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REVUE BIBLIQUE
IiNTER>"ATIO>"ALE
Typographie Firmin-Didot et C''. — Paris.
XOUVELLE SERIE SEPTIEME ANNEE TOME VII

REYIE BIBLIQUE
I^'TER^ATIONALE

PUBLIEE PAR

L'ECOLE PRATIQUE DÉTUDES BIBLIQUES

ETAHLIE AU COLVENT DOMINICAIN SXINT-ÉTIENNE DE JÉRUSALEM

PARIS
LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE
J. GABALDA ET G"-

RL'E BONAPARTE, 90
1910

OCT 1 7 1959
LE BIT DES PARABOLES D APRÈS L ÉVANGILE
SELON SAIM MARC

Ce qu'on a dit précédemment dans cette Revue sur la parabole en


dehors de l'Évangile 1 était destiné à fournir quelques éléments de
solution au sujet des paraboles évaugéliques. Les questions récem-
ment posées étaient résumées en ces termes 2 :

Jésus a-t-il exclu de ses paraboles toute allusion allégorique?


Est-il vraisemblable que Jésus ait employé la parabole pour exé-
cuter sur ses auditeurs un jugement de réprobation?
Il paraît superflu de revenir sur la première de ces questions. Après
ce qui a été dit de la parabole et de l'allégorie, du màchdl hébreu,
soit dans la Bible, soit chez les Rabbins, on serait étonné que Jésus
ait employé la parabole aristotélicienne pure plutôt que ce genre
moins dessiné qui permet le mélange de la comparaison et de la
métaphore. Il peut y avoir des problèmes d'exégèse très délicats à
résoudre, mais les principes ne sont pas en jeu.
D'ailleurs cette première question n'avait pas l'importance de la se-
conde. Toutes deux sont très graves, puisqu'elles touchent à la critique
littéraire des évangiles, mais cette autre touche à la personne morale
de Jésus. Elle est aussi beaucoup plus délicate, et nous demandons
aujourd'hui la permission de restreindre le champ des observations.
Le de cet article indique que nous nous en tiendrons à saint
titre

Marc. Prendre eà et là dans les trois synoptiques ne serait point d'une


bonne méthode. Chacun d'eux a son but, ses procédés, son style, et
surtout chacune de ces choses doit être appréciée selon l'ordre sou-
vent difTérent des situations historiques. Le meilleur moyen de péné-
trer dans la pensée des évangéhstes, c'est d'abord de bien les con-
naître séparément. On ne saurait nous reprocher d'avoir choisi Marc
pour échapper aux difficultés du sujet. C'est précisément Marc qui a
employé les expressions les plus fortes; on a même dit les plus dures

(1^ RB., 1909. 198-212; 342-367.


[2] RB., 1909, p. 202.
REVUE BIBLIOUt:

et les plus étranges (1), De plus, il est permis de croire qu'il était
connu de saint Luc et que notre saint Matthieu i;rec en dépend aussi.
C'est donc bien dans Marc que se trouve le nœud de tout le problème.

Première question : Jésus a-t-il choisi de -parti pris les paraboles


parce que leur obscurité lui j^ermettait de parler sans être compris de
la foule, pour la punir de son endurcissement?
déjà fait allusion, au début de ces études, à l'opinion qui pa-
J'ai

raitdominer aujourd'hui parmi les exégètes, catholiques et indépen-


dants. x\ux textes déjà cités on joindra ceux du P. Knal)enbauer.
auteur presque classique, dans son commentaire de Marc. D'après le
savant maître, Jésus, à un certain moment de sa carrière terrestre, a
parlé en paraboles pour punir la foule de ne l'avoir pas reçu comme
elle le devait : Cwn itaque Christi doctrinam non susceperint eo quo
oportuit modo in poenam ulterior eis inslitutio subtrahitur... Atque in
Tioenam Christus iilteriorem atque explicitam doctrinam iltis non

tradit; sed veritatem illis proponit quasi velamine obtectam. Praevi-


det illos non esse intellecturos : nihilominus eo modo docet. Quare illo-
rum hac iîi re caecitatem relie dicitur, quae simul est poena quam
meruerunt .Quand on a abusé des grâces. Dieu punit et retire sa
grâce. Et encore Quod autem Christus eo modo iam docet, poena
: est

eorum incredulitatis et obdurationis (2 .

C'était déjà l'opinion de Maldonat : Non dubito... ideo Christum hoc


quidem loco parabolis usum fuisse, non ut auditores melius intellige-
rent, sed, ut, qui credere nolebant diserte, aperteque loquenti, loquen-
tem per p)arabolas, et obscure, eti.oi si maxime vellent, intelligere
non passent.
y a cependant cette différence entre Maldonat et les modernes que
Il

le grand commentateur Jésuite avoue ingénument que son opinion


n'est pas la plus commune. Il s'attache, dit-il. à Clément d'Alexan-
drie, saint Ambroise, saint Jérôme, Bède, avec Euthymius plus dou-
teux. Mais il connaît une autre manière de voir Plerique hune putant :

(1) « Les évaugélistes ont donc trouvé les paraboles obscures, et ils ont pensé que Jésus
avait parlé en paraboles pour n'être pas com|)ris des Juifs : ce serait, d'après Marc, le but
unique, d'après Matthieu et Luc le but principal des paraboles » (Loisv, Les Évangiles
synoptiques, L p- 7i3 s.). La déclaration qui est dans Marc aurait choqué le sens moral (•

de Luc » (p. 743). « Matthieu est plus préoccupé, soit de l'endurcissement des Juifs et de
la prophétie qui l'annonce, soit du privilège des disciples, qui est celui du chrétien, que
de l'obscurité des paraboles et de leur efficacité aveuglante » (p. 748).

(2) Commenlo.rius... Evangeiium secundum S. Marcum, p. 117 et 116.


LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'EVANGILE SELON SAINT MARC. 7

esse sensum, ut dicat evangelista Christum se ad auditorum imbe-


cillitatem accommodasse, ideoque parabolis et usum
similitudinibus
fuisse, ut homines ingenio tardi et non satis divinis rébus coynprehen-
dendis idonei facilius, quae diccbantur, inteUigercnl lia non solum .

maior pars recentiorum interpretum, sed ex illis magnis atquc a/tti-


quis Chrysostom. hom. in Matth. io et Theophylact. in huius loci
commentariis 1 )

Ce n'est point ici le lieu d'examiner à fond les opinions des


Pères (2,. Nous insisterons seulement sur saint Chrysostome, car il
est allégué par les j^artisans de l'obscurité voulue des paraboles, et
il est le seul qui ait traité la question sous ses divers aspects.
Au premier abord, on que saint Chrysostome a exprimé en
croirait
termes précis système de Maldonat et de Knabenbauer " Certes
le :

au début il ne s'entretenait pas avec eux de la sorte, mais avec beau-


coup de clarté. Mais parce qu'ils s'étaient détournés, il leur parle
désormais en paraboles ». Cela parait très clair, mais que l'on
veuille bien noter que l'orateur s'exprime ainsi à propos des enne-
mis de Jésus qui l'accusaient de chasser les démons par Beelzéboul!
Même dans ce cas, Chrysostome se garde bien d'admettre que Jésus
parle pour punir. Il ne voit dans ses paroles, en dépit de leur aspect
sévère, qu'une invitation au repentir, formulée comme une menace :

« Et ce qu'il en dit, c'est pour les entraîner et les provoquer, mon-

trant que, s'ils se convertissent, il les guérira, comme si quelqu'un


disait : Il n'a pas voulu me voir, et j'en suis bien aise, car s'il m'avait
fait l'honneur, j'aurais dû aussitôt céder... C'est dans ce sens qu'il
dit dans notre passage : de peur qu'ils ne se convertissent et que je

(1) Sur Marc iv. 33.

(2) On a quelque sujet de s'étonner de la manière dont certains Pères ont été cités en
faveur de l'obscurité voulue des paraboles. Saint Jean Chrysostome 'Migne, LVII, 471 s.;

est discuté ici même dans le texte; il est le seul à ma connaissance qui note un change-
ment d'attitude, mais vis-à-vis des Pharisiens: et on voit combien peu, dans l'ensemble,
il est favorable au système en faveur duquel il est allègue. Opus imperfeclum. in Mt. hom.
31 [Migne, LVI. 796 s.) est, d'après Bardenhewer {Patrologie, p. 319), d'un arien de la

fin du vi« siècle: quelle autorité parmi les Pères? Théophylacte {Migne.
peut-il avoir
CXXIII, 280 s,, 529 s., 800) a surtout été préoccupé, comme tant de Grecs, de maintenir le
libre arbitre. Il admet bien que Jésus a parlé d une manière obscure à ceux qui n'étaient
pas dignes, mais il a dit aussi que les paraboles avaient pour but d'enseigner la foule et
de provoquer ses questions. Dieu éclaire tout le monde, ce sont les hommes qui s'enténe-
brent. Saint Augustin, Qu. 17 in Mt.. n. 14 'Migne. XXXV. 1372 s.). Ce texte est du plus
haut intérêt. L'auteur, bloquant le texte de saint Jean et celui des Synoptiques, aboutit à
la formule de M, Loisy, les paraboles aveuglantes par obscurité quia per obscuritatem :

sermonis excaecoti, dicta Domini non intellexerunt. Mais cet ouvrage n'est pas de
saint Augustin, comme le déclare très nettement Bardenhewer {Patrologie, p. 459,
vnecht).
8 REVUE BIBLIQUE.

montrant que la conversion était possible et avait pour


les guérisse,
conséquence le salut, et qu'il ne fait rien pour se glorifier lui-même,
mais tout pour les sauver. Car s'il x'avait vas voulu qu'ils enten-
dissent ET soient sauvés, IL EUT DU SE TAIRE ET NE PAS PARLER EN
PARAROLES, TANDIS Qu'iL LES EXCITE PAR LE FAIT MEME Qu'iL DIT DES
PAROLES MELEES d'omBRES (1) ».

On peut trouver l'exégèse d'Isaïe un peu superficielle, mais celui


qui a tenu ce langage connaissait bien le Cœur de Jésus (2).
Chrysostome a indiqué très nettement le but des para-
Ailleurs,
boles, de piquer plus vivement l'attention et de conduire aux choses
(spirituelles) par des images sensibles « Comme il devait traiter de :

choses mystérieuses, il relève d'abord l'esprit des auditeurs par la


parabole. C'est pourquoi un autre évangéliste note qu'il leur reprocha
de ne pas comprendre, disant Comment n'avez- vous pas compris la :

parabole (Me. iv, 13 ? Mais ce n'est pas seulement pour cela qu'il
parle en paraboles; c'est pour que le discours soit plus clair, et se
grave mieux dans la mémoire, et mette les objets sous les yeux (3) ».
C'est bien, semble-t-il, de ce côté qu'incline saint Thomas, mais il
l'ait une part nécessaire à l'intention manifeste de Marc de distinguer

deux groupes auxquels la vérité n'est pas communiquée de la même


façon. Et ainsi le saint Docteur se tient dans un juste milieu. Dans l'o-
puscule LUI (ch. xiv) — qui d'ailleurs probablement pas authen-
n'est
tique — il reconnaît que la parabole a pour but l'instruction, surtout
des simples. Le Christ a enseigné en paraboles : /um quia conna-
turale est homini ut per scnsibilia deveniat in cognitio?iem intelligibi-
lium... tum etiam jjropter simplicitatem quonimdam audientium, ut
qui cœlestia capere non poterant, per similitudinem terrenmn audita
percipere jiotuissent. Il ajoute comme troisième raison :twn etiam ut
indignis divina mijsteria occultarentur, sans indiquer comment cette
troisième raison peut se Dans la
concilier avec les deux autres.
Somme théologique, la question est traitée dans toute son ampleur
Utnon Christus omnia publiée docere debuerit [IW pars;, quaest. xLii,

(1) E'. yàp jxvj èêo'j).£To aOto-j; ày.oùcrai y.al cw9y;va'., (jV(ft<sa.: îZt\, o\iy\ âv :Tapaoo),aï; XÉ^eiv"
i\j\ Si oLjita TOÛTw xtvEÏ aijTOÛç, T(o CTU(7X!a<7(iéva Xéye'.v (Migne, P. G., t. LVII, col. 472 et 473).
(2) On lit dans la vie de la B. Marguerite-Marie Aiacoque par ses contemporaines (p. 99) :

« Je le vis encore dans un cœur qui résistait à .son amour il avait les mains sur ses
:

<c oreilles sacrées, et les yeux fermés, disant : « Je n'écouterai point ce qu'il me dit ni ne
« regarderai point sa misère, afin que mon Cœur n'en soit pas touché, et qu'il soit insensible
pour lui, comme il l'est pour moi ». Le but de cette vision était naturellement d'inviter
la Bienheureuse à prier pour cette àme. Dans ce cas c'est Jésus et non le peuple qui se fait
sourd et aveugle-, l'image est retournée.
(3) P. G., LVII, col. 467.
LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELON SALNT MAKC. 9

art. 4)? La réponse que la doctrine de quelqu'un peut être ca-


est
chée de trois manières uno modo quantum ad intentionem docen-
:

iis, qui intendit suam doctrinam non manifestarc multis, sed magis

occullare. Cela ne se rencontre pas dans le Clirist, e.rcuius persona


dicitur (Sap. vu, 13) : quam sine fictions didici, et sine invidia
communico, et honeslateni illius non abscondo. Saint Thomas n'ima-
gine donc pas le Christ parlant dans l'intention d'exécuter sur ses
auditeurs un jugement de réprobation. Il ne reconnaît pas non plus
de doctrine proprement ésotérique, puisque le Christ a toujours parlé
à Ja foule ou à ses disciples réunis. Tertio modo aliqua doctrina est in
occulto quantum ad modum docendi. Et sic Christus quaedam turbis
loquebatur in occulto, parabolis utensad annuntianda spiritualia mys-
teria, ad quae capienda non erant idonei, cet digni. Et tamen melius
erat eis cel sic, sub tegumento parabolarum, spiritualium doctrinam
audire^ quam omnino ea prirari. Harum tamen parabolarum apertam
et nudam veritatem Dominas discipulis exponebat, per quos deveni-

ret ad alios, qui essent idonei. Que Ton remarque la disjonctive, non
erant idonei, vel digni. Il est sûr que dans certains cas Jésus a refusé
de s'expliquer devant des adversaires obstinés et indignes saint Tho- ;

mas devait mentionner ce cas, mais il ne semble pas le viser de pré-


férence en parlant des paraboles, puis(|u'il ajoute que l'enseignement,
donné in occulto quoad modum, était encore un avantage pour ceux
qui le recevaient.il ne s'agit pas de l'enseignement ordinaire, mais
de cas particuliers, quaedcmi, c'est-à-dire des mystères spirituels.
Jésus fait connaître à la foule ce qu'elle en peut entendre. Même
quand il réserve à ses disciples un enseignement plus complet, il se
propose le salut de la foule, à laquelle les disciples transmettront
son enseignement, selon qu'ils seront capables de le recevoir, idonei,

sans ajouter digni. Dans la réponse ad tertium : dicendum quod tur-


bis Dotninus in parabolis loquebatur, sicut dictum est in corp. ,
quia
non erant digni, nec idonei xcdam veritatem accipere, quam discipu-
lis exponebat. Donc saint Thomas ne pense pas, comme le P. Knaben-

bauer, que les foules, se ipsas ineptas reddidissent ad veram de regno


Dei doctrinam capiendam (p. 117); il distingue seulement la vérité
exposée en termes propres et la vérité exposée moins ouvertement :

Jésus donnait à chacun ce qui lui convenait, avec l'intention de les


sauver, non de les punir.
On voudra bien nous permettre de préférer à l'opinion des mo-
dernes celle de saint Thomas d'Aquin, la plus commune, d'après
Maldonat, jusqu'au protestantisme, elles pages qui suivent ne seront
guère que le commentaire exégétique de la pensée du Maître.
10 REVUE BIBLIQUE.

Nous pensons qu'on ne voit dans Marc aucune trace d'un changement
dans l'attitude de la foule à F égard de Jésus, ni dans les procédés dp
Jésus à l'égard de la foule. On ne peut donc alléguer aucun juge-
ment de réprobation qui aurait été exécuté par Jésus.
Si nous en croyons les auteurs modernes, c'est sur les bords du lac
de Génésareth, au moment de prononcer les paraboles touchant le
règne de Dieu, que Jésus, en présence de l'obstination des Juifs à le
méconnaître, aurait adopté un genre d'enseignement obscur qu'ils ne
pouvaient pas comprendre. Et on spécifie qu'il ne s'agit pas seule-
ment des chefs de la nation, mais de la foule.
Or, il suffit de lire Marc pour se persuader que Jésus n'a pas com-
mencé alors à parler en paraboles; que, jusqu'à la passion, l'empres-
sement de la foule auprès de lui a toujours été le morne, et surtout,
oh surtout I jamais dû être mis en doute, que Jésus a
et cela n'aurait

toujours consacré ses paroles à faire du bien à cette foule. Le carac-


tère du Sauveur, son esprit, son cœur, assoiffé du salut des hommes,
le rôle même de tout prédicateur, qui prêche pour convertir, tout
s'oppose au dessein qu'on lui prête. Comment pouvait-il sincèrement
inviter ses auditeurs à prêter l'oreille et à pénétrer dans l'intelligence
de ses paroles, s'il avait choisi des images et des comparaisons,
incompréhensibles sans une explication qui leur était refusée? Cette
affectation n'aurait-elle pas quelque chose d'odieux? quel est le prédi-
cateur, quel est le galant homme auquel on pourrait, sans outrage,
imputer une pareille conduite?
D'ailleurs il suffit de lire les textes.
Les paraboles sur le règne de Dieu commencent dans Marc au cha-
pitre IV. Dès le chapitre m, 23, nous avons une parabole expressément
qualifiée comme telle, sans parler des paraboles véritables qui se
trouvent ii, 17. 19. -21. 22. Quand Jésus commence la série des paraboles
destinées à punir la foule de son endurcissement (!), elle s'empresse
autour de lui de telle sorte qu'il est obligé de monter sur une barque
pendant qu'elle demeure sur le bord, et il dit Ecoutez (iv, 1-3) Ce : !

n'est pas que Marc ait ignoré l'endurcissement des gens de Nazareth;
il le note avec soin, mais comme un cas particulier. Loin de leur pro-

poser la moindre parabole pour les punir, Jésus s'éloigne vi, 5). Cette
(

froideur contraste avec l'enthousiasme de la foule qui poursuit Jésus


jusqu'au delà du lac. On dira que c'était curiosité pure. Quant à
LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'EVANi.ILK SELON SALM >L\RC. 11

Jésus, il eut pitié deux, pai'ce (|u"ils étaient coinuie un troupeau sans
pasteiu', et il les enseigna loneuement fvi, 3i;. Marc ne nous dit pas
que ce fut en paraboles, mais on sait que, d'après lui, ce mode était
ordinaire au Sauveur. En tout cas cette foule suit toujours Jésus, et
il a pitié d'elle et s'efforce de la sauver.
Après de sévères reproches aux Pharisiens. Jésus fait appel à la

foule; il lui dit Écoutez-moi tous, et comprenez » vu, 1* Puis


: >^ . il

dit une parabole. Qui croira que cet appel à rintellii:ence fut équi-
voque?
La foule est toujours si entraînée, ([ue de nouveau elle en oublie le
boire et le raanser. Jésus s'écrie « Jai pitié de la foule, voilà déjà
:

trois jours qu'ils s'attachent à moi. et ils n'ont pas de quoi man-
ger » (viii, 2^
Lorsque Jésus parle de cette génération qui cherche un signe, c'est
aux Pharisiens qu'il en a (viii, 12 et quand il nomme génération ,

incrédule tous ceux qui l'entourent, il indique assez que sa patience


n'est pas à bout, quand il ajoute : « jusqu'à quand vous supporterai-
je?» (IX. 19 , d'autant qu'il accorde le miracle qu'on lui demandait.
Après avoir instruit ses disciples du mystère de sa Passion et de sa
Résurrection, il invite encore le peuple à en termes énigma-
le suivre,

tiques. L'appel est évidemment sincère, quoique dès lors Jésus fasse
prévoir qu'il ne sera pas entendu, tant les conditions sont sévères.
C'est bien cette fois toute la génération qui est adultère ot pécheresse
viii, cependant Jésus ne cesse pas de l'inviter au salut. Au
38;, et
delà du Jourdain, les foules accourent de nouveau. »t il les mstruit
comme il avait coutume de le faire fx. 1). On sait que l'adhésion cha-
leureuse de la foule se manifesta encore au moment où Jésus entra
à Jérusalem xi, 8 ; les princes des prêtres le craignaient, parce que
tout le peuple était dans l'admiration de sa doctrine xi. 18/; si les
princes des prêtres n'ont pas voulu s'emparer de lui le jour de la
fête, c'est pour ne pas déchaîner une émeute xiv. 2,. Quand enfin
la foule — ou plutôt populace de Jérusalem
la préféra Barab])as —
à Jésus, ce fut sur l'instigation des grands prêtres.
Assurément les dispositions de ces foules n'étaient point celles qu»-
le Maîtreeût souhaitées. Impressionnées par ses miracles, entraînées
par ses bienfaits, curieuses de l'entendre, elles n'ont pas répondu à
son appel par une transformation complète de leur vie et par une
profession de foi généreuse en sa qualité de Messie. Mais elles se sont
toujours montrées les mêmes, et Jésus s'est toujours montré compa-
tissant pour elles. Leur bonne volonté, relative, si l'on veut, est en
contraste avec l'hostilité des Pharisiens et des grands prêtres. Cette
i2 REVLE BIBLIQUE.

opposition est constante dans Marc. Si quelqu'un a mérité d'être


privé de lumières, ce sont les chefs spirituels de la nation.
Or Jésus n'a-t-il pas essayé jusqu'au dernier moment d'attirer à
lui son peuple? X'est-ce pas pour cela qu'il avait été envoyé? Quoi
qu'il en soit des desseins éternels de Dieu sur les résultats de cet
appel —nous devrons revenir sur ce point de vue, —
n'était-il pas

convenable qu'il fût sincère jusqu'au moment où le peuple devait


consommer sa faute par le déicide? Et même alors, ne voyons-nous
pas saint Paul, aussi bien que les autres apôtres, faire tous ses efforts
pour convertir d'abord les Juifs? Nul plus que lui n'est pénétré de la
pensée de leur réprobation (Rom. xi) a-t-il cessé pour cela de s'a-
;

dresser à eux et de leur prodiguer la lumière? Et l'on veut que Jésus


ait répondu à cette foule qui avait soif de sa parole par des énigmes

qu'elle ne pouvait comprendre, afin de la punir de n'avoir pas com-


pris plus tôt, que cette foule ait été traitée comme une masse ré-
prouvée, indigne qu'on lui parle comme tous leshommes parlent à
d'autres hommes 1

Si c'était bien là ce qu'a voulu dire Marc, on serait contraint de


conclure avec M. Loisy qu'il n'a pas compris les intentions de Jésus.
Mais ce n'est pas cela qu'a voulu»dire Marc.

Deuxième question : Quelle est donc la pensée de Marc sur les

paraboles?
On peut que nous la connaissons déjà, puisque tous les faits
dire
sur lesquels nous nous sommes appuyé pour montrer le désir sin-
cère que Jésus avait d'instruire ont été empruntés au second évan-
gile. Nous les avons pris dans leur sens obvie, dans celui de l'au-
teur lui-même. Cependant il est nécessaire d'étudier de plus près ce
qu'il dit des paraboles, soit dans la trame de l'évangile, soit dans
les deux passages célèbres où il semble donner la théorie du but
des paraboles.
Il faut d'abord examiner les faits.

Marc emploie assez rarement le mot de parabole, et ne cite que


sept cas de paraboles. Cependant il a été jusqu'à dire que Jésus ne
parlait pas au peuple sans employer la parabole iiv, 3i). Il y a
donc là pour lui une question de principe. Jésus n'a pas seulement
employé la parabole à l'occasion, il a parlé en paraboles. Si on n'en
trouve pas un plus grand nombre dans le second évangile, c'est que
son but principal est moins d'exposer l'enseignement de Jésus que
LE BLl DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELON SALNT MARC. 13

de fournir, par le récit de ses miracles, la preuve qu'il était vrai-

ment Fils de Dieu.


Voyons d'abord les passages exprès. Sont d'abord nommées pa-
raboles (III, 23 les deux comparaisons de du la maison divisée et

fort lié dont ou pille la maison. Ces paraboles sont adressées aux
scribes: elles rentrent sans difficulté dans le premier genre d'Aris-
tote. Viennent ensuite les trois paraboles proposées à la foule au
bord du lac. Ce sont de petites fables, toutes trois empruntées aux
semailles et aux destinées du grain ch. iv); elles ont tout le carac-
tère des À:v;r, d'Aristote. Comme
premières sont plutôt argumen-
les

tatives, celles-ci sont destinées à donner une idée du règne de Dieu ;

elles sont purement illustratives. La parabole qui suit l'épisode de


la lotion des mains avant le repas vu, 17 est proposée comme une
énigme. Elle serait presque inintelligible en dehors des circons-
tances où elle a été posée.
La parabole des vignerons est presque une allégorie
Marc '
xii, 1 ss.).

annonce que Jésus commença à parler à quelques membres du Sanhé-


drin en paraboles, et il expose cette allégorie. Peut-être ce pluriel
marque-t-il que Marc mettait dans la même catégorie les paroles de
Jésus à ses adversaires au sujet de la pierre d'angle, du tribut dû
aux Romains ou de l'origine du Messie.
Citons encore un texte où la parabole (xiii, 28) précède immédiate-
ment la comparaison du figuier, suivie elle-même de celle des ser-
viteurs vigilants.
Ainsi donc simples comparaisons ou paraboles aristotéliciennes,
petites fables plus ou moins développées ou a;-;:'. d'Aristote, énigme,
allégorie, tout cela d'après Marc est parabole dans le sens large. C'est
dire que :^a notion de la parabole est celle du mâchdl biblique, et
vraiment, pouvait-il en être autrement? Devait-on s'attendre à ce qu'il
s'attachât à une théorie de rhétorique? Nous n'avons rencontré que
sept cas exprès de paraboles; mais Marc a dû regarder comme telles
plusieurs paroles de Jésus qui ont le même caractère. Ce sont en effet
de vraies paraboles qu'on rencontre avant que le mot ait été pro-
noncé : le médecin ii, 17 , le jeûne des fils de l'époux ii, 19), les
pièces des habits (ii, 21 . les outres et le vin (ii. 22"). Les interlocu-
teurs sont des Pharisiens.
Ce sont encore des Pharisiens qui reprochent aux disciples de
frotter des épis le jour du sabbat ii. 23 s. . Jésus répond par l'exemple
historique d'une situation analogue qui lui permet de tirer une
loi générale, ce qui rentre évidemment dans legenre de la para-
bole.
14 REVUE BIBLIQUE.

La comparaison de la lampe (iv, 21 s.) est une parabole suivie de


deux proverbes.
A la Syrophénicienne Jésus propose la comparaison des enfants
qui doivent être nourris avant les chiens; mais cette parabole, sévère
par un côté, pouvait être prise d'un autre biais et permettait une
application dont la pauvre mère s'est servie avec adresse. Jésus,
à cause de sa parole, à la fois humble et confiante, lui accorde
sa demande.
Avec ses disciples, Jésus compare les dispositions dHérode et des
Pharisiens à du levain ils ne comprennent pas, mais il les en re-
:

prend (VIII, 15 ss.i.

Il fallait rappeler ces faits qui ne peuvent être discutés, et qui


sont à la base de toute discussion ultérieure.
Nous pouvons maintenant aborder le problème.
Un premier
point nous parait très clair, quoiqu'il ait été si éner-
giquement révoqué en doute ces derniers temps.
Marc n'a pas considéré les paraboles de Jésus comme destinées uni-
quement à la foule ou à ses adversaires, puisqu'il s'en est servi avec
ses disciples en leur particulier.
Nous aurons à montrer comment cette proposition peut se conci-
lier avec un autre passage (iv, 11). Quelle que soit la difficulté de
l'accord, ce que nous avançons ici est prouvé par un fait très clair :

Jésus a parlé à ses disciples en paraboles, et cela en particulier et


pour des choses qui concernaient leur mission. On ne peut consi-
dérer autrement les versets 21 à 25 du chapitre iv. D'après le contexte
de Marc, ces paroles suivent l'explication donnée aux disciples de la
parabole du semeur. Elles précèdent d'autres paraboles adressées au
peuple, mais ce qui est décisif, c'est leur contenu :

-' Et il leur disait : La lampe vient-elle pour être mise sous le boisseau ou
sous le lit? n'est-ce pas pour être mise sur le chandelier? -- Car il n'y a rien de
caché qui ne le soit pour être découvert, et rien n'est demeuré secret si ce n'est

pour être produit au jour. -^ Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il
entende.
-'*
Et il leur disait : Faites attention à ce que vous entendez ; on vous servira selon
votre mesure, et on vous donnera encore plus; '• car celui qui a, on lui donnera;

et celui qui n'a rien, on lui enlèvera même le peu qu'il a.

Jésus, qui a parlé à tous des destinées de la parole dans les âmes,
aborde ici les destinées de la parole elle-même. Elle est cachée
maintenant, puisqu'elle n'est communiquée clairement qu'aux seuls
LE BIT DES PARABOLES D'APRÈS L'EVANGILE SELON SALNT >L\RC. IH

disciples (iv, 11 , mais c'est pour être manifestée plus tard, et, en
attendant, les disciples doivent s'efforcer d'en percevoir le plus pos-
sible. Dans la pensée do Marc, il importait donc souverainement que
les disciples fussent attentifs aux paroles du Maître, pour mériter
de recevoir une lumière plus complète quils auraient à communiquer
à d'autres.
C'est donc bien au.v disciples que le discours s'adresse, et c'est bien
une parabole, surtout au début, une parabole sui^'ie de son explica-
tion et de deux proverbes qui rentraient probablement pour Marc
dans le genre parabolique.
Il n'y avait donc pas pour lui un*' «{uestion de principe à n'em-

ployer la paraJjole qu'avec ceux du dehors. Enfin personne ne peut


contester que. d'après Marc, la parabole du liguier et celle des ser-
viteurs vigilants xiir, 28 ss.) ne sont proposées qu'à quatre disciples.

On ne j^eut résoudi'e aussi facilement la question Je ^avoir si les

paraboles, d'après Marc, sont obscures ou si elles sont claires? Une


réponse absolue, dans un sens ou dans l'autre, risquerait fort d'être
inexacte.
Marc n'a pas de théorie sur la clarté des paraboles comme genre
littéraire, mais il les regarde comme propres à instruire, même la

foule.
Il faut avoir la patience de parcourir les cas particuliei*s. On peut
cependant les diviser en certaines catégories.
On peut distinguer tout d'abord les paraboles argumentatives et les

paraboles qui tendent plus directement à Finstruction.


Les premières, et, semble-t-il, les plus nombreuses, sont adressées

aux Pharisiens aux scribes, perpétuels adversaires de .Jésus.


et
Les scribes prétendent que Jésus chasse les démons par Beelzeboul.
Il répond par une double comparaison, ou p)lutùt en paraboles,
comme dit le texte.

montre que l'insinuation est contraire au bon sens Satan n'est


Il :

pas assez sot pour détruire son propre règne. Il ajoute que si l'on dé-
pouille Satan, c'est qu'il est déjà enchaîné. Le raisonnement est lim-
pide, et avec un peu de bonne volonté on devait conclure que .Jésus
lui-même est ce plus fort qui a lié le fort.
Or la réponse aux Pharisiens au sujet du jeûne est exactement dans
le même cas ii. 19-22 . Les amis de l'époux ne jeûnent pas pendant
sa présence; on ne met pas une pièce nouvelle à un vieil habit; on
16 REVUE BIBLIQUE.

ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. Tout cela est d'une
clarté évidente mais l'application demeure dans un certain vague.
:

Tout était lumière pour ceux qui reconnaissaient en Jésus l'époux,


et qui pressentaient un nouvel ordre de choses, meilleur que l'an-
cien.
Mêmes réflexions pour la réponse de Jésus au scandale des scribes :

« Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du méde-
cin, mais ceux qui vont mal » (n, 17). A merveille, mais qui est le
médecin?
Et à propos de l'exemple de David au temps d'Abiathar (ii, 25!, les
ennemis de Jésus pensaient sans doute Qui prétend-il être pour agir
:

comme David, et quel est ce fils de l'homme maître du sabbat?


Dans tous ces cas, la parabole, claire en elle-même, concluante
comme réfutation, n'introduisait pas directement dans l'intelligence
des choses surnaturelles. Et pourtant elle était pleine de lumière, même
dans ce sens, à ceux qui avaient reconnu en Jésus du moins un pro-
phète envoyé de Dieu
il ne faut pas ou])lier que l'enseig-nement de Jésus est toujours
Car
lié dans Marc à ses miracles; les miracles provoquaient l'étonnement
et l'admiration: quand on ouvrait les yeux à leur évidence, on était

préparé à comprendre la doctrine. Ceux qui ne cherchaient dans


les miracles qu'une occasion de chicane étaient évidemment mal
préparés à saisir dans les paraboles argumentatives ce qui y élait pour
ainsi dire caché.
Les paraboles que Ion peut appeler avec M. Bugge illustratives se
proposent plus directement renseignement.
Encore que. comme toute parabole, elles ne sont et ne peuvent
est-il

être claires que si l'on connaît l'objet quelles doivent éclairer. Chacun
conviendra aisément de l'évidence de la petite fable en elle-même.
Tant qu'on ne saura pas à quoi elle s'applique, c'est plutôt une
énigme. C'est le cas de trois paraboles, celle du semeur (iv, 3-8),
celle de la lampe iv, 21 celle de ce qui entre dans l'homme et qui en
i
,

sort (VII, li-15). Marc semble avoir eu parfaitement conscience que


ces comparaisons étaient inintelligibles tant qu'on en ignorait l'objet,,
car dans ces cas il a appelé l'attention des auditeurs d'une façon spé-
ciale : Écoutez... que celui qui a des oreilles pour entendre, entende
(iv, 3, 9); si quelqu'un a des oreilles pour entendre, quil entende
(iv, 1: écoutez-moi tous et comprenez (vu,
23 li). Celui qui appelle
ainsi l'attention sait très bien qu'il va proposer quelque chose de dif-
En pareil cas on s'engage implicitement
ficile. à satisfaire la curiosité
de ceux qui renoncent à deviner.
LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELON SALNT MARC. 17

Ceux (|ai s'intéresseront assez à renseignement du Maitre pour


poursuivre la solution et qui auront riiumilité de la lui demander
s'ils ne la trouvent pas. ceux-là trouveront la comparaison parfaitement
claire aussitôt qu'elle aura été rapprochée de son objet.
D'autres paraboles méritent encore mieux que ces énigmes le nom
pour l'ins-
d'illustratives, ce sont celles qui sont adressées à la foule
truire selon sa capacité. Le thème est proposé dès le début ce sont :

les paraboles de la semence qui pousse d'elle-même et celle du grain


de sénevé iv. 20-3i destinées à donner une idée du règne de Dieu.
'
.

Elles sont donc plus claires mais, comme toutes les paraboles, elles
:

ne peuvent éclairer qu'un côté de la question que ne pouvait-on :

pas dire du règne de Dieu, même après ces deux admirables para-
boles 1

La parabole des vignerons homicides ne rentre dans aucune des


catégories précédentes. C'est une parabole de controverse, mais dune
controverse qui touche à sa fin. Désormais les positions sont prises.
Aussi est-elle comprise aussitôt xii, 12 C'était pourtant une allé- .

gorie I Mais les termes en étaient classicjues: la vigne ne pouvait être


qu'Israël. Si les Sanhédrites ne veulent pas reconnaître le Fils, du
moins ils savent bien c^u'il a pénétré leurs dispositions mauvaises. La
parabole éclaire, mais d'un jour sinistre, et cette lumière ne sera pas
mise à profit.
Ce rapide examen manifeste bien ce qu'on aurait pu savoir d'avance,
que Marc ne s'est pas demandé si la parabole était distincte de l'allé-

gorie, si l'allégorie était obscure et la parabole claire, ni même si la

parabole, comme genre littéraire, était claire ou obscure. Elle l'était


plus ou moins, selon les circonstances, et l'on peut dire sans offense
que saint Marc n'a pas rélléchi aux aenres littéraires qu'il mettait en
jeu.
Il semble bien que pour lui, comme pour tout le monde ^i\ , les para-
boles de Jésus étaient appropriées à leur Jjut qui était d'instruire au
moyen de comparaisons familières, tii'ées des choses les plus connues.
nous n'en sommes pas réduits à déduire la pensée de
D'ailleurs
Marc de raisonnements indirects; il l'a exposée assez clairement, du
moins en ce qui regarde les paraboles adressées à la foule iv. 83 :

1 '
Aux lestes déjà cités, ajoutons ces paroles de Sénèque Ad Lucil. VI. 7, éd. Hense.
p. 176) : illi qui simplici/er et demoustrundae
causa eloquebunlur. parabolis referti
rei
sunf, quas existimo necessarias, non ej: eadeni causa qua poetix, sed u( imbecillitutis
nostrae adminiculi sint, ut et dlcentem et oudientem in rem praesentem adducant.
Dan.s le Thésaurus graecae linguoe de Didot. on cite Eusthate, p. 861. d'après lequel la
parabole est 7.\ilr^muiz. i/ESYEiaî et <:%zryz\ï- ivîxEv.
REVUE RIBLIQCE 1910. — .\. S.. T. VU. 2
18 REVUE BIBLIQUE.

C'est par de nombreuses paraboles comme celle-là qu'il leur proposait la parole,

selon qu'ils étaient capables de [I'] entendre.

Dans cet endroit, les paraboles ont donc pour but de donner au
peuple l'enseignement dont il est capable. Il est dit expressément que
Jésus se conformait à la capacité de ses auditeurs, y.aOw; rjouvavTo
à7.cJ3'.v, ce qui n'indique nullement une mauvaise disposition morale.

C'est ainsi que Jésus disait aux Apôtres « Vous ne pouvez pas encore :

porter (cette doctrine) (Jo. xvi. 12) et saint Paul aux Corinthiens
-) :

« Vous ne pouvez pas encore » (I Cor. m, 2) (1). Tout cela est humain

et conforme à la nature de la parabole, aux exigences de l'enseigne-

ment. Or que devient ici le caractère aveuglant des paraboles?

Marc estimait donc que les paraboles avaient pour but d'instruire.
Mais nous répétons qu'il n'avait sans doute aucune opinion sur leur
nature abstraite. Il ne les a pas définies en rhéteur, comme Aristote
ou Sénèque, comme Cicéron ou Quintilien: il en parle d'une façon
très concrète, comme des paraboles proposées par Jésus. Et ces para-
boles ne sont point des paraboles ordinaires.
Les paraboles de Jt'-sus sont insuffisamment claires par rapport à leur
objet qui est naturellement mystérieux. Un premier caractère les —
distingue, c'est qu'elles ne sont pas destinées à instruire malgré tout.
Quand Aristote s'occupe de la parabole dans sa Tihétorique, il la re-
garde comme un argument. Il s'agit de faire ré\ddence. de réfuter un
adversaire, d'entraîner des esprits encore indécis. Jésus, lui aussi,
réfute et persuade, mais propose la vérité plutôt qu'il ne cherche à
il

l'imposer. Dans la plupart des cas que nous avons parcourus, même à
propos des paraboles argumentatives, il y a. comme au delà du sens
obvie, une échappée sur un autre horizon. On
que Jésus pro- dirait

portionne toujours la vérité à l'utilité Il ne leur de ses auditeurs.


donne que ce qui est nécessaire, mais il offre toujours plus. Trop de
lumière ne servirait de rien, si ses auditeurs ne savaient pas se l'as-
similer et en vivre. Les paraboles font de la clarté et en font entrevoir
encore davantage. Elles provoquent la curiosité, ou plutôt elles sont
un appel bonne volonté.
à la
Ce n'est point là une pure conjecture ou une impression subjective.
Marc a dit nettement, nous l'avons déjà vu « Faites attention à ce :

(1, Excellent commentaire deThéophylacte. quon range parmi les partisans de l'obscurité
lô'.wtr,: y.al à(xa6r,;, to-^tov îvexev |ji[xv/;Tai v.iy.-f.o^ ai.vir:E0K
voulue : ÈTcetSr, yàp oy/o; r,<7av

àno Twv o-jvTpd;tov xal (7-jvr,6wv a-jToTç èvO|i«Twv ôiôâSr, a-jio'j;


y.at yopTO--, xal anôçiO'j, ïva
œi£);jji.QV Tt {P. G., CXXXill.. col. 536).
LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELON SAINT MARC. 19

que vous entendez: on vous servira selon votre mesure, et on vous


donnera encore plus; car celui qui a, on lui donnera; et celui f{ui n'a
rien, on lui enlèvera même le peu qu'il a » i\\ 2Ï s.-.
Ces paroles, dans le contexte de Marc, sont adressées aux disciples,
nous avons du moins essayé de le prouver en quelques mots. Mais
comment ne pas y voir une règle de l'enseignement de Jésus? Quoi
qu'il en soit du jn-ivilège incontestable des discipli'S. Jésus, lui, est
toujours le même, qu'il s'adresse aux disciples ou à la foule. Si sa
pensée domine de si haut celle des disciples, à plus forte raison,
pourrait-on dire, celle de la foule. 3Iarc la représenté non pas comme
l'orateur qui épuise tous ses moyens pour éclairer et persuader son
auditoire, mais comme un maître dont la doctrine est une source
profonde Il a par devers lui beaucoup plus qu'il ne
et inépuisable.

montre. donne plus qu'on ne peut entendre, mais encore veut -il
Il

que lenseisTnement soit tout de luême proportionné à l'effort, il faut


qu'on prête attention. Ce n'est pas son propre intérêt qui est en jeu
quand il prend la parole, c'est celui des autres, et c'est leur devoir d'y
prendre garde. On voit donc déjà que la lumière des paraboles n'est
pas complète, parce que ceux auxquels elles sont adressées ne méritent
pas davantage ou ne peuvent comprendre davantage, et d'ailleurs n'y
gagneraient rien.
Dans ce premier aspect des paraboles de Jésus nous avons déjà pu
soupçonner la raison décisive qui leur donne un caractère spécial.
Il va de soi pour Marc que Jésus n'a jamais entretenu ses auditeurs

que de Dieu et de son règne (i, li s.). Ses interlocuteurs eux-mêmes


ne l'interpellent pas pour autre chose. De sorte que les paraboles, si
familières quelles soient en elles-mêmes, sont toutes plus ou moins
relatives à la religion. La religion, c'est-à-dire les rapports de
l'homme avec Dieu et de Dieu avec l'homme, est, par définition, le
domaine du mystère, puisque nul ne peut se vanter de connaître Dieu
ni ses desseins, si ce n'est celui à qui il les a révélés. Encore admet-

tait-on généralement dans le judaïsme, que seul Moïse avait vu Dieu


face à face, de sorte que tout ce que les prophètes avaient communi-
qué de lui ne pouvait en donner qu'une idée imparfaite et en quel-
que sorte obscure.
Marc ne pouvait donc penser que la parabole fût nécessairement
claire ou même facilement intelligible, pour la raison fort simple que
la parabole évangélique —
et c'est ce qui la distingue essentielle-

ment de la parabole aristotélicienne et de toutes les fables profanes,


que cette parabole a pour objet des réalités surnaturelles, de leur
nature inaccessibles à l'esprit humain.
20 REVLE BIBLIQUE.

Il faut aussi tenii' compte de l'esprit de Marc. Ou savait déjà, avant


M. Wrede, qu'il est pénétré de l'idée du mystère. Ce savant a cepen-
dant contrilmé à montrer combien le secret messianique est un point
cardinal du second évangile 1 .

Jésus est le Fils de Dieu, et cela seul surpasse toute la pénétration


des hommes. Les démons savent quelque chose de ce secret, mais
loin de souhaiter que la foule le reconnaisse aussitôt pour tel, Jésus
leur ordonne sévèrement de ne rien dire. Le règne de Dieu doit se
réaliser d'une façon absolument paradoxale, par la mort de Jésus,
suivie de sa Résurrection, de sorte que si Jésus était reconnu comme
le Messie par les Juifs, le dessein de Dieu ne pourrait pas s'accomplir.

Quelles paraboles, quelles comparaisons pouvaient faire comprendre


ces mystères?
Quand il s'agissait d'un mystère comme celui du règne de Dieu, il

était sage de graduer l'enseignement. Les foules avaient des idées


très fausses sur ce règne de Dieu en tant qu'oeuvre du Messie. Les
heurter de front, c'était s'exposer à les exaspérer. Mieux valait pré-
parer le peuple à recevoir la parole avec docilité parabole du semeur»
et lui donner l'idée d'un règne de Dieu très grand se développant
par degrés les deux autres paraboles Les paraboles suffisaient aux
.

besoins du peuple en lui donnant une idée générale du règne et en


modérant son impatience. En réalité, le règne devait s'établir par
la Passion du Christ; aux Apùtres. et que Jésus
c'était le secret réservé

eut d'ailleurs assez de peine à leur inculquer. Marc ne dit pas qu'il
fût contenu dans les paraboles qui venaient d'être dites, mais il a à

cœur de distinguer les connaissances réservées aux Apôtres. Encore


cette réserve n'était-elle que temporaire, comme il est dit très expli-
citement « il n'y a rien eu de caché, si ce n'est dans le but qu'il soit
:

un jour révélé » (iv, 22).

Tous les textes que nous avons rencontrés jusqu'à présent découlent
dune même conception des paraboles. Nulle réflexion sur leur portée
comme genre littéraire, mais cette idée que Jésus, maître d'une sa-
gesse surnaturelle et insondable, l'a communiquée de la manière la
plus convenable à chacun, sans l'épuiser jamais: toujours disposé à
donner davantage, il se conformait à la capacité de ses auditeurs et

se tenait à la disposition de leurs bons désirs. Par ailleurs, la para-


bole, discours indirect, comparaison des choses les plus familières
avec les plus sublimes, ne pouvait tout éclairer. Jésus y suppléait par

(ly Wrede, Das Messiasgehciyiiniss in 'Jeu Evangelien. Zugleicli ein Beitrag zum Ver-
stiindnis des Markusevangeliuins.
I.E BUT DES PARABOLES D'APRÈS LEVANGILE SELON SALNÏ MARC. 21

des explications réservées aux disciples. La pratique courante attri-


buée à Jésus par Marc est d'accord avec sa théorie « C'est par de :

nombreuses paraboles comme celles-là qu'il leur proposait la parole,


selon quils étaient capables de l'entendre » [ix. 33 j. C'est la seconde
fois que je cite ce texte capital.

Jusqu'à présent, cependant, la difficulté principale n'a pas été


abordée. Elle est dans les semblent présenter les pa-
deux textes qui
raboles comme obscures, et comme obscures à dessein afin de procu-
rer l'endurcissement des Juifs. Ces deux textes ont été rapprochés par
Wellhausen, Loisy, etc., ce sont les versets 11 et 1*2 d'une part, et Si
du chapitre iv^ de saint Marc.
C'est le point d'appui itrincipal des exég'ètes catholiques qui admet-
tent l'obscurité voulue des paraboles. y a cependant entre eux et
Il

les critiques indépendants cette différence, qu'ils s'attachent à mon-


trer que si Jésus a ainsi traité les Juifs, c'est qu'ils étaient coupables.
Cette faute suppose que pendant quelque temps on leur a proposé
la vérité clairement; d'où l'hypothèse d'un chang-ement dans les pro-
cédés de Jésus à leur égard, hypothèse que, m^us l'avons vu, rien ne
justifie.

Si donc il fallait prendre les textes de Marc dans le sens que l'on
entend, il faudrait leur donner aussi toute l'ampleur qu'ils ont : sup-
poser que Jésus a toujours proposé la parole aux Juifs en parabo-
les obscures, pour amener leur réprobation. C'est bien ce qu'entend
M. Loisy lorsqu'il rend ainsi la pensée de la tradition que repré-
sentent les textes de Marc : « On
persuada que ce genre mysté-
se
rieux d'enseignement avait été choisi tout exprès par le Sauveur lui-

même pour procurer l'accomplissement des desseins de Dieu sur son


peuple le judaïsme ne s'est pas converti, parce qu'il ne devait pas
:

se convertir, et la vérité évangélique lui a été proposée en énigme,


pour qu'il ne pût pas la voir ni se sauver '1 ». 1

Si tel était en effet le sens de iv. 11 s. et 3i, il faudrait recon-


naître une réelle opposition entre cette théorie et ce que Marc nous
laisse entendre ou même nous dit du Imt prochain des paraboles
(iv, 33), et supposer ou que le texte n'est pas du même auteur, ou que

cet auteur a mis bout à iîout deux vues inconciliables.


La première supposition n est, que je sache, proposée par personne.

(1) Les Évangiles sijnoptiqxes. I, 740. De mèrne p. 742 : « Les paraboles n'en sont pas
moins essenliellenient obscures », etc.
22 REVUE BIBLIQUE.

M. Loisy, en particulier, ne semble insinuer nulle part que la vue


théologique sur le but des paraboles soit postérieure à la rédaction du
second évangile telleque nous la possédons sous le nom de Marc (1).
La supposition dune addition, sans aucun appui dans la tradition des
manuscrits ou des versions, serait une solution arbitraire et violente,
à laquelle on ne saurait avoir recours.
Ce qu'imagine M. Loisy, c'est un triple état de la tradition relative
à la parabole. Dans le premier moment de la rédaction (recueil de
discours), on récitait les paraboles sans autre explication, parce qu'on
n'y trouvait aucune obscurité; une seconde rédaction « où les dis-
ciples demandent et obtiennent linterprétation de la parabole du
Sauveur, fait soupçonner que l'on a commencé à trouver les para-
boles moins claires (2) ». Le troisième état est celui que nous con-
naissons déjà, enregistré par Marc, quoique contraire à la manière
de voir de la tradition primitive.
Cette hypothèse n'aurait rien de choquant s'il s'agissait d'un ou-

vrage comme commentaires de saint Jérôme où le saint Docteur


les
se plait parfois à proposer plusieurs opinions sans choisir.
Mais l'on tient à dire que Marc ne comprenait plus Je but primitif
des paraboles, et comme son texte le laisse entrevoir assez claire-
ment, il faut donc que Marc ne se soit pas compris lui-même.
Or, c'est là une extrémité qu'on ne saurait accepter. Les règles de
la critique suggèrent en pareil cas de mettre autant que possible un
auteur d'accord avec lui-même. Il demander si Ton ne s'est
faut se
pas mépris sur sa pensée, et, s'il y a absolument une confusion dans
son texte, se demander si elle n'est pas dans des mots employés abu-
sivement, plutôt que dans des concepts contradictoires.
C'est ce que nous allons essayer de faire, et, pour le dire dès à pré-
sent, nous semble qu'il y a bien une confusion dans les termes de
il

Marc qui, dans nos deux textes, ne prend pas le mot « parabole » au
même sens que dans les autres, et de plus une confusion chez les
exégètes qui ne distinguent pas assez l'ordre d'exécution de l'ordre
de prédestination. C'est ce qu'il faut maintenant expliquer.
D'après iv. 3V, « Jésus ne leur parlait pas sans parabole, mais en
particulier il explicjuait tout à ses propres disciples ». D'un côté la
foule des auditeurs de Jésus, de f'autre côté ses disciples. Aux pre-
miers Jésus ne parle qu'en parabole, aux seconds il révèle tout en

(1) C'est, il est vrai, ce que M. Mangenot semble avoir compris dans son article sur le
Paulinisme de Marc [Revue du clergé français, 1909, 15 cet., p. 137).
(2) Loc. laud., I, 740.
LE BUT DES PARABOLES D'APRES L'EVANGILE SELON SAINT MARC. 23

langage Dès le premier abord on sent qu'il y a là quelque


clair.

mystère. Qae Jésus n'ait jamais parlé au public qu'en paraboles, si

par là on entend des comparaisons ou des fables, c'est une immense


exagération. C'est en vain que M. Fiebig a cherché à l'adoucir en res-
treignant l'affirmation générale à la circonstance présente par un
appel aux généralisations outrancières de l'esprit sémitique (1). Si
Marc a voulu dire simplement que dans cette circonstance Jésus n'a
parlé qu'en paraboles, il a lui-même parlé pour ne rien dire.
Et cependant il est bien vrai qu'il y a ici une généralisation exces-
sive, et c'est très justement que M. Fiebig nous rappelle que les
Hébreux, ayant vivement devant les yeux les choses concrètes, en
généralisent l'expression sans se préoccuper d'indiquer les restric-
tions nécessaires. La généralisation ici porte sur le mot « para-
bole ». Si Marc a pu dire sans sourciller que Jésus ne parlait jamais
au public « sans parabole », c'est qu'il prenait ici parabole dans le

sens le plus étendu. Et ce sens n'est point impossible à deviner.


C'est plus que le indchdl hébreu" dans toute son extension, c'est une
figure quelconque, c'est tout enseignement qui n'est pas parfaitement
clair. .Marc, nous l'avons persuadé que l'enseignement de
dit, est très

Jésus aux foules était incomplet. La parabole lui a paru le type de


cet enseignement insuffisant utile, mais tellement inférieur aux tré-
:

sors de sagesse que Jésus eût pu répandre C'est dans ce sens qu'il
I

emploie maintenant le mot parabole.


Et ce n'est pas ici une pure conjecture. Nous avons dans Marc trois
cas de ces explications données en particulier aux disciples. C'est à
propos de la parabole du semeur iiv, 13 ss. de celle des aliments ,

(VII, 18 ss.), mais aussi dans un cas où il n'y a pas en apparence de

parabole. Jésus a montré aux Pharisiens cpie l'union du mariage est


indissoluble. Il ne l'a pas prouvé par une comparaison, mais par
l'autorité de Moïse lui-même, de Mo'ise que ses adversaires croyaient
favorable à la répudiation. Les disciples demandent une explica-
tion. Elle ne porte pas sur l'argumentation qui a précédé, mais elle
donne une solution plus complète du cas x, 10 ss. Marc a donc con-
>
.

sidéré l'argumentation elle-même comme une sorte de parabole, évi-


demment dans le sens le plus large, dans un sens o\x l'on peut dire
que toute l'Ecriture est une parabole. De la lettre de Mo'ise, Jésus a
tiré un sens caché que personne n'avait perçu avant lui. Il a, en

quelque façon, déjà expliqué une parabole aux Pharisiens, et il com-


plète l'explication pour ses disciples.

(1) Alfjudische Gleiclinisse..., p. 153.


2't REVLE BIBLIQUE.

En entendant iv. 3i dans ce sens très large, ce verset n'est point en


contradiction avec le verset précédent.
Loisy, qui a tant insisté sur l'opposition entre les deux versets,
tinit par concéder, d'assez mauvaise grâce, qu'on peut les concilier :

« L'observation finale... pourrait, à la rigueur,... signifier que le

peuple entendant les paraboles selon qu'il en était capable, les dis-
ciples recevaient à part tous les enseignements qu'ils pouvaient sou-
haiter (1) ».
Toutefois la conciliation n'est possible dans les idées qu'en sup-
posant une nuance notable dans les mots. On s'étonnera moins que
Marc dans le même contexte « paraboles » dans son sens
ait pris

ordinaire de comparaison, et « parabole au singulier) dans le >•

sens d'enseignement insuffisamment clair qui peut être complété,


si l'on note que. dans une même phrase, il a pris le royaume de Dieu

dans le sens d'un don, et dans le sens d'un lieu 2V '

Il est vraiment aussi critique de reconnaître ces fluctuations dans

l'expression que de prendre les termes toujoui*s dans le même sens


strict pour mettre l'auteur en contradiction avec lui-même. Géné-

ralisation exagérée, imprécision et manque de nuances sont des dé-


fauts du génie sémitique dont l'inspiration n'a pas préservé les au-
teurs sacrés.
Dans le second texte, qui est le vrai pivot de la discussion, il faut
encore entendre paraboles dans ce même sens très général, qui ne
préjuge rien du sens et du but des paraboles proprement dites.
Cette fois encore Marc entend par là le mode moins clair de la ré-
vélation proposée aux Juifs, mode dénommé paraboles à cause de la
fréquence des paraboles proposées par Jésus.
Il y aurait contradiction entre ce texte et les autres s'il voulait
dire que Jésus n'employait jamais la parabole avec ses disciples,
puis({ue nous avons vu que c'était le cas (iv, 21 ss. : xm, 28 ss.).

Mais il n'y a pas contradiction s'il entend simplement que les disciples
un enseignement plus clair que celui que Marc nomme paraboles,
recevaient et qui était, de sa nature, insuffisant. Or nous verrons, par
le texte même, que c'était bien sa pensée.
y11 évidemment quelque inconvénient à varier ainsi la nuance
a
des termes; cela engendre un peu de confusion, mais c'est un moin-
dre mal que de se contredire.

(1; Les Évangiles synoptiques, I. 775.


(2) « Celui qui ne recevra pas le royaume de Dieu comme un enfant nv entrera pas
(10, 15).
LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELON SAINT MARC. 25

Mais il y a au sujet de ce texte une autre confusion, celle-là moins


imputable à Marc qu'à certains de ses exégètes.
Il y aurait contradiction entre iv, 10-12 et les autres textes, si

celui-là était pris du même point de vue que les autres, puisque,
d'après ce texte, les paraboles avaient pour but de ne pas éclairer les
Juifs, et, d'après les autres, de les instruire. Mais outre que les textes
n'entendent pas par paraboles lemême objet formel, ils n'envi-
sagent pas leurs objets sous le même angle. M. Loisy a dit très juste-
ment que que nous allons aborder est une vue théologique.
le texte

Qu'on l'interprète donc comme tel, et spécialement selon les lois


de la théologie sémitique ou biblique. On constatera alors qu il n'est
point en désaccord avec les autres.
Dans ce texte, Marc n'a plus en vue l'ordre ci'exrcution et pour
ainsi dire normal des choses, mais Vordre de 'prédestination dans
les desseins de Dieu : non plus le caractère propre des éléments em-

ployés, mais leur résultat ultime, et, selon l'usage biblique, il a at-
tribué aux desseins de Dieu toute efficacité, sa/ts se mettre en jjeine
de concilier en théologien cette efficacité avec le jeu des causes se-
condes et la responsabilité humaine.
Essayons de comprendre ce texte difficile.
Et d'abord il faut se demander si iv. 10-1-2 est bien à sa place et
à expliquer par On sait que les évangélistes n'ont
les circonstances.

pas toujours rangé dans l'ordre chronologique. Quelques-


les faits

unes des paraboles de ce chapitre ont été placées par Mt. et par Le.
dans d'autres contextes. Il se pourrait donc que cette théorie géné-
rale sur les paraboles ait été exposée par Jésus dans une autre cir-
constance, par exemple avant même que Jésus ait propose à la foule
la parabole du semeur, puisqu'il en avait déjà opposé sept ou huit
aux Pharisiens et aux scribes. Or M. Loisy a bien montré que notre
texte n'est pas placé dans son cadre réel (1'. Il y en a deux rai-
sons.
1) Jésus vient de proposer la parabole du semeur assis dans une
barque, s'adressant à ceux qui sont sur le rivage. Il dira les autres
paraboles dans la même situation. C'est le soir seulement qu'il passera
de l'autre côté du lac iv, 35). Les disciples l'interrogent pendant
qu'ils sont seuls avec lui, et il s'agit d'un groupe assez considérable
de personnes, qui ne pouvaient lui parler à l'oreille. D'ailleurs z-.t
marque bien une autre circonstance.
k-fvn-.z

2) De plus les disciples demandaient « les paraboles » or, sur le ;

(1) Évangiles synoptiques, 1, 73S.


26 REVUE BIBLIQUE.

bord du lac, Jésus n'en a encore prononcé qu'une. On s'attend à ce


que les disciples disent Expliquez-nous cette parabole? Et c'est bien
:

en effet à cette question que répond Jésus iv, 13 ss.). Marc a profité
de cette demande d'explication pour glisser une théorie générale,
ce qu'il ne pouvait faire sans mettre le pluriel.
L'hyjîothèse d'un déplacement est donc très probable, sinon cer-
taine. Et par conséquent nous sommes autorisé à interpréter le pas-
sage en lui-même, puisqu'il n'a qu'une attache assez artificielle aux
circonstances où il est placé.

*" Et quand il fut en son particulier, ses disciples avec les Douze lui deman-
daient les paraboles. "Et il leur disait : A vous le mystère du règne de Dieu a
été donné, mais à ceux-ci qui sont dehors, tout arrive en paraboles; '- afln
qu'ils regardent bien et ne voient pas,
qu'ils entendent et ne comprennent pas,
de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il ne leur soit pardonné.

Au verset 10 on voit que le cercle des confidents n'est pas tellement


restreint. Ce ne sont pas seulement les Apôtres, mais ceux qui sui-
vaient Jésus ordinairement. Ils forment un groupe par opposition à

ceux qui se tiennent dehors Ceux que les Rabbins nom-


iv. 11).
maient « ceux du dehors ne partageaient ni la foi, ni
» (Ci-y-nn),
les espérances d'Israël. Jésus nomme ainsi ceux qui ne sont pas des
siens, qui ne montrent pour sa doctrine que de l'hostilité, de l'indif-
férence ou une curiosité toute profane. Ce ne sont pas ceux qui sont
sur le rivage, par opposition à ceux qui sont dans la barque, ré-
partition de pure circonstance, car il est ici question d'une répar-
tition de principes.
Ces deux catégories de personnes ne sont pas également favorisées
de Dieu. Aux disciples, à ceux qui entourent Jésus, le mystère du
règne de Dieu est donné. Les termes de Marc sont très énergiques
et se révèlent comme primitifs par rapport à Mt. et à Le. En ajou-
tant -'vwva-.. et en mettant le pluriel -j/jz-r^pix. ils ont affaibli l'éner-
gie de l'expression. Le règne de Dieu n'est pas une notion pure;
c'est un événement auquel on prend part; ce secret et la grâce de
le réaliser sont confiés aux disciples. Mjjty-siov n'est employé dans
les évangiles qu'ici et dans les passages parallèles (Mt. xiii, 11 ; Le.
VIII. 10. deux cas au pluriel Il ne se retrouve que dans
dans les .

saint Paul 21 fois» et dans l'Apocalypse i foisi. Il n'est jamais em-


ployé dans le N. T. au sens païen d'une cérémonie religieuse se-
crète; il signifie ou bien une chose secrète, ou un dessein de Dieu,
naturellement caché, parce que les voies de Dieu sont insondables
LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'EVAMilLE SELON SALNT MARC. "27

l'cf. Dan. II. 28 ss.. et Sap. ii. 22 : ici c'est le iirand dessein qui est
la réalisation de son règne.
Cependant le terme de mystère retient quelque chose de son sens
primitif, puisc^ue les disciples sont en quelque manière traités comme
des initiés.

Autant que les modernes ont pu pénétrer ce que les anciens ont
eu à cœur de tenir caché, les mystères représentaient, outre les

légendes de la vie des dieux, des scènes où les initiés avaient un


intérêt plus immédiat, puisqu'elles figuraient leurs destinées d'ou-
tre-tombe. Encore fallait-il quelles fussent expliquées, qu'on leur
indiquât les mots de passe qui permettaient aux défunts d'échapper
aux dang-ers de passer des ténèbres à la lumière i^l A défaut de
et i.

ce secret, le spectacle n'était qu'une représentation plus ou moins


confuse dont on ne pouvait tirer profit. Le mystère n'était pas
donné.
Le parallèle avec les mystères du paganisme n'est qu'indirect. La
tradition rabbinique nous en offre un autre beaucoup plus précis
qui jette beaucoup de lumière sur la façon dont Marc entend ici

<cparaboles ». Moïse parlait avec Dieu face à face... Mais avec Ba-
laam. Dieu ne s'entretenait qu'en mâchais » i2i. Quand on connaît
quelqu'un de vue. on sait quel il est: à défaut de cette connaissance
directe, on demande à cjui ressemble-t-il? La distinction est la même
:

entre don du règne de Dieu, du mystère de Dieu, soit directement,


le

soit au moyen de comparaisons c[ui ne peuvent qu'en suggérer une


idée affaiblie. Les paraboles ne signifient pas ici les trois petites fa-

bles du chapitre iv. ni même


comparaisons à l'état concret, les
toutes les paraboles. Il s'agit d'un ordre entier d'enseignement réduit
qui est caractérisé par le mot de paraboles, comme le plus propre
à exprimer une connaissance indirecte et par comparaison 3 > C'est
tout ce qui est attribué à ceux du dehors. Mais ils ne peuvent pas
se plaindre, puisqu'il s'agit seulement de ne pas leur conférer un
pri\âlège.

(1) O'JTo; Èvo'jç T/;v •776?.r,v a'.jxoJaîvo: Ta lïçi irîoEiy.vjï toT; àu.*jr;TO'.: y.x; v.r.t t?, ;covr; tx
àitdppr,Ta (Lysias, vi. 30 .

{2] Ninn. rabha. 14, 223^' : ,";*~N"' "Z'J^Z Zl" ... Z'IZZ Z'IE "2" "Z''! ~"~ ~w**2

3} On peut voir la même distinction et même plus raisonnée, dans Clément d'.^^lexan-
drie. Cet esprit très cultivé savait très bien que la parabole, en elle-même, •
est un dis-
cours tiré de ce qui nest pas propre, mais semblable au propre, conduisant celui qui com-
prend a ce qui est véritable et propre, ou. selon dautres, un discours qui présente avec
énergie ce qui est propre au raoyea d'autres termes » Stromates, vi, 15: P. G.. IX, 349).
Les paraboles sont donc pour le Sauveur un moyen dattirer au monde intelligible. D*^au-
28 REVUE BIBLIQUE.

Dans cette première vue du plan divin, il n'est pas question d'exa-
miner les mérites et les démérites. Si cette considération entrait en
ligne, on serait tenté de dire que ceux du dehors sont seulement les
Pharisiens, les seuls qui jusqu'à présent ont mérité un jugement de
châtiment. Mais, si les foules ne sont pas spécialement visées, elles
sont comprises dans les termes très généraux du texte. Et comme il
ne s'agit pas de les punir, il nest point nécessaire qu'elles aient déjà
mérité un châtiment. Il est dit seulement que ce qui est donné aux

uns donné aux autres. Dieu est le maître de ses dons.


n'est pas
11 est clair que cette théorie très "haute, prise de la liberté des

dons divins, n'est pas contraire à l'explication donnée par Marc que
Jésus parlait aux foules selon qu'elles pouvaient comprendre, car le
verset 11 ne dit pas du tout que la connaissance en paraboles, pour
inférieure qu'elle soit, ait été inutile. Ce sont là des modalités d'exé-
cution dont on n'a pas à se préoccuper quand on marque seulement
les grandes lignes du plan divin. Or, que Marc se soit bien placé
dans cette perspective, c'est ce que prouve à l'évidence le verset 1-2.
Ce verset est une allusion libre, mais incontestable, à Isaïe (vi, 9,
10). Le prophète est chargé de dire au peuple « Vous entendrez, :

et vous ne comprendrez pas, vous regarderez et ne verrez pas... de


peur qu'ils ne voient de leurs yeux et qu'ils n'entendent de leurs
oreilles et qu'ils ne comprennent de leur cœur et qu'ils ne se con-
vertissent, et je les guérirai 1) ». L'emprunt est d'autant plus ma-
(

nifeste que pour le dernier mot Marc s'est rapproché du texte hébreu
pour la tournure impersonnelle, « et qu'on ne le guérisse (2) ».
Or 3Iarc a lié très étroitement le texte rédigé d'après Isaïe par
la particule -.va, qui marque ordinairement le but.
On a objecté que dans la langue vulgaire l-tx est souvent syno-
nyme de lattique c-wç, de fac.on que », ou même signifie sim-
<(

plement que » icf. m, 9). mais c'est surtout avec les verbes qui
((

signifient prier. A défaut d'un de ces verbes, hx ne peut indiquer


que le but.
On reconnaît que l'intention de citer étant évidente, -.'va est presque

tre part, les mystères des prophètes sont conservés dans des paraboles, les secrets de
Jésus sont confiés aux Apôtres en paraboles. C'est un voile des choses surnaturelles [P. G.,
Vlil, 753; IX, 97 1. Ce sont bien là, comme dans Marc, deux acceptions différentes du mot
parabole, selon qu'il s'agit de la parabole ordinaire ou de l'expression de vérités surnatu-
relles .

(1) 'Av.or, ày.oO(ï£tî zai où (if, <7'jv/;t£, y.al lÎAÉnovTî; p),î'i]/£Tî xai oO (iri 'lôriTî.... \Lr\ îîote
î&wffiv Toïi; ûf03>.[ioT; y.a; Taîç (jju'iv àxo-jffwciv, xai tv; y.apôîa ouvwij'.v y.a"i £7:tfftps'{/w(Tiv, y.ai

idtao|xat xOto-j;.

(2) Vl NSII.
\.E I5LT DES PARABOLES D'AI'RtS I.'EVANGIf.E SELO.N SAINT MARC. -29

l'équivalent de Iva -'/.r,pMhf,, « afia que s'accomplisse ». comme Ta


compris Mt. ea restituant la citation précédée de hx-K-r^zzj-x'. xjizX;, r,

T.pzçr,-:zix 'li^xlcj r, Xf';: J7a, « et lou voit s'accomplir en eux la prophé-

tie d'Isaïe, qui dit... ». Les rabbins citaient souvent l'Écriture sans

le dire (1 .

Cela est noté pour la précision, car je ne cherche pas du tout à


esquiver la force du texte. Que Jésus ait dit comme dans Mt. : La
prophétie d'Isaïe s'accomplit donc, ou, en accentuant la finalité et le

but, comme dans Me. : la disposition divine avait pour but... c'est au
fond la même chose '2), puisque la prophétie typique ne pouvait
être frustrée. En l'inspirant. Dieu se proposait un dessein qui devait
infailhblement se réaliser. C'est ce rapport entre le fait du verset 11

et le J)ut indiqué au v. 12 qu'il faut étudier de plus près.


Et d'abord la pensée de Marc est-elle exactement celle d'Isaïe? Nous
ne sommes pas oblig-é de le dire, puisqu'il n'en donne pas le com-
mentaire. Et il semble bien qu'il y a une nuance très sensible.

On par notre passage, par saint Jean Jo. xn. 37 par le récit
voit .

de la prédication de saint Paul dans les Actes xxviii. 25 que dans ,

les premiers temps chrétiens on a été frappé de la ressemblance de la


mission d'Isaïe avec celle de Jésus. Isaïe a été chargé par Dieu de prê-
cher la pénitence, mais il savait que ce serait sans succès. La niasse
de la nation serait entraînée dans un désastre effroyable seul un petit :

reste serait sauvé, qui serait le noyau d'un Israël renouvelé et plus
saint. N'était-ce pas ce qui commençait à se passer sous les yeux des
Apôtres?
Or si aux termes du texte isaïen, il mettait dans un re-
l'on s'en tient
lief singulier ré\'idence et presque l'excès de la lumière. C'est ce qu'a

très bien compris M. Duhm dans son Commentaire d'Isaïe :

« La religion, en elle-même un remède, devient un poison pour

qui la bafoue. Araos et Osée menacent du retrait de la religion;


d'après Isaïe le jugement consiste dans l'excès des révélations divines.
La conception d'Isaïe a prévalu avec raison dans l'eschatologie subsé-
quente: elle est la plus profonde. Le monde ne peut être disposé pour
la création nouvelle (jue par le complet anécintissement de son état
actuel, car l'anéantissement est rendu moralement nécessaire par
le paroxysme du péché le paroxysme du péché suppose la plus haute
:

manifestation du bien. »

Et il semble que c'est ainsi que saint Jean a compris l'analogie de

(1) On trouvera un exemple curieux dans Lvciiwr.E. Le Messianisitie p. 203.


(2) Il y a seulement dans Mt. une précaution en rue de ceux qui pensaient que la prédes-
tination gène la liberté.
30 REVUE BIBLIQUE.

la mission d'Isaïe avec celle de Jésus « Bien qu'il eût fait tant de
:

miracles en leur présence, ne croyaient pas en lui. C'était afin que


ils

s'accomplît la parole qu'avait dite le prophète Isaïe Seigneur, qui :

a cru à notre prédication, et le bras du Seigneur, à qui a-t-il été ré-

vélé? C'est pourquoi ne pouvaient pas croire, car Isaïe a dit en-
ils

core : Il a aveuglé leurs yeux et endurci leurs cœurs ». etc. (1).


C'est bien le cas de parler d'aveuglement, de celui qui résulte de
l'évidence des signes. C'est aussi la pensée de saint Irénée Dieu :

aveugle, comme le soleil, ceux qui ne peuvent supporter sa lumière


yeux (2
à cause de la faiblesse de leurs .

Personne ne contestera la profondeur admirable de cette pensée.


Mais ce n'est pas précisément par cet aspect que Marc envisage les
desseins de Dieu autrement il faudrait conclure qu'il a regardé les
;

paraboles comme évidentes !

On pouvait aussi se dire que si Dieu l'avait voulu, il aurait réussi


à éclairer son peuple sur S'il ne la pas fait, c'est
la mission de Jésus.
donc qu'il ne l'a pas voulu. Il était dans ses desseins de ne pas don-
ner à la masse assez de lumière pour cela et de réserver la plénitude
du mystère à des personnes choisies. N est-ce pas aussi la pensée de
saint Paul (3) :

« Nous prêchons une sagesse de Dieu mystérieuse et cachée, que

Dieu, avant les siècles, avait destinée pour notre glorification. Cette
sagesse, nul des princes de ce siècle ne l'a connue car, s'ils l'avaient ;

connue, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire ».


Que les princes ou même le peuple —aient été indignes ou inca- —
pables, que leur faute ait été plus ou moins grave, ce n'est pas la
question. Il s'agit du dessein de Dieu, qui était de sauver le monde
par la mort de son Fils, dessein qui ne se serait pas réalisé, si la na-
tion avait reconnu en lui le Messie. Il n'a pas plu à Dieu de faire la
pleine lumière, sauf à ne pas procurer une conversion qui ne pou-
vait être qu'un replâtrage, après tant de tentatives infructueuses.
Le dessein de Dieu a cependant pour terme une nouvelle effusion
de bienfaits (i), car il ne faut pas oublier que la dispensation dont il
est ici question n'est que temporaire. Les disciples avaient mission.

(1) Jo. XII, 37 ss., trad. Calmes.

(2) Advers. Iiar.. IV, 29, 1 : Unus et idem Deus his quidernqui non crednnt... infert cae-
citatem, quemadinodum sol in lus qui propter aliquum infirinilatem oculorum nonpos-
svnt contemplari lumen eius.
(3) I Cor. II, 8.

(4) Saint Jérôme sur Isaïe, ad h- l. : Er'/o non esl criulelitas Dei. sed misericordia
vnam perirc gentem, ut omnes salvae fiant.
LE BIT DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELOiN SAINT MARC. 31

au moment opportun, de prêcher la vérité ouvertement (iv, -21 ss.).


La lumière tempérée, par comparaisons, par paraboles, n'était pas
donnée pour aveugler, mais pour instruire ceux qui étaient dignes ou
capables de la recevoir. L'insuffisance de cette lumière expliquait
pourquoi la nation avait méconnu le Christ, dont renseignement
heurtait les préjugés. Le don du mystère à quelques-uns préparait
l'avenir dans l'intérêt de tous.
Et c'est peut-être parce que ces mes sur les desseins de Dieu avaient
quelque chose de troublant que Marc est redescendu ensuite sur la
manière dont les choses se sont passées dans l'ordre d'exécution. Il
n'avait pas à revenir sur la façon dont Jésus avait opposé aux Phari-
siens des paraboles négatives, mais il a indiqué (iv, 33, 3i) l'effet que
les paraboles pouvaient avoir sur les masses. Si Fendurcissement des
Juifs était voulu de Dieu —
comme occasion du salut définitif il ne —
s'ensuivait pas que Jésus lui-même ait procuré ou puni cet endurcis-
sement par des termes obscurs choisis à dessein pour que les foules
ne pussent pas comprendre. Il leur donnait moins de lumière
qu'aux disciples, mais cependant la lumière, celle qui était à leur
portée. Ils entendaient un langage qu'ils pouvaient comprendre, et
s'ils n'en demandaient pas davantage, c'était leur faute, faute qui

rentrait dans le plan de Dieu.


D'ailleurs, Marc n'a pas pris soin de nous expliquer davantage com-
ment la liberté humaine se concilie avec la prédestination. Comme
tous les auteurs sacrés, il deux choses pour certaines, sans
a tenu les
s'inquiéter de les concilier explicitement. L'opinion que nous avons
souvent combattue est un essai de conciliation entre la prédestination
et la liberté. Elle parait dure, et Ton s'étonne d'abord de la trouver

sous la plume de théologiens qui ont toujours eu un soin extrême


d'adoucir le scandale causé par une proclamation sans réticence de
l'universalité et de l'efficacité du gouvernement divin. L'étonnement
disparait, quand on y regarde de près. On voit percer la préoccupa-
tion de trouver une faute des masses qui justifie leur réprobation,
anticipée et ensuite, si les masses reçoivent moins de lumière, c'est
donc une punition de leur faute, une suite de leur réprobation. Marc a
simplement dit. au point de vue des desseins de Dieu, qu'il a donné
aux uns plus qu'aux autres nous pouvons bien supposer que d'après
;

lui ce plan divin ne changeait rien aux responsabilités particulières


mises en jeu, ni à la nature des paraboles qui est d'éclairer ou du moins
de préparer à une lumière plus complète.
HEVLE BIBLIQUE.

Reprenons une fois de plus la pensée de Marc sur les paraboles. Ce


sont des comparaisons tirées de la vie de tous les jours, et destinées à
faciliter l'intellig-ence de choses moins connues. Leur emploi est très
varié, soit que Jésus s'en serve pour écarter les insinuations de ses
adversaires, soit que la parabole invite le peuple à concevoir quelque
idée du règne de Dieu, soit même qu'elle prenne l'apparence d'une
énigme pour exciter sa curiosité. Les termes n'en sont jamais choisis
pour qu'on ne comprenne pas sans explication il arrive cependant
;

que l'objet de la comparaison n'est pas indiqué dans ce cas, ou il


;

faut le deviner, ou il faut le demander au Maître qui s'offre de bonne


grâce à en dire davantage en appelant l'attention.
.Jésus ayant ordinairement employé la parabole, elle est devenue

pour Marc comme le type de son enseignement public. D'autre part,


Marc constate que Jésus s'est communiqué beaucoup pkis intimement
à ses disciples. Quoique, dans ce cas même, il lui soit arrivé d'em-
ployer la parabole, à prendre les choses en gros, les paroles adressées
aux disciples étaient comme une explication plus approfondie de l'en-
seignement public. Prenant « paraboles » dans le sens d'enseigne-
ment par comparaisons ou hgures, en opposition avec l'intelligence
directe des doctrines, Marc a dû regarder les paraboles comme repré-
sentant cet enseignement imparfait. Jésus ne punissait pas ceux du
dehors en leur proposant des paraboles, il ne leur devait et ne leur
donnait rien de plus que des paraboles. Et cette distinction de deux
degrés dans la lumière avait pour but, dans les desseins de Dieu,

de préparer un nouvel ordre de choses dans lequel la lunuère serait


plus abondamment offerte à tous.

La solution que nous avons proposée paraîtra peut-être un peu


tlottante. Elle n'a pas la séduction des affirmations ou des négations
totales. Elle s'efforce de tenir compte des nuances de la pensée de
Marc. Lorsque les exégètes sont divisés, depuis si longtemps, sur une
question aussi grave, on peut bien supposer qu'il y a, dans le texte
même, des raisons d'opiner pour ou contre.
Les uns, comme M. Loisy, mettent Marc en contradiction avec lui-
même et avec la pratique de Jésus les autres, comme tant d'exégètes
;

depuis Maldonat, prenant trop à la lettre et dans un sens unique cer-


taines paroles de Marc, ont abouti à ce résultat qui parait bien dur, que
Jésus a choisi les paraboles parce qu'elles étaient obscures et qu'ainsi
les auditeurs ne pussent pas comprendre, même s'ils l'avaient très

fort voulu, etiani si maxime velloit.


LE BUT DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELON SALNT U\RC. 33

Pour échapper à ces deux extrémités, nous avons préféré recon-


naître dans Marc une terminolog-ie moins ferme, un ordre moins heu-
reux. En prenant >< paraboles » sous des modalités différentes; en
plaçant sa théorie sur les deux euseig-nements du Sauveur au moment
où il propose des paraboles à la foule, et peut-être en nommant « pa-
raboles )) l'enseignement incomplet précisément parce qu'il avait
placé en cet endroit sa théorie. Marc a donné l'occasion de croire qu'il
avait cru toutes les paraboles obscures et obscures à dessem. Il est
une autre confusion où il est encore moins responsable, c'est celle
qui ne distingue pas assez l'ordre de prédestination et l'ordre d'exé-
cution. Quand bien même les paraboles seraient destinées à l'endur-
cissement d'Israël, cela ne change rien à leur nature, et elles ne sont
pas responsables si Israël ne les a pas mieux comprises parce qu'il n'a
pas voulu.
C'est ce que Marc ne s'est pas soticié de dire ici en termes exprès,
mais qu'il a fort bien laissé entendre. L'endurcissement des Juifs
était bien leur fait.

Et il Tétait cependant selon deux degrés bien distincts, le péché


des chefs, et le péché du peuple. Le péché des chefs était d'avoir re-

fusé l'évidence des signes et d'avoir cherché querelle sur des points de
doctrine. Jésus s'était contenté de répondre avec une clarté décisive,
insinuant davantage à ceux qui voulaient entendre, La foule était cu-
rieuse de la doctrine, et Jésus lui avait donné, toujours en paraboles,
ce qu'elle pouvait comprendre. Les disciples étaient dociles. A eux
aussi, Jésus proposait des paraboles. Ils ne comprenaient guère mieux,
mais ils demandaient des explications. La parabole était bonne en
elle-même, mais il ne fallait pas s'y buter. X'est-ce pas aussi sur la
pierre d'angle de l'édifice que les Juifs se sont brisés?

Jusqu'ici nous n'avons parléque de la pensée de saint Marc, l'auteur


du second évangile. Cette méthode s'imposait, d'après les règles de la
critique, puisque enfin c'est lui qui a écrit les paroles dont il s'agit
d'expliquer le sens.
Mais nous sommes d'ailleurs bien persuadé que Marc a été ira
fidèle interprète de la pensée de Jésus.
Sur ce point, cela vasansdire. nous sommes pleinement d'accord avec
les exégètes catholiques. Ceux d'entre eux qui attribuaient à Jésus
d'avoir puni la foule par l'obscurité voulue des paraboles s'y croyaient
contraints par le texte sacré. Une exégèse un peu différente de ce
texte amène tout naturellement une conception différente des intentions
REVUE BIBLIQVE 1910. — N, s., T. VII. 3
34 REVUE BIBLIQUE.

du Sauveur; des deux parts on prend pour guide l'évangéliste, dont


on ne conteste pas l'autorité. Mais il reste une difficulté à débattre avec
ceux c[ui mettent le disciple en opposition avec son Maître.
M. Loisy, en particulier, qui a exagéré le caractère aveuglant des
paraboles dans Marc, a exagéré aussi leur limpidité primitive, de façon
à creuser un abime entre la pensée de Jésus et l'état de la tradition

reflétée par le rédacteur du second évangile.

Nous admettons avec M. Loisy que Jésus n'a jamais parlé que pour
éclairer ses auditeurs, avec une nuance cependant sur la lumière
plutôt négative de ses réponses aux Pharisiens. Et cet exemple prouve
déjà qu'il n'avait pas à éclairer tout le monde de la même façon.
Jésus ne pouvait se faire illusion sur l'instabilité de la foule, ni sur
lacharnement de ses ennemis; ne devait-il pas réserver à ses amis ses
secrets les plus intimes?
Il n'y a plus d'histoire évangéli^ue si l'on n'admet pas que Jésus a
confié à ses disciples le soin de continuer son œuvre. C'est ce qui
résulte déjà de la parabole de la lampe, qui figure les destinées de la
doctrine. M. Loisy poursuit d'une critique implacable toutes les
paroles qui conduisent à linstitution de l'Église par Jésus, mais il

faudrait supprimer tant de choses qu'il ne resterait plus rien.


Et n'est-ce pas un véritable défi à toutes les vraisemblances que
d'écrire : « Rien n'était moins mystérieux que l'objet des para-
boles » (1)?
Car. à propos du règne de Dieu, leur principal objet, on n'était
guère d'accord que sur un point, cest qu'il appartenait à la sphère du
mystère.
Nous ne pourrions insister sur ce point sans répéter ce que nous
avons dit ailleurs (2), et il serait hors de propos de reprendre, au
sujet des paraboles, toutes les raisons qui prouvent la fidélité de la
tradition.
On voit d'ailleurs très bien pourquoi M. Loisy juge autrement que
Marc l'enseignement de Jésus. Marc y reconnaissait les trésors inépui-
sables de la Sagesse du Fils de Dieu; on sait ce que M. Loisy opine
de du jeune rabbi de Nazareth.
la doctrine

MaisMarc reproduit fidèlement la pensée de Jésus, on peut ad-


si

mettre que, dans la forme, certains termes lui appartiennent en


propre. Dans le texte capital (iv, 11, 12 Jésus
1 a-t-il employé le mot
de mystère, qui ne se présente qu'une fois, celle-ci, dans les évan-

(1) Les Évangiles synoptiques, \, p. 189.


(2) Le Messianisme chez les Juifs.
LE BLT DES PARABOLES D'APRÈS L'ÉVANGILE SELON SAINT MARC. 3o

g'iles, etvingt et une fois dans saint Paul? L'emploi de ce terme se-
rait un indice du paulinisme de Marc, paulinisnie assez restreint. Un
autre terme, zzm. « ceux du dehors o, répondant au terme rabbi-
:-.

nique qui désigne les non-Juifs, parait indic|uer une communauté dont
les limites sont bien tracées, celle des premiers chrétiens, plutôt que

le groupement flottant des disciples de Jésus. D'ailleurs l'expression

ne se rencontre ni dans Luc ni dans Matthieu.


Ce sont là des manières de parler. Tout en restant tidèle à la
pensée qu'il veut rendre, un auteur est ordinairement sous l'influence
des façons employées autour de lui dans le lang-age. Et cependant
c est sur ces formes extérieures qu'on insiste pour refuser à Jésus
une pensée reproduite par les trois synoptiques Ij!

On serait tenté d'aller plus loin, et de se demander si la citation


d'Isaïe est sortie de la bouche de Jésus, ou si elle lui a été attribuée
par Marc pour caractériser la situation. Dans le sens du doute on al-
léguerait que saint Jean a argumenté disaïe Jo. xii. 37 ss.i sans
mettre ses paroles surles lèvres du Sauveur, que saint Matthieu a trans-

au long, tandis que saint Luc l'a rendue presque mé-


crit la citation tout

connaissable. On alléguerait encore que la mission d'Isaïe se rapporte


à son temps. Le prophète n'avait pas en vue un inconnu de l'avenir,
mais sa propre personne. Ses paroles ne pouvaient donc s'entendre
de la mission de Jésus qu'en tant que celle d'Isaïe en était le type ou
la figure, ce qui suppose une certaine réflexion après qu'on eut cons-

taté que lune et l'autre avaient eu le même résultat. L'examen pure-


ment critique inclinerait donc à voir dans le verset 1-2 une addition
de la tradition aux paroles du Sauveur.
Mais comme on sait par ailleurs qu'il aimait à faire allusion au
grand prophète, et que la citation complète bien la pensée, sans être
tout à fait indispensable à l'idée principale, on incline plutôt à la
lui attribuer.

Sur aucun point d'ailleurs on ne prétend avoir fourni des solutions


définitives et indiscutables. Le problème du but des paraboles est des
plus délicats; on a essayé de l'aborder diligentia rationis, non jjrae-
sumptionis audacia i2).

Jérusalem.
Fr. M.-J. Lagrange.

Ce n'est pas Jésus non plus qui a pu regarder comme un mvstèrc


l'I) « et présenter ^
royaume dont il annonçait l'avènement. 11 n'a pas davantage considéré ses auditeurs or di
naires comme étant gens « du dehors " Les Évangiles synoptiques. I,741J.
(L>) S. Auc, De civitaie Dei, xi, ^3.
LA CONQUETE DE JERICHO
(josuÉ vr, 1-20)

Les voyageurs qui sont descendus Tannée dernière à Jériclio n'ont


pas manqué daller tout au moins jeter un coup doeil de curieux sur
les fouilles exécutées à tell es-SouUàn, remplacement présumé de la
vieille citécananéenne. Les travaux dirigés par M. Sellin avec la col-
laboration de MM. Watzinger et Langenegger ont déjà donné de ma-
gnifiques résultats, et il y a lieu d'en espérer de plus beaux encore.
Tout un coin de la Jéricho juive a été mis à jour; on a déterminé tout
le périmètre de l'enceinte complètement dégagé, sur plusieurs
et

points, les murs de la villele plus beau spécimen d'anciennes


qui offrent
fortifications fourni jusqu'ici par les fouilles palestiniennes. En visitant
ces ruines, le souvenir de la fameuse conquête de Jéricho par les Israé-
lites revient tout naturellement à l'esprit et l'on a hâte de relire le
chapitre vi du livre de Josué, où le fait est raconté tout au long. Mais
ce récit offre, dans le texte original, certaines particularités un peu em-
barrassantes. Si, pour les éclaircir, on recourt aux différentes versions
anciennes, on est frappé des divergences, parfois notables, que ces ver-
sions présentent d'avec l'hébreu. 11 y a donc là un travail ardu de cri-
tique littéraire et de critique textuelle qui doit marcher de pair avec
du texte. Essayons de parcourir le récit
la lecture et l'interprétation

en question en tenant compte de ce double travail.


Afin de donner plus de clarté aux quelques remarques qui vont
suivre, nous juxtaposerons tout d'abord, sur trois colonnes, une tra-
duction du texte massorétique et des Septante avec le texte de la Vul-
gate.

TM. LXX (B). Vulgate.


1. Jéricho avait fermé [ses 1. Jéricho était fermée et 1.Jerichoautemclausaerat
portes") et était barricadée à forliiiée, personne n'en sortait atquemunita, timoré Jiliorum
l'approche des ûls d'Israël; et personne n'entrait. Israël, et nullus egrediaude-
personne ne sortait et per- bal aut ingredi.

sonne n'entrait.
2. Et lahvé dit à Josue : 2. Elle Seigneur dit à Jo- 2. Dixitque Doininus ad
LA CONOIETE DE JERICHO. 37

Voici que je livre dan> ta sué : Voici que je livre Jé- Josue : Ecce dedi in manu
main Jéricho et son roi, de richo dans ta main ainsi que tua Jéricho, et regem ejus,
vaillants guerriers". son roi ^des hommes] puis- omnesque fortes viros.
sants en force.
3. Vous contournerez la 3. Et toi, dispose autour o. Circuite urbem cuncti
ville, tous les hommes de d'elle les combattants, en bellatores semel per diem :

guerre, faisant une fois le cercle. sic facielis sex diebus.


tour de la ville; ainsi tu agiras

pendant six jours.


4. Sept prêtres porteront 4. et lorsque vous sonnerez 4. Septimo autem die sa-
devant l'arche sept trom- de la trompette, que tout le cerdotes tollant septem buc-
pettes faites de cornes de peuple pousse un cri en même cinas, quarum usus est in
béliers, et le septième jour temps; jubilœo, et procédant arcam
vous contournerez la ville fœderis : septiesque circui-
sept fois et les prêtres son- bilis civitatern, et sacerdotes
neront des trompettes: clangent buccinis.
5. et lorsqu'on fera retentir 3. Et, à leur cri. les murs 5. Cumque insonuerit vox

la corne de bélier, quand de la ville tomberont deux- tuba longior atque concisior,
vous entendrez la voix de la mémes et tout le peuple en- et in auribus vestris incre-
trompette, tout le peuple trera,chacun se précipitant puerit. conclamabit omnis
poussera un grand cri et le devant soi dans la ville. populus vociferatione maxi-
mur de la ville s'effondrera ma,et murifundituscorruent
et le peuple montera chacun civilatis.ingredienturquesin-
devant soi. guli per locum contra quem
steterinf.
6. Josué lils de Noun appela 6. Josué fils de Naué vint 6. Vocavitque ergo Josue
les prêtres et leur dit ; Prenez trouver les prêtres filius Nun sacerdotes, et dixit
que sf-pt
larclie d'alliance et ad eos artam fœde-
: Tollite
prêtres prennent sept trom- ris :septem alii sacerdo-
et
pettes de cornes de béliers tes tollant septem jubilœorum
en avant de l'arche de lahvé. bufcina>, et iiicedant ante
arcam Domini.
7. Et il 'dit' au peuple :
". etleurdit Ordonnez au 7. .\d populum quoque ait :

Passez et faites le tour de la peuple de s'avancer autour de Ite. et circuite civitatern, ar-

villeet que les guerriers la ville et de la cerner; que mati, praecedentes arcam Do-
marchent devant l'arche de les guerriers revêtus de leurs mini.
lahvé. armes passent devant le Sei-

gneur,
8. Comme Josué parlait au 8. et que sept prêtres por- 8. Cumque Josue verba
peuple, sept prêtres portant tant sept trompettes sacrées finisset, et septem sacerdotes
sept trompettes de cornes de défilent pareillement devant septem buccinis clangerent
béliers défilèrent devant lah- le Seigneur, donnent leet ante arcam fœderis Domini.
vé, sonnant des trompettes, signal avec vigueur, et que
et l'arche d'alliance de lahvé l'arche de l'alliance du Sei-
venait après eux. gneur suive.
9. Lesguerriers marchaient 9. Que les guerriers mar- 9. Omnisqu*^ prœcederet
en avant des prêtres qui chent en avant, et les prêtres arraatus exercitus, reliquum
sonnaient des trompettes, et ....] qui sont à l'arrière- vulgus arcam sequebatur, ac
l'arrière-garde suivait l'arche: garde, derrière l'arche de buccinis omnia concrepa-
on s'avançait au son des l'alliance du Seigneur, jouant bant.
trompettes. des trompettes.
Josué donna cet ordre
10. 10. Josué donna cet ordre 10. Praeceperat autem Josue
au peuple Ne criez point, et
: au peuple : Ne criez pas et populo, dicens : Non claraa-
ne faites point entendre votre que personne n'entende votre bitis, necaudieturvux vestra,
38 REVUE BIBLIQUE.

voix, et qu'il ne sorte pas VOIX jusqu au jour ou on vous neque ullus sermo ex ore ves-
de votre bouche une parole, ordonnera de crier alors vous ; tro egredietur donec venial :

jusqu'au jour où je vous di- crierez. dres in quo dicam vobis .

rai Criez alors vous crierez.


: ;
Clamate, et vociferamini.
11. On lit faire à l'arctie 11. Et l'arche de l'alliance 11. Circuivit ergo arca Do-
de lahvé le tour de la ville, du Seigneur ayant fait le tour mini civitatem semel per
que l'on contourna une fois, rentra aussitôt au camp et y diem. et reversa in castra,
et on rentra au camp et on passa la nuit. mansit ibi.

passa la nuit dans le camp.


12. Josué se leva de bon IJ. Le second jour. Josué 12. Jgitur Josue de nocte
matin et les prêtres prirent se leva de bon matin et les consurgente, tulerunt sacer-
l'arche de lahvé, prêtres prirent l'arche de dotes arcam Domini.
l'alliance du Seigneur,
13. et sept prêtres portant 13. et les sept prêtres por- 13. Et septem ex eis septem
sept trompettes de cornes de tant les sept trompettes mar- buccinas, quarum in jubilceo

bélier allaient devant l'arche chaient devant le Seigneur. usus est : praecedebanlque
de lahvé, sonnant des trom- .\près cela venaient les guer- arcam Domini ambulantes
pettes pendant la marche-, riers, et le reste de la foule atque clangentes : et arma tus
les guerriers marchaient de- derrière l'arche de l'alliance populus ibat ante eos. vulgus
vant eux et l'arrière-garde du Seigneur ; les prêtres son- autem reliquum sequebatur
venait derrière l'arche de nèrent des trompettes i^t tout arcam, et buccinis personabat.
lahvé ; on marchait au son le reste de la foule fit le tour
des trompettes. de la ville de près.
14. Le second jour on con- 14. Et de nouveau on rentra 14. Circuieruntque civita-
tourna la ville une fois et on au cainp; ainsi l'on fit pen- tem secundo die serael, et re-
rentra au camp; ainsi l'on fit dant six jours. versi sunt in castra. Sic fe-
pendant six jours. cerunt sex diebus.
Le septième jour, on se
15. Le septième jour on
15. se 15. Die autem seplimOjdilu-
leva comme l'aurore com- leva avec l'aurore et on fil culo consurgentes, circuie-
mençait à poindre et on fit six fois le tour de la ville: runt urbem, sicutdispositurn
le tour de la ville de celte erat, septies.
même manière sept fois-, seu-
lement ce jour-là on fit sept.
fois le tour de la ville.
16. \u septième tour, les ]<;. au septième tour, les 16. Cumque septimo cir-

prêtres sonnèrent des trom- prêtres sonnèrent de la trom- cuitu clangerent buccinis
pettes, et Josué dit au peu- pette et Josué dit aux fils sacerdotes, dixit Josue ad
ple : Criez, car lahvé vous a d'Israël : Criez! car le Sei- omnein Israël : Vociferamini :

livré la ville. gneur vous a livré la ville. tradidit enim vobis Dominus
civitatem :

La ville sera dévouée


17. 17. Et la ville sera dévouée 17. Sitque civitas hœc ana-
en anathème à lahvé. elle et en anathème au Seigneur des Iherna omnia quœ in ea
: et
tout ce qui s'y trouve ; seu- armées, elle et tout ce qui sunt. Domino sola Rahab :

lement Rahab la prostituée s'y trouve ; vous délivrerez merelrix vivat cum universis,
survivra, elle et tout ce qui seulement Rahab la prosti- qui cum ea in dorno sunt :

sera avec elle dans la maison, tuée, elle et tout ce qui sera abscondit enim nunlios quos
(car elle a caché les messagers dans sa maison. direxiinus.
que nous avions envoyés).
18. .Mais vous, gardez-vous 18. Mais vous, prenez bien 18. Vos autem cavete ne de
bien de l'anathème de peur garde à l'anathème, de peur his. quccpraeceptasunl, quip-
que 'poussés par la convoi- qu'il ne nous vienne à l'idée piam contingatis, et silis

tise' vous ne preniez quelque de prendre de ce qui est prœvaricationis rei, et omnia
chose de ce qui est anathème anathème et que vous ne castra Israël sub peccato sint
et que vous ne placiez ;_ainsij anathème le camp des
fassiez atque turbentur.
,

LA CONQUÊTE DE JÉRICHO. 39

tout le camp dlsraèl sous (ils d'Israël et que vous ne


l'anathème et que vous n'at- vous perdiez.
tiriez le malheur sur lui.
19 Tout l'argent et l'or, les 19. Tout l'argent el l'or, 19. Quidquid autem auri
ustensiles de bronze et de fer l'airain et le fer sont consa- et argenti fuerit et va.sorum
seront consacrés à lahvé. ils crés au Seigneur; ils seront œneorum ac ferri, Domino
iront dans le trésor de lahvé. versés dans le trésor du Sei- consecietur, reposiluin in
gneur. Ihesauris ejus.
20.Le peuple se mit à crier 20. Les prêtres sonnèrent 20. Igitur omni populo vo-
(et on sonna des trompettes, des trompettes, el lorsque le ciférante, et clangentibus tu-
et lorsque le peuple entendit peuple entendit les trom- his, postquam in aures mul-
la voix de la trompette, il pettes, tout le peuple poussa tiludinis vox sonitusque in-
poussa un cri formidable et en même temps un cri grand crepuit, mûri illico corrue-
le mur s'effondra, et le peu- et fort et tout le mur s'é- runt : et ascendit unusquis-
ple entra dans la ville, cha- croula tout autour el tout le que par locum, qui contra
cun devant soi, et s'empara peuple entra dans la ville. se erat : ceperuntque civita-
de la ville. tem.

V. 1. — Les mots Snic* 1:2 "lE^r que les LXX ne semblent pas avoir
lu dans leui' texte hébreu, pourraient bien être une glose; saint Jé-
rôme a traduit « timoré filiorum Israël », commentant le texte autant
qu'il le traduisait. Son explication est d'ailleurs excellente. Le passage
du Jourdain par les Bené-Israël avait jeté l'épouvante dans tout le
pays de Canaan, et Jéricho, la première localité qui allait entrer en
contact avec eux, prenait ses mesures de défense en proie à la plus
vive terreur. Les portes de la ville étaient soigneusement fermées;
personne n'osait plus s'aventurer hors des murs et Ton ne permettait
à personne d'entrer, de crainte d'introduire dans la place un ennemi
déguisé. L'auteur a peut-être encore voulu mettre en relief, dès le
début de son récit, la force de la cité cananéenne, afin de faire mieux
ressortir dans la suite l'intervention de lahvé. La glose du Targum de
Jonathan appuierait bien cette hypothèse : <( Jéricho était fermée avec
des portes de fer et barricadée avec des verrous d'airain... »

V. 2. — Dans l'état actuel du texte, la seconde partie du verset se


présente comme une apposition, mais cette construction est irrégu-
lière ;'i"'nn ir25 ne peut pas être mis en apposition avec "ns"! "in'^i^

hdSg. Il deux mots comme une glose, ou


faut donc retrancher ces
bien supposer qu il manque quelque chose, ne fût-ce qu'une copule.
La Vulgate a introduit cette liaison omnesque fortes viros , et le ,

syriaque a ajouté en outre un suffixe, ov^--- o^q^o, ce qui rend la phrase


encore plus coulante. Ces corrections ne sont naturellement que des
conjectures ou pour mieux dire de légères entorses faites au TM,
afin d'obtenir un sens clair et limpide. Le grec a traduit littérale-
ment la fin du verset il avait donc sur ce point le même texte que
;

nous. Par contre sa leçon 7,7.1 -bv 'iLy.iChiy. y.J-r^c, -bv èv aù-:?j, supposerait
40 REVUE BIBLIQUE.

qu'on lisait dans l'hébreu ~z irs n:^"2"rix'. La variante -o-j: àv ajTf,

o'jvaTCjç (F) sourirait mieux appuyée; en


beaucoup si elle était

ajoutant la copule au début elle suggérerait une lecture comme


"2 ("iwX'^ *?*"" iT2:(~r.s* mais n'est-ce pas trop facile, et ne doit-on
;

pas croire que cela a été composé tout exprès?


La formule « j ai donné dans ta main... » est généralement consi-
dérée comme appartenant au style du Deutéronome i^Deut. ii, 2i, m, 2);
on la retrouve encore plus loin Jos. viii, 1).
Quelques commentateurs, entre autres Gajetan, ont voulu voir dans
ce verset la suite de l'entretien de Josué avec le personnage mysté-
rieux du chapitre précédent, vv. 13-15, et par conséquent identifier
lahvé avec le prince de l'armée de lahvé. Cette interprétation nous
parait insoutenable. La formule « lahvé dit à Josué » est courante
dans le livre (i, 1; m, 7; iv, donner ici le
1. 15 etc. > et il faut lui
même sens que partout ailleurs. Il est très vraisemblable que primi-
tivement l'entretien de Josué avec le prince des armées de lahvé était
raconté plus au long. Il y était question sans doute des guerres à en-
treprendre, de la conquête du pays de Canaan, et en premier lieu de
la conquête de Jéricho. Peut-être même les recommandations qui

vont suivre en faisaient-elles partie; mais en tout cas, dans l'état ac-
tuel du texte, rien ne permet de le conclure.
On peut dire que le récit de l'apparition ne se terminait sûrement
pas au V. 15, mais il faut reconnaître aus^i que le texte a été tronqué,
car au début du chapitre vi on passe à tout autre chose. Le v. 1 cons-
titue une sorte d'introduction à un nouveau récit qu'il faudrait inti-
tuler Prise de Jéricho. Comme dans toutes les grandes circonstan-
:

ces (Jos. III, 7ss.; VIII, 1 ss., etc. lahvé parait en premier lieu, pour
,

encourager Josué et lui faire ses recommandations (v. 2-5); le héros


transmet ensuite les ordres aux prêtres et au peuple et l'action se
déroule.
Y. 3-5. —
Ici commencent de grandes divergences entre le

TM. et les LXX. Le grec ne possède que le début du v. 3 du T.M.


du v. i. Les versets i et 5 des LXX correspondent tant bien
et rien

que mal au v. 5 de l'hébreu. Dans le grec, le thème est tout à fait


simple : Josué fera cerner la place par les combattants; sur un signal
de la trompette, tout le peuple criera en même temps; à cette clameur

les murs de la ville s'écrouleront et tout le monde se précipitera à


l'intérieur. Dans l'hébreu, le fond du récit est le même, mais la mise
en scène est plus développée et plus grandiose. On fera le tour de la
ville pendant six jours; sept prêtres munis de trompettes précéderont
l'arche, introduite dans le cortège; le septième jour on contournera

œh|BRARY|1
LA CONQUETE DE JÉRICHO. 41

sept fois place: au septième tour, les prêtres sonneront de la trom-


la

peuple poussera un urand cri, les murs de la place s'ef-


pette, le
fondreront et le peuple entrera.
nous nous demandons quel est celui des deux textes auquel nous
Si
devons donner la préférence, de prime abord on sera porté à choi-
sir ceLii des LXX à cause de sa concision. Plus loin, il est vrai, on
trouve aussi dans le g-rec l'ensemble des détails du siège que nous
venons de signaler dans le TM.. mais c'est précisément parce que ces
détails figuraient plus loin, dans les ordres donnés par Josué ou dans
le récit des événements, qu'on aura été amené à les introduire aussi
dans le discours attribué à lativé afin d'établir une concordance plus
parfaite. Le texte, d'après le grec, semblait viser un simple investis-
sement de la place, lequel investissement se terminait par la prise
miraculeuse de Jéricho. Cela n'aurait pas suffi aux scribes, qui au-
raient voulu spécifier davantage, eu s'inspirant de la suite du récit.
Le motif de la surcharge du TM. s'expliquerait donc ainsi aisément
tandis qu'il serait peut-être plus difficile d'indiquer une raison plau-
sible qui eût pu engager les LXX ou les copistes postérieurs à sim-
plifier leur texte <];. Peut-être pourrait-on découvrir dans l'analyse
même du TM. lui-même quelques indices d'un remaniement; ainsi,

par exemple, au v. 3, le changement de sujet n'est pas du tout natu-


rel, le syriaque et la Vulgate ne se sont pas fait faute de rétablir
l'harmonie en mettant partout le pluriel.
V. 4. — Lesz*'2".~ r'T'ront été considéréespar saint Jérôme comme
les trompettes dont on se servait pour vraisem-
le jubilé; c'est aussi

blablement l'idée des LXX qui traduisent, au v. 8, par 7^X7:1772; -.scâr.


Il y a là un jeu de mots; "iv signifie « bélier », et les trompettes en

question étaient simplement des trompettes faites avec des cornes de


bélier ou de bouc au verset suivant on leur donnera d'ailleurs le nom
;

de « corne » "";:. Ce genre d'instrument est encore en usage dans la


liturgie israélite à Jérusalem. Chaque année pour les fêtes du w n^
.":m. on annonce, à travers les quartiers juifs de la ville sainte, le

renouvellement de l'année au son d'une trompette faite avec une


corne de bélier, '^'Z't; "^î'w".

" Le nombre de sept se remarque ici d'une manière recherchée,


si

qu'il est malaisé de se persuader qu'il y soit mis sans dessein et sans

(1) Notons cependant que le v. 4 du TM. ne concorde pas pleinement avec le récit qui va
suivre, sur l'usage à faire des trorn;iettes. Aux vv. 8, 9, 13, 14 on sonne de la trompette à
chaque tour durant la marche; ici il est dit qu'on en sonnera seulement après le sep'àeme
tour. Ce desaccord pourrait être invoqué comme un motif de suppression du v. 4 par les
LXX, mais n'est-ce pas là au contraire une preuve du remaniement subi par le TM.?
42 REVUE BIBLIQUE.

mystère, sept prêtres, sept trompettes, sept jours, sept tours». Cette
observation très judicieuse est faite par dom Galmet. L'auteur du ver-
set amanifestement voulu insister sur le nombre sacré de sept; mais
quand on songe que le verset ne se trouve pas dans les LXX, on est

bien tenté de croire, pour la raison donnée ci-dessus, à un arrange-


ment factice du à la plume d'un scribe postérieur à la traduction
grecque. Par conséquent il n'y aurait pas grand mystère à aller cher-
cher là-dessous. Dans ce verset, la Vulgate ne rend pas très fidèle-
ment riiébreu. Elle semble dire en effet que le septième jour seule-
ment les prêtres porteront les sept trompettes; or cette restriction ne
figure pas dans le TM. et est contraire à ce qu'on raconte un peu plus
loin, V. 6 ss. On remarquera que d'après les deux textes, hébreu et
latin, on doit sonner des trompettes seulement après le septième
tour, ce qui explique bien le verset suivant,
mais est en contradiction
avec le V. 8.

V. 5; LXX
vv. i-S. —
Les versions sont unanimes à affirmer dans
ce passage que c'est sur un signal de la trompette ou des trompet-
tes que le peuple poussera le grand cri suivi de la chute des murs
de la ville. La remarque est importante pour la critique littéraire
du chapitre. L'hébreu a-t-il voulu marquer une sonnerie spéciale par
remploi du verbe "wS? plusieurs critiques le soutiennent, et il sem-
ble nécessaire de l'admettre dans l'hypothèse d'unité de source ou
de récit.La Yulgate a même fortement accentué dans sa traduction ce
sens spécial de "îi*~, bien que l'assemblage des deux épithètes
longior atque concisior ne soit pas des plus heureux. Peut-être les
passages bibliques qu'on pourrait invoquer pour préciser le véritable
emploi de "j:n et de "i"»:"2 ne seraient-ils pas tous bien favorables à
une différence de signification aussi nettement tranchée que celle
qu'on voudrait leur attribuer dans ce verset. Cf. Num. x, 3 ss. Jud. ;

vil. 19, 2*2; Ex. xix, 13, etc.; mais noter surtout que plus loin, vv. 16 et

20, quand il est question de cette prétendue sonnerie spéciale qui doit
donner le signal du grand cri, on se sert chaque fois du verbe !?pn
et non plus de ~wG. i£' — m
S"p"nx aj"?2w'2 n'a pas de correspon-
dant chez les LXX; ce peut être une glose explicative passée dans le
texte, comme il est possible aussi que le grec ait négligé de traduire
ces mots qui n'ajoutaient rien au sens. Les LXX parlent simplement
de la trompette -y; 'ji.\r.\'(-;\, ce qui semblerait exclure encore de leur
texte hébreu le mot Ssvn; rendu par à\aa.
enfin nS'Ti nyiin est
V. 6-9 .
— Les variantes entre l'hébreu
et le grec vont presque en s'ac-
centuant, et elles nous montrent en tout cas de mieux en mieux qu'il y
a eu un remaniement intentionnel dans le texte. De simples inadver-
LA CONQUÊTE DE JÉRICHO. 43

tances de copistes, même répétées, n'auraient pas aliouti à de pareil-


les divergences. Du verset 6, les L.W ne possèdent que la moitié de la
première partie, et encore semblent-ils avoir lu au commencement un
verbe comme ni", ou mieux encore i'!p''l au lieu de répond
snpi*; 6''

mot pour mot, sauf une légère variante à la fin, à on a vu plus


V"';

haut que ce verset ne figurait pas dans le texte grec. Les deux pas-
sages sont nécessairement corrélatifs. Dans tout ce qui précède, les LXX
n'ont pas encore fait mention de l'arche.
V. 7. — La le(;on T"2N", au début du verset, ferait supposer que
les prêtres ont pris la parole à la place de Josué; mais le qerê nous
prévient qu'il faut lire '"2n'"\ lecture en efï'et plus raisonnable dans
lélat actuel du TM. Néanmoins le pluriel ne semble pas avoir été in-
troduit par une simple distraction de scribe ainsi que tendraient à
linsinuer les notes massorétiques. ou en tout cas il est fort ancien,
puisque les traducteurs qui ont fait la version grecque paraissent
l'avoir déjà connu. Dans leur texte, c'est bien Josué qui parle, mais
au lieu de s'adresser au peuple il continue d'entretenir les prêtres
qu'il charge de transmettre ses ordres à la foule, comme faisaient « les
officiers » (''Tcun) lors du départ de Sittim, i, 10 s. m. 2 s. La tra- ;

duction suppose une leçon originale comme ""tzx à l'impératif;


elle nécessite du moins un verbe au pluriel. Le kethih '^'?2n'"'i pourrait

donc témoigner en faveur des LXX et être un indice de manipula-


tions subies par l'hébreu, à moins de supposer que les LXX se sont
mépris sur le sens du passage par suite d'une faute qu'il y avait
dans leur texte hébreu. ySrin ne désigne pas nécessairement les seuls
Gadites et Rubénites nous y verrions plutôt l'élite des guerriers,
1 :

les mieux armés. Dans cette foule d'émigrants qu'étaient les Benê-

Israël, l'équipement général devait laisser un peu à désirer. Comme


dans une grande tribu bédouine, tout le monde n'était pas également
guerrier ni également pourvu d'armes. Afin de mieux en imposer aux
habitants de Jéricho, Josué fait placer au premier rang les combat-
tants les plus propres à inspirer la terreur par leur air martial. La
traduction grecque j.7.yyj.z<....
:•. ivoo-/.',7;j.£v:'. rend assez bien le mot

hébreu, et il n'est pas nécessaire d'imaginer un texte original diffé-


rent du TM. On pourrait en dire autant de l'expression àvavTisv Kjp(cj
qui vient immédiatement après et; dont le correspondant exact serait
ri'"' ":£': quoique ici cependant il y ait une forte présomption
contre l'authenticité du mot ""^n qu'on trouve en plus dans TM.
V. 8. —
Les quatre premiers mots ne se trouvent pas dans les LXX
il, A rencontre des passage» qu'on invoque, Jos. 4, 13; Dèul.3. 18 etc., on pourrait citei
I Chron. 12 ,23 II Chron. 17. 18 20, 21 etc.
; ;
44 REVUE BIBLIQUE.

où Josiié poursuit toujours son discours aux prêtres. Une fois ce dé-
but supprimé, il faudrait très peu de chose pour faire concorder les
deux textes grec et hébreu; il suffirait de retrancher l'article dans
-';-:- et de mettre le verbe "'2'j à Timparfait. D'après les règles

ordinaires de la grammaire Z'xr: devrait être précédé de l'article,


ou bien il faudrait alors le supprimer dans le mot précédent 'IV Cette
dernière correction ferait disparaître une des deux divergences si-

gnalées entre le TM. et lesen outre à penser que


LXX. Elle induirait
ces sept prêtres indéterminés n'avaient pas été mentionnés plus haut
et que par conséquent le v. i du TM. aurait été ajouté postérieure-
ment, ainsi que le feraient croire les LXX. r'T'-wi "ypn, et plus —
loin V. 9 r-'î-r.-ou bien r*-£"w2 T^r- -•'"'-, de même que
'^'-p.

les expressions identiques ou équivalentes du v. 13, sont considérées


par un certain nombre de critic^ues comme des gloses postérieures
attribuées au Code sacerdotal. D'après eux le récit primitif ne faisait
sonner les trompettes qu'après le septième tour pour donner le si-
gnal du grand cri de la foule; cela ressort clairement des vv. V et 5.

Nous avons noté nous-mème cette difficulté à propos du v. i, et il


semble bien en effet que si on attribue ce verset au premier rédac-
teur il faille renoncer à soutenir l'authenticité des quelques mots
que nous venons de signaler. Mais il s'agirait précisément de déter-
miner tout d'abord si ce verset i, absent du texte des LXX, faisait
partie du récit primitif. S'il y a des raisons de le croire authentique,
ily en a d'autres tout aussi sérieuses qui le rendent très suspect.
Le texte grec parle ici pour la première fois des sept prêtres, des
sept trompettes sacrées et de l'arche d'alliance. La traduction de ce
verset dans la Vulgate est tout à fait large; le sens général y est,
mais saint Jérôme ne s'est guère préoccupé de rendre très exacte-
ment tout ce qu'il lisait dans son texte original.
\\ 9, — La leçon du qeré, "J'ir au lieu de '"irr. s'impose, à moins
d'imaginer, avec de Hummelauer, que le mot z*:":.-- est tombé
le P.

devant le verbe. Xi les LXX ni la Vulg. ne font cas de cette seconde


partie du v. 9* qu'ils ont laissée sans traduction. Xe faudrait-il pas la
supprimer purement et simplement ? Ce serait en faveur de ceux qui
veulent supprimer partout la mention de la sonnerie des trompettes
durant la marche. — ^CN^n désigne le reste de l'armée placé à Far-
rière-garde; il ne faut pas y voir tout le reste du peuple « reli-

quum vulg us », mais seulement des hommes aptes à prendre part au

(1) Voir plus bas, v. 13', dans le TM. uq membre de phrase identique qui a peut-être
inspiré la leçon du v. 8.
LA CONQUÊTE DE JÉRICHO. 45

siège et au sac de la ville (v. 3). Le Targum de Jonathan interprète


=1DN'2n par « la tribu de la maison de Dan », se faisant en cela l'écho
d'une tradition rabbinique sans valeur Les trois derniers mots \i). —
ne se rapportent pas seulement à Tarrière-garde mais visent la mar-
che en général ainsi que l'a bien rendu la Vulgate dans sa traduction
un peu lâche. Nous avons dit que quelques-uns proposaient de les
retrancher comme une glose.
Le texte grec présente dans ce passage une difficulté que ne par-
viennent pas à éclaircir les variantes des manuscrits. Il fait avancer
les prêtres après l'arche, contrairement à ce qui a été dit au v. 8 et
à l'ordre de marche indiqué au La phrase parait d'ailleurs in-
v. 13.

complète; il semble qu'il manque quelque chose après c- •tpv.:. Quel-


ques manuscrits ont ajouté, en s'inspirant de l'hébreu, TaX-C^cvTsr
Taf; •/.spxTr'va'.r, d'autres ont fait précéder zi sjpaYCJvts; de la particule
Y.xi: mais on ne peut tabler sur aucune de ces corrections savantes,

qui donneraient lieu du reste à d'autres objections. La vraie cause du


trouble doit provenir de la fausse traduction des derniers mots du
verset rendus par a7.'/-.ïlzy-.s^ (B), ou bien par 7copcjc;j.£vc'. /.al aaÀTr-'ÇovTs?

TaCç -/.spaTivatç (Luc.) qu'on a rattachés à ol sjpayojvtcc;. Comme partout


ailleurs, dans du chapitre, ce sont les prêtres qui sonnent de
le reste

la trompette, on a été amené, soit le traducteur, soient les copistes, à


identifier oi '.tpv:: et zjpy.';:j'f-.i:, ne se doutant peut-être pas de la
;-.

difficulté d'un nouveau genre qu'une telle identification faisait naître.


— Les LXX n'ont pas
V. 10. Ces quelques mots
"i-~ zi'E^z Ni*"!-N"'".

n'ajoutant pas grand'chose au sens de phrase ont pu être négligés la


dans traduction. — On
la un peu surpris de cet ordre donné au
est
peuple par Josué pendant une procession au son des trompettes; il
semble qu'il aurait dû précéder au moins la mise en marche. La
Vulgate a tout arrangé en mettant prasceperat au lieu de prœcepit.
Le grecoffre une solution moins simpliste et qui pourrait avoir quel-
que chance d'être la vraie. Dans son texte, le discours de Josué, com-
mencé au V. 6, se poursuit toujours sans interruption. Les quatre
premiers versets ( vv. 6-9) rapportent les recommandations faites aux
prêtres; au v. 10, le discours se termine par une dernière recomman-
dation à l'adresse du peuple. Tout s'enchaîne donc admirablement

(1) Cf. Num. 10, 25 où dans la description de l'ordre de marche au désert, Dan compose
l'arrière-garde. Les rabbins ont voulu que la procession autour des murs de Jérictio se fît

dans le même ordre. !nDN*2n avec l'article ne figure que dans ce passage du livre de Josué;
ailleurs ï]Dnî2, participe pi'el, a le sens de « recueillir » ou de « ramasser ». Jud. 19,15,18;
Jer.9.22. Dans le passage précité du livre des Nombres et dans Is. 52, 12, il signifie ^( venir
après, fermer la marche », ce qui équivaut à « l'arrière-garde ».
46 REVUE BIBLIQUE.

et on serait assez porté à préférer cette ordonnance à celle du TM. (1).


Nous avons noté plus haut, v, i-5, que le peuple devait pousser un
grand cri sur un signal des trompettes; ici, il semble que ce sera sur
un ordre spécial donné par Josué. Les deux choses sont certainement
compatibles et le Rédacteur inspiré a bien jugé qu'elles pouvaient
aller ensemble; néanmoins il y a là une manière différente d'envisa-
ger et de raconter
événements, et l'on croit retrouver dans cette
les
petite divergence de vue et d'expression la trace d'un double récit
qui aurait existé séparément à l'origine. Plus loin, vv. 16 et 20, les
indices de cette double source utilisée par l'auteur du livre iront en
s'accentuant et ne permettront guère plus de douter de la réalité de
ce qui, au premier abord, apparaîtrait comme une hypothèse risquée.
V. 11. — 2D11, à la forme (^al, est attesté parles LXX, la Peschità et
la Vulgate; r///yj/i'// est préférable mais il faudrait alors probablement
mettre le pluriel ^2C'\ — ~~î< a"E ^pn manque dans les LXX; cela
présenterait assez l'aspect d'une glose encore développée par la Vul-
gate qui a ajouté per diem. On notera cependant que cette remarque
répond à la seconde partie du v. 3, fragment qui ne se trouve pas non
plus dans les LXX. Si Ton admet l'authenticité de la finale du v. 3, il
faudra renoncer à voir ici une glose. Dans M'', le grec et le latin ont
toujours le singulier et le sujet de la phrase reste l'arche du Seigneur
ou « l'arche de l'alliance de Dieu » (LXX).
Si, dans ce qui précède, le texte des LXX produit l'impression d'être

généralement mieux ordonné que le TM. i2) par contre, ici, il a tout ;

l'air d'être incomplet. Après les ordres détaillés donnés par Josué, on

s'attendait mamtenant à voir défiler le cortège avec toute la pompe


et la régularité annoncées. Au
lieu de cela, on mentionne simple-
ment le on ne dit rien du défilé des troupes, tl
passage de l'arche et

y a donc là une lacune. Cette lacune n'apparaît pas dans le TM., où


la marche a été décrite aux versets précédents, vv. 7 et 8. De ce chef
on serait tenté de préférer le texte hébreu au grec; mais comme le
premier oflre aussi ses difficultés on reste perplexe sur le choix à
faire. Il y a eu là des manipulations ou des méprises répétées qui ne

permettent plus de retrou v^er sûrement la leçon primitive. Néanmoins


il paraît résulter assez clairement de la comparaison des deux textes
qu'autrefois le début du récit était moins surchargé qu'aujourd'hui.
Le camp d'Israël était toujours à Gilgal puisqu'on n'a point men-

(1) On pourrait obtenir aussi dans le TM, un ordre de beaucoup préférable à celui qui
extste en transportant simplement le v. 10 après le v. 7.
(2) Ce n'est pas d'ailleurs nécessairement une preuve en faveur de son authenticité, car
cette organisation peut être aussi le produit d'un arrangement subséquent.
LA CONQUÊTE DE JÉRICHO. 47

tionné son déplacement et qu'on l'y retrouve encore après la prise de


Béthelet de 'Aï (ix, 6). Il y a trois bons quarts d'heure entre Djildjilieh,
l'ancienne Gilgal, et tell es-Soultan, site de la Jéricho cananéenne.
Certains commentateurs rapportent que chaque matin tout le peuple
partait de Gilgal pour venir exécuter sa procession autour de Jéricho
et rentrait ensuite au camp. Cela parait un peu puéril. Josué, ainsi

que le dit assez clairement le v. 3, avait dû faire cerner la ville par


les hommes en état de porter les armes, pendant que le reste d'Israël
demeurait tranijuillement sous sa tente. C'est simplement l'armée de
assiégeants qui prenait part aux démonstrations exécutées autour des
la place, quel que fût en ce moment le séjour de 1 arche, ce dont

ne se préoccupe pas l'auteur.


V. 12. — Le grec ajoute au commencement y.j}. -r, r/j.izx -f, zfj-ipx
et plus loin [12^) -f,: oiy.f)r,y:r,:. L'expression initiale dans TM. est une de
celles qu'on attribue communément à E. La mention du second jour
va mieux au début de ce petit épisode que plus bas, v. IV, où nous la
rencontrons dans le TM. et non point dans les LXX. Ce n'est pas là
un argument en faveur de l'authenticité du texte grec qu'on pourrait
accuser d'avoir arrangé les choses pour le mieux en s'inspirant du
V. 15. Nous allons constater du reste d'autres bouleversements plus
importants.
V. 13'li, — Dans l'hébreu, l'ordrede marche estidentique à celui qui
a été donné ci-dessus, v. 8-9. En tête défilent les guerriers suivis des
prêtres sonnant des trompettes, puis vient l'arche et enfin l'arrière-
garde. Le texte grec est moins conséquent; il ne concorde ni avec
l'hébreu ni avec lui-même. Nous avions noté plus haut une diver-
gence entre les vv. 8 et 9 ; le v. 13 ne fait qu'accentuer le désordre en
racontant encore les choses d'une troisième façon. Cette fois ce sont
les prêtres qui tiennent la tête du cortège et les combattants sont re-
légués avec la foule derrière l'arche. Les manuscrits offrent d'ailleurs
de telles variantes qu'il vaut de citer les principaux.
B V. 13 : y.xl z\ ÏT.-'y. '.spsîr ;'. -sézz^z-î: -y.; zi'/.-'.\'-;y.: -'x: ïr.-.y. -zztr.t-
ps'jcvT: ivavT'Isv K'jp(s'j. Kal \}.t-'y. ~uX)-y. zht-opfjZ'/'Z z'<. \j.yy<.\j.zi y.xl z '/,z<-z:

C'/Acç zr.itjhz Tvjç 7.'.2(i)-ou 'f,: zixf)qy:r,: K'jpizj' y,y'. z\ ''.-.^-J.t ïzxi-.'.zTt -y.\z

siXzr'H'. •/.:z', ; /w'.-'cr z'/'i.zz y-y.z r.tZ'.ty/jyjMzt Ty;v t.'z'kv) ï';^yjHv/ 1), y.x'.

àrrvjAÔsv zâXiv zlz -:r,v T.y.zv}.zz'i:'r;i.

A... yrj\ z\ Itpv.z ïaxK-izxi -xi: zx\r.r;zv/ y.xl z kzit.zz i'/j^zz xr.xz' y.xt
x-r'^ihz') T.xLv» £Îç -r^-) r.xpt\xiz\-çr y.xl \i.z-.x -x\>-x v.ztr.zzfjz^nz z\ \).x-/y^.zi

y.x'. z '/.zir.zz zyy.zz i-uOsv -r,z y.'.îojtij -f^: z'.xf}r,y.r,- Kj:icj.

(1) Daas l'édition de Tischendorf, 7îcpiey.vy.)u^£ Tr,v 7:ô>,iv é?âxt; èyiOôev.


48 REVUE BIBLIQUE.

Luc. V, 13 : y,al ol âiiTà îspsïç oî çspovTSç xà; è-ià ^yXiciy^faç -rà? ïspà;

è'vavTt T^ç xtêwTOu Kupi'ou TCposTCopsûovxo, y.at cl '.epsîç la-âXirtaav -aTç aiX-
-ivv;iv, y.al s XcTzoç c^Xoç a-jraç /.ai oî \).iyy^.oi s'.aeTzcpe'JsvTC [j.£Tà xauxa,
y.a'. 5 AC'.^bç ^'/Àoç c-tcrQsv -^c xiSwTCîi ty;ç Sta6r,7.-r)ç Kup(c'j -ircpe'JÔiJ.svî',

y.al jaATTuovTsç t^ù y.epaTivaiç. ^^ y.aî •^rspisy.jy.Awaav ":r,v tcaiv èv ty; r,iJ.épjC

-rfi csuTspa a-a^ syy'jQîv Y.oà y.T.f,'/Szv jrâX'.v s'.ç --^,7 -rrapsy.ccAr/;.

Il est difficile à la critique textuelle de rendre compte de toutes


ces variantes et d'expliquer le rapport qu'elles peuvent avoir avec
le TM., sans se lancer dans une foule de conjectures aussi vraisem-
blables ou invraisemblables les unes que les autres. En tout cas, la
leçon du TM. semble devoir être préférée dans ce passage aux leçons
des LXX, quoiqu'elle ne soit probablement pas exempte de toute re-
touche. Au milieu et à la fin du v. 13 il faut lire sans doute chaque
fois m"^E'w2 "*pn -'^i comme au v. 9. Ces trois mots ont bien lair
d'avoir été ajoutés; ils doivent se rapporter à l'ensemble du cortège

etnon pas seulement aux prêtres, ni surtout à farrière-garde ainsi


que l'interprète la Vulgate. —
=]Dxcn a été rendu ici par 5 Xc-bc HyXc;.
tandis que plus haut, v. 9, il semblait traduit beaucoup plus juste-
ment par ci cjpxYcIiVTe^.
V. 15. — î\^h':z d'après le géré et un grand nombre de manuscrits;
cf. I Sam. IX, 2G. Cette expression peut indiquer une heure un peu
"plus matinale que la tournure employée au néanmoins on a
v. 13;
trop insisté sur la nécessité de se lever ce jour-là de très bon matin
afin d'avoir le temps de mettre la ville à sac après l'avoir contournée
sept fois. L'enceinte de Jéricho comme
de toutes les places fortes celle
de l'époque était peu développée les sept tours, en supposant même ;

qu'on se tînt à une distance respectable des murs, pourraient équi-


valoir à un parcours d'une douzaine de kilomètres (1). ~"n "c^r^z^ —
ne se trouve pas dans les Septante. Toute la seconde partie du verset
manque aussi dans le texte grec et dans la Vulgate; c'est vraisem-
blablement une note marginale englobée assez tard dans le texte
où elle figure comme une sorte de parenthèse.
V. 16. —
Sauf de légères variantes auxquelles il n'y a pas lieu de
prêter attention, le TM. est ici d'accord avec les versions. Il est inté-

ressant de constater cette entente dans un passage qui n'est pas pré-
cisément en harmonie parfaite avec le reste du récit. On vient de
nous dire en effet que pendant tout le temps de la marche les prêtres
sonnaient de la trompette, vv. 8, 9, 13 etc. et voici que maintenant ;

(1) L'entier développement des murs de Jéricho est évalué à 778 mètres, d'après les
relevés exécutés par les architectes allemands qui ont présidé aux fouilles de tell es-
Soultan. Cf. RB., avril 1909, p. 271.
LA CONQUÊTE DE JÉRICHO. 49

on a lair de restreindre cette sonnerie au dernier tour comme plus haut,


V. +. La difficulté n'a échappé à personae. Pour la résoudre, les uns

supposent, assez gratuitement du reste, qu'il faut voir dans 16' la


mention d'une sonnerie particulière et que selon toute probabilité,
le texte primitif se servait du verbe "w*2 et non point de "'r Dill-

mann . Le P. de Hummelauer
une théorie spéciale IG"" veut dire
a :

simplement que durant le septième tour on sonna de la trompette


comme durant les six; premiers et 16'' doit s'entendre du signal an-
noncé au V. 5. Sensiis verbonim is est,septimu7n circuitum habitum
<.(

pi'imum esse eadem plane ratione atqne priores circiiitiis. agmïne in-
cedente lenie et sacerdotibus liibis brèves edenlibus sonos. Sed car,
interrogabis v. 16 non habetur mentio longiorum sonorum v~w"2}, de
quibus agebal v. 5? Exprimuntur iUi v. 16 voce dixit... cum v. 5

populo diserte explicasset Josue^ se locuturum esse per longiores illos


tubariun sonos. Ergo hi soni exprimuntur illa voce dixit, et apte
quidem ea voce exprimuntur ». C'est une subtilité de plus jointe à
une supposition gratuite. Mieux vaut prendre le texte tel qu'il est et
l'expliquer dans son sens obvie; on y retrouve alors le double signal
annoncé au v. 5 et au v. 10. et auquel correspondra précisément,
au v. -20. un double cri du peuple.
V. 17-19. —Dans tout ce passage il y a très peu de ditierence
entre le TM. et les LXX: les grandes divergences ont cessé au v. 15 et
nous ne retrouvons i^'uère plus que les variantes qui ont cours d'or-
dinaire entre les deuK textes. Le grec cependant paraît ne pas avoir
connu la finale du v. IT < car elle a caché... «.qui en etfet pour-
rait bien être une glose inspirée par le v. 25. Il faut lire proba-
blement dans les deux cas nx'znn •:. — Au v. 18. ' -""nr doit être
corrigé en "~*2r;p, d'après les LXX et le chapitre suivant v. 21.
Ces trois versets interrompent le til de la narration et coupent
même en deux une phrase. 16'' " Et Josué dit au peuple : Criez! car
lahvé vous a livré la ville, v. 20" et le peuple cria... » Le Rédac-
teur les a placés à cet endroit, car il fallait bien que les ordres qu'ils
renferment fussent donnés avant le sac de la xille. D'autre pari il

pouvait paraître assez naturel de donner ou de rappeler ces ordres


au moment où ils allaient être mis à exécution. Il n'en est pas moins
vrai cependant qu'ils ne sont pas à leur place et qu'ils ne figuraient
sûrement pas ici dans certaines sources auxquelles puisait l'auteur.
L'insistance que Josué met à recommander de bien observer l'ana-
thème une sorte d'introduction à l'histoire d'Akan. On devine
est
déjà ce quis'a se passer; quelqu'un se montrera infidèle et le mal-

heur fondra sur Israël. Même après la correction suggérée de


REVUE BIBLIQUE 1910. — N. S., T. TH. 4
50 REVUE BIBLIQUE.

rsnnn en l^Zôn, ranathème apparaît comme quelque chose de con-


tagieux, on devient anathème en prenant quelque chose de ce qui
est anathème. Phis tard cependant, lors de la punition dAkan,
VII, on insistera davantage sur la violation de l'alliance qu'on a
11,
transgressée en désobéissant aux ordres de lahvé.
V. 20. —
ûV" y** se rattache immédiatement, avons-nous dit, au
V. 16''. Les LXX ont supprimé ces deux mots, dilfîciles à expliquer
en effet, dans létat actuel du texte; si on isole le verset ils ne disent
plus rien, ou plutôt ils apparaissent comme un contresens, car le
peuple ne devait pas crier avant d'en avoir reçu l'ordre d'une ma-
nière ou d'une autre; 20'' à son tour fait suite à 16' « au septième :

tour les prêtres sonnèrent des trompettes, et lorsque le peuple en-


tendit la voix de la trompette, il poussa un grand cri... » : c'est la
réponse aru v. 5, répondent au v. 10. Une fois
tandis que 16^ et 20-''^

le fil du récit interrompu, il a fallu mentionner de nouveau la

sonnerie des trompettes donnant lieu au second cri; de là la néces-


sité de répéter au verset 20^^ niiET^rz '"pn""i qui avait été dit au
V. 16\ Ces deux mots ont dû être ajoutés par le Rédacteur qui a
introduit dans le récit la longue parenthèse des vv. 17-19. Il est très
instructif de voir comment la Vulgate a traduit, dans un tour de —
phrase arrondie et passant sous silence le second cri, le début de —
ce verset si embarrassé dans l'hébreu. Toute trace de doublet a ainsi
disparu et sinous n'avions que cette version, le texte ne présente-
rait pas la moindre difficulté sur ce point.
Le mot a"n qui reparait à plusieurs reprises dans ce verset ne
doit pas s'entendre de tout le peuple d'Israël, mais seulement des
combattants. Eux seuls ont dû prendre part au siège de Jéricho et
au pillage de présence du reste du peuple eût gêné
la ville (v, 3.; la
les opérations au lieu de rendre service, surtout au moment de pé-
nétrer dans la place.
Si la critique textuelle de ces vingt versets du livre de Josué pré-
sente des difficultés sans nombre, la critique littéraire en offre en-
core peut-être davantage. Dans l'édition coloriée de Paul Haupt, ce
chapitre ressemble à une véritable mosaïque polychrome et je ne
pense pas y en ait un plus morcelé dans tout le livre. Fré-
qu'il
quemment ce sont deux ou trois mots seulement qu'on a détachés
du reste pour les attribuer à tel ou tel auteur. Poussée à une pa-
reille minutie, cette distinction des sources devient quelque chose
d'obsédant, qui semble presque dépasser les limites du vraisembla-
ble. Aussi l'on reste un peu sceptique quand on vous dit que ces
deux mots sont de JE. ces deux autres de P, ces trois autres de E'
LA CONQUÊTE DE JÉRICHO. 51

ou bien de E-, etc. Néanmoins il faut avouer que cette page ainsi ba-
riolée rend bien sensilîle à l'œil le désordre et la confusion qui ré-
gnent dans le texte.
Un fait nous parait à peu près certain; c'est qu'il y a eu à l'origine
au moins deux récits de la prise de Jéricho, existant séparément, con-
nus et utilisés par le Rédacteur. Ces deux récits ont été naturellement
fondus, mais la fusion n'est pas si complète qu'une fois ou l'autre on
lie puisse percevoir des traces de la dualité primitive qui est au fond
du récit actuel. L'auteur, tout en disposant de ses documents avec une
certaine liberté, de manière à composer un livre à lui, les traitait
cependant avec respect semble avoir été soucieux de conserver
et il

autant que possible tous les renseignements qu'il y puisait. D'où la


présence de quelques détails qui ne cadrent pas très bien entre eux
et qu'un écrivain n'aurait pas groupés de la sorte s'il eût créé un
livre de son propre fonds. On peut citer comme exemple topique les
versets 5, 10, 16 et 20. Nous avons signalé, à propos de ces passages,
des doublets cjui ne sont pas une simple répétition de la même chose
sous une forme analogue, mais qui représentent deux manières dif-
férentes d'envisager et de raconter le même événement, ce qui ne peut
s'expliquer que par une double source ou par une double tradition
primitive. D'un côté, on prévient le peuple d'avoir à pousser un grand
cri quand il entendra le son des trompettes (v. 5) ; la trompette se
fait entendre (v. peuple pousse un cri formidable
16^) et à ce son le

(v. SO''). —
Dans l'autre document, Josué ordonne au peuple de ne
rien dire, de ne pas faire entendre sa voix jusqu'au jour où il lui
dira de crier (v. 10); à un moment donné il l'avertit de crier (v. iQ^)
et le peuple crie (v. 20*). Il y a manifestement la double annonce

de deux signaux différents et l'exécution de ces deux signaux accom-
pagnés chacun d'un grand cri poussé par la foule. Le même auteur
n'eût pas raconté ce fait à deux reprises et de deux manières aussi
divergentes.
On a essayé de poursuivre dans le reste du chapitre la distinction
de ce double document et de reconstituer chacun des deux récits pri-
mitifs. A la suite de Wellhausen, l'ensemble des critiques indépen-
dants semblerait assez porté à admettre que l'un des deux récits (J?)
auquel appartiendraient en tout ou en partie les versets 3, 7", 10, 11,
14-, 15'', 16'', i"-" aurait raconté que pendant sept jours consécutifs on
fit le tour de la ville une fois par jour. Les six premiers jours on
s'avança dans le plus grand silence, mais le septième, sur l'ordre de
Josué, le peuple poussa un grand cri, les murs de la ville tombèrent
et on s'empara de la place. D'après le second récit (E?) dont on re-
52 RENTE BIBLIQUE.

trouve les traces aux versets i, 5, 7^, 8, 9, 12, 13, 15, 16% 20^, on con-
tourna la ville sept fois le même jour; l'arche et les prêtres munis
de sept trompettes faisaient partie du cortège; au seplième tour, sur
un signal donné par les trompettes (1), le peuple fît entendre un cri

formidable suivi de la chute des murs et de ^a prise de Jéricho. Le


Rédacteur aurait conservé toutes les données fournies par ses docu-
ments, mais il les aurait bloquées, aboutissant de cette façon à un seul
récit dans lequel on contourne la ville une seule fois pendant six jours
et sept fois le septième jour.
Ces conclusions de la critique paraissent toutes simples et sont
assez suggestives; néanmoins
ne vont pas sans difficultés. Lors-
elles

qu'on entre dans le détail de l'analyse du texte, on s'aperçoit vite de


combien de suppositions il faut les étayer pour arriver à leur donner
ce brillant dehors. Les coupures auxquelles on se livre afin de re-
trouver la snife des deux récits seront jugées bien des fois arbi-
traires, et il faut avouer que souvent on manque de critérium pour
attribuer à l'un plutôt qu'à l'autre tel verset ou telle partie de verset.
De plus, le Rédacteur a pu puiser, et semble même avoir puisé, à
d'autres sources d'information que ces deux récits. Il y a surtout un
fait dont il faut tenir compte et auquel on n'a généralement pas

prêté assez d'attention, ce sont les nombreuses et importantes va-


riantes entre les LXX et le T.M. La répartition du chapitre en deux
récits, telle qu'elle vient d'être signalée, s'appuie uniquement sur

le TM. Or si dans queltjues cas celui-ci peut paraître meilleur que le

texte grec, on ne peut pas cependant, a priori, lui donner toujours


la préférence. Le sujet prêtait beaucoup à la glose; on n'en a pas trop
abusé, mais néanmoins le texte original semble avoir subi durant le
cours des siècles plus d'une retouche, et voilà pourquoi il est im-
portant de consulter les LXX qui peuvent représenter un état de texte
antérieur à celui du T.\L actuel.

Tenterons-nous à notre tour de proposer d'autres conclusions et une

nouvelle division? Ce serait peut-être un peu prétentieux; nous nous


contenterons de quelques remarques faites avec toute la réserve qu'im-
pose un sujet aussi délicat. Rien qu on ne puisse guère douter de
l'existence de deux récits primitifs, et qu'il soit relativement facile
de nous paraît impossible de reconstituer entièrement
les constater, il

ces deux récits, même avec les données de la critique textuelle qui,
dans le cas, complique plus le problème qu'elle n'en facilite la solu-

(1) On a vu, à propos du v. 8. comment on pouvait arriver, avec une certaine vraisem-
blance, à resU-eindre la sonnerie des trompettes après le septième tour.
.

LA CONQUETE DE JERICHO. o3

tion. On peut tracer quelques grandes lignes, mais il faut renoncer


à tout décomposer et à tout identifier si Ton ne veut s'exposer à des
méprises parfois considérables.
On a vu plus haut qu'à s'en tenir à la version des LXX, vv. 2-5, qui
dans ce passage offre au moins autant de garanties que le TM., il était
simplement question tout d'abord d'investir Jéricho: une fois l'armée
disposée autour de la place, sur un signal des trompettes, la foule
poussait un grand cri suivi de la chute des murs et de la prise de la
ville. Nous avons là sans doute le thème général d'un récit auquel il

faudra rattacher les parties des vv. 16 et 20 relatives au signal donné


par les trompettes et au cri qui l'accompagne, et très probablement
aussi les versets 6 et T des LXX où se poursuit l'idée annoncée aux
versets précédents. Dans ce qui vient après, vv. 8-15, l'investissement
se change en une procession de sept jours autour des murs, avec les
prêtres et l'arche. Rien dans la version grecque ne faisait prévoir
cette marche religieuse et il devient impossible de déterminer, sur-
tout à cause des variantes entre le T.\I. et les LXX, ce qu'il peut y
avoir ici de primitif ou d'ajouté et ce qui appartient au premier récit
ou à un second auquel on a affaire manifestement au v, 10. Ce dernier
se reconnaît encore aux vv. 16 et "20 TM.), mais c'est à peu près tout

ce qu'on peut lui assigner avec certitude. Il faut avoir recours aux
suppositions pour dire que l'un des deux récits parlait de faire
sept fois le tour de la ville en un seul jour et l'autre sept fois en
sept jours; une pareille distinction ne ressort nullement du TM., et
encore moins de la version grecque.
La majorité des critiques renonce à identifier l'auteur de chacun
des documents et se contente de faire précéder le passage du sigle
.JE, sans chercher à préciser davantage nous imiterons cette prudence
;

que justifient des difficultés de toute sorte. Notons seulement en ter-


minant que, si les deux narrations primitives ne racontaient pas l'é-
vénement d'une manière absolument identique, ce que ne feraient
pas du reste deux témoins oculaires rapportant le même fait, elles ne
différaient que dans des détails toat à fait secondaires et restaient
pleinement d'accord sur le fait principal, le seul en cause, qui est
l'intervention divine dans la conquête de Jéricho

Jérusalem.

Fr. M. Raphaël Savigxac.


LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYftlE

Grâce aux renseig-nements si précieux des lettres d'El-Âmarna,


nous avons pu nous rendre compte de la situation ethnique et poli-
tique de la Palestine au xiii'" siècle avant notre ère (l).Lieu de pas-
sage entre l'Egypte et les grands royaumes d'Asie Mineure (pays de
Hattou et du Mitanni), comme entre l'Egypte et l'Assyrie ou la Baby-
dAmourrou et de Canaan était de toutes parts ouverte
lonie, la terre
aux envahisseurs. Les Égyptiens avaient imposé leur tutelle aux prin-
cipicules du pays, qu'ils fussent hittites ou cananéens. Mais un mou-
vement national représenté par les Habbatu dans le nord, c'est-à-dire
en Amourrou (régions du Liban et de l'Antiliban) (2), et par les Ha-
biru dans le sud (contrée de Jérusalem, en Canaan) (3), chasse les
représentants de l'étranger et rend au pays une certaine indépen-
dance, grâce à l'appui des Hittites. Ceux-ci ont installé un de leurs
représentants au pays de kinza, qui a pour capitale Qadès sur l'O-
ronte (4). De là ils inquiètent les pays du Nouhasse et de Ni, qui
voudraient rester fidèles à l'Egypte (5). Ainsi la puissance égyptienne
cède à la fois devant la poussée des
Hittites, qui ont débordé de l'Asie
Mineure, et devant
soulèvement des hordes indigènes qui ont
le

trouvé un chef en la personne d'Azirou. Que deviennent ensuite les


nombreuses principautés, dont chaque ville dAmourrou et de Ca-
naan Il est probable que les dissensions intestines,
était la capitale?

dont écho nous est conservé par les lettres d'El-Amarna,


le fidèle

se perpétuèrent après la mort d'Azirou. C'est le moment où les Hé-


breux, qui ont profité de la faiblesse du gouvernement égyptien pour
émigrer vers Canaan, arrivent d'au delà du Jourdain. Sous la con-
duite de Josué et des Juges, ils vont cherchera se taiUer un royaume

(1) RB., 1909, p. 50 ss. Noire but, dans cette série d'études, est d'utiliser les textes cu-
néiformes et les données exlrabibliques d'après les plus récentes découvertes. On verra
que de nombreux faits nouveaux se sont ajoutés à ceux qu'on possédait il y a quelques
années.
(2) RB., 1908, p. 502 ss. ; 1909, p. 368 ss.
(3) Ibid., p. 510 s.; 1909, p. 380 ss.
(4) RB., 1909, p. 378.
(5) Ibid., p. 379.
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. od

dans le sud, et ils combats de Canaan (1; ». Outre


combattront « les

les Cananéens, auront à lutter contre une peuplade non sémitique,


ils

qui occupe la côte au sud de JafTa, les Philistins (2). La côte du nord
est entre les mains des « Sidoniens », du nom de leur ville princi-
pale (3). L'auteur qui nous donne ces renseignements sait bien que les
Hittites (i) sont fixés au nord de TAntiliban jusqu'à l'entrée de Ha-
math.
La décadence de l'Eg-ypte (5) au xiii^ siècle avant notre ère était
parallèle à celle de la Babylonie. La dynastie kassite était trop vieille
pour tenir tête à l'effort des Assyriens, qui éprouvaient le besoin
de dépenser leur jeunesse belliqueuse. Des traités et des mariages
avaient tenté de cimenter l'union entre Babylone et Asour, à l'é-
poque d'Asour-ouballit (vers 11.18-1370) (6). Les successeurs de ce
roi, Enlil-nirari (vers 1370-1315), Arik-dên-ili (vers 134-5-1320), et
Adad-nirari I'"'" (vers 1320-1290), avaient eu à lutter contre les bandes
indisciplinées qui harcelaient leurs frontières, que ce fussent ces Ah-
lamû ou ces Sutù dont nous avons fait connaissance dans les lettres
d'El-Amarna 7), ou cesKas.su, ces Luliiir/u( et ces Qutû qui arrivaient
de l'est (8). Le fils d'Adad-nirari I", Salmanasar V' (vers 1290-1260)
refoule, lui aussi, ces perpétuels envahisseurs. Au fils de Salmana-
sar P'', Toukoulti-Xinib I" (vers 1260-12+0), il appartenait d'établir
la suprématie de l'Assyrie sur les contrées du Tigre et de l'Euphrate.
Sa tablette commémorative, publiée en 190i par M. King (9), dépeint
l'activité guerrière du roi. Dans lapremière année de son règne, il
conquiert les pays de l'est et du nord, qu'il groupe sous les noms de
Qutû et de Subaru (10). Il est A-ainqueur desquarante rois des pays de
Naïri, c'est-à-dire des contrées limitrophes du lac de Van. Il engage
alors la lutte contre Babylone et fait prisonnier son roi Kastilias (11).

(1) Jud., 3, I.

(2) Ibid., 8, 3.

(3) Ibid., 3, 3.
(4} Et non les Hévéens (cf. Lagrat^ge, Juges, 3, 3).

(5) M\SPER0, Histoire ancienne..., II, p. 561 ss.


(6) RB., 1909, p. 63.

(7) Ibid., p. 67 ss.

(8) Ces peuplades sont énuniérées dans l'inscription d'Adad-nirariI. C'est ce prince qui

nous renseigne sur de son père Ariii-dên-ili et de son grand-père Enlil-nirari.


les exploits
Cf. BuoGE et KivG, The annals of Ihe kings of Assyria, I, p. 4 ss.
(9) Records of t'ie reign of Tukutti-Xinib /", dans Studies in eastern history, vol. I.
(10) Pour la situation exacte de ces pays (et peuplades) de Qulù et de Subaru, les ta-
blettes astronomiques donnent de précieux renseignements, utilises par Winckler dans
Orienta'istische Litteraturzeitung, 1907, col. 294 ss.

(11) Lire ainsi le nom connu jusqu'à ces derniers temps sous la forme fliôeai";/ ou Biti-
'66 REVUE BIBLIQUE.

Comme trophée il avait rapporté le sceau de Sagarakti-Sourias, père


de Kastilias. Ce sceau, repris par les Babyloniens, devait être recouvré
plus tard par Sennachérib (1). D'après la « chronique babylonienne »

82-7-4, 38 (col. IV, 1. 7 ss.) (2), Toukoulti-Ninib V ne reste que sept ans
sur le trùne de Babylone. Une revente des grands de la Babylonie le
renverse. Le fils de Kastilias, Adad-souma-nasir (3) , renoue la lignée des
rois kassites, cependant que Toukoulti-Ninib I" est bloqué par son pro-
pre fils, Asour-nasir-apla I", dans sa ville de Kar-Toukoulti-Ninib, et
finalement passé au fil de l'épée. Les démêlés entre Asour et Babel se
prolongent durant le règne des successeurs de Toukoulti-Ninib I". Un
écho de ces luttes nous parvenu dans un passage, malheureuse-
est

ment très mutilé, de « Fhistoire synchronique (4) ». Le même docu-


ment relate les campagnes d'Asour-dân (vers 1182-1145), roi d'Asour,
contre Zamama-souma-iddin, roi de Babylone (vers 1181) le triomphe ;

d'Asour-rês-isi, roi d'Asour (vers 1135-1115), sur Nabuchodonosor P*",


roi de Babylone (vers 1152-1124).- Le fils d'Asour-rês-isi est Téglath-
phalasar P"" (vers 1115-1100) qui consolide définitivement la supréma-
tie d'Asour. Comme en fait foi l'histoire synchronique (5), il bat à

plusieurs reprises le roi de Babylone, iMardouk-nadin-ahê, si bien


que — comme son ancêtre Toukoulti-Ninib P"" — il peut prendre le
titre de « roi des quatre régions ». Ainsi consacre-t-il sa domination
sur le monde civilisé.

Les guerres contre l'empire babylonien ne furent qu'un épisode


dansla vie de ce conquérant. Nous n'avons pas à insister ici sur ses
campagnes dans les pays du nord (Naïi'i et Soubartoul et de l'ouest
(Commagène, Cappadoce, Phrygie, etc.). Il y avait là une foule de
petits peuples, la plupart apparentés aux Hittites ou aux Mitannites,
et qui renaissaient sans cesse de leurs ruines pour inquiéter la monar-
chie assyrienne. Refoulés par Téglath-phâlasar P'"", ces peuplades n'au-
raient eu qu'à se replier vers l'ouest oîi elles étaient sûres de trouver
un appui au pays de Hattou. Mais le vainqueur se résout à frapper le

liasu. On a, en toutes syllabes, Ka-as-ti-li-io-sxi dans le contrat auquel fait allusion Thu-
reau-Dangin, dans OLZ., 1908, col. 93.

(1) Sur la tablette K. 2673, Sennachérib fait reproduire l'empreinte du sceau de Saga-
rakti-Sourias et raconte les vicissiludes par où a passé ce trophée. Cf. King, Records of
the reign of Tukulti-Ninib I, p. 106 ss.

(2) KiNG, op. laud., p. 98 s.

(3) Lire nasir et non iisur.


(4) Sur ce passage, qui a trait au règne d'Enlil-kudur-usur (vers 1198-1192), cf. Winckler,
Allorientalische Forschungen, lll, p. 343 s&. elScasxBEL.Sludien zur bahylonisch-assy-
rischen Chronologie, p. 45 ss. {MDVG.., 1908, 1).
(5) KB., I, p. 198 s.
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 57

grand coup. Il traverse le pays des Araméens (1), qui est occupé par

les Ahlamû que nous avons vus à l'œuvre à l'époque d'El-Amarna (2).
Alors il marche droit sur Gargamis, forteresse des Hittites sur l'Eu-
phrate, et s'empare de la ville. Poursuivant sa course vers la Médi-
terranée, il subjugue les pays de Musru (3) entre le Taurus et l'anti-
Taurus. Il peut s'écrier alors « En tout, quarante-deux pays, avec :

leurs rois, depuis les rives du Zab inférieur, contrée de montagnes


lointaines, jusqu'aux rives de l'Euphrate, jusqu'au pays de Hattou et
jusqu'à la mer supérieure, où se couche le soleil, du début de ma
royauté à ma cinquième année de règne, ma main avait conquis (4). »
Le pays d'Amourrou fut englobé dans la conquête, comme le sug-
gère l'obélisque brisé, dans un passage malheureusement mutilé, où
figure {mâtii^... mur-ri qu'on ne peut restituer autrement que 'mâtu)
[A]-7niir-ri « pays d'Amourrou » (5). D'ailleurs, nous savons que
Téglath-phalasar I" fut amené dans la Syrie du nord par ses aventu-
res de chasse. Au pied du mont Liban il tue quatre bul'fles '6). Il s'em-
barque même sur des vaisseaux phéniciens, qu'il appelle « vaisseaux
du pays d'Arwad (7) [Ar-7na{-= wa)-da-a-ia) », et tue un requin
dans la Méditerranée.
Ainsi avons-nous été ramenés sur la côte de Phénicie. L'Assyrie
étend son domaine sur ces peuples sémitiques du nord, qui jusque-là
avaient été sous la mouvance de l'Egypte ou des Hittites. La domina-
tion de Téglath-phalasar P'" sur une partie du pays d'Amourrou était
une conséquence fatale de son action au pays de Hattou. Les régions
du Xouhasse, de Ni, de Qatna (8) suivaient le sort des Hittites. La
partie nord du Liban et les villes septentrionales de la côte amor-
rhéenne i^9) dans la conquête. Mais la côte méridio-
étaient englobées
nale, à partir de Batroun et de Byblos, la région de Damas et celle de
la Cœlésyrie, enfin le pays de Canaan au sud, pouvaient échapper à
l'influence des vainqueurs. C'est l'époque où les royaumes araméens

(1) Cylinlre, v, 46 : aiia libbi Aklamê {mâtu) Armaia naknU [ilu) Asur béliia allik
« Je me rendis chez les Aklamù du pays d'Aram, ennemis de mon maître Asour ». Il faut
comparer le du monolithe de Kurh, où Asour-nasir-apla raconte comment il a
passage
emmené du pays d'Aram (Bcdge et King, The annals
captifs quinze cents guerriers /t/iZaHiW

of the kings of Assyria, I, p. 240}. Il s'agit de l'Aram du norJ ou Aram des deux lleuves :

(2) RB., 1909, p. 67.

(3) Cf. inf. ces pays de Musru, voisins de la Cilicie.

(4) Cylindre, vi, 39 ss.

(5j Obélisque brisé, iv, 39; il manque un seul signe dans la lacune.
(6) Cylindre, vi, 62 ss. et Obélisque brisé, iv, 4 s.
(7) Cf. RB., 1908, p. 508.
(8) Ibid., p. 502 ss.

(9) Ibid., p. 507.


58 REVUE BIBLIQUE.

de Sôbâ, de Damas et de Beth-Rehob, contre lesquels aura à lutter


la monarchie naissante d'Israël (1), profitent de l'affaiblissement des
Hittites pour consolider leur indépendance. La Phénicie du sud a
continué le mouv^ement national inauguré par les Habbatu^ pour
s'organiser en petits royaumes dont Tyr et Sidon se disputeront la
suprématie. Et pendant que les fils d'Israël, qui sont arrivés d'au delà
du Jourdain, disputent le pays aux roitelets de Canaan, d'autres en-
vahisseurs, qui n'appartiennent pas à la race des Sémites, se sont
jetés sur la côte au sud de Jatfa. Sont-ils venus de Crète, leur lieu
d'origine, ou étaient-ils descendus d'Asie Mineure? Ce que nous sa-
vons, c'est que les fils d'Israël auront plus à lutter contre ces étran-
gers que contre les indigènes. Les Philistins sont sans cesse aux aguets
pour inquiéter l'installation des Hébreux en Canaan et mettre des
entraves au groupement des tribus sous un seul chef.
Ni l'Egypte ni l'Assyrie ne pouvaient alors intervenir dans les af-
faires d'Amourrou et de Canaan. Les successeurs de Téglath-phala-
sar V\ ses deux fils Samsi-Adad et Asour-bêl-kala, ont laissé peu de
trace dans l'histoire. Du second nous savons qu'il chercha à se main-
tenir en bons termes avec la Babylonie. Il épousa même la fille
d'Adad-apla-iddin, qui régnait alors sur Babel (2). Les documents
font défaut pour l'époque qui suit Asour-bêl-kala. On a cru pouvoir in-
tercaler dans la liste des rois un certain Asour-irbi, qui aurait alors
placé sa statue sur la montagne Atalour dans l'Amanus, d'après les
inscriptions de Salmanasar II (3). Eu réalité il s'agit d'un roi du nom
de An-Jii-ir-bi (écrit aussi An-hir-bi), qui n'est pas roi d'Asour(i).
Par contre, c'est bien un roi d'Assyrie, et l'un des successeurs de
Téglath-phalasar I cet Asour-rabi, mentionné par Salmanasar II
'',

pour avoir laissé reprendre par les Araméens les villes de Pitru et de
Mutkinu, qu'avait conquises Téglath-phalasar P' (5). Cet épisode
illustre la situation de l'Assyrie durant cette période. Téglath-phala-
sar P' a poussé trop loin ses conquêtes et ses successeurs ne peuvent en
porter le fardeau. Les peuples de la périphérie, surtout ceux delà
Syrie, dont la soumission n'a jamais été complète, sont toujours prêts
à reprendre vers le nord leurs territoires perdus. Cependant l'Assyrie
se relève avec Adad-nirari II (vers 900-890), le grand-père d'Asour-
nasir-apla II. Il défait successivement les rois de Babylone Samas-
(1) Cf. notre commentaire de I Sam., 14, 47 et II Sam., 8, 3 ss.

(2) Dans {'Histoire synclu'onique, II, 41 ss. KB., I, p. 198 s.


(3) Monolithe, revers, 1. 55 ss. et inscri|ition des portes de Balawat, ii, 1. 3 : cf. Wincr-
LER, /f.4r.3, p. 38; BuDGE et KiNG, The annals of the hings of Assyria, I, p. lvi.

(4) Deutzsch, dans BA., VI, 1, p. 141.


(5) Monolithe de Salmanasar II, rev., 36 ss.
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. d9

moudammiq et Nabou-souma-iskoun 1 . Son fils Toukouiti-Ninib II

est le père d"Asour-nasir-apla. dont le nom est Fun des plus glo-
rieux parmi ceux qu'a laissés Ihistoire d'Asour (2).

Asour-na^ir-apla résrna vingt-quatre ans 88i-860 . Ses inscriptions


nous sont parvenues en grand nombre et les fastes de son règne
très
sont connus année par année. Après avoir, comme son aïeul Téglath-
phalasar I", subjugué les peuplades du nord de l'Assyrie ainsi que
les contrées d'Asie Mineure voisines de l'Euphrate, il entreprend une
campagne au pays de Hattou. C'est une marche triomphale durant
laquelle les rois qui occupent les villes entre le Tigre et l'Euphrate
viennent apporter leur tribut. Le héros passe l'Euphrate et approche
de Gargami>. Aussitôt le roi des Hittites, Sangar 3 , apporte les pré-
sents les plus somptueux, trésors et bijoux, meubles et parures, à
celui qu'il reconnaît comme son suzerain. Les autres princes imitent
cet exemple : < Tous les rois de ces contrées vinrent à moi, embras-
sèrent mes pieds et je reçus d'eux des otages (4). » A>our-nasir-apla

ne s'arrête pas en Il se si bon chemin.


propose d'aller, lui aussi,
jusqu'au Liban. Son itinéraire minutieusement décrit dans les An-
est

nales 5 On part de la ville de Gargami>, on traverse le pays de Pa-


.

tin qui comprend la région arrosée par le Nahr-Afrin et par le cours


inférieur de l'Oronte. On
fait une halte après avoir passé le Nahr-

Afrin Ap-ri-e du pays de Patin. Loubarna, apporte aussitôt


. Le roi
son tribut et offre ses fantassins pour faire escorte au triomphateur.
On franchit ensuite l'Oronte A-ra-an-te \ puis le Sangura. Ce dernier
fleuve a été identifié à tort avec le Xahr el-Kebîr dont l'embouchure
est à Laodicée. M. Dussaud a très bien remarqué qu'il s'agit du
Sarûdj, affluent de l'Oronte, sur la rive gauche, un peu au-dessus de
Hamath 6). Avant d'arriver au Liban. Asour-na^ir-apla conquiert le

pays du Luhiiti. Ce j)ays qu'on ne savait précédemment où localiser


avec certitude est maintenant parfaitement connu. Le roi de Hamath
{r*2M , Zakir ressuscité par l'inscription récemment publiée par
M. Pognon T), est à la fois « roi de Hamath et de wV 8 ». M. Po-

Histoire synchronique, III, 1 ss. KB., I, p. 200 s.


1, .

Le consul de France à Mossoul vient de rapporter une inscription de ce Toukouiti-


;2)

Ninib IL Le contenu en a été déjà communiqué par le P. Scheil à l'académie des Inscrip-
tions et Belles- Lettres.
^3) Nous le retrouverons au temps de Salmanasar II.

(4) Annales, III. 65 ss.


(5} Col. III, 70 ss.
(6,Revue archéologique, 1908. I. p. 227.
(7;Dans ses Inscriplions sémitiques de la Stfrie. de la Mésopotamie et de la région
de Mossoul ^1907';. Nous revieudroas plus loin sur cette inscription.
(8) ttyySi non -jSc.
60 REVUE BIBLIQUE.

gnon proposait timidement d'identifier ce w'j") avec Homs ou Émèse.


M. Dussaud a mis dans le mille en reconnaissant dans ce U?"S, qu'il
faut lire Luhis, le Luhuli conquis par Asouf-nasir-apla (1). Au point
de vue phonétique les deux mots s'équivalent, puisque le " ouest-

sémitique est rendu par h dans les inscriptions cunéiformes (2) et le


w' des Araméens peut correspondre au tha arabe et être rendu par
t dans les inscriptions cunéiformes, kw point de vue géographique,
Lu\d est limitrophe de Hamath, exactement comme le Luhuti où
nous a amenés l'itinéraire d'Asour-nasir-apla. C'est le pays au-des-
sous de Hamath, sur la rive gauche de l'Oronte.
La marche du vainqueur se poursuit vers le Liban : « Alors je me
mis en route pour le district du Liban [Lab-na-na], je montai jus-
qu'à la grande mer du pays d'Amourrou (A-mur-ri) (3). » C'est bien
ce pays d'Amourrou que nous ont fait connaître, avec précision, les
lettres d'El-Amarna (4). Les petits royaumes phéniciens s'échelon-
nent sur cure de se liguer contre le grand monarque
la côte. Ils n'ont
d'Assyrie.Mieux vaut envoyer un tribut et baiser les pieds du suze-
rain que de s'exposer aux plus fâcheuses représailles. Avant d'énu-
mérer les présents qui lui sont adressés par les princes d'Amourrou,
Asour-nasir-apla exécute la fonction rituelle de l'ablution des armes :

(c Dans grande mer je lavai mes armes, je fis des sacrifices aux
la
dieux. » Sahnanasar H fera exactement la même cérémonie lorsqu'il
atteindra la mer Méditerranée ou la source du Tigre (5).
L'énumération d'Asour-nasir-apla commence par les villes du sud
pour remonter vers le nord « Le tribut des rois qui sont sur la côte
:

de la mer, à savoir ceux du pays des Tyriens iSur-ra-a-a), du pays


des Sidoniens Si-du-na-a-à), du pays des Byblites [Gu-hal-a-a., du
pays des Mahalla tiens iMa-hal-la-ta-a-a) du pays des Maisiens \Ma- ^

i-sa-a-a], du pays des Kaisiens [Ka-i-sa-a-a), du pays des Amor-


rhéens A-mur-i'a-a-a) et de la ville d'Arvvad {Ar-ma-da) qui se trouve
'

au milieu de la mer, de l'argent, de l'or, du plomb, du bronze, des


vases de bronze, des vêtements bariolés, des tuniques de lin, un
grand et un petit pagûtu (6), des bois à'usù et d urkatnnnu^ des
dents de requin (7), les produits de la mer, je reçus pour leur tribut

(1) Revue archéologique, 1908, I, p. 225 ss.


(2) RB., 1908, p. 206, n. 3.
(3) Annales, III, 84 ss.
(4) RB., 1908, p. 502 SS.

(5) Obélisque, 22 et 70.


(6; Nom d'animal exotique, qui figure aussi parmi les présents du roi de Patin (Annales,
III, 76).

(7j BuDGE et Ki.\G traduisent d de l'ivoire et un daupiiia » ; mais aa-hi-ri est au génitif
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 61

et ils embrassèrent mes pieds lu » Les pays compris dans cette énii-
mération srmt désignés d'après les habitants de la ville principale.
Pour Arwad (|ui est une île et. par suite. n"a pas de campagne envi-
ronnante, on spécifie qu'il s'agit de la ville ». On voit qu'il devait
exister nne ville d'Amourrou un peu au sud d'Arvvad on va du sud
au nord). Dans la lettre du pharaon d'Egypte à Azirou qui a réussi
à prendre la suprématie en Amourrou, le destinataire est appelé
<•prince amêlii de la ville ahi d'Amourrou A-mu-ur-ra ^ ••.

Les localités de Kai::a, Mai«a et Mahallat sont inconnues par ailleurs.


On doit les situer approximativement du cùté de Tripoli de Sy-
rie.

Asour-na^ir-apla ne pousse pas sa conquête au delà du Liban. 11 a


respecté, dans sa marche, les pays à l'est de l'Oronte. il ne reçoit
pas de tribut des royaumes qui bordent lAutiliban. C'est que là.

dans la région de Damas, un royaume des plus puissants est en train


de s'établir. Un Syrien, du nom de Rezon, fils d'Éliada'. avait — au
siècle précédent — transporté à Damas la capitale du royaume ara-
méen et s'était constitué le rival du roi de Sôbà. Hadadézer (3 . Ce
Rezon avait donné du fil à retordre au roi Salomon. A la mort de
Salomon, Fempire des Hébreux avait été scindé en deux roy"aunies.
et l'Egypte, qui avait accueilli dans son sein Hadad, l'Edomite. au

temps de Salomon. avait nourri chez elle Jéroboam qui devait faire
pièce au fils de Salomon. Roboam, et séparer de Juda les tribus du
nord. Les Araméens de Damas profitaient de ces dissensions en Canaan
pour se fortifier de plus en plus et consacrer leur indépendance.
Lorsque le phara<m d'Egypte Sesonq "rr'w* fait sa campagne contre
le pays de Jada. il ne monte pas au delà de Megiddo et se contente
d'accepter la vassalité de Roboam (i . Le petit-fils de Roboam. Asa.
serré de près par le roi d'Israël. Ra'sa. ne trouve rien de mieux à
faire que d'appeler à son secours le roi de Damas 5 Celui-ci est Ren- .

Hadad ï", fils de Tab-Rimmon. fils de Hezion. Il n'hésite pas à rompre


le traité qu'il a conclu jadis avec Ra sa et vient ravager le territoire

d'Israël, dans la région septentrionale, autour du lac de Tibériade.


Ainsi l'Araméen s'étend vers le sud. Au temps d'Asour-na^ir-apla-le

d'où •<.
des dents de nahiru ». Le nahiru est l'animal uioQàlrueus que Té^lalh-phalasai I"
tue dans la Médilerranée.
1; Annales, IH, 85 ss.
(2) Edition Knudtzon, n- 162. 1. 1 : Cf. RB., 1908, p. 502.

(3) Cf. 1 Recj., 11, 23 ss.


ii) Cf. tbid., 14, 25 ss. et Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient cla^
sique, II, p. 772 ss.

^5' IReg., 15. 16 ss.


6-2 REVUE BIBLIQUE.

royaume de Damas est donc à son apogée et l'armée assyrienne ne


peut heurter de front un si puissant rival. Ce sera le rôle de Salma-
nasar II.

Le successeur de Basa, Èlà. ne fait que s'asseoir sur le trône d'Is-


raël. Il est renversé par un aventurier du nom de Zimri. Cest alors

que l'armée proclame pour roi un chef militaire, Omrî. qui trans-
porte résolument la capitale du royaume à Samarie et y fonde une
ville nouvelle. Il luttera ainsi contre les envahissements de Damas et

inquiétera Juda, l'éternel ennemi. Son règne est esquissé très rapide-
ment dans le livre des Rois 1), mais il fut un général très heureux
et un monarque célèbre. Il donna son nom à la lignée des rois de

Samarie. puisque, dans les annales de Salmanasar II, Jéhu, ce roi


d'Israël dont le rôle fut précisément de supprimer la dynastie des
Omrides, est appelé néanmoins Jéhu, enfant d'Omri », la-û-a ma?' ((

Hu-um-ri-i (2). Le i>ays de Samarie s'appellera, dans une inscription


de Téglath-phalasar III 715-727^, « pays de la maison d'Omri »,
1

{mdtu) Bi-it-Uu-wn-ri-a (3). L'activité du monarque s'était exercée


au delà du Jourdain. Il avait opprimé le pays de Moab : « Omrî, roi
d'Israël, fut l'oppres.seur de Moalj durant de longs jours », écrira Mésa,
le roi de Moab [ï).

Telle est donc la situation, au moment de la campagne d'Asour-


royaumes s'échelonnent en Palestine.
na^ir-apla en Phénicie. Trois
Le royaume araméen de Damas s'étend jusque dans la haute Galilée
et menace les frontières d'Israël. Israël, avec Samarie pour capitale,
fait des conquêtes dans la Transjordane et se fortifie au sud contre

Juda. Le royaume de Juda. avec sa ville sainte de Jérusalem, se met


sous la mouvance de l'Egypte ou de Damas, pour résister à son frère
ennemi, et entretient des relations commerciales avec les villes de la
Phénicie. Le jour où l'Assyrie voudra s'enfoncer au sud du Liban ou
s'attaquer à Damas, tous se coaliseront contre elle pour sauvegarder
leur autonomie. Pour le moment. Asour-na^ir-apla, content de son
expédition, remonte par les montagnes de l'Amanus {Ha-ma-ni, Ha-
ma-na) où une provision de bois de cèdres, pour ses construc-
il fait

de Kalhou.
tions dans sa ville
Salmanasar II 860-825 n'aura pas les hésitations de son père. Dès
sa première année de règne, il passe l'Euphrate, va jusqu'à la Médi-

(1) I Reg., 16, 23-28.

{2) Dans 1!I R. pi. 5, n° 6: cf. Dniizscu. Lesestiicke (4" éd.), p. .Si s. et KB., I,

p. 140, n. 1.

(3) Dans III R. pi. 10, 1. 17 el 26 (cf. KB., II, p. 30 ss. et A.-17".-, p. 265.
(4 Cf. Lacra.vge, L'inscription de Mésa, dans HB., 1901. p. 524 ss.
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 63

terranée « la mer où se couche armes


le soleil », lave, lui aussi, ses
clans l'eau sacrée et offre des sacrifices aux dieux. Il fait une provision
de cèdres et de cyprès dans TAmanus Ha-ma-a-ni) et place sa statue
sur le mont Lallar ;1), C'est alors qu'il reçoit lestiibutsde Phénicie.
Les reliefs de bronze des portes de Balawat représentent la scène.
Les vaisseaux arrivent d'une île fortifiée et débarquent des individus,
qui apportent, sur les épaules ou sur la tête, les présents au roi (2;.
Une ligne de commentaire : « Je reçus le tribut des vaisseaux de la
ville des Tyriens Sur-ra-a-a) et de la ville des Sidoniens Si-du-na-
a-à). » Tyr et Sidon sont les deux villes rivales en Phénicie. Elles
cherchent à ménager le conquérant, comme elles ont fait pour Asour-
nasir-apla.
Les années 858-855 sont consacrées par Salmanasar à consolider son
autorité sur les pays du nordque sur les Xaïii et Ourarfou , ainsi
contrées de l'Euphrate et de lAsie Mineure. L'an 85i, a lieu sa grande
expédition aux pays syriens (3). Parti de Mnive, le quatorzième jour
du mois d'Ayar, il franchit le Tigre et marche directement à l'ouest
vers le Balih, affluent de l'Euphrate. Les villes de ce district sont
sous la domination d'un certain (n-atn-mu qui est assassiné par ses
sujets, à l'approche de Salmanasar. Course triomphale jusqu à l'Eu-
phrate qu'on franchit sur des outres gonflées. Le roi fait halte à
Asur-utir-a^bat, où il reçoit les tributs de ses vassaux de Gargamis, de
Commagène, de Patin et des autres pays au nord d'Alep. On arrive
à Alep [Hal-man = Halwan). Cette vénère Adad, le dieu syrien
ville
par excellence, et Salmanasar offre des sacrifices à « Adad d'Alep » i).

A>our-nasir-apla avait respecté le pays de Hamath. Salmanasar n'a pas


ces scrupules.Il s'empare des villes d'Adennou A-di-en-nu) et deBargà

[Bar-ga-d qui font partie du royaume de Hamath A-mat-a-a ainsi ' ,,

que de la capitale Arganâ [Av-ga-na-a). Le pays de Hamath a comme


roi un certain Ir-hu-li-e-ni qui ne consent pas de g^aieté de cœur à se
laisser envahir par l'Assyrien. Comme il y va non seulement de l'in-
dépendance de Hamath, mais encore de celle du royaume araméen de
Damas et des royauaies du sud, Irhoulêni appelle à son secours les
rois des pays limitrophes. Le plus fort est celui de Damas. C'est lui qui
prendra la tète, si bien que, dans l'obélisque de Salmanasar 1. 88 ,

on résume ainsi les éléments de la coalition : « Adad-idri, roi de Da-

(1) obélisque de Niniroud. face, 26 ss.

(21 Cf. Delitzsch et Billerbeck, Die Pala^tlore Salinanassars H von Balawat, p. 16


et pL II. c.

(3) Nous suivons le récit du monolitiie, II, 78 ss. III R, pi. 8 . Cf. KB., L p. 170 ss.

,4) Monolithe, II, 87.


64 REVUE BIBLIQUE.

mas, Irhoulina de Hamath, ainsi que les rois du pays de Hattou et de


la côte de la mer. » Nous lisons Adad-idri, car tous les efTorts tentés
pour transformer le nom en Bir-idri et l'identifier ainsi avec Ben-Hadad
se heurtent à une série d'inconséquences (1). L'inscription de Zakir
appelle nn—il le roi qui correspond à Tîn-p et légitime la lecture du
texte massorétique (2). Le nom d'Âdad-idri correspond exactement à
TFVnn et nous trouvons précisément "l'ynn comme nom d'un roi

d'Aram-Sôbà (3). Dans le monolithe de Sahnanasar on détaille les

noms et les forces des conjurés (i^i :

1.200 chars, 1.200 cavaliers, 20.000 soldats d'Adad-idri de Damas,


700 chars, 700 cavaliers, 10.000 soldats d'Irhoulêni de Hamath,
2.000 chars, 10.000 soldats d'Achab [A-ha-ab-bii] d'Israël {Sir-'i-
la-a-a),
500 soldats du pays de Gii-a-a,
1.000 soldats du pays de Musru,
10 chars, 10.000 soldats du pays d'Irqanat,
200 soldats de Matinou-ba'li de la ville d'Arwad,
200 soldats du pays à'Usanat,
30 chars, 10.000 soldats d'Adonou-ba'li du pays de Siana,
1.000 chameaux de Gindibii' d'Arabie [Ar-ba-a-a],
XX 1.000 soldats de Ba'sa, descendant de Ruliiib du pays d'Ammon
[A-ma-na-a-a).
On remarquera y a seulement onze rois énumérés, ce qui
qu'il
n'empêche pas le narrateur de les appeler « ces douze rois ». Le
nombre douze est stéréotypé pour les rois du pays de Hattou dans les
inscriptions de Salmanasar II.
Nous connaissons déjà les deux premiers rois, Adad-idri de Damas
et Irhoulêni de Hamath. Le roi suivant l'un des plus puissants d'a- —
près la place qu'il occupe et les secours qu'il envoie est Achab, le —
roi d'Israël.
En vertu d'une métathèse, le nom de pays est écrit Sir-i-la pour
Isril. Vient ensuite le pays de Gii-a-a qui n'envoie que 500 soldats.
Ce pays de Gw'i peut se lire Que (5i et correspondre ainsi au Qii'e,
Que, des textes historiques (6). Or, dans la coalition formée par le roi
d'Aram, Bar-Hadad (= Ben-Hadad), contre Zakir, figurera le roi de
(1) Cf. ZiMMr.RN, KâT:\ p. 446 et Delitzsch, BA., VI, 1 [Die Palasttore...), p. 155.
(2) L'hébreu l'z rend l'arainéen -<2.

(3) L'équivalence de idri et 1"?^ est un fait acquis : cf. KAT^., p. 446, u. 1. Pour le

nom de Tîynn, cf. noire commentaire de II Sam., 8, 3.

(4) L. 90 ss.

(5) Le signe correspondant à a-a prend les valeurs a/, e, e.

(6) Citations dans Pognon, Inacriptions sé)nitiques..., p. 162.


LES PAYS BIBLIQUbiS ET L" ASSYRIE. tio

mp qui est é\ideinmeQt le Que, Gue, des inscriptions cunéiformes. La


situation de ce pays de Que est facile à préciser, d'après les textes. Il

occupe Test de la Cilicie et fut plus tard englobé dans celle-ci. C'est

un de ces pays « de la côte de la mer » dont parlait l'obélisque. Nous


avons mentionné la région de Mus.ru, à propos de l'expédition de
Téglath-phalasar I" dans le Taurus. C'est le pays limitrophe de la
Cilicie vers le nord. Avec une rare sagacité, M. Winckler a retrouvé
les noms de Que et de Mu<ru dans I Reg., x, 28, qui est intraduisible
dans l'hébreu actuel. Il faut lire : u La provenance des chevaux de
Salomon était de Mu<ru et de Que Ij; '
les marchands du roi les ache-
taient de Que à prix d'argent (2. » Pas plus que pour les pays de
Que et de Mu^ru, Salmanasar ne donne le nom du roi d'Irqanat. Les
deux villes précédentes marchaient de pair. Irqanat doit être située du
côté d'Arwad. Or, dans Gen. x, 17, le gentilice "ÇTJ figure précisément ,

devant *~"'s. Nous avons reconnu la ville de .":"•; dans Irqat des lettres
d'El-Amarna, et, grâce aux indications des Grecs sur As/.r,, Apy.a, nous
avons pu la localiser à Tell-' Arqd entre l'Éleuthéros et Tripoli de
Syrie 3). On n'hésitera pas à identifier Irqanat et Irqat. La vraie pro-
nonciation était, sans doute, Irqant qui a donné naissance, à la fois,
à Irqat et à Irqanat. La ville dArwad Ar-ma-da-a-a est sous la do-
mination de yia-ti-nu-ha- -U Le . nom du roi a pour second élément le
dieu phénicien par excellence, "-'i. qui entre aussi dans la composi-
tion du nom du roi de Sian, A-du-nu-ba-'-li. On remarquera que
l'élément Matinu = ";r*2, d'après les noms propres hébreux ^r^.

n"î:r"2, ^n*:n"2! se retrouve dans l'hypocoristique 'Six-.rr,^: fvar. Metty;-

v:ç , nom d'un roi de Tyr, suivant Josèphe (i . Les deux villes qui sui-

vent Arwad sont écrites U-sa-na-ta-a-a et Si-a-na-a-a. La présence du


nom de ^"- dans A-du-nu-ha- -li '= ^"Z'iia nous invite à rester sur la
côte. Or. dans les annales de Téglath-phalasar III, deux villes Us-nu-u
et Si-an-nu sont mentionnées de pair après Simirra (= Su??mr) et

Arqà (= Irqat, Irqanat i


'5 . Ces deux villes équivalent à Usanat et

Siana de notre texte (6 . Elles font partie, d'après le texte de Téglath-


phalasar III, du district de la mer.

I; Cf. VuUj. : de Coa.


(2) La Cilicie était célèbre pour ses cheyaus. Hérodote fait remarquer que les Ciliciens
envoient — outre la redevance en argent commune aux peuples de l.^sie Mineure —
360 chevaux blancs au roi Darius , Histoire, III, 90).
(3) RB., 1908, p. 509.
(4 Contr. Apion., I, 123. Les variantes dans Tédit. Niese. vol. V, p. 23.

5> Cf. KB., II, p. 28. Pour Sumur et Arr/à, RB.. 1908, p. 507 et 509.
(6) D où impossibilité de lire Samsanut pour Usanat, comme propose AVinciiler Keilin-
schriftliches Te.ctbuch zum Alten Testament, 3' éd.. p. 20\
REVLE BIBLIOLE 1910. — >. S., T. VU 5
C6 REYLE BIBLIQUE.

L'énumération de Salmanasar a commencé par les trois srands


royaumes de Damas, de Hamath, d'Israël. Ensuite, les pays de la côte
méditerranéenne, Cilicie et Phénicie. Les deux derniers pays men-
tionnés sont ceux du sud et de l'est l'Arabie et le pays d'Ammon. :

On remarquera que le nom du roi des Ammonites est Basa qui cor-
respond exactement à Nii'vn, nom du second successeur de ,lérol)oam
snr le trône d'Israël. Ce de Buhub, de même que le roi
Basa est tils

de Sôbâ, Hadadézer, était fils de Re/job, dans II Sam.^ viii, 3. C'est ce


nom de Buhiib (= Rehob qui figure dans ::rii~n"'2, Tune des subdi-
visions du royaume araméen de Sôbà. Le roi des Ammonites possédait
donc probablement, dans le nord, la partie du royaume araméen
correspondant à 2rn~n''2 'în. C'est en cette qualité qu'il se ligue
avec r Araméen de Damas.
Ainsi nous nous sommes rendu compte des divers peuples qui
composent la coalition. Les rois de Tyr et de Sidon n'en font pas
partie. Cela n'est pas pour nous étonner, puisque les reliefs de Ba-
law at nous ont représenté les vaisseaux des Tyriens Sur-ra-a-a) et des
Sidoniens [Si-du-na-a-a] apportant leur tribut à Salmanasar IL Ces
commerçants, dont l'activité maritime est appelée à prendre les pro-
portions d'une véritable thalassocratie, ne se soucient pas de dispu-
ter à Salmanasar la suprématie sur les pays de l'intérieur. Ils devi-
nent que le potentat d'Asour n'est pas homme à abandonner la partie
et que les guerriers du Tigre auront toujours raison des milices d'A-
ram ou de Canaan. En réalité, Tyr et Sidon ménagent la chèvre et
le chou. La preuve en est que le roi d'Israël, Achab, est uni au roi

des Sidoniens, Ithobaal ('?V2n.Xj, dont il a épousé la fille Jézabel (S2^^x)


et dont il a adopté le culte (Ij; et pourtant, le beau-père ne figure
pas à côté de son gendre dans la coalition.
La bataille entre Salmanasar et la conjuration araméenne se livre
à Qarqar, près de l'Oronte, très probablement snr le site occupé plus
tard par Apamée. Les coalisés sont taillés en pièces « Avec la force :

sublime que m'a accordée le seigneur Asour; avec les armes fortes

(1} I Reg., 16, 31 Nous lisons Ithobaal pour "^y^nx, d'après Eiewga).oi:, lOoéaXoj, nom
d'un ancien roi de Tyr, selon Ménandre d'Éphèse, cité par Josèphe {Cont. Apion., I, 123 et
Ânl., VIII, 324). Lorsque Josèplie cite Ménandre, il se contente d'appeler EiôwêaXo; « roi des
Tyriens », mais, dans Ant., VIII, 317 ; L\, 138, il ajoute « et des Sidoniens », pour faire com-
cider avec la donnée biblique nv-y ~{^^. le meilleur texte est celui du Cont. Apion.,
I, 123 : E'.OwêaXo; ô t^ç 'AffiàpTr,; îepîj;, qui rappelle si bien le niT^C" ^"1-. <I"6 le « roi
des Sidoniens », Tabnit, se décerne comme titre, ainsi qu'à son père Esmounazar, dans son
inscription funéraire.
LES PAYS BIBLIQUES ET LASSYRIE. 07

que m"a octroyées Nergal, qui marche devant moi, je combattis contre
eux. Depuis la ville de Qarqar jusqu'à la ville de Gil-za-u je les défis.
Je renversai par les armes li.OOO guerriers de leur armée; comme
le dieu Adad, je fis pleuvoir un déluge sur eux; j'accumulai leurs
cadavres; je jonchai la surface de la plaine de leurs troupes nom-
breuses. Par les armes, je fis couler leur sang dans les creux (1) de
l'endroit. La plaine fut trop petite pour la chute de leurs cadavres,
le pour les enterrer; avec leurs corps je comblai
vaste sol ne suffît pas
rOronte comme pour un gué. Dans ce combat, je leur pris leurs
chars, leurs cavaliers, leurs chevaux, leurs harnais (2). »
Cette victoire de Qarqar devait rester célèbre dans les fastes de
l'histoire d'Assyrie. D'après le monolithe, Salmanasar avait tué 14.000
guerriers. Dans l'obélisque il y en a 20.500; dans une statue prove-
nant d'Asour, 20.800; sur l'inscription des taureaux de Nimroud,
le nombre en est porté à 25.000. Cette progression de la première
donnée numérique est tout à fait dans le goût de l'exagération
orientale. Elle indique avec quelle circonspection il faut accepter les
chiffres ronds dans l'évaluation des pertes de l'ennemi ou des forces
du vainqueur. Les portes de Balawat gardaient le souvenir de la ba-
taille. La légende portait simplement « Je conquis la ville de Qarqar, :

ville à' Ur-hi-le-e-ni i^3) de Hamath. »

Au lieu de poursuivre sa conquête et de marcher contre le pays de


Damas, Salmanasar va faire une promenade en mer « Je montai sur :

des navires, j'allai jusqu'en pleine mer (4). » Ou bien Salmanasar


n'avait pas été tellement supérieur à ses ennemis que nous le disent
les documents, ou bien il commettait une grave imprudence en ne
poursuivant pas les chefs de la coalition. Les états de Damas allaient
reprendre des forces pour une ligue nouvelle et cinq années ne s'é-
couleraient pas, que l'Assyrie n'eût à entreprendre une autre cam-
pagne.

(1) Lire nmr-pa-lu, pour muspalu.


(2) Monolithe, 1. 96 ss. Toute la fin a été mal comprise dans KB., I, p. 172 s.
(3) Cette lecture nous permettrait peut-être d'analyser le nom du roi. On connaît l'érjuiva-

lence de h et de •?. De là li^ivilx '^ lumière du Très-Haut », qu'il faut comparer avec

~!^''21X « lumière de Mélek » (cf. ass. U-ru-mil-hi dans le prisme de Sennacliérib, ii, 90) de
lahoumélek
l'inscription phénicienne de {CIS., I, 1). Rapprocher les noms bibliques à pre-
mier élément "nx. On remarquera que l'inscription de Balawat cherche à donner la pro-

nonciation exacte. On y trouve Ha-ma-ta (riDn) au lieu de /l?;i«<des autres inscriptions


de Salmanasar. Pour le nom de piS" à cette époque, cf. le nom de rT'JYaaXicov, roi de Tyr,
qui s'analyse en ]1lSy"n"î: (Winckler, KAT.^, p. 129).

(4) Inscription des taureaux, 1. 74, d'après la numérotation de Delitzsch dans BA., VI, 1,

p. 146.
68 REVUE BIBLIQUE.

Les années 853-851 furent consacrées par Salmanasar à des expé-


ditions dans le nord de l'Assyrie {aux sources du Tigre et autour du
lac de Van) deux campagnes en Babylonie. Babylone était alors
et à

en proie à la guerre civile. Le roi Nabou-apla-iddin (1), qui avait


été à la fois contemporain d'Asour-nasir-apla et de Salmanasar, avait
été remplacé sur le trône par son fils Mardouk-souma-iddin (2). Un
compétiteur s'élève, c'est Mardouk-bèl-ousâte, le propre frère de
Mardouk-souma-iddin. Salmanasar intervient deux fois (en 852 et en
Soi) en faveur de Mardouk-souma-iddin. Après avoir défait les re-
belles, il entre dans Babylone et dans les vieilles cités saintes :

« J'offris des sacrifices dans Babel, Borsippa et Koutha » !

L'an 850, Salmanasar franchit l'Euphrate « pour la huitième


fois ». Il arrive à Gargamis où il a pour adversaire le vieux roi

Sangar, qui s'était autrefois constitué le vasal d'Asour-nasir-apla.


Après avoir ravagé le territoire de Sangar, il dévaste un pays voi-
sin dont la capitale est Ai'-m-e et dont le roi est A-ra-me (3). Là
.s'arrête sa campagne. L inscription des taureaux place ici une ren-
contre avec la coalition de Damas et de Haraath. Gomme on peut le
voir aisément, en comparant avec le récit de la campagne suivante
dans la même inscription et dans celle de l'obélisque, il y a eu an-
ticipation. L'obélisque arrête la marche à Arnè.
C'est en 849 qu'a lieu la seconde expédition au pays de Hamath.
L'inscription qui accompagne les reliefs de la porte de Balawat
porte : « Je conquis la ville à\As-ta-7na-kii, ville royale àlr-hu-le-e-
l'A du pays de Hamath, avec quatre-vingt-six villes (4). » D'après les
représentations, semble que cette ville était défendue par une tri-
il

ple forteresse. Malheureusement nous en ignorons le site. La prise


de cette capitale de Hamath fut le fait important de la campagne.
L'obélisque raconte succinctement l'expédition (5) « En ma dixième :

année de règne, je franchis l'Euphrate pour la neuvième fois. Je


conquis des villes sans nombre. Je descendis aux villes du pays de
Hattou et du pays de Hamath. Je conquis quatre-vingt-neuf villes.
Adad-idri de Damas, et les douze rois du pays de Hattou se levèrent

(1) C'est l'auleur de la tablette cultuelle de Sippar (cf. notre Choix de texles...,
p. 3S2).
(2) Ces événements sonl racontés dans l'histoire synchronique, III, 22 ss. {KB., I, p. 200 s.).

La confirmation en est fournie par l'inscription des taureaux de Salmanasar, I. 78 ss. (De-
i.iTzscH. BA., VI, 1, p.
14" ss.), par celle de l'obélisque, 1. 73 ss. (KB., I, p. 134 s.), et
par celle du trône, 1. 14 ss. (BA., VI, 1, p. 152 s.).

(3) Le ro\aume d'Ararae s'étendait entre le Patin (cf. sup.) et l'Amanus.


(4) Cf. Delitzsch et Billerbeck, BA., VI, 1, p. 71.

(5) L. 87 SS.
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 69

ensemble. Je les défis. » Le récit le plus détaillé se trouve dans l'ins-


cription des taureaux. On y distingue trois opérations. D'abord la dé-
vastation des territoires appartenant à Sangar et à Arame, puis celle
du pays de Hamath, enfin la défaite de la coalition. La bataille d'^.s-
tamakii a lieu durant la seconde opération. En ma onzième année <(

de règne, je partis de Ninive. Pour la neuvième fois, je traversai


l'Euphrate durant la crue. Je conquis quatre-vingt-dix-sept villes
appartenant à Sangar. Je conquis cent villes appartenant à Arame,
je les détruisis, les dévastai, les brûlai par le feu. Je me mis en
route le long de l'Amanus iHa-ma-ni), je franchis la montagne de
la-ra-qu, je descendis jusqu'aux villes du pays de Hamath. Je conquis
la ville à\\i<-ta-ma-ku avec quatre-vingt-dix-neuf villes. Je massa-
crai leurs habitants, je les pillai. Alors, Adad-idri de Damas, Irhou-
leni de Hamath, avec douze rois du rivage de la mer se confièrent à
leurs forces mutuelles, ils se levèrent contre moi pour faire la lutte
et le combat. Je luttai avec eux et les défis. Je renversai par les ar-
mes 10.000 hommes de leur armée. Je leur enlevai leurs chars, leurs
chevaux de troupe, leurs instruments de combat » (1). On voit que
les chiffres sont encore flottants. Les portes mentionnent quatre-

vingt-six villes avec Aétamaku au pays de Hamath, l'obélisque qua-


tre-vingt-neuf villes, y compris AUamaku^ les taureaux quatre-
vingt-dix-neuf villes et, en plus, AUamaku. 11 semble bien que
la victoire à^ Astamaku fut le seul fait marquant de l'expédition.
La coalition du roi de Hamath et de celui de Damas avec les
douze rois de la mer une répétition, en raccourci, de la grande
est
ligue qui avait précédemment arrêté Salmanasar à Qarqar. L'anna-
liste nous aurait gardé le souvenir de la défaite des conjurés, s'il
y
avait eu quelque grande bataille. L'absence d'indication précise, le
chiffre rond 10.000, les termes vagues du récit sont autant d'indices
qui permettent de regarder comme très peu saillant le succès de
l'envahisseur. Salmanasar jugea opportun de rebrousser chemin. Les
peuples de l'Oronte et de l'ACrin se relevaient. Le roi du pays d'Arnè,
Arame, cherchait à réparer les pertes que le conquérant lui avait
infligées à son passage. Salmanasar revient sur ses pas et conquiert
Ap-pa-ra-zu, la ville forte d'Arame. Aussitôt le roi du Patin, Qal-pa-
vu-un-di, apporte son tribut. On revient par l'Amanus où le roi fait
sa provision de cèdres.
Salmanasar attend deux années encore avant de reprendre la
route de la Syrie. Des campagnes insignifiantes occupent une partie

(1) Inscription des taureaux, 1. 00 ss.


70 REVUE BIBLIQUE.

de son activité. En 8V6, il mobilise 120.000 hommes, car il est résolu


à en finir avec la fameuse coalition des douze rois. Les chefs de cette
coalition sont, comme précédemment, Adad-idri de Damas et Irhou-
lèni de Hamath. Nous ne savons pas où eut lieu la rencontre. S'il faut
en croire Finscription des taureaux (1. 100 ss.), le désastre des coa-
lisés fut complet « Je les défis, j'exterminai leurs chars et leurs
:

cavaliers, je leur enlevai leurs instruments de combat. Ils s'enfuirent


pour sauver leur vie. » L'obélisque est plus laconique (1. 92) : « Je
luttai contre eux, je les défis. »
Les deux champions de la lutte contre Salmanasar disparaissent de
la scène. L'obélisque ne mentionnera plus Irhoulêni de Hamath, ni
Adad-idri de Damas. Même le pays de Hamath ne figurera phis dans
les inscriptions de Salmanasar. Il se relèvera plus tard, à l'époque de

Zakir, comme nous le verrons dans la suite de cette étude.


Si nous voulons mettre en parallèle l'histoire biblique et celle que
nous ont livrée les annales de Salmanasar jusqu'au moment où nous
sommes (8i6), la question qui se pose est celle de savoir avec qui il

faut identifier le roi de Damas, Adad-idri. Nous avons dit déjà que la

lecture Adad-idri, correspondante à t~"i""n, est la seule plausible. Ce


n'est que par un tour de passe-passe qu'on a lu Bur-idri ou Bir-idri,
afin ~"]n""|? (G. a-.b; Aosp) de la Bible. Si l'on songe
de l'identifier avec
qu'un ancien roi d'Aram-Sôbà portait précisément le nom de l'î^T^n

(IISam., viii), on n'aura pas de peine à admettre que le roi araméen


de Damas, à l'époque qui nous occupe, a pu porter ce nom. Nous
avons vu que cet Adad-idri était contemporain du roi d'Israël,
Achab, auprès duquel il combat à la bataille de Qarqar (854). Adad-
idri meurt avant 8i2, car, à cette époque, le roi de Damas sera déjà
Hazaël [Ha-za--ilu], comme nous aurons occasion de le constater
bientôt. L'inscription de la statue provenant d'Asour, que nous avons
citée à propos de la bataille de Qarqar, porte la mention suivante :

« Adad-idri mourut. Hazaël {Ha-za-'-ihi), homme de basse extrac-


tion (1), s'empara du trône (2). »
Donc, Adad-idri meurt de sa belle mort et un usurpateur, Hazaël,
prend sa place. C'est cet usurpateur qui poursuivra la lutte contre
Salnian£^«ar. Ce Hazaël est connu par l'inscription de Zakir, où il est
père de "iin"!!, et par la Bible, où il est père de "".Tp (II Reg., xiii,
24). L'équivalence de l'araméen "~n~"!2 avec nn~p est limpide. Ha-
zaël de l'inscription de Zakir est le même que le Hazaël biblique. Or,

(1) L'expression inâr la ma-ma-na signifie « fils de non quelqu'un ».

(2) Cf. WmcKLEi!, Keilinschriftliches Textbiich zum A. T., 3= éd., p. 25.


LES PAYS BIBLIOLES ET L'ASSYRIE. 71

nous savons, par II Reg.. viii. 7 ss., comment ce Hazaël est devenu
roi de Damas. Pendant que le roi de Damas qui. dans la Bible, porte
le même nom que le fils de Hazaël. """""jz, est malade à mort, un

homme de son entourag-e, notre Hazaël, reçoit du prophète Elisée la


promesse qu'il deviendra roi d'Israël. C'est bien un homme de basse
extraction puisque, quand le prophète lui révèle la chose, il s'écrie :

« Quest-ce donc que ton serviteur, le -chien, pour qu'il accomplisse

cette Le lendemain du jour où il a reçu l'an-


grande chose (1)? »

nonce de son élévation future au trône, Hazaël passe une couverture


mouillée sur la fleure de son roi malade et précipite ainsi son départ
pour l'autre monde. « Et Hazaël régna à sa place. >;

Il est de toute évidence que le récit biblique est pleinement d'ac-


cord avec la notice assyrienne sur l'avènement de Hazaël. La seule
différence est que le prédécesseur de Hazaël, celui dont la dynastie
est supprimée par l'usurpateur, s'appelle Adad-idri (l'ynn) dans le
texte de Salmanasar et Ben-Hadad '"""" i dans le récit biblique. Si
maintenant nous examinons les passages où le nom de Ben-Hadad se
rencontre dans les li^Tes des Rois, nous remarquons que. dans I Reg.,
XV. 18 ss., est signalé un premier Ben-Hadad qui appartient à la
lignée des rois de Damas et dont on connaît la généalogie. Ce Ben-
Hadad est allié du roi de Juda Asà contre le roi d'Israël Ba sa. Après
les règnes de Ba sa. Elà et Omri, nous rencontrons un autre Ben-
Hadad qui lutte contre Achab, le fils d'Omri. C'est dans une guerre
contre ce Ben-Hadad que le roi Achab trouve la mort ^cf. 1 Reg., xx
etxxji). Or. ce contemporain d'Achab est bien le même que le pré-
décesseur de Hazaël il est le roi de Damas qui lutta à Qarqar contre
;

Salmanasar. Son véritable nom était Hadadézer Adad-idri ^rù~~- :^\. ,

Comme il était roi de Damas, le récit biblique lui décerne aussi le


nom de ""~~'z. A sa mort, l'usurpateur Hazaël monte sur le trône et
crée une dynastie nouvelle. De même que l'usurpateur Omrî s'était
affirmé en Israël, au point de faire appeler le pays maison d'Omri -,
comme en font foi les documents assyriens •3';, de même l'usurpa-
teur Hazaël imposera son nom au pays de Damas que le prophète
Amos I. i appellera "nt" r"2.
Il faut donc reconstituer ainsi les dynasties de Damas :

Hezion (I Reg.. xv, 18 ,


peut-être identique à Rezon 1 Reg.. xi, aS),
le fondateur de la dynastie.

(i; II Reg., 8, 13.


(2) A la même époque, un roi de Tyr. liLs d'IthoLiaal, porle le aoin de ^VJ^'JZ. C'est ainsi
qu'il faut analyser le ^),e^oj?o; de Josèphe, Cont. Apion., I, 124.
S; Cf. sup. Bil-Humri.
72 REVUE BIBLIUUE.

Tab-Rimmon d Reg., xv, 18\


Ben-Hadad I. contemporain dWsà
et deBa'sa (I Reg., xv, 16 ss.\

Hadadézer innommé lui aussi Ben-Hadad), contemporain de Salma-


nasar et d'Achab, mort entre 8i5 et 8i2,
Hazael, l'usurpateur, contemporain de Salmanasar et des rois
d'Israël Joram et Jéhu,
Ben-Hadad II, fils de Hazaël (II Reg., xiii, 2i), le contemporain du
roi d'Israël, Joas, et du roi de Hamath, Zakir, qui le mentionne sous
son nom araméen """""•z.
Ainsi donc, avec Hadadézer disparaissait la première dynastie de
Damas. Salmanasar profita de la mort du héros pour entreprendre
une campagne contre son successeur Hazaël. Cette fois, le monarque
d'Assyrie ne laisse plus à la ligue le temps de se former. D'ailleurs,
les rois qui marchaient jadis sous la conduite de Hadadézer avaient
compris premières victimes des représailles, tandis
qu'ils étaient les
que le roi de Damas se retirait dans son royaume. Il est sur que le
pays de Hamath qui se trouvait sur le passage de l'armée assyrienne
devait payer pour tous. Quant au roi d'Israël, pouvait-il voir sans
inquiétude la puissance toujours grandissante du royaume araméen
à sa frontière? L'histoire biblique montre sans cesse aux prises les
rois de Damas et ceux du royaume d'Israël. Aehab, l'allié de Hadad-
ézer à Qarqar, était mort dans la lutte contre le même roi. L'aven-
turier Hazaël résolut de supporter seul le choc de l'Assyrien. Il de-
vait luien coûter gros.
L'inscription de la statue, après avoir mentionné l'avènement de
Hazaël, comme nous l'avons vu ci-dessus, raconte brièvement la
campagne " Hazaël convoqua ses troupes nombreuses, il vint à ma
:

rencontre pour faire la lutte et le combat. Je combattis avec lui, je


enlevai son camp retranché. Il s'enfuit pour sauver sa
le défis. Je lui

vie. Je lepoursuins jusqu'à Damas, sa ville royale (1^. » L'inscription


de l'obélisque est plus détaillée « Dans ma dix-huitième année de
:

règne (en 8i2), je franchis l'Euphrate pour la seizième fois. Hazaël


[Ha-za-'-ilu) de Damas se leva pour le combat. Je lui enlevai 1.121
de ses chars, iTO de ses chevaux de troupe, ainsi que son camp 2). » i

Sur les taureaux « Dans ma dix-huitième année de règne, je franchis


:

l'Euphrate pour la seizième fois. Hazaël [Ha-za-'-ilu) de Damas se


fia à la masse de ses troupes. Il convoqua ses troupes en grand nom-
bre. Il prit pour forteresse le mont Sanir [Sa-ni-nij, pic de montagne

(!) Cf. Wi.NCKLER, Keilinschriftliches Textbuch zum A. T., 3' éd., p. 23.

(2) Cf. KB., I, p. 140 s.


LES PAYS BIBLIOL'ES ET LASSYRIE. 73

qui se trouve en face du mont Liban [Lab-na-na). Je combattis contre


lui. Je le défis. Je renversai par les armes 16.000 soldats de son
armée. Je lui enlevai 1.131 de ses chars, 'i.70deses chevaux de troupe,
ainsi que son camp (1). » Le nombre des chevaux de troupe coïncide
avec celui de l'obélisque, tandis que le nombre des chars est un peu
supérieur. Par bonheur, nous possédons une relation plus complète
encore. L'original n'existe plus, mais Festampage, conservé au Brilisk
Muséum, a été reproduit plusieurs fois (2). C'est un fragment d'an-
nales : « Dans ma dix-huitième année de règne, je franchis l'Eu-
phrate pour la seizième fois. Ilazaël [Ha-za-'-ilu] de Damas se fia à

la masse de ses troupes et il convoqua ses troupes en grand nombre.


Il prit pour forteresse le mont Sanir [Sa-ni-ru), pic de montagne qui
se trouve en face du mont Liban [Lab-na-na). Je combattis contre
lui. Je le défis. Je renversai par les armes 16.000 soldats de son armée.
Je lui enlevai 1.121 de ses chars,470 de ses chevaux de troupe, ainsi
c[uo son camp. pour sauver sa vie. Je me mis à sa pour-
11 s'enfuit
suite. Je l'enfermai dans Damas, sa ville royale. J'abattis ses jardins.
J'allai jusqu'aux montagnes du llauran [Ha-â-ra-ni). Des villes sans

nombre, je les détruisis, les dévastai, les brûlai par le feu. Je pillai
leur butin sans nombre. Jusqu'aux montagnes de Ba-'-li-ra-'-si, qui
sont au-dessus de la mer, je me rendis. J'y érigeai ma statue royale.
Alors je reçus le tribut des Tyriens {Su)'-)'a-a-a), des Sidoniens (Si-
du-na-a-a) et de Jéhu \Ia-ù-a) descendant d'Oniri {Hu-um-7'i-i). »

Salmanasar marche donc directement contre le roi de Damas.


Celui-ci s'est fortifié sur le somnïet du Sanir, qui n'est autre que
le Tizù* biblique. Sur la foi de Deut., m, 9, on identifie généralement

ce mont Sanir avec l'Hermon. on ne voit pas ce que Hazaël irait


Or,
faire, avec son armée, sur grand Hermon, laissant ainsi à son
le

adversaire le passage libre au nord de Damas. En outre, le mont


Sanir est nettement distingué de l'Hermon, tant dans la tradition
juive [Cant., iv, 8 et 1 C/ir.,\, 23) que dans celle des géographes arabes,
pour qui le Djebel Sanh^ représente des montagnes au nord de Damas,
et plus spécialement aux environs de Baalbek (3). D'après Mas'ùdi,
pour qui Baalbek est dans le district de Sanîr, les Grecs prenaient leurs
pierres entre le Liban et le Sanir (i). Ces indications si précieuses
nous portent à considérer le Sanîr comme la partie nord de l'Antili-
ban, dont l'Hermon constitue la partie sud. Le mouvement de Hazaël

(1) Cf. BA., VI, l,p. 150 s.

(2) III R, 5, n" 6 et Delitzsch, Assyrische Lesestiicke, 4«éd., p. 51.


(3) Guï Le Stra.\ge, Palestine under the Moslems, p. 32, 78 et 79.
(4) IbUL, p. 295 s.
74 REVUE BIBLIQUE.

secomprend parfaitement. Il se fortifie sur l'un des pics qui com-


mandent l'entrée de la Cœlésyrie au nord, pour arrêter l'agresseur.
Chassé de ses positions, il se replie sur Damas, où Salmanasar ne
tarde pas à le cerner. Mais l'armée assyrienne ne prolonge pas un
siège difticile. Elle part pour les montagnes du Hauran vers le sud et
dévaste ces régions mal défendues. On revient alors vers la côte de
Phénicie, La montagne de Ba-'-li-i'a--si au nom bien phénicien
un promontoire (1). Il s'agit, sans doute, du promontoire
w*N"i~Sy2 est
à l'embouchure du Nahr el-Kelb entre Beyrouth et Byblos. C'est là
que précédemment Ramsès II avait fait graver son inscription. C'est
là que, plus tard, Nabuchodonosor II gravera la sienne. Avant de
remonter vers lAssyrie, Salmanasar reçoit le tribut de ses vassaux,
les Tyriens et les Sidoniens (2). Cette fois-ci, le roi d'Israël est parmi
les fidèles, car il se soucie peu de suivre la politique d'Achab. Ennemi
déclaré de Hazaël (3), il préfère se déclarer tributaire de Salmanasar
que de contribuer à l'élévation de son voisin. Son présent était une
action de grâces pour l'humiliation infligée à l'inquiétant roi de
Damas. L'obélisque noir énumère les envois de Jéhu [la-û-a), le

descendant d'Omri [Hu-iim-ri-i) : ce sont des objets d'or et d'argent,


ainsique des bois précieux.
Les deux années suivantes sont consacrées par Salmanasar à un
voyage dans l'Amanus et à une expédition en Gilicie. L'an 839, il
revient inquiéter Hazaël : « Dans ma vingt et unième année de règne,
je franchis l'Euphrate pour la vingt et unième fois. Je me rendis vers
les villes de Hazaël {Ha-za-'-ilu) de Damas. Je conquis quatre de ses
villes. Je reçus le tribut des Tyriens (Sur-ra-a-a), des Sidoniens
Si-dii-îia-a-a) et des Byblites (Gu-bal-a-a) (ï). » Au lieu de Jéhu, ce
sont les gens de Byblos [Gubal = ^ià) qui figurent comme tributaires
à côté des Tyriens et des Sidoniens. C'était Byblos qui figurait après
Tyr et Sidon parmi amorrhéens d'Asour-nasir-apla (5).
les tributaires
L'obélisque de Salmanasar ne mentionne plus d'expéditions en Syrie
durant les quatorze dernières années de son règne. C'est le moment où
le fils de Hazaël, Ben-Hadad IL succède à son père. Au lieu de profiter

'de la trêve que leur laisse l'Assyrie, pour s'unir et se fortifier mu-
tuellement, les royaumes de Damas et de Hamath, d'Israël et de Juda

(1) Le nom pliénicien 'CN*1~S"2 « possesseur de tête » correspond simplement à l'arabe


->!, " t^te » dnns le sens de « promontoire ». L'équivalent exact serait ^^\ «3.

(2) Cf. sup. la tactique des Tviiens et des Sidoniens vis-a-vis de l'Assyrie.
(3) II Reg.. 10, 32 ss.
(4) Obélisque, 1. 102 ssl

(5j Cf. sup., p. 60.


LES PAYS HIBLIQLES ET L'ASSYRIE. 75

vont s'entre-déchirer. Jusqu'ici l'envahisseur s'est arrêté sur la

frontière nord d'Israël. Le mouvement s'accentuera vers le sud,


jusqu'à ce qu'il aboutisse au sièg-e et à la prise de Samarie.

(.4 suirrp.)

Jérusalem, ce novembre 1009.

Fr. P. Dhorme.
MÉLANGES

UN SUPPOSTO FRAMENTO DI ORIGENE

A sag-gio dell' anonimo commento ai vangeli del cod. Vindob.


Suppl. gT. 4, ora 6 =: VV (1), Ad. Fr. Kollar (2) pubblicô, cu?n ex Ori-
genis, dice egli, nisi fallor, deperditis
esse videantur, il promta
seguente passo su Matt. 1,1, che correggo seconde A, l'Angelic. gr.
36 (B I, 5) del sec. xi (3), Vat. gr. 1618, del sec. xvi (4).eV =
èp;j/r;v£'jSTa'. vip '.r;7Cji; •/; zM-.r^^iy. -/.y). 'Ir,7cu^ iAAr,v',-/.wç, -/.a: -zXç, aù-ccT^ Yf^~
9£-ai a-cr/£toi^ y; Qià-TiÇilx y.aî s -/j'Aé-epo;; ^^ùxr^p 'Ir^o-ojç. XiVSTai cuv iv -:w

-piTW 6aA;j.c5 « Toîi -/.jp-lcj y; !j(i)--/;p(a », -/.a', y.tliixi -ap" 'E6paisiç èzi t^ç
« awTYjpîa? » Ta s-' tcj awi^pi; y;;j.wv (jTor/sTa. è oè 'E6pafoç èv tw 'Ajx6a-
•/.S'jfj. Ts Acv^l^-îvov « 'Eçï^XOs? £'.^ (7WTr,piav Xacu jcj -riîi a-wo-ai. tcù; '/piŒTOjç
72J )' £ç;a7-/.îv £v TO) 'EcpaïxîpTOjTCv éyv.y-o'/ Tpi-sV « 'lajaÔav r^scjè à;x[j,ay-
vr,7Cj£ £6y,£7'.â-/* » 'c-£p •/;p;rf,vsu7£v iuto);' « 'E;v;a6c? £•.; 7WT-/;p'!av Aa;îj 7cu
TO) I-(^3-oj TO) */p',7T0) 72'j ». àX// îva [xy; 'Ir,7:jv i:7.;J73:ç oià Tr,v :[j,a)vu[7.{av

-Xavr.ôïjç, è—r^yavev « 'Ir,{7C!u y^piG-o'J u-oS Aaoîs. » 5 yàp "^^y Naj^ 'Ir,ocuç cjy,

•fjV Tcu Aa6'3, àXX' STepa? çuX^ç J7:Y;p-/£v' èy.£tvoç [^.sTa to TsXeuTYjca'. tov

Mwdéa, sCiToç (j.£Tà tô -a'jaaiôa'. tov vÔij-ov* èy.£ivoç wç SvjiAaYWYÔç, cuto>; w>;
i'jX7'.X£'Jç. Tl'v5Ç Oè £V£y.£V « |3(6Xsç Y£V£7£0)Ç » JCJTr,V y.aXîT « 'Ir,70U Xp'.ffTOÎJ »

y.. T. X.

Non ostante il gran nome messo avanti dal Kollar e non ostante che
(1) Gregory Texlkrilik des \euen Testamentes I (1900) 152 Evv. 108; von Soden Die

Sckriften des Xeuen Testaments ecc. (1902) 253 .V^K


(2) Ad P. Lambecil commentariorum de aug. bibliotheca caes. Vindobonensi libros
VIII supplementoruvi liber I (1790) 13-14.
(3) Cfr P. Fraivchi de' Cavaueri ia Studi italiani di filologia ctassica IV (1896) 79 s.;
G. Karo-J. Lietzmann C atenarum graecamm catalogus (1902) 564.
(4) KARO-LlETZMANÎi ib.

!• tr;] T^ç W, unde xoiç eêpaiot; Kollar. — 3. o-wTïjp] om. A — xw] om. AW. — 4. Ttapa l^'-

— C. c^T)),6£v V. — 7. -roiî zêooLiv.Q'.z ^^ ('~- — taffaôàv. tjoo'js. A, laffaôâv r^a. V, làffaâav rjaous.
^^- — 8. £8[jL£'nà-/ -4, Èôfxao-iàx ^^i à9|Ji.£(ïtà7_ V. — epfirivîuexai F]V. — 9. azouffa; iy)(ïouv -4. —
0{iovu|xiav W (?). — 10. 7r).avr|9£i; ^4, 7rXavr,6Y) l'. — 10. vaut W. — -4 |xwu(T£a — 13.
I"2. ^"^V'. paat-
),£u; hucusque AV.
MELANGES. 77

ilpasso contenga translitterato in greco il testo ebraico di Abacuc 3.13


seconde che avevalo riferito ail' autore s 'Eépatcç, l'Ebreo suo maestro
o suo consulente, non pare che vi si sia fermata sopra Fattenzione dei
Jotti, e almeno il Field Origenis Hexapla II 1009 non conosce se non
la translitterazione parziale di s. Girolamo XXV, 1390
i. h. /. , P. L. :

« Sciendum antem... esse in hebraico LAJESVA ET H MESSIACH. »


Ma lasciando questo, il passo è veramente d'Origene?
Il principio e la fine certamente no, ricorrendo parola per parola,
benchè in altra successione di proposizioni, nel commentario perve-
nutoci per ampia tradizione diretta (1), su Matteo di s. Giovanni Cri-
sostomo, abenissinio dal copiar altri e dal ripeter se stesso (2). Leggesi
infatti in P. G. LVIl, 26-27 : Tb ';xp 'lr,7cjq -o\>-z cvc[;.a su/. k'cTiv éaay;-

vr/.bv, oc'/'ha ty) 'E6pa((i)v ç-wv?; cJTO) Vd^^z-xi... èxsîvc? \).fia -zo TcAsuf^cra',

Mwjo-Éa, oijTCç iJ.t-'x -h Ttaj^aTGai -bv v6;j.2v* ky.evK^ wg c-/j[JLaY(i)Y2ç, cOto; iùç
(ia(7',Acjç. Aaa' tva ;xy;' lr,7C~jy h:/.z\)zy.z oià Ty;v ;;j.a)vu;j.iav ^Àav/;6ïiç, £7:r,YaY£V
1. '/JP't U'-Cîi Aauio. èy.îïvcç ce cjy. '^v toy Aauio, kaa' âtipaç çuA^ç. Tivcç oè
£vr/.£v i3(^Acv aj-:Y;v 7373730); y.xÀs^ I. Xp. ; Senso e parole, corne si vede,
ne ha preso il compilatore, solo ha disposto le proposizioni, corne me-
gliogliparve,ritoccando,per connetterle, appena qualche parti cella.
Rimane il passo intermedio, che nel Crisostomo non c' è, e deve
venire altronde, da qualcuno degli esegeti non isdegnosi di consultare
rabbini. corne —a testimonianza di s. Girolamo contra Riif. I, 13,
P. L. XXIII, 426 — Origene, Clémente, Eusebio ed altri parecchi :

« Ipse Origenes et Glemens et Eusebiiis atque alii complures, quando


de Scripturis aliqua disputant et volunt approbare quod dicunt, sic

soient scribere Referebat mihi Hebraeus; et, Audîvi ab Hebraeo;


: et,

Hebraeorum ista sententia est. » Ora, che fra tanti, ad Eusebio di Ce-
sarea piuttostochè ad altri debbasi pensare, n' è ragione
testimonianza délia catena II di Karo=:Lietzmann su Matteo, la
1° la

quale almeno in due manoscritti parigini del sec. xi (3) e nei citati
codici romani A V attribuisce rettamente al Crisostomo la fine àX/.' î'va
p.-/; —
ibç ^aî'.Àcj;, e ad Eusebio di Cesarea (4) il passo Tb 'Ir^aso; ~m —
bf^aoy Tw '/ç>iz~m gz'j.

(1) Cfr CuR. BvuR, 0. S. B., S. Jean Chrysostome et ses œuvres dans l'histoire litté-
raire = Recueil de travaux publiés par les membres des conférences d'hist. et de
philol. ecc. fascic. 18 (Louvain ; 1907} 28 sqq.
(2) Ib. p. 87, not. 1.

(3) Corne risulta da H. Lietzman.n Catenen (1897) 81. Invece nel cit. C'atal. di Karo =
Lietzmana 563-564 il saggio è pur troppo accorciato.
(4) Qui perô ia A î. i r, sebliene sia cospicuo 1' inizio d' un nuovo estralto, manca il
nome; il che non è strano, parendo il detlo raanoscritto copia d' altro danneggiato nei mar-
gini, non finito ap'posta, giacchè in A « noinina (tnarg.) post fol. 20 desiderantur »
78 REVUE BIBLIQUE.

S'' ilcho Eusebio stesso nel commento al v. 9 del 3 salino,


fatto
citato nel nostro passo, osserva proprio qualche cosa di simile :

Tr,pr,-éoy oè w; àvTi lou « ffo)-r,p''a » r; kèpcci'/Sr, otovr, -o tcj 'lr,70j '6yo[j.x

zxpvXr—.xi. e vi fa sopra délia ôswpta (1) ;

3° e similmente in fine al 1. IV délia demonstratio evang.^ P. G.

XXII, 332-3; éd. Dindorf III 282 : jwtï-pisv Ossu v.q -y;v 'EXXàca oiùv-çi -z

:z~J r^7;j [xz-y.\r^oHv/ ï^)z\i.y. z'r^\j.y.bn\' lîcjà jj-sv ^xp zap E5pai2t^ stor^pîa,
•j'.bç se NajY; -apà toT; aÙTClç IcoTCjà :vc;j.â«£Ta'.' Io)7CJ£ ;£ £7tiv laoj jw:-^-

p(a, toOt' eaTi OîOli cwT^ipiov. er/.ÔTWç £1 tïO'j 9c2j jwri^p'.cv àv -rcîç EXa-/;v',7.cîç

àv-iYpâoctç wvsfjLaîTâi, cùB à'XXo t', y; tov I'/;7vUv y.x-rà rf^v EcpaCwv 5wvr;v

Ne osta che tre manoscritti délia catena (degli altri non si sa)
diano troppo ad Eusebio, attribuendog-li anche 1' inizio Tb vc^iz'jz —
Ki^;i-xi, giacchè le omissioni délie sigle nelle copie sono oltreniodo
facili e frequenti, donde poi la fusione degli estratti \dcini; e tanto
basta a spiegarel'inesattezza, senza dire che nondesterebbe meravi-
glia il trovare presso due scrittori indipeudenti un periodino cosi
semplice ed ovvio.
D' Eusebio quindi, anzichè d' Origene, parrebbe il fr. 'Ep;j.Y;vcJ£Tai

\'xp lT,7C'j\-lr,7z'j -M xp^^'w ':->: o che venga dal perduto commento di


s. Matteo cfr Harnack = Preitschex Geschichte der allchristl. Litera-
tur, I, 577) o anche da qualche altro scritto di lui, non leggendosi qui
nulla che si connetta proprio cou .Matteo 1,1, anzichè per es. con Luc.
1,31 o Act. i, 10.12 ecc. Forse scioglierà il non gravissimo dubbio chi
dovrà raccogliere e studiare gli altri estratti Eusebiani délia citata
catena, otto secondo Karo-Lietzmann p. 562.
Ora due parole su Abacuc 3,13.
Che gli amanuensi fossero per inciampare nelle poche parole
ebraiche, era da aspettarsi, e si vede il loro inbarazzo ail' ultima
parola, che è scritta in A sOy-sTiay (cfr S. Girolamo), in Eftij-aaiay, W
e in V a9;j.£7'.ay.

Ma oltre gli errori particolari, appaiono manifesti degli sbagl


risalenti ail' archetipo comune dei tre manoscritti : cosi la mala
divisione e la conseguente accentuazione délie parole e lo scambio di
A, o piuttosto di Al colla \icinissima lettera X, per cui da lACAOA

(Karo-L.), e prima ancora vi veggo erasa più volte la sigla d' Origene (8"^ ecc.) ed eraso
a f. 17" il nome d'Eusebio.
(1) P. G. XXIIl, 100 C. Il passo viene dalla miglior fonte per il torao I (Psalm. l-5o) del
commento d' Eusebio al Salterio, cioè dalla catena dei codici Vat. 1789, Monac. 3.59, Barocc.
235 in Karo-Lif,tzm\nv o. c. 30.
MÉLANGES. 79

AIHCOre AMMAX AIHCOre eO MGCIAX in scrittura continua è

venuto fuori lasaOav y;c70'jî 3:;j..u.a-/vr;7S'j£ ecc.


Il rimanente, benchè non conforme del tutto ail' uso — per altro
non costante o dai copisti non sempre rispettato — di Origene (1) e

d' Eusebio (2), piiù essere originale, e le lievi differenze derivare o


dalla peculiare pronuncia delF Ebreo o dalla percezione ed espres-
sione imperfetta di ciù cbe egli aveva detto a viva voce (à'îjajy.sv) e non
già scritto. Ad ogni modo, è proprio secondo V uso délie Esaple (3)
la pronuncia — ay del suffisse r^ — (aij.txay, [J-sciay) e la nessuua voca-
lizzazione del prefisso in "^''S o TC^^h (S. Girol. : « LAJESVA »).

Quanto alla traduzione in greco, se anche il ms. A non ci avesse


restituita la lezione Y;p;.».r,vsj7£v, era ovvio supporla dell' Ebreo mede-
simo, délia cui autorità Eusebio — sapesse allora leggere spiegare e

Ebraico o meno (V) — stimô opportuno commendare lettura la '-y;(7S'J£,

per lui cosi importante.


Ne osta che 1" interpretazione 'Eçy;a9£ç v.ç cnù-Tipixv Xasj go-j tw
^Ir^ao^j -(0 y^piG-M go-j pare d' un cristiano : perché o si tratta d" un con-
oppure
vertito, d' un ebreo che forse riferiva a Josue il versetto (5).
Insomma, è lo stesso caso délia versione sesta, la quale anche più
apertaraente e liberamente tradusse : 'E;?;a6£; loXt GodGxi -cbv A^iv
Gfj cià '1y;(jîîjv tcv yp'.G-'o-) jcu, O piuttosto cià '\•^^G0\) loXi ypiaTCu ao'J.

Cf. Field a. 1.

Rom a.
G. Mercat[.

(1) leaaya Ps. 17,36, [Aiia-/ Ps. 88,39.52; ma jie<Tiw e aiifia/ a Ps. 27,8.
(2) i(70-ja Deni. ev. l. c. — Nelle Esaple, Ps. 27,8 icto-jwO e Ps. 88,27 laTovaQi, (love pero
sta scritto nell' Ebraico riiîTIïT^ e ^r^Vw'^. Quanto ail' t per y-, si nota ad es. in tr.aouc

del LXX (tw(7ous Euseb.) etc.

(3) Cfr Fii:ld o. c. prolegom. p. lxxiv. Tardi esempi di poeli spagniioli ricorda il Nestlé
in Zeitschrift fur altlest. Wissenschufl XXVI (1906) 285.

(4) Cfr Nesles il). XXIX (1909) 57 sqq.


(5j Field ib. XLV : « Nisi quis interpretem nostrum per 'IyictoOv Josuara, qui Unctus
/caTa/pvîffTtxw; dici possit, voluisse, non sine quadarn veri specie contenderit. »
80 REVUE BIBLIQUE.

II

FRAGMENTS DE L'ÉVANGILE SELON


SAINT MATTHIEU

EN DIALECTE MOYEN -ÉGYPTIEN

Le volume de frag-ments coptes de la Bibliothèque Nationale de


Paris coté 1-29'' contient, au milieu de fragments sahidiques de saint

Matthieu, une partie malheureusement minime du même Évangile,


dans le dialecte moyeu-égyptien quon a pris l'habitude de nommer
fayoumique.
Le folio 166 de ce volume contient avec quelques lacunes Matth.
V, i6-vi, 18.
Le folio 96 contient Matth. xiv, 8-xv. V et le folio 155, Matth. xxvi,
13-15; 35-37.
Ces trois fragments sont, sans doute possible, d'un même manuscrit
de parchemin, mesurant 35"" X -9"" ^t écrit sur deux colonnes de
38 à iO lignes. Le caractère est assez petit, de forme allongée tendant
vers la cursive, assez régulier. Des rinceaux discrets, couleur de mi-
nium et vert olivâtre, marquent début des chapitres (-/.ssaXaia) des
le ;

lettres capitales rehaussées de rouge apparaissent dans la marge :

r I est fréquemment surmonté du tréma; le trait horizontal qui re-


présente la demi-voyelle est court.
Nos fragments proviennent du fameux Monastère Blanc ou Mo-
nastère de Schenute, à Sohag près d'Akhmîm. Le premier (v, 46-vi,

18) a été publié par M.Maspero dans le Recueil de Travaui- relatifs


à la Philologie et à l' Archéologie Egyptienne et Assyrienne , XI,
p. 116. Je le réédite néanmoins, bien qu'il soit en plus mauvais
état qu'au jour où M. Maspero l'a déchiffré, car la publication faite
dans le Recueil, outre, qu'elle n'a pas reproduit l'arrangement en
colonnes, contient quelques lacunes et quelques erreurs de lecture.
J'aurai d'ailleurs besoin d'utiliser l'édition de M. Maspero pour re-
constituer le texte aux endroits où il a trop souffert pour qu'on puisse
désormais l'étabUr avec certitude.
Le deuxième fragment est constitué par un feuillet presque entier
paginé .\e-(.\g), mais le troisième ne nous a conservé que le tiers
supérieur d'une colonne; encore peu de lignes sont-elles complètes.
MELANGES. 81

M. Chassinat publiait, il y a quelques années, plusieurs passages


de l'Ancien et du Nouveau Testament dans le dialecte fayoumique
{Bulletin de rinstiiut français d' Archéologie Orientale, II, p. 170-
206 . Entre autres il éditait -2 feuillets de l'Évangile selon saint

Matthieu paginés .\a-.\a ; le dernier se terminant au bas de la page

\A par ces mots :

HTAC Ati. ATecueo/ i~c Matth. xiv, 8).

Or ce mot interrompu s'achève à la première ligne du deuxième


fragment que je publie :

B(t) imn nnjxec xe

Si l'on remarque de plus que


la pagination se suit, de \a à i.\g',
et que paléographiques sont les mêmes, on ne pourra
les caractères
hésitera rattacher les fragments publiés par M. Chassinat, et qui se
trouvent à la Bibliothèque de l'Institut Français du Caire, au ma-
nuscrit duquel ont été arrachés les fraements de la Bibliothèque
Nationale.
Cette identification confirme l'hypothèse émise par M. Chassinat.
suivant laquelle les feuillets du Caire appartiendraient au même
manuscrit que fragments Borgia des Évangiles publiés sous \'^^-
les
pellation de ôfl'.9f7<;?îo?//'/ç'?/^.s par Zoega ''1 et Engelbreth (2 En eiïei .

j'ai pu constater que les fragments Borsia et ceux de la Bibliothèque

Nationale sont respectivement de la même main et du même manus-


crit.

Voici un tableau des fragments scripturaires existants en fayou-


mique; je l'emprunte à M. Chassinat [loc. laud. en le complétant par
les fragments signalés depuis sa publication.

\. p. A-B Isaïe. 1, 1-16 fr. Borgia. Bas. 1.

p. lA-IB — V, 8-2Ô _ _ _
p. gr-OH — rv, 21 V XXVII. 3 Instit. Fr. du Caire.

B. 1 fol. non pas. Matth., v. 46-vi, 19 Paris. B. N. Copte 129\ fol. 16G.

p. .\A-.\A — XIII, 12-xiv. 8 Inst. Fr. du Caire.

p. .\n-.vg — \iv, 8-xv, 4 Paris. B. N. Copte 129^ foi. 96.


1 frag. non pag. — xx\ i, 13-1.")-, .3.5-37 — — — fol. 1.5-5.

;i ) Catalogus, p. 149.
Fragmenta Basrnurico-Coplica Veteris et Novi Toslamenti quae
(2) in Miiseo Borgiano.
Velitris asservantur. Havniœ, 1811.
REVUE BIBLIQUE 1910. \. S., T. YII. — G
82 REVUE BIBLIQUE.

p. qï-qH Marc, viii, 24-i\, 12 Inst. Fr. du Caire.

1 fol. non pag. Jean, iv, 28-53 fr. Borgia. Bas. 2.

C p Iï,-IH Rom., XI, 17-xii, 18 Vienne. Coll. Rénier (1).

.VA-.\A I Cor., VI. 19 IX, 16 fr. Borgia. Bas. 3.


p

p. ur-UA II Cor., xiv, 33-xv, 35 — — —


ËA-^B " C^»-' ^"' ^-^"^' 13 Inst. Fr. du Caire.
p.
^ \ 1
{ Hébr., I, 1-14 )

4 fol. non pag. Hébr., v, 5-x, 22 fr. Borgia. Bas. 3.

Ephés., VI, 18-24


1 lo . non pag.
^ °
.

'
„, ...
Philip., I,
.
i-ii. 2
.,
i

— — —
I ;.

1 foi. non pag. Thessal., i, l-iii, l(j — — —


Il faut ajouter à cette série deux frag-ments biling-ues.

Matthieu, xiii, 10, 11 — (copte) \


Berlin : Koenigl. xMus. P. 9108
XIII, 20, 21 — (grec) / (2,.

Jean, m, Muséum. Or. 5707 (3).


5-iv, 49, grec et copte (British
D'accord avec M. que tous les fragments A, B
Chassinatje crois
et C ci-dessus, appartiennent respectivement aux mêmes manuscrits ;

je tendrais même à penser que tous réunis faisaient partie d'une


bible en plusieurs volumes, sinon de la même main, du moins de la
même école, et de la même époque (ix" ou x'" siècle).
Voici maintenant le texte de nos fragments, que suivront quelques
remarques de critique textuelle. Je traduis en grec les variantes de
quelque importance. .Mais je ne veux pas affirmer que ces équivalents
grecs ont tous existé dans tel ou tel manuscrit, laissant aux spécialis-
tes le soin de déterminer lesquelles, parmi ces variantes, proviennent
d'un original, et lesquelles procèdent simplement d'une liberté du
traducteur, ou d'une adaptation inévitable au génie de la langue
copte.
11 me reste à remercier ici le R. P. Balestri et surtout M. Hyvernat,
qui a bien voulu me faire profiter de ses connaissances approfondies

en philologie et en paléographie coptes, pour me permettre d'établir


ce texte avec quelque sûreté.

(1) Édité par K. Wessely : Sitiungsberiehte der Kais. .\kad. der Wissenschaften in Wien.
Baud 158, 1 Abhandiung (1908).

(2) Édile par Leipoldt : .Egyptische Urkunden aus dem Koenigl. Mus. zu Berlin. Kopti-
che Urkunden. I Band n" 168.

3) Édité par Crum et Kenyon : Journ. of th. Slitd., I, il5 (provient du Fayoïim).
MÉLANGES. 83

B. X. Copte 129^ fol. IGG, recto (1

[2AUHU f-:XCD] UUAC VI.

[u H Te II xejAvovo)
[evxi une vBeKH^
[IJTAK Ae GK iiei.vi II
[TeKUeTJllAHT u
Matth. V, 46 • • • • e^yo)^ [neATe (2)] TeKOA:\:e iiii

[m rap ATereii ^maii [xje ovii neTe TeKov


[uHi iiHeTjUHi un [ilueu lAi uuivq. 20
[tDTeii. ovu ne neT ntuc iiTeTeKueT

[eilBVKH- HllKeTeACO IIAHT i^CX)!!! 2U 11

[une eojovjAii ceiAi neT^nn. avoj


i7 LiiTeien]. avu3 e nenitoT ernev eu
^cjuni ATe'reii l^aiiJ nneTenn equeTcu
AGUAï^e nneTiicuH cuse iihk. avcu
OV OVAeTOOV OVII eOTAU eKlieitOBA?
II20VA neTeTeiiiAi uneAeA t2h iiiiiev
nuAq. UH iniieo noKpiTHC- xe ce
niKoc en ^aviai uni PAp en uicviia
i8 iiTeïen. :yajni rtorn u\i niAeKe
ovii GTeTeiiAi in[e] iiTe innAATiA ev
AlOC IIT^H lineTII 02I eAGTOV evTco
[i]ujT eT2ii unnovi ba?- eontoc nceo'/
VI, 1 ovTeAioG ne. ua oiiie esAA iiiiialu
eojHTii A e eTexeln eAunn i~:vto
ui.
[uAi eunJeAeic uuac iiHTen xe
[euneuTA un lAto avovlu ev:?k:i unev
[uieTpevnev 6aa Benn. utak Ae
[Teii. uuAii T6T11 e^iuni eKueTco
[beKH uuAV 2A BA? UAA>»i eeovii e
[tii iieTeintojT eT neKTAinon. ^Ten
[en unnovi; uuckaa eAcoK

^i) Le relieur ayant retourné ce feuillet, le recto réel est devenu le verso apparent.
'2) Sic Masp.; lisez :
uueATpe ^
84 REVUE BIBLIQUE.

B. N. Copte 129^ fol. 166, verso.

M, T u ne.ve.xATA ii^ye!
:xi[nT2H miieeui]
KOC [ll^ytVVUHOVl] ... .....
rap 3:e 2_u nevovATej
^exi ii^iyAvctoTu]
6AAV. un[eMiii oviij • . . 1

LIUAV. qC^AOVIl TAp] • •

11X6 neTGUI CJDT WJ


eTeTeii6\\[piA
Mil [h^javtaka gba.v] 16
uiJAV 2AT2H eu ii[6V2Al2mA iiceov]
HATeTIITAIiAeq GT 0)112 GBA.V ^LI RGUTAj
9 BHTOV. TCOBe inilAOJUI LeV6AIIHO
UTAT6II IITei2H XG TeVIlL eAUHIl f
neintoT eT2ii iiu xto uuac iiHTeii
nnovi. neK.veii xg avovco evxi une-.-
10 UA.VeqTVBBA. T6K B6Kli- IJTAK AG 17
iieTeppA UA.veci ne e^ytoni 6Kue6AiiHc

TeeiiHK eu rnii Teviii Ttoec iitgk

UAA6q>yconi eixeu arh avco itocoi u


12 HKeei- neiiAÏK neK2A eiiiA iir^ 18
IIAficf" UAÏq IIHII u T eUOVUJIie 6BAA U
nAQV. Kco iiiiRTe neuTA iiiiiacuui
AAil IIHII GBAA HT :^e KeAIJHCT6VIII
IH HTAHKtO 6BAA AAAA n6KKOT eT2U
iiiieTe ovAiJTHii e nneTenri eq . . .

13 AAV. Avco uneA . hhk. .

eiiTeii 620VII enni uneA [cAove iiHTeij] 19


pAcuoc AAAA uezueii ee^ovii iieeiiAeco]
2ABAA Unn6T2AV. *^t)[p 2I3l6U nK62il

:\:e TcoK Te tctaii un nui a [e^Ape tisaa

HGAV ^AeiieZ eAUHIl- Al [uH TeAAAI TAj


li e^toni TAp ATeTeii ka [gbaa iieuTq avco]
"JAIJKCU eBAA lllll H ! UA
MÉLANGES. 8S

B. N. Copte 129\ fol. 96, recto.


\6
Matth. XIV, 8 liu) iiiig- ne:veo ^h ^miom ii^un^pnovi
LIAI iiHi iiiieiue i:i iihov- iiTAq au ne IH
ovniiiecv iitahh ii Aeq iihov xe- iicee.\
ICOAHIIHG Il.\{3q+ \piA 611 e^H. UAI IIH
9 xujKeu. AVtju Aqe.v ov iiTATeii uaaovov
i.iiiKee II2HT ii3:e cjuu- iitav ag ne 17

nippA. eTBG IIIAIIH S6V XB- UUIITII

v^y Ae UN IIH eTAA uneiue geha e ii

TeB iieueq AqovAece? iiaik un tvbt b. ii 18


10 III GTeic iiHc. Aq^fAV TAq Ae nexeq se Aiieii
Avqi iiTAnH intuAii tov iihi eneiue- avoj 19

iJHC 211 ni^fiTeKA AqovA2Ge2iii hhov gt


11 AveiiTC ejseii ovni povAtoTGB g^cgh nciu
iigo'avthic htaaov Aq3:i uni g iiiiaik

ACGHI II MAC IJTGC UN HITVBT B AqCA


12 ueov- iiequABHTHc lig ee.vHi ernu- Aqc
Avqi uneqctouA av uov g.\av AqnA^^Jov

TAUCq AVOVtO IIIHC- AqTGITOV IIHGqiJA


13 IHC AG HTGAeqCtOTGU Aq eHTHG- HIUAOHTHG
OVCOT GBAA UUGV AG AVTGI IJIliUHHiyG
21 0/:^AI GVUe HGpH AVOVUJU THAOV. AVCI 20
UOG IIGA OVGA. AVOJ AVqi HHIAGKUI H
IIIUMN^ye AVCC13T TAVeA20VA. AVUe2
GU AVUAA^yi il IB IJKAT eTUG2- HH AG 11 21

Gtoq GAeTOV GBAA ?ll TAVOVCOIJ AVIie2


Ii HinOAIG- Aqi GBAA G II^A HAtOUI XCXJ

AVWJ GTGAqilGV IIOV piG ^HpiKOVI UIJ


IIAtrUUHH^yG Aq C2IUI- AVtO H TGV 22
iyAllA2THq 2AAAV Aq IIOV AG [AqAII ATKA
TGAfFA IIHGT^^COIII ï^lll IIIIGqUAeH
15 II2HTOV. GTGAOV [tHG GAAHJghXAI
21 AG ^^LUni A IIGqUA [eCtOK 2A2CtOq] GHA
0HTHG IIA2AGq GVXtO
I [gT :±JAIITGqKA] U
UUAG XG nUG OVIl UHH^G
6BAA AV tO 23
iiGpHuoc ne. Avuj n [gtg AqKA uunJHiyG
IIGV 2HAH AqGIIII KA [gBAA G2A Hl
UUHH^yG GBAA 2IIIA H ]

GGian Glll-fui IIC6 i GTG AOV2l] 2i

ab- gtbg me iiaik uij hitvbt b (1)

(1) Ce litre, dan-; la marge inf-irieure, est probabletneat de seconde maiii ; d- même le
titre qui se trouve dans la marge du haut, au verso.
86 REVUE BIBLIQUE.

B. N. Copte 1295, fol. 96, verso.

AT. 6TBe TCTIIJUAiyi 2I2C6II BA.VACCA

2i Ae iycjuni iiiiAqKH ovii AKe.veuTB. avoj 32


uuev «TAGTq. nxAi exe AqaAH enxAi uKto
Ae iiAqeeii TUH-f 11 agu avaa ii:xe iicthov
BAAACCA eq^:! uiiKee iih ac exeiiiixAi avov 33
iiTe Meeaiu. uuAAe to^^T uuAq evxcu
HTHOT TAp "feZOTH UUAC Xe 6UAU6I II
•25 62Aeq. 2ahi Ae en tak ne h^hai iA(\)i~

TiieeA iJcniJAAe? irre avco av^^iaaa eriAeT 34


Tov>yH At|i ^AAAv AVI eRKeei iireiiiiH
*

iJ3:e iHC equAA^i 21 r^Apee. Avcovcoiiq 35


26 3^611 eAAACCA. IJTAV H^^e ll6ACJtJIII URLie
Ae iJTeAOvueT eAAq eTeiiuev- avaav bbaa
equAA^i 213^611 BA eu TnepiA:«jpBC th
AACCA AV^yTAATeA AC CTeUUeV. AVIIII IJHq
e\^xuj UUAC xe ot iibvaii iiibi gtijak?
(JjAIITACIIA ne. AVUJ IIIIAVTOJBe UUAq 36

GBAA 211 TeA-f ATCUI^ 21Kl A llCejCtUe eUAAV

27 6BAA. iiKtuAeu AG uue't iiTe neq2Ai'f-


A iHC iyexi iieuHov eq Avto ovaij iiibi uiier
X(juUUAC xe Œeuo^AU : xoz eAAq AVBVxei
AiiAK ne uneAeA2A+ iore avi ^yAAAq e s^v, 1

28 Aqf2eABvcB uxe ne-r baa 2u Ti2ieu Hsce


pBC neseq kg- no'c 2eu(J)Apicceoc un iice2
e^3:e iitak ne bta2 gt^cju uiiac. :xe er
Ce2UI uni IJTAI ItiA. Be OVII IIGKUABHTUC
AAK 2IX6IJ iieuAv ceeAnApABeiiiii ut
29 ne:^eq A'e aiiov- uct nApAAocic iiuinpec
poc OVII Aqi e2AHi 2i n BVTepoc- ovrAp uce
3lAIAquA^y (sic!) 2i2C6ii iujuji iiuevo'ix eu
nu[AV ^A]iJT6qi ^^A erueBvcBU unevAiK
30 luc iiTCAcquev Ae iiTAq Ae AqeAovcB
enTuov LAqcAeA-fjAq nexeq iihov xe. ctbc
2ITOT [iJtOUc] Aq OTIl IITATeil 2tO
uj^[eBAA eqxujJuuAC Teii iireiieAnApA
3:e[na'c UATovj^cei bcuiu ureiiTOAH
31 A iHc u(\)f eTBe rereunA
pAAOCIC. <!>+ l'Ap Aq
s:oc 2^e iiA'iAie neiiicor-
un reKueov. avcb
iseTUA^e BV^ea^i eq.-.
MELANGES. 87

Paris, Bibl. Nat. Copte 129'\ fol. 155.


Recto. Verso.

Matth. XXVI. 13x61 eiq eove.vn rei2H ah avxac ii:xe 35


LIHOVI IIKeilAOHTHC THAOV
\ï iiHc TOT6 Aq^ye iiA(| TOTe Aqi M6IIHO'.' lixe 36

ii3^eovei GBA.v zu riiB ihc eovcrajii e^Aviio.f


ii^Avuov:h e.\Aq >k:e e.vAq >Le reeceuAiii. ne
lOVAAC niCKApiOTHC _^6q IJ lieqUASHTMC
^A iiApx'iepevc ne xe 2uaac^ uneiue iita
15 .xeq iiHov j^xe ovii ne] jjyn uuev e tcdb2. avco 3T
T62iiHTeii [eTeiq ijhi] ,Aqxi u nerpoc ueu6(|

AVtO AIIAK i~IIATGI(| llll H ^J H A I B Uï.e BeAGOC,


iiHTeii

Matth., v.i6. iiiKeTe.\a)iiHC etoov an cei.\i iit6I?h = /.y.':

tl TE/.wva'. £-:'. cJTwr ::; '.:j --.v . Cette même leçon est donnée par le

bohaïi'ique.
— i7. UH iiiJieeiJiKoc etc. suppose le grec: :>/ ;• i^v.-/.:-.
VI. 1. Dans l'état actuel du manuscrit il ne reste que quelques
lettres de chaque ligne. Je restitue d'après M. Maspero {Recueil de
travaux, xi, p. 116i (1 . iiuAUTeTii bgkh iiha'.- = :>/. iyy.-. \j.'.-Hz-)\

jjour rendre v. zï y.r,Y^ ^^i srec, il faudrait iiiicMi devant iiuAiiTeTii


BGKH. En eÔet. certains mss. bohaïriques ont : ulioij uuoiiTeTeii
Be\e.
— 2. Avovco evxi : t.sy; 7.-iyzjz\».

— 3. iiTGKueTllAHT : = i'Aîr,;ji,C7Jvr,v jcj.


— 5. 6KlieTCOBA2 uneAe.\T2H.= -pi-sj'/r, ;j.r,
f,;
wr...;^Teu
iineKAA 6AIOK : /j.-J.t -:r,v Ojpav -:j ï-i zi.
— 7. iineAGAATA ^e:vi. — Ne multipliez pas les paroles.

Cl) Il y a cependant deui lectures de M. Maspero que je ne peut accepter; rillustre mai-
Ire aura été influencé par le texte bohaïrique.
Il donne eriTeilTAlA eune.veiG. enTeUTAlA représente le grec owssàv

0[j.à)v, mais le suflfiie correspondant dans eun6.\6IC est féminin: on ne peut donc lire

le masculin rtaia- Je restitue GTGTGIIUAI selon le grec c./.ï'.070vr.v Culû/.


-M. Maspero lit aussi :
^ATAATq il riGTGlJ itOT, te qui donne une ligne beaucoup
trop longue. Je préfère
eATUneTGIlVoJT.
88 REVUE BIBLIQUE.

— 10. nercenHK eirniii iiAAoq^ycoiii ^i3:tiu nKe?i : =


Ce qui te plait dans le ciel soit fait sur la terre. Le sahidique a une
leçon qui semble un développement de celle-ci : Que ta volonté soit
faite : comme elle est dans le ciel, cjiielle soit aussi sur la terre. Le
bohaïrique : Ce qui te plait soit fait dans le ciel et sur la terre.
— Le fayoumique et le bohaïrique traduisent ap-ov kr.ioùijio')
11.
par pain de demain. Le sahidique, par le pain à venir. A la fin de
le

l'oraison dominicale le fayoumique et le sahidique ajoutent « Car à :

toi est la puissance et la gloire à jamais. Amen. « Cette interpolation


liturgique se rencontre dans certains manuscrits bohaïriques sous la
forme « Car à toi est le règne, la puissance et la gloire à jamais.
:

Amen » (1).
— 15 et 16. M. Maspero a pu lire et reconstituer le verset 15 et
le début du v. 16, maintenant illisibles; voici son texte : [e^cuni ag]

ATe[TeiiîyAiiT]ufrto eBA[A neWeiiiojT iieqij|^6crto]


iiii i.vcoui

IIHT6II GBA.v en [n II h] tgh R ApAn[Ta)u a] e^torii \G 6Te[TeN]


ueeANHCTeviH une.\6AT2H u[iiij2viioKpirKMc. (Suit immédiate-
ment ii^yAVTAKA eiiAA iiev2A.) On remarquera d'abord qu'il faut
:

lire sans doute 11116T611 nApAiiTtouA- Ensuite, à s'en tenir à ce


texte, il manque à cette version ce qui correspond au grec, a/.u6pw-ct
traduit en sahidique par e v oku < en bohaïrique par e ^ a \^ to k h u
u n oV2o .

— 18. M. Maspero restitue ainsi la fin de ce verset : ergu n-


neT2Hn 6qe"f-[^eiiKo]iiHK. — La leçon du fayoumique est défec-

tive : le membre de phrase répondant à : v.yX b r.y-r^^ joj z 'ftd-iiiv

àv Toj -/.suçaiÇ» est tombé j)ar suite de riiomoioteleuton. Le texte com-


plet aurait été : AAAA uJneKKUT 6T2II iiiieTeun [avco neixitOT
GTiiev 2U nnoTeiin] eqe-f ^yeBiaj iihk. Les mots avu)--..-
nneT2im disparaissant, le n de aaaa [u]iieuKOT devait dispa-
raître aussi.
— 19. M. Maspero restitue : t^:()ai un reooAi. Je préfère
t:xaaai un T2AAAI. Ccs formes en harmonie avec les caractéris-
tiques du dialecte, ont de plus l'avantage de mieux remplir les la-

cunes.
xiv, 8. Le bohaïrique et le fayoumique ont la même leçon. « Mais
mère l'instruisit, elle dit
elle, sa : » façon courte et naturelle quoi-
que peu ordinaire de rendre le passif en copte.

(1) CeUè formule pourrait être un écho d'un usage liturgique juif. Cf. la prière 'Alénou
(Lagkange, Le Messianisme chez les juifs, p. 154).
.

MELANGES. 89

— exeiG IIHC =
9. Ith-q-rx: Xj-t^-i xjty;.

— 10-11. A(|.\A'/ AV(|I etc. =£zîy,'!/£v" r,zy.i tt.v v.iz x'/.'r,'i

Io)âvv;j t'i ~^^ sj/. X7.r, rj v £ "/ 2v xjty; v t~'. ~viy.w.'.' izz'yri 7.'j~r^'t

Tw v.zzy.Z'.i-)' r,y t\'V.t'/ Xj-t,-i ~f, [j.r^-z: yj-r,z.


— 12. iiGC|MAOHTiic etc. =: ci \j.y.hr,-. 7.\ x'j-zj r,zy't -ï rw;j.a
xlfzzj îHx'ly.i' a j T : x~r,\'\' i '.
/> av t w \r^zz\>

— Aqi GBAA Avcc) eTG Aqii6v iioviiocr iiuHH^e AqjyA


li.

IIA2TMCJ == i'zi'i.hi 7.x\ ilzuri r.z'i.j-i zy'i.z't ïzr.'t.x v/v' r9r,


— 15. z\\\x ilctî^^^H (3HI + UI = vrj. y-tiMiZ'.-) £'.r Tar /.wy.ar.
— 16. II TAq Ae nexeq = zzt v.-i-i.

— 19. AV({) AqOVA2CG2MI IIHOV eTpOV.VtOTGB = /.a- £•/.£-

'/.tJz-.'t x-j-.zjz àva/, A'.f)?; va-.. Aq:^i unie iiijaik = {i.xzi-i -.z'jt

r.i'm xz-.z\tz. AqcAUc ee.XHi = Tiiz/.-jliy, dans nombre de


et ainsi,

cas, le participe est remplacé par le temps personnel correspondant.


— 20. AVqi lllll.\6KUi, etc. = r,zy:t -y. -/j.xz'yj.-.x ziz'.zziùz'nx iz'/.r-

zHr,zx'> Gwsîv.x v.zzhtzjz -'/:r,zt'.z.

— 21. iiTAVovcoij AVLie? e ii>yA = littéralement « ils rempli-


rent [le nombre de^ cinq mille ». Cette tournure as'^ez rare- se retrouve
dans le sahidique. Actes, vu, \\.
— 22. eiiAer ^ î'.r t: -izxi, — Mot nouveau qui se retrouve en
Matthieu, xiv, 3 + .

—• 23. Je ne me hasarde pas à insérer dans le texte une restitu-


tion des derniers mots de ce verset, manquant d'éléments pour la
justifier; voici à titre d'hypothèse ce qu'on peut y lire avoj TeTe :

AqKA uuH H^ye GBA.v Aq^Hjee.vHi enTAv ovAGTq (rrtOB2_.


— 2i. Chacune des trois versions coptes a sa leçon propre : le fayou-
mique d'accord avec le textus receptus et la Vuleate latine : " La
barque était au milieu de la mer ». Le sahidique « la barque : était
éloignée du rivage de beaucoup de stades ». Le bohaïrique : « la
barque était éloignée de la terre d'environ vingt-cinq stades ».
— 28. Aq+2e.\()V(ju signifie : éleva la voix. Le grec x-iv.z<.hvi de-
manderait Aqe.vovm.
— 29. eijxeii nuAV ^^Ajn-eqi. Cette ligne est mutilée au mi-
lieu; il semble bien qu'il y ait nreqi au lieu de iiTGqi. Mais la

confusion des deux lettres est facile, ^yAiiTGqi donne un sens très et
plausible. Il correspond à l'infinitif £/.6£{v du textus receptus, infini-
tif qu'on pourrait appeler « de destination, ou de direction » et que

la Vulgate traduit par ut veniret.


— 32. eTe AqA.XH = àvaîivT:; aj-rsij.
90 REVUE BIBLIQUE.

— 33. euALiei = àAY;6wç..., sahidique iiaug, bohaïrique tacJ)-


UHi- Peut-être faut-il lire eiiauei, transformé en euAuei par un
copiste.
XXVI, 36. La restitution que je propose des trois derniers mots
du V. 36, est hypothétique.

Il serait intéressant de comparer dans le détail les trois versions

coptes, pour tâcher de déterminer leurs relations réciproques. Les


fragments connus en moyen-égyptien ne sont sans doute pas encore
assez nombreux pour permettre une conclusion définitive. Je donnerai
cependant, à titre d'expérience provisoire, les résultats de cette compa-
raison pour les fragments de la Biblioth. Nationale. Je me réfère pour
le texte bohaïrique à l'édition de Horner et pour le sahidique à celles
de Woide et de Balestri.
La version moyen-égyptienne contient trente-sept mots transcrits
du grec, sans compte des particules aô et rap, fréquentes dans
tenir
les trois versions. Sur ce nombre trente et un mots se retrouvent dans
le sahidique, et vingt-quatre dans le bohaïrique. Le sahidique a au

total quarante-deux mots grecs, et le bohaïrique vingt-six. La plus


grande partie des mots transcrits du grec expriment des idées ou des
mots spécifiquement juifs ou chrétiens, tels que criiArtorH,
uHCTenii, rpauLiATevc, etc. Le fayoumique a une tendance à
préférer les équivalents coptes il met cez au lieu de rpAUUATevc,
:

.\et|'f3:ujK6u au lieu de barticthc Cette tendance est beaucoup


,

plus développée dans le bohaïrique, qui, en dehors d'adverbes et de


prépositions grecs passés dans l'usage courant, ne garde guère que
les mots grecs dont l'équivalent copte, ou bien n'existe pas, ou bien

n'est pas adéquat; evnoKpiTHC devient :yoBi h.vatia devient ;

^062 et ainsi de suite. Cett^ remarque ne doit pas d'ailleurs être


érigée en règle rigoureuse, et là où le sahidique a iioee, le bohaï-
rique a encore nApAnTcouA.
Le sahidique a plus de mots grecs que fayoumique lui-même
le ;

en revanche sa syntaxe est plus proprement copte, et les adverbes par


exemple, et les prépositions sur lesquelles tournent les phrases, ne
sont pas généralement grecs; eoricoc, et eiiiA, fréquents dans le

fayoumique et le bohaïrique, sont remplacés en sahidique par ^seKAC.


MELANGES. 91

Le fayoumique présente Qn cas où il a conservé la négation grecque


ovrAp iiceitocDi (Matth., xv, 2), mais sans avoir conscience de sa
valeur négative, puisqu'il la fait suivre de la négation copte ^seule
employée dans ce même passage en sahidique et en bohaïriquej.
Le vocabulaire copte n'est pas identique dans les trois versions, sans
parler bien entendu des différences dialectales qui modifient une
même racine. Nos fragments fayoumiques contiennent trente-cinq
mots qui ne se trouvent pas dans le texte sahidique correspondant, et
quarante et un qu'on ne lit pas dans le bohaïrique, La même idée est
souvent exprimée dans les trois versions par trois racines différentes.
L'allure de la phrase fayoumique est très simplifiée. Très peu d'in-
cidentes sont introduites par leprocédé ordinaire est la
participe ; le

juxtaposition de courtes phrases qui souvent même ne sont pas unies


par la conjonction un exemple frappant de cette ordonnance se
;

trouve aux versets 9-12 du chapitre xiv de saint Matthieu. La préoccu-


pation de distinguer les sujets des différents verbes est plutôt rare.
L'ordonnance du sahidique etdu bohaïrique est plus savante.
La comparaison du texte lui-même a porté sur cent cinquante-deux
cas.
Le fayoumique s'accorde trente une fois avec les deux autres ver-
et

sions; il se rapproche trente-septdu bohaïrique contre le sahidi-


fois

que. et vingt-six fois du sahidique contre le bohaïrique. Dans les


autres cas, soit cinquante-huit, le fayoumique est isolé.
De ce qui précède il semble bien résulter que les trois versions
coptes sont substantiellement indépendantes, et relèvent chacune
d'un original grec différent, sans préjudice des influences réciproques
qui ont dû se produire par la suite.
Du moins la versionHaute-Egypte ne dépend à aucun degré
de la

de la version dite de la Moyenne-Egypte. Que si l'on peut relever des


relations plus étroites entre la fayoumique et la bohaïrique, la pre-
mière jouera le rôle d'original par rapport à la seconde. Le traduc-
teur bohaïrique travaillait sans doute si.r un texte grec hésychien;

mais on peut croire qu'il avait sous les yeux d'anciennes versions
d'un caractère plus populaire, dont il s'in^^pirait parfois pour sa
traduction là où la fidélité à son texte le lui permettait. On s'expli-
que ainsi des rencontres de détail assez fréquentes, à côté de diver-
gences considérables, entre la bohaïrique et la fayoumique. Je crois
en effet que l'on a le droit de considérer cette dernière comme repré-
sentant mieux les versions coptes primitives qui n'étaient pas faites
pour l'usage ecclésiastique officiel. La sahidique et la bohaïrique au
contraire, ont eu successivement l'honneur d'être le texte officiel des
92 REVLE BIBLIQUE.

centres d'influence de l'Église monophysite. dans les monastères


d'Akhaiîm d'abord, puis de Nitrie après la conquête arabe.
Ces vues générales ne peuvent être développées dans les limites de
ces quelques notes; elles le seront, s'il plait à Dieu, dans un travail de
plus longue haleine.
Rome, 1909. j David,
Chapelain de Saint-Louis des Français.

III

UNE CROISIÈRE A LA MER MORTE


{Suite)

4 Janvier.

Toute la journée a été dépensée à l'étude de la péninsule blanche,


qui tranche vivement sur l'azur delà mer Morte, divisée par elle en deu.x
bassins d'iuégale grandeur. Il y aurait lieu de s'étonner qu'un acci-
dent de terrain rompant dune façon aussi marquée la ligne régulière
des bords de la mer Morte n'eût pointun nom particulier, et cependant
l'on n'obtient pas là-dessus l'assurance qu'on voudrait. Dans l'usage
courant, les voyageurs européens désignent cette péninsulesous le nom
dCel-Lisdn « la dénomination qui figure aujourd'hui dans les
langue »,

cartes et les manuels et qui date apparemment du voyage de M. deSaulcy


(1851 1 Avant cet explorateur, on ne paraît pas avoir soupçonné
.

Fexisience de ce nom. Seetzen ,1806), qui s'est enquis avec beaucoup


de soin de l'onomastique locale, écrit à propos de l'ouâdy Kérak ; « De-
vant son embouchure, s'étend dans la mer une grande presqu'île qui
s'appelle GôrelMesrâael Kârrak et quej'avais, auparavant, de la rive
ouest de la mer Morte, prise pour une lie (2 ». Ainsi, pour Seetzen, la
péninsule partage nom de la plaine continentale adjacente. Robinson
le

1838 ne lui connaît aucun nom spécial (3\ Est-ce à dire que de Saulcy
ait été induiten erreur, ou qu'il ait amené ses bédouins à prononcer un
nom dont il avait besoin pourétayer une théorie topogiaphique d'ail-
leurs contestable? Nulle raison sérieuse ne permet d'en arriver là. Que,
par sa forme, la péninsule justifie cette appellation, on l'accorde : « elle

ressemble, en efîet, dit M. de Luynes. à une langue tirée et relevée du

(1) Voyage autour de la mer Morte, I. pp. 289 ss.

(2) Reisen..., II, p. 350.

(3) Biblical Researches (éd. 1856), I, p. 518, The Peninsula.


Planche V

\ ^

ywi«iBliii«a I

I. — ijsAN. A la iL-clierclie d'un atlerii><ai;e.

LisAN. stralilications de la falaise.


(PhotosTsphies An P. SaTignac.)
Plan(Hk VI.

I. — Li^AN. Les .«édimeiits travailles par les intempéries

ïf^WBra^ï^r

i. — oiÀDY Ne.meira. Lue longue terrasse couverte d'arbustes


(Thotogiaphies du P. Savignac.)
MELANGES. 93

bout, et c'est bien la presqu'ile même que les gens du pays désignent
ainsi l) ». Le renseignement de M. de Saulcy se trouve de la sorte

confirmé, de même quil le sera en 18T0 par Palmer. Mais jusqu'à quel
point les notes de ces voyageurs sont-elles indépendantes les unes
des autres, c'est ce qu'il resterait à fixer. De nos jours encore, il est des
Arabes qui ignorent le nom de Lisàn et d'autres qui le connaissent. L'im-
portant serait de déterminer si ces derniers n'ont pas subi en cela Tin-
fluence des Européens. Un des Ghawàrneh nous a nommé Rds el-Lisân
le cap nord de la péninsule, tandis qu'en 1905, on avait présenté à M.
N. Schmidt la presqu'île sous le nom de Ghôr el-Mezrà'a et la baie méri-
dionale sous celui de Lisàn el-Bahr, ou « langue de mer » (2), A mer-
veille. Cette onomastique nous ramène tout droit au temps de Josué.
On disait en effet à cette époque que la limite sud de Juda partait de
l'extrémité de la mer salée, de Xql langue tournée vers le sud (3). Cette
langue est assurément le bassin méridional de la mer Morte opposé à la
lagime septentrionale qui servait de point de départ à la frontière nord
de la même tribu. Toute l'argiimeniation d'un de Saulcy ne saurait em-
pêcher que le texte biblique ne parle ici d'une langue de mer, d'une
baie et non dun promontoire. ^lais on aura beau faire, si heureuse que
soit la constatation de Schmidt et si peu fondée qu'on suppose la ver-

sion de M. de Saulcy, la péninsule s'appellera encore longtemps Lisân et


loin de nous y opposer, nous nous conformerons à Ihabitude générale.
Il n'était pas nécessaire d'avoir une forte dose de curiosité pour être

tenté de voir de près et d'explorer cette longue terrasse de marne dont


la vue nous obsédait depuis deux jours. Traverser le golfe de Mezra'a

du nord au sud, puis d'est en ouest fut un jeu pour les robustes
bateliers qui poussaient nosbarques avec émulation. Nous vîmes le
fond du golfe occupé par un fourré d'arbres où se cachait la source
saumâtre d' Ain Mehallah, ce que Palmer a nommé la dépression d'Aril.
Quant à la péninsule proprement dite, elle fut difficilement abordable
du côté de la mer parce que sa base, glissant sous les eaux suivant une
pente peu accentuée, arrêtait les embarcations k une distance assez
notable du bord pi. V, 1). On réussit enfin à trouver une falaise que
certaines cavités naturelles rendaient accessible et l'on parvint à se
hisser, par son moyen, sur les premières côtes. Après quelques pas péni-
bles dans le sable brillant, nous escaladâmes les trois étages du plateau
marneux jusqu'à la plate-forme merveilleusement unie qui couronne

1) Voijage d'exploration a la mer Marie, p. 90.


2) Journal of bibUcal literature, 1906, p. 95. Il est à regretter toutefois que cette no-
lice inléressanle ne soit précédée que d'un très vague 1 was tolcl thaï..
: .

X josué±5.2 : n2;: r>:t~ vc'^rr":^. Cf. yum. 34, 3 et ni;., 1909, p. 220.
94 REVUE BIBLIQUE.

l'ensemble. Évidemment, les couches sédimentaires delà Lisàn super-


posées avec une régularité si parfaite ne peuvent être que le résultat

d'une précipitation des matières alluviales aufond d'une grande masse


d'eau. Soumis à l'action chimique des eaux de la mer, les éléments
charriés par les torrents tributaires de la région se sont déposés en
marne, gypse, argile salifère mêlés parfois de soufre et d'asphalte
(pi. V, 2). Le même fait se poursuit d'ailleurs au fond de la mer Morte

actuelle dont les dépôts sont d'une nature semblable à celle de la


Lisân. Ceux-ci donc ne se sont créés qu'à une époque où le niveau delà
mer dépassait encore le niveau d'aujourd'hui. On s'accorde générale-
ment à assigner ce phénomène à la dernière phase pluvio-glaciaire (1).
Alors un refroidissement de l'atmosphère ayant succédé à la pé-
riode sèche et volcanique dont nous avons parlé plus haut occasionna
le retour de Ihumidité, et, de nouveau, le lac essaya de reprendre ses
anciennes positions. De là, les curieuses dunes de la partie basse de la
valléedu Jourdain, du Zôr; de là aussi les dépôts delà Lisàn et du nord
de r'Arabah. Enfin, quand peu à peu le lac se réduisit à ses propor-
tions actuelles, il laissa à sec ces sédiments auxquels les intempéries
sont venues communiquer par la suite les formes bizarres et tourmen-
tées qu'on leur connaît (pi. VI, 1). L'action du vent et de la pluie, en
effritant lescouches marneuses, a mis à nu des fragments de gypse,
d'albâtre, de soufre, dont nous avons ramassé quelques échantillons.
Le plateau de la Lisàn domine la mer d'une hauteur de iO mètres
d'où l'on distingue assez nettement les accidents de la côte occidentale
et surtout l'imposant rocher de Masada. D'un cap à l'autre, la longueur
de la presqu'île est de 13 kilomètres; d'est en ouest, elle s'avance dans
la mer sur 8 kilomètres. Elle délimite ainsi le bassin méridional du
lac Âsphaltite dans les eaux duquel nous devions aller mouiller, le soir.

En effet, vers 2 heures iO de l'après-midi, nous avions repris le

vapeur qui ne tarda pas à doubler le cap nord, celui que depuis Lynch
on appelle Costigan, du nom de ce savant anglais qui trouva dans la
mer Morte un nouveau Styx. Notre flotte avait été réduite d'une unité.
On avait laissé au port de Haditheh la barque neuve et deux hommes
de l'équipage chargés de ravitailler l'expédition. Ils devaient aller à
Kérak se nantir de diverses denrées nécessaires la farine menaçait —
de faire défaut et nous —
rejoindre le lendemain dans la partie sud de

la mer Morte. Hélas! nous n'allions voir revenir ni barque neuve, ni

(1) Cf. L.4RTET, Ejcploration géol. de la mer Morte, pp. 175 ss., sur les dépôts de l'époque
quaternaire: Blanckenhorn. Entstehung und Geschi'chle des Todlen Meeres, ZDPV., \L\.
p.43; De Lappare.nt, L'origine et l'histoire de la mer Morte, fiB., 1896, p. 573 ViNCE.->ir,
;

Canaan, pp. 368 s.


iMEL ANGES. 95

provisions, ni hommes, ni argent avant la fin du voyage. Les deux


gaillards ne reparurent que trois jours après l'achèvement total de
la croisière. Us dirent alors qu'au retour de leur course à Kérak, ils

avaient eu des vents contraires et que, n'ayant point aperçu le bateau,


ils avaient accosté au Ghôr Sâfieh pourboire de l'eau claire, que là les
Bédouins avaient consommé les provisions et dépouillé les marins jus-
qu'à la chemise exclusivement, qu'enfin, grâce à l'intervention de
quelques soldats, ils avaient récupéré leurs habits et leurs armes.
« Allah sait mieux la vérité », dirons-nous avec les conteurs arabes au
terme de leurs récits; c'est la seule réflexion que puissent suggérer
les invraisemblances et les contradictions qui furent relevées dans la
narration des deux victimes.
Pendant que no.tre intendance se faisait avec si peu de succès, le ba-

teau et son vieux canot en laisse suivaient la ligne des falaises qui bor-
dent la Lisân à l'occident. Murailles unies descendant à pic dans la mer,
éperons aigus de marne durcie, plissements à l'infini des gypses ravi-
nés telles sont les formes qu'aiment à revêtir ces falaises, aux endroits
:

où elles ont résisté à la vague qui vient les saper à toute heure (fig. 17).
En bien des points, des cavernes se sont creusées au ras de l'eau et des
pyramides d'argile ont croulé par la base. Ce lent travail de destruc-
tion de la Lisân élargit de plus en plus le détroit qui la sépare de la
plage de Masada. On s'imagine facilement quejadis la trouée, qui me-
sure aujourd'hui quatre kilomètres à l'endroit le plus resserré, et neuf
au point le plus large, était de beaucoup plus étroiteet que même, à une
époque reculée, elle n'existait pas du tout. La similitude frappante qui
existe entre les terrains qui composent la rive occidentale opposée à la
Lisàn et ceux de cette péninsule incline en effet à croire qu'ils ont fait

partie à une certaine époque d'un système unique de dunes fermant


complètement la mer Morte au sud et qui fut disloqué violemment par
la suite. Une marque de l'ancienne cohésion de la Lisàn et de la côte
ouest était encore visible dans un temps peu éloigné de nous, je veux
dire le gué qui se trouvait entre deux. Au xvji*^ siècle, on connaissait
un chemin par où l'on traversait la mer « n'ayant de l'eau qu'à demy
jambe, au moins en Esté » ce chemin était là où cette mer est comme
;

séparée en deux (1). Seetzen, en 1806, parle aussi de ce passage que


les gens de Kérak et les Bédouins de la contrée utilisaient pour se ren-

dre à Hébron et à Jérusalem, en s'évitantun grand détour par le nord


ou par le sud de la mer. A l'étiage, la seule saison où le gué fût prati-

(1) R. P. Nau, s. J., Voyage nouveau..., p. 381. Robinson a donc tort de dire que la pre-
mière notice d'un gué près de l'extrémité sud de la mer Morte est de Seetzen {Bibl. Hesear-
ches, I, p. 521).
96 REVUE BIBLIQUE.

cable, ils n'avaient de l'eau qu'à mi-jambe et en quelques endroits


jusqu'aux genoux. Cependanh ajoute l'explorateur allemand, depuis
quelques années ce gué n'est plus en usage, car l'eau a monté et sur-
tout parce que le fond est un sol rugueux qui blesse la plante des
pieds En 1812, Burckhardt prenait quelques renseignements sur ce
1 .

passage des Arabes lui dirent que la traversée du déti'oit demandait


:

trois heures et demie démarche et que, par endroits, l'eau du gué était

LisÀN. La falaise sculptée par les flols.

tout à fait chaude et le soi, de terre rouge [2,. Comme on aurait pu


s'égarer malencontreusement, on avait planté des piquets dans l'eau,
destinés à indiquer aux caravanes la route à suivre. Ce détail fut re-
levé en 1818 par deux voyageurs. Irby et Mangles. qui virent de leurs
yeux toute une caravane traverser la mer en cet endroit (3;. Ces po-

(1) Reiseit.... II. p. .158.

(2) Travels in Syriaand l/ie h oly Lan d {Londres, 1822), p. 394.


(3) D'après Robi.nson. Bibl. Bes., T, p. 522. Robinson, de son côlé, rapporte que le cheikh
des Djahâlîn, qui 1 accompagnait, avait, lui aussi, passé ce gué quelquesannées avant 1838. On
ne saurait dire si les Croisésont usé de ce passage, car les textes qui mentionnent leurs mar-
ches vers l'Arabie Pétrée ne sont pas assez exjiliciles. Guillaume de T\r dit. par exemple,
delà campagnede Bauilouin 1"(1115) : « convocads regni viribus, mare transit mortuum,
ef Iranscursa Arabia secundo, cuius metropolis est Pelra ad tertiam pervenit » (lib. .\I.

c. 26j. A propos de rexpédition de Baudouin le jeune, en 1144. pour délivrer le château


du Vaux Moyse {qui est véritablement Pétra, ouâdij Moùça], la version vulgaire de Guillaume
MÉLANGÉS. 07

teaux étaient d'autant plus nécessaires que la chaussée sous-marine par-


tant d'un monceau de pierres situé dans la partie sud de la Lisàn
{Roudjni Mfjuta) (1) n'allait pas directement à l'ouest mais s'inflé-
chissait au sud-ouest vers l'ouâdy Oumm Bagget] ou même vers
l'ouâdy Zoueirah. En 1838,1e g-ué était devenu impraticable, mais le
souvenir en est encore demeuré vivant dans les traditions de famille.
Un ancien marchand de Kérak, maintenant établi à Hébron, Taleb
Abou Soleimàn, a raconté au Père Jaussen, le 8 mai 1906, que lorsque
son père se rendait de Kérak à Hébron, au lieu de faire le détour du
Ghôres-Sâfieh, il coupait la mer Morte entre la Lisàn et Oumm Baggeq.
Des morceaux de bois indiquaient la route et l'eau n'arrivait pas
aux g-enoux. Un roudjm marquait l'entrée du passage du côté de
la presqu'île. Mais aujourd'hui, ajouta l'honorable négociant, le ni-
veau de la mer a subi une hausse, il n'y a plus de gué et même le
monceau de pierres du Mqata' commence à disparaître sous les flots.
De ces divers témoignages, il résulte que le détroit de la Lisàn, après
avoir été guéable par périodes, est devenu absolument impraticable
en raison de l'accroissement de la mer Morte, déjà signalé plusieurs
foisau cours de ce journal. Au temps où le duc de Luynes naviguait
dans ces parages sur le « Ségor » 1864), la sonde indiquait quatre
mètres de profondeur entre la pointe sud de la Lisàn et la terre d'en
face. Aujourd'hui on peut ajouter un mètre à ce chiffre,
A propos de cette pointe sud, autrement dite C«/y Molyneux, nous
avons été surpris de voir combien les cartes actuelles la reproduisent
mal. Le T prononcé, par lequel elles la terminent et qui parait pour
la première fois dans la carte de Lynch (18i8 n'existe plus du tout.1,

Et .sa disparition ne date pas d'aujourd'hui, de sorte que les géo-


graphes modernes sont sans excuse. En effet, le lieutenant Vignes,
en 1864, rendait le cap Molyneux comme une langue de terre effilée,
dépourvue de prolongement à droite et à gauche. Telle est la physio-
nomie actuelle de ce cap dont l'extrémité s'abaisse et s'affine de plus
en plus.
L'existence de la péninsule que nous venons de côtoyer et celle du
bassin ovale dans lequel nous pénétrons en ce moment sont demeurées
longtemps ignorées des géographes qui se sont occupés de cette région,

de Tyr porte ce texte « Ils passèrent le lai qui a nom la mer Morte et montèrent par les
:

montagnes de la seconde Arrabe » flib. XVI, c. vi).


(1) Ce roudjm est maintenant dansla mer où il s'enfonce de plus en plus. Nous l'avons aperçu

25 minutes avant de doubler le cap méridional de la Lisàn. Il n'y a pas à douter qu'il soit
identique au R. el-Mkéta delà carte de Musil. Sur le rôle de ce gm- dans l'histoire de la
tribu des 'Amer, cf. Dissaro, RB., 1905, p. 420.
KEVUE BIBI.IQLE 1910. — N. S., T. VII. 7
98 REVUE BIBLIQUE.

On a beau consulter soit les auteurs classiques, soit les cartes byzan-
tines ou médiévales, les uns
sont absolument muets là-
et les autres
dessus. Rien dans la carte de Mâdabâ, rien dans les croquis destinés
à agrémenter les anciens itinéraires, et, qui plus est, rien dans les
ouvrages à visée scientifique d'Adrichomius (1584} et de Re-
land (1708). Jusqu'à ce dernier la mer iMorte est représentée par une
nappe d'eau unique, ordinairement terminée en pointe, avec la
légende lingiia maris. Le premier qui, à ma connaissance, s'est
:

élevé contre cette inexactitude est le Père Nau, déjà nommé plusieurs
fois au cours de cette relation
dont la curiosité louable sut puiser
et
à bonne source. Ayant eu l'occasion de voir à Damas l'bigoumène de
Saint-Sabas, Daniel, il le questionna sur les bords mystérieux du sud
de la mer Morte où nul étranger n'osait s'aventurer. On sait que le
monastère de Saint-Sabas est comme la vedette avancée de la civilisa-
tion au sein du désert occidental du lac Asphaltite; son chef était donc
à même de fournir les renseignements demandés, d'autant plus qu'il
avait exploré la contrée en compagnie de quelques Arabes aux envi-
rons de l'an 1670. Au cours de cette inter\Tiew, qui serait à rapporter
en entier, on causa d'abord des pommiers de Sodome, puis on passa
à la configuration générale du lac. « Cet abbé, écrit le P. Nau, à qui

je montray la figure de la mer Morte dans une carte de géographie,


me dit qu'elle n'avait pas à l'extrémité cette pointe, que luy donnent
nos géographes, et cju'elle y faisait un grand rond qu'à cette extré- ;

une rivière considérable nommée.Sajo/a"«, qui viontdu dé-


mité, il y avait
sertsejeterdedans,etquiason cours, àpeuprès, dusud-est au nord; qu'à
ce bout de la mer Morte et beaucoup devant, il y a de vastes campa-
gnes et des montagnes de sel que cette mer vers sa fin est comme
:

séparée en deux, et qu'il y a un chemin, par où on la traverse, n'ayant


de l'eau qu'à demy-jambe, au moins en Esté; que là la terre s'élève,
et borne un autre petit lac de figure ronde un peu ovale, entouré de
plaines et des montagnes de sel, dont je viens de parler: que les cam-
pagnes des environs sont peuplées d'Arabes sans nombre, mais qui
s'entendent assez mal ensemble, et qui sont presque toujours aux
mains les uns contre les autres (1). -;

Un simple coup d'œil sur une carte récente de la Palestine suffit à


faire apprécier toute la justesse des paroles de l'higoumène. Les voya-
geurs postérieurs, comme Mariti, Volney, Chateaubriand, ont eu raison
de s'en rapporter à lui, à défaut de connaissance directe des lieux en
question. Enfin, une fois l'attention attirée sur ce point, on vit, au

(1) Ouvrage cité, p. 381.


MELANGES. 99

début du XIX siècle, apparaître sur les tracés géographiques des ex-
plorateurs un embryon depéninsule qui, après maints travaux, devait
atteindre sa forme définitive de « langue tirée et relevée du bout ».

Même en ce qui regarde les Arabes, les observations du moine Da-


niel n'ont rien perdu de leur valeur. Ils sont aussi brouillons, aussi
pillards, aussi dissimulés qu'autrefois. Le jour, vous croiriez absolu-
ment déserts les flancs de la montagne qui domine la mer au sud-est
comme les espaces marécageux du Ghor e>-Sàfieh. Mais attendez
le crépuscule : voici que des feux s'allument de toutes parts,
vifs et étincelants dans les montagne, intermittents
replis de la

et fumeux dans les halliers nous fut ainsi facile de


de la plaine. Il

nous convaincre, au soir de cette journée, que les nomades n'étaient


pas très éloignés de la presqu'île qui nous fermait l'horizon du côté
nord. Irait-on bivouaquer à terre ou passerait-on la nuit sur le bateau ?
La prudence invitait à mettre entre nous et des agresseurs possibles
une certaine étendue d'eau. Mais do deux maux dont l'un est présent
et l'autre simplement hypothétique, on préfère se garantir tout d'abord

du premier: ce fut le cas dans l'occurrence. Notre paquebot s'étant


mis, sous l'action d'une brise qui n'avait pourtant rien d'exagéré, à
exécuter quelques mouvements insolites, une panique s'empara de la
moitié des voyageurs. La crainte de voir se renouveler les angoisses
de la première nuit les poussa dans le canot qui les amena sur les
pentes sablonneuses de la Lisàn où au sommeil sans
ils se livrèrent
cauchemar. Satisfait de ce sacrifice, le génie de la tempête s'apaisa
et permit à la nuit de déployer tous ses charmes. Au bateau, désormais

immobile sur une eau morte, on était saisi d'une étrange sensation
d'isolement. L'n air vaporeux planant sur létenduede la mer donnait à la
clarté de la lune une apparence laiteuse qui noyait les contours desmon-
tagnes et reculait les longues collines de sel dans un lointain indé-

terminé. L'impression de paix et de silence se faisait encore plus forte


à la pensée que cette lagune inerte était le résultat d'un urand cata-
clysme que bien des clameurs avaient retenti
et le jour où la colère
divine l'avait déchaîné sur ce pays.

.5 janvier.

Depuis l'anse que forme le point d'attache de la péninsule et du


continent jusqu'à Fextrémité delà mer, la côte est praticable, bien
cpiaccidentée. De Saulcy en a décrit les moindres détails avec sa fa-
conde ordinaire. Plusieurs autres après lui ont sui-vi ce chemin du
Ghôr, le tariq es-Sàfie/t qui prend vers le Te// A7'a't's, la u colline des
.

100 REVUE BIBLIQUE.

tiancés ». Au large, nous nous rendions plus aisément compte de l'en-


semble de ce rivage et des montagnes auxquelles il sert de piédestal.
C'était d'abord la hauteur de Me:<etbeh, puis le haut sommet du Dje-
bel Bararéeh qui surplombe Youddy el-'Esnl, dont le delta est en-
combré d'acacias seyals et de roseaux. Une heure après notre départ,
nous arrêtâmes notre yacht un peu au-dessous de l'embouchure de
l'ouâdy Nemeira ou Nemeiry , crevasse assez considérable qui s'ou-
vre dans des grès rouges, mais d'une teinte plus claire que ceux qui
avoisinent l'Arnon. Les alluvions charriées par le torrent ont créé à
son issue une longue terrasse couverte d'arbustes et dont les abords
sont tellement marécageux qu'il nous fut impossible d'y accéder
même en barque (pi. VI, 2). Ce nom de Nemeira ou Nemeiry nous
remettait en mémoire une notice topographique de saint Jérôme,
inspirée d'Eusèbe (1). A l'époque de ces deux érudits, il y avait au nord
de Zoora ou Ségor une localité du nom de Bennamarim, qui s'élevait
sur les bords de la mer Morte, « aux eaux salées et stériles pour autant »
Les vestiges en sont connus sous le nom même d'en-Nemeiry. Ce se-
raient là les restes de cette Nimrim dont il est parlé dans Isaïe et Jéré-
mie, à propos de la grande débâcle de iMoab. La citadelle des Moabites,
Kérak, est ruinée les gens de Dibon pleurent sur les hauteurs sacrées;
;

partout des marques de deuil cheveux coupés, barbe rasée, sacs


:

revêtus en éperdue on se précipite vers


public. Puis, c'est la fuite :

Ségor. Dans ce bas-fond, derrière ces monts escarpés, on sera sans


doute à l'abri de l'envahisseur. La dernière étape est particuHère-
ment douloureuse; ce sont des pleurs à la montée de Louhit, des cris
de détresse sur la route d'Horonaïm, « car les eaux de Nimrim sont
taries; l'herbe a séché, le gazon disparu, plus de verdure » ^2) (hg. 18).
Il existe bien, à la hauteur de Jéricho, à deux heures à l'est du Jour-

dain, un tell Nimrin qu'arrosent des eaux abondantes mais il est ;

moins en situation que notre Nemeiry pour représenter la Nimrim des


prophètes, qui parait avoir été à proximité de Ségor.
Ah que nous aurions aimé suivre la caravane des émigrés à travers
!

les roseaux, les tamaris et les lauriers-roses qui fleurissent ces bords
et arriver avec eux à Zoar ! Mais le peu de profondeur de la mer et
l'absence de notre chaloupe neuve qui avait été précisément construite
en vue d'un débarquement au Ghôres-Sâfieh nous retint sur le bateau â

(1) Oaomust., p. 139 Nemerim, cuius meminit tsaias in visione contra Moab et Jere-
:

mias. Nunc autem est vicusnomine Bennamarim ad septentrionalem plagam Zoarae.


In Is. 16, 6 (PL.. 24, 1G9) Hoc oppidum super mare Murtniim est, saisis aquis, et
:

ob lioc ipsiiin s/eritibus.

(•2) Is., 15, C; Jerem. 48, 34.


ME[,.\NGES. 101

une petite distance des côtes. La Zoar biblique. Ségor pour les Grecs,
Zoora pour les Byzantins, la seule ville de la Pentapole qui échappa à
la catastrophe racontée au chapitre xix de la Genèse, était située à
l'extrémité sud-est de la mer Morte. C'est là qu'on la voyait encore au
premier siècle de notre ère, c'est là que les Croisés et les Arabes du

Fig. 18. — L'herbe a séché, le gazon disparu ".

Moyen Age la virent 1 La carte de Màdabâ (^fig. 19) représente le


.

bourg de Zoora au milieu d'un bouquet de palmiers, d'accord en cela


avec les dires des anciens topographes. Une température élevée, aidée
dune irrigation constante, y entretenait depuis des temps fort reculés
une végétation luxuriante. Le baumier. l'indigo, le dattier surtout y
croissaient comme par enchantement, à tel point que parmi les Francs
la ville en perdit son vrai nom pour recevoir celui de Palmer ou de

Paumiers (2). Foulcher de Chartres, qui suivit, dans ses expéditions, le


roi Baudouin en qualité de chapelain, raconte une halte que fit. en
1100, à Ségor, l'armée chrétienne au cours d'une promenade militaire

il; Josèphe la donne comme limite à la mer Morte, laquelle \>.iyo: Zoâpwv tt,; 'Açaoia?
ixTî'vsTa-. Bel. Jud.. IV. 8. 4^. Pour la localisation de Ségor chez les .\rabes, cf. Giv Le
Strange, Palestine under the Mosleias, p. 292.
2, Glillaime de Tyr, XXII, oO. Quand le roi de Jérusalem voulut, en 1183. taire lever à
Saladin le siège qu il avait mis devant Kérak. il « chevaucha jusqu'au leu qui est desus la
cité qui ot non Ségor anciennement, mes ele est ore apelée Paumiers »,
iOi REVUE BIBEIOLE.

qui avait l'Arabie pour objectif. Ayant tourné le lac au sud, dit-il,
((

nous trouvâmes un village au site fort agréable et abondant en ces


fruits de palmiers qu'on appelle dattes, dont nous nous finies un
régal toute la journée. Nous y trouvâmes, par contre, peu d'autres
ressources, car. avertis de notre arrivée par des colporteurs de nou-
velles, les Sarrasins de l'endroit s'étaient enfuis, sauf quelques-uns à
lapeau plus noire que la suie. Nous n'en eûmes pas autrement cure
que des algues de la mer (1). » Les Arabes, d'ailleurs, n'avaient pas

Fi^. l'i.

attendu les Croisés pour apprendre à estimer les dattes de Zoughar.


— C'est ainsi qu'ils appellent Ségor — . Au x^ siècle. Istakhri et Ibn
Haukal la célébraient comme remplie de bonnes choses, comme centre
d'un trafic impoi'tant et d'une grande culture d'indigo. Mais au-dessus
de tout, il y avait là une sorte de datte fraîche nommée al-Inhilâ
«•

dont on aurait été embarrassé de trouver la pareille dans l'Irak ou


ailleurs pour la douceur et le bel aspect » (2). Afin d'être à l'abri des
incursions, un lieu si riche en produits naturels eût dû posséder con-
tinuellement un bataillon sous les armes. Tant que l'empire d'Orient
s'était étendu jusque-là, Ségor avait pu se reposer sur une garnison du

(1) FoLLCHERui: CnAUTRES. Hislorio Hierosolymilann. cap. v (Rec. des Jiisl. des Croi-
sades: Occid.. III. 380).
(2) Guy Le Stkange, op. laud., p. 289. La datte al-Inkilà est celle que Theodosius nomme

Dactalum Nicoluum maiorem.


MELANGES. Ift3

soin de sa défense. L'ne troupe de cavaliers indig'ènes. munis darcs


et de flèches, veillait alors a ses portes '1 ,. L'invasion musulmane avait
mis fin à tout cola : aussi bien avons-nous vu avec quelle facilité 105^
franc s'était installé dans la ville.
Il faut avouer que la beauté do Ség-or devait beaucoup au coUi-
traste qu'elle faisait avec la région avoisinante. Si maigre, si chétive
que soit une oasis, elle devient facilement un paradis, du moment
qu'elle se trouve au milieu d'un affreux désert. Or les en\'irons du lieu
où fut Ziiai- sont particulièrement désolés fie. 20 : ici s'étend une

Fig. -20. — « Les environs du lieu ou fut Zoar sont particulièrement désolés •.

jungle marécageuse; là ce sont des espaces sablonneux jonchés de


roches primitives ou de grès bariolés. Cet état de choses est déjà ancien.
Les terrainsmouvants de Zoora jouèrent un vilain tour à saint Sabas.

En voulant atteindre un îlot qui lui paraissait apte à la retraite du


carême, le célèbre anachorète s'enfonça dans la vase et perdit, au
contact de certaines matières corrosives, la voix, pour cpielque temps,
et sa belle barbe pour le reste de sa vie ''2 Quant aux blocs de pierre
.

qui sèment le Ghôr en maint endroit, ils furent considérés par les

{V Onomasticon, p. il. Xotitio dignitatuin éd. Seeck), p. 75. L'importance de Zoora res-

sort aussi de divers autres textes administratifs tels que le Synecdemus d'Hiérodes, les listes

de Georges de Chypre, les catalogues épiscopau\ et le rescrit byzantin de Bersabée. Cf. RB.,
1909, pp. 99 ss.
'2) Cyrille de Scythopolis, Sabae Vita (Cotelier, III, p. 249,.
104 KEVLE BIBLIQUE.

premiers musulmans comme les instruments de la colère divine contre


les Sodomites. D'après le Coran, ils tombèrent sur les villes mau-

dites, chacun d'eux portant le nom de la personne qu'il devait écra-


ser (Ij. Même à l'époque de sa prospérité, Zoar ne laissa pas d'être
entamée par la désolation qui l'enserrait de toutes parts. Écoutons, au
sujet de cette localité, un hiérosolymite du x' siècle, habitué à l'eau
potable et à la brise des montagnes, l'Arabe Mouqaddasi : « Vrai-
ment, c'est un pays mortel à l'étranger, car son eau est exécrable.
Celui cjni trouverait l'ange de la mort trop lent à venir chez lui, qu'il
s'y rende je ne connais pas en
;
effet, dans tout l'Islam, d'endroit doué
d'un climat aussi pernicieux que celui-ci. Jai vu des pays affligés
par la peste, mais aucun ne l'est autant que cette région... Ses habi-
tants ont la peau noire et sont trapus. Ses eaux sont très chaudes
comme si la localité était située sur le feu de l'enfer (2). »

Il donc peu de chose pour qu'une ville, qui, placée dans


fallait

des conditions si défavorables, ne pouvait subsister qu'à force d'éner-


gie et de sacrifices, arrivât à une prompte décadence et finalement à
une ruine complète. Une épidémie, une invasion étaient suffisantes
pour en venir à bout. On ignore cependant de quoi Ségor mourut.
Le fait est qu'elle disparut si bien qu'il est malaisé d'en retrouver les
traces. Les retrouvera-t-on jamais? Avait-elle des monuments suscep-
tibles de laisser des ruines? Quelques-uns, peut-être; mais je me re-
présenterais plutôt ce bourg comme une agglomération de huttes de
roseaux revêtus d'argiU^ et de maisons bâties en briques séchées au
soleil, reliées entre elles par du bitume.
Tels sont, en dehors de la
tente, les abris encore en usage dans le Ghôr, où ils paraissent satis-
faire aux exigences du climat et de la nature du sol. Mais vienne un
écroulement ou un incendie, quels vestiges peuvent-ils léguer aux
siècles suivants? Les autres villes de la Pentapole devaient être dans
le même style aussi faudra-t-il laisser sur le compte des poètes et de
;

leur fantaisie
piliers aux larges fûts,

Chapiteaux évasés un groupe difforme


;
puis
D'éléphants de granit portant un dôme énorme ;

Des colosses debout, regardant autour d'eux


Ramper des monstres nés d'accouplements hideux 3 .

Depuis bien longtemps déjà l'on est à la recherche des villes mau-

(1) Sourate xi, 81, 82 (éd. de Leipzig 1721,.


(2) Guy Le Stranoe,
op. laud., pp. 289 s. Mouqaddasi reconnail pourtant l'iraportance
commerciale de Zoughar qu'il compare à celle de Bassorah.
(3) V. Hugo, Le feu du ciel (Les Orientales).
MELANGES. lOo

dites, Sodome, Gomorrhe.Zoar, Adamaet Séboïni. Quelques-uns les ont


vues au fond de la mer Morte; d'autres les ont mises au nord, d'autres
au sud de cette mer. Les ruines faisant défaut, force est de recourir à
l'onomastique ou à la tradition. Pour Zoar. on est autorisé à la placer

à l'embouchure de Touàdv el-Qerahy. l'ancien torrent de Zared.


Quant à Sodome, son nom a survécu attaché à la montasne de sel qui
court au sud-ouest du lac. le Djebel Ousdoum [l). La localisation des au-
embarrassante. M. Clermont-Ganneau a suggéré
tres villes est plus
pour Gomorrhe. Aïn Ghamr à une vingtaine de lieues au sud de l'extré-
mité méridionale de la mer Morte 2 . Il y a encore à situer la vallée
de Siddim qui servit aux rois de la Pentapole de point de ralliement contre
l'ennemi commun, cette vallée où s'ouvraient des puits de bitume et
qui maintenant « est la mer salée » (3 . D'après cette dernière indica-
tion du glossateur biblique, il semble que la mer Morte ait envahi, à
une époque historique, une portion notable de territoire. C'est l'impres-
sion que Ton a, d'ailleurs, quand on navigue comme nous le faisions
en cette journée, sur la lagune qui baigne la Lisàn au midi et dont les
eaux sont à peine bleues tellement sa profondeur est minime. Le
fond de la mer se trouve, en elfet, en cet endroit, à une distance de
la surface qui varie entre un demi-mètre et sept mètres.
du bassin méridional de la mer Morte par
Justifier la raison d'être
l'atFaissement des anciens dépôts qui continuaient au sud et à l'ouest
les terrasses inférieures de la péninsule est un système assez répandu
pour tenir du lieu commun. Piompue par des mouvements du sol, la
digue que formaient les couches diluviales entre la Lisàn et la côte
occidentale au-dessous de Sebbeh livra passage à l'eau du Ijassin «supé-
mer Morte. Les parties
rieur qui constituait d'abord à lui seul toute la
les plusdéprimées se couvrirent alors d'une hauteur d'eau peu con-
sidérable mais suffisante à miner peu à peu les basses terrasses d'allu-
vions environnantes. Toute une région qui pouvait être d'une fertilité
prodigieuse en raison d'une température tropicale et de la quantité
d'eau douce qui descendait des montagnes fut ainsi arrachée au tra-
vail de l'homme. Cet empiétement de l'eau salée sur les terres basses
n'avait pas eu pour cause unique quelque tremblement de terre il ;

avait dû être favorisé par la nature même du sol envahi. En effet.


fournir du bitume, c'est pour une terre un signe qu'elle est plus que
toute autre exposée aux phénomènes sismiques.

(I) M. Dalman [Palustinujahrbuch, 1908. p. 80) a adopte la fonne Sv.dum. Cbez les au-
teurs arabes, c'est Sadoum qui est usité.
\2j Rec.d'arch. orient., I, pp. 163 s.

V3, 6 en. 14, 3. 10. *


106 REVUE BIBL[QUE.

Que le lecteur me permette de le transporter un instant près d'une


mer qui offre plus d'une analogie avec le lac Asphaltite, je veux dire
la mer Caspienne. Il y a là, à l'extrémité orientale du Caucase, vers
Bakou, une presqu'île nommée l'Apchéron, où le naphte est en
pleine exploitation. Cette espèce de bitume liquide, très inflamma-
ble, est à tleur de sol, si bien qu'en approchant une lumière dun
trou qu'on aurait fait avec un bâton, (jn obtient immédiatement un
bec de gaz. Les Parsis avaient fait de Bakou leur ville sainte, parce
qu'on pouvait s'y livrer au culte du feu en grand et à peu de frais.
Parmi les détails curieux relevés par un explorateur de cette contrée,
M. Moynet, en voici qui touchent notre question de plus près « Le :

paysage, écrivait-il en 1858, conserva d'abord cette monotonie, cette


tristesse, qui est le caractère constant de tout le littoral de la mer
Caspienne. Pas de vég"étation, pas d'oiseaux, rien qui rappelle la
vie. Nous apercevions de temps en temps quelques puits de naphte
en exploitation. On sent que ce sol, sous lequel le feu travaille inces-

samment et où il suftit de creuser un trou de peu de profondeur

pour avoir un bec de gaz naturel, présente peu de sécurité et que


tous le fuient. Bakou seul, à cause de ses puits enflammés quiluiservent
en quelque sorte de soupapes de sûreté, peut espérer de restera sa place,
et encore y avons-nous vu toute une gigantesque construction ensevelie

dans mer jusqu'au sommet de ses tours, ce qui fait penser qu'on
la

n'y jouit pas dune parfaite quiétude. On montre, à près d'une verste
de la côte, un bas-fond qui était habité autrefois et communiquait avec
la terre par une chaussée dont on retrouve encore des traces. On
prétend qu'un soulèvement volcanique a submergé cet isthme qui se
prolongeait au loin dans la mer (Ij. »

Or il est certain que le fond et les bords de la mer Morte sont bitu-
mineux, en particulier dans la moitié sud de son lit. De l'examen des
abords du Djebel Ousdoum, les géologues ont conclu à l'existence de
gites assez considérables de bitume à l'est et à louest de cette mon-
tagne. Dans l'ouàdy Mouhawôt qui débouche au nord de cette mon-
tagne, on est frappé de la présence de cette substance à travers les
couches de calcaire dolomitique dont elle pénètre les moindres fis-
sures. On voit aussi au delta de ce torrent des conglomérats de cail-
loux et de silex cimentés avec du bitume.
Les récits des indigènes confirment, d'ailleurs, les conclusions de
la géologie. Us ont raconté à Robinson qu'à la suite du tremblement

(1) Voyage à la mer Caspienne et à la mer Xoire dans le Tour du Monde, 1860,
p. 306. Cf. Elisée Reclus, Nouvelle g éogitaphie universelle, VI, l'Asie Russe, p. 201.
.MtLANGKS. 107

de teire de 183'i-, une grande quantité d'asphalte fut recueilli sur le


rivaiie. dans la partie sud-ouest de la mer. Le P"' janvier 1837. une
nouvelle secousse du sol amena à la surface des eaux une masse de
])itume, semblable à une île flottante, qui vint s'échouer sur le rivage
au nord du Djebel Ousdoum. Les Arabes des environs le débitèrent eu
morceaux à coups de hache: ils en retirèrent un gros bénéfice tout en
le vendant à bas prix il).

Les anciens connaissaient ces émissions de bitume, de même que cette


façon de le récolter. — « Il est plein de bitume, dit Strabon du lac
Asphaltite. A des époques indéterminées, cette matière émane du
milieu de l'abîme avec des bulles pareilles à celles de l'eau bouillante ;

sa surface extérieure arrondie lui donne l'aspect d'une colline. Elle est

accompagnée d'une suie abondante et fumeuse, mais imperceptible à


la vue, qui rouille tout métal brillant, le cuivre, l'argent et jusqu'à l'or.
L'oxydation des ustensiles avertit les indigènes de l'imminence d'une
éruption de bitume; alors ils se disposent à le recueillir sur des ra-
deaux de roseaux (2i ». Tacite, après avoir rapporté quelques invrai-
semblances au sujet de l'asphalte, se reprend atni de suivre des
renseignements plus autorisés c'est ainsi quil informe le lecteur de son
:

temps que les masses flottantes de bitume étaient poussées ou tirées au


littoral avec la main et, une fois sèches, taillées en fragments comme

des madriers ou des rochers au moyen de coins et de cognées (3).


.losèphe. toujours en quête d'images frappantes, compare ces masses
bitumineuses à la forme et au volume d'un taureau décapité (i). Les
auteurs que nous venons de consulter ont emprunté plus d'un trait de
leur description à la Hihliotlu'quc de Diodore de Sicile, composée vers
l'an 30 avant Jésus-Christ. Deux chapitres de cet ouvrage sont consa-
crés au bitume de la mer Morte (ô). Cet historien nous y montre les
barbares des deux rives se disputant les armes à la main les masses
de bitume, lesquelles, suivant leurs dimensions, sont appelées veaux
ou taureaux. Coupés à la hache, les morceaux en sont chargés sur de
grandes claies de roseaux où sont montés des ouvriers. Les géogra-
phes arabes, à leur tour, savent que les eaux de la mer Morte rejettent
une substance appelée [loummar asphalte qui est employée dans
l'agriculture par les gens de Zoughar 6).
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a compris l'utilité du bitume
(1) Biblicnl Rescarches '1838 . I. p. 518.
(2) Geogr., XVI. 2. 'i2.

{3)Hist.. V, 6.

(4) Bel. Jud., IV, 8. 4.


(5y XIX, 88, 89.
(6) Guy Le Str4N(,e, op. land., i>ii. 64 ss.
lOS REVUE BIBLIQUE.

puisqu'on exploité aux environs de Sodome, avant la ruine de


le voit

cette ville Employé comme ciment dans la construction des


(1).

maisons ou comme enduit pour les embarcations, il entrait aussi pour


beaucoup dans la composition des baumes et des médicaments. Quatre
siècles avant notre ère; les Nabatéens s'étaient arrogé le monopole
du bitume de la mer Morte et s'en faisaient une bonne source de re-
venus en le vendant aux Égyptiens pour embaumer les cadavres.
Diodore prétend en effet que si on ne le mêle pas aux autres aromates,
les corps ne peuvent pas être conservés longtemps. Mais en 312 avant

Jésus-Christ, les Nabatéens se virent enlever quelque temps ce privi-


lège par Démétrius Poliorcète, pour le compte de son père Antigone,
alors en guerre avec son rival d'Egypte, Ptolémée. Antigone, tout
heureux d'avoir ainsi augmenté les ressources de son trésor, mit à la
tête de l'exploitation du lac Asphaltite, Hiéronyme de Cardia, avec
ordre de construire des bateaux et de rassembler le bitume en un seul
et même endroit. L'entreprise n'eut pas des suites heureuses, car un
jour les Arabes accoururent au nombre de six mille et, montés sur des
radeaux, criblèrent de traits les intrus installés dans leurs embarca-
tions (2).
Les différents services que le bitume de Judée fut appelé à rendre
à l'industrie et à la pharmaceutique ont été énumérés par Ibn el-

Beïthar, un fameux naturaliste arabe des premières années du xiii°

siècle, dans son Traité des simples (3). Il distingue d'abord, avec Et-
Temimy, le bitume que rejette le lac puant (i) les jours d'hiver, celui
qui est brillant et dont l'odeur de naphte est très prononcée. « Ce
bitume, dit-il, s'échappe du fond du lac à travers les fissures des rochers
qui en garnissent le fond, de la même manière que l'ambre sort de la
mer. » y a l'espèce appelée Abotanon qui se trouve sur le sol,
Puis il

mêlée à du sel, à des cailloux et à de la terre et dont la couleur est


terne. Les deux sortes sont également utilisables contre les inflamma-
tions, les' ulcères, les maux d'estomac, etc. Le bitume tue les vers des
arbres les habitants de Syrie en mettent à chaque cep de vigne pour
;

empêcher les insectes de les manger. C'est la même pratique, à n'en


pas douter, qu'en 1518, le bon bourgeois de Douai, Jacques le Saige,

(1) Gen. 14, 10. La vallée de Siddini étaitcouverte de puits de Itilume, dans lesquels les
rois de Sodome et de Gomorrhe tombent, en fuyant devant le roi d'Elam.
(2) Diodore de Sicile. \IX, 100. Cf. Dro^sen. Histoire de l'Hellénisme. II, p. 359.

(3) Notices et extraits des mss. de la Bibliothèque nationale, t. XXVl,


1" partie, au mol

qafr{y^).
(4) Al-buhairah al-tnunlinah, appellation fréquemment usitée chez les auteurs arabes
pour désigner la mer Morte.
MELANGES. 109

signale dans les termes suivants : « Et mesme ceulx du païs dalen-


tour y vont quérir en yver de l'escume du bord de leaue de ladite
mer morte, dont, on en frotent les corps et branches de leurs arbres
sans aller près ou sont les boutons. Après ce sont asseures sil y a fleur
sur lesdits arbres de avoir fruicts, car pour lifecteur dudit lieu ny
agrippe, honnine ne vermine i . »

La connexion qui existe entre le bitume de Judée et le soufre, deux


produits de l'activité volcanique, a été mise en relief par M. Blancken-
liorn, à la suite des travaux de M. Kayser 2 . Au lieu d'expliquer la
production de l'asphalte syrien par l'oxydation de Ihuile minérale et

de lui donner comme constituant exclusif les éléments de cette huile,


il faudrait reconnaître que c'est le soufre qui y entre comme élément
essentiel. M. Lartet avait exprimé une opinion commune en attribuant
la production des bitumes à l'action des eaux thermales et des exha-
laisons souterraines sur les dépôts organiques intercalés dans les sédi-
ments; ce qui paraitassez admissible. Il y aurait cependant à cela une
difficulté, à savoir que si le soufre de l'asphalte provenait de la décom-
position de l'albumine organique, ne devrait-on pas, se demande
M. Blauckenhorn, rencontrer dans l'asphalte une plus grande quantité
d'azote dont il ne
s'y rencontre en réalité que de faibles traces? Les
eaux du thermes qui fument sur ses bords, les couches de la
lac, les
Lisàn sont eux-mêmes très pauvres en éléments apparentés à l'azote,
tels que le salpêtre et rammoniacjue. Bref, au-dessus des grandes cre-

vasses maintenant dissimulées sous les couches diluviales du rivage et


du fond de la mer Morte, où se sont produites des émanations sulfureu-
ses à côté d'émanations d'hydrogène, c'est là que serait la véritable
partie du bitume sulfuré, c'est-à-dire de l'asphalte authentique. Peut-
être n'est-ce pas là le dernier mot de la science à ce sujet; reconnais-
sons toutefois qu'elle a fait de véritables progrès depuis le jour où
Strabon écrivait que l'asphalte était la glèbe de la terre liquéfiée par la
chaleur, exhalée et répandue, puis solidifiée en un corps compact,
grâce à l'eau froide, comme est celle du lac (3).
Il donc juste qu'en plus des diverses appellations de mer Salée,
était
de mer de T'Arabah, de mer Orientale, de mer de la Solitude, la mer

(1) de linfection dudit lieu il ne s attache ni clienilleni vermine.


C'est-à-dire, car à cause ;.

Voyoyede Jacques SaigeiDouâi, 1851), p. 1 26. Dp même leP. Roger, en 1632. ditqueceuide
le
la Terre Saincte broyant le bitume et y meslant un peu d'huile en font une glu. dont ils se

servent pour frotter les branches d'arbres et seps de vignes au printemps afin d'empêcher
qu'un petit vermisseau qui naist au pied des seps, ne monte, et ne mange les bourgeons
'La Terre Saincte. Paris, 1646. p. 188;.
>} ZDPV.. XIX, 1896, EntstehuiKj inid Geschicfile îles Todten Meeres, pp. 48-50.
3) Uéogr., .\V1, 2, 42.
110 REVUE BIBLIQUE.

Morte reçût le nom de lac Asphaltite (1). Les Palestiniens d'aujourd'hui,


dédaignant ces vocables tirés de la géographie ou de l'histoire natu-
relle, rappellentcouramment /)«//; Loût ou mer de Lot (2). Il est vrai que
le souvenir de Lot remplit tout le bassin de la mer Morte, de même que
la mémoire d'Abraham plane sur toute la montagne d'Hébron. Il y a là
deux cycles de traditions populaires, deux cycles limitrophes qui, néan-
moins, produisent des impressions bien différentes. L'histoire d'Abra-
ham respire la paix et la fraicheur de la montagne : c'est la vie pasto-

rale avec ses vertus simples et solides; celle de Lot se déroule dans un
miUeu malsain il y a partout la hâte, le trouble, la fièvre de la pas-
:

sion, on y étouffe dans une atmosphère chaude et empestée. Abraham,


c'est déjà Israël vivant en paix dans le haut pays de Canaan. Lot, c'est
déjà Moab et Ammon. On se sent une parenté éloignée, mais aussi
une haine vivace. Israël, c'est le fils légitime, le produit choisi de la

race Moab
;
et Ammon sont le fruit de l'inceste.

Quand il causait avec Abraham, entre Béthel et Aï, de leur sépara-


tion prochaine, Lot cherchait des yeux la région où il pourrait traîner
denomade(3). Finalement, au pays rocheux qu'il foulait
à l'aise sa vie
en ce moment, il préféra les oasis verdoyantes de la plaine du Jour-
dain. Cette contrée, — cg kikkar, comme on disait alois, — l'attirait:
elle était, jusqu à Zoar, irriguée comme le paradis et fortunée comme
l'Egypte. Il descendit donc vers lest, dans le bas-fond qu'arrose le Jour-
dain, tandisqu'Abraham cheminait vers le sud. jusqu'à Mambré. Lot
habita donc les villes du kikkar. H ne fut pas sédentaire pour autant;

ilallait de une à lautre, dressant sa tente jusqu'à Sodonie. Voilà le


l

neveu d'Abraham devenu un homme du Ghôr; lui et son clan étaient


des Ghawàrneh. avant la lettre. Le kikkar comme le (ihôr parait avoir
compris la basse vallée du Jourdain et le pourtour de la mer Morte(4).
Tout ce pays était fertile et agréable, c mais dans ce paradis, il y
avait un serpent, le peuple de Sodome(5) ».
Chez ce peuple s'épanouissait la fieur des vices cananéens(6). Aussi
Jahveh jura-t-il sa perte. Les ravages exercés dans le pays vers 2010

(1) Diodore de Sicile. Pline. .Josi'phe usenldecettc dénomination dans les chapitres si sou-
vent cités qui concernent la mer Morte.
(2) Le Persan Nàzir-i-Kliusrau appelle déjà en 1047 1a mer Morte. Bulioiroh Loùl (lac de
Lot). Les auteurs arabes emploient souvent aussi les termes de lac deSégor, de mer puante,
de mer submergeante-, cf. Gi \ Li: Strangi;. op. laud., pp. fi4 ss.

Gen.\3. 5 .ss.
(3)

(4) De même qu il va un kikkar particulier, celui du Jourdain, et un kikkar plus extensif.


il y a des ghors particuliers, le Ghôr es-Sesabàn à Soueimeh, le Ghôr Sàfieli au sud de la
mer Morte, etc., et un Ghor général qui les comprend tous.
(5) HoLziNGER, Gcnesis, p. 104.

(6) Gen. 10. 10. I,a limite des Cananéens englobait les villes du kikkar.
1

MELANGES. 1 1

par le roi d'Élam, Koudour-Lagamar et ses vassaux, au retour d'un


raid poussé jusqu'aux confins du Sinaï, furent comme le prélude de
cette malédiction (11. Lot, qui avaiteu à souffrir de cette incursion, s'é-

tait finalement fixé à Sodome. Mais il dut quitter cette ville devant
l'imminence des fléaux qui la menaçaient. A peine en était-il sorti que
Dion, dit la Genèse, fit pleuvoir du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe
du soufre et du feu Abraham, du sommet des montagnes, put voir
;

alors monter du kikkar embrasé une fumée semblable à celle d'une


fournaise (2!. Enfin, dans les mêmes circonstances, la vallée de Siddim
arriva à faire partie de la mer salée. Il est donc permis d'expliquer
ainsi la catastrophe qui, vers l'an 2000, anéantit maintes localités du
Ghôr la terre trembla; le bitume vomi à la surface du sol s'en-
:

flamma au contact du feu du ciel les exhalaisons sulfureuses con- :

densées retombèrent comme une pluie; les villes de la plaine furent


consumées; la vallée de Siddim s'étant affaissée, la mer l'envahit.
Zoar échappa à la ruine commune. Lot, qui s'y était réfugié avec
ses filles, s'empressa de la quitter pour gagner la hauteur, car
le sol de la plaine n'offrait plus de sécurité. Le cycle de Lot se
termine par le récit de linceste dans la caverne, d'où naquirent les

héros éponymes des Ammonites et des Moabites i-S) Ce fait, que


Celse ne manqua pas de relever dans ses attaques contre le christia-

nisme, fut interprété diversement par les auteurs ecclésiastiques. Plu-


sieurs le blâmèrent, tout en excusant Lot; d'autres passèrent directe-
ment à la signification symbolique par là était figurée la fécondité ;

que Jésus-Christ donne à la Synagogue età l'Église (4). Dans une vieille
chronique qui se place entre 234 et 427 de notre ère, intitulée Origo
mundi, Ammon et Moab sont devenus des ancêtres du Christ. Voici de
quelle manière « D'Ammon est issue la fille de Pharaon, roi d'Egypte,
:

que Salomoneut comme épouse, d'où la génération arrive jusqu'à Jo-


seph, époux de la Vierge Marie. De Moab sortRuth, qui fut l'aïeule de
David, par qui on aboutit à sainte Marie (5). » D'autre part, depuis la
seconde épitre de saint Pierre de saint Clément, c'est, chez
et la lettre
les Pères, un concert unanime de louanges à l'adresse de la piété et de

l'hospitalité du neveu d'Abraham (6). Aussi a-t-il mérité d'échapper au

(Ij Gen. 14. Cf. P. Diioumic, Ilammourabi Amraphd: RB., 1908. pp. '211-225.

(2) Ibid. 19. 23 ss.

(3) Ibid. 19, 30 ss.

(4) Voir ces différentes interprétations dans Calmet, Gen.,p.i39. Pour l'opinion d'Origène
cf. Hom. V in Gen. {PG.. 12, 190), Contra Celsunu IV [PG., 11. 1101).
(5) Chronicfi minora (éd. Fricii) I, pp. 142 s.
(G) II Pelri 2, 7 ss. I démentis 11. On lit dans cette dernière : S:x cpOo-îvtav xaî vjni-
êeiav Aà)T è<yw6r) èy. i^o56[xwv xx)..
H2 REVUE BIBLIQUE.

Aw-) aurait eu un
désastre qui frappa la Pentapole. Ce juste (oixatoç
sanctuaire aux environs de Ségor que je n'en serais pas étonné le
moins du monde, et j'admettrais même volontiers que la grotte où l'on
pensait que Moab et Ammon avaient été conçus, fut pour les indigènes
un objet de vénération. Enfin, d'après une légende née vraisembla-
blement sur les lieux, la cadette des filles de Lot était l'éponyme de
Ségor. Elle s'appelait Zoughar (la petite) et fut enterrée, après sa mort,
près d'une source qui fut appelée dorénavant Aïn Zoughar, tandis que
son aînée Roubbah (la grande) fut ensevelie près de la source qui porte
le nom d'Ain Roubbah (11.

On se sentirait assez autorisé par tous ces motifs à regarder comme


un sanctuaire de Lot l'édifice dessiné dans la carte de Mâdabâ au-des-
sus de Zoora et qui porte l'indication malheureusement incomplète
de TO TOY Aflb A... c'est-à-dire la (chapelle) de saint L...
Pendant que nous parcourions notre Bible et les notes où étaient
consignés ces antiques souvenirs, le bateau nous amena à l'ombre de
la montagne de sel qui conserve encore le nom de Sodome, le Djebel

Ousdoum.
Fr. F. -M. Abel.

(1) Tradition empruntée par les Arabes à des sources juives. Cf. Ci.-Gxnneai. A'.-IO., 1,

p. 160. Guv Le STRAisGii, op. laiid.. p. •?91.

—«>C>0<0<3»—
CHRONIQUE

VISITE AUX FOUILLES DE SAMARIE.


A TRAVERS LES NÉCROPOLES DE LA MONTAGNE d'ÉPHRAÏM.

Vers la fin du mois d'août, un


groupe de professeurs et d'élè-
petit
ves de FÉcole Biblique profitaient des loisirs des vacancespour faire
une excursion aux fouilles de Sébastyeh. Malgré les dures chaleurs de
lété, les travaux étaient poussés avec ardeur; deux cent cinquante
ouvriers environ étaient répartis en trois chantiers simultanés. Les
Directeurs des fouilles, M. le professeur Reisner et M. l'architecte Fisher,
ont bien voulu nous en faire eux-mêmes les honneurs et nous mon-

trer les résultats de leurs labeurs. Nous sommes heureux de les re-
mercier publiquement de cette libéralité et de cette courtoisie.
On a achevé de déblayer les larges tranchées ouvertes l'année der-
nière (1 et l'on a entamé déjà profondément deux nouvelles sections
) :

lune à l'extrémité occidentale de la colonnade hérodienne et Tautre,


sur le tertre, à côté des premières tranchées. Partout on enlève les
décombres jusqu'au rocher dont on nettoie soigneusement la surface'
afin de ne rien laisser échapper. Nous ne croyons point manquer à la
discrétion en annonçant que de très l)elles découvertes ont récom-
pensé cette activité intelligente, et nous faisons des vœux pour que le
compte rendu complet, promis pour l'année prochaine, soit bientôt
livré au public. On peut être sûr cju'il sera bien accueilli de tous ceux
qui s'intéressent à l'histoire et à l'archéologie de la Palestine.

Au lieu de rentrer à .Jérusalem en suivant la grand'route, nous


avons pris à travers les montagnes de la Samarie par Qariet Djit,
Phar'ata, Hâris, etc. Tne journée entière a été consacrée à explorer,

(1) Cf. RB., 1909, p. 435 ss. Un ami très obligeant a eu la bonté de me signaler le dé-
plorable imbroglio de ma noie sur la superficie de Samarie c, 1909,
436, n. 3), où
[l. p.
le raisonnement sur l'étendue de archaïque s'enchevêtre dans une évalua-
la ville Israélite
lion erronée d'après le chiffre de stades fourni par Josèphe. « Vingt stades » de pourtour,
c'est en effet une superficie théorique de 80 hectares et non de 10 comme pourrait le donner
à entendre la note en question. Plutôt que de reprendre pour l'éclaircir ce raisonnement
par à peu prés, mieux vaut attendre la publication prochaine des documents précis. J'ai
tenu cependant à mettre en garde sans délai contre cette malencontreuse note. H. Vin- —
cent.]
REVtE BIELIyL'E 1910. — T. VII. S
H4 REVUE BIBLIQUE.

dans les environs de cette dernière localité, différents groupes de


tombes juives d'un caractère assez particulier.
Une des nécropoles les plus intéressantes de la rég-ion est celle du
khirbet el-Fakhôkh!r. D'après notre guide, un habitant de Hàris, le
nom de kh. el-Fakhàkhir s'appliquerait à deux ruines voisines Tune
de l'autre, situées à une heure et quart de bonne marche à l'ouest-
ouest-sud de Hâris, près du chemin qui descend dans la grande plaine
aux abords de Medjdel Yàbà. La ruine la plus occidentale occupe le
sommet dune colline qui domine ce sentier au sud. On y observe les
restes de plusieurs constructions non sans importance, datant tout au
plus des premiers siècles de notre ère. Les murs, encore en partie
debout, sont formés d'assises régulières de grosses pierres égalisées
avec de petits cailloux. A l'extrémité méridionale du khirbet, deux
colonnes debout et deux autres renversées à côté marquent peut-être
l'emplacement d'une chapelle qui aura été transformée plus tard, car
on ne distingue aucune trace dabside. Sur le flanc de la colline, au
nord-ouest, nous avons noté un bassin creusé dans le roc, un pres-
soir et Une de ces tombes,
plusieurs tombes. —
un sarcophage creusé
dans un grand bloc et surmonté d'un arcosolium, offre un détail —
original, déjà relevé par les officiers du Siirvey (1). Au centre de la
paroi du fond, entre le sarcophage et le sommet de l'arcosolium, on
a creusé un trou pour une lampe, et au-dessous on a sculpté, en léger
relief, un petit pilastre sur lequel était censée reposer la lampe.

La seconde ruine appelée kb. el-Fakhàkhir se trouve à l'est de la


précédente, sur un petit plateau, à un quart d'heure de marche. Elle
répond au kh. Kurkiish de la grande carte anglaise (2). Les débris de
construction dans le voisinage d'un ouély, ont paru aux officiers an-
glais les restes d'un village. Le point le plus remarquable à visiter
est la nécropole, située à quelques pas de là, sur le versant orien-
tal du plateau. Elle se confond avec une ancienne carrière, anté-

rieure peut-être à l'installation des sépultures, mais que rien n'em-


pêche cependant de supposer contemporaine. En débitant des blocs
d'appareil taillés sur place, cm dressait des parois de rocher plus ou
moins régulières qu'on utilisait ensuite pour y creuser une chambre
sépulcrale, ou un simple sarcophage, tantôt à ciel ouvert, tantôt sur-
monté d'un arcosolium. Tels sont, en effet, les trois principaux genres
de tombes qu'on trouve en ce lieu et qui tous sont représentés dans
la photographie d'ensemble (fig. 1). A droite du grand tombeau est

(1) Survey of western Palestine; Memoirs, II, p. 334.


(2) Voir la description dans le Survey, Memoirs, JI, p. 337. — Ces ruines ont été dési-
gnées aussi au P. Séjourné sous le nom de kli. el-Fakhàkhîr, liB., 1893, p. 615. Guérin ne
116 REVUE BIBLIQUE.

un sarcophage abrité sous un arcosoliuni il y en avait tout à côté ;

un autre identique dont il ne reste plus que le sommet de rarcosolium.


Entre les deux derniers tombeaux de droite, au point S, sont les dé-
bris d'un sarcophage à ciel ouvert, adhérant au rocher, dont tout le
devant a été emporté. A la
suite, on distingue facilement
les traces de blocs dégagés
un à un delà masse rocheuse
suivant la méthode employée
dans les carrières antiques.

Comme la plupart de ces


tombeaux dilfèrent des tom-
bes juives de Jérusalem, nous
avons cru quïl ne serait pas
superflu d'en étudier quel-
ques-uns dun peu près. Nous
avons donc choisi quatre ou
cinq types pour en fournir
des graphiques détaillés i).

Le premier dont nous nous


occuperons — tombe I — est
déjà connu des lecteurs de la
Revue. Le P. Séjourné adonné
jadis une excellente vue de la
façade et une courte descrip-
tion de l'hypogée, en propo-
sant d'y reconnaître le tom-
beau de Josué que les pèle-
rins juifs du moyen âge et du
xvi' siècle allaient vénérer
dans les environs de Kefil-
Ht\ris Nous laisserons de
2 .

côté cette question du tom-


beau de Josué pour décrire
ris. 2. Plan fie la Tombe l.
simplement le monument.
Ce tombeau pi. I et fig. -2) se compose d'une chambre à peu près
semble pas les avoir visitées et la description qu'il donne du kh. el-Fakhàkhir (Samarie,
II, p. 168) convient seulement à la première ruine dont nous avons parlé.
(t) On peut voir dans les Memoirs du Survey, II, p. 338 ss., six plans de ces tombeaux ;

mais comme ces plans sont à une très petite échelle, sans coupes, et quelques-uns même peu
exacts, ceux que nous donnons ici ne feront pas double emploi.
(•2) RB.. 1893, p. 613 ss.
CHRONIQUE. 11'

carrée, mesurant en moyenne 2"^. 70 de côté, et précédée duii atrium


taillé, comme elle, dans le roc. Sa situation au milieu d'autres tom-
))eaiix est bien marquée dans la figure 1. Dans le fond de la cham-
bre s'ouvrent trois sépultures à fours, larges en moyenne de 0'°,60 sur
l'°,75 de profondeur, et hautes respectivement, en allant de gauche à
droite (fig. CD de 0'",90, 1 mètre et 0™.95. L'ouverture de
2. coupe ,

encadrée d'une rainure fort irrégulière contre laquelle


ces fours était
venait s'appuyer la dalle de fermeture. Au fond du trou, un petit
rebord en manière de coussin était destiné à supporter la tète du dé-
funt.En avant des trois sépultures on a ménagé une banquette large
de 0™,50 et dont la hauteur actuelle est de 0".25: mais le sol est
couvert de décombres et
l'on ne peut voir s'il existe
un second étage comme
dans la tombe II cf. fig. 6).
Sur chaque côté de la
jyjjjjjjjjjjjjjjji
chambre, il y a un lit fu-
néraire surmonté d'un ar-
coso/ium (1 ). On remarque
toujours le coussinet pour
la tête, mais il est une fois à

l'est et l'autre fois à l'ouest,

preuve que la tête n'était

pas toujours tournée du


même côté. Le lit a un lé-

ger rebord d'un centimè-


tre cf. couf»e CD,.
La porte faisant commu- Fi?. 3. Tombe I. Moulures de l'encadrement
lie la porte.
niquer l'atrium avec la
chambre était précédée d'une marche. Cette entrée ne se fermait point
avec une pierre roulante comme dans la plupart des tombes voisines,
mais avec un vantail en pierre, ouvrante l'intérieur, et venant battre
contre un large cadre ménagé tout autour. Elle était décorée du côté
de l'atrium d'un ensemble de moulures inspiré de l'art grec, mais
dont l'agencement est bien juif 2. La vue d'ensemble pi. I et le
diagramme coté (fig. 3, en donneront suffisamment l'impression. Les

(Ij Le plan du Survejj, Memoirs,


II, p. 338, est fautif sur ce point; il ne signale qu'une
seule banquette Les deux banquettes ont été coupées par le milieu par les profa-
latérale.
nateurs du tombeau; nous n'avons point fait figurer ce détail dans notre plan.
2 Dans les Memoirs, II, p. 337, on a comparé ces moulures à celles qui décorent la
porte de certaines synagogues de la Galilée.
H8 REVUE BIBLIQUE.

chercheurs de trésors ont fouillé la paroi au-dessus de la porte pour


voir s'il n'y aurait point dans le haut quelque sépulture cachée («,
coupe BA, fîg'. 2).

L'atrium, qui n'est pas tout à fait d'équerre, mesure en moyenne


2™, 25 de profondeur sur 4™, 20 de large et de haut. On a de
2"', 60

chaque côté un arcosolium abritant, celui de droite un sarcophage


brisé, et celui de gauche, une banquette qu'on a sondée pour voir
si ne cacherait rien (cf. pi. 1).
elle
Le plafond de l'atrium reposait sur deux colonnes à chapiteaux
ioniques et faisant corps, selon toute vraisemblance, avec le rocher.
Les deux colonnes sont brisées et il ne reste plus que le haut des cha-
piteaux avec la trace des bases, mais on peut se faire une idée de ces
colonnes d'après celle qui subsiste encore dans la grande tombe étu-
diée plus loin. Deux pilastres, un à chaque angle, accompagnaient les
colonnes. Un coup d'œil sur le croquis des moulures qui décoraient

<- - -
CHRONIQUE. 119

tout aussi plausible, beaucoup plus vraisemblable même, si Inii tient

compte du contexte archéologique et Je l'époque tardive du inMiiu-


ment.
Ce motif central est encadré de deux couronnes en relief et légè-
rement dissemblables. Celle de droite mesure à l'intérieur 0'",25 et la
largeur du relief est de 0"\05; dans celle de gauche la largeur du
relief est de 0™,07 et le diamètre intérieur de 0™,-21. Ceux qui voient
dans le disque central une représentation solaire reculeraient sans
doute devant l'hypothèse que les ornements adjacents puissent repré-
senter quelque symbole lunaire.
D'après l'ensemble de la décoration, le monument nous parait re-
monter tout au plus à la fin de la période macchabéenne; il ne serait
pas impossible même qu'il datât seulement du premier siècle de notre
ère. On ne s'arrêtera pas à l'hypothèse que les éléments décoratifs
aient été ajoutés de seconde main : ils sont de même style et de même
exécution que le reste de l'ornementation, tout entière d'une seule
venue. Car on réserva dans le rocher les colonnes et leurs chapi-
teaux quand on creusa l'atrium, et l'atrium fut creusé en même temps
que la chambre funéraire. De même, l'encadrement de la porte inté-
rieure, qui se détache en relief sur la paroi, fut sculpté au moment où
on tailla en effet, quelque embellissement de
cette paroi; d'y voir,
seconde main impliquerait qu'^m --e fût imposé la tâche de ravaler
toute la piroi adjacente, voire même toutes les parois de l'atrium qui
sont travaillées de même
main : hypothèse à coup
sûr bien peu admissible.
Dans la paroi de rocher
qui revient à angle droit
sur la façade du monument
dont nous venons de par-
ler, on avait creusé un sar-
cophage que surmontait
un arcosolium voir fig. 2.
E et pi. \j. Aujourd'hui,
tout le devant est brisé. Sa
longueur était de 1™,90 :

quant à la largeur, elle


Fig. 3. — Sarcophage à ciel ouvert, adhérent au rocher.
différait de beaucoup clans
le haut et dans le bas, car la paroi longitudinale adliérenti' au ro-

cher n'est pas d'aplomb, mais s'évase par l'iiitérieur. de sorte que
le fond de la cuve atteint 0"',82 de large alors que sur les bords
420 REVUE BIBLIQUE.

elle avait seulement O'",o'r. Dans le plan cet écart est marqué en poin-

tillé.
dans la carrière, pré-
Les sarcophages à ciel ouvert, creusés çà et là
voici un. par exemple
sentent une grande analogie avec ce dernier. En
ifig. à quelques mètres en avant de la
5), situé
tombe III. Il est en
grande partie brisé, comme du reste tous les autres. Sa longueur
était de 1™,80 et sa profon-
deur de 0™,63 il avait dans
;

le haut 0'",5i de large et

dans le bas 0™,65. La face


dégagée n'était point ab-
solument unie, mais cou-
pée au milieu par un re-
fend, large de 0"', 10, et en-
tourée d'un cadre sembla-
ble, de manière à simuler
deux blocs à refend. Il se
pourrait qu'on n'ait là que
l'épannelage d'une orne-
mentation non exécutée.
Les bords delà cuve étaient
dégagés tout autour, et sur
les côtés attenants au rocher
courait une rigole, large
de 0'",li et profonde de
0"',18. On pensera diffici-

lement qu'elle ait été mé-


nagée pour le jeu du cou-
vercle du sarcophage elle ;

avait plutôt pour fonction


WSM7//M/m.
— d'écarter l'eau.
Fig. 6. Plan et coupes de la Toml)e n.
La tombe II est située à

quelques mètres au sud de la tombe I et la façade extérieure


est visible, à photographie d'ensemble (fig. 1). Le
gauche, dans la

plan et les coupes fig. 6) dispenseront dune longue description.


Un atrium, large de 2™, 15 et profond de r",75, dont le haut est en
plein cintre plus ou moins régulier, précède une chambre à double
étage. L'étage inférieur, large seulement de O^.Qô sur 1"',55 de
long, est envahi par des décombres qui permettent de voir néan-
moins une sépulture en forme de four sur chaque côté. L'étage supé-
rieur contient cinq fours identiques aux deux d'en bas. Tous ont cela
CHRONIOUE. 121

de particulier qu'à l'intérieur ils sont plus larges et plus hauts qu"à
rouverture. Devant les cinq du haut règne une hauquette, large en
moyenne, dans le fond de la chamhre, de 0'^,5i, et sur les côtés, de
0°,70. L'ouverture du four faisant face à la porte est précédée d'un
petit rebord haut de quatre centimètres, tandis que devant le four
il y a une petite rainure
voisin, à gauclie, (cf. fig. G, coupe sur AB .

Le plafond de la chambre est


peu élevé et cintré.

La porte de la chambre est

intéressante par son mode de


fermeture. La baie est précédée
dans le bas d'une rainure, large

de 0'",30 et profonde de 0'",20,


prolongée à droite. Dans cette
rainure était engagée la pierre
ronde en forme de meule qui
fermait le tombeau. Pour ou-
vrir, on faisait rouler la meule
à droite, et elle venait s'encas-
trer à moitié dans la paroi où
une entaille avait été pratiquée
à cet effet fig. G; voir le jeu
plus complet de cette meule
dans la figure 7, coupe EF).

La tombe III (fig. 1 et 7 res-


semble beaucoup à II surtout ,
C l-.Wkm^,c^i&:A//:k&iiiii/P^m^ D
pour l'atrium, en grande par-
tie envahi par la terre. A 0",12
au-dessus de la porte d'entrée,
un petit relief d'un centimètre,
sur la paroi (fig. 7, coupe EF ,

marque sans doute la limite de Fis. 7. Plau et coupes de la Tombe ni.

frottement de la pierre rou-


lante et ne saurait être pris pour l'ébauche duu cartouche. La cham-
bre, à un étage seulement selon toute vraisemblance (1). contien
quatre sépultures à fours. Dans la paroi de droite, en entrant, on
avait marqué la place où devait être creusée une cinquième. L'en-
trée de l'un des fours de la paroi de gauche est encadrée d une

;1) Le sol est couvert de lerre rapportée; on ne peut donc aflirnier qu'il a y ait pas d'au-
tres sépultures dans le bas.
122 REVUE BIBLIQUE.

feuillure laree de O^jOi, ravalée d'une profondeur égale. L'encadre-


ment de la tombe du fond est quadrangulaire, bien que l'ouverture
soit arrondie dans le haut. Le plafond est à peu près plat, quoiqu'un
peu cintré sur les bords. Le plafond d'une tombe voisine a la forme
d'une voûte en berceau très surbaissée, tenant le milieu entre celui-ci
et celui de tombe
la II.

De la tombe IV,
située à une trentaine de mètres au nord-est
des précédentes, nous reproduirons seulement la façade, originale à

Kig. 8. Fatade de la Tombe IV.

cause de l'appareil à refends simulé sur le roc et imitant les voussoirs


d'un arceau (fîg. 8). Curieux surtout est le pilastre faiblement dégagé,
à gauche, surmonté d'un chapiteau épannelé qui ne devait rien sup-
porter. Nous avons remarqué la même excentricité dans la façade
d'un autre tombeau situé à quelques pas de celui-ci. A droite, il n'y a
point de pilastre. On avait' commencé à dessiner sur les parois de
l'atrium un appareil de même style que sur la façade.
Dans cette nécropole, la majorité des tombes ont un atrium cintré,
comme tombes II et III.
celui des Ce n'est pas cependant une règle
générale etnous avons noté plusieurs atriums dont le plafond était
plat. Quelques tombeaux n'ont point d'atrium.
A une centaine de pas au sud de la tombe I, quatre grands bassins
CHRONIQUE. 123

ont été é-s-idés du roc lors de lexploitation de la carrière. On les a

créés intentionnellement sans doute, mais avec peu de soin, en déta-


chant des pierres d'appareil sur une surface déterminée. Â côté du
dernier de ces réservoirs, au sud-ouest, est un petit tombeau, V, sans
façade ni atrium. Il peut servir de type des tombes les plus simples
de tout cet ensemble. Il sultira d'en publier la vue extérieure (%. 9;.

car l'aménagement intérieur, du reste incomplet, rappelle assez,

quoique en plus petit, celui «le la tombe II. A l'étage supérieur, dnns

la paroi du fond, s'ouvrent


deux fours inachevés: à i
^ ^
-
\

l'étage inférieur, sur la


"*
paroi de gauche, y en a il

deux autres dont un à peine


commencé.

On donne le nom de
Dei?' ed-Derb à un joli tom-
beau situé à trois quarts
d'heure à l'ouest-ouest-
nord de Hâris, tout près du
village de Keraw a Ibn Has-
san. Il est intéressant à cause
Fig. 9. — Tombe V.
de la façade, qui rappelle
en divers détails quelques-unes des grandes tombes des environs de
Jérusalem. Il a été sommairement étudié par le Survey (l! à une
époque où il paraît avoir été mieux conservé qu'aujourd'hui; nous
avons cru devoir compléter cette étude et faire mieux connaître une
ornementation curieuse, en train de disparaître.
Le monument pi. II et fig, 10 comprend une cour, uu atrium et
trois chambres sépulcrales. La cour, convertie depuis longtemps en
parc à bestiaux, devait former une enceinte à peu près carrée de seize
à dix-sept mètres de côté. On ne voit plus jusqu'où elle s'étendait sur le

devant, ni par conséquent là manière dont elle était close de ce côté.


Elle est creusée engrande partie dans le roc qui s'élève à droite et à
gauche sur une hauteur moyenne de près de deux mètres. On y accé-
dait par un grand escalier, large de 2™, 30. ménagé dans le rocher à
l'angle sud-ouest. Six marches de cet escalier sont encore bien con-
servées; les autres ont été fortement ébréchées.
L'atrium n'est ni tout à fait d'équerre, ni régulier: il mesure 6 mè-

(1) Survey of icest. Palest.; Memoirs, W, p. 313.


124 REVUE BIBLIQUE.

très de large sur 3'",59 de profondeur d'un côté, et S-". 38 de l'autre ;

la hauteur actuelle est de 2"", On


a décoré les parois en simulant
50.
sur le rocher un appareil à refends qui ne manque pas de
régularité
malgré linégalité d'assises (%. 11, qui représente la paroi de gauche

Fig. 10. — Beir ed-Derh : plan du tombeau et de l'atrium avec amorce de la cour.

en entrant). Les deux premières assises, en commençant par le haut,


ont 55; la troisième 0'",48; la quatrième 0"",22 seulement; la cin-
()'",.

quième est masquée en partie par les décombres. La largeur des re-
fends varie entre 0'",10 et 0"',08. Ces faux blocs sont
encadrés d'un
CHRONIQUE. 12o

liséré lavé, large de 0'",02, que détermine une ligne en creux. Le


champ encadré par ce liséré offre une surface finement piquée, mais
sans saillie. L'appareillage alternativement par un grand et un petit
côté des blocs a été simulé avec assez de fidélité.
Cette décoration rappelle celle du grand tombeau d'Ouinin el-

*Amed (1,, situé auprès de Cha'fàt. au nord de Jérusalem. Il y a ce-

pendant entre ces deux imitations d'appareil des divergences que


rendrait sensibles la juxtaposition de deux photographies.

Fig. 11. — Deir ed-Derb. Une des parois de l'atrium.

A l"',-20 au-dessus de la porte d entrée on a éventré la paroi et


formé une sorte de fenêtre, haute de 0™,98, ouvrant sur la première
salle, immédiatement au-dessous du plafond. La paroi de droite, vers
le centre, est aussi fortement endommagée par suite d'un défaut du
rocher.
Le plafond de l'atrium reposait sur deux colonnes à chapiteaux io-
niques. L'une d'elles a été brisée assez récemment et on voit la trace
du coup de mine qui Ta fait sauter. L'autre est encore intacte; elle
mesure l'°,6i de circonférence. La figure 12 met sous les yeux le haut
de cette colonne qui fait corps avec son chapiteau ionique et avec

(1) Décrit par M. de Vogiié sous le nom A'El-Mexxaneh (Le Temple de Jcruaalem, p. 47).
126 REVUE BIBLIQUE.

lentablement. Aux an^eles, deux piliers d'antes ornés â leur sommet


d'un corps de moulures d'assez bon profd (fig-. 13 ô), faisaient face aux
colonnes. En façade, la saillie de ces pilastres n'est que de 0"\03; une
rosace à six pétales est sculptée au-dessous du chapiteau.
Un entablement peu classique complétait l'ornementation de cette
façade. pas seulement au-dessus de la colonnade du por-
Il n'existait
tique, mais se prolongeait, en manière de frise, sur toute la largeur
de la cour (fig. l'2 et le
diagramme coté avec le
p r o fi 1 des moulures,
fig. 14). Les triglyphes
sont d'une forme peu
commune ; les rosaces pla-
cées dans les métopes
o (front toutes un dessin
particulier. Les gouttes
sous les triglyphes dé-
bordent trop de chaque
côté ; elles n'ont d'ailleurs
pas été partout détachées,
ce qui semblerait prou-
ver que le travail était
inachevé.
La porte d'entrée me-
sure, du côté de l'atrium,
0"',70 de large sur 0'",90

de haut. On la fermait,
vers le milieu de la baie,
i- ig. 1-2. — Deif ed-Dcrb. Chapiteau et eiilalilcineiil. d'abord par une dalle qui
venait s'appuyer contre
une feuillure large de par une pierre roulante placée en
0"',12, puis
avant de la dalle. On voit dans le bas une rainure large de 0"',3-5
identique à celle que nous avons signalée dans les tombes II et III du
kli. el-Fakhàkhir. Afin d'introduire la meule dans cette rainure on
avait creusé, à droite de l'entrée, une ouverture large actuellement de
1"',06 (fig. 10, a) dont la paroi de gauche est détériorée ou inachevée.
La première chambre mesure 4'", 40 de large sur 4", 50 de prol'on-
deur et 3 mètres de hauteur. Le plafond est plat et très irrégulier (1).
Dans le fond de la salle s'ouvrent trois fours précédés d'une banquette

(1) La coupe de ce lombeau dans les Menioirs. U, 314, ie|jréseiite par eneui une voùle.
12-
CHRONIQUE.

large de 0™,51 et haute de 0",36 qui court aussi sur lesdeux côtés
latéraux. Au-dessus du four central, sous le plafond, on a sondé la
paroi pour voir s'il tombe cachée.
n'y aurait pas quelque
La seconde chambre à droite est envahie par les décombres et
inachevée. On l'a peut-être abandonnée à cause du mauvais état du
rocher vers Tangie nord-ouest. La chambre de gauche est au con-
traire en bon état et parfaitement aménagée; le plan (fig. 10) en rend

.
c^nlirTutrCJ

Fig. 13. — Deir ed-Derb. Entablement de la façade. —


a, Profil d'une corniche dans un
angle delà cour; 6. Chapiteau d'ante.

suffisamment compte. On remarquera surtout les colomiettes orne-


mentées, placées aux quatre angles de la partie inférieure de la cham-
bre, et qui donnent aux banquettes situées en avant des arcosolia
un faux de klinè, l'élégante couchette funéraire usuelle dans les
air
tombes hellénistiques indice nouveau à ajouter à tous ceux qui dé-
:

cèlent le caractère hybride de cette architecture funéraire des der-


niers temps juifs.

Jérusalem.
Fr. M. Raph. Savig.nac.

A PROPOS DES FOUILLES DE SAMARIE.

M. le professeur W. Kubitschek a bien voulu me signaler que

dans l'inscription romaine votive de Samarie 1) la 1. 2 est à lire

Mil ites) VEXIL larii) au lieu de Mil[ites) VIXIl = VI xii"" [cohortis]. Il

estime que « les hastes horizontales des lettres E


L sont courtes et
et

faibles >> et qu elles « auront trompé les interprètes ». Il ne me parait

(1) RB., juin. 1909, 1». 441. d'après la photogravure de M. Lyon.


128 REVUE BIBLIQUE.

pas douteux que la conjecture de M. K. ne soit la vraie: au lieu de


cette escouade dévote d'une cohorte Pannonienne, on a un détache-
ment (
Veorillatio) des cohortes de Pannonie et tout devient limpide.
J'aieu tort d'écarter tacitement naguère cette lecture que le P. La-
g-range me suggérait sur le vu d'une hâtive copie. Mon excuse est
peut-être tolérable si je note que la photogravure sur laquelle est
faite mon croquis paraît décidément bien porter VIXII, sans qu'il
soit facile de discerner la moindre trace de hastes d'un E et d'un
L. On attendrait aussi en ce cas le signe d'abréviation usité dans
tous les autres cas d'un mot incomplet. J'aurais dû pourtant me
souvenir que les lapicides ne sont pas exempts de négligences et je
me fais un plaisir de signaler la correction si normale de M. le prof.

Kubitschek.

UNE CONCESSION FUNÉRAIRE ARCHAÏQUE.

y a de belles années déjà M. Clermont-Ganneau publiait, parmi


Il

de nombreux textes épigraphiques relevés par M. Loeytwed, un frag-


ment grec de Bosr el-Hariry, dans le Hauràn. Le début de toutes les
lignes manquant, il était difficile d'aboutir à une lecture complète
du document. En 1905 les PP. Savignac et Abel publièrent un autre
fragment relevé au même lieu, sans se remettre en mémoire le texte
de M. Clermont-Ganneau. C'est à M. le prof. R. Brûnnow que revient
le mérite d'avoir acquis à l'étude un document total intéressant en

raccordant les deux pièces. Avec une obligeance aimable dont je suis
heureux de le remercier, il me signalait naguère ce raccord et la lec-
ture qui en résultait moyennant la restitution correcte de quelques
coquilles dans les copies (1) : 'A'/aB^ TJ-/y; ... x-rpior "Avcjvcj è; îciwv
o'.*/,o[o]ôtj.r,7c -b y.vr;;j.Tov. "EvGa 7.Ttî M. 1o'j[ai];ç s ajTSij ["J'-Tofi;] sv zp:-
TÉpw ;j.vr,[;.a[-:i] y.È 1'.z\jlù\z'. -zXz \uz\t/\o\zlz X'j-.z'j [t |r,v à[ç]c'j7'!av tcj f;j.]v/;-

[jJ.O'J [J.ivO'J •/.xl'X v](,')7wU.

.4 la bonne fortune l ... atrios d'Anounos a construit ce


(?) /i/s

monument à ses frais. Ci-gît M. loulios son fils, dans la salle anté-
rieure, et il concède à ses frères la jouissance de la chambre posté-
rieure seule.

Jérusalem, novembre 1909.


H. V.
(1) RB.. 1905, p. 604: Rec. arcfi. or., I, 11, n» 7.
RECENSIONS

Salomon Reinach, Orpheus. Histoire générale des religions. Septième


édition revue: in-12 de xxi-62ô pp.: Paris, Alcide Picard, 1909.

Le plan de cet ouvrage est simple. Les différentes religions païennes sont expé-
diées en six chapitres (p. 39-247); six autres chapitres sont consacrés à la religion
des Hébreux et au christianisme (p. 248-625). Chaque chapitre est suivi d'une biblio-
graphie utile, mais qui ne saurait remplacer une véritable indication des sources (1).

Quant à l'esprit du livre, il est tout entier dans la devise : Veniet felicior aetax
(Lucain, VII. 869). Il viendra un temps plus heureux, — où les religions, ayant
accompli leur œuvre, laisseront la place à la relig'on du devoir social (2). L'homme
sera alors guidé par les seules lumières de la raison les religions auront servi à le

guider — ou à l'entraver — pendant l'espace intermédiaire où il était déjà homme,


mais docile encore aux instincts irraisonnés de l'animal. On aurait pu arriver plus
tôt à cet âge heureux si l'on avait suivi la voie tracée par le rationalisme grec. Sub-
mergé par le débordement des cultes orientaux, le rationalisme a repris son œuvre
à la Renaissance et au xviii'' siècle. Une dernière vague l'a menacé après la Révo-
lution, mais désormais « les temps sont révolus » (p. x).
VOrpheus est destiné à frayer les voies à ces heureux temps de laïcisation.
M. Reinach entend bien libérer l'esprit humain (.3). tout en se préoccupant beaucoup
moins des âmes qui gémissent sous le joug sanguinaire des sorciers de l'Afrique que
des âmes chrétiennes, et beaucoup moins des protestants que des catholiques...
L'œuvre est destinée à la plus grande publicité; on prépare des éditions en anglais,
en allemand, en russe, en espagnol, en italien. C'est donc bien une machine de
guerre contre l'Eglise catholique; la neutralité scolaire a fait son temps (4).
Quand un livre se présente si ouvertement comme un manifeste de parti. la cri-
tique est embarrassée. M. Reinach revendique le droit de parler avec chaleur et de
qualider ses adversaires d'enragés (p. xi) nous ne pouvons non plus lire sans être;

blessés une attaque si passionnée contre ce que nous aimons, et on serait tenté de
répondre à un pamphlet par une recension irritée. Je tâcherai d'éviter cet écueil,

(1) I.e seul système vraiment satisfaisant


pour le lecteur instruit est celui qu'a suivi entre
autres M. Cumont dans sou Les religions orientales dans le paganisme romain. Chaque
livre sur
fliapitre doit être suivi d'une sériede notes qui lournissent la preuve des conclusions de l'au-
teur, ou indiquent du moins les références où il a puisé. M. Reinach a cependant une excuse;
il a traité dans ses ouvrages d'crudition un grand nombre des points résumés dans son aperçu
rapide.
(-2) Cf. p. 91.
(3) Cf. i>. 36.
j9I. Assurémentje réprouve autant que .M. Reinach ces esprits forts qui ne font cas de
(4) Cf. p.
la religion que pour s'assurer de bons domestiques. L'élite doit à la foule la vérité, toute la vérité.
Mais il est aussi un devoir impérieux qui s'impose à l'intelligence, c'est de ne pas toucher d'une

main téméraire a ce qu'on reconnaît être « l'élan le plus puissant qui ait transformé les âmes »,
• la plus haute manifestation de la conscience humaine cherchant le bonheur dans la justice •
ip. 3il,!. M. Reinach affirme qu'il a pesé la responsabilité morale de son acte (p. x). Nous vou-
lons l'en croire. Il est pourtant étonnant qu'il ait une confiance assez aveugle dans la sûreté
de sa méthode pour livrer des sentiments sacrés en pâture à un i)ublic trop souvent incapable
de contrôler ses dires.
REVUE BIBUQLE 1910. — N. S., T. VH. 9
130 REVUE BIBLIQUE.

mais je ne m'interdirai pas d'appeler les choses par leur nom. Sans méconnaître les
qualités de VOrpheus, je dois signaler ce que je regarde comme des hypothèses
hasardeuses et un réquisitoire trop virulent pour être équitable.

Il y aurait déjà beaucoup à dire du défaut de proportion entre les différentes


parties du livre. Des religions professées par des millions d'hommes comme celles
de l'Iode, de la Chine et du Japon, qui préoccupent vivement nos contemporains

comme le bouddhisme, n'occupent que quelques pages. Mais je ne saurais en vouloir


à M. Reinach d'avoir passé rapidement sur un terrain qu'il connaît mal, et où il

n'avait rien à nous dire de personnel. Je lui sais très bon gré d'avoir écrit que
tt rien n'autorise à admettre que le bouddhisme ait fait école en Palestine » (p. 85).
et d'avoir confessé que « les trois quarts et demi du Rig-Véda sont du galimatias »
(p. 78).

Il est déjà beaucoup plus grave de n'avoir pas laissé soupçonner les difficiles pro-

blèmes que pose le dualisme très probable des civilisations de la Chaldée et de


l'Egypte. La question sumérienne est ouverte depuis bien des années; et depuis
1896, date des publications de MM. de Morgan et Flinders Pétrie, on ne peut plus
ignorer l'Egypte préhistorique. Ce ne sont pas là des points d'érudition pure, puis-
qu'ils ont trait à l'iofluence d'un peuple envahissant sur la religion des indigènes
vaincus.
A lire M. Reinach, on ne soupçonnerait pas que rien soit venu troubler la lente
évolution qui aurait conduit les Égyptiens comme les Chaldéens du totémisme à leurs
cultes historiques. Rien de plus faux que cette manière de concevoir les faits.
L'évolution y est sans doute plus rigide, le dogmatisme à rebours plus décidé; mais

on méconnaît ainsi le rôle de certains groupements humaias supérieurs auxquels il

faudrait attribuer une influence décisive, et dès lors on devrait se demander si ces
groupes mieux doués ne sont pas arrivés, par exemple, au culte des astres sans passer
par tels stages inférieurs.
Toutefois que les lacunes ne fassent pas partie de la méthode, et ne
il se peut
découlent inconsciemment d'un déterminisme régulateur; et enfin c'est la
pas
méthode en elle-même, daus ses traits positifs, qui nous intéresse le plus.
Il y a deux manières de traiter l'histoire des religions, ou plutôt la science des

religions : la méthode historique et la méthode comparative. Si l'on distingue ici

histoire et science, c'est dans ce sens que l'histoire récite les faits, tandis que la
science en établit la connexion et en scrute l'évolution et les origines. Avec la
méthode historique on expose ce qu'on sait d'après les documents et les moniunents
relatifs à tel usage, à telle croyance, à tel rite. Et, si l'on ne s'occupait que d'histoire
des religions, on devrait assurément s'en tenir à la méthode historique. Mais qu'il
est difficile de ne pas raisonner sur les faits quand les documents sont muets, il
!

reste la ressource de comparer les faits entre eux. Aussitôt qu'il s'agit de science
des religions, cette méthode devient légitime. L'admiration que nous avons pour
les Grecs ne nous empêchera pas de comparer leurs pratiques à celles des Austra-

liens,s'il y a en effet des points de rapprochements.

Les hypothèses sont toujours permises. Elles sont même souvent utiles. Pour
prouver qu'elles sont fausses, on reprendra l'examen des points litigieux, on recueil-
lera de nouvelles informations, la vérité suivra sa marche. M. S. Reinach est un
fervent de la méthode comparative, nous ne songeons pas à le lui reprocher. Mais
RECENSIONS. 131

il faut tout d'abord constater que. lui faisant une large part dans Orpheus, il sort de

l'histoire générale pour entrer dans la science des religions.


C'est bien ce qu'il déclare en terminant : il a voulu contribuer à l'enseignement
d'une science absolument nécessaire à l'humanité pensante T. Mais alors on a le

droit de lui demander quelque risueur dans l'emploi de


méthode. Les théolo- la

giens, que M. Reinach estime peu, se font un point d'honneur déraisonner avec pré-
cision. De leur part, ce seront sans doute des subtilités. Écoutons donc un spécialiste,
aussi étranger que M. Reinach à notre foi « Le progrès d'une science, dit M. van :

Gennep. dépend de la précision de plus en plus grande des termes qu'elle em-
ploie » (2\ Et encore : a Tout ethnographe sait qu'avec un peu de chance il trou-
vera des parallèles demi-civilisés modernes à n'importe quelle coutume ou croyances
antiques. Ce qui importe, c'est que le parallèle soit emprunté à une forme de civili-
sation moderne réellement comparable à la civilisation ancienne dont le fait à éluci-
der est l'un des éléments » 3 .

Ce sont là des règles élémentaires de logique. Je suis désole de jouer le rôle d'un
magister qui rappelle aux principes un savant des plus qualifies, mais entin il faut
que la définition convienne au défini, et que les objets qu'on compare soient pris dans
leur contexte vital, en évitant la piperie des mots équivoques. Je crains bien que
l'application de ces deux règles ne porte quelque atteinte aux conclusions de VOr-
pheus.
Tout d'abord la définition de la religion. >L Reinach semble croire qu'une bonne
définition doit s'appliquer a toute l'extension qu'a prise un terme, même par abus.
Parce qu'on parle, abusivement. — la figure se nomme catachrèse en termes de rhé-
torique, — de la religion de l'honneur, cette religion doit être contenue dans la défi-

nition de la religion en général. Et on aboutit à cette définition de la religion : un


ensemble de scrupules qui font obstacle au libre exercice de nos facultés. On dirait

que c'est une gageure, car, avec ime candeur triomphante. M. Reinach note aus-
sitôt que sa définition élimine du concept fondamental de la religion — tout ce
qu'on entend généralement comme l'objet propre du sentiment religieux.
C'est dire que la définition est détestable. Sans doute les logiciens admettent
qu'un mot n'a que le sens qu'on lui prête, mais définir un terme reçu à rebours de
l'opinion générale, c'est un jeu puéril ou un attrape-nigaud. Si « scrupule » est pris

dans un bon sens, la définition convient assez à l'impression que produit dans l'esprit
la lecture du Code Pénal 4\ La religion se confondrait avec la crainte du gendarme.
Mais les scrupules, et des scrupules qui font obstacle au libre exercice de nos fa-
cultés, ne peuvent provenir que de l'ignorance. Nous voilà éclairés dès le début sur
la nature de la religion et sur l'obligation que nous avons de nous en affranchir. Et
pour que nul n'en ignore, ces scrupules sont aussitôt qualifiés de taôou..i.

Il est fâcheux que M. Reinach ne définisse pas le tabou, qui est l'une des deux
clefs de son livre. On
cependant qu'il entend par là une interdiction non
voit assez
motivée et un héritage transmis à l'homme par l'animal » (p. 8 Ce
instinctive, « ,

qu'il y a de juste dans cette vue, c'est que l'interdiction de faire telle chose, surtout

de toucher à tel objet, n'est pas niolivée par une raison plausible, tirée des consé-
quences naturelles de l'acte; mais le tabou n'e.xclut pas un exercice de la raison, à

:i) Cf. p. oft-2.

Bévue de l'histoire des rdigion.-i. t. LVIU 1908


v2. , p. 51.
(3) Loc. laud., p. 48. note 1.
(4) La comparaison est presque de M. Reinach « : le Décalogue est le remaniement d'un vieux
code de tabous • ip. w .
132 REVUE BIBLIQUE.

mal éclairée. Le sauvage respecte im tabou par une crainte superstitieuse,


la vérité

soit,mais parce qu'il juge prudent de ne pas s'exposer ù un danger surnaturel.


Peut-on comparer ce jugement à l'instinct des mammifères qui ne mangent pas leurs
petits et ne se mangent pas entre eux? Et cela est d'importance, car dès lors le

tabou n'est plus une institution primaire, une sorte d'impératif catégorique de la
nature humaine évoluant de l'animalité, mais un réseau de précautions qui suppo-
sent déjà la Le tabou indique à quels objets s'applique la
croyance à des e.>-prits.

notion de l'interdit; il moins pouvait-il donner ori-


n'a pas créé celte notion, encore
gine à la piété, puisque son caractère est purement restrictif. Sur ce point M. Rei-
nach aurait pu relire dans Robertson Smith, qu'il admire si fort, les pages sur cet
élément essentiel de la religion qui est l'afTection pour le dieu.
Sur l'animisme, nous n'avons pas grand'chose à dire, si ce n'est qu'on n'expliquera
jamais comment « l'animisme d'une part, les tabous de l'autre, tels sont les facteurs

essentiels des religions » ^p. 10). Et l'on s'étonne d'autant plus de cette affirmation
que plus loin l'auteur assigne deux autres facteurs moins primitifs », mais qui «

'i n'ont pas agi d'une façon moins générale totémisme et la magie. » p. 20), le

Et voici derechef" une définition tellement vague qu'elle est une source perpétuelle
de confusions. « Définir le totémisme est très difficile. On peut dire, quitte à préci-
ser ensuite, que c'est une sorte de culte rendu aux animaux et aux végétaux, consi-
dérés comme alliés et apparentés à l'homme » (p. 20). Cette définition est tellement
élastique qu'elle assimile presque le totémisme au culte des animaux et des végé-
taux; on y joint seulement une alliance qui ne fait jamais défaut en pareil cas, et
une parenté très vague. On se demande où M. Reinach a précisé ensuite cette no-
tion.^ Il ne l'a pas fait, et pour cause. S'il précisait, il lui serait impossible de prou-
ver que les cultes grecs sont d'origine totémique. Il ne pouvait raisonnablement
étendre le rayon d'influence du totémisme, dont il est très entiché, sans créer une
définition nouvelle.
Mais c'est précisément contre cette confusion qu'ont protesté les ethnographes.
M. van Gennep n'est pas le seul à se plaindre « du sans gène » avec lequel on a
transposé les faits et les théories ethnographiques dans certains ouvrages dont il re-
connaît d'ailleurs l'utilité générale. « Et précisément, alfirme-t-il, si le totémisme
se trouve en mauvaise posture, c'est aux savants trop « historiens » encore, comme
MM. levons, Renel. S. Reinach. Loret. Araélineau. qu'on le doit, car ce sont eux qui,
ayant découvert un beau jour Totémisme de Frazer et l'ethnographie, en ont agi
le

avec ces faits nouveaux pour eux comme


avec des « documents historiques »... Dans
l'intervalle, la documentation et
la théorie du totémisme ont évolué, très rapide-

ment même; et sans qu'ils s'en pussent douter, ces savants ont pris pour bases des
erreurs reconnues déjà pour telles par les ethnographes eu.x-mêmes (1) ».
Mais les ethnogra|)hes ont des scrupules qui n'arrêtent pas M. Reinach. Voici
toute l'origiue des religions par le totémisme. L'homme primitif croit que tous les
êtres sont animés comme lui-même : c'est Vanimisme; il a hérité de l'animal le tabou
du respect du sang dans son clan ; il adopte animaux et végétaux par une hypertro-
phie de Finstiuct social. — Je vois bien comment animaux et végétaux sont associés
au clan, mais pourquoi conclure au
et des végétaux to-
si vite culte des animaux
tems? Le divin ne paraît toujours pas. et, s'il est exclu de la définition de la religion,
on le trouve pourtant partout dans l'histoire des religions.
A vrai dire, le divin a peu de relief dans le totémisme, et c'est une des raisons
pour lesquelles il est si difficile de lui donner une place prépondérante dans l'origine
(1) Totémisme et méthode comparative, dans Revue de l'histoire^ des religions, t. LVIII, p. 41.
RECENSIONS. 133

des religions. Comme nous devons insister sur le totémisme, si cher à M. Reinaeh.
voici, d'après M. Vrin Genuep, quels en sont les principes :

a 1" Le totémisaie est caractérisé par la croyance en un lien de parente, qui lierait

un groupe humain d'apparentés (clan~ d'une part et de l'autre une espèce animale
ou végétale, ou une classe d'objets: 2 cette croyance s'exprime dans la vie reli-
gieuse par des rites positifs 'cérémonies d'agrégation au aroupe totémique anthropo-
animal, anthropo-végétal, etc.; et des rites négatifs (interdictions 'J]; 3° et au
point de vue social, par une réglementation matrimoniale déterminée ;exogamie li-

mitée; ;
4" le groupe totémique porte le nom de son totem [2) >j .

Oa aura remarqué que le savant ethnographe ne fait pas figurer expressément ici

l'interdiction de se nourrir du totem. C'est peut-être parce qu'on a découvert


chez les Aruntas d'Australie des traditions le contraire; par exemple qui supposent
le clan Kangourou, d'après les mythes, se nourrissaitnormalement du Kangourou;
ce qui est condamné par l'usage actuel. C'est peut-être aussi à cause du sacrement
totémique dont il est fait tant d'abus par M. Reinaeh à propos du sacrifice du dieu
et de l'Eucharistie.
Cette « communion » totémique, postulée plutôt que prouvée par W. Robertson
Smith, a enfin été découverte chez les Aruntas. Les hommes-kangourous, c'est-à-
dire le clan portant le nom du kangourou son totem, s'abstiennent ordinairement
de manger du kangourou. Ils le font cependant, dans les cérémonies de Yinti-
chiuma, non point, comme le veut M. Reinaeh. pour renouveler leur union avec le

dieu, pour fortifier en eux la vie divine, mais, d'après leurs idées à eux. pour dé-
gager les esprits de ces animaux et leur permettre ainsi de se multiplier. Le.s Arun-
tas sont répartis en groupes qui travaillent les uns pour les autres, par leurs abs-
tentions et leurs rites, à multiplier une espèce dans l'intérêt des autres clans. Les
hommes-graine, les hommes chien-sauvage rendent le même service. Ce sont, a dit
M. Frazer, approuvé par M. van Gennep, des « coopératives magiques 3) «.

Tout cela est plus utilitaire que vraiment religieux. On ferait bien, en pareille
matière, de ne pas parler de communion, encore moins de sacrement. A tout le
moins faut-il exclure le mot de sacrifice. C'est ce qu'ont très sagement noté MM. Hu-
bert et Mauss. Là où il n'y a pas oblation, attribution à des êtres sacrés, il n'y a
pas de sacrifice (4). Les mêmes auteurs font remarquer que ce rite de Vintichiuma,
isolé jusqu'à présent, n'est peut-être pas essentiel au totémisme. Ils ont réussi à dé-
couvrir un véritable sacrifice totémique. mais oflert à d'autres dieux. Dès lors on
sort du thème strict du totémisme,
on doit supposer vraisemblablement que le
et

sacrifice emprunté à des peuples voisins.


d'apparence totémique a été

Ces explications étaient nécessaires pour comprendre et pour apprécier la théorie


de M. Reinaeh sur "le sacrifice du dieu. Elle ne lui appartient en propre qu'en tant
qu'elle prouverait le totémisme des Grecs. Oa l'a poliment traitée d'iugénieuse.
Mais cette épiîhète est équivoque. M. Reinaeh n'en veut plus ou ses explications :

sont « d'effroyables inepties ». ou ce sont « des découvertes d'un certain prix u. A


Tépithète « ingénieuses », il préfère celle de « stupides », à la condition qu'on l'ap-
puie solidement (5).

^i; Ce sont les tabous que M. van Gennep met à leur place, comme dérivés d'une idée reli-
gieuse, non comme instinctifs et primordiaux.
(2) Loc. taud., p. oo ss.
(3) Van Gennep. Mythes et légendes d'Australie, p. 120 et ss.
(4) Introduction à l'analyse d" qv.elqxi.es phénomènes religieux {Revue de Vhistoire des reli-
gio)is, t. LVIII (1908 , p. 163 ss. .

(5) Phaéton, Revue de l'histoire des religions, l. LVIII ^1908;, p. 8,.


134 REVUE BIBLIQUE.

M. Reinach ne s'interdit pas les qualifications pénibles d'absurdes, d'enragés, d'é-


nergumènes, envers ceux qui pensent autrement que lui, mais personne ne songera
à dire que son hypothèse est stupide. Le sourire de MM. Hubert et Mauss n'est

guère moins désobligeant, tout en demeurant amical, quand ils citent 1' « explica-
tion totémistique des mythes grecs, dont M. Reinach a le secret (I ».
Puisque l'épithète d'ingénieuses déplaît à M. Reinach. je dirai seulement que ses
combinaisons supposent beaucoup d'érudition, il est ici sur son terrain, mais — —
que le raisonnement n'y est pas à la même hauteur (2).

Quand la précision fait défaut dans les idées, elle ne saurait se trouver dans les
termes. En atténuant certaines couleurs, en renforçant les autres, ou obtient une
teinte grise qui s'applique à toutes les religions. Donnons quelques exemples.
Avant de concéder que la Bible enseigne, dès ses premières lignes, la création ex
nihilo on discuterait sans doute sur la valeur des termes, mais on ne trouve aucun
inconvénient à dire que la voix du Thot d'Hermopolis « avait fait sortir le monde
du néant ». Et naturellement on se souvient du Verbe Créateur, de la « parole fé-
conde du Dieu de la Bible » (p. 48).
« Les dieux babyloniens forment des groupes de trois dits triades, comme la

Trinité chrétienne qui n'est pas une invention des chrétiens » (p. 50). Le second
point est, en effet, établi par nos apologistes; mais quel rapport y a-t-il entre les
triades babyloniennes, —
d'ailleurs pas si nombreuses, et la Trinité chrétienne? —
Cela se dit peut-être encore dans des pamphlets de bas étage, mais les savants qui
se respectent ont renoncé depuis longtemps à comparer les triades à la Trinité mé-
taphysique du dieu Un.
L'auteur ajoute : « Chaque dieu a pour épouse une déesse, qui préside à la terre
comme il préside au ciel » [p. 50). Je crois reconnaître le texte cunéiforme dont on
a tiré cette conclusion, mais c'est par une pure subtilité contraire aux grandes
lignes de la religion babylonienne.
La question du shabbatum babylonien qui divis* encore les spécialistes est tranchée
avec beaucoup d'assurance (p. 55). Aliatu est la déesse, non « le dieu des enfers » ;

c'est ce qu'indique déjà la forme féminine (p. 52).

On nous dit (p. 57 : « Ce transfert des puissances célestes dans le ciel eut deux
conséquences ». On ne voit pas très bien les puissances célestes, les planètes et le

soleil, transportées dans le ciel. Où donc étaient-elles auparavant? La pensée de


l'auteur est-elle que les Babyloniens passèrent du culte totémique au culte astral?
Quand ce point sera fixé, nous discuterons les conséquences.
P. 60. — « Les Grecs crurent à tort que Baal était un nom générique et adop-
tèrent un dieu Bélos, identifié à Zeus ». — Mais non. le Bélos des Grecs est simple-
ment le Bêlu des Babyloniens.
P. 63. « Les temples phéniciens étaient petits et construits dans le style égyp-
tien». Nous ne connaissons de phénicien, ce me semble, que le temple d'Echmoun
à Saïda, découvert récemment par Macridy-Bey; il est plutôt considérable, et nul-
lement dans le style égyptien (RB., 1902, p. 487 ss.^
P. 64. — A propos de Kemosch, dieu de Mésa : « C'est un dieu unique » ; les Is-

(1) Loc.
laud... p. "3, n. 1.
(2) On
a du, faute d'espace, supprimer une partie de cette trop longue recension; elle sera
tirée à part intégralement telle qu'elle avait été composée pour la Revue biblique.
RECENSIONS. 135

raélites ne sont donc pas les seuls à adorer un dieu unique! Quelques lignes plus
loin : « Une compagne ou épouse de ce Remosch est mentionnée dans le même
texte » (!!!).
P. 98. — Nous sommes chez
les Perses « Qunnd le terme approche, le prêtre fait
:

réciter aumoribond une confession de pénitence, il verse le haôma dans sa bouche et


dans ses oreilles 1^ c'est une véritable extrême-onction et peut-être la source même
;

de ce rite chrétien ». —
Non, car le haôma est un gage de vie et de résurrection.
Cette cérémonie ressemblerait donc plutôt au saint viatique. M. Homais répondrait
que viatique ou extrême-onction, cela lui est égal, puisqu'il n'en use pas. Mais
M. Reinach n'en est assurément pas là dans un livre scientifique.

On voit si l'extrè ne-onction des chrétiens peut être sortie de ce rite si différent,

pratiqué actuellement par les Parsis, mais dont l'ancienneté est inconnue. Ailleurs
M. Reinach n'hésite pas à attribuer à l'extrème-onction une autre origine : « Les
nialades et lesmourants étaient frottés d'huile sainte, dans le dessein d'éloigner les
mauvais esprits » p. 368).
Les analogies entre le mithraïsme et le christianisme « peuvent se résumer ainsi :

Milhra est le médiateur entre Dieu et l'homme; il assure le salut des hommes par
un sacrifice; son culte comporte le baptême, la communion, des jeiines; ses fidèles
s'appellent frères; dans le clergé mithriaque, il y a des hommes et des femmes
voués au célibat; sa morale est impérative et identique à celle du christianisme »
,'p. 102 . A cela on peut répondre
Passe pour les jeûnes et la fraternité, traits com-
:

muns à Tout le reste est inexact. Mithra n'est nommé médiateur


tant de religions.
que dans Plutarque, oii il est médiateur entre le dieu du bien et le dieu du mal (2);
on ne sait rien du rapport direct du sacrifice du taureau avec le salut, et ce n'est
toujours pas Mithra qui est sacrifié comme Jésus; le baptême mithriaque est une
ablution comme tant d'autres; la communion mithriaque n'est qu'une offrande de
pain et d'eau, dont on ne peut pis même dire qu'ils représentent Mithra: les fem-
mes ne faisaient pas partie ordinairement des mystères mithriaques et ne pouvaient
donc y être vouées au célibat (3) quant aux hommes, on ne sait rien là-dessus que
;

par un texte de Tertulliea qui a été mal couipris (4j; toute morale est plus ou moins
impérative, et si celle de Milhra était identique à celle du christianisme, pourquoi
l'empereur Julien, fervent mithriaque, a-t-il recommandé aux païens d'imiier la mo-
rale des chrétiens?
Nous devions cependant aboutir au rite totémique du sacrifice du dieu : c La
conclusion qui s'impose (!), c'est que le christianisme et le mithraïsme ont pour
source commune, endu moins, une ou plusieurs de ces vieilles religions asia-
partie
tiques dont nous ne connaissons que les formes relativement modernes et qui avaient
pour caractères essentiels le sacrifice du dieu et la CMiinuinion » (p. 103,. On serait
bien aise d'avoir l'avis de M. Cumont sur l'immolation de Mithra. Mais quoi?
Mithra immole un taureau. Il faut donc qu'il ait commencé par être taureau lui-
même. Ainsi l'exige la loi du dédoublement et la fatalité du totémisme...
P. 114. « Une chapelle du palais de Gnossos contenait une croix équilatérale
en marbre, preuve du caractère religieux de ce symbole plus de quinze siècles avant
Jésus-Christ ». —
Admettons ce caractère religieux [ô)\ que veut-on dire? Les deux

(1) Darmsteter ne parle pas des oreilles {Le Zend Avesta, II, 14",. Dans le Manuel de Chante-
pie de la Saussai/e, ou Ut dans la bauctie ou dans • l'oreille » (p. 471}.
(-2) De Is. OsirI, 46.
(3) On ne counail jusqu'u présent qu'une lionne inilliriaque.
(4) De praescr., 40; voir d'Alés, Revue pratique d'Apologétique (fév. 1907); lire memini Mithrae
(5) RB., 19U7, p. o03.
136 REVUE BIBLIQUE.

cultes ont-ils le même même objet formel, coname diraient


sens, et en définitive le

très bien les scolastiques? Non. sans doute. Alors qu'importe si les chrétiens, véné-
rant la croix où est mort le Christ, lui ont donné des formes déjà usitées, réductions
du soleil, ou stylisation d'un grand oiseau? Les objets peuvent se ressembler, le
svmbole n'est pas le même. Les personnes peu réfléchies concluront du te.xte de
YOrpheus que les chrétiens pratiquent un rite crétois.

P. 151, à propos des Italiens et des R^omains. « La victime était ainsi divinisée,

assimilée au dieu par le rite préliminaire: c'était donc en réalité le dieu que l'on
sacrifiait », etc. Les exemples de sacrifices du dieu ne sont pas rares et les recherches
de M. Reinach en ont augmenté nombre. Ce qui est controversé, c'est l'origine
le

du rite. L'explication que fournit ici l'auteur est probablement meilleure que celle
qu'il tire ordinairement des totems, car on ne peut nommer un sacrifice l'immolation

d'un dieu qui n'est offerte à personne. On comprend mieux qu'on ait essayé de don-
ner à la victime le caractère le plus sacré, même le caractère divin, en l'offrant au
dieu.
P. 163. Que les peintures des cavernes préhistoriques aient une origine magique,
cela est possible.Mais on n'oserait donner comme très probable que les animaux
représentés aient été les totems des différents clans.
P. 232. « L'Inca régnant incarnait l'astre du jour; c'était le pape du royaume so-
laire ». — Simple impertinence sans conséquence.
P. 249. Dans quel sens nouveau est-il parlé du « judéo-christianisme de saint
Paul », l'adversaire, comme on sait, de ceux que tout le monde nomme des judéo-
chrétiens? De même, p. 364, saint Etienne est un judéo-chrétien.
P. 252. « Les traducteurs grecs ont fait des contresens sur les passages difficiles
du texte hébreu et saint Jérôme en a fait bien plus encore dans la Vulgate, dont le
beau style ne rachète pas l'infidélité, mais qui fut déclarée « authentique » par le
concile de Trente ». —
M. Reinach sait-il bien dans quel sens la Vulgate a été dé-
clarée authentique?
Et les exégètes les plus indépendants sont aujourd'hui d'accord pour reconnaître la

fidélité de la Vulgate. Les traducteurs grecs n'avaient pas partout le même texte, il

faut leur en tenir compte, mais, y a beaucoup moins de contresens


malgré tout, il

dans les parties de la Vulgate traduites par saint .Térôme que dans les traductions
grecques. C'est un lieu commun de l'exégèse.
P. 256. La seule découverte des sources dans le Pentateuque suffit à écarter la
théorie de l'inspiration « divine » du texte biblique. —
Cette affirmation prouve seu-
lement que l'auteur se fait de l'inspiration une idée très étroite qui ne nous est heu-
reusement pas imposée par l'Église. C'est dans le même sens que nous lisions déjà
que si le code mosaïque avait été dicté par Dieu à Moïse, « Dieu a urait plagié Ham-
murabi » (p. 49}. Dieu aurait simplement inspiré à Moïse de codifier des lois dont
quelques-unes dataient en substance du temps d'Hammurabi.
P. 261. Il est très vrai que le nom sacré du Dieu des Israélites est devenu tabou;
il était interdit de le prononcer (1). Mais ce tabou est de basse époque et ne peut
donc être expliqué comme le tabou des peuples dits primitifs. Le plus étrange est
qu'il pèse encore sur M. Reinach qui emploie volontiers « l'Éternel », comme les

Bibles protestantes, au lieu du tétragramme sacré.

(1) C'est par erreur que M. Reinach lit • dans la législation religieuse des Hébreux , donc
dans la Bible, l'interdiction sous peine de mort, de prononcer le nom sacré de l'Éternel (p. o).
11 a du s'attacher, à propos de Lev. 24, ll-iu. à la tradition rabbinique qui fondait à tort sur
ce i)assase la défense de prononcer le nom divin.
RECENSIONS. 37

P. i>67. " L'idée même de ralliance d'Israël avec Jahveh » est donnée eomme
une trace de totémisme. C'est raide. —
P. 300. « Le livre d'Esther vers 1.5<V est un conte édifiant... l'esprit général en
est matérialiste et grossier ». — Sans commentaire.
P. 241. « La ^civilisation occidentale est la fille de la Renaissance du wi'^ siècle,

qui retrouva et remit en honneur la sagesse des Grecs ». Puis, p. 2-5.5 : « On peut
dire que toutes les grandes idées de la civilisation moderne y sont en germe » ;

dans rhellénisaie.^ Non. dans la Bible! et notez bien (}ue par Bible on entend ici

l'Ancien Testament: naturellement!


Arrivé à l'histoire de l'Eglise, je perds courage. Je renonce à relever la révolte
cachée de saint François contre l'Église — songez donc, il ne voulut pas être or-
donné prêtre (p. 413)! l'attribution à saint Grégoire (p. 3-52) d'un texte qui se
trouve dans la Vulgate (Job. 13. T». Pierre de Capoue (p. 415) pour Raymond de
Capoue. etc., etc.

J'ai tenu à honneur de discuter jusqu'ici de mon mieux les positions d'un savant
comme M. Reinach. et je pense que le dédain à son égard témoignerait de plus d'im-
pertinence que de compétence, mais je m'arrête, parce que, quaud il s'agit de l'Eglise
catholique, visiblement il n'est plus de sang-froid. Il lui reproche le mensonge, la

cruauté et la cupidité, dans des termes qui manquent absolument de mesure.


En examinant les livres sacrés de l'Eirlise. il a « presque partout rencontré des
faux » Vous entendez assez que le public prendra cela à la lettre, tandis
p. 3.57).

que les gens instruits savent toutes les nuances que comporte l'emploi delà pseudo-
épigraphie, d'ailleurs assez rare dans l'Écriture. Et Tintolérance de l'Eglise la

rend responsable... des atrocités de la Terreur. Cela se lit à propos de l'exécution


de Michel Servet par Calvin. M. Reinach sait et dit même à l'occasion que les pro-
testants n'ont pas été moins intolérants que les catholiques, mais cette mentalité est

due à l'Église contre laquelle ils étaient révoltés, : '< Ce crime genevois doit être
jugé comme ceux de la Terreur; ce fut un fruit de l'éducation intolérante donnée
par l'Eglise romaine à l'Europe » (p. 466). Et voilà pourquoi tant de prêtres ont
subi le martyre pendant la Révolution!
Mais il est une imputation plus odieuse encore : c'est la cupidité dont M. Reinach
fait le mobile secret de toute la conduite de l'Église, même de ses jugements doc-
trinaux. Si M. Reinach a flétri d'une main souvent brutale l'idéal qui soutient tant
d'âmes dans la lutte pour le bien, c'est qu'iln'admet pas volontiers chez les autres
l'ascendant de cet idéal. Il soupçonne aisément des motifs bas et vulgaires. Vous
admirez l'Église qui a su tenir le juste milieu entre le mysticisme et le rationalisme :

H ce bon sens de l'Église ne fut, en somme, que l'entente de ses intérêts temporels »

(^p. 426 s.). Cela est écrit au lendemain du jour où l'Église de France tout entière
a sacrifié tous ses biens à un principe.
Ainsi l'attachement au dogme, ou si l'on veut à l'idée, l'enthousiasme de tant
d'ascètes et de docteurs, ou si l'on veut de rêveurs, vivant pauvrement et u'aspi-
rant qu'à la vérité, ou si l'on veut à la chimère, tout cela n'était que le souci du
petit commerce! Mais pourquoi nous fâcher? Ce fut encore la cause de la mort de
Socrate. Les prêtres vivaient des sacrifices, les paysans de l'Attique de la vente de
leurs bestiaux aux temples. On craignit que l'incrédulité de Socrate n'arrêtât cette
138 REVUE BIBLIQUE.

industrie. « Socrate fut une victime des prêtres « d affaires m et de ceux qu'on appelle
aujourd'hui les arjrariens » (p. 134) (l).
Il est plaisant de représenter renseignement de Socrate coma^e si dangereux
pour l'idolâtrie. Les marchands de poulets durent se rassurer quand le philosophe
mourant offrit un coq à Esculape. L'étrange opinion de M. Reinach ne s'explique
que par l'obsession des « prêtres d'affaires ».

Qu'il soit permis de ie dire franchement : M. Reinach n'a pas compris l'ÉgUse ni

le catholicisme, à cause de son rationalisme, et peut-être aussi à cause de son ra-


tionalisme spécial.
A propos de ces Athéniens du v siècle qui ont attaqué la religion de front au
nom de la critique. M. Wendland écrivait « Dans tous les temps il y a eu
naguère :

des hommes chez lesquels la culture trop purement intellectuelle et l'esprit critique
ont étouffé la capacité du sentiment religieux; la religion leur apparaît comme un
produit si étrange et si superflu, qu'ils prennent ce qui leur manque pour une
situation originelle et normale, et ils croient devoir se représenter la genèse de la

religion comme une invention humaine, son développement et sa diffusion comme


une évolution mécanique » (2).

Le type de ces esprits dans le monde moderne, c'est Voltaire. Son tort, même
aux yeux de M. Reinach. a été de chercher dans son propre esprit, si fertile en
ressources, l'explication des faits religieux : la fourberie des prêtres y avait sa bonne
part. Évidemment iM. Reinach n'en est pas là. De nos jours, un travail considérable,

et poursuivi d'après des méthodes chaque jour plus rigoureuses, a prouvé à quel
point le sentiment religieux était universel et profond. On ne saurait plus lui assi-
gner des causes Cependant M. Reinach méconnaît gravement l'intensité
artificielles.

de ce sentiment lorsqu'il s'imagine le remplacer par les consolations de la pensée


émancipée. Le mysticisme lui est odieux, et il entend par là non seulement les éga-
rements d'un faux mysticisme, mais tout élan de l'âme pour s'uuir à Dieu. Qu'il le
veuille ou non, il reprend l'œuvre de Voltaire, tout en préférant au « rationalisme »
démodé la « raison laïque », et quoiqu'il affecte, pour sauver les apparences, de
nommer « laïcisation » ce que Guyau nommait plus franchement par son nom l'ir- :

réligion de l'avenir.
J'ai ajouté rationalisme de M. Reinach n'est pas un pur rationalisme. Il est
que le

moins moins bouffon


spirituel etétant mieux informé —
que celui de Voltaire, —
il n'a pas la sérénité de celui de Socrate, ni le charme de son Apologie, le bréviaire

des libres penseurs (3); et Socrate n'a-t-il pas compris la nécessité du sentiment
religieux qui reprend une place prépondérante dans la philosophie de Platon? Ce
n'est pas même seulement le rationalisme impétueux d'un Xéuophane, animé de
tout l'eutrain de la raison grecque naissante.
Je crains qu'il n'y entre de la rancune.
Il est très facile de s'apercevoir que, d'après M. Reinach. l'Église catholique est
un fléau pour le monde, et c'est pour cela qu'il la hait. Cette disposition n'exclut pas

(l) Je n'ai pas à justiûer ici les accusateurs de Socrate. On peut dire, à leur décharge, qu'ils
ont vu dans les innovations de Socrate la cause des mallieuis d'Aihènes et d'ailleurs le parti
démocratique gardait l'aucune a celui qui avait été l'ami d'Alcibiade et de Ciitias. Plus loin,
VOrpheiis déplore, a propos de la cause sacrée de Dreyfus, de lamentables faiblesses dans le
monde lettre « le Trissotin de la lin du siècle abdiquait sou droit de juger pour des truffes »
:

(p. oJJ). Trissotin saura sans doute se défendre...


(-2) Die liellenistiscli rômisclie Kultur, in iliren Beziehungen zu Judentum und Christentum, 1907

(p. 57 s.).

(3) Le mot est de M. Gomperz.


RECENSIONS. 139

la probité scientifique: Jésus disait que les persécuteurs de ses disciples s'imagine-
raient en cela rendre hommage à Dieu (1}. Mais elle suppose de la passion, et la
passion aveuijle.
Nous l'avons déjà constaté : M. Reinach a quelques mots louangeurs pour le chris-

tianisme, mais il est clair qu"il lui préfère la religion des Juifs. D'après lui, le rôle
personnel de Jésus est indiscernable: le dogme chrétieu n'est qu'une superfetation
irrationnelle de l'idée de l'uQité divine (2;; la morale de l'Evangile, a la]uelle les
adversaires de l'Église eux-mêmes rendent hommage, n'est que la morale juive
débarrassée de scolastique (3). — Il y a plus : c'est surtout après le triomphe du
christianisme qu'on a vu les calamités et les ravages produits dans le monde par
l'esckisivisme religieux (p. 256 .

L'intolérance dont se plaint M. Reinach n'est-elle pas celle dont les Juifs ont eu
à souflfrir. y compris M. Alfred Dreyfus dont les procès tiennent dans VOrpheus une
place si disproportionnée?
Et en effft, dans l'histoire de l'Église, M. Reinach n'a guère vu que l'intolérance,
qu'il n'a même pas cherché sérieusement à compreudre. Cela du moins est le de-
voir de l'historien. A cette intolérance, il oppose cùDstammeot la largeur d'idées du
paganisme, de sorte que le lecteur doit se demander, en présence de cette énigme,
quel mauvais démon s'est emparé de l'Église romaine pour la pousser dans les voies
que la sagesse antique avait évitées.
Il fallait dire, du moins, que si les religions païennes ont été généralement ac-
cueillantes les unes pour les autres, c'est qu'aucune d'elles n'était bien sûre de son
affaire. Les dieux des cités étaient intolérants aussitôt que leur domaine était incon-
testé. si les procès pour impiété ont été rares dans les cités antiques, c'est qu'au-
Et
cun citoyen ne prenait sur soi de leur refuser le culte. On pouvait eu parler libre-
ment, parce qu'on se rendait compte des absurdités du mythe, et on éprouvait quand
même une certaine crainte révérentielle des divinités des autres. Lorsque les cités
eurent fusionné dans l'Empire romain, les dieux aussi fusionnèrent: il n'y avait
aucune raison de refuser ses horamsges à Isis, quand il était constant qu'elle était
laDéméter des Égyptiens, sans parler de la possibilité toujours ouverte de nouvelles
révélations. Ceux qui croient à la multiplicité des dieux n'en sont pas à compter
pour quelques-uns de plus. Mais quand le paganisme s'est cru menacé tout entier
par le christianisme, il s'est défendu par la plus atroce intolérance. Quant à l'Église,
si elle s'est montrée sévère, quelquefois dure, dans la répression de l'hérésie, ce
n'est pas pour éviter la diminution de ses revenus, comme l'afûrme si gentiment
M. Reinach yi-j de l'Eglise du moyen âge, c'est parce qu'elle se croyait seule en pos-
session de la vérité, et de la vérité nécessaire au salut éternel de ses enfants.
Au lieu de ce fait très clair. M. Reinach n'a vu que la plus ignoble des intolé-
rances, celle qui suppose l'avarice et l'hypocrisie, qui conduit au meurtre juridique
pour avoir l'argent. Quand oa a achevé la lecture de ces pages, si on les a lues en
lecteur mal averti, on ferme le livre en s'écriant avec Lucrèce : Tanlum religio
potuit suadere malorum! [l, 101). La religion, la religion catholique, s'entend, et
l'Eglise, voilà la grande criminelle!
Nous po ;rrions discuter bien des faits, combattre des appréciations mal déduites ;

1, Jo. 16. -2.

Le grand titre d'honneur des Juifs est d'avoir « maintenu l'idée de l'unité divine et refusé
[-2}

d'admettre le Credo irrationnel de Nicée » [p. 303;.


(3) Y compris la polygamie et la répudiation?
(4; «Je délie qu'on irou\e uue seule opinion persécutée par l'Église du moyen âge, dont l'a-
doption n'aurait eu pour conséquence une diminution de ses revenus » CP- '418;.
140 REVUE BIBLIQUE.

à quoi bon? Et quand il connu quelques scandales de plus,


serait vrai que l'Église a

que des hommes montré plus de férocité ou de cupi-


qui se disaient chrétiens ont

dité, est-ce là une histoire de ce qu'a opéré la religion de Jésus, ou un réquisitoire


contre les hommes qui l'ont mal comprise et mal pratiquée? Il fallait tenir plus de
compte de tant d'actes de vertu et d'héroïsme, voir le secours donné à ceux qui es-
savent de réaliser en eux une vie plus honnête, plus pure, plus désintéressée, qui
luttent contre ces instincts du mal si puissants qu'on les a divinisés, éprouver une
sympathie fraternelle pour tant de nobles caractères qui ont puisé leurs inspirations
dans leur foi, et surtout comprendre cet effort généreux de charité qui a répondu dans
le monde à la charité de Dieu. Mais quand l'auteur rend hommages aux Filles de la

Charité, c'est encore pour décocher un trait à la tiare, et les saints ne sont ordinai-
rement que des images grotesques, saint François, un sournois, puisqu'il était en
la bienheureuse Marguerite- Marie, une « folle », sainte
révolte cachée contre l'Église,
Thérèse, une démente (1), au-dessous par conséquent des « imbéciles » de Bénarès.
Et c'est ainsi que toutes les religions sont naturelles, et, quoi qu'il en soit du
passé, également néfastes aujourd'hui, l'Église comme les autres, l'Église surtout.

Et c'est aussi en cela que consiste l'injustice essentielle du livre. Je ne repro-


cherai point à M. Reinach d'avoir passé sous silence les turpitudes du paganisme. Il

y a aujourd'hui assez de pornographie, pour l'émancipation de la pensée. C'est pré-


cisément l'honneur du christianisme qu'on ne puisse plus décrire ces choses, et l'on
s'étonne que M. Reinach songe à le faire « pour les mamans » (p. x). Oh! nos —
mères chrétiennes! — Pourtant si l'on prétend mettre en présence, en prenant le
public pour juge, les païens et les chrétiens dans une sorte de diptyque, il n'est point
juste de voiler les hontes des uns et d'accentuer les torts des autres. Encore de
cette façon, la question serait mal posée. Ce sont les religions qu'il faut comparer.
De l'histoire il résulte que les païens de l'Empire valaient pour la plupart mieux
que leurs religions, —
je ne crois pas que M. Reinach conteste ce point, tandis —
que le christianisme est une religion si haute qu'il ne peut que rarement entraîner
les hommes vers ses souimets. Si l'on peut lui faire un reproche, c'est de demander
trop de vertus, et le miracle est que, dans ces conditions, il ait triomphé de reli-

gions si indulgentes au vice, quand elles n'y provoquaient pas.


On pourrait ainsi comparer les religions en elles-mêmes et reconnaître dans l'his-
toire ce qui est vraiment le fruit des religions, non le résultat d'un esprit reli-
gieux dévoyé. On verrait l'Église parfois trop portée à s'appuyer sur un bras de
chair, trop docile à l'ascendant du droit romain, resté dur et devenu plus terrible
dans des mains barbares, souvent impuissante à réagir contre les passions, les
préjugés, la sauvagerie qui se réveille soudain au cœur de l'homme. Mais on la

verrait aussi rendre les mœurs plus douces, les lois plus humaines, diriger l'hu-
manité vers l'idéal de perfection que Jésus lui a montré, la perfection même du Père.
Au lieu de cela, nous ne trouvons comme conclusion de VOrpheus qu'une Eglise
catholique rétrogradée au niveau de l'animisme des sauvages (2). Décidément le

point ascendant des religions était bien le judaïsme. Tout cela peut être dit de
très bonne foi, mais cette antipathie doit avoir une cause comme cette tendresse.
M. Reinach fera sagement de se défier des survivances d'un passé déjà lointain
qui sommeillent en lui.
Pourtant je ne veux pas quitter VOrpheus sans en dire du bien. Cet hommage ne

(1) Cultes, etc., lU, p. 499.


(2) p. 34.
RECENSIONS. 141

sera pas la rançon de tant de critiques et une manière perfide de les accréditer. C'est
très sincèrement que je rends justice à l'accent humanitaire du livre; j'exècre
comme l'auteur les meurtres jiu'idiques des sorcières, et tant d'autres crimes, d'au-
tant plus odieux qu'ils étaient commis au nom d'une religiou de paix, mais je réserve
une partie de ma compassion pour les pauvres filles dont on a brisé le bonheur
innocent en les chassant de leurs cloîtres. Je note d'ailleurs que si l'Eglise a jugé à
propos de réduire certains hérétiques par la force, elle na jamais admis qu'on im-
posât la foi aux infidèles, comme l'ont fait régulièrement les Asmonéeus, qui ne
donnaient aux vaincus que le choix entre la circoncision et la mort.
L'intention de l'auteur était de parler du dogme catholique avec exactitude. La
polémique contre ce dogme est descendue si bas qu'il faut le louer d'avoir su ce que
c'est que l'immaculée Conception et aussi l'Infaillibilité du Pape, quoiqu'il ait conclu
à tort qu'Honorius l'avait ruinée d'avance. Il a moins bien compris l'objet formel du
culte du Sacré-Cœur.
11 y a dans le livre beaucoup de bonnes choses. Les pages sur l'islamisme sont
excellentes, et devront être citées aux demi-savants qui opposent encore les lumières
de ilslam aux ténèbres du moyen âge. Les religions de l'Inde sont jugées comme
il convient, sans que l'auteur ait été assez frappé de l'incapacité des bouddhistes et
des hindouistes à préserver leur religion d'une décadence dégradante.
Ce n'est pas seulement sur les religions que s'exerce la sévérité de l'auteur. Voltaire
lui-même est quelquefois repris, et la bibliographie est parfois conçue dans un esprit
très large. Quant à l'érudition, elle est. comme on sait, extraordinairemeut étendue.
Le chapitre sur la Gaule est peut-être, à ce point de vue, le plus neuf et le meilleur
du livre.
Citons aussi quelques formules bien frappées « Le sauvage libre de Rousseau
:

n'est pas un vrai sauvage; c'est un philosophe qui s'est mis tout nu » p. 31). De la
Grèce : « Après avoir prêté une pensée à tous les corps, elle prêta un corps à toutes

les pensées » (p. 118), etc.


On pourrait encore relever beaucoup de bons endroits; ni les éloges ni les cri-
tiques n'ont la prétention d'épuiser le sujet.
A tout prendre, si songe au talent de l'auteur, à ses connaissances, à son
l'on
autorité scientifique, à sa situation, on ne saurait dire que VOrpheus ajoute à sa
gloire, ni qu'il suit un service rendu au public. La méthode, qui est trop souvent l'a
peu près, a pour conséquence nécessaire la confusion. Insuffisamment scientifique
par l'abus des conjectures et des rapprochements hasardeux, VOrpheus a encore
moins le ton tranquille de la science. C'est une œuvre de combat. Si elle n'est pas

engendrée par vengeance, elle respire du moins le mépris des seules institutions qui
aient travaillé elficacement jusqu'ici à rendre l'humanité meilleure. Après la lecture
du livre, la haine et le mépris germeront dans les âmes. Est-ce dans un pareil ensei-
gnement qu'il faut chercher le salut de l'humanité pensante et les consolations du
règne de la raison, ou simplement un peu de cette paix dont la France a tant besoin î'

Jérusalem.
Fr. M. J. Lagh.^nge.
BULLETIN

Questions générales. — Le Dictionnaire apologétique de la foi catholique de


M. l'abbé Jaiiiiiey n'a pas été sans utilité. Mais il était plus aisé d'en faire un autre
que de le CDmpléter et de le corriger, et c'est bien ce qu'a compris M. d'Alès. La
différence entre la troisième édition et ce qu'on nomme la quatrième (1) fera éclater
aux yeux les plus prévenus le progrès incontestable des études ecclésiastiques depuis
trente ans. L'information est plus sûre, le ton plus serein; on a un sentiment plus
juste de ce qu'il Ce sont surtout les qualités de l'excellent article
faut défendre.
du R. P. Condamin sur Babylone et la Bible, qui constitue un véritable petit traité.
On lira encore, relativement à la Bible, Canon catholique des Saintes Écritures, par
M. Mangenot, et Cantique des Cantiques, par le R. P. Joiion.

Depuis qu'on a constaté en Allemagne l'intérêt d'éclairer les textes bibliques par
des parallèles empruntés aux littératures orientales et d'éclairer les textes eux-
mêmes par l'archéologie, les manuels se multiplient. Celui que M. le prof. H. Gress-
mann vient de publier sous titre Vieux textes et images d'Orient pour l'Ancien
le

Testament [2) a sur la plupart des autres un double avantage le dernier en date, :

il peut mettre à profil les informations acquises par les plus récentes recherches; à
la fois littéraire et archéologique, il réunit l'utilité des manuels séparés. Sa méthode
très judicieuse consiste à disposition des travailleurs une
placer simplement à la

documentation choisie, contrôlée avec diligence, en s'abstenant de toute déduc-


tion purs matériaux, mais matériaux de bon aloi, que chacun mettra en œuvre
:

à sa guise. Le volume de Textes vise exactement le même but que réalisait naguère
le Choix de textes du P. Dhorme; toutefois, aux documents assyro-babyloniens on

a joint des textes égyptiens et quelques textes nord-sémitiques (3). Les noms de
-M.Ungnad —
pour les textes cunéiformes et nord-sémitiques — et de M. H.
Ranke —
pour la littérature égyptienne — garantissent le soin apporté à la
collation des textes présentés. Le volume d'Lnages est l'œuvre spéciale de M. Gress-
manu qui a réuni là dedans 274 documents, en bonnes reproductions pour la

plupart, et accompagnés d'une brève description qui les rend plus facilement intel-
ligibles. Il les a choisis avec tact et classés fort méthodiquement. Quelques-uns ont
figuré mainte fois analogues; la plupart néanmoins sont
déjà en des collections
empruntés aux fécondes explorations contemporaines. On peut n'être guère enthou-

(1) Chez Beaucliesne, l'aris. Fascicules I et 11.


{^) zum Allen Teslament: xvi:2o3 et mi-J40 pp. gr. in-8°.
AUorienlalische Texte und Bilder
avec 274 Tubingue; Molir-Sielieck; 1909.
fig.

(3; Quelques-uns de ceux que le P. Lagrange a groupés à la On de ses Études sur les religions
sémitiques, ou de plus récemment trouvés comme les papyrus d'Eléplianiine et la sièle de
Zakir, tous documents connus de nos lecteurs.
BULLETIN. 143

siaste de ces compilations, dont le principal écueil est d'isoler chaque document du
contexte archéologique d'où dépend souvent sa vraie valeur, ou d'admettre d'emblée
dans une série bien déOnie —
lieux de culte, (njblcmes divins, ou quoi que ce soit
d'analogue — des pièces sujettes à controverse au poitt de vue du sens à leur

attribuer (i;, quand ce n>i-t pas la pièce elie-iiifme qui e^t d'autl.tniicité problé-
matique (2). 11 n'est que juste d'ajcuter que le répertoire de M. Gressœann. par la
richesse et l'élégance de sa documentaiior, la réserve et la précision dfs notes
descriptives, est actuellement le meilleur ouvrage du genre et sera un très utile
instrument de travail.

Nouveau Testament. — Voici venir d'Espagne un ouvrage considérable sur


l'Archéologie gréco-latine serva7it à expliquer l'Éiangile (3). L'auteur, RJ. le Cha-
noine D. Ramiro Fernàndez Valbuena, est déjà honorablement connu par son ou-
vrage Egiptû y Asiria resuscitados. Depuis de longues années il travaille à prému-
nir le jeune clergé espagnol contre des innovations téméraires, mais il y travaille de
la banne façon, en l'initiant à l'histoire. Dès la préface il rappelle que Léon XIII
approuva con entusiasrao y con el mâs vivo interés » la fondation de l'école
«

biblique de Jérusalem, et il s'autorise des paroles si encourageantes de Pie au X


regretté Ms'' le Camus pour inculquer à ses disciples la nécessité de la critique et
les conditions d'un véritable progrès (4\ Tout l'ouvrage respire, cela va sans dire, la
foi la plus ardente, mais aussi un sentiment averti des besoins présents. Le chanoine
Valbuena a beaucoup d'ouvrages hétérodoxes français, allemands et anglais. Il
lu
les analyse avec précision:il en expose les arguments avec droiture et les attaque

par des raisons, non par des uns de non-recevoir plus ou moins spirituelles.
11 est fâcheux que l'auteur n'ait pas dessiné lui-même son plan. Peut-être appa-

raîtra-t-il plus clairement quand l'ouvrage sera terminé. Pour le moment on ne

saisit pas très bien la liaison parties; on constate que le con-


entre les différentes

tenu dépasse beaucoup un sommaire général. Livre P''


le titre. Voici Prélimi- :

naires, comprenant trois chapitres, qui sont une véritable introduction aux Evan-
giles Raison de ce livre et état de la question, Origiue et formation du Canon
:

du X. T., Origine et formation des quatre évangiles question synoptique, évangile


de saint Jean). Livre II: L'Évangile en action, avec cinq chapitres. Idée générale des
catacombes. Testament dans les catacombes, Le Xouveau Testament
L'Ancien
(symboles, les le Canon du X. T.), Interprétation allégorique des
principaux thèmes,
Ecritures, Enseignement archéologique des catacombes. Livre III Archéologie du :

langage, quatre chapitres Importance de cette étude, Quel idiome parlèrent


:

Jésus et ses Apôtres, DilTéreuts modes de s'exprimer en grec et en hébreu, Le style


du X. T. démontre son authenticité. Livre IV : Archéologie des éf angiles^ sous deux

,1,1 Pourquoi, par exemple, avoir bloqué dans la rubrique initiale « pierres à cupules • les
cupules creusées sur un linteau de porte à kli. Marmlia. sur un rocher à Megiddo. sur la caverne
sacrée de Gézer. dans une niche à Pétra et sur le sol du Haram à Jérusalem'.' Tout cela n'a
qu'une médiocre analogie et se répartit sur une immense série de siècles depuis l'ère néoli-
thique Gézer; jusqu'aux derniers siècles avant notre ère (Pétra et Jérusalem sinon même ,

jus((u'aux temps chrétiens, comme on peut le croire pour ces cupules du Haram creusées après
les dernières coupures dans le roc à l'angle nord-ouest de l'esplanade.
2; Telle la galette de plâtre démesurée lig. :209 — —
au centi-e de laquelle s'étale l'empreinte
de ce laaieus sceau d'Elisaïu'a qui passait naguère pour une représentation de lahvé (cf. RB.,
1909, pp. 1-21 ss.\ Du moins M. G. a eu la prudence de ne pas souiller mot de ce lahvé de
contrebande. Il eût bien l'ait de mettre le sceau lui-même en quarantaine.
,3; La Arqueologia greco-latina ilustrando el evangelio, V'olumen I. ia-8° de x-610 pp.
Toledo, 19J9.
l'u Les paroles du Pape Xihil timendum esse divinis lib7-is vera progressione ariis criticae
: :

quin commodum ex hac subinde eis lumea mti posse, sont imprimées en petites capitales.
U4 REVUE BIBLIQUE.

chapitres : Coup d'œil général sur l'archéologie des évangiles, Le recensement de


Quirinius.
A des matières, on se demande si les sujets ne sont pas juxtaposés
lire cette table

plutôt quecombinés pour former un tout organique. Du moins les questions ne sont
pas abordées à la légère, puisque le seul recensement de Quirinius absorbe à lui seul
près de soixante pages. C'est beaucoup, mais on regrette encore davantage que
Tauteur en ait consacré neuf à prouver que Jésus n"a pas prêché en latin, et qu'il

se soit étendu si longuement sur le système de Resch, beaucoup moins répandu en


Allemagne qu'il ne paraît le supposer.
La position prise par M. Valbuena dans la question synoptique caractérise bien sa
méthode. Tout en faisant une part à l'hypothèse de la tradition orale, il la juge tout
à fait insuflisante pour expliquer la ressemblance des synoptiques entre eux. Des
évangiles canoniques tels que nous les possédons, "Marc est le plus ancien. L'évan-
gile de saint Matthieu, par rapport à sou prototype araméen, est plus qu'une simple
traduption. > c'est une composition d'ime allure libre par rapport à son original » (1);

11 dépend en partie de Marc. Luc beaucoup de ]\Iarc, et moins de saint


s'est servi

Matthieu. De plus, M. Valbuena, tranchant une question fort délicate, opine que
notre Marc n'admet pas. et avec raison, de Proto Marc) a pris ce qui lui a con-
i^il

venu dans l'évangile de Lévi, comme il nomme le prototype du Matthieu canonique.


On voit eu somme que l'auteur ne fait nulle difficulté d'embrasser un système
critique et de se séparer de ce qu'il nomme l'immense majorité des auteurs catho-
liques.
On peut dire qu'avec les ouvrages du chanoine Valbuena l'Kspagne fait son entrée
dans les études d'exégèse critique. On peut tout espérer de l'admirable sens théolo-
gique et de la lojauté du clergé espagnol, quand une fois il sera informé des faits.

M. Edwin A. .\bbott prépare un livre qui sera intitulé « r.,e Fils de l'homme » et

sera destiné au monde savant. Il le fait précéder d'un ouvrage adressé au grand
public : » le Message du Fils de l'Homme » (2), qui contient les conclusions du volume
attendu et les justifie d'une façon plus sommaire. Autant qu'on peut saisir dès main-
tenant la pensée de M. Abbott, entend réagir contre ceux qui entendent Fils de
il

l'homme comme un titre messianique emprunté à Daniel, Encore moins est-il dis-
posé à reconnaître rinfiuencedu livre d'Hénoch. Les exemples de l'Évangile oîi Jésus
prend ce titre sont bien plutôt en harmonie avec l'usage de l'A. T., de sorte qu'en
somme Fils de lliomme signifie « l'homme tel qu'il doit être par rapport à Dieu, et
la divinité de l'homme inséparable de l'humanité de Dieu » (p. xixj. Ou conviendra
que ce n'est pas très clair. Ailleurs on nous dit que le Christ a réuni dans sa per-
sonne l'humanité de Dieu et la divinité de l'homme. Même énigme. Aussi ne sait-on
que penser lorsqu'on lit que Jésus, Fils de l'homme, est aussi Fils de Dieu. Et quand
M. Abbott ajoute qu'en pratique nous devons aimer l'homme avant d'aimer Dieu,
entend-il que l'humanité de .Tésus doit nous conduire à l'amour du Père, ce qui
serait fort bien, ou quelque autre chose? Mais apparemment il serait superflu de
ramener à nos formules dogmatiques des concepts aussi flottants.

C'est au contraire en se plaçant complètement sur le terrain de la tradition catho-


lique que M. de Skibniewski a abordé la même question du Fils de l'homme, dans

(I) Termes empruntés àHB., 1896, p. 26 ei :27. approuvés par M. Valbuena, p. l~-2.
,2) The Message of the Son of Mun, l>v Eilwin A. .\blioU, in S" de xxii-ltW pp. Londres, Black,
1909.
BULLETIN. 143

un sens tout opposé à celui de M. Tillmann ;i). Ici même 2 on a fait des réserves
sur le caractère trop unilatéral de la tiiese de M. Tillmann, mais nous ne pouvons
admettre le procédé de M. de Skibniewski qui ramené tout à deux camps, catho-
liques et protestants, pour confondre plus sûrement son adversaire. La thèse prin-
cipale du petit opuscule est celle-ci Seosus hieralis proprius graecae designalionis :

Domini ô j'o; toj dv6pcj-oj » est, se esse verum et genuinum homioem nec natura
'

nec forma ab aliis distinctum, —


comme si, la nature divine du Christ étant déjà
reconnue, il ne lui restait plus qu'à affirmer sa nature humaine dacs ces termes
scolastiques !

Et d'une autre façon encore le R. P. Mariano Sardi, O. P.. reconnaît au titre a Fils

de l'homme » une signiScation très vague %. tantôt dans le sens de Messie, tantôt
pour dire « je ». tantôt pour marquer la nature humaine, et, plutôt que de choisir,
il préfère supposer que Jésus a laissé au mot toute son ampleur pom' lui donner
un sens différent selon les circonstances.

Nous signalions naguère i4, une étude très soignée de M. Max Meinertz catho-
lique) sur Jésus et l'apostolat des païens. M. Spitta protestant; vient de traiter le
même sujet '5 . et, rendant hommage à la façon dont M. Meinertz en a traité la
'( littérature '.-, il s'est dispensé de reproduire un travail si bien fait pour aborder la

question sans autre préambule. La position de M. Spitta paraîtra assez nouvelle.


Disons dès maintenant qu'il se refuse à penser que Jésus ait confiné son apostolat
dans l'étroit horizon d"I;raël, et ce résultat est d'autant plus étonnant qu'il opère
avec les textes beaucoup plus libremf-nt que M. Meinertz. Il commence en effet par
éliminer un grand nombre de traits qui prouvent l'universalité de la pensée de Jésus,
parce que ces traits auraient été ajoutés à l'Evangile comme rexpression d'idées
plus récentes. A vrai dire ce sont surtout les deux premiers synoptiques qui auraient
pris celte physionomie; le troisième a conservé une couleur plus ancienne.
Mais cette exécution qui tranche dans le vif laisse encore voir clairement la pra-
tique de Jésus avec les païens. C'est un point solide, sur lequel M. Spitta s'appuie
contre M. Harnack. Jésus a eu des rapports avec les pa'iens, il a pensé à eux, à
les faire entrer dans le royaume de Dieu, il y a travaillé lui-même. Quand on oppose
comme objection décisivt^ l'épisode de la Canméenne, on oublie que Texclusion des
Gentils n'y apparaît que dans le te.\te de Matthieu, moins près des faits que celui
de Marc.
Or voici le plus piquant. Tandis que M. Meinertz admet que Jésus n'a donné
qu'après sa résurrection l'ordre a ses disciples de prêcher à toutes les nations,
M. Spitta suppose que cet ordre est antérieur. On voit que le protestant est à la

fois moins conservateur comme critique et plus affirmatif que le catholique sur la

position prise par Jésus durant sa vie mortelle relativement à l'apostolat des Gen-
tils. L'amour du Cœur de Jésus pour les âmes des pauvres païens est le ressort
secret du zèle des missionnaires. Il peut être consolant pour eux de savoir qu'une
critique très indépendante constate comme indiscutable ce dont ils n'ont jamais
d'jute.

1 De Nw" '^1 Filio Hominis, dissertationem isagf^gicam scripsit Steplianus Léo de Skibniewski
Sacerdos. S. Theologiae et Ss. Catioaum doetor, in-lG de "6 pp., avec l'imprimatur de l'Ordinaire
devienne. Imprimerie des Méchilaristes.
(2) RB.. 1!!09, p. &46 s.

(3; Estrait de la Rivista Slorico-crilica delîe scienze teologiche, Fascicolo I. — Anno V (1909).
4; RB., 1909, p. aïO.
Jésus und die Heidenmissiûn, von Friedrich Spitta, in-8' de
(.5) viii liC pp. Alfred Tôpelmann,
Giessen, 1909.
ilEVlE BlBLIi^UE 1910. — >'. S.. T. VU. 10
146 REVIE BIBLIQUE.

M. l'abbé Ferré a eu l'heureuse idée de faire lire TÉvangile le plus possible tel qu'il
est, en mêlant cependant quelques commentaires (1;. Avant vécu en Terre sainte,
}•

il a pu jeter çà et là quelques traits qui mettent le lecteur en contact avec la nature,


les personnes et les lieux: mais il faut surtout le féliciter d'avoir rendu l'Évangile
intelligible à tous.

Faire revivre sous les yeux des ûdèles l'adorable figure de Jésus, nourrir les

âmes de la doctrine féconde du Divin Maître, n'est-ce point le besoin le plus urgent
de notre temps.' C'est la tâche entreprise par M. l'abbé Dard et en partie déjà réa-
lisée par deux charmants volumes : I, Jésus; lectures évangéliques pour l'Avent et le

temps de Noèl : Epiphanie: lectures évangéliques pour le temps de rÉpip'm7iie{2).


II.

Pour que l'Evangile soit lu avec goût et profit, il est nécessaire qu'il soit présenté
avec intérêt et rendu lucide par des explications bien informées. En homme familier
avec les études scripturaires, et aussi en homme averti, par un ministère actif, des
exigences des âmes, M. Dard fait une trame judicieuse des récits évangéliques, les
traduit avec une élégante précision et les commente avec sobriété, surtout avec une
doctrine solide et sûre. Une connaissance directe des sites évangéliques lui fournit
un heureux coloris dans l'esquisse qu'il trace de chaque scène. Personnellement au
courant des problèmes soulevés par la critique, il sacrifie à l'utilité pratique du
grand public auquel il s'adresse tout vain apparat d'érudition; mais parce que d'im-
prudentes publications ont vulgarisé des objections et des doutes néfastes, il les

relève discrètement aussi souvent qu'il y a lieu. Les fidèles sauront gré à M. Dard
d'avoir exclusivement consacré à leur être agréables et utiles les trésors de son zèle
servi par une science puisée aux bonnes sources.

L'Explication des épîtres catholiques par M. Van Steenkiste a rendu de bons et


loyaux services. Elle avait cependant besoin d'être mise à jour: c'est ce qu'a fait

M. Camerh'nck dès la quatrième édition. Mais il n'était pas moins urgent de la com-
pléter, et c'est ce que le même professeur au séminaire de Bruges vient de réaliser
avec un entier succès (3). L'ouvrage demeure proportionné à l'utilité des étudiants
en théologie auquel il faut un commentaire de la Vulgate clair et substantiel. INIais
il donne en même temps satisfaction à ceux qui désirent pénétrer plus avant dans
les questions, en fournissant les indications nécessaires. Certaines notes, toutes en
notations de passages, peuvent servir de matière à un travail de plusieurs heures.
Quelques traits marqueront les positions prises par l'auteur.
L'auteur de l'épître de saint Jacques est Jacques, dit le frère du Seigneur. Est-ce
le même que l'apôtre. Jacques, fils d'Alphée? Cela est plus probable sans être
certain. En XIV) ne tranche pas la question
tout cas le concile de Trente (Session
en disant « per Jacobum autem apostolum ac Domini fratrem », car le concile a
supposé l'identité sans la définir, selon l'usage de l'église latine (p. 15, note 2). Les
frères de Jésus ne sont pas ses frères utérins, cela est certain, non seulement d'après
la théologie, mais aussi d'après la critique. Mais on ne peut donner une explication
certainedu degré de parenté. L'épître a été écrite plus probablement vers l'an 47.
Loin que Jacques ait lu l'épître aux Romains, c'est plutôt Paul qui semble avoir lu
la lettre de Jacques (4).

(1) Le Rédempteur, iii-12 de 411 pp. Paris, librairie Saint- Joseph.


(2) II1-1-2 de s-2-0 et 11-260 pp. Paris: Gabalda; 1909.
(3) Commealarias in epistolas catholicas, editio quinta. deauo emendata et notahiliter
adaucta, opéra A. Cainerlynriv: in-8^ de -296 pp. Brugis. Beyaert. 1909.
^4) Assertion étrange et qui aurait dû être prouvée.
.

BULLETIN. 147

A propos de la //" Pctri, M. Camerlynck admet que la questioa d'authenticité


est librement disputée entre catholiques; l'authenticité ne peut être démontrée avec
certitude, mais elle est solidement probable, pourvu qu'on admette que saint Pierre
s'est servi d'un secrétaire. Probablement les pensées et leur ordre sont de lui : un
de ses disciples les aura rendues dans son style.
Cette épître dépend de l'épître de saint Jude. A propos de .Inde lui-même, vient la

question de la citation du d'Hénoch, que l'auteur ne songe pas à révoquer en


livre

doute, malgré les résistances du P. Cornely. Jude a donc cru le livre d'Hénoch
authentique? cela peut-il se concilier avec l'inspiration? Les réponses de M. Camer-
lynck sur ce point rappellent certaines plaidoiries où l'avocat emploie divers argu-
ments, espérant que chaque paquet parviendra à son adresse. Il exige d'abord
qu'on lui prouve qu'Hénoch. le septième depuis Adam, n'a pas fait cette prophétie.
La démonstration serait plus qu'ardue, mais le défi n'est sans doute pas très sérieux.
Aussi, après une seconde argutie, le professeur de Bruges se souvient qu'il est
docteur de Louvain et donne la bonne réponse Jude a suivi l'opinion de son temps. :

Il a pu croire que le livre d'Hénoch était authentique et le laisser voir, mais ce

n'est pas sur cela que porte son affirmation. Et cela est appuyé de l'autorité de
M. Van Noort « Flinc minime neccessarium fuit, hagiographos divinitus edoceri de
:

rébus profanis, physicis, historicis, literariis. quas aliqua ratione tangebant; potue-
runt de iis aeque imperfecte, imo false sentire ac ceteri ejusdera aetatis homines,
dummodo a formait judicio erroneo de iis in Scriptura proferendo praeserva-
rentur »

Le Comma Joanneum est d'origine espagnole; cette thèse est solidement probable:
il est moins sûr qu'il émane de Priscillien. M. Camerlynck réfute l'argument pour
l'authenticité tiré du concile de Trente (Session IV), et, sans se prononcer sur le
sens propre du décret du Saint-Office du 13 janvier 1897, il conclut contre l'au-
thenticité Joannine, tout en s'en remettant à l'autorité de l'Église pour un jugement
définitif.

L'auteur nie que le presbytre Jean de Papias soit un autre que l'apôtre Jean, et
il attribue à l'apôtre non seulement le quatrième évangile et la 1=^ Joannis, mais
encore la II'' et la III» Joannis.

Plusieurs indices facilitent l'usage de cet excellent commentaire.

M. Belser continue la série de ses commentaires. C'est maintenant le tour de VÉpl-


Ire de saint Jacques (1). L'ouvrage comporte une introduction, une traduction de
l'épître en allemand, un commentaire assez étendu, avec des discussions en petits
caractères. L'épître est attribuée à saint Jacques, Tévêque de Jérusalem, « le frère
du Seigneur ». M. Belser l'identifie avec beaucoup d'assurance, avec trop d'assurance,
avec Jacques, fils d'Alphée. La discussion est trop maigre pour produire la convic-
tion, ensemble donner l'identité de Clopas et d'Alphée comme toute naturelle. Et ce-
pendant ce n'est pas le même nom. Tout au plus peut-on suggérer qu'Alphée et
Clopas sont comme Simon et Siméon deux noms assez semblables pour qu'on put être
tenté de les donner à la même personne. L'épître aurait été écrite avant l'an 50.

M. Belser tient beaucoup à ce que saint Jacques n'ait fait aucune allusion à saint
Paul dans le célèbre passage 2, 14 ss. Ici encore il cède à son penchant pour les opi-
nions résolument tranchées. La majorité des exégètes catholiques est d'accord avec les
protestants pour reconnaître que ce n'est pas par hasard que saint Jacques traite le

(1) Die Epistel des heiligen Jakobus, ùbersetzt unu erlilârt vun Dr. J. Evang. Belser; iu-S" de vi-
213 pp. Freiburgr-im-Brisgau, Herder, 1909.
148 REVUE BIBLIQUE.

même thème que saint Paul. Il entendu le réfuter, mais est-


ne s'ensuit pas qu'il ait

ce prouver qu'il ne l'a pas connu que un point de vue différent? Il


d'établir qu'il a

faut reconnaître d'ailleurs que l'étude approfondie que M. Belser a faite de l'épître
lui donne le droit d'avoir ses opinions personnelles. II s'est appliqué avec beaucoup

de soin à retracer la suite des idées et à préciser la pensée par une analyse attentive
des mots. Il remarque très justement que saint Jacques blâme surtout la négligence
des premiers chrétiens à traduire leur foi par des œuvres. Ses exhortations sont donc
encore très utiles de notre temps. Après avoir étudié soigneusement l'ouvrage de
M. Belser, les ecclésiastiques allemands pourront tirer de son exégèse très solide
d'excellents renseignements pour la chaire chrétienne.

L'étude de M. Calvin KIopp Staudt sur lidée de la résurrection dans la période


antérieure au concile de Nicée (1) est plus scripturaire que le titre ne semblerait
l'indiquer. L'auteur distingue l'opinion de Jésus, n'allant qu'à la persistance de l'arae,
celle de saint Paul ou du corps spirituel, celle de saint f^uc et de saint Jean, de la

réanimation ou résurrection proprement dite. A quoi donc sert l'examen de la tradi-


tion jusqu'à Nicée? A constater que l'Église admit sans hésiter une résurrection véri-
table qui est qualifiée dans le symbole de résurrection de la chair. Ce point est bien
établi, et nous en conclurions simplement à la perpétuité du dogme. L'auteur y
envisage surtout une tradition puissante, antérieure à Jésus, et cela est encore
véritable, mais il ajoute que c'est cette tradition qui, altérant la pensée de Jésus et
de saint Paul, a amené le réalisme des récits de saint Luc et de saint Jean. On
reconnaît ici un système analogue à celui que M. Loisy a fait connaître en France;
on lui opposera les mêmes réponses qu'ont produites si solidement Mf Ladeuze.
M. Man^enot, etc. On peut très bien concéder par ailleurs que tel ou tel apologiste
a exagéré le caractère charnel de la résurrection en perdant de vue la notion pauli-
nienne. La discussion sera d'autant plus aisée avec M. Staudt que son traité est
conduit avec une parfaite clarté.

Le long et patient labeur qui a permis à M. Schwartz (2) de nous donner une
édition critique de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, vient d'aboutir, du même coup,
à la production d'un ouvrage bien précieux pour l'utilisation de cette histoire. Le
criblage de chacun des mots qui composent l'œuvre capitale d'Eusèbe a conduit le

savant éditeur à une classiQcation rigoureuse des manuscrits et à une exposition des
particularités orthographiques, qui peut avoir des services à rendre à la critique
textuelle de la Bible et à l'épigraphie. Le système chronologique de l'évêque de
Césarée est de même soumis à une étude approfondie. En véritable disciple de
maîtres alexandrins, Eusèbe est avant tout préoccupé de chronologie; c'est elle
qui fait la charpente de son œuvre. Elle lui sert à convaincre telle doctrine d'hérésie
par le laps de temps qui existe entre sa formation et l'enseignement apostolique.
Par contre, les listes épiscopales, grâce à leurs séries ininterrompues, marquent où
se trouve la véritable tradition apostolique. On ne saurait mettre en doute ce qu'une
pareille armature a de systématique mais elle demeure, dans l'ensemble, conforme
;

à la réalité. M. Schwartz, cependant, se croit obligé par nombre de difficultés de

(d) The idea of the résurrection in the Ante-nicene period, dans les Historical and linguistic
Sfudies in l.ilerature relaled to the New Testament de l'Université de Chicago; in-8°, de 90 pp.
Chicaso, 1909.
[-1) Eusebius Kirchengeschichte bearbeitet... von E. Schwautz. Die lateinische Uebersetzung des
Rufinus... von Tu. -AIommsen. 3 Teil Einleitungen, Uebersichten und Register, in-8° ccLXXii-21(j pp.
Leipzig, Hinrichs, 1909. (Fait partie des Ecrivains chréUens des trois premiers siècles de l'Aca-
démie de Berlin.)
\

BLLLETIN. 140

détail à prendre un parti trop radical vis-à-vis des sucressions épiscopales. A Rome,
par exemple, il n'y aurait pas eu d'épiscopat monarchique avant Soter; quant à la
liste des évéques judéo-chrétiens de Jérusalem, elle aurait tout simplement été
confectionnée sur modèle de celle des évéques d'Aelia, de Marcus à Narcisse. Il
le

faut encore signaler dans cet ouvrage l'argument analytique [die Oekonomic) de
l'histoire d'Eusèbe, où les titres des chapitres sont accompagnés de notes très utiles.

Enfin, on y trouve un registre contenant un index biblique, un index littéraire rela-


tif aux sources et aux ouvrages mentionnés par Eusèbe. un index de noms de per-

sonnes, de lieux, de peuples avec le passage entier qui renferme chacun de ces
noms, et un index des mots grecs, latins, hébreux, araméens et des particularités

de syntaxe. La traduction de RuQn, éditée par les soins de Th. Mommsen, a aussi
sa part dans cette parfaite table des matières.

Le dialogue de saint Justin avec Tryphon ( t;, par M. Georges Archambault, marque
un moment dans l'exécution des Textes et documents % publiés par MM. Hemmer
et Lejay. L'édition du texte est très soignée, et munie d'une introduction très solide
sur les manuscrits, les attestations du dialogue, son intégrité, sa composition. Les
notes sont nourries, quoique très concises. C'est un vrai service rendu que d'avoir
facilité la lecture d'un ouvrage aussi important, le seul qui nous fasse connaître les
opinions messianiques des Juifs au second siècle, et de plus l'opinion d'un philo-
sophe chrétien sur l'exégèse de l'Ancien Testament. M. Archambault dit plus géné-
ralement : « la signification que l'Église chrétienne orthodoxe attribua à l'Ancien

Testament » (p. xcvi). Mais peut-être dans cette formule n'a-t-il pas assez tenu

compte de la personnalité de Justin qui n'a pu se défendre de mêler à sa foi beau-


coup d'explications tirées de ses opinions philosophiques (.3

Ancien Testament. — Le livre comme on sait, de deux


de Daniel se compose,
M. Charles C. Torrey croit que
sections bien distinctes, quoique eu partie parallèles.
ce sont deux ouvra.;es différents (4;. Le premier (i-vi) est une série de récits com-
prenant des visions et des prophéties, dans le style des anciennes histoires, sans un
caractère apocalyptique tranché; le second (vii-xii) est une apocalypse. Et la
preuve qu'il y a deux auteurs, c'est, d'après M. Toney, que les deux parties n'ont
pas été composées dans le même temps. La seconde date, comme l'admettent tous
les critiques, du temps d'Antiochus Epiphane; mais la première partie ne reflète

point les mêmes circonstances. L'allusion à un mariage pour maintenir l'union des
deux grands empires grecs, celui des Ptolémées et celui des Séleucides, nous fait
descendre seulement jusqu'en 248 av. J.-C, quand Bérénice, la fille de Polémée
Philadelphe, épousa Antiochus II Theos, ou plutôt jusqu'au moment uù il fut cons-
taté que ce moyen avait été inutile, et où le fer, Ptolémée III, menaça de briser
l'argile, le royaume des Séleucides aux abois. A cette première partie, composée de

245 à 22-5 av. J.-C, en araméen, un autre auteur aurait ajouté l'Apocalypse qui
termine le livre. Pour donner plus d'unité au tout, il eut l'idée ingénieuse d'écrire
son premier chapitre en araméen (viij; mais comme il voulait écrire en hébreu, il
continua en hébreu et prit la précaution de traduire en hébreu le premier chapitre

(4) Tome
I, contenant la première partie du dialogue. [-lx\iv.

Librairie Picard, Paris.


1-2)

!3] La note de la page 40 donne des Indications plus précises.


'4 Noies on Ihe aramaic part of Daniel, Reprinled from Ihe transactions of the Connecticul

Academy ol arts and sciences, Vol. XV, July, 1909.


150 REVUE BIBLIQUE.

de tout le livre. Ce serait l'explication de l'emploi des deux langues. Vaut-elle mieux
que les précédentes?
Incidemment, M. Torrey se révèle encore plus radical à l'égard d'Ézéchiel que
jusqu'ici la critique avait respecté. Il fait de l'ouvrage qui porte ce nom un pseudé-
pii^raplie écrit en .ludée dans la dernière partie de la période grecque (pas avant
200 av. J.-C.)!
Ces considérations générales sont suivies de notes philologiques sur quelques
passages du texte araméen. M. Torrey s'y montre plus modéré. Il est très remar-
quable qu'il rejette nettement l'interprétation de Mane, Thécel, Phares, proposée
par M. Clermont-Ganneau et devenue courante mine, sicle et demi-mine. Et la :

raison, tout à fait décisive, est qu'on doit supposer que l'auteur savait ce qu'il disait.
Puisqu'il a lui-même expliqué l'énigme, c'est à sa solution qu'il faut s'arrêter.

On trouvera dans plus d'un autre cas beaucoup de profit à lire les gloses de
M. Torrey, quand bien même on ne se rallierait pas à ses vues sur l'origine du livre
de Daniel.

Signalons d'abord dans l'ouvrage de M. A. Hart (1) sur V Ecclésiastique une étude
très poussée du Prologue si intéressant et parfois si éuigmatique du traducteur. On
sait que, malgré le soin mis par ce dernier à nous donner la date de son travail^
cette date demeure discutée. Le traducteur de l'Ecclésiastique nous dit être arrivé

en Egypte Iv yàp '<^ oyôûw /.ai Tpta/.oGTw ï-v. iizi toù E'JcpYÉTou paafXsw;; littéralement,
dans la trente-huitième année sous le roi Évergéte. D'aucuns ont pensé que cette
trente-huitième année était l'âge du traducteur et que l'Évergète en question était

Ptolémée III (247-222), qui fut le premier à porter cette épithète. D'autres, s'ap-

puyant sur des constructions grammaticales similaires, ont traduit simplement : la


trente-huitième année du règne d'Évergète. Dans ce cas, il s'agirait non plus de
Ptolémée 111, nui ne régna que vingt-cinq ans, mais du second Evergéte, Ptolé-
mée VII, surnommé aussi Physcon (170-117), dont le règne dura cinquante-trois
années. Ainsi, l'arrivée du descendant de Ben Sirach en Egypte se placerait exacte-
ment en 132 avant J.-C. Mais M. Hart voit en tout cela des difQcultés qui le pous-
sent à chercher une autre solution. Eu particulier, ce que l'on sait par les historiens
des sentiments et de la conduite de Physcon est de nature à faire considérer son
époque comme défavorable à des travaux de traduction tels que celui du petit-fils

de Jésus. Il faudrait donc calculer la date donnée, d'après une ère. Or, chez les
Égyptiens, l'ère courante était celle qui partait de l'avènement de chaque roi pour
se terminer à sa mort. Ptolémée Philadelphe, regardé comme le promoteur de la
version des LXX, mourut la trente-huitième année de son règne (247). Mais,
comme on était encore dans la trente-huitième année de cette ère particulière quand
Evergéte I monta sur le trône, le petit-fils de Ben Sirach pouvait dire qu'il avait
abordé en Egypte, la trente-huitième année, sous le roi Évergéte, c'est-à-dire en
247. A cette époque, la traduction grecque de la Loi, des Prophètes et d'autres
livres sacrés étant terminée dans l'ensemble, on s'était mis à la traduction des
livres sapientiaux, et tandis que les anciennes parties de la Bible avaient été inter-
prétées avec quelque imperfection (oi [xi/.pàv s/st ota-^opav...). le petit-fils du Siracide
aurait trouvé une traduction fidèle d'ouvrage traitant d'une Sagesse relevée (sSp v

où ,aiy.pà; -atôefa; âœd;j.otov). Aussi se serait-il senti engagé par là à traduire l'œuvre

(1) Ecclesiasticui. The Greek text of Codex 218, edited loith a lexlual commenlary and prole-
goinena by i. H. A. Hart, M. A. In-8°, xvii-376 pp. Cambridge, University Press., l'jOO.
BULLETIN. loi

de son graad-père, laquelle rentrait dans cette dernière catégorie, celle des sapien-
tiaux.
On taxera sans doute ces conclusions de beaucoup trop subtiles : elles étaient à

signaler comme un effort tenté pour dissiper rohscurité de cette partie du Prologue.
L'objet principal de la publication de M. Hart est de mettre entre les mains des
exégètes le texte du Codex 248, provenant de la Vaticane et contenant une recen-
sion grecque de l'Ecclésiastique très importante. Signalée par Fritzsche, mise en
relief par Taylor, cette importance consiste en ce qu'elle présente plus d'une afûnité
avec le texte hébreu, dans les passades ou les autres témoins grecs sont divergents.
On s'était aperçu, à une époque déjà antérieure à Clément d'Alexandrie (car cet
auteur a connu les leçons particulières à ce codex 248j, que la traduction grecque
de la Sagesse de Sirach commençait à être altérée par les copistes et s'éloignait en
maint endroit de la première rédaction .1 . Quelqu'un prit donc à tâche de faire
disparaître ces défauts en corrigeant d'après l'hébreu le texte grec qu'il avait en
main. Le codex 248 représente le résultat de cet ancien travail. Aussi, pendant que,
uràce aux vénérables onciaux, xBC. on arrive à serrer de près l'état premier de la
traduction élaborée par le petit-Bis de Ben-Sirach, le codex 248 sert à la reconstitu-
tion de l'original hébreu.
Le texte éd'té par M. Hirt est suivi d'une collation de la version syro-hexaplaire
avec le Vaticanus commentaire textuel qui permet de constater les rap-
B) et d'un
ports du codex 248 avec les fragments hébreux découverts en 1896-1897 et avec la
Peschitto. qui a été faite sur un original hébreu. Ce travail rendra un grand service,
plus grand, en vérité, que la dissertation des Prolego/nena sur une soi-disant
recension pharisienne de la Sagesse de Ben Sirach. où Ton met en œuvre des argu-
ments peu convaincants.

On nous a demandé s'il faut prendre au sérieux les deux dissertations que M. H.
Schneider a trouvé moyen d'insérer dans la collection des Leipziger semitistische Stu-
dien, qni n'avait contenu jusqu'ici que des travaux de science et de bon goût 2 <
? L'auteur
a la prétention d'expliquer l'évolution de la religion de labou dans les tribus d'Israël et
de Juda, puis, passant en Babylonie, il va nous montrer le développement de l'épopée
de Gilgamès. Il s'excuse, dans l'introduction, de ne pas avoir appuyé ses raisonnements
d'un grand appareil d'érudition. Et, en effet, les notes sont sinsulièrement clairse-
mées, si clairsemées qu'on se demande pourquoi dans l'ouvrage. Il y a.
elles figurent

en tout, deux notes pour la dissertation sur Israël Encore la seconde dit-
p. 1-41).
elle simplement que le mot Habiri signifie « peut-être aussi ceux qui passent j. Xous
ne nous plaindrions pas de ce manque d'érudition si les conclusions de l'auteur
étaient le fruit d'études spéciales et approfondies dans le domaine de l'exégèse et de
la philologie orientale. Mais M. Schneider, docteur en tiiédecine et en philosophie,
traite aussi bien de la psychologie des anciens Égyptiens (3), que des naturphiloso-
phische LeUrjedanken de Goethe '4) ou des rapports entre la philosophie de Gassendi
et celle de Descartes (5). Ce n'est pas lui qu'on accusera de faire de laSpezialisieruiui

(1) cf. TOL'ZARD, L'Original hébreu de r Eccléêiastique ; Rapports du texte avec les versions.
RB., 1898, pp. 33 ss.
[i) Zwei Aufsâtze zur Religionsgeschichte Vorderasietu von Dr. Med. et Phil. Herjiaxx Schxei-
DEFw Die Entwicklung der lahureligion und der Mosesagen in Israël und Juda, Die Entwicklung
des Gilgameschepos. In-S» de 84 pp.. dans Leipziger Semitistische Studien, V. 1 (Leipzig. Hinrichs,
1909;.
(3) Kultur und Denken der allen Aegypter [chez Hinrichs).
(4) Gœthes naturphilosophische Leit'jedanken (ibid.).
(3) Die Stellung Gassendis zu Descartes (chez Dûrr. Leipzig .
152 KEVLE BIBLIQUE.

ûber Spezialisierwig '1). On ne s'étonnera donc pas si l'incompétence de l'auteur


transpire à chaque page. Commençons par l'histoire de la religion des Hébreux. Les
ori;iines de cette religion peuvent s'appeler le roman des quatre fétiches. Un premier

fétiche, Jacob-el, s'iustalle à Béthel et y reçoit un culte. Ce Jacob-el avait probable-

ment forme d'un taureau (cf. le taureau de Jacob). Un deuxième fétiche, Joseph-el,
la

s'installe près de Sichem, Un troisième, appelé Israël (chez les Égyptiens Isir-el), est

honoré non loin de Silo « Nous ne savons pas au jmte quelle était la forme du fé-
:

tiche Israël; peut-être était-ce une pierre; il peut être envisagé avec certitude comme
le prototvpe (Urbild] de l'arche d'aliiauce ». Voilà pourquoi les prêtres de Silo seront

fils de larche, c'est-à-dire o lîls d'Aaron ». Le mauvais jeu de mots entre hà'ârôn
« l'arche » et 'Aharôn, le frère de Moïse, peut satisfaire les hébraisants de la taille
de M. Schneider. Ce n'est pas tout ! Le quatrième fétiche entre en scène : tout le
monde devine qu'il s'appellera lahu. Ce sera le fétiche de .Tuda. car la tribu de

Juda s'appelle lahuda ou lahudi, le premier élément étant lahu et le second ne s'ex-
pliquant pas. Ce fétiche a la forme d'un serpent serpent d'airain). Et vous ne —
vous attendiez pas à cette conclusion — c'est pour cela que, dans la vision d'Isaïe,

les Séraphins se voilent c Les paires d'ailes, chez les êtres de sa


la tête et les pieds :

vision, cachent poétiquement du corps qui, dans la structure du serpent,


les parties

manquent ou sont trop dilférentes de celle de l'homme les pieds et le visage « :

(p. 21). Un peu plus bas « De même que les prêtres du dieu Israël ne s'appellent
:

pas fils d'Israël, mais, d'après la forme de leur fétiche, fils de l'arche, fils d'Aaron,
ainsi les prêtres de J«/i(/ ne s'appellent pas fils dt lahu, mais fils du serpent, Lévites».
Probablement encore un jeu de mots sur Lévi et Léviathan! Enfin, Saiil adressera
ses hommages à un dieu qui n'est ni le fétiche Israël de Silo, ni le fétiche lahu de
Juda c'est le dieu de Gilgal dans la tribu de Benjamin. Et ainsi de suite! Si David
:

transporte l'arche à Jérusalem (chose peu vraisemblable selon notre auteur), ce serait
tout au plus pour faire du fétiche de Silo l'humble serviteur du fétiche lahu, etc..
etc.. Nos lecteurs nous dispenseront d'msister. La dissertation de M. Schneider, tra-
duite en français, aurait un grand succès d'hilarité et. encore une fois, on ne saurait
trop déplorer que les professeurs Fischer et Zimmern, directeurs des Leipziger se-
tnitii^tische S Indien, aient accueilli ces élucubrations dans leur collection. Quant à la

thèse sur l'épopée de Gilgaraès, elle est un résumé, par un outsider, des travaux de
Jensen sur la matière, avec quelques vues personnelles de l'auteur. Le fameux sceau
de Sargon l'ancien où jusqu'ici on avait cru voir Gilgamès abreuvant un taureau, re-
présenterait le roi, sous les traits du taureau, en train de boire les eaux de la vie que
lui sert non pas le héros Gilgauiès, mais bien le dieu Gis. Ce dieu Gis est identifié,
sans façon, avec Mn-gis-zida. le dieu de (lù-de-a. M. Schneider n'hésite pas à décom-
poser l'épopée de Gilgamès en ses diverses rédactions, comme on ferait pour les
poèmes homériques. Voici sa conclusion : « Le plus récent remanieur (Bearbeiter)
de l'épopée de Gilgamès est, comme le plus ancien, un savant de haut rang, un bril-
lant représentant de la science de son temps; seulement il est plus savant, mais
moins poète et philosophe, que son vieux compagnon t. Il est possible que l'épo-
pée soit un conglomérat de rapsodies et que, par exemple, l'épisode du déluge ait été

intercalé dans la légende primitive. Mais n'y a-t-il pas quelque prétention de la part
de M. Schueider, qui n'a rien d'un assyriologue, à analyser les procédés Stila?'ten)
des auteurs respectifs? Ce docteur en médecine fera mieux de retourner à Goethe et à

(1, RB. 190S. p. i^te.


BULLETIN. lo3

Gassendi, sil ne veut pas que ses travaux d'érudition dans le domaine biblique ou
assyriologique deviennent justiciables d'un Molière.

Parallèlement à The Centnnj Bihle, qui comprend les divers livres de la Bible édi-
te's en petits commentaires de poche, la librairie Jack de Londres et d'Edimbourg
publie des manuels minuscules destinés à faire connaître au grand public les conclu-
sions de la science dans les domaines connexes de l'exégèse. L'un de ces manuels
traite de la dû à la plume de M. A. S. Peake (1). On ne s'at-
religion d'Israël et est
tend pas à trouver une énorme dépense d'érudition ni beaucoup d'informations neuves
dans une brochure à six pence. Toujours est-il que ceux qui ne sont pas au courant
de l'exégèse et de l'orientalisme ont ainsi sous la main les conclusions les plus objec-
tives des travaux modernes, dans un style agréable à lire et sous une forme très
accessible. A chaque page de M. Peake on reconnaît le spécialiste autorisé, qui n'a-
vance que les résultats les plus probables de la critique et de la science, en les dépouil-
lant de tout fatras d'érudition. « Cet ouvrage n'est pas une théologie de l'Ancien
Testament, mais une histoire de la religion d'Israël. » Aussi l'auteur suit-il pas à pas les
différentes étapes de la religion de lahvé. Il reconnaît que cette religion n'est pas née
tout d'un coup avec Moïse, mais a dû plonger ses racines dans un passé lointain. Il

cherche à mettre en lumière comment elle a subi le contre-coup des événements his-

toriques les plus importants, tels que l'installation en Canaan, la réforme deutérono-
mienne ou la captivité de Babylone. Ou encore comment les prophètes ou les voyants
ont imposé leur empreinte aux idées religieuses. « C'étaient des prêcheurs qui appor-
taient à la nation le message de Dieu. Leur but était de régénérer les conditions
sociales et de les harmoniser avec la volonté de Dieu, ce qui impliquait une attitude
vis-à-vis de la politique intérieure ou extérieure ). lin chapitre est consacré à la nais-
sance du judaïsme, un autre montre comment ce judaïsme fait contrepoids à l'esprit
des anciens prophètes. Enfin la litiérature des livres sapientiaux est également passée
en revue. Une brève esquisse bibliographique contient surtout les ouvrages de langue
anglaise. C'est aux lecteurs de langue anglaise que s'adresse spécialement la col-
lection.

Un élégant petit volume de la collection Religions, Ancient and modem, est con-
sacré par M. St. A. Cook à une monographie sur la religion de l'ancienne Palestine
au second millénaire avant notre ère (2). Un chapitre préliminaire indique le but
poursuivi par l'auteur et les compte mettre en œuvre pour le réaliser. A
moyens qu'il

l'aide des sources extra-bibliques il s'attachera à montrer quel degré de culture reli-

gieuse avaient atteint les habitants de Canaan avant l'invasion Israélite. Un simple
regard sur la table bibliographique indique assez que l'auteur est au courant des
dernières rcL-herches, tant en ce qui concerne les résultats des fouilles qu'en ce qui
concerne les sources égyptiennes ou assyro-babyloniennes. Le sanctuaire de Gézer
est pris comme type des anciens lieux de culte. M. Cook montre la persistance de ces
lieux de culte à travers l'histoire, même lorsque le titulaire primitif a été remplacé
par une autre figure religieuse, parfois par un saint du christianisme. Très rapide-
ment défilent sous nos yeux les objets sacrés (arbres, pierres, symboles), les rites
sacrés (sépulture, sacrifice), et les animaux sacrés. Quand il s'agit d'expliquer la
sainteté et l'impureté, l'auteur se laisse séduire par la théorie de W. R. Siuith qui

(l) The religion of Israël, by Prof. A. S. Peake, D. D. In-16 de 177


pp. dans The Century Bible
handbooks (Londres et Edimbourg, Jack, 1908;.
(2; The religion of ancient Palestine in the second millenium B. C. by St. A. Cook, M. A. In-16
de YiH + 1-22 pp. Londres, Constable, 1908.
134 REVUE BIBLIQUE.

identifie les deux concepts. Ce n'est pas ici le lieu de réfuter cette opinion (1). De
même la théorie de ranimisme, esquissée à la p. 60, ne tient pas assez compte des
faits ;2). Les dieux cananéens sont soigneusement passés en revue, surtout d'après les

noms propres des lettres d"El-Amarna. Nous ne pouvons nous résigner à retrouver
le nom de Jahvé dans iami de Alaiami, l'auteur d'une lettre de Ta'annak. La syl-
labe mi dans les lettres d'El-Amarna n'a pas la valeur wi, qui est réservée au signe pi.
Le travail de M. St. A. Cook qui est tout à fait up to date est destiné à rendre
service au grand public, en lui fournissant les résultats les plus marquants des fouilles

en Palestine et des divers travaux sur l'ancienne religion de Canaan. L'auteur est le

premier à reconnaître combien il doit au Canaan du P. Vincent.

M. le Prof. H. L. Strack a réédité le traité de la Michna relatif aux rapports des


Juifs avec les païens, 'Ahoda zara'' (3). C'est un des plus intéressants, car il reflète
une situation historique, et tranche des questions qui s'imposèrent aussi au chris-
tianisme naissant. L'opuscule de M. Strack contient une introduction, le texte
hébreu vocahsé avec des notes de critique textuelle, un vocabulaire, une traduc-
tion en allemand annotée. Nous nous sommes souvent plaint du peu de zèle des
savants Israélites pour rendre leur littérature abordable. On ne peut faire ce re-
proche à M. Strack; on doit même le remercier de rendre accessible à tout le monde
et la langue ^4) et les idées de la Michna. et souhaiter qu'il étende ses labeurs à
d'autres parties du recueil.

Peuples voisins. — On sait que l'écriture cunéiforme n'a pas servi seulement
à des peuples sémitiques comme les Babyloniens, les Assyriens, ou les Cananéens

du temps d'El-Araarna. Les Élamites utilisent cette écriture dans leurs plus an-
ciennes inscriptions et on la retrouve dans le néo-susien de l'inscription de Behis-
toun aussi bien que dans le persan de la même époque. Les populations de l'Asie
Mineure, Hittites du centre, habitants du Mitanni et de l'Arzawa ;oj, riverains du
lac de Van, emploient le même système et cherchent à l'adapter à leurs propres
langues. C'est dans la correspondance d'El-Amarna que figurent la longue missive
de Tousratta en langage du Mitanni et les deux lettres en langage du pays d'Arzawa.
Les textes hittites en cunéiformes ont été mis au jour par les fouilles de AVinckler
à Boghazkeuï 6 . Les textes qu'on peut appeler vanniques sont connus depuis
longtemps par travaux de Guyard et de Sayce. Toute une école, à la tête de
les

laquelle figure Heinrich Winckler, cherche à rattacher ces diverses langues d'Asie
Mineure, en y ajoutant l'élamiie, au rameau des langues du Caucase. Dans les
Mitteiiangen dev rorderastatischen Gesellschaft (1907. 5), M. Th. Ivluge aborde
résolument la question, en ouvrant une série d'études sur la philologie comparée
des langues caucasiques (7 . Sans sourciller, il compte parmi les langues mortes
de la branche caucasique : l'ibérien, le ligurien, le sicilien-elymaïte, l'étrusque,
l'inscription de Lemnos, le mycénien, l'ensemble des anciennes langues de l'Asie
Mineure (y compris le hittite, le langage du Mitanni et de l'Arzawa) (8), enfin

0) cf. L.IGRANGE, i'/ïS.'^, p. 150 SS.


(-2) Cf. ibid., p. C SS.
(3) Aboda Zara der Misnatraktat t Gôtzendienst ., in-S» de 20 et 31 pages. Leipzig, Hinrichs.
1909.
fi) Le grand nombre des mots grecs et même latins s'explique sans doute par le caractère spé-
cial du traité auquel ils donnent un intérêt de plus.
(3; Cf. RB.. -1909, p. 54 ss.
(6) RB., 1908, p. 312 ss.
(7) Studien zur vergleichenden Sprachwissenschaft der kaukasischen Sprache.
(8} Sur ces pays, cf. Revue biblique, 1009, p. S4 ss.
BULLETIN. loo

lourartéen, l'élamite, le cosséen et le sumérien. Avis aux amateurs de kaukasologie!


M. Kluge nous indiquera peut-être un jour comment il est arrivé à ses conclusions.
Sa première étude a la prétention de comparer la langue des inscriptions ourar-
téennes (connues jusqu'ici sous le nom de caldiques, vanniques ou proto-armé-
niennes) et les idiomes du Caucase. Parmi ces idiomes il s'attache de préférence
au hurkanien, l'un des dialectes du Dagestan. Pour ce qui est de l'ourartéen, il
adopte la plupart des conclusions de Sayce, Lehmann et Beick. La méthode con-
siste à juxtaposer les formes grammaticales de l'ourartéen et celles du hurkanien,
à négliger les différences et à insister sur les rapprochements les plus fortuits. Or,
le dernier mot est loin d'être dit sur les inscriptions ourartéennes ou caldiques,
comme ou en peut juger par la dissertation de Lehmann dans la Zeitschrift de?'

deutsclicn morgenldndischfn Wlssenschaft. t90-t, p. Sl-j ss. (1). On s'en aperçoit


dans toute la dissertation de Kluge qui, au lieu d'aller du connu à l'inconnu,
cherche à s'orienter dans l'inconnu. Ses rapprochements sont toujours sujets à

caution et l'auteur le sent lui-même. Cette première étude pourrait bien porter
préjudice à la thèse pancaucasique : qui trop embrasse mal étreint!

Beaucoup plus ferme le travail de M. Bork sur le langage du Mitanni (2). On


avait déjà une très bonne dissertation de M. Messerschraidt sur ce sujet (3) et
M. Bork n'a pas de peine à reconnaître combien il doit à son devancier. Le texte
de la lettre de Tousratta avait été l'objet d'une première collation par Knudtzon.
Les résultats de cette collation avaient paru dans les Beitràge zur Assyriologie
(vol. IV, p. 134 ss.). Le même assyriologue vient de publier, dans son magniflque
ouvrage sur les (4), une série de notes destinées à compléter
lettres d'El-Amarna
et à élucider sa collation primitive. Bork utilise le tout et cherche à fixer défini-
tivement le sens de la lettre, le mécanisme de la langue et le vocabulaire. Il est,
lui aussi, sous l'influence de l'hypothèse caucasique, ce qui ne paralyse pas trop

son interprétation. Son étude phonétique, très serrée, a réussi à déterminer des
valeurs spéciales pour certains signes cunéiformes auxquels on attribuait jusqu'ici
leur valeur assyrienne ou babylonienne dans le texte du Mitanni. En particulier, la
présence de la voyelle o, distincte de u, semble indubitable. Il a le bon goût de ne
pas insister sur des rapprochements de mots entre le raitannite et le caucasique,
car il y a près de trois mille ans entre les deux. Il reconnaît, d'ailleurs,
sait qu'il

que le mitannite n'appartient pas aux dialectes caucasiques du nord, ni à ceux du


sud, mais qu'il représente une langue de transition. Langue de transition dont on
ne voit ni le point de départ, ni le point d'arrivée! La comparaison avec l'élamite
n'aboutit guère à un meilleur résultat.

A propos de l'élamite, signalons la petite plaquette de Hùsing, Die Sprache


Elams (5). C'est un résumé rapide de la littérature élamite et un bref aperçu de la
phonétique, de la morphologie et de la syntaxe. Le tout pour aboutir à cette con-
clusion que l'élamite (ou anzanite) doit appartenir aux langues du Caucase. L'exposé
est trop succinct pour qu'on puisse se une opinion. Tant qu'on n'aura pas
faire
choisi parmi les nombreux idiomes du Caucase celui qui a le plus -de chances de

(1) Zwei uiiverôffentliclUc chaldàische Inschriflen.


(2) Die Mitannisprache, dans Mitteilungen der vorderasiatischea Gesellschaft, 1909, 1 et 2.
(3) Mitannistudien, dans la même collection, 18'i9, 4.
(4) Die El-Amarna Tafeln, dans Vorderasiatische Bibliotek, II.
(5) Sonderabdruck aus dem 86. lahresberichl der Schlesischen Gesellschaft fur vaterlàndische
Cullur, Breslau, 1908.
136 REVUE BIBLIQUE.

représenter le plus ancien état de la langue et qu'on n'aura pas mis en regard les

formes élamites correspondantes, n'est-il pas prématuré de ranger toutes les lan-
gues non sémitiques ou non aryennes de l'Élam ou de l'Asie Mineure sous la même
rubrique « langues caucasiques » ? On remarquera que Meyer. à propos des travaux
préparatoires de Hiising sur l'éianiite dans Orientalistische Litteratur-Zettung, leur
décerne le titre de 7)ieist phantastische Hypothesen (l).

Ce n'est pas seulement à l'époque des lettres d'El-Amarna que les gens du Mitanni
apparaissent dans l'histoire. Durant toute la dynastie kassite on trouve, dans les
contrats de INippour, des noms qui appartiennent certainement à la langue de ce
pavs (2). Maintenant voici des noms mitannites dès la première dynastie baby-
lonienne. L'excellente étude d'Ungnad sur les contrats de cette période, provenant
de Dilbat (3), met ce fait eu relief. Oq remarquera [ilu) Te-es-sû-up-'a-ri, dans
lequel le nom du dieu mitannite et hittite, Tesup, est écrit à peu près comme dans
la lettre de Tousralta, où nous avous (ilu) Te-es-sù-pa, (ilu) Te-e-es-sû-pa et
ih() Te-e-es-sû-up. Non siulement pour l'histoire du Mitanni. mais aussi pour celle

d'Élam, les textes de Dilbat apportent une nouvelle lumière. Le vizir d'Elam,
Kukka-\ilu) ISaser, connu sous le nom de Rukka-nasur par une brique de Suse (4),
est coniemporaiu (.VAmmi-zaduga, l'avant-dernier roi de la première dynastie

babylonienne (5). C'est un synchronisme des plus précieux pour la chronologie


élamite, si EuGn, ce qui intéressera surtout
incertaine encore sur bien des points.
les biblistes, c'est la présence du nom d'Abraham à l'époque dWmmi-zaduga. 11 est

écrit sous les formes A-ba-am-ra-ma, A-ba-m-ma, A-ba-am-ra-am (6).

[P. D.]

On aura lu dans les Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Let-

tres de 1909. plusieurs études importarites pour l'histoire des religions sémitiques.
En avril M. Eiisèbe V^assel étudie l'inscription de la prétresse Hanniba'al, prétresse
de Coreva (nom de lieu), femme de Bod-Melqart. flls de Qart-yaton, tils de Qart-
raasal. L'auteur s'applique à déterminer le caractère du dieu Qart, et établit comme
assez vraisemblable que ce Qart est abrégé de El-qart ou de Ba'al Qart, le dieu ou
le seigneur de la ville. Rien n'empêche de l'identifier avec le Génie de Carthage.
Dans le même cahier, M. Clermout-Gaaneau explique l'inscription trouvée à
Délos en août 1907.

Alt ojpi'jji xai AaTaoTr,'. IIaÀa'.'3Tivr,t

y-a: AspoÔ'.TYjt oupavtxi. Ose; £7:j;xooi;,

Aaatov ArjarjXpiou AaxaÀwv'.TriÇ


otuOst; alto rîtpaTwv,
£uyr,v.

Oj OciiiTOv Oî npoiaysiv

aiystov, 'juov, ooo; 6r;),E'.a;.

« A Zeus Ourios, à Astarté Palestinienne et à Aphrodite-Uranie, divinités exauçantes,

Damôu, tils de Démétrius, originaire d'Ascalon, ayant été sauvé des pirates, (a fait cet

(1) Geschichte des AUertums (2^ éd.), I, -2, p. 410.


(2) Orientalistische Litleralur-Zeitung, 1906, col. 588 ss.
(3) Dans les Beitrâge zur Assyriologie, VI, 5 (1909).
(4) SCHEiL, Textes éiaTiites sémitiques, III, p. 28.
(o) Sur cette première dynastie, cf. RB., 1908, p. 213 ss.
;6; Sur le nom d'Abratiam, cf. RB., 1908, p. 218 s.
BULLETIN. 157

ex-voto). Il n'est pas loisible d'offrir en sacrifice de la chèvre, du porc, de la vache. »

L'iuscription est rattachée au premier siècle avant notre ère ; elle est gravée sur
un autel cylindrique.
Xotre Ascalouite a probablement échappé aux pirates grâce à un vent favorable,
et c'est pourquoi il nomme en première ligne le Zeus du bon vent. Il est aussi très
naturel qu'il invoque .\pbroJite Uranie, la déesse d'Ascalon Hérodote, I, 108), et
Astarté de Palestine, la déesse de sou pays, c'est-à-dire probablement de la région
côiière connue plus spécialement sous le nom de Philistie. JI. Clermont-Ganneau
serait tenté de distribuer la triple défense d'immoler de la chèvre, du porc et de la
vache entre les trois divinités, de telle sorte que le culte de Zeus Ourios exclurait la
chèvre, celui d'Astarté le porc, et celui d"Aphrodite la vdche. Mais comme n'y a il

qu'un autel, il n'y avait probablement qu'un seul culte rendu eu commun aux trois
divinités.

Aphrodite est distingdée d'Astarté, mais il ny a plus à cette date qu'une Astarté
pour tout le pays. Damôn était peut-être d'origine sémitique.
Au bulletin de juin, M. Gauckler (1) fait l'exégèse d'une statuette, haute de
0™47, eu bronze doré, trouvée aux fouilles du Janicule (2). Eu voici la descriptiou :

« L'idole est engaiuée comme une momie. Un dragou à crête dentelée en fait
sept fois le tour, remontant en spirale de gauche à droite, la queue serrée contre
les talons en arrière, la tête appliquée contre le crâne, et dardant en avant au-
dessus du Iront de la déesse. Eatre les circonvoluti »ns du monstre, sept œufs de
poule avaient été déposés sur le corps, rangés en une ligue unique qui monte des
pieds jusqu'au cou. Eu pourrissant ils ont éclaté « (p. 427).
D'dprès l'explication de M. Gauckler, la game elle-même représente un œuf dont
la déesse est en train de sortir grâce à la pression du serpent qui lait peu à peu
éclater la coque : « Ovorum progenies dii Syri », dit Arnobe (I, 36), d'où le nom de
Nativité donné à l'article. Les sept œufs seraient le symbole de sept degrés d'ini-
tiation correspondant aux sept espaces planétaires. Quelques savants eut cru recon-
naître dans l'idoledu Janicule un Kronos mithriaque. M. Gauckler appuie fortement
son hypothèse sur l'autorité de Macrobe, et on ne peut que lui donner raison. Le
résultat des recherches entreprises au mê.ne lieu aux frais de M. Heuri Darier, de
Genève, a été exposé d'une façon très précise dans ime élégaute brochure par
M.\l. Georges Nicole et Gaston Darier. L'étrauge iJole y figure sur une planche en

couleurs.

Palestine. — PEFitnd Quart. Statem., cet. 1909. — M. P. J. Baldensperger,


L'immuable Orient i^suite) : cueillette des fruits; usages de la vie courante. —
M. W. E. Jenniugs-Bramley. Les bédouins de la péninsule du Sinaï (suite) : vie
quotidienne; réunious et danses à l'époque du vebVa ^« pâturage »= printemps) ; ali-
ments ;lég'slation —
constituée uniquement par l'usage; à noter le droit de posséder —
un palmier que l'on a planté soi-même sur le territoire d'uue autre tribu et d'atta-
cher son nom à toute eau découverte pour la première fois. — M. Macalister.
Extraits des comptes rendus de la « Jérusalem Literary Society » (suite) : raines
et fragments épigraphiques de Deir el-Qjla'a; de Tibériade à Safed; indications de
railliaires; traduction d'un talisman rabbiuique contre Lillith, le démon femelle
funeste aux nouveau-nés. — M. le col. Couder, Notes sur de récentes découvertes,
où revient, comme very interestiny discovery, le malencontreux pastiche du Josut

(1) La Xativité de la déesse syrienne « Atargatis ».

(2) Cf. RB., 1908, p. 311.


138 REVUE BIBLIQUE.

samaritain! — llév. C. Hauser, Notes sur la géographie de Palestine (suite) : une


douzaine d'ideatifications, la plupart inflaiment précaires, v. g. Maspha de Moab =
Matâba, Aroer =
Haddâdeh; Eben-Ezer =
Deir el-'Azar, ce nom est une erreur
pour Azhar, et que deviennent des spéculations risquées sur l'équivalence 'Azar-
Ezer? —
M. St. A. Cook. Le culte de Baal et d'Astarté en Angleterre : inscriptions
votives et dédicatoires découvertes en territoire anglais.
La perle de ce QS. est la monographie sur L'ancien alphabet hébreu et la tablette de
Gézer, par A. Cook (pp. 284-309). La tablette est envisagée exclusivement par le
M. St.

côté paléographique et, au terme d'une enquête très diligente, elle est attribuée
« environ à l'époque de l'Exii », juste la date proposée dans RB., 1909. p. 267 s.

M. Cook l'a coliationnée avec tous les documents de l'épigraphie nord-sémitique :

stèle de Mésa, inscriptions syriennes de Zakir, Sendjirli, Hassan-beyli, texte phéni-


cien du Baal-Lebanon. poids, iotailles et cachets, enfin l'inscription du tunnel de
Siloé. Il a eu lui-même l'impression que son étude —
plus importante pour l'histoire
de l'alphabet hébreu que pour le calendrier de Gézer en particulier eût gagné en —
précision par de bons fac-similés paléographiques; cette lacune n'est qu'imparfai-
tement comblée par le recours aux tables de M. le prof. Lidzbarski {Handbuch
d. nordsem. Epigr.). Les remarques générales sur les diverses catégories de docu-
ments, malgré un réel effort pour faire entrer en ligne de compte le point de vue
archéologique, demeurent trop confinées dans la perspective paléographique. II en
résulte que M. Cook persiste à tenter un classement chronologique d'après l'évolu-
tion de l'écriture dans des documents aussi disparates que la stèle de Mésa. l'inscr.
du tunnel de Siloé et la tablette de Gézer. Il se persuade que cette tablette repré-
sente une écriture de transition entre Mésa et Siloé. La date de Mésa est ferme; les
transformations graphiques saisissables dans la tablette sont considérées comme
l'aboutissant de l'évolution attestée par les textes de Zakir, Sendjirli, etc., au cours
des viiF-Yii'^ siècles. Il arrive de la sorte au yi*" siècle; et parce que Siloé lui paraît
plus cursif, il le supposerait volontiers encore plus moderne. Sans oser faire sienne
la fantaisie d'une date aussi basse que les temps hérodiens pour ce texte. M. Cook
prend soin de noter qu'on n'a pas réfuté par le menu cette théorie de M. Pilcher
et il estime pour son propre compte (p. 308, n. 2) que toute date, même approxima-
tive, est impossible à fixer. C'est l'écueil fatal et néfaste d'un examen trop unila-
téral.

Il faut, à coup sûr, se tenir en défiance contre tout rapprochement trop prompt
et tout artificiel entre un monument et des documents. Le simple bon sens suggère
aussi de ne jamais risquer sur la meilleure adaptation archéologique la confiance
absolue qu'on accorde aux équations mathématiques. Mais il demeure des cas où le

raisonnement archéologique aboutit à des conclusions qui ne peuvent être mises


rondement en échec par la première hypothèse venue. Les textes bibliques les plus

précis affirment l'exécution d'une canalisation souterraine dans le rocher au temps


du roi Ézéchias à Jérusalem. Une interprétation topographique bien fondée localise
la ville et une découverte inespérée fait lire un
ce travail sous la colline orientale de
beau jour, sur une paroi du tunnel, le récit d'une entreprise qui correspond à
souhait à celle d'Ézéchias. Rien de plus légitime que de conclure ici à l'accord des
documents et du monument et pour ruiner cet accord il faut de plus sérieux motifs
que les vagues répugnances inspirées par quelque a priori topographique, ou le
cercle passablement vicieux d'un diagnostic paléographique datant l'inscription du
tunnel d'une époque très basse à cause des formes estimées plus cursives que celles
d'autres textes, datés à leur tour un peu par comparaison avec celui de Siloé.
BLLLUTIN. 1o9

Il ne s'agit certes pas de méconnaître la valeur très positive de l'examen paléo-


grapliique: il ne représente pourtant qu'un aspect du problème. Pour enlever
presque toute son apparente rigueur scientifique à l'argumentation de M. Cook. ne
suffirait-il pas de rappeler quelle différence profonde de nature matérielle sépare l'un
de l'autre les trois documents caractéristiques de l'évolution telle qu'il la conçoit
dans l'écriture hébraïque Mésa, Gézer, Siloé? 11 faut insister là-dessus, puisque
:

ce principe très' banal demeure encore si négligé : on ne trace pas les lettres d'un
document royal à graver sur basalte comme peut les graver directement au stylet
un scribe de village écrivant sur un éclat de pierre : et. même entre deux documents
officiels, l'écriture poncive d'un calligraphe de petite cour provinciale, rendue un peu
plus anguleuse et un peu plus sèche encore par le ciseau d'un graveur luttant contre
une pierre exceptionnellement résistante, n'offrira pas le même tour de main que
celle du texte écrit dans une brillante capitale par un copiste royal fort exercé et

gravé dans le calcaire mou y a eu évolution des formes


par un sculpteur de choix. Il

graphiques, c'est bien entendu: mais pour en apprécier les phases correctement,
tenez compte autant que possible du miUeu où l'on écrit, de la matière sur laquelle
on écrit, du procédé enfin par lequel on écrit. Aux jours de Mésa, le scribe et le

graveur moabites ont mis toute leur virtuosité et toute leur conscience à fixer sur le

basalte des lettres rigides, tracées avec l'attention scrupuleuse de bons copistes
reproduisant un modèle donné. Au siècle suivant, le scribe d'Ezéchias écrivait d'une

main beaucoup plus indépendante et plus déliée les lettres que le graveur interpré-
terait sans peine au ciseau écriture encore lapidaire sans doute, comme celle de
:

Mésa, et non moins officielle, mais profondément influencée déjà par la pratique
familière du calame. Dans le cas de Gézer on a un produit de l'écriture courante et

cursive orchaïsée accidentellement parce que la tablette est une pierre et le calame
un poinçon. Combien il serait à souhaiter que tout paléographe soigneux eût tenté
l'expérience personnelle de ces diverses conditions d"écriturel Et naturellement,
dans la pénurie actuelle des documents datés avec la précision désirable et assez
analogues par leur nature matérielle pour être scientifiquement comparés, la paléo-

graphie ne saurait à elle seule fournir une date solide. N'en a-ton pas une nouvelle
et décisive preuve en ce fait que des paléographes aussi qualifiés que MM. les pro-
fesseurs Cook, Gray et Lidzbarski ont pu. de ce seul chef, faire osciller la date de la
tablette entre le vr et le ix", peut-être le x'' siècle? Il y a donc quelque surprise à
voir M. Cook se désintéresser apparemment tout à fait des arguments linguistiques
en particulier qui étaient, dans ce cas spécial, à tout le moins aussi positifs que les
données paléographiques. Au surplus, la Ren/e n'avait nullement fait abstraction de
ces données 'cf. 1909. p. 266 . tout en s'abstenant de produire des détails estimés
inutiles à moins de fac-similés multipliés et précis: et la considération simultanée
des indices archéologiques et linguistiques joints à ceux de la paléographie n'était
donc pas une méthode inexacte puisqu'elle aboutissait précisément au point ou la

paléographie seule a conduit M. le prof. S. A. Cook.

C'est aussi et surtout de la linguistique que s'inspire à son tour M. le pruf. K.


Marti dans son étude sur ce Yieux calendrier agricole palestinien \ZATW., 1909,
pp. 222 ss . Ce titre indique déjà que l'éminent aramaïste conçoit le document de

la même manière qu'il a été interprété dans RB. et il nous est flatteur de constater
que M. Marti apporte au déchitlrement proposé ici l'appui considérable de son
entière — quoique implicite — adhésion. La lecture, en effet, de la première à la der-
nière lettre, est celle de la Revue ; dans l'interprétation seulement des termes ^r.x et
160 REVUE BIBLIQUE.

"Cpl il cherche à introduire uue nuance : ici le sens de « semailles tardives » an lieu
de « végétation printaiiièrri », là celui de « transport des récoltes dans les maisons »

au lieu de « Ces nuances mêmes demeurent peut-être insuffl-


récoltes tardives ».

samraent fondées; plutôt néanmoins que de scruter ici ces vétilles sans portée, men-
tionnons plutôt que M. le prof. Marti reconnaît, lui aussi, en cet intéressant petit
texte, l'emploi des pluriels en vi. argument très solide d'une inûuence araméenne
saisissable également dans quelques livres bibliques et qui suggère une date plus ou
moins postérieure à 600 av. J.-C.

Zeitschrift des BPYereins. XXXII, 1909, n" .3. M. R. Horning, Répertoire des —
mosaïques de Mcsopotamie, Syrie, Palestine et Sinaï, très consciencieux travail.
dont on saura gré iuGniment à !M. H., à cause des excellentes références bibliogra-
phiques fournies pour chaque monument: à signnler surtout les deux appendices :

Bibliographie de la carte de Mddabd et Documentation littéraire du lY" au XW siè-


cle sur les inosaï'jues. — M. Le miel en Palestine, éclaire, par
le prof. S. Krauss.
des parallèles rahbino-talmudiques, l'expression biblique « terre où coulent le lait

et le miel »; il s'agirait simplement du suc de fruits tels que les olives, les figues,
les dattes. Quelques bonnes observations aux exégéles mythologistes trop prompts à

voir des faules tendancieuses en tout passage biblique où il est fait mention d'un
rayon de miel, par ex. Le. 24, 42.

Mittheilxingen... des DPVereins, 1909, n"^ 3 et 4. — M. le D'' P. Thomsen achève


son étude sur Les foudles anglaises en Palestine : les Tells de la Chépkélah. —
M. F. Lftrch, Les colonies allemandes des Templiers en Palestine, très exacte
esquisse hi.>torique. — M. le prof. Blanckenhorn, Réorganisation des stations
météorologiques palestiniennes. — M. le prof. Nestlé, Citoyen de Jérusalem, titre lu
sur un document du xiv^ siècle.

Ecole biblique de Jérusalem. — Conférences palestiniennes et orien-


tales, le mercredi à trois heures et demie du soir, 1909-1910. — 17 ?\ovembre :

Quelques traits de la vie antique d'après les papyrus grecs, par le R. P. Lagrange,
des Frères Prêcheurs. — Si Novembre : Les mesures de capacité chez les Hébreux
d'après des vases en pierre trouvés dans les fouilles de Saint-Pierre, par le R. P.

Germer-Durand, des Augustins de l'Assomption. — i'^'' Décembre : La conversion


de Pascal, par le R. P. Petitot, des Frères Prêcheurs. — 15 Décembre : Masada,
par le R. P. Abel, des Frères Prêcheurs. — 22 Décembre : Les origines babylo-
niennes, par le R. P. Dhorme, : Voyage en
des Frères Prêcheurs. — 5 Janvier
Arabie, royaume de Lihyan (avec projections), par le R. P. Jausseiv, des Frères
le

Prêcheurs. —H
Janvier : Voyage en Arabie, Teiraa, par le R. P. Savignac, des
Frères Prêcheurs. —
J9 Janvier : Au bord du lac de ïibériade. par dora Zéphyrin
Biever, missionnaire du Patriarcat latin.

Licence biblique. — Les épreuves de la licence biblique se sont terminées le


18 novembre. Quatre candidats y avaient pris part; ils ont été reçus tous quatre :

M. l'abbé Hitchcock, Anglais, avec mention spéciale; le R. P. Reilly, Dominicain ;

M. l'abbé Soher, Autrichien 5 M. l'abbé Garcia, Espagnol.

Le Gérant : J. Gabalda.

Typographie Firmija-Didot et C". — Paris


L'ANGE ET LE CHANDELIER
DE L'ÉGLISE D ÉPHÈSE

fi Repens-toi sinon, j'oterai ton


chandelier de sa place » (Apoc, 2, 5j.

Tout le monde connaît la parole de saint Jérôme : Apocalypsis


Joannis tôt habet sacramenta quoi verba (1). Il n'est pas de texte
apocalyptique qui justifie mieux, de prime abord, la réflexion du
grand bibliste de l'antiquité, que cette adjuration adressée par
le Christ à l'ange de l'Église d'Éphèse (ii, 1) : « Repens-toi... sinon
j'oterai ton chandelier de sa place » (ii, 5). Que vient faire ici ce
chandelier? D'où le Seigneur le veut-il ôter et où le veut-il mettre ?
Et qu'est-ce enfin que cet ange soumis à la pénitence, cet ange
requis de se repentir, sous peine de voir son chandelier déplacé?
Ne semble-t-il pas vraiment qu'il y a dans ce texte autant de mys-
tères que de mots ?
L'on aurait aimé voir l'esprit si averti et si pénétrant du célèbre
docteur s'exercer à percer le voile dont s'enveloppent ce texte et
d'autres semblables, qui constellent encore de points obscurs le

dernier de nos Livres Saints. Saint Jérôme s'était proposé en effet

d'écrire un commentaire de l'Apocalypse, mais il semble avoir


hésité toute sa vie devant la difficulté de l'entreprise et il

poussa la prudence jusqu'à n'oser pas même se prononcer sur le


caractère général du livre : Non dico quel ratione accipienda sit

Apocalypsis Joannis (2). Heureusement tous les auteurs ne se sont


pas crus tenus à tant de réserve et, précisément parce qu'il est le
plus mystérieux, le livre du voyant de Patmos est de tous les écrits
bibliques celui qui a été le plus souvent commenté et le plus diver-
sement apprécié. Il a tenté les plus humbles talents et les plus mo-
destes praticiens de la Bible, aussi bien que les plus grands génies
de l'exégèse et de la théologie, sans que soient encore éclaircies
toutes les énigmes qu'il renferme, ni clos tous les débats qu'il a fait

(1) ad Paulinum, 8.
Epist. LUI,
(2) Comment, in Isaiam, lib. XVIII, proœmium.
REVUE BIBLIQUE 1910. — N, S., T. VU. 11
162 REVUE BIBLIQUE.

naître, et c'est ce qui nous autorise à joindre aussi notre effort à


tous ceux qui se sont déjà produits pour rendre un peu plus acces-
sible ce livre prestigieux que Dieu a daigné inspirer, comme les
autres, pour notre édification.

y a en somme deux problèmes qui se posent au sujet du pas-


Il

sage que nous venons de dénoncer à l'attention du lecteur, le pro-


blème de l'ange tenu de faire pénitence et le problème du chande-
lier ùté de sa place.
Le premier ne nous retiendra pas aussi longtemps, car l'enquête à
laquelle il a donné lieu est assez complète, pour que du simple exa-
men des opinions déjà émises l'on puisse faire saillir une solution
pour ainsi dire toute faite. Parce qu'il a été à peine abordé par les
chercheurs et presque toujours de façon unilatérale, le second nous
demandera un plus long et plus difficile effort d'investigation et
fera le dernier et principal objet de cet essai d'exégèse.

L'Ange de auquel se réfèrent les paroles


l'Église d'Éphèse
de notre texte n'est pas le seul de son espèce. C'est à un person-
nage de même nom que s'adressent les six autres lettres de l'Apo-
calypse, qui portent toutes en suscription cet ordre du Seigneur à
son Prophète « Écris à l'ange de l'Église (1) », et c'est toujours à cet
:

ange que sont dites les paroles de ces lettres où le Maître distribue

l'éloge ou le blâme, les menaces ou


promesses que comporte la
les

situation de l'Église, comme si la personnalité de l'ange était liée


à celle de l'Église au point de se confondre, pour ainsi dire, avec
elle.

Qui sont donc ces anges qui répondent ainsi pour les Églises?
Pour commencer par où l'on a fini et suivre à rebours l'évolution
de l'exégèse, disons d'abord que ce ne sont pas des messagers
députés par le Seigneur ou délégués par les Églises et chargés de
porter à chacune d'entre elles la lettre écrite à son sujet. Cette exph-
cation, d'invention toute moderne (2), ne cadre pas bien avec le sym-
bolisme des étoiles qui représentent les anges dans la vision inaugu-
rale servant de préface aux lettres (i, 16, 20) et qui ne semblent point

(1) 1, 20; 2. 1. 8. 12, 18; 3, 1. 7, 14.

(2) Cf. BoussET, Die Offenbarung lo/iaanis. p. 200 et Swete, The Apocalypsis of
S' Jokn,^. 21.
L'ANGE ET LE CHANDELIER DE LÉGLISE D'ÉPHÈSE. 163

faites pour désigner


de simples commissionnaires. Elle s'inspire
d'ailleurs d'une conception superficielle et inexacte des lettres en
(juestion. Ces lettres ne sont pas de vraies missives destinées à être
envoyées et lues en autant d'Églises différentes. Elles ne sont pour

ainsi direque le développement de l'adresse initiale de l'Apocalypse (i,


4) et, sous la forme épistolaire qu'elle revêt, le premier de ces cycles
septennaires et symboliques dans lesquels aime à s'enfermer la pensée
de l'auteur. Elles font corps et sont à prendre toutes ensemble comme
partie intégrante du livre dont elles partagent la destination générale
aussi bien que la forme et l'esprit (1).
Dans cet état de choses, c'est en vain qu'on allègue (2) divers pas-
sages du Nouveau Testament, où un « avysAoc » est un simple mes-
sager (Luc, vu, 24.;ix, 52; Jac, ii,25)avec telautre (II Cor., viii, 23), où
des délégués ecclésiastiques sont qualifiés d'une expression équiva-
lente à celle d' « anges des Églises », d' « apôtres des Églises » (3). Ce
sont là des analogies purement verbales qui ne trouvent pas ici leur
application.

Il faut dire la même chose d'une autre explication d'origine mo-

(1) Ce caractère des nous parait être hors de doute. 11 est reconnu par les exé^ètes
lettres
contemporains généralement. —
P. Calmes, L'Apocalypse trad. et connu., p. 122 « La :

linale de chaque lettre est adressée non plus à l'ange de telle ou telle ÉgVue, mais aux Églises
ce qui prouve qu'en réalité les lettres comme tout le reste du livre ont une destination gé-
nérale et doivent être lues dans les différentes Églises d'Asie... Il y a dans les lettres des
choses qui ne sont intelligibles que pour celui qui a lu le livre jusqu'au bout. Ce qui prouve
encore une fois que la forme épistolaire adoptée au début de l'ouvrage est une pure fiction. »
Ramsay, The letters to the seven Churchs of Asia, p. 196-197, observe finement que de
même que les différents aspects sous lesquels apparaît l'auteur des lettres au début de celles-ci
forment exactement en se complétant l'un par l'autre l'équivalent de la description générale du

Christ dans la vision initiale, de même les sept différentes Églisesauxquelles s'adressent les let-
tres représentent l'Église complète et universelle. On peut ajouter à l'appui de cette observation
le caractère symbolique du nombre sept, ordinairement
employé pour désigner la totalité
et le caractère général, universel de certaines allégations qui adressentl'Apocalypse à toutes les
églises d'Asie sans distinction, voire même à l'Église en général (2,23; 22, 16; 2, 7, II, 17,29;

3, 6, 13, 22). Aussi, ajoute Ramsay « There are not true letters, but literary compositions
:

« or rather parts of one larger composition. Although for convenience we hâve called
« thera the Seven Letters, they were not to be sent separately to the seven Churches. The
« apocalypse book wich was never intended to be taken except as a whole, and the seven
is a
« Letters are a mère part of this book, and never had any existence except in the book.
« The seven churches stand to the author... for the entire Province (of Asia), and the Pro-

« vince stand to him for the entire Church of Christ though when he is writing toSmyrna
;

« or Thyatira, he sees and thinks of Srayrna or Thyatira alone. » Ramsay, op. cit., p. 198.

BoussET, op. cit., p. 200, n'est pas moins catégorique.


(2) SwETE, op. cit.. p. 21.

(3) En grec {iyvilo;, ànôizoloi) comme en araméen [\^^- l-^^^-^-*', ange et apôtre sont
étymologiquement synonymes et viennent toujours d'une racine qui veut dire envoyer.
164 REVUE BIBLIQUE.

derne (1) et qui croit retrouver dans Fange des Églises le Ti2ï niSr

des synagogues, c'est-à-dire celui qui était appelé à réciter la

prière au nom de l'assemblée tout entière encore là une


C'est
(^-2).

pure coïncidence verbale, à laquelle il n'est pas permis de s'ar-

rêter. L'ange destinataire des lettres aux Églises ne doit pas être
le simple porte-voix de la communauté dans la prière ou dans la
lecture publique, et, comme disent les Allemands, le « Vorbeter »

ou le « Vorleser » des réunions cultuelles. Rien dans les textes ne


suggère une pareille supposition et il parait plutôt exorbitant que
des serviteurs de l'assemblée, même employés à la lecture ou à la
prière publique, soient comparés aux étoiles du ciel, considérés comme
les lumières et les flambeaux des Églises et appelés à répondre d'elles

sur toute la ligne.

Une interprétation moins invraisemblable que les précédentes est

celle qui consiste à voir dans les anges des Églises les chefs spirituels

ou les évêques de ces mêmes Églises (3). N'est-il pas naturel en effet
que les titulaires de ces Églises soient aussi les titulaires des lettres
qui leur sont adressées? et à qui, mieux qu'à eux, convient-il de de-
mander compte de l'état des Églises et de la conduite des fidèles? El
quoi' d'étonnant à ce qu ils soient désignés sous les symboles des
anges et des étoiles? Le prophète Malachie (ii, 7) ne dit-il point du
prêtre chargé d'instruire le peuple dans la science de Dieu qu'il est
« l'ange de lahvé des armées » et Daniel (xii, 3) ne dit-il pas de ceux

qui auront ainsi travaillé à instruire et à édifier qu' « ils seront


comme des étoiles éternellement et toujours »? Aussi bien la pré-
sente interprétation n'est-elle rien moins qu'inédite ou périmée. Elle
n'a pas seulement derrière elle une longue tradition; elle peut
encore se réclamer des suffrages les plus nombreux et les plus divers
de l'exégèse contemporaine. La plupart de nos interprètes sont même
si assurés de la vérité de leur thèse qu'ils ne songent pas à la discuter
et s'inquiètent seulement d'établir lidentité de chacun des sept

BoussET, loc. cit.


(1) Cf.
ScHURER, Geschichte des Jûdischen Volkes/S» édition, II, 442.
(2)

(3) On peut lire dans le Dictionnaire biblique, à l'article Évêque, sous la signature de
M. ViGOUROUx, celte courte déclaration qui, tout en nous laissant voir le sentiment personnel de
l'auteur, reflète très exactement l'état de l'opinion dans la question qui nous occupe « Les :

àyyEXoi (des églises de l'Apocalypse), malgré les manières diverses dont ou a essayé d'expli-
quer ce titre, ne peuvent guère être que les évêques placés à leur tête, selon l'interpréta-

tion commune. » Col. 2124. Cette interprétation estnotamment celle du P. de Smedt,


dans son étude sur \' Organisation des Ér/lises chrétiennes jusqu'au IIP s. Cf. Revue des
questions historiques, t. XLIV, pp. 343, 381.
L'ANGE ET LE CHANDELIER DE L'ÉGLISE D'ÉPHÈSE. 165

évêques. Est-il besoin de dire qu'ils n'y parviennent pas? Les plus
sages l'avouent (1), mais d'autres sont plus confiants. Ils croient savoir
le nom au moins de trois ou quatre évêques, que les allusions du
texte voileraient à peine, Polycarpe (ii, 9), Zosime (m, 1), Antipas
(i, Timothée (ii, 4). Et il n'est pas jusqu'à la femme de l'un
13),
d'entre eux dont une critique avertie ne prétonde pouvoir restituer le
nom avec la physionomie. Nous voulons parler ici des fantaisies de
Th. Zahn et de Joh. Weiss, qui, tenant pour assurée (2j la lecture
« Y'jvar/.x cou » (il, 20), se croient ensuite tenus d'identifier la prophé-
tesse Jézabel avec la femme de l'évêque de Thyatire.
L'on aurait mauvaise grâce à jeter le discrédit sur l'opinion actuel-
lement en examen, à cause des outrances ou des fantaisies de quelques-
uns de ses défenseurs. Nous les citons seulement au contraire pour
dire qu'elles ne méritent d'entrer en ligne de compte ni pour ni
contre ce système d'interprétation.
Ce qui compte vraiment et ce qui donne tout son poids à la thèse
des anges évêques, c'est l'argument des vraisemblances et des ana-
logies soulignées un peu plus haut, c'est aussi l'autorité d'une tra-
que ses incessantes recrues et ses exagérations mêmes tendent
dition
à montrer toujours bien vivante et bien sûre d'elle-même.
Quelle est donc en définitive la portée de ces arguments? L'argu-
ment des vraisemblances nous fait trouver assez normal qu'un évêque
soit appelé à répondre de la conduite de ses ouailles et à leur délivrer

les messages qu'il plait à Dieu de leur adresser. L'argument des ana-
logies ajoute à cela qu'un évêque, investi d'une telle mission, peut
à bon droit être qualifié d' « ange de Dieu » et d' « étoile du ciel »,
puisque l'Écriture décerne ces mêmes titres aux simples prêtres et
plus généralement encore à tous ceux qui par leurs exemples ou par
leurs paroles tiennent en quelque sorte école de vertu et de religion
• Mal., 11, 7; Daniel, xii, 3). xMais, avec cela, la question reste tout en-
tière si ce qui est en effet dans l'ordre naturel des choses
de savoir
et dans l'analogie de quelques passages bibliques est aussi dans l'in-

(1) FiLLioN, La Sainte Bible, VIII, p. 800 ss. Alcasak, VestUjalio in Apocalypsi, p. 161».
(2) « Zweifellosecht », dit Zahn, qui olitient ea cela l'adhésion de J. Weiss. La vérité
est que la leçon chère à Zahn et à Weiss a quelques témoins dans l'antiquité, mais la
J.
lecture « ywaïy.v. >> mieux attestée, puisqu'elle a en sa faveur les meil-
est incontestablement
leurs et les plus nombreux manuscrits onciaux, C, N, P, presque tous les minuscules et presque
toutes les anciennes versions (Vulgate latine, copte, éthiopienne et arménienne). On ne
peut citer en faveur de la lecture « Yuvaïxâ som » qu'un oncial, du x^ siècle, quelques minus-
cules de moindre autorité, la version syrienne et des citations de saint Cyprien et de Pri-
masius. L'addition du sou en cet endroit s'explique facilement par la méprise d'un copiste
qui aura été machinalement entraîné à ajouter un nouveau cto-j à tous ceux qui précèdent
et qui se trouvent être si nombreux dans ce passage. Cf. Bousset, op. cit., p. 218-220.
166 REVUE BIBLIQUE.

tention de l'auteur et dans la teneur des textes, si ce qui est logique-


ment ou « bibliquement » plausible est aussi « jolianniquement » et

« apocalyptiquement « vrai. A défaut de déclaration formelle de l'au-


teur, on n'en peut juger que par induction, en examinant le livre en
g énéral et les lettres en particulier, pour voir si l'on y trouve quelque
indice favorable à la destination qu'on suppose à ces lettres et à la
signification qu'on donne à leurs titres. Or, qu'on tourne et retourne
le livre eu tous sens, on n'y rencontrera pas la plus petite mention d'un
évêque quelconque, on n'y relèvera pas un seul texte où le nom d'ange,
qui se retrouve jusqu'à plus de soixante fois en dehors des sept lettres,
ne doive être pris en son sens propre et naturel. Qu'on compulse en-
suite avec soin le texte des lettres et l'on ne tardera pas à s'apercevoir
que qui de prime abord parait être un individu se su-
le destinataire,

perposant à la communauté, est en réalité une collectivité qui se con-


fond avec elle, car l'on voit de temps en temps et sans la moindre
transition le singulier d'abord employé par l'auteur s'épanouir en in-
dividualités distinctes et se dédoubler même en catégories opposées.
Ainsi en est-il dans le passage suivant de la seconde lettre : « Écris
à l'ange de l'Eglise de Smyrne : ... Ne crains rien de ce que tu auras à
soufirir. Voici que le diable va jeter quelques-uns de vous en prison,
afin que vous soyez mis à l'épreuve et vous aurez une tribulation de
dix jours. Sois fidèle jusqu'à la mort et je te donnerai la couronne de
vie )) (u. 8, 10). Je cite encore, et cette fois en grec, ce qui est dit à
l'ange de l'Église de Thyatire : u Olli. ciu -x ïp-;x... -at. swjo) 6|j. îv

i'Aic-o) v.y-'x -x ïpyx Jixwv. 'VixTv $è aî^^m tcTç aoittoÏç tcîç èv 0ya-
-eipc: » (^11, 19, 23, 2i . A coup sûr. ce n'est donc pas l'évêque en
personne, l'évêque considéré dans son individualité concrète que le
Seigneur interpelle ainsi dans ses lettres. Mais ne pourrait-ce pas être
l'évêque en tant qu'il représente les fidèles qu'il dirige et les divers
groupes de sa communauté? Telle est en effet l'opinion de saint Au-
gustin, de Bossuet, de l'abbé Crampon [i]. Ainsi mitigée, l'opinion
des anges évêques n'a guère d'autre avantage que de conserver aux
sept lettres leur étiquette traditionnelle, jinisque l'on convient que ce
qui parait dit aux évêques s'adresse en réalité aux Églises et aux fidèles
de ces Églises (2). Encore est-il que l'identification des anges et des
évêques dans la titulature des lettres ne rencontre pas le moindre
appui dans les analogies du langage apocalyptique. On a beau inter-

(Ij Crampon, La Sainte Bible. VII, p. 44o.


(2) « Les reproches comme les éloges, si parfois ils semblent s'adresser au pasteur lui-

même (2, '*0: 3, 2. 4). atteignent donc généralement l'Église dont il est la tète, et d'ailleurs
c'est aux Eglises que s'adresse l'Esprit (2, 7 ss.) ». Crampon. Ivc. cit.
LANGE ET LE CHANDELIER DE LEGLISE D'ÉPHÈSE. 167

roger on n'en trouve pas un seul où le nom d'ange qui re-


les textes,

vient sans cesse, ne soit pris en son sens propre et naturel. A vouloir
le prendre autrement, on risque de tomber dans une exégèse arl^i-

traire. Autant qu'arbitraire, n'est-elle pas bien compliquée, cette


exégèse suivant laquelle un premier symbole, celui des étoiles, en
désignerait un second, celui des anges, lequel signifierait les évêques
ne guère à leur tour que les Églises. Ajoutez à cela
signifiant ce —
dernier argument vaut au moins pour les défenseurs de l'authenticité
johannique —
que la thèse des anges-évèques parait difficilement
conciliable avec la composition de l'Apocalypse par le disciple bien-
aimé. Car, si l'on ne peut concevoir que l'apôtre s'écrive à lui-même,
dans les termes de la lettre à l'ange d'Éphèse, on ne conçoit guère
non plus que de son vivant, un autre que lui porte le titre et la res-
ponsabilité de l'Église qu'il gouverne.
Il est bien vrai que l'interprétation que nous critiquons peut se
prévaloir de l'autorité d'un grand nombre d'interprètes anciens et
modernes. Mais la tradition qu'ils représentent n'a même pas eu le
suffrage des premiers Pères, comme elle n'apas encore celui de tous
les interprètes catholiques. Qu'il suffise de citer à ce sujet le témoi-
gnage si peu suspect du P. Calmes : « Les commentateurs discutent
pour savoir ce que représentent les anges des Églises. L'opinion la
plus probable est celle qui croit reconnaître dans cette désignation les
anges protecteurs des communautés chrétiennes 1 » '.

(1) Calmes, op. cit., p. 119. Dans son étude sur la Hiérarchie primitive M^"^ Batiffoi. ne
,

faitaucun état des textes de l'Apocalypse, et dans L'Église naissante, p. 145, en note-
« sur le point obscur de savoir si l'ange de chacune des sept Églises est son évêque », il
donne seulement des références qui sont plutôt favorables à l'opinion des anges pro-
tecteurs des Églises. A ceux qui. même après cela, pourraient être tentés de taxer de
singulière et de téméraire l'opinion qui consiste à substituer les anges aux évêques, nous
donnerons seulement à méditer la petite enquête faite à ce sujet, par le P. Ludovic ab Ai-
cASAR, un Jésuite du xvii^s., dont un protestant, M. Bousset, dit qu' « avec lui commence
l'exégèse scientifique de l'Apocalypse » (op. cit., p. 9 Le P. Alcasar vient d'exposer l'opi-
.

nion des anges évêques, et il ajoute :« Alii hos septem angelos de spiritibîts cœlestibus

exponuni. Qua interpretatio gravissimos hubet auclores, Origenem, Hom.20 inNum. —


Ambrosidm, lib. Il, in Lucam.cap.2 et epist. 21, —
Hieronvmim oi Malth. ISelMich. G, —
HiLARiiM in ps. 124. — Pro eadem citât Aretas Naxianzenum et mérita, quiaid expresse
asserit Xaz: Or. 32 coram 150 Episcopis.et ait sea Joanne doceri. —
EtXyvRExsvidetur
citare Epiphanium et Ire.veum. — ISeque solum hœc opinio antiques habet potronos, sed
eam etiam nostrîs temporibus, secuti suni Maldon\tls, Matth. 18, n. 10 et Arias Mon-
tants, Zach. 4, 2 ubi de septem lucernis: Stella', inqult, in dextera Christi constituia'
significant cœlestes spiritus... inministerium Ecclesix députâtes. » Le P. Alcasar dit ensuite
un peu plusloin, en confrontant les autorités favorables à l'une et à l'autre opinion aSiinier-
:

pretum solum auctoritatis ratio habereiur,licetpronobis Ambrosium Pseudo-Ambroise ,

Richardum, Glossam,Alberlum,Lyranum, Thomam {Pseudo-Thomas], Riberam, et com-


viunem sententiam habeamus. fateor tamen graviores auctores Origenis erpositinni
108 REVUE BIBLIQUE.

Telle est aussi notre opinion. Elle s'est d'abord offerte à notre
esprit comme une sorte de corollaire de rinvraisemblance ou de
l'inadmissibilité de toutes les autres. Elle s'est ensuite trouvée vérifiée

à l'examen par la simple application des règles ordinaires de lexé-


g-èse.

Suivant ces règles, plutôt que dans des constructions logiques et


plutôt même
que dans des analogies bibliques qui peuvent nous pa-
raître assez obvies, mais qui peuvent être étrangères au point de vue
réel de l'auteur, c'est dans sa propre manière de penser et d'écrire,
c'est dans l'examen du livre, c'est dans l'analyse du texte et du con-

texte qu'il faut chercher l'explication des termes ou des passages qui
font difficulté. Nous voulons savoir ce que le prophète de l'Apoca-
lypse entend par 1' ange des Églises >n Feuilletons d'abord les pages
<(

de son livre. Nous trouvons des anges partout, et partout de véri-


tables anges. Il y a entre autres les anges des vents (vu, 1), l'ange
de l'abîme (ix, 11), l'ange des eaux (xvi, 5). Est-il surprenant qu'il y
ait aussi les anges des Églises? Au lieu de commander aux vents,

Dieu commande aux anges des vents (vii, 1-3). Est-il étonnant
qu'ayant à parler aux Églises, il s'adresse pareillement à leurs anges?
— Passons maintenant à l'examen du texte et du contexte. Jusqu'à
sept fois, l'auteur réédite le texte qui fait mention de l'ange des
Églises, sans jamais rien ajouter qui puisse donner l'idée ou le
soupçon d'une acception particulière, exceptionnelle à donner à ce
mot. Il y a plus dans la préface des lettres, les anges des Églises
:

sont présentés collectivement au lecteur sous le symbole des sept


étoiles, tandis que les Églises elles-mêmes le sont sous celui de sept

lampes ou de sept chandeliers. C'est là une sorte de paralléHsme


à quatre membres, dont les trois termes connus fixent assez la
portée du quatrième qui est en discussion. « Des deux couples d'objets
mentionnés dans ce passage, le second, qui est composé des chande-
liers et des Églises, appartient visiblement à l'ordre des choses terres-
tres;quant au premier cpii est composé des anges et des étoiles,
puisque les étoiles appartiennent au ciel, les anges aussi doivent

adstipulari. r>^E\ Patris Lldovici ab Alcasak. Yestigatio arconi sensiis in Apocalypsi.


.

1618, p. 155. Le témoignage du P. Alcasar est ici d'autant plus remarquable, qu'ainsi quon
a pu s'en apercevoir, il ne partage pas lui-même l'opinion qui! juge si hautement autorisée.
Il faut dire qu'elle se trouve chez les auteurs qu'il cite, plutôt affirmée ou seulement supposée
que directement raisonnée et démontrée. C'est cette démonstration qui paraît encore man-
quer, que nous essayons de faire ici, heureux de pouvoir abriter notre modeste essai sous
l'autorité d'aussi grands noms.
L'ANGE ET LE CHANDELIER DE L'ÉGLISE D'ÉPHÉSE. 169

appartenir au ciel La correspondance des groupes et des mem-


(1). »

bres est ainsi parfaite il y a un groupe terrestre, fait des Églises et


:

des lampes qui les symbolisent, et il y a un groupe céleste concomi-


tant fait des anges et des étoiles qui les représentent. L'équilibre du
parallélisme est au contraire rompu, si l'on met des évêqaes à la place
des anges. Faut-il ajouter, en passant, que, tandis qu'on ne peut citer
dans la Bible aucun exemple topique de la désignation des évêques
sous le symbole des anges ou des étoiles, l'usage est constant chez les
Juifs, dans les Livres saints et dans les Apocalypses en particulier,

d'associer l'idée des esprits célestes et celle des étoiles (2) et de préposer
(les anges aux sociétés comme aux individus (3). Il se forme ainsi

autour de l'opinion que nous défendons comme un double cercle,


qui parait infrangible, d'arguments exégétiques empruntés à toute
la littérature du sujet.
Notre interprétation se heurte cependant à des difficultés d'appa-
rence aussi inéluctables que les raisons déjà mises en avant. Les
lettres, semble-t-il, ne peuvent s'adresser aux anges protecteurs des
Églises, car elles sont visiblement écrites pour des hommes faillibles,
susceptibles de péché et de repentir ou de châtiment ('*). Comprend-
on d'ailleurs des lettres envoyées à des anges? Les anges ont-ils besoin
qu'on leur écrive? —
Il est vrai que les lettres visent des êtres failli-

bles et coupables et renferment, en même temps que des louanges et


des promesses, des reproches, des menaces et des appels à la péni-
tence. Là-dessus les textes sont trop clairs pour pouvoir être récusés.

(1) Ramsay, op. cit., p. 62.


(2) P. Lagkange, Études sur les Beligions sémitiques, 2<^ éd. 1905. p. 129. 134, 137, 450.
J. TouzARD, Le livre d'Amos, 1909, p. lx «Dans les livres prophétiques, la formule lahweh
:

(les armées évoque surtout l'idée des années célestes, celles des astres dont les inouve-

inents si régulièrement ordonnés suggéraient l'idée de troupes conduites par un chef habile
et puissant, celles des esprits dont le séjour était placé dans les régions supérieures. » Cf.
Dt. 4, 19; 17, 3; II R. 21, 3, 5; Jér. 8, 2 19, 13; Soph. 1, 5. Le livre d'Hénoch traduit
;

par F. Martin, 1906, 18, 13-16 « Là, je vis sept étoiles... qui brûlaient
: L'ange me
dit ; C'est la prison des étoiles et des puissances du ciel. Les étoiles qui roulent sur le
feu sont celles qui ont transgressé le commandement du Seigneur, dès leur lever... Et il

s'est irrite contre elles et il les a enchaînées. » Note du traducteur, p. 52 : « Les étoiles sont
])ersonniriées comme dans l'animisme babylonien, qui attribuait un chacun des
esprit à
astres et finissait par le confondre avec lui ; cf. Apocalypse, 9, i, Hénoch, 19. 3-6, 10
2. » Cf. ;

86, 1-3 et 6, 2-3; 88, 1 et 10, 4; Apocal. 1, 20-, 3, 1 ; 4, 5; 8, 10; 9, i, 2, 11; 12, 4, 9.
(3) Dan. 10, 13, 20, 21 ; 12, 1 Mt. 18, 10; .\ct. 12,
; 15 ; Hénoch, op. cit., ch. 89 et 90 :

On raconte dans ces deux chapitres l'histoire des anges pasteurs d'Israël. Les anges ne sont
pas seulement préposés au gouvernement d'Israël. « Ils dirigent, ils guident tous les êtres
du monde, tous les corps et les éléments de la nature soleil, lune, étoiles, phénomènes :

atmosphériques, etc. » Introd., p. xxvii. Cf. Ascension d'Isaie, 3, 15; Apoc. 7, 1; 9, 11 ;

16,5.
(4) 2,4, 8; 3. 1, 3,16, 19.
170 REVUE BIBLIQUE.

Mais ils sont aussi clairs, les textes relatifs aux anges protecteurs. Or.
la clarté des uns ne supprime pas celle des autres et il faut toujours se
tenir en garde contre les incompatibilités hâtives qu'on peut être tenté
d'établir entre deux termes qui paraissent acquis. D'autre part, nous
ne pouvons pas dire avec quelques anciens commentateurs de l'Apo-
caly^îse que les anges préposés aux Églises, auxquels s'adressent les
lettres, ont pu manquer aux devoirs de leur charge et commettre des
fautes plus ou moins graves dont ils ont à rendre compte devant Dieu.
Car ce qui pouvait paraître admissible en un temps où l'opinion de
la faillibilité des anges était une opinion encore courante (1), est
devenu entièrement insoutenable depuis qu'a prévalu en théologie la
doctrine de l'immutabilité des anges dans le bien, à partir de l'é-
preuve initiale qui les a à jamais fixés dans l'amitié de Dieu. Nous
ne dirons même pas simplement, comme pourraient être tentés de le
faire certains commentateurs modernes, que, tout en réservant la
question de droit, on peut admettre qu'en fait et suivant la teneur des
textes, les anges protecteurs des Églises sont supposés doués d'une
liberté dont ils peuvent user pour le mal comme pour le bien. Car,
de deux choses l'une, ou l'on veut voir dans cette supposition une des
positions fermes de l'auteur, un enseignement formel du livre, en op-
position flagrante avec l'inerrance, et alors nous n'y pouvons souscrire,
car nous professons un égal respect pour tous les points fixes de la
doctrine catholique, pour ceux qui ont trait à la théologie de l'inspira-
tion comme pour ceux qui appartiennent à la théologie des anges ou ;

bien l'on veut voir dans cette supposition de l'auteur, soit une pure
hypothèse dans laquelle il se place, soit une simple donnée de l'angé-
lologie courante qu'il utilise sans entendre l'adopter ni la garantir, et
alors les textes protestent, car il est évident qu'ils dépassent la portée
d'un argument adhominem^ il esté^ddent que l'idée de la responsa-
bilitédes personnages mis en scène dans les lettres est une idée de
premier plan, une idée que l'auteur entend bien faire sienne et dési-
gner même spécialement à l'attention de ses lecteurs. Sommes-nous
donc obligés de prononcer le jugement d'incompatibilité devant le-
quel nous hésitions et pour faire droit aux exigences de la théologie
de faire violence aux témoignages de l'exégèse, en sacrifiant au sens
obvie des lettres le sens obvie de l'adresse et de la préface qui les
introduisent? Non, cette obligation n'est encore qu'apparente et il y a
un moyen de tout concilier, sans rien changer à la signification obvie

(1) « La faillibilité des anges a été une opinion courante pendant les quatre premiers

siècles. » Dictionnaire de Théologie Catholique, article Ange. col. 1283.


L'ANGE ET LE CHANDELIER DE LEGLISE D"£PHESE. 171

des textes quels qu'ils soient, en précisant seulement la relation de?


anges avec les Églises,
Suivant une conception courante dans le milieu et dans les écrits
des anciens prophètes d'Israël (1;, plutôt que dans ses individualités
multiples, le peuple élu de lahvé était envisagé dans sa collectivité.
Celle-ci formait comme une personne morale à la fois adéquate et su-

périeure aux individus dont elle était composée, servant d intermé-


diaire entre lahvé et les membres de la nation et portant devant lui la
responsabilité de leurs actes. Supprimez un instant par la pensée le
titre et la préface des lettres de l'Apocalypse et transportez-les dans
un alinéa d'Osée et, le fond des idées mis à part, vous trouverez que
le Christ parle à son Église de la même façon que lahvé parle à sa
nation d'Israël, comme à une personne à la fois une et multiple, qui
parait tantôt s'identifier avec la communauté, tantôt s'en distinguer et
planer dans une sphère supérieure d'où elle commande aux indi-
vidus et aux groupes. Toute la différence vient de ce que, dans l'Apo-
calypse, s'adresse à l'ange du Seigneur ce qui. dans les Prophètes,
s'adresse à l'épouse de lahvé : ainsi appelaient-ils volontiers la
communauté juive ,2 . Sans doute il y a aussi cette diflérence entre les
deux notions que celle-ci représente une personne idéale qui n'est en
somme que la nation personnifiée, tandis que celle-là constitue une
personne individuelle qui préposé à la garde de la
est l'esprit céleste
communauté chrétienne. Mais ne faut pas perdre de vue que, dans
il

l'occurrence, cet esprit bienheureux se dépouille pour ainsi dire de


son caractère incUviduel et concret pour n'avoir plus guère qu'une
valeur représentative et n'être le symbole
plus en quelque sorte que
et comme formule mystique de l'Église elle-
la raison sociale et la
même. La chose peut paraître artificielle et subtile; elle n'est pour-
tant pas sans exemple pas plus qu'elle n'est sans antécédents bibliques.
On voit par l'épisode des Actes relatif à saint Pierre 3 que l'on était
assez facilement porté dans les milieux judéo-chrétiens à étabUr une
sorte d'équivalence et d'identité —
le second pouvant passer pour le
sosie et le double du premier —
entre un homme et son ange gardien.
Pourquoi n'en serait-il pas de même des Églises et de leurs anges
gardiens? On voit par d'autres passages de l'Apocalypse que le Sei-
gneur peut parler aux anges préposés aux éléments, comme il parle-
rait s'il s'adressait directement à ces éléments. Pourquoi ne pourrait-il

(1) Van Hoonacker. Les Douze petits proph.,p. 13. J. Tolzard, Le livre d'Amos, 61-6.>.
;2) Oséel-3-, 15.49, 14-50,1: 54. 1-55; Jér. 2, 2 ss. ; 3, 12-14: Ez. 16.22 et en particu-
lier V. 22-49.

(3) Act. 12. 14, 15.


172 REVUE BIBLIQUE.

pas agir de même avec les anges des Églises et pourquoi ne leur
dirait-il pas tout ce qu'il a à dire à ces Églises ?

Mais, avancera-t-on, en est ainsi, si ce qui est dit aux anges dans
s'il

les sept lettres s'adresse en réalité aux Églises, les Anges ne figurent
là que pour la forme et ils ne sont en somme qu'un prétexte. Prétexte,
si l'on veut, mais qui cadre bien avec le symbolisme et le mysticisme

dont l'auteur aime à envelopper sa pensée prétexte qui répond bien


;

aussi à la déclaration de sa préface touchant le mystère des sept let-


tres (i, 20); prétexte qui entre bien dans la perspective grandiose de
l'Apocalypse, où la Christologie s'auréole volontiers d'angélologie, où
sous le nom d'un ange c'est souvent le Christ qui parle (xxii, 6-7,
10-12); prétexte enfin qui s'harmonise à plein avec le dogme chré-
tien dans
: langue habituelle du christianisme en effet et dans les
la
Épîtres de saint Paul en particulier, nous voyons que le nom de
l'Esprit-Saint remplace souvent celui du Christ et que l'Esprit est
donné en vérité aux hommes comme le substitut même du Christ :

à cela fait exactement pendant le fait de donner auprès de Dieu


des substituts aux hommes dans la personne des anges gardiens,
que peut faire figurer pour ceux qui leur sont confiés, sans
l'on
qu'il y ait du reste des un s aux autres l'identité de nature et d'opéra-
tions qu'il y a entre le Verbe et l'Esprit.
Ainsi disparait la prétendue antinomie du titre des lettres qui
désigne bien des anges et du contenu de ces mêmes lettres qui vise
bien des hommes, mais des hommes signifiés par les anges d'abord
mis en scène. Ainsi s'évanouissent les soi-disant contradictions de
la théologie qui ne peut entendre parlerd'anges faillibles et coupables,
etde l'exégèse qui n'en a d'ailleurs que faire et qui demande seule-
ment qu'on prenne les textes tels qu'ils sont, et que l'on voie des
anges là où il y a des anges, des hommes là où il y a des hommes,
sauf à faire ensuite le raccord de textes en apparences! dissemblables.
Ainsi tombe enfin une de ces incohérences de symboles trop faci-
lement imputées à l'Apocalypse et qui ne sont aussi trop souvent
qu'un asylum ignorantiœ . Telle est la relation des anges et des
Églises qu'il n'y a pas lieu de crier à l'incohérence parce qu'on voit ici

(i, 20) les Églises, là anges désignés par les lampes placées
(iv, 5) les
devant le trône de Dieu. Car si, du point de vue de l'auteur, les
Églises peuvent emprunter le nom des anges, ainsi que nous venons
de le voir et de l'expliquer, en vertu du même processus, les anges
peuvent facilement emprunter les symboles des Églises. Au surplus,
le simple parallélisme des membres dont nous avons déjà parlé,
n' indique-t-il pas assez qu'il y a entre les lampes et les étoiles la
LANGE ET LE CHANDELIER DE L'ÉGLISE D'ÉPHESE. 173

même correspondance qu'entre les Églises et les anges, une corres-


pondance qui fait que les étoiles sont la contrepartie céleste des
lampes, comme les anges sont la contrepartie céleste des Églises,
et réciproquement. C'est ce qu'a très bien aperçu et même exprimé
Ramsay (1;. lia seulement eu le tort de ne pas pousser sa pensée
jusqu'au bout, et de n'en pas assez bien faire l'application à l'exé-
gèse des lettres. Ramsay suppose en effet que le Seigneur s'adresse
alternativement à l'Eglise interpellée sous le nom de son ange et à
l'ange considéré en lui-même. Il admet que l'ange est plus ou moins
atteintet pour ainsi dire éclaboussé par les fautes de l'Église sans en être
véritablement coupable r2). En une cote mal
d'autres termes, il fait

donne une solution indécise et flottante. Il nous semble plus


taillée, il
logique et plus clair aussi bien que plus conforme à l'état des textes,
qui ne se laissent pas distribuer en deux catégories, ni facilement
expliquer en interprétations obliques ou en allusions floues d'admettre ,

qu'il s'agit partout d'une responsabilité intégrale,


d'une culpabilité et
réelle dont le sujet apparent est toujours l'ange, mais le sujet réel
toujours l'Église ou les membres de l'Église, sous la forme variable
du singulier ou du pluriel.
On comprendra maintenant ce qu'est l'ange de l'Église d'Éphèse.
tenu de faire pénitence : c'est, en un langage mystérieux, l'Église
d'Éphèse, les fidèles au moins de cette Église, que le Seigneur presse
de se convertir à de meilleurs sentiments sous peine d'encourir une
sanction pénale qu'il nous reste à définir.

II

Autant qu'on peut en juger par les aveux d'ignorance, d'incerti-


tude ou d'hésitation, aussi bien que par les divergences et les con-
tradictions des commentateurs (3), le problème du chandelier ôté de sa
(i; Op. cit.. p. 62-68.

(2) Op. cit., p. 69-71.

(3) P. Calmes, ojs.cii.. p. 121 «Les menaces par lesquelles se termine le v. ô sont assez
:

énigmatiques. Que signifient mois « je viens à toi »? .S7... Mais si... Les derniers mots
les

« je changerai ton chandelier de place » créent une difficulté (encore) plus grande. Les
chandeliers leprijsentent les Églises, ce qui fait penser... Sicette interprétation est valable- "
Le savant commentaire de .M. Boisset ne trahit pas un moindre embarras. La plupart des
interprètes, écrit-il, rapportent la menace, non pas directement au jugement final, mais
à un jugement préalable, par lequel Éphèse doit être effacée du nombre des Églises. Spitta
et Holtzmann allèguent encore pour l'expliquer Alt. 5, 14-16; Pliil. 2, 15 (l'Eglise doit cesser
d'être une lumière pour les païens d'alentour;. Cependant la simple référence au jugement
final n'est pas exclue « Doch ist die einfacfae Beziehung auf das endgiiltige Gericht nicht
:

ausgeschlossen. » CL p. 205. C'est tout. M. Bousset est visiblement perplexe. Il s'abstient


d'essayer même un commentaire personnel.
174 REVUE BIBLIQUE.

place présente encore plus dé difficultés que le problème de l'ange


requis de faire pénitence.
Un ne doit jamais être étudié à part du livre et du contexte
texte
dont partie, et, dans le livre comme dans le contexte, deux
il fait

choses sont àeavisager, le point de vue de l'auteur et la manière de

l'écrivain, les caractéristiques du fond et celles de la forme (1).

Le point de vue d'un auteur dans un livre, nul n'est mieux à même
de le définir que lui-même, quand il a eu la bonne pensée de le

faire. C'est ce qui est heureusement arrivé à l'auteur de l'Apocalypse,


dans le prologue et l'épilogue de son ouvrage.

On peut distinguer dans le prologue le titre (i, 1-3) et l'introduc-


tion (i, 4-8). Dans le titre, l'Apocalypse s'annonce comme une révélation
divine relative à la fin des temps réputée prochaine, suivant les lois
ordinaires de la perspective prophétique et suivant l'opinion com-
mune des premières générations chrétiennes : elle a été faite « pour
montrer ce qui doit arriver bientôt », « car le moment est proche ».
Destin.ée à la lecture publique dans les assemblées chrétiennes, elle
a pour but et elle doit avoir pour efTet d'assurer la persévérance des
fidèles et de leur procurer le bonheur suprême, celui dont l'idée ne
se sépare pas alors de l'idée de la venue prochaine du Seigneur.
« Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de cette

prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites, car le temps
est proche! » ([, 3).
On voit déjà bien se dessiner, dès ces premiers versets, le caractère
général de l'Apocalypse prophétique par son origine, parénétique
:

par son but, elle est par son contenu nettement eschatologique.
L'introduction revêt la forme d'une adresse épistolaire où l'on retrouve
tous les éléments ordinaires des suscriptions des lettres de saint Paul,
le nom de l'écrivaia, celui des correspondants, la formule chrétienne
de salut : « Grâce et paix de la part de Dieu et de Jésus-Christ »,

parfois, comme c'est ici le cas, accompagnée d'un développement et

(1) Cette étude prélimiaaire pourra paraître un peu longue. Elle ne saurait pourtant être
traitée dehors-d'ueuvre, destinée qu'elle est à nous fournir, je ne dirai pas les prémisses né-
cessaires à la démonstration de notre thèse, mais conducteur dont parle le
ce précieux fil

P. Alcasar dans son chapitre intitulé De egregio fructuexfilo apte deducto a principio
libriusque ad fiiiem, qui doit nous empêcher de nous égarer dans le dédale des explica-
tions contradictoires, et nous aidera découvrir le point lumineux que nous cherchons.
LA.V;E et le chandelier de LÉtiLISE D"ÉPHÈSE. 175

couronnée dune doxologie. Or, dans ce développement et cette


doxologie, qui se greffent sur le nom de Dieu et du Christ et qui
constituent la partie spéciale et caractéristique de l'adresse, la phy-
sionomie eschatologique du livre prend un relief, peut-être encore
plus accusé que dans le titre. Dieu y est défini du point de vue de
la durée et de la fin des temps en particulier. Il y est appelé h Celui
qui est, qui était et qui vient. : wv f.r. z };> /.y). : tzyyj.vtzz ». Cette
désignation de l'Etre divin s'inspire certainement du fameux passage
de l'Exode oii Dieu se définit .""-.s» -rs r;;~N (m, lij, delà traduction
qui en avait été faite parles Septante : « 'E70) v:v. z wv » et concorde
avec le commentaire qu'en donnaient les rabbins juifs : u Ego ille

qui est et qui fuit et qui erit (1 formule


. » C'est presque la même
que nous retrouvons ici. L'auteur de l'Apocalypse a seulement mis
« qui vient à la place de « qui sera » pour mettre son texte plus
>

clairement en relation avec l'idée du dernier avènement qui constitue


la donnée fondamentale du livre. C'est à la même idée que se rattache
certainement la mention des sept anges debout devant le trône de Dieu
et prêts à se faire les messagers de sa parole et les ministres de sa

justice pour
la préparation des grandes assises finales. Tel est en
effet le qu'on leur voit jouer dans toute la suite du livre. Le
rôle
Christ est conçu du même point de vue eschatologique. comme
le premier agent de la révélation qui s'achève et du royaume qui

arrive. On l'appelle le témoin fidèle^ ce qui évoque é\idemment ce


(»témoignage de Jésus » que le titre identifie avec « l'Apocalvpse >
des derniers temps. On salue en lui le Roi messianique des psaumes en
l'appelant le premier-né », le « prince des rois de la terre » Ps. lxxxix.
•(

Cf. Apoc, XVII. 11. XIX, 16 et, dans l'unité de la même perspective
;

eschatologique, à l'idée juive du Messie glorieux se joint, eu se


fondant pour ainsi dire avec elle, l'idée chrétienne de Jésus ressuscité,
le premier-né d'entre les morts, dont la Réssurrection est le gas'e

et le prélude de la nôtre, et l'idée concomitante de Jésus crucifié


dont l'amour et les souffrances aboutissent, en nous purifiant de
nos péchés, à faire de nous les héritiers de sa eioire et de son sacer-
doce dans le royaume de Dieu son Père ± .

Et comme si tout cela n'était pas encore assez clair, comme .si le
titre et l'adresse ne suffisaient pas à nous renseigner sur l'esprit du

(1) Tarrjum de Jonathan. — Le Targum de Jérusalem dit à peu près la même chose.
L'on sait que la rédaction des Targums n'est pas antérieure au lu' siècle, mais l'on sait
aussi que leur contenu remonte souvent à beaucoup plus haut.
^2; Apoc. 20, « Heureux celui qui a part à la première résurrection
: Lasecondemort n'a !

point de pouvoir sur eux. IhieToniprêtre'; deDieu. et du Christ et ilsrégnerontaveclui. »


176 REVUE BIBLIQUE.

livre deux déclarations s'y surajoutent dont l'une est relative au


Christ et l'autre à Dieu le Père et où l'idée dominante de l'Apocalypse
se trouve encore reprise et accentuée avec énergie. Lisez plutôt :

« Le voici qui vient —


il s'agit du Christ le voici qui vient avec —
les nuées », le voici donc dans l'appareil de la parousie finale, le
voici qui vient dans la gloire, c'est-à-dire comme Juge et comme
Juge universel « Tout œil le verra et ceux qui l'ont percé et toutes
:

les tribus de la terre se lamenteront à cause de lui » (i, 7). La pré-


histoire de ce texte en confirme l'acception eschatologique que nous
Il dérive, au fond, d'un passage de Zacharie {xii, 10)
lui attribuons ici.
où prophète a voulu exprimer la douleur et la confusion des Juifs
le
à la vue de celui qu'ils ont mis à mort, prince ou prophète qui avait
péri par les mains de ses compatriotes. Mais notre auteur montre,
par la manière dont il cite, qu'il s'inspire de l'usage fait de ce même
texte par saint Matthieu (xxiv, 30), qui lui donne un sens nettement
eschatologique et lui fait signifier la douleur et la confusion des Juifs
et des Gentils à la vue du Christ crucifié revenant dans sa gloire
pour le jugement (1). Et comme si ce n'était pas encore assez de la
réédition de cette vision évangélique de la parousie, l'auteur y
ajoute pour finir le commentaire et le sceau d'un oracle solennel de
Dieu : « Je suis l'Alpha et l'Oméga, dit le Seigneur Dieu, Celui qui
est, Nous retrouvons là la formule à trois
qui était et qui vient. «

ternies dont nous avons déjà montré la portée eschatologique. Elle


est ici précédée d'une formule à deux termes à laquelle elle donne
pour ainsi dire la réplique. Dans sa teneur originale et complète

cette première formule serait exactement équivalente et parallèle à


la seconde, s'il est vrai, comme le suppose le P. Calmes (2), qu'elle
est empruntée à l'enseignement des rabbins pour qui les trois lettres

du mot i^'I^K (Vérité) devaient être considérées comme le sceau


de Dieu, c'est-à-dire le symbole de la Divinité, comme faites pour
représenter les trois phases de la durée, l'une figurant au commen-
cement, l'autre au milieu, la troisième à la fm de l'alphabet hébreu.
Quoi qu'il en soit de son origine, le sens de l'expression n'est pas dou-
teux ni sa raison d'être non plus. « Je suis l'Alpha et l'Oméga )>, cela
veut certainement dire, comme l'a entendu la Vulgate et comme
l'explique ailleurs (xxii, 13; i, 17; n, 8) l'auteur de l'Apocalypse (3) :

(1) C'est du rapprochement de ces deux passages (Mt. 24, 30; Apoc. 1, 7) que semble
provenir la croyance que le Christ apparaîtra avec sa croix au dernier jour.

(2) Op. cit., p. 115.

(3) On a émis des doutes sur l'authenticité des v. 7, 8 sous prétexte qu'ils rompent la

suite des idées (1, 6, 9). M. Bousset répond avec raison : « Esist kein Grund abzusehen,
,

L'ANGE ET LE CHANDELIER DE L'ÉGLISE D'ÉPHÈSE. 1"

<( premier et le dernier >>. Et pour-


Je suisle principe et la fin, je suis le
quoi Dieu le rappelle-t-il sinon pour faire entendre quil va présider
à la consommation des choses comme il a présidé à leur commence-
ment, reschatolog-ie étant d'ailleurs conçue comme une rénovation de
la Genèse et la fin du monde comme une sorte de nouvelle création
(xxi, 5ss.).

Rien ne ressemble tant au prologue de l'Apocalypse que l'épilogue


qui clùt le livre. On y retrouve en termes peut-être encore plus expli-

cites les mêmes indications sur le caractère de l'Apocalypse. On v


répète que l'Apocalypse est une révélation, faite « pour montrer
les choses qui doivent arriver bientôt » (xxii, 6 , un écrit prophétique
destiné à procurer la persévérance finale des fidèles et à les faire
du règne messianique tout près de commencer
entrer dans la félicité :

((Voici que je viens bientôt. Heureux qui garde les paroles de la


prophétie de ce livre » ,xxii. 7;. On ajoute (xxii, 10) que le livre une
fois écrit ne doit pas être scellé et serré comme le livre de Daniel
(Dan., VIII, 26: xii, i-9 qui était censé viser des événements lointains
et n'intéresser que les générations futures. Celui-ci par contre doit
rester ouvert, parce qu'il intéresse la génération présente, parce que
les événements sont sur le point de confirmer la révélation qu'il
contient. Le dernier jour est proche, si proche même qu' « il n'est
guère plus loisible aux hommes de changer d'état, de se sanctifier
ou de se pervertir le Souverain Juge, survenant comme un voleur,
:

va les surprendre tels qu'ils sont, sans qu'ils aient pour ainsi dire le
temps de se retourner (1) » (xxii, 1 1 Et par trois fois (xxii, T, 12, 20'
.

l'on proclame qu'il \-ient, qu'il va venir incessamment, Celui qui doit
procéder à ce jugement définitif, à cette liquidation morale de l'hu-
manité, Celui qui doit présider à la consommation des choses comme
il a présidé à leur commencement : « Voici que je viens bientôt et
ma rétribution est avec moi pour rendre à chacun selon son œuvre.
Je suis l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier, le commencement
et la fin. »

Si cette venue du Souverain Juge est redoutable aux méchants qui


se lamenteront en le voyant apparaître (i, 6j et qui seront honteuse-

weihalb nicht der .^pokalypter sich hier unterbrochen habea konnte, uni in einern kurzen
Molto den l:ihalt seiner Scbrift za charakterisierea und auf den hohen Ernst und die Be-

deutung de.'? Geweissaglen hinzuweisen », p. 191. Au demeurant, on pr-ut trouver que la solu-
tion de continuité est plus apparente que réelle.
(DP. Calmer, op. cit., p. 235.

REVUE BICLIQCF. 1910. — .\. S., T. VII. 12


178 REVUE BIBLIQUE.

ment exclus de son royaume au contraire infini-


(xxii, 15), elle est

ment désirable aux fidèles qui trouveront en Lui et en son royaume


une source intarissable de vie et de joie (xxii, 14, 17, 19). Aussi doi-
vent-ils répondre à l'Esprit qui l'annonce et à l'Église qui lui fait
écho eji l'appelant de ses vœux, en unissant leur voix à la voix de
l'Esprit et de l'Épouse, en disant « Amen » à la prophétie de l'Esprit
et à la prière de l'Église. C'est ce que l'auteur dit pour son propre

compte avant de clore son livre « Amen Viens, Seigneur Jésus (1). »
: !

Et c'est ce que nous devons dire si nous avons bien compris la belle
et haute signification de l'Apocalypse. Rien ne répond mieux en effet

à la note dominante du livre que cette aspiration ardenle vers l'avè-


nement du Seigneur, vers « l'arbre de vie et la cité sainte qui sont
décrits dans ce livre » (xxii, 19). « L'Apocalypse, dit M. Jacquier,
est un Sursum corda adressé par l'Apôtre Jean aux chrétiens des
sept villes d'Asie et aux chrétiens de tous les temps. Cette vue
jette une lumière éclatante sur le contenu du livre » (xxii, 19) (2).
L'Apocalypse est un Sursum corda : il faut prendre ces mots à la
lettre et, si l'on veut comprendre quelque chose à ce livre mystérieux,
il faut tenir les yeux levés vers le Ciel et y voir sans cesse le Christ

dans le glorieux appareil de son dernier avènement aussi consolant


pour les bons qu'il sera terrible pour les méchants.
(A suivre.)

Albi, en la fête de sainte Cécile, 22 novembre 1909.


Augustin Fabre.

(1) Celte supplication n'est que la traduction grecque de la fonnule araïuéenne : « Mâranâ
tha ÎL (iv>o Notre-Seigneur, viens : » qui semble avoir été d'un usage commun dans la liturgie
chrétienne des premiers temps (I Cor. 16., 22. Didaclié, 10, 6). Nous suivons ici la lecture
proposée par Bickell et adoptée par la plupart des critiques actuels.
(2) Jacquier, Histoire des livres du N. T., III, p. 350.
LES PAYS BIBLIOT ES ET L'ASSYRIE
[Suite)

Lan 828 av. J.-C. Salmanasar II célébrait le trentième anniver-


saire de son avènement au trùne d'Assyrie, eu se faisant inscrire de
nouveau comme éponyme dans la liste des archontes T. Ses nom-
breuses conquêtes eussent pu lui faire espérer une heureuse vieil-
lesse. Ce fut au sein de sa propre famille que surgirent les difficultés.
Il avait deux iils : Samsi-Adad. Le premier, aspi-
Asour-danin-apli et

rant sans doute à prendre part au gouvernement, ou craignant de se


voir évincer par son frère, leva l'étendard de la révolte contre son
père (2). Non moins de vingt-sept villes, parmi lesquelles Xinive,
embrassèrent la cause d'Asoar-dauin-apli. Salmanasar II laissa à son
fils resté fidèle le soin de lutter contre le prétendant. Sarasi-Adad fut
victorieux mort de son père survenue en 825, i! sassit sur le
et. à la
trône 3 . Durant son règne (82V-812
il eut à lutter pour conserver

sous son autorité l'immense empire que lui avait léjgué Salmanasar IL
Son inscription en caractères archaïques relate trois campagnes dans
les pays du Xaïri, près du lac de Van. La quatrième campagne est

dirigée contre la Babylonie dont le roi, Mardouk-balatsou-iqbi, est


vaincu à Dour-Papsoukkal i . Une inscription, nouvellement décou-
verte à Asour et encore inédite (5), signale deux campagnes à la suite
des quatre précédentes. Toujours en haleine pour maintenir un peu
de cohésion entre les éléments disparates qui composent son royaume.
Samsi-Adad IV ne peut guère faire d'incursions vers les pays de

(1} Chaque année élait désignée, en Assyrie, par le nom d'un dignitaire qui était l'éponyme
de l'année. Cette période était le limmu du dignitaire. La première année d'un règne avait
pour éponyme le nouveau roi.

2)Comparer la révolte d'Absalom contre David.


'3) Ces événements sont racontés dans l'inscription en caractères archaïques gravée sur la

stèle de Samsi-Adad IV (celui qui nous occupe]. L'inscription dans I R, 29-31. Cf. Scheil.
Inscription assyrienne de Samû-Rammàn IV, Paris. 1889. En outre. Abel. In-
schrift Samsi-Ra7nmdn^s, dans KB., I, p. 174 ss.
(4) Dans le teste cité à la note précédente. De même dans l'histoire synchronique ^KB.,
I, p. 200 ss.]. La liste des éponymes avec notices distingue une campagne au pavs de Kaldou

et une à Babylone [KB., I, p. 208 s.).

{ô) Seulement mentionnée dans A>dk\e, Der Anu-Aclad-Tempel in'Assur, p. 78.


d80 REVLE BIBLIQUE.

l'ouest "oudu sud-ouest. Lorsqu'il trace les limites de l'Assyrie, il ne


dépasse pas, à l'occident, la ville de Kar-Sulmdmi-aéared (aujour-
d'hui Biredjik) près de Gargamu (aujourd'hui DjerdMs), ni le pays
de Souhi {''rà) le long- de l'Euphrate entre le Balih et le Habour (1).

peuples en deçà de l'Euphrate, y compris l'Asie Mineure et la


Les"
Phénieie. ne conservèrent pas le souvenir de ce Samsi-Adad IV. Par
contre, son épouse devait rester célèbre dans la légende soas le nom
de Sémiramis On connaissait jusqu'à ces derniers temps une cer-
(2 .

taine Sammouramat [Sa-am-mu-ra-mat qui figurait sur deux statues \

de Nébo de l'époque d'Adad-nirari III (811-783) et portait le titre do


« dame du palais (3) ». Il était impossible de savoir s'il s'agissait de
l'épouse ou de la mère du roi. En juin 1909, les fouilles allemandes
ont exhumé, à Asour, la propre stèle de cette reine (le nom est encore
écritSa-am-7nu-ra-mat qui se présente à nous comme « dame du pa-

lais de Samsi-Adad, roi du monde, roi du pays d'Asour; mère d'Adad-

nirari, roi du monde, roi du pays d'Asour; belle-fdle de Salmanasar,


roi des quatre régions (i). » On sait comment la mythologie s'est
emparée du personnage de Sémiramis et a voulu lui attribuer les
honneurs de la fondation de Babylone. Mais déjà les anciens, grâce
aux indications de Bérose et d'Abydène, protestaient contre cette lé-

gende et cherchaient à ramener Sémiramis aux proportions d'une


reine' historique (5). Sémiramis n'avait pré-
Selon Hérodote '^I. 18i ,

cédé que de cinq générations Nitocris, qui mère de Labynète était la

(1, 188), c'est-à-dire de Nabonide, le dernier roi de Babylone (555-539).


Il est donc très vraisemblable que la Sémiramis de l'histoire n'était

autre que cette Sammouramat, femme de Sam^iii-Adad IV. Le grand


rôle joué par la colombe dans toute la légende de Sémiramis (6)
pourrait bien provenir de ce que le premier élément isammid de

(1) Inscription archaïsanle, II, 7 ss Pour les identifications, Scheil. op. laud., p. 48 ss.,

et Delitzsch, Wo lag das Pûradies, p. 265 s., p. 298.

(2) L'histoire d'Alhalie dans le royaume de Juda avait montré, peu de temps avant l'épo-
que qui nous occupe, la haute influence que pouvait exercer une femme dans les aflfaires
des cours orientales. Un rôle analogue a été joué par Sammouramat (= Sémiramis) sous le
règne de Samsi-Adad lY. Nous verrons plus loin les femmes exerçant le pouvoir en Arabie.
(3) Ces statues sont au British Muséum, The Ximroud central saloon, n"" 69 et 70.
L'inscription dans I R. 35, n" 2: cf. A'B., I, p. 192 s, et notre ouvrage sur La religion
ossyro-bahiilonienne, pp. 27 et 111.
(4) DEUTZscn, dans Milteilungen der deulschcn Orienl-Geselhcliaff, n" 42 (décembre
1909), p. 38, note.
(5) Excellente dissertation sur ce sujet dans Bochart, Phaleg et Canaan (éd. de Leyde,
1707), col. 232. Bérose est invoqué dans Josèphe [Contr. Apion., I, 20) contre ceux qui at-
tribuent la fondation de Babylone à a l'Assyrienne Sémiramis ».
'6) Cf. surtout Diodore de Sicile (liv. II).
LES PAVS BIBLinUES ET LASSVRIE ISl

Sammouramat une forme voisine de summu dont le féminin


était

siimmatu représente la colombe » en assyrien l


« .

Ainsi le prestige de la civilisation assyrienne déborde les limites do


l'empire. Déjà le merveilleux va se greffer sur l'histoire réelle. Pen-
dant que Samsi-Adad IV et Sammouramat travaillent à consolider
leur puissance dans les pays du Tigre et de l'Euphrate, le royaume de
Damas cherche toujours à reprendre prépondérance parmi les
la

populations sémitiques de l'ouest. Hazaël le successeur de Hadad-


,

ézer 2), avait résolument ouvert les hostilités contre les rois d'Israël.

Il n'avait pas craint de se mesurer avec Joram,fils de cet Achab qui

s'était battu, à aux côtés de Hadad-


Qarqar, contre Salmanasar II,

ézer ^3). Le roi de Juda, Ochosias, ayant voulu porter secours au


roi d'Israël (i l'usurpateur Jéhu avait assassiné à la fois Joram
,

d'Israël et Ochosias de Juda (5). A peine assis sur le trône de Sa-


marie. il avait payé son tribut à Salmanasar II et. tranquille du côté
de l'Assyrie, avait concentré ses forces contre Hazaël de Damas. Celui-
ci faisait des incursions en Transjordane « En ces jours-là, lahvé :

commença à entamer Israël; Hazaël les battit sur toute la frontière


Israélite : depuis le Jourdain, à l'Orient, il battit) tout le pays de Ga-
laad, les gens de Gad, de Ruben, de Manassé, depuis Aroër qui est si-
tuée près du torrent de l'Arnon. ainsi que les territoires de Galaad et
de Basan 6i. » Sous le règne de Joachaz, fils de Jéhu, Hazaël s'avance
jusqu'à une ville de Gatli (7), qui pourrait bien être la Gath du mont
Carmel, connue par d'El-Amarna (8). Le roi de Juda, Joas,
les lettres
épouvanté par l'approche de r.\raméen. n'hésite pas à sacrifier les
trésors du temple de Jérusalem pour éloigner l'envahisseur 9 C'était .

une façon de reconnaître la suzeraineté de Damas. Quant au royaume


d'Israël, il est opprimé par Hazaël durant toute la vie de Joachaz (10 1.
Au lieu donc de former, comme par le passé, une ligue entre les
petits états d'Aram et de Canaan, le roi de Damas préfère étendre sa
domination vers le sud. Il profite des troubles qui ont inquiété la

(1) Hésychius interprète r:;j.îoaa'.; par r.i'.io-i'jx ôpe-.o:. L'élément râmat est ainsi con-
sidéré comme appartenant à la racine ^IT « être élevé ».

12) Cf. RB., 1910. p. 72.

(3) Il Reg., 8. 28 s.

f4] Ibid.
[h] II P.eg.. 9.
6) II Reg., 10, 32 s.

(7) II Rerj., 12, 17 s.

(8) RB.. 1908. p. 518.


(9) n Reg., 12, 17 s.

(10} II Reg., 13, 22.


182 REVUE BIBLIQUE.

vieillesse de Salmanasar II et des difficultés que rencontre Samsi-


Adad IV dans l'exercice de l'autorité, pour chercher à concentrer
entre ses propres mains la souveraineté sur la Syrie et la Palestine.
Mais pas plus que le fils de Salnianasar II n'avait réussi à 'sauvegar-
der l'héritage paternel, le fils de Hazaël, Ben-Hadad II 'li. ne sera
capable de maintenir la suprématie araméenne sur les peuples de
Palestine.
Il existait, la Syrie du Xord, un royaume rival de celui de
dans
Damas. Hamath, sur l'Oronte. Sans doute, le roi de Hamath,
C'était
Irhoulêni, avait combattu aux côtés de Hadadézer de Damas et d'Achab
d'Israël, à la bataille de Qarqar. Mais l'affaiblissement de l'Assyrie,
sous le règne de Samsi-Adad IV. avait permis aux successeurs d'Irhou-
lêni de travailler au relèvement de Hamath comme royaume indé-
pendant. Un usurpateur du nom de Zakir (2 avait réussi à grouper
sous sa main les états de Hamath et de Lou'ous, occupant ainsi un
territoire compris entre Hamat, Hoins et la mer (3). Grâce à la stèle
de ce monarque, nous savons que notre Ben-Hadad II, roi de Damas,
avait suscité une coalition contre Zakir « Bar-Hadad, fils de Ha- :

zaël, roi d'Aram, unit et rassembla contre moi dix +- x rois li). »
Par bonheur, six de ces rois sont mentionnés et nous pouvons
ainsi nous rendre compte du morcellement des principautés dans le
nord.de la Syrie. C'est toujours la situation que nous avons recon-
nue à l'époque des lettres d'El-Amarna (5); des roitelets en guerre
les uns contre les autres et reconnaissant la suprématie d'une grande
puissance. Seulement, au Keu d'avoir l'Egypte pour suzeraine, ils se

sont vu imposer le joug assyrien par les invasions de Salmanasar II.

Us ne comprennent pas que leurs dissensions intestines font le jeu de


leur redoutable voisin. Ils préfèrent rester tous au second rang, sous
la main de l'étranger, plutôt que de laisser émerger l'un des leurs.
Hazaël avait sans cesse harcelé le royaume d'Israël. Son fils Ben-
Hadad II s'attaque à Zakir. Il a parmi ses aUiés un certain Bar-Gas

(1) RB., 1910. p. 72.

(2) Nous lui laissons la vocalisation Zakir, postulée par M. Pognon, en vertu du nom de
Zakir qui se trouve dans les inscriptions cunéiformes. Mais le mot Zakir ou Zakiru est
assyrien. Nous préférerions une forme Zakar, qui serait hypocorislique de noms à second
élément divin, tels que rilii", irilTZ". Que Zakir ail été un usurpateur, c'est ce qui sem-

ble résulter des tenues mêmes de son inscription (cf. Savignac, RB., 1908, p. 597).

(3; Cf. DissALi), Le royaume de Uamat et de Lou'ouch, dans Revue archéologique,


1908. I, p. 224 ss. — RB., 1910, p. 59 s.

(4) PoG.NO.N, Inscriptions sémitiques.... p. 160. On a :


mx '^"'*2 Sn"" "12 """12. Sur
celle iascriptioa de Zakir, cf. encore Dussaud, loc. laud., et Savigxac, RB., 1908, p. 596 ss.

;5) HB., 1909. p. 56 ss.


LES PAYS BIBLIQUES ET LASSVRIE. 183

dont nous ignorons le pays, mais qui est certainement mi Âraméen, à


en juger par son nom "w;~"iz (cf. ~~~~"^2]. Les cinq autres confédérés
sont désignés, dans la stèle nom de leur principauté.
de Zakir, par le

C'est d'abord le roi de Que (mp), c'est-à-dire de la Cilicie (1). Ensuite,


le roi de p'zy. M. Pognon n'a pas eu de peine à reconnaître ce pays de
'Amq dans la région désignée actuellement sous ce nom, qu'elle porte
déjà dans Belâclhon et laqût (2). u C'est le territoire bas et maréca-
geux qui se trouve sur les bords du lac d'Antioche, entre le Kara-sou
et la rivière nommée Afrin (3) . » Polybe, en décrivant le cours de
rOronte, faisait remarquer que le fleuve, avant de gagner Antioche,
traversait Ts 7.xÀ2j;j.îvcv 'A;j,jy.v;ç zscbv (4). Winckler 5) identifiait cette
plaine de 'A;j.J7.-^ f=
pc>, ;^_^) avec le pays à'Ungi signalé dans les
inscriptions de Téglath-phalasar III ;6). La vraie prononciation serait
donc 'Umq ou 'Amuq. Déjà Bocliart postulait pour 'A;j.j/.r, de Polybe
une forme hébraïque "piî2" ou une forme araméenne sp^^" (7).
Les trois derniers rois de la coalition sont ceux de Gourgoum
:2;"i;j, de Sam "al (Sx^u?) et de Miliz ("S'Zy. M. Dussaud a fait observer

que ces trois pays (le second représentant un nom de ville se retrou- i

vent groupés dans les annales de Téglath-phalasar III (8,. Après


avoir mentionné les rois de la Commagène, de Damas, de Samarie, de
Tyr, de Byblos, de Cilicie. de Gargamis et de Hamath, le texte men-
tionne « Panammou de la ville de Sam'al iSa-am-a-la), Tarhoulara
du pays de Gourgoum [Gûr-gu-ma) (9j, Souloumal du pays de Melid
[Me-lid-da] ». Il s'agit donc de trois territoires limitrophes. Celui de
Gourgoum est mentionné encore dans l'inscription de Panammou (10).
M. Sachau l'a identifié très heureusement avec Djurdjùmeh, pays voi-
sin de Amq, d'après Belâdhorl (11). En combinant les divers rensei-
gnements sur ce pays, on arrive aux environs de Mar'as (12). Quant à
la ville de Sain al ou Sanial qui, d'après les inscriptions araméen-

1) /.7i., 190'J, p. 64 S.

(2) laqi'desi cité par Pognon {op. laud., p. 163', Belâdhorl (162. 1) par Noldeke (Z.I.,
XXI, p. 377).
(3j PoGNox, op. laud., p. 163.

(4) Histoire, V, 5a.

(5) Allorientalische Forschuarjen, I, p. 9.

(6) Annales, A, 45 : cf. KB., II, p. 28-29.

(7) Phale(j et Canaan iédit. 1707), col. 350, 1. 20 ss.

(8) KB., II, p. 30-31. Cf. inf.


:9j Lire gur et non gam, comme porte la transcription de K£. Le même signe a les va-
leurs gam et gur dans le syllabaire cunéiforme.
(10) A la 1. 15 :cf. Lagrange, ÉRS. (2= éd.), p. 495 s.

(11) Cf. Nôldeke, ZA., XXI, p. 377.

(12) DcssACD, Revue archéologique, 1908, I, p. 230.


184 REVUE BIBLIQUE.

nés 1), doit être la capitale du territoire de ladi, elle est très pro-

bablement à localiser à Sendjirli (2), entre Ântioche et Mar'as. Le


pays de ou Milid a été identifié par M. Dussaud avec la Mélitène
Miliz

des Grecs dont la capitale, aujourd'hui Malatia, est située bien au


nord-est de Mar'as, de l'autre côté du Taurus. Nous ne croyons pas
qu'on puisse reporter ainsi au delà de la Commag'ène un pays qui doit
être voisin de Gourgoum et de Sam "al.
Telle est la coalition que Ben-Hadad II conduit contre son rival de
Hamath et de Lou'ous. Les fédérés viennent mettre le siège devant la
ville de Hazrak v""'"'" qui correspond à ~i"n de Zach.^ ix, 1 et à
Hatarikka des inscriptions cunéiformes (3). Cette ville, dont le site
exact est encore inconnu, se trouvait dans la région qui s'étend au
sud du royaume de Hamath et au nord de celui de Damas i). Grâce i

à la protection de son dieu, qui n'est autre que Baal-samaïn « le sei-


gneur des cieux » (5), Zakir délivre la ville assiégée, ce qui lui four-
nit l'occasion d'élever sa stèle en témoignage de reconnaissance.
Ainsi l'Araméen Ben-Hadad II échoue misérablement dans ses dé-
mêlés avec le pays de Hamath. Le royaume d'Israël profite de cette
défaite pour reprendre les villes conquises par Hazaël. C'est .loas, le

filsde Joachaz, qui, après une triple victoire, chasse l'étranger de


son territoire 6). Nous sommes aux environs de l'an 800 avant Jésus-
!

Chrisf.
Cependant l'Assyrie, après la crise traversée sous Samsi-Adad IV, a
repris ses visées ambitieuses. Le fils de Samsi-x\dad IV, Adad-
nirari III, > que, dès son enfance, le dieu A.sour, roi des Igigis, a choisi
et aux mains duquel il a confié une royauté sans rivale (1) », va tra-
vailler à rendre à son empire Textension atteinte aux temps de Sal-
manasar IL II a hérité de sa mère Sémiramis les hautes ambitions et
la bravoure légendaire. Grâce à la liste des éponymes, accompagnée
de courtes notices (8), nous connaissons les campagnes entreprises

(1) Comparer les textes dits de Hadad. Panammou et Bar-Rekoiib : Lagrange, ÉRS.
(2= éd.), p. 499.
(2) C'est là qu'ont été découvertes les inscriptions des rois de iaw'ai ou du ladi.
[3] Cf. Delitzsch, Wo lag das Parodies, p. 279, pour l'identification de "JTîn et de

Hatarikka.
[i] DussALi», Heiite archéologique. 1908, I, p. 229.
(ô) Les mots ':*'2w*'7"2 sont écrits en un seul dans toute l'inscription. On ne les sépare
pas par le petit trait vertical qui sert à distinguer les mots, dans cette inscription. Sur ce
Baal des cieus, cf. Lagrange, ÉRS. 2« éd.\ p. 92 ss.

(6) II Reg., 13, 24 s.

(7) Cf. notre ouvrage sur La religion assijro-habylonienne, pp. 150 et 159.
(8) KR., l,p. 208-209.
LES PAYS BIBLIQUES ET LASSVRIE. 183

parce monarque durant son long règ-ne 811-783 avant Jésus-Chiist'i.

Entre les années 807 et 804 il franchit FEuphrate^du côté de Garga-


mis et soumet la ville de Hazaz (aujourd'hui 'Azaz au nord-ouest
lune des principales villes de ce pays de Patin qu'ar-
d'Alep'i. C'était

rosait le fleuve Aprie aujourd'hui Nahr-Afrin) (11. Il subjugue aussi


Arpad [Ar-pad-dà] aujourd'hui Tell-Erfâd un peu au sud de
,

'Azaz (2). Le successeur de l'infortuné Ben-ïladad II. un certain


Mari' (3), avait essayé de se relever dans Damas. Mal lui en prend.
Adad-nirari III vient le cerner dans sa ville et le forcer à déposer les
armes. Nous avons le récit de cette nouvelle campagne des Assyriens
contre Damas : « Certes, écrit Adad-nirari i), je suis allé contre le
pays de Damas. Le roi de Damas, Mari' (Ma-ri-'), je l'enfermai dans
Damas [Di-ma-as-qi) sa ville royale. La crainte de l'éclat d'Asour,
son (5) seigneur, le renversa embrassa mes pieds il se fit vassal.
et il :

Dans Damas sa ville royale, dans son palais, je reçus 2. 300 talents
d'argent, 20 talents d'or, 3.000 talents de bronze, 5.000 talents de fer,
des vêtements bariolés, des tunicpies de lin, un lit d'ivoire, un trône
d'ivoire massif, son trésor, sa richesse sans nombre. <> Cette expédi-
tion à Damas marquant du règne. Adad-nirari III la ra-
était le fait

conte avec plus de détails que sa campagne en Babylonie (Kal-du),


durant laquelle pourtant il avait pu, comme son grand-père Salma-
nasar II (6), offrir des sacrifices aux dieux de Babylone, de Borsippa
et de Koutha (7i.

Adad-nirari III rendait ainsi à l'Assyrie l'extension atteinte à l'é-

poque de Salmanasar II. Quand


énumérera ses possessions, il ne il

s'arrêtera plus à l'Euphrate, comme faisait Samsi-Adad IV. « Depuis


l'Euphrate jusqu'à la grande mer où se couche le soleil (la Méditerra-
née), je soumis à mes pieds le pays de Hatti (Hat-te) et le pays d'A-
mourrou [A-miir-ri) en sa totalité les pays de Tyr [Sur-ru]^ de Sidon :

[Si-du-nu), d'Omri {Hu-um-in-i) d'Édom [U-dii-mii), et de Philistie ^

[Pa-la-as-tu) Je leur imposai un pesant tribut. » La nomenclature va


.

du nord au sud. Le pays de Hattou juxtaposé au pays d'Amourrou

(Ij RB., 1910. p. 59.

(2) Cette ville A' Arpad correspond à ~2"'N tle la Bible.

'3j D'aucuns identifient ce Mari' avec Ben-Hadad II lui-même. Ce serait le titre ^•^^2

« seigneur ». En reconnaissant la justesse de l'étymologie, nous ne voyons pas la nécessité


de confondre les deux souverains. Les inscriptions cunéiformes cherchent toujours à ren-
dre le nom propre des personnages.
'4) Inscription des dalles de Kalhou, dans I R, 35. n' 1 ; cf. KB., I, p. 190 ss.

(5) Probablement erreur au lieu de l'expression ordinaire « mon seigneur ».

(6) RB.. 1910, p. 68.


'!) Dans l'inscription des dalles de Kalhou, I R, 35. n° t, 1. 22 ss.; KB., I, pp. 192-193.
186 REVUE BIBLIQUE.

correspond à peu de choses près au territoire occupé par les Hittites à


l'époque d'El-Amafna (1). Refoulés sans cesse de l'Asie iMineure vers la

Syrie septentrionale, ils ont fini par imposer leur nom à la région
comprise entre Gargamis, l'une de leurs capitales, et le royaume de
Hamath.
Cette désignation de pays de Hattou finira par s'étendre même au
pays d'Amourrou. Pour le moment, celui-ci représente encore la côte

septentrionale de la Pliénicie exactement comme dans les lettres d'El-


Amarna (2). Dans ces mêmes
nous avons vu comment Tyr et
lettres,

Sidon formaient le trait d'union entre les pays d'Amourrou et de


Canaan (3^. C'est pourquoi nous voyons figurer à la suite d'Amourrou
le territoire dont Tyr et Sidon sont les capitales. Mais, au lieu de Ca-

naan, c'est le pays d'Omrî qui est nommé au sud de la Pliénicie. Nous
avons vu déjà comment le royaume d'Israël avait fini par porter le
nom de « maison d'Omri » ou simplement, comme ici, « pays d'Oinri » (4).
Lors donc que Jéhu, au temps de Salmanasar II, était désigné comme
« l'enfant d'Omrî » (5), cette épithète pouvait le représenter simple-

ment comme appartenant au pays d'Omrî, c'est-à-dire au territoire de


Samarie.
On pays de Juda à la suite de celui d'Israël.
s'attendrait à trouver le
L'inscription d'Adad-nirari III n'eu fait pas mention. C'est que Juda,
vassal de Damas comme nous l'avons vu plus haut, partageait les
vicissitudes de cette ville. Le fils de Joas, Amasias, après une expédi-
tion heureuse contre les Édomites (6), avait été battu à plate couture
par Joas d'Israël qui avait démantelé Jérusalem et s'était; emparé des
richesses du templeLa guerre civile s'était ajoutée au fléau de
(7).

l'invasion et finalement Amasias lui-même, réfugié à Lakîs, avait été


mis à mort par des conspirateurs (8). Son fils Osias ne réussit pas à
relever la gloire de Juda. C'est pourquoi ce pays ne figure pas dans
le texte qui énumère les possessions d'Adad-nirari III.

Par contre, les Édomites commencent à former, au sud de Juda, une


puissance redoutable. C'est la première fois que leur nom figure dans
les textes assyriens, car jusqu'ici la suzeraineté de f Assyrie n'était pas
descendue au delà du royaume d'Israël. Au temps de Joram, fils de

(1) RB., 1908, p. 503.

i'i) RB., 1908, p. 507 SS., et 1909, p. 60.

(3) RB., 1908, p. 511.

(4) RB., 1910, p. 62.

(5) Ibid.
(6) II Rerj., 14. 7.

(7) II Reg., 14, 10 ss.


(8) URerj., 14, 19 ss.
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 187

Josaphat, Édom avait secoué définitivement la tutelle de Juda (1).

Sans doute, comme nous venons de le voir, Amasias a essayé de le

faire rentrer sous le joug. Mais son échec dans sa lutte contre Israël a
permis aux Édomites de reprendre leur liberté. Désormais Juda est
serré comme dans un étau entre Israël et Édom. A l'ouest le pays des
Philistins qui, lui aussi, apparaît pour la première fois dans les textes
assyriens [Pa-la-as-lu =
n*ù?S3), n'a pas perdu son ancien renom.

C'était en assiégeant une de leurs villes que le général Omri avait été
proclamé roi d'Israël, après le coup d'état de Zimrî (2). Ézéchias aura
encore à lutter contre eux (3;.
Le royaume de Hamath n'est pas mentionné dans la liste d'Adad-
nirari III. Le monarque se serait-il arrêté dans sa marche vers l'Oronte,
après la soumission de Hazaz et d'Arpad? Ce n'est guère probable.
Zakir avait pu résister à la coalition commandée par l'Araméen Ben-
Iladad II, mais il avait certainement reconnu la suprématie de l'Assy-
rie. Dans éponymes avec notices (i), on voit que, vers
la liste des
l'an 800, une campagne est dirigée contre le pays de Lu-ii-si-a. Ce
pays ne serait-il pas le Lu'us de Zakir, l'ancien Lii-hu-ti d'Asour-
nasir-apla (5) ?

Adad-nirari III eut à conduire un certain nombre d'expéditions


contre une peuplade araméenne du nom de I-tu-'-a. Ces nomades re-
paraîtront fréquemment dans de l'époque des Sargonides,
les lettres

mais nous ne savons où Nous sommes à l'époque où


les localiser (6).

les Araméens commencent à se répandre dans les plaines de la Méso-

potamie et à devenir inquiétants pour l'Assyrie. Le successeur d'Adad-


nirari III, Salmanasar III (7) dont le règne va de 781 à 77*2, passe son
temps à lutter contre ces Itou a (8). En même temps, les peuples de
rOurartou (autour du lac de Van) se soulèvent contre l'Assyrie et né-
cessitent six expéditions successives. L'an 775, on se rend à la «mon-
tagne des cèdres » qui n'est autre que l'Amanus. Cependant Damas a
encore des velléités d'indépendaace. C'est contre cette ville {Di-mas-qa)

(1) II RpAj.. 8, 20 ss.


(2) I Reg., 16, 15 ss.

(3) H Reg., 18,8.


(4) KB.,\,\>. 208 s.

(5) RB., 1910, p. 5y S.

(6)Les textes coQcernaat ces I-tu-'-a sont groupés dans Streck, Keilinschriftliche Bei-
trûge zur Géographie Vorderasiens (MDVG., 1906, p. 228 s.).
(7) D'après les dernières découvertes d'Asour, il serait plus exact de l'appeler Salmanasar IV.
Nous conservons l'appellatioa ordinaire, afin de ne pas introduire de confusion dans notre
exposé, puisque nous avons laissé le nom de Salmanasar II au prédécesseur de Samsi-
Adad IV.
(8) Canon des éponymes avec notices (KB., I, p. 210-211).
188 REVUE BIBLIQUE.

qu'est dirigée la campagne de 773. L'année suivante, les troupes s'a-


vancent jusqu'à la ville forte de Hazrak [Ha-ta-ri-ka] qui, au temps
de Zakir, appartenait au royaume de Hamath.
Le successeur de Salmanasar III, Asour-dân II (771-75i), eut un
règne extrêmement malheureux. Après avoir combattu contre les
Mèdes (1) qui, depuis Adad-nirari III, inquiétaient la frontière de l'est,

il fit une expédition contre Hazrak [Ha-ta-ri-ka], en 765. Celte même


année, la peste se déclarait en Assyrie et empêchait d'entreprendre
quoi que ce soit en l'an 764. Surexcités par le fléau que, suivant les
idées courantes (2), ils considèrent comme un châtiment du ciel; con-
firmés dans ce préjugé par une éclipse de soleil qui a lieu au mois de
Siwan de l'année 763, les Assyriens se révoltent contre leur roi (3). La
capitale, Asour, donne le signal (763-762). Puis c'est le tour de la
ville d'Arpah, sur le Zâb supérieur. Enfin le territoire de Gouzan (]7ia)

près du fleuve Habour se révolte à son tour (759-758). Les années 758-
756 sont consacrées à réparer les maux causés par ces insurrections et
par une seconde peste qui s'était déclarée en 759. Aussitôt cette œuvre
d'apaisement achevée, Asour-dân II franchit de nouveau l'Euphrate et
mène une nouvelle expédition contre Hazrak [Ha-ta-ri-ka] en 755.
L'année suivanteil marche contre le pays d'Arpad.

campagnes successives des Assyriens contre les pays araméens


Ces
du nord de la Syrie permettaient aux royaumes limitrophes de se-
couer le joug de leurs puissants voisins. C'est ainsi que le roi d'Is-
raël,Jéroboam II (vers 785-745), affranchit son peuple de la tutelle
de Damas et de Hamath (4). Cependant le pays de ladi (aux environs
de Sendjirli) dont nous avons vu plus haut raffaiblissement à l'époque
du roi de Hamath, Zakir, s'est relevé, lui aussi, grâce à une dynas-
tienouvelle. Les chefs de la dynastie sont Qarl (5) et Panammou I,
dont les noms ne sont pas sémitiques mais appartiennent au vocabu-
laire carien (6). Ils travaillent à améliorer la condition des habitants

(1) Lire partout Mad-a-a au lieu de [mûlu] A-A, dans le canon des éponyines.
(2) Cf. notre ouvrage sur La religion assyro-babylonienne, p. 233.
(3) Ces faits sont connus par le canon des éponymes avec notices.
(4) II Rerj., 14, 24 ss.

(5) Nous ponctuons ainsi le ^yr, de l'inscription dite de Hadad, à cause du nom Karl
de la bilingue égypto-carienne signalée dans Kretschmer, Einleitung in die Geschichle
der griechischen Sprnche, pp. 379 et 398. On pourrait rapprocher aussi le nom de Kopu).a;,
porté par un satrape Pai)hlagonien dans Xénophon, Anab., V, 5 ss.

(B) Pour le nom de Qarl, cf. la note précédente. Le nom de Panammou se retrouve en
Carie sous la forme llavafjL-jr];. Que ce soit un nom carien, semble prouvé par la pré-
le fait

sence du premier élément dans IlavâoXriiii;, Ilaviadui-, et du second dans XïipafAijT); (Kret-
scHMERj op. laud., p. 357).
LES PAVS BIBLIQUES ET L'ASSYHIE. 189

du ladi, tout en conservant la relis-ion nationale, comme on le voit

par l'inscription dite de Hadad (1). Un de leurs successeurs. Bar-


Sour (2 porte un nom bien araméen. Il est assassiné par un usurpa-
,

teur. Ce sera l'intervention de l'Assyrie qui mettra fin à la révolte


et permettra au fils de Bar-Sour. Panammou II, de s'asseoir sur le

trône de son père.


Pour le moment, Asour-nirari IV (753-746j, fils d'un certain Adad-
nirari. cherche à réparer fondu sur Asour au
les calamités qui ont
temps d'Asour-dân II. Durant les quatre premières années de son
règne, il ne fait aucune campagne. Deux expéditions au pays de
Xarari (au delà du Zàb inférieur) occupent les années 7i9 et 748. En
7i6, la ville de Kalhou (aujourd'hui A7/?i/'ik/_, sur le Tigre, au sud de
.Mossoul) se soulève contre son roi. Asour-nirari IV est impuissant à
réprimer cette insurrection. Téglath-phalasar III, qui fut probable-
ment le frère d'Asour-nirari (3 luttera durant deux ans 7i5-74i^, ,

avant de pouvoir imposer définitivement son joug aux Assyriens ré-


voltés.
Le règne de Téglath-phalasar III (7i5-727) fut une résurrection
pour l'Assyrie. La chronique babylonienne (i) j"aconte que, dès la
première année de son règne, il descend au pays d'Akkad. contre le
roi de Babylone, Nabou-nasir (5), pille les localités de Rabbilou et de
Hamrân, et emporte les dieux de la ville de Sapazzou. L'année sui-
vante il guerroie au pays de Namri. Il dirige ensuite quatre cam-
pagnes contre la ville d'Arpad qui était comme le rempart des
Araméens au delà de l'Euphrate. Ceux-ci avaient profité de l'affai-
blissement de l'empire sous les prédécesseurs de Téglath-phalasar III
pour inonder, de leurs innombrables tribus, toute la Mésopotamie.
Dans sa tablette d'argile découverte à Nimrûd, le monarque énumère
trente-cinq de ces tribus qu'il classe sous la rubrique {amêlu A-ru-
mu « x\raméens (6) ». Et encore cette liste ne mentionne-t-elle pas
deux des plus importantes d'entre ces tribus, les Puqudu ("ips de la

i; Cf. Lagrange. ÉRS. (2^ éd.;, p. 492 ss.

(2) Connu par l'inscription dite de Panammou [ibid., p. 496 ss. . Le nom est écrit "'in^

qu'il faut lire "i*ji~'^2 « fils du Roc ».

% Cf. ScHNAEEL, OLZ.. 1909. col. 530.

'X Cf. KB.1 II, p. 274 s., Die babylonische. Chronik.


et Delitzsch,
,5) Ce Nabou-nasir génitif) du canon de Ptolémée. Le canon de Pto-
est le >'a6ova'7(7âpo-j
lémée lui assigne quatorze ans de règne, exactement coninip la chronique babylonienne. Ce
règne s'étend de 747 à 734.
1
6) Sur les listes de ces tribus dans les inscriptions de Téglath-phalasar
III, de Sargon et
de Sennachérib, cf. Streck, Keilinschriftliche Beitrûge zur Géographie Vorderaùens
[MDVG., 1906, p. 207 ss..
100 REVUE BIBLIQUE.

Bible) et les Gambulu[Vy.\j.iz'Skî:<)^) de Procope) (1). Téglath-plialasar III

avoue qu'il eut à combattre durant tout son règne contre ces Ara-
méens « qui étaient installés sur les rives du Tigre, de l'Euphrate,
du fleuve Sourappou, jusqu'au fleuve Uknû (la kerha actuelle) aux
bords de la mer inférieure (le golfe Persique) (2) ». Au premier rang
figurent les I-tu-a^ désignés tantôt comme pays tantôt comme tribu.

Nous avions vu leurs menées au temps d'Adad-nirari III et de son suc-


cesseur. Signalons encore les Hamrâmi dont le nom a probablement
survécu dans les monts Hamrîn (3) et les Nabatii, ancêtres des Naba-
téens. On comprend que le principal souci de Téglath-phalasar III ait
été de réduire ces nomades envahisseurs. Il se résout à porter les
grands coups au cœur même de la puissance araméenae. Quatre expé-
ditions successives sont lancées au delà de l'Euphrate contre cette
villed'Arpad, attaquée jadis par Adad-nirari III. L'an 738, on mar-
che contre la ville de Kullanî qui n'est autre que i;Sp mentionnée en
compagnie de Hamath, d'Arpad et de Damas, dans /s., x, 9, et nfiSp
signalée en même temps que Hamath dans Os., vr, -2. Cette ville de-
vait se trouver dans le pays de ladi. Le fragment des annales de Té-
glath-phalasar III qni raconte la campagne ne laisse pas de doute à
cet égard (i). Ou y voit comment les hostilités sont dirigées contre
un certain Azriiahou du pays de la-u-di. C'est par erreur qu'on a
longtemps identifié ce Azriiahou de la-u-di avec Azarias de Juda (5).
Le pays dont il s'agit est bien celui de ladi (plus exactement lôdi)
dont nous avons parlé précédemment ("'"s'' des inscriptions de Sen-
djirli). Nous avions vu comment le roi légitime Bar-Sour. père de Pa-

nammou II, avait été mis à mort par un usurpateur. C'est grâce à
l'intervention de Téglàth-phalasar roi d'Assyrie (iVû'X "Sa iDSsnS^n)
que, suivant l'inscription dite de Panammou (6), la révolte est répri-
mée. Pourquoi ne pas voir dans notre Azriiahou l'usurpateur en
question? C'est précisément après sa campagne contre Azriiahou que
Téglath-phalasar III recevra le tribut du roi de Sam'al (capitale du
Iadi\ et ce roi de Sam'al ne sera autre que Panammou II.

Azriiahou de ladi avait réussi à grouper autour de lui dix-neuf


petites principautés échelonnées dans les environs de Hamath jusqu'à

(1) Streck. loc. laxul.


(2) Inscription de la tablette d'argile de Nimroud, 1. 9 ss.

(3) Strecr, loc. laiid., p. 225 (= 23).

(4) Cf. RosT, Die Keilsclirifttexte Tkjlat-Pileser III.


(5) Les arguments de Winckler contre cette identification sont décisifs (Àltorientalische
Forschungen, 1, p. 1 ss.). Cf. Maspkro, Histoire ancienne..., HT, p. 150. n. .3.
(6) Cf. Lagrange, ÉRS.
(2' éd.), p. 495 ss.
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 191

la côte (1). Ce sont d'abord les villes de Us-nu-u et de Si-an-nu. Elles


précèdent une le nom mutilé commençait par .S/... Il faut lire
ville dont
Si~?nir-ra comme
prouve un autre texte de Téglath-phalasar III (2).
le

Nous avons proposé déjà d'identifier Usîiû et Siannu avec Usanat et


Siana des inscriptions de Salmanasar II (3). Elles sont, sur la cote,
au nord de Sbnirra (= Sionin'] dont nous connaissons la situation
exacte (i). Les autres villes de la côte amorrhéenne jusqu'au Liban
[Lab-na-nà) ont embrassé le parti d'Azriiahou. Puis ce sont les terri-
toires situés au pied du Ba-'-li-sa-pu-na (correspondant comme pho-
nétique à un pEï~S7:2), de V Am-ma-na (n:î2x de Cant., iv, 8, dans
l'Antiliban), et d'une autre montagne appelée Sa-u. Viennent ensuite
les villes de Qar-Adad
de Hazrak [Ha-ta-rik-ka) et de Nu-qu-
(5),
di-na Une autre montagne porte le nom de Ha-su et nous la si-
(6i.

tuerions volontiers nu Djebel el-Hdss au sud d'Alep, tandis que la


\ille d'A-ra-a, mentionnée aussitôt après le mont Ha-sîi, se localise-

rait à Arra (li, ville de la province romaine de Syrie, sur la route


entre Apamée et Chalcis. Le mont Sa-ar-jni-ii-a, qui suit, se place
alors tout naturellement au HTaziov [Silpius mons), aujourd'hui //aô?6
en-Nedjdr, qui surplombe Antioche au sud. Une dernière montagne,
du nom de la-ra-qu (= pTi « mont vert »), se trouvait signalée dans
l'itinéraire d'Asour-nasir-apla dont nous avons déjà parlé (8). Elle est
située entre l'Oronte et le Saroudj, ce qui nous amène au Ca^ius
mons des Romains, aujourd'hui le Djebel el-Aqra' mont pelé » au ((

sud d'Antioche 9j. Entre le Sarpua et le laraqii sont mentionnées


deux villes, Ashan et ladab. A la suite du mont laraqu, la ville
d'El-li-ta-a)'-bi dont le nom a été transformé par les Romains en
Litarba, puis par les Arabes en al-Athârib (10). Cette ville se trouve
entre Antioche et Alep, mais plus près de cette dernière. Nous ne
pouvons situer Zitânu (= "jn"" « les oliviers ») qui est nommée après
El-li-ta-ar-bi. Quant à A-ti-in-ni, elle n'est autre, selon nous, que la

l Annales (éd. Rosi). 1. 126 ss. Cf. KB., II, p. 26 ss.; Winckler, KelliaschriflUches
Texibuch (3° éd.), p. 29 s.

(2j III R, 10, n" 2, 1. 2 s.

3 RB., 1910, p. 65.


4; HB., 1908, p. 507 s.

5) Peut-être pour TTH^'l'ip qui correspondrait à la ville bien araméenne de "i*p.

6) Forme plurielle de nuqud « pasteur » (cf. syr. }>{lpj).

7) Cf. la carte n" VIII de H. Kispert, Formss orbis antiqui.


;8) RB., 1910, p. 59.

(9) Sur ce dj. el-Agra\ cf. Guv Le Strx'Sge, Palestine under the moslems, p. SI.
(10) Tornkins a identifié le premier El-li-ta-ar-bi et al-Aihûrib (cf.Wi.xcKr.ER, AUorien-
talische forscliunijeu, I, p. 21).
192 REVUE BIBLIQUE.

ville à'A-di-en-nu, la première des cités du pays de Hamath que Sal-


manasar II rencontrait après Alep (1). Cette identification nous
amène à une ville d'Adana connue des Romains au nord d'Arra, entre
Apamée et Chalcis (2). Le dernier des districts mentionnés est celui
de la ville de Bu-ma-me dont nous ignorons le site. Téglath-phala-
sar III réduit les rebelles, transforme leurs territoires en provinces
assyriennes sur lesquelles il place ses lieutenants (3). Il déporte un
certain nombre d'habitants à U/-hi-ba et dans une ville dont le nom
est mutilé.
Cependant les Araméens de l'est, qui ne s'étaient pas encore soumis
aux Assyriens, profitent de l'éloignement de Téglath-phalasar III pour
recommencer leurs incursions. Le mouvement est conduit par les
Ahlami(, c'est-à-dire par ces bandes de pillards dont nous avons parlé
en étudiant l'époque d'El-Amarna (4). Si nous interprétons bien le ré-
cit, très mutilé, des annales, les Araméens plus sédentaires, à savoir
lesA-ru-7nu proprement dits, répriment la razzia et amènent les cou-
pables au roi qui se trouve encore dans le pays de Hatti. En même
temps arrivent les lieutenants du pays des Loulloumê (dans monts
les
Zagros) et ceux du pays du Naïri (autour du lac de Van). Ils amènent
les habitants et le butin des pays qu'ils ont conquis. Téglath-phala-
sar IIIn'imagine rien de mieux que d'installer ces vaincus dans les
villes qu'il vient de soumettre. A cette distance de la mère patrie, les
malheureux qui viennent d'au delà du Tigre ou des deux Zàb per-
dront toute attache avec leurs congénères et deviendront d'excellents
colons sous joug assyrien. Une grande partie est installée dans le
le

pays d'Un-qi, dont nous avons vu plus haut la localisation (p'2" sur
rOronte en amont d'Antioche). Les autres en plein Amourrou, à
Si-iuir-ra (5), à Ar-qa-a (6), à Us-nv-u et à Si-aji-nu [1) « qui sont au
bord de la mer ». Enfin un certain nombre à Til-kar-me (c'est-à-dire
leTil-garimme de Sargon, où se réfugiera le roi de Melid (8)j et à
Tn--im-me, résidence de la tribu araméenne des Tii--mu-na (9).
Après avoir ainsi réduit en province toute la Syrie du nord, Té-
glath-phalasar III donne la liste des princes qui lui apportent le tri-

(1) RB., 1910, p. 63.


(2) Cf. la carte n° VIII de H. Kiepeut, Fornix or bis antiqui.
(3) Annales, 1. 131 s.

(4) BB.. 1909, p. 67.

[ô) Sumur dans RB., 1908. p. .^07.


(G) Irqanat, Irqat, ri^zyj, aujourd'hui Tell-'Arqâ : cf. RB., 1908, p. .509; 1910, p. 65.
(7] Sur ces villes, voir ce que nous en avons dit plus haut et dans RB., 1910, p. 6.5.
(8) Sargon, annales. 1. 183 ss.

(9) Stbecr, Keilinschriftliche Beitruge zur Géographie Vorderasiens, p. 39.


LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 193

but. C'est d'abord un certain Ku-m-ta-ai-pi de la Commagène Ku-


iim-mu-ha-a-a). Le second est le fameux Rason le roi de Damas,
[Ra-sun-nu] transformé en mais lu Pajojv ou
'î"'jn par les massorètes,
Paa7c:<ov dans les Septante. Il représente devant Téglath-phalasar III

toute la Syrie du nord, car « Damas est la tête du pays d'Aram, et


Rason est la tête de Damas (1) ». A cette époque année 738-737) il
n'a pas encore entrepris ses menées contre Juda. Le royaume ara-
méen de Damas se relève seulement du triste état où l'a laissé le règ-ne
de Ben-Hadad IL II cherche à ménager ses voisins, en particulier le
royaume d'Israël. De même que le roi Achab figurait aussitôt après
Damas et Hamath dans l'énumération des forces coalisées contre Sal-
manasar II, à Qarqar, de même c'est le roi de Samarie (Sa-me-ri-
na-a-a) qui est mentionné à la suite du roi de Damas, Rason. Ce roi est
Menahem(Me-/^^-A^-me et Me-ni- hi-im-mé) Nous savons par le second .

livre des Rois en quoi a consisté le tribut de Menahem « Poul (2), :

roi d'Asour, vint dans le pays et Menahem donna à Poul mille talents
d'argent afin que son assistance(litt. ses bras) fût avec lui pour affer-

mir la royauté en ses mains (3 » Il s'agissait pour Menahem, qui avait ;.

mis à mort l'usurpateur Salloum, de trouver dans l'Assyrie un appui


pour sa propre autorité. Le souvenir de l'impôt extraordinaire qu'a-
vait dû prélever Menahem à cette occasion était resté inscrit dans les
aunales d'Israël [%). Les Phéniciens sont, comme toujours, des pre-
miers à se présenter i5 . Au temps de Salmanasar
II, c'était Tyr et

Sidon qui apportaient le tribut. Sidon n'est pas mentionnée par Té-
glath-phalasar III ;
les deux villes sont Tyr iSur-ra-a-a) et Byblos
iGu-ub-la-a-a). Les Byblites figuraient parmi les tributaires d'Asour-
nasir-apla et de Salmanasar II (6). Leur roi porte le nom de Si-bi-it-
ti-hi-'-li (Sy2-n2ï/*). tandis que le roi de Tyr est Hi-ru-um-mu Ce .

Hiram, qui ne peut être identique à Hiram I, le contemporain de Da-


vid et de Salomon, est très probablement le môme que celui qui est
mentionné dans l'une des plus anciennes inscriptions en langue phé-
nicienne, trouvée à Chypre (7). Cette inscription est ainsi conçue :

(^X. gouverneur (8i de Carthage (9), serviteur de Hiram (ain), roi

(1) Is., 7, 8.

(2) C'est le nom babylonien (Pu-lit) de Téglath-phalasar III. Cf. inf.

(.3) II Reg., 15, 19.


(4) II Reg., 15, 26.
(51 Cf. RB., 1910, p. 66.
(6) Ibid., p. 74.
(7) Dans CIS., I, .5.

;8) Le titre est po : cf. RB., 1909, p. 63.

9) Cette n\y~nmp « vlUe neuve » [= Carthage) est signalée, en Chypre, sous la forme
Qjrti-hadasli dans les inscriptions dAsaraddon et d'Asourbanipal.
REVUE BIBLIQUE 1910. N. — S., T. VII. 13
194 REVUE BIBLIQUE.

des Sidonieiis (ciTï;; a voué ceci à sou seigueur le Baal du Libau


(jisS h'ji). » Le titre de roi des Sidoniens attribué à uotre Hiram II
[Hi-ru-um-mu) prouve bien que Tyr et Sidon ne forment, au temps de
Téglatb-phalasar III, qu'une seule principauté, et c'est pour cela que

la ville de Sidon ne figure pas à côté de Tyr, tandis que Byblos est
restée indépendante de ses voisines. En remontant vers le nord, nous
rencontrons parmi les tributaires U-ri-ik-ki de Cilicie {Qu-ua-a) (1)
et Pi-si-ri-is de Gargamis ^DjerâbW). Leurs noms ne sont pas sémi-
tiques, tandis que le roi de Hamatli [Ha-am-ma-ta-a-a) qui figure
immédiatement après porte un nom sémitique E-ni-ili (Sn*:1" « œil de
dieu »), de même que son prédécesseur Zakir. Comme sur la stèle de
ce dernier, nous trouvons groupés maintenant les trois territoires de
Sam "al [Sa-am-'a-la]^ de Gourgoum [Gih'-git-ma-a-a] et de Melid
[Me-lid-da-a-a). Nous avons vu plus haut comment Sam 'al correspon-
dait au territoire de SendjirK et Gourgoum à celui de Djwdjûmeh au
sud d'Antioche. Le roi de Sam'al est Panammou II [Pa-na-am-mu-in
et nous savons déjà que son nom n'est pas sémitique. Le roi de Gour-
goum est Tar-hu-la-ra dont le nom a. depuis longtemps, été reconnu
comme nom hittite (2). Ce n'est pas non plus un Sémite que Su-
lu-ma-al de Mélid, tandis que le roi de la \ille de Kas-ka (en pays
hittite) semble être un Sémite, Da-di-i-lu (Sx''""). Au nord de la Cili-

cie et de la Mélitène habitent les populations du Ta-bal (,S2ln), du


Tu-na et du Tu-ha-na, de ÏU-tu-un-dn et du Hu-bi-is-na qui, elles
aussi, envoient leur tril3ut. La liste se clôt parla mention dune reine
de Saba, Za-bi-bi-e S), reine du pays d'Arabie (A-ri-bi). Nous avons
vu qu'un roi d'Arabie était présent à la bataille de Qarqar, une cen-
taine d'années plus tôt (4). Nous aurons à mentionner bientôt une
autre reine arabe. Il n'existe rien d'analogue à la loi salique chez les
anciens Arabes.
Rien n'arrête plus l'expansion assyrienne vers la Syrie et la Pales-

tine. La campagne contre Azriiahou avait fait trembler tous les peu-
ples de la côte depuis la Cilicie jusqu'au delà de la Phénicie. Les
royaumes de Damas et d'Israël s'étaient soumis et l'Arabie elle-même
envoyait ses présents (5). L'inscription solennelle sur la tablette d'ar-

0) Cf. RB.. 1910, p. 64 s.

'X' L'élément Tarhu, Tarhun (= Tas/.u-, Tapxov-, Tpoxo-, x. t. a.) estle nom du dieu

national des Hittites, Tarkun. On le trouve dans Tar-kum-dim-me, nom du roi hittite
sur le fameux sceau bilingue hittite-babylonien. Cf. Kretschmer. Einleitung in die Ge-
schichte der griechischea Sprache, p. 362 ss.

(3) Cf. le nom de femme Zubaibeh, chez les Arabes.


(4) RB., 1910, p. 64 s.

(5) Les derniers présents énuraérés sont des chameaux et des chamelles. Ce sont les pré-
LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. 19o

g-ile de Nimroud pourra porter la phrase suivante (1) « Tous les :

Araméens, tant qu'il y en avait, je les ai fait rentrer dans la frontière


d'Asour et j'ai placé mes généraux comme gouverneurs sur eux. » Les
années 737 et 736 seront consacrées à affermir la puissance du mo-
narque dans l'est, chez les Mèdes (Mad-a-a) et au pied du mont
Nâl.
Le canon des éponymes avec notices signale, pour lan 73i, une
campagne en Philistie \Pi-lis-ta) (2). Il s'agit bien de la Philistie pro-
prement dite, la Palastu signalée à côté d'Édom par Adad-nirari III.
Après avoir soumis les villes de la côte amorrhéenne, Téglath-phala-
sar III envahit le pays d'Israël, appelé « maison d'Omri » [Btt-Hu-
lun-ri-a), et s'empare de la ville àW-bi-il-ak-ka (3). Il continue sa
route vers le sud, vers la Philistie. Le roi de Gaza, un certain IJa-a-
nii-u-nu ["y^-']^ qui s'est révolté contre le suzerain, abandonne sa ca-
pitale pour fuir en Egypte {Mtc-us-ri) et l'armée assyrienne pille la
ville.

Au de retourner directement en Assyrie, Téglath-phalasar III


lieu
va faire une nouvelle incursion enIsraël. Le roi de Juda, Achaz, serré
de près par Peqah d'Israël et Rason de Damas, n'avait rien eu de
plus pressé que d'envoyer des messagers au monarque assyrien et de
se déclarer son homme lige Téglath-phalasar re\'ient en Israël
(ii.

Bi-it-Hu-um-ri-a ,
dévaste le pays et emmène un grand nombre des
habitants en captivité. Furieux contre Peqah, dont l'ambition a causé
leur perte, les Samaritains conspirent contre lui et l'assassinent :

(( Ils frappèrent leur roi Pa-qa-ha. événement qui sera ra-


» C'est cet

conté dans 11 Reg.y xv, 30. L'Assyrien profite de l'occasion pour


placer sur le trône une créature de son choix. Ce sera précisément cet
Osée (appelé A-u-si-'), qui, d'après II Reg., xv, 30, avait été le chef
de la conspiration.
Damas était complice d'Israël,
et la Bible nous montre sans cesse

Rason marchant avec Peqah contre .luda. Les années 733 et 732 se-
ront consacrées à humilier l'Araméen. On dévaste non moins de seize
districts appartenant à Ra^^on (.5^. Une nouvelle reine des Arabes [A-

sents des Arabes qui venaient en dernier lieu i>arrni les peuples tributaires. Les chameaux
figuraient dans la cavalerie du roi des Arabes à Qarqar RR., 191o, p. 64 .

(1) Ligne 10.


(2) Nous suivrons pour le récit de cette campagne la petite inscription de Kl R, lo, n^ 2.
Cf. A.B., II, p. 30 ss. et WiNCKLER, Keilinsc/iriftliches Textbuch (3= éd. p. 34 s. i.

•3, 11 s'agit d'Ahel-beth-ma'acâ mentionnée parmi les villes prises par Téglath-phalasar,

dans II Rerj.. 15. 29. Aujourd'hui Abil, à l'ouest de Dan.


,4; II Reg., 16.
(5) Annales, 209.
196 REVUE BIBLIQUE.

ri-bi), qui porte le nom de Sa-am-si et pourrait bien avoir régné


sur le royaume de Palmyre, est troublée par le voisinage de Téglatb-
phalasar III. Elle qui s'appelle Samsî c'est-à-dire « celle du so- ,

serment du dieu So-


leil (1) », elle a, dit le texte assyrien, « violé le

leil ». Pour amène son tribut et nous y


réparer sa trahison, elle
retrouvons les chameaux et les chamelles. Non seulement les Arabes
du Nord viennent baiser les pieds de Téglath-phalasar III, mais du
lin fond de l'Arabie accourent les descendants de ces fameuses tribus
qui, vingt et un siècles avant notre ère, s'étaient jetées sur la Baby-
lonie et avaient placé l'un des leurs sur le trône de Soumer et d'Ak-
kad (2). Ce sont, dit Téglath-phalasar, « ceux qui sont à la limite des
pays de l'Occident, ceux dont l'habitat est éloigné (3) ». Il men-
tionne leurs principales villes. C'est d'abord Ma-as-a qui représente
la xu;a ou xii;n de Gen., x, 30, limite des enfants de loqtan. Déjà Bo-
chart identifiait ce Mêsà avec le port de Mcul^, entrepôt des parfums
de l'Arabie, d'après les anciens (4). Viennent ensuite les habitants
de Te-ma, dont la ville devait garder son nom (^îQ"'^1 dans la Bible,
KOTi dans l'inscription dite de Teima) jusqu'à nos jours. En troisième
Sabéens, désignés comme habitant une ville de Sa-ba-'a, la
lieu, les
xi^ biblique, dont la reine avait jadis rendu visite à Salomon (5).
Après eux, les représentants de la ville de Ha-a-a-ap-pa, dans la
contrée madianite de nstî; (Gen., xxv, 4), la Ghaifeh de laqout. Des
autres villes énumérées, à savoir Ba-da-na, Ha-at-ti et I-di-ba--il, la
dernière seule a été identifiée avec succès (6). C'est le nom de Sn2"îx
qui figure parmi les descendants d'Ismaël dans Gen., xxv, 13. Nous
ajouterons l'identification de Ba-da-na avec Badanatha (7), aujour-
d'hui Beden au pays de Madian.
(8),
Le tribut de toutes ces peuplades comprend de l'or et de l'argent,
des chameaux et des chamelles, finalement v toutes sortes de par-

(1) Comparer le nom nabatéen VC^w* (Jal'ssen et SAVIG^vc, Mission archéologique en


Arabie, p. 223).

(2) RB., 1908, p. 213 ss.

(3) Annales, 1. 221 s.

BocHART, Phaleg el Canaan (éd. 1707), col. 14i ss.


(4)
Le rôle des femmes dans le gouvernement des anciens Arabes est assez remarquable.
(5)

Cette reine de Saba doit s'ajouter à Zabibi et à Samsi. les contemporaines de Téglath-
phalasar m. C'est ce qui a donné à penser que le matriarcat avait pu exister comme forme
(le gouvernemeut, chez les tribus de l'Arabie à cette époque. Un nom de reine chez les

Minéens dans Jaussen et Swignac, Mission archéolorjique en Arabie, p. 255 s.


(6) Cf. Delitzsch, Wo lag das Paradies, p. 301.

(7) Pline, Nal. hist., VI, 14.

(8) RiippEL, Reisen in Nubien, p. 219.


LES PAYS BIBLIQUES ET L'ASSYRIE. J97

fums ». L'Arabie est déjà la terre classique des aromates. Omnes de


Saba venient aurum et thus déférentes.
Vainqueur de Damas, suzerain des Arabes, Téglatb-phalasar 111
veut porter un dernier coup à Israël. Il semble, d'après le récit des
Annales (1 que les Israélites s'étaient révoltés contre Osée, la créature
,

de Tég'lath-phalasar III. « Comme un ouragan » le roi parcourt le


pays et met tout à feu et à sans Il déporte les habitants d'un certain
.

nombre de villes dont les noms sont malheureusement mutilés. La


ville de Hi-na-tu-na est encore lisible. C'est la IJinnatuni des lettres

d'El-Amarna (2), la ]in:n de Jos.y xix, li. Deux autres villes, ^-


ru-ma et Ma-ru-um, correspondent l'une à '"iç'i''»>' de Jud., ix, il
(aujourd'hui El-'Ormeh, à deux heures au sud de Xaplouseï (3) et
l'autre à Ma-ra-ma de la liste de Thoutmosis III, l'ancienne ali^
près du lac Hùleh (i).
Ces coups successifs épouvantèrent les pays limitrophes. A peine le

roi avait-il quitté Gaza, dans sa campagne précédente, que le roi

d'Ascalou [As-qa-lu-na] avait voulu se rendre indépendant. C'était un


certain Mi-ti-in-ti (r,;"~n'2) dont le nom
temps de Sen-
reparaîtra, au
nachérib, comme nom d'un roi d'Asdoud. En apprenant le sort de
Rason qui, d'après le récit biblique ;5,, avait été mis à mort, il aban-
donna les affaires entre les mains de son fils Ru-u-kib-tu. Celui-ci se
jeta aux pieds de l'Assyrien qui l'installa sur le trône, non sans lui
avoir enlevé une portion de son territoire.
De même que pour la Syrie du nord, Téglath-phalasar III installe
ses gouverneurs sur les pays conquis. A un certain I-di-bi-'i-lu
\TJ1"~' il confie le gouvernement de l'Arabie A-ru-bu), spéciale-
:

ment sur la frontière appelée Mu-us-ri. Les territoires enlevés à As-


calon lui sont adjugés. Ainsi le monarque ne se contente pas de
venir, de temps à autre, afficher son autorité sur les provinces vas-
sales. Il maintient cette autorité d'une façon permanente par l'entre-
mise de ses gouverneurs. En outre, la déportation érigée en système
de représailles permet aux divers éléments dont se compose l'empire
de se fondre dans une unité qui fait abstraction des différences de race

1 A partir de la L 227, Winckler interprèle les événements de l'histoire de Peqali. que


nous avons vue plus haut. Ce qui reste du texte prouve qu'il s'agit d'une nouvelle cam-
pagne de Téglath-phalasar III qui fait allusion à ses « campagnes précédentes m. La révolte
contre Peqah n'a pas attiré de représailles. Elle a permis à Téglath-phalasar d'asseoir sur
le trône une créature de son choix. Ce qu'il doit punir, c'est une révolte contre Osée.
;2) PB., 1908, p. 502 et 519.
(3) Cf. Lagrange, in loc.

(4) RB., 1908, p. 519.


(5) II fierj., 16, 9.
198 REVUE BIBLIQUE.

et de nationalité. Que si les princes aborigènes sont laissés sur le trône


paternel, ils doivent à jours fixes apporter leur tribut. L'inscription
de Nimroud (1) énumère complaisamment ces roitelets qui furent
vassaux de Téglath-phalasar III. A la suite des principautés mention-
nées dans les Annales, nous trouvons la ville phénicienne d'Arwad
Ar-7na-dà) avec son roi Ma-ta-an-bi-'-il (Sj/n—jna) , puis la tribu des
Ammonites {Bît-am-ma-na) avec son cheikh Sa-ni-bu, le pays de Moab
\Ma-'-ba) avec son roi Salomon [Sa-la-ma-mi], le pays d'Ascalon
[As-qa-lu-nci) avec son roi Mi-ti-in-ti que nous connaissons déjà. Le
roi d'Israël devait figurer dans la lacune qui se trouve entre Moab
et Ascalon. Vient ensuite le roi de Juda [la-u-da]^ cet Achaz (la-ii-ha-
zi) dont nous avons constaté l'empressement à baiser les pieds de
Téglath-phalasar pour se défendre contre Peqah d'Israël et Rason de
Damas. Le roi d'Édom [IJ-du-ma) est un certain Qa-us-ma-la-ka
(~'i72-'i?1p « Qos règne »), tandis que Gaza [Ha-za-at] est toujours gou-

vernée par Ha-a-nu-mi.


Désormais la puissance assyrienne n'a plus de rivale. En vain le
roi de Tabal, par exemple, voudra se soustraire à ce joug. Il est dé-
trôné et remplacé par le fils d'un inconnu, Hullî (2). Le successeur de
Hiram II sur le trône de Tyr, un personnage au nom bien phéni-
cien, Mi-e-te-en-na [yrsn, Matten, Mytton, etc.),
remet 150 talents d'or
à l'envoyé du
Araméens, Phéniciens, Cananéens, Israélites,
roi (3).
Arabes, tous ces Sémites d'au delà de l'Kuphrate, morcelés en une
multitude de petits royaumes, ne pouvaient pas n'être pas subjugués
par leurs frères do la Mésopotamie. Ce fut l'œuvre de Téglath-phala-
sar III d'étendre le cercle de la suprématie assyrienne bien au delà
des limites atteintes par ses prédécesseurs. Ce fut lui, en même
temps, qui donna à cette suprématie un caractère de stabilité et de
permanence qu'elle n'avait pas possédé jusque-là.
Pendant que le conquérant répandait ainsi le nom d'Asour à tra-
vers tout le monde sémitique, Babylone était en proie à la guerre
civile. Le successeur de Nabou-nasir (NaScvacrjapcj), son fils Nâdinu

(Na§(sj du canon de Ptolémée) n'avait régné que deux ans. En 732,


il est tué par l'usurpateur Suma-ukîn qui ne reste que quelques jours

sur le trône. A son tour, Suma-iikhi est frappé par un certain Ukhi-
zêr [Xv/Ç,ipz'j du canon de Ptolémée). Cet Ukin-zêr avait été roi de

(1) L. 57 ss. Cf. KD., H. p. JO s.; W inckler, KeiUnschriftliches Textbuch...,Z' éd.


p. 35 s.

(2) Tablette de Nimroud. 1. 64 s.

(3) Ibid., 1. 66.


LES PAYS BIBLIQUES ET L" ASSYRIE 109

Blt-Amukkani et il entendait bien conserver son autorité sur la capi-


tale de ce pays, la \\\\q de Sapî (l). A peine revenu de ses expéditions
en Aram et en Palestine, Téglath-phalasar III descend contre la ville
de Sapi{l^i). Enfin, en l'an 729, il marche résolument contre Ukîn-
zêr qu'il fait prisonnier. Il s'assied alore sur le trône de Babylone et
reçoit l'autorité légitime des mains du seul seigneur de la ville. Bél-
Mardouk « Il prit les mains de Bel (2) » En devenant roi de la cité
: !

sainte. Téglath-phalasar III prend un nom nouveau. C'est sous le nom


de Pu-lu qu'il figurera dans la liste dynastique des rois de Babylone.
Ce nom sera connu des Hébreux sous la forme T<^ et le canon de Pto-
lémée le transformera len lltopcj. Rejoignant le protocole des plus
anciens rois du pays, Téglath-phalasar III s'appellera « roi de Soumer
et d'Akkad, roi des quatre régions '3 Il ne conservera que deux
.

ans ce pouvoir suprême, car il meurt de sa telle mort au mois de ]

Tebet de Tan T2T.

iA suivre.)
Jérusalem, ce 12 février 1910.

Fr, P. Dhorme.

(11 Dans la Babylonie du sud. Cf. Streck. dans Klio. VI. p. 214.
(2) Cette cérémonie est une conséquence des idées qu'on avait sur l'origine divine du
pouvoir. Cf. notre ouvrage sur La -religion assyro-babj/lonienne, p. 158 ss.

(3, Inscription des dalles de Nimroud, 1. 1.


LES PRÉDICTIONS NOUVELLES
DU CHAPITRE XLVIII D'ISAÏE (1)

M. Van Hoonacker a étudié de très près, et admis en substance, la

solution proposée dans Le Livre d'isaïe (1905) et dans la Revue bibli-


que (avril 1908) pour accorder avec leur contexte les passages d Isaïe
où il est question du Serviteur de lahvé. Un savant de ce mérite fait

déjà beaucoup d'honneur à une théorie nouvelle en prenant la peine


de la discuter en détail; mais si, après l'avoir rigoureusement exa-
minée, donne son suffrage, l'auteur
il lui est-il besoin de le dire? —
— en éprouve une vive satisfaction, et attache à cette adhésion le
plus grand prix. C'est donc avec un sincère contentement que j'ai au
M. Van Hoonacker faire sienne cette conclusion capitale le premier :

passage sur le Serviteur (au moins xlii, 1-7) doit être transposé, et
rapproché des autres passages sur le même sujet. Un autre résultat
très important, accepté par Féminent professeur de Louvain, est
l'adjonction des chapitres l\-lxii à xl-lv, comme continuation im-
médiate du même cycle de poèmes [Revue biblique^ octobre 1909,
p. 498, 506-5071.
Cependant Van Hoonacker propose un plan un peu différent pour la
structure de ces poèmes. Il reconnaît bien deux grandes parties,

commençant l'une au chapitre xl, l'autre au chapitre xlix; mais il


n'admet pas que le chapitre xlviii constitue un poème central entre
les deux parties. « Ce chapitre, dit-il, appartient purement et simple-
ment à la première partie. » Il repousse donc, malgré ce qu'il « a de
séduisant », l'essai de reconstruction où les deux parties se font équi-
libre, étant formées chacune de quatre poèmes qui se répondent en
ordre parallèle [\o\v RB., 1908, p. 173-178). Avant de considérer les
vues du docte exégète sur la composition littéraire de ces prophéties,
il faut étudier très attentivement son interprétation du chapitre xlviii.

(1) Cet article est une réponse à celui de M. Van Hoonacker dans la Revue biblique,
cet. 1909, p. 497-528. La discussion se meut tout à fait en dehors de la question de savoir si
la seconde partie du livre d'Isaïe est du même auteur que la première. Voyez sur ce point la
note de M. Van Hoonacker, l. c, p. 506.
LES PRÉDICTIONS NOUVELLES. 201

EXEGESE.

Nous avons dans xlviii, 3-8 un contraste marqué, et reconnu de


tous, entre « les choses premières » ou « précédentes » (m:*wNnn),

annoncées (( autrefois » ou (( auparavant »; avant le temps présent


7s*:. V. 3, 5) et « des choses nouvelles
» r"U'~n annoncées « à partir ,

de maintenant >>que personne autrefois n'a jamais entendues,


^nrir^r ,

dont on n'a pas ouï parler avant ce jour. Sans rien jiréjuger de la
date de ces prédictions, mais uniquement pour exprimer le contraste,
appelons les premières « prédictions anciennes ". les secondes, « pré-
dictions nouvelles ». Au sentiment de Van Hoonacker, les « prédic-
tions anciennes » sont celles que lahvé fit par l'organe des prophètes
d'autrefois; elles ont pour objet les choses anciennes, accomplies déjà
depuis un certain temps; les « prédictions nouvelles » sont celles que
notre prophète fait entendre à partir du chapitre xl: elles se rappor-
tent au salut à procurer par Cyrus. « Ces u choses nouvelles », que
lahvé n'a pas voulu prédire longtemps à l'avance, ne peuvent être
que la mission et Tœuvre de Cyrus... » (p. bli). « Ici, remarque-t-il.
nous nous trouvons en conflit assez aigu avec Condamin, qui allègue
précisément le passage en question comme preuve qu'au chapitre xlviii
nous avons att'aire à un poème de transition » [p. 509 En efièt, 1. —
il me semble que les prédictions anciennes se rapportent à iœuvro

de Cyrus, objet des quatre poèmes précédents et les prophéties nou- :

velles, à l'œuvre du Serviteur de lahvé célébrée dans la seconde par-


tie, à partirdu chapitre xlix. Ainsi compris, le chapitre xlviii a le
caractère d'un poème de transition entre la première partie et la se-
conde; et, de fait, il occupe exactement le centre dans la série des
poèmes. D'ailleurs mon interprétation des versets 3-8 est loin d'être
nouvelle; un grand nombre d'exégètes et de critiques ont. formelle-
ment ou au moins en substance, entendu ce texte de la même façon.
Van Hoonacker se trouve donc en contlit assez aigu » avec eux,
>'

comme on le verra plus loin.


Très naturelle à première vue, l'explication adoptée par le savant
professeur a le grave inconvénient d'être en contradiction explicite
avec au moins deux passages, où le prophète déclare solennellement
que la mission de Cynis est prédite depuis longtemps, à savoir xli, 26
et XLV, 21. Qu'il me soit permis d'insister un peu sur ces passages, ma-

nifestement embarrassants pour la partie adverse, puisqu'ils ont été,


non point escamotés, mais, comme on dirait en anglais, « explained
202 REVUE BIBLIQUE.

away », expédiés, fort adroitement du reste, dans une petite note de


trois lignes (p. 511).
Le verset 25 du chapitre xli (cf. v. 2 et 3) désigne certainement
Cyrus tout le monde est d'accord là-dessus
;
:

Je l'ai suscité du Nord, il arrive,


'
appelé par son nom' du côté du Levant.
Comme de la boue 'il piéti