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Eté 2012, Numéro 16 | Philo-Deschamps | www.philo-deschamps.com
Eté 2012, Numéro 16
| Philo-Deschamps | www.philo-deschamps.com

L’esprit de la philosophe

Philo-Deschamps rassemble des gens de tout horizon, sans considération de classe ni de religion, pour le plaisir de réfléchir ensemble, alimenter un partage de manières de voir et de penser. Sont ainsi réunies les conditions pour entendre nos contradictions humaines et aider à nous défaire de préjugés arrogants ou de certitudes arbitraires. Cette démarche humaniste participe à l’épanouissement de la personne humaine, ce que permet une réflexion joyeuse exercée à plusieurs avec tolérance. Le Feuillet met en lumière des personnes remarquables que le rouleau compresseur des médias ne remarque pas.

Pour en savoir plus, visiter le site www.philo-deschamps.com

Sommaire

Rencontre avec…

Vitalie Taittinger : la sensibilité créative d’une jeune femme enthousiaste pour le meilleur de la direction artistique d’une maison de champagne dont elle porte fièrement le nom.

Immersion dans le quotidien de…

Jean-Marie Lecomte : photographe, éditeur et créateur d’évènements atypiques !

Le monde est surprenant.…

Entendu quelque part.…

Un livre…

« La sœur » de Sándor Márai. Éditions Albin Michel 2011

L’aphorisme Deschamps.…

Rédactrice

Anne DESCHAMPS, philosophe, créatrice en 1997 du 1 er Café-Philo rural à Redu en Belgique et animatrice du 1 er Café-Philo à Paris avec Marc Sautet en 1993.

Fidèle à la démarche de rendre la philosophie accessible, elle organise :

avec

des

salons

de

philosophie

débat sur sujet tiré au sort.

des entretiens par téléphone pour un questionnement personnel.

la réflexion accompagnée par demi-journée.

des interventions en entreprise pour un éclairage philosophique.

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Rencontre avec…

Vitalie Taittinger : la sensibilité créative d’une jeune femme enthousiaste pour le meilleur de la direction artistique d’une maison de champagne dont elle porte fièrement le nom.

Café du Palais : une institution à Reims avec cette atmosphère de brasserie d’artistes comme au bon temps du quartier Montparnasse à Paris que peintres, musiciens, écrivains et philosophes investissaient de jour comme de nuit. Le café du Palais est un établissement à taille humaine, fidèle à la même famille qui garantit l’authenticité du lieu par un attachement sincère à l’art en général. Atmosphère art-déco éclairée par la remarquable verrière de 1928 du maitre-verrier Jacques Simon. Depuis les banquettes confortables, vous pouvez contempler les murs couverts d’innombrables tableaux et affiches qui signent la mémoire culturelle du restaurant. C’est un dessin dédicacé de Chagall qui focalise en général toutes les attentions. Ici, l’esprit n’est pas que mercantile parce que les propriétaires reconnaissent, depuis plus de 80 ans, la richesse des talents artistiques et aiment la partager avec leur clientèle. Autre qualité appréciable : les générations, qui s’y succèdent depuis les années trente, gardent ce sens du service au client bien appréciable dans l’univers incertain de la restauration actuelle.

Pour notre entretien, Vitalie Taittinger m’a donné rendez-vous dans cet endroit conforme à sa sensibilité pour tout ce qui touche à l’expression de l’art dans la vie. La relation à la musique, la littérature, la peinture et l’histoire est une constante dans la famille Taittinger. Ce n’est pas une posture bourgeoise acquise pour la galerie mais la conviction profonde que l’art est un lien exceptionnel entre les Hommes malgré toutes leurs différences.

« Mes parents ont toujours reçu des artistes à la maison pour un soir ou plusieurs jours ; en

fait, c’était table ouverte chez nous et enfant, j’ai naturellement côtoyé des gens passionnés et créatifs… Ma mère adorait particulièrement la musique et a su nous la faire aimer !

A la maison, nous étions étrangers aux mondanités ennuyeuses où l’on se reçoit par

convenance ; les discussions à table tournaient autour de toutes les expressions artistiques possibles, ce qui nous épargnait les commérages et médisances d’usage des dîners en ville… Chez nous, la culture ne s’est jamais limitée à un savoir d’érudition qui donne une contenance à celui qui l’étale. Cest plutôt une démarche spontanée qui fait vibrer grâce aux émotions exceptionnelles déclenchées par le talent d’un poète, d’un peintre ou d’un musicien… . Nous avons toujours baigné dans cet univers tout à fait simplement, un univers qui m’a appris à croiser des gens différents. Cette expérience précoce de la richesse des rencontres a été pour moi un bel enseignement. Cette transmission de l’ouverture aux autres, étayée par une sensibilité à l’art et à la littérature, est un cadeau inestimable de l’éducation que j’ai reçue. Les rencontres sont mon stimulant et à chaque étape marquante de mon existence, il y a eu évidemment quelqu’un pour m’éveiller ou me libérer de l’étroitesse du quotidien. Le milieu artistique favorise les fréquentations dynamiques et souvent enflammées avec lesquelles on se sent vivants et heureux de vivre… ». Vitalie prendra le temps de m’expliquer l’importance de la joie de vivre : pour avoir souffert d’une lourde maladie chronique lourde dans son enfance avec le cortège éprouvant des examens et traitements pénibles, la vie a pour elle ce sens sacré que lui reconnaissent

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tous ceux qui auraient pu la perdre. L’enfant qui a souffert et vécu cet effroi lié aux choses non-maîtrisables (comme le passage impressionnant dans un scanner quand on est petit ! précise Vitalie) acquiert une volonté de se préserver qui jamais plus ne le quittera. De ressentir très jeune la fragilité humaine fait adhérer celui qui l’a éprouvée à une conscience plus juste de la chance d’être vivant. Et la joie commence là ! Ensuite à chacun d’emprunter un chemin qui compromette le moins possible son désir d’être heureux. Vitalie a compris très jeune que la peinture participerait à son cheminement personnel et à son épanouissement identitaire; pour ces raisons, elle a choisi d’entrer après son baccalauréat dans une école d’arts à Lyon.

« Je n’ai pas choisi les Beaux Arts parce que je refusais la conceptualisation de la peinture. Je

n’avais pas envie de théorie. Je voulais dès le départ avoir les mains dans le cambouis. Le mot n’est certes pas adapté à la peinture mais il exprime bien mon sentiment : je voulais être confrontée tout de suite aux exigences de la toile. La maladie que j’ai dû affronter m’a donné cette énergie qui conduit à l’essentiel ! Quand on a une épée de Damoclès au-dessus de la tête, il faut que les choses aillent dans le sens qui vous convient le mieux. On n’a ni le temps ni l’envie de tricher avec sa vie ! L’école de Lyon correspondait à ce que j’attendais d’un

rapport direct et privilégié avec la peinture ; j’ai connu là-bas quatre ans de bonheur ». Pour rejoindre son mari dessinateur, Vitalie partira vivre à Paris et partagera une

belle aventure artistique avec un peintre de l’âge de son père. Cet infirmier psychiatrique, qui ne s’est jamais pris pour son mentor dit-elle, ne cherchait aucune reconnaissance et sa création le dépassait un peu.

« Avec Gilles Bernard, on travaillait pour le bonheur de créer et nous étions heureux du

travail accompli chaque jour. Nous n’avions aucune prétention, encore moins ce narcissisme de l’artiste maudit… On ne se faisait aucun cinéma. Notre consécration, nous la trouvions dans ce que nous réalisions ensemble. Notre complicité a débouché sur un livre, paru aux éditions du Cherche Midi en 2003, consacré au peintre Alfred Courmes. J’ai adoré ce travail de recherche qui m’a occupée après mon école d’Arts et je m’y suis donnée à fond. Je n’ai pas pour habitude de faire les choses à moitié. Je suis entière et facilement passionnée. Mais je garde un sens des réalités qui m’a toujours empêché de me laisser emporter par la folie de l’artiste. J’admire ceux qui se laissent aller à leur création. Un véritable artiste, c’est quelqu’un qui ne calcule pas et qui ne fait pas dans le compromis. Moi, c’est sans doute l’impact de la maladie dans mon enfance qui m’a donné une retenue ! Je ne me permets pas tout et surtout pas le risque de la folie lié à la création. L’inspiration peut faire tout flamber

au point que le feu ne soit plus maîtrisable. J’ai assez vécu la difficulté de la maladie qu’on ne maîtrise pas pour ne pas avoir envie de choses qui m’échappent ou me déstabilisent. Etre artiste, c’est oser se laisser aller aux excès de sa volonté créatrice sans se poser de questions sur l’avenir ni sur une éventuelle reconnaissance. Il faut de la santé comme on dit ! Tout le monde ne peut pas se le permettre. J’ai choisi de modérer mes élans et pour ne pas renoncer à l’esprit artistique que j’ai au fond de moi, je me suis orientée vers un métier qui ne lui est pas étranger : la direction artistique ». Sachez lecteurs que ce livre sur Alfred Courmes signé par Vitalie Andriveau (son nom d’épouse) et Gilles Bernard est vraiment intéressant. Préfacé par Michel Onfray, il est riche d’une belle iconographie qui rend hommage aux quelques 200 tableaux du peintre éparpillés dans les plus grands musées du monde. L’attrait de cet ouvrage est de révéler les conversations et les entretiens de ce peintre singulier qui a vécu entre les années 1898 et 1993. Alfred Courmes était un artiste hors normes qui peignait des sujets sérieux, comme ceux de la religion, en les détournant de leur contexte par le biais provocateur de l’image publicitaire. Illustration est faite par cette toile de l’Annonciation dans laquelle La Vierge

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Marie, en tenue avenante et jambes offertes, est allongée devant le bibendum Michelin qui avance vers elle avec le pneu mythique. On le disait proche des Surréalistes mais Alfred Courmes est quelqu’un d’atypique qu’on ne peut réduire à rien ni à personne. Il ne se limite pas non plus à son jeu de provocations bien que la dérision ait été son fond créatif. Ce livre nous fait rencontrer la personne derrière le personnage et cette personne là avait une philosophie de la vie qui vaut la lecture ! Après cette expérience marquante, Vitalie, qui a tout juste 23 ans, fait son premier enfant. « C’est jeune, je sais ! Surtout quand vous menez une vie d’artiste mais la maladie me laissait peu de chances d’être mère alors ce cadeau de tomber enceinte ne se refusait pas ; j’ai eu ma fille Pia avec qui j’ai cocooné pendant un an comme pour mieux profiter de la chance d’avoir pu la mettre au monde. Je m’étais mariée jeune aussi avec mon habitude de profiter de tout quand il est temps. Je suis une fille du présent et je ne me joue pas une comédie de la vie. Je vis ! Avec tout ce que cela comporte d’engagements et de risques… J’ai cette audace parce que j’ai appris, par la force des choses, que rien n’est éternel et qu’il ne faut pas différer ce qui contribue à nous rendre heureux. Après cette fusion excessive que j’ai assumée avec ma fille, j’ai eu un besoin irrépressible de sortir de mon enfermement maternel. C’est encore une rencontre qui m’a libérée : une femme, cette fois, avec qui je me suis lancée à fond dans le monde du design. L’enjeu esthétique de cette démarche artistique m’a franchement séduite et j’ai vite trouvé mes marques. Ce qui me motive à chaque fois, c’est la qualité des personnes que je rencontre et la force de leur engagement dans ce qu’ils font. La passion est communicative et je m’arrange toujours pour croiser des passionnés. En choisissant le domaine de la création artistique, je savais que je ne serai pas frustrée de ce côté-là ! ». Arrive l’année 2005 qui bouleverse gravement la structure et l’équilibre de la famille :

c’est l’éclatement de l’empire Taittinger qui possédait, entre autres, les hôtels de luxe emblématiques comme Le Crillon et Le Lutétia à Paris. L’ensemble des actifs du groupe est alors vendu à un fond de pension américain. Ce qui est intolérable pour le père de Vitalie, Pierre-Emmanuel Taittinger, c’est que la maison de champagne soit sortie de la famille. Cet homme, sincèrement attaché aux valeurs de résistance et grand admirateur du Général de Gaulle, refuse de se résoudre à cette « annexion ». Il décide de tout mettre en œuvre pour racheter la maison de champagne dont il n’envisage pas l’existence en dehors de sa famille. « Mon père a une vraie éthique familiale et il est très attaché au nom que nous devons porter fièrement quel que soit l’adversité. Il s’est battu férocement pour arriver à ses fins et a finalement réussi à racheter la maison de champagne à l’actionnaire américain. Ce fut long et difficile mais j’ai admiré son combat titanesque dont il avait peu de chance de sortir vainqueur. Chaque week-end pendant deux ans, je revenais à Reims pour le soutenir. A cette époque, la plupart des gens le prenaient pour un fou. On le considérait comme un doux rêveur emporté par ses utopies. Ce sont justement ses rêves qui ont fait prendre à mon père des décisions fortes et pas toujours mesurées à la valeur de l’investissement demandé. Il faut rêver les choses pour qu’elles aient une chance de se réaliser un jour. Si on reste fixé à la réalité et à sa peur de l’échec, rien n’arrive vraiment ! Ce qui est essentiel, c’est d’avoir l’énergie du combat. A observer la ténacité de mon père dans ces années agitées, j’ai tiré des leçons valables pour une vie entière dont la plus signifiante est qu’il ne faut pas se résigner. Et résister devient alors un devoir qui nous laisse droit dans nos bottes… Mon père, qui avait l’esprit d’un poète plutôt que l’étoffe d’un homme d’affaire, s’en est très bien sorti ! Je pense que son côté poète l’a justement protégé d’une analyse raisonnée et clairvoyante qui en aurait fait renoncé plus d’un. A un moment donné, il lui a fallu un peu d’élan fou pour se lancer dans une telle bataille. Et il a eu raison d’y croire ! Il est arrivé à racheter la maison de

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champagne ! Comme quoi les rêves ne sont pas toujours impossiblesEncore faut-il être encouragé pour ne pas flancher et là, mon père a eu la chance de compter sur le soutien indéfectible de ma mère qui n’a jamais désavoué ses choix. Nous les enfants, faisions ce que nous pouvions à notre modeste niveau pour l’encourager. Aucun de nous n’était indifférent. Après une telle aventure familiale partagée au fil des épreuves, je ne vois pas comment je n’aurais pas eu envie de venir travailler avec mon père. En 2007, j’ai pu intégrer le groupe pour assumer, en fonction de mes compétences, la direction artistique de la marque Taittinger. Je gère, en relation avec notre directrice de la communication Dominique Garreta, de l’évènementiel qui manifeste le prestige de notre maison. Cela va par exemple de notre partenariat avec Canal Plus au Festival de Cannes à l’organisation du prix culinaire international Taittinger qui existe depuis 1967 (45ème édition cette année !!!) et qui a révélé des chefs aussi prestigieux qu’incontournables. L’habillage et l’emballage des bouteilles sont aussi une démarche créative intéressante. J’aime ce que je fais. Mon frère, Clovis, a voulu comme moi intégrer le groupe s’occupe de l’export. Mon père nous a transmis son virus et nous aimons nous battre pour cette maison de champagne». A écouter Vitalie, on entend chez elle la vibration discrète d’une émotion retenue. Elle sait l’importance d’aimer la vie et ceux qui vous la rendent agréable. Elle ne s’embarrasse pas de prétentions surfaites qui gâchent la sincérité des relations. Elle a ce respect de l’Autre qui lui interdit de l’aimer moins que ce qu’il mérite et une simplicité qui lui donne un contact généreux et curieux. Il se dégage de Vitalie, qui porte le même prénom que la mère d’Arthur Rimbaud, une poésie naturelle alimentée par sa facilité à dire ce qui l’anime avec des mots justes et sans emphase. Elle a cette profondeur, malgré ses 33 ans, de ceux à qui on ne la fait pas sur les valeurs de la vie parce qu’ils ont appris l’essentiel par la force des circonstances.

- Comment définissez-vous le bonheur ?

Oser aller au bout de soi-même ! Se donner à fond pour ses valeurs ! Le combat de mon père pour racheter le champagne Taittinger était fondé sur cette force qui, en vous faisant rêver l’impossible, peut rendre les choses possibles. Beaucoup l’ont pris pour un Don Quichotte aux prises avec ses moulins à vent mais il a osé. S’il avait renoncé, il aurait été malheureux. Pour être heureux, il faut être fidèle à soi et avoir le courage d’affirmer ses valeurs. Le pire pour un Homme reste sa propre incohérence et sa lâcheté par rapport à lui-même.

- Que détestez-vous absolument ?

Etre enfermée dans la vie par ses verrous intérieurs. Certes, nous sommes obligés de faire des concessions mais il faut veiller à ne pas s’aliéner. Je reste convaincue que notre pire ennemi, c’est nous avec les mauvaises excuses qu’on peut se trouver pour justifier nos erreurs, nos faiblesses et nos manques.

- Un compliment qu’on peut vous faire…

Me dire que je suis folle ! C’est une manière de reconnaître que je n’ai pas capitulé et que je

me permets de risquer… Quand j’aurai envie d’être sage, c’est que j’aurai pris un coup de vieux !

- Qu’évoque pour vous la souffrance ?

L’impuissance. Une non-maîtrise de quelque chose qui vous dépasse, avec cette urgence de trouver à quoi se raccrocher tellement c’est difficile. J’ai vécu l’impuissance avec la maladie qui a envahit mon enfance. A l’âge de l’insouciance, j’ai éprouvé la douleur et la peur. On n’a

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que le choix de s’adapter et chacun trouve, comme il peut, ses petites conjurations. La souffrance est une école de vie qui oblige à accepter l’inacceptable. Est-ce utile d’ajouter que ça forge un caractère ?

- Qu’est-ce qui peut vous émouvoir ?

La malice. Elle se voit dans l’étincelle d’un regard. Je capte assez facilement les regards

malicieux…Ce sont des regards plein de vie et chargés de promesses…

- Si vous pouviez faire un vœu pour le monde…

Apprendre aux gens à ne pas avoir peur. Quand on construit son existence sur la peur, il y a de fortes chances pour qu’on se rate. Mon éducation est structurée sur ce principe qu’il faut faire face et s’opposer si nécessaire. La peur est toxique parce qu’elle déforme la réalité. Et pour moi qui suis attachée à la liberté, la peur interdit bien trop de choses pour que je m’y soumette sans réagir !

- Un lieu qui vous est cher…

Je ne suis pas particulièrement attachée à un lieu ! Ce que je peux dire, c’est que j’aime follement.

- A quoi ne renonceriez-vous pas ?

Je vais vous donner la réponse banale d’une mère : à mes deux enfants, Pia et Gaston. Grand cadeau que la vie m’a fait malgré une santé qui ne m’était pas favorable au départ. La

preuve que rien n’est jamais perdu d’avance… Chez les Taittinger, nous sommes plutôt optimistes.

- Que pensez-vous du silence ?

Il m’est indispensable. Je suis une solitaire et c’est le silence que j’aime dans la solitude. Le

silence est la promesse du bruit parce que c’est dans le silence que plein de choses se font entendre. Le silence révèle beaucoup du monde et de soi. On se tait, on écoute et alors on entend. Le silence me recentre et m’apaise. J’aime énormément le silence.

- Que diriez-vous de la vieillesse ?

Si on a suivi le bon chemin qu’on voulait pour soi, vieillir ne sera pas un problème. On se laissera faire… Si on est mécontent du chemin qu’on a pris, alors on ne s’aimera pas vieux et on voudra lutter contre le temps qui passe. Ce sont les regrets qui rendent amers et font perdre la sérénité. J’essaie de les éviter en me répétant qu’on apprend de tout. La vie est riche d’évènements qui font grandir et vieillir récapitule tous les enseignements qu’on en a tirés. Celui qui a su et sait rester cohérent avec lui-même a moins de chance d’être chagriné par le vieil âge. Et vieillir, c’est vivre encore !

- Et le temps ?

C’est merveilleux le temps ! C’est avec lui que tout se construit, se travaille. Il patine, il bonifie, il efface aussi… Le temps est précieux ! Il donne de l’amplitude à ce qu’on fait. Il répare, il atténue… Le temps n’est pas l’ennemi qu’on croit.

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- Que fait résonner en vous le mot honte ?

J’ai rarement honte ! Je me dis qu’il y a plusieurs façons de prendre les situations et quand ça ne marche pas, ce n’est pas si grave ! Il faut essayer de rebondir, plutôt que d’en rougir, si

on s’est loupé… Relativiser exorcise le sentiment de honte… La honte ne sert qu’à vous mettre mal à l’aise avec vous-même. Parfois, il vaut mieux s’obliger à s’en fouttre.

- Le choix est-il un mot qui vous inquiète ?

Ce qui inquiète, c’est que le choix est déterminant mais moi j’aime me déterminer. Avoir le choix est un privilège que tout le monde n’a pas. Pouvoir choisir est rassurant : c’est la

certitude d’être libre. Quant à savoir choisir, c’est autre chose…

- Une personne célèbre que vous auriez voulu rencontrer ?

Marilyn Monroe. J’aime ce type de personne avec du relief et de l’instinct. C’était quelqu’un de double qui avait une place sans en avoir une, qui jouait sans jouer, toujours sur le fil de la souffrance avec cette solitude au milieu des autres… Son ambivalence, qui l’a faisait osciller entre rires et larmes, était fascinante. Il m’aurait plu de la connaître. Je suis certaine qu’elle était intéressante et sans conteste émouvante.

- Avez une phrase fétiche, aimez-vous un proverbe en particulier, pratiquez-vous

régulièrement un rituel ? Oui, j’ai un petit doudou mental depuis que je suis enfant : je fais ma prière tous les soirs. C’est mon lâcher-prise quotidien, court mais efficace puisqu’il me libère des tensions de la journée. C’est mon « ouf !» en fait…

- Qu’est-ce qui vous séduit dans le champagne ?

Son association constante aux évènements solennels et exceptionnels en tout genre. Si on fête quelque chose, c’est généralement au champagne. Il est lié à une forme de douce déraison qui se décline sur le mode du « soyons fous un instant » ; ses bulles font pétiller le plaisir qu’il donne et c’est un alcool léger qui n’emporte pas le palais. J’aime aussi l’esthétisme qui lui est attaché : l’élégance de la flûte, la présence d’un sceau qui en garantit la fraîcheur, le fait non négligeable qu’on l’ouvre sans tire-bouchon, le cérémonial du

bouchon à faire sauter correctement et j’aime aussi le petit détail de la capsule sous le muselet collectionné à juste raison par de nombreux amateurs. Le champagne signe le plaisir à partager et c’est rarement un vin qu’on boit seul ! Le champagne est charmeur et sert la cause des séducteurs ! Louis XV en buvait avec La Pompadour pour fêter leur amour…

- Vous êtes ville ou campagne ?

Campagne puisque j’aime tellement la nature ! On y a moins de limites qu’en ville. C’est l’air, l’espace et la beauté des saisons.

- Votre plus beau souvenir depuis que vous avez intégré la maison de champagne ?

Le tournage du clip pour le site internet. Nous avons tourné pendant deux jours dans la demeure des Comtes de Champagne à Reims et j’ai apprécié ce champ de contraintes intéressant qu’implique un tournage. C’est un travail d’équipe que j’ai découvert avec plaisir et intérêt. Et puis, en figurant le rôle principal, j’ai fait l’expérience de l’abandon de son image : on s’en remet au réalisateur et on fait confiance.

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- Si vous deviez écrire votre épitaphe… Ce serait le début d’un poème de Rimbaud Le dormeur du val : c’est un trou de verdure où chante une rivière, accrochant follement aux herbes des haillons d’argent….

- Y a-t-il une question que vous auriez aimé que je vous pose ? J’aurais aimé une question sur l’amour… L’amour a une place énorme dans ma vie. Je fais beaucoup de choses par amour… Je pense que c’est un moteur puissant qui donne foi en la vie ! L’amour de mes parents m’a confortée et réconfortée lorsque la maladie attaquait mon enfance…Cet amour inconditionnel a fait de moi la personne aimante que je suis devenue ! On aime d’autant plus facilement qu’on a été aimée… Le vrai désœuvrement est le manque d’amour. Aimer ou être aimé mais que l’amour soit ! Désespérer de l’amour, c’est désespérer de la vie !

C’est vrai que la question méritait d’être posée. Mais tout le monde n’a pas envie d’y répondre. Vitalie, elle, ne badine pas avec ses sentiments et encore moins avec ses états d’âme alors l’entretien avec la philosophe, elle en a fait un échange franc et honnête qui la dévoile telle qu’elle est : simple et spontanée. La vie vaut pour ce qu’elle est, tel pourrait être son credo. Tous les autres arrangements avec l’image qu’on donne, l’allure qu’on montre, le style qu’on revendique et la réussite qu’on recherche sont des réflexes narcissiques et superflus juste bons à pourrir l’existence. L’essentiel est ailleurs : dans le fait même d’être vivant et d’éprouver au quotidien la joie de vivre. Le reste n’est peut-être pas aussi grave qu’on le croit ! Je ne pense pas que Vitalie Taittinger me donnera tort sur ces derniers propos

Immersion dans le quotidien de…

Jean-Marie Lecomte : photographe, éditeur et créateur d’évènements atypiques !

Le quotidien de Jean-Marie Lecomte se vit à la campagne : un petit hameau niché dans un vallon de silence, à l’écart de l’agitation citadine. C’est là que je l’ai rencontré dans l’ancienne école qui abrite sa vie, sa maison d’édition et son labo-photo. Louvergny est un village, retiré des grands axes, qu’on ne traverse pas au hasard d’un trajet. On le cherche et on le trouve parce qu’on a quelqu’un à y voir. Nous étions deux, ce jour là, à demander au même fermier la maison du photographe. Ce fut d’abord moi parce que rien n’indique la présence d’une maison d’édition ou d’un atelier photo. Jean-Marie Lecomte est un homme réservé qui ne fait pas toute une histoire de son talent ; il préfère braquer la lumière sur ce qu’il voit plutôt que sur lui.

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Deux heures plus tard, c’est un jeune admirateur de la région de Grenoble qui demandait, à son tour, la maison du photographe. « C’est là-bas, au-dessus de l’église ! Faut frapper fort, il travaille à l’étage et il n’entend pas qu’on toque ! ». C’est vrai qu’il ne m’a pas entendu tout de suite et c’est directement dans la pièce de séjour au décor champêtre, face au poêle à bois, qu’il m’a fait asseoir devant une table chargée de livres : pratiquement (et ça fait une grande pile !) tous ceux publiés par les Editions Noires Terres dont il est le fondateur. Rien qu’à lire les titres, on a envie de feuilleter ces ouvrages riches de photographies et de textes d’auteurs : L’esprit de la terre, L’amour du pain, Les Ardennes vagabondes, La Meuse sentimentale qui est mon favori, L’Abécédaire amoureux des Ardennes, Les mots de la musique, La Marne plumes et paysages, D’ombres et de lumières, L’orge et la terre, Le ciel entre les feuilles et les deux derniers du cru 2012 La vie clandestine et Les blancs chemins. Tous ces livres ont une accroche forte au territoire. Jean- Marie Lecomte se revendique éditeur en région pour clairement définir sa volonté de réaliser de beaux livres sur des sujets régionaux qui méritent, à son sens, un parti-pris éditorial convaincant. Il a réussi brillamment cette entreprise courageuse puisqu’une quarantaine d’albums sont aujourd’hui publiés pour raconter la région Champagne-Ardenne, La Lorraine, La Franche-Comté et le pays belge. Sa décision de se lancer dans l’édition s’est imposé à lui pour que sortent de ses tiroirs, aujourd’hui de son ordinateur, ses milliers de clichés archivés. Et pour diffuser et valoriser la photo, rien de plus approprié qu’un livre. La bonne idée a été d’associer des écrivains à la démarche. Franz Bartelt, Guy Féquant, Christophe Mahy, Bernard Chopplet et Joseph Orban sont les auteurs, parmi d’autres, qui ont marqué l’identité littéraire des différents ouvrages. Chaque livre a la singularité de celui qui écrit et ce sont les photos de Jean-Marie Lecomte qui font le lien entre tous ces textes attachants. « Je fais de la photo tout le temps ! Même sans appareil ! Mon regard est prisonnier de l’œil du photographe qui me fait voir les choses autrement, avec cette attention intense pour l’image fugitive…Tout est question d’instants quand on photographie et je suis un guetteur d’instants. J’ai cette vigilance continue, appareil ou pas, de la photo qui surgit au gré des circonstances. Être là au bon moment dans la bonne lumière et réagir avec le bon angle pour sortir une image d’un moment qui n’est déjà plus. C’est fascinant cette tentative de capter l’éphémère. Cela ne réussit pas à tous les coups. La photo ne se décide pas. Elle décide. L’œil a une vision des choses. L’image est une autre vision des mêmes choses. C’est là que la magie de la photo opère ! ». Sauf que tout le monde ne sait pas faire de belles images et que la magie ne sourit pas à tout le monde non plus… Dans le livre dédié au pays d’Argonne, la photo des piquets de pâtures en gros plan qui s’étirent à l’horizon telle la muraille de Chine n’est pas à la portée de tous les appareils photos et de tous les esprits. L’émotion qui s’en dégage appartient à l’inspiration de celui qui l’a faite avec l’âme qu’il y a mise ! Et c’est une âme de photographe confirmée qui voit autre chose que ce qu’il y a à voir… La photo du TGV Paris-Strasbourg sur une lumière fanée de coucher de soleil ou d’aube hésitante, avec des rails lustrés et un tissage soigné de poteaux électriquescelle-là non plus, je ne l’aurai pas faite. Ce n’est pas que je n’y aurai pas pensé, c’est que je ne l’aurai pas vu ! Toujours dans ce même album que je parcours souvent, quand j’ai besoin de poésie comme d’autres ont besoin d’air, il y a aussi cette photo dans les gris délavés d’un volet exténué par les pluies, le soleil et les années que ponctue un feuillage rougissant d’un automne sur la fin. Qui aurait pu croire à ce volet ? Et plein cadre le volet parce qu’il le vaut bien ! Le photographe a ses raisons que la raison ignore et l’émotion légitime ses choix. L’alchimie, c’est quand son émotion parle à la nôtre, quand son volet à lui nous fiche des états d’âme et nous le fait trouver remarquable alors qu’en passant devant, nous n’aurions pas su le voir. Pas comme ça, c’est certain ! La photo

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est un regard et un esprit. Les vôtres, monsieur Lecomte, sont nourris de cette ruralité qui recentre nos existences malmenées par une modernité amnésique de ses origines. Vous me l’avez dit en commençant l’entretien « je suis un homme de la terre et ma maison d’édition porte ce nom des Noires Terres de mon grand-père qui existent réellement… ». Vos photos ont ce sens de la terre qui remet chacun à sa place que ce soit dans la clarté évaporée des brumes, l’arrogance d’un champ de coquelicot en plein cœur de l’après-midi ou les croix

enneigées d’un cimetière militaire. Feuilleter vos livres, c’est respirer la vie différemment avec un souffle joyeux et posé qui rend attentif à ce qui nous entoure. L’image, vous la sentez et nous la ressentons. Ce jeune homme, Sébastien, qui a frappé à votre porte quand j’étais avec vous, a bien exprimé ce que je viens d’écrire. Pain béni pour moi que la visite de ce représentant commercial en emballage qui profitait de son passage professionnel dans les Ardennes pour vous trouver. Il avait acheté, l’année précédente, une photo-carte postale de vous au Musée Verlaine de Juniville. C’était le portrait noir et blanc d’un fermier avec un imposant taureau. Issu d’une famille de producteurs de noix de l’Isère, cette image pure du monde paysan l’avait séduit au point qu’il s’était mis dans l’idée de venir vous voir un jour. « Je suis content de vous rencontrer mais ce n’est pas simple. Faut chercher ! J’aime ce que vous faîtes et je me suis permis d’oser venir…». Et là, j’ai assisté à une grande scène d’humilité avec un photographe tout en retrait sur le pas de sa porte qui ne savait pas trop quoi répondre aux compliments qui lui étaient adressés. Je me suis empressée de demander à ce que le visiteur inattendu se joigne à nous. La discussion est partie sur le noir et blanc avec preuves par l’image du noir à qui il arrive d’être plus gris que noir. « Les couleurs sont parfois enterrées quand on les imprime dans un livreAu début de la maison d’édition, nous avons tâtonné l’imprimeur et moi… Le premier livre sur la chasse nous a enseigné plein de choses et il était précisément en noir et blanc… C’est le même prix de mal imprimer que bien imprimer… Il existe des noirs merveilleux que le numérique ne peut pas rendre aussi bien qu’un tirage classique au bac…L’argentique n’a pas dit son dernier mot…La profondeur de champ douce du Rolley Flex est incomparable…L’hiver ou quand il pleut, j’adore m’enfermer dans la chambre noire et faire des tirages à l’ancienne… Mais il ne faut pas être sectaire parce que l’argentique a aussi ses limites, ne serait-ce que par le problème des surfaces de tirage… Le numérique est un outil formidable qui a changé les pratiques et les coûts… Sa facilité est un piège qui fait mitrailler à tout va aux dépens d’une véritable écriture photographique…Il faut se limiter à 3 ou 4 sujets de fond

sinon on se laisse embarquer au risque de perdre l’exigence de l’émotion

Nous l’avons écouté religieusement (Sébastien ne regrettait pas son audace d’avoir frappé) jusqu’à ce qu’il nous invite à monter voir le labo à l’étage. Le contraste avec la petite salle à manger campagnarde fut pour le moins saisissant : après avoir grimpé un vieil escalier de bois plutôt raide, nous sommes entrés dans un grand bureau tout blanc où deux femmes s’affairaient devant leurs ordinateurs. Partout des cartons de cartes postales et des étagères chargées de livres. Ce n’était plus l’ambiance bucolique du rez-de-chaussée, c’était le sérieux et le laborieux des éditions Noires Terres. Nous étions dans l’antre professionnel du photographe. Sébastien a parcouru les cartons à la recherche d’une deuxième photo sur le beau taureau (il avait offert la précédente à un copain). Peine perdue, tirage épuisé (elle avait été éditée il y a 25ans) mais nous en avons vu d’autres, noir et blanc elles aussi, comme celle de l’encrier sur une table chaudement patinée, celle du broc de toilettes avec ses roses anciennes devant un rideau rétro de grand-mère ou encore celles des herbes folles que le vent chahute à plaisir. Sur l’ordinateur, Jean-Marie nous a montré son travail pour une nouvelle commande, un livre sur les contes et légendes. Il nous commentait ses récentes

».

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photos sur des arbres fantomatiques, des sous-bois sombres et moussus, des torrents tourmentés en nous expliquant ce qu’il pouvait en faire pour le livre en question. Dans ce bureau au milieu de nulle part, je savourais l’instant précieux de partager avec un jeune inconnu de passage ce privilège d’entendre un artiste parler de sa création. Jean-Marie Lecomte, qui se définit comme un autodidacte, n’appréciera pas mon compliment. Cet homme, pour qui la photographie est une évidence quotidienne, ne se situe pas dans cette définition affecté de son savoir faire. Ce qu’il aime dans son métier, c’est essentiellement la liberté qu’il y trouve. « Hier soir, je suis parti chasser les brumes parce que le temps le permettait… La photo, c’est un concours de circonstances qui se programme rarement… Mon immersion chez les moines d’Orval en Belgique m’a offert des moments intenses et inoubliables comme cette nuit où, à 4 heures du matin, je capturais cette photo sublime de la lumière des cierges… Chez eux, j’ai compris l’énergie du silence et la joie de la contemplation… Le livre que j’ai réalisé sur ces moines a été une aventure que je n’avais pas anticipée aussi belle… J’aime me saisir des lieux, ce qui est la qualité incontournable du photographe… ». Dans le labo immaculé qui ne sert pas en ce moment, nous avons vécu la petite séance nostalgie de cette époque où la photo se travaillait dans le noir et les odeurs de produits, de cette époque où les photos ne se laissaient pas retoucher et trafiquer avec désinvolture, de cette époque où la photo se développait avec solennité et patience. Nous avons terminé l’entretien sur cet évènement des Rencontres de Louvergny qui ont 19 ans d’existence cette année. Cette manifestation rurale dont il est à l’origine, invite chaque année en août des chanteurs et musiciens en résidence qui se produisent bénévolement en concert. Ils sont originaires de Moravie du nord et sont tous professionnels. « L’idée était d’amener la musique classique en campagne et nous avons pu écouter la diva du théâtre d’Ostrava dans l’église de Louvergny. J’ai l’âme d’un organisateur. J’aime ça, être un faiseur. L’intérêt de ces rencontres, c’est que le village devenait un laboratoire de musique pendant 15 jours et que le monde rural se mélangeait avec le monde artistique de la ville. C’est cet enjeu d’échanges inhabituels qui m’a motivé ! ». Évidemment, il en a fait un livret de photos intitulé « Abécédaire suggestif de la musique au village » et les stars de la première de couverture sont les vaches ! Fidèle à son plaisir d’organiser, il a assuré « Le mai de la photo » à Reims pendant lequel cinq personnalités venaient défendre des photos qui leur étaient précieuses. Ce rendez-vous qui accueillait les spécialistes et les passionnés a duré une dizaine d’années. Si vous passez par Paris cet été, sachez que Jean-Marie Lecomte est à l’honneur à l’hôtel Pullman Montparnasse pour une exposition des photos de son livre « les Ardennes plumes et paysages » publié en collaboration avec l’association « Poètes vos papiers ». Toutes les indications sont dans l’actualité du site www.philo-deschamps.com et vous avez jusque septembre pour y aller. Sébastien, qui ne faisait que passer, a finalement passé du temps avec ce photographe qu’il s’était promis de rencontrer un jour. Lui, qui tient un carnet de bord de ses pérégrinations routières qui lui font traverser la France plusieurs fois dans l’année, a eu de quoi écrire le soir à son hôtel sur cet après-midi quelque peu imprévu. Les rencontres sont comme les photos : souvent imprévisibles ou plutôt rarement comme on les avait imaginées. Pour conclure, je reprends cette phrase qui me plaît bien : « la photo, ça ne raconte rien ! ça dit tout ! ». Parole de photographe.

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Le monde est surprenant.…

Le vendredi 15 juin, j’ai eu l’opportunité de vivre deux heures de théâtre exceptionnelles dans un lieu inattendu, imposant et totalement adapté à l’œuvre de Dostoïevski : « Crime et châtiment ». J’ai suivi de nuit, ce qui rend l’atmosphère totalement surréaliste, dans les dédales du Palais de Justice de Bruxelles, le spectacle itinérant de La Compagnie du Palais de Justice soutenu par L’Ordre français des avocats du Barreau de Bruxelles. Cette compagnie théâtrale, dont la plupart des comédiens sont issus du monde judiciaire, est remarquablement dirigée par l’avocat Bernard Mouffe depuis mai 1995. Toutes ses créations sont toujours données dans cet impressionnant Palais de Justice, à raison d’une dizaine de représentations annuelles. Ce metteur en scène audacieux et unique en son genre, a à son actif une dizaine d’adaptations brillantes comme le « Procès Landru », le

« Procès d’Oscar Wilde » et « le Procès Mata-Hari ». Il a osé faire jouer dans l’escalier monumental de ce même Palais de Justice « Bérénice » de Racine et « Richard III » de

Shakespeare. C’est avec « le Procès » de Kafka qu’il entama sa folle démarche du spectacle ambulatoire : les spectateurs, dans un marathon fantastique, suivent les comédiens qui jouent leurs scènes au milieu d’eux et au gré des lieux étonnants du Palais que la sensibilité intelligente de Bernard Mouffe sélectionne à bon escient. Avec « Crime et châtiment », j’ai vécu un merveilleux moment de théâtre et les adjectifs sont bien faibles pour définir la sublime émotion que j’ai ressentie grâce à cette troupe fascinante. Nous avons investi les lieux les plus improbables du Palais avec les escaliers les plus vertigineux, qui mènent en premier lieu à des greniers poussiéreux où sont entreposés d’innombrables cartons d’archives judiciaires. La première scène est jouée dans cet univers totalement signifiant. Le dress code prévient d’éviter les talons aiguilles et la décharge à signer avant de participer à la pièce ne suffisent pas à vous faire envisager les pérégrinations improbables, digne d’une BD de Schuiten, dans lesquelles vous allez être embarqués. Raconter cette aventure théâtrale ne serait pas à la hauteur du travail édifiant de Florence van de Putte et Bernard Mouffe. Tout est absolument époustouflant ! Génial, original, extraordinaire, excellentissime, talentueux à tous les niveaux… et pour finir incroyablement éprouvant : on ne sort pas indemne d’un lieu pareil et d’un jeu aussi fort !

A la fin du spectacle, quand tout le monde se retrouve pour un verre au vestiaire des

avocats, chacun est remué par ce qu’il vient de vivre dans ce décor hallucinant de vérité. Pour avoir programmé le contenu d’une émission de radio quotidienne à Paris pendant deux ans, j’ai eu l’occasion de manger du théâtre à toutes les sauces. Les recettes étaient

rarement inventives et les plats souvent indigestes. J’ai vu un nombre honorable de pièces à cette époque, montées dans les théâtres les plus courus de la capitale, et je continue à fréquenter les théâtres aujourd’hui. Jamais aucune création ne m’a secouée comme celle de la Compagnie du Palais de Justice de Bruxelles qui mérite estime et considération à la hauteur de son professionnalisme et de son culot. Ce théâtre vivant, qui vous ballade au cœur de la mise en scène par un engagement entier des comédiens, est une conjuration bienvenue à ces fauteuils passifs dans lesquels vous assoient les théâtres classiques. Merci à la troupe au complet pour le vertige stimulant offert aux spectateurs de cette création annuelle. Et sans faute, à l’année prochaine pour être surprise encore !!!

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Entendu quelque part.…

A propos de hêtres séculaires qui avaient résisté aux guerres et aux tempêtes et que l’Homme, plus grand danger pour la planète, avait décidé d’abattre sur l’affirmation qu’ils étaient creux (quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage…), j’ai entendu cette remarque édifiante : « Des arbres, il y en a partout ! On peut bien en abattre quelques-uns ! ». Imaginez un arbre dire la même chose des Hommes…

Un livre…

« La sœur » de Sándor Márai. Éditions Albin Michel 2011

J’ai laissé la critique et le choix du livre de ce Feuillet-Philo à un lecteur hors-pair pour qui la lecture est une passion vitale et libératrice. Depuis des années, il me conseille et jamais je ne suis déçue par les livres qu’il me recommande. Il a lui-même le talent de l’écrivain, ce qui explique certainement son exceptionnelle réceptivité à la belle écriture. Sa discrétion et son humilité expliquent le pseudonyme de la signature : Ephaimes.

Avertissement* N’espérez pas, amis lecteurs, qu’il va vous être donné ne serait-ce qu’un bref résumé du roman de Sándor Márai. Alors me direz-vous, pourquoi ce texte ? Précisément, pour que vous ne puissiez exciper des sujets abordés dans le récit pour vous désintéresser de l’œuvre. Un bijou ne se raconte pas et la description de quelques unes de ses facettes ne peut rendre hommage à sa beauté. L’ensemble est admirable ou n’est pas. La sœur, c’est cela : un diamant taillé par un artisan riche de son expérience de treize autres romans.

Interlude pour parler du livre sans rien en dire Imaginez plutôt un petit ruisseau baguenaudant dans une verte prairie en pente douce. Sa musique, gargouillis discret, impose le silence, puis le respect, qui petit à petit suscite un émerveillement, certes fugace, mais bien réel. De loin en loin, un saule têtard y reflète ses feuilles, penché pour le protéger des rayons trop brûlants du soleil, comme le ferait un parrain (une marraine ? les deux ?) au-dessus du berceau du nouveau-né. L’eau est limpide ; le courant, paisible, nous confirme les mouvements discrets de la rivière en devenir. Le ruisseau ne parle pas beaucoup, sinon à voix basse pour exprimer sa douleur en rencontrant, au détour d’un méandre, un caillou moins rond. Mais sans bien la percevoir, on sent qu’en son sein règne une activité fébrile. On devine les tourments que son avenir lui inspire car il devra tôt ou tard s’accommoder des décisions prises par « les sages » et il peut tout au plus espérer que parmi ses aspirations, les plus profondes affleurent à sa surface. Tout est contemplation, interprétation et introspection. La traduction du hongrois est assurée magistralement par Catherine Fay.** Le style, appétissant comme un pain longuement pétri avec amour, ne laisse jamais supposer que Sándor Márai n’est pas un écrivain d’expression française.

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Emprunt à la deuxième de couverture Depuis une dizaine d’années, Sándor Márai est devenu un auteur culte de la jeunesse hongroise et jouit dans le monde entier d’une réputation égale à celle d’un Zweig, d’un Roth ou d’un Schnitzler. Enfin Aussi loin de chez vous que soit située la librairie la plus proche, n’usez pas de cet argument fallacieux pour ne pas commencer vos recherches ! Ephaimes

*Toute critique est par définition subjective ; celle-ci n’échappe pas à la règle mais, de surcroit, exige une lecture au second degré. ** Lors d’une interview, Umberto Ecco déclarait : « il peut arriver qu’une traduction apporte un plus à l’œuvre originale. »

L’aphorisme Deschamps.…

« La compassion est la conjuration du « tout à l’égo » envahissant des sociétés modernes ». Anne Deschamps

Commenté sur la web-radio de Jean Jauniaux par le psychiatre Marcel Ruffo dans Les Minutes Philo sur www.espace-livres.be

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