de la « bouilloire » (boiler room), où les
stratégies de ventes forcées d’actifs douteux et d’autres investissements consti-
176 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

juin 2003). le même s’interrogeait, « pourquoi le délit d’initié


est-il considéré comme un crime ?... ce n’est pas moralement
répréhensible. c’est un crime parce qu’on a décidé que c’était
un crime, l’idéal étant que tous travaillent sur un pied d’égalité
dans les marchés financiers ».
Selon un ancien enquêteur haut placé de la Sec, le type de
preuves pour des combines du genre délit d’initié est différent
de celles des autres cas de fraude (journal de terrain, juin 2003).
cet interviewé fait un pas important vers la question des réseaux
sociaux (social networks) quand il explique que, pour qu’il y ait
poursuites judiciaires, il faut une preuve que les personnes ont
communiqué entre elles. en outre, il faut une preuve que cette
communication constituait une violation directe de la confiance.
Le problème vient de la difficulté, parfois, à étayer ce genre de
preuve (journal de terrain, juin 2003).
Selon un autre ancien enquêteur de la Sec, les victimes des
délits d’initié dans les années 1980 n’étaient pas les acheteurs
ou les vendeurs ; c’était plutôt les employeurs qui étaient escro-
qués (journal de terrain, juin 2003). contrairement à d’autres
types de fraudes boursières qui impliquent des déclarations men-
songères sur les cours, ou la conservation, la vente ou l’achat
d’actions au moyen de fausses informations, les bénéficiaires,
dans le cas de délit d’initié, tirent profit de leur position comme
employés. Voilà qui devrait largement répondre aux doutes éthi-
ques quant au bien-fondé d’une interdiction du délit d’initié.
Même si ce n’est pas une infraction directe aux responsabilités
fiduciaires envers les clients, c’est de l’information volée aux
employeurs, comme le disaient les différentes personnes inter-
viewées. c’est une forme de fraude particulière dont on consi-
dère qu’elle corrompt le fonctionnement normal des marchés.
l’un des interviewés déclara qu’il n’y avait aucune différence
entre le délit d’initié et le commerce de la drogue, mais il ne
précisa pas sous quel angle. le seul élément de rapprochement
qu’il donna était l’importance similaire, dans les deux cas, des
pots-de-vin, comme dans l’affaire où Boesky avait soudoyé
Siegel (entretien téléphonique, Washington d.c., juillet 2003).
d’après M. carberry, les informations des « initiés » ont, sou-
vent, un usage légitime dans le travail au sein des banques d’in-

tuent des fraudes plus manifestes, repose sur la désinformation intentionnelle et


la prédation envers les individus les plus fragiles.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 177

vestissement (entretien, new York city, juin 2003). le cas de


dennis levine, qui avait utilisé des informations obtenues auprès
de Robert Wilkis afin de dérober un client à l’entreprise de
Wilkis38, fait exception. Pour carberry, « utiliser de l’informa-
tion pour prendre un client peut être considéré comme une
fraude électronique, une rupture de contrat de la part de Wilkis
– une rupture de contrat avec l’employeur. [cela] enfreint huit
ou neuf lois, et encore une fois c’est une fraude électronique si
cela s’est fait à travers différents États. cela ne fait pas l’objet
de procédures [mais] les entreprises peuvent être poursuivies en
justice pour avoir frauduleusement pris à d’autres des clients ou
des employés » (entretien, new York, juin 2003)39.
comme dans d’autres formes d’activités criminelles en bande
organisée, le délit d’initié pose le problème de la dissimulation
de l’argent obtenu illégalement. c’est un problème que l’on
retrouve dans toutes les économies souterraines ou informelles.
une forme de dissimulation a déjà été traitée : quand les opéra-
tions sont réalisées par personne interposée. il existe d’autres
formes de dissimulation40. dans la plupart des cas, les délits
d’initié sont détectés à travers des irrégularités dans les transac-
tions commerciales, et non à travers des déplacements d’argent
inhabituels dans les comptes bancaires. comme le fait remar-
quer M. carberry (entretien, new York, juin 2003), « il est légal
de se faire de l’argent, donc il n’y a pas d’incitations à dissi-
muler son argent ». en général, l’accord qui conduit au délit
d’initié n’a pas de suite. Si un individu voulait brouiller les
pistes, la méthode la plus sûre consisterait à répéter de petites
transactions étalées dans le temps, parce que les petites augmen-

38. James B. Stewart, Den of Thieves, new York, Simon and Schuster,
1992.
39. une fraude « électronique » (wire fraud) est une fraude dans laquelle
il est fait usage de moyens de télécommunications, quel qu’il soit. dans la loi
américaine, c’est un facteur aggravant pour la peine, en particulier si la victime
est une institution financière. Il faut cependant qu’il soit fait usage d’infras-
tructures de communication entre plusieurs États. http ://en.wikipedia.org/wiki/
Wire_fraud (ndt).
40. dans l’affaire levine, l’usage que celui-ci avait de comptes off shore
n’était pas inhabituel, mais sa méthode consistant à recourir à une société écran
était une aberration. la dénonciation pour ce motif, auprès de la Sec, par un
employé de la Merrill lynch, et les transactions bancaires bizarres de levine
aux Bahamas, étaient inhabituelles.
178 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

tations sont plus difficiles à détecter (journal de terrain, juin


2003). une autre méthode pour cacher les transactions est de les
faire exécuter par personne interposée contre un pourcentage, ou
de les faire à l’étranger. en raison de la taille et de la fréquence
des transactions relevant du délit d’initié dans le cas de levine,
il avait dû les faire à l’étranger (journal de terrain, juin 2003).
les enquêteurs de la Sec sont d’accord pour dire qu’il n’est
pas vraiment possible de dissimuler l’argent. Même dans le cas
où le trader utilise un compte anonyme aux Bahamas ou en
Suisse, il y a toujours une trace du compte. et le recours à des
comptes aux Bahamas ou en Suisse n’est pas toujours mal perçu.
comme le fait remarquer un ancien enquêteur de la Sec, « n’im-
porte quelle banque d’investissement a des comptes en Suisse »
(entretien téléphonique, Washington d.c., juillet 2003). les
auteurs du délit d’initié gardent des comptes offshore pour éta-
blir une distance entre le crime et le criminel. les relevés et les
activités des comptes étant sous le secret bancaire, c’est à travers
les banques offshore que le commerce illégal fait ses bénéfices
(journal de terrain, juin 2003). ces comptes bancaires ne devien-
nent suspects que lorsque les titulaires sont atypiques.

Les informateurs dans les affaires de délit d’initié

nous demandions aux anciens procureurs et enquêteurs si les


auteurs de délits d’initié mis en accusation étaient susceptibles
de fournir les noms de leurs sources et de leurs complices. Selon
eux, il y avait peu d’incitation en ce sens avant les années 1980.
cependant, le nombre des affaires traitées devant le tribunal
pénal plutôt que devant le tribunal civil allant croissant, les
repentis qui acceptent un accord sont de plus en plus nombreux
(journal de terrain, juin 2003).
les incitations à collaborer et à fournir des informations
viennent essentiellement des directives plus sévères en matière
de peines. il y a également une très forte incitation à donner ses
complices, une fois attrapé. un ancien procureur le rappelait, le
délit d’initié doit être appréhendé comme l’acte criminel d’un
groupe, et il considérait que « le délit d’initié, c’est du vol orga-
nisé – un détournement, un vol d’information » (entretien, new
York, juin 2003). Mais la plupart des procès ont encore lieu
devant le tribunal civil. Selon M. carberry, beaucoup invoquent
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 179

le cinquième amendement41 et le droit de ne pas témoigner


contre soi-même (entretien, new York, juin 2003). du point de
vue des professionnels du secteur, c’est beaucoup plus rentable
de renoncer aux profits et de payer une amende que de payer un
avocat pour se défendre devant le tribunal pénal. il faisait égale-
ment remarquer qu’au tribunal civil, la défense ne livre pas
d’informations, elle raconte des histoires plausibles. Sous le
coup d’une mise en examen, les accusés sont plus susceptibles
de coopérer. « les gens [dans ces sociétés] ont l’habitude de
conclure des marchés, là ce n’en est qu’un de plus », persifle
M. carberry (entretien, new York, juin 2003).
un ancien procureur faisait remarquer que les fraudes bour-
sières semblaient être cycliques, apparaissant tous les vingt ans
(années 1960, 1980, 2000)42 (entretien, new York, juin 2003).
il semble y avoir toute une gamme de raisons pour légitimer
l’infraction et la réinterprétation des lois. Comme le droit fiscal,
les lois qui relèvent de la finance peuvent être assez laborieuses
et contournées. le même procureur pensait que, dans certains
cas, les acteurs légitimes n’étaient pas capables de distinguer le
comportement légal de celui qui ne l’était pas.

Prévention du délit d’initié et protocole d’enquête

les procureurs interrogés pour cette recherche s’accordent


pour dire que le plus gros problème est qu’à ce jour, il ne semble
pas possible d’intervenir en amont du délit d’initié. ce n’est pas
que la prévention soit une tâche impossible, c’est plutôt que les
institutions de régulation sont faites pour détecter et poursuivre
les délits devant les tribunaux, et non pour les éviter. en général,
le crime est déjà commis. cet apparent manque d’intérêt pour le
volet préventif peut être dû à la longueur des enquêtes qui

41. le cinquième amendement de la constitution des États-unis garantit


le droit de ne pas avoir à témoigner contre soi-même. c’est en général la raison
pour laquelle les individus « plaident le cinquième amendement » durant l’en-
quête et le procès.
42. ce procureur se demandait si c’était parce que l’application de la loi
épuisait les les régulateurs et les usait jusqu’à la corde, en attendant qu’émerge
la génération suivante d’avocats. les criminels auront alors trouvé un nouveau
souffle, ce qui explique pourquoi ce type de fraude change d’une époque sur
l’autre (entretien, new York, juin 2003).
180 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

s’ouvrent après que le délit d’initié est suspecté, le temps man-


quant aux régulateurs pour les actions de prévention.
tous étaient d’accord pour dire que, dans la mesure où les
preuves sont centrales, il faut être sûr d’avoir rassemblé toutes
les données avant de commencer le procès. Selon un ancien pro-
cureur (entretien, new York, juin 2003), « pour être sûr d’avoir
toutes les données, l’enquête est prolongée, et dure parfois un ou
deux ans. » en outre, il n’y avait pas de protocole général d’en-
quête pour les délits d’initié dans les années 1980. M. carberry
explique que, quand il y a soupçon de délit d’initié, il y a diffé-
rentes manières d’enquêter sur l’affaire : « cela dépend beaucoup
de la source d’information. Boesky, Milken et levine43 se sont
retournés contre d’autres... la plupart ne le font pas, c’est pour-
quoi ce sont plus souvent des cas traités devant le tribunal civil
que des affaires criminelles » (entretien, new York, juin 2003).
dans les tribunaux américains, le civil n’est pas aussi exigeant
en matière de preuves que pour les cas criminels.
Un autre procureur a confirmé le rôle essentiel des témoins
dans les procès des années 1980, dans la mesure où il n’y avait
pas de protocole écrit et où la sentence était laissée à la discré-
tion des juges (journal de terrain, juin 2003). de plus, « c’était
commun, pour les membres de la Sec, d’être en même temps
au bureau du procureur et de mener l’accusation » (entretien,
New York, juin 2003). Cependant, un coup de fil à la personne
suspectée pour lui demander la raison de certaines transactions a
souvent eu pour conséquence de clore l’enquête. dans le cas des
délits d’initié détectés dans les années 1980, on ne lançait les
assignations à comparaître que s’il y avait suffisamment de
preuves, comme des documents ou des reçus de cartes de crédit
(journal de terrain, juin 2003).
Quand on soupçonne un délit d’initié, on commence à
rassembler les données en même temps qu’on demande l’autori-
sation de la cour de geler les comptes des personnes suspectées
(journal de terrain, juin 2003). Bien que les enquêteurs ne puis-
sent pas toujours mettre des noms sur les comptes secrets, l’assi-
gnation en justice peut parfois aider l’investigation (journal de
terrain, juin 2003). cependant, l’illégalité n’est pas toujours

43. ivan Boesky, Michael Milken et dennis levine étaient les coupables
clés des affaires de délit d’initié dans les années 1980.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 181

évidente quand quelqu’un ouvre un compte. un ancien de la


SEC a insisté sur la difficulté de coordination entre la SEC et le
bureau du procureur dans la mesure où le protocole pour obtenir
les données diffère d’un bureau à l’autre (journal de terrain, juin
2003). une pratique standard à new York peut être ignorée à
los angeles.
dans l’ensemble, le rôle que les opportunités peuvent jouer
pour susciter le délit d’initié et, finalement, le comportement
criminel, semble être confirmé par les entretiens. Quand, en
raison du climat économique, fusions et acquisitions deviennent
plus populaires, il s’ensuit une activité plus intense au sein du
réseau des professionnels concernés, à l’intérieur d’une même
entreprise ou entre les différentes sociétés qui assurent les opéra-
tions. À leur tour, ces liens ouvrent la voie vers de nouvelles
structures économiques informelles, légitimes et illégitimes.

Conclusion

au moment où ce texte est rédigé, en 2010, les marchés


financiers voient se succéder plusieurs événements douteux.
nous sommes juste en train de nous remettre du cauchemar des
subprimes dans le secteur des prêts hypothécaires à risques et de
la spéculation pétrolière à Wall Street. alors que la loi Sarbanes-
oxley (2002) alourdit la responsabilité des dirigeants d’entre-
prises, c’est un indice de plus que la réglementation tend à être
davantage réactive que proactive. aucune loi équivalente n’avait
été instaurée pour éviter un effondrement des prêts hypothé-
caires à risques ou qu’une bulle pétrolière entraîne Wall Street
dans un marché baissier corrosif.
tout comme il y a des ressemblances entre la criminalité « de
rue » et celle des cols blancs, il y a des ressemblances entre
celle-ci et les économies informelles. la plus frappante est que
les activités liées au délit d’initié ne sont pas comptabilisées
dans le PNB et dans les mesures officielles de la richesse. En
outre, tout gain financier illégal qui est dissimulé dans des
paradis fiscaux offshore a pour conséquence un manque à gagner
pour les impôts étatiques et fédéraux. comme l’ont souligné
Frey et Schneider, les économies souterraines et informelles
182 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

témoignent d’une relation malsaine entre les citoyens et le gou-


vernement44. Pour les criminels en col blanc, elles témoignent
d’une relation malsaine entre professionnels de l’investissement
et autorités de régulation.
L’écart entre les statistiques officielles sur la participation des
salariés aux bénéfices et la réalité des crimes en col blanc comme
économie informelle pose en outre la question de l’écart entre les
revenus disponibles présumés – et un mode de vie raisonnable
qui leur correspond –, et les fonds discrétionnaires réels à dispo-
sition. c’est ainsi que, de temps à autre, la négligence des crimi-
nels en col blanc les trahit, quand un particulier commence à
vivre au-dessus des moyens que devrait lui autoriser son milieu
professionnel45. on peut pardonner à un travailleur sans papiers
de prendre un travail au noir, non syndiqué et payé a minima,
afin de pouvoir nourrir sa famille. C’est autre chose d’accepter
que quelqu’un qui a déjà des revenus substantiels sente encore le
besoin d’acheter une autre résidence, une autre voiture de luxe,
un autre symbole de standing social. Mais, au-delà de ce que
l’acte lui-même a de méprisable, il y a la question des victimes
de ces combines – les investisseurs crédules, particulièrement les
petits investisseurs. La trahison, par les institutions financières,
de ceux qu’elles représentent, ne mène pas seulement des inves-
tisseurs innocents à la banqueroute : elle sape aussi les fonde-
ments moraux de la société.
Même quand les marchés financiers étaient plus lourdement
réglementés, la réglementation était au fond subjective, comme
le sont beaucoup de lois. Selon turk, une des clés est d’extraire
les normes légales de la lettre de la loi, et de les réconcilier avec
le comportement des autorités46. la sémantique des lois de régu-
lation de la finance laisse la porte ouverte aux interprétations,
notamment dans le contexte d’une économie globalisée où inte-
ragissent de nombreuses langues et cultures.
au-delà du délit d’initié, nous ne devrions pas fermer les
yeux sur d’autres irrégularités quasi-légales chez les employés

44. B.S. Frey et n. Schneider, « informal and underground economics »,


art. cit.
45. James B. Stewart, Den of Thieves, new York, Simon and Schuster,
1992.
46. austin turk, Criminality and Legal Order, chicago, rand Mcnally
and co, 1969.
ceuX Qui SaPent l’ÉdiFice Social 183

de la finance. Les négligences dans la réglementation ont certai-


nement joué un rôle dans l’histoire de l’effondrement, ces
dernières années, des établissements de crédit hypothécaire. la
question est de savoir si leur sort s’est joué en coulisse, dans une
combine de trop, scellée hors de vue des autorités de régulation,
comme dans le cas des délits d’initié ; ou si la réglementation
financière est vague à dessein, avec pour résultat des pratiques
douteuses dans toutes les niches des marchés financiers, ce dont
le laissez-faire de l’économie de marché est largement respon-
sable47.
Si imparfait que soit le système de réglementation financière,
tant qu’on ne définira pas clairement la réglementation et qu’on
ne donnera pas des moyens conséquents, humains et financiers,
pour surveiller les marchés, le délit d’initié continuera à être un
problème d’interprétation, et d’incertitude sur l’illégalité d’une
action. Sassen s’inquiète de ce que la réglementation, qui per-
mettait auparavant de modérer localement les marchés, est à
présent levée dans la vague de déréglementation depuis les
années 1980 et dans l’extension géographique des marchés
financiers48. en outre, les opérations sont devenues plus abstraites
encore quand les marchés sont passés à des transactions électro-
niques, ce qui les rend plus spontanées, parfois imprévisibles, et
plus anonymes. À la nouvelle frontière des marchés financiers,
la spéculation n’est que plus intense. les conditions sont réunies
pour de futures malversations financières et la constitution de
réseaux parallèles.

47. laura l. Hansen, 2009. « corporate crime : social diagnosis and treat-
ment. », art. cit.
48. Saskia Sassen, « the embeddedness of electronic markets... », art. cit.
8

Du don à la transaction :
le cas des personnes sans abri

claudia Girola

le contexte discursif de la pauvreté s’est focalisé depuis les


années 1990 autour du terme d’exclusion pour désigner une
diversité de catégories en situation de vulnérabilité socio-écono-
mique (le chômeur de longue durée, le jeune de cité, l’érémiste,
le SdF...). ce terme d’exclusion a introduit une représentation
dualiste de la société, entre ceux qui bénéficient de protections
matérielles et socio-affectives et ceux dont les liens au monde
social se distendent parfois jusqu’à disparaître. cette vision
empêche de rendre compte des passerelles de socialité et de
sociabilité quotidienne, parfois fragiles mais toujours existantes,
entre les différents acteurs de la société. les sans-abri catégo-
risés politico-administrativement SDF (sans domicile fixe)1 ont
ainsi été placés du côté du pôle négatif de cette société d’exclu-
sion « duale », devenant l’image achevée et paradigmatique de la
condition d’exclu.
Cette vision a fini par former la représentation dominante
d’un individu insaisissable, en errance physique et psychique,
extraterritorial – les catégories expérientielles qui structurent

1. l’absence de domicile, c’est-à-dire aussi l’absence d’adresse postale


et fiscale, pose d’abord un problème de statut juridique et d’identification des
personnes par l’État : sans domicile, pas de commune de résidence, dont dépen-
dent en partie les droits civiques (droit de vote) et sociaux (une partie des poli-
tiques d’assistance s’élabore à l’échelle communale).
186 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

d’ordinaire la vie en société lui faisant défaut. cette image limi-


naire des sans-abri est fondée sur l’idée qu’à une situation de
précarité socio-économique correspond automatiquement une
précarité des appartenances sociales et des inscriptions quoti-
diennes de vie. cependant, le travail de terrain m’a montré que,
malgré les conditions d’incertitude auxquelles les sans-abri sont
exposés, ceux-ci n’ont pas de perte de repères fondateurs d’exis-
tence. c’est plutôt cette situation d’incertitude qui les amène à
un travail identitaire de maintien de soi qui n’est rendu possible
que par la maîtrise d’une temporalité et d’une économie toujours
actives dans des contextes et des interactions sociales précises.
J’ai pu ainsi constater qu’une diversité des logiques économi-
ques de survie faisait partie de ce travail identitaire constituant
une véritable économie morale de ces personnes. c’est ce que je
propose d’analyser dans ce chapitre.

Échapper à une vision désocialisante

au départ de mon travail de recherche, que je mène depuis


les années 1990 dans le département des Hauts-de-Seine,
l’image des sans-abri, comme des personnes arrivées au terme
du processus de désaffiliation2, s’est imposée. cette représenta-
tion a été renforcée, d’une part, par l’image que les sans-abri
eux-mêmes me renvoyaient au cours des premières rencontres à
travers des récits de vies de pertes, semblant captifs d’un ici-
maintenant absolu. d’autre part, par l’observation de leurs con-
ditions matérielles de vie quotidiennes contraignantes et des
actions que ces personnes réalisent pour les affronter. ces
actions sont habituellement accompagnées d’un discours au
présent, par lequel les personnes se présentent comme étant atta-
chées exclusivement à la temporalité courte de la survie. en
effet, les personnes sans abri apparaissent ainsi, aux yeux du
chercheur, comme réduites à des actions au « coup par coup »,
dans une situation de détermination sans échappatoire, enfer-

2. robert castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chro­


nique du salariat, Paris, Fayard, 1995.
du don À la tranSaction 187

mées dans une économie négative, hors échange. leur vie me


semblait donc dominée par le désespoir éthologique de la sur-
vie.
Me conformer à cette idée me conduisait à focaliser l’analyse
sur ce qui ne marchait pas (ou plus) à cause des effets déstabili-
sateurs de la situation d’incertitude de ces vies et à observer
ainsi comment ces personnes s’y adaptaient. Mais ce choix ne
me satisfaisait pas. il négligeait la part active des personnes
dans les situations ordinaires de la vie. il conduisait ainsi à ne
plus percevoir ces personnes que dans le présent de la survie,
dépouillées de toute identité historique, sociale, politique et
affective. les vies des pauvres et leurs luttes dans l’histoire,
conjuguées à la rencontre quotidienne avec les personnes sans
abri, ne me permettaient pas de partir de cet a priori.
S’en tenir au schéma explicatif qui les enferme dans une
logique unique de recherche de satisfaction des besoins primaires
de vie, en les homogénéisant, constitue une violence interpréta-
tive faite à ces personnes, sociologiquement et éthiquement
questionnable, parce qu’elle les vide de leurs dimensions identi-
taires personnelles et sociales, fondatrices de toute condition
humaine. Selon cette vision, aucune singularité ne leur est recon-
nue. les pauvres auraient toujours les mêmes intérêts, les mêmes
buts et les mêmes besoins, contraints à la subsistance. l’orienta-
tion de leurs actions leur serait déjà donnée.

Corps et identité

Pour échapper à cette vision homogène, désocialisante, utili-


tariste et déterministe de ces personnes, j’ai, par la suite, opté
pour une position de « positivité ». J’ai donc situé ces personnes
dans leurs biographies et retenu leurs points de vue ainsi que
leurs pratiques quotidiennes de vie dans des temps, passé-pré-
sent et dans des espaces, ici-ailleurs, concrets et actifs afin de
rendre compte des significations sociales, historiques et politi-
ques de leurs conditions matérielles de vie.
au début, j’ai privilégié l’observation de ce que ces personnes
me présentaient d’emblée, à savoir la matérialité de leur vie. ce
point de départ était intentionnel parce qu’il me donnait une
188 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

trame de lecture initiale des logiques de vie quotidienne. d’ail-


leurs, la temporalité humaine implique une consistance : la maté-
rialité de la vie se présente en apparence comme accessible et
plus ou moins visible sans médiation. le contrat implicite que
ces personnes me proposaient au début de nos rencontres était
précisément que je me focalise sur la dimension « palpable » de
leur vie : inutile d’aller au-delà ! il s’agissait de préserver ainsi
leur face publique, qui témoignait d’une manière incontestable
de leur vécu. S’attacher à l’observation de la vie matérielle me
permettrait certainement de trouver la fissure pour comprendre
ce qui « s’ajoute » à cette énergie primaire de vie.
J’ai été alors amenée à me déplacer constamment avec les
personnes. chaque activité ayant son lieu propre, la ville m’ap-
parut comme un grand espace recelant certaines des ressources
nécessaires au maintien du corps : la « récup », la mendicité, les
espaces d’assistance... Je pouvais de cette manière repérer des
activités et des réseaux qui délimitaient des territoires précis
mais je constatais également la « désarticulation » des horaires et
la discontinuité des services d’aide et des ressources plus infor-
melles qui exigent des sans-abri de jongler avec les rendez-vous
et les obligent à des déplacements continuels. ils sont ainsi
amenés à percevoir leur territoire de vie comme un espace frag-
menté. celui-ci se projette sur leur image corporelle : « tu sais,
pour vivre à la rue, nous sommes obligés d’aller de-ci, de-là pour
soulager nos besoins, comme si on était des robots... on peut
monter et démonter les pièces », explique Patrick, cinquante-
deux ans, ancien imprimeur à issy-les-Moulineaux.
didier, de courbevoie (quarante-huit ans, « maçon tempo-
raire », comme il se nomme, sans travail et sans logement depuis
deux ans, il « touche » le rMi), répète presque la même chose :
« tu vois, nous sommes comme des marionnettes articulées, tu
connais ? là, c’est l’estomac, à vingt minutes d’ici, pour manger.
Plus tard, c’est la tête, au rMi ou au ccaS, on te prend la tête.
Finalement, c’est toi qui dois rassembler les pièces... les mor-
ceaux, tu comprends ? »
Malgré le morcellement territorial et son vécu corporel, toute
l’énergie pratique de ces personnes se déploie afin de recom-
poser l’intégralité de leurs corps à travers la routinisation du
tempo de la vie. la perte d’intégrité du corps conduit à l’idée de
dissolution des limites de la personne, ce qui provoque l’an-
goisse de n’être plus au monde. Face à la logique de la territoria-
du don À la tranSaction 189

lisation des ressources institutionnelles d’aide et face aux aléas


d’une vie où rien n’est garanti, se donnait à voir pourtant un
agenda d’une routine compliquée mais extrêmement systéma-
tique autour des besoins élémentaires et de l’image de soi. le
corps a des rythmes qu’il convient de respecter, manière de le
conserver toujours au présent et d’en assurer ainsi la permanence
comme son bon usage, non pas seulement parce que les per-
sonnes s’affirment ainsi toujours vivantes, mais parce que c’est
l’effort même de cette routinisation qui constitue leur combat
quotidien et qui apparaît, à leurs yeux, comme la preuve de leur
présence au monde.
arrivée à cette étape de la recherche, je me suis interrogée
sur le rapport qui s’établit entre les deux termes qui supportent
l’indissociabilité entre maintien du corps et maintien de soi, à
savoir la matérialité et la personne, dans les interactions sociales
avec les différents acteurs (sociaux, civils, institutionnels) que
ces personnes rencontrent tous les jours. est-ce que cette rela-
tion indissociable perdure ou bien se différencie-t-elle selon les
relations ? Mes observations ont pu rendre compte des diffé-
rentes configurations relationnelles et économiques en rapport
avec ce diptyque nécessité/identité.

Ni don charitable, ni droit impersonnel

lorsque j’accompagnais les personnes auprès des différents


services et/ou des administrations d’aide, j’ai pu observer que le
rapport avec ces organismes était fondé sur l’établissement de
relations d’interconnaissance et de personnalisation significative
avec les agents, qui deviennent la condition de la relation insti-
tutionnelle et qui jouent relativement sur l’ancrage territorial de
ces personnes. la dimension relationnelle (de sociabilité, d’af-
fectivité, de re-connaissance...) semble être le support nécessaire
pour que la rationalité utilitaire puisse se développer.
en suivant Jean-Pierre, de clamart, dans son circuit institu-
tionnel d’aide, je me suis aperçue que le bénéfice obtenu était
impossible à séparer des commentaires sur le rapport très per-
sonnel établi avec l’agent de l’administration responsable de ce
bénéfice : « J’aime les gens intelligents, ceux qui s’approchent
190 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

de toi, te traitent comme un homme, qui te reconnaissent. tiens !


comme à la douche, on me salue par mon prénom... on se sent
mieux. » louis a arrêté d’aller au ccaS parce que « l’aS n’ar-
rive pas à comprendre les avantages que je peux tirer avec mon
boulot dans la récup de matériel, elle continue avec ses idées à
la con de l’insertion. » Handam, d’issy-les-Moulineaux, ne con-
naît les institutions qu’il fréquente que par le nom des agents
d’accueil. J’ai pu observer, plusieurs fois, que le jour où « son
contact » est absent il préfère attendre un autre jour parce que
« ce n’est pas la même chose ».
ce qui a été toujours valorisé par les personnes c’est l’impli-
cation, de la part de ces agents qui vont au-delà de leur tâche
administrative ou d’accueil social formel : les « dérogations
personnelles », leur faire des papiers d’identité sans l’exigence
immédiate de l’apport en argent pour les timbres, leur faire
confiance « qu’on paiera notre dette », « discuter d’autres choses,
de la vie », être appelé par son nom, « que le courant passe entre
nous » (Louis). Le bénéfice matériel ainsi obtenu n’est plus pour
la personne uniquement un don charitable issu de la solidarité
nationale organisée et abstraite, ni un droit automatique et
impersonnel que tout le monde devrait acquérir. il est le résultat
d’une relation sociale de proximité qui lui rend son statut de
personne singulière. ces personnes s’attachent donc à un service
d’aide lorsque la relation avec l’agent s’est constituée en une
médiation entre elles et la loi, ce qui ouvre la possibilité de
l’émergence des « sentiments sociaux », d’une sorte d’institution
sociable, à travers cette relation personnalisée : des loyautés
échangées, de la reconnaissance mutuelle, mais aussi des rela-
tions de disputes et de désaccords entre les personnes. entrer
dans des relations de tension avec ces agents connus est aussi
pour les sans-abri se sentir exister, plus encore, même si c’est
pour un temps limité, se sentir « maîtres ».
l’un des procédés de cette « maîtrise » c’est le « rendez-vous
raté » dans les services d’accueil, interprété pourtant par les
agents comme la confirmation de la perte des repères, notam-
ment temporels. Lorsqu’une relation de confiance s’est nouée
entre l’intervenant social et la personne, l’absence de cette der-
nière dans la routine de ses visites est souvent ressentie comme
une trahison : « on se fait avoir », répètent les agents déçus, en
faisant référence à leurs engagements et à leurs attentions parti-
culières consacrées à certains individus. cependant, les personnes
du don À la tranSaction 191

sans abri présentent cet acte comme une sauvegarde identitaire :


« elle est gentille mais je ne suis pas prisonnier, je fais attendre,
elle me connaît, elle va pas croire que je suis toujours dispo-
nible. J’ai mes choses à faire aussi... c’est fou quand même, je
n’ai même pas le droit de gérer mon emploi du temps... Ma vie,
elle m’appartient ! c’est moi qui décide... Finalement, elle a du
travail parce que je suis dans la merde, je suis son client, alors
pour une fois c’est moi qui établis les règles... il faut savoir
attendre, c’est leur boulot, nous attendre », me disait François,
de Villeneuve-la-Garenne.
c’est autour du temps, en général, que se joue ce bras de fer
avec les assistantes sociales. le temps, « mon temps », se
confond avec la vie, « ma vie », et celle-ci est, à leurs yeux, une
propriété incontestable. ces personnes réclament que leurs
spécificités personnelles en tant qu’individus « pauvres » leur
soient reconnues, en faisant infléchir la norme universelle et en
l’adaptant à leurs besoins particuliers. ce qui est juste sociale-
ment pour ces personnes, c’est que le droit intègre leur biogra-
phie singulière, finalement leur « social particulier », leur histori-
cité. le droit qu’elles attendent c’est avant tout la reconnaissance
de la singularité de leur situation de non droit de fait et non de la
généralité de leur statut d’ayant droit virtuel.

Entre pairs : la nécessité d’une dette impérissable

les personnes sans abri, même si elles vivent dans un groupe


plus important, sont souvent organisées en « couple d’amis »,
partageant les revenus et les aides. cette organisation à deux sert
à la survie économique et construit de l’amitié, une amitié qui
aide à la survie morale, fondamentale pour la survie matérielle.
lors de mes rencontres avec ces « couples », je me suis
aperçue que chacun connaissait la vie de l’autre à un niveau de
détails surprenant, même lorsqu’il n’existait pas entre eux une
relation d’une profondeur temporelle significative. L’un pouvait
raconter parfaitement l’existence de l’autre à tel point que celui
qui oubliait un fragment de sa propre vie était aidé ou corrigé
par l’autre qui gardait en mémoire, comme des archives vivantes
ou comme un film, la vie de son ami. Que l’autre sache, c’est
192 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

l’inquiétude de tous ces hommes. ils n’aiment pas se penser et


parler d’eux-mêmes, ça met en danger leur présent vital. en
revanche, ils aiment écouter l’ami parler d’eux, cela leur procure
une présence, une preuve de vie et préserve leur individualité.
le « je » est dévalué en faveur du « il » ou de leurs prénoms
nommés par un autre qui leur donne un existence objective ; « ce
n’est pas moi qui le dit, c’est l’autre », disent souvent ces
hommes, pour neutraliser le soupçon permanent que l’on porte
sur leurs récits de vie. l’autre, l’ami, est plus crédible et assure
une crédibilité à leur existence.
tout cela n’est pas étranger à la relation économique qui unit
également ces personnes. elles tentent constamment d’entretenir
une relation de dette mutuelle. louis paye à François les trans-
ports en commun et le pain de tous les jours, François l’aide
dans la récup, louis lui fait participer au pourcentage de la
vente, mais alors, comme le dit François : « oui, mais c’est moi
qui fait le feu toutes les nuits. » ce « oui, mais... » dévoile l’ur-
gence de rétablir l’échange perpétuel. chacun cherche à donner
pour que l’autre ne cesse pas de donner et demeure toujours
redevable. le triptyque maussien ne doit jamais s’arrêter. dans
la permanence de cette relation de dette, les personnes s’atta-
chent et deviennent des « proches », des amis ; se noue ainsi une
relation « donnant-donnant » et une relation de réciprocité via la
libéralité du don gratuit, sans solution de continuité. cette amitié
repose donc sur deux temporalités, celle de l’utilité initiale qui
naît des besoins d’amis comme des soutiens et celle, contiguë,
qui nous amène à prendre le même intérêt aux plaisirs et aux
inquiétudes de nos amis qu’aux nôtres. les personnes font de
l’utilité et de l’amour désintéressé envers l’autre une unité.
l’amitié est ainsi fondamentalement « mouvante » comme le
sont les intérêts des êtres, leurs échanges et leurs passions. les
établis, étant en dehors d’une situation limite, croient pourtant
pouvoir se passer du calcul de la relation avec l’ami et morali-
sent négativement les bénéfices ainsi procurés s’attachant au
deuxième temps de la production de l’amitié en tant que fin en
soi, une « activité qui n’a d’autre fin qu’aimer »3, l’instaurant
comme unique possibilité.

3. Marcel lamy, 2001. Alter ego. L’amitié selon Aristote. conférence


prononcée au lycée chateaubriand de rennes, le mardi 4 décembre 2001. Mise
du don À la tranSaction 193

Commerce de liens

Si l’unité stratégique pour la survie est généralement « un


couple d’amis », celui-ci s’insère en même temps dans des
réseaux de sans-abri fréquentés quotidiennement ou croisés de
temps à autre. c’est entre ces groupes que se déploie une
économie de troc et d’échange, du fait de la rareté de l’argent,
même s’il n’est pas inexistant. la monnaie est présente surtout
au début du mois lorsque les personnes ont touché des transferts
de l’État (allocations multiples, rMi, etc.). cependant, ces
transferts sont dépensés au bout de quelques jours, d’une part
parce qu’ils ne représentent pas des montants trop importants
(rMi : 440 € pour une personne seule ; 661 € en couple) et,
d’autre part, parce que les dépenses réalisées sont élevées : quel-
ques nuits d’hôtel, des « bouffes » à des prix souvent dispropor-
tionnés au regard de leur situation économique. il ne faut pas
toutefois penser en terme de dilapidation, ou au peu de
conscience de l’épargne de la part des pauvres liée à cette incer-
titude du quotidien qui les empêcherait de se projeter dans le
futur – comme fréquemment l’expliquent les intervenants sociaux,
en écho au discours déjà très ancien sur les pauvres de toujours,
d’ici et d’ailleurs. A contrario, les personnes m’ont toujours
expliqué que ces nuits et ces « bouffes » représentaient un répit
dans leur quotidien difficile et que cela leur permettait de récu-
pérer et de « charger les moteurs » pour tenir et continuer. Fina-
lement, loin de la dilapidation, ces dépenses constituent un
investissement de vie en même temps qu’elles sont l’expression
d’un « ras-le-bol » de leur vie de privations. ce manque d’argent
ouvre donc vers d’autres formes d’échanges.
raoul et Paul travaillaient à la cuisine du centre d’accueil de
la Maison de nanterre4. ils faisaient clandestinement des petits
sandwichs qu’ils apportaient avec eux lorsqu’ils s’installaient
dans les rues du quartier du Petit nanterre pour les vendre ou

en ligne le 25 janvier 2002, http : www.lycée-chateaubriandfr/cru-atala/publica-


tion/lamy.htmFn6.
4. la Maison de nanterre, actuel centre d’accueil et de soins hospitaliers
(caSH) de nanterre, est un établissement de l’époque du grand enfermement
et de la répression des mendiants et vagabonds qui accueille aujourd’hui des
personnes en grande difficulté et sans logement.
194 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

pour obtenir d’autres services en échange. les vieux de l’hos-


pice du même établissement échangeaient leurs journaux des
jours précédents contre des cigarettes et des piles pour leur
radio. il y avait aussi un nombre important d’objets en circula-
tion : petites glaces, stylos, lunettes pour lire, bonnets, foulards,
billets de bus et de métro, radios, transistors, baladeurs, ciga-
rettes. les transactions étaient interindividuelles. les hostilités
préexistantes que j’avais constatées entre les personnes s’apai-
saient en faveur de l’acte de l’échange. il se créait ainsi une sorte
de marché plus ou moins spontané fondé sur la nécessité quoti-
dienne des personnes. La valeur des choses échangées était fluc-
tuante, elle dépendait du besoin, de l’envie de certains de pos-
séder tel objet ou tel produit, de la relation entre les personnes,
de l’ancienneté ou de la présence récente de personnes dans ce
périmètre marchand et, bien entendu, de la difficulté à obtenir
tel ou tel produit. le hasch, les médicaments, les cigarettes
avaient une valeur initiale x ; à partir d’elle, le « prix » était sou-
mis aux conditions énumérées plus haut.
Évidemment, les compétences de chacun, soit pour rendre les
qualités de l’objet à échanger plus attrayantes, soit pour démon-
trer, avec conviction, la « tâche ardue » qu’avait représenté son
obtention, jouaient dans l’établissement final de sa valeur. Mais
l’effet de cette « politique de marketing » était relatif, car dans ce
type de transactions, les personnes qui évitaient le plus possible
de s’endetter étaient obligées d’être très prudentes pour ne pas
succomber aux discours séduisants des vendeurs. Puisque les
échanges répondaient plutôt à la logique du troc, le reste « à
payer » était très difficile à fixer. Mais, surtout, s’ajoutait à cette
difficulté celle d’éviter d’être redevable à quelqu’un d’extérieur
à son groupe d’appartenance ou à son groupe de protecteurs.
cette dette individuelle pouvait automatiquement rendre dépen-
dant le groupe entier vis-à-vis du créancier et augmenter, plus
tard, les conflits intergroupes. Cette pratique consistait en un
travail constant d’autoprivations5 qui se confondaient avec les
privations imposées par leur position de subalternité, afin d’ar-

5. dans notre cas l’autoprivation n’apparaît pas comme une attitude de


soumission (c’est le cas des conduites ascétiques des familles précari-
sées étudiées par olivier Schwartz dans son ouvrage Le Monde privé des
ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, PuF, 1990) mais plutôt comme
une autodiscipline pour s’en sortir.
du don À la tranSaction 195

river à sentir qu’elles comptaient avec « tout ce qu’il faut pour


vivre », ce qui était souvent, à mes yeux, beaucoup moins que le
minimum vital nécessaire pour n’importe quel homme sur terre.
S’installe ainsi un esprit minimaliste que les personnes sans abri
associent pourtant à la liberté. elles assurent qu’elles ont connu
la dépendance, surtout lorsqu’elles travaillaient, parce que
« travailler c’est aussi dépenser, c’est aussi avoir des besoins.
À l’époque, il fallait toujours faire gaffe, mettre de côté c’était
presque impossible, alors tu te disais que tu n’avais pas besoin
de telle chose ou de telle autre et de cette manière tu économi-
sais, c’est une manière d’épargner aussi. Maintenant... tu apprends
à ne pas avoir besoin des choses. la société de consommation,
elle est vraiment foutue avec nous... au moins ça... », disait
raoul. Malgré leurs sentiments libertaires, je n’ai jamais pu
m’empêcher de penser à cette liberté exilée de toute justice.
les participants de ces échanges se présentaient comme des
acteurs économiques qui dépasseraient la satisfaction de la
nécessité pour obtenir un surplus matériel. dans la réalité de
l’acte, ce surplus était difficile à atteindre et finalement rarement
recherché : d’une part, parce que l’argent manquait, il ne pouvait
constituer l’étalon sur lequel la valeur des marchandises et des
objets échangés aurait pu être définie. Ces valeurs étaient donc
toujours relatives et changeantes. d’autre part, parce que les
relations « désaffectées », qui répondent à une « clause d’indiffé-
rence identitaire6 » relative, et qui caractérisent les univers de
transactions marchandes, étaient rares entre les personnes. ce
qu’il faut comprendre, c’est que c’était cet espace d’échange et
l’échange lui-même qui introduisaient la possibilité de « la ré-af-
fectation » des relations et donc l’acte de reconnaissance.
dans la Maison de nanterre, les personnes étaient toujours
dans une relation de miroir inversé : l’autre était le soi qu’on
refuse de voir pour soi-même. lorsque les personnes étaient
réunies en groupes d’affinités, rassemblés par l’ancienneté dans
l’institution ou par l’activité partagée à l’intérieur de l’institu-
tion, leurs individualités étaient toujours en tension, en fonction
de la loyauté collective. dans l’espace de ce « marché », au

6. Samuel Bordreuil et al., Champs relationnels, champs circulatoires.


Ville émergente et urbanité au prisme de la zone de Plan­de­Campagne, aix-
en-Provence, Puca, laMeS-MMSH, 2000.
196 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

contraire, les échanges étaient interpersonnels, le regard de


chacun, libéré des appartenances plus crispées et déterminées,
pouvait donc accéder à la particularité de l’autre. celle-ci, étant
reconnue, éloignait l’identification négative qu’ils avaient l’un
pour l’autre et/ou tempérait les complicités jalouses et caute-
leuses des membres des microgroupes. Échanger l’objet signi-
fiait se regarder différemment, parfois se regarder pour la pre-
mière fois. Échanger était se singulariser, se présenter à l’autre
« comme on veut » en dehors des tyrannies quotidiennes des
groupes d’appartenance ou des pressions de l’institution.
ces relations d’échanges laissent donc apparaître les singula-
rités des « échangeurs », éveillant des curiosités mutuelles. les
personnes en présence se mettent ainsi à se raconter, à échanger
des opinions sur des thèmes variés (le football, les modifications
internes dans l’institution, l’histoire de l’objet commercé, thèmes
qui ouvraient à des sujets inattendus).
l’objet à troquer perd progressivement son autonomie initiale
à l’égard des rapports entre les participants de l’échange, sa
valeur finit par dépendre des échanges de mots et d’histoires
entre ces derniers. tout prix est revu à la baisse et même le crédit
gratuit peut avoir lieu. c’est la relation qui prend le pas sur
l’objet échangé. cependant, ce commerce social ne crée pas
forcément des relations durables entre les personnes, ce n’est
pas un but en soi. au-delà de l’obtention du produit recherché,
ce commerce leur sert surtout à être rassuré sur le sens social de
leurs vies, par l’affirmation de soi dans la dynamique de la rela-
tion. en effet, l’échange permet à chacun de se comparer avec
l’autre : « il y a des personnes ici qu’ont eu une vie très dure,
quand je me compare, je me rassure » (Paul) ; de se placer socio-
historiquement par rapport aux autres et à leurs récits : « là-bas
(à la Maison de nanterre), tu penses que tous sont des clochards,
mais c’est pas du tout comme ça, j’ai découvert de types ici,
dans le quartier, qui ont fait le même métier que moi, et on les a
virés, à la même époque, ça m’a fait un effet... », me disait
Hakim ; de se situer dans une hiérarchie relative face à la souf-
france sociale des autres. tout cela nourrit, d’une manière cri-
tique, le point de vue de ces personnes vis-à-vis de leur vie, afin
de l’examiner et de la dénaturaliser sans cesse, puisque, comme
l’a dit raoul, un pensionnaire de la Maison de nanterre, avec
insistance : « cette vie, elle n’est pas naturelle, il ne faut pas croire
que tout ça c’est normal, il ne faut pas tomber dans le piège. »
du don À la tranSaction 197

Ces hommes sont toujours, en définitive, enfermés dans une


lutte des représentations pour (s’)expliquer qu’ils restent tou-
jours des hommes malgré les conditions matérielles éprouvantes
qui s’imposent implacablement à eux.

Personnalisation et autonomie,
le dilemme d’une économie morale

la relation économique que les sans-abri établissent avec


certains habitants des quartiers qu’ils occupent, montre une autre
logique à l’égard du diptyque nécessité/identité.
certains habitants de la ville réagissent face aux personnes
dans le besoin par un geste solidaire. leurs motivations vont de
la compassion et la pitié au sentiment humanitaire ou humain,
passant par la culpabilité individuelle ou sociale et/ou la cons-
cience d’une fraternité citoyenne. ces gestes commencent
souvent par l’offre de nourriture qui devient une pratique systé-
matique. Puis suit le don des vêtements, de certains médica-
ments ponctuels, parfois l’accompagnement dans des structures
d’accueil ou des services administratifs. c’est ainsi qu’un lien
de confiance se construit progressivement entre les interactants.
À ces gestes d’hospitalité, les personnes sans abri répondent
souvent par une offre de services (travail de plomberie, de jardi-
nage, de mécanique automobile, de portage des courses, d’aide
pour vider les greniers, etc.). c’est là qu’ils se trouvent, les uns
et les autres, installés dans une relation de don-contre-don.
celle-ci fait pourtant naître peu à peu chez la personne sans abri
un sentiment d’endettement. ce qui n’était au début qu’un geste
solidaire et de réciprocité devient, aux yeux des sans-abri, une
sorte d’enfermement dans une relation sociale hiérarchique,
dans laquelle ils occupent la place subalterne.
Voyons l’histoire de Jean-Pierre (J.-P.) pour comprendre la
situation.
lorsque J.-P. était allé demander de l’aide au ccaS d’une
des communes des Hauts-de-Seine, on l’avait orienté vers les
services municipaux pour prendre contact avec « quelqu’un de
l’action sociale pour obtenir une autorisation pour utiliser les
douches municipales ». c’est là qu’il avait été aperçu pour la
198 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

première fois par l’adjointe au maire à l’action sociale qui s’était


approchée de lui pour discuter. depuis ce jour-là, ils se croi-
saient souvent sur le parvis devant la mairie. l’élue lui donnait
régulièrement des vêtements de ses enfants et des tickets-restau-
rant. J.-P. lui avait fait part de ses connaissances en jardinage et
s’était offert pour faire des travaux dans son jardin. la maire
adjointe ne tarda pas de lui proposer d’entretenir régulièrement
son jardin. elle commença à le payer sans en avoir « vraiment »
discuté, puis elle lui proposa de le rémunérer à l’heure, et « au
noir ». ce travail lui avait ouvert en ville progressivement un
réseau transactionnel intéressant avec plusieurs femmes qui
lui proposaient divers services à effectuer : peinture des murs,
jardinage, vider les greniers, parfois surveiller les enfants quand
elles s’absentaient brièvement. le réseau institution/assistance/
charité, où J.-P. se fournissait initialement, débouchait ainsi sur
d’autres logiques faisant partie d’une économie domestique rela-
tionnelle quotidienne des habitants du quartier. cela ancrait la
personne sans abri dans un territoire relationnel personnalisé
plus privé, mais qui, en même temps « se brouillait » avec l’es-
pace institutionnel.
Quelques mois plus tard, J.-P. n’était plus très enthousiaste. il
sentait qu’il ne maîtrisait pas vraiment la dynamique de son
réseau de « clients ». la rémunération spontanée de ses « clients »
était fixée sur le premier prix imposé par la maire adjointe,
auquel s’ajoutaient quelques euros de plus selon la relation
personnelle et affective qui s’établissait entre la personne sans
abri et le client. c’était pourtant ce dernier qui proposait d’aug-
menter cette paye. J.-P. se rendait compte qu’il ne gérait pas la
situation et, parallèlement, prenait de plus en plus conscience
que ce qu’il faisait n’était pas autre chose que « travailler ». il lui
était pourtant difficile de revendiquer un statut du fait même de
la relation personnalisée qu’il entretenait avec ses « clients ».
les sans-abri rencontrés nomment de manières diverses leurs
activités économiques visant à gagner leur vie quotidienne. tout
dépend du type d’activité, de l’emploi du temps, de l’organisa-
tion mise en place, de l’idée et de la valeur qu’ils attribuent à
l’activité indiquée comme travail et, surtout, tout dépend de
l’expérience de travail antérieur que les personnes ont eue.
certaines activités sont classées comme « débrouille », d’autres
comme « petit boulot », d’autres encore comme « un truc à
faire ». cependant, ces différentes manières de nommer ces acti-
du don À la tranSaction 199

vités n’empêchent pas que, en dernière instance, elles soient


toutes rassemblées sous le vocable de « travail »7.
le travail est, d’une part, l’effort de tous les jours pour tenir
dans n’importe quel type d’activité et, d’autre part, il est n’im-
porte quelle activité fournie à un tiers en dehors de toute relation
contractuelle formelle. Si ces deux significations peuvent nous
amener à penser à différentes configurations de sens, ce qui les
rassemble est que, dans les deux cas, les personnes se voient
comme des « patrons », idée associée à une certaine autonomie
et, plus encore, au sentiment d’être une personne. l’absence de
relation salariale renvoie habituellement les personnes rencon-
trées à l’idée d’une relation d’indépendance, où elles gèrent tout
« sans rendre de comptes à personne » devenant leurs « propres
patrons ». cela, tant dans la débrouille quotidienne (combien de
fois ai-je entendu dire : « c’est moi qui commande maintenant »
ou encore « Je suis le pire des patrons parce que je m’exploite
moi-même ») que dans les situations où la personne offre ou
répond à des demandes de services de particuliers (travail de
plomberie, surveillance des voitures d’une rue, vide-greniers,
déstockage et stockage des marchandises d’un magasin connu,
jardinage de certains voisins du quartier)8.
lorsque la personne est embauchée comme travailleur salarié
contractuel, la conception du travail se réadapte. ne croyant plus
à la stabilité des contrats, les personnes essayent de conserver
leurs autres activités indépendantes par crainte de perdre leur
« clientèle ». le travail contractuel devient un support de stabi-
lité pour un temps, mais, paradoxalement, il est aussi vécu
comme la source d’une déstabilisation future lorsque le contrat
sera fini.

7. les personnes sans abri rencontrées ont connu le travail surtout ouvrier
de façon prolongée (soudeurs, ajusteurs, opérateurs...).
8. certaines personnes, conscientes qu’elles ne répondent pas aux règles
du droit du travail, peuvent qualifier ces travaux de « travail au noir ». Pour-
tant, c’est moins les bénéfices que procure le non-paiement des charges qui
sont valorisés chez ces personnes que le geste de faire l’activité et la rela-
tion non contractuelle avec un tiers. cette dernière relation permet de refuser
l’offre et éventuellement de négocier. Bien entendu, toute cette situation ouvre
la possibilité de la réactualisation des relations hiérarchiques auxquelles préci-
sément les personnes veulent échapper, jusqu’aux dérives vers des abus et des
relations d’exploitation de la part de ceux qui proposent le travail (Jean-Fran-
çois laé et numa Murard, L’argent des pauvres : la vie quotidienne en cité de
transit, Paris, Éditions du Seuil, 1985).
200 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

revenons à l’histoire de J.-P. la relation qui s’établissait


entre celui-ci et ses « clients » dérivait donc, à ses yeux, vers un
assujettissement que celui-ci regardait d’un mauvais œil. Ses
services n’étaient pas reconnus comme du travail, en consé-
quence il restait toujours prisonnier d’une relation de don gratuit,
à ses yeux, une relation profondément inégalitaire et injuste. il
en était sûr, il n’était pas son « propre patron ». en effet, certaines
femmes que j’ai pu croiser considéraient les services de J.-P.
comme une « activité » qui « l’aide à ses besoins et surtout qui le
met dans une situation dynamique et ça l’aide à se reconstruire ».
ces « clients » s’installaient ainsi dans un rôle compassionnel,
agissant par solidarité et contribuant – ils en étaient convaincus –
à la « resocialisation » de J.-P. Face à cette situation, J.-P. a
décidé de réclamer une augmentation de la paye, surtout pour
tester quelle était la valeur que les autres octroyaient à son
travail, une autre manière de dire quelle était l’image qu’ils
avaient de lui. les réactions ont été diverses, quelques-uns ont
accepté, reconnaissant les services de J.-P. comme du travail.
d’autres ont été plus réticents, un sentiment d’abus se répandant
chez ces derniers : « on voulait l’aider, mais là, il demande trop,
je pourrais appeler un jardinier professionnel. » J.-P. continuait,
à leurs yeux, à n’être qu’un homme à assister. l’image que ces
« clients » avaient des personnes sans abri ne leur permettait pas
de valoriser leurs compétences et de penser à une filiation
possible avec une catégorie active comme celle de travailleur.
Finalement la lecture que J.-P. faisait de la disqualification de
son travail donc de sa personne n’était pas totalement erronée. il
avait pourtant réussi à se faire reconnaître et à faire le tri entre
ses clients. ce tri devenait indispensable pour sa survie morale.
l’histoire de J.-P., malgré sa singularité, contient les valeurs
et les éléments qui structurent les rapports des sans-abri avec les
« établis », entre don et transaction. du point de vue des sans-
abri, sur lequel je me suis focalisée, le but est de passer du don à
l’échange transactionnel. l’idée de s’inscrire dans un échange et
non d’être un pur donataire permet à ces personnes de casser une
certaine figure passive d’elles-mêmes qui circule, construite sur
l’idée qu’on les « laisse faire », qu’on les traite avec compassion
et qu’elles ne s’interrogent pas sur les relations de subordination
paternaliste, clientéliste et assistancielle où elles sont souvent
inscrites. c’est l’image d’une dépendance presque honteuse à
l’égard de la société qui les assiste et les domine que ces per-
du don À la tranSaction 201

sonnes veulent donc freiner. Finalement, les mots et les actes de


ces hommes nous rappellent les mots de Marcel Mauss lorsque
ce dernier affirme qu’« accepter sans rendre ou sans rendre plus,
c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit,
choir plus bas (minister) »9.
cependant, les personnes sans abri ne sont pas candides.
elles savent que la relation sociale est objectivement inégali-
taire, c’est pourquoi définir les relations sociales en terme
d’échange est si important pour elles. car, dans le même mouve-
ment d’égalisation en deçà et au-delà de tout statut, elles rappel-
lent la différenciation sociale qui les séparent de « ces riches...
ceux qui ont du pouvoir ». cependant, cela n’est pas un message
d’opposition ou de confrontation sociale, il signifie plutôt la
connaissance que les personnes ont du fonctionnement social
ainsi que leurs tentatives de mettre ce savoir au service de leur
situation difficile.
la relation d’échange atteste pour ces personnes leur appar-
tenance au corps social. le lien se fait par la mise en contact
avec « ceux qui ont du pouvoir », « ceux qui décident ». ceux-ci,
pourtant, constituent moins une passerelle pour accéder au
monde des « intégrés » qu’un espace relationnel d’apprentissage
des rouages et des mécanismes du social pour en tirer des béné-
fices et rester intègre, « des hommes à part entière... », comme
n’arrêtait pas de dire louis.
certains habitants des quartiers constituaient ainsi des
réseaux d’aide qui devenaient des réseaux de travail pour les
sans-abri. des relations affectives pouvaient toutefois naître
entre l’habitant et les sans-abri. ces derniers essayaient alors de
contrôler ces rapports de proximité. ils craignaient que leurs
transactions avec les établis, auxquelles les sans-abri tiennent
fondamentalement, ne deviennent excessivement personnelles,
les obligeant à répondre d’une manière inconditionnelle et avec
un dévouement sans prix. dans cette dernière situation, la rela-
tion d’échange risque de se diluer, conduisant ces personnes à se
sentir soudain enracinées dans une relation de don personnalisé
sans résolution. Le défi, particulièrement difficile pour elles, est
donc de conserver un territoire d’interconnaissances où les rela-

9. Marcel Mauss, « essai sur le don », dans Sociologie et anthropologie.


Paris, Quadrige/PuF, 1997, p. 270.
202 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

tions d’échanges restent relativement détachées du lien affectif,


lien qui fait de l’autre un proche. C’est un des conflits majeurs
de ces personnes à l’égard des établis : vouloir être reconnues
comme des personnes sociales, entrelacées dans des rapports
personnalisés, tout en conservant l’autonomie relative de l’indi-
vidu, celui qui fuit la totalité et calcule pour subsister sans avoir
de compte à rendre et sans passifs à payer.

*
* *

au terme de ce parcours une constatation générale s’impose :


dans une situation extrême de vie, comme celle où se trouvent
les personnes sans abri, les actes matériels quotidiens impératifs
pour la survie et la lutte pour le maintien de soi se confondent
ou se « totalisent », formant une unité irréductible. il n’y a pas
lieu dans cette situation pour qu’une économie de vie puisse se
définir uniquement par l’acte utilitaire indépendant d’un travail
sur les relations personnelles, toujours situationnelles, qui s’y
instaurent. les relations de transaction marchande, de don et ses
différentes configurations, organisent la lutte quotidienne de ces
personnes et s’entrelacent souvent d’une manière complémen-
taire, constituant l’exemple clair de cette totalisation de vie. ces
différentes formes d’échange socioéconomiques, présentées par
utilitaristes et anti-utilitaristes comme contradictoires, cherchent
cependant, du point de vue des sans-abri, un même objectif,
celui d’horizontaliser les relations avec leurs interactants ou,
dans le cas où ce type de relations préexiste déjà, de les pré-
server. cela donne à la personne un sentiment de liberté et de
reconnaissance de soi malgré sa condition subalterne et les
contraintes d’une vie dure qui ne sont jamais oubliées, et pour
cause.
Pour finir, je voudrais revenir à la dynamique imbriquée du
don et de la transaction chez les personnes sans abri afin d’en
tracer les articulations.
le don, suivant Mauss dans son triple engagement (donner-
recevoir-rendre) et dans un mouvement continu, est à la base des
relations entre les pairs-amis sans abri. c’est un don qui cherche
à entretenir une dette mutuelle permanente afin d’éviter la
rupture du lien de réciprocité par la création d’obligations sans
fin. Les frontières de la nécessité et de l’amitié ne peuvent plus
du don À la tranSaction 203

ainsi se distinguer : « tu as besoin de ce que je peux te procurer,


tu as besoin de moi ». la liberté de soi aurait ici, paradoxale-
ment, une valeur de dépendance matérielle et morale avec ses
« proches » d’expérience de vie, indispensable pour tenir dans
une situation de précarité socio-économique limite.
dans le cas des relations occasionnelles entre « collègues
sans abri », la situation se modifie. Il n’existe pas, du moins
initialement, de confusion des frontières entre nécessité et amitié
telle qu’elle s’installerait entre les personnes dans une relation
morale. c’est la pratique du troc qui prime alors. la recherche
du prix des objets échangés afin d’établir leur équivalence, sans
pour autant abandonner (si c’est possible) la recherche du profit,
place les personnes dans une relation transactionnelle. d’après
une optique utilitariste, les relations personnelles des échan-
gistes seraient ainsi suspendues. cependant, j’ai montré qu’en
réalité le troc, et l’établissement du prix, ouvrent de nouvelles
relations10 où le but principal est de se prouver à soi-même, à
chacun des interactants (vus toujours comme « en dehors du
monde »), la capacité à tisser des liens sociaux par l’intermé-
diaire des objets échangés. la discussion sur la valeur de ces
derniers est surtout fondée sur la mise en avant de la compétence
de mener à bien ce marchandage par l’exposition d’un récit de
soi valorisant mais aussi hospitalier envers l’autre. on est tenté
de dire que le sens du don semble vouloir se projeter sur la rela-
tion transactionnelle car l’échange ne serait pas ici complète-
ment libératoire : chacun sait désormais la vie de l’autre, les
objets échangés contiennent ce savoir et le pouvoir de son évo-
cation.
dans le cas des relations avec les institutions d’aide ou d’as-
sistance, vécues comme des donatrices absolues et inabordables,
il s’agit pour les personnes sans abri de pousser la relation du don
apparemment libre et gratuit vers une relation de don-contre-don
à travers une hyper-personnalisation des relations avec les inter-
venants sociaux. Cela afin de produire des relations impliquées
avec ces derniers et faire ainsi émerger les « personnes » de cette
rencontre improbable, avec leurs noms, leurs émotions, leurs

10.« n’y a-t-il pas des transactions marchandes qui (...) inaugurent des rela-
tions nouvelles ? » s’interroge Florence Weber, dans « transactions marchandes,
échanges rituels, relations personnelles. une ethnographie économique après le
Grand Partage », Genèses, 41, 2000, p. 105.
204 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

engagements. le but est d’annuler l’anonymisation relationnelle


à laquelle l’institution les soumet les réduisant à de purs individus
négatifs hors échange.
Enfin, ce sont les relations qu’entretiennent les sans abri
installés dans certains quartiers et les habitants-voisins ordi-
naires, les établis, qui, à mes yeux, permettent de voir le plus
clairement, le rapport étroit entre les relations de don et de tran-
saction. ces relations commencent par le don charitable d’aide,
d’objet, d’écoute. c’est un don qui comme nous l’avons vu, peut
devenir une offre de travail « au noir » en correspondance
souvent avec les compétences des sans-abri. tout cela crée des
relations d’interconnaissance, de proximité. ce travail est rému-
néré, mais la valeur de cette paye est au début imposée par l’em-
ployeur habitant qui, d’après lui, ne cherche pas le profit mais le
bien-être de l’autre en souffrance sociale.
l’activité payée réalisée par le sans-abri prend pourtant un
double sens, selon le point de vue. elle est considérée comme
un travail, la paye étant, aux yeux des personnes sans abri, la
rétribution de droit, même dans une situation de travail illégal.
en revanche, pour l’employeur, l’activité et la paye s’inscrivent
dans le prolongement du don charitable initial. la personne sans
abri l’a bien compris. naît ainsi chez elle un sentiment d’assu-
jettissement proche de l’exploitation malgré les relations et les
gestes amicaux et solidaires qu’elle-même reconnaît de manière
contradictoire chez son « employeur ». il naît surtout chez la
personne un sentiment de disqualification personnelle (une désil-
lusion sociale) car elle n’est pas reconnue dans son unité
travailleur-personne par celui qui s’était montré initialement
comme humanitaire et fraternel. cette situation devient intolé-
rable pour le sans-abri parce que, précisément, employeur-habi-
tant et sans-abri sont liés par des relations d’affect, d’intercon-
naissance préalable. celles-ci ne pouvant pas être effacées, il
faut les mettre à l’épreuve. c’est, paradoxalement, le rappel de
la relation transactionnelle, au-delà de leurs relations interper-
sonnelles, qui peut, aux yeux de la personne sans abri, rétablir la
confiance, le regard amical, la reconnaissance mutuelle avec
l’établi (« les bons comptes font les bons amis »). alors elle
essaye d’imposer le prix de son travail, voire de refuser ce
dernier lorsque le prix est tiré à la baisse et par cet acte d’ériger
une distance entre elle et l’employeur. il en va de sa valeur en
tant que personne. la relation transactionnelle, par son effet
du don À la tranSaction 205

libératoire, ouvre la possibilité, du point de vue du sans-abri, de


revenir aux affects premiers, aux relations d’interconnaissance
positives, de renouer le lien.
Les frontières entre don et transaction finalement se brouillent
ou s’enchaînent et font système dans une situation d’incertitude
économique et socio-identitaire. Ceci nous amène à réfléchir à la
nécessité d’analyser à chaque fois les pratiques socio-économi-
ques en relation avec les situations et les rapports sociaux parti-
culiers (de domination, de hiérarchie, de parité, d’amitié, de con-
currence etc.) et les significations que les acteurs leur octroient.
Ainsi seront dépassées les antinomies réifiantes et stériles – don/
transaction ; nécessité/identité ; intérêt/amitié – d’autant plus que
les acteurs sociaux eux-même n’en sont pas captifs.
9

Le point de vue
des praticiens français
Table ronde du 17 septembre 2007

noël barbe, laurence Fontaine et Florence Weber

nous avons retranscrit partiellement ci-dessous les contribu-


tions des praticiens français à la table ronde qui clôturait le
colloque « Économie informelle, travail au noir. enjeux écono-
miques et sociaux » du 17 septembre 2007. deux représentants
des institutions qui soutenaient le colloque, l’agence centrale
des organismes de Sécurité sociale (acoSS) et la délégation
interministérielle à la lutte contre le travail illégal1 (dilti),
avaient accepté cette confrontation avec des universitaires et
chercheurs en économie, sociologie, anthropologie et droit,
débattant de la mesure et de la signification de l’économie infor-
melle. nous avions également sollicité thomas Wanecq, inspec-
teur des affaires sociales, auteur du rapport de mars 2007 « la
fraude aux prélèvements obligatoires et son contrôle » pour le
conseil des prélèvements obligatoires, qui a succédé au conseil
des impôts. ces trois interventions des pouvoirs publics dans
leur diversité – pour le dire vite, la sécurité sociale, le travail et
les impôts – furent complétées par celle d’un représentant du

1. Par un décret du 18 avril 2008, soit quelques mois après cette table ronde,
la dilti a disparu, remplacée par la délégation nationale à la lutte contre la
fraude.
208 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

collectif Génération précaire, un mouvement né en France en


2005 pour dénoncer l’extension des stages en entreprise comme
mode d’entrée des jeunes dans la vie active.
le point de vue de ces praticiens – pouvoirs publics et mou-
vement social – nous a semblé d’autant plus intéressant qu’ils
étaient tous engagés, à des titres divers, dans la lutte contre le
travail dissimulé en France et que leurs propos permettent de
restituer le contexte dans lequel ont eu lieu, dans les années
2000, les débats académiques sur les différentes formes de l’éco-
nomie informelle. de plus, leurs interventions permettent de
saisir la diversité des instances administratives concernées par le
travail au noir, liées qui à la sécurité sociale, qui au travail, qui
aux impôts, ainsi que les difficultés de leur coopération, et les
obstacles que le fonctionnement de l’État mais aussi l’européa-
nisation de l’espace économique mettent à une lutte efficace
contre le travail illégal. depuis 2007, les choses ont changé au
sein de l’appareil d’État en France, à mesure que le travail illégal
devenait un sujet d’intérêt pour les politiques publiques, sans
que soit tranchée la question de savoir s’il fallait renforcer les
sanctions à visée préventive ou « blanchir » au moins partielle-
ment le travail au noir, ce à quoi ont contribué certaines réformes
menées depuis 2007, qu’il s’agisse de défiscaliser les heures
supplémentaires, de baisser la tVa sur les cafés restaurants (l’un
des secteurs les plus touchés par le travail au noir) ou d’auto-
riser, par l’intermédiaire du rSa, le cumul des prestations
sociales et d’un emploi déclaré.

Éric Le Bont, Directeur de la réglementation,


du recouvrement et du service à l’ACOSS

traditionnellement les inspecteurs du recouvrement avaient


pour mission de contrôler une assiette déclarée et de vérifier si
elle correspondait à la législation. depuis une bonne dizaine
d’années, des velléités de s’interroger véritablement sur les
moyens à mettre en œuvre pour lutter efficacement contre le
travail illégal ont vu le jour. après des embryons de plans natio-
naux, on est passé à un braquet supérieur avec la coG, la
convention d’objectif et de gestion qui nous fixe un certain
le Point de Vue deS PraticienS FranÇaiS 209

nombre d’orientations pluriannuelles que nous passons avec les


pouvoirs publics et la lutte contre le travail illégal se traduit
aujourd’hui par une action prioritaire. Par rapport à cette poli-
tique, quels sont les grands axes que nous cherchons à déve-
lopper dans cette lutte contre le travail illégal ?
le premier point est le renforcement des partenariats.
Sans même parler de texte spécifique en matière de lutte
contre le travail illégal, il existe en matière de recouvrement et
de contrôle classiques des coopérations qui devraient naturelle-
ment porter leurs fruits comme les transferts d’informations
entre les services fiscaux et les inspecteurs des recouvrements.
Même si de telles coopérations ont parfois un peu de mal à se
mettre en œuvre, il n’en demeure pas moins que l’acoSS, en
collaboration avec d’autres services publics, a pris un certain
nombre d’orientations en la matière, en particulier tout ce qui
concerne la partie travail, avec la direction générale du travail et
ses services départementaux et régionaux : nous avons signé une
charte de partenariat pour favoriser ce type de transfert d’infor-
mations et de coopération.
le deuxième point consiste à passer d’une culture du contrôle
à une culture de la sensibilisation.
la sensibilisation vis-à-vis de partenaires et de secteurs clé
est en train de se mettre en place au sein du recouvrement. il y a
eu à l’été 2007 une action auprès du secteur des Hôtels cafés
restaurants qui a fait un peu de bruit, qui a fait parler d’elle, et
c’était un peu le but de l’opération. Je crois que notre institution
composée de vérificateurs ne pourra pas avancer sans une asso-
ciation très forte avec les professionnels de certains secteurs,
particulièrement les secteurs à risque.
le troisième point concerne l’organisation du contrôle au
sein de la branche recouvrement. là aussi de nouvelles orienta-
tions sont en cours et je suis convaincu que nous devons nous
professionnaliser en la matière. certains inspecteurs des recou-
vrements peuvent être réticents à contrôler le travail illégal. ce
point a suscité un débat interne à la branche recouvrement :
faut-il confier cette tâche à un inspecteur généraliste ou faut-il
spécialiser des inspecteurs dans le contrôle du travail dissi-
mulé ?
nous nous sommes réorganisés dans deux directions.
d’abord, alors que nous étions exclusivement axés sur le
contrôle sur place dans l’entreprise, nous avons introduit, ce que
210 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

font d’ailleurs les services fiscaux, la notion de contrôle sur


pièces, notamment pour les plus petites entreprises. cette inno-
vation a l’avantage de permettre de détecter un certain nombre
d’anomalies et donc d’envoyer aux entreprises concernées un
certain nombre d’informations. elle permet également de donner
plus de temps aux inspecteurs pour se consacrer à des opérations
de contrôle sur place en règle générale. Par ailleurs, nous nous
orientons vers une plus grande spécialisation en matière de
travail illégal tant dans l’organisation que dans les parcours
professionnels.

Thierry Priestley, secrétaire général de la DILTI,


la délégation interministérielle
à la lutte contre le travail illégal

c’est sans doute moi qui ai le plus d’ancienneté dans le


domaine, cela fait sept ans maintenant que je travaille à la
dilti. Je dois dire que l’idée de ce colloque interdisciplinaire
entre sociologues, anthropologues, ethnologues, économistes,
économètres, me paraît une excellente idée. nous avons besoin
à la DILTI d’enrichir notre réflexion sur tous les aspects du
travail illégal. en même temps, je dois vous dire que pour nous,
que l’on parle d’économie informelle, de travail au noir, de
travail non déclaré ou toute autre expression, pour nous c’est
avant tout un concept juridique. en dehors du droit, il n’y a pas
de travail non déclaré ni même d’économie informelle, cela
renvoie évidemment à la référence de la norme.
Sur ce chapitre, la deuxième chose que je souhaite dire, c’est
qu’il y a beaucoup de débats sur le périmètre du concept.
lorsque nous parlons de travail illégal, c’est plus large que le
travail au noir ou le travail simplement non déclaré. Sans verser
dans le chauvinisme, je voudrais faire l’éloge de l’approche
française qui résulte d’une loi de 1997, elle-même précédée de
nombreux travaux théoriques et parlementaires sur le sujet. le
concept juridique de travail dissimulé renvoie à quelque chose
qui nous paraît complet et cohérent : tout ce qui touche les
fraudes au cadre d’organisation de la relation d’emploi. cela
permet de comprendre dans une même notion non seulement le
le Point de Vue deS PraticienS FranÇaiS 211

travail non déclaré, définition à laquelle en général se tient la


commission de Bruxelles et plus globalement la littérature euro-
péenne voire celle de l’ocde, mais aussi tout ce qui procède
des mêmes ressorts et qui a finalement les mêmes conséquences
et souvent d’ailleurs la même sociologie. en effet, on a ajouté,
comme les juristes ici le savent, au travail non déclaré tout ce
qu’on pourrait appeler globalement la « mal-déclaration », la
mauvaise déclaration, ce que d’autres appellent aussi les « mani-
pulations de statuts ». c’est-à-dire les cas où la déclaration
existe, mais sous un statut qui n’est pas le bon ; également tout
ce qui touche à la fourniture de prêt illicite de main-d’œuvre.
cela nous paraît logique puisque là encore on touche au principe
d’organisation de la relation d’emploi. ces mal-déclarations
dénaturent les règles de la responsabilité sociale et du cadre
d’organisation de la relation d’emploi.
le travail dissimulé comprend également un certain nombre
de fraudes connexes, comme l’emploi des étrangers sans titre,
conséquence du fait que vous n’avez pas le droit de les employer
et que, de ce fait, ils ne sont pas déclarés, ou encore les fraudes
aux allocations chômage. en général, l’allocation chômage
consiste en un revenu de remplacement du revenu du travail. Si
vous avez simultanément une activité professionnelle, elle est
par hypothèse non déclarée puisque sinon vous perdez le béné-
fice des allocations chômage.
la troisième chose qui me semble importante, c’est que l’or-
ganisation, le fonctionnement du marché du travail dans toute
l’Europe est en train de se bouleverser complètement ! Les flux
de main-d’œuvre – aussi bien en emploi direct qu’en emploi
indirect – se multiplient, connaissent une croissance extrême-
ment forte, voulue d’ailleurs au niveau européen, au niveau de
tous les pays notamment de la France. on a voulu le marché
intérieur des services, il faut en accepter les conséquences, c’est-
à-dire bien sûr la libre prestation de services, donc le détache-
ment, mais aussi éventuellement des mouvements de main-
d’œuvre relativement courts. des phénomènes de migrations
pendulaires se développent, ce qui induit de nouvelles formes
des distorsions d’organisation de la relation d’emploi, qui auront
exactement les mêmes effets que le travail au noir le plus clas-
sique.
dernière chose : à partir du moment où l’on constate cette
européanisation et bientôt d’ailleurs une vraie internationalisa-
212 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

tion du marché du travail – la commission de Bruxelles a pro-


posé la libéralisation de quinze nouveaux secteurs au niveau
mondial dont la construction – on peut s’attendre à des mouve-
ments massifs de main-d’œuvre dans toute l’europe. c’est bien
ce contexte qui nécessite une coopération très forte de tous les
États, des États membres de l’union dans un premier temps,
pour que les contrôles restent efficaces.
l’un des premiers obstacles à cette coopération, c’est le
malentendu conceptuel : « Qu’est-ce que vous entendez par tra-
vail illégal, par travail non déclaré ? ». c’est pourquoi la ques-
tion juridique est absolument essentielle. la première chose à
faire pour obtenir cette coopération européenne, aujourd’hui de
plus en plus nécessaire, c’est d’abord de s’entendre sur les
concepts.

Thomas Wanecq, rapporteur


du Conseil des prélèvements obligatoires

le conseil des prélèvements obligatoires a succédé au conseil


des impôts en 2005. il est présidé par le premier président de la
cour des comptes. Je suis parmi vous parce que j’ai participé à
l’écriture de trois rapports qui concernent tous le travail illégal.
c’est déjà un indice intéressant : quand la machine administra-
tive se met à produire des rapports sur un sujet, c’est le signe
d’une évolution. Quelle conclusion en tirer ? on a le choix, soit
le travail illégal augmente, soit au contraire on s’y intéresse
davantage. Quand on se penche un peu sur le sujet, on s’aperçoit
qu’il est extraordinairement difficile de quantifier cette augmenta-
tion du travail illégal sur laquelle s’accordent les observateurs.
certes, elle est perçue par les acteurs de terrain, mais perçue sur
un mode qualitatif, parce que justement les instruments de mesure
s’affinent au fur à mesure et aucune comparaison en France ne
permet de remonter de manière suffisamment précise dans le
temps pour être sûr que le travail illégal a vraiment augmenté.
ce qui est certain, c’est que le dispositif administratif de lutte
contre le travail illégal est relativement récent. certes, il a
toujours été interdit de ne pas déclarer ses heures de travail à la
Sécurité Sociale. Mais la dilti, qui est ici éminemment repré-
le Point de Vue deS PraticienS FranÇaiS 213

sentée par M. Priestley, a été créée seulement en 1997. l’acoSS


constitue aujourd’hui avec son réseau des urSSaF l’un des
réseaux – il y en a plusieurs en France – en tête de ligne dans la
lutte et dans la répression – plutôt dans la réparation – du travail
illégal, c’est-à-dire dans le redressement des cotisations non
perçues à l’occasion de ces heures non déclarées ou mal décla-
rées. elle a multiplié par deux les redressements pour travail
illégal entre 2002 et 2005. L’augmentation a encore atteint 30 %
je crois en 2006. cette croissance exponentielle des résultats
nous montre que les inspecteurs du recouvrement accomplissent
un travail formidable. Mais quand on sait qu’aujourd’hui, selon
les estimations, guère plus d’un pour cent des cotisations éludées
sont redressées, on mesure le chemin qui reste à parcourir et
surtout le peu d’intérêt manifesté au sujet il y a quelques années.
il est devenu une priorité relativement récemment. il est devenu
une priorité en même temps que se faisaient jour un certain
nombre de problèmes dont certains sont aujourd’hui assez bien
pris en compte, mais d’autres beaucoup moins. Parmi ceux qui
commencent à être un peu pris en compte, il y a les problèmes
de coopération inter-administrative.
cela peut paraître étonnant, puisque les prélèvements sont
une antienne du discours public, et que la coopération est systé-
matiquement mise en avant : il faut que l’administration coopère,
il faut rationaliser, etc. en pratique, les choses sont un peu diffé-
rentes. le travail dissimulé met le doigt sur une séparation qui
est assez fondamentale dans le fonctionnement des finances
publiques françaises, entre la Sécurité Sociale et les impôts.
certes, tous ces prélèvements sont payés à peu près sur la
même assiette, mais toute la complexité réside dans cet « à peu
près ». on sait par exemple – sans vouloir stigmatiser une caté-
gorie particulière – que les indépendants déclarent parfois des
montants très différents à la sécurité sociale et aux impôts et
qu’on ne peut pas toujours réconcilier les deux déclarations. on
sait aussi qu’il est très difficile de savoir où se situe la fraude, où
se situe le travail illégal. en effet, la notion juridique de fraude
implique une intention de nuire, une intention de ne pas payer.
et l’on constate que sur des dispositifs d’exonérations de charges
sociales, une entreprise sur deux commet une erreur en sa défa-
veur.
il faut donc tenir compte des éléments de complexité du
système. S’ajoute à cela le point qu’a soulevé à juste titre
214 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

M. Priestley, et qui pèsera beaucoup sur l’avenir : le développe-


ment du marché intérieur européen, le développement des
migrations à but professionnel à l’intérieur de l’union euro-
péenne.
Sans vouloir faire de l’archéologie juridique, tout part d’un
règlement européen de 1971 et d’une directive de 1996, qui dispo-
sent que vous êtes affilié à la sécurité sociale du pays dans lequel
vous travaillez, sauf, tout est dans le sauf, lorsque vous êtes
détaché. À partir de ce principe, toute une jurisprudence commu-
nautaire s’est développée, avec – comme d’habitude pour un sujet
polémique – une intervention de la cour de Justice des com-
munautés européennes, qui a mené un travail prétorien de
construction du droit en interdisant aux États de réfuter les certifi-
cats de détachements émis par d’autres États.
Si l’on examine les débats autour du plombier polonais (qui
ont stigmatisé la Pologne alors que bien d’autres pays européens
– y compris la France – sont concernés lorsqu’ils envoient des
travailleurs à l’étranger), force est de constater que le problème
ne se situe pas chez la personne qui vient travailler en France en
étant affiliée à la sécurité sociale française et soumise régulière-
ment au droit du travail français, mais précisément dans les diffi-
cultés du contrôle croisé. C’est très difficile pour les organismes
français de contrôler la régularité de la situation d’un travailleur
polonais, tchèque, britannique, allemand, au regard de la légiti-
mité de son affiliation dans le pays d’origine. Par la suite, lorsque
l’irrégularité est constatée, c’est très compliqué aussi de mettre
fin à cette irrégularité et de la réparer.
Pour conclure, il y a deux ensembles de problèmes combinés :
ceux qui concernent la coordination entre administrations dans la
sphère française – et on pourra peut-être revenir sur l’inflation
des instances de coordination, qui sont au moins six en France
(six instances de coordination on imagine comment ça coor-
donne) ; ceux qui concernent le niveau européen, avec la mise en
place d’une structure qui prenne le phénomène au niveau où il est
le plus pertinent, c’est-à-dire aujourd’hui et de plus en plus, au
niveau transnational.
le Point de Vue deS PraticienS FranÇaiS 215

Julien Bayou, représentant du collectif Génération Précaire

Génération Précaire est un mouvement de bénévoles, un


collectif qui s’est créé en 2005 pour dénoncer les stages abusifs
dans l’enseignement supérieur, stages qui selon nous s’apparen-
tent assez rapidement à du travail dissimulé.
l’idée qui fonde ces stages, c’est que le stagiaire est détaché
ou prêté par l’établissement de formation à une entreprise pour
se former, cela fait partie de son orientation et de son cursus. ce
principe est valable dans nombre de pays. en revanche en France
ces stages ont pris une ampleur considérable, on parle de grande,
grande masse, on parle de 800 000 stages à l’année, le MedeF
évoque 15 millions de semaines travaillées sous forme de stage.
L’APEC estime que 94 % des diplômés ont déjà fait un stage. En
fait, au-delà des stages abusifs à caractère un peu dramatique sur
le plan personnel que les étudiants ont pu subir, il y a tout cet
impact systémique, macro-économique, qui selon nous a des
effets sur l’insertion professionnelle des jeunes. en effet, le
stage, outil d’insertion, d’orientation, est devenu au fil du temps
un vecteur de la non-insertion des jeunes puisque aujourd’hui on
constate une pénurie d’emplois pour les jeunes diplômés. on
compte environ 24 % de jeunes actifs au chômage, en revanche,
il y a beaucoup d’offres de stages qui leur sont proposées et
même accordées alors qu’ils ont déjà leur diplôme en poche.
le lien avec le travail illégal réside dans les caractéristiques
de ce travail. Bien sûr, on ne peut pas parler de fraude vis-à-vis
de la norme juridique : c’est un travail illégal légal, un travail
dissimulé légal. il a pourtant toutes les caractéristiques du travail
au noir puisque les étudiants comme les entreprises ont intérêt
au statu quo. Les étudiants ont besoin, on le leur a suffisamment
martelé, d’accroître leur employabilité ; les diplômés qui ne
trouvent pas de travail dans leur spécialité ont intérêt à rester
dans leur spécialité, via des stages, via des inscriptions fictives,
des conventions bidons ou des inscriptions bidons et des conven-
tions de stage, pour garder un pied dans la spécialité qu’ils espè-
rent découvrir. côté entreprise l’intérêt est évident puisque la
rémunération est libre, en pratique elle tourne autour de 30 %
d’un salaire normal, par exemple six mois de stage d’un étu-
diant ou d’un diplômé sont rémunérés 2 000 euros contre 8 à
10 000 euros pour les mêmes 6 mois en cdd !
216 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

lundi dernier s’est mis en place un comité des stages, sur


lequel nous ne savons pas encore grand chose2. le collectif Géné-
ration Précaire y est présent au titre de personnalité qualifiée.
les employeurs semblent découvrir la réalité des stages, peut-
être parce qu’ils n’ont pas le même âge que nous, peut-être par
intérêt bien compris. les syndicats semblent également décou-
vrir le sujet, ils n’ont pas trop l’habitude de prendre à bras le
corps les sujets qui ne concernent pas directement les salariés en
place, titulaires.
en fait, on a une grosse crainte puisque le stage actuellement
est un ovni juridique, il y a bien un décret qui interdit de prendre
un stagiaire pour remplacer un salarié mais il est bafoué tous les
jours. la crainte, c’est qu’ils accordent une rémunération de 30,
50, 80 % du SMIC et que finalement, ils ne mettent pas en place
tous les verrous, toutes les contraintes juridiques qui existent,
par exemple pour l’apprentissage, je pense à un quota de
stagiaires à 10 % du personnel par exemple ou à la limitation de
la durée du stage. Si ce comité met en place une rémunération
minimale obligatoire pour les stages, on arrive en fait à créer, à
légaliser, à normaliser le sous-salarié que nous dénonçons.

[la table ronde a continué avec les interventions des univer-


sitaires présents, français et étrangers, puis nous avons demandé
dans un deuxième temps aux trois premiers intervenants de réagir
aux propos qu’ils venaient d’entendre.]

2. ce comité des stages et de la professionnalisation des cursus univer-


sitaires a été installé le 10 septembre 2007 par le Ministre de l’enseignement
supérieur et de la recherche et par le Ministre du travail. la première réunion
a eu lieu le 15 octobre 2007, soit un mois après cette table ronde. Y siégeaient
5 syndicats étudiants, 5 syndicats de salariés, 4 représentants des employeurs,
3 représentants des établissements d’enseignements supérieur, 4 représentants
des collectivités locales et des chambres consulaires, 5 représentants des admi-
nistrations centrales, 9 personnalités extérieures dont un représentant de Géné-
ration Précaire. le 28 avril 2009, Génération Précaire dénonce une « tartuf-
ferie » : y compris dans la fonction publique, les stages sont toujours rémunérés
à 30 % du SMIC.
le Point de Vue deS PraticienS FranÇaiS 217

Thierry Priestley

il convient d’insister sur l’échelle européenne voire mondiale


du phénomène : tout ce qu’on appelle les migrations de courte
durée, les migrations pendulaires, ont des effets sur la question
de la sécurité sociale. ainsi, le règlement européen de sécurité
sociale, mais aussi les conventions de sécurité sociale avec
l’australie, l’argentine ou les uSa, permettent de maintenir la
filiation au pays habituel de résidence quand on s’expatrie pour
très peu de temps.
or, ce qui se passe aujourd’hui, c’est que le cdi au même
endroit toute la vie, c’est fini. Vous avez un marché du travail
beaucoup plus mobile où les prestations de courte durée sont de
plus en plus fréquentes. on parlait du secteur du bâtiment, il y a
un phénomène qu’à la dilti nous avons très bien constaté : les
Portugais du bâtiment, très qualifiés, installés au Portugal, atten-
dent le coup de fil du patron, en France, qui leur dit « J’ai un
chantier pour 15 jours tu viens ». lisbonne Paris, 50 euros aller-
retour si vous vous débrouillez bien. il y a toutes sortes de stra-
tégies de ce genre, qui ont des effets aussi pour le Portugal –
bon, les allocations de chômage au Portugal ne sont pas très
élevées, mais je doute fort que tous les ressortissants portugais
déclarent les petits chantiers qu’ils vont faire en espagne, en
France ou en angleterre pour trois semaines pendant qu’ils
touchent par ailleurs leurs allocations.
J’ai bien entendu certains des universitaires présents consi-
dérer qu’il y a dans le travail au noir ou l’économie informelle
des pratiques inoffensives. Je ne le crois pas. il faut bien voir
que certaines entreprises voire certains travailleurs font jouer les
législations sociales les unes contres les autres. l’europe où
nous vivons présente une très grande distorsion de coût du
travail, notamment dans le coût indirect du travail, à travers les
charges sociales. derrière les phénomènes de concurrence
déloyale des entreprises entre elles sur le marché du travail,
derrière les phénomènes de concurrence déloyale des salariés
entre eux sur le marché du travail, il y a parfois des effets de
substitution, surtout dans les secteurs où il y a pénurie de main-
d’œuvre. dans ces situations, au-delà même de cette concur-
rence déloyale, il y a une confrontation tout à fait déloyale des
systèmes de régulation sociale.
218 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

il m’arrive de me poser des questions, par exemple quand la


fédération française du bâtiment me demande : « Priestley faites
vite quelque chose pour arriver à un résultat et un minimum de
crédibilité de vos contrôles sinon on fera tous pareil », je me
demande s’il ne faut pas entendre : « Et puis finalement, si vous
n’y arrivez pas, dans cinq ans, vous irez chercher des experts
polonais pour vous fabriquer un code du travail polonais-fran-
çais ! »
c’est pour cela que je pense qu’il n’y a pas de pratiques inof-
fensives, il faut voir tous les effets induits, toutes les dynami-
ques. la question, ce n’est pas seulement la situation des per-
sonnes, parfois dramatique, c’est aussi cette dynamique macro-
économique !
et puis, reparlons des stagiaires ! Vous êtes complètement
dans le travail illégal, vous devez lutter sur ce champ-là. Juridi-
quement, il n’y a aucun problème, vous êtes dans le travail
illégal plein jus, et le cas échéant un de ces jours nous irons voir
quelques professeurs pour avoir signé abusivement quelques
conventions de stages, pour leur demander aussi des comptes, je
le dis, sans vouloir menacer personne mais éventuellement on le
fera. là aussi on passe vite du gris clair au gris foncé, avec le
trafic de stagiaires roumains, danois, anglais, irlandais, etc. Il
faut voir le type de travail qu’on rencontre, notamment dans le
secteur hôtels cafés restaurants ! Fausses conventions de stages,
corruption dans certains pays que je ne citerai pas... Voilà ! avec
la gendarmerie, on a repéré plus de 2 ou 3 000 stagiaires bidon,
et on n’a pas tout pris !

Thomas Wanecq

Pourquoi les évaluations du phénomène varient-elles entre


elles et pourquoi sont-elles aussi imprécises ? Pour le comprendre,
il faut préciser qui sont les acteurs de l’évaluation et quels sont
leurs objectifs.
J’ai évoqué le réseau des Urssaf et sa tête de file, l’ACOSS.
Mais l’acoSS qu’est-ce que c’est ? c’est la caisse de la sécu !
l’acoSS voit l’argent qui chaque année sort des caisses de la
sécurité sociale française, qui est sous tension actuellement, elle
le Point de Vue deS PraticienS FranÇaiS 219

ne déborde pas d’argent, la sécurité sociale ! l’acoSS voit bien


que dans les comptes, le travail illégal c’est quelque chose qui
coûte très cher, alors elle veut savoir combien ça coûte à la Sécu-
rité sociale, à la capacité du pays à payer les retraites, l’assu-
rance maladie, etc. elle sait qu’elle ne pourra pas tout récupérer,
mais elle sait aussi que la sanction aura des effets de prévention.
l’économiste, lui, veut mesurer le phénomène pour faire des
comparaisons internationales, mais les interactions entre la
norme qu’il suppose intangible et le comportement ne sont pas
aussi univoques que l’on pourrait le croire.
en droit français, lorsque vous faites appel à une baby-sitter
sans la déclarer (pour reprendre la comparaison entre gris clair
et gris foncé), lorsque vous donnez des petits cours – j’ai fait ça
plus jeune je dois l’avouer –, vous êtes en plein dans le travail
illégal et c’est passible de trois ans de prison et de 45 000 euros
d’amende.
Quelque chose a changé dans les dix dernières années. la loi,
devant son incapacité à faire plier le comportement collectif,
s’est adaptée. on a créé des chèques emplois service universels,
qui ont abouti à des déclarations massives de femmes de ménage,
d’heures d’enseignement, de services à la personne. Je pense
que beaucoup vont se récrier mais, grosso modo, on a blanchi
des emplois par des allègements sociaux, des crédits d’impôts
(sans oublier les simplifications administratives). Pour faire se
rejoindre les comportements et la règle, c’est la règle qui a
parcouru la grande part du chemin.
comment mesurer dans ces conditions l’évolution du travail
non déclaré ? S’il y a un message que je souhaite faire passer,
c’est celui de la méfiance vis-à-vis de la religion du chiffre, du
« bon chiffre ». au fond, la question est d’abord celle de la
perception du phénomène.
Du côté le plus noir, les chiffres ne suffisent pas à dire l’hor-
reur que constituent les situations d’esclavage, le travail clan-
destin. on a tous en tête des images d’ateliers clandestins dans
le textile ou certaines industries où les gens vivent dans des
conditions épouvantables, on les fait venir avec des passeurs
clandestins... Ça, c’est le travail au noir dans ce qu’il a de plus
dur à admettre, à visualiser.
Mais il y a toute une échelle de comportements qui ne souf-
frent pas tous de la même stigmatisation sociale. il existe des
petits chantiers du weekend, des travaux qu’on fait pour
220 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

dépanner comme ça, 2 000, 3 000 euros c’est quelque chose qui
est bien vécu et les gens ne pensent même pas à mal, ils ne
pensent pas que la sécurité sociale souffre dans cette affaire.
Souvent, les campagnes de pub contre le travail illégal se font
sur le thème : « Vous vous faites avoir, vous nuisez à votre
protection sociale, le travailleur n’est pas protégé. » Mais dans
un certain nombre de cas – de plus en plus nombreux je crois –
les employeurs et les salariés se mettent d’accord pour déclarer
des horaires a minima, pour déclarer des mi-temps, pour déclarer
quelque chose de suffisant pour que le salarié ait une protection
sociale, quelque chose qui ne correspondra pas du tout à l’acti-
vité qui devrait être déclarée et qui devrait donner lieu à un paie-
ment de cotisations sociales.
Je voudrais revenir sur la question de la perception des diffé-
rents acteurs, notamment de la sécurité sociale et de l’inspection
du travail. côté sécurité sociale, on l’a dit, vous avez aujourd’hui
des inspecteurs du recouvrement qui font de la lutte contre le
travail illégal, qui font de plus en plus de redressements avec – il
faut quand même le signaler – des taux de recouvrement très
faibles, vous condamnez une entreprise pour travail illégal, elle
fait faillite tout de suite, elle disparaît, l’effet de votre condam-
nation est assez symbolique. Mais la perception est un peu diffé-
rente du côté de l’inspection du travail. très jalouse de son indé-
pendance, elle éprouve parfois des réticences à concentrer son
activité sur les travailleurs non déclarés, les fameux « sans-pa-
piers ». les inspecteurs du travail savent que la procédure va
aboutir à un renvoi du clandestin dans son pays de départ et
certains se demandent si c’est bien là leur rôle les choses en fait
dépendent de la perception que chacun a du phénomène qu’il est
censé combattre.
en revanche, c’est vrai que quand vous allez rencontrer des
préfets dans les départements les plus sinistrés, dans les départe-
ments où la précarité, le chômage sont omniprésents, où la vie
est plus difficile, les représentants de l’État vous tiennent des
discours que vous devez prendre en compte. il m’est arrivé d’en-
tendre un préfet me dire : « Moi le travail illégal, je comprends
très bien qu’on fasse des missions, des rapports et que tout ça
nécessite des plans nationaux. Maintenant, moi je suis dans un
département, une ville où vous avez entre 20 et 25% de chômage.
Si c’est la seule façon pour certains de continuer à vivre... moi je
ne mettrai pas en péril la paix sociale, et le fait que les gens arri-
le Point de Vue deS PraticienS FranÇaiS 221

vent à survivre en allant faire du chiffre sur des petites exploita-


tions, sur des chantiers du dimanche... »
ainsi les points de vue varient énormément selon la position
institutionnelle, avec des acteurs diversement légitimes et dont il
faut tenir compte. et ça c’est un élément fondamental.
c’est la même chose pour les stages, c’est d’abord une ques-
tion de perception sociale du problème. À une époque on a
considéré que c’était normal, sans jugement moral aucun, que
quelqu’un aille faire un stage, se fasse parfois exploiter pendant
6 mois... aujourd’hui, sans doute devant le développement et
l’ampleur du phénomène, on ne l’accepte plus, d’autant que la
sécurité sociale y perd également beaucoup. une fois de plus, la
question de la perception est véritablement centrale.

Julien Bayou

ce qui est intéressant dans les remarques des intervenants,


c’est d’examiner les différentes pratiques envisagées en se
posant à chaque fois la question de leur impact. Par exemple, le
babysitting ou les cours à domicile, après la régularisation ou le
blanchiment, les personnes se retrouvent avec le même niveau
de revenus, à 25 % près. Cela ne change pas grand-chose finale-
ment qu’elles soient déclarées ou pas, puisqu’avec les exonéra-
tions de charges sociales pour les employeurs et le taux d’impo-
sition faible ou nul des salariés l’opération est neutre pour les
comptes publics.
On n’est pas du tout dans le même cas de figure à propos des
stages gratuits. là on parle bien de personnes qui ne gagnent
rien ou qui gagnent dans le meilleur des cas 30 % du SMIC. Si
on comptabilise 15 millions de semaines à l’année, ça représente
d’après mes calculs 312 000 emplois équivalents temps plein !
on nous parle de retraite, de réforme des régimes spéciaux, plus
simplement de suppression de la retraite... J’aimerais bien savoir
combien ça représente dans les comptes de la sécurité sociale !
en termes de manque à gagner !
222 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Thierry Priestley

Ça c’est ma grande crainte dans les politiques publiques


interventionnistes : le droit doit trouver l’équilibre entre la modi-
fication des comportements sociaux, son impact sur les compor-
tements sociaux et inversement son adaptation aux comporte-
ments sociaux.
10

Le travail au noir,
une fraude parfois vitale ?

Florence Weber

depuis les années 1980, je travaille sur les modes de vie des
classes populaires en France, qui étaient à ce moment-là large-
ment composées de salariés stables de la grande industrie1. Je
les ai étudiées à partir d’un terrain particulier, la région de Mont-
bard en Bourgogne, à la fois rurale et industrielle, où une grande
usine sidérurgique, dépendant du groupe Vallourec, détenait le
quasi-monopole de l’emploi masculin. il y avait un très fort
chômage féminin et les ouvriers hommes développaient en
marge de leur travail salarié des pratiques économiques non offi-
cielles d’une très grande variété, qui leur permettaient de vivre
mieux qu’ils n’auraient vécu sans elles.
Puis, dans les années 1990, autour de ces activités non offi-
cielles – pas franchement illégales mais qui constituaient une
espèce de zone grise largement tolérée –, j’ai assisté à un renfor-
cement des contrôles liés à l’augmentation du chômage, à l’ap-
parition des préretraites (les préretraites étaient légalement assi-
milées à du chômage). les administrations sociales ont donc fait
la chasse au cumul et aux activités non officielles au moment de
la préretraite, la tolérance antérieure a disparu, on a commencé à
parler de travail au noir pour ces activités. c’est aussi le moment

1. Ce texte constitue la reprise, très légèrement modifiée, d’une confé-


rence emmaüs du 30 janvier 2008 à l’enS Paris, déjà publiée par les Éditions
rue d’ulm dans la collection « la rue ? Parlons-en » en 2008.
224 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

où ont commencé à se poser des questions autour de l’immigra-


tion clandestine. la décennie 1990 a vu la législation française
s’intéresser au travail au noir avec une première loi en 1991 sur
le travail clandestin, puis en 1997, parce que le terme de travail
clandestin faisait trop visiblement référence à la main-d’œuvre
des travailleurs sans papiers, qu’on appelait des clandestins, une
nouvelle loi a repris la question sous le terme de travail dissi-
mulé.
aujourd’hui, un certain nombre de travaux ethnographiques
et statistiques s’intéressent à la question du travail au noir. Si, de
mon point de vue, cette question est importante, c’est parce que
le travail au noir est un phénomène qui révèle une crise des
règles économiques. le travail au noir est un symptôme, et je
vais essayer de voir avec vous de quoi. il n’est donc pas ques-
tion de simplement lutter contre le travail au noir, d’adopter sur
cette question un point de vue moral, mais bien plutôt de s’inté-
resser à ses causes.
le point de vue de l’ethnographe, c’est de chercher à com-
prendre ce que font les individus qu’il observe et sur lesquels il
enquête. un ethnographe pose peu de questions, mais observe
comment vivent les gens et cherche surtout à comprendre les
points de vue des différents enquêtés. J’essaierai également de
vous montrer comment, pour comprendre le travail au noir, il
faut comprendre les différents points de vue sur le phénomène,
les différentes logiques qui expliquent le développement du tra-
vail au noir. ce sont ces logiques que nous appelons indigènes
ou vernaculaires, ces logiques des enquêtés eux-mêmes qu’il
nous faut restituer.
dans un premier temps, je vais essayer de vous donner un
aperçu des problèmes de définition et de mesure que pose le
travail au noir, en particulier la question des codes juridiques,
des lois vis-à-vis desquelles le travail au noir est une infraction.
dans un deuxième temps, je reviendrai sur les enquêtes ethno-
graphiques que j’ai pu faire autour de ces questions, depuis le
travail à-côté des années 1980, jusqu’au travail au noir d’aujour-
d’hui. Je prendrai deux exemples très contrastés pour réfléchir
avec vous sur ce qui amène les individus, employeurs et salariés,
au travail au noir. comment sortir de ce cercle vicieux qui pose
une question fondamentale, la question de l’articulation entre le
travail et les droits sociaux ? nous sommes dans une période très
particulière, où l’État social – ce n’est un secret pour personne –
le traVail au noir 225

ne va pas bien. il fonctionne sur des principes qui ont été mis en
place à la fin de la dernière guerre mondiale, que l’on a beau-
coup ravaudés dans les dernières décennies et sur lesquels, me
semble-t-il, il est urgent de réfléchir aujourd’hui pour restaurer
une confiance envers l’État. Travailler au noir ou faire travailler
au noir, c’est ne pas déclarer certaines activités, certaines heures
de travail ou certains salariés, c’est manifester de la méfiance
envers l’État. Restaurer cette confiance envers l’État, c’est aussi
restaurer une forme de justice sociale. c’est la conclusion vers
laquelle je m’acheminerai.

Commençons par les questions de définition et de mesure

le travail au noir, ce sont toutes les activités, avec ou sans


patron, salariées ou indépendantes, qui sont exécutées sans être
déclarées, c’est-à-dire qui échappent au contrôle par l’État et aux
règles qui encadrent les activités économiques. c’est donc par
définition un continent qui échappe à la mesure puisque, pour
mesurer le travail, pour mesurer les emplois, pour mesurer les
heures de travail, il faut avoir un appareil de mesure. et cet appa-
reil de mesure, c’est l’appareil d’État dans sa complexité, avec
des enquêtes auprès des employeurs, des enquêtes auprès des
particuliers et des statistiques officielles qui viennent de l’Insee
et qui reposent sur des déclarations, déclarations de travail,
d’heures de travail, de salariés et d’activités économiques.
Du point de vue de la loi française qui depuis 1997 définit le
travail dissimulé pour le combattre, il y a trois grandes façons de
travailler au noir :
– les activités dissimulées : c’est-à-dire le fait d’exercer une
activité économique, par exemple petit commerce, artisanat ou
tout autre, sans la déclarer. là, on est en fraude par rapport au
registre qui encadre les activités économiques des producteurs
indépendants et à leur régime fiscal direct et indirect (TVA) ;
– les heures dissimulées : c’est-à-dire qu’il s’agit cette fois de
salariés déclarés, ou d’indépendants dont l’activité est déclarée,
mais dont une partie des heures de travail ne sont pas déclarées
(du côté des salariés), ou qui dissimulent une partie des revenus
de leur activité (du côté des travailleurs indépendants) ;
226 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

– l’ensemble des salariés dissimulés. là, ce ne sont pas des


heures en plus qu’on ne déclare pas mais c’est tout simplement
un entrepreneur qui embauche un salarié sans déclaration d’em-
bauche. il ne déclare même pas l’existence de ce salarié.
autour de ces activités, il y a deux grands pans de l’éco-
nomie, l’économie illégale d’un côté, l’économie domestique de
l’autre. Je ne parlerai pas du tout aujourd’hui de la première,
sinon pour évoquer son existence. l’économie illégale, c’est
l’ensemble des activités dont l’objet même est sous le coup
d’une interdiction légale. Évidemment ces activités illégales
– que ce soit les activités criminelles de toutes sortes (du tueur à
gages ou du proxénète par exemple), les trafics de produits illi-
cites comme la drogue, ou les trafics illicites comme celui des
objets volés, des bébés ou des organes du corps humain –
donnent lieu par définition à du travail au noir. En effet, si le
produit de l’activité est lui-même illicite, toute l’activité écono-
mique qu’engendre ce produit, qu’il s’agisse de sa production
ou de son commerce, ne peut pas être déclarée. Prenez l’exemple
de la drogue : il s’agit d’une véritable filière économique, qui
donne lieu à des comptabilités économiques, mais ces comptabi-
lités échappent au regard de l’État et ne sont pas déclarées.
la frontière entre les activités criminelles et les activités au
noir est très importante aux yeux des personnes concernées.
Quand on interviewe des gens qui travaillent au noir, leur pre-
mière réaction est de dire que ce qu’ils font n’est pas illégal
puisque leur activité elle-même n’est pas illégale. ils ne font pas
du trafic d’objets volés, ils ne sont pas en train de vendre de la
drogue. Si on leur dit que, puisque leur travail n’est pas déclaré,
il est illégal, ils répondent que non, qu’ils ne font rien de mal,
qu’ils se contentent de ne pas déclarer leur activité économique
qui est légale.
de l’autre côté, si on prend la métaphore du gris, avec l’acti-
vité criminelle qui correspond au noir le plus noir, vous avez, du
côté du gris le plus pâle, voire du blanc le plus moral, la sphère
de l’économie domestique. il s’agit d’une sphère dans laquelle
les individus produisent, les individus travaillent, mais ils pro-
duisent et ils travaillent pour eux-mêmes et pour leur famille,
pour leurs proches. ces heures de travail sont invisibles du point
de vue des statistiques mais également invisibles comme activité
économique. alors qu’elles sont bien en réalité productrices de
richesses. Si on regarde cela du point de vue d’une économie
le traVail au noir 227

des biens et des services utiles pour vivre, il s’agit d’activités


économiques. Pour autant, parce qu’elles échappent au marché,
à l’échange marchand, ce sont des activités domestiques qui à la
fois n’ont pas à être déclarées et ne sont pas rémunérées. cette
double caractéristique, non-déclaration et non-rémunération, est
extrêmement importante. un économiste célèbre expliquait que
si j’épouse ma femme de ménage, je fais baisser le produit inté-
rieur brut, puisque avant de l’épouser, je la payais et que ce
salaire, s’il était déclaré, entrait dans le PiB.
la frontière entre l’économie domestique invisible, non rému-
nérée, et l’activité rémunérée qui donne lieu à échanges mar-
chands mais qui n’est pas déclarée, est beaucoup plus labile et
difficile à mettre en évidence – y compris pour les personnes
concernées – que la frontière entre économie criminelle et travail
au noir. Par exemple, beaucoup de petits commerces fonction-
nent encore en utilisant des heures de travail de différents membres
de la famille, plus ou moins rémunérées, plus ou moins compta-
bilisées, sur le mode du coup de main ponctuel plutôt que sur
celui du pointage industriel. Selon les points de vue, on considé-
rera ces pratiques comme relevant de l’économie domestique ou
du travail au noir. un autre commerçant pourra même les consi-
dérer comme une forme de concurrence déloyale.
Maintenant que le décor est à peu près dressé, on peut se
demander pourquoi l’État s’intéresse à la question du travail non
déclaré. ou encore pourquoi il y a des lois contre le travail au
noir.
le travail non déclaré constitue en réalité plusieurs infrac-
tions différentes. des infractions à plusieurs codes.
D’abord, c’est une infraction vis-à-vis du fisc. Les revenus
du travail au noir ne sont pas déclarés. et ne pas déclarer ses
revenus, c’est ne pas payer d’impôts. Le fisc ne connaît pas des
individus, mais des foyers fiscaux, c’est-à-dire des ménages ou
encore des personnes qui déclarent ensemble leurs revenus. un
ménage peut être composé d’une seule personne, ou d’une seule
personne percevant des revenus, mais c’est alors un cas particu-
lier de foyer fiscal. Ces infractions aux déclarations fiscales sont
un phénomène sur lequel les économistes ont beaucoup travaillé
et il me semble qu’il y a deux choses qu’on peut dire sur cette
question.
Premier point, pour un économiste néoclassique appliquant
strictement les outils de la théorie économique, tout le monde
228 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

devrait frauder le fisc. Logiquement, nous avons tous intérêt à


dissimuler nos revenus et, du point de vue de la théorie écono-
mique, ce qui est surprenant, c’est que nous les déclarions. nous
déclarons nos revenus parce que nos employeurs déclarent nos
revenus et qu’il existe un système de contrôle fiscal. En même
temps, les économistes en question ont compris que si nous
déclarons nos revenus à plus de 90 %, voire dans leur intégralité,
c’est que nous ne sommes pas simplement des personnes impo-
sables. nous sommes aussi des citoyens et nous avons des droits,
en particulier des droits économiques et sociaux, liés à la décla-
ration des revenus et au paiement des impôts. il s’agit là d’une
sorte de légitimité de l’État.
Second point, si on regarde cette fois les choses en termes
d’inégalités sociales, la partie non déclarée des revenus du
travail, c’est-à-dire le travail au noir, est relativement faible par
rapport à d’autres formes d’inégalités fiscales (en particulier si
l’on compare l’imposition des revenus du capital ou des revenus
du patrimoine à l’imposition des revenus du travail). le travail
au noir, c’est uniquement la non-déclaration de certains revenus
du travail. en termes d’inégalités sociales, les économistes ont
démontré que le levier principal qui permet de diminuer les
inégalités sociales, depuis le xixe siècle, ce sont les législations
sur les héritages. lorsque les très grandes fortunes et les très
grands patrimoines sont imposés, les inégalités sociales dans
une société donnée diminuent, et lorsqu’ils ne le sont plus, ces
mêmes inégalités sociales explosent.
Donc le travail au noir est un problème pour le fisc.
c’est également un problème pour la Sécurité sociale, à la
fois pour ses recettes et pour les droits sociaux des employés
non déclarés. lorsqu’un employeur ne déclare pas certains de
ses employés ou certaines heures de ses employés déclarés, lors-
qu’un petit entrepreneur ne déclare pas son activité, l’un et
l’autre s’abstiennent également de payer des charges sociales.
l’un des grands motifs du travail au noir, c’est la volonté d’évi-
ter de payer des charges sociales. Pour autant, cette question des
droits sociaux est d’une extrême complexité pour toutes sortes
de raisons. l’une de ces raisons, c’est l’articulation complexe
entre le niveau des individus et le niveau des ménages. Si pour
le fisc il existe des foyers fiscaux et non pas des individus, pour
les droits sociaux, il existe à la fois des individus et des ménages.
Si vous êtes salarié, vous avez des droits sociaux individuels liés
le traVail au noir 229

au fait que vous êtes vous-même salarié. Mais ces droits sociaux
s’appliquent également à vos ayants droit, c’est-à-dire aux
membres de votre ménage. une partie des problèmes actuels
vient des difficultés d’articulation entre les droits sociaux qui
découlent de mon travail en tant qu’individu et ceux qui résul-
tent du fait que je vis dans un ménage et que dans ce ménage, il
y a autour de moi des parents, conjoint, concubin, etc., qui ont
des droits sociaux liés à leur emploi, et par rapport auxquels je
suis moi-même un ayant droit.
le troisième code concerné par le travail au noir, celui qui a
été mis en avant le plus nettement par ceux qui ont lutté contre
le travail au noir ces quinze dernières années, c’est le droit du
travail. Si vous travaillez au noir, cela veut dire que votre
employeur – un employeur qui peut être vous-même si vous êtes
un artisan ou un commerçant – ne respecte pas le droit du travail.
derrière ces questions de droit du travail, il n’y a pas seulement
des questions d’embauche et de droits sociaux. il y a aussi des
questions de conditions de travail. Quand on a un employé au
noir, il n’est pas couvert par les assurances, on ne fait pas forcé-
ment attention aux conditions dans lesquelles il travaille. les
secteurs dans lesquels il y a le plus de travail au noir sont des
secteurs dans lesquels les lois minimales autour du droit du
travail ne sont pas respectées. cette fois-ci, du côté du droit du
travail, la question se pose uniquement en termes de droits indi-
viduels, c’est-à-dire de droits du travailleur comme individu, et
non plus comme ménage.
le quatrième code auquel contrevient le travail au noir, c’est
le droit de la résidence, c’est-à-dire le droit des migrations inter-
nationales. il s’agit là de la grande question des migrants sans
papiers, en particulier des travailleurs migrants sans papiers.
c’est-à-dire non seulement de ceux qui migrent sans le titre de
résidence qui leur permettrait de trouver un emploi, mais aussi
des migrants qui ont un emploi, voire qui sont venus pour cet
emploi – c’est tout spécialement vrai dans le travail saisonnier –
tout en contrevenant au droit des migrations. on a vu, dans le
cas de l’économie criminelle, que le statut du produit entraînait
automatiquement la dissimulation du travail. ici, c’est le statut
du travailleur qui entraîne automatiquement, ou presque, la dis-
simulation du travail. Sans s’attarder sur ce phénomène, qui jus-
tifierait un débat à lui seul, on peut replacer la question actuelle
des migrants sans papiers dans l’histoire de l’immigration en
230 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

France, en indiquant les liens très forts entre l’histoire du travail


et l’histoire de l’immigration. traditionnellement, la France est
l’un des grands pays européens d’immigration et l’histoire de
l’immigration en France est celle d’une immigration parfaitement
choisie et maîtrisée, mais par le patronat. en effet, c’est le patronat
français qui pendant des décennies est allé chercher à l’étranger
la main-d’œuvre dont il avait besoin. l’histoire de l’immigration
en France, c’est l’histoire de ces entrepreneurs qui avaient à
l’étranger des antennes tout à fait légales – avec l’appui du gou-
vernement – pour embaucher les travailleurs dont ils avaient
besoin. l’originalité des débats actuels sur l’immigration choisie,
c’est que l’État se substitue aux entreprises pour dire de quels
travailleurs l’économie française a besoin.
Enfin, le cinquième code concerné par le travail au noir,
quand il s’agit d’économie criminelle et non plus simplement
d’activité dissimulée, c’est le code pénal. les activités illégales
sont en effet des activités punies par le droit pénal.
ainsi, il y a plusieurs codes et plusieurs droits pas forcément
en harmonie les uns avec les autres, avec lesquels le travail au
noir se trouve systématiquement en décalage. Était-il judicieux,
comme l’a fait le législateur pendant toutes les années 1990, de
penser le travail au noir comme un phénomène unifié et de lutter
contre lui de façon cohérente, c’est-à-dire en additionnant les
infractions à ces différents codes ? n’aurait-il pas fallu au con-
traire examiner de près chacun de ces codes pour comprendre
par quels processus, dans différents cas, des activités, des sala-
riés ou des heures de travail salariées échappaient à la déclara-
tion ?
Quelques mots pour vous donner une idée de l’ampleur du
phénomène. Certes, il est difficilement mesurable et il y a peu
de travaux en France, exceptée une enquête de 2005 de l’agence
centrale des organismes de Sécurité sociale dont les résultats sur
les hôtels-cafés-restaurants en Île de France et en région Paca
ont fait quelque bruit, tant le travail au noir y semblait massif.
la plupart des travaux portent sur des pays étrangers. de plus,
les différentes méthodes que mettent en œuvre les économistes
pour mesurer le travail au noir donnent des résultats extrême-
ment divers2.

2. Voir le dossier « l’économie informelle » de la Revue économique,


2009-5 (volume 60), presque entièrement consacré à ces questions de mesure,
le traVail au noir 231

Si on prend l’ensemble des pays de l’ocde, c’est-à-dire des


pays développés, à la fin de la décennie 1980, les enquêtes
directes au canada, aux États-unis, en angleterre, en allemagne
et en Italie, donnent des ordres de grandeur de 1 à 5 % du PIB.
ces enquêtes directes sont assez délicates à mener. arriver chez
quelqu’un pour lui demander s’il travaille au noir, ce n’est pas
simple. les canadiens ont réussi à faire des enquêtes intéres-
santes en demandant aux enquêtés ce qu’ils pensaient du fisc, ce
qui était une façon de les amener à dire que de temps en temps
ils ne déclaraient pas tout ce qu’ils faisaient.
Les audits fiscaux – le fisc, étant très intéressé par ces ques-
tions, fait des opérations d’audit, de redressement, de contrôle –
permettent d’estimer que le travail au noir représente 3 à 10 %
du PiB.
Si on prend des méthodes plus sophistiquées et probablement
plus contestables pour évaluer, à partir de la comptabilité natio-
nale, des distorsions ou des incohérences entre les données de
consommation et les données sur les revenus à l’échelle d’une
nation tout entière, on arrive à des estimations de 5 à 15 % du
PiB.
Enfin, si on évalue des volumes de transactions monétaires
ou des quantités d’électricité consommée – et ce sont sans doute
les méthodes les plus contestables –, on arrive à des montants
considérables, par exemple 20 % du PIB pour l’Italie ou 30 % du
PiB pour l’allemagne.
le plus raisonnable est de penser que le travail au noir repré-
sente entre 5 et 10 % du PIB des pays développés, ce qui n’est
pas rien, mais n’est pas non plus énorme. de plus, si certaines
études disent que le travail au noir augmente depuis une quin-
zaine d’années, cette augmentation ne fait pas l’unanimité. la
situation est très différente quand on se penche sur les pays qui
se trouvent à l’extérieur de l’ocde. le travail au noir est alors
un indicateur de ce que sont les règles économiques. dans les
pays en voie de développement, l’absence de déclaration des
activités économiques est un phénomène massif, qui signale
l’absence de règles économiques ou, plus précisément, la place

notamment nadia Joubert, « Processus de détection et évaluation de la fraude


sociale », p. 1235-1256 et Hildegart ahumada, Facundo alvaredo, alfredo
canavese, « the Monetary Method to Measure the Size of the Shadow
economy. a critical examination of its use », p. 1069-1078.
232 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

minoritaire, par rapport à l’ensemble des activités économiques,


des activités de travail qui sont encadrées par le droit et qui
donnent accès à des prestations sociales.
dans les pays postcommunistes, par exemple en russie,
l’économie illégale est un phénomène de très grande ampleur. il
s’agit d’ailleurs d’une économie criminelle plus que d’une
économie non déclarée. ce que révèle l’ampleur du phénomène,
cette fois-ci, c’est que la russie contemporaine est organisée
avec des règles, beaucoup de règles, mais qu’elles ne sont pas
appliquées, voire non applicables (voir alena ledeneva, cha-
pitre 1, et caroline dufy, chapitre 2 de cet ouvrage).
Pour conclure ce point sur l’estimation du phénomène, je
dirais qu’il y a un indicateur très intéressant pour un ethno-
graphe : c’est de voir augmenter, dans les années 1990, les
dénonciations de travail au noir dans certaines zones. une telle
augmentation des dénonciations ne dit pas grand-chose de l’aug-
mentation du travail au noir mais c’est un bon indicateur de la
tolérance au travail au noir, qui varie selon les lieux et les
moments. dans le cas que je connais, la tolérance a diminué du
fait de l’apparition d’un sentiment d’injustice que j’appellerais
horizontal, pour le distinguer des sentiments d’injustice verti-
caux, entre le bas et le haut de l’échelle sociale. ici, la dénoncia-
tion est le fait de personnes qui sont informées de l’existence
d’activités non déclarées autour d’elles : mon voisin, mon col-
lègue, mon ex-conjoint me ressemble socialement, sauf que lui
travaille au noir et pas moi. Je vais le dénoncer à l’urssaf,
puisque c’est l’urssaf qui applique la loi, parce que j’ai le senti-
ment qu’il y a là une injustice horizontale entre ma situation et
la sienne. C’est un sentiment d’injustice très spécifique puisqu’il
n’est pas dirigé vers les classes aisées ou dominantes mais vers
celui qui s’en sort un tout petit peu mieux que moi.

En trente ans le travail au noir


a profondément changé de sens

depuis 1980, le travail au noir – qu’il ait augmenté ou non –


est passé de ce que j’appellerai l’aménagement d’une niche de
vivabilité – c’est-à-dire le fait que des salariés stables amélio-
le traVail au noir 233

raient leur ordinaire grâce à des formes d’économie non offi-


cielle – à des activités qui se situent à présent du côté de l’éco-
nomie de survie. ce point est valable surtout quand on observe
les travailleurs masculins. Mais du côté du travail féminin, les
activités non déclarées ont elles aussi changé de signification :
elles ont évolué de ce que l’on peut considérer comme un petit
salaire d’appoint vers un salaire unique avec lequel il faut bien
se débrouiller complètement.
Je donnerai quelques aperçus ethnographiques des logiques
sociales à l’œuvre dans ces formes d’économie non officielle, à
travers deux grands exemples : la zone industrielle de Bourgogne
sur laquelle j’ai travaillé dans les années 19803, puis les services
aux particuliers dans la région parisienne aujourd’hui4.
dans les années 1980, les activités non déclarées consti-
tuaient des formes d’arrangement avec l’usine. outre le fait
qu’elles permettaient soit de gagner de l’argent, soit d’éviter
d’en dépenser, leur principal attrait venait du fait qu’elles se
situaient dans une sphère qui échappait au patron, qui échappait
à l’entreprise. il s’agissait d’un travail – puisque les gens pen-
saient vraiment cela comme du travail – qui était un travail pour
soi, pour ses copains, pour les siens. On était alors à la fin d’une
période très longue, qui commence au moins au début du
xxe siècle et qui concerne toute l’europe industrielle, où ces acti-
vités non officielles permanentes constituent le cœur d’une
culture ouvrière. Par exemple, comme dans beaucoup d’autres
entreprises, les ouvriers de Vallourec à Montbard travaillaient
majoritairement en 2 x 8, une équipe le matin une équipe le soir,
ce qui signifiait que dès une heure de l’après-midi pour l’équipe
du matin et jusqu’à une heure de l’après-midi pour l’équipe du
soir, les ouvriers étaient libres pour travailler ailleurs. d’une
semaine sur l’autre, toutes leurs après-midi ou toutes leurs mati-
nées étaient consacrées à une activité qu’ils appelaient eux-
mêmes du travail, et qui s’ajoutait à leurs huit heures à l’usine.

3. Voir Florence Weber, Le travail à­côté. Une ethnographie des percep­


tions, Paris, eHeSS, 2009, nouvelle édition augmentée d’une postface (1ère édi-
tion : 1989).
4. Voir loïc trabut, Florence Weber, 2009, « How to Make care-Work
Visible ? the case of dependence Policies in France », in nina Bandelj ed.,
Economic Sociology of Work, Research in the Sociology of Work, vol. 18,
p. 343-368, emerald.
234 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

il était important que cela prenne place l’après-midi ou le


matin, c’est-à-dire à des heures où il est possible de travailler,
tandis que les gens qui travaillaient à cheval, comme on disait,
avec une pause pour déjeuner, n’avaient pas le temps de tra-
vailler en plus de l’usine.
ce système a été beaucoup critiqué par les syndicats, qui y
voyaient des formes d’acceptation de l’exploitation patronale, et
relativement toléré par le patronat. il était pourtant à la limite de
l’illégalité puisqu’il supposait non seulement de passer du temps
à travailler au noir à côté de son travail déclaré mais aussi de
faire de la récupération des outils ou des produits fabriqués à
l’usine. il y a eu pendant toute une période une grande tolérance
par rapport au phénomène et seulement à certains moments des
crispations sur le fait que c’était illégal, que c’était bien du vol.
une grande partie de ce travail « à-côté » concernait la cons-
truction de maisons, par exemple les maisons castor dans les
années 1950, grâce à un système d’entraide assez formalisé. il y
avait aussi des pratiques de restauration à grande échelle, comme
l’organisation de repas dans les salles des fêtes pour les associa-
tions, ou le jardinage, la coiffure, ou encore des travaux du bâti-
ment, agrandissement ou rénovation des maisons, à grande
échelle. les artisans locaux fermaient les yeux sur le phénomène
parce qu’ils embauchaient eux-mêmes au noir une partie de
leurs salariés qui étaient aussi des ouvriers de l’usine, et qu’ils
savaient par ailleurs que les ouvriers qui construisaient ainsi leur
maison n’auraient pas eu les moyens de faire appel aux artisans
du bâtiment. donc il y avait une vraie tolérance à la fois de la
part du patronat de l’usine, qui achetait ainsi la paix sociale, et
de la part des artisans légaux qui considéraient que cela n’était
pas vraiment de la concurrence.
dans les années 1990, le système s’est effondré parce que
l’usine Vallourec a massivement débauché, passant de 1 500 à
600 employés. c’est une zone de mono-industrie, où il n’y a pas
d’autres emplois. Beaucoup d’ouvriers se sont retrouvés cloués
sur place, car dans la période précédente ils avaient acheté des
terrains et s’étaient construit des maisons. ils étaient devenus
propriétaires de maisons invendables dans une zone démogra-
phiquement vide, dont les gens partaient et où il n’y avait plus
de travail.
c’est à ce moment-là, au moment où tout le monde avait des
difficultés, que leurs activités non officielles – autrefois simples
le traVail au noir 235

« à-côtés » de l’usine – ont été stigmatisées, y compris par leurs


pairs, comme du travail au noir. devenus chômeurs, ou prére-
traités, leur nouveau statut de prestataires sociaux interdisait tout
cumul avec une autre source de revenus. il y a eu alors une sorte
de crispation nouvelle autour du travail au noir.
il y a eu aussi une paupérisation de fait des ménages, avec la
disparition du salaire masculin et de ces formes de travail
« à-côté » effectué par les hommes. Pendant ce temps, on assis-
tait à l’apparition de petits boulots féminins (c’est une zone où il
y a beaucoup de femmes au chômage). cette paupérisation a
rendu toute la dimension symbolique de ces activités, en termes
d’affirmation de soi, moins importante que leur dimension pure-
ment économique. on s’est mis à avoir beaucoup plus besoin
non seulement d’activités permettant d’économiser de l’argent,
mais d’argent courant. alors qu’auparavant le travail « à-côté »
donnait lieu à toutes sortes de pratiques de troc ou d’entraide,
tout d’un coup la dimension monétaire des échanges est devenue
beaucoup plus forte. de ce point de vue, il y a eu un bascule-
ment du travail « à-côté » vers le travail au noir, avec une dimen-
sion monétaire plus marquée que dans la période précédente.
Passons aux années 2000 et à la région parisienne, avec des
exemples plus contemporains qui me permettront de poser la
question des rapports entre travail et prestations sociales. J’évo-
querai deux cas très contrastés.
le premier, c’est celui d’une femme que j’appellerai lina,
ancienne ouvrière, femme d’ouvrier à la retraite et mère de
plusieurs fils qui sont eux-mêmes ouvriers. Après avoir travaillé
très brièvement à l’usine, lina a été pendant longtemps femme
de ménage déclarée chez des particuliers, plutôt bien payée en
termes de salaire horaire puisqu’elle était particulièrement effi-
cace et qualifiée et qu’elle travaillait chez des patrons qui recon-
naissaient ses qualités. lina est d’origine étrangère et une grande
partie de sa famille est restée au pays, dont ses parents âgés. elle
a aujourd’hui cinquante ans, et plus le temps passe, moins elle a
besoin d’un statut de travailleur, et plus elle a besoin de temps et
d’argent pour pouvoir aller s’occuper de ses parents de l’autre
côté des mers.
ce point est extrêmement important puisque cela explique
comment, après avoir été si longtemps une femme de ménage
déclarée, elle en est arrivée à réclamer à ses derniers patrons de
travailler au noir.
236 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

du point de vue de ses droits sociaux, elle est ayant droit de


son mari retraité, et pour un certain nombre d’avantages secon-
daires, elle est ayant droit de ses enfants, en particulier de l’un
de ses fils qui travaille à Air France. Parce qu’elle considère
avoir la charge de ses parents âgés, il est extrêmement important
pour elle d’avoir droit à des billets d’avion à très bas tarif.
ce qui est intéressant, c’est qu’elle est triplement protégée :
elle est protégée familialement par ce que robert castel a appelé
la protection rapprochée – elle a une famille qui est très proche
d’elle. elle est protégée par l’État puisqu’elle est assurée sociale
à la fois au titre de ses emplois déclarés et du fait des droits
sociaux acquis par le mariage. Ces droits sociaux sont infiniment
meilleurs que ceux qu’elle a pu retenir de ses trente ans de
carrière de femme de ménage. en effet, elle a découvert que bien
qu’ayant été payée et déclarée régulièrement, sa retraite serait
petite, et que, comme elle était à temps partiel, elle n’avait pas
droit à des remboursements de la Sécurité sociale au moment
d’un arrêt de travail. Enfin, elle est également protégée par ce
que j’appellerai un paternalisme d’entreprise, même si celui-ci
passe par les conventions collectives et le comité d’entreprise.
on en arrive ainsi à une situation relativement aberrante.
certains avantages sociaux sont liés aux revenus du ménage –
dans son cas, son ménage est non imposable, même quand elle
déclare toutes ses heures de ménage. en revanche, la convention
collective des employés d’Air France exige, pour faire profiter
les ascendants de billets d’avion à bas tarif, non pas que ceux-ci
disposent de faibles revenus, mais qu’ils ne travaillent pas. c’est
la raison pour laquelle lina a exigé de son employeur de cesser
d’être déclarée.
elle est donc passée dans le travail au noir, non sans réti-
cences de la part de son employeuse. l’une et l’autre avaient vu
leur confiance dans l’État – ou dans cette émanation de l’État
qu’est la Sécurité sociale – ébranlée par l’absence totale de
dédommagement lors d’un arrêt-maladie prolongé.
Le second cas, inversement, donne une idée des difficultés
dans lesquelles le travail au noir peut plonger certains salariés.
une autre femme, un peu plus âgée (60 ans), et que j’appellerai
Françoise, a été toute sa vie salariée à temps plein, mais au noir,
chez un libraire. elle est diplômée de l’université (bac + 4),
d’origine populaire, et diffère familialement de la précédente –
elle a élevé seule sa fille, sans mari ni concubin. Après trente ans
le traVail au noir 237

de travail au noir chez ce libraire, elle a été licenciée, la librairie


ayant fait faillite, et s’est trouvée sans aucun droit puisqu’elle
n’avait jamais été déclarée.
cette fois, nous sommes à l’autre extrême. Françoise ne
bénéficie d’aucune protection rapprochée, n’ayant personne sur
qui compter. elle a été victime de sa croyance dans le fait que
ses patrons libraires étaient aussi ses amis, mais une fois licen-
ciée, elle a découvert que cette amitié n’allait pas très loin. elle
ne bénéficie d’aucune protection patronale légale, non plus que
d’aucune protection publique, ni comme salariée ou ancienne
salariée, ni comme ayant droit de qui que ce soit. de plus, se
sachant fragile, elle avait acquis un minuscule appartement dans
un quartier riche de Paris, trop petit pour sa fille et elle, qu’elle
avait loué. Mais son locataire ne payait pas son loyer, et lors-
qu’elle l’assigna au tribunal, elle sentit qu’en tant que proprié-
taire pauvre, elle ne disposait d’aucun argument audible sociale-
ment. Sa fille finit par la quitter pour se rapprocher de son père
et elle s’installa dans cet appartement devenu insalubre, toujours
sans recours.
Françoise s’est donc retrouvée dans le circuit de l’assistance
aux pauvres et a ensuite retrouvé du travail dans le secteur
peu protégé des services à domicile, comme auxiliaire de vie ou
nounou, plus ou moins déclarée, mais étant donné l’irrégularité
de ses emplois, le faible nombre d’heures déclarées et surtout
l’âge auquel elle a commencé sa carrière d’employée déclarée,
elle n’a évidemment aucune chance de sortir du cercle vicieux
de la pauvreté.
d’un côté, on observe ainsi un cumul de protections dont
certaines sont inutiles, voire des dispositifs de lutte anticumul
qui poussent les gens à entrer dans le travail au noir, et de l’autre,
un cumul des désaffiliations sans possibilité de recours d’aucune
sorte.
ce que je propose ici, ce n’est pas de déshabiller lina pour
habiller Françoise. ce n’est pas de criminaliser le fait que la
première se trouve conduite à choisir le travail au noir, pour
aider la seconde qui, elle, a subi le travail au noir, à s’en sortir.
Mais c’est plutôt de réfléchir à des façons de mutualiser les
problèmes de la première et ceux de la seconde, et en particulier
de repenser le lien entre travail et prestations sociales, puisque
l’un des phénomènes que révèlent particulièrement bien ces
deux exemples féminins, c’est qu’en vertu de leur situation
238 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

familiale, ces femmes se trouvent dans des situations complète-


ment différentes en termes de droits sociaux.
Je prendrai encore deux exemples du côté des hommes et je
dirai ensuite quelques mots des secteurs dans lesquels il y a le
plus de travail au noir. ces exemples sont extraits d’une enquête
ethnographique de claudia Girola qui a travaillé pendant plus de
dix ans sur les sans-abri masculins.
le premier exemple est celui d’un homme chargé par le
propriétaire d’un entrepôt, à côté de l’endroit où il occupe un
abri précaire, de surveiller ses stocks afin d’éviter les vols. En
échange, le patron de l’entrepôt lui donne la pièce (c’est ce que
l’on dit quand on travaille au noir dans des formes d’activité
particulièrement peu réglées). Il y a une efficacité spécifique de
cet homme sans abri qui est là en permanence et qui a du temps.
Le travail dont il est chargé est absolument sans qualification et
parfaitement ingrat. Sa rémunération est extrêmement faible
puisqu’elle prend en compte le fait que, de toute façon, il est là
et qu’il serait là même sans être payé.
l’une des questions qui se pose alors est celle de la possible
officialisation de ce type de travail. L’enquête n’a pas été faite
auprès du patron qui donne la pièce mais il est probable qu’il ne
souhaiterait pas considérer qu’il s’agit là d’un emploi qui mérite
de déclarer une embauche et d’aller jusqu’à payer un salaire
minimum légal, même en jouant sur des heures dissimulées. il
est également probable que le caractère illégal de la situation est
moins visible telle qu’elle est, qu’avec une embauche et une
sous-déclaration des heures de surveillance effectuées.
l’autre exemple concerne de nouveau le monde des em-
ployeurs particuliers. il s’agit d’un autre sans-abri qui connaît
bien les dames du quartier où il est installé, et qui est « utilisé »
comme jardinier par l’une d’elles (voir claudia Girola, chapitre 7
de cet ouvrage). il fait le jardin de cette dame, il le fait bien,
sérieusement, c’est une relation qui dure longtemps. on lui donne
la pièce et à un moment donné, il réclame une augmentation. il
s’entend alors répondre : « Si je dois vous payer sérieusement, je
vais aller chercher un vrai salarié et un vrai paysagiste, et je n’ai
plus besoin de vous. » ici, donner la pièce et la recevoir, c’est
être dans une relation de charité et de dépendance personnelle,
et non dans une relation de patron à employé.
comme dans l’exemple précédent, ce qui est en jeu, c’est le
coût de ce travail non déclaré et le fait que les deux employeurs
le traVail au noir 239

aperçus ici, le propriétaire de l’entrepôt, la propriétaire du jardin,


ne désirent pas payer un prix qui corresponde à un salaire offi-
ciel. Mais les deux situations sont bien différentes. dans un cas,
lorsqu’un entrepreneur préfère donner la pièce à quelqu’un plutôt
que de l’embaucher officiellement, c’est la rentabilité écono-
mique de son activité qui est en jeu. dans l’autre cas, lorsqu’un
particulier préfère donner la pièce à quelqu’un plutôt que de
s’adresser à une entreprise officielle, il s’agit simplement d’un
choix de consommation.

Vers un nouveau contrat social ?

Je conclurai par quelques données sur les secteurs qui, en


France, sont les plus grands utilisateurs de travail au noir. autant
que l’on puisse en juger, ce sont les secteurs des hôtels-cafés-
restaurants, du petit commerce, du BtP, des services aux parti-
culiers (secteur sur lequel il n’y a aucune donnée, notamment
parce que l’inspection du travail n’a pas le droit d’entrer dans le
domicile d’un particulier, mais on sait qu’une partie des employés
de maison travaillent au noir malgré l’efficacité relative des poli-
tiques de chèques emploi-service et de subventions), puis les
métiers du spectacle et l’agriculture.
dans tous les cas, ce sont des secteurs dans lesquels on trouve
une forte proportion de petites entreprises, voire de très petites
entreprises, et où se pose la question de la rentabilité des acti-
vités économiques. ce sont aussi des secteurs caractérisés par
une irrégularité des demandes ou des prestations de travail et par
des formes de saisonnalité : tout d’un coup, on a besoin de beau-
coup de monde alors qu’en temps habituel on n’a besoin de per-
sonne ; il en est de même des particuliers employeurs qui embau-
chent lorsqu’il y a des enfants ou des personnes dépendantes
mais débauchent lorsque les enfants grandissent ou que les
vieillards décèdent. Ce sont enfin des secteurs où l’essentiel de
l’activité repose sur la main-d’œuvre, plus que sur des équipe-
ments ou des investissements capitalistiques.
il me semble que la politique qui consiste à moraliser et à
criminaliser le travail au noir est une politique qui a ses limites.
d’abord parce qu’elle laisse toujours les mêmes au bord de la
240 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

route. au sein des classes populaires, il y a des cercles vicieux,


des à-coups, et ce sont toujours les mêmes qui se retrouvent en
mauvaise situation. ce sont aussi des politiques qui n’ont pas
été jusqu’au bout de la question des liens entre travail et presta-
tions sociales, voire de la question des solidarités.
Je ne suis pas technicienne des politiques sociales. Mais j’es-
saie de voir dans quel type de situation sont prises les personnes
qui cumulent les désavantages ou les handicaps. il me semble
que nous sommes arrivés aux limites d’un système social qui a
fonctionné sur deux pieds, la grande industrie et la stabilité fami-
liale. ces deux pieds ont été largement ébranlés et il faudrait
peut-être prendre au sérieux les conséquences de ce double
ébranlement.
notre système social était historiquement fondé sur la grande
entreprise industrielle, avec une main-d’œuvre masculine et à
temps plein. ce modèle paraît avoir du plomb dans l’aile depuis
les années 1970. d’autre part, il y avait une division du travail
domestique avec ce que les sociologues féministes appellent
monsieur Gagne-pain et madame au-foyer. cette division du
travail domestique a vécu car les femmes occupent de plus en
plus des emplois salariés, mais aussi parce que l’instabilité
conjugale rend inefficace le système des ayants droit malgré
l’adaptation de ces dernières décennies qui a redéfini les ayants
droit par le concubinage et non plus par le mariage.
J’ajouterai que notre système social est fondé sur des droits
sociaux qui ont été conquis par le mouvement ouvrier, puis
systématisés dans l’édifice de la Sécurité sociale, mais qui ont
toujours laissé de côté – et pendant longtemps ce n’était pas
grave parce que c’était très marginal – le fait qu’il y avait des
pauvres sans droits sociaux. ces pauvres sont restés les cibles de
l’assistance sociale, d’une assistance qui ne relevait pas du
système normal de la Sécurité sociale. aujourd’hui, il y a tou-
jours les droits sociaux d’un côté et l’assistance aux pauvres de
l’autre. Depuis trente ans, le gonflement des effectifs des pauvres
sans droits sociaux a transformé l’équilibre de notre système,
qui renvoie de plus en plus à des phénomènes d’assistance,
c’est-à-dire de choses que l’on donne, plutôt qu’à des droits.
on prend le problème à l’envers lorsque l’on veut rétablir un
équilibre entre les pauvres et la société, en prétendant que les
pauvres ne peuvent avoir des droits s’ils ne remplissent pas leurs
devoirs vis-à-vis de la société – alors qu’en réalité, naturelle-
le traVail au noir 241

ment, c’est la société qui a des devoirs envers ses membres,


quels qu’ils soient. Mais c’est que l’on a oublié les principes
mêmes sur lesquels était fondée la Sécurité sociale : le refus de
la charité humiliante dont Mauss a fait la théorie dans l’Essai
sur le don en 1924, et corrélativement la mise en évidence des
devoirs de la société envers ses membres5. Malheureusement,
pour penser ces devoirs comme des devoirs, on a cru bon de les
lier au travail individuel, ce qui ne posait pas de problème dans
une société de plein emploi, mais qui fait voler le système en
éclats dès lors qu’il est confronté au chômage de masse.
il me semble aujourd’hui qu’il faut repenser les fondements
théoriques de notre système social, qu’il faut, en particulier,
assumer le fait que les systèmes sociaux dits continentaux
auxquels se rattache le système français – dans la tripartition
habituelle entre le système libéral ou beveridgien, le système
social-démocrate nordique et le système conservateur ou conti-
nental – sont fondés sur des formes de multisolidarité où inter-
viennent à la fois l’État, les entreprises et les familles.
on pourrait d’abord poser la question de la solidarité entre
grandes et petites entreprises, et en particulier la question de
l’assiette des droits sociaux puisque aujourd’hui cette assiette,
c’est la masse salariale. autrement dit, plus on a d’employés,
plus on paye de charges sociales. chaque employé supplémen-
taire implique des charges sociales supplémentaires. on pourrait
imaginer – rien n’empêche de rêver – que l’assiette des droits
sociaux soit le chiffre d’affaires ou le profit, en tout cas pas
forcément la masse salariale. on pourrait aussi imaginer une
solidarité des secteurs excédentaires vers les secteurs défici-
taires. il y a des secteurs de l’économie qui marchent mieux que
d’autres ; il n’y a pas de raison au fond de ne pas se poser des
questions de solidarité inter-secteurs. ou encore on pourrait
songer à une solidarité qui aille des multiprotégés (dotés des
protections familiales, professionnelles et étatiques) vers les
non-protégés.
Plutôt que de criminaliser les pratiques du travail au noir
lorsqu’elles sont manifestement des pratiques de survie, il fau-
drait sans doute simplement repenser ces solidarités. le risque

5. Marcel Mauss, Essai sur le don, nouvelle édition, Paris, PuF, collec-
tion Quadrige/Grands textes, 2007, avec une Préface de Florence Weber.
242 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

est que l’on ait attendu trop longtemps et que même les mieux
protégés soient devenus suffisamment fragiles pour n’avoir plus
envie de partager avec les moins protégés.
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Résumés/Abstracts

1. Créer des ponts entre les disciplines. Institutions, réseaux,


pratiques [Alena Ledeneva]

Résumé

L’importance de l’informel pour arriver à ses fins, non seule-


ment durant la transition post-soviétique mais aussi plus généra-
lement, n’a pas contribué à accélérer les recherches sur l’in-
formel. certaines raisons de ce retard sont également prag-
matiques. l’analyse des institutions, des réseaux et des pratiques
informels place le chercheur devant des défis méthodologiques,
l’oblige à des approches transdisciplinaires et le confronte à la
réticence des enquêtés. Mais il y a également un embarras
conceptuel à intégrer la dimension informelle et le confronte dans
les recherches disciplinaires, ainsi qu’une résistance morale à
découvrir des vérités dérangeantes sur la fonctionnalité des zones
grises pour la politique, l’économie et la société. dans certains
contextes, il est faux d’affirmer que les règles formelles sont uni-
versellement appliquées, claires, applicables et fondamentale-
ment bénéfiques et que les méthodes informelles sont toujours
préjudiciables. Ce chapitre propose des pistes de réflexion en
introduisant une distinction entre les concepts d’informel et d’in-
formel et en accentuant la distinction entre les approches par les
règles et les approches par la stratégie des acteurs.

Abstract. Bridging Disciplines : Informal Institutions, Informal


Networks and Informal Practices

Given the importance of informal ways of getting things


done in the post-Soviet transition and more globally, research
260 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

into the field of informality has been slow to develop. Some of


the reasons are of pragmatic nature. in studying informal institu-
tions, networks and practices, the researcher often encounters
methodological challenges, pressures to work cross discipline,
as well as unwelcoming attitudes of respondents. But there are
also conceptual puzzles of integrating the informal dimension
into disciplinary research, as well as moral resistance to find out
inconvenient facts about the functionality of grey areas for poli-
tics, economy and society. in certain contexts, it is wrong to
assume that the formal rules are universally applied, clear, enfor-
ceable, and fundamentally beneficial and that the informal ways
of getting things done are always detrimental. this chapter
offers some nuanced solutions by introducing a distinction bet-
ween concepts of informal and in-formal and by emphasizing
the distinction between perspectives on rules and perspectives
on players’ strategies.

2. Entre criminalité et normalisation. Pratiques informelles


dans le changement de système en Russie [Caroline Dufy]

Résumé

dans la russie des années 2000, la catégorie d’informel


devient un élément central du discours des dirigeants politiques,
des préoccupations des économistes et des recommandations des
organisations internationales. contrairement à un contexte con-
temporain dans le tiers-monde où sa connotation est souvent
positive, en russie, « l’économie informelle » est alors consi-
dérée comme une réalité à éradiquer, relevant parfois d’une
tradition culturelle proprement russe, parfois d’un héritage de
l’économie planifiée qui aurait érigé l’économie parallèle en
véritable système alternatif. Pourtant cette catégorie émerge à un
moment où se révèle de façon magistrale l’échec des réformes
libérales et de la thérapie de choc, et où les pouvoirs publics
mettent en place des politiques renforçant la contrainte sur les
acteurs privés et restaurant la place de l’État dans l’économie.
le discours sur l’économie informelle émerge alors en négatif
comme légitimant un ordre économique profondément structuré
rÉSuMÉS/aBStractS 261

par le droit et les règles. il se substitue à une représentation


ultra-libérale dominante dans la première partie de la décennie
1990 où les relations économiques sont posées comme sponta-
nées et autorégulées. appuyée sur une enquête ethnographique
menée dans la région de l’oural au début des années 2000, ce
chapitre montre que la catégorie d’informel ne peut être pensée
comme indépendante des modèles économiques d’une part et
comme autonome par rapport aux différents types de régulation
en place d’autre part.

Abstract. Between Economic Crime and Normalisation. Informal


Practices during the Transformation of the Russian System

in the 2000s in russia, « informal economy » became a key


element in the speeches of political leaders and the advice of
international organisations, while being one of the main concerns
of economists. Whereas it was mainly seen in a good light in the
third world at the time, in russia, « informal economy » was
considered as a practice to eradicate since it was either unders-
tood as the remnants of a specific Russian cultural tradition or as
an alternative system inherited from the soviet past. and yet the
concept emerged at a time when the failure of the liberal reforms
became obvious and when the government launched public poli-
cies restoring state intervention in the economy. the discourse
on informal economy acted as a foil legitimising an economic
order where rules and the law are essential. it replaced the then
dominant liberal discourse which stated that economic transac-
tions were self-regulated. Based on an ethnographic field study
carried out in the urals in the early 2000s, this chapter shows
that the concept of « informal economy » can neither be discon-
nected from specific economic models conceived in their con-
texts, nor from the particular types of regulation implemented.
262 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

3. Les femmes et la finance informelle dans l’Europe préin-


dustrielle [Laurence Fontaine]

Résumé

Pour expliquer le rôle des femmes dans la finance informelle


et le petit crédit urbain, ce chapitre part des espaces économi-
ques qui leur sont alloués et qui sont définis, non seulement par
les statuts et les lois qui gouvernent l’inscription sociale des
femmes dans la société, mais également par les rôles sociaux qui
leur sont imposés et par les représentations qui les définissent.
le chapitre entre alors dans la diversité des règlementations juri-
diques qui bornent les capacités d’action des femmes en europe
puis il étudie comment, entre xvie et xviiie siècle, les trois grands
facteurs d’évolution (le cycle de vie, le développement du marché,
la migration des hommes) font évoluer les législations. dans un
deuxième temps, il examine le rôle des femmes comme intermé-
diaires financiers et marchands à Paris au xviiie siècle, car seule
une étude micro permet de retrouver leur trace dans le prêt sur
gage et le marché de l’occasion. il suit quelques-unes de ces
femmes actives dans la finance informelle. Il montre également
que, quelle que soit l’envergure de leur commerce, elles travail-
laient aussi ensemble : elles étaient un des maillons de la finance
informelle urbaine où l’argent, les marchandises et les vêtements
changeaient de mains en suivant une longue chaîne d’intermé-
diaires. Pour conclure, l’auteure se demande si ces expériences,
qui rejettent les femmes dans l’informel, produisent des cultures
économiques spécifiques.

Abstract. Women and Informal Finance in Early Modern Europe

in order to understand why women were important actors in


informal finance and small-urban credit we shall first discuss the
economic opportunities which were open to women, which were
defined not only by their status and their legal rights, but also
through the social roles imposed upon them and how they were
expected to be seen. therefore, we shall discuss the relationship
between the rights of women and their economic roles in their
diversity across europe before analysing the three distinct factors
rÉSuMÉS/aBStractS 263

which gave rise to change between the 16th and 18th century (the
woman’s life cycle ; the development of the market and the
migration of men). in a second part, we shall examine the role
played by women as petty traders and financial brokers in Paris
in the eighteenth century because only such a micro-study allows
us to pick up the trail of women who were active in pawn-bro-
king and second-hand markets. We shall follow some of those
women which were at the heart of this micro-economy. and we
shall show that whatever the scope of their business, they also
worked together. they represented one of the links in the busi-
ness of finance and retail which was a driving force in the urban
economy, whereby money, goods and clothes changed hands in
a long chain of informal intermediaries. to conclude, we shall
ask if those experiences which trapped women in the grey
economy produced specific economic cultures.

4. Travail illégal et servitude pour dette en Inde du Sud


[Isabelle Guérin]

Résumé

La servitude pour dette représente une forme spécifique de


travail illégal. loin d’être un résidu de la « tradition », supposé
disparaître avec la modernisation des processus de production,
la servitude pour dette reste d’une actualité surprenante. elle
disparaît dans certains secteurs mais réapparaît dans d’autres,
donnant naissance à de nouvelles formes de hiérarchie et d’ex-
ploitation. À partir de trois monographies sectorielles menées en
inde du Sud (plus précisément dans les États du tamil nadu et
de Puducherry) – la récolte de canne à sucre, le moulage des
briques et le séchage du riz – ce chapitre analyse les mécanismes
de l’asservissement. il met en évidence à quel point le lien de
dette détermine les rapports de pouvoir entre employeur et
employé et détaille les conséquences de l’endettement sur la
sévérité des conditions de travail (compression des salaires,
pénibilité des tâches et intensité des journées de travail, harcèle-
ment, absence de liberté). il montre également que la servitude
pour dette est un mode délibéré de gestion de la main-d’œuvre,
264 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

particulièrement adapté à des systèmes productifs faiblement


capitalistiques et qui joue un rôle d’ajustement : fidélisation de
la main-d’œuvre en cas de forte hausse de la production et de
pénurie de main-d’œuvre (exemples de la canne à sucre et des
briques depuis quelques années), compression des coûts et résis-
tance à la concurrence (exemple des rizeries).

Abstract. Illegal Work and Debt Bondage in South India

Debt bondage is a specific form of illegal employment. Far


from being a residue of «tradition», this form of exploitation
remains surprisingly current : it disappears in certain sectors but
reappears in others, sometimes giving rise to new forms of hier-
archy and exploitation. Based on three monographs done in
South india (more precisely in the States of tamil nadu and
Puducherry) – sugar cane harvesting, brick moulding and rice
drying – this chapter analyses the mechanisms of debt bondage.
it emphasizes how far the debt conditions determines power
relations between employers and employees and details the
consequences of indebtedness on the severity of working condi-
tions (wages compression, hardness of the work and intensity of
the working days, harassment, lack of freedom). the chapter
also reveals that debt bondage is a deliberate mode of labor force
management, well-adapted to production processes with low
capital and playing a role of adjustment : development of the
workers’ loyalty in case of increasing production and shortage
of labor force (examples of the brick kiln and sugar cane sectors
over the last few years) or cost-cutting and resistance to compe-
tition (example of the rice mills).

5. L’externalisation des illégalités. Ethnographie des usages


du travail « temporaire » à Paris et à Chicago [Sébastien
Chauvin, Nicolas Jounin]

Résumé

a partir de deux enquêtes de terrain fondées sur des observa-


tions participantes, l’une dans l’industrie légère à chicago, l’autre
rÉSuMÉS/aBStractS 265

dans le bâtiment à Paris, ce chapitre s’intéresse à la manière dont


le recours à l’intérim est devenu l’occasion d’une « externalisa-
tion des illégalités ». une telle dynamique, qui ne se laisse guère
approcher que par l’observation directe des usages du travail
temporaire, donne lieu à une révocabilité accrue des salariés,
une réduction de leurs revenus, ou encore à l’emploi d’étrangers
sans titre. Les entreprises utilisatrices d’intérim en bénéficient
sans avoir à en assumer les risques judiciaires ou réputationnels.
Si le recours à des employeurs intermédiaires permet d’esquiver
bon nombre de règles légales – ce qui ne signifie pas que l’acti-
vité soit clandestine –, elle ne conduit pas à l’abolition de toute
règle et à l’indifférenciation des travailleurs dans une précarité
généralisée, mais plutôt à une différenciation et une fidélisation
informelles des salariés précarisés.

Abstract. Outsourcing Illegality : The Uses of « Temporary »


Labor in Paris and Chicago

Based on two ethnographic studies using observant partici-


pation, one in light industrial manufacturing in chicago, the
other within the construction sector in Paris, this chapter shows
how in both countries the recourse to staffing agencies has
become a tool for the « outsourcing of illegalities ». Such a trend,
which can only be grasped though comparative direct observa-
tion of the uses of temporary labor, has generated an increased
« revocability » of workers, a shortening of their income, and
enabled the massive employment of undocumented migrants.
Client firms have benefited from these illegalities without having
to assume the legal and reputational risks associated with them.
though the use of intermediary employers has allowed to circu-
mvent many legal regulations – which does not mean the acti-
vity in question has developed off the books – it has not abo-
lished all rule, nor has it created a supposedly undifferenciated
workforce living in a condition of homogeneous and generalized
employment precariousness. rather, it has led to the informal
differentiation and selective loyalization of long term contingent
workers by final employers.
266 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

6. De la complémentarité entre secteur formel et secteur


informel. Le cas des caissières au Vietnam [Sophie Ber-
nard]

Résumé

comme en France, voire plus encore, les horaires de travail


des caissières vietnamiennes sont extrêmement variables et
imprévisibles et leurs durées de travail diversifiées. Pour autant,
nous ne pouvons assimiler le temps de travail des caissières viet-
namiennes au « temps de la corvéabilité » que l’on associe habi-
tuellement au temps de travail des caissières françaises. en effet,
les caissières vietnamiennes se disent plutôt satisfaites de l’orga-
nisation de leur temps de travail. l’enquête de terrain révèle que
ce qui la rend acceptable, c’est la complémentarité entre ce tra-
vail légal et une activité dans le secteur informel. il est courant
au Vietnam de cumuler plusieurs activités ; c’est un moyen de
faire face à l’insécurité salariale et au faible niveau de rémuné-
ration. les caissières de cora, pour la plupart, ont donc une acti-
vité complémentaire : le plus souvent à domicile ou dans un petit
commerce. l’avantage de ces deux types d’activités est qu’elles
sont facilement conciliables avec un autre emploi. aussi, la
variabilité et l’imprévisibilité des horaires de travail en caisse
n’empêchent pas une activité complémentaire de ce type. cette
dernière leur permet ainsi de compléter le salaire qu’elles tou-
chent à cora où elles sont employées à temps partiel. Si l’orga-
nisation du temps de travail des caissières françaises et vietna-
miennes est donc très similaire, leurs vécus diffèrent profondé-
ment. l’étude du temps de travail des caissières vietnamiennes
met ainsi en évidence l’impossibilité de penser le temps de
travail indépendamment du temps hors travail et du contexte
sociétal.

Abstract. Complementarity between Formal and Informal Sector :


The Case of Cashiers in Vietnam

like in France, or even more, working hours of Vietnamese


cashiers are extremely variable and unpredictable. their working
weeks are also very much diversified. However, we cannot
rÉSuMÉS/aBStractS 267

consider the Vietnamese cashiers working time as «subservient


time», which is commonly the case in France. indeed, Viet-
namese cashiers declare to be rather satisfied with their working
time. this chapter shows that what makes it acceptable is the
complementarity between legal work and activity in the informal
sector. it is common in Vietnam to combine several activities, as
a way to cope with insecurity and low pay. cashiers from the
Cora firm, for the most part, have an additional job at home or in
a small business. these jobs are easily compatible with another
job in the formal sector. Moreover, the variability and unpredict-
ability of work schedules are not obstacles to a complementary
activity of this type. it allows them to complete the wage they
receive from cora where they are part-time employees. So, if
the organisation of Vietnamese and French cashiers working
time is very similar, their experiences are very different. the
study of Vietnamese cashiers working time shows the necessity
to study working time in relation to outside work and societal
context.

7. Ceux qui sapent l’édifice social. Le délit d’initié comme


économie informelle et son coût social [Laura Hansen]

Résumé

ce chapitre propose une relecture du délit d’initié comme


économie informelle, issue de la sous-culture de Wall Street et
de l’échec de l’autorité de régulation des marchés boursiers (la
Securities and Exchange Commission, Sec) pour empêcher ce
type de malversation financière. Six entretiens approfondis ont
été menés avec d’anciens procureurs et enquêteurs de la Sec
qui avaient mené les poursuites pour délit d’initié dans les
affaires ivan Boesky et dennis levine, dans les années 1980. ce
travail s’inscrit dans une recherche plus large portant sur les
réseaux parallèles autour de MM. Boesky et levine entre 1979
et 1986, une période de fusions-acquisitions effrénées à Wall
Street où se sont multipliés les délits d’initié. en raison de l’am-
biguïté de la réglementation du délit d’initié, nous montrons que
celui-ci est, au mieux, perçu par les professionnels de la finance
268 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

comme une pratique quasi-légale, qui constitue la norme au sein


de réseaux sociaux (social networks) informels.

Abstract. Tearing at the Social Fabric. Social Costs of Insider


Trading as Informal Economy

this chapter reviews insider trading as an informal economy,


stemming from the culture of Wall Street and the failure of the
united States Securities and exchange commission (Sec) regu-
lators to prevent this type of financial malfeasance. Data include
six in-depth interviews with former prosecutors and Sec inves-
tigators who had pursued the insider trading cases of ivan
Boesky and dennis levine during the 1980s. this study was
part of a larger research project focused on Mr. Boesky and
dennis levine’s illegitimate networks from 1979-1986, a period
of Wall Street history when there was increased insider trading
activity during a mergers and acquisition frenzy. Because the
ambiguity of insider trading regulations, this study suggests that
insider trading is, at best, viewed by financial professionals as
quasi-legal and normative within informal social networks.

8. Du don à la transaction : le cas des personnes sans abri


[Claudia Girola]

Résumé

le sens commun établit une continuité causale entre extrême


précarité socio-économique et défaillance de la capacité d’être
dans le monde. ce principe acritique est à la base de la vision
dominante des personnes sans abri : homogène, désocialisante et
déterministe. de ce point de vue celles- ci apparaissent comme
des êtres uniquement soumis à la recherche de la résolution de
leurs besoins primaires. J’ai pu constater pourtant, à l’échelle
ethnographique qui est la mienne (villes du département des
Hauts-de-Seine et plus particulièrement le quartier du Petit
nanterre, à nanterre), la diversité des logiques socio-économi-
ques mises en place par ces personnes, associées à un travail
rÉSuMÉS/aBStractS 269

identitaire intense où se confondent la recherche de la satisfac-


tion des besoins matériels de vie et le maintien de soi. les
personnes sans abri apparaissent dès lors comme sujets actifs
qui recréent et redonnent du sens aux mécanismes d’une éco-
nomie de survie, expression extrême d’une économie informelle.
les sans-abri sont la plupart du temps enfermés dans des rela-
tions de don et d’aide fournies par des acteurs divers (institu-
tions, associations, politiques, apparentés et habitants). cela
renforce l’image disqualifiée d’êtres passifs que leur renvoie
souvent le regard social. ce chapitre montre comment, pour
échapper à ce processus de disqualification, une grande partie de
leurs efforts est mise dans la transformation de la relation de don
en relation de transaction afin d’établir à leurs yeux une plus
grande symétrie entre partenaires. dans cette dynamique, la
relation d’échange rassure surtout ces personnes sur leur appar-
tenance au corps social.

Abstract. From Gift to Transaction : an Ethnographic Approach


of the Homeless

common sense establishes a causal link between extreme


socio-economic insecurity and a failure to fit in socially. This
uncritical and widespread principle is behind the homogenizing,
de-socializing, and deterministic view of the homeless. in this
perspective such people are portrayed as alienated drifters,
caught up in an ongoing struggle to satisfy their primary needs.
in my own ethnographical experience, however (in towns in
Hauts-de-Seine, and especially in the Petit nanterre area of nan-
terre) i have observed a range of economic sub-systems estab-
lished by homeless people and inseparable from an intensive
construction of self in which a struggle both for material survival
and a sense of identity are one and the same. We are dealing here
with an active subject who recreates and gives renewed meaning
to the mechanisms of a subsistence economy, and stands as an
extreme example of informal economies. For the most part, the
homeless are locked into gifts and aid relationships and/or
depend from various resources (institutions, associations, politi-
cians, family and local inhabitants). this in turn reinforces the
degrading image of passive individuals that society foists upon
them. this chapter shows how, to escape from this process of
270 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

degradation, a significant part of their efforts consists in trans-


forming the gift relationship into a transactional one, and this
with a view to establishing a more symmetrical partnership.
above all, these exchanges reassure homeless people that they
have a place in society.

9. Le point de vue des praticiens français [Noël Barbe, Lau-


rence Fontaine, Florence Weber]

Résumé

lors d’une table ronde qui clôturait, le 17 septembre 2007, le


colloque « Économie informelle, travail au noir », quatre prati-
ciens s’étaient exprimés sur les réalités du travail au noir en
France. leurs interventions ont été reprises dans ce chapitre. le
directeur de la réglementation, du recouvrement et du service à
l’acoSS, Éric le Bont, revient sur l’expérience des inspecteurs
du recouvrement. thierry Priestley, alors secrétaire général de la
dilti, direction interministérielle à la lutte contre le travail
illégal disparue en avril 2008, insiste sur la nature juridique du
concept de travail illégal et sur sa nécessaire européanisation.
thomas Wanecq, inspecteur des affaires sociales, décrit les atti-
tudes différentes des fonctionnaires vis-à-vis des activités écono-
miques non déclarées. Julien Bayou, représentant du collectif
« Génération Précaire », analyse les stages universitaires en
entreprise comme du travail illégal et s’interroge sur leur proli-
fération sans retenue. l’ensemble montre la diversité des percep-
tions du travail au noir et l’ambivalence morale des pratiques.

Abstract. The Point of View of French Practitioners

during a debate organized in September 2007 at the end of


the conference « informal economy, illegal Work », four practi-
tioners have expressed their points of view on French illegal
work, written down in this chapter. the director of regulation at
the Social Security bank service, Éric le Bont, exposed the poli-
tics of this institution and the professional experiences of its
rÉSuMÉS/aBStractS 271

inspectors. thierry Priestley, head of the governmental agency


against illegal work till april 2008, insisted on the legal dimen-
sion of illegal work and its necessary europeanization. thomas
Wanecq, author of three governmental reports on illegal work,
described the different attitudes of French civil servants towards
illegal work. Julien Bayou, a representative of the French asso-
ciation « insecure Generation », analyzed the legalization of
student’s unpaid work within their training curriculum and asked
the question of its huge proliferation in France. the chapter
shows the diversity of perceptions regarding illegal work and its
moral ambivalence.

10. Le travail au noir, une fraude parfois vitale ? [Florence


Weber]

Résumé

au-delà des questions de mesure du travail au noir, les


dénonciations des proches – en augmentation depuis les années
1980 en France – montrent l’apparition d’une jalousie horizon-
tale tournée non pas contre les riches mais contre ses sembla-
bles. en trente ans, le travail au noir a profondément changé de
sens. S’il représenta d’abord une amélioration toléré de la vie
quotidienne pour les salariés de la grande industrie, il est devenu
un indice de l’inadaptation des règles liant travail et protection
sociale, et une économie de survie pour les plus pauvres. le
chapitre se termine par un appel à un nouveau contrat social qui
rénoverait en profondeur le modèle français de protection sociale
en restaurant la solidarité entre familles et entreprises autour
d’un État garant de la justice sociale et non plus ressenti comme
une contrainte extérieure.

Abstract. Moonlighting, a fraud for survival?

Behind the questions of measurement, moonlighting has been


more and more a matter of local denouncing in France since
1980. this new phenomenon shows the existence of egalitarian
272 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

jealousy turning social aggressiveness no longer towards the


rich but towards the Same. in thirty years moonlighting has
dramatically changed its social meaning. in working-class
culture it was a way to improve everyday life. in 2000’s France,
it has become a symptom of the inadequacy of the rules linking
work and social protection, and a survival economy for the
poorest. the chapter ends with an appeal to a new social contract
between families, firms and the State. At this condition the
French State could be perceived as a tool for solidarity and
social justice and no longer as an external constraint.
Les auteurs

Noël BaRBe
ethnologue, chercheur au laboratoire d’anthropologie et
d’Histoire sur l’institution de la culture (Paris) et conseiller
pour l’ethnologie à la direction régionale des affaires cultu-
relles de Franche-comté.

Sophie BeRnaRd
Sociologue, maître de conférences à l’université Paris-dau-
phine, chercheure à l’institut de recherche interdisciplinaire
en Sciences Sociales (cnrS-Paris-dauphine).

Sébastien Chauvin
Sociologue, assistant professor à l’université d’amsterdam,
chercheur à l’institute for Migration and ethnic Studies et au
centre Maurice Halbwachs (cnrS-eHeSS-enS).

Caroline dufy
Sociologue, maître de conférences à l’institut d’études politi-
ques de Bordeaux, chercheure au laboratoire Science poli-
tique relations internationales territoires (cnrS-université
de Bordeaux-Science Po Bordeaux).

Laurence fontaine
Historienne, directrice de recherche au cnrS, rattachée au
centre Maurice Halbwachs (cnrS-eHeSS-enS) et ancienne
professeure à l’institut universitaire européen de Florence
(1995-2003).
274 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

Claudia GiRola
docteure en anthropologie, maître de conférences en socio-
logie à l’université Paris 7 denis diderot, chercheure au
centre de Sociologie des Pratiques et des représentations
Politiques.

Isabelle GuéRin
Économiste, chargée de recherche à l’institut de recherche
pour le développement (laboratoire Population environne-
ment développement/université de Provence), responsable
du programme de recherche « Travail, finances et dynami-
ques sociales » de l’institut Français de Pondichéry et du pro-
gramme « Rural Employment and Microfinance : do Process
Matter ? » financé par l’Agence Nationale de la Recherche.

Laura hansen
Sociologue, assistant professor à l’université du Massachus-
sets à Boston.

Nicolas Jounin
Sociologue, maître de conférences à l’université Paris 8
Saint-denis et chercheur à l’unité de recherches Migrations
et Sociétés (ird-université Paris 7 denis diderot-université
nice-Sophia antipolis).

Alena ledeneva
Sociologue, professeure à la School of Slavonic and east
european Studies de l’university college london.

Florence WeBeR
Sociologue et anthropologue, professeure à l’École normale
supérieure (Paris), chercheure au centre Maurice Halbwachs
(cnrS-eHeSS-enS).
Table des matières

Remerciements ................................................................ 5

Introduction. à qui profitent les règles économiques ? 7


laurence Fontaine, Florence Weber

1. Créer des ponts entre les disciplines. Institutions,


réseaux, pratiques .................................................... 23
alena ledeneva

2. Entre criminalité et normalisation. Pratiques


informelles dans le changement de système en
Russie ........................................................................ 51
caroline duFy

3. Les femmes et l’économie informelle dans l’Europe


moderne..................................................................... 71
laurence Fontaine

4. Travail illégal et servitude pour dette en Inde


du Sud ....................................................................... 93
isabelle Guérin

5. L’externalisation des illégalités. Ethnographie des


usages du travail « temporaire » à Paris et à
Chicago ..................................................................... 113
Sébastien Chauvin, nicolas Jounin

6. De la complémentarité entre secteur formel et


secteur informel. Le cas des caissières au Vietnam 139
Sophie bernard
276 leS ParadoXeS de l’ÉconoMie inForMelle

7. Ceux qui sapent l’édifice social. Le délit d’initié


comme économie informelle et son coût social...... 161
laura hansen

8. Du don à la transaction : le cas des personnes


sans abri.................................................................... 185
claudia Girola

9. Le point de vue des praticiens français. Table


ronde du 17 septembre 2007 ................................... 207
noël barbe, laurence Fontaine et Florence Weber

10. Le travail au noir, une fraude parfois vitale ? ....... 223


Florence Weber

Bibliographie générale .................................................... 243

Résumés/Abstracts .......................................................... 259

Les auteurs........................................................................ 273

Achevé d’imprimer en décembre 2010


sur les presses de la Nouvelle Imprimerie Laballery – 58500 Clamecy
Dépôt légal : décembre 2010 Numéro d’impression : 012143
Imprimé en France
La Nouvelle Imprimerie Laballery est titulaire de la marque Imprim’Vert®
Quels seront les effets sociaux de la plus récente des
grandes crises économiques mondiales ? Comment survivent
les individus lorsqu’ils ne peuvent pas gagner leur vie dans
les cadres de l’économie officielle ? Les auteurs réunis ici étu-
dient la dynamique des pratiques économiques informelles
et mettent en évidence leur ambivalence morale. Liberté ou
servitude, crime ou survie, paix sociale ou faillite de l’État
providence : selon les contextes, selon les acteurs, l’économie
informelle accroît ou réduit l’injustice et les inégalités.
Travailler sur les relations formel/informel permet d’en-
trer au cœur des fonctionnements des divers groupes sociaux
et dans leurs relations à l’État. C’est la démarche compara-
tive qui montre combien les notions de travail et de loisir,
de vie privée et de vie professionnelle, dépendent des règles
institutionnelles, de l’existence de systèmes d’assurance et des
cultures qui organisent le présent et le futur de chacun. C’est
l’historicité de ces frontières qui permet de comprendre les
partages changeants entre travail légal et illégal.
Les paradoxes de l’économie informelle peuvent être
réduits à une question : à qui profite la règle économique
contournée, voire bafouée ? Seules des réponses précises peu-
vent permettre de transformer les règles, ou de les maintenir,
en toute connaissance de cause. Foin des principes moraux ou
idéologiques : c’est en examinant les pratiques et leurs auteurs
et en demandant publiquement qui nous voulons soutenir
politiquement que nous pourrons améliorer notre monde éco-
nomique, à l’échelle nationale et à l’échelle mondiale.
Cet ouvrage stimulant clarifie des questions fondamentales
pour l’avenir du monde contemporain. Au-delà des acteurs
économiques et des décideurs politiques, il s’adresse à tous
ceux qui cherchent à comprendre l’économie comme un phé-
nomène social et moral de part en part.

Laurence Fontaine, historienne, directrice de recherche au CNRS,


a publié L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans
l’Europe préindustrielle chez Gallimard (2008). Florence Weber,
sociologue et anthropologue, professeur à l’École normale supérieure
(Paris), a publié Le Travail à-côté. Une ethnographie des per-
ceptions aux Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences
sociales (2009). Elles sont membres du Centre Maurice Halbwachs.

ISBN : 978-2-8111-0417-7