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Jean-Michel Besnier

Pour une communication sans concept


In: Réseaux, 1991, volume 9 n°46-47. pp. 27-39.

Résumé
Prise en charge par les sciences du langage ou par la cybernétique, la communications est réduite à l'information et engagée
dans une entreprise de modélisation intégrale. Les développements de la pragmatique d'inspiration systémique aussi bien que
l'essor des sciences cognitives paraissent confirmer la disqualification des points de vue herméneutique et éthique auxquels
s'attachaient les philosophes. C'est néanmoins par référence au kantisme que l'intersubjectivité impose une problématique du
sens à laquelle Apel, Habermas ou Grice s'efforcent de satisfaire. La visée conceptuelle avouant ses limites, la conversation et,
d'une façon générale, la littérature semblent promettre une élucidation non réductrice des actes de communication.

Abstract
Taken up by the sciences of language or by cybernetics, communication is reduced to the process of informing and thus engaged
in an enterprise of integral modelling. The development of the pragmatic of systemic inspiration as well as the expansion of the
cognitive sciences appears to confirm the disqualification of the hermeneutical and ethical points of view to which philosophers
have been attached. It is, nonetheless, by references to Kantism that intersubjectivity imposes a problematic in the sense of that
which Apel, Habermas, or Grice try their best to satisfy. The conceptual aim is to admit its limits. Conversation, and in a general
way literature, seem to promise a non-reductional elucidation of the acts of communication.

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Besnier Jean-Michel. Pour une communication sans concept. In: Réseaux, 1991, volume 9 n°46-47. pp. 27-39.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1991_num_9_46_1828
POUR UNE

COMMUNICATION

SANS CONCEPT™

Jean-Michel BESNIER

1 Cet article reprend sans grandes modifications le texte de l'exposé prononcé dans le cadre de
l'Espace Séminaire de Philosophie du Centre Georges Pompidou. Il en conserve pour une part
les inflexions orales.

Réseaux n° 46-47 CNET - 1991


27 —
communication que pour autant qu'on est
parvenu à s'arracher à l'illusion d'une tran
sparence - une transparence telle que les
systèmes entendent justement l'imposer.
Hegel a été lu, de ce point de vue comme
l'auteur d'une entreprise dont la conséquence
fut d'abolir l'intersubjectivité. Contre les
théoriciens de l'Ecole de Francfort ou
Georges Bataille, par exemple, qui font cette
lecture, certains invoqueront, chez le jeune
Hegel, l'effort pour fonder une pensée de
l'interaction, d'autres rappelleront à juste
titre que le système entend réconcilier le
particulier et l'universel et non pas réduire le
premier au second. Au risque de conforter
certains poncifs, je soutiendrai pourtant que
la démarche de Hegel peut être considérée
comme pré-critique et qu'elle illustre just
ement la perte du sens commun et la dispari
Le kantisme a rendu manifeste que la tion de toute chance de communiquer, en
critique des systèmes est la toile de fond prétendant avoir enclos tout le pensable dans
de toute pensée de la communication. C'est un système. Bref, mon propos impliquera
la leçon que je retire, avec d'autres, du que Hegel a refermé l'horizon ouvert par
criticisme : ayantdéconstruit l'illusion Kant et hypothéqué la possibilité de re
transcendantale qui génère les Idées méta construire l'espace commun détruit de lon
physiques et qui engage à la construction de gue date par les dogmatismes philosophiques.
systèmes, c'est proprement le sens commun Il y a plus d ' une raison de penser que notre
que la philosophie critique retrouve et, avec temps vit encore sous le signe de Hegel. En
lui, l'espace d'une communication possible. dépit de l'effort de ceux qui entendent nous
Le passage de la Critique de la raison pure à débarrasser de lui (je pense aussi bien à
la Critique de la faculté de juger traduit ce Foucault qu'à Ricoeur), sa pensée demeure
mouvement : sur la base de la Dialectique présente à plus d'un égard. Au point qu'on
Transcendantale, la réflexion se trouve fon puisse avancer qu'elle constitue l'implicite
dée à interroger les conditions qui rendent des sciences de l'homme contemporaines.
pensable l'accord des sujets (autour de l'ob L'affirmation se trouve étayée chez
jetbeau ou bien autour d'une idée de la Heidegger : le projet de rationalisation à
nature organisée). On sait peut-être que l'ef l'œuvre dans les sciences de l'homme re
fort de Fichte ira dans le même sens : sur la noue, explique-t-il, avec l'ambition du
base d'une déconstruction de l'idéalisme système hégélien à rendre raison de toute
dogmatique à l'oeuvre dans toute métaphys réalité et à réaliser toute raison. On se
ique - idéalisme qui repose sur l'idée que le souvient en effet que Heidegger voit dans le
Moi se prend pour le foyer de toute réalité , système hégélien l'extrême pointe de la
l'auteur de la Doctrine de la science (1794) métaphysique et aussi Г accomplissement des
retrouve les conditions de l'intersubjectivité temps modernes inaugurés par Descartes.
qui rendent l'action morale pensable et l'idée D'après lui, les sciences héritent de la mé
de Droit défendable. taphysique dont le destin était de se consti
Tel sera, en quelque sorte, le pré-requis de tueren un système du savoir absolu. En
mon enquête sur la communication : la con d'autres termes, plus batailliens d'ailleurs
viction, apparemment triviale, qu'il n'est que heideggériens, la volonté d'être tout à
d'interlocuteurs possibles dans un procès de l'origine du projet de Hegel devait ressurgir

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dans le contexte de sciences qui se pensaient langage et, à partir de lui, les systèmes et les
pourtant débarrassées de la métaphysique. structures, le procès de communication
Admettons donc que Hegel refoule Kant n'appelait guère d'autre question que celle
et, avec lui, toute possibilité de penser la de la schématisation des fonctions du lan
communication intersubjective. Admettons gage et du mode de circulation des signes.
aussi que la critique portée contre son système L'apport de la linguistique et de la sémiologie
n'ait pas empêché que se développent des n'a pas peu fait pour établir la thèse selon
sciences qui traduisent le même vice que lui. laquelle toute communication consiste dans
Cela admis, il s'agirait de montrer que les la transmission d'un message selon un code
sciences qui prennent explicitement pour approprié, dont la maîtrise doit faire l'objet
objet la communication (au sens large du du savoir scientifique. Le modèle de Jakobson
terme) manquent nécessairement leur objet. entretient vite l'illusion de l'exhaustivité en
Ce que Adorno exprimait à sa façon : Plus on énumérant les six ingrédients qui composent
traite scientifiquement de la communication, toute communication et qui définissent les
plus on la manque. six fonctions du langage2 .
Mon propos voudrait éprouver la On ne s'arrête pas d'abord au fait que ce
pertinence de cette approche critique. Non modèle a le défaut de réduire toute commun
pas aux fins d'argumenter un point de vue ication à la communication linguistique.
anti-scientifique, ce qui serait fort peu crit Quand on s'en avise, on s'en remet aux
ique, mais en vue de déterminer si la com investigations sémiologiques ainsi qu'aux
munication ne relève pas, en définitive, d'une travaux des éthologues, pour mettre en évi
problématique du sens irréductible à celle de dence la part de non-verbal que comporte
la vérité et du concept. Evoquant les princi toute relation communicationnelle. Qui ne
pales prises en charge scientifiques de la se souvient, à cet égard, de la notoriété r
communication, je serai en conséquence at econnue alors aux travaux de Von Frisch et de
tentif aux indices révélant leurs insuffisan la célèbre mise au point de Benvéniste. Il
ces à rendre raison des relations n'empêche qu'à ce stade, l'idée de code
intersubjectives. paraît seule susceptible de conférer à la com
L'essor des sciences du langage qui a munication l'instrument de sa scientificité.
c ompagnera le structuralisme dans les années La théorie mathématique de l'informa
soixante a évidemment beaucoup fait pour tion de Schannon (1948) offre parallèlement
rendre crédible l'idée que la communication le même résultat. On sait qu'à partir du
devrait pouvoir relever d'un traitement i modèle de la thermodynamique, elle établit
ntégralement scientifique - et, pour cette rai que toute transmission d'information - et
son, être arrachée au discours philosophi toute communication ne sera désormais plus
que. On se souvient de la jubilante guerre que cela - s'expose à soumettre son contenu
déclarée au paradigme de la conscience par à entropie en le faisant passer par son canal.
les structuralistes : la conscience, disait-on, Ce modèle avait de quoi séduire : il autorisait
est immergée dans ce transindividuel qu'est une approche homogène des phénomènes de
le langage ; elle ne saurait donc avoir le communication (l 'intersubjectivité devenait
privilège que la tradition cartésienne lui at un simple cas de figure, à côté de la com
tribuait. Plutôt s'en remettre à Leibniz, à munication homme-machine ou machine-
Spinoza ou à Marx pour décrire l'effet de machine - communication universellement
structure auquel toute subjectivité se voit soumise à déperdition).
finalement réduite. Puisqu'il s'agissait avant Le plus évident est que cette approche qui,
tout de comprendre comment fonctionne le avec la cybernétique, allait bientôt féconder

2 La fonction référentielle : le message est centré sur le contexte ; la fonction expressive : il est centré sur le
destinateur ; la fonction conative : il est centré sur le destinataire ; la fonction phatique : il est centré sur le contact ;
la fonction métalinguistique : il est centré sur le code ; et la fonction poétique : il est centré sur lui-même.

— 30
le systémisme opérait une réduction dont il entier des sciences humaines autour du
n'est pas sûr que l'approche scientifique paradigme de la communication, lequel
puisse en général se passer : la communicat paradigme s'exprime dans le schéma bien
ion est en effet identifiée par elle à l'info connu : tout organisme, tout système est une
rmation et celle-ci à la transmission de s "boite noire" dotée d'une entrée et d'une
ignaux. Le recours au modèle sortie et soumis à une fonction de transfo
thermodynamique permet en outre la rmationcaractéristique permettant d'antici
quantification qui authentifie toute démar per l'effet (la sortie) à partir de la cause
che scientifique : o ndira qu ' une information (l'entrée). Ce schéma n'est pas loin d'être
est d'autant plus riche qu'elle est "impro responsable d'une nouvelle conception du
bable", c'est à dire néguentropique, et on monde. Qu'on songe, à cet égard, au succès
calculera la quantité ď informations contenue français du livre de Joël de Rosnay, Le
dans un système par référence à la somme Macroscope. Vers une vision globale.
des improbabilités de chaque élément de ce Bien entendu, l'analyse de la communicat
système. Plus chaque élément est improbab ion va s'en trouver quelque peu affinée : la
le, plus l'information totale potentielle est cybernétique l'aborde avec les concepts de
grande. Offerte aux sciences de l'ingénieur, feed-back, de redondance, de bruit,
la communication se voit désormais assigner d'homéostase ou d'auto-régulation. Les
une unité de mesure issue de la situation la psychologues de l'apprentissage, les biolo
plus simple qui se puisse concevoir, c'est à gistes ou les sociologues font encore leur
dire celle où une transmission d'information miel de tous ces concepts.
est obtenue ou n'est pas obtenue. C'est ainsi Il n'est pas difficile de tirer les consé
que le "bit" (binary digit) devient désormais quences de ce rapide parcours des étapes de
la mesure de toute communication. l'annexion du problème de la communicat
Est-il utile de souligner que la théorie de ion par les sciences d'inspiration mathémat
l'information, en servant de clé à la ique et physique. L'exposé en pourrait s
compréhension des phénomènes imuler la rigueur syllogistique :
communicationnels, conduit à privilégier la - La communication, c'est l'information.
bonne réception des messages émis, à l'ex - Or, l'information est susceptible de
clusion de toute autre préoccupation ? Qu 'est- calcul.
ce donc que communiquer, selon elle ? Rien - On peut donc espérer une modélisation
d'autre que transmettre quelque chose qui intégrale du champ des phénomènes
est reçu. Prétend-on aller au-delà quand on communicationnels, ce qui s'exprimera, avec
fait valoir les ressources en communication l'essor de l'informatique, par la volonté de
dont bénéficieraient les démocraties avan traduire intégralement l'analogique en di
cées ? gital.
Dernière étape du tableau de la prise en Le philosophe n'a plus, devant cette s
charge scientifique de la communication dont ituation, qu'à constater la mise au rencart du
nous sommes les héritiers : la cybernétique . problème du sens qu'il attachait au thème de
Contemporaine de la théorie de l'information la communication ; il n'a plus qu'à enregist
de Schannon, elle semble encore plus radi rer la relégation de toute préoccupation con
cale. La communication humaine se trouve, cernant l'intentionnalité et, d'une façon gé
avec elle, ravalée au dispositif de la com nérale, la caducité de l'intérêt pour une
munication entre machines capables de herméneutique des relations intersubjectives.
transmettre et d'interpréter des ordres. La description prétend n'avoir jusqu'ici
L'histoire de la cybernétique3 offre le pre point trop forcé le trait. Il va sans dire qu'elle
mier grand projet d'unification du champ est orientée par la critique de la rationalité

3 Histoire de la cybernétique que Jean-Pierre Dupuy a si bien relatée, dans un numéro des Cahiers du C.R.E.A qu'il
faudra un jour rendre moins confidentiel (Cahiers du C.R.E.A.. n°7, 1, rue Descartes , 75005 Paris).

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instrumentale évoquée, en commençant, dans compte du déterminisme qui régit malgré les
le contexte philosophique d'une résistance apparences la sphère intersubjective. Elle
de la communication à la visée scientifique. soutient qu'une axiomatique de la commun
Elle serait toutefois incomplète sans l'évo ication, pensée sur le modèle de la
cation ,d'une part, de la pragmatique dont les combinatoire du jeu d'échecs, doit être
développements chez les liguistes paraissent réalisable. Je cite Watzlawick, Beavin et
constituer, comme je le dirai bientôt, une Jackson dans Une logique de la communicat
révision à la baisse de la prétention des ion : "Toute interaction peut être définie par
sciences du langage à la systématicité inté analogie avec un jeu, c' est-à-dire comme une
grale, d'autre part, de cette nébuleuse de succession de "coups" régis par des règles
disciplines en voie d'organisation qu'on rigoureuse . .. Il existe un calcul de la
nomme "sciences cognitives". pragmatique de la communication humaine,
S 'agissant de la pragmatique, il convient calcul jusqu' à présent non interprêté, dont
d'abord de s'entendre. Une brève mise au les règles sont observées dans une bonne
point étayera, pour cette raison, mon propos communication, et rompues dans une com
général : sous le nom de pragmatique, on munication perturbée" 4 .
peut identifier en effet deux entreprises dont Inutile de souligner à quel prix se formule
le statut méthodologique est incompatible. cette ambition d'une axiomatique : en plein
La chose peut s'énoncer en termes kantiens : accord avec les thèses behavioristes, la
il y a une pragmatique qui se voudrait dé communication est résolument confondue
terminante et une pragmatique qui n'ambi avec le comportement (d'où l'axiome : "On
tionne rien d'autre que d'offrir des règles ne peut pas ne pas communiquer"). Autre
pour la réflexion. La première assume l'ob ment dit, on exclut tout "recours à des hy
jectif d'être systématique tandis que la s pothèses intra-psychiques, en fin de compte
econde se limite à élucider les conditions de invérifiables, et on peut se borner à observer
possibilité de l'intercompréhension (selon les relations entre les entrées ("input") et les
les termes de Habermas). sorties ("output") d'information, autrement
L'Ecole de Palo Alto est caractéristique de dit à la communication"* . Conformément à
cette première pragmatique qui poursuit le la cybernétique, comme on le voit, l'esprit
projet d'exhiber la logique intégrale de la est réduit à une "boîte noire" et
communication. Son intention première cons l'intersubjectivité à l'échange entre "boîtes
iste à échapper à l'alternative syntaxe-sé noires". Toute question de sens se révèle
mantique, c'est-à-dire à l'approche de la évidemment "indécidable". Le gain dont se
communication en termes de codage de l'i prévaut l'Ecole de Palo Alto consiste seu
nformation aussi bien qu'à celle qui interroge lement en ce que l'accent est mis par elle non
les conventions donnant leur sens aux mes plus sur l'émetteur du message dans le pro
sages transmis. Ce qui est saisissant dans cessus de communication mais aussi bien
l'Ecole de Palo Alto, c'est la tranquille assu sur le récepteur. L'interaction devient
rance avec laquelle elle déclare vouloir éla prioritairement objet de l'analyse
borer "un calcul généralisé de la pragmatique pragmatique alors même qu ' elle était jusqu ' à
de la communication humaine" qui décrirait présent escamotée. L'explication des para
et permettrait de prévoir toutes les situations doxes (le fameux "double-bind") qui carac
relationnelles. Laplace ne se serait pas ap térisent les relations humaines n' ont pas pour
pliqué au monde interindividuel avec plus de rien fait la notoriété des penseurs californiens.
conviction. La pragmatique ici envisagée, Grâce à eux, la communication a perdu
loin de créditer le sens commun d'une certaine l'évidence dont la créditaient les sciences de
clairvoyance sur lui-même, prétend rendre l'ingénieur et ce n'est assurément pas un mal

4 Une logique de la communication, trad. J. Morche, Le Seuil-Points 1972, p. 38.


5 Ibidem p. 39.

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pour le philosophe méfiant à l'égard des computabilité : tout est en droit calculable ;
illusions de transparence. Reste que, dans il n'est pas d'autre rationalité que celle qui
son principe, l'entreprise systématique de ressortit au calcul. D'où l'élimination, là
Palo Alto paraît renouer avec l'ambition encore, de toute recherche concernant les
hégélienne d'une rationalisation intégrale états mentaux et, s 'agissant de la communic
du réel et, pour cette raison, d'une fin de la ation, la réduction du vouloir- dire à la seule
philosophie. performance cognitive, idéalement décrite
Sans qu'il soit utile d'insister davantage, en termes de procédures algorithmiques.
il est clair qu'on a malgré tout affaire à une Avantd'examiner la façon dont les scien
mainmse radicale du point de vue scientifi cescognitives prennent explicitement en
que sur un domaine jadis exploité par une charge le problème de la communication, il
philosophie réfractaire au dogmatisme des importe d'en revenir un moment à la
systèmes. Il est clair aussi que cette main pragmatique, élaborée d'abord au sein de la
mise prend justement la forme d'une entre linguistique et, ensuite, ainsi que je le suggé-
prise systématique comparable, dans l'esprit raiis dans le contexte d'une préoccupation
du moins, à l'ambition hégélienne d'une philosophique pour le sens commun, c'est-
rationalisation intégrale du réel devant à-dire dans un cadre qui paraît bien redonner
achever la philosophie elle-même. du crédit à la pensée critique.
L'ultime avatar de la "scientifisation" de La pragmatique s'efforce, comme on sait,
la communication que je me suis promis de remettre au premier plan les sujets par
d'explorer n'est pas sans avoir entretenu, en lants ordinaires et d'accorder au contexte
la personne de certains de ses représentants, d'interlocution un rôle décisif dans
quelques rapports théoriques et historiques Г intercompréhension. Elle admet, en consé
avec la fondation de l'Ecole de Palo Alto. quence, que toute situation communi-
Constituées au départ pour résoudre certai cationnelle est trop complexe pour être abor
nesquestions sinon déceptions éprouvées déede manière unilatérale : il faut, pour en
par l'Intelligence Artificielle, les sciences débrouiller le sens, non seulement invoquer
cognitives vont en gérer la plupart des pos le contexte d'énonciation, mais aussi les
tulats - principalement celui qui porte à dé compétences idéologiques et culturelles des
finir toute connaissance comme l'aptitude à interlocuteurs, leurs déterminations psycho
traiter l'information. On conçoit que cette logiques ainsi que les filtres d'interprétation
définition soit englobante et qu'elle incite qu'ils interposent entre les messages qu'ils
finalement à parler de cognition à propos de échangent. Rien d'étonnant que la
tout dispositif organisational qui reçoit et pragmatique ainsi conçue retrouve les analy
restitue de l'information (dispositif biologi sesphénoménologiques ou bien celles de
que, machinique, sociologique...) . Sur cette l'herméneutique de Gadamer concernant la
base défïnitionnelle, les sciences cognitives compréhension.
se prétendront donc, a fortiori, sciences de la L'approche de la communication devient
communication, et ce en vertu du syllogisme : pour une part plus modeste dans son projet.
Communiquer = informer ; connaître = A. Culioli, par exemple, la définit comme
traiter l'information ; donc, communiquer "un ajustement plus ou moins réussi, plus ou
= tenter de justifier la rationalité des perfo moins souhaité, des systèmes de repérage de
rmances cognitives. deux interlocuteurs". L'ambition d'une
La démarche des sciences cognitives nous restitution intégrale des tenants et des
maintient dans le cadre d'une logique de la aboutissants d'une action communica-
déduction des actes de communication. Le tionnelle est en reflux et on n'hésite plus à
courant dominant (le cognitivisme) soutient critiquer, comme François Recanati, "le
en effet l'application illimitée du principe de mythe de la parole explicite"6. La préoccu-

6 F. Recanati, La transparence et renonciation. Pour introduire à la pragmatique. Paris, Le Seuil 1979.

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pation pour le sens semble donc reprendre stratégiques ou symboliques) et définirait,
tous ses droits et, sans que les pragmaticiens en dernier lieu, les conditions de
souscrivent tous à cette perspective, les phi l'intersubjectivité, en attestant qu'il n'est
losophes se sentent encouragés à ré-articuler pas de communication sans l'anticipation
la théorie des actes de discours avec une d'une "situation idéale de parole" qui réali
analyse de l'éthos moral. Je ne pense pas serait, comme en un système, toutes les nor
seulement, ici, aux travaux d'un Francis mes ainsi inventoriées8 . Tout cela est très
Jacques sur le dialogue mais aussi à la ré elliptique mais peut suffire à suggérer que la
flexion de Paul Ricoeur découvrant par communication n'est pensable que dans le
exemple une homologie entre les niveaux contexte d'une telle approche critique, seule
pragmatiques que sont la locution, capable de ménager la liberté des interlocu
Finterlocution et le langage comme institu teurs en les créditant d'une aptitude à argu
tiond'une part et les niveaux de l'éthos menter la portée de leurs actes de langage -
moral que sont l'estime de soi, la sollicitude alors que l'approche systémique ne leur ré
et les institutions justes d'autre part7 . serve que celle d'endosser une position str
Un tel retour de l'intérêt éthique indique atégique toujours en droit prévisible.
peut-être que la communication a bel et bien Est-il indifférent à cette réactualisation du
débordé les cadres d'une stricte approche point de vue critique que la conversation
scientifico-technique. C'est pour le montrer fasse aujourd'hui l'objet de l'enquête des
qu'on gagnerait à confronter la pragmatique théoriciens de la communication ? Le phé
généralisée de Palo Alto avec la pragmatique nomène n'est plus marginal : ce nouvel objet
universelle de Habermas. J'annonçai lachose mobilise à la fois ce qu'on nomme la philo
tout à l'heure en disant que sous un même sophie continentale (Apel n'y est pas insens
intitulé, on avait deux méthodologies fon ible, pas moins que Habermas) et la philo
cièrement opposées : une méthodologie sophie anglo-saxonne (je parlerai dans un
déductiviste ou schématisante contre une instant de Paul Grice). Par ailleurs, il est le
méthodologie reflexive, pour parler encore plus souvent interrogé sur fond d'un constat
une fois dans le registre kantien. des limites de l'approche scientifique, ce qui
Loin de travailler à soumettre à quelque conforte évidemment le sens de mon propos
conceptualité englobant l'ensemble des général.
phénomènes communicationnels, l'entre C'est Roland Barthes (dans un texte co
prisede Habermas se présente en effet comme signé par Frédéric Berthet) qui formulait le
une activité de description et de classement, mieux la chose : "La conversation est l'un de
axée sur 1 'elucidation des "conditions de ces objets qui portent un défi discret à la
possibilités universelles de l'inter- science parce qu'ils sont asystématiques et
compréhension". Loin de vouloir construire tirent leur valeur, si l'on peut dire, de leur
une théorie axiomatique qui déduirait tous mollesse formelle"9 . Voilà qui est on ne peut
les possibles communicationnels, elle se plus clair : La conversation oppose un cran
borne - si l'on peut dire - à mettre en chantier d'arrêt aux analyses scientifiques. Plus
une pragmatique susceptible de décrire les précisément : elle mobilise avant tout une
énonciations ainsi que les règles propres à fonction du langage décrite par Jakobson et
les valider - en l'occurrence : les règles qui qui embarrasse les théoriciens d'un langage
attestent la vérité, la sincérité ou la justesse potentiellement transparent, à savoir la
des énoncés en question. Cette pragmatique fonction phatique. Je cite Frédéric Berthet
encore à venir classerait les types d'activités cette fois : "En un sens, la fonction phatique,
langagières (activités communicationnelles, c'est la conversation par excellence... : Si

7 Cf. Paul Ricœur, "Approches de la personne", Esprit mars-avril 1990.


8 Cf. "Signification de la pragmatique universelle" in Logique des sciences sociales et autres essais PUF 1987.
9 Cf.Ouverture du numéro 30 de Communications. 1979.

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l'objet de la fonction phatique, c'est le cont principe mériterait sans doute d'être comp
act ou son accentuation, bref si ce qui est aré avec ce qui constitue le point de départ
visé c'est bien le lien social comme tel (son de l'éthique de la discussion selon Apel,
établissement comme sa vérification, sa c'est-à-dire avec l'a priori transcendantal
condition d'existence comme sa qui implique que, dès lors qu'on accepte de
consolidation), alors tous les autres objectifs discuter, on a tacitement admis un principe
de l'échange de paroles ne sont que second normatif et éthique nous enjoignant de sou
aires, et parler n'est plus échanger de l'i mettre tout différend à des arguments desti
nformation, mais établir (inlassablement) la nésà réaliser un consensus. Le principe de
possibilité de l'échange" (Ibid.p. 127). Il fau coopération de Grice, Га priori de la com
dra revenir sur la portée de cette citation. En munauté de communication de Apel ou même
attendant, comment ne pas trouver sympto- l'anticipation contrefactuelle et régulatrice
matique qu ' on songe à invoquer, à 1 ' appui de d'une situation idéale de parole selon
cette approche de la conversation, l'An Habermas, ont au moins en commun de
thropologie de Kant et cette déclaration dans porter témoignage de l'indispensable d
laquelle se reconnaissent aussi les orienta imension éthique que comporte toute
tions d'Apel ou de Habermas : "Ce qui doit intersubjectivité. L'enjeu philosophique et
guider la conversation, ce n'est pas simple politique d'une problématique de la commun
mentun certain plaisir social, mais aussi des ication s'en dégage par ailleurs clairement.
principes qui, au moment où les hommes On peut ajouter que les maximes, formulées
échangent franchement leurs pensées avec par Grice à partir du Principe de coopération,
leur entourage, doivent servir de condition déclinent, par référence aux catégories
restrictive à leur liberté"10 ? L'autorité de Kant kantiennes, les conditions requises pour que
rappelle notamment que la communication l'implicitation à l'oeuvre dans tout échange
est soumise aux conditions de la finitude humain ne viole pas le principe en question :
humaine et que l'approximation d'une ren les maximes de la quantité (qui prescrivent le
contre avec l'autre que soi ne saurait relever seuil d'information à respecter dans une
d'une codification d'inspiration scientifique. conversation), celles de la qualité (qui invi
С 'est avec Kant, justement, que Paul Grice tent à la véridicité des propos), celles de la
thématise la conversation. La pragmatique relation (qui enjoignent d'être "relevant") et
qu'il promeut affronte le fait que la commun celles de la modalité (qui font un devoir
ication est toujours habitée d'implicite, d'être clair et précis) - toutes ces maximes
qu'aucun code ne peut systématiquement expriment assez le statut seulement réflé
élucider a priori. Ce qu'une théorie de la chissant d'une théorie de la communication
conversation peut au moins tenter, c'est de ainsi que la nature irréductiblement contin
dégager les principes qui doivent présider à gentedes rapports qu'elles entendent orga
toute communication - étant bien entendu niser.
que ces principes ne sauraient être davantage Faut-il en rester au constat de l'insuff
que des maximes pour l'action isance de la visée technico-scientifique et à la
communicationnelle. Résumée à gros traits, nécessité de réactiver le point de vue d'une
l'analyse gricéenne identifie d'abord un pensée critique dans le champ des théories
Principe de coopération formulé comme contemporaines de la communication ? Il se
l'exigence que "votre contribution trouve que l'entreprise de Grice a récemment
conversationnelle corresponde à ce qui est fait l'objet d'une tentative de prolongement
exigé de vous, au stade atteint par celle-ci, et d'amendement de la part de Dan Sperber
par le but ou la direction acceptés de l'échange et de Deirdre Wilson, tous deux chercheurs
parlé dans lequel vous êtes engagé" n . Ce au CREA. Leur livre, La pertinence. Com-

10 Trad. Foucault, éd. Vrin p. 129.


11 Cf. "Logique et conversation" in Communications n° 30, p. 61.

35 —
munication et cognition12, s'inscrit par les interlocuteurs. Cette théorie aurait,
explicitement dans le cadre des sciences entre autres, l'avantage de fournir une
cognitives dont je n'aurais pas en vain évo compréhension univoque, c'est à dire sans
qué les principes directeurs. L'intérêt de ce malentendus, d'échanges du type : "Voulez-
livre, pour mon propos, tient à ce qu'il fo vous du café ? Merci, une tasse de café
rmule sous le nom de théorie de la pertinence m'empêcherait de dormir". A première vue,
l'exigence de se débarrasser du Principe dans ces échanges, la réponse ne correspond
gricéen de coopération, lequel principe s pas à la question. Du strict point de vue du
ignale, je l'ai souligné, un recours obligé à code, il y aurait dysfonctionnement de la
l'éthique en matière d'intersubjectivité. communication. L'idée générale argumen-
Cognitivistes, D. Sperber et D. Wilson tée par Wilson et Sperber consiste à soutenir
recourent donc volontiers au paradigme de qu'il y a bel et bien communication parce
l'ordinateur pour expliquer généralement la que les interlocuteurs font de bonnes hypo
manière dont deux interlocuteurs gèrent thèses interprétatives - des hypothèses per
l'implicite qui réside dans toute communicati tinentes, des inferences appropriées - sur les
on13. La communication humaine peut, se messages échangés. Dans l'exemple cité :
lon eux, recevoir ses lumières de la psychol l'émetteur de la question saura si la réponse
ogie cognitive et non pas de la pragmatique signifie un refus ou une acceptation.
qu'ils jugent simpliste14. Je n'insisterai pas On reconnaîtra sans hésitation à Sperber
sur leurs travaux si jen'avais cru toutd'abord et Wilson le mérite d'écarter l'idée d'une
qu'ils pouvaient servir mon propos. Ainsi, transparence dont le modèle pourrait être a
s'ils accordent bien une place tout à fait priori délivré. La communication nous im
centrale au langage (en soulignant qu'il n'y pose d'interpréter et de faire des inferences
a ni traitement ni mémorisation de l'info qui défient toute codification : pour toute
rmation sans lui), ils ont, à mes yeux, l'intérêt réception d'un acte de langage, d'un énoncé,
de soutenir que toute communication n'est l'auditeur infère d'abord que le locuteur lui
pas d'ordre linguistique. C'est-à-dire, et la a dit ce qu'il lui a dit (qu'il a voulu exprimer
thèse est essentielle pour un lecteur de Kant, le sens des mots qu'il a énoncés) ; puis, il
que "la communication peut exister sans détermine, en tenant compte du contexte,
code" (p.259). l'acte de parole dont il s'agit et, par là même,
Cette thèse pourrait assurément aller à il peut éprouver que cet acte viole apparem
rencontre de toute prétention scientifique, ment une maxime conversationnelle et infé
c'est-à-dire de toute volonté de construire rer, par conséquent, qu'un deuxième acte est
des systèmes de déduction visant à faire accompli indirectement ; de sorte que, au
l'économie de l'intuition. Seulement, Sperber bout du compte, le locuteur a dit ce qu'il n'a
et Wilson ne disent pas cela : ils tentent pas dit (Ex. "Je veux que tu partes").
seulement de substituer au code Г inference Le projet théorique de Sperber- Wilson est
et ils élaborent, pour cette raison, une théorie donc lumineux : II consiste à expliquer com
de la pertinence destinée à analyser ment nous interprétons bien, comment nous
l'interaction comme l'échange d'interpréta formulons les bonnes hypothèses - autr
tions construites à partir d'indices produit ement dit : comment nous traitons

12 Ed. de Minuit 1 989. Le C.R.E. A. - Centre de Recherche en Epistemologie Appliquée -, dirigé par Jean-Pierre Dupuy
est un Laboratoire de l'Ecole Polytechnique et une Unité Associée du C.N.R.S.
13 Voici, à titre d'exemple, comment ils formulent, à l'occasion, le problème de la mémoire : "Prenez quelqu'un qui
est sur le point de traiter une information nouvelle. Il a encore en tête quelques-unes des hypothèses qu'il vient juste
de traiter. Les individus ne vident pas leur esprit avant de traiter une information nouvelle ; ils disposent d'une
mémoire à court terme (ou de plusieurs mémoires à court terme, ou encore de dispositifs fonctionnellement
équivalents à de telles mémoires dont le contenu n'est jamais simplement effacé, du moins tant que l'individu est en
éveil" (p. 210).
14Voirpp.256,214...

— 36
pertinemment l'information que nous rece fait de son mieux pour produire l'énoncé le
vons. Mais c'est là que nos cognitivistes plus pertinent possible" - ce qui est une
s'éloignent de Grice en un sens qui paraît manière pour eux d'admettre que la réussite
problématique : ils refusent en effet, je l'ai de la communication n'incombe jamais
annoncé, le principe de coopération qui, à qu'aux individus isolés, c'est à dire qu'elle
leurs yeux, suppose ce qu'il faudrait démont procède seulement de l'intérêt bien entendu
rer, à savoir que l'accord entre les sujets est des égoïsmes. Par où se signalerait leur
toujours potentiellement acquis dès lors que adhésion aux thèses de l'individualisme
s'instaure entre eux un échange méthodologique : conçue comme une réalité
communicationnel. Pour leur part, ils enten supra-individuelle, Г intersubjectivité ne
dent faire l'économie de tout pré-requis saurait avoir, selon eux, de sens. S'ils évo
intersubjectif . Le principe de pertinence dont quent le principe coopératif de Grice, ce
ils se satisfont "permet au destinataire d'un n'est jamais que comme une stratégie indivi
acte de communication d'effectuer des duelle parmi d'autres possibles. Mais, pour
inferences non-démonstratives riches et pré- eux, "contrairement à ce que le modèle de
cises sur l'intention informative du Grice pouvait faire espérer, un principe d'une
communicateur". Il suffit pour cela que ce portée morale ou sociologique claire ne se
destinaire sache capter les bons indices (les dégage pas nettement des régularités que
"stimuli ostensifs") mais il n'a pas besoin de l'on peut déceler dans les conversations"15 .
s'assurer sur le fond de l'intention informative La preuve en est, par exemple, qu'une
du communicateur - ce que le principe de "communication peut n'être pas récipro
coopération exigerait selon Grice. que"16 , tout en pouvant, néanmoins, être
C'est dire combien l'idéal de communic nommée communication.
ation est minimal dans cette perspective : Avec cette approche, résumée sans doute
"Tout ce qu'un communicateur, un locuteur abusivement, le modèle de la communicat
par exemple, peut accomplir, c'est produire ion réussie paraît tragiquement dispensé du
un stimulus, en espérant que la perception de recours à une intention de bien communiquer.
ce stimulus par ceux auxquels il est adressé Il n'en appelle pas à la bonne volonté des
produira une modification de leur environ interlocuteurs. Sperber et Wilson l'expri
nement cognitif et déclenchera certains ment,en passant, à travers un exemple : celui
processus cognitifs. Pour ses destinataires, de la communication spontanée des con
un stimulus n'est au départ qu'un aspect ducteurs en période de circulation intense.
perceptible de l'environnement physique. Chacun de ces conducteurs fait des
Un stimulus devient identifiable en tant que "inferences non-démonstratives spontanées",
tel seulement lorsqu'on y reconnaît un phé c'est à dire inconscientes, à propos des
nomène destiné à produire des effets réactions et du mouvement des véhicules qui
cognitifs" (pp.226-227). l'entourent". L'exemple est éloquent : il ré
Le registre dans lequel s'expriment les vèle le triomphe de l'atomisation, le carac
conditions d'une communication réussie est tère superfétatoire de l'hypothèse d'un
ainsi celui du behaviorisme. Ce n'est jamais vouloir-dire ; il offre l'image d'une
l'entente intersubjective qui est désignée homéostase obtenue sans douleur, par aju
comme l'issue de l'échange mais tout au stement pertinent de simples mécanismes. On
plus la désambiguation des énoncés. C'est aurait pu croire que cette théorie de la
pourquoi Sperber et Wilson n'hésitent pas à pertinence, qui refuse principiellement l'idée
proposer de substituer aux maximes de code, allait s'inscrire dans une démarche
conversationnelles de Grice leur "axiome de réfléchissante (c 'est-à-dire une démarche qui
pertinence" ainsi formulé : "Le locuteur a mise sur la saisie d'indices en vue de la

15 Cf. Communications n° 30 p. 93.


16 La pertinence p. 100.

37
construction d'une entente intersubjective). par Gabriel Tarde à la conversation dans
En fait, elle ne se propose que comme une laquelle il voyait le ressort du lien social à
logique de l'inférence non-démonstrative, une époque où le garant transcendantal de la
finalement de type systémique.17 religion a perdu sa crédibilité. "Le phatique,
A tout prendre, l'étude de la conversation commente Berthet, maintient, sous une forme
semblait promettre davantage. Elle permett laïcisée, une religiosité disparue de la con
ait, du moins à mes yeux, de rompre avec le versation"18 .
point de vue fonctionnaliste qui grève la Sur ce point, je crois que si l'on considère
plupart des théories de la communication. la conversation comme paradigmatique de
Point de vue fonctionnaliste selon lequel on l'activité communicationnelle, on ne peut
parlerait toujours pour dire quelque chose, éviter de voir resurgir une dimension méta
on émettrait toujours des signes pour pro physique, cette dimension même que les
duire des effets et éventuellement, pour en approches scientifiques entendaient refouler.
recevoir à son tour. Pensée sous le signe de Le lien social peut très bien s'accommoder
la conversation, la communication me semb aussi d'un usage non stratégique du langage
lait ne pas devoir être rabattue sur le con et la communication ne plus être le véhicule
cept d'information et permettre de faire sa d'un sens à décoder ou même à inférer. C'est
part à ce pur constat existentiel : il y a dans la raison pour laquelle je trouve éminem
toute communication une part de jeu, de ment suggestif qu'on se tourne de plus en
gratuité, de perte qui confine parfois à l'an plus vers la littérature pour réactiver les
goisse. Il y a non seulement de l'implicite en théories de la communication. Proust mais
elle mais aussi de l'inconscient réfractaire au également la littérature de Blanchot, par
calcul. exemple, sont sans conteste exemplaires de
Ce que la pragmatique et a fortiori les cette conception d'une communication tout
approches structuralo-systémiques manquent entière entêtée d'elle-même et qui échappe
forcément dans la communication, c'est ce dés lors qu'on se la propose. Georges Bataille,
momentd'auto-engendrement où un échange dont l'œuvre expérimente le paradoxe d'une
n'en est plus tout à fait un, où on ne parle plus communication qui s'offre seulement à qui
tout à fait pour dire quelque chose mais sait n'en rien attendre, exprimait selon moi
seulement pour maintenir un contact, pour quelquechosed'essentielparcesmots :"Ilest
différer le moment de la solitude, l'échéance dans la communication je ne sais quoi de
du silence. Je dois à Frédéric Berthet la fragile, qui meurt si l'on appuie : la com
connaissance de ces belles pages consacrées munication exige que l'on glisse" 19-

17 Au sein même du C.R.E.A., il se mène une critique du paradigme de la rationalité qui régit l'individualisme
méthodologique sous-jacent à la théorie de la pertinence de Sperber et Wilson. Jean-Pierre Dupuy et André Orléan
entreprennent par exemple de montrer que l'idée selon laquelle toute entité collective (la société) serait le produit de
la seule action d'individus indifférents les uns aux autres, suppose quelque chose qui se révèle à la limite intenable
et auto-réfutant. Ce quelque chose est désigné comme Common Knowledge et décrit en termes de spéculante, dans
un registre apparenté à celui de la sympathie selon Adam Smith : chaque individu a la vertu de se mettre à la place
de l'autre et de voir le monde à travers ses yeux. C'est ainsi qu'on explique la rencontre des individus et leur
contribution à la formation d'entités collectives et, plus précisément, le substrat des conventions. La critique du
Common Knowledge passe par la mise en évidence de paradoxes qui révèlent eux-mêmes l'irrationalité résultant du
paradigme de la rationalité. La transparence des rapports interindividuels s'impose finalement comme un obstacle et
on découvre bientôt que la communication exclut que l'on prête aux individus un comportement intégralement
rationnel - ce qui trahit, d'une certaine façon, les limites de l'ambition à systématiser (grâce à la théorie des jeux) les
choix et décisions présidant aux interactions. Sur ce point, on lira avec profit les contributions de J-P.Dupuy et
d'A.Orléan dans le numéro spécial consacré à "L'Economie des conventions", Revue économique n° 2, mars 1989.
18 op. cit. p. 128.
19 Texte de 1942 publié sous le titre : "C'est une banalité..." in Tel Quel 1979/8 1 . Voir aussi J-M. Besnier, La politique
de l'impossible. Paris, La Découverte 1989, pp. 191 sq.

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