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Monsieur Victor Silvera

Le régime constitutionnel de la Tunisie : la Constitution du 1er


juin 1959
In: Revue française de science politique, 10e année, n°2, 1960. pp. 366-394.

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Silvera Victor. Le régime constitutionnel de la Tunisie : la Constitution du 1er juin 1959. In: Revue française de science politique,
10e année, n°2, 1960. pp. 366-394.

doi : 10.3406/rfsp.1960.392575

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1960_num_10_2_392575
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie
LA CONSTITUTION DU 1" JUIN 1959

VICTOR SILVERA

OUAtre ANS après son retour triomphal en Tunisie et trois ans


après la reconnaissance de l'indépendance tunisienne qui pré
cédait de quelques jours l'élection d'une Assemblée nationale
constituante, le Président Habib Bourguiba a promulgué, le 1er juin
1959, la première Constitution de la jeune République tunisienne.
L'étude de cette Constitution, que nous nous proposons d'en
treprendre, serait incomplète, si elle n'était pas assortie d'un intro
duction retraçant : d'une part, les tentatives qui ont été faites, dans
le passé, en vue de doter la Tunisie d'un régime constitutionnel ;
d'autre part, les conditions d'élaboration de la nouvelle Constitut
ion tunisienne.
Sur ces bases, le plan de la présente étude sera le suivant :
I. Le régime constitutionnel tunisien avant le protectorat français.
II. Le régime constitutionnel tunisien et le protectorat français.
ÏII. Les conditions d'élaboration de la nouvelle Constitution : l'As
semblée nationale constituante.
IV. La Constitution tunisienne du 1er juin 1959.
V. Appréciation critique et conclusions.

I
Le régime constitutionnel tunisien avant le protectorat français

L'histoire de la Tunisie est le récit tourmenté des conquêtes suc


cessives de ce pays par les différents peuples qui ont dominé depuis
trois mille ans dans le bassin méditerranéen. La Tunisie a tenté,

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Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

tour à tour, par sa situation géographique privilégiée, les Phéniciens,


les Romains, les Barbares, les Byzantins, les Arabes et enfin la
France.
Soumise, à compter de 1574. à la domination turque, la Tunisie
est parvenue à se libérer de la suzeraineté de la Sublime Porte, le
10 juillet 1705, date à laquelle Hussein ben Ali. proclamé bey sur
le champ de bataille, a fondé la dynastie qui a régné sur la Tunisie
jusqu'au 25 juillet 1957. Cette dynastie a donné, en deux siècles
et demi, à la Tunisie 19 souverains dont 7 ont régné depuis le pro
tectorat.
Depuis 1705 et jusqu'à l'établissement, en 1881, du protectorat
français en Tunisie, les héritiers d'Hussein Bey se sont comportés
en souverains indépendants et absolus, concluant notamment des
traités avec les différentes puissances européennes, sans l'interven
tion de la Sublime Porte.
Sur le plan intérieur, l'Etat tunisien, créé en 1705 par Hussein
Bey, constituait essentiellement un Etat musulman, c'est-à-dire un
Etat dans lequel l'organisation politique et sociale est essentiell
ement fondée sur la loi religieuse, le Coran.
Toutefois. l'Etat tunisien musulman était tenu de respecter les
privilèges reconnus aux chrétiens des nations d'Occident et résul
tant des Capitulations. Rappelons, pour mémoire, que le plus import
antde ces privilèges était le privilège de juridiction, à la faveur
duquel les ressortissants étrangers échappaient à la justice tuni
sienne.
Sous réserve des restrictions capitulaires, le Bey de Tunis, chef
de l'Etat tunisien, se comportait en monarque absolu, exerçant
confusément les pouvoirs législatif, exécutif et même judiciaire, la
justice étant également retenue par le Souverain.
Sur les conseils des représentants consulaires de la France en
Tunisie et soucieux de moderniser la structure par trop médiévale
de leur royaume, les Beys ont, au cours de la seconde moitié du
xixe siècle, tenté d'opérer des réformes empreintes de libéralisme et
destinées à tempérer le pouvoir absolu dont ils étaient jusqu'alors
investis.
Cette période, féconde en réformes, constitue dans l'histoire de
la Tunisie, antérieure au Protectorat, un essai de monarchie consti
tutionnelle et quasi parlementaire.

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Victor Silvera

Parmi les améliorations apportées par les Beys au fonctionne


ment du régime politique de la Tunisie, deux réformes essentielles
paraissent devoir retenir l'attention : il s'agit, d'une part, du Pacte
fondamental du 10 septembre 1857 et de la Constitution du 26 avril
1861, d'autre part.

a) LE PACTE FONDAMENTAL DU 10 SEPTEMBRE 1857

Ce pacte comprend un ensemble de libertés et de garanties que le


bey a octroyées par un acte souverain du 10 septembre 1857.
Il proclame le respect de la personne humaine, l'inviolabilité de
la propriété et de l'honneur des habitants.
Par ailleurs, le Pacte fondamental constitue un essai d'applica
tion territoriale de la loi : en effet, son article 3 édicté que tous les
habitants du pays, quelle que soit leur confession, seront égaux
devant la loi.
L'article 8 précise également qu'aucun des sujets du Bey, mu
sulmans ou autres, ne jouira d'un privilège spécial.
Cette disposition faisait apparaître d'une manière non équivo
que les velléités du Bey de se délier par un acte unilatéral des
concessions consenties aux Européens par les Capitulations.
A l'exception des articles précités, dont l'importance en matière
législative ne saurait échapper, le Pacte fondamental ne comportait
aucune réforme de structure touchant l'organisation des pouvoirs
publics et la réglementation de leurs rapports.
Loin de présenter les caractères d'une Constitution, le pacte
apparaissait, au contraire, comme une espèce de Déclaration des
droits reconnus aux habitants de la Tunisie et un essai de codifi
cation des libertés publiques, au surplus très restreintes.

b) LA CONSTITUTION DU 26 AVRIL 1861

L'œuvre amorcée par le Pacte fondamental était donc forcément


incomplète. Les lacunes qu'elle révélait, notamment en matière d'or
ganisation administrative, n'échappèrent pas au bey Mohamed
Sadok, Souverain très ouvert aux idées occidentales, qui résolut,
dès son avènement, de parachever l'oeuvre de son prédécesseur.

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Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

Les réformes que S.A. Mohamed Sadok Bey a accomplies en


matière législative revêtent une importance capitale dans l'histoire
du droit public tunisien.
Tout d'abord, ce bey créa le Journal officiel tunisien, destiné à
publier tous les actes et règlements intéressant la vie politique, ad
ministrative et économique de la Régence. Il institua ensuite une
commission chargée de mettre sur pied une Constitution de l'Etat
tunisien à l'effet de régler les rapports du souverain avec son
peuple.
Cette Constitution fut promulguée le 26 avril 1861, non sans
avoir été soumise au préalable à Napoléon III qui, au cours d'une
entrevue que l'empereur eut à Alger avec Mohamed Sadok Bey.
en approuva hautement les termes et le libéralisme qui l'inspirait.
La Constitution du 26 avril 1861 marque la transformation de
la monarchie absolue en monarchie libérale.
Dans une consultation juridique, en date du 18 juillet 1921,
Joseph Barthélémy et André Weiss, professeurs à la Faculté de
droit de Paris, ont remarquablement défini les effets de cette Const
itution sur la souveraineté beylicale :
« En octroyant la Constitution, le souverain, jusque-là absolu,
reconnaît à côté de sa propre souveraineté, la souveraineté du
peuple.
Le bey abdique une partie de sa souveraineté et il soumet dès
lors l'exercice de ses pouvoirs à des formalités irrévocables. »
L'une de ces formalités restrictives de l'exercice du pouvoir légis
latif des beys a consisté spécialement dans la création par la Const
itution de 1861 d'un Conseil suprême, sorte de Parlement, que le
bev associe désormais à l'exercice de ses prérogatives régaliennes.
Ce Conseil suprême était composé de 60 membres qui prenaient
le titre de conseillers d'Etat.
Vingt de ces conseillers appartenaient au corps des fonction
naires civils et militaires du royaume, tandis que les quarante autres
étaient choisis par Je bey parmi les notabilités du pays.
Entre autres attributions, le Conseil suprême était le gardien
de la Constitution dont il devait assurer le maintien et le respect.
A ce titre, le Conseil suprême pouvait prononcer la déchéance du
bey pour violation de la Constitution.
Concurremment avec le bey. le Conseil suprême avait d'autre
part l'initiative des lois, mais celles-ci n'étaient parfaites que par la
sanction beylicale.

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Victor Silvera

La Constitution de 1861 partageait donc le pouvoir législatif


entre le bey et le Conseil suprême.
Alors que, auparavant, la loi était l'émanation de la volonté bey-
licale, désormais il fallait la ratification du Conseil suprême et la
sanction du bey pour rendre une loi obligatoire.
Par ailleurs, la loi une fois adoptée par le Conseil suprême et
scellée par le bey, devenait applicable indistinctement à tous les
habitants de la Régence, y compris les étrangers qui devaient s'y
soumettre.
Cette obligation pour les étrangers de se soumettre à la loi
locale s'accompagnait tout naturellement de l'extension de la corn-
pétence des juridictions beylicales à l'égard de ceux-ci. Ces jur
idictions étaient appelées désormais à rendre directement la justice,
le système de la justice retenue étant ainsi supprimé.
Les gouvernements français et italien s'opposèrent formellement
à l'application de cette disposition de la Constitution qui anéantiss
ait les avantages concédés par les beys dans les Capitulations.
Les difficultés financières que traversait la Tunisie ayant amené
le Bey Mohamed Sadok à solliciter l'aide des puissances étran
gères, celui-ci dut renoncer à l'application de la Constitution sur
ce point.
Ce sont ces mêmes difficultés, aggravées par le mécontentement
croissant des populations accablées d'impôts et indignées de l'i
nfluence pernicieuse du premier ministre Khaznadar, qui ont amené
le bey à suspendre, le 30 avril 1864, le fonctionnement du Conseil
suprême.
Ainsi, trois ans à peine après sa promulgation, la Constitution
tunisienne tombait en désuétude et n'était plus qu'un souvenir, une
espèce de monument historique.
Depuis 1864 et jusqu'à l'établissement du protectorat français
en Tunisie, le bey, ayant suspendu le Conseil suprême, a recouvré
l'intégralité de son pouvoir législatif.
La Tunisie, après une période de trois années d'essais infruc
tueux, est redevenue une monarchie absolue dont le souverain exer
çait confusément tous les pouvoirs.
Toutefois, le maintien des Capitulations tempérait l'absolutisme
des pouvoirs beylicaux à l'égard des étrangers qui échappaient à
l'action de la législation beylicale.
Telle était la situation juridique dans laquelle se trouvait la
Tunisie au moment de l'intervention française.

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Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

II

Le régime constitutionnel tunisien et le protectorat français

L'instauration du protectorat français a été marquée par l'inte


rvention de deux actes diplomatiques franco-tunisiens : le traité
dit du Bardo du 12 mai 18S1 et la convention de la Marsa du
8 juin 1883.
Au regard du régime politique de la Tunisie, ces deux actes
diplomatiques comportaient les deux stipulations essentielles ci-
après :

1° L'article 3 du traité du 12 mai 1881 a prévu que « le gou


vernement de la République prend l'engagement de prêter un cons
tant appui à S.A. le Bey de Tunis contre tout danger qui menac
erait la personne ou la dynastie de S.A. ou qui compromettrait
la tranquillité de ses Etats ».
Par cet engagement formel, la France s'interdisait expressément
de reconnaître tel bouleversement institutionnel qui supprimerait
en Tunisie la monarchie et s'accompagnerait de la proclamation
de la République.

2° L'article 1 de la Convention du 8 juin 1883 a prévu que,


« afin de faciliter au gouvernement français l'accomplissement de
son protectorat, S.A. le Bey s'engage à procéder aux réformes
administratives, judiciaires ou financières que le gouvernement
français jugera utiles ».
A la faveur de cette stipulation, la souveraineté interne du bey
s'est trouvée limitée, la France se voyant reconnaître un pouvoir
de contrôle sur l'activité de l'Etat tunisien. Ce pouvoir de contrôle
s'est exercé au moyen du visa apposé par le représentant de la
France sur tous les décrets beylicaux qui traduisaient, sur le plan
juridique, les actes du souverain.
La simple lecture des deux stipulations précitées des traités du
protectorat fait apparaître que le régime du protectorat n'était nul
lement incompatible avec un régime constitutionnel, sous la double
réserve de la sauvegarde du principe monarchique et de l'accord
de la France.

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Victor Silvera

Telle était, d'ailleurs, la conclusion d'une consultation juridique


donnée le 18 juillet 1921 au Destour1 par les professeurs André
Weiss et Joseph Barthélémy. Ceux-ci ont même estimé, dans cette
consultation, que la Constitution du 26 avril 1861 avait toujours
une existence juridique.
}. Barthélémy et À. Weiss ont considéré, en effet, qu'en
octroyant le 26 avril 1861 une Constitution le bey a abdiqué, par
la création du Conseil suprême, une partie de sa souveraineté.
Cette abdication ne pouvait plus être retirée, le bey régnant ayant
statué, non seulement pour lui, mais également pour ses succes
seurs.
La publication de ces engagements, l'acceptation tacite du
peuple intéressé, ont donné à la charte octroyée la solidité d'un
contrat.
Sans doute, cette Constitution n'a-t-elle pas toujours été très
fidèlement observée. Mais, déclarent les auteurs de cette consultat
ion, une Constitution n'est pas abrogée parce qu'elle est violée :
« Elle conserve, en dépit des outrages, son intégrité juridique ».
Le protectorat n'a jamais admis la survivance juridique de la
Constitution tunisienne du 26 avril 1861 et il a même affirmé avec
force cette position dans un acte dont la portée est manifeste.
En effet, à la suite de la signature de la convention de la
Marsa du 8 juin 1883 reconnaissant le contrôle français de la sou
veraineté interne tunisienne, une loi du 9 avril 1884 est intervenue
qui a approuvé cette convention et a chargé le président de la
République de la faire exécuter.
Par un décret du 10 novembre 1884. le président de la Répub
lique, investi de la mission de veiller à l'exécution de la convention
de la Marsa, a délégué ses pouvoirs au résident général de France
à Tunis, en l'autorisant à approuver, au nom du gouvernement
français, la promulgation et la mise en exécution de tous les décrets
rendus par le bey.
A partir du 10 novembre 1884. tout acte du bey, qu'il fût de
caractère constitutionnel, législatif ou administratif, n'a plus été
l'émanation exclusive de la volonté souveraine ; il a dû également
comporter l'approbation du représentant de la France, donnée sous
forme de visa résidentiel des décrets beylicaux.

1. Le Destour est le nom du parti nationaliste tunisien qui, depuis la fin


de la première guerre, a mené le combat contre le protectorat. En arabe.
Destour signifie Constitution, la première aspiration du parti nationaliste étant
d'ordre constitutionnel.

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Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

Bien que le décret du 10 novembre 1884 ne comportât, à ce


sujet, aucune disposition de caractère rétroactif, le résident général
de l'époque, Paul Cambon, a pris, à la date du 15 décembre 1884,
un arrêté qui a disposé que « seuls les décrets de S.A. le Bey. dont
la nomenclature est annexée à ce texte, ayant été antérieurement
promulgués et mis à exécution, continueront à être exécutés dans
les conditions prévues dans le décret du 10 novembre 1S84 ».
Or cette nomenclature, qui comprenait de nombreux textes pro
mulgués avant 1881, a omis sciemment de viser le pacte fonda
mental de 1857 et la Constitution de 1861.
On peut évidemment contester le caractère abusivement rétro
actif de l'arrêté résidentiel du 15 décembre 1884.
Il n'est pas douteux, cependant, que ce texte est l'expression
d'une volonté non équivoque de la France de ne donner, pour
l'avenir, force exécutoire qu'aux seules dispositions antérieures au
protectorat qui recevraient son assentiment.
Dans ces conditions, il est constant que la France, lorsqu'elle
a établi son protectorat, n'a pas voulu admettre l'existence jur
idique de la Constitution de 1861 2.
Mais, en écartant l'application de la Constitution de 1861, la
France, nation démocratique et berceau des Constitutions modern
es, ne pouvait s'interdire de donner son accord à une organisat
ion constitutionnelle de la Tunisie, dès lors que, conformément à
l'article 3 du traité du 12 mai 1881, le principe monarchique était
sauvegardé.
Cependant, malgré les possibilités juridiques certaines qui s'of
fraient à la France de promouvoir en Tunisie une réforme consti
tutionnelle, les gouvernements français se sont toujours opposés à
l'élaboration d'une Constitution tunisienne. Il est vrai que le parti
nationaliste qui réclamait la Constitution était le Destour pour
qui la revendication constitutionnelle apparaissait comme le moyen
le plus sûr de hâter la libération des liens du protectorat.
La lutte pour la Constitution tunisienne s'étant rapidement con
fondue avec la lutte pour l'indépendance tunisienne, les dirigeants
français ont cru que le meilleur moyen de prolonger le protectorat
était de maintenir l'absolutisme du pouvoir beylical. On a ainsi
assisté à ce paradoxe que le protectorat d'une république libérale,

2. Il convient de signaler que, dans un arrêt du 15 juin 1949, la Cour


d'appel d'Alger a admis, à l'occasion d'une affaire de nationalité sur le fon
dement de l'article 92 de la Constitution du 26 avril 1861 édictant le principe
de 1 allégeance perpétuelle, la validité de cette disposition.

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comme la France, s'est traduit en Tunisie par le renforcement de


l'autocratie beylicale. Les beys qui ont régné sous le protectorat
se sont prêtés généralement de bonne grâce à cette consolidation
de leurs prérogatives régaliennes.
Néanmoins, trois d'entre eux, influencés ou plutôt pressés par
le Destour, ont tenté de faire échec à la volonté française.
Le premier, le Bey Naceur, fut à ce point attentif aux reven
dications destouriennes, qu il faillit abdiquer, en 1922, à la veille
de l'arrivée à Tunis du président de la République, Alexandre
Millerand.
Le second, le Bey Moncef, fils du précédent, développa, en
1942, un programme audacieux de réformes que le gouvernement
de Vichy rejeta en bloc et qui lui valut, plus que son action sous
l'occupation allemande de la Tunisie, la déposition en 1943.
Le troisième, le Bey Lamine, qui fut le dernier souverain tuni
sien, fit diffuser, à l'occasion du huitième anniversaire de son acces
sion au trône, la proclamation historique du 15 mai 1951, dans
laquelle il annonçait son intention d'associer ses fidèles sujets à
l'élaboration d'un nouveau statut organique de l'Etat tunisien. Cette
proclamation, qui avait été rendue publique, sans avoir été soumise
au représentant de la France en Tunisie, souleva, à l'époque, les
plus vives protestations de la part du gouvernement français.
Ainsi, depuis la fin de la première guerre mondiale, qui a mar
qué le double réveil nationaliste et constitutionnel de l'opinion tuni
sienne, trois crises, se répétant chacune à dix ans d'intervalle, ont
failli ébranler le régime beylical qui n'est parvenu à se maintenir
qu'avec l'appui de la nation protectrice.
Sans doute, le protectorat qui a été allergique à un régime
constitutionnel, n'a-t-il pas manqué, par ailleurs, de promouvoir des
réformes importantes.
Dans le domaine judiciaire notamment, dès 1921, le principe de
la séparation des autorités administratives et judiciaires a été pro
clamé solennellement et les tribunaux séculiers tunisiens ont reçu
délégation du pouvoir judiciaire qui n'est demeuré retenu que dans
le domaine limité de la justice religieuse. Dans le domaine législ
atif, de 1945 à 1951, l'Assemblée budgétaire, économique et sociale
de la Tunisie (le Grand Conseil) a également reçu des attributions
d'ordre consultatif en matière de législation financière, économique
et sociale.
Mais, outre que la décision finale ne cessait pas d'appartenir
au bey, contrôlé par le résident général, cette assemblée était pri-

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Victor Silvera

II n'oublie pas qu'au lendemain de la première guerre mondiale


ses princes ont largement aidé à la lutte de la nation pour sa
liberté. Un bey régnant est mort en exil pour avoir manifesté
une sympathie agissante à l'égard de l'idéal nationaliste à un
moment où le mouvement populaire était pratiquement décapité.
Le peuple tunisien n oublie pas que le bey régnant a beaucoup
souffert de la politique suivie par la France depuis le 15 décem
bre 1951 jusquau 31 juillet 1954. Toutes ces péripéties, ces
souffrances subies en commun ont créé une solidarité profonde
entre la nation tunisienne et la famille régnante ».
Le 5 juillet 1955, M. Tahar Ben Ammar, président du Conseil
tunisien et signataire des conventions du 3 juin 1955, disait à son
tour :
« La Tunisie de demain sera une monarchie constitutionnelle.
Le pouvoir monarchique se couvrant du principe démocratique
sera cette force modératrice et conciliatrice indispensable à
l'équilibre de notre jeune Etat. Telle est, dans un domaine fon
damental et primordial pour notre pays, la volonté de notre
auguste et bien-aimé souverain qui s'inscrit, au surplus, dans
la tradition libérale de la dynastie husseinite, déjà illustrée par
la Constitution de 1861 et le discours du Trône du 15 mai
1951 : Les frontispices de nos institutions porteront les mots
Liberté, Tolérance, Justice sociale. Nous allierons le principe de
légitimité monarchique, gage de la stabilité, au principe de légi
timité démocratique, gage de liberté. »
Lors des débats à l'Assemblée nationale sur la ratification des con
ventions du 3 juin 1955, M. Edgar Faure, président du Conseil
français, a lu, le 8 juillet 1955, une déclaration solennelle dans
laquelle « le gouvernement français invite le Parlement français à
prendre acte avec satisfaction des déclarations faites le 5 juillet
au nom du gouvernement tunisien par le Président Tahar Ben
Ammar et relatives aux institutions futures de la Tunisie ».
Ainsi, avant de sanctionner l'autonomie interne de la Tunisie
par un vote favorable qui signifiait l'abandon par la France de ses
pouvoirs de contrôle sur la gestion des affaires intérieures tuni
siennes, le Parlement français avait reçu, de la part des dirigeants
tunisiens, les assurances les plus formelles concernant l'évolution
de l'Etat tunisien dans le cadre d'une monarchie constitutionnelle.
Ces assurances étaient, d'ailleurs, conformes à l'article 3 du
traité du 12 mai 1881 qui, étant expressément maintenu en vigueur
par les Conventions du 3 juin 1955, garantissait le souverain tuni
sien contre l'institution d'un régime républicain.

376
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

b) LA PROCLAMATION DE LA REPUBLIQUE TUNISIENNE

Les conventions franco-tunisiennes du 3 juin 1955 sur l'autonomie


interne de la Tunisie sont entrées en vigueur le 31 août 1955, date
de l'échange à Paris des instruments de ratification. Moins de
quatre mois après l'avènement du nouveau régime des relations
franco-tunisiennes, le gouvernement tunisien autonome soumettait
au sceau de S.A. le Bey un décret daté du 29 décembre 1955 qui
instituait une Assemblée nationale constituante. Ce décret a été
précédé d'une proclamation beylicale. rappelant la déclaration du
15 mai 1951 et concluant à la nécessité de doter la Tunisie d'une
organisation constitutionnelle moderne.
Le décret beylical du 29 décembre 1955 comportait une triple
disposition :
1° II convoquait pour le 8 avril 1956 une Assemblée nationale
constituante à l'effet de doter le royaume de Tunisie d'une Constit
ution.
2° II précisait que cette Assemblée nationale devait être élue
au suffrage universel direct et secret.
3° II stipulait que la Constitution élaborée par l'Assemblée
serait revêtue du sceau beylical et promulguée comme Constitution
du royaume.

Cette dernière disposition était particulièrement importante, car


S.A. le Bey s'y engageait à sceller la Constitution élaborée par
l'Assemblée, sans qu il lui fût possible d'exercer un droit quel
conque de veto ou d'amendement. Le seul droit, ou plutôt le seul
devoir du bey, était d'approuver, par l'apposition de son sceau, la
Constitution votée par l'Assemblée nationale constituante. Il s'agis
saiten définitive, d'un véritable blanc-seing donné par le bey à
l'Assemblée nationale constituante.
Celle-ci, réunie le 8 avril 1956 en présence de S.A. le Bey,
s'est mise immédiatement au travail. Cinq commissions spécialisées
furent instituées à l'effet d'examiner différentes questions rela
tives notamment à l'exercice du pouvoir législatif et du pouvoir
exécutif.
Les premiers projets examinés par ces commissions étaient
orientés vers une monarchie de type britannique. Tout en affirmant
que la souveraineté appartient au peuple, ces projets tendaient à
faire de l'Etat tunisien une monarchie constitutionnelle.

377
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

Convoquée le 25 juillet 1957, après une double réunion du


Bureau politique du Néo-Destour et du Conseil des ministres du
gouvernement tunisien, l'Assemblée nationale constituante a voté,
à l'unanimité, une résolution qui tend au triple objectif suivant :
1° abolition totale du régime monarchique ;
2° proclamation de l'Etat républicain tunisien ;
3° attribution à NI. Habib Bourguiba de la charge de chef de
l'Etat avec le titre de président de la République tunisienne.
M. Habib Bourguiba exerce cette charge dans les conditions
actuelles 4 et jusqu'à la mise en vigueur de la Constitution.
Le vote de l'Assemblée nationale constituante a été précédé
de nombreux discours dont le plus important fut incontestablement
celui de M. Habib Bourguiba. Le leader destourien fit le procès du
bey régnant, lui reprochant notamment d'avoir scellé en 1952 la
réforme municipale proposée par M. de Hauteclocque ; d'avoir
appuyé le mouvement « youssefiste » 5 de façon à permettre à la
France de continuer d'exercer, sous le prétexte de maintien de
l'ordre public, ses pouvoirs de police ; d'avoir enfin tenté de faire
échec à l'abrogation du traité du 12 mai 1881, de façon à ne pas
permettre la remise en cause de la garantie par la France du
trône beylical.
Dès le vote de la résolution du 25 juillet 1957, le gouvernement
tunisien chargé, en vertu de cette résolution, de prendre toutes les
mesures nécessaires pour la sauvegarde du régime républicain, a
fait procéder à l'arrestation et à l'internement du Bey Lamine, de
l'héritier présomptif, de ses fils et de l'un de ses gendres.
Ainsi prenait fin le régime beylical.
La France a assisté, passive, à la disparition de ce régime qu'elle
avait pourtant garanti dans le traité du 12 mai 1881.
Certes, le système de l'autonomie interne qui comportait le
maintien du traité du 12 mai 1881 avait été, entre temps, remis
en cause par le protocole franco-tunisien du 20 mars 1956 qui a
reconnu l'indépendance de la Tunisie.

4. La référence aux conditions actuelles signifie en langage juridique que


le président de la République tunisienne exerce les anciennes prérogatives de
chef de l'Etat du bey ; en fait, des textes ultérieurs ont confié au président de
la République les fonctions de chef du gouvernement, le Président Bourguiba
ayant nettement opté pour le régime présidentiel.
5. Le mouvement « youssefiste » désigne 1 action de M. Salah Ben Youssef,
ancien compagnon de M. Habib Bourguiba dont il était devenu, depuis 1955,
l'adversaire déterminé.

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Victor Silvera

Mais ce protocole n'a jamais été ratifié ni même soumis à l'a


pprobation préalable du Parlement, conformément à notre Constit
ution.
C'est dire qu'au regard du statut des rapports franco-tunisiens
la France était juridiquement tenue de garantir le trône beylical.
Le Bey Lamine n'a, d'ailleurs, pas fait appel à la protection du
gouvernement français, et un communiqué officieux du Quai d'Or
sayn'a pas manqué de souligner cette passivité beylicale qui a
permis de soulager la conscience des rares parlementaires suscept
ibles d'être alors touchés par des scrupules légalistes.
Au regard des pouvoirs de l'Assemblée nationale constituante,
la résolution du 25 juillet 1957 proclamant la République tunisienne
appelle, par ailleurs, les observations juridiques suivantes.
En vertu du décret beylical du 29 décembre 1955. les mesures
adoptées par l'Assemblée nationale constituante devaient être revê
tues, en vue de leur promulgation, du sceau beylical que le sou
verain était tenu d'apposer.
En d'autres termes, en droit strict, le Bey Lamine aurait dû,
dans un même acte, approuver l'adoption par l'Assemblée natio
nale constituante du régime républicain et corrélativement abdiquer.
Nous croyons savoir que l'échec d'une action entreprise à l'effet
de persuader le bey d'abdiquer a finalement contraint le Président
Bourguiba à recourir à la mesure coercitive découlant de la réso
lution du 25 juillet 1957 de l'Assemblée nationale constituante.
La république ayant été proclamée dans ces conditions, la tâche
de l'Assemblée nationale constituante n'était pas pour autant te
rminée. Il lui restait, en effet, à voter la Constitution de la Tunisie
que le Destour appelait de ses vœux les plus ardents depuis la fin
de la première guerre mondiale.
Il a fallu près de deux ans à la jeune République tunisienne
pour promulguer cette Constitution.
Pendant cette période, l'Assemblée nationale constituante, tout
en continuant, sans toutefois trop se hâter, son travail d'élaboration
de la Constitution, a essentiellement été « l'instrument docile de
la politique du Président Bourguiba à l'occasion de chaque crise
grave des rapports franco-tunisiens ou en vue du renforcement de
la souveraineté tunisienne sur les plans interne et international ».
Dépourvue de tout pouvoir effectif extra-constitutionnel, puis
qu'elle n'a jamais été associée au pouvoir législatif exercé directe^
ment par le Président Bourguiba en Conseil de Cabinet, l'Assem
blée nationale constituante devait, selon la formule du chef de

380
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

l'Etat tunisien, « affirmer les initiatives du gouvernement et sou


tenir son action » 6. Cette formule, applicable aux interventions
extra-constitutionnelles de l'Assemblée, a été également valable
dans le domaine constitutionnel où l'Assemblée était pourtant sou
veraine. La Constitution du 1er juin 1959 qu'elle a votée n'a fait
qu'affirmer les conceptions personnelles du Président Bourguiba et
elle est destinée à soutenir ses initiatives.

IV
La Constitution tunisienne du 1*r Juin 1959

La Constitution tunisienne du 1er juin 1959, adoptée par l'Assemb


lée nationale constituante et promulguée par M. Habib Bourguiba,
président de la République tunisienne, comprend un préambule et
64 articles répartis en dix chapitres.
Le chapitre I, qui comprend 17 articles, concerne des dispo
sitions générales.
Le chapitre II comprend 19 articles sur le pouvoir législatif.
Le chapitre III groupe 15 articles relatifs au pouvoir exécutif.
Le chapitre IV, traite, en 4 articles, du pouvoir judiciaire.
Les chapitres V, VI, VII et VIII consacrent respectivement
un article à la Haute-Cour, au Conseil d'Etat, au Conseil écono
mique et social et aux collectivités locales.
Le chapitre IX se rapporte à la procédure de revision de la
Constitution, qui se trouve décrite en trois articles.
Le chapitre X règle enfin, en deux articles les dispositions tran
sitoires.
Avant de nous livrer à une analyse des différentes dispositions
de la Constitution, il apparaît indispensable de donner un aperçu
général sur son orientation.

6. Sur le rôle de l'Assemblée nationale constituante tunisienne, voir l'article


de M. C. Debbasch publié dans la Revue juridique et politique d'Outre~Mer
(n° 1, janvier-mars 1959), qui met d'une manière très claire l'accent sur les
missions de soutien de la politique bourguibiste attribuées à cette assemblée
par le leader tunisien. Voir également du même auteur dans le n° 4, octobre-
décembre 1959. de la même revue un article sur la Constitution de la République
tunisienne du Ie1' juin 1959.

381
Victor Silvera

A cet égard, la Constitution tunisienne du 1er juin 1959 opte


délibérément pour le régime présidentiel et écarte le système bica-
méraliste.
Le président de la République et l'Assemblée nationale unique
sont élus au suffrage universel par le même collège électoral com
prenant les citoyens tunisiens.
Le président de la République, qui exerce sans restrictions la
plénitude du pouvoir gouvernemental, n'est pas responsable devant
l'Assemblée nationale qui, de son côté, exerce en principe le pou
voir législatif, sous réserve d'interventions exorbitantes du prési
dent de la République dans la fonction législative.
Ainsi, la Constitution du 1er juin 1959 tourne le dos au régime
parlementaire ; elle contredit, à ce titre, les thèses développées par
le Destour dans sa lutte contre le protectorat et qui étaient carac
térisées par la nécessité d'établir la responsabilité d'un gouverne
ment tunisien autonome devant un Parlement national.
Sous le bénéfice de cette observation préliminaire destinée à
éclairer le débat, il nous est possible maintenant de procéder à une
analyse des principales dispositions de la Constitution.

• PREAMBULE ET DISPOSITIONS GENERALES

Le Préambule et les Dispositions générales s'attachent à proclamer un cer


tain nombre de principes, plutôt qu'à organiser le système constitutionnel de
la Tunisie.

a) Le Préambule procède à la fois de l'idéologie anticolonialiste et de la


fidélité au monde musulman.
A ce titre, le Préambule rappelle d'abord la lutte du peuple tunisien pour
la libération de la domination étrangère et souligne la nécessité de maintenir
la cohésion du peuple tunisien en vue de la consolidation de l'unité nationale.
Il met, d'autre part, l'accent sur l'obligation de demeurer « fidèle aux ense
ignements de l'Islam, à l'unité du Grand Maghreb, à son appartenance à la
famille arabe, à la coopération avec les peuples d'Afrique pour l'édification
d'un avenir meilleur ainsi qu'avec tous les peuples qui combattent pour la
justice et la liberté ».
Enfin, le Préambule proclame que le régime républicain présente les meil
leures garanties sur le triple plan politique, économique et social, dans la
mesure où il parvient à instaurer « une démocratie fondée sur la souveraineté
du peuple et caractérisée par un régime politique stable basé sur la séparation
des pouvoirs ».

b) Les Dispositions générales comprennent, d'une part, des dispositions rela


tives aux principes de base de l'Etat tunisien, et, d'autre part, des dispositions

382
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

qui auraient plutôt leur place dans une déclaration des droits et des devoirs
du citoyen.
1. S'agissant des principes de base, de l'Etat tunisien, l'arf. / de la Consti
tution dispose que « la Tunisie est un Etat libre, indépendant, souverain. Sa
religion est l'Islam, sa langue l'arabe, et son régime la République ».
L'arf. 2 ajoute que la « République tunisienne constitue une partie du Grand
Maghreb, à l'unité duquel elle œuvre dans le cadre de l'intérêt commun ».
On mentionnera, à cet égard, que cette disposition est muette sur le point
de savoir si, pour la réalisation de l'unité du Grand Maghreb, la Tunisie est
prête à accepter des limitations de sa propre souveraineté.
L'arf. j proclame que la « souveraineté appartient au peuple tunisien qui
l'exerce conformément à la Constitution ».
L'art. 4 décrit le drapeau de la République tunisienne qui est rouge et comp
orte, dans les conditions définies par la loi, en son milieu, un cercle blanc
où figure une étoile rouge à cinq branches entourée d'un croissant rouge.
Quant à la devise de la République, elle est Liberté. Ordre, Justice.

2. S'agissant des droits et des devoirs du citoyen, les arf. 5 à 77 de la


Constitution s'attachent à affirmer :
— la dignité de l'individu et la liberté de conscience, assortie de la pro
tection du libre exercice des cultes, sous réserve qu'il ne trouble pas l'ordre
public (art. 5) ;
— l'égalité des citoyens quant à leurs droits et leurs devoirs ainsi que
devant la loi (arf. 6);
— la garantie de l'exercice des droits qui ne peut être limité que par une
loi prise « pour la protection des droits d'autrui, le respect de l'ordre public,
la défense nationale, l'essor de l'économie et le progrès social » (arf. 7) ;
— les libertés d'opinion, d'expression, de presse, de publication, de réunion
et d'association qui sont garanties et exercées dans les conditions définies par
la loi (arf. 8);
— la garantie du droit syndical (arf. 5);
— l'inviolabilité du domicile et le secret de la correspondance, sauf dans

les cas exceptionnels prévus par la loi (arf. 9) :


— le droit de libre circulation, à l'intérieur et à l'extérieur du pays, dans
les limites prévues par la loi (arf. 10) ;
— l'interdiction d'expatrier un citoyen et de l'empêcher de retourner dans
sa patrie (art. 11);
— les droits imprescriptibles de la défense en matière de poursuites pénales
(arr. 12);
—- la personnalité de la peine et la non rétroactivité des lois pénales
(arf. 13);
— la garantie du droit de propriété qui s'exerce dans les limites prévues
par la loi (arf. 14);
— le devoir pour chaque citoyen de défendre sa patrie et l'intégrité du ter
ritoire (art. 15);
— le devoir de contribuer aux charges publiques par le paiement de l'impôt
[art. 16);

383
Victor Silvera

— l'engagement de ne pas extrader les réfugiés politiques (art. 17).


L'énumération de ces droits et devoirs du citoyen tunisien appelle les remar
ques suivantes.
Tout d'abord, on notera le souci constant de prévoir la possibilité d'une
limitation par la loi des droits qui viennent d'être reconnus aux, citoyens.
On observera ensuite qu'à l'exception du droit syndical le Constituant tuni
sien est d'une discrétion absolue en ce qui concerne les droits économiques et
sociaux. Il n'y est, en effet, nullement question ni du droit de grève, ni du
droit au travail, ni même du droit à l'instruction et à la culture. On est loin,
sur ce sujet, des conceptions économiques et sociales, que la centrale syndicale
ouvrière, l'LI.G.T.T., satellite du Destour, développait dans son programme
d'action contre le protectorat.

• LE POUVOIR LEGISLATIF

La Constitution confie le pouvoir législatif au peuple qui l'exerce par ses


représentants à l'Assemblée nationale.

a) Composition de l'Assemblée nationale (art. 18 à 24).


L'Assemblée nationale est élue au suffrage universel, libre, direct et secret.
Est électeur tout citoyen, quel que soit son sexe, possédant la nationalité
tunisienne depuis cinq ans au moins et âgé de vingt années accomplies.
Est eligible tout électeur né de père tunisien et âgé de trente ans accomplis.
La durée du mandat est de cinq ans ; le renouvellement a lieu au cours
des trente derniers jours du mandat, sauf prorogation de l'Assemblée par une
loi, en cas de guerre ou de péril imminent.
Le siège de l'Assemblée nationale est Tunis et sa banlieue ; toutefois l'A
ssemblée peut, dans des circonstances exceptionnelles, tenir ses séances en tout
autre lieu.

b) Condition des membres de l'Assemblée nationale (art. 25 à 27).


Après avoir rappelé, en son art. 25, que « chaque député est le représentant
de la nation entière », les art. 26 et 2? définissent les immunités parlementaires
qui, comme en droit français, sont l'irresponsabilité et l'inviolabilité.
En ce qui concerne l'irresponsabilité, l'arf. 26 précise que cette immunité
.

concerne les opinions exprimées, les propositions émises ou les actes accomplis
dans lexercice du mandat au sein de l'Assemblée.
En ce qui concerne l'inviolabilité, l'art. 27 pose la règle qu'aucun député
ne peut, pendant la durée de son mandat, être poursuivi ou arrêté pour crime
ou délit, tant que l'Assemblée n'aura pas levé l'immunité qui le couvre.
Toutefois, en cas de flagrant délit, il peut être procédé à son arrestation
et l'Assemblée en est informée sans délai. La détention d'un député est suspendue
si l'Assemblée le requiert.
La Constitution est muette sur les incompatibilités parlementaires et l'i
ndemnité parlementaire.
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

c) Attributions de l'Assemblée nationale {art. 28, 31, 32 à 36).


1° Attributions législatives.
L'art. 28 dispose que « l'Assemblée nationale exerce le pouvoir législatif ».
L initiative des lois appartient concurremment au président de la République
et aux membres de l'Assemblée ; cependant les projets présentés par le prési
dent de la République ont la priorité.
Le pouvoir législatif, conféré à l'Assemblée nationale, peut être délégué par
elle au président de la République < pendant un délai déterminé et en vue d'un
objectif déterminé ».
L'art. 28 admet donc le système des décrets-lois qui doivent être toutefois
-< soumis à la ratification de l'Assemblée à l'expiration du délai » déterminé
par la loi d'habilitation.
En exigeant uniquement la soumission à la ratification, le Constituant tuni
sien s'est inspiré de la pratique française en matière de décrets-lois et reprise
à l'article 38 de la Constitution française du 4 octobre 1958.
C'est dire qu'un décret-loi continuera d'être en vigueur, dès lors qu'il a été
soumis à la ratification et quand bien même l'Assemblée nationale n'aurait pas
encore statué sur cette ratification.
Toutefois, à la différence de l'art. 38 de notre Constitution, l'art. 28 de la
Constitution tunisienne ne précise pas qu'à l'expiration du délai, fixé par la
loi d'habilitation, les décrets-lois ne peuvent plus être modifiés que par la loi.
La Constitution tunisienne prévoit, par ailleurs, deux autres cas d'inter
vention du président de la République par voie de décrets-lois, résultant des
art. 31 et 32.
Aux termes de Y art. 31, le président de la République peut, entre les sessions,
prendre avec l'accord de la commission permanente intéressée, des décrets-lois
qui doivent être soumis à la ratification de l'Assemblée au cours de la session
ordinaire.
Ces décrets-lois peuvent intervenir, en toutes matières, et non seulement
pour un objectif déterminé.
Aux termes de Y art. 32, « en cas de péril imminent menaçant les institutions
de la République, la sécurité de l'indépendance du pays et entravant le
fonctionnement normal des pouvoirs publics, le président de la Répub
lique peut prendre les mesures exceptionnelles exigées par les ci
rconstances. Ces mesures cessent d'avoir effet dès qu'auront pris fin les
circonstances qui les ont engendrées. Le président de la République
adresse un message à l'Assemblée nationale concernant ces mesures ».
L'art. 32 de la Constitution tunisienne est visiblement inspiré de l'art. 16
de la Constitution française du 4 octobre 1958.
On relèvera toutefois que le texte tunisien laisse au président de la Répub
lique le soin de prendre seul ces mesures exceptionnelles, à la différence du
texte français qui prévoit la consultation officielle du premier ministre, des
présidents des Assemblées et du Conseil constitutionnel.
En outre, l'art. 16 de la Constitution française dispose expressément que
l'Assemblée nationale ne peut être dissoute pendant l'exercice des pouvoirs
exceptionnels.

385
25
Victor Silver a

7° Attributions financières (art. 33 à 36).


Indépendamment de ses attributions législatives, l'Assemblée nationale exerce
des attributions d'ordre financier.
Le projet de budget de l'Etat est soumis au vote de l'Assemblée nationale
l'arr. 33) qui intervient également pour son règlement (art. 35). Une loi doit,
par ailleurs, déterminer le mode de préparation et de présentation à l'Assem
blée nationale du budget de l'Etat et fixer l'année budgétaire {art. 34). Les
impôts d'Etat, les emprunts publics et les engagements financiers ne peuvent
être décidés que par la loi (art. 36).

d) Fonctionnement de l'Assemblée nationale [art. 29 et 30).


L'Assemblée nationale n'est pas une assemblée permanente. L'art. 29 de la
Constitution opte pour le régime des sessions. Il prévoit deux sessions ordi
naires par an, dont la durée, déterminée par la loi, ne peut excéder trois mois
pour chacune d'elles. L'Assemblée peut également tenir des sessions extraordi
naires,à la demande du président de la République ou de la majorité des
députés.
L'art. 30 prévoit, par ailleurs, l'existence de commissions permanentes élues
par l'Assemblée nationale parmi ses membres et dont l'activité se poursuit
entre les sessions.
Telles sont les seules dispositions consacrées par la Constitution tunisienne
au fonctionnement de l'Assemblée nationale.
Rien n'est dit concernant l'élection du président et du Bureau, la durée
de leur mandat.
Rien n'est dit concernant le droit d'accès des membres du gouvernement
aux séances de l'Assemblée.
Rien n est dit concernant la publicité des débats.
Autant de questions importantes que le Constituant tunisien a passées sous
silence et qui seront, sans doute, traitées dans le règlement intérieur de l'As
semblée.

• LE POUVOIR EXECUTIF

La Constitution confère l'exercice du pouvoir exécutif au président de la


République, chef de l'Etat.

a) Conditions de nomination du président de la République (an. 37, 39, 40,


41. 42 et 51).
Le président de la République doit être tunisien, de père et grand-père demeurés
tunisiens dans discontinuité, de religion islamique, âgé de quarante ans au moins
et jouissant de ses droits civiques.
Tout candidat à la présidence de la République doit faire une déclaration
officielle de candidature, qui est enregistrée dans un registre spécial devant
une commission composée, sous la présidence du président de l'Assemblée natio
nale, des quatre membres ci-après : le Mufti de Tunisie, le premier président
de la Cour de cassation, le premier président de la Cour d'appel de Tunis et le
procureur général de la République.

386
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

La commission statue sur la régularité de la candidature et proclame le


résultat du scrutin. Le délai entre le dépôt de la déclaration de candidature
et les élections est de deux mois, le premier mois étant réservé au dépôt des
candidatures.
Le président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel,
libre, direct et secret par les citoyens possédant la nationalité tunisienne depuis
cinq ans et âgés de vingt ans accomplis, c'est-à-dire par le même collège élec
toral que l'Assemblée nationale.
Il n'est pas rééligible plus de trois fois successives.
Avant son entrée en fonction, le président de la République prête devant
l'Assemblée nationale le serment suivant : « Je jure, par Dieu Tout-Puissant,
de veiller à l'indépendance nationale et à l'intégrité du territoire, de res
pecter la Constitution et la loi et de veiller scrupuleusement sur les
intérêts de la nation ».
Le président de la République siège à Tunis et sa banlieue.
En cas de vacance par décès, démission ou empêchement absolu, l'art. 51
a organisé une procédure particulière de laquelle il résulte que :
— d'une part, les membres du gouvernement désignent l'un d'entre eux pour
assurer provisoirement l'intérim des fonctions de président de la République et
adressent sans délai au président de l'Assemblée nationale l'acte de désignation ;
— d'autre part. l'Assemblée nationale se réunit, sur convocation de son pré
sident, de plein droit, au cours de la cinquième semaine depuis la vacance,
afin d'élire le nouveau président de la République parmi les candidats rem
plissant les conditions requises et pour le reste du mandat.
L'élection a lieu à la majorité absolue aux deux premiers tours et à la
majorité relative au troisième tour, qui doit se dérouler vingt-quatre heures
après le deuxième tour de scrutin.
En d'autres termes, en cas de vacance de la présidence de la République
avant l'expiration du mandat en cours, il n'y a pas d'élection du nouveau pré
sident au suffrage universel, mais simple élection par l'Assemblée nationale,
le nouveau président ainsi élu exerçant ses fonctions jusqu'au terme normal du
mandat de son prédécesseur.

b) Attributions du président de la République {art. 38. 43 à 50).


1° Attributions gouvernementales (art. 43).
Le président de la République cumule les fonctions de chef de l'Etat et celles
de chef du gouvernement.
En sa qualité de chef de l'Etat, il veille au respect de la Constitution
larf. 38).
En sa qualité de chef du gouvernement, le président de la République arrête
la politique générale du gouvernement, veille à son application et informe l'As
semblée nationale de son évolution (arf. 39).
Le président de la République choisit les membres de son gouvernement
qui sont responsables devant lui. Il communique avec l'Assemblée nationale
soit directement, soit par message (arf. 39).
Ce simple expose des attributions gouvernementales du président de la
République montre bien que le régime adopté par la Constitution tunisienne
est un régime présidentiel.

587
Victor Silvera

Le gouvernement choisi et présidé par le président de la République n'est


pas responsable devant l'Assemblée nationale qui est simplement tenue informée
de l'évolution de la politique générale arrêtée par le gouvernement.
Quant aux membres du gouvernement, il n'est nullement indiqué — ainsi
qu'il est d'usage dans un régime présidentiel — qu'ils ne peuvent être choisis
parmi les membres de l'Assemblée nationale.
2° Attributions en matière législative (art. 44).
Le président de la République promulgue les lois constitutionnelles et les
lois ordinaires et en assure la publication au Journal officiel dans un délai maxi
mum de quinze jours suivant la transmission qui lui en est faite par le président
de l'Assemblée nationale.
Le président de la République peut, pendant ce délai, renvoyer le projet
de loi pour une deuxième lecture. Si le projet est adopté par l'Assemblée natio
nale à la majorité des deux tiers de ses membres, la loi est promulguée et
publiée dans un second délai maximum de quinze jours.
L'art. 44 de la Constitution tunisienne n'a fait que reproduire, sur ce sujet,
les dispositions de la Constitution des Etats-Unis d'Amérique qui reconnaissent
au président des Etats-Unis un droit de veto législatif.
3° Attributions en matière réglementaire {art. 45).
Le président de la République exerce le pouvoir réglementaire, en vertu de
l'art. 45 qui le charge de veiller à l'exécution des lois. Il nomme également
aux emplois civils et militaires.
4° Attributions en matière de défense nationale (art. 46) ■
L'art. 46 dispose que « le président de la République est le commandant
suprêmes des forces armées ».
5° Attributions en matière diplomatique {art. 47 à. 49).
L'art. 47 confère au président de la République les pouvoirs de légation
active et passive. Il accrédite les ambassadeurs et les envoyés extraordinaires
auprès des puissances étrangères : les ambassadeurs et les envoyés extraordi
naires étrangers sont accrédités auprès de lui.
L'art. 49 lui attribue, d'autre part, le pouvoir de signer les traités. Il peut,
en outre, déclarer la guerre et conclure la paix avec l'approbation de l'Assemb
lée nationale.
S'agissant de la ratification des traités, une question importante se pose.
L art. 48 de la Constitution, qui rappelle la règle de la primauté des traités
dûment ratifiés sur les lois internes, dispose, par ailleurs, que « les traités
diplomatiques ont force de loi après avoir été approuvés par l'Assemblée natio
nale».
Faut-ii considérer que cette formule fait obligation de soumettre à l'appro
bation de l'Assemblée nationale tous les traités, à la différence de nos Consti
tutions qui se sont attachées à énumérer, d'une manière limitative, ceux des
traités dont la ratification par le président de la République était subordonnée
à l'intervention d'une loi d'approbation ?
6° Droit de grâce.
L'art. 50 reconnaît au président de la République le droit de faire grâce,
qui est conféré traditionnellement à tous les chefs d'Etats.

388
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

• LE POUVOIR JUDICIAIRE iarf. 52 à 55).

Quatre articles sont consacrés par la Constitution tunisienne au pouvoir judi


ciaire.
Les act. 52 et 53 proclament l'indépendance de l'autorité judiciaire, la subor
dination exclusive des juges à l'autorité de la loi ; la forme selon laquelle les
jugements sont rendus au nom du peuple et exécutés au nom du président
de la République.
On ne peut cependant manquer de relever que le Constituant tunisien ne
proclame pas l'inamovibilité des magistrats du siège, qui est pourtant la meil
leure garantie de l'indépendance du pouvoir judiciaire.
Les art. 54 et 55 règlent les conditions de nomination et de recrutement
des magistrats. Ceux-ci sont nommés par décret du président de la République,
sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature.
Une loi doit fixer la composition et les attributions du Conseil supérieur
de la magistrature, appelé à veiller à l'application des garanties accordées aux
magistrats, quant à la nomination, à l'avancement, à la mutation et à la disci
pline.

• LA HAUTE COUR (art. 56).

L'art. 56 institue une Haute Cour qui se réunit pour juger un membre du
gouvernement en cas de haute trahison. La compétence et la composition de
la Haute Cour ainsi que la procédure applicable devant elle sont fixées par
la loi.
A cet égard il convient de remarquer qu'à moins de considérer le président
de la République comme un membre du gouvernement qu il préside, la Consti
tution ne comporte aucune disposition formelle relative au cas de haute trahison
du chef de l'Etat tunisien.

• LE CONSEIL D'ETAT {art. 57).

L'art. 57 institue un Conseil d'Etat qui est appelé à jouer le double rôle de
juridiction administrative et de Cour des comptes.
Dans sa formation de juridiction administrative, le Conseil d'Etat connaît
des litiges entre les particuliers, d'une part, et l'Etat ou les collectivités publi
ques, d'autre part, et des recours pour excès de pouvoir.
Il va de soi que les recours pour excès de pouvoir ne peuvent être dirigés
que contre des actes administratifs dont il conviendra d'apprécier la légalité.
La Constitution tunisienne n'organise, à aucun moment, le contrôle de la consti-
tutionnalité des lois.
Dans sa formation de Cour des comptes, le Conseil d'Etat est chargé de
vérifier les comptes de l'Etat et d'en adresser rapport au président de la Répub
lique et à l'Assemblée nationale.

389
Victor Sïlvera

La composition et la compétence du Conseil d'Etat ainsi que la procédure


applicable devant cette juridiction sont fixées par la loi.

• LE CONSEIL ECONOMIQUE ET SOCIAL {art. 58).

L'art. 5S institue un Conseil économique et social, qui est une assemblée consul
tative en matière économique et sociale. Sa composition et ses rapports avec
l'Assemblée nationale sont fixés par la loi.

• LES COLLECTIVITES LOCALES (art. 59).

L'art. 59 reconnaît l'existence des collectivités locales qui sont la commune et


la région. Les Conseils municipaux et les Conseils régionaux gèrent les affaires
locales dans les conditions prévues par la loi.

• REVISION DE LA CONSTITUTION (art. 60 à 62).

Les art. 60 à 62 règlent la procédure de revision de la Constitution.


L'initiative de la revision appartient au président de la République ou au
tiers au moins des membres de l'Assemblée nationale.
La décision de revision appartient à l'Assemblée nationale. Celle-ci ne peut
toutefois délibérer sur la revision proposée qu'à la suite d une résolution prise
à la majorité absolue, la commission intéressée ayant, au préalable, déterminé
et étudié l'objet de la revision.
Une fois cette résolution adoptée, l'Assemblée nationale peut se saisir de
la proposition de revision qui doit être adoptée à la majorité des deux tiers
de ses membres, à la suite de deux lectures dont la seconde doit se dérouler
au moins trois mois après la première.
La revision ne peut porter atteinte au régime républicain.
Le président de la République promulgue, sous forme de loi constitutionn
elle, la loi portant revision de la Constitution.
On ne peut que noter, à propos de la procédure de revision, que celle-ci
écarte délibérément le recours au referendum populaire.
Soucieux de stabilité constitutionnelle, la jeune République tunisienne s'attache
à laisser le pouvoir de revision à l'Assemblée nationale qui, à la faveur du
parti politique unique, se trouve pratiquement entre les mains des dirigeants
destouriens, lesquels se confondent avec les dirigeants de l'Etat tunisien.

• DISPOSITIONS TRANSITOIRES (art. 63 et 64).

L'art. 63 prévoit que la Constitution sera promulguée et publiée par le prési


dent de la République, en séance de l'Assemblée nationale le 1er juin 1959.
La date du 1er juin a été choisie parce qu'elle est l'anniversaire du retour en
Tunisie, le 1er juin 1955, du Président Bourguiba.

390
Le Régime Constitutionnel de la Tunisie

L'Assemblée nationale constituante demeure en fonction jusqu'à l'élection et


l'installation de l'Assemblée nationale.
jusqu à l'élection du président de la République et de l'Assemblée nationale
prévue dans le courant du mois de novembre 1959, l'organisation des pouvoirs
publics, telle qu'elle résuite de la résolution de l'Assemblée nationale consti
tuante en date du 25 juillet 1Q57, demeure en vigueur. La première séance de
la première Assemblée nationale se tiendra au siège actuel de l'Assemblée,
l'après-midi du deuxième jeudi qui suivra les élections.

V
Appréciation critique et conclusions

Au terme d'une analyse, qui s'est efforcée d'être objective, de


l'évolution du régime constitutionnel de la Tunisie, à la lumière
de la Constitution du 1er juin 1959, il convient maintenant de
conclure.
Cette conclusion ne peut manquer d'abord de souligner l'am
pleur du chemin parcouru par les chefs politiques et syndicalistes
tunisiens depuis l'éveil de leurs aspirations constitutionnelles.
Sous le régime du protectorat, le Destour n'a cessé de réclamer
un gouvernement responsable devant une assemblée élue par le
peuple ~. Son attachement au gouvernement parlementaire a, d ail
leurs, orienté les premiers travaux des commissions spécialisées de
l'Assemblée nationale constituante, lesquels s'inspiraient alors net
tement du régime parlementaire britannique.
Sous le régime du protectorat, l'U.G.T.T. n'a cessé de récla
mer la reconnaissance constitutionnelle des droits économiques et
sociaux de la classe ouvrière.
Or la Constitution tunisienne du 1er juin 1959 répudie le gou
vernement parlementaire et institue un gouvernement présidentiel
tandis que, sur le plan économique et social, elle témoigne d'un
conservatisme certain, qui l'empêche de faire la moindre allusion
au droit de grève, destiné à appuyer l'action menée par les travail
leurspour la défense de leurs intérêts professionnels.
Comment expliquer une telle volte-face 1
.

7. On rappellera, pour mémoire, que l'ouvrage intitulé La Tunisie martyre


publié en 1919 a Paris et attribué au Cheikh Taalbi. fondateur du Destour,
insistait d'une manière très nette sur la nécessité du principe de la responsabilité
du gouvernement devant une assemblée élue.

391
Victor Silvera

Dans une interview à la radiodiffusion suisse datée du 6 sep


tembre 1957, le Président Bourguiba n'a pas caché qu'il était « par
ticulièrement impressionné dans le mauvais sens par l'instabilité
qui caractérise la vie politique en France ».
C'est pour cela, ajoutait-il, que « nous nous orientons vers un
régime qui assure un minimum de stabilité à la tête de l'Etat.
C'est pour cela que notre préférence va au régime américain, mais
notre Constitution ne sera pas une copie de la Constitution amér
icaine ».
Le Président Bourguiba a intégralement tenu sa promesse du
6 septembre 1957. Rejetant le gouvernement parlementaire réclamé
depuis la fin de la première guerre par le Destour, il a adopté la
formule du gouvernement présidentiel, en honneur aux Etats-Unis.
En outre, comme il le disait le 6 septembre 1957, la Constitut
ion tunisienne n'a pas été une copie de la Constitution améri
caine.
En effet, le président de la République tunisienne a plus de
pouvoirs que le président des Etats-Unis.
Sauf le droit de veto législatif, ce dernier n'intervient pas dans
la fonction législative, puisqu'il n'a pas, comme le président tuni
sien, l'initiative des lois et ne peut pas prendre des décrets-lois.
D'autre part, la procédure américaine de I' « impeachment »
permet la mise en accusation par la Chambre des représentants et
le jugement par le Sénat du président de la République en cas de
trahison, concussion ou grands crimes ou méfaits. La peine appli
cable est, alors, la destitution.
La Constitution tunisienne, qui dote le président de la Répub
lique de pouvoirs très importants, n'envisage, à aucun moment,
l'éventualité d'une mise en accusation du chef de l'Etat tunisien.
On ne peut même pas dire qu'il est responsable devant le
peuple tunisien qui l'a élu, puisqu'à aucun moment le recours au
referendum n'est prévu pour arbitrer éventuellement les conflits
avec l'Assemblée nationale.
La responsabilité du président de la République tunisienne ne
peut, en définitive, jouer que s'il sollicite le renouvellement quin
quennal de son mandat ; dans cette hypothèse le peuple, par son
suffrage, lui signifie sa confiance en le réélisant ou sa méfiance en
l'éliminant.
Enfin, aux Etats-Unis, le Sénat tempère les prérogatives du
président des Etats-Unis en matière notamment de participation à
he Régime Constitutionnel de la Tunisie

la nomination aux hauts emplois de l'Etat, tandis que les deux


Chambres du Congrès règlent souverainement la périodicité de
leurs sessions : ce qui n'est nullement le cas dans la Constitution
tunisienne qui règle minutieusement le régime des sessions de l'As
semblée nationale.
La République tunisienne, organisée par la Constitution du
1er juin 1959, est donc incontestablement une République plus autor
itaire que celle des Etats-Unis.
En réalité, le système établi en Tunisie a été conçu en fonction
de la personnalité du Président Bourguiba.
Certes, nous sommes mal venus à nous étonner, en France,
après notre Constitution de 1958, d'un système conçu et organisé
à la mesure de la personnalité de son promoteur.
Toutefois, sans qu'il puisse être question de faire un parallèle
entre les deux Constitutions, il suffira de rappeler que la France
ne connaît pas, comme la Tunisie, le régime du parti unique, dont
la propagande obsessionnelle vient au soutien constant d'une main
mise totale sur l'appareil de l'Etat.

Le tableau que nous venons de dresser ne comporte pas, cepen


dant, que des ombres.
Il révèle également quelques rayons qui ne sont nullement
négligeables et que projette la volonté inébranlable du Président
Bourguiba de moderniser les structures de la Tunisie et de lutter
contre l'obscurantisme religieux.
Certes, la Constitution tunisienne du 1er juin 1959 proclame la
fidélité aux enseignements de l'Islam, elle fait de l'Islam une rel
igion d'Etat et exige du président de la République qu'il soit de
religion musulmane.
Mais, après ce coup de chapeau aux principes du droit musul
man, la Constitution tunisienne s'interdit formellement, à la diffé
rence de certaines Constitutions de pays musulmans, toute discr
imination de caractère racial ou religieux.
De même, les réformes entreprises par le Président Bourguiba
avant la promulgation de la Constitution — qu'il s'agisse de
l'émancipation de la femme musulmane, de la suppression de la
polygamie, de la réforme du mariage, du divorce ou des succes
sions, de la réforme de l'enseignement religieux de la Grande Mos-

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Victor Siïvera

quée — témoignent du souci prédominant du chef de l'Etat tuni


sien de tourner délibérément le dos à des conceptions archaïques
pour entrer dans la voie du progrès.
Connaissant ses concitoyens et prenant exemple de Kemal Ata-
turk, le Président Bourguiba a, sans doute, estimé que les réformes
qu'il devait encore réaliser dans cette voie exigeaient un Etat fort
ne souffrant aucune opposition.
C'est, à notre sens, la seule explication plausible du caractère
très autoritaire d'une Constitution, marquée par la forte personnal
ité de son auteur et premier bénéficiaire qui, si Dieu lui prête vie,
s'est donné vingt ans au maximum de pleins pouvoirs, puisqu'il est
prévu que le président de la République n'est pas rééligible plus
de trois fois consécutives.

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