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Mathieu Duchâtel

GÉOPOLITIQUE
DE LA CHINE
Deuxième édition mise à jour
5e mille
À lire également en
Que sais-je ?
collection fondée par paul angoulvent

François-Charles Mougel, Séverine Pacteau, Histoire des relations


internationales (de 1830 à nos jours), no 2423.
Alexandre Defay, La Géopolitique, no 3718.
Pascal Gauchon, Jean-Marc Huissoud, Les 100  mots de la
géopolitique, no 3829.
Pascal Gauchon, Jean-Marc Huissoud, Les 100  lieux de la
géopolitique, no 3830.
Jean-Sylvestre Mongrenier, Françoise Thom, Géopolitique de la
Russie, no 4043.

ISBN 978‑2-7154‑0117‑4
ISSN 0768‑0066
Dépôt légal – 1re édition : 2017, juin
2e édition mise à jour : 2019, août
© Presses Universitaires de France / Humensis, 2019
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
Introduction

La Chine est une grande puissance, centrée sur


l’Asie, mais dont l’empreinte est globale et les ambi-
tions, mondiales. Seconde économie mondiale
depuis 2010, avec un PIB qui dépasse aujourd’hui les
11 000 milliards de dollars, elle dispose aussi, depuis
2012, du deuxième budget militaire mondial. Elle
détient l’arme nucléaire depuis son premier essai de
1964 et possède un siège de membre permanent du
Conseil de sécurité des Nations unies depuis 1971.
Elle joue aujourd’hui un rôle important, parfois déci-
sif, dans la gouvernance mondiale, et son soutien est
recherché par les États-Unis et les pays européens pour
contribuer à la gestion des grandes crises de sécurité
internationale. Aucune grande négociation inter­
nationale ne peut parvenir à une conclusion sans une
participation constructive de la Chine, comme l’ont
montré ces dernières années l’échec de la conférence
de Copenhague sur le climat (2009), puis le succès de
celle de Paris (2015).
Depuis l’introduction des réformes de marché par
Deng Xiaoping en 1978, la Chine a bénéficié de trois
décennies de croissance économique à deux chiffres,
décuplant son influence sur les relations internatio-
nales. Si son taux de croissance s’est tassé ces dernières
années autour de  6 ou  7 %, toutes les projections
prévoient qu’à moins d’un accident de l’histoire elle
deviendra, au cours du xxie  siècle, la première

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puissance économique mondiale, par le volume de
son PIB.
Malgré ce statut de grande puissance, la Chine
continue de se considérer comme un pays en dévelop-
pement. Depuis le début de ces réformes, elle a ainsi
sorti de la pauvreté 800  millions de personnes. Elle
est aujourd’hui un pays à revenu moyen, avec un PIB
par habitant de 8 826 dollars selon le Fonds monétaire
international –  pour la première fois, en 2015, son
PIB par habitant a dépassé celui d’un pays de l’Union
européenne, la Bulgarie. Avec une population de
1,3 milliard d’habi­tants, la Chine avait atteint dès 2015
tous les objectifs de développements du millénaire
énoncés par l’Organisation des Nations unies. En 2015,
d’après la Banque mondiale, seulement 0,7 % de la
population chinoise vivait sous le seuil international
de pauvreté – à l’échelle de la Chine, il s’agit tout de
même de près de 10  millions de personnes. Mais si
la Chine a remporté une victoire historique contre la
pauvreté, elle n’a pas su contenir la montée des iné-
galités. Le coefficient de Gini est passé de 0,35 en
1990 à 0,5 en 2015 (un taux de  1 signifie qu’une
personne détient toute la richesse).
Si le développement intérieur et la stabilité politique
restent le défi majeur du gouvernement chinois, sa
politique étrangère s’affirme de plus en plus comme
celle d’une grande puissance ambitieuse. Depuis le
lancement des réformes par Deng Xiaoping, la quête
de sécurité a été la priorité du pays. Il a cherché à
réduire ses vulnérabilités, suivant en cela l’injonction
de Deng : « Cacher ses talents et attendre son heure. »
Il a ainsi accumulé des richesses, modernisé son armée,
alors que toutes les statistiques trahissaient ses succès.

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L’ère de Xi  Jinping, élu secrétaire général du
Parti  communiste lors de son XVIIIe  Congrès de
novembre  2012, puis président de la République et
de la Commission militaire centrale (ce qui fait de lui
le commandant en chef de l’Armée populaire de libé-
ration), marque la rupture que tous les observateurs
attendaient et dont les signes annonciateurs s’accumu-
laient aux yeux de tous. Si la Chine se sent toujours
vulnérable, elle affiche aujourd’hui de manière décom-
plexée sa quête de puissance mondiale, et n’hésite plus
à lier son diagnostic habituel sur le déclin irréversible des
États-Unis à sa propre ambition d’exercer un ­leadership
mondial. Lors du XIXe  Congrès d’octobre  2017,
Xi Jinping a présenté une feuille de route claire. Son
ambition est de voir la Chine devenir une puissance
leader à l’horizon 2050, un terme que les dirigeants
précédents se refusaient à employer. Il précise deux
objectifs corollaires à cet horizon : une puissance mili-
taire de classe mondiale et une puissance scientifique
innovante.
La Chine peut-elle parvenir à ces objectifs sans une
guerre ? La théorie réaliste des relations internationales
prévoit que cette perspective est très peu probable. Par
nécessité, les puissances émergentes sont révisionnistes.
Elles cherchent à reconstruire un ordre international
qui favorise leurs intérêts. Quant aux puissances ins-
tallées au sommet de la hiérarchie mondiale, leur inté-
rêt est de défendre l’architecture du statu quo qui
garantit leur position de suprématie. Il existe donc un
conflit structurel entre puissances révisionnistes et
puissances de statu quo, qui se décline sur toutes les
sphères de leurs relations, et en particulier dans leur
dimension militaire, sous la forme d’un dilemme de

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sécurité. Quelle que soit la décision de modernisation
militaire qu’elles prennent dans une logique défensive,
pour se protéger des menaces qu’elles perçoivent, elle
est ­comprise par la puissance rivale comme une déci-
sion offensive. C’est le piège décrit par Thucydide
dans son histoire de la guerre du Péloponnèse, et qui
est resté dans l’histoire sous son nom. Il est central
dans les relations sino-américaines. Mais la montée
en puissance de la Chine crée d’autres dilemmes de
sécurité avec plusieurs pays asiatiques, au premier rang
desquels le Japon.
Nul autre domaine que la dissuasion nucléaire ne
reflète davantage la dimension profondément straté-
gique de la rivalité sino-américaine. En 1955, le Parti
communiste prend la décision de se doter d’armes
nucléaires. L’Armée populaire de libération conduit un
premier test en 1964. Le déclencheur de cette décision
fut la prise de conscience par Mao Zedong de la vul-
nérabilité du pays face à un chantage au bombardement
atomique. Pendant la guerre de Corée (1950‑1953),
les États-Unis envisagent de frapper des villes chinoises
pour mettre fin à l’intervention du pays sur la pénin-
sule. Pendant la deuxième grande crise du détroit de
Taïwan (1954‑1955), de nouveau, l’option nucléaire
est envisagée par Dulles, le secrétaire d’État de l’admi­
nistration Eisenhower. En 1964, en annonçant le
premier essai nucléaire, le gouvernement chinois adopte
une politique de non-emploi en premier, à laquelle
elle est toujours attachée aujourd’hui. Sa dissuasion
repose sur la notion de riposte assurée –  le maintien
d’une capacité de frappe en second, pour répliquer de
manière dévastatrice à toute frappe nucléaire contre la
Chine. Or la Chine estime que les Américains

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s’emploient à affaiblir sa capacité de dissuasion. Elle
juge ainsi que leur déploiement de systèmes de défense
antimissile et la surveillance de ses sous-marins lanceurs
d’engins au large de Hainan constituent des menaces
stratégiques sur le long terme. Sa perception de ses
relations avec les États-Unis et des enjeux de sa propre
modernisation militaire est ainsi fortement liée à l’ave-
nir de sa dissuasion nucléaire. La Chine estime que,
sans sa capacité de dissuasion, il ne peut pas y avoir de
« stabilité stratégique », employant ce terme dans le
même sens que la Russie. Cette perception de la gravité
de la menace américaine a été décuplée après l’élection
du républicain Donald Trump à la présidence améri-
caine. Celui-ci désigne la Chine comme un « compé-
titeur stratégique » et mène contre elle une politique
visant à l’affaiblir.
Dans Le Grand Échiquier (1997), Zbigniew B ­ rzeziński
décrit la Chine comme l’un des cinq acteurs géo­
stratégiques du monde – ces puissances dont les choix
stratégiques ont des répercussions sur l’architecture de
l’ordre mondial et qui sont susceptibles d’affaiblir la
suprématie américaine. Si la Russie est nuisible, ni
l’Inde, ni la France, ni l’Allemagne ne poursuivent une
politique visant à éroder cette dernière. Seule la Chine
possède à la fois les capacités et l’intention à peine
voilée de refaçonner l’ordre mondial afin qu’il corres-
ponde mieux à ses ambitions, ce qui suppose un efface­
ment progressif de l’Amérique. Aux États-Unis, la
théorie de la menace chinoise se propage dès le milieu
des années 1990. L’idée que la Chine poursuit des
ambitions hégémoniques est corrélée à celle selon
laquelle elle devra employer la force militaire pour
y  parvenir, une décision qui deviendra rationnelle

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lorsque la modernisation de ses forces lui permettra
d’envisager la victoire avec confiance.
La Chine a développé un contre-argument puissant
pour rassurer les plus sceptiques de ses partenaires.
Elle dit poursuivre une trajectoire pacifique sans ambi-
tions hégémoniques, une trajectoire fondée sur des
coopérations « gagnant-gagnant » dans le domaine
économique et commercial, le respect des cultures et
de la souveraineté des États, en conformité avec sa
tradition de non-ingérence. Elle argue de ses contri-
butions concrètes à la sécurité internationale, comme
son soutien aux opérations de maintien de la paix des
Nations unies, plus significatif que celui des autres
membres permanents du Conseil de sécurité. Sous
Xi Jinping, sa principale proposition à l’échelle globale
est la reconstruction des mythiques routes de la soie,
par voie terrestre et par voie maritime – un renforce-
ment des infrastructures de transport et d’énergie le
long et autour du continent eurasiatique pour en faci-
liter la connectivité et l’intégration économique.
La dialectique réaliste entre puissance révisionniste
et puissance de statu quo est fondamentale, mais il
convient de ne pas analyser la géopolitique de la Chine
à travers ce seul prisme. Les intérêts économiques du
pays en sont l’un des déterminants les plus puissants.
Ils tendent à modérer les rivalités de puissance et les
dilemmes de sécurité. La Chine n’a-t‑elle pas des diffé­
rends territoriaux avec certains de ses principaux par-
tenaires commerciaux ? C’est le cas du Japon, de l’Inde
ou encore de Taïwan. Son nouveau projet de route de
la soie maritime ne traverse-t‑il pas la mer de Chine
du Sud, qui cristallise les tensions géopolitiques avec
les États-Unis ? Dans le même temps, la globalisation

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de l’économie chinoise contribue à transformer la façon
dont Pékin perçoit les rapports de force dans le monde
et les enjeux de sécurité. Comme toute autre puissance,
la Chine affiche désormais sa détermination à proté-
ger ses ressortissants lorsqu’ils sont pris dans des conflits
à l’étranger. Or ce sont sans doute plus de 5  millions
de ressortissants de la République populaire qui vivent
régulièrement hors de ses frontières. En 2011, la Chine
en a évacué plus de 35 000 de Libye, dans une opé-
ration sans précédent à l’échelle de son histoire. Elle
s’ajuste à cette nouvelle géographie mondiale des risques
sécuritaires, auxquels sont exposés ses ressortissants et
ses entreprises.
Traditionnellement centrée sur ses frontières ter-
restres et sur des problématiques régionales, la géo-
politique de la Chine se déploie de plus en plus dans
les espaces maritimes et dans un cadre mondial. Cet
ouvrage épouse ces transformations en cours en reve-
nant sur les héritages de l’histoire stratégique du pays
(chap.  i), avant d’analyser comment la République
populaire de Chine s’est progressivement allégée des
pesanteurs de sa géopolitique continentale (chap.  ii)
pour se recentrer sur l’Asie maritime, contrainte par
sa rivalité de puissance avec les États-Unis et, de plus
en plus, leur allié japonais (chap. iii). Le chapitre iv
montre combien la géo-économie d’une Chine globa-
lisée contribue à transformer ses perceptions et sa
pratique de la géopolitique.
CHAPITRE PREMIER

Les représentations
géopolitiques en Chine

Empire multiethnique dont les frontières n’ont cessé


d’être redessinées, la Chine a produit une pensée stra-
tégique originale avant même sa première unification
par la dynastie Qin en 221  av.  J.-C.  Les dynasties
successives développent une pratique de la politique
internationale qui marque encore aujourd’hui les repré-
sentations géopolitiques dominantes à Pékin. L’histoire
contemporaine, des invasions occidentales et japonaises
à la restauration de l’indépendance et de la souveraineté
nationale sous l’autorité du Parti communiste, aboutit
à imposer une approche réaliste centrée sur l’accumu-
lation de puissance destinée à assurer la sécurité du
pays, à retrouver la prospérité et à assurer son indé-
pendance stratégique dans le monde.

I. – L’héritage des dynasties impériales

1. Hiérarchie et tribut. – De nombreuses analyses


contemporaines de la politique asiatique de la Chine
lui prêtent l’intention de reconstruire une hiérarchie
régionale imposant des relations tributaires à ses voi-
sins moins puissants. Hiérarchie, tribut  : ces deux
concepts ont été au cœur de la géopolitique des

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dynasties qui ont régné sur la Chine. Le modèle du
tribut apparaît sous la dynastie Han (de 206 av. J.-C
à 220 apr. J.-C.). Mais c’est pendant la dynastie Tang
(618‑907) que sa pratique se généralise dans les rela-
tions extérieures de l’empire. Des documents d’époque
rapportent par exemple l’existence de soixante-douze
États tributaires (chaogongguo). À travers le tribut, une
offrande régulière, ils acceptent une soumission sym-
bolique à l’empereur et reconnaissent sa suprématie.
Mais ce n’est que pendant la faible dynastie des Song
du Sud (1127‑1279), amputée d’une grande partie des
territoires sinisés, que le tribut devient un dogme.
L’acceptation par les États étrangers de relations de
vassalité ritualisées devient la condition indispensable
pour entrer en contact diplomatique avec l’empire. Le
tribut est théorisé comme le seul mode de relations
extérieures permettant d’assurer durablement la sécu-
rité de l’empire.
Le système du tribut est pensé aujourd’hui par de
nombreux chinois comme le fondement d’un ordre
stable en Asie pendant les dynasties Ming (1368‑1644)
et Qing (1644‑1911). Il constitue certainement un
paradigme inamovible de la politique étrangère de ces
deux grandes dynasties. La Corée, le royaume de
Ryukyu, la Birmanie, le Laos et le Népal envoient
régulièrement des missions tributaires auprès de la cour
impériale. C’est aussi le cas de nombreux États alors
indépendants et aujourd’hui intégrés dans l’Indonésie,
les Philippines ou l’Inde. Leur tribut est géré par le
département des rites sous les Ming et le département
des affaires vassales sous les Qing. Le modèle n’est
pas prédateur. Il permet aux États tributaires d’obte-
nir des avantages considérables de l’empire, puisque

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celui-ci les  récompense de manière généreuse. Les
travaux universitaires ont montré que le système coû-
tait plus cher à la Chine qu’il ne lui rapportait sur un
plan purement économique.
Au-delà du cercle des tributaires se trouve le reste
du monde. Il est nommé différemment selon les
sources chinoises, mais toujours de manière péjorative :
tout ce qui existe hors de la sphère culturelle chinoise
est qualifié de barbare. Ainsi, lorsqu’à la fin du
xviiie  siècle l’Angleterre envoie une délégation pour
établir avec l’empire des Qing des relations sur un pied
d’égalité, elle est reçue comme toute autre mission
tributaire. Rétrospectivement, les requêtes de l’envoyé
britannique, lord Macartney apparaissent plutôt mesu-
rées. Il souhaite l’accréditation d’une ambassade à
Pékin et la levée des restrictions portant sur les
échanges commerciaux, limités à certains produits et
à une conduite via le port de Canton. L’administration
impériale rejette longtemps sa demande d’audience,
car il refuse d’exécuter le rituel kowtow (du chinois
ketou, « se jeter à terre en signe de respect et poser le
front sur le sol »). Si l’empereur Qianlong consent à
accepter une simple génuflexion pour mettre fin à une
situation embarrassante qui s’éternisait, il n’en rejette
pas moins toutes les demandes britanniques dans une
lettre humiliante au roi George III.
La pratique du tribut reflète une conception méta-
physique, qui s’articule autour de la notion de « mandat
céleste » dont l’empereur de Chine disposerait pour faire
régner l’ordre « sous le ciel » (tianxia). Le « Tianxia »
recouvre l’univers : le mandat dont l’empereur est dépo-
sitaire le rend responsable de l’harmonie entre le ciel et
la terre. À partir de la dynastie Ming, cette cosmogonie

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est inscrite symboliquement au cœur de la capitale,
Pékin. Selon la tradition Ming, l’empereur se rend
chaque année de la Cité interdite au Temple du ciel
pour y procéder à un sacrifice rituel qui lui permet de
garantir l’harmonie. De ses choix dépendent la pros-
périté et la paix. Son « mandat du ciel » est donc théo-
riquement toujours en jeu : une catastrophe naturelle
ou des troubles intérieurs de grande ampleur peuvent
le remettre en cause. Le système tributaire est donc
bien plus qu’un simple modèle de conduite dans les
relations internationales. Les nationalistes du début
du xxe  siècle qui déplorent la faiblesse de l’empire
verront ainsi dans la colonisation de la Corée par le
Japon et du Vietnam par la France une faillite morale
des Qing à remplir leurs responsabilités envers leurs
vassaux traditionnels.
Surtout lorsqu’il devient la condition pour entrer
en relation avec la Chine à partir des Ming, le modèle
tributaire reflète une conception hiérarchique de l’ordre
international. Une telle représentation est incompatible
avec la notion occidentale d’ordre westphalien qui
s’articule en Europe, à partir de 1648, autour de la
souveraineté des États. Au cours du xixe siècle, le choc
de ces deux conceptions aboutit à la défaite militaire de
la dynastie Qing et à une remise en question fonda-
mentale des intellectuels chinois.
La vision classique n’a pas pour autant disparu de
la géopolitique chinoise contemporaine. On en trouve
constamment des échos. Par exemple en 2010, lorsque,
à un forum de sécurité en format élargi de l’Associa-
tion des nations du Sud-Est asiatique, au cours duquel
plusieurs États s’étaient inquiétés des avancées de Pékin
en mer de Chine du Sud, Yang Jiechi, alors ministre

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des Affaires étrangères, a déclaré, fixant droit dans les
yeux son homologue singapourien : « La Chine est un
grand pays et les autres pays ne sont que de petits
pays, et il ne s’agit là que d’un fait. » Ou lorsque la
Chine lie les récompenses commerciales à des conces-
sions politiques, ce qui est de plus en plus fréquent
dans la politique étrangère de Xi Jinping.
Il est possible de percevoir dans ce système hiérar-
chique des échos à la « stabilité hégémonique » chère
aux théories réalistes contemporaines des relations
internationales. En dominant le système par sa puis-
sance supérieure, l’hégémon impose l’ordre à toutes
les puissances de second rang. En théorie, une hiérar­
chie stable est une garantie de paix. On a pu ainsi lui
attribuer les relations essentiellement pacifiques entre-
tenues par les dynasties Ming et Qing avec la Corée
et le Vietnam. Sun Yat-sen, le fondateur de la Répu-
blique de Chine en 1911, voyait dans le système
­tributaire la cause de l’indépendance du Siam et de la
Birmanie pendant de nombreux siècles, malgré le
­rapport de puissance défavorable avec la Chine. Mais
aussi, bien que ce ne fût le cas ni pour les États-Unis
au sein du camp occidental pendant la guerre froide
ni pour l’Union soviétique dans son propre camp, la
paix hiérarchique a souffert de nombreuses exceptions
et a souvent été imposée par la puissance militaire.
Alastair Ian Johnston a calculé que la dynastie Ming
avait mené en moyenne 1,12 guerre par an. Les dynas-
ties chinoises n’ont cessé de combattre au nom de la
sécurité d’État, entretenant des relations tumultueuses
avec les peuples nomadiques turcs, mongols et
mandchous du grand ouest chinois et du nord du pays,
ainsi qu’avec le Vietnam. La fixation définitive des

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frontières chinoises est encore aujourd’hui un enjeu
géopolitique majeur.
2. Unité et division. – La question de l’unité natio-
nale est centrale dans la géopolitique chinoise. La
Chine se perçoit comme amputée d’une partie de ses
territoires souverains  : Taïwan, l’Arunachal Pradesh,
les îles Diaoyu et Senkaku en mer de Chine orientale,
les éléments rocheux occupés par le Vietnam, les Phi-
lippines, la Malaisie en mer de Chine du Sud… Des
flambées de tension sont récurrentes autour de ces
conflits territoriaux. Comme l’écrit Jacques Gernet,
la République populaire de Chine est l’héritière de la
dynastie Qing plus que de toute autre dynastie impé-
riale. Si elle a concédé à Staline l’indépendance de la
Mongolie « extérieure », conservant dans son giron
la Mongolie intérieure, elle a maintenu l’essentiel des
conquêtes territoriales et des revendications de la
dynastie mandchoue. Comme les Qing, la République
populaire de Chine administre le Tibet et le Xinjiang,
longtemps aux marges de l’empire et entretenant tou-
jours des relations conflictuelles avec lui. Elle y a ajouté
le « tracé en neuf traits », hérité quant à lui des cartes
dressées par le Kuomintang à l’époque de la République
de Chine, et qui dessine une langue de revendications
territoriales en mer de Chine du Sud.
Si les modalités contemporaines de gestion de ces
conflits sont propres au régime de la République
­populaire de Chine, la problématique de l’unité et de
la fragmentation est un fil rouge de l’histoire poli-
tique du pays, depuis sa première unification p ­ olitique
par la dynastie Qin, qui conquiert tous ses rivaux
en  221  av.  J.-C.  Le récit national chinois associe

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l’unification à la grandeur et au prestige, et la frag-
mentation à la faiblesse et à l’humiliation.
L’histoire des dynasties peut se lire à la lumière des
phases de division, de réunification et d’expansion. L’in-
cipit du Roman des Trois Royaumes de Luo Guanzhong,
publié au xive  siècle, l’une des plus célèbres œuvres
littéraires produites par la civilisation chinoise, est passé
dans le langage courant : « À l’unité succède nécessai-
rement la séparation, l’unification fait suite aux longues
périodes de séparation » (hejiu bifen, fenjiu bihe). Les
trois royaumes dont il est question dans ce roman ont
succédé à la dynastie Han, qui avait considérablement
étendu les frontières de l’empire des Qin vers le sud
et vers l’ouest. Ils s’affrontent pendant plus de trois
décennies, de 220 à 265, jusqu’à l’avènement de la
dynastie des Jin occidentaux. Cette première séquence
de division se répète de manière cyclique dans toute
l’histoire de la Chine, les menaces sécuritaires et les
risques de sécession justifiant les expansions territo-
riales de l’empire.
La Chine connaît plusieurs longues périodes de
stabilité politique qui favorisent son essor économique
et culturel. La dynastie Tang (618‑907) maintient
le contrôle sur la Chine des plaines, sur l’essentiel de
la façade côtière de la Chine actuelle –  à l’exception
du littoral du Nord-Est ; vers l’ouest, elle contrôle le
bassin du fleuve Jaune jusqu’à Dunhuang. Elle mène
de nombreuses opérations militaires contre les peuples
turcophones du désert de Gobi et d’Asie centrale et
doit faire face à des incursions tibétaines sur le bassin
du Tarim, qu’elle domine, afin de protéger la route
commerciale de la soie. La dynastie Song (960‑1207)
est une période de déchirement et de guerres avec les

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peuples mongols et les Jürchen (Mandchous). Après
l’unification de 960, le pays est rapidement amputé de
nombreux territoires du Nord. La civilisation qui pros-
père au sud est l’une des plus sophistiquées de l’histoire
chinoise. La frontière nord continue d’être le talon
d’Achille de la Chine. Les Mongols de Kubilaï Khan
finissent par fonder la dynastie Yuan (1279‑1368). Ils
se sinisent, tout en continuant à rechercher l’expan-
sion vers le Japon et l’Asie du Sud-Est. La première,
la dynastie Yuan, installe la capitale chinoise à Pékin.
Elle contrôle la Chine du Nord-Est et a annexé la
péninsule coréenne. La frontière nord de l’empire
­s’arrête au lac Baïkal. Mais l’empire des Yuan demeure
indépendant des autres possessions mongoles, qui
couvrent la masse eurasiatique jusqu’à la mer Caspienne.
La dynastie Ming (1368‑1644) n’est pas une grande
période d’expansion territoriale. L’épisode des explo-
rations maritimes de Zheng He (chap.  ii) marque
durablement les esprits, mais très vite l’empire opère
un recentrage classique sur ses questions intérieures et
ses frontières terrestres. La période, connue pour sa
prospérité et sa stabilité, est malgré tout marquée par
l’irruption d’une nouvelle problématique  : la rivalité
avec le Japon pour l’influence sur la péninsule coréenne.
De nombreux soldats Ming perdent la vie pour sou-
tenir la dynastie Joseon, un État tributaire, contre deux
invasions japonaises (1592‑1598). La dynastie Qing
(1644‑1911) marque de nouveau la sinisation d’un
groupe étranger, les Mandchous, après leur conquête
de la Chine. C’est une période d’expansion territo-
riale  sans précédent. En plus de l’intégration de la
Mandchourie, les Qing intègrent dans les frontières
de l’empire la Mongolie, le Xinjiang et le Tibet.

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Pendant toute l’histoire prérépublicaine de la Chine,
les menaces sécuritaires posées par les peuples mongols,
turcophones et mandchous fixent le centre de gravité
de sa géopolitique sur ses périphéries septentrionales
et occidentales. Ce n’est qu’au xixe siècle que la géo-
politique de la mer s’impose vraiment à la Chine. De
nouveau, cette évolution résulte de menaces sécuri-
taires, provenant cette fois de l’impérialisme européen
et japonais. La problématique de l’unité et de la divi-
sion redevient centrale à partir du xixe siècle, lorsque
la Chine fait face aux incursions coloniales. À l’ère
républicaine, sa faiblesse internationale s’aggrave du
fait de la guerre civile, d’abord entre le Kuomintang
(KMT) et les seigneurs de la guerre qui contrôlent
des pans entiers du territoire national, puis entre le
KMT et les communistes. Mais à la lumière de l’his-
toire prérépublicaine, le xxe  siècle est compris par
beaucoup de Chinois comme une répétition du cycle
classique entre fragmentation et réunification.

II. – Le siècle des humiliations

L’affaiblissement considérable de la dynastie Qing


et ses défaites militaires successives contre les puis-
sances coloniales au cours du xixe  siècle distinguent
la période qui reste dans les mémoires chinoises comme
le siècle des humiliations (bainian guochi). La séquence
commence par les incursions des puissances euro-
péennes. Les Britanniques déclenchent la première
guerre de l’Opium (1839‑1842). L’empire des Qing
maintient des restrictions sur le commerce international.
Les Britanniques n’échappent au déficit commercial

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que grâce aux ventes d’opium, qu’ils produisent dans
leurs possessions d’Inde. La drogue fait des ravages
dans la région de Canton. Elle pèse sur les finances
de l’empire, qui ne parvient pas à équilibrer ses comptes
malgré ses exportations de thé, de coton, de porcelaine
et de soieries. Il ordonne la confiscation de stocks
d’opium et l’expulsion des marchands britanniques, ce
qui déclenche des représailles militaires sur les villes
côtières. La guerre se conclut par le premier des « trai-
tés inégaux », le traité de Nankin. Il impose à la Chine
le principe d’extraterritorialité, la cession de Hong
Kong à la couronne britannique, l’ouverture de quatre
nouveaux ports (Shanghai, Xiamen, Fuzhou et Ningbo)
au commerce extérieur et des réparations financières
pour l’effort de guerre. Ce n’est qu’en 1997 que la
République populaire de Chine a rétabli sa souveraineté
sur Hong Kong, après un accord signé par Deng
Xiaoping –  une étape fondamentale pour corriger les
humiliations du siècle précédent, mais insuffisante pour
en effacer le souvenir.
Car le traité de Nankin n’est que le premier d’une
longue série. Les États-Unis et la France imposent la
signature d’accords similaires à l’empire des Qing. En
1856, la seconde guerre de l’Opium éclate selon un
scénario comparable à la première. L’Empire britan-
nique, qui exige de nouvelles concessions commerciales,
exploite l’arrestation d’un équipage de sa flotte com-
merciale pour déclencher un nouveau conflit. La France
le rejoint ; la coalition occupe la ville de Canton. Les
deux puissances européennes sont soutenues par les
États-Unis et la Russie. Les combats durent jusqu’en
1860, et s’achèvent par le sac du palais d’Été à Pékin,
dont les ruines symbolisent aujourd’hui plus que tout

19
autre monument le « siècle des humiliations ». Le traité
imposé à la Chine inclut la cession de Kowloon à
l’Angleterre, l’ouverture de nouveaux ports au com-
merce extérieur, la légalisation du trafic d’opium,
­l’ouverture du fleuve Yang Tsé à la navigation étran-
gère, l’installation de missions diplomatiques à Pékin
et de nouveau des indemnités importantes.
Le troisième grand moment de l’humiliation
chinoise par les puissances occidentales a lieu au tour-
nant du siècle avec la révolte des Boxers, que les Bri-
tanniques nomment la « troisième guerre chinoise ».
Les Boxers (en chinois yihetuan) sont une milice qui
pratique les arts martiaux et la spiritualité. Ils se mobi-
lisent d’abord dans la province du Shandong autour
d’un projet simple  : le soutien à la dynastie Qing et
l’expulsion des étrangers. Les Boxers assassinent
d’abord des missionnaires chrétiens, puis des Chinois
convertis, avant d’assiéger le quartier des ambassades
à Pékin, à l’été 1900. L’impératrice douairière Cixi
encourage le mouvement. Elle estime qu’il peut être
utilisé pour affaiblir l’emprise étrangère sur la Chine.
Une fois les légations prises d’assaut par les Boxers,
elle exige ainsi le départ des diplomates étrangers. La
réponse est l’« alliance des huit pays » (baguo lianjun) :
l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, l’Angleterre, les
États-Unis, la France, l’Italie, le Japon et la Russie
montent une expédition militaire pour libérer le quar-
tier des légations après de violents combats.
La crise des Boxers met en lumière l’irruption d’un
nouvel acteur dans ce siècle des humiliations. À partir
de la fin du xixe siècle, la Chine fait face à l’impéria-
lisme japonais. L’invasion meurtrière du pays par l’Em-
pire nippon crée un traumatisme durable, amplifié par

20
les exactions commises par l’armée d’occupation qui
seront aussi utilisées par le pouvoir politique chinois
dans un objectif de mobilisation patriotique, surtout
dans les années 2000. La première intrusion japonaise
a lieu en 1894, autour de la compétition entre les deux
pays en Corée. Elle aboutit au traité de Shimonoseki
(1895), par lequel l’empire des Qing cède au Japon la
péninsule du Liaodong, Taïwan et les îles Pescadores
dans le détroit de Formose. Le conflit parachève le
renversement de l’écart de puissance entre la Chine
et l’un de ses anciens pays tributaires. À partir de leur
occupation du Liaodong, les Japonais établissent
­progressivement leur contrôle sur l’ensemble de la
Mandchourie. En 1937, ils déclenchent une offensive
générale, d’abord à Shanghai, puis en progressant vers
la capitale, Nankin, où ils organisent un massacre de
civils, estimant qu’une victoire sans appel peut per-
mettre la capitulation de Tchang Kaï-chek. Le bilan
des victimes est sujet à controverses historiques, mais
il est considérable ; les sources japonaises font état de
quarante mille à deux cent mille victimes civiles, alors
que les sources chinoises déplorent plus de trois cent
mille victimes. La présence, au Japon, d’organisations
révisionnistes aboutit à raviver régulièrement la blessure
historique de Nankin, et ce, malgré la trajectoire paci-
fique du Japon d’après-guerre, ses contributions
­décisives au développement économique de la Chine
depuis la fin du xxe siècle et les excuses répétées des
gouvernements japonais successifs pour leur guerre
d’agression.
La Chine oppose une résistance féroce au Japon.
Tchang Kaï-chek n’a jamais réussi à achever l’unifi-
cation du pays dans ses frontières de la dynastie Qing,

21
ni à le libérer des puissances impérialistes. À partir
des années 1930, il combat une rébellion communiste
sans parvenir à la vaincre, malgré des épisodes d’épu-
ration d’une grande violence. Ce sont donc deux forces
rivales qui affrontent les Japonais. Bien mieux équipée
et soutenue par les États-Unis et l’Union soviétique,
l’armée régulière de Tchang Kaï-chek mène l’essentiel
des batailles, tandis que les communistes, réfugiés à
Yan’an, conduisent des actions de guérilla contre les
troupes d’occupation. L’effort de guerre de la Répu-
blique de Chine est souvent occulté parce que la capi-
tulation du Japon résulte de sa défaite contre les
États-Unis, mais aussi parce que le Kuomintang perd
la guerre civile contre les communistes et se réfugie
à Taïwan. Or, en fixant l’armée japonaise pendant si
longtemps sur le territoire chinois, la République de
Chine a contribué à l’affaiblir plus que tout autre État.
Pendant les huit années  de guerre (1937‑1945), le
Japon ne réussit jamais à contrôler l’ensemble du ter-
ritoire chinois. Les combats font plus de vingt millions
de morts, surtout des civils chinois.
Les défaites militaires successives du pays dans les
guerres de l’Opium, l’occupation meurtrière des armées
japonaises aboutissent à l’émergence, en Chine, d’une
vision ultra-réaliste des relations internationales, cen-
trée sur la puissance. Certains observateurs, tels que
Zhao Suisheng, ont pu la comparer à un darwinisme
social, où seuls les États forts survivent, alors que les
faibles sont absorbés ou soumis à l’hégémonie des
grandes puissances. Les géopoliticiens chinois sont fas-
cinés par les travaux de John Mearsheimer, le professeur
de l’université de Chicago qui a théorisé le réalisme
offensif et la « tragédie » des relations internationales.

22
Selon lui, la structure du système international contraint
les États à accumuler de la puissance au moyen de
l’expansion territoriale, car le statu quo est une invita-
tion à l’agression. Mais cette quête de puissance finit
par devenir contre-productive car elle engendre des
phénomènes d’alliance destinés à la contrebalancer.

III. – L’héritage des dirigeants


de la République populaire

Le préambule de la Constitution de 1982 de la


République populaire de Chine rappelle qu’au-delà du
communisme la révolution chinoise fut un mouvement
d’unification nationale : « En 1949, toutes les ethnies
de Chine, sous la direction du Parti communiste
chinois mené par le président Mao Zedong, après une
longue période pleine de vicissitudes et de combats
difficiles, qu’ils soient sous forme armée ou d’autres
formes, ont finalement renversé l’impérialisme, le féo-
dalisme et le capitalisme bureaucratique. » Nourries
d’histoire impériale, durablement marquées par le siècle
des humiliations, les représentations géopolitiques
chinoises reflètent aussi la vision et l’héritage des diri-
geants successifs de la République populaire.
1. Le marxisme-léninisme et la pensée de Mao
Zedong. –  Que retenir de Mao Zedong ? Homme
d’État, Mao était avant tout un stratège militaire qui
portait une vision de l’indépendance de la Chine et
de sa place dans le monde. Nombreuses sont ses créa-
tions conceptuelles qui continuent de marquer la
réflexion chinoise sur le monde  : l’idée de « semi-
colonie » pour qualifier la Chine de la fin des Qing ;

23
ses efforts pour réaliser une sinisation du marxisme-
léninisme en l’adaptant aux conditions spécifiques
d’une Chine plutôt rurale, sans classe ouvrière en
dehors de Shanghai  et de quelques centres urbains ;
sa théorie des trois mondes, selon laquelle le monde
de la guerre froide n’est pas divisé entre deux blocs
antagonistes mais entre les superpuissances (États-
Unis, URSS), les puissances moyennes (Europe, Japon,
Canada) et les pays en développement, dont la Chine…
L’alignement idéologique avec l’orthodoxie marxiste-
léniniste a toujours été problématique pour Mao
Zedong, avant tout nationaliste et plus curieux du
succès américain que du développement russe, comme
le démontre, dans ses Mémoires, son médecin per-
sonnel, le docteur Li Zhisui, qui fut à ses côtés pen-
dant plus de deux décennies et jusqu’à sa mort en
1976. À la fin des années 1930, les Soviétiques choi-
sissent de soutenir le Kuomintang. Ils jugent Mao
Zedong nationaliste et insoumis. Au sein du Parti
communiste chinois, Staline lui préfère Wang Ming,
formé par les Russes et qui accepte la discipline du
Komintern.
Il y avait aussi, chez Mao Zedong, un certain mes-
sianisme et une recherche de stature internationale, à
la mesure du culte de la personnalité qu’il encourage
sur le sol chinois. La rupture sino-soviétique de 1960
reflète en grande partie son refus d’accepter un statut
de partenaire junior dans la relation avec Moscou après
la mort de Staline, et sa conviction intime que sa ligne
politique amènera plus rapidement à la construction
d’une société communiste prospère que celle de
Khrouchtchev. Le Grand Bond en avant (1958‑1960)
et la Révolution culturelle (1966‑1976) sont avant tout

24
des initiatives à visée intérieure, mais chacune porte
aussi une ambition assumée de dominer le mouvement
socialiste international.
Les années Mao Zedong sont aussi celles de l’adop-
tion par la Chine du principe de non-ingérence dans les
affaires des autres États, formulée par son ministre Zhou
Enlai et adoptée à la conférence des non-alignés à
Bandung en 1955 par Nehru et Sukarno. Celle-ci est
liée à sa théorie des trois mondes. Mao Zedong théo-
rise la politique étrangère chinoise comme une résis-
tance à l’impérialisme et une prolongation des
mouvements de décolonisation. Mao, qui présentait
les Soviétiques comme l’avant-garde de la lutte contre
l’hégémonie capitaliste, les décrira, après la rupture
avec l’URSS, comme des impérialistes. Dès lors, il
ambitionne une position de leadership des pays en
développement. C’est aussi à ce moment-là qu’est
articulé un élément essentiel de la posture internatio-
nale contemporaine de la Chine : son refus des alliances
(bu jiemeng).
Cette flexibilité idéologique est à l’origine de l’un
des moments fondateurs de la géopolitique chinoise :
le retournement stratégique de 1971, lorsque Mao
Zedong entreprend, contre toute orthodoxie commu-
niste, un rapprochement avec les États-Unis pour
prendre de revers l’Union soviétique. Après avoir
­combattu l’Amérique pendant la guerre de Corée, et
malgré le soutien américain à Taïwan, Mao Zedong,
avec Kissinger et Nixon, donne une nouvelle signifi-
cation aux notions de triangle stratégique et de rupture
stratégique.
Mao Zedong était capable de paris très risqués. On
pense à l’entrée de la Chine dans la guerre de Corée

25
ou aux crises qu’il déclenche dans le détroit de Taïwan
en 1954 et en 1958 ; chacune de ces décisions est prise
en conscience, malgré la menace connue d’un bom-
bardement nucléaire américain en représailles. Si Mao
qualifie le risque nucléaire de « tigre de papier », il
n’en ordonne pas moins en 1955 le lancement du pro-
gramme nucléaire chinois, dont les progrès ne seront
jamais interrompus, malgré les tragédies humaines que
Mao déclenche en Chine.
2. Les conceptions géopolitiques de Deng Xiaoping.
En déclenchant, en 1978, un processus de réformes
économiques, Deng Xiaoping amorce une phase de
redressement national qui perdure aujourd’hui, près
de quatre décennies plus tard. La montée en puissance
commence comme une entreprise modeste, mais il
s’agit très nettement d’une rupture avec les excès du
maoïsme. Très marqué par la révolution culturelle,
Deng veut « restaurer l’ordre et mettre fin au chaos »
(boluan fanzheng). Il rétablit l’autorité du Parti, met
l’accent sur la discipline léniniste et place la stabilité
politique au sommet de la hiérarchie de ses priorités,
par réaction aux incessantes surprises du maoïsme.
Cette approche permet la croissance économique
mais  justifie aussi la répression sanglante des mani-
festants réformistes de la place Tian’anmen à Pékin,
le 4 juin 1989.
Ce que Deng conçoit est une montée en puissance
fondée sur l’évitement du risque. Au début des années
1990, il théorise l’utilité de faire « profil bas » en rela-
tions internationales, reprenant le fameux proverbe
déjà cité : « cacher ses talents et attendre son heure »
(taoguangyanghui). La version complète, moins souvent

26
citée, inclut en réalité vingt-quatre caractères chinois :
« Observons avec calme, sécurisons des positions
stables, gérons nos affaires avec sang-froid, cachons
nos talents et attendons notre heure, gardons un ­profil
bas et refusons coûte que coûte d’exercer tout leadership »
(lengjing guancha, zhanwen jiaozhu, chenzhe yingfu,
taoguang yanghui, shayu tuochu, juebudangtou).
La politique étrangère de Deng suit cette ligne
directrice. Par la suite, critiqué pour le manque d’im-
plication de la Chine dans la gouvernance mondiale,
Deng y ajoute une dernière expression en quatre carac-
tères  : « effectuer de temps à autre des contributions
ponctuelles » (yousuo zuowei). Il signifie par là que la
Chine est prête à s’impliquer davantage, prise de
­position à l’origine, par exemple, du soutien qu’elle
commence à accorder de manière de plus en plus
importante aux opérations de maintien de la paix des
Nations unies.
La formule de Deng a longtemps servi de point de
référence aux Chinois pour débattre de leur stratégie
internationale. Or il semble que nous soyons déjà
entrés dans une nouvelle ère. Après plus d’une décen-
nie de débat sur la pertinence, pour la Chine, de
l’abandonner afin de défendre ses intérêts de manière
plus active en acceptant la prise de risque géopolitique,
la période qui a débuté avec l’arrivée au pouvoir de
Xi  Jinping signe la fin du profil bas. Si l’approche
prudente garde des soutiens parmi les stratèges chinois,
ceux-ci se sont faits discrets.
La dernière décennie de la guerre froide est celle
d’une lune de miel chinoise avec l’Occident, en par-
ticulier avec les États-Unis, qui s’enthousiasment pour
les réformes de Deng. La Chine soutient les efforts

27
américains pour faire échouer l’occupation soviétique
de l’Afghanistan. Deng Xiaoping déclenche aussi « sa »
guerre en 1979, contre le Vietnam. Il s’agit d’imposer
à un pays communiste qu’elle a soutenu dans sa guerre
d’indépendance contre les États-Unis l’obligation de
cesser de dominer le Cambodge, et de rompre avec
son principal patron, l’Union soviétique. Surtout, la
guerre sino-vietnamienne est une manière, pour Deng
Xiaoping, de consolider son partenariat avec les États-
Unis, en particulier pour obtenir les capitaux et les
technologies dont il a besoin pour moderniser le pays.
À ce titre, Tian’anmen marque une rupture en inau-
gurant une ère de nouvelle méfiance envers les États-
Unis, et dans une moindre mesure envers l’Europe.
Avec un art de la formule succincte typique de la
gouvernance dans le monde chinois, Deng lance un
autre mot d’ordre qui va structurer la stratégie du pays
après la guerre froide. Dans le courant des années
1990, il décrit le monde comme composé d’une super-
puissance et de plusieurs puissances (yichao duoqiang).
C’est la réponse chinoise au « moment unipolaire »
américain de l’après-guerre froide. Elle marque une
rupture claire avec l’approche de Mao Zedong, qui
voyait la Chine comme leader des non-alignés et des
pays en développement, et avec la première décennie
des réformes de Deng. La formule souligne ainsi
­combien la Chine se perçoit comme l’une des clefs de
voûte du système international, au même titre que la
Russie, le Japon et les grands pays européens. Ce dia-
gnostic donne lieu à une politique étrangère dont
l’objectif stratégique est la constitution d’un ordre
international multipolaire. Pour accélérer la fin du
moment unipolaire américain, la Chine multiplie les

28
partenariats stratégiques avec les autres puissances.
Cette diversification de sa politique étrangère rompt
avec le jeu chinois qui avait cours pendant la guerre
froide. La Chine s’adapte à une nouvelle ère.
Enfin, Deng Xiaoping porte sur la nature de la
guerre un diagnostic qui réoriente la posture militaire
de la Chine. Il conclut que les guerres entre grandes
puissances ne sont désormais plus probables : l’Union
soviétique n’est pas une menace, les États-Unis ne
sont pas fondamentalement hostiles, du moins pas au
point d’entrer en guerre, malgré les sanctions qu’ils
adoptent contre la Chine, au côté des Européens, après
le massacre de Tian’anmen (sanctions dont la plupart
sont restées en place jusqu’aujourd’hui). La Chine peut
donc ajuster son effort de défense. Il n’est plus néces-
saire de se préparer à une « guerre du peuple ». Le
spectre d’une invasion du territoire chinois ne doit
plus guider la modernisation de l’APL. Ce mot d’ordre
est à l’origine de la réorientation de la politique de
sécurité chinoise sur les conflits dans sa périphérie, en
particulier Taïwan, qui redevient la priorité dans les
années 1990.
3. Les successeurs : gérer la montée en puissance.
Mao Zedong et Deng Xiaoping ont fixé de grandes
orientations de politique étrangère  : la quête d’indé-
pendance nationale et d’autonomie stratégique, la déci-
sion de ne plus entretenir d’alliances après la ­rupture
sino-soviétique, la recherche de sécurité par la puissance,
l’opposition à l’hégémonie des grandes puissances puis
à l’unilatéralisme américain.
Leurs successeurs à la tête du Parti communiste,
Jiang Zemin (1989‑2002), puis Hu Jintao (2002‑2012)

29
s’inscrivent dans une continuité pour ce qui est de la
vision stratégique d’un monde multipolaire, où la capa-
cité de nuisance des États-Unis contre la Chine serait
contenue par un équilibre global des puissances. Avec
le succès économique du pays, qui après Tian’anmen
connaît une croissance annuelle à deux chiffres, la
problématique géopolitique centrale devient la protec-
tion de cette progression, qu’il s’agit de pérenniser.
L’obsession de Deng Xiaoping pour la « stabilité » ne
se dément pas. Elle se traduit sur le plan extérieur par
une volonté d’évitement du conflit. La Chine ne défie
ni les États-Unis ni le Japon. Elle se concentre sur
l’accumulation de puissance en suivant la ligne du
profil bas.
Dans les années 1990, le gouvernement chinois
conclut que la Chine est victime d’un encerclement
stratégique organisé par les États-Unis, visant à entra-
ver sa montée en puissance et à favoriser un change-
ment de régime. Certains éléments conservateurs du
Parti communiste s’inquiètent de la pénétration de
l’influence des valeurs occidentales dès le lancement
des réformes de Deng, mais Tian’anmen aboutit à
généraliser cette perception. Le Parti théorise la
« contre-transformation pacifique » (fan heping yan-
bian), qui se traduit par des mesures susceptibles d’em-
pêcher cette infiltration pernicieuse, par le biais de la
diffusion culturelle, des échanges de la société civile,
de tout ce qui permet de faire rayonner auprès de la
population chinoise les valeurs libérales de la démo-
cratie et des droits de l’homme « à l’occidentale »
(puisque le gouvernement chinois nie leur univer­
salisme et défend la thèse que le droit de l’homme
primordial est celui au développement économique).

30
Vu de Pékin, en plus du terrain idéologique, l’en-
cerclement se décline aussi sur le plan militaire. Après
la dissolution de l’URSS, la Chine se perçoit comme
la cible principale du réseau d’alliances américaines en
Asie. En plus des traités de défense mutuelle signés
avec le Japon (1951 puis 1960), la Corée du Sud (1953),
les Philippines (1951) et l’Australie (1951), les États-
Unis sont des partenaires essentiels pour l’armée
taïwanaise, et ont noué une coopération de défense
avec Singapour et la Thaïlande. Après le 11  Sep-
tembre, la Chine soutient les représailles contre
l’Afghanistan, mais très vite elle perçoit la présence
militaire américaine dans un pays frontalier comme
une volonté de comprimer son espace stratégique,
d’autant que l’armée américaine s’appuie sur une base
aérienne au Kirghizistan. Cette perception s’aggrave
à mesure que la Chine développe sa marine mais sans
que celle-ci ait un accès complètement sûr au-delà de
la première chaîne d’îles enserrant la côte chinoise
dans un réseau de territoires qui soutiennent la pré-
sence militaire américaine en Asie.
Ces tendances se poursuivent sous Xi  Jinping, élu
entre 2012 et 2013 aux trois positions clefs du pouvoir
chinois, c’est-à-dire à la tête du Parti, de l’État et de
l’armée via la Commission militaire centrale. Mais
celui-ci entend rompre avec la prudence internationale
de la Chine, dont les conséquences ne sont pas encore
toutes évidentes. L’encerclement idéologique est son
obsession. Il juge l’Occident hostile, d’autant qu’il est
à ses yeux coupable d’avoir mis le Moyen-Orient à
feu et à sang en y soutenant des changements de
régime. Sous Xi  Jinping, le régime muscle ses outils
de contrôle idéologique, s’appuyant en particulier sur

31
le contrôle d’Internet –  ironiquement, l’outil que de
nombreux libéraux pensaient utile à la diffusion
de leurs valeurs devient le plus puissant des instruments
de contrôle de la population. Il voit d’abord dans ce
que l’administration Obama nomme un « pivot vers
l’Asie » – le renforcement des liens militaires, écono-
miques et humains des États-Unis dans la région pour
s’adapter au « siècle de l’océan Pacifique » – une nou-
velle preuve de l’hostilité américaine. La compétition
stratégique devient beaucoup plus ouverte après l’élec-
tion de Donald Trump en novembre 2016. De nou-
veaux pays de la ­périphérie chinoise – le Vietnam, le
Myanmar – se rapprochent des États-Unis. Or, ce qui
distingue Xi  Jinping des successeurs de Deng est sa
pratique décomplexée du pouvoir. Xi n’hésite pas à
prendre l’initiative, à aller à la confrontation, à impo-
ser des faits accomplis à ses voisins plus faibles. Il
utilise la nouvelle puissance chinoise en rompant avec
le profil bas de Deng, estimant que celui-ci a contraint
la Chine à subir sans broncher. Cette rupture avec
Deng est consommée au moment du XIXe  Congrès
du Parti communiste d’octobre 2017 et s’accompagne
d’un regain d’autoritarisme sur la scène intérieure.
CHAPITRE  II

L’ancrage continental

La grande muraille de Chine en témoigne  : les


dynasties impériales se sont davantage préoccupées de
leurs frontières terrestres, d’où venaient les menaces
d’invasion et de pillages, que de leurs espaces mari-
times. C’est vers les territoires du Nord et de l’Ouest
que l’empire étend son emprise à partir des bassins du
fleuve Jaune. La Chine a pourtant connu un long épi-
sode de puissance navale qui a culminé lors des expé-
ditions maritimes de l’amiral Zheng He (1371‑1433).
Chargé par Yongle, le troisième empereur de la dynas-
tie Ming, d’explorer le monde au moyen d’expéditions
vers l’océan Indien, Zheng He en mènera sept à la tête
d’une flotte de jonques immenses. Il s’agit de voyages
d’exploration, et non de colonisation ou de diploma-
tie de la canonnière. La flotte jette l’ancre dans les
ports d’Asie du Sud-Est, au Sri Lanka et jusqu’en
Afrique orientale. Ces expéditions ont pu être perçues
comme une manière d’étendre la diplomatie du tribut,
puisque ces démonstrations de puissance s’accom-
pagnent d’échanges de cadeaux selon le rituel chinois,
qui exige une soumission symbolique. Mais très vite,
les successeurs de Yongle décident de mettre fin à ces
expéditions maritimes pour recentrer leur action sur
les questions intérieures, en particulier les frontières
terrestres de l’empire. Or, malgré la brièveté de

33
l’épisode Zheng He, son souvenir est constitutif de
l’identité stratégique chinoise. Il démontre qu’une autre
politique est possible et offre une référence lorsque le
débat entre puissance continentale et puissance mari-
time s’impose comme une question centrale dans la
Chine post-maoïste.
Au moment de la fondation de la République popu-
laire en 1949, la Chine possède des capacités navales
très limitées. Elle doit faire face à de nombreuses dis-
putes frontalières avec ses voisins terrestres. Le facteur
soviétique est si prégnant –  comme allié vital puis
comme menace existentielle  – que la géopolitique
chinoise s’écrit avant tout dans l’espace continental
eurasiatique. Au tournant du xxie siècle, l’importance
de la géopolitique continentale diminue. La Chine de
Xi  Jinping entretient de nouveau une coopération
étroite avec la Russie. La problématique frontalière
devient transfrontalière. La délimitation est quasiment
achevée, mais ce sont le risque terroriste et les trafics
qui deviennent prépondérants, et exigent des coopé-
rations. Xi remet au goût du jour les anciennes routes
de la soie pour faciliter l’intégration économique eura-
siatique et y trouver de nouveaux espaces de croissance
pour les entreprises chinoises, donnant par là une
signification nouvelle à la géopolitique continentale
de la Chine à l’ère de la globalisation.

I. – Géopolitique des frontières terrestres


de la Chine

Ce sont les frontières de la dynastie Qing au moment


de sa chute en 1911 que la République populaire de

34
Chine prend comme standard pour fixer les limites
de  ses revendications territoriales. Pékin ne cherche
pas à rétablir les frontières de l’Empire mandchou à
l’apogée de son extension géographique au début
du xixe  siècle. Contrairement à la République de
Chine, réfugiée à Taïwan, la République populaire
de  Chine  reconnaît l’indépendance de la Mongolie.
Au total, ce sont plus de 3 millions de kilomètres car-
rés qu’elle choisit de ne pas contester ; en 1949, la plupart
sont alors intégrés à l’URSS, y compris la Mongolie. Ce
choix laisse tout de même en suspens un nombre
considérable de problèmes à régler. En 1949, la Chine
dispute des frontières terrestres qui portent sur un
territoire de plus de 200 000  kilomètres carrés. Elles
l’opposent à la Birmanie, au Népal, à l’Inde, à la Corée
du Nord, à la Mongolie, au Pakistan, à l’Afghanistan,
au Bhoutan, au Laos, au Vietnam et à l’URSS (puis
à la Russie, au Kazakhstan, au Kirghizistan et au
Tadjikistan). De ces disputes, seules celles qui l’opposent
à l’Inde et au Bhoutan ne sont pas résolues aujourd’hui.
En deux phases de négociations, dans les années 1960
puis dans les années 1990, la République populaire de
Chine est parvenue à fixer ses frontières terrestres. La
géopolitique chinoise du continent eurasiatique est
donc délivrée des pesanteurs de l’essentiel des conflits
de souveraineté, contrairement à la géopolitique
chinoise de la mer.
1. La fixation des frontières de la République popu-
laire. –  La République populaire de Chine n’a pas
hésité à utiliser la force dans ses conflits territoriaux.
Contre l’Inde en 1962, l’URSS en 1969, puis en mer
contre le Vietnam en 1988, elle a toujours attaqué

35
la première. Mais lorsqu’elle a résolu ses disputes, ce
fut toujours par la négociation et le compromis, et
non par la conquête. Taylor Fravel, du Massachussetts
Institute of Technology, a démontré que la Chine
avait consenti à d’importants compromis lorsqu’elle
eut à faire face à de graves troubles intérieurs qu’une
stabilisation de ses frontières eût contribué à mieux
gérer. Les problèmes du Xinjiang et du Tibet conti-
nuent donc de jouer un rôle essentiel dans l’histoire
des frontières chinoises au xxe siècle. Fravel souligne
aussi le rôle fondamental qu’a joué l’isolation diplo-
matique chinoise après Tian’anmen dans le choix par
Deng Xiaoping de signer des accords de délimitation
avec l’URSS, le Laos et le Vietnam. Il en découle une
conclusion claire, et en partie contre-intuitive, même
si elle est limitée au champ étroit de la négociation
des frontières extérieures : les menaces intérieures sur
la stabilité du régime l’ont incité à rechercher des
­compromis et non à faire usage de la force, celle-ci
étant réservée à la répression intérieure des troubles.
Le tournant des années 1960 est ainsi marqué par
de graves incidents au Tibet et au Xinjiang. Pendant
la dynastie Qing, le Tibet était intégré à l’empire sous
forme de protectorat, où la présence officielle mandchoue
était réduite. L’arrivée de l’Armée populaire de libé-
ration (APL) aboutit à la conclusion, en 1951, d’un
accord d’intégration dans la République populaire de
Chine, par lequel le gouvernement central s’engage à
garantir au Dalaï-lama l’autonomie d’administration.
Toutefois, de nombreux Tibétains ne se satisfont pas
de cet arrangement. En 1959, une  violente révolte
éclate au Tibet ; elle amène à une opération de grande
ampleur de l’APL, qui entend reprendre le contrôle

36
du territoire, et à la fuite en Inde du Dalaï-lama. Per-
suadée que les rebelles sont soutenus de l’extérieur, et
détenant des preuves de l’implication de la CIA, la
Chine veut avancer sur la délimitation de ses frontières
avec l’Inde, la Birmanie et le Népal. Des accords sont
signés avec la Birmanie en 1960 et avec le Népal en
1963. Avec l’Inde, le problème est plus complexe (voir
ci-après). De même, les tensions au Xinjiang après la
rupture sino-soviétique de 1960 (départ des popula-
tions kazakhes vers l’URSS) amènent la Chine à signer
des accords plutôt généreux de délimitation de ses
frontières avec l’Afghanistan (1963), le Pakistan (1963)
et la Mongolie (1964). Un accord avec la Corée du
Nord est aussi conclu en 1962, qui délimite la frontière
le long des rivières Tumen et Yalu et partage le mont
Paektu (Changbai en chinois), où la légende nord-
coréenne place la naissance de Kim Jong-il.
L’après-Tian’anmen, dans les années 1990, est le
deuxième moment de fixation des frontières chinoises.
La Chine signe un accord dès 1990 avec le Laos, avec
qui les relations étaient exécrables en raison de sa
proximité avec le Vietnam. L’année 1989 est aussi
celle de la réconciliation sino-russe, marquée par la
visite de Gorbatchev à Pékin au moment de l’occu-
pation de la place Tian’anmen par les manifestants.
La Chine et la Russie, qui ont failli entrer en guerre
pour cette frontière, entament des négociations en
1991. La résolution du problème survient en deux
temps. Les deux pays trouvent un compromis selon
un principe d’équité en 1997, puis concluent en 2004
sur les points les plus sensibles. De même, le contexte
d’isolation de la Chine aboutit à transformer la nature
des relations extrêmement conflictuelles qu’elle entretient

37
avec le Vietnam. La dernière opération militaire que
la Chine a menée contre ce pays remonte à 1988 – la
marine chinoise ouvre le feu contre des soldats viet-
namiens sur l’atoll de South Johnson, dans les Spratleys.
Le conflit territorial avec le Vietnam est alors multi-
dimensionnel, puisqu’il inclut la frontière terrestre, les
îles revendiquées par les deux parties en mer de Chine
méridionale et la délimitation de la frontière maritime.
Mais les pourparlers qui commencent en 1991 amènent
finalement à un accord, signé en 1999.
Dans le même temps, de nouveaux troubles au Xin-
jiang dans les années 1990 se produisent dans le
contexte de l’éclatement de l’URSS. La Chine a trois
nouveaux pays frontaliers, avec lesquelles elle estime
qu’il est urgent de délimiter ses frontières pour éviter
que leurs populations ouïgoures soutiennent les
indépendantistes au Xinjiang. Deux éléments en com-
mun se dégagent des accords qu’elle conclut avec
le  Kazakhstan (1994), le Kirghizistan (1996) et le
Tadjikistan (1999) : la Chine accepte des concessions
territoriales importantes sur les espaces disputés, et
elle obtient un soutien diplomatique sur le Xinjiang.
2. La dernière frontière terrestre et les relations
sino-indiennes. – La défaite infligée à l’Inde par l’APL
lors de la guerre de 1962 n’a pas empêché les deux
pays de devenir des partenaires commerciaux impor-
tants, qui de surcroît aiment s’afficher comme leaders
des nouvelles puissances émergentes parmi les BRICS
(Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Mais
l’Inde continue d’avoir de profondes suspicions envers
la montée en puissance de la Chine. Le fait que la
frontière entre les deux pays n’est toujours pas fixée

38
nourrit la méfiance indienne, mais ce sont surtout le
soutien chinois au Pakistan et les ambitions de la
marine chinoise dans l’océan Indien qui sont perçus
comme des menaces de long terme. De son côté, la
Chine continue de voir l’Inde comme une puissance
de second rang plutôt inoffensive, tout en s’interro-
geant sur sa montée en puissance à plus long terme
et sur les coopérations stratégiques qu’elle a nouées
avec les États-Unis, le Japon et l’Australie.
La frontière sino-indienne est la dernière frontière
terrestre de la Chine (avec celle du Bhoutan, État dont
la politique étrangère est conduite par l’Inde). L’Inde
contrôle l’Arunachal Pradesh, revendiqué par la Chine
comme partie intégrante du Tibet. La Chine admi-
nistre l’Aksai Chin, perçu par l’Inde comme apparte-
nant au Cachemire. Mao Zedong aurait dit de la guerre
de 1962 que son objectif était de créer « une décennie
de stabilité ». Les tensions sont maintenues à un niveau
gérable grâce à l’existence d’une ligne de contrôle qui
sert de frontière temporaire. Après leur incursion de
1962, les troupes chinoises se sont retirées derrière
cette ligne (des incursions ponctuelles sont parfois
rapportées). S’il n’est aujourd’hui pas envisageable que
les négociations entamées en 1981 aboutissent à moyen
terme, elles permettent néanmoins de maintenir le
problème à un niveau diplomatique. Elles n’empêchent
pourtant pas des regains de tensions périodiques sur
la frontière. Le dernier incident sérieux date de l’été
2017, lorsque l’armée indienne franchit la ligne de
démarcation pour empêcher la construction d’une route
par l’armée chinoise dans le secteur du Doklam, reven-
diqué par le Bhoutan.

39
Le problème frontalier est en réalité périphérique
dans la conduite des relations sino-indiennes. Si la
Chine se perçoit comme encerclée par les États-Unis,
la politique de sécurité indienne reflète une perception
similaire d’encerclement, mais par la Chine. La mon-
tée en puissance de l’Inde favorise des stratégies de
contre-balancement de ses voisins en Asie du Sud. Le
Sri Lanka, le Pakistan, le Bangladesh sont tous clients
de l’industrie d’armement chinoise. Dans cette confi-
guration, la relation privilégiée entretenue entre le
Pakistan et la Chine est le cœur du problème. Les
deux pays s’apportent un soutien fort sur les dossiers qui
comptent. La Chine a aidé le Pakistan à devenir une
puissance nucléaire. Elle refuse de l’accuser pour le
soutien qu’il apporte parfois encore à certaines orga-
nisations terroristes islamistes. Sous Xi  Jinping, elle
s’est lancée dans un grand projet de construction d’infra­
structures, le « corridor économique sino-pakistanais »,
qui permettrait de relier le Xinjiang à l’océan Indien
via Gwadar. Certains stratèges chinois estiment que
la Chine poursuit une logique d’équilibre, soutenant
le Pakistan pour éviter qu’il ne soit trop faible par rap-
port à l’Inde. La Chine a aussi besoin du Pakistan pour
combattre l’indépendantisme ouïgour et obtenir du
renseignement sur le terrorisme islamiste, y compris
en Afghanistan.
Le corridor économique sino-pakistanais doit à
l’avenir connecter la route de la soie terrestre à la route
de la soie maritime, via le port de Gwadar. L’Inde y
voit un effort de Pékin pour construire son influence
en Asie du Sud et dans l’océan Indien de manière très
patiente et systématique. En plus des ventes d’armes,
la Chine finance la construction d’infrastructures

40
portuaires au Sri Lanka et au Bangladesh qui pour-
raient théoriquement servir à l’avenir de points d’appuis
à la marine chinoise, même si l’intention première est
clairement économique et commerciale. La rivalité
navale sino-indienne dans l’océan Indien existe, mais
il ne faut pas la surestimer. Dans un scénario de conflit
naval, la marine chinoise n’aurait pas les moyens de
protéger sa flotte commerciale à l’échelle d’un espace
aussi vaste. La Chine ne peut pas dominer l’océan
Indien. En revanche, elle est déterminée à y assurer
une présence plus importante, pour projeter de la puis-
sance en cas de problème contre ses intérêts de sécu-
rité dans des crises précises, par exemple pour conduire
des évacuations ou des escortes de navires (chap. iv).

II. – Les soubresauts


des relations sino-russes

Le 30 juin 1949, avant même la signature du traité


d’alliance avec l’Union soviétique (février 1950), Mao
Zedong annonce que la Chine doit « pencher d’un
seul côté » (yibiandao), celui de l’URSS et du camp
communiste. Vingt ans plus tard, en mars  1969, des
unités d’élite de l’Armée populaire de libération
attaquent des gardes-frontières soviétiques sur l’île de
Zhenbao (Damansky) sur la rivière Oussouri ; la
confrontation fait plus de cent morts des deux côtés.
La Chine s’inquiète alors de frappes soviétiques contre
ses installations nucléaires. Dans les années 1980,
l’URSS maintient plus de six cent mille soldats à la
frontière avec la Chine. C’est un euphémisme que de
souligner que les relations sino-russes ont varié au cours

41
du xxe siècle : elles ont oscillé aux extrêmes. Au beau
fixe aujourd’hui sous le couple Xi  Jinping-Vladimir
Poutine, elles n’en restent pas moins marquées par de
tenaces suspicions héritées de l’histoire.
1. Alliances éphémères et rupture sino-soviétique.
En moins d’un siècle, la Chine a signé trois traités
d’alliance avec la Russie. En 1896, après la défaite de
l’empire des Qing lors de la première guerre sino-
japonaise, le général Li Hongzhang signe un traité
secret avec le tsar Nicolas II. Il échange une concession
ferroviaire en Mandchourie contre des garanties de
sécurité russes en cas de nouvelle offensive japonaise
contre la Chine. Moins de cinq ans plus tard, les
troupes russes sont au côté des soldats japonais au sein
de l’alliance des huit puissances qui écrase la rébellion
des Boxers ! En août 1945, c’est au tour de la Répu-
blique de Chine du Kuomintang de signer un traité
d’alliance, cette fois avec l’URSS, une journée seule-
ment avant la capitulation inconditionnelle du Japon.
Le traité offre des garanties de sécurité aux Chinois
en échange de concessions importantes, qu’ils renieront
vite : la reconnaissance de l’indépendance de la Mon-
golie extérieure, placée sous l’orbite soviétique, la
construction d’une base navale russe à Lüshun (ex-
Port-Arthur) sur la péninsule du Liaodong. L’alliance
se délite avec le revirement des Soviétiques, qui décident
de soutenir les communistes en Mandchourie. Ce
retournement est un tournant dans la guerre civile
chinoise ; il permet la victoire communiste.
Mais c’est sans doute la rupture sino-soviétique de
1960 qui laisse le plus de traces, tant elle vient mettre
fin à une période de soutien considérable de l’URSS

42
au redressement de la Chine et paraît enfin reposer
sur un socle idéologique solide et un ennemi commun
clairement identifié, les États-Unis et le camp capi-
taliste. La lune de miel commence mal mais dure une
décennie. Mao Zedong passe plus d’un mois isolé à
Moscou avant de convaincre Staline d’abroger le traité
conclu avec la République de Chine et d’en signer un
nouveau, ce qu’il obtient en février  1950. Le traité
d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle scelle l’an-
crage de la Chine dans le camp socialiste. Contraire-
ment aux espérances chinoises, le nouveau traité
maintient les concessions acceptées par le Kuomintang
sur la présence soviétique en Chine du Nord-Est. Si
cette déception est cruelle, Mao Zedong est enfin
parvenu à surmonter la méfiance de Staline envers son
désir d’indépendance à l’égard de l’orthodoxie marxiste-
léniniste et son refus de se soumettre au Komintern.
Pour les communistes chinois, c’est un succès obtenu
de haute lutte. L’alliance permet à la Chine de profi-
ter d’une généreuse assistance technique soviétique en
compensation des privilèges territoriaux consentis.
C’est pendant cette décennie des années 1950 que la
Chine entame sa reconstruction économique et pose
les bases de son industrie de défense et de sa filière
nucléaire.
À la mort de Staline en 1953, l’ambition de Mao
Zedong d’exercer un leadership moral sur le camp socia-
liste conduit les deux géants à la rupture. Mao Zedong
n’acceptait qu’à contrecœur le statut de partenaire infé-
rieur qui lui était imposé par Staline. Avec Khrouchtchev,
la Chine obtient des concessions que Staline avait refu-
sées, comme le retour de Lüshun sous souveraineté
chinoise. Mais en impulsant une « déstalinisation »

43
au XXe Congrès de 1956, le dirigeant soviétique pré-
cipite l’affrontement, lequel se cristallise autour de
dossiers particuliers, mettant tous en question l’indé-
pendance stratégique chinoise : la demande soviétique
de construction de radars sur  la côte chinoise pour
soutenir les opérations sous-marines de l’URSS ; la
proposition de construire une flotte sous-marine
conjointe ; la décision chinoise d’ouvrir une nouvelle
crise dans le détroit de Taïwan en 1958, critiquée par
Moscou pour son imprudence ; la volte-face de Moscou
en 1960 sur le soutien à la construction d’une arme
nucléaire chinoise… Les griefs s’accumulent et le ter-
rain idéologique continue de jouer puisque l’URSS
considère le Grand Bond en avant de Mao Zedong
comme une hérésie contre-productive, alors que Mao
l’avait conçu comme une innovation décisive qui pré-
cipiterait le passage du socialisme au communisme en
Chine, bien avant l’URSS. Lorsque Khrouchtchev
rappelle tous les experts soviétiques en juillet  1960,
Mao Zedong peut rejeter sur les Russes la responsa-
bilité de sa politique, qui se compte en millions de
victimes de la famine. Il étiquette les Soviétiques
comme « révisionnistes », et la relation se dégrade
jusqu’aux incidents frontaliers de 1969.
Les trois alliances historiques avec la Russie résul-
taient toutes de la faiblesse de la Chine. Elle y cherchait
des garanties de sécurité contre les menaces extérieures
et des ressorts pour redresser le pays. Pendant près
d’un siècle d’aléas dans les relations sino-russes, l’en-
jeu pour la Chine fut toujours d’atteindre l’indépen-
dance souveraine. Or une fois celle-ci consolidée à la
fin des années 1990, la Chine peut placer d’autres inté-
rêts au cœur de ses relations avec la Russie.

44
2. Un axe sino-russe consolidé. – Vu de Chine, la
Russie est aujourd’hui un partenaire essentiel. Seuls
quelques individus influents mais isolés soutiennent
derechef l’idée d’un nouveau traité d’alliance avec
Moscou, la vue dominante à Pékin restant qu’un par-
tenariat stratégique suffit. Il permet d’approfondir les
dossiers de grande convergence en évitant les domaines
où les intérêts nationaux des deux pays divergent.
Depuis la réconciliation de 1989, la Chine a su obte-
nir de la Russie un soutien important sur trois dossiers
qui comptent énormément à Pékin : la sécurité éner-
gétique, l’effort de défense et le maintien de la stabi-
lité en Asie centrale.
Ces progrès dans la relation sino-russe reposent sur
un substrat qui est aujourd’hui avant tout idéologique.
La guerre froide terminée, les deux puissances ont en
commun de rejeter le soutien des États-Unis et de
l’Europe à la démocratisation du monde. Se percevant
comme visées par ces efforts, qui prennent la forme
d’un soutien à la société civile et d’une promotion de
la démocratie et des droits de l’homme, et d’une péné-
tration de leur territoire par des organisations non
gouvernementales, elles se sont rapprochées pour
contrer une tendance qu’elles jugent extrêmement dan-
gereuse. Cette dimension de leur relation est devenue
prioritaire depuis que Xi Jinping et Vladimir Poutine
sont au pouvoir dans les deux pays.
À Moscou et à Pékin, on partage en effet le dia-
gnostic selon lequel les printemps arabes – et le chaos
qui s’est ensuivi au Moyen-Orient  – sont le résultat
d’une politique occidentale imprudente –  voir mal­
intentionnée – de soutien aux démocratisations, bien
plus que la conséquence d’évolutions sociétales internes

45
aux régimes autoritaires qui se sont effondrés. En
juin  2016, les deux pays signent un communiqué
conjoint pour « soutenir la stabilité stratégique glo-
bale ». Normalement réservée à l’équilibre des forces
nucléaires, la notion de « stabilité stratégique » est
étendue pour inclure la résistance à la promotion de
la démocratisation. Ces efforts commencent sur leur
propre territoire. La Chine adopte ainsi une loi qui
renforce considérablement les contraintes sur les ONG
étrangères. Avec la Russie, elle promeut partout cette
vision d’un monde déstabilisé par l’interventionnisme
libéral de l’Occident. Ainsi, alors qu’en 1989 la Russie
choisissait une trajectoire de libéralisation politique au
moment où la Chine interrompait la sienne en choi-
sissant la répression sur la place Tian’anmen, les deux
pays sont aujourd’hui sur la même longueur d’onde.
C’est un renfort de poids pour un Parti ­communiste
chinois dont la lutte contre le « néo-interventionnisme
occidental » est une priorité affichée.
Cette convergence idéologique permet de relancer
au début des années 2010 ce qui fut l’un des moteurs
essentiels du rapprochement sino-russe dans les années
1990, jusqu’à atteindre un pic en 2005  : les ventes
d’armes. Sous embargo américain et européen après
le massacre de Tian’anmen en 1989, alors qu’elle avait
bénéficié d’importants transferts occidentaux dans les
années 1980 après son rapprochement avec les États-
Unis, la Chine a besoin de nouveaux fournisseurs pour
assurer la modernisation de son armée. L’Institut inter-
national de recherche pour la paix de Stockholm
(SIPRI) estime qu’entre 1991 et 2013, 80 % des acqui-
sitions extérieures de l’Armée populaire de libération
proviennent de Russie. L’industrie d’armement russe

46
permet à la Chine, qui lui achète des destroyers, des
sous-marins et leur armement emporté, de construire
une nouvelle flotte de combat ; elle contribue à faire
en sorte que l’armée de l’air se dote d’une aviation de
combat moderne, à travers des ventes mais aussi des
contrats de production sous licence (Sukhoi 27 et 30).
Les acquisitions de matériel russe permettent aussi à
l’APL de moderniser sa gamme de missiles. En outre,
comme l’URSS dans les années 1950, la Russie contri-
bue à la modernisation de l’industrie de défense
chinoise par des transferts de technologie. Tant et si
bien qu’elle décide de mettre un frein à ces transferts
en 2005  : la Russie réalise qu’elle a nourri son futur
compétiteur sur les marchés d’exportation.
Cette prudence disparaît sous l’impulsion de
Xi  Jinping et de Vladimir Poutine. Deux facteurs
jouent en plus de la convergence idéologique. Tout
d’abord, la Russie est isolée et sous sanctions interna-
tionales après son annexion de la Crimée et sa guerre
hybride dans l’Est de l’Ukraine. Ensuite, l’alchimie
personnelle entre les deux dirigeants. Xi  Jinping
n’avait-il pas déploré que l’Union soviétique se soit
effondrée faute d’avoir été gouvernée par un dirigeant
communiste « assez viril » ? Vladimir Poutine incarne
la résistance aux incursions étrangères, et le retour de
la puissance russe au premier plan de la géopolitique
mondiale. Sur ces bases, la Russie reprend les ventes
d’armes, acceptant de transférer des systèmes impor-
tants pour l’APL, qui malgré les progrès de l’industrie
chinoise a toujours besoin d’apport étranger. Des
contrats sont signés sur la livraison de chasseurs
Sukhoi-35, et de missiles de défense aérienne S-400.
Dans le même temps, la relation militaire s’approfondit.

47
En plus d’exercices conjoints réguliers contre le ter-
rorisme et en mer, les deux dirigeants s’apportent un
soutien mutuel lors de leurs démonstrations de force
de l’année 2015 : la grande parade russe à Moscou à
l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la vic-
toire sur l’Allemagne nazie, et la grande parade chinoise
à Pékin à l’occasion du soixante-dixième anniversaire
de la fin de la guerre d’agression japonaise contre la
Chine. Aucun chef d’État occidental n’est alors p­ résent.
Sur le plan géopolitique, la Chine trouve dans
la Russie un partenaire important pour contribuer à la
stabilité de l’Asie centrale après l’indépendance des
cinq républiques à la fin de l’Union soviétique. Empor-
tant dans leur giron le Kirghizistan, le Kazakhstan,
l’Ouzbékistan et le Tadjikistan mais sans le Turkmé-
nistan, les deux puissances créent à partir de 1996 ce
qui est devenu depuis l’Organisation de coopération
de Shanghai (OCS). Centrée dès ses origines sur la
sécurité – le risque de terrorisme islamiste et, du point
de vue chinois, sa connexion avec les milieux indé-
pendantistes au Xinjiang  –, l’OCS renforce les fron-
tières, les échanges en matière de renseignement, crée
un cadre pour des exercices militaires conjoints mais
ne parvient jamais, malgré les efforts de la Chine,
à se transformer en organisation promouvant le déve­
lop­pement économique. La Russie s’y oppose, crai-
gnant une perte d’influence dans son arrière-cour
post­soviétique. Malgré cette différence fondamentale,
l’OCS permet de contenir, voire de neutraliser, la pos-
sibilité d’une rivalité stratégique entre la Chine et la
Russie dans l’espace géographique qui fait tampon
entre elles deux.

48
L’OCS n’est en rien une alliance. Ses membres s’en
servent pour coordonner leurs efforts afin d’assurer la
sécurité dans un espace immense marqué par le risque
terroriste. L’organisation n’est jamais intervenue dans
un pays membre lorsque des troubles y ont éclaté, par
exemple au Kirghizistan en 2010. S’il est possible qu’à
l’avenir la coopération antiterroriste débouche sur des
opérations conjointes déployées sur le sol de pays
membres, ce serait extrêmement ponctuel et à la demande
du gouvernement concerné, tant les membres rejettent
tous l’idée de partages de souveraineté à l’européenne.
L’OCS est aussi amenée à changer. En 2017, elle
accueille l’Inde et le Pakistan comme membres per-
manents. Elle devra adapter son fonctionnement à
l’intégration de deux puissances nucléaires rivales. En
conséquence, la Chine a déjà émis des propositions
pour renforcer les capacités de l’organisation en matière
de lutte contre le terrorisme.
Les relations sino-russes ont connu des transfor-
mations radicales depuis 1950. L’équilibre de puissance
est aujourd’hui inversé entre une Chine qui est deve-
nue la deuxième économie mondiale et une Russie
dont le PIB est inférieur à celui de l’Italie. Si la Chine
est le premier partenaire commercial de la Russie,
celle-ci n’est que le dixième pour la Chine. Malgré ce
déséquilibre, la relation avec la Russie reste un déter-
minant essentiel de la géopolitique chinoise. Or la
densité du partenariat stratégique entre les deux puis-
sances n’est en rien synonyme d’alignement. Si la
Chine et la Russie votent souvent de manière similaire
au Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine est loin de
soutenir systématiquement les positions russes.

49
III. – La péninsule coréenne,
entre terre et mer

De nombreuses analyses géopolitiques qualifient la


Corée du Nord d’État tampon pour la sécurité de
la  Chine. L’APL perd 180 000  soldats pour soutenir
Kim Il-sung après son entrée en guerre à la fin de
l’année 1950. La péninsule coréenne est à l’évidence
une vulnérabilité stratégique pour la Chine. Il s’agit
avant tout d’en empêcher le contrôle par des puissances
étrangères hostiles. Avant la guerre de Corée, l’empire
des Qing n’était-il pas entré en guerre contre le Japon
en 1894 pour éviter qu’il n’annexe la Corée ? De même
la dynastie Ming, à la fin du xvie siècle ? Les perma-
nences historiques demeurent, mais la géopolitique de
la péninsule coréenne reflète aujourd’hui l’influence
de deux facteurs nouveaux : la globalisation de l’éco-
nomie chinoise, qui a fait de ses adversaires d’hier ses
principaux partenaires économiques (Corée du Sud,
États-Unis, Japon), et le programme nucléaire nord-
coréen qui, par sa violation de toutes les règles de droit,
met la Chine face à ses responsabilités de membre
permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, et inter-
roge sur ce qui lui reste d’influence en Corée du Nord.
Les tensions récurrentes et le risque de guerre sur la
péninsule confèrent à la Chine un poids certain en
matière de stabilisation, alors qu’elle souhaite surtout
éviter le déclenchement d’une nouvelle guerre de Corée.
1. L’héritage de la guerre de Corée. – La « guerre
de résistance contre les États-Unis et d’assistance à
la  Corée » (kangmei yuanchao), son nom chinois, est

50
un moment décisif dans la construction de l’environ-
nement de sécurité de la Chine contemporaine. Kim
Il-sung déclenche l’invasion du Sud le 25  juin 1950.
La conséquence immédiate pour la Chine en est la
perte de Taïwan. Alors que l’administration Truman
abandonnait Tchang Kaï-chek et que Mao s’apprêtait
à ordonner un assaut amphibie, les États-Unis font
volte-face. Ils décident de neutraliser le détroit avec
leur 7e  flotte, afin de se concentrer sur la péninsule
coréenne. Seconde conséquence de cette invasion : la
population chinoise et le monde entier savent doré-
navant que le nouveau régime est déterminé à défendre
ses intérêts de sécurité, fût-ce au prix du sang. La
Chine affronte la puissance dominante, qui plus est
nucléaire. Elle entre en guerre sans garantie crédible
que l’URSS lui offrira un soutien. Alors que le gou-
vernement soviétique avait encouragé l’intervention
chinoise, Staline hésite. Il tarde à faire parvenir aux
troupes chinoises l’appui aérien dont elles ont besoin,
par crainte d’une escalade incontrôlable avec les États-
Unis. La détermination de Mao malgré les risques
inscrit la Chine comme acteur stratégique majeur de
la guerre froide. Enfin, la guerre de Corée crée un
problème durable pour la Chine, la question du futur
arrangement de sécurité qui garantira un ordre stable
en Asie du Nord-Est, puisque la division de la Corée
par un régime d’armistice ne sera pas éternelle.
Lorsqu’il décide d’entrer en guerre, Mao Zedong
poursuit l’objectif d’unifier la Corée sous la bannière
communiste. Au minimum, comme les empereurs
Ming et Qing, il veut à tout prix éviter que les États-
Unis ne prennent le contrôle de la péninsule. Il juge
qu’un tel dénouement serait catastrophique pour la

51
sécurité de la Chine et mettrait en danger le mouve-
ment communiste dans son ensemble. Le but de guerre
principal de Mao n’est pas atteint puisque le statu quo
entre les deux Corées est rétabli à l’issue de l’armistice
de 1953. Mais son objectif secondaire est rempli : le
camp capitaliste n’aura pas de frontière terrestre avec
la Chine sur la péninsule coréenne.
Après la guerre, comme l’URSS, la Chine soutient
le régime de Kim Il-sung. Grâce à ce soutien, la Corée
du Nord fait économiquement jeu égal avec la Corée du
Sud jusqu’au début des années 1980, en revenu par
habitant ou en production d’électricité. La fin de la
guerre froide amène à un infléchissement soudain. En
1992, la Chine établit des relations diplomatiques avec
la Corée du Sud. Comme la Russie, elle interrompt
ses programmes de soutien à la Corée du Nord. Elle
essaie en outre d’instiller une logique de marché dans
les échanges bilatéraux. Cette rupture des liens de
solidarité noués pendant la guerre froide va précipiter
l’implosion de l’économie nord-coréenne, qui aboutit
à la famine de 1995‑1998. Par la suite, à partir des
années 2000, une Chine plus prospère tente d’influen-
cer la Corée du Nord afin qu’elle adopte le modèle
chinois de réforme et d’ouverture, mais en vain.
Malgré ces changements des dimensions diploma-
tiques et économiques de la péninsule coréenne, le
calcul stratégique chinois demeure inchangé. Une
Corée unifiée et alliée avec les États-Unis présenterait
une menace pour sa sécurité. Alors que la Corée du
Sud est devenue l’un des principaux partenaires éco-
nomiques de la Chine, Pékin espère le départ des
militaires américains de la péninsule. Or, en pratique,
la diplomatie chinoise s’emploie peu à cet objectif,

52
jugé irréaliste tant que la Corée du Nord demeure
menaçante. La Chine subit donc le statu quo, le consi-
dérant pour l’heure comme le moindre mal.
2. Géopolitique de la péninsule à l’ère du nucléaire
nord-coréen. – La poursuite d’un programme nucléaire
par Pyongyang force Pékin à concentrer ses efforts sur
la gestion d’une situation de crise permanente plutôt
qu’à travailler à un dénouement qui semble échapper
à tous les acteurs du drame coréen. Sous Kim Jong-il,
la Corée du Nord teste deux armes rudimentaires
(2006, 2009). Sous Kim Jong-un, elle a déjà conduit
trois essais (2013, puis deux tests en 2016). Elle accé-
lère en outre son développement de systèmes d’emport,
conduisant divers programmes de missiles balistiques,
de la courte portée à la portée intercontinentale, en
plus de sa décision plus récente de lancer un pro-
gramme de sous-marin lanceur d’engins, dont la réus-
site constituerait un immense exploit technique pour
le régime. Par comparaison, si elle est bien plus proche
d’atteindre le même but, la Chine n’est pourtant pas
encore parvenue à constituer une force de dissuasion
sous-marine crédible. Il reste que malgré les sanctions
internationales, la Corée du Nord s’affirme au fil du
temps comme un État détenteur d’armes nucléaires,
avançant ses programmes malgré les grandes tensions
qu’ils ne cessent de provoquer.
La Chine a d’abord eu tendance à rationaliser les
efforts de Pyongyang. N’a-t‑elle pas elle-même accé-
léré son programme d’armement nucléaire après avoir
été menacée de bombardements atomiques par les
États-Unis ? Survivre face à la menace américaine est
un objectif que l’APL peut comprendre, compte tenu

53
de sa propre histoire. Or, à partir de cette position
initiale, les perceptions et la politique de la Chine
connaissent une évolution significative. La sortie de
la Corée du Nord du traité de non-prolifération
en 2003, puis la série d’essais nucléaires vont jouer un
rôle déterminant dans cet aggiornamento. Ils mettent
à mal un élément central de la politique étrangère
chinoise  : sa recherche de la stabilité en Asie du
Nord-Est et sa crainte d’un embrasement militaire qui
aboutirait à la disparition du régime nord-coréen, à
un afflux de réfugiés en Chine du Nord et à un coût
économique et politique considérable pour la Chine.
La crise nucléaire la force à deux changements. D’une
part, elle s’essaie à la diplomatie de médiation. En
août  2003 s’ouvre à Pékin la première session des
pourparlers à six. Ils regroupent les représentants des deux
Corées, des États-Unis, de la Chine, du Japon et de la
Russie autour d’un ordre du jour complexe : la recherche
de l’équilibre entre garanties de sécurité, soutien au déve-
loppement économique, reconnaissance diplomatique et
désarmement nucléaire vérifiable et irréversible de la
Corée du Nord. À l’époque, la discussion n’est pas encore
centrée sur le désarmement, mais plutôt sur la non-
prolifération (la sémantique change après le premier essai
d’octobre  2006). Avant leur interruption en 2009, six
sessions auront eu lieu à Pékin. En 2007, les six parties
parviennent à un accord. Elles conviennent dans un
communiqué conjoint de récompenser le démantèlement
des facilités de production de plutonium de la Corée du
Nord par une assistance énergétique.
Mais les efforts diplomatiques échouent. Le monde
s’aperçoit rapidement que, si la Corée du Nord a un
jour songé à négocier son programme contre une

54
reconnaissance diplomatique, des garanties de sécurité
et de l’aide au développement, après le premier essai
de 2006 ce n’est sans doute déjà plus le cas. Le pays
cherche à gagner du temps pour faire progresser son
programme, qu’il considère comme un outil de dissua­
sion nécessaire à la survie du régime. Lorsque Kim
Jong-un succède à son père, il efface les doutes qui
subsistaient en inscrivant le statut de puissance
nucléaire dans la Constitution de la République démo-
cratique populaire. Malgré ces signes évidents que la
dénucléarisation n’est pas un objectif de négociation
réaliste pour la diplomatie multilatérale, la Chine
continue de soutenir l’idée qu’un accord de désarme-
ment est possible si un processus est enclenché, afin
de créer une atmosphère de stabilité. Celui-ci pourrait
prendre, dans un premier temps, la forme d’un accord
intermédiaire, gel du programme nucléaire et balistique
nord-coréen contre l’arrêt ou une diminution signifi-
cative de l’échelle des exercices militaires conjoints
entre la Corée du Sud et les États-Unis. Chaque année
en mars et en avril, ceux-ci déclenchent des torrents
de menaces et de tests de missiles balistiques de la
part de Pyongyang.
Le deuxième changement porte sur l’attitude de la
Chine à l’égard des sanctions envers la Corée du Nord.
En raison de sa posture traditionnelle de pays en déve-
loppement luttant contre l’impérialisme, la République
populaire de Chine a développé un rejet des sanctions.
Elle en a elle-même été victime en raison du massacre
de la place Tian’anmen en 1989 (elle est toujours frap-
pée de restrictions portant sur les transferts de produits
de haute technologie et d’un embargo sur les ventes
d’armes de la part des pays occidentaux) et de ses

55
activités de prolifération de technologie de missiles
dans les années 1980. Mais en tant que membre per-
manent du Conseil de sécurité de l’ONU, et à partir
des années 2000 en raison de son statut de plus en
plus évident de grande puissance, la Chine se devait
d’évoluer. Le cas nord-coréen précipite cette évolution.
La Chine est accusée d’édulcorer les résolutions du
Conseil de sécurité qui adoptent des sanctions en repré-
sailles à chaque test ; elle est aussi accusée de mal les
appliquer. Cela étant, après cinq tests, la Chine a accepté
une liste importante de sanctions, y compris des res-
trictions très sévères concernant les exportations de terres
rares et de charbon, en plus d’un embargo sur l’arme-
ment, du gel d’avoirs et d’interdictions de voyages. Sa
pression sur la Corée du Nord repose de plus en plus
sur les sanctions. La diplomatie bilatérale, très fréquente
sous Kim Jong-il, s’est raréfiée sous Kim Jong-un avant
de reprendre.
Un nouveau cycle s’ouvre en effet en 2018. Alors
que la diplomatie intercoréenne reprend, la perspective
d’un premier sommet entre le leader nord-coréen et
l’admi­nistration américaine persuade la Chine de pro-
céder à un nouvel ajustement tactique. En 2018
et  2019, Kim  Jong-un et Xi  Jinping se rencontrent
cinq fois. La Chine cherche à encourager l’approche
diplomatique de Pyongyang et desserre l’étau des sanc-
tions, sans pourtant prendre d’initiative à l’ONU sur
une possible levée des sanctions. Elle cherche surtout
à saisir une occasion de détente sur la péninsule.
Or dans l’ensemble, la Corée du Nord est passée
du statut d’alliée à celui de problème insoluble pour
la Chine. Elle ne souhaite pas de changement de
régime et n’exerce donc pas tous ses moyens théoriques

56
de pression. Elle pourrait fermer la frontière et inter-
rompre ses exportations de pétrole. Mais l’ordre de
ses priorités est clair : pas de guerre, pas de chaos, pas
d’armes nucléaires (bu zhan, bu luan, wuhe). Elle contri-
bue donc au maintien d’une paix fragile au prix d’une
crise de prolifération qu’elle est contrainte de subir, et
qui menace aussi ses intérêts.

IV. – Une nouvelle route de la soie ?

En septembre  2013 à Astana, au Kazakhstan, le


président chinois Xi  Jinping annonce son projet de
recréer la route de la soie terrestre à travers l’Asie cen-
trale. En octobre 2013, en Indonésie, il annonce une
deuxième initiative  : la relance de la route de la soie
maritime. Les deux projets sont bientôt combinés dans
l’acronyme BRI, de leur nom anglais, Belt and road
initiative (« l’initiative une ceinture terrestre, une voie
maritime » ; en chinois : yidai yilu). Ils sont élevés au
rang de priorité de politique étrangère de la Chine, et
reçoivent à ce titre une attention considérable de la
part des gouvernements et des médias du monde entier,
qui s’interrogent sur sa crédibilité, tout en y voyant
une occasion d’attirer des capitaux chinois.
Ce projet d’intégration eurasiatique surprend par
son gigantisme. Dans un discours à Davos, en jan-
vier  2017, Xi  Jinping le décrit comme une initiative
de « développement partagé », auquel une centaine de
pays ont déjà exprimé leur soutien formel. Il la présente
aussi comme une contribution de « biens publics ». La
Chine souhaite une meilleure « connectivité » pour
fluidifier le commerce international et faciliter

57
l’appro­fondissement de la globalisation. Il s’agit de
financer la construction d’infrastructures de transport
et d’énergie : ports, autoroutes, voies ferrées – y com-
pris pour exporter les technologies chinoises de train
à grande vitesse –, mais aussi centrales thermiques et
hydrauliques, et à l’avenir, peut-être, des centrales
nucléaires.
C’est en raison de son orientation sur l’exportation
d’infrastructures que le projet suscite des interrogations.
Les États partenaires accepteront-ils de contracter des
prêts pour acheter chinois, même avec les facilités de
paiement offertes par les banques de développement
chinoises ? Les conditions de sécurité sont-elles réunies ?
La route de la soie terrestre traverse de nombreux
territoires régulièrement victimes d’actions terroristes,
tels que le Pakistan et les pays d’Asie centrale. Quant
à la route de la soie maritime, elle commence en mer
de Chine du Sud, l’un des points chauds de l’Asie
orientale. Si le risque de conflit est pour l’heure contenu
sur cette voie déjà essentielle pour le commerce inter-
national, les tensions géopolitiques n’en restent pas
moins problématiques pour lancer une grande initiative
de coopération économique.
Pour la Chine de Xi  Jinping, les nouvelles routes
de la soie viennent répondre à un nouveau stade du
développement économique du pays. Les grandes
entreprises d’État souffrent de capacités de production
excessives sur le sol chinois et doivent s’internationa-
liser davantage. BRI les encourage à orienter leurs
investissements vers des pays cibles où, très actives
dans la construction d’infrastructures et dans l’énergie,
elles bénéficieront du soutien politique de Pékin. La
Chine compte ainsi créer des champions mondiaux

58
dans des secteurs haut de gamme où elle a percé tech-
nologiquement grâce à son marché intérieur, mais où
la compétition mondiale est rude, comme le nucléaire,
les télécommunications et les trains à grande vitesse.
Grâce à ses excédents commerciaux réguliers et à son
taux d’épargne élevé, la Chine possède d’importants
surplus de capitaux à investir dans le monde. BRI peut
permettre à ses institutions financières d’étendre leur
influence à l’échelle globale.
Il ne s’agit pourtant en rien que d’enjeux écono-
miques. Le projet de Xi Jinping s’appuie sur un dia-
gnostic éminemment géopolitique. Le point de départ
de la réflexion chinoise est la nouvelle dépendance du
pays à l’égard de la géopolitique de l’Asie orientale.
En plus de trois décennies de réforme, la Chine a
construit sa prospérité sur ses relations avec le Japon,
la Corée du Sud, Taïwan et l’Asie du Sud-Est. La
région est désormais le lieu d’une rivalité structurelle
avec les États-Unis, exacerbée par les disputes terri-
toriales non résolues de la Chine, dont les frontières
maritimes ne sont pas fixées. Wang Jisi, de l’université
de Pékin, qui a poussé l’idée des nouvelles routes de
la soie, estime qu’elles doivent aboutir à réduire l’im-
portance relative de l’Asie orientale et des questions
maritimes dans la géopolitique de la Chine. Au lieu
de concentrer tous ses efforts sur un espace qui lui
résiste et qui est soumis à la compétition entre grandes
puissances, la politique étrangère chinoise peut pro-
gresser dans des espaces moins chargés de rivalités
structurelles.
Pour Xi  Jinping, il s’agit aussi de renouer avec la
grandeur mythique des dynasties impériales et de pen-
ser la géopolitique du pays dans un cadre global,

59
sans  la  restreindre à l’Asie. Ressusciter les anciennes
routes de la soie à l’ère de la globalisation et de la
« connectivité » correspond aussi à une volonté de
rompre avec de nouvelles pesanteurs que l’on serait
tenté de qualifier de rançon du succès  : les tensions
stratégiques en Asie orientale liées à la montée en
puissance de la Chine. Or les nouvelles routes de la
soie aboutissent à créer de nouvelles tensions. Les pays
occidentaux, États-Unis et Japon en tête, y voient une
quête d’influence, voire de domination des pays en
développement via des prêts qui créent de la dépen-
dance. Ainsi, une initiative visant à contourner la
rivalité avec les États-Unis en Asie aboutit rapidement
à la transformer en rivalité à l’échelle globale, même
si la dimension militaire y est moins saillante qu’en
Asie orientale.
Moscou

Rotterdam

Londres Lande route


«One Belt» Altay
Venise Bishkek Ürümqi
Istanbul Bakou Almaty
Beijing Dalian
Kachgar
Madrid Athènes Türkmenenabat Hotan
Xinjiang
Mer
Qingdao
Xi’an
Méditerranée Téhéran Chine- CHINE Shanghai
Pakistan Chongqing
Kunming Yiwu
Chittagong
Gwadar Canton

Kyaukphyu Mer
Corridors terrestres
de Chine
Routes maritimes Djibouti Sihanoukville méridionale
OCÉAN
Chine-Pakistan INDIEN
Routes ferroviaires Hambantota Kuala
Lumpur
Pipelines Détroit
Sources : Digital Silk Road Project ; Nairobi Sea route de Malacca
Project Cargo Network ; «One Road» 2 000 km
The Economist.

Les nouvelles routes de la soie

Géopolitique de la Chine Carte 02


Format 145x82
CHAPITRE  III

Le tournant maritime

Malgré sa relance par le projet de nouvelle route


de la soie de Xi  Jinping, l’orientation eurasiatique et
continentale de la géopolitique chinoise apparaît
aujourd’hui comme une survivance du xxe siècle dans
le xxie, tant la Chine s’est déjà tournée vers la mer
– ou plutôt, dans un premier temps, vers les mers de
l’Asie orientale. La montée en puissance économique
du pays depuis le déclenchement des réformes et de
l’ouverture voulues par Deng Xiaoping s’est appuyée
en très grande partie sur le développement de sa façade
côtière orientale. La Chine s’est tournée vers les éco-
nomies capitalistes maritimes de sa périphérie –  le
Japon, Hong Kong, Taïwan, la Corée du Sud, Singa-
pour, les diasporas chinoises d’Asie du Sud-Est  – et
a attiré les capitaux des États-Unis et d’Europe occi-
dentale vers ses grands ports ouverts de l’Est, exportant
ses produits par voie maritime. La renaissance de
Shanghai comme capitale économique cosmopolite en
est le symbole. Longtemps négligée – punie – par les
communistes chinois, la ville est aujourd’hui le plus
grand port du monde en trafic de containers.
À cette réalité géo-économique viennent s’ajou-
ter les priorités de sécurité nationale de la Chine, dont
les frontières maritimes sont contestées en Asie orien-
tale. Trois conflits de souveraineté portent sur Taïwan,

62
la mer de Chine orientale et la mer de Chine méri-
dionale. Si leur volatilité varie avec les années, reflétant
l’état des relations politiques de la Chine avec Taïwan,
le Japon, le Vietnam, les Philippines et surtout les
États-Unis, ces disputes n’en sont pas moins ni dor-
mantes ni gelées : elles sont en perpétuel mouvement
et présentent des risques réels d’embrasement. Vue de
Pékin, la géopolitique de la Chine en Asie maritime
renvoie à la perception d’une grande vulnérabilité,
fondée sur la mémoire des invasions par la mer des
puissances coloniales au xixe et au xxe siècle, qui colore
encore aujourd’hui la perception chinoise de la puis-
sance maritime américano-japonaise.
Dans le même temps, la géopolitique maritime de
la Chine ne s’arrête pas à l’Asie orientale. Depuis 2012,
le Parti communiste a fixé comme objectif officiel au
pays de devenir une « grande puissance maritime »
(jianshe haiyang qiangguo). Ce tournant maritime repose
sur un investissement considérable dans la construction
d’une marine militaire de premier plan capable de
projeter la puissance de la Chine au-delà de l’Asie,
afin de soutenir l’expansion globale du pays, aujourd’hui
contrainte par la pression stratégique sous laquelle le
maintient le réseau d’alliances des États-Unis en Asie,
et en particulier avec le Japon. À partir d’un ancrage
hautement stratégique dans les mers de l’Asie orientale,
la Chine de la globalisation procède au xxie  siècle à
un véritable pivot maritime vers les grands océans pour
donner un second souffle à son expansion économique.

63
Îles Senkaku/Diaoyu
CHINE Îles Pratas
TAÏWAN
Mer
BIRMANIE des Philippines
Mer OCÉAN
LAOS Îles Paracels PACIFIQUE
de Chine Banc Macclesfield
méridionale

THAÏLANDE Récif de Scarborough

CAMBODGE
VIÊTNAM PHILIPPINES Zones de revendication
nationale
Chine
OCÉAN Taïwan
Îles Spratleys
INDIEN Philippines
MALAISIE
Vietnam
Malaisie
Japon
1 000 km
INDONÉSIE Situation approximative

Les disputes maritimes de la Chine au sein de la première chaîne d’îles


Géopolitique de la Chine Carte 01
Format 145x82
I. – Le verrou taïwanais

La République de Chine, fondée en 1911 après la


révolution de Xinhai qui mit fin à la dynastie Qing,
survit constitutionnellement sur l’île de Taïwan depuis
la retraite de Tchang Kaï-chek avec son armée, défaite
par les communistes sur le continent chinois en 1949.
Le Kuomintang y réalise un miracle économique avec
des méthodes autoritaires et le soutien américain.
À partir de la fin des années 1980, la démocratisation
du régime permet qu’émerge, sur l’île, un mouvement
politique identitaire et indépendantiste. Celui-ci est
perçu à Pékin comme une grave menace de sécurité
nationale, qui transforme en profondeur la « question
de Taïwan ». La garantie de sécurité américaine, main-
tenue sous la forme du Taïwan Relations Act (1979)
après la rupture diplomatique qui suit la reconnaissance
par Washington de la République populaire, permet
le maintien de la paix et d’un fragile statu quo. Mais
Taïwan et les « relations entre les deux rives » demeurent
le principal prisme à travers lequel le gouvernement
chinois perçoit son environnement de sécurité –  les
intentions des États-Unis à l’égard de la montée en
puissance de la Chine. Pour Pékin, Taïwan est un
verrou qui entrave l’expansion de la puissance chinoise
en Asie et au-delà, et qui, en permanence, démontre
l’hostilité stratégique américaine à son égard.
1. Le centre de gravité de la géopolitique chinoise.
Régler la « question de Taïwan », comme les officiels
chinois la désignent, est une priorité absolue, inscrite
dans la Constitution de 1982 de la République

65
populaire. Si le contenu des politiques de réunification
a connu d’importants changements, la position de la
République populaire de Chine sur le statut de l’île
n’a jamais varié depuis sa fondation le 1er octobre 1949.
Selon ses dirigeants, la RPC a succédé à la République
de Chine comme le seul gouvernement légal de la
Chine. Ainsi, la résistance du régime replié à Taïwan
représente la dernière frontière de l’unification de l’en-
semble du territoire chinois sous l’autorité communiste.
La Chine s’oppose aussi bien au schéma des « deux
Chines » (la survie, à Taïwan, du régime hérité de
la  guerre civile) qu’à la formule  : « une Chine, un
Taïwan » (la constitution d’une République de Taïwan,
comme le souhaitent les indépendantistes taïwanais).
Aujourd’hui, Pékin propose une « réunification paci-
fique » sous la formule « un pays, deux systèmes »,
élaborée par Deng Xiaoping lors de la négociation de
la rétrocession de Hong Kong.
Or la résistance à laquelle la Chine fait face à
Taïwan a complètement changé de nature, résultat de
la démocratisation de l’île et de l’inversion de l’asymé-
trie de puissance au cours des années 1990. Aujourd’hui,
la République de Chine n’est plus un rival crédible
menant une compétition acharnée pour la reconnais-
sance internationale comme gouvernement légitime
de la Chine. En 1971, elle occupait encore le siège de
la Chine au Conseil de sécurité des Nations unies et
était reconnue par la majorité du camp occidental.
Parmi les grands pays capitalistes, seule la France du
général de Gaulle, pour affirmer son indépendance
stratégique, avait alors rompu, reconnaissant la Chine
populaire dès 1964. Aujourd’hui, ce ne sont plus
que  dix-sept États qui entretiennent des relations

66
diplomatiques avec Taïwan. Le modèle allemand et
coréen de double reconnaissance est rejeté par Pékin,
qui exige de ses partenaires diplomatiques qu’ils
rompent les liens officiels avec Taïwan et reconnaissent
le « principe d’une seule Chine » (yizhong yuanze),
selon lequel il n’existe qu’une seule Chine dont le
gouvernement légitime est la République populaire.
Après une trêve diplomatique convenue avec le gou-
vernement Kuomintang de Ma Ying-jeou (2008‑2016),
Pékin a repris le combat dans l’arène internationale
après l’élection de Tsai Ing-wen, issue du Parti démo-
crate progressiste (PDP) d’orientation indépendantiste,
à la présidentielle de 2016, et semble déterminé à
réduire au minimum l’espace international de Taïwan.
La Chine en a désormais les moyens.
En 1995, le PIB chinois était le double de celui de
Taïwan. En 2015, l’écart est de 1 à 22 selon le Fonds
monétaire international (519  milliards pour Taïwan
contre 11 391 milliards pour la Chine). Cette asymé-
trie se reflète dans le domaine des dépenses militaires.
Si celles-ci ne sauraient représenter entièrement le
rapport de force, elles n’en constituent pas moins un
indicateur important. En 1995, lors de la dernière crise
militaire dans le détroit, le budget de la défense de
Taïwan était comparable à celui de la Chine. En 2018,
selon les données de l’Institut international de recherche
pour la paix de Stockholm, la Chine a dépensé
250 milliards de dollars pour son armée, une augmen-
tation de près de 150 % en une décennie. La même
année, le ministère de la Défense taïwanais annonçait
un budget de 11,34  milliards de dollars, en légère
augmentation après une longue période de stagnation.

67
Aujourd’hui, la compétition pour la légitimité de
la représentation de la Chine n’est plus qu’un habillage
idéologique du Kuomintang. Par conséquent, Pékin
ne perçoit plus cet enjeu géopolitique de la même
façon. L’émergence à Taïwan d’une démocratie et d’un
mouvement indépendantiste, sous la forme du PDP,
qui a par deux fois conquis le pouvoir présidentiel
(2000‑2008, puis à partir de 2016, date à laquelle il
dispose aussi pour la première fois de son histoire
d’une majorité parlementaire), a abouti à une rééva-
luation de la menace. Elle est désormais d’ordre idéo-
logique, le Parti communiste percevant la survie d’une
démocratie dans le monde chinois comme un défi
direct à la sécurité du régime sur le continent. Entre
les deux rives du détroit, la dichotomie opposant démo-
cratie et régime autoritaire a remplacé la compétition
entre capitalisme et communisme et l’affrontement
des autoritarismes de la guerre froide.
C’est ce qu’a signalé Pékin en déclenchant en 1995
et  1996 une crise militaire à la suite de la première
élection présidentielle au suffrage universel direct à
Taïwan. Lors de cette « crise des missiles », l’Armée
populaire de libération a testé des missiles balistiques
de courte portée à proximité des grands ports de
Taïwan, Kaohsiung et Keelung, et procédé à une simu-
lation d’attaque de grande ampleur. Les États-Unis
de l’administration Clinton ont répliqué en envoyant
deux porte-avions dans le détroit. Comme toute crise,
ce moment aura été décisif : il y a eu un avant et un
après. À partir de 1996, la modernisation militaire du
pays est accélérée. Les systèmes d’armes qui pourraient
permettre d’interdire l’accès américain au détroit de
Taïwan sont privilégiés, en particulier les missiles

68
antinavires et les tactiques asymétriques, et ceux qui
assureraient à la Chine sa supériorité aérienne et mari-
time dans le détroit. Le programme de porte-avions
– la Chine en possède aujourd’hui un, le Liaoning, de
fabrication russe, et acheté à l’Ukraine ; elle en construit
au moins un deuxième  – est ainsi conçu à l’origine
pour ouvrir un second front sur la côte orientale de
Taïwan.
En plus du défi permanent posé par le système
démocratique insulaire, l’indépendantisme taïwanais
est perçu comme une menace portant sur le message
central du nationalisme de la République populaire de
Chine, à savoir la « revitalisation de la nation chinoise »,
pour employer la terminologie en cours sous Xi Jinping.
En particulier, la Chine craint que la question de
Taïwan ne soit instrumentalisée par les États-Unis et
le Japon, dont la droite la plus dure entretient des
affinités de longue date avec le mouvement indépen-
dantiste taïwanais. Cette perception est particulière-
ment aiguë depuis 2017, avec un alignement très
défavorable pour Pékin : le PDP au pouvoir à Taïwan,
l’administration de Donald Trump aux États-Unis, et
le Japon de Shinzo Abe qui ne cache pas ses sympa-
thies pour le PDP. La volatilité de la question de
Taïwan est donc de nouveau très grande, et le risque
de crise augmente.
Certaines perceptions demeurent pourtant inchan-
gées. Il en va ainsi de la vision géopolitique qui sous-
tend la question de Taïwan. L’île est au cœur de ce
que les stratèges chinois conçoivent comme une double
chaîne d’îles, qui définit selon eux l’environnement
de  sécurité maritime du pays. La première chaîne
enserre le continent asiatique tout au long de son flanc

69
oriental, du nord-est au sud-ouest, de Sakhaline et
des îles Kouriles, de l’archipel japonais, des îles Ryuku,
de Taïwan, du nord des Philippines jusqu’à Bornéo.
Le Japon, Taïwan, les Philippines : trois pièces essen-
tielles du dispositif militaire des États-Unis en Asie
orientale. Cette conception a été en particulier arti-
culée par le général Liu Huaqing, commandant en
chef (issu de l’armée de terre) de la marine chinoise
de 1982 à 1988, et architecte du programme de porte-
avions chinois. La marine chinoise continue d’éprou-
ver des difficultés à franchir la première chaîne d’îles
pour opérer dans l’océan Pacifique, à l’intérieur de la
deuxième chaîne d’îles, des îles japonaises d’Ogasawara
aux Mariannes. Cette contrainte est particulièrement
pesante pour le développement de la composante sous-
marine de la dissuasion nucléaire du pays, qui
aujourd’hui encore n’en est qu’à ses débuts –  la pre-
mière patrouille de dissuasion, effectuée sous forme
d’exercice, n’a eu lieu qu’en 2016. Les sous-marins ont
besoin d’eaux très profondes pour se cacher, et au sein
de la première chaîne d’îles, seuls quelques endroits
de la mer de Chine méridionale offrent des conditions
propices.
2. Les relations entre les deux rives et la politique
taïwanaise de Pékin. –  Lieu de trois crises militaires
après la fin de la guerre du Pacifique (1954, 1958,
1995‑1996), il n’est pas exclu que le détroit de Taïwan
en subisse une nouvelle  : il demeure l’un des points
chauds de l’Asie stratégique.
Pour atteindre son objectif de réunification, la poli-
tique de Pékin consiste à accroître progressivement
son influence sur Taïwan en mêlant coercition et

70
incitations : l’instrumentalisation des liens économiques
et humains très denses qui unissent les deux rives du
détroit et la menace d’une action militaire. Cette
approche reflète la notion de « front uni », concept-clé
dans la boîte à outils du Parti communiste et dont la
résonance historique est forte pour la Chine. Le « front
uni » désigne en effet les alliances nouées avec le
­Kuomintang pendant la période d’invasion japonaise.
L’expression est réactivée aujourd’hui pour décrire la
coopération avec le parti Kuomintang contre les indé-
pendantistes taïwanais, mais aussi avec certains indi-
vidus. Le département du Front uni et le Bureau des
affaires de Taïwan développent ainsi ce front uni en
tissant des relations avec les Taïwanais qui refusent
l’indépendantisme, ou en tentant de les en détourner.
Malgré les tensions politiques, les deux rives du
détroit sont unies par des liens économiques et humains
très denses. En 2018, le volume du commerce bilaté-
ral était supérieur à 228 milliards de dollars selon les
statistiques chinoises, tandis que près de 40 % des
exportations de Taïwan vont vers la Chine. Depuis
que Taïwan a autorisé les échanges avec la Chine, en
1991, le gouvernement taïwanais a approuvé plus de
130 milliards de dollars d’investissements sur le conti-
nent. Ce sont aujourd’hui plus de soixante-dix mille
entreprises taïwanaises qui ont des opérations en
Chine ! Ces derniers chiffres n’englobent pourtant
qu’une portion d’une relation économique qui opère
en large partie dans une zone grise, échappant aux
statistiques officielles. On estime ainsi à plus d’un
million le nombre de Taïwanais résidant à Shanghai,
pour la plupart à la tête d’entreprises de petite ou de
moyenne taille qui ne rapatrient pas forcément leurs

71
profits sur l’île et n’y paient pas de taxes. Taïwan a
ainsi contribué de façon essentielle à la montée en
puissance de la Chine, et le continent chinois est
devenu une ligne de vie importante pour la prospérité
des grands groupes de Taïwan et de nombreux
Taïwanais. Une telle densité des échanges et l’attrac-
tivité de son économie donnent cependant à la Chine
un levier pour récompenser et punir.
La « connectivité » entre les deux rives est un
immense atout pour la politique taïwanaise de Pékin.
Le levier peut être activé dans les deux sens, comme
le montre le secteur du tourisme. Lorsque le Kuomin-
tang reprend le pouvoir en 2008 avec la victoire de
Ma Ying-jeou à l’élection présidentielle, les deux rives
signent une série d’accords sur la base du « consensus
de 1992 ». Cette formule rhétorique est inventée par
un conseiller du KMT pour requalifier une réunion
informelle tenue en 1992 à Singapour et qui aboutit
à un accord tacite entre les deux rives autour d’une
formulation ambiguë signifiant que Taïwan et le conti-
nent chinois font partie d’« une seule Chine » : « une
Chine, plusieurs interprétations ». Sur cette base, la
Chine accepte d’ouvrir des liaisons aériennes directes
avec Taïwan, et d’y envoyer des touristes. Leur nombre
atteint 3,4 millions en 2015. Mais après l’élection de
Tsai Ing-wen, qui refuse la reconnaissance du consen-
sus de 1992, la Chine coupe ce robinet. Moins d’un
an après l’entrée en fonction de Tsai, après une baisse
de fréquentation de 60 %, les principaux sites touris-
tiques de l’île étaient passés du stade de la saturation
à celui de la quasi-désertification.
La pression militaire est le deuxième élément cen-
tral de la politique taïwanaise de Pékin. On l’a vu,

72
l’écart de puissance mesuré par le niveau des dépenses
militaires ne cesse de se creuser, et la Chine développe
depuis la crise de 1995‑1996 des capacités asymétriques
pour rendre plus coûteuse une intervention américaine
dans le détroit. La pression militaire dissuade le mou-
vement indépendantiste taïwanais de proclamer une
République de Taïwan. En mars 2005, au moment de
la présidence indépendantiste de Chen Shui-bian, la
Chine adopte une loi antisécession (fan fenlie guojia fa)
qui officialise dans un langage juridique, quoique en la
précisant, ce qui était déjà la position chinoise au sujet
de l’emploi de la force. Selon ce texte, la Chine s’au-
torise à utiliser des « moyens non pacifiques » à trois
conditions  : (1)  si l’indépendance est formellement
déclarée ; (2)  si des événements majeurs surviennent
qui pourraient conduire à une séparation définitive des
deux rives ; (3) si la possibilité d’une unification paci-
fique est perdue.
On le voit, l’approche de Pékin consiste aujourd’hui
à offrir deux choix à Taïwan. Soit l’île accepte de béné-
ficier de gains économiques sous condition, en prenant
acte du « consensus de 1992 », et surtout en consentant
à une dynamique d’intégration économique et politique
démontrant à Pékin que la tendance est le progrès vers
l’unification. C’est l’option que défend aujourd’hui le
Kuomintang dans l’opposition, tout en la présentant
à son électorat comme une approche visant à mainte-
nir le statu quo et à défendre les institutions de la
République de Chine. Soit une confrontation coûteuse.
Si l’île refuse de reconnaître formellement le consen-
sus de 1992 et cherche des échappatoires internatio-
nales à l’intégration avec la Chine continentale, elle
se voit contrainte d’accepter des coûts économiques,

73
la réduction de son espace international et un risque
de conflit militaire. L’avenir de Taïwan dépend en
grande partie de ce choix, mais aussi de l’évolution de
ses relations avec les États-Unis et le Japon (voir p. 84).

II. – Frontières maritimes

En plus de la question de Taïwan, la Chine entre-


tient des disputes de souveraineté avec le Japon en
mer de Chine orientale et avec le Vietnam, les Phi-
lippines, Brunei, la Malaisie et l’Indonésie en mer de
Chine méridionale. Le gouvernement taïwanais hérité
de la République de Chine défend les mêmes reven-
dications que Pékin sans toutefois être un acteur essen-
tiel de ces conflits maritimes. La question de Taïwan
reste toutefois en arrière-plan. La  Chine est ainsi
devenue très active sur ses deux fronts maritimes quand
les deux rives étaient dans une période de rapproche-
ment (2008‑2016).
1. La mer de Chine orientale. – Deux disputes de
souveraineté opposent la Chine et le Japon  : la pos-
session des îlots nommés Diaoyu par les Chinois et
Senkaku par le Japon – et aujourd’hui administrés par
Tokyo –  et la délimitation de la frontière maritime
entre les deux pays en mer de Chine orientale. Ces
deux conflits sont liés, puisque de la souveraineté des
îles Diaoyu et Senkaku dépendra en partie la démar-
cation finale de la frontière maritime. Longtemps en
sommeil alors qu’ils renvoient à l’histoire tragique des
guerres d’agression du Japon contre la Chine au xixe
et au xxe siècle, les deux disputes se sont réveillées dans
les années 1970 et provoquent depuis régulièrement

74
de grandes tensions dans les relations entre les deux
pays, avec des pics récents en 2008 et en 2012‑2013.
Le gouvernement chinois qualifie les îles Diaoyu
de territoire inaliénable de la République populaire et
estime que le Japon a occupé ces territoires à l’issue
de la guerre de 1894‑1895, qui s’achève par la cession
de Taïwan et de ses îles environnantes à l’Empire nip-
pon par le traité de Shimonoseki. Selon Pékin, à la
fin de la Seconde Guerre mondiale, les îles sont rétro-
cédées à la Chine, conformément aux déclarations
du Caire et de Potsdam, qui prévoient la capitulation
sans condition du Japon et le retour de tous les territoires
conquis par la force. L’argumentation chinoise est aussi
historique. Elle porte sur la découverte des îles par
des navigateurs chinois de la dynastie Ming, qui les
nommèrent dès le début du xve siècle et y conduisirent
régulièrement des activités halieutiques (y compris à
partir de Taïwan).
À ces éléments, le Japon oppose deux arguments
juridiques. Le premier porte sur l’occupation des îles
comme terra nullius quelques mois avant la signature
du traité de Shimonoseki. Le second porte sur l’ad-
ministration effective des îles après la Seconde Guerre
mondiale, sans protestation officielle de la Chine.
L’armée américaine les utilise pour des entraînements
militaires pendant son occupation d’Okinawa, et c’est
seulement au moment de leur rétrocession au Japon,
avec les îles Ryukyu, en 1972, que la Chine émet une
protestation. Si la longue absence de protestation de
la Chine, qui correspond à près d’un siècle d’adminis-
tration de ces territoires par le Japon puis par l’armée
américaine, serait une faiblesse incontestable devant
une cour de justice, il n’en reste pas moins que

75
l’argumentation japonaise est aussi problématique. En
effet, en 1885, le ministère de l’Intérieur japonais avait
rejeté une demande de la préfecture d’Okinawa d’éri-
ger des marqueurs de souveraineté sur les îles afin de
ne pas provoquer l’empire des Qing – l’argument terra
nullius est donc faible. En conséquence, le verdict d’une
cour de justice serait incertain. Or ni la Chine ni le
Japon ne souhaitent recourir au droit international. La
position officielle du Japon est de nier l’existence d’une
dispute de souveraineté tout en se tenant prêt à être
défié à la Cour internationale de justice, alors que la
Chine rejette la voie du droit pour les conflits de sou-
veraineté.
Il reste que la question est éminemment géopoli-
tique et cristallise de nombreux enjeux pour la Chine.
Il s’agit en partie d’une question de sécurité militaire.
Le contrôle des Diaoyu et Senkaku faciliterait à la
marine chinoise le franchissement du détroit de
Miyako, dont elle a besoin pour opérer dans l’océan
Pacifique, en particulier pour ses sous-marins. Autour
de ce contrôle se cristallise, comme à Taïwan, la ques-
tion de la première chaîne d’îles. Mais l’enjeu porte
aussi sur l’avenir de l’architecture de l’ordre sécuritaire
en Asie et la mémoire historique de l’invasion japonaise
de la Chine. Pour Pékin, agir sur ce conflit signale la
quête de primauté stratégique en Asie, qui suppose
une soumission du Japon. Il s’agit aussi de lutter contre
le révisionnisme historique au Japon, courant qui nie le
massacre de Nankin et relativise les crimes de guerre
de l’armée nippone en Chine. La Chine a déjà répli-
qué sur les îles Diaoyu et Senkaku à une visite du Premier
ministre japonais au sanctuaire Yasukuni, où reposent
tous les soldats morts dans les guerres japonaises,

76
y compris des criminels de guerre condamnés à mort
par le tribunal militaire international pour l’Extrême-
Orient (procès de Tokyo, 1946‑1948).
Les eaux territoriales (12  milles nautiques) et la
zone contiguë (24  milles nautiques) autour des îles
sont, depuis 2012, le lieu de tensions récurrentes entre
les garde-côtes des deux pays, qui y risquent parfois
une collision qui donnerait sans doute lieu à une crise
de grande ampleur. En septembre 2012, le gouverne-
ment japonais décide de racheter à leur propriétaire
privé trois des îles qui constituent l’ensemble Diaoyu-
Senkaku. La décision provoque la fureur de Pékin, qui
la considère comme une violation unilatérale du statu
quo et de l’accord tacite entre les deux pays, convenus
de ne rien faire pour renforcer leurs revendications.
La Chine réplique en niant au Japon son administra-
tion effective des mers autour des îles, en envoyant
des patrouilles de garde-côtes de manière très régulière,
projetant par là même la souveraineté chinoise, mais
risquant la collision avec les Japonais. Or, pour le
Japon, il s’agit plutôt de calmer le jeu en se donnant
le pouvoir d’empêcher plus facilement des débarque-
ments sur les îles de patriotes d’extrême-droite, débar-
quements qui auraient aussi provoqué une crise avec
la Chine.
La question des Diaoyu et Senkaku est sensible et
chargée de symboles, tant à Tokyo qu’à Pékin, plus
sensible en tout cas que la démarcation de la frontière
maritime entre les deux pays en mer de Chine orien-
tale, qui déchaîne moins de passions mais n’en reste
pas moins dangereuse et complexe. Le problème est
lié à l’adoption, par les deux pays, de la convention
des Nations unies sur le droit de la mer, qui prévoit

77
plusieurs méthodes pour délimiter les zones écono-
miques exclusives (ZEE) des États maritimes à partir
de leurs lignes de base côtières. La Chine revendique
une ZEE selon le principe de l’extension du plateau
continental : sa revendication couvre ainsi l’ensemble
de la mer de Chine orientale. Le Japon souhaite une
délimitation selon le principe d’équité, en traçant
une ligne médiane à égale distance des côtes des deux
pays. Or la ligne médiane se trouve à proximité de
ressources gazières importantes, les champs Chunxiao-
Shirakaba. En 2008, les deux pays parviennent à
conclure un accord (un « consensus », selon la termi-
nologie chinoise) sur l’exploitation conjointe de ces
ressources mais ne s’entendent pas sur la zone géo-
graphique d’application du texte. La zone autour de
la ligne médiane – du côté chinois – est exploitée par
certaines compagnies énergétiques chinoises malgré
les dénonciations récurrentes des Japonais, tandis que
les négociations sont au point mort.
2. La mer de Chine méridionale. –  La mer de
Chine méridionale est le lieu depuis le début des
années 2010 de graves tensions sécuritaires qui
opposent la Chine aux États-Unis, au Vietnam et aux
Philippines. La République populaire s’est fait l’héri-
tière de la République de Chine et du Kuomintang,
qui, en 1948, avaient délimité leurs revendications de
souveraineté en mer de Chine du Sud par un tracé en
onze traits. La ligne n’en comporte aujourd’hui plus
que neuf (à la suite de la conclusion de l’accord de
2000 sur les frontières maritimes avec le Vietnam dans
le golfe du Tonkin), mais depuis 2015 un dixième est
venu s’ajouter sur les cartes à l’Est de Taïwan. Elle

78
enrobe quatre groupes de territoires : les îles Paracels,
que la Chine a conquises au Sud-Vietnam en 1974 ; les
îles Spratleys, occupées par cinq pays qui y ont poldérisé
en raison de leur très petite taille (la plus grande, Itu
Aba, a une superficie de 46 hectares) ; les îles Pratas,
occupées par Taïwan ; et le récif de Scarbo­rough,
revendiqué par les Philippines et contrôlé par la marine
et les gardes-côtes chinois depuis 2012.
Ces territoires disputés en mer de Chine du Sud
sont devenus une priorité pour Pékin après qu’en
mai  2009 le Vietnam et la Malaisie eurent soumis
conjointement à l’ONU leurs revendications au sujet
de la délimitation du prolongement de leur plateau
continental en mer de Chine du Sud, au-delà de leur
zone économique exclusive, calculée à 200 milles nau-
tiques à partir des lignes de base de leur côte. En réac-
tion, la Chine durcit sa politique. La marine chinoise
a procédé à plusieurs reprises à des exercices militaires
de très grande envergure dans les zones disputées, y
envoyant même le porte-avions Liaoning et son escorte
de protection. Les agences paramilitaires ont multiplié
les patrouilles pour expulser les pêcheurs du Sud-Est
asiatique et protéger les bateaux de pêche chinois.
Chaque année, ils font respecter une interdiction de
pêcher de mai à août. La Chine s’est constituée rapi-
dement le plus grand corps de garde-côtes d’Asie, ce
qui lui offre de nouvelles options de politique étrangère.
Le premier point d’orgue du durcissement chinois
a été l’occupation de Scarborough (Huangyandao, en
chinois), à 124 milles nautiques de l’île de Luzon, aux
Philippines. En avril 2012, la marine philippine tente
d’arrêter plusieurs bateaux de pêche chinois qui pillent
les coraux et les bénitiers géants du récif, mais en est

79
empêchée par des gardes-côtes chinois, appuyés par
la marine –  qui restent sur place et en interdisent
l’accès aux pêcheurs philippins. L’échec de la médiation
de l’administration Obama entame sa crédibilité en
Asie. Le second moment-clé est le déploiement par
la compagnie nationale pétrolière CNOOC d’une
plate-forme d’exploration pétrolière  dans une zone
disputée avec le Vietnam, à proximité des Paracels.
À partir de mai 2014 et jusqu’en août, ce déploiement
donne lieu à une confrontation des marines des deux
pays (ainsi que des gardes-côtes et des milices mari-
times de Hainan du côté chinois). Elle ne dégénère
pas en conflit armé mais les tensions demeurent au
plus haut jusqu’au retrait de la plate-forme.
Or ces deux décisions, si elles aboutissent à conso-
lider le contrôle de la Chine sur les zones qu’elle
revendique, palissent en intensité en comparaison avec
la décision de construire sept îles artificielles dans les
Spratleys. À partir de 2014, la Chine crée 8 kilomètres
carrés de nouveaux territoires sur les sept récifs qu’elle
contrôle  : Subi, Gaven, Hughes, Mischief, Johnson,
Fiery Cross et Cuarteron. Elle y construit des pistes
d’atterrissage, des ports, des garnisons et y dispose de
l’équipement militaire à un rythme qui défraie la chro-
nique internationale – des photos-satellite et d’autres
clichés pris par des avions de surveillance paraissent
dans tous les médias du monde. L’objectif ? Permettre
une présence dominante, par rapport surtout au Viet-
nam et aux Philippines, qui occupent de nombreux
autres éléments et qui ont aussi poldérisé, mais à une
échelle moins importante. L’APL et les gardes-côtes
disposent désormais de points d’appui importants et

80
le rapport de force, déjà favorable à la Chine, évolue
vers encore davantage d’asymétrie.
Malgré ces avancées considérables ces dernières
années, la Chine s’est jusqu’à présent interdit d’utiliser
la force pour conquérir des îles occupées par ses rivaux.
La marine chinoise a bien ouvert le feu lors d’un accro-
chage meurtrier avec des Vietnamiens sur le récif de
Johnson-Sud en mars 1988, mais elle n’a jamais délogé
ses voisins. Elle respecte sur ce point la déclaration
signée en 2002 avec l’Association des nations du
Sud-Est asiatique (ASEAN), un texte de nature poli-
tique visant à préparer la conclusion d’un code de
conduite juridiquement contraignant, dont la diplo-
matie chinoise s’évertue à retarder l’avènement pour
ne pas se lier.
Dans le même temps, l’enjeu de la construction de
la composante sous-marine de la force de dissuasion
chinoise est essentiel pour saisir l’importance straté-
gique que revêt le contrôle de la mer de Chine méri-
dionale aux yeux de Pékin. Au sud de l’île de Hainan,
la Chine a construit dans les années 2000 la base de
Longpo, première base de la flotte du Sud à accueil-
lir les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la
marine –  un de ces engins de classe Jin y est photo-
graphié pour la première fois en 2008. Sa protection
contre la surveillance constante exercée par l’armée
américaine est une priorité pour Pékin, qui cherche
surtout à faire en sorte qu’ils ne soient pas détectés
lorsqu’ils quittent la base pour effectuer une patrouille.
Selon l’Institut de recherche de la mer de Chine du
Sud de Hainan, les États-Unis auraient conduit plus
de sept cents missions de surveillance en 2015. Cette
pression stratégique tend à faire de la mer de Chine

81
méridionale une question de politique américaine pour
Pékin, aux dépens des pays d’Asie du Sud-Est qui,
pour défendre leurs propres intérêts, se voient contraints
de rechercher un espace entre les deux grandes puis-
sances.
Contrairement à la mer de Chine orientale, le droit
international a joué un rôle politique non négligeable
en mer de Chine méridionale. Sous la présidence de
Benigno Aquino (2010‑2016), les Philippines prennent
l’initiative unique d’aller à l’arbitrage, une option pré-
vue par l’annexe  VII de la Convention des Nations
unies sur le droit de la mer. La Chine refuse d’accep-
ter une procédure qu’elle juge « introduite unilatéra-
lement par les Philippines » et ne participe pas à son
déroulement, mais elle rend public un papier qui pré-
cise sa position en langage juridique de droit de la
mer. La sentence rendue en juillet 2016 donne raison
aux Philippines point par point en invalidant toute
l’argumentation chinoise construite autour de la notion
de « droits historiques ». Deux points méritent parti-
culièrement l’attention. Primo, la ligne en neuf traits
ne constitue pas, selon le tribunal, une méthode valable
pour délimiter les revendications de souveraineté. Ainsi
la revendication par la Chine de « droits historiques »
à l’intérieur de cette ligne est jugée illégale. L’argument
juridique retenu est que le débat sur les droits pré­
existants sur des ressources naturelles a déjà abouti à
une conclusion lors des négociations de la Convention,
qui en pratique « éteint » ces droits en attribuant des
zones maritimes sur une base géographique. Secundo,
le tribunal juge qu’aucun des éléments dans les Spratleys
n’est une « île » au sens légal du terme, c’est-à-dire au
sens de territoire donnant lieu à une zone économique

82
exclusive. La sentence explique qu’aucun des éléments
présents dans les Spratleys ne peut engendrer de zones
maritimes étendues. Ce point, le plus controversé de
la sentence, car il revient à dire aux occupants des
Spratleys que les territoires qu’ils contrôlent ne sont
pas des îles mais des éléments recouverts à marée haute
ou marée basse, pourrait en théorie considérablement
simplifier la négociation finale de frontières maritimes
entre les différentes parties en conflit. Enfin, la sentence
qualifie de hors-la-loi des pans entiers de la politique
chinoise en mer de Chine du Sud  : la construction
d’îles artificielles manque ainsi aux obligations légales
de la Chine en matière de protection de l’environne-
ment maritime, et l’action des gardes-côtes pendant
la crise de Scarborough a inclus des « actes illicites ».
L’arbitrage fera date. Sur le très court terme, il
aboutit à un relatif adoucissement de la politique
chinoise en mer de Chine du Sud, qui doit beaucoup,
il est vrai, à l’élection à la présidence philippine de
Rodrigo Duterte, qui opère un revirement dans la
politique chinoise des Philippines. Il choisit de parler
à Pékin en feignant d’ignorer le verdict, et obtient que
soit levée l’interdiction d’accès à la proximité du récif
de Scarborough. Combien de temps peut durer cette
phase tactique d’apaisement ? Tout dépend des rela-
tions sino-américaines sous l’administration Trump.
La question de la surveillance maritime demeure explo-
sive et pourrait donner lieu à d’intenses confrontations.
En conséquence, la Chine peut avoir intérêt à négocier
avec le Vietnam et les Philippines des accords de coo-
pération pour l’exploitation conjointe des ressources
dans les zones disputées, et tenter de dénouer le lien
qui unit ces pays aux États-Unis. Dans ses négociations

83
multilatérales avec l’ASEAN, la Chine insiste parti-
culièrement sur l’adoption d’une clause qui permettrait
de contraindre les marines des États extérieurs à la
mer de Chine du Sud à notifier et à demander une
autorisation préalable avant tout déploiement de leur
marine dans la zone –  une initiative dont la compa-
tibilité avec le droit de la mer est très discutable, mais
dont l’intention est claire : pousser l’Amérique à quit-
ter la région.

III. – Rivalité stratégique


dans une architecture de sécurité régionale
centrée sur l’alliance nippo-américaine

Taïwan et les mers d’Asie orientale reflètent la


rivalité structurelle, en Asie, entre la Chine et l’al-
liance nippo-américaine, dont le rapport de force
définit le statu quo régional. Celle-ci se décline en
deux dimensions : capacités militaires et perceptions
réciproques des intentions stratégiques. Le traité de
coopération mutuelle et de sécurité entre les États-
Unis et le Japon (1960) exerce une influence consi-
dérable sur toutes les affaires de sécurité régionale, y
compris celles qui sont analysées dans le présent
chapitre. Les États-Unis ont ainsi clarifié leur posi-
tion en réaffirmant à plusieurs reprises que les garan-
ties de sécurité de l’alliance ­s’appliquaient aussi sur
les îles Diaoyu et Senkaku, comme sur tous les ter-
ritoires administrés par le Japon. Mais si l’alliance ne
couvre pas explicitement Taïwan et la mer de Chine
du Sud, le Japon soutient les positions américaines
tout en réformant son arsenal juridique, afin d’être

84
capable d’apporter un soutien militaire aux États-Unis
en cas de conflit avec la Chine.
1. L’équilibre des forces. – La Chine considère sa
géopolitique comme contrainte par l’architecture de
sécurité de l’Asie orientale, qui repose depuis la guerre
froide sur un système de « moyeu et rayons » (hub and
spokes), ou réseau en étoile, construit par les États-Unis.
En plus de leur alliance avec le Japon – le moyeu – les
États-Unis ont des traités avec l’Australie (1951),
les Philippines (1951) et la Corée du Sud (1953). Ils
importent moins à la Chine que l’alliance nippo-
américaine, mais ils pèsent de diverses manières sur
sa géopolitique. Comme l’écrit un ex-négociateur
chinois au sujet du nucléaire nord-coréen, le « régime
d’alliances » hérité de la guerre de Corée est un « lourd
fardeau stratégique » pour la Chine. D’autant que
l’équilibre des forces militaires, malgré la modernisa-
tion accélérée de l’APL depuis le milieu des années
1990 et malgré ses poches d’excellence, reste dans
l’ensemble défavorable à la Chine. En outre, les États-
Unis ont répondu au renforcement de la puissance
militaire chinoise par un approfondissement de leur
coopération militaire avec leurs alliés.
L’Australie est un acteur sécuritaire émergent dont
la Chine craint l’implication croissante dans l’Asie
orientale maritime. Alors qu’elle se dote à l’horizon
2027 de douze sous-marins de fabrication française
pour garantir sa sécurité dans un environnement de
montée en puissance de la marine chinoise, l’Austra-
lie renforce dans le même temps sa coopération de
défense avec les États-Unis et le Japon, tout en pesant
le pour et le contre quant à une éventuelle implication

85
en mer de Chine du Sud –  mais en ayant jusqu’ici
choisi la retenue. Le dernier accord de défense signé
par l’Australie avec les États-Unis, en 2014, consacre
un déploiement de marines américains à Darwin dans
le nord de la grande île.
Malgré leur puissance militaire négligeable (leurs
dépenses militaires sont inférieures à 3  milliards de
dollars en 2016), les Philippines jouent un rôle impor-
tant en soutien des opérations américaines en Asie,
assurant en particulier la surveillance des activités
navales de l’APL en mer de Chine méridionale. En
2014, les deux pays signent un nouvel accord de coopé­
ration en matière de défense qui autorise l’armée amé-
ricaine à faire usage de cinq bases sur le territoire
philippin. La coopération entre les États-Unis et les
Philippines est donc au cœur de la préoccupation cen-
trale de la Chine sur la sécurité de ses opérations
navales.
La Chine entretient de bonnes relations politiques
avec la Corée du Sud, un partenaire commercial majeur
(le volume de commerce bilatéral était de 313 milliards
de dollars en 2018) – malgré la guerre que les deux pays
se sont livrée entre 1950 et 1953, malgré les liens qui
persistent entre la Chine et la Corée du Nord et mal-
gré l’alliance de la République de Corée avec les États-
Unis. Or, en 2016, la décision de Séoul de collaborer
avec les États-Unis pour le déploiement sur la pénin-
sule d’un système de défense antimissile de haute
­altitude de théâtre (THAAD) empoisonne désormais
ses relations avec Pékin. L’armée chinoise juge que ce
système, conçu pour intercepter les missiles nord-
coréens, permet aux États-Unis d’espionner une grande
partie de la Chine de l’Est grâce à son puissant radar,

86
et détériore en conséquence la fiabilité de la compo-
sante balistique de la dissuasion nucléaire chinoise.
Mais lorsque la Chine analyse son environnement
de sécurité militaire, sa première considération porte
sur l’alliance nippo-américaine. Sous Shinzo Abe, Pre-
mier ministre depuis septembre 2012, le Japon s’engage
dans des réformes très ambitieuses de sa politique de
défense. Le pays reste contraint par sa Constitution
de 1946, héritée de sa défaite dans la guerre du Paci-
fique (l’article  9 lui impose le « renoncement à la
guerre » et ne lui reconnaît pas le « droit de belligé-
rance »). L’armée japonaise est pourtant l’une des plus
puissantes d’Asie, et comporte de véritables poches
d’excellence qui reposent sur des innovations techno-
logiques de l’industrie d’armement nationale. Elle joue
en particulier un rôle essentiel dans la détection des
opérations sous-marines chinoises dans les mers d’Asie.
Sous Shinzo Abe, le Japon a adopté le principe d’au-
todéfense collective, qui autorise les forces armées du
pays à agir en soutien d’un allié si celui-ci est attaqué.
La Chine y voit une avancée importante dans le sens
d’opérations conjointes qui pourraient être menées
contre elle en cas de conflit sino-américain.
Cela étant, la vulnérabilité chinoise repose surtout
sur son déficit de puissance par rapport aux forces
américaines dans le Pacifique. Elle rattrape son retard,
en particulier grâce aux progrès de son industrie mis-
silière qui menace les opérations aériennes et navales
des États-Unis dans la région. La Chine est par
exemple le seul pays à avoir investi dans un programme
de missiles balistiques antinavires, afin de contrer les
porte-avions américains. Elle mise sur le cyberdomaine
et sur les opérations antisatellites pour affaiblir les

87
capacités de commandement et de contrôle des États-
Unis en cas de conflit. Il reste que ceux-ci consolident
leur présence dans la région, autour de plusieurs
pivots  : Guam, Hawaï, les bases au Japon. Le com-
mandement du Pacifique (PACOM) définit sa mission
comme un « engagement à renforcer la sécurité de la
région Asie-Pacifique en promouvant la coopération,
en encourageant le développement pacifique, en répon-
dant aux crises, en dissuadant l’agression et si nécessaire,
à combattre pour vaincre ». Il a sous son autorité, entre
autres, les 3e  et 7e  flottes et les forces américaines
basées au Japon.
2. La perception des menaces. –  À ce rapport de
force, plutôt défavorable à la Chine mais en évolution
constante, correspond une divergence fondamentale
de vision de l’ordre régional et de ses dynamiques.
Elle amplifie la méfiance stratégique structurelle entre
la Chine et l’alliance nippo-américaine, qui à son tour
explique et accentue leurs dilemmes de sécurité
– chaque décision prise en réponse à des considérations
de sécurité et de défense est perçue par l’autre partie
comme une action d’ordre offensif. Ainsi, du point de
vue chinois, l’alliance aujourd’hui ne s’explique pas si
sa raison d’être n’est pas d’entraver sa montée en puis-
sance en limitant son espace stratégique. La diploma-
tie chinoise a développé l’argument que la présence
américaine était bénéfique à la stabilité régionale, mais
en réalité la Chine œuvre à affaiblir la posture militaire
américaine dans la région et semble souhaiter un
retrait. La Chine ne cache pas sa recherche d’espace.
Elle parle d’intérêts fondamentaux (hexin liyi), que les
États-Unis devraient respecter, en faisant référence

88
à ses revendications de souveraineté. À Pékin, en
mai 2015, à son visiteur John Kerry, secrétaire d’État
de l’administration Obama, Xi  Jinping formula cette
idée de manière différente, suggérant que « le vaste
océan Pacifique est assez grand pour les États-Unis
et la Chine ».
Ainsi, lorsque la situation se stabilise dans le détroit
de Taïwan en 2008, les relations sino-américaines se
détériorent dans les mers de Chine. Les analystes
chinois répètent à l’envi que ces tensions sont la consé-
quence directe du « pivot » de l’administration Obama
vers l’Asie. Annoncé par sa secrétaire d’État, Hillary
Clinton, le pivot vise à consolider les partenariats aussi
bien militaires que commerciaux des États-Unis dans
la région, tout en y renforçant l’influence américaine
et leurs valeurs, démocratie, droits de l’homme et
liberté de navigation. Selon le discours officiel chinois,
en poursuivant ce pivot, l’administration Obama aurait
encouragé les rivaux de la Chine à consolider leur
position stratégique, ce qui expliquerait l’achat de trois
des Diaoyu-Senkaku par le gouvernement japonais,
la  décision des Philippines d’engager une procédure
­d’arbitrage, la persistance du Vietnam à renforcer ses
défenses…
Or, en Asie ainsi qu’aux États-Unis, c’est plutôt le
« durcissement » (assertiveness) de la politique de sécu-
rité chinoise qui est mise en cause et qui expliquerait
les tensions. Commencé sous Hu  Jintao, il est porté
à un niveau supérieur sous la présidence de Xi Jinping.
En 2012, la Chine établit un « groupe dirigeant res-
treint pour la protection des intérêts maritimes »,
abrégé en chinois en haiquanban. Xi Jinping en prend
la tête. Cette création répond à un besoin de centraliser

89
la prise de décision, tant pour faciliter le pouvoir per-
sonnel de Xi Jinping que pour répondre à la nécessité
perçue en Chine d’agir de manière plus stratégique
dans son pourtour maritime. Surtout, elle répond au
discours ambiant de victimisation, qui met en avant
les spoliations dont ont été victimes les pêcheurs
chinois dans leurs zones de pêche traditionnelles, et
l’occupation par les Philippines et le Vietnam de ter-
ritoires « chinois » dans les îles Spratleys. Selon cette
perspective, la Chine s’est laissé faire depuis trop long-
temps et il est temps de mettre fin à cette période
d’humiliation en mer. La centralisation permet les
décisions les plus osées, voire risquées, décrites ci-
dessus : l’envoi d’une présence de garde-côtes régulière
autour des Diaoyu-Senkaku et la construction accé­lérée
des sept îles artificielles dans les Spratleys.
Car en termes militaires, le pivot ne s’est guère
matérialisé par davantage de présence américaine.
À l’exception des accords signés avec l’Australie et les
Philippines et de la levée de l’embargo sur les ventes
d’armes au Vietnam, les États-Unis n’ont pas envoyé
de signal fort qui corroborerait par des faits l’affichage
d’un « pivot ». Ni les Chinois ni les alliés des États-
Unis ne s’y sont trompés. Pour tous, les États-Unis
n’ont pas répondu de manière assez ferme à la construc-
tion d’îles artificielles en mer de Chine du Sud et ont
laissé la Chine avancer autour des Diaoyu-Senkaku.
Dans les deux mers, les Chinois disposent désormais
d’une présence permanente, parce qu’ils n’ont pas été
contrés par les Américains. De leur point de vue, leur
politique à l’égard de l’administration Obama a donc
été un succès, car elle a désamorcé ses velléités de
réponse et atteint sa crédibilité auprès des alliés

90
américains en Asie. D’autant que la véritable fin du
pivot est signée par Donald Trump, qui détruit son
élément central, le « partenariat transpacifique », un
accord de libre-échange multilatéral qui excluait la
Chine.
Ainsi, à l’heure des bilans, la Chine a su profiter
des faiblesses de l’administration Obama pour avancer
ses pions dans la région entre 2008 et 2016, des années
qui resteront marquées par l’expansion. Le durcisse-
ment a payé. Il s’inscrit dans une vision des relations
internationales très largement inspirée des  thèses
­réalistes. La politique étrangère chinoise est pensée
comme un rapport de force, et les avancées récentes
dans les mers sont venues répondre à la perception
d’un déclin irréversible de la puissance américaine,
malgré le pivot. Les républicains américains, autour
de Donald Trump, adoptent une approche radicale-
ment différente, fondée sur une « compétition straté-
gique » ouverte – le terme est inséré dans la stratégie
de sécurité nationale des États-Unis adoptée en 2017.
Au moyen de tarifs commerciaux unilatéraux, d’at-
taques contre les géants technologiques chinois, de
redéploiement militaire dans l’espace Indo-Pacifique,
ils cherchent à contrer la montée en puissance de la
Chine sans craindre le bras de fer, ce qui place la Chine
dans une situation défensive.
CHAPITRE  IV

Nouveaux horizons :
ambitions mondiales,
empreinte globale

La géopolitique de la Chine aujourd’hui est sur­


déterminée par la question de ses frontières maritimes
en Asie et par la relation sino-américaine. Or, les
succès économiques du pays se sont accompagnés, à
partir du début des années 2000, d’une expansion
considérable de ses liens commerciaux avec le reste du
monde, où la Chine diversifie ses investissements.
Aujourd’hui, elle n’est plus seulement l’usine du monde
qui attire les capitaux étrangers en raison de coûts
de production réduits, elle est aussi un acteur majeur de
l’économie internationale en raison de ses exportations
de capitaux et de sa puissance de consommation. Cette
mondialisation des intérêts économiques chinois s’ac-
compagne d’une inévitable mondialisation des intérêts
de sécurité du pays : à cette géo-économie globale se
superpose progressivement une nouvelle géopolitique
de la Chine globalisée. Si la Chine n’est pas un acteur
politique et sécuritaire décisif en dehors de l’Asie,
sa  politique étrangère influence déjà de nombreux
points du globe et s’inscrit dans un cadre stratégique
mondial. Cette transformation met en question

92
la pérennité de la pratique chinoise de la non-ingérence
dans les affaires intérieures des autres États, ainsi
que  celle des contributions du pays à la gouvernance
mondiale.

I. – Une géo-économie
de l’expansion globale de la Chine

La géopolitique de la Chine s’inscrit dans une réa-


lité statistique. En 2018, le volume du commerce
extérieur chinois dépassait les 4 600 milliards de dol-
lars, au premier rang mondial pour les exportations
et au second pour les importations, derrière les États-
Unis. Au total, le pays est aujourd’hui la première
puissance commerciale du monde. Mais la Chine, dont
la croissance s’est appuyée sur la captation du capital
international, est aujourd’hui à son tour exportatrice
nette de capitaux. Au tournant du xxie  siècle, alors
sous l’autorité de Jiang Zemin, elle adopte officielle-
ment une politique d’encouragement à l’internationa-
lisation de ses entreprises. Les grandes entreprises
d’État, soutenues par des facilités de crédit offertes
par les banques dites « politiques », telles qu’Eximbank
ou la Banque chinoise de développement, en sont les
principales bénéficiaires.
En 2013, les nouveaux investissements directs
chinois à l’étranger dépassent pour la première fois la
barre symbolique des 100 milliards de dollars. En 2016,
ils atteignent un pic à 178,1 milliards selon le minis-
tère chinois du Commerce, avant de décliner en 2017
et en 2018, mais en restant au-dessus de la barre des
100  milliards. La rationalisation des contrôles pour

93
éviter des prises de risque excessives et la méfiance des
partenaires de la Chine n’y font rien : les projections
font état d’avoirs globaux cumulés à hauteur de
20 000  milliards de dollars à l’horizon 2020 ! À ce
niveau, la globalisation de l’économie chinoise devient
un déterminant important de sa géopolitique. Elle joue
sur les relations de la Chine avec de nombreux pays,
son approche de tous les grands dossiers de gouvernance
mondiale, des règles du jeu commercial à la lutte contre
le changement climatique. Elle influence aussi la com-
préhension du gouvernement chinois quant aux enjeux
pour la Chine des crises de sécurité internationale.
1. Un partenaire économique incontournable.
Qui  se souvient qu’au moment du lancement des
réformes, en 1978, la Chine représentait moins de 1 %
du commerce international ? Avant l’introduction des
réformes de marché, le commerce chinois était plani-
fié pour couvrir les besoins du pays en importations
de minéraux stratégiques. La stratégie de zones écono­
miques spéciales, qui garantissent aux multinationales
de la grande Chine (incluant Hong Kong et Taïwan)
et de l’étranger des coûts particulièrement avantageux
pour produire et exporter, et une politique de soutien
à l’exportation aboutissent à une croissance tirée par
les performances du commerce extérieur. En 2001, le
pays devient le 143e membre de l’Organisation mon-
diale du commerce (OMC), ce qui décuple ses expor-
tations. La Chine aligne ses pratiques commerciales
sur les règles de l’OMC, mais elle n’en est pas moins
accusée par ses partenaires de compétition déloyale en
raison d’une politique monétaire qui favorise son
modèle exportateur.

94
À partir du tournant du siècle, une autre évolution
économique s’invite dans les débats de politique étran-
gère à Pékin. Depuis 2005, le rythme de croissance
des investissements directs chinois à l’étranger est en
moyenne de 30 % par an. L’année 2015 marque un
tournant symbolique. Pour la première fois, ils
dépassent 10 % des flux mondiaux. La Chine doit en
gérer les conséquences sur le plan diplomatique. Elle
fait face à des résistances dans les pays développés.
Les États-Unis et le Japon, suivis de manière plus
modérée et lente par l’Europe, estiment que les surplus
de liquidités de la Chine lui permettent d’accumuler
des avantages stratégiques comparatifs en pillant les
technologies de ses compétiteurs, ou en tentant d’ac-
quérir des avoirs de nature stratégique. Plusieurs inves-
tissements sont bloqués ou découragés, dans les secteurs
de l’énergie (Unocal), des semi-conducteurs (Aixtron),
du nucléaire (Westinghouse). La diplomatie chinoise
doit s’employer à créer un terrain favorable en rassurant
ses partenaires sur ses intentions. De manière plus
générale, la question de la protection des investisse-
ments chinois devient une question de politique étran-
gère – question qui était impensable au xxe siècle !
Les entreprises d’État, en particulier les cent dix-sept
entreprises d’État « nationales » (par opposition à celles
qui dépendent de gouvernements provinciaux et locaux)
sont des acteurs-clés de cette mondialisation. Elles
opèrent dans des secteurs stratégiques et bénéficient
du soutien des autres ressources de l’État. Les trois
grandes entreprises pétrolières chinoises en sont venues
à symboliser l’expansion globale. Sinopec, CNOOC
et CNPC dominaient en 2012 le classement des entre-
prises chinoises selon leurs investissements directs

95
à  l’étranger. Or ces entreprises prennent des risques.
Nouvelles venues dans la compétition internationale
de l’énergie, elles ont eu tendance à acquérir des actifs
dans les pays où les multinationales occidentales étaient
moins présentes, au Soudan, en Libye, en Irak, au
Myanmar ou encore en Iran. Cette analyse s’applique
à de nombreux secteurs, comme celui des investisse-
ments chinois dans les minéraux : la demande chinoise
est si importante qu’elle a des répercussions sur les
cours du fer, du cuivre et du nickel. Des entreprises
publiques comme Minmetals ou MCC (Metallurgical
Corporation of China), ou encore des groupes liés à
des gouvernements provinciaux comme le Tianjin
Minerals and Equipment Group sont aujourd’hui des
acteurs majeurs dans de nombreux pays, en particulier
en Afrique.
En plus des investissements directs, l’internationa-
lisation de l’empreinte économique de la Chine passe
par les « projets sous contrats ». Ce sont le plus souvent
des projets d’infrastructure signés par des gouverne-
ments étrangers avec des entreprises d’État chinoises,
et bénéficiant de facilités de crédit offertes par les
banques chinoises. En 2017, d’après le ministère chinois
du Commerce, la valeur de ces contrats était de plus de
160 milliards de dollars. De nouveaux noms sont appa-
rus sur la scène internationale : constructeurs de barrage
(Sinohydro, Gezhouba), de chemins de fer (China
Railway Engineering Group), groupes actifs de la
construction d’hôtels et d’aéroports à celle de complexes
sportifs et de ponts (China State Construction and
Engineering Group), ils changent le visage du capita-
lisme mondial, mais aussi celui du développement

96
économique dans les nombreux pays où ils construisent
ces nouvelles infrastructures.
Toutefois, le phénomène n’est pas seulement la
projection à l’international du capitalisme d’État
chinois. De nombreux acteurs privés animent cette
transformation. Les deux plus grands groupes en
termes de contrats à l’international sont deux entre-
prises de télécommunications, Huawei et ZTE. Elles
équipent de nombreux pays en réseau de téléphonie
mobile, et chacune tente aujourd’hui d’imposer sa
marque aux consommateurs du monde entier après
avoir effectué une spectaculaire montée en gamme qui
les voit aujourd’hui parmi les grands producteurs de
téléphones portables intelligents. Ces deux entreprises
sont « géopolitiques » d’une manière différente. Huawei
est accusée par de nombreux services de sécurité occi-
dentaux de collecter du renseignement pour l’APL et
doit mener d’incessantes campagnes de relations
publiques pour améliorer son image. Quant à ZTE,
elle est sous le coup de sanctions américaines pour
avoir facilité l’acquisition par la Corée du Nord et l’Iran
d’équipement informatique sur le sol américain en vio-
lation des régimes de sanction contre ces deux pays.
2. Les responsabilités internationales sélectives de
la Chine. –  Le poids de la Chine lui confère une
influence politique importante, parfois décisive, dans
les négociations internationales. Or alors qu’elle est
membre permanent du Conseil de sécurité des Nations
unies, la Chine n’en estime pas moins que l’architec-
ture de l’ordre international construite après la Seconde
Guerre mondiale avantage les pays occidentaux et
consacre leur domination. La diplomatie chinoise

97
soulève régulièrement la question de la représentation
de la Chine au sein du Fonds monétaire international
(FMI), où un système de quotas de vote est en place.
Elle a obtenu en 2015 une revalorisation de son quota,
mais celui-ci est toujours très inférieur à son poids
relatif dans l’économie mondiale. En outre, le système
permet aux États-Unis de maintenir un veto sur les
décisions de l’organisation. Comme l’Union soviétique
en son temps, et même si elle se sent moins direc­
tement menacée, la Chine a une vision très négative
de l’OTAN. Elle se souvient que son ambassade à
Belgrade a été détruite par une frappe de l’OTAN en
1999 lors de la guerre du Kosovo, par erreur comme
le soutiennent les États-Unis ou parce qu’elle y a ana-
lysé des parts d’un avion furtif américain F-117 abattu
par les Serbes. La position chinoise sur la sécurité
internationale est que l’ONU est la seule organisation
légitime à pouvoir autoriser l’usage de la force, cela
ne s’appliquant évidemment pas en pratique aux
conflits dont la Chine est partie prenante en Asie.
Dans l’ensemble, la Chine est un acteur-clé de la
gouvernance mondiale. Or, comme l’écrit François
Godement, elle pratique un engagement sélectif, choi-
sissant ses batailles et n’investissant ses ressources
diplomatiques que lorsque des gains clairs sont en jeu
pour ses intérêts. Il existe un fossé important entre les
ressources de la deuxième puissance mondiale, sa pos-
ture diplomatique de soutien au multilatéralisme et
ses contributions financières réelles aux organisations
internationales créées pour soulager la misère humaine,
comme le Haut Commissariat des Nations unies pour
les réfugiés et le Programme alimentaire mondial.
Celles-ci demeurent très en deçà des attentes de ses

98
partenaires occidentaux et de la posture affichée par
la Chine elle-même.
L’exemple des négociations sur le changement cli-
matique souligne combien la Chine est un État pivot
pour la gouvernance mondiale, mais aussi combien
cette position peut aboutir à abaisser les standards
mondiaux. En 2009, lors de la COP15 à Copenhague,
la Chine s’oppose à la signature d’un accord compor-
tant des réductions obligatoires et vérifiables d’émis-
sions de gaz à effet de serre. Son argument central  :
les pays développés sont responsables de la situation,
ils doivent donc contribuer davantage à la gestion du
problème ; un accord contraignant aboutira à limiter
le développement économique des autres pays.
En 2015, à la COP21 de Paris, la Chine joue un rôle
essentiel dans la conclusion d’un accord. Elle aborde
la négociation en se focalisant sur la coopération bila-
térale avec les États-Unis, préparant avec l’adminis-
tration Obama des concessions mutuelles. À l’issue
de ces consultations, les deux pays les plus polluants de
la planète soutiennent un accord final qui inclut un
quota maximum d’émissions, et non un plan chiffré
de réduction ; à la demande de la Chine, la feuille de
route finale ne comprend pas de mécanisme de véri-
fication, un point qu’elle jugeait trop intrusif.
Cette position de pivot et le jeu sino-américain
expliquent la contribution chinoise au champ de la
maîtrise des armements, un élément essentiel de l’ordre
international. La Chine a signé tous les accords inter-
nationaux relatifs au nucléaire, aux armes chimiques
et biologiques, et aux armes conventionnelles. Elle
participe aux principaux régimes multilatéraux de
contrôle de la prolifération. Mais dans certains cas

99
importants, elle calque sa position sur celle des États-
Unis. Ainsi, si la Chine a signé le traité d’interdiction
des essais nucléaires en 1996, elle ne l’a pas ratifié, à
l’instar des États-Unis. De même, elle n’a pas signé
le traité sur le commerce des armes. Dans ces deux
cas, le choix de la Chine s’explique par une méfiance
à l’égard des États-Unis, suspectés de vouloir imposer
des contraintes au comportement international des
États sans s’y soumettre eux-mêmes. On peut en
conclure que la Chine calibre ses contributions à la
gouvernance mondiale par rapport au facteur américain.
Dans l’ensemble, la Chine voit la mondialisation et
le libre-échange d’un œil plus positif que beaucoup
d’Européens, mais se révèle sélective et prudente quand
il s’agit d’engagements multilatéraux et ambivalente
devant l’importance qu’il y a à construire un ordre
international fondé sur la règle de droit, comme le
montre son refus de la procédure d’arbitrage en mer
de Chine méridionale. Or sur le plan du discours
diplomatique, la Chine met en avant son soutien
inconditionnel pour la mondialisation, le droit inter-
national et le multilatéralisme. À Davos en jan-
vier 2017, la communauté internationale put profiter
du spectacle rare d’un secrétaire général du Parti com-
muniste Chinois se faisant le héraut du libre-échange
et de la mondialisation économique. Le contexte était
inhabituel, les débuts de l’administration Trump aux
États-Unis faisant craindre des attaques américaines
contre ses partenaires commerciaux et une renégocia-
tion coercitive de certains traités de libre-échange, deux
évolutions annoncées pendant la campagne. Mais plus
que la défense des excédents commerciaux chinois,
Xi Jinping cherchait à présenter la Chine comme une

100
puissance plus responsable que les États-Unis, capable
d’assumer le leadership international au cas où l’admi-
nistration Trump choisirait vraiment le retrait et
­l’isolationnisme.
La Chine peut-elle passer du statut de contributeur
sélectif à celui de leader ? Quelles en seraient les consé-
quences pour la sécurité internationale et le multi­
latéralisme ? La Chine maintient une position très
hostile à l’interventionnisme dans les crises, exception
faite de son soutien pour le maintien de la paix onu-
sien. Le risque de paralysie existe. La politique étran-
gère chinoise, si elle se déploie aujourd’hui dans un
cadre global, n’en reste pas moins calibrée pour
défendre des intérêts très spécifiques. Il n’y a pas encore
d’alignement entre l’intérêt national chinois et la
construction d’un ordre international fondé sur des
normes et des règles applicables à tous les États.

II. – La non-ingérence,


un principe en question

Depuis son articulation en 1953 par Zhou Enlai


comme l’un des « cinq principes de coexistence paci-
fique », validé par la suite, en 1955, par le mouvement
des non-alignés à la conférence de Bandung des États
africains et asiatiques, le « principe de non-ingérence »
(bu ganshe yuanze) est un marqueur de l’identité inter-
nationale de la Chine. L’attachement de nombreux
diplomates chinois à cette notion n’est pas feint.
À  l’origine, il s’agissait autant de protéger la Chine
contre les ingérences extérieures que de projeter une
identité singulière dans les pays en développement,

101
celle d’une Chine qui défend les indépendances sou-
veraines des peuples contre l’impérialisme. Mais les
termes du débat ont changé. Si la Chine continue de
défendre la non-ingérence avec les mêmes arguments,
sa politique étrangère s’est déjà ajustée à une nouvelle
réalité : la nécessité de défendre les intérêts du pays à
l’étranger, à commencer par ses ressortissants et ses
intérêts économiques. Cela suppose une pratique plus
flexible de la non-ingérence et peut conduire à l’ave-
nir à une rupture avec ce principe.
1. La protection des ressortissants. – En une décen-
nie, la protection des ressortissants chinois à l’étranger
s’est imposée comme une priorité de la politique de
sécurité extérieure de la Chine. En 2004, trois attaques
séparées font quatorze morts au Pakistan, en Afgha-
nistan et au Soudan. Véritables électrochocs, elles vont
conduire à un réel ajustement, d’autant qu’elles ne sont
que le début d’une longue série.
La politique d’encouragement à l’internationalisation
a en effet débouché sur des expatriations très impor-
tantes, dont ni les chiffres ni les destinations ne sont
comparables avec les pays occidentaux. Les Chinois
sont plus nombreux à aller dans des pays plus dange-
reux. Les entreprises d’État chinoises emploieraient
autour de 800 000 Chinois dans des postes à l’étran-
ger. À partir des statistiques des douanes, le ministère
des Affaires étrangères enregistre 128 millions de sor-
ties du territoire chinois en 2015, contre seulement
280 000 en 1982 ! Qu’ils soient touristes, expatriés
ou en court voyage d’affaires, les Chinois voyagent et
s’exposent donc à de nouveaux risques.

102
Mais parce que les flux de population sont élevés
et que beaucoup de Chinois ne s’enregistrent pas auprès
des autorités consulaires, le ministère des Affaires
étrangères ne possède pas de statistiques précises. On
estime aujourd’hui à plus de 5 millions le nombre de
ressortissants de la République populaire (sans comp-
ter donc les Chinois d’outre-mer, ressortissants d’autres
États). Ils seraient plus de 10 000 en Irak, 30 000 au
Pakistan, 65 000 au Nigeria, ou encore 3 000 au Mali,
quatre pays régulièrement ciblés par des organisations
terroristes islamistes. Mais il ne s’agit pas seulement
de terrorisme. La protection des ressortissants à l’étran-
ger porte de manière plus générale sur les risques de
violence politique, précisément ceux que la non-
ingérence peut contribuer à éviter par la neutralité
qu’elle nécessite. En ne prenant parti pour aucun camp
dans un conflit intérieur à un État, les risques d’avoir
ses ressortissants ciblés sont en théorie moindres.
Les incertitudes statistiques trahissent la diversité
des trajectoires d’émigration chinoises à l’époque de la
globalisation –  l’éventail des possibles est vaste, de
l’aventurier solitaire à la grande entreprise publique.
Beaucoup sont temporaires et liées aux sous-traitants
qui fournissent de la main-d’œuvre sur les grands pro-
jets d’infrastructure. Acteurs majeurs de cette mobilité,
ces entreprises intermédiaires recrutent en Chine pour
des contrats à durée déterminée. Elles ont moins de
liens directs avec les autorités chinoises que les grandes
entreprises publiques. Certaines n’hésitent pas à tom-
ber dans l’illégalité  : elles ne déclarent pas leurs
employés, pour des raisons de fiscalité, pour réduire
leurs coûts administratifs ou pour dissimuler leurs
conditions de travail.

103
En mars 2011, la Chine évacue 35 000 de ses res-
sortissants de Libye, alors en pleine guerre civile. Cette
évacuation est un tournant à plusieurs égards. Elle fait
apparaître au grand jour la gravité du problème sta-
tistique. Moins de 6 000 de ces ressortissants étaient
enregistrés auprès des autorités consulaires ! Pour loca-
liser le reste, l’ambassade a dû aller à la pêche aux
informations auprès des entreprises et des diverses
associations de la communauté chinoise. Le gouver-
nement a alors compris que les expériences des pays
occidentaux sont source de savoir mais que la Chine
doit gérer un problème d’une échelle différente. Jamais
les États-Unis ou les puissances européennes n’ont eu
à évacuer tant de ressortissants. Le défi logistique est
immense en Afrique, où les ressortissants chinois se
comptent en dizaine de milliers dans de nombreux
pays. Il faut louer des ferrys, organiser des vols char-
ters en mobilisant les compagnies aériennes nationales,
sécuriser des points de transit terrestre aux frontières
avec la Tunisie et l’Égypte. Mais il faut aussi un appui
militaire, ce qui est un tournant supplémentaire, et
non des moindres. Pour la première fois, l’APL est
impliquée dans une opération d’évacuation. Une frégate
en patrouille dans le golfe d’Aden est envoyée au large
de la Libye pour surveiller les départs de ferrys et
assurer une dissuasion. L’armée de l’air évacue direc-
tement les ressortissants situés dans le sud désertique
du pays, via Khartoum au Soudan.
La grande évacuation de Libye souligne une évo-
lution de fond de la politique étrangère chinoise. Le
pays est prêt à mobiliser des ressources importantes
pour sauver ses ressortissants. L’évacuation est désormais
la réponse systématique aux crises. Entre les quatre

104
évacuations de 2006 (Salomon, Timor oriental, Liban
et Tonga) et la dernière opération en date (Soudan
du Sud, 2016), la Chine conduit une vingtaine d’opé-
rations de ce genre en Asie-Pacifique, en Afrique et
au Moyen-Orient. L’APL n’est mobilisée que deux
fois. Après la Libye, la marine chinoise évacue les
Chinois du Yémen jusqu’à Djibouti en 2015. Point
commun de toutes ces opérations : elles sont média-
tisées et populaires. Pour un gouvernement qui, à
l’inverse des grandes puissances, s’est longtemps peu
préoccupé du sort de ses ressortissants, le gain est
important. En 1965 et 1967, au moment des violences
antichinoises et anticommunistes en Indonésie, la
Chine n’avait pu rapatrier que 4 251 Chinois, malgré
ses ambitions d’en évacuer 300 000 –  les difficultés
logistiques et des capacités navales limitées avaient eu
raison du plan initial du gouvernement. La Chine
projette ainsi l’image de l’État protecteur, capable
­d’intervenir partout dans le monde où des Chinois
sont en danger.
Cependant, les évacuations ne sont pas l’unique
réponse de la Chine à ces nouveaux risques. Plusieurs
autres aspects de sa politique étrangère ont changé.
La réponse privilégiée reste la coopération bilatérale :
la sécurité des ressortissants étrangers est normalement
l’affaire du pays hôte. Dans des cas extrêmes, celui-ci
peut être influencé par la voie diplomatique. Le cas le
plus emblématique est celui du Pakistan. Pendant une
dizaine d’années, les entreprises chinoises ont hésité
à s’impliquer dans ce pays. Comment construire le
corridor économique de Gwadar au Xinjiang si les
ressortissants chinois sont victimes d’attentats ? La
réponse est diplomatico-militaire. L’armée pakistanaise

105
crée une unité de protection spéciale pour les ingé-
nieurs et les ouvriers chinois employés dans le cadre
des projets du corridor. En Asie centrale, dans cer-
tains pays africains, la diplomatie chinoise s’efforce de
convaincre les autorités locales de prendre mieux en
compte les risques qui pèsent sur la sécurité des
Chinois. C’est aussi le cas dans certains pays européens,
comme la France et l’Italie, où l’enjeu est dans l’en-
semble moins dramatique, puisqu’il s’agit de vols, mais
aussi parfois de violences commises envers les tou-
ristes chinois.
Le gouvernement doit adapter son organisation
administrative pour mieux gérer ces risques. Le minis-
tère des Affaires étrangères doit renforcer ses services
consulaires et s’affairer à collecter des données plus
précises sur la population expatriée et les voyageurs.
Le ministère du Commerce modernise ses procédures
d’approbation des investissements à l’étranger, avec
pour objectif de décourager les plus risqués. Et la
dimension militaire de l’équation est de plus en plus
évidente. Fin 2015, la Chine adopte sa première loi
contre-terroriste. Celle-ci comporte un article autori-
sant l’APL à participer à des missions contre-terroristes
en dehors des frontières du pays, sans que la nature
de ces missions soit précisée. Si des frappes chirurgi-
cales, des assassinats ciblés ou des opérations de forces
spéciales pour libérer des otages ne sont pas encore
d’actualité, il n’est pas exclu que ces options soient
retenues à l’avenir. Un débat similaire a d’ailleurs déjà
eu lieu au sein du ministère de la Sécurité publique.
Après que des trafiquants sur le fleuve Mékong eurent
assassiné treize marins chinois en octobre  2011, l’un
des patrons de la lutte contre la drogue au sein de ce

106
ministère a envisagé publiquement qu’un drone opère
une frappe punitive contre les responsables, qui se
cachent dans les forêts d’Asie du Sud-Est. Ceux-ci
sont finalement arrêtés, extradés en Chine et exécutés,
mais il s’en est fallu de très peu pour que la Chine
rompe de manière brutale avec des décennies de non-
ingérence.
Les nouveaux risques font le bonheur des compa-
gnies de sécurité privées et des analystes « risque pays ».
Certaines grandes entreprises chinoises n’hésitent plus
à sous-traiter la protection de leurs cadres, de leurs
installations ou des dortoirs de leurs employés à des
opérateurs privés, s’alliant souvent aux grandes firmes
étrangères de sécurité, qui dominent le marché. Le
fondateur de Blackwater, la compagnie de sécurité
privée la plus connue dans le monde pour ses bavures
en Irak, crée une nouvelle structure spécialisée dans
la vente de services aux entreprises chinoises qui
opèrent au Moyen-Orient et en Afrique.
Cette nouvelle géopolitique chinoise du risque inter-
national est en mouvement, et son avenir dépend de
la nature des crises que devra gérer la Chine. Le scé-
nario d’un usage de la force n’est plus à exclure. Jusqu’à
présent, la Chine n’a évacué de ressortissants que dans
des conditions de sécurité correctes. Elle n’a jamais eu
à créer de périmètre de sécurité pour les regrouper ;
elle n’a pas eu non plus à conduire d’opérations de
libération d’otages. Or l’émergence d’une véritable
doctrine protectrice dans la politique étrangère chinoise
implique que le pays ne peut plus être passif en cas
de crise. La non-ingérence est aujourd’hui respectée,
mais elle n’a jamais paru si fragile.

107
2. La protection des investissements. –  L’évacua-
tion de Libye n’a pas seulement forcé le gouvernement
chinois à repenser la protection de ses ressortissants.
Elle a aussi ouvert un débat sur les risques concernant
les investissements des groupes chinois à l’étranger.
Dans les années 2000, ces entreprises ont investi dans
de nombreux projets sans prendre vraiment en consi-
dération le « risque pays ». En Libye, les compagnies
chinoises étaient très présentes dans les secteurs qui
ont marqué leur expansion à l’international : l’énergie,
la construction d’infrastructures et de logements. Elles
ont quitté le territoire libyen du jour au lendemain.
Mais l’issue de la guerre civile et de l’intervention
internationale – l’assassinat de Kadhafi, la guerre civile
qui se complexifie, la violence incessante – rend extrê-
mement difficile leur retour. En outre, elles n’ont pas
d’interlocuteur adéquat pour assurer la continuité de
leurs investissements et retrouver leurs avoirs. Il s’agit
donc pour beaucoup d’une perte sèche, qui a été esti-
mée à plusieurs milliards de dollars.
À Pékin, cette perte a provoqué une certaine fureur.
Pour beaucoup, si la Chine ne s’était pas abstenue et
avait mis son veto à la résolution de l’ONU autorisant
la mise en œuvre d’une zone d’interdiction de vol dans
le ciel libyen, les États-Unis, la France et le
Royaume-Uni n’auraient pas été en mesure d’abuser
la communauté internationale et de provoquer un
changement de régime. Le pays serait resté stable et
les entreprises chinoises auraient continué d’y prospé-
rer. Cette analyse extrême, qui ferme l’œil sur l’explo-
sivité de la situation libyenne avant l’intervention
occidentale, n’en fait pas moins un lien très clair
entre  intérêts économiques et géopolitiques. De là

108
à  considérer qu’il y avait une intention occidentale
d’expulser la compétition, il n’y a qu’un pas, franchi
par ceux qui ne croient pas du tout à l’argument de
protection des populations civiles. Si la Chine tire des
leçons amères de l’affaire libyenne, elle a aussi su pro-
fiter des interventions occidentales. En Irak, un pays
toujours en proie à la guerre civile en 2017, elle est
devenue en quelques années la principale importatrice
de pétrole irakien après la chute de Saddam Hussein.
Plus de 10 000  ressortissants chinois sont employés
du secteur énergétique dans le sud du pays, loin de
l’espace contrôlé par l’organisation État islamique.
Le « risque pays » prend parfois des formes autres
que la violence armée. Le Venezuela présente un cas
singulier. La Chine a su profiter de la posture idéo-
logique antiaméricaine de Hugo Chávez et de son
successeur Nicolás Maduro pour signer de nombreux
accords de coopération avec le Venezuela qui, entre
2007 et  2015, a bénéficié de plus de 50  milliards de
dollars américains de prêts chinois. À la fin de l’an-
née 2016, des interrogations sérieuses portent sur un
risque de défaut du Venezuela sur 20 milliards de cette
dette contractée auprès de la Chine. Les prêts chinois
ont été garantis –  et sont souvent remboursés  – par
des exportations de pétrole que le pays a du mal à
fournir selon les conditions acceptées. Pour éviter
un défaut et des pertes sèches, la Chine accepterait un
prêt supplémentaire en échange d’une augmentation
des livraisons de pétrole.
La question de la solvabilité des partenaires chinois
est donc devenue une nouvelle sous-catégorie des rela-
tions internationales de la Chine. Au Sri Lanka, la
Chine a conclu de nombreux accords avec la présidence

109
de Mahinda Rajapakse, plutôt prochinois. Ils incluent
la construction depuis 2008 d’un nouveau port en eau
profonde à Hambantota, dans le sud de l’île, puis d’une
zone industrielle le jouxtant, d’un nouveau terminal
container dans le grand port de la capitale Colombo,
d’une zone économique spéciale pour les investisseurs
chinois à proximité de Colombo. Mais l’élection de
Maithripala Sirisena à la présidence de la République
du Sri Lanka en 2015 transforme l’équation. Il critique
les normes environnementales des projets chinois,
dénonce la corruption et ordonne de revoir les termes
de ces accords. En ligne de mire  : le choix du gou-
vernement précédent d’accepter une concession de
99 ans à une compagne contrôlée à 80 % par la Chine
pour le développement de la zone économique de
Hambantota, ce qui implique que la Chine contrôle-
rait jusqu’à la sécurité du port. Ce choix a été contraint
par la faiblesse des finances publiques sri lankaises  :
le risque de défaut devait être compensé par un accord
avantageux.
Les investissements chinois à l’étranger sont le prin-
cipal vecteur de développement de l’influence inter-
nationale de la Chine depuis les années 2000. Tant
que la Chine aura des surplus de capitaux, cette ten-
dance continuera, créant de nouveaux enjeux politiques,
diplomatiques et sécuritaires et mondialisant ses pers-
pectives géopolitiques.

III. – La Chine, une puissance africaine

C’est en Afrique que la tension entre expansion des


liens économiques et avenir de la non-ingérence se

110
manifeste de la manière la plus évidente. Alors que sa
présence a progressé selon une logique purement éco-
nomique depuis les années 1990, la Chine joue
aujourd’hui un rôle dans les affaires de sécurité du
continent. Si elle n’est encore décisive dans aucune
crise, elle cherche à peser sur l’environnement de sécu-
rité dans plusieurs pays, pour mieux y défendre ses
intérêts économiques. Il est de plus en plus évident
que la politique africaine de la Chine répond aussi à
une logique d’influence. En somme, la manière dont,
en Afrique, la Chine gère ses relations économiques
et les questions sécuritaires pourrait préfigurer le futur
de sa géopolitique. Alors qu’elle n’a pas d’ambitions
hégémoniques ni de plan préconçu pour peser sur la
sécurité internationale au-delà de l’Asie, il apparaît
que « le drapeau suit le commerce ». L’Afrique est
aujourd’hui le seul continent où l’approfondissement
de sa présence économique s’est accompagné d’un
investissement politique dans la gestion des questions
de sécurité.
1. Une implication récente. –  En moins de deux
décennies, la Chine est devenue un partenaire écono-
mique essentiel pour l’Afrique. Son entrée dans le jeu
en a changé les règles. Les pays africains ont aujourd’hui
davantage de choix ; ils ne sont plus contraints d’arbi­
trer entre les ex-puissances coloniales et les États-Unis.
La Chine est le principal partenaire commercial de
l’Afrique, son premier marché d’exportation et le pays
le plus présent dans la construction d’infrastructures.
De 10 milliards de dollars en 2000, le volume du com-
merce bilatéral a dépassé 200  milliards de dollars en
2018 selon le ministère chinois du Commerce.

111
La progression de la Chine en Afrique a suivi une
logique économique, celle des calculs rationnels d’indi­
vidus et d’entreprises qui y recherchaient le profit. Sur
le plan diplomatique, la Chine des réformes a toujours
insisté sur sa réticence à s’impliquer dans les questions
de sécurité, au nom de la non-ingérence. Pendant la
guerre froide, les communistes chinois avaient bien
soutenu certains mouvements de libération sur le conti-
nent africain en leur fournissant des armes. La relation
privilégiée de la Chine avec le Zimbabwe de Robert
Mugabe date ainsi de l’époque où celui-ci avait choisi
la Chine contre l’Union soviétique. La mémoire his-
torique joue un rôle, aujourd’hui, alors que la Chine
essuie des critiques justifiées pour son soutien à ce
régime malgré ses violations des droits de l’homme.
Elle l’a ainsi protégé de sanctions de l’ONU en 2008,
en mettant son veto à une résolution du Conseil de
sécurité. À partir du moment où, dans les années 2000,
les liens économiques sino-africains explosent, la diplo-
matie chinoise suit une « coopération entre pays en
développement » fondée sur le respect mutuel et qu’elle
décrit comme une « relation gagnant-gagnant ». Pas
question de poser des conditions politiques. Sur ce
plan, la Chine s’attire un feu soutenu de critiques occi-
dentales, au motif que ses pratiques gênent la politique
de promotion de la démocratie et de la bonne gou-
vernance.
Cette époque est aujourd’hui révolue. La Chine a
changé de paradigme et reconnaît désormais avoir un
rôle à jouer dans la sécurité en Afrique. Le changement
est progressif mais il prend forme en 2012, à l’occasion
d’un forum Chine-Afrique en présence de Hu Jintao.
Le président chinois soutient la notion de « partenariat

112
pour la paix et la sécurité ». À partir de la conclusion
de ce document final, la Chine cesse de rejeter toute
implication dans la sécurité africaine. Cette évolution
est encore plus nette sous Xi  Jinping, qui promeut
l’idée d’un rôle plus global pour l’armée chinoise, en
soutien des objectifs de politique étrangère du pays.
Aujourd’hui, l’Armée populaire de libération est déjà
un acteur important dans les affaires africaines. Même
si c’est encore exceptionnel, la Chine use de son poids
politique pour peser sur certaines crises. Sa politique
étrangère recherche désormais l’équilibre entre intérêts
économiques et environnement de sécurité. En d’autres
termes, on assiste à une « sécurisation » de la présence
économique chinoise dans certains pays africains.
2. Un partenaire de sécurité pour de nombreuses
armées africaines. –  La Chine influence d’abord la
sécurité africaine au moyen de coopérations bilatérales
et de ventes d’armes. En 2015, d’après les données
de l’Institut international de recherche pour la paix de
Stockholm, elle était le deuxième fournisseur d’arme-
ment à l’Afrique subsaharienne après la Russie, pour
un total représentant 22 % des acquisitions extérieures
de ces pays. En matière d’armement, plusieurs pays
ont des relations privilégiées avec la Chine. C’est le cas
du Cameroun, de l’Éthiopie, de la Namibie, du ­Nigeria
et de la Tanzanie. La Chine est aussi un fournisseur
peu transparent d’armes légères et de petit calibre.
L’ONU n’oblige pas les États fournisseurs à déclarer
leurs exportations (contrairement à celles de la plupart
des catégories d’armement conventionnel), et il n’existe
pas de statistiques fiables pour chiffrer les transferts
chinois. Mais des armes légères chinoises sont en

113
service dans de nombreux pays  : le Liberia, la Sierra
Leone, le Soudan et le Soudan du Sud, le Zimbabwe,
le Nigeria, l’Éthiopie, la Namibie, la Tanzanie. Les
revenus de ces ventes ne sont pas stratégiques pour les
exportateurs chinois, et dans de nombreux cas elles
font partie d’un accord de coopération de sécurité plus
large. La Chine développe par exemple des relations
militaires de plus en plus denses avec le Nigeria, dont
l’armée affronte l’organisation terroriste Boko Haram.
La Chine lui a vendu des drones de combat et a pro-
mis une coopération en matière de renseignement qui
semble consister en un partage de photos-satellite pour
appuyer les opérations de l’armée nigériane.
3. Djibouti et le golfe d’Aden. –  L’année 2012
confirme une tendance qui était manifeste mais floue,
et la porte à un niveau supérieur. La présence de la
Chine dans la sécurité africaine est aujourd’hui diver-
sifiée –  et sélective  – mais bien réelle. Elle va plus
loin  que la simple coopération bilatérale avec des
partenaires-clés. Depuis 2008, la marine de l’APL
effectue des patrouilles permanentes dans le golfe
d’Aden, dans une opération autorisée par le Conseil
de sécurité de l’ONU pour y lutter contre la piraterie.
Il s’agit là d’un tournant important, qui prépare le
partenariat sino-africain de 2012. La Chine a longue-
ment hésité, calculant le pour et le contre d’une pré-
sence navale en Afrique et ses conséquences sur ses
intérêts de sécurité et son image internationale. Que
penseraient ses partenaires de cette première projection
de puissance militaire loin des côtes du pays ? L’ana-
lyse démontre que la présence régulière d’une flottille
de trois navires dans le golfe d’Aden contribue à la

114
sécurité du trafic de cargos chinois tout en permettant
des gains diplomatiques non négligeables. La marine
chinoise refuse de patrouiller avec les autres marines
présentes sur la zone. Elle tient à sa réputation d’indé­
pendance. Mais elle utilise ces escortes pour effectuer
de la diplomatie navale. Elle escorte de temps en
temps, en coopération avec l’Union européenne, les
livraisons d’aide alimentaire à la Somalie effectuées
par le Programme alimentaire mondial. Elle accepte
aussi des exercices conjoints avec d’autres pays.
En 2016, le ministère de la Défense chinois confirme
que les rumeurs qui circulaient depuis des années
n’étaient pas infondées  : la Chine est en train de
construire à Djibouti ce qu’elle nomme des « installa-
tions de soutien logistique ». L’objectif officiel est de
bénéficier d’installations portuaires pour venir en appui
aux patrouilles du golfe d’Aden contre la piraterie.
L’expression évite à dessein le mot « base ». La Chine
a répété pendant de nombreuses années qu’elle n’était
pas intéressée par la construction de bases à l’étranger,
et le terme est trop associé aux critiques de l’unilaté-
ralisme américain. Mais derrière les pudeurs rhéto-
riques, il y a effectivement une rupture de politique
étrangère.
Car il s’agit d’une base. Les « installations » de
­Djibouti ne sont pas seulement conçues pour aider la
marine chinoise à maintenir sa présence dans le golfe
d’Aden. Les analystes chinois parlent déjà de les uti-
liser comme point de transit destiné à accueillir les
futurs déploiements de casques bleus dans les opéra-
tions de maintien de la paix de l’ONU, en Afrique
et  au Moyen-Orient. Djibouti pourrait aussi servir
de  point de transit sécurisé pour des évacuations de

115
ressortissants. Elle a déjà joué ce rôle en mars  2015,
alors que la Chine n’y avait pas de présence formelle.
La flotte chinoise d’Aden y a évacué alors 600 Chinois
et une centaine de ressortissants d’autres pays d’un
Yémen en proie à la guerre civile et à l’intervention
de l’Arabie Saoudite. Au minimum, Djibouti servira
aussi à la diplomatie navale de l’APL. Montrer le
­drapeau dans les ports étrangers, participer à des
manœuvres conjointes avec d’autres marines, telles sont
les pratiques de plus en plus courantes de la Chine,
qui y voit une projection utile de l’image d’une puis-
sance responsable.
Or la Chine n’est pas seule à Djibouti. Elle y opère
au côté de grandes bases américaines et françaises et
d’une présence des armées allemande et japonaise. Pour
cette raison, de nombreux commentateurs sceptiques
ont estimé que l’espionnage militaire était son objec-
tif primordial. En réalité, la présence d’autres pays a
permis à la Chine d’éveiller moins de suspicions quant
à ses intentions que si elle avait choisi Oman, où
elle  aurait été seule. À Djibouti, elle opère aux yeux
de tous – l’argument qui met en avant le renseignement
est à double tranchant. Quant à l’argument logistique,
il est convaincant : la marine a besoin d’un soutien à
terre. Mais cela ne signifie pas pour autant que la base
ne servira pas aussi des intérêts de renseignement. La
Chine, qui repense sa politique contre le terrorisme,
a intérêt à observer avec attention les opérations des
forces spéciales américaines basées au camp Lemonnier.
Djibouti annonce-t‑elle d’autres bases ? La réponse
du ministère des Affaires étrangères chinois est lim-
pide. Djibouti reflète la décision de créer des « instal-
lations » pour protéger les intérêts de la Chine à

116
l’étranger. Les rumeurs continuent de circuler au sujet
des pays candidats qui seraient prêts à accueillir l’APL.
En Afrique, le Nigeria, l’Angola, la Namibie, la
­Tanzanie, le Kenya et les Seychelles reviennent le plus 
souvent. Tout est possible, mais l’expérience de Dji-
bouti montre que la Chine n’agira pas sans un besoin
opérationnel concret.
4. L’implication croissante de la Chine dans les
opérations de maintien de la paix. – La participation
de casques bleus chinois dans des opérations de l’ONU
est un vecteur important de l’implication croissante de
la Chine dans la sécurité africaine. Mais cette évolution
dépasse l’Afrique. Elle s’inscrit dans le choix chinois
d’exercer une influence sur la sécurité internationale,
et de transformer l’APL en outil pour parvenir à cet
objectif.
Lorsqu’elle rejoint l’ONU en 1971, la Chine critique
les opérations de maintien de la paix. Elle les juge
impérialistes et en contradiction avec le principe de
non-ingérence. Lorsqu’un vote est soumis au Conseil
de sécurité, elle s’abstient. Ce n’est qu’en 1981 qu’elle
vote pour la première fois en faveur du déploiement
d’une opération de maintien de la paix à Chypre. En
1989, elle envoie pour la première fois du personnel
(des observateurs civils lors d’une mission en Namibie).
Tout s’accélère à partir des années 1990. Du person-
nel de l’APL est d’abord déployé au Cambodge en
1991, puis des fonctionnaires de police lors de l’opé-
ration de l’ONU au Timor oriental. En 2007, la Chine
est devenue le contributeur le plus important de casques
bleus déployés parmi les membres permanents du
Conseil de sécurité. En 2019, elle avait 2 500 militaires

117
déployés en opérations de maintien de la paix, un
effectif considérable qui doit cependant être relativisé
puisque l’ONU avait alors plus de 100 000 militaires
et civils en opération dans le monde.
En Afrique, la Chine franchit un seuil important,
celui de l’envoi de troupes de combat. Jusqu’en 2012,
elle avait toujours déployé des ingénieurs et du per-
sonnel médical, en privilégiant les opérations jugées
les moins risquées, comme au Liberia. Mais sur ce
point aussi, la décision chinoise de 2012 d’établir un
partenariat pour la sécurité avec l’Afrique change le
raisonnement. Le premier déploiement a lieu en 2012
au Soudan du Sud, où la Chine envoie une unité d’in-
fanterie ; elle réitère cette décision dans l’opération
déployée au Mali, à partir de 2013. Cette acceptation
du risque est un nouvel élément dans la géographie
chinoise du maintien de la paix. Surtout, le choix de
ces deux missions montre qu’il ne s’agit pas unique-
ment d’intérêts chinois définis de manière étroite. La
Chine a bien des intérêts pétroliers importants au
Soudan du Sud mais ses liens économiques avec le
Mali ne sont pas assez conséquents pour expliquer à
eux seuls une prise de risque dans la sécurité du pays.
Sous Xi Jinping, cette évolution pourrait accélérer.
Dans un discours prononcé à l’Assemblée générale des
Nations unies en 2015, Xi promet que la Chine contri-
buera à la mise en place d’une force disponible immé-
diatement. Le temps qui s’écoule entre une résolution
de l’ONU et le déploiement de casques bleus étant
trop long, une réaction plus rapide pourrait contribuer
à sauver des vies.
Devant les intentions qui expliquent cet intérêt accru
pour le maintien de la paix, le département de la

118
Défense américain se montre très sceptique. Dans l’un
de ses rapports, il souligne que la Chine cherche sur-
tout à améliorer son image internationale, à accumu-
ler de l’expérience opérationnelle pour l’APL et à
collecter du renseignement militaire. Si ces trois élé-
ments font partie du jeu chinois, la contribution de la
Chine au maintien de la paix vise aussi d’autres objec-
tifs. Tout d’abord, la Chine de Xi Jinping s’efforce de
soutenir le régime multilatéral de maintien de la paix,
en conformité parfaite avec la posture chinoise selon
laquelle l’ONU devrait être au centre de la gestion de
toutes les crises internationales. Ensuite, l’analyse amé-
ricaine manque la nouvelle pratique chinoise d’une
contribution à la sécurité internationale qui sert aussi
ses intérêts économiques. De plus en plus, le besoin
chinois d’un environnement propice aux affaires se
traduit par des efforts pour contribuer à la stabilité et
à la sécurité. En outre, sous Xi Jinping, la Chine mène
ouvertement une politique d’influence. La nomination
de Qu Dongyu à la tête de l’Organisation des Nations
unies pour l’alimentation et l’agriculture en juin 2019
est une étape supplémentaire dans cette quête ­d’influence
qui place la priorité sur les pays en développement.
Conclusion

Les intérêts de sécurité sont le principal déterminant


de la politique étrangère chinoise. Si l’ambition d’ac-
céder au statut de grande puissance est un fil rouge
de l’histoire de la République populaire de Chine, elle
a toujours privilégié en pratique ses intérêts de sécurité
les plus immédiats. Or la façon dont elle les perçoit
change à mesure que le pays accumule de la richesse
et de la puissance et construit de nouveaux rapports
de force internationaux. Le poids des disputes terri-
toriales, s’il a considérablement diminué depuis la
délimitation de la frontière avec l’ex-URSS, n’en
demeure pas moins une pesanteur dans la géopolitique
chinoise contemporaine. Ce poids s’est déporté des
frontières terrestres vers les frontières maritimes, dépla-
çant le centre de gravité géopolitique de la Chine. Il
s’agit d’une configuration nouvelle pour un pays qui
a sans cesse combattu ses voisins du Nord et de l’Ouest.
Même lorsque les Occidentaux et les Japonais ont
attaqué par la mer aux xixe et xxe siècles, l’enjeu n’était
pas la délimitation des frontières maritimes du pays
mais bien l’intégrité de son territoire continental.
La Chine nourrit une rivalité structurelle avec les
États-Unis qui se fixe sur les questions de sécurité en
Asie. Depuis la crise financière de 2008, elle a su
consolider ses positions et gagner du terrain, capita-
lisant sur sa modernisation militaire et son accumu-
lation de richesses. Peut-elle encore progresser dans

121
les espaces vides en contournant les résistances de ses
voisins ? Ce modus operandi s’est appliqué aussi bien
aux conflits de souveraineté en mer de Chine méri-
dionale qu’à la dispute sino-japonaise en mer de Chine
orientale. Dans ces deux conflits, la Chine a fait usage
de sa puissance militaire à un niveau calibré pour ne
pas déclencher de confrontation armée. Cette politique
est risquée, peut provoquer des incidents imprévus,
mais force est de constater qu’elle lui a permis de
réaliser des avancées irréversibles. Sur le plan straté-
gique, l’enjeu de ces conflits est la reconstruction d’une
hiérarchie à l’échelle du continent asiatique, une hié-
rarchie qu’elle dominerait. Or ce projet se heurte à la
résistance de plus en plus acharnée du Japon. La riva-
lité est chargée de contentieux historiques très sen-
sibles, et se double d’une compétition économique,
mais aussi entre modèles de système politique. Ces
éléments structurels prennent, après l’arrivée de Donald
Trump à la présidence des États-Unis, une dimension
ouvertement conflictuelle, puisque l’administration
républicaine – soutenue en cela par l’opposition démo-
crate – mène une politique visant à affaiblir la Chine
et à freiner l’expansion de son influence internationale.
Dans le même temps, la montée en puissance de
la Chine ne lui a permis aucun progrès décisif dans
les deux héritages de la guerre froide, la question de
Taïwan et celle de la péninsule coréenne. Sur ces deux
problèmes, elle a presque tout essayé, sauf les choix
extrêmes que constitueraient une invasion de Taïwan
et une rupture franche avec la Corée du Nord au sujet
de son problème nucléaire. La résolution de ces deux
questions déterminera l’architecture future de la sécu-
rité asiatique. Le statu  quo ne pourra être maintenu

122
indéfiniment. Il est essentiel pour la paix en Asie que
la Chine continue d’évaluer les options militaires
comme trop coûteuses et contre-productives, comme
c’est le cas aujourd’hui.
Dans le même temps, le tournant maritime de la
Chine du xxie  siècle se combine à la globalisation
économique du pays pour reconfigurer les perceptions
géopolitiques dominantes à Pékin. Le tabou de la
construction de bases militaires vient d’être levé à
­Djibouti. La Chine a de nouveaux intérêts de sécurité
à défendre et le gouvernement chinois y voit des enjeux
de légitimité intérieure. La protection des ressortissants
à l’étranger est aujourd’hui une priorité immuable, mais
c’est une tendance très récente. Il n’est pas exclu que
la Chine devienne un acteur majeur d’une crise de
sécurité internationale en se laissant entraîner par des
ressortissants en danger. En une décennie, elle a pro-
gressivement ajusté sa compréhension de la non-
ingérence, le principe fondamental de sa politique
étrangère depuis les années 1950.
Le succès de la Chine des réformes a reposé sur la
croissance économique et la prudence stratégique. Elle
n’a pas gâché de ressources dans de longues confron-
tations coûteuses avec l’Occident, au contraire de la
Russie. Elle mise toujours sur la globalisation écono-
mique pour consolider ses positions, maintenir ses taux
de croissance, désamorcer les suspicions de ses parte-
naires et accumuler de l’influence partout dans le
monde. Or, malgré le discours « gagnant-gagnant »,
valide pour un certain nombre de dossiers commerciaux
et d’investissement, la Chine est de plus en plus un
compétiteur économique pour les pays avancés.

123
Dans le même temps, la Chine de Xi  Jinping a
choisi la rupture avec la prudence stratégique pour
imposer des faits accomplis et tente d’imposer des
rapports de force en espérant qu’ils lui seront favo-
rables. Cette politique est très risquée car elle favorise
l’émergence d’une coalition antichinoise, soudée autour
de la protection des systèmes démocratiques contre la
croissance de son influence. La grande question pour
l’avenir de la géopolitique de la Chine porte donc sur
l’usage de sa puissance militaire, tant dans la région
que dans des projections au-delà, dans des crises où
ses intérêts sont en jeu. La canalisation de cette puis-
sance par le multilatéralisme onusien et au service de
la sécurité internationale est le scénario idéal pour ses
partenaires. Ils devront s’armer de patience et de per-
suasion diplomatique pour éviter qu’il ne se réalise
jamais et laisse place à une confrontation structurelle
entre les États-Unis et la Chine qui forcerait de nom-
breux États à choisir leur camp.
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TABLE DES MATIÈRES

Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3

CHAPITRE PREMIER
Les représentations géopolitiques en Chine. . . . . . . . . . . . . . . . . 10
I L’héritage des dynasties impériales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
II Le siècle des humiliations. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
III L’héritage des dirigeants
de la République populaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

CHAPITRE II
L’ancrage continental. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
I 
Géopolitique des frontières terrestres
de la Chine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
II 
Les soubresauts des relations sino-russes. . . . . . . . . . . . . . 41
III 
La péninsule coréenne, entre terre et mer. . . . . . . . . . . . . 50
IV Une nouvelle route de la soie ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57

CHAPITRE III
Le tournant maritime. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 62
I Le verrou taïwanais . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
II Frontières maritimes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74
III Rivalité stratégique dans une architecture
de sécurité régionale centrée sur l’alliance
nippo-américaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 84

CHAPITRE IV
Nouveaux horizons :
ambitions mondiales, empreinte globale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92
I Une géo-économie de l’expansion globale
de la Chine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 93
II La non-ingérence,
un principe en question. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101
III La Chine, une puissance africaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110

126
Conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121

Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125
Composition et mise en pages
Nord Compo à Villeneuve-d’Ascq